The Project Gutenberg eBook, Noa Noa, by Paul Gauguin, et al


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Title: Noa Noa

Author: Paul Gauguin

Release Date: March 21, 2004  [eBook #11646]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOA NOA***


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Paul GAUGUIN et Charles MORICE

Noa Noa





    _Thura, j'inscrirai ton nom d'bne et d'or
    A l'aile du pome,  l'heure de l'essor,
    Car mon dsir sduit par ta belle pense
    A bien souvent tent la longue traverse
    Vers toi. Voix des Secrets, parfum vivant des bois.

    Que les yeux pleins du feu des soleils d'autrefois
    Refltent leur clart sur cette heure morose
    Dans le rve de vengeresse apothose
    Qu'a rv ton coeur sans savoir qu'il l'a rv!
    Et que debout au seuil du temple retrouv,
    Attestant la fort, la mer et la montagne,
    Et Hina dont le geste amoureux t'accompagne,
    Et Taaroa, Dieu des Dieux, qui t'inspira,
    Tu te dresses devant les tiens,  Thura
    Des jours anciens, dans leur mmoire illumine,
    O triste et belle comme fut leur destine!_




I

POINT DE VUE


_(Lecteur, sous les yeux de qui l'oeuvre tahitienne de Paul Gauguin
passa peut-tre inaperue--tant on a peu de temps,  Paris et
ailleurs, pour penser  soi,  son propre dveloppement,  ses plus
profitables plaisirs!--elle est l, je t'y ramne: le point de vue est
en elle, des songeries que voici.)_ Dans ces toiles gonfles encore
des souffles lointains qui nous les apportrent, vivantes d'une vie 
la fois lmentaire et fastueuse, c'est la srnit de l'atmosphre
qui donne  la vision sa profondeur, c'est la simplification des
lignes qui projette les formes dans l'infini, c'est du mystre que
l'intarissable lumire, en le dsignant, irradie, rvlant: une race.

Si distante de la ntre, qu'elle te semble, dans le genre humain, une
espce diffrente de toutes,  part, exceptionnelle. Dans la nature
ternellement en fte qui lui fait un cadre de luxuriance, avec le
frisson glorieux de ses grandeurs anciennes, avec les marques fatales
de sa prsente agonie, avec sa religion recherche dans ses origines
et poursuivie jusque dans les consquences qui l'amnent  l'ore du
christianisme: une race, dite par un esprit, le mieux fait, ou
l'unique, pour la comprendre et pour l'aimer, par les procds
artistiques les plus voisins de ce luxe extraordinaire en sa
simplicit, luxe animal et vgtal o le prodige de l'clat n'gale
que le prodige de l'ombre installe au fond de cet clat mme.

Vois, par exemple.

Des formes fminines, nues; dores, bronzes, de colorations  la fois
sombres et ardentes. Le soleil les a brles, mais il les a pntres
aussi. Il les habite, il rayonne d'elles, et ces formes de tnbres
reclent la plus intense des chaleurs lumineuses.  cette clart,
l'me, d'abord, te semble transparente de cratures promptes au rire,
au plaisir, hardies, agiles, vigoureuses, amoureuses, comme autour
d'elles les grandes fleurs aux enlacements audacieux,--de ces filles
indolentes et turbulentes, aimantes et lgres, enttes et
changeantes, gaies le matin et tout le jour, attristes, tremblantes
ds la fin du soir et toute la nuit: or, la lumire blouit comme elle
claire. Le soleil dvoile tous les secrets, except les siens. Ces
obscurs foyers vivants de rayons, les Maories, sous des dehors de
franchise, d'vidence, gardent peut-tre aussi, dans leurs mes, des
secrets. Dj, entre la majest architecturale de leur beaut et la
grce purile de leurs gestes, de leurs allures, un cart avertit.

Vois plus loin.



I.


En effet, la Maorie a tt oubli les terreurs de la nuit pour la
volupt d'tre, dans la fracheur brillante du matin, et d'aller, et
de s'battre, insoucieuse, libre dans la caresse de l'air, de l'herbe,
du bain. Sa vie s'veille avec la belle humeur de la terre et du
soleil. Le plaisir est la grande affaire, et l'amour n'est que
plaisir. Puis, elle danse, elle se couronne de fleurs, elle chante,
elle rit, elle joue, et puis elle aime encore,  l'ombre des pandanus,
et puis, elle rit encore, et tout n'est que plaisir. Et la mer est l,
dont elle prfre le blanc rivage aux fourrs de la fort, la mer
jolie avec ses rcifs de coraux, la mer vivante avec sa voix infinie
qui accompagne sourdement l'imn*, la mer reposante qui baise de ses
brises les brlures de l'amour et du soleil. Et l'amour n'est que
plaisir, et tout n'est que plaisir, mme le travail: l'occasion d'une
promenade en mer ou sur la montagne, la gloriole de montrer sa force
ou son adresse, le douceur d'obliger un ami,--le travail, plaisir des
hommes qu'ils partagent avec les femmes et dont la nature a, d'avance,
fait les frais. Et la sagesse, encore, est un jeu, le plaisir des
vieillards, aux veilles--aux veilles o la peur, aussi, amuse (tant,
du moins, que le soleil n'a pas quitt l'horizon et qu'on est 
plusieurs), par des rcits fantastiques, prludes aux prochains
cauchemars et qui relvent d'un peu de religieuse horreur le dlice
accompli du jour,--bien que dj, durant la sieste, l'aile noire des
_Tupapas_** ait effleur le front des dormeuses.

   * Ce mot, mais ainsi orthographi, appartient  la langue maorie,
     et signifie: chant de joie.

   ** Incubes et succubes, esprits des morts, gnies errants.--Les _u_
     et les __, dans les mots de la langue maorie, se prononcent _ou_.

Prs de la case en bois de bourao,  distance du rivage que la matine
tropicale maintenant embrase, la fort commence et de l'ombre frache
tombe des premiers manguiers. Des hommes, des femmes, _tans,
vahins_, sont l, groups, pars, debout et affairs, assis ou
couchs et dj reposant. On boit, on bavarde, on rit.

Au loin, la mer, gaye de barques indolemment vites, que des jeunes
gens dirigent, tantt  la rame, tantt par de simples dplacements du
corps; et leurs _paros_* bleus et blancs, et leurs poitrines
cuivres, et le jaune rouge du bois des barques, font avec l'azur du
ciel et le vert et l'orange des flots une harmonie large et gaie, que
rythment l'clair blanc des dents aux frquente clats de rire et la
frange blanche de la mousse des vagues.

  * Ceinture: unique vtement.

Sur le bord, malgr la chaleur, deux soeurs, qui viennent de se
baigner, s'attardent en de gracieuses attitudes animales de repos, et
parlent amours d'hier, de demain. Une querelle: un souvenir.

--Eh! quoi? tu es jalouse?

Au fond de l'anse, un jeune tan, admirable dans l'quilibre de sa
force et la justesse de ses proportions, tranche  coups de hache un
tronc d'arbre. Sur une barque, disposant les lments d'une brve
traverse, et se penchant,  genoux, le dos horizontal, les bras
tendus, sa vahin nue jusqu'aux hanches, les seins pendants, lourds
et fermes et frmissants, garde, en dpit de la posture, une
incontestable lgance.

L bas vers l'intrieur, dans la maison maorie, ouverte, une femme,
assise sur ses jambes, devant la porte, le coude au genou, les lvres
enfles de colre, seule au moins depuis cinq minutes, au moins pour
cinq minutes encore, boude, sans que nul ni elle-mme sache pourquoi,
peut-tre pour le plaisir.

L'heure de la sieste a pass, l'heure d'incendie, l'heure morte.

Le crpuscule vite tombe, et de partout sourd une agitation d'immense
volire, dans les demi-tnbres que la lune cisle.

On va chanter, on va danser.

Les hommes s'accroupissent au pied des arbres. Les femmes, dans
l'espace libre, comme dvtues de blanc, remuent en cadence leurs
jambes solides, leurs fortes paules, leurs hanches et leurs seins, et
les dernires lueurs du jour et les premires lueurs de la lune les
poursuivent. La voix des hommes--orchestre de ce ballet--est monotone,
grave, presque triste. Il se mle des frmissements de peur aux
trmoussements des femmes et  leur mimique invitant l'amour, qui va
venir avec la nuit--avec la nuit tragique, o le dmon des morts
veille et rde, et tout  l'heure se dressera, les lvres blmes et
les yeux phosphorescents, prs de la couche o les fillettes tt
nubiles ne dorment point paisibles, parce que les dfunts
reviennent--dfunts amants ou dfunts dieux.



II.

NOA NOA: odorant.


La majest silencieuse de la Fort accueille le plerin en route vers
l'Arora, la montagne qui touche le ciel.

Nulle vie animale, point d'envols et de chants, et rien qui bondisse
et rien qui rampe. Mais quelles harmonies dans les parfums qui grisent
l'artiste voyageur! Que de beaux bruits dans l'clat polychrome des
feuilles, des fruits, des fleurs!

Ses yeux, o demeure l'blouissement des splendeurs humaines
contemples  nuits,  journes pleines, ses yeux, repus de
sensualits si chastes d'tre si naves, voquent parmi ce triomphe
vgtal la Femme qui serait l'me de la Fort, l'Eve dore, aux
membres robustes et souples, aux jambes lisses, fortes, rondes, comme
ces lianes, des cheveux drus, comme la mousse, des lvres o fleurit
la sve de l'glantier, deux fruits mrs sur la poitrine, l'Eve dore,
reine enfant et desse sauvage, sous le dais somptueux des
frondaisons, sur le tapis des herbes, des feuilles amonceles.

Dans l'extase de cette vision,  pas lents il traverse les clairires
rares, les hauts fosss, les ruisseaux, gravit les pentes roides,
s'aidant des mains, heureux de l'effort, aux parois de rochers, aux
branches d'arbres,--jusqu' ce qu'un glissement furtif sollicite non
pas sa crainte vers l'anfractuosit profonde o luit le blanc ruban
d'une source au del d'un bouquet bas et large,--vers la grotte
frache o bruit doucement la Source--_Papemo_--la _Source
Mystrieuse_: et c'est, soudaine, la prsence relle!

Un jeune tre, pench, perch sur d'imperceptibles degrs taills par
le temps dans le mur stratifi de la montagne que la fort habille de
pourpre, un bel tre nu boit dans sa main,  la source mystrieuse, 
la source sauvage comme lui. Et l'artiste frmit dans son me devant
cette apparition qui lui rvle la vie secrte, le secret vivant de la
Fort, de la Montagne, de l'Ile.

Mais la jeune fille, avertie par la complicit fraternelle, autour
d'elle, des choses qui lui dnoncent le tmoin, se dtourne, voit, et
d'un essor lger s'efface sur le rideau des feuilles et des ramures
qui s'entr'ouvrent  sa fuite, et se referment silencieusement,
impntrablement.

La Source mystrieuse continue sa plainte, pure comme une voix de
femme. Parmi les senteurs vives dont est charg l'air, s'exhale et
domine, enivrant, l'esprit mme, l'esprit parfum de l'Ile Heureuse:
NOA NOA.



III.


_Matamua!_

Il fut un temps, il fut, trs jadis, un temps de gloire nationale et
de fodalit, d'importance sociale, de richesse publique et
prive,--il fut, dans la nuit ancienne, un temps de Dieux et de hros.

_Matamua!_

Alors la race autochtone rgnait sur les Iles et les Eaux rjouies
d'adorer les _Atuas_* universels, et Taaroa, leur pre, et Tfatou, le
roi de la terre, et Hina, desse de la lune. Alors les prtres
sanglants prlevaient sur la vie gnreuse la dme essentielle du
Sacrifice. Alors les femmes taient honores, plus d'une ayant t
choisie pour le baiser divin, et maintes traditions attestaient que
les mres de la race lui avaient mrit, au prix d'elles-mmes et de
rituels massacres dans le temple ouvert au sommet de l'Ile, l'origine
cleste: au prix de massacres rituels qui ne devaient,  travers les
ges, point cesser, afin que ne cesst point la Race.

  * Les grands dieux

Mais les ges s'coulrent, et, un jour, l'homme blanc apparut,
l'ennemi des Dieux. Il interdit les sacrifices, et bientt l'on vit la
race forte dgnrer, s'tioler. Et bientt elle ne sera plus.

A ses derniers survivant les missionnaires chrtiens s'efforcent de
faire une me et une chair chrtiennes; et les marchands leur
enseignent le travail forc, lucratif, le ngoce; et les magistrats
leur rcitent le Code Napolon; et les arbitres de l'lgance leur
montrent  porter des faux-cols, des gants, des habits, des corsets,
des robes.

Les Maories coutent, subissent les nouveaux matres, et semblent leur
obir. Mais dans ces yeux rsigns persiste, invincible, le rve vers
_Matamua_, et chaque jour, par nombreuses thories nostalgiques, les
Maories s'en vont la bas o sont les aeux, dans la main de tnbres
des Dieux renis, des Dieux qui se contentaient, jadis, de quelques
gouttes de sang, et qui prendront tous, maintenant qu'on leur refuse
tout.

Car la race entire prira pour avoir transgress le serment des
Mres.

Non, les missionnaires n'ont pas conquis au Christ l'me maorie. Ils
l'ont seulement, cette me, amollie et trouble, et chez les femmes
leur influence, plus active que sur les hommes, a eu le singulier
effet d'exalter, aux dpens du rude et bon roi de la Terre, leur culte
pour la divinit fminine, Hina, la Lune, la desse du mensonge et de
la piti. C'est  Hina que le plus volontiers elles font les honneurs
du pass, en des ftes au clair de la lune, clbres par les baisers,
les chants et les danses, et cette lgende:

  _Hina disait  Tfatou:

  --Faites revivre l'homme quand il sera mort.

  Le Dieu de la terre rpondit  la Desse de la lune:

  --Non, je ne le ferai point revivre. L'homme mourra;
  la vgtation mourra ainsi que ceux qui s'en nourrissent;
  la terre mourra, la terre finira, elle finira pour
  ne plus renatre.

  Hina rpondit:

  --Faites comme il vous plaira. Moi, je ferai revivre
  la lune.

  Et ce que possdait Hina continua d'tre. Ce que possdait
  Tfatou prit et l'homme dut mourir._

Ce got de la piti, qui n'tait pas dangereux tant qu'il
s'quilibrait par la pratique auguste du sacrifice o les hommes
apprenaient  savourer l'extase de l'hrosme, elles-mmes les femmes
sentent ce qu'il a, solitaire, de mortellement quivoque.--Mais rien
de plus ne leur reste de _Matamua_, et elles se repaissent de ce
vestige.

Rien de plus,--et leur beaut, et leur me, inaltrables.

La jeunesse ternelle des lments s'affirme, avec les caractres de
leurs diverses essences, plus ncessairement en la Maorie qu'en toute
autre femme. La lgret versatile de l'air est dans sa pense, dans
ses sentiments, dans sa parole. La profondeur agite de l'eau est dans
son regard. Ses pieds solides tiennent  la terre aussi fortement que
les racines des arbres. Le feu solaire flambe dans ses sens. Il en
rsulte un tre singulier, puril et majestueux, sculptural en ses
rares instants d'immobilit, aux yeux trs candides et trs aigus,
avec un charme unique, indfinissable, peut-tre impntrable, et que
les voyageurs s'accordent  dsigner, renonant  le dfinir: _le
charme maorie_.

Je vois l'artiste, devant cet tre, s'efforant de lui drober ses
secrets. Je le vois contemplant cette enfant nigmatique, et pourtant
nue dans son me comme dans son corps, malgr, non pas aucune ruse,
mais l'extrme mobilit de sa fantaisie qui prcipite et brouille
perptuellement le kalidoscope de ses penses, unit nuance d'une
succession de contradictoires caprices qu'on croirait simultans, tant
des uns aux autres le passage est rapide. Je le vois poursuivant sa
passionnante chasse au mystre et faisant parler le silence. Il sent
peser sur cette jeune vivante l'ombre du vieux pass. Il cherche dans
ce visage, o la chaleur du sang permet  peine aux souvenirs
personnels de s'inscrire, les traces de cet insondable pass que la
fcondit de la terre n'a pas permis aux aeux de Thura de fixer sur
le sol par de durables monuments: car les vgtaux ont lentement et
srement repris  la pierre, dont le domaine est dans la nuit de la
terre, la surface du sol, qui leur appartient*. La Maorie se laisse
possder, elle ne se livre pas. Toujours au bord du dernier mot elle
se tait, au bord du seul mot qui et tout dit, et son incomprhensible
sourire intervient avec le silence, rservant l'intime vrit hors des
prises humaines. Et la certitude ne sera jamais. Non plus la
lassitude: avec le sourire, voici que tout l'tre s'est renouvel,
sollicitant  de nouvelles tudes, gaiement, la curiosit jamais
mousse.

  * Il convient d'ajouter que "l'expansion coloniale" de l'occident
    civilisateur a vivement achev l'oeuvre des vgtaux.

Peu  peu, dans les recherches de l'artiste, le type d'une Eve
dernire s'informe, physique et comme vgtale, le robuste
jaillissement d'un jeune arbre dans l'aboutissement puis d'une
hrdit longue, avec la conscration de l'antiquit fabuleuse qui
fait le fond de ses regrets et de son orgueil, avec le sceau de ce
vieux, de cet insondable pass o rvent ses instincts, ses plaisirs,
ses terreurs. Elle a dans Jadis son orient et rien ne natra d'elle,
idole et prtresse d'un culte dfunt.



IV.

_Parahi t Mara_: la _rside_ le Temple.


Car le Temple, lieu ouvert et le sommet de la montagne que touchent
les pieds des Dieux, est lui-mme un vivant. Ici, lui seul:  son
contact meurt la nature, de terreur ou d'amour, et les cimes des
grands arbres s'inclinent au seuil de l'enceinte aride.

Lieu de grandeur et d'horreur; nudit des rites mortuaires; l coula
le sang humain: et des ttes de morts, tmoignages sculpts sur la
barrire qui cerne le Temple, prcisent.

Vue de ce sommet, la vie--en bas, dans les jardins du rivage, si gaie,
tout le jour--n'apparat plus vraie qu'en ses heures nocturnes, alors
que les rieurs de midi se taisent et frissonnent.

Est-ce du Temple qu'ils descendent avec la nuit, les Tupapas, les
esprits malfaisants, et qu'ils s'en vont, quand les pouvantements de
l'ombre les raniment, chuchoter d'tranges paroles aux oreilles des
jeunes filles?

Est-ce l'hrditaire effroi des crimes sacrs, est-ce la mort des
Dieux eux-mmes, qui marque de tant d'pre tristesse le lieu o fut
leur Temple? Qui sait? Mais l rgne la mort et de l elle rayonne sur
l'Ile.

Est-ce le remords des meurtres ou le regret des Dieux, est-ce le
regret des Dieux ou la peur de les suivre dans la tombe noire o
l'oubli les relgue, est-ce le danger d'hier ou celui de demain qui
livre aux larves du mal les douces nuits de l'Ile Heureuse?

Est-ce sur le sommet o rside le Temple que Tfatou rpondit aux
insidieux conseils d'Hina:

--L'homme mourra!


       *       *       *       *       *


Deux jeunes femmes, deux Tahitiennes aux beaux visages graves et
nafs, contemplent une Autre femme, de stature doucement surhumaine et
portant  l'paule un Enfant qui, d'un geste clin, repose sa tte sur
la tte de sa mre. Autour des deux ttes la divine aurole. Derrire
les spectatrices aux mains jointes, se tient un ange parmi les fleurs,
riche, calme, lui-mme une royale fleur.

--_la orana, Maria_, disent-elles: "Je vous salue, Marie."

Et la nature est, toute, une prire, de suavit, de luxuriance, qui
reflte le sourire de la Vierge, un sourire o s'panouissent ensemble
le plaisir et la pit,--le majestueux et le mutin de la Desse et de
la femme, telles que ces mes naturelles peuvent  travers celle-ci
concevoir celle-l, telles qu'elles les adoraient, jadis, toutes deux,
dans la tendre Hina:

--la orana, Hina.


       *       *       *       *       *


Ainsi, par la souple arabesque qui va des premiers tonnements  la
comprhension, et qui comporte un tat spirituel de ferveur docile et
lucide, tu vois que cette oeuvre, et, en elle devin, son objet, sont,
l'une, un rite de joie rythm de tremblement, comme, l'autre,
l'occasion d'tre heureux sans esprance.

Lecteur, c'est le point de vue--il fallait le dire--de ce livre;
l'objet de l'oeuvre crite est celui de l'oeuvre peinte, en l'oeuvre
peinte peru, puis littrairement (selon, toutefois, et comme le
prescrivait le fait de la collaboration, des procds dj vrifis
par l'exprience de maints auteurs* et sans prtentions  de la
nouveaut) dsign.

  * Toutefois, je dois noter que la simple alternance de la prose et
    des vers a suffi pour rebuter plusieurs diteurs; ils affirment
    qu'il n'y a pas de lecteurs pour ce genre d'crire. Je conserve
    les autographes o ces commerants ont consign leur unanime
    opinion,--documents, dont je ne m'exagre pas la valeur, pour
    l'histoire littraire de mon temps.

Le hros, humain, des passions, reste le peintre.

--Mais ne nous ment-il pas? et pourquoi le croire? Qui nous donnera la
certitude qu'elle soit vraiment, l'le lointaine o nous ne sommes pas
alls, cette terre dlicieuse et condamne? Dans le mme dcor un
autre, sans doute, et entendu d'autres paroles....

--Par quelle fausse indpendance d'esprit, au lieu d'couter la seule
voix qui s'lve, quterais-tu en des rsonances qui n'ont pas vibr
les termes absents d'une comparaison vaine?

--... Un autre et teint aux premiers plans l'incendie tropical pour
en rserver les flammes  l'illumination des fonds, laissant sur ce
rideau clair cette humanit fauve s'agiter, fantomale, ou
s'immobiliser dans la majest de son ample statuaire, morte: morte, en
effet, ou qui bientt--vous le dites--le sera, grande race puise par
l'antiquit de son sang et les mollesses d'un climat trop clment, ou
atteinte, peut-tre, aux sources de sa vie par le poison latin.... Un
autre, fidle  la gloire du type occidental de la beaut, nous et
cach le charme dangereux de la Vnus dore, si robuste (ou si
grossire?) et qui viole nos habitudes prises de faiblesse gracieuse,
d'lgance maladive, de noblesse affilie.... Un autre, curieux
seulement de vrit....

--Et, chacun selon sa loi propre, tous mentiraient galement  ton
dsir, si tu prtends usurper leur rle au service de cette Vrit,
_qui n'est pas_, en soi, qui n'a lieu que dans nos mes, et qui varie
avec elles.

--Soit, et je sais que deux paires d'yeux ne virent jamais identique
la mme ralit. Encore est-il des limites  l'interprtation de
l'art. Ici, je sens qu'elles sont franchies. Il y a plus d'invention
que d'imitation, plus d'arbitraire despotisme que de fidlit, et
j'ai, ds lors, le droit de discuter le caprice qui groupe des
fantasmagories de songes sous cette tiquette: Tahiti!

--Non.

L'interprtation artistique n'a d'autres limites que les lois de
l'harmonie.

Si, les regards sur l'objet qui suscite son motion, l'artiste produit
une oeuvre harmonique en chacune de ses diverses parties comme en son
ensemble, cette oeuvre est l'expression trs fidle et trs vraie de
_cet_ objet par _cet_ artiste, si vaste qu'entre le _modle_ et la
_copie_ tu constates l'cart. L'cart peut tre plus ou moins vident,
mais _il est_ toujours. Car il n'y a pas art s'il n'y a pas
transposition. Mme celui qui croit copier, s'il est un artiste,
transpose, puisque c'est colores par sa vision personnelle que nous
apparaissent les choses par lui "copies",--et tu avoues qu'un autre,
son gal en mrite et avec le mme scrupule d'exactitude, nous les
montrerait autrement colores. Il arrive que l'interprtation la plus
lointaine soit la plus vraie: dfie-toi de tes yeux, passant, et songe
que l'artiste a fait un long effort pour tcher de pntrer au secret
profond des choses.

On n'a jamais rien pris  la nature avec les mains, que pour combler
les cuisines et les herbiers, les mnageries et les muses d'histoire
naturelle. Les choses ainsi drobes  la nature--seules ralits
objectives, pourtant, sur lesquelles tous les tmoins soient
d'accord--entre nos mains s'altrent, se transforment vite et nous
font peu d'honneur. Quel Diogne a dit des lions vols au dsert que
nous sommes leurs domestiquer et non pas leurs propritaires? et la
mort ne tarde pas  nous les reprendre. Elle ne les reprendra pas au
peintre qui sut les peindre, c'est lui le seul dompteur.

La Nature ne nous livre que des Symboles: le sens qu'elle prend en
nous, la sensation, le sentiment, l'ide que nous avons d'elle. Nous
ne la possdons que par ce dtour et c'est de ces fictions qu'est
faite notre ralit. Mais le substrat, le prtexte de ces fictions,
est inpuisable, eucharistique: nous pouvons communier tous  sa
richesse infinie; pour tous diversement, pour chacun pleinement, la
Nature est toujours significative.

Or, l'Art--_qui est dans la Nature_--participe  ce divin caractre
Comme elle, contempl, il rayonne. Selon la varit des esprits il se
multiplie. Le musicien peut susciter le peintre, comme les murmures de
la fort ont suscit le musicien.

_L'Art ralis peut tre pour moi la Nature_: elle a, seulement, dj
pris dans une me conscience de soi.

De Tahiti son peintre rapporte des feuilles de tamaris o se seraient
fltries les belles syllabes de ce mot? une poigne de sable? une
femme vivante? le soleil? le rve qu'il en eut, avec ses yeux, avec
son esprit, avec son coeur: Tahiti recre par son intelligence et sa
sensibilit, telle qu'au cours de deux annes de travail heureux il
parvint  la comprendre, puis  la transcrire dans un art
rigoureusement harmonique, riche de rappels, d'chos, d'analogies, de
correspondances. Ce paysage te garantit l'authenticit de ce visage et
ce rocher te jure que voici bien la mer. L'"invention", dont tu te
dfies, c'est l'me de l'oeuvre, le souffle de sa vie, le mouvement
qui fait l'unit suprieure de ses lments, la chaleur fluide qui
manquerait aux feuilles coupes. Cette _invention_, qui procde  _l'
imitation de la Nature_, la grande inventrice! fut influe d'elle
dans l'esprit de l'artiste. Voici de l'eau qui ne tarira pas, voici
des feuilles qui seront toujours vertes. Voici Tahiti, dlicieuse et
condamne, comme elle est.

Voici Tahiti VRAIE, c'est  dire: FIDLEMENT IMAGINE.

Une querelle encore, je la devine, et pour en finir avec ces
prliminaires (qui touchent parfois au fond):

--Aprs le droit de transposition il faudrait lgitimer, plus dlicat,
le droit de parti-pris. On ne contesterait que, dans cette rencontre
de deux--dirai-je?--" socits ", la ntre et "celle" de Tahiti, le
peintre donne  la sauvagerie tahitienne ses prfrences et le
suffrage, solennellement, de son admiration. De quoi, permettez, rire,
sans plus davantage s'attarder  ce jeu d'un got rare.

--Au prix seulement d'une intime et entire familiarit avec l'objet
de son oeuvre l'artiste peut faire sa rvlation: point de telle
union sans sympathie profonde. Et,  cet objet, sans l'lan d'une
sympathie premire ou quelque pressentiment, l'artiste ft-il jamais
venu? Sympathies, admirations, mme prfrences, pour la beaut du
dcor, au moins, enchant: tu les comprends. Que sur cette scne
merveilleuse, et parce que le visage des acteurs est moins ple que le
tien, banal ou vil soit le drame jou, tu le dcides? Hsite!
Souffre qu'un autre ait d'autres penses, fondes en tudes et en
mditations. Cet autre-ci, las de dcadence occidentale, s'est pris
des grandes floraisons vgtales et humaines de l bas; il a donn
son respect aux splendeurs d'autrefois, sa pit  l'agonie prsente.

Je ne le dfends pas. Je sens, par lui peut-tre et par son oeuvre,
comme lui. Et rverais-je devant cette occasion d'tre heureux sans
esprance--le thme--d'enchaner  l'opration d'un art celle d'un
autre art et une seconde  la premire piphanie, si je n'tais, moi
aussi, pris de cette sauvagerie fastueuse et de toute cette beaut
vivante dans la symphonie peinte--et vivante dans ma pense?

Mais!...

Est-il, autrement que par les lignes colores, communicable, ce
paradis? Par de l l'abord si facile des tres, l'nigme rfugie au
fond des yeux! Et ce sourire: comme le ddain de mentir pour cacher
un Secret qui, mme profr, ne saurait perdre son caractre fatal de
Secret! Ainsi la Fort tahitienne, elle aussi, nglige de se garder:
ni serpents ni fauves et sa splendeur invite, mais c'est sa splendeur
mme, c'est sa miraculeuse splendeur qui la dfend, polychrome et
multiforme blouissement qui voile d'clat le mystre des fonds....

--Attends! intervient le Peintre: je t'aiderai  deviner. Je tcherai
que les tableaux te content leur histoire, la mienne, l bas, sans que
les rcits  l'oeuvre prtendent ajouter rien, que: soulever les
franges d'infini qui relient entre eux les pisodes du pome, afin de
te conduire, par le corridor de l'espace et du temps,  travers les
souvenirs o se dcompose en circonstances le rve total.

Ecoute donc.

Mais n'oublie pas que tout artiste sincre est l'lve de son modle.
Ainsi ai-je voulu faire, moi-mme: je tenais le pinceau, les Dieux
Maories dirigeaient ma main.

Et prends garde: l'abord n'est pas si facile! Elle est paisse,
l'ombre qui tombe du grand arbre, et l'antre est formidable, qu'il
masque. Elle est bien subtile et trs fugace, bien fire et trs
savante, l'Eve dore, et je n'ai pas invent le mlange d'horreur et
de joie qui fait le charme maorie.--Mais sais-tu, sans incertitude,
sans regrets de jadis et terreurs de futur, sais-tu si la joie serait?

--Dites, qu'avez-vous vu?




II

LE CONTEUR PARLE


          "Dites, qu'avez-vous vu?"

        CHARLES BAUDELAIRE


Le 8 juin, dans la nuit, aprs soixante-trois jours de traverse,
soixante-trois jours de fivreuse attente, nous apermes des feux
bizarres qui voluaient en zigzags sur la mer. Sur un ciel sombre se
dtachait un cne noir  dentelures.

Nous tournions Mora pour dcouvrir Tahiti.

Quelques heures aprs, le petit jour s'annonait, et, nous approchant
avec lenteur des rcifs, nous entrions dans la passe et nous
mouillions sans avaries dans la rade.

Le premier aspect de cette partie de l'Ile n'a rien d'extraordinaire,
rien, par exemple, que se puisse comparer  la magnifique baie de Rio
de Janeiro.

C'est le sommet d'une montagne submerge aux jours anciens des
dluges. L'extrme pointe seule dominait les eaux: une famille s'y
rfugia, y fit souche,--et les coraux aussi grimprent, entourant le
pic, dveloppant avec les sicles une terre nouvelle. Elle continue 
s'tendre, mais elle garde de ses origines un caractre de solitude et
de rduction que la mer accentue de son immensit.

A dix heures du matin, je me prsentai chez le gouverneur, le ngre
Lacascade, qui me reut comme un homme d'importance.

Je devais cette honneur  la mission que m'avait confie-je ne sais
trop pourquoi--le gouvernement franais. Mission _artistique_, il est
vrai; mais ce mot, dans l'esprit du ngre, n'tait que le synonyme
officiel d'espionnage, et je fis de vains efforts pour le dtromper.
Tout le monde, autour de lui, partagea son erreur, et, quand je dis
que ma mission tait gratuite, personne ne voulut me croire.

La vie,  Papeete, me devint bien vite  charge.

C'tait l'Europe--l'Europe dont j'avais cru m'affranchir!

--sous les espces aggravantes encore du snobisme colonial,
l'imitation, grotesque jusqu' la caricature, de nos moeurs, modes,
vices et ridicules civiliss.

Avoir fait tant de chemin pour trouver cela, cela mme que je fuyais!

Pourtant, un vnement public m'intressa.

En ce temps-l, le roi Pomar tait mortellement malade, et, chaque
jour, on s'attendait  la catastrophe.

Peu  peu, la ville avait pris un aspect singulier.

Tous les Europens, commerants, fonctionnaires, officiers et soldats,
continuaient  rire et  chanter dans les rues, tandis que les
naturels, avec des airs graves, s'entretenaient  voix basse autour du
palais. Dans la rade, un mouvement anormal de voiles oranges sur la
mer bleue, avec le frquent et brusque tincellement argent, sous le
soleil, de la ligne des rcifs: c'taient les habitants des les
voisines, qui accouraient pour assister aux derniers moments de leur
roi,-- la prise de possession dfinitive de leur empire par la
France.

Des signes d'en haut les avaient avertis: car, chaque fois qu'un roi
doit mourir, les montagnes se tachent de plaques sombres sur certains
versants, au coucher du soleil.

Le roi mourut, et fut, dans son palais, en grand costume d'amiral,
expos aux yeux de tous.

L je vis la reine. Mara, tel tait son nom, ornait de fleurs et
d'toffes le salon royal.--Comme le directeur des travaux publics me
demandait un conseil pour ordonner _artistement_ le dcor funraire,
je lui indiquai la reine qui, avec le bel instinct de sa race,
rpandait la grce autour d'elle et faisait un objet d'art de tout ce
qu'elle touchait.

Mais je ne la compris qu'imparfaitement,  cette premire entrevue.
Du par des tres et des choses si diffrents de ce que j'avais
dsir, coeur par toute cette trivialit europenne, trop rcemment
dbarqu pour avoir pu dmler ce qui persiste de national dans cette
race vaincue, de ralit foncire et de beaut primitive sous le
factice et dsobligeant placage de nos importations, j'tais en
quelque sorte aveugle. Aussi ne vis-je en cette reine, d'un ge dj
mr, qu'une femme ordinaire, paisse, avec de nobles restes. Quand je
la revis, plus tard, je rectifiai mon premier jugement, je subis
l'ascendant de son "charme maorie". En dpit de tous mlanges, le type
tahitien tait, chez elle, trs pur. Et puis, le souvenir de l'aeul,
le grand chef Tati, lui donnait, comme  son frre, comme  toute sa
famille, des dehors de grandeur vraiment imposants. Elle avait cette
majestueuse forme sculpturale de l bas, ample  la fois et gracieuse,
avec ces bras qui sont les deux colonnes d'un temple, simples, droits,
la ligne horizontale et longue des paules, et le haut vaste se
terminant en pointe,--construction corporelle qui voque
invinciblement dans ma pense le Triangle de la Trinit.--Dans ses
yeux brillait parfois comme un pressentiment vague des passions qui
s'allument brusquement et embrasent aussitt la vie alentour,--et
c'est ainsi peut tre, que l'Ile elle-mme a surgi de l'Ocan et que
les plantes y ont fleuri au rayon du premier soleil....

Tous les Tahitiens se vtirent de noir, et, deux jours durant, on
chanta des imns de deuil, des chants de mort. Je croyais entendre la
Sonate Pathtique.

Vint le jour de l'enterrement.

A dix heures du matin, on partit du palais. La troupe et les
autorits, casques blancs, habits noirs, et les naturels dans leur
costume attrist. Tous les districts marchaient en ordre, et le chef
de chacun d'eux portait le pavillon franais.

Au bourg d'Aru, on s'arrta. L se dressait un monument
indescriptible, qui formait avec le dcor vgtal et l'atmosphre le
plus pnible contraste: amas informe de pierres de corail relies par
du ciment.

Lacascade pronona un discours, clich connu, qu'un interprte
traduisit ensuite pour l'assistance franaise. Puis, le pasteur
protestant fit un prche. Enfin, Tati, frre de la reine,
rpondit,--et ce fut tout: on partait; les fonctionnaires
s'entassaient dans des carrioles; cela rappelait quelque "retour de
courses."

Sur la route,  la dbandade, l'indiffrence des Franais donnant le
ton, tout ce peuple, si grave depuis plusieurs jours, recommenait 
rire. Les vahins reprenaient le bras de leur tans, parlaient haut,
dodelinaient des fesses, tandis que leurs larges pieds nus foulaient
lourdement la poussire du chemin.

Prs de la rivire de la Fata, parpillement gnral. De place en
place, caches entre les cailloux, les femmes s'accroupissaient dans
l'eau, leurs jupes souleves jusqu' la ceinture, rafrachissant
leurs hanches et leurs jambes irrites par la marche et la chaleur.
Ainsi purifies, elles reprenaient le chemin de Papeete, la poitrine
en avant, les deux coquillages qui terminent le sein pointant sous
la mousseline du corsage, avec la grce et l'lasticit de jeunes
btes bien portantes. Un parfum mlang, animal, vgtal, manait
d'elles, le parfum de leur sang, et le parfum de la fleur de
gardnia--_tiar_--qu'elles portaient toutes dans les cheveux.

--_Tn mrahi noa noa_ (maintenant bien odorant), disaient-elles.

... La princesse entrait dans ma chambre, et j'tais sur mon lit,
souffrant, vtu seulement d'un paro. Quelle tenue pour recevoir une
femme de qualit!

_Ia orana_, Gauguin, me dit-elle. Tu es malade, je viens te voir.

--Et tu te nommes?

--Vata.

Vata tait une vraie princesse, si toutefois il en est encore depuis
que les Europens ont dans ce pays rabaiss tout  leur niveau. Le
fait est, pourtant, qu'elle arrivait l en trs simple mortelle, pieds
nus, une fleur odorante  l'oreille, en robe noire. Elle portait le
deuil du roi Pomar, de qui elle tait la nice. Son pre, Tamatoa,
malgr les invitables contacts avec les officiers, les
fonctionnaires, malgr les rceptions chez l'amiral, n'avait jamais
voulu tre qu'un royal Maorie, gigantesque batteur d'hommes dans ses
moments de colre, et, aux soirs d'orgie, clbre minotaure. Il tait
mort. Vata, prtendait-on, lui ressemblait beaucoup.

Avec l'insolence de tout Europen qui vient de dbarquer, casqu de
blanc, dans l'Ile, je regardais, un sourire sceptique aux lvres,
cette princesse dchue.

Mais je voulus tre poli.

--C'est aimable  toi d'tre venue, Vata. Veux-tu que nous prenions
ensemble l'absinthe?

Et du doigt je lui montrais, par terre, dans un coin de la chambre,
une bouteille que prcisment je venais d'acheter.

Simplement, sans manifester ni ennui ni satisfaction, elle s'avana
vers l'endroit dsign et se baissa pour prendre la bouteille. Sa
lgre robe transparente se tendit, dans ce mouvements, sur ses
reins,--des reins  porter un monde! Oh, certes, c'tait bien une
princesse! Ses aeux? des gants fiers et braves. Sur ses larges
paules la tte tait fortement plante, dure, orgueilleuse, froce.
Je ne vis d'abord que ses mchoires d'anthropophage, ses dents prtes
 dchirer, son regard oblique d'animal cruel et rus, et, malgr un
trs beau et noble front, je la trouvai tout  fait laide.

--Pourvu qu'elle ne vienne pas s'asseoir sur mon lit! Jamais une si
faible menuiserie ne nous supporterait tous deux....

C'est justement ce quelle fit.

Le lit craqua, mais rsista.

Tout en buvant, nous changions quelques mots. La conservation,
toutefois, ne parvenait pas  s'animer. Elle finit par languir, et le
silence s'tablit.

J'observais la princesse  la drobe, elle me regardait du coin de
l'oeil, et le temps passait, et la bouteille filait. Vata buvait
bravement.

Elle fit une cigarette tahitienne et s'allongea sur le lit pour fumer.
Ses pieds caressaient d'un geste machinal, continu, le bois
d'extrmit; sa physionomie s'adoucissait, s'attendrissait
sensiblement, ses yeux brillaient, un sifflement rgulier s'chappait
de ses lvres--et j'imaginais,  l'couter, le flin qui ronronne en
mditant quelque sanglante sensualit.

Comme je suis changeant, je la trouvais maintenant tout  fait belle,
et quand elle me dit, de la saccade dans la voix: "Tu es gentil," un
grand trouble m'envahit. Dcidment la princesse tait dlicieuse....

Elle se mit  rciter une fable, sans doute pour me faire plaisir, une
fable de la Fontaine--souvenir de son enfance, chez les soeurs qui
l'avaient instruite: _La Cigale et la Fourmi_.

La cigarette tait toute partie en fume.

--Tu sais, Gauguin, fit la princesse en se levant, je n'aime pas ton
La Fontaine.

--Comment? Notre _bon_ La Fontaine!

--Peut tre est il _bon_, mais ses morales sont laides. Les
fourmis.... (et sa bouche exprimait le dgot). Ah! les cigales, oui!
Chanter, chanter, toujours chanter!

Et firement elle ajouta, sans me regarder, les yeux enflamms et
s'adressant loin:

--Quel beau royaume tait le ntre, quand on n'y vendait rien! Toute
l'anne on chantait... Chanter, toujours! Donner, toujours!...

Et elle s'en alla.

Je remis la tte sur l'oreiller, et longtemps je caressai du souvenir
ces syllabes:

--_Ia orana_, Gauguin.

Cet pisode, que je retrouve dans ma mmoire avec la mort de Pomar, y
a laiss plus de traces que l'vnement et le crmonial publics.

Eux-mmes, les habitants de Papeete, tant les naturels que les blancs,
ne tardrent pas  oublier le dfunt. Ceux qui taient venus des les
voisines pour assister aux royales obsques partirent, encore une fois
la mer bleue se sillonna de mille voiles oranges, et tout rentra dans
l'ordre habituel.

Il n'y avait qu'un roi de moins.

Avec lui disparaissaient les derniers vestiges des traditions anciennes.
Avec lui se fermait l'histoire maorie. C'tait bien fini. La civilisation,
hlas!--soldatesque, ngoce et fonctionnarisme--triomphait.

Une tristesse profonde s'empara de moi. Le rve qui m'avait amen 
Tahiti recevait des faits un dmenti brutal. C'tait la Tahiti
d'autrefois que j'aimais. Celle du prsent me faisait horreur.

A voir, pourtant, le persistante beaut physique de la race, je ne
pouvais me persuader qu'elle n'et rien, nulle part, sauvegard de sa
grandeur antique, de ses moeurs personnelles et naturelles, de ses
croyances, de ses lgendes. Mais, les traces de ce pass, s'il a
laiss des traces, comment les dcouvrir, tout seul? les reconnatre,
sans indication? Ranimer le feu dont les cendres mmes sont
disperses?

Si fort que je sois abattu, je n'ai pas coutume de quitter la partie
sans avoir tout tent, et "l'impossible", pour vaincre.

Ma rsolution bientt fut prise: je partirais de Papeete, je
m'loignerais du centre europen.

Je pressentais qu'en vivant tout  fait de la vie des naturels, avec
eux, dans la brousse, je parviendrais,  force de patience,  capter
la confiance des Maories--et que je Saurais.

Et, un matin, je m'en allai, dans la voiture qu'un officier avait
gracieusement mise  ma disposition,  la recherche de "ma case".

Ma vahin m'accompagnait: Titi elle se nommait. Sang ml d'anglais et
de tahitien, elle parlait un peu le franais. Elle avait mis, pour
cette promenade, sa plus belle robe; le tiar  l'oreille, son
chapeau, en fils de canne, orn, au dessus du ruban, de fleurs en
paille et d'une garniture de coquillages orangs, ses cheveux noirs et
longs drouls sur ses paules, fire d'tre en voiture, fire d'tre
lgante, fire d'tre la vahin d'un homme qu'elle croyait important
et riche, elle tait ainsi vraiment jolie, et toute sa fiert n'avait
rien de ridicule, tant l'air majestueux sied  cette race. Elle garde,
d'une longue histoire fodale et d'une interminable ligne de grands
chefs, le pli superbe de l'orgueil.--Je savais bien que son amour,
trs intress, n'et gure pes plus lourd, dans des esprits
parisiens, que la complaisance vnale d'une fille. Mais il y a autre
chose dans la folie amoureuse d'une courtisane maorie que dans la
passivit d'une courtisane parisienne--autre chose! Il y a l'ardeur du
sang, qui appelle l'amour comme son aliment essentiel et qui l'exhale
comme son parfum fatal. Ces yeux-l et cette bouche ne pouvaient
mentir: dsintresss ou non, c'est bien d'amour qu'ils parlaient...

La route fut assez vite parcourue. Quelques causeries insignifiantes.
Paysage riche et monotone. Toujours, sur la droite, la mer, les rcifs
de corail et les nappes d'eau qui parfois s'levaient en fume, quand
se faisait trop brusque la rencontre de la lame et du roc. A gauche,
la brousse avec une perspective de grands bois.

A midi, nous achevions notre quarante cinquime kilomtre et nous
atteignions le district de Mataa.

Je visitai le district et je finis par trouver une assez belle case,
que son propritaire me cda en location. Il s'en construisait une
autre,  ct, pour l'habiter.

Le lendemain soir, comme nous revenions  Papeete, Titi me demanda si
je voulais bien la prendre avec moi:

--Plus tard, dans quelques jours, quand je serai install.

Titi avait  Papeete une terrible rputation, ayant successivement
enterr plusieurs amants. Ce n'est pas l ce qui m'et loign d'elle.
Mais, demi-blanche, et malgr les traces de profondes
caractristiques originelles et trs maories, elle avait  de nombreux
contacts beaucoup perdu de ses "diffrences" de race. Je sentais
qu'elle ne pouvait rien m'apprendre de ce que je dsirais savoir, rien
me donner du bonheur particulier que je voulais.

--Et puis, me disais-je,  la campagne, je trouverai ce que je cherche
et je n'aurai que la peine de choisir.

D'un ct, la mer; de l'autre, la montagne, la montagne bante:
crevasse norme que bouche, adoss au roc, un vaste manguier.

Entre la montagne et la mer s'lve ma case, en bois de bourao.

Prs de la case que j'habite, il y en a une autre: _far amu_ (maison
pour manger).

Matin.

Sur la mer, contre le bord, je vois une pirogue, et dans la pirogue
une femme demi-nue. Sur le bord, un homme, dvtu de mme. A ct de
l'homme, un cocotier malade, aux feuilles recroquevilles, semble un
immense perroquet dont la queue dore retombe et qui tient dans ses
serres une grosse grappe de cocos. L'homme lve de ses deux mains,
dans un geste harmonieux, une hache pesante qui laisse, en haut son
empreinte bleue sur le ciel argent, en bas son incision rose sur
l'arbre mort o vont revivre, en un instant de flammes, les chaleurs
sculaires jour  jour thsaurises.

Sur le sol pourpre, de longues feuilles serpentines d'un jaune
mtallique me semblaient les traits d'une criture secrte,
religieuse, d'un vieil orient. Elles formaient sensiblement ce mot
sacr, d'origine ocanienne, A T U A--Dieu--de Tata ou Takata ou
Tathagata qui,  travers l'Inde, rayonna partout. Et je me remmorais,
comme un conseil de mysticisme opportun dans ma belle solitude et dans
ma belle pauvret, ces paroles du Sage:

_Aux yeux de Tathagata, les plus splendides magnificences des rois et
de leurs ministres ne sont que du crachat et de la poussire;

A ses yeux, la puret et l'impuret sont comme la danse des six nagas;

A ses yeux, la recherche de la voie de Buddha est semblable  des
fleurs._

Dans la pirogue la femme rangeait quelques filets.

La ligne bleue de la mer tait frquemment rompue par le vert de la
crte des lames retombant sur les brisants de corail.

Soir.

J'tais all fumer une cigarette, sur le sable, au bord de la mer.

Le soleil, rapidement descendu sur l'horizon, se cachait  demi dj
derrire l'le Mora, que j'avais  ma droite. Les oppositions de
lumire dcoupaient nettement et fortement en noir, sur les ardeurs
violettes du ciel, les montagnes, dont les arrtes dessinaient
d'anciens chteaux crnels.

Est-ce sans motifs que des visions fodales me poursuivent devant ces
architectures naturelles? L bas, ce sommet a la forme d'un Cimier
gigantesque. Les flots, autour de lui, qui font le bruit d'une foule
immense, ne l'atteindront jamais. Debout parmi les splendeurs en
ruines, le Cimier reste seul, protecteur ou tmoin, voisin des cieux.
Je sens qu'un regard cach plonge, du haut de cette tte, dans les
eaux o fut engloutie la famille des vivants aprs qu'ils eurent
commis le pch de la tte: et de la fissure vaste o serait la bouche
je sens fluer l'ironie ou la piti d'un sourire sur les eaux o dort
le pass..

La nuit tomba vite. Mora dormait.


       *       *       *       *       *


Le silence! J'apprenais  connatre le silence d'une nuit tahitienne.

Je n'entendais que les battements de mon coeur, dans le silence.

Mais les rayons de la lune,  travers les bambous galement distants
entre eux de ma case, venaient jouer jusque sur mon lit. Et ces
clarts rgulires me suggraient l'ide d'un instrument de musique,
le pipeau des Anciens, que les Maories connaissent et qu'ils nomment
_vivo_. La lune et les bambous le dessinaient, exagr: tel, c'est un
instrument silencieux, tout le jour durant; la nuit, dans la mmoire
et grce  la lune, il redit au songeur les airs aims. Je m'endormis
 cette musique.

Entre le ciel et moi, rien, que le grand toit lev, frle, en
feuilles de pandanus, o nichent les lzards.

J'tais bien loin de ces prisons, les maisons europennes!

Une case maorie ne retranche point l'homme de la vie, de l'espace, de
l'infini...

Cependant je me sentais, l, bien seul.

De part et d'autre, les habitants du district et moi, nous nous
observions, et la distance, entre nous, restait entire.

Ds le surlendemain, j'avais puis mes provisions. Que faire? Je
m'tais imagin qu'avec de l'argent je trouverais tout le ncessaire
de la vie. Je m'tais tromp. Franchi le seuil de la ville, c'est  la
nature qu'on doit s'adresser pour vivre, et elle est riche, elle est
gnreuse, elle ne refuse rien  qui va lui demander sa part des
trsors dont elle a d'inpuisables rserves dans les arbres, dans la
montagne, dans la mer. Mais il faut savoir grimper aux arbres levs,
il faut pouvoir aller dans la montagne et en revenir charg de
fardeaux pesants, savoir prendre le poisson, pouvoir plonger, arracher
dans le fond de la mer le coquillage solidement attach au
caillou,--il faut savoir, il faut pouvoir!

J'tais, donc, moi, le civilis, singulirement infrieur, dans la
circonstance, aux sauvages. Et je les enviais. Je les regardais vivre,
heureux, paisibles, autour de moi, sans plus d'effort qu'il n'est
essentiel au quotidien des besoins,--sans le moindre souci de
l'argent: a qui vendre, quand les biens de la nature sont  la porte
de la main!

Or, comme, assis, l'estomac vide, sur le seuil de ma case, je songeais
tristement  ma situation, aux obstacles imprvus, peut-tre
insurmontables, que la nature cre, pour se dfendre de lui, entre
elle et celui qui vient de la civilisation,--j'aperus un indigne qui
gesticulait vers moi en criant. Les gestes, trs expressifs,
traduisaient les paroles, et je compris: mon voisin m'invitait 
dner. D'un signe de tte je refusai. Puis, galement honteux, je
crois, et d'avoir subi l'offre de l'aumne et de l'avoir repousse, je
rentrai dans ma case.

Quelques minutes aprs, une petite fille dposait devant ma porte,
sans rien dire, des lgumes cuits et des fruits, proprement entours
de feuilles vertes, fraches cueillies. J'avais faim. Sans rien dire
non plus, j'acceptai.

Un peu plus tard, l'homme passa devant ma case, et, en souriant, sans
s'arrter, me dit. sur le ton interrogatif:

--_Paa_?

Je devinai: "Es-tu satisfait?"

Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l'apprivoisement
rciproque.

"Sauvages!" Ce mot me venait invitablement aux lvres, quand je
considrais ces tres noirs, aux dents de cannibales. Dj, pourtant,
j'entrevoyais leur grce relle, trange... Cette petite tte brune
aux yeux placides, contre terre, sous des touffes de larges feuilles
de giromon, ce petit enfant qui m'tudiait  mon insu, un matin, et
qui s'enfuit quand mon regard rencontra le sien...

Ainsi qu'eux pour moi, j'tais pour eux un objet d'observation, un
motif d'tonnement: l'inconnu de tous, l'ignorant de tout. Car je ne
savais ni la langue, ni les usages, ni mme l'industrie la plus
initiale, la plus ncessaire.--Comme chacun d'eux pour moi, j'tais
pour chacun d'eux un sauvage.

Et, d'eux et de moi, qui avait tort?

J'essayais de travailler: notes et croquis de toutes sortes.

Mais le paysage, avec ses couleurs franches, violentes, m'blouissait,
m'aveuglait. J'tais toujours incertain, je cherchais, je cherchais...

C'tait si simple, pourtant, de peindre comme je voyais, de mettre,
sans tant de calcul, un rouge prs d'un bleu! Dans les ruisseaux, au
bord de la mer, des formes dores m'enchantaient: pourquoi hsitais-je
 faire couler sur ma toile toute cette joie de soleil?

Ah! vieilles routines d'Europe! timidits d'expression de races
dgnres!

Pour m'initier au caractre si particulier d'un visage tahitien, je
dsirais depuis longtemps faire le portrait d'une de mes voisines, une
jeune femme de pure extraction tahitienne.

Un jour, elle s'enhardit jusqu' venir voir dans ma case des
photographies de tableaux, dont j'avais tapiss un des murs de ma
chambre. Elle regarda longuement, avec un intrt tout spcial,
_l'Olympia_.

--Qu'en penses-tu? lui dis-je. (J'avais appris quelques mots de
tahitien, depuis deux mois que je ne parlais plus le franais.)

Ma voisine me rpondit:

--Elle est trs belle.

Je souris  cette rflexion et j'en fus mu. Avait-elle donc le sens
du beau? Mais que diraient d'elle les professeurs de l'Ecole des
Beaux-Arts!


Elle ajouta tout  coup, aprs ce silence sensible qui prside  la
dduction des penses:

--C'est ta femme?

--Oui.

Je fis ce mensonge! Moi, le _tan de la belle Olympia_!

Pendant qu'elle examinait curieusement quelques compositions
religieuses des Primitifs italiens, je me htai, sans qu'elle me vit,
d'esquisser son portrait.

Elle s'en aperut, fit une moue fche, dit nettement:

--_Ata_ (non)!

et se sauva.

Une heure aprs, elle tait revenue, vtue d'une belle robe, le tiar
 l'oreille.--Coquetterie? Le plaisir de cder, parce qu'on le veut,
aprs avoir rsist? Ou le simple attrait, universel, du fruit
dfendu, se le ft-on interdit soi-mme? Ou, plus simple encore, le
caprice, sans autre mobile, le pur caprice dont les Maories sont si
coutumires?

Je me mis sans retard au travail, sans retard et avec fivre. J'avais
conscience que mon examen de peintre comportait comme une prise de
possession physique et morale du modle, comme une sollicitation
tacite, pressante, irrsistible.

Elle tait peu jolie, selon nos rgles d'esthtique.

Elle tait belle.

Tous ses traits concertaient une harmonie raphallique par la
rencontre des courbes, et sa bouche avait t modele par un sculpteur
qui sait mettre dans une seule ligne en mouvement toute la joie et
toute la souffrance, mles.

Je travaillais en hte, me doutant bien que cette volont n'tait pas
fixe, en hte et passionnment. Je frmissais de lire dans ces grands
yeux tant de choses: la peur et le dsir de l'inconnu; la mlancolie
de l'amertume, exprimente, qui est au fond du plaisir; et le
sentiment d'une matrise de soi, _involontaire et souveraine_. De tels
tres, s'ils se donnent, semblent nous cder: c'est  eux-mmes qu'ils
cdent. En eux rside une force contenue de surhumaine--ou peut-tre
de divinement animale essence.


       *       *       *       *       *


Maintenant, je travaillais plus librement, mieux.

Mais ma solitude m'tait  charge.

Je voyais bien des jeunes femmes, dans le district, bien des jeunes
filles  l'oeil tranquille, de pures Tahitiennes, et quelqu'une
d'entre elles et volontiers peut-tre partag ma vie.--Je n'osais les
aborder. Elles m'intimidaient vraiment, avec leur regard assur, la
dignit de leur maintien, la fiert de leur allure.

Toutes, pourtant, veulent tre "prise", prises littralement (_ma_,
saisir), brutalement, sans un mot. Toutes ont le dsir latent du viol:
c'est par cet acte d'autorit du mle, qui laisse  la volont fminine sa
pleine irresponsabilit--car, ainsi, elle n'a pas consenti--que l'amour
durable doit commencer. Il se pourrait qu'il y et un grand sens, au fond
de cette violence, d'abord si rvoltante. Il se pourrait aussi qu'elle et
son charme, sauvage. Et j'y rvais bien; mais je n'osais.

Et puis, on disait de plusieurs qu'elles taient malades, malades de
ce mal que les Europens apportent aux sauvages comme un premier
degr, sans doute, d'initiation  la vie civilise..

Et quand les vieillards me disaient, en me montrant l'une d'elles:

--_Ma tra_ (prends celle-ci), je ne me sentais ni l'audace ni la
confiance ncessaires.

Je fis savoir  Titi que je la recevrais avec plaisir.

Elle vint aussitt.

L'essai me russit mal, et je pus apprcier,  l'ennui que j'prouvai
dans la compagnie de cette femme habitue au luxe banal des
fonctionnaires, quels rels progrs j'avais faits dj dans la bonne
Sauvagerie.

Au bout de quelques semaines, nous nous sparmes pour toujours, Titi
et moi.

De nouveau, seul.




III

VIVO

VIVO DE LUNE


La mer, qui heurte aux rcifs ses vagues dferlantes, la mer
approfondit, ne trouble pas la paix du soir, et la vie alentour, et la
vie dans la case, dans la case en bois de bourao, tait ses bruits, et
la nuit tombe, rapide, l'immense rideau d'un thtre infini, toile
sombre illustre d'toiles.

Plaintifs tous deux, prs et loin, mon coeur et le vivo chantent.

C'est du rivage, l bas o l'anse brusque ses contours, que me vient
la mlancolique musique:  quoi songe-t-il, le musicien sauvage, et
vers qui s'en vont ses plaintes? A qui songe-t-il, sauvage aussi, ce
coeur bless, et dites pour qui, dans cette solitude tant dsire, il
prcipite ses battements?

Dans la solitude tous deux, prs et loin, mon coeur et le vivo
chantent.

La lune insidieuse et confidentielle rit  travers les bambous bien
aligns de ma case, Hina, la lune! et rythme aux caprices de sa clart
la musique, l bas, qui me vient du rivage, et l'on dirait--ces
bambous, la lune--dans la nuit pleine de souvenirs, dans le silence,
l'instrument et la mlodie.

Dans le silence tous deux, prs et loin, mon coeur et le vivo
chantent.

Ah! ce n'est pas un passant qui chante au loin sur le vivo sa chanson:
c'est mon coeur! C'est mon coeur qui se souvient au clair de la lune,
au clair de la lune qui filtre  travers les bambous de ma case sa
clart mlodique, accompagnement des mots autrefois dits et des danses
danses.

En moi tous deux, mon coeur et le vivo chantent.

Mais que s'en aille loin de moi mon coeur vers la mer, et que les
souvenirs cdent aux esprances vers la mer dont les bruits autour de
l'Ile sont les murs bnis, impntrables, de mon exil, et que je tende
mes mains  l'espace plein de promesses!

Loin tous deux, loin tous deux, mon coeur et le vivo chantent.



VIVO DU MATIN


_Chante, vivo tahitien, Chante la chanson du matin! Chante gament,
c'est chanter bien.

    Ma vahin, dans les bois,
    Comme l'arbre frmissant,
    Avec l'aube dans les bois
    J'irai chanter en dansant.

Chante, vivo tahitien!

    Puis, sur le bord de la mer,
    Comme les flots agits,
    Puis, sur le bord de la mer
    En dansant j'irai chanter.

Chante la chanson du matin!

    Tu crois dormir et je vois
    Tes yeux briller dans les fleurs.
    Tu crois dormir et je vois
    Tes dents luire sur les flots.

Chante gament, c'est chanter bien!

    Viens, je chanterai pour toi
    Des chants clairs comme le jour.
    Viens! je danserai pour toi
    La douce danse d'amour.

Chante, vivo tahitien!

    A l'ombre des pandanus
    Tu sais qu'il est bon d'aimer,
    A l'ombre des pandanus
    Et sur le bord de la mer._



SIESTE


_Mme la fleur de ses cheveux languit, et midi brle Sur la mer dont
l'eau lasse et lente avec langueur ondule Et miroite, et midi brle
dans les bois, et midi Brle dans les cases. Pas un souffle. L'air
engourdi, Pesant, sec, est fait de chaleur condense et solide.

Tout semble mort. L'Ile est dserte, comme le ciel vide, Et ds
longtemps a cess l'agitation du port.

Tout dort. Sauf le soleil et ses chiens de flammes, tout dort.

Thura dort, nue et seule sur sa couchette troite. La fentre est
close de rideaux lourds, mais sa peau moite s'toile de points d'or
fauve dans la demi-clart, Et Thura dort,  l'abandon, avec volupt.

Soudain, elle tremble, frissonne et frmit tout entire: L'esprit des
morts veille! Thura sent sur ses paupires Passer le vent de l'aile
affreuse des Tupapas.

Puis le cauchemar s'vanouit et des songes doux Conduisent la dormeuse
 la porte crpusculaire De la sieste. Elle entr'ouvre ses yeux: la
fureur solaire Est apaise, on renat, on respire--et Thura Se lve
et vers la vie et vers l'amour tend ses beaux bras._



LE SOIR


_Voici le Soir qui vient dans la pourpre et l'or, ivre D'amour. C'est
l'heure frache o se reprend  vivre Le peuple enfant, joyeux d'un
avenir de nuit.

Et toute l'Ile, sur les rivages, au bruit Du vivo, des chansons, des
rires assemble, S'agite, folle, bavarde, bariole,--Les femmes, le
tiar  l'oreille, les plis Du paro tendus sur leurs reins assouplis,
Le torse libre, aux tons de bronze et de bitume,--Et la mourante
ardeur du couchant se rallume Aux brusques clairs d'or qui sillonnent
leur chair.

Le vent de l'ternel t s'endort dans l'air Vespral. Le soleil,
vieilli, vaincu, recule Devant la jeune lune au bord du crpuscule Se
dressant, radieuse, et leurs feux, un moment, Sur la crte des flots
qui dansent, mollement S'entrebaisent--et sur la tte solitaire De
l'Arora, temple et sommet de la terre, D'o le rideau des bois drobe
 tous les yeux La gloire, la douleur et le secret des Dieux._



TUPAPAS


    _Dans la nuit du monde
    En gmissant
    Les Tupapas font des rondes
    En gmissant
    Et leurs yeux sont rouges du sang
    Des innocents.

    Ouh ouh ouh
    Les Tupapas
    Aux yeux fous

    Quand on dort
    Ils entrent dans les cases
    Sans ouvrir les portes
    Et ce sont des morts
    Qui parlent  voix basse
    Et des mortes
    A voix d'pouvante,
    A voix basse,
    Morts amoureux des vivantes
    Qui laissent les filles lasses,
    Mortes affames
    D'tre aimes,
    Qui laissent les garons pms.

    Ouh ouh ouh
    Les Tupapas

    Et ce sont dans la nuit d'orage
    --Malheur  nous si tu les nommes!--
    Les Indicibles des vieux ges
    Qui viennent torturer les hommes
    Impies,
    Les Ineffables des poques accomplies,
    Avec de grands visages roux,
    Les orbites pleines de flammes,
    Les dents longues comme des rames,
    Et la foudre dit leur courroux:
    Mais pour eux, ils ne parlent pas.
    La Peur
    Avertit qu'ils sont l
    Et les montre,
    Et la Douleur,
    Quand les monstres
    Impitoyables
    Nous mordent au coeur,
    Hurle le nom des Ineffables:
    --Malheur  moi! malheur  toi!--
    Les Atuas!

    Ouh ouh ouh

    Puis la nuit s'achve,
    Bien longue, si brve!
    Et les dmons
    Que l'aube irrite
    Prennent la fuite
    Vers les monts._


PAIA?

Vivo tahitien, chanson du vent sur les roseaux, vivo!

Telle, dans le navire du voyage, la chanson du vent sur les flots,
vivo!

Telle, aussi claire, aussi obscure, la chanson du sauvage sur le
chalumeau, vivo!

Tu interroges:

--PAA?

Je t'coute sans rpondre, accoud  l'infini, le menton dans la main,
les regards au large, rflchissant dans mon me le soleil dj
rflchi par la mer--rflchissant.

Et que te rpondre? Je suis triste, mais je sens les ailes de
l'esprance s'panouir en moi comme deux grandes fleurs. Tu
m'inquites, mais tu me charmes.--Attends encore, chante encore...

Impatiences agites parmi l'indolence de l'tendue, promesses d'escale
en escale dmenties, vous voil qui fusez en ralit d'autres
ivresses, d'autres que les rves, en joies inconnues,  fonds sourds
d'amertumes, o s'tonne et s'gare mon dsir.

Pourtant je vous ai voulus et je vous ai cherchs, flots,  forts, 
fleurs folles d'tre vivantes, et toi, race dore: ton me, une fleur
belle aussi, vaste, odorante, gnreuse, je l'ai dsire comme une
renaissance. Mais tu te gardes de moi, tu gardes ton mystre.

Me le diras-tu, un jour?

--Ah! peut-tre  l'ombre du manguier colossal!

Ma race aussi fut grande, et elle affirmait, simplement, par des
oeuvres, la vertu de son coeur et de sa tte. La gloire fleurissait
comme dans son jardin dans les yeux de mes anctres, ayant au trsor
de leur pense son germe inpuisable.

Bien que le divin soleil--de qui tout est venu,  qui tout
retournera--ne leur prodigut pas ses plus vives flammes, on tait
heureux  l'ombre des maisons leves par mes trs anciens anctres:
chaque jour une fte, dlicieuse ou tragique, fleurant la bonne odeur
du sang et de l'amour, et aux moindres soins de la vie la Beaut
prsidait, sans qu'on pargnt rien pour l'atteindre et pour la
retenir.

Mais les avares hritiers de ces Magnifiques, avec la passion de
l'extase hroque et du sacrifice, perdirent l'art de sduire la
Beaut. Ils entassrent dans des coffres solides les richesses
conquises par les vaillants des vieux jours et, sans honte, se
rduisirent, pour le quotidien de vivre,  de faux semblants d'honneur
et d'amour, ainsi qu'aux produits anonymes, hideux et durables, de
quelle industrie! Ils furent sans tristesse, trouvant dans leur
sottise-mme, dans les complications vaines de leurs destines et dans
les mensonges dont tait tisse leur pense, des motifs de rire
inconnus jusqu'alors. Autour d'eux, pourtant, la terre s'attrista.

Dans un climat o les vraies fleurs ne jaillissent gure que du cerveau
des hommes, il n'y eut plus de fleurs puisque l'humanit n'en produisait
plus, et puisqu'elle avait cach celles de jadis dans l'herbier dur des
coffres, Et quand je voulus, pour les rafrachir et les renouveler, et
pour qu' leur aspect s'allumt dans tous les yeux le dsir d'un autre
printemps, les agiter dans l'air, ces fleurs de pass, et dans la
lumire, je vis qu'elles avaient t corrompues et changes,  momies
devenues! dshonores par la nuit,  drisoires fleurs maintenant de
papier! par la nuit poudreuse des coffres-forts,--et que mes
contemporains sont avares et jaloux de pourriture actuelle destine  la
purification prochaine du feu--de qui tout est venu,  qui tout
retournera--pourriture actuelle et future cendre...

Flots,  forts,  fleurs folles d'tre vivantes...

Est-ce le pass qui me poursuit? Dans mes yeux l'empreinte est-elle
ineffaable, des choses subies?--Les revoil!

C'est de toutes habitudes fuies et de vieux dsespoirs, c'est de
haines et d'amours abolies, c'est de mes propres fautes, fanes! et
des torts de chacun, ah! fans! c'est de tout le pass que sont faits
les fantmes accroupis aux pierres du nouveau chemin. Jusqu'aux
remords vrais, avec des airs, emprunts, de regrets, voquant les
visages aims, laisss, et leurs larmes! Jusqu'aux triomphes
sanglants, ces gestes de menteuse gloire, et ce qu'il en reste de
cicatrices  l'orgueil! Et la lassitude! Et les lassitudes! Et ce
dgot final d'entendre et de voir qui fit qu'en partant on crut
s'vader: tout le pass ressuscite  ces dehors connus, uss, caducs,
rancis, de fausses joies et de vains labeurs,--ici!

Une ville! Argent, Bureaux: une ville! Casernes, Tavernes, Hpitaux,
Prisons: une ville! Filles: une ville!

Et la sereine antiquit du ciel sur tout cela, du ciel o j'ai vu
luire aux profondeurs le reflet d'un secret perdu,--sur les habitudes,
sur les mensonges, sur les turpitudes, ici comme l bas!--Et, ici
comme l bas, j'aurai l'effroi de voir, par les fentres du matin,
aprs le jour et la nuit, aprs la veille et le sommeil, aprs le
lucre et le stupre, des mains de servantes, indolemment, par les
fentres du matin, dans la rue agiter avec les linceuls du jour et de
la nuit la poussire des sept pchs.

Flots,  forts,  fleurs folles d'tres vivantes, et toi, race dore:
ton me, une fleur belle aussi, vaste, odorante, gnreuse, je l'ai
dsire comme la seule vengeance!

Me diras-tu ton mystre, un jour?

--Ah! loin de la ville, peut-tre dans le libre rire des pcheurs
dors! Ah! loin de la ville, peut-tre dans le libre baiser des
amantes dores, au bord de la mer!

Loin de la ville, vers la mer! Vers la mer o mourront les rumeurs de
la ville et du pass! Vers la mer, o, dans le soir, un vivo sauvage
chante doucement!

Mais, htons-nous, le chant aussi du vivo va mourir, et la voix de la
ville et du pass le menace: elle monte, elle couvre a demi dj la
chanson grle du vivo, la chanson frle du bord de la mer.

Que triste le vent gmit dans l'arbre, dans les branches noires et
mortes de l'arbre dont les racines maudites sont en moi, dans l'arbre
de la ville et du pass!

Vengeance et renaissance! Libert! Future vigueur,  vivo!

O vivo: _ignorer tout ce que tu ne sais pas_.

Ne m'interroge plus.

Quand tu m'auras enseign ta toute-sciente ignorance je pourrai te
rpondre: tu m'auras dit ton secret.

Je viens  toi, docile,  matre d'ignorance et de simplicit, et le
sourire n'est pas loin de mes lvres. Mais j'ai peur que la ville se
lve et marche tout entire derrire moi, contre toi,--j'ai peur de
t'apporter la ville! et de jeter moi-mme ses tnbres entre le
bonheur et moi, entre toi et ma douleur.



VERS LE SILENCE.


Le chant du vivo allait se mourant, dans la nuit, sur le rivage, et
avec lui la voix de mes souvenirs allait se mourant, dans mon me, sur
le bord du temps,--et les plus rcentes images s'effacrent les
premires parmi les bruits confus du navire en voyage, du navire
d'adieux et d'esprance.

On n'entendait plus qu' peine le vivo, dans la nuit, sur le rivage,
plus loin, et, plus loin aussi dans mes souvenirs, j'avais dpass le
navire, avec mon me remontant le fleuve du temps--et ce furent les
lieux quitts, l'appareil riche des sordidits sociales, et tout mon
dsespoir.

Le vivo n'tait maintenant, dans la nuit, sur le rivage, qu'un souffle
trs lger, moins ou que ressouvenu,--et soudain ce furent, par del
le pass mr, les jours de ma jeunesse, cette autre belle sauvagerie,
tt tiole dans l'atmosphre lourde des villes, sans que, longtemps,
renont l'esprance.

Et puis le vivo se tut; dans la nuit tahitienne seul vibrait le vent,
ouvrant larges sur la mer ses ailes,--et les voix de mon me aussi se
turent, et je me sentis perdu, doucement, perdu, amoureusement, dans
le silence de la nature et de moi-mme, seul  seule avec l'immensit
verte et bleue--qui ne te rpondra pas si tu la questionnes!--seul
dans un prsent d'ternit, sans avenir ni pass, sans plus
d'esprance ni de dsespoir.




IV

LE CONTEUR PARLE


Mes voisins sont devenus pour moi des amis. Je m'habille, je mange
comme eux. Quand je ne travaille pas, je partage leur vie d'indolence
et de joie, traverse de brusques passages de gravit.

Le soir, au pied des buissons touffus que domine la tte chevele des
cocotiers, on se runit par groupes o se mlent les hommes et les
femmes, les vieillards et les enfants. Les uns sont de Tahiti, les
autres, des Tongas, d'autres encore, des Marquises. Les tons mats de
leurs corps font une belle harmonie avec le velours des feuillages, et
de leurs poitrines cuivres sortent de vibrantes mlodies qui
s'attnuent en s'y heurtant aux troncs rugueux des cocotiers. Ce sont
les chants tahitiens, les _imns_.

Une femme commence: sa voix s'lve, comme un vol d'oiseau, et de la
premire note atteint aux cimes de la gamme, puis, par de fortes
modulations, s'abaisse et remonte et dfinitivement plane, tandis
qu'autour de celle-ci les voix des autres femmes  leur tour
s'envolent, pour ainsi dire, et la suivent, et l'accompagnent,
fidlement. Enfin, tous les hommes par un cri guttural et barbare, un
seul, terminent en accord dans la tonique.

Quelquefois, pour chanter et pour causer, on s'assemble dans une sorte
de case commune. On dbute alors par une prire; un vieillard la
rcite d'abord, consciencieusement, et toute l'assistance la reprend
en refrain. Puis on chante, ou bien on conte des histoires pour rire.
Le thme de ces rcits est trs tnu, presque insaisissable; ce sont
les dtails brods sur cette trame, subtile par sa navet-mme, qui
amusent.

Plus rarement, on disserte sur des questions srieuses, on fait des
propositions sages.

Voici celle que j'entendis, un soir, et qui ne laissa pas de me
surprendre:

--Dans notre village, disait un vieillard, on voit par ci par l, des
maisons qui tombent en ruines, des murs dlabrs, des toits pourris,
entr'ouverts, o l'eau pntre quand par hasard il pleut. Pourquoi?
Tout le monde a le droit d'tre abrit. Ce n'est pas le bois, ce n'est
pas le feuillage qui manquent pour confectionner des toitures. Je
propose que nous mettions notre travail en commun pour construire des
cases spacieuses et solides  la place de celles qui sont devenues
inhabitables. Nous y donnerons tous successivement la main.

Tous les assistants, sans exception, applaudirent:--Cela est bien!

Et la motion du vieillard fut vote  l'unanimit.

" Voil--pensai-je en rentrant, ce soir-l, chez moi--un peuple
prudent et bon.

Mais, le lendemain, comme j'allais aux informations, m'enqurant d'un
commencement d'excution des travaux dcids la veille, je m'aperus
que personne n'y pensait plus. La vie quotidienne avait repris son
cours, et les cases signales par le sage conseiller restaient en
ruines comme devant.

A mes questions on ne rpondit que par des sourires vasifs.

Pourtant, le froncement des sourcils soulignait de significatives
lignes ces vastes fronts rveurs.

Je me retirai, plein de penses en dsordre, mais avec le sentiment
que je recevais de mes sauvages une grande leon. Certes, on avait eu
raison d'applaudir  la proposition du vieillard. Peut-tre avait-on
raison aussi de ne point donner de suites  la rsolution prise.

Pourquoi travailler? Les Dieux sont l, qui prodiguent  leurs fidles
les biens de la nature.

--_Demain?_

--_Peut-tre!_ et, quoi qu'il arrive, le soleil se lvera demain comme
il s'est lev aujourd'hui, bienfaisant et serein.

Est-ce l de l'insouciance, de la lgret, de la versatilit?
Serait-ce--qui sait!--de la plus profonde philosophie?-Prends garde au
luxe! Prends garde d'en contracter le got et le besoin sous prtexte
de prvoyance....

La vie se fait meilleure chaque jour.

J'ai fini par comprendre assez bien la langue maorie, je la parlerai
bientt sans difficult.

Mes voisins--trois, trs proches, et les autres, nombreux, de distance
en distance--me regardent comme des leurs.

Au contact perptuel du caillou, mes pieds se sont durcis,
familiariss au sol. Mon corps, presque constamment nu, ne souffre
plus du soleil.

La civilisation s'en va de moi, peu  peu.

Je commence  penser simplement,  n'avoir que peu de haine pour mon
prochain,--mieux:  l'aimer.

J'ai toutes les jouissances de la vie libre--animale et humaine.
J'chappe au factice,  la convention,  l'habitude. J'entre dans le
vrai, dans la nature. Avec la certitude d'une suite de jours pareils
au jour prsent, aussi libres, aussi beaux, la paix descend en moi, je
me dveloppe normalement et je n'ai plus de proccupations vaines.

Un ami m'est venu.

Il m'est venu de lui-mme, et je puis avoir, ici, la certitude qu'il
n'a obi, en venant  moi,  aucun bas mobile d'intrt.

C'est un de mes voisins, un jeune homme trs simple et trs beau.

Mes images colories, mes travaux dans le bois l'ont intrigu, mes
rponses  ses questions l'ont instruit. Pas un jour qu'il ne vienne
me regarder peindre ou sculpter...

Aprs si longtemps, j'ai plaisir encore au ressouvenir des sentiments
_vrais_ et _rels_ que j'veillais dans cette nature _vraie_ et
_relle_.

Et le soir, quand je me reposais de ma journe, nous causions. Il me
faisait des questions de jeune sauvage curieux des choses europennes,
surtout des choses de l'amour, et plus d'une fois ses questions
m'embarrassrent.

Mais ses rponses taient bien plus naves encore que ses questions.

Un jour, je lui mis dans les mains mes outils et un morceau de bois:
je voulais qu'il s'essayt  sculpter. Interloqu, il me considra
d'abord en silence, puis il me rendit le bois et les outils en me
disant, avec simplicit, avec sincrit, que, moi, je n'tais pas
comme tout le monde, que je pouvais des choses dont les autres hommes
taient incapables, que j'tais _utile aux autres_.

Je crois bien que Jotfa est le premier homme au monde qui m'ait tenu
ce langage,--ce langage de sauvage ou d'enfant, car il faut tre l'un
des deux, n'est-ce pas, pour s'imaginer qu'un artiste soit--un _homme
utile_.

Il arriva que j'eus besoin, pour mes projets de sculpture, d'un arbre
de bois de rose. Je voulais un ft plein et large.

Je consultai Jotfa.

--Il faut aller dans la montagne, me dit-il. Je connais,  un certain
endroit, plusieurs beaux arbres. Si tu veux, je te conduirai. Nous
abattrons l'arbre qui te plaira et nous l'apporterons  nous deux.

Nous partmes de bon matin.

Les sentiers indiens,  Tahiti, sont assez difficiles pour un
Europen, et _aller dans la montagne_ exige, mme des naturels, un
effort auquel ils ne se dcident pas sans ncessit.

Entre deux montagnes qu'on ne pourrait gravir, deux hautes et droites
murailles de basalte, se creuse une fissure o serpente l'eau parmi
des blocs de rochers. Les infiltrations ont dtach du flanc de la
montagne ces blocs pour livrer passage  une source; la source, en
devenant ruisseau, les a pousss, cahots, puis entreposs un peu plus
loin: le ruisseau les y reprendra, plus tard, quand il se fera
torrent, et les roulera, les charriera jusqu' la mer. De chaque ct
de ce ruisseau, frquemment accident de vritables cascades, un
semblant de chemin  travers des arbres ple-mle, arbres  pain,
arbres de fer, pandanus, bouraos, cocotiers, hibiscus, goyaviers,
fougres monstrueuses, toute une vgtation folle et s'ensauvageant
toujours davantage, s'emmlant, se nouant, en un fouillis toujours
plus inextricable  mesure qu'on remonte vers le centre de l'Ile.

Nous allions, tous les deux nus, avec le paro blanc et bleu  la
ceinture, la hache  la main, traversant maintes fois le ruisseau pour
profiter d'un bout de sentier que mon guide semblait percevoir par
l'odorat plutt que par la vue, tant les herbes, les feuilles et les
fleurs, en s'emparant de l'espace, jetaient sur le sol de splendide
confusion.

Le silence tait complet, on dpit du bruit plaintif de l'eau dans les
rochers, un bruit monotone, une plainte si douce, si
faible,--accompagnement de silence.

Et dans cette fort, dans cette solitude, dans ce silence, nous tions
deux,--lui, un tout jeune homme, et moi, presque un vieillard, l'me
dfleurie de tant d'illusions, le corps lass de tant d'efforts, et
cette longue, et cette fatale hrdit des vices d'une socit
moralement et physiquement malade!

Il marchait devant moi, dans la souplesse animale de ses formes
gracieuses d'androgyne. Et je croyais voir en lui s'incarner,
palpiter, vivre toute cette splendeur vgtale dont nous tions
investis. D'elle en lui, par lui, se dgageait, manait un puissant
parfum de beaut.

Etait-ce un homme qui marchait l, devant moi? Etait-ce le naf ami
que m'avait donn l'attraction mutuelle du simple et du compos?
N'tait-ce pas plutt la Fort elle-mme, la Fort vivante, sans
sexe--et tentante?

Chez ces peuplades nues, comme chez les animaux, la diffrence entre
les sexes est bien moins accentue que dans nos climats. Grce  nos
artifices de ceintures et de corsets, nous avons russi  faire de la
femme un tre factice, une anomalie que la nature elle-mme, docile
aux lois de l'hrdit, nous aide, sur le tard des races, 
compliquer,  tioler, et que nous maintenons avec soin dans un tat
de faiblesse nerveuse et d'infriorit musculaire, en lui pargnant
les fatigues, c'est  dire les occasions de dveloppement. Ainsi
modeles sur un bizarre idal de gracilit--auquel nous restons, quant
 nous, pratiquement, trangers--nos femmes n'ont plus rien de commun
avec nous, ce qui ne va peut-tre pas sans de grades inconvnients
moraux et sociaux.

A Tahiti, l'air de la mer et de la fort fortifie tous les poumons,
largit toutes les paules, toutes les hanches, et les rayons du
soleil et les graviers de la plage n'pargnent pas plus les femmes que
les hommes. Ils font ensemble les mmes travaux, avec la mme activit
ou la mme indolence. Quelque chose de viril est en elles, et, en eux,
quelque chose de fminin.

Cette ressemblance des sexes facilite leurs relations, et la nudit
perptuelle, en cartant des esprits la proccupation dangereuse du
mystre, le prix qu'il prte aux "hasards heureux" et ces couleurs
furtives ou sadiques de l'amour chez les civiliss, donne aux moeurs
une innocence naturelle, une parfaite puret. L'homme et la femme,
tant des camarades, des amis autant que des amants, sont presque sans
cesse, pour la peine comme pour le plaisir, associs, et la notion
mme du vice leur est interdite.

Pourquoi, et par cette attnuation mme des diffrences sexuelles,
dans l'ivresse des lumires et des parfums, s'voquait-elle tout 
coup chez un vieux civilis, cette notion redoutable, avec le prestige
du nouveau, de l'inconnu?

La fivre me battait les tempes et mes genoux flchissaient.

Mais le sentier tait fini; pour traverser le ruisseau, mon compagnon
se dtourna, et, dans ce mouvement, me prsenta la poitrine:
l'androgyne avait disparu. C'tait bien un jeune homme qui marchait
devant moi, et ses yeux calmes avaient la limpide clart des eaux.

La paix rentra aussitt en moi.

Nous fmes halte, un instant, et j'prouvai une jouissance infinie, une
jouissance de l'esprit plutt que des sens,  me plonger dans l'eau
frache du ruisseau.

--_To to_ (c'est froid), me dit Jotfa.

--Oh non! rpondis-je.

Et cette exclamation qui, dans ma pense, correspondait, pour la
conclure,  la lutte que je venais de livrer en moi-mme contre toute
une civilisation pervertie, au sursaut rvolt de l'me qui choisit
entre la vrit et le mensonge, veilla dans la fort de sonores
chos. Et je me dis que la Nature m'avait vu lutter, qu'elle
m'entendait, qu'elle me comprenait: maintenant,  mon cri de victoire
elle rpondait, avec sa grande voix, qu'elle voulait bien, aprs
l'preuve, m'accueillir au rang de ses enfants.

Nous reprmes notre route, et je m'enfonai vivement dans le fourr,
vivement et passionnment, comme si j'eusse espr ainsi pntrer au
coeur-mme de cette immense nature maternelle et me confondre avec ses
lments vivants.

Mon compagnon allait toujours son pas gal, les yeux toujours
tranquilles. Il n'avait rien souponn, je portais seul le fardeau
d'une mauvaise pense.

Nous arrivions au but.

Les murs escarps de la montagne s'taient peu  peu vass, et,
derrire un rideau d'arbres profond, s'tendait une sorte de plateau,
bien cach; mais Jotfa connaissait l'endroit et m'y avait conduit
avec une tonnante certitude.

Une dizaine d'arbres de bois de rose tendaient l leurs vastes
ramures.

Nous attaqumes  la hache le plus beau de tous, et il fallut le
sacrifier tout entier pour lui drober une branche convenable  mon
projet.

Je frappais avec joie, je m'ensanglantais les mains avec la rage
heureuse, l'intense plaisir d'assouvir en moi je ne sais qu'elle
divine brutalit. Ce n'est pas sur l'arbre que je frappais, ce n'est
pas lui que je pensais abattre. Et pourtant j'aurais volontiers cout
chanter ma hache sur d'autres troncs encore quand celui-ci fut 
terre.

Et voici ce que je croyais entendre ma hache me dire dans la cadence
des coups retentissants:

    _Coupe par le pied la Fort tout entire!
    Dtruis toute la Fort du Mal,
    Dont les sentences furent jetes en toi par des
    souffles de mort, jadis!
    Dtruis en toi l'amour de Toi-mme!
    Dtruis et arrache le mal, comme, en automne,
    on coupe avec la main la fleur du lotus._

Oui, bien dtruit, bien fini, bien mort, dsormais, le vieux civilis.
Je renaissais,--ou plutt en moi prenait vie un autre homme, un autre,
pur et fort.

Cet assaut cruel serait le suprme adieu de la civilisation: du mal.
Et ce dernier tmoignage des instincts dpravs qui sommeillent au
fond de toutes les mes dcadentes exaltait, par le contraste, jusqu'
la sensation d'une volupt inoue la simplicit saine de la vie dont
j'avais fait, dj, l'apprentissage. L'preuve intrieure serait celle
de la matrise. Je respirais avidement la puret splendide de la
lumire. Un autre homme, oui: j'tais ds lors un bon sauvage, un vrai
Maorie.

Et nous nous en retournmes, Jotfa et moi,  Mataa, pniblement et
paisiblement, portant notre lourd poids de rose: _noa noa!_

Le soleil n'tait pas encore couch quand nous arrivmes devant ma
case, bien fatigus.

Jotfa me dit:

--Paa?

Je lui rpondis:

--Oui!

Et, dans le fond de mon coeur, je me rptai pour moi-mme:

--Oui!

Je n'ai pas donn un coup de ciseau dans cette branche de bois de rose
sans respirer, chaque fois plus fort, le parfum de la victoire et du
rajeunissement: _noa noa!_

Par la valle du Punaru--la grande fissure qui divise Tahiti en deux
parts--on parvient au plateau de Tamano. De l, on peut voir le
Diadme, l'Orofna, l'Arora,--le centre de l'Ile.

On m'en avait parl bien souvent comme d'un lieu merveilleux, et je
formai le projet d'aller, seul, y passer quelques jours.

--Mais, la nuit, que feras-tu?

--Tu seras tourment par les Tupapas!

--Il n'est pas bon d'aller dranger les Esprits de la montagne... Il
faut que tu sois fou!

Je l'tais probablement, en effet, car cette inquite sollicitude de
mes amis tahitiens ne faisait que surexciter ma curiosit.

Avant l'aube, une nuit, je m'orientai donc vers l'Arora.

Prs de deux heures durant, je pus suivre un sentier qui longeait la
rivire de Punaru, Mais ensuite je fus,  plusieurs reprises, oblig
de traverser la rivire. De chaque ct, les murailles de la montagne
s'levaient, toutes droites, appuyes jusqu'au milieu de l'eau, comme
sur des contre-forts, sur d'normes quartiers de rochers.

Force me fut, en dfinitive, de continuer mon voyage en pleine
rivire. J'avais de l'eau tantt jusqu'aux genoux, tantt jusqu'aux
paules.

Entre les deux murailles, qui, d'en bas, m'apparaissaient tonnamment
hautes et trs resserres  leur sommet, le soleil, en plein jour,
pointait  peine. A midi, dans le ciel ardemment bleu, je distinguais
le scintillement des toiles.

Vers cinq heures, le jour baissant, je commenais  me proccuper de
l'endroit o je passerais la nuit, quand j'aperus,  droite, un
hectare de terrain presque plat, o poussaient ple-mle les fougres,
les bananiers sauvages et les bouraos. J'eus la chance de trouver
quelques bananes mres. A la hte, je fis un feu de bois pour les
cuire et ce fut mon repas.

Puis, tant bien que mal, au pied d'un arbre sur les basses branches
duquel j'avais entrelac des feuilles de bananier pour m'abriter en
cas de pluie, je me couchai.

Il faisait froid et ma traverse dans l'eau me laissait grelottant.

Je dormis mal.

Mais je savais que l'aube ne tarderait pas et que je n'avais rien 
craindre des hommes ni des animaux. Il n'y a ni carnassiers ni
reptiles,  Tahiti. Les seuls "fauves" de l'Ile sont des porcs qui,
lchs dans la fort, s'y sont multiplis en pleine sauvagerie. Tout
au plus pouvais-je craindre qu'ils vinssent m'corcher les jambes; je
passai  mon poignet la corde de ma hache.

La nuit tait profonde. Impossible de rien distinguer, sauf, tout prs
de ma tte, une sorte de poussire phosphorescente qui m'intriguait
singulirement. Je souris en pensant aux contes des Maories sur les
Tupapas, ces esprits mchants qui s'veillent avec les tnbres pour
tourmenter les hommes endormis. Leur capitale est au coeur de la
montagne, que la fort environne d'ternelles ombres. L, ils
pullulent, et leurs lgions s'accroissent sans cesse des esprits de
tous les morts.

Malheur au vivant qui se risque dans les lieux infests par les
dmons!...

Et j'tais ce tmraire.

Aussi mes rves furent-ils assez agits.

J'ai su, depuis, que cette poussire lumineuse mane de petits
champignons d'une espce particulire; ils poussent, dans les endroits
humides, sur les branches mortes, comme celles qui m'avaient servi 
faire du feu.

Le lendemain, au petit jour, je me remettais en route.

La rivire de plus en plus accidente, ruisseau, torrent, cascade,
dessinait des sinuosits trangement capricieuses et semblait parfois
revenir sur elle-mme. Le sentier me manquait sans cesse, et c'tait
souvent des mains qu'il fallait m'aider pour avancer, passant de
branche en branche  la force des poignets en touchant  peine et
rarement le sol.

Du fond de l'eau, des crevisses d'une taille extraordinaire me
regardaient, semblant me dire: Que viens tu faire ici?-et des
anguilles sculaires fuyaient  mon approche.

Tout  coup,  un dtour brusque, j'aperus, dresse contre la paroi
du rocher qu'elle caressait, plutt qu'elle ne s'y retenait, des deux
mains, une jeune fille, nue. Elle buvait  une source qui jaillissait
silencieusement de trs haut dans les pierres. Quant elle eut fini de
boire, lchant le rocher, elle prit de l'eau dans ses mains, et se la
fit couler entre les seins. Puis--je n'avais pourtant fait aucun
bruit--comme une antilope peureuse qui, d'instinct, devine, vente
l'tranger, elle pencha la tte, scrutant le fourr o je me tenais
immobile. Mon regard ne rencontra pas le sien. A peine m'eut-elle
aperu qu'aussitt elle plongea, en criant ce mot:

--Taha (froce)!

Prcipitamment je regardai dans la rivire: personne, rien--qu'une
norme anguille qui serpentait entre les petits cailloux du fond.

Non sans difficult ni fatigue, je parvins enfin tout prs de
l'Arora, le sommet de l'Ile, la montagne formidable et sacre.

C'tait le soir, la lune se levait, et, en la regardant qui
enveloppait mollement de ses lueurs lgres le front rude du mont, je
me rappelai la fameuse lgende:

  _Para Hina Tfatou_ (Hina disait  Tfatou)...

la lgende trs ancienne que les jeunes filles rcitent volontiers, le
soir,  la veille, et  laquelle pour thtre elles assignent le lieu
mme o j'tais.

Et je crus voir:

Une tte puissante d'homme divin, la tte du hros  qui la Nature a
confr l'orgueil conscient de toutes ses forces, un glorieux visage
de gant, brisant les dernires lignes de l'horizon, et comme au seuil
du monde; une femme caressante et faible saisit doucement le Dieu aux
cheveux et lui parle:

--Faites revivre l'homme quand il sera mort...

Et les lvres courrouces, mais non cruelles, du Dieu vont s'ouvrir
pour rpondre:

--L'homme _mourra_.




V

PAPMO [Source mystrieuse.]



I


_Le grand Arbre autrefois fier de sa frondaison, L'Arbre mort
maintenant, vert seulement de lierre, Jette d'un geste aigu l'ombre
inhospitalire D'un cueil sur la mer de glbe et de gazon.

O matin! L'Amour darde ses traits de lumire Aux hommes endormis parmi
la fenaison Et la voix des enfants enchante la clairire Mais l'Arbre
humili dsole l'horizon.

Chant des oiseaux et leur rythmique ondoiement d'ailes! Hymne du
moissonneur aux semences fidles!

Tout est beaut, tout est bont, tout est clart; Le ciel rit
doucement  la plaine infinie D'o monte comme un vaste arme
d'harmonie--Mais l'Arbre mort se dresse, et tout est dvast._



II


_Par ici, bcheron, avec ta hache claire! Viens accomplir l'oeuvre
d'amour et de colre!

Avec l'amour et la colre de l'acier Frappe au pied le grand Arbre, 
jeune justicier!

Avec l'assentiment des Dieux et de ta force Abats le gant mort sous
sa strile corce!

Brise les rameaux secs! Romps les flancs vermoulus! Frappe le coup
suprme au coeur qui ne bat plus!

Eblouis du plein jour la foule tnbreuse Des dmons accroupis dans la
carcasse creuse!

Ils jetteront sur toi des cris horribles: ris, Car un Dieu est dans ta
main droite, de leurs cris!

Et s'ils prennent pour t'attendrir des voix touchantes Poursuis ta
tche et plus haut qu'eux toi-mme chante!

Avec l'amour et la colre de l'acier Dtruis l'Arbre funeste,  jeune
justicier!

Et que l'infini vibre et que le ciel s'atteste Au vaste et circulaire
lan bleu de ton geste!_



III


_Au premier coup que triste on entendit gmir Dans l'Arbre de pass la
voix du souvenir Vibrant du loin des jours  l'moi des murmures! Et
que plit la nue  travers les ramures S'entrechoquant comme des bras
dcharns, noirs, Dans la folie et la fureur du dsespoir! Et que
perdit l'clat gai de sa robe verte Le gazon o tombait la multitude
inerte Des menus rameaux morts, au premier choc briss! De pesants
relents soudain volatiliss Chargeaient l'air, et dans le ciel
s'veillait l'orage. Mais le bcheron bcheronnait avec rage, Une
chanson lgre aux dents et une fleur, Et sa hache tait, dans la
surhumaine ampleur De l'effort, l'aile d'un ange qui font des nues. Du
fate jusqu'en les profondeurs inconnues O son orgueil des anciens
temps fut implant Tout l'Arbre frmissait sous les coups rpts. Ce
n'tait maintenant dans le mort titanique Que l'unique rumeur
pathtique et panique Du million de cris des monstres dont ses flancs
Se peuplrent et qui dardaient leurs yeux sanglants, Avec des plaintes
et des menaces rugies, A l'entaille toujours par la hache largie.
Cris rauques de la haine, aigres cris de la peur:

    Malheur! Meure le profanateur!
    C'est ici notre empire et la Nuit.
    Arrire! Nous sommes ce qu'on fuit,
    Les vers nourris de sang corrompu,
    Gorgs toujours et jamais repus,
    Les dsirs rampants au fond des coeurs,
    Tout ce qu'on cache et tout ce qu'on fuit,
    Les larves obscnes de la Nuit,
    Toute la Haine et toute la Peur,
    Tout ce qu'on fuit et tout ce qu'on cache!
    Arrire! Arrire! Epargne l'horreur
    Du soleil aux larves de la Nuit!
    Crains-nous, la Haine! Crains-nous, la Peur!
    Malheur! Meure le profanateur!

_Et des griffes grinaient sur l'acier de la hache. Mais le bcheron
bcheronnait sans rien voir, Sans rien entendre, simple et faisant son
devoir. Soudain cessrent les cris et, magicienne, Une voix seule,
belle en sa grce ancienne, Dlicieusement, mlancoliquement, Chanta
ces vers sur un rythme triste et charmant:

    Je fus touch par les annes
    Avant que par ta main cruelle!
    Vois: les svres destines
    M'ont meurtri de leurs fortes ailes.

    Vois: la fin de l'Arbre est prochaine
    Et le crime tait inutile,
    Vois: c'est un mourant que ta haine,
    Enfant sacrilge, mutile.

    Vois! la piti du temps oublie
    Le vieux, l'unique, le suprme
    Tmoin de forts abolies:
    O fils de l'aube, fais de mme!

    J'tais la bont de la terre
    Aux jours heureux de tes anctres,
    Ecoute le vieux solitaire
    Demander grce aux nouveaux matres.

    Ecoute et vois: mille ans de gloire
    Consacrent mes tremblantes branches.
    Respecte les ramures noires
    Comme les chevelures blanches.

    Tes pres  mon ombre auguste
    Sont ns. Jeune homme  la main rude.
    Du fond de leur tombeau ces justes
    Maudissent ton ingratitude.

    Mon abri leur fut tutlaire
    Quand les nuages taient sombres;
    Dans la chaleur des heures claires
    Ils aimaient dormir  mon ombre.

    L'amour y commena le rve
    Que la science y vint poursuivre
    Et c'est aux sources de ma sve
    Qu'ils ont bu l'ivresse de vivre.

    Car l'homme  l'arbre qu'il torture
    Doit la paix, la force et la joie.
    C'est moi le mt et la toiture!
    C'est moi dans l'tre qui flamboie!

    J'attire sur moi la tempte
    Et, Muse tour  tour et Mire,
    J'inspire les chants du pote
    Et l'air gurit que je respire.

    Le vent dans ma tte sonore
    A rendu d'illustres oracles,
    Et le crpuscule et l'aurore
    Y font encore leurs miracles.

    Sonne l'heure, soit! je succombe.
    Mais je veux une fin sublime:
    Les Dieux m'ont destin pour tombe,
    Creus par la foudre, un abme!

La Hache se levant et retombant toujours Rpondait gravement  coups
gaux et lourds:

    Prisse la Mort et vive la Vie!
    Non pas la piti, mais l'horreur t'oublie:
    Retourne  la nuit, messager d'effroi,
    Car l'odeur du mal mane de toi.

    Car tu n'as plus rien de l'aeul splendide
    Qui verdoyait clair sur le ciel limpide,
    Debout dans sa grce et dans sa vigueur,
    Somptueux bouquet d'une seule fleur.

    On le vnrait, lui, l'Ancien, le Sage!
    Ses rameaux puissants, sur le paysage
    A leur ombre sre au loin abrit,
    Avec la fracheur versaient la bont.

    Quel Dieu malfaisant, par quelle nuit morne,
    Dressa ton opprobre,  fatale borne
    Que la peur signale et signe le deuil,
    Aux lieux o fleurit tant de juste orgueil!

    Il ne sort de toi que bruits de mensonges.
    Des exhalaisons putrides de songes
    Empoisonnent l'air que tu respiras.
    La haine et la peur ont crisp tes bras.

    La haine et la peur suintent dans tes plaies.
    Tu blesses le jour et tu nous effraies
    Comme une menace et comme un affront
    Dont nous portons tous le stigmate au front.

    Prisse la Mort et vive la Vie!
    Tu tins trop longtemps la plaine asservie
    A l'autorit d'un pass ni
    Par ton propre spectre, Arbre humili.

    On tremble  ton ombre,  ton ombre on n'ose
    Pas vivre, l'homme est devenu morose,
    L'amante mendie en vain des baisers
    Et les frres ont t diviss.

    Et plusieurs ont clos leur maison, de crainte
    Que ton ombre entrt par la porte sainte
    Et soufflt la mort sur les purs flambeaux
    Que l'amour allume entre les berceaux.

    Tu ne tiens debout que par l'artifice
    Des dmons,  leur funeste complice,
    Qui vont aiguiser, la nuit, s'vadant,
    Sur l'enfant qui dort leur griffe et leur dent.

    Mais moi, pntrant dans ta pourriture,
    Je dlivrerai l'homme et la nature
    De l'Arbre strile et des vils esprits.
    Le mort et le mal sont en toi: pris!

    Afin que l'espoir dans les coeurs renaisse!
    Afin qu'il y ait une autre jeunesse,
    De nouvelles fleurs, encore un t,
    Et que l'Amour rgne avec la Beaut!

    Prisse la Mort et vive la vie!
    Je frappe et je suis sourde. Pleure, crie,
    L'oeuvre est faite! L'aube a vaincu la nuit
    Et l'Arbre de la Science est dtruit._



IIII


_Dans la plaine et les monts, dans la mer et les les, Et bien loin au
fond des sept lieux dans l'au del, Quand sur sa base enfin le gant
oscilla, Un cri vibra de joie et d'attente fbriles;

Et quand, laissant dans l'air l'cho rl d'un glas, Il accabla le sol
de sa grandeur strile, La tempte fondit sur le mort et de mille
Promptes flches de foudre et de sang le cribla:

Cependant que du tronc fuyait la foule affreuse Des dmons expirants
dont les voix douloureuses Clamaient vers la clart:--Le Dieu Pan est
vivant!

Et que du pied de l'Arbre une source soudaine Jaillissait, radieuse,
amoureuse, sereine, Et dj s'y mirait l'or du soleil levant._



V


_Source cimmrienne! Eau lustrale! Eau divine! Source de vrit, ton
clat m'illumine. Source de volupt, tes conseils sont les vrais. Je
t'coute et ta voix m'enseigne les Secrets, Source mystrieuse, eau
divine, eau lustrale!

Voici que sur tes bords l'antique pastorale Refleurit, libre et calme
et gaie.--O je boirai Pour purifier mon coeur  ton flot sacr! Ta
fracheur sur mon front, sur mes mains sur mes lvres. Pour les gurir
du feu des malfiques fivres! Ta fracheur sur mes yeux afin qu'ils
puissent voir La vie ancienne rflchie en ton miroir, La vie humaine
au soleil jeune panouie, La vie heureuse, la vie humaine, la Vie!
Voici.--Par groupes et par couples, librement, Groupes rieurs, couples
graves, d'amis, d'amants, Foulant de pas gaux et lents l'herbe
odorante. Ils vont, foyers vivants de lumire vibrante, Et
fastueusement vtus de seul soleil, A la source, qui rit son frais
rire vermeil Et s'enivre d'tre claire comme la joie, Baigner leurs
corps o l'or pourpr du sang flamboie.

Et l'aurore mdite au front du Dieu pensif, Solidement assis dans son
orgueil massif, Majestueux monceau de sicles et de pierres Qui dresse
 l'horizon son horreur familire Pour rappeler  l'homme aisment
oublieux Qu'il se souvienne de faire leur part aux Dieux Et leur offre
 cueillir la fleur de son extase. Car cette ardeur inextinguible qui
l'embrase Lui vient d'eux et vers eux doit retrouver son cours Selon
la loi de bienfaisante parabole Qui rgit les destins, les amours et
les jours. Ainsi l'aurore sur le front dur de l'idole Inscrit en s'y
jouant l'ternelle leon:--Si de ton propre sang libral chanson Tu
nous le verses dans la coupe de tes veines Le vin dbordera toujours
la coupe pleine Et ta gloire sera le prix de ta vertu; Il tarira dans
ton coeur avare si tu Refuses de payer la ranon lgitime.

Et soudain--gloire  toi, radieuse victime!--Des orbites du Dieu un
clair jaillissant Rouge frappe  la tte et couronne de sang Un jeune
homme, entre tous le plus beau. Il frissonne Dans la lumire divine
qui l'environne, Il se lve, et tous voient de son front, de son coeur
Rayonner les traits du soleil intrieur Qui dans l'intime orgueil du
juste le dsigne Avant qu'un Dieu le montre et le proclame digne.

Et de la tte blouissante du Tmoin, Sur la plaine et la mer et les
les, au loin, Jusqu'au fond des sept cieux tumultueux nagure, A
l'infini se propage l'me en lumire Qui demain hors du nombre et du
temps vibrera Dans le midi profond des yeux de Taora. Et tous les
vivants sur cette grande figure Admirent la splendeur de leur gloire
future, Et la ncessit heureuse de la mort Exalte la joie et l'amour
au coeur des forts. L'lu est acclam, l'idole est salue. Puis une
extase tendre et du ciel influe Jette aux bras des amants les amantes
tandis Que l'me lmentaire de ce paradis, La Fontaine Voluptueuse et
Vridique Chante aux Dieux rjouis son sublime cantique.

Imn! C'est partout l'odeur et la couleur Du sang! C'est partout la
beaut du sang vainqueur! C'est lui qu'on voit, c'est lui qu'on sent,
c'est lui qu'on touche, C'est lui qui rit dans les blessures et les
bouches, Impatient d'agir, empress de s'offrir, Ivre de sacrifice
autant que de plaisir, Et ses effluves font sur la nature comme Un
rideau d'or roux qu'elle tient des mains de l'homme. C'est partout la
chaleur du sang qui fuse et luit! Il arrose la terre et saigne dans
les fruits. Il dcore la mer et c'est lui qui s'allume Aux roses des
coraux, panouis d'cume. Et son odeur, avec la sieste, avec le soir,
De la fontaine o les femmes viennent s'asseoir, Dnouant les plis
frais de l'onde sur leurs hanches, S'exhale et largement dans la brise
s'panche Et se mle au senteurs amres du santal._



VI


_O nouvelle beaut de l'Autrefois vital! O sur ce bord de l'infini
marchant sans peine, Simple, vivre la vie ancienne, heureuse, humaine!
O libre, sans souci de demain et d'hier, Se donner! Se donner comme
l'eau, comme l'air! Mirer le monde en soi, rayonner dans les choses,
Avoir pour me l'me hroque des roses!

Ah, source d'Autrefois qui chantes, je t'entends, Source mystrieuse,
eau divine des temps, Et maintenant que sur la plaine et sur mon me
L'Arbre maudit ne verse plus son ombre infme--Remords et dsirs,
mots et fume--occident--Je viens  toi, l'esprit calm, le coeur
ardent, Dj riche de tes bienfaits. Mre,  Nature, Pour t'offrir
firement l'me que tu fis pure.

O Rve oriental de Vivre! O donne-moi Asile au jardin clair du Nouvel
Autrefois, Dans la patrie o j'ai choisi ma destine. Au bord des
flots o cette me relle est ne, O, dans la vrit et dans la
volupt, Tout est beaut--tout est bont--tout est clart._




VI

LE CONTEUR PARLE


Depuis quelque temps, je m'tais assombri. Mon travail s'en
ressentait. Il est vrai que beaucoup de documents essentiels me
faisaient dfaut; je m'irritais de me voir rduit  l'impuissance en
face des plus passionnants projets d'art.

Mais c'est la joie surtout qui me manquait.

Il y avait plusieurs mois que je m'tais spar de Titi, plusieurs
mois que je n'entendais plus ce babil puril et chantant de la vahin
me faisant sans cesse,  propos des mmes choses, les mmes questions,
auxquelles je rpondais invariablement par les mmes histoires.

Et ce silence ne m'tait pas bon.

Je me dcidai  partir,  entreprendre autour de l'Ile un voyage dont
je ne m'assignais pas d'une faon prcise le terme.

Tandis que je faisais mes prparatifs--quelques paquets lgers pour
les besoins de la route--et que je mettais en ordre mes tudes, mon
voisin et propritaire, l'ami Anani, me regardait avec des yeux
inquiets. Aprs de longues hsitations, des gestes commencs,
inachevs, et dont la signification trs claire m'amusait et me
touchait tout  la fois, il se dcida enfin  me demander si je me
disposais  m'en aller.

--Non, lui dis-je, je vais faire une promenade de quelques jours
seulement. Je reviendrai.

Il ne me crut pas et se mit  pleurer.

Sa femme vint le rejoindre et me dit qu'elle m'aimait, que je n'avais
pas besoin d'argent pour vivre parmi eux, qu'un jour, si je voulais,
je pourrais reposer pour toujours--_l_: elle me montrait, prs de sa
case, un tertre, dcor d'un arbrisseau.

Et j'eus tout  coup le dsir de reposer pour toujours--_l_. Du moins
personne, l'ternit durant, ne viendrait m'y dranger...

--Vous autres, Europens, ajouta la femme d'Anani, vous tes tranges!
Vous venez, vous promettez de rester, et quand on vous aime vous
partez! C'est pour revenir, assurez-vous; mais vous ne revenez jamais.

--Eh bien! je puis jurer, moi, que mon intention est de revenir,
_cette fois_. Plus tard (je n'osai mentir), plus tard, je verrai.

Enfin on me laissa partir.

M'cartant du chemin qui suit le bord de la mer, je prends un troit
sentier,  travers un fourr profond. Le sentier me conduit assez loin
dans la montagne, et j'atteins, au bout de quelques heures, une petite
valle dont les habitants vivent  l'ancienne mode maorie.

Ils sont heureux et calmes. Ils rvent, ils aiment, ils sommeillent,
ils chantent,--ils prient, et il ne semble gure que le christianisme
ait pntr jusqu'ici. Je vois distinctement, bien qu'en ralit elles
aient depuis longtemps disparu, les statues de leurs divinits.
Statues d'Hina, surtout, et ftes en l'honneur de la desse lunaire!
L'Idole, d'un seul bloc, a dix pieds d'une paule  l'autre et
quarante pieds de hauteur. Sur la tte elle porte, en forme de bonnet,
une pierre norme, de couleur rougetre. Autour d'elle on danse selon
les rites d'autrefois--_matamua_--et le vivo varie sa note, claire et
gaie, mlancolique et sombre, selon la couleur des heures ...

Je continue ma route.

A Taravao--le district le plus loign de Mataa,  l'autre extrmit
de l'Ile--un gendarme me prte son cheval, et je file sur la cte
est, peu frquente des Europens.

A Faon, petit district qui prcde celui, plus important, d'Itia, je
m'entends interpeller par un indigne:

--H! l'homme qui fais des hommes! (il sait que je suis peintre...)
_Har ma ta maha!_ (Viens manger avec nous: la formule tahitienne de
l'hospitalit).

Je ne me fais pas prier, tant le sourire qui accompagne l'invitation
est engageant et doux.

Je descends de cheval. Mon hte prend la bte par la bride et
l'attache  une branche, sans aucune marque de servilit, simplement
et avec adresse.

Et nous entrons ensemble dans une case o sont runis des hommes et
des femmes, assis  terre, causant et fumant. Autour d'eux, des
enfants jouent et bavardent.

--O vas-tu? me demande une belle Maorie d'une quarantaine d'annes.

--Je vais  Itia.

--Pour quoi faire?

Je ne sais quelle ide me traversa l'esprit, ou peut-tre disais-je
bien le but rel, secret jusqu'alors pour moi-mme, de mon voyage:

--Pour y chercher une femme, rpondis-je.

--Il y en a beaucoup  Faon, et des jolies. Tu en veux une?

--Oui.

--Eh bien! si elle te plat, je vais t'en donner une. C'est ma fille.

--Est-elle jeune?

--Oui.

--Est-elle jolie?

--Oui.

--Est-elle bien portante?

--Oui.

--C'est bien, va me la chercher.

La femme sortit.

Un quart d'heure aprs, et tandis qu'on apportait le repas--maor,
bananes sauvages et crevettes--elle rentra, suivie d'une jeune fille
qui tenait un petit paquet  la main.

A travers la robe, en mousseline rose trs transparente, on voyait la
peau dore des paules et des bras. Deux boutons se dressaient, drus,
 la poitrine. C'tait une grande enfant, lance, vigoureuse,
d'admirables proportions. Mais je ne reconnus pas sur son beau visage
le type que, jusqu'alors, j'avais vu partout rgner dans l'Ile. Sa
chevelure aussi tait exceptionnelle, pousse comme la brousse et
lgrement crpue. Au soleil, tout cela faisait une orgie de
chromes.-On me dit qu'elle tait originaire des Tongas.

Je la saluai, elle sourit et s'assit  mon ct.

--Tu n'as pas peur de moi? lui demandai-je.

--_Ata._

--Veux-tu habiter ma case, toujours?

--_Eha_ (oui).

--Tu n'a jamais t malade?

--_Ata._

Ce fut tout.

Le coeur me battait, pendant que la jeune fille, impassible, rangeait
 terre, devant moi, sur une grande feuille de bananier, les aliments
qui m'taient offerts. Je mangeai de bon apptit, mais j'tais
proccup, troubl profondment. Cette enfant, d'environ treize annes
(dix-huit ou vingt ans d'Europe) me charmait et m'intimidait,
m'effrayait presque. Que pouvait-il se passer dans cette me? Et
c'tait moi, moi si vieux pour elle, qui hsitais au moment de signer
un contrat o j'avais tous les avantages, mais si htivement conu et
conclu!

Peut-tre--pensais-je--la mre a-t-elle ordonn, exig. Peut-tre
est-ce un march qu'elles ont dbattu entre elles...

Je me rassurai en reconnaissant dans la physionomie de la jeune fille,
dans ses gestes, dans son attitude, les signes trs nets
d'indpendance et de fiert qui sont les caractristiques de sa race.
Et ma confiance fut entire et inbranlable quand, aprs l'avoir bien
tudie, je vis en elle l'expression, claire jusqu' l'vidence, de
srnit qui accompagne toujours chez les tres jeunes une action
honorable, louable.--Mais le pli moqueur de sa bouche, du reste bonne
et sensuelle, tendre, m'avertissait que tous les dangers de l'aventure
taient pour moi, non pour elle...

Je n'oserais dire qu'en franchissant le seuil de la case je n'avais
pas le coeur serr d'une trange et trs poignante angoisse.

L'heure du dpart tait venue. Je montai  cheval.

La jeune fille suivit derrire. Sa mre, un homme, deux jeunes
femmes--ses tantes, disait-elle--suivirent aussi.

Nous revenions  Taravao,  neuf kilomtres de Faon.

Aprs le premier kilomtre, on me dit:

--_Parahi ti_ (ici arrte-toi).

Je descendis de cheval et nous pntrmes tous les six dans une grande
case proprement tenue, presque riche,--des richesses de la terre: de
jolies nattes sur du foin.

Un mnage encore jeune et d'une extrme bonne grce y habitait. Ma
fiance s'assit  ct de la femme et me la prsenta:

--Voici ma mre.

Puis, en silence, on versa dans un gobelet de l'eau frache, dont nous
bmes tous  la ronde, gravement, comme s'il se ft agi de quelque
rite d'une religion familiale.

Aprs quoi, celle que ma fiance venait de dsigner comme sa mre me
dit, le regard mu, les paupires humides:

--Tu es bon?

Je rpondis, non sans trouble, aprs avoir fait mon examen de
conscience:

--Je l'espre.

--Tu rendras ma fille heureuse?

--Oui.

--Dans huit jours, qu'elle revienne. Si elle n'est pas heureuse, elle
te quittera.

Je consentis du geste. Le silence se fit. Il semblait que personne
n'ost le rompre.

Enfin nous sortmes et, de nouveau  cheval, je repartis, toujours
suivi de mon escorte.

Chemin faisant, nous rencontrmes plusieurs personnes qui
connaissaient ma nouvelle famille. Elles taient dj informes de
l'vnement, et, en saluant la jeune fille, elles lui disaient:

--Eh! quoi? Tu est maintenant la vahin d'un franais? Sois heureuse.

Un point m'inquitait. Comment Thura (ainsi se nommait ma femme)
avait-elle deux mres?

J'interrogeai donc celle qui, la premire, me l'avait offerte:

--Pourquoi m'as tu menti?

La mre de Thura me rpondit:

--Je n'ai pas menti. L'autre aussi est sa mre, sa mre nourricire.

A Taravao, je rendis au gendarme son cheval, et l se produisit un
incident dsagrable. La femme du gendarme, une Franaise, sans
malice, mais sans finesse, me dit:

--Comment! vous ramenez avec vous une "gourgandine"?

Et ses yeux furieux dshabillaient la jeune fille, qui opposait une
indiffrence altire  cet injurieux examen.

Je regardai, un instant, le spectacle symbolique que m'offraient ces
deux femmes: la floraison nouvelle et la saison strile, la foi et la
loi, la nature et l'artifice. C'taient aussi deux races en prsence,
et j'eus honte de la mienne. Je souffris de la voir si petite et si
intolrante, si incomprhensive,--et je m'en dtournai vite pour
rchauffer et rjouir mon regard  l'clat de l'autre, de cet or
vivant que j'aimais dj.

Les adieux de famille se firent  Taravao, chez le Chinois, qui l
vend de tout, des liqueurs frelates et des fruits, des toffes et des
armes, des hommes et des femmes, et des btes.

Nous primes, ma femme et moi, la voiture publique, qui nous dposa,
vingt-cinq kilomtres plus loin,  Mataa-chez moi.

Ma femme tait peu bavarde,  la fois rieuse et mlancolique, surtout
moqueuse.

Nous ne cessions gure de nous tudier, rciproquement, mais elle me
demeurait impntrable et je fus vite vaincu dans cette lutte.

J'avais beau me promettre de me surveiller, de me dominer, pour rester
un tmoin perspicace, mes nerfs n'taient pas longs  l'emporter sur
les plus dtermines rsolutions,--et je fus en peu de temps, pour
Thura, un livre ouvert.

A mes dpens, en quelque sorte, et sur ma propre personne, je
vrifiais ainsi le profond cart qui spare une me ocanienne d'une
me latine, et particulirement d'une me franaise. L'me maorie ne
se livre pas tout de suite. Il faut beaucoup de patience et d'tude
pour arriver  la possder. Encore, mme alors qu'on croit la
connatre  fond, vous dconcerte-t-elle brusquement par les "sautes"
les plus imprvues. Mais, tout d'abord, c'est l'Enigme elle-mme, ou
plutt une srie indfinie d'nigmes. Au moment o l'on croyait la
saisir, elle est loin, inaccessible, incommunicable, enveloppe de
rire et de changement. Puis, quand elle veut, elle se rapproche, pour
chapper encore ds qu'on lui laisse voir la moindre apparence de
certitude. Et, pendant qu'intrigu de ses dehors vous cherchez sa
vrit intime sans penser  jouer un personnage, elle vous examine
avec une tranquille assurance, du fond de son perptuel rire et de
cette insouciante lgret, moins relle qu'apparente, peut-tre.

Pour mon compte, je renonai tt  des calculs qui m'empchaient de
jouir de ma vie. Je me laissai vivre, simplement, attendant de la
suite des jours, avec confiance, les rvlations que les premiers
instants me refusaient.

Une semaine s'coula ainsi, pendant laquelle je fus d'une "enfance"
qui m'tait  moi-mme inconnue.

J'aimais Thura et je le lui disais, ce qui la faisait rire: elle le
savait bien!

Elle semblait, en retour, m'aimer, et ne me le disait point:--mais
quelquefois, la nuit, des clairs sillonnaient l'or de la peau de
Thura....

Le huitime jour--il me semblait que nous venions d'entrer pour la
premire fois ensemble dans ma case--Thura me demanda la permission
d'aller voir sa mre,  Faon. Chose promise.

Je me rsignai tristement, et, nouant dans son mouchoir quelques
piastres pour qu'elle pt payer les frais du voyage et porter du rhum
 son pre, je la conduisis  la voiture publique.

J'eus le sentiment d'un adieu sans retour.

Les jours qui suivirent furent pnibles. La solitude me chassait de ma
case et les souvenirs m'y rappelaient. Je ne pouvais fixer ma pense 
aucune tude...

Une semaine encore s'coula, et Thura revint.

Alors commena la vie pleinement heureuse. Le bonheur et le travail se
levaient ensemble, avec le soleil, radieux comme lui. L'or du visage
de Thura inondait de joie et de clart l'intrieur du logis et le
paysage alentour. Elle ne m'tudiait plus, je ne l'tudiais plus. Elle
ne me cachait plus qu'elle m'aimait, je ne lui disais plus que je
l'aimais. Nous vivions tous deux si parfaitement simples!

Qu'il tait, bon, le matin, d'aller nous rafrachir dans le ruisseau
voisin,--comme faisaient, j'imagine, au Paradis, le premier homme et
la premire femme!

Paradis tahitien, _nav nav fnua_,--terre dlicieuse!

Et l'Eve de ce paradis se livre de plus en plus, docile, aimante. Je
suis embaum d'elle: _noa noa!_ Elle est entre dans ma vie  son
heure. Plus tt, je ne l'aurais peut-tre pas comprise, et plus tard,
c'et t bien tard. Aujourd'hui, je la comprends comme je l'aime, et
par elle je pntre enfin dans des mystres qui, jusqu'ici, me
restaient rebelles. Mais, pour l'instant, mon intelligence ne raisonne
pas encore mes dcouvertes, je ne les classe pas dans ma mmoire.
C'est  ma sensibilit que Thura confie tout ce qu'elle me dit. C'est
dans mes sensations et dans mes sentiments que je retrouverai, plus
tard, ses paroles inscrites. Elle me conduit ainsi, plus srement que
je n'y pourrais parvenir par toute autre mthode,  la pleine
comprhension de sa race,--par l'enseignement quotidien de la vie.

Et je n'ai plus conscience des jours et des heures, du mal, du bien.
La bonheur est si tranger au temps qu'il en supprime la notion. Je
sais seulement que tout est bien, puisque tout est beau.

Et Thura ne me trouble pas du tout, quand je travaille ou quand je
rve. D'instinct, alors, elle se tait. Elle sait trs bien quand elle
peut me parler sans me dranger,--et nous causons d'Europe et de
Tahiti, et de Dieu, et des Dieux. Je l'instruis. Elle m'instruit.

Je fus oblig d'aller pour un jour  Papeete.

J'avais promis de revenir le soir mme; mais la voiture que je pris me
laissa  moiti route, je dus faire le reste  pied et il tait une
heure du matin quand je rentrai.

En ouvrant la porte, je m'aperus avec un serrement de coeur que la
lumire tait teinte. La chose n'avait pourtant rien de surprenant;
nous ne possdions, pour le moment, que trs peu de luminaire, et la
ncessit de renouveler notre provision avait compt parmi les motifs
de mon absence. Mais je tressaillis d'une brusque sensation
d'apprhension, de dfiance, que je pris pour un pressentiment:
srement, l'oiseau s'tait envol...

Vite, je frottai des allumettes et je vis...

Immobile, nue, couche  plat ventre sur le lit, les yeux dmesurment
agrandis par la peur, Thura me regardait et semblait ne pas me
reconnatre. Moi-mme, je restai quelques instants dans une trange
incertitude. Une contagion manait de la terreur de Thura. J'avais
l'illusion qu'une lueur phosphorescente coult de ses yeux au regard
fixe. Jamais je ne l'avais vue si belle, jamais surtout d'une beaut
si mouvante. Et puis, dans ces demi-tnbres,  coup sr peuples,
pour elle, d'apparitions dangereuses, de suggestions quivoques, je
craignais de faire un geste qui portt au paroxysme l'pouvante de
l'enfant. Savais-je ce qu' ce moment-l j'tais pour elle? si elle ne
me prenait pas, avec mon visage inquiet, pour quelqu'un des dmons et
des spectres, des Tupapas dont les lgendes de sa race emplissent les
nuits sans sommeil? Savais-je, mme, qui elle tait, en vrit?
L'intensit de l'effroi qui la possdait, sous l'empire physique et
moral de ses superstitions, faisait d'elle un tre si tranger  moi,
si diffrent de tout ce que j'avais pu voir encore!

Enfin elle revint  elle, m'appela, et je m'vertuai  la raisonner, 
la rassurer,  lui rendre confiance.

Elle m'coutait, boudeuse, puis avec une voix o les sanglots
tremblaient:

--Ne me laisse plus seule ainsi, sans lumire...

Mais, la peur  peine endormie, la jalousie s'veille:

--Qu'as-tu fait  la ville? Tu es all voir des femmes, de celles qui
vont au march boire et danser, et qui se donnent aux officiers, aux
matelots,  tout le monde...

Je ne me prtai pas  la querelle, et cette nuit fut douce,--une douce
et ardente nuit, une nuit des tropiques.

Thura tait tantt trs sage et trs aimante, tantt trs folle et
trs frivole. Deux tre contraires--sans compter beaucoup d'autres,
indfiniment varis--en un, qui se dmentaient mutuellement et se
succdaient  l'improviste avec la plus tourdissante rapidit. Elle
n'tait pas changeante, elle tait double, et triple, et multiple:
l'_enfant_ d'une race _vieille_.

Un jour, l'ternel juif-colporteur--il cume les les comme les
continents--arrive dans le district avec une bote de bijoux en
cuivre dor.

Il tale sa marchandise; on l'entoure.

Une paire de boucles d'oreilles circule de mains en mains. Tous les
yeux de femmes brillent, toutes la dsirent.

Thura fronce les sourcils et me regarde. Ses yeux me parlent trs
clairement. Je fais semblant de ne pas comprendre.

Elle m'attire dans un coin:

--Je la veux.

Je lui fais observer qu'en France cette niaiserie n'aurait aucune
valeur, que _c'est du cuivre_.

--Je la veux!

--Mais quoi? Payer vingt francs une pareille salet! Ce serait folie.

Non.

--Je la veux!

Et, avec une volubilit passionne, les yeux pleins de larmes:

--Allons! tu n'auras pas honte de voir ce bijou aux oreilles d'une
autre femme? Dj un tel parle de vendre son cheval pour offrir la
paire de boucles  sa vahin!

Je ne peux me rsigner  cette sottise. Je refuse pour la seconde
fois.

Thura me regarde encore, fixement, sans plus rien dire, et pleure.

Je m'loigne, je reviens, je donne les vingt francs au Juif-et le
soleil reparat.

Deux jours aprs, c'tait dimanche. Thura fait sa grande toilette.
Les cheveux lavs au savon, puis schs au soleil, et finalement
frotts d'huile parfume; la belle robe, un de _mes_ mouchoirs  la
main, une fleur a l'oreille,--les pieds nus: elle part pour le temple.

--Et les boucles? lui dis-je.

Thura fait une moue de ddain:

--_C'est du cuivre_!

Et, en clatant de rire, elle franchit le seuil de la case et s'en va,
brusquement redevenue grave.

A l'heure de la sieste, dvtus, simples, nous sommeillons, ce jour-l
comme les autres jours, cte  cte,--ou nous rvons. Peut-tre, dans
son rve, Thura voit-elle briller d'autres boucles d'oreilles.

Moi, je voudrais oublier tout ce que je sais et dormir toujours....

Dieu sait quel jour de l'anne--il faisait beau, ce qui ne distingue
pas un jour dans l'anne tahitienne--nous nous mmes en tte, un
matin, d'aller visiter des amis qui avaient leur case  dix
kilomtres,  peu prs, de la ntre.

Partis  six heures, nous fmes  la frache le chemin, assez,
vivement, puisque nous tions arrivs  huit heures.


On ne nous attendait pas: grande joie, et, les embrassades termines,
on se mit, pour nous faire fte, en qute d'un petit cochon. Le
meurtre fut accompli. Au cochon deux poules furent ajoutes. Une
superbe pieuvre prise le matin-mme, quelques taros et des bananes
compltrent le menu d'un repas copieux et apptissant.

Je proposai, pour attendre midi, d'aller aux grottes de Mara, que
j'avais bien souvent vues de loin sans que jamais encore l'occasion se
ft offerte de les visiter.

Trois jeunes filles, un jeune garon, Thura et moi, toute une petite
bande joyeuse, nous emes bientt brl l'tape.

Du bord de la route, on prendrait la grotte, presque entirement
cache par des goyaviers, pour un simple accident du rocher, une
fissure un peu plus nette que les autres. Mais cartez les branches,
laissez-vous glisser d'un mtre en hauteur: plus de soleil, on est
dans une sorte de caverne, dont le fond suggre l'ide d'une petite
scne de thtre, au plancher trs rouge, distante, en apparence,
d'une centaine de mtres. Sur l'une et l'autre parois, d'normes
serpents semblent s'allonger avec lenteur pour venir boire  la
surface du lac intrieur: ce sont des racines qui se font jour dans
les crevasses du roc.

--Si nous prenions un bain?

On me rpond que l'eau est trop froide; puis, de longs conciliabules 
l'cart, et des rires qui m'intriguent.

J'insiste: enfin, les jeunes filles se dcident, quittent leurs lgers
vtements, et les paros  la ceinture, nous voil tous  l'eau.

Ce n'est qu'un cri gnral:

--To to!

L'eau clapote et ses bruits se rpercutent en mille chos qui
rptent: to to!

--Viens-tu avec moi? dis-je  Thura en lui montrant le fond.

--Tu es fou? L bas, si loin! Et les anguilles? On ne va jamais l.

Et ondulante, gracieuse, elle se jouait sur le bord, comme une jeune
personne trs fire de savoir si bien nager. Mais moi aussi, je sais
trs bien nager, et, quoiqu'il m'en cott un peu de m'aventurer tout
seul, je me dirigeai vers le fond.

Par quel trange phnomne de mirage semblait-il s'loigner de moi 
mesure que je m'efforais de l'atteindre? J'avanais toujours et, de
chaque ct, les grands serpents me regardaient avec ironie. Un
instant, je crus voir flotter une grosse tortue; la tte mergea mme
de l'eau, et je distinguai deux yeux brillants et fixes qui me
dfiaient.--Folies! pensai-je: les tortues de mer ne sjournent pas
dans l'eau douce. Pourtant (suis-je donc devenu vraiment un Maorie?)
j'ai des doutes et peu s'en faut que je frissonne. Qu'est-ce
maintenant que ces ondulations larges, silencieuses, l, devant moi?
Les anguilles!--Allons, il faut secouer cette impression paralysante
de la peur!

Je me laissai couler  pic pour toucher le fond. Mais il me fallut
remonter sans y tre parvenu. Du bord, Thura me crie:

--Reviens!

Je me retourne, et je la vois trs loin, toute petite... Pourquoi la
distance dans ce sens va-t-elle aussi  l'infini? Thura n'est plus
qu'un point noir dans un cercle lumineux.

Rageusement je m'obstine. Toute une demi-heure je nage: le fond
m'apparat toujours aussi loin!

Un point de repos, un petit plateau, quelconque, et au-del encore un
trou bant qui va... o cela? Mystre que je renonce  approfondir.

Et je l'avoue enfin: j'ai vraiment peur.

Il me fallut une grande heure pour atteindre le but.

Thura seule m'attendait. Ses compagnes, indiffrentes, taient
parties.

Thura fit une prire, et nous sortmes de la grotte.

Je tremblais encore un peu--de froid. Mais au grand air j'achevai de
reprendre possession de moi, surtout quand Thura, avec un sourire o je
crus dmler de la malice, me demanda:

--Tu n'as pas eu peur?

Effrontment, je lui rpondis:

--Nous autres Franais, nous n'avons jamais peur.

Thura ne manifesta ni piti ni admiration. Mais je m'aperus qu'elle
m'piait du coin de l'oeil pendant que j'allais,  quelques pas de l,
lui cueillir des _tiar_ odorantes pour les planter dans la brousse de
ses cheveux.

La route tait belle, la mer, superbe. En face de nous, Mora dressait
ses mornes altiers et grandioses.

Qu'il fait bon vivre! Et de quel vaillant apptit on dvore, au retour
d'un bain de deux heures, le petit cochon savamment prpar qui vous
attend au logis!

Une grande noce eut lieu  Mataa,--la vraie noce, la noce religieuse
et lgale, que les missionnaires s'efforcent d'imposer aux Tahitiens
convertis.

J'y fus invit, et Thura y vint avec moi,

Le repas fait,  Tahiti--comme ailleurs, je crois--le fond de la fte.
A Tahiti, du moins, on dploie dans ces solennits le plus grand luxe
culinaire. Petits cochons rtis sur des cailloux chauds, incroyable
abondance de poissons, maor, bananes et goyaves, taro, etc.

La table, o un nombre considrable de convives taient assis, avait
t place sous un toit improvis, que dcoraient gracieusement des
feuilles et des fleurs.

Tous les parents et tous les amis des deux poux taient l.

La jeune fille--l'institutrice de l'endroit, une demi-blanche--prenait
pour poux un authentique Maorie, fils du chef du district de
Punaaua. Elle avait t leve dans les "coles religieuses" de
Papeete, et l'vque protestant, qui s'intressait  elle, s'tait
personnellement entremis pour conclure ce mariage, que plusieurs
trouvaient un peu htif.--L bas, ce que missionnaire veut, Dieu le
veut...

Toute une heure durant, on mange, on boit--beaucoup.


Aprs quoi commencent les discours. Ils sont nombreux. On les rcite
avec ordre et mthode, et c'est un concours d'loquence trs curieux.

Puis vient la question importante: quelle des deux familles donnera un
nouveau nom  la marie? Cet usage national, qui date de toute
antiquit, constitue une prrogative prcieuse. trs envie, trs
dispute. Il n'est pas rare que le dbat, sur ce point, dgnre en
bataille.

Il n'en fut rien, ce jour-l. Tout se passa gaiement, paisiblement. A
vrai dire, la table tait pas mal ivre. Ma pauvre vahin elle-mme
(je ne pouvais la surveiller), entrane par l'exemple, sortit de l
ivre-morte, hlas! et ce ne fut pas sans peine que je la ramenai au
logis....

Au centre de la table, trnait la femme du chef de Punaaua, admirable
de dignit. Sa robe en velours orang, prtentieuse et bizarre, lui
donnait vaguement l'air d'une hrone de foire. Mais la grce
incorruptible de sa race et la conscience de son rang prtaient  ces
oripeaux je ne sais quelle grandeur. Dans cette fte tahitienne, aux
fumets des mets, aux odeurs des fleurs de l'Ile, la prsence de cette
femme majestueuse, d'un type trs pur, ajoutait, me semblait-il, un
parfum plus fort que les autres et dans lequel ils s'exaltaient tous.

A son ct se tenait une aeule centenaire, affreuse de dcrpitude et
que la double range intacte de ses dents de cannibale rendait encore
plus horrible. Elle s'intressait peu  ce qu'on faisait autour
d'elle, immobile, rigide, presque une momie. Mais sur sa joue un
tatouage, une marque sombre, indcise dans sa forme qui rappelait le
style d'une lettre latine, parlait  mes yeux pour elle et me contait
son histoire. Ce tatouage l ne ressemblait en rien  ceux des
sauvages: _il tait srement fait de main europenne_.

Je m'informai.

Autrefois, me dit-on, les missionnaires, svissant contre la luxure,
signaient _certaines femmes_ d'un signe d'infamie, d'un "sceau de
l'enfer",--ce qui les couvrait de honte: non point  cause du pch
commis, mais  cause du ridicule et de l'opprobre d'une telle "marque
de distinction".

Je compris, ce jour-l, mieux que je n'avais jamais fait, la dfiance
des Maories vis--vis des Europens, dfiance qui persiste aujourd'hui
encore, toute tempre qu'elle est, du reste, par les gnreux et
hospitaliers instincts de l'me ocanienne.

Que d'annes entre l'aeule marque par le prtre et la jeune fille
marie par le prtre! La marque reste, indlbile, attestant la
dfaite de la race qui la subit et la lchet de la race qui
l'infligea.

Cinq mois plus tard, la jeune marie mit au monde un enfant bien
conform. Fureur des parents, qui demandent la sparation. Le jeune
homme s'y opposa:

--Puisque nous nous aimons, qu'importe? N'est-il pas dans nos usages
d'adopter les enfants des autres? j'adopte celui-ci.

Mais pourquoi donc l'vque s'tait-il tant remu pour hter la
crmonie du mariage? On en jasa. Les mauvaises langues insinuaient
que ... Il y a des mauvaises langues mme  Tahiti.




VII

NAV NAV FNUA [Terre dlicieuse.]



I


Dans cette me peu  peu dgage de solennelles erreurs sous l'afflux
des joies, divines d'tre, par la constance de leurs changements qui
suivent l'heure, toujours les mmes, la lumire s'est faite et la
simplicit. Et d'un progrs ininterrompu je m'lve jusqu' ma vrit
intime: dj je l'entrevois, et c'est celle de l'absolu.--Ainsi, d'un
geste large de rames, puis d'ailes, d'lment en lment plus fluides,
ainsi, avec une lenteur ample, ainsi retourner  l'infini, et vers lui
d'abord franchir l'ombre, puis s'clairer et puis luire de lui,
jusque'enfin la minute o le temps, brusquant la tangence, s'abmera,
simplifi, dans l'immense, et laissera la parcelle lumineuse regagner
le foyer primitif.

Ou bien au bord de la mer, ou bien sous les premires ramures de la
fort, je m'assieds, seul parfois, plus souvent prs de moi celle dont
les jambes fortes et lisses sont comme les jeunes troncs de deux
cocotiers vigoureux, celle dont les lvres savent les noms des Dieux,
le mien et rire,--et nous vivons, dans la lumire, simplement.

Quand elle est srieuse, quand on me croirait songeur,--en effet, nous
rflchissons, tous deux: moi (comme jadis sur les flots du voyage,
mais avec une joie que j'ignorais alors) la lumire du soleil; elle,
le rayonnement dont il emplit mes yeux. Notre simplicit s'panouit
dans la lumire. Elle nous dit tout ce qu'il importe de connatre, au
prsent.

Pourtant il nous arrive de frissonner, quand nous sentons que nos mes
viennent d'tre visites par le reflet d'un Secret perdu, d'un des
suprmes secrets que possdaient les aeux de Thura: plus prs que
nous du Grand Coeur, ils ignoraient tout de ce que nous savons. Car le
Soleil, par del les laborieuses et mal sres oprations de la raison,
aux aeux de Thura rvlait le mystre et le motif de vivre. A nous
il enseigne, en nous il veille la vie seulement, lumineuse et simple.
Au moins, c'est la vraie! l'horizontal domaine de l'instant o je
m'agite, dans ma chair heureuse et dans mon esprit bloui. A me
contenter de ce domaine et  bien jouir de lui, je mriterai
d'atteindre une station plus haute, horizontale elle aussi, et, de
stations en stations, ascendantes toutes et chacune horizontale, 
l'infini o sont tous les secrets je retournerai.

De ce sommet de la Terre Dlicieuse, que j'ai piti, quand ces
ressouvenirs m'importunent, aux compliqus soucis d'avenir o se
fatigue l'importance citadine et d'Europe, sans clat, que celui,
morne, du mtal, sans richesse, que celle-l, creuse, et la rime des
monnaies, vile fanfare de temps qui passe, de temps pass, sans que
rien, hors cette ritournelle, ait marqu l'affre ou le dlice du
passage. Comme elle a perdu le sens de l'ternit, l'Europe ignore le
prsent. L'activit des hommes s'y consume dans la proccupation de
l'insaisissable demain, et, quand ils ont un peu de rpit, le pass,
qu'ils n'ont pas vcu sous les seules espces vitales du prsent,
ressuscite, aigri de rancunes, dans leur pense brle de regrets.
Regrets et remords, espoirs et dsirs: ils furent et ils seront. Ils
ne sont jamais.

Moi, maintenant, dans la Terre Dlicieuse, vraiment Moi maintenant, je
vnre les menues pripties quotidiennes et leur signification
profonde. Avec simplicit je jouis de la lumire pendant qu'elle
brille. Moi, maintenant, je sais vivre.

Non pas le jugement des autres m'intresse, ni eux le mien: mais
vois-tu l'ombre balance du tamaris sur le seuil de ma case? Qu'il est
heureux et beau! Qu'il est riche! Qu'il est gnreux! Comme il partage
la joie qu'il me donne!

Non pas ce que je ferai, ce soir, ni l'chance de demain; non plus
les fameuses Questions proposes  l'inquitude publique.--Je regarde
un sein de femme, je l'admire et j'y trouve de graves enseignements,
je l'coute, et docile j'obis, s'il commande.

Et je sais de mme quelle science mane d'une tte tremblante de
vieillard et de la bouche frache d'un enfant qui rit.

Et je sais que cette science est toute la science, tout l'art et toute
la vie.

Par elle, on comprend ce qui est, on aime ce qui est: l'enfant, dans
l'enfant. Pourquoi l'homme futur?

Par elle, on touche  l'ternel, qui n'a pas d'avenir,--et par cette
science de joie et d'amour qui fleurit dans tes jardins,  Terre
Dlicieuse, j'ai connu le bonheur et je me suis guri du mal
occidental d'esprer.



II


      _C'est printemps! C'est matin! C'est fte!
    Viens! Que fais-tu, songeur, seul au seuil de ta porte!
      --J'coute chanter dans ma tte
      Le refrain d'une chanson morte.

      Plus de lumire, plus de bruit.
    Ferme les yeux: le ciel est tout de noir tendu.
      --Non! je vois luire dans la nuit
      Le reflet d'un rayon perdu.

      Dans mes yeux et dans ma pense
      La trace n'est pas efface
      De la grande aurore passe.

      Sur les vagues et dans le vent
      Plus haut que la voix des vivants
      La voix des morts vibre souvent.

Flots,  forts,  fleurs folles d'tre vivantes, Vous tes
l'panouissement du pass. L'panouissement des germes entasss

      Dans les profondeurs des tombes ferventes.
    Et toi, race dore,  radieuse encore!
      Le dernier reflet d'un rayon perdu
    Mle un charme fan  tes gloires d'aurore,
      Et j'ai bien souvent, hlas! entendu
    Dans l'imn des soirs, dans ta voix jeune et forte,
      Le refrain mourant d'une chanson morte.

Extases de la vie, amours, clarts, parfums, Ralits plus belles que
toutes rves,

        Vous tes les fleurs de jardins dfunts:
      Elles furent d'un sang hroque abreuves
    Qui ne coulera plus--Chansons mortes! Rayons perdus!



III


Douceurs, violences, gravits, caprices, tant de fois  la fois
changeante, et toujours la mme: elle a ses raisons.

C'est l'harmonie, contraste et constante, de la fracheur abandonne
de la vie au matin charmant, et des prcautions et des terreurs dont
le soir plein de menaces veut tre accueilli.

C'est la pirogue, sur les vagues, montant et redescendant sans cesse,
avec une lgance parfaite jusqu'en ses volutions les plus vites.

C'est le sage, c'est l'humain rire, car il n'est jamais loin des
larmes, d'un enfant.

C'est le jeu, assujetti  la logique des vents--mais nous ignorons
leurs lois--de l'ombre longue, souple et dlie des rameaux du
pandanus, de l'ombre pyramidale et plane des fougres lgres, sur le
gazon indfiniment berc, dans ce jeu attnu, de la nuit au jour.

C'est le temps, aux approches de l'ternit, concevant le dsir des
multiples actions simultanes, essentielles, et qui s'vanouit, pris
du Toujours, aux ardentes couleurs de la Passion, car elle est
imprieusement Prsente.

C'est la gamme, d'un doigt de vertige parcourue et reparcourue, et se
rsolvant en comme un seul accord de tout,--de tous les sentiments, de
toutes les sensations qui font le prix de la vie, et c'est la morsure
dans le baiser, et c'est la blessure dans l'ivresse de la victoire.

C'est l'Ile Heureuse, c'est la Terre Dlicieuse--

Et c'est Thura.



IV


Moi, maintenant vraiment Moi, franc d'exil et le fils adopt de la
Mre Dlicieuse, je sais bien des choses,--et je sais comment il
convient d'honorer la Lune,--(aprs le Soleil, Dieu suprme et
l'essence inaltrable des Grands Dieux)--comment il convient de
peindre son image et de la sculpter, afin que les hommes aiment la
Desse, la redoutent et lui rendent hommage.

Elle est diverse, mais belle galement dans sa fureur et dans sa
tendresse.

Il faut clbrer d'abord Hina la Chasseresse: Hina du sang et de la
mort.

Dans la nuit effrayante des fourrs, o rampent les lianes
rousses,--Elle habite.

Le jour ne viole jamais cette retraite et nul bruit de la vie ne vibre
de l, nul bruit, mme alors que la Desse bondit, prend sa course et
s'emporte  travers les halliers. Elle est taciturne, et, sous ses
pieds cruels, la terre pouvante se tait.

Si tu regardais longtemps au fond de l'ombre, Elle est l.

Tu verrais,  mesure que la clart du ciel dserterait tes yeux, dans
la nuit des fourrs, la forme pouvantable et grandiose luire.

Une lumire propre mane d'Elle; d'une lumire infconde, qui brille
sans produire de chaleur et qui n'claire que ses pas, dans la nuit
effrayante, dans la nuit des fourrs, Hina des Bois rayonne.

Regarde longtemps.

Elle est l:

_Furieuse, roulant du feu sous ses paupires, Et serrant de ses deux
lourdes mains de guerrire Contre son ventre qu'il dchire un
louveteau, Nue, avec ses cheveux pour somptueux manteau, Chaste, avec
sa chevelure voluptueuse, Hina des Bois, monstrueuse et majestueuse,
Ivre d'orgueil, de rage et de douleur, Hina La Chasseresse! Hina du
sang et de la mort!--L'effort tend ses nerfs, gonfle ses veines.
Farouche, Affreuse, le front bas, de l'cume  la bouche, Et les dents
longues qui broient  vide: mais vois Quel sublime incendie allument
dans les bois Les clairs roux de sa profonde chevelure! Mais sur sa
gorge vois comme la ligne est pure De ses deux seins de femme, au
carnage trangers, De ses deux seins de femme, harmonieux, lgers, Et
qui jurent, Amour, que ta divine joie A sa source au coeur de cette
bte de proie!_



V


Fte  Hina la bienveillante et la bonne! Fte  Hina de la vie et de
l'amour!

Sous les ramures du manguier vaste qui masque l'ouverture de la grande
ravine--aux deux bords s'tage l'Ile, forts et puis jardins et le
rivage--les jeunes hommes, aux doigts le vivo, se sont assis.

Au dessus, les hauts lieux menaants tonnent, o Taaroa veille.

Par groupes, devant les jeunes hommes et l mme o fut, splendeur de
nuit des temps, l'image en pierre sculpte, gigantesque, d'Hina,--par
groupes, immobiles, sans vtements, le bronze de la peau luisant, et
les yeux, aux dernires lueurs du crpuscule,--se tiennent les jeunes
filles.

Et tous, en attente, les jeunes hommes, les jeunes filles, se taisent,
religieusement.

Soudain, au cri clair d'une voix de femme d'abord, que tt poursuivent
les notes aigus du vivo, les danseuses s'abandonnent au jeu
sacerdotal de la danse d'amour. Elles s'abandonnent, les danseuses, en
chantant, et la Desse, qui se plait  leur hommage, les exalte, les
enivre du soir et de leur beaut.

Le rythme du vivo et des chants se prcipite.

Une odorante chaleur humaine se mle aux senteurs intenses des
cassolettes vgtales exhalant leurs adieux aux ardeurs de la journe
finissante: on respire, cre et forte, l'odeur de la vie, dans ce
cercle ferm, o la fte s'affole, lascif et mystique vertige, dans
cette atmosphre dangereuse d'un inabordable monde, o la fte
s'affole.

La fte s'affole! Les chants peu  peu ont cess, et mme les notes du
vivo. Mais la danse, fidle au rythme progressif que tous entendent
dans le silence, mais la danse plus vite tourne, toujours plus vite
tourne, et les pieds qui volent et les seins qui tressautent gardent
une dmente cadence. Dans le rire muet des bouches, dans le rire qui
s'oublie, qui s'ternise au pli des lvres crispes, les dents larges
luisent plus vives que les prunelles. Une frocit sensuelle se trahit
aux appels des bras imprieusement tendus, aux lubriques essors
brusques des jambe,--tant qu'enfin, rapide, la nuit tombe, la nuit
pleine de soupirs et de cris.--

De telles nuits pourrait renatre le Pass, avec sa sauvagerie
fconde, avec ses Dieux rels qui sont ns de telles nuits, avec les
justes privilges de la prostitution sainte et du dlire hroque.

Et j'en crois cette folie religieuse et cette fureur amoureuse: Hina
de l'amour et Hina de la mort sont bien la seule et la mme Desse,
monstre au mufle de fauve avec des seins de femme.

J'coute mes penses, dans la nuit maintenant pleine, maintenant
calme, en marchant sur le rivage, parmi l'air tout charg encore
d'effluves humains et vgtaux. Les fleurs sont mortes, foules aux
pieds des amants. Je hume voluptueusement ce puissant arme, ce
dictame concert par la mort et l'amour.

Sans hte, je regagne ma case. Dj l'orient se colore, et, l haut,
comme une meraude immense, la Fort, dans une apothose verte, brille
confusment de tous ses feuillages receleurs d'ternelles clarts,
jusqu' mi-cte de l'Arora, la cime nue, solitaire, triste,--o
Taaroa veille.



VI

LE DERNIER IMN


_A l'ombre du manguier colossal,  mi-voix, Adressant leurs regards 
l'orient des eaux, Dolentes d'avenir et fires d'autrefois, Tandis que
leurs amants jouaient sur les roseaux Assembls du vivo des airs
dolents et fiers, Les amantes ont dit l'hymne d'espoir amer.

    Quand toutes les chansons seront chantes,
    Touts les baisers, bus, dus tous les voeux,
    Quand les jardins clairs de l'Ile enchante
    Ne fleuriront plus parmi nos cheveux,

    Quand auront fini l'ombre et la lumire
    Sur nos fronts leurs jeux lgers et joyeux,
    Et quand le dernier avec la dernire
    Auront au soleil ferm leurs doux yeux,

    Endormis dans la terre maternelle,
    Nous ne connatrons pas d'autres destins:
    Nos corps seront tous confondus en elle,
    En elle nos coeurs  jamais teints.

    Mais des ardeurs anciennes de nos mes
    Un vaste foyer s'allumant soudain
    Illuminera d'un halo de flammes
    La Terre des Dieux, l'Ile des Jardins.

    Puis, l'Esprit de la merveille dserte,
    Epave d'aurore en la nuit du temps,
    L'empoignant par sa chevelure verte,
    La lancera dans les cieux clatants.

    Et les cieux loueront la nouvelle toile
    Aux trois feux d'or, d'meraude et d'azur.
    Toutes les ailes et toutes les voiles
    S'orienteront  son nimbe pur.

    Et longtemps, longtemps l'toile splendide
    Sur les mers o fut Tahiti luira.
    Mais sa place, un jour, au ciel sera vide,
    Et le monde, qui l'aimait, pleurera.

    Alors l'astre, avec un cri de victoire,
    Au sommet des cieux prenant son essor,
    Eblouira l'infini de sa gloire
    Aux trois feux d'azur, d'meraude et d'or.

    --Qui sait, maintenant, o le sort l'entrane,
    Astre errant qu'habite un peuple de morts?
    --Va! son but est beau, sa course est certaine,
    Car il est guid par le Forts des Forts!

    Car Taaroa, le Matre Sublime,
    Gouvernant les bonds de l'astre perdu,
    Est, comme autrefois, assis sur la cime
    O fuma le sang qui lui tait d!

A l'ombre du manguier colossal,  mi-voix.._




VIII

LE CONTEUR PARLE


Le soir, au lit, nous avons de longs entretiens, longs et, souvent,
trs srieux.

Maintenant que je peux comprendre Thura, en qui dorment et parfois
rvent ses aeux, je m'efforce de voir et de penser par cette me
d'enfant et de retrouver en elle les traces du lointain pass, bien
mort, socialement, mais qui persiste en de vagues souvenirs.

J'interroge, et toutes mes questions ne restent pas sans rponses.

Peut-tre les hommes, plus directement asservis  notre conqute ou
sduits  notre civilisation, ont-ils oubli. Les Dieux d'autrefois se
sont gard un asile dans la mmoire des femmes. Et c'est un mouvant
spectacle que Thura me donne, quand,  ma suggestion, peu  peu se
rveillent dans sa pense les divinits nationales en secouant les
artificiels voiles o les missionnaires protestants ont cru les
ensevelir. En somme, l'oeuvre des catchistes est trs superficielle.
Leur action, particulirement sur les femmes, a mal rpondu  l'espoir
qu'ils en avaient conu. Leur enseignement est comme une faible couche
de vernis qui s'caille et cde vite  la moindre atteinte adroite.

Thura va au temple, rgulirement, et pratique des lvres et des
doigts la religion officielle. Mais elle sait par coeur, et ce n'est
pas un petit bagage, les noms de tous les dieux de l'Olympe maorie.
Elle connat leur histoire, elle m'enseigne comment ils ont cr le
monde, comment ils le gouvernent, comment ils aiment  tre honors.
Quant aux rigueurs de la morale chrtienne, elle les ignore ou ne s'en
soucie, et, par exemple, ne songe gure  se repentir d'tre la
concubine--comme ils disent--d'un tan.

Je ne sais trop comment elle associe dans ses croyances Taaroa et
Jsus. Je pense qu'elle les vnre tous les deux.

Au hasard des circonstances, elle m'a fait un cours complet de
thologie tahitienne. En retour, je tche de lui expliquer selon les
connaissances europennes quelques phnomnes de la nature.

Les toiles l'intressent beaucoup. Elle me demande comment on nomme
en franais l'toile du matin, celle du soir, et les autres. Elle a
peine  comprendre que la terre tourne autour du soleil....

Elle me nomme les toiles dans sa langue, et pendant qu'elle parle je
distingue,  la propre clart des Astres, qui sont les Divinits
elles-mmes, les formes sacres des Matres maories de l'air et du
feu, des Iles et des eaux.

Les habitants de Tahiti, aussi haut qu'on puisse remonter dans leur
histoire, ont toujours possd des connaissances assez tendues en
astronomie. Les ftes priodiques des Aros--membres d'une socit
secrte,  la fois religieuse et militaire, qui rgna sur les Iles et
dont je vais avoir l'occasion de parler--taient fondes sur les
volutions des astres. Les Maories semblent mme n'avoir pas ignor la
nature de la lumire lunaire. Ils supposaient que la lune est un globe
sensiblement pareil  la terre, habit comme elle, riche en
productions analogues aux ntres.

Ils valuaient  leur manire la distance de la terre  la lune:--La
semence de l'arbre Ora fut apporte de la lune sur la terre par un
pigeon blanc. Il lui avait fallu _deux lunes_ pour atteindre le
satellite, et quand, aprs deux autres lunes, il retomba sur la terre,
il tait sans plumes.--Cet oiseau est, de tous ceux que connaissent
les Maories, celui qui passe pour avoir le vol le plus rapide.

Mais voici la nomenclature tahitienne des toiles. Je complte la
leon de Thura  l'aide d'un fragment de trs ancienne criture,
trouv dans la Polynsie.*

  * Voir les crits de Morenhout. Cette sorte de prcis de thologie
    polynsienne est publie en franais par nous, sauf erreur, les
    premiers.

Est-il trop audacieux d'y voir l'bauche d'un systme raisonn
d'astronomie plutt qu'un simple jeu d'imagination?

_Roa--grande est son origine--dormait avec sa femme, la Terre
Tnbreuse.

Elle donna naissance  son roi, le Sol, puis au Crpuscule, puis  la
Nuit.

Alors, Roa rpudia cette femme.

Roa--grande est son origine--dormait avec la femme dite
Grande-Runion.

Elle donna naissance aux reines des cieux, les Etoiles, puis 
l'toile Tahiti, toile du soir.

Le roi des cieux dors, le seul roi, dormait avec sa femme Fanoi.

D'elle est n l'astre Taroa_ (Vnus), _l'toile du matin, le roi
Taroa, qui donne des lois  la nuit et au jour, aux autres toiles,
 la lune, au soleil, et sert de guide aux marins.

Taroa fit voile  gauche, vers le nord, et l, dormant avec sa
femme, il donna naissance  Etoile-Rouge, cette toile qui brille, le
soir, sous deux faces.

Etoile-Rouge, volant dans l'ouest, prpara sa pirogue, pirogue du
grand jour, qui cingla vers les cieux. Il fit voile au lever du
soleil.

Rhoa s'avance dans l'tendue. Il dort avec sa femme, Ora Tanpa.

D'eux sont ns les rois Gmeaux, en face des Pliades._

Ces Gmeaux sont assurment les mmes que nos Castor et Pollux.

Cette premire version de la Gense polynsienne se complique de
variantes qui ne sont peut-tre que des dveloppements.

_Taaroa dormait avec la femme qui se nomme Desse du Dehors (ou de la
mer).

D'eux sont ns les nuages blancs, les nuages noirs, la pluie.

Taaroa dormait avec la femme qui se nomme Desse du Dedans (ou de la
terre).

D'eux est n le Premier Germe.

Est n ensuite tout ce qui crot  la surface de la terre.

Est n ensuite le brouillard des montagnes.

Est n ensuite celui qui se nomme le Fort.

Est ne ensuite, celle qui se nomme la Belle ou l'Orne-pour-plaire.

Mahoi* va lancer sa pirogue.

  * Ce Mahoi semble se confondre arec Taaroa, ainsi que ce Roa qui
    cra les toiles. Ce sont peut-tre les noms divers du mme dieu.

Il s'assied dans le fond. A son ct droit pend l'hameon, attach 
la ligne par des tresses de cheveux.

Et cette ligne qu'il tient dans sa main, et cet hameon, il les laisse
descendre dans les profondeurs de l'univers pour pcher le grand
poisson (la terre).

L'hameon a mordu.

Dj se montrent les axes, dj le Dieu sent le poids norme du monde.

Tfatou (le Dieu de la terre et la terre elle-mme), pris  l'hameon,
merge de la nuit, encore suspendu dans l'immensit.

Mahoi a pch le grand poisson qui nage dans l'espace et qu'il peut 
prsent diriger selon sa volont.

Il le tient dans sa main.

Mahoi rgle, en outre, le cours du soleil, de telle sorte que le jour
et la nuit soient d'gale dure._

Je demandai  Thura de me nommer les Dieux:

--_Dormait Taaroa avec la femme Ohina, Desse de l'air.

Sont ns d'eux l'Arc-en-ciel, le Clair-de-la-lune, puis les nuages
rouges, la pluie rouge.

Dormait Taaroa avec la femme Ohina, Desse du sein de la terre.

Est n d'eux Tfatou, le gnie qui anime la terre et qui se manifeste
par les bruits souterrains.

Dormait Taaroa avec la femme dite Au-del-de-toute-terre.

D'eux sont ns les Dieux Tirii et Roanoiia.

Puis Roo, qui sortit du ventre de sa mre par le ct.

Et de la mme femme naquirent encore la Colre et la Tempte, les
Vents Furieux, et aussi la Paix, qui les suit.

Et la source de ces esprits est dans le lieu d'o sont envoys les
Messagers._

Mais Thura convient que ces filiations sont contestes. Voici la
classification la plus orthodoxe.

Les Dieux se divisent en Atuas et Oromatuas.

Les Atuas suprieurs sont tous fils et petits-fils de Taaroa.

Ils rsident dans les cieux.--Il y a Sept Cieux.

Taaroa et sa femme Fii Fii Matra eurent pour fils: Oro (le
premier des Dieux aprs son pre et qui eut lui-mme deux fils, Tta
Mati et Oro Ttfa), Raa (pre de Ttoa Oro Oro, Foto,
Thm, Roa Roa, Thu Ra Tia Hoto, Tmoria), Tan (pre de
Perora, Piata Hoa, Piatia Roroa, Parara Iti Mata, Patia Tara,
Tan Harira), Roo, Tiri, Tfatou, Roa Noa, Toma Hora, Roa Otia,
Mo, Topa, Panoa, Tfatou Tir, Tfatou Tota, Pura, Mahoi,
Harana, Pamori, Hiro, Roi, Fanora, Fatohoi, Rii.

Chacun de ces dieux a ses attributions particulires.

Nous connaissons dj les oeuvres de Mahoi, de Tfatou...

Tan a pour bouche le septime ciel--et cela signifie que la bouche de
ce Dieu, qui a donn son nom  l'homme, est l'extrmit du ciel par o
la lumire commence  clairer la terre.

Rii spara les cieux et la terre.

Roi gonfla les eaux de l'ocan, rompit la masse solide du continent
terrestre et le divisa en ces innombrables parties qui sont les Iles
actuelles.

Fanora, de qui la tte touchait aux nues et les pieds au fond de la
mer, et Fatohoi, autre gant, descendirent ensemble  Eiva--terre
inconnue--pour combattre et dtruire le cochon monstrueux qui dvorait
les hommes.

Hiro, Dieu des voleurs, faisait avec ses doigts des trous dans les
rochers. Il dlivra une vierge que des gants retenaient dans un lieu
enchant: d'une seule main il arracha les arbres qui cachaient au jour
la prison de la vierge, et le charme fut rompu...

Les Atuas infrieurs s'intressent particulirement  la vie et au
travail des hommes, sans partager leurs habitations.

Ce sont: les Atuas Maho (Dieux-Requins), patrons des navigateurs; les
Pho, Dieux et Desses des vallons, patrons des agriculteurs; les No
T Opas Opas, patrons des chanteurs, des comdiens et des danseurs;
les Raao Pava Mas, patrons des mdecins; les No Apas, Dieux auxquels
on faisait des offrandes afin d'tre protg par eux contre les
malfices et les enchantements; les O Tano, patrons des laboureurs;
les Tan It Haas, patrons des charpentiers et des constructeurs; les
Minias et les Papas, patrons des couvreurs; les Matatinis, patrons
des faiseurs de filets.

Les Oromatuas sont les Dieux domestiques, les Lares.

Il y a les Oromatuas proprement dits et les gnies.

Les Oromatuas punissent les fauteurs de querelles, maintiennent la
paix dans les familles. Ce sont: les Varna Taatas, mes des hommes et
des femmes morts dans chaque famille; les Eriorios, mes des enfants
morts en bas ge et de mort naturelle; les Poaras, mes des enfants
qu'on tuait  leur naissance et qui revenaient dans le corps des
sauterelles.

Les gnies sont des divinits supposes, ou plutt sciemment imagines
par l'homme. A tel animal,  tel objet, sans motif apparent, sinon
rel, de choix, il attribue le sens divin, et, ds lors, il le
consultera dans toutes les circonstances importantes: un arbre, par
exemple.--Il y a peut-tre l une trace de la mtempsycose indienne,
que les Maories ont trs probablement connue. Leurs chants historiques
et leurs lgendes abondent en fables o l'on voit les grands Dieux
revtir la forme des animaux et des plantes.

Aprs les Atuas et les Oromatuas viennent, au dernier rang de la
hirarchie cleste, les Tiis.

Ces fils de Taaroa et d'Hina sont trs nombreux.

Esprits infrieurs aux Dieux, trangers aux hommes, ils sont, dans la
cosmogonie maorie, intermdiaires entre les tres organiques et les
tres inorganiques, dfendant contre les usurpations de ceux-l les
droits et prrogatives de ceux-ci.

Voici leur origine.

Dormait Taaroa avec Hina, et d'eux naquit Tii.

Dormait Tii avec la femme Ani (_dsir_), et d'eux sont ns:
Dsir-de-la-nuit, messager des tnbres et de la mort; Dsir-du-jour,
messager de la lumire et de la vie; Dsir-des-Dieux, messager des
intrts clestes; Dsir-des-hommes, messager des intrts humains.

Sont ns ensuite: Tii-de-l'intrieur, qui veille sur les animaux et sur
les plantes; Tii-du-dehors, qui garde les tres et les choses de la mer;
Tii-des-sables, et Tii-des-rivages, et Tii-des-terres-mouvantes;
Tii-des-rochers et Tii-des-terres-solides.

Sont ns plus tard encore: Evnement-de-la-nuit, Evnement-du-jour,
Aller et Revenir, le Flux, le Reflux, le Donner et le Recevoir-le-plaisir.

Les images des Tiis taient places aux extrmits des _maras_
(temples) et limitaient l'enceinte des terres sacres. On en voyait
sur les rochers, sur les rivages, et ces idoles avaient la mission de
marquer la limite entre la terre et la mer, de maintenir l'harmonie
entre les deux lments, de conjurer leurs empitements rciproques.
Des voyageurs modernes ont encore pu voir, dans l'Ile de Pques,
quelques statues de Tiis. Ebauches colossales, participant des formes
humaines et des formes animales, elles attestaient une conception
particulire de la beaut et une relle adresse dans l'art de tailler
la pierre, d'en superposer les blocs architecturalement, avec des
combinaisons originales, ingnieuses, de couleurs.

L'invasion europenne et le monothisme ont dtruit ces vestiges d'une
civilisation qui eut sa grandeur. Aujourd'hui, quand les Tahitiens se
mlent d'difier un monument dcoratif, ils ralisent des miracles de
mauvais got--dans le genre du tombeau de Pomar. Ils ont perdu leur
sens natif, et dont pourtant il furent si richement dous, de l'accord
ncessaire des crations humaines avec la vie animale et vgtale qui
constitue leur cadre et leur dcor. A notre contact, _ notre cole_,
ils sont vraiment devenus des "Sauvages", dans l'acception que
l'occident latin prte  ce vocable. Rests beaux eux-mmes comme des
chefs-d'oeuvre de l'art, ils se sont (nous les avons) striliss au
moral; au physique aussi.

Il existe quelques traces de maras. C'taient des paralllogrammes
interrompus par des ouvertures: trois cts consistaient en murs de
pierre de quatre  six pieds; une pyramide moins haute que large
formait le quatrime. En tout, cent mtres de largeur, environ, et
quarante de longueur.--Les images des Tiis dcoraient cette
architecture sommaire.

La lune tient une place importante dans les spculations mtaphysiques
des Maories. On a dj dit que de grandes ftes se clbraient, jadis,
en son honneur. Hina est souvent invoque dans les rcits
traditionnels des Aros.

Mais son concours  l'harmonie du monde, son rle est plutt ngatif
que positif.

Cela apparat clairement dans l'inquitant dialogue-plus haut
cit--d'Hina et de Tfatou.

De pareils textes offriraient une belle matire aux exgtes, s'il
s'en trouvait pour commenter la Bible ocanienne. Ils y verraient
d'abord les principes d'une religion fonde sur l'adoration des forces
de la nature,--trait commun  toutes les religions primitives. La
plupart des dieux maories sont, en effet, les personnifications des
divers lments. Mais des regards attentifs--et que ne distrairait
pas, que ne dpraverait pas le dsir de dmontrer la supriorit de
notre philosophie sur celle de ces "peuplades", ne tarderaient pas 
dcouvrir en de telles lgendes des traits intressants et singuliers.

J'en veux signaler deux--et je me contenterai de les indiquer. Aux
savants appartient le soin de vrifier ces hypothses.

C'est, avant tout, la nettet avec laquelle se dsignent et se
distinguent les deux seuls et universels principes de la vie, pour
ensuite se rsoudre en une suprme unit. L'un, me et intelligence,
Taaroa, est le mle; l'autre, en quelque sorte la matire et le corps
du mme Dieu, est la femelle; c'est Hina. A elle va tout l'amour des
hommes,  lui leur respect.--Hina n'est pas le nom de la lune
seulement: il y a aussi _Hina-de-fair, Hina-de-la-mer, Hina-de-
l'intrieur_; mais ces deux syllabes ne caractrisent que les parties
infrieures de la matire. Le soleil et le ciel, la lumire et son
empire, toutes les parties nobles,  ainsi parler, de la matire--o
plutt encore tous les lments _spirituels_ de la _matire_ sont
Taaroa. Cela est catgoriquement formul en plus d'un texte, o l'on
reconnat la dfinition de l'esprit et de la matire.--Or, que
signifierait, si nous en restions  cette dfinition, la proposition
fondamentale de la Gense maorie:

  L'UNIVERS GRAND ET SACR N'EST QUE LA COQUILLE DE TAAROA--?

Ne faut-il dans cette proposition constater la croyance initiale en
l'unit de substance, comme, dans la dfinition et le dpart de
l'esprit et de la matire, l'analyse des manifestations doubles de
cette substance unique? Pour rare que soit un tel pressentiment
philosophique chez des Primitifs, il ne s'en suit pas qu'on en doive
rcuser l'vidence. On voit bien que, dans l'action du Dieu qui cra
le monde et qui le conserve, la thologie ocanienne observe deux
termes: la cause gnratrice et la matire fconde, la force motrice
et l'objet m, l'esprit et la matire; on voit bien aussi que, dans le
paralllisme constamment sous-entendu de l'esprit lumineux avec la
matire sensible qu'il vivifie, il faut reconnatre,  travers les
unions successives de Taaroa aux diverses reprsentations d'Hina,
l'influence perptuelle et varie du soleil sur les choses, et, dans
les fruits de ces unions, les modifications que la lumire et la
chaleur ne cessent de faire subir  ces mmes lments. Mais, une fois
le phnomne accompli en vue duquel les deux courants universels
s'taient rejoints,--dans le fruit la cause gnratrice et la matire
fconde, dans le mouvement la force motrice et l'objet m, dans la
vie l'esprit et la matire s'unissent et se confondent: et l'univers,
aussitt cre, _n'est que la coquille de Taaroa!_

En second lieu, selon les conclusions du dialogue de Tfatou avec
Hina, l'homme et la terre prissent, tandis que la lune et l'espce
qui l'habite se perptuent. Si nous nous rappelons qu'Hina reprsente
la matire,--en qui, selon le proverbe scientifique, "tout se
transforme et rien ne prit,"-nous penserons que le vieux sage maorie,
l'auteur de cette lgende, en savait l-dessus autant que nous. La
matire ne prit pas, c'est  dire qu'elle ne cesse pas d'avoir ses
_qualits sensibles_. L'esprit, au contraire, et cette "matire
spirituelle", la lumire, subissent des intermittences: il y a la
nuit, il y a la mort, o se ferment les yeux, de qui semblaient
irradier les clarts qu'ils rflchissaient.--L'esprit, ou la plus
haute manifestation _actuelle_ de l'esprit, c'est l'homme: "_L'homme
mourra... Il mourra pour ne pas revivre... Et l'homme dut
mourir._"--Mais quand l'homme et la terre, ces fruits de l'union de
Taaroa avec Hina, auront pri, Taaroa, lui, est ternel, et nous
sommes avertis que la matire, Hina, continuera d'tre: c'est donc,
avec ncessit, qu'ternellement en prsence l'Esprit et la Matire,
la lumire et l'objet qu'elle s'est dj rjouie d'clairer, seront
sollicits par le dsir mutuel d'une nouvelle union, d'o natra un
nouvel "tat" de l'_volution_ infinie de la vie.

L'volution!... L'unit de substance!... Qui se ft attendu 
rencontrer, dans la pense de ci-devant cannibales, les tmoignages
d'une si haute culture? J'ai pourtant conscience de ne rien ajouter 
la vrit.

Il est vrai que Thura ne se doutait gure de ces abstractions; elle
s'obstinait  voir dans les toiles filantes des tupapas errants, des
gnies en dtresse. Dans le mme esprit que ses anctres, et comme
ceux-ci pensaient que le ciel est Taaroa en personne, que les Atuas
ns de Taaroa sont  la fois des Dieux et des corps clestes, elle
attribuait aux toiles la sensibilit humaine. Je ne sais en quoi ces
imaginations potiques gneraient les progrs de la science la plus
positive. Je ne sais jusqu' quel point la science la plus leve les
rprouverait...

A d'autres points de vue, et pour en finir avec le dialogue de Tfatou
et d'Hina, il serait susceptible d'autres interprtations.--Le conseil
de la lune, qui est femme, serait le conseil dangereux de la piti
aveugle, de la faiblesse sentimentale: la lune et les femmes,
expressions (dans la conception maorie) de la matire, ignoreraient
que la mort seule garde les secrets de la vie.--La rponse de Tfatou
serait l'arrt rigoureux, mais prvoyant et dsintress, de la
sagesse suprme qui sait que les manifestations individuelles de la
vie actuelle devront s'vanouir devant un plus grand tre, pour qu'il
vienne, et se sacrifier  lui, pour qu'il triomphe.

Bien plus bas, mais avec une porte poignante encore, cette rponse
aurait le sens d'une prophtie nationale: un grand esprit des anciens
jours aurait tudi, mesur la vitalit de sa race, pressenti dans son
sang des germes de mort, sans plausible salut, sans possible
renaissance, et il disait: _Tahiti mourra, elle mourra pour ne pas
renatre_.

Thura parlait avec une sorte de religieux effroi de cette secte, ou
socit secrte, qui avait gouvern les Iles  l'poque fodale: la
socit des Aros.

A travers les discours confus de l'enfant, je dmlai les souvenirs
laisss par une institution redoutable, singulire, je devinai une
tragique histoire, pleine de crimes augustes, mais difficile 
pntrer, et dfendue des curieux par la vertu d'un secret bien gard.

Quand Thura m'eut dit  ce sujet ce qu'elle savait, je m'informai de
toutes parts.

Voici l'origine lgendaire de l'illustre Socit.

Oro, fils de Taaroa, et, aprs son pre, le plus grand des Dieux,
rsolut un jour de se choisir une compagne parmi les mortelles.

Il la voulait vierge et belle, ayant le dessein de fonder avec elle,
dans la foule des hommes, une race suprieure  toutes et privilgie.

Il traversa donc les Sept Cieux et descendit sur le Paa, haute
montagne de l'Ile de Bora-Bora, o habitaient ses soeurs, les Desses
Touri et Oaaoa.

Oro, en jeune guerrier, ses soeurs, en jeunes filles, tous trois ainsi
dguiss partirent pour un voyage d'exploration dans les Iles, afin de
tcher d'y dcouvrir la crature digne du baiser divin.

Oro saisit l'arc-en-ciel, en posa sur le sommet du Paa une extrmit
et l'autre sur la terre: ainsi le Dieu et les Desses traversaient les
valles et les flots.

Fastueux et charmants, dans les diffrentes Iles, o on s'empressait
de les accueillir, les voyageurs donnaient des ftes merveilleuses
auxquelles accouraient toutes les femmes.

Et Oro les considrait.

Mais son coeur s'emplissait de tristesse, car le Dieu se faisait aimer
et il n'aimait pas. Il n'arrtait longtemps son regard sur aucune des
filles de l'homme, ne voyant en pas une les vertus et les grces qu'il
avait rves.

Et, aprs bien des jours consums en vaines recherches, il se
disposait  retourner aux cieux, quand il vit,  Vatap, dans l'le
de Bora-Bora, une jeune fille trangement belle qui se baignait au
petit lac d'Ava Aa.

Elle tait de haute stature et tous les feux du soleil brlaient et
brillaient dans la splendeur de sa chair, tandis que tous les
enchantements de l'amour sommeillaient dans la nuit de ses cheveux.

Oro, charm, pria ses soeurs d'aller parler pour lui  la jeune fille.

Et il se retira, en attendant le rsultat de leur ambassade, sur le
sommet du Paa.

Les Desses, en abordant la jeune fille, la salurent, lourent sa
beaut, et lui dirent qu'elles venaient d'Avana, district de
Bora-Bora.

--Notre frre te fait demander si tu consens  tre sa femme.

Varamati--ainsi se nommait la jeune fille-examina les trangres
attentivement et leur dit:

--Vous n'tes point d'Avana. Mais n'importe. Si votre frre est un
chef, s'il est jeune, s'il est beau, qu'il vienne: Varamati sera sa
femme.

Touri et Oaaoa remontrent sans tarder au Paa pour apprendre  leur
frre qu'il tait attendu.

Aussitt Oro, replaant l'arc-en-ciel comme la premire fois,
redescendit  Vatap.

Varamati avait prpar pour le recevoir une table charge des plus
beaux fruits et un lit fait des toffes les plus rares et des nattes
les plus fines.

Et sous les tamaris et les pandanus, dans les bois et au bord de la
mer, gracieux et forts tous les deux, tous les deux divins, ils
s'aimaient. Chaque matin, le Dieu remontait au sommet du Paa; chaque
soir, il en redescendait pour aller dormir avec Varamati.

Nulle autre fille des hommes ne devait, dsormais, le voir sous les
apparences mortelles.

Et toujours, entre le Paa et Vatap, l'arc-en-ciel abaiss lui
servait de passage.

Or, bien des lunes avaient lui et s'taient teintes depuis que, dans
les Sept Cieux dsols, on ignorait la retraite d'Oro. Deux autres
fils de Taaroa, Orotfa et Ortfa, prenant  leur tour la forme
humaine, partirent  la recherche de leur frre. Longtemps ils
errrent sans le trouver  travers les Iles. Enfin, abordant 
Bora-Bora, ils aperurent le jeune Dieu, assis avec Varamati, 
l'ombre du manguier sacr.

Ils furent merveills de la beaut de la jeune femme et voulurent lui
tmoigner leur admiration en lui offrant quelques prsents. Orotfa se
mtamorphosa donc en truie et, Ortfa, en plumes rouges; puis,
reprenant aussitt la forme humaine, bien que la truie et les plumes
persistassent, ils s'approchrent des deux amants, ces prsents dans
la main.

Oro et Varamati accueillirent avec joie les deux augustes voyageurs.

La nuit-mme, la truie mit bas sept petits, desquels on rserva le
premier pour une destination ultrieure; le second fut sacrifi aux
Dieux; le troisime, consacr  l'hospitalit et offert aux trangers;
le quatrime fut nomm: Cochon de l'hcatombe en l'honneur de l'amour:
le cinquime et le sixime durent tre gards, pour multiplier
l'espce, jusqu' la premire porte. Enfin, on rtit le septime tout
entier, sur des cailloux chauds-- la mode maorie ainsi divinement
inaugure--et on le mangea.

Les frres d'Oro retournrent dans les cieux.

Quelques semaines ensuite, Varamati dit  Oro qu'elle allait tre
mre.

Alors, Oro prit le premier des sept cochons, celui qu'on avait mis 
part, et se rendit  Raata, au grand mara, temple du Dieu Vapoa.

L il rencontra un homme nomm Mahi,  qui il remit le cochon en
disant:

--_Maii maita o tini boaa_ (prenez et gardez bien ce cochon).

Et le Dieu ajouta avec solennit:

--C'est le cochon sacr. Dans son sang sera teinte la ceinture des
hommes qui viendront de moi. Car, en ce monde, je suis pre. Ces
hommes seront les Aros. A vous, j'accorde leurs prrogatives et leur
nom. Pour moi, je ne puis rester davantage ici.

Mahi alla trouver le chef de Raata et lui conta l'aventure. Mais, ne
pouvant garder le dpt sacr sans tre l'ami du chef, il ajouta:

--Mon nom sera le vtre et votre nom sera le mien.

Le chef consentit et ils prirent en commun le nom de Tara-manini.

Cependant, Oro, tant revenu auprs de Varamati, lui annona qu'elle
aurait un fils et lui ordonna de le nommer Hoa Tabou t Ra (l'ami
sacr des cieux).

Puis il dit:

--Les temps sont accomplis et je dois te quitter.

Se changeant alors en une immense colonne de feu, il s'leva dans
l'air, majestueusement, jusqu'au dessus du Prirr, qui est la plus
haute montagne de Bora-Bora. L, son pouse plore et le peuple saisi
d'tonnement cessrent de le voir.

Hoa Tabou t Ra fut un grand chef et fit beaucoup de bien aux hommes.
A sa mort, il fut ravi au ciel, o Varamati elle-mme prit rang
parmi les Desses.

Oro pourrait bien tre quelque Brahmine errant, qui apporta dans les
Iles de la Runion--quand? ...--la doctrine de Brahma (dont j'ai dj
signal des traces dans la religion ocanienne).

A la clart de cette doctrine, le gnie maorie s'veilla. Les esprits
capables de comprendre se reconnurent entre eux et s'associrent, pour
pratiquer-- l'cart, naturellement, du vulgaire--les rites ordonns.
Plus clairs que les autres hommes de leur race, ils prirent bientt
en main le gouvernement religieux et politique des Iles, s'arrogrent
d'importantes prrogatives et fondrent une fodalit trs forte qui
fut, dans l'histoire de l'Archipel, la priode la plus glorieuse.

Bien qu'ils ne semblent pas avoir connu l'criture, les Aros taient
vraiment savants. Ils passaient des nuits entires  rciter, mot 
mot, scrupuleusement, d'antiques "Paroles des Dieux" dont le texte,
maintenant fix, ne pourrait tre traduit qu'au prix d'un travail
assidu de plusieurs annes. Ces paroles des Dieux, dont ils taient
les dpositaires uniques, auxquelles il ne leur tait permis d'ajouter
que des commentaires, donnaient aux Aros la scurit d'un centre
intellectuel, l'habitude de la mditation, l'autorit d'une mission
surhumaine, un prestige enfin qui courbait autour d'eux toutes les
ttes.

Il y a, dans notre moyen ge fodal et chrtien, des institutions, et
le lecteur les nomme, analogues  celle-l; je n'en sais point de plus
simplement formidable que cette compagnie religieuse et guerrire, ce
concile permanent et en armes, rendant des arrts au nom des Dieux,
dtenant la toute-puissance, disposant de la vie et de la mort.

Les Aros enseignaient que les sacrifices humains sont agrables aux
Dieux et sacrifiaient eux-mmes, dans les maras, tous leurs enfants
sauf le premier-n: ce rite sanglant tait symbolis par les sept
cochons de la lgende, qui sont tous mis  mort, sauf le premier, le
"cochon sacr".

Ne nous htons pas de crier  la sauvagerie. Cette obligation barbare,
 laquelle tant d'autres peuplades primitives se sont soumises, avait
des causes profondes, d'ordre social, d'intrt gnral. Chez des
races trs prolifiques, comme fut autrefois la race maorie, le
dveloppement illimit de la population menaait son existence-mme,
nationale et prive. Sans doute, la vie, dans les Iles, tait facile,
et il ne fallait pas  chacun beaucoup d'industrie pour y trouver le
ncessaire. Mais le territoire, trs restreint, et qu'environnait la
mer immense, la mer infranchissable aux frles pirogues, se ft
bientt drob sous les pieds d'un peuple sans cesse multipli.

La mer n'et plus donn assez de poisson, la fort assez de fruit. La
famine n'et pas tard, qui a toujours eu, et dans tous les pays du
monde, pour consquence l'anthropophagie.--Pour s'pargner le meurtre
de l'homme, les Maories se rsignrent au sacrifice de l'enfant.
Remarquons-le, du reste, l'anthropophagie avait dj pntr dans les
moeurs quand les Aros intervinrent: c'est pour la combattre en en
dtruisant les causes et c'est  un peuple d'anthropophages qu'ils
imposrent l'infanticide. On peut donc dire, bien que le ct
sinistrement comique de l'observation soit de nature  rjouir quelque
vaudevilliste, que l'infanticide constituait un notable adoucissement
des moeurs. Il fallut, sans doute, aux Aros, une extraordinaire
nergie pour raliser ce progrs; ils n'y parvinrent qu'en se
grandissant, aux yeux du peuple, de toute l'autorit des Dieux.

L'infanticide fut, en outre, pour la race, un moyen puissant de
slection. Ce terrible droit d'anesse, qui tait le droit-mme  la
vie, maintint dans le peuple l'intgrit de la force, en le prservant
des produits maladifs d'un sang puis. Elle nourrit aussi, dans tous
ces enfants de la jeunesse, le sens d'une fiert inaltrable. C'est
celte force premire et c'est la dernire fleur de cette fiert que
nous admirons encore dans les produits suprmes d'une grande race
expirante.

Enfin, le spectacle constant, la frquentation assidue de la mort
tait un austre et vivifiant enseignement. Les guerriers y
apprenaient le mpris de la douleur et la nation tout entire y
trouvait le bnfice d'une intense motion qui la dfendait contre
l'engourdissement tropical, qui la suscitait des langueurs de la
sieste perptuelle. Le fait historique est que, du jour o fut abroge
la loi du sacrifice, les Maories commencrent  dcliner et finalement
perdirent toute vitalit morale et toute fcondit physique.--Si cela
n'est pas la cause de ceci, du moins la concidence reste inquitante.

Et peut-tre, plus haut encore, les Aros avaient-ils compris la
vertu profonde, la ncessit symbolique du Sacrifice...

Dans la socit des Aros, la prostitution tait une obligation
sacre. Nous avons chang cela. Non point qu' Tahiti, depuis que nous
l'avons comble des bienfaits de notre civilisation, la prostitution
ait cess: elle prospre. Mais elle n'est plus ni obligatoire ni
sacre. Elle est, simplement, sans excuse et sans grandeur.

La dignit ecclsiastique se transmettait de pre en fils, et
l'initiation commenait ds l'enfance.

La Socit tait divise,  l'origine, en douze loges, qui avaient
pour grands matres les douze premiers Aros. Puis venaient des
dignitaires de second ordre et enfin des apprentis. Les divers grades
se distinguaient par des tatouages particuliers, aux bras, aux cts
du corps, aux paules, aux jambes et aux chevilles.


       *       *       *       *       *


Du loin d'autrefois, du _Matamua_ des Aros, cette scne maorie:
l'intronisation d'un roi.

Le nouveau chef sort de son palais, revtu d'ornements somptueux,
entour des principaux de l'Ile, prcd des Matres Aros, qui
portent dans leurs cheveux les plumes les plus rares.

Il se rend avec son cortge au mara.

En l'apercevant, les prtres, qui l'attendaient sur le seuil,
proclament  grand bruit de trompettes et de tambours que la crmonie
commence.

Puis, entrant avant le roi dans le temple, ils placent une victime
humaine, morte, devant l'image du Dieu.

Le roi et les prtres rcitent et chantent ensemble des prires; aprs
quoi, le prtre arrache  la victime les deux yeux. Il offre l'oeil
droit au Dieu et l'oeil gauche au roi: celui-ci ouvre la bouche comme
pour avaler l'oeil sanglant, mais le prtre le retire aussitt et le
joint au reste du corps.*

  * On ne peut mconnatre le sens symbolique de ce rite, claire
    interdiction de l'anthropophagie.

On place ensuite la statue du Dieu sur un brancard sculpt que portent
les prtres. Le roi, assis sur les paules de deux chefs, suit l'idole
jusqu'au rivage, accompagn des Aros comme au dpart. Tout le long
du chemin, les prtres ne cessent de sonner de la trompette et de
battre du tambour en dansant.

La multitude marche derrire, silencieuse et respectueuse.

A l'anse du rivage se balance la pirogue sacre, dcore, pour cette
solennit, de branches vertes et de fleurs. On y introduit d'abord
l'idole. Puis, on te au roi ses vtements, et les prtres le
conduisent dans la mer, o les Atuas Mao (les Dieux-Requins) vont le
caresser et le laver dans les flots.

Ainsi consacr une seconde fois par le baiser de la mer, sous les
regards du Dieu, comme il l'a t une premire fois par le Dieu
lui-mme dans son temple, le roi monte dans la pirogue sacre, o le
grand prtre lui ceint autour des reins le _maro oro_ et autour de
la tte le _tao mata_, les bandeaux de la souverainet.

Debout  l'avant de la pirogue sacre, le roi se montre au peuple.

Et le peuple,  cette vue, rompant enfin son long silence, fait
retentir de toutes parts le cri solennel:

--_Mava Arii!_ (Vive le Roi!)

Quand le tumulte de ce premier mouvement d'allgresse a cess, on
place le roi sur le lit sacr o, tout  l'heure, tait l'idole, et on
reprend le chemin du mara,  peu prs dans le mme ordre
processionnel qu'on a observ pour en venir.

Les prtres portent l'idole. Les chefs portent le roi. Les prtres
ouvrent la marche avec leur musique et leur danse.

Le peuple vient derrire. Mais maintenant, s'abandonnant  sa joie, il
ne cesse de crier:

--Mava Arii!

L'idole est solennellement rtablie sur l'autel.

Ici se termine la fte religieuse. La fte populaire va commencer.

Comme il a communi avec les Dieux dans leur temple, comme il a
communi avec la nature dans la mer, le roi va communier avec son
peuple.*--Le roi, couch sur des nattes, va recevoir _le dernier
hommage du peuple_.

  * Il est  craindre que les missionnaires (qui nous ont conserv ces
    traditions) aient lgrement, dans un but qu'on devine, calomni
    sur ce point comme sur tant d'autres les anctres de leurs
    ouailles. Mais,  travers ce qu'il a de brutal, de grotesque et
    mme de rpugnant, on conviendra peut-tre que ce rite suprme ne
    manque pas d'une singulire beaut.

Hommage frntique; d'un peuple sauvage.

C'est toute une foule exprimant son amour pour un homme, et cet homme
est le roi. C'est le dialogue, grandiose jusqu' l'horreur et jusqu'
l'pouvante, d'un homme et de la foule.

Demain, il sera le matre, il disposera  son gr des destines
assujetties  la sienne et tout l'avenir est  lui. La foule n'a
qu'une heure!

Des hommes et des femmes, entirement nus, entourent le roi en dansant
des danses lascives, et s'efforcent de toucher certaines parties de
son corps de certaines parties du leur. Il ne parvient pas toujours 
viter les contacts,  se prserver des souillures. Et l'pilepsie
populaire grandit, devient furieuse. Toute l'Ile douce vibre d'affreux
cris: dans le soir qui tombe, l'apparition fantastique d'une multitude
folle, aux geste forcens.

Mais tout  coup les sons de la trompette et du tambour sacerdotaux
retentissent.

Fin de l'Hommage, fin de la fte; signal de la retraite. Les plus
dlirants obissent, tout s'apaise; un brusque silence, absolu, s'est
fait.

Le roi se lve et rentre dans son palais, accompagn de sa suite,
solennellement, majestueusement.




IX

PARAHI T MARA [L rside le Temple]


    _Passant, l'me divine anime jusqu'aux lieux
    O s'accomplirent les ineffables mystres.
    Comme Hina est la lune et, Tfatou, la terre,
    Passant! le Temple vit, passant! le Temple est Dieu.

    Or, plus d'un sage a vu s'ouvrir sur les hauts lieux
    Des bouches que la soif de notre sang altre:
    Garde-toi des sommets qu'on croirait solitaires,
    Toute cime est un Temple et tout Temple est un Dieu.
    O passant! garde-toi de marcher sur la terre
    O s'pancha le vin rouge et noir des mystres,--
    Tu sentirais dans tes talons la dent d'un Dieu.

    Car, tandis qu'en nos coeurs le culte pur s'altre,
    Un Temple indestructible habite les hauts lieux,
    Et les Dieux ternels y rvent, solitaires._



I


    _Sommet d'horreur de l'Ile Heureuse, l rside
    Le Temple, lieu vivant, ouvert, sauvage, avide.
    L sont les pieds des Dieux qui supportent le poids
    Des cieux, l vient mourir la richesse des bois,
    Tout en haut de l'Arora, cimier des cimes,
    L s'gouttait le sang, autrefois, des victimes
    O les vivants communiaient pieusement,
    Et ce rite tait cher aux Atuas clments
    Qui, gouvernant selon leur sagesse profonde,
    Autrefois! l'effroyable expansion des mondes,
    Pardonnaient  la vie en faveur de la mort.
    Alors l'Ile tait riche, et le peuple tait fort,
    Et connaissait l'amour, et connaissait la joie.
    Qui buvait, au sommet d'o le soleil flamboie
    Et rayonne sur l'univers, le flux vital
    De la douleur. Splendeur d'autrefois fodal!
    _Alors Otahiti riait dans la lumire.
    Fille franche des eaux, dlicieuse et fire.
    Qu'illustraient de son sang les sacrificateurs,
    Quand, de toute l'ardeur du ciel, sur les hauteurs
    Sublimes, Taora, que sa gloire contemple,
    Entretenait la flamme homicide du Temple
    O venaient les hros allumer leur vertu._



II


    _Or, voici que le cri des victimes s'est tu,
    Et voici que partout, dans les langueurs de l'Ile,
    Coeurs de mles et flancs de femmes sont striles.
    La prudence, la peur et l'pargne ont tari
    Le sang dont le sommet sacr n'est plus fleuri
    Et qui stagne aux longs bords des siestes nervantes.
    Et la vieille Fort, dont la sve fervente
    Prodigue perdument ses flots insoucieux--
    Palmiers fins dont le front frmit au bord des cieux,
    Tamaris, hibiscus, fougres gigantesques,
    Lianes sinuant leurs souples arabesques.
    L'arbre de rose et le manguier qui chargent l'air
    D'un faste d'ombre et de parfum, l'arbre de fer,
    Le santal odorant dont l'corce tincelle,
    Et toute la Fort gnreuse, o ruisselle
    En nappes d'ombres par les lourdes frondaisons
    Et s'vapore en amres exhalaisons
    La puissante liqueur de l'ternelle vie,
    La Fort douloureuse et la Fort ravie,
    O la nature nat, meurt et renat sans fin,--
    Dnonce et blme avec le tumulte divin
    De l'amour la folie et le crime de l'homme,
    Qui, de ses ples jours lchement conome,
    Et corrompu d'orgueils interdits aux mortels,
    S'empoisonne du sang qu'il drobe aux autels!_



III


    _Vers la cime  jamais dserte et diffame,
    O ne s'exhale plus la fconde fume
    Du sang, vers le lieu mort ou rgnrent les Dieux,
    O l'homme pria, seuls font les arbres pieux,
    De leurs rameaux lgers agits par la brise,
    Un geste d'encensoir vaste qui s'ternise.

    Vers le rivage mu de frissons argents
    Rit et chante, aime et dort toute une humanit
    Purile, ingnue, oublieuse, frivole,
    Rayonnante au soleil, comme les vagues molle.
    Et jouissant du jour tant qu'il luit.--Imn!
    Glas de la vie! Echo du pass profan!
    Chant immmorial de gat dmentie
    Par la menace de trs haut appesantie!_



IV


    _Les Dieux sont mort, et Tahiti meurt de leur mort.
    Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort
    D'un sommeil dsol d'affreux sursauts de rve,
    Et l'effroi du futur emplit les yeux de l'Eve
    Dore: elle soupire en regardant son sein,
    Or strile scell par les divins desseins.

    Les Dieux sont morts.--Mais quand, sur son char de tnbres,

    Le Soir, pourpre d'amours et de meurtres clbres,
    Apparat, pourchassant le Soleil furieux.
    Du fond de leur tombeau se relvent les Dieux
    Qui, sur la cime, en un formidable concile,
    Durant toute la nuit demeurent, immobiles,
    Les bras dards vers la mer. Et, du haut du mont,
    Par milliers vers la grve essaiment les dmons,
    Tupapas, esprits des morts, larves cruelles,--
    Qui, dans l'troite case, en repliant leurs ailes,
    Vers la couchette o la peureuse ne dort pas,
    Se glissent, froids frleurs, et chuchotent tout bas:

    C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
    Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont lue.
    C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
    Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.

    Tu n'iras plus danser au bord de la mer,
    Cueillir en chantant la fleur des lauriers-roses,
    Baigner l'or de ton corps  l'or de la mer,
    Fondre ton rve au vague rve des choses.

    Tu ne dormiras plus sous les pandanus,--
    Nous allons te saisir entre nos mains creuses:
    Les vivants qui t'aimaient sous les pandanus
    Ont-ils su fconder ta chair amoureuse?

    Ton sang est condamn! Le temps est venu
    O l'homme doit mourir pour ne pas revivre!
    Il a trahi ses Dieux: le temps est venu
    O dans la nuit de la mort il doit les suivre--
    Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,
    Couve  nouveau l'oeuf de l'ternel mystre,
    Afin que le Roi, le seul Roi, Taora,
    Partage  de plus grands que l'homme la terre.

    Et comme une femme tait, au premier jour,
    De qui procda la vie et l'esprance,
    Qu'une femme aussi se lve, au dernier jour.
    De qui vienne la mort et la dlivrance.

    Tu n'chapperas pas  l'amour des Dieux!
    Ils te possderont dans ta juste joie,
    Thura, glorieuse amante des Dieux,
    Ou tu seras dans ton dsespoir leur proie!

    C'est l'heure des Dieux, c'est soir des Dieux, c'est Soir!
    Viens: pour les servir c'est toi qu'ils ont lue.
    C'est soir de la mort et de l'amour, c'est Soir!
    Viens: pour les aimer c'est toi qu'ils ont voulue.

    Et l'enfant voit dans sa terreur le sanctuaire
    Antique, l'appareil des rites mortuaires,
    L'autel, le prtre rouge, et l'oeil phosphorescent
    Des dmons, et les Dieux au geste menaant,
    Et sa race au grand coeur d'autrefois, qui succombe
    Et gravit humblement les rampes de la tombe
    O l'appellent les Dieux qu'elle a mis en oubli:
    Sommet d'horreur de l'le Heureuse, l rside
    Le Temple, lieu toujours vivant, toujours avide._



V


    _L'enfant voit--et dj les temps sont accomplis.
    L'homme est mort. Il est mort pour ne jamais renatre.
    Les les et les Eaux servent un autre matre,
    Meilleur, et dont les yeux sont des foyers d'amour
    Et de joie,--et l'enfant, qui s'tonne du jour
    Nouveau, songe qu'elle est morte,--et la mort est douce
    Comme la sieste, au bord de la mer, sur la mousse._


	 * * * * *


    _L'Aroa tonnait dans la nuit du dluge,
    Inaccessible et seul, phare, temple, refuge,
    Parmi l'horreur de l'pouvantable mare,
    Et, lui ddiant leurs mes dsespres,
    Quelques uns, les meilleurs de tes fils, race impie,
    Race oublieuse du vrai chemin de la vie,
    Atteignirent la Cime et purent voir encore
    Sur l'abme des eaux se lever les aurores.

    Bientt recommena la coutumire extase:
    Lumire! Amour! Bientt le seuil fleuri des cases
    Sonna du rire clair des enfants. L'Ile Heureuse
    Respirait  nouveau la lumire amoureuse,
    Et du sommet sacr les Dieux veillaient sur elle.
    Car elle fut durant de longs ges fidle,
    Et, gravissant aux jours marqus la cime rude,
    Aux Invisibles de la haute solitude
    Les gnrations longtemps, selon le rite,
    Versrent le flots des libations prescrites.
    Vint le crime et vint la peine.

			     Ceux qu'on oublie,
    Les Dieux se sont vengs sur ta gloire, abolie,
    Race dfaite, race rduite et captive,
    Et tu ne mires sur l'enchantement des rives
    Que l'indolence d'un sourire nostalgique
    O le ressouvenir de ta grandeur tragique,
    crit en traits d'inaltrable orgueil, demeure.

    Qu'attends-tu, sachant la fatalit de l'heure
    Et que les Dieux trahis ignorent l'indulgence?

    Ah! reconquiers ton vieil honneur dans leur vengeance!
    Hors du temps lche qui lentement te dcime,
    Bondis jusque vers l'ternit de la Cime
    Qui tonne encore comme en la nuit de l'antique
    Dsespoir, et plus haut que le flux mphitique
    De l'injure, de l'esclavage, de la honte,
    Retourne  tes Dieux, race expirante: remonte!_

Ces derniers vers, hier _l'actualit_, aujourd'hui l'Histoire les
souligne d'une singulirement mouvante concidence.

La fire race maorie n'a pas attendu nos conseils pour se rsoudre 
l'hrosme du suicide, et si elle ne remonte pas, littralement,  la
Montagne du Sacrifice, si elle accepte le mode, plus moderne, de la
fusillade, c'est tout de mme  la mort qu'elle va, pour l'amour de
son propre et national idal, et c'est donc  ses Dieux qu'elle
retourne.

Tel, du moins, l'exemple de grandeur que donna au monde--mais la
presse l-dessus soigneusement fit le silence--la population de
Raata, l'une des Iles-sous-le-vent.

Les spcialistes qui dirigent notre "expansion coloniale", ayant
dcid d'annexer  nos possessions ocaniennes ce petit groupe d'les,
usrent d'abord, humainement, des moyens diplomatiques. Mais ils
commirent une lourde faute en confiant ce soin au ngre qui gouvernait
Tahiti, Lacascade.

Celui-ci envoya  Raata un messager, qui russit, par la ruse, 
amener sur la plage le chef de l'le, accompagn de chefs subalternes.
A peine taient-ils en vue que, du navire de guerre qui attendait 
distance le rsultat de cette premire tentative, on dpchait  terre
des embarcations armes, tandis que, sur le navire-mme, on braquait
en sourdine les canons.

Les indignes, qui ont la vue trs perante, conurent de ces
manoeuvres quelque dfiance, et se retirrent en bon ordre. Les
troupes de dbarquement furent reues  coups de fusil et obliges de
retourner  bord au plus vite. Plusieurs matelots et un enseigne
expirent la maladresse de Lacascade et de son messager.

A quelque temps de l, un des spcialistes dont nous parlions, M.
Chess, s'tant fait fort de venir  bout des rvolts par la simple
persuasion, le gouvernement l'en crut. Cela cota une centaine de
milliers de francs  la Colonie, capital dpens en de nombreux envois
de messagers aux diffrents chefs insoumis et en une infinit de
petits cadeaux aux femmes indignes: ballons rouges, boites  musique,
etc.

Ces moyens de sduction n'ayant produit aucun rsultat, il fallut
recourir aux armes.

Le feu commena le 1er janvier 1897.

Il devait durer, les montagnes pouvant cacher les Maories pendant
longtemps.

--Pourquoi ne voulez-vous pas tre, comme ceux de Tahiti, gouverns
par les lois franaises?--demandait-on  un indigne quelques jours
avant l'action.

--Parce que nous ne sommes pas  vendre, parce que nous nous trouvons
trs bien comme nous sommes, et parce que nous voulons rester nos
matres. Nous savons, du reste, par l'exemple de Tahiti prcisment,
en quoi consistent les bienfaits de votre civilisation. A peine
installs, vous prenez tout, la terre et les femmes, et sous prtexte
d'ivrognerie, de vol, vous nous envoyez en prison pour nous donner,
sans doute, le got des vertus dont vous parlez beaucoup et que vous
ne pratiquez pas. Et les amendes! et les papiers timbrs! et les
impts! et les gendarmes! et les fonctionnaires!....

--Mais qu'esprez-vous?

--Rien. Nous savons que nous serons vaincus. Qu'importe! Si nous nous
rendions, les principaux de nos chefs seraient envoys  Nouma, au
bagne, et comme, pour un Maorie, la mort loin de la terre natale est
ignominieuse, nous prfrons mourir chez nous. Ce n'est pas nous qui
avons provoqu les troubles, mais il n'y aura pas de repos durable
tant que Maories et Franais seront cte  cte. Il faut donc nous
tuer tous. Vous n'aurez plus alors  vous disputer qu'entre vous. Pour
nous, nous n'avons d'autre recours que la fuite quotidienne dans la
montagne.




X

Le Conteur parle


Depuis une quinzaine de jours, les mouches, rares auparavant,
abondaient et devenaient insupportables.

Et tous les Maories de se rjouir: les bonites et les thons allaient
monter des bas-fonds. Les mouches annonaient la saison de la pche,
la saison du travail. Mais n'oublions pas qu' Tahiti le travail est
un plaisir.

Chacun vrifiait la solidit de ses lignes, de ses hameons. Femmes et
enfants, avec une activit insolite, s'employaient  traner des
filets, ou plutt de longues barrires en feuilles de cocotier, sur
les bords du rivage, sur les coraux qui garnissent le fond de la mer,
entre la terre et les rcifs. On parvient  prendre ainsi certains
petits poissons dont les thons sont friands.

Quand les prparatifs furent achevs, ce qui ne demanda pas moins de
trois semaines, on lana  la mer deux grandes pirogues accouples,
garnies  l'avant d'une trs longue perche, susceptible d'tre releve
vivement au moyen de deux cordes fixes  l'arrire: la perche est
pourvue d'un hameon et d'un appt; quand le poisson a mordu, il est
aussitt tir de l'eau et emprisonn dans l'embarcation.

Nous prmes la mer (j'tais--naturellement--de la fte) un beau matin
et nous emes vite franchi la ligne des rcifs. Nous nous aventurions,
maintenant, assez loin au large. Je vois encore une tortue, la tte
hors de l'eau, qui nous regarde passer.

Tous les pcheurs taient d'humeur joyeuse et ramaient vivement.

Nous arrivons  un endroit o la mer est trs profonde et qu'on nomme
le _Trou aux Thons_, en face des _Grottes de Mara_*. C'est l, dit-on,
que ces poissons, la nuit, vont dormir,  des profondeurs
inaccessibles au requins.

  * Le mot _mara_ se retrouve dans la langue des bouddhistes, o il
    signifie _mort_ et, par dduction, _pch_.

Un nuage d'oiseaux de mer plane au dessus du trou, pie les thons. Ds
qu'un poisson apparat  la surface, les oiseaux se laissent tomber 
la mer avec une inconcevable rapidit, puis remontent, un lambeau de
chair au bec.

Ainsi, partout, dans la mer et dans l'air, et jusque sur nos pirogues,
de toutes parts on mdite le carnage ou on l'accomplit.

Comme je demandais  mes camarades pourquoi ils ne filaient pas une
longue ligne  fond dans le Trou aux Thons, il me fut rpondu que
c'tait impossible: lieu sacr.

--L rside le Dieu de la mer.

Je pressentais une lgende, j'obtins sans peine qu'on me la contt.


Roa Hatou, espce de Neptune tahitien, dormait au fond de la mer,
dans cet endroit.

Un Maorie fut assez imprudent pour y aller pcher, et, son hameon
s'tant accroch aux cheveux du Dieu, le Dieu s'veilla.

Furieux, il monta  la surface pour voir qui avait en l'insolence de
troubler son repos, et, quand il sut que le coupable tait un homme,
il dcida aussitt que toute la race humaine, pour expier l'impit
d'un seul, prirait.

Du chtiment, pourtant--mystrieuse indulgence--fut except
prcisment l'auteur du crime.

Le Dieu lui ordonna d'aller, avec toute sa famille, sur le _Toa
Marama_*, qui, d'aprs les uns, est une le ou une montagne, et,
d'aprs les autres, une pirogue, une "arche".

  * _Toa Marama_ signifie "Le guerrier de la Lune". Cette tymologie
    donne  penser que la malfique Hina fut pour quelque chose, selon
    les croyances populaires, dans le cataclysme du dluge.

Quand le pcheur et sa famille se furent rendus au lieu dit, les eaux
de la mer commencrent  monter. Elles couvrirent peu  peu jusqu'aux
sommets les plus levs, et firent prir tous les vivants, 
l'exception de ceux qui s'taient rfugis sur (ou dans) le Toa
Marama.

Plus tard, ils repeuplrent les Iles.*

  * Cette lgende est une des nombreuses explications maories du
    dluge.

Nous dpassmes donc le Trou aux Thons, et un homme fut dsign par le
patron des pirogues pour enfoncer la perche dans la mer et jeter
l'hameon.

On attendit, de longues minutes durant. Aucun thon ne venait mordre.

Ce fut le tour d'un autre rameur, et, cette fois, un superbe thon
mordit, fit ployer la perche. Quatre bras vigoureux soulevrent
l'arbuste en tirant les cordes  l'arrire, et le thon parut  la
surface. Mais aussitt un gros requin bondit sur les vagues: quelques
coups des terribles dents, et nous n'avions plus, au croc de
l'hameon, qu'une tte coupe.

Le patron me fit signe. Je jetai l'hameon.

Au bout de trs peu de temps, nous pchions un thon
norme.--J'entendis, sans trop y prendre garde, mes voisins rire entre
eux et chuchoter.--Assomm  coups de bton sur la tte, l'animal,
frmissant des spasmes de l'agonie, s'agitait dans la pirogue, et son
corps, transform en miroir brillant de facettes, jetait les clairs
de mille feux.

Une seconde fois, je fus aussi heureux.

Dcidment, le Franais portait chance! Mes compagnons me flicitaient
joyeusement, protestant que j'tais un homme de bien, et moi, tout
glorieux, je ne disais pas non.

Mais, dans le concert des louanges, je distinguai, comme lors de mon
premier exploit, des chuchotements et des rires inexplicables.

La pche continua jusqu'au soir.

Quand la provision de petits poissons amorces fut puise, le soleil
allumait de flammes rouges l'horizon et dix magnifiques thons
surchargeaient la pirogue.

On se prpara au retour.

Pendant qu'on mettait tout en ordre, je demandai  un jeune garon le
sens des paroles changes tout bas et des rires qui avaient accueilli
mes deux captures. Il refusa de me rpondre. Mais j'insistai, sachant
combien peu le Maorie possde de force de rsistance, comme il se rend
vite quand on le presse nergiquement.

Mon interlocuteur finit par me confier que, si le poisson est pris par
l'hameon  la mchoire infrieure--et mes deux thons avaient t pris
ainsi--cela signifie infidlit de la vahin pendant l'absence du
tan.

Je souris, incrdule.

Et nous revnmes.

La nuit, aux tropiques, tombe vite. Il s'agit de la devancer.
Vingt-deux alertes pagaies plongeaient et replongeaient ensemble dans
la mer, et les rameurs, pour s'exciter, criaient en cadence. Un
sillage phosphorescent s'ouvrait derrire nos pirogues.

J'eus la sensation d'une fuite folle: les redoutables matres de
l'ocan nous poursuivaient; autour de nous bondissaient, comme des
troupeaux fantastiques, aux formes infinies, les poissons effrays et
curieux.

Deux heures aprs, nous approchions de l'entre des rcifs.

La mer y dferle furieusement, et le passage est dangereux  cause de
la lame. Ce n'est pas une manoeuvre aise que de bien prsenter le
devant de la pirogue  la barre. Mais les indignes sont adroits et,
avec un vif intrt, non sans un peu de crainte aussi, je suivis
l'opration, qui s'excuta parfaitement.

Devant nous, la terre s'clairait de feux mouvants--flammes de torches
normes que fournissent des branches sches de cocotiers. Et le
spectacle tait admirable: sur le sable, au bord des flots illumins,
les familles des pcheurs nous attendaient. Quelques figures se
tenaient assises, immobiles, d'autres couraient le long du rivage en
agitant les torches; les enfants sautaient a et l et on entendait de
loin leurs cris aigus.

D'un puissant lan, la pirogue s'leva sur le sable.

Aussitt on procda au partage du butin.

Tous les poissons furent dposs  terre, et le patron les divisa en
autant de parts gales qu'il y avait eu de personnes--hommes, femmes,
enfants,--pour concourir  la pche aux thons et  la pche aux petits
poissons-amorces.

Cela fit trente-sept parts.

Sans perdre de temps, ma vahin prit la hache, fendit le bois, alluma
le feu, tandis que je faisais un peu de toilette et que je me couvrais
 cause de la fracheur de la nuit.

De nos deux parts, l'une fut cuite, et Thura garda la sienne crue.

Puis elle m'interrogea longuement sur les divers incidents de la pche
et je satisfis avec complaisance sa curiosit. Elle s'gayait de tout,
contente et nave, et je l'observais sans rien lui laisser voir de mes
secrtes proccupations. Au fond de moi, une inquitude sans
plausibles causes s'tait veille et ne voulait plus dormir. Je
brlais de faire  Thura une question, une certaine question ... et
j'avais beau me dire: A quoi bon? je me rpondais  moi-mme: Qui
sait?

Vint l'heure du coucher, et, quand nous fmes tous deux tendus cte 
cte, je dis tout  coup:

--Tu as t bien sage?

--Oui.

--Et ton amant d'aujourd'hui, tait-il  ton got?

--Je n'ai pas eu d'amant.

--Tu mens! le poisson a parl.

Thura se leva et me considra fixement. Son visage tait empreint
d'un caractre inou de mysticisme et de majest, d'une grandeur
trange, inconnue et que je n'aurais jamais attendue de sa physionomie
naturellement enjoue, de ses traits presque purils encore.

Une atmosphre nouvelle venait de se crer dans notre petite case: _je
sentais que Quelqu'un d'auguste venait de se lever entre nous_. Oui,
malgr moi, je subissais l'ascendant de la Foi, j'attendais
l'avertissement d'en haut, et, tout en faisant un rapide et pnible
retour sur la strile vanit de notre scepticisme compar aux
certitudes ardentes d'une croyance et ft-ce d'une superstition
quelconque, je ne doutais pas que l'avertissement ne dt venir.

Thura, doucement, alla s'assurer que notre porte tait bien close,
et, revenue au milieu de la chambre, fit  haute-voix cette prire:

    _Sauvez-moi! Sauvez-moi!
    Il est soir, il est soir des Dieux!
    Veillez prs de moi,  mon Dieu!
    Veillez sur moi,  mon Seigneur!
    Gardez-moi des enchantements et des mauvais conseils;

    Gardez-moi de la mort subite,
    De souhaiter le mal et de maudire;
    Gardez-moi des querelles pour le partage des terres.
    Que la paix rgne autour de nous!
    O mon Dieu, gardez-moi contre les guerriers furieux!
    Gardez-moi contre celui qui erre en menaant,
    Qui se plat  faire peur.
    Contre celui dont les cheveux sont toujours hrisss!
    Que moi et mon esprit nous vivions,
    O mon Dieu!_

Ce soir-l, certes, avec Thura, moi aussi j'ai pri.

Sa prire finie, elle s'approcha de moi et me dit, les yeux pleins de
larmes:

--Il faut me battre, beaucoup me frapper.

Et devant l'expression profonde de ce visage, et devant la beaut
parfaite de cette statue vivante, j'eus la vision de la Divinit
elle-mme que Thura venait d'invoquer.

Que mes mains soient  jamais maudites si elles osaient se lever sur
un chef-d'oeuvre de la nature!

Ainsi, nue, les yeux calmes dans les pleurs, elle me semblait revtue
du manteau de puret jaune-orang, du manteau jaune-orang de Bhixu.

Elle rpta:

--Il faut me battre, beaucoup me frapper, sinon tu seras courrouc
longtemps et tu seras malade.

Je l'embrassai.

Et maintenant, l'aimant sans dfiance et autant que je l'admirais, je
murmurais en moi-mme ces paroles du Bouddha: "Oui, c'est par la
douceur qu'il faut vaincre la violence, par le bien, le mal, par la
vrit, le mensonge."

Cette nuit fut divine comme tant d'autres, plus que toutes les
autres,--et le jour se leva radieux.

Ds la premire heure, belle-maman nous apporta quelques cocos frais.

Du regard, elle interrogeait Thura. Elle _savait_.

Avec un jeu trs fin de physionomie, elle me dit:

--Tu as pch, hier. Tout s'est bien pass?

Je rpondis:

--J'espre recommencer bientt.




XI

LE CONTEUR ACHVE SON RCIT


Il me fallut revenir en France. Des devoirs imprieux de famille me
rappelaient.

Adieu, terre hospitalire, terre dlicieuse, patrie de libert et de
beaut!

Je pars, vieilli de deux ans, rajeuni de vingt ans, plus _barbare_
qu' l'arrive et bien plus _instruit_.

Oui, les sauvages ont enseign bien des choses au vieux civilis, bien
des choses de la science de vivre, ces ignorants, et de l'art d'tre
heureux. Surtout, ils m'ont fait me mieux connatre moi-mme, ils
m'ont dit ma propre vrit.

--Etait-ce l ton Secret, monde mystrieux? O monde mystrieux d'tre
la Toute Clart, tu as fait en moi la lumire, et j'ai grandi dans
l'admiration de ton antique beaut, qui est la jeunesse immmoriale de
la Nature. Et je suis devenu meilleur d'avoir compris et d'avoir aim
ton me humaine,--une fleur qui achve de fleurir et dont personne,
dsormais, ne respirera plus l'odeur.

Quand je quittai le quai, au moment de prendre la mer, je regardai
pour la dernire fois Thura.

Elle avait pleur plusieurs nuits durant. Lasse maintenant, et triste
toujours, mais calme, elle se tenait assise sur la pierre, les jambes
pendantes, effleurant de ses pieds larges et solides l'eau sale.

La fleur qu'elle portait, le matin,  son oreille, tait tombe sur
ses genoux, fane.

De distance en distance, d'autres, comme elle, regardaient, fatigues,
muettes, mornes, sans penses, la lourde fume du navire qui nous
emportait tous, bien loin, pour jamais, amants d'un jour.

Et de la passerelle du navire, avec la lorgnette, longtemps encore,
tandis que nous nous loignions, il nous sembla lire sur leurs lvres
ces vieux vers maories:

    _Vous, lgres brises du sud et de l'est,
    Qui vous joignez pour vous jouer et vous caresser
    au-dessus de ma tte,
    _Htez-vous de courir ensemble  l'autre Ile.
    Vous y trouverez, assis  l'ombre de son arbre favori,
    Celui qui m'a abandonne.
    Dites-lui que vous m'avez vue en pleurs._




TABLE


_Thura, j'inscrirai ton nom d'bne et d'or_.

I. Point de vue

II. Le Conteur parle

III. Vivo

IV. Le Conteur parle

V. Papmo

VI. Le Conteur parle

VII. Nav nav fnua

VIII. Le Conteur parle

IX. Parahi t Mara

X. Le Conteur parle

XI. Le Conteur achve son rcit



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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS,' WITH NO OTHER
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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
compressed (zipped), HTML and others.

Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
the old filename and etext number.  The replaced older file is renamed.
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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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