The Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne

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Title: Le pilote du Danube

Author: Jules Verne

Release Date: March 6, 2004 [EBook #11484]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***




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LE PILOTE DU DANUBE

PAR

JULES VERNE

1920




I

AU CONCOURS DE SIGMARINGEN


Ce jour-l, samedi 5 aot 1876, une foule nombreuse et bruyante
remplissait le cabaret  l'enseigne du _Rendez-vous des Pcheurs_.
Chansons, cris, chocs des verres, applaudissements, exclamations se
fondaient en un terrible vacarme que dominaient,  intervalles presque
rguliers, ces _hoch!_ par lesquels a coutume de s'exprimer la joie
allemande  son paroxysme.

Les fentres de ce cabaret donnaient directement sur le Danube, 
l'extrmit de la charmante petite ville de Sigmaringen, capitale de
l'enclave prussienne de Hohenzollern, situe, presque  l'origine de ce
grand fleuve de l'Europe centrale.

Obissant  l'invitation de l'enseigne peinte en belles lettres
gothiques au-dessus de la porte d'entre, c'est l que s'taient runis
les membres de la Ligue Danubienne, socit internationale de pcheurs
appartenant aux diverses nationalits riveraines. Il n'est pas de
joyeuse runion sans notable beuverie. Aussi buvait-on de bonne bire de
Munich et de bon vin de Hongrie  pleines chopes et  pleins verres.
On fumait aussi, et la grande salle tait tout obscurcie par la fume
odorante que les longues pipes crachaient sans relche. Mais, si les
socitaires ne se voyaient plus, ils s'entendaient de reste,  moins
qu'ils ne fussent sourds.

Calmes et silencieux dans l'exercice de leurs fonctions, les pcheurs 
la ligne sont, en effet, les gens les plus bruyants du monde ds qu'ils
ont remis leurs attributs. Pour raconter leurs hauts faits, ils valent
les chasseurs, ce qui n'est pas peu dire.

On tait  la fin d'un djeuner des plus substantiels, qui avait
rassembl autour des tables du cabaret une centaine de convives, tous
chevaliers de la gaule, enrags de la flotte, fanatiques de l'hameon.
Les exercices de la matine avaient sans doute singulirement altr
leurs gosiers,  en juger par le nombre de bouteilles figurant au milieu
de la desserte. Maintenant, c'tait le tour des nombreuses liqueurs que
les hommes ont imagines pour succder au caf.

Trois heures aprs midi sonnaient, lorsque les convives, de plus en plus
monts en couleur, quittrent la table. Pour tre franc, quelques-uns
titubaient et n'auraient pu se passer compltement du secours de leurs
voisins. Mais le plus grand nombre se tenaient fermes sur leurs jambes,
en braves et solides habitus de ces longues sances pulatoires, qui se
renouvelaient plusieurs fois dans l'anne  propos des concours de la
Ligue Danubienne.

De ces concours trs suivis, trs fts, grande tait la rputation sur
tout le cours du clbre fleuve jaune, et non pas bleu comme le chante
la fameuse valse de Strauss. Du duch de Bade, du Wurtemberg, de la
Bavire, de l'Autriche, de la Hongrie, de la Roumanie, de la Serbie, et
mme des provinces turques de Bulgarie et de Bessarabie, les concurrents
affluaient.

La Socit comptait dj cinq annes d'existence. Trs bien administre
par son Prsident, le Hongrois Miclesco, elle prosprait. Ses ressources
toujours croissantes lui permettaient d'offrir des prix importants
dans ses concours, et sa bannire tincelait des glorieuses mdailles
conquises de haute lutte sur des associations rivales. Trs au courant
de la lgislation relative  la pche fluviale, son Comit directeur
soutenait ses adhrents, tant contre l'tat que contre les particuliers,
et dfendait leurs droits et privilges avec cette tnacit, on pourrait
dire cet enttement professionnel, spcial au bipde que ses instincts
de pcheur  la ligne rendent digne d'tre class dans une catgorie
particulire de l'humanit.

Le concours qui venait d'avoir lieu tait le deuxime de cette anne
1876. Ds cinq heures du matin, les concurrents avaient quitt la ville
pour gagner la rive gauche du Danube, un peu en aval de Sigmaringen.
Ils portaient l'uniforme de la Socit: blouse courte laissant aux
mouvements toute leur libert, pantalon engag dans des bottes 
forte semelle, casquette blanche  large visire. Bien entendu, ils
possdaient la collection complte des divers engins numrs au _Manuel
du Pcheur_: cannes, gaules, puisettes, lignes empaquetes dans leur
enveloppe de peau de daim, flotteurs, sondes, grains de plomb fondus de
toutes tailles pour les plombes, mouches artificielles, cordonnet, crin
de Florence. La pche devait tre libre, en ce sens que les poissons,
quels qu'ils fussent, seraient de bonne prise, et chaque pcheur
pourrait amorcer sa place comme il l'entendrait.

A six heures sonnant, quatre-vingt-dix-sept concurrents exactement
taient  leur poste, la ligne flottante en main, prts 
lancer l'hameon. Un coup de clairon donna le signal, et les
quatre-vingt-dix-sept lignes se tendirent du mme mouvement au-dessus du
courant.

Le concours tait dot de plusieurs prix, dont les deux premiers, d'une
valeur de cent florins chacun, seraient attribus au pcheur qui aurait
le plus grand nombre de poissons et  celui qui capturerait la plus
lourde pice.

Il n'y eut aucun incident jusqu'au second coup de clairon, qui,  onze
heures moins cinq, cltura le concours. Chaque lot fut alors soumis au
jury compos du Prsident Miclesco et de quatre membres de la Ligue
Danubienne. Que ces hauts et puissants personnages prissent leur
dcision en toute impartialit et de telle sorte qu'aucune rclamation
ne fut possible, bien qu'on ait la tte chaude dans le monde particulier
des pcheurs  la ligne, nul ne le mit en doute un seul instant.
Toutefois, il fallut s'armer de patience pour connatre le rsultat de
leur consciencieux examen, l'attribution des divers prix, soit du poids,
soit du nombre, devant rester secrte jusqu' l'heure de la distribution
des rcompenses, prcde d'un repas qui allait runir tous les
concurrents en de fraternelles agapes.

Cette heure tait arrive. Les pcheurs, sans parler des curieux venus
de Sigmaringen, attendaient, confortablement assis, devant l'estrade sur
laquelle se tenaient le Prsident et les autres membres du Jury.

Et, en vrit, si les siges, bancs ou escabeaux, ne faisaient point
dfaut, les tables ne manquaient pas non plus, ni, sur les tables, les
moss de bire, les flacons de liqueurs varies, ainsi que les verres
grands et petits.

Chacun ayant pris place, et les pipes continuant  fumer de plus belle,
le Prsident se leva.

coutez!.. coutez!.. cria-t-on de tous cts.

M. Miclesco vida au pralable un bock cumeux dont la mousse perla sur
la pointe de ses moustaches.

Mes chers collgues, dit-il en allemand, langue comprise de tous
les membres de la Ligue Danubienne malgr la diversit de leurs
nationalits, ne vous attendez pas  un discours classiquement ordonn,
avec prambule, dveloppement et conclusion. Non, nous ne sommes pas ici
pour nous griser de harangues officielles, et je viens seulement causer
de nos petites affaires, en bons camarades, je dirai mme en frres,
si cette qualification vous parat justifie pour une assemble
internationale.

Ces deux phrases, un peu longues comme toutes celles qui se dbitent
gnralement au commencement d'un discours, mme quand l'orateur se
dfend de discourir, furent accueillies par d'unanimes applaudissements,
auxquels se joignirent de nombreux _trs bien! trs bien!_ mlangs de
_hoch!_, voire de hoquets. Puis, au Prsident levant son verre, tous les
verres pleins firent raison.

M. Miclesco continua son discours en mettant le pcheur  la ligne au
premier rang de l'humanit. Il fit valoir toutes les qualits, toutes
les vertus dont l'a pourvu la gnreuse nature. Il dit ce qu'il lui faut
de patience, d'ingniosit, de sang-froid, d'intelligence suprieure,
pour russir dans cet art, car, plutt qu'un mtier, c'est un art, qu'il
plaa bien au-dessus des prouesses cyngtiques dont se vantent  tort
les chasseurs.

--Pourrait-on comparer, s'cria-t-il, la chasse  la pche?

--Non! ... non!..., fut-il rpondu par toute l'assistance.

--Quel mrite y a-t-il  tuer un perdreau ou un livre, lorsqu'on le
voit  bonne porte, et qu'un chien--est-ce que nous avons des chiens,
nous?--l'a dpist  votre profit?... Ce gibier, vous l'apercevez de
loin, vous le visez  loisir et vous l'accablez d'innombrables grains
de plomb, dont la plupart sont tirs en pure perte!... Le poisson, au
contraire, vous ne pouvez le suivre du regard.... Il est cach sous les
eaux.... Ce qu'il faut de manoeuvres adroites, de dlicates invites, de
dpense intellectuelle et d'adresse, pour le dcider  mordre  votre
hameon, pour le ferrer, pour le sortir de l'eau, tantt pm 
l'extrmit de la ligne, tantt frtillant et, pour ainsi dire,
applaudissant lui-mme  la victoire du pcheur!

Cette fois, ce fut un tonnerre de bravos. Assurment, le Prsident
Miclesco rpondait aux sentiments de la Ligue Danubienne. Comprenant
qu'il ne pourrait jamais aller trop loin dans l'loge de ses confrres,
il n'hsita pas, sans craindre d'tre tax d'exagration,  placer leur
noble exercice au-dessus de tous les autres,  lever jusqu'aux nues les
fervents disciples de la science piscicaptologique,  voquer mme le
souvenir de la superbe desse qui prsidait aux jeux piscatoriens de
l'ancienne Rome dans les crmonies halieutiques.

Ces mots furent-ils compris? Probablement, puisqu'ils provoqurent de
vritables trpignements d'enthousiasme.

Alors, aprs avoir repris haleine en vidant une chope de bire neigeuse:

--Il ne me reste plus, dit-il, qu' nous fliciter de la prosprit
croissante de notre Socit, qui recrut chaque anne de nouveaux
membres et dont la rputation est si bien tablie dans toute l'Europe
centrale. Ses succs, je ne vous en parlerai pas. Vous les connaissez,
vous en avez votre part, et c'est un grand honneur que de figurer dans
ses concours! La presse allemande, la presse tchque, la presse roumaine
ne lui ont jamais marchand leurs loges si prcieux, j'ajoute si
mrits, et je porte un toast, en vous priant de me faire raison, aux
journalistes qui se dvouent  la cause internationale de la Ligue
Danubienne!

Certes, on fit raison au Prsident Miclesco. Les flacons se vidrent
dans les verres, et les verres se vidrent dans les gosiers, avec autant
de facilit que l'eau du grand fleuve et de ses affluents s'coule dans
la mer.

On en ft demeur l, si le discours prsidentiel et pris fin sur ce
dernier toast. Mais d'autres toasts s'imposaient, d'une aussi vidente
opportunit.

En effet, le Prsident s'tait redress de toute sa hauteur, entre le
secrtaire et le trsorier galement debout. De la main droite, chacun
d'eux tenait une coupe de champagne, la main gauche pose sur le coeur.

--Je bois  la Ligue Danubienne, dit M. Miclesco en couvrant
l'assistance du regard.

Tous s'taient levs, une coupe au niveau des lvres. Les uns monts sur
les bancs, quelques autres sur les tables, on rpondit avec un ensemble
parfait  la proposition de M. Miclesco.

Celui-ci, les coupes vides, reprit de plus belle, aprs avoir puis aux
intarissables flacons placs devant ses assesseurs et lui:

--Aux nationalits diverses, aux Badois, aux Wurtembergeois, aux
Bavarois, aux Autrichiens, aux Hongrois, aux Serbes, aux Valaques, aux
Moldaves, aux Bulgares, aux Bessarabiens que la Ligue Danubienne compte
dans ses rangs!

Et Bessarabiens, Bulgares, Moldaves, Valaques, Serbes, Hongrois,
Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois, Badois lui rpondirent comme un
seul homme en absorbant le contenu de leurs coupes.

Enfin le Prsident termina sa harangue, en annonant qu'il buvait  la
sant de chacun des membres de la Socit. Mais, leur nombre atteignant
quatre cent soixante-treize, il fut malheureusement oblig de les
grouper dans un seul toast.

On y rpondit d'ailleurs par mille et mille _hoch!_ qui se prolongrent
jusqu' extinction des forces vocales.

Ainsi s'acheva le second numro du programme, dont le premier avait pris
fin avec les exercices pulatoires. Le troisime allait consister dans
la proclamation des laurats.

Chacun attendait avec une anxit bien naturelle, car, ainsi qu'il a t
dit, le secret du Jury avait t gard. Mais le moment tait venu o on
le connatrait enfin.

Le Prsident Miclesco se mit en devoir de lire la liste officielle des
rcompenses dans les deux catgories.

Conformment aux statuts de la Socit, les prix de moindre valeur
seraient proclams les premiers, ce qui donnerait  la lecture de cette
sorte de palmars un intrt Grandissant.

A l'appel de leur nom, les laurats des prix infrieurs dans la
catgorie du nombre se prsentrent devant l'estrade. Le Prsident leur
donna l'accolade, en leur remettant un diplme et une somme d'argent
variable suivant le rang obtenu.

Les poissons que contenaient les filets taient de ceux que tout pcheur
peut prendre dans les eaux du Danube: pinoches, gardons, goujons,
plies, perches, tanches, brochets, chevesnes et autres. Valaques,
Hongrois, Badois, Wurtembergeois figuraient dans la nomenclature de ces
prix infrieurs.

Le deuxime prix fut attribu, pour soixante-dix-sept poissons capturs,
 un Allemand du nom de Weber dont le succs fut accueilli par de
chaleureux applaudissements. Ledit Weber tait, en effet, fort connu de
ses confrres. Maintes et maintes fois dj, il avait t class dans
les rangs suprieurs lors des prcdents concours, et l'on s'attendait
gnralement  ce qu'il remportt le premier prix du nombre, ce jour-l.

Non, soixante-dix-sept poissons seulement figuraient dans son filet,
soixante-dix-sept bien compts et recompts, alors qu'un concurrent,
sinon plus habile, du moins plus heureux, en avait rapport
quatre-vingt-dix-neuf dans le sien.

Le nom de ce matre pcheur fut alors proclam. C'tait le Hongrois Ilia
Brusch.

L'assemble trs surprise n'applaudit pas, en entendant le nom de ce
Hongrois inconnu des membres de la Ligue Danubienne, dans laquelle il
n'tait entr que tout rcemment.

Le laurat n'ayant pas cru devoir se prsenter pour toucher la prime de
cent florins, le Prsident Miclesco passa sans plus tarder  la liste
des vainqueurs dans la catgorie du poids. Les prims furent des
Roumains, des Slaves et des Autrichiens. Lorsque le nom auquel tait
attribu le second prix fut prononc, ce nom fut applaudi comme l'avait
t celui de l'Allemand Weber. M. Ivetozar, l'un des assesseurs,
triomphait avec un chevesne de trois livres et demie, qui et assurment
chapp  un pcheur possdant moins d'adresse et de sang-froid. C'tait
l'un des membres les plus en vue, les plus actifs, les plus dvous de
la Socit, et c'est lui qui,  cette poque, avait remport le
plus grand nombre de rcompenses. Aussi fut-il salu par d'unanimes
applaudissements.

Il ne restait plus qu' dcerner le premier prix de cette catgorie, et
les coeurs palpitaient en attendant le nom du laurat.

Quel ne fut pas l'tonnement, plus que l'tonnement, quelle ne fut pas
la stupfaction gnrale, lorsque le Prsident Miclesco, d'une voix,
dont il ne pouvait modrer le tremblement, laissa tomber ces mots:

 Premier au poids pour un brochet de dix-sept livres, le Hongrois Ilia
Brusch! 

Un grand silence se fit dans l'assistance. Les mains prtes  battre
demeurrent immobiles, les bouches prtes  acclamer le vainqueur se
turent. Un vif sentiment de curiosit immobilisait tout le monde.

Ilia Brusch allait-il enfin apparatre? Viendrait-il recevoir du
Prsident Miclesco les diplmes d'honneur et les deux cents florins qui
les accompagnaient?

Soudain un murmure courut  travers l'assemble.

Un des assistants, qui, jusque-l, s'tait tenu un peu  l'cart, se
dirigeait vers l'estrade.

C'tait le Hongrois Ilia Brusch.

A en juger par son visage soigneusement ras, que couronnait une paisse
chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dpass trente ans.
D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'paules, bien plant sur
ses jambes, il devait tre d'une force peu commune. On pouvait tre
surpris, en vrit, qu'un gaillard de cette trempe se complt aux
placides distractions de la pche  la ligne, au point d'avoir acquis
dans cet art difficile la matrise dont le rsultat du concours donnait
une irrcusable preuve.

Autre particularit assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manire ou
d'une autre, tre afflig d'une affection de la vue. De larges lunettes
noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il et t impossible de
reconnatre la couleur. Or, la vue est le plus prcieux des sens pour
qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons
yeux sont ncessaires  qui veut djouer les multiples ruses du poisson.

Mais, que l'on ft ou que l'on ne ft pas tonn, il n'y avait qu'
s'incliner. L'impartialit du Jury ne pouvant tre suspecte, Ilia
Brusch tait le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que
personne, de mmoire de ligueur, n'avait jamais runies. L'assemble se
dgela donc, et des applaudissements suffisamment sonores salurent le
triomphateur, au moment o il recevait ses diplmes et ses primes des
mains du Prsident Miclesco.

Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court
colloque avec le Prsident, puis se retourna vers l'assemble intrigue,
en rclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement.

 Messieurs et chers collgues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la
permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Prsident
veut bien m'y autoriser.

On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout  l'heure si
bruyante. A quoi tendait cette allocution non prvue au programme?

--Je dsire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre
sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que
je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succs que je
viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succs, s'il et appartenu au
plus digne, et t remport par quelque membre plus ancien de la Ligue
Danubienne, si riche en valeureux pcheurs, et que je le dois, plutt
qu' mon mrite,  un hasard favorable.

La modestie de ce dbut fut vivement apprcie de l'assistance, d'o
plusieurs _trs bien!_ s'levrent en sourdine.

--Ce hasard favorable, il me reste  le justifier, et j'ai conu dans
ce but un projet que je crois de nature  intresser cette runion
d'illustres pcheurs.

La mode, vous ne l'ignorez pas, mes chers collgues, est aux records.
Pourquoi n'imiterions-nous pas les champions d'autres sports, infrieurs
au ntre  coup sr, et ne tenterions-nous pas d'tablir le record de la
pche?

Des exclamations touffes coururent dans l'auditoire. On entendit des
_ah! ah!_, des _tiens! tiens!_, des _pourquoi pas?_, chaque socitaire
traduisant son impression selon son temprament particulier.

--Quand cette ide, poursuivait cependant l'orateur, m'est venue pour la
premire fois  l'esprit, je l'ai adopte sur-le-champ, et sur-le-champ
j'ai compris dans quelles conditions elle devait tre ralise. Mon
titre d'associ de la Ligue Danubienne limitait, d'ailleurs, le
problme. Ligueur du Danube, c'est au Danube seul qu'il me fallait
demander l'heureuse issue de mon entreprise. J'ai donc form le projet
de descendre notre glorieux fleuve, de sa source mme  la mer Noire, et
de vivre, durant ce parcours de trois mille kilomtres, exclusivement du
produit de ma pche.

La chance qui m'a favoris aujourd'hui augmenterait encore, s'il tait
possible, mon dsir d'accomplir ce voyage, dont, j'en suis certain, vous
apprcierez l'intrt, et c'est pourquoi, ds  prsent, je vous annonce
mon dpart, fix au 10 aot, c'est- dire  jeudi prochain, en vous
donnant rendez-vous, ce jour-l, au point prcis o commence le Danube.

Il est plus facile d'imaginer que de dcrire l'enthousiasme que provoqua
cette communication inattendue. Pendant cinq minutes, ce fut une tempte
de _hoch!_ et d'applaudissements frntiques.

Mais un tel incident ne pouvait se terminer ainsi. M. Miclesco le
comprit, et, comme toujours, il agit en vritable prsident. Un peu
lourdement peut-tre, il se leva une fois de plus entre ses deux
assesseurs.

--A notre collgue Ilia Brusch! dit-il d'une voix mue, en brandissant
une coupe de champagne.

--A notre collgue Ilia Brusch! rpondit l'assemble avec un bruit de
tonnerre, auquel succda immdiatement un profond silence, les humains
n'tant pas conforms, par suite d'une regrettable lacune, de manire 
pouvoir crier et boire en mme temps.

Toutefois, le silence fut de courte dure Le vin ptillant eut tt fait
de rendre aux gosiers lasss une vigueur nouvelle, ce qui leur permit de
porter encore d'innombrables sants, jusqu'au moment o fut cltur, au
milieu de l'allgresse gnrale, le fameux concours de pche ouvert ce
jour-l, samedi 5 aot 1876, par la Ligue Danubienne, dans la charmante
petite ville de Sigmaringen.



II

AUX SOURCES DU DANUBE


En annonant  ses collgues runis au _Rendez-vous des Pcheurs_ son
projet de descendre le Danube, la ligne  la main, Ilia Brusch avait-il
ambitionn la gloire? Si tel tait son but, il pouvait se vanter de
l'avoir Atteint.

La presse s'tait empare de l'incident, et tous les journaux de la
rgion danubienne, sans exception, avaient consacr au concours de
Sigmaringen une _copie_ plus ou moins abondante, mais toujours capable
de chatouiller agrablement l'amour-propre du vainqueur, dont le nom
tait en passe de devenir tout  fait populaire.

Ds le lendemain, dans son numro du 6 aot, la _Neue Freie Press_, de
Vienne, notamment, avait insr ce qui suit:

Le dernier concours de pche de la Ligue Danubienne s'est termin hier
 Sigmaringen sur un vritable coup de thtre, dont un Hongrois du
nom d'Ilia Brusch, hier inconnu, aujourd'hui presque clbre, a t le
hros.

Qu'a donc fait Ilia Brusch, demandez-vous, pour mriter une gloire
aussi soudaine?

En premier lieu, cet habile homme a russi  s'adjuger les deux
premiers prix du poids et du nombre, en distanant de loin tous ses
concurrents, ce qui, parat-il, ne s'tait jamais vu depuis qu'il existe
des concours de ce genre. Ce n'est dj pas mal. Mais il y a mieux.

Quand on a rcolt une pareille moisson de lauriers, quand on a
remport une aussi clatante victoire, il semblerait qu'on soit en droit
de goter un repos mrit. Or, tel n'est pas l'avis de ce Hongrois
tonnant, qui se prpare  nous tonner plus encore.

Si nous sommes bien informs--et l'on connat la sret de nos
informations--Ilia Brusch aurait annonc  ses collgues qu'il se
proposait de descendre, la ligne  la main, tout le Danube, depuis sa
source, dans le duch de Bade, jusqu' son embouchure, dans la mer
Noire, soit un parcours de trois mille kilomtres environ.

Nous tiendrons nos lecteurs au courant des pripties de cette
originale entreprise.

C'est jeudi prochain, 10 aot, qu'Ilia Brusch doit se mettre en route.
Souhaitons-lui bon voyage, mais souhaitons aussi que le terrible pcheur
n'extermine pas, jusqu'au dernier reprsentant, la gent aquatique qui
peuple les eaux du grand fleuve international!

Ainsi s'exprimait la _Neue Freie Press_ de Vienne. Le _Pester Lloyd_ de
Budapest ne se montrait pas moins chaleureux, non plus que le _Srbsk
Novin_ de Belgrade et le _Romnul_ de Bucarest, dans lesquels la note
se haussait aux dimensions d'un vritable article.

Cette littrature tait bien faite pour attirer l'attention sur Ilia
Brusch, et, s'il est vrai que la presse soit le reflet de l'opinion
publique, celui-ci pouvait s'attendre  exciter un intrt grandissant 
mesure que se poursuivrait son voyage.

Dans les principales villes du parcours ne trouverait-il pas,
d'ailleurs, des membres de la Ligue Danubienne, qui considreraient
comme un devoir de contribuer  la gloire de leur collgue? Nul doute
qu'il ne ret d'eux assistance et secours, en cas de besoin.

Ds  prsent, les commentaires de la presse obtenaient un franc
succs parmi les pcheurs  la ligne. Aux yeux de ces professionnels,
l'entreprise d'Ilia Brusch acqurait une norme importance, et nombre de
ligueurs, attirs  Sigmaringen par le concours qui venait de finir,
s'y taient attards, afin d'assister au dpart du champion de la Ligue
Danubienne.

Quelqu'un qui n'avait pas  se plaindre de la prolongation de leur
sjour, c'tait,  coup sr, le patron du _Rendez-vous des Pcheurs_.
Dans l'aprs-midi du 8 aot, avant-veille du jour fix par le
laurat pour le dbut de son original voyage, plus de trente buveurs
continuaient  mener joyeuse vie dans la grande salle du cabaret, dont
la caisse, tant donnes les facults absorbantes de cette clientle de
choix, connaissait des recettes inespres.

Pourtant, malgr la proximit de l'vnement qui avait retenu ces
curieux dans la capitale du Hohenzollern, ce n'est pas du hros du
jour que l'on s'entretenait, le soir du 8 aot, au _Rendez-vous des
Pcheurs_. Un autre vnement, plus important encore pour ces riverains
du grand fleuve, servait de thme  la conversation gnrale et mettait
tout ce monde en rumeur.

Cette motion n'avait rien d'exagr, et des faits du caractre le plus
srieux la justifiaient amplement.

Depuis plusieurs mois, en effet, les rives du Danube taient dsoles
par un perptuel brigandage. On ne comptait plus les fermes dvalises,
les chteaux pills, les villas cambrioles, les meurtres mme,
plusieurs personnes ayant pay de leur vie la rsistance qu'elles
tentaient d'opposer  d'insaisissables malfaiteurs.

De toute vidence, une telle srie de crimes n'avait pu tre accomplie
par quelques individus isols. On avait certainement affaire  une
bande bien organise, et sans doute fort nombreuse,  en juger par ses
exploits.

Circonstance singulire, cette bande n'oprait que dans le voisinage
immdiat du Danube. Au del de deux kilomtres de part et d'autre du
fleuve, jamais un seul crime n'avait pu lui tre lgitimement attribu.
Toutefois, le thtre de ses oprations ne paraissait ainsi limit que
dans le sens de la largeur, et les rives autrichiennes, hongroises,
serbes ou roumaines taient pareillement mises  sac par ces bandits,
qu'on ne parvenait nulle part  prendre sur le fait.

Leur coup accompli, ils disparaissaient jusqu'au prochain crime, commis
parfois  des centaines de kilomtres du prcdent. Dans l'intervalle,
on ne trouvait d'eux aucune trace. Ils semblaient s'tre volatiliss,
ainsi que les objets matriels, parfois trs encombrants, qui
reprsentaient leur butin.

Les gouvernements intresss avaient fini par s'mouvoir de ces checs
successifs, vraisemblablement imputables au dfaut de cohsion des
forces rpressives. Une conversation diplomatique s'tait engage  ce
sujet, et, ainsi que la presse en donnait la nouvelle ce matin mme du
8 aot, les ngociations venaient d'aboutir  la cration d'une police
internationale rpartie sur tout le cours du Danube sous l'autorit
d'un chef unique. La dsignation de ce chef avait t particulirement
laborieuse, mais finalement on s'tait mis d'accord sur le nom de Karl
Dragoch, dtective hongrois bien connu dans la rgion.

Karl Dragoch tait, en effet, un policier, remarquable, et la difficile
mission qui lui tait confie n'aurait pu l'tre  un plus digne. Ag
de quarante-cinq ans, c'tait un homme de complexion moyenne, plutt
maigre, et dou de plus de force morale que de force physique. Il
avait assez de vigueur, cependant, pour supporter les fatigues
professionnelles de son tat, comme il avait assez de bravoure pour en
affronter les dangers. Lgalement, il demeurait  Budapest, mais le plus
souvent il tait en campagne, occup  quelque enqute dlicate. Sa
connaissance parfaite de tous les idiomes du Sud-Est de l'Europe, de
l'allemand et du roumain, du serbe, du bulgare et du turc, sans parler
du hongrois, sa langue maternelle, lui permettait de n'tre jamais
embarrass, et, en sa qualit de clibataire, il n'avait pas 
craindre que des soucis de famille vinssent entraver la libert de ses
mouvements.

Sa nomination avait, comme on dit, une bonne presse. Quant au public,
il l'approuvait  l'unanimit. Dans la grande salle du _Rendez-vous
des Pcheurs_, la nouvelle en tait accueillie d'une manire tout
particulirement flatteuse.

On ne pouvait mieux choisir, affirmait, au moment o s'allumaient les
lampes du cabaret, M. Ivetozar, titulaire du second prix du poids, lors
du concours qui venait de finir. Je connais Dragoch. C'est un homme.

--Et un habile homme, renchrit le Prsident Miclesco.

--Souhaitons, s'cria un Croate, du nom peu facile  prononcer de Svrb,
propritaire d'une teinturerie dans un des faubourgs de Vienne, qu'il
russisse  assainir les rives du fleuve. La vie n'y tait plus
tolrable, en vrit!

--Karl Dragoch a affaire  forte partie, dit l'Allemand Weber, en
hochant la tte. Il faudra le voir  l'oeuvre.

--A l'oeuvre!... s'cria M. Ivetozar. Il y est dj, n'en doutez pas.

--Certes! approuva M. Miclesco. Karl Dragoch n'est pas d'un caractre
 perdre son temps. Si sa nomination remonte  quatre jours, comme le
disent les journaux, il y en a au moins trois qu'il est en campagne.

--Par quel bout va-t-il commencer? demanda M. Pisca, un Roumain au nom
prdestin pour un pcheur  la ligne. Je serais bien embarrass, je
l'avoue, si j'tais  sa place.

--C'est prcisment pour a qu'on ne vous y a pas mis, mon cher,
rpliqua plaisamment un Serbe. Soyez sr que Dragoch n'est pas
embarrass, lui. Quant  vous dire son plan, c'est autre chose.
Peut-tre s'est-il dirig sur Belgrade, peut-tre est-il rest 
Budapest... A moins qu'il n'ait prfr venir prcisment ici, 
Sigmaringen, et qu'il ne soit en ce moment parmi nous au _Rendez-vous
des Pcheurs!_

Cette supposition obtint un grand succs d'hilarit.

--Parmi nous!... se rcria M. Weber. Vous nous la baillez belle, Michael
Michaelovitch. Que viendrait-il faire ici, o, de mmoire d'homme, on
n'a jamais eu  dplorer le moindre crime?

--Eh! riposta Michael Michaelovitch, ne serait-ce que pour assister
aprs-demain au dpart d'Ilia Brusch. a l'intresse peut-tre, cet
homme.... A moins, toutefois, qu'Ilia Brusch et Karl Dragoch ne fassent
qu'un.

--Comment, ne fassent qu'un! S'cria-t-on de toutes parts.
Qu'entendez-vous par l?

--Parbleu! ce serait trs fort. Sous la peau du laurat, personne ne
souponnerait le policier, qui pourrait ainsi inspecter le Danube en
parfaite libert.

Cette fantaisiste boutade fit ouvrir de grands yeux aux autres buveurs.
Ce Michael Michaelovitch!... Il n'y avait que lui pour avoir des ides
pareilles!

Mais Michael Michaelovitch ne tenait pas autrement  celle qu'il venait
de risquer.

--A moins ... commena-t-il, en employant une tournure qui lui tait
dcidment familire.

--A moins?

--A moins que Karl Dragoch n'ait un autre motif de venir ici,
poursuivit-il, passant sans transition  une autre hypothse non moins
fantaisiste.

--Quel motif?

--Supposez, par exemple, que ce projet de descendre le Danube la ligne 
la main lui paraisse louche.

--Louche!... Pourquoi louche?

--Dame! ce ne serait pas bte, non plus, pour un filou, de se cacher
dans la peau d'un pcheur, et surtout d'un pcheur aussi notoire. Une
telle clbrit vaut tous les incognitos du monde. On pourrait faire
les cent coups  son aise,  la condition de pcher dans l'intervalle,
histoire de donner le change.

--Oui, mais il faudrait savoir pcher, objecta doctoralement le
Prsident Miclesco, et c'est l un privilge rserv aux honntes gens.

Cette observation morale, peut-tre un peu hasardeuse, fut
frntiquement applaudie par tous ces passionns pcheurs. Michael
Michaelovitch profita avec un tact remarquable de l'enthousiasme
gnral.

--A la sant du Prsident! s'cria-t-il en levant son verre.

--A la sant du Prsident! rptrent tous les buveurs, en vidant les
leurs comme un seul homme.

--A la sant du Prsident! rpta un consommateur solitairement attabl,
qui, depuis quelques instants, semblait prendre un vif intrt aux
rpliques changes autour de lui.

M. Miclesco fut sensible  l'aimable procd de cet inconnu, et, pour
l'en remercier, il esquissa  son adresse un geste de toast. Le buveur
solitaire, estimant sans doute la glace suffisamment rompue par ce geste
courtois, se considra comme autoris  faire part de ses impressions 
l'honorable assistance.

--Bien rpondu, ma foi! dit-il. Oui, certes, la pche est un plaisir
d'honntes gens.

--Aurions-nous l'avantage de parler  un confrre? demanda M. Miclesco,
en s'approchant de l'inconnu.

--Oh! rpondit modestement celui-ci, un amateur tout au plus, qui se
passionne pour les beaux coups, mais n'a pas l'outrecuidance de chercher
 les imiter.

--Tant pis, monsieur...?

--Jaeger.

--Tant pis, monsieur Jaeger, car je dois en conclure que nous n'aurons
jamais l'honneur de vous compter au nombre des membres de la Ligue
Danubienne.

--Qui sait? rpondit M. Jaeger. Je me dciderai peut-tre un jour 
mettre moi aussi la main  la pte ...  la ligne, je veux dire, et, ce
jour-l, je serai certainement des vtres, si je runis toutefois les
conditions requises pour l'admission.

--N'en doutez pas, affirma avec prcipitation M. Miclesco excit par
l'espoir de recruter un nouvel adhrent. Ces conditions fort simples
ne sont qu'au nombre de quatre. La premire est de payer une modeste
cotisation annuelle. C'est la principale.

--Bien entendu, approuva M. Jaeger en riant.

--La seconde, c'est d'aimer la pche. La troisime, c'est d'tre un
agrable compagnon, et je considre que cette troisime condition est
d'ores et dj ralise.

--Trop aimable! remercia M. Jaeger.

--Quant  la quatrime, elle consiste uniquement dans l'inscription du
nom et de l'adresse sur les listes de la Socit. Or, ayant dj votre
nom, quand j'aurai votre adresse....

--43, Leipzigerstrasse,  Vienne.

--Vous ferez un ligueur complet au prix de vingt couronnes par an.

Les deux interlocuteurs se mirent  rire de bon coeur.

--Pas d'autres formalits? demanda M. Jaeger.

--Pas d'autres.

--Pas de pices d'identit  fournir?

--Voyons, monsieur Jaeger, objecta M. Miclesco, pour pcher  la
ligne!...

--C'est juste, reconnut M. Jaeger. D'ailleurs, cela n'a gure
d'importance. Tout le monde doit se connatre  la Ligue Danubienne.

--C'est exactement le contraire, rectifia M. Miclesco. Songez donc!
certains de nos camarades habitent ici,  Sigmaringen, et d'autres sur
le rivage de la mer Noire. Cela ne facilite pas les relations de bon
voisinage.

--En effet!

--Ainsi, par exemple, notre tonnant laurat du dernier concours...

--Ilia Brusch?

--Lui-mme. Eh bien! personne ne le connat.

--Pas possible!

--C'est ainsi, affirma M. Miclesco. Il n'y a pas plus de quinze jours,
il est vrai, qu'il fait partie de la Ligue. Pour tout le monde, Ilia
Brusch a t une surprise, que dis-je! une vritable rvlation.

--Ce qu'on appelle un _outsider_, en style de course.

--Prcisment.

--De quel pays est-il, cet outsider?

--C'est un Hongrois.

--Comme vous alors. Car vous tes Hongrois, je crois, monsieur le
Prsident?

--Pur sang, monsieur Jaeger, Hongrois de Budapest.

--Tandis qu'Ilia Brusch?

--Est de Szalka.

--O prenez-vous Szalka?

--C'est une bourgade, une petite ville, si vous voulez, sur la rive
droite de l'Ipoly, rivire qui se jette dans le Danube  quelques lieues
au-dessus de Budapest.

--Avec celui-l, du moins, monsieur Miclesco, vous pourrez par
consquent voisiner, fit observer M. Jaeger en riant.

--Pas avant deux ou trois mois, en tous cas, rpondit sur le mme ton le
Prsident de la Ligue Danubienne. Il lui faudra bien ce temps pour son
voyage...

--A moins qu'il ne le fasse pas! insinua le Serbe factieux, en se
mlant sans faon  la conversation.

D'autres pcheurs se rapprochrent. M. Jaeger et M. Miclesco devinrent
le centre d'un petit groupe.

--Qu'entendez-vous par l? interrogea M. Miclesco. Vous avez une
brillante imagination, Michael Michaelovitch.

--Simple plaisanterie, mon cher Prsident, rpondit l'interrupteur.
Cependant, si Ilia Brusch ne peut tre, selon vous, ni un policier ni un
malfaiteur, pourquoi n'aurait-il pas voulu se payer, comme on dit, notre
tte, et pourquoi ne serait-il pas tout simplement un farceur?

M. Miclesco prit la chose sur le mode grave.

--Votre esprit est malveillant, Michael Michaelovitch, rpliqua-t-il.
Cela vous jouera un mauvais tour un jour ou l'autre. Ilia Brusch m'a
fait l'effet d'un brave homme et d'un homme srieux. D'ailleurs, il est
membre de la Ligue Danubienne. C'est tout dire.

--Bravo! cria-t-on de tous cts.

Michael Michaelovitch, sans paratre autrement confus de la leon,
saisit avec une admirable prsence d'esprit cette nouvelle occasion de
porter un toast.

--Dans ce cas, dit-il, en saisissant son moss,  la sant d'Ilia Brusch!

--A la sant d'Ilia Brusch! rpondit en choeur l'assistance, sans
excepter M. Jger, qui vida consciencieusement son verre Jusqu' la
dernire goutte.

Cette boutade de Michael Michaelovitch n'tait cependant pas aussi
dnue de bon sens que les prcdentes. Aprs avoir annonc son projet
 grand fracas, Ilia Brusch n'avait plus reparu. Nul n'en avait plus
entendu parler. N'tait-il pas singulier qu'il se ft ainsi tenu 
l'cart, et ne pouvait-on lgitimement supposer qu'il avait voulu en
faire accroire  ses trop crdules collgues? Pour que l'on ft fix 
cet gard, l'attente, en tous cas, ne serait plus de longue dure. Dans
trente-six heures, on saurait  quoi s'en tenir.

Ceux qui s'intressaient  ce projet n'avaient qu' se transporter
 quelques lieues en amont de Sigmaringen. Ils y rencontreraient
assurment Ilia Brusch, si celui-ci tait un homme aussi srieux que le
Prsident Miclesco l'affirmait de confiance.

Toutefois, une difficult pouvait se prsenter. La situation de la
source du grand fleuve tait-elle dtermine avec prcision? Les
cartes l'indiquaient-elles avec exactitude? N'existait-il pas quelque
incertitude sur ce point, et, quand on essaierait de rejoindre Ilia
Brusch  tel endroit, ne serait-il pas  tel autre?

Certes, il n'est pas douteux que le Danube, l'Ister des Anciens, prenne
naissance dans le grand-duch de Bade. Les gographes affirment mme que
c'est par six degrs dix minutes de longitude orientale et quarante-sept
degrs quarante-huit minutes de latitude septentrionale. Mais enfin
cette dtermination, en admettant qu'elle soit juste, n'est pousse que
jusqu' la minute d'arc et non jusqu' la seconde, ce qui peut donner
lieu  une variation d'une certaine importance. Or, il s'agissait de
jeter la ligne  l'endroit mme o la premire goutte d'eau danubienne
commence  dvaler vers la mer Noire.

D'aprs une lgende qui eut longtemps la valeur d'une donne
gographique, le Danube natrait au milieu d'un jardin, celui des
princes de Furstenberg. Il aurait pour berceau un bassin en marbre, dans
lequel nombre de touristes viennent remplir leur gobelet. Serait-ce donc
au bord de cette vasque intarissable qu'il conviendrait d'attendre Ilia
Brusch le matin du 10 aot?

Non, l n'est point la vritable, l'authentique source du grand fleuve.
On sait maintenant qu'il est form par la runion de deux ruisseaux, la
Breg et la Brigach, lesquels se dversent d'une altitude de huit cent
soixante-quinze mtres,  travers la fort du Schwarzwald. Leurs eaux se
mlangent  Donaueschingen, quelques lieues en amont de Sigmaringen,
et se confondent alors sous l'appellation unique de Donau, d'o les
Franais ont fait Danube.

Si l'un de ces ruisseaux mritait plus que l'autre d'tre considr
comme le fleuve lui-mme, ce serait la Breg, dont la longueur l'emporte
de trente-sept kilomtres, et qui nat dans le Brisgau.

Mais, sans doute, les curieux plus aviss s'taient dit que le point de
dpart d'Ilia Brusch--s'il partait toutefois--serait Donaueschingen,
car c'est l qu'ils se rendirent, la plupart appartenant  la Ligue
Danubienne, en compagnie du Prsident Miclesco.

Ds le matin du 10 aot, ils se mirent en faction sur la rive de la
Breg, au confluent des deux ruisseaux. Mais les heures s'coulrent,
sans que la prsence de l'homme du jour et t signale.

Il ne viendra pas, disait l'un.

--Ce n'est qu'un mystificateur, disait l'autre.

--Et nous ressemblons singulirement  de bons niais! ajoutait Michael
Michaelovitch, qui n'avait pas le triomphe modeste.

Seul, le Prsident Miclesco persistait  prendre la dfense d'Ilia
Brusch.

--Non, affirmait-il, je n'admettrai jamais qu'un membre de la Ligue
Danubienne ait pu avoir la pense de mystifier ses collgues!... Ilia
Brusch aura t retard. Patientons. Nous allons bientt le voir
arriver.

M. Miclesco avait raison de se montrer aussi confiant. Un peu avant neuf
heures, un cri s'chappa du groupe qui se tenait au confluent de la Breg
et de la Brigach.

Le voil!... le voil!

A deux cents pas, au tournant d'une pointe, apparaissait un canot
conduit  la godille, le long de la berge, en dehors du courant. Seul,
debout  l'arrire, un homme le dirigeait.

Cet homme tait bien celui qui avait figur quelques jours avant au
concours de la Ligue Danubienne, le gagnant des deux premiers prix, le
Hongrois Ilia Brusch.

Lorsque le canot eut atteint le confluent, il s'arrta, et un grappin le
fixa  la berge. Ilia Brusch dbarqua, et tous les curieux se runirent
autour de lui. Sans doute, il ne s'attendait pas  trouver si nombreuse
assistance, car il en parut quelque peu gn.

Le Prsident Miclesco vint le rejoindre, et lui tendit une main qu'Ilia
Brusch serra avec dfrence, aprs avoir retir sa casquette de loutre.

Ilia Brusch, dit M. Miclesco avec une dignit vraiment prsidentielle,
je suis heureux de revoir le grand laurat de notre dernier concours.

Le grand laurat s'inclina par manire de remerciement. Le Prsident
reprit:

--De ce que nous vous rencontrons aux sources de notre fleuve
international, nous en concluons que vous mettez  excution votre
projet de le descendre, en pchant  la ligne, jusqu' son embouchure.

--En effet, monsieur le Prsident, rpondit Ilia Brusch.

--Et c'est aujourd'hui mme que vous commencez votre descente?

--Aujourd'hui mme, monsieur le Prsident.

--Comment comptez-vous effectuer le parcours?

--En m'abandonnant au courant.

--Dans ce canot?

--Dans ce canot.

--Sans jamais relcher?

--Si, la nuit.

--Vous n'ignorez pas qu'il s'agit de trois mille kilomtres?

--A dix lieues par jour, ce sera fait en deux mois environ.

--Alors bon voyage, Ilia Brusch!

--En vous remerciant, monsieur le Prsident!

Ilia Brusch salua une dernire fois, et remonta dans son embarcation,
tandis que les curieux se pressaient pour le voir partir.

Il prit sa ligne, l'amora, la dposa sur l'un des bancs, ramena le
grappin  bord, repoussa le canot d'un vigoureux coup de gaffe, puis,
s'asseyant  l'arrire, il lana la ligne.

Un instant aprs, il la retirait. Un barbeau frtillait  l'hameon.
Cela parut d'un heureux prsage, et, comme il tournait la pointe, toute
l'assistance acclama par de frntiques _hoch!_ le laurat de la Ligue
Danubienne.



III

LE PASSAGER D'ILIA BRUSCH


Elle tait donc commence, cette descente du grand fleuve, qui allait
promener Ilia Brusch  travers un duch: celui de Bade; deux royaumes:
le Wurtemberg et la Bavire; deux empires: l'Autriche-Hongrie et
la Turquie; trois principauts: le Hohenzollern, la Serbie et la
Roumanie[1]. L'original pcheur n'avait  redouter aucune fatigue
pendant ce long parcours de plus de sept cents lieues. Le courant du
Danube se chargerait de le transporter jusqu' l'embouchure,  raison
d'un peu plus d'une lieue  l'heure, soit, en moyenne, une cinquantaine
de kilomtres par jour. En deux mois, il serait ainsi au terme de son
voyage,  condition qu'aucun incident ne l'arrtt en route. Mais
pourquoi aurait-il prouv des retards?

[Note 1: Ces deux principauts ont t riges depuis en royaumes, la
Roumanie en 1881 et la Serbie en 1882.]

Le canot d'Ilia Brusch mesurait une douzaine de pieds. C'tait une sorte
de barge  fond plat, large de quatre pieds en son milieu. A l'avant,
s'arrondissait un rouf, un tt, si l'on veut, sous lequel deux hommes
auraient pu s'abriter. A l'intrieur de ce rouf, deux coffres latraux,
placs en abord, contenaient la garde-robe trs rduite du propritaire,
et pouvaient, une fois referms, se transformer en couchettes. A
l'arrire un autre coffre formait banc, et servait  loger divers
ustensiles de cuisine.

Inutile d'ajouter que la barge tait pourvue de tous les engins qui
constituent le matriel du vritable pcheur. Ilia Brusch n'aurait
pu s'en passer, puisque, d'aprs le projet communiqu par lui  ses
collgues le jour du concours, il devait, pendant ce voyage, vivre
exclusivement du produit de sa pche, soit qu'il le consommt en nature,
soit qu'il l'changet contre espces sonnantes et trbuchantes, qui lui
permettraient de composer des menus plus varis sans donner d'entorse 
son programme.

Dans ce but, Ilia Brusch irait, le soir venu, vendre le poisson captur
pendant le jour, et ce poisson aurait des amateurs sur l'une et l'autre
rive, aprs le bruit fait autour du nom du pcheur.

Ainsi s'coula la premire journe. Toutefois, un observateur, qui
aurait pu ne pas quitter des yeux Ilia Brusch, aurait t  bon droit
surpris du peu d'ardeur que le laurat de la Ligue Danubienne semblait
mettre  la pche, seule raison d'tre, pourtant, de son excentrique
entreprise. Se croyait-il  l'abri des regards, il s'empressait de
lcher la ligne pour l'aviron, et godillait de toutes ses forces,
comme s'il et voulu activer la marche du bateau. Quelques curieux
apparaissaient-ils, au contraire, sur l'une des berges, ou croisait-il
un batelier, il saisissait aussitt son arme professionnelle, et, son
habilet aidant, ne tardait pas  tirer hors de l'eau quelque beau
poisson, qui lui valait les applaudissements des spectateurs. Mais, les
curieux cachs par un mouvement de la rive, le batelier disparu  un
tournant, il reprenait l'aviron, et imprimait  sa lourde barge une
vitesse qui s'ajoutait  celle de l'eau.

Ilia Brusch avait-il donc quelque motif de chercher  abrger un voyage
que personne, cependant, ne l'avait forc  entreprendre? Quoi qu'il en
soit  cet gard, il avanait assez vite. Entran par un courant plus
rapide  l'origine du fleuve qu'il ne le sera plus tard, godillant
chaque fois qu'il estimait l'occasion favorable, il drivait  raison de
huit kilomtres  l'heure, sinon davantage.

Aprs avoir pass devant quelques localits sans importance, il laissa
derrire lui Tuttlingen, centre plus considrable, sans s'y arrter,
bien que quelques-uns de ses admirateurs lui fissent, de la berge, signe
d'accoster. Ilia Brusch, dclinant du geste l'invitation, se refusa 
interrompre sa drive.

Vers quatre heures de l'aprs-midi, il arrivait  la hauteur de la
petite ville de Fridingen,  quarante-huit kilomtres de son point de
dpart. Volontiers il aurait brl--si toutefois cette expression est
de mise quand on suit un chemin liquide--Fridingen comme les stations
prcdentes, mais l'enthousiasme public ne le lui permit pas. Ds qu'il
apparut, plusieurs barques, d'o s'levaient d'innombrables _hoch!_, se
dtachrent de la rive et cernrent le glorieux laurat.

Celui-ci se rendit de bonne grce. D'ailleurs n'avait-il pas  chercher
preneur pour le poisson captur au cours de sa pche intermittente?
Barbeaux, brmes, gardons, pinoches frtillaient encore dans son filet,
sans compter plusieurs de ces mulets qui sont plus particulirement
dsigns sous le nom de hottus. Evidemment il ne pouvait consommer tout
cela  lui seul. Du reste, il n'en tait pas question. Les amateurs
taient nombreux. Aussitt que la barge fut arrte, une cinquantaine de
Badois se pressrent autour de lui, l'appelant, l'entourant, lui rendant
les honneurs dus au laurat de la Ligue Danubienne.

Eh! par ici, Brusch!

--Un verre de bonne bire, Brusch?

--Nous achetons votre poisson, Brusch!

--Vingt kreutzers, celui-ci!

--Un florin, celui-l!


Le laurat ne savait  qui rpondre, et sa pche eut vite fait de lui
rapporter quelques jolies pices sonnantes. Avec la prime dj touche
au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme
se propageait galement des sources du grand fleuve  son embouchure.

Et pourquoi et-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les
poissons d'Ilia Brusch? N'tait-ce pas un honneur de possder une pice
sortie de ses mains? Certes, il n'aurait mme pas la peine d'aller 
domicile dbiter sa marchandise que le public se disputerait sur place.
Cette vente tait dcidment une ide gniale.

Ce soir-l, outre qu'il vendit aisment son poisson, les invitations ne
lui manqurent pas. Ilia Brusch, qui semblait dsireux de quitter son
embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa
avec nergie les bons verres de vin et les bons moss de bire, qu'on le
priait de tous cts de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses
admirateurs durent y renoncer et se sparer de leur hros, aprs avoir
pris rendez-vous pour le lendemain au moment du dpart.

Mais, le lendemain, ils ne trouvrent plus la barge. Ilia Brusch
tait parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure
matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve,
 gale distance de ses rives assez escarpes. Aid par le courant
rapide, il passa vers cinq heures du matin  Sigmaringen,  quelques
mtres du _Rendez-vous des Pcheurs_. Sans doute, un peu plus tard, l'un
ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au
balcon du cabaret, afin de guetter l'arrive de son glorieux collgue.
Il la guetterait vainement. Le pcheur alors serait loin, s'il
continuait  aller de ce train.

A quelques kilomtres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrire lui
le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y
jette sur la rive gauche.

Profitant de l'loignement relatif sparant les centres habits dans
cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette
journe, la marche de son embarcation, en ne pchant que le minimum
indispensable. A la nuit, n'ayant captur que tout juste le poisson
ncessaire  sa consommation personnelle, il s'arrta en pleine
campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les
habitants ne le croyaient certainement pas si proche.

A cette deuxime journe de navigation succda la troisime, qui fut
presque identique. Ilia Brusch driva rapidement devant Mundelkingen
avant le lever du soleil, et il tait encore de bonne heure qu'il avait
dj dpass le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait
l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas
sonn, qu'il tait amarr  un anneau de fer scell dans le quai d'Ulm,
premire ville du royaume de Wurtemberg, aprs Stuttgart, sa capitale.

L'arrive du clbre laurat n'avait pas t signale. On ne l'attendait
que le lendemain vers les dernires heures du soir. Il n'y eut donc pas
l'empressement habituel. Trs satisfait de son incognito, Ilia Brusch
rsolut d'employer la fin du jour  une visite sommaire de la ville.

Toutefois, dire que le quai tait dsert ne serait pas scrupuleusement
exact. Il avait au moins un promeneur, et mme tout portait  croire
que ce promeneur attendait Ilia Brusch, puisque, depuis le moment o la
barge tait apparue, il l'avait suivie, en marchant le long de la rive.
Selon toute probabilit, le laurat de la Ligue Danubienne n'viterait
donc pas l'ovation habituelle.

Cependant, depuis que la barge tait amarre  quai, le promeneur
solitaire ne s'en tait pas rapproch. Il restait  quelque distance,
paraissant observer, comme soucieux de n'tre pas vu lui-mme. C'tait
un homme de taille moyenne, sec, l'oeil vif, bien qu'il et certainement
dpass la quarantaine, le corps serr dans un vtement  la mode
hongroise. Il tenait  la main une valise de cuir.

Ilia Brusch, sans lui prter aucune attention, amarra solidement son
bateau, ferma la porte du tt, s'assura que le couvercle des coffres
tait bien cadenass, puis sauta  terre, et gagna la premire rue
remontant vers la ville.

L'homme aussitt de lui emboter le pas, aprs avoir rapidement dpos
dans la barge la valise de cuir qu'il tenait  la main.

Traverse par le Danube, Ulm est wurtembergeoise sur la rive gauche, et
bavaroise sur la rive droite, mais, sur les deux rives, c'est une ville
bien allemande.

Ilia Brusch allait le long des vieilles rues bordes de vieilles
boutiques  guichets, boutiques dans lesquelles la pratique n'entre
gure et o les marchs se concluent  travers la devanture vitre.
Quand le vent siffle, quel tapage de ferrailles sonores, alors que se
balancent, au bout de leurs bras, les pesantes enseignes dcoupes en
ours, en cerfs, en croix et en couronnes!

Ilia Brusch, aprs avoir gagn l'ancienne enceinte, parcourut le
quartier, o bouchers, tripiers et tanneurs ont leurs schoirs, puis,
tout en flnant  l'aventure, il arriva devant la cathdrale, l'une des
plus hardies de l'Allemagne. Son munster avait l'ambition de s'lever
plus haut que celui de Strasbourg. Cette ambition a t due,
comme tant d'autres plus humaines, et l'extrme pointe de la flche
wurtembergeoise s'arrte  la hauteur de trois cent trente-sept pieds.

Ilia Brusch n'appartenant pas  la famille des grimpeurs, l'ide ne lui
vint pas de monter au munster, d'o son regard aurait embrass toute
la ville et la campagne environnante. S'il l'et fait, il aurait t
certainement suivi par cet inconnu, qui ne le quittait pas, sans qu'il
s'apert de cette trange poursuite. Du moins en fut-il accompagn,
lorsque, entr dans la cathdrale, il en admira le tabernacle, qu'un
voyageur franais, M. Duruy, a pu comparer  un bastion avec logettes
et mchicoulis, et les stalles du choeur, qu'un artiste du XVe sicle a
peuples de personnages clbres de l'poque.

L'un suivant l'autre, ils passrent devant l'htel de ville, vnrable
difice du XIIe sicle, puis redescendirent vers le fleuve.

Avant d'arriver au quai, Ilia Brusch fit une halte de quelques instants,
pour regarder une compagnie d'chassiers juchs sur leurs longues
chasses, exercice trs got  Ulm, bien qu'il ne soit pas impos aux
habitants, comme il l'est encore, dans l'antique cit universitaire de
Tubingue, par un sol humide et ravin impropre  la marche des simples
pitons.

Afin de mieux jouir de ce spectacle, dont les acteurs taient une troupe
de jeunes gens, de jeunes filles, de garons et de fillettes, tous en
joie, Ilia Brusch avait pris place dans un caf. L'inconnu ne manqua pas
de venir s'asseoir  une table voisine de la sienne, et tous deux se
firent servir un pot de la bire fameuse du pays.

Dix minutes aprs, ils se remettaient en route, mais dans un ordre
inverse  celui du dpart. L'inconnu, maintenant, marchait le premier au
pas acclr, et quand Ilia Brusch, qui le suivait  son tour sans
s'en douter, atteignit sa barge, il l'y trouva install et paraissant
attendre depuis longtemps. Il faisait encore grand jour. Ilia Brusch
aperut de loin cet intrus, confortablement assis sur le coffre
d'arrire, une valise de cuir jaune  ses pieds. Trs surpris, il hta
le pas.

Pardon, Monsieur, dit-il, en sautant dans son embarcation, vous faites
erreur, je pense?

--Nullement, rpondit l'inconnu. C'est bien  vous que je dsire parler.

--A moi?

--A vous, monsieur Ilia Brusch.

--Dans quel but?

--Pour vous proposer une affaire.

--Une affaire! rpta le pcheur trs surpris.

--Et mme une excellente affaire, affirma l'inconnu, qui invita du geste
son interlocuteur  s'asseoir.

Invitation quelque peu incorrecte,  coup sr, car il n'est pas d'usage
d'offrir un sige  qui vous reoit chez lui. Mais ce personnage parlait
avec tant de dcision et de tranquille assurance, qu'Ilia Brusch en fut
impressionn. Sans mot dire, il obit  l'offre incongrue.

--Comme tout le monde, reprit l'inconnu, je connais votre projet et je
sais par consquent que vous comptez descendre le Danube, en vivant
exclusivement du produit de votre pche. Je suis moi-mme un amateur
passionn de l'art de la pche, et je dsirerais vivement m'intresser a
votre entreprise.

--De quelle faon?

--Je vais vous le dire. Mais, auparavant, permettez-moi une question. A
combien estimez-vous la valeur du poisson que vous pcherez au cours de
votre voyage.

--Ce que pourra rapporter ma pche?

--Oui. J'entends ce que vous en vendrez, sans tenir compte de ce que
vous consommerez personnellement.

--Peut-tre une centaine de florins.

--Je vous en offre cinq cents.

--Cinq cents florins! rpta Ilia Brusch abasourdi.

--Oui, cinq cents florins pays comptant et d'avance.

Ilia Brusch regarda l'auteur de cette singulire proposition, et son
regard devait tre trs loquent, car celui-ci rpondit  la pense que
le pcheur n'exprimait pas.

--Soyez tranquille, monsieur Brusch. J'ai tout mon bon sens.

--Alors, quel est votre but? demanda le laurat mal convaincu.

--Je vous l'ai dit, expliqua l'inconnu. Je dsire m'intresser  vos
prouesses, y assister mme. Et puis, il y a aussi l'motion du joueur.
Aprs avoir mis sur votre chance cinq cents florins, cela m'amusera de
voir la somme rentrer par fractions tous les soirs, au fur et  mesure
de vos ventes.

--Tous les soirs? insista Ilia Brusch. Vous auriez donc l'intention de
vous embarquer avec moi?

--Certainement, dit l'inconnu. Bien entendu, mon passage ne serait pas
compris dans nos conventions et serait pay par une gale somme de cinq
cents florins, ce qui fera mille florins au total, toujours comptant et
d'avance.

--Mille florins! rpta derechef Ilia Brusch de plus en plus surpris.

Certes, la proposition tait tentante. Mais il est  supposer que le
pcheur tenait  sa solitude, car il rpondit brivement:

--Mes regrets, Monsieur. Je refuse.

Devant une rponse aussi catgorique, formule d'un ton premptoire,
il n'y avait qu' s'incliner. Tel n'tait pas l'avis, sans doute, du
passionn amateur de pche, qui ne parut aucunement impressionn par la
nettet du refus.

--Me permettrez-vous, monsieur Brusch, de vous demander pourquoi?
Interrogea-t-il placidement.

--Je n'ai pas de raisons  donner. Je, refuse, voil tout. C'est mon
droit, je pense, rpondit Ilia Brusch avec un commencement d'impatience.

--C'est votre droit, assurment, reconnut sans s'mouvoir son
interlocuteur. Mais je n'excde pas le mien en vous priant de bien
vouloir me faire connatre les motifs de votre dcision. Ma proposition
n'tait nullement dsobligeante, au contraire, et il est naturel que je
sois trait avec courtoisie.

Ces mots avaient t dbits d'une manire qui n'avait rien de
comminatoire, mais le ton tait si ferme, si plein d'autorit mme,
qu'Ilia Brusch en fut frapp. S'il tenait  sa solitude, il tenait
encore plus sans doute  viter une discussion intempestive, car il fit
droit aussitt  une observation en somme parfaitement justifie.

--Vous avez raison, Monsieur, dit-il. Je vous dirai donc tout d'abord
que j'aurais scrupule  vous laisser faire une opration certainement
dsastreuse.

--C'est mon affaire.

--C'est aussi la mienne, car mon intention n'est pas de pcher au del
d'une heure par jour.

--Et le reste du temps?

--Je godille pour activer la marche de mon bateau.

--Vous tes donc press?

Ilia Brusch se mordit les lvres.

--Press ou non, rpondit-il plus schement, c'est ainsi. Vous devez
comprendre que, dans ces conditions, accepter vos cinq cents florins
serait un vritable vol.

--Pas maintenant que je suis prvenu, objecta l'acqureur sans se
dpartir de son calme imperturbable.

--Tout de mme, rpliqua Ilia Brusch,  moins que je ne m'astreigne 
pcher tous les jours, ne ft-ce qu'une heure. Or, je ne m'imposerai
jamais une telle obligation. J'entends agir  ma fantaisie. Je veux tre
libre.

--Vous le serez, dclara l'inconnu. Vous pcherez quand il vous plaira,
et seulement quand il vous plaira. Cela augmentera mme les charmes du
jeu. D'ailleurs, je vous sais assez habile pour que deux ou trois coups
heureux suffisent  m'assurer un bnfice, et je considre toujours
l'affaire comme excellente. Je persiste donc  vous offrir cinq cents
florins  forfait, soit mille florins, passage compris.

--Et je persiste  les refuser.

--Alors, je rpterai ma question: Pourquoi?

Une telle insistance avait vritablement quelque chose de dplac.
Ilia Brusch, fort calme de son naturel, commenait nanmoins  perdre
patience.

--Pourquoi? rpondit-il plus vivement. Je vous l'ai dit, je crois.
J'ajouterai, puisque vous l'exigez, que je ne veux personne  bord. Il
n'est pas dfendu, je suppose, d'aimer la solitude.

--Certes, reconnut son interlocuteur sans faire le moins du monde mine
de quitter le banc sur lequel il semblait incrust. Mais, avec moi, vous
serez seul. Je ne bougerai pas de ma place et mme je ne dirai pas un
mot, si vous m'imposez cette condition.

--Et la nuit? rpliqua Ilia Brusch, que la colre gagnait. Pensez-vous
que deux personnes seraient  leur aise dans ma cabine?

--Elle est assez grande pour les contenir, rpondit l'inconnu.
D'ailleurs, mille florins peuvent bien compenser un peu de gne.

--Je ne sais pas s'ils le peuvent, riposta Ilia Brusch de plus en plus
irrit, mais moi je ne le veux pas. C'est non, cent fois non, mille fois
non. Voil qui est net, je pense.

--Trs net, approuva l'inconnu.

--Alors?.. demanda Ilia Brusch en montrant le quai de la main.

Mais son interlocuteur parut ne pas comprendre ce geste pourtant si
clair. Il avait tir une pipe de sa poche et la bourrait avec soin. Un
pareil aplomb exaspra Ilia Brusch.

--Faudra-t-il donc que je vous dpose  terre? s'cria-t-il hors de lui.

L'inconnu avait achev de bourrer sa pipe.

--Vous auriez tort, dit-il, sans que sa voix traht la moindre crainte.
Et cela, pour trois raisons. La premire, c'est qu'une rixe ne pourrait
manquer de provoquer l'intervention de la police, ce qui nous obligerait
 aller tous deux chez le commissaire dcliner nos noms et prnoms et
rpondre  un interminable interrogatoire. Cela ne m'amuserait gure, je
l'avoue, et, d'un autre ct, cette aventure serait peu propre  abrger
votre voyage, comme vous semblez le dsirer....

L'obstin amateur de pche comptait-il beaucoup sur cet argument? Si
tel tait son espoir, il avait lieu d'tre satisfait. Ilia Brusch,
subitement radouci, semblait dispos  couter jusqu'au bout le
plaidoyer. Le disert orateur, trs occup  allumer sa pipe, ne
s'aperut pas, d'ailleurs, de l'effet produit par ses paroles.

Il allait reprendre sa placide argumentation, quand,  cet instant
prcis, une troisime personne, qu'Ilia Brusch, absorb par la
discussion, n'avait pas vue s'approcher, sauta dans la barge. Ce nouveau
venu portait l'uniforme des gendarmes allemands.

--Monsieur Ilia Brusch? demanda ce reprsentant de la force publique.

--C'est moi, rpondit l'interpell.

--Vos papiers, s'il vous plat?

La demande tomba comme une pierre au milieu d'une mare tranquille. Ilia
Brusch fut visiblement ananti.

--Mes papiers?.. bgaya-t-il. Mais je n'ai pas de papiers, moi, si ce
n'est des enveloppes de lettres et les quittances de loyer pour la
maison que j'habite  Szalka. Cela vous suffit-il?

--Ce ne sont pas des papiers, a, rpliqua le gendarme d'un air dgot.
Un acte de baptme, une carte de circulation, un livret d'ouvrier, un
passeport, voil des papiers! Avez-vous quelque chose de ce genre?

--Absolument rien, dit Ilia Brusch avec dsolation.

--C'est ennuyeux pour vous, murmura le gendarme, qui paraissait trs
sincrement fch d'tre dans la ncessit de svir.

--Pour moi! protesta le pcheur. Mais je suis un honnte homme, je vous
prie de le croire.

--J'en suis convaincu, proclama le gendarme.

--Et je n'ai rien  craindre de personne. Je suis bien connu, du reste.
C'est moi qui suis le laurat du dernier concours de pche de la Ligue
Danubienne  Sigmaringen, dont toute la presse a parl, et, ici mme,
j'aurai srement des rpondants.

--On les cherchera, soyez tranquille, assura le gendarme. En attendant,
je suis oblig de vous prier de me suivre chez le commissaire, qui
s'assurera de votre identit.

--Chez le commissaire! se rcria Ilia Brusch. De quoi m'accuse-t-on?

--De rien du tout, expliqua le gendarme. Seulement, j'ai une consigne,
moi. Cette consigne est de surveiller le fleuve et d'amener chez le
commissaire tous ceux que je trouverai non munis de papiers en rgle.
Etes-vous sur le fleuve? Oui. Avez-vous des papiers? Non. Donc, je vous
emmne. Le reste ne me regarde pas.

--Mais c'est une indignit! protesta Ilia Brusch, qui semblait au
dsespoir.

--C'est comme a, dclara le gendarme avec flegme.

L'aspirant passager, dont le plaidoyer avait t si brusquement
interrompu, accordait  ce dialogue une attention telle qu'il en avait
laiss teindre sa pipe. Il jugea le moment venu d'intervenir.

--Si je rpondais, moi, de M. Ilia Brusch, dit-il, cela ne suffirait-il
pas?

--a dpend, pronona le gendarme. Qui tes-vous, vous?

--Voici mon passeport, rpondit l'amateur de pche, en tendant une
feuille dplie.

Le gendarme la parcourut des yeux, et aussitt ses allures changrent du
tout au tout.

--C'est diffrent, dit-il.

Il replia soigneusement le passeport qu'il rendit  son propritaire.
Aprs quoi, sautant sur le quai:

--A vous revoir, Messieurs, dit-il, en adressant un salut plein de
dfrence au compagnon d'Ilia Brusch.

Quant  ce dernier, aussi tonn de la soudainet de cet incident
inattendu que de la faon dont il avait t solutionn, il suivait des
yeux l'ennemi battant en retraite.

Pendant ce temps, son sauveur, reprenant le fil de son discours au point
mme o il avait t bris, poursuivait impitoyablement:

--La deuxime raison, monsieur Brusch, c'est que le fleuve, pour des
motifs que vous ignorez peut-tre, est troitement surveill, comme
vous en avez eu la preuve  l'instant. Cette surveillance se fera plus
troite encore quand vous arriverez en aval, et plus encore, s'il est
possible, quand vous traverserez la Serbie et les provinces bulgares de
l'Empire ottoman, pays fort troubls et qui sont mme officiellement
en guerre depuis le 1er juillet. J'estime que plus d'un incident peut
natre au cours de votre voyage, et que vous ne serez pas fch d'avoir,
le cas chant, le concours d'un honnte bourgeois, qui a le bonheur de
disposer de quelque influence.

Que ce second argument, dont la valeur venait d'tre dmontre avant
la lettre, ft de nature  porter, l'habile orateur tait fond  le
croire. Mais il n'esprait sans doute pas un succs si complet. Ilia
Brusch, pleinement convaincu, ne demandait qu' cder. L'embarrassant
tait seulement de trouver un prtexte plausible  son revirement.

--La troisime et dernire raison, continuait cependant le candidat
passager, c'est que je m'adresse  vous de la part de M. Miclesco, votre
prsident. Puisque vous avez plac votre entreprise sous le patronage
de la Ligue Danubienne, c'est bien le moins qu'elle surveille son
excution, de manire  tre en tat d'en garantir, au besoin, la
loyaut. Quand M. Miclesco a connu mon intention de m'associer  votre
voyage, il m'a donn un mandat quasi officiel dans ce sens. Je regrette
de n'avoir pas prvu votre incomprhensible rsistance, et d'avoir
refus les lettres de recommandation qu'il offrait de me remettre pour
vous.

Ilia Brusch poussa un soupir de soulagement. Pouvait-il exister
meilleur prtexte d'accorder maintenant ce qu'il refusait avec tant
d'acharnement?

--Il fallait le dire! s'cria-t-il. Dans ce cas, c'est fort diffrent,
et j'aurais mauvaise grce  repousser plus longtemps vos propositions.

--Vous les acceptez donc?

--Je les accepte.

--Fort bien! dit l'amateur de pche enfin parvenu au comble de ses
voeux, en tirant de sa poche quelques billets de banque. Voici les mille
florins.

--En voulez-vous un reu? demanda Ilia Brusch.

--Si cela ne vous dsoblige pas.

Le pcheur tira de l'un des coffres de l'encre, une plume et un calepin,
dont il dchira un feuillet, puis, aux dernires lueurs du jour, se mit
en devoir de libeller le reu qu'il lisait en mme temps  haute voix.

Reu, en payement forfaitaire de ma pche pendant toute la dure de
mon prsent voyage et pour prix de son passage d'Ulm  la mer Noire, la
somme de mille florins de monsieur...

--De monsieur...? rpta-t-il, la plume leve, d'un ton interrogateur.

Le passager d'Ilia Brusch tait en train de rallumer sa pipe.

--Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne, rpondit-il entre deux bouffes
de tabac.



IV

SERGE LADKO


Des diverses contres de la terre, qui, depuis l'origine de la priode
historique, ont t spcialement prouves par la guerre,--en admettant
qu'aucune contre puisse se flatter d'avoir bnfici d'une faveur
relative  cet gard!--le Sud et le Sud-Est de l'Europe mritent d'tre
cits au premier rang. Par leur situation gographique, ces rgions
sont, en effet, avec la fraction de l'Asie comprise entre la mer
Noire et l'Indus, l'arne o viennent fatalement se heurter les races
concurrentes qui peuplent l'ancien continent.

Phniciens, Grecs, Romains, Perses, Huns, Goths, Slaves, Magyars, Turcs
et tant d'autres, se sont disput tout ou partie de ces malheureuses
contres, sans prjudice des hordes alors sauvages qui n'ont fait
que les traverser, pour aller s'tablir dans l'Europe centrale et
occidentale, o, par une lente laboration, elles ont engendr les
nationalits modernes.

Pas plus que leur tragique pass, l'avenir pour elles ne serait riant, 
en croire nombre de savants prophtes. D'aprs eux, l'invasion jaune y
ramnera ncessairement un jour ou l'autre les carnages de l'antiquit
et du moyen ge. Ce jour venu, la Russie mridionale, la Roumanie, la
Serbie, la Bulgarie, la Hongrie, la Turquie mme bien tonne de jouer
un pareil rle--si toutefois le pays qu'on nomme ainsi aujourd'hui est
encore  cette poque au pouvoir des fils d'Osman--seront par la force
des choses le rempart avanc de l'Europe, et c'est  leurs dpens que se
dcideront les premiers chocs.

En attendant ces cataclysmes, dont l'chance est,  tout le moins,
fort lointaine, les diverses races qui, au cours des ges, se sont
superposes entre la Mditerrane et les Karpathes ont fini par se
tasser vaille que vaille, et la paix--oh! cette paix relative des
nations dites civilises--n'a cess d'tendre son empire vers l'Est.
Les troubles, les pillages, les meurtres  l'tat endmique paraissent
dsormais limits  la partie de la pninsule des Balkans encore
gouverne par les Osmanlis.

Entrs pour la premire fois en Europe en 1356, matres de
Constantinople en 1453, les Turcs se heurtrent aux prcdents
envahisseurs, qui, venus avant eux de l'Asie centrale et depuis
longtemps convertis au christianisme, commenaient ds lors 
s'amalgamer aux populations indignes et  s'organiser en nations
rgulires et stables. Perptuel recommencement de l'ternelle bataille
pour la vie, ces nations naissantes dfendirent avec acharnement ce
qu'elles-mmes avaient pris  d'autres. Slaves, Magyars, Grecs, Croates,
Teutons opposrent  l'invasion turque une vivante barrire, qui,
si elle flchit par endroits, ne put tre nulle part compltement
renverse.

Contenus en de des Karpathes et du Danube, les Osmanlis furent mme
incapables de se maintenir dans ces limites extrmes, et ce qu'on
appelle la _Question d'Orient_ n'est que l'histoire de leur retraite
sculaire.

A la diffrence des envahisseurs qui les avaient prcds et qu'ils
prtendaient dloger  leur profit, ces musulmans asiatiques n'ont
jamais russi  s'assimiler les peuples qu'ils soumettaient  leur
pouvoir. tablis par la conqute, ils sont rests des conqurants
commandant en matres  des esclaves. Aggrave par la diffrence des
religions, une telle mthode de gouvernement ne pouvait avoir d'autre
consquence que la rvolte permanente des vaincus.

L'histoire est pleine, en effet, de ces rvoltes, qui, aprs des sicles
de luttes, avaient abouti, en 1875,  l'indpendance plus ou moins
complte de la Grce, du Montngro, de la Roumanie et de la Serbie.
Quant aux autres populations chrtiennes, elles continuaient  subir la
domination des sectateurs de Mahomet.

Cette domination, dans les premiers mois de 1875, se fit plus lourde et
plus vexatoire encore que de coutume. Sous l'influence d'une raction
musulmane qui triomphait alors au palais du Sultan, les chrtiens de
l'Empire ottoman furent surchargs d'impts, malmens, tus, torturs de
mille manires. La rponse ne se fit pas attendre. Au dbut de l't,
l'Herzgovine se souleva une fois de plus.

Des bandes de patriotes battirent la campagne, et, commandes par des
chefs de valeur, comme Peko-Paulowitch et Luibibratich, infligrent
checs sur checs aux troupes rgulires envoyes contre elles.

Bientt l'incendie se propagea, gagna le Montngro, la Bosnie, la
Serbie. Une nouvelle dfaite subie par les armes turques aux dfils de
la Duga, en janvier 1876, acheva d'enflammer les courages, et la fureur
populaire commena  gronder en Bulgarie. Comme toujours, cela dbuta
par de sourdes conspirations, par des runions clandestines auxquelles
se rendait en grand secret la jeunesse ardente du pays.

Dans ces conciliabules, les chefs se dgagrent rapidement et
affermirent leur autorit sur une clientle plus ou moins nombreuse,
les uns par l'loquence du verbe, d'autres par la valeur de leur
intelligence ou par l'ardeur de leur patriotisme. En peu de temps,
chaque groupement, et, au-dessus des groupements, chaque ville eut le
sien.

A Roustchouk, important centre bulgare situ au bord du Danube, presque
exactement en face de la ville roumaine de Giurgievo, l'autorit fut
dvolue sans conteste au pilote Serge Ladko. On n'aurait pu faire un
meilleur choix.

Ag de prs de trente ans, de haute taille, blond comme un Slave du
Nord, d'une force herculenne, d'une agilit peu commune, rompu  tous
les exercices du corps, Serge Ladko possdait cet ensemble de qualits
physiques qui facilite le commandement. Ce qui vaut mieux, il avait
aussi les qualits morales ncessaires  un chef: l'nergie dans la
dcision, la prudence dans l'excution, l'amour passionn de son pays.

Serge Ladko tait n  Roustchouk, o il exerait la profession de
pilote du Danube, et il n'avait jamais quitt la ville, si ce n'est pour
conduire, soit vers Vienne ou plus en amont encore, soit jusqu'aux
flots de la mer Noire, les barges et chalands qui s'en remettaient 
sa connaissance parfaite du grand fleuve. Dans l'intervalle de ces
navigations mi-fluviales, mi-maritimes, il consacrait ses loisirs  la
pche, et, servi par des dons naturels exceptionnels, il avait acquis
une tonnante habilet dans cet art, dont les produits, joints  ses
honoraires de pilotage, lui assuraient la plus large aisance.

Oblig par son double mtier de passer sur le fleuve les quatre
cinquimes de sa vie, l'eau tait peu  peu devenue son lment.
Traverser le Danube, large  Roustchouk comme un bras de mer, n'tait
qu'un jeu pour lui, et l'on ne comptait plus les sauvetages de ce
merveilleux nageur.

Une existence si digne et si droite avait, bien avant les troubles
anti-turcs, rendu Serge Ladko populaire  Roustchouk. Innombrables y
taient ses amis, parfois inconnus de lui. On pourrait mme dire que ces
amis comprenaient l'unanimit des habitants de la ville, si Ivan Striga
n'avait pas exist.

C'tait aussi un enfant du pays, cet Ivan Striga, comme Serge Ladko,
dont il ralisait la vivante antithse.

Physiquement, il n'y avait entre eux rien de commun, et pourtant un
passeport, qui se contente de dsignations sommaires, et employ des
termes identiques pour les dpeindre l'un et l'autre.

De mme que Ladko, Striga tait grand, large d'paules, robuste, blond
de cheveux et de barbe. Lui aussi avait les yeux bleus. Mais  ces
traits gnraux se limitait la ressemblance. Autant le visage aux lignes
nobles de l'un exprimait la cordialit et la franchise, autant les
traits tourments de l'autre disaient l'astuce et la froide cruaut.

Au moral, la dissemblance s'accentuait encore. Tandis que Ladko vivait
au grand jour, nul n'aurait pu dire par quels moyens Striga se procurait
l'or qu'il dpensait sans compter. Faute de certitudes  cet gard,
l'imagination populaire se donnait libre carrire. On disait que Striga,
tratre  son pays et  sa race, s'tait fait l'espion appoint du
Turc oppresseur; on disait qu' son mtier d'espion il ajoutait,
quand l'occasion s'en prsentait, celui de contrebandier, et que des
marchandises de toute nature passaient souvent grce  lui de la rive
roumaine  la rive bulgare, ou rciproquement, sans payer de droits  la
Douane; on disait mme, en hochant la tte, que tout cela tait peu de
chose, et que Striga tirait le plus clair de ses ressources de rapines
vulgaires et de brigandages; on disait encore... Mais que ne disait-on
pas? La vrit est qu'on ne savait rien de prcis des faits et gestes de
cet inquitant personnage, qui, si les suppositions dsobligeantes
du public rpondaient  la ralit, avait eu, en tous cas, la grande
habilet de ne jamais se laisser prendre.

Ces suppositions, d'ailleurs, on se bornait  se les confier
discrtement. Personne ne se ft risqu  prononcer tout haut une parole
contre un homme dont on redoutait le cynisme et la violence. Striga
pouvait donc feindre d'ignorer l'opinion que l'on avait de lui,
attribuer  l'admiration gnrale la sympathie que beaucoup lui
tmoignaient par lchet, parcourir la ville en pays conquis et la
troubler, en compagnie de ses habitants les plus tars, du scandale de
ses orgies.

Entre un tel individu et Ladko, qui menait une existence si diffrente,
il ne semblait pas que le moindre rapport dt s'tablir, et pendant
longtemps, en effet, ils ne connurent l'un de l'autre que ce que leur
en apprenait la rumeur publique. Logiquement mme, il aurait d en tre
toujours ainsi. Mais le sort se rit de ce que nous appelons la logique,
et il tait crit quelque part que les deux hommes se trouveraient face
 face, transforms en irrconciliables adversaires.

Natcha Gregorevitch, clbre dans toute la ville pour sa beaut, tait
ge de vingt ans. Avec sa mre d'abord, seule ensuite, elle demeurait
dans le voisinage de Ladko qu'elle avait ainsi connu ds sa premire
enfance. Depuis longtemps, le secours d'un homme manquait  la maison.
Quinze ans avant l'poque o commence ce rcit, le pre tait tomb, en
effet, sous les coups des Turcs, et le souvenir de ce meurtre abominable
faisait encore frmir d'indignation les patriotes opprims, mais non
asservis. Sa veuve, rduite  ne compter que sur elle-mme, s'tait mise
courageusement au travail. Experte dans l'art de ces dentelles et de
ces broderies dont, chez les Slaves, la plus modeste paysanne agrmente
volontiers son humble parure, elle avait russi par ce moyen  assurer
sa subsistance et celle de sa fille.

Cependant, c'est aux pauvres surtout que sont funestes les priodes
troubles, et plus d'une fois la dentellire aurait eu  souffrir de
l'anarchie permanente de la Bulgarie, si Ladko n'tait venu discrtement
 son secours. Peu  peu, une grande intimit s'tait tablie entre le
jeune homme et les deux femmes qui offraient l'abri de leur paisible
demeure  ses dsoeuvrements de garon. Souvent, le soir, il frappait 
leur porte, et la veille se prolongeait autour du samovar bouillant.
D'autres fois, c'est lui qui leur offrait, en change de leur affectueux
accueil, la distraction d'une promenade ou d'une partie de pche sur le
Danube.

Lorsque Mme Gregorevitch, use par son incessant labeur, alla rejoindre
son mari, la protection de Ladko se continua  l'orpheline. Cette
protection se fit mme plus vigilante encore, et, grce  lui, jamais la
jeune fille n'eut  souffrir de la disparition de la pauvre mre, qui
avait donn deux fois la vie  son enfant.

C'est ainsi que, de jour en jour, sans mme qu'ils en eussent
conscience, l'amour s'tait veill dans le coeur des deux jeunes gens.
Ce fut  Striga qu'ils en durent la rvlation.

Celui-ci, ayant aperu celle qu'on appelait couramment la _beaut de
Roustchouk_, s'en tait pris avec la soudainet et la fureur qui
caractrisaient cette nature sans frein. En homme habitu  voir tout
plier devant ses caprices, il s'tait prsent chez la jeune fille et,
sans autre formalit, l'avait demande en mariage. Pour la premire fois
de sa vie, il se heurta  une rsistance invincible. Natcha, au risque
de s'attirer la haine d'un homme aussi redoutable, dclara que rien ne
pourrait jamais la dcider  un pareil mariage. Striga revint vainement
 la charge. Tout ce qu'il obtint fut de se voir,  la troisime
tentative, refuser purement et simplement la porte.

Alors sa colre ne connut plus de bornes. Donnant libre cours 
sa nature sauvage, il se rpandit en imprcations dont Natcha fut
pouvante. Dans sa dtresse, elle courut faire part de ses craintes 
Serge Ladko, que sa confidence enflamma d'une colre gale  celle qui
venait de l'effrayer si fort. Sans vouloir rien entendre, avec une
violence extraordinaire d'expressions, il vitupra contre l'homme assez
os pour lever les yeux sur elle.

Ladko consentit pourtant  se calmer. Des explications suivirent, trs
confuses, mais dont le rsultat fut parfaitement clair. Une heure plus
tard, Serge et Natcha, le ciel dans les yeux et la joie au coeur,
changeaient leur premier baiser de fianailles.

Lorsque Striga connut la nouvelle, il manqua mourir de rage.
Audacieusement, il se prsenta  la maison Gregorevitch, l'injure et la
menace  la bouche. Jet dehors par une main de fer, il apprit que la
maison avait dsormais un homme pour la dfendre.

Etre vaincu!... Avoir trouv son matre, lui, Striga, qui
s'enorgueillissait tant de sa force athltique!... C'tait plus
d'humiliations qu'il n'en pouvait supporter, et il rsolut de se venger.
Avec quelques aventuriers de son acabit, il attendit Ladko, un soir que
celui-ci remontait la berge du fleuve. Cette fois, il ne s'agissait plus
d'une simple rixe, mais bien d'un assassinat en rgle. Les assaillants
brandissaient des couteaux.

Cette nouvelle attaque n'eut pas plus de succs que la prcdente. Arm
d'un aviron qu'il manoeuvrait comme une massue, le pilote fora ses
agresseurs  la retraite, et Striga, serr de prs, fut oblig  une
fuite honteuse.

Cette leon avait t suffisante, sans doute, car le louche personnage
ne recommena pas sa criminelle tentative. Au dbut de l'anne 1875,
Serge Ladko pousa Natcha Gregorevitch, et depuis lors, on s'adorait 
plein coeur dans la confortable maison du pilote.

C'est au milieu de cette lune de miel, dont plus d'une anne n'avait pas
attnu l'clat, que survinrent les vnements de Bulgarie, dans les
premiers mois de 1876. L'amour que Serge Ladko prouvait pour sa femme
ne pouvait, quelque profond ft-il, lui faire oublier celui qu'il devait
 son pays. Sans hsiter, il fit partie de ceux qui, tout de suite,
se grouprent, se concertrent, s'ingniant  chercher les moyens de
remdier aux misres de la patrie.

Avant tout, il fallait se procurer des armes. De nombreux jeunes gens
migrrent dans ce but, franchirent le fleuve, se rpandirent en
Roumanie, et jusqu'en Russie. Serge Ladko fut de ceux-l. Le coeur
dchir de regrets, mais ferme dans l'accomplissement de son devoir,
il partit, laissant loin de lui celle qu'il adorait expose  tous les
dangers qui menacent, en temps de rvolution, la femme d'un chef de
partisans.

A ce moment, le souvenir de Striga lui vint  l'esprit et aggrava ses
inquitudes. Le bandit n'allait-il pas profiter de l'absence de son
heureux rival pour le frapper dans ce qu'il avait de plus cher? C'tait
possible, en effet. Mais Serge Ladko passa outre  cette crainte
lgitime. D'ailleurs, il semblait bien que, depuis plusieurs mois,
Striga avait quitt le pays sans esprit de retour.

A en croire le bruit public, il avait transport plus au Nord le thtre
principal de ses oprations. Si les racontars ne manquaient pas  ce
sujet, ils restaient incohrents et contradictoires. La rumeur populaire
l'accusait en gros de tous les crimes, sans que personne en prcist
aucun.

Le dpart de Striga paraissait, du moins, chose certaine, et cela
seulement importait  Ladko.

L'vnement donna raison  son courage. Pendant son absence, rien ne
menaa la scurit de Natcha.

A peine arriv, il dut repartir, et cette seconde expdition allait
tre plus longue que la premire. Les procds adopts jusqu'ici
ne permettaient, en effet, de se procurer des armes qu'en quantit
insuffisante. Les transports, en provenance de la Russie, taient
effectus par terre,  travers la Hongrie et la Roumanie, c'est--dire
dans des contres fort dpourvues  cette poque de lignes ferres. Les
patriotes bulgares esprrent arriver plus aisment au rsultat dsir,
si l'un d'eux remontait  Budapest et y centralisait les envois d'armes
venus par rail, pour en charger des chalands qui descendraient ensuite
rapidement le Danube.

Ladko, dsign pour cette mission de confiance, se mit en route le soir
mme. En compagnie d'un compatriote, qui devait ramener le bateau 
la rive bulgare, il traversa le fleuve, afin de gagner, le plus vite
possible,  travers la Roumanie, la capitale de la Hongrie. A ce moment,
un incident se produisit qui donna beaucoup  penser au dlgu des
conspirateurs.

Son compagnon et lui n'taient pas  cinquante mtres du bord quand un
coup de feu retentit. La balle leur tait destine sans aucun doute,
car ils l'entendirent siffler  leurs oreilles, et le pilote en douta
d'autant moins que, dans le tireur entrevu  l'obscure lumire du
crpuscule, il crut reconnatre Striga. Celui-ci tait donc de retour 
Roustchouk?

L'angoisse mortelle que cette complication lui fit prouver n'branla
pas la rsolution de Ladko: Il avait fait d'avance  la patrie le
sacrifice de sa vie. Il saurait aussi, s'il le fallait, lui sacrifier
plus encore: son bonheur mille fois plus prcieux. Au bruit du coup de
feu, il s'tait laiss tomber au fond de l'embarcation. Mais ce n'tait
l qu'une ruse de guerre destine  viter une nouvelle attaque, et la
dtonation n'avait pas cess de se rpercuter dans la campagne, que
sa main, appuyant plus lourdement sur l'aviron, poussait plus vite
le bateau vers la ville roumaine de Giurgievo, dont les lumires
commenaient  piquer la nuit grandissante.

Parvenu  destination, Ladko s'occupa activement de sa mission.

Il se mit en rapport avec les missaires du Gouvernement du Tzar, les
uns arrts  la frontire russe, certains fixs incognito  Budapest
et  Vienne. Plusieurs chalands, chargs par ses soins d'armes et de
munitions, descendirent le courant du Danube.

Frquentes taient les nouvelles qu'il recevait de Natcha, par des
lettres envoyes au nom d'emprunt qu'il avait choisi, et portes en
territoire roumain  la faveur de la nuit. Bonnes tout d'abord, ces
nouvelles ne tardrent pas  devenir plus inquitantes. Ce n'est pas que
Natcha pronont le nom de Striga. Elle semblait mme ignorer que le
bandit ft revenu en Bulgarie, et Ladko commena  douter du bien-fond
de ses craintes. Par contre, il tait certain que celui-ci avait t
dnonc aux autorits turques, puisque la police avait fait irruption
dans sa demeure et s'tait livre  une perquisition, d'ailleurs sans
rsultat. Il ne devait donc pas se hter de revenir en Bulgarie, car
son retour et t un vritable suicide. On connaissait son rle, on le
guettait, jour et nuit, et il ne pourrait se montrer en ville sans tre
arrt au premier pas. Arrt tant, chez les Turcs, synonyme d'excut,
il fallait donc que Ladko s'abstint de reparatre, jusqu'au moment o
la rvolte serait ouvertement proclame, sous peine d'attirer les pires
malheurs sur lui-mme et sur sa femme, que l'on n'avait jusqu'ici
nullement inquite.

Ce moment ne tarda pas  arriver. La Bulgarie se souleva au mois de
mai, trop prmaturment au gr du pilote qui augurait mal de cette
prcipitation.

Quelle que ft son opinion  cet gard, il devait courir au secours de
son pays. Le train l'amena  Zombor, la dernire ville hongroise,
proche du Danube, qui ft alors desservie par le chemin de fer. L, il
s'embarquerait et n'aurait plus qu' s'abandonner au courant.

Les nouvelles qu'il trouva  Zombor le forcrent  interrompre son
voyage. Ses craintes n'taient que trop justifies. La rvolution
bulgare tait crase dans l'oeuf. Dj la Turquie concentrait des
troupes nombreuses dans un vaste triangle dont Roustchouk, Widdin et
Sofia formaient les sommets, et sa main de fer s'appesantissait plus
lourdement sur ces malheureuses contres. Ladko dut revenir en arrire
et retourner attendre de meilleurs jours dans la petite ville o il
avait fix sa rsidence.

Les lettres de Natcha, qu'il y reut bientt, lui dmontrrent
l'impossibilit de prendre un autre parti. Sa maison tait surveille
plus que jamais,  ce point que Natcha devait se considrer comme
virtuellement prisonnire; plus que jamais on le guettait, et il lui
fallait, dans l'intrt commun, s'abstenir soigneusement de toute
dmarche imprudente.

Ladko rongea donc son frein dans l'inaction, les envois d'armes ayant
t forcment supprims depuis l'avortement de la rvolte et la
concentration des troupes turques sur les rives du fleuve. Mais cette
attente, dj pnible par elle-mme, lui devint tout  fait intolrable,
quand, vers la fin du mois de juin, il cessa de recevoir aucune nouvelle
de sa chre Natcha.

Il ne savait que penser, et ses inquitudes devinrent de torturantes
angoisses  mesure que le temps s'coula. Il tait, en effet, en droit
de tout craindre. Le 1er juillet, la Serbie avait officiellement
dclar la guerre au Sultan, et, depuis lors, la rgion du Danube tait
sillonne de troupes, dont le passage incessant s'accompagnait des plus
terribles excs. Fallait-il donc compter Natcha au nombre des victimes
de ces troubles, ou bien avait-elle t incarcre par les autorits
turques, soit comme otage, soit comme complice prsume de son mari?

Aprs un mois de ce silence, il ne put le supporter davantage, et se
rsolut  tout braver pour rentrer en Bulgarie afin d'en connatre la
vritable cause.

Toutefois, dans l'intrt mme de Natcha, il importait d'agir avec
prudence. Aller sottement se faire prendre par les sentinelles turques
n'et servi de rien. Son retour n'aurait d'utilit que s'il pouvait
pntrer dans la ville de Roustchouk et y circuler librement, malgr les
soupons dont il tait l'objet. Il agirait ensuite au mieux, selon
les circonstances. Au pis aller, et dt-il repasser prcipitamment la
frontire, il aurait eu du moins la joie de serrer sa femme sur son
coeur.

Serge Ladko chercha pendant plusieurs jours la solution de ce difficile
problme. Il crut enfin l'avoir trouve, et, sans se confier  personne,
mit immdiatement  excution le plan imagin par lui.

Ce plan russirait-il? L'avenir le lui dirait. Il fallait, en tous cas,
tenter le sort, et c'est pourquoi, dans la matine du 28 juillet 1876,
les plus proches voisins du pilote, dont nul ne connaissait le nom
vritable, aperurent hermtiquement close la petite maison dans
laquelle, depuis plusieurs mois, il avait abrit sa solitude.

Quel tait le plan de Ladko, les dangers auxquels il allait s'exposer en
s'efforant de le raliser, par quels cts les vnements de Bulgarie,
et de Roustchouk en particulier, se relient au concours de pche de
Sigmaringen, c'est ce que le lecteur apprendra dans la suite de ce rcit
nullement imaginaire, dont les principaux personnages vivent encore de
nos jours sur les bords du Danube.



V

KARL DRAGOCH


Aussitt qu'il eut son reu en poche, M. Jaeger procda  son
installation. Aprs s'tre enquis de la couchette qui lui tait
attribue, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix
minutes plus tard, il en ressortait, transform de la tte aux pieds.
Vtu comme un pcheur fini,--rude vareuse, bottes fortes, casquette de
loutre,--il semblait la copie d'Ilia Brusch.

M. Jaeger prouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa
courte absence, son hte avait quitt la barge. Respectueux de ses
engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci
revint, une demi-heure plus tard. C'est sans l'avoir sollicit qu'il
apprit qu'Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres
aux journaux, afin de leur annoncer son arrive  Neustadt pour le
surlendemain soir, et  Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que
les intrts de M. Jaeger taient en jeu, il importait en effet de ne
plus rencontrer un dsert pareil  celui qu'on avait trouv  Ulm. Ilia
Brusch exprima mme le regret de ne pouvoir s'arrter aux villes qu'on
traverserait avant Neustadt, et notamment  Neubourg et  Ingolstadt,
qui sont des cits assez importantes. Ces arrts, malheureusement, ne
cadraient pas avec son plan d'tapes et il tait forc d'y renoncer.

M. Jaeger parut enchant de la rclame faite  son profit et ne
manifesta pas autrement d'ennui de ne pouvoir s'arrter  Neubourg et 
Ingolstadt. Il approuva son hte, au contraire, et l'assura une fois de
plus qu'il n'entendait aucunement diminuer sa libert, ainsi qu'ils en
taient convenus.

Les deux compagnons souprent ensuite face  face,  cheval sur l'un des
bancs. A titre de bienvenue, M. Jaeger corsa mme le menu d'un superbe
jambon, qu'il sortit de son inpuisable valise, et ce produit de la
ville de Mayence fut fort apprci d'Ilia Brusch, qui commena  estimer
que son convive avait du bon.

La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch
largua les amarres, en vitant de troubler le profond sommeil dans
lequel tait plong son aimable passager.

A Ulm, o il achve de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour
pntrer en Bavire, le Danube n'est encore qu'un modeste cours d'eau.
Il n'a pas reu les grands tributaires qui accroissent sa puissance
en aval, et rien ne permet de prsager qu'il va devenir l'un des plus
importants fleuves de l'Europe.

Le courant, dj fort assagi, atteignait  peu prs une lieue  l'heure.
Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds
bateaux chargs  couler, le descendaient, s'aidant parfois d'une large
voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s'annonait beau,
sans menace de pluie.

Ds qu'il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manoeuvra sa godille et
activa la marche de l'embarcation. M. Jaeger, quelques heures plus tard,
le trouva livr  cette occupation, et jusqu'au soir il en fut ainsi,
sauf un court repos au moment du djeuner, pendant lequel la drive ne
fut mme pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et,
s'il fut tonn de tant de hte, il garda son tonnement pour lui.

Peu de paroles furent changes au cours de cette journe. Ilia Brusch
godillait nergiquement. Quant  M. Jaeger, il observait avec une
attention, qui aurait certainement frapp son hte, si celui-ci et t
moins absorb, les bateaux qui sillonnaient le Danube,  moins que son
regard n'en parcourt les deux rives. Ces rives taient notablement
abaisses. Le fleuve montrait mme une tendance  s'largir aux dpens
des alentours. La berge de gauche,  demi submerge, ne se distinguait
plus avec prcision, tandis que, sur la berge droite, leve
artificiellement pour l'tablissement de la voie ferre, les trains
couraient, les locomotives haletaient, mlant leurs fumes  celles des
dampsboots, dont les roues battaient l'eau  grand bruit.

A Offingen, devant lequel on passa dans l'aprs-midi, la voie ferre
obliqua vers le Sud, dfinitivement repousse par le fleuve et la
rive droite fut transforme  son tour en un vaste marais, dont rien
n'indiquait la fin, lorsqu'on s'arrta, le soir,  Dillingen, pour la
nuit.

Le lendemain, aprs une tape aussi rude que celle de la veille, le
grappin fut jet en un point dsert,  quelques kilomtres au-dessus de
Neubourg, et, de nouveau, l'aube du 15 aot se leva quand la barge tait
dj au milieu du courant.

C'est pour le soir de ce jour qu'Ilia Brusch avait annonc son arrive
 Neustadt. Il et t honteux de s'y prsenter les mains vides. Les
conditions atmosphriques tant favorables et l'tape devant tre
sensiblement plus courte que les prcdentes, Ilia Brusch se rsolut
donc  pcher.

Ds les premires heures du jour, il vrifia ses engins, avec un soin
minutieux. Son compagnon, assis  l'arrire de la barque, semblait
d'ailleurs s'intresser  ses prparatifs, ainsi qu'il sied  un
vritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne ddaignait pas de
causer.

Aujourd'hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose 
pcher, et les apprts de la pche sont un peu longs. C'est que le
poisson est dfiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de
prcautions pour l'attirer. Certains ont une intelligence rare, entre
autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est
tellement dure, qu'elle risque de casser la ligne.

--Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer M. Jaeger.

--Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique
souvent  sa chair un got dsagrable.

--Et le brochet?

--Excellent, le brochet, dclara Ilia Brusch,  la condition de peser au
moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu'artes. Mais,
dans tous les cas, le brochet ne saurait tre rang parmi les poissons
intelligents et russ.

--Vraiment, monsieur Brusch! Ainsi donc, les requins d'eau douce, comme
on les appelle...

--Sont aussi btes que les requins d'eau sale, monsieur Jaeger. De
vritables brutes, au mme niveau que la perche ou l'anguille! Leur
pche peut donner du profit, de l'honneur jamais... Ce sont, comme l'a
crit un fin connaisseur, des poissons qui se prennent et qu'on ne
prend pas.

M. Jaeger ne pouvait qu'admirer la conviction si persuasive d'Ilia
Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il prparait
ses engins.

Tout d'abord, il avait saisi sa canne  la fois flexible et lgre, qui,
aprs avoir t ploye  son extrmit jusqu' son point de rupture,
s'tait redresse aussi droite qu'auparavant. Cette canne se composait
de deux parties, l'une forte  sa base de quatre centimtres et
diminuant jusqu' n'avoir plus qu'un centimtre  l'endroit o
commenait la seconde, le scion, cette dernire en bois fin et
rsistant. Faite d'une gaule de noisetier, elle mesurait prs de quatre
mtres de longueur, ce qui permettait au pcheur de s'attaquer, sans
s'loigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brme et le
gardon rouge.

Ilia Brusch, montrant  M. Jaeger les hameons qu'il venait de fixer
avec l'empile  l'extrmit du crin de Florence:

--Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameons numro onze,
trs fins de corps. Comme amorce, ce qu'il y a de meilleur, pour le
gardon, c'est du bl cuit, crev d'un ct seulement et bien amolli...
Allons! voil qui est fini et je n'ai plus qu' tenter la fortune.

Tandis que M. Jaeger s'accotait contre le tt, il s'assit sur le banc,
son puisette  sa porte, puis la ligne fut lance aprs un balancement
mthodique, qui n'tait pas dpourvu d'une certaine grce. Les hameons
s'enfoncrent sous les eaux jauntres, et la plombe leur donna une
position verticale, ce qui est prfrable, de l'avis de tous les
professionnels. Au-dessus d'eux, surnageait la flotte, faite d'une plume
de cygne, qui, n'absorbant pas l'eau, est, par cela mme, excellente.

Il va de soi qu'un profond silence rgna dans l'embarcation  partir de
ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et
d'ailleurs un pcheur srieux a autre chose  faire qu' s'oublier en
bavardages. Il doit tre attentif  tous les mouvements de sa flotte,
et ne pas laisser chapper l'instant prcis o il convient de ferrer la
proie.

Pendant cette matine, Ilia Brusch eut lieu d'tre satisfait. Non
seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes
et quelques dards. Si M. Jaeger avait en ralit les gots du passionn
amateur qu'il s'tait vant d'tre, il ne pouvait qu'admirer la
prcision rapide avec laquelle son hte ferrait, ainsi que cela est
ncessaire pour les poissons de cette espce. Ds qu'il sentait que
cela mordait, il se gardait bien de ramener aussitt ses captures 
la surface de l'eau, il les laissait se dbattre dans les fonds, se
fatiguer en vains efforts pour se dcrocher, montrant ce sang-froid
imperturbable qui est l'une des qualits de tout pcheur digne de ce
nom.

La pche fut termine vers onze heures. Pendant la belle saison, le
poisson ne mord pas, en effet, aux heures o le soleil, parvenu 
son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin,
d'ailleurs, tait suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait mme
qu'il ne le ft trop, en raison du peu d'importance de la ville de
Neustadt o la barge s'arrta vers cinq heures.

Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition
et le salurent de leurs applaudissements, ds que l'embarcation fut
amarre. Bientt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants,
les poissons furent changs contre vingt-sept florins, qu'Ilia Brusch
versa, sance tenante,  M. Jaeger  titre de premier dividende.

Celui-ci, conscient de n'avoir aucun droit  l'admiration publique,
s'tait modestement abrit sous le tt, o Ilia Brusch vint le
rejoindre, aussitt qu'il put se dbarrasser de ses enthousiastes
admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour
chercher le sommeil, la nuit devant tre fort courte. Dsireux d'tre
de bonne heure  Ratisbonne, dont prs de soixante-dix kilomtres le
sparaient, Ilia Brusch avait dcid qu'il se remettrait en route ds
une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pcher encore au
cours de la journe suivante, malgr la longueur de l'tape.

Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch
avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai
de Ratisbonne n'eurent pas le regret de s'tre drangs en vain.
L'enthousiasme public augmentait visiblement. Il s'tablit, en plein
air, de vritables enchres entre les amateurs, et les trente livres de
poissons ne rapportrent pas moins de quarante et un florins au laurat
de la Ligue Danubienne.

Celui-ci n'avait jamais rv pareil succs, et il en arrivait  penser
que M. Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente
affaire. En attendant que ce point ft lucid, il importait de remettre
les quarante et un florins  leur lgitime propritaire, mais Ilia
Brusch fut dans l'impossibilit de s'acquitter de ce devoir. M. Jaeger
avait, en effet, quitt discrtement la barge, en prvenant son
compagnon, par un mot laiss en vidence, que celui-ci n'et pas 
l'attendre pour le souper et qu'il reviendrait seulement assez tard dans
la soire.

Ilia Brusch trouva fort naturel que M. Jaeger voult profiter de cette
occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le sige de
la dite impriale. Peut-tre, aurait-il prouv moins de satisfaction
et plus de surprise, s'il avait su  quelles occupations se livrait
alors son passager, et s'il en avait connu la vritable personnalit.

M. Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne, avait docilement crit Ilia
Brusch sous la dicte du nouveau venu. Mais celui-ci et t fort
embarrass si le pcheur s'tait montr plus curieux, et si, reprenant
pour son compte une requte dont il venait d'apprcier le dsagrment,
il avait,  l'exemple de l'indiscret pandore, demand  M. Jaeger de lui
montrer ses papiers.

Ilia Brusch ngligea cette prcaution, dont la lgitimit lui avait
cependant t dmontre, et cette ngligence devait avoir pour lui de
terribles rsultats.

Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui
prsentait M. Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom tait bien
exactement celui du vritable propritaire du passeport, le gendarme
n'avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.

Le passionn amateur de pche et le chef de la police danubienne
ne faisaient, en effet, qu'une seule et unique personne. Rsolu 
s'introduire, cote que cote, dans l'embarcation d'Ilia Brusch, Karl
Dragoch, prvoyant la possibilit d'une invincible rsistance, avait
dress ses batteries en consquence. L'intervention du gendarme tait
prpare, et la scne truque comme une scne de thtre. L'vnement
dmontrait que Karl Dragoch avait frapp juste, puisque Ilia Brusch
considrait maintenant comme une heureuse chance d'avoir, au milieu
des dangers qui lui taient rvls, ce protecteur dont il ne pouvait
contester la puissance.

Le succs tait mme si complet que Dragoch en tait troubl. Pourquoi,
aprs tout, Ilia Brusch avait-il montr tant d'motion devant
l'injonction du gendarme? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir
se rditer une aventure de ce genre, qu'il sacrifiait  cette crainte
l'amour--dont la violence avait bien aussi, d'ailleurs, quelque chose
d'excessif--qu'il proclamait avoir pour la solitude? Un honnte homme,
que diable! n'a pas  redouter si fort une comparution devant un
commissaire de police. Le pis qui puisse en rsulter, c'est un retard de
quelques heures, de quelques jours  la rigueur, et quand on n'est pas
press... Il est vrai qu'Ilia Brusch tait press, ce qui ne laissait
pas de donner aussi  rflchir.

Dfiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch rflchissait.
Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser garer par des
particularits fugitives, dont l'explication tait probablement des plus
simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques
dans sa mmoire, et appliqua les ressources de son esprit  la solution
du problme, plus srieux celui-l, qu'il s'tait pos.

Le projet que Karl Dragoch avait mis  excution, en s'imposant  Ilia
Brusch  titre de passager, n'tait pas n tout arm dans son cerveau.
Le vritable auteur en tait Michael Michaelovitch, qui, d'ailleurs, ne
s'en doutait gure. Quand ce Serbe factieux avait plaisamment insinu,
au _Rendez-vous des Pcheurs_, que le laurat de la Ligue Danubienne
pourrait bien tre, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le
policier poursuivant, Karl Dragoch avait accord une srieuse attention
 ces propos mis  la lgre. Certes, il ne les avait pas pris au pied
de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pcheur et
le policier n'avaient rien de commun, et, procdant par analogie, il
considra comme infiniment vraisemblable que ce pcheur n'et pas plus
de rapport avec le malfaiteur recherch. Mais, de ce qu'une chose n'a
pas t faite, il ne s'ensuit pas qu'elle ne puisse l'tre, et Karl
Dragoch avait pens aussitt que le joyeux Serbe avait raison, et qu'un
dtective, dsireux de surveiller le Danube tout  son aise, se ft, en
effet, montr trs habile, en empruntant la personnalit d'un pcheur
assez notoire pour que personne n'en puisse raisonnablement suspecter
l'identit professionnelle.

Quelque tentante que ft cette combinaison, il y fallait cependant
renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch,
vainqueur du tournoi, avait annonc publiquement son projet, et
certainement il ne se prterait pas de bonne grce  une substitution de
personne, substitution trs scabreuse, au surplus, puisque les traits du
laurat taient dsormais connus d'un grand nombre de ses collgues.

Toutefois, s'il fallait renoncer  ce qu'Ilia Brusch consentt  laisser
effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu'il avait
entrepris, il existait peut-tre un moyen terme d'arriver au mme but.
Dans l'impossibilit d'tre Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il
se contenter de prendre passage  son bord? Qui ferait attention au
compagnon d'un homme devenu presque clbre et qui monopoliserait
par consquent  son profit l'intrt gnral? Et mme, si quelqu'un
laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon
obscur, tait-il admissible qu'il tablt le moindre rapprochement entre
ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans
une ombre protectrice?

Ce projet longuement examin, Karl Dragoch, en dernire analyse, le
jugea excellent, et rsolut de le raliser. On a vu avec quelle mastria
il avait machin sa scne initiale, mais cette scne et t, au besoin,
suivie de beaucoup d'autres. S'il l'avait fallu, Ilia Brusch et t
tran chez le commissaire, emprisonn mme sous de spcieux prtextes,
effray de cent faons. Karl Dragoch, on peut en tre sr, et jou de
l'arbitraire sans remords, jusqu'au moment o le pcheur, terrifi,
n'aurait plus vu qu'un sauveur dans le passager qu'il repoussait.

Le dtective s'estimait heureux, toutefois, d'avoir triomph sans
employer cette violence morale et sans continuer la comdie plus loin
que le premier acte.

Maintenant, il tait dans la place, bien certain que, s'il faisait mine
de vouloir la quitter, son hte s'opposerait  son dpart avec autant
d'nergie qu'il s'tait oppos  son entre. Restait  tirer parti de la
situation.

Pour cela, Karl Dragoch n'avait qu' se laisser entraner par le
courant. Pendant que son compagnon pcherait ou godillerait, il
surveillerait le fleuve, o rien d'anormal n'chapperait  son regard
expriment. Chemin faisant, il s'aboucherait avec ses hommes dissmins
le long des rives. A la premire nouvelle d'un dlit ou d'un crime,
il se sparerait d'Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des
malfaiteurs, et il en serait au besoin de mme, si, en l'absence de tout
crime ou de tout dlit, un indice suspect attirait son attention.

Tout cela tait sagement combin et, plus il y pensait, plus Karl
Dragoch s'applaudissait de son ide, qui, en lui assurant l'incognito
sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succs.

Malheureusement, en raisonnant ainsi, le dtective ne tenait pas compte
du hasard. Il ne se doutait gure qu'une srie de faits des plus
singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une
direction imprvue et donner  sa mission une ampleur inattendue.



VI

LES YEUX BLEUS


En quittant la barge, Karl Dragoch gagna les quartiers du centre. Il
connaissait Ratisbonne, et c'est sans hsiter sur la direction  suivre
qu'il s'engagea  travers les rues silencieuses, flanques a et l de
donjons fodaux  dix tages, de cette cit jadis bruyante, que n'anime
plus gure une population tombe  vingt-six mille mes.

Karl Dragoch ne songeait pas  visiter la ville, comme le croyait Ilia
Brusch. Ce n'est pas en qualit de touriste qu'il voyageait. A peu de
distance du pont, il se trouva en face du Dom, la cathdrale aux tours
inacheves, mais il ne jeta qu'un coup d'oeil distrait sur son curieux
portail de la fin du XVe sicle. Assurment, il n'irait pas admirer, au
Palais des Princes de Tour et Taxis, la chapelle gothique et le clotre
ogival, pas plus que la bibliothque de pipes, bizarre curiosit de cet
ancien couvent. Il ne visiterait pas davantage le Rathhaus, sige de la
Dite autrefois, et aujourd'hui simple Htel de Ville, dont la salle
est orne de vieilles tapisseries, et o la chambre de torture avec ses
divers appareils est montre, non sans orgueil, par le concierge de
l'endroit. Il ne dpenserait pas un _trinkgeld_, le pourboire allemand,
 payer les services d'un cicrone. Il n'en avait pas besoin, et c'est
sans le secours de personne qu'il se rendit au Bureau des Postes, o
plusieurs lettres l'attendaient  des initiales convenues. Karl Dragoch,
ayant lu ces lettres, sans que son visage dcelt aucun sentiment, se
disposait  sortir du bureau, lorsqu'un homme assez vulgairement vtu
l'accosta sur la porte.

Cet homme et Dragoch se connaissaient, car celui-ci d'un geste arrta
le nouveau venu au moment o il allait prendre la parole. Ce geste
signifiait videmment: Pas ici. Tous deux se dirigrent vers une place
voisine.

Pourquoi ne m'as-tu pas attendu sur le bord du fleuve? demanda Karl
Dragoch, quand il s'estima  l'abri des oreilles indiscrtes.

--Je craignais de vous manquer, lui fut-il rpondu. Et, comme je savais
que vous deviez venir  la poste....

--Enfin, te voil, c'est l'essentiel, interrompit Karl Dragoch. Rien de
neuf?

--Rien.

--Pas mme un vulgaire cambriolage dans la rgion?

--Ni dans la rgion, ni ailleurs, le long du Danube s'entend.

--A quand remontent tes dernires nouvelles?

--Il n'y a pas deux heures que j'ai reu un tlgramme de notre bureau
central de Budapest. Calme plat sur toute la ligne.

Karl Dragoch rflchit un instant.

--Tu vas aller au Parquet de ma part. Tu donneras ton nom, Friedrick
Ulhmann, et tu prieras qu'on te tienne au courant s'il survenait la
moindre chose. Tu partiras ensuite pour Vienne.

--Et nos hommes?

--Je m'en charge. Je les verrai au passage. Rendez-vous  Vienne,
d'aujourd'hui en huit, c'est le mot d'ordre.

--Vous laisserez donc le haut fleuve sans surveillance? demanda Ulhmann.

--Les polices locales y suffiront, rpondit Dragoch, et nous accourrons
 la moindre alerte. Jusqu'ici, d'ailleurs, il ne s'est jamais rien
pass, au-dessus de Vienne, qui soit de notre comptence. Pas si btes,
nos bonshommes, d'oprer si loin de leur base.

--Leur base?... rpta Ulhmann. Auriez-vous des renseignements
particuliers?

--J'ai, en tous cas, une opinion.

--Qui est?...

--Trop curieux!... Quoi qu'il en soit, je te prdis que nous dbuterons
entre Vienne et Budapest.

--Pourquoi l plutt qu'ailleurs?

--Parce que c'est l que le dernier crime a t commis. Tu sais bien, ce
fermier qu'ils ont fait chauffer et qu'on a retrouv brl jusqu'aux
genoux.

--Raison de plus pour qu'ils oprent ailleurs la prochaine fois.

--Parce que?...

--Parce qu'ils se diront que le district o ce crime a t perptr doit
tre tout spcialement surveill. Ils iront donc plus loin tenter la
fortune. C'est ce qu'ils ont fait jusqu'ici. Jamais deux fois de suite
au mme endroit.

--Ils ont raisonn comme des bourriques, et tu les imites, Friedrick
Ulhmann, rpliqua Karl Dragoch. Mais c'est bien sur leur sottise que je
compte. Tous les journaux, comme tu as d le voir, m'ont attribu un
raisonnement analogue. Ils ont publi avec un parfait ensemble que je
quittais le Danube suprieur, o, selon moi, les malfaiteurs ne
se risqueraient pas  revenir, et que je partais pour la Hongrie
mridionale. Inutile de te dire qu'il n'y a pas un mot de vrai
l-dedans, mais tu peux tre sr que ces communications tendancieuses
n'ont pas manqu de toucher les intresss.

--Vous en concluez?

--Qu'ils n'iront pas du ct de la Hongrie mridionale se jeter dans la
gueule du loup.

--Le Danube est long, objecta Ulhmann. Il y a la Serbie, la Roumanie, la
Turquie...

--Et la guerre?.. Rien  faire par l pour eux. Nous verrons bien, au
surplus.

Karl Dragoch garda un instant le silence.

--A-t-on ponctuellement suivi mes instructions? reprit-il.

--Ponctuellement.

--La surveillance du fleuve a t continue?

--Jour et nuit.

--Et l'on n'a rien dcouvert de suspect?

--Absolument rien. Toutes les barges, tous les chalands ont leurs
papiers en rgle. A ce propos, je dois vous dire que ces oprations de
contrle soulvent beaucoup de murmures. La batellerie proteste, et, si
vous voulez mon opinion, je trouve qu'elle n'a pas tort. Les bateaux
n'ont rien avoir dans ce que nous cherchons. Ce n'est pas sur l'eau que
des crimes sont commis.

Karl Dragoch frona les sourcils.

--J'attache une grande importance  la visite des barges, des chalands
et mme des plus petites embarcations, rpliqua-t-il d'un ton sec.
J'ajouterai, une fois pour toutes, que je n'aime pas les observations.

Ulhmann fit le gros dos.

--C'est bon, Monsieur, dit-il.

Karl Dragoch reprt:

--Je ne sais encore ce que je ferai... Peut-tre m'arrterai-je 
Vienne. Peut-tre pousserai-je jusqu' Belgrade... Je ne suis pas
fix... Comme il importe de ne pas perdre de contact, tiens-moi au
courant par un mot adress en autant d'exemplaires qu'il sera ncessaire
 ceux de nos hommes chelonns entre Ratisbonne et Vienne.

--Bien, Monsieur, rpondit Ulhmann. Et moi?.. O vous reverrai-je?

--A Vienne, dans huit jours, je te l'ai dit, rpondit Dragoch.

Il rflchit quelques instants.

--Tu peux te retirer, ajouta-t-il. Ne manque pas de passer au Parquet et
prends ensuite le premier train.

Ulhmann s'loignait dj. Karl Dragoch le rappela.

--Tu as entendu parler d'un certain Ilia Brusch? interrogea-t-il.

--Ce pcheur qui s'est engag  descendre le Danube la ligne  la main?

--Prcisment. Eh bien, si tu me vois avec lui, n'aie pas l'air de me
connatre.

L-dessus, ils se sparrent, Friedrick Ulhmann disparut vers le haut
quartier, tandis que Karl Dragoch se dirigeait vers l'htel de la
Croix-d'Or, o il comptait dner.

Une dizaine de convives, causant de choses et d'autres, taient dj 
table, lorsqu'il prit place  son tour. S'il mangea de grand apptit,
Karl Dragoch ne se mla point  la conversation. Il coutait, par
exemple, en homme qui a l'habitude de prter l'oreille  tout ce qu'on
dit autour de lui. Aussi ne put-il manquer d'entendre, quand l'un des
convives demanda  son voisin:

Eh bien, cette fameuse bande, on n'en a donc pas de nouvelles?

--Pas plus que du fameux Brusch, rpondit l'autre. On attendait son
passage  Ratisbonne, et il n'a pas encore t signal.

--C'est singulier.

--A moins que Brusch et le chef de la bande ne fassent qu'un.

--Vous voulez rire?

--Eh!.. qui sait?..

Karl Dragoch avait vivement relev les yeux. C'tait la seconde fois
que cette hypothse, dcidment dans l'air, venait s'imposer  son
attention. Mais il eut comme un imperceptible haussement d'paules, et
acheva son dner sans prononcer une parole. Plaisanterie que tout cela.
D'ailleurs, il tait bien renseign, ce bavard, qui ne connaissait mme
pas l'arrive d'Ilia Brusch  Ratisbonne.

Son dner termin, Karl Dragoch redescendit vers les quais. L, au lieu
de regagner tout de suite la barge, il s'attarda quelques instants
sur le vieux pont de pierre qui runit Ratisbonne  Stadt-am-Hof, son
faubourg, et laissa errer son regard sur le fleuve, o quelques bateaux
glissaient encore en se htant de profiter de la lumire mourante du
jour.

Il s'oubliait dans cette contemplation, quand une main se posa sur son
paule, en mme temps que l'interpellait une voix familire.

Il faut croire, monsieur Jaeger, que tout cela vous intresse.

Karl Dragoch se retourna et vit, en face de lui, Ilia Brusch, qui le
regardait en souriant.

--Oui, rpondit-il, tout ce mouvement du fleuve est curieux. Je ne me
lasse pas de l'observer.

--Eh! monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch. cela vous intressera davantage,
lorsque nous arriverons sur le bas fleuve, o les bateaux sont plus
nombreux. Vous verrez, quand nous serons aux Portes de Fer!.. Les
connaissez-vous?

--Non, rpondit Dragoch.

--Il faut avoir vu cela! dclara Ilia Brusch. S'il n'y a pas au monde
un plus beau fleuve que le Danube, il n'y a pas, sur tout le cours du
Danube, un plus bel endroit que les Portes de Fer!..

Cependant la nuit tait devenue complte. La grosse montre d'Ilia Brusch
marquait plus de neuf heures.

--J'tais en bas, dans la barge, lorsque je vous ai aperu sur le pont,
monsieur Jaeger, dit-il. Si je suis venu vous trouver, c'est pour vous
rappeler que nous partons demain de trs bonne heure, et que nous
ferions bien, par consquent, d'aller nous coucher.

--Je vous suis, monsieur Brusch, approuva Karl Dragoch.

Tous deux descendirent vers la rive. Comme ils tournaient l'extrmit du
pont, le passager de dire:

--Et la vente de notre poisson, monsieur Brusch?.. tes-vous satisfait?

--Dites enchant, monsieur Jaeger! Je n'ai pas  vous remettre moins de
quarante et un florins!.

--Ce qui fera soixante-huit, avec les vingt-sept prcdemment encaisss.
Et nous ne sommes, qu' Ratisbonne!.. Eh! eh! monsieur Brusch, l'affaire
ne me parat pas si mauvaise!

--J'en arrive  le croire, reconnut le pcheur.

Un quart d'heure plus tard, tous deux dormaient l'un prs de l'autre,
et, au soleil levant, l'embarcation tait dj  cinq kilomtres de
Ratisbonne.

En aval de cette ville, les rives du Danube prsentent des aspects
trs diffrents. Sur la droite se succdent  perte de vue de fertiles
plaines, une riche et productive campagne, o ne manquent ni les fermes,
ni les villages, tandis que, sur la gauche, se massent des forts
profondes et s'tagent des collines qui vont se souder au Bohmerwald.

En passant, M. Jaeger et Ilia Brusch purent apercevoir, au-dessus de la
bourgade de Donaustauf, le Palais d't des Princes de Tour et Taxis,
et le vieux chteau piscopal de Ratisbonne, puis, au del, sur le
Savaltorberg, le Walhalla, ou Sjour des lus, sorte de Parthnon
gar sous le ciel bavarois, qui n'est point celui de l'Attique, et dont
la construction est due au roi Louis. A l'intrieur, c'est un muse, o
figurent les bustes des hros de la Germanie, muse moins admirable que
les belles dispositions architecturales de l'extrieur. Si le Walhalla
ne vaut pas, en effet, le Parthnon d'Athnes, il l'emporte sur celui
dont les cossais ont dcor une des collines d'dimbourg, la vieille
enfume.

Longue est la distance sparant Ratisbonne de Vienne, lorsqu'on suit les
mandres du Danube. Cependant, sur cette route liquide de prs de quatre
cent soixante-quinze kilomtres, les cits de quelque importance sont
rares. On ne trouve gure a signaler que Straubing, entrept agricole
de la Bavire, o la barge s'arrta le soir du 18 aot; Passau, o elle
arriva le 20, et Lintz qu'elle dpassa dans la journe du 21. En
dehors de ces villes, dont les deux dernires ont une certaine valeur
stratgique, mais dont aucune n'atteint vingt mille mes il n'existe que
d'insignifiantes agglomrations.

A dfaut des oeuvres de l'homme, le touriste a, du moins, pour se
dfendre contre l'ennui, le spectacle toujours vari des rives du grand
fleuve. Au-dessous de Straubing, o il s'tale dj sur une largeur de
quatre cents mtres, le Danube ne cesse de se resserrer, tandis que les
premires ramifications des Alpes Rhtiques surlvent peu  peu la rive
droite.

A Passau, btie au confluent de trois cours d'eau, le Danube, l'Inn et
l'Ils, dont les deux premiers comptent parmi les plus importants de
l'Europe, on quitte l'Allemagne, et cette mme rive droite devient
autrichienne dans l'aval immdiat de la ville, tandis que c'est
seulement quelques kilomtres plus bas, au confluent de la Dadelsbach,
que la rive gauche commence  faire partie de l'empire des Habsbourg. En
ce point, le lit du fleuve est rduit  une troite valle de deux cents
mtres environ qui va le conduire jusqu' Vienne, tantt s'largissant
au point de permettre la formation de vritables lacs parsems d'les
et d'lots, tantt rapprochant plus encore ses parois entre lesquelles
grondent les eaux furieuses.

Ilia Brusch paraissait n'accorder aucun intrt  cette succession de
spectacles changeants et toujours sublimes, et semblait uniquement
proccup d'activer de toute la vigueur de ses bras l'allure de son
embarcation. L'attention qu'il lui fallait apporter  la conduite de
la barge et, d'ailleurs, suffi  excuser son indiffrence. Outre les
difficults rsultant des bancs de sable, difficults qui sont monnaie
courante de la navigation danubienne, il en avait  vaincre de plus
srieuses. Quelques kilomtres avant Passau, il avait d affronter les
rapides de Wilshofen, puis, cent cinquante kilomtres plus bas, un
peu au-dessous de Grein, l'une des villes les plus misrables de la
Haute-Autriche, ce furent ceux autrement redoutables du Strudel et du
Wirbel.

En cet endroit, la valle devient un troit couloir limit par
des parois sauvages, entre lesquelles se prcipitent les eaux
bouillonnantes. Autrefois, de nombreux rcifs rendaient ce passage des
plus dangereux, et il n'tait pas rare que la batellerie y prouvt de
graves dommages. Maintenant, le danger a notablement diminu. On a fait
sauter  la mine les plus gnantes des roches qui s'chelonnaient
d'une rive  l'autre. Les rapides ont perdu de leur fureur, les remous
n'attirent plus les bateaux dans leurs tourbillons avec la mme
violence, et les catastrophes sont devenues moins frquentes. Beaucoup
de prcautions, cependant, sont encore  prendre, autant pour les grands
chalands que pour les petites embarcations.

Tout cela n'tait pas pour embarrasser Ilia Brusch. Il suivait les
passes, vitait les bancs de sable, dominait les remous et les rapides,
avec une tonnante habilet. Cette habilet, Karl Dragoch l'admirait,
mais il ne laissait pas aussi d'tre surpris qu'un simple pcheur et
une science si parfaite du Danube et de ses tratresses surprises.

Si Ilia Brusch tonnait Karl Dragoch, la rciproque n'tait pas moins
vraie. Le pcheur admirait, sans y rien comprendre, l'tendue des
relations de son passager. Si infime que ft le lieu choisi pour la
halte du soir, il tait rare que M. Jaeger n'y trouvt pas quelqu'un de
connaissance. A peine la barge tait-elle amarre, il sautait  terre et
presque aussitt il tait abord par une ou deux personnes. Jamais, du
reste, il ne s'oubliait en de longues conversations. Aprs un change
de quelques mots, les interlocuteurs se sparaient, et M. Jaeger
rintgrait la barge, tandis que les trangers s'loignaient. A la fin
Ilia Brusch n'y put tenir.

Vous ayez donc des amis un peu partout, monsieur Jaeger? demanda-t-il
un jour.

--En effet, monsieur Brusch, rpondit Karl Dragoch. Cela tient  ce que
j'ai souvent parcouru ces contres.

--En touriste, monsieur Jaeger?

--Non, monsieur Brusch, pas en touriste. Je voyageais  cette poque
pour une maison de commerce de Budapest, et, dans ce mtier-l, non
seulement on voit du pays, mais on se cre de nombreuses relations, vous
le savez.

Tels furent les seuls incidents--si l'on peut appeler cela des
incidents--qui marqurent le voyage du 18 au 24 aot. Ce jour-l, aprs
une nuit passe le long de la rive, loin de tout village, en dessous de
la petite ville de Tulln, Ilia Brusch se remit en route avant l'aube,
ainsi qu'il en avait coutume. Cette journe ne devait pas tre pareille
aux prcdentes. Le soir mme, en effet, on serait  Vienne, et, pour la
premire fois, depuis huit jours, Ilia Brusch allait pcher, afin de ne
pas dcevoir les admirateurs qu'il ne pouvait manquer d'avoir dans la
capitale, o il avait eu soin de faire annoncer son arrive par les cent
voix de la Presse.

D'ailleurs, ne fallait-il pas penser aux intrts de M. Jaeger, trop
ngligs pendant cette semaine de navigation acharne? Bien qu'il ne se
plaignit pas, ainsi qu'il s'y tait engag, celui-ci ne devait pas tre
content, Ilia Brusch le comprenait de reste, et c'est pour tre en
mesure de lui donner au moins une apparence de satisfaction, qu'il
s'tait arrang de manire  n'avoir qu'une trentaine de kilomtres 
franchir durant cette dernire journe. Ainsi, malgr la diminution de
sa vitesse, il lui serait quand mme possible d'atteindre Vienne d'assez
bonne heure pour tirer parti du produit de sa pche.

Au moment o Karl Dragoch sortit de la cabine, le butin tait dj
abondant, mais le pcheur devait faire mieux encore. Vers onze heures,
sa ligne ramena un brochet de vingt livres. C'tait une pice royale qui
obtiendrait srement un haut prix des amateurs viennois.

Enhardi par ce succs, Ilia Brusch voulut tenter la chance une dernire
fois, ce en quoi il eut grand tort, ainsi que l'vnement le prouva.

Comment s'y prit-il? Il et t bien incapable de le dire. Le fait est
que, lui, toujours si adroit, eut  ce moment un coup malheureux. Que ce
soit le rsultat d'un instant de distraction ou pour toute autre cause,
sa ligne, fut mal lance, et l'hameon, violemment ramen, vint frapper
son visage o il traa un sillon sanglant. Ilia Brusch poussa un cri de
douleur.

Aprs avoir labour les chairs, l'hameon, continuant sa route, agrippa
au passage les lunettes aux grands verres noirs que le pcheur portait
jour et nuit, et cet instrument, enlev comme une plume, se mit 
dcrire des courbes perdues  quelques centimtres au-dessus de la
surface de l'eau.

touffant une exclamation de dpit, Ilia Brusch, aprs un coup d'oeil
plein d'inquitude  l'adresse de M. Jaeger, eut tt fait de ramener 
lui les lunettes vagabondes, qu'il s'empressa de remettre  leur place
primitive. Alors seulement il parut soulag.

Cet incident n'avait dur que quelques secondes, mais ces quelques
secondes avaient suffi  Karl Dragoch pour constater que son hte
possdait de magnifiques yeux bleus, dont le regard trs vif semblait
peu compatible avec une vue maladive.

Le dtective ne put faire autrement que de rflchir  cette
singularit, son temprament le portant  rflchir sur tous les sujets
qui sollicitaient son attention, et ses rflexions ne furent pas
termines aprs que les yeux bleus eurent disparu de nouveau derrire
l'cran noir qui les dissimulait habituellement. Il est inutile de dire
qu'Ilia Brusch ne pcha pas davantage ce jour-l. Son estafilade, plus
douloureuse que grave, sommairement panse, il rangea avec soin ses
engins, tandis que le bateau suivait tout seul le fil du courant, puis
ce fut l'heure du djeuner.

Peu d'instants auparavant, on tait pass au pied du Kalhemberg, mont de
trois cent cinquante mtres, dont le sommet domine la ville de Vienne.
Maintenant, plus on avanait, plus l'animation des rives annonait
l'approche d'une importante cit. Les villas, tout d'abord, s'taient
succd, de plus en plus rapproches. Puis, des usines avaient souill
le ciel des fumes de leurs hautes chemines. Bientt Ilia Brusch et son
compagnon aperurent quelques fiacres mettant dans cette banlieue une
note franchement urbaine.

Ds les premires heures de l'aprs-midi, la barge dpassa Nussdorf,
point o s'arrtent les bateaux  vapeur, en raison de leur tirant
d'eau. La modeste embarcation du pcheur avait  cet gard de moindres
exigences. D'ailleurs, elle ne contenait pas, comme les dampsschiffs,
des voyageurs, qui eussent exig d'tre transports par le canal
jusqu'au coeur mme de la ville.

Libre de ses mouvements, Ilia Brusch suivit le grand bras du Danube.
Avant quatre heures, il s'arrtait prs de la rive et frappait son
amarre  l'un des arbres du Prater, promenade fameuse, qui est  Vienne
ce que le Bois de Boulogne est  Paris.

Qu'avez-vous donc aux yeux, monsieur Brusch? demanda  ce moment Karl
Dragoch qui, depuis l'incident des lunettes, n'avait prononc que de
rares paroles.

Ilia Brusch interrompit son travail et se tourna vers son passager.

--Aux yeux? rpta-t-il d'un ton interrogatif.

--Oui, aux yeux, dit M. Jaeger. Ce n'est pas pour votre plaisir, je
suppose, que vous portez ces lunettes noires?

--Ah! fit Ilia Brusch, mes lunettes!.. J'ai la vue faible, et la lumire
me fait mal, voil tout.

La vue faible?.. Avec des yeux pareils!..

Son explication donne, Ilia Brusch acheva d'amarrer sa barge. Son
passager le regardait faire d'un air songeur.



VII

CHASSEURS ET GIBIERS


Quelques promeneurs animaient, en cette aprs-midi d'aot, la rive du
Danube, qui forme, au Nord-Est, l'extrme limite de la promenade du
Prater. Ces promeneurs guettaient-ils Ilia Brusch? Probablement,
celui-ci ayant eu soin de faire prciser  l'avance par les journaux
le lieu et presque l'heure de son arrive. Mais comment les curieux,
dissmins sur un aussi vaste espace, dcouvriraient-ils la barge que
rien ne signalait  leur attention?

Ilia Brusch avait prvu cette difficult. Ds que son embarcation fut
amarre, il s'empressa de dresser un mt portant une longue banderolle
sur laquelle on pouvait lire: _Ilia Brusch, Laurat du concours de
Sigmaringen_; puis, sur le toit du rouf, il fit, des poissons capturs
pendant la matine, une sorte d'talage, en donnant au brochet la place
d'honneur.

Cette rclame  l'amricaine eut un rsultat immdiat. Quelques badauds
s'arrtrent en face de la barge et la contemplrent d'un air dsoeuvr.
Ces premiers badauds en attirant d'autres, le rassemblement prit en
quelques instants des proportions telles que les vritables curieux ne
purent faire autrement que de le remarquer. Ils accoururent, et, en
voyant tous ces gens se hter dans la mme direction, d'autres se mirent
 courir  leur exemple sans savoir pourquoi. En moins d'un quart
d'heure, cinq cents personnes taient groupes en face de la barge. Ilia
Brusch n'avait jamais rv pareil succs:

Entre ce public et le pcheur, le dialogue ne tarda pas  s'engager.

Monsieur Brusch? demanda un des assistants.

--Prsent, rpondit l'interpell.

--Permettez-moi de me prsenter. M. Claudius Roth, un de vos collgues
de la Ligue Danubienne.

--Enchant, monsieur Roth!

--Plusieurs autres de nos collgues sont ici, d'ailleurs. Voici M.
Hanisch, M. Tietze, M. Hugo Zwiedinek, sans compter ceux que je ne
connais pas.

--Moi, par exemple, Mathias Kasselick, de Budapest, dit un spectateur.

--Et moi, ajouta un autre, Wilhelm Bickel, de Vienne.

--Ravi, Messieurs, d'tre en pays de connaissance, s'cria Ilia Brusch.

Les demandes et les rponses se croisrent. La conversation devint
gnrale.

--Vous avez fait bon voyage, monsieur Brusch?

--Excellent.

--Voyage rapide, en tous cas. On ne vous attendait pas si tt.

--Il y a pourtant quinze jours que je suis en route.

--Oui, mais il y a loin de Donaueschingen  Vienne!

--Neuf cents kilomtres,  peu prs, ce qui fait une soixantaine de
kilomtres par jour en moyenne.

--Le courant les fait  peine en vingt-quatre heures.

--a dpend des endroits.

--C'est vrai. Et votre poisson? Le vendez-vous facilement?

--A merveille.

--Alors, vous tes content?

--Trs content.

--Aujourd'hui, votre pche est fort belle. Il y a surtout un brochet
superbe.

--Il n'est pas mal, en effet.

--Combien le brochet?

--Ce qu'il vous plaira de le payer. Je vais, si vous le voulez bien,
mettre mon poisson aux enchres, en gardant le brochet pour la fin.

--Pour la bonne bouche, traduisit un plaisant.

--Excellente ide! s'cria M. Roth. L'acqureur du brochet, au lieu
d'en manger la chair, pourra, s'il le prfre, le faire empailler, en
souvenir d'Ilia Brusch!

Ce petit discours obtint un grand succs et les enchres commencrent
avec animation. Un quart d'heure plus tard, le pcheur avait encaiss
une somme rondelette,  laquelle le fameux brochet n'avait pas contribu
pour moins de trente-cinq florins.

La vente termine, la conversation continua entre le laurat et le
groupe d'admirateurs qui se pressait sur la berge. Renseign sur le
pass, on s'enqurait de ses intentions pour l'avenir. Ilia Brusch
rpondait, d'ailleurs, avec complaisance, et annonait, sans en faire
mystre, qu'aprs avoir consacr  Vienne la journe du lendemain, il
irait, le soir du jour suivant, coucher  Presbourg.

Peu  peu, l'heure s'avanant, les curieux diminurent de nombre, chacun
regagnant son dner. Oblig de penser au sien, Ilia Brusch disparut dans
le tt, laissant son passager en pture  l'admiration publique.

C'est pourquoi deux promeneurs, attirs par le rassemblement qui
comptait encore une centaine de personnes, n'aperurent que Karl
Dragoch, solitairement assis au-dessous de la banderolle qui annonait
_urbi et orbi_ le nom et la qualit du laurat de la Ligue Danubienne.
L'un de ces nouveaux venus tait un grand gaillard de trente ans
environ, large d'paules, chevelure et barbe blondes, de ce blond slave
qui semble l'apanage de la race; l'autre, d'aspect robuste aussi, et
remarquable par l'insolite carrure de ses paules, tait plus g, et
ses cheveux grisonnants montraient qu'il avait dpass la quarantaine.

Au premier regard que le plus jeune de ces personnages jeta vers la
barge, il tressaillit et fit un rapide mouvement de recul, en entranant
son compagnon en arrire.

 C'est lui, dit-il, d'une voix touffe, ds qu'ils furent sortis de la
foule.

--Tu crois?

--Sr! Tu ne l'as donc pas reconnu?

--Comment l'aurais-je reconnu? Je ne l'ai jamais vu.

Un instant de silence suivit. Les deux interlocuteurs rflchissaient.

--Il est seul dans la barque? demanda le plus g.

--Tout seul.

--Et c'est bien la barque d'Ilia Brusch?

--Pas d'erreur possible. Le nom est inscrit sur la banderolle.

--C'est  n'y rien comprendre.

Aprs un nouveau silence, ce fut le plus jeune qui reprit:

--Ce serait donc lui qui fait ce voyage  grand orchestre sous le nom
d'Ilia Brusch?

--Dans quel but?

Le personnage  la barbe blonde haussa les paules.

--Dans le but de parcourir le Danube incognito, c'est clair.

--Diable! fit son compagnon grisonnant.

--a ne m'tonnerait pas, dit l'autre. C'est un malin, Dragoch, et son
coup aurait parfaitement russi, sans le hasard qui nous a fait passer
par ici.

Le plus g des deux interlocuteurs paraissait mal convaincu.

--C'est du roman, murmura-t-il entre ses dents.

--Tout  fait, Titcha, tout  fait, approuva son compagnon, mais Dragoch
aime assez les moyens romanesques. Nous tirerons, d'ailleurs, la chose
au clair. On disait autour de nous que la barge resterait  Vienne
demain toute la journe. Nous n'aurons qu' revenir. Si Dragoch est
toujours l, c'est que c'est bien lui qui est entr dans la peau d'Ilia
Brusch.

--Dans ce cas, demanda Titcha, que ferons-nous?

Son interlocuteur ne rpondit pas tout de suite.

--Nous aviserons,  dit-il.

Tous deux s'loignrent du ct de la ville, laissant la barge entoure
d'un public de plus en plus clairsem. La nuit s'coula paisiblement
pour Ilia Brusch et son passager. Quand celui-ci sortit de la cabine,
il trouva le premier en train de faire subir  ses engins de pche une
rvision gnrale.

 Beau temps, monsieur Brusch, dit Karl Dragoch en manire de bonjour.

--Beau temps, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch.

--Ne comptez-vous pas en profiter, monsieur Brusch, pour visiter la
ville?

--Ma foi non, monsieur Jaeger. Je ne suis pas curieux de mon naturel,
et j'ai ici de quoi m'occuper toute la journe. Aprs deux semaines de
navigation, ce n'est pas du luxe de remettre un peu d'ordre.

--A votre aise, monsieur Brusch. Pour moi, je n'imiterai pas votre
indiffrence et je compte rester  terre jusqu'au soir.

--Et bien vous ferez, monsieur Jaeger, approuva Ilia Brusch, puisque
c'est  Vienne que vous demeurez. Peut-tre avez-vous de la famille qui
ne sera pas fche de vous voir.

--C'est une erreur, monsieur Brusch, je suis garon.

--Tant pis, monsieur Jaeger, tant pis. On n'est pas trop de deux pour
porter le fardeau de la vie.

Karl Dragoch se mit  rire.

--Fichtre! monsieur Brusch, vous n'tes pas gai, ce matin.

--On a ses jours, monsieur Jaeger, rpondit le pcheur. Mais que cela ne
vous empche pas de vous amuser le mieux possible.

--Je tcherai, monsieur Brusch,  rpondit Karl Dragoch en s'loignant.

A travers le Prater, il alla rejoindre la Haupt-Alle, rendez-vous des
lgances viennoises pendant la saison. Mais,  cette poque de l'anne,
et  cette heure, la Haupt-Alle tait presque dserte et il put hter
le pas sans tre gn par la foule.

Il y avait, toutefois, assez de monde pour que son attention ne ft pas
attire par deux promeneurs qu'il croisa, en mme temps que plusieurs
autres, comme il arrivait  la hauteur du Constantins Hugel, colline
artificielle dont on a jug bon de varier la perspective du Prater. Sans
s'occuper de ces deux promeneurs, Karl Dragoch continua tranquillement
sa route, et, dix minutes plus tard, il entrait dans un petit caf du
rond-point du Prater, le Prater Stern en allemand. Il y tait attendu.
Un consommateur dj attabl se leva, en l'apercevant, et vint  sa
rencontre.

Bonjour, Ulhmann, dit Karl Dragoch.

--Bonjour, Monsieur, rpondit Friedrich Ulhmann.

--Toujours rien de neuf?

--Toujours rien.

--C'est bon. Cette fois, nous pouvons disposer de la journe et convenir
mrement de ce que nous devons faire.

Si Karl Dragoch n'avait pas remarqu les deux promeneurs de la
Haupt-Alle, ceux-ci--les mmes individus que le hasard avait conduits,
la veille, prs de la barge d'Ilia Brusch--l'avaient parfaitement vu,
au contraire. D'un mme mouvement ils avaient fait volte-face, aprs le
passage du chef de la police danubienne, et l'avaient suivi, en gardant
une distance suffisante pour viter toute surprise. Quand Dragoch
eut disparu dans le petit caf, ils entrrent dans un tablissement
semblable situ vis--vis du premier, de l'autre ct du rond-point,
rsolus  rester, s'il le fallait, toute la journe en embuscade.

Leur patience fut mise  l'preuve. Aprs avoir consacr plusieurs
heures  convenir dans le dtail de leurs faits et gestes, Dragoch et
Ulhmann djeunrent sans se presser. Leur djeuner termin, dsireux
d'chapper  l'atmosphre touffante de la salle, ils se firent servir 
l'air libre la tasse de caf devenue le complment indispensable de tout
repas. Ils taient en train de la savourer, quand Dragoch fit soudain
un geste d'tonnement et, comme dsireux de n'tre pas reconnu, rentra
rapidement dans l'intrieur du restaurant, d'o,  travers les rideaux
du vitrage, il surveilla un homme qui traversait la place en ce moment.

C'est lui, Dieu me pardonne! murmura Dragoch, en suivant des yeux Ilia
Brusch.

C'tait Ilia Brusch, en effet, bien reconnaissable  sa figure rase, 
ses lunettes et  ses cheveux noirs comme ceux d'un Italien du Sud.

Quand celui-ci se fut engag dans la Kaiser-Josephstrasse, Dragoch
vint rejoindre Ulhmann demeur sur la terrasse, lui intima l'ordre de
l'attendre autant qu'il serait ncessaire, et s'lana sur les traces du
pcheur.

Ilia Brusch marchait, sans songer  se retourner, avec le calme d'une
conscience paisible. D'un pas tranquille, il marcha jusqu'au bout de
la Kaiser-Josephstrasse, puis, en droite ligne,  travers le parc de
l'Augarten, il arriva  la Brigittenau. Quelques instants, il parut
alors hsiter, et pntra finalement dans une choppe de sordide
apparence ouvrant sa pauvre devanture dans l'une des plus misrables
rues de ce quartier ouvrier.

Une demi-heure plus tard il ressortait. Toujours fil, sans le savoir,
par Karl Dragoch, qui ne manqua pas en passant de lire l'enseigne de
la boutique o son compagnon de voyage venait de s'arrter, il prit la
Rembrandtgasse, puis, remontant la rive gauche du canal, atteignit
la Praterstrasse, qu'il suivit jusqu'au rond-point. L, il tourna
dlibrment  droite et s'loigna par la Haupt-Alle, sous les arbres
du Prater. Il rentrait videmment  bord de la barge, et Karl Dragoch
jugea inutile de continuer plus longtemps sa filature.

Celui-ci revint donc au petit caf, devant lequel Friedrich Ulhmann
l'avait fidlement attendu.

Connais-tu un juif du nom de Simon Klein? demanda-t-il en l'abordant.

--Certainement, rpondit Ulhmann.

--Qu'est-ce que c'est que ce juif?

--Pas grand'chose de bon. Brocanteur, usurier, au besoin receleur, je
crois que ces trois mots le peignent du haut en bas.

--C'est bien ce que je pensais, murmura Dragoch, qui paraissait plong
en de profondes rflexions.

Aprs un instant, il reprit:

--Combien d'hommes avons-nous ici?

--Une quarantaine, rpondit Ulhmann.

--C'est suffisant. coute-moi bien. Il faut faire table rase de ce que
nous avons dit ce matin. Je change mon plan, car, plus je vais, plus
j'ai le pressentiment que l'affaire arrivera prs de l'endroit, quel
qu'il soit, o je serai moi-mme.

--O vous serez?... Je ne comprends pas.

--C'est inutile. Tu chelonneras tes hommes, deux par deux, sur la rive
gauche du Danube de cinq en cinq kilomtres, en commenant  vingt
kilomtres au del de Presbourg. Leur mission unique sera de me
surveiller. Aussitt que le dernier chelon m'aura aperu, les deux
hommes qui le composent se hteront d'aller cinq kilomtres en avant du
premier, et ainsi de suite. C'est compris?... Qu'ils ne me manquent pas
surtout!

--Et moi? interrogea Ulhmann.

--Toi, tu t'arrangeras pour ne pas me perdre de vue. Comme je suis dans
une barque, au beau milieu du fleuve, ce n'est pas trs difficile...
Pour tes hommes, qu'ils prennent, bien entendu, en montant leur faction,
tous les renseignements possibles. En cas de besoin, le poste inform
d'un vnement grave avisera les autres, dont il sera le point de
concentration.

--Compris.

--Qu'on se mette en route ds ce soir, et que demain je trouve tes
hommes  leur poste.

--Ils y seront, dit Ulhmann.

Par deux et trois fois Karl Dragoch exposa son plan, sans se lasser,
jusqu'au moment o, certain d'avoir t parfaitement saisi par son
subordonn, il se dcida, l'heure avanant,  regagner la barge.

Dans le petit caf, de l'autre ct de la place, les deux promeneurs du
Prater n'avaient pas interrompu leur espionnage. Ils avaient vu Dragoch
sortir, sans en souponner la raison, Ilia Brusch n'ayant pas plus
attir leur attention que ne l'aurait fait tout autre passant. Leur
premier mouvement avait t de se lancer  sa poursuite, mais la
prsence de Friedrich Ulhmann les en avait empchs. Rassurs,
d'ailleurs, par l'attente de celui-ci, ils avaient eux-mmes attendu,
convaincus qu'ils ne tarderaient pas  voir revenir Karl Dragoch.

Le retour du dtective prouva qu'ils avaient justement raisonn, et,
quand le dtective disparut avec Ulhmann dans l'intrieur du caf, ils
restrent aux aguets, jusqu'au moment o se sparrent le chef de police
et son subordonn.

Laissant ce dernier remonter vers le centre, les deux acolytes
s'attachrent de nouveau  Karl Dragoch, et redescendirent  sa suite
la Haupt-Alle, qu'ils avaient suivie le matin mme en sens contraire.
Aprs trois quarts d'heure de marche, ils s'arrtrent. La ligne
d'arbres bordant la berge du Danube apparaissait alors. Il ne pouvait
tre douteux que Dragoch regagnt son embarcation.

Inutile d'aller plus loin, dit le plus jeune. Nous sommes fixs,
maintenant. Ilia Brusch et Karl Dragoch sont bien le mme homme.
La dmonstration est faite, et, en le suivant plus longtemps, nous
risquerions d'tre remarqus  notre tour.

--Qu'allons-nous faire? demanda son compagnon  carrure de lutteur.

--Nous en causerons, rpondit l'autre. J'ai une ide.

Pendant que les deux inconnus s'occupaient si fort de sa personne,
et laboraient, en s'loignant vers le Prater Stern, des plans dont
l'excution ne devait pas tre beaucoup diffre, Karl Dragoch
rintgrait la barge, sans se douter de l'espionnage dont il avait t
l'objet au cours de cette journe. Il y trouva Ilia Brusch, fort affair
 prparer le dner, que les deux compagnons, une heure plus tard,
partagrent comme de coutume,  cheval sur l'un des bancs.

Eh bien, monsieur Jaeger, tes-vous content de votre promenade? demanda
Ilia Brusch, quand les pipes commencrent  rpandre leurs nuages de
fume.

--Enchant, rpondit Karl Dragoch. Et vous, monsieur Brusch, n'avez-vous
pas chang d'avis, et ne vous tes-vous pas dcid  parcourir un peu la
ville de Vienne?.. A y faire quelque visite, peut-tre?

--Que non pas, monsieur Jaeger, affirma Ilia Brusch. Je ne connais
personne ici, moi. Depuis que vous tes parti, je n'ai pas mis le pied 
terre.

--Vraiment!

--C'est ainsi. Je n'ai pas quitt le bord, o j'avais d'ailleurs assez
de travail pour m'occuper jusqu'au soir.

Karl Dragoch ne rpliqua pas. Les penses que le flagrant mensonge de
son hte pouvait lui suggrer, il les garda pour lui, et l'on parla de
choses et d'autres jusqu'au moment o sonna l'heure du sommeil.



VIII

UN PORTRAIT DE FEMME


Ilia Brusch s'tait-il rendu coupable d'un mensonge prmdit, ou
bien changea-t-il d'avis par simple caprice? Quoi qu'il en soit, les
renseignements fournis par lui sur son itinraire se trouvrent tre de
la plus notoire inexactitude..

Parti deux heures avant l'aube, le matin du 26 aot, il ne s'arrta pas
 Presbourg, comme il l'avait annonc. Vingt heures de godille acharne
le menrent d'une seule traite  plus de quinze kilomtres au del de
cette ville, et il recommena cet effort surhumain aprs quelques brefs
instants de repos.

Pourquoi il s'efforait avec une hte si fbrile d'courter son voyage,
Ilia Brusch ne se crut pas oblig d'en faire confidence  M. Jaeger,
dont les intrts taient ainsi gravement compromis cependant, et, de
son ct, celui-ci, respectueux de la foi jure, ne manifesta par aucun
signe le dsappointement que tant de prcipitation devait lui faire
prouver.

Les proccupations de Karl Dragoch dtournaient, d'ailleurs, l'attention
de M. Jaeger. Le petit dommage que le second risquait de subir n'avait
qu'une importance bien mince en regard des soucis du premier.

Dans cette matine du 26 aot, Karl Dragoch venait, en effet, de faire
une remarque du caractre le plus insolite, qui, s'ajoutant  celles des
jours prcdents, achevait de le troubler profondment. C'est vers dix
heures du matin que la chose tait arrive. A ce moment, Dragoch, plong
dans ses penses, regardait machinalement Ilia Brusch godiller, debout
 l'arrire de la barge, avec un enttement de boeuf au labour. A cause
d'une sinuosit du chenal qui l'obligeait  se diriger, pour quelques
instants, vers le Nord-Ouest, le pcheur avait alors le soleil en plein
derrire lui. Il tait tte nue, car, ruisselant littralement de sueur,
il avait rejet  ses pieds la casquette de loutre dont il se couvrait
d'ordinaire, et la lumire clairait vivement par transparence son
abondante et noire chevelure.

Tout  coup, Karl Dragoch fut frapp par une particularit des plus
singulires. Si Ilia Brusch tait brun, et cela n'tait pas contestable,
il ne l'tait du moins que partiellement. Noirs  leur extrmit,
ses cheveux,  leur base, s'accusaient, sur une longueur de quelques
millimtres, du plus indniable blond.

Phnomne naturel que cette diversit de teintes? Peut-tre. Mais, plus
vraisemblablement, simple rsultat d'une vulgaire teinture dont on
aurait nglig de renouveler l'application.

Quand bien mme un doute aurait pu, d'ailleurs, subsister  ce sujet
dans l'esprit de Karl Dragoch, celui-ci n'et pas tard  tre
exactement renseign, puisque, ds le lendemain matin, les cheveux
d'Ilia Brusch avaient perdu leur double coloration. Le pcheur,
videmment, s'tait aperu de sa ngligence et y avait remdi pendant
la nuit.

Ces yeux que leur propritaire dissimulait avec tant de soin derrire
d'impntrables verres, ce mensonge certain au moment de l'escale 
Vienne, cette hte incomprhensible si peu compatible avec le but avou
du voyage, ces cheveux blonds transforms en cheveux noirs, tout cela
formait un faisceau de prsomptions dont on devait ncessairement
conclure... Au fait, que devait-on en conclure? Karl Dragoch, aprs
tout, n'en savait rien. Que la conduite d'Ilia Brusch ft louche, ce
n'tait que trop certain, mais quelle conclusion convenait-il d'en
tirer?

Pourtant, une hypothse, cent fois repousse d'abord, finit par
s'imposer  Karl Dragoch qui ne cessait de rflchir au problme pos
 sa sagacit. Et cette hypothse, c'tait celle-l mme que, par
deux fois, lui avait suggre le hasard. Le joyeux Serbe, Michael
Michaelovitch, d'abord, les voyageurs de l'htel de Ratisbonne,
ensuite, n'avaient-ils pas, moiti srieusement, moiti sous forme de
plaisanterie, mis l'ide que, sous le vtement d'emprunt du laurat, se
cachait le chef des malfaiteurs qui terrorisaient la rgion? Fallait-il
donc en arriver  examiner srieusement une supposition  laquelle
ceux-mmes qui l'avaient formule n'accordaient srement pas la moindre
crance?

Pourquoi pas, aprs tout? Certes, les faits observs jusqu'ici
n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les
soupons. Et, en vrit, si des observations subsquentes tablissaient
le bien-fond de ces soupons, ce serait une plaisante aventure que le
mme bateau et transport pendant un si grand nombre de kilomtres ce
chef de bandits et le policier charg de l'arrter.

Par ce ct, le drame avait tendance  tourner au vaudeville, et Karl
Dragoch rpugnait fort  admettre la possibilit d'une si merveilleuse
concidence. Mais les procds techniques du vaudeville ne
consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un mme lieu et
en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne
remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie relle, 
cause de leur parpillement et, pour ainsi parler, de leur tat de
dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter _de
plano_ un fait, sous prtexte qu'il parait anormal ou invraisemblable.
Il convient d'tre plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des
combinaisons du hasard.

C'est sous l'empire de ces proccupations que Karl Dragoch, le matin du
28, aprs une nuit passe en pleine campagne  quelques kilomtres en
aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais t
effleur jusqu'alors.

Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-l, de la
cabine, o il venait de dresser  loisir son plan d'attaque.

--Bonjour, monsieur Jaeger rpondit le pcheur qui godillait avec son
nergie coutumire.

--Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?

--Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?

--Euh!.. euh!.. Comme ci, comme a.

--Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez t souffrant, ne
pas m'avoir appel?

--Ma sant est parfaite, monsieur Brusch, rpondit M. Jaeger. Cela
n'empche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas
fch, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.

--Parce que?..

--Parce que j'tais un peu inquiet, je peux le reconnatre maintenant.

--Inquiet!.. rpta Ilia Brusch d'un ton de sincre tonnement.

--Ce n'est mme pas la premire fois que je suis inquiet, expliqua M.
Jaeger. Je n'ai jamais t trs  mon aise, quand la fantaisie vous a
pris de passer la nuit loin de toute ville et de tout village.

--Bah!.. fit Ilia Brusch qui semblait tomber des nues. Il fallait me le
dire, et je me serais arrang autrement.

--Vous oubliez que je me suis engag  vous laisser toute libert d'agir
 votre guise. Chose promise, chose due, monsieur Brusch! Cela n'empche
pas que je n'aie pas toujours t trs rassur. Que voulez-vous? Je
suis un citadin, moi, et je trouve impressionnants ce silence et cette
solitude de la campagne.

--Affaire d'habitude, monsieur Jaeger, rpliqua gaiement Ilia Brusch.
Vous vous y feriez, si notre voyage devait tre plus long. En ralit,
il y a moins de dangers en rase campagne qu'au coeur d'une grande ville
o pullulent les assassins et les rdeurs.

--Vous avez probablement raison, monsieur Brusch, approuva M. Jauger,
mais les impressions ne se commandent pas. Au surplus, mes craintes ne
sont pas tout  fait draisonnables dans le cas prsent, puisque nous
traversons une rgion particulirement mal fame.

--Mal fame!.. se rcria Ilia Brusch. O prenez-vous a, monsieur
Jaeger?.. J'habite par ici, moi qui vous parle, et je n'ai jamais
entendu dire que le pays ft mal fam!

Ce fut au tour de M. Jaeger de manifester une vive surprise.

--Parlez-vous srieusement, monsieur Brusch? s'cria-t-il. Vous seriez
le seul, alors,  ignorer ce que tout le monde sait de la Bavire  la
Roumanie.

--Quoi donc? demanda Ilia Brusch.

--Parbleu! qu'une bande d'insaisissables malfaiteurs met en coupe rgle
les deux rives du Danube, de Presbourg  son embouchure.

--C'est la premire fois que j'entends parler de a, dclara Ilia Brusch
avec l'accent de la sincrit.

--Pas possible!.. s'tonna M. Jaeger. Mais on ne s'occupe pas d'autre
chose d'un bout  l'autre du fleuve.

--On apprend du nouveau tous les jours, fit observer placidement Ilia
Brusch. Et il y a longtemps que ces vols auraient commenc?

--Dix-huit mois environ, rpondit M. Jaeger. Si encore il ne s'agissait
que de vols!..

Mais les malfaiteurs en question ne se contentent pas de voler. Ils
assassinent au besoin. Pendant ces dix-huit mois, on leur attribue au
moins dix meurtres dont les auteurs sont demeurs inconnus. Le dernier
de ces meurtres, prcisment, a t accompli  moins de cinquante
kilomtres d'ici.

--Je comprends maintenant vos inquitudes, dit Ilia Brusch. Peut-tre
mme les aurais-je partages, si j'avais t mieux renseign. A
l'avenir, nous nous arrterons, le soir, autant que possible  proximit
d'un village ou d'une ville,  commencer par notre halte d'aujourd'hui,
que nous ferons  Gran.

--Oh! approuva M. Jaeger, l nous serons tranquilles. Gran est une ville
importante.

--Je suis d'autant plus satisfait, continua Ilia Brusch, que vous vous y
trouviez en sret, que je compte vous laisser seul la nuit prochaine.

--Vous avez l'intention de vous absenter?

--Oui, monsieur Jaeger, mais quelques heures seulement. De Gran, o
j'espre bien arriver de bonne heure, je voudrais pousser une pointe
jusqu' Szalka, qui n'en est pas fort loign. C'est l que j'habite,
comme vous le savez. Je serai, d'ailleurs, de retour avant l'aube, et
notre dpart, demain matin, n'en sera nullement retard.

--A votre aise, monsieur Brusch, conclut M. Jaeger. Je conois que vous
ayez le dsir de faire un tour chez vous, et  Gran, je le rpte, il
n'y a rien  redouter.

Pendant une demi-heure, la conversation fut interrompue. Aprs cet
entr'acte, Karl Dragoch reprit sur nouveaux frais.

--C'est vraiment curieux, dit-il, que vous n'ayez jamais entendu parler
de ces malfaiteurs du Danube. C'est d'autant plus curieux, qu'on s'est
particulirement occup de cette affaire quelques jours aprs le
concours de pche de Sigmaringen.

--A quel propos? demanda Ilia Brusch.

--A propos de la constitution d'une brigade de police spciale sous
les ordres d'un chef que l'on dit fort habile, un nomm Karl Dragoch,
dtective de Budapest.

--Il aura fort  faire, observa Ilia Brusch, que ce nom ne parut pas
autrement frapper. C'est long, le Danube, et il est peu commode de
surveiller des gens sur lesquels on ne sait rien.

--C'est ce qui vous trompe, rpliqua M. Jaeger. La police ne serait
pas sans renseignements. De l'ensemble des tmoignages recueillis
rsulterait, d'abord, un signalement presque certain du chef de la
bande.

--Comment est-il fait, ce particulier-l? demanda Ilia Brusch.

--Comme aspect gnral, c'est un homme dans votre genre...

--Merci bien! interrompit en riant Ilia Brusch.

--Oui, poursuivit M. Jaeger, il serait  peu prs de votre taille et de
votre corpulence, mais pour le reste, par exemple, aucun rapport.

--Heureusement! soupira Ilia Brusch avec un air de soulagement qui
voulait tre comique.

--Il aurait, dit-on, de trs beaux yeux bleus, et ne serait pas oblig
comme vous de porter lunettes. En outre, tandis que vous tes trs brun
et soigneusement ras, il porterait toute sa barbe, que l'on dit blonde.
Sur ce dernier point, notamment, les tmoignages recueillis sont
formels,  ce qu'on prtend.

--C'est une indication, videmment, reconnut Ilia Brusch, mais encore
bien vague. Il y a beaucoup de blonds, et s'il faut les passer tous au
crible!..

--On sait encore autre chose. D'aprs les on dit, ce chef serait de
nationalit bulgare... comme vous-mme, monsieur Brusch!

--Que voulez-vous dire? demanda Ilia Brusch d'une, voix trouble.

--D'aprs votre accent, s'excusa Karl Dragoch d'un air innocent, je vous
ai cru d'origine bulgare... Mais je me suis tromp, peut-tre?.

--Vous ne vous tes pas tromp, reconnut Ilia Brusch aprs une courte
hsitation.

--Ce chef serait donc votre compatriote. Dans le public, son nom court
mme de bouche en bouche.

--Oh alors!.. Si l'on sait son nom!..

--Bien entendu, cela n'a rien d'officiel.

--Officiel ou officieux, quel serait le nom du paroissien.

--A tort ou  raison, les riverains du fleuve mettent les mfaits dont
ils ont  souffrir au compte d'un certain Ladko.

--Ladko!.. rpta Ilia Brusch qui, en proie  une vidente motion,
arrta brusquement le va-et-vient de sa godille.

--Ladko, affirma Karl Dragoch, en surveillant du coin de l'oeil son
interlocuteur.

Mais dj celui-ci s'tait ressaisi.

--C'est drle, dit-il simplement, tandis que l'aviron reprenait entre
ses mains son ternel travail.

--Qu'est-ce qui est drle? insista Karl Dragoch. Connatriez-vous ce
Ladko?

---Moi? protesta le pcheur. Pas le moins du monde. Mais ce n'est pas un
nom bulgare que Ladko. Voil tout ce que je vois de drle l-dedans.

Karl Dragoch ne poussa pas plus avant un interrogatoire, qui, plus
clair, risquait de devenir dangereux, et dont les rsultats pouvaient
d'ores et dj tre considrs comme satisfaisants. La surprise du
pcheur en entendant le signalement du malfaiteur, son trouble en
connaissant la nationalit probable de celui-ci, son motion en en
apprenant le nom, tout cela tait indniable et donnait une force
nouvelle aux prsomptions antrieures, sans apporter toutefois aucune
preuve dcisive.

Comme l'avait prvu Ilia Brusch, il n'tait pas encore deux heures de
l'aprs-midi lorsque la barge arriva  Gran. Cinq cents mtres avant
les premires maisons, le pcheur prit terre sur la rive gauche, afin
d'viter, dit-il, d'tre retard par la curiosit populaire, et pria M.
Jaeger de bien vouloir conduire seul la barge sur la rive droite, o il
s'arrterait au coeur de la ville, ce  quoi le passager consentit avec
obligeance.

Son travail termin, celui-ci se transforma en dtective. La barge
amarre, il sauta sur le quai, en qute de l'un de ses hommes.

Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurtait  Friedrick Ulhmann. Un
dialogue rapide s'engagea entre les deux policiers.

Tout va bien?

--Tout.

--Il faut resserrer le cercle, Ulhmann. Tes postes de deux hommes  un
kilomtre l'un de l'autre dsormais.

--a chauffe, alors?

--Oui.

--Tant mieux.

--Demain, tche de ne pas me perdre des yeux. J'ai ide que nous
brlons.

---Compris.

--Et qu'on ne s'endorme pas! Du nerf! Qu'on se grouille!

--Comptez sur moi.

--Si tu apprends quelque chose, un signe de la berge, n'est-ce pas?

--Entendu.

Les deux interlocuteurs se sparrent, et Karl Dragoch rintgra
l'embarcation.

Si son repos ne fut pas troubl par l'inquitude qu'il prtendait
prouver d'ordinaire, il le fut, au cours de cette nuit, par le vacarme
des lments dchans. A minuit, une tempte de l'Est se leva, en
effet, et augmenta d'heure en heure, tandis que la pluie faisait rage.

Au moment o, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge,
la pluie tombait toujours  torrents et le vent soufflait avec fureur
dans une direction nettement oppose  celle du courant. Le pcheur
n'hsita pas, cependant,  partir. Son amarre largue, il poussa
aussitt au milieu du fleuve et reprit son ternelle godille. Il lui
fallait un vritable courage pour se mettre au travail dans de telles
conditions, aprs une nuit qui n'avait pu manquer d'tre fatigante.

La tempte ne montra, pendant les premires heures de la matine, aucune
tendance  dcrotre, au contraire. La barge, malgr l'aide du courant,
ne gagnait que pniblement contre ce terrible vent debout, et c'est
 peine si, aprs quatre heures d'efforts, elle tait parvenue  une
dizaine de kilomtres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur
la rive droite duquel est situ Szalka, o Ilia Brusch disait s'tre
rendu la nuit prcdente, ne pouvait plus alors tre bien loign.

A ce moment, la tempte redoubla de fureur, au point de rendre la
situation rellement critique. Si le Danube n'est pas comparable 
la mer, il est toutefois assez vaste pour que de vritables lames
russissent  s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence.
Il en tait ainsi, ce jour-l, et, malgr la hte dont Ilia Brusch
faisait preuve, force lui fut de se rfugier prs de la rive gauche.

Il ne devait pas l'atteindre..

Plus de cinquante mtres l'en sparaient encore, quand surgit un
effrayant phnomne. A quelque distance en amont, les arbres qui
garnissaient la berge furent tout  coup prcipits dans le fleuve,
casss net au ras du sol, comme s'ils eussent t rass par une faux
gigantesque. En mme temps, l'eau, souleve par une incommensurable
puissance, monta  l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame
norme qui roula en dferlant  la poursuite de la barge.

Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches
atmosphriques et promenait  la surface du fleuve son irrsistible
ventouse.

Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un nergique
coup d'aviron, il s'effora de se rapprocher de la rive droite. Si cette
manoeuvre n'eut pas tout le rsultat qu'il en attendait, c'est pourtant
 elle que le pcheur et son passager durent finalement leur salut.

Rattrape par le mtore continuant sa course furieuse, la barge vita
du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est
pourquoi elle ne fut pas submerge, ce qui et t fatal sans la
manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extrieures du
tourbillon, elle fut simplement lance avec violence selon une courbe de
grand rayon.

A peine effleure par la pieuvre arienne, dont la tentacule avait,
cette fois, manqu le but, l'embarcation fut presque aussitt lche
qu'aspire. En quelques secondes, la trombe tait passe et la vague
s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la rsistance de l'eau
neutralisait peu  peu la vitesse acquise de la barge.

Malheureusement, avant que ce rsultat ft compltement atteint, un
nouveau danger se rvla  l'improviste. Droit devant l'trave, qui
fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pcheur aperut tout
 coup un des arbres arrachs, qui, les racines en l'air, suivait
lentement le courant. L'embarcation, lance dans l'enchevtrement de ces
racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'tre gravement endommage
tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en dcouvrant cet
obstacle imprvu.

Mais Karl Dragoch avait aussi vu le danger, il en avait compris
l'imminence. Sans hsiter, il s'lana  l'avant de la barge, ses
mains saisirent les racines qui s'chevelaient hors de l'eau, et,
s'arc-boutant pour mieux lutter contre l'impulsion du bateau, il
s'effora de l'carter de la direction dangereuse.

Il y parvint. La barge, dvie de sa route, passa comme une flche, en
raclant les racines, puis la tte de l'arbre encore couverte de ses
feuilles. Un instant de plus, et elle allait laisser derrire elle
l'pave verdoyante mollement entrane par le courant, lorsque Karl
Dragoch fut atteint en pleine poitrine par une des dernires ramures.
En vain, il voulut rsister au choc. Perdant l'quilibre, il culbuta
par-dessus bord et disparut sous les eaux.

A sa chute en succda immdiatement une autre, volontaire celle-ci. Ilia
Brusch, en voyant tomber son passager, s'tait sans hsiter lanc  son
secours.

Mais ce n'tait pas chose facile d'apercevoir quoi que ce ft dans
ces eaux limoneuses tout agites par le passage d'un furieux mtore.
Pendant une minute, Ilia Brusch s'y puisa en vain, et il commenait 
dsesprer de dcouvrir M. Jaeger, quand il saisit enfin le malheureux,
flottant; vanoui, entre deux eaux.

A tout prendre, cela valait mieux. Un homme qui se noie se dbat
d'ordinaire et augmente ainsi sans le savoir la difficult du sauvetage.
Un homme vanoui n'est plus qu'une masse inerte dont le salut dpend
uniquement de l'habilet du sauveteur.

Ilia Brusch eut tt fait d'lever hors de l'eau la tte de M. Jaeger,
puis, d'un bras vigoureux, il nagea vers la barge, qui, pendant ce
temps, s'tait loigne d'une trentaine de mtres. Il s'en rapprocha en
quelques brasses, qui semblaient tre un jeu pour le robuste nageur, et,
d'une main, il en saisit le bord, tandis que son autre main soutenait le
passager toujours priv de sentiment.

Restait maintenant  hisser M. Jaeger  bord de l'embarcation, et ce
n'tait pas besogne aise. Ilia Brusch, au prix de mille efforts,
russit toutefois  la mener  bonne fin.

Ds qu'il eut dpos le noy sur une des couchettes du tt, il le
dpouilla de ses vtements, et, ayant retir de l'un des coffres
quelques morceaux de laine, se mit en devoir de le frictionner,
nergiquement. M. Jaeger ne tarda pas  ouvrir les yeux et  revenir au
sentiment du rel. L'immersion n'avait pas t longue, en somme, et il
tait  esprer qu'elle n'aurait pas de suites fcheuses.

Eh! Eh! monsieur Jaeger, s'cria Ilia Brusch, ds qu'il vit son malade
reprendre connaissance, vous vous y entendez pour les plongeons!

M. Jaeger sourit faiblement sans rpondre.

--a ne sera rien, poursuivait Ilia Brusch, en continuant ses nergiques
frictions. Rien de meilleur pour la sant qu'un bain au mois d'aot!

--Merci, monsieur Brusch, balbutia Karl Dragoch.

--Il n'y a vraiment pas de quoi, rpliqua gaiement le pcheur. C'est
 moi de vous remercier, monsieur Jaeger, puisque vous m'avez donn
l'occasion d'un excellent bain.

Les forces de Karl Dragoch revenaient  vue d'oeil. Un bon coup
d'eau-de-vie, et il n'y paratrait plus. Malheureusement, Ilia Brusch,
plus mu qu'il ne voulait le paratre, bouleversa en vain tous ses
coffres. La provision d'alcool tait puise, et il n'en restait pas une
goutte  bord de la barge.

--Voil qui est vexant! s'cria Ilia Brusch. Pas une goutte de schnaps
dans notre cambuse!

--Peu importe, monsieur Brusch, affirma Karl Dragoch, d'une voix faible.
Je m'en passerai fort bien, je vous assure.

Karl Dragoch grelottait, cependant, en dpit de ses assurances, et un
cordial ne lui et certes pas t inutile.

--C'est ce qui vous trompe, rpondit Ilia Brusch, qui ne s'illusionnait
pas sur l'tat de son passager, vous ne vous en passerez pas, monsieur
Jaeger. Laissez moi faire. Ce ne sera pas long.

En un tour de mains, le pcheur eut chang ses vtements tremps contre
des vtements secs, puis quelques coups de godille amenrent la barge 
la rive gauche o elle fut amarre solidement.

--Un peu de patience, monsieur Jaeger, dit Ilia Brusch en sautant 
terre. Ici, je connais le pays, puisque voil le confluent de l'Ipoly. A
moins de quinze cents mtres, il y a un village, o je trouverai tout ce
qu'il faut. Dans une demi-heure, je serai de retour.

Cela dit, Ilia Brusch s'loigna, sans attendre la rponse.

Quand il fut seul, Karl Dragoch se laissa retomber sur sa couchette.
Il tait plus bris qu'il ne lui plaisait de le dire, et, pendant un
instant, il ferma les yeux avec lassitude.

Mais la vie reprenait rapidement son cours; le sang battait dans ses
artres. Bientt il rouvrit les yeux et laissa errer autour de lui un
regard plus ferme de minute eh minute.

La premire chose qui sollicita ce regard encore vague, ce fut l'un des
coffres, qu'Ilia Brusch, dans la prcipitation de son dpart, avait
oubli de refermer. Boulevers par la recherche infructueuse du pcheur,
l'intrieur de ce coffre n'offrait  la vue qu'un amas d'objets
htroclites. Linge rude, grossiers vtements, fortes chaussures y
taient entasss dans le plus grand dsordre.

Pourquoi les yeux de Karl Dragoch se mirent-ils  briller tout  coup?
Ce spectacle, pourtant peu passionnant, l'intressait-il donc  ce point
qu'il se soulevt sur le coude, aprs quelques secondes d'attention, de
manire a voir plus commodment dans le coffre bant?

Certes, ce n'taient ni les vtements, ni le linge qui pouvaient exciter
ainsi la curiosit de l'indiscret passager, mais, entre ces divers
objets d'habillement, l'oeil fureteur du dtective venait de dcouvrir
un objet plus digne de retenir son attention.

Ce n'tait pas autre chose qu'un portefeuille  demi entr'ouvert,
et laissant fuir les nombreux papiers dont il tait bourr. Un
portefeuille! Des papiers! C'est--dire une rponse, sans doute, aux
questions que Karl Dragoch se posait depuis quelques jours.

Le dtective n'y put tenir. Aprs une courte hsitation, au risque de
trahir, ce faisant, les lois de l'hospitalit, sa main s'allongea
et plongea dans le coffre, d'o elle ressortit avec le portefeuille
tentateur et son contenu, dont l'inventaire fut aussitt commenc.

Des lettres, d'abord, que Karl Dragoch ne s'attarda pas  lire, mais que
leur suscription montrait adresses  M. Ilia Brusch  Szalka; puis des
reus, parmi lesquels des quittances de loyer libelles au mme nom.
Rien d'intressant dans tout cela.

Karl Dragoch allait peut-tre y renoncer, quand un dernier document le
fit tressaillir. Rien ne pouvait tre plus innocent cependant, et il
fallait tre un policier pour prouver, devant un tel document, un
autre sentiment qu'une sympathique motion.

C'tait un portrait, le portrait d'une jeune femme dont la parfaite
beaut et enthousiasm un peintre. Mais un policier n'est pas un
artiste, et ce n'est pas d'admiration pour ce ravissant visage que
battait le coeur de Karl Dragoch. A peine mme s'il en avait regard
les traits. A vrai dire, il n'avait rien vu de ce portrait, rien
qu'une simple ligne d'criture en langue bulgare trace au bas de la
photographie.  A mon cher mari, Natcha Ladko , tels taient les mots
que pouvait lire Karl Dragoch perdu.

Ainsi, ses soupons taient justifis, et logiques ses dductions bases
sur les singularits observes. Ladko! C'tait bien avec Ladko, qu'il
descendait le Danube depuis tant de jours. C'tait bien ce dangereux
malfaiteur, vainement pourchass jusqu'alors, qui se cachait sous
l'inoffensive personnalit du laurat de la Ligue Danubienne.

Quelle allait tre la conduite de Karl Dragoch aprs une pareille
constatation? Il n'avait pas encore pris de dcision, quand un bruit de
pas sur la berge lui fit rejeter vivement le portefeuille au fond du
coffre dont il rabattit le couvercle. Le nouvel arrivant ne pouvait tre
Ilia Brusch parti depuis dix minutes  peine.

 Monsieur Dragoch! appela une voix au dehors.

--Friedrick Ulhmann! murmura Karl Dragoch qui parvint pniblement  se
mettre debout et sortit en chancelant de la cabine.

--Excusez-moi de vous avoir appel, dit Friedrick Ulhmann ds qu'il
aperut son chef. J'ai vu votre compagnon s'loigner tout  l'heure et
je vous savais seul.

--Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch.

--Du nouveau, Monsieur. Un crime a t commis cette nuit.

--Cette nuit! s'cria Karl Dragoch en pensant aussitt  l'absence
d'Ilia Brusch au cours de la nuit prcdente.

--Une villa a t pille  proximit d'ici. Le gardien a t frapp.

--Mort?

--Non, mais grivement bless.

--C'est bon, dit Karl Dragoch en imposant de la main silence  son
subordonn.

Il rflchissait profondment. Que convenait-il de faire? Agir certes,
et pour cela la force ne lui manquerait pas. La nouvelle qu'il venait
d'apprendre tait le meilleur des remdes. Il ne lui restait plus de
traces de l'accident dont il venait d'tre victime. Il n'avait plus
besoin maintenant de chercher un appui sur la cloison de la cabine. Sous
le coup de fouet des nerfs, le sang revenait  flots  son visage.

Oui, il fallait agir, mais comment? Devait-il attendre le retour d'Ilia
Brusch, ou plutt de Ladko, puisque tel tait le vritable nom de son
compagnon de route, et lui mettre  l'improviste la main sur l'paule
au nom de la loi? Cela paraissait le plus sage, puisque dsormais il ne
pouvait subsister aucun doute sur la culpabilit du soi-disant pcheur.
Le soin avec lequel il dissimulait sa vritable personnalit, le mystre
dont il s'entourait, ce nom qui tait le sien et, en mme temps, celui
par lequel la rumeur publique dsignait le chef des bandits, son absence
de la nuit dernire concordant avec la dcouverte d'un nouveau crime,
tout disait  Karl Dragoch qu'Ilia Brusch tait bien le bandit
recherch.

Mais ce bandit lui avait sauv la vie!.. Voil qui compliquait
trangement la situation!

Quelle apparence qu'un voleur, plus qu'un voleur, un assassin se
ft jet  l'eau pour l'en retirer? Et, quand bien mme cette chose
invraisemblable serait vraie, tait-il possible,  qui venait d'tre
arrach  la mort, de reconnatre ainsi le dvouement de son sauveur?
Quel risque, d'ailleurs,  surseoir  une arrestation? Maintenant que le
faux Ilia Brusch tait dmasqu, que sa personnalit tait connue, il
lui serait impossible d'chapper aux forces de police dissmines le
long du fleuve, et, dans le cas o l'enqute aboutirait en effet au
soi-disant pcheur, on disposerait alors d'un plus nombreux personnel,
et l'arrestation serait opre plus srement pour avoir t diffre.

Karl Dragoch, pendant cinq minuts, retourna sous toutes ses faces le
cas de conscience qui s'imposait  lui. Partir sans avoir revu Ilia
Brusch?.. Ou bien rester, placer Friedrick Ulhmann en embuscade dans la
cabine, et, quand le pcheur apparatrait, sauter sur lui sans crier
gare, quitte  s'expliquer aprs?... Non, dcidment. Rpondre par cette
trahison  un tel acte de dvouement, cela lui soulevait le coeur.
Mieux valait, au risque de laisser  un coupable une chance de salut,
commencer l'enqute en oubliant provisoirement ce qu'il croyait savoir.
Si cette enqute le ramenait finalement  Ilia Brusch, si son devoir
l'obligeait alors  traiter son sauveur en ennemi, ce serait du moins
face  face qu'il le combattrait, et aprs lui avoir donn le temps de
se mettre en dfense.

Acceptant du geste toutes les consquences de sa dcision, Karl Dragoch,
son parti pris, rentra dans la cabine. Par un mot dpos en vidence il
avertit Ilia Brusch de la ncessit o il tait de s'absenter, en priant
son hte de l'attendre au moins pendant vingt-quatre heures. Puis il se
disposa  partir.

--Combien d'hommes avons-nous? demanda-t-il en sortant de la cabine.

--Il y en a deux sur place, mais on est en train de battre le rappel.
Nous en aurons une dizaine avant ce soir.

--Bien, approuva Karl Dragoch. Ne m'as-tu pas dit que le thtre du
crime n'tait pas loign?

--Deux kilomtres  peu prs, rpondit Ulhmann.

--Conduis-moi,  dit Karl Dragoch en sautant sur la rive.



IX

LES DEUX CHECS DE DRAGOCH


Les Karpathes dcrivent, dans la partie septentrionale de la Hongrie, un
immense arc de cercle, dont l'extrmit occidentale se divise en
deux branches secondaires. L'une va mourir au Danube  la hauteur de
Presbourg; l'autre atteint le fleuve dans les environs de Gran, o elle
se continue, sur la rive droite, par les sept cent soixante-six mtres
du mont Pilis.

C'est au pied de cette mdiocre montagne qu'un crime venait d'tre
commis, et c'est l que Karl Dragoch allait pour la premire fois se
trouver aux prises avec les redoutables malfaiteurs qu'il avait mission
de poursuivre.

Quelques heures avant le moment o, faussant compagnie  son hte, il
se faisait violence pour obir, malgr sa faiblesse,  l'invitation de
Friedrich Ulhmann, une charrette lourdement charge s'tait arrte
devant une misrable auberge construite  la base de l'une des collines
par lesquelles le mont Pilis se raccorde  la valle du Danube.

La position de cette auberge avait t judicieusement choisie au point
de vue commercial. Elle commandait le croisement de trois routes
se dirigeant, l'une vers le Nord, une autre vers le Sud-Est, et la
troisime vers le Nord-Ouest. Ces trois routes aboutissant au Danube,
celle du Nord  la courbe qu'il dcrit en face du mont Pilis, celle du
Sud-Est au bourg de Saint-Andr, celle du Nord-Ouest  la ville de Gran,
l'auberge tait situe, en quelque sorte, entre les branches d'un vaste
compas liquide et ne pouvait manquer de profiter du roulage alimentant
la batellerie.

Le Danube qui, au sortir de Gran, coule sensiblement de l'Ouest  l'Est,
s'inflchit, en effet, vers le Sud,  quelque distance du confluent
de l'Ipoly, puis remonte au Nord, aprs avoir dessin une
demi-circonfrence de faible rayon. Mais, presque aussitt, il se replie
sur lui-mme, pour adopter une direction Nord-Sud, qu'il n'abandonnera
plus, en aval, pendant un trs grand nombre de kilomtres.

Au moment o le vhicule faisait halte, le soleil se levait  peine.
Tout dormait encore dans la maison, dont les pais volets taient
hermtiquement ferms.

Hol, oh! de l'auberge!.. appela, en heurtant la porte du manche de son
fouet, l'un des deux hommes qui conduisaient la charrette.

--On y va! rpondit de l'intrieur l'aubergiste rveill en sursaut.

Un instant plus tard, une tte embroussaille se montrait  une fentre
du premier.

--Que voulez-vous? interrogea sans amnit l'aubergiste.

--Manger, d'abord; dormir, ensuite, dit le charretier.

--On y va, rpta l'hte qui disparut dans l'intrieur.

Lorsque, par le portail grand ouvert, la charrette eut pntr dans la
cour, ses conducteurs s'empressrent de dteler leurs deux chevaux et
de les conduire  l'curie, o une large provende leur fut distribue.
Pendant ce temps, l'hte ne cessait de tourner autour de ces clients
matinaux. videmment, il n'et pas demand mieux que d'engager la
conversation, mais les rouliers, par contre, semblaient peu dsireux de
lui donner la rplique.

--Vous arrivez de bon matin, camarades, insinua l'aubergiste. Vous avez
donc voyag pendant la nuit?

--Il parait, fit l'un des charretiers.

--Et vous allez loin comme a?

--Loin ou prs, c'est notre affaire, lui fut-il rpliqu.

L'aubergiste se le tint pour dit.

--Pourquoi molester ce brave homme, Vogel? intervint l'autre charretier
qui n'avait pas encore ouvert la bouche. Nous n'avons aucune raison de
cacher que nous allons  Saint-Andr.

--Possible que nous n'ayons pas  le cacher, rpliqua Vogel d'un ton
bourru, mais a ne regarde personne, j'imagine.

--Evidemment, approuva l'aubergiste, flagorneur comme tout bon
commerant.

Ce que j'en disais, c'tait histoire de parler, simplement.... Ces
messieurs dsirent manger?

--Oui, rpondit celui des deux rouliers qui semblait le moins brutal. Du
pain, du lard, du jambon, des saucisses, ce que tu auras.

La charrette avait d parcourir une longue route, car ses conducteurs
affams firent largement honneur au repas. Ils taient fatigus aussi,
et c'est pourquoi ils ne s'oublirent pas  table. La dernire bouche
prise, ils s'empressrent d'aller chercher le sommeil, l'un sur la
paille de l'curie, prs des chevaux, l'autre sous la bche de la
charrette.

Midi sonnait quand ils reparurent. Ce fut pour rclamer aussitt un
second repas qui leur fut servi comme le prcdent dans la grande
salle de l'auberge. Reposs maintenant, ils s'attardrent. Au dessert
succdrent les verres d'eau-de-vie qui disparaissaient comme de l'eau
dans ces rudes gosiers.

Au cours de l'aprs-midi, plusieurs voitures s'arrtrent  l'auberge
et de nombreux pitons entrrent boire un coup. Des paysans, pour la
plupart, qui, la besace au dos, le bton  la main, se rendaient  Gran
ou en revenaient. Presque tous taient des habitus et l'htelier
ne pouvait que s'applaudir d'avoir la tte solide rclame, par sa
profession, car il trinquait avec tous ses clients les uns aprs les
autres. Cela faisait marcher le commerce. On cause, en effet, en
trinquant, et parler assche le gosier, ce qui excite  de nouvelles
libations.

Ce jour-l prcisment la conversation ne manquait pas d'aliment. Le
crime commis pendant la nuit mettait les cervelles  l'envers. La
nouvelle en avait t apporte par les premiers passants, et chacun
racontait un dtail indit ou mettait son avis personnel.

L'aubergiste apprit ainsi successivement que la magnifique villa
possde par le comte Hagueneau  cinq cents mtres de la rive du Danube
avait t compltement dvalise et que le gardien Christian tait
grivement bless; que ce crime tait sans doute l'oeuvre de
l'insaisissable bande de malfaiteurs auxquels on attribuait tant
d'autres crimes impunis; que la police enfin sillonnait la campagne et
que les criminels taient recherchs par la brigade rcemment cre pour
la surveillance du fleuve.

Les deux rouliers ne se mlaient pas aux conversations que suscitait
l'vnement, conversations qui se dveloppaient  grand accompagnement
d'exclamations et de cris. Silencieusement, ils restaient  l'cart,
mais sans doute ils ne perdaient rien des propos changs autour d'eux,
car ils ne pouvaient manquer de s'intresser  ce qui passionnait tout
le monde.

Cependant, le bruit s'apaisa peu  peu, et, vers six heures et demie du
soir, ils furent de nouveau seuls dans la grande salle, d'o le dernier
consommateur venait de s'loigner. L'un d'eux interpella aussitt
l'aubergiste fort activ  rincer des verres sur son comptoir. Celui-ci
s'empressa d'accourir.

Que dsirent ces messieurs? demanda-t-il.

--Dner, rpondit un charretier.

--Et coucher ensuite, sans doute? interrogea l'aubergiste.

--Non, mon matre, rpliqua celui des deux rouliers qui paraissait le
plus sociable. Nous comptons repartir  la nuit...

--A la nuit!... s'tonna l'aubergiste.

--Afin, continua son client, d'tre ds l'aube sur la place du march.

--De Saint-Andr?

--Ou de Gran. Cela dpendra des circonstances. Nous attendons ici un ami
qui est all aux informations. Il nous dira o nous avons le plus de
chances de nous dfaire avantageusement de nos marchandises.

L'aubergiste quitta la salle pour s'occuper des apprts du repas.

Tu as entendu, Kaiserlick? dit  voix basse le plus jeune des deux
rouliers en se penchant vers son compagnon.

--Oui.

--Le coup est dcouvert.

--Tu n'esprais pas, je suppose, qu'il demeurerait cach?

--Et la police bat la campagne.

--Qu'elle la batte.

--Sous la conduite de Dragoch,  ce qu'on prtend.

--a, c'est autre chose, Vogel. A mon ide, ceux qui n'ont que Dragoch 
craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.

--Que veux-tu dire?

--Ce que je dis, Vogel.

--Dragoch serait donc?...

--Quoi?

--Supprim?

--Tu le sauras demain. D'ici l, motus, conclut le roulier, en voyant
revenir l'aubergiste.

Le personnage attendu par les deux charretiers n'arriva qu' la nuit
close. Un rapide colloque s'engagea entre les trois compagnons.

On affirmait ici que la police est sur la piste, dit  voix basse
Kaiserlick.

--Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.

--Et Dragoch?

--Boucl.

--Qui s'est charg de l'opration?

--Titcha.

--Alors, il y a du bon ... Et nous, que devons-nous faire?

--Atteler sans tarder.

--Pour?...

--Pour Saint-Andr, mais  cinq cents mtres d'ici vous rebrousserez
chemin. L'auberge aura t ferme pendant ce temps-l. Vous passerez
inaperus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira
d'un ct, vous serez de l'autre.

--O est donc, le chaland?

--A l'anse de Pilis.

--C'est l qu'est le rendez-vous?

--Non, un peu plus prs,  la clairire, sur la gauche de la route. Tu
la connais?

--Oui.

--Une quinzaine des ntres y sont dj. Vous irez les rejoindre.

--Et toi?

--Je retourne en arrire rassembler le surplus de nos hommes que j'ai
laisss en surveillance. Je les ramnerai avec moi.

--En route donc, approuvrent les charretiers.

Cinq minutes plus tard, la voiture s'branlait. L'hte, tout en
maintenant ouvert l'un des battants de la porte cochre, salua poliment
ses clients.

 Alors, dcidment, c'est-il  Gran que vous allez? interrogea-t-il.

--Non, rpondirent les rouliers, c'est  Saint-Andr, l'ami.

--Bon voyage, les gars! formula l'hte.

--Merci, camarade. 

La charrette tourna  droite et prit, vers l'Est, le chemin de
Saint-Andr. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que
Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journe, s'loigna  son
tour, dans la direction oppose, sur la route de Gran.

L'aubergiste ne s'en aperut mme pas. Sans plus s'occuper de ces
passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hta de
fermer la maison et de gagner son lit.

La charrette qui, pendant ce temps, s'loignait au pas tranquille de ses
chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mtres, conformment aux
instructions reues, et suivit en sens inverse le chemin qu'elle venait
de parcourir.

Lorsqu'elle fut de nouveau  la hauteur de l'auberge, tout y tait clos,
en effet, et elle aurait dpass ce point sans incident, si un chien,
qui dormait au beau milieu de la chausse, ne s'tait enfui tout  coup
en aboyant si violemment, que le cheval de flche effray se droba par
un brusque cart jusque sur le bas ct de la route. Les charretiers
eurent vite fait de ramener l'animal en bonne direction, et, pour la
seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.

Il tait environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin trac,
elle pntra sous le couvert d'un petit bois, dont les masses sombres
s'levaient sur la gauche. Elle fut arrte au troisime tour de roue.

Qui va l? questionna une voix dans les tnbres.

--Kaiserlick et Vogel, rpondirent les rouliers.

--Passez, dit la voix.

En arrire des premiers rangs d'arbres la charrette dboucha dans une
clairire, o une quinzaine d'hommes dormaient, tendus sur la mousse.
Le chef est l? s'enquit Kaiserlick.

--Pas encore.

--Il nous a dit de l'attendre ici.

L'attente ne fut pas longue. Une demi-heure  peine aprs la voiture, le
chef, ce mme personnage qui tait venu sur le tard  l'auberge, arriva
 son tour, accompagn d'une dizaine de compagnons, ce qui portait 
plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.

Tout le monde est l? demanda-t-il.

--Oui, rpondit Kaiserlick qui paraissait dtenir quelque autorit dans
la bande.

--Et Titcha?

--Me voici, pronona une voix sonore.

--Eh bien?.. interrogea anxieusement le chef.

--Russite sur toute la ligne. L'oiseau est en cage  bord du chaland.

--Partons, dans ce cas, et htons-nous, commanda le chef. Six hommes en
claireurs, le reste  l'arrire-garde, la voiture au milieu. Le Danube
n'est pas  cinq cents mtres d'ici, et le dchargement sera fait en un
tour de main. Vogel emmnera alors la charrette, et ceux qui sont du
pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le
chaland.

On allait excuter ces ordres, quand un des hommes laisss en
surveillance au bord de la route accourut en toute hte.

--Alerte! dit-il en touffant sa voix.

--Qu'y a-t-il? demanda le chef de la bande.

--Ecoute.

Tous tendirent l'oreille. Le bruit d'une troupe en marche se faisait
entendre sur la route. A ce bruit, bientt quelques voix assourdies se
joignirent. La distance ne devait pas tre suprieure  une centaine de
toises.

--Restons dans la clairire, commanda le chef. Ces gens-l passeront
sans nous voir.

Assurment, tant donne l'obscurit profonde, ils ne seraient pas
aperus, mais il y avait ceci de grave: si, par mauvaise chance, c'tait
une escouade de police qui suivait cette route, c'est qu'elle se
dirigeait vers le fleuve. Certes, il pouvait se faire qu'elle ne
dcouvrit pas le bateau, et, d'ailleurs, les prcautions taient
prises. Ces agents auraient beau le visiter de fond en comble, ils n'y
trouveraient rien de suspect. Mais, mme en admettant que cette escouade
ne souponnt pas l'existence du chaland, peut-tre resterait-elle en
embuscade dans les environs, et, dans ce cas, il et t trs imprudent
de faire sortir la charrette.

Enfin, on tiendrait compte des circonstances, et on agirait selon les
vnements. Aprs avoir attendu dans cette clairire toute la journe
suivante, s'il le fallait, quelques-uns des hommes descendraient,  la
nuit, jusqu'au Danube, et s'assureraient de l'absence de toute force de
police.

Pour l'instant, l'essentiel tait de ne pas tre dpists, et que rien
ne donnt l'veil  cette troupe qui s'approchait.

Celle-ci ne tarda pas  atteindre le point o la route longeait la
clairire. Malgr la nuit noire, on reconnut qu'elle se composait d'une
dizaine d'hommes, et de significatifs cliquetis d'acier indiquaient des
hommes arms.

Dj, elle avait dpass la clairire, lorsqu'un incident vint modifier
les choses du tout au tout.

Un des deux chevaux, effray par ce passage d'hommes sur la route,
s'broua et poussa un long hennissement qui fut rpt par son
congnre.

La troupe en marche s'arrta sur place.

C'tait bien une escouade de police qui descendait vers le fleuve, sous
le commandement de Karl Dragoch compltement remis des suites de son
accident de la matine.

Si les gens de la clairire avaient connu ce dtail, peut-tre leur
inquitude en et-elle t augmente. Mais, ainsi qu'on l'a vu, leur
chef croyait hors de combat le policier redout. Pourquoi il commettait
cette erreur, pourquoi il estimait ne plus avoir  compter avec un
adversaire qu'il avait prcisment en face de lui, c'est ce que la suite
du rcit ne tardera pas  faire comprendre au lecteur.

Lorsque, dans la matine de ce mme jour, Karl Dragoch eut saut sur la
berge, o l'attendait son subordonn, celui-ci l'avait entran vers
l'amont. Aprs deux ou trois cents mtres de marche, les deux policiers
taient arrivs  un canot, dissimul dans les herbes de la rive,  bord
duquel ils s'embarqurent. Aussitt, les avirons, vigoureusement manis
par Friedrick Ulhmann, emportrent rapidement la lgre embarcation de
l'autre ct du fleuve.

C'est donc sur la rive droite que le crime a t commis? demanda  ce
moment Karl Dragoch.

--Oui, rpondit Friedrick Ulhmann.

--Dans quelle direction?

--En amont. Dans les environs de Gran.

--Comment! Dans les environs de Gran, se rcria Dragoch. Ne me disais-tu
pas tout  l'heure que nous n'avions que peu de chemin  faire?

--Ce n'est pas loin, dit Ulhmann. Il y a peut-tre bien trois
kilomtres, tout de mme.

Il y en avait quatre, en ralit, et cette longue tape ne put tre
franchie sans difficult par un homme qui venait  peine d'chapper  la
mort Plus d'une fois, Karl Dragoch dut s'tendre, afin de reprendre le
souffle qui lui manquait. Il tait prs de trois heures de l'aprs-midi,
quand il atteignit enfin la villa du comte Hagueneau, o l'appelait sa
fonction.

Ds qu'il se sentit, grce  un cordial qu'il s'empressa de rclamer, en
possession de tous ses moyens, le premier soin de Karl Dragoch fut de
se faire conduire au chevet du gardien Christian Hol. Pans quelques
heures plus tt par un chirurgien des environs, celui-ci, la face
blanche, les yeux clos, haletait pniblement. Bien que sa blessure ft
des plus graves et intresst le poumon, il subsistait toutefois un
srieux espoir de le sauver,  la condition que la plus lgre fatigue
lui ft pargne.

Karl Dragoch put nanmoins obtenir quelques renseignements, que le
gardien lui donna d'une voix touffe, par monosyllabes largement
espacs. Au prix de beaucoup de patience, il apprit qu'une bande de
malfaiteurs, compose de cinq ou six hommes, au bas mot, avait, au
milieu de la nuit dernire, fait irruption dans la villa, aprs en avoir
enfonc la porte. Le gardien Christian Hol, rveill par le bruit,
avait eu  peine le temps de se lever, qu'il retombait frapp d'un coup
de poignard entre les deux paules. Il ignorait par consquent ce qui
s'tait pass ensuite, et il tait incapable de donner aucune indication
sur ses agresseurs. Cependant, il savait quel tait leur chef, un
certain Ladko, dont ses compagnons avaient,  plusieurs reprises,
prononc le nom avec une sorte d'inexplicable forfanterie. Quant  ce
Ladko, dont un masque recouvrait le visage, c'tait un grand gaillard
aux yeux bleus et porteur d'une abondante barbe blonde.

Ce dernier dtail, de nature  infirmer les soupons qu'il avait conus
touchant Ilia Brusch, ne laissa pas de troubler Karl Dragoch. Qu'Ilia
Brusch ft blond, lui aussi, il n'en doutait pas, mais ce blond tait
dguis en brun, et on ne retire pas une teinture le soir pour la
remettre le lendemain, comme on ferait d'une perruque. Il y avait l une
srieuse difficult que Dragoch se rserva d'lucider  loisir.

Le gardien Christian ne put, d'ailleurs, lui fournir de plus amples
dtails. Il n'avait rien remarqu concernant ses autres agresseurs,
ceux-ci ayant pris, comme leur chef, la prcaution de se masquer.

Muni de ces renseignements, le dtective posa ensuite quelques questions
touchant la villa mme du comte Hagueneau. C'tait, ainsi qu'il
l'apprit, une trs riche habitation meuble avec un luxe princier. Les
bijoux, l'argenterie et les objets prcieux abondaient dans les tiroirs,
les objets d'art sur les chemines et les meubles, les tapisseries
anciennes et les tableaux de matre sur les murs. Des titres avaient
mme t laisss en dpt dans un coffre-fort, au premier tage. Nul
doute par consquent que les envahisseurs n'aient eu l'occasion de faire
un merveilleux butin.

C'est ce que Karl Dragoch put, en effet, constater aisment en
parcourant les diverses pices de l'habitation. C'tait un pillage en
rgle, accompli avec une parfaite mthode. Les voleurs, en gens de got,
ne s'taient pas encombrs des non-valeurs. La plupart des objets de
prix avaient disparu;  la place des tapisseries arraches, de grands
carrs de muraille apparaissaient  nu, et, veufs des plus belles toiles
dcoupes avec art, des cadres vides pendaient lamentablement. Les
pillards s'taient appropri jusqu' des tentures choisies videmment
parmi les plus somptueuses et jusqu' des tapis slectionns parmi les
plus beaux. Quant au coffre-fort, il avait t forc, et son contenu
avait disparu.

On n'a pas emport tout cela  dos d'hommes, se dit Karl Dragoch en
constatant cette dvastation. Il y avait l de quoi charger une voiture.
Reste  dnicher la voiture.

Cet interrogatoire et ces premires recherches avaient ncessit un
temps fort long. La nuit tait prochaine. Il importait, avant qu'elle
ft complte, de retrouver trace, si faire se pouvait, du vhicule dont
les voleurs, d'aprs le policier, avaient d ncessairement faire usage.
Celui-ci se hta donc de sortir.

Il n'eut pas loin  aller pour dcouvrir la preuve qu il recherchait.
Sur le sol de la vaste cour mnage devant la villa, de larges roues
avaient laiss de profondes empreintes juste en face de la porte brise,
et,  quelque distance, la terre tait pitine, comme elle aurait pu
l'tre par des chevaux qui eussent longtemps attendu.

Ces constatations faites d'un coup d'oeil, Karl Dragoch s'approcha de
l'endroit o des chevaux paraissaient avoir stationn et examina le
sol avec attention. Puis, traversant la cour, il procda, aux abords
immdiats de la grille donnant sur la route,  un nouvel et minutieux
examen,  l'issue duquel il suivit le chemin public pendant une centaine
de mtres, pour revenir ensuite sur ses pas.

Ulhmann! appela-t-il en rentrant dans la cour.

--Monsieur? rpondit l'agent, qui sortit de la maison et s'approcha de
son chef.

--Combien avons-nous d'hommes? demanda celui-ci.

--Onze.

--C'est peu, fit Dragoch.

--Cependant, objecta Ulhmann, le gardien Christian n'estime qu' cinq ou
six le nombre de ses agresseurs.

--Le gardien Christian a son opinion, et moi j'ai la mienne, rpliqua
Dragoch. N'importe, il faut nous contenter de ce que nous avons. Tu vas
laisser un homme ici, et prendre les dix autres. Avec nous deux, a fera
douze. C'est quelque chose.

--Vous avez donc un indice? interrogea Friedrick Ulhmann.

--Je sais, o sont nos voleurs ... de quel ct ils sont du moins.

--Oserai-je vous demander?.. commena Ulhmann.

--D'o me vient cette assurance? acheva Karl Dragoch. Rien n'est plus
simple. C'est mme vritablement enfantin. Je me suis d'abord dit qu'on
avait pris trop de choses ici pour ne pas avoir besoin d'un vhicule
quelconque. J'ai donc cherch ce vhicule et je l'ai trouv. C'est une
charrette  quatre roues, attele de deux chevaux, dont l'un, celui de
flche, offre cette particularit qu'il manque un clou au fer de son
pied antrieur droit.

--Comment avez-vous pu savoir cela? interrogea Ulhmann bahi.

--Parce qu'il a plu la nuit dernire et que la terre encore mal sche a
gard fidlement les empreintes. J'ai appris de la mme manire que la
charrette, on quittant la villa, avait tourn  gauche, c'est--dire
dans une direction oppose  celle de Gran. Nous allons nous diriger
du mme ct et suivre au besoin  la piste le cheval dont le fer est
incomplet. Il n'y a pas apparence que nos gaillards aient voyag pendant
le jour. Ils se sont sans doute terrs quelque part jusqu'au soir. Or,
la rgion est peu habite et les maisons ne sont pas bien nombreuses.
Nous fouillerons au besoin toutes celles que nous trouverons sur la
route. Runis tes hommes, car voici venir la nuit, et le gibier doit
commencer  se donner de l'air.

Karl Dragoch et son escouade durent marcher longtemps avant de dcouvrir
un indice nouveau. Il tait prs de dix heures et demie quand, aprs
avoir visit inutilement deux ou trois fermes, ils arrivrent, au
croisement des trois routes,  l'auberge o les deux rouliers avaient
pass la journe et d'o ils venaient de partir trois quarts d'heure
plus tt. Karl Dragoch heurta rudement la porte.

Au nom de la loi! pronona Dragoch lorsqu'il vit apparatre  sa
fentre l'aubergiste, dont il tait crit que le sommeil serait troubl
ce jour-l.

--Au nom de la loi!.. rpta l'aubergiste, pouvant en voyant sa
demeure cerne par cette troupe nombreuse. Qu'ai-je donc fait?

--Descends, et l'on te le dira... Mais surtout ne tarde pas trop,
rpliqua Dragoch d'une voix impatiente.

Quand l'aubergiste,  demi vtu, eut ouvert sa porte, le policier
procda  un rapide interrogatoire. Une charrette tait-elle venue ici
dans la matine? Combien d'hommes la conduisaient? S'tait-elle arrte?
tait-elle repartie? De quel ct s'tait-elle dirige?

Les rponses ne se firent pas attendre. Oui, une charrette conduite par
deux hommes tait venue  l'auberge de bon matin. Elle y avait sjourn
jusqu'au soir, et n'tait repartie qu'aprs la venue d'un troisime
personnage attendu par les deux charretiers. La demie de neuf heures
avait dj sonn, quand elle s'tait loigne dans la direction de
Saint-Andr.

De Saint-Andr? insista Karl Dragoch. Tu en es sr?

--Sr, affirma l'aubergiste.

--On te l'a dit, ou tu l'as vu?

--Je l'ai vu.

--Hum!.. murmura Karl Dragoch, qui ajouta: C'est bon. Remonte te coucher
maintenant, mon brave, et tiens ta langue.

L'aubergiste ne se le fit pas dire deux fois. La porte se referma, et
l'escouade de police demeura seule sur la route.

Un instant! commanda Karl Dragoch  ses hommes qui restrent
immobiles, tandis que lui-mme, muni d'un fanal, examinait
minutieusement le sol.

D'abord, il ne remarqua rien de suspect, mais il n'en fut pas ainsi
quand, ayant travers la route, il en eut atteint le bas ct. En
cet endroit, la terre moins foule par le passage des vhicules,
et, d'ailleurs, moins solidement empierre, avait conserv plus de
plasticit. Du premier regard, Karl Dragoch dcouvrit l'empreinte d'un
sabot auquel un clou manquait, et constata que le cheval, propritaire
de cette ferrure incomplte, se dirigeait non pas vers Saint-Andr, ni
vers Gran, mais directement vers le fleuve, par le chemin du Nord. C'est
donc par ce chemin que Dragoch s'avana  son tour  la tte de ses
hommes.

Trois kilomtres environ avaient t franchis sans incident  travers
un pays compltement dsert, quand, sur la gauche de la route, le
hennissement d'un cheval retentit. Retenant ses hommes du geste, Karl
Dragoch s'avana jusqu' la lisire d'un petit bois qu'on distinguait
confusment dans l'ombre.

Qui est l?.. hla-t-il d'une voix forte.

Nulle rponse n'tant faite  sa question, un des agents, sur son ordre,
alluma une torche de rsine. Sa flamme fuligineuse brilla d'un vif clat
dans cette nuit sans lune, mais sa lumire mourait  quelques pas,
impuissante  percer l'obscurit rendue plus paisse encore par le
feuillage des arbres.

En avant! commanda Dragoch, en pntrant dans le fourr  la tte de
l'escouade.

Mais le fourr avait des dfenseurs. A peine en avait-on dpass la
lisire, qu'une voix imprieuse pronona:

Un pas de plus, et nous faisons feu!

Cette menace n'tait pas pour arrter Karl Dragoch, d'autant plus qu'
la vague lueur de la torche, il lui avait sembl apercevoir une masse
immobile, celle d'une charrette sans doute, autour de laquelle se
groupaient une troupe d'hommes, dont il n'avait pu reconnatre le
nombre.

En avant! commanda-t-il de nouveau.

Obissant  cet ordre, l'escouade de police continua sa marche
fort incertaine dans ce bois inconnu. La difficult ne tarda pas 
s'aggraver. Tout  coup, la torche fut arrache des mains de l'agent qui
la portait. L'obscurit redevint profonde.

Maladroit!.. gronda Dragoch. De la lumire, Frantz!.. De la lumire!..

Son dpit tait d'autant plus vif qu'au dernier clat jet par la torche
en s'teignant, il avait cru voir la charrette commencer un mouvement de
retraite et s'loigner sous les arbres. Malheureusement, il ne pouvait
tre question de lui donner la chasse. C'est une vivante muraille
que l'escouade de police rencontrait devant elle. A chaque agent
s'opposaient deux ou trois adversaires, et Dragoch comprenait un peu
tard qu'il ne disposait pas de forces suffisantes pour s'assurer la
victoire. Jusqu'ici, aucun coup de feu n'avait t tir, ni d'un ct,
ni de l'autre.

Titcha!.. appela  ce moment une voix dans la nuit.

--Prsent! rpondit une autre voix.

--La voiture?

--Partie.

--Alors, il faut en finir.

Ces voix, Dragoch les enregistra dans sa mmoire. Il ne devait jamais
les oublier.

Ce court dialogue chang, les revolvers se mirent aussitt de la
partie, branlant l'atmosphre de leurs sches dtonations. Quelques
agents furent atteints par les balles, et Karl Dragoch, se rendant
compte qu'il y aurait eu folie  s'obstiner, dut se rsoudre  ordonner
la retraite.

L'escouade de police regagna donc la route, o les vainqueurs ne se
risqueront pas  la poursuivre, et la nuit reprit son calme un instant
troubl.

Il fallut d'abord s'occuper des blesss. Ils taient au nombre de trois,
trs lgrement frapps, d'ailleurs. Aprs un sommaire pansement, ils
furent renvoys en arrire sous la garde de quatre de leurs camarades.
Quant  Dragoch, accompagn de Friedrick Ulhmann et des trois derniers
agents, il s'lana  travers champs, vers le Danube, en obliquant
lgrement dans la direction de Gran.

Il retrouva sans difficult l'endroit o il avait abord quelques heures
plus tt, et l'embarcation dans laquelle Ulhmann et lui avaient pass le
fleuve. Les cinq hommes s'y embarqurent, et, le Danube travers en sens
inverse, ils en descendirent le cours sur la rive gauche.

Si Karl Dragoch venait de subir un chec, il entendait avoir sa
revanche. Qu'Ilia Brusch et le trop fameux Ladko fussent le mme homme,
cela ne faisait plus pour lui l'ombre d'un doute, et c'est  son
compagnon de voyage, il en tait convaincu, que le crime de la nuit
prcdente devait tre imput. Selon toute vraisemblance, celui-ci,
aprs avoir mis son butin  l'abri, se hterait de reprendre la
personnalit d'emprunt qu'il ne savait pas perce  jour et qui lui
avait permis de djouer jusqu'ici les recherches de la police. Avant
l'aube, il aurait srement regagn la barge, et il y attendrait son
passager absent, ainsi que l'aurait fait l'inoffensif et honnte pcheur
qu'il prtendait tre.

Cinq hommes rsolus seraient alors aux aguets. Ces cinq hommes, vaincus
par Ladko et sa bande, triompheraient plus aisment de la rsistance que
pourrait leur opposer ce mme Ladko, oblig  la solitude pour jouer son
rle d'Ilia Brusch.

Ce plan trs bien conu fut malheureusement irralisable. Karl Dragoch
et ses hommes eurent beau explorer la rive, il leur fut impossible de
dcouvrir la barge du pcheur. Dragoch et Ulhmann n'eurent aucune
peine, il est vrai,  reconnatre la place prcise o le premier avait
dbarqu, mais, de la barge, pas la moindre trace. La barge avait
disparu, et Ilia Brusch avec elle.

Karl Dragoch tait jou, dcidment, et cela l'emplissait de fureur.

Friedrick, dit-il  son subordonn, je suis  bout. Il me serait
impossible de faire un pas de plus. Nous allons dormir dans l'herbe pour
retrouver un peu de force. Mais un de nos hommes va prendre le canot et
remonter  Gran sur-le-champ. A l'ouverture du bureau, il fera jouer le
tlgraphe. Allume un fanal. Je vais dicter. Ecris.

Friedrick Ulhmann obit en silence:

Crime commis cette nuit environs de Gran. Butin charg sur chaland.
Exercer rigoureusement visites prescrites.

--Voil pour une, dit Dragoch en s'interrompant. A l'autre maintenant.

Il dicta de nouveau:

Mandat d'amener contre le nomm Ladko, se disant faussement Ilia Brusch
et se prtendant laurat de la Ligue Danubienne au dernier concours de
Sigmaringen, ledit Ladko, _alias_ Ilia Brusch, inculp des crimes de
vols et de meurtres.

--Que ceci soit tlgraphi  la premire heure  toutes les communes
riveraines sans exception, commanda Karl Dragoch, en s'tendant puis
sur le sol.



X

PRISONNIER


Les soupons conus par Karl Dragoch et que la dcouverte du portrait
tait venue confirmer, ces soupons n'taient point entirement errons,
il est temps de le dire au lecteur pour l'intelligence de ce rcit. Sur
un point, tout au moins, Karl Dragoch avait justement raisonn. Oui,
Ilia Brusch et Serge Ladko n'taient qu'un seul et mme homme.

Mais Dragoch se trompait gravement au contraire quand il attribuait 
son compagnon de voyage la srie de vols et de meurtres qui, depuis tant
de mois, dsolaient la rgion du Danube, et en particulier le dernier
attentat, le pillage de la villa du comte Hagueneau et l'assassinat
du gardien Christian. Ladko, d'ailleurs, ne se doutait gure que son
passager et de pareilles penses. Tout ce qu'il savait, c'est que son
nom servait  dsigner un criminel fameux, et il tait incapable de
comprendre comment une telle confusion avait pu se produire.

Atterr tout d'abord en se dcouvrant un si redoutable homonyme, qui,
pour comble de malheur, se trouvait tre en mme temps son compatriote,
il s'tait ressaisi aprs ce moment d'effroi instinctif. Que lui
importait en somme un malfaiteur avec lequel il n'avait de commun que le
nom? Un innocent n'a rien  craindre. Et, innocent de tous ces crimes,
il l'tait assurment.

C'est donc sans inquitude que Serge Ladko--on lui conservera dsormais
son vritable nom--s'tait absent la nuit prcdente, afin de se rendre
 Szalka ainsi qu'il l'avait annonc. C'est dans cette petite ville,
en effet, que, dissimul sous le nom d'Ilia Brusch, il avait fix sa
rsidence, aprs son dpart de Roustchouk, et c'est l que, pendant
de trop longues semaines, il avait attendu des nouvelles de sa chre
Natcha.

L'attente, ainsi qu'on le sait dj, avait fini par lui devenir
intolrable, et il se torturait l'esprit  rechercher un moyen de
pntrer incognito en Bulgarie, quand le hasard lui fit tomber sous
les yeux un numro du _Pester Lloyd_ dans lequel tait annonc  grand
fracas le concours de pche de Sigmaringen. C'est on lisant l'article
consacr  ce concours que l'exil, aussi habile pcheur, on ne l'a
peut-tre pas oubli, que pilote rput, conut l'ide d'un plan
d'action dont la bizarrerie assurerait peut-tre le succs.

Sous le nom d'Ilia Brusch, le seul qu'il et jamais port  Szalka, il
s'enrlerait dans la Ligue Danubienne, il participerait au concours de
Sigmaringen et, grce , sa virtuosit de pcheur, il y remporterait
le premier prix. Aprs avoir ainsi donn  son nom d'emprunt un
commencement de notorit, il annoncerait avec le plus de bruit
possible, et en engageant mme des paris, si faire se pouvait, son
intention de descendre le Danube, la ligne  la main, depuis la source
jusqu' l'embouchure. Nul doute que ce projet ne mt en rvolution le
monde spcial des pcheurs  la ligne et ne valt  son auteur quelque
rputation dans le reste du public.

Nanti ds lors d'un tat civil hors de discussion, car on accorde,
d'ordinaire, une confiance aveugle aux gens en vedette, Serge Ladko
descendrait en effet le Danube. Bien entendu, il activerait de son mieux
la marche de son bateau et ne perdrait  pcher que le minimum de temps
ncessaire  la vraisemblance. Toutefois, il ferait assez parler de lui
le long du parcours pour ne pas se laisser oublier et pour tre en tat
de dbarquer ouvertement  Roustchouk sous la protection d'une notorit
bien tablie.

Pour que cet unique but de son entreprise ft heureusement atteint, il
fallait que nul ne souponnt son vritable nom, et que personne ne pt
reconnatre, dans les traits du pcheur Ilia Brusch, ceux du pilote
Serge Ladko.

La premire condition tait facile  raliser. Il suffirait, une fois
transform en laurat de la Ligue Danubienne, de jouer ce rle sans
dfaillance. Serge Ladko se jura donc  lui-mme d'tre Ilia Brusch
envers et contre tous, quels que fussent les incidents du voyage. Il
tait a supposer, d'ailleurs, que ce voyage s'accomplirait lentement,
mais srement, et qu'aucun incident ne viendrait rendre le serment
difficile  tenir.

Satisfaire  la deuxime condition tait plus simple encore. Un coup
de rasoir qui supprimerait la barbe, une application de teinture qui
changerait la couleur des cheveux, de larges lunettes noires qui
cacheraient celle des yeux, il n'en fallait pas davantage. Serge Ladko
procda  ce dguisement sommaire dans la nuit qui prcda son dpart,
puis se mit en route avant l'aube, assur d'tre mconnaissable pour
tout regard non prvenu.

A Sigmaringen, les vnements s'taient raliss conformment,  ses
prvisions. Laurat en vue du concours, l'annonce de son projet avait
t favorablement commente par la Presse des rgions riveraines. Devenu
ainsi un personnage assez notoire pour que son identit ne pt tre
raisonnablement suspecte, assur, d'autre part, de trouver du secours,
le cas chant, prs de ses collgues de la Ligue Danubienne dissmins
le long du fleuve, Serge Ladko s'tait abandonn au courant.

A Ulm, il avait eu une premire dsillusion, en constatant que
sa clbrit relative ne le mettait pas  l'abri des foudres de
l'administration. Aussi avait-il t trop heureux d'accepter un passager
possdant des papiers bien en rgle et dont la police semblait priser
l'honorabilit. Certes, quand on serait  Roustchouk et que la prtendue
gageure serait abandonne par son auteur, la prsence d'un tranger
pourrait prsenter des inconvnients. Mais, alors, on s'expliquerait, et
jusque-l elle augmenterait les probabilits de succs d'un voyage que
Serge Ladko avait le plus passionn dsir de mener  bonne fin.

Apprendre qu'il portait le mme nom qu'un redoutable bandit et que
ce bandit tait Bulgare avait fait prouver  Serge Ladko sa seconde
motion dsagrable. Quelle que ft son innocence, et par consquent
sa scurit, il ne pouvait mconnatre qu'une telle homonymie tait de
nature  provoquer les plus regrettables erreurs ou mme les plus graves
complications.

Que le nom qu'il dissimulait sous celui d'Ilia Brusch vnt  tre
connu, et non seulement son dbarquement  Roustchouk s'en trouverait
compromis, mais encore il tait  craindre qu'il n'en rsultt de longs
retards.

Contre ces dangers, Serge Ladko ne pouvait rien. D'ailleurs, s'ils
taient srieux, il convenait de ne pas les exagrer. En ralit, il
tait peu croyable que la police accordt, sans raison particulire, son
attention  un inoffensif pcheur  la ligne, et surtout  un pcheur
protg par les lauriers cueillis au concours de Sigmaringen.

Venu  Szalka aprs le coucher du soleil et reparti bien avant le jour
sans tre vu de personne, Serge Ladko n'avait fait que passer dans sa
maison, juste le temps de constater qu'aucune nouvelle de Natcha ne l'y
attendait. La persistance d'un tel silence avait vritablement quelque
chose d'affolant. Pourquoi la jeune femme n'crivait-elle plus depuis
deux mois? Que lui tait-il arriv? Les priodes de troubles publics
sont fcondes en malheurs privs, et le pilote se demandait avec
angoisse si, en admettant qu'il dbarqut heureusement  Roustchouk, il
n'y dbarquerait pas trop tard.

Cette pense, qui lui brisait le coeur, dcuplait en mme temps la
puissance de ses muscles. C'est elle qui lui avait donn, au dpart de
Gran, la force de rsister  la tempte et de lutter victorieusement
contre le vent dchan. C'est elle qui lui faisait hter le pas, tandis
qu'il revenait vers la barge, muni du cordial destin  M. Jaeger.

Sa surprise fut grande de n'y pas trouver le passager qu il avait quitt
si mal en point, et le petit mot d'avertissement crit par celui-ci ne
la diminua pas. Quel motif si imprieux avait pu dcider M. Jaeger 
s'loigner malgr son tat de faiblesse? Comment pouvait-il se faire
qu'un bourgeois de Vienne et des affaires si pressantes en rase
campagne, loin de tout centre habit? Il y avait l un problme dont les
rflexions du pilote ne rendirent pas la solution plus prochaine.

Quelle qu'en ft la cause, l'absence de M. Jaeger avait, en tous cas, le
grave inconvnient d'allonger encore un voyage dj trop long. Sans cet
incident inattendu, la barge aurait vite gagn le milieu du fleuve, et,
avant le soir, beaucoup de kilomtres eussent t ajouts aux kilomtres
laisss jusqu'ici dans son sillage.

La tentation tait bien forte de tenir pour nulle et non avenue la
prire de M. Jaeger, de pousser au large, et de continuer sans perdre
une minute un voyage dont le but attirait Serge Ladko comme l'aimant
attire le fer.

Le pilote se rsigna pourtant  l'attente.

Il avait des obligations  l'gard de son passager, et, tout bien
considr, mieux valait perdre une journe et ne fournir aucun prtexte
 des contestations ultrieures.

Pour utiliser la fin de cette journe plus qu' demi coule dj,
le travail heureusement ne manquerait pas. Elle suffirait  peine 
remettre de l'ordre dans la barge et  rparer quelques petits dgts
causs par la tempte.

Serge Ladko s'occupa tout d'abord de ranger les coffres dont il avait
boulevers le contenu pendant ses infructueuses recherches de la
matine. Cela ne lui aurait pas demand beaucoup de temps, si, en
achevant le rangement du dernier, son regard ne ft tomb sur ce mme
portefeuille qui avait prcdemment sollicit l'attention de Karl
Dragoch. Ce portefeuille, le pilote l'ouvrit comme l'avait ouvert le
policier, et, comme celui-ci, mais agit de sentiments tout autres, il
en retira le portrait que Natcha lui avait remis  l'instant de leur
sparation, avec une ddicace pleine de tendresse.

Un long moment, Serge Ladko contempla ce visage adorable. Natcha!..
C'tait bien elle!.. C'taient bien ses traits chris, ses yeux si purs,
ses lvres entr'ouvertes comme si elles allaient parler!..

Avec un soupir, il replaa enfin la chre image dans le portefeuille et
le portefeuille dans le coffre, qu'il referma avec soin et dont il mit
la clef dans sa poche, puis il sortit du tt pour vaquer  d'autres
travaux.

Mais il n'avait plus de coeur  l'ouvrage. Bientt ses mains demeurrent
inactives, et, assis sur l'un des bancs, le dos tourn  la rive,
il laissa son regard errer sur le fleuve. Sa pense s'envola vers
Roustchouk. Il vit sa femme, sa maison riante et pleine de chansons...
Certes, il ne regrettait rien. Sacrifier son propre bonheur  la patrie,
il le referait si c'tait  refaire... Quelle douleur pourtant qu'un
si cruel sacrifice et t  ce point inutile! La rvolte clatant
prmaturment et crase sans recours, combien d'annes encore
la Bulgarie gmirait-elle sous le joug des oppresseurs? Lui-mme
pourrait-il franchir la frontire, et, s'il y parvenait, retrouverait-il
celle qu'il aimait? Les Turcs ne s'taient-ils pas empars, comme d'un
otage, de la femme d'un de leurs adversaires les plus dtermins? S'il
en tait ainsi, qu'avaient-ils fait de Natcha?

Hlas! cet humble drame intime disparaissait dans la convulsion qui
secouait la rgion balkanique. Combien peu comptait cette misre de
deux tres, au milieu de la dtresse publique? Toute la pninsule tait
parcourue  cette heure par des hordes froces. Partout le galop sauvage
des chevaux faisait trembler la terre, et dans les plus pauvres villages
avaient pass la dvastation et la guerre.

Contre le colosse turc, deux pygmes: la Serbie et le Montngro. Ces
David russiraient-ils  vaincre Goliath? Ladko comprenait  quel point
la bataille tait ingale, et, tout pensif, il plaait son espoir dans
le pre de tous les Slaves, le grand Tzar de Russie, qui, un jour
peut-tre, daignerait tendre sa main puissante au-dessus de ses fils
opprims.

Absorb dans ses penses, Serge Ladko avait perdu jusqu'au souvenir du
lieu o il se trouvait. Un rgiment tout entier et dfil derrire lui
sur la berge qu'il ne se ft pas retourn. _A fortiori_ ne s'aperut-il
pas de l'arrive de trois hommes qui venaient de l'amont et marchaient
avec prcaution. Mais, si Ladko ne vit pas ces trois hommes, ceux-ci le
virent aisment, ds que la barge leur apparut au tournant du fleuve. Le
trio fit halte aussitt et tint conciliabule  voix basse.

L'un de ces trois nouveaux venus a dj t prsent au lecteur, lors de
l'escale  Vienne, sous le nom de Titcha. C'est lui qui, en compagnie
d'un acolyte, s'tait attach aux pas de Karl Dragoch, aprs que le
dtective eut fil de son ct Ilia Brusch, tandis que ce dernier
faisait une innocente dmarche prs d'un des intermdiaires employs
lors des envois d'armes en Bulgarie. Cette filature avait, on s'en
souvient, amen jusqu' proximit de la barge les deux espions, qui,
srs de connatre l'habitation flottante du policier, s'taient alors
loigns en projetant de tirer parti de leur dcouverte. Ces projets, il
s'agissait maintenant de les raliser.

Les trois hommes s'taient tapis dans l'herbe de la rive, et, de l, ils
piaient Serge Ladko. Celui-ci, poursuivant sa mditation, ignorait leur
prsence et n'avait aucun soupon du danger qu'elle lui faisait courir.
Le danger tait grand, cependant, ces gens en embuscade, trois affilis
de la bande de malfaiteurs qui parcourait alors la rgion du Danube,
n'tant pas de ceux qu'il fait bon rencontrer dans un lieu dsert.

De cette bande, Titcha tait mme un membre important; il pouvait tre
considr comme le premier aprs le chef, dont les exploits valaient au
nom du pilote une honteuse clbrit. Quant aux deux autres, Sakmann et
Zerlang, simples comparses: des bras, non des ttes.

C'est lui! murmura Titcha, en arrtant de la main ses compagnons, ds
qu'il dcouvrit la barge au dtour du fleuve.

--Dragoch? interrogea Sakmann.

--Oui.

--Tu en es sr?

--Absolument.

--Mais tu ne vois pas sa figure, puisqu'il a le dos tourn, objecta
Zerlang.

--a ne m'avancerait pas  grand'chose de voir sa figure; rpondit
Titcha. Je ne le connais pas. A peine si je l'ai aperu  Vienne.

--Dans ce cas!..

--Mais je reconnais parfaitement le bateau, interrompit Titcha, j'ai eu
tout le loisir de l'examiner, pendant que Ladko et moi nous tions noys
dans la foule. Je suis certain de ne pas me tromper.

--En route, alors! fit l'un des hommes.

--En route, approuva Titcha, en dpliant un paquet qu'il tenait sous
son bras.

Le pilote continuait  ne pas se douter de la surveillance dont il tait
l'objet. Il n'avait pas entendu les trois hommes arriver; il ne les
entendit pas davantage, lorsqu'ils s'approchrent en touffant le bruit
de leurs pas dans l'herbe paisse de la rive. Perdu dans son rve, il
laissait sa pense fuir avec le courant vers Natcha et vers le pays.

Tout  coup une multitude d'inextricables liens s'enroulrent  la fois
autour de lui, l'aveuglant, le paralysant, l'touffant.

Redress d'une secousse, il se dbattait instinctivement et s'puisait
en vains efforts, quand un choc violent sur le crne le jeta tout
tourdi dans le fond de la barge. Pas si vite, cependant, qu'il n'ait eu
le temps de se voir prisonnier des mailles de l'un de ces vastes filets
dsigns sous le nom d'perviers, dont lui-mme avait us plus d'une
fois pour capturer le poisson.

Lorsque Serge Ladko sortit de ce demi-vanouissement, il n'tait plus
envelopp du filet  l'aide duquel on l'avait rduit  l'impuissance.
Par contre, troitement ligott par les multiples tours d'une corde
solide, il n'aurait pu faire le plus petit mouvement; un billon et au
besoin touff ses cris, un impntrable bandeau lui enlevait l'usage de
la vue.

La premire sensation de Serge Ladko, en revenant  la vie, fut celle
d'un vritable ahurissement. Que lui tait-il arriv? Que signifiait
cette inexplicable attaque, et que voulait-on faire de lui? A tout
prendre, il avait lieu de se rassurer dans une certaine mesure. Si l'on
avait eu l'intention de le tuer, c'et t chose faite. Puisqu'il tait
encore de ce monde, c'est qu'on n'en voulait pas  sa vie, et que ses
agresseurs, quels qu'ils fussent, n'avaient d'autre intention que de
s'emparer de sa personne.

Mais pourquoi, dans quel but s'emparer de sa personne?

A cette question, il tait malais de rpondre. Des voleurs?.. Ils
n'eussent pas pris la peine de ficeler leur victime avec un tel luxe de
prcautions, quand un coup de couteau les et servis plus rapidement et
plus srement. D'ailleurs, combien misrables les voleurs que le contenu
de la pauvre barge et t capable de tenter!

Une vengeance?.. Impossibilit plus grande encore. Ilia Brusch n'avait
pas d'ennemis. Les seuls ennemis de Ladko, les Turcs, ne pouvaient
souponner que le patriote bulgare se cacht sous le nom du pcheur,
et, quand bien mme ils en auraient t informs, il n'tait pas un
personnage si considrable qu'ils se fussent risqus  cet acte de
violence si loin de la frontire, en plein coeur de l'Empire d'Autriche.
Au surplus, des Turcs l'eussent supprim, eux aussi, plus certainement
encore que de simples voleurs.

S'tant convaincu que, pour l'instant du moins, le mystre tait
impntrable, Serge Ladko, en homme pratique, cessa d'y penser, et
consacra toutes les forces de son intelligence  observer ce qui allait
suivre et  chercher les moyens, s'il en existait, de reconqurir sa
libert.

A vrai dire, sa situation ne se prtait pas  des observations
nombreuses. Raidi par l'treinte d'une corde enroule en spirales autour
de son corps, le moindre mouvement lui tait interdit, et le bandeau
tait si bien appliqu sur ses yeux qu'il n'aurait su dire s'il faisait
jour ou s'il faisait nuit. La premire chose qu'il reconnut, en
concentrant toute son attention dans le sens de l'oue, c'est qu'il
reposait dans le fond d'un bateau, le sien sans aucun doute, et que ce
bateau avanait rapidement sous l'effort de bras robustes. Il entendait
distinctement, en effet, le grincement des avirons contre le bois
des tolets, et le bruissement de l'eau glissant sur les flancs de
l'embarcation.

Dans quelle direction se dirigeait-on? Tel fut le second problme dont
il trouva assez facilement la solution, en constatant une sensible
diffrence de temprature entre le ct gauche et le ct droit de sa
personne. Les secousses que lui communiquait la barge  chaque impulsion
des avirons lui montrant qu'il tait couch dans le sens de la marche,
et le soleil, au moment de l'agression, n'tant gure loign du
mridien, il en conclut sans peine qu'une moiti de son corps tait
 l'ombre produite par la paroi de l'embarcation et que celle-ci se
dirigeait de l'Ouest  l'Est, en continuant par consquent  suivre le
courant, comme au temps o elle obissait  son matre lgitime.

Aucune parole n'tait change entre ceux qui le tenaient en leur
pouvoir. Nul bruit humain ne frappait son oreille, hors les _han!_
des nautoniers lorsqu'ils pesaient sur les rames. Cette navigation
silencieuse durait depuis une heure et demie environ, quand la chaleur
du soleil gagna son visage et lui apprit ainsi que l'on obliquait vers
le Sud. Le pilote n'en fut pas tonn. Sa parfaite connaissance des
moindres dtours du fleuve lui fit comprendre que l'on commenait 
suivre la courbe qu'il dcrit en face du mont Pilis. Bientt, sans
doute, on reprendrait la direction de l'Est, puis celle du Nord,
jusqu'au point extrme d'o le Danube commence  descendre franchement
vers la pninsule des Balkans.

Ces prvisions ne se ralisrent qu'en partie. Au moment o Serge Ladko
calculait que l'on avait atteint le milieu de l'anse de Pilis, le bruit
des avirons cessa tout  coup. Tandis que la barge courait sur son erre,
une voix rude se fit entendre.

Prends la gaffe, commanda l'un des invisibles assaillants.

Presque aussitt, il y eut un choc, que suivit un grincement tel qu'en
aurait pu produire le bordage raflant un corps dur, puis Serge Ladko
fut soulev et hiss de mains en mains.

Evidemment la barge avait accost un autre bateau de dimensions plus
considrables,  bord duquel le prisonnier tait embarqu  la faon
d'un colis. Celui-ci tendait vainement l'oreille afin de saisir au
passage quelques paroles. Pas un mot n'tait prononc. Les geliers
ne se rvlaient que par le contact de leurs mains brutales et par le
souffle de leurs poitrines haletantes.

Ballott, tiraill en tous sens, Serge Ladko, d'ailleurs, n'eut pas le
loisir de la rflexion. Aprs l'avoir mont, on le descendit le long
d'une chelle qui lui laboura cruellement les reins. Aux heurts dont
il tait meurtri, il comprit qu'on le faisait passer par une ouverture
troite, et enfin, bandeau et billon arrachs, il ft jet bas comme un
paquet, tandis que le bruit sourd d'une trappe qui se ferme rsonnait
au-dessus de lui.

Il fallut un long moment,  Serge Ladko, tout tourdi de la secousse,
pour reprendre conscience de lui-mme. Quand il y fut parvenu, sa
situation ne lui parut pas amliore, bien qu'il et retrouv l'usage
de la parole et de la vue. Si l'on avait jug un billon inutile, c'est
videmment que personne ne pouvait entendre ses cris, et la suppression
de son bandeau ne lui tait pas d'un plus grand secours. C'est en vain
qu'il ouvrait les yeux. Autour de lui tout tait ombre. Et quelle ombre!
Le prisonnier, qui, d'aprs la succession des sensations ressenties,
supposait avoir t dpos dans la cale d'un bateau, s'puisait en
inutiles efforts pour dcouvrir la plus faible raie de lumire filtrant
 travers le joint d'un panneau. Il ne distinguait rien. Ce n'tait pas
l'obscurit d'une cave, dans laquelle l'oeil parvient encore  discerner
quelque vague lueur: c'tait le noir total, absolu, comparable seulement
 celui qui doit rgner dans la tombe.

Combien d'heures s'coulrent ainsi? Serge Ladko estimait qu'on tait
parvenu au milieu de la nuit, quand un vacarme, assourdi par la
distance, parvint jusqu' lui. On courait, on pitinait. Puis le bruit
se rapprocha. De lourds colis taient trans directement au-dessus de
sa tte, et c'est  peine, il l'et jur, si l'paisseur d'une planche
le sparait des travailleurs inconnus.

Le bruit se rapprocha encore. On parlait maintenant  ct de lui, sans
doute derrire l'une des cloisons dlimitant sa prison, mais, de ce
qu'on disait, il tait impossible de deviner le sens.

Bientt, d'ailleurs, le bruit s'apaisa, et de nouveau ce fut le silence
autour du malheureux pilote qu'environnait une ombre impntrable.

Serge Ladko s'endormit



XI

AU POUVOIR D'UN ENNEMI


Aprs que Karl Dragoch et ses hommes eurent battu en retraite, les
vainqueurs taient d'abord rests sur le lieu du combat, prts 
s'opposer  un retour offensif, tandis que la charrette s'loignait dans
la direction du Danube. Ce fut seulement quand le temps coul eut rendu
certain le dpart dfinitif des forces de police que, sur un ordre de
son chef, la bande des malfaiteurs se mit en marche  son tour.

Ils eurent bientt atteint le fleuve, qui coulait  moins de cinq cents
mtres. La charrette les y attendait, en face d'un chaland, dont on
apercevait la masse sombre  quelques mtres de la rive.

La distance tait mdiocre et les travailleurs nombreux. En peu
d'instants, le va-et-vient de deux bachots eut transport  bord de ce
chaland le chargement de la voiture. Aussitt, celle-ci s'loigna et
disparut dans la nuit, tandis que la plupart des combattants de la
clairire se dispersaient  travers la campagne, aprs avoir reu leur
part de butin. Du crime qui venait d'tre commis, il ne subsistait plus
d'autre trace qu'un amoncellement de colis encombrant le pont de la
gabarre,  bord de laquelle ne s'taient embarqus que huit hommes.

En ralit, la fameuse bande du Danube tait exclusivement compose de
ces huit hommes. Quant aux autres, ils reprsentaient une faible partie
d'un personnel indtermin de sous-ordres, dont telle ou telle fraction
tait utilise, selon la rgion exploite: Ceux-ci demeuraient toujours
trangers  l'excution proprement dite des coups de main, et leur rle,
limit aux fonctions de porteurs, de vedettes ou de gardes du corps, ne
commenait qu'au moment o il s'agissait d'vacuer vers le fleuve le
butin conquis.

Cette organisation tait des plus habiles. Par ce moyen, la bande
disposait, sur tout le parcours du Danube, d'innombrables affilis
dont bien peu se rendaient compte du genre d'oprations auxquelles ils
apportaient leur concours. Recruts dans la classe la plus illettre, de
vritables brutes en gnral, ils croyaient participer  de vulgaires
actes de contrebande et ne cherchaient pas  en savoir davantage. Jamais
ils n'avaient song  tablir le moindre rapprochement entre celui qui
commandait les expditions auxquelles ils prenaient part et ce fameux
Ladko qui, tout en leur cachant son nom, semblait se complaire
trangement  laisser une trace quelconque de son tat civil sur chaque
thtre de ses crimes.

Leur indiffrence paratra moins surprenante, si l'on veut bien
considrer que ces crimes, commis sur tout le cours du Danube, taient
parpills sur une immense tendue. L'motion publique avait donc, entre
chacun d'eux, le temps de se calmer. C'est surtout dans les bureaux de
la police, o venaient se centraliser toutes les plaintes des rgions
riveraines, que le nom de Ladko avait acquis sa triste clbrit. Dans
les villes, la classe bourgeoise,  cause des _manchettes_ ronflantes
des journaux, lui accordait encore un intrt spcial. Mais pour la
masse du peuple, et, _a fortiori_, pour les paysans, il n'tait qu'un
malfaiteur comme un autre, dont on a  souffrir une fois et qu'on ne
revoit plus ensuite.

Au contraire, les huit hommes rests  bord du chaland se connaissaient
tous entre eux et formaient une vritable bande. A l'aide de leur
bateau, ils montaient ou descendaient sans cesse le Danube. Que
l'occasion d'une profitable opration se prsentt, ils s'arrtaient,
recrutaient dans les environs le personnel ncessaire, puis, le butin
en sret dans leur cachette flottante, ils repartaient, en qute de
nouveaux exploits.

Quand le chaland tait plein, ils gagnaient la mer Noire o un vapeur
 leur dvotion venait croiser au jour fix. Transportes  bord de ce
vapeur, les richesses voles, et parfois acquises au prix d'un meurtre,
y devenaient brave et loyale cargaison, capable d'tre change contre
de l'or, dans des contres lointaines, au grand soleil des honntes
gens.

C'est exceptionnellement que la bande, la nuit prcdente, avait fait
parler d'elle  si faible distance de son prcdent mfait. Elle ne
commettait pas, d'ordinaire, une telle faute, qui, rpte, et pu
donner l'veil aux complices inconscients qu'elle embauchait dans le
pays. Mais, cette fois, son capitaine avait eu une raison particulire
de ne pas s'loigner, et si cette raison n'tait pas celle que lui avait
attribue Karl Dragoch, en causant  Ulm avec Friedrich Ulhmann, la
personnalit du policier n'y tait cependant pas trangre.

Reconnu  Vienne par le chef de bande lui-mme, alors accompagn de son
second, Titcha, il avait t, depuis cet instant, suivi  la piste, sans
le savoir, par une srie d'affilis locaux auxquels on n'avait dit que
l'essentiel, et le chaland s'tait appliqu  ne prcder la barge que
de quelques kilomtres. Cet espionnage, des plus malaiss dans une
contre souvent dcouverte et o abondaient en ce moment les gens de
police, avait t forcment intermittent, et le hasard avait voulu que
jamais Karl Dragoch et son hte ne fussent aperus en mme temps. Rien
n'avait donc permis de supposer que la barge et deux habitants, ni
d'admettre, par consquent, la possibilit d'une erreur.

En instituant cette surveillance, le capitaine des bandits rvait d'un
coup de matre. Supprimer le dtective? Il n'y songeait pas. Pour le
moment tout au moins, il projetait seulement de s'en emparer, Karl
Dragoch en son pouvoir, il aurait ensuite la partie belle pour traiter
d'gal  gal, si jamais un srieux danger le menaait.

Pendant plusieurs jours, l'occasion de cet enlvement ne s'tait pas
prsente. Ou bien la barge s'arrtait le soir  trop faible distance
d'un centre habit, ou bien on rencontrait dans son voisinage trop
immdiat quelques-uns des agents grens sur la rive et dont la qualit
ne pouvait chapper  un professionnel du crime.

Le matin du 29 aot, enfin, les circonstances avaient paru favorables.
La tempte qui, la nuit prcdente, avait protg la bande pendant
qu'elle s'attaquait  la villa du comte Hagueneau, devait avoir plus ou
moins dispers les policiers qui prcdaient ou suivaient leur chef le
long du fleuve. Peut-tre celui-ci serait-il momentanment seul et sans
dfense. Il fallait en profiter.

Aussitt la voiture charge des dpouilles de la villa, Titcha avait t
dpch avec deux des hommes les plus rsolus. On a vu comment les trois
aventuriers s'taient acquitts de leur mission, et comment le pilote
Serge Ladko tait devenu leur prisonnier, au lieu et place du dtective
Karl Dragoch.

Jusqu'ici, Titcha n'avait pu renseigner son capitaine sur l'heureuse
issue de sa mission que par les quelques mots brefs changs dans la
clairire, au moment o l'escouade de police tait survenue sur la
route. L'entretien serait ncessairement repris  ce sujet, mais, pour
l'instant, il ne pouvait en tre question. Avant tout, il s'agissait de
faire disparatre et de mettre  l'abri les nombreux colis entasss
sur le pont, et c'est  quoi s'employrent sans tarder les huit hommes
formant l'quipage de la gabarre.

Soit  bras, soit en les faisant glisser sur des plans inclins, ces
colis furent d'abord introduits dans l'intrieur du bateau, premier
travail qui n'exigea que quelques minutes, puis on procda  l'arrimage
dfinitif. Pour cela le plancher de la cale fut soulev et laissa 
dcouvert une ouverture bante,  la place o l'on se ft lgitimement
attendu a trouver l'eau du Danube. Une lanterne, descendue dans ce
deuxime compartiment, permit d'y distinguer un amoncellement d'objets
htroclites qui le remplissaient dj en partie. Il restait assez de
place, cependant, pour que les dpouilles du comte Hagueneau pussent
tre loges  leur tour dans l'introuvable cachette.

Merveilleusement truque, en effet, tait cette gabarre qui servait 
la fois de moyen de transport, d'habitation et de magasin inviolable.
Au-dessous du bateau visible, un autre plus petit s'appliquait, le
pont de celui-ci formant le fond de celui-l. Ce second bateau, d'une
profondeur de deux mtres environ, avait un dplacement tel, qu'il
ft capable de porter le premier et de le soulever d'un pied ou deux
au-dessus de la surface de l'eau. On avait remdi  cet inconvnient,
qui aurait, sans cela, dvoil la supercherie, en chargeant le bateau
infrieur d'une quantit de lest suffisant  le noyer entirement, de
telle sorte que le chaland suprieur gardt la ligne de flottaison qu'il
devait avoir  vide.

Vide, sa cale l'tait toujours, les marchandises voles, qui allaient
s'entasser dans le double fond, y remplaaient un poids correspondant de
lest, et l'aspect de l'extrieur n'tait en rien modifi.

Par exemple cette gabarre, qui, lge, aurait d normalement caler 
peine un pied, s'enfonait dans l'eau de prs de sept. Cela n'tait
pas sans crer de relles difficults dans la navigation du Danube et
rendait ncessaire le concours d'un excellent pilote. Ce pilote, la
bande le possdait dans la personne de Yacoub Ogul, un isralite natif
lui aussi de Roustchouk. Trs pratique du fleuve, Yacoub Ogul aurait
pu lutter avec Serge Ladko lui-mme pour la parfaite connaissance des
passes, des chenals et des bancs de sable; d'une main sre, il dirigeait
le chaland  travers les rapides sems de rochers que l'on rencontre
parfois sur son cours.

Quant  la police, elle pouvait examiner le bateau tant que cela lui
plairait. Elle pouvait en mesurer la hauteur intrieure et extrieure
sans trouver la plus petite diffrence. Elle pouvait sonder tout autour
sans rencontrer la cachette sous-marine, tablie suffisamment en
retrait, et de lignes assez fuyantes pour qu'il ft impossible de
l'atteindre. Toutes ses investigations l'amneraient uniquement 
constater que ce chaland tait vide et que ce chaland vide enfonait
dans l'eau de la quantit strictement suffisante pour quilibrer son
poids.

En ce qui concerne les papiers, les prcautions n'taient pas moins
bien prises. Dans tous les cas, soit qu'elle descendt le courant, soit
qu'elle le remontt, la gabarre, ou allait chercher des marchandises,
ou, marchandises dbarques, retournait  son port d'attache. Selon
le choix qui paraissait le meilleur, elle appartenait, tantt  M.
Constantinesco, tantt  M. Wenzel Meyer, tous deux commerants, l'un de
Galatz, l'autre de Vienne. Les papiers, illustrs des cachets les plus
officiels, taient  ce point en rgle, que jamais personne n'avait
song  les vrifier. L'et-on fait, d'ailleurs, que l'on aurait
constat l'existence d'un Constantinesco ou d'un Wenzel Meyer dans
l'une ou l'autre des deux villes indiques. En ralit, le propritaire
s'appelait Ivan Striga.

Le lecteur se rappellera peut-tre que ce nom appartenait  un des
individus les moins recommandables de Roustchouk, qui, aprs s'tre
vainement oppos au mariage de Serge Ladko et de Natcha Gregorevitch,
avait disparu ensuite de la ville. Sans qu'on entendt parler
positivement de lui, de mauvais bruits avaient alors couru sur son
compte, et la rumeur publique l'accusait de tous les crimes.

Pour une fois, la rumeur publique ne se trompait pas. Avec sept autres
misrables de son espce, Ivan Striga avait, en effet, form une bande
de vritables pirates, qui, depuis lors, cumait littralement les deux
rives du Danube.

Avoir trouv ainsi le chemin de la richesse facile, c'tait quelque
chose; s'assurer la scurit, c'tait mieux encore. Dans ce but, au lieu
de cacher son nom et son visage, ainsi que l'aurait fait un malfaiteur
vulgaire, il s'tait arrang de manire,  ne pas tre un anonyme pour
ses victimes. Bien, entendu, ce n'tait pas son vrai nom qu'il leur
faisait connatre. Non, celui qu'il avait rsolu de laisser deviner avec
une adroite imprudence, c'tait celui de Serge Ladko.

S'abriter, afin d'chapper aux consquences d'un forfait, derrire une
personnalit d'emprunt, c'est un stratagme assez commun, mais
Striga l'avait rnov par le choix intelligent du pseudonyme qu'il
s'attribuait.

Si le nom de Ladko n'tait, ni plus ni moins qu'un autre, capable de
crer une confusion et, par suite, hors le cas de flagrant dlit, de
dtourner les soupons au profit du coupable, il possdait quelques
avantages qui lui taient propres.

En premier lieu, Serge Ladko n'tait pas un mythe. Il existait, si le
coup de fusil qui l'avait salu  son dpart de Roustchouk ne l'avait
pas abattu pour jamais. Bien que Striga se vantt volontiers d'avoir
supprim son ennemi, la vrit est qu'il n'en savait rien. Peu
importait, d'ailleurs, au point de vue de l'enqute qui pouvait tre
faite  Roustchouk. Si Ladko tait mort, la police ne pourrait rien
comprendre aux accusations dont il serait l'objet. S'il tait vivant,
elle trouverait un homme de chair et d'os, d'une honorabilit si bien
tablie que l'enqute, selon toute vraisemblance, en resterait l. Sans
doute, on rechercherait alors ceux qui auraient la malchance d'tre ses
homonymes. Mais, avant qu'on et pass au crible tous les Ladkos du
monde, il coulerait de l'eau sous les ponts du Danube!

Que si, d'aventure, les soupons,  force d'tre dirigs dans la mme
direction, finissaient par entamer la cuirasse d'honorabilit de Serge
Ladko, ce serait alors un rsultat doublement heureux. Outre qu'il est
toujours agrable  un bandit de savoir qu'un autre est inquit  sa
place, cette substitution lui devient plus agrable encore quand il a
vou  sa victime une haine mortelle.

Alors mme que ces dductions eussent t draisonnables, l'absence de
Serge Ladko, dont personne ne connaissait la patriotique mission, les
et rendues logiques. Pourquoi le pilote tait-il parti sans crier gare?
La section locale de la police du fleuve commenait prcisment  se
poser cette question au moment o Karl Dragoch dcouvrait ce qu'il
croyait tre la vrit, et, comme chacun sait, lorsque la police
commence  se poser des questions, il y a peu de chances qu'elle y
rponde avec bienveillance.

Ainsi, la situation tait bien nette dans sa dramatique complication.
Une longue srie de crimes que des maladresses voulues faisaient
toujours attribuer  un certain Ladko, de Roustchouk; le pilote du mme
nom, vaguement, trs vaguement encore souponn,  cause de son absence,
d'tre le coupable, tandis qu' des centaines de kilomtres un Ladko,
accus par de plus srieuses prsomptions, tait dpist sous le
dguisement du pcheur Ilia Brusch; et Striga, pendant ce temps,
reprenant, aprs chaque expdition, son tat civil authentique, pour
circuler librement sur le Danube.

Toutefois, pour que sa scurit ne ft pas menace, la condition
essentielle tait que l'on fit disparatre toute trace compromettante
dans le plus bref dlai possible. C'est pourquoi, ce soir-l, le butin
nouvellement conquis fut, comme de coutume, rapidement dpos dans
l'introuvable cachette. C'est le bruit de cet arrimage que le vritable
Serge Ladko entendit dans son cachot pris aux dpens de cette mme cale
sous-marine, au fond de laquelle nulle puissance humaine n'tait capable
de le secourir. Puis, le parquet remis en place, les hommes remontrent
sur le pont dont les panneaux furent referms. La police pouvait venir
dsormais.

Il tait,  ce moment, prs de trois heures du matin. L'quipage de la
gabarre, surmen par les fatigues de cette nuit et par celles de la nuit
prcdente, aurait eu grand besoin de repos, mais il ne pouvait en tre
question.

Striga, dsireux de s'loigner au plus vite du lieu de son dernier
crime, donna l'ordre de se mettre en route en profitant de l'aube
naissante, ordre qui fut excut sans un murmure, chacun comprenant la
force des raisons qui le dictaient.

Pendant qu'on s'occupait de ramener l'ancre  bord et de pousser
le chaland au milieu du fleuve, Striga s'enquit des pripties de
l'expdition de la matine.

a a t tout seul, lui rpondit Titcha. Le Dragoch a t pris au
premier coup de filet comme un simple brochet.

--Vous a-t-il vus?

--Je ne crois pas. Il avait autre chose  penser.

--Il ne s'est pas dbattu?

--Il a essay, la canaille. J'ai d l'assommer  moiti pour le faire
tenir tranquille.

--Tu ne l'as pas tu, au moins? demanda vivement Striga.

--Que non pas! tourdi tout au plus. J'en ai profit pour le ligotter
proprement. Mais je n'avais pas fini le paquetage que le colis respirait
comme pre et mre.

--Et maintenant?

--Il est dans la cale. Dans le double fond, naturellement.

--Sait-il o on l'a transport?

--Il faudrait alors qu'il soit rudement malin, dclara Titcha en riant
bruyamment. Tu dois bien penser que je n'ai oubli ni le billon, ni le
bandeau. On ne les a retirs que le particulier en cage. L, il peut, si
a lui convient, chanter des romances et admirer le paysage.

Striga sourit sans rpondre. Titcha reprit:

---J'ai fait ce que tu as command, mais o cela nous mnera-t-il?

--Ne serait-ce qu' dsorganiser la brigade prive de son chef, rpondit
Striga.

Titcha haussa les paules.

--On en nommera un autre, dit-il.

--Possible, mais il ne vaudra peut-tre pas celui que nous tenons. Dans
tous les cas, nous pourrons causer. Au besoin, nous le rendrions en
change des passeports qui nous seraient ncessaires. Il est donc
essentiel de le garder vivant.

--Il l'est, affirma Titcha.

--A-t-on pens  lui donner  manger?

--Diable!... fit Titcha en se grattant la tte. On l'a tout  fait
oubli. Mais douze heures d'abstinence n'ont jamais fait de mal 
personne, et je lui porterai son dner ds que nous serons en marche ...
A moins que tu ne veuilles le lui porter toi-mme, pour te rendre compte
par tes yeux?

--Non, dit vivement Striga. Je prfre qu'il ne me voie pas. Je le
connais et il ne me connat pas. C'est un avantage que je ne veux pas
perdre.

--Tu pourrais mettre un masque.

--a ne prendrait pas avec Dragoch. Pas besoin qu'on lui montre son
visage. La taille, la carrure, le moindre dtail lui sufft pour
reconnatre les gens.

--Alors, je suis frais, moi, qui suis oblig de lui porter sa pitance!

--Il faut bien que quelqu'un le fasse ... D'ailleurs, Dragoch n'est pas
bien dangereux actuellement, et, s'il le redevient jamais, c'est que
nous serons  l'abri.

--Amen!.. fit Titcha.

--Pour le moment, reprit Striga, on va le laisser dans sa bote. Pas
trop longtemps, par exemple, sans quoi il finirait par mourir asphyxi.
On le remontera dans une cabine du pont quand nous aurons dpass
Budapest, demain matin, aprs mon dpart.

--Tu as donc l'intention de t'absenter? demanda Titcha.

--Oui, rpondit Striga. Je quitterai le chaland de temps en temps afin
de recueillir des informations sur la rive. Je verrai ce qu'on dit de
notre dernire affaire et de la disparition de Dragoch.

--Et si tu te fais pincer? objecta Titcha.

--Pas de danger. Personne ne me connat, et la police du fleuve doit
tre dans le marasme. Pour les autres, j'aurai, s'il le faut, une
identit toute neuve.

--Laquelle?

--Celle du clbre Ilia Brusch, pcheur insigne et laurat de la Ligue
Danubienne.

--Quelle ide!

--Excellente. J'ai le bateau d'Ilia Brusch. Je lui emprunterai sa peau,
 l'exemple de Karl Dragoch.

--Et si l'on te demande du poisson?

--J'en achterai, s'il le faut, pour le revendre.

--Tu as rponse  tout.

--Parbleu!

La conversation prit fin sur ce mot. Le chaland avait commenc a suivre
le fil du courant. Il soufflait une lgre brise du Nord qui serait trs
favorable quand, un peu au-dessus de Visegrad, le Danube, revenant sur
lui-mme, suivrait la direction du Sud. Jusque-l, au contraire, cette
brise du Nord retardait singulirement le bateau, et Striga, press de
s'loigner du thtre de ses exploits, donna l'ordre de border deux
longs avirons qui aideraient  gagner contre le vent.

Il fallut trois heures pour parcourir dix kilomtres et atteindre le
premier coude du fleuve, puis deux heures encore pour suivre la courbe
que dessine le Danube avant d'adopter franchement la direction du Sud.
Un peu en amont de Waitzen, on put enfin abandonner les avirons, et,
sous la pousse de la voile, la marche du bateau fut notablement
acclre.

Vers onze heures on passa devant Saint-Andr o les deux charretiers
Kaiserlick et Vogel avaient prtendu se rendre au cours de la nuit
prcdente. Il ne fut pas question de s'y arrter, et le chaland
continua  driver vers Budapest, encore distante de vingt-cinq  trente
kilomtres.

A mesure qu'on gagnait vers l'aval, l'aspect des rives devenait plus
svre. Les les ombreuses et verdoyantes se multipliaient, ne laissant
parfois entre elles que d'troits canaux, interdits aux chalands, mais
suffisants pour la navigation de plaisance.

Dans cette partie du Danube, la batellerie commence  devenir assez
active. Il y a mme de frquents encombrements, car le cours du fleuve
est resserr entre les premires ramifications des Alpes Norriques et
les dernires ondulations des Karpathes. Quelquefois se produisent des
chouages ou des abordages, peu dommageables en somme, pour peu que
l'attention des pilotes soit un seul instant en dfaut. En gnral,
le malheur se rduit  une perte de temps. Mais que de cris, que de
querelles, au moment de la collision!

Le chaland, dont Striga tait le capitaine, devait tre compt parmi
les mieux dirigs. De grande taille, puisque sa capacit dpassait deux
cents tonnes, le pont proprement dit en tait recouvert d'une sorte de
superstructure, d'un spardeck, qui formait,  l'arrire, le toit du
rouf habit par le personnel. Un mtereau  l'avant servait  hisser
le pavillon national, et,  la poupe, un gouvernail  large safran
permettait au pilote de maintenir le bateau en bonne direction.

A mesure qu'on descendait le courant, l'animation du fleuve allait
croissant, ainsi que cela se produit aux approches des grandes cits.
Des embarcations lgres,  vapeur ou  voiles, charges de promeneurs
ou de touristes, se glissaient entre les les. Bientt, dans le
lointain, la fume de chemines d'usines empta l'horizon, annonant les
faubourgs de Budapest.

A ce moment, il se produisit un fait singulier. Sur un signe de Striga,
Titcha pntra dans le rouf de l'arrire, avec un de ses compagnons de
l'quipage. Les deux hommes en ressortirent bientt. Ils escortaient
une femme d'une taille lance, mais dont il tait malais de voir les
traits  demi cachs par un billon. Les mains lies derrire le dos,
cette femme marchait entre ses deux gardiens, sans essayer d'une
rsistance dont l'exprience lui avait sans doute dmontr l'inutilit.
Docilement, elle descendit dans la cale par l'chelle du grand panneau,
puis dans un compartiment du double fond dont la trappe fut referme sur
elle. Cela fait, Titcha et son compagnon reprirent leurs occupations,
comme si de rien n'tait.

Vers trois heures de l'aprs-midi, le chaland s'engagea entre les quais
de la capitale de la Hongrie. A droite, c'tait Buda, l'ancienne ville
turque;  gauche, Pest, la ville moderne. A cette poque, Buda tait,
plus qu'elle ne l'est reste de nos jours, une de ces vieilles et
pittoresques cits que le progrs galitaire tend  faire disparatre.
Par contre, Pest, si son importance tait dj considrable, n'avait pas
encore atteint le prodigieux dveloppement qui a fait d'elle la plus
importante et la plus belle mtropole de l'Europe orientale.

Sur les deux rives, et notamment sur la rive gauche, se succdaient
les maisons  arcades et  terrasses, que dominaient les clochers des
glises dors par les rayons du soleil, et la longue enfilade des quais
ne manquait ni de noblesse ni de grandeur.

Le personnel du chaland n'accordait pas son attention  ce spectacle
enchanteur. La traverse de Budapest pouvant mnager de dsagrables
surprises  des gens si sujets  caution, l'quipage n'avait d'yeux que
pour le fleuve o se croisaient de nombreuses embarcations. Ce prudent
souci permit  Striga de distinguer en temps voulu, au milieu des
autres, un bateau conduit par quatre hommes, qui se dirigeait en droite
ligne vers le chaland. Ayant reconnu un canot de la police fluviale, il
avertit d'un coup d'oeil Titcha, qui, sans autre explication, s'affala
par le panneau dans la cale.

Striga ne s'tait pas tromp. En quelques minutes, ce canot eut ralli
la gabarre. Deux hommes montrent  bord.

Le patron? demanda l'un des nouveaux arrivants.

--C'est moi, rpondit Striga en faisant un pas en avant de ses
compagnons.

--Votre nom?

--Ivan Striga.

--Votre nationalit?

--Bulgare.

--D'o vient cette gabarre?

--De Vienne.

--O va-t-elle?

--A Galatz.

--Son propritaire?

--M. Constantinesco, de Galatz.

--Chargement?

--Nant. Nous retournons  vide.

--Vos papiers?

--Les voici, dit Striga, en offrant au questionneur les documents
demands.

--C'est bon, approuva celui-ci, qui les restitua aprs un examen
consciencieux. Nous allons jeter un coup d'oeil dans votre cale.

--A votre aise, concda Striga. Je vous ferai toutefois remarquer que
c'est la quatrime visite que nous subissons depuis notre dpart de
Vienne. Ce n'est pas agrable.

Le policier, dclinant du geste toute responsabilit personnelle dans
les ordres dont il n'tait que l'excuteur, descendit sans rpondre par
le panneau. Arriv au bas de l'chelle, il s'avana de quelques pas dans
la cale dont son regard fit le tour, puis il remonta. Rien n'tait venu
l'avertir que sous ses pieds gisaient deux cratures humaines, un homme,
d'un ct, une femme de l'autre, toutes deux rduites  l'impuissance
et hors d'tat de demander du secours. La visite ne pouvait tre plus
consciencieuse ni plus longue. Le chaland tant compltement vide, il
n'y avait pas lieu de s'enqurir de la provenance de son chargement, ce
qui simplifiait beaucoup les choses.

Le policier reparut donc au jour, et, sans poser d'autres questions,
regagna son canot, qui s'loigna vers de nouvelles perquisitions, tandis
que la gabarre continuait lentement sa route vers l'aval.

Quand les dernires maisons de Budapest eurent t laisses en arrire,
le moment parut venu de s'occuper de la prisonnire de la cale. Titcha
et son compagnon disparurent dans l'intrieur, pour en ressortir
bientt, escortant cette mme femme qui y avait t incarcre quelques
heures plus tt, et qui fut rintgre dans le rouf. Des autres hommes
de l'quipage, nul ne sembla prter la moindre attention  cet incident.

On ne fit halte qu' la nuit, entre les bourgs d'Ercsin et d'Adony, 
plus de trente kilomtres au-dessous de Budapest, et l'on repartit le
lendemain ds l'aube. Au cours de cette journe du 31 aot, la drive
fut interrompue par quelques arrts, pendant lesquels Striga quitta le
bord, en utilisant la barge, conquise,  ce qu'il pensait, sur Karl
Dragoch. Loin de se cacher, il accostait dans les villages, se
prsentait aux habitants comme tant ce fameux laurat de la Ligue
Danubienne, dont la renomme n'avait pu manquer de parvenir jusqu' eux,
et engageait des conversations qu'il aiguillait adroitement sur les
sujets qui lui tenaient au coeur.

Trs maigre fut sa rcolte de renseignements. Le nom d'Ilia Brusch ne
paraissait pas tre populaire dans cette rgion. Sans doute,  Mohacs,
Apatin, Neusatz, Semlin ou Belgrade, qui sont des villes importantes, il
en serait autrement. Mais Striga n'avait pas l'intention de s'y risquer
et il comptait bien se borner  prendre langue dans des villages, o la
police exerait ncessairement une surveillance moins effective. Par
malheur, les paysans ignoraient gnralement le concours de Sigmaringen
et se montraient trs rebelles aux interviews. D'ailleurs, ils ne
savaient rien. Ils ignoraient Karl Dragoch plus encore qu'Ilia Brusch,
et Striga dploya en vain tous les raffinements de sa diplomatie.

Ainsi que cela avait t convenu la veille, c'est pendant une des
absences de Striga que Serge Ladko fut remont au jour et transport
dans une petite cabine dont la porte fut soigneusement verrouille.
Prcaution peut-tre exagre, tout mouvement tant interdit au
prisonnier troitement ligott.

Les journes du 1er au 6 septembre s'coulrent paisiblement. Pouss 
la fois par le courant et par un vent favorable, le chaland continuait
 driver,  raison d'une soixantaine de kilomtres par vingt-quatre
heures. La distance parcourue aurait mme t sensiblement plus grande
sans les arrts que rendaient ncessaires les absences de Striga.

Si les excursions de celui-ci taient toujours aussi striles au point
de vue spcial des renseignements, une fois, du moins, il russit,
en utilisant ses talents professionnels,.  les rendre profitables 
d'autres gards.

Ceci se passait le 5 septembre. Ce jour-l, le chaland tant venu
mouiller  la nuit en face d'un petit bourg du nom de Szuszek, Striga
descendit  terre comme de coutume. La soire tait avance. Les
paysans, qui se couchent d'ordinaire avec le soleil, ayant pour la
plupart rintgr leurs demeures, il dambulait solitairement, quand il
avisa une maison d'apparence assez cossue, dont le propritaire, plein
de confiance dans la probit publique, avait laiss la porte ouverte, en
s'absentant pour quelque course dans le voisinage.

Sans hsiter, Striga s'introduisit dans cette maison, qui se trouva
tre un magasin de dtail, ainsi que l'existence d'un comptoir le
lui dmontra. Prendre dans le tiroir de ce comptoir la recette de la
journe, cela ne demanda qu'un instant. Puis, non content de cette
modeste rapine, il eut tt fait de dcouvrir dans le corps infrieur
d'un bahut, dont l'effraction ne fut qu'un jeu pour lui, un sac
rondelet, qui rendit au toucher un son mtallique de bon augure.

Ainsi nanti, Striga s'empressa de regagner son chaland, qui, l'aube
venue, tait dj loin.

Telle fut la seule aventure du voyage.

A bord, Striga avait d'autres occupations. De temps  autre, il
disparaissait dans le rouf, et s'introduisait dans une cabine situe en
face de celle o l'on avait dpos Serge Ladko. Parfois, sa visite ne
durait que quelques minutes, parfois elle se prolongeait davantage. Il
n'tait pas rare, dans ce dernier cas, qu'on entendit jusque sur le pont
l'cho d'une violente discussion, o l'on discernait une voix de femme
rpondant avec calme  un homme en fureur. Le rsultat tait alors
toujours le mme: indiffrence gnrale de l'quipage et sortie
furibonde de Striga, qui s'empressait de quitter le bord pour calmer ses
nerfs irrits.

C'est principalement sur la rive droite qu'il poursuivait ses
investigations. Rares, en effet, sont les bourgs et les villages de
la rive gauche au del de laquelle s'tend  perte de vue l'immense
puzsta..

Cette puzsta, c'est la plaine hongroise par excellence, que limitent,
 prs de cent lieues, les montagnes de la Transylvanie. Les lignes
de chemins de fer qui la desservent traversent une infinie tendue de
landes dsertes, de vastes pturages, de marais immenses o pullule le
gibier aquatique. Cette puzsta, c'est la table toujours gnreusement
servie pour d'innombrables convives  quatre pattes, ces milliers et ces
milliers de ruminants qui constituent l'une des principales richesses du
royaume de Hongrie. A peine, s'il s'y rencontre quelques champs de bl
ou de mas.

La largeur du fleuve est devenue considrable alors, et de nombreux
lots ou les en divisent le cours. Telles de ces dernires sont de
grande tendue et laissent de chaque ct deux bras o le courant
acquiert une certaine rapidit.

Ces les ne sont point, fertiles. A leur surface ne poussent que des
bouleaux, des trembles, des saules, au milieu du limon dpos par les
inondations qui sont frquentes. Cependant on y rcolte du foin en
abondance, et les barques, charges jusqu'au plat bord, le charrient aux
fermes ou aux bourgades de la rive.

Le 6 septembre, le chaland mouilla  la tombe de la nuit. Striga tait
absent  ce moment. S'il n'avait voulu se risquer, ni  Neusatz, ni 
Peterwardein qui lui fait face, l'importance relative de ces villes
pouvant tre une cause de dangers, il s'tait du moins arrt, afin d'y
continuer son enqute, au bourg de Karlovitz, situ une vingtaine de
kilomtres en aval. Sur son ordre, le chaland n'avait fait halte que
deux ou trois lieues plus bas, pour attendre son capitaine, qui le
rejoindrait en s'aidant du courant.

Vers neuf heures du soir, celui-ci n'en tait plus fort loign. Il
ne se pressait pas. Laissant fuir la barge au gr du courant, il
s'abandonnait  des penses en somme assez riantes. Son stratagme avait
pleinement russi. Personne ne l'avait suspect et rien ne s'tait
oppos  ce qu'il se renseignt librement. A vrai dire, de
renseignements, il n'en avait gure rcolt. Mais cette ignorance
publique, qui confinait  l'indiffrence, tait, en somme, un symptme
favorable. Bien certainement, dans cette rgion, on n'avait que trs
vaguement entendu parler de la bande du Danube, et l'on ignorait jusqu'
l'existence de Karl Dragoch, dont la disparition ne pouvait, par suite,
causer d'motion.

D'un autre ct, que ce ft  cause de la suppression de son chef ou en
raison de la pauvret de la rgion traverse, la vigilance de la police
paraissait grandement diminue. Depuis plusieurs jours, Striga n'avait
aperu personne qui et la tournure d'un agent, et nul ne parlait de la
surveillance fluviale si active deux ou trois cent kilomtres en amont.

Il y avait donc toutes chances pour que le chaland arrivt heureusement
au terme de son voyage, c'est--dire  la mer Noire, o son chargement
serait transport  bord du vapeur accoutum. Demain, on serait au del
de Semlin et de Belgrade. Il suffirait ensuite de longer de prfrence
la rive serbe pour se mettre  l'abri de toute fcheuse surprise. La
Serbie devait tre, en effet, plus ou moins dsorganise par la guerre
qu'elle soutenait contre la Turquie et il n'y avait pas apparence que
les autorits riveraines perdissent leur temps  s'occuper d'une gabarre
descendant  vide le cours du fleuve.

Qui sait? Ce serait peut-tre le dernier voyage de Striga. Peut-tre
se retirerait-il au loin, aprs fortune faite, riche, considr--et
heureux, songeait-il, en pensant  la prisonnire enferme dans la
gabarre.

Il en tait l de ses rflexions quand ses yeux tombrent sur les
coffres symtriques dont les couvercles avaient si longtemps servi de
couchettes  Karl Dragoch et  son hte, et tout  coup cette pense lui
vint que, depuis huit jours qu'il tait matre de la barge, il n'avait
pas song  en explorer le contenu. Il tait grand temps de rparer cet
inconcevable oubli.

En premier lieu, il s'attaqua au coffre de tribord qu'il fractura en
un tour de main. Il n'y trouva que des piles de linge et de vtements
rangs en bon ordre. Striga, qui n'avait que faire de cette dfroque,
referma le coffre et s'attaqua au suivant.

Le contenu de celui-ci n'tait pas fort diffrent du prcdent, et
Striga dsappoint allait y renoncer, quand il dcouvrit dans un des
coins un objet plus intressant. Si les articles d'habillement ne
pouvaient rien lui apprendre, il n'en serait peut-tre pas de mme de ce
gros portefeuille qui, selon toute vraisemblance, devait contenir
des papiers. Or, les papiers ont beau tre muets, rien n'gale, dans
certains cas, leur loquence.

Striga ouvrit ce portefeuille, et, conformment  son espoir, il s'en
chappa de nombreux documents, dont il entreprit le patient examen. Les
quittances, les lettres dfilrent, toutes au nom d'Ilia Brusch, puis
ses yeux, agrandis par la surprise, s'arrtrent sur le portrait qui,
dj, avait veill les soupons de Karl Dragoch.

D'abord Striga ne comprit pas. Qu'il y et dans cette barge des papiers
au nom d'Ilia Brusch, et qu'il n'y en et aucun au nom du policier,
c'tait dj passablement tonnant. Toutefois, l'explication de cette
anomalie pouvait tre des plus naturelles. Peut-tre Karl Dragoch, au
lieu de doubler le laurat de la Ligue Danubienne, comme Striga l'avait
cru jusqu'ici, avait-il emprunt  l'amiable la personnalit du pcheur,
et peut-tre, dans ce cas, avait-il conserv, d'un commun accord avec
le vritable Ilia Brusch, les documents ncessaires pour justifier au
besoin de son identit. Mais pourquoi ce nom de Ladko, ce nom dont, avec
une habilet diabolique, Striga signait tous ses crimes? Et que venait
faire l ce portrait d'une femme,  laquelle celui-ci n'avait jamais
renonc malgr l'chec de ses prcdentes tentatives? Quel tait donc
le lgitime propritaire de cette barge pour avoir en sa possession
un document si intime et si singulier? A qui appartenait-elle en
dfinitive,  Karl Dragoch,  Ilia Brusch ou  Serge Ladko, et lequel
de ces trois hommes, dont deux l'intressaient  un si haut point,
tenait-il prisonnier en fin de compte dans le chaland? Le dernier, il
proclamait, cependant, l'avoir tu, le soir o, d'un coup de feu,
il avait abattu l'un des deux hommes de ce canot qui s'loignait
furtivement de Roustchouk. Vraiment, s'il avait mal vis alors, il
aimerait encore mieux, plutt que le policier, tenir entre ses mains le
pilote, qu'il ne manquerait pas une seconde fois, dans ce cas. Celui-l,
il ne serait pas question de le garder comme otage. Une pierre au
cou ferait l'affaire, et, dbarrass ainsi d'un ennemi mortel, il
supprimerait en mme temps le principal obstacle  des projets dont il
poursuivait prement la ralisation.

Impatient d'tre fix, Striga, gardant par devers lui le portrait
qu'il venait de dcouvrir, saisit la godille et pressa la marche de
l'embarcation.

Bientt la masse de la gabarre apparut dans la nuit. Il accosta
rapidement, sauta sur le pont, et, se dirigeant vers la cabine faisant
face  celle qu'il visitait d'ordinaire, introduisit la clef dans la
serrure.

Moins avanc que son gelier, Serge Ladko n'avait mme pas le choix
entre plusieurs explications de son aventure. Le mystre lui en
paraissait toujours aussi impntrable, et il avait renonc  imaginer
des conjectures sur les motifs que l'on pouvait avoir de le squestrer.

Quand, aprs un fivreux sommeil, il s'tait rveill au fond de son
cachot, la premire sensation qu'il prouva fut celle de la faim. Plus
de vingt-quatre heures s'taient alors coules depuis son dernier
repas, et la nature ne perd jamais ses droits, quelle que soit la
violence de nos motions.

Il patienta d'abord, puis, la sensation devenant de plus en plus
imprieuse, il perdit le beau calme qui l'avait soutenu jusque-l.
Allait-on le laisser mourir d'inanition? Il appela. Personne ne
rpondit. Il appela plus fort. Mme rsultat. Il s'gosilla enfin en
hurlements furieux, sans obtenir plus de succs.

Exaspr, il s'effora de briser ses liens. Mais ceux-ci taient solides
et c'est en vain qu'il se roula sur le parquet en tendant ses muscles 
les rompre.

Dans un de ces mouvements convulsifs, son visage heurta un objet
dpos prs de lui. Le besoin affine les sens. Serge Ladko reconnut
immdiatement du pain et un morceau de lard qu'on avait sans doute mis
l pendant son sommeil. Profiter de cette attention de ses geliers
n'tait pas des plus faciles, dans la situation o il se trouvait. Mais
la ncessit rend industrieux, et, aprs plusieurs essais infructueux,
il russit  se passer du secours de ses mains.

Sa faim satisfaite, les heures coulrent lentes et monotones. Dans le
silence, un murmure, un frissonnement, semblable  celui des feuilles
agites par une brise lgre, venait frapper son oreille. Le bateau qui
le portait tait videmment en marche et fendait, comme un coin, l'eau
du fleuve.

Combien d'heures s'taient-elles succd, quand une trappe fut souleve
au-dessus de lui? Suspendue au bout d'une ficelle, une ration semblable
 celle qu'il avait dcouverte  son premier rveil, oscilla dans
l'ouverture qu'clairait une lumire incertaine et vint se poser  sa
porte.

Des heures coulrent encore, puis la trappe s'ouvrit de nouveau. Un
homme descendit, s'approcha du corps inerte, et Serge Ladko, pour la
seconde fois, sentit qu'on lui recouvrait la bouche d'un large billon.
C'est donc qu'on avait peur de ses cris et qu'il passait  proximit
d'un secours? Sans doute, car, l'homme  peine remont, le prisonnier
entendit que l'on marchait sur le plafond de son cachot. Il voulut
appeler ... aucun son ne sortit de ses lvres ... Le bruit de pas cessa.

Le secours devait tre dj loin, quand, peu d'instants plus tard, on
revint, sans plus d'explications, supprimer son billon. Si on lui
permettait d'appeler, c'est que cela n'offrait plus de danger. Ds lors,
 quoi bon?

Aprs le troisime repas, identique aux deux premiers, l'attente fut
plus longue. C'tait la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa
captivit remontait environ  quarante-huit heures, lorsque, par la
trappe de nouveau ouverte, on insinua une chelle,  l'aide de laquelle
quatre hommes descendirent au fond du cachot.

Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs
traits. Rapidement, un billon tait encore appliqu sur sa bouche, un
bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il tait comme
la premire fois transport de mains en mains.

Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture troite--la trappe,
il le comprenait--qu'il avait dj franchie et qu'il franchissait
maintenant en sens inverse. L'chelle qui avait meurtri ses reins
pendant la descente, les meurtrit galement, tandis qu'on le remontait.
Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jet sur le parquet,
il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et billon. Il
ouvrait  peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.

Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de
prison, celle-ci tait infiniment suprieure  la prcdente. Par une
petite fentre, le jour entrait  flots, lui permettant d'apercevoir,
dpose auprs de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait t contraint
jusqu'ici de chercher  ttons. La lumire du soleil lui rendait le
courage et sa situation lui apparaissait moins dsespre. Derrire
cette fentre, c'tait la libert. Il s'agissait de la conqurir.

Longtemps il dsespra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant
pour la millime fois du regard la cabine exigu qui lui servait de
prison, il dcouvrit, applique contre la paroi, une sorte de ferrure
plate qui, sortie du plancher et s'levant verticalement jusqu'au
plafond, servait probablement  relier entre eux les madriers du bord.
Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne prsentt aucun angle
tranchant, il n'tait peut-tre pas impossible de s'en servir pour user
ses liens, sinon pour les couper. Difficile  coup sr, l'entreprise
mritait tout au moins d'tre tente.

Ayant russi avec beaucoup de peine  ramper jusqu' ce morceau de fer,
Serge Ladko commena aussitt  limer contre lui la corde qui retenait
ses mains. L'immobilit presque totale que ses entraves lui imposaient
rendait ce travail extrmement pnible, et le va-et-vient des bras, ne
pouvant tre obtenu que par une srie de contractions de tout le corps,
restait forcment contenu dans d'troites limites. Outre que la besogne
avanait lentement ainsi, elle tait en mme temps vritablement
extnuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote tait contraint de
prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui
fallait s'interrompre. C'tait toujours le mme gelier qui venait lui
apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimult son visage sous
un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hsitation  ses
cheveux gris et  la remarquable largeur de ses paules. D'ailleurs,
bien qu'il n'en pt discerner les traits, l'aspect de cet homme lui
donnait l'impression de quelque chose de dj vu. Sans qu'il lui ft
possible de rien prciser, cette carrure puissante, cette dmarche
lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque
de toile, ne lui semblaient pas inconnus.

Les rations lui taient servies  heure fixe, et jamais, hors de ces
instants, on ne pntrait dans sa prison. Rien n'en aurait mme troubl
le silence, si, de temps  autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir
en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle
d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu' lui. Serge
Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il
cherchait  mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations
vagues et profondes.

En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, ds le
dpart de son gelier, puis il se remettait obstinment  l'oeuvre.

Cinq jours s'taient couls depuis qu'il l'avait commence, et il en
tait encore  se demander s'il faisait ou non quelques progrs, quand,
 la tombe de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait
ses poignets se brisa tout  coup.

Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui chapper. On
ouvrait sa porte. Le mme homme que chaque jour entrait dans sa cellule
et dposait prs de lui le repas habituel.

Ds qu'il se retrouva seul, Serge Ladko voulut mouvoir ses membres
librs. Il lui fut d'abord impossible d'y parvenir. Immobiliss pendant
toute une longue semaine, ses mains et ses bras taient comme frapps de
paralysie. Peu  peu, cependant, le mouvement leur revint et augmenta
graduellement d'amplitude. Aprs une heure d'efforts, il put excuter
des gestes encore maladroits et dlivrer ses jambes  leur tour.

Il tait libre. Du moins il avait fait le premier pas vers la libert.
Le second, ce serait de franchir cette fentre qu'il tait en son
pouvoir d'atteindre maintenant, et par laquelle il apercevait l'eau du
Danube, sinon la rive invisible dans l'obscurit. Les circonstances
taient favorables. Il faisait dehors un noir d'encre. Bien malin qui le
rattraperait par cette nuit sans lune, o l'on ne voyait rien  dix pas.
D'ailleurs, on ne reviendrait plus dans sa cellule que le lendemain.
Quand on s'apercevrait de son vasion, il serait loin.

Une grave difficult, plus qu'une difficult, une impossibilit
matrielle l'arrta  la premire tentative. Assez large pour un
adolescent souple et svelte, la fentre tait trop troite pour
livrer passage  un homme dans la force de l'ge et dou d'une aussi
respectable carrure que Serge Ladko. Celui-ci, aprs s'tre puis en
vain, dut reconnatre que l'obstacle tait infranchissable et se laissa
retomber tout haletant dans sa prison.

Etait-il donc condamn  n'en plus sortir? Un long moment, il contempla
le carr de nuit dessin par l'implacable fentre, puis, dcid 
de nouveaux efforts, il se dpouilla de ses vtements et, d'un lan
furieux, se lana dans l'ouverture bante, rsolu  la franchir cote
que cote.

Son sang coula, ses os craqurent, mais une paule d'abord, un bras
ensuite passrent, et le montant de la fentre vint buter contre sa
hanche gauche. Malheureusement l'paule droite avait but, elle aussi,
de telle sorte que tout effort supplmentaire serait videmment inutile.

Une partie du corps  l'air libre et surplombant le courant, l'autre
partie demeure prisonnire, ses ctes crases par la pression, Serge
Ladko ne tarda pas  trouver la position intenable. Puisque s'enfuir
ainsi tait impraticable, il fallait aviser  d'autres moyens.
Peut-tre, pourrait-il arracher l'un des montants de la fentre et
agrandir ainsi l'infranchissable ouverture.

Mais, pour cela, il tait ncessaire de rintgrer la prison, et Ladko
fut oblig de reconnatre l'impossibilit de ce retour en arrire. Il ne
lui tait permis ni d'avancer, ni de reculer, et,  moins d'appeler 
son aide, il tait irrmdiablement condamn  rester dans sa cruelle
position.

C'est en vain qu'il se dbattit. Tout fut inutile. Il s'tait lui-mme
pris au pige par la violence de son lan.

Serge Ladko reprenait haleine, quand un bruit insolite le fit
tressaillir. Un nouveau danger se rvlait, menaant. Fait qui ne
s'tait jamais produit  pareille heure depuis qu'il occupait cette
prison, on s'arrtait  sa porte, une clef cherchait en ttonnant le
trou de la serrure, s'y introduisait enfin...

Soulev par le dsespoir, le pilote raidit tous ses muscles dans un
effort surhumain...

Au dehors, cependant, la clef tournait dans la serrure... entranait le
pne avec elle ... lui faisait faire un premier pas hors de la gche...



XII

AU NOM DE LA LOI


Striga, la porte ouverte, s'arrta hsitant sur le seuil. Une obscurit
profonde emplissait la cellule. Il ne distinguait rien, si ce n'est
un carr d'ombre plus claire vaguement dcoup par l'ouverture de la
fentre. Dans un coin, quelque part, gisait le prisonnier. On ne pouvait
l'apercevoir.

Titcha! appela Striga d'une voix impatiente, de la lumire!

Titcha s'empressa d'apporter une lanterne dont la tremblante lueur,
soudainement projete, parut illuminer la pice. Les deux hommes,
l'ayant parcourue d'un rapide coup d'oeil, changrent un regard
troubl. La cabine tait vide. Sur le parquet, des liens rompus, des
vtements jets  la vole: du prisonnier, nulle autre trace.

M'expliqueras-tu?... commena Striga.

Avant de rpondre, Titcha alla jusqu' la fentre, et passa le doigt sur
l'un des montants.

--Envol, dit-il, en montrant son doigt rouge.

--Envol!... rpta Striga, qui profra un juron.

--Mais pas depuis longtemps, continua Titcha. Le sang est encore frais.
D'ailleurs, il n'y a pas plus de deux heures que je lui ai apport sa
ration.

--Et tu n'as rien vu d'anormal  ce moment?

--Absolument rien. Je l'ai laiss ficel comme un saucisson.

--Imbcile! gronda Striga!

Titcha, ouvrant les bras, exprima clairement par ce geste qu'il ignorait
comment l'vasion avait pu s'accomplir et qu'il en dclinait, dans tous
les cas, la responsabilit. Striga n'accepta pas cette commode dfaite.

--Oui, imbcile, rpta-t-il d'une voix furieuse en arrachant des mains
de son compagnon la lanterne qu'il promena sur le pourtour de la cabine.
Il fallait visiter ton prisonnier et ne pas te fier aux apparences....
Tiens! regarde ce morceau de fer poli par le frottement. C'est l qu'il
a us la corde qui retenait ses mains.... Il a d y mettre des jours et
des jours.... Et tu ne t'es aperu de rien!... On n'est pas stupide  ce
point-l!

--Ah a, mais, quand tu auras fini!... rpliqua Titcha qui sentait la
colre le gagner  son tour. Est-ce que tu me prends pour ton chien?...
Aprs tout, puisque tu tenais tant  boucler le Dragoch, il fallait le
garder toi-mme.

--J'aurais mieux fait, approuva Striga. Mais, d'abord, est-ce bien
Dragoch que nous tenions?

--Qui veux-tu que ce soit?

--Le sais-je?... Je suis en droit de m'attendre  tout, en voyant la
manire dont tu t'acquittes d'une mission. L'as-tu reconnu, quand tu
l'as pris?

--Je ne peux pas dire que je l'aie reconnu, confessa Titcha, vu qu'il
tournait le dos....

--L!..

--Mais j'ai parfaitement reconnu le bateau. C'est bien celui que tu m'as
montr  Vienne. a, par exemple, j'en suis sr.

--Le bateau!.. Le bateau!.. Enfin, comment tait-il, ton prisonnier?
Etait-il grand?

Serge Ladko et Ivan Striga avaient en ralit une taille sensiblement
gale. Mais un homme couch parat, on ne l'ignore pas, beaucoup plus
grand qu'un homme debout, et Titcha n'avait gure vu le pilote qu'tendu
sur le parquet de sa prison. C'est donc de la meilleure foi du monde
qu'il rpondit:

--La tte de plus que toi.

--Ce n'est pas Dragoch!.. murmura Striga, qui se savait d'une stature
plus leve que le dtective.

Il rflchit quelques instants, puis demanda:

--Le prisonnier ressemblait-il  quelqu'un de ta connaissance?

--De ma connaissance? protesta Titcha. Jamais de la vie!

--. Par exemple, il ne ressemblerait pas...  Ladko?

--En voil une ide! s'cria Titcha. Pourquoi diable veux-tu que Dragoch
ressemble  Ladko?

--Et si notre prisonnier n'tait pas Dragoch?

--Il ne serait pas davantage Ladko, que je connais assez, parbleu, pour
ne pas m'y tromper.

--Rponds toujours  ma question, insista Striga. Lui ressemblait-il?

--Tu rves, protesta Titcha. D'abord, le prisonnier n'avait pas de
barbe, et Ladko en a.

--a se coupe, la barbe, fit observer Striga.

--Je ne dis pas non... Et puis, le prisonnier avait des lunettes.

Striga haussa les paules.

--Etait-il brun ou blond? demanda-t-il.

--Brun, rpondit Titcha avec conviction.

--Tu en es sr?

--Sr.

--Ce n'est pas Ladko!.. murmura de nouveau Striga. Ce serait donc Ilia
Brusch..

--Quel Ilia Brusch?

--Le pcheur.

--Bah!.. fit Titcha abasourdi. Mais alors, si le prisonnier n'tait ni
Ladko, ni Karl Dragoch, peu importe qu'il ait pris la clef des champs.

Striga, sans rpondre, s'approcha  son tour de la fentre. Aprs
avoir examin les traces de sang, il se pencha au dehors et s'effora
vainement de percer les tnbres.

--Depuis combien de temps est-il parti?., se demandait-il  demi-voix.

--Pas plus de deux heures, dit Titcha.

--S'il court depuis deux heures, il doit tre loin! s'cria Striga, qui
matrisait, avec peine sa colre.

Aprs un instant de rflexion, il ajouta:

--Rien  faire pour le moment. La nuit est trop noire. Puisque l'oiseau
est envol, bon voyage. Quant  nous, nous nous mettrons en route un
peu avant l'aube, de manire  tre le plus tt possible au del de
Belgrade.

Il resta un instant songeur, puis, sans rien ajouter, il quitta la
cabine pour entrer dans celle qui lui faisait face. Titcha prta
l'oreille. D'abord, il n'entendit rien; mais bientt,  travers la porte
ferme, arrivrent jusqu' lui des clats de voix dont le diapason
montait progressivement. Haussant les paules avec ddain, Titcha
s'loigna et regagna son lit.

C'est  tort que Striga avait jug inutile de se livrer  des recherches
immdiates. Ces recherches n'eussent peut-tre pas t vaines, car le
fugitif n'tait pas loin.

En entendant le bruit de la clef tournant dans la serrure, Serge Ladko,
d'un effort dsespr, avait vaincu l'obstacle. Sous la violente
traction des muscles, l'paule d'abord, la hanche ensuite s'taient
effaces, et il avait gliss comme une flche hors de la fentre trop
troite, pour tomber, la tte la premire, dans l'eau du Danube,
qui s'tait ouverte et referme sans bruit. Quand, aprs une courte
immersion, il revint  la surface, le courant l'avait dj emport 
quelque distance de l'endroit de sa chute. Un instant plus tard, il
dpassait l'arrire du chaland, vit la proue vers l'amont. Devant lui
la route tait libre.

Il n'avait pas  hsiter. Le seul parti  prendre tait de se laisser
driver quelque temps encore. Une fois hors d'atteinte, il nagerait
vigoureusement vers l'une des rives. Il y arriverait, il est vrai, dans
un tat de nudit qui pouvait tre une source de grandes difficults
ultrieures, mais il n'avait pas le choix. Le plus press tait de
s'loigner de la prison flottante o il venait de passer de si pnibles
jours. Quand il aurait pris terre, il aviserait.

Tout  coup, dans la nuit, la masse sombre d'une seconde embarcation se
dressa devant lui. Quelle ne fut pas son motion, en reconnaissant sa
barge retenue par une bosse amarre au chaland et que tendait la pousse
du courant. Il se cramponna instinctivement au gouvernail, et, un
instant, demeura immobile.

Dans la paix nocturne, un bruit de voix parvenait jusqu' lui. Sans
doute, on discutait les circonstances de sa fuite. Il attendit, la tte
seule hors de l'eau noire qui le couvrait de son impntrable voile.

Les voix grandirent, puis se turent, et tout retomba dans le silence.
Serge Ladko, s'accrochant au plat bord, se hissa lentement dans la barge
et disparut sous le tt. L, l'oreille tendue, il couta de nouveau.. Il
n'entendit rien. Plus aucun bruit autour de lui.

Sous le tt, l'obscurit de la nuit se faisait plus paisse encore. Dans
l'impossibilit de rien distinguer, Serge Ladko ttonna comme un aveugle
pour reconnatre les objets familiers. Il ne semblait pas que l'on et
rien touch. L taient ses instruments de pche;  ce clou pendait
encore le bonnet de loutre qu'il y avait lui-mme accroch. A droite,
c'tait sa couchette;  gauche, celle o M. Jaeger avait si longtemps
dormi... Mais pourquoi taient-ils ouverts, les coffres mnags
au-dessous de ces couchettes? On les avait donc forcs?.. Invisibles
dans l'ombre, ses mains hsitantes firent l'inventaire de ses modestes
richesses... Non, on ne lui avait rien pris. Linge et vtements
paraissaient en on ordre, comme il les avait laisss... Jusqu' son
couteau qu'il retrouva  la place mme o il l'avait rang. Ce couteau,
Serge Ladko l'ouvrit, puis, rampant sur le ventre dans le fond de la
barge, il s'avana vers l'trave.

Quel voyage! L'oreille aux aguets, les yeux vainement ouverts dans les
tnbres, s'arrtant, la respiration coupe, au moindre clapotis de
l'eau, il lui fallut dix minutes pour arriver au but. Enfin, sa main put
saisir la bosse, qu'il trancha d'un seul coup.

La corde coupe fouetta l'eau  grand bruit. Ladko, le coeur battant,
retomba dans la barge. Impossible qu'on n'ait pas entendu la chute de
cette corde, dans un silence si profond...

Non... rien ne bougeait... Le pilote, peu  peu redress, comprit qu'il
tait dj foin de ses ennemis. A peine libre, en effet, la barge avait
commenc  driver, et il n'avait fallu qu'un instant pour qu'entre elle
et le chaland s'levt le mur inexpugnable de la nuit.

Quand il s'estima assez loin pour n'avoir plus rien  craindre, Serge
Ladko arma un aviron, et quelques coups de godille augmentrent
rapidement la distance. Alors seulement, il s'aperut qu'il grelottait
et s'occupa de se couvrir. Dcidment, on n'avait pas touch au contenu
de ses coffres, o il trouva sans peine le linge et les vtements
ncessaires. Cela fait, il saisit de nouveau l'aviron et se remit 
godiller avec rage.

O tait-il? Il n'en avait aucune ide. Rien ne pouvait le renseigner
sur le parcours effectu par le chaland dans lequel il avait t
incarcr. Sa prison flottante avait-elle mont ou descendu le fleuve,
il l'ignorait.

En tous cas, c'est dans le sens du courant qu'il devait maintenant se
diriger, puisque c'est dans cette direction qu'taient Roustchouk et
Natcha. Si on l'avait ramen en arrire, ce serait du temps  regagner 
grands renforts de bras, voil tout. Pour le moment, il commencerait par
naviguer toute la nuit, de manire  s'loigner le plus possible de
ses ennemis inconnus. Il pouvait compter sur environ sept heures
d'obscurit. En sept heures, on fait du chemin. Le jour venu, il
s'arrterait, pour prendre du repos, dans la premire ville rencontre.

Serge Ladko godillait vigoureusement depuis une vingtaine de minutes,
quand un cri affaibli par la distance s'leva dans la nuit. Ce qu'il
exprimait, joie, colre ou terreur, trop vague tait ce cri lointain
pour que l'on pt le dire. Et pourtant, si vague qu'elle ft, cette
voix, qui lui arrivait des confins de l'horizon, emplit d'un trouble
obscur le coeur du pilote. O avait-il entendu une voix semblable?.. Un
peu plus, il et jur que c'tait celle de Natcha... Il avait cess de
godiller, l'oreille tendue aux sourdes rumeurs de la nuit.

Le cri ne se renouvela pas. L'espace tait redevenu muet autour de la
barge que le courant entranait en silence. Natcha!..

Il n'avait que ce nom-l en tte... Serge Ladko, d'un mouvement
d'paules, rejeta cette obsession, cette ide fixe et se remit au
travail.

Le temps passa. Il pouvait tre minuit, quand, sur la rive droite,
se dessinrent confusment des maisons. Ce n'tait qu'un village,
Szlankament, que Ladko laissa en arrire sans l'avoir reconnu.

Quelques heures plus tard, au moment du lever de l'aube, un autre bourg,
Nove Banoveze, apparut  son tour. Il ne le reconnut pas davantage et le
dpassa pareillement.

Puis les rives redevinrent dsertes, tandis que le jour se levait.

Ds que la lumire fut suffisante, Serge Ladko s'empressa de rparer les
dgts causs  son dguisement par une si longue captivit. En quelques
minutes, ses cheveux redevinrent noirs de leur racine  leur pointe, un
coup de rasoir fit tomber la barbe naissante et ses lunettes fausses
furent remplaces par des neuves. Cela fait, il se remit  godiller avec
le mme inlassable courage.

De temps  autre, il jetait un coup d'oeil en arrire, sans rien
apercevoir de suspect. Les ennemis taient loin, dcidment.

Librant son esprit de ses proccupations les plus immdiates, le
sentiment de sa scurit reconquise lui permettait de songer de nouveau
 l'tranget de sa situation. Quels taient ces ennemis qui le
contraignaient  fuir? Que lui voulaient-ils? Pourquoi l'avaient-ils
tenu durant tant de jours en leur pouvoir? Autant de questions
auxquelles il tait dans l'impossibilit de rpondre. Quels que fussent
ces ennemis, il fallait, en tous cas, se dfier d'eux  l'avenir, et ce
souci allait fcheusement compliquer son voyage,  moins qu'il ne prt
le parti de rclamer, malgr les dangers d'une telle dmarche, la
protection de la police contre ses ravisseurs inconnus,  la premire
ville qu'il traverserait.

Cette ville, quelle serait-elle? Cela non plus, il ne le savait pas,
et rien n'tait de nature  le renseigner, sur ces rives dsertes o,
spars par de longs espaces, s'grenaient de rares et pauvres hameaux.

Ce fut seulement vers huit heures du matin, que, toujours sur la rive
droite, de hauts clochers piqurent le ciel, tandis que, devant la
barge, une autre ville plus lointaine montait  l'horizon. Serge Ladko
eut un sursaut de joie. Ces villes, il les connaissait bien. L'une,
la plus proche, c'tait Semlin, dernire cit danubienne de l'empire
austro-hongrois; l'autre, juste en face de lui, c'tait Belgrade, la
capitale serbe, situe galement sur la rive droite, aprs un coude
brusque du fleuve, au confluent de la Save.

Ainsi donc, pendant son incarcration, il avait continu  descendre le
courant, sa prison flottante l'avait rapproch du but, et, sans mme
s'en rendre compte, il avait franchi plus de cinq cents kilomtres.

Pour l'instant, Semlin, c'tait le salut. Autant que besoin serait, il
y trouverait aide et protection. Mais se rsoudrait-il  demander du
secours? S'il se plaignait, s'il racontait son inexplicable aventure,
n'allait-on pas ouvrir une enqute, dont il serait la premire victime?
Peut-tre voudrait-on savoir qui il tait, d'o il venait, o il se
rendait, et peut-tre parviendrait-on  dcouvrir le nom qu'il s'tait
jur de ne jamais rvler, quoi qu'il arrivt.

Remettant  prendre un parti  ce sujet, Serge Ladko activa la marche
de son embarcation. La demie de huit heures sonnait aux horloges de la
ville comme il fixait son amarre  un anneau du quai. Il procda ensuite
 quelques rapides rangements, puis examina de nouveau ce problme:
parler ou se taire. Finalement il se dcida pour l'abstention. Tout bien
considr, mieux valait garderie silence, aller chercher sous le tt
un repos bien gagn, et s'loigner inaperu de Semlin comme il y tait
arriv.

A ce moment, quatre hommes parurent sur le quai et s'arrtrent en face
de la barge. Ces hommes sautrent  bord, et l'un d'eux, s'approchant de
Serge Ladko, qui le regardait faire avec tonnement, demanda:

Vous tes bien le nomm Ilia Brusch?

--Oui, rpondit le pilote, en fixant sur le questionneur un regard
inquiet.

Celui-ci entr'ouvrit son vtement, afin de montrer une charpe aux
couleurs hongroises, qui lui enserrait la taille.

--Au nom de la loi, je vous arrte, dit-il en touchant le pilote 
l'paule.



XIII

UNE COMMISSION ROGATOIRE


Karl Dragoch n'avait pas souvenir de s'tre occup, dans tout le cours
de sa carrire, d'une affaire aussi fertile en incidents inattendus et
ayant autant le caractre du mystre que cette affaire de la bande du
Danube. L'incroyable mobilit de l'insaisissable bande, son ubiquit, la
soudainet de ses coups, avaient dj quelque chose d'insolite. Et voici
que son chef,  peine dpist, devenait introuvable, et semblait se rire
des mandats d'amener lancs contre lui dans toutes les directions!

Tout d'abord, on et t fond  croire qu'il s'tait vapor. De lui,
aucune trace, ni en amont, ni en aval. La police de Budapest, notamment,
malgr une surveillance incessante, n'avait rien signal qui lui
ressemblt. Il fallait bien qu'il ft pass  Budapest, cependant,
puisque, ds le 31 aot, il tait vu  Duna Fldvar, soit prs de
quatre-vingt-dix kilomtres plus bas que la capitale de la Hongrie.
Ignorant que le rle du pcheur ft jou  ce moment par Ivan Striga,
 qui le chaland assurait un refuge, Karl Dragoch n'y pouvait rien
comprendre.

Les jours suivants, c'est  Szekszard,  Vukovar,  Cserevics, 
Karlovitz enfin que l'on signalait sa prsence. Ilia Brusch ne se
cachait pas. Loin de l, il disait son nom  qui voulait l'entendre, et
parfois mme vendait quelques livres de poissons. D'aucuns, il est vrai,
prtendaient aussi l'avoir surpris au moment o il en achetait, ce qui
ne laissait pas d'tre assez singulier.

Le soi-disant pcheur faisait preuve en tous cas d'une infernale
habilet. La police, aussitt prvenue de son apparition, avait beau
faire diligence, elle arrivait toujours trop tard. C'est en vain qu'elle
sillonnait ensuite le fleuve en tous sens, elle n'y dcouvrait pas le
plus petit vestige de la barge qui semblait littralement volatilise.

Karl Dragoch se dsesprait en apprenant les checs successifs de ses
sous-ordres. Le gibier allait-il dcidment lui glisser entre les mains?

Toutefois, deux choses taient certaines. La premire, c'est que le
prtendu laurat continuait  descendre le fleuve. La seconde, c'est
qu'il semblait fuir les villes, dont, sans doute, il redoutait la
police.

Karl Dragoch fit donc redoubler de surveillance  toutes les cits de
quelque importance situes en aval de Budapest, telles que Mohacs,
Apatin et Neusatz, et lui-mme tablit son quartier gnral  Semlin.
Ces villes constituaient ainsi autant de barrages levs sur la route du
fugitif.

Malheureusement, il paraissait bien que celui-ci ne ft que rire de la
srie d'obstacles accumuls devant lui. De mme qu'on avait appris son
passage en aval de Budapest, sa prsence fut constate, mais toujours
trop tard, en aval de Mohacs, d'Apatin et de Neusatz. Dragoch,
transport de colre et comprenant qu'il jouait sa dernire carte,
runit alors une vritable flottille. Sur son ordre, plus de trente
embarcations croisrent nuit et jour au-dessous de Semlin. Bien adroit
serait l'adversaire s'il parvenait  franchir leur ligne serre.

Pour remarquables qu'elles fussent, ces dispositions n'auraient eu
cependant aucun succs, si Serge Ladko ft rest prisonnier dans la
gabarre de Striga. Heureusement pour le repos de Dragoch, il ne devait
pas en tre ainsi.

La journe du 6 septembre s'tait coule dans ces conditions, sans que
rien de nouveau ft survenu, et Dragoch, ds les premires heures du 7,
se disposait  rejoindre sa flottille, quand il vit un agent accourir 
sa rencontre. Son homme, enfin arrt, venait d'tre incarcr dans la
prison de Semlin.

Il se hta de se rendre au parquet. L'agent avait dit vrai. Le trop
clbre Ladko tait bien rellement sous les verrous.

La nouvelle se rpandit avec la rapidit de l'clair et mit la ville en
rumeur. On ne causait pas d'autre chose, et, sur le quai, des groupes
compacts stationnrent toute la journe devant la barge du fameux
malfaiteur.

Ces groupes ne purent manquer d'attirer l'attention d'une gabarre qui,
vers trois heures de l'aprs-midi, passa au large de Semlin. Cette
gabarre qui descendait innocemment le fleuve, c'tait celle de Striga.

Qu'y a-t-il donc  Semlin? dit celui-ci  son fidle Titcha, en
remarquant l'animation des quais. Serait-ce une meute?

Il s'aida d'une jumelle, qu'il carta de ses yeux aprs un rapide
examen.

--Le diable m'emporte, Titcha, s'cria-t-il, si ce n'est pas
l'embarcation de notre particulier!

--Tu crois?... fit Titcha en s'emparant de la jumelle.

--Il faut que j'en aie le coeur net, dclara Striga qui paraissait en
proie  une vive agitation. Je vais  terre.

--Pour te faire pincer. C'est malin!... Si cette embarcation est celle
de Dragoch, c'est que Dragoch est  Semlin. C'est se jeter dans la
gueule du loup.

--Tu as raison, approuva Striga, qui disparut dans le rouf. Mais nous
allons prendre nos prcautions.

Un quart d'heure plus tard, il revenait camoufl de main de matre,
si l'on veut bien nous permettre cette expression emprunte  l'argot
commun aux malfaiteurs et aux gens de police. Sa barbe coupe et
remplace par des favoris postiches, ses cheveux dissimuls sous une
perruque, un large bandeau recouvrant l'un de ses yeux, il s'appuyait
pniblement sur une canne, comme un homme qui sortirait  peine d'une
grave maladie.

Et maintenant?... demanda-t-il, non sans quelque vanit.

--Merveilleux! admira Titcha.

--Ecoute, reprit Striga. Tandis que je serai  Semlin, vous continuerez
votre route. Deux ou trois lieues au del de Belgrade, vous mouillerez
et vous attendrez mon retour.

--Comment feras-tu pour nous rejoindre?

--Ne t'inquite pas de a, et dis  Ogul de me conduire dans le bachot.

Pendant ce temps, le chaland avait laiss Semlin en arrire. Ayant
pris terre assez loin de la ville, Striga revint  grands pas vers les
maisons. Ds qu'il les eut atteintes, il modra son allure, et, se
mlant aux groupes qui stationnaient au bord du fleuve, il recueillit
avidement les propos changs autour de lui.

Il ne s'attendait gure  ce que ces propos lui apprirent. Personne,
dans ces groupes anims, ne parlait de Dragoch. On ne s'entretenait
pas davantage d'Ilia Brusch. Il n'tait question que de Ladko. De quel
Ladko? Non pas du pilote de Roustchouk, dont le nom avait t utilis
par Striga de la manire qu'on sait, mais prcisment de ce Ladko
imaginaire qu'il avait ainsi cr de toutes pices, du Ladko malfaiteur,
du Ladko pirate, c'est--dire de lui-mme, Striga. C'est sa propre
arrestation qui formait le sujet de la conversation gnrale.

Il ne parvenait pas  comprendre. Que la police commit une erreur et
arrtt un innocent au lieu et place du coupable, il n'y avait  cela
rien de bien surprenant. Mais quel rapport avait cette erreur, dont il
pouvait mieux que personne certifier la ralit, avec la prsence de ce
bateau, que son chaland, la veille encore, avait  la trane?

On estimera, sans doute, qu'il faisait preuve de faiblesse en accordant
quelque intrt  ce ct de la question. L'essentiel, c'tait qu'un
autre ft poursuivi  sa place. Pendant qu'on suspecterait celui-l,
on ne songerait pas  s'occuper de lui. C'tait le point important. Le
reste ne comptait pas.

Rien n'et t plus vrai, s'il n'avait eu des motifs particuliers de
vouloir tre renseign  cet gard. A en juger d'aprs les apparences,
tout portait  croire que l'homme incarcr et le matre de la barge
ne faisaient qu'un. Quel tait cet inconnu, qui, aprs avoir t,
huit jours durant, prisonnier  bord du chaland, en remplaait si
complaisamment le propritaire entre les griffes de la police? Striga,
certes, ne quitterait pas Semlin avant d'tre fix sur ce point.

Il lui fallut s'armer de patience. M. Izar Rona, juge charg de cette
affaire, ne paraissait pas dispos  mener rondement l'instruction.
Trois jours s'coulrent sans qu'il donnt signe de vie. Cette attente
pralable faisait partie de sa mthode. D'aprs lui, il est excellent de
laisser tout d'abord un accus aux prises avec la solitude. L'isolement
est un grand destructeur de force nerveuse, et quelques jours de secret
dpriment merveilleusement l'adversaire que le juge va trouver en face
de lui.

M. Izar Rona, quarante-huit heures aprs l'arrestation, exprimait ces
ides  Karl Dragoch venu aux informations. Le dtective ne pouvait que
donner aux thories de son chef une approbation hirarchique.

Enfin, monsieur le Juge, se risqua-t-il  demander, quand comptez-vous
procder au premier interrogatoire?

--Demain.

--Je viendrai donc demain soir en apprendre le rsultat. Inutile de vous
rpter, je pense, sur quoi se fondent les prsomptions?

--Inutile, affirma M. Rona. J'ai nos conversations antrieures prsentes
 l'esprit, et, d'ailleurs, mes notes sont trs compltes.

--Vous me permettrez toutefois de vous rappeler, monsieur le Juge, le
dsir que j'ai pris la libert de vous exprimer?

--Quel dsir?

--Celui de ne pas paratre dans cette affaire, au moins jusqu' nouvel
ordre. Ainsi que je vous l'ai expos, l'inculp ne me connat que sous
le nom de Jaeger. Cela peut ventuellement nous servir. Evidemment,
lorsque nous serons devant la Cour, il me faudra dcliner mon nom
vritable. Mais nous n'en sommes pas l, et il me parat prfrable,
pour la recherche des complices, de ne pas me brler avant l'heure....

--C'est entendu, promit le juge.

Dans la cellule o on l'avait enferm, Serge Ladko attendait qu'on
voult bien s'occuper de lui. Suivant de si prs sa prcdente aventure,
ce nouveau malheur, aussi inexplicable pour lui que l'autre, n'avait pas
abattu son courage. Sans tenter la moindre rsistance au moment de
son arrestation, il s'tait laiss conduire  la prison, aprs avoir
vainement formul une question reste sans rponse. Que risquait-il,
d'ailleurs? Cette arrestation rsultait ncessairement d'une erreur qui
serait dissipe ds qu'on l'interrogerait.

Par malheur, le premier interrogatoire se faisait singulirement
attendre. Serge Ladko, maintenu au secret le plus rigoureux, demeurait
seul, jour et nuit, dans sa cellule, o, de temps  autre, un gardien
venait jeter un furtif coup d'oeil par un judas perc dans la porte. Ce
gardien esprait-il, obissant aux ordres de M. Izar Rona, constater les
rsultats progressifs de la mthode d'isolement! En ce cas, il ne devait
pas se retirer satisfait. Les heures et les jours s'coulaient, sans
que rien, dans l'attitude du prisonnier, rvlt un changement de ses
intimes penses. Assis sur une chaise, les mains appuyes sur les
genoux, les yeux baisss, la face froide, il semblait profondment
rflchir, et gardait une immobilit presque absolue, sans donner aucun
signe d'impatience. Ds la premire minute, Serge Ladko s'tait rsolu
au calme, et rien ne l'en ferait sortir; mais il en arrivait, en
constatant la fuite du temps,  regretter sa prison flottante qui, du
moins, le rapprochait de Roustchouk.

Le troisime jour, enfin,--on tait alors au 10 septembre,--sa porte
s'ouvrit, et il fut invit  quitter sa cellule. Encadr par quatre
soldats, baonnette au canon, il suivit un long couloir, descendit un
interminable escalier, puis traversa une rue, au del de laquelle il
pntra dans le Palais de Justice, bti en face de la prison.

Dans cette rue, le populaire grouillait, se pressant derrire un cordon
d'agents de police. Quand le prisonnier apparut, de froces clameurs
s'levrent de cette foule, avide d'exprimer sa haine pour le malfaiteur
redout et si longtemps impuni. Quel que ft le sentiment de Serge Ladko
en se voyant en butte  cette injure immrite, il n'en laissa rien
paratre. D'un pas ferme, il entra dans le Palais, et, aprs une
nouvelle attente, se trouva enfin devant son juge.

M. Izar Rona, petit homme malingre, blond, la barbe rare, au teint
jaune et bilieux, tait un magistrat de la manire forte. Procdant
par affirmations tranchantes, par dngations brutales, il attaquait
l'adversaire  coups de boutoir, plus dsireux d'inspirer la terreur que
de gagner la confiance.

Les gardes s'taient retirs sur un signe du juge. Debout au milieu de
la pice, Serge Ladko attendait qu'il plt  celui-ci de l'interroger.
Dans un angle, le greffier prt  crire.

Asseyez-vous, dit M. Rona d'un ton brusque.

Serge Ladko obit. Le magistrat reprit:

--Votre nom?

--Ilia Brusch.

--Votre domicile?

--Szalka.

--Votre profession?

--Pcheur.

--Vous mentez, formula le juge, en surveillant du regard le prvenu.

Une lgre rougeur colora le visage de Serge Ladko dont les yeux eurent
un rapide clair. Toutefois, il se contraignit au calme et garda le
silence.

--Vous mentez, rpta M. Rona. Vous vous appelez Ladko. Votre domicile
est Roustchouk.

Le pilote tressaillit. Ainsi son identit vritable tait connue.
Comment cela avait-il pu se faire? Cependant, le juge,  qui le
tressaillement du prvenu n'avait pas chapp, poursuivait d'une voix
cinglante:

--Vous tes accus de trois vols simples, de dix-neuf vols qualifis
perptrs avec les circonstances aggravantes d'escalade et d'effraction,
de trois assassinats et de six tentatives de meurtre, lesdits crimes
et dlits accomplis avec prmditation depuis moins de trois ans.
Qu'avez-vous  rpondre?

Le pilote avait cout, stupfait, cette incroyable nomenclature. Eh
quoi! la confusion qu'il avait redoute, en apprenant de la bouche de
M. Jaeger l'existence de son sinistre homonyme, cette confusion s'tait
produite en effet. Ds lors,  quoi bon avouer qu'il s'appelait Serge
Ladko? Tout  l'heure, il avait eu la pense de le reconnatre, en
implorant la discrtion du juge. Il comprenait maintenant qu'un tel
aveu serait plus nuisible qu'utile. C'tait bien lui, Serge Ladko, de
Roustchouk, et non un autre, qui tait accus de cette effroyable srie
de crimes. Sans doute, mme dfinitivement identifi, il parviendrait 
tablir son innocence. Mais combien de temps faudrait-il pour y arriver?
Non, mieux valait soutenir jusqu'au bout le rle du pcheur Ilia Brusch,
puisque Ilia Brusch tait le nom d'un innocent.

--J'ai  rpondre que vous vous trompez, rpliqua-t-il d'une voix ferme.
Je me nomme Ilia Brusch et je demeure  Szalka. Il est bien facile,
d'ailleurs, de vous en assurer.

--Ce sera fait, dit le juge en prenant une note. En attendant, je vais
vous faire connatre quelques-unes des charges qui psent sur vous.

Serge Ladko se fit plus attentif. On touchait au point intressant.

--Pour le moment, commena le juge, nous laisserons de ct la plus
grande partie des crimes qui vous sont reprochs, et nous nous
occuperons seulement des plus rcents, de ceux qui ont t perptrs
pendant le voyage au cours duquel vous avez t arrt.

M. Rona, ayant repris haleine, poursuivit:

--C'est  Ulm que l'on signale pour la premire fois votre prsence.
C'est donc  Ulm que nous placerons l'origine de ce voyage.

--Pardon, Monsieur, interrompit vivement Serge Ladko. Mon voyage avait
commenc bien avant Ulm, puisque j'ai remport deux prix au concours
de pche de Sigmaringen et que j'ai ensuite remont le fleuve jusqu'
Donaueschingen.

--Il est exact, en effet, rpliqua le juge, qu'un certain Ilia Brusch
a t proclam laurat du concours de pche institu par la Ligue
Danubienne  Sigmaringen, et que cet Ilia Brusch a t vu 
Donaueschingen. Mais, ou bien vous aviez dj adopt  Sigmaringen une
personnalit d'emprunt, ou bien vous vous tes substitu audit Ilia
Brusch pendant qu'il allait de Donaueschingen  Ulm. C'est un point que
nous luciderons en son temps, soyez tranquille.

Serge Ladko, les yeux carquills par la surprise, coutait comme
dans un rve ces fantaisistes dductions. Un peu plus, on et compt
l'imaginaire Ilia Brusch au nombre de ses victimes! Sans prendre la
peine de rpondre, il haussait ddaigneusement les paules, quand
le juge, en le regardant fixement, lui demanda tout  coup 
brle-pourpoint:

--Qu'tes-vous all faire  Vienne, le 26 aot dernier, chez le juif
Simon Klein?

Malgr lui, Serge Ladko tressaillit une seconde fois. Voil qu'on
connaissait cette visite, maintenant! Certes, elle n'avait rien de
rprhensible, mais l'avouer, c'tait avouer en mme temps son identit,
et, puisqu'il avait adopt le parti de la nier, force lui tait de
persister dans cette voie.

--Simon Klein?... rpta-t-il d'un air interrogateur, en homme qui ne
comprend pas.

--Vous niez?... fit M. Rona. Je m'y attendais. C'est donc  moi de vous
apprendre qu'en vous rendant chez le juif Simon Klein--et le juge, ce
disant, se souleva  demi sur son sige pour donner  ses paroles une
plus crasante autorit,--vous alliez vous entendre avec le receleur
ordinaire de votre bande.

--De ma bande!... rpta le pilote ahuri.

--Il est vrai, rectifia ironiquement le juge, que vous ne savez pas ce
que je veux dire, que vous ne faites partie d'aucune bande, que vous
n'tes pas Ladko, mais bien un inoffensif pcheur  la ligne du nom
d'Ilia Brusch; Mais alors, si vous vous nommez en effet Ilia Brusch,
pourquoi vous cachez-vous?

--Je me cache, moi?... protesta Serge Ladko.

--Dame! a m'en a tout l'air, rpondit M. Izar Rona,  moins que ce ne
soit pas se cacher que de dissimuler sous des lunettes noires des yeux
qui semblent les meilleurs du monde--au fait! ayez donc l'obligeance de
les enlever, ces lunettes!--et de teindre en noir des cheveux que l'on a
naturellement blonds.

Serge Ladko tait accabl.

La police tait bien renseigne et la trame se resserrait autour de lui;
sans paratre remarquer son trouble, M. Rona poursuivit son avantage:

--Eh! eh! vous voil moins fringant, mon gaillard. Vous ne nous saviez
pas si avancs ... mais je continue. A Ulm, vous aviez pris un passager
avec vous.

--Oui, rpondit Serge Ladko.

--Quel tait son nom?

--M. Jaeger.

--Trs exact. Voudriez-vous me dire ce qu'il est devenu, ce M. Jaeger?

--Je l'ignore. Il m'a quitt en pleine campagne, presque au confluent de
l'Ipoly. J'ai t bien surpris de ne plus le trouver en revenant  bord.

--En revenant, dites-vous. Vous vous tiez donc absent? O tiez-vous
all?

--Dans un village des environs, afin de me procurer un cordial pour mon
passager.

--Il tait donc malade?

--Trs malade. Il avait failli se noyer tout bonnement.

--Et c'est vous qui l'avez sauv, je prsume?

--Qui voulez-vous que ce soit, puisqu'il n'y avait que moi?

--Hum!... fit le juge un peu branl.

Mais, se ressaisissant:

--Vous comptez sans doute m'mouvoir avec cette histoire de sauvetage?

--Moi? protesta Ladko. Vous m'interrogez, je rponds. Voil tout.

--C'est bon, conclut M. Izar Rona. Mais, dites-moi, avant cet incident,
vous n'aviez jamais quitt votre barge, je crois?

--Une seule fois, pour aller chez moi,  Szalka.

--Pourriez-vous me prciser la date de cette excursion?

--Pourquoi pas, en cherchant un peu.

--Je vais vous aider. Ne serait-ce pas dans la nuit du 28 au 29 aot?

--Peut-tre bien.

--Vous ne le niez pas?

--Non.

--Vous l'avouez?

--Si vous voulez.

--Nous sommes d'accord.... C'est sur la rive gauche du Danube, je crois,
que se trouve Szalka? demanda M. Rona d'un air bonhomme.

--En effet.

--Et il faisait noir, je crois, dans cette nuit du 28 au 29 aot?

--Trs noir. Un temps affreux.

--Cela explique que vous vous soyez tromp. C'est par une erreur toute
naturelle qu'en pensant aborder la rive gauche, vous avez dbarqu sur
la rive droite.

--Sur la rive droite?

M. Izar Rona se leva tout  fait, et, fixant le prvenu dans les yeux,
pronona:

--Oui, sur la rive droite, juste en face de la villa du comte Hagueneau?

Serge Ladko chercha de bonne foi dans ses souvenirs. Hagueneau? Il ne
connaissait pas ce nom.

--Vous tes trs fort, dclara le juge du dans son essai
d'intimidation. Il est donc entendu que c'est la premire fois que vous
entendez prononcer le nom du comte Hagueneau et que, si, au cours de la
nuit du 28 au 29 aot, sa villa a t mise au pillage et son gardien
Christian Hol grivement bless, c'est  votre insu. O diable avais-je
la tte? Comment connatriez-vous ces crimes commis par un certain
Ladko? Ladko, que diable! ce n'est pas votre nom!

--Mon nom est Ilia Brusch, affirma le pilote d'une voix moins assure
que la premire fois.

--Parfait! parfait!... c'est convenu ... mais alors, si vous ne
vous appelez pas Ladko, pourquoi avez-vous disparu, juste aprs la
perptration de ce crime, pour ne rompre votre incognito--et encore bien
modestement!--qu' une distance respectable de la rgion qui en a t
le thtre? Pourquoi ne vous a-t-on vu, vous qui montriez auparavant si
gnreusement votre personne, ni  Budapest, ni  Neusatz, ni  aucune
ville un peu importante? Pourquoi avez-vous abandonn votre rle de
pcheur, au point mme d'acheter parfois du poisson dans les villages o
vous consentiez  vous arrter?

Tout cela tait de l'hbreu pour le malheureux pilote. S'il avait
disparu, c'tait bien malgr lui. Depuis cette nuit du 28 au 29 aot,
n'avait-il pas t constamment prisonnier? Dans ces conditions, quoi de
surprenant  ce qu'il et disparu? L'tonnant, au contraire, c'est qu'il
se trouvt quelqu'un pour prtendre l'avoir aperu.

Cette erreur du moins serait facile  dissiper. Il suffirait de raconter
sincrement l'aventure incomprhensible dont il avait t victime. La
justice serait peut-tre plus clairvoyante et peut-tre arriverait-elle
 dbrouiller les fils de cet imbroglio. Bien dcid  faire ce rcit,
Serge Ladko attendait impatiemment que M. Rona lui permit de placer un
mot. Mais le juge tait lanc  toute vapeur. Il se promenait maintenant
de long en large dans son cabinet, en jetant au visage de son prisonnier
un flot d'arguments qu'il jugeait triomphants.

--Si vous n'tes pas Ladko, continuait-il avec une vhmence croissante,
comment se fait-il que, succdant au pillage de la villa du comte
Hagueneau, pillage accompli, par un malheureux hasard, prcisment au
moment o vous aviez quitt votre barge, un vol, oh! un vol simple,
celui-ci! ait t commis  Szuszek dans la nuit du 5 au 6 septembre,
nuit que vous avez d ncessairement passer en face de ce village? Si
vous n'tes pas Ladko, enfin, que faisait dans votre barge ce portrait
adress  son mari par votre femme, Natcha Ladko?

M. Rona avait touch juste, cette fois, et le dernier argument tait en
effet triomphant. Le pilote, ananti, avait baiss la tte et de grosses
gouttes de sueur ruisselaient de son visage.

Cependant le juge poursuivait d'une voix plus haute:

--Si vous n'tes pas Ladko, pourquoi ce portrait a-t-il t supprim
du jour o vous vous tes senti menac? Il tait dans votre coffre, ce
portrait; je prcise, dans votre coffre de tribord. Il n'y est plus. Sa
prsence vous accusait; sa disparition vous condamne. Qu'avez-vous 
rpondre?

--Rien, murmura Ladko d'une voix sourde. Je ne comprends rien  ce qui
m'arrive.

--Vous comprendrez  merveille si vous voulez vous en donner la peine.
Pour le moment, nous allons interrompre cet intressant entretien. On va
vous reconduire dans votre cellule, o vous aurez tout le temps de vous
livrer  vos rflexions. Rcapitulons, en attendant, l'interrogatoire
d'aujourd'hui. Vous prtendez: 1 Vous nommer Ilia Brusch; 2 Avoir
remport le prix au concours de pche de Sigmaringen; 3 Habiter Szalka;
4 Avoir pass chez vous,  Szalka, la nuit du 28 au 29 aot. Ces points
seront vrifis. De mon ct je prtends: 1 Que votre nom est Ladko;
2 Que votre domicile est Roustchouk; 3 Que, dans la nuit du 28 au 29
aot, avec l'aide de nombreux complices, vous avez mis au pillage la
villa du comte Hagueneau et vous tes rendu coupable d'une tentative de
meurtre sur la personne du gardien Christian Hol; 4 Qu'un vol dont
le nomm Kellermann, de Szuszek, a t victime, dans la nuit du 5 au 6
septembre, doit tre mis  votre passif; 5 Que de nombreux autres vols
et meurtres commis dans les rgions baignes par le Danube doivent
pareillement vous tre imputs. L'instruction de ces crimes est ouverte.
Des tmoins sont cits. Vous serez mis en leur prsence... Voulez-vous
signer votre interrogatoire?.. Non?.. A votre aise!.. Gardes,
reconduisez le prvenu!

Pour regagner sa prison, Serge Ladko dut passer de nouveau au milieu
de la foule et en subir encore les vocifrations hostiles. La colre
populaire semblait s'tre accrue pendant la dure de l'interrogatoire et
la police eut quelque peine  protger le prisonnier.

Au premier rang de cette foule hurlante, figurait Ivan Striga.
Celui-ci dvora des yeux l'individu qui prenait sa place avec tant de
complaisance. Le pilote passa  deux mtres de lui et il put le voir
tout  son aise. Mais il ne reconnut pas cet homme imberbe, aux cheveux
bruns, dont le visage tait orn d'une superbe paire de lunettes noires,
et ses perplexits n'en furent pas attnues.

Striga s'loigna tout songeur avec le reste de la foule quand furent
refermes les portes de la prison. Dcidment, il ne connaissait pas
l'homme arrt. Ce n'tait, en tous cas, ni Dragoch, ni Ladko. Ds lors,
qu'il s'agt d'Ilia Brusch ou de tout autre, que lui importait? Quelle
que ft la personnalit de l'accus, l'essentiel tait qu'il absorbt
l'attention de la justice, et Striga n'avait plus de raison de
s'attarder  Semlin. C'est pourquoi il se rsolut  partir ds le
lendemain peur regagner son chaland.

Mais,  son rveil, la lecture des journaux le fit changer d'avis. Cette
affaire Ladko tant mene dans le secret le plus rigoureux, c'tait une
raison premptoire pour que la Presse s'ingnit  percer, le mystre.
Elle y avait russi. Ample tait sa moisson d'informations.

Les journaux relataient, en effet, assez exactement le premier
interrogatoire, en faisant suivre leur rcit de commentaires qui
n'taient pas prcisment favorables  l'accus. En gnral, ils
s'tonnaient de l'obstination avec laquelle celui-ci soutenait tre un
simple pcheur, du nom d'Ilia Brusch, habitant seul la petite ville de
Szalka. Quel intrt pouvait-il avoir  soutenir un pareil systme, dont
la fragilit tait vidente? Dj, d'aprs eux, le juge d'instruction,
M. Izar Rona, avait envoy  Gran une commission rogatoire. D'ici
trs peu de jours, un magistrat se transporterait donc  Szalka et
se livrerait  une enqute qui aurait comme rsultat de ruiner les
allgations du prvenu. On chercherait cet Ilia Brusch, et on le
trouverait ... s'il existait, ce qui, en somme, tait fort douteux.

Cette nouvelle modifia les projets de Striga. Tandis qu'il poursuivait
sa lecture, une ide singulire lui tait venue, et l'ide prit corps,
quand il eut achev de lire. Certes, il tait trs bon que la justice
tnt un innocent. Mais il serait meilleur encore qu'elle le gardt. Pour
cela, que fallait-il? Lui fournir un Ilia Brusch en chair et en os, ce
qui convaincrait _ipso facto_ d'imposture le vritable Ilia Brusch qu'on
retenait prisonnier  Semlin. Cette charge s'ajouterait  celles qu'on
possdait dj forcment contre lui, puisqu'on l'avait arrt, et
suffirait peut-tre  motiver sa condamnation dfinitive, au grand
profit du vrai coupable.

Sans plus attendre, Striga quitta la ville. Seulement, au lieu de
regagner son chaland, il lui tournait le dos. Emport par une rapide
voiture, il allait rejoindre la ligne ferre qui l'emmnerait  toute
vapeur vers Budapest et vers le Nord.

Pendant ce temps, Serge Ladko, gardant son immobilit coutumire,
comptait tristement les heures. De sa premire entrevue avec le juge,
il tait revenu effray de la gravit des prsomptions qui pesaient sur
lui. Certes, il russirait fatalement avec le temps  faire triompher
son innocence. Mais il lui faudrait sans doute s'armer de patience, car
il ne pouvait mconnatre que les apparences fussent contre lui et que
la justice n'et bti avec logique son chafaudage d'hypothses.

Toutefois, il y a loin entre de simples soupons et des preuves
formelles. Or, des preuves, on n'arriverait jamais, et pour cause, 
en runir contre lui. Le seul tmoin qu'il et  craindre, et encore
uniquement en ce qui concernait le secret de son nom, c'tait le
juif Simon Klein. Mais Simon Klein, qui avait son point d'honneur
professionnel, ne consentirait vraisemblablement jamais  le
reconnatre. D'ailleurs, aurait-on mme besoin de le mettre en prsence
de son ancien correspondant de Vienne? Le juge n'avait-il pas dclar
qu'il allait se renseigner  Szalka? Ces renseignements ne pouvant
manquer d'tre excellents, la mise en libert du prisonnier en
rsulterait videmment.

Plusieurs jours s'coulrent, durant lesquels Serge Ladko ressassa ces
penses avec une fbrilit croissante. Szalka n'tait pas si loin, et
il ne fallait pas si longtemps pour se renseigner. On tait au septime
jour, depuis son premier interrogatoire, quand il fut introduit, de
nouveau dans le cabinet de M. Rona.

Le juge tait  son bureau et paraissait fort occup. Pendant dix
minutes, il laissa le pilote attendre debout, comme s'il et ignor sa
prsence.

Nous avons la rponse de Szalka, dit-il enfin d'une voix dtache, sans
mme relever les yeux sur le prisonnier qu'il surveillait sournoisement
 travers ses cils baisss.

--Ah!.. ft Serge Ladko avec satisfaction.

--Vous aviez raison, continuait cependant M. Rona. Il existe bien 
Szalka un nomm Ilia Brusch, qui jouit de la meilleure rputation.

--Ah!.. fit pour la seconde fois le pilote, qui voyait dj ouverte la
porte de sa prison.

Le juge, se faisant plus tranger et plus indiffrent encore, murmura
sans paratre y attacher la moindre importance:

--Le commissaire de police de Gran, charg de l'enqute, a eu la bonne
fortune de lui parler  lui-mme.

--A lui-mme? rpta Serge Ladko qui ne comprenait pas.

--A lui-mme, affirma le juge.

Serge Ladko croyait rver. Comment un autre Ilia Brusch avait-il pu tre
trouv  Szalka?

--Ce n'est pas possible, Monsieur, balbutia-t-il. Il y a erreur.

--Jugez-en vous-mme, rpliqua le juge. Voici le rapport du commissaire
de police de Gran. Il en rsulte que ce magistrat, dfrant  la
commission rogatoire que je lui ai adresse, s'est transport le 14
septembre  Szalka et qu'il s'est rendu dans une maison sise au coin du
chemin de halage et de la route de Budapest.... C'est bien l'adresse que
vous avez donne, je pense? demanda le juge en s'interrompant.

--Oui, Monsieur, rpondit Serge Ladko d'un air gar.

--... et de la route de Budapest, reprit M. Rona; qu'il a t reu dans
la dite maison, par le sieur Ilia Brusch en personne, lequel a dclar
n'tre que tout rcemment revenu d'une assez longue absence. Le
commissaire ajoute que les renseignements qu'il a pu recueillir sur
le sieur Ilia Brusch tendent  tablir sa parfaite honorabilit, et
qu'aucun autre habitant de Szalka ne porte ce nom.... Avez-vous quelque
chose  dire? Ne vous gnez pas, je vous prie.

--Non, Monsieur, balbutia Serge Ladko qui se sentait devenir fou.

--Voil donc un premier point lucid, conclut avec satisfaction M.
Rona, qui regardait son prisonnier comme le chat doit regarder une
souris.



XIV

ENTRE CIEL ET TERRE


Son deuxime interrogatoire termin, Serge Ladko regagna sa cellule sans
se rendre compte de ce qu'il faisait. A peine s'il avait entendu les
questions du juge aprs que l'incident de la commission rogatoire eut
t vid de la faon que l'on sait, et il n'avait plus rpondu que
d'un air hbt. Ce qui lui arrivait dpassait les limites de son
intelligence. Que lui voulait-on  la fin? Enlev, puis incarcr  bord
d'un chaland par de mystrieux ennemis, il ne recouvrait sa libert que
pour la perdre aussitt; et voici maintenant qu'on trouvait,  Szalka,
un autre Ilia Brusch, c'est--dire un autre lui-mme, dans sa propre
maison!.. Cela tenait de la fantasmagorie!

Stupfait, affol par cette succession d'vnements inexplicables,
il avait la sensation d'tre le jouet de puissances suprieures et
hostiles, d'tre invinciblement entran, proie inerte et sans dfense,
dans les engrenages de cette machine formidable qui s'appelle: la
Justice.

Cette dpression, cet anantissement de toute nergie, son visage
l'exprimait avec tant d'loquence, qu'un des gardiens qui lui faisaient
escorte en fut mu, bien qu'il considrt son prisonnier comme le plus
abominable criminel.

a ne va donc pas comme vous voulez, camarade? demanda, en mettant dans
sa voix quelque dsir de rconfort, ce fonctionnaire blas cependant par
profession sur le spectacle des misres humaines.

Il aurait parl  un sourd, que le rsultat et t le mme.

--Allons! reprit le compatissant gardien, il faut se faire une raison.
M. Izar Rona n'est pas un mauvais diable, et tout s'arrangera peut-tre
mieux que vous ne pensez... En attendant, je vais vous laisser a... Il
est question de votre pays l-dedans. a vous distraira.

Le prisonnier garda son immobilit. Il n'avait pas entendu.

Il n'entendit pas davantage les verrous pousss  l'extrieur et pas
davantage il ne vit le journal que le gardien, trahissant ainsi sans
penser  mal le secret rigoureux auquel tait astreint son prisonnier,
dposait sur la table en s'en allant.

Les heures coulrent. Le jour s'acheva, puis la nuit, et ce fut une
nouvelle aurore. Ecroul sur sa chaise, Serge Ladko n'avait pas
conscience de la fuite du temps.

Cependant, quand le jour grandissant vint frapper son visage, il parut
sortir de cet accablement. Il ouvrit les yeux, et son regard vague erra
par la cellule. La premire chose qu'il aperut alors, ce fut le journal
laiss la veille par le pitoyable gardien.

Tel que celui-ci l'y avait plac, ce journal s'talait toujours sur
la table, dcouvrant une _manchette_ imprime en grasses capitales
au-dessous du titre. Les massacres de Bulgarie, annonait cette
manchette, sur laquelle tomba le premier regard de Serge Ladko. Il
tressaillit et s'empara fbrilement du journal. Son intelligence
rveille revenait  flots. Ses yeux fulguraient, tandis qu'il
poursuivait sa lecture.

Les vnements qu'il apprenait ainsi taient, au mme instant, comments
dans l'Europe entire, et y soulevaient une clameur gnrale de
rprobation. Depuis, ils sont entrs dans l'histoire, dont ils ne
forment pas la page la plus glorieuse.

Ainsi qu'il a t rappel au dbut de ce rcit, toute la rgion
balkanique tait alors en bullition. Ds l't de 1875, l'Herzgovine
s'tait rvolte, et les troupes ottomanes envoyes contre elle
n'avaient pu la rduire. En mai 1876, la Bulgarie s'tant souleve  son
tour, la Porte rpondit  l'insurrection en concentrant une nombreuse
arme dans un vaste triangle ayant pour sommets Roustchouk, Widdin et
Sofia. Enfin, le 1er et le 2 juillet de cette anne 1876, la Serbie et
le Montngro, entrant en scne  leur tour, avaient dclar la guerre 
la Turquie. Les Serbes, commands par le gnral russe Tchernaief,
aprs avoir tout d'abord remport quelques succs, avaient d battre en
retraite en de de leur frontire, et le 1er septembre le prince Milan
s'tait vu contraint de demander un armistice de dix jours, pendant
lequel il sollicita, des puissances chrtiennes, une intervention que
celles-ci furent malheureusement trop longues  lui accorder.

Alors, dit M. douard Driault, dans son _Histoire de la Question
d'Orient_, se produisit le plus affreux pisode de ces luttes; il
rappelle les massacres de Chio au temps de l'insurrection grecque. Ce
furent les massacres de Bulgarie. La Porte, au milieu de la guerre
contre la Serbie et le Montngro, craignait que l'insurrection bulgare,
sur les derrires de l'arme, ne compromt ses oprations. Le gouverneur
de la Bulgarie, Chefkat-Pacha, reut-il l'ordre d'craser l'insurrection
sans regarder aux moyens? Cela est vraisemblable. Des bandes de
Bachi-Bouzouks et de Circassiens appeles d'Asie furent lches sur
la Bulgarie, et en quelques jours elle fut mise  feu et  sang. Ils
assouvirent  l'aise leurs sauvages passions, brlrent les villages,
massacrrent les hommes au milieu des tortures les plus raffines,
ventrrent les femmes, couprent en morceaux les enfants. Il y eut
environ vingt-cinq  trente mille victimes...

Tandis qu'il lisait, des gouttes de sueur perlaient sur le visage
de Serge Ladko. Natcha!.. Qu'tait devenue Natcha, au milieu de cet
effroyable bouleversement?.. Vivait-elle encore? tait-elle morte, au
contraire, et son cadavre ventr, coup en morceaux, de mme que celui
de tant d'autres innocentes victimes, tranait-il dans la boue, dans la
fange, dans le sang, cras sous le pied des chevaux?

Serge Ladko s'tait lev, et, pareil  une bte fauve mise en cage,
courait furieusement autour de la cellule, comme s'il et cherch une
issue pour voler au secours de Natcha.

Cet accs de dsespoir fut de courte dure. Revenu bientt  la raison,
il se contraignit au calme, d'un nergique effort, et, avec un cerveau
lucide, chercha les moyens de reconqurir sa libert.

Aller trouver le juge, lui avouer sans dtour la vrit, implorer au
besoin sa piti?.. Mauvais moyen. Quelle chance avait-il d'obtenir la
confiance d'un esprit prvenu, aprs avoir si longtemps persvr dans
le mensonge? Etait-il en son pouvoir de dtruire d'un seul mot la
suspicion attache  son nom de Ladko, de ruiner en un instant les
prsomptions qui l'accablaient? Non. Une enqute serait  tout le moins
ncessaire, et une enqute exigerait des semaines, sinon des mois.

Il fallait donc fuir.

Pour la premire fois depuis qu'il y tait entr, Serge Ladko examina
sa cellule. Ce fut vite fait. Quatre murs percs de deux ouvertures:
la porte d'un cot, la fentre de l'autre. Derrire trois de ces murs,
d'autres cachots, d'autres prisons; derrire la fentre seulement,
l'espace et la libert.

L'enseuillement de cette fentre, dont le linteau atteignait le plafond,
dpassait un mtre cinquante, et sa partie infrieure, ce qu'on et
nomm l'appui pour une ouverture ordinaire, tait inaccessible, une
range de gros barreaux scells dans l'paisseur du cadre en interdisant
l'approche. D'ailleurs, cette difficult vaincue, il en serait rest
une autre. Au dehors, une sorte de hotte, dont les cts venaient
s'appliquer de part et d'autre de la fentre, arrtait tout regard vers
l'extrieur et ne laissait de visible qu'un troit rectangle de ciel.
Non pas mme pour fuir, mais pour tre seulement en tat d'en chercher
le moyen, il fallait donc tout d'abord forcer l'obstacle de la grille,
puis se hisser  force de bras au sommet de cette hotte, de manire 
pouvoir reconnatre les alentours.

A en juger par les escaliers descendus lors des convocations de M. Izar
Rona, Serge Ladko s'estimait enferm au quatrime tage de la prison.
Douze  quatorze mtres  tout le moins devaient donc le sparer du sol.
Serait-il possible de les franchir? Impatient d'tre renseign  cet
gard, il rsolut de se mettre  l'oeuvre sur-le-champ.

Au pralable, cependant, il convenait de se procurer un instrument de
travail. On lui avait tout pris, quand on l'avait crou, et, dans son
cachot, rien ne pouvait tre d'aucun secours. Une table, une chaise et
une couchette, reprsente par une maigre paillasse recouvrant une vote
en maonnerie, c'tait l tout son mobilier.

Serge Ladko cherchait en vain depuis longtemps, quand, en visitant pour
la centime fois ses vtements, sa main rencontra enfin un corps dur.
Pas plus que ses geliers eux-mmes, il n'avait pens jusqu'ici  cette
chose insignifiante qu'est une boucle de pantalon. Quelle importance
n'acqurait pas maintenant cette chose insignifiante, seul objet
mtallique qui ft en sa possession!

Ayant dtach cette boucle, Serge Ladko, sans perdre une minute, attaqua
la muraille au pied de l'un des barreaux, et la pierre, obstinment
griffe par les ardillons d'acier, commena  tomber en poussire sur
le sol. Ce travail, dj lent et pnible par lui-mme, tait encore
compliqu par la surveillance incessante  laquelle tait soumis le
prisonnier. Une heure ne s'coulait pas, sans qu'un gardien vnt mettre
l'oeil au guichet de la porte. De l, ncessit d'avoir toujours
l'oreille tendue vers les bruits extrieurs, et, au moindre signe de
danger, d'interrompre le travail en faisant disparatre toute trace
suspecte.

Dans ce but, Serge Ladko utilisait son pain. Ce pain, malax avec
la poussire qui tombait de la muraille, prit d'une manire assez
satisfaisante la couleur de la pierre et devint un vritable mastic, 
l'aide duquel le trou fut dissimul  mesure qu'il tait creus. Quant
au surplus des dbris produits par le grattage, il le cachait sous la
vote de son lit.

Aprs douze heures d'efforts, le barreau tait dchauss sur une hauteur
de trois centimtres, mais la boucle n'avait plus de pointes. Serge
Ladko brisa l'armature, et, des morceaux, fit autant d'outils. Douze
heures plus tard, ces menus fragments d'acier avaient disparu  leur
tour.

Heureusement, la chance qui avait dj souri au prisonnier semblait ne
plus vouloir l'abandonner. Au premier repas qui lui fut servi, il se
risqua  garder un couteau de table, et, personne n'ayant remarqu ce
larcin, il le recommena avec le mme bonheur le jour suivant. Il se
trouvait ainsi matre de deux instruments plus srieux que ceux dont il
avait dispos jusqu'ici. A vrai dire, il ne s'agissait que de mchants
couteaux trs grossirement fabriqus. Toutefois, leurs lames taient
assez bonnes, et les manches en facilitaient le maniement.

Le travail,  partir de ce moment, avana plus vite, bien que trop
lentement encore. Le ciment, avec le temps, avait acquis la duret du
granit et ne se laissait que difficilement effriter. A chaque instant,
d'ailleurs, le travail devait tre interrompu, soit  cause d'une
ronde de gardiens, soit par suite d'une convocation de M. Rona, qui
multipliait les interrogatoires.

Le rsultat de ces interrogatoires tait toujours le mme. L'instruction
pitinait sur place. A chaque sance, c'tait un dfil de tmoins dont
les dclarations n'apportaient aucune lumire. Si les uns semblaient
trouver quelque vague ressemblance entre Serge Ladko et le malfaiteur
qu'ils avaient plus ou moins nettement aperu le jour o ils en avaient
t victimes, d'autres niaient catgoriquement cette ressemblance. M.
Rona avait beau affubler son prvenu de barbes postiches tailles selon
toutes les coupes imaginables, l'obliger  montrer ses yeux ou  les
dissimuler derrire les verres noirs des lunettes, il ne russissait pas
 obtenir un seul tmoignage formel. Aussi attendait-il avec impatience
que l'tat de Christian Hol, bless lors du dernier attentat de la
bande du Danube, permt  celui-ci de se rendre  Semlin.

De ces interrogatoires, Serge Ladko se dsintressait d'ailleurs.
Docilement, il se prtait  toutes les expriences du juge, s'affublait
de perruques et de fausses barbes, mettait ou retirait ses lunettes,
sans se permettre la plus petite observation. Sa pense tait absente de
ce cabinet. Elle restait dans sa cellule, o le barreau qui le sparait
de la libert sortait peu  peu de la pierre.

Quatre jours lui furent ncessaires pour achever de le desceller.
C'est seulement le soir du 23 septembre qu'il en atteignit l'extrmit
infrieure. Il s'agissait maintenant d'en scier l'extrmit oppose.

Cette partie du travail tait la plus pnible. Suspendu d'une main au
reste de la grille, Serge Ladko, de l'autre, activait le va-et-vient de
son outil. Celui-ci, simple lame de couteau, jouait mal son rle de
scie et n'entamait que lentement le fer. D'autre part, cette position
extnuante obligeait  de frquents repos.

Le 29 septembre, enfin, aprs six jours d'efforts hroques, Serge Ladko
estima suffisante la profondeur de l'entaille. A quelques millimtres
prs, le fer tait en effet sectionn. Il n'aurait donc aucune peine 
vaincre la rsistance du mtal, lorsqu'il voudrait plier la barre. Il
tait temps. La lame du second couteau tait alors rduite  un fil.

Ds le lendemain matin, aussitt aprs le passage de la premire
ronde, ce qui lui assurait une heure environ de scurit, Serge Ladko
poursuivit mthodiquement son entreprise. Conformment  ses prvisions,
le barreau flchit sans difficult. Par l'ouverture ainsi faite, il
passa de l'autre ct de la grille, puis, s'enlevant  la force des
bras, atteignit le sommet de la hotte. Avidement, il regarda autour de
lui.

Comme il l'avait suppos, quatorze mtres environ le sparaient du sol.
Cette distance n'tait pas telle qu'il ft impossible de la franchir,
pourvu que l'on possdt une corde de longueur suffisante. Mais arriver
jusqu'au sol n'tait que la difficult la moins grave, et, cette
difficult ft-elle vaincue, le problme n'en serait pas pour cela plus
prs d'tre rsolu.

Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison tait, en effet,
ceinture par un chemin de ronde, que limitait,  la priphrie, un mur
d'environ huit mtres d'lvation, au del duquel apparaissaient
des toits de maisons. Aprs tre descendu, il faudrait donc passer
par-dessus cette muraille, ce qui, ds l'abord, semblait impraticable.

A en juger par l'loignement des maisons, une rue entourait probablement
la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considrer
comme sauv. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?

Serge Ladko, en qute d'un expdient, commena par examiner
attentivement ce qu'il pouvait dcouvrir sur la gauche. S'il n'y trouva
pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperut fit battre son
coeur d'motion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont
d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes.
Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde
de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.

Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa
barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne
semblait pas qu'elle ft l'objet d'une surveillance particulire. Ce
serait une heureuse chance, s'il parvenait  la reconqurir. En moins
d'une heure, grce  elle, il aurait franchi la frontire, et, en
territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.

Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce ct, il
remarqua aussitt une particularit qui le rendit attentif. Retenue de
distance en distance par de solides crampons scells dans le btiment,
une tige de fer venue du toit--la chane du paratonnerre selon toute
vraisemblance--passait  proximit de sa fentre, pour aller finalement
s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer et rendu la descente assez
facile, si l'on avait pu arriver jusqu' elle.

Or, ceci n'tait peut-tre pas irralisable. A la hauteur du carrelage
de sa cellule, une sorte de bandeau, motiv par la dcoration de
l'difice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou
vingt-cinq centimtres. Peut-tre, avec du sang-froid et de l'nergie,
n'et-il pas t impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la
chane du paratonnerre.

Malheureusement, quand bien mme on et t capable d'une aussi
folle audace, la muraille extrieure n'en ft pas moins, demeure
infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde,
c'tait toujours tre prisonnier.

Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne
l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie suprieure,  peu de
distance au-dessous du chaperon, en tait dcore intrieurement et
extrieurement par une srie de bossages, forms de moellons carrs 
demi encastrs dans le reste de la maonnerie. Un long moment Serge
Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser
sur l'appui de la fentre, il rintgra sa cellule, et se hta de faire
disparatre toute trace compromettante.

Son parti tait pris. Le moyen d'tre libre envers et contre tous, il
l'avait trouv. Quelque risqu qu'il ft, ce moyen pouvait, devait
russir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de
pareilles angoisses.

Patiemment, il attendit le passage de la seconde ronde. Assur ds lors
d'une nouvelle priode de tranquillit, il se mit en devoir d'achever
ses prparatifs. De ses draps, il fit,  l'aide de ce qui subsistait
de son couteau, une cinquantaine de bandes de quelques centimtres de
largeur. Afin que l'attention des gardiens ne ft pas attire, il eut
soin de rserver une quantit de toile suffisante pour que sa couchette
gardt son aspect extrieur. Quant au reste, nul n'aurait videmment
l'ide de venir soulever la couverture.

Les bandes dcoupes, il les accoupla quatre par quatre sous forme
d'une tresse, dans laquelle les brins, se chevauchant l'un l'autre,
s'allongeaient d'une nouvelle bande lorsqu'ils taient proches de leur
fin. Une journe fut consacre  ce travail. Enfin, le 1er octobre,
un peu avant midi, Serge Ladko eut en sa possession une corde solide,
longue de quatorze  quinze mtres, qu'il dissimula soigneusement sous
sa couchette.

Tout tant prt, il rsolut que l'vasion aurait lieu le soir mme, 
neuf heures.

Cette dernire journe, Serge Ladko l'occupa  examiner les plus petits
dtails de son entreprise,  en calculer les chances et les dangers.
Quelle en serait l'issue: la libert ou la mort? Un avenir prochain en
dciderait. Dans tous les cas, il la tenterait.

Toutefois, avant que l'instant d'agir sonnt, le sort lui rservait une
dernire preuve. Il tait prs de trois heures de l'aprs-midi, quand
les verrous de sa porte furent tirs  grand bruit. Que lui voulait-on?
S'agissait-il encore d'un interrogatoire de M. Izar Rona? L'heure 
laquelle il convoquait d'ordinaire le prisonnier tait passe cependant.

Non, il n'tait pas question de se rendre  une convocation du juge. Par
la porte ouverte, Serge Ladko aperut dans le couloir, outre l'un de
ses gardiens habituels, un groupe de trois personnes qui lui taient
inconnues. L'une de ces personnes tait une femme, une jeune femme de
vingt ans  peine, dont le visage exprimait la douceur et la bont. Des
deux hommes qui l'accompagnaient, l'un tait videmment son mari. Le
langage et l'attitude du gardien permettaient de reconnatre dans
l'autre le directeur mme de la prison.

Il s'agissait videmment d'une visite. A en juger par la dfrence
respectueuse qui leur tait tmoigne, les visiteurs taient gens de
marque, peut-tre quelque couple princier en voyage, auprs duquel le
directeur jouait le rle de cicrone.

L'occupant actuel de cette cellule, dit-il  ses htes, n'est autre
que le fameux Ladko, chef de la bande du Danube, dont le nom  d
certainement parvenir jusqu' vous.

La jeune femme glissa un regard timide  l'adresse du clbre
malfaiteur. Il n'avait pas l'air bien terrible, ce clbre malfaiteur.
Jamais on ne se serait imagin un chef de bandits d'une cruaut
lgendaire sous les traits de cet homme amaigri, maci,  la figure
hve, dont les jeux exprimaient tant de dtresse et de profond
dsespoir.

--Il est vrai qu'il s'entte  protester de son innocence, ajouta
impartialement le directeur; mais nous sommes habitus  cette chanson.

Il fit ensuite remarquer aux visiteurs le bon ordre de la cellule et sa
parfaite propret. Dans la chaleur de son discours, il en franchit mme
le seuil, et alla s'adosser au-dessous de la fentre, afin de faire face
 son auditoire.

Tout  coup, le coeur de Serge Ladko Cessa de battre. Sans le savoir,
l'orateur frlait l'endroit attaqu par le prisonnier et un peu de
ciment commenait  tomber en fine poussire. Ebranl par un autre
mouvement, ce fut bientt le tampon de mie de pain qui se dtacha
d'un seul bloc et tomba sur le carreau. Serge Ladko eut un frisson
d'pouvant, en constatant que l'extrmit du barreau descell
apparaissait  nu au fond de son alvole.

Quelqu'un avait-il vu? Oui, quelqu'un avait vu. Tandis que son mari et
le directeur examinaient la misrable table comme un objet du plus haut
intrt, et que le gardien, respectueusement dtourn, semblait regarder
quelque chose dans l'enfilade du couloir, la visiteuse tenait ses yeux
fixs sur l'excavation pratique dans la muraille, et l'expression de
son visage montrait qu'elle en comprenait le mystrieux langage.

Elle allait parler... d'un mot, ruiner tant d'efforts... Serge Ladko
attendait, et, par degrs, il se sentait mourir.

Un peu ple, la jeune femme releva les yeux sur le prisonnier et
le couvrit de son regard limpide. Vit-elle les grosses larmes qui
s'chappaient lentement des paupires du misrable? Comprit-elle
sa supplication silencieuse? Eut-elle conscience de son horrible
dsespoir?..

Dix secondes tragiques passrent, et soudain elle se dtourna en
poussant un cri de douleur. Ses deux compagnons se prcipitrent vers
elle. Que lui tait-il arriv? Rien de grave, affirma-t-elle, d'une
voix tremblante, en s'efforant de sourire. Elle venait de se tordre
sottement le pied, voil tout.

Tandis que Serge Ladko allait, sans tre aperu, se placer devant le
barreau accusateur, mari, directeur et gardien s'empressrent. Les deux
premiers sortirent soutenant la prtendue blesse; le troisime repoussa
prcipitamment les verrous. Serge Ladko tait seul.

Quel lan de gratitude gonfla sa poitrine pour la douce crature, qui
avait eu piti! Grce  elle, il tait sauv. Il lui devait la vie; plus
que la vie, la libert.

Il tait retomb, accabl, sur sa couchette. L'motion avait t trop
rude. Son cerveau vacillait sous ce dernier coup du sort.

Le reste du jour s'coula sans autre incident, et neuf heures sonnrent
enfin aux horloges lointaines de la ville. La nuit tait tout 
fait venue. De gros nuages, roulant dans le ciel, en augmentaient
l'obscurit.

Dans le couloir, un bruit grandissant annonait l'approche d'une ronde.
Arrive devant la porte, elle fit halte. Un gardien appliqua son oeil au
guichet et se retira satisfait. Le prisonnier dormait, enfonc jusqu'au
menton sous sa couverture. La ronde se remit en marche. Le bruit de ses
pas dcrut, s'teignit.

Le moment d'agir tait arriv.

Aussitt, Serge Ladko sauta  bas de sa couchette, dont il disposa
le matelas de manire  simuler suffisamment, dans la pnombre de la
cellule, la prsence d'un homme endormi. Cela fait, il se munit de sa
corde, puis, s'tant gliss de nouveau de l'autre ct de la grille;
il s'enleva comme la premire fois et se mit  cheval sur l'arte
suprieure de la hotte.

Les bandeaux qui dcoraient le btiment tant situs  la hauteur de
chaque plancher, Serge Ladko dominait ainsi de prs de quatre mtres
celui de ces ornements sur lequel il s'agissait de prendre pied. Il
avait prvu cette difficult. Embrassant l'un des barreaux de la grille
avec la corde dont il garda en main les deux extrmits, il se laissa
glisser sans trop de peine jusqu' la saillie extrieure.

Le dos appliqu  la muraille, cramponn de la main gauche  la corde
qui le supportait, le fugitif se reposa un instant. Comment garder
l'quilibre sur cette surface troite? A peine aurait-il lch son
soutien, qu'il irait s'abmer sur le sol du chemin de ronde.

Prudemment, s'astreignant a des mouvements d'une extrme lenteur, il
russit  saisir la corde de la main droite, et, de la gauche, il
inspecta la paroi de la hotte. Celle-ci ne s'appliquait pas toute seule
devant la fentre et, pour la retenir, un organe quelconque existait
ncessairement. En la frlant, sa main ne tarda pas, en effet, 
rencontrer un obstacle, qu'aprs, un peu d'hsitation il reconnut tre
une patte scelle dans la maonnerie.

Quelque faible que ft la prise offerte par cette patte, force lui tait
de s'en contenter. S'y accrochant du bout de ses doigts crisps, il
attira lentement l'un des doubles de la corde, qui vint peu  peu
retomber sur ses paules. Dsormais, les ponts taient coups derrire
lui. L'et-il voulu, il ne pouvait plus regagner sa cellule. Il fallait,
de toute ncessit, persvrer jusqu'au bout dans son entreprise.

Serge Ladko se risqua  tourner  demi la tte vers la chane du
paratonnerre dont il avait le plus escompt le secours. Quel ne fut
pas son effroi, en constatant que prs de deux mtres sparaient cette
chane de la hotte dont il lui tait, sous peine de mort, interdit de
s'loigner!

Cependant, il lui fallait prendre un parti. Debout sur cette troite
saillie, le dos appliqu contre la muraille, retenu au-dessus du vide
par un misrable morceau de fer que l'extrmit de ses doigts avait
peine  saisir, il ne pouvait s'terniser dans cette situation. Dans
quelques minutes, ses doigts lasss relcheraient leur treinte, et ce
serait alors la chute invitable. Mieux valait ne prir qu'aprs un
dernier effort vers le salut.

S'inclinant du ct de la fentre, le fugitif replia son bras gauche
comme un ressort prt  se dtendre, puis, abandonnant tout appui, il se
repoussa violemment vers la droite.

Il tomba. Son paule heurta la saillie du bandeau. Mais, grce  l'lan
qu'il s'tait donn, ses mains tendues avaient enfin atteint le but. La
premire difficult tait vaincue. Restait  vaincre la seconde.

Serge Ladko se laissa glisser le long de la chane et s'arrta sur l'un
des crampons qui la fixaient  la muraille. L, il fit une courte halte
et s'accorda le temps de la rflexion.

Le sol tait invisible dans la nuit, mais, d'en bas, arrivait jusqu'au
fugitif le bruit d'un pas rgulier. Un soldat montait videmment la
garde. A en juger par ce bruit croissant et dcroissant tour  tour, la
sentinelle, aprs avoir suivi la fraction du chemin de ronde longeant
cette partie de la prison, tournait ensuite dans la prolongation de ce
chemin qui passait devant une autre faade du btiment, puis revenait,
pour recommencer sans interruption son va-et-vient. Serge Ladko calcula
que l'absence du soldat durait de trois  quatre minutes. C'est donc
dans ce dlai que la distance le sparant de la muraille extrieure
devait tre franchie.

S'il devinait, au-dessous de lui, la crte de cette muraille dont la
blancheur se dcoupait vaguement dans l'ombre, il ne pouvait distinguer
les pierres en saillie qui en dcoraient le sommet.

Serge Ladko, se laissant glisser un peu plus bas, s'arrta  l'un des
crampons infrieurs. De ce point, il dominait encore de deux ou trois
mtres le sommet de la muraille qu'il s'agissait de franchir.

Solide, dsormais, il lui tait permis de procder par mouvements plus
rapides. Il ne lui fallut qu'un instant pour drouler sa corde, la faire
passer derrire la chane du paratonnerre et en nouer les deux bouts de
manire  la transformer en une corde sans fin. La longueur ncessaire
approximativement calcule, il en lana ensuite au-dessus de la muraille
de clture, puis en ramena  lui l'extrmit en forme de boucle, comme
il l'aurait fait avec un lasso, en s'efforant de saisir une des pierres
en saillie dont la muraille tait extrieurement orne.

L'entreprise tait difficile. Au milieu de cette obscurit profonde, qui
lui cachait le but, il ne pouvait compter que sur le hasard.

Plus de vingt fois la corde avait t lance sans rsultat, quand elle
opposa enfin une rsistance. Serge Ladko insista en vain. La prise
tait bonne et ne cda pas. La tentative avait donc russi. La boucle
terminale s'tait enroule autour d'un des bossages extrieurs, et une
sorte de passerelle tait maintenant jete au-dessus du chemin de ronde.

Passerelle fragile  coup sr! N'allait-elle pas se rompre ou se
dtacher de la pierre qui la retenait? Dans le premier cas, ce serait
une pouvantable chute de dix mtres de hauteur; dans le second, ramen
contre le mur de la prison  la manire d'un balancier, son fardeau
humain viendrait s'y craser.

Pas un instant, Serge Ladko n'hsita devant la possibilit de ce danger.
Sa corde fortement tendue, il en runit de nouveau les deux extrmits,
puis, prt  s'lancer, il prta l'oreille aux pas du soldat de garde.

Celui-ci tait prcisment juste en dessous du fugitif. Il s'loignait.
Bientt, il tourna le coin du btiment et le bruit de ses pas
s'teignit. Il fallait, sans perdre une seconde, profiter de son
absence.

Serge Ladko s'avana sur le chemin arien. Suspendu entre ciel et
terre, il avanait d'un mouvement gal et souple, sans s'inquiter du
flchissement de la corde, dont la courbure s'accentuait  mesure qu'il
approchait du milieu du parcours. Il voulait passer. Il passerait.

Il passa. En moins d'une minute, le vertigineux abme franchi, il
atteignait la crte de la muraille.

Sans y prendre de repos, il se hta de plus en plus, enfivr par la
certitude du succs. Dix minutes  peine s'taient coules depuis qu'il
avait quitt sa cellule, mais ces dix minutes lui semblaient avoir dur
plus d'une heure, et il redoutait qu'une ronde ne vnt l'inspecter. Son
vasion ne serait-elle pas dcouverte alors, malgr la manire dont il
avait dispos sa couchette? Il importait d'tre loin auparavant. La
barge tait l,  deux pas de lui! Quelques coups d'aviron suffiraient 
le mettre hors de l'atteinte de ses perscuteurs.

Interrompant son travail  chaque passage du soldat de garde, Serge
Ladko dnoua fbrilement sa corde, la ramena  lui en hlant sur l'un
des brins, puis, la doublant de nouveau et entourant de la boucle ainsi
forme l'une des saillies intrieures, il commena sa descente, aprs
s'tre assur que la rue tait dserte.

Arriv heureusement  terre, il ft aussitt retomber la corde  ses
pieds et la roula en paquet. Tout tait termin. Il tait libre, et
aucune trace ne subsisterait de son audacieuse vasion.

Mais, comme il allait partir  la recherche de sa barge, une voix
s'leva tout  coup dans la nuit.

Parbleu! prononait-on  moins de dix pas, c'est M. Ilia Brusch, ma
parole!

Serge Ladko eut un tressaillement de plaisir. Le sort dcidment se
dclarait en sa faveur puisqu'il lui envoyait le secours d'un ami.

--M. Jaeger! s'cria-t-il d'une voix joyeuse, tandis qu'un passant
sortait de l'ombre et se dirigeait vers lui.



XV

PRS DU BUT


Le 10 octobre, l'aube se leva pour la neuvime fois, depuis que la
barge avait recommenc  descendre le Danube. Pendant les huit jours
prcdents, prs de sept cents kilomtres avaient t laisss en
arrire. On approchait de Roustchouk, o l'on arriverait avant le soir.

A bord, rien ne semblait chang. La barge transportait, comme autrefois,
les deux mmes compagnons: Serge Ladko et Karl Dragoch, redevenus, l'un
le pcheur Ilia Brusch, l'autre, le dbonnaire M. Jaeger.

Toutefois, la manire dont le premier jouait maintenant son rle rendait
plus difficile  soutenir celui du second. Hypnotis par le dsir de se
rapprocher de Roustchouk, manoeuvrant l'aviron jour et nuit, Serge
Ladko ngligeait, en effet, les prcautions les plus lmentaires. Non
seulement il s'tait dbarrass de ses lunettes, mais encore, supprimant
rasoir et teinture, il permettait aux changements survenus dans sa
personne pendant la dure de sa dtention de s'accuser avec une nettet
croissante. Ses cheveux noirs plissaient de jour en jour, et sa barbe
blonde commenait  atteindre une longueur respectable.

Il et t naturel que Karl Dragoch manifestt quelque tonnement d'une
pareille transformation. Celui-ci ne disait rien pourtant. Dcid 
suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle il s'tait engag, il avait
pris le parti de ne rien voir de ce qui pouvait tre gnant.

Au moment o il s'tait trouv face  face avec Serge Ladko, les
opinions antrieures de Karl Dragoch taient fortement branles, et
il se sentait moins enclin  admettre la culpabilit de son ancien
compagnon de voyage.

L'incident provoqu par la commission rogatoire de Szalka avait t la
premire cause de ce revirement. Karl Dragoch avait, en effet, procd 
son enqute personnelle. Plus difficile  satisfaire que le commissaire
de police de Gran, il avait longuement interrog les habitants de la
ville, et les rponses obtenues n'avaient pas t sans le troubler.

Qu'un nomm Ilia Brusch, dont la vie tait au demeurant des plus
rgulires, et lu domicile  Szalka et qu'il l'et quitte peu de
temps avant le concours de Sigmaringen, ce premier point n'tait pas
contestable. Cet Ilia Brusch avait-il t revu aprs ce concours, et
notamment dans la nuit du 28 au 29 aot? Sur ce deuxime point, les
tmoignages furent vasifs. Si les plus proches voisins croyaient bien
se rappeler que, vers la fin d'aot, ils avaient remarqu de la lumire
dans la maison du pcheur alors ferme depuis plus d'un mois, ils
n'osrent cependant rien affirmer. Ces renseignements, tout vagues et
hsitants qu'ils fussent, augmentrent naturellement les perplexits du
policier.

Restait un troisime point  lucider. Quel tait le personnage  qui le
commissaire de Gran avait parl au domicile indiqu par le prvenu? A
cet gard, Dragoch ne put recueillir aucune indication. Ilia Brusch
tant assez connu  Szalka, il fallait ncessairement, s'il y tait
venu, qu'il ft arriv et reparti pendant la nuit, puisque personne ne
l'avait aperu. Un tel mystre, dj suspect par lui-mme, le devint
bien davantage, quand Karl Dragoch eut mis la main sur le tenancier
d'une petite auberge, auquel, dans la soire du 12 septembre, trente-six
heures avant la visite du commissaire de police de Gran, un inconnu
avait demand l'adresse d'Ilia Brusch. Le problme se compliquait. Il se
compliqua encore, quand cet aubergiste, press de questions, eut donn
de l'inconnu un signalement correspondant traits pour traits  celui
que, d'aprs la rumeur publique, il convenait d'attribuer au chef de la
bande du Danube.

Tout ceci rendit Karl Dragoch rveur. Il flaira des choses louches. Il
eut le sentiment instinctif d'tre en prsence de quelque machination
tnbreuse dont le but lui demeurait inconnu, mais dont il n'tait pas
impossible que le prvenu ft la victime.

Cette impression se trouva fortifie, quand,  son retour  Semlin,
il connut la marche de l'instruction. En somme, aprs vingt jours
de secret, elle n'avait pas fait un pas. Aucun complice n'avait t
dcouvert, nul tmoin n'avait formellement reconnu le prisonnier, contre
lequel il n'existait toujours d'autre charge que le fait d'avoir cherch
 modifier l'aspect de son visage et d'avoir possd un portrait de
femme sur lequel figurait le nom de Ladko.

Ces prsomptions, qui, corrobores par d'autres, eussent eu une grande
valeur, perdaient, isoles, beaucoup de leur importance. Peut-tre,
aprs tout, ce dguisement et la prsence du portrait avaient-ils une
cause avouable.

Karl Dragoch, dans cet tat d'esprit, tait particulirement accessible
 la piti. C'est pourquoi il n'avait pu s'empcher d'tre profondment
mu par la nave confiance de Serge Ladko, dans une circonstance o
celui-ci aurait t excusable de se dfier de son plus intime ami.

Etait-il impossible, d'ailleurs, de mettre ce sentiment de piti
d'accord avec ses devoirs professionnels en reprenant comme devant sa
place dans la barge? Si Ilia Brusch se nommait en ralit Ladko, et si
ce Ladko tait bien un malfaiteur, Karl Dragoch, en s'attachant 
lui, dpisterait ses complices. Innocent, au contraire, peut-tre
conduirait-il quand mme au vrai coupable, auquel l'incident de Szalka
et prouv, dans ce cas, qu'il portait ombrage.

Ces raisonnements, un peu spcieux, n'taient pas dnus de toute
logique. L'aspect misrable de Serge Ladko, le courage surhumain qu'il
avait d dployer pour accomplir sa fantastique vasion, et surtout le
souvenir du service autrefois rendu avec tant d'hroque simplicit,
firent le reste. Karl Dragoch devait la vie  ce malheureux qui haletait
devant lui, les mains en sang, la sueur ruisselant sur son visage
dcharn. Allait-il, en retour, le rejeter dans l'enfer? Le dtective ne
put s'y rsoudre.

Venez! dit-il simplement en rponse  l'exclamation joyeuse du
fugitif, qu'il entrana vers le fleuve.

Peu de paroles avaient t changes entre les deux compagnons
pendant les huit jours qui venaient de s'couler. Serge Ladko gardait
gnralement le silence et concentrait toutes les forces de son tre
pour accrotre la vitesse de l'embarcation.

En phrases haches, qu'il fallait lui arracher en quelque sorte, il fit
toutefois le rcit de ses inexplicables aventures depuis le confluent
de l'Ipoly. Il raconta sa longue dtention dans la prison de Semlin,
succdant  une squestration plus trange encore  bord d un chaland
inconnu. Ils mentaient donc, ceux qui prtendaient l'avoir vu entre
Budapest et Semlin, puisque, durant tout ce parcours, il avait t
enferm, pieds et mains lis, dans ce chaland.

 ce rcit, les opinions primitives de Karl Dragoch volurent de plus
en plus. Malgr lui, il tablissait un rapprochement entre l'agression
dont Ilia Brusch avait t victime et l'intervention d'un sosie 
Szalka. A n'en pas douter, le pcheur gnait quelqu'un et tait en
butte aux coups d'un ennemi inconnu, mais dont le signalement semblait
correspondre  celui du vritable bandit.

Ainsi, peu  peu, Karl Dragoch s'acheminait vers la vrit. Hors d'tat
de contrler ses dductions, il sentait du moins dcrotre de jour en
jour les soupons autrefois conus.

Pas un instant, nanmoins, il ne songea  quitter la barge pour revenir
en arrire et recommencer son enqute sur nouveaux frais. Son flair
de policier lui disait que la piste tait bonne, et que le pcheur,
innocent peut-tre, tait d'une manire ou d'autre ml  l'histoire de
la bande du Danube. La tranquillit tait parfaite, d'ailleurs, sur
le haut fleuve, et la succession des crimes commis prouvait que leurs
auteurs avaient, eux aussi, descendu le courant, au moins jusqu'aux
environs de Semlin. Il y avait donc toutes chances pour qu'ils eussent
continu  le descendre pendant la dtention d'Ilia Brusch.

Sur ce point, Karl Dragoch ne se trompait pas. Ivan Striga continuait,
en effet,  se rapprocher de la mer Noire, avec douze jours d'avance sur
la barge au dpart de Semlin. Mais, ces douze jours d'avance, il les
perdait peu  peu, la distance sparant les deux bateaux diminuait
graduellement, et, jour par jour, heure par heure, minute par minute, la
barge gagnait implacablement sur le chaland, sous l'effort furieux de
Serge Ladko.

Celui-ci n'avait qu'un but: Roustchouk; qu'une ide: Natcha. S'il
ngligeait les prcautions autrefois prises pour protger son incognito,
c'est qu'il n'y pensait vraiment plus. D'ailleurs, de quel intrt
eussent-elles t maintenant? Aprs son arrestation, aprs son vasion,
s'appeler Ilia Brusch devait tre aussi compromettant que de s'appeler
Serge Ladko. Sous un nom ou sous un autre, il ne pouvait plus dsormais
s'introduire que secrtement  Roustchouk, sous peine d'tre apprhend
sur-le-champ.

Absorb par son ide fixe, il n'avait, pendant ces huit jours, accord
aucune attention aux rives du fleuve. S'il s'tait aperu qu'on passt
devant Belgrade--la ville blanche--tage sur une colline, que domine
le palais du prince, le Konak, et prcde d'un faubourg o viennent
transiter une immense quantit de marchandises, c'est parce que Belgrade
indique la frontire serbe o expiraient les pouvoirs de M. Izar Rona.
Mais, ensuite, il ne remarqua plus rien.

Il ne vit, ni Semendria, ancienne capitale de la Serbie, clbre par
les vignobles dont elle est entoure; ni Colombals, o l'on montre une
caverne dans laquelle Saint-Georges aurait, d'aprs la lgende, dpos
le corps du dragon tu de ses propres mains; ni Orsova, au del de
laquelle le Danube coule entre deux anciennes provinces turques,
devenues depuis royaumes indpendants; ni les Portes de Fer, ce dfil
fameux bord de murailles verticales de quatre cents mtres, o le
Danube se prcipite et se brise avec fureur contre les blocs dont son
lit est sem; ni Widdin, premire ville bulgare de quelque importance;
ni Nikopoli, ni Sistowa, les deux autres cits notoires qu'il lui fallut
dpasser en amont de Roustchouk.

De prfrence, il longeait la rive serbe, o il s'estimait plus en
sret, et en effet, jusqu' la sortie des Portes de Fer, il ne fut pas
inquit par la police.

Ce fut seulement  Orsava que, pour la premire fois, un canot de la
brigade fluviale intima  la barge l'ordre de s'arrter. Serge Ladko,
trs inquiet, obit en se demandant ce qu'il rpondrait aux questions
qu'on allait invitablement lui poser.

On ne l'interrogea mme pas. Sur un mot de Karl Dragoch, le chef du
dtachement s'inclina avec dfrence et il ne fut plus question de
perquisition.

Le pilote ne songea pas  s'tonner qu'un bourgeois de Vienne dispost
 son gr de la force publique. Trop heureux de s'en tirer  si bon
compte, il trouva toute naturelle une omnipotence qui s'exerait  son
profit, et il ne manifesta pas plus de surprise, mais simplement une
impatience grandissante, en voyant se prolonger l'entretien entre
l'agent et son passager.

Conformment aux ordres, tant de M. Izar Rona, furieux de l'vasion de
son prvenu, que de Karl Dragoch lui-mme, la police du fleuve avait
redoubl de vigueur. De distance en distance, on obligeait la navigation
 franchir une srie de barrages, parmi lesquels celui d'Orsova tait
d'une importance capitale. L'tranglement du fleuve en cette partie de
son cours facilitant la surveillance, il tait impossible, en effet,
qu'aucun bateau russt  passer sans avoir t minutieusement visit.

Karl Dragoch, en interrogeant son subordonn, eut l'ennui d'apprendre
 la fois, et que ces perquisitions n'avaient donn aucun rsultat,
et qu'un nouveau crime, un cambriolage d'une certaine gravit, venait
d'tre commis deux jours auparavant en territoire roumain, au confluent
du Jirel, presque exactement en face de la ville bulgare de Rahowa.

Ainsi donc, la bande du Danube avait russi a passer entre les mailles
du filet. Cette bande ayant coutume de s'approprier non seulement l'or
et l'argent, mais les objets prcieux de toute nature, son butin devait
tre d'un volume encombrant, et il tait vraiment inconcevable qu'on
n'en et pas trouv trace, alors qu'aucun bateau n'avait pu chapper 
la visite.

Il en tait cependant ainsi.

Karl Dragoch tait stupfait d'une telle virtuosit. Toutefois, il
fallait bien se rendre  l'vidence, les malfaiteurs prouvant eux-mmes
par des attentats leur descente vers l'aval.

La seule conclusion  tirer de ces faits, c'est qu'il convenait de se
hter. Le lieu et la date du dernier vol signal indiquaient que ses
auteurs avaient moins de trois cents kilomtres d'avance. En tenant
compte du temps pendant lequel Ilia Brusch avait t immobilis, temps
que la bande du Danube avait certainement mis  profit, il fallait en
infrer que sa vitesse tait  peine la moiti de celle de la barge. Il
n'tait donc pas impossible de l'atteindre  la course.

On repartit donc sans plus attendre et, ds les premires heures du 6
octobre, la frontire bulgare tait franchie. A partir de ce point,
Serge Ladko qui, jusque-l, avait suivi de son mieux la rive droite,
serra au contraire le plus possible le bord roumain dont,  partir de
Lom-Palamka, une succession de marais de huit  dix kilomtres de large
n'allait pas tarder, d'ailleurs,  interdire l'approche.

Quelque absorb qu'il ft en lui-mme, le fleuve, depuis qu'on tait
entr dans les eaux bulgares, n'avait pu manquer de lui paratre
suspect. Un certain nombre de chaloupes  vapeur, de torpilleurs mme,
voire de canonnires, battant pavillon ottoman, le sillonnaient en
effet. En prvision de la guerre qui allait, moins d'un an plus tard,
clater avec la Russie, la Turquie commenait dj  surveiller le
Danube, qu'elle devait peupler ensuite d'une vritable flottille.

Risque pour risque, le pilote prfrait se tenir  distance de ces
navires turcs, dt-il pour cela se jeter dans les griffes des autorits
roumaines, contre lesquelles M. Jaeger serait peut-tre capable de le
protger, comme il l'avait fait  Orsova.

L'occasion ne se prsenta pas de mettre  une nouvelle preuve le
pouvoir du passager; aucun incident ne troubla cette dernire partie du
voyage, et, le 10 octobre, vers quatre heures de l'aprs-midi, la
barge parvenait enfin  la hauteur de Roustchouk, que l'on distinguait
confusment sur l'autre rive. Le pilote gagna alors le milieu du fleuve,
puis, arrtant pour la premire fois depuis tant de jours le mouvement
de son aviron, il laissa tomber le grappin par le fond.

Qu'y a-t-il? demanda Karl Dragoch surpris.

--Je suis arriv, rpondit laconiquement Serge Ladko.

--Arriv?... Nous ne sommes pas encore  la mer Noire, cependant.

--Je vous ai tromp, monsieur Jaeger, dclara sans ambages Serge Ladko.
Je n'ai jamais eu l'intention d'aller jusqu' la mer Noire.

--Bah! fit le dtective dont l'attention s'veilla.

--Non. Je suis parti dans l'ide de m'arrter  Roustchouk. Nous y
sommes.

--O prenez-vous Roustchouk?

--L, rpondit le pilote, en montrant les maisons de la ville lointaine.

--Pourquoi, dans ce cas, n'y allons-nous pas?

--Parce qu'il me faut attendre la nuit. Je suis traqu, poursuivi. Dans
le jour, je risquerais de me faire arrter au premier pas.

Voil qui devenait intressant. Les soupons primitivement conus par
Dragoch taient-ils donc justifis?

--Comme  Semlin, murmura-t-il  demi-voix.

--Comme  Semlin, approuva Serge Ladko sans s'mouvoir, mais pas pour
les mmes causes. Je suis un honnte homme, monsieur Jaeger.

--Je n'en doute pas, monsieur Brusch, bien qu'elles soient rarement
bonnes, les raisons que l'on a de redouter une arrestation.

--Les miennes le sont, monsieur Jaeger, affirma froidement Serge Ladko.
Excusez-moi de ne pas vous les rvler. Je me suis jur  moi-mme de
garder mon secret. Je le garderai.

Karl Dragoch acquiesa d'un geste qui exprimait la plus parfaite
indiffrence. Le pilote reprit:

--Je conois, monsieur Jaeger, que vous ne soyez pas dsireux d'tre
ml  mes affaires. Si vous le voulez, je vous dposerai en terre
roumaine. Vous viterez ainsi les dangers auxquels je peux tre expos.

--Combien de temps comptez-vous rester  Roustchouk? demanda Karl
Dragoch sans rpondre directement.

--Je ne sais, dit Serge Ladko. Si les choses tournent  mon gr, je
serai revenu  bord avant le jour et, dans ce cas, je ne serai pas seul.
S'il en est autrement, j'ignore ce que je ferai.

--Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur Brusch, dclara sans hsiter
Karl Dragoch.

--A votre aise! conclut Serge Ladko qui n'ajouta pas une parole.

A la nuit tombante, il reprit l'aviron et s'approcha de la rive bulgare.
L'obscurit tait complte quand il y accosta, un peu en aval des
dernires maisons de la ville.

Tout son tre tendu vers le but, Serge Ladko agissait  la manire d'un
somnambule. Ses gestes nets et prcis faisaient sans hsitation ce qu'il
fallait faire, ce qu'il lui et t impossible de ne pas faire. Aveugle
pour tout ce qui l'entourait, il ne vit pas son compagnon disparatre
dans la cabine ds que le grappin eut t ramen  bord. Le monde
extrieur avait perdu pour lui toute ralit. Son rve seul existait.
Et, ce rve, c'tait, tout illumine de soleil, en dpit de la nuit, sa
maison et, dans sa maison, Natcha!... En dehors de Natcha, il n'tait
plus rien sous le ciel.

Ds que l'trave de la barge eut touch la rive, il sauta  terre, fixa
solidement son amarre et s'loigna d'un pas rapide.

Aussitt, Karl Dragoch sortit de la cabine. Il n'y avait pas perdu son
temps. Qui aurait reconnu le policier,  la silhouette nergique et
sche, dans ce balourd aux pesantes allures, merveilleuse copie d'un
paysan hongrois?

Le dtective prit terre  son tour et, suivant le pilote  la piste,
partit en chasse une fois de plus.



XVI

LA MAISON VIDE


En cinq minutes Serge Ladko et Karl Dragoch eurent atteint les maisons.

Roustchouk ne possdant,  cette poque, malgr son importance
commerciale, aucun clairage public, il leur et t difficile, s'ils en
avaient eu le dsir, de se faire une ide de la ville irrgulirement
groupe autour d'un vaste dbarcadre, sur la priphrie duquel se
tassaient des choppes assez dlabres,  usage d'entrepts ou de
cabarets. Mais, en vrit, ils n'y songeaient gure. Le premier marchait
d'un pas rapide, les yeux fixs devant lui, comme s'il et t attir
par un but tincelant dans la nuit. Quant au second, il mettait tant
d'attention  suivre le pilote, qu'il ne vit mme pas deux hommes, qui
dbouchaient d'une ruelle au moment o il la traversait.

Ds qu'ils furent sur le chemin longeant le fleuve, ces deux hommes se
sparrent. L'un s'loigna  droite, vers l'aval.

Bonsoir, dit-il en bulgare.

--Bonsoir, rpondit l'autre, qui, tournant  gauche, embota le pas 
Karl Dragoch.

Au son de cette voix, celui-ci avait tressailli. Une seconde, il
hsita, en ralentissant instinctivement sa marche, puis, abandonnant sa
poursuite, il s'arrta soudain et fit volte-face.

Tout un ensemble de dons naturels ou acquis est ncessaire au policier
qui a l'ambition de ne pas croupir dans les bas emplois de sa
profession. Mais, la plus prcieuse des multiples qualits qu'il doit
possder, c'est une parfaite mmoire de l'oeil et de l'oreille.

Karl Dragoch possdait cet avantage au plus haut degr. Ses nerfs
auditifs et visuels constituaient de vritables appareils enregistreurs,
et leurs sensations lumineuses ou sonores, il ne les oubliait jamais,
quelle que ft la longueur du temps coul. Aprs des mois, aprs des
annes, il reconnaissait du premier coup un visage  peine aperu, la
voix qui, une seule fois, avait fait vibrer son tympan.

Il en tait prcisment ainsi pour l'une de celles qu'il venait
d'entendre, et, dans la circonstance prsente, il n'y avait pas si
longtemps qu'il s'tait trouv en face du propritaire, pour qu'une
erreur ft  redouter. Cette voix, qui, dans la clairire, au pied du
mont Pilis, avait rsonn  son oreille, c'tait le fil conducteur
vainement cherch jusqu'ici. Pour ingnieuses qu'elles pussent paratre,
ses dductions relatives  son compagnon de voyage n'taient en somme
que des hypothses. La voix, au contraire, lui apportait enfin une
certitude. Entre le probable et le certain, l'hsitation tait
impossible, et c'est pourquoi le dtective, abandonnant sa filature,
s'tait lanc sur une nouvelle piste.

Bonsoir, Titcha, pronona en allemand Karl Dragoch lorsque l'homme fut
arriv  proximit.

Celui-ci s'arrta, cherchant  percer l'obscurit de la nuit.

--Qui me parle? interrogeait-il.

--Moi, rpondit Dragoch.

--Qui a, vous?

--Max Raynold.

--Connais pas.

--Mais je vous connais, moi, puisque je vous ai appel par votre nom.

--C'est juste, reconnut Titcha. Il faut mme que vous ayez de bons yeux,
camarade.

--Ils sont excellents, en effet.

Le dialogue fut interrompu un instant.

--Que me voulez-vous? reprit Titcha.

--Vous parler, dclara Dragoch,  vous et  un autre. Je ne suis 
Roustchouk que pour a.

--Vous n'tes donc pas d'ici?

--Non. Je suis arriv aujourd'hui.

--Joli moment que vous avez choisi, ricana Titcha, qui faisait sans
doute allusion  l'anarchie actuelle de la Bulgarie.

Dragoch, ayant esquiss un geste d'indiffrence, ajouta:

--Je suis de Gran.

Titcha garda le silence.

--Vous ne connaissez pas Gran? insista Dragoch.

--Non.

--C'est tonnant, aprs en tre venu si prs.

--Si prs?... rpta Titcha. O prenez vous que je sois all prs de
Gran?

--Parbleu! dit en riant Karl Dragoch, elle n'en est pas si loin, la
villa Hagueneau.

Ce fut au tour de Titcha de tressaillir. Il essaya, toutefois, de payer
d'audace.

--La villa Hagueneau?... balbutia-t-il d'un ton qu'il voulait rendre
plaisant. C'est juste comme pour vous, camarade. Connais pas.

--Vraiment?.. fit ironique ment Dragoch. Et la clairire de Pilis, la
connaissez-vous?

Titcha, se rapprochant vivement, saisit le bras de son interlocuteur.

--Plus bas, donc! dit-il sans chercher cette fois  dissimuler son
motion. Vous tes fou de crier comme a.

--Puisqu'il n'y a personne, objecta Dragoch.

--On ne sait jamais, rpliqua Titcha, qui demanda: Enfin, que
voulez-vous?

--Parler  Ladko, rpondit Dragoch sans baisser la voix.

Titcha resserra son treinte.

--Chut! fit-il en jetant autour de lui des regards apeurs. Vous avez
donc jur de nous faire pendre?

Karl Dragoch se mit  rire.

--Ah bien! dit-il, a ne va pas tre commode de nous entendre, s'il faut
parler  la muette!

--Aussi, gronda sourdement Titcha, on n'a pas ide d'aborder les gens au
milieu de la nuit sans crier gare. Il y a des choses qu'il vaut mieux ne
pas dire en pleine rue.

--Je ne tiens pas  vous parler dans la rue, riposta Dragoch. Allons
ailleurs.

--O?

--N'importe o. Il y a bien un cabaret dans les environs?

--A quelques pas d'ici.

--Allons-y.

--Soit, concda Titcha. Suivez-moi.

Cinquante mtres plus loin, les deux compagnons arrivrent sur une
petite place. En face d'eux, une fentre brillait faiblement dans la
nuit.

--C'est l, dit Titcha.

La porte ouverte, ils entrrent de plain-pied dans la salle dserte d'un
modeste caf dont une dizaine de tables garnissaient le pourtour.

--Nous serons  merveille ici, dit Dragoch.

Le patron accourait au-devant de ces clients inesprs.

--Qu'allons-nous boire?... C'est moi qui rgale, annona le dtective,
en frappant sur son gousset.

--Un verre de racki? proposa Titcha.

--Va pour le racki!... Et du genivre?... a ne vous dit rien?

--Bon aussi, le genivre, approuva Titcha.

Karl Dragoch se tourna vers le patron attentif aux ordres.

--Vous avez entendu, l'ami?... Servez-nous, et vivement!

Pendant que l'hte s'empressait, Dragoch, d'un coup d'oeil, pesa
l'adversaire qu'il allait avoir  combattre. Il l'eut vite jug. Larges
paules, cou de taureau, front troit mang par d'pais cheveux gris,
parfait exemplaire, en un mot, du lutteur forain de bas tage, c'tait
une vritable brute qu'il avait en face de lui.

Aussitt que les bouteilles et deux verres eurent t apports, Titcha
reprit la conversation au point o elle avait dbut.

--Vous dites donc que vous me connaissez?

--Vous en doutez?

--Et que vous connaissez l'affaire de Gran?

--Aussi. Nous y avons travaill ensemble.

--Pas possible!

--Mais certain.

--Je n'y comprends rien, murmura Titcha, qui cherchait de bonne foi dans
ses souvenirs. Nous n'tions que nous huit, cependant...

--Pardon, interrompit Dragoch, nous tions neuf, puisque j'y tais.

--Vous avez mis la main  la pte? insista Titcha mal convaincu.

--Oui,  la villa, et  la clairire pareillement. C'est mme moi qui ai
emmen la charrette.

--Avec Vogel?

--Avec Vogel.

Titcha rflchit un instant.

--a ne se peut pas, protesta-t-il. C'est Kaiserlick qui tait avec
Vogel.

--Non, c'est moi, rpliqua Dragoch sans se troubler. Kaiserlick tait
rest avec vous autres.

--Vous en tes sr?

--Absolument, affirma Dragoch.

Titcha paraissait branl. Le bandit ne brillait pas prcisment par
l'intelligence. Sans s'apercevoir qu'il venait lui-mme de rvler
l'existence de Vogel et de Kaiserlick au prtendu Max Raynold, il
considrait comme une preuve que ce dernier connt leurs noms.

--Un verre de genivre? proposa Dragoch.

--a n'est pas de refus, dit Titcha.

Puis, le verre vid d'un trait:

--C'est curieux, murmura-t-il,  demi vaincu. C'est bien la premire
fois que nous mlons un tranger  nos affaires.

--Il faut un commencement  tout, rpliqua Karl Dragoch. Je ne serai
plus un tranger quand j'aurai t admis dans la bande.

--Quelle bande?

--Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c'est convenu.

--Qu'est-ce qui est convenu?

--Que je serai des vtres.

--Convenu avec qui?

--Avec Ladko.

--Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai dj prvenu
qu'il fallait garder ce nom-l pour vous.

--Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici?

--Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s'entend.

--Pourquoi? demanda Dragoch suivant la veine.

Mais Titcha conservait un reste de mfiance.

--Si on vous le demande, rpondit-il prudemment, vous direz que vous
l'ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez
pas tout, je le vois, et ce n'est pas  un vieux renard comme moi que
vous tirerez les vers du nez.

Titcha se trompait, il n'tait pas de force  lutter avec un jouteur
comme Dragoch, et le vieux renard avait trouv son matre. La sobrit
n'tait pas sa qualit dominante, et le dtective, aussitt qu'il l'eut
dcouvert, s'tait ingni  tirer parti de ce dfaut  la cuirasse de
l'adversaire. Ses offres rptes avaient eu raison de la rsistance,
d'ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genivre succdaient
aux verres de racki, et rciproquement. L'effet de l'alcool commenait
dj  se faire sentir. L'oeil de Titcha devenait trouble, sa langue
plus lourde, sa prudence moins veille. Or, comme chacun sait,
glissante est la route de l'ivresse, et d'ordinaire, plus on apaise la
soif, plus elle grandit.

--Nous disions donc, reprit Titcha d'une voix un peu pteuse, que c'est
convenu avec le chef?

--Convenu, dclara Dragoch.

--Il a bien fait,... le chef, affirma Titcha, qui, sous l'influence de
l'ivresse, se mit  tutoyer son interlocuteur. Tu as l'air d'un bon et
d'un vrai camarade.

--Tu peux le dire, approuva Dragoch en s'accordant  l'unisson.

--Seulement, voil!... Tu ne le verras pas,... le chef.

--Pourquoi ne le verrai-je pas?

Avant de rpondre, Titcha, avisant la bouteille de racki, s'en versa
coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il dclara d'une voix
rauque:

--Parti,... le chef.

--Il n'est pas  Roustchouk? insista Dragoch vivement dsappoint.

--Il n'y est plus.

--Plus?.. Il y est donc venu?

--Il y a quatre jours.

--Et maintenant?

--Il continue  descendre jusqu' la mer avec le chaland.

--Quand doit-il revenir?

--Dans une quinzaine.

--Quinze jours de retard! Voil bien ma chance! s'cria Dragoch.

--a te dmange donc bien d'entrer dans la compagnie? demanda Titcha
avec un gros rire.

--Dame! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j'ai touch
en une nuit plus que je ne gagne en un an  travailler la terre.

--a t'a mis en got, conclut Titcha en riant aux clats.

Dragoch parut s'apercevoir que le verre de son vis--vis tait vide, et
s'empressa de le remplir.

--Mais tu ne bois pas, camarade, s'cria-t-il. A ta sant!

--A ta sant! rpta Titcha, qui lampa son verre d'un trait.

Abondante tait la moisson de renseignements recueillie par le policier.
Il savait de combien d'affilis se composait la bande du Danube: huit,
au dire de Titcha; le nom de trois d'entre eux et mme de quatre, en
y comprenant le chef; sa destination: la mer, o sans doute un navire
serait charg du butin; la base de ses oprations: Roustchouk.
Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les
dispositions seraient prises pour qu'il ft apprhend sur-le-champ, 
moins qu'on ne russt  mettre la main sur lui aux bouches mmes du
Danube.

Plus d'un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa
qu'il serait peut-tre possible d'lucider tout au moins l'un d'eux, en
profitant de l'tat d'brit de son interlocuteur.

--Pourquoi donc, demanda-t-il d'un ton indiffrent aprs un instant de
silence, ne voulais-tu pas tout  l'heure que je prononce le nom de
Ladko?

Tout  fait gris, dcidment, Titcha eut un regard mouill  l'adresse
de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il
tendit la main.

--Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi!

--Oui, affirma Dragoch en rpondant  l'treinte de l'ivrogne.

--Un frre.

--Oui.

--Un luron, un gars d'attaque.

--Oui.

Titcha chercha des yeux les bouteilles.

--Un coup de genivre? proposa-t-il.

--Il n'y en a plus, rpondit Dragoch.

Estimant l'adversaire  point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort,
le dtective s'tait arrang pour rpandre sur le sol une bonne partie
des flacons. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Titcha qui, en
apprenant l'puisement du genivre, fit une grimace dsole.

--Du racki, alors? implora-t-il.

--Voil, consentit Karl Dragoch en avanant sur la table la bouteille
qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention,
camarade!... Il ne faudrait pas nous griser.

--Moi!... protesta Titcha, qui s'adjugea le fond de la bouteille. Je le
voudrais que je ne pourrais pas!

--Nous disions donc que Ladko?... suggra Dragoch reprenant patiemment
sa marche tortueuse vers le but.

--Ladko?... rpta Titcha qui ne savait plus de quoi il s'agissait.

--Pourquoi ne faut-il pas le nommer?

Titcha eut un rire avin.

--a t'intrigue, a, mon fils!... C'est qu'ici Ladko se prononce Striga,
voil tout.

--Striga?... rpta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga?...

--Parce que c'est son nom,  cet enfant... Ainsi, toi, tu t'appelles...
Au fait! comment t'appelles-tu?...

--Raynold.

--C'est a... Raynold... Eh bien! Je t'appelle Raynold... Lui, il
s'appelle Striga... C'est clair.

--A Gran, cependant... insista Dragoch.

--Oh! interrompit Titcha,  Gran, c'tait Ladko... Mais,  Roustchouk,
c'est Striga.

Il cligna de l'oeil d'un air malin.

--Comme a, tu comprends, ni vu, ni connu.

Qu'un malfaiteur s'affuble d'un nom d'emprunt quand il accomplit ses
mfaits, cela n'est pas pour tonner un policier, mais pourquoi ce nom
de Ladko, ce mme nom dont tait sign le portrait trouv dans la barge?

--Il existe bien un Ladko pourtant, s'cria avec impatience Dragoch
formulant ainsi la conclusion de sa pense.

--Parbleu! fit Titcha. C'est mme le plus beau de l'affaire.

--Qu'est-ce que c'est que ce Ladko?

--Une canaille, affirma nergiquement Titcha.

--Qu'est-ce qu'il t'a fait?

--A moi?... Rien... A Striga...

--Qu'est-ce qu'il a fait  Striga?.

--Il lui a souffl la femme... la belle Natcha.

Natcha! ce mme prnom qui figurait sur le portrait. Dragoch, assur
d'tre sur la bonne piste, coutait avidement Titcha qui poursuivait
sans se faire prier:

--Depuis, ils ne sont pas amis, tu penses!... C'est pour a que Striga a
pris son nom. C'est un malin, Striga.

--Tout cela, objecta Dragoch, ne me dit pas pourquoi il ne faut pas
prononcer le nom de Ladko.

--Parce qu'il est malsain, expliqua Titcha... A Gran... et ailleurs, tu
sais qui il dsigne... Ici, c'est celui d'une espce de pilote qui s'est
mis contre le-gouvernement... Il conspire, l'imbcile... Et les rues
sont pleines de Turcs  Roustchouk!

--Qu'est-il devenu? demanda Dragoch.

Titcha fit un geste d'ignorance.

--Il a disparu, rpondit-il. Striga dit qu'il est mort.

--Mort!

--Et a doit tre vrai, puisque Striga a la femme maintenant.

--Quelle femme?

--Eh! la belle Natcha... Aprs le nom, la femme... Pas contente, la
colombe!... Mais Striga la tient bien  bord du chaland.

Tout s'claircissait pour Dragoch. Ce n'est pas en compagnie d'un
vulgaire malfaiteur qu'il avait pass de si longs jours, mais avec un
patriote exil. Quelle ne devait pas tre en ce moment la douleur du
malheureux, n'arrivant enfin chez lui aprs tant d'efforts, que pour
trouver sa maison vide!... Il fallait courir  son aide... Quant  la
bande du Danube, Dragoch, renseign dsormais, n'aurait aucune peine 
mettre ensuite la main sur elle.

--Il fait chaud!... soupira-t-il en faisant semblant d'tre vaincu par
l'ivresse.

--Trs chaud, approuva Titcha.

--C'est le racki, balbutia Dragoch.

Titcha abattit son poing sur la table.

--Tu n'as pas la tte solide, l'enfant!.. railla-t-il lourdement. Moi...
tu vois... Prt  recommencer.

--Je ne peux pas lutter, reconnut Dragoch.

--Mauviette!.. ricana Titcha. Enfin, sortons, si le coeur t'en dit.

Le patron appel et pay, les deux compagnons se retrouvrent sur la
place. Ce changement ne parut pas favorable  Titcha. A peine  l'air
libre, son ivresse s'aggrava notablement. Dragoch eut peur d'avoir forc
la dose.

--Dis donc, demanda-t-il en montrant l'aval, ce Ladko?...

--Quel Ladko?

--Le pilote. C'est par l qu'il demeurait?

--Non.

Karl Dragoch se tourna du ct de la ville.

--Par la?

--Non plus

--Par l, alors? interrogea Dragoch en indiquant l'amont.

--Oui, balbutia Titcha.

Le dtective entrana son compagnon. Celui-ci titubait et se laissait
conduire en mchonnant des propos incohrents quand, aprs cinq minutes
de marche, il s'arrta brusquement, s'efforant de reprendre son aplomb.

--Qu'est-ce qu'il disait donc, Striga, bgayait-il, que Ladko tait
mort?

--Eh bien?

--Il n'est pas mort, puisqu'il y a quelqu'un chez lui.

Et Titcha montrait,  quelques pas, des raies de lumire filtrant 
travers les volets d'une fentre et striant la chausse. Dragoch se hta
vers cette fentre. Par une fente des volets, Titcha et lui regardrent
dans la maison.

Ils aperurent une salle de proportions modestes, mais assez
confortablement meuble. Le dsordre des meubles et la couche paisse de
poussire qui les recouvrait incitaient  croire que cette salle
avait t le thtre, depuis longtemps abandonn, de quelque scne de
violence. Le centre en tait occup par une grande table, sur laquelle
tait accoud un homme, qui semblait rflchir profondment. La
contraction de ses doigts  demi disparus dans les cheveux en dsordre
exprimait loquemment le trouble douloureux de son me. Des yeux de cet
homme, de grosses larmes coulaient.

Ainsi qu'il s'y attendait, Karl Dragoch reconnut son compagnon de
voyage. Mais il ne fut pas seul  reconnatre le dsespr songeur.

--C'est lui!... murmura Titcha en faisant d'nergiques efforts pour
chasser son ivresse.

--Lui?...

--Ladko.

Titcha se passa la main sur le visage et parvint  retrouver un peu de
sang-froid.

--Il n'est pas mort, la canaille... dit-il entre ses dents. Mais il n'en
vaut gure mieux... Les Turcs me payeront sa peau plus cher qu'elle ne
vaut... C'est Striga qui sera content!.. Ne bouge pas d'ici, camarade,
dit-il en s'adressant  Karl Dragoch. S'il veut sortir, assomme-le!..
Appelle  l'aide au besoin... Moi, je vais chercher la police...

Sans attendre de rponse, Titcha s'loigna en courant. A peine s'il
faisait encore quelques zigzags. L'motion lui avait rendu son
quilibre.

Ds qu'il fut seul, le dtective entra dans la maison.

Serge Ladko ne fit pas un mouvement. Karl Dragoch lui mit la main sur
l'paule.

Le malheureux releva la tte. Mais sa pense restait absente, et son
regard vague montrait qu'il ne reconnaissait pas son passager. Celui-ci
ne pronona qu'un mot:

Natcha!...

Serge Ladko se redressa avec violence. Ses yeux flambaient,
interrogateurs, rivs sur ceux de Karl Dragoch.

--Suivez-moi, dit le dtective, et htons-nous.



XVII

A LA NAGE


La barge volait sur les eaux. Ivre, exalt, en proie  une sorte de
rage, Serge Ladko, plus furieusement que jamais, pesait sur l'aviron.
Affranchi des lois communes par la violence de son dsir,  peine s'il
s'accordait, chaque nuit, quelques instants de repos. Il tombait alors,
assomm, dans un sommeil de plomb, dont il s'veillait soudainement,
comme appel par un coup de cloche, deux heures plus tard, pour
reprendre aussitt son effrayant labeur.

Tmoin de cette poursuite acharne, Karl Dragoch admirait qu'un
organisme humain pt tre dou d'une telle force de rsistance. C'tait
un homme, cependant, qui lui donnait ce prodigieux spectacle, mais un
homme qui puisait une nergie surhumaine dans le plus affreux dsespoir.

Soucieux d'pargner au malheureux pilote la plus lgre distraction, le
dtective s'appliquait  ne pas rompre le silence. Tout ce qu'il tait
essentiel de dire, on l'avait dit au dpart de Roustchouk. Ds que la
barge eut t repousse dans le courant, Karl Dragoch avait, en effet,
donn les explications indispensables. Tout d'abord, il avait rvl sa
qualit. Puis, en quelques mots brefs, il avait expliqu pourquoi il
avait entrepris ce voyage,  la poursuite de la bande du Danube, 
laquelle la croyance populaire attribuait pour chef un certain Ladko, de
Roustchouk.

Ce rcit, le pilote l'avait cout distraitement, en manifestant une
fivreuse impatience. Que lui importait tout cela? Il n'avait qu'une
pense, qu'un but, qu'un espoir: Natcha!

Son attention ne s'tait veille qu'au moment o Karl Dragoch avait
commenc  parler de la jeune femme,  dire comment, de la bouche de
Titcha, il avait appris que Natcha descendait le cours du fleuve,
prisonnire  bord d'un chaland command par le chef de cette bande,
dont le nom rel n'tait pas Ladko, mais Striga.

A ce nom, Serge Ladko avait pouss un vritable rugissement.

Striga! s'tait-il cri tandis que sa main crispe treignait
violemment l'aviron.

Il n'en avait pas demand davantage. Depuis lors, il se htait sans
rpit, sans trve, sans repos, les sourcils froncs, les yeux fous,
toute son me projete en avant, vers le but. Ce but, il avait dans son
coeur la certitude de l'atteindre. Pourquoi? Il et t incapable de le
dire. Il en tait certain, voil tout. Le chaland dans lequel Natcha
tait prisonnire, il le dcouvrirait du premier coup d'oeil, ft-ce
au milieu de mille autres. Comment? Il n'en savait rien. Mais il le
dcouvrirait. Cela ne se discutait pas, ne faisait pas question. Il
s'expliquait maintenant pourquoi il lui avait sembl connatre celui
des geliers charg de lui apporter ses repas pendant sa premire
incarcration, et pourquoi les voix entendues confusment avaient eu un
cho dans son coeur. Le gelier, c'tait Titcha. Les voix, c'taient
celles de Striga et de Natcha. Et de mme, le cri apport par la nuit,
c'tait encore Natcha appelant inutilement  l'aide. Que ne s'tait-il
arrt alors! Que de regrets, que de remords il se ft pargns!

A peine si, au moment de sa fuite, il avait aperu dans l'obscurit la
masse sombre de la prison flottante dans laquelle il abandonnait, sans
le savoir, celle qui lui tait si chre. N'importe! cela suffirait. Il
tait impossible qu'il passt en vue de ce chaland sans qu'au fond de
son tre une voix mystrieuse ne l'en avertt.

En vrit, l'espoir de Serge Ladko tait moins prsomptueux qu'on ne
pourrait tre tent de le croire. Ses chances d'erreur taient, en
effet, trs rduites par la raret des chalands sillonnant le Danube.
Leur nombre, qui, depuis Orsova, n'avait cess de diminuer, tait
devenu tout  fait insignifiant  partir de Roustchouk, et les derniers
s'taient arrts  Silistrie. En aval de cette ville, que la barge eut
dpasse en vingt-quatre heures, il ne resta que deux gabarres sur le
fleuve, o rgnaient presque exclusivement dsormais les btiments 
vapeur.

C'est qu' la hauteur de Roustchouk le Danube est immense. S'talant sur
la rive gauche en interminables marais, son lit y dpasse deux lieues.
En aval, il est plus vaste encore, et, entre Silistrie et Brala,
atteint parfois jusqu' vingt kilomtres de largeur. Cette tendue
d'eau, c'est une vritable mer,  laquelle ne manquent ni les temptes,
ni les lames couronnes d'cume, et il est concevable que des chalands
plats, peu faits pour les houles du large, hsitent  s'y aventurer.

Il tait mme fort heureux pour Serge Ladko que le temps restt fix
au beau. Dans une embarcation de si petite taille et de formes si peu
_marines_, il aurait t forc, pour peu que le vent et souffl avec
quelque violence, de chercher refuge dans une anfractuosit de la rive.

Karl Dragoch, qui, tout en s'intressant de grand coeur aux soucis de
son compagnon, visait aussi un autre but, ne laissait pas d'tre troubl
en constatant le dsert de cette morne tendue. Titcha ne lui avait-il
pas donn un renseignement mensonger? L'arrt successif de tous les
chalands lui faisait craindre que Striga n'et t dans la ncessit de
les imiter. Son inquitude devint telle qu'il finit par s'en ouvrir 
Serge Ladko.

Un chaland est-il capable d'aller jusqu' la mer? demanda-t-il.

--Oui, rpondit le pilote. Cela arrive rarement, mais a se voit
cependant.

--Vous en avez conduit vous-mme?

--Quelquefois.

--Comment font-ils pour dcharger leur cargaison?

--En s'abritant dans une des criques qui existent au del des bouches,
et o des vapeurs viennent les trouver.

--Les bouches, dites-vous. Il y en a plusieurs, en effet.

--Il y a deux branches principales, rpondit Serge Ladko. L'une, au
Nord, celle de Kilia; l'autre, plus au Sud, celle de Sulina. Cette
dernire est la plus importante.

--Cela ne peut-il tre pour nous une cause d'erreur? s'enquit Karl
Dragoch.

--Non, affirma le pilote. Des gens qui se cachent ne passent pas par
Sulina. Nous prendrons le bras du Nord.

Karl Dragoch ne fut qu' demi rassur par cette rponse. Pendant que
l'on suivrait une route, la bande pouvait parfaitement s'chapper par
l'autre. Mais que faire contre cette ventualit, sinon s'en remettre 
la chance, puisqu'on ne possdait pas le moyen de surveiller  la fois
toutes les bouches du fleuve? Comme s'il et devin sa pense, Serge
Ladko complta son explication de cette manire rassurante:

--D'ailleurs, au del de la bouche de Kilia, il existe une anse, dans
laquelle un chaland peut procder  un transbordement. Par la bouche de
Sulina, il lui faudrait au contraire dcharger dans le port de ce nom,
qui est situ au bord mme de la mer. Quant au bras Saint-Georges, qui
coule plus au Sud, il est  peine navigable, bien qu'il soit le plus
important au point de vue de la largeur. Aucune erreur n'est donc 
craindre.

Dans la matine du 14 octobre, le quatrime jour aprs le dpart de
Roustchouk, la barge parvint enfin au delta du Danube.

Laissant sur la droite le bras de Sulina, elle s'engagea franchement
dans celui de Kilia. A midi, on passait devant Ismal, dernire ville de
quelque importance que l'on dt rencontrer. Ds les premires heures du
lendemain, on dboucherait dans la mer Noire.

Aurait-on rejoint auparavant le chaland de Striga? Rien n'autorisait 
le croire. Depuis qu'on avait abandonn le bras principal, la solitude
du fleuve tait devenue complte. Si loin que s'tendit le regard,
plus une voile, plus un panache de fume. Karl Dragoch tait dvor
d'inquitude.

Quant  Serge Ladko, s'il tait inquiet, il n'en laissait rien paratre.
Toujours courb sur l'aviron, il poussait inlassablement la barge de
l'avant, attentif  suivre le chenal que seule une longue pratique lui
permettait de reconnatre entre les rives basses et marcageuses.

Son courage obstin devait avoir sa rcompense. Dans l'aprs-midi de ce
mme jour, vers cinq heures, un chaland apparut enfin, mouill  une
douzaine de kilomtres au-dessous de la ville forte de Kilia. Serge
Ladko, arrtant le mouvement de son aviron, saisit une longue-vue et
examina attentivement ce chaland.

 C'est lui!... dit-il d'une voix touffe en laissant retomber
l'instrument.

--Vous en tes sr?

--Sr, affirma Serge Ladko. J'ai reconnu Yacoub Ogul, un habile pilote
de Roustchouk, me damne de Striga, dont il conduit certainement le
bateau.

--Qu'allons-nous faire? demanda Karl Dragoch.

Serge Ladko ne rpondit pas sur-le-champ. Il rflchissait. Le dtective
reprit:

--Il faut revenir en arrire jusqu' Kilia et au besoin jusqu' Ismal.
La, nous nous procurerons du renfort.

Le pilote hocha ngativement la tte.

--Remonter jusqu' Ismal, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'
Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de
l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici
et attendons la nuit. J'ai une ide. Si je ne russis pas, nous suivrons
le chaland de loin, et, quand nous connatrons son lieu de relche, nous
irons chercher de l'aide  Sulina.

A huit heures, l'obscurit devenue complte, Serge Ladko laissa
driver la barge Jusqu' deux cents mtres du chaland. L, il mouilla
silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication  Karl
Dragoch qui le regardait faire avec tonnement, il quitta ses vtements
et s'lana dans le fleuve.

Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers
le chaland qu'il distinguait confusment dans l'ombre. Quand il l'eut
dpass,  distance suffisante pour ne pas tre aperu, il nagea en sens
contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher
au large safran du gouvernail. Il couta. Presque touff par le
frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre,
un air de danse parvint jusqu' lui. Au-dessus de sa tte, quelqu'un
chantonnait  mi-voix. Cramponn des pieds et des mains  la surface
gluante du bois, Serge Ladko s'leva d'un lent effort jusqu' la partie
suprieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.

A bord, tout tait tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans
lequel Ivan Striga s'tait sans doute retir. Des hommes de l'quipage,
cinq devisaient paisiblement, tendus sur le pont vers l'avant. Leurs
voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait
 l'arrire. Mont au-dessus du rouf, il s'tait assis sur la barre du
gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une
chanson familire.

La chanson s'teignit tout  coup. Deux mains de fer broyaient la gorge
du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en
travers du safran. tait-il mort? Jambes et bras ballants, son corps
inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arte troite.
Serge Ladko desserra son treinte et saisit l'homme par la ceinture,
puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran,
il se laissa glisser peu  peu et s'enfona silencieusement dans l'eau.

Nul, dans le chaland, n'avait souponn l'agression. Ivan Striga n'tait
pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur
paisible conversation.

Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour tait plus
pnible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le
courant, il avait  soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci
n'tait pas mort, il n'en valait gure mieux. La fracheur de l'eau
ne l'avait pas ranim; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko
commenait  craindre d'avoir eu la main trop lourde.

Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland,
plus d'une demi-heure fut ncessaire pour refaire le mme parcours en
sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'garer dans
l'ombre.

 Aidez-moi, dit-il  Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En
voici toujours un.

Avec le secours du dtective, Yacoub Ogul fut pass par-dessus bord et
dpos dans la barge.

--Est-il mort? demanda Serge Ladko.

Karl Dragoch se pencha sur le captif.

--Non, dit-il. Il respire.

Serge Ladko eut un soupir de satisfaction et, reprenant aussitt
l'aviron, commena  remonter le courant.

--Alors, attachez-le, et solidement, dit-il tout en godillant, si vous
ne voulez pas qu'il vous brle la politesse quand je vous aurai dpos 
terre.

--Nous allons donc nous sparer? demanda Karl Dragoch.

--Oui, rpondit Serge Ladko. Quand vous aurez pris terre, je retournerai
aux alentours du chaland, et demain je m'arrangerai pour m'introduire 
bord.

--En plein jour?

--En plein jour. J'ai mon ide. Soyez tranquille, pendant un certain
temps tout au moins, je ne courrai aucun danger. Plus tard, quand nous
serons prs de la mer Noire, je ne dis pas que les choses ne risquent de
se gter. Mais je compte sur vous  ce moment que je retarderai le plus
possible.

--Sur moi?... Que pourrai-je donc faire?

--M'amener du secours.

--Je m'y emploierai, n'en doutez pas, affirma chaleureusement Karl
Dragoch.

--Je n'en doute pas, mais vous aurez peut-tre quelque difficult. Vous
ferez pour le mieux, voil tout. Ne perdez pas de vue que le chaland
quittera son mouillage demain  midi, et que, si rien ne l'arrte, il
sera en mer vers quatre heures. Basez-vous l-dessus.

--Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda Karl Dragoch trs
inquiet pour son compagnon.

--Parce que vous pouvez prouver du retard, ce qui permettrait  Striga
de prendre de l'avance et de disparatre. Il ne faut pas qu'il atteigne
la mer. Et il ne l'atteindra pas, mme si vous arrivez trop tard pour me
prter main-forte. Seulement, dans ce cas, il est probable que je serai
mort.

Le ton du pilote tait sans rplique. Comprenant que rien ne le ferait
changer d'avis, Karl Dragoch n'insista pas. La barge fut donc conduite 
la rive, et Yacoub Ogul, toujours vanoui, fut dpos sur le sol.

Aussitt, Serge Ladko poussa au large. La barge disparut dans la nuit.



XVIII

LE PILOTE DU DANUBE


Quand Serge Ladko eut disparu dans l'ombre, Karl Dragoch hsita un
instant sur ce qu'il convenait de faire. Seul, au dbut de la nuit, en
ce point de la frontire de la Bessarabie, encombr du corps inerte d'un
prisonnier dont son devoir lui interdisait de se sparer, sa situation
ne laissait pas d'tre fort embarrassante. Cependant, comme il tait
vident qu'un secours ne lui arriverait pas sans qu'il allt le
chercher, il lui fallut bien prendre une dcision. Le temps pressait.
D'une heure, d'une minute peut-tre pouvait dpendre le salut de Serge
Ladko. Abandonnant provisoirement Yacoub Ogul toujours vanoui, et
suffisamment ligott, d'ailleurs, pour que la fuite lui ft interdite
en cas de retour  la vie, il remonta vers l'amont aussi vite que le
permettait la nature du terrain.

Aprs une demi-heure de marche dans un pays compltement dsert, il
commenait  craindre d'tre oblig de pousser jusqu' Kilia, lorsqu'il
dcouvrit enfin une maison btie au bord du fleuve.

Ce ne fut pas une petite affaire que de se faire ouvrir la porte de
cette maison, qui semblait tre une ferme de quelque importance. A
pareille heure, en pareil lieu, une certaine mfiance est excusable, et
les habitants de cette demeure paraissaient peu friands d'en permettre
l'entre. La difficult s'aggravait de l'impossibilit o l'on tait de
se comprendre, ces paysans parlant un patois local que Karl Dragoch,
malgr son polyglotisme, ne connaissait pas. Inventant un jargon
de circonstance dans lequel des mots roumains, russes et allemands
figuraient chacun pour un tiers, il russit toutefois  gagner
leur confiance, et la porte si nergiquement dfendue finit par
s'entre-biller.

Une fois dans la place, il lui fallut rpondre  un interrogatoire
serr, dont il sortit ncessairement  son honneur, puisque deux heures
ne s'taient pas coules depuis son dbarquement, qu'une charrette
l'avait ramen prs de Yacoub Ogul.

Celui-ci n'avait pas repris connaissance. Il ne donna mme aucun signe
de conscience, quand, de l'herbe de la rive, il fut transport dans la
charrette, qui repartit aussitt vers Kilia. Jusqu' la ferme, force fut
d'aller au pas, mais, au del, on trouva un chemin,  la vrit fort
mauvais, qui permit nanmoins d'activer l'allure.

Il tait plus de minuit, quand, aprs ces pripties, Karl Dragoch entra
dans Kilia. Tout dormait dans la ville, et dcouvrir le chef de la
police ne fut pas chose facile. Il y parvint cependant, et prit, sur
lui de rveiller ce haut fonctionnaire, qui, sans manifester trop de
mauvaise humeur, se mit obligeamment  sa disposition.

Karl Dragoch en profita pour faire dposer en lieu sr Yacoub Ogul, qui
commenait  ouvrir les yeux; puis, libre de ses mouvements, il put
enfin s'occuper de la capture du reste de la bande et du salut de Serge
Ladko, qui le passionnait peut-tre plus encore.

Ds le premier pas, il se heurta  d'insurmontables difficults. Aucun
vapeur n'tait alors  Kilia, et, d'autre part, le chef de la police se
refusait nergiquement  envoyer ses hommes sur le fleuve. Ce bras du
Danube tant alors indivis entre la Roumanie et la Turquie, on tait en
droit de craindre que leur intervention ne provoqut de la part de
la Sublime Porte des rclamations trs regrettables  un moment o
grondaient sourdement des menaces de guerre. Si le fonctionnaire roumain
avait pu feuilleter le livre du Destin, il y aurait vu que cette guerre,
dcrte de toute ternit, claterait ncessairement quelques mois plus
tard, et cela l'aurait, sans doute, rendu moins timide; mais, dans
son ignorance de l'avenir, il tremblait  la pense d'tre ml
d'une manire quelconque  des complications diplomatiques, et il se
conformait au sage prcepte: Pas d'affaires, qui est, comme on ne
l'ignore pas, la devise des fonctionnaires de tous les pays.

Le maximum de ce qu'il osa faire, ce fut de donner  Karl Dragoch le
conseil de se rendre  Sulina et de lui indiquer l'homme capable de le
conduire dans ce difficile voyage de prs de cinquante kilomtres 
travers le delta du Danube.

Aller rveiller cet homme, le dcider, atteler la voiture, la faire
passer sur la rive droite, tout cela demanda beaucoup de temps. Il tait
prs de trois heures du matin, quand le dtective fut enfin emport
au trot d'un petit cheval, dont la qualit tait fort heureusement
suprieure  l'apparence.

Le chef de la police de Kilia avait eu raison en reprsentant comme
difficile la traverse du Delta. Sur des routes boueuses et parfois
recouvertes de plusieurs centimtres d'eau, la voiture avanait
pniblement, et, sans l'habilet du conducteur, elle se ft plus d'une
fois gare dans cette plaine o n'existe aucun point de repre. On
n'avanait pas vite ainsi, et encore fallait-il de temps  autre laisser
souffler le cheval extnu.

Midi sonnait comme Karl Dragoch arrivait  Sulina. Le dlai fix par
Serge Ladko allait expirer dans quelques heures! Sans prendre le temps
de se restaurer, il courut se mettre en rapport avec les autorits
locales.

Sulina, devenue roumaine depuis le trait de Berlin, tait ville turque
 l'poque de ces vnements. Les relations tant alors des plus tendues
entre la Sublime Porte et les puissances occidentales, Karl Dragoch,
sujet hongrois, ne pouvait esprer y tre _persona grata_, malgr la
mission d'intrt gnral dont il tait investi. Moins mal reu qu'il
ne le craignait, il ne fut donc pas surpris de ne trouver auprs des
autorits qu'une aide assez molle.

La police locale, lui dit-on, ne possdant pas d'embarcation qui lui
ft spcialement affecte, il ne devait compter que sur l'aviso de la
douane, dont le concours tait tout indiqu dans la circonstance, une
bande de voleurs pouvant, avec un peu de complaisance, tre assimile 
une bande de contrebandiers. Malheureusement, cet aviso, navire  vapeur
de marche d'ailleurs assez rapide, n'tait pas prsentement dans le
port. Il croisait en mer, mais srement  faible distance de la cte.
Karl Dragoch n'avait donc qu' frter une barque de pche, et, ds qu il
serait hors des jetes, il le rencontrerait sans aucun doute.

Le dtective, dsespr de son impuissance, se rsigna  adopter ce
parti. A une heure et demie de l'aprs-midi, il mettait  la voile et
doublait le mle,  la recherche de l'aviso. Il ne disposait plus que de
cent cinquante minutes pour arriver au rendez-vous de Serge Ladko!

Celui-ci, pendant que Karl Dragoch subissait cette srie de
msaventures, poursuivait mthodiquement l'excution de son plan.

Toute la matine, il tait rest aux aguets, sa barge dissimule dans
les roseaux de la rive, s'assurant que le chaland ne faisait aucun
prparatif de dpart. En s'emparant, un peu brutalement peut-tre--mais
il n'avait pas le choix des moyens--de Yacoub Ogul, c'est ce but
prcisment qu'il avait vis. Ainsi qu'il l'avait prvu, Striga n'osait
s'aventurer sans guide dans une navigation des plus dlicates et que
l'abondance des bancs de sable rend impraticable  qui n'en a pas
fait l'tude exclusive de sa vie. Il tait  croire que les pirates,
incapables de s'expliquer la disparition de leur pilote, saisiraient la
premire occasion de le remplacer. Mais les pilotes n'abondent pas sur
le bras de Kilia, et, jusqu' onze heures du matin, les eaux, si l'on
fait exception du chaland toujours immobile et de la barge invisible,
demeurrent compltement dsertes A onze heures seulement, deux
embarcations apparurent du ct de la mer. Serge Ladko, les ayant
examines avec sa longue-vue, reconnut que l'une d'elles tait celle
d'un pilote. Ivan Striga allait donc vraisemblablement trouver le
secours qu'il devait attendre avec impatience. Le moment d'intervenir
tait arriv.

La barge sortit hors des roseaux et se rapprocha du chaland.

 Oh! du chaland!... hla Serge Ladko quand il fut  porte de la voix.

--Oh!... lui fut-il rpondu.

Un homme apparut sur le rouf. Cet homme, c'tait Ivan Striga.

Quelle fureur gronda dans le coeur de Serge Ladko, lorsqu'il aperut cet
ennemi acharn de son bonheur, le lche qui, depuis tant de mois, tenait
Natcha en son pouvoir!

Mais il s'attendait  cette rencontre qu'il avait cherche. Il y tait
prpar. Sa fureur, il la renferma en lui-mme, et, se faisant violence:

--Vous n'auriez pas besoin d'un pilote? demanda-t-il d'une voix calme.

Au lieu de rpondre, Striga, abritant ses yeux de la main, considra un
long instant celui qui l'interpellait. A vrai dire, d'un seul regard
il avait t fix sur la personnalit du nouveau venu. Mais, qu'il et
devant lui le mari de Natcha, cela lui paraissait si extraordinaire et,
on peut le dire, si inespr, qu'il hsitait devant l'vidence.

--N'tes-vous pas Serge Ladko, de Roustchouk? interrogea-t-il  son
tour.

--C'est bien moi, rpondit le pilote.

--Ne me reconnaissez-vous pas?

--Il faudrait donc tre aveugle, rpliqua Serge Ladko. Je vous reconnais
parfaitement, Ivan Striga.

--Et vous me faites vos offres de service?

--Pourquoi pas? je suis pilote, dclara froidement Serge Ladko.

Striga balana un instant. Que celui qu'il hassait le plus au monde
vint ainsi bnvolement se mettre  sa merci, c'tait trop beau. Cela
ne cachait-il pas un pige?... Mais quel danger pouvait faire courir un
homme seul  un quipage nombreux et rsolu? Qu'il conduisit le chaland
jusqu' la mer, puisqu'il avait la sottise de le proposer! Une fois en
mer, par exemple!...

--Embarque! conclut le pirate, la bouche dforme par un rictus cruel
que vit distinctement Serge Ladko.

Celui-ci ne se fit pas rpter l'invitation. Sa barge accosta le
chaland,  bord duquel il monta. Striga s'avana au-devant de lui.

--Me permettrez-vous, dit-il, de vous exprimer ma surprise de vous
rencontrer aux bouches du Danube?

Le pilote garda le silence.

--On vous croyait mort, reprit Striga, depuis le temps que vous avez
disparu de Roustchouk.

Cette insinuation n'obtint pas plus de succs que la prcdente.

--Qu'tiez-vous devenu? interrogea Striga sans se dcourager.

--Je n'ai pas quitt le voisinage de la mer, rpondit enfin Serge Ladko.

--Si loin de Roustchouk! s'exclama Striga.

Serge Ladko frona les sourcils. Cet interrogatoire commenait 
l'exasprer. Suivant la ligne de conduite qu'il s'tait trace, il
refrna toutefois son impatience et expliqua posment:

--Les priodes troubles ne sont pas favorables aux affaires.

Striga le considra d'un oeil narquois.

--Et l'on vous disait patriote! s'cria-t-il avec ironie.

--Je ne fais plus de politique, dit schement Serge Ladko.

A ce moment, le regard de Striga tomba sur la barge, que le courant
avait fait viter  l'arrire du chaland. Il tressaillit violemment. Il
ne pouvait se tromper. C'tait bien cette barge, dont il s'tait servi
lui-mme pendant huit jours, et qu'il avait retrouve amarre au quai de
Semlin. Serge Ladko mentait donc quand il prtendait ne pas avoir quitt
le delta du Danube?

--Depuis que vous avez quitt Roustchouk, vous ne vous tes pas loign
de ces parages? insista Striga en scrutant de l'oeil son interlocuteur.

--Non, rpondit Serge Ladko.

--Vous m'tonnez, fit Striga.

--Pourquoi? Avez-vous cru me rencontrer ailleurs?

--Vous, non. Mais cette embarcation... Je jurerais l'avoir vue sur le
haut fleuve.

--C'est bien possible, rpondit Serge Ladko avec indiffrence. Je l'ai
achete, il y a trois jours, d'un homme qui disait arriver de Vienne.

--Comment tait cet homme? demanda vivement Striga dont les soupons
voluaient vers Karl Dragoch.

--Un brun, avec des lunettes.

--Ah!... fit Striga tout songeur.

Les rponses du pilote l'avaient visiblement branl. Il ne savait plus
ce qu'il devait croire. Mais il ne tarda pas  librer son esprit de
toute proccupation. Qu'importait aprs tout? Que Serge Ladko dt ou ne
dt pas la vrit, il n'en tait pas moins entre ses mains. L'imbcile,
qui se jetait ainsi dans la gueule du loup!... Entr sur le chaland,
il n'en sortirait pas vivant. Voil des mois que Striga mentait en
affirmant  Natcha qu'elle tait veuve. Ds qu'on serait en mer, ce
mensonge deviendrait une vrit.

--Partons! dit-il en manire de conclusion  ses penses.

--A midi, rpondit tranquillement Serge Ladko qui, sortant des
provisions d'un sac qu'il portait  la main, se mit en devoir de
djeuner.

Le pirate eut un geste d'impatience. Serge Ladko feignit de n'en rien
voir.

--Je dois vous prvenir, dit Striga, que je tiens  tre  la mer avant
la nuit.

--Nous y serons, affirma le pilote, sans montrer la moindre vellit de
modifier sa dcision.

Striga s'loigna vers l'avant. A en juger par l'expression rflchie de
son visage, il lui restait un souci. Que le mari s'offrit  conduire
prcisment le chaland dans lequel sa femme tait retenue prisonnire,
cette concidence tait tout de mme par trop extraordinaire. Certes,
rien ne pouvant empcher que Serge Ladko ne ft seul  bord contre six
hommes dtermins, Striga et sagement fait en ne cherchant pas plus
loin. Mais il se tenait en vain ce raisonnement irrfutable. C'tait
pour lui un besoin de savoir si la disparition de Natcha tait connue du
principal intress. Sa curiosit surexcite ne lui laissa pas de cesse
qu'il n'y et cd.

Avez-vous reu des nouvelles de Roustchouk depuis que vous l'avez
quitt? demanda-t-il en revenant vers le pilote qui continuait
paisiblement son repas.

--Jamais, rpondit celui-ci.

--Ce silence ne vous a pas surpris?

--Pourquoi m'aurait-il surpris? demanda Serge Ladko en fixant son
interlocuteur.

Quelle que ft son audace, celui-ci se sentit gn sous ce ferme regard.

--Je croyais, balbutia-t-il, que vous y aviez laiss votre femme.

--Et moi je crois, rpliqua froidement Serge Ladko, qu'un autre sujet de
conversation serait prfrable entre nous.

Striga se le tint pour dit.

Quelques minutes aprs midi, le pilote donna l'ordre de lever l'ancre,
puis, la voile hisse et borde, il prit lui-mme la barre. A ce moment
Striga s'approcha de lui.

Je dois vous prvenir, lui dit-il, que le chaland a besoin de fond.

--Il est sur lest, objecta Serge Ladko. Deux pieds d'eau doivent
suffire.

--Il en faut sept, affirma Striga.

--Sept! s'cria le pilote, pour qui ce seul mot tait une rvlation.

Voil donc pourquoi la bande du Danube avait chapp jusqu'ici 
toutes les poursuites! Son bateau tait habilement truqu. Ce qu'on
en apercevait hors de l'eau n'tait qu'une trompeuse apparence. Le
vritable chaland tait sous-marin, et c'est dans cette cachette
qu'tait dpos le produit de ses rapines. Cachette qui pouvait,
au besoin, Serge Ladko le savait par exprience, se transformer en
inviolable cachot.

--Sept, avait rpt Striga en rponse.  l'exclamation du pilote.

--C'est bien, dit celui-ci sans faire d'autre observation.

Pendant les premiers moments qui suivirent le dpart, Striga, qui
conservait malgr tout un reste d'inquitude, ne se dpartit pas d'une
surveillance rigoureuse. Mais l'attitude de Serge Ladko tait de
nature  le rassurer. Trs appliqu  ses fonctions, il ne nourrissait
visiblement aucun mauvais dessein et prouvait que sa rputation
d'habilet tait amplement justifie. Sous sa main, le chaland voluait
docilement entre les bancs invisibles et suivait avec une prcision
mathmatique les sinuosits de la passe.

Peu  peu, les dernires craintes du pirate s'vanouirent. La navigation
se poursuivait sans incident. Bientt on atteindrait la mer.

Il tait quatre heures quand on l'aperut. Aprs un dernier coude du
fleuve, le ciel et l'eau se rejoignirent  l'horizon.

Striga interpella le pilote.

Nous voici pars, je pense? dit-il. Ne pourrait-on rendre la barre au
timonier habituel?

--Pas encore, rpondit Serge Ladko. Le plus difficile n'est pas fait.

A mesure qu'on gagnait vers l'embouchure, un champ plus vaste tait
offert  la vue. Plac au sommet mouvant de cet angle dont les branches
s'ouvraient peu  peu, Striga tenait son regard obstinment dirig vers
la mer. Tout  coup, il saisit une longue-vue, la braqua sur un petit
vapeur de quatre  cinq cents tonneaux qui doublait la pointe Nord,
puis, aprs un bref examen, donna l'ordre de hisser un pavillon en tte
de mt. On rpondit aussitt par un signal pareil  bord du vapeur, qui,
venant sur tribord, commena  se rapprocher de l'estuaire.

A ce moment, Serge Ladko ayant pouss la barre toute  bbord, le
chaland abattit sur tribord, et, coupant obliquement le courant, prit
son erre vers le Sud-Est, comme pour aborder la rive droite.

Striga tonn, regarda le pilote dont l'impassibilit le rassura. Un
dernier banc de sable obligeait sans doute les bateaux  suivre cette
route capricieuse.

Striga ne se trompait pas. Oui, un banc de sable gisait en effet dans
le lit du fleuve, mais non pas du ct de la mer, et c'est droit sur ce
banc que Serge Ladko gouvernait d'une main ferme.

Soudain, il y eut un formidable craquement. Le chaland en fut branl
jusque dans ses fonds. Sous le choc, le mt vint en bas, cass net au
ras de l'emplanture, et la voile s'abattit en grand, recouvrant de
ses larges plis les hommes qui se trouvaient  l'avant. Le chaland,
irrmdiablement engrav, demeura immobile.

A bord, tout le monde avait t renvers, y compris Striga, qui se
releva ivre de rage.

Son premier regard fut pour Serge Ladko. Le pilote ne paraissait pas mu
de l'accident. Il avait lch la barre, et, les mains enfonces dans les
poches de sa vareuse, il surveillait son ennemi, le regard attentif  ce
qui allait suivre.

 Canaille!  hurla Striga, qui, brandissant un revolver, courut vers
l'arrire.

A la distance de trois pas, il tira.

Serge Ladko s'tait baiss. La balle passa au-dessus de lui sans
l'atteindre. Aussitt redress, il fut d'un bond sur son adversaire, que
son couteau frappa au coeur. Ivan Striga s'croula comme une masse.

Le drame s'tait droul si rapidement, que les cinq hommes de
l'quipage, embarrasss, d'ailleurs, dans les plis de la voile,
n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Mais quel hurlement ils
poussrent en voyant tomber leur chef!

Serge Ladko, s'lanant  l'avant du spardeck, se prcipita  leur
rencontre. De la, il dominait le pont, sur lequel les hommes accouraient
en tumulte.

Arrire! cria-t-il, les deux mains armes de revolvers, dont l'un
venait d'tre arrach  Striga.

Les hommes s'arrtrent. Ils n'avaient point d'armes, et, pour s'en
procurer, il leur fallait pntrer dans le rouf, c'est--dire passer
sous le feu de l'ennemi.

--Un mot, camarades, reprit Serge Ladko sans quitter son attitude
menaante. J'ai l onze coups. C'est plus qu'il n'en faut pour vous
descendre tous jusqu'au dernier. Je vous prviens que je tire, si vous
ne reculez pas immdiatement vers l'avant.

L'quipage se consulta, indcis. Serge Ladko comprit que, s'ils se
ruaient tous  la fois, il arriverait bien sans doute  en abattre
quelques-uns, mais qu'il serait lui-mme abattu par les autres.

--Attention!... Je compte jusqu' trois, annona-t-il, sans leur laisser
le temps de la rflexion. Un!...

Les hommes ne bougrent pas.

--Deux!... pronona le pilote.

Il y eut un mouvement dans le groupe. Trois hommes bauchrent une
vellit d'attaque. Deux commencrent  battre, en retraite.

--Trois!... dit Serge Ladko en pressant la dtente.

Un homme tomba, l'paule traverse d'une balle. Ses compagnons
s'empressrent de prendre la fuite.

Serge Ladko, sans quitter son poste d'observation, jeta un regard
vers le vapeur qui avait obi au signal de Striga. Le btiment tait
maintenant  moins d'un mille. Lorsqu'il serait bord  bord avec le
chaland, lorsque son quipage se serait joint aux pirates, dont il tait
ncessairement plus ou moins complice, la situation deviendrait des plus
graves.

Le steamer approchait toujours. Il n'tait plus qu' trois encablures,
quand, voluant brusquement sur tribord, il dcrivit un grand cercle et
s'loigna vers la haute mer. Que signifiait cette manoeuvre? Avait-il
donc t inquit par quelque chose que Serge Ladko ne pouvait
apercevoir?

Celui-ci, le coeur battant, attendit. Quelques minutes s'coulrent, et
un autre vapeur surgit hors de la pointe du Sud. Sa chemine vomissait
des torrents de fume. Le cap droit sur le chaland, il arrivait  toute
vitesse. Bientt, Serge Ladko put reconnatre  l'avant une figure amie,
celle de son passager, M. Jaeger, celle du dtective Karl Dragoch. Il
tait sauv.

Un instant plus tard, le pont de la gabarre tait envahi par la police,
et son quipage se rendait, sans essayer une rsistance inutile.

Pendant ce temps, Serge Ladko s'tait prcipit dans le rouf. L'une
aprs l'autre, il en visita les cabines. Une seule porte tait ferme.
Il la renversa d'un coup d'paule et s'arrta sur le seuil, perdu.

Natcha, reconquise, lui tendait les bras.



XIX

PILOGUE


Le procs de la bande du Danube passa inaperu dans le flamboiement de
la guerre russo-turque. Les brigands, y compris Titcha aisment cueilli
 Roustchouk, furent pendus haut et court, sans veiller dans le public
l'attention qu'en de moins tragiques circonstances on et accord  leur
excution.

---Toutefois, les dbats donnrent aux principaux intresss
l'explication de ce qui tait rest jusqu'ici incomprhensible pour eux.
Serge Ladko sut par suite de quel quiproquo il avait t emprisonn dans
le chaland en lieu et place de Karl Dragoch, et comment Striga, ayant
appris par les journaux l'envoi d'une commission rogatoire  Szalka,
s'tait introduit dans la maison du pcheur Ilia Brusch, pour rpondre
aux questions du commissaire de police de Gran.

Il sut galement comment Natcha, enleve par la bande du Danube, avait
eu  lutter contre les attaques de Striga, qui, se croyant certain
d'avoir abattu son ennemi, ne cessait de lui affirmer qu'elle tait
veuve. Un soir notamment, Striga,  l'appui de son dire, avait montr 
la jeune femme son propre portrait, qu'il prtendait avoir conquis de
haute lutte sur le lgitime propritaire. Il en tait rsult une scne
violente, au cours de laquelle Striga s'tait emport jusqu' la menace.
De l, le cri pouss par Natcha, et que le fugitif avait entendu dans la
nuit.

Mais c'tait l de l'histoire ancienne. Serge Ladko ne pensait plus aux
mauvais jours depuis qu'il avait eu le bonheur de retrouver sa chre
Natcha.

Le territoire de la Bulgarie lui tant interdit, l'heureux couple, aprs
les vnements qui viennent d'tre raconts, s'tait fix d'abord dans
la ville roumaine de Giurgievo. C'est l qu'il se trouvait, quand, au
mois de mai de l'anne suivante, le Tzar dclara officiellement la
guerre au Sultan. Serge Ladko, est-il besoin de le dire, fut des
premiers qui s'engagrent dans les rangs de l'arme russe,  laquelle,
grce  sa connaissance du thtre des oprations, il rendit
d'importants services.

La guerre finie, la Bulgarie enfin libre, il revint avec Natcha dans la
maison de Roustchouk et reprit son mtier de pilote. Tous deux y vivent
encore aujourd'hui, heureux et honors.

Karl Dragoch est rest leur ami. Pendant longtemps, il n'a jamais manqu
de descendre le Danube, au moins une fois l'an, pour venir  Roustchouk.
Aujourd'hui, les voies ferres, dont le rseau s'est progressivement
dvelopp, lui permettent d'abrger le voyage. Mais c'est toujours
en suivant les mandres du fleuve que Serge Ladko, au hasard de ses
pilotages, lui rend ses visites  Budapest.

Des trois garons que Natcha lui a donns et qui sont maintenant des
hommes, le plus jeune, aprs un svre apprentissage sous les ordres de
Karl Dragoch, est en bonne voie pour atteindre les plus hauts grades
dans l'administration judiciaire de Bulgarie.

Le cadet, digne hritier d'un laurat de la Ligue Danubienne, s'est
consacr au peuple des eaux. Toutefois, rejetant la ligne, il a
perfectionn les mthodes de combat. Il doit  ses pcheries d'esturgeon
une clbrit universelle et une fortune qui promet de devenir
considrable.

Quant  l'an, il succdera  son pre, lorsque l'ge de la retraite
sonnera pour celui-ci. Par lui seront alors conduits vapeurs et
chalands, de Vienne  la mer, dans les passes sinueuses et entre les
bancs perfides du grand fleuve; par lui se perptuera la race des
Pilotes du Danube.

Mais, quelle que soit la diffrence de leurs positions, des trois fils
de Serge Ladko le coeur bat  l'unisson. Aiguills par la vie sur des
routes divergentes, ils se rencontrent toujours  ces carrefours: une
mme vnration pour leur pre, une gale tendresse pour leur mre, un
pareil amour de la patrie bulgare.



TABLE.

Chapitres.

I.--Au concours de Sigmaringen

II.--Aux sources du Danube

III.--Le passager d'Ilia Brusch

IV.--Serge Ladko

V.--Karl Dragoch

VI.--Les yeux bleus

VII.--Chasseurs et gibiers

VIII.--Un portrait de femme

IX.--Les deux checs de Dragoch

X.--Prisonnier

XI.--Au pouvoir d'un ennemi

XII.--Au nom de la loi

XIII.--Une commission rogatoire

XIV.--Entre ciel et terre

XV.--Prs du but

XVI.--La maison vide

XVII.--A la nage

XVIII.--Le pilote du Danube

XIX.--pilogue





End of the Project Gutenberg EBook of Le pilote du Danube, by Jules Verne

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PILOTE DU DANUBE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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