Project Gutenberg's Les douze nouvelles nouvelles, by Arsene Houssaye

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Title: Les douze nouvelles nouvelles

Author: Arsene Houssaye

Release Date: April 7, 2004 [EBook #11928]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DOUZE NOUVELLES NOUVELLES ***




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ARSENE HOUSSAYE

LES DOUZE NOUVELLES NOUVELLES




[Illustration: 001.png]

I

MADEMOISELLE SALOM.


I

Ils valsaient avec emportement, mais avec abandon, ce qui est la grce
suprme de la valse. Il y avait un peu de l'pervier qui enlve une
colombe. On lui en voulait presque,  lui, de sa rapidit vertigineuse,
mais on voyait bien que la jeune fille se livrait sans peur, enivre par
le tourbillon.

Et quand ce fut fini, elle lui dit, tout en se dgageant:

--Avec qui, monsieur, ai-je eu le plaisir de valser dans cette runion
_selected_?

--Oh! mon Dieu, mademoiselle, un nom ridicule; je ne descends ni des
croiss ni de l'Oeil-de-Boeuf. Je m'appelle tout btement M. Arthur
Dupont. Maintenant, si vous tes curieuse de savoir ma profession, je
suis auditeur au Conseil d'tat, profession tout aussi ridicule que
l'est mon nom.

Un physionomiste qui et tudi la figure de la jeune fille aurait bien
vu passer un nuage sur l'enjouement passionn de la valseuse. Elle
retombait sur la terre du haut de son envolement amoureux.

Arthur Dupont! porter dans le monde un nom qui n'est pas mondain,
n'est-ce pas y paratre dans un habit mal fait, avec une cravate mal
mise?

La jeune fille reprit son fauteuil avec un sourire impertinent, se
disant tout bas: Auditeur au Conseil d'tat! En effet, il a de grandes
oreilles.

Parti pris, car Arthur Dupont avait de jolies oreilles. C'tait
d'ailleurs ce qu'on peut appeler un joli valseur, qui ne dparait ni le
monde o l'on s'amuse ni le monde o l'on s'ennuie; profil  peu prs
correct, front lumineux, yeux vifs, bouche spirituelle.

Sa valseuse tait svre; on peut bien s'appeler Arthur Dupont sans
encourir les foudres de la mode.. C'est que cette valseuse avait t
leve par sa mre  jouer les Climnes, celles qui n'aiment que leurs
robes, leur ventail et leur beaut,--mme quand elles ne sont pas
belles. Il est vrai que celle-ci tait bien jolie: figure parisienne 
donner le vertige  ceux qui n'ont pas couru les filles du demi-monde.
Ce qui surtout couronnait son air impertinent, c'est qu'elle portait un
grand nom, que je masquerai ici par celui de Laure de Montaignac.

Une de ses amies la flicita d'avoir si bien vals avec un si bon
valseur.

--Je ne m'en souviens pas, dit-elle d'un air distrait.

Vint une autre valse. Elle prit un mauvais valseur; elle en faillit
briser son ventail. Aussi Arthur Dupont fut-il le bienvenu quand il
se prsenta pour la troisime valse. Elle s'avoua alors que le nom ne
faisait pas l'homme. Ce fut un si joli spectacle de les voir, elle et
lui, valser en tourbillonnant, que tout le monde applaudit comme si on
et entendu chanter la Patti et jouer Sarah Bernhardt. Laure s'indigna.

--Me prend-on pour une comdienne? Je valse pour moi et non pour la
galerie.

Ceci se passait  l'ambassade d'Espagne. Le lendemain, autre fte chez
Mme Mackay; nouvelles valses; les oreilles parurent moins grandes, le
nom moins vulgaire, tandis que le valseur parut plus entranant.

Cela continua toute la semaine, si bien que le bruit se rpandit dans le
monde que M. Arthur Dupont pousait Mlle Laure de Montaignac.

--Pourquoi pas? dit Arthur  Laure.

Mais Laure rpondit  Arthur:

--Comment voulez-vous que je change mon nom contre le vtre? Ah! si vous
tiez tout  coup, par un miracle, un homme d'tat, un ambassadeur, un
grand pote, un grand peintre....

--Je ne suis, hlas! rien de tout cela, dit le valseur avec amertume.

Il aimait follement Laure, il ne se croyait pas  une si grande distance
de l'idal de la jeune fille.

--Encore, lui dit-elle avec un soupir, si vous aviez une curie et un
_four in hands_!

--Qu' cela ne tienne, s'cria Arthur en lui saisissant la main. Vous
savez que j'ai quelque fortune; ds demain j'aurai une curie, cote que
cote. O la voulez-vous!

--A Chantilly, pour le plus beau _rally-papers_ d'outre-Manche.


II

Ce qui fut dit fut fait.

Autrefois, les jeunes filles rvaient un chteau gothique au bord d'un
lac ou d'un tang, un htel aux Champs-Elyses, un palais d't 
Deauville; aujourd'hui, grce au progrs des lumires, leur rve est une
curie.

Les hommes sont bien quelque chose pour elles, mais les chevaux! Elles
n'ont pourtant pas lu M. de Buffon; mais leur journal officiel n'est-il
pas le _Sport_ ou le _Jockey_?

Arthur fit merveille, avec la rapidit d'une locomotive  toute vapeur.
Le lendemain, il avait achet au plus clbre sportsman les plus
illustres chevaux. La moiti de sa fortune y passa, mais il pouvait
dire, non pas comme le sultan: J'ai dans mon srail Fatma, Java, Lama,
Diva, Diana: toutes les sultanes en _a_, mais: J'ai dans mon curie
Labrador, Spectator, Gladiator, Chancellor: tous les chevaux en _or_.

Huit jours aprs, _Spectator_ gagnait un prix aux courses du printemps;
le nom d'Arthur Dupont tait dsormais un nom historique dans l'empire
des turfistes et des hautes mondaines. Seulement, c'tait toujours
Arthur Dupont! Laure, tout en le flicitant, lui dit avec une pointe de
raillerie qui le pera au coeur:

--Pourquoi n'tes-vous pas comte, comme M. de Lagrange? _To be or not to
be!_

--Qu' cela ne tienne, murmura le triomphateur des courses, je vais
demander cela au pape; c'est une petite affaire de cent mille; mes
chevaux payeront mon titre.

Arthur ne s'tait pas tromp de chiffre. Il fut, de par la cour de Rome,
comte romain, ce qui est tout aussi bon que d'tre comte franais, quand
on n'a rien fait pour cela.

Ce jour-l, Arthur demanda solennellement la main de trs haute et trs
puissante damoiselle Laure de Montaignac.

Il se croyait dj  la tte de la plus jolie femme de Paris. Ah
bien oui! la veille, il y avait eu des courses; un autre sportsman
triomphait; celui-l tait marquis, celui-l descendait de
l'Oeil-de-Boeuf....

Si bien que, le dimanche suivant, le cur de Sainte-Clotilde annona
au prne qu'il y avait promesse de mariage entre M. le marquis de
N'importe-quoi et Mlle Laure de Montaignac.


III

Un coup d'ventail avait ruin Arthur.

Dans l'enivrement de son coeur, il avait tout sacrifi  cette belle
impertinente. Il ne put se consoler dans cette curie qui devait tre
leur chaumire et leur palais.

Le jeudi, il y eut encore des courses; Arthur fut battu.

Il voyait tomber  la fois ses illusions d'amoureux et de sportsman. Il
avait rv la grande vie: il lui fallait donc tomber dans la vie des
dcavs? Sa noblesse de coeur se rvolta. A quoi lui servirait son
brevet de comte romain,  lui qui ne pourrait plus faire figure dans le
monde?

Dj on lui avait dit: C'est un brevet d'invention.

Quand il fut rentr dans son curie, un peu abandonn de ses amis,
parieurs dsabuss, et maudit par les bookmakers qui avaient eu foi en
lui, il s'arma d'un revolver pour casser la tte au cheval qui l'avait
trahi.

Mais le cheval penchait vers lui sa noble tte, comme pour appeler ses
caresses....

Il l'embrassa; et, retournant vers lui le revolver dj braqu sur la
bte, il se cassa la tte  lui-mme.

Il survcut quelques instants, tout juste assez pour dire  un de ses
amis:

--Si tu m'aimes bien, coupe ma tte et porte-la sur un plat d'argent
 cette Climne d'curie,  cette Salom, plus cruelle que la fille
d'Hrodiade.


IV

Il expira sur ces mots. Ce fut un vrai chagrin parmi ses amis, car
c'tait un des plus braves coeurs de la nouvelle gnration: toujours
gai, spirituel avant son malheur, c'est--dire avant sa passion,--avant
son curie.

L'ami d'Arthur connaissait Mlle de Montaignac; il tait si indign du
jeu qu'elle avait jou, il tait si dsol de ce tragique dnouement,
qu'il n'hsita pas  aller chez la grande coquette des sportsmen, non
pas avec la tte de son ami sur un plat d'argent; mais avec toutes les
colres comprimes d'un galant homme. On fit quelques faons pour le
recevoir.

Enfin, malgr les prparatifs de la noce, il pntra dans le petit
salon, presque dans le cabinet de toilette de Mlle de Montaignac. Aux
premires paroles, elle se laissa tomber sur un fauteuil comme une femme
qui s'vanouit; mais elle se remit, bientt.

--Votre ami, dit-elle en le prenant de haut, tait un fou que j'ai voulu
sauver de son nant. Il voulait jouer  la haute vie et n'y entendait
rien du tout.

--Pardon, mademoiselle, qu'est-ce que la haute vie?

--Vous le savez bien: c'est la mienne, c'est la vtre. _C'est le High
life_.

--Ah! oui, je comprends, c'est celle qui commence sur un break, qui se
continue au pesage, qui s'panouit au dpart et  l'arrive, qui enfin
fait un tour de valse perdue pour bien finir sa journe. J'oubliais:
il y a aussi l'Opra et le sermon comme hors-d'oeuvre. Eh bien!
mademoiselle, je suis revenu de cette vie-l, et ce n'est pas ma faute
si mon pauvre ami s'y est jet la tte la premire, parce qu'il vous
aimait.

--Il m'aimait! Voil un mot hors de saison. Il m'aimait! mais tout le
monde m'aime; je ne peux pas pouser tout le monde. D'ailleurs, vous
savez bien qu'on n'aime plus.

--Ah! oui, vous voulez dire que c'tait bon au temps de l'ge d'or; mais
aujourd'hui que nous sommes sous l'ge de l'or....

Mlle de Montaignac eut un mouvement de dpit, car elle pousait des
millions.

--Enfin, monsieur, votre ami a fait une btise! S'il lui faut une larme,
je la lui donnerai; mais, de grce, brisons l.

Elle s'tait leve; l'ami d'Arthur se leva.

--Je comprends, mademoiselle, il y a des courses aujourd'hui. Seulement,
je dois vous dire encore un mot: mon ami m'a nomm son excuteur
testamentaire; voici le premier article de son testament:

Tu porteras ma tte sur un plat d'argent  Mlle Salom de Montaignac.

Laure fit semblant d'clater de rire.

--Voil qui est original et inattendu. Et que ferez-vous, monsieur?

La voix de l'ambassadeur siffla comme un serpent.

--Je remplirai mon rle d'excuteur testamentaire.

Il sortit et salua avec des larmes et des lames dans les yeux.


V

Naturellement, la jolie valseuse d'Arthur ne retarda pas son mariage
d'un jour.

Le surlendemain, Sainte-Clotilde retentit de tous les chants
d'allgresse.

Les vingt duchesses taient l pour s'amuser du spectacle: les reporters
contrent le menu et effeuillrent, pour la curiosit des curieux toutes
les fleurs d'innocence de la marie. Mais ce qu'ils ne dirent pas, je
vais le dire:

Pendant la messe, une duchesse demanda  son sigisbe pourquoi Laure
tait si ple et si mue, elle qui n'avait peur de rien. C'est que Mlle
de Montaignac, jetant un rapide regard sur tous ceux qui taient de la
fte, avait reconnu Arthur Dupont, quoiqu'on l'et enterr la veille.

C'tait bien lui: cravate blanche, redingote noire, lorgnon dans l'oeil,
sourire sur les lvres.

--C'est singulier, dit-elle, quand on a une image dans la tte, on l'a
dans les yeux. Mais, un moment aprs, comme son fianc lui prsentait
l'anneau nuptial, elle poussa un cri, car elle reconnut dans son fianc
Arthur Dupont.

C'tait lui, toujours lui. Elle se dtourna et laissa tomber l'anneau
nuptial qu'il lui avait mis au doigt.--Vision! dit-elle en dominant son
motion.

En effet, la figure du mort avait disparu sous celle du vivant.

Laure eut une demi-heure de calme; mais, dans la sacristie, quand, tout
le monde vint la fliciter, elle vit passer dans le premier groupe de
ses amis Arthur Dupont, plus enjou que jamais.--Ah! dit-elle, c'est une
obsession!

Aprs la messe, un lunch, avant que les poux prissent le train de
Venise.

Comment se fit-il qu'au milieu des violettes et des ross-th, sur
un surtout sculpt et cisel par un matre anonyme, elle vit la tte
d'Arthur Dupont?

Elle dtourna les yeux; une seconde fois elle vit ce visage exsangue,
les yeux ouverts. Il semblait qu'il la regardt avec une dsolation
railleuse.

Elle ne put s'empcher de dire  son mari:

--Voyez donc!

Mais elle ne vit plus que des ross-th et des violettes.

Le soir, on coucha  Fontainebleau, o dj les attendaient le valet de
chambre et la femme de chambre.

On avait fait un grand feu dans une chambre  coucher, qui portait le
nom de chambre nuptiale, parce qu'elle a abrit je ne sais combien de
jeunes pouses. Ah! les horribles chambres nuptiales que ces salles
d'auberge que choisissent aujourd'hui les maris de haut parage, ceux-l
qui ont des htels et des chteaux!

Mlle de Montaignac se rsigna  la mode, tout en regrettant son adorable
cabinet de toilette, qui et empch Eve d'couter le serpent. Elle se
dshabilla lentement, comme une jeune fille qui fait tomber  ses pieds,
une  une, deux par deux, toutes ses illusions.

Laure avait oubli les visions funbres quand, tout  coup, elle
entendit marcher derrire elle. La chambre tait dans le demi-jour; elle
se retourna.

--Ah! s'cria-t-elle avec terreur.

C'tait Arthur, toujours Arthur; il venait, souriant, une fleur
d'oranger  sa boutonnire.

Laure s'tait jete de ct, plus morte que vive; mais le mort souriait
toujours.

Il remua les lvres, mais il ne parla point.

La marie, dans l'pouvante, avait mis ses mains sur ses yeux. Quand
elle les rouvrit, elle reconnut que ce n'tait plus Arthur. Son mari lui
prit doucement la main et l'appuya sur son coeur. Ah! j'ai peur, j'ai
peur, dit-elle.

Les bougies s'teignirent. La femme de chambre, l'oreille  la porte,
entendit, par intermittences, ces paroles de terreur passionne: O mon
ami, aimez-moi toujours, reprenez-moi dans vos bras!

Mlle de Montaignac ne voulut pas s'appeler Mme Dupont, mais celle de ses
amies qui m'a cont l'histoire m'a dit en riant: Arthur lui apparat si
souvent la nuit que son premier enfant sera un Dupont!

[Illustration: 016.png]




JANINA

[Illustration: 019.png]


II

JANINA.


I

La scne se passe au beau milieu du tout-Paris, boulevard Malesherbes,
dans un somptueux appartement.

Madame s'ennuie dans sa chambre  coucher et s'impatiente en voyant la
pendule, qui lui semble marcher  rebours. Elle caresse son beau lvrier
et regarde par la fentre. Mais il ne vient pas!

Heureusement elle entend rsonner le timbre. Oh! qui que tu sois,
j'attends!

Et, pour commencer, qu'est-ce que Madame? C'est une jolie jeune femme
qui soupire sur trois annes de mariage. Son mari est charmant, quand
il est l,--mais il n'est jamais l!--Pourquoi? puisque sa femme est
charmante. Une douce pleur, lgrement bistre sous les yeux; des
lvres rouges qui ne sont pas peintes et qui ont faim; la passion les
agite, comme les ailes du nez, qui est d'un millimtre trop court, mais
qui est bien dessin. Les lvres, qui ne se touchent pas tout  fait,
permettent de voir, comme dans un crin, des dents qui voudraient
mordre. Le menton s'accuse un peu trop; mais quelle adorable volupt
dans les ondulations du cou, sous les vagues rebelles des cheveux noirs!

Si nous tions au bal, nous en verrions bien d'autres; je pourrais
peindre tout  loisir--puisque je le verrais--le sein provocant de
Janina, c'est le nom de la jeune marie;--je pourrais peindre les
paules et les bras dans toute la volupt de leur frmissement, brls
par les flammes vives de la valse. Mais, Janina tant chez elle et non
chez les autres, je ne veux pas tre indiscret.

Cependant, le valet de chambre annonce Mme Hamilton, une Amricaine
francise qui court le monde parisien  toute vapeur.

Elle n'a pas une seconde  elle, tant elle est  ses bonnes oeuvres.
Elle se jetterait au feu pour faire le bien, si elle avait le temps. Ses
bonnes oeuvres sont de plus d'une sorte. Curieuse comme ve, elle veut
tre de tout; prenant sa part des chagrins comme sa part des joies, elle
brouille les amoureux, sauf  les raccommoder. Elle ne permet pas qu'on
fasse rien sans elle. Celle-l n'est pas jolie; voil pourquoi sa vie
est si occupe--pour les autres.

Elle entre chez Janina comme une petite bourrasque.

--Ah! ma chre amie, tu ne sais pas ce qui m'arrive?... Mais que
vois-je?... tu as pleur!... Es-tu folle de ne pas prendre gaiement la
vie, dans une si jolie chambre  coucher!

Cette chambre  coucher tait tendue de peluche bleue, pique de
broderies Louis XIII. L'ameublement contrastait, puisque c'tait du pur
Louis XVI, en bois laqu blanc, filets rose tendre ou bleu de ciel,
dans le ton du plafond lgrement azur et sem de nuages touchs par
l'aurore.

Mme Hamilton embrassa Janina.

--Comment, mamour, tu t'ennuies ici? Ah! si j'avais comme toi ce beau
lit estrade  baldaquin, cette armoire  trois battants o tu peux te
voir trois fois dans ses glaces biseautes. Et ce secrtaire pour crire
de ton style  la Svign. Et ce chiffonnier pour cacher tes lettres.
Heureuse femme!

Janina soupira.

--Ah! oui, c'est un paradis. Mais, dans ce beau lit, il manque un homme.
Si je me mire dans ces trois glaces, c'est pour voir mon chagrin. Ce
secrtaire ne me sert qu' crire  moi-mme des pages folles que je
cache bien vite dans ce chiffonnier. Mais je n'ai peur de rien, j'ai
pleur toutes mes larmes et je me vengerai....

--Voyons, voyons, ma Janina.... Un million de dot! une figure d'ange! Et
ton mari te trompe; mais n'es-tu pas venge en pensant qu'il te
trompe avec une drlesse sans orthographe, celle qu'on appelle _la
Faramineuse_.

--Hlas!  quoi me sert-il de savoir la grammaire, si ce n'est 
conjuguer le verbe _je souffre_  tous les temps.

--Ne te dsole pas, nous arrangerons cela.

Un silence.

--Que veux-tu que je fasse? J'ai tout tent pour reconqurir Fernand.
Il est affol par cette fille. Ah! quel est donc son secret pour
l'enchaner ainsi?

--L'amour n'a pas de secret; c'est l'amour, voil tout.

--Et quand on pense qu'on a supprim les lettres de cachet! Ah! si
j'tais roi, comme j'enverrais toutes ces coquines  Saint-Lazare.

--Il est vrai qu'il n'y a plus de place!

Encore un silence!

Tout d'un coup, Mme Hamilton bondit sur son fauteuil comme la pythonisse
sur son trpied.

--_Eurka_! pour dire un mot grec en latin.

--Tu as trouv?

--Oui. Dans les naufrages, il faut tout risquer. Puisque c'est ici le
naufrage de ton bonheur, mets les chaloupes  la mer.

--Pourquoi ces mtaphores hors de propos?

--C'est que je lis des romans. coute bien. Tu vas aller de ce pas 
l'htel du Louvre, o il n'y a jamais de Parisiens, car ce n'est pas
comme au Grand-Htel. Tu criras  la Faramineuse,--on dit qu'elle
s'appelle Caroline Berlin.--Tu la prieras de venir te trouver pour une
affaire qui l'intresse. N'oublie pas de signer ta lettre: princesse
Pacinska, ou Pacinskoff.

--Eh bien! quand j'aurai cette fille sous la main?

--Je sais bien que tu auras envie de la mettre en pices. Mais il faudra
que tu aies le courage de lui sourire...

A cet instant, le valet de chambre annona la comtesse d'Oriac, une
femme austre, qui ne riait plus, peut-tre parce qu'elle avait trop ri.
Sur quoi, Mme Hamilton salua et s'loigna en toute hte.

--Pardonnez-moi, madame, dit Janina  la nouvelle venue, je cours aprs
cette folle, car j'ai un mot  lui dire.

La jeune marie rejoignit Mme Hamilton, qui lui dit en quelques mots ce
qu'elle devait faire  l'htel du Louvre.

--Tu es toque, dit Janina en clatant de rire pour cacher ses larmes.


II

Ce qui n'empcha pas Janina d'aller  l'htel du Louvre.

C'est l que se passe la seconde scne, dans une de ces chambres bien
numrotes qui font la joie d'une trangre et qui feraient le dsespoir
d'une Parisienne.

Elle avait crit  la Faramineuse, par la main de Mme Hamilton.

Il n'y avait pas une heure qu'elle attendait, quand Caroline Bertin, qui
ce jour-l n'avait rien  faire, vint en personne pour rpondre  la
lettre d'appel, inquite d'ailleurs par ce singulier autographe.

Ds que la jeune femme entendit frapper, elle noua un double voile. Elle
ouvrit et se mit  contre-jour pour parler  Caroline Bertin.

--Mademoiselle, j'arrive de Russie. Je sais que vous tes  la mode et
je ne m'en tonne point en vous voyant. Vous faites la pluie et le beau
temps dans les rgions de la galanterie. Voulez-vous que je vous donne
dix mille francs pour...

--Donnez toujours, princesse, nous verrons aprs. C'est que le mari de
Janina n'tait pas si gnreux. Il fallait lui arracher les billets de
cinq cents francs. La jeune marie dploya dix billets de mille francs
comme si elle et dploy son ventail. La Faramineuse les saisit avec
ivresse.

--Tout ce qu'il vous plaira, madame.

Caroline Bertin s'attendait  recevoir une dclaration  bout pourtant.

--Mademoiselle, je sais votre vie intime. Vous avez pour amant le
vicomte de***, qui a t le mien. Je veux le voir sans l'avertir.
Faites-moi le sacrifice de m'ouvrir pour cette nuit votre chambre 
coucher, o vous ne serez pas.

--De tout mon coeur, princesse.

--A quelle heure rentre votre amant?

--Il vient toujours  minuit et demi.

--Eh bien! je serai l avant minuit.

Disposez tout pour que la comdie soit bien joue; je donnerai cinq
cents francs  votre femme de chambre. Naturellement, il n'y aura pas
une bougie allume; il n'y aura pas mme une bougie dans la chambre 
coucher, car je ne veux pas tre reconnue.

Caroline Bertin tait silencieuse. Elle ne voulait pas rendre les dix
mille francs, mais elle ne voulait pas perdre le vicomte. Enfin, une
ide folle lui passant pas l'esprit, elle parut se rsigner.

--Soyez tranquille, princesse. J'ai une petite gueuse de femme de
chambre qui est trop fute pour faire une btise... Donnez-moi toujours
les cinq cents francs... a lui donnera du coeur  l'ouvrage.

Naturellement, elle trouvait que ce serait de la folie de donner plus de
cinq louis  une femme de chambre.

Janina, qui dj n'avait pas une haute estime pour la Faramineuse, lui
donne cinq cents francs sous un regard de piti.

--Donc,  minuit, dit-elle.

Caroline Bertin tendit la main  Janina, qui ne daigna pas comprendre;
la jeune femme voulait bien qu'on lui tendt la main pour recevoir de
l'argent, mais non pour serrer la sienne.

En descendant le grand escalier de l'htel du Louvre, la courtisane
rencontra le prince Rio.

--D'o viens-tu, Caroline?

La Faramineuse prit un air mystrieux pour conter l'histoire au prince.

--Voil un mari heureux! s'cria-t-il en riant.

--Prince, vous avez votre coup, mettez-moi  ma porte pour causer un
peu.

Que se dirent-ils?

Cependant la pseudo-princesse clatait en sanglots.

Est-il possible que je vais jouer cette comdie? Oh! non, je ne la
jouerai pas.

Elle s'offensa de toute sa dignit.

--Et pourtant, comme je serais heureuse de dire demain  mon mari:
Comment avez-vous pass la nuit?

Affole par sa passion, la tmraire jeune femme tait capable de tout,
hormis de trahir Fernand. Elle se disait que peut-tre Mme Hamilton
avait raison et qu'il fallait tout risquer pour ne pas tout perdre. Qui
sait s'il ne voudrait pas recommencer toujours cette nuit-l?


III

Jusqu' onze heures, Janina, comme un roseau au vent, s'inclinait tour 
tour sous la volont et l'indcision, se disant: Je n'irai pas, quand
elle tait dcide  tenter l'aventure; se disant: J'irai, quand elle
avait renonc  tout.

Ce qui la dcida, cote que cote, vaille que vaille, c'est que son mari
ne rentra pas pour dner. Il lui crivit un mot qui la glaa.

Comme il aspirait  un secrtariat d'ambassade, il lui parlait du
ministre.

--Encore un mensonge! dit-elle en jetant la lettre au feu. Le ministre,
c'est sa matresse; eh bien! je serai son ministre, moi!

La Faramineuse demeurait rue Royale, dans un petit appartement qui
tait une premire station vers les splendeurs de la vie de courtisane.
Jusque-l elle avait eu plus de dettes que de rentes sur l'tat. Son
capital se composait de cinquante mille francs de diamants, d'un
mobilier de toutes les paroisses et d'un temprament de soupeuse. Pas
une obole de plus!

Janina fut presque surprise de trouver cet intrieur quelque peu
mlancolique.

--Comment, murmura-t-elle en entrant, il se plat mieux sur ce fumier
que dans mon nid de dentelles!

Elle jeta ses yeux partout, avec la curiosit d'une grande dame chez une
courtisane. Elle commena par dchirer une photographie de son mari, 
la glace de la chemine. Presque aussitt, en feuilletant un roman de
cuisinire, elle trouva comme signet une autre photographie. On pourrait
croire que c'tait celle de M. Alphonse, place  la bonne page. Pas
du tout. C'tait le portrait d'un prince Rio, qui aime toutes les
compagnies--mme les mauvaises.

La Faramineuse se servait de cette photographie en guise de
coupe-papier.

Janina reconnut le prince. Elle le rencontrait dans le monde. Elle
constata une fois de plus qu'il ressemblait  son mari.

Cependant, l'heure allait sonner. La jeune femme, de plus en plus ple,
entendait battre son coeur. Il lui semblait qu'elle allait mourir. Elle
tomba agenouille et demanda pardon  Dieu.

Quand elle se releva, le hasard la mit en prsence d'une bouteille
de fine champagne. Pour se donner du courage, elle fit comme ces
comdiennes qui ont peur  leur entre en scne: elle but  pleine
vole.

Je ne sais si le courage lui vint plus tard, mais la fine champagne ne
l'empcha pas de s'crier:

--Quoi! c'est moi, moi Janina de R., qui vais me mettre dans ce lit!

Elle avait reconnu, d'ailleurs, que la Faramineuse lui avait donn luxe
du beau linge. Caroline Bertin, en la quittant, avait achet au Louvre
une magnifique paire de draps brods au plumetis avec une couronne de
princesse.

Ce n'tait pas une vaine dpense: cela lui servirait pour les grands
jours. Mais au moins la princesse en aurait la virginit!

A peine dshabille, Janina s'cria: Jamais! Un peu plus, elle
remettait sa robe.

Mais elle entendit du bruit. Il fallait franchir le Rubicon.

Elle teignit les deux bougies du candlabre, elle les jeta dans la
chemine et se nicha dans le lit, o elle fit semblant de dormir.

La Faramineuse lui avait dit que son amant la surprenait toujours
endormie.

La porte s'ouvrit.

--Lui! murmura Janina. O mon Dieu, faites-nous mourir tous les deux.

A ce moment, la femme de chambre rptait encore au nouveau venu sa
leon--bien apprise.


IV

Ici, les documents font absolument dfaut  l'historien. Ce qu'il sait
bien, c'est ceci:

Le lendemain, bien avant l'aurore. Janina s'envola comme un oiseau qui
ne bat que d'une aile; ou plutt, pour parler en prose, elle s'habilla
en toute hte vers quatre heures du matin, l'heure o elle savait que
son mari s'chappait des bras de la Faramineuse. Sa longue pelisse
cachait sa tte comme son corps, mais elle ne se trouvait pas encore
assez cache pour sortir de chez une fille et pour rentrer chez une
honnte femme!

Rentra-t-elle chez une honnte femme?

Fut-elle vraiment bien surprise quand sa fille de chambre lui dit, tout
bahie de la voir rentrer si tard sans tre en toilette de bal:

_--Madame sait-elle que Monsieur est revenu de trs bonne heure avec une
fivre de cheval?_

Fut-ce pour Janina le _Man, Thcel, Phars_ venant la surprendre dans
l'enivrement de son triomphe,--ou de sa dfaite? Savait-elle,  ce
moment, que le beau prince entrevu en photographie dans le vulgaire
roman que lisait la Faramineuse avait pris--nouveau Jupiter--les plumes
et le nid d'Amphitryon?

Je ne sais par quelle indiscrtion l'histoire courut vaguement, sans
toutefois qu'on arracht les masques. Ce qui est certain, c'est qu'une
amie de la Faramineuse lui dit un jour: On prtend que tu as touch dix
mille francs pour rapatrier une femme avec son mari.

--Ma chre amie, j'ai touch quinze mille francs: dix mille francs de la
dame, et cinq mille francs du prince.

--C'tait donc un prince? La Faramineuse se mordit les lvres.

Ste Thrse a dit: Nous avons dans le coeur la source des larmes qui
lavent nos pchs. Janina qui avait tant pleur, pleura encore.

Son mari ne retourna pas chez la Faramineuse.--Ni elle non plus.




LE

HUITIME PCH CAPITAL

[Illustration: 037.png]


III

LE HUITIME PCH CAPITAL


I

C'tait la plus invraisemblable des extravagantes hraldiques.

Il l'aimait jusqu'au ciel: Il l'aimait jusqu'aux abmes. C'tait l'me
de son me, l chair de sa chair, la vie de sa vie.

Ds qu'elle n'tait plus sous sa main ou sous ses yeux, tout s'arrtait
en lui, le mouvement de l'ide et le battement du coeur. Il se croyait
dans un Sahara sans oasis, il ne respirait plus que du feu. Et pourquoi
l'aimait-il?

Elle n'tait ni belle ni jolie; pas mme la beaut du diable; mais elle
avait du diable--je ne sais quoi de la perversit des filles d'Eve qui
donne le vertige  ceux que l'amour affole. Et puis elle avait des
yeux! Ces yeux pers, profonds comme la mer, entranants comme la vague,
clatants comme la tempte. Et puis, elle avait des lvres rouges, des
framboises parfumes qui riaient sur ses dents aigus. Et puis, elle
avait un sein provocant, qui donnait  sa dsinvolture je ne sais quoi
de batailleur et de va-de-l'avant.

Quand il voyait ce sein, il tombait agenouill et demandait  Angle la
grce d'y cueillir des fraises, expression que j'abandonne aux lettrs
de l'avenir.

Si toutes celles qui ne sont ni belles ni jolies n'taient pas aimes,
ce serait un dsastre sur la terre, qui ne vit que par l'amour.

Mais de qui parlons-nous?

J'oubliais. Nous parlons de monsieur et de madame Falbert, deux jeunes
maris qui filent les derniers jours de leur lune de miel.

Je ne dresserai pas l'arbre gnalogique des Falbert, non plus que celui
des Aymar, quoique tout le monde descende d'Adam et Eve, c'est--dire
que les hommes sont toujours plus ou moins tromps par les femmes. Voil
la vraie noblesse hrditaire, puisque c'est la noblesse des passions.

Lonce Falbert, licenci en droit, s'tait mari  la veille de
plaider sa premire cause. S'il s'tait mari, ce n'tait pas dans
la proccupation d'avoir beaucoup d'enfants, mais parce qu'il avait
rencontr dans une petite fte mondaine Mlle d'Aymar, qui prenait tous
les coeurs au cotillon. Il n'y fit pas trop le chevalier de la triste
figure. Il soupa  ct d'elle, il la cajola par toutes les caresses
de la causerie et des oeillades, si bien que Mme Agns dit  sa fille,
quelques jours aprs:

--Sais-tu pourquoi tu es distraite? C'est parce que tu penses  M.
Lonce Falbert.

--Pas du tout, maman.

--Alors, s'il demandait ta main, tu lui dirais de repasser?

--Non, je lui dirais oui;

--Et pourquoi pouserais-tu plutt qu'un autre M. Lonce Falbert?

--Par curiosit.

--Ah! je te reconnais bien l; tout ce que tu fais et tout ce que tu
feras, curiosit, curiosit, curiosit!

--Mais, maman, un roman que j'ai lu malgr toi m'a dit l'autre jour
qu'il fallait lire toutes les pages du livre de la vie.

--Ce roman, ma chre Angle, ne parle pas comme un livre, mais comme un
roman; car il est dit aussi que, si la vie n'tait pas un mauvais livre,
on ne s'y amuserait pas. J'espre que tu ne prends pas au srieux toutes
ces btises-l?

Mlle Angle ne rpondit pas, mais elle pensa que, si sa mre pensait
ainsi, c'est qu'elle tait revenue de ces btises-l.

Si Mme d'Aymar avait parl  sa fille de Lonce Falbert, c'est que le
matin mme une amie tait venue lui confier les esprances du futur
avocat.

--Futur avocat! s'crie la mre; ma fille rve de tous les palais,
except du Palais de Justice.

--Rassurez-vous, ma chre amie, M. Lonce Falbert n'est pas si bte que
de se planter devant un mur mitoyen; il sera avocat stagiaire, mais
ce sera le stage de la politique. Son pre, qui est membre du conseil
gnral de son pays, le fera passer dput aux prochaines lections
lgislatives.

--Quelle est son opinion?

--Il n'en a pas.

--Alors, je lui donne ma fille.

Vraie mre de famille! Elle comprenait qu'un homme politique qui n'a pas
d'opinion doit arriver  tout, quel que soit le gouvernement. Outre que
M. Lonce Falbert n'avait pas d'opinion, son pre lui donnait vingt-cinq
mille livres de rente. Mme d'Aymar en donnait  peu prs autant  sa
fille, si bien que les jeunes maris pourraient faire bonne figure dans
le monde du palais et de la politique.

Le mariage se fit  trois semaines de l. On se demanda comment Lonce,
avec une si belle tte, avait pu s'amouracher d'un petit chafouin comme
Angle; car elle eut beau balayer arrogamment l'glise d'une belle
trane de dentelle, nul ne dit au passage: _La marie est jolie_. Seuls,
les charnels, les lascifs, les libertins lourent la coupe de son sein.
Cette belle coupe renverse, disent les potes. Les potes disent
encore: Un sein abondant. L, il et fallu dire surabondant. Aussi les
mres des filles anmiques disaient-elles tout haut: C'est scandaleux;
je ne permettrais pas  ma fille de pareilles avant-scnes.


II

Cependant le mari entrana la marie, pour la nuit des noces, dans une
villa de son dpartement, qui avait reu les plus beaux dcors pour
cette premire reprsentation.

Angle n'eut pas besoin que les matrones vinssent  la rescousse pour la
dcider  franchir le seuil de la chambre nuptiale. Tout est entranant
pour une curieuse.

Par malheur pour Lonce, ce n'tait pas l'amour qui la prenait par la
main. Aussi, ce fut avec un clat de rire et non avec des larmes qu'elle
passa le Rubicon.

Elle le repassa, toujours rieuse, se demandant ingnument pourquoi
Lonce ne riait pas comme elle.

Mais il tait si amoureux qu'elle lui pardonnait d'tre un peu trop
sacerdotal dans sa passion.

Le jeune licenci ne songeait pas  plaider d'autre cause que celle de
son bonheur. Comme on avait manqu les derniers bals de juin et la fte
du Grand Prix, Angle voulut bien s'attarder dans sa villa, car on lui
avait donn le nom de la Villa Angle. Elle s'amusa  y jeter tout
l'alliage du Louis XVI et du japonisme, ce qui merveilla les voisins de
campagne--par ou-dire--puisqu'on vivait dans une maison ferme, avec
quelques journaux, un peu de musique et beaucoup de primeurs. Tous les
matins, Paris apportait des nouvelles, des fraises, des crevettes, des
dentelles, des cerises et des chiffons.

Angle tait gourmande et coquette. Les femmes qui ne sont pas belles
ont la fureur de se faire belles. Ce n'tait pas pour son mari que la
jeune femme travaillait sa figure, c'tait pour elle-mme.

Peu  peu la villa gaye ses portes, surtout quand il fut dcid qu'on y
passerait la belle saison, grce  quelques petites ftes panaches de
Parisiennes et de provinciales; Angle trouvait amusant, je cite sa
phrase, de faire une omelette aux fines herbes et aux petits oignons des
femmes des Champs-Elyses et des femmes champenoises.

Mais, les jours de solitude, que faire dans une villa aprs les
premires joies du nouveau et du renouveau? Angle se mit  crire un
roman, mais au centime feuillet elle brla tout.

Cette dvorante toujours affame de curiosit, avait perc son mari 
jour; elle trouvait qu'il commenait  rabcher ses sentiments. Elle
avait d'abord voulu l'aimer en franais, en latin et en grec, mais
il tait  bout de science. Dans son culte pour Angle, il faillit
apprendre l'hbreu, aprs lui avoir cont toutes les passions de Paris,
de Rome et d'Athnes. N'allez pas croire que ce ft un perverti. C'tait
un idaliste parcourant toute la gamme de l'adoration.

Autrefois, les grandes passions duraient toujours; tmoin Philmon et
Baucis, pour ne donner qu'un exemple. Aujourd'hui, la vapeur emporte
tout. Lonce eut peur, par les airs distraits de sa femme, de la voir
bientt s'ennuyer dans le tte--tte ou de devenir bas-bleu. Il fut le
premier  lui conseiller de voir quelques voisins de campagne.

--Mais, mon cher Lonce, qui voir dans ce pays perdu?

--M. le cur.

--Oui, s'il veut que je le confesse.

--Le notaire.

--Peut-tre, j'ai song  faire mon testament.

--Le percepteur des contributions.

--Oui, je l'ai vu l'autre jour  la messe avec son jeune frre, le
sous-lieutenant de chasseurs, qu'il faut inviter aussi.

--Nous l'inviterons.

--Vous choisissez bien votre monde, vous allez tre jaloux, n'est-ce
pas, monsieur mon mari, du notaire, du percepteur et du cur?

--Jaloux! s'cria le mari. Grce  Dieu, vous tes de celles qui
commandent le respect.

--Vous croyez?

Il faudrait une grande actrice pour bien dire ce mot comme le dit la
jeune femme; mais le mari ne comprit pas.


III

Quelques jours aprs, Mme Lonce Falbert recevait  dner, dans son
incomparable salle  manger des champs, le cur, le notaire, le
percepteur et le sous-lieutenant.

Elle s'tonna d'abord de trouver que ces gens-l n'taient pas beaucoup
plus btes que les Parisiens. Il est vrai que le cur avait tudi au
sminaire de Saint-Sulpice, le notaire dans une tude de Paris et le
percepteur--c'tait bien mieux--tait n rue Richelieu et avait fait son
stage au ministre des finances. Je ne parle pas du sous-lieutenant, qui
portait bien sa tte et son sabre.

On dna donc gaiement. Angle trouva que le notaire n'tait pas trop
timbr et que le percepteur nouait galamment sa cravate blanche. Le
cur n'avait pas trop prch, parce qu'il buvait doctement. Le
sous-lieutenant se grisa.

Quant tout le monde fut parti:

--Eh bien! Angle, je suis enchant de tous les quatre;
recommencerons-nous?

--Toutes les semaines.

Ce fut avec le cur que le notaire fit la visite de bonne digestion.
Le percepteur vint tout seul.

Tout justement Lonce venait de partir pour Paris. Aussi Angle
retint-elle le visiteur pendant toute une heure. tait-ce pour lui ou
pour son frre?

Ce magistrat de la cote personnelle tait un gamin de Paris qui cassait
les vitres sans savoir s'il les payerait. Il ne doutait de rien et
s'aventurait en tout. La jeune femme, dj ennuye, prouva un vif
plaisir  ce jabotage  la diable.

Le percepteur avait vu tout de suite qu'on pouvait se risquer  la
blague avec cette gentille diablesse. Il fut blouissant contre tout
attente, non pas qu'il ne rpandt beaucoup de similor dans la causerie,
mais, loin de Paris, c'tait encore de la vraie monnaie.

Quand il s'en alla, Angle sentit le froid tomber autour d'elle.

Mais, par bonheur, le sous-lieutenant parut  son tour et commena
le sige de cette jeune vertu. Angle lui fit comprendre qu'il ne la
prendrait pas d'assaut. Mais elle lui avoua qu'elle aimait  voir les
travaux du sige.

Revint Lonce, plus passionn que jamais. Tout un jour sans voir sa
femme! Il la trouva plus distraite que la veille.

--Angle, tu ne m'aimes pas?

Il se jeta  ses pieds et lui montra deux larmes.

Mais ce n'taient que deux larmes de mari.

C'est l pour elle le malheur de ceux qui ne sont pas aims de
s'acharner  leur proie et de vouloir vaincre la nature rebelle. Lonce
s'acharna  cette oeuvre maudite, parce qu'il souffrait horriblement.

--Je veux la vie ou la mort! disait-il, se tranant toujours aux pieds
d'Angle, dans la pleur d'un condamn qui attend son recours en grce.

Obsde de tant de caresses qui ne portaient pas, de tant de paroles qui
ne parlaient pas au coeur, Angle dit  Lonce:

--Eh bien! non, je ne t'aime pas!


IV

Ce fut comme un coup de couteau. Il sembla  Lonce qu'une lame froide
lui perait le coeur.

Il foudroya sa femme d'un regard et courut perdument  travers le parc,
dchir par toutes les btes froces du dsespoir.

Il maudissait cette femme adore, mais en mme temps il s'avouait qu'il
ne pourrait pas vivre sans elle.

L'amour est lche. Lonce retourna dans le petit salon, o Angle
feuilletait un roman, calme et souriante comme toujours.

--Angle, je t'aime! Dis-moi, tu n'as pas voulu me tuer par tes odieuses
paroles?

--Mon cher, vous tes fou! Ne faudrait-il pas toujours chanter la mme
chanson? Pour Dieu! laissez-moi respirer.

Il lui arracha le livre des mains.

--Le roman n'est pas l, lui dit-il.

Mais elle se leva furieuse et ressaisit les pages  moiti dchires.

Il n'y avait plus rien  dire. Lonce alla pleurer tout seul dans son
cabinet de travail, se demandant si c'en tait fait de son rve et de
lui-mme.

Il ne revit sa femme qu'au dner, o il hasarda ces mots:

--Si vous vous ennuyez ici, Angle....

--Pas du tout. Si vous vous ennuyez vous-mme, vous pouvez retournera
Paris pour vos affaires....

--Mes affaires! je n'en ai qu'une, celle de vivre pour vous et avec
vous.

--Eh! mon Dieu, nous ne faisons pas autre chose depuis trois mois. Je
sens que les feuilles me poussent aux mains et les racines aux pieds.

On ne dit pas un mot de plus.

Dans les grandes phases de la vie, il faut toujours un confident. Lonce
n'avait l qui que ce ft  qui ouvrir son coeur! Le lendemain, il
repartit pour Paris, ne sachant d'ailleurs pas bien pour quoi faire,
mais fuyant la solitude, cette implacable ennemie de ceux qui souffrent
par le coeur. A Paris, il trouva un ami.

--Pourquoi cette pleur, Lonce?

--Ah! si tu savais comme je suis malheureux. Et le jeune mari conta,
une  une, toutes ses tortures.

Il ne montra sa blessure ni  sa soeur ni  sa mre.

--Tu es toujours bien heureux, Lonce.

--Oh! oui, bien heureux, ma mre.


V

Il revint le soir.

Il tait onze heures; il passa par la petite porte du parc, pour ne
pas rveiller les gens; il fut trs surpris de voir de la lumire  la
fentre du petit salon.

Angle, qui tait une dormeuse, n'tait donc pas encore couche?

Il ne fallut  Lonce que quelques secondes pour tre devant la fentre.

Que vit-il? La dernire page de son-bonheur!

Angle enveloppait dans sa chevelure dnoue la figure du jeune
sous-lieutenant.

Lonce jugea qu'il n'avait qu'une chose  faire: c'tait de laisser cet
homme et cette femme  leur folie. Il prit le train de minuit, jurant de
ne plus jamais revoir ce pays, deux fois cher jusque-l:


VI

Ce fut Angle qui courut  Paris le lendemain.

Comme son jeu tait jou avec le sous-lieutenant, elle apparut toute
charmante  la porte du petit appartement de Lonce.

Elle fut effraye de sa pleur et de sa dsolation.

Aussi prit-elle sa voix fline:

--Eh bien! je m'ennuyais, me voil.

Qui le croira? Vous le croirez. Le mari laissa tomber aux pieds de la
femme toutes ses jalousies et toutes ses douleurs.

--Je sais tout, lui dit-il; vous tes infme, je devrais vous tuer, mais
je vous aime: nous partirons ce soir pour l'Italie.

--Oh! l'Italie! c'est mon rve! Elle embrassa dix fois son mari.

--Si tu savais comment je t'aime!

Il fut terrible:

--Ne dnouez pas vos cheveux, lui dit-il d'une voix qui sifflait.

Et, aprs un soupir et un silence glacial:

--J'ai une question  vous faire, Angle, vous y rpondrez en toute
libert de conscience.

--Oui, mon Lonce.

--Pourquoi m'avez-vous trahi?

Angle ne rpondit pas.

--C'est par amour naturellement.

--Non.

--Eh bien! pourquoi m'avez-vous trahi?

En toute libert de conscience, Angle rpondit:

--Par curiosit!


VII

J'avais dit: La femme est la quatrime vertu thologale, mais c'est le
huitime pch capital.

Le huitime pch capital, c'est LA CURIOSIT.

[Illustration: 054.png]




LE STOCISME D'UNE PARISIENNE
OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN


[Illustration: 057.png]



IV

LE STOCISME D'UNE PARISIENNE
OU COMMENT IL FAUT LIRE UN ROMAN


I

Je ne lis pas de romans parce que j'en fais. Ou plutt je lis sans cesse
le roman toujours ouvert qui s'appelle Paris. Voil le roman des romans,
mais encore faut-il savoir le lire. Quelques romanciers en chambre se
torturent l'esprit pour inventer des chapitres vraisemblables. Plus d'un
dpense beaucoup de talent  faire verser des larmes aux personnages
de son imagination, sans se douter qu'en regardant par la fentre il
verrait des scnes bien plus mouvantes.

Le tout-Paris dborde au Caf des Ambassadeurs par les beaux jours, avec
le mme entrain qu' la foire de Neuilly. Quand je dis le _tout-Paris_,
pour me servir d'un mot consacr, je devrais dire aussi le
tout-Pontoise, car il y a l, comme ailleurs, les acteurs et les
spectateurs, ceux qui aiment  entrer en scne et ceux qui aiment 
regarder la comdie sans y rien comprendre, ce qui rappelle le mot
d'une provinciale au Conservatoire, en pleine symphonie: Quand a
commencera-t-il?

La comdie, il n'est pas de jour qu'on ne la donne au Caf des
Ambassadeurs: comdie imprvue, comdie bouffonne, mais aussi
tragi-comdie. Quand on entre l, on n'est pas bien sr de n'y trouver
une aventure ou un duel.

J'y dne  et l en gaie et docte compagnie: avec Albric Second,
Carolus Duran, Camille Rogier, Monjoyeux, Coupvent des Bois, Du
Sommerard, Du Boisgobey--et quelques princesses gares.--Il m'arrive
d'y dner tout seul, presque toujours dans le jardin sous les grands
ormes plants par le duc d'Antin, devant le parterre de fleurs en vue de
la fontaine jaillissante. Ce sont l des apritifs inapprciables.

C'est surtout quand je dne seul, tudiant mes voisins et mes voisines,
que je lis le roman parisien. Chaque petite table pourrait fournir un
chapitre.


II

Un soir que j'tais arriv tard, j'eus toutes les peines du monde 
trouver un coin presqu'en dehors des limites, si bien que les promeneurs
des Champs-lyses m'effleuraient en passant.

Un de mes amis, beau pourfendeur de moulins  vent, Parisien de Madrid,
car il y a l des Parisiens de tous les pays, m'avait offert une place
 sa table, mais il tait en trop bonne fortune et je le remerciai en
saluant sa Dulcine. C'tait la premire fois que je voyais cette dame.
Je m'aperus bientt qu'on la regardait beaucoup, parce que c'tait une
nouvelle venue, aussi ne se sentait-elle pas bien chez elle  cette
table pourtant hospitalire, gaye par une bouteille de vin de
Champagne dans un seau tout perl de glace, ce qui n'empchait pas une
bouteille de Chteau-Laffitte, date de 1865, de faire bonne figure,
sans parler des crevettes et des radis, qui sont comme le sourire rose
d'un bon dner.

La dneuse tait fort jolie, beaut expressive et parlante sous son
chapeau-ombrelle, cette ferique cration de la mode pour le minois
parisien.

A premire vue, cette jeune femme paraissait s'amuser  cette petite
fte plus ou moins intime; mais pour quiconque la regardait bien,
l'inquitude prenait son coeur.

Elle semblait enchante d'tre l, comme tant d'autres qui s'y dploient
en queue de paon, mais elle aurait bien voulu tre ailleurs. Elle
semblait craindre les oeillades qui la dvisageaient, ce qui lui donnait
plus de charme encore.

--Eugnie, vous ne m'coutez pas! lui cria l'Espagnol.

Elle tait distraite et n'apprciait pas tout l'esprit de son compagnon
d'aventure. C'tait bien dommage.


III

Le dner touchait  sa fin. Je fumais ma dernire cigarette, la dame
buvait sa dernire coupe de vin de Champagne, l'Espagnol jetait dans le
vide son dernier mot, quand je vis passer tout prs de moi un homme et
un enfant:

Cet homme, jeune encore, figure svre, chapeau d'une autre saison,
redingote rpe, paraissait appartenir  l'honorable corporation des
travailleurs  la plume d'un ministre ou d'une banque.

Il y en a comme cela cent mille dans Paris, des hros du devoir
quotidien, qui tranent la misre sans jamais lui jeter sur le dos la
robe d'or de la fortune. Ils assistent  toutes les ftes sans en tre,
vrais comparses  qui on ne sert que des festins illusoires.

Celui-ci promenait une petite fille de sept  huit ans, toute ple,
quelque peu attriste, mais qui prenait un vif plaisir  voir au passage
tous les tableaux de la vie aux Champs-lyses.

Elle s'tait arrte devant les chevaux de bois, en demandant  son pre
de la mettre  califourchon sur le plus joli; mais le pre avait rpondu
de sa voix grave: Pas aujourd'hui! Dj il avait dit le mme mot
devant le petit carrosse des chvres. Pareille rponse devant le cirque.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'tait de payer les plaisirs qui ne
cotent rien. La petite fille, d'ailleurs, n'insistait pas: elle savait
que son pre tait pauvre et qu'il lui fallait souvent se refuser le
tramway, mme les jours de pluie.

Elle sembla s'amuser  voir tant de gourmands et de gourmandes attabls
 toutes ces petites tables si bien servies.

--Vois, papa, il y a aussi des enfants. Le pre soupira.

--Oui, dit-il en embrassant sa fille, mais ce n'est pas l notre
cuisine.

Et comme l'enfant voulait s'attarder:

--Allons-nous-en, reprit-il, tu sais qu'il y a loin d'ici  l'le
Saint-Louis.

Une soudaine motion avait pli la figure du pre.

S'il voulait entraner l'enfant, ce n'tait pas parce qu'il y avait loin
des Champs-lyses  l'le Saint-Louis, c'est qu'il venait de voir la
jeune femme qui dnait avec l'Espagnol.

On ne saurait peindre les sentiments qui passrent dans ses yeux et sur
ses lvres. C'tait la colre, l'indignation, l'amour trahi, la jalousie
rsigne.

Il ferma les yeux comme s'il rvait. Deux larmes sillonnrent ses joues.
Ce fut  cet instant qu'un mot inattendu s'chappa des lvres de l
petite fille.

--Maman!

L'homme prit l'enfant dans ses bras pour touffer ses sanglots. Que
voulez-vous, ce n'tait pas un stocien. C'tait un pauvre mari qui
venait de retrouver sa femme et qui n'avait pas le courage de comprimer
son coeur.

Sa femme avait quitt la maison, son homme et son enfant depuis six
mois. On ne s'tait pas revu; on avait beaucoup pleur  la maison;
peut-tre avait-on pleur hors la maison.

Mille fois la petite fille avait demand  son pre si sa mre
reviendrait le lendemain. Elle ne savait pas pourquoi elle tait partie;
mais, quoiqu'elle ft jeune encore, elle ne questionna pas son pre
quand elle vit sa mre attable en face de l'Espagnol: les enfants
comprennent tout.


IV

Le pre s'tait donc loign; mais  l'instant o la petite fille disait
maman!, la dneuse ressentait un coup au coeur.

--Lui!

Ce n'tait qu'une demi pervertie; elle se leva, cette mre, et courut 
sa fille, sans s'inquiter de l'Espagnol, qui se demandait si elle tait
folle. Le pre n'tait pas  dix pas de moi quand la mre lui voulut
prendre l'enfant dans les bras.

--Marguerite, dit-elle toute gare.

Mais le pre gardait bien sa fille. Vainement Marguerite voulut se jeter
dans les bras de sa mre, l'homme tenait l'enfant  distance.

--Madame, votre dner refroidit, vous savez bien que votre fille n'est
plus votre fille: je vous dfends de la toucher. Vivez de votre luxe,
comme nous vivrons de notre misre. Nous serons encore plus riches que
vous, grce  Dieu.

Et, parlant  Marguerite:

--Tu vois bien, mon enfant, que cette femme n'est pas ta mre,
puisqu'elle a des diamants aux oreilles et que tu n'as pas de souliers 
tes pieds.

L'homme, par sa colre comme par sa dignit et sa tristesse, avait
frapp la femme d'immobilit. Elle baissait la tte, et ne savait que
faire; d'un ct son coeur, de l'autre ct son orgueil.

Le mari disparut, emportant Marguerite.

L'Espagnol survint.

--Vous tes folle, ma belle amie, de nous donner ainsi en spectacle. Qui
est-ce donc que cet homme?

La femme dit tout haut, de l'air du monde le plus dgag:

--C'est mon frre. J'ai voulu embrasser ma nice qui est ma filleule.

Et l'Espagnol, entranant la dame:

--Toutes ces scnes de famille me font piti. Prenez-vous une glace
avant le caf?

Naturellement j'avais tout vu sans avoir l'air de ne rien voir. Pour mes
voisins, je n'avais suivi des yeux que la fume de ma cigarette. Aussi
l'Espagnol me dit-il, comme si rien ne s'tait pass.

--Vous ne me refuserez pas de prendre le caf avec nous.

--Oui, rpondis-je, dans ma curiosit de mieux connatre cette femme.

J'allai donc m'asseoir  la table de l'Espagnol qui, pour me faire
honneur, demanda au petit Japonais, car il y a l un Japonais, comme
partout, de la fine champagne vraiment fine: quatre francs le petit
verre. Et Dieu sait si le verre est petit!

On causa de ceci et de cela, sans rappeler le moins du monde la scne de
famille.

Mais l'Espagnol s'tant loign de quelques tables, appel par Angel de
Miranda, qui rgalait deux femmes du monde, je dis sans prambule  la
jeune mre.

--Vous avez bien envie de pleurer, n'est-ce pas?

Elle me regarda et montra deux larmes. Je lui pris la main.

--A la bonne heure, voil le coeur qui parle.

--En doutiez-vous?

--Eh bien, alors, que diable faites-vous ici?

--Ah! c'est toute une histoire, l'histoire d'une fille bien leve,
marie  un brave homme qui meurt  la peine. Si vous saviez ce que
c'est que la vie  Paris avec dix-huit cents francs par an!

--Oui, c'est la misre noire, parce que c'est la misre qui ne rit
jamais.

--Que voulez-vous qu'on fasse dans un intrieur o il n'y a ni de
quoi vivre ni de quoi s'habiller. Je me suis extnue  faire de la
tapisserie et du coloriage, ne me couchant jamais qu'aprs minuit.
J'avais fait le sacrifice de moi-mme, mais ma fille tait si gentille!
Comment n'avoir pas de quoi la faire belle, la pauvre petite? Mon mari!
Je n'avais plus le courage de sortir avec lui, si mal habills, lui
comme moi. Et la cuisine! Je ne suis pas gourmande, mais  la fin
l'estomac se rvolte.

--Et vous aimez mieux cette cuisine des Ambassadeurs?

--Ma foi, oui; je ne me fais pas meilleure que je ne suis; mais quand
j'ai vu ma fille, qui peut-tre n'avait pas dn, j'aurais voulu tre 
cent pieds sous terre.

--Croyez-moi, lui dis-je, puisque Dieu vous a donn une fille, soyez sa
mre.

--Et que voulez-vous que je fasse?

Je ne suis pas un aptre, mais je crois que je pris la parole
vanglique.

--C'est bien simple, madame, vous allez sauter dans un fiacre qui
arrivera plus vite que votre mari et votre fille dans l'le Saint-Louis;
vous monterez quatre  quatre, aprs avoir dfendu  la portire de rien
dire; un quart d'heure aprs vous, le pre et l'enfant ouvriront la
porte. Vous les recevrez  genoux, et tout le monde sera content.

La jeune femme me regarda pour voir si je ne me moquais pas d'elle.

--Pourquoi me dites-vous a.

--Je vous dis a, parce que j'ai vu votre enfant pleurer.

Mais j'eus beau dire, la mre coupable ne se laissa pas gagner  sa
cause. Elle fit la superbe; elle dclara qu'elle s'tait fane dans
cette vie absurde. Elle engueula son mari--le pauvre homme!--parce
qu'il n'avait pas eu le gnie, comme tant d'autres, de lui donner sa
place au soleil. Quand il revenait vers elle, il ne lui apportait que
sa tristesse. Elle parla de son hrosme  elle pour lutter contre
la cuisine des pauvres gens. Elle en tait devenue anmique. Elle se
promettait de faire sa fille riche pour l'affranchir de toutes les
peines de sa mre.

Comme elle tait en train de se donner raison, l'Espagnol vint reprendre
sa place. Je dsesprais de rendre  la mre l'enfant. Mais voil qu'
propos d'un mot malsonnant, ils se disputent tous les deux, comme on
se dispute quand on ne s'aime pas, car ils en taient, comme a dit
Chamfort, au contact de deux pidermes.

Naturellement, j'attisai la dispute en donnant raison  tous les deux;
si bien que tout  coup elle s'emporte, elle se lve, elle brise sa
coupe, elle s'enfuit comme une bourrasque.

L'Espagnol, qui latinisait un peu, clata de rire en disant: _Fugit ad
salices_.

Eh bien! qui le croirait? elle retourna chez son mari, dont tous les
torts taient effacs par les torts de l'amant. Dans sa gourmandise des
joies de ce monde, elle avait dj mang trop de fruit dfendu. Le foyer
la reprit  l'enfer.


V

Le lendemain, je reus un petit billet renfermant ces lignes:

  Monsieur, vous avez raison. Dieu peut me
  faire subir toutes les misres sans pour cela
  effacer le bonheur que j'ai eu de me retrouver
  mre sous le pardon de mon mari. Il m'a
  dit: J'ai tout oubli. Mais moi, je me souviens.
  Ma fille dans mes bras, tous les sacrifices
  me seront doux. C'est gal, puisque vous
  aimez les enfants, faites-moi vendre des ventails,
  c'est tout ce que je sais faire.

  EUGNIE.

Plaignons les femmes pauvres qui veulent vivre de leur travail. En voil
une qui peint des ventails, tout juste au moment o les Japonais nous
en envoient de trs jolis  vingt-quatre sous la douzaine.

Heureusement que le mari a fait un pas en avant dans son petit emploi
au ministre des finances, sur la recommandation d'un de mes amis. La
pauvre petite Marguerite aura une robe de plus  chaque saison.


VI

Le 14 juillet,--un jour de fte, pour ceux qui travaillent, un jour de
travail pour ceux qui ne font rien--je dnais encore dans le jardin du
Caf des Ambassadeurs.

Ce ne fut pas sans motion que je vis tout  coup passer le mari, la
femme et l'enfant.

Le mari donnait le bras  sa femme et tenait sa fille par la main. Il
tait grave et pensif, mais presque souriant; on pouvait juger que les
blessures du coeur taient fermes.

La femme, toute rveuse, me parut, hlas! bien moins jolie. Elle
dtourna la tte en passant, en proie peut-tre aux souvenirs et
regrets!

--Maman, lui dit Marguerite en lui montrant les tables pavoises de
dneuses, maman, te souviens-tu?

Sans regarder, la mre rpondit  mots rapides:

--Je ne me souviens pas.

La famille rapatrie allait couter les chanteuses de l'Alcazar, mais
_extra muros_, promeneurs du dehors qui ne payent pas leur place. Le
mari dit  sa femme:

--Nous en sommes pour longtemps encore aux plaisirs qui ne cotent rien,
mais n'y a-t-il pas les plaisirs qui cotent trop cher!


VII

N'avais-je pas vu en action un roman  la Diderot sur un fond de
Florian. Cela me reposait de tant d'histoires  haut ragot qui
finissent mal.

Mais je n'en tais pas au dernier mot.

Hier, a l'Opra, j'ai vu la femme au bras de l'Espagnol.

Et plus belle que jamais!

Elle vint  moi d'un air dgag: Je vois bien ce que vous me dites par
vos regards? Tant pis! C'tait au-dessus de mes forces.

Elle conta comment elle avait t stoque--pendant six semaines!--en
reprenant le collier de misre. Elle avait encore une fois ruin ses
mains  laver ses nippes et celles de sa fille. C'tait le travail de
Pnlope. Elle ne pouvait plus s'accoutumer  la vertu, peignant des
ventails devant le pot-au-feu. Son mari, un saint  encadrer, avait
beau lui promettre  vingt ans de l une chaumine en Normandie avec une
vache, des cochons et des poules, ces joies-l taient trop lointaines:
elle aimait mieux un htel  Paris, la coquine!

--Voyez-vous, lui dis-je, vous feriez mieux de continuer  peindre des
ventails que de jouer de l'ventail.

--Pour se donner raison, elle me dit:

--Je ferai une dot  ma fille.

A quoi je rpondis:

--Et votre mari, lui ferez-vous une dot?

[Illustration: 074.png]





TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA

[Illustration: 077.png]



V

TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA


I

Qu'est devenue Mme la comtesse de la Chtre, qui, dans son joli nid des
Champs-Elyses, appelait tous les oiseaux chanteurs de son temps? On n'a
jamais t plus charmante ni plus hospitalire. La Guronnire trnait
mlancoliquement sur la branche; aussi disait-on: Ah! le bon billet
de la Chtre  La Guronnire! Ces oiseaux bleus s'enivraient de
platonisme et roucoulaient les dernires phrases de l'amour arien
sur les airs connus de Lamartine. Ce que c'est qu'une bonne cole.
Aujourd'hui, l'cole est ferme; on ne roucoule plus, on s'engueule 
belles dents et l'on casse la branche aux chansons. M. Thiers n'a-t-il
pas t le chef des naturalistes quand il disait d'une femme ou  une
femme: Belle chair. Je voudrais y mordre?

La comtesse de la Chtre est sans doute alle o vont les roses d'antan.
Le coup de foudre de 1870 l'a emporte dans l'oubli. Ses salons ne se
sont pas rouverts, ce qui est bien dommage, car on n'y rencontrait que
des gens d'esprit et des charmeuses.

Et puis, c'tait le dernier salon o l'on jouait de la harpe, ce qui
faisait la joie d'Henry de Pne, de Saint-Victor, de Guy de Charnac,
d'mile de Girardin et d'Henri Delaage, ce familier de la maison, qui
avait prdit toutes les catastrophes du second empire--et la chute de
Vallia.

Un soir, aprs-dner, Mme de la Chtre nous avait promis une joueuse de
harpe incomparable.

Quand cette merveille apparut, ce fut comme une vision, tant elle tait
blanche, mince, svelte, diaphane. Avec cela, la grce brise des stances
romantiques. Elle semblait descendre d'une des fresques d'Ange de
Fiesole.

Il me parut impossible que ces doigts lgers eussent raison de la harpe
dore qu'on apporta devant elle; mais, ds qu'elle se mit  l'oeuvre,
tout le monde fut merveill de sa force comme de son jeu. La victoire
est toujours aux femmes minces. Toutefois, aprs la premire mlodie, la
jeune fille abandonna la harpe pour tomber, toute ple, sur le fauteuil
le plus proche. On courut  elle, comme pour la secourir. Ce n'est
rien, dit-elle. Mais ses deux jolis seins, enferms dans son corsage
 la Pompadour, semblaient battre des ailes comme des colombes dans une
cage trop petite.

Mme de la Chtre la souleva et me pria de la conduire avec elle dans
sa chambre, dont les fentres taient ouvertes. Je l'emportai dans mes
bras. La joueuse de harpe se pencha sur la balustrade d'une des fentres
pour respirer l'air vif.

Il y a trop de monde, me dit-elle. Comme je demeure  deux pas d'ici, je
suis venue bien vite, bien vite, j'ai mont l'escalier en toute hte. A
peine entre, on m'a trane sans piti devant la harpe; vous comprenez
pourquoi je me suis presque vanouie.

Les matresses de maison sont cruelles, comme les directeurs de thtre;
elles sacrifient tout  leur monde. Elles brleraient la maison pour
donner un feu d'artifice.

La joueuse de harpe, qui tait revenue  elle, me demanda si l'on
pouvait, sans rentrer dans les salons, passer par l'antichambre pour
partir.

--Oui, mais vous allez faire un vrai chagrin  tous ceux qui vous ont
entendue, s'ils ne vous revoient pas.

--Qu'est-ce que a me fait?

--Et  moi donc?

--Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici, puisque je ne connais mme
pas la matresse de la maison. On m'a dit que c'tait pour me donner de
la clbrit, parce qu'il n'y a ici que des gens clbres. Mais je la
connais cette monnaie-l! Tout cet hiver j'ai jou dans de pareilles
maisons; je n'en suis pas plus connue ni plus riche.

--Ce n'est donc pas pour vous amuser que vous jouez de la harpe?

--Pas le moins du monde. Je joue de la harpe et du violon comme d'autres
font de la peinture sur porcelaine ou trpignent sur une machine 
coudre.

--Comment, avec une figure de duchesse et une dsinvolture de marquise,
vous n'avez pas cent mille livres de rente?

--Cent mille livres de rente! Si vous voulez m'envoyer un de ces beaux
messieurs ou une de ces belles dames pour payer mes dettes, vous me
ferez bien plaisir. Mais, de grce, conduisez-moi dans l'antichambre.

La comtesse de la Chtre, qui tait retourne donner des nouvelles de la
harpiste, reparut alors.

--Mademoiselle, vous avez fait tant de plaisir que vos admirateurs sont
tout oreilles.

--Madame la comtesse, je suis  bout de forces; je reviendrai  votre
prochaine fte, mais donnez-moi la libert.

Sur ces mots, la harpiste prit mon bras et m'entrana vers une petite
porte entr'ouverte. La comtesse comprit qu'elle ne devait pas insister.

--Eh bien! me dit-elle en serrant la main de la jeune fille,
conduisez-la chez elle; c'est  deux pas d'ici.

Me voil jetant une pelisse sur la harpiste, ouvrant la porte,
descendant l'escalier et la conduisant chez elle.

--tes-vous attendue? lui demandai-je en arrivant  sa porte.

--Attendue? Je suis seule au monde, comme dans la chanson.

--Seule au monde! Si vous retombez en syncope, qui donc vous fera
respirer des sels?

Elle me regarda avec un sourire railleur.

--Oui, oui, je vous vois venir, vous voudriez bien que je retombasse en
syncope, tte--tte avec vous.

--Ma foi, non. La preuve, c'est que, si vous voulez, nous irons comme
deux amis souper ensemble? Mais vous avez l'air de vivre de l'air du
temps.

--Vous figurez-vous que, jouant de la harpe avec des cachets de
clbrit, je puisse souper tous les jours au Caf Anglais?

--Si vous vouliez!

--Oui, mais je ne veux pas.

--Les femmes ont tort de s'imaginer qu'elles ne rencontreront jamais
parmi les hommes un bon diable qui ne demandera pas la monnaie de sa
pice.

La harpiste me regarda  brle-regard.

--Eh bien! moi, je n'ai jamais rencontr ce diable-l. Chaque fois
qu'un homme m'a dit un mot, depuis l'ge de quinze ans, c'tait un mot
d'amour. Aussi j'ai pris en horreur les hommes et l'amour.

Et, tournant le dos  sa porte, Mlle Vallia reprit:

--Allons souper, car je n'ai pas dn, ce qui m'arrive trop souvent.

Je la mis en voiture et je la conduisis au Caf Anglais, me promettant
un vif plaisir  la voir souper pour tout de bon. La pauvre musicienne
mourait de faim, car elle mangeait chez elle beaucoup plus de doubles
croches que de perdreaux truffs.

Je passe toute une histoire de famille que j'abandonne aux romanciers
en chambre: Un pre libertin qui mange la fortune de sa femme, laquelle
meurt  la peine avec quatre enfants sur les bras. Vallia avait alors
seize ans, avec une anne de Conservatoire et la protection du maestro
Auber, qui protgeait beaucoup trop de musiciennes. Son frre,
sous-lieutenant d'artillerie, ne pouvait la secourir. Elle avait vcu
avec une de ses soeurs, qui vivait  la diable, cachant la courtisane
sur la fille du monde. Quand Vallia vit trop d'amoureux chez sa soeur,
elle eut peur de l'abme et prit pied dans un petit rez-de-chausse des
Champs-lyses, o elle esprait vivre honntement en donnant des leons
de solfge, de violon et de harpe. En effet, elle avait vcu, mais  la
condition de mourir de faim.

Au Caf Anglais, comme je n'avais aucune arrire-pense de faire le
beau, je ne demandai pas un cabinet particulier. J'entrai dans le salon,
avec le seul dessein de faire bien souper Vallia.

On nous apporta un perdreau truff et une bouteille de vin de la
Tour-Blanche. Le garon proposait de dcouper l'oiseau, mais Vallia lui
dit:

--Halte-l! je vous connais; vous allez garder pour vous la carcasse,
c'est--dire ce qu'il y a de meilleur.

Et de sa main dlicate, mais ferme, elle dcoupa lestement le perdreau.
Sa figure s'tait illumine comme celle d'un gourmand.

Nous en tions  la premire bouche, quand une femme qui tentait de
souper au voisinage survint et me dit  mi voix:

--En bonne fortune?

--Jamais de la vie, lui rpondis-je tout haut. Si j'tais en bonne
fortune, je ne serais pas ici; le bonheur se cache.

La survenante tait une musicienne de mauvaise vie, surnomme
_Double-Croche_. Pourquoi Double-Croche? Quand je vous aurai dit qu'elle
avait pass par le Conservatoire, je ne vous aurai encore rien dit....

Je n'aime pas les priphrases. Double-Croche, parce qu'elle tranait
toujours un homme et une femme. Pour quoi faire?

C'est qu'elle avait pour la musique une passion dsordonne, jouant du
violon avec celui-ci et du piano  quatre mains avec celle-l. Elle ne
savait pas ce qu'elle aimait le plus; aussi elle dvisageait Vallia d'un
regard trange.

Tout  coup elle s'cria:

--Vallia! Je ne te reconnais pas; et toi, me reconnais-tu?

Vallia, qui l'avait  peine regarde, leva les yeux et murmura:

--Hlose!

Toutes les deux avaient t de la mme classe au Conservatoire.

--Tu joues toujours la harpe?

--Oui. Et toi, tu joues toujours du violon?

--Oh! mais j'ai renvoy ces jours-ci mon violon  Stradivarius, car je
n'ai pas le temps d'en jouer.

--De quoi joues-tu?

--Je joue de mon reste.

On n'est pas plus loquente.

Il n'y avait  Paris qu'une femme plus ple que Vallia: c'tait Hlose;
mais Vallia avait la pleur chaste de celles qui pleurent, tandis que
Double-Croche avait la pleur diabolique de celles qui s'amusent.

--Voulez-vous que je soupe avec vous?

--Pas du tout, rpondis-je, croyant tre agrable  Vallia.

Mais la harpiste dit d'un air engageant:

--Pourquoi pas?

Et elle demanda un second perdreau.

Jusque-l Double-Croche n'avait rien demand, sous prtexte qu'elle
attendait quelqu'un, ce quelqu'un que le dieu Hasard envoie aux femmes
qui attendent.

Il ne me fallut pas longtemps pour m'apercevoir qu'entre les deux
lves du Conservatoire il y avait d'tranges affinits. Double-Croche
magntisait Vallia par la douceur pntrante de ses yeux comme par les
caresses de sa voix.

--Ah! tu verras, lui dit-elle, quels jolis duos nous jouerons!

Il faut tout tudier quand on passe en philosophe dans la vie
parisienne.

Double-Croche dit ensuite  Vallia qu'elle l'avait toujours bien
aime; puisqu'elle la retrouvait, elle ne serait pas si bte que de la
reperdre. Et Vallia, qui n'avait pas d'amie, tomba dans l'abme avec
abandon.

Je n'tais plus l qu'un confident de comdie; je tentai de ramener
la harpiste aux joies srieuses de la harpe, tout en conseillant 
Double-Croche de retourner dans les tnbres; mais le coup tait port;
le mal est plus fort que le bien.

--Adieu, dis-je  Vallia. Vous ne voulez pas que je vous reconduise?

--Non! non! se hta de rpondre Double-Croche; je la reconduirai--et
nous ferons de la musique!

A la porte du Caf Anglais, je rencontrai l'apocalyptique Henri Delaage,
qui revenait  pied de la petite fte de la comtesse de la Chtre.

--Qu'est-ce que c'est que Vallia? lui demandai-je.

--Une mlodie.

--Et Mlle Double-Croche?

--Une marche funbre.

--Eh bien! entrez l, et sparez-les pour le bonheur de Vallia.

--Non, ce qui est crit est crit!


II

Quelques jours aprs, un de mes amis--un dilettante,--qui avait
rencontr Vallia et Double-Croche chez une femme du monde, m'crivait
ces lignes,--o je n'ai rien compris:

Ces trois symphonies n'ont jamais t plus adorables que ce soir-l;
elles chantaient touts les trios qui eussent ravi Auber et Rossini, ces
libertins en SOL, LA, SI.

Oh! la musique! quelle force sur les mes! Leurs yeux flambaient, leurs
bouches ardentes et inapaises couraient du sourire  l'clat de rire;
l'clat de rire se mouillait de larmes; et puis elles tombaient brises
avec un voluptueux abandon.

Elles passaient de la marche triomphale aux mlodies plus intimes, et
plus caressantes; on quittait les feux d'artifice de Liszt pour les
douceurs de Schubert; puis tout  coup ces trois musiciennes partaient
pour l'horizon radieux  la dcouverte des mondes nouveaux. J'tais sous
le charme de leurs inspirations. Je vois avec plaisir que les femmes du
monde--et du beau monde--deviennent de grandes musiciennes.


III

Un an aprs, la comtesse de la Chtre, me rencontrant un matin au coin
de la rue Balzac, me dit en me tendant la main:

--Vous ne savez pas o je vais?

--Vous n'allez pas au sermon?

--Mieux que cela; je vais voir une mourante.

--Qui donc?

--Vous rappelez-vous cette jolie joueuse de harpe que vous avez vue chez
moi l'autre hiver?

--Mlle Vallia? Elle se meurt!

Je ressentis un coup au coeur, car j'avais gard comme une douce image
le souvenir de la jeune musicienne.

--Oui, mon ami, Mlle Vallia va mourir  vingt ans et jolie comme un
ange.

--Et de quoi meurt-elle?

--D'une maladie de coeur. Je lui ai envoy mon mdecin, qui me conseille
d'aller la voir si je veux la revoir. Voulez-vous venir avec moi?

La comtesse prit mon bras; il n'y avait qu'un pas  faire, car Vallia
restait toujours  son petit rez-de-chausse, presque en face, dans la
maison qui porte le numro 121 ou 123 de l'avenue des Champs-Elyses. La
clef tait sur la porte; la comtesse ne fit pas de faons pour ouvrir
sans sonner.

Je la suivis; nous assistmes au spectacle le plus touchant.

Vallia, toute blanche, agenouille sur son lit, recevait l'extrme
onction, avec la ferveur d'une fille de Dieu.

Aussi ne nous regarda-t-elle pas quand nous entrmes.

La comtesse s'agenouilla et pria, je m'effaai discrtement contre le
rideau d'une des fentres.

Naturellement, Henri Delaage tait l. Il me dit par un regard:

--C'tait fatal.

Quand le prtre eut consol par l'esprance celle qui avait la foi, la
comtesse prit Vallia dans ses bras et l'embrassa doucement sur le front.

--C'est bien, dit-elle, de vouloir revivre en Dieu.

--Ah! je suis bien heureuse, murmura Vallia. Je sens que je suis sauve.

La comtesse, se mprenant sur ces paroles, lui dit:

--On ne meurt pas  vingt ans.

--Vous ne comprenez pas, dit Vallia, je suis sauve, parce que je meurs,
parce que Dieu me pardonne mes pchs et que je ne pcherai plus.


IV

Il y avait l une femme qui pleurait et qui clata en sanglots: c'tait
la soeur de Vallia, celle-l qui vivait du pch et qui ne voulait pas
vivre du repentir.

On sonna.

--N'ouvrez pas! dit Vallia.

Parlait-elle par pressentiment, ou bien ne songeait-elle qu' respirer
plus longtemps dans la mme atmosphre de prires et d'encens?

Sa soeur, qui tait alle ouvrir, fit quelque bruit  la porte pour
empcher une nouvelle venue de dpasser l'antichambre. Elle reparut en
disant  Vallia:

--C'est Hlose.

--Jamais! jamais! dit Vallia.

Une lueur trange passa sur son visage; la lumire du mal, brlant
la lumire du bien, faillit rejeter l'orage en cette jeune fille
transfigure.

Alors seulement elle m'aperut. Elle me fit signe, et j'allai lui
prendre la main.

--Ah! vous aviez raison, me dit-elle, de vouloir m'arracher  cette
fille, car elle m'a tue.

Vallia laissa tomber sa main et ferma les yeux. On et dit qu'elle
venait de mourir. Sa soeur lui mit un flacon sur les lvres.

Mme de la Chtre me ramena  la fentre.

--J'ai peur de voir une morte, dit-elle toute ple.

J'avais soulev le rideau. Je vis alors Double-Croche qui s'en allait
toute frtillante vers son coup, prcde de son groom,--un objet
d'art.--Ses deux chevaux, de magnifiques chevaux anglais, piaffaient de
jeunesse et d'impatience.

--Comment! me dit la comtesse, cette coquine de musicienne a des
chevaux?

--Oui! et on dit que ses chevaux lui viennent d'une femme du monde.
Voyez-vous, ma chre comtesse, on ne saura jamais si Sapho est jete du
haut du rocher de Leucade pour Phaon ou pour Erinne.


V

Cette blanche Vallia qui charmait tout le monde par les deux bleuets
de ses yeux, cette me d'lite qui rayonnait sur ce corps idal, elle
mourut comme une sainte, heureuse d'avoir retrouv Dieu, heureuse aussi
de savoir que la comtesse de la Chtre irait  son enterrement et
payerait ses funrailles. L'argent de sa soeur la rvoltait.

La jeune morte avait quitt cette soeur tombe, qu'elle jugeait indigne,
pour vivre dans les rgions bleues des cratures bien doues; mais
la colombe est-elle jamais  l'abri de l'pervier! Cette horrible
Double-Croche avait tournoy autour d'elle, l'enveloppant dans les
passions qui donnent la mort.


VI

--Ce n'est pas l'homme qui perd la femme, c'est la femme disait Mlle
Sainte-Hlose aux dernires courses de Deauville.

--A propos, Double-Croche, qu'as tu fait de Vallia lui demanda son
amant?

--Je ne me souviens plus.

--Celle qui pinait si bien de la harpe?

La drlesse rpondit par ces mots horribles pour pater ses amies
Minette et Mina:

--J'en ai fait une horizontale pour l'ternit!

[Illustration: 096.png]




LE VIOLON VOIL

[Illustration: 099.png]


VI

LE VIOLON VOIL


I

Pourquoi s'appelait-elle Pquerette? Parce qu'elle s'appelait
Marguerite. Marguerite au thtre, Pquerette dans les coulisses.
Marguerite tait le seul nom du calendrier comme le seul nom de famille
qu'on lui et donn  son baptme. Elle n'avait pas d'tat civil, ne
d'un pre et d'une mre qui s'taient drobs aprs lui avoir donn
une nourrice. Brune comme les abmes, yeux doux et mordants, nez
impertinent, trente-deux dents aigus dans un crin de pourpre toujours
entr'ouvert; trois fossettes, une au menton, deux sur les joues, sans
compter toutes les autres, disait-elle; cheveux en manteau de roi; bras
et jambes en fuseaux; mais pourtour et avant-scnes: voil Pquerette,
avec des sductions sans nombre, un clat de rire  faire lever le
soleil, de l'esprit  la diable, des heures de sentimentalisme aprs des
heures de raillerie, la larme prs des cils, le coeur dans la main.

C'est en vain que j'essaye de peindre Pquerette; il fallait la voir 
l'oeuvre, sur la scne, dans la coulisse, chez elle ou ailleurs, pour la
comprendre un peu, cette trange et cette capiteuse.

Elle vint me voir un jour, quand elle jouait la comdie au thtre
Beaumarchais. Je ne la connaissais ni des lvres ni des dents, pour
parler comme elle. Elle voulait une lettre de recommandation pour jouer
la comdie au Thtre-Franais, sous prtexte qu'elle tait aussi maigre
que Rachel et Sarah. Je lui dis Va donc, petite Cigale! ne joue pas
ainsi  l'Iphignie, ne te fais pas sacrifier sur cet autel antique,
cours les thtres d'occasion, tu y trouveras des aventures et tu y
deviendras peut-tre une Granier ou une Judic.

Elle s'tait mise au piano pour jouer une valse de Mtra, sur laquelle
elle avait ajust des paroles de toque, mais trs valsantes.

Le hasard, qui fait bien les choses, avait amen ce matin-l chez moi
un tout jeune musicien avec qui je jouais du violon en duo, pour me
rappeler mes vingt ans. Il se nommait Wilfrid Bouquet; il avait pass
quelques mois par le Conservatoire, tombant de l'orchestre du thtre
dans l'orchestre du caf-concert; il jouait  merveille Glck et Gounod
dans ses entr'actes, il aimait tour  tour Hrold et Massenet, ne
trouvant pas que l'un ft trop dmod et l'autre trop  la mode.

Voyant Pquerette en ses ondulations forcenes sur le piano, il courut
dcrocher mon violon pour accompagner cette folle qui s'enivrait de
musique comme de vin de Champagne. Elle trouva cela bien naturel et le
remercia par quelques-unes de ces oeillades terribles qui inquitaient
les coeurs.

Quand elle fut au bout de sa fantaisie, elle demanda  Bouquet s'il
tait musicien:

--Comme tout le monde. Mieux que tout le monde!

Un peu plus, ils allaient passer la matine  ce jeu, mais j'y mis bon
ordre.

--Mes enfants, allons-nous-en chacun  notre gagne-pain.

Pquerette vint  moi et me dit tout bas:

--Il est bien gentil, votre ami.

--N'est-ce pas? N'allez pas mettre la main sur lui, car il serait perdu.
C'est une me tendre et candide; vous ne feriez qu'une bouche de son
coeur, petite malheureuse que vous tes.

--Allons donc! je suis un agneau. Si je n'avais une vertu  tout
casser, je me laisserais gorger tous les soirs pendant et aprs la
reprsentation.

--C'est gal, je ne veux pas vous le confier. Elle se retourna vers
Bouquet.

--Monsieur, lui dit-elle, puisqu'on nous met  la porte, voulez-vous
m'offrir votre bras?

Je voulais les sparer, mais il tait trop tard, ils se seraient
retrouvs au coin de la rue.

Le ciel menaait d'une averse.

--Comme a se trouve, dit-elle; le petit violon a un parapluie.

--Oh! dit-il en souriant, j'ai encore de quoi vous offrir un fiacre.

Parapluie ou fiacre, ce fut leur premier voyage de fianailles. Que Dieu
les conduise! dis-je en allumant une cigarette.


II

Quelques jours aprs cette rencontre inattendue, j'allai au thtre
Beaumarchais, o l'on reprsentait un drame  fracas d'un autre de mes
amis.

Je ne fus pas trop surpris de reconnatre Bouquet sous l'habit d'un
seigneur de la cour de Charles VII, amoureux de Pquerette, qui jouait
le rle d'Agns Sorel.

--Comment, vous voil comdien?

--Il le fallait bien. Agns Sorel a toujours besoin de mon parapluie, et
il pleut tous les jours.

Le bonheur rayonnait sur son front comme sur celui de Pquerette, qui
s'approcha de nous.

--A la bonne heure, dis-je; j'aime  croire que vous avez fait publier
vos bans?

Les amoureux prirent un air de gravit.

--Nous n'y pensions pas d'abord, dit Bouquet, mais nous nous aimons
tant, que nous sommes dcids  nous marier.

--Aprs les noces?

--Vous tes trop curieux, dit Pquerette; mais vous saurez que je suis
arrive  lui digne de porter la couronne d'oranger.

--C'est incroyable, mais je vous crois.

On allait entrer en scne.

--Mon ami, dis-je  Bouquet, tout cela est fort beau; mais puisque vous
tes si heureux, ne vous mariez pas.

--Oh! je l'aime tant, que je veux lui sacrifier ma vie!

--Pendant six mois, c'est bien; mais aprs? Rappelez-vous les mariages
de thtre.

--Oh! vous ne connaissez pas Pquerette!

--Oui, c'est un ange; mais les anges ne se marient pas, mme dans le
ciel.

Je ne sais pas pourquoi on donne encore des conseils: le lendemain, les
fiancs vinrent chez moi pour m'annoncer le jour de leur mariage et me
prier d'tre un de leurs tmoins.

--Jamais! m'criai-je; je ne veux pas tre tmoin de ces choses-l;
d'ailleurs, je porte malheur; j'ai t tmoin de Roger de Beauvoir,
d'Hector de Callias et d'Olivier Mtra. Vous savez l'histoire de ces
hymnes.

--Eh bien! si vous ne voulez pas tre un de nos tmoins, vous serez au
moins un de nos convives?

Je ne pouvais pas refuser; j'allai mme  la messe pour voir cette
marie de thtre, qui me parut un peu trop noire mme sous son voile
blanc; le soir, au dner, elle fut charmante, gentille  croquer pour
son mari, pleine de charme et d'agrment avec tout le monde.

--Aprs-tout, me dis-je, en les quittant, il n'est pas impossible qu'ils
ne soient heureux.

Cependant j'avais beau chercher dans mes souvenirs l'histoire des
mariages de thtre, je ne pouvais rebtir la chaumire de Philmon et
Baucis.


III

Trois ou quatre mois aprs,  la mi-juillet, j'allais au Havre prendre
les bains de mer. Aprs la mer, la vraie distraction, c'est encore le
thtre. J'aime les cabotins de province; il y a toujours parmi eux des
originalits, des talents en germe, des figures imprvues. A la table
d'hte de Frascati, on parla d'une reprsentation extraordinaire o
devait dbuter Mme Marguerite Bouquet, des thtres de Paris.

--Il parat qu'elle est fort jolie, dit l'un.

--Oui, dit l'autre; mais il ne faut pas s'y risquer, car son mari est
chef d'orchestre et il a toujours son archet suspendu sur les amoureux
de sa femme. On dit d'ailleurs que c'est une vertu.

--Voil qui est invraisemblable, dit celui-ci.

--Pourquoi pas, dit celui-l, le thtre tant l'cole des moeurs.

Je ne me fis pas prier pour aller le soir  la reprsentation
extraordinaire. On donnait deux actes des _Contes de la Reine de
Navarre_. Marguerite joua le rle de Madeleine Brohan avec beaucoup de
grce et de brio; mais, par malheur, elle tait condamne  chanter
ensuite je ne sais plus quel rle, dans une oprette,--et elle avait
perdu sa voix dans la prose de M. Scribe;--aussi l'on n'entendit que des
notes dpareilles. Heureusement que son mari tait chef d'orchestre;
elle lui criait sans cesse:

--Fais donc chanter les violons pour couvrir ma voix.

Le pauvre chef d'orchestre se dmenait comme un diable dans un bnitier.
Tout  coup, Pquerette m'aperut; c'tait vers la fin, elle me fit
signe d'aller dans sa loge. J'y allai de bien bon coeur; je lui fis mes
compliments d'tre une si belle reine de Navarre.

--Oui, dit-elle, je crois que je suis Basque, et je comprends bien
Marguerite; mais je suis furieuse d'tre oblige de chanter avec une
voix brise.

--Qu'est-ce que cela fait? Bouquet y a pourvu.

Le mari survint, tout joyeux, portant un dernier bouquet jet  sa
femme, sans lui dire que celui-l il l'avait achet.

--Voyez-vous, me dit-il, cette femme est insatiable de bouquets.

--C'est  cause de ton nom, monsieur mon mari; mais tu es encore mon
plus beau bouquet.

Il me fallut souper avec eux au cabaret; je constatai avec plaisir que
c'taient toujours des amoureux. A chaque instant, Pquerette allait
s'asseoir sur les genoux de Wilfrid en disant: Mon petit violon! mon
petit coeur! mon petit amour! Elle n'tait pas plus grande que lui,
mais  son bras elle avait l'air d'une amazone, par sa dsinvolture
altire.

Nous nous prommes de nous revoir. Un jour que, tout en cherchant des
curiosits, je passai dans leur rue, je frappai  leur porte. La reine
de Navarre fut quelque peu confuse: elle tait en train, tout en
repassant son rle, de repasser sa chemise, de recoudre des perles  sa
robe et  sa couronne de reine. Aux quatre chaises taient suspendus
des gants qu'elle venait de passer  l'esprit-de-vin, et une collerette
qu'elle avait passe au bleu. Elle tait tout  la fois sa couturire,
sa blanchisseuse et sa femme de chambre.

Qui donc faisait la cuisine dans cet intrieur du _Roman comique_?
Bouquet. Je le surpris veillant au pot-au-feu, qui mlait son fumet
savoureux aux parfums de l'esprit-de-vin et du savon de Marseille. Ce
n'est pas tout. Bouquet n'tait pas seulement cuisinier, il tait aussi
couturire, car il recousait une robe de ville coupe dans une robe de
thtre, pour que sa femme pt aller sur la plage avec lui, ce qui ne
l'empchait pas de jouer a et l un air de violon.

--Voil qui est parfait, dis-je, si vous n'tes pas heureux l-dedans,
vous tes difficiles  vivre.

--Que voulez-vous, murmura Pquerette, au thtre, quand on aime son
mari et qu'on ne veut pas sauter le pas, il faut vivre de peu.

--Ma belle enfant, ce peu c'est tout.

--Voyez-vous que vous pouviez bien tre un de nos tmoins!

--Je suis mieux que cela, je suis votre admirateur!

C'tait l'heure du dner; un peu plus, on me forait  me mettre  table
pour ce repas homrique. Je me drobai, non sans peine, accompagn de
Bouquet, qui allait chez le mastroquet acheter un litre de petit bleu
 seize. Ce ne fut pas sans peine que je le dcidai  accepter pour sa
femme un panier de vin fait avec du raisin.

Ah! comme il tait content de penser que les belles lvres amoureuses de
Pquerette tremperaient dans le beau rouge du Chteau-Laffitte!

Il tait si heureux d'tre heureux!


IV

Le soir, Pquerette, ne jouant pas, fit un tour dans les salons de
Frascati.

--Comment, lui dis-je, sans votre Bouquet?

--Oui, me rpondit-elle en mettant la main sur le coeur, il me manque
quelque chose l.

J'avais au bras un de mes amis qui prenait la mauvaise habitude de
braconner sur le mariage. Il offrit  Pquerette de valser avec lui.
Elle refusa net, en lui disant qu'elle ne valsait qu'avec son mari; mais
elle n'en joua pas moins de l'ventail, enchante qu'on la trouvt jolie
femme et bonne comdienne. Mon ami voulut remplir le rle du serpent,
malgr mes railleries. Il avait rencontr Pquerette courant le soir, 
pied, les vilaines rues du Havre par un temps de chien; il s'tonnait
qu'elle n'et pas un coup  deux chevaux pour la conduire au thtre et
pour la ramener chez elle.

--Deux chevaux! s'cria-t-elle, j'y ai pens; je n'ai pas seulement de
quoi m'acheter des robes. Voyez plutt, je porte une robe de thtre
refaite pour la ville.

--Et encore, dis-je, son mari, qui est bien gentil, y a mis la main.

Le braconnier s'indigna. Quelques jeunes gens survinrent; ce fut un
quatuor de madrigaux. C'tait  qui offrirait les deux chevaux 
Pquerette. Mais elle rpondit:

--J'aime bien mieux aller  pied.

Pourtant je fus inquiet quand je la vis questionner ces gens-l sur le
style des quipages, sur les races des chevaux.

Heureusement, son mari apparut; il lui avait promis de venir la prendre
aprs avoir t faire sa partie dans un concert.

--Vous arrivez  propos, lui dis-je; on allait enlever votre femme dans
un coup  deux chevaux.

--Je n'ai pas peur, dit-il en regardant Pquerette avec la confiance
d'un amour sans nuage.

Il croyait qu'il ferait encore des reprises aux robes de sa femme, mais
il tait convaincu que ces messieurs n'y feraient pas d'accrocs.

A un an de l, j'tais seul; on m'annona M. Wilfrid Bouquet; je croyais
voir entrer la femme la premire, mais il tait seul, tout seul. Il vint
 moi, triste et ple, tout en noir, comme s'il portait le deuil de
Pquerette.

Je n'eus pas le temps de l'interroger; il se jeta dans mes bras et
clata en sanglots.

--Ah! si vous saviez! tout est fini.

--Elle est morte!

--Oui, morte pour moi!

Je compris.

--Quoi, cette gentille Pquerette qui vous aimait tant?

--Oui, elle m'a trahi pour un amoureux qui jouait les Berton, un cancre
de thtre, un cabotin de province.

Ce coup m'avait frapp, mais je voulus donner du coeur  l'me de ce
pauvre garon.

--Eh bien! il n'y faut plus penser.

--N'y plus penser! mais c'est ma vie, je meurs de ne plus la voir.

--Voyons, soyez un homme. Quand on est un brave coeur comme vous, quand
on a un talent comme le vtre, quand on a vingt-quatre ans, il faut
avoir le courage de braver un amour malheureux. Si je jouais du violon
comme vous, je voudrais enchaner toutes les femmes.

--Ah! mon violon, dit Bouquet en baissant la tte, je lui ai mis pour
longtemps un voile noir.

--Allons, allons, dans tout artiste il y a l'homme de coeur et l'homme
de talent; il faut que l'homme de talent sauve l'homme 'de coeur.

Mon violon n'tait pas loin; j'allai le chercher et je le lui mis dans
les mains.

Il soupira et faillit le laisser tomber; mais tout  coup, comme si
Bouquet avait t pris parle dmon de la musique, il joua le grand air
d'_Orphe_: J'ai perdu mon Eurydice. Ce fut sublime; j'tais tout mu.
Ses lamentations m'arrachrent une larme.

Je le regardai avec un sentiment douloureux pour l'homme et un sentiment
d'admiration pour l'artiste. Je croyais voir Orphe lui-mme mis en
lambeaux par les bacchantes, tant je voyais ce pauvre coeur dchir par
les furies de la jalousie.

Je lui serrai la main.

--Ah! mon ami; comme vous aimiez cette femme!

Bouquet sembla un peu dsenfivr.

--J'aurai du coeur, me dit-il d'un air dcid; je cours de ce pas
demander ma sparation de corps.

--Mon pauvre enfant, vous avez fait une btise en vous mariant; vous
allez faire une autre btise en vous dmariant. A quoi cela vous
servira-t-il?

--A quoi cela me servira? A tout briser entre elle et moi.

--Puisque tout est bris.

--Oui, mais j'ai toujours peur, un jour de lchet, de courir  elle et
de la rapatrier dans mes bras.

--Oui, sa vraie patrie, c'tait vous; mais il est trop tard.

Je ne pus convaincre Bouquet; il voulait que la sparation de corps
apprit  tout le monde qu'il ne courait plus aprs Pquerette.

En effet, on ne fut pas longtemps sans que la _Gazette des Tribunaux_,
 propos de cette sparation, rvlt, d'aprs les journaux du Havre,
comment la comdienne Marguerite avait plant l son mari qui l'adorait,
pour un chenapan qui la battait; car, le jour du flagrant dlit, le
talon rouge de province lui avait arrach une poigne de ses beaux
cheveux.

Pour le pauvre mari, la vengeance avait commenc le jour de la trahison.


V

Pquerette n'tait pas venue me voir; je lui en savais gr. Cet hiver,
comme je conduisais  l'den une princesse trangre plus ou moins
accrdite, une curieuse ardente  toutes les curiosits, Pquerette
nous croisa dans le promenoir; je ne la saluai point, mais elle se
retourna et me dit: Plus que a de princesse!

--Qu'est-ce que cette demoiselle? me demanda la dame que j'avais au
bras.

--Un monstre.

--Parlez-lui donc, cela m'amusera.

--Tout justement, Pquerette semblait attendre un mot de moi.

--Pquerette, je disais  la princesse que vous tes un monstre.

--Je le sais bien.

--Comment avez-vous pu trahir un si galant homme?

Pquerette ne fut pas touche du tout; elle se mit  rire et me
rpondit:

--Autre temps, autre chanson. a m'ennuyait de chanter toujours la mme
chose. Et lui donc, quelle symphonie sempiternelle! Voyez-vous, il y
avait l-dedans trop de pot-au-feu.

--C'est cela, petite misrable; il vous a fallu de la soupe  la bisque;
mais je suis sr qu'au fond vous regrettez votre violon.

--Pas pour deux sous! D'ailleurs, il m'embte toujours; plus nous sommes
spars, plus il court aprs moi.

--Encore!

--Tenez, je viens de le voir  deux pas, qui se cache derrire un
pilier.

L-dessus, Pquerette s'envola. La princesse comprit tout de suite le
chagrin du mari.

--Parlez-lui donc, me dit-elle.

Nous nous avanmes vers lui. Il tait ple comme la mort, son oeil cave
jetait des clairs, l'orage grondait dans son coeur.

--Que faites-vous ici? lui dis-je, comme pour lui reprocher sa lchet.

Il me rpondit tout bas, pour n'tre pas entendu de la princesse: Je me
torture.

Et il m'chappa, comme un homme qui se cache de tout le monde.


VI

Je prenais une glace au Caf Napolitain, en compagnie d'Albric Second
et d'Aurlien Scholl, qui clataient en saillies. Mais, tout d'un coup,
ils firent silence. Pquerette tait venue s'asseoir  ct de nous.
Une comdienne de province! leur dis-je, sans vouloir lui parler.

Mais elle ne fit pas de crmonies pour nous demander de la faire entrer
au Vaudeville, en m'affirmant qu'elle jouait comme un ange tous les
grands rles du thtre.

--Vous faire entrer au Vaudeville, lui dis-je; mais, si j'avais
aujourd'hui quelque crdit, je ferais rtablir pour vous le Fort
l'vque.

Mes deux amis me trouvrent brutal envers une si jolie fille. Mais, tout
 propos, le malheureux Bouquet passait sur le boulevard, car Pquerette
attirait toujours cette me en peine.

La voyant si prs de moi, il vint droit  elle. Il croyait que je le
protgerais auprs de cette femme qui tait toujours sa vie, de loin
comme de prs. Pquerette! dit-il en plissant.

Il ne put dire un mot de plus et tomba assis sur une chaise.

Je lui serrai la main pour le rconforter; mais, au mme instant,
Pquerette lui dit d'un air dgag, avec la voix la plus glaciale:

--Monsieur, je ne vous connais pas!

A peu prs comme elle et dit  un pauvre: Passez votre chemin!

Bouquet passa son chemin. Il leva la tte avec quelque dignit, il me
dit adieu et disparut.

Monsieur, je ne vous connais pas, tait le mot de la mort pour son
coeur.

Il demeurait alors rue Mazarine; il voulut retourner chez lui pour
crire  sa mre qui l'attendait  Nevers. Il n'crivit pas  sa mre!

En passant sur le pont des Saints-Pres, il se promena quelques minutes,
en proie  tous les dsespoirs. Il regardait le ciel, puis la Seine,
puis les femmes qui passaient, comme s'il devait revoir la figure de
Pquerette.

Tout  coup, il se pencha un peu plus et finit par tomber dans ce
tombeau mouvant.

Il en tait  ses dernires ressources. Sa mre ne recueillit que son
violon, couvert d'un voil noir!

Pquerette porta le deuil en rose.

[Illustration: 120.png]




L'HOSPITALIT COSSAISE

[Illustration: 123.png]


VII

L'HOSPITALIT COSSAISE


I

Le colonel Dieu entra dans le compartiment 341 comme un chien dans un
jeu de quilles. Un chien qui traverse un jeu de quilles ne met en fureur
que des joueurs en gaiet, tandis que le colonel mit en fureur un mari
outrag. Une jeune femme venait de donner un soufflet  sir James
Edwards. Il parat que c'tait son mari; il le croyait, mais elle ne le
croyait pas.

Ils avaient, en effet, pass par un mariage de raison; mais, la premire
nuit des noces, la jeune femme, qui tait une romanesque et une
idaliste, avait soufflet son mari pour l'envoyer coucher ailleurs.

Or, M. James Edwards, qui aurait d prendre ce soufflet de femme pour ce
qu'il valait, l'avait pris au srieux, non seulement la nuit des noces,
mais encore dans le compartiment 341.

Si bien que M. Dieu assista  cette scne imprvue: Un mari qui veut
riposter au soufflet de sa femme par un coup de revolver!

En effet, comme il allait saluer, selon l'habitude des gens bien levs
qui entrent quelque part, mme dans une glise, dirait un athe, le
colonel vit que M. James Edwards, la barbe hrisse, yeux flamboyants,
bouche orageuse, menaait Daniella d'un joli petit bijou  mettre dans
une tagre, un revolver travaill par une main de fe, mais donnant la
mort tout comme un autre.

Daniella poussa un cri. Le colonel, moiti souriant, moiti srieux, dit
au mari: Monsieur, voulez-vous bien me montrer ce joli revolver?--No,
no, rpondit l'Anglais.

Car c'en tait un. Bien mieux, c'tait un Anglais doubl d'un Indien.

Mais le colonel insista d'un ton de matre.

--Je vous dis de me donner ce revolver.

--No, never! rpta l'Anglais.

Le colonel s'approcha tout prs de lui, comme un homme dcid  tre
obi. Mais James Edwards Esq. dsarma son bijou et le mit dans sa poche.

--Alors, c'est bien, dit M. Dieu, mais, sacr nom de Dieu,--c'est mon
nom, monsieur,--si vous vous avisez de sortir le revolver de votre
poche, vous aurez affaire moi.

--Go to Hong-Kong.

L'Anglais, dans un baragouin de franais panach de termes britanniques,
reprocha au Franais d'tre entr chez lui sans tre attendu. Le colonel
se mit  rire et lui demanda pardon de ne pas avoir pris un ambassadeur
pour se faire annoncer dans le compartiment 341. Aprs quoi, il voulut
bien lui donner ses tats de services: douze campagnes et douze
blessures.

--Mais pas dfigur, dit-il en regardant la jeune femme qui, tout mue
dans son coin, le regardait lui-mme avec des yeux adorables.

C'tait une cossaise: quand les cossaises se mlent d'tre belles,
elles le sont merveilleusement, comme Daniella.

M. Dieu fut quelque peu surpris de la voir tout  coup caresser un
pigeon et le lancer par la portire. Aprs quoi, elle reprit sa belle
srnit.

Le colonel regretta alors de n'tre pas un colonel du Gymnase. Il aurait
voulu jouer ce jour-l les Volnys et les Bressant. Mais, grce  Dieu,
s'il n'tait pas un beau soldat  l'aquarelle, il tait un homme trs
agrable, jeune encore, figure sympathique, caractre et moustache en
croc, dsinvolture tout  la fois hraldique et cassante. En un mot un
galant homme difficile  vivre avec ses pareils, mais n'envoyant jamais
les femmes  la salle de police.

Plus M. Dieu regardait Daniella, plus M. Edwards lui paraissait
horrible, un bouledogue russi, barbe gris fer, yeux de lapin blanc, nez
en trognon de pomme, six grains de beaut sur le front et sur les joues.
Cet homme tait si laid qu'il tait beau. Balzac en et fait un hros
de roman. Il daigna lui-mme donner ses tats de service. Je traduis
sa prose franco-anglaise: soldat aux Indes pendant six ans, pas une
campagne, pas une blessure; ce qui n'tait pas mal rpondre aux douze
campagnes, aux douze blessures du colonel; aussi M. Dieu trouva-t-il ce
monstre spirituel. Il esprait, par un peu de gaiet, dtourner le mari
de ses colres tragiques. Il raconta qu'en France un soufflet de femme
tait une caresse comme une autre. Il cita ses auteurs, je crois mme
qu'il alla chercher des exemples dans l'antiquit: Vnus ne conquit-elle
pas Mars en lui donnant un soufflet?

--Voyez-vous, monsieur, dit-il en terminant, il faut aller un jour 
une sance de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres: vous en
apprendrez bien d'autres.

Mais le mari, outrag dit qu'il voyageait pour son plaisir.

--a se voit bien, dit le colonel en brlant Daniella du regard

--Monsieur, lui dit-elle alors d'une voix qui lui alla au coeur, est-ce
que nous n'allons pas traverser un tunnel?

--Tiens! pensa le colonel, en voil une qui parle en franais: C'est
toujours a.

A l'inverse des Anglaises, Daniella avait un accent gazouilleur qui
charmait l'oreille. M. Dieu rpondant  la dame, lui dit qu'ils allaient
traverser le tunnel d'Anisy-le-Chteau.

--Singulier tunnel, dit le colonel; c'est le seul o l'on n'allume pas
les chandelles.

La jeune femme plit.

--On me l'avait dit, murmura-t-elle en cachant mal son effarement.

M. James Edwards parut se recueillir.

--N'ayez peur, dit le colonel, on remplacera les chandelles par des
allumettes-bougies.

Quelques minutes aprs, on entrait dans le tunnel. Comme le mari n'avait
pas chang de figure et que le colonel ne voulait pas d'une
scne tragique, il fit jaillir la lumire et brla la premire
allumette-bougie.

A peine tait-elle teinte que le bruit d'un soufflet retentit. C'tait
le troisime.

Mais ce qui retentit mieux, ce fut le coup de revolver que venait de
tirer le mari exaspr.

tait-ce, seulement pour faire peur  sa femme? Elle poussa un cri
dchirant. Le colonel se prcipita et dsarma M. James Edwards, au
risque de recevoir lui-mme le second coup.

Ce second coup partit, mais sans l'atteindre.

--Rassurez-vous, madame, dit-il avec calme, je vais vous dlivrer de ce
fou furieux.

Le mari rugit. M. Dieu n'tait pas sans inquitude, mais, la lumire
reparaissant, il vit qu'il y avait eu plus de peur que de mal. Daniella
tait presque vanouie dans son coin, mais aucune trace de sang
n'accusait M. James Edwards.

--Dites-moi, monsieur, lui cria le colonel, est-ce que c'est l votre
manire de faire plaisir  votre femme? En France, on vous jetterait
dans une maison de fous. Quand on n'est pas content de sa femme, on s'en
va: quand on est pas content de la vie, on s'en va; mais on fait a en
galant homme, sans embter les autres, nom de Dieu!

--Ah! ah! dit le mari, moi avoir embt vo. _I am glad of it_.

--Et moi aussi j'en suis bien aise, car moi embterai vo, bull-dog; vous
voyez que je sais un mot d'anglais.

Le bull-dog tourna sa colre contre sa femme, qui rouvrait ses beaux
yeux pour regarder le colonel. Son mari lui montrait le poing; elle se
leva et vint, comme une colombe effarouche, se nicher dans les bras de
M. Dieu, qui ne fit pas de faons pour la recevoir. Elle le grisa du
premier coup, par la senteur de ses beaux cheveux, couleur de bl mr,
et la douceur de ses beaux yeux, deux pervenches ombrages.

M. Dieu n'avait jamais t  pareille fte, non pas seulement parce
qu'il n'tait pas mari, mais parce que les femmes qui lui avaient pass
par les mains taient des filles d'occasion, des coureuses d'officiers
plus ou moins en campagne, qui ne ddaignaient pas de tomber dans le
foss pour le soldat.

Le colonel valait mieux que cela, car il avait une belle tte, fire et
cordiale? mais enfin l'amour potique n'avait pas encore frapp  sa
porte. Jusque-l, il mettait les femmes au second rang, plus proccup
des lauriers que des myrtes, comme disait M. de Jouy. Il fut donc touch
au coeur par les battements de coeur de Daniella. Jamais il ne s'tait
senti si heureux.


II

Naturellement, M. James Edwards n'tait pas homme  se contenter de
cette accolade. Il rugissait, mais il se recueillait. Allait-il fondre
comme un vautour sur sa femme et entamer un duel  la boxe avec le
colonel? Sans doute, mais un coup de sifflet retentit; le train
s'arrta; on cria: Margival!

--A la bonne heure, dit le colonel en regardant le bull-dog, je vais
vous faire empoigner pour qu'on vous mette dans une niche.

M. James Edwards rpondit qu'il voudrait bien voir a.

Il y a toujours,  chaque arrt de train, un bon gendarme qui ne dit
rien, qui ne voit rien, mais qui prouve par sa seule prsence que la
socit est sauvegarde. Le gendarme est le soldat de la civilisation,
dirait M. Prud'homme, troisime du nom, s'il disait quelque chose. Le
colonel descendit du compartiment, portant la jeune femme comme il et
port un enfant; tout aussitt il ferma la portire et dit au gendarme.

--Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas?

--Non, mon colonel.

Le gendarme tremblait.

--Eh bien! mon brave, vous allez monter dans ce compartiment; vous y
maintiendrez un fou qui a voulu tuer sa femme, voyez plutt le revolver.
Arriv  Soissons, je le ferai apprhender au corps. S'il est bien
gentil, on le renverra outre-Manche; mais, s'il veut faire le malin,
nom de Dieu! on le f...ichera en prison, mme si John Bull n'est pas
content.

Le gendarme obit, mais d'un air inquiet.

--Si mon camarade montait avec moi?

Quoique ce ne ft pas l'heure de rire, le colonel dit au gendarme:

--Vous avez t soldat?

--Non, mon colonel.

--Singulier pays, o l'on prend maintenant des gendarmes dans le civil.
Je comprends qu'il en faille deux pour avoir raison d'un homme.

Il appela l'autre gendarme. Ce fut une vraie comdie, car ils
s'installrent hroquement dans le compartiment, quoique M. James
Edwards ft descendu de l'autre ct.

Mais le mari ne retrouva pas sa femme avant que le train ft reparti. Il
eut beau tendre les bras, pitiner et crier, on fut sourd autour de
lui, parce que son histoire tait dj connue du chef de gare et de son
personnel.

De Margival  Soissons ce ne fut qu'un roucoulement du colonel, qui
se faisait la voix, car il n'tait pas habitu  cela. L'cossaise ne
s'effarouchait pas de la chanson; elle trouvait doux d'tre adore aprs
avoir t malmene si brutalement.

--Que diable, ma chre, faites-vous avec un pareil bouledogue?

--Que voulez-vous? on m'a marie malgr moi. Mais rassurez-vous; la
premire nuit de mes noces, quand mon mari est venu en chemise, une
chandelle  la main, vers le lit o je tremblais comme une feuille, je
n'ai jamais voulu lui permettre de se coucher. Il a voulu m'embrasser,
mais je l'ai soufflet ferme, de cette petite main-l.

--A la bonne heure; mais le lendemain?

--Le lendemain, je m'enfuis chez mon cousin O'Connell.

--Vous tes d'une bonne famille!

--Oui, mais famille pauvre, tandis que mon mari est fort riche.

Le cousin avait fait passer un nuage sur le front du colonel.

--Dites-moi, madame, avez-vous donn un soufflet  votre cousin?

--Oui, car il s'est oubli et il a voulu tre mon mari.

--Voyez-vous a? Et aprs le soufflet?

--Hlas! mon mari est survenu avec mon pre; il m'a bien fallu les
suivre; voil pourquoi vous me voyez voyageant sans bien savoir o je
vais, car mon mari m'emmenait d'abord en Suisse; mais il s'est ravis
une fois  Cologne; il m'a parl de Paris pour m'apprivoiser.

--Et maintenant, o irez-vous?

--Partout o n'ira pas mon mari.

Le colonel regarda doucement Daniella.

--Je vous conduirais bien chez moi, si j'allais chez moi; mais je ne
vais jamais chez moi, si ce n'est au rgiment.

La jeune femme fixa son compagnon de voyage d'un air dsespr.

--Voyez-vous, madame--ou mademoiselle,--je suis venu chasser dans ce
pays-ci, l-bas, sur les terres d'un de mes amis qui m'attend ce soir 
dner; je pourrais bien lui mener un chasseur, mais une chasseresse....

--Mais je chasse.

--En vrit? Aprs tout, il est l sans sa femme; venez chasser avec
nous. Nous allons prendre un joli fusil  Soissons.

--Oh! que je suis heureuse! On s'aimait dj  toute vapeur.

--Tonnerre de Dieu! se dit le colonel, voil une femme qui est bien
facile  vivre, except avec son mari. Mais si ce n'tait pas son mari!
si c'tait une coureuse d'aventures.

Il fut rassur par deux beaux yeux, deux fentres ouvertes sur une me
candide.

--Vous tes gentille  croquer, madame--ou mademoiselle.

--Dites, mademoiselle.

Quand le train s'arrta  Soissons, l'ami du colonel vint au-devant de
lui et lui indiqua une jolie victoria attele de deux chevaux anglais.

Daniella alla flatter les chevaux, tout en regardant si son mari ne la
suivait pas.

--C'est ta femme, dit le colonel  M. Dieu.

--Non.

--C'est ta matresse?

--Non.

--Quelle est cette dame?

--Je n'en sais rien.

--Est-ce qu'elle vient avec nous?

--Si tu veux. Mais il n'y a que deux places dans ta victoria.

--Il y a quatre places; puisque je conduis, je monte sur le sige.

--Eh bien! en route.

Pas un mot de plus.

Daniella ne fit aucune crmonie pour prendre la place d'honneur.

--Je suis bien contente! dit-elle en serrant la main du colonel.

--Il n'y a pas de quoi! Vous seriez encore plus contente si votre cousin
tait  ma place.

M. Dieu tait jaloux.

--Diable! diable! dit-il, voil que j'aime cette femme, je le sens bien,
puisque la jalousie m'empoigne!

Et le mari? Le colonel, descendant du train, l'avait recommand au chef
de gare de Soissons, un vieux loup de mer qu'il connaissait bien. Il
faut dire,  la louange des deux gendarmes, qu'ils avaient mis la main
sur M. Edwards, quand il tait remont dans le compartiment 341,  cause
de son sac de nuit, renfermant la moiti de sa fortune. Il lui fallut
parlementer  Soissons, pendant que sa femme courait les champs.

En moins d'une demi-heure, on fut au chteau, au milieu d'un beau
parc, dans un pays charmant, non loin du chteau de l'vch, qui est
aujourd'hui  une grande cocotte passe au bleu des anges.

Gai dner o les deux amis riaient des navets charmantes de Daniella.
La marie s'panouissait avec dlices, comme une rose jusque-l
comprime par les jours de froid. Elle s'tonnait de rire.

--J'tais si triste! disait-elle souvent.

--Pourquoi tiez-vous si triste?

--C'est que l-bas, en Ecosse, il neigeait sur moi.

On lui donna le plus beau lit du chteau, aprs celui de la chtelaine.

--Dormez en paix, lui dit le colonel au seuil de la chambre. Je suis
trop bien lev pour recevoir un soufflet  mon tour.

Il dormit mal.

--Qui sait? se disait-il, elle ne se fcherait peut-tre pas si j'allais
lui tenir compagnie!

Mais cet homme, qui n'avait pas peur du feu, qui s'tait battu comme un
hros  Mars-la-Tour et  Orlans, n'osa point faire un pas de plus.


III

Le lendemain, on chassa dans le parc, pas plus loin, par gard pour les
petits pieds de Daniella. Elle tua sans sourciller trois faisans et un
cygne qui n'taient pas de la fte.

--Voil, dit le colonel, la femme de mes rves: la femme qui fait le
coup de feu.

Le soir venu, il fallut que l'ami retournt  Paris.

--Pourquoi ne restez-vous pas avec nous? dit Daniella, comme si elle et
t chez elle.

--Parce que, si je ne retournais pas ce soir, ma femme serait ici demain
matin.

--Eh bien! adieu, dit Daniella; offrez-lui un de mes livres et un de
mes faisans.

Le colonel paraissait inquiet.

--Voil qui est bien, dit-il; mais, s'il faut qu'il retourne  Paris, il
faut aussi que je retourne  mon rgiment.

--Ne le croyez pas, dit l'ami, qui voulait tre hospitalier, mme quand
il n'tait pas l; un colonel se donne  lui-mme des congs.

--Enfin, dit M. Dieu, nous en parlerons demain.

Les voil donc, lui et elle, tout seuls au chteau. C'tait par un de
ces soirs de septembre qui prsagent l'hiver. La pluie tombait fine d'un
ciel gris; aussi, en attendant le dner, on alla s'asseoir devant la
grande chemine de la salle  manger.

--Oh! qu'on est bien ici, dit Daniella!

M. Dieu tait pensif.

--A quoi pensez-vous, mon colonel?

--Je pense que je voudrais avoir dans mon rgiment un joli petit
chasseur comme vous.

--Oui, engagez-moi dans votre rgiment; l, je n'aurai plus peur de'mbn
mari.

Il semblait que le souvenir de son mari la glat, car elle se rapprocha
du feu.

--Non, lui dit M. Dieu, ouvrant ses bras; faites comme dans le
compartiment: nichez-vous l.

Sans bgueulerie, le plus naturellement du monde, elle vint s'asseoir
sur les genoux du colonel et se pelotonna dans toutes les effusions du
flirtage.

Le feu flambait dans les coeurs comme dans l'tre. Le colonel et
Daniella auraient voulu rester ainsi tout un sicle.

Ils ne se disaient rien, tant ils se parlaient des yeux. Le colonel
finit par reprendre la parole.

--Et quand on pense, dit-il, que vous allez retourner  votre cousin ou
 votre mari?

--Non, _I love you!_ rpondit-elle, en embrassant M. Dieu.

--Voyons, soyez franche: je sais que ce matin vous avez envoy une
dpche  votre cousin, qui vous a suivie jusqu' Bruxelles.

--Oui, je lui disais de venir me prendre  Soissons; mais ce matin je
n'avais pas encore chass avec vous.

Le colonel regarda doucement Daniella.

--Tais-toi, petite engeleuse: Tu me ferais croire que je t'aime.

--Je ne sais pas si vous m'aimez, mais moi je vous aime.

M. Dieu soupira.

--Allons donc, vous m'aimeriez avec mes douze blessures--mes quarante
annes, bien crites sur a figure,--et les annes de campagne comptent
double.

Daniella s'tait dtache du colonel et renouait ses beaux, cheveux en
rbellion.

--Allons, dit-il, voil que l'oiseau s'est en vol.

Il flottait entre sa raison et son rve.

--Dites-moi, Daniella, savez-vous jouer aux cartes?

--Non, contez-moi plutt une histoire.

--Je n'en sais pas.

--Contez-moi la vtre.

Le valet de chambre dit alors tout haut:

Madame est servie!


IV

On dna, on fut tour  tour gai et sentimental. Le vin de Champagne mit
sa pointe et sa lumire dans l'esprit des amoureux. On continua  se
charmer. Ils taient en face l'un de l'autre. Daniella vint se mettre 
ct du colonel. On finit par boire dans le mme verre.

--Cela se fait en Ecosse dit-elle en franais.

--Tout est bien dans votre pays, dit M. Dieu; mais, quand vous tes
en France, accordez-vous l'hospitalit cossaise de votre chambre 
coucher?

La marie sans mari rougit et dit que non.

--Alors je n'ai plus rien  faire ici, puisque, aprs vous avoir,
adore, je ne puis pas vous aimer.--J'oubliais! dit le colonel. Pourquoi
diable avez-vous lch un pigeon entre Anisy et Soissons. C'tait une
manire d'crire  votre cousin.

--Vous devinez tout.

--Quoi encore.

--Vous devinez que je vous-aime.

--Je ne comprends pas bien le franais, mais vous me l'apprendrez, mon
colonel.

On se remit au coin du feu, on prit le caf, on conta des histoires;
de temps en temps, Daniella allait retrouver son nid dans les bras du
colonel.

C'tait charmant, par la grce nave de l'cossaise et par la douceur,
enjoue de l'homme de guerre.


V

On arriva ainsi  onze heures du soir. Tout  coup le valet de chambre
vint avertir qu'un tranger, qui venait de Soissons  bride abattue,
demandait  parler-- Madame.

--Sacr nom de Dieu, dit le colonel, je vais lui parler, moi.

--O ciel! c'est mon mari! s'cria Daniella.

Le colonel sortit de la salle  manger. La jeune femme se cacha sous un
rideau.

--Quand ce serait le diable!

--Non, dit en rentrant le colonel, ce n'est pas votre mari, c'est votre
cousin. Que vais-je lui dire?

M. Dieu tait ple comme s'il et reu un coup au coeur.

--Eh bien! dit Daniella en penchant la tte sur le sein du colonel,
dites-lui....

--Quoi? parlez!

--Dites-lui qu'il aille rejoindre mon mari.

Le colonel obit. Quand il parlait, il n'y avait pas de rplique: Le
cousin, tout en s'indignant, reprit la route de Soissons.

Daniella, effraye d'avoir t trop douce  M. Dieu, lui dit un bonsoir
presque glacial et s'envola vers sa chambre  coucher, une vraie chambre
nuptiale, toute blanche, par les tentures et par le lit.

Cette fois, le colonel alla frapper  la porte.

--C'est moi, Daniella, n'ayez pas peur.

--J'ai peur... parce que c'est vous....

--Je viens vous demander l'hospitalit cossaise.

Daniella ouvrit-elle la porte?


VI

Le lendemain elle chassa avec le colonel sans regarder du ct de
l'cosse.

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LA SIXIME LUNE DE MIEL

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VIII

LA SIXIME LUNE DE MIEL


I

Quand on donna chez la duchesse cette jolie mascarade du Directoire o
Blanche reprsentait Mme Rcamier, tout le monde cria au miracle de sa
grce et de sa beaut.

--Et elle est si heureuse!

--Et il est si heureux!

Ils taient heureux, mais dans la priode du bonheur qui s'endort. Le
soleil avait dpass son znith pour descendre  l'horizon; les nuages
ne le cachaient point encore, mais ils montaient dj vers lui.

Donc, c'tait le bonheur  son dclin. M. de Chavannes trouvait que sa
femme tait la plus adorable des cratures, jolie, spirituelle, taquine,
le coeur et l'esprit toujours en veil. Mais enfin il commenait 
connatre son rpertoire. Elle lui semblait moins imprvue; il devinait
le mot qu'elle allait dire; il avait dnou tous les masques; il la
perait  jour. Or, pour certains hommes, l'amour est comme la mode qui
vit de nouveaut; heureusement que pour certains autres l'amour est un
gosme  deux qui rebtit toujours sa chaumire en ruines de Philmon
et Baucis.

Par bonheur, Blanche s'aperut elle-mme qu'elle se rptait souvent;
c'est l le dfaut des femmes babillardes: elles en abattent-elles en
abattent jusqu'au jour o il n'y a plus  fagoter dans la fort.

Le femmes silencieuses sont bien plus prs de la sagesse; leur esprit
est un puits dont on ne connat jamais le volume d'eau; la vrit se
montre quelquefois sur la margelle, mais le plus souvent elle se cache
dans les tnbres, tandis que les babillardes vous blouissent d'abord
par les diamants d'une source vive qui s'puise bientt en roulant sur
le sable.

--Maurice, dit un jour Blanche  son mari, tu n'coutes plus les jolies
choses que je te dis.

--C'est peut-tre vrai, rpondit-il, mais je suis comme un homme bloui
par le soleil, je finis par aimer l'ombre.

--Tu te moques de moi, je ne dirai plus rien.

--Je ne suis pas inquiet. C'est l le privilge de l'esprit, d'tre
toujours prodigue.

Pendant quelques jours Blanche joua la silencieuse. Maurice avait beau
lui jeter des points d'interrogation, elle se taisait. Cela le reposait,
mais cela la fatiguait de ne plus parler. Il ne faut jamais chasser le
naturel; aussi, le soir, dans le monde, elle s'en donnait  coeur joie:
ne s'tant pas dpense dans la journe, elle tait plus blouissante
que jamais. Mais tout en babillant dans un cercle de vagues adorateurs
et de femmes qui n'avaient rien  dire, elle suivait de l'oeil son mari
et remarquait avec chagrin qu'il n'avait plus sa figure rayonnante des
premiers jours heureux.

Que faire, pour ramener Maurice aux blanches clarts de la lune de miel?
Si jamais il allait s'amuser ailleurs, pour ne pas s'ennuyer chez lui?
Blanche n'tait pas femme  jeter les cartes, aprs avoir gagn la
premire partie. Mais comment conjurer le dieu Hasard, qui retourne la
dame quand il faudrait retourner le roi.


II

Dans un dner chez la comtesse de Cormeilles, Blanche s'aperut que
Maurice, plac en face d'elle, tait fort occup de sa voisine. Il
paraissait ne pas s'ennuyer du tout en l'coutant parler:

--Ce que c'est que de n'avoir pas d'esprit, dit Blanche avec fureur, en
voil une qui a toujours parl, et qui n'a jamais rien dit. Eh bien!
Maurice ouvre la bouche pour boire ses paroles, comme si elle lui
versait une coupe de perles et de diamants.

Tout justement le voisin de Blanche lui dit alors, dans le pur langage
du faubourg Saint-Germain:

--Il parat que votre mari ne s'embte pas en face de nous avec la belle
vicomtesse.

--Oui, dit en riant la jeune marie, celle que nous appelions au
Sacr-Coeur: lisa_beth_ et la belle.

--Je sais, et vous ne manquiez pas de souligner la dernire syllabe
d'lisa_beth_. Que voulez-vous, c'est dj beaucoup d'tre belle.

--Je crois bien, la beaut est le premier trait d'esprit d'une femme.

--Et le second, c'est son coeur.

--Monsieur mon voisin, vous parlez comme un livre.

--Madame, la diffrence entre nous deux, c'est que je parle comme un
livre qu'on a lu et que vous parlez comme un livre qu'on n'a pas encore
lu.

Aprs le dner, Mme de Cormeilles prit trs amoureusement le bras de
Maurice, s'appuyant et s'abandonnant avec une grce affecte: un peu
plus elle s'enroulait autour de lui.

--Voyez-vous ce serpent, murmura Blanche, que la jalousie mordait au
coeur.

Elle ne joua pas la mme comdie avec son voisin de table, elle alla se
cacher dans un des petits salons, o il n'y avait personne, pour voir si
son mari la chercherait.

Il ne la chercha pas.

Et pourtant elle tait adorable ce soir-l; robe en indou blanc et en
surah merveilleux avec flocons de dentelles; le corsage tait un rve,
quoiqu'il ne renfermt pas deux chimres; ruban sur l'paule pour mieux
accentuer le nu du bras. On n'avait jamais si bien dshabill une femme
du monde. Sous les cheveux relevs  la Diane, quelques touffes rebelles
caressaient un cou qui appelait toutes les lvres.

--Ce n'est pas la peine d'tre belle, dit-elle, en se mirant dans une
attitude exquise tout  la fois coquette et abandonne.

Comme Mme de Chavannes ne savait pas renfermer ses motions, elle avisa
une de ses amies qui lui avait dit la veille: Es-tu assez heureuse!

--Comprends-tu, ma chre Emma, que mon mari puisse s'amuser aux propos
loquents que lui dbite Elisa_beth_!

--C'est un comble, dit l'amie; mais, c'est gal, veille sur ton mari,
car toutes les femmes le trouvent trop beau.

--Je ne puis pourtant pas le mettre sous clef.

--Non, mais ne lui donne pas la clef des champs!--et ne la prends pas
toi-mme.

La vrit, c'est que M. de Chavannes tait trop beau pour un homme
seul: il n'avait pas  se mettre en quatre pour que les chercheuses
d'aventures lui fissent tourner la tte de leur ct. Il y a toujours
 Paris, dans les hautes rgions mondaines, trois ou quatre hommes qui
sont matres du champ de bataille, parce que les femmes sont toutes des
brebis de Panurge. Elles vont aveuglment o va la premire. Don Juan
aura ternellement raison: prendre une femme haut la main, c'est les
prendre toutes,--je parle de celles qui se laissent prendre.--Et
plus les femmes sont malheureuses avec lui, plus le flot monte et le
submerge. Le pote espagnol n'a-t-il pas dit que Don Juan pouvait
prendre un bain dans les larmes de ses victimes?

Maurice allait-il en arriver l? On lui promettait de le proposer pour
le prix Montyon. Les femmes sont ainsi faites, qu'elles n'aiment pas le
bonheur--des autres.


III

Une de ces railleuses dit un jour  Maurice:

--Voyons, il est temps de commencer votre cinquime ou sixime lune
de miel avec une autre amoureuse, pour voir si c'est toujours la mme
chose.

Or, voici ce qui arriva. Maurice tait d'un cercle, comme presque tous
les mondains. Quoiqu'il ft absolument le mari--et l'amant--de sa femme,
il n'avait pas bris avec toutes les demi-mondaines. Quelques-unes lui
crivaient encore pour ceci ou pour cela,--question d'argent;--car il
tait couch sur le grand-livre de la dette publique de ces dames.

Naturellement toutes ces lettres lui arrivaient au cercle.

Un matin, il regarda  deux fois avant de briser le cachet d'une
enveloppe japonaise. Ce cachet  la cire reprsentait une couronne de
princesse, une couronne ferme sur un cusson srieux. Il respira le
parfum de la cire et de l'enveloppe.

--D'o diable cela vient-il? C'est un parfum tout nouveau pour moi:
violette et lys.

En ouvrant le billet, il trouva que l'criture tait d'une haute
distinction; aussi prit-il un vif plaisir  lire ces quelques mots:

  Je vous aime! Je voudrais vous dire cela
  avec un masque. J'ai vingt-trois ans, pas un
  mois de nourrice en plus. Voyez mon portrait,
  pour savoir si je suis belle. Voulez-vous
  perdre une heure  causer, avec moi?
  Oui, n'est-ce pas? Passez ce soir avenue
  Montaigne,  dix heures, mais non pas dans
  votre coup; prenez la premire voiture venue,
  si elle est ferme. Je descendrai de l'htel
  d'une de mes amies. Nous ferons un tour au
  Bois; mais jurez-moi vos grands dieux que
  vous ne soulverez pas mon triple voile. Le
  bonheur se cache; moi je veux cacher ma
  figure, comme mon bonheur. Il me semblera
  que mon crime sera  moiti pardonn.

CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM.

Tout en lisant, Maurice avait regard la petite photographie que
renfermait l'enveloppe. C'tait une trs jolie figure, anime par les
plus beaux yeux du monde; la bouche tait cruellement voluptueuse dans
son sourire flin, les lvres s'entr'ouvraient charmeuses et gourmandes.
Maurice tait ravi; mais il regretta de voir le cou, les paules et le
sein tout encharibots de fourrures.

--Diable! dit-il, s'il y a trois voiles avec tout cela, je ne vois pas
bien ce qu'il y aura  mettre sous les dents!

Tout homme a son confident: Maurice ne put s'empcher de montrer cette
lettre  un ami du Club.

--Que ferais-tu  ma place?

--La belle question! j'irais au rendez-vous.

--Et si les trois voiles cachaient une vieille folle?

--Non; je respire la jeunesse dans ce billet doux.

--Et bien! vas-y; moi je ne suis pas familier  ces plaisirs-l.

--Je comprends: tu as le bonheur chez toi; tandis que moi je suis oblig
de courir aprs.

Un silence.

--Mais, mon cher Maurice, je ne puis pas jouer ce jeu-l. Ds que la
dame verra que ce n'est pas toi, elle se jettera hors de la voiture.
Elle n'y montera mme pas.

--Tu es bte! elle cherche une aventure: un homme en vaut un autre.

--Tu ne sais pas ce que tu dis; Je te rends ton billet. C'est  toi de
continuer le roman.


IV

Maurice resta indcis toute la journe; peut-tre ne ft-il pas all au
rendez-vous, s'il n'et trouv dnant chez lui la soeur de sa femme;
tout un contraste: pas jolie et pas spirituelle.

A neuf heures, il dit qu'il lui fallait aller  une rception
ministrielle.

--Va o tu voudras, puisque ma soeur est avec moi; j'irai peut-tre la
conduire chez ma mre.

Maurice, qui demeurait prs de l'Arc-de-Triomphe, descendit l'avenue des
Champs-Elyses, tout en fumant un cigare inspirateur. Comme il remontait
au rond-point, il vit que l'horloge des fiacres marquait dix heures
moins dix minutes: c'tait l'heure et le moment.

Il monta tout simplement dans une citadine qu'il conduisit presque au
bout de l'avenue Montaigne, vis--vis le chteau gothique du comte de
Quinsonas.

Il n'attendit pas longtemps; une femme tout en noir, qui lui parut
grande et qui ne montrait pas ses talons, vint droit  la voiture. Il
se prcipita pour lui offrir la main. Elle monta d'un pied lger. Comme
elle l'avait dit, elle tait masque d'un triple voile.

La voiture tait dj en route, car M. de Chavannes avait donn ses
ordres au cocher.

--Princesse, dit-il en lui serrant la main, vous tes dans une armature
de fer: dshabillez au moins votre main.

--Oh! pas maintenant; demain, peut-tre. Ne trouvez-vous donc pas que
c'est dj se toucher de bien prs quand on se parle en tte  tte. Les
paroles sont presque des actions.

Ce seul mot prouva  Maurice qu'il n'tait pas en mauvaise compagnie. Il
ne perdit pas son temps en phrases mtorologiques, ne s'inquitant pas
du temps qu'il faisait.

A l'Arc-de-Triomphe; M. de Chavannes avait obtenu que la dame
dboutonnt  moiti son gant.

--Pas un bouton de plus! dit-elle d'un air dtermin.

Il fallut bien que Maurice se contentt d'embrasser un petit coin du
bras. Mais quel bras! mais quelle chair! mais quelle senteur amoureuse!
Il tait aux anges et aux diables.

Sa femme tait bien loin!

Quand on fut aux premiers arbres du Bois, la dame voulut qu'on
rebrousst chemin. Maurice eut beau supplier et se jeter  genoux,--ce
qui est une des poses de Don Juan, parce que Don Juan sait se
relever,--la dame fut hroque. Maurice eut peur de tout gter.

--Voyez-vous, lui dit la dame, figurez-vous que c'est un
roman-feuilleton, je vous ai donn une part de moi-mme: mon coeur et
mon bras, sans parler d'un baiser que vous m'avez vol sur le cou. La
suite  demain.

On n'est pas plus engageante. Maurice fut ensorcel. Il reconduisit
la dame avenue Montaigne, et s'en alla au cercle, convaincu qu'il
triompherait de cette vertu de princesse  couronne ferme. Il n'tait
pas plus fat qu'un autre; mais l'ide qu'il enjlait une princesse
chatouillait agrablement sa vanit.


V

Ah! par exemple, le second jour, il ne se laissa plus prendre. Dj, 
la premire rencontre, il avait presque reconnu sa femme  certaines
manires de la princesse. Mais quelle ide aurait eue Mme de Chavannes
de jouer ce jeu? D'ailleurs, la princesse lui paraissait plus grande
et plus dsinvolte. Ce jour-l, il ne douta plus de la comdie, ce qui
l'amusa beaucoup. Et comme il voulait amuser sa femme, il tenta de
brusquer l'aventure; mais Mme de Chavannes fut encore imprenable. Et
pour se dfendre mieux, elle lui parla de sa femme. Ici, le mari joua
bien son jeu.

--Ah! que me dites-vous l, princesse? Pourquoi me rappeler si mal 
propos une femme que j'adore? Vous seule pouvez un instant me la faire
oublier.

La fausse princesse devint plus caressante.

--Il est pass, dit-elle, le temps des amours ternelles. Quand on se
marie, on marie deux fortunes et non deux coeurs.

--Vous vous trompez, princesse: je me suis mari corps et me.

Mme de Chavannes tait ravie: un peu plus elle se jetait dans les bras
de son mari; mais elle voulait jouer son rle jusqu'au bout.

--J'en suis fch, monsieur, vous m'avez pris le coeur, et je n'aurai
pas la grandeur d'me de vous renvoyer  votre femme. N'a-t-elle pas eu
dj quatre ou cinq lunes de miel?

Sur ce mot, elle embrassa voluptueusement M. de Chavannes sans pourtant
lever son triple voile.

--A demain! lui dit-elle.

Maurice trouvait un vif plaisir  continuer cette aventure. N'tait-ce
pas tudier sa femme de plus prs? tait-il sans inquitude pour
l'avenir avec une si parfaite comdienne, qui avait pu dguiser sa voix,
son esprit, ses attitudes?

Il rencontra son ami du Club qui lui parla de l'aventure:

--Eh bien! es-tu heureux?

--Je crois bien! Tu as manqu l une rude bonne fortune.

--Voyons, dis-moi le nom de la dame?

--Je ne te le dirai jamais.

--Ce Maurice! profond comme la mer et muet comme la tombe!

Nous voici au troisime rendez-vous.

La voiture avait suivi le mme chemin que la veille; mais une fois au
bout du lac, les chevaux s'taient gars dans les chemins perdus de la
cascade. On s'en revint par l'alle des Acacias; l'amoureuse appuyait
doucement sa tte sur l'paule de Maurice; elle lui avait permis de
l'embrasser sous son triple voile. Et quels savoureux embrassements!

--A minuit, lui dit-elle doucement, vous me verrez chez la duchesse de
C...; si vous m'aimez, vous me reconnatrez sans m'avoir vue, et vous me
reconduirez chez moi. Ce sera le dernier mot.

--Le mot de la fin, dit Maurice en pressant Blanche sur son coeur.


VI

Il tait minuit et demi quand Maurice entra au bal; naturellement il eut
hte, de traverser les quatre salons comme pour retrouver sa princesse.
Il semblait dvorer toutes, les femmes du regard. Il passa tout un
demi-quart d'heure  cette jolie course au clocher.

A la fin, comme il se trouvait tout prs de sa femme, elle lui fit signe
et lui montra un fauteuil:

--Monsieur mon mari, dites-moi, d'o vous vient cet air victorieux et
inquiet?

--Je cherche.

--Vous trouverez; mais en attendant contez-moi ce que vous avez fait ce
soir.

--Rien du tout.

Disant ces mots, Maurice regarda sa femme qu'il n'avait pas bien
regarde depuis huit jours.

--Comme vous tes belle, aujourd'hui.

--Je suis comme vous, j'ai l'air victorieux et inquiet. A propos, on m'a
dit que vous tiez amoureux d'une belle princesse?

--Moi, pas pour deux sous.

--On m'a dit que ce soir on vous avait reconnu dans l'alle des Acacias,
en tte  tte avec une femme tout en noir. Vous savez qu'on en parle
autour de nous; mais je n'y crois pas, et vous?

--Moi non plus.

--J'imagine que vous n'avez pas baiss les stores. Il est vrai qu'il n'y
a pas de lune. Maurice regardait bien sa femme, tout merveill de la
voir si bonne comdienne.

--Monsieur mon mari, on vous accuse mme d'avoir vol le mouchoir de la
dame pour pouvoir la reconnatre. Mais pas si bte, l'amoureuse! car
c'tait un mouchoir sans couronne et sans chiffre.... Maintenant vous
pouvez retourner  la duchesse; moi je vais demander ma sparation de
corps, puisque je tiens toutes les preuves.

Maurice, riant sous cape, dit  sa femme:

--Chut! ne parlez pas si haut.

--Si, monsieur, je parlerai haut; je dirai que ce soir,  onze heures,
on a surpris Monsieur et Madame de Chavannes dans l'alle des Acacias,
recommenant leur sixime lune de miel.

--C'tait toi! s'cria Maurice le plus naturellement du monde.

--C'tait moi, sous la figure d'une autre: voil pourquoi je t'ai
retrouv comme au premier jour.

--Blanche, tu es une femme de gnie: tu serais capable de me faire voir
la centime lune de miel!

--N'en doute pas, puisque je t'aime.

--Oh! je ne m'y fie pas! Une femme qui  ses dbuts joue si bien les
travestis est capable de se risquer dans une seconde aventure pour voir
s'il n'y a pas d'autres lunes de miel que celles du mariage.

[Illustration: 168.png]




LES VISIONS DE LUCIA

[Illustration: 171.png]


IX

LES VISIONS DE LUCIA


I

Adieu! Lucia. N'oublie pas la lgende du bien et du mal.

C'tait la vicomtesse d'Harcours qui parlait ainsi  sa fille.

Lucia, toute plore, les cheveux pars, touffant ses sanglots,
soulevait la mourante dans ses bras. Ma mre, ma mre, je ne veux
pas que tu meures. Mais la mort tait l qui prit la mre et toucha
l'enfant.

Lucia avait quinze ans. On l'avait appele du couvent sur l'ordre de la
comtesse qui ne voulait pas mourir sans revoir une dernire fois cette
adorable figure de vierge, dtache des fresques de l'Ange de Fisole.

Elles n'taient plus que deux au monde, la mre et la fille. La mre
retourna  Dieu, la fille retourna au couvent. Le chteau d'Harcours,
cette belle ruine solitaire de l'Orlanais, ne fut plus hant que par
les chouettes.

Pourquoi la mre mourait-elle si jeune et pourquoi parlait-elle de la
lgende du bien et du mal? On disait l-bas que son mari s'tait tu
 ses pieds par jalousie et qu'il se vengeait au del du tombeau. On
disait aussi que sa vengeance frapperait Lucia qui portait son nom, mais
qui n'tait pas sa fille.

Jusqu' dix-sept ans, Lucia, toute en Dieu, ne pensa qu' revtir la
sombre robe des carmlites; mais, tout d'un coup, il y eut un rveil
dans cette jeune fille. C'est que ce jour-l elle se vit belle dans son
miroir. Il lui sembla qu'elle tait appele, elle aussi, aux joies de la
vie.

Elle avait une tante  Paris, une mondaine prodigue, qui comptait dj
sur la fortune de la carmlite pour doter ses filles; aussi ne fut-elle
pas peu surprise d'apprendre que sa nice tait retourne au chteau
d'Harcours.

Elle lui crivit et lui reprsenta qu'elle tait bien jeune pour habiter
une pareille solitude. Mais la jeune Lucia rpondit que cette solitude
lui tait douce pour vivre dans le souvenir de son pre tu  la
bataille d'Orlans, et de sa mre morte en pleurant son pre; ces deux
souvenirs seraient sa sauvegarde.

C'tait au temps des vacances, la tante emmena ses filles au chteau
pour revoir de prs cette jeune folle qui voulait vivre de la vie et non
s'enterrer vivante. Lucia fut charmante pour sa tante et ses cousines.

--Vous n'y perdrez rien, leur dit-elle gentiment, j'avais dit que ma dot
serait partage par mes deux cousines. Nous ferons trois parts, au lieu
d'en faire deux, et d'ailleurs, qui sait si je me marierai jamais, car
je me sens bien sauvage.

En effet, Lucia aimait les bois, les ravins, les chutes d'eau. Il ne se
passait pas de jour qu'elle ne songet  retourner au couvent; la gaiet
babillarde de sa tante et de ses cousines l'irritait jusqu'aux larmes,
quoiqu'elle les aimt toutes les trois. Elle aspirait au temps o elle
se retrouverait seule. En attendant, la mode avait ses grandes entres
au chteau; Lucia tait mtamorphose en Parisienne, tandis que tout un
ameublement Louis XVI panach de japonisme transformait les salons,
la salle  manger et les chambres habitables. On pouvait se permettre
quelques folies sur l'inspiration de la tante, car la fortune de Lucia
lui donnait cent cinquante mille livres de rente.

Aprs un mois de sjour au chteau, o on ne recevait que trois ou
quatre familles provinciales, oublies et embguines, la tante et
les cousines reprirent la route de Paris  toute vapeur, quelque peu
surprises de voir que la chtelaine ne voulait pas tre du voyage.
Que ferait-elle l, seule pendant tout un hiver, avec une gouvernante
revche et des serviteurs qui semblaient des fantmes, tant Lucia leur
avait imprim par sa dignit silencieuse le caractre de la solitude?

--Enfin nous respectons ta volont, lui dit la tante, en l'embrassant,
tu vas mourir d'ennuis, tu es bien heureuse que je t'aie abonne  _la
Vie parisienne_, et  _l'Art de la Mode_.

--Oh! ma tante, je ne lirai pas de journaux.

Lucia savoura pendant quelques jours le plaisir d'tre seule; elle alla
plus souvent au cimetire, elle ne manqua pas la messe un seul jour.

Elle poursuivait ses rveries dans les sentiers perdus du parc,
s'garant jusque dans les bois voisins. Le soir, elle lisait beaucoup;
ses romans, c'tait la vie des Saintes; elle regrettait de ne pouvoir, 
son tour, marquer une lgende dans l'histoire chrtienne.

Elle avait pourtant des aspirations mondaines. Le matin, devant sa
psych, elle ne pouvait s'empcher de sourire  sa beaut, comme on
sourit au ciel, aux lys et aux ross, comme on sourit  la chanson et
 la mlodie. Ce n'tait pas la beaut rayonnante des filles d'Eve: ce
n'tait que la vision de la beaut. Je ne sais quoi d'idal et de divin;
mais comme l'me illuminait la figure, les grands yeux bleus sous les
cils noirs avaient une loquence extrahumaine.

La gouvernante eut peur un jour de la voir suivre bientt sa mre; sans
lui rien dire, elle la mit  un rgime tonique; comme elle tait
en pleine sve, elle reprit plus fortement racine; ses pleurs se
colorrent gaiement; la grce succda  la dlicatesse; ses bras en
fuseaux s'arrondirent; ses seins effacs soulevrent sa robe. Ce fut
une demi-mtamorphose, grce aux geles de gibier et au vin de
Chteau-Yquem, sans que Lucia s'apert de cette autre manire de vivre.

Un matin d'hiver, aprs avoir pendant quelques jours admir les
blancheurs de la neige, Lucia partit pour Paris, o elle surprit sa
tante et ses cousines par sa beaut plus vivante.

Hlas! dit la plus jeune des cousines, qui n'tait pas jolie, si
j'avais la figure de Lucia, je me passerais bien de dot.

Lucia, sans se faire trop prier, voulut bien aller dans le monde; mais
comme elle tait inconnue partout, elle supplia sa tante de ne jamais
dire qu'elle ft riche, de la reprsenter au contraire comme une
orpheline pauvre, bien plus prs du couvent que du mariage.


II

En ses derniers jours, Mme d'Harcours avait dit  sa fille: Si tu dois
te marier, je veux que tu pouses Henry.

Henry, c'tait le fils d'un ami de M. d'Harcours, tu comme lui  la
bataille d'Orlans. Le fils tait alors lieutenant au 2e chasseurs
d'Afrique. Il connaissait le voeu de la mourante; mais, ayant appris
qu'elle se voulait faire carmlite, il s'tait retourn vers la premire
des deux cousines que devait doter Mlle d'Harcours.

Voil pourquoi Lucia, le second jour de son arrive  Paris, avait
rencontr M. Henry Malville chez sa tante. Il tait en cong pour les
derniers mois de l'hiver. Il ne lui plut pas  premire vue, aussi
fut-elle contente quand elle s'aperut qu'il tait en conversation trs
familire avec une de ses cousines.

--Jeanne, lui dit-elle, je veux que tu pouses M. Henry Malville; s'il
ne faut pour te dcider qu'un collier de perles, je te donnerai le mien.

Quelle est donc la jeune fille qui refuserait un collier de perles et
un mari?--et un mari dans le galant uniforme des chasseurs d'Afrique,
bronz par le soleil, yeux fiers, moustache retrousse? Jeanne accepta
d'abord le collier de perles.

Si Lucia avait parl ainsi, c'tait dans la peur d'aimer Henry Malville.


III

A quelques jours de l, les deux cousines jourent chez la duchesse
de *** une comdie de paravent faite tout exprs pour elles. Elles la
jourent  merveille, avec un jeune premier, sans thtre, quoi qu'il
ft charmant et que Delaunay l'et styl dans la tradition des talons
rouges.

Lucia fut ravie de la comdie, des comdiennes--et du comdien.

--Moi aussi, dit-elle, je voudrais bien jouer la comdie; ce doit tre
si amusant de n'tre plus soi et de jouer un autre rle dans la vie.

Cela ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd. Un ami des cousines, Henry
Meilhac, qui aime la beaut dans toutes ses expressions, dit  Mlle
d'Harcours qu'il lui ferait une comdie.

--Oui, dit-elle, comme emporte  son insu. Une comdie. Mais faites-moi
un rle de sacrifie, car j'aime les larmes.

--J'ai trouv, dit Meilhac, qui ne cherche pas longtemps. Il me faut
trois femmes et deux hommes, vos deux cousines et vous. La pice
s'appellera _les Trois cousines_. Nous avons dj un amoureux. Nous en
trouverons un autre.

Henry Meilhac aurait bien voulu jouer l'autre amoureux, il se contenta
d'indiquer Berton.

J'oubliais de dire que l'autre amoureux, un nom bien connu dans la
magistrature, avait pris le pseudonyme de La Grange, l'amoureux ida de
la troupe de Molire.

La comdie fut bientt apprise et bientt joue. Bientt apprise je me
trompe, on passa trois semaines  rpter tous les jours dans le salon
de la tante. Lucia y trouvait un plaisir inou. Elle avait tout oubli:
le couvent, le chteau, les sentiers perdus, la vie des Saintes, les
blancheurs de la neige.

Est-ce parce que le lieutenant de chasseurs venait aux rptitions? Pas
le moins du monde. Quoiqu'il ft charmant avec elle, Lucia l'abandonnait
 sa cousine. Plus d'une fois, le soir, quand elle se retrouvait seule,
elle ressentait les terreurs du vertige comme si un abme s'ouvrait sous
ses pieds, mais c'tait l'abme rose, l'abme parisien, l'abme qui
chante. Un philosophe a dit que plus la femme tait prs du ciel, plus
elle tait prs de sa chute. L'eau des fontaines se trouble plus vite
que l'eau des torrents. Le voyageur qui touche aux sommets touche aux
prcipices.

Est-ce que cette adorable Lucia, qui n'a hant que les anges, qui n'a
jamais touch de son joli pied les fumiers de la terre, ne s'ensevelira
pas un jour toute blanche dans sa vertu?

L'amour l'a prise et lui a donn toutes les ivresses, elle a voulu jouer
un autre rle dans la vie, elle joue le rle d'amoureuse, elle le joue
avec passion dans tous les nuages orageux qui cachent le ciel.

A la rptition, quand M. de La Grange lui dit qu'il l'aime  en mourir,
elle pense qu'elle en mourra. Elle n'ose descendre dans son coeur, elle
n'ose s'avouer les charmeries de ce comdien qui met tant d'art dans
sa passion, ou plutt tant de passion dans son art. Pour elle, c'est
l'idal des hommes. Grce  lui, elle a perdu son point d'appui sur la
terre, c'est--dire sa foi en Dieu: elle tait toute me, elle est tout
coeur. Quand elle revient  la raison, elle s'effraye; mais tel est
l'empire de cet homme, qu'elle se rejette vers lui avec affolement.

Enfin on joua la comdie; son motion la servit, tout le monde fut
touch et ravi. On dclara que jamais on n'avait aussi bien jou la
comdie dans le monde. C'est qu'il y avait moins de jeu que de naturel,
c'est que c'tait l'amour lui-mme qui parlait par cette bouche de
dix-huit ans qu'un baiser voluptueux n'avait jamais profane.


IV

On arrivait  la semaine sainte. Bien qu'on parlt d'une autre
comdie et que la duchesse de C*** prit Lucia de donner une seconde
reprsentation des _Trois cousines_, Lucia se retourna vers Dieu et
s'enfuit au chteau d'Harcours.

Pourquoi? Elle ne le savait, ou plutt elle le savait bien: elle avait
peur de sa joie amoureuse. Elle ne voulait plus voir M. de La Grange,
elle jurait de ne plus quitter la solitude.

En passant  Orlans, sa gouvernante s'tait attarde dans sa famille.
Au chteau, Lucia trouva tout le monde en joie et liesse, le jardinier
mariait sa fille; le soir, on lui demanda la permission d'aller danser
au village voisin: dans son dsir d'tre seule, elle donna cong  tout
le monde. On lui avait allum un grand feu, elle feuilleta des livres,
elle se prpara du th. Elle s'abandonna  ses souvenirs, plus effraye
par son amour que par le vent qui pleurait sur les arbres du parc et
hurlait dans la cour du chteau.

Cependant, vers onze heures, Lucia commena  se dire que la solitude
est terrible la nuit dans un manoir en ruine, perdu dans les bois; mais,
comme toutes celles qui ont de la vaillance, elle prouvait quelque
plaisir  braver la nuit devant tous ces portraits de famille qui la
regardaient.

Vers onze heures et demie, le feu s'teignit presque, le feu, cet ami
qui lui parlait et qui ne lui disait plus rien. Elle avait dj pris
deux tasses de th, elle rapprocha la bouilloire des dernires braises
en se demandant si elle rallumerait le feu, ou si elle irait se coucher.
Elle se promena, mais toujours les portraits la regardaient d'un oeil
fixe.

Lucia s'arrta devant la figure de son aeule, surnomme la visionnaire.

A force de la regarder, elle la retrouva vivante. C'tait un portrait
parlant, un chef d'oeuvre de Robert Lefvre, ce matre portraitiste.

--Grand'maman, je t'en prie, ne me regarde pas comme cela. Je t'aime
bien, mais tu me fais peur.

Lucia retourna  la chemine, une grande chemine renaissance, qui
encadrait une glace  biseaux. Un manteau de plomb lui tomba sur les
paules. Elle se sentit des pieds de marbre qui ne pouvaient plus
marcher.

Et le vent pleurait et hurlait toujours. Si seulement j'avais un chien
avec moi, dit Lucia. Mais les chiens dormaient au chenil.


V

--J'ai peur, dit Lucia, et pourtant je ne suis pas une visionnaire.

Un livre ferm sur la table frappa son regard; elle l'ouvrit et lut
cette page:

Quand Dieu eut cr dans l'esprit du bien les mondes innombrables qui
gravitent sous sa main, il cra l'esprit du mal, ne voulant pas que
l'homme pt arriver  lui sans avoir combattu.

Au commencement du monde, le bien tait reprsent par un ange, le mal
par un dmon, mais peu  peu Dieu retoucha  son oeuvre. Les mes en
peine qui ne sont ni du paradis ni de l'enfer, parce qu'elles ne
sont pas encore dtaches ni du bien ni du mal, ont t condamnes 
reprsenter l'esprit de Dieu et l'esprit de Satan dans les mes de la
terre.

Voil pourquoi tout homme, toute femme qui vient au monde est le jouet
des mes en peine.

Tout en s'agitant dans le libre arbitre, on s'imagine que l'on vit en
libert et qu'on fait ce qu'on veut. Mais on obit sans le savoir 
cette me en peine, qui a veill sur notre berceau et qui nous conduira
jusqu' la tombe.

C'est une seconde me qui s'amuse de nos passions, qui nous gare tour
 tour dans le bon ou mauvais chemin. Cette seconde me, c'est la
conscience, c'est le repentir, c'est la divination; elle nous apparat
a et l sous diverses mtamorphoses. C'est elle qui s'appelle la
vision, le pressentiment, le fantme, le miracle.

Celui ou celle qui prie et qui pleure, voit apparatre sa conscience;
tous les pcheurs qui se repentent, la verront dans la solitude sous les
heures nocturnes, s'ils se regardent dans une glace; saint Augustin et
sainte Thrse ne l'ont-ils pas vue apparatre  minuit dans le dlire
des ivresses amoureuses.

Ici finissait la page. Dj plus d'une fois on avait parl  Lucia de
cette image invisible qui nous conduit partout, une ombre de nous-mme,
notre double, comme dit la lgende; le plus souvent, c'est la
rverbration de notre image; mais quelquefois aussi c'est une autre
figure. Beaucoup de contemporains, parmi les potes et les rveurs,
ont cru voir vaguement cette silhouette. Lamartine disait que, seul 
minuit, il n'osait braver cette apparition dans un miroir. Alfred de
Vigny, Roger de Beauvoir, Thophile Gautier avaient pareillement peur
de leur ombre nocturne. Tous ceux qui ont hant l'inconnu ont peur de
l'inconnu!

Quand Lucia pensa  son image incorporelle, elle se sentit glace. Et
pourtant, dit-elle encore, je ne suis pas comme ma grand'mre, je ne
crois pas aux visions. Mais elle tait inquite et n'osait se regarder
ni dans le miroir de la chemine ni dans une grande glace qui tait au
bout du salon. Enfin elle voulut tre brave: elle hasarda un regard dans
le miroir.

Elle se vit comme elle tait, ple et triste, pensive avec des yeux
inquiets. Je le savais bien, dit-elle, ce n'est pas mon ombre. Mais
quand elle regarda de l'autre ct, dans la grande glace ou elle se
voyait en pied, il lui sembla que ce notait plus elle.

Elle voulut braver cette vision, elle s'en approcha toute frmissante.

Non, ce n'tait pas elle qu'elle voyait, c'tait une femme en blanc
qui pleurait. Ma mre, murmura-t-elle. Mais ce n'tait pas non plus
l'image de sa mre.

Je vous peindrai mal tout l'effroi de Lucia, elle tomba  genoux et pria
sans pouvoir dtacher ses yeux de la vision. Elle s'imagina que cette
femme en blanc qui pleurait l'accusait de ne pas avoir cout les
dernires paroles de sa mre: Elle devait pouser un soldat, elle aimait
un comdien.

Je retournerai au couvent, dit-elle.

La vision s'vanouit tout en souriant.


VI

Le lendemain, Lucia qui avait maintenant peur de la solitude, invita 
dner le cur du village et une voisine de campagne. Elle fut quelque
peu surprise de voir arriver Henry Malville. Il lui dit que, passant par
Orlans, il avait voulu lui serrer la main; c'tait d'ailleurs un adieu,
puisqu'il allait repartir pour l'Algrie. Il s'invita  dner. Au caf,
pendant que le cur et la voisine de campagne babillaient ensemble,
Henry dit  Lucia qu'il n'pouserait pas sa cousine.

--Pourquoi?

--Parce que je vous aime.

Et ce mot fut dit avec abondance de coeur.

--Mais vous aimez ma cousine?

--Je ne l'aime plus.

--Pourquoi?

--Parce que M. de La Grange vous aime. C'est la force des choses; le
jour o je vous ai vu lui sourire avec trop de douceur, j'ai senti mon
coeur battre pour vous.

--Et moi je n'aime ni M. de La Grange ni vous. Depuis hier je suis
rsolue  retourner au couvent; j'ai jou la comdie des autres, mais
j'ai peur que ma comdie  moi ne soit un drame.

Henry voulut continuer la conversation, mais Lucia l'arrta court en
parlant haut  sa voisine de campagne. Le lieutenant eut beau faire, il
n'obtint pas un mot de plus. Il partit deux heures aprs, emmen par le
cur qui le pria de le reconduire au presbytre.


VII

Pendant quelques jours, Lucia fut toute en prire; elle fit le voyage
d'Orlans pour embrasser la suprieure du couvent et lui annoncer que
sous peu de jours elle allait rentrer en grce; ce qui fut une grande
joie parmi ses compagnes.

Mais, comme disait encore le livre qu'elle avait ouvert la nuit de la
vision: Nul n'est matre de sa destine, parce que tout le monde obit
aux mes en peine qui ont la mission de nous conduire  travers tous les
prils de la vie.

Voici ce qui se passa: Un matin Lucia reut une lettre de sa cousine qui
lui apprenait sans prambule que son joli amoureux, M. de La Grange,
venait d'tre  peu prs tu en duel par Henry Malville.

Mlle d'Harcours croyait avoir vaincu sa passion; mais elle reconnut que
c'tait sa passion qui l'avait vaincue. Le nom M. de La Grange passa
vingt fois sur ses lvres, vingt fois elle essuya ses yeux sans savoir
qu'elle pleurait.

Pourquoi M. de La Grange et M. Henry Malville s'taient-ils battus? on
ne le disait pas, ou plutt on disait que c'tait pour une comdienne.
Or la comdienne, c'tait Lucia.

Lucia ne se demanda pas le nom de celle qui avait mis l'pe  la main.
Son coeur lui dit que c'tait elle, car elle n'avait pas oubli les
regards de travers que se jetaient les deux jeunes gens quand elle
rptait son rle devant eux.

Lucia tait de celles qui devinent tout.

Une heure aprs, elle prenait,  Orlans, le train de Paris et
descendait  l'htel du Louvre. L, dit-elle, il n'y a que des
trangers, on ne me reconnatra pas.

Mlle Agns eut beau lui prcher qu'elle devait descendre chez sa
tante, elle n'en fit rien, la force de son amour brisait tout. Elle ne
craignait pas qu'on l'accust de folie, tant son coeur tait pur; aussi,
le soir mme, elle allait seule, toute seule, sonner  la porte du
bless. Elle croyait qu'il allait mourir, elle voulait le revoir et lui
dire adieu; d'ailleurs, s'il mourait, c'tait pour elle. Pouvait-elle
moins faire pour lui? pour un homme qui l'avait aime sans oser le lui
dire? car elle ne s'y tait pas trompe. Et puis, n'tait-ce pas cet
amour qui lui avait mis l'pe  la main?

C'tait un peu avant la nuit; une soeur de Charit vint ouvrir. M. de
La Grange, comme autrefois l'ami de Molire, avait des sentiments
religieux. Dans son pieux souvenir pour sa mre, qui tait morte jeune,
il n'avait pas quitt Dieu, croyant se sentir plus prs d'elle. Lucia
fut heureuse, dans son chagrin, de voir cette soeur de Charit.

--Comment va-t-il, demanda-t-elle?

--Une horrible blessure, un peu plus il tait frapp au coeur.

Lucia s'avana chancelante au lit du bless.

C'est vous!--Oui, c'est moi, parce que je veux vous empcher de
mourir.

Lucia fut si douce et si charmante que la soeur de Charit, en la
reconduisant, lui dit: Depuis une heure que vous tes avec lui, c'est
une rsurrection. Surtout revenez demain.

Elle y retourna le lendemain, puis le surlendemain, puis toute la
semaine, puis toute la semaine qui suivit. On avait jug la blessure
mortelle, mais la jeunesse fait des miracles.

Quand M. de La Grange fut sur pied, Lucia lui dit: Je ne reviendrai
plus.--Hlas! pourquoi ne suis-je pas mort de ma blessure, dit le
comdien avec dsespoir. Le lendemain elle ne revint pas. Lui,  son
tour, il alla sonner  sa porte  l'htel du Louvre. Comme elle tait
seule, elle refusa de le recevoir. Mais elle avait ouvert la porte, il
lui prit la main, elle plit et elle ne ferma la porte qu'aprs qu'il
fut entr. Que se dirent-ils? Il lui parla avec l'loquence du coeur. Il
se maudit d'avoir pris le mtier de comdien plutt que celui de soldat.
Il mit en jeu de si beaux sentiments que Lucia fut touche jusqu'aux
larmes. Une femme qui pleure est sauve, mais une femme qui pleure est
perdue.

--Nous ne nous reverrons jamais, dit Lucia, quand le comdien s'en alla;
d'ailleurs, je pars ce soir, car je ne veux pas que ma tante ou mes
cousines me trouvent  Paris, o je me suis cache pour vous.

M. de La Grange eut beau supplier, elle partit le soir mme, croyant se
dgager ainsi du rseau de feu qui la brlait. Mais plus elle s'loigna
de lui, plus elle le sentit dans son coeur et dans son me. L'amour nous
fait encore croire  la fatalit des anciens: quand il nous touche il
est notre matre,  la vie,  la mort.

Un comdien qui a de l'esprit et de la figure n'est pas homme  laisser
une passion en chemin. Il tente jusqu' l'impossible. Voil pourquoi, un
jour que Lucia, toujours attriste, cueillait des roses dans le parc,
elle vit arriver M. de La Grange, plus beau que jamais, dans sa
dsinvolture de haute ligne. Elle fut subjugue et n'eut pas la force
de prendre un masque svre.

--O allez-vous? demanda-t-elle.

--O je vais? Vous le voyez bien, je ne puis pas vivre sans vous voir.

--Chut! dit Lucia, ma mre est morte, mais il me semble qu'elle vous
entend.

--Si votre mre savait comme je vous aime, elle me pardonnerait.

--Mais que va-t-on dire si on vous voit ici?

--Ne pouvez-vous pas recevoir un ami?

--D'ailleurs, que dirai-je, moi?

--Que vous importent vos gens et votre gouvernante, votre vertu est
au-dessus de tout cela; si vous me condamnez  ne plus vous voir, je
n'ai plus qu'une ressource, c'est de m'engager dans l'infanterie de
marine et de me faire casser la tte au Tonkin.

--Non, je ne veux pas vous savoir si loin!

En ce moment, Mlle Agns descendait le perron.

--De grce, monsieur, partez!

--Eh bien, Lucia, je baise vos roses et je pars, mais je reviendrai ce
soir, l sous cette tonnelle, vous dire adieu pour toujours.

--Ayez piti de moi!

--Ce soir, n'est-ce pas? Je passerai comme tout  l'heure par la grille
du parc.

--La grille sera ferme.

--Que m'importe la grille?

Lucia alla au-devant de sa gouvernante et l'entrana vers le chteau,
pendant que M. de La Grange s'enfonait sous les arbres du parc.


VIII

Lucia se promit de ne pas aller le soir au rendez-vous; mais M. de La
Grange tait bien sr de ne pas l'attendre longtemps sous le berceau de
charmille.

La nuit fut toute noire, un orage clatait  l'horizon. Lucia arriva
haletante, croyant toujours qu'elle n'irait pas si loin.

Quoique trs mu lui-mme, le comdien n'oublia rien des ressources
de son jeu. Il parla encore de cette guerre lointaine d'o il ne
reviendrait pas. Qu'importe! n'aurai-je pas eu le suprme bonheur de
respirer vos cheveux en vous appuyant sur mon coeur? L'amour, c'est une
secousse de joie inespre, je vous emporterai dans mon souvenir, je
mourrai en disant votre nom.

Lucia n'entendait plus rien, tant elle tait perdue. Pourquoi suis-je
venue? murmura-t-elle. Elle n'avait plus la force de lutter dans ce
terrible moment o deux mes perdues n'en font plus qu'une seule.

Quand elle s'arracha des bras de M. de La Grange, elle lui dit:
Portez-moi jusqu'au perron, car je suis morte.

Il la reprit dans ses bras et la porta doucement dans l'antichambre.

Elle retrouva la force de lui dire adieu et de marcher jusqu'au grand
salon.

L, elle tomba sur un fauteuil o elle demeura quelques heures toute
anantie, ne trouvant ni une ide ni un mot.

Elle se croyait dans un rve horrible et doux. La premire parole qui
lui vint aux lvres fut:

C'est impossible! c'est impossible! c'est impossible! Et elle pressait
sur son coeur les roses baises par le comdien.


IX

Il tait minuit quand Lucia se leva du fauteuil. Il ne restait plus que
deux bougies allumes dans les candlabres. Elle prit son bougeoir et
l'alluma.

--Trois bougies, se dit-elle, cela porte malheur. Mais quel malheur plus
grand pourrait entrer ici maintenant?

Elle teignit les lumires du candlabre.

Sans le vouloir, elle s'approcha de la glace ou elle avait vu la femme
en blanc. Tout  coup elle fit un pas en arrire.

--Cette femme!

Elle avait dtourn les yeux, mais elle regarda encore.

--C'est elle! toujours elle! Pourquoi cette croix qui me frappe au
front? Ma mre! ma mre!

Lucia tomba  la renverse, pendant que le bougeoir allait frapper une
table de marbre.

La porte du salon s'ouvrit: c'tait Mlle Agns qui accourait, toute
inquite, et qui s'enfuit pouvante, croyant avoir vu un fantme.

Le lendemain, Mlle Agns osa entrer dans le grand salon: elle trouva la
jeune fille morte devant la glace.

[Illustration: 198.png]




IL NE FAUT JURER DE RIEN

[Illustration: 201.png]


X

IL NE FAUT JURER DE RIEN


I

Qui ne connat le banquier Karl Oberbach, venu pauvre  Paris il n'y
a pas longtemps, ambassadeur extraordinaire de M. de Bismarck, comme
Vonbergher et autres bonshommes de Francfort ou de Hambourg qui font les
gentilshommes  la Bourse de Paris? M. de Bismarck leur a dit: Allez,
mes enfants; la France ne nous a donn que cinq milliards, mais il n'en
faudra pas beaucoup comme vous pour achever la ruine de nos voisins.

Une fois en France, ces bonshommes plus ou moins barons se sont figurs
qu'ils taient princes chez nous parce qu'ils avaient les mains pleines
d'or parisien. Comme, grce  Dieu, ils ne sauront jamais le franais,
ils se sont dit entre eux: Nous sommes quelques-uns, croyant dire:
Nous sommes quelqu'un.

Oui, bonshommes de Francfort et de Hambourg, vous tes quelques-uns,
vous avez continu les exploits des grands chemins, moins la bravoure de
M. de Cartouche. Mais ceci ne vous empche pas d'avoir chez nous pignon
sur rue et de nous prendre nos femmes--celles qui se vendent--par le
mariage ou  ct du mariage.

Karl Oberbach ne s'tait pay qu'une matresse. Elle est aussi jolie
qu'il est laid--les extrmes se touchent, dans le pays de l'amour comme
partout.--C'est d'ailleurs la loi de la nature.

La matresse du banquier lui donnait des leons de savoir-vivre et des
leons de franais. Une belle Hollandaise, que je flicitais de parler
le franais des Parisiennes, me rpondait en souriant: C'est le
Franais qui m'a appris l'amour--et c'est l'amour qui m'a appris le
franais. Mais Karl Oberbach aura beau faire, il n'apprendra ni l'amour
ni le franais, mme avec une adorable crature comme Lili. (Son nom de
famille est trs connu.)

Lili s'ennuie dans ce somptueux htel de la place de l'toile, tout
rempli de sa grce, de son babil et de ses chansons. Quoi! direz-vous,
une si jolie fille avec un pareil malotru? Quoi! des chansons devant ce
bonhomme qui ne fait que compter son argent?

Eh! mon Dieu, oui, la femme s'arrange de tout sous une pluie d'or et
devant un miroir. Lili est emprisonne, par ce gelier qui croit que
l'Arc-de-Triomphe n'a t lev que comme point de vue de son htel;
mais il n'y a point de prison pour le coeur.

Une comdienne, ancienne amie de Lili, vint la voir un matin.

--Ah! Lili, comme tu es heureuse d'habiter un pareil htel, dans un luxe
inou.

--Heureuse! oui, heureuse  en pleurer! rpondit la matresse du baron.

La comdienne lui sauta au cou.

--Eh bien, je te comprends. N'est-ce pas que les vanits n'touffent
pas le coeur? Et pourtant, voil une bien jolie cage pour une gentille
fauvette comme toi. Est-ce que tu chantes toujours?

--Oui, quand je chante, je ne pense pas. Et puis j'espre bien rentrer
au thtre.

--Ou rentrer dans ton amour.

--Oh! tu le connais bien. Avec lui, c'est le bonheur qui trane la
misre.

--Qu'est-ce que cela fait, si c'est la misre dore et adore! Et puis
tu l'aimais tant!

--Oui, mais n'est-ce pas lui qui m'a abandonne?

Lili cacha une larme.

Les amis du bonhomme, qui le savent embranch dans les caprices d'une
femme  la mode, se moquent de lui  sa barbe teinte; mais il leur
proteste qu'il est aim pour lui-mme. D'ailleurs, dit-il en leur
montrant une petite clef d'argent, voyez plutt: Voici la clef du coeur
et de la chambre  coucher:

Lili est baronne  peu prs comme il est baron. C'est lui qui, en la
prenant sous son toit, lui a donn ce titre pour imposer  ses gens.
M. le baron ne pouvait pas dchanter, il fallait bien que madame ft
baronne!

--Vous ne perdez jamais votre clef? dit un jour  matre Karl un de ses
camarades de Bourse.

--Je perdrais plutt ma fortune. Songez que, si je n'avais pas ma clef
quand je rentre pass minuit, la petite baronne n'ouvrirait pas. Quelle
joie pour elle d'entendre bruire dans la serrure ce petit passe-partout
d'argent.

--Et si un autre avait la clef? Ce serait un passe pour tous.

--Je vous dis que c'est un dragon de vertu.

--Comme c'est commode de sortir des brouillards du Rhin ou de la mer du
Nord. Et comment l'avez-vous capture?

--Elle tait alle chanter en Amrique;  son retour, je l'ai enleve.

--A la force du poignet? Combien y avait-il d'or dans la main?

--Pas un sou, mon ami.

Et le banquier fit une pirouette de talon rouge. Comme il est vou au
ridicule, il glissa et roula comme un tonneau.

Quelques jours aprs, Oberbach tait au cercle. On soutenait avec
impertinence que toute femme doue du dmon parisien devait succomber 
la tentation.

--Except celle de Karl, dit le camarade du banquier.

--Est-ce qu'il vous a mis dans son jeu? demanda un malin.

Le banquier leva la tte.

--Vous parlez de ma femme; la connaissez-Vous?

--D'abord ce n'est pas votre femme, c'est votre matresse.

--Si elle est ma matresse, elle est ma femme. Je parie dix mille louis
qu'elle ne passera pas sur son balcon pour couter vos srnades.

Un joueur effrn prit gravement la parole:

--Dix mille louis! ce n'est pas la mort d'un homme. C'est un coup de
carte. Je tiens le pari si vous voulez, mais  la condition de passer la
main.

--Vous ou les vtres, vous pouvez dresser vos embches.

--Messieurs, vous tes tmoins.

Le banquier se rcria:

--Nous n'avons pas besoin de tmoins; notre parole vaut de l'or.

--Oui; une poigne d'or, mais pas dix mille louis.

--La belle affaire, j'en ai gagn cent fois autant contre l'Union
gnrale.

--Eh bien! je joue contre l'Union conjugale.

--C'est dit! mme si vous passez la main  Parisis, ou  Alfonso, ou 
Carolus, ou au prince.

A cet instant, on vit apparatre un jeune homme blond, gardnia  la
boutonnire, sourire aux lvres, bien sculpt pour les batailles de
l'amour.

--Voil mon homme, pensa celui qui avait pari contre la vertu de Lili
Lalouette.

Il se leva et entrana le nouveau venu dans un autre salon.

--Veux-tu gagner deux cent mille francs?

--Toujours.

--Eh bien! mets-toi en campagne et enlve Lili Lalouette.

--C'est impossible.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle aime mieux l'argent que l'amour.

Et le jeune homme se dit, en soupirant:

--Aprs avoir mieux aim l'amour que l'argent.

L'autre avait entendu.

--Allons donc, ne vas-tu pas faire des manires. Songe, mon cher ami,
que je viens de parier deux cent mille francs que Lili se laisserait
prendre d'assaut. Tu la prendras par toutes les roueries du coeur, car
le coeur est encore plus malin que l'esprit. Or, tu aimes Lili. En
campagne, morbleu; cent mille francs, c'est quelque chose pour un homme
qui n'a pas le sou.

--Comment, cent mille francs! tu disais deux cents?

--Nous partagerons. Je ne parle pas de Lili.

--Pourquoi partagerions-nous?

--N'est-ce pas moi qui ai pari? N'est-ce pas moi qui perdrais si tu ne
triomphais pas?


II

Pourquoi M. Alphonse***, connu dans le monde littraire par un
pseudonyme sonore, tait-il, en avril 1883, rue de Tilsitt, en face d'un
des htels massifs que les embellissements de Paris doivent au lourd
crayon de l'architecte Hittorff? Il ne faisait pas un temps  se
promener l sans parapluie, dj deux giboules avaient clat sur
l'Arc-de-Triomphe. Alphonse*** s'abritait comme il pouvait sous les
appuis des fentres, tout en se tordant les moustaches avec impatience.

Il ne fallait pas beaucoup de pntration pour deviner un amoureux qui
attendait un signal; mais les croises taient impassibles, pas une ne
s'ouvrait pour lui dire bonjour. Il y a des maisons qui sourient comme
il y a des maisons qui pleurent. Celle qu'Alphonse*** dvorait des yeux
semblait dormir.

A la troisime giboule, il frappa du pied et dcida qu'il n'attendrait
pas plus longtemps. Mais sans doute il vit remuer un rideau, car il leva
son mouchoir en signe de joie.

Il rentra chez lui et se mit  crire cette lettre d'une main fivreuse:

_Lili, Lili, je meurs de ne pas vous voir; car je n'appelle pas cela
vous voir quand vous passez au Bois ou sur le boulevard avec cet homme
qui est un gelier. Lili, souvenez-vous! Avez-vous oubli ces jours
rapides o vous tiez heureuse quand je vivais  vos pieds?--Ne t'ai-je
pas aime avec idoltrie? N'est-ce pas avec toi que j'ai mang mes
quatre sous en te faisant princesse pendant six semaines? Est-ce ma
faute si la fortune m'a mis  pied, quand j'tais si heureux, nich avec
toi dans ce petit coup qui tait encore le lit nuptial? Oh! les doux
propos. Tu commenais  chanter un grand air d'opra que j'touffais
sous mes baisers. Tout cela s'est vanoui comme un rve. Dieu m'est
tmoin que j'ai tout tent pour devenir directeur de la Banque de
France. Un peu plus, je faisais de la fausse monnaie. Oh! n'avoir pas
d'argent et vivre dans l'enfer du luxe avec une femme qui veut des
diamants._

_On dit que je suis un homme d'esprit, je ne suis qu'une simple bte,
puisque je n'ai pas le gnie de changer de carte dans le jeu perptuel
qui s'appelle la vie. Lili, ma Lili, de grce! reviens  moi, ne ft-ce
que pendant une heure. Je meurs de t'aimer et je meurs de ne pas te
prendre dans mes bras. Je t'attendrai toute cette nuit  l'htel
d'Albion. Si tu ne dois plus tre  moi, viens au moins me le dire par
un dernier baiser._

ALPHONSE***.

A cette lettre, Lili ne rpondit pas. Ce jour-l, Alphonse*** la
rencontra au Bois, comme tous les jours. Elle regardait de l'autre ct.
Non pas cependant du ct du banquier, qui n'tait pas loin de l. La
dignit de ce bonhomme l'empchait de se faire traner dans la mme
voiture que sa matresse. Mais il l'accompagnait au Bois  sa manire,
lui lanant des oeillades idoltres et fronant le sourcil chaque fois
qu'il voyait ses yeux en conversation criminelle avec un sportsman 
cheval; car il tait jaloux comme le Rhin allemand des sources vives du
vin de Champagne.

Alphonse***, sans s'inquiter du banquier, jeta un bouquet de violettes
dans le landau de Lili Lalouette. Sans s'inquiter du banquier, elle
prit le bouquet et le respira en toute effusion de coeur. Alphonse***
fut si heureux qu'il en devint tout ple. Enfin elle embrassait les
violettes qu'il avait baises lui-mme!


III

On tait au bout de l'avenue des Acacias; l'amoureux rencontre le
parieur, qui lui dit en lui offrant un cigare:

--Eh bien! notre pari?

--Notre pari va bien. Je vais trouver ton cigare exquis.

--Tu as parl  la dame?

--Non.

--Tu lui as crit et elle t'a rpondu?

--Non.

--Eh bien! alors?

Alphonse*** tait si heureux qu'il avait peur en parlant de faire
vanouir son bonheur. Mais, comme le parieur insistait:

--Voil o j'en suis: je lui ai crit ce matin une lettre  attendrir
les rochers. Tout  l'heure je lui ai jet un bouquet et elle y a mis
ses lvres en me souriant.

--Bravissimo! bravissima! je n'attendais pas moins de toi et de Lili. En
avant!  la baonnette!

--Hlas! je la connais: celle-l ne se laisse pas enlever tambour
battant.

--Nous ne pouvons pas remettre notre pari aux calendes grecques. Ne
vas-tu pas tomber dans un amour platonique?

La dame repassa devant Alphonse***, et elle respirait encore le bouquet
de violettes.

Le lendemain,  l'heure de la Bourse, la petite baronne envoya chercher
un serrurier de M. le baron.

--Madame, le serrurier est l, que faut-il lui dire?

--Dites-lui que j'ai perdu la clef de mon chiffonnier.

Il n'y avait pas un mot de vrai dans ces paroles. Le serrurier entra;
Lili lui dit de fermer la porte, aprs quoi elle le pria de lui faire
une petite clef d'argent toute pareille  celle qu'il avait dj
cisele.

Que voulait faire Lili de cette petite clef? Son protecteur avait-il
perdu la sienne?

Quelques jours aprs, le banquier dnait dans le faubourg Saint-Germain.
Sa place  table, au milieu de quelques grands seigneurs dsargents ne
lui cotait gure qu'une centaine de mille francs. Tout se paye  Paris,
non pas l'honneur, mais les honneurs. Or, pendant qu'il dnait en si
bonne compagnie, Lili dnait seule, en toute hte.

En moins d'un quart d'heure elle eut touch  tout d'une lvre
ddaigneuse. Aprs quoi elle descendit, un livre  la main, sans dire
o elle allait. Le savait-elle bien? Elle traversait une de ces phases
critiques o les femmes donnent un croc-en-jambe  leur destine.

Pourquoi le livre  la main? Parce que le livre est un bon compagnon de
voyage, mme s'il est mauvais. Et puis, elle n'avait pas pris un livre
pour le lire.

A peine  cinquante pas de son htel, elle rencontra l'homme au bouquet
de violettes.

--C'est toi, ma Lili!

Un peu plus Alphonse*** la prenait dans ses bras.

--Chut! dit-elle, M. Karl Oberbach a cent yeux.

--Oui, mais j'ai l un bon fiacre o nous serons chez nous.

Et il entrana Lili. Devant le sapin, elle fit un pas en arrire. Il y
avait longtemps qu'elle ne montait plus que dans des voitures de matre.
Elle avait peur que cet affreux fiacre ne ft plus pour elle la
roue dore de la fortune. Mais l'amour leva sa jolie bottine sur le
marchepied.

Et ce fut un quart d'heure dlicieux. On s'tait aim follement, on
s'aimait plus follement encore.

--Je n'ai jamais aim que toi, Lili!

--Je n'aimerai jamais que toi, Alphonse!

Alors pourquoi vivaient-ils spars, ces deux
amoureux qui s'aimaient tant? fallait-il donc qu'un pari de cent mille
francs les rejett dans les bras l'un de l'autre?

Cependant, une heure aprs, il fallait que Lili rentrt dans sa prison
dore. Elle donna une petite clef d'argent  Alphonse*** en lui disant:

--coute-moi bien. Je ne t'crirai pas, parce qu'il me faudrait porter
moi-mme les lettres  la poste; mais souvent,  l'heure du Bois, nous
nous rencontrerons. Si un jour je mets mon ventail sur ma figure quand
tu passeras, c'est que je serai seule le soir. Et le soir  dix heures,
tu viendras sous ma fentre, comme tu es venu un matin. Si j'agite
un rideau, tu monteras au premier, tu ne rencontreras personne, tu
traverseras un salon, ma chambre est  gauche, tu ouvriras la porte avec
cette petite clef, car une autre clef pareille m'aura emprisonne pour
trois heures, c'est--dire pour tout le temps o le bonhomme va faire le
beau dans le monde.

Alphonse*** ne se fit pas enseigner deux fois l'itinraire. Le
lendemain, la comdie commena, et en se quittant les amoureux se
dirent: La suite  demain.

Un peu plus, Alphonse, dans sa joie, ne disait rien  son ami le
parieur. Enfin il parla aprs huit jours de bonheur. On dcida qu'au
premier rendez-vous deux tmoins affirmeraient la vrit de l'histoire.
Mais on n'eut pas besoin des tmoins, car voici ce qui arriva:


IV

Un jour, en dnant, Karl Oberbach dit  Lili: Sais-tu pourquoi je ne
suis pas gai? Noblesse oblige Je suis forc de partir tout  l'heure
pour le chteau du prince***, o il y a demain chasse  courre.

Or, le soir mme, au cercle, on apprit que la chasse serait contremande
 cause du mauvais temps. Karl Oberbach rentra donc chez lui  l'heure
coutumire. Il fut trs surpris de trouver la petite clef d'argent  la
serrure de la chambre  coucher de sa matresse.

Il mit la main  sa poche, plus surpris encore d'y trouver la sienne;
il y avait donc deux clefs d'argent? Pourquoi pas? Sans doute, Lili en
avait une pour elle. Simple caprice, puisqu'elle la laissait  la porte!

Le banquier ouvre la porte sans inquitude.

En croira-t-il ses yeux? Un homme est l, qui dort sur un canap,
pendant que Lili dort dans un fauteuil. La lgende affirme mme qu'ils
dormaient tout prs l'un de l'autre.

Le banquier peut-il douter de sa msaventure? Une femme qu'il a couche
sur l'or et qui le brave ainsi en plein minuit!

Quel est donc cet insolent qui dort sur le rti?

Tout autre que le bonhomme et jet l'amoureux par la fentre. Mais Karl
Oberbach eut peur: Si l'amoureux rveill allait le jeter lui-mme par
la fentre? Il pouvait appeler ses gens, mais comment se donner ainsi
en spectacle? Il rougit de sa lchet, il pensa  M. de Bismarck et se
dcida  affronter le pril.

Il avana d'un pas vers le dormeur.

--Monsieur, que faites-vous l?

Alphonse*** ouvrit les yeux et clata de rire en voyant la mine effare
du bonhomme.

--Monsieur! pourquoi me rveillez-vous quand je dormais si bien?

Le banquier recula d'un pas.

--Mais, monsieur, je suis chez moi!

L'amoureux avana d'un pas.

--Et moi, monsieur, je suis chez ma femme.

Le banquier eut un cri dchirant:

--Sa femme!

Lili s'tait rveille.

--O Lili! quel est ce va-nu-pieds?

La vrit est qu'Alphonse n'avait pas encore mis ses bottines.

Lili, comprenant que tout tait perdu ou que tout tait sauv, dit en le
prenant de haut:

--Oui, monsieur, c'est mon mari.

Il n'y eut plus de doute pour le banquier, il perdait tout  la fois sa
matresse et son pari.

Il fut si doux aux amoureux qu'un peu plus il leur abandonnait l'htel.

Pendant quelques jours, M. Karl Oberbach n'osa retourner au cercle.
Comment reparatre devant tous ces rieurs sans avoir lav cette offense
 son blason de baron allemand!

Mais une ide, lui vint, qui le dcida  faire bonne figure au cercle.
On le vit arriver un soir d'un air important.

--Eh bien! lui dit le parieur, vous m'apportez mes deux cent mille
francs?

--Point du tout.

--Comment, point du tout!

--Oh! je ne fais pas de faons pour avouer que cette coquine m'a tromp.

--Eh bien?

--Eh bien! c'tait son mari!

[Illustration: 220.png]




LA FEMME COUCHE

[Illustration: 223.png]


XI

LA FEMME COUCHE


I

Il n'y a que les histoires invraisemblables qui soient vraies.

Une belle, femme qui sait toutes ses beauts lisait le _Sopha_ de
Crbillon dans une galerie de tableaux, avenue du Bois-de-Boulogne.

--Pourquoi seule? Elle y tait venue dj deux fois, mais avec une amie
du matre de la maison. Ce matre de la maison, M. Georges Marmont, un
huitime d'agent de change qui ne va jamais  la Bourse, est un raffin
qui touche  tout d'une main lgre, mais avec la passion de ce qui est
beau dans l'art, dans les lettres, dans la vie en action.

Il fait toujours deux parts dans la femme, la part de l'idal et la part
du diable. Il prend la part du diable le plus souvent possible, mais il
n'effarouche pas les oiseaux qui entrent par mgarde dans la volire.
Ils n'ont qu' crier pour qu'il leur ouvre la porte  deux battants.

La jeune dame qui lisait le _Sopha_ de Crbillon dans la galerie,--Mme
la marquise de Marcy,--attendait qu'il descendt pour lui parler. Que
venait-elle lui dire? Moins que rien. Elle passait par l et elle venait
lui dire bonjour.

Je ne serai pas bien indiscret en vous confiant qu'elle l'aimait--sans
le vouloir.--C'est que son mari ne l'aimait plus et la malmenait, tandis
que Georges Marmont lui parlait de sa beaut avec religion.

C'tait l'aprs-midi, par un beau soleil d'automne, quand l'me, se
recueille dj pour la rude traverse de l'hiver, quand l'esprit, qui
part toujours en avant, voit la neige aprs les rayons.

Aussi, quand descendit le matre de la maison, la jeune dame parut
attriste.

--Pourquoi ces nuages sur le front?

--C'est que le soleil s'en va trop vite; c'est que toutes ces belles
dames qui vivent dans votre galerie ne sont plus de ce monde! A quoi
sert-il d'tre belle s'il faut mourir?

--Je vous comprends. Si j'tais M. de la Palisse ou son petit-fils
embourgeois qui s'appelle M. Prud'homme, je vous dirais que le monde
n'existe qu' la condition de mourir, mais je suis aussi bte que vous
et je me rvolte  cette ide que Dieu, le Matre des matres, cre des
chefs-d'oeuvre qui vivent bien moins longtemps que les crations du
premier peintre venu.

--N'est-ce pas dsesprant de voir, accroches a et l, des figures
aussi jeunes que moi quoique vieilles de cent ans et qui me survivront?

--Oui, mais il leur manque la parole!

--N'ont-elles pas la parole des yeux?

--Oui, des yeux comme les vtres qui parlent mieux que Dieu lui-mme.

Naturellement la jeune femme paya ce mot d'un sourire.

--Vous tes souverainement belle, madame; pourquoi n'avez-vous pas
encore un portrait de vous, car il y a des figures comme la vtre qui
appartiennent au monde de l'art.

--Allons donc! je ne suis ni courtisane ni comdienne, je ne suis pas
mme princesse, je n'ai aucun titre  tre accroche dans une galerie.

--Je vous jure que si vous vouliez poser comme la princesse Borghse,
dans le simple appareil d'une femme qui sort du bain, un artiste qui
voit bien--et qui ne vous connat pas--ferait de vous une immortelle, 
moins que....

--A moins que?...

--A moins que ce qui est cach ne soit pas digne de ce que je vois.

Mme de Marcy se rvolta. Elle avait trop le sentiment de sa beaut
corporelle pour ne pas braver ce doute offensant qui d'ailleurs n'tait
qu'une tactique pour la dcider.

--Comment, lui dit-elle, vous ne me voyez pas  travers ma robe?

--Pas du tout, je suis comme saint Thomas.

Un silence.

La marquise s'arma de toute sa bravoure.

--Eh bien, si j'tais sre qu'un peintre de talent me ft comme je suis,
je prendrais bien un bain pour avoir mon image.

Elle rougit et voulut battre en retraite, mais M. Marmont ne laissa pas
tomber sa parole dans l'eau. Il se hta de lui dire qu'elle tait de
la pte des desses qui n'ont peur de rien. Il connaissait un peintre
discret--Erpikum--qui ne signerait pas son oeuvre et qui la peindrait
telle qu'elle tait, sans rien souligner.

Mme de Marcy sentait bien qu'elle s'embarquait dans une aventure
scabreuse, mais la vanit de se montrer belle de la tte aux pieds lui
ferma les yeux. Elle pensa qu'elle tait assez enracine dans sa vertu
pour ne pas craindre les coups de vent. Elle avait quelque libert
d'esprit qui lui permettait de croire que la pudeur n'tait pas outrage
quand la vertu ne l'tait pas. Aussi dit-elle gaillardement:

--A quand la premire sance?

--Demain, si vous voulez. Il y a l-haut une chambre qui n'est jamais
ouverte; vous vous coucherez, chastement toute nue sur le lit, ou bien
on y transportera une baignoire.

--Non, non, je prends mon bain dans le silence du cabinet de toilette.

--Eh bien! vous vous coucherez et on vous couchera dans le grand livre
de la postrit.


Il

Le lendemain, le peintre tait  l'oeuvre. La marquise, drape de sa
pudeur, un masque sur la figure, avait pris une pose aussi abandonne
que les Vnus du Titien, cheveux ruisselants jusque sur le sein gauche
et jusque sous le bras droit, repli pour soutenir la tte.

Cette belle chevelure blonde avait des reflets d'or et de feu sur ses
ondes souleves. Le corps tait un miracle de blancheur, avec les
adorables tons de rose th panouie, relevs par deux fraises mres sur
les beaux seins marbre et chair. Le dessein des hanches, des cuisses et
des jambes courait dans toute la grce raphalesque avec je ne sais quel
abandon corrgien.

Aprs avoir cherch, le peintre et Georges s'taient dcids  encadrer
Mme de Marcy dans des draperies jaune vieil or qui donnaient encore plus
de relief aux tincelles de la chevelure. On sait d'ailleurs que les
couleurs amies font une harmonie plus potique.

La marquise, toute masque qu'elle ft, voulut indiquer la noblesse
de sa figure par une couronne de marquise surmontant des armoiries
imaginaires.

Tout cela tait beau comme l'inspiration, aussi le peintre ne perdit pas
de temps; aprs deux heures de sance, il avait largement bauch toute
la figure sur un fond safran. On pouvait dj juger qu'il crerait une
oeuvre vivante. Mme de Marcy posait dans le nonchaloir des sultanes,
sans s'inquiter des regards plus ou moins ardents du jeune peintre.
Georges Marmont, cachant son motion, apparaissait de loin en loin pour
donner un conseil avec l'air d'un homme qui ne se proccupe que de
l'amour de l'art.

Il se passa un pisode qui appartient, non pas  l'histoire, mais 
l'histoire de la pudeur. Voici:

Quoiqu'il y et un beau feu dans la chemine et deux brazeros de chaque
ct du lit--un lit de milieu--Mme de Marcy eut quelques tressaillements
de froid. Manque d'habitude, lui dit le peintre. Il faut aller vous
chauffer  la chemine.

Elle rsista d'abord. Enfin elle se dcida  descendre du lit.

--Eh bien, Raphal, laissez-moi seule.

Le peintre obit. Elle dnoua son masque et marcha vers la chemine.

Or, si le nu a toute sa pudeur dans l'immobilit, il la perd dans le
mouvement.

La marquise le sentit bien, car en marchant vers la chemine ses joues
s'empourprrent, ce que vit trs bien M. Marmont qui survenait pour la
troisime fois.

En effet, quand il ouvrit la porte, il aperut Mme de Marcy dans la
psych, plus belle encore sous cette rougeur de jeune fille.

--Allez-vous-en! lui cria-t-elle. Vous voyez bien que je rougis, mme
toute seule.

Il ne fallut que cinq sances pour achever ce demi-chef-d'oeuvre, car le
peintre n'tait pas un grand peintre, mais il avait saisi la vrit, et
il peignait les chairs avec une touche voluptueuse. Il tait impossible,
grce au masque et  la teinte allume des cheveux, de reconnatre la
jeune dame,  moins qu'on ne la connt bien. Aussi l'artiste, content de
lui, demanda-t-il la permission d'exposer cette figure.

Mme de Marcy fit quelques faons, mais croyant  la discrtion absolue
du peintre, elle consentit.

--Surtout, lui dit-elle, pas de mention honorable, ce qui me
dshonorerait.

On encadra la toile dans un cadre excut par une main savante--le style
Louis XIII--, dor en or teint avec un filet noir sur la peinture.

Quoique ce portrait part trs beau au jury par le charme du dessin et
par les blouissements de la couleur, on le refusa tout net, parce que
la dame tait masque et qu'elle avait insolemment mis sur le rideau
sa couronne de marquise. Le portrait revint donc vierge encore dans la
galerie de Georges o il passa tout l't, pour s'habituer aux figures
du voisinage et pour prendre le ton des oeuvres qui survivent.


III

Vint l'hiver. On donna une fte dans l'htel de Georges. Tout Paris
y alla, et Mme de Marcy ayant voulu tre de la fte, il fallut bien
inviter son mari. Reconnatrait-il sa femme? Elle tait bien sre que
non, car, selon elle, il ne l'avait jamais regarde, ce en quoi elle se
trompait. Quoiqu'il ne ft pas un dilettante, il avait fait, sans trop y
prendre garde, quelques tudes dans la gographie lumineuse de ce beau
corps.

--C'est tonnant, dit-il  une dame de ses amies qui le retenait comme
par malice devant _la Femme couche_.

--Oui, lui dit-elle, cette femme couche ressemble  la vtre. Est-ce
que Mme de Marcy est aussi belle?

--Pourquoi pas?

--Est-ce qu'elle a aussi un grain de beaut sous le sein?

Le marquis tressaillit.

--Je ne me souviens pas.

Mais M. de Marcy se souvenait trs bien. Une secousse de jalousie
l'emporta vers sa femme; dans sa colre, il ne pouvait plus parler.

--Madame....

--Monsieur....

Il l'entrana sous _la Femme couche_.

--C'est vous qui tes l?

--Moi. Vous tes fou.

Sa main tenaillait la main de sa femme.

--Ce grain de beaut?

Ce maudit grain de beaut s'tait accentu peu  peu dans la blancheur
du sein, quoique le peintre l'et  peine indiqu.

--Est-ce que j'ai un grain de beaut? demanda Mme Marcy en jouant la
surprise: C'est sans doute votre matresse qui a un grain de beaut?

Le soir mme, le mari commena son enqute, oubliant un peu trop qu'il
avait scandalis le monde parisien avec une trane, une mafflue, une
dplume des Folies-Bergres.

Le lendemain, cet homme qui ne se croyait pas jaloux se rveilla un
Othello, dcid  se venger cruellement s'il apprenait que sa femme et
pos pour la galerie.


IV.

M. de Marcy voulait envoyer deux tmoins  Georges; mais, aprs
rflexion, il comprit que si on avait peint sa femme toute nue, c'est
qu'elle avait pos toute nue. Il ne voulait donc s'en prendre qu' sa
femme.

Et puis un duel, a fait du bruit. Et puis on risque de ne plus voir le
grain de beaut.

Ce qui n'empcha pas M. de Marcy d'aller tout seul, cote que cote,
frapper  la porte de Georges pour revoir en plein jour _la Femme
couche_. Georges, trop distrait, ne fit pas de faons pour le recevoir
et ouvrir la porte de la galerie, sous prtexte de fumer une cigarette.

A seconde vue, M. de Marcy ne douta pas que ce ne ft sa femme; mais
comment tait-elle venue l?

--Belle crature! dit-il au matre de la maison; d'o diable cela vous
est-il venu?

--Tout btement de l'htel des Ventes. Je crois, d'ailleurs, que cela
vient de loin; on m'a dit que 'avait t peint  Venise par un lve de
Fortuny.

M. de Marcy parla d'autre chose. Mais il s'en alla convaincu que c'tait
sa femme, quoiqu'elle ne lui et pas permis, depuis la fte, de la
regarder de trop prs.

Plus d'une fois, elle lui avait demand,  lui-mme, de la faire peindre
non pas toute nue, mais presque, c'est--dire dans le joli _dshabill_
des femmes qui vont au bal. Il y a peu de robe,  la vrit, le plus
souvent pas de chemise. Or, tout en reconnaissant la souverainet de
ce beau corps, il avait jug superflu de le transmettre non pas  la
postrit--il ne voyait pas si loin--mais  la curiosit des amateurs
d'art qui sont presque toujours des amateurs de femmes.

Il lui restait  peine un doute, et il songeait dj  sa vengeance,
quand, un jour au cercle, un de ses amis lui dit sans prambule:

--Tu devrais prier Georges, sans tre Tartuffe pour cela, de jeter
un mouchoir sur le sein nu de _la Femme couche_, car on dit qu'elle
ressemble  ta femme ou  ta matresse.

Le marquis faillit jeter son ami par la fentre, mais il cacha son
jeu--jeu cruel, comme vous allez voir.

Rentr chez lui vers minuit, il alla droit  sa femme qui tait couche.
Madame, il vous a plu de vous faire peindre toute nue, eh bien!
dsormais, vous irez toute nue!


V

A peine eut-il parl qu'il souleva le drap du lit, dchira la chemise
de sa femme, l'arracha par lambeaux et la jeta dans l'tre o le feu
brlait encore.

Ce n'tait que le commencement. Pendant que Mme de Marcy s'indignait en
se recouvrant, il saisissait la robe qu'elle venait de dfaire--laquelle
robe eut le sort de la chemise--ce qui tait bien dommage, car c'tait
l deux oeuvres de fe--une chemise transparente toute enrubanne comme
pour la Belle au bois dormant, et une robe de velours, frapp au lys
ayant cot une nuit d'insomnie  Worth.

Aprs ce sacrifice  sa colre, M. de Marcy dvasta toutes les armoires
pour continuer son auto-da-f.

Ce fut un rude travail; il lui fallut allumer encore deux feux de joie
dans le salon et le petit salon.

La marquise avait sonn, mais lui saisissant la main, il arracha le
cordon de sonnette. Elle avait appel, mais  l'apparition de sa fille
de chambre, il se contenta de lui montrer un revolver pour qu'elle
rebrousst chemin.

Sa femme le sachant aveugle dans ses fureurs, se tint coi, moiti riant,
moiti pleurant, jouant le ddain et la raillerie pour cacher ses
angoisses. Tant de belles robes qu'elle ne reverrait plus! Mme de
Svign ne disait-elle pas: Hormis leurs robes, les femmes n'ont point
d'amies! Et puis, pour la premire fois, Mme de Marcy voyait le pril
de son quipe.

Au bout d'une heure,--un sicle pour la pauvre femme,--toutes les robes
taient brles. M. de Marcy, content de son oeuvre, dit  la marquise:

--Maintenant, allez vous promener!

--Monsieur, lui rpondit-elle, croyez bien que j'irai me promener. Si on
me voit toute nue, ce ne sera pas ici; je vous jure que ce beau corps,
dont vous tes indigne, sera vu par tout le monde, except par vous.

Et elle descendit du lit pour braver son mari. Ce que voyant, et plus
furieux encore, il saisit un ventail pour fouetter la marquise.

Au premier coup, l'ventail se brisa, comme s'il se refusait  ce crime
de lse-beaut. Le mari prit ensuite une ombrelle, qui ne fit pas un
plus long service.

Et toujours sa femme le bravait, le frappant de ses yeux, qui pointaient
comme deux pes.

--Brisez tout sur moi, mais ne me touchez pas de vos mains, ou j'ouvre
la fentre pour appeler tout le monde au spectacle!

M. de Marcy tait au bout de ses colres; il se sentait chanceler,
comme s'il dt s'vanouir; il sortit pour aller se recueillir chez sa
matresse, qui tait son conseil de famille.

La marquise se couvrit d'un chle et marcha  pas de loup  la rencontre
de sa fille de chambre. En effet, elle la vit reparatre aussitt.

--Antonine, vous allez me retrouver une robe noire parmi celles que je
vous ai donnes.

Antonine comprit et revint bientt avec une robe noire  la main.

Mme de Marcy la mit en toute hte et descendit l'escalier quatre
 quatre, nouant son chapeau, sans avoir nou ses souliers. O
alla-t-elle?

Ne le devinez-vous pas? Elle alla tout droit chez M. Georges Marmont.
Jusque-l c'tait le seul homme qui et os parler d'amour  cette
impeccable. Il l'aimait follement, mais il cachait son coeur, mme  Mme
de Marcy.

--Mon mari, lui dit-elle, m'a condamne  aller toute nue par la vie, je
viens vous demander si vous voulez tre du voyage?

Georges tomba tout mu, plus amoureux encore, aux pieds de la marquise.

Je ne sais pas la suite de la conversation. Je crois qu'elle fut
criminelle.

Vous en jugerez: le lendemain Georges appela le peintre; on lui avait
donn cinq mille francs pour peindre Mme de Marcy toute nue, on lui
donna cinq mille francs pour lui mettre une robe.

Voil les hommes. Georges voulait bien exposer toute nue une femme qui
n'tait pas la sienne, mais ds que Mme de Marcy fut sa matresse, il
voulut qu'elle ft habille.

[Illustration: 240.png]




L'INCOMPARABLE LONA

[Illustration: 243.png]


XII

L'INCOMPARABLE LONA


I

J'ai cognu une trs honneste dame qui a pris toutes les figures pour
charmer son monde. Aussi elle a toujours beaucoup d'amoureux comptant
pour rien, un mari qui voyage et peut-tre un amant,  moins qu'elle
n'en ait deux--simple jeu d'ventail!.--Elle dfie la fortune et les
hivers, quoiqu'elle soit ne pauvre et que bien des printemps aient
pass sur sa figure. C'est que la fe la plus souriante l'a doue  son
berceau d'une vertu qui domine toutes les autres: la charmerie!

On ne peut pas la voir sans l'aimer, pour mille et une amorces. Elle est
belle quand elle n'est pas jolie, et elle est jolie quand elle n'est pas
belle. Dieu lui a donn une de ces figures parisiennes venues de Dijon,
de Reims ou de Rouen, qui prennent les coeurs, parce qu'elle reflte,
par je ne sais quel art savant, toutes les figures aimes, la Joconde
comme la Pompadour.

Le regard bleu est noy dans une volupt magntique qui grise les
sceptiques; la bouche a des sourires qui vous prennent par leur charme
cruel et divin. Et, dans l'attitude, des serpentements inous, des
ondulations perfides, des clineries de bte fauve, des abandonnements
qui jettent un homme  ses pieds comme un feu de mousqueterie.

Ceux qui ne sont pas l disent du mal d'elle; mais, ds qu'ils lui ont
bais la main, ils deviennent des adorateurs. Quelques-uns veulent faire
les beaux, tout en prenant le grand air ddaigneux; mais, dans son
coffret d'bne, elle a pli des lettres qui prouvent leur servage
cach.

Un prince clbre disait d'elle: La premire fois que je l'ai vue, il
m'est venu l'ide de la battre et de l'aimer.

Il l'a aime, elle l'a battu.

Un peintre clbre voulut la reprsenter en Diane ou en Vnus, pour
mieux accentuer sa grce de desse.

--Oui, dit-elle, mais debout.

--Pourquoi pas couche.

--Non, debout.

--Dites-moi pourquoi?

--Pour me reposer.

Elle se calomniait pour faire un mot. Elle se calomniait, parce qu'elle
a t plus souvent Minerve que Vnus. Cependant, elle ne joue pas  la
femme savante. Un de ses amis lui disait: Vous avez trop d'esprit.

--Chut, dit-elle, ne dites pas a tout haut, car on ne m'aimerait plus.

Molire et Goethe eussent applaudi  ce mot charmant, si fminin et
pourtant si profond: Il faut dire  l'homme: Cache ton bonheur; il faut
dire  la femme: Cache ton esprit.

La Bruyre aurait du plaisir  peindre cette adorable et irritante
crature, vraie femme de la cour de Versailles et de Trianon, quand les
Aspasies taient de la cour; mais n'a-t-elle pas elle mme une cour?
Aujourd'hui qu'on a brl les Tuileries, o trouverait-on un salon plus
royalement habit? Tous les jours, de cinq  six heures, ce qu'il y a
encore du tout-Paris de l'esprit, des arts, de l'arme et du sport,
vient dire son mot et prendre l'air de la mode: il y a l des
princes,--et des princes du sang,--des philosophes, des potes, des
artistes, des sportsmen, des diplomates; mais non pas les premiers
venus, mme parmi les princes; il faut avoir marqu par une oeuvre ou
par une action d'clat pour avoir droit de cit chez l'archidesse.

Le vendredi, dner temporel et spirituel; beaucoup de fleurs, beaucoup
de railleries, beaucoup d'imprvu. Elle conduit elle-mme a causerie,
non pas sur la carte du Tendre, mais  travers tous les abmes, tous
les prcipices, tous les casse-cou; tire-toi de l comme tu pourras. Au
dernier dner, Renan et Rochefort ont fait sauter Dieu et la socit;
aussi a-t-on dit que les dners de l'incomparable continuaient les
dners du vendredi de M. de Sainte-Beuve.


II

Mais ne nous attardons pas trop  vouloir peindre cette femme, que nul
ne connat bien et qui ne se connat pas elle-mme. Le philosophe a dit:
Toutes les femmes sont la mme; ce qui veut dire que dans toutes les
femmes, il y a une parcelle de la femme; car, au fond, l'ennemie de
l'homme est ondoyante et diverse.

Un soir, au dessert, notre trs honneste dame parut s'ennuyer.

--Vous avez beau rire, nous dit-elle, j'ai des nuages dans mon ciel,
toute la journe je me suis embte acadmiquement; il me semblait,
comme disait Alfred de Musset, que j'tais sous la coupole de
l'Institut.

Renan dfendit sa paroisse et promit  la dame de lui amener deux ou
trois acadmiciens de la plus haute gaiet.

--Eh bien! non, dit-elle, ce n'est pas mon esprit qui s'ennuie, c'est
mon coeur.

Son voisin de gauche mit doctement sa main sur le coeur de
l'incomparable, en lui disant:

--Il y a donc toujours quelque chose l?

Elle rpondit par un coup d'ventail.

--Deux impertinences, dit-elle. Me croyez-vous de l'autre ct de l'eau,
comme les douairires?

--Oh! pas du tout, vous tes la plus vaillante parmi les batailleuses de
la vie, mais je vous croyais revenue des btises du coeur.

--N'en revient pas qui veut, dit-elle avec un profond soupir.--Ou
plutt, reprit-elle en jetant tout autour un regard de flamme,--je sens
que pour tre belle il faut aimer.

--Comme il faut tre belle pour aimer, dit un prince en s'inclinant.

--Quand on veut aimer et qu'on a des amoureux, dit Henry, on est dj 
moiti chemin.

--Il y a, dit un gnral, beaucoup de femmes qui trouvent que c'est bien
assez d'tre aim.

--Quelle btise! dit Lona; tre aim c'est un supplice, et aimer c'est
une bndiction. tre aim, c'est  la porte de tout le monde. Mon
perruquier est ador de ma femme de chambre, comme mon cocher. Mais
aimer, voil l'oiseau rare, qui ne vient pas quand on l'appelle; allez
voir un peu si le rossignol qui chante dans les bois se fera prendre
pour chanter en vtre cage!

--Eh bien! madame, aimez-nous, dit un jeune diplomate qui avait pris ses
grades chez Lonide Leblanc ou chez Alice Regnault.

La dame parut se recueillir.

--Je sens, reprit-elle, que je ne prendrai pas feu au premier coup de
foudre; j'ai deux fois vingt ans; mon coeur ne se donnera qu' un homme
trange qui aura fait une grande chose.

--Aimez M. de Lesseps.

--Non, j'aurais trop peur des enfants.

--Aimez M. de Brazza.

--Il est parti.

--Aimez Rivire, qui vous enchinoisera.

--C'est mon ami; je n'aime pas mes amis, ou plutt j'aime trop mes amis
pour les aimer, car vous savez que je suis fatale  ceux qui sont tombs
sous mon ventail.

Lona rappela que, dans les contes de fes, les princesses taient bien
heureuses, puisque trois paladins partaient pour elles du mme pas  la
conqute de l'impossible.

Or, ce soir-l, tout le monde jura de tenter l'aventure et de se
surpasser, qui par un beau tableau, qui par un beau pome, qui par une
victoire sur l'ennemi, qui par une victoire sur le champ de courses, qui
par ceci, qui par cela.

Renan promit d'avoir une entrevue avec Dieu, Rochefort jura qu'il
chasserait les vendeurs du temple.

Moyennant ces promesses, et beaucoup d'autres, Lona s'engagea sinon
 aimer, du moins  faire croire qu'elle aimerait celui d'entre ses
convives qui, au bout d'un an et un jour, aurait accompli la plus belle
oeuvre ou la plus belle action.

Ceci n'est pas un conte du vieux temps, c'est de l'histoire de 1882.


III

Au bout d'un an et un jour, c'tait encore le vendredi. Tout le monde se
retrouva. Pas un qui ne rpondt  l'appel, hormis Rivire.

On s'tait remis  sa place accoutume. Le commencement du dner fut
quelque peu solennel. Quoiqu'on n'et pas pris au srieux les serments
de l'an pass, chacun de nous, pour amuser Lona, tait dcid  lui
dire: J'ai fait ceci, j'ai fait cela.

Lona prit la parole:

--Je commence par donner une larme  notre ami Henri Rivire mort en
hros. Lui donner une larme, c'est lui donner le prix. Mais puisqu'il
faut vivre avec le vivants, causons de notre tournoi, quoique le mot
soit bien dmod. Il y a aujourd'hui un an et un jour, vous m'avez
promis, sans doute pour vous moquer de moi et pour m'amuser, de revenir
ici les mains pleines de vos hauts faits et de vos chefs-d'oeuvre
inspirs par moi. J'ai pris cela au srieux. Qui d'entre vous s'en
souvient?

Plus d'un avait oubli, mais naturellement tout le monde affirma son
esclavage.

Le voisin de droite commena:

--Voulez-vous savoir....

--Chut! dit-elle, je sais. Vous avez fait un beau livre o vous vous
tes peint vous-mme avec tout l'accent de la vrit--qui se voile;
--aussi je vais vous embrasser avec tout l'accent du coeur--qui se
cache.

Le philosophe fut embrass sur les deux joues par ces lvres rebelles
qui ne donnaient presque jamais et qui se donnaient moins encore.

--Eh bien! mon philosophe, reprit-elle, j'aimerai votre livre, ce qui
vous fera plus de plaisir que si je vous aimais moi-mme.

Elle se tourna vers son voisin de gauche:

--Et vous, mon gnral?

--Moi, j'ai conduit mes soldats au feu; ils ont tous t braves, il n'y
a pas de quoi se glorifier; mais, un jour, les journaux vous l'ont dit;
je me suis trouv avec un capitaine et trois soldats, ce qui faisait en
tout quatre hommes et un caporal, dans une nue d'Arabes, qui nous ont
assaillis comme des abeilles en fureur. J'ai perdu deux hommes, le
troisime est aux Invalides, mon capitaine est dfigur, j'ai t bless
 quatre reprises; mais les Arabes que j'ai touchs ne se portent pas
bien. J'avais jur de dner ici, me voil; je n'ai fait que mon mtier,
et je ne veux pas tre aim.

Lona embrassa le gnral:

--Eh bien! mon gnral, je vous aimerai plus en vous aimant moins;
d'ailleurs, que feriez-vous de moi, puisque vous allez repartir pour le
dsert?

Et se tournant vers un romancier:

--Je sais ce que vous avez fait, le meilleur de vos romans; aussi je
vous ai aim toute une nuit.

--Oui, mais je n'tais pas l; donnez-moi ma revanche.

--Ah! c'est fini! Il fallait venir avec votre livre  la main.

--Oui, mais alors vous ne l'auriez pas lu et....

Et ainsi chacun eut son tour et son mot, chacun eut son baiser de
consolation.

--Vous, dit Lona  un peintre de marque, je vous ai aim tout un jour
au dernier Salon. Vous savez, mon ami, que votre Vnus me ressemble
beaucoup.

--Je crois bien; je ne pensais qu' vous.

--C'est risqu ce que vous avez fait l, car j'ai l'air d'tre
dshabille sur le rivage.

On put croire un instant que le peintre allait l'emporter et qu'elle se
dshabillerait pour lui sur le rivage. Ce n'tait certes pas le premier
venu. Il avait la figure de l'emploi; on parlait de ses succs dans le
monde comme de ses succs au Salon. Le ministre avait mis une fleur
rouge  son habit noir par amour de la couleur.

Ceux qui regardent bien, lisaient dj sur le front de Lona les penses
amoureuses d'une belle dsoeuvre qui trouve  peu prs son homme. Le
peintre, qui n'est pas fat  demi, dit  un de ses voisins, comme il
avait l'habitude de dire devant ses tableaux: _a y est_. Mais dans le
pays de la galanterie on btit toujours sur le sable.


IV

--Oh! mon Dieu, dit tout  coup Lona, j'oubliais Gontran.

C'tait un tout jeune Parisien, qui portait un nom clbre et qui ne
savait pas encore son chemin dans la vie.

Il leva la tte et regarda l'incomparable avec de beaux yeux qui
jetaient des flammes.

--C'est tout naturel qu'on m'oublie, dit-il tristement, puisque je n'ai
rien fait.

--Rien du tout?

--Rien du tout!

Il nous fut ais  tous de voir que ce jeune homme tait amoureux de la
dame, car depuis le commencement du dner, son regard avait rayonn sur
elle comme le soleil frappe le lac quand il a soif.

Gontran avait la pleur de ceux qui ont le coeur inquiet.

Il se troublait chaque fois que Lona disait un mot.

--Voyons, mon ami, reprit-elle, expliquez-moi pourquoi vous n'avez pas
suivi le programme de la maison; qu'avez-vous donc fait depuis un an et
un jour?

Gontran rpondit:

--Je vous ai aime.

L'incomparable n'alla pas embrasser celui-l, mais....

Mais  minuit, quand tout le monde fut parti, elle lui offrit de
chanter, avec elle _Plaisir d'amour_.

[Illustration: 256.png]




DIANE AU BAIN

[Illustration: 259.png]


XIII

DIANE AU BAIN


I

Mr Arnold de Montmartel se ruina avec les actrices, mais surtout avec
Nina la rousse. Que voulez-vous! Il ne respirait bien que dans les
coulisses et les avant-scnes.

Vous la connaissez cette Nina qui se croit comdienne et qui joue tous
ses rles avec ses yeux. On frappa Arnold d'un conseil judiciaire; ce
qui l'obligea bientt  retourner dans ses terres. C'est la suprme
ressource de tous ceux qui veulent vivre en se croisant les bras.

Noblesse oblige-- ne rien faire--hormis le mtier de soldt. Arnold
s'y tait risqu par son volontariat, disant qu'il se ferait hros si
l'occasion s'en prsentait; mais son anne de prise d'armes fut toute
pacifique, et il jugea comme tant d'autres qu'il tait ridicule de
monter  cheval et de porter un sabre pour ne tuer que le temps.

Il revint  Paris et se jeta tte perdue dans le monde o l'on s'amuse,
faisant du jour la nuit--et de la nuit le jour. On vit son nom trois ou
quatre fois dans les _chos_ de Paris, parce qu'il eut deux duels et
qu'il fut de deux steeple-chase.

Le vrai steeple-chase, c'tait la course  la comdienne dont il avait
eu le malheur de faire le bonheur, c'est--dire la fortune. Maintenant,
il ne lui restait qu' faire le tour de ses terres ou le-tour de son
chteau,--ou le tour de lui-mme pour se juger.

Il vcut seul pendant trois mois au chteau de Montmartel. Sa mre tait
chez une de ses filles  Biarritz; son pre, ministre de France en
Amrique, ne voulait plus qu'on lui parlt d'un tel fils.

Arnold n'aimait pas les livres, ne voulant lire que le livre de la vie;
aussi il s'ennuyait comme la nuit sans toiles. Il mditait une nouvelle
borde, sur Paris. Il crivait des lettres tour  tour railleuses et
plores  Mlle Nina, laquelle ne lui rpondait jamais que par le
tlgraphe, cette admirable invention qui nous prive au moins de lire
des romans par lettres.

J'ai voulu, par ces quelques mots, peindre l'tat de l'me de M. de
Montmartel, que j'ai connu chez une femme  la mode, qui donnait 
dner et qui panachait sa table de viveurs, et de philosophes, dans son
insatiable curiosit.

Arnold se demandait s'il lui faudrait, en attendant qu'une vraie poigne
d'or lui retombt dans la main, se rsigner  vivre ainsi en cnobite
dans le chteau silencieux o l'on s'ennuyait en famille, tmoin ses
anctres en peinture qui semblaient tous jouer le rle des chevaliers de
la triste figure.

Dans son dsespoir, il appela un de ses amis, un dcav comme lui, qui
profita de l'invitation pour dire  ses cranciers--et surtout  ses
crancires des coulisses--qu'il allait faire un tour dans ses terres:
ce qui reconstitua presque son crdit, car jusque-l on ne savait pas
de biens au soleil  ce Gascon, point hbleur, ce qui lui donnait un
caractre.

Voil donc les deux amis bras dessus bras dessous dans l'avenue du
chteau.

--C'est merveilleux! ton manoir.

--Oui, mon cher, et bti sur les plans de Du Cerceau.

--Rien que a? C'est amusant de vivre ici.

--Si amusant, que je m'y ennuie  mourir; mais puisque te voil, nous
nous ennuierons  deux.

--Ou  trois, reprit M. de Versillac, car Nina est bien capable de
pousser une pointe jusqu'ici.

--Oh! il ne faut pas qu'elle s'y hasarde.

--Pourquoi donc?

On tait arriv au haut du perron.

--Tu vas comprendre.

Arnold conduisit Versillac dans l'ancienne salle des gardes, qui n'tait
plus garde que par les araignes.

--Des anctres, s'cria Versillac.

--Tu comprends, mon ami, que ces gens-l fronceraient joliment le
sourcil, si Nina venait leur faire un pied de nez.

--Oh! mon Dieu! jusqu'ici tu t'es si bien moqu des remontrances de ton
pre et de ta mre, que tu te fiches pas mal de tes glorieux ascendants.


II

On djeuna  fond de train. Versillac fit venir la cuisinire pour la
complimenter; il daigna aussi, quoique Bordelais, fliciter Arnold sur
le vin de Champagne du chteau.

Aprs le djeuner, Arnold eut beau faire pour l'entraner en pleine
campagne: Versillac avait dcid qu'il pcherait  la ligne, il n'en
voulut point dmordre, pour s'habituer aux moeurs agrestes ou pour faire
pnitence.

On marcha jusqu' la rivire qui tait au bout du parc. Versillac trouva
bientt un coin favorable pour jeter sa ligne. Arnold continua son
chemin tout en fumant.

A une demi-lieue de l, la rivire jette un de ses bras  travers le
parc du chteau de Belmarre, habit par les Saint-Amant, une ancienne
famille oublie en province. Arnold ne connaissait ce chteau que de
loin, parce que les Saint-Amant et les Montmartel taient en guerre
depuis un demi-sicle pour des limites de proprits; aussi Arnold
eut-il la curiosit du fruit dfendu quand il passa devant ce chteau
style Louis XV, qui souriait mieux aux passants que Montmartel. Le parc,
d'ailleurs, tait plus beau par le bras de rivire et plus touffu par
les vieux arbres. Aussi, ce jour-l, Arnold ne se crut-il pas oblig de
dtourner les yeux devant une des grilles, qui n'tait pas d'ailleurs la
grille de la faade.

Il arrivait  temps, car une jeune fille vtue en hrone de roman,
bouquet de roses au corsage, chapeau frondeur sur une opulente
chevelure, l'oeil noir perdu dans un rve bleu, traversait alors la
grande alle pour s'enfoncer dans les massifs. C'tait comme une
apparition.

--Comme elle est jolie! murmura Arnold.

Mlle de Saint-Amant n'tait pas jolie, elle tait belle.

Elle marchait avec une grce suprme, parce qu'elle tait grande, mince,
souple, presque arienne. Et pourtant, quoique sa robe ft flottante,
les seins et les hanches s'accusaient harmonieusement.

Elle disparut sous les rames, sans se douter qu'elle et t en
spectacle. Pendant tout un quart d'heure, Arnold demeura le front contre
la grille, esprant que la jeune fille repasserait, mais elle ne reparut
pas.

Il finit par s'arracher  cette vision charmante. Quand il s'loigna,
il retourna plus d'une fois la tte en redisant le vers de Thophile
Gautier:

  Tout mon bonheur est-il enferm l?

Il retrouva Versillac endormi sur la berge, ayant abandonn sa ligne aux
poissons.

--Que diable aussi, tu fais boire du vin de Champagne  un Bordelais. Et
toi, as-tu dormi?

--Non, moi, je rve tout veill.

--A quoi rves-tu?

Arnold voulait parler, mais la parole s'arrta sur ses lvres. Il lui
sembla qu'il ferait vanouir cette douce apparition s'il ouvrait sur
elle les yeux de Versillac. Il ne s'tait jamais passionn qu'aux
amours du steeple-chase, aux passions du casse-cou. Il se sentait tout
emparadis par sa belle voisine, ce contraste adorable des filles  la
mode.

Quand les deux amis furent de retour au chteau, Arnold prit un livre
pour chapper  Versillac, qui, de son ct, s'en alla droit  la
cuisine pour savoir de quoi il retournait par l, car il tait gourmand
comme pas un. D'aprs le menu projet pour le soir, il jugea qu'on le
traitait trop sans faon; aussi prpara-t-il un plat de son mtier, en
envoyant une dpche  Paris.

La rponse  la dpche ne se fit pas longtemps attendre.

Le lendemain,  l'heure du djeuner, on fit arriver au chteau un
convive inattendu: c'tait Mlle Nina.

--Oui, mon ami, dit-elle en sautant au cou d'Arnold: ta petite Nina en
rupture de coulisses; vois-tu, la vraie comdie est celle o le coeur
joue un rle.

--Chut! dit Arnold. J'ai peur que ma mre ne revienne de Biarritz.

--Oui, cher, mais en attendant, nous allons faire sauter le chteau.
N'est-ce pas, Versillac?

Le Bordelais approuva, tout heureux de retrouver l'atmosphre de Paris
dans les senteurs pntrantes de Mlle Nina.

On djeuna gaiement et tristement;  peine eut-on servi le caf que le
matre de l maison se leva et sortit comme si on l'et appel. C'est
qu'il se sentait appel par Mlle de Saint-Amant; c'est qu'il y a des
voix pour le coeur comme pour l'oreille. En moins de vingt minutes,
Arnold se retrouva  la grille du chteau de Belmarre.

Il arrivait  point, car Mlle de Saint-Amand descendait du perron;
cette fois elle ne rvait plus et elle marchait  grande vitesse, mais
toujours avec une grce aile, avec une dsinvolture idale.

Comme la veille, elle suivit la grande alle, mais elle disparut bientt
sous les massifs.

O allait-elle? car on ne se promne pas quand on marche si vite. Arnold
contourna la grande haie du parc pendant quelques secondes, esprant
suivre la jeune fille des yeux; mais tout d'un coup, une vieille
muraille se dressa devant lui. Ce n'tait pas la grande muraille de la
Chine; aussi Arnold qui avait fait ses preuves au cirque Molier sauta
sur la croupe comme sur celle d'un cheval. Il avait trouv sa stalle
pour le plus beau spectacle du monde. Une fois mont sur le vieux
mur, il fut bloui par la rverbration du soleil sur un tang qu'il
entrevoyait  travers les branches flottantes des tilleuls, des frnes
et des saules. On et dit des jeux de lumire de Rousseau et de Diaz,
tant la feuille riait et flamboyait.

Ce n'tait que le dcor. Tout en regardant les menus dtails, Arnold vit
se dessiner un cygne sur l'tang. Il pensa alors que Mlle de Saint-Amant
tait peut-tre venue l pour le goter du cygne, mais il ne la voyait
pas.

La solitude tait charmante, le merle malin sifflait le coucou, le
rossignol jaloux touffait la voix de la fauvette  tte noire. Toute
une orchestration rustique.

--La voil, dit tout  coup Arnold ravi.

Il tait deux fois ravi, car non seulement il avait entrevu, grce 
un coup de vent qui dtournait les branches, Mlle de Saint-Amant, mais
encore il comprit qu'elle tait venue pour se baigner. Elle se trouvait
 la porte d'un tout petit pavillon o sans doute elle avait
l'habitude de se dshabiller, mais ce jour-l elle se contentait d'une
anfractuosit de rochers artificiels. Dj elle avait jet son grand
chapeau  la Marie-Antoinette et sa pelisse de laine blanche qui
recouvrait une simple robe de chambre rouge,  peine retenue par une
ceinture d'argent.

La ceinture dgrafe, il ne resta que la chemise, un nuage transparent.

Mlle de Saint-Amant avait trop le sentiment de l'art pour se baigner
dans un parc solitaire avec cet abominable costume de bain qui dshonore
la beaut corporelle. Elle ne se croyait certes pas en spectacle; mais
ne se voyait-elle pas elle-mme? Pourquoi offenser ses yeux.

D'ailleurs il lui semblait que dans la solitude il y avait toute une
peuplade d'oiseaux, de papillons et de fleurs, familire  la beaut des
choses visibles.

Arnold tait aux anges, il et pay sa place d'une anne de sa vie.
A chaque mouvement de la jeune fille, il dcidait que c'tait l un
chef-d'oeuvre d'art vivant. On n'avait jamais model une statue avec
plus de gnie; tout avait son caractre et sa grce; les lignes
serpentaient en ondulations charmantes. Les hauts reliefs s'accusaient,
ni trop ni trop peu, par une prcision exquise. Arnold croyait voir  la
fois Vnus Astart marchant sur les ondes et Diane chasseresse fuyant
dans la fort.

Par malheur, selon les caprices du vent, les branches voilaient plutt
qu'elles ne dvoilaient ces miracles de sduction. La chemise ne fut pas
plus tt jete sur l'herbe que Mlle de Saint-Amant se prcipita dans
l'tang, dont l'eau toute frmissante la baisa de ses mille lvres, la
cachant  demi. Mais comme Arnold l'avait vue de face, il n'tait pas
fch de la voir d'un autre ct, car Dieu fit si bien tout ce qu'il fit
qu'une femme est belle  voir au nord comme au midi,  l'orient comme
 l'occident, tmoin le groupe des _Trois Grces_, tmoin les deux
_Odalisques_ d'Ingres, tmoin _le Lever_ de Van Loo et _le Coucher_ de
Chaplain. Un voluptueux disait: Ce qui me fait douter d'un autre monde,
c'est que la beaut de la femme est parfaite dans celui-ci.

Pendant que M. de Montmartel tait si heureux de cette perspective
adorable, Mlle de Saint-Amant tait dsespre; aussi ne la vit-il qu'
la surface?

Elle s'abritait tout  coup sous les grands roseaux. Ce n'tait pas pour
chercher l'ombre: elle avait vu Arnold sur le mur. Je peindrais mal sa
colre soudaine. Que faire, sinon se cacher dans l'eau et contre la
rive? Elle n'avait pas, comme Diane, sa vengeance toute prte. Certes
elle et bien voulu changer M. de Montmartel en cerf, pour qu'il se
sauvt  toutes jambes.

Heureusement Versillac et Mlle Nina la dbarrassrent de cet importun;
mais le coup tait port.

Arnold ne dtournait pas la tte lorsqu'il entendit rire  quelques
pas dans la campagne. C'taient Versillac et Nina. Il aurait voulu les
foudroyer; on peut juger de sa fureur quand Versillac accourut pour
sauter lui aussi sur le mur.

--Attends! lui dit Nina, tu me feras la courte chelle.

Heureusement Versillac tait gris:  peine sur le mur, il retomba 
terre. Arnold eut beau lui dire: Chut! et lui faire signe de se tenir
coi, le Gascon voulait tre de la comdie. Il tenta encore l'aventure;
mais Arnold sauta  terre, le prit par les pieds et le rejeta dans sa
colre  quelques pas du mur.

C'est que ce n'tait pas pour le libertinage des yeux qu'il tait rest
l: il se ft offens qu'un dprav comme Versillac dpotist ce
beau corps virginal par un regard impur. Lui, au moins, temprait sa
curiosit par l'adoration. Dj l'ide d'pouser Mlle de Saint-Amant
lui donnait l'aurole du bonheur. Jusque-l il avait eu des femmes sans
comprendre les divines pudeurs de l'amour, mais il venait, comme par
miracle, d'tre initi  tous les chastes trsors que doit rvler le
mariage.

Or, que faire de Versillac et de Nina? Il fallait commencer  tout prix
par les loigner de ce chteau enchant. Il leur dit qu'il tait l,
tudiant la valeur des arbres du parc de Belmarre, parce que tout le
domaine tait  vendre. Versillac aurait bien voulu lui-mme faire son
estimation, mais Arnold le prit par le bras pour l'entraner bien vite,
pendant que Nina effeuillait des marguerites.

Au dner, on trouva bien morose le matre de la maison, on menaa de le
laisser  sa solitude, il prit la balle au bond, sous prtexte qu'il
avait peur d'une surprise de sa mre. Le lendemain matin, les oiseaux
s'envolrent, aile dessus aile dessous: Versillac avec dix louis que lui
prta son ami, Nina avec une miniature de Beaudouin et deux ventails
anciens qu'elle avait trouvs dans sa chambre. Il ne faut jamais perdre
son temps.


III

Cependant, ds que Mlle de Saint-Amant avait vu disparatre Arnold, elle
s'tait hte de remettre sa chemise tide encore et sa robe flottante
pour reprendre le chemin du chteau. Elle tait si confuse et si dsole
qu'elle passa par les sentiers les plus sombres, presque  travers les
aulnaies et les pines, tant elle avait peur de la lumire. Elle n'osa
pas se montrer au perron. Elle rentra par la porte de l'office et courut
s'enfermer dans sa chambre. La fille de Jepht gravissait la montagne
pour aller pleurer sa virginit: Mlle de Saint-Amant, qui se sentait
viole par le regard d'Arnold comme Nausicaa par le regard d'Ulysse,
cacha sa honte dans le coin le plus obscur de sa chambre.

Au dner, sa mre fut effraye de la voir si ple; Diane parla d'une
migraine. Le lendemain, sa figure tait plus ravage encore, car elle
n'avait pas dormi. Elle ne pouvait s'habituer  cet effeuillement de
sa pudeur. Elle aurait voulu mourir, mais, mme dans la mort, il lui
semblait que son linceul serait profan, tant elle avait au plus haut
degr le sentiment de la splendeur virginale.

Comment avoir raison de cet outrage? Comment se venger de cet homme
qu'elle croyait, comme tous les siens, l'ennemi de sa famille? Elle pria
Dieu, comme si la justice de Dieu frappait de telles flonies.

Diane avait ses cahiers roses et ses cahiers bleus: des confidents muets
de ses joies et de ses peines. Ce jour-l, elle prit un cahier noir.
Elle se confessait bien plus  elle-mme qu' son confesseur. Voici une
page crite aux premires secousses de son indignation.

Je suis exaspre! j'ai vcu dans la fivre depuis cette aprs-midi. Je
me croyais dans le parc comme dans une salle de bain; ma mre m'avait
pourtant avertie du danger. Un tranger, un ennemi m'a surprise au
moment o je descendais dans l'tang. C'en est fait de toutes mes
illusions. Je suis empche  tout jamais d'tre heureuse, car je ne me
sens plus dans l'atmosphre virginale des jeunes filles. Je me hais et
je hais M. de Montmartel! O mes larmes! mes larmes!

Le dsespoir de Mlle de Saint-Amant ft si profond qu'un peu plus elle
se rfugiait au couvent pour trouver une retraite inaccessible.


IV

Ds que Nina et Versillac furent partis, Arnold s'en fut tout droit chez
le cur de Belmarre qui avait t un instant son prcepteur.

--Mon cher matre, je renonce  Satan,  ses pompes,  ses oeuvres. Je
suis perdument amoureux de Mlle de Saint-Amant. Nos familles sont des
Capulet et des Montaigu, il faut effacer ces haines par un mariage qui
sauvera ma jeunesse et qui fera la joie de mon coeur.

Le cur, quelque peu surpris, demanda  Arnold o il avait vu Mlle de
Saint-Amant. Un peu plus Arnold rpondait au bain, mais il se reprit
et dit  la messe. Ce mot lui regagna le coeur de l'homme en soutane.

--Vous a-t-elle vu?

--Jamais! Mais je sens  mon coeur qu'elle daignera m'couter; sa mre
non plus ne sera pas bien froce, car vous vous souvenez qu'il y a sept
ou huit ans, je l'ai sauve d'un grand pril en me jetant  la tte de
ses chevaux.

--Oui, mais depuis vous avez chass sur ses terres. Enfin, puisque c'est
pour le bon motif, je veux bien me mettre en campagne.

--Vous direz  la jeune fille....

--N'allons pas si vite, vous prenez feu et flamme comme un fagot de la
Saint-Jean. Je vous promets d'aller tout  l'heure au chteau.

--Dites  la mre que je fais mes Pques.

Le cur ne put s'empcher de sourire.

--Taisez-vous, profane, ou je ne prche pas pour vous.

Le soir, le cur de Belmarre vint au chteau de Montmartel et conta 
Arnold que tout n'tait pas dsespr. La mre avait jet de hauts cris
et la fille avait dit qu'elle sacrifierait bien tous ses aspirants
pour devenir la comtesse de Montmartel. Elle tait offense de la vie
endiable de M. Arnold  Paris, mais elle avait une raison pour vouloir
l'pouser. Quelle raison? avait demandera mre.--C'est mon secret,
avait rpondu la fille.

Quelle pouvait bien tre cette raison? Arnold y perdit son latin et
celui de M. le cur.


V

Je ne dirai pas le mot  mot des prliminaires du mariage. Arnold
s'vertua  triompher de tous les obstacles. Ce ne fut pas sans peine;
il fallut d'abord rapprocher les familles, ce qui se fit grce au gnie
de Mlle de Saint-Amant qui mit en avant un grand personnage  qui on
n'avait rien  refuser. On fit dix fois par jour jouer le tlgraphe;
les haines s'adoucissent  distance. M. de Montmartel, qui n'tait pas
content d'un fils prodigue, fut presque heureux de le savoir  mi-chemin
d'un mariage avec Mlle de Saint-Amant.

Mme de Montmartel qui tait revenue de Biarritz en toute vapeur prsenta
son fils, aprs avoir fait une visite quelque peu humiliante  Mme
de Saint-Amant. Beaucoup d'obstacles, beaucoup de _va-et-vient_, des
remontrances de la mre, des larmes de la fille. L'loquence des larmes
l'emporte toujours. Le mariage ft decid et fix au jour de la fle de
Mme de Saint-Amant, sur la fin de novembre.

Arnold, qui ne quittait plus Montmartel, ne vint  Paris que pour la
corbeille. Naturellement il y rencontra Versillac.

--On dit que tu te maries? chanta le Gascon; je t'en fais mon
compliment.

--Pourquoi?

--Ta fiance est adorablement belle.

Quoique Arnold, mcontent du sjour de Versillac chez lui, voult le
tenir  distance, il ne put s'empcher de lui demander o il avait vu
Mlle de Saint-Amant.

--Tu ne te souviens pas?

Arnold semblait chercher.

--Voyons, tu as oubli le jour o je t'ai vu juch sur un mur? Te
figures-tu donc que je n'ai pas eu l'esprit de chercher  voir ce que tu
voyais....

--Je ne comprends pas.

--Eh bien, j'ai vu comme toi Mlle de Saint-Amant qui se baignait plus
blanche que son cygne--non pas dans la pose de Lda.

Arnold se retint pour ne pas sauter  la gorge de Versillac. Aprs tout,
le soleil luit pour tout le monde, mme quand les femmes sont au bain.

--Tu sais que je m'invite aux noces, reprit Versillac, car je veux voir
ta femme en robe de marie?

Arnold pensa qu'en parlant de robe, Versillac faisait allusion au
dshabill de Mlle de Saint-Amant au bord de l'tang, prte  aller
retrouver son cygne.

De son gant il souffleta Versillac.

--Je vous dfends de parler ainsi.

Le lendemain Mlle de Saint-Amant apprit par une dpche que son fianc
avait donn un coup d'pe  un de ses amis dans un duel sans merci
aprs trois reprises sanglantes.

Versillac fut laiss pour mort. Il eut alors un bon mouvement: il mentit
pour la premire fois de sa vie. Il crivit  Arnold:

Si je t'ai offens, c'est sans le vouloir, mon cher ami. C'tait donc
un crime de voir Mlle de Saint-Amant, tout habille, jetant du pain 
son cygne?

Arnold alla embrasser Versillac qui lui dit:

--Vois-tu, Arnold, il faut tre bon diable dans l'amiti. Ainsi si Nina
se jetait  travers ton mariage, je l'enlverais!

Ce duel jeta pourtant un nuage sur les jours qui prcdrent le mariage.
Pourquoi vous tes-vous battu? demandait sans cesse la fiance 
Arnold. Il rpondait invariablement: Pour une offense.

Le jour des noces, le nuage fut dissip, le soleil des beaux jours
rayonna sur les pouss.


VI

Le lendemain, au point du jour, Mlle de Saint-Amant se souleva sur le
lit nuptial et regarda le feu qui brlait encore, car on avait jet dans
l'tre des bches de Nol.

--Dieu soit lou! dit Arnold qui se rveillait d'un demi-sommeil;
j'avais peur que ce ne ft qu'un rve.

--Et si ce n'tait qu'un rve?

Arnold regarda Diane avec inquitude. Elle se leva majestueusement, dans
l'attitude o il l'avait vue toute nue au bord de l'tang.

--Arnold, le jour o je vous ai donn ma main, je ne vous ai pas donn
mon coeur, car je ne vous aimais pas.

--Vous ne m'aimiez pas?

--Non, parce que vous m'avez surprise au bain.

Elle rouvrit ses bras  Arnold:

--Mais maintenant je vous aime.

--Pourquoi, Diane?

--Parce que vous tes dans mon lit.

Moralit du mariage selon Xnophon.

[Illustration: 282.png]




TABLE


MADEMOISELLE SALOM

JANINA

LE HUITIME PCH CAPITAL

LE STOCISME D'UNE PARISIENNE

TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA

LE VIOLON VOIL

L'HOSPITALIT COSSAISE

LA SIXIME LUNE DE MIEL

LES VISIONS DE LUCIA

IL NE FAUT JURER DE RIEN

LA FEMME COUCHE

L'INCOMPARABLE LONA

DIANE AU BAIN



GRAVURES

_On ne donnera pas ici les titres ni les sujets des gravures qui
enrichissent ce recueil. Le lecteur les devinera dans le crayon charmant
de H. de Hem, qui si longtemps a t le Gavarni de la_ VIE PARISIENNE;
_de Ferdinand Bac, de Mars, de Mlle de Solar, qui avec H. de Hem
reprsentent si spirituellement les belles mondaines de_ L'ART ET LA
MODE. _Ils ont achev de donner  ces_ Douze Nouvelles _nouvelles
l'expression toute parisienne des aventures romanesques des dernires
saisons._

[Illustration: 284.png]





End of Project Gutenberg's Les douze nouvelles nouvelles, by Arsene Houssaye

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