Title: Marco Polo
Author: Paul Vidal-Lablache
Release date: March 10, 2026 [eBook #78165]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette, 1880
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78165
Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)
BIBLIOTHÈQUE
DES ÉCOLES ET DES FAMILLES
PAR
PAUL VIDAL-LABLACHE
MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE et Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1880
Droits de propriété et de traduction réservés
PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre, quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps ; car lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise, ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées, comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs compatriotes.
Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc. Où ce vent les avait-il entraînés ? C’est ce que personne, ni de leurs parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de l’incrédulité de leurs proches.
Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis, que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les déchirer et d’en partager les pièces ; ils en revêtent d’autres en étoffe damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de velours. La même cérémonie se répète encore au dessert ; et cette fois seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène, mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe.
On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions qu’on lui adressait ; et comme il était conteur agréable, on ne manquait pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues.
Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui fit fortune : Messer Milione (monsieur Million). Le surnom devint rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités sont officiellement rédigés ainsi : Le noble homme Marco Polo Milione. Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était couramment désignée sous le nom de Corte del Milione. Il semble même que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua point !

YACK DOMESTIQUE.
Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche, et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il s’en défendait avec force. Il ajoutait alors : « Je ne dis même pas la moitié de tout ce que j’ai vu ! » Aujourd’hui, mieux placés que ses contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison.
Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli, s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage. Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.
Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord, et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait perdu une bataille navale près d’Alexandrette.
Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo, rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298, fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.
C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité, il avait été probablement victime des malheurs de la guerre ; car la vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en Italie : « Qui veut voir Pise aille à Gênes ! » L’élite des citoyens de Pise y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est encore : « Pise la morte ».
Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée le livre qui nous est parvenu : moins un récit de voyage, à vrai dire, qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols ; il revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon : « Car, dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le sachent par ce livre. »
C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet, surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande. On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre, chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés, duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte. Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et contemporain, il le jugea « délectable et plus commun à toutes gens ».
Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits ; et les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo, nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du XIIIe siècle.
Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise (1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans lesquelles s’accomplit la sienne.
MARCO POLO
SON TEMPS ET SES VOYAGES
Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le moment le principal entrepôt du commerce de la mer Majeure où mer Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles, genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le plus bigarré. Le fond en était grec ; mais des Tartares, Comans, Russes et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain neutre : à Soldaie il n’était plus question de croisade.
On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence ; mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.
En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière. Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies on ajouta, dit-on, un nouveau verset : « Des Tartares, Seigneur, préservez-nous ! »
Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres. Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient garder : Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y établirent pas, il est vrai ; ils lui laissèrent même non seulement son évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.
La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut en définitive propice au développement des relations commerciales. Des guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le plus vaste empire que le monde ait jamais vu ; car il comprenait la majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie de la Chine : il était gouverné par « le chef de tous les Tartares du monde », le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus, occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie méridionale : c’était celui « des Tartares du ponant ». Enfin la Perse et peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un quatrième État mongol dit « des Tartares du levant », par opposition à ceux du Volga.
Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom. Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre sur une immense étendue.
Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.
Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe, qu’ils avaient fait trembler ; mais quand leur mouvement offensif parut arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires. Quelle était leur religion ? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel qui mettait aux prises chrétiens et musulmans ? Il se trouvait que ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares. Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.
Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages, les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de déceptions engendra cette recherche ; mais, fable ou vérité, ces rumeurs avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.
Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le pays des Tartares.
Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura quatre chariots couverts, « pareils à ceux avec lesquels les Russes transportent leurs fourrures, » quelques chevaux de selle, et la caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le plus voisin ; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le récit nous ait été conservé.
« Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde. » Telle fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes, domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs ; car, en véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme était près de lui. « En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait coupé le nez ; elle ressemblait à un singe, » dit Rubrouck, qui sans doute se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk ou mongol.
Le moine expliqua l’objet de son voyage : il demandait à être conduit auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message.
Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de marais salants dont l’exploitation fort active était une importante source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable : « Misérables gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour percevoir le tribut du sel ! » Après cette station, seul vestige qui rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais partout de l’herbe en abondance ; de loin en loin quelques flaques d’eau ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en Russie, où on les désigne sous le nom de kourganes, et que Rubrouck appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se dessine seule entre la terre et le ciel.
C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), « fleuve qui sépare l’Asie de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique » ; ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. « On nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris. »
Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la situation politique de l’Europe. « Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le plus grand seigneur parmi les Francs ? — L’empereur, répond celui-ci, s’il occupait son empire sans contestation. — Non, réplique alors le Tartare, c’est le roi de France. »
Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait rien décider sans l’avis de son père : c’est auprès de lui qu’il fallait se rendre.
Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don : création récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de l’année où Batou ? et sa cour établissaient leur résidence périodique au milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les voyageurs aperçurent donc bientôt la horde, c’est-à-dire le campement du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie capitale des steppes, cette horde en abritait le farouche dominateur, celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était cependant le chef que « des Tartares du ponant ».
La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés, on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des dimensions et la richesse des ornements, aux iourtes dans lesquelles habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres précieuses, avec une provision de koumi, boisson nationale des Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en moins grand nombre il est vrai ; mais leur présence indique combien à cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.

UNE TENTE TURCOMANE.
C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée, parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte, revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte ; puis ils furent introduits au milieu de la salle. « Nous restâmes debout le temps de réciter le Miserere, et tous les assistants gardaient un profond silence. »
Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou ; mais sur un signe du prince il dut plier les deux. « Alors, pensant que je priais Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi : Seigneur, nous prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien. » Il écoutait très attentivement, et j’ajoutai : « Vous savez certainement que vous n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien. » A ces mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en se moquant de nous. » — Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des bords du Danube.
La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique, n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand khan. Quelques jours après le fils d’un millénaire (colonel) mongol vint le trouver et lui dit : « Je dois vous conduire auprès de Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez supporter le voyage. — J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes. » On leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre 1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond de l’Asie.
Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux suffisent aux besoins de leur cuisine ; en été même leur nourriture exclusive est le koumi, lait de jument fermenté. Une grande quantité de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain, une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la première fois, « il tressaillit d’horreur » ; mais ensuite ce breuvage picotant lui fit l’effet de « certains vins de Champagne. Il réjouit le cœur, mais il égare les têtes faibles. »
Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais dont ils ont besoin ; la confection des vêtements et des chaussures, celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à son époux ; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet, tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents. Alors le père dit : Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa demeure. — Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le meilleur témoignage des épouses tartares : il les dit dévouées à leurs maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable !
La justice est simple et expéditive : peine de mort pour l’homicide ou l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison ; le compagnon de Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre. Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants, qui veille à la sécurité du foyer : il faut avant le repas honorer par une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs : on dépose sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité, au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens de la longueur, le présage est favorable ; dans le cas contraire il faut se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes, auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par la conquête turque.

CAVALIERS MONGOLS.
Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon. Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre. Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins. Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force. Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins sobre que sa monture, franchit des distances immenses. « Quand ils partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la viande ni faire du feu. » Sous la main d’un organisateur de génie, ces qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de domination et de conquête. Gengis-khan, « un homme de grand sens et de grande prouesse, » créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat, n’épargnait personne.
Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des Scythes. En effet ces peuples ne changent guère ; leur existence semble régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit ? Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle.
Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en Perse : ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine, ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât.
Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural ; puis, pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été attestée par Hérodote ; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu, et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.
Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait d’aspect : de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine ; partout s’étendaient les cultures ; c’était un jardin succédant à la steppe. Un fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des hauteurs, s’élevaient des villes populeuses ; déjà moins nombreuses il est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade, les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius, surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane, qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac, où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie, cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers l’intérieur de l’Asie.
La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs, aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le grand khan des Mongols.
Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par an ; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou sa horde, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.
La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce, se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq ans ; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol. Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, « il nous demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis : « Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans la boisson ; tout ce qui vous plaira nous convient. » Il nous fit alors verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un long intervalle, il nous ordonna de parler. » L’entretien n’alla pas loin ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un interrogatoire en règle ; car on avait rapporté à Mangou que quarante émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins, étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.
Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité, d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, « les prêtres chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose. » Cependant quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme ; et lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck nous a laissé le peu édifiant tableau ! Elles commençaient par des chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les ministres du culte laissaient leur raison.
Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat, elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz, nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était bonne ; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour. Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi sur le grand Pont.
C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie. Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages montre la variété de ses aptitudes : une belle croix d’argent à la mode de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les panneaux ; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son domaine ? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées, véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la merveille de Caracorum ; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de la Sibérie et de la Chine.
La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai, c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits par un Européen. « Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux. Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts. » Cette colonie chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé. « En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus que ce palais. »
Cependant le mois de juin 1254 était arrivé : craignant d’être surpris en route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir. Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider des ambassadeurs mongols en Europe ; mais il emporta une lettre du grand khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au « chef des Francs son ordre », c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie d’ambassade. « Que si vous résistiez en disant : Notre terre est loin, nos montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et qui rapproche ce qui est éloigné ! » Muni de cette lettre, le franciscain quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.
Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean : ce souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef de tribus nomades au sud des monts Allai. « Les nestoriens, remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques nestoriens. » Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité, de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées ses connaissances sur la Chine ; mais la route qu’il avait suivie devait, par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.
Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement ? C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux, favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.
On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait, comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260 : à cette époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent Nicolo et Maffeo Polo.
Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion « belle et honnête contenance », suivant l’expression d’un des leurs, Balducci Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être. Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à Soldaie ? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision. Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un assortiment de joyaux : excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla bon d’aller plus avant.

TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.
Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son frère, « prince libéral et courtois, » dont la réputation s’étendait sans doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore, depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la province d’Obscurité : c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de Marco Polo.
Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du levant, établis en Perse. Barca eut le dessous ; sa défaite fut le signal d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils ne purent « ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils demeurèrent en ladite cité trois ans ».
Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité. Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les accompagner à sa cour. « Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger. » Jamais proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.
Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers mongols avaient déjà guidé Rubrouck.
Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du grand khan : de grands changements s’étaient accomplis dans cet intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.
Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en empereur chinois.
Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens ; ils étaient les premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir.
Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs, sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles de son esprit. « Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice ; et comment ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda des rois, des princes et des autres barons. » Voilà des détails dont Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère ! Enfin il en vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes des Latins.
Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise. L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun. Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo, appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une forme plus nette à son esprit ; il put se rendre compte des rapports qui en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample matière à ses réflexions ; mais plus encore que de leurs récits il fut frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement.
C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens ; mais ce qui était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom, avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se résumer ainsi : « Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela, lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église. »
Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On entendait alors par les sept arts l’ensemble des sciences qu’un homme vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique, la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le verra dans la suite.
Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter « de l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en Jérusalem ». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination, un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une partie de la terre en crainte ! Cependant le voyage fut pénible. Les neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route. Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se dirigeaient : ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de leur mission.
Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la négociation dont ils étaient chargés : le pape Clément IV était mort depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection d’un nouveau pape. « Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se dirent : En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à Venise pour voir nos hôtels. » Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte ; mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge.
Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole, et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat : « Puisque nous ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du grand khan, car trop avons déjà attendu. » Le légat, après y avoir consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir son commandement, « mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu faire ».
Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages, était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo. Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult grands honneurs ; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le voyage. C’étaient « les plus savants clercs du temps » ; mais il paraît que leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou pris, « de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient » et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui méritait d’inspirer de meilleurs courages !
Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle ; car avec eux chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur aventure.
Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles propres à passionner cette heureuse intelligence ! C’est par le nombre prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse ; car autrement, dans la relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation, l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une ancienne fresque un peu effacée.
La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices, les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.
Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux : « Gens simples, qui demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture. » Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité : Conie (Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris.
C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse ; mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus industrieuses de l’Orient.

LE MONT ARARAT.
La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque, Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom ; mais il n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays : Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée. Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur arche de Noé.

LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ
DANS LA CARTE CATALANE.
L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, « afin d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres cultivées ». (Rubrouck.)
Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est devenue une des grandes voies commerciales du monde.
La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé aujourd’hui Keich ; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient arriver par une autre route.
A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des tissus de soie appelés mosolins, d’où est venu le mot de mousseline ; de Bagdad ou Baudas venaient les étoffes de brocart connues sous le nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les mosolins, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent de ces contrées avec ces récits d’autrefois !
Treize ans auparavant « Baudas la grant cité » était la capitale de l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en 1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore. On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les imaginations. Quand la ville fut prise, « le vainqueur, disait-on, trouva au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors. C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui : « Khalife, dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor ? Qu’en devais-tu faire ? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi avec si grande armée pour te déshériter ? Pourquoi ne donnais-tu pas ton avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité ? » Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. « Eh bien, khalife, reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux donner à manger. » Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui dit : « Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras, puisqu’il te plaisait tant ; car jamais tu ne mangeras autre chose que de ce trésor. » Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que d’être pris, déshérité et mort, comme il fut. »

ITINÉRAIRES DE RUBROUCK
DES FRÈRES POLO
et voyages de Marco Polo.
La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons. Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure une position centrale ; aussi y voyait-on des marchandises venues de l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres ; et il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens ; mais cela n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite généralement soie ghèle. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la Caspienne est une mer fermée : moins de vingt ans après elle est sillonnée par des navires génois ; et si l’on consulte les cartes marines ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques.
De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine. Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le commerce ; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question, la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe armée dans ces routes suspectes ; et les trois Vénitiens durent se joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et Ormuzd.
La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre, s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits ; mais aussitôt il en jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu et l’emportent dans leur pays. — Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints, qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les rencontra notre voyageur.

LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).
Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.

ANES SAUVAGES.
Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi ; c’est la ville que nous nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il y a de belles chasses : perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie, des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux. Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un certain charme ; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent glacial, semblables aux despoblados des plateaux castillans.
A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une partie de la population. « Quant aux dames et demoiselles, elles brodent avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille manières. » Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée. Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six mois pour apprendre ainsi un modèle ; mais une fois dans la tête il ne s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo, mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages. Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.

ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd
Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. « Et il faisait très bon chevaucher. » Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de montagnes.
Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique, s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation, comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils franchirent un col très élevé ; car malgré la saison ils y éprouvèrent un si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de s’en garantir.
Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux. Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen du système ; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques. D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité. Il y vit des moutons à grosse queue, « grands comme des ânes, » espèce particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf zébu de l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de Reobarles, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé ; un de ces jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des irrigations avait répandu ses bienfaits.
Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de hautes murailles : il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à ces Pindarries qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de Karaunas une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000 cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres profits sur quelques caravanes : c’étaient de vastes coups de filet où main basse était faite sur la population du pays entier.
Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur ; si bien qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle d’un brouillard ordinaire de Londres ; un cavalier devient invisible à quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la journée.
C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.
Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée. Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement réussirent à se sauver.
Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs ! Cependant elle arriva sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers, où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées, frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de Garmsir, qui veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral. Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au kamsin d’Égypte ou au sirocco d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée ; et la décomposition des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par lambeaux leurs restes méconnaissables.
Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on envoyait des chevaux : ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup. Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval, eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon. On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.
Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient projeté de prendre à Ormuzd la route de mer ; mais des circonstances sur lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite « par moult ennuyeuse voie » dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la « grande et noble ville de Balch », où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait la frontière de l’État tartare de Perse ; au delà commençait celui de l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de Gengis-khan.
Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de Kubilaï-khan : Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer ; c’est à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents, ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.
La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs, leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources principales de l’Oxus.
Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune force humaine ne pourrait faire revivre.
La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près comme des infidèles ou kafirs, terme par lequel les rigides sectateurs de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur penchant au meurtre.
Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion. Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes petites villes, désignées sous le titre mérité de sanatoria, qui s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. « Ces montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée, du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre, que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne perdent pas de temps : vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc. » Cette fois, par exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du voyageur.
Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous ces rois s’appellent en sarrasinois Zulcarnein, qui veut dire en français Alexandre. — Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie réellement l’homme aux deux cornes ; et c’est en effet l’expression par laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies, qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations de ces contrées.
Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir d’en obtenir un ; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.
Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe, frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres, pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du conquérant.
Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.
Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant trois jours continuellement en montagnes, « et l’on monte tant, que l’on dit que c’est le plus haut lieu du monde ».
Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes, qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné, susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière du plateau.

ITINÉRAIRE DE MARCO POLO
SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre Balch et Kachgar
Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble, près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait, après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen, est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et l’influence chinoises.
Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac entre deux montagnes. « Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde, si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours. Il y a grande abondance de tout gibier ; entre autres beaucoup de moutons sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages. » On raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.
« Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul herbage, rien que désert : si bien que les voyageurs sont forcés de prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.

CORNES DE L’OVIS POLI.
« On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.
« Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il n’y a ni habitation ni herbage ; mais les voyageurs doivent porter tout ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est en vérité une mauvaise engeance. »
Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate, sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause, est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant, situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. « Le charbon, dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et à force d’être animé par le soufflet. » Un autre observateur plus illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme « s’éparpiller, sautiller ». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne. Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes, et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude que notre ancien voyageur apportait dans ses récits ? Les faits qui le frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît d’expliquer ou de prévoir : on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en fit sentir la valeur.
Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut traversé par lui ? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de 1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire, en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.
La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais, en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur. « Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute l’attention qu’il méritait. » Il trouvait beaucoup de ressemblance entre les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre : Wood continua avec les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards : c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et le voyageur même se sentit ému. « Le silence de la scène, l’aspect sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression sur un esprit réfléchi. »
Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi, l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied sur le toit du monde. C’est le nom que les indigènes donnent à la partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de 1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel l’officier anglais donna le nom de Victoria : de son extrémité occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. « Partout où nos regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il oppressait le cœur. » Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer : elle ne serait, d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de 1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement. Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo, Ovis Poli.

LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.
Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs, seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne, l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood, l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été. Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques troupeaux apparaissent ; quelques tentes ou kibitkas de Kirghizes s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif ; peu à peu le froid, la stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes ; comme eux s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze cents ans, « à moitié chemin entre la terre et le ciel ».
[1]Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son voyage.
Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857 ; puis, grâce à l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la capitale, elle eut son importance politique et devint le but d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était déjà musulman : l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine. Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan : « Ils sont au grand khan. » Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.
A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le monde. — On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans l’histoire du commerce ; car leur situation géographique leur assigne un rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son temps, celui d’Issédons ; et l’on racontait même encore, dans certains ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie provenance : la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en Chine ; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu. Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de Sérique, du mot chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au pays d’origine, mais encore au pays d’échange ; et c’est ainsi que pour les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.

VUE DE KACHGAR.
Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance ; mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux. Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les marchés de l’Asie centrale.
L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une côtoyait le versant méridional des monts Célestes : c’était la route du nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun : c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.

LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET YARCAND.
La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades, les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux yu, faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco Polo et ses compagnons.
Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord. Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus rares.
A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle existe. Au delà commença le désert de sable, « le sablon » entrecoupé de lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan. L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du lac Lob.
Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche ; mais, sans cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents atmosphériques. « Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes. Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où ils sont allés par le sablon. » C’est ainsi que, pendant son séjour à Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient la trace. « Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer la lumière pour lire. »
Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du « grandissime désert ». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois. Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance, mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob. Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population, mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert, accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs : avec l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.

UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.
Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui parut longue : mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers auxquels y était exposé le voyageur. « Quand l’on chevauche de nuit par ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade : il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles ne s’égarent. » Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M. Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent, dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés. — Il serait puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.
[2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la « merveille » rapportée par Marco Polo.
Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable, et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski. Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre, c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement ces couvents ou lamaseries qui atteignent souvent les proportions d’une ville : « grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite cité avec plus de deux mille moines ».
Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est, Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie occidentale : peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion (Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc ; et là Marco crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine, qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge. Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de Cambaluc ou Pékin.

LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).
Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de commerce, et jusqu’à ses ruines.
Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à quarante journées et mis à leur disposition les postes et les hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. « Les deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui s’était passé. — Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils lui donnèrent la sainte huile du sépulcre : il en fut moult allègre et la tint à haut prix.
« Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre homme. — Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur ! Et pourquoi vous en ferais-je un long récit ? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête de leur venue. »
On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans la mémoire du « jeune bachelier ». Avec sa précocité de jugement il chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était encore en Chine une cour d’intrus ; outre des Chinois et des Mongols, encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se rendit maître de ces divers langages et « sut de quatre espèces de leurs écritures ». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la maturité sérieuse de son intelligence. « Il était sage et prévoyant en toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand bien. »
Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan. Sa faveur se dessine ; bientôt commencera pour lui une carrière singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare est assis sur le trône de Chine.
La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644), celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence, la Cité du khan (car tel est le sens du mot Cambaluc), il commença par consulter ses « astronomiens », qui lui déclarèrent que la ville se devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient accès ; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre. Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un « grandissime palais, avec une grande campane qui sonne la nuit ». La tour existe encore. Après trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte veillait à la police.

PLAN DE PÉKIN.
Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire, mais plus petite : c’est la ville dite impériale, habitée par les fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.
Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville impériale ; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.

PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.
Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres, servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre, l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais, etc. ; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait aisément soutenir un siège contre ses sujets.
L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre. Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts. « Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le transportent. » Sur le sol de ce monticule était répandue une substance qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline était appelée la colline Verte. Nom bien mérité ! dit Polo après avoir décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.
Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons, bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs ; la charpente entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait bien caractéristique dans la description de Polo.
Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes, son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.
Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré des douze mille « chevaliers » de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an : notre guide va nous permettre d’y assister.
Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches, couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les modes, tout est encore vrai dans ce tableau : « Les gens se présentent l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour que toute l’année ils aient joie et bonne aventure. »
Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se ranger « tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers, et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour » ; multitude immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel innombrable de la cour impériale de Constantinople, « aussi nombreuse que les moucherons dans l’air un soir d’été ». Les préséances étaient réglées d’après la plus stricte hiérarchie. « Chacun s’étant assis à sa place, un huissier se lève et crie : Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et mettent leurs fronts à terre ; et ils l’adorent comme s’il était Dieu, par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette ; puis chacun retourne à sa place. » Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient apportés de toutes ses provinces et royaumes : perles, pierres précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet hommage ?
Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille impériale, de telle sorte que leur tête était « au niveau des pieds du grand sire », Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs femmes prenaient part au banquet. « Sachez que ceux qui servent à manger et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font signe de grande humilité. » Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs, dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres, égayaient la fête.
On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées, sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître ; c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions, d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus de trois mille années.
Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens, dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait de salle de réception.
Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier ; des léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient dressés à l’attaque ; des aigles également dressés à cet usage s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de l’autre. « Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là d’un côté et de l’autre ; si bien que c’est moult belle chose à voir et délectable ! » Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.
D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie l’un d’eux s’écrie : « Sire, des grues passent ! » Alors, prenant parmi ses faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche : l’oiseau féodal atteint sa victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.
En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées, surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul Gengis donnaient leurs audiences ; et la facilité avec laquelle l’édifice se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.

UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.
Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles. C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.
Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une sorte de ministère. Il se composait de douze « barons » demeurant ensemble dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets, à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale. L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des insignes gradués : tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil. On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de 2300 ans avant notre ère.
Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des relais-auberges appelés en mongol yambs. Ces relais étaient munis de chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité, mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son voyage.
Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers. Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service, qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.
Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service public : les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées. Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du centre aux extrémités ?
Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez, dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière « l’arcane », le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises ; sa circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et « le Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent ». La banque, ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système, qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par lequel « le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au monde ». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre, montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.
De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille personnes un grand pain chaud.
Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que « dans toute la province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne brûle autre chose. Le bois ne manque pas ; mais les pierres brûlent mieux et coûtent moins cher. » Ce curieux témoignage sur la richesse en houille de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du renseignement.
Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours. Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous apprend que, désignés sous le nom de tacuins, certains petits pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres, révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus ou moins selon son plaisir. — Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces exemplaires ! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y aurait pas porté ses fruits ?
Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel. Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.
L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments faisaient défaut à ses intentions ; les hommes manquaient à ses desseins de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des musulmans venus de Perse ; et ce mélange n’était pas toujours sans inconvénient ni sans danger.
L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires, immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa main ; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre ; mais s’il s’agissait d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage ; mais c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le malencontreux messager.
Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement exprimer le secret qui fit sa faveur. « Quand le Seigneur vit qu’il était si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait : J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son retour il pût le dire au grand khan. »
C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis ? L’auteur a omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il avait vues en route, que « ce pour quoi il était allé ». Mais on doit conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son retour il fit entendre au grand khan.
Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de l’empire.
Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental qu’il appelle Pulisangin, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre. Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions « moult subtilement entaillés », ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.
Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On y retrouve la désinence fu ou fou, qui signifie chef-lieu ; tandis que les centres administratifs moins importants sont désignés par la désinence tchou, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco Polo tantôt sous la forme ju, tantôt sous la forme guy. Taian-fu était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication d’effets militaires.
Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu, il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune ; les Mongols, et Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir ; chacun interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le souvenir des vieilles dynasties et « des grands rois riches et vaillants » qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison mongole.

UN PONT CHINOIS.
A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère, déclare la contrée « moult ennuyeuse à cheminer ». D’après un missionnaire français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette puissante barrière avait été percée par une route stratégique et commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations. Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen, qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus grandiose.
Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui, dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine. Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures. C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les enlever le soir ; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas, dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une ville chinoise au moyen âge ?

UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.
A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï. La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que retrace la première partie de l’itinéraire.
Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants « grands larrons » et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie courante : usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes, avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse, pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.
Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive, il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour arriver au Yunnan.
Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité chinois de population et de langue ; dans le rapport de Polo, il semble encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples divers qui composent l’empire des tzars.
Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.

LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.
L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des principales industries du pays. « Ils prennent sel, dit Polo, et le font cuire, et puis le jettent en forme. » C’est le procédé dont furent témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très blanc.

PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.
Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des dents d’or, ainsi nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit doré. Les hommes, dans ce singulier pays, « ne font rien qu’aller à la guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service. Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part. » Cet excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans l’antiquité pratiquée en Corse.
Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.
Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située sur les bords de l’Iraouaddy ? Il est permis d’en douter. Du moins il entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent faisait retentir les « campanelles ». Il recueillit des renseignements jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.
Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois. Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes montagnes : villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou) qu’il rentra enfin dans la Chine propre.
C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise. L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.
Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements, d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui lui fut fait à la suite de cette première mission :
« Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en furent émerveillés et dirent : « Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur. » Si bien que pour cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol. »
C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom, et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce gouvernement.
Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe. C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe, tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.
Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed, qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit : « Où allez-vous si tard ? — Auprès de Gengis, qui est arrivé. » Non moins étonné, le Mongol le suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie : « Trahison ! » et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.
L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de pâture aux chiens ; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la tolérance qu’il observait envers toutes les religions.
Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à se manifester encore par de nouvelles faveurs.
Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le chef-lieu d’un lou, circonscription moindre que la province, plus grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais, pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse. Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était plus riche ; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait faite l’expression célèbre de Fleur du milieu.
Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont l’effet fut immédiatement décisif.
De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.
Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à plusieurs reprises et avec force Marco Polo. « Si ceux de la contrée de Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers. » Et ailleurs : « Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes les cités sont entourées d’eaux très profondes ; de sorte que, si les gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais, parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent. » Ce sont là de sages paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.
Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans ces dernières années ! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer, remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien nommé « le souci éternel de la Chine », rompant les digues qui maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore, que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les rivières.

LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo
La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays, Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement, une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du système de canaux qui couvrait déjà la Chine ; il en raccorda toutes les parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de grand tronc, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de l’ouest vers l’est : le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai, la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, « parce que du Manzi viennent les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan ». En 1861 il arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du débouché du canal : s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de famine.
Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.
Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco décrit un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle, « une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi, » afin d’alimenter le canal. C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers « les îles de l’Inde ». Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. « C’est merveille de voir les marchandises qui vont et viennent. » Le long de cette principale artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque sans interruption pendant de longues distances. Une progression de villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait enfin le fleuve Bleu.
Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est, sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien « deux cents frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres, comme chez les chrétiens un archevêché. » Ces asiles de recueillement monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure ; et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’Ile d’or ou de l’Ile d’argent pouvaient à toute heure contempler le riche et vivant panorama du beau fleuve. « Car par ce fleuve vont et viennent les marchandises des diverses parties du monde. — Et je vous dis que ce fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les châteaux, qui toutes ont navires. »
Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois, que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel, le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres, comme pour justifier le mot de notre voyageur : « C’est moins un fleuve qu’une mer. »
Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours, Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy (Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat. L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait à prospérer sous ses nouveaux maîtres.
Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident, s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en 1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses reprises ; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au général mongol au moment de la capitulation de la ville.
C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un lac. Elle avait cent lis de circonférence ; le li chinois équivaut à peu près à 445 mètres : c’était donc un développement supérieur de 10 kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait, de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces ponts servaient aussi de postes stratégiques ; chacun d’eux était occupé par une escouade de dix hommes.
La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est. Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur. De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute heure de la journée « que l’on se demandait comment il était possible de pourvoir à la nourriture d’une telle multitude ». Transportons-nous donc aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan voisin ou poissons du lac, « remarquablement gras et savoureux à cause des immondices de la ville qui s’y déchargeaient, » montagnes de légumes et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé, dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu de ce fourmillement affairé veille l’ordre public : sur chaque place de marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des officiers impériaux pour faire la police et régler les différends.
Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent les anciens sur leurs rapports avec les Sères ; il paraît encore généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les antiques mœurs.
L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été compris dans l’enceinte. « Tout autour de ce lac il y a beaucoup de palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir. »
C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une aristocratie industrielle. « Sachez ni que les maîtres des métiers, qui sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que s’ils étaient rois et reines. » Vêtus de beaux habits de soie, distingués par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe étaient passés en proverbe. On disait la « cité du paradis ». On tirait vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt possible.
L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas, de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre s’étagent sur les collines voisines.
Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai. C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons, kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais « le plus somptueux qui fût au monde », se déployait la magnificence des Soungs : les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons ; des banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un peuple de courtisans, de gardes et de femmes « au nombre de mille attachées au service du roi » fourmillaient dans les innombrables salles toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce passé ? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son compagnon ; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à ses récits.

PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.
Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas un secret pour Kubilaï ; il avait mesuré les précautions au prix qu’il attachait à sa conquête. Quinsai était une cité « moult bien gardée ». Les douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares, des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie : circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient presque des étrangers pour ceux du Sud.
La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui servaient d’entrepôts publics.
L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés. Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme, de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il y avait à Quinsai seize cent mille maisons : ce qui indiquerait une population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale « un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire ». Les recettes devaient être en effet très considérables ; cependant les chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes : Messer Milione !
Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale. Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou. C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton, celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.
Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime. Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de longues traversées et chercher au foyer même de production les marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique.
Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.
Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier. La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune était précaire ! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.
Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois, parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde et des îles de la Sonde, surtout « les espiceries ». Ce que Venise ou Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci : « Et je vous déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et plus ! »
Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à l’orient de leur pays. Il n’y alla point ; car Zipangu échappait aux atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, « en la manière que nos églises sont couvertes de plomb ». Propos exagérés qu’expliquent l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre ; il y a bien au Japon quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or : Zipangu devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque, abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits. Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de Marco Polo avait fait naître ; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé le Nouveau-Monde.
Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après, c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins de découvrir des terres nouvelles, que de « gagner l’Orient par l’Occident ».
« Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries où le seigneur l’envoyait. » On est loin de savoir par le détail toutes les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde comme ambassadeur du grand khan ; et, après avoir parcouru des mers variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre ; d’abord par les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont il fut l’occasion indirecte.
Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco Polo, l’occasion cherchée.
Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le poids des années : quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir leur ville natale ! D’autres raisons encore, plus délicates, leur conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises périlleuses ; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait cette échéance imminente.
Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir, mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait nécessaire pour arriver au but.
Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois « barons » accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, « moult belle dame et avenante, » qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il paraît cependant que le cortège se mit en route ; mais, des guerres s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin. Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y engager sans guide.

Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295
Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour. Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition ? C’est ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. « Et il y en avait bien 150 en état de porter les armes. » Ensuite, passant le détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et de l’état des pays par lesquels il fallait passer.
Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre complices de leurs desseins ? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la longue traversée qu’ils avaient en perspective.
Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans. Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes, parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire à bon port.
Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de ces lettres ? parvinrent-elles à leurs adresses ? On regrette d’être là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde, et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore séparé.
Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État, avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés, est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire. Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292. Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles aucun Européen n’avait été initié avant eux ?
La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas temps encore de fermer le livre du voyage, « car il y faut tout le fait des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à raconter, car moult sont merveilleuses ». On a vu comment Marco Polo s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes des contrées maritimes de l’Asie méridionale ; ce second voyage accrut et affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens, sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits divers de l’industrie orientale.
Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et de richesse et se résumait dans un nom : l’Inde. Il est difficile d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région dans le globe ; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, « la meilleure Inde qui soit, » correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter celles qu’on ne sait pas.
Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue et à se représenter les contrées, non telles que les montrent aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits et apprécier la part de nouveauté qui leur revient.
En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais, quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de Polo : fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois d’automne et d’hiver ; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste. Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de ces vents, lorsqu’il dit : l’un les porte, l’autre les rapporte.
Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de traversée, arriva « à une île appelée Java ». Il s’agit ici, non de l’île qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo, représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils « vivent comme bestes et mangent chair d’hommes ». Marco Polo, qui, grâce à son expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition, organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu ; et une fois la confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait en abondance, il goûta les noix de cocotiers « moult grosses et bonnes à manger fraîches », le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes Areng saccharifera. « Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc un grand pot là où la branche est taillée ; et en un jour et une nuit le pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge. Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la racine, et peu après elle recommence à couler. » L’arbre à pain ou palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. « Et je vous conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui font farine, qui est moult bonne à manger. » Cette substance est la moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta quelques-uns de ces pains à Venise.
C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient. Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux : l’éléphant gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de « petits hommes qui viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement hommes. » On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe. Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang (nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un chien.
Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée, où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car, si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé de s’avancer ; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations commerciales. Ses progrès continuent encore.

LE PIC D’ADAM.
Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, « si droite et si raide, que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et grosses ». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du sommet du pic d’Adam.
Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur (2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne, les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage. Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc. — Les détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long.
Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes. Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur clergé, leur cérémonial ; il s’est amusé de leurs idoles, « les unes à quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille mains, et celles-ci sont les plus vénérées ». Mais c’est pour la première fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce personnage est généralement désigné, Bouddha, être éclairé ou divin. C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde impression sur son esprit.

BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.
« Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était de si sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses mondaines ni consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il ne voulait être roi ni prendre part à aucune affaire, il en fut fort affligé. Il essaya de le tenter par de grandes promesses, lui offrant de remettre toute l’autorité royale entre ses mains. Mais il n’en voulait rien, et le père en avait moult grande douleur, d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre fils que lui à qui il pût laisser son royaume après la mort. » — Le vieux roi ne sait comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut offrir. Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes les séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté sorte de son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion terrestre jaillisse en elle.
« Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du palais ; et ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne qui ne fût sain de tous ses membres. Car son père ne permettait à aucun prix qu’un homme infirme ou âgé parût en sa présence. Or il advint que ce damoiseau chevauchait un jour par le chemin, et tout à coup il vit un homme mort. Il en devint tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel. Il demanda alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était ? Et ils lui dirent que c’était un homme mort. « Comment, fit le fils du roi, tous les hommes meurent donc ? — Oui en vérité, » lui répondent-ils. Le damoiseau ne dit rien alors et continue à chevaucher tout pensif. Et après qu’il eut chevauché un bon moment, il trouva un homme très âgé qui ne pouvait marcher et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes perdues par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il demanda quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse qu’il ne pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu les dents. Et quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du vieillard, il retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne demeurera plus dans ce monde mauvais, mais qu’il ira chercher celui qui ne meurt jamais, et celui qui l’a créé.
« Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les grandes montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il demeura très saintement et menait dure vie, observant grande abstinence, tout à fait comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût été, il eût été un grand saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, à la bonne et honnête vie qu’il mena ! »
Telle est cette belle légende, presque exactement conforme dans ce récit aux textes anciens en langue sanscrite où l’on peut aujourd’hui la lire. On remarquera surtout l’hommage rendu à cette idéale figure par ce chrétien du XIIIe siècle. Il prouve une largeur d’esprit qui ne saurait surprendre chez un homme qui a tant vu et qui savait si bien observer. Il y a dans le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont parole sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à Ceylan, dans l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions officielles, au Japon, le bouddhisme est probablement, de toutes les religions qui se partagent l’humanité, celle qui compte encore le plus d’adhérents.
Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le cap Comari (Comorin), « moult sauvage lieu ». C’est là que nos voyageurs disent avoir aperçu de nouveau à l’horizon l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils avaient perdue de vue depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient navigué directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin. Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de leur route pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, il est évident que la description qu’en donne Marco Polo se rapporte aux souvenirs de son premier voyage. La flotte, après avoir doublé le cap Comorin, paraît avoir directement cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de la moderne Cananore, sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque circonstance la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en signalant entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles.
Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte la fiancée du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo nous apprend sur les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, soit à son premier voyage, soit au second.
Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, la plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que connut le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans l’intimité de cette civilisation vénérable qui a eu son foyer dans le nord de la péninsule, et qui lui aurait également donné à cette époque le spectacle d’une grande société pacifique aux prises avec les invasions étrangères. Toutefois les contrées qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans les destinées historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province de Maabar, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la côte de Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin au sud ; de l’autre, le pays de Mélibar ou Malabar, qu’il ne faut pas confondre avec le précédent et dont le nom s’applique encore au moins en partie à la côte occidentale de la péninsule. Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les pays lointains, des États essentiellement commerçants et maritimes dont les noms étaient déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux un contact avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales furent les seules parties de son territoire qui n’échappèrent point à la propagande chrétienne des premiers siècles. Quand Marco parcourut la province de Maabar, il vit une petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg de Madras, où se trouvait le corps de « Monseigneur saint Thomas ». Ce saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé l’île de Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, musulmane aujourd’hui, et prêché la foi nouvelle à Malabar et Coromandel. Notre voyageur visita les communautés chrétiennes groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il les retrouverait encore, faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit où il les vit. Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le recensement de 1872, représente tout le christianisme indigène de l’Inde, 500 000 environ habitent la présidence de Madras.
Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les perles. Les pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est entre Ceylan et la terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds d’eau et parfois pas plus de deux : c’est le golfe de Manaar. Chaque année en avril un certain nombre de navires frétés par diverses associations de négociants apparaissaient dans le golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de mai. Des canots détachés amenaient les compagnies de plongeurs jusqu’au-dessus des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. « Ces hommes vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à douze pieds d’eau, et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils trouvent les coquilles qui contiennent les perles. Ces coquilles sont faites comme les huîtres. On trouve dans leur intérieur des perles grosses et menues, car ces perles sont fichées en la chair de ces coquilles. » La pêche était généralement abondante ; mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au roi du pays, et encore un vingtième « pour les hommes qui enchantent les grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux hommes qui vont sous l’eau pour trouver les perles ». Ces habiles gens en possession du secret pour écarter les requins étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il paraît, l’enchantement n’était efficace que pour le jour où il était prononcé, on voit qu’il était impossible de se passer de leurs services.
Le port où se concentraient les transactions commerciales de cette partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue située à l’est du cap Comorin à peu de distance de la ville de Tuticorin. C’est là qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, d’Aden et de toute l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres marchandises. Le roi, qui aimait fort les étrangers, était membre d’une dynastie composée de cinq frères, qui se partageait alors le Maabar. Il allait presque entièrement nu, comme tous ses sujets, car « sachez qu’en toute cette province il n’y a ni tailleurs ni couturières ». Mais autour de son cou brillait un collier de saphirs, rubis et émeraudes ; trois bracelets d’or entouraient ses bras ; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des pieds. « Ce qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut plus d’une cité. » Cette châsse vivante était encore ornée d’un chapelet de cent quatre perles qui, attaché au collier, pendait sur la poitrine. « Ce nombre de cent quatre est parce qu’il lui faut chaque jour dire cent quatre fois la même oraison à ses idoles. »
N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque indien qui accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres de ces rajahs hindous dont les harnais et les armes, naguères étalés sous nos yeux à l’exposition de Paris, nous transportaient en pleine féerie orientale ?
« Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler selon l’usage, les fidèles barons attachés à sa personne se jettent au feu avec lui et se laissent brûler. Car ils disent qu’ils ont été ses compagnons en cette vie et qu’ils doivent l’être aussi dans l’autre, et lui tenir compagnie. » Cet usage n’était pas particulier à l’Inde ; d’autres peuples l’ont pratiqué dans l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement indienne : « Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé sur le bûcher, se brûlent avec lui ; et les femmes qui font cela sont moult louées de tous. » Ces sacrifices volontaires, appelés suttis, sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement anglais de l’Inde a le plus de peine à lutter.
Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour le bœuf. Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde et ne le tueraient d’aucune manière. On sait que la grande insurrection de 1857 éclata sur le seul bruit que les cartouches distribuées aux cipayes ou soldats indigènes étaient enduites de graisse de vache. Il observa toutefois qu’une certaine classe s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence : remarque parfaitement juste, qui s’applique aux parias, ou hors-caste de la société hindoue. Mais il n’entra pas assez profondément dans la connaissance du pays pour se rendre compte de ce système fort compliqué de castes qui enferme la population presque entière. Il entendit parler des brahmanes ; il en vit, portant comme signe distinctif le cordon brahmanique ; mais ses idées sur leur rôle et leur condition manquent de justesse. Quant aux moines mendiants de l’Inde, à ces fakirs qu’on y rencontre encore assez communément dans les foires, les lieux de pèlerinage ou près des sanctuaires renommés, on les reconnaît aisément quand il parle d’hommes « vivant dans le jeûne et l’abstinence, couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce que, disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde. »
La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce des épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui Kollam ou Quilon) ; Polo le visita lors de son premier voyage, chargé sans doute de quelque négociation commerciale et politique par Kubilaï. En effet les marchands du Manzi, comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement avec leurs nefs et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces relations, les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum. On y cherchait un bois de teinture appelé brésil, qui croît dans le pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais donnèrent ce nom, le gingembre, même l’indigo, mais surtout le poivre. Ce produit si important dans l’histoire du commerce ne vient dans l’Inde que sur la côte de Malabar. « Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres domestiques ; on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai, juin et juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se fait la première récolte ; alors les baies, réunies en grappes, prennent la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La plante elle-même, de nature grimpante, est enroulée autour de pieux hauts de dix à douze pieds, de sorte que les jardins où elle est cultivée, offrent quelque ressemblance avec nos houblonnières. Après Coilum, principal entrepôt, le commerce des épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut, qui plus tard devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que dans la mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux de Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant à ses compatriotes, disait : « C’est de ce pays que l’épicerie est exportée soit vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. Mais pour un navire qui va dans cette dernière direction, il y en a dix qui prennent la première ; — et ceci est moult grand fait. » Il y avait dans cette révélation répétée avec insistance un conseil indirect que Venise eut tort de ne pas suivre. Si elle avait devancé les Portugais dans la voie où ils s’engagèrent plus tard, la révolution qui déplaça les directions générales du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être le signal de sa décadence.
Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit beaucoup de renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les diverses contrées entre lesquelles le commerce arabe établissait des relations. Il y entendit parler non seulement d’Aden, le grand entrepôt interdit aux chrétiens, d’où les marchandises de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par le désert le Nil et la Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume chrétien où plus tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de Zanzibar, de Madagascar, et même de deux îles appelées « mâle et femelle, parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que femmes ». Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de Madagascar. On lui rapporta qu’il y avait le long de cette île un courant si fort vers le midi, que ceux qui iraient ne pourraient plus retourner. C’est le courant de Mozambique, qui est en effet un des plus rapides que l’on connaisse.
Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 profiter de la saison favorable pour continuer son voyage vers le nord le long de la côte occidentale de la péninsule. Mais encore une fois l’approche de la mousson d’été la surprit, avant qu’elle eût le temps d’atteindre le voisinage du golfe Persique, où son influence cesse de se faire sentir. C’est sans doute à la hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève aujourd’hui la grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut forcée de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson du sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment très critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le renversement de la mousson ; phénomène accompagné d’ordinaire par des orages et parfois par de redoutables cyclones. A cette époque de l’année toute navigation était autrefois interrompue ; les navires rentraient dans les ports et s’y tenaient, tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la violence qui accompagne et qui suit son établissement. Encore maintenant, à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à tous les bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août.
Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du voyage. Tana, dans l’île Salsette, était à cette époque un port assez commerçant, le seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres offrît un abri sûr et commode aux navires. Marco Polo montre, par la précision de ses renseignements sur le pays et ses habitants, qu’il a mis le pied sur cette partie du littoral indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes de ce dernier voyage.
Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La fin de la mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, donna le signal du départ. C’est dans un des derniers mois de 1293 que la brillante troupe qui avait quitté près de deux ans auparavant le port de Zaïton, débarqua, bien diminuée, à celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient restés en route : deux des trois barons mongols envoyés en ambassade étaient morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé aux périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et saufs sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant une des étapes de leurs pérégrinations à travers le monde, et ils avaient la joie d’avoir heureusement mené à fin leur délicate mission. Car la princesse Cogatra avait, elle aussi, résisté à toutes les épreuves de ce périlleux voyage. Elle arrivait dans le territoire de son futur époux pleine d’affection et de reconnaissance pour les protecteurs qui n’avaient cessé de veiller sur elle. « Chacun des trois était regardé par elle comme un père, et elle leur obéissait en conséquence. »
Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui lui était amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus d’un an, quand l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère lui avait succédé sur le trône. Mais il y avait dans le Koraçan, ou pays de l’Arbre sec, un fils du défunt nommé Gazan : c’est à lui que, sur le conseil du souverain, fut amenée la princesse mongole. Elle devint sa femme et reine bientôt après, lorsque Gazan monta à son tour sur le trône. Mais la pauvre Cogatra ne devait pas jouir longtemps de son élévation, car elle mourut deux ans après.
La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, leur mission terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, suivant l’usage mongol, quatre tables d’or de commandement. Ils revinrent alors à Tauris, capitale de l’empire mongol de Perse, où le souverain les reçut avec honneur. Nos voyageurs, grâce à lui, purent traverser le pays avec sécurité, disposant de tout sur leur passage et accompagnés d’une escorte forte parfois de deux cents hommes.
« Et que vous dirai-je ? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent tant que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à Constantinoble, et de Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont à Venisse. Et ce fut en l’an douze-cent-quatre-vingt-quinze de l’incarnation de Crist. »
La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition de son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint en 1299 dans sa patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il se fixe définitivement et contracte une union qui le rendit père de trois filles. Son père mourut avant son oncle Maffeo. Quant à lui, fidèle à sa patrie et à son foyer, il échappe à l’histoire, qui ne parvient à obtenir sur la dernière moitié de sa vie que quelques renseignements fugitifs. Son nom a été retrouvé dans plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans l’une de ces pièces il est cité comme caution ; suivant une autre il est engagé dans un procès contre un agent commercial infidèle ; une autre fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. L’ancien préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de Kubilaï-khan était redevenu un riche et paisible patricien de Venise.
On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer et de répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait à Venise un gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, qui remplissait une mission au nom de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Il fit la connaissance du célèbre voyageur et reçut de lui en témoignage de bon souvenir une copie nouvelle et corrigée de sa relation.
Il mourut en 1324, à l’âge de soixante-dix ans. Son testament, écrit le 9 janvier 1324, quand il était déjà atteint de la maladie qui l’emporta, existe à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise. Cette pièce, dont les clauses sont nombreuses, institue héritières sa femme et ses filles et énumère différents legs soit à des hôpitaux et à des couvents, soit aux confréries et associations dont il était membre. Tout y est réglé avec la rigueur d’un livre de compte. Un siècle plus tard, en 1417, le nom des Polo s’éteignit avec le dernier rejeton mâle de la famille. Le palais lui-même, la Corte del Milione, fut dévoré par un incendie à la fin du XVIe siècle. A la place où il s’élevait fut construit au siècle suivant un théâtre qui existe encore sous le nom de théâtre Malibran. Une inscription latine sur une tablette qu’un admirateur de Polo a fait placer en 1827 entre le théâtre et la Corte Sabbionera, consacre ce souvenir. De l’édifice lui-même tout a disparu, sauf une précieuse relique : un arceau sculpté dans le goût du XIIIe siècle, avec quelques fragments moins importants, mais dont la provenance paraît authentique. Certes ni les monuments, ni les grands souvenirs ne manquent à Venise ; les glorieux débris du passé frappent presque à chaque pas celui qui visite cette reine déchue de l’Adriatique ; il en est peu cependant qui ouvrent à la pensée un plus vaste horizon que ces faibles restes, d’apparence insignifiante, qui ont appartenu à la maison du voyageur.
Le Livre des merveilles du monde, ou plus simplement le Livre de Marco Polo assure à son auteur une des premières places parmi ceux qui ont contribué à faire connaître à l’homme le globe où il vit. On est étonné, en lisant sa relation, du nombre de contrées qu’il a visitées et des distances qu’il lui a été donné de parcourir. Si pourtant le mérite d’un voyageur ne se mesurait qu’à l’étendue et à la longueur des voyages, il ne serait pas impossible d’en trouver, même de son temps, qui lui ont été supérieurs. En 1325 un musulman de Tanger, dans le Maroc, nommé Ibn-Batouta, partit de sa ville natale, et, pendant une période d’environ trente années que durèrent ses voyages, parcourut l’Asie depuis la Mecque jusqu’à Bokara, de Bokara à Calicut, de Calicut à Zaïton, et, sans compter les bords du Volga et l’Espagne qu’il visita aussi, pénétra en Afrique jusqu’à Timbouctou, le célèbre marché situé au sud du Sahara, près des bords du Niger. De pareilles pérégrinations, parmi celles dont le récit nous est parvenu, dépassent encore tout ce que Marco Polo a osé.
Mais il y avait dans le Vénitien non seulement un voyageur intrépide, avisé, plein de ressources, mais un observateur sagace et méthodique. A six siècles de distance nous trouvons dans son livre une fidèle image de l’Asie à cette époque. Elle nous apparaît au sortir de la révolution accomplie par la conquête mongole, avec ses divisions politiques, ses principales religions, ses peuples nettement caractérisés. La Chine s’y révèle à ce moment critique et singulier de son histoire où, en échange de l’ascendant que sa civilisation exerce sur ses conquérants, elle semble recevoir d’eux une sève nouvelle, une force d’expansion qu’elle n’avait pas connue depuis longtemps. Marco Polo a été pour sa part associé à ce mouvement ; cet Européen a joué son rôle, non sans éclat, dans les évènements politiques qui s’accomplissaient au XIIIe siècle sur les bords du fleuve Bleu et sur les frontières les plus reculées de l’empire mongol.
Parcourant avec lui les routes de l’intérieur de l’Asie, nous reconnaissons à des traits caractéristiques, à une description sobre mais bien frappée, la Perse avec ses plateaux, ses déserts, ses étages de végétation et de climat, l’Asie centrale avec les contrastes de ses riantes vallées, de ses hautes solitudes et des mers de sable qui semblent l’isoler du reste du monde. Puis ce sont les steppes mongoles, les vastes plateaux giboyeux où il nous entraîne à la suite des grandes chasses de Kubilaï-khan. Suivons toujours notre guide, et nous visiterons avec lui les grasses plaines où, parmi les fleuves, les canaux et les marécages, se pressent les villes du Manzi et s’entassent de vraies fourmilières humaines. Voici enfin les âpres montagnes, pleines de richesses mystérieuses, qui séparent la Chine de ses voisins barbares ; et pour compléter le tableau, l’Inde et l’archipel de la Sonde, avec les produits aromatisés et enivrants que la nature y prodigue et qui sont le secret de leur climat.
Aussi, à mesure qu’à notre tour nous pénétrons davantage dans la connaissance de l’Asie, le livre de Polo semble grandir en intérêt. Les explorations modernes lui servent de commentaires ; les voyageurs qui de nos jours ont parcouru les pays visités par le Vénitien ont été les premiers et les plus empressés à rappeler vers ses récits l’attention du public. On ne pourrait assurément imaginer un meilleur témoignage en faveur des descriptions de Marco Polo.
On peut dire que nous sommes aujourd’hui mieux en mesure d’apprécier ce livre que ne l’étaient les générations qui, aux XIVe et XVe siècles, en firent leur lecture favorite. Le théâtre des explorations de Marco Polo est suffisamment connu dans son ensemble pour que les indications du voyageur se coordonnent avec nos propres renseignements ; et si plusieurs parties de la relation restent encore obscures pour nous, l’incertitude est circonscrite en des limites précises que restreindront peu à peu des découvertes et des explorations nouvelles. Mais les contemporains du grand voyageur n’avaient pas les mêmes moyens que nous pour se guider à travers les nouveautés dont il venait enrichir la science géographique. Pour fixer à leur place les pays et les peuples dont ils lisaient l’énumération, il aurait fallu autre chose qu’une vague indication d’itinéraire et de journées de « chevauchées ». Des mesures astronomiques déterminant la position de ces différentes localités sur la sphère terrestre eussent été nécessaires. C’est à cette condition qu’une découverte devient fixe et définitive. Elles manquaient malheureusement, non par la faute du voyageur, mais de l’imperfection de la science d’alors. Il ne faut donc pas s’étonner si peu à peu, à partir du moment où les routes intérieures de l’Asie cessèrent d’être fréquentées par les Européens, un voile d’obscurité s’étendit sur les découvertes de Marco Polo, si trop souvent ses indications flottèrent confusément devant les yeux des faiseurs de cartes et se réduisirent à des noms qu’on ne savait où placer.
Cependant le bénéfice de ces belles explorations ne fut pas perdu ; et ce serait une grave erreur que de méconnaître l’influence qu’elles ont exercée sur le progrès des connaissances géographiques. Sans doute les récits de Messer Milione rencontrèrent quelques incrédules. Plusieurs ne virent dans ce livre qu’une lecture amusante, digne d’être classée à côté des narrations extravagantes d’un prétendu voyageur de ce temps, le célèbre et peu véridique chevalier de Mandeville. Quelques lecteurs furent peut-être du même avis que le copiste d’un des manuscrits qui nous sont parvenus du livre de Marco Polo. Ce scribe de mauvaise humeur a pris la peine de déclarer en tête de son travail qu’il s’est livré à cette tâche pour se distraire et passer le temps, mais au fond sans croire un mot de toutes ces histoires.
La grande majorité ne jugea point ainsi. Ce qui le prouve, c’est que les meilleures cartes du XIVe siècle et même des siècles suivants empruntèrent à la relation vénitienne, comme au répertoire le plus sûr, les noms dont elles couvrent la partie centrale et orientale de l’Asie. Il y a à la Bibliothèque nationale de Paris une carte célèbre, composée en 1375, qu’on appelle carte Catalane, parce qu’elle est rédigée dans cette langue. Dans cette œuvre très sérieusement étudiée, la plupart des noms qui se rapportent à l’extrême Orient sont tels que Polo les a transmis, et il s’en trouve dans le nombre qu’aucun autre que lui n’a mentionnés.
On peut donc affirmer que le livre dont il est question contribua à mettre en lumière deux faits importants et pleins de conséquence. Auparavant on se figurait volontiers le monde comme se partageant à peu près également entre l’Europe et l’Afrique d’une part, l’Asie de l’autre, Jérusalem occupant le centre. Désormais on ne douta plus de la grande extension du continent asiatique vers l’est. On exagéra même ce prolongement oriental, du moins par rapport aux dimensions supposées du globe terrestre ; et il devait un jour se trouver un homme qui soutint que l’orient de l’Asie et l’occident de l’Europe ne devaient pas sur notre sphère être séparés par un bien long intervalle, et qu’en gouvernant vers l’occident à travers l’Atlantique, on ne pouvait manquer d’aborder bientôt au Catai et à Zipangu. Cet homme fut Christophe Colomb, et son illusion devint le principe de son immortelle découverte.
Les lecteurs de Polo n’oublièrent pas non plus cette révélation d’une grande société civilisée, en possession d’immenses richesses, aux confins orientaux de l’ancien monde. D’autres après Marco Polo décrivirent ces contrées favorisées ; personne ne l’avait fait avant lui. Ces descriptions portèrent leur fruit. L’idée de trouver accès dans la partie du monde où se réunissait ce que le concours de la nature et de l’industrie humaine offre de plus merveilleux, les plus belles villes, les plus florissants marchés, les perles, les diamants, les parfums, les aromates, l’or surtout, ce mot qui revient si souvent dans la relation, devint plus tard un aiguillon puissant pour l’esprit de découvertes. C’est à l’attrait de cette terre promise qu’obéirent les grands explorateurs de la fin du XVe siècle.
Ajoutons néanmoins que ces résultats ne furent pas dus seulement à un voyageur et à son livre. Si après Marco Polo personne n’avait pénétré en Chine, visité ce qu’il avait visité, décrit ce qu’il avait décrit, peut-être son témoignage aurait-il perdu de son crédit et assurément de son influence. Mais le demi-siècle qui suivit son retour fut un temps de grands voyages, et si Polo avait eu des prédécesseurs, les successeurs non plus ne lui manquèrent pas.
Les appels répétés du souverain mongol de la Chine vers le monde chrétien de l’Occident ne restèrent pas tout à fait sans réponse. Il existe des lettres écrites par le pape Nicolas IV « à son très cher fils Kubilaï ». Leur ton indique la familiarité des rapports qui s’étaient établis entre le grand khan et l’Apostole de Rome, et qui se maintinrent sous leurs successeurs. L’Église se décida enfin à entrer dans la voie que semblait, dès le début de son règne, lui tracer Kubilaï.
Le voyage devant lequel reculaient des missionnaires en 4271 leur devint familier vingt ans plus tard.
Marco Polo n’avait pas encore quitté la Chine, quand un franciscain nommé Jean de Montecorvino, depuis plusieurs années missionnaire en Perse, reçut de Nicolas IV une lettre qui l’accréditait auprès du grand khan et s’embarqua à Ormuzd pour se rendre en Chine. C’était en 1291 ; mais il fit un long séjour chez les chrétiens de la côte méridionale de l’Inde, de sorte que son arrivée à Cambaluc n’eut lieu qu’en 1305. Favorablement accueilli par le successeur de Kubilaï, il fonda dans cette capitale la première communauté catholique qu’ait connue la Chine. On vit alors à Pékin des églises, des couvents, des établissements latins. Le principal édifice s’éleva à côté même et comme sous la protection du palais impérial ; et pendant un séjour qui dura jusqu’à sa mort (1328), Montecorvino fut, sous le titre d’archevêque, un des personnages honorés et considérables de Cambaluc. Le pape pourvut ensuite à son remplacement, car déjà cette lointaine chrétienté avait reçu un commencement d’organisation. La ville de Zaïton avait été érigée en évêché suffragant de Cambaluc ; plusieurs prélats latins s’y succédèrent, et de là des missionnaires se répandirent dans les grandes villes du Manzi. L’un d’eux, Oderic de Pordenone, nous a laissé une description de Quinsai qui confirme celle de Marco Polo.
Par les rapports que ces divers religieux adressaient en Europe, une foule de renseignements ne tardèrent pas à s’y répandre sur le Catai, le Manzi, et même en général sur l’Asie. En 1307 un abbé de prémontrés, d’origine arménienne il est vrai, Hayton de Gorigos, écrivit, du fond de son monastère établi à Poitiers, sans connaître la relation de Marco Polo, une description de l’Asie qui montre combien dès cette époque les sources d’information étaient abondantes sur ce continent.
Lorsque Montecorvino se rendit en Chine, il avait pour compagnon un marchand italien qui arriva avec lui à Cambaluc et y fit fortune. Les marchands ne profitèrent pas moins que les missionnaires des facilités offertes aux Occidentaux. Malheureusement ils écrivaient moins, et nos renseignements sur cet important épisode de l’histoire du commerce sont très incomplets. On apprend indirectement qu’en 1326 un groupe de négociants génois était établi à Zaïton, et que les franciscains avaient construit dans cette ville un entrepôt pour le commerce européen, signe évident de relations non pas fortuites, mais plus ou moins régulières. Peut-être, si les renseignements nous étaient mesurés d’une façon moins avare, trouverait-on matière à de curieux rapprochements. C’est ainsi qu’à travers des indications malheureusement trop fugitives se laisse entrevoir une carrière à quelques égards semblable à celle de nos aventureux Vénitiens. Il s’agit cette fois d’un Génois, nommé Andalo di Savignone, que la confiance d’un successeur de Kubilaï charge d’une mission en Occident, et qui en 1338 refait le voyage de la Crimée au Catai. On se rendait en Chine soit par la voie de Perse et la mer, soit par l’intérieur de l’Asie. Un document précieux nous montre que vers 1340 les marchands italiens allaient et venaient librement par caravanes de Caffa sur la mer Noire ou de la Tana sur la mer d’Azof à Cambaluc et à Quinsai. Nous avons ce qu’on pourrait appeler le Guide du voyageur entre la Crimée et la Chine. C’est une notice rédigée à cette époque par Balducci Pegolotti, employé d’une puissante maison de commerce florentine et très familier avec les choses du Levant. L’auteur indique, d’après les renseignements qu’il a recueillis, l’itinéraire, les étapes principales avec les distances, et donne diverses recommandations pratiques. On y voit que le voyage durait environ huit mois. La route était parfaitement sûre, excepté dans les intervalles d’interrègne ; la seule partie du trajet qui offrit parfois quelques dangers, faciles d’ailleurs à conjurer, était celle de la mer d’Azof au Volga. Arrivés au Catai, les marchands étaient tenus, comme au temps de Marco Polo, d’échanger leur numéraire contre les billets de banque du grand khan. Une des vignettes de la carte Catalane de 1375 représente une de ces caravanes marchandes faisant la route ordinaire de Crimée en Chine. Des conducteurs à pied suivent les chameaux chargés des ballots de marchandises ; les négociants sont à cheval et charment par la conversation ou par le sommeil les ennuis de la route.

UNE CARAVANE DE MARCHANDS SE RENDANT DE SARAI A QUINSAI,
DANS LA CARTE CATALANE.
Il est probable cependant qu’à l’époque où la carte Catalane fut exécutée ces voyages n’étaient déjà plus qu’un souvenir. Vers le milieu du XIVe siècle les évènements prirent en Asie une fâcheuse tournure. Tant que les princes mongols de l’Asie centrale étaient restés fidèles aux vieilles coutumes qui leur tenaient lieu de religion, sans prendre parti entre les cultes ennemis qui divisaient l’humanité, il n’y avait pas eu péril pour les chrétiens sur leur territoire. Mais peu à peu l’islam les gagna à sa cause, et dès ce moment les Européens virent se dresser devant eux cette redoutable barrière de fanatisme qui nous ferme encore une partie de l’Asie et de l’Afrique. Tout rapport enfin devint impossible quand la Chine à son tour eut rompu avec la dynastie et la politique mongoles. En 1368 une insurrection nationale chassa les descendants de Gengis, et, dans la réaction qui suivit la crise, la Chine rendue à elle-même s’isola avec un redoublement de rigueur. Il ne fut plus question désormais d’église chrétienne à Pékin, d’entrepôts à Zaïton, de caravanes européennes à travers l’Asie. On éprouve quelque surprise à constater de quelle séparation absolue fut suivi ce rapprochement qui avait duré près d’un siècle.
La Chine redevint pour deux cents ans un livre entièrement fermé. Quand, au XVIe siècle, les Européens entrèrent de nouveau, cette fois par mer, en rapport avec elle, il s’écoula encore assez longtemps avant qu’ils reconnussent, à travers les noms différents qui s’offraient à eux, la célèbre contrée décrite autrefois par Marco Polo.
C’en était fait du grand essor de découvertes qui pendant un siècle avait entraîné les Européens sur les routes de l’extrême Orient. Ces lointains horizons s’enveloppèrent encore une fois de brume, comme on voit, dans les montagnes, des sommets un moment découverts se voiler de nouveau. Mais la popularité du livre de Polo ne fit que grandir dans cet intervalle d’obscurité. Toute autre source d’information étant pour longtemps tarie, c’est par l’intéressant récit du Vénitien que fut conservé en Europe le souvenir des contrées perdues. Toute une période de voyages finit par se résumer en son nom, se personnifier en lui. En réalité Marco Polo n’est pas le seul, mais il est assurément le plus grand des explorateurs qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle et la première moitié du siècle suivant, firent connaître le continent asiatique. Dans l’enchaînement logique des découvertes, l’exploration de l’Asie prépara celle de l’Amérique. Il faut donc regarder comme un moment très important dans l’histoire de la connaissance du globe la période pendant laquelle s’accomplirent ces voyages, et qui nous a laissé des monuments tels que la relation de Rubrouck et le livre de Marco Polo.
FIN
| Introduction. | ||
I. |
— Messer Milione | |
II. |
— Le livre de Marco Polo | |
PREMIÈRE PARTIE. — LES VOYAGES ANTÉRIEURS. |
||
I. |
— Le port de Soldaie et l’empire mongol | |
II. |
— Le livre de Marco Polo | |
III. |
— Rubrouck à Caracorum | |
IV. |
— Nicolo et Maffeo Polo | |
DEUXIÈME PARTIE. — LES VOYAGES DE MARCO POLO. |
||
I. |
— Marco Polo | |
II. |
— Les voies de l’Asie occidentale | |
III. |
— Pamir | |
IV. |
— La première mission de Marco Polo | |
V. |
— La cour et le gouvernement de Kubilaï-khan | |
VI. |
— La première mission de Marco Polo | |
VII. |
— Le Manzi et sa capitale | |
TROISIÈME PARTIE. — LE RETOUR. |
||
I. |
— Le départ de Chine | |
II. |
— Les Indes | |
Conclusion |
||
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
PARIS. — IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.