The Project Gutenberg EBook of Contes d'Amerique, by Louis Mullem

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Contes d'Amerique

Author: Louis Mullem

Release Date: June 14, 2004 [EBook #12620]

Language: French

Character set encoding: ASCII

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'AMERIQUE ***




Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliotheque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





LOUIS MULLEM

Contes d'Amerique



PARIS

M DCCC XC



_A

ALPHONSE DAUDET

En toute affection pour l'homme,

En toute admiration pour l'ecrivain.

L.M._





_L'imagination ne pouvant que retrouver ou prevoir, les historiettes
suivantes devraient etre, selon le desir de l'auteur, considerees comme
des chimeres susceptibles de devenir reelles ou de l'avoir ete._





UNE NOUVELLE ECOLE


--Etrange idee! Nous convoquer ainsi, ce soir meme!... au risque de nous
faire expulser comme des bambins par le pere Wallholm!

--Il est vrai, Gibb, le vieux gentleman est peu endurant pour les
visites en dehors du dimanche.

--Et ce sera comme j'ai dit, Fogg: il s'agit tout bonnement de nous
servir quelque nouvelle avalanche de prose de M. Wallholm fils.

--Oui, Andrew produit beaucoup!...

--C'est une rage! Passe encore de fabriquer, comme nous, quelques
poesies, entre les heures de bureau. Mais entasser poeme sur prose,
roman sur comedie! Il deviendra fou!

--Bah! subissons encore cette petite corvee et nous aurons, en revanche,
le plaisir d'entrevoir Mlles Kate et Lizzie... L'une d'elles, je crois,
ne deplait pas a celui de nous qui ne lui prefere pas sa soeur?

Cette insinuation subtile ramena chacun a ses preoccupations
personnelles, et les deux interlocuteurs continuerent en silence de
gravir la montee.

L'automne agrementait la soiree d'un petit froid vif, et de fines nuees
dansaient dans l'azur, sur la note gaie du clair de lune.

Tout rappelle l'Allemagne, du reste, dans cette region du Kansas ou
l'emigration rhenane predomine et impose ses moeurs. La nature elle-meme
parait se preter a ce pastiche; elle se joue notamment a l'entour de la
petite ville de Humboldt, comme a une seconde edition du grand-duche de
Bade, et le faubourg grimpant ou nous avons amene le lecteur imite avec
ses maisons en bois sculpte et ses sombres touffes de sapins les plus
pittoresques echappees de la Foret Noire.

Gibb et Fogg, qui avaient parle tout a l'heure, trahissaient aussi le
type tudesque blond, a large face rougeaude. Ils s'etaient exprimes
avec une gravite bien digne de citoyens de dix-huit ans, destines au
commerce, ouverts pourtant a la litterature et livres de coeur aux
mystiques reveries d'un premier amour. Ils etaient sangles dans des
redingotes noires tres courtes, ils avaient des casquettes a visieres
vernies, ils quittaient a l'instant le tiede cabaret du _Grand Frederic_
ou l'on paie en thalers et ils s'avancaient battant le chemin de leurs
bottes sonores.

--Merci d'etre venus a l'heure, dit tout a coup quelqu'un dans la
nuit...

Andrew Wallholm, aux aguets pres de la maison paternelle, avait fait
quelques pas au-devant de ses camarades.

--Silence, et suivez-moi comme des ombres, ajouta-t-il gaiment, mais a
voix basse.

Gibb et Fogg entrerent apres Andrew, en assourdissant autant que
possible les craquements de leurs cothurnes, et franchirent le
vestibule, non sans risquer, devant la porte vitree de la chambre basse,
le coup d'oeil convenu sur miss Kate et miss Lizzie, qui brodaient et
revassaient a la clarte de la lampe. Dans le fond de la piece, pres de
la cheminee flamboyante, se tenaient la grosse dame Wallholm, tricotant,
et la seche personne de M. Wallholm, perdu sous son bonnet fourre,
absorbe dans la fumee de sa pipe et fixant d'un air de mepris ses
lunettes sur le vide. M. Wallholm avait une reputation de misanthropie
hargneuse, portee par les mauvaises langues sur le compte d'anciennes
pretendues frasques de Mme Wallholm...

Gibb et Fogg tremblerent d'avoir ose regarder.

Inapercus par bonheur, ils monterent a tatons l'escalier et entrerent
avec Andrew dans sa chambre d'etude a l'arriere de la maison.

Une lampe encapuchonnee d'un abat-jour illuminait une table surchargee
de papiers en desordre. Andrew, decidement, s'accordait la fantaisie de
donner une soiree litteraire.

Dans la penombre on distinguait, installe deja, M. Johann Schelm,
l'associe de M. Wallholm; le nostalgique, l'ironique et assez papelard
M. Johann, natif de Darmstadt, en Germanie, dont les melancolies d'antan
passaient, encore selon les medisants, pour avoir exerce sur les
tendances intimes de Mme Wallholm une attraction decisive...

Gibb et Fogg, malgre leur jeunesse, etaient a peu pres instruits de ces
cancans locaux...

Apres un echange general de poignees de mains, Andrew invita les
nouveaux venus a s'asseoir et prit place lui-meme devant le tas de
manuscrits.

Il tournait le dos a la fenetre, argentee de reflets lunaires, et
faisait face a ses invites dans la lueur verte de l'abat-jour qui
s'etalait sur une partie de son visage et se coupait sataniquement a son
profil yankee, taille dur comme un eclat de granit.

Andrew n'etait plus d'allure joyeuse, comme a l'arrivee de ses amis;
il affectait, au contraire, une attitude abattue et sombre; la scene
devenait morne et glacee, comme une conference au debut.

On attendait, muets et intrigues, depuis quelques minutes, lorsque
Andrew daigna prendre la parole sur le ton d'un homme aux prises avec
les idees les plus noires.

--Je me propose, messieurs, vous l'avez devine, de soumettre, cette fois
encore, quelques pages a votre appreciation. Pardonnez a mon trouble, a
ma fievre pendant cette lecture. Les ressorts les plus douloureux de mon
etre sont mis en jeu dans ce que vous allez entendre, mon avenir d'homme
et d'artiste dependra du jugement que vous en porterez.

Apres ce preambule, passablement obscur, Andrew s'empara d'un feuillet,
mais a peine le consultait-il, ayant adopte le parti d'arreter ses yeux
gris sur l'auditoire avec une bizarre tenacite.

--"Il y a quelques heures, la foret etait triste, commenca-t-il, la
brume pleurait sur la verdure noire des pins. Tout pres d'ici, pourtant,
deux jeunes gens cheminaient au hasard, le fusil sur l'epaule, comme
pour une promenade. Ils etaient freres, presque du meme age, mais on ne
l'eut pas soupconne, tant ils differaient de traits et de conformation.

"Ils marchaient taciturnes, l'un obsede de pensees difficiles a
exprimer, l'autre assombri par le pressentiment d'un entretien orageux.

"Ils approchaient du grand etang, dont l'eau dormante, miroitant a la
paleur du ciel, deroulait ses plaques d'argent mat entre les roseaux.

"Tout a coup, l'aine s'arreta, droit campe, l'arme au pied, l'oeil en
flamme.

"--Frere, que penses-tu des tiens, interrogea-t-il brusquement.

"L'autre hesita, mesurant, stupefait, la portee d'une pareille question.

"--Je vous aime tous, dit-il, mon pere, ma mere, mes soeurs et
toi-meme...

"L'aine, sans flechir, le verbe rude et amer, repondit:

"--Tu nous aimes! Tu as tort! Cet amour, on ne saurait te le rendre.

"--Voila de dures paroles, frere; que veux-tu dire? demanda le plus
jeune, deja des larmes dans la voix.

"L'aine se taisait, cherchant a frapper juste.

"--Ai-je commis quelque faute, t'aurais-je blesse par megarde? insista
l'enfant.

"--Non! dit l'aine, dont l'accent passait de la raillerie a la colere
grandissante. Non! mais regarde-moi bien en face, tu vas me comprendre.
Ne suis-je pas, en realite, comme mon pere, type maigre et rugueux, un
descendant direct de la vieille souche americaine? Oui, n'est-ce pas?
Je porte au front la paleur jaune du dollar, j'ai le masque rigide de
l'eternel chercheur d'or; toi, tu contemples avec de grands yeux bleus
la vie comme dans un reve, tu es blanc et rose et blond comme une vierge
de ballade..."

MM. Fogg et Gibb devinrent, a ces mots, tres perplexes et se
designerent, a la derobee, deux photographies encastrees sur la
cheminee, dans le joint du miroir. Il semblait clair et d'apres ces
portraits qu'Andrew depeignait sa propre image et celle de son frere
Harris Wallholm, qu'on etait d'ailleurs surpris de ne pas voir present
a cette fete intime. Le recit penetrait donc dans une situation bien
delicate... M. Johann Schelm, cependant, demeurait calme et apparemment
tres distrait dans son fauteuil, tandis qu'Andrew poursuivait sa
narration avec une croissante furie de ton et de geste.

"--A quelles miseres t'arretes-tu? dit le plus jeune tout interdit.
Qu'importe la figure? Notre ame est pareille.

"L'aine haussa les epaules en un mouvement de rage mal maitrisee.

"--Notre ame est pareille! Chimere qu'un Americain ne saurait concevoir.

"--Ne sommes-nous donc pas de la meme nation et du meme sang!

"--Tu vas le savoir. Reponds! Que penses-tu de cet etranger toujours
present dans notre maison?

"--L'associe de notre pere? Oui, je sais qu'au fond du coeur, tu le
hais.

"--Oh! de toute ma haine, depuis l'extreme enfance, depuis une scene
funeste... qui est l'histoire de ta vie. Le pere, a cette epoque, etait
un travailleur obstine, sans cesse anxieux et rude, dont chacun avait
peur. L'autre, l'emigre, parlait habituellement a ma mere dans un
langage de douceur et de cajolerie sournoise qui soulevait mes
repulsions d'instinct. Il y eut drame un jour: Ma mere voilait son front
de ses mains, l'etranger montrait une attitude louche, je tremblais et
pleurais au bruit des menaces de mon pere. Que s'etait-il passe? Je ne
pouvais comprendre alors, mais tu naquis peu apres, tu grandissais, je
t'observais avec une persistance d'abord inconsciente, puis volontaire,
et enfin la verite se reconstruisit entiere dans mon cerveau: La
trahison revivait en toi; elle eclatait dans ta ressemblance exacte,
absolue, ridicule, avec cet homme d'autre race. Ton existence etait une
honte, un crime et une derision! Me comprends-tu maintenant?

"Le plus jeune eut un cri dechirant, il etendit les bras comme s'il eut
voulu se retenir sur le bord d'un abime.

"Puis il se fit un silence tout fremissant entre ces deux freres qui
n'osaient plus lever les yeux l'un vers l'autre..."

Andrew, conformement a son recit, fit une pause durant laquelle MM. Gibb
et Fogg se sentirent plus cruellement embarrasses que jamais. On eut
dit que sur la face somnolente de M. Johann Schelm se dessinait quelque
chose d'incomprehensible, comme un melange de confusion, d'incredulite
et de defi. Andrew, de son cote, se possedait en une sorte de sang-froid
de comedien tout en exhibant une emotion desordonnee. Mystifiait-on
MM. Fogg et Gibb? Et pourtant il s'agissait certainement de la famille
Wallholm et de l'associe, M. Schelm, dans ce qui venait de se debiter.
L'histoire des deux freres etait une suite trop evidente des racontages
circonvoisins. Andrew, sous pretexte de litterature, trahissait-il les
secrets du foyer paternel? Mais comment pouvait-il broder sur de telles
avanies? Comment savait-il ces mysteres; qui donc avait ose les lui
devoiler? MM. Gibb et Fogg s'y perdaient.

Andrew avait, derechef, consulte le feuillet qu'agitait un tremblement
de ses doigts.

"On entendait, poursuivit-il, le bruissement des roseaux sur l'etang et
les lentes trainees du vent dans le feuillage mouille.

"Il fallait en finir, cependant, et l'aine reprit bientot sa resolution
premiere.

"--Faiblesse d'ame, soins de fortune ou aveuglement, que sais-je? mon
pere avait oublie. Mais sans relache, moi, je me suis debattu contre ce
secret qu'il m'etait interdit de reveler, j'ai du supporter cette tache
a mon honneur hereditaire, devorer l'humiliation, refouler des desirs
affoles de vengeance. Le courage de me taire plus longtemps m'a manque.
A ton tour donc de subir cette destinee, de mesurer ce que pese a
la conscience le recel d'un nom vole par l'adultere, l'hypocrisie
d'affections que repousse la voix du sang!...

"--Que faire? interrompait le plus jeune, enfant par les pleurs, homme
sous l'insults...

"L'aine s'approcha du malheureux a qui sa presence repugnait deja et
parla vite d'une voix sourde:

"--L'etang qui dort a nos pieds est profond, la foret qui nous entoure
s'ouvre sur le monde. Choisis. La nuit venue, tu verras a travers
les branches une lumiere approcher de ma fenetre. Accomplis alors ta
volonte, quelle qu'elle soit.

"Ayant dit, l'aine remit le fusil sur l'epaule et partit sans regarder
en arriere.

"Et maintenant l'heure grave est venue!..."

Sur ce dernier paragraphe, Andrew avait saisi la lampe d'une main et
s'etait leve tragique, en maniere de poete emporte par son reve, mimant
l'action, vivant les personnages:

"L'aine ne recule pas,--lisait-il;--inflexible, il veut que justice soit
faite, il va vers la fenetre, la lumiere fatale rayonne sur la foret.
Ecoutez..."

Eclaire de profil, Andrew etait d'une paleur de mort; sa voix s'elevait
en eclats desesperes. Le coeur s'etranglait sous les redingotes de MM.
Gibb et Fogg; M. Johann Schelm, entrainement du recit ou terreur de la
realite, s'etait enfin mis debout et un semblant de menace roulait dans
son oeil ahuri.

"Ecoutez!" redit Andrew.

Il y eut un instant d'attente, puis une lueur sillonna la cime des
arbres et une detonation retentit dans le bois.

Andrew lanca un coup d'oeil final au manuscrit et s'agenouilla.

"Un coup de feu! acheva-t-il; le plus jeune n'est plus! L'aine tombe les
mains jointes:

"J'ai cru bien faire, sanglote-t-il, que Dieu me pardonne!..."

L'emotion et l'angoisse de l'auditoire devinrent indescriptibles. Que
dire, que conclure? On regardait avec effarement Andrew prosterne; on
entendit une horloge tintant dix heures, en meme temps qu'une voix
fougueusement acariatre retentissait au bas de l'escalier:

--Ce vacarme finira-t-il? criait le peu accommodant M. Wallholm pere.

En depit des navrantes impressions du moment, on ne songea plus qu'a
fuir la mechante humeur du vieil ours.

--Partez, partez vite! commandait Andrew, redresse comme par un ressort.

Les jeunes Gibb et Fogg degringolerent l'etage et purent a peine
entrevoir une derniere fois les misses Kate et Lizzie, qui repliaient
leurs broderies.

Arrives sur la route, ils remarquerent que M. Johann Schelm les suivait
a quelques pas. Il n'y avait donc plus de doute! Andrew s'etait montre
veridique, une sanglante folie avait ete commise!

Ils marcherent quelque temps suffoques, transis, n'osant desserrer les
dents, l'imagination hantee deja de l'apparition du suicide flottant
sur l'eau; ils songeaient a se rendre au bord de l'etang, quand de
l'obscurite se detacha une forme humaine venant en sens inverse et
marquant le pas d'une chanson.

--Harris! s'ecrierent Gibb et Fogg, ravis.

--Ah! chers amis, vous voila! dit Harris Wallholm qui les avait aussi
reconnus a la voix.

--Eh bien! mes bons! ai-je bien joue mon role? la poudre a-t-elle parle
a propos? Et que dites-vous du nouveau procede litteraire de ce fou
d'Andrew?

--Le nouveau procede?...

--Oui! le "naturalisme" dont on parle tant aujourd'hui ne lui suffit
plus, il cherche, parait-il, quelque chose au dela.

--Et quoi donc?...

--Je n'en sais rien; on essaiera la definition un autre jour.

--Oui, oui, un autre jour, dit M. Johann Schelm, qui s'etait approche et
avait appuye son bras sur l'epaule d'Harris Wallholm.--Rentrons, mon
enfant, la soiree est froide, tu pourrais t'enrhumer.




L'UNION LIBRE


I

Une febrile impatience, une impatience veritablement epileptique et
enragee, secouait la foule entassee depuis le lever du jour dans la
Cent-Vingtieme Rue du Quatorzieme Quartier de San-Francisco.

L'agitation allait croissant; la rumeur des milliers de voix de cette
multitude avait l'accent d'un ocean qui se fache.

C'est qu'on attendait un evenement extraordinaire et de nature, certes,
a faire delirer toutes les imaginations.

Depuis plus d'un mois, la chose etait quotidiennement annoncee, en
caracteres d'affiche, a la premiere page des journaux; on en lisait
le prospectus, farci de details et d'illustrations, sur de vastes
pancartes, promenees a dos d'homme par la ville; on relisait cette
reclame le soir, aux rideaux d'entr'acte des theatres ou sur d'immenses
transparents illumines par les entrepreneurs de publicite. Du salon au
pave, de l'alcove a la belle etoile, on ne parlait plus que de cette
affaire dont le denoument allait enfin se produire.

Mais il n'etait encore que dix heures du matin, et c'etait a midi
seulement qu'Ellen Kemp, l'heroine de ce fait memorable, devait faire
son apparition.

    Or:--"Ellen Kemp "Ellen Kemp "Ellen Kemp"

--ainsi lisait-on sur un gigantesque calicot qui couvrait toute la
facade du Septieme Hotel de la Cent-Vingtieme Rue--"Ellen Kemp avait ete
prise du desir de se marier; mais, instruite des derniers travaux des
statisticiens, elle n'ignorait pas qu'on rencontre a San-Francisco
trente hommes environ pour une seule femme, et, par suite, elle
craignait le trop grand embarras du choix. D'autre part, elle redoutait,
vu son absence de fortune, d'etre contrainte d'accepter une proposition
ou d'agreer des hommages indignes de son education, de sa jeunesse et de
sa beaute.

"Le hasard pouvait seul trancher de pareilles difficultes. Ellen Kemp
consentait a s'y confier, mais elle en corrigeait les chances trop
aveugles par une ingenieuse combinaison qui lui assurerait, en meme
temps, un epoux et une dot. Cette combinaison etait bien simple: la
jolie, la belle, la charmante miss Ellen Kemp avait resolu de mettre sa
seduisante personne en loterie.

"Le prix du billet, lisait-on ensuite, est de un dollar; le nombre des
billets est de vingt mille. Le tirage de la tombola aura lieu le 18
juillet a midi precis. A ce jour et a ce moment, miss Ellen se montrera
sur la "platform" devant la porte du Septieme Hotel, et s'y laissera
voir a loisir pendant l'operation, confiee aux jeunes et innocentes
mains de cinq pensionnaires du Troisieme Orphelinat. Le gagnant, quel
qu'il soit, possedera legitimement la jeune personne, s'il le veut et
s'il le peut; s'il refuse le mariage, miss Ellen Kemp gardera la dot et
sa liberte."

--Education! beaute! jeunesse! et vingt mille dollars! Tels etaient les
cris admiratifs que poussait sans fin l'epaisse masse d'hommes encaisses
comme des harengs dans la Cent-Vingtieme Rue dont ils emplissaient
litteralement la chaussee, les trottoirs, les cafes, les "bars" de toute
espece. Car le public feminin, justifiant la statistique invoquee plus
haut, etait en infime minorite.

Cet attroupement de peuple et de populace exhalait une penetrante odeur
d'eau-de-vie et de tabac. Par-dessus les tetes, sur toute l'etendue
de la couche vivante, voltigeait un leger nuage bleuatre de fumee de
cigares, a travers laquelle s'elevait, en spirales plus denses et plus
grises, la vapeur de quelques pipes et brule-gueules.

Mais le ciel etait pur et bleu. Le soleil de juillet lechait de flamme
chaque detail et l'on voyait, parmi quelques taches d'ombre, un
perpetuel miroitement de lumieres crues et criardes.

Il y avait quantite de rigides figures de Yankees, aux grands fronts
cordes de veines, aux longs traits secs, a la peau bise, a la bouche
railleuse, cynique ou cruelle, faute de poil aux levres. On devinait
nombre d'Irlandais a leur physionomie blafarde et alcoolisee, a leur
inculte fouillis de cheveux couleur de houblon. Par-ci par-la pivotaient
les cranes suants et frais rases des Chinois silencieusement attentifs.

Ces tetes de tout genre et de tout age tournoyaient sur une mouvante
cohue de torses vetus de drap noir ou gris, de toile blanche, jaune ou
rousse, de cravates voyantes, de cols de chemise dilates.

Il y avait du luxe, il y avait des guenilles, des mains gantees et des
bras nus de travailleurs; c'etait de l'egalite cosmopolite fusionnant en
un large flot qui remplissait la Cent-Vingtieme Rue et formait un remous
de curieux dans les rues voisines.

L'entreprise, on le voit, avait ete bien conduite.

Grises depuis si longtemps par les apologies de la presse, allumes
d'esperances erotiques ou conjugales, tous les gentlemen presents, sauf
de rares exceptions, avaient risque un dollar ou plusieurs sur cette
chance, entremetteuse d'une Venus.

Ils envisageaient, d'ailleurs, en bons Americains, ce cas etrange, sans
marivaudage ni mysticisme; ils exhibaient leurs "tickets" et comparaient
les chiffres. On operait des echanges et des reventes, on ouvrait des
paris, on concluait d'immoraux compromis visant la dot plus que la
femme ou divisant l'une et l'autre. Du milieu de la rue jusque dans
l'interieur des tavernes, on negociait comme a la Bourse, avec force
hurlements; on se disputait, on se poussait, on se bousculait; quelques
luttes a coups de poing violemment assenes commencaient de distance en
distance a illustrer la fete.

Onze heures et demie sonnerent a l'horloge de la Septieme Chapelle.

Alors tout ce qui pouvait encore essayer de poser la moitie de l'orteil
sur l'asphalte des trottoirs sortit des buvettes et cabarets. Des
grappes vivantes grimperent aux reverberes et se collerent en espaliers
aux murailles. On regardait des balcons, des fenetres, des lucarnes; on
fit irruption sur les toits environnants, on etouffait, on se tordait,
on grillait au soleil et on fremissait a l'unisson.

A midi moins un quart, une aigre et detonnante fanfare, masquee par le
grand rideau de calicot, fit eclater une demi-douzaine de fois l'air
national de _Yankee Doodle_.

Des hurras frenetiques saluerent ce charivari.

Mais l'enthousiasme ne devait plus avoir de repit, car, decidement,
l'exhibition commencait.

Les cinq bambins du Troisieme Orphelinat vinrent, selon le programme, se
ranger au pied de l'estrade, dans un petit espace qu'une corde isolait
de la foule. Ils etaient suivis, ces comparses, d'un gentleman qui
fonctionnait, selon toute apparence, en qualite de metteur en scene de
la comedie et qui placa sur le bord du theatre cinq corbeilles d'osier
dans chacune desquelles il introduisit dix cartons, apres avoir montre
distinctement et longuement a l'assistance que ces cartons etaient
chiffres en conscience depuis zero jusqu'a neuf.

Le gentleman avait une figure impassible et des gestes d'une
bouffonnerie rythmee qui trahissaient un clown de cirque momentanement
en habit noir.

Il agita les corbeilles, puis les disposa symetriquement a la portee des
cinq innocentes mains de l'Orphelinat.

Midi sonna, mais on eut a peine le temps de pousser le ah! traditionnel.

L'air de _Yankee Doodle_ retentit encore; une dechirure sillonna le
milieu du grand rideau de calicot et miss Ellen Kemp vint se planter a
l'avant de l'estrade.

Oui, elle etait jeune; oui, elle etait belle, et le bruit s'en repandit
aussitot parmi le populaire, qui pullulait jusqu'aux dernieres limites
du Dix-Septieme Quartier.

Pour la masse qui admire ou condamne sans phrases, une epithete vaut une
description.

--Elle est charmante, elle est gracieuse, disait chacun; elle est
elegante, fraiche, gentille, jolie, sympathique, oh! sympathique!
originale, seduisante, elancee, solide, blonde, rose, rieuse, exquise,
adorable, eblouissante, enivrante, proclamait-on au loin. Et les yeux
meme de ceux qui ne voyaient rien s'emplissaient d'extase.

Aux fenetres, quelques "reporters" griffonnaient des esquisses moins
sommaires pour les journaux du soir:

"Ellen Kemp, crayonnaient-ils, est une belle blonde, aux yeux bleus,
a la taille legerement au-dessus de la moyenne; elle a la poitrine
amplement developpee et les manches de barege laissent deviner des bras
vigoureux. Son air, toutefois, n'a rien d'une virago, d'une heroine de
roman, d'une exaltee, d'une sectaire, ni d'une extravagante. Sa robe de
toile rayee de bleu, de gris et de rose, en demi-teinte sur fond blanc,
son coquet chapeau de crepe noir pique d'une pivoine, son col casse
ferme et bien blanc, ses gants de soie paille, sa petite valise en
chagrin noir a fermeture d'acier, son parasol brun pendu par une
chainette a la ceinture, constituent la toilette de voyage d'une
personne convenable de la classe aisee.

"Ellen Kemp regarde le public avec calme et sans affectation de
forfanterie; elle n'est ni agitee ni etonnee; il semble qu'elle pense
faire la chose la plus naturelle du monde et accomplir un des actes
ordinaires de la vie. Son attitude, en attendant que le hasard dispose
de son existence, est celle, a peu pres, d'une demoiselle bien elevee,
en presence des "aldermen," au moment de contracter un mariage de
raison."

L'ebauche etait presque ressemblante. Ellen Kemp, a coup sur, agissait
sans ostentation, bien que son aventure dut enrichir le catalogue des
abracadabrances nationales. Elle etait sereine et souriante, mais froide
et attentive, comme lorsqu'on va conclure une affaire.

L'assistance male, suffocante et haletante, etait loin de se montrer
aussi placide. La beaute de miss Ellen donnait un interet poignant a
la partie engagee. Le desir, l'amour subit, la jalousie commencaient a
surexciter les cervelles des spectateurs provisoirement rivaux, et se
traduisaient en injures brutales, en provocations grossieres echangees
dans tous les idiomes connus. On se traitait de chien d'Irlandais,
d'Anglais stupide, de cretin du Valais, de lazzarone, de rodeur de
barriere, de carliste, d'alphonsiste, de fenian, de communard, de
socialiste et de nihiliste, pendant que les Yankees, exasperes de cette
concurrence transatlantique, criaient: "En Europe! en Europe! maudite
crapule!"

La fanfare, par bonheur, fit treve.

Il y eut un palpitant silence pendant lequel le precedent gentleman
ordonna aux candides delegues de l'Orphelinat de mettre une main dans
chaque panier, de saisir une carte unique et d'attendre le signal.

Mais il etait ecrit qu'il y aurait combat:

Quelques hommes peserent contre la corde de cloture et se pencherent
pour surveiller l'extraction. Les cinquieme et sixieme rangs redouterent
une fraude, et le soupcon, s'enflammant comme une trainee de poudre,
alla faire explosion aux deux bouts de la rue, d'ou rejaillirent vers le
centre de calomnieuses insinuations.

Il n'en fallait pas plus pour determiner une rixe, car les longues
provocations des heros d'Homere ne sont pas de mode chez le peuple
nouveau-monde, plus avare de son temps que de sa vie.

Deja des boxeurs se tamponnaient le mufle, des pointes de souliers
sifflaient contre des machoires, de larges semelles se plaquaient sur
des ventres, ou frappaient des tibias a revers; on se prenait a la
gorge, on s'eborgnait, on se crachait a la figure ce qu'on s'etait
mordu, quelques poitrines se cambraient autour de coups de pied recus
dans le dos; plusieurs lames de couteaux-poignards scintillaient au
soleil comme des lueurs electriques; des revolvers, machines a moudre la
mort, egrenaient leurs notes reches et crepitantes.

Un Chinois, profitant de la bagarre, s'etait glisse jusqu'a la corde,
et son oeil, lourd de volupte, caressait l'appetissante fille de race
blanche; mais la rage de quelques batailleurs se tourna contre ce rebut
de l'Orient; le malheureux, happe a la nuque, renverse, terrasse,
plongea sous la plebe, et, de coups de botte en coups de botte, emergea
plus loin dans un vide forme a l'entour de deux pugilistes qui, plus
acharnes que le reste des guerriers, se pochaient et s'incisaient avec
de grands cris de massacre.

Toujours calme, et ne se crispant dans aucune arrogante impassibilite
d'apparat, miss Ellen suivait cette scene avec un assez vif interet.
L'incident, d'ailleurs, avait un caractere de grandeur et d'etrange
beaute:

L'inexorable et demoralisant celibat de la cite industrielle enfievrait
ces troupeaux d'hommes assoiffes d'amour, et, devant cette femme que
le hasard promettait egalement a tous et qui se tenait la, superbement
desirable, triomphalement provocante, symbole vivant des joies de la
possession, ces malheureux, ces desherites, ces travailleurs, etaient
prets a s'entre-dechirer comme des bandes de fauves, affoles dans le
desert par l'acre arome d'une seule femelle.

Oui, ce simple fait divers de la journee d'un peuple avait une fiere
tournure epique, digne d'une page d'histoire.

La melee allait devenir ecoeurante. On entendait des rales brefs et
sinistres, quelques tetes blemes se rejetaient en arriere comme pour se
detacher de gorges serrees en des mains tenaillantes; l'air s'empestait
aux ameres sueurs de la colere; quelques chairs se gauffraient; des
taches de sang eclataient comme des fleurs purpurines enlevees a
l'aquarelle, sur les faces livides.

Mais, tout a coup, le silence sans souffle encore une fois regna; les
plus feroces s'arreterent pour regarder.

C'est que les petits de l'Orphelinat tenaient en l'air, a bras tendus,
les cartons qu'ils venaient d'extraire des corbeilles, et tous les yeux,
toutes les bouches, lurent et proclamerent ce chiffre:

    18745!

qui transformait, pour miss Ellen Kemp, le hasard en destinee.

La musique, impitoyable melange de pistons et de clarinettes, epaissi de
grondements de tambours, se reprit a vacarmer des refrains en vogue, et
la curiosite des assistants se ralluma, car miss Ellen s'immobilisait
sur les treteaux, comme si elle eut attendu que le possesseur du numero
sorti des urnes vint reclamer sa conquete.

Certes, cela promettait un retour d'amusement. Le gagnant serait
peut-etre vieux, laid, pauvre, monstrueux, ivre ou fou. N'importe! Le
mariage se ferait s'il l'exigeait; on prendrait, son parti; la ceremonie
nuptiale aurait lieu seance tenante; il suffisait du concours d'un des
clergymen sans doute presents. Oui! on allait probablement un peu rire,
en compensation de tant de dollars envoles!

Malheureusement les choses avaient ete disposees d'autre facon.

Ellen Kemp disparut derriere un second rideau de calicot, que des mains
invisibles deroulerent du sommet de la baraque et sur lequel parurent
ces mots en grosses lettres noires:

    ELLEN KEMP

    Appartient a

    JOSUAH BROG-HILL

    JOSUAH BROG-HILL

    JOSUAH BROG-HILL

    D.-M.

    _Quatre-Vingt-Onzieme Rue, Soixantieme Quartier._

Docteur-medecin! Tel etait donc le mot de cette incommensurable
mystification: un Esculape, aussi obscur que peu scrupuleux, avait
imagine, croyait-on, ce moyen d'escamoter une moisson de gloire et
d'argent comptant.

La celebrite desormais certaine de Josuah Brog-Hill prit naissance au
milieu d'une huee formidable dont le bruit s'epandit par toute la ville.

Il y eut un ouragan de rires, d'injures, de sifflets, de maledictions.
Le theatre en plein vent, renverse a la hate par une equipe de
charpentiers, sembla s'abimer dans la tempete, et le Septieme Hotel
reparut dans sa peu monumentale nudite.

La piece etait jouee, et la multitude, courant apres le temps qu'elle
venait de perdre, s'enfuit comme une trombe par toutes les issues.

Cinq minutes plus tard, la rue avait repris son aspect accoutume; les
files de travailleurs, de negociants et d'hommes d'affaires s'ecoulerent
paisibles et continues, ainsi que les eaux d'un fleuve au soleil.


II

Et voila comme les choses se passent, si vite effacees. L'agitation
provoquee par cette passionnante aventure se dissipa des que le
denoument fut divulgue.

Personne ne s'avisa d'attendre miss Ellen Kemp pour la suivre ou la
voir un instant de pres. On pensa qu'elle ne dependait plus que de son
nouveau mari ou, le cas echeant, de la justice.

Ellen Kemp demeura pres d'une heure encore a l'hotel, afin de regler ses
comptes avec le drolatique regisseur de sa vente a l'encan; puis elle
sortit, mit le pied sur l'asphalte, et partit svelte et alerte, tout
d'un trait, comme une colombe, avec un bruit d'ailes dans sa legere robe
d'ete.

Elle allait, sans effronterie, mais sans hesitation, tenant de ses mains
finement gantees l'ombrelle et la valise. Elle avait la demarche gaie
d'une pensionnaire a peine entree dans la vie libre et qui se sent
encore enveloppee de sympathie dans toute l'atmosphere sociale.

Elle suivait les rues, les squares, les places, les quais; sites
numerotes a tous les angles et nullement honores, comme dans les villes
seculaires, de noms celebres plus ou moins connus.

Grace a ce systeme, cependant, miss Ellen n'avait qu'a prendre, aux
carrefours, le chiffre le plus eleve pour atteindre, sans consulter
personne, la rue lointaine de son proprietaire. Elle y arriva,
methodiquement, en deux petites heures ou, si vous le preferez, en une
grande heure trois quarts.

Le numero 125 de la Quatre-Vingt-Onzieme Rue etait d'aspect tranquille
et honnete; une proprete meticuleuse luisait sur les volets peints en
vert, sur les vitres polies, derriere lesquelles se relevaient a demi
des rideaux de mousseline, et jusque sur les feuilles des plantes
grasses qui faisaient, avec leurs poteries de terre rouge vernissee,
l'ornement interieur des deux fenetres du rez-de-chaussee.

Chaque detail souriait d'un effet de lumiere, et les rayons du soleil,
tombant alors obliquement sur la porte, etaient vivement refletes par
une plaque de cuivre ou des lettres noires, creusees dans le metal,
annoncaient le logis de "Josuah Brog-Hill, D.-M."

--C'est ici, se dit miss Ellen.

Et fort hesitante, elle parut se demander:

--Que diable viens-je faire dans cette maison et quel langage dois-je
tenir?

Mais un regard jete sur la sacoche enflee des vingt mille dollars lui
rendit la notion du devoir, et elle etendait la main vers le bouton de
la sonnette quand la porte s'ouvrit d'elle-meme.

Une respectable vieille dame, de noir vetue, a tournure de gouvernante
et de quakeresse, se montra dans l'encadrement.

--Le maitre y est-il? demanda miss Ellen.

La figure de la dame prit une expression tres cordiale.

--Votre sante est bonne, j'espere, miss Ellen, dit-elle du ton le plus
aimable.--Certainement le maitre est a la maison, veuillez me suivre.

Et prenant les devants apres avoir referme la porte de la rue, elle
conduisit la visiteuse vers un petit parloir situe a l'autre extremite
du corridor.

Ellen Kemp eprouva quelque surprise a s'entendre nommer par cette
venerable introductrice.

--Avais-je l'honneur d'etre connue de vous, madame? demanda-t-elle.

--Non, miss Ellen, mais en conjecturant d'apres les circonstances...,
j'avais devine, ou plutot suppose..., excusez-moi...

La dame semblait intimidee du regard etonne d'Ellen Kemp et parlait avec
un embarras visible.

--Vous attendrez deux minutes au plus, dit-elle, et je reviendrai vous
prendre.

Et elle sortit apres avoir courtoisement invite miss Ellen a s'asseoir.

Demeuree seule, Ellen Kemp sentit qu'enfin son coeur battait un peu
d'effroi, tant l'aspect de toute chose, dans cette demeure, etait a la
fois coquet et imposant.

Le parloir, petite piece carree, montrait l'ameublement le plus simple,
mais a travers la fenetre ouverte on voyait une cour inondee de soleil
et ornee d'une jolie fontaine de marbre a jet d'eau dont la poussiere
irisee rafraichissait d'innombrables fleurs rares et resplendissantes
s'etageant sur des gradins jusqu'aux murailles tapissees de lierre.

Un merle, dans une cage accrochee aux feuilles, se prit tout a coup a
siffler une note amusante, comme pour souhaiter la bienvenue.

Sauf ce merle, tout se taisait dans la maison, et on percevait un
silence d'assoupissement sous la lourde chaleur de l'ete.

--Le docteur Josuah doit etre un gentleman tres comme il faut, pensa
miss Ellen; il aime, a coup sur, le confortable et la serenite. On doit
vivre heureux sous ce toit; les passions sont peu turbulentes ici.
J'imagine que le docteur n'est plus de la premiere jeunesse...

Cette hypothese en provoquait nombre d'autres; mais la vieille dame
etait revenue dans le parloir, toujours souriante et sans plus de bruit
qu'une nuee nageant sous un ciel clair.

--Venez, chere miss Ellen, le docteur vous attend.

Ellen Kemp, se roidissant contre un petit tremblement nerveux qui
l'envahissait, se leva et marcha, tenant toujours a la main son ombrelle
et le sac aux dollars.

La chambre du docteur etait au premier etage, juste au-dessus du parloir
qu'on venait de quitter.

Au milieu de l'escalier, Ellen Kemp se mit a trembler plus fort en
pensant que le docteur pouvait bien aussi etre un homme jeune et beau.

--N'est-ce pas la, se dit-elle, ce qui l'oblige a prendre une si vieille
intendante?

Une porte s'ouvrit.

--Miss Ellen Kemp! annonca la respectable dame d'une voix avenante.

--Miss Ellen Kemp, entrez et asseyez-vous, dit une autre voix plus
accueillante encore, et si douce que, malgre sa frayeur et sa honte,
maintenant, d'avoir fait un coup de tete ridicule, Ellen Kemp regarda
tout d'abord la personne qui venait de parler.

C'etait une femme jeune encore et qui, sans etre belle, avait ce charme
singulier que donne au visage une intelligence peu commune; ses cheveux,
d'un blond satine, encadraient un beau front aux tempes bien pleines
et retombaient, sans se boucler, comme une touffe de soie; ses levres
souriaient a demi; ses yeux, d'un gris noir, etaient comme deux grandes
lumieres allumees par une rare chaleur de sentiment et de sensibilite.
La toilette, d'un gout severe, rappelait celle de la vieille cameriste
et se composait d'un col de toile blanche et d'une robe de drap noir,
boutonnee depuis la gorge et descendant sans plis jusque sur les pieds,
comme une soutane.

La vue de cette agreable creature causa, faut-il le dire, un certain
desappointement a miss Ellen, qui eut prefere, sans doute, rencontrer
le docteur seul chez lui et, surtout, le rencontrer celibataire, que
d'avoir a s'expliquer avec sa femme.

Le depit de miss Ellen etait d'autant plus excusable que la chambre ou
on la recevait revelait un hote fort interessant. Des rayons charges
de livres, des instruments de physique et de chimie, des plantes, des
gravures, un piano et mille autres objets encore, proclamaient que le
docteur etait a la fois un savant, un artiste et un poete.

De plus, miss Ellen s'attendait a du persiflage et cette idee la delivra
de tout reste d'intimidation.

--Je venais dans le but de parler au docteur Josuah Brog-Hill, dit-elle,
non sans une certaine secheresse.

--Le docteur Josuah Brog-Hill, c'est moi, repondit avec une grace
parfaite la dame en soutane.

--Vous! s'ecria miss Ellen stupefaite, le regard fixe et la bouche
beante.

--Oui, ma tres chere, dit Josuah Brog-Hill; le docteur n'est ni vieux,
ni laid, ni jeune, ni beau, ni meme docteur: il est une doctoresse, et
le mari que le hasard vous a procure ce matin est une femme!...

Ellen Kemp revint aussitot de sa surprise; elle apprecia la facetie que
venait de se permettre le destin et se livra sans contrainte a l'eclat
de rire le plus franc, le plus epanoui, le plus sonore, le plus
delicieusement feminin qu'on eut entendu, depuis longtemps, ou peut-etre
jamais, dans l'affairee et soucieuse metropole de San-Francisco.


III

La doctoresse avait seulement souri, mais sans paraitre froissee le
moins du monde.

--J'aime beaucoup la gaiete, dit-elle, lorsque Ellen Kemp se fut calmee,
et ce rire orne de belles petites dents blanches merite tout l'honneur
qu'il a d'annoncer ici la venue de votre jeune beaute.

Il y avait, a la fois, de l'ironie et de l'amabilite dans le debit de ce
madrigal. Josuah prenait le ton d'un homme du monde disant des fadeurs
ou d'une femme d'esprit narguant discretement l'indulgence des filles
d'Eve pour les banalites elogieuses.

Miss Ellen comprit que la doctoresse ne manquait pas de malice et parut
saisir avec empressement l'occasion de se divertir.

--Pardonnez-moi de rire ainsi, dit-elle, mais c'est de mes apprehensions
de tout a l'heure, au moment de sonner a votre porte.

--Que redoutiez-vous donc?

--En general, un maitre, et, en particulier, les defauts, les vices ou
les infirmites dont ce personnage risquait d'etre pourvu.

--Ne rencontre-t-on pas quelquefois des hommes jeunes, riches,
interessants, seduisants?

--Oh! ceux-la ne sont jamais les premiers venus dans l'existence d'une
femme, meme quand c'est le hasard qui conduit les choses.

--Les premiers!...

La doctoresse eut un sourire imperceptible, nuance de scepticisme.

--Aviez-vous donc, ajouta-t-elle apres une pause, mis aussi a la loterie
l'enjeu d'un coeur tout neuf et apportiez-vous a votre acquereur inconnu
le bonheur tout entier?

--Je puis vous l'affirmer, quelque etrange que cela paraisse, repondit
miss Ellen, aux prises avec un nouvel acces d'hilarite.

--Quoi! vous etes jeune, vous etes belle, et on ne vous a jamais
recherchee?

--Si j'en dois croire ce qui m'a ete dit, j'ai eu un adorateur, a
Baltimore, ou je naquis et ou j'ai vecu jusqu'a present. Dans cette meme
ville, ce meme adorateur a pousse, il y a quelques mois, certain soupir
qui passe pour avoir ete le dernier...

--Vous ne le regrettez pas?

--Mortuairement, il etait tres bien. Le fil de ses jours avait ete brise
par un vulgaire coup de boxe, par un de ces horions methodiques, qui,
dans la nomenclature des ressources du pugilat, doivent occuper un rang
distingue, car son application sur le chef de mon amoureux fut, comme je
viens de vous le mentionner, decisive. C'est chose triste, mais dont il
lui resta, cependant, sur le visage un agreable sourire que le medecin
de l'enquete judiciaire qualifia de "rictus." Il aurait du mourir plus
tot: j'eusse moins tarde a l'aimer.

--Mais d'ou venait ce coup de poing tant funeste?

--D'un rival. Je voulais, un peu malgre moi, beaucoup malgre mes
parents, honnetes et severes negociants, epouser le futur defunt, parce
qu'il etait comedien et pouvait realiser mon souhait de courir le monde.
Mais il etait tragiquement jaloux de quiconque m'approchait et, surtout,
d'un enorme et lourd Allemand, commis de mon pere. Il chercha querelle a
ce Germain, qui lui fit la reponse tudesque, et sans replique terrestre,
dont vous savez le resultat. Cela m'a donne une flatteuse idee des
hommes!

--Idee juste dans la plupart des cas; mais n'eutes-vous plus d'autres
malheurs?

--Aucun... Apres un laps de temps consacre aux reflexions funebres, je
constatai qu'il me fallait a tout prix une existence vagabonde; je
pris mon sac de voyage, certain soir; j'arrivai le surlendemain a
San-Francisco, et me voici, avec mon sac de voyage toujours le meme,
sauf qu'il s'est arrondi de vingt mille dollars.

--Vous etes une charmante enfant douee d'une tres aimable folie, dit
Josuah Brog-Hill en maniere de conclusion au recit d'Ellen, dont elle
avait suivi chaque detail de l'air le plus approbateur.

Puis, accentuant ses paroles et se composant tout a coup un visage
presque serieux, la doctoresse ajouta:

--Oui, vous etes charmante, et je declare que vous me convenez sous tous
les rapports. C'est bien sincerement que je remercie le hasard d'avoir
conduit vers moi quelqu'un de votre genre d'esprit, et d'avoir favorise
votre amour des aventures en vous procurant la plus etrange de toutes
celles que vous pouviez imaginer.

--Que va-t-il donc m'arriver? demanda miss Ellen tres intriguee.

--Il vous arrive ceci, que je vous ai gagnee et que je vous garde. Je
suis decidee a maintenir les droits que m'apporte mon succes de ce
matin.

--Vous voulez m'epouser! s'ecria miss Ellen en riant enfin a gorge
deployee.

--Pourquoi pas? dit Josuah Brog-Hill en riant aussi.

--Mais les lois?...

--Les lois permettent tout en Amerique...

Ceci avait de vagues apparences d'alienation mentale, a moins que ce ne
fut une ravissante plaisanterie, et, dans le doute, Ellen Kemp se mit a
etudier attentivement la physionomie de son interlocutrice.

Il y avait de quoi s'y perdre.

Les yeux indefinissablement teintes de la doctoresse rayonnaient d'un
feu sombre, indice d'une volonte ferme et tenace jusqu'a l'exageration;
son front vaste, regulierement fuyant vers le sommet, denoncait, avec de
hautes facultes d'etude, une dangereuse tendance aux hypotheses hardies,
aux negations irrepressibles et aux envolees dans l'ideal. Il est
vrai que les levres charnues promettaient de la bonte et que le nez,
s'affranchissant de toute severite sculpturale, ramenait cette figure a
l'expression du realisme le plus raisonnable.

Le resultat de l'examen, c'est qu'en somme, Josuah Brog-Hill, sous ses
cheveux blonds lustres comme une aile de tourterelle et tombant sur les
epaules comme la criniere d'un ephebe, etait un etre enigmatique d'une
gentillesse mutine un peu troublante.

Etait-ce une virago a outrance? Etait-ce un jeune homme se plaisant aux
accoutrements de femme?

Les deux hypotheses etaient egalement admissibles, et miss Ellen,
engagee d'honneur a ne pas baisser pavillon sur le terrain national de
l'excentricite, se promit, au fond de l'ame, de paraitre imperturbable,
quoi qu'il put advenir.

--Soit, dit-elle, apres avoir semble reflechir: j'admets que vous
defendiez vos droits; mais si je refusais?

--Nous porterions l'affaire devant un tribunal, ce qui divertirait toute
la ville, mais ne nous empecherait pas, je le souhaite, de demeurer
ensemble, en bonnes camarades, jusqu'a ce que le proces fut vide.

--Mais pensez-vous obtenir gain de cause et pretendriez-vous
demontrer?...

--J'emettrai seulement, interrompit Josuah Brog-Hill, la pretention de
contracter, par-devant notaire, une association indissoluble impliquant
le partage de nos fortunes et divisant entre nous le travail au dehors
et les soins de la maison, le tout sous les auspices d'une loyale et
fidele amitie. N'est-ce pas la ce qu'on appelle vivre en menage?

Miss Ellen s'appretait a formuler quelques objections, mais la vieille
gouvernante etait entree dans la chambre sur les derniers mots de
Josuah.

--Voici, dit la doctoresse, l'excellente mistress Flyburn persuadee
que vos emotions d'aujourd'hui exigent un peu de repos. Elle va vous
conduire a l'appartement que, des ce matin, elle a prepare a votre
intention. D'ailleurs, c'est le moment ou je dois donner audience a mes
malades. Nous reprendrons notre entretien ce soir, car le programme
que j'exposais tout a l'heure necessite d'assez longues explications.
Considerez, en attendant, qu'au lieu de persister dans une existence
pleine de tourments, vous etes libre d'adopter, chez moi, le bonheur
calme et rationnel.

Cette fois la doctoresse avait parle tres serieusement et, meme, d'un
ton un peu declamatoire.

--C'est trop drole pour ne pas voir la suite, se dit en elle-meme miss
Ellen.

--Au revoir, ajouta-t-elle tout haut; j'aurai le plus grand plaisir
a causer ce soir avec vous; agreez aussi l'assurance que j'incline a
rester votre amie aussi longtemps qu'il vous plaira.

Les deux jeunes femmes se donnerent une poignee de main automatique a
la mode anglaise, et miss Ellen sortit avec mistress Flyburn, qui lui
indiquait le chemin.


IV

L'appartement destine a miss Ellen etait situe au deuxieme etage sur le
devant de la maison.

A peine entree, miss Ellen constata, non sans un sentiment de
perplexite, qu'elle avait oublie le sac aux vingt mille dollars.

L'anxiete dura moins d'une seconde: Mistress Flyburn deposa delicatement
sur un gueridon, au milieu de la chambre, la precieuse valise et
l'ombrelle.

Miss Ellen, delivree d'une belle peur, songea qu'il lui faudrait
desormais veiller a son tresor.

--Vous pourrez garder ce qui vous appartient dans ce meuble, dit, tres a
propos, mistress Flyburn, en designant du regard un bahut en vieux chene
dont la solide serrure de cuivre symbolisait admirablement l'age present
ou l'on enferme l'or.

Du bahut, miss Ellen promena les yeux sur le reste du mobilier, qui
formait, au total, un tres joli nid de jeune fille, et reconnut a part
soi que cet interieur lui plaisait beaucoup.

--N'est-ce pas que vous serez ici le mieux du monde? dit mistress
Flyburn.

--A la condition de n'y pas rester trop longtemps, pensa miss Ellen.

--Il est pres de quatre heures; nous dinons a six, dit mistress Flyburn.

--Que faire en attendant? se demanda miss Ellen.

--Vous pourrez lire un roman ou feuilleter des "keepsake," dit
l'obligeante cameriste en ouvrant une armoire ou s'etageait une
bibliotheque passablement garnie.

--Lire est charmant, reflechit miss Ellen, mais reparaitrai-je ce soir
dans ce costume de voyage?

--Vous aurez aussi tout loisir de vous habiller, dit mistress Flyburn en
entre-baillant une autre porte qui cachait un cabinet de toilette.

C'etait decidement un dialogue en regle entre une pensee et une voix.

Miss Ellen ne put se defendre d'exprimer son etonnement.

--Vous etes extraordinaire, mistress Flyburn! s'ecriait-elle.
Vous m'avez nommee sans m'avoir jamais vue; vous avez prepare mon
installation a l'heure ou j'ignorais encore ce que le sort deciderait de
moi; vous repondez d'avance a tout ce que je suis sur le point de vous
demander; de grace, qu'est-ce que tout cela signifie?

--Excusez-moi, miss Ellen, c'est le concours des circonstances... Je
fonde des hypotheses, oui, de simples conjectures...

La curiosite de miss Ellen parut encore une fois gener beaucoup la bonne
vieille; elle balbutiait ses explications et, glissant a reculons, elle
s'effaca de la chambre dont elle referma la porte sans le moindre bruit.

Restee seule, miss Ellen s'etendit dans un fauteuil et laissa courir
son imagination qui retraca, comme une suite de reves tumultueux et
bizarres, les evenements de la journee.

La chaleur torride du matin se rafraichissait d'un souffle d'orage. Tout
faisait silence; le chant seul du merle, sifflant dans le jardin sa note
rieuse, vibrait imperceptiblement a travers les murs.

L'harmonie de la situation inspirait la sagesse.

Pourquoi miss Ellen ne menerait-elle pas desormais cette vie paisible,
et pourquoi ne ferait-elle pas de son plein gre ce que semblait
souhaiter mistress Josuah?

Cette pensee l'occupa longtemps, mais mistress Flyburn avait exactement
prevu ce que ferait miss Ellen pour tuer le temps jusqu'a l'heure du
diner.

Les meditations terminees, elle mit sous clef ses dollars, regarda
quelques images et succomba bien vite a la tentation d'emprunter au
cabinet de toilette une des robes de Josuah, pour en faire l'essai
mysterieux.

Trois secondes plus tard, miss Ellen se contemplait dans un miroir,
vetue a son tour d'une tunique de drap noir boutonnee tout au long, et
rabattait ses cheveux denoues sur ses epaules, afin de copier jusqu'au
bout l'etrangete piquante de Josuah.

--Il ne vous manque plus que ceci, dit mistress Flyburn rentree
silencieuse comme un phalene et tenant du bout des doigts un grand col
de toile blanche, rigidement empese.

L'opportunisme de mistress Flyburn atteignait au prodige, mais le plus
presse etait de completer l'epreuve.

Quand le miroir encore consulte eut repondu, miss Ellen hesita entre
le plaisir de garder ce travestissement et la crainte de paraitre trop
familierement libre-echangiste.

Mistress Flyburn s'empressa de dissiper ces scrupules inavoues.

--Rien ne sera plus agreable a mistress Josuah que de vous voir accepter
des aujourd'hui l'uniforme de la maison, affirma-t-elle de l'accent le
plus convaincu.

Et on quitta la chambre pour aller se mettre a table.


V

Le diner, servi dans l'appartement de Josuah, merite a peine une
mention. Les Americains de n'importe quel sexe mangent vite et mal, avec
abus de conserves et de poivre rouge.

Sitot le repas termine, mistress Flyburn, toujours chronometriquement
ponctuelle, mit sur la table un samowar fumant, une theiere, des tasses
et un assez ample flacon de gin discretement recouvert de paille
tressee.

Cette fonction accomplie, mistress Flyburn disparut, et Josuah precipita
l'eau bouillante du samowar dans la theiere d'ou la vapeur ressortit
chargee de parfums.

C'est la, pour les Americaines, comme pour les Anglaises, le signal des
causeries intimes; les traits de Josuah s'epanouirent.

--Un peu de the, ma chere, dit-elle; etes-vous reposee? Etiez-vous bien
chez vous?

--La journee entiere m'a paru delicieuse, repondit miss Ellen.

--C'est-a-dire que, rencontrant la fortune aujourd'hui, vous esperez,
loin de moi, la liberte demain?

--Je ne songe pas a fuir; votre menace de proces m'effraie trop!

--Je plaisantais, et je suis bien aise que vous vous en soyez apercue.

--Je ne plaisante pas, moi, je vous jure; il me semble, au contraire,
que j'aimerais, moi aussi, a faire valoir mes droits. L'existence,
pres de vous, doit etre tres agreable; vous etes un docteur capable de
m'apprendre un tas de choses que j'ignore; vous me promettez de plus
votre amitie; que pourrait m'offrir de mieux le plus joli des maris?

Ellen Kemp avait prononce tres gaiement ce petit discours; ses gestes
etaient animes, ses eclats de voix sonores comme des rires. On pouvait
croire que l'ale et le porter, abondamment absorbes pendant le repas,
etaient pour quelque chose dans cette effervescence, et que le
voluptueux arome du the vert, repandu dans la chambre, y etait pour
beaucoup.

Josuah, comme pour entretenir ces bonnes dispositions, inclina
legerement sur les tasses l'amphore tressee d'osier. Le bruit etrangle
du goulot annoncait une bouteille bien pleine.

--Voila que vous raillez a votre tour, dit la doctoresse; la vie calme
et studieuse aupres de moi ressemblerait trop a celle que vous avez
menee jusqu'a present au sein de la famille?

--Au sein de la famille...

Miss Ellen hesita tandis que les yeux de mistress Brog-Hill
interrogeaient, un peu moqueurs.

--Oserai-je vous avouer, continua miss Ellen, que je ne suis pas arrivee
ici de Baltimore aussi directement que je l'ai pretendu ce matin; je me
suis arretee par-ci, par-la. J'ai ete ouvriere, commercante, chanteuse,
actrice, journaliste, conferenciere, tout ce que peut etre une femme qui
cherche sa voie. Voila bien des situations qui, au fond, aboutissaient
toutes...

--A avoir ete trompee dans chacune par un homme au moins.

--Vous l'avez dit!

Il y eut, apres ce gros aveu, un moment de silence employe par la
doctoresse a remettre du gin dans les tasses ou le the commencait a
manquer.

--Eh bien! cette confidence me fait le plus vif plaisir, reprit-elle.
J'espere maintenant qu'en effet mon plan d'association vous paraitra
digne d'etre experimente.

L'emotion involontaire de la doctoresse en lancant cette proposition
indirecte prouvait bien qu'elle en revenait a son projet le plus cher, a
son idee fixe.

--Va pour l'experience! repondit miss Ellen, tres penetree aussi et un
peu grise; l'experience seule fait loi.

--Mais prenez garde, dit Josuah ravie: c'est tout un systeme dont il
vous faut d'abord entendre l'expose.

--Je suis tout oreille et tout attention, dit miss Ellen.

--Je parlerai donc, dit la doctoresse, qui se recueillit un instant et
versa une nouvelle dose de gin dans les tasses, ou il ne restait plus
ombre de the.

Appuyant ensuite un de ses bras a la table et l'autre au dossier de sa
chaise, le torse de biais et la tete de face, elle entama, soudainement
eloquente, une conference en regle sur le genre de vie qui conviendrait
a la femme moderne, instruite, intelligente, emancipee et serieuse. La
these se resumait dans le devoir, pour les femmes, d'organiser entre
elles une societe separee. Aptes, par leurs talents et leur activite,
a pourvoir aux besoins de la vie, elles ne communiqueraient avec les
hommes que pour l'echange des produits naturels ou artificiels et le
reglement d'un petit nombre d'interets collectifs. Cette theorie etait
simple, limpide et du plus orthodoxe radicalisme.

La demonstration, que nous avons soin d'abreger, prenait pour point de
depart l'eternelle hostilite qui semble, de par la nature, diviser les
deux sexes, hostilite fomentee de part et d'autre par l'egoisme, et dont
l'orateur fletrissait, comme principale manifestation, ces cruelles
ruses de guerre, cette suite de dissimulations et de mensonges qu'on a
decorees du nom d'amour. Les critiques et les epigrammes retentissaient,
dru comme grele, contre tous les genres d'unions, definitives ou
passageres, contractees sous pretexte d'amour, dans nos societes de
convention. Et la voix de mistress Brog-Hill acquerait plus d'ampleur
et de vol, sa figure s'eclairait d'une plus triomphante mimique
demonstrative a mesure que ses paradoxes atteignaient a un plus haut
degre d'enormite.

Mais la lecon s'envenima des fureurs d'une vraie philippique lorsqu'il
fut question de la rivalite des deux moities humaines sur le terrain
intellectuel, et surtout lorsqu'il fut traite des injustices de l'homme
refusant d'admettre qu'il y a "difference" et non "inegalite," et que
la force morale dont l'homme se targue demeure sterile sans les
"correctifs" de prudence et de tendresse qu'y apporte la femme. En
politique, le dernier mot de l'homme tout seul, c'est la guerre; en
socialisme, c'est la peur ou la haine, la reaction ou la destruction. Et
il ose faire le superbe! Certes, elles etaient foudroyantes, les paroles
de Josuah sur ce chapitre; on croyait entendre le sifflement du fer
rouge dont elle marquait les abus.

--Et on dit que cette dispute durera toujours, s'ecria-t-elle; eh bien,
soit! mais, des lors, pas de compromis, guerre ouverte et a jamais!

--Oui, guerre et separation, cria aussi miss Ellen en brandissant la
tasse qu'elle venait de vider.

--Resterons-nous isolees, cependant, continua mistress Brog-Hill
entrainee par l'enthousiasme de l'auditoire, l'ennui nous ramenera-t-il
repentantes et soumises entre les bras de nos ennemis? Non, mille fois
non! Ecoutez plutot mon programme.

Miss Ellen se fit attentive autant que le lui permettaient les chaudes
effluves du gin flottant dans son cerveau.

--La nature, dit Josuah plus calme et tachant d'etre claire, la nature
s'est montree fort avare de procedes en creant notre engeance; elle n'a,
par exemple, imagine que deux sexes, quand rien ne l'empechait d'en
constituer une vingtaine, afin de complaire a tous les gouts et de
pourvoir a toutes les aspirations. J'ai constate neanmoins, et par
l'etude de certaines doctrines de physiologie, et par mes propres
experiences, qu'il y a deux sortes de femmes. Les unes sont legeres,
gracieuses, fantasques, nees pour rejouir l'esprit par leurs caprices,
pour charmer les yeux par le rayonnement de leur beaute; par leur
coquetterie, par la subtile et feline mignardise de leurs gestes et de
leurs attitudes. Il va sans dire que je vous range, ma chere, dans cette
aimable categorie.--Moi, je suis de l'autre section, infiniment moins
seduisante, que ses instincts poussent vers l'etude et qui ne saurait se
borner aux quelques travaux d'aiguille, a ce peu de musique, de peinture
ou de rhetorique epistolaire dont vous vous contentez, vous autres
belles esclaves, quand vous etes en quete d'un maitre...

Il y eut, ici, une longue apologie de la sorte d'etre que l'homme appela
de tout temps le bas-bleu ou la pedante et que la doctoresse honorait du
titre de pretresse du progres universel.

Ce passage, fort applaudi par miss Ellen, fut suivi d'un instant de
repit, pendant lequel Josuah tira, enfin, une seconde edition de the des
flancs bouillants du samowar.

Mais la conference n'etait pas terminee.

Les observations de mistress Josuah lui permettaient d'affirmer qu'en
raison d'une sorte de virilite de son intelligence, l'espece savante
femelle deborde de tendresse pour la gent congenere seulement dotee des
perfections natives.

--Nous vous aimons, cheres vierges folles, declarait-elle exaltee,
medecins pour vos maux, avocats pour vos droits, ecrivains, polemistes,
romancieres; c'est a votre seul profit que nous reclamons des reformes,
c'est en raison de vos miseres que nous accablons l'homme--epoux ou
seducteur--de nos eternelles maledictions...

Maintenant, grace au ciel, la conclusion etait tout indiquee.

--Ce que je propose, formula mistress Brog-Hill, c'est l'utilisation
de ce phenomene naturel, c'est la mise en pratique de cette sympathie.
L'une aime a donner le bonheur, que l'autre le recoive. Vivons ensemble
dans cette maison ou je serai le travail, ou vous serez la souverainete.
Donnons l'exemple d'une association d'ou l'homme sera irrevocablement
banni.

--Mais tout cela est delicieusement imagine, s'ecria miss Ellen dont
l'enthousiasme et la gaiete etaient au comble et qui, a son tour, inonda
de gin les tasses odorantes.

La bouteille commencait a sonner le vide.

--Vous consentez? demanda Josuah quand le grog fut absorbe.

--Ce serait folie de refuser!

--Votre affection egalera la mienne?

--Je vous trouve irresistiblement eloquente et convaincante.

--Vous jurez alliance loyale et fidele?

--Je le jure!

--Eh bien! je t'aime, tu m'as comprise, tu es celle que je revais,
proclama mistress Brog-Hill, s'elancant de l'autre cote de la table et
embrassant son amie qui s'abandonnait joyeusement a cette effusion.

--Oui, je t'aimerai comme une soeur, comme une enfant, et tu verras
bientot de quelle volonte je suis capable pour le triomphe de nos
principes...

Nous tutoyons ici, afin de traduire scrupuleusement le sens intime
des paroles de Josuah, car elle s'exprimait dans cette placide langue
anglaise ou l'on dit toujours "vous," meme en Amerique et meme quand
l'imagination titube a travers les eblouissements de l'alcool.

--Et maintenant, ma chere, dit Josuah, redevenue grave, je dois vous
quitter: il est l'heure de mon indispensable promenade du soir. Daignez
dormir le mieux possible, nous recauserons demain; je vous expliquerai
bien des choses encore.

Ce disant, Josuah s'enveloppa d'un water-proof de bure sombre et couvrit
ses cheveux blonds d'un feutre noir a larges bords, ce qui acheva de
donner a son accoutrement un cachet presbyteral.

On devine que mistress Flyburn, exacte comme une eclipse et non plus
bruyante que la lune, surgit a la minute meme des adieux pour reconduire
miss Ellen a son appartement.


VI

Lorsqu'on se retrouva dans la chambre du second etage, miss Ellen, un
peu degrisee, fut curieuse d'apprendre de mistress Flyburn quel etait le
but des excursions obligees de Josuah.

--Mistress Josuah, fut-il repondu, se rend chaque soir a l'Etablissement
du gaz, en vue de son prochain ouvrage: _l'Influence de l'hydrogene
carbone sur le fonctionnement et sur les malaises des organes
respiratoires_. Ce travail ne s'interrompt que quand mistress Josuah
doit assister a la seance mensuelle des dames francs-macons.

Ayant ainsi parle correctement, la serviable mistress Flyburn se
dissipa.

Miss Ellen, bientot apres, s'endormait sans trop savoir si
l'extraordinaire Josuah et son invraisemblable cameriste n'etaient pas
les fantomes d'un reve commence depuis quelques heures deja.

Mais le lendemain, des le reveil, elle apercut dans la chambre,
eclatante de pur soleil, mistress Flyburn, charnelle et tangible,
apportant sur un incontestable plateau un tres reel dejeuner.

La bonne dame expliqua que mistress Josuah n'abandonnait ses diverses
occupations et ne se livrait a "la vie de famille" qu'a partir de
l'heure du diner. Miss Ellen etait donc libre jusque-la.

Clause excellente!

Quelques instants apres, miss Ellen, approvisionnee de dollars, se
lancait dans la rue, aspirait l'air matinal et trottinait epanouie et
legere, songeant qu'elle etait riche et libre.

Les rues de San-Francisco sont toujours droites, comme le plus court
chemin d'une affaire a une autre; mais qu'importait cette monotonie a
une femme enivree du plaisir de se posseder elle-meme?

Elle erra longtemps, vit tout, ne regarda rien, fit de nombreux achats
dans les magasins de nouveautes et reprit, enfin fatiguee, le chemin de
la maison, en pensant a Josuah.

La doctoresse, a coup sur, lui semblait fantasque a l'extreme; mais on
etait contraint de reconnaitre en elle l'ascendant de ceux qui possedent
a la fois l'enthousiasme et la logique de leurs chimeres. Ses utopies
avaient peut-etre du bon et meritaient au moins l'epreuve d'une
quinzaine de jours.

--J'etais presque sure de vous retrouver la, dit miss Ellen, sortant de
ses reflexions, a mistress Flyburn, qui lui epargnait encore une fois la
peine de sonner a la porte de Josuah.

--Excusez-moi, repondit mistress Flyburn... Les commis charges de vos
emplettes m'ont indique votre itineraire... Vous voyez: de simples
conjectures...

Miss Ellen eut l'obligeance de ne pas insister et se rendit dans sa
chambre, ou ses diverses acquisitions etaient deja rangees avec methode.

C'etaient les elements complets d'une nouvelle toilette et autant de
talismans contre l'ennui. Heureuse de se voir jolie et d'etre sure de
plaire, ne fut-ce qu'a Josuah, miss Ellen etait encore attachee au
miroir quand mistress Flyburn vint l'avertir pour le diner.


VII

Tout se passa comme la veille, mais avec plus d'abandon. La situation
paraissait desormais acceptee; on parlait a batons rompus; il n'y avait
plus de tatonnements ni de professions de foi. Les coeurs des deux amies
allaient au-devant d'une penetration mutuelle.

L'apparition de mistress Flyburn n'avait pas manque de se produire a
point nomme pour le dessert.

--Ah ca! me direz-vous, demanda miss Ellen lorsque la porte se referma,
quel mecanisme fait mouvoir mistress Flyburn avec tant de precision?

--Puisque ce phenomene ne vous a pas echappe, dit Josuah, je dois vous
avouer, toute modestie a part, qu'il est le resultat d'une de mes
experiences qui me vaudrait la gloire si je pouvais vaincre la jalousie
de la corporation. Mistress Flyburn, riche jadis, mais, un jour,
subitement ruinee, souffrait, quand je la pris pour servante, d'un
mysticisme suraigu.

"Elle attribuait a l'inspiration du peche originel ses moindres pensees,
ses plus minimes actions, et vivait dans une continuelle terreur, non
seulement des enfers, mais de quelque malheur immediat inflige par une
Providence vengeresse. Alors j'entrepris l'application exterieure de
stupefiants sur le cerveau, de maniere a neutraliser les divers lobes ou
reside la faculte de s'occuper de soi-meme, et je ne laissai subsister
que les lobes ou se forment les notions relatives a autrui.

"La guerison, vous le voyez, depasse toute esperance. Desormais, la
vie morale ne sera plus chez mistress Flyburn qu'un phenomene purement
extrinseque; ses aptitudes d'observation se concentrent en un superlatif
de clairvoyance sur les actes et les volontes des autres.

--C'est donc une personne parfaitement heureuse?

--Et une excellente domestique.

--Elle m'a confie que vous etes d'une franc-maconnerie de dames; c'est,
je suppose, un milieu favorable a vos idees.

--Plus ou moins: peu m'importe. Les loges et clubs sont le rendez-vous
des bavards a propagande, plus soucieux de reformer l'univers que de
precher d'exemple, et le contraire est ma ligne de conduite. Quant aux
reunions feminines, on s'y preoccupe par trop de depasser en stoicisme
et en pedanterie les hommes qu'on pretend egaler. Non contentes de
revendiquer le mandat politique, judiciaire, administratif, municipal,
que sais-je encore, ces dames traitent de haut tout ce qui est du
domaine des graces; elles ont en froid mepris l'art de plaire et les
divers talents qu'on ne peut exercer sans etre belle. Oui, Dieu me
pardonne! elles accablent de dedain et de commiseration les actrices
incarnant les conceptions ideales des poetes, les chanteuses, les
ballerines et les autres declassees de ce genre...

Nous jugeons inutile de relater qu'a ce moment l'influence extatique du
gin recommencait a se faire sentir.

La doctoresse s'etait assise, comme la veille, de l'autre cote de la
table, pres de miss Ellen, souriante, reposee, jolie et printaniere
jusqu'a l'exuberance.

--Je ne tombe pas, moi, dans de telles exagerations, continua Josuah.
Que les hommes accaparent les fonctions serieuses ou penibles, rien de
plus juste. Mais reservons aux femmes, et a elles seules, les metiers de
pur agrement tels que la peinture, la sculpture, la musique, la poesie,
le sacerdoce, la predication, dont ces messieurs, tout justement,
affectent de detenir le monopole exclusif. Cette concession, quelque
sage, quelque legitime qu'elle semble, nous est aussi refusee. Eh bien,
qu'on nous permette du moins, d'etre belles autant que possible et
d'enchainer par la les amities et les sympathies.

--M'aimeriez-vous donc moins si j'etais laide?

--Ce ne serait plus une amitie spontanee, mais un attachement reflechi
que l'habitude et la conformite d'opinions auraient a developper.

--Mais, j'y songe: que deviennent les hommes dans notre aimable
republique?

--Soyez sans inquietude a cet egard. La condition humaine ne permet
qu'un nombre restreint de combinaisons, et je ne connais pas de plus
pauvre argument contre les projets de reforme que la crainte de grands
changements sociaux. Dans le cas dont nous parlions, les hommes
continueraient tout uniment de vivre entre eux, au club, au cafe, a la
bourse, aux reunions electorales et dans les autres milieux d'ou ils ont
eternellement juge convenable de nous exclure.

--Vous n'avez pas, je le vois, une haute idee de la sanctissime
institution matrimoniale.

--Peut-etre, apres un siecle encore d'etudes et de progres, le mariage
se justifiera-t-il par l'union reelle des intelligences, par un retour
sincere a la dualite de l'etre humain. Alors l'homme ne fera rien
a demi, c'est-a-dire rien a lui tout seul. Livre, poeme, tableau,
symphonie, invention, decouverte, legislation, tout sera concu, elabore,
execute, acheve par ces deux ames devenues la meme pensee; toute oeuvre
sera complete, sinon excellente. Nous n'assisterons pas, vivantes, a ce
triomphe du bon sens; il faut nous borner a le predire.

Miss Ellen s'appretait a faire sur les resultats de la dualite et sur
les diverses phases de l'union des intelligences plusieurs questions
probablement interessantes, mais l'heure de l'indispensable promenade a
l'Etablissement du gaz et de l'inevitable apparition de mistress Flyburn
avait sonne.


VIII

Dix jours se passerent ainsi sans le moindre nuage.

L'education de miss Ellen dans la science sociale avancait rapidement;
la docile eleve raffolait du professeur et de ses lecons.

On ne pouvait imaginer, au reste, une existence mieux reglee, des
conversations plus instructives, une intimite plus delicate et une
liberte plus parfaite... Jamais mistress Josuah n'avait trahi la moindre
curiosite touchant les longues promenades que miss Ellen s'accordait
tous les jours, et meme certains soirs, pendant le cours des
observations sur l'action morbide ou curative de l'hydrogene.

En surplus de ce bonheur, on avait d'agreables divertissements en
perspective, notamment la prochaine initiation a la franc-maconnerie.

Mais un soir, celui du second samedi, le programme s'enrichit d'un
plaisir inattendu.

Le samowar ne bouillait pas comme d'habitude. Mistress Flyburn, sans
avertissement prealable, avait pris d'autres dispositions. Un cordon de
tasses bordait la table; le milieu etait occupe par une immense theiere
entouree de fioles a liqueur, de cruchons de biere, de boites de
cigares, de pots a tabac et autres accessoires d'un raout americain au
present siecle.

--Nous avons des receptions mensuelles, expliqua mistress Brog-Hill: je
vois a votre air que j'avais oublie de vous avertir.

--Vos soeurs en franc-maconnerie sont des gaillardes, parait-il, insinua
miss Ellen en designant du doigt les tabacs et les pipes.

--Detrompez-vous, repondit Josuah: nos soirees sont uniquement
organisees en l'honneur du sexe fort.

Cette circonstance si contraire au train habituel de la maison meritait
des eclaircissements. Josuah demontra que, pour se fortifier dans la
resolution de renoncer aux hommes, il convenait de les voir de temps en
temps de pres.

--N'est-ce pas un danger, au contraire? demanda miss Ellen.

--Vous en jugerez tout a l'heure. Ecoutez seulement, et regardez.

--Mais n'est-il donc pas certains hommes qui acceptent nos theories et
deviennent ainsi nos allies?

--Horreur! ma chere, s'ecria la doctoresse avec l'accent de la plus vive
repulsion, ceux-la sont les plus detestables. Trop faibles pour agir sur
leurs pareils, ils tentent de jouer pres de nous, et malgre nous, le
role larmoyant d'apotres. Sous pretexte de defendre nos interets, ils
nous proposent je ne sais quel regime semi-platonique qui n'est qu'une
lache reculade devant la realite. Laissons la ces enjoleurs et n'en
parlons plus!

Ce cruel coup de boutoir amusa miss Ellen, mais eveilla dans son esprit
quelques respectueuses velleites de resistance:

--Il faut pourtant, insista-t-elle, procreer dans ce monde, si l'on veut
qu'il dure.

--Quoi de plus simple? repondit mistress Brog-Hill. Attendons que les
desirs de maternite nous entrainent; c'est la seule excuse de ce qu'on
appelle l'amour. Acceptons, alors, l'"interim" d'un homme reunissant,
helas! a peu pres les qualites physiques et morales que nous aimerions
a retrouver dans notre enfant; l'etre qui naitra par la suite sera,
relativement, capable et digne a la fois de vivre longtemps.

--Et, qui l'elevera? le pere, ou la mere?

--Laissez-moi vous redire que les reformes les plus audacieuses,
celles qui inspirent le plus, aux niais, la terreur des cataclysmes,
n'introduiraient que de minimes modifications dans les moeurs et
coutumes. La mere garderait l'enfant, jusqu'a l'age de l'ecole; le
pere le visiterait, pendant ce temps, au gre de ses souhaits et de ses
occupations; le reste n'est plus qu'une affaire d'argent. N'est-ce pas a
peu pres ce qui se pratique aujourd'hui?

Miss Ellen, convaincue, allait tomber d'accord de ces hautes verites,
mais la pendule sonna l'heure de la reception, et les invites,
scrupuleux observateurs de la ponctualite anglo-saxonne, firent
irruption tous a la fois.

Nous ne saurions decider si mistress Brog-Hill avait confie au hasard le
soin de justifier ses innovations ou si elle avait adroitement choisi
ses amis dans ce but. Force nous est seulement de convenir que le
ridicule de l'entiere collection sautait aux yeux.

Toutes les figures etaient d'une laideur farouche, aggravee par la
sinistre coupe de barbe a la yankee; toutes les formes offensaient les
lois les plus indulgentes de l'esthetique. C'etait comme un mystifiant
rendez-vous d'avortons et de colosses, d'echines ratatinees et de
ventres excessifs; les voix et les rires etaient agacants a tous les
degres de la gamme; les pas et les gestes faisaient trembler la table et
la vaisselle. Malgre la presence de deux medecins, de quinze avocats,
de huit pedagogues, de trois ingenieurs, de quatre clergymen et d'une
demi-douzaine d'industriels, la conversation ne put se fixer sur une
matiere interessante et passa presque immediatement a la politique. Il
y avait crise ministerielle. L'un tenait pour Janson, candidat avance,
l'autre pour Paulson, candidat retrograde, et beaucoup pour Machinson,
candidat ponderateur. On ne s'occupait nullement des principes
representes par ces trois ambitieux ni des benefices eventuels de leur
presence au pouvoir, mais on s'echauffait a blanc sur le chapitre des
personnalites.

Toutes les opinions, d'ailleurs, retentissaient de concert en un
crescendo formidable; la maitresse de la maison trouvait a peine le
placement d'un mot, et on n'eut aucune sorte d'attention particuliere
pour miss Ellen Kemp, que l'agreable assemblee, pourtant, voyait pour la
premiere fois.

Josuah n'en paraissait pas moins prendre quelque interet a la fete, et
souvent elle echangeait, a voix basse, de rapides propos avec l'un ou
l'autre des energumenes.

A certain moment, Josuah vint pres d'Ellen et lui recommanda d'observer
Tom Nothingworth, le type le plus notable de l'espece en representation.

Ce personnage depassait d'une hauteur de tete, au moins, le reste de
la reunion. Maigre et nerveux comme un fouet, noueux et rude comme
un arbre, il avait le nez impudemment proeminent et une chevelure
broussaillant tout le front; ses paupieres clignotaient sur de petits
yeux gris tres vifs, et sa bouche, alternativement, se crispait ou
s'elargissait jusqu'aux oreilles.

Son organe aboyant couvrait le tumulte universel et Tom emettait, a
propos de chaque candidature, des appreciations d'un cynisme a outrance,
aboutissant toutes au culte du succes et a la religion du dollar. Se
facher, toutefois, etait impossible, tant l'orateur, par ses oeillades
epileptiques et par l'agitation ricanante de ses levres, parvenait
a donner le change sur la sincerite de ses convictions. Plus on
vociferait, plus Tom Nothingworth braillait. Le salon de Josuah
ressemblait a une menagerie qui prend feu: on entendait des cris de
betes furieuses et on voyait s'envoler par la fenetre l'enorme nuee
fuligineuse exhalee par les fumeurs.

Mais il n'est si charmant plaisir qui n'arrive a sa fin. Le bruit et
la fumee prirent, vers onze heures, leurs chapeaux et leurs cannes,
descendirent l'escalier, se repandirent dans la rue et se disperserent
peu apres.

Quand le silence et l'air respirable eurent repris possession du logis
de Josuah, les deux amies s'embrasserent et se separerent apres avoir
formellement constate que le desir de rompre l'association ne leur
serait jamais inspire par aucun des hommes entrevus ce soir-la, fut-ce
le tonitruant Tom Nothingworth.


IX

Le lendemain c'etait dimanche, jour de flanerie pour Josuah, qui donnait
conge a ses malades et passait la matinee a ranger ses livres et a lire,
par-ci, par-la, quelque page dont elle resumait la substance en un
cahier de notes.

Apres le dejeuner, miss Ellen, qui s'appretait a sortir, eut la surprise
agreable de recevoir pour la premiere fois dans sa chambre la visite de
la doctoresse.

Josuah tenait plusieurs volumes sous les bras; elle s'installa et fit a
haute voix diverses lectures piquantes et instructives. C'etait, comme
on l'imagine sans peine, des requisitoires et diatribes contre le
socialisme du jour ou des arguments a l'honneur de ceux qui ne prennent
conseil que de leur temperament ou de leur originalite.

Elle accompagna ces extraits de nombreux commentaires, puis parla de
choses moins graves.

Elle assista son amie dans quelques details de toilette et lui parut
plus expansive, plus bienveillante, plus affectueuse encore qu'a
l'ordinaire.

Il semblait que des sentiments superieurs a l'amitie, que des tendresses
de soeur ainee ou de mere dussent s'epancher de ce coeur de femme
gouverne par un esprit de philosophe et de savant.

--Je vais risquer une question indiscrete,--dit miss Ellen, emue de
ce debordement de sensibilite:--n'avez-vous jamais ecoute les voeux de
quelque soupirant?

La doctoresse eprouva un peu d'hesitation a raconter qu'elle aussi
avait, comme la majorite feminine, presque touche le fond du gouffre:

--J'etais jeune encore, dit-elle; un gentleman m'avait plu par ses
semblants d'independance d'esprit, de hardiesses d'idees; je le crus
capable d'etre un second moi pour les choses de la vie et les choses de
la science. On nous maria, mais des le lendemain je pus mesurer en lui
l'homme eternel; ce n'etait qu'un despote grossier et un rival vaniteux.
Impossible, d'ailleurs, de s'habituer a sa laideur extravagante
lorsqu'il exprimait ce qu'il intitulait: son amour! Heureusement j'etais
riche et il me fut facile d'obtenir que nous vivrions desormais separes,
de maniere a ne plus nous voir, par intervalles, que comme des amis.

L'amertume de ces souvenirs pesait sans doute a mistress Brog-Hill, car
elle mit un empressement remarquable a changer de theme.

--J'ai a vous annoncer, pour tout a l'heure, dit-elle, une visite d'une
haute importance pour vous. Il s'agit d'une affaire que j'ai entamee
hier soir, avec quelques-uns de nos amis, pendant la querelle politique.
Je savais, depuis plusieurs semaines, que la Compagnie du gaz--theatre
de mes etudes du soir--veut s'agrandir et compte acquerir un immense
terrain en vente a sa proximite. J'ai pris les devants, et j'ai achete
ce terrain pour votre compte; il m'a suffi, pour cela, de declarer le
montant de la somme dont votre loterie vous a gratifiee.

Miss Ellen fut prise d'une stupefaction profonde.

--Que diable pourrai-je faire de cette propriete? s'ecria-t-elle.

--La revendre a la Compagnie du gaz, dit Josuah. Mais comme vous
manqueriez de l'astuce necessaire a pareille transaction, j'en ai charge
Tom Nothingworth, l'intermediaire le plus madre de San-Francisco. Il
viendra, j'en suis presque certaine, vous apprendre que le marche est
conclu et que votre fortune est triplee, sinon quadruplee...

Tom Nothingworth se presenta, en effet, chez miss Ellen Kemp, dans le
courant de l'apres-midi, pendant que la doctoresse etait allee remettre
ses livres en place.

Ainsi qu'on l'avait prevu, Tom s'etait superieurement acquitte de sa
mission; les dollars de miss Kemp se trouvaient multiplies par quatre
et l'eussent ete par cinq, sans la commission que Tom s'adjugea de son
propre mouvement.

Quelque candeur commerciale que lui eut supposee Josuah, miss Ellen
etait assez americaine pour entreprendre de contester a Tom un courtage
aussi demesure.

Mais Tom argumentait avec tant de maestria, il surabondait d'une si
divertissante puissance de tripoteur, il sut--ouvrant une parenthese
--traiter si cavalierement des lubies des femmes et surtout des manies
sancto-farouches de Josuah; il etait si subjuguant, si pressant, si
virilement dominateur, qu'il ne restait plus qu'a consentir a tout et a
tomber en admiration...


X

Est-il necessaire de narrer l'epilogue de cette histoire et ne
l'avez-vous pas devine deja?

Mistress Brog-Hill--nous le repetons a l'honneur de son sexe--n'avait
jamais questionne miss Ellen Kemp sur le but de ses promenades diurnes
et nocturnes de plus en plus frequentes et prolongees.

Miss Ellen se montrait toujours aussi amicale et d'aussi joyeuse humeur
que le jour de son arrivee.

Josuah n'en demandait pas davantage et elle etait heureuse a sa maniere,
lorsqu'elle recut la lettre suivante que mistress Flyburn, pressentant
infailliblement l'arrivee du facteur, avait attendue au moins pendant
deux minutes sur le pas de la porte:

"Nous sommes partis, ma chere, Nothingworth et moi. Je vous laisse dix
mille dollars que vous gererez pour moi en cas de malheur. Un clergyman
nous a maries entre deux trains. Nous filons sur New-York, puis nous
traversons l'Atlantique. Je meurs, il meurt, nous mourons d'envie de
voir Paris. Ah! comme il y avait beaucoup de vrai, ma chere, dans tout
ce que vous m'avez dit de l'amour. Nous eprouvons deja le besoin "de
nous fuir ensemble en Europe." Adieu... ou au revoir. J'attends lettre
de vous a New-York, poste restante."

Et mistress Josuah repondit, par retour du courrier:

"Oui, au revoir, ma chere. Hate-toi de plaider le divorce, hate-toi
de degager ta responsabilite, et reviens vite dans mes bras. Tom
Nothingworth est... mon mari."




LE DOCTEUR BURNS


--Voila donc le malheureux William devenu notre pensionnaire?

--A dater d'aujourd'hui.

--Et l'ignoble Ralph sera pendu demain!

--Des l'aube...

--Ou quelques minutes plus tot, sinon ce sera miracle si la foule le
laisse arriver jusqu'a la potence et ne se donne pas la joie de le
mettre en pieces, lui aussi, de remplumer, de le flamber au petrole et
autres gentillesses...

--Le lynch! Parbleu, quoi de meilleur, et que sont, on presence de
pareils forfaits, les froides formalites de la justice? Parlez-moi d'une
belle vengeance pratiquee par le peuple, de ses propres mains! Voila
qui affirme la solidarite contre le crime; voila qui releve vraiment le
niveau moral de la masse!...

Excellentes pensees, bien dignes de se produire en si sage compagnie:
car la presente conversation se tenait chez M. Blackwork, le directeur
general du fameux etablissement de sante de Lobster-Hill.

Il etait plus de neuf heures du soir.

Les fous, les agites, les furieux, les illumines, etaient relegues pour
la nuit dans leurs cellules respectives, et tout ce qui restait de gens
raisonnables dans la maison, c'est-a-dire le personnel administratif,
avec accompagnement de ses femmes et demoiselles, prenait, comme
d'habitude, le the chez Mme Blackwork et poursuivait sa paisible
causerie sur les choses du jour.

Encore une fois, l'honorable reunion, au moins dans sa partie masculine,
cultivait le bon sens autant par metier que par aptitude naturelle.

--Oui, le lynch, je le declare..., allait reprendre M. Blackwork,
decidement partisan de ce mode de repression...

Mais la tirade fut interrompue par la voix retentissante d'un laquais
annoncant une visite:

Monsieur le docteur Burns!

Il y eut dans le salon quelques chuchotements, quelques sourires et
coups d'oeil rapidement echanges d'ou l'on pouvait conclure que si le
docteur en question troublait l'intimite du cercle, c'etait pourtant un
personnage qu'il y avait necessite d'accueillir avec le plus d'egards
possible.

Un geste de M. Blackwork sembla telegraphier en ce sens une
recommandation pressante au moment meme ou l'on vit apparaitre M. Burns.

C'etait un homme de stature elevee et de formes vigoureuses; sa figure
noble et belle, sous une chevelure grisonnante, revelait un de ces
rares savants chez qui la poesie et l'enthousiasme vont de pair avec la
science. Son regard fixe et la contraction de ses sourcils le montraient
comme sous le coup d'une preoccupation grave.

--Cher docteur, quelle bonne inspiration vous amene? dit M. Blackwork,
la main tendue.

--Vous venez, je gage, nous demander une tasse de the, dit de sa voix la
plus caressante Mme Blackwork qui, en meme temps, presentait la tasse
toute prete.

M. Burns, les mains embarrassees par les amabilites combinees du couple
Blackwork, prit la parole en promenant un salut distrait a travers
l'assistance.

--Pardonnez-moi de surgir ainsi a l'improviste, disait-il, vous me voyez
fort agite; j'ai a vous apprendre quelque chose de bien serieux.

--Quelque chose de bien serieux? Diable! diable! de quoi s'agit-il donc?
demanda M. Blackwork avec un accent de curiosite tel qu'il eut ete
difficile d'y decouvrir la moindre trace d'ironie.

--Il s'agit d'une atroce injustice, sur le point d'etre commise, et
qu'il est peut-etre temps encore d'empecher; il faudra que vous vous
rendiez ce soir meme chez l'attorney.

--Ciel! que se passe-t-il? que va-t-il arriver? interrogerent quelques
voix sur un ton de sollicitude imitant la note convaincue de M.
Blackwork.

Le docteur deposa la tasse sur la cheminee et tira de sa poche un
exemplaire du _Courrier_ de San-Francisco, qu'il deplia.

--Voici ce qu'on lit ce soir, dit-il, apres avoir fouille des yeux
l'enorme tas de prose:

"Dans vingt-quatre heures, Ralph sera pendu aux Sand-Lots. Quant au mari
de sa victime, le pauvre William Garrey, sa raison n'a pu resister a la
perte de la femme qu'il adorait malgre ses infidelites; il est dans un
etat de complete demence, les magistrats l'ont fait entrer d'office, ce
matin, a Lobster-Hill."

--Voila ce qu'on lit, repeta M. Burns tout a coup sarcastique, voila ce
que croit toute la ville, voila ce que la justice elle-meme considere
comme demontre. Un homme de la plebe devenant fou parce qu'on lui tue sa
femme! Ah! quelle belle histoire et comme elle est vraisemblable!...

--He quoi! docteur, douteriez-vous qu'il est des maris sachant aimer?
miaula une dame rousse a tres long nez, en dardant ses petits yeux gris
sur son epoux, le gros econome.

--Les minutes sont precieuses; permettez-moi de ne pas discuter ce
point, supplia le docteur.

--Non, non, ne discutons rien! intima nettement M. Blackwork.

--Quant a moi, continua M. Burns, longtemps avant l'information du
_Courrier_ j'etais fixe sur la valeur de ce roman. Des cette apres-midi,
j'avais visite dans son cabanon notre nouveau sujet, le William Carrey,
afin de commencer le cours de mes observations sur lui. Or, je le jure,
il n'offre nul symptome de folie, et l'histoire qu'il m'a contee vous
terrifiera tout a l'heure!

--Qu'est-ce donc?--Oh! dites vite.--Silence! Ecoutez! ecoutez!
s'ecrierent les dames, se rapprochant de M. Burns avec un grand brouhaha
d'empressement.

M. Burns s'etait accoude, tel qu'un orateur, a l'angle de la cheminee;
les lumieres du salon convergeaient avec d'heureux effets de clartes
et de demi-teintes sur ses traits accentues ou se lisait une extreme
energie, emprisonnee, semblait-il, dans une sorte d'impassibilite
bizarre.

--Quand j'arrivai pres de William, commenca-t-il, j'eus la preuve
immediate de sa clairvoyance; il restait obstinement sourd aux questions
de ce bon pauvre vieux... Il n'est pas ici ce soir, je puis en parler
librement..., vous savez bien: l'inoffensif M. Shirm, qui a la chimere
de se pretendre notre medecin en chef...

Un rire, cette fois irresistible, eclata, mais tres ostensiblement
c'etait sur le compte du naif M. Shirm:

--Voila trente ans pour le moins qu'il exerce cette manie medicale, avec
la plus grande exactitude, dit M. Blackwork au comble de la gaite.

--Et qu'il reclame a heure fixe son traitement mensuel? s'ecria
l'econome, dont l'hilarite secouait l'ample ventripotence.

--William l'avait incontinent reconnu fou, litteralement fou, reprit
M. Burns, insistant sur cette bonne bouffonnerie.--A mon egard, au
contraire, William n'eut pas un instant d'hesitation.

--Parbleu! souligna complaisamment M. Blackwork.

--Il devina ma profession, continua le docteur Burns, et parut vouloir
me parler sans detours.

"--Bonne aubaine d'echapper a la corde! lui dis-je.

"--Certes, fit-il, je tenais peu a jouer le role capital dans la
ceremonie qui se prepare.

"--Et vous voila desormais heureux dans notre maison. Ah! vous avez de
la chance d'avoir perdu la raison!"

"Le personnage haussa les epaules de pitie, pour ma candeur sans doute;
puis, silencieux un moment, les yeux fixes sur les miens, il eut un
sourire equivoque annoncant des confidences.

"--Vous etes un brave homme, cela se connait de suite, dit-il dans
son jargon de peuple; quand vous me vendriez, d'ailleurs, on ne vous
croirait pas. Mais vous m'inspirez confiance; il faut que je vous devide
mon affaire et celle de l'honorable defunte qui etait ma legitime et
portait mon nom. J'etais serrurier-ciseleur a l'epoque, figurez-vous,
et je passais pour pas maladroit dans le metier. Je travaillais
dur, j'avais de l'ordre, et pas plus tard qu'a vingt-cinq ans je
m'etablissais tant bien que mal pour mon propre compte. De ce coup-la,
plus de question sociale! Carrey ouvrier ne flanait jamais sans la
permission de Carrey patron, et Carrey patron ne retenait pas un sou des
benefices de Carrey ouvrier. J'occupais, seul, une maisonnette isolee
de la Cent-Cinquantieme Rue, aux abords des Sand-Lots. L'interieur ne
laissait rien a desirer: a gauche, l'atelier; de l'autre cote, derriere
un beau paravent chinois, mon petit mobilier tout neuf et mes hardes du
dimanche bien rangees.

"La-dessus s'ouvrait une fenetre encadree de lierre, par ou rentrait le
soleil du matin. Les passants admirerent le tableau, je m'en vante, le
jour ou, pour la premiere fois, parut dans cette verdure le jeune et
frais museau de mon epousee. Que voulez-vous? J'etais alle au bal,
quelquefois; elle adorait la danse; je me plantai dans la tete qu'elle
m'aimait par-dessus le marche, et voila! Tout marcha bien, du reste,
dans les commencements: on la voyait toujours assise a sa fenetre,
cousant, chantant, revant comme une rentiere. Au fait, sa chambre
balayee a l'aurore, l'affaire d'un instant, elle n'avait plus qu'a se
laisser vivre, pendant que la soupe bouillait et pendant que je trimais
a l'ouvrage dans l'autre compartiment. Notez, avec cela, que jamais
elle ne se salissait les doigts a la ferraille; l'etau, la forge,
le soufflet, mes scies, mes limes et jusqu'au charbon, tout cela ne
connaissait que moi; c'etaient des camarades a qui je devais d'etre un
homme libre et de rendre ma femme heureuse en attendant l'arrivee des
enfants.

"Elle chantait donc et revait a je ne sais quoi dans sa voliere, ma
perruche: moi, toujours a l'oeuvre suant, le front baisse, je me
taisais: mais il me passait comme du froid bienfaisant dans le coeur, et
je ressentais une envie de remercier ou de benir je ne sais qui ou quoi.
Par exemple, plus de bastringue, plus de promenades du samedi dans le
sillon de la foule, a la lisiere des cabarets. Je voulais du bonheur
serieux, comme un parvenu; parbleu! comme un patron!

"Il arrivait, a l'occasion, qu'on m'employait dans des usines situees au
diable, par la dans la campagne. Cela me retenait des trois ou quatre
jours dehors. Quelle joie de revenir et de revoir, au couchant du
soleil, d'aussi loin que je pouvais, notre masure, moitie noire, moitie
verte!

"Misere! c'est de la qu'est venu tout le mal.

"Elle en tenait toujours pour le bal, ma petite reine, et il en existait
un s'ouvrant tous les soirs a quelques pas de chez nous. Madame s'y
envolait des que j'avais le dos tourne, puis, comme par habitude, elle
se remit a aimer le danseur autant que la danse; mais, cette fois, la
place de mari etait prise, ce fut le tour de l'amant, et elle se livrait
entre deux quadrilles, sous ce meme toit... Bah! vous avez lu le proces;
laissons les details, vous les connaissez.

"Je ne tardai pas a flairer quelque manigance; les commeres avaient
sur mon passage ce petit rire de femmes qui vous raconte ces sortes
d'affaire-la tout comme si c'etait crie.

"Un jour, je fis savoir qu'un travail hors la ville m'occuperait
jusqu'au lendemain. J'avais dit vrai, et si je revins le soir meme, ce
fut par pure chance.

"C'etait il y a deux mois, l'ete, par une chaleur a cuire la cervelle.
Le crepuscule luisait encore assez pour qu'on put distinguer a quelques
pas de soi. Aucune lumiere dans ma maison, mais avant de rien entendre,
je devinai qu'on parlait pres de la fenetre ouverte. Il m'arrivait comme
un souffle de voix haletantes. Je me jetai sur le cote, je me glissai
jusqu'au mur lateral et j'ecoutai a l'angle, l'oreille contre la pierre.

--"Allons, reviens; encore un tour de valse, tu as le temps, disait une
voix d'homme.

--"Non, repondait-elle, j'ai comme un pressentiment qu'il rentrera cette
nuit.

--"Eh bien, moi, je retourne au bal.

--"Parbleu! plus rien ne te retient maintenant, dit la malheureuse.

--"Je reste, si tu veux?

--"Non, non, sauve-toi: un dernier baiser seulement..."

"Oh!... j'eus la force de me contenir: je tordais sur eux-memes ces
muscles habitues a ployer l'acier.

"L'homme sortait; je m'allongeai contre terre et je vis le profil de
l'individu. C'etait Ralph, le tonnelier. Ralph, le bambocheur, qui
trompait sa propre femme en meme temps qu'il souillait la mienne.

"Quand il fut a quelques metres, j'entrai chez moi brusquement. D'un
coup de soufflet j'incendiai le brasier toujours couvant sous la cendre
et j'y allumai la torchere. Je passai dans l'autre salle et je plantai
le bout de resine sur la table. Clarte subite, terrible. Le lit etait en
desordre; elle, la miserable, avait sur la tete un bonnet tout pomponne
de fleurs.

--"Ote donc cette guenille," lui dis-je, sans fracas.

"Une rage crispa sa figure: "Maladroite!" pensait-elle, en precipitant
le bonnet tout fripe dans l'armoire.

--"J'etais allee chez les Rophinand..., trouva-t-elle, comme frime.

--"Bien, bien, repliquai-je, on ne t'a jamais fait de reproches. Pour la
question de ce soir, on en usera de meme."

"Elle tremblait, blanche, prete a defaillir. J'etais tout tranquille,
moi, c'est drole; mais quelque chose d'horrible, il faut croire,
s'annoncait dans mes yeux.

--"William! supplia-t-elle.

--"Ralph!" repondis-je, ricanant, les dents serrees.

"Ce nom-la resumait tout.

--"Tu es fou! tu es fou!" cria-t-elle.

"Niaiserie pure de vouloir me tromper encore: il etait bien temps!

"Je la pris a la gorge et je serrai.... mais calme, toujours! car il ne
fallait pas d'agitation, il ne fallait pas lacher d'une phalange, je ne
voulais pas entendre de cris; il etait sur que je n'aurais pas pu tenir
contre des pleurs, les premiers qu'elle eut verses devant moi. Je savais
tres bien ce que je faisais, n'est-ce pas? Ses genoux ployaient, ses
mains s'accrochaient a moi; son visage a la renverse devint pourpre,
puis d'une paleur qui semblait verte a la lueur de la torche; je serrais
toujours: je guettais, vous savez, cette tranquille beaute des morts qui
s'etale tout d'un coup. Enfin ses yeux me regarderent gais et brillants
comme a travers du cristal; un froncement de ses levres decouvrit la
pointe des dents comme pour sourire; c'etait fait... Je la laissai
retomber.

--"Tu es fou!..."

"Sa derniere parole me poursuivait. Je me mis a causer, pour ainsi dire,
avec la morte.

--"Parbleu, oui, je suis fou!... lui repondais-je, je me sens comme
ivre... On dirait que le diable m'entraine a des extravagances."

"J'allais, je venais, mais pourquoi? Un moment, dans l'atelier,
j'excitai le feu comme si j'avais eu besoin de travailler; je tournai et
retournai dans les braises une tige de fer qui finit par blanchir, puis
je me retrouvai pres du cadavre, brandissant cette barre qui chassait
des etincelles... Voyons, qu'est-ce que je veux? me demandai-je... Je
cherchais... Ah! le diable souffla l'idee:

--"Oui, oui, je suis fou!... tu dis vrai. Attends, ma belle, attends!"

"Et je lui plongeai le fer encore rouge dans la gorge; le sang brulait
et ne se repandait pas; c'est ce qu'il fallait. Ah! tonnerre! Il n'y
avait plus qu'a aller ainsi jusqu'au bout. Je marchais, je trimais comme
un ouvrier aux pieces; le fer redevenait toujours rouge et s'abattait
sur les epaules, les coudes, les aines, les genoux; plus de muscles,
plus de nerfs! Bon! la hache, maintenant! Je frappai a la volee; en
un instant les membres etaient epars; j'empilai le tout dans le grand
coffre au charbon. Et puis quoi? L'indecision me reprenait. Faut-il
bruler? Faut-il trainer au canal?

"Alors je jetai un cri: la tete, oubliee par terre, me reluquait...,
elle souriait bien plus que tout a l'heure.

--"Tu es fou!..."

"Le mot restait dessine sur ses levres.

--"Merci! je l'oubliais vraiment, merci! ma toute belle! tu m'apprends
ce qui reste a faire."

"Et c'etait vrai; le plan surgissait en bloc dans mon cerveau; tout
etait regle d'avance, je n'avais plus qu'a remuer comme une machine.
J'ouvris un tiroir et je fourrai dans ma poche un peu d'or et quelques
bijoux de la trepassee. Je posai la caboche sur la table, et, d'une
seule morsure de tenaille, je lui arrachai trois dents; elle devint du
coup hideuse, ne riant plus que comme une vieille femme saoule;
j'avais peur; je l'empoignai par le chignon et je sortis. Ce que cela
signifiait? Parbleu! vous allez voir: je suivais l'inspiration; je
jouais le fou, puisqu'elle l'avait dit. Allons, en route!

"Il faisait nuit. J'allai droit au logement de Ralph, un sale grenier de
la Quatre-Vingt-Douzieme Rue. A la lueur d'une chandelle, on voyait sur
la table un pot de pale-ale et une terrine de pommes de terre bleuies
par le froid. Le diner attendait de devenir le souper. La femme etait
assise dans l'ombre, deguenillee, avachie, ruminant, hebetee, le degout
de sa misere et de sa solitude.

--"Regarde!..."

"Elle se redressa et hurla d'epouvante.

--"C'est Ralph qui a fait cela parce qu'elle ne voulait plus etre sa
maitresse. Dis cela devant les juges; faisons-le pendre; nous nous
marierons apres."

"Le demon, je vous affirme, dictait mes paroles et mes actes; je ne
reflechissais plus. Sorti du galetas, je courus au bal ou le quadrille
final commencait. C'etait sous une tente dressee dans le jardin d'un
cabaret. Les gens du bureau d'entree avaient deja plie bagage, et moi,
passe sans obstacle, j'avais pris a pleines dents la tete morte par les
cheveux;--bonne folie, n'est-ce pas?--et sans chercher, comme une bete
qui sent la proie, je tombai juste a la place ou Ralph, le grand maigre,
se demenait jambes et bras, comme un clown. Ce fut une terreur, vous
pensez. Les femmes criaient, les danseurs etaient cloues au sol, les
buveurs et les ivrognes, installes sur les cotes, escaladaient les bancs
et les tables. Ignorant tout cela, l'orchestre, perche dans sa tribune,
faisait rage, joyeux de souffler, de racler, de tambouriner les
dernieres mesures. Ce sabbat semblait fait pour moi; j'en profitai pour
danser a mon tour; je battais du talon et de l'orteil on ne sait quelle
gigue fantasque, la tete toujours accrochee aux dents, elle et moi
regardant fixement Ralph stupide de peur.

--"Lache!" cria-t-il enfin lorsqu'il crut comprendre.

"Mais il demeurait raide, impuissant a faire un pas. J'approchai,
sautillant bien en mesure, jusque sous son nez; je me dehanchais a
pouffer de rire, et je le giflai a droite, a gauche, a gauche, a droite,
et encore, et encore, avec les joues glacees du cadavre.

--"Un dernier baiser, seulement!" avait-elle implore:

"Je comblais la mesure.

"Pas une ame n'osait souffler. On laissait l'espace libre autour de
nous.

"Desensorcele par la fureur, Ralph s'abattit sur moi et pesa sur mes
epaules; s'il m'avait plu, je l'eusse aplati d'une seule taloche, ce
pierrot bellatre! Mais non, ce n'etait pas ca le plan: je me laissai
faire, et, quand il parut m'avoir ecrase, la foule se jeta sur nous,
puis la police du bal; on nous arracha des bras l'un de l'autre; on me
debarrassa de mon horrible fardeau et on nous traina, Ralph et moi,
chez l'officier de police. Tout le bal et, bientot, toute la plebe
des Sand-Lots nous suivaient en criant: "A mort!" tandis que moi je
gambadais et chantais a perdre haleine, sauf quand, tourne vers Ralph,
je vociferais: "C'est lui! c'est lui."

"Devant le policier, Ralph se demandait dans quel reve atroce il se
debattait; son front terreux suait l'angoisse. Moi, je m'obstinais dans
ma gaite farouche; on ne put m'en tirer; je beuglais, je riais comme
une brute, puis encore, sur l'air d'un spectre qui chante malheur, je
redisais: "C'est lui! c'est lui!" et vers lui je tendais mes mains
tremblantes, mes doigts crispes..."

Le docteur Burns garda quelques secondes l'attitude attribuee au
personnage dont il avait, pendant cet etrange recit, fait revivre de la
voix et du regard l'ironie contenue, la ferocite sombre, l'astuce sans
merci.

L'auditoire, en depit d'un evident parti-pris de scepticisme, se
laissait gagner; les dames, tres attentives, eprouvaient les frissons
d'une terreur grandissante.

Un murmure d'eloges s'eleva pendant l'interruption.

--Tres bien! disait-on. C'est admirable! C'est vu! C'est vecu! Personne
n'imaginerait mieux.

Mais M. Burns, absorbe dans ses propres visions, n'entendait pas ce
ramage flatteur.

--Apres un long silence, reprit-il, l'homme acheva sa confession en me
disant:

"--L'officier de police se comporta precisement selon mes calculs. Il ne
manqua pas de conclure que j'etais en demence, mais il soupconna Ralph
d'etre l'auteur du crime. On l'examina, on le fouilla seance tenante.

"Ah! ah! j'en ris encore. On mit aussitot la main sur les orfevreries de
ma defunte et sur les trois canines dont le trou grimacait sous sa levre
crevee. Voila le cadeau que je lui avais glisse dans la poche, pendant
la lutte, en simulant d'avoir le dessous. Que pouvait-il objecter a de
pareilles preuves!

"On l'interrogea. Son absence du bal avait ete remarquee. Que s'etait-il
passe dans l'intervalle? Avouer qu'il avait franchi mon seuil, c'etait
se tuer. Il pretendit s'etre rendu chez lui en quete d'argent pour
boire. Pitoyable invention que la femme Ralph eut soin, comme il etait
convenu, de dementir avec acharnement plus tard au tribunal. Elle ne se
contenta pas de dire vrai, mais elle broda comme quoi vainement elle
avait attendu Ralph a la maison: comme quoi, de plus, elle se mit a sa
recherche et, de loin, le vit se glisser chez William Carrey. Et ce
n'est pas tout! Elle avait entendu d'horribles cris de femme--qu'elle
imita, s'il vous plait, pour les juges--et, ne voulant pas savoir ce qui
se passait, par crainte de malheur pour elle-meme, elle avait fui.

"Voila ce que raconta cette honnete epouse dont j'encourageais chaque
parole par des minauderies que les magistrats consideraient comme autant
de preuves d'hebetement. Il n'y a pas a fui faire de reproche: elle se
vengeait comme je m'etais venge. Par suite, l'affaire est reglee. Je
suis fou..., comme disait l'autre; je suis fou desespere d'avoir perdu
ma bien-aimee. Telle est l'histoire authentique couchee par ecrit sur
papier timbre. Je vais, puisqu'on l'a decide, demeurer ici insouciant,
oisif, engraisse jusqu'au dernier de mes jours; Ralph sera pendu demain,
rien ne peut le sauver. Quant a la dame Ralph, qu'elle aille mendier ou
elle pourra; je ne tiendrai pas la promesse que je lui ai faite... J'en
ai assez des femmes qui trahissent leurs maris..."

Les assistants se repandirent en un nouveau concert d'admiration:

--Quelle habilete dans l'art d'arracher des aveux, proclamait-on tres
haut; quel cynisme et quelle cruaute chez ce William; quelle regrettable
promptitude de la justice a admettre la folie! Et combien de fois aussi
le docteur Burns avait-il signale de pareilles erreurs?

M. Burns parut ravi de cette derniere remarque; ses traits rayonnerent
comme ceux d'un apotre longtemps meconnu, d'un entete redresseur de
torts, dont la parole enfin triomphe.

Mais cet eclair de joie s'effaca tout a coup sous les ombres d'un amer
decouragement.

--Eh bien! si vous le pouvez, tentez un effort, dit-il; courez chez
l'attorney, essayez de sauver l'infortune Ralph. Quant a moi, ces sortes
de demarches ne me reussissent jamais... Et puis, vous le savez, mes
travaux ne me permettent guere de sortir le soir...

Ces paroles s'eteignirent comme un gemissement de lassitude et de
melancolie sur les levres qui s'abaissaient. On eut imagine que dix
annees s'abattaient a la fois sur le front du docteur, alourdissaient
son regard et decoloraient dans la masse grise de sa chevelure les
derniers fils noirs.

--Vous avez raison, se hata de dire M. Blackwork, allez vous reposer,
c'est le plus sage. Je cours a l'instant chez le magistrat, la chose en
vaut la peine; comptez sur moi.

--Oui, oui, c'est le mieux qu'il y ait a faire. Rentrez, docteur,
rentrez. Allez vous remettre de vos fatigues, insinuaient a l'envi les
dames et gentlemen, qui temoignaient tous de la plus vive sollicitude et
se montrerent enchantes de ce que M. Burns, se rendant a ces affectueux
avis, prenait conge de l'honorable compagnie...

Lorsque M. Burns fut dans l'antichambre, deux des laquais de service se
leverent et s'armerent de flambeaux pour accompagner le docteur jusqu'a
son appartement.

On descendit le grand escalier, on traversa la cour interieure, puis un
couloir du second corps de batiment, et l'on se trouva dans un jardin
ou l'on se dirigea sous le noir des arbres vers un pavillon d'apparence
elegante.

La residait le docteur Burns, qui remercia les deux serviteurs et
penetra chez lui.

Aussitot sans temoins, les deux hommes s'envisagerent mutuellement de
facon tres drolatique, comme des comparses remplissant par ordre une
mission burlesque. Ils se recommanderent tacitement le silence en
fendant l'air de gestes demesures. Puis l'un, affectant d'arpenter le
gazon sur la pointe de ses escarpins, ecarta les torches, tandis que son
complice, enveloppe de nuit, barra le joint de la porte du pavillon d'un
enorme verrou.

Pas un bruit saisissable, pas un fremissement ne trahit l'operation.
Le geolier avait comme des mains d'ombre pour que l'incarceration du
docteur fut pratiquee dans le plus parfait mystere.

Ces dispositions prises et quand on se fut eloigne d'une centaine de
pas, l'un des modestes fonctionnaires de Lobster-Hill sifflota d'une
facon tres dedaigneuse a l'egard de ce qui venait de s'accomplir. Et
non moins expressif, son collegue leva les epaules a la hauteur de ses
oreilles, en maniere de traduire le degout supreme d'un probe citoyen
pour ce qui se commet d'injustice en ce bas monde.

--Pitie! parlerent-ils cheminant, que voila de soins, de precautions, de
delicatesses, de flagorneries pour MM. les pensionnaires de la haute, en
puissance de familles fortunees!

--Certes, oui, on les cajole, ceux de cette nuance; on les traite en
personnages.

--En effet, voyez ce M. Burns, ce poete detraque qui se croit un
illustre medecin, cela passe la soiree chez M. le directeur, cela prend
le the, cela dort confortablement dans la plume, alors que William, un
gratuit! va faire connaissance avec le lit de camp.

--Le pauvre homme... Mais, diable! Il m'y fait songer,--s'ecria l'un
ou l'autre des deux causeurs,--il nous faut decamper lestement si
nous voulons voir pendre Ralph d'un peu pres. C'est pour trois heures
precises: je parie qu'il y a deja foule.




FEU HARRIETT


Cette belle journee d'ete s'achevait.

Les splendeurs du couchant s'apaisaient comme les derniers accords d'une
symphonie de lumiere parmi les trouees des grands bois--restes de
foret vierge--qui entourent la jolie ville d'Albany. Le haut feuillage
fremissait dans un bain d'or, tandis que le pied des arbres et les
basses branches tordaient leurs lignes noires sur l'echarpe de pourpre
eployee a l'horizon. Par echappees, au lointain des clairieres, la
clarte se refletait plus blanche sur les eaux de l'Hudson, disseminees
comme des fragments de miroirs.

Profil maigre sur la serenite de ce paysage, M. Harris Westland,
correctement vetu de deuil, s'avancait d'un pas regle dans les longues
avenues; son regard s'abandonnait au charme vague du spectacle; il
souffrait et se sentait heureux, car il souffrait d'une maniere douce,
harmonieuse, pleine de reve, en parfait accord avec sa tournure
d'esprit.

Le bruit court, en effet, dans les cercles psychologiques les mieux
informes, que la douleur morale procure aux etres meditatifs un
veritable plaisir intellectuel en ce qu'elle les interesse au cote
cache des choses, a leur imperfection reconnue trop tard, a leur remede
possible. Il en serait tout le contraire, croit-on, des individus
positifs et uniquement soucieux du fait extrinseque et--circonstance peu
frequente en Amerique--sir Harris Westland n'etait pas de ceux-la.

Il allait donc songeant, avec une contrition depourvue d'amertume, a
la monotonie de l'existence de millionnaire oisif, retraite du negoce,
qu'il menait depuis de nombreuses annees; mais diverti non moins que
decourage par sa logique habituelle, il ne se decouvrait, somme toute,
aucune tendance vers un train de vie plus aventureux.

Berce de plus de tranquille melancolie encore a mesure que tombait le
crepuscule, il s'avisa meme de ressentir une sorte de joie dechirante
ou d'agreable desolation en constatant le vide dans lequel il somnolait
depuis la mort prematuree de Mme Harriet Westland. Car il est triste,
mais exact, de rapporter que ladite dame, fort agreable de figure, tres
ardente d'imagination,--faite peut-etre pour une destinee moins
atone que celle a laquelle l'enchainait le devoir conjugal,--s'etait
placidement eteinte par ennui, il y avait deux ans, nonobstant
l'intarissable beatitude dont l'enveloppait la tendresse de son mari.

Oui, certes! il l'avait aimee, il l'avait idolatree a sa maniere a
lui, sans fougue, avec solidite. Que n'etait-elle encore la! Que ne
pouvait-il, helas! reposer encore ses yeux sur ce regard noir et or
qu'elle avait si profond, si questionneur, si rempli de langueur
inexprimee!...

--Oh, chere Harriett! soupira-t-il...

Et nous devons ajouter qu'a ce moment de son monologue, sir Harris
Westland, ayant regarde l'heure a sa montre, se prit d'une certaine
animation et continua sa promenade d'un pas moins dilatoire, comme si la
pale image de la defunte l'attirait dans l'espace, ou comme s'il tendait
vers un but ou ce caressant souvenir pourrait s'evoquer avec plus de
precision.

Quelques rares passants, d'age et de sexes dissemblables, emaillaient la
route ou se glissaient sous l'ombre forestiere regagnaient la ville;
ils portaient une toilette sombre, de meme que sir Harris. Plusieurs
l'honorerent d'un salut grave, d'un sourire discret; ils semblaient, a
son exemple, sous le coup de preoccupations funebres, agrementees de
resignation.

Ces tacites incidents ne laissaient pas que de degager une sorte de gene
ceremonieuse propre a glacer le coeur. Une indefinissable apprehension
planait...

Mais sans eprouver aucune impression de ce genre, M. Westland gardait
son allure quasi-allegre et pressee, lorsque au premier detour du chemin
une nouvelle rencontre lui imposa le devoir, eut-on dit, de renoncer
momentanement a cet exces de promptitude:

Au bout de l'autre avenue, une dame apparaissait...

L'evenement, hatons-nous de l'affirmer, n'eut pour resultat appreciable
que de faire eclater la sincerite des regrets dedies par sir Harris a la
plaintive memoire d'Harriett, et l'indifference actuellement ressentie
par l'honorable gentleman pour le surplus de l'element feminin. A peine
daigna-t-il remarquer l'exquise desinvolture de l'inconnue, evidemment
d'age printanier, qui fuyait en avant, dans la meme direction que lui,
coquette, agile, entortillee d'une mantille, tenant a la main une jolie
valise et decoupant sur le fond palissant du ciel on ne sait quelle gaie
silhouette d'actrice en retard.

Loin de noter ces aimables details, M. Westland evitait, au contraire,
de les apercevoir; il s'efforcait ostensiblement de ne pas abreger la
distance qui le separait de la belle et ne doubla le pas de rechef que
lorsqu'elle se fut effacee dans la penombre verte d'une contre-allee.

Un franc enthousiasme le souleva des lors. Serre dans son habit noir,
tel qu'un notaire mande pour affaires tres urgentes, il courait presque
a perdre haleine, lorsque enfin, a l'extremite d'un sentier lateral, il
s'arreta devant une porte basse et massive, renfoncee dans la robe de
lierre d'un vieux mur de briques.

Il tira de la poche de son gilet une clef qui joua facilement dans la
serrure, et la porte aussitot, malgre son air d'abandon, tourna sans
bruit sur ses charnieres et se referma derriere sir Harris.

Ceci fait, il ne subsista plus le moindre doute sur la profondeur
des sentiments de fidelite matrimoniale qui guidaient l'incomparable
Westland.

Sa demarche, on va le voir, n'avait pour mobile qu'un saint desir
d'epanchement, aux heures recueillies du soir, dans le culte de l'ange
disparu: l'enclos dans lequel il venait de penetrer n'etait autre chose
que le cimetiere d'Albany, avec son vaste eparpillement d'architectures
sepulcrales, enguirlandees de feuillees et de fleurs.

M. Westland, le modele, desormais, des veufs inconsoles, s'engagea dans
un dedale de petits sentiers jetes a travers les tombes et bordes de
houx, de troenes ou de cypres; il se dirigeait, sans hesitation, comme
en pays connu, poussant toujours plus loin dans la complication des
chemins entrelaces, franchissant parfois des passages ardus, ou les
ronces irritees crevaient la pierre des anciens morts voues a l'oubli...

Loin, plus loin encore, au plus epais d'une haie d'eglantiers, sir
Harris franchit une grille qui donnait acces dans une enceinte separee
et, au meme instant, il parut ressentir cette intime satisfaction
qu'on eprouve a se revoir parmi les siens apres une longue absence. Il
entrait, en effet, dans le parc reserve pour toujours aux sepultures de
sa famille, et l'on appreciait de prime abord la magnificence qu'avait
deployee dans ce sejour le richissime proprietaire extremement engoue de
necromanie.

Un sable fin couvrait les allees encadrees de bruyeres et de touffes de
violettes. La flamme expirante du jour permettait encore de lire les
noms et qualites des antiques et modestes Westland, grattes a neuf dans
le creux des granits, ou luisant sur l'apologie en lettres d'or des
Westland plus recents et plus prosperes, ensevelis sous les hauts
mausolees de marbre. Parmi les arbres majestueux, rudes survivants des
siecles, s'alignaient de tous cotes, dans leurs caisses d'ebene cerclees
d'argent, les rosiers, les orangers, les citronniers, les lauriers-roses
et mille plantes rares d'ou s'exhalait une invisible fumee d'encens;
puis, ca et la, sous les verdures inclinees des massifs, quelques
sieges de gres aux dossiers mollement recourbes invitaient aux fraiches
meditations horizontales.

C'est tout au plus, cependant, si M. Westland daigna laisser tomber sur
tant de faste un coup d'oeil d'approbation. Sa physionomie radieuse
revelait des passions bien superieures au vulgaire orgueil de posseder
un cimetiere confortablement entretenu: son desir imperieux de communion
mystique avec feu Harriett l'absorbait tout entier; il fouillait du
regard les obscurites du jardin, il ecoutait les rumeurs vagues qui
bruissaient dans les ramures; mais, le croirait-on? M. Westland
affectait on ne sait quelle etrange certitude de la presence d'un tas
d'etres surnaturels, disposes a se montrer au premier signal; il prenait
l'attitude de quelqu'un qui s'attend a gouter, bien a son aise, toutes
sortes de distractions extra-terrestres; il semblait meme que, pour
M. Westland, ces divertissements ne seraient qu'une simple affaire
d'habitude et allaient bientot se reproduire, d'apres un programme
invariable, dans un ordre accoutume.

A premiere vue, une pareille conviction depassait incurablement le
comble de l'impertinence!

Or, il nous faut l'affirmer a l'encontre des presomptions railleuses,
les pretentions de M. Westland etaient fondees, son attente n'avait rien
de chimerique, sa confiance avait les plus positives raisons d'etre:

L'etonnant gentleman ne tarda pas a obtenir des prodiges en plein ideal,
a realiser une foule d'amusements infernaux ou celestes, dont nous
devons faire le recit tout en desesperant d'en traduire d'une plume
assez legere la merveilleuse subtilite. Car a quels bonds assouplis de
bulle d'eau sur un gant de velours, a quel invisible sillon trace sur
l'azur par l'aile du ramier, emprunterait-on des comparaisons capables
d'interpreter le charme inattendu, fugitif, capricieux, insaisissable,
des scenes qui vont suivre?

Rien de plus simple toutefois que le debut de ces episodes: le
meticuleux Westland se debarrassa de son chapeau et de ses gants couleur
d'encre et fit disparaitre quelques grains de poussiere que la longue
promenade sous bois avait mis a son costume; il alla s'asseoir sur l'un
des divans de granit et s'installa commodement, le front a la renverse,
sous le feuillage en pleurs d'un saule. Quelques rayons de clarte diurne
filtraient encore de l'ether et glacaient les tombeaux d'une lueur
verdatre ou l'ombre des feuilles tremblait comme un vol de papillons
noirs.

Durant quelques minutes, Westland se perdit dans cette torpeur
delicieuse qui s'epand aux approches des soirs d'ete; puis, tout a coup,
ayant fait sonner sa montre a repetition, il eut un sourire etrange:
l'heure etait venue, la seance d'enchantements s'ouvrait. Un mouvement
a peine distinct agitait le dome de verdure, des bruits de battements
d'ailes descendaient de branche en branche, et bientot apres,
singulierement sociable, une colombe se posait sur l'epaule de sir
Harris et lui frolait le visage de son duvet tout souleve de tiedes
palpitations.

--Chere ame! soupirait le gentleman, evidemment acquis a l'hypothese
qu'une parcelle de l'organisme affectueux d'Harriett revivait sous ce
plumage de satin.

Ce tete-a-tete volatilo-yankee fut rapide comme l'eclair; l'oiseau
regagna son nid et sir Harris s'eloigna precipitamment du bosquet.

D'autres magies l'attendaient a la rive d'un lac margine de porphyre ou
frissonnaient, dans le centre du jardin, des reflets de ciel.

Des qu'il fut sur le bord, la nappe d'eau s'etoila d'un sillage lent et
souple comme les plis d'une robe de velours, tandis que, sans hesiter,
un cygne--second specimen d'une obsequiosite a peu pres inconnue dans
l'ornithologie americaine--hata ses nagees silencieuses et vint offrir
son long col flexible aux caresses tremblantes de M. Westland.

Les incidents se multiplierent dans ce genre empreint de poesie, et
sir Harris s'abandonnait de plus en plus sur la pente des inductions
resurrectionnelles!

--Chere ame, chere ame! redisait-il, toujours emporte par une exaltation
grandissante, jusqu'a ce que, parvenu vers la limite du cimetiere des
Westland, il s'arretat comme frappe d'angoisse ou de terreur a la
perspective d'une peripetie supreme.

Il s'agissait, sans doute, de quelque prodige final et souverainement
troublant. Westland, a l'apogee des surexcitations, se sentit faiblir
et dut s'appuyer au caisson d'un oranger, mais aussitot remue par
le souffle ondoyant de l'ete, ou, peut-etre, par une main feerique
dissimulee dans l'ombre, l'arbuste en fleurs laissa tomber sur le modele
des veufs un tourbillon de neige parfumee.

Decidement, l'esprit de feu Harriett faisait galamment les choses et
rassurait son monde par de bien delicates prevenances!

D'ailleurs, la nuit complete etalait maintenant sa solennite noire;
Westland fit mouvoir encore une fois le ressort de son chronometre et
constata l'instant des epreuves decisives. Il bannit donc toute crainte
et s'elanca d'un bond, malgre les tenebres, jusqu'au seuil d'un vaste
mausolee dont le fronton, a des heures moins tenebreuses, s'illustrait
du nom d'Harriett et dominait le reste des tombeaux.

M. Westland heurta le monument de ses mains suppliantes et projeta, dans
l'auguste silence des morts, une multitude de paroles desordonnees.

--Reviens, reviens encore, chere ame! disait-il avec des cris, avec des
sanglots; reviens, oh! reviens, ce retard est un supplice!

Alors--emerveillement sans pareil--une lueur morne, une phosphorescence
bleue sillonna les vitraux de la chapelle, dont les portes de bronze
s'ouvrirent lentement sur les pas d'une apparition blanche a forme
humaine; et de la tombe restee beante s'envolerent les precieuses
senteurs, les fins oppoponax, les ylang-ylangs legers qu'exhalerait la
chambre a toilette d'une ombre de mondaine enfuie a quelque spectral
rendez-vous d'amour.

L'apparition se dressa devant M. Westland, qui la saisit entre ses bras
et l'attira contre son coeur, sans rencontrer la moindre resistance.

L'adorable docilite de mistress Harriett revivait dans son fantome. Mais
la defunte semblait avoir acquis, depuis son noviciat d'outre-tombe, des
attraits et des seductions qu'elle n'avait certes possedes qu'a l'etat
de principe dans notre vallee de larmes. Elle s'etait montree bonne
comme les anges et cherubins de son sexe, mais a la facon maigre et
diaphane, tandis qu'a present, sous ce linceul glissant comme un
deshabille de soie sur le nu d'une chair de satin, les doigts enfievres
de sir Harris sentaient s'epanouir des rondeurs plus palpitantes que la
gorge de la colombe, plus gracieuses que les cambrures du cygne, plus
odorantes que la pluie de fleurs d'oranger.

La constatation de ces progres posthumes accomplis par Mme Westland
affola son inconsolable veuf et l'entraina dans des exigences
franchement realistes, car il ne se contenta plus des etreintes muettes
qui, parait-il, avaient caracterise les precedentes rencontres funebres
de la meme espece entre les deux epoux:

--Oh! pour cette fois, parle! parle-moi, chere ame, s'ecria violemment
M. Westland; ne persiste pas dans ce silence, obstine, cruel,
inexorable, qui me torture, qui me rend fou! Parle, parle!

Le spectre de la sensible Harriett eut tout l'air de ne pouvoir resister
a tant d'eloquence, et, d'une voix empruntee aux plus exquises musiques
des reves, il daigna dire:

--Vous l'exigez? Soit! Mais rien que ce mot: Sir Harris, je vous aime!

M. Westland ne parvint a deverser le trop-plein de sa felicite qu'en
des exclamations eperdues; il enveloppa d'une embrassade exasperee
les splendeurs palpables du fantome, et, dans un baiser sans fin, il
recueillit sur ses livres le souffle de son essence immaterielle, source
de tant d'amour et de constance...

Jamais, probablement, plus extatique effusion ne fut partagee entre
terre et ciel.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, chez lui, vers l'heure de son dejeuner, sir Harris
Westland, l'esprit encore tout hallucine des visions de la nuit,
feuilletait, d'une main distraite, le lot quotidien de journaux et de
correspondances, quand son attention fut vivement attiree par un imprime
borde de noir et contenant l'invitation a payer le trimestre echu de son
abonnement a l'_Association spirite pour la propagande de la croyance a
l'immortalite de l'ame_.

Cette singuliere Compagnie, montee par actions, avait pour but,
lisait-on en marge, de mettre a la disposition de ses affilies une
inepuisable serie d'impressions et d'agrements funeraires, marques au
cachet de la vie eternelle, tels que ceux dont la presente histoire
exhibe quelques echantillons.

A cet effet, la Societe presidait a l'amenagement special des residences
mortuaires; elle organisait la mise en scene des miracles en tous
genres, elle se livrait a l'apprivoisement de tous quadrupedes et
bipedes revetus d'un caractere emblematique et garantissait aux amateurs
le concours d'une nombreuse troupe de revenants de tout sexe et de tout
age, capables de representer les morts de bonne compagnie et requis de
repondre, a quelque heure que ce fut et sous n'importe quel costume, aux
evocations qu'il plairait aux abonnes de leur adresser.

Il va de soi que l'institution tenait aussi l'article sinistre, tel que
cris de hiboux, hurlements de chiens a la mort, vols de chauves-souris,
lamentations dans l'ombre, fantasmagories macabres, evolutions de
squelettes articules, etc., etc.

Mais M. Westland, on le sait, preferait de beaucoup les recreations
flatteuses et attendrissantes. Il s'acquitta de sa dette avec
empressement en se rappelant le zele et l'exactitude que les mediums de
l'Agence avaient mis a son service durant ses excursions au cimetiere.

La note se grossissait d'un supplement assez considerable, parce
qu'a l'issue de la derniere seance, et selon l'expresse volonte de
l'honorable actionnaire, l'_ame avait parle!_

Sir Harris solda cet excedent avec un surcroit de gratitude, et meme,
huit jours plus tard, il manifestait sa reconnaissance a cet egard d'une
facon tout a fait peremptoire, car il demandait et obtenait la main
de miss Herminia Burtonn, la fille du directeur et fondateur de
l'_Association spirite_, la ravissante promeneuse a la valise, la meme
qui, pendant la fameuse nuit, avait si tendrement et si avantageusement
joue le role de feu Harriett.




LA TRAGEDIE DU MAGNETISME


Le public du parterre et des amphitheatres avait accorde sa bruyante
approbation aux prouesses d'une foule d'acrobates, de jongleurs et
d'equilibristes; dans le pourtour-promenade, messieurs les dandys,
d'ages divers, mais tous trop jeunes, s'etaient montres fort attentifs
aux graces exhibees par les demoiselles du corps de ballet. La premiere
partie du spectacle s'etait ainsi passee sans rien d'exceptionnel.

Ce fut seulement vers onze heures, que la fleur du beau monde de
Boston fit tout a coup irruption aux places encore vides des premieres
galeries; des essaims de jolies femmes developperent bientot sur
l'hemicycle une guirlande continue de legeres toilettes d'ete, gai
fouillis de nuances claires s'harmonisant sur un fonds de gentlemen en
habits noirs, et, des lors, une animation heureuse s'epanouit dans la
salle, ou le coup d'aile des eventails jetait des frissons parfumes;
les flammes des lustres rejaillirent plus intenses sur les luisants des
soies et des parures; les eclats de rire furtifs voltigeaient comme des
etincelles sonores dans le feu croise des causeries; tout semblait, en
un mot, prendre un air de fete, pour celebrer la premiere seance de
magnetisme donnee sur la scene de l'Alhambra par le celebre docteur
Kellog et son merveilleux "sujet," miss Olivia.

Cet empressement aristocratique s'expliquait par le lyrisme et
l'insistance des reclames dont la presse de Boston retentissait depuis
plus d'un mois a propos de cette solennite.

Sur la foi de renseignements authentiques, ces feuilles placaient miss
Olivia au premier rang de l'hallucination contemporaine et tressaient
au front de cette inenarrable demoiselle une couronne d'epithetes
demesurement superlatives. Quant au docteur Kellog, ce n'etait pas
seulement le plus infaillible, le plus audacieux des experimentateurs;
il ne se bornait pas a prouver indubitablement ses terribles facultes
fascinatrices, il avait, de plus, le merite de devoiler, a la fin de
chacune de ses representations et de "mettre a la portee de tout le
monde" les supercheries, les artifices, les grossiers semblants de
somnambulisme et de double vue par lesquels de vulgaires charlatans,
affubles du titre de magnetiseurs, trompent d'ordinaire le public.

C'en etait assez pour attiser la curiosite generale.

Mais les publicistes signalaient bien d'autres causes d'"attraction."

M. Kellog, redigeaient-ils tout bas, confidentiellement,--en deroutant
la sagacite du lecteur par quelques lettres capitales ou par diverses
petites mains indicatrices tracees en tete des paragraphes,--"M. Kellog,
amoureux d'Olivia, la torturerait sans pitie pendant son sommeil factice
et se vengerait ainsi de l'indifference dont elle l'accable des qu'elle
reprend possession d'elle-meme au reveil."

En outre, imprimait-on, "beaucoup d'attention serait accordee" a certain
jeune gentleman europeen, tres tenebreux, tres mystique, originaire
des brouillards d'Ecosse, se nommant, croyait-on, lord Warner, lequel
poursuivait Olivia dans tous ses voyages a travers l'Amerique et ne
manquait jamais de prendre place dans une premiere loge d'avant-scene
des que miss Olivia montait sur le theatre, parce qu'il l'adorait et
se croyait adore d'elle "seulement lorsqu'elle entrait dans l'etat de
catalepsie."

Par suite, il existait entre le diabolique docteur et le noble etranger
une guerre sourde de haine et de jalousie. "Une querelle semblait
possible, un conflit devenait probable, un duel etait certain," et les
spectateurs couraient chance a tout moment de voir se realiser l'une de
ces "redoutables eventualites."

Enfin, et par surcroit, la chronique faisait ressortir, avec
d'affriolantes reticences, le role joue dans cette affaire par une belle
et jeune patricienne (lady Warner, sans doute), laquelle assistait
invariablement a toutes les soirees de Kellog, dans la loge
d'avant-scene faisant face a celle de lord Warner, et de la, toujours
parfaite d'elegance selon la derniere mode, mais toujours calme,
toujours dedaigneuse du mouvement d'admiration que provoquait sa
presence, elle attachait sur son mari des regards obstines; elle notait
ses impressions les plus fugitives, elle recueillait une par une les
marques de son absurde passion, et tout cela "dans un but dont le mobile
avait echappe jusqu'alors aux plus habiles investigations."

Or, la gentry reunie ce soir-la a l'Alhambra croyait a l'exactitude de
ces piquantes indiscretions; la Gazette des etrangers avait d'ailleurs
annonce, quelques jours auparavant, l'arrivee de lord et de lady Warner,
sans negliger d'ajouter qu'ils n'etaient pas descendus au meme hotel. Et
maintenant meme, au moment du lever du rideau pour les experiences de M.
Kellog, les deux loges d'avant-scene etaient encore inoccupees, comme
si les deux epoux en guerre s'etaient reserve d'y prendre, au moment
decisif, leur poste de combat.

Aussi le vif brouhaha des conversations s'en allait augmentant dans la
salle ruisselante de lumiere et l'impatience universelle atteignait a sa
limite extreme, quand l'orchestre attaqua les majestueux accords d'un
prelude qui fut pour l'assemblee le signal d'une serie d'emotions dont
la vehemence allait, d'ailleurs, singulierement depasser tout ce qu'on
avait pu prevoir.

Les premieres notes avaient a peine vibre que lord Warner venait
s'asseoir sur le devant de la loge de droite. Les lorgnettes ne
pouvaient s'y tromper: il etait conforme aux esquisses tracees par ses
biographes; il avait l'age ou les illusions ont encore le droit d'etre
des croyances; son air, empreint d'on ne sait quelle melancolique fierte
de race, lui permettait d'offenser impunement la "coupe du jour" et
de porter sans ridicule une sorte de deuil romanesque, velours et
dentelles, renouvele de l'ere byronienne; ses yeux bleus et dormants,
comme les grands lacs tristes de son pays d'Ecosse, ses levres fines
au sourire indecis, son front pale entoure d'une chevelure tombante
d'archange, avaient un charme non terrestre, bien en rapport avec cet
amour etrange, cette originalite psychologique que lui attribuaient les
feuilles d'actualite.

Ces details, toutefois, furent a peine entrevus, car presque au meme
instant lady Warner venait d'entrer dans l'avant-scene de gauche et
s'etait installee bien en face, bien resolument en face de son mari.

La veracite des reporters fut demontree une fois de plus: lady Warner
semblait un astre detache des spheres les plus raffinees du high-life et
pare de la grace savante des lignes simples. Elle se serrait, svelte et
pourtant modelee, dans une etroite robe de satin blanc, farfouillee d'un
tourbillon de dentelles; son chapeau n'etait qu'une exquise fanfreluche
de guipure prise dans une touffe de lilas blanc. Et sur toute cette
neige, sur l'or clair de ses cheveux d'Anglaise, sur le frais carmin
de ses levres, dans le bleu-noir de ses yeux de sphinx, rayonnait ce
tranquille orgueil, cette serenite d'etoile qui vient aux femmes dans
l'enivrement de leur beaute.

Un emoi dans la salle justifia cette triomphante attitude de lady
Warner, et le concert de louanges suscite par son arrivee bruissait
encore, lorsque enfin le rideau se leva sur le decor d'un coin de jardin
plein de hautes verdures du fond desquelles le fameux docteur Kellog et
l'interessante Olivia, se tenant du bout des doigts, s'avancerent en
ceremonie jusqu'a la rampe.

Il y eut quelques applaudissements de bienvenue, mais, en somme,
l'illustre couple ne laissait pas que de causer, au premier aspect, une
certaine deception.

Miss Olivia, solide plebeienne taillee en hercule femelle, paraissait
un peu genee des splendides epaules et des bras superbes que laissaient
voir a nu les decolletes hardis de sa robe de bal en satin blanc. Elle
n'etait nullement jolie, et la vulgarite de ses traits ne se sauvait que
par la jeunesse du sourire arme de dents de perle entre des levres au
ton de fraise.

Individualite maigre, au contraire, figure seche et longue, front fuyant
plaque d'une chevelure trop noire, le docteur Kellog eut passe pour
burlesque, n'etait sa tenue severe et son costume rigoureusement exact
d'homme du monde.

Non, certes! rien d'anormal, ni de fatal, ne planait sur eux; ils
n'etaient pas de l'ancienne ecole de sorcellerie, et tres modestement
ils affichaient le positivisme sans apparat qui doit presider desormais
a l'exploitation pratique et raisonnee du surnaturel.

Les musiciens firent silence et M. Kellog prononca quelques paroles
dont l'eloquence facile n'etait pas d'un "barnum" ordinaire. Il annonca
qu'avant de reveler, suivant sa promesse, les miserables mystifications
accoutumees des hypnotiseurs et spirites de bas etage, il allait evoquer
la plupart des phenomenes reels et incontestables du trouble nerveux
occasionne par le sommeil artificiel.

Et sans plus de preambule, parmi les lueurs livides d'une lumiere
electrique tombant tout a coup des frises avec accompagnement d'un
tremolo pathetique a l'orchestre, M. Kellog etendit les deux mains vers
Olivia.

Rien d'abord: Le public, palpitant d'emotion, attendait muet, sans un
souffle; puis, soudain, ce fut prodigieux!

Frappee par le fluide, Olivia se dressait subitement, farouche, les yeux
grandis dans une immobilite tragique: la bouche dessinant une terreur
vague, profonde, etonnee; son regard se fixait sur Kellog et semblait
aller, au dela de lui, vers quelque vision menacante eployee au loin.

Un premier enchantement alors s'operait. Miss Olivia, presque laide tout
a l'heure, prenait une sorte de beaute sinistre, largement sculptee dans
ce masque d'angoisse.

Un etre tout nouveau se manifestait de meme dans la personne de Kellog.
Ce n'etait plus l'obsequieux debitant de magie benigne, mais l'apre
savant, le chercheur tenace, brutal au viol de tout mystere, pret a
fouiller jusqu'au coeur les plus noirs problemes de la vie; son dur
profil, heurte aux angles par la clarte verte, semblait le tranchant
d'une volonte de fer, et puis, sur ses levres minces aux sinuosites
perfides, dans son oeil flamboyant, a son sourcil perpendiculaire dans
le front plisse, il y avait plus que de la rancune ou de la colere, il y
avait l'ironique pitie pour cette femme, en d'autres temps, sans doute,
indomptable et fiere, maintenant si vite, si lachement maitrisee au
premier signe d'un pouvoir inconnu.

Elle tombait, en effet, par molles graduations, plus avant a chaque
geste de Kellog, dans son bizarre sommeil de fantome errant; l'air
d'epouvante s'effacait dans la paleur de son visage ou montait
l'hebetement morose du reve. Elle avait l'allure automatique d'un corps
ou la pensee n'est plus; elle marchait d'un pas souple de somnambule,
comme portee sur un ether; elle reculait, elle tentait de fuir, elle
se rapprochait par bonds convulsifs, la poitrine soulevee de sanglots
machinals.

Les resultats les plus saisissants, les plus inattendus, les plus
insenses de l'anesthesie se multiplierent ainsi sous les yeux captives
du public. Plusieurs adeptes du mesmerisme repartis dans la salle, et
reconnaissables a leurs physionomies speciales d'ascetes, echangeaient
des sourires victorieux. L'influence despotique de Kellog, les
passivetes inouies d'Olivia ne laissaient pas la moindre prise a
l'incredulite; la science triomphait...

Soudain un cri d'horreur courut!...

Kellog s'etait arme d'un stylet arrache a l'improviste du revers de
son habit, et frappant de haut, rudement, il avait implante l'acier en
pleine chair nue dans le milieu du bras gauche de l'hallucinee, de son
bras d'athlete, horizontalement roidi dans un effort ou saillait le
muscle.

Penche hors de sa stalle, lord Warner s'abimait dans une contemplation
eperdue. Lady Warner, de son cote, persistait dans sa souveraine
placidite de grande dame, mais sa main fine, gantee de jaune tres clair,
battait un rhythme legerement nerveux sur le velours pourpre du rebord
de la loge.

Aucun fremissement n'avait altere la sombre impassibilite d'Olivia, pas
une fibre n'avait tressailli; la chair traversee gardait autour de la
plaie sa blancheur de marbre. On croyait voir l'absurde embleme du
cauchemar au bras d'une statue de la nuit.

Feindre un tel stoicisme sous l'aiguillon de la douleur materielle,
allons! c'etait impossible. Le miracle, produit par des forces
indefinies de l'organisme, se montrait visible a tous. Inities et
profanes le saluerent d'un long murmure de stupefaction.

Mais beaucoup trop violent, cet episode fut heureusement suivi de
quelques scenes dans le genre attendrissant et poetique.

M. Kellog prit l'attitude empressee, caline, paternelle, d'un medecin de
femmes aux heures de crise; il delivra miss Olivia du poignard, puis il
enveloppa la patiente d'une multitude de gestes doux qui la placerent
aussitot dans un courant oppose de surexcitations dont le but etait,
scientifiquement parlant, de favoriser l'epanchement d'un excedant trop
considerable de nervosite...

La musique servit de premier derivatif a cette hyperesthesie...

Miss Olivia se mit a chanter. Kellog, agitant les mains derriere elle,
l'ordonnait; elle obeissait sans voir--et fit entendre, dans les notes
sourdes du medium, le debut d'une elegie passionnee; mais sur un autre
signe tres bref de Kellog, la voix, au milieu d'une strophe, se brisa,
plaintive, etrangement felee, comme un appel desespere au loin, sur la
mer.

Cette interruption lui fut comme un dechirement de tout lien dans
le reel; elle s'egara dans l'incertitude d'une tristesse haute; ses
paupieres se relevaient, ses yeux resplendissaient comme ceux d'une
madone vers le ciel et semblaient pleurer une de ces poignantes douleurs
d'ame que nul ne peut definir...

C'etait l'extase, tout a fait l'extase, telle que la decrivent les
physiologistes les plus accredites.

L'orchestre, dont le role, sans doute, avait ete soigneusement regle
pour cette representation, appropriait ses accords a la sublimite du
ravissement d'Olivia. Le hautbois disait par phrases, tantot joyeuses,
tantot lugubres, une sorte de recit dans le roulement grave des cymbales
et dans l'harmonie des arpeges tremblant sur les cordes greles des
violons. Insensiblement le rhythme, frappe sur le theme fantasque,
entrainait l'hypnotisee aux evolutions d'une danse lente, tres
singuliere, aux flexions subtiles, dessinant tour a tour des fiertes
de deesse classique et des abandons de fille d'Orient. Saltimbanque
de l'ideal, Olivia donnait une forme vivante a l'insaisissable pensee
musicale, elle traduisait en lignes pures ou tourmentees, en mouvements
gracieux ou febriles, la gracieuse melopee des symphonistes; et,
tournoyante avec des langueurs de vierge, ployee comme une faunesse
ivre ou saisie d'un vertige sacre de pretresse, elle s'arretait enfin,
haletante, effaree, le front baigne d'on ne sait quelles clartes
d'enthousiasme...

L'emerveillement de la foule et l'effervescence des adeptes etaient au
comble; d'ardentes salves d'applaudissement eussent bientot eclate dans
le silence solennel, si le docteur Kellog, revenant a la rampe, n'avait
pris la parole une seconde fois.

Grace a la concentration des effluves, expliqua-t-il en termes de
savant, grace encore a l'intensite prolongee de son exaltation, miss
Olivia venait d'entrer dans la phase de la lucidite suraigue. Oui,
desormais elle etait capable de lire dans un livre ferme, de voir et
d'entendre a travers n'importe quel obstacle; elle pouvait deviner la
pensee intime, accomplir les plus secretes volontes de quiconque serait
mis en communication avec elle, et M. Kellog offrait a tous de tenter
l'epreuve!

Mais aucun des spectateurs ne repondit a l'invitation. On laissait, d'un
commun accord, le champ libre a lord Warner, qui, d'ailleurs, s'etait
leve des la fin du "speech" de Kellog et avait enjambe la balustrade de
sa loge.

--Encore vous, toujours! Soit! j'y consens, interrogez-la, lui dit
Kellog avec un ricanement d'impertinence polie, ou sifflait pourtant
l'irritation.

L'orchestre se tut; la salle ramassa son interet comme dans l'attente
d'un drame.

Lord Warner parut n'apercevoir ni les facons cavalieres de Kellog, ni le
lamentable exces de dedain que versait sur lui le regard toujours fixe
de lady Warner. Decide, fanatique, il allait, defiant la raillerie par
de grands airs de conviction.

Olivia se retourna lentement vers lui, non surprise, non fachee; elle
redevenait la melancolique prophetesse obsedee du poids des secrets;
elle retombait dans ce terrible sommeil au regard beant qui, sans doute,
croit rever la vie....

Longtemps Warner s'oublia dans l'observation de l'enigme.
L'indefinissable tristesse d'Olivia le gagnait. N'etait-il qu'ebloui
par l'auguste beaute de l'idole, ou cherchait-il en vain les causes de
l'indicible souffrance qu'elle incarnait? ou bien encore leurs
deux ames, par une inconcevable penetration, se parlaient-elles et
gemissaient-elles sur leur amour sans espoir?

A l'appui de cette derniere hypothese, lord Warner remit tout a coup
entre les mains de la "voyante" une lettre strictement close, mais toute
pleine--on en etait sur--de declarations tumultueuses.

Olivia, le front incline, concentra sur l'enveloppe blanche l'attention
de ses yeux mornes dont la flamme allait aux visions interieures. Seul
un pli courrouce des sourcils trahissait l'effort de cette lecture
a travers les feuillets replies, lorsque enfin, parvenant a tout
dechiffrer, a tout comprendre, elle se debattit soudain contre l'inertie
qui l'enchainait; l'amour, comme un orage, s'ameutait dans son sein et
se revoltait; elle voulait lire mieux cette lettre, etre certaine de ne
pas se tromper; elle allait rompre le cachet....

Mais arretee par une commotion galvanique, elle se redressa dans une
immobilite de granit. La lettre s'envola de ses doigts gantes: Kellog,
attentif a l'arriere-plan, avait jete dans l'air son geste imperieux; la
pathetique Olivia n'etait plus que le "sujet," l'instrument, le jouet
stupide....

Et tout ce que le plus noble amour, arrete dans son vol, froisse dans
son orgueil, renferme de douleur, lady Warner pouvait le lire, en ce
moment, au front consterne de son mari; mais le docteur se precipita
d'un bond entre les deux amants; la colere blemissait a ses joues
creuses, le rictus amer se tordait comme une ecorchure entre ses levres
contractees.

--C'est assez, on a compris, s'ecria-t-il, retentissant d'insolence,
tandis que Warner, refoulant mal le soulevement d'une rage profonde,
regagnait sa place.

Il etait trop certain que la lutte tant redoutee entre les deux rivaux
devenait imminente. La salle ne respirait plus.

--Et maintenant, poursuivit Kellog, cette femme, accablee par
l'accumulation des fluides, n'est plus rien qu'un simple appareil
nerveux, une chair articulee, dont la science agite a son gre tous les
ressorts. Regardez, regardez!

Et, souleve sur ses orteils, satanique, il projeta violemment en avant
son bras plus maigre, plus long qu'un coup d'epee.

Olivia se crispa dans une roideur de morte et tomba droit a la renverse,
comme un marbre abattu de son socle. La tete fit un bruit sourd sur
les planches, et Kellog, evoquant on ne sait quelle atroce apparition
d'Hamlet en demence, s'accroupissait sur le cadavre de cette autre
Ophelie, broyait sous ses deux genoux le corps d'Olivia qui, toujours
plus froide, toujours plus pale, semblait plus etrangement morte que
jamais.

Spectacle hideux! les hurlements d'epouvante et de degout couvraient le
tremolo frenetique de l'orchestre, quand le docteur Kellog, abandonnant
sa proie, parla d'un verbe haut qui dominait le tumulte.

--Que craignez-vous, qu'admirez-vous, criait-il. Folie que tout cela,
pure illusion, simple charlatanisme! a la portee de tous et de chacun,
j'ai promis la verite, je vais la dire!

Il perorait, sursautant a chaque mot, fou de sincerite, certain de
l'effet qu'il allait produire; il cherchait dans les yeux de lady Warner
une marque d'approbation et grimacait du cote de lord Warner la moquerie
et l'insulte.

--La verite, la voici,--continua-t-il,--Cette femme n'est pas
magnetisee! Allons donc, ne croyez rien de pareil; elle n'est ni
somnambule, ni visionnaire; elle est mieux que tout cela: elle est une
sublime comedienne, un clown incomparable, aux muscles d'acier, au
sang-froid d'airain. La menace, la flatterie, le fer, le feu, rien
ne peut la distraire du role qu'elle joue, rien ne peut vaincre son
formidable pouvoir de dissimulation. Examinez-la, maintenant, etendue
dans sa robe de bal, dormant un sommeil de marbre comme les statues de
fiancees sur les tombes: Eh bien! simagree epique, comble de l'art, elle
ne dort pas plus qu'aucun de nous, elle entend chacune de mes paroles,
elle lutte avec acharnement, avec heroisme contre l'enorme eclat de rire
qui lui monte a la gorge.

--Mensonge, mensonge infame, vocifera lord Warner affole de desespoir et
d'humiliation.

--On ose dire mensonge! poursuivit l'implacable Kellog. On veut des
preuves! On les aura: Debout! miss Olivia; c'est assez travaille pour ce
soir, la farce est jouee. Debout!

Par quel soubresaut de gymnaste endiablee miss Olivia se
retrouva-t-elle, rose et souriante, a cote de son impresario? Personne
n'eut pu le dire. Une tempete d'applaudissements se dechaina. La raison
publique etait vengee par cet etourdissant coup de theatre. Kellog et
miss Olivia s'epanouissaient dans l'enivrement du triomphe; les cris de
reprobation et d'anatheme des adeptes se dissipaient dans l'ouragan des
hurrahs proferes par la foule, lorsque, tout a coup, au plus epais
du vacarme, le fracas d'une detonation retentit dans la loge de lord
Warner.

Le silence se retablit, subit, effrayant!

--Le malheureux! il croyait!--sanglota miss Olivia dans une clameur
de commiseration "non feinte," cette fois, ou son etre tout entier
vibrait....

Il croyait, oui, l'infortune qui, par un supreme effort, descendit
encore une fois de sa place sur la scene; il chancelait, il titubait
deja dans l'agonie; il s'accrochait de la main gauche au rebord de la
loge et brandissait de l'autre main le revolver dont il venait de se
frapper; un long filet de sang coulait sur l'horrible paleur de sa
face. Du profond de l'epouvante on le trouvait beau, cet illumine qui
succombait pour sa foi, ce poete qui ne voulait pas survivre a son reve.

Mais pareille mort reclamait vengeance; Warner, effroyable d'energie
defaillante, visa Kellog et fit feu, puis glissa, veule et lourd, sur le
sol.

Kellog, rugissant, se heurta le front des deux mains, vira plusieurs
fois sur ses talons et s'abattit a l'autre bout du theatre. Il avait,
lui aussi, le visage souille d'affreuses taches rouges.

Olivia restait seule debout, aneantie d'horreur, entre ces deux
agonisants que tordaient les convulsions dernieres.

Alors un cri strident partit de la loge de lady Warner!

Enfin! elle avait donc aussi quelque flamme de passion au coeur, cette
rigide poupee d'Albion, jusqu'alors guindee dans sa rancune hautaine!

Plus souple qu'une nuee dans son flot de dentelle, elle fut d'une volee
au milieu, de la scene, pointant sur le sein de sa rivale un poignard
que miss Olivia, de sa main robuste, l'empechait d'abaisser.

Ces fougueux evenements s'accumulaient plus rapides que l'eclair; on
regardait oppresses, cloues par le vertige. La crainte d'un autre
meurtre, pourtant, delia les langues: on appelait a l'aide; une
bousculade se ruait au secours de ces femmes ecumantes de haine, de ces
hommes que le rale etouffait.

Le desordre tourbillonnait en un crescendo furieux.

Mais quel soupcon, quel etrange soupcon, tout a coup, dans l'immense
ahurissement!

Pourquoi les musiciens, penches sur leurs pupitres, insouciants de ce
qui se passe au-dessus de leur tete, prolongent-ils le raclement funeste
de leur tremolo?

Non! l'on n'eut le temps de rien suspecter ni de rien prevoir; tout,
ici, s'accomplissait avec la folle promptitude de la foudre et deja
de la noire situation surgissait a toute vitesse une pantalonnade
furibonde.

Les blanches toilettes de lady Warner et d'Olivia s'etaient evanouies
dans les dessous comme en une ferie. On ne vit plus que deux riantes
ballerines, au torse voluptueux dans le tulle transparent paillete d'or,
aux jambes parfaites, hardiment dessinees par le maillot de soie rose.

Dans le meme instant, Warner et Kellog, sous pretexte de fretillements
macabres, sortaient en quelques cabrioles de leurs habits de ceremonie
et, cadencant des gestes symetriques, ils lancaient aux frises la blonde
tignasse d'archange, la sombre coiffe de docteur que remplacaient de
hautes perruques ecarlates, ils apparaissaient disloques et tortueux,
dans l'accoutrement bariole de bateleurs prets a la parade.

Et choyes d'acclamations en delire, sur le galop final sonne par
l'orchestre a grands renforts de cuivres et de tambours, les quatre
clowns, tout a l'heure tragediens hors ligne, se dehancherent en une
gigue epileptique, en une bondissante pantomime ou les precedentes
scenes d'incantations, d'effusion, de seduction, d'exaltation, sautaient
sur le mode grotesque; fantoches desordonnes, energumenes radieux, ils
s'enfuirent enfin dans l'ouragan d'une ovation sans exemple dont les
transports continuerent longtemps encore apres la chute du rideau.

Cet incomparable impromptu tint l'affiche pendant cent representations
avec d'autant plus de succes que les excellents artistes, maitres
de leur metier, alternaient avec un egal talent dans leurs roles
respectifs.

Lord Warner savait etre, quand il lui plaisait, le plus sarcastique des
distributeurs de fluide; Kellog, a son tour, ennoblissait de sauvage
poesie les affres d'un amour impossible, miss Olivia pretait une
rare dignite de reine au type de l'epouse outragee et lady Warner se
montrait, sans contredit, la possedee la plus plastique des temps
actuels.

Le bruit court que le magnetisme americain ne se relevera pas de cette
facetie.




L'INEXORABLE MONOTONIE


Des l'age le plus tendre, Jonathan Bridge--ne s'etonner de rien quand
il s'agit de cerveaux yankees--s'etait passionne pour la science, et,
certain jour, il crut avoir fait une decouverte.

Il imagina que le courant electrique et les forces qui l'accompagnent
n'avaient d'autre cause qu'un changement brusque opere par le
frottement, ou l'action chimique, dans la direction naturelle des
molecules dont se compose le corps electrise.

En d'autres termes--car on ne saurait etre trop clair en de tels sujets,
et, de plus, le present recit touchant a des questions essentiellement
conjugales, il est necessaire d'eviter l'accusation d'obscurite que
d'honorables lectrices, peut-etre, formuleraient,--en d'autres termes,
donc, Jonathan supposa que les phenomenes de l'electricite proviennent
de la rapidite instantanee avec laquelle les molecules, derangees par
l'operation, reprennent leur place premiere.

La suite de l'histoire, on ose l'esperer, dissipera ce qui resterait
encore de diffus sur ce point, maintenant reduit a sa plus simple
expression.

D'ailleurs Jonathan n'attacha, plus tard, qu'une importance secondaire
a cette hypothese enfantine, et ne la rappelait volontiers que parce
qu'elle etait devenue le point de depart d'une seconde trouvaille, selon
lui, bien autrement importante.

Mais, dans l'intervalle, Jonathan Bridge, ayant acheve ses classes sans
reveler aucune disposition aux succes pratiques, etait devenu le mepris
de sa famille imbue de positivisme, la risee de ses anciens camarades
d'ecole, deja tous en marche vers la fortune, et avait du, pour
subsister, prendre une place de simple commis dans l'etablissement de
Mme veuve Sharp, la modiste la plus en vogue a Baltimore.

En matiere de tenue de livres et de redaction de factures, Jonathan
tirait un merveilleux parti de sa superiorite d'algebriste, et
demontrait, a tout venant, qu'il etait un comptable non moins expert
qu'assidu.

Mais, lorsqu'il errait par la ville, distribuant les commandes et
recueillant les recettes, il songeait sans relache a ses precedentes
investigations scientifiques et caressait le vague espoir de s'y
replonger si jamais, par chance improbable, une position moins precaire
lui procurait des loisirs.

Or, cette chance l'attendait: il arriva qu'un jour la deesse Fortune
laissa tomber sur lui son sourire d'or.

Miss Annah Sharp, une delicieuse blonde toute rose, et, mieux que cela,
l'unique heritiere de la riche marchande de modes, avait remarque, puis
examine Jonathan; elle avait devine de l'intelligence dans ce large
front aux solides reliefs, de l'originalite sous le voile de ce regard
toujours distrait. Peut-etre aussi, fille d'Eve, s'etait-elle acoquinee
a la scrupuleuse reserve dont l'honnete Jonathan ne se departait jamais,
quand le hasard les mettait en presence.

Toujours est-il que la seduisante demoiselle, assuree du consentement de
sa mere qu'elle gouvernait en despote, dut faire le siege en regle du
coeur de M. Jonathan et le harceler dans les derniers retranchements de
sa modestie, pour qu'il se decidat a formuler la demande en mariage.

Distraction a part, il apprecia, toutefois, l'etendue de son bonheur en
apprenant qu'aussitot l'hymen conclu, Mme Sharp realiserait de grosses
rentes sur la cession du fonds de modes et que M. Jonathan coulerait
definitivement l'harmonieuse existence d'un poisson dans l'onde, entre
son attrayante epouse et sa providentielle belle-mere.

Miss Annah, fort eprise, mais passablement autoritaire, tint la main a
ce qu'un laps de temps convenable fut reserve aux fiancailles et
donna l'essor, pendant cette treve, a tout ce que l'amour comporte
d'epanchements poetiques.

Jonathan, de son cote, s'accoutumait graduellement a sa felicite
prochaine; un sentiment de profonde securite vis-a-vis de l'avenir
chantait dans son coeur; ses idees prenaient un libre vol sous le coup
d'aile de l'enthousiasme, et c'est d'alors que date dans sa vie la
conception de la seconde hypothese annoncee plus haut:

Il lui vint, en effet, cette inspiration que l'irresistible tendance
d'un groupe de molecules a se mouvoir, selon la precedente definition
electrique, dans une direction forcee, indiquait une marche analogue
imposee aux molecules ambiantes et, par suite, a toutes les molecules de
la matiere universelle. De ce principe il deduisit la consequence qu'en
raison de l'impossibilite du vide dans la nature, aucune agglomeration
partielle de molecules ne saurait se produire sans qu'une configuration
identique et simultanee d'une egale quantite de molecules s'effectue sur
un point quelconque de l'espace.

Ce raisonnement de Jonathan Bridge se justifie a peu pres par la maniere
evidente dont se comporteraient les elements constitutifs d'une certaine
somme d'air et d'eau renfermee dans une boule de cristal.

Il en conclut aussi qu'en subissant les lois illimitees de la
gravitation et de la pesanteur, les atomes actionnes d'une meme planete
ne pouvaient aboutir au susdit mouvement similaire que dans une planete
voisine et, par suite, dans toutes les planetes existantes.

Jonathan avait donc decrete que les etres et les choses a l'infini
s'agitent dans un inflexible parallelisme qu'il decora du nom de
"vibration universelle" et nous avons hate de narrer a quel degre cette
conviction, en elle-meme d'ailleurs bien candide, le rendit heureux, non
seulement sous le rapport speculatif, mais dans toutes les circonstances
de sa vie publique et privee.

       *       *       *       *       *

Le beau jour du mariage etait enfin arrive. Composant des l'aurore, au
miroir, son noeud de cravate, M. Jonathan eprouvait une extraordinaire
satisfaction, car il envisageait a la fois son propre destin et celui
de tous les Jonathans--ses semblables par leur agregation native
d'atomes,--qui, repandus par la vibration dans l'inenarrable multitude
des univers, mettaient comme lui la derniere main a leur toilette de
ceremonie, se contemplaient comme lui dans une glace et souriaient comme
lui a l'image d'un fortune gentleman dont le sort facile glisserait
desormais sur des roulettes.

Chacun sait, il est vrai, combien aux approches des solennisations
nuptiales une belle-mere, fut-elle presque bienveillante, une fiancee,
ne fut-elle que moderement tyrannique, accumulent volontiers de soucis
et de responsabilites sur la tete d'un futur qui leur doit tout.

Mais que pouvaient ces memes vexations sur Jonathan, dont la reverie
voyageait dans l'incalculable pluralite des mondes et supputait
les effets du parallelisme corpusculaire? Il admirait la quantite
stupefiante de veuves Sharps qui, dans ce meme instant, poussaient les
memes cris dechirants a propos du retard des voitures; miss Annah
jetait a son promis un de ces regards par lesquels une jeune femme sait
indiquer clairement que le mieux a faire pour un homme delicat, en
pareille circonstance, serait d'aller hater l'arrivee des vehicules.
Et Jonathan croyait voir s'allumer et tressaillir, comme une trainee
d'etoiles sur l'infini, la double flamme de ce coup d'oeil imperieux.

La muette eloquence de miss Annah ne permettait pas de replique.
Jonathan se precipitait sur son gibus et s'esquivait, ravi de ce que
la souriante multiplicite des Jonathans partait aussi d'un pied leste,
arrondissait, avec une grace non moindre, le bras autour de son
couvre-chef, imprimait les memes balancements souples aux basques de son
habit et dessinait quelque chose comme les figures symetriques d'une
danse inter-planetaire sur le rhythme regulier des vibrations.

Avant d'atteindre la rue, Jonathan devait traverser un salon ou
s'epanouissait le gai brouhaha d'une foule de temoins et d'invites,
lesquels ne laissaient pas que de chuchoter entre eux, sur le passage
du futur, des propos plus ou moins bienveillants, concert aigre-doux
qu'envenimait particulierement certain cousin evince de ses pretentions
sur miss Annah. Mais l'habile Jonathan evitait sagement d'accrocher son
amour-propre a ces petites pointes de perfidie et se disait que, meme en
dehors des fatalites vibratoires, il n'existe guere de milieu ou l'on ne
se complaise a denigrer un brillant jeune homme que l'amour et le destin
protegent trop ostensiblement.

Tout entier, d'ailleurs, aux consequences kaleidoscopiques de son
invention, il ne pouvait s'arracher a la persuasion qu'au meme moment,
dans chaque globe sideral, le meme salon de la meme maison d'une autre
Baltimore contenait un bataillon pareil de gentlemen vetus de noir et
de belles dames faisant papilloter les vives couleurs de leurs robes
de fete dans les eclats d'argent que lancait ce jour-la le soleil
printanier.

Encore ebloui de cette vision, Jonathan courait jusqu'au bureau des
fiacres, il stimulait le zele du loueur d'equipages en lui glissant un
dollar dans la main et s'epouvantait, comme philosophe, et surtout comme
comptable, du formidable total qu'allait constituer ce simple pourboire,
simultanement octroye par toute la kyrielle polystellaire des Jonathans.

C'est ainsi qu'appuye a la loi des oscillations ubiquistes, Jonathan
Bridge accordait a tous incidents petits ou gros, plaisants ou facheux,
un egal et supreme interet.

A la mairie, au temple, ou tant de contrainte s'impose aux jeunes epoux
donnes en spectacle, Jonathan persistait a s'absorber dans l'etude de
son systeme. Il voyait se reproduire, comme dans les enfilades d'une
rencontre de miroirs, les rotondites abdominales des magistrats
municipaux et les gestes onctueux des clergymen; il regardait a la
derobee sa fiancee incomparablement ravissante en sa blanche parure
de vierge et c'etait une ivresse de pouvoir s'affirmer qu'une telle
personne revivait, aussi pure, aussi gracieuse, aussi douce, dans toutes
les regions cosmogoniques.

Le grand et interminable repas nuptial du soir eut peut-etre risque de
compromettre la serenite de Jonathan si, par bonheur, il ne s'etait
egare plus que jamais, dans le bruit des assiettes, a la poursuite de
sa chimere. Vers l'apparition de la poire et du fromage, la plupart des
membres presents du sexe repute le plus fort se mit a parler politique
et Jonathan fremit en calculant l'effroyable masse de phrases ronflantes
et de paroles superflues qui se depensait alors dans l'ensemble des
centres organises.

Lorsque par-dessus l'arome du cafe planerent les vapeurs du gin et
du whisky, d'autres convives de la categorie a barbe crurent devoir
sacrifier aux vieilles traditions en hasardant des gaudrioles de
circonstance. Et Jonathan gardait un silence pudique, afin de ne pas
augmenter la somme des propos reprehensibles que l'omni-vibration etait
tenue de repercuter universellement.

La taciturnite de Jonathan fut toutefois tres critiquee, surtout par le
cousin econduit, et lorsque sur le coup de minuit ils prirent conge, les
invites--ainsi que tres probablement leurs copies extra-terrestres et
hyper-celestes--estimerent a l'unanimite que les Jonathans sur toute la
ligne astrale n'etaient que d'assez nebuleux lourdauds.

Mais quelles heures de consolation paradisiaque, quand, debarrasse de
l'obsession des amis en meme temps que delivre des recommandations
pathetiques de sa belle-mere, il put admirer sans temoins la beaute
de sa jeune femme et constater ce qu'elle possedait d'agrements et
d'esprit!

Sa felicite, durant cette nuit memorable, fut d'autant plus ardente
qu'il avait conscience de la partager avec l'entiere serie des
Jonathans, alors tombee en extase aux pieds de la serie correspondante
de misses Annahs.

Car Jonathan ne pouvait douter que l'axiome du parallelisme moleculaire
ne fut applicable aux choses de la pensee comme aux manifestations
de l'ordre materiel--les sentiments n'etant qu'une resultante des
commotions corporelles--et, des lors, il se flattait qu'avec lui tous
les innumerables Jonathans goutaient les joies du coeur et les plaisirs
intellectuels decoulant de leur mutuelle decouverte.

Pour tout dire, l'etre interieur de Jonathan semblait ne plus devoir
offrir qu'une perpetuelle succession d'enchantements.

Au theatre, par exemple, relegue au fond d'une loge ou tronaient, sur
le devant, mistress Scharp et sa fille, Jonathan voyait scintiller des
myriades de lustres, se lever des milliards de rideaux, se dresser
d'innombrables decors, se demener des fourmillades d'acteurs. Le meme
public du meme theatre de Baltimore subissait, dans toutes les Ameriques
possibles, le charme et l'emotion du meme opera, du meme drame, et
recompensait par les memes ovations le talent des memes interpretes.
Quelques-uns des spectateurs, les memes partout, s'occupaient moins de
la piece que de la mise en scene de leur propre individualite; plusieurs
dames, particulierement, ne redoutaient pas l'expansion illimitee
de leurs minauderies pretentieuses, et n'hesitaient pas a provoquer
l'attention de l'areopage masculin d'un bout a l'autre du fonctionnement
atomique. Jonathan se complaisait a ces details autant qu'a l'ensemble
de la representation. Tout cela s'illuminait et s'irisait dans son
cerveau comme si, au fond de ses jumelles (un cadeau de sa belle-mere!),
son imagination s'etait eparpillee a travers les prismes magiquement
refractifs de deux immenses diamants.

A la visite des collections d'art, les marbres et les tableaux
devenaient pour lui les prototypes d'une inepuisable reproduction
de chefs-d'oeuvre; a la lecture des bons livres de tous genres, il
considerait avec enthousiasme que le genie de l'humanite s'affirme dans
tous les recoins de l'universalisme.

Enfin, il eut un fils, et le plus glorieux effet de sa theorie lui parut
etre que l'equivalence des deplacements substantiels determinait la
naissance d'autant de petits Jonathans Bridges, qu'il existait d'heureux
peres Jonathans sous tant de calottes de cieux!

       *       *       *       *       *

Mais qui l'eut dit? Cette derniere et touchante circonstance allait,
tout justement, remplir de troubles une vie jusqu'alors debordante de
satisfaction.

Depuis plusieurs mois deja, Jonathan eprouvait quelque remords de garder
son bonheur scientifique pour lui seul. Lorsque son honorable epouse eut
conquis le titre de mere, concurremment avec toutes les dames Bridges,
il jugea par trop criminel de la tenir dans l'ignorance du role qu'elle
venait de jouer dans le panorganisme, et il s'empressa d'initier enfin
sa conjointe a la prestigieuse conception de l'equipollence vibratoire.

L'effet de cette confidence fut terrible.

Mme Bridge communiqua la stupefiante abstraction a Mme Sharp, et toutes
deux, fixees a jamais sur l'etat mental du pauvre Jonathan ainsi que sur
la valeur de ses eternelles recherches transcendantes, ouvrirent contre
le malheureux revasseur une guerre de persecution a outrance.

Mme Bridge, enfant capricieuse autrefois, depassait d'un coup les
dernieres limites de l'acrimonie; Mme Sharp justifiait au centuple tout
ce qui se fulmine contre les belles-meres dans l'omnimonde invente par
son gendre.

--Illumine, faux savant, faux Americain, mangeur de dot, mauvais
pere!...

Telles etaient les moindres injures dont on accablait le novateur et qui
lui incrustaient la honte jusqu'au fond de l'ame.

Son interieur, jadis paisible, eut infailliblement tourne a l'enfer
familial--horrible entre tous--s'il n'avait coupe court aux disputes en
proferant le serment de s'atteler sur l'heure a des projets realisables
en flots de bank-notes et en avalanches de dollars.

Il etait, du reste, persuade que, grace a la double hypothese du
replacement des molecules par l'electricite et de leurs reiterations
planispheriques, ce ne serait pour lui qu'un jeu de donner son nom--et
celui de tout le Jonathanisme--a la navigation interastrale.

Il se hata d'approprier a cette fin le jardinet attenant a l'immeuble
de Mme Sharp, de construire un ballon, d'installer des gazometres, de
collectionner les appareils indispensables; il ne resta bientot plus
qu'a trouver le mecanisme definitif, et Jonathan Bridge entreprit une
lutte derniere contre les asperites de la science.

Mais durant les rares minutes qu'il derobait a ce travail, il s'avisa de
transformations plus qu'etranges dans le caractere et l'attitude de Mme
Bridge.

Endoctrinee--energiquement--par sa mere, Mme Bridge devenait une
mondaine infatigable; elle courait les raouts, promenait au bal les
allures d'une coquette evaporee, semblait a peine se soucier du semblant
de respect obligatoire envers son mari, M. Bridge, et affichait pour
l'ancien cousin malmene des sympathies souverainement inquietantes.

Alors un deuil immense envahit le coeur de Jonathan!

Il ne pouvait se resigner a la perspective de devenir ridicule, non
seulement dans sa ville natale, mais dans les innombrables reeditions de
Baltimore que la loi des vibrations repand sur l'etendue.

Oui, Jonathan commencait a regretter d'avoir etabli la parite absolue de
tant de multiplicites de mondes series ou l'on allait se gausser de lui.
Que dis-je? En proie aux plus noires amertumes, Jonathan renoncait a ses
theses favorites; il niait carrement l'exactitude de sa decouverte et
repudiait l'effort de son genie. Il ne voulait plus de cette vibration
universelle qui avait si mal tourne!

--Chimere, se disait-il, la simultaneite des oscillations; folie,
et stupidite, l'equivalence des deplacements materiels. Que diable
s'etait-il alle mettre en tete? Comment n'avait-il pas compris que le
propre d'un jugement sagace, d'un esprit clairvoyant, serait de tendre
a la variete, a la variete toujours, toujours et partout? Comment, lui,
d'un caractere inoffensif, enclin meme a la philanthropie, ne s'etait-il
pas revolte des la premiere heure contre le danger d'une inflexible et
decourageante ressemblance entre les planetes?

Hallucine de la sorte par le desespoir, il monologua jusqu'a pretendre
que la navigation trans-etherienne etait indirigeable, et que les
aerostats ne pouvant que monter, monter toujours, leur seule utilite
devait etre de transporter l'homme dans un astre different, loin des
femmes frivoles et des belles-meres par trop terrestres.

Cette nouvelle fantaisie s'implanta dans sa cervelle a tel point qu'il
resolut de grimper jusqu'a la planete la plus proche, c'est-a-dire
jusqu'a la lune, se bercant de l'idee qu'il suffirait de franchir a
l'etat somnambulique les regions privees d'air respirable et d'atteindre
le point precis ou les forces de la pesanteur bifurquent a angle droit
vers la sphere voisine.

Fort de ce calcul, Jonathan, toujours navre, s'installa secretement dans
son aeroscaphe tout neuf, prononca le "lachez tout" qui impliquait
aussi Mme Sharp et Mme Bridge, se magnetisa d'un hypnotisme soigneux et
parvint, frappe de catalepsie, aux plus hautes solitudes du ciel.

Dormait-il ou non en voguant dans l'immensite bleue? Il l'ignorait, mais
son esprit avait garde la notion des incidents du voyage, et tout a
coup, le regard fixe sur les nuees planant en bas, il remarqua que
la nacelle avait decrit un mouvement de biais et s'etait mise a
redescendre.

O joie profonde, exaltation surhumaine! Jonathan quittait la route
territoriale et nageait dans la banlieue celeste de la lune!

Il s'arracha violemment a sa torpeur et s'appretait a faire une joyeuse
et triomphale entree dans ce globe inconnu dont il voyait deja
se debrouiller la superficie, ou tant d'etranges emerveillements
l'attendaient sans doute.

Mais, helas! a mesure qu'il se rapprochait de sa destination, il
discernait des sites familiers.

Bientot, tristesse amere, il reconnaissait les clochers, les cheminees
d'usines, le camionnage tumultueux et la foule toujours soucieuse et
affairee de sa ville natale.

Dix minutes plus tard, desillusion complete, il jetait l'ancre dans
un jardinet tout pareil a celui qu'il avait quitte le matin, et, tout
d'abord, il y rencontrait, affectant l'inquietude et prodiguant les
reproches, une autre epouse Bridge et une seconde veuve Sharp qu'il lui
etait impossible de ne pas considerer comme une stricte imitation des
deux furies dont il avait tente de se delivrer par l'exil ascensionnel.

Helas! les deux planetes se copiaient fidelement; l'admirable prevision
de la reciprocite des mouvements corpusculaires passait a l'etat de
verite mathematique. Jonathan avait sous les yeux la demonstration
rigoureuse de sa decouverte; a sa tres grande gloire, mais a son plus
grand regret, il possedait la preuve que tout se passe dans la lune
absolument comme sur la terre, et qu'enfin il n'est rien de neuf sous la
fabuleuse infinite des soleils, ni dedans.

Une seule consolation lui resta lorsqu'il se revit aux prises avec les
ennuis du menage:

Au plus fort des criailleries et lamentations, il se flattait que
la presente Mme Bridge et l'actuelle veuve Sharp n'etaient que la
figuration apparente ou le fac-simile moleculaire et lunaire des deux
agreables creatures qu'il avait si prestement delaissees.

La veritable Mme Bridge, pensait-il, et l'authentique belle-mere
n'avaient plus pour plastron et souffre-douleurs que l'autre Jonathan,
celui qui, en raison de l'atomisme vibratoire et repercussif, avait
du, necessairement, fuir en ballon de quelque planete ignoree, puis
descendre dans le vrai jardin de la maison meme de l'incontestable veuve
Sharp de Baltimore.




VENGEANCES DE FEMMES


Si nous disions immediatement, sans precautions oratoires, ce que
c'etait que les "Debarrasseurs" (groupe a part du Cercle social et
industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une ame
feminine et d'allumer le feu de la colere dans un nombre double de jolis
yeux. Notre but est tout different: nous desirons captiver l'entiere
sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance
d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur presenterons, tout d'abord,
une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les emouvoir
et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre recit.

Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la
ravissante personne, caracterisera plus tard les "Debarrasseurs" selon
leur merite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par
ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.

Car, s'il est deja facheux de fournir a la generalite des dames le
moindre sujet de rancune, nous considerons comme une impardonnable
sceleratesse d'avoir reduit a l'affliction--qui sait, peut-etre au
desespoir!--une creature d'elite, belle a pouvoir se passer d'esprit,
avisee et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa
beaute.

Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais
sans maigreur, possede une foule d'attraits que releve on ne sait quoi
de pittoresque et d'original. D'apres les on-dit, elle descendrait,
par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amerique vierge
d'autrefois: il lui reste l'heritage plastique d'une suite d'indigenes
ayant maintenu leur splendeur de race malgre les croisements avec
l'extenuee civilisation. De la les multiples aspects d'Indienne
tenebreuse et d'Anglaise raffinee qui se confondent, chez elle, en une
indicible harmonie. Ses longs cheveux d'ebene et de satin ont la frisure
souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies
vigoureuses; l'ouverture des yeux, etroite comme un mince trait de
plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils chatains
dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir
d'encre de Chine, mais elle eclate dans un iris du bleu le plus doux;
ses levres sont passablement sensuelles, mais armees d'un sourire fier;
on devine, dans tout cela, l'elevation des sentiments et la fougue des
instincts prompts au caprice, une gravite qui sait n'etre pas dupe
d'elle-meme et des tendances a la fantaisie qu'une volonte tres decidee
refoule et comprime au besoin.

En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon,
elle est frappee de melancolie, elle se debat contre une foule de
preoccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan,
elle ne prend nulle pose decouragee, aucun froncement ne trouble l'arc
majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scene a sa
douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade a la
glace. Lorsqu'elle sort de sa reverie, elle parcourt quelques passages
du _Courrier des Eaux_, journal d'une futilite manifeste, et pourtant
elle trouve le moyen de preter quelque attention a cette lecture, elle
ne s'impatiente pas de la lumiere d'or et du souffle de l'ete qui
rentrent a flots par les fenetres grandes ouvertes et meme elle ne
dedaigne pas d'admirer par instants les longues fleches enflammees du
soleil d'apres-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les
touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.

Et n'allez pas croire a quelque vain souci d'amour-propre resultant de
la querelle avec les "Debarrasseurs." Ce ne serait la qu'un incident
tout a fait secondaire. Les ennuis de Mme Rowlands sont serieux; le
coeur de Mme Rowlands est en deuil:

Son mari, M. Edward Rowlands, l'a quittee a l'improviste, il y a plus de
trois mois, pour on ne sait quels projets plus ou moins problematiques,
et n'a plus, depuis lors, donne de ses nouvelles.

Tres millionnaires tous deux, independants l'un vis-a-vis de l'autre
par la fortune, leur alliance, nee d'une passion soudaine et reciproque
pendant un tour de valse dans le tohu-bohu d'un bal officiel, semblait
reunir toutes les chances de realiser l'ideal, si peu frequent, d'un
roman d'amour dans le mariage. Mais des le debut, Mme Annah Rowlands
avait resolu d'entretenir dans le roman toute la purete et toute la
poesie requises pour le rendre durable, tandis que son collaborateur, le
pimpant Edward, un peu retif, peut-etre, a plier sous la maitrise
d'une femme superieure qu'il n'avait pas suffisamment devinee, tenta
d'agrementer les devoirs matrimoniaux par des allures deliees et par
bon nombre de frasques, renouvelees de ses anciennes moeurs de garcon.
Bientot il redevint d'une assiduite tenace au club des "Debarrasseurs"
dont on commence, j'espere, a deviner la funeste influence, et
finalement il prit le chemin de fer sans dire adieu, sans fournir la
moindre explication.

Telles sont les noires circonstances passees en revue par Mme Rowlands
et contre lesquelles se ramasse et fermente sourdement sa colere, quand
un groom lui remet, sur un plateau d'argent, la carte d'un gentleman
reclamant l'honneur d'etre recu.

"Archibald Turlow," lisait-on en fines lettres penchees sur le carre de
bristol.

--Dites a Hesekiah d'introduire, ordonne Mme Rowlands aussitot, sans
qu'aucune alteration dans son attitude la montrat satisfaite ou
mecontente de cette diversion.

A peine eut-elle, quand le groom fut sorti, ce rapide redressement
des nerfs, ce sursaut contenu des temperaments de bataille preparant
l'attaque ou la defensive a l'approche de tout venant.

Un instant apres, Hesekiah souleva le rideau japonais qui separe le
salon de l'antichambre--une brillante volee d'oiseaux de peluche bleue
brodes sur un ciel d'or.--Hesekiah, dont on est prie de remarquer la
mine farouche et la face ecrasee aux tons cramoisis, se sangle d'une
severe livree d'intendant que creve de toutes parts sa carrure
d'hercule. C'est evidemment un Indien peau-rouge, domestique depuis peu.
Des grognements roulent dans sa gorge; il s'efface contre les replis de
la tenture et prend l'air menacant d'un valet de bourreau pour enjoindre
au visiteur d'entrer.

M. Archibald Turlow ne s'arrete pas a ce detail d'interieur; il
s'incline respectueusement, tandis que la tapisserie japonaise retombe
derriere lui, puis exhibe, quand il s'est remis debout, un parfait
echantillon du dandysme le plus elegant.

Sa main droite, serree dans un gant jaune paille, retenait le gibus
ferme contre la bande du pantalon de casimir brun-clair; la main gauche,
nue, soulevee par un mouvement gracieux du bras, chiffonnait l'autre
gant et balancait diagonalement un stick minuscule sur le gilet
blanc-creme et sur les revers du veston bleu-pale, decore d'un bouton de
rose.

Archibald semble avoir depasse depuis deux ou trois ans le trentieme
printemps de la premiere jeunesse. Il est de figure agreable, ses
cheveux blonds, un peu clairsemes dans le milieu, ajoutent de la
distinction a son front placide et pur; ses favoris crepus se dispersent
en une legere nuee d'or; ses yeux bleus se noient dans cette vague
morbidesse bistree que creusent d'un fin lacis de rides les fatigues
d'une existence de viveur; sa bouche, fraiche encore, s'entr'ouvre sur
des dents blanches; mais l'ensemble parait indiquer que sir Archibald
est d'une fatuite singuliere, et le sourire sentimental qu'il arrondit
depuis son entree revele sa confiance absolue dans le succes de cette
visite chez une dame quasi veuve et prise d'ennui.

--Madame Rowlands sera surprise, dit-il, de me voir chez elle sans que
j'aie sollicite cette faveur par une lettre, mais ma demarche offre un
caractere d'urgence extreme et ne pouvait etre differee.

--En verite! nuanca Mme Rowlands de maniere a ne montrer qu'une
politesse melangee de reserve et qu'une curiosite teintee de beaucoup de
scepticisme.

--Oui, le sujet qui m'amene aupres de vous est grave, continua M.
Turlow, grave a tel point qu'il m'en coute affreusement de l'aborder,
car il me faudra vous apprendre un evenement fatal, une terrifiante
catastrophe!...

Le sourire persistant du coquet Archibald n'etait guere d'accord avec ce
sinistre debut, et de son cote la belle Mme Rowlands crut devoir ne rien
deranger a ses dehors d'impassibilite parfaite.

--Veuillez vous asseoir tout d'abord, dit-elle en designant un fauteuil,
vous pourrez ensuite me raconter plus commodement autant de choses
funestes qu'il vous plaira.

M. Turlow s'installa bien en face de Mme Rowlands et braqua droit sur
elle la langueur caressante de son regard bleu.

--J'etais, madame, entama-t-il, un des plus intimes amis de votre mari,
l'excellent Edward Rowlands.

--Oui, vous frequentiez tous deux, je crois, la confrerie des
"Debarrasseurs," une sorte de societe secrete, n'est-ce pas? interrompit
Mme Rowlands, sans paraitre attacher la moindre importance a sa
question.

--Oh! une simple succursale du Cercle industriel, sans rien de
particulier, repondit Turlow en glissant sur ce chapitre! C'est la
qu'Edward et moi nous arretames le projet d'un voyage dans le Far-West.
L'expedition devait rester mysterieuse, car il s'agissait de la
decouverte et du rachat a vil prix d'une abondante mine d'or. L'ami
Rowlands, malgre ses millions, jugeait spirituel de reparer ainsi
quelques pertes assez grosses au baccarat; moi, je l'accompagnais en
simple oisif, desireux de parcourir des pays inconnus.

--Tres ingenieux! remarqua Mme Rowlands, dont l'observation semblait
s'appliquer aussi bien a l'entreprise en elle-meme qu'au motif invoque
en faveur de la fugue d'Edward.

--Nous primes donc l'express, il y a trois mois, raconta Turlow, et
nous filames tout d'une traite jusqu'au Nebraska. La premiere partie de
l'excursion fut ravissante, car nous passames la plus grande partie du
temps a parler de vous. Edward, traitant assez cavalierement le bonheur
qu'il laissait derriere lui, peut-etre pour se dissimuler la profondeur
de ses regrets, vous attribuait une foule d'eminentes qualites qu'il
appreciait mal..., tout en leur rendant justice sans le vouloir. Il me
disait votre talent de musicienne et me definissait le charme d'une voix
de contralto que vous n'ayez encore daigne faire entendre, parait-il,
qu'a lui seul. Il me depeignait aussi les facons delicates et dignes que
vous mettez dans l'amour, le caractere de grandeur dont vous entouriez
les relations conjugales; il ne me cachait pas que son esprit assez
positif se sentait mal a l'aise dans une pareille frequentation du
sublime; enfin, il montrait quelque frayeur a l'egard de certains
emportements qui trahissent en vous, affirmait-il, la filiation
aborigene; il redoutait les extremites vengeresses, sans doute
irreflechies, mais terribles, ou devait vous pousser une irritation
qu'il n'avait que trop provoquee. Or, ce portrait qu'Edward encadrait de
diverses attenuations inspirees, je persiste a le croire, par le remords
qui le travaillait, ce portrait exerca bientot sur moi la fascination la
plus envahissante...

--Mais vous ne me parlez guere de mon mari, dit Mme Rowlands, distraite.

--J'insiste sur ce qu'il possedait de meilleur, sur ce que tout le monde
lui envie, ajouta Turlow...

--Trop aimable! interrompit Mme Rowlands avec le ton qu'il fallait pour
arreter ce flot montant de madrigaux.

Mais le semillant Archibald n'etait pas homme a se decourager pour si
peu.

--Bientot je ne regardai plus rien de l'immense paysage etendu sur le
parcours, continua-t-il; je tenais les yeux fermes sur votre image qui
flottait dans ma pensee; lorsque, par hasard, je les rouvrais sur le
brouillard des prairies ou les vapeurs bleuatres de l'horizon, c'est
votre etre encore qui m'apparaissait tel que le dessinait mon reve, bien
inferieur, certes, a la realite... Vous comprendrez sans peine combien
ce pelerinage tout rempli de vous devait allumer en moi jusqu'a la
frenesie le desir de revenir et de vous connaitre enfin...

--Voila qui est fait, il ne vous reste plus qu'a m'apprendre les
peripeties du retour, dit Mme Rowlands avec les marques d'une attention
qu'il serait exagere de qualifier autrement que de mediocre.

--C'est alors justement que le malheur, un malheur irreparable, nous
attendait! soupira Turlow.

--Vous me faites fremir, prononca Mme Rowlands arrangeant du bout des
doigts les froissements de sa robe.

--Nous touchions a la fin de l'hiver, reprit M. Turlow, quand nous
revinmes des vallees du Nebraska; nous nous elancames au dela de Chicago
par l'express de l'Indiana et nous nous disposames a pousser une pointe
sur l'Illinois...

Mme Rowlands acceptait sans sourciller ces complications geographiques
et grammaticales. Turlow poursuivait avec chaleur:

--Nous etions parvenus jusqu'aux immenses solitudes des plaines qui
dorment par la, quand fondit sur nous, lente d'abord, puis furieuse,
puis interminable, une tourmente de neige sous laquelle le train, arrete
dans sa marche, se trouva bientot enseveli sans apparence de secours
possible. Ainsi qu'il arrive en pareille saison, nous etions peu
nombreux; quelques gentlemen seulement, voyageant pour affaires. Pas de
dames. Personne n'avait emporte de provisions et des le second jour de
ce blocus la perspective de manquer de vivres devint une terrifiante
certitude. Mark Twain, vous le savez, a raconte des scenes de
cannibalisme occasionnees par une aventure du meme genre, mais le
spirituel humoriste a drolatiquement expose l'affaire sous forme de
fantaisie attribuee aux impressions de voyage d'un fou. Or, M. Mark
Twain n'en a pas moins decrit et devine les choses avec une exactitude
frappante. Les evenements se succederent, pour notre lamentable
caravane, a peu pres comme dans le recit du romancier...

Mme Rowlands eut un cri d'emotion franchement glaciale, en rapport avec
l'effet de neige qu'on lui racontait:

--Ciel, mon mari! fit-elle en suivant des yeux le vol dormant d'une
libellule dans l'embrasure d'une des fenetres.

--Vous saurez trop tot ce qu'il advint de lui! pleura l'eloquent
Archibald. Apres le septieme ou huitieme jour d'inanition complete, la
rage, l'audace, le cynisme de la faim s'exprimerent ouvertement dans
toutes les conversations. Sans plus de phrases, nous decretames de nous
sacrifier un par un a l'appetit general. La locomotive devait remplir
l'office de fourneau. Nous ne tirames pas au sort, ce systeme ayant
le defaut de sembler toujours injuste a celui qu'il atteint: Nous
procedames d'une facon plus philosophique en decidant d'immoler d'abord
les gens les plus distingues de la compagnie par le savoir, l'habilete
pratiquement prouvee, la renommee ou la fortune acquise, les individus,
en un mot, qui, sans negliger leurs propres affaires, avaient pu rendre
une somme respectable de services a leurs contemporains. Nous devions
aller graduellement de la sorte jusqu'aux types de deuxieme, de
troisieme et meme de derniere categorie dans l'ordre de la valeur
personnelle. Le chagrin d'etre designe dans les premiers rangs devenait
ainsi moins amer et presque flatteur. D'autre part, nous laissions aux
nullites, aux fruits secs, aux zeros averes de la troupe l'espoir d'etre
sauves et de devenir bons a quelque chose, au moins dans l'avenir.

--J'eusse adopte cette clause, ne fut-ce que pour prolonger le plus
possible les chances de mon mari, insinua Mme Rowlands, sans souligner
d'intention epigrammatique.

--Nous ouvrimes la serie des holocaustes, continua M. Turlow, en
commencant par le mecanicien, le chauffeur et les gardes du train,
instruments d'utilite publique et de devouement humanitaire au-dessus de
toute contestation. Mais ces travailleurs, generalement mal nourris, ne
nous fournirent que des plats peu substantiels. L'appetit ne fit que
s'accentuer apres cette sorte de hors-d'oeuvre. Les dineurs murmuraient;
nous inscrivimes bien vite sur le menu du jour un homme politique
eminent, a la fois senateur, magistrat et president de conseil d'une
foule d'administrations de finances. Ce haut fonctionnaire etait
litteralement farci d'appointements et d'honneurs, il n'y avait nulle
indiscretion a reclamer de lui un dernier "service." Mais force nous fut
de constater que ses facultes morales s'etaient singulierement enrichies
aux depens de l'enveloppe corporelle. Impossible d'imaginer un
plus mince regal que cette carcasse de dignitaire consommee avec
accompagnement de quelques bouteilles de neige fondue...

Le sourire vainqueur errait toujours sur les levres d'Archibald pendant
ces funebres narrations; on voit voltiger de meme sur les fleurs
attristees des cimetieres les blancs papillons grises de soleil.
Archibald depensait, de plus, une loquacite rare.

--Le besoin d'une nourriture solide devenait plus criant que jamais,
dit-il, et nous nous jetames sur un gros industriel qui fit, enfin,
assez bonne "contenance" au banquet donne en son honneur. Tout en
augmentant sa prosperite par l'application des recents progres
scientifiques, ce positiviste n'avait pas meprise les raffinements de la
gastronomie: il exhalait d'une maniere posthume les aromes d'un gourmet
d'ancienne date...

Une apparence de baillement passa sur les traits majestueux de Mme
Rowlands.

--J'abrege cette desolante nomenclature, continua sir Archibald fort a
propos, et j'arrive au moment ou, par une suite d'elections toujours
conclues en raison inverse du merite individuel, nous restames seuls,
Edward et moi.

--Helas! dit Mme Rowlands avec indulgence, j'avais pressenti que mon
mari serait epargne jusque-la.

--Le train de secours persistait a ne pas venir, poursuivit M. Turlow,
et quelle que fut l'immensite de mon desespoir, il me fallut detruire
l'infortune pour subsister jusqu'au degel!

--Horrible! horrible! s'ecria Mme Rowlands d'un accent methodiquement
pathetique.

--Oh! j'atteste, se hata d'ajouter Turlow, je jure qu'on avait
consciencieusement marque son tour: trop peu d'usure cerebrale, trop de
force physique en reserve... un luxe de chair inoui!...

--Mais vous-meme, comment demeurates-vous le dernier? interrompit Mme
Rowlands, plutot compatissante que sarcastique.

--Rien n'etait plus juste, repondit modestement Archibald; cependant,
je puis alleguer que, des le debut de l'affaire, lorsqu'on classa nos
talents respectifs, j'eus l'heureuse inspiration de me faire passer pour
cuisinier...

Mme Rowlands revassait pendant cette explication:

--Pauvre Edward, en somme, je l'adorais... beaucoup... Que vais-je
devenir sans lui?...

Elle exagerait le tendre roucoulement d'une jeune veuve ou d'une colombe
depareillee. Elle eut une larme..., oeuvre d'art plus merveilleuse que
n'importe quel strass crible de rayons.

--Eh bien! madame, gardez une consolation dans cette detresse, s'ecria
Turlow avec un surcroit d'enthousiasme; songez que la plus precieuse
qualite d'Edward, c'est-a-dire son amour, survit tout entier en moi.
Ses sentiments, que j'ai du forcement absorber et m'assimiler comme le
reste, s'ajoutent aux miens et determinent dans mon ame le phenomene
d'une double passion; depuis que je vous vois je me perds dans ce
trouble etrange d'aimer ardemment pour deux...

Archibald, comme ponctuation, s'etait laisse tomber aux genoux de Mme
Rowlands et la tirade prenait le tour d'une declaration en regle.

--Consentez a ce traite, d'ailleurs recommande par la logique,
supplia-t-il, devenez ma femme, autant pour assurer ma propre felicite
que pour honorer desormais, a l'etat transsubstantiel, votre pauvre mari
disparu!...

Les beaux yeux de Mme Rowlands se voilerent d'une expression meditative,
mais non depourvue d'amenite:

--L'arrangement serait ingenieux, dit-elle apres un silence, mais ce
sont la des choses tres delicates, tres scabreuses... Il y faut songer
a loisir avant de rien conclure... Revenez me voir, cher monsieur
Archibald, revenez demain, mais vers le soir... Tout ceci reclame, il me
semble, un peu d'ombre et de mystere...

La phrase s'achevait sur un ton d'hesitation fremissante, pleine de
promesses... Les beaux yeux de Mme Rowlands repandaient deja la lueur
extasiee des etoiles qu'elle voulait pour complices...

Archibald Turlow fut ravi de son commencement de bonne fortune; il se
remit sur ses jambes et s'en alla, tout a fait certain d'un triomphe
final que hateraient les frissons de la nuit...

       *       *       *       *       *

Le lendemain, des le tomber de la brune, Archibald retournait au
Cottage, mais il n'etait pas seul.

Il promenait a sa suite, en guise d'ombre, un clergyman tres long, tres
maigre et tout de noir vetu.

--Que veut dire?... interrogea Mme Rowlands descendue dans le jardin a
la rencontre de son hote.

--Je suis de ceux qui aiment a brusquer le bonheur, repondit Archibald,
et j'ai convoque cet honorable homme d'eglise pour le cas ou vous
souhaiteriez de faire consacrer seance tenante notre projet d'union. Du
reste, pas genant, M. Snyd! Il se tiendra bien tranquille et ne remuera
que si l'on a besoin de lui.

--Excellente idee, en verite... La presence de M. Snyd pourra devenir
tres utile... Il acceptera, j'espere, une tasse de the... Mais la soiree
est delicieuse..., restons un peu sous les arbres.

Mme Rowlands, parlant ainsi, guida ses visiteurs jusqu'au milieu de la
pelouse et designa des sieges.

--Assis! commanda Turlow a M. Snyd, lequel se posa sur l'extremite d'un
pliant et se mit a tourner son grand chapeau de quaker entre ses doigts
gantes de coton noir.

Mais M. Turlow s'arreta perplexe a la vue des bizarres dispositions qui
avaient ete prises pour ce bout de soiree en plein air. Mme Rowlands
foulait grandiosement sur l'herbe la traine d'une somptueuse robe
de deuil en satin; quelques couronnes de perles blanches et noires
pendaient par-ci par-la dans la feuillee; le banc de gazon ou Turlow
devait prendre place etait recouvert d'un crepe seme de larmes d'argent
et dont les replis se rattachaient symetriquement a des touffes de roses
blanches. Autour de cette sorte de catafalque, des torches flambaient
dans de hauts candelabres habilles de voiles blancs qu'agitait
le souffle leger de la nuit. Tout annoncait qu'on allait passer
agreablement quelques heures funebres, au sein d'une douce intimite.

--Mettez-vous la, je vous prie, insista Mme Rowlands, et permettez-moi
d'honorer en vous, comme il convient, la sepulture vivante de mon mari.
D'ailleurs, ne vous genez en rien: je deteste la solennite; soyez tout a
votre aise et faites-moi la grace de fumer un cigare, ainsi qu'Edward en
avait l'habitude.

Elle s'enveloppa le front d'un bout de mantille, s'accouda sur une
chaise longue et, reveuse, elle ajouta:

--J'adore la tristesse gaie...

Archibald se fit une loi de ne pas demeurer en reste d'humour macabre
ou autre; il alluma sans facon un pur havane a l'un des lampadaires et
s'etendit bien horizontalement sur le tumulus.

Les vapeurs parfumees du tabac monterent dans la clarte rousse des
cierges. Ce fut dans le tiede silence une minute exquise.

--Oh! je me sens heureuse! soupira Mme Rowlands; j'eprouve je ne sais
quel bonheur mystique ennobli d'angoisse! L'ame d'Edward, sans doute, se
manifeste parmi nous... Oui, je l'entends! elle souffre, elle reclame
quelques consolations de ce ministre de Dieu qui nous entend...

--Priez! ordonna sir Archibald au nebuleux Snyd qui, rougissant,
balbutiant, tres embarrasse, s'efforca de debiter diverses psalmodies
plus ou moins intelligibles.

Il sautait aux oreilles que ce clergyman d'occasion ne se rappelait
qu'imparfaitement le vocabulaire sacre; sa piteuse memoire bronchait;
le verbe evangelique, le diamant de l'Ecriture s'ebrechait entre ses
machoires et retombait en fragments sans eclat, comme la poussiere d'une
perle qu'on ecrase.

Mme Rowlands abaissa les paupieres ainsi que dans la torpeur d'une
exaltation paisible et ne parut nullement remarquer les anonnements de
l'invraisemblable Snyd.

La scene, malgre cet accroc liturgique, n'en tournait pas moins au
fantasque le plus acheve. Les pales rayons de la lune emiettes par le
feuillage et les sautillantes lueurs des torches jetaient de sinistres
effets de lumiere sur la sombre beaute de Mme Rowlands et glacaient de
luisants diaboliques les moires de sa tunique de satin. Archibald Turlow
prenait l'aspect troublant d'une statue de contemporain sur un essai de
mausolee realiste. Snyd, l'incompris, restait tout de noir vetu, pomme
une enigme.

Mais l'on n'etait pas au bout des choses inattendues.

Au loin, tout a coup, par les fenetres ouvertes du salon, une voix
d'homme, sonore, pure, vibrante, s'eleva, soutenue par un accompagnement
de harpe, et fit entendre un cantique dont les strophes attendries
semblaient pleurer dans l'espace.

Archibald et son acolyte se dresserent stupefaits. Mme Rowlands ne
bougea pas.

--C'est delicieux, pauvre Edward! murmurait-elle, confondant en une meme
impression de plaisir sa douleur conjugale et l'attrait de la musique.

Apres l'expiration des dernieres notes, le groom vint annoncer que le
the etait servi.

Mme Rowlands accepta le bras de M. Turlow et, suivis du clergyman, ils
gravirent les degres de marbre blanc qui conduisaient a la maison.

En entrant dans le salon profusement illumine, l'on trouva le chanteur
machonnant une mince cigarette rose, mais exhibant une toilette selon le
ceremonial. C'etait le seduisant tenorino de la troupe italienne tant
applaudi pendant la derniere saison.

--He, signor Capperoni! Comment va? fit Turlow les mains tendues.

--Vous vous connaissez? demanda Mme Rowlands sans la moindre affectation
de surprise ou de curiosite.

--Oui! nous nous sommes rencontres de temps en temps, au Club, je crois,
dit Turlow avec une nuance d'embarras.

Puis la causerie pirouetta sur les jolis riens de l'actualite; l'on ne
fit aucune allusion aux incidents artistico-spirites du jardin, et tout
ce qu'Archibald obtint quand il fallut se retirer, ce fut la permission
de revenir le lendemain soir, toujours additionne de son clergyman, pour
le cas de celebration matrimoniale impromptu.

       *       *       *       *       *

Le second soir menaca de n'etre qu'une nouvelle edition des memes
extravagances; M. Turlow rallumait son cigare et reprenait sa posture
tombale. M. Snyd recidivait ses begaiements obituaires et Mme Rowlands,
eperdument, se replongeait dans les delices des visions interieures.

Cela risquait de devenir d'une monotonie exasperante, mais il y eut une
variante notable dans la partie musicale:

Le tenorino ne fut pas le seul interprete du cantique; un baryton le
seconda, puis Mme Rowlands, emportee d'une soudaine fureur de lyrisme,
se levait sombrement radieuse, deployant ses splendides bras nus a la
lumiere des torches, et jetait dans l'invisible torrent de melodies ses
accents passionnes.

Archibald, transporte de joie dans son immobilite de pseudo-fantome, se
flatta que la serenade etait a son intention et que Mme Rowlands lui
accordait la grace insigne qu'il avait demandee, celle d'entendre ce
prodige inconnu, ce mysterieux contralto de menage, aux notes larges et
profondes tant vantees par Edward.

De retour au salon, on etait un chanteur de plus: le baryton, bel
Italien tres barbu, tres chevelu, mais dont le sourire laissait paraitre
un leger exces de candeur et de bonhomie, tandis que Capperoni, Venitien
blond, ne sous la domination autrichienne, avait dans les traits on ne
sait quelle finesse de jeune diplomate.

--Je vous presente mon ami Vagatromba, dit le gracieux tenor a M.
Turlow, qui s'inclina.

--Vous ne vous connaissiez pas? demanda Mme Rowlands, avec son semblant
habituel d'indifference pour ces menus details.

--Nous ne nous sommes jamais rencontres au Club, je pense, repondit
Archibald encore plus visiblement embarrasse que precedemment.

Et la conversation se remit a voltiger sur le theme des chroniques du
jour, mais les chances de M. Turlow progresserent d'un degre:

Il osa saisir amoureusement la main de Mme Rowlands, qui lui dit sans
trop de colere:

--Y songez-vous, Archibald!

Et elle ajouta, bien bas, ravissante de reticence pudique:

--Revenez apres-demain: nous dinerons ensemble... J'arreterai mes plans
d'ici la... Mais pas de clergyman, cette fois... Ayons un tete-a-tete...
On convoquera, s'il le faut, le saint homme au dessert...

Les quarante-huit heures stipulees n'etaient pas assez longues, certes,
pour laisser a M. Turlow le temps d'apprecier a l'avance toute l'etendue
de sa felicite.

       *       *       *       *       *

Archibald, pourtant, n'eut pas la patience d'attendre la fin de la treve
et crut devoir persister dans la pratique des coups d'audace qui lui
avait tant reussi jusqu'alors.

Il alla roder, vers le commencement de la nuit suivante, aux abords du
Cottage, en compagnie de l'assidu M. Snyd, qu'il appelait negligemment
John, tout court, dans ces moments d'intimite--comme si ce serviteur de
Dieu n'avait ete, par intermittence, qu'un simple serviteur a gages.

C'etait une tentation fort allechante, une operation grosse de hasards
interessants que de surprendre Mme Rowlands, son coeur du moins, dans
ses tourments de veuve et de fiancee. M. Turlow comptait, dans ce
but, escalader John dit Snyd, puis franchir les pointes dorees de la
grille...

--Arretez! souffla-t-il, l'oreille tendue.

Une harmonie touchante arrivait des lointains; des arpeges de harpe
montaient. Mme Rowlands prenait la nuit pour confidente..., elle disait
les larmes de son ame dans un adagio magistral, en ton mineur, sans
accompagnement de tenor, heureusement.

Toute musique de femme dans la solitude est un appel! Cette fois, il s'y
melait comme l'expression d'un supreme adieu!...

Qui donc Mme Rowlands invoquait-elle? Le spectre d'Edward, ou le
palpable et reel Archibald? He! Tous deux, par le ciel! dans la personne
encercueillante de M. Turlow, brulant de s'elancer a travers le jardin.

--Vite! John, cria-t-il a M. Snyd qui, le dos contre la cloture, joignit
les mains, mais dans le sens inverse du geste oratoire et de maniere a
former un echelon sur lequel M. Turlow mit le pied droit.

Mais M. Turlow ne se servit de ce tremplin que pour se rejeter vivement
en arriere. Il avait entendu de sourds grondements et vu briller dans le
noir fouillis des orties, en dedans des barreaux, les yeux incandescents
d'Hesekiah, le sauvage.

--Attention, John, fit M. Turlow, helas! beaucoup trop tard!

En tant qu'echelle, M. John avait spontanement subi dans sa region
inferieure le coup le plus rude que puisse offrir le large pied
d'un Indien peau-rouge. La blessure s'etendait sur toute la partie
accessible. En tant qu'evangeliste, M. Snyd etait donc legitimement
dispense de tendre l'autre joue.

       *       *       *       *       *

Le lendemain de cet episode qu'il se flattait de voir rester secret,
Archibald Turlow, plus elegant et plus fleuri que jamais, entra dans le
salon du Cottage a l'heure precise du diner.

Mme Rowlands n'avait pas encore quitte son boudoir et, nouvelle
anomalie, l'invite fut recu par l'horrible Hesekiah, dont la ferocite
coutumiere semblait se compliquer d'une insondable tristesse.

--Vous dinerez seul! Madame le veut! depechons! fulmina cet incroyable
majordome avec un grincement de dents ou les syllabes craquaient comme
des coups de revolver.

Archibald se raffermit dans la resolution de ne s'etonner de rien et se
transporta dans la salle a manger dont le plus que dernier des Mohicans
avait ouvert la porte avec fracas.

Un silence de mort regnait dans la maison; le luxe de l'argenterie et
des porcelaines produisait un effet glacant sur la nappe ou le couvert
n'etait mis que pour un. Le pretendu tete-a-tete se changeait en un
affreux "lunch" solitaire, si ce n'est qu'Hesekiah restait debout contre
la table et se donnait des airs soupconneux et malveillants de gardien
de prison.

Le banquet, cependant, fut des plus confortables. Le groom apportait les
plats et ce fut une interminable et succulent variete de toutes sortes
de salmis et de salmigundis releves d'un feu gregois d'epices, veritable
incendie culinaire que M. Turlow combattait a l'aide de nombreux flacons
de Champagne mis a portee de sa main.

Emoustille par le joyeux vin de France, Archibald ne songea plus qu'a
donner une haute idee de ses capacites digestives, et bravement il
mangea comme quatre. Mais l'absurde Hesekiah lancait sur son hote
des regards de mepris a la moindre tentative de reculade et, par une
pantomime menacante, le forcait a se repaitre comme une troupe affamee
de Hurons.

Le dessert mit fin a cette suite de tortures; l'on revint au salon
ruisselant de lumieres, ou M. Turlow, passablement gris, travaillait
a ressaisir son equilibre et se disposait a prendre le cafe, quand le
groom lui remit une lettre encadree d'une bordure de deuil.

Au meme instant, Hesekiah tira des basques de son habit un mouchoir de
poche, ustensile inoui dans les mains d'un enfant des savanes; il se
couvrit les yeux, quelque chose comme un sanglot s'etouffa dans sa
gorge, puis il s'enfuit avec le groom dans la salle a manger, dont il
referma la porte.

La scene passait au lugubre, mais Archibald n'etait plus en etat de
concevoir des alarmes.

--Un billet parfume! c'est d'elle! s'ecria-t-il gaiement. Il brisa
l'enveloppe et lut:

"Pardonnez mon indiscretion, cher monsieur Turlow, je n'ai pu survivre
a mon Edward et je me suis tuee la nuit derniere; mais j'avais fait le
serment, a mon mari, de partager sa tombe, s'il mourait le premier. Or,
_son tombeau, c'est vous!_... Encore une fois, pardon du supplement
d'assimilation que je vous impose... J'espere que mes gens auront eu
l'art d'accommoder mes restes de maniere a vous rendre le plus agreable
possible votre emploi de sepulcre malgre vous..."

Archibald eut un cri d'horreur!

Etait-ce vrai, cette folie? Avait-il des hallucinations d'ivrogne?
Etait-ce cauchemar ou realite l'ecoeurante douleur qui lui tordait tout
a coup les entrailles?

--A l'aide! je meurs! De l'air, de l'air! hurla-t-il affole.

Mais, seul, un clair eclat de rire de femme lui repondit.

Mme Rowlands allongeait son profil de sphinx sous un repli de la tenture
au vol d'oiseaux japonais.

       *       *       *       *       *

Elle s'avanca, souriant de la meilleure grace du monde, et, presage
plus flatteur encore, M. Turlow constata qu'elle portait une toilette
nuptiale ou neigeaient des blancheurs de soie, de dentelles et de roses.

--Merci de ce beau chagrin a la nouvelle de ma mort, dit-elle;
rassurez-vous, j'existe, et, de plus, je ne me suis jamais mieux amusee!

Archibald, tout ragaillardi, saisit avec dexterite le moyen qu'on lui
offrait d'inscrire ses effarements gastriques au compte des transes de
l'amour:

--Cruelle adoree, quelle peur vous m'avez faite! Vous perdre! gemit-il
galamment, vous survivre comme un amant de ballade allemande, avec votre
spectre eternellement present dans... mes souvenirs! C'etait a devenir
fou! C'etait...

Mme Rowlands coupa d'un geste ce nouveau courant de fadeurs. Sans
transition, elle redevenait terrible, l'oeil en feu, le masque convulse
de rage grandissante.

--Avouez maintenant, dit-elle, que votre chatiment est juste et que ma
vengeance n'a que trop tarde!

Archibald palit legerement.

--Que voulez-vous dire?

--Assez de ruse et d'insolence, monsieur, vous ne me tromperez plus: ce
Club clandestin, cette secte perfide dont vous etes l'emissaire, je sais
ce que c'est, j'en connais du premier au dernier les infames statuts...

Ici, soit dit en parenthese, nous respirons, car il etait temps que
Mme Rowlands, enfin, lancat l'anatheme annonce contre l'execrable
affiliation et dissipat l'obscurite qui, jusqu'a present, a plane sur
cette histoire.

--Oui! poursuivit-elle, dechainant la fureur et l'ironie, les
"Debarrasseurs," en verite! c'est le nom qui convient a ce ramassis de
maris mal decrasses du celibat, revoltes contre la fidelite conjugale et
ligues pour se delivrer reciproquement de leurs femmes par un
ignoble systeme de libre echange. C'est la que se trament de laches
conspirations contre les vertueuses d'entre nous qui s'entetent a ne pas
fournir de pretexte au divorce. C'est la que les pitoyables associes se
renseignent sur les qualites, les penchants, les travers, les caprices
de celles qu'il s'agit de seduire, et combinent ainsi les meilleures
chances de se deshonorer mutuellement. C'est la qu'ils calculent les
heures de se rendre au foyer les uns des autres et qu'ils menagent
les rencontres imprevues, les scenes de fausse jalousie et de feintes
provocations, les surprises, les coups de theatre, les flagrants delits
de toute espece, destines a rendre irrevocable la separation des epoux
et le mariage des amants. Bravo! messieurs! c'est d'un machiavelisme
transcendant!

Mme Rowlands prodiguait, on le voit, la fletrissure meritee; Archibald
Turlow perdait contenance.

--Comment savez-vous?... Quelle plaisanterie, balbutiait-il.

--Oh! laissons la les dementis! Encore une fois, je sais tout. Vous
avez eu l'imprudence d'admettre dans vos rangs M. Capperoni, quoique
celibataire, et, selon vos statuts, afin de l'utiliser comme "essayeur"
aupres des femmes reveuses... Capperoni--tandis que je revais--m'a
revele vos procedes d'un bout a l'autre...

--Le traitre! siffla M. Turlow.

--Mais, apres tout, je vous dois presque de la reconnaissance, continua
Mme Rowlands, passant de la furie au froid sarcasme. Ah! messieurs les
"Debarrasseurs," vous avez desespere de me vaincre par votre methode
ordinaire et vous vous etes livres, en mon honneur, a des frais
d'imagination. Il y a quelques mois, vous partez sans prendre conge,
sous pretexte d'affaires au bout du monde, tandis qu'en realite vous
menez dans les stations thermales environnantes un train galant dont les
joyeusetes sont celebrees par le _Courrier des Eaux_, journal des plus
futiles, certes, mais dont la lecture, pourtant, peut quelquefois n'etre
pas sans interet. Puis, quand on me croit reduite a merci par l'abandon
et preparee aux coups de tete par le ressentiment, vous apparaissez
a l'improviste dans ma solitude, vous me racontez je ne sais quelle
fastidieuse histoire de voyage tendant a me faire admettre, sous une
forme divertissante, la nouvelle de la mort d'Edward, que vous offrez
allegrement de remplacer. En meme temps, vous osez m'amener le stupide
John, votre valet de chambre, sous un accoutrement d'homme d'eglise;
vous dressiez la souriciere d'un pretendu mariage religieux qu'on eut
fait legaliser plus tard. Vous caressiez la chimere d'etablir une
intimite provisoire qu'Edward devait venir interrompre au moment le plus
favorable pour proclamer le scandale et rendre un divorce inevitable.
Apres cet eclat, l'heureux Edward, conformement aux regles du Club,
serait alle magnanimement proposer son coeur et sa main a Mme Clara
Turlow, pour guerir la blessure faite a son amour-propre. Car vous etes
marie, monsieur Archibald Turlow! Et je crois savoir que Mme Turlow est
une personne accomplie, sous tous les rapports, un modele de beaute,
d'esprit, de tendresse, ce qui vous rend peut-etre moins excusable
encore que l'ingenieux Edward...

--Je proteste!... essaya de madrigaler Archibald...

--Bien joue, messieurs, continua Mme Rowlands sans entendre, le piege
etait infaillible; mais, je le repete, j'etais avertie, je vous ai
laisse faire autant qu'il le fallait pour justifier mes represailles,
puis je me suis vengee, mais vengee, entendez-vous bien, avec toute
l'ardeur et tout le raffinement d'une femme poussee a bout, d'une
creature, aussi, dont le sang indien brule les veines! Oui, je me suis
assouvie, saturee, gorgee de vengeance par des moyens que vous ne
soupconnez pas encore et dont vous allez fremir...

Turlow sentit renaitre son malaise d'apres diner et d'horribles soupcons
l'assaillirent: il se demanda si Mme Rowlands tenait de ses aieux
la science autochthone des poisons subtils, traitres, devorants,
torturants, irremediables...

--Alors, ce repas etrange, ces mets qui brulent et dechirent?...
interrogea-t-il, subitement hors de lui...

Les yeux bleu noir de Mme Rowlands se mirent a darder le flamboiement
d'un regard de vipere.

--Ah! vous y songez, a la fin! Ce repas, repliqua-t-elle avec un petit
rire assassin entre les dents, ce repas est tout pareil a celui que vous
vous vantiez si gaiement d'avoir fait dans les neiges, il n'y a de plus
que la realite: vous venez de debuter avec succes dans l'anthropophagie;
vous avez absorbe, d'un bel appetit, ma foi, votre tres honorable
collegue Edward Rowlands, vous l'avez devore tout entier, et je me plais
a penser qu'il ne vous cause aucune desillusion quant aux qualites
plutot comestibles qu'intellectuelles dont vous le pretendiez pourvu.

Turlow blemit; ses joues se plomberent de teintes violacees:

--Un pareil crime, a propos d'un badinage! Ce serait hideux, ce serait
atroce; ce n'est pas possible, non! je ne veux pas!...

Il delirait, puis se rebella, fouette par la rage ou le degout, et
supposa qu'on se jouait du leger trouble ou l'avait mis le Champagne.

--Mensonge! cria-t-il, comment eussiez-vous commis ce forfait? Edward
est vivant, il se cache dans une retraite ignoree de tous et que vous ne
sauriez deviner.

Mme Rowlands, rasserenee, mettait une volupte de tigresse a tourmenter
sa victime.

--Je vais vous convaincre d'un mot, interrompit-elle; sachez que la
gracieuse Mme Turlow, votre epouse, fut ma complice devouee dans cet
"imbroglio;" nous echangions une correspondance, car notre liaison
devait, a tout prix, rester secrete. J'ai su de la sorte qu'Edward,
en "Debarrasseur" consciencieux, promenait chaque soir chez elle ses
assiduites, de meme que vous m'accabliez des votres. Edward a-t-il fait
plus ou moins de progres dans l'affection de Mme Turlow, je l'ignore;
c'est un point que ma ravissante amie a finement evite d'elucider dans
ses lettres. Quoi qu'il en soit, mon fidele Hesekiah, le robuste rejeton
des esclaves de mes ancetres, avait l'ordre, hier, pendant la nuit,
d'aller guetter M. Rowlands aux environs du Cottage de Mme Turlow,--le
nomme John a rencontre, je crois, pres d'ici, le meme Hesekiah lorsqu'il
se mettait en route.--Suivant mes instructions, il a baillonne, garrotte
et ramene sur ses epaules le chetif Edward Rowlands. Vous savez la
suite...

Le doute n'etait plus possible. Archibald, chancelant, eprouva derechef
l'odieux effondrement intestinal.

--Des sels, de l'air, je meurs! vocifera-t-il pour la seconde fois!

Mais, comme tout a l'heure, ses cris n'eurent d'autre reponse que le
retentissant eclat de rire de Mme Rowlands.

--Allons, j'ai pitie de votre faiblesse ridicule et de votre penible
digestion, dit-elle; regardez et soyez gueri!

Elle se jeta d'un bond sur l'autre rideau japonais, faisant face a celui
de l'antichambre,--cette fois c'etait une poignee de papillons d'or
semes sur un ciel de satin azur:

--Entrez, il est temps, dit-elle au personnage dissimule derriere la
draperie. Et le personnage surgit aussitot.

       *       *       *       *       *

Alors, tableau, mais tableau vivant! On vit paraitre Edward Rowlands
lui-meme, en chair et en os, non debites a part, Edward sans aucune
dissection et tel que la nature americaine l'avait facture depuis trente
et quelque cinq ans.

Tel quel, Edward Rowlands etait, dans une gamme moins blonde,
l'exacte reedition d'Archibald Turlow; meme cachet de frivolite, meme
desinvolture de don Juan fashionable, meme calvitie naissante et jusqu'a
la parite du costume, donnant a leur camaraderie un air de fraternite.

Mme Rowlands riait toujours.

--Que signifie? demandait Turlow abasourdi...

--Cela signifie, s'ecria joyeusement l'ex-defunt, que Mme Rowlands a su
conduire a son gre la fameuse scene des surprises, des coups de theatre,
des flagrants delits de tout genre, comme nous disions au Club. Cela
signifie, de plus, que Mme Rowlands est une femme d'esprit avec qui je
suis trop heureux de pouvoir me reconcilier. Agissez de meme aupres de
Mme Turlow, mon cher, car je puis attester, certes, qu'elle est restee
insensible a mes flagorneries, tout comme Mme Rowlands a dedaigne les
votres. Allons, mon cher, il faut rentrer dans l'ordre et suivre le bel
exemple de constance qui nous est donne.

Mme Rowlands riait de plus en plus. La comedie renaissait dans ce salon
ou l'etincellement des lustres renvoye par les glaces rebondissait sur
les tons clairs de l'ameublement et s'eparpillait en feux follets d'or,
d'argent et de cristal sur les mille babioles des etageres.

Archibald s'epanouissait dans ce milieu festoyant.

Sa terreur apaisee faisait place aux sensations affriolantes qui suivent
un excellent diner arrose de bons vins.

--Soit, dit-il, enfoncons-nous desormais dans les beatitudes de
l'interieur... Nous donnerons notre demission du Club, voila tout...

Edward gonfla sa joue droite, Archibald clignota nerveusement de l'oeil
gauche, signes maconniques furtifs a l'aide desquels, sans doute, les
deux clubistes s'affirmaient la sincerite de leur conversion.

Mais Mme Rowlands ne riait plus; Mme Rowlands reprenait brusquement la
hauteur farouche, le visage fatal, le verbe cinglant du drame:

--Non, messieurs! vous n'en serez pas quittes a si bon prix, dit-elle,
arretant l'eclair de ses yeux sur Edward; pendant votre absence j'ai
porte ma cause devant un tribunal et le divorce a ete prononce en ma
faveur. J'etais libre, je me suis remariee en toute hate et, pour
comble a votre humiliation, voyez celui que je vous prefere, admirez le
remplacant que je vous ai donne:

Elle secoua le timbre d'argent. Le rideau de l'antichambre se souleva:
la face cuivree d'Hesekiah se decoupa sur le vol d'oiseaux de peluche
bleue; Edward recula, terrifie, jusque dans l'essaim de papillons d'or.

Mme Rowlands rayonnait olympiennement dans l'orgueil de la revanche,
elle s'ecriait:

--Oui, ce sauvage en qui subsistent l'honneur et les vigueurs de ma
race, c'est lui mon bien-aime, c'est lui mon nouvel epoux! Allons!
Hesekiah! montrez que vous etes le maitre; chassez d'ici ces gens qui
nous font horreur.

Les yeux d'Hesekiah devinrent comme des diamants noirs a reflets
sanglants, ses dents de tigre jaillirent dans un rictus sinistre. Le
mangeur d'hommes de naissance reparaissait, et l'on put craindre un
instant que les dangers de cannibalisme apprehendes pendant tout ce
recit ne dussent, au denoument, se realiser.

Mais l'invincible Hesekiah fut longanime; il prit le coquet Archibald
sous le bras gauche, le pimpant Edward sous l'objet pareil du cote
droit, et transporta les deux gentlemen jusqu'au dela des limites du
domaine en passant sous les verdures ondoyantes--alors effacees dans la
nuit--du joli jardin qui bornait le Cottage.

Hesekiah soulevait sa double charge avec une souplesse telle que les
deux "Debarrasseurs" croyaient planer feeriquement dans l'air embaume de
cette belle soiree d'ete.

Ce fut, a vrai dire, la seule impression franchement agreable et saine
qu'ils recueillirent au cours de leur memorable aventure.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, Mme Rowlands, en semillant neglige d'excursionniste,
entrait dans la salle d'attente pour le train du paquebot, en compagnie
de son nouveau mari, tout rose, tout ravi, tout svelte, tout tremblant
comme la legere fumee de la cigarette qu'il chiffonnait du bout des
doigts.

Car il va sans dire que Mme Rowlands n'avait pas commis l'inconvenance
d'epouser son intendant a la peau couleur de bronze.

L'elu de son coeur, celui qu'elle avait conduit a l'autel--la veille
meme, pendant le diner d'Archibald--n'etait autre que l'"essayeur"
Capperoni, dont elle s'etait eprise en raison de ses talents lyriques,
et par reconnaissance aussi pour son empressement--tres habile du
reste--a trahir les secrets du Club.

Capperoni veillait a l'enregistrement des bagages. Mme Rowlands
trepignait de joie folle; pourtant elle manifestait une certaine
impatience, quand elle vit M. Vagatromba s'approcher d'elle.

--He quoi! tout seul?...

Le baryton semblait bourrele de melancolie, il etait porteur d'un billet
a l'adresse de Mme Rowlands; elle lut rapidement, au bruit de la cloche
du depart:

"Pardonnez-moi, belle adoree, de ne pas suivre vos conseils jusqu'au
bout. Helas! fuyez en Italie sans moi! Je n'epouse pas M. Vagatromba,
comme nous l'avions arrete. Ce pauvre baryton est decidement trop
candide, trop plein de bonhomie, que sais-je, trop barbu, trop chevelu,
etc.; puis il a le tort grave de ne pas faire partie du Club des
"Debarrasseurs." J'epouserai, s'il vous plait, votre "ancien," le
drolatique Edward. Celui-la, du moins, frequente assidument cette trop
naive institution qui ne manquera pas de me debarrasser de lui des que
je manoeuvrerai dans ce but. Soyez-moi reconnaissante de vous venger
ainsi tout a fait d'Edward et de me venger moi-meme de mon ex-Archibald
sans me lier trop longuement dans l'avenir.

"Votre meilleure amie,

"Clara Turlow."

       *       *       *       *       *

Et s'il nous etait permis d'armer cette innocente idylle d'une legere
pointe d'immoralite, nous dirions qu'aupres de femmes integralement
charmantes comme Mme Rowlands et Mme Turlow, le Club des "Debarrasseurs"
peut rendre de bien jolis services.... et volontiers nous ajouterions
que le divorce est une excellente legislation...

Mais, encore une fois, nous ne voulons pas froisser les ames feminines.




UNE SOIREE IMPROVISEE


Affreux temps ce soir-la!

Une poussiere de neige, vaporisee en brouillard, fumait sur le pave gras
et s'impregnait d'une acre senteur de suie que le vent rabattait des
toits.

Dans le quartier d'Old-West-End, cependant, nombre de promeneurs de
divers sexes continuaient d'arpenter de long en long l'asphalte de la
Grande-Avenue. Leurs silhouettes, par intervalles, emergeant de la buee,
se decoupaient dans la lueur de gaz roussie par la brume des quelques
magasins restes ouverts.

Ces personnes, de sexes non pareils, depensaient ostensiblement une
certaine somme d'allegresse tumultueuse; elles articulaient, a cet
effet, des rires, des cris, des fragments d'airs populaires; elles
executaient, par groupes, une course folle a travers la cohue, ou bien
l'une d'elles titubait, a part, quelques mesures d'une danse echevelee,
avec force hurlements, miaulements, sifflements et autres exces
d'orchestration individuelle.

C'etait, il est vrai, le Nouvel An, Christmas, la Saint-Sylvestre,
Carnaval, Celebration de Centenaire ou je ne sais plus quoi dans ce
genre, et l'on n'ignore pas que, pour beaucoup de gens d'autant de
sexes que le permet le fatalisme organique, ces coincidences d'almanach
entrainent inevitablement une sorte de propension automatique a la
turbulence et a la jovialite.

Le plaisir serait alors dans l'air, pretend-on. J'essayai moi-meme de me
le persuader. Je remuai les jambes de maniere a faciliter au trottoir la
tache de me guider doucement parmi la foule; je decidai de devenir sur
l'heure tres festoyant et, le brouillard aidant, je m'abimai presque
aussitot dans une telle melancolie poignante qu'il me fallut bien vite
deserter le spectacle de la gaite civique et prendre d'urgence la
resolution de retourner en mon logis.

Avec mon ame et conscience, il fut alors stipule que je passerais
le reste de cette soiree dans mon campement de celibataire, que
j'allumerais un bon feu, que j'appreterais du the considerablement fort,
que j'incendierais ma plus volumineuse pipe arabe, que je dialoguerais
dans l'azur avec mes chimeres et mes esperances, et qu'enfin, jusqu'a
l'instant de me mettre au lit, je m'abreuverais a cette coupe de delices
philosophiques exigees de la solitude par quiconque se refugie chez soi,
degoute de la ville et de l'aspect prosaique des plebes et bourgeoisies
en temps d'hiver, de givre et de fete nationale.

Par surcroit de sybaritisme, j'achetai sur la route une demi-douzaine
de brioches toutes fraiches, lesquelles me furent remises coquettement
enveloppees chez le patissier, avec supplement de sourires de la
demoiselle de magasin, et, pressant le pas, je flairais a travers le
papier l'allechant parfum du regal a venir.

Je fus donc tres satisfait de franchir l'entree principale de mon
domicile et de laisser entrevoir au garcon d'hotel detenteur de ma cle
la figure d'un grave et interessant jeune homme avide de s'enfermer
chez lui, sans doute pour etudier ou lire, precisement a l'heure ou
l'universelle frivolite se donne carriere au dehors.

Emu d'un distrait orgueil, je longeai le vestibule; mais avant de gagner
l'escalier, je jetai, par les rideaux de mousseline d'une porte vitree,
un rapide coup d'oeil dans le salon qu'occupe au rez-de-chaussee le
proprietaire de l'edifice dont j'habite les combles.

Tres etrange, ce salon: un luxe rigidement sobre figurant quelque chose
comme un pied-a-terre du Vide dans le Rien. Le gentleman-proprietaire
entendait le confort d'une facon vraiment fantasque et cultivait
l'originalite froide. Un lustre a gaz tombant d'un plafond blanc entre
quatre murs blancs brisait sa lumiere blanche au vernis miroitant du
parquet; quelques chaises de canne aux maigres boiseries dorees se
dressaient contre les parois; vis-a-vis de la porte vitree une cheminee
de marbre blanc encadrait d'austeres lignes droites la plaque de cuivre
d'un calorifere; au-dessus de la cheminee une glace etroite et haute
s'encastrait dans la pierre et refletait cet ensemble de paleurs et de
clartes; vers le milieu de la piece luisait une petite table carree de
bois de rose ou reposait, pique d'un point lumineux dans son ventre
noir, un encrier de cristal pourvu d'une plume de nickel. Et rien que ce
strict necessaire; partout la ligne droite, seche ossature du defaut de
coloris; rien de plus que cette representation d'un Neant bien distribue
et proprement entretenu.

L'habitant de cette excentricite a rebours etait absent quand je passai,
mais je me le rappelai tel qu'il se montrait souvent, des le matin,
sangle dans une toilette correcte comme son Eden et cambrant, tout
raide, sa taille exigue et fluette, devant la petite table de bois de
rose. Il promenait alors la plume de nickel sur un fin cahier cartonne
et du bout de ses doigts greles il fixait sur le papier ses inspirations
litteraires.

Car, circonstance gaie, ce richard etait poete a ses heures.

Il livrait aux feuilles volantes et recitait, non sans succes, dans le
beau monde, de faciles chroniques, de legers proverbes, releves d'on ne
sait quel scepticisme affriolant et benin de viveur millionnaire. Severe
d'attitude pour la sauvegarde de ses rentes et loyers, il s'annexait
toutefois a la corporation des artistes et lettres jusqu'au point d'y
choisir volontiers ses locataires.

--Heureux homme! jeune, recherche, presque deja celebre, tandis que moi,
modeste professeur de langues mortes, n'entrevoyant qu'aux lointains de
l'avenir une notoriete d'ecrivain substantiel...

Ainsi je meditais, gravissant les marches tres lentement, comme pour
amuser mon imperieux desir de me retrouver chez moi.

Au premier etage, je ne remarquai rien: l'ordinaire ecroulement des
gammes faisait treve derriere la porte fermee. Le pianiste etait parti.

--On se l'arrache aussi, celui-la, songeais-je. On admire sa virtuosite
frenetique et son air exalte. Ce soir, sans doute, il triomphe dans un
grand nombre de reunions; il agite, se tordant au piano, sa criniere
astrale et repand, sur un tas de dames extasiees, l'eblouissement de ses
arpeges...

Cette vision me hanta jusqu'au second etage ou mon attention fut attiree
par une joyeuse rumeur.

Il y avait reception chez ma voisine, la cantatrice, jeune etoile
d'operette, fort en vogue pour mille raisons, parmi lesquelles il serait
injuste de ne pas signaler sa verve ebouriffante dans le "parle" des
roles.

Ce devait etre amusant, la-dedans! Une sourde, une lache envie me prit
de franchir le seuil. Je tendis une main vers le cordon de sonnette, je
travaillais de l'autre main a caser le paquet de brioches dans une des
basques de mon habit, et je restai dans cette attitude assez de temps
pour avoir l'honneur de vaincre la tentation sans la fuir.

Rien, d'ailleurs, ne m'interdisait l'acces de ce nid parfume: le
gentleman-proprietaire m'avait naguere presente a la diva, non seulement
en qualite de voisin, mais sous le respectable titre de jeune homme
d'avenir.

Mais, des ma premiere visite, la toute belle exhiba tant de politesse
meurtriere a l'endroit des gloires en germe; elle s'excusa--si
cruellement pour moi--de meconnaitre tout ce qui n'est pas homme, femme
ou choses du jour!...

Certain matin, retour de bal, elle avait si peu dissimule, dans
l'escalier, le besoin de rire de mon raide individu descendant des
l'aurore pour une lecon de grec!...

Que devenir tout a l'heure si la jolie scelerate s'avisait de divertir
sa compagnie a mes depens?

Ce doute me fit tourner les talons; je m'esquivai, sans lambiner, cette
fois; aucun pretexte de retard ne se presentait desormais, car, a
l'etage au-dessus, je penetrais chez moi et bientot apres, chaudement
enfoui dans une robe de chambre, je contemplais d'un regard voluptueux
sur ma table le paquet de tabac, la pipe arabe, le lot de brioches et le
bol de the sur lesquels tombait la paisible lumiere de la lampe.

Je m'applaudis alors de ma sagesse, j'oubliai la feline cantatrice et je
m'egarai dans le sentiment de ma superiorite sur la foule des badauds
restes dans la rue.

Mais cette haute appreciation de moi-meme cadrait mal avec une trop
complete oisivete: je guignai dans la penombre, au-dessus du cercle
lumineux de l'abat-jour, une etagere ou reposaient fraternellement
inclinees l'une sur l'autre, les oeuvres choisies des plus grands
ecrivains et philosophes. J'allais etendre le bras, m'emparer d'un
volume et consacrer mon detachement du monde banal par quelques moments
d'entretien avec l'un de ces sublimes esprits, quand un scrupule me
troubla:

"Est-ce ainsi, me dis-je, que ces eminents genies utilisaient ou
depensaient les rares instants de liberte que leur laissait une
existence souvent precaire? Leur stupefiante fecondite n'est-elle pas la
preuve certaine qu'en de telles heures ils meprisaient la contemplation,
voire meme l'etude, et labouraient a larges coups de plume le champ de
leur propre pensee?"

--Oui, travaillons! m'ecriai-je a haute voix, surexcite par la noble
verite qui venait de m'apparaitre.

J'etalai sur la table un epais amas de papier blanc; je saisis a pleine
main et trempai dans l'encre mon plus ample porte-plume, digne outil
d'un puissant ouvrier, et je m'enhardis a mettre enfin sur le metier
un enorme ouvrage dont le plan, depuis quelques semaines, se deroulait
confusement dans ma cervelle.

Ce devait etre un de ces vastes essais de logicien et de poete ou
s'affirme la doctrine personnelle d'un encyclopediste et qui ramenent
a la clarte d'un meme point de vue theorique les energies combinees de
l'histoire, de la legende, de l'art, de la critique et de la science.

Le titre promettait de devenir quelque chose comme: _La lutte du Reel et
de l'Ideal sur le terrain de l'Hypothese_.

Je calligraphiai sur-le-champ cette rubrique, bien que fremissant d'une
honnete terreur a la prevision des inextricables developpements que
comportait un pareil sujet. Deja l'ambitieux intitule se carrait en
copieuses majuscules au milieu du premier feuillet; j'allais, enfin,
mettre a la voile sur l'ocean de mes idees, lorsqu'un tapage subit, un
charivari de rires et de cris retentit a ma porte.

J'eus le pressentiment qu'on venait me deranger et que mon inspiration
s'envolerait du coup vers les limbes des chefs-d'oeuvre inconnus.

Helas! il n'etait que trop vrai!

On ouvrit avec fracas; des gens entraient. Je decoiffai la lampe et,
tout ahuri, je ne discernai d'abord qu'une avalanche de couleurs, un
flot de robes de soie, de satin, de dentelles, entrainant quelques
habits noirs, et mouchete, par-ci par-la, de flammules d'or et de
diamants comme dans un rayon de soleil.

C'etait un torrent en toilette de bal; un essaim de femmes elegantes
et de gentlemen souriant au plaisir d'une equipee imprevue et
m'assourdissant d'acclamations tant soit peu railleuses; ma chambre
etait completement prise d'assaut, tandis que gauche, effare, saluant au
hasard, je m'armai de mefiance quant au but cache de l'incident.

Je me gardai de demander aucune explication et m'appretais a deconcerter
au besoin les mystificateurs par une reserve systematiquement courtoise;
mais les eclaircissements arriverent d'eux-memes lorsque, apres un gai
froufrou de robes froissees, on se fut tasse tant bien que mal.

Les assiegeants avaient pour chef la semillante cantatrice du second
etage, flanquee du pianiste du premier et du poete du rez-de-chaussee;
le reste de la troupe se composait d'un bouquet de reines et princesses
de theatre, escortees d'une demi-douzaine de notabilites du genre
masculin et du sous-genre artistique ou litteraire, personnages dont
l'insouciance habituelle s'aiguisait, semblait-il, d'une pointe de
griserie.

Le brouhaha s'apaisant, ma doucereuse voisine daigna, de son propre
mouvement, devoiler les motifs de l'incartade:

"Elle avait, tout a l'heure, concu le caprice de faire grimper sa
compagnie a l'etage au-dessus, afin d'y surprendre, comme un corbeau
dans son clocher, certain jeune homme trop prematurement grave et
farouche...."

Ceci chantonne dans le son clair du rire, et souligne, a la ronde, d'une
quantite d'oeillades assassines m'avertissait que je n'etais pas au bout
des epreuves premeditees par l'aimable societe.

Je barbotai dans une replique filandreuse tendant a demontrer la joie
pure que me causait l'apparition extraordinaire, imprevue!...

Mais je ne pus achever.... Mes bourreaux avaient hate d'ouvrir les
hostilites.

--Monsieur comprend le vrai bien-etre! Admirez donc cette belle robe de
chambre! s'ecria l'une des dames, devinant le pudique embarras ou me
plongeait un vetement trop intime, a grands carreaux jaunes sur fond
vert-pomme, et l'impuissance de mes efforts pour garder, quand meme, une
pose majestueuse.

--Etre a l'aise chez soi, chose adorable! dit un gentleman momifie dans
le costume le plus etroit de la plus derniere mode.

--Et rever seul, en buvant du the! Quel charme! sifflota du ton le plus
impertinent une autre dame dont le nez delure, la levre charnue
et l'oeil flambant promettaient tout autre chose qu'un naturel
contemplatif.

La cantatrice se pencha sur la table comme pour analyser la facon d'une
tasse de the dans un menage de garcon, et, par comble d'infortune, ses
yeux tomberent sur mon commencement de griffonnage.

--Ah! j'ai du remords, pour le coup, declara-t-elle; vous travailliez,
et nous venons vous distraire!... voyons! que faisiez-vous?

Il etait trop tard pour conjurer son indiscretion; je fremissais de
honte et de rage au fond de mon etre, tandis qu'etranglant son rire dans
un verbe emphatique, elle lisait:

"La lutte du Reel et de l'Ideal sur le terrain de l'Hypothese."

Elle souleva le feuillet entre ses deux mains roses et, non contente de
deflorer le mystere de mes conceptions, elle decouvrit aussi l'absolue
blancheur virginale de toute la rame de papier.

Acharnee, la diablesse affecta de relire la pompeuse epigraphe, en
soupesant doctoralement le sens de chaque mot; puis, avec cette
precision machinale des etres qui raisonnent a la volee, elle demanda:

--Pourquoi pas "la lutte de l'Hypothese et de l'Ideal sur le terrain du
Reel?"

Oh!... comme je compris alors cette sorte de haine qu'on a generalement
pour les femmes d'esprit!...

Mais la portion male du cenacle ne resista pas non plus au plaisir de
planter quelques epigrammes au flanc de mon amour-propre.

--Ne vivre qu'une oeuvre! c'est l'heroisme du genie! proclamait l'un des
journalistes presents, venal ramasseur de bouts d'actualites, vulgaire
"modiste" dont les travaux d'une heure obtenaient, parfois, des succes
de cinq minutes.

--Honneur et gloire a de tels temperaments voues au grand art! ajoutait
avec des simagrees de respect un aquarelliste, mievre illustrateur pour
boites de confiserie et couvertures de romances.

La-dessus le pianiste, herissant son aureole blonde, se precipita vers
un vieux clavecin dissimule dans un des recoins de ma chambre, et tira
des entrailles rouillees de l'instrument une folle pyrotechnie d'accords
et de fioritures, magie d'improvisation ou chantait le mepris de tout
enfantement laborieux.

--Mais nous voici dans les questions litteraires, reprit le gazetier
en s'adressant au gentleman-poete; ne serait-ce pas l'occasion de nous
dire..., vous savez..., cette composition nouvelle?...

--Oui, oui! bien pense! bravo! silence! ecoutons! cria toute la troupe
avec un empressement qui trahissait enfin le veritable dessein des
conspirateurs.

En depit de ma simplicite, je devinai leurs intentions, point par point:

Ligue contre mes fieres croyances de lettre, le clan des inities et
amis comptait se divertir de mes impressions moroses a l'audition d'une
bagatelle inedite, marquee au cachet des produits de salon.

La promptitude qu'on mit a se ranger en hemicycle en laissant autant
que possible d'espace vide dans le milieu de la chambre acheva de
prouver--au moins pour moi--que tous les details de cette scene avaient
ete concertes avec une habile perfidie.

Le gentleman-proprietaire ne se fit pas prier et ne parut nullement se
preoccuper d'obtenir mon autorisation. Il pouvait d'ailleurs agir sans
formalisme et se considerer comme chez lui, jusqu'a concurrence de deux
ou trois termes que je lui devais.

Oui, sans plus de gene, on transformait ma mansarde en salle de theatre,
on s'appretait a lire ou a jouer je ne sais quelle piece nouveau-nee
et l'on me reservait, a moi, les burlesques attributions du Bonhomme
Public!

Accoude sur la table, l'auteur se recueillit pendant quelques instants;
la cantatrice prit place non loin de lui; le pianiste, reste au clavier,
indiquait par son maintien que l'agrement de la musique se joindrait a
la recitation; et moi, sans l'avoir cherche, je me trouvai installe de
maniere a pouvoir surveiller d'un seul coup d'oeil ces trois personnages
et leur auditoire.

Le poete prit la parole au milieu du plus beau silence. D'un mot, il
fixa le sujet, le lieu, l'action. Il s'agissait d'un mari monologuant
dans un bal, tandis que sa femme, sous ses yeux, valsait, valsait
encore, valsait eperdument, avec une sempiternelle et infatigable serie
de danseurs.

La nuit s'achevait, les grisailles de l'aube blemissaient deja dans
la trame des rideaux fermes et la dame valsait toujours, toujours,
toujours....

Le mari, courbant ses revoltes au joug du bon ton, s'abstenait de toute
attaque directe, mais il se rattrapait en generalites rageuses contre
l'eternel feminin; il detaillait les considerants d'un requisitoire
nerveux contre la monogamie compliquee de dandysme, et, sous le sourire
glace d'un calme trompeur, ce fut un debordement crescendo d'allusions
cruelles, d'insinuations vengeresses, de coleres bleues et de points
sur les _i_ que le pianiste accompagnait a la sourdine d'insidieuses
variations sur le theme d'_Il Baccio_.

La cantatrice, pendant ce soliloque, esquissait par quelques gestes le
role muet de l'epouse et traduisait, a ravir, les airs enivres d'une
mondaine qui, tout en tourbillonnant dans la musique et la lumiere sur
un fond trop rapproche d'habits noirs, observe a la derobee l'ombre
conjugale au front de son tyran.

En somme, je ne notai rien de neuf dans ce tableau trop connu des fades
tracasseries entre epoux, mais, j'en convenais a part moi, ces redites
se pomponnaient d'une forme heureuse, la phrase etait svelte, le mot
frappait droit, le trait s'accrochait vibrant et scintillant comme une
aiguille.

Les amis de l'auteur applaudissaient avec furie, et volontiers je
faisais chorus; mais cela ne suffisait pas et, a chaque ovation,
des regards s'arretaient sur moi comme pour morigener mes secretes
resistances:

--Avouez, semblait-on dire, que ces boutades sans pretention renferment
beaucoup de verites; avouez que, pris sur le vif de la vie elegante,
ce souriant impromptu souleve autant de questions fondamentales que
n'importe quel lourd volume de cuistre!...

--C'est enleve d'apres nature, mimait l'aquarelliste fouettant l'air
d'un coup de pouce.

--C'est du Tout New-York et non de la solitude, decretait la mine
cassante du chroniqueur.

--Le coeur humain n'a pas de robe de chambre, minaudait la petite dame
au nez positiviste.

On redoublait de transports et le pianiste persistait a moduler _mezza
voce_, car la fantaisie du poete-proprietaire avait une suite: le
monologue s'achevait en une comedie.

Brusquement l'auteur personnifiant "Monsieur" se levait et se dressait
devant l'actrice figurant "Madame."

--Apres tout, chere amie, disait-il exagerant l'exces des politesses,
pourquoi n'accorderiez-vous pas aussi, comme au reste des peuples, un
tour de valse, a moi, votre seigneur?

--J'attendais qu'il vous plut d'user de vos droits, repondait-elle,
jouant le reproche tendre.

Et s'enlacant, lui pimpant, mais mince, elle plantureuse, mais legere,
ils tournoyerent, coquets, souples, corrects, sur les trois temps du
rythme.

L'air d'_Il Baccio_ tremblait en trilles emus et "Madame"--bonne
comedienne, decidement, la voisine--semblait, du fond de la valse legale
et legitime, semer sur ses admirateurs les memes sourires extasies par
lesquels, tout a l'heure, elle irritait son conjoint dans le flagrant
delit de la valse consommee a l'etat de fruit defendu.

Au demeurant, ils valsaient leur querelle de menage, a raison d'une
phrase par mesure; radieux, en apparence charmes l'un de l'autre, ils
poursuivaient une causerie ou chaque madrigal de l'homme enfoncait
une egratignure, ou chaque flatterie de la femme couvait une rancune
hypocrite.

Plus que jamais, les spectateurs se delectaient de ce marivaudage
a canifs tires. "Monsieur" deversait des ironies sataniques; une
resignation bleu de ciel coulait des reponses de "Madame" quand, tout a
coup, mordue a l'ame par l'injure, une flamme de haine lui sillonnant
l'oeil, "Madame" arrachait de sa coiffure une longue epingle d'or, et
de la pointe, luisant au bout de ses doigts effiles, elle fouillait a
petits coups, a tout petits coups secs et rapides, dans le coeur du
mari.

Le stylet--je ne sais par quel artifice de theatre--ressortait pourpre,
comme inonde de sang.

La valse mourait _pianissimo_. Le mari, toujours cuirasse d'amenite
supreme, s'inclinait en maniere de remerciement et, des qu'il
s'eloignait, "Madame," exaltee par la volupte des represailles, trottait
l'arme sanglante a ses levres et murmurait, comme secouee d'un frisson
tragique:

--Oh! cela est bon!...

Certes, il y avait quelque hardiesse dans ce cri du coeur, dans cette
facon de symboliser les inimities latentes du mariage, la lutte amere
et sans merci des divers sexes contre l'esclavage accouple du statut
matrimonial.

Et pourtant l'auditoire parut refroidi; les applaudissements
s'eparpillerent hesitants. Ce n'est plus ma contenance qu'on observait
avec une arriere-pensee de critique, mais celle du poete-gentleman et
de son interprete. On s'attendait a l'inevitable baiser final de
toute jolie brouille de proverbe. Un coup de poignard, fut-il a coups
d'epingle, mettait en deroute les habitudes et traditions.

Je goutai la joie interieure d'une sorte de revanche:

--Ah! vraiment! pensais-je en mirant du coin de l'oeil
l'auteur-proprietaire passablement depite, autre chose est de broder de
brillants pastiches selon le gout du jour, ou de tendre a l'art sincere
et de viser a la profondeur: Il faut choisir!...

L'actrice--forte de son experience de la scene--flaira le fiasco et
tenta de "ramener la salle" par un denouement moins violent.

D'un geste subit elle rompit l'une de mes brioches,--niaisement etalees
en pyramide sur la table;--elle feignit d'essuyer le sang de l'epingle
d'or a cette friandise; puis, caressant l'assemblee d'un regard de
fausse ingenue, invoquant la camaraderie des hommes et surtout la
complicite des femmes, elle se mit a grignoter, lente, gourmande,
et chantonnant, sur un air connu cette fois, de l'accent le plus
familierement enjoue:

--Ah! se venger, mesdames, voila le plaisir!...

Theme, pour le pianiste, de quelques brillantes mesures de _finale_.

Cette version etait mieux troussee, mais la precedente avait porte coup.
On repudiait, a l'unanimite, la pretention d'allumer l'eclair du drame
aux etincelles d'une bluette. Les felicitations accordees a l'auteur
manquerent definitivement de cordialite; la compagnie s'eclipsa
silencieuse comme s'efface une nue et, sortent le dernier de ma chambre,
le proprietaire-poete me serra la main de l'air demi-noye d'un artiste
surnageant au demi-succes.

J'avais tout lieu de redouter qu'a la suite de cette affaire il ne me
reclamat ses termes echus dans le delai le plus prochain, et sur cette
prevision je me couchai fort sombre en revassant aux mille episodes de
cette soiree:

Je revis le brouillard de la rue en fete, ou j'avais rode sans but.

Je gemis sur mes projets d'isolement et de travail si soudainement
troubles.

Mauvais augure!...

Jamais, sans doute, le fameux traite de l'"Ideal et du Reel" ne serait
acheve! Qui sait, meme, si je le commencerais pour tout de bon?...

Ecrire de gentilles balivernes, comme le gentleman du rez-de-chaussee;
effeuiller dans l'eclat des salons les primeurs de cette muse badine;
capter les suffrages des jolies femmes a la mode..., contraindre,
triomphant, cette cantatrice elle-meme a quelques heures d'amour...
Combien cela vaudrait mieux, certes, que les mornes soucis des
elucubrations doctes!...

Et comme elles avaient impitoyablement plaisante de moi, ces memes
jolies femmes! Comme elles avaient bafoue ma robe de chambre..., mes
modestes plaisirs d'interieur!...

C'est donc grotesque, un jeune homme serieux? apprehendri-je pour la
premiere fois.

Vive le mariage, en ce cas!...

Mais quoi? si la comedie de tout a l'heure disait vrai? Si l'epouse,
la femme sans fin, n'est que vanite, motifs de valse et coups de
griffes?...

Bref, je soufflai ma bougie et m'endormis navre, bourrele de tristesse,
peut-etre avec une secrete envie de ne me reveiller jamais...

Le lendemain, pourtant, je fus sur pied au premier soleil. Le devoir et
une lecon de grec m'appelaient.

En descendant l'escalier, j'entendis une rumeur au second etage. La
reception de la cantatrice avait dure jusqu'au jour; la porte s'ouvrit;
quelques-uns des retardataires prenaient conge.

Je m'efforcai de fuir inapercu, mais un petit rire grele, acerbe,
odieux, frappa mon oreille et me poursuivit jusque dans la rue....

La diablesse, sans doute, m'avait vu passer!...




UNE NOUVELLE METHODE JUDICIAIRE


On sait combien se sont attisees, en ces temps derniers, les polemiques
des journaux par rapport a l'application continue, reguliere pour
ainsi dire, de la "loi de lynch" dans les regions ouest et nord des
Etats-Unis.

La majeure partie du monde civilise reprouve hautement ces primitifs
procedes de justice sommaire; mais dans le susdit Far-West, a travers
les fraiches etendues prairiales, parmi les jeunes peuplades pressees
de fixer leurs soudaines institutions et d'imposer leurs droits
essentiellement litigieux de premiers occupants, ce meme systeme de
hative repression rencontre d'obstines defenseurs.

D'apres ces derniers, le lynch repand, en l'absence de police effective,
une utile terreur: il annule les chances d'impunite que laisse aux
scelerats l'hesitante jurisprudence des tribunaux imparfaitement
etablis; il oppose, enfin, un etat de guerre perpetuel a la tourbe
d'aventuriers et d'ecumeurs, toujours prete a s'abattre sur le berceau
des naissantes republiques.

Incidemment, les memes apologistes font valoir l'impression moralisante
de ces fougueuses vindictes de l'emportement populaire. C'est un sublime
effet de l'instinct social, pretendent-ils, que cette subite entente des
masses pour la defense de l'interet commun.

C'est un merveilleux spectacle, arguent-ils encore, que de voir, a
la premiere nouvelle d'un forfait, l'humaine cohue soulevee comme un
brusque coup de mer dans le vent de la fureur:

Vol, viol ou tuerie, l'auteur du crime est detenu, l'enquete s'ouvre,
le verdict se prepare... Allons donc! formalites vaines en ces terres
vierges! Le mot d'ordre se repand comme une flamme: les hommes, les
citoyens, les clubs de conjures, les bataillons de vengeurs, des
phalanges de viragos, en armes, a pied, a cheval, accourent de tous les
horizons. C'est la nuit, la nuit tragique des areopages hors la loi.
Le rendez-vous est devant la geole. On extirpe le captif des mains
saignantes des sbires, et, d'arrache-pied, on l'accroche, muet, morbide,
cauchemarde, ralant, au reverbere du prochain coin de rue, aux branches
du premier arbre de la route. Justice est faite. La foule qui n'est que
hate et silence s'efface, anonyme. Le cadavre, dans son suaire d'ombre,
s'etire seul, noir, maigre, tres long...

       *       *       *       *       *

Certes, le fait divers ouvre, ici, les larges ailes du drame et le gout
du pittoresque trouve pature a ces rudes episodes.

Mais les adversaires eclaires du lynch opposent de solides raisons a ces
considerations de pure esthetique yankee. Ils representent notamment que
l'importateur de ce regime penal vers la fin du XVIIe siecle, M. John
Lynch lui-meme, le rigide magistrat irlandais, ne requerait de telles
mesures d'exception qu'en des circonstances bien precises de flagrant
delit, tandis que ses imitateurs actuels pretextent trop souvent des
charges les plus dubitatives et semblent n'avoir a coeur que de rompre,
par de vertueux intermedes d'executions capitales, la monotonie de leur
agreste destinee, d'ailleurs depourvue d'autres genres de distractions.

Il est, de plus, insinue que les attentats ainsi chaties depassent
d'ordinaire les limites d'une aptitude individuelle et demontrent une
collaboration. D'ou l'on peut conclure que de nombreux affilies, anxieux
d'etouffer le risque de revelations subsequentes, s'empressent de
reediter l'holocauste du bouc d'Israel en nouant la corde au cou du
moins subtil d'entre eux.

       *       *       *       *       *

Pris entre mille, ces quelques arguments caracterisent suffisamment,
pour nous, le fond du debat, enfin envenime de tant de violence que les
legislatures des Etats les plus notoirement imputes d'inertie dans la
question, n'ont pu se defendre a leur tour de s'emouvoir. Des projets de
reforme ont ete mis a l'etude avec une ardeur fouettee d'emulation a tel
point que les autorites judiciaires du Dacotah, premieres arrivees
dans cette course au progres, ont eu, des ces jours-ci, l'honneur
d'introduire, en seance solennelle d'inauguration, un mode entierement
inedit de procedure dont les resultats juridiques et scientifiques
auraient offert, au dire d'un journal de la-bas, le plus haut interet.

Le sujet aux depens de qui se realisait cette premiere experience etait
un coureur de proie, un trappeur avere du nom de Will Jyns, inculpe d'un
incendie de "ranch" apres meurtre probable des residents males, derniers
outrages supposes sur tout ou partie du personnel feminin, puis
presumable soustraction du total de numeraire accessible. La dissipation
des especes monnayees et le cineraire aneantissement des victimes ou
temoins ne laissaient subsister d'autres motifs de conviction que la
presence estimee infortuite du comparant sur le lieu du sinistre.

En elle-meme donc, independamment de l'attrait des innovations
judiciaires, la cause affectait les palpitants aspects d'une affaire
a sensation. Puis ce proces remuait de fond en comble les passions
vitales, il resumait les moeurs rageuses des etres dissemines dans ces
immenses landes de hautes herbes balayees de brouillards ou d'alertes
speculateurs acquierent a vil prix et defendent, l'arme au poing,
seigneurialement, le "ranch," l'enorme agglomeration de paturages et de
troupeaux; ou le rodeur, l'emigre, l'affame chercheur de fortune commet
le rapt en gros du betail qu'il essaie d'aller detenir et de faire
feconder au loin, dans la solitude verte, plantureuse, libre! Oui, le
souffle de haine respire dans cette aire d'eternelle bataille entre
accapareurs et bandits s'embrasait a l'occasion de cette memorable
instance. Mais avant d'en raconter le denouement,--assez bizarre, on va
le voir,--il convient de specifier brievement, a l'exemple du
journal cite plus haut, la nature des modifications decretees par la
magistrature du Dacotah.

La principale preoccupation de ces jurisconsultes d'elite--nous
prenons ce mot d'elite dans le sens que lui prete le mandat electoral
americain--avait ete de ne pas aller imprudemment a l'inverse des idees
recues et de retenir autant que possible dans leur revision tout ce que
les precedents errements comportaient de rationnel.

Or, on ne saurait contester a l'expedient du lynch le merite positif
d'une economie de temps et de dollars par la promptitude executive et
par l'absence des budgetaires debours, sans compensation, qu'exige
l'hebergement a long terme des condamnes. Il etait urgent que les memes
avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs,
consultes sur ce point en de secretes deliberations, les lyncheurs
les plus eminents ou les plus influents du pays s'etaient montres
inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque integralement,
quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le reconcilier
avec ses detracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de
legalisation.

La marche a suivre se trouvait, des lors, strictement tracee: Il fut
convenu que, des le crime commis, l'alarme instantanee du reseau
telegraphique manderait l'administration penale de tous grades a
Cheyenne--c'est le joli nom adopte pour l'essai de future capitale du
Dacotah.--Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des
assises, de la cassation, ainsi que le jure designe par la majorite des
detenteurs terriens et le commissaire d'Etat subsidiairement investi du
droit de grace, devaient se rendre, sans desemparer, au Tribunal par
l'ultra-vitesse realisable de locomobilite. Au centre d'un vaste
amphitheatre reunissant la susdite hierarchie et la foule, le prevenu,
transfere sans delai de la scene du crime sur celle de l'expiation,
figurerait sur un siege complique, d'un mecanisme a hauteur de nuque,
dit "guillotine horizontale" et recemment brevete. Le bourreau se
tiendrait pret a pousser le ressort de cette invention et, pour
comble de modernisme, un medecin legal, ou physiologiste assermente,
avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant
d'activite cerebrale, les observations scientifiques qu'il est devenu
d'usage de noter en pareille circonstance.

L'ensemble de ces dispositions abreviatives se corroborait de
considerants propres a determiner la dialectique intime des magistrats.
Il etait stipule, par exemple, que chacune des Cours serait representee
par un seul titulaire, attendu l'indispensable necessite d'eviter les
retardants conflits d'appreciations. Par les memes motifs, un unique
delegue revetu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand
Jury compose des notabilites les moins transigeantes de la classe
capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du
requisitoire et de la defense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts
contraires laissent la cause en l'etat et n'aboutissent qu'a l'usure du
temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte
jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances
pretendues attenuantes, telles que faiblesse d'entendement, education
perverse, misere eperdue ou toute autre anomalie inherente a la
personnalite de son client. Or, les confectionneurs de la reforme
avaient rigoureusement resolu de passer outre a n'importe quelle
concession dans ce sens: Leur theorie tendait a terrifier les
aspirants-malfaiteurs et non a susciter la vocation, a developper
l'experience des gredins par une absurde publicite d'abondants
details sur les forfaits commis. La situation privee ou les aptitudes
caracteristiques des delinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets
de minime importance, comparativement a cette supreme manifestation
d'interet public: la peine capitale erigee en exemple? Au cours des
deliberations, nos honorables legistes s'etaient arretes, sur ce
chapitre, aux decisions "lyncheuses" les plus radicales: ils n'avaient
pas redoute de dedaigner, au prealable, comme autant de declamations
interessees, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires
que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient a l'avenir. Les
executions eventuelles d'innocents personnages et leur rehabilitation
posthume semblaient presque souhaitables a ces impassibles doctrinaires,
en ce qu'elles associent au crime l'idee, exacte au fond, d'une
solidarite sociale et proclament ainsi dogmatiquement la prejudicielle
efficacite du droit de punir.

Aucune defaillance subversive n'altererait donc la rigueur du tribunal,
uniquement charge d'estampiller le lynch d'une decente apparence
officielle. Le ceremonial enfin admis assurait un superlatif exces de
precipitation. Chacun des magistrats speciaux n'avait a dire qu'un mot
pour formuler son arret respectif. L'enonce du crime, la condamnation,
le refus de recours et de grace voleraient ainsi de bouche en bouche
en une seule phrase a peine prononcee que deja le medecin expert
questionnerait la tete decollee par le bourreau...

       *       *       *       *       *

Apres ces explications en guise de preface au proces de Will Jyns, le
precite journal de l'Ouest rapporte de l'audience le recit suivant dont
on appreciera, croyons-nous, la frappante concision:

"L'amphitheatre est bonde. Le respectable corps judiciaire prend place
sur l'estrade en face du public.

"Le delegue des jures se tient a gauche, le commissaire d'Etat a l'autre
extremite. Flanque de l'instruction et de la cassation, le president des
assises siege dans le milieu.

"Plus loin, a droite, devant le medecin et l'executeur restes debout, on
apercoit de trois quarts le farouche Will Jyns, lie par des cables au
celebre fauteuil coupe-tete dont l'ingenieux siege-cercueil s'ouvrira
tout a l'heure pour engloutir le corps...

"Livide et deprime, salement enduit de barbe, le profil de Jyns convulse
un sourire qui peut, au choix, s'interpreter comme un indice de cynique
forfanterie ou de stupidite sans fond.

"Cet equivoque rictus produit une impression irritante sur l'auditoire.
Que resultera-t-il de ces simagrees d'astuce ou d'hebetement? Va-t-on
s'apitoyer sur ce pleutre, le questionner, ecouter ses aveux? la fameuse
reforme n'aboutira-t-elle qu'a d'odieuses mystifications! Sombres, les
lyncheurs serieux sont sur le qui-vive et, de son cote, le groupe des
trappeurs, anciens collegues supposes de M. Jyns, dissimule mal son
intolerance a l'egard de toute tentative d'interrogatoire confidentiel.
Une mefiance se dechaine proche de la fureur; des revolvers apparaissent
dans toutes les mains; peu s'en faut qu'en cet instant d'exaltation on
n'inflige, sur place, un lynch preventif a toute la sequelle judiciaire.
Le tumulte tourne a l'orage, lorsque, au coup de cloche annoncant
l'ouverture des debats, le silence s'etablit, le silence sans souffle
d'une foule devant le drame imminent.

"Et comment noter ce drame en sa promptitude d'eclair?

"--Meurtre, viol, incendie.--La mort.--Oui.--Pas de grace," articulent
les magistrats d'une voix collective.

"--Mais, mais...," proteste dans l'etranglement mecanique la tete de
Will, que deja le medecin invite a s'expliquer d'une facon posthume...

"Illusion, ou verite saisie au vol! Le reste du grognement guttural
semble continuer d'errer entre les dents jaune de W. Jyns. La vie?...
oui, elle palpite encore sur cette grimace tuee, elle accentue, plus
pince dans la paleur verte du "raccourci," le sourire gouailleur ou
niais, au choix; la clameur commencee acheve de couler des levres
beantes: on jurerait qu'un tressaillement de la langue glousse
d'agonisantes syllabes... La science tient-elle une solution?
Atteste-t-elle, cette tete tranchee, l'affreuse attardance de la pensee
et de la douleur au vif du centre nerveux?

"Tel est le doute de la foule qui se retire, au reste enchantee de
l'excellent fonctionnement du systeme. Jyns a-t-il parle vraiment?
Ceux qui l'affirment ne cherchent-ils qu'a faire des dupes? Ceux qui
pretendent le contraire meritent-ils croyance?

"Les opinions les plus diverses circulent. Les gens de bon ton, les
lyncheurs de marque penchent pour la negative et se bornent a conclure
que, de toutes facons, Will Jyns etait d'ame trop basse pour trouver a
dire quoi que ce fut en un si solennel moment.--Il etait incapable, ce
guillotine, d'un pareil coup de tete,--ajoute-t-on avec dedain.

"Mais au sein du populaire, parmi les presumables ex-affilies du defunt,
on se plait a raisonner differemment. De ce cote surgit, s'eleve,
grandit une legende appelee a s'accrediter glorieusement au lointain des
prairies et d'apres laquelle le genereux Will, temoignant passagerement
d'une finesse au-dessus de son education, aurait detache, d'un verbe
clair, a la face de la science et de la justice, cet aphorisme...

"--La mort garde son secret!..."

Parole simple, mais exacte, resumant peut-etre, ou peu s'en faut, la
philosophie de tous les genres de lois de lynch.




LA PHILANTHROPOPHAGIE


C'est hors de doute que "les meilleures salaisons sont les viandes
d'Australie." Il n'y eut, de memoire d'homme, nul aliment plus
savoureusement economique sur la table du pauvre. Soutenue par ses
cinquante ans de succes, l'affirmation s'est inscrite au verso de toute
gazette; elle s'est etalee a la fresque le long de tout mur disponible;
elle a flamboye en traits de gaz sur la nuit de toutes les capitales
habitees. Le cri de reclame est ainsi devenu proverbe, enguirlandant de
gloire et de popularite la "marque de fabrique," le fond de baril ou se
decoupent la face maigre, le toupet-panache, les favoris blanc-de-sel,
le regard pensivement outre-marin de Jonathan Gulf, l'inventeur, le
propagandiste, l'ame, le "moi" (and Co.) de cet inoui commerce
de conserves, repute le plus aurifere trafic de tout le marche
contemporain.

A preciser les infinis millions ecremes par Jonathan sur l'article on
noircirait de chiffres plusieurs de ces feuillets, mais, peu recreative,
une telle algebre risquerait aussi de decourager nombre d'individus en
peine de realiser meme un dollar, bien qu'a l'aide d'expedients d'un
ordre peut-etre plus intellectuel que celui de l'alimentation en
gros....

Il sera donc plus attrayant de parler tout de suite du sujet de la
presente: oui! plus attrayant de s'occuper immediatement de l'ex-madame
Gulf-Fitzgerald et de son entree sensationnelle a la tribune
oratoire--devant l'elegant et nombreux public de la Societe de
Temperance.

Reduction jusqu'a present contenue des plastiques de sa maman,
l'exuberante Mme Fitzgerald (qui prend place comme porte-respect
derriere elle sur l'estrade). Mme Mary Gulf deferle encore aujourd'hui
tous les attraits d'une jeune beaute de vingt-cinq ans a trente-deux.
Sa stature haute, sa gorge prodigue, ses blanches epaules, sa souplesse
dans le corset sont d'une deesse yankee qu'on reverait de loger dans la
conception d'un Olympe americain.

La litterature des Etats-Unis est, en effet trop depourvue de ces
gracieux moyens d'idealisation que les vieux mondes empruntent a leurs
Ossians, Testaments, Nirvanas et autres Theogonies respectives. Le
projet d'une Mythologie a la Barnum meriterait d'etre mis a l'etude. Il
y a la bien des ressources, telles que Franklin comme aiguilleur de la
foudre, avec l'apollonien Edison, allumeur de soleils electriques:
et pour Minerve la rigide Mme Beecher-Stowe, douee des facultes de
preche..., l'emploi des Venus pouvant galamment etre laisse disponible
jusqu'a l'apparition de Mme Mary Gulf devant la Societe de Temperance.

Mais sans plus d'emprunts a l'hellenisme, les nombreux "reporters"
presents dans l'amphitheatre peuvent noter que la ci-devant Mary Gulf
a les yeux du plus frais bleu d'ocean, une chevelure incendiairement
blonde, des levres telles que des roses de printemps ou fondrait en
perles de lumiere un peu de neige matinale,--le tout avive par une
expression spirituelle d'ou la parole semble hatee de s'envoler et par
cette jolie desinvolture mondaine qui lui permet de sucrer, du calme le
mieux joue, le conferencier verre d'eau.

On s'explique donc l'empressement de la gentry pour cette reunion
trimestrielle et l'on devine l'extreme curiosite qui s'agite derriere
les lorgnettes braquees par la foule des robes de dentelles et des
habits noirs.

Que dira-t-elle? D'ou lui vient le caprice, etonnamment imprevu, de
s'exhiber ainsi dans l'emploi des "lecturers?" Quels sont ces pretendus
_Souvenirs de voyages_, inscrits au programme de la seance? Saura-t-on
les vraies causes du recent divorce de Mary d'avec le richissime et trop
vieux Jonathan--en admettant qu'une senilite si disparate ne soit pas
une cause suffisamment legale de separation?--Saura-t-on pourquoi la
resplendissante patricienne est sur le point de se remarier avec Stream
and Co.--une maison seulement debutante dans la concurrence des boeufs
sales.--He quoi! le mievre et blondasse petit Robinson Stream, assis
la-bas, tout faux-col, a l'avant-scene?...--Oui, lui-meme! le pauvre
ami!...--Pas possible?...

Le brouhaha grandissant de ces commentaires s'arrete net. Mme Gulf
s'apprete a parler: elle parle et, vraiment, du plus joli timbre
brillante de rire. Les "reporters" n'ont que le temps de saisir au vol
la substance des telegrammes:

"L'excursion dont l'oratrice desire faire le recit s'accomplissait
l'annee derniere, explique-t-elle, en la compagnie d'un tres respectable
vieux gentleman qu'on ne nommera pas afin d'epargner sa modestie, mais
qui, l'on ne saurait le meconnaitre, s'est acquis par d'incessantes
importations de victuailles exotiques une indestructible notoriete dans
tout l'univers commercial!..."

Egaye, le public jette un coup d'oeil unanime vers le fond de la salle.
Une colonnette dissimule la frele identite du caduc M. Gulf dont il
ne deborde que les pointes des deux favoris au ton salin, a peu pres
l'hieroglyphe mural des ecoliers barbouillant de memoire le type abrege
de Jonathan....

"On s'etait embarque, continue Mme Gulf, sur le magnifique steamer
commandant la flottille que ce notable expedie annuellement vers ses
proprietes d'exploitation, immenses territoires des Polynesies plus
ou moins australiennes, situees aux dernieres limites du plus extreme
Occident.

"Il serait agreable, a coup sur, d'evoquer des a present, par une
description, ces terres vierges a peine connues des geographes, ces
somptueux oceans d'herbages ou le betail si democratiquement conservable
prodigue son innocente et luxuriante fecondite. Mais, pour plus de
clarte, la conferenciere doit emettre au prealable, sur les usages de ce
pays, quelques considerations d'une nature pour ainsi dire sociale, qu'a
defaut de toute competence technique elle effleurera, du reste, avec
le plus de brievete desirable, bien qu'il s'agisse, a la verite, d'une
methode de legislation tout a fait hardie et du caractere d'originalite
le plus marque:

"Devenu proprietaire exclusif de ce populeux archipel, le notable en
question.... Mon Dieu! qu'on me permette de persister a le designer de
la sorte, jette l'oratrice au sourire de la salle, dans une parenthese
ponctuee par l'absorption de deux cuillerees d'eau sucree..., le notable
susdit se propose de faire cadeau de sa colonie au gouvernement de
l'Union, esperant que par ce don fastueux il hatera l'accomplissement
du plus ardent de ses desirs: l'election a la presidence des
Etats-Unis!..."

--Oh! Oh! Silence! Ecoutez! "Hear, hear!" La brusque revelation de cette
candidature suscite une jovialite decidee, tandis que, vexation ou
bouleversement, les pointes de barbe de l'eminent J. Gulf semblent la
proie d'une espece de crise.

"C'est en raison, justement, de ces visees presidentielles, poursuit
l'oratrice, qu'il convient d'examiner un instant le point de vue
politique indique tout a l'heure.

"Seigneur et maitre de plusieurs millions d'ames, le grand negociant dut
les assujettir au frein d'une constitution. Sa souverainete ne pouvait
se maintenir qu'a ce prix, mais, au premier aspect, la tache se
herissait de difficultes singulieres. Les indigenes cedaient,
resolument, avec une egale passion, a deux courants bien opposes: ils
cultivaient en meme temps la civilisation et l'anthropophagie; ils
recherchaient les raffinements les plus delicats de l'existence moderne
et s'obstinaient, par gout non moins que par tradition, au vieux
cannibalisme des aieux!

"L'accord de pareils contrastes ne pouvait se realiser que par un
extraordinaire genie legislatif dont, heureusement, le nouveau monarque
(assiste d'un habile conseil d'actionnaires) se trouva pourvu.
Simplement d'ailleurs il proceda de ce principe que les meilleures lois
sont celles qui s'adaptent aux tendances et prejuges des peuples qui les
subissent. On promulgua, dans ce sens, un code penal et civil compose
d'un petit nombre d'articles rationnels et decisifs: et les insulaires
acquirent bientot l'heureuse certitude que ce regime, plutot regulateur
que reformiste, avait pour but arrete le developpement de leurs
instincts de race...."

L'oratrice, dont la bonne humeur semble chatouillee d'un coup d'epingle
d'ironie, promet d'esquisser rapidement, au hasard des souvenirs, ces
curiosites organiques et leur application dans les moeurs.

"Assurer l'approvisionnement autophagique et national, telle etait,
poursuit-elle, la preoccupation dominante du legislateur. En
consequence, tout indigene etait tenu de mourir pour son pays et cette
clause, prise a la lettre, n'affectait pas, comme ailleurs, un sens
de detachement et de vaines protestations platoniques. On mourait,
mangeable, a quarante ans revolus, epoque ou dans la pleine maturite des
chairs l'ame s'eteint volontiers aux illusions.

"L'inutile fardeau de la vieillesse fut ainsi supprime, sauf pour
la caste des administrateurs charges du souci gouvernemental, sorte
d'aristocratie senatoriale formee, cela va de soi, par le notable et ses
associes. On prit soin, toutefois, d'oter toute apparence d'arbitraire
a ces macabres destinees des masses; on les revetit d'une surface de
legalite, grace aux tribunaux devant lesquels les insulaires, sans
exception, etaient astreints a comparaitre a tour de role et, juges
coupables sur n'importe quel mefait petit ou grand, encouraient
invariablement la sentence capitale, mais par pure forme, avec execution
ajournee jusqu'a l'age comestible.

"Le delit le plus souvent impute devant ces juridictions etait celui de
jalousie ou d'opposition contre les promiscuites necessaires. Les crimes
de cette nature se decretaient de haute trahison, car le Code civil
avait place le mariage a l'abri de toute entrave morale et de toute
police contractuelle ou restrictive. Sauf empechement physiologique, la
nubilite determinait en toute rencontre l'exercice de l'union conjugale,
non seulement libre, mais strictement obligatoire. Il etait interdit
aux divers sexes en presence de ne pas aimer, seance tenante. Les
promenades, les reunions de theatre et de cafes-concerts, les bals et
fetes publiques, etc., fournissaient aux representants de l'autorite
l'occasion d'imposer la pratique de ce rite, d'ailleurs amusant. On
assurait, ainsi, l'accroissement du populaire, resultat recherche avec
plus ou moins de desinteressement et de raison par les economistes des
centres industriels ordinaires, mais vraiment indispensable dans les
regions cannibales ou le proletariat figure un objet immediat de
consommation.

"Au prix de quelques charges dans ce genre anodin, le peuple coulait une
existence aisee. Il n'etait guere tenu qu'a pulluler bibliquement
au profit de la sustentation concitoyenne. L'ideal des plus recents
socialismes semblait depasse. Les femmes seulement occupees de toilette
appreciaient, comme il le meritait, leur joli privilege d'inconstance
permise et sans remords. Les hommes relevaient leurs loisirs par
d'intelligentes distractions et se rachetaient du labeur force des
autres plebes par le paiement final en nature de leur dette a l'Etat.

"Assis, deux fois le jour, a des banquets gratuits, le public se livrait
a des degustations de contemporains qu'accommodaient savamment les
cuisiniers officiels. Tout contribuable apportait a ces agapes
le supplement d'aromates destines a le rendre plus tard lui-meme
digestif,--une sorte d'anticipation d'embaumement,--et l'on ne saurait
trop dire a quel point la severe interdiction, ordonnee dans ce but, des
alcools, des nicotines et autres depravations empoisonnees, augmentait
par contre-coup, les chances d'hygiene et de moralite generale...."

De vifs applaudissements montrerent le bon effet produit par cette
observation sur les membres de la Societe de Temperance.

"Il s'admettait encore, poursuit Mme Gulf, beaucoup d'autres opinions
anthropophagiques egalement propres a fortifier et viriliser les
esprits. Le duel a mort, par exemple, etait inevitable a la moindre
injure. Le suicide passait pour la consequence instantanement exigible
de toute ostentation de pessimisme, de meme qu'il convenait, en certains
cas, de savoir "mourir de rire" ou "mourir de plaisir" comme on le
disait. Les comediens eux-memes, mettant cette outrance de sincerite
dans leur metier, etaient toujours prets a succomber pour de bon,
parmi les peripeties et fins de drames, etc., etc. Ces categories de
prematures deces alimentaient le stock des primeurs.

"Quant a la classe moyenne, elle atteignait sans trop de regrets la
limite d'une carriere comblee d'insouciance et de paresse. L'execution,
il est vrai, s'operait d'une facon persuasive et non tortionnaire, dans
des salles reservees, pendant les seances de musique, les ceremonies
religieuses et autres pretextes de reunion, au milieu de l'indifference
polie qu'avait creee l'habitude. La sortie s'interdisait a ceux dont la
funebre situation judiciaire arrivait a echeance, puis une espece de
guillotine-rotissoire, ingenieusement narcotisee, les transportait
directement de la vie pour soi dans les vivres pour tous.

"Mais quelles etaient les ceremonies religieuses dont il vient d'etre
parle?..."

Cette question surexcite, on le concoit, l'interet de la Societe de
Temperance, en grande partie orthodoxe....

"Ainsi que les autres statuts, explique Mme Gulf, le culte et le
dogmatisme des insulaires s'inspiraient de leurs inclinations a la fois
metaphysiques et carnivores. Au fronton des temples, le novateur avait
fait graver ces grandes paroles des Ecritures: "Il est notre Dieu et
nous sommes le peuple de son paturage..., le troupeau que sa main
conduit." (Ps. XCV--6-7.) Et encore: "Ta face est un rassasiement de
joie." (Ps. XVI--11.) En suite de quoi les saints exercices ne se
terminaient pas comme ailleurs par de fictives et poetiques oblations
transsubstantiationnelles. Les vrais croyants ambitionnaient de
s'etendre sur la nappe de l'autel expiatoire pour la nourriture
spirituelle autant qu'effective de la congregation. Les sentiments
extatiques et carnassiers de l'Eglise nationale, le besoin de
manger son dieu, s'affirmaient, ainsi, dans les formes d'une
"theophilanthropophagie reelle." Et de quelle ferveur le notable
negociant eut devoue sa propre personne a ce genre d'edification, si
son vieil etat de maigreur n'en avait fait une hostie par trop
insignifiante!..."

Les fremissements de barbe de Jonathan soulevent a ce passage des rires
qu'augmentent encore l'onction predicatrice affectee par Mme Gulf.

"Faute d'etre propitiatoire par lui-meme, soupire-t-elle, l'apotre
recommandait, du moins, le grand acte de foi parmi ses proches, et l'on
peut assurer qu'il ne menagea pas les supplications pour y decider
certaines personnes de sa famille douees d'un embonpoint plus
liturgique, par exemple, sa belle-mere...."

Une ovation eclate sur ces mots, en l'honneur de la florissante Mme
Fitzgerald, attestant par une pantomime assez narquoise l'exactitude des
details intimes mentionnes par sa fille.

"Mais rien ne cadrait mieux avec ces idees philanthropicides, reprend
Mme Gulf, que la facon dont il fut convenu de diriger les choses de la
guerre. Helas! oui! malgre son isolement oceanien, malgre sa facile
destinee communiste, la jeunesse male insulaire s'enfievrait
periodiquement, comme les autres peuples, d'heroiques ardeurs de
bataille. Le legislateur avait tenu compte de ces propensions
belliqueuses avec d'autant plus de logique, semble-t-il, qu'au lieu
d'etre, comme partout ailleurs, un motif de tuerie sterile, elles
fournissaient a cette Polynesie des ressources incalculables de
ravitaillement. En consequence, on octroyait au militarisme une
ile entiere avec terrains appropries et tous genres de travaux de
fortification. Les amateurs de massacre legal s'enrolaient, a leur
choix, dans l'un des deux corps d'armee dont le choc devait avoir lieu
chaque annee pendant les bonnes conditions climateriques du printemps.
A cette fin, les journaux attisaient la haine que les differences
d'uniformes fomentaient entre les regiments. On excitait meme a des
luttes anticipees les fantassins de costumes divers qui se rencontraient
par hasard dans les rues. Les generaux entretenaient la fureur par
d'homeriques defis echanges dans les gazettes. On ne tolerait d'ailleurs
aucune jactance inefficace. Les calculateurs de strategie, les
inventeurs d'engins de destruction devaient concourir individuellement a
l'application de leurs plans, d'autant mieux accueillis qu'ils etaient
plus meurtriers. Les aspirations sentimentales vers le devouement
charitable ou religieux, decelees par la police chez les individus des
deux sexes, conduisaient a l'immatriculation rigoureuse dans les cadres
des aumoneries et des ambulances. Les declamations en l'air n'etaient
pas de mise. Tout ce qui vit, tout ce qui meurt, tout ce qui beneficie,
tout ce qui s'amuse, enfin, des miseres de la guerre, participait
inexorablement au combat annuel. Les proclamations supremes des
generalissimes ouvraient l'ere decisive; l'embarquement se hatait dans
le fracas des hurrahs patriotiques et les operations s'engageaient des
l'arrivee, sans autre methode que l'indistincte entre-tuerie de tous les
belligerants. La seule gloire reconnue comme utile etait d'etre mort. Le
_Te Deum_ subsequent ne solennisait que les cadavres. C'etait une guerre
a qui perd gagne et, differemment du reste du globe, on dedaignait les
rares survivants comme des vaincus jusqu'a leur revanche a la prochaine
affaire. Contrairement, encore, aux suites usitees dans les pays a
regime culinaire moins raisonne, les sanglantes journees procuraient aux
indigenes une nouvelle phase d'abondance, et de calme...."

Mary Gulf accompagne ces notations rapides d'un jeu de sourire ou
s'accumule evidemment un exces de sarcasme. Elle continue, neanmoins,
placide:

"Quelques annees de ce systeme et deux ou trois "campagnes" plus
particulierement fructueuses acheverent, dit-elle, de porter au point
maximum la richesse budgetaire et les satisfactions civilisees des
indigenes. Le notable negociant, l'illustre fondateur de ce bel etat de
choses crut le moment arrive de faire triompher son voeu de presidence
en preparant l'annexion de ces territoires, dont l'organisation lui
semblait digne d'etre proposee comme exemple au reste de la Republique.
Il joignait cette preoccupation aux devoirs accoutumes de son trafic,
lorsqu'il entreprit, l'annee derniere, l'excursion dont l'oratrice doit,
enfin, se decider a parler...."

L'attention du public devient intense. Les favoris de J. Gulf
manifestent tout ce que ce genre d'ornement separe du reste de la figure
peut exprimer d'impatience et d'irritation.

Mme Gulf, pourtant, reste un peu meditante,--comme alarmee par le cote
scabreux de ce qui lui reste a dire,--son hesitation est exquise a
consulter sa montre, tenue de la meme main qui remue le verre d'eau
sucree....

"L'heure est peut-etre trop avancee, croit-elle, pour lui permettre
un recit complet. Il faudra s'en tenir au court episode par lequel se
termina l'expedition, mais qui, par chance et comme on va le voir, la
caracterise tout entiere:

"La flottille avait ancre devant une splendide plaine d'herbe jetee dans
une entaille de foret vierge. Mme Gulf eut le caprice d'aller dejeuner
sur la verdure avec le notable et ses associes, tandis que le personnel
de l'equipage roulait des tonnes le long de la rive ou s'avancait, le
rifle sur l'epaule, en quete de pacotilles, dans l'interieur du pays.

"La collation arrosee de Champagne fut tres animee, lorsque bientot des
fracas de fusillades retentirent par places, dans le lointain des bois.

"--La guerre annuelle, sans doute; c'est sans danger," avait pretendu le
grand negociant.

"Le dessert s'acheve. Le notable et Cie s'eparpillerent, le cigare
allume. Mme Gulf, un instant, restait seule, reveuse a la magnificence
du paysage, quand, brusquement, surgit pres d'elle un autochthone,
arrive rampant sur les ronces, un superbe specimen des races locales
brievement vetu de quelques colliers de perles. L'etrangere et sa longue
toison blonde alors denouee dans l'or du soleil eblouirent ce primitif
d'une stupeur d'adoration. Il restait sur ses genoux, les mains jointes,
le poitrail haletant, la bouche pamee, l'oeil en feu. L'atmosphere
tropicale charriait son grand souffle de passion. Un peintre profilant
la scene eut fait s'envoler une feuille de vigne....

"Peril grave aussitot conjure. Les hommes du bord terrassent l'intrus.
Mme Gulf fuit vers le navire; elle est terrifiee, mais, qui sait?
peut-etre avec un peu de nuance d'emotion:--Le pauvre garcon! quel amour
subit, ingenu, sans deguisement!...

"Au retour, apres trois mois, dans le port de New-York, Mme Gulf
s'attardait a son dernier bout de toilette, malgre le tumulte du
dechargement, et franchissait le pont deja tout encombre, lorsqu'une
barrique tombee du treuil eclatait, laissant voir, hasard feroce,
spectacle affreux, l'indigene, le beau sauvage aux colliers de perles,
toujours a genoux, toujours dans son attitude fervente, extatique,
egaree, hallucinee d'amour,--"le pauvre garcon?" oui! lui-meme,--tel
qu'on l'avait plonge directement, la-bas, dans la saumure!..."

Et debout, avec le delicieux air impertinent du succes conquis, devant
l'apre moquerie du Tout New-York, devant le "reportage" impatient
d'indiscretions telegraphiques, Mme Gulf jette le mot de la fin, le
trait mortel qu'elle tient en reserve:

Elle redit cette legende de prospectus qui prend, maintenant, une
signification de dechirante ironie; cette formule de puffisme qui
scalpe a jamais Jonathan de sa vieille aureole de nourrisseur et met la
suprematie de l'article entre les mains de la maison Robinson Stream;
cette ehontee affirmation gastronomique, qui renverse pour toujours
le Gulf and Co. de ses veilleites de presidence, pour le vautrer
dans l'ignominie d'une notoriete d'empoisonneur philanthropophage et
d'exploiteur social!

Encore une fois, par-dessus le retentissement d'acclamations pleines de
rires et de huees, elle repete l'infame refrain evocateur, maintenant de
spectraux endaubages:

"Les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie."

Les bravos redoublent, enormement gais, car "la marque de fabrique," la
silhouette si connue, le toupet-panache et les deux favoris voltigent
un instant a travers la salle, projetes avec furie par le clown
occasionnel, l'habile comparse qui derriere le pilier de l'amphitheatre,
avait si ravissamment postiche le simili-Jonathan.




L'"EXPRESS-TIMES"


Les bruits d'hier soir ne sont que trop confirmes. Voici les depeches
d'un correspondant special, seul survivant du desastre. Nous donnons tel
quel son recit telegraphie au vol:

_Snowtown, 27 novembre, 7 p.m._

Quelle journee, quelle course, quelle fin! Mais procedons, par ordre,
depuis le debut.

Midi juste.--Le personnel est a son poste; nous nous installons dans le
wagon de redaction. Un coup de sifflet et la locomotive s'ebranle; le
train-journal, le "rail-newspaper" se met en route.

On franchit lentement les complications de la gare; on file plus
rapidement le long du tunnel creuse sous les faubourg; enfin nous
roulons en pleine vitesse a travers champs.

Journee d'hiver splendide. Un peu de nuee noire seulement raye le ciel,
mais loin a l'ouest, dans le pale de l'horizon.

L'edition du matin est prete: nous flanons un moment de bavardage, dans
le soleil rayonnant par les vitres sur la fumee bleue de nos havanes.

Soudain, une sonnerie, signal de la reprise du travail donne par le
redacteur-chef, Rob-Edwards, l'avise createur de l'_Express-Times_.

Les appareils typographiques sont mus a volonte par un engrenage
interieur adjoint aux roues des vehicules. Tel est le truc brevete
d'Edwards....

Les ateliers-wagons retentissent aussitot, d'un assourdissant fracas
d'usine, au battement de ferraille des presses rotatives, aux
grincements et cliquetis des milliers de griffes et pattes d'acier qui
devident le papier sans fin des bobines, l'etirent sous l'encrage des
rouleaux, le promenent par les engins a decouper, a brocher, a plier,
et l'emmagasinent, enfin, dans un compteur d'ou les paquets de journaux
tomberont tout ficeles sur la voie.

Hurrah! tout va! "Le train imprime lui-meme!" L'automatisme se fait
publiciste. L'invention d'Edwards fonctionne prodigieuse et pourtant
bien simple, par ce seul principe de l'emploi des excedents de force....

Midi et quart.--Autre coup de sifflet annoncant le premier poste de
vendeurs. En avant du train tourne un disque marque d'enormes chiffres
noirs:

"Dix mille!" avertit la vigie.

L'employe du compteur manoeuvre dix fois le ressort.

Les dix ballots de mille restent sur le rail. Nous passons en eclair
devant l'equipe de "camelots." Nous entendons leurs vivats; nous les
voyons, deja dans un lointain, s'emparant des liasses qu'ils vont
repartir en hate dans le district.

Meme jeu de cinq en cinq minutes; meme chute de feuilles....

"Dix, vingt, trente, cinquante mille!" hele la vigie. Et l'effrene
roulement des rotatives pourvoit sans relache a cette effervescence de
consommation, miracle industriel brillamment acclame par les curieux
des trains croises en route et par nos troupes de vendeurs dont
s'accroissent le nombre et les commandes a mesure que nous entrons en
pays plus perdus.

C'est, en resume, triomphal! L'_Express-Times_ affirme le merite de son
innovation. Desormais le parcours n'est plus une sterile perte de temps
entre le depart et l'arrivee: la distance ouvre l'aire d'une incessante
fecondation intellectuelle par la charrue typo-locomotrice du
journalisme.

Mais treve d'apologie! "Seconde edition!" jette la voix d'Edwards dans
le tube acoustique.

Nos plumes dansent aussitot sur les feuillets, grace a la derniere et
ravissante trouvaille de notre glorieux Edison: un frolement de palettes
de metal le long des fils de la ligne tient l'_Express-Times_ en
communication constante avec le reseau du telephonographisme universel.
Les depeches foisonnent sans interruption sur le bureau de Rob-Edwards
qui, par le tube, nous donne a broder les choses du jour.

On enleve prestissimo cette corvee, alternant chacun d'une ligne
immediatement "pianotypee" par les claviers-composteurs. Les "dernieres
nouvelles" envahissent les colonnes sans entraver l'action des presses:
les "blocs" de prose de rebut s'enfournent dans un creuset surmontant
le brasier de la locomotive et passent liquefies par un moule qui les
divise en caracteres neufs. Merveille de note a bas prix! la Crampton
retrempe elle-meme ces empreintes ephemeres dont elle eternise la trace
d'histoire sur le papier.

Ce n'est pas qu'en soi ladite histoire merite un pareil luxe de
publicite. Vraiment, le politiquage courant s'attarde a des reiterations
dont ne s'amuse qu'une tres jeune badauderie; et le pretendu mouvement
social ressasse que, regulierement, l'indigence frissonne et l'or
s'amuse. De telles rengaines s'omettraient sans inconvenient, n'etait
que leur universalite d'edition fournit aux societes un heureux semblant
d'interets collectifs.

Aussi n'est-il plus que nous, les blases de gazettisme, pour ne gouter
guere ces notations d'actualites. Les paroxysmes de la lutte electorale
entre les postulants Tom et Jack, les peinturlureuses prouesses de
l'aveuglant coloriste X..., les oeillades et diamants de la jolie petite
danseuse Z..., etc., etc., autant de turlutaines qu'Edwards reproduit
avec une gravite toute commerciale et que nous gribouillons d'un bout de
plume distraite, un coin de l'oeil egare dehors.

Du reste, le ciel s'attriste, entierement gagne par la nuee noire
de tout a l'heure; il couve une tempete; quelques flocons de neige
papillonnent; on est serre d'une angoisse; toujours plus rapide, le
train, au lieu d'aller, semble fuir, lorsqu'un notable incident surgit:

Des buees d'or rouge couvrent tout l'ouest. Il flambe des lieues de
forets.

"Aux estampes!" vocifere le tube d'Edwards dans le wagon des artistes
prets a fusiner les croquis.

Effarement Edwards nous dicte aussi des entetes a sensation, des suites
de haletants telegrammes.

"Blackhumbugland en feu!--Desastre enorme, flamboiement
general!--Villages calcines!--Fuite eperdue des betes et gens! Terrible
exode de carnassiers et reptiles!--Tableaux navrants! (Voir nos
dessins.)--Informations complementaires sous presse! (Voir nos autres
editions)...."

Nous baclons les remplissages d'un tour de main. L'affreux compte rendu
se debite deja sur le rail. Nos millions d'abonnes vont fremir d'une
terreur illustree et "a suivre."

Ce qui fait que le fil continu nous crible de depeches. Les commandes
ruissellent: "Des details, encore, encore!" insiste la vente en gros.
Puis une courbe de la voie nous rapproche du sinistre. On distingue des
flammes parmi la neige plus drue. Les communiques d'Edwards acquierent
une nettete locale, precise, officielle. Nous perpetrons de plus en plus
saisissants reportages:

"Infame attentat, developpons-nous.--Poursuite des incendiaires.--Bande
de dynamistes conduite par une femme.--On donnera les noms (lire
l'edition qui suit)...."

L'appareil d'Edison, en effet, nous livre sans retard la liste des
chauffeurs avec des a-peu-pres de signalements. Edwards compulse
le "Pantheon photographique des celebrites" d'ou nos dessinateurs
improvisent d'approchantes silhouettes. Une paire des insurges affecte,
justement, de ressembler aux eligibles Tom et Jack; un troisieme gante
le profil du violent barbouilleur X..., et la cheffesse--une amusante
detraquee du meilleur monde--incarne rieusement la frimousse de la jolie
pirouetteuse Z....

Notre deux cent trentieme tirage realise ainsi le "nec plus ultra" de
l'exactitude.

Mais les choses, edisonne-t-on, vont moins bien pour les
revolutionnaires. Le bruit court qu'on est sur leurs traces. Ils se
cacheraient a New-Puffbristol. Les depistera-t-on? Leur tete est mise a
prix. On offre un chiffre incalcule de dollars. Une societe se cree par
actions pour capter le boni. L'_Express-Times_ est de moitie s'il
assure la prise. Il faut, coute que coute, atteindre New-Puff avant les
policiers, repandre les portraits, cerner les bandits d'un inexorable
eclat de notoriete.

"Plus vite!" hurle Rob-Edwards, tout en manipulant sa furibonde
correspondance electrique. Et l'_Express-Times_, vomissant ses myriades
de feuilles a chaque tournoiement de roues, s'envole surhumain, ou
surmachinal, le long des pluies de feu, dans les tourbillons de neige,
sous le ciel toujours plus noir; c'est comme le reve d'une bete
d'epouvante d'Apocalypse fondant sur les reprouves de Puffbristol, un
galop de demence qu'Edwards eperonne de ses cris fous: "Plus vite! plus
vite! plus vite!...."

Nous arrivons! New-Puff n'est plus qu'a dix milles, au creux d'un puits
des Cordilleres. Deja nous devalons a pic. Mais cette neige maintenant,
c'est de l'enfer contre nous: c'est une avalanche, une tourmente, une
trombe, un cyclone; elle nous ouate d'un linceul; la Crampton la balaye
dans l'ouragan, mais elle la plaque en vernis de glace sur les rails.
Le train patine, d'effroyables silences des rotatives marquent le
glissement des roues. Tout a coup un choc atroce: nous avons deraille;
nous sautons d'horribles heurts sur les pointes des rocs.

Excessif, alors, de genie professionnel, Rob-Edwards ne voit dans le
drame qu'une source speciale d'information: l'accident vecu, le fait
divers chez soi!...

"Trois centieme edition! redige-t-il impassible.--Imminent peril
de l'_Express-Times_!--Un deraillement sur un abime!--Catastrophe
probable.--Le "rail-newspaper" va s'effondrer!--Mais confiance et
perseverance:--Il ressuscitera: les actionnaires...."

Je n'eus pas le courage d'en entendre plus long. Affole, je m'elancai
sur le sol: la neige amortit ma chute; je me retrouvais a l'abri de la
gare de Snowtown, sise a mi-cote. Sous mes yeux l'_Express_ continue de
plonger en cerceau dans l'entonnoir de New-Puff.

Des essaims de bouts de papier floconnent eparpilles comme un supplement
de neige dans la rafale. Je saisis quelques-uns de ces lambeaux, helas!
les dernieres lignes d'Edwards: le rale dechirant--et dechire--de
l'_Express-Times_:

"Les actionnaires! lisais-je au gaz de la station.... Benefices assures!
Succes certain!... Invention sublime!... Devoir, patrie!... Entreprise
nationale!... Cinquante pour cent!... etc., etc...."

C'etait l'appel de fonds..., l'obstine boniment "in extremis..."
Survivront-ils!... Est-ce leurs cris que j'entends monter du gouffre?...

J'entre au bureau de poste de Snowtown et je vous telegraphie a tout
hasard, extenue, hallucine, demi-mort....

La suite a demain....




LE THEATRE DE LA MISERE


Et les coudes sur la table, le cigare entre les dents, bien a son aise
dans un des coins du salon, l'oreille caressee par le doux bruissement
des causeries de la "famille," l'odorat chatouille par les fumees de la
tasse de the largement impregne de rhum, dans un etat d'esprit, enfin,
et de corps eminemment confortable, l'excellent M. Nephtali Cripple
jetait sur de frais feuillets de papier vert tendre, a la derniere mode,
l'historique de sa journee d'arrivee a Cleveland (Ohio).

L'ami Ruben Pratt, d'ailleurs, avait vivement engage Cripple a tenir la
promesse formelle faite a Mme Cripple de la tranquilliser le soir meme
sur le compte de son mari; de plus, il fallait se hater, car le courrier
filait par l'express de minuit et, deja, neuf heures avaient sonne.

Par suite de quoi le fortune Cripple imprimait au beau porte-plume de
nickel une danse veritablement etincelante sous l'eclat des bougies. Il
eut voulu, de grand coeur, communiquer tout d'abord a Mme Cripple l'exes
de joie qu'il avait peine a contenir; mais force etait de resumer les
evenements dans leur ordre successif et de raconter le debut morose de
cette journee, que tant de bonheur inattendu devait embellir a la fin.

De sorte que, tout en souriant a l'idee des nouvelles supremement
heureuses qu'il tenait en reserve, M. N. Cripple poursuivait une assez
triste narration.

Et voici quel avait ete le debut de son epitre, dont on pourra, par la
meme occasion, lire la suite:

_A Madame Jenny Cripple, au champ de foire de New-Brighton (Mass.ts)_

Ma chere femme,

Malgre la longueur du parcours et cette glaciale pluie d'octobre tombee
toute la nuit, je suis arrive bien portant, ce matin vers l'heure du
dejeuner, au splendide Yankee-Doodle-Hotel. L'ami Pratt avait fait
preparer le repas pour deux dans sa chambre, et m'attendait a table pres
d'un feu flambant.

Je devins muet de saisissement a la joie de le revoir apres une si
longue separation, des pleurs me suffoquaient, la parole s'etranglait
dans ma gorge. Figurez-vous qu'il n'a guere change, bien qu'il depasse
aujourd'hui quelque peu la trentaine. C'est toujours le meme visage:
long, un peu pale, avec le grand front sur lequel se dresse un bouquet
de cheveux crepus; le meme sourire legerement moqueur sur les levres
serrees, les memes yeux noirs qui paraissent voir clair jusqu'au fond de
la conscience des gens. Il me semblait tout jeune encore dans son coquet
habillement gris-vert a grands carreaux rouges.

Mais vous ne sauriez croire quel cachet de superiorite les continuels
efforts d'intelligence et d'energie ont mis sur ses traits. On comprend
qu'un pareil homme devait infailliblement reussir dans la vie. C'est
au point qu'apres les premiers compliments de bienvenue je me trouvai
singulierement intimide, sachant a peine lui repondre. Pourtant, je dois
en convenir, son accueil fut cordial; il s'informa de votre sante, ma
chere petite femme; il assura qu'il nous cherissait l'un et l'autre
comme jadis, puis il me pria de me mettre a table sans plus de facon, et
de manger du meilleur appetit.

J'avais une faim de voyageur et le repas etait trop choisi pour qu'il
fallut me presser davantage; mais, a ma place, ma chere, vous seriez
morte mille fois d'impatience et de depit devant l'air indifferent et
distrait de l'ami Pratt pendant cette reception. Tout en m'ecoutant avec
une apparente bienveillance, il semblait ne pouvoir se detacher de ses
preoccupations. Mes efforts pour animer l'entretien echouaient contre
ses propos decousus. Pas un mot, d'ailleurs, des belles promesses qu'il
nous avait fait entrevoir dans sa lettre et qui nous deciderent a cette
ruineuse excursion. Il alla meme jusqu'a me remercier d'etre venu
le surprendre, comme s'il avait oublie le soin pris par lui-meme de
determiner le jour et jusqu'a l'heure precise de notre rencontre.
S'amusait-il a me deconcerter ou bien est-ce vous, mon excellente femme,
qui, naguere, donniez une preuve de clairvoyance en me recommandant de
ne pas trop m'illusionner sur les bonnes intentions de notre ancien
camarade? Voila ce que je me demandais, tandis qu'une lourde tristesse,
je l'avoue, me tombait sur le coeur.

Vers le dessert, cependant, grace a quelques rasades, la situation se
detendit quelque peu. Pratt lui-meme parut vouloir prendre l'initiative
des epanchements amicaux:

--Mon brave Cripple, se mit-il a dire, combien je suis heureux de
pouvoir encore une fois vous remercier de m'avoir sauve la vie! Hein!
vous rappelez-vous cette soiree au Casino de Baltimore, il y a dix ans?
Quelle emotion!

--Bah! laissons cela, repondis-je, je ne fis que remplir mon devoir
d'ami.

--Non, non! je veux y revenir, s'ecria vivement Pratt, lequel, vous
le voyez, n'est pas un ingrat. Sans vous, j'etais un homme mort,
poursuivit-il. Le personnage avait positivement glisse deux balles
dans le pistolet magique; le coup a bout portant devait me trouer la
poitrine, au lieu d'y faire apparaitre l'innocente dame de coeur. Mais
vous, l'oeil au guet, sous votre modeste livree de compere, avec quelle
courageuse promptitude vous avez detourne le meurtre et terrasse
l'individu!

--La destinee vous protegeait mieux que moi, repliquai-je: elle vous
suscitait une de ces aventures retentissantes, si favorables a la
vogue d'un artiste. Personne a Baltimore n'ignorait le grief de votre
assassin: ce mari tragique et ridicule vous avait confie sa femme en
plein theatre pour votre interessante experience d'invisibilite: et la
dame avait ete si bien escamotee qu'elle ne reparut que quinze jours
plus tard...

Ce galant incident assurait du premier coup votre celebrite de
prestidigitateur et d'illusionniste...

Il m'interrompit d'un ton assez railleur.

--Belle chimere aujourd'hui que ma celebrite, dit-il, si vous n'aviez
empeche ce gentleman de l'escamoter par le procede le plus direct et le
plus sur!

--Allons donc! insistai-je, que pouvait ce malheureux! Vous aviez votre
etoile, vous etiez invulnerable!

Le vin me montait passablement a la tete et, de plus, la froideur
sarcastique de Pratt me surexcitait. Je ne pus resister au besoin de
parler a coeur ouvert et de comparer sa brillante situation a la mienne,
restee si modeste et si laborieuse.

--"Oui, continuai-je, avec une extreme vehemence, oui, les uns sont
nes pour triompher, les autres pour rester dans l'ombre. A quoi m'ont
conduit, par exemple, mes travaux et ma bonne volonte durant tant
d'annees. Je suis encore aujourd'hui, comme a mes debuts, le vulgaire
escamoteur de foire. Je continue de porter la longue robe de magicien
pour dissimuler des accessoires dans les manches; je manipule toujours
mes anciennes boites a double-fond et, selon la vieille methode,
je declame les abracadabras du vocabulaire satanique, afin que mes
spectateurs n'entendent pas le bruit des fils de fer tires par ma femme
dans la coulisse. En somme, je n'ai pas su depasser l'_abc_ du metier:
voila pourquoi je vegete dans la tourbe des saltimbanques et pourquoi je
n'exerce, le plus souvent, qu'a titre de remplissage dans les cirques et
les baraques de marionnettes et de chiens savants.

"Vous, des le debut de votre carriere, vous vous etes revele comme un
artiste superieur; vous avez eu de l'audace et des inspirations. Vous
osiez monter sur les planches en simple habit noir, comme un gentleman,
realisant enfin la noble devise: "rien dans les mains, rien dans les
poches." Sous ce costume vous improvisiez des speeches pleins de finesse
et de distinction; vous parliez avec la grace legere et correcte d'un
veritable homme du monde, ce qui fait qu'en dehors des representations
de theatre on vous demandait a prix d'or des seances particulieres dans
les salons les plus fashionables. Et que de jolis tours vous inventiez!
que de trucs ravissants, d'une execution simple, et pourtant inimitable,
tant elle exigeait d'adresse et d'aplomb:

"Quelle surprise dans la salle lorsque vous changiez les montres les
plus vulgaires en montres a repetition et a carillon. Quel delicieux
joujou que ce ballon miniature s'elevant sous le lustre et dont un
automate minuscule assis dans la nacelle dirigeait les allees et venues
au gre des assistants; charmant secret de navigation aerienne dont vous
seul, on peut le dire, possediez tous les fils. N'etait-ce pas comme
une merveille de contes de fees lorsque ce bouquet de roses blanches
froissees entre vos doigts s'effeuillait et s'envolait sous forme d'une
nuee de papillons! Combien d'autres trouvailles encore, dont le faire
enigmatique tenait du prodige. Oui, c'est incontestable: vous aviez dans
l'imagination le mysterieux je ne sais quoi sans lequel nous ne sommes,
mes pareils et moi, que des imitateurs de bas etage. Aussi votre
renommee s'est-elle faite d'elle-meme. Vous voyagez glorieusement a
travers toute l'Amerique avec un magnifique theatre ambulant qui
porte votre nom et dont les representations ont un continuel succes
d'enthousiasme. Oh! c'est justice et cela vous est du, je m'empresse
de le reconnaitre, ajoutai-je emporte par un exces d'amertume qui se
trahissait enfin; certes, vous pouvez bien vous gausser de moi qui suis
un humble ouvrier, car vous etes, vous, mon cher Pratt, un homme de
genie..."

Vous voyez, ma bonne amie, que, pour la defense de nos interets, je n'ai
rien de cette timidite dont vous m'accusez si souvent. Je ne cachais
pas, je pense, au camarade le tort qu'il avait eu de me berner
d'esperances et de m'entrainer, par pur caprice, a de gros frais de
voyage.

Lui, pendant mon bavardage, s'etait replonge dans sa reverie et ne
m'entendait que d'une oreille.

--Vous appelez cela du genie, dit-il pourtant, en se levant tout a coup
d'une facon assez brusque; vous appelez cela du genie?...

A son tour, je le croyais lance. Mais non! Il arpenta la chambre, il mit
son chapeau, et d'un seul geste, qui m'engageait a mettre aussi le
mien, il m'indiqua que des affaires serieuses le forcaient a sortir
sur-le-champ.

Nous quittames, en effet, le Yankee-Doodle-Hotel et nous suivimes, dans
les rues, le courant de la multitude. Pratt voltigeait d'un trottoir
a l'autre, rapide et distrait, ayant aux levres le sourire que je lui
surprenais autrefois lorsqu'il machinait quelque prestige inedit. C'est
tout au plus s'il m'adressait par-ci par-la quelques phrases en l'air.
Il s'excusait d'etre si peu communicatif: La saison foraine s'etait
terminee la veille; il devait regler le demenagement de son theatre,
rude besogne, compliquee de mille details! Vite, marchons, marchons! Et
j'emboitais le pas, fort humilie de le voir aux prises avec le tumulte
de ses idees, tandis que la deception mettait comme une sorte de vide
dans ma cervelle.

Par bonheur, l'emplacement forain n'etait pas loin de l'hotel. Nous
arrivames, apres un quart d'heure de marche, sur une vaste plaine ou
grouillait la foule et le bruit au milieu d'un encombrement de chevaux,
de chariots, de boiseries deposees par tas, de toiles peintes etendues a
terre ou roulees par piles. La plupart des petites baraques etaient deja
debarrassees de leurs cloisons de planches et ne dressaient plus, sur le
ciel pluvieux, que les madriers de leur carcasse interieure.

Seul le "Pratt's Theatre," imposant comme un steamer parmi des barques,
subsistait encore en entier, prolongeant sa vaste facade et deployant
son enseigne a brillantes lettres rouges entremelees de diables noirs.
Un escalier d'une vingtaine de marches conduisait au controle et aux
entrees du public menagees sous un superbe baldaquin de velours cramoisi
frange d'or. Trois gentlemen en toilette severe attendaient sur cette
plateforme et saluerent gravement l'ami Pratt des qu'il parut.

--Pardonnez-moi, me dit-il, je dois travailler avec ces messieurs. Vous
me retrouverez ici tout a vous dans une heure. Amusez-vous jusque-la du
mieux que vous pourrez.

Il disparut, sans autre explication, derriere la tenture; je restai
seul, plus froisse que jamais des facons cavalieres de l'ami Pratt. Et
puis comment tuer le temps sous cette pluie fine qui me percait les os?
Toute la population des saltimbanques: les ecuyers, les acrobates, les
montreurs de betes, les diseurs de bonne aventure, les bimbelotiers et
leur innombrable marmaille travaillaient dur a plier bagage pendant que
les femmes mijotaient des victuailles graisseuses sur des fourneaux que
le vent et la brouillasse de pluie faisaient fumer.

C'etait pitie de les voir patauger dans la boue, ahuris par
l'encombrement, exasperes par le va-et-vient de la masse de curieux
qu'attire toujours cette scene de depart. Pour moi, j'en avais assez
de ce tohu-bohu que nous ne connaissons que trop, ma chere femme, et
j'avais resolu d'aller flaner tranquillement dans les rues voisines,
lorsque, a l'extremite de la plaine, je me trouvai pris dans un groupe
nombreux evidemment attire par quelque theatre encore en fonctions.

Je me faufilai avec peine jusqu'aux premiers rangs, pour savoir quel
genre d'exhibition gardait ainsi jusqu'a la fin la faveur du public. Je
ne m'attendais pourtant a rien de bien extraordinaire: mais quelle fut
ma stupefaction et comment vous dire a quel point ce que j'avais devant
les yeux etait etrange, inattendu, sinistre et repoussant?

Imaginez une ignoble masure en vielles planches crasseuses, epaves de
mer ou rebuts de demolitions grossierement clouees l'une sur l'autre
et soutenues aux quatre angles par des pieux pourris fiches en terre.
Quelques lambeaux de toile goudronnee et de feuillets de zinc erodes
formaient la toiture. Il y avait sur la gauche un semblant de fenetre
bouchee d'un papier graisseux, et, dans le milieu de la cabane, une
porte en voliges arrachee a moitie de ses gonds. Le ruissellement de la
pluie etalait un vernis blafard sur cette batisse pareille aux cahutes
en ruine qui s'effondrent dans les terres vagues des banlieues et
servent de refuge a toutes sortes de rodeurs.

Mais ce qui achevait de donner a ce repaire un aspect desole, c'etait
une pancarte accrochee a la porte et montrant, charbonnes en grosses
lettres, ces mots lugubres:

THEATRE DE LA MISERE

En outre de cette enseigne, on avait, par-ci par-la, trace a la craie
sur la facade des inscriptions concues a peu pres en ces termes:

"Dobson et Ce.--Indigence et mendicite.--Nombreuse famille.--Infirmites
variees, maladies incurables.--Complete incapacite de
travail.--Denuement absolu, misere noire.--Pas de pain, pas d'habits,
pas de feu.--Souffrances inouies, angoisses perpetuelles.--Deces
possibles, agonies toujours imminentes.--Ont battu le pave des
principales villes et capitales.--Auront l'honneur de crever de faim
dans cette localite pendant toute la duree de la foire, etc., etc.,
etc."

A l'interieur, on entendait le bruit d'une dispute ou dominait une voix
de femme. Un mouvement d'impatience parmi la foule indiquait qu'on
attendait une fin de seance pour entrer a son tour. Apres quelques
instants, en effet, une fournee de spectateurs sortit de la baraque,
et le dernier, sur le pas de la porte, je vis apparaitre, humble et
douloureux, affreusement maigre et rafale, le pere Dobson lui-meme, le
chef de la troupe, venant faire son boniment.

Oh! parade poignante et terrible paillasse!

Chetif, frissonnant, tete basse, il resumait tout ce que la bataille
de la vie peut accumuler de defaite et d'abaissement sur un etre. Ses
cheveux, sa barbe au poil gris-roussatre, se brouillaient comme une nuee
de poussiere autour de son visage ou les rides s'enfoncaient dans une
paleur de cire, ou le regard eteint par les larmes blemissait sous
d'epais sourcils. Ses epaules se voutaient contre la nuque, son torse
vacillait sur le tassement des genoux. Il ramenait d'une main les revers
d'une vieille houppelande de laine sur le creux de sa poitrine nue;
l'autre main pendait morte a son bras paralyse; ses jambes grelottaient
sous les dechirures d'un pantalon d'etoupe moisie qu'avait machee la
vermine.

Mais ce n'etait rien que ce deguenillement et cette decrepitude. Il
fallait voir l'expression d'eternel desespoir incrustee dans son masque
de creve-la-faim, et l'exces de decouragement amasse dans ses yeux
lorsqu'il manifesta l'intention d'implorer la foule.

On fit silence, et le vieux parla.

--Pitie, bonnes gens, pitie; tout cela est vrai,--dit-il en etendant
peniblement le bras vers les avis barbouilles sur la devanture. Nous
sommes des souffreteux, des impuissants, des ecrases sous l'implacable
fleau de la misere. Depuis toujours et sans remission jusqu'a la mort,
simplement, nous sommes les pauvres. Il en est d'autres qui promenent
leurs plaies dans les rues, tendent la main aux passants et racontent
les tortures endurees chez eux, dans le bouge ou le chenil. Mais on se
detourne croyant qu'ils mentent. Eh bien! moi, je ne trompe personne;
j'ouvre ma taniere a tout venant et je dis: Entrez, rendez-vous compte.
Venez voir Job et les siens sur leur fumier: venez voir l'abjection,
l'abrutissement, les souillures, les degoutantes affres des vrais
pauvres sous leur toit, dans leur enfer. Entrez, petits et grands: il
est utile de savoir, il est bon de s'apitoyer. Entrez, c'est reel et
terrible, cela dechire le coeur et ne coute pas cher. Ainsi qu'au
premier mendiant venu, chacun donne ce qu'il veut. Pas de duperie. On
ne fait l'aumone qu'en sortant, lorsqu'on a bien vu, lorsqu'on est bien
navre, quand les pleurs ont jailli. Allons, pitie, bonnes gens! Suivez
le monde, entrez au theatre de la misere, entrez, entrez!

Sa voix tremblait en eclats vibrants comme le souffle d'une profondeur
d'entrailles ou la faim a largement creuse le vide; pourtant, elle se
trainait dolente, et l'homme, a la fin, semblait defaillir. Mais il
n'eut pas besoin de prolonger ses supplications. Le theatre Dobson jouit
evidemment d'une grande popularite. La harangue etait a peine achevee,
que la foule se precipitait dans l'interieur de la baraque, ou je me
trouvai bientot moi-meme entraine par le courant.

Alors, quel spectacle a fendre l'ame, quel epouvantement de cauchemar
mille fois plus atroce que ne l'avait fait prevoir l'homelie du vieux!

Vis-a-vis de l'espace ou le public entasse restait debout, s'ouvrait
entre les murs enduits de platres boueux, tapisses de touffes de toiles
d'araignee, un honteux reduit, un gite infect, tel que les lamentables
maisons des quartiers populaires en ont sous leurs combles. Un peu de
lumiere morte coulait a travers le papier huile de l'unique fenetre et
filtrait avec la brume par les trouees du toit. On ne discernait d'abord
qu'un ramassis de haillons pendus aux parois, un eparpillement de
chiffons et de debris de meubles couverts du linceul poudreux des
moisissures sechees sous la poussiere. Puis, l'oeil fouillait mieux dans
cette penombre et discernait quelques details: la saillie d'une poutre
se prolongeait contre la cloison de droite en maniere de banc; dans le
fond, sous un amoncellement epais de vieilles hardes, un semblant de
matelas plaque contre terre se depaillait par de larges entailles et
figurait l'espece de litiere ou toute la famille Dobson, sans doute,
s'abat pele-mele la nuit; des tessons de faience trainaient; un fourneau
de terre lezarde jusqu'au gril, boitait dans un coin sur un ecroulement
de cendres.

Au bout de quelques instants, enfin, on voyait l'ensemble de cette
desolation: le mauvais reve se precisait, et c'etait terrifiant. Des
etres vivaient dans ce fouillis d'ordures; des tetes emergeaient de
ce tas de loques et d'immondices. Sur la couche de paille, au fond du
taudis, un individu, couvert a peine d'une chemise de coton roussatre et
d'un pantalon de toile dont les bouts frangeaient autour de ses pieds
nus, dormait a plat ventre, efflanque, roidi, pareil a ces longs
cadavres etiques qu'on expose sur les dalles des morgues et dont on
devine, au premier coup d'oeil, le suicide par misere. A droite, sur le
banc rive au mur, fagotee de nippes deteintes qui se confondaient avec
les faisceaux de guenilles suspendues autour d'elle, une vieille femme,
assise, les coudes aux genoux, serrait entre ses poings decharnes une
face livide ou, dans l'ombre des cheveux gris en desordre, le regard
fixe dardait une flamme de colere sourde.

A sa droite, une fille d'une vingtaine d'annee, frele et gracieuse, en
depit de son accoutrement de pauvresse, mais le visage envahi d'une
paleur fanee, s'abimait les yeux a rapiecer un reste informe de
defroque. Par moments, elle interrompait ce travail et croisait les
mains sur sa poitrine secouee d'un dechirant acces de toux. Au milieu de
ce galetas, parmi les saletes eparses, s'accroupissait une fillette, aux
traits amincis, qu'enveloppait de clarte d'or une chevelure blonde dont
les frisures retombaient jusque sur les sourcils; vetue seulement d'un
pan de bure noue a la taille, elle bercait entre ses bras nus une poupee
vaguement faconnee a l'aide de quelques bouts d'etoffes et caressait ce
mannequin d'un regard profond ou l'etrange expression de tendresse ou
d'inquietude enfantine faisait peur.

Mais dans la torpeur repandue, quel drame farouche se preparait et quels
furieux cris de souffrance j'allais entendre!

Le vieux Dobson, rentrant a la suite du public, monta sur l'espece
d'estrade ou s'etalait sa deplorable famille et promena sur tout de qui
l'entourait son regard ereinte de martyr. Il ne prononca pas une parole,
mais quoi de plus tragique que son silence et quelle emotion fremissante
il provoquait dans la foule, qui se taisait aussi. Certes! voila bien
le coup d'oeil de supreme detresse que doit jeter le miserable, quand,
apres la rue, ayant un peu respire d'air libre, vu passer les heureux,
poursuivi peut-etre quelque chimere d'esperance dans le soleil et
l'espace, il revient au chenil et retombe avec des effarements de fauve
dans la pourriture et la nuit du terrier. Cependant, il etait encore,
pour le vieux, des degres a descendre dans ce bas-fond de l'affliction:
l'implacable loi de la bataille humaine lui refusait l'hebetement passif
du vaincu; des raffinements de torture devaient lui tenailler l'ame et
lui tirer de la gorge ce qu'il y restait de hurlements et de sanglots:

Plus chagrine depuis le retour du mendiant, la fillette agenouillee
avait tout a coup repousse loin d'elle le semblant de jouet qu'elle
dodinait sur son sein et s'etait prise a pleurer avec cette plenitude de
tristesse subite ou s'abiment les douleurs d'enfants.

--Ma fille, ma cherie, quoi donc? murmura le vieux d'une voix
qu'etreignait l'apprehension d'un malheur trop certain.

--Pere, je ne vois plus, je ne peux plus jouer! repondit la petite
Dobson dont l'etat de deperissement parut soudain funeste. On
comprenait, maintenant, la singuliere lueur de ces grands yeux bleus
meurtris par la consomption; on les voyait errer dans le vague, a la
recherche d'un dernier rayon de lumiere.

Le vieux eut comme un rale.

--Ne plus voir, elle, elle!

Ses traits se convulsaient; il menacait du poing le fourneau de brique
felee ou ne cuisinait que la faim, et le plafond de la mansarde dont les
crevasses laissaient tomber l'humidite glacee et la mort. Cependant il
se ramassa dans un effort pour rassurer l'enfant.

--Ce ne sera rien, petite, gemissait-il, patience, tu gueriras, mais pas
de pleurs, n'est-ce pas, cela me tue; non, non, pas de pleurs; regarde,
je t'apporte un regal; tu vois, quelque chose de bon; pas de pleurs,
mange, mange...

Jusqu'alors, le reste de la famille s'etait montre completement
indifferent a tout ce qui se passait. Mais au premier mot de friandise,
l'individu vautre sur la litiere s'etait dresse, puis leve, maigre, lui
aussi, jusqu'aux os, dilatant un regard vitreux et trouble ou la faim
ardente interrogeait avec des airs de folie. Le vieux venait de tirer
d'une sacoche de toile pendue a ses reins, je ne sais quels rogatons
de patisserie trouves sur le pave. D'un bond, l'insense fut pres de
l'enfant pour lui arracher cette pature d'entre les dents. Mais il ne
tenait guere sur ses jambes, ce quasi cadavre!

--Arriere, goinfre! cria le vieux, saisissant l'idiot par la nuque et
l'envoyant tournoyer sur le grabat.

Alors, secouant sa stupeur, la mere a son tour surgissait, emportee
de cette prompte colere de femme qui ne demande qu'un pretexte pour
eclater; sur son front bas etait l'imbecillite sombre, germe de la
demence transmise a son fils, tandis que chez les filles revivait, anime
d'un reste de pensee et de noblesse, le masque paternel.

--Canaille! tu frappes mon enfant, brailla la megere, lancee griffes en
avant.

--A bas les pattes, grinca le vieux, serrant les poings; pourquoi
derobe-t-il ce morceau de pain?

--Il a faim comme les autres, repliqua la sordide femelle.

--Que m'importe, lui, ce faineant! qu'il travaille ou creve!

La-dessus se dechainait une de ces infames querelles de pauvres, une
de ces hargneuses disputes ou l'on s'accuse reciproquement du malheur
commun, ou chaque mot bave le sang et l'ordure, ou les bouches se
tordent, ou les dents craquent, ou chaque reproche eperdument injuste
voudrait dechirer la chair en meme temps que broyer le coeur. Elle,
surtout, la femme Dobson, tout a l'heure si engourdie, se demenait
hardie, sauvage, acharnee, hurlante, a present qu'elle crachait
l'ignominie a la face de son compagnon de misere. Et lui se redressait
de meme, retrouvant, a force de haine et de degout, une voix qui savait
eclater et rugir:

"Que n'etait-il reste seul dans son trou, lui, batard de mendiant et
fils de prostituee, lui, ce pleutre, ce lache, cet impotent, ce rien du
tout; comment avait-il eu l'audace de prendre un menage, d'elever des
enfants dans la boue et la vermine, pour en faire, comme lui, le rebut
et la risee du monde. Mais elle! ce souillon, cette rodeuse de nuit,
ramassee ivre certain soir dans le ruisseau, pourquoi s'etait-elle
collee a lui comme une lepre? avait-elle eu seulement un peu de courage?
Non! Rester sur sa chaise et crier famine avec ses petits; voila comment
elle s'y prenait pour etre sure qu'il continuerait, lui, de mendier pour
tous."

Telles etaient, entre mille autres, les insultes qu'echangeaient ces
parias avec la gloutonnerie colere de deux chiens qui s'entr'egorgent.

--Si, du moins, l'infame avait su vous apprendre a travailler pour
vivre, reprenait la femme, mais non, pauvres enfants! restez nus dans
votre prison, mourez de faim et de froid; vous n'avez pas de metier,
vous n'etes rien!

--Un metier, criait le vieux, il fallait pour cela de la sante, de la
force, mais quels avortons elle a portes, cette femelle de malheur! Un
fils idiot, une fille poitrinaire, une autre presque aveugle. Ah! les
beaux soutiens qu'il avait, lui, sur ses vieux jours!

Ils continuaient ainsi, de plus en plus ivres de rage; ils se
rapprochaient par degres, ils crispaient leurs doigts tremblants, ils
allaient se dechirer. Et l'on ne riait pas, non; chacun des assistants
etait pris de terreur. Mais sur les derniers mots du pere Dobson, une
diversion s'opera:

La fille ainee fondit en larmes a la menace d'une phthisie.

--Ah! plutot en finir de suite, je ne peux plus, je ne peux plus!
gemissait-elle entre les suffocations d'un nouvel acces de toux, dont
les raclements lui mettaient l'ecume aux levres et des plaques rouge
brique sur les joues.

Au meme moment, la fillette a la poupee lancait dans le tumulte des cris
aigus:

--Aveugle! je vais etre aveugle! Oh! pere, ce n'est pas bien, ce n'est
pas bien de dire cela!

Cette amere plainte d'enfant depassait tout le reste en tristesse. Les
vieillards s'arreterent interdits. La mere prit l'ainee dans ses bras,
s'efforcant de la calmer. Le pere Dobson allait, venait, repentant,
effraye, bredouillant des exclamations au hasard:

--Pardon, mes enfants, suppliait-il, c'est l'infinie souffrance,
voyez-vous, c'est la misere sans espoir qui nous arrache ces stupidites:
c'est pour rire, c'est pour dire quelque chose. On se soulage par des
injures, on s'en prend a soi-meme parce que le monde est indifferent et
parce que le ciel est sourd. Non, pas de poitrinaire, pas d'aveugle,
on cherchera le medecin, cela se passera, nous serons heureux un jour!
Pardon, mes enfants, pardon, je ne pense pas un mot de ce que j'ai dit.
Je suis un pauvre homme qui perd l'esprit, voila tout...

Les coleres et les pleurs firent treve. Remuee, la mere Dobson essuya
ses yeux; l'ainee reprit son inutile travail d'aiguille, la petite
blonde essaya de sourire, le fils Dobson, assis sur son matelas,
ecarquillait ses yeux fous et manifestait, au milieu de l'emotion
generale, un ahurissement grotesque, comme s'il avait joue le role
sinistre de bouffon dans ce drame de la misere.

--Encore une fois, tout s'arrangera, reprit le pere Dobson, se tournant
vers le public. L'honorable compagnie voit maintenant qu'on ne l'a pas
trompee; elle daignera nous venir en aide. Oui, vous, les riches, les
heureux, voila notre vie de tous les jours; soyez touches, et ce soir
nous mangerons a notre faim, et la nuit, peut-etre, nous apportera
l'oubli des tourments jusqu'a demain. Donnez a ma chere petite ce qu'il
vous plaira, c'est pour elle, surtout, que je vous implore. Va! ma
pauvrette, on ne manquera pas d'etre charitable pour toi. Va!

Le vieux chancela, le front courbe, l'air atterre par plus de lourd
desespoir que jamais.

La fillette descendit des treteaux en tatonnant et vint se poster a la
sortie des spectateurs. Elle demandait l'aumone et fixait sur chacun ses
doux yeux bleus pareils a de pales etoiles mortes.

Les dames caressaient ses cheveux d'or, quelques gentlemen lui
glissaient des pieces blanches; je ne pus me defendre de lui offrir un
dollar et je me precipitai, l'ame transie, hors de cet enfer.

--Oh! quelle abomination qu'une telle misere, pensai-je, oh! la mort, la
mort sur l'heure, plutot que d'echouer jamais avec ma chere femme dans
une pareille extremite!

La pluie glaciale tombait toujours; elle assombrissait toutes choses
autour de moi et me poussait encore plus avant dans les idees noires.

--J'etais bien sur de vous retrouver ici, me dit-on brusquement en
me secouant le bras, de maniere a me tirer de l'abattement ou je me
perdais.

C'etait l'ami Pratt, devenu tout autre que ce matin; il n'avait plus la
mine preoccupee, ses yeux flamboyaient de bonne humeur.

--Vite, a l'hotel! nos valises! une voiture est prete, disait-il. Nous
allons passer quelques jours dans une charmante maison de campagne, a
une petite lieue d'ici; on nous attend a diner, vite, vite!

Il m'entrainait avec la rapidite d'un coup de vent. En moins de
rien nous avions boucle nos sacs de voyage et dit adieu au
Yankee-Doodle-Hotel, pour monter dans un fringant vehicule a deux
chevaux qui prit le galop sur le pave et roula bientot sous les arbres
des routes exterieures.

Cette diversion inattendue ne dissipait pas ma melancolie et j'en
etais toujours au regret de mon voyage inutile. Mais Pratt se mit a me
regarder bien en face, non sans un peu de cet air malicieux que vous
savez.

--Voyons, cher ami Cripple, qu'y a-t-il, pourquoi cette tenue
d'enterrement? me demanda-t-il en me bourrant gaiment de coups de
poings.

J'avais le coeur trop gros pour pouvoir dissimuler plus longtemps.

--Helas! repondis-je, je me retrouve, apres tant d'annees, obscur et
pauvre a cote de vous desormais riche et glorieux; j'ai le sentiment
d'avoir rate ma vie, j'entrevois un avenir de desolation profonde pour
ma femme et moi dans le delai prochain ou je serai trop vieux pour
travailler...

Le bon Pratt interrompit cette doleance par un large eclat de rire.

--Allons, allons, assez de jeremiades, la vie est belle, le sort est bon
enfant, nous serons heureux tous, tous! s'ecria-t-il, en une veritable
explosion d'enthousiasme.

"Et d'abord, ajouta-t-il, apprenez que je vous cede mon illustre
theatre; vous serez mon successeur et voila votre fortune faite; les
notaires et procureurs, ces graves bonshommes que vous avez apercus, ont
dresse les contrats; vous n'avez plus qu'a signer. Quant a moi, je me
marie dans huit jours, une fille charmante, mon cher, une famille de
braves gens tres riches, tres riches! Je vous conte tout cela des
maintenant, pour que vous renonciez a vos facons de croque-mort; c'est
chez eux que nous allons nous installer et que nous feterons les
fiancailles en attendant la noce."

J'etais etourdi de tant de merveilles annoncees d'un coup; la joie me
grisait, les pleurs me montaient aux yeux.

--Excusez-moi, de grace, dis-je, saisissant les deux mains de Pratt,
excusez-moi de ce moment de faiblesse. Je savais de quelles generosites
vous etiez capable, mais cette maudite baraque de mendiants m'avait
bouleverse l'esprit, j'avais la vie en horreur; je souffrais...

--Oui, oui! les Dobson, je sais, interrompit Pratt, de plus en plus
joyeux; oui, j'avais calcule que vous iriez la-dedans et je comptais sur
l'effet du contraste pour la surprise que je vous preparais. Vous avez
vu la hideuse misere sans borne; eh bien! sachez que vous n'y tomberez
jamais. Mais, descendons, nous sommes arrives, ajouta-t-il, rayonnant de
plaisir.

L'equipage, en effet, s'etait arrete devant une coquette maison blanche
enveloppee d'arbres. Deux fraiches servantes, de faction sur le perron,
malgre la pluie, nous aiderent a transporter nos malles dans une
spacieuse chambre du second etage ou, suivant l'exemple de l'ami Pratt,
je me mis a faire un bout de toilette.

--Hatons-nous, me disait-il, dans quelques minutes on sonnera la cloche
pour le diner, comme dans le grand monde, mon cher, comme dans le grand
monde!

Le ravissement me tenait muet. Je me laissais aller comme aux fantaisies
d'un reve de bonheur.

--Voila donc l'heureux sejour ou je vivrai de mes rentes! continuait
le brave Pratt; oui, mon bon ami, pendant que vous aurez le tracas
d'exploiter le theatre, moi je n'exercerai plus qu'en amateur, de temps
a autre, pour divertir ma nouvelle famille. J'ai garde dans ce but
quelques-uns de mes anciens appareils...

Nous en etions la quand le coup de cloche annonce retentit.

--Vite au salon! s'ecria Pratt.

La famille, au grand complet, nous attendait.

--Voici l'honorable M. Nephtali Cripple, mon ami, mon successeur et
notre premier temoin pour le jour du mariage, proclama l'excellent
Pratt. Puis il me presenta son beau-pere, ancien commercant, sa
belle-mere, laquelle, assurait-il galamment, n'avait que les qualites
de remploi, son jeune beau-frere, etudiant en medecine, une toute
ravissante belle-soeur encore enfant et, pour finir, sa charmante
fiancee, qui me parut ce qui peut exister de plus seduisant dans le
genre distingue.

Tous ces personnages, en depit de leur haute situation, me faisaient
l'accueil le plus chaleureux, ce n'etaient que poignees de mains,
compliments de bienvenue, protestations d'amitie.

--Oui, cherissez-le comme il le merite, mon brave Cripple, disait Pratt
a chacun d'eux. Sans lui, vous le savez, je serais sous terre depuis
longtemps.

--Oui, oui! pour les beaux yeux de cette dame que vous aviez si bien
escamotee, minauda la fiancee avec une adorable petite moue de jalousie.

Pendant ces conversations, je me donnai le loisir d'examiner mes
nouveaux amis et, tout a coup, il me sembla que ces bonnes et joviales
figures ne m'etaient pas tout a fait inconnues; mes souvenirs ne me
retracaient rien de precis, je cherchais, puis une idee follement
absurde se debrouilla dans ma cervelle.

--Est-ce possible? hasardai-je enfin, tres perplexe...

--He oui! mon cher, vous y etes! interrompit Pratt, c'est le "Theatre
de la Misere," ce sont les Dobson qui se retirent aussi du commerce,
a partir d'aujourd'hui. Vous avez eu l'avantage d'assister a leur
representation d'adieu...

Je restais stupefait, mais il fallait se rendre a l'evidence. Sous leur
physionomie florissante, je retrouvais les Dobson tels qu'ils etaient
dans leur baraque, placardes de fard, emmitoufles de haillons, couverts
de cendre et de poussiere. Ils s'amuserent, d'ailleurs, pendant quelques
instants a rafraichir mes impressions: le pere Dobson s'abima dans une
attitude eploree; la belle-mere affecta l'effarouchement de la rage: le
fils ebaucha sa navrante grimace d'aliene; la fiancee lanca quelques
rales de poumons, et la petite belle-soeur arreta sur moi la fixite
morne d'un regard qui s'eteint.

Et la-dessus, remettant leurs figures en place, les Dobson se permirent
une exuberante risee en l'honneur de mon ebahissement.

--Vous m'accordiez du genie, ce matin, me dit alors tres serieusement le
bon ami Pratt, detrompez-vous, mon cher. Je n'ai fait que perfectionner
un art cultive depuis des siecles, je n'ai montre que de l'adresse a
mettre en pratique les trouvailles d'autrui. L'homme de genie est celui
qui cree quelque chose de rien; l'homme de genie, le voila: c'est
Dobson, qui, ruine par une faillite des le debut de son mariage, se
tira d'embarras par un artifice sans precedent. Il ne s'attarda pas
a l'apprentissage de metiers pour lesquels il n'etait pas fait. Non!
inspiration sublime, il accepta le defi du malheur, il tira de sa misere
meme une source de fortune. "Tu m'as voulu pauvre, cria-t-il au destin,
eh bien! c'est comme pauvre que je veux reussir et triompher." Devenir
mendiant etait son unique recours, mais la mendicite, cette chose si
simple, si primitive, il l'entrevit comme une profession, une science,
un art, une nouveaute tout a la fois. Il ne dissimula pas ses deboires
a la maniere des sots et des timides; il se garda bien d'etouffer entre
quatre murs ses maledictions contre les hommes, le ciel et l'enfer. Il
resolut d'improviser un theatre et de s'y montrer en spectacle a prix
d'argent, tel qu'il etait, souffrant, douloureux, abime, perdu. Trainant
ses guenilles a travers toute l'Amerique, il prit le peuple a temoin de
sa degradation; il lui fit entendre ses cris d'anatheme, ses querelles
dechirantes et saignantes avec sa femme; il exhiba devant la raillerie
ou la pitie publique les hideuses situations dites "interessantes" de
Mme Dobson; et, meme, l'horreur depenaillee de ses labeurs dynastiques,
avec supplement de prix d'entree pour les curieux d'age mur. Puis il
montra le croupissement et la nudite de ses petits dans la fange, sans
lumiere et sans air, les deperissements, les maladies qu'engendre
necessairement l'implacable indigence.

Toutes ces tragedies du pauvre, il les a jouees avec son coeur et ses
nerfs, sincerement enfin, a mesure qu'il les subissait; chacune de ses
larmes, chacun de ses harassements devenait, de la sorte, une cause de
profits transformes maintenant en grosses rentes. Oui, Dobson n'a pas eu
besoin d'autre instrument que sa propre imagination pour accomplir son
oeuvre, pour acquerir renommee et richesse, en meme temps qu'il assurait
la prosperite des siens. Lui seul est, parmi nous, l'homme de genie,
c'est devant lui seul que notre admiration doit se prosterner.

J'etais absolument de cet avis, ma tres chere, et je me sentais
frappe de respect pour l'incomparable Dobson et ses intelligents
collaborateurs, quand l'une des belles servantes vint avertir que le
diner etait servi.

--A table! a table! cria la famille d'une seule voix.

On s'elanca prestement dans la salle a manger, ou le repas, excellent
en lui-meme, fut consomme, vous pouvez le croire, au milieu de la plus
riante humeur qui derida jamais reunion d'honnetes gens.

Et dans une semaine la fete nuptiale! Ah! ma chere, que ne serez-vous
la! Mais il vous faudra plus d'un mois pour operer notre demenagement et
pour vous preparer a devenir la directrice du Cripple's-Theatre!

Pardonnez-moi, maintenant, d'avoir commence ma lettre sur un ton si
triste, tandis que la joie de mon ame debordait, mais il fallait vous
dire les choses comme elles s'etaient passees.

En ce moment nous sommes au salon. Je termine a la hate: Quel charmant
tableau de bonheur en famille! Le venerable Dobson et son epouse, ces
grands comediens de la misere, ces fortunes mendiants pour rire,
se reposent lentement dans de larges fauteuils. Dobson fils lit le
_Chicago-Times_; la petite belle-soeur tourmente Pratt depuis une heure
pour qu'il l'amuse par quelques exercices de prestidigitation. Elle est
decidement petrie d'esprit, cette jolie diablesse:

--Faites donc le tour de la dame escamotee! dit-elle a l'ami Pratt, tout
en pointant sur sa soeur un coup d'oeil crible de malice.

Pratt va s'executer; il a toute une collection d'appareils ranges dans
un recoin, en maniere de musee. Il roule au centre de la piece
la fameuse table a soufflets et le grand tube de carton que vous
connaissez.

La famille regarde attentivement, la fillette est ravie; l'ami Pratt
prend la parole, comme s'il fonctionnait en public.

--Permettez-moi, mesdames et messieurs, dit-il, de rajeunir cette
experience par une agreable variante: au lieu de faire disparaitre une
des dames presentes, chose que nous regretterions tous, je me propose,
au contraire, de vous presenter une aimable personne, actuellement
invisible, et de la faire surgir sur cette table et sous cette boite ou,
comme vous pouvez vous en convaincre, il n'y a pour l'instant que le
vide. Regardez!

Il semble, ce disant, m'examiner a la derobee, en maniere de defi; le
reste de la famille m'observe de meme, la petite coquine de belle-soeur
surtout...

Ou veut-il en venir, le satane Pratt! Ce qu'il promet n'est pas
possible, mais qui sait! Ce merveilleux magicien est capable de tout!
J'attends la fin de l'epreuve pour clore ma lettre, en vous embrassant
du fond du coeur. Pratt est monte sur une chaise, il souleve l'enveloppe
de carton, doucement, lentement. He oui! qui le croirait? je vois
deborder un bas de jupon, puis une robe, puis un buste, j'apercois
des bras, des epaules, une bouche, mais qu'est-ce... qu'... qu'...
qqq...........

       *       *       *       *       *

_P.-S._--L'affectueux Cripple ne termina pas sa lettre, dont les
derniers mots s'ecraserent sous un entassement de taches d'encre.

C'etait l'heureuse Mme Cripple, elle-meme, qui venait d'emerger de
la cloche; Mme Jenny Cripple, toute souriante, saluant gracieusement
l'honorable compagnie et pleurant aussi de la joie de revoir son fidele
epoux; Mme Cripple que l'ami Pratt avait secretement avertie par une
suite de telegrammes, afin qu'elle arrivat en surprise et fut aussi de
la noce.




L'EXPLOSION


J'etais en route, hier soir, pour aller assister a la grande
representation du Cirque Irlandais, quand se dechaina cette formidable
averse...

En moins d'une minute, des torrents ecumerent le long des trottoirs; la
pluie s'abattait compacte comme une coulee de cristal, et rebondissait
sur le macadam avec des claquements de mitraille; on eut dit qu'a
travers les nuees, des paquets de mer crevaient dans le ciel de
New-York; pas un etre vivant ne se montrait sur la Vingtieme Avenue, qui
me restait a franchir, et dont la double rangee de reverberes lessives
par la trombe dessinait le parcours a perte de vue. Par moments la
rafale, entrant dans le joint des lanternes, changeait les flammes
de gaz en menues etincelles bleues, et la tempete, alors, jetait ses
hurlements dans la nuit.

Ahuri par cette rage soudaine de l'ouragan et trempe jusqu'aux os,
je parvins heureusement a me refugier sous l'entree de l'"Institut
revolutionnaire," lieu de reunion des clubs anarchistes du Dix-Septieme
Quartier. La rumeur sourde et la tiede atmosphere d'une foule assemblee
dans le fond de l'edifice arrivaient jusqu'a moi par un long couloir; je
resolus de pietiner dans cette buee, et je me mis a lire, en guise de
distraction, l'ecriteau place sous l'unique bec de gaz dont s'eclairait
le vestibule:

Il y avait "seance de l'association fraternelle de dynamite" et debat
contradictoire sur "les vraies ressources de la civilisation." L'entree
etait gratuite et, sur une exhortation a tout etre intelligent de venir
prendre part a la discussion, la pancarte se terminait par cet
expose succinct de l'eternel probleme social: "Quelle est la voie de
l'humanite?"

Je ne ressentis nulle envie de ceder a cette gracieuse invitation, car
je ne songeais qu'a me rendre au Cirque ou devait debuter l'illustre
M. Gryp, un clown-humoriste, a la gloire duquel d'immenses concerts de
reclames retentissaient depuis plus d'un mois.

Je continuai donc de me morfondre sous le peristyle desert, quand je fus
derange dans cette occupation par l'arrivee d'un personnage dont le seul
aspect me parut de nature a surexciter mon impatience et ma mauvaise
humeur.

Rien de plus naturel, pourtant, que la decision prise par cet individu
de se mettre comme moi quelques instants a couvert, et meme, a la
rigueur, l'ensemble de sa personne meritait d'etre observe. L'homme
profilait, depuis la pointe de ses longs escarpins jusqu'au sommet de
son chapeau tres haut de forme, une altitude maigre qui n'en finissait
plus, et que revetait de deuil l'habit boutonne jusqu'au col et le
pantalon de drap etroitement etire contre les os; sa chevelure brune
tombait a plat, comme une perruque, contre ses tempes creuses; la face
rasee, ou s'incrustaient les premiers sillons de l'age mur, indiquait
par des traits largement accentues l'energie, les sentiments de droiture
avec cette sorte d'amere gaite que procure, a la longue, le regime des
desillusions. En somme, c'etait un de ces bohemes rapes, un de ces
refuses de la vie reguliere qui, dans tous les metiers pratiques,
n'aboutissent qu'a l'equivalent d'une sorte de condamnation capitale et
vaguent ensuite, sous la decente livree de la misere, comme des
morts, comme des squelettes noirs de mysterieux creve-de-faim, dans
d'incomprehensibles positions sociales.

Les types de ce genre ne manquent jamais d'inspirer un certain interet;
leur existence egaree a l'aventure semble une feerie, et volontiers nous
les interrogeons, nous autres, gens d'ordre et de methode, avec je ne
sais quel envieux soupcon de les trouver plus heureux que nous....

Mais celui-ci rebutait, je puis le dire, la curiosite par une
physionomie obsequieuse et trop communicative; il sifflota d'une maniere
aigue et tres desagreable a propos de la douche qu'il venait de subir,
puis il arreta sur moi ses yeux ronds bleu-pale avec une fixite
burlesque, annoncant le dessein d'entamer une serie de plaisanteries sur
le cataclysme. Je redoutai la stupidite d'une conversation forcee sur
ce theme aquatique, et, sans plus d'egard pour le nouveau venu, je
m'elancai vers l'autre bout du corridor, je montai quelques marches
entrecoupees d'un certain nombre de portes, et j'entrai m'asseoir au
sein de la reunion revolutionnaire, afin d'attendre, tranquillement, la
fin de la tempete.

Comme toujours, le meeting etait preside par M. Ward, le tres riche
M. Ward, si justement considere comme l'un de nos agitateurs les plus
distingues. Heureux homme, celui-la! dont les circonstances semblent
avoir pris a tache de favoriser la vocation. Il n'avait pas seulement
recolte d'innombrables quantites de revenus a la suite de son ancien
commerce d'alimentation en gros et autres victuailles, il s'y etait,
de plus, penetre de cette science, indispensable a tout reformateur
serieux, de savoir combien positivement le peuple a faim.
L'approvisionnement des halles et marches pendant plus de dix ans,
grace a des benefices egalement plus que decuples, avait definitivement
conduit M. Ward a la certitude d'un accroissement constant de l'appetit
des masses. Et maintenant, jeune encore, menant son train somptueux de
pere de famille et d'homme du monde, il offre aux humbles, a ceux
qui mangent mal, a son ancienne clientele, l'exemple frappant de
la situation prospere ou chacun doit avoir le droit d'ambitionner
d'arriver; membre actif de la plupart des affiliations de "resistance"
et de "combat," il propage les theses les plus entierement subversives,
avec l'irresistible autorite d'un gentleman dont la grosse fortune
personnelle atteste le desinteressement. Sa popularite croissait de jour
en jour; on vantait l'heureux gout de sa toilette de sectaire amendee
par la coupe elegante de la derniere mode; on admirait sa figure
joviale, mais sourcilleuse, ou les traits rigides du fanatisme se
fondaient doucement dans les chairs grasses du sybarite. On l'acclamait
partout; il n'y avait plus de bonnes deliberations insurrectionnelles
sans lui.

Ce soir encore, flanque de ses assesseurs, il ecoutait les debats,
confortablement epanoui dans le fauteuil, et balancait sans cesse la
tete d'avant en arriere, par une habitude inveteree d'acquiescement aux
theories philanthropiques les plus sanguinaires de la tribune. Parfois,
cependant, un boursouflement meprisant de ses levres, un jete-battu de
sa main blanche dans l'air, insinuaient a quel point les propositions
ultra-furibondes du preopinant semblaient anodines en comparaison du
total effondrement sauveur que lui, l'inebranlable M. Ward, souhaitait
au genre humain.

Pour le moment, neanmoins, la seance manquait d'animation. L'humidite
penetrait du dehors sous forme de brouillard trainant une acre odeur de
suie et de lavage des toitures; la longue salle rectangulaire, aux
murs badigeonnes de platrage couleur lie de vin, languissait dans une
penombre glaciale, plaquee par-ci par-la des clartes rousses de quelques
lumignons de gaz grossis par des reflecteurs.

Sur la plateforme, debout contre une petite table de bois blanc ornee
d'un plateau de cuivre, d'une carafe et d'un verre, l'orateur precite
debitait les formules ordinaires du pillage, de l'incendie, du meurtre
et de la destruction; mais, predicateur morne, il parlait sur le ton
d'une conviction tuee par les decouragements d'ancienne date. Une
tristesse dormante tombait de ses levres et se repandait. Les assistants
des divers sexes politiqueurs somnolaient pensifs; quelques dames, du
sexe conjugal et non androgyne, se livraient a de menus travaux de
couture pour ne pas perdre trop de temps en attendant l'age d'or
economique. Dans l'espace libre entre les banquettes et l'estrade, les
enfants, fillettes et garcons, s'etaient rejoints pour se desennuyer;
ils avaient entrelace leurs petites mains candides et, s'entrainant par
des clins d'oeil sournois, ils formaient une ronde silencieuse, ils
dansaient sur l'air des grands cris de mort que l'orateur jetait
regulierement du haut de la tribune et que son poing, battant la table,
accompagnait d'une orchestration ou vibrait la sonnerie du verre et de
la carafe sur le plateau.

Bref, la reunion fraternelle s'assoupissait dans la melancolie d'une
sorte de veillee en famille et je meditais de m'esquiver, lorsque enfin
un puissant element de diversion se manifesta tout a coup.

Le lugubre parleur finissant de sangloter sa peroraison etait soudain
remplace sur les treteaux par le meme passant depenaille, si maigre et
si bleme, auquel j'avais tout a l'heure fausse compagnie, et rien qu'a
sa facon de se presenter devant la societe, l'assemblee put constater
que ce gentleman, en depit de ses minables dehors, etait, dans la force
du terme, ce qu'on appelle un homme d'esprit et d'excellente education:

Il ota son chapeau haut de forme et le promena sur l'horizon, d'un grand
geste arrondi, qui parut, en effet, le comble de la politesse.

Mais ce ne fut la qu'une marque de courtoisie preliminaire: simple etui,
le majestueux couvre-chef s'enlevait d'un autre bolivar tout pareil. Il
y avait dedoublement de chapellerie sur l'occiput du monsieur en habit
noir, lequel, averti par quelques rires discrets, affecta de considerer
ce phenomene comme un minime accident de toilette, comme une legere
bevue facile a reparer.

Il s'empressa de deposer le premier chapeau sur la tribune et renouvela
ses saluts, a l'aide du second tube de feutre, avec un surcroit de
parfaite urbanite.

Impossible, au reste, de se meprendre a la grace de ses contorsions, a
ses petits sautillements dandines, a la froide solennite figee sur ses
traits: C'etait bien l'homme du monde, doue de tact, eminemment orne de
savoir-vivre. La dualite de coiffure n'avait donc rien d'ironique et
pouvait s'expliquer par un sentiment exceptionnellement vif des choses
du bon ton.

Mais, par un comble de ceremonie, le chapeau numero deux se detachait,
comme une gaine, d'un chapeau numero trois exactement semblable et visse
sur le front de l'individu comme un attribut organique indelebile. On
avait decidement sous les yeux l'heureux inventeur d'une machine a
saluer.

La gravite de l'assistance n'y tint plus; des applaudissements, des
bravos, de franches risees retentirent a la fois, tandis que le
gentleman poussait jusqu'a l'extraction d'un cinquieme chapeau son
systeme de civilite continue. Certes, jamais discoureur affrontant les
orages du parlement ou du forum n'avait mieux observe le precepte
de rhetorique ordonnant de commencer par disposer favorablement
l'auditoire. Les enfants, saisis d'admiration, suspendirent leur danse,
les spectatrices etaient ravies; la majorite serieuse du club daignait
elle-meme, a l'exemple de son president M. Ward, se derider un instant.
Dans le fond des consciences on n'etait pas fache de l'intermede;
on eprouvait meme une certaine gratitude pour celui qui mettait,
a l'improviste, un peu de gaite dans le cours d'une discussion
doctrinaire, chose toujours ardue et absorbante.

Durant cette emotion sympathique, l'homme a l'habit noir se debarrassa
d'un sixieme chapeau, le dernier enfin, et dessina les elegants zigzags
d'une reverence supreme, cette fois avec une telle multiplicite de
genuflexions, une telle complication de dehanchements, que sa maigre
carcasse perdit l'equilibre et s'abattit a la renverse, emportee, j'ose
le dire, par une veritable epilepsie d'amabilite.

Un rire epais eclata dans la salle et, pourtant, on redevint bien vite
attentif et l'on se sentit trouble d'on ne sait quelle apprehension.

Le personnage, par un brusque effort, s'etait retenu sur les epaules,
sur les talons, sur la main gauche collee au plancher et se tordait en
arc, de facon a maintenir en suspens l'extremite posterieure de son
habit noir. Crispe dans cette posture scabreuse, ou saillait la vigueur
accumulee des muscles, il soulevait sa main droite dans l'air et
l'agitait en un tremblement tragique, annoncant un affolement de terreur
a l'idee d'une chute complete, d'un aplatissement definitif de son
echine contre le sol.

Oui! cette main semait dans le vide des signaux desesperes. Une anxiete
grandissante s'empara des esprits. Qu'avait-il donc a s'effarer ainsi,
cet inconnu si correct, si compasse tout a l'heure? De quel danger se
croyait-il menace?

Haletants, dans le silence, on se mit a suivre chacun de ses gestes. Il
s'etait retourne, virant des talons sur la pointe de ses bottes, puis,
les reins en l'air, les semelles tracant une sphere autour du bras
gauche plante comme un jalon, il ramenait du cote du public sa face
essoufflee a ras de terre, apres quoi, se ramassant avec de lents
repliements de reptile, il se remettait enfin debout dans toute sa
maigreur effilee de spectre vetu de noir.

C'etait superbe, mais on n'eut pas le loisir d'applaudir ou de se
recrier. Lui, sitot redresse, le masque terreux, les mains etendues,
continuait de trahir une affreuse perplexite.

Ce n'est pas tout, semblait-il dire, attendez....

Il ecarquilla ses doigts secoues de frissons et les porta prudemment en
arriere sous les basques de son habit. Les affres du doute passerent
dans ses yeux; il palpait et sondait.... Le malheur prevu restait-il
possible, imminent?...

Non! non! sauve! tout allait bien! Subitement son front rayonna de joie,
sa poitrine delivree aspirait l'air a larges flots, sa physionomie
extasiee parlait. On l'echappait belle! Il le retrouvait intact, la,
dans sa poche, cet objet dont la destruction fortuite eut occasionne de
si fatals dommages. Il allait pouvoir l'exhiber, ce mirifique on ne sait
quoi. Patience, encore un peu! les plus extremes precautions etaient
necessaires. La minutie de ses manoeuvres enrageait l'impatience
universelle; puis, enfin, il le laissa voir, retenu dans la paume de sa
main gauche; ce talisman, ce fetiche, cette horreur ou cette merveille,
cause de tant d'epouvante: il l'etalait fierement a la face de tous!

Les rangs se confondirent, les tetes s'etagerent en pyramides pour
mieux voir, et, sans transition, helas! le desappointement fut enorme.
Qu'apercevait-on de miraculeux? Rien qu'une boule de couleur grise ou
noiratre, une simple boule grosse deux fois comme le poing et piquee de
quelques tetes de clous; une boule tout a fait ordinaire et telle que
les plus vulgaires joueurs de boule en possederent de toute eternite.

Il s'eleva des grognements de mauvais augure, et l'oeil courrouce du
president M. Ward annoncait l'imminence d'une apostrophe virulente a
l'adresse du mystificateur. Mais lui ne se deconcertait pas; il penchait
la tete et caressait son tresor d'une foule d'oeillades amoureuses, a
la facon d'un antiquaire incline, sur une trouvaille hors prix. Sa main
droite egaree dans une pantomime admirative sillonnait l'espace de
flexibles lignes courbes, comme si la banale sphericite de la boule
evoquait on ne sait quelle geniale perfection de galbe artistique.
Parfois aussi, pendant que plus de tendresse encore tombait de ses yeux
sur la boule, il tortillait le pouce et l'index de maniere a former un
signe baroque, un veritable signe cabalistique, incomprehensible pour
tous, mais dont je crus, pour ma part, demeler clairement la cause et le
but.

Je voulus me donner le temps de verifier mes soupcons a ce sujet, et
d'ailleurs j'eprouvais la plus vive curiosite de savoir par quelle
mesure disciplinaire l'assemblee allait traduire sa rancune, car les
choses prenaient une tournure inquietante; on parlait d'expulsion, un
crescendo d'injures et de menaces sifflait....

Mais tire de sa reverie par les rumeurs, l'homme a l'habit noir frappa
d'un regard droit dans le plein de la foule et maitrisa les coleres par
cette cranerie d'attitude, par cet air d'assurance hautaine des gens qui
vont expliquer leur conduite d'un mot.

Il posa la boule sur la tribune et prit soudain la parole, rabattant
d'un mouvement haut de la main le silence sur les groupes:

--Vous ne comprenez pas? Vous allez comprendre, s'ecria-t-il avec une
sorte d'accent de mepris. Ce que je veux? parbleu! c'est de declarer
qu'en voila trop de vous berner d'interminables discours, de vous
eblouir de la splendeur des theories, de proclamer constamment
l'invincible pouvoir de la science sans mettre jamais a votre portee le
moindre des moyens d'application. Ceux qui vous servent cette monnaie
creuse, ces abimes de raisonnements ouverts sur le vide, ne sont, il
faut enfin le proclamer, que des apotres charlatans et des prophetes
endormeurs....

Il s'eleva quelques grognements attribuables, sans doute, aux
fournisseurs d'abstractions, si vertement caracterises.

--Silence! commanda M. Ward, le president.

--Oui, continua l'homme, vous souriez de pitie au premier mot de science
revolutionnaire; vous prenez tout cela, desormais, pour des billevesees;
vos faux savants vous lanternent aux bagatelles de la porte; vous doutez
que la chimie possede les moyens reels, visibles et tangibles, d'en
finir avec les abus. Et bien, j'aurai, moi, cet honneur de vous prouver
le contraire, et, sans plus de verbiage, regardez!...

Il reprit la boule sur la table et l'eleva coquettement sur le bout des
doigts de la main gauche.

--Ce que vous voyez la, poursuivit-il d'un accent decide, c'est le plus
elementaire et le plus portatif de nos outils de progres, celui que tout
renovateur a le devoir de connaitre comme l'_abc_ de l'initiation.
Ceci n'est plus du bavardage, c'est la bombe explosible, la vraie,
l'authentique! Vous pouvez enfin l'etudier d'apres nature, la voila,
vous dis-je, constellee de capsules, bourree de dynamite, de picrate,
de fulminate, de toutes les forces de pulverisation et d'extermination.
Admirez cet engin si terrible, et pourtant si simple, d'un emploi si
facile. Tenez! qu'est-ce que cela?...

Il lanca la bombe vers le plafond et la recut prestement dans le creux
de la main gauche, tandis qu'avec le pouce et l'index de la droite il
renouvelait le signe cabalistique, dont je comprenais de mieux en mieux
la signification.

--Vous le voyez! un peu de coup d'oeil, une certaine desinvolture, cela
suffit, ajouta-t-il legerement, pendant que dans l'auditoire s'operait
ce qu'il est convenu d'appeler des mouvements divers et que l'on
pourrait aussi qualifier de vive sensation.

Ces mots flamboyants: picrate! fulminate! dynamite! eveillaient,
surtout, un serieux interet. Rien qu'a les entendre, M. Ward, le
president, roula des regards convaincus, en executant avec les bras de
grands gestes d'assentiment. Parfait! parfait! semblait-il affirmer
par un balancement reitere de son respectable visage tourne du cote de
l'orateur, puis dirige sur l'assemblee pour recommander un redoublement
d'attention. Apres quoi, neanmoins, M. Ward consulta sa magnifique
montre en or et parut surpris de la fuite traitresse des heures; il se
frappa le front ou surgissait evidemment le souvenir d'imperieux devoirs
qui le reclamaient dans quelque autre enceinte populaire. Il distribua
de solennelles poignees de mains aux assesseurs et traduisit ses regrets
par un pathetique remuement d'epaules: Ah! c'etait dur de s'arracher de
la sorte au plus beau moment d'un si passionnant debat. Et la-dessus
l'actif M. Ward se mit debout et s'eclipsa, lestement entraine par
l'irresistible courant des affaires publiques.

Ces incidents n'empecherent pas le gentleman a l'habit noir d'enrichir
graduellement sa demonstration de quelques experiences moins
elementaires. Renvoyee vers la voute et retombant en ligne tantot
directe, tantot inclinee, la bombe tournoya dans un vol dont la rapidite
figurait un cercle illusoire que le reflet des capsules rayait d'un fil
de lumiere. Bientot, l'eminent professeur affecta de pousser ce mepris
du danger jusqu'a l'impertinence; il reprit, l'un apres l'autre, les six
chapeaux sur la table et, par de hardis coups de poing, les fit voltiger
en spirale autour de la bombe toujours renvoyee d'une poussee delicate,
ce qui revelait une rare subtilite de touche, une etonnante possession
des nuances dans cet art de jongler, en quelque sorte, avec la mort. De
plus, notre homme poursuivait son role de vulgarisateur et perorait avec
une fluidite de langage que n'entravaient en rien les difficultes de la
manoeuvre:

--Voila le procede, disait-il: douceur, souplesse, courage, sang-froid;
avec cela l'aspirant dynamiteur n'a rien a craindre. Et pourtant, si
le projectile echappait, s'il heurtait le moindre corps dur, un
foudroiement subit reduirait tout en cendres, ce serait un desastre
ab-so-lu-ment fa-tal!

Et sur ces tristes syllabes scandees comme un glas, les six chapeaux
retomberent emboites a la file et se reconfondirent dans l'apparence
d'un unique chapeau sur le crane de l'homme en habit noir.

L'ebahissement perplexe grandissait dans le public. Les deux assesseurs
consulterent leurs montres en argent et simulerent, a leur tour, le
cruel regret d'etre contraints de s'en aller prematurement, malgre tout
le plaisir instructif que leur procurait la reunion. Il s'esquiverent a
l'exemple de M. Ward, le president, mais d'une allure plus modeste et
comme d'utiles auxiliaires politiques dont le devouement d'age mur
dedaigne le bruit.

Le diabolique conferencier, toutefois, encherissait d'audace et de
faconde. Aux virevoltes de l'obus, il melait tout a coup l'eparpillement
aerien des divers ustensiles de rafraichissement oratoire deposes sur la
tribune: le verre pirouettait avec des feux irises de gros diamants; la
carafe fretillait d'une vitesse qui retenait en equilibre le bloc d'eau
baignee de lueurs; le plateau de cuivre scintillait, tremblant, comme un
morceau de soleil.

Et, des lors, exuberant de virtuosite, fremissant, acharne, douloureux,
jetant au hasard la phrase et le geste, en artiste ebloui que frappe
l'inspiration decisive, superbe enfin, je dois l'avouer, il chassait
tout vain souci de nuances, il secouait d'une meme poigne brutale
l'affreuse bombe et les autres accessoires dans leur tohu-bohu de
vertige; il s'evertuait tant et plus, ses deux mains semblaient darder
les meteores fulgurants d'un feu d'artifice, et les mots partaient de
ses levres avec une folle verve libre, une cynique diablerie de bravade:

--Oui! criait-il, au moindre choc de ce melange d'enfer, ce serait
l'embrasement, l'ecrasement, le sang, la torture. Nous peririons ahuris,
emportant l'horrible vision d'un monde qui s'ecroule. Tel est le pouvoir
qu'il faut apprendre a manier avec assurance. Tremblez, prenez courage,
restez ou fuyez, comme il vous plaira. Pour moi, peu m'importe, je suis
pret, rien ne m'arrete: il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de
ma vie a la cause du peuple....

Cette valeureuse profession de foi provoqua bon nombre
d'applaudissements, et je m'empresse de reconnaitre qu'on ne marchandait
pas a l'orateur les marques de haute estime, de consideration distinguee
et sincere. Mais il fut bientot demontre que l'honorable reunion se
trouvait suffisamment edifiee quant a la question des bombes et a
l'art de s'en servir. Un exode assez preste, puis tres accelere, puis
infiniment vif, s'accomplit a la sourdine; on filait, on se coulait, on
s'evanouissait par toutes les issues. Jamais troupe de rats ne courut
sauve-qui-peut general d'un tel pas ouate de velours. On trahissait,
decidement, une de ces exagerations d'epouvante dont aucune epithete ne
saurait caracteriser l'exces. Au bout de quelques secondes, il y eut
eclipse totale de la societe de dynamite, et je me trouvai seul a seul
avec le singulier gentleman, qui remettait la bombe au repos dans sa
main gauche et lui coulait des oeillades plus que jamais amoureuses.

Il etait calme, a present; il prenait l'air d'un honnete comedien apres
la fougue du drame, mais il n'en decoupait que plus fantastiquement sa
maigreur vetue de noir sur le vide de la salle.

Il s'avisa de ma presence, et, d'humeur liante, ainsi que je l'ai dit,
il renouvela de la main droite, cette fois en maniere d'interrogation,
l'espece de signe maconnique dont le sens me parut definitivement clair.

Je cedai, sans plus de resistance, a cette preuve d'affiliation probable
entre nous, et j'allai l'aborder sur l'estrade.

--On avait mille fois raison, lui dis-je, de constater a votre arrivee
que vous etes un veritable homme d'esprit. Vous permettez?...

Je remuai, comme lui, tres vivement le pouce et l'index.

--Comment donc! c'est trop d'honneur, repondit-il, enchante d'etre
compris et plein d'empressement a me satisfaire.

Il pressa contre un ressort au centre de la boule: l'hemisphere
superieur pivota sur une charniere et se releva comme un couvercle. Nous
fourrames a tour de role nos index et nos pouces dans les entrailles de
la boite, et nous en retirames, l'un et l'autre, une grosse pincee d'une
poudre noire, tres fine, tres souple au contact, legerement humide et
repandant la senteur excitante du plus delicieux tabac a priser.

Apres tant d'effervescences parlementaires dans l'air alourdi d'un
meeting, c'allait etre une sensation exquise, un plaisir a la fois
salubre et reposant que d'introduire cette substance vivifiante dans les
plus extremes profondeurs de notre organe olfactif, volupte si franche,
helas! si fugitive aussi, que, pour la savourer avec plus de plenitude,
nous primes le soin d'en prolonger l'attente pendant quelques instants.
Nous promenions nos doigts replies dans l'espace comme le calice d'un
encensoir, et nous balancions le vif parfum a proximite de nos narines;
nous allions enfin, en savants jouisseurs, humer la delectable prise,
lorsqu'une certaine partie du public deserteur fit un retour offensif.

La foule avait deja constate que l'edifice ne dansait pas encore sur ses
bases, et que l'ordre social restait provisoirement intact. On voulait
savoir les causes de ce retard; un flot de tetes grossissait au pied de
la tribune; les enfants surtout, ces eternels douteurs de la realite de
Croquemitaine, passaient sous les jambes des familles et braquaient
sur nous leurs yeux questionneurs. Parmi les groupes, de sourds cris
d'indignation et de vengeance commencaient a retentir.

L'homme en habit noir referma l'obus et l'enfonca precipitamment dans
sa poche de derriere, mais il ne laissa paraitre aucune terreur; sa
physionomie eut, au contraire, une singuliere expression de tendresse
reflechie, melee de pitie et d'ironie bienveillante, tandis qu'un
mouvement delicat de sa main droite effleurant la mienne, retardait,
pour un moment encore, notre felicite de priseurs.

--Pauvres gens, me dit-il a voix basse, avec un ton de sensibilite qui
me gagna; pauvres gens, toujours avides de chimeres et de miracles! Leur
espoir est maintenant dans la science; ils en attendent le progres par
un coup de foudre. Que voulez-vous? ils souffrent, il leur faut ce
perpetuel mensonge du lendemain meilleur; je vous prie, ne leur otons
pas cette illusion qui leur donne la patience et la resignation
temporaire; ne laissons pas supposer que cette poudre ramassee entre
nos doigts soit tout a fait inefficace; montrons de quelle puissance
au moins relative elle est douee. Je vous en prie, je vous en prie!
repetait-il avec une insistance que justifiaient peut-etre quelques
vociferations plus accentuees du public.

--Vous avez raison; oui, oui, je vous comprends, repondis-je, tres
penetre moi-meme des exigences de la situation.

Nous aspirames simultanement, d'un accord tacite, avec une vigueur
calculee, la forte dose de tabac frais, et, tout aussitot, par respect
des principes, complaisamment nous fimes explosion!...

Oui, par deference pour les idees en cours, nous eclatames en un
eternuement d'une telle energie d'a-propos, d'une telle force de
detonation, que la detente musculaire nous renvoya d'un seul bond au bas
des treteaux et nous projeta comme des boulets de canon jusque sur
la Grande Avenue, apres une valeureuse trouee a travers la cohue des
couloirs....

La pluie avait cesse; un superbe pan de ciel plein d'etoiles illuminait
le dome de la rue, et mon burlesque ami, galopant en avant de toute la
longueur de ses jambes, s'effaca bientot au loin comme une ombre vague
sur la blancheur du pave.

Je me depechai de me rendre enfin au Cirque Irlandais, ou j'eus quelque
peine a conquerir une place des premiers rangs. Il y avait foule sur
toute la circonference des gradins; l'etincellement des lustres allumait
un arc-en-ciel dans l'eclatante toilette des dames et des babies.
Presque en face de moi siegeait, plus que jamais resplendissant, le
president, M. Ward, en compagnie de mistresse Ward et de ses deux
fillettes roses et blondes, jolies comme un reve d'aquarelliste.

Une gaite de fete fremissait dans la lumiere et le bruit. Tels etaient
donc les ineluctables devoirs qui, tout a l'heure, avaient interrompu M.
Ward dans son celebre devouement a la cause du progres?

Tout a coup, un tonnerre d'applaudissements, grossi d'eclats de rire
et d'heureuses clameurs d'enfants, roula dans l'enceinte en meme temps
qu'une symphonie enragee de trompettes et de tambours tombait de
l'orchestre.

Un homme, ou plutot un amas confus de bras, de jambes, de pieds,
de mains, de tetes et de rables se demenait, s'entortillait et se
degingandait en d'inconcevables dislocations sur le sable de l'arene.

C'etait l'illustre clown, M. Gryp lui-meme et lui seul qui faisait ainsi
son entree et prenait, par sa furie d'agilite, l'apparence de toute une
legion d'acrobates.

Lorsqu'il se redressa,--risiblement calme dans l'ovation,--on eut dit
une ligne droite totalisant les lignes precedemment endettees d'une
foule de figures geometriques.

Je reconnus aussitot, comme bien vous le devinez, l'homme a la bombe, le
tribun improvise de la reunion de dynamite.

Il me discerna, de son cote, parmi le public qu'il enveloppa d'un coup
d'oeil circulaire, car il me salua du bout des doigts, puis se cambrant
et se contournant, avec une supreme elasticite d'articulations, il amena
jusqu'a proximite de son menton les basques de son habit noir; il tordit
ses bras en tire-bouchons, glissa ses mains repliees sous la doublure et
retira des poches la fameuse bombe-tabatiere, qu'il ouvrit, afin de se
loger, sans nulle precaution oratoire, une volumineuse pincee de tabac
dans le nez.

L'eternuement subsequent remit a leur place les membres de M. Gryp
avec une rapidite stupefiante a tel point que le merveilleux clown,
passagerement invisible, sembla ne daigner reparaitre qu'a l'appel
delirant des bravos....

Cette fois, M. Ward, le president, ne songea pas a consulter sa montre.




DEUX DEBUTS


"Ce soir, premier debut de miss Ellen.--Grand travail aerien."

Ainsi disaient, en tapageuses majuscules, les affiches peinturlurees des
cirques.

Le soir indique etait celui-la meme qu'adopte le monde elegant pour
venir raffoler de ces sortes de spectacles.

D'ailleurs, sortant de la coulisse, Conrad de Maltravers s'etait
place au premier rang de la foule de dandies, d'ecuyers et de clowns
encombrant l'etroit couloir qui conduit des ecuries sur la piste.

Conrad manifestait un empressement attentif, et Conrad--vous savez
bien--n'est autre chose que l'irreprochable habit noir toujours mis en
evidence par les dessinateurs de journaux illustres lorsqu'ils ont
a representer n'importe quelle fete mondaine: mariage, obseques,
representation de gala, courses, vente de meubles de femmes legeres,
etc., etc. Il n'y a pas de "Tout New-York" sur bois sans Conrad, son
gilet en coeur, ses beaux favoris, sa calvitie duveteuse et son gardenia
decoratif a la boutonniere.

Tout annoncait donc que tout a l'heure, dans l'azur des combles, a
plusieurs metres au-dessus des constellations incendiees des lustres,
allait apparaitre une veritable etoile.

       *       *       *       *       *

Le moment approchait.

Un athlete qui soulevait trois cents--avec facilite--d'un seul bras,
essayait vainement de magnetiser de l'autre bras l'impatience du public.
Les messieurs s'agitaient, le nez en l'air; un furieux battement
d'eventails fremissait dans toute l'assistance feminine.

On voulait miss Ellen.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, la debutante, sortie de sa loge, attendait toute prete
derriere les rideaux.

Sa mere, une plantureuse gaillarde au front hale par le grand air des
champs de foire, s'empressait autour d'elle et redressait les bouffettes
argentees de son ajustement de satin bleu de ciel.

Le pere, ex-lutteur du tour du monde, ficele dans une redingote de
ceremonie, etalait un poitrail d'hercule orne d'une foule de medailles
de sauvetage, distinctions authentiques, mais que les incredules
prenaient pour des franc-maconneries quelconques ou autres emblemes
facultatifs d'ornement prive.

Ces gens, racontait-on dans le Cirque, originaires de quelque vieux coin
de terre de Boheme, continuaient une ancienne et valeureuse famille de
saltimbanques ou jamais on ne s'etait mesallie.

N'ayant qu'une fille, le pere lui avait donne la rude education qu'il
avait revee pour un heritier male.

Fouaillee autant que cherie, miss Ellen--Jeannette dans
l'intimite--grandit en beaute, en adresse, en celebrite foraine, a tel
point qu'a prix d'or le Cirque avait cru devoir la presenter a l'elite
new-yorkaise.

Il fallait donc, dans quelques instants, se montrer pour la premiere
fois a ce grand public exigeant et blase. Il fallait se livrer a des
milliers de lorgnettes en un costume ne laissant aucune forme dans
l'ombre!

Et dans la circonstance, l'emotion inseparable et traditionnelle
d'un premier debut, c'etait le risque de ne pouvoir grimper jusqu'a
l'escarpolette des frises, d'eprouver le vertige au-dessus de
l'eblouissement des gaz, de retomber sanglante, brisee, morte, sur
l'arene!

       *       *       *       *       *

Eh bien! miss Ellen etait calme, elle souriait doucement, sans embarras.

On vint avertir que tout etait pret.

--Allons, houp! commanda le pere, offrant sa droite gantee de coton
blanc.

La mere, restee seule dans la coulisse, se dandina gaiment bercee par
les premieres mesures de la _Valse des Roses_, ritournelle adoptee pour
le "grand travail aerien."

Pas plus "d'histoires" que ca!

       *       *       *       *       *

Paraitre, triompher, c'etait tout un pour la superbe bateleuse.

Ah! que de raisons elle avait d'etre brave!

Dix-neuf ans, peut-etre; un doux visage rose de poupee reussie; une
aureole de cheveux blond-roux, justifiant le pseudonyme anglais, des
jambes d'apres l'antique, des epaules de deesse, une taille jouant
souple dans l'echan-crure d'une courte cuirasse de satin, un pied arque
dans l'etroite bottine de soie aux hauts talons d'or. Rien de tout cela
pouvait-il avoir peur!

Et a quelles audaces de talent s'abandonnait cette beaute!

Tordant de sa morsure de perles le bout d'une corde que son bonhomme
de pere attirait a travers une poulie, elle montait aux cintres dans
l'attitude d'une reverie allant aux nues; saisissant d'une main la
barre du trapeze, elle planait, tournoyait, voltigeait, se renversait,
plongeait dans le flot denoue de ses cheveux d'or; puis, repliant une
de ses jambes autour d'une corde tendue, elle redescendait en lentes
spirales dans des poses eplorees, telle qu'une poesie revenant a regret
sur terre....

       *       *       *       *       *

Les applaudissements eclataient avec fureur lorsqu'elle partait
prodiguant, dans une cabriole d'adieu, une volee de baisers.

On la rappelait, elle revenait et, en maniere de remerciement, sautait,
a l'anglaise, une gigue folle et correcte sur un rythme echevele.

Elle fuyait, enfin, sous une pluie de fleurs, dans un ouragan de
clameurs enthousiastes.

Sa gloire etait assuree desormais.

Conrad, deployant ses graces les plus parfaites (voir l'_Illustrated_),
s'elancait sur les pas du nouvel astre pour lui debiter quelques
fadeurs.

--Tu perds ton temps; ca, c'est du monde honnete; lui dit a l'oreille
un splendide ecuyer en costume de Spartiate, avec qui Conrad avait lie
amitie pour parier aux courses.

Miss Ellen et sa famille, fagotes de houppelandes informes, s'en
allerent aussitot prendre, au plus proche cabaret, un grog infini que le
pere accompagna de la fumee d'une pipe culottee magistralement.

Pas plus de ceremonies dans la gloire!

       *       *       *       *       *

Le meme soir, quelques heures plus tard, vive agitation dans l'un des
hotels les plus aristocratiques du Quartier Saint-James, ce sejour
des vieilles familles anglo-normandes a pretentions nobiliaires et
politico-budgetivores.

On allait assister a une "entree dans le monde" executee par Mlle
Arsenie de Beaumanor, une toute jeune heritiere du plus pur heraldisme,
disait-on; une fleur de sublimite piquee dans une dot.

C'etait un debut solennel, chaudement recommande par la douairiere de
la maison, attendu que les Beaumanor, grande race, portent de clairs de
lune sur fonds perdus.

Dans le salon crible de marquises et de pairesses, un sourire quasi
maternel errait sur toutes les levres; les tables de whist etaient moins
mornes que d'habitude, et dans le couloir separant le salon de la salle
de jeu se pressait, pepiniere a mariage, un bataillon de jeunes gens
tout a fait bien.

Il va sans dire que l'indispensable Conrad avait eu le temps d'arriver
du cirque, et se tenait (consulter le _Graphic_) en tete de la cohorte,
un bras retombe, l'autre mollement arrondi sur son gibus.

On annonca les Beaumanor. L'extase preparatoire etait au comble.

       *       *       *       *       *

Arsenie, la soie sur les os, trembla sa premiere reverence telle qu'un
miroitement evanoui de roseau sur l'onde, et se redressa maigreur
probleme.

L'explication suivait, sous forme de la maman Beaumanor, une fantomale
momie a migraine et du non moins Beaumanor pere, qui semblait vouloir
n'exister que de profil.

Et d'une laideur a quel degre de defi presque!

Nulle autre ressource que d'attribuer a tous trois le "supreme cachet de
distinction."

       *       *       *       *       *

Diplomate de naissance, brochete de tous les ordres connus--et combien
officiels ceux-la!--Beaumanor, depourvu du fils qu'il avait reve de
piloter a travers les ambassades et chancelleries, s'etait rejete sur
Arsenie et avait veille sans relache a lui inculquer la science du beau
monde.

Depuis plus d'un an il travaillait a la premiere apparition d'Arsenie
dans le Noble Quartier.

Il l'avait accablee de ses inestimables conseils jusqu'a la derniere
minute et les prodiguait encore au moment ou la voiture s'arretait dans
la cour de l'hotel.

Aussi, que de prouesses Arsenie allait accomplir!

       *       *       *       *       *

La causerie s'etait ralentie, l'heure des supplices--prononcez musique
de chambre--avait sonne.

Arsenie, c'etait l'attrait culminant de la soiree, fut conduite au
piano.

Emue, tremblante, la chere enfant!

Elle roucoula, chaste comme la neige, une elegie de jadis sur un theme
d'autrefois; sa voix, troublee par la peur, s'egara dans les larmes,
bien loin de toute tonalite connue. L'entourage se hata de dissimuler
l'effondrement de la romance sous un murmure flatteur.

Apres le concert il y eut une "petite sauterie," toujours a l'intention
de la debutante.

Arsenie s'enfonca dans les somnolences d'une redowa, ce fade derivatif
de la valse; mais ses pas s'embourbaient en un rythme baroque et les
battements de son coeur l'arretaient a chaque mesure.

Elle fut tombee de son long--de son large etait impossible--si
l'inevitable Conrad ne l'avait vaillamment soutenue, tout en affectant
(revoir divers _Keepsakes_) l'air ravi, la bouche en coeur, le frac
parfait.

L'opinion generale du salon fut qu'Arsenie etait la digne eleve de son
pere.

Les Beaumanor partirent avec la conviction que leur dynastie verrait
encore de beaux jours, et apres avoir entortille la frele Arsenie de
tous les genres de fourrures propices contre le rhume.

       *       *       *       *       *

Au sortir de cette seconde exhibition, Conrad se sentit tout a fait
epris de miss Ellen.

Il alla au "Jockey," revant de gagner assez d'argent pour conquerir
quand meme la splendide bayadere.

Le lendemain, vers midi, il avait perdu toute sa fortune et ne se
trouvait plus d'autre ressource que d'aller demander la main dotifere
d'Arsenie, qui lui fut accordee avec un enthousiasme precipite.

Dans le meme moment, miss Ellen devenait la fiancee du bel ecuyer en
costume spartiate.

Il est certain que de cette union naitront quelques futurs triomphateurs
d'hippodrome, de meme que la progeniture de Conrad et d'Arsenie fera,
probablement, la gloire des chancelleries et ambassades!

Et s'il fallait extraire quelque moralite de cette absurde histoire, on
proposerait une plus large application des etudes de gymnastique dans
les nouveaux lycees de demoiselles? Volontiers on demanderait aussi
qu'il fut procede aux unions conjugales dans le beau monde avec un peu
plus de souci de l'esthetique....

Mais tout cela, selon la methode graduelle, "dans une juste mesure!"

Il est trop certain que le progres ne se decrete pas....




LA NUIT DE NOEL


Les depeches arrivaient par milliers dans les bureaux du
_Chicago-Times_; car cette fois,--nous parlons d'une autre annee a
pareille date,--le volumineux journal quotidien devait fournir a ses
lecteurs le plus de details possible sur la fete de Noel celebree la
precedente nuit dans toute l'Amerique.

Dissemines sur le vaste territoire des Etats et largement premunis de
dollars, des milliers de reporters enfievres et tenaces avaient recu
l'ordre d'agir avec methode: Futile ou grandiose, etrange ou prevu,
delirant ou glacial, aucun des faits survenus n'allait etre omis dans
les colonnes du fameux "Christmas-Number."

Il tombait donc, dans les susdits bureaux, une incessante averse de
telegrammes, lesquels, bien qu'abreges en langue negre, dans le style de
l'information, etaient generalement impregnes des sentiments mystiques,
choregraphiques, culinaires et noctambulesques qu'evoque a chaque fin de
decembre l'idee ephemeridienne de la naissance du "Sauveur."

L'invisible fremissement des fils electrises transmettait tour a tour
l'extatique resume des sermons proferes dans les temples, le compte
rendu compasse des receptions officielles, et disait l'etincellement de
soie et d'or des reunions mondaines, les divertissements intimes des
fortunees familles et la splendeur des cadeaux ployant les branches des
verts sapins de Noel illumines devant les yeux eblouis des bebes. Puis
c'etait la peinture des plaisirs goutes dans les centres populaires,
tels que plantureuse consommation de puddings et d'oies grasses en
pique-nique, stupefiante absorption de litres de vin et quantite
subsequente de violents pugilats sur la voie publique, occasionnes par
les controverses inevitables en de telles circonstances religieuses.

Quelques-uns des reporters avaient pousse leurs investigations loin des
sentiers battus afin de telegraphier des renseignements jusqu'alors
inedits. Ils disaient le menu du repas exceptionnel et les divers
relachements de discipline accordes pendant cette memorable nuit aux
detenus des prisons et des bagnes. Ils decrivaient l'effet sinistre et
poignant de la celebration dans les maisons de fous; ils racontaient
comment, en depit des rigueurs de l'hiver, on s'etait amuse dans les
confortables salons des trains express filant a travers neiges, et sous
le pont des steamers perdus parmi les brouillards des grands fleuves;
ils allaient jusqu'a donner des notions sur les honneurs plus ou moins
bachiques rendus au dieu de bonte pour tous dans les campements des
lointains ouests, par les soldats yankees, charitablement occupes a la
destruction systematique des races indigenes.

Les recits de ce genre se succedaient sans treve: Toutes les notes,
eclatantes, folles, douloureuses ou burlesques, du concert social
americain, toutes les discordances d'une entiere nuit de charivari
national vibraient dans le sourd mystere des cables repandant leur vague
harmonie de cordes de harpe tendues sur le ciel noir. Les depeches,
alternativement exaltees par l'audition des preches, empesees par le
rigorisme des meetings politiques, assombries par quelque brutal episode
de misere ou de clemence, alourdies sous le poids d'une statistique de
victuailles, affriolees par la lumineuse vision des bals pleins de rire
et de musique, les depeches accourant comme la volee de feuilles d'une
foret d'automne, foisonnaient sous la main des redacteurs extenues a la
besogne de l'amplification.

Et l'enorme tas de prose du journal a seize pages compliquees de huit
colonnes, en caracteres microscopiques, commencait a deborder, la
composition s'achevait, la mise sous presse etait imminente, quand le
flot des nouvelles de la "derniere heure" apporta du fond de l'Ohio la
singuliere histoire suivante, legere fantaisie qui semblait fretiller
dans son frele vetement de papier pelure a telegrammes et dont le charme
rapide en grande partie se dissipa lorsque, par decence grammaticale,
on eut rallonge les phrases trop courtes qu'elle avait adoptees pour
franchir l'horizon.

       *       *       *       *       *

"Nuit agitee a Springfield! lisait-on le lendemain dans le
_Chicago-Times_, incident extraordinaire! scandale inoui!

"Des l'aurore, les sandwiches avaient promene des affiches ou
fulguraient ces mots en immenses lettres rouges:

"--Pour ce soir, onze heures.--Solennite hors ligne.--Predication, messe
en musique.

--Puis, attention! a minuit juste: prodige visible et palpable!--Reelle
et splendide manifestation divine!--Miracle! miracle! miracle!

"Signature: le nom du reverend pere Trimmel, et lieu du rendez-vous,
une ancienne chapelle catholique situee a l'extreme limite de la ville,
presque dans les champs.

"Il y a deja quelques mois que l'etrange Trimmel a rouvert, on ne sait
a l'aide de quelles ressources, cet etablissement de piete, et c'est en
vain que, depuis lors, il epuise tous les moyens connus de propagande
pour se procurer une clientele de croyants.

"Mais cette fois, a l'occasion de la Noel, l'habile apotre tentait
un appel decisif et de succes certain. Sa facon d'americaniser le
catholicisme prouvait qu'il etait dans le mouvement. Rien de plus
sympathique: et son mirobolant programme ne pouvait manquer d'exciter au
plus haut degre la curiosite generale.

"A l'heure dite, malgre la longue route et le froid noir dans
une tourmente de neige, la foule arrivait en masses profondes et
s'engouffrait dans la chapelle ou le respectable Trimmel, lui-meme,
recueillait modestement--mais soigneusement--le prix des sieges.

"Le coup d'oeil, a l'interieur de l'eglise, offrait, il faut l'avouer,
un incontestable interet artistique.

"Sur l'autel, brillamment eclaire de l'etincellement des cierges, un
enfant, un jeune Christ presque nu, seulement couvert d'un lange
de toile d'argent autour des reins, dormait accoude dans une gerbe
entremelee de fleurs des champs.

"Au fond de la scene figurait, en grandeur nature, la Vierge-Mere, se
dressant sur une sphere symbolique, teintee d'azur celeste et semee
d'etoiles d'or.

"A gauche du tabernacle un Saint Joseph se tenait debout, le regard
au ciel, les mains appuyees sur un etabli de charpentier. La derniere
colonne de droite laissait depasser le poitrail et la tete d'un ane,
l'ane paisible de l'Ecriture, lequel avait, pour le moment, les naseaux
enfouis dans une auge.

"Tous ces sujets de la Sainte Famille presentaient l'aspect realiste des
sculptures polychromes a la mode italienne, exagerant le trompe-l'oeil
de la vie; ils rayonnaient d'une intensite de couleurs qui semblait
respirer.

"Le reste de l'edifice etait egalement inonde de vive clarte, grace aux
reflecteurs d'une double rangee de lampions appliques aux chapiteaux des
piliers et rattaches entre eux, des deux cotes de la nef, par de vertes
guirlandes de branchages entrelaces.

"Un murmure accentue d'admiration courut dans l'auditoire, et il ne
fallut pas moins que l'aspect du reverend Trimmel, planant du haut de la
chaire, pour que le calme exige d'une assistance devote se retablit.

"Conformement a ses prospectus, M. Trimmel debuta par un onctueux
preche, tendant a demontrer que la decouverte du Nouveau-Monde etait
prevue par l'Apocalypse..., effort d'eloquence essentiellement
soporifique, mais que vint interrompre tres a propos le bruit d'un
timbre sonnant minuit. C'etait le moment de la "great attraction"
infernale ou divine! Qu'allait-il arriver? L'anxiete fut au comble; le
silence haletait...--"Que ceux qui ont des oreilles, entendent, s'ecria
bibliquement M. Trimmel, que ceux qui ont des yeux regardent; car c'est
l'heure ou ce qui etait ecrit doit arriver..."

"Ayant dit, il quitta lestement la tribune et, reparaissant au bas de
l'autel, il elevait dans ses mains et portait a ses levres un instrument
de cuivre a courbures fantasques, en maniere de saxhorn herisse de
clefs.

"Il emboucha le bugle d'un souffle violent, le manipula d'un doigte
veloce et regala les oreilles sus-mentionnees d'une stridente melodie,
au rythme allegrement cadence.

"Quant aux yeux... Etait-ce une illusion? Non! Il fallait se rendre a
l'evidence: des choses stupefiantes s'accomplissaient:

"Remuee par le charme musical, la Vierge s'animait par degres; elle
abaissait le regard vers le "bambino" sommeillant, et l'enveloppait
d'effluves attendries. Puis, exaltee par la joie d'avoir mis au monde
un dieu, elle s'abandonnait en des attitudes harmonieuses, changeantes,
souples, etherees, composant une sorte de danse extatique.

"Sa gracieuse personne ne risquait que d'imperceptibles dehanchements,
des fluctuations de torse vaguement voluptueuses, mais ses pieds mignons
se croisaient et passaient de la pointe aux talons, avec une prestesse
pimpante sous laquelle la sphere d'azur tournoyait sans que l'exquise
ballerine perdit rien de son equilibre.

"Il n'en fallait plus douter, c'etait la gigue, enfin! la gigue
nationale, hardie, nerveuse, deluree, ravissante. L'enthousiasme se
dechainait. "Hip; hip, hourrah!" toute la Sainte Famille subissait
l'impulsion; Saint Joseph battait des deux mains son etabli qui roulait,
autre miracle, un fracas de tambours et de cymbales; l'ane symbolique,
agitant de la bouche une manivelle fixee dans l'auge, en tirait des
clameurs d'orgue de barbarie, accompagnement feroce aux arrachements de
clairon propulses par Trimmel, symphonie acharnee pendant laquelle le
Jesus caleconne d'argent s'eveillait, saluait la compagnie, grimpait au
sommet d'une colonne, evoluait vertigineusement autour des guirlandes
doublees de solides trapezes; montait encore et s'accrochait finalement
aux plus extremes altitudes de la voute.

"Alors le dechirant concert s'arretait net, laissant un silence mort.

"Trimmel fixait les hauteurs et lancait le terrible et traditionnel "are
you ready?" question pleine de fatal mystere au bord de l'abime!...

--"Yes!" cria l'enfant d'une voix ou vibrait l'audace surhumaine.

"Et lance dans le vide, pirouettant en un jolit saut perilleux ou ses
paillettes scintillerent comme des brisures d'astre, l'adroit polisson
retomba debout sur les epaules du reverend Trimmel, puis rebondit sur le
sol dans la plus souriante posture accademique et funambulesque.

"Interpretant alors dans un sens favorable l'etonnement muet des
spectateurs, Trimmel reprit la parole dans le but d'evoquer des
sentiments genereux et annonca que l'interessant petit Jesus-Clown
allait faire le tour de l'honorable societe...

"Mais il parut que la mystification avait excede certaines limites
permises... Il surgit dans la foule, entre papistes et pietistes, un
tumultueux debat sur la portee theologique de l'incident, un danger de
melee, de veritable guerre de religion, qui pourtant finit par ceder a
l'unanime resolution de demantibuler absolument le facetieux Trimmel et
ses indecents collaborateurs.

"Une effroyable effervescence s'alluma, des cris de mort retentissaient,
l'affaire tournait rapidement au tragique.

"Comment s'y prirent Trimmel et C^ie pour s'eclipser pendant la bagarre?
Nul ne saurait le dire, mais toujours est-il qu'un peu plus tard, sur le
lointain horizon de Springfield, l'ane portant la Vierge et l'Enfant,
Joseph charriant l'etabli et les autres ustensiles de la troupe, le
reverend Trimmel enfin, trottant en arriere dans sa longue soutane
noire, cheminaient, comme pour une autre fuite en Egypte, a travers la
vaste solitude des plaines poudrees de neige."

       *       *       *       *       *

Le recit se fut termine tres avantageusement sur cette image poetique,
si le correspondant de Springfield ne l'avait fait suivre d'un facheux
"post-scriptum" decouvrant la farce, le "humbug," dans toute son
impudeur.

"Le pere Trimmel, ajoutait ce gazetier, n'a d'autre but que d'utiliser
au profit de la foi l'attrait toujours certain des spectacles
acrobatiques."

Pour surcroit d'impertinence, le reporter disait en terminant:

"Vous jugerez vous-meme, bientot, de la valeur du pere Trimmel et de
l'efficacite de son systeme de propagande, car il se propose de venir
donner prochainement quelques representations devant le public de
Chicago."




FIN D'ANNEE


Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passerent comme
d'habitude en ce trente et unieme soir du dernier mois de l'annee.

Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient a l'interieur
du "Monologue-Bar," etablissement de boissons tres interessant, situe
la-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.

L'air etait limpide; tout scintillait comme au debut d'une fete. Aucune
buee ne ternissait jusqu'alors les revetements de glaces coules sur
les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber
lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plantee au-
dessus de la porte du cabaret. Les fumees des premieres pipes montaient
en flocons distincts et ne formaient pas encore l'epais brouillard
qui bientot rejaillirait du plafond. Les employes du cafe se hataient
d'apporter aux tables entourees de consommateurs les plateaux de metal
blanc, les verres et les carafes ou s'agitaient, comme un flot lumineux,
les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrement, la jolie dame du
comptoir souriait avec grace au milieu d'un brillant fouillis d'objets
de ruolz et de cristal.

En depit, cependant, de ces motifs de serenite que completait l'exquise
tiedeur de l'atmosphere, l'assistance des clients gardait une attitude
morose, assez etrange, ou semblait poindre le parti-pris de s'enfermer
dans une sorte de melancolie systematique.

Une dizaine de minutes s'etaient ecoulees dans cet etat de torpeur,
lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs precedents, vint
s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en
vue de l'assemblee.

       *       *       *       *       *

L'arrivee de ce personnage parut provoquer parmi la reunion un vague
mouvement de sympathie dont il eut ete difficile a premiere vue de
deviner la cause. L'homme, de stature elancee, etait d'une maigreur
osseuse a laquelle le pantalon noir etroitement serre aux jambes et le
grele habit noir, au collet releve sur la nuque, donnaient un aspect de
misere et de faim. L'oeil, d'une paleur effaree, demeurait fixe sous les
sourcils crispes en triangle; le nez, passablement long, tranchait par
des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche etait
largement fendue et le menton decoupait un carre brutal; les cheveux
bruns grisonnants coulaient en meches eplorees le long des joues creuses
et du grand front dont les lourdes saillies et les veines epaissies
rejetaient a l'arriere un chapeau noir singulierement demesure
d'altitude. Dans son aspect general, d'ivrogne de profession, M. Truddle
representait assez bien un individu chez qui s'est invetere depuis
longtemps le dedain de toute vaine ostentation de dandysme ou
d'esthetique personnelle.

Il mit a cote de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'etait defait
en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse etrique
par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.

Un employe du bar se hata de placer a sa portee une enorme mesure de
gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques
bouffees d'une pipe ebrechee, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais
le coin de ses levres, puis il enveloppa la salle entiere d'un regard
surhumainement vide, ou se lisait comme une surprise excessive d'etre
dans la vie et comme une tentative sincere de reconnaitre en quelle
partie du monde positif ou chimerique M. Truddle venait d'echouer
actuellement...

Apres quelques instants, toutefois, cette incertitude se dissipa: le
jeu de physionomie de M. Truddle temoigna qu'il discernait sa taverne
accoutumee, l'air de folie de ses traits se compliqua d'une expression
de tristesse analogue a celle qui planait sur le reste de la reunion;
il ingurgita la suite du flacon de gin et se prit a pousser divers
gemissements confus d'ou se detacherent, finalement, des lambeaux de
phrases saisissables que l'auditoire, evidemment indulgent, affecta
d'ecouter dans un silence profond.

--Quoi de neuf? disait M. Truddle en maniere de causerie d'ivrogne avec
ses voix interieures.--Quoi de neuf? Parbleu, rien!... L'annee va
finir, dit-on; eh bien! qu'elle aille au diable, peu m'importe...
Travailler niaisement chaque jour, arracher le penible dollar, ramasser
la croute de pain quotidien par lachete de mourir, se griser le soir
pour oublier le degout de vivre... Voila ce que l'annee defunte nous a
fait faire... Et l'esperance a toujours menti, le hasard a refuse d'etre
prestigieux, certes!... La fortune, l'eternel reve d'avoir et de pouvoir
nous echappe plus que jamais.... Oui, le diable maudisse l'annee morte
et celles qui suivront, le temps inutile qui nous rend d'heure en heure
plus seuls, plus nuls, plus laids, plus douloureux....

Tel etait a peu pres le sens des litanies que Roboam Truddle emettait
d'une voix ironique et haletante en harmonie avec sa face morne eperdue
dans l'hallucination. C'etait l'exorde d'un obstine discours tendant
a prouver combien M. Truddle et les notabilites presentes etaient
regrettablement destines a mener sur terre une existence superflue....

       *       *       *       *       *

Et des lors il fut demontre que ces theories s'accordaient de la facon
la plus touchante avec les opinions essentiellement decouragees des
auditeurs. A l'entour des tables les visages s'assombrissaient; on
entendait, par-ci par-la, des soupirs, des exclamations d'ivresse
sourde, parfois un sanglot; somme toute, un murmure approbatif annoncant
que M. Truddle, espece de "pleureur" ou jeremiste figuratif, remportait
tous les suffrages.

La seance bachique se developpait, maintenant, dans toute son intensite.
Les becs de gaz brulaient plus rouges dans l'air surchauffe, des perles
d'eau sillonnaient le voile humide etale sur les miroirs; les employes
du bar s'extenuaient a redoubler les rations de liquides. M. Truddle
puisa de nouvelles lampees dans le litre qu'on venait de remplir et,
plus expansif encore, il continua de perorer.

--Ignoble annee crevee, reprit-il, developpant son theme, que ne
m'a-t-elle rendu le seul etre avec lequel, jadis, il m'etait doux
de vivre.... Ma chere femme! oui, la noble et chaste Mme Truddle!
ajoutait-il d'un ton burlesquement attendri. Je l'aimais, je la voulais
heureuse, mais elle a deserte le nid conjugal; elle voyage depuis assez
longtemps sans residence fixe.... Elle n'a pu supporter ce que je lui
faisais souffrir, chaque nuit, pauvre ange! quand je rentrais ivre ou
fou.... Elle etait mon idole et, pourtant, si je la revoyais....

M. Truddle, sans bouger de son siege, leva tres haut la jambe droite et
frappa la table d'un coup sec, pour ainsi dire strident, du plat de sa
semelle prodigieusement longue.

Il executa cette gymnastique sans aucune apparence d'effort, et
saisissant son genou d'une main, il feignit de remettre sa jambe a sa
place ordinaire.

--Voila comment je l'ecraserais! concluait-il simplement.

       *       *       *       *       *

Les doleances maritales de M. Truddle avaient surmene la sensibilite de
la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisieme
distribution de rafraichissements ne fit qu'aggraver.

M. Truddle s'abreuva d'une rasade supreme et reprit derechef la parole,
mais ses jeremiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans
suite arraches de sa gorge comme un rale.

--Annee feroce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne
m'as-tu donne la mort.... Oui, mourir!... Hurrah! si c'est le repos
dans le neant.... Mieux encore, s'il y a quelque chose apres.... Une
explication de la folie d'ici-bas?... Et puis, a quoi bon ne pas nous
achever!... Nous sommes prets, nous ne trainons plus qu'un cadavre...
Nous sommes eteints, finis, vides par la fatigue de vivre sans savoir
pourquoi!... Regardez!...

M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'ecarquilla sur
le vague; il exhiba dans la lumiere mourante la hideur de son masque
d'alcoolise et s'abattit inerte sur le sol.

       *       *       *       *       *

On eteignit precipitamment les becs de gaz, comme pour le depart d'un
cercueil.

Les employes du bar roulerent M. Truddle dans son manteau et le jeterent
dehors sur le pave couvert de neige, dans la clarte de la lanterne
plantee au-dessus de la porte.

Grace a cet artifice destine a favoriser la fermeture de l'etablissement
a l'heure reglementaire, la clientele s'elancait en bloc dans la rue
pour voir si M. Truddle etait vraiment defunt ou seulement ivre-mort.

Mais presque aussitot M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet
de son habit, et decrochait d'un meme geste rapide sa perruque brune
ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui
permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur
ton, correctement cravate de blanc.

Et l'artiste accredite, l'orateur ordinaire du "Monologue-Bar"
s'inclinait, en parfait comedien, sous les salves d'applaudissements de
son public emerveille, puis, de son pas leger de clown a longues jambes,
il s'esquivait dans la nuit.




A LA SCHOPENHAUER


C'etait bien une crise qui paralysait, ainsi, dans "Elysean-Park," le
joli commerce des joujoux; et, par une ironie commerciale du printemps,
elle s'etait declaree des fin avril, pendant les senteurs des lilas,
juste au moment le plus favorable a la reprise de ce leger genre
d'affaires.

Le vide s'eternisait autour des gracieuses boutiques dressees en plein
vent sous les arbres. Les marchands ne vendaient plus rien et passaient
leurs heures a regarder grandir le spectre de la faillite. Attifees de
toilettes voyantes, ou montrant leur chaste nudite rose en maroquin sans
sexe, les poupees s'etiolaient dans un abandon grisaille de poussiere.
Les scintillantes ferblanteries des canons, des fusils et des sabres
s'oxydaient derriere les phalanges decouragees des soldats de plomb.
Une tristesse noire s'elevait depuis les chariots renverses a terre
jusqu'aux cerfs-volants defraichis papillonnant aux frises. Les
chanterelles de chanvre se brisaient l'une apres l'autre sur les minces
voliges des violons et guitares d'un sou. De temps en temps la rupture
d'une touche d'harmonica pleurait un glas lointain de note felee,
rendant plus poignant encore, parmi les fermes et bergeries voisines,
l'aspect de cette rouille d'automne qui jaunit a la longue les paysages
invendus en bois vernis.

La calamite devenait generale, a tel point qu'elle atteignait M. Trum
lui-meme, oui! M. Belphegor Trum, le celebre fabricant de pantins,
l'introducteur autrefois brevete de la "toupie-valse," M. Belphegor,
dont la boutique--a l'enseigne des "Enfants-Sages"--s'elevait au centre
d'Elysean-Park, dans la partie frequentee precisement par la fine fleur
du far-niente millionnaire.

A quoi fallait-il attribuer une disgrace aussi marquee?

La plupart des boutiquiers arguaient de la situation d'ensemble de
l'economie politique. Mais M. Trum ne s'egara pas a de telles jeremiades
en style de tenue de livres, et n'alla pas imaginer que la lourdeur des
marches pesait jusque sur la bosse des polichinelles.

Ainsi qu'en temoignait sa longue figure maigre, ses petits yeux
fouilleurs et le toupet fretillant au sommet de son front pointu,
Belphegor Trum etait un industriel de decision et d'humour, devenu dans
la partie une maniere d'artiste capable d'originalite.

Il savait par experience que les petits garcons et les petites filles
tres riches, etant eduques dans le mode high-life, n'ont coutume de rien
retrancher de leurs plaisirs, quelque defaillant que soit, d'ailleurs,
le negoce national. D'ou les ralentissements dans la vente des joujoux
de prix n'ont pour motif ordinaire qu'une variation du caprice actuel
defavorable aux produits surannes et provoquant le desir d'un changement
de futilites et brimborions. Auquel cas les fournisseurs subtils
sont tenus d'inventer l'attirance de hochets inedits, en meme temps
qu'appropries au gout du jour.

Or, maintes fois deja, M. Trum avait fructueusement exploite ces especes
de lubies:

Durant les idees de bataille propagees par la recente guerre d'Europe,
il ecoula beaucoup, beaucoup de petits regiments fusilleurs, sabreurs,
mitrailleurs, chevaucheurs, avec accompagnements de trompettes, de
tambours, d'oriflammes et de vraie poudre a canon. Certaine periode
d'engouement theatral occasionna le placement d'une multitude de
Comedies en papier peint et de toutes les marionnettes amoureuses ou
renfrognees, burlesques ou terribles, qu'il faut pour danser le drame
et la farce au bout d'un fil. Il n'y eut pas jusqu'aux pretentions
scientifiques de notre generation decidement progressive que
M. Trum n'eut captees par toutes sortes de quincailleries
electro-chimico-mecaniques, toujours vendues fort cher.

Et voila qu'apres tant de fantaisies envolees, les young ladies et
petits gentlemen tres riches se remettaient a reclamer du neuf, on ne
sait quoi de conforme a des aspirations latentes, indecises, encore en
l'air et que M. Trum, avant de risquer aucun nouvel expedient, devait
s'efforcer de saisir au vol.

Il s'abstint donc de monologuer de steriles complaintes, et,
pratiquement, il employa ses loisirs forces a combiner des projets, a
guetter le secret des tendances qu'il comptait enjoler sans retard,
a noter enfin en leurs moindres variations apparentes les allures et
facons du jeune beau monde repandu dans le jardin.

Certes, le frais Elysean-Park n'avait rien perdu de sa coquetterie
legendaire. Le soleil continuait de precipiter a travers les trouees
de feuillage des eclaboussures d'or sur la soie verte des pelouses.
La gerbe d'ecume de la grande piece d'eau montait toujours sur
l'eblouissant lointain de lumiere. Les mamans en toilettes vaporeuses,
escortees de bobonnes a rubans et d'institutrices vagues, persistaient a
venir s'asseoir, pour lire et broder, nonchalantes, les apres-midi, a la
lisiere d'ombre des vieux arbres, taillis que sur les fonds de vert et
d'azur les remuantes bandes d'enfants enlevaient des peinturlures
de costumes d'ete. Les heures de promenade gardaient leurs fouillis
d'enluminures claires, mais, a vrai dire, elles ne bruissaient plus
des joviales animations d'antan. Il planait un murmure chuchotant de
ceremonial et c'en etait fini des airs envoles et turbulents jadis admis
comme cachet de distinction. M. Trum crut, de plus, remarquer qu'une
affectation de souci posee sur le front des mamans elegantes,
s'estompait en reflets plus tendres sur les traits des bebes, eux-memes
cuirasses d'elegance. Ceux-ci trainaient par les allees de lentes
attitudes de revasserie. Ils restaient en arrets de silence eperdu
devant des tombees de branches, des effeuillements de roses, des
froufrous de colombe en fuite ou n'importe quelle autre vue prise sur la
poesie de l'ephemere!...

Il presidait a ces tenues melancolieuses quelques tatonnements, des
gaucheries d'ebauche, indices d'un noviciat tout ingenu. Les symptomes,
pourtant, etaient decisifs: On dressait la jeunesse doree a des
exteriorites d'obsession, il existait une consigne d'assombrissement
neo-byronien et c'est sur cette donnee, evidemment, que M. Trum devait
baser ses recherches. Mais pour agir avec succes, il lui restait a
decouvrir dans quels termes et jusqu'a quel point cette manie--ou cette
doctrine--s'accreditait dans l'intimite des familles, et pareille
enquete eut ete, sans doute, difficile a suivre, si des circonstances
favorables n'avaient apporte d'elles-memes a M. Trum les indications
voulues:

Quelques nourrices et cameristes, simples gaillardes agrestes,
innocemment restees de bonne humeur, frequentaient encore de temps en
temps les pimpants etalages de M. Trum et consacraient, par surcroit,
ces plaisants moments entre elles a dauber, avec le plus d'irrespect
possible, les inenarrables frasques des maitres.

L'adroit negociant n'eut qu'a laisser tomber quelques questions dans
le parlage pour en faire jaillir, aussitot, en patois de terroir, un
intarissable flot de confidences, ainsi traduisibles:

"Pas genant, le service d'aujourd'hui! Plus de rebuffades de Monsieur,
ni de nerfs de Madame; pas de cris de bebe, pas le moindre fracas des
visites et connaissances. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on trottine
a pas de velours, sans voix, sans brusquer rien, autour de leur douceur
triste, oh! triste! par plaisir donc! en maniere de repos de l'esprit,
vu qu'a leur idee, l'existence amusee ou non, ce n'est jamais que du
hasard, de la folie et de l'inutilite s'effacant le long des heures
mourantes a la file, jusqu'a ce que demain soit devenu de l'oubli et
du rien comme hier. Telle est leur chanson; et les voila charmants,
en somme, avec leurs yeux grands ouverts de pitie sur cette betise,
disent-ils; de la vie lachee entre ciel et terre sans pourquoi ni par
qui, avec leurs tetes penchees, ecoutantes, comme si des rumeurs de
travail et de foule sur la ville et la-bas sur le reste du monde, il
venait un drole de bruit de reve...

"Mais vraiment, poursuivaient les jaseuses, ceci n'est encore que des
preparations entre soi pour paraitre ensuite bien gentils dans les
societes. Ah! les receptions, les soirees, les bals, c'est la qu'il faut
voir leurs degaines empesees de spleen, selon le genre qu'ils appellent
"fin de siecle" et qui sera, par malheur, "commencement de siecle"
d'apres. Les Messieurs en noir colles aux murs comme des raies d'encre;
les Madames epinglees de perles dans le frisson des dentelles; le
silence et l'ennui raide dans beaucoup de parfum et de lumiere, voila
toute la fete. Quelquefois on varie d'un peu de "miousic" febrilement
tourmentee sur piano; puis il y a des danses aussi, des enlacements deux
par deux, des valses lentement tournees a travers les salons jusqu'a se
perdre dans le jardin, au fond des ombres! Alors les Messieurs en noir
contre les murs parlottent du bout des levres. On saisit des mots au
passage des plateaux de limonade et de sorbets: ce sont des gaudrioles
glacees sur cette demence de musique, sur ces monotonies d'etoiles et de
lune qu'on voit au loin de la nuit par les fenetres, sur les griseries
d'amour que les couples tournoyants se soufflent a l'oreille. Helas!
s'aimer, s'unir, recommencer des etres, creer de l'avenir, jeter de la
vie sans cesse a ce vain reve de vivre! Tout cela, derision! en suite
d'un tour de valse! Et patati et patata! voila, continuaient les
peronnelles, leur jolis propos--et c'est lance sans rancune, d'un ton
leste de melancolie a l'event. Le parfait du genre recommande qu'on
folichonne ainsi d'une indifference legere dans le desespoir d'agrement.
Geindre pour tout de vrai, ce serait faire figure de benet, car de ce
qu'il semble que la machine terrestre ne peut marcher que de guingois
avec l'imbecile mort quand meme au bout, c'est de quoi ne s'irriter
qu'avec moderation, en certitude de n'y pouvoir remedier. On perd a la
tricherie de la vie, et, mystifies, on paie sans tapage. Telle est la
regle pour les gens comme il faut, petits et grands. C'est pourquoi nos
greles demoiselles fanfreluchees et satinees, nos gentlemen-moutards,
en chapeau haute forme, etudient la-bas les graces tristes, se laissent
quasi vivre, mais avec des essais de croire que rien ne vaut la peine de
rien..."

Tressautantes de rires, les babillardes n'en finissaient plus de leurs
medisances. Mais M. Trum restait serieux, tres attentif, furetant son
oeuvre au fond des railleries. Il appreciait, en specialiste, ces
ostentations de mondanite navree; il les aimait tout a coup et s'en
penetrait pour les rendre en art. Sa cervelle s'agitait: la trouvaille
voulait poindre, elle surgissait; il la tenait, enfin, complete,
heureuse, triomphante!

Quelques jours de hative improvisation lui suffirent a tout bacler
derriere ses volets clos, et brusquement, un matin, il ouvrit, certain
du succes, fier d'avance du retour de la foule.

On accourait, en effet, de tous les points d'Elysean-Park, attires
de loin par un spectacle d'irresistible etrangete. Les ribambelles
d'enfants, aussitot en presse devant la boutique, n'avaient pas assez de
clarte bleue dans les yeux, pas assez de flammes roses sur les levres
pour arborer l'extase, tandis que l'entourage des mamans elegantes et
des vagues institutrices ne pouvait se defendre d'un murmure ravi.

C'est qu'en pleine joie de soleil, sur l'etendue vert-tendre se dressait
une farce noire, une vision d'affreuse bimbeloterie de douleur. M.
Trum elevait ses treteaux sinistres pour un commerce inoui d'amusettes
fardees d'epouvante. Les gais bariolages de l'echoppe s'eteignaient sous
des voiles de catafalques piques de larmes tremblees en papier d'argent.
Sur les rayons une multitude de figurines se campaient en grand deuil
correct, selon la coupe la plus recente du journal des modes funeraires
(_Mourning News_).--Il y avait les pantins porteurs du rigide frac noir
et casques du haut gibus, les poupees en atours de veuves, avec longues
ailes de tulle dans le vent; par-ci par-la des clowns, meme, ou pierrots
yankees, a contorsions de squelettes en maillots noirs, que l'effet de
neige de leurs perruques marquait d'une touche de gravite. Les suites de
marionnettes se groupaient sur les couvercles de leurs boites, ebauchant
des attitudes au milieu d'accessoires divers; et des rapetissements
d'humanite gesticulante, des aspect d'envers de lorgnette se modelaient
comme en un temps d'arret de pantomime. C'etait tout un monde en
miniature, une collection complete de types sociaux que M. Trum, du bout
de ses doigts d'artisan, avait lestement affubles au "degout du jour,"
enfunebres de pied en cap, mis dans leurs meubles respectifs, copies
vifs, enfin dans une posture ployee et meditante de marasme, dans un
semblant cruel et glace d'etre vrais.

On admirait en bloc le fouillis de merveilles, mais bientot les details
furent examines un par un, avec un mouvement de satisfaction croissante.
Quelques breves paroles de boniment lancees par M. Trum haterent
encore--bien que debitees sans emphase--cette recrudescence de faveur,
et l'on se rendit compte, enfin, de l'exquise impression souffrante
qui s'elevait de l'exposition entiere; on comprit avec quelle entente
delicate de l'actualite, avec quelle fine intuition des adoucissements
philosophiques necessaires, M. Trum avait pastiche les episodes les plus
habituels du fatidique spectacle d'ici-bas.

L'ennui d'etre, ou probleme de l'organisme, pris dans ses grandes
lignes; l'absurde action precise dans des inattendus de destins;
l'eternelle superfluite terrestre des tracas et deboires collectifs,
tout apparaissait en assortiments de jeux distincts, en scenes muettes
de petits fantoches, tres bonassement lugubres, d'ailleurs, et mettant
a leurs dehors angoisseux l'espece de naivete des vieilles legendes
plaquees dans le coloris des images d'un sou.

Symboliques comme des pions d'echiquier et gardant le silence mortel du
whist, les pions a face humaine de M. Trum innovaient un incomparable
procede de recreation bourrelante. On ne pouvait mettre sous une forme
plus ingenieuse de divertissement "le mal de vivre," theorique et
pratique, a la portee de l'enfance.

Mais la sympathie unanime, prise en plein sentiment, se concentra
d'abord sur une categorie de compositions particulierement attrayantes
et qui se deployaient en longues lignes sinueuses, au beau milieu du
comptoir.

--C'est les "petits enterrements," les jolis, ceux de premiere classe,
expliquait doucement M. Trum, article soigne, ne laissant rien a desirer
comme exercice de douleur compassee en plein air, onctuee deja de
resignation naissante. Le defile va, l'allure est prise, lente, ouatee
de componction. Il bruit une respiration de pleurs avec bourdonnements
discrets de causerie. L'agent de tristesse decorative, le petit
ordonnateur des pompes, est d'une dignite rare, ouvrant la marche,
habille de noir mat, avec bicorne sur l'oreille et stick d'ebene aux
doigts; professionnel, son sourire d'egal regret pour tous tombe d'un
apitoiement indicible sur le calme des entours et, sans forfanterie du
reste, il aspire les saines fraicheurs de la promenade mortuaire. A
sa suite, vient l'equipe des petits croque-morts, sangles de courtes
jaquettes de bourre, le chef cylindre du tube de cuir enduit de crepe,
robustes de rable et satisfaits, non moins, entre deux ramassages
de cadavres, d'escorter ainsi, bras ballants, en amateurs, jusqu'au
cimetiere, emboitant le pas au quadrille de chevaux nains caparaconnes
d'un flot d'ombres de velours ou cheminant sur les cotes du galant petit
corbillard couleur de suie, huppe de peluche blanche aux quatre coins,
que conduit le petit cocher somnolent en noire houppelande d'une coupe
extraordinairement posthume et botte jusqu'au ventre, a l'ecuyere. Oh!
la procession est d'une majeste reussie et, certes, le petit defunt
coffre dans le joli petit cercueil jonche de fleurs, dut etre
flatte--lorsque agonisant--de songer qu'il trainerait apres lui le
cortege de tant de petits gentlemen en exacte toilette d'obseques et de
tant de petites caleches de deuil bercant, bien suspendues, d'agreables
petites dames en noir penchees aux glaces des portieres et mieux en
vue pour verser d'excessifs sanglots dans de minuscules fragments de
mouchoirs de dentelles...

A ce faste de gala, M. Trum avait ajoute, pour les petites bourses,
une section d'enterrements economiques, quand meme fort convenables,
denommes "les petits convois du pauvre," en tout composes des dolents
vehicules a rotonde et d'une conduite d'exasperes chiens maigres allant
seuls derriere...

Continuant dans cet ordre de folatreries civilisees a dessous
d'amertume, M. Trum exposait quelques boites de "petits mariages," mais
nullement de ces noces a tralala, qui rutilent d'ordinaire aux vitrines
des marchands de joujoux. Ce n'etait plus le petit epouseur blondasse,
ouvrant un sourire de tenor, ni le petit guerrier ruisselant des
chrysocales de son grade, tendant le poing nuptial a la poupee extasiee
dans la nuee de tulles et de fleurs d'oranger sur un fond flambant neuf
de familles cousues d'or:

--De telles festivites font mieux dans l'ombre d'un peu d'idees noires,
assurait M. Trum. Voyez, plutot, ces touchants "petits mariages
in-extremis"--les seuls demandes a present dans le commerce--avec
assistants en demi-deuil dissimulant de rongeantes apprehensions: le
fiance dresse la carcasse extenuee du parfait poitrinaire, tenue de bal;
la fiancee defaille d'etisie: une soutane se detache du groupe d'invites
et, dans le fond de la scene, on apercoit une file de petites voitures
closes et de valetailles en livree sombre ornee de fleurs pales, comme
pour une excursion eventuelle du temple au cimetiere...

Mais M. Trum ne s'etait pas restreint aux croquis calques sur le
grand monde. Il avait, de plus, esquisse bon nombre de tableaux du
grouillement des foules; montre des cours de chantiers, des tenebres
d'usines, des gehennes de chauffes, des sordidites de galetas, des
ruines de bas quartiers, des interieurs de maisons de refuge ou de
chatiment; traduit des ivresses, des suicides, des rixes, des meurtres,
des revoltes; raconte les heures suantes de travail, les obstines
retours de miseres, tant d'acharnees batailles de labeur, de famine et
de rage qui, dans les formes d'une poesie plus farouche, accusent, a
leur tour, les absurdes fatalites de laideurs, de tortures et de crimes,
les eternels recommencages d'inutiles faits divers ou roule et se debat
l'ahurie creation.

L'un des meilleurs morceaux de cette partie de la collection etait
certainement le "petit hopital" avec ses rangees de couchettes voilees
de serge blanche, les placides caboches des petits infirmes rabattues
sur les traversins, les airs guerisseurs du petit medecin en visite, les
silhouettes blanches des religieuses au maintien de silence et de reve
dans cette hotellerie de douleurs errantes et d'agonies hatees.

On admira beaucoup, aussi, la facture des "Petits Monts-de-Piete" dont
on notait la lumiere morte d'officine teignant de paleur une melee de
pauvre monde en haillons et les troupes de petits employes avides de
fouiller du bout du nez les tas de hardes apportees par de tremblantes
petites menageres halant a leurs jupes de guenillardes trainees
d'enfants.

--Cela se passe la veille des jours de proprietaire a payer,--ricanait
M. Trum. Voila pourquoi l'on jette pele-mele a l'usure tant de sortes
de petits paquets en echange de si menues, menues piecettes de monnaie.
Voila pourquoi, d'un air de lachete commise, on engage furtivement la
defroque, le bijou, le souvenir, la relique...

M. Trum poursuivait ainsi les descriptions, acerees de quelques traits
de satire, qu'il debitait sur un ton d'atticisme insouciant et d'oiseuse
ironie contre le destin. Puis il faisait mouvoir les marionnettes,
revelait les secrets de leurs articulations, leur arrachait meme les
voix et les cris de leurs roles desesperes. Les poupees serrees au
corsage musiquaient une plainte ecoeuree, un rale amer de clarinette;
les clowns et pierrots emettaient aussi des clameurs d'automates, des
fac-simile de sanglots extraits d'impassibles entrailles; un crin de
leur perruque, frotte entre les doigts de l'impresario, amenait les
grincements atroces--et recemment inventes--d'une peau de tambour
tendue sur leur crane. Mais que ces gemissantes imitations hurlassent
grotesques ou tragiques, rien n'alterait jamais l'exquise fraicheur
platree aux joues des poupards, nulle ombre ne passait dans l'eperdue
gaiete bleue de leurs yeux de cristal; les clowns gardaient leur grimace
retroussee de sarcasme; oui! les pantins, les mornes absolument qui
jadis marivaudaient leurs felicites, les poupees noirement vetues,
a present, selon l'ennui des temps, les dociles et candides poupees
rapportaient d'autrefois leurs frimousses de beurre frais, pomponees
de frisures, leurs gestes dodus grassement roules en carton-pate; et
toujours, sur le rouge feu des levres, sous l'arc trop raphaelique des
sourcils, dans la limpidite des yeux de verre ombres de trop longs
cils de soie, il leur restait l'immuable sourire illumine, l'inouie
profondeur d'innocence, la troublante lueur de vision sans voir, que
refletaient exactement, d'ailleurs, les visages rayonnants des bambins
assembles devant la boutique.

On se prit a raffoler de ces frimes d'angoisses dont les acteurs, tres
sincerement, n'eprouvaient rien. C'etait le passe-temps tout neuf,
tant attendu; vraiment fashionable; on allait pouvoir s'amuser dans
l'affligeante mesure des convenances, on tenait l'heureux joujou concu
dans le style, enfin, des dernieres methodes de desillusion. Et,
simplement, il avait suffi d'un peu de retouche funebre pour actualiser
ainsi le vieux stock de pantins indifferemment eplores ou farceurs.

Le succes de M. Trum depassa toute prevision. On se bousculait pour
acheter. Des centaines de "petits enterrements" sillonnerent bientot
les avenues. On jouait, entre demoiselles, a toutes sortes de "petits
mariages in-extremis" dans les coins d'ombre. Flanant par la, les gamins
du menu peuple etaient fraternellement convies a de decourageantes
parties de "petits hopitaux et monts-de-piete," et, sans relache, on
retirait de la grande piece d'eau les victimes des "petits assassinats,"
des "petites insurrections" et autres petits jeux cooperatifs des
creve-la-faim.

Ces pales distractions incitaient l'enfance elegante a des poses
transies qui devinrent immediatement de rigueur sous les ombrages
d'Elysean-Park. Il etait peu releve, desormais, de hanter les
boulingrins en toilette non macabre. Les nourrices memes, converties,
serraient leurs mioches dans des mantes de tournure claustrale et leurs
coiffes battaient l'air de longues traines de rubans noirs. La vieille
marchande de gateaux ne vendait plus que des "chagrins" au lieu des
croustillantes friolettes anciennement appelees des "plaisirs." Les
soldats, en quete d'eglogue, encanaillaient un tantinet le paysage de
leurs uniformes vermillons piques de bleu-jaune et l'on delibera de
retablir les "hussards de la mort," pour le roman special des bobonnes
en deuil.

La pluie de dollars afflua chez M. Trum, aussi longtemps que ces badines
mortifications eurent pour correctif les joliesses de l'ete. Mais voici
que les rouilles d'arriere-saison grimperent aux arbres, la brise
soufflait de l'automne a pleins frimas et les minauderies de decadence
commencerent a manquer de confortable. Un ennui, non joue maintenant,
tombait des brumes, et les acerbes faceties de M. Trum ne suscitaient,
enfin, qu'un petit frisson d'agacantes et grelottantes realites; elles
accentuaient aux yeux des enfants eux-memes l'ineptie d'etre on ne sait
quel cauchemar d'humanite ratee et mal a l'aise. Cela devenait d'un
dechirement d'ame insupportablement naturel. Des rancunes sourdes
s'ameuterent au nez des stupides pantins opposant a des calamites trop
certaines leur indomptable risette de mecanique. Il y eut des
menaces, des insultes, finalement des huees. La popularite de M. Trum
s'effondrait derechef s'il ne l'avait, une fois de plus, repechee par un
trait de genie:

L'hiver, un matin, etait entre dans Elysean-Park, sur l'aile d'une
trombe de neige. Les enfants, en course dans le tourbillon, s'arreterent
tout a coup intrigues des changements reoperes soudain dans le magasin
de joujoux. Les marionnettes bizarrement flottaient dans le vide, et,
prises a la taille par des anneaux passes le long d'une tringle, elles
se deployaient, serrees cote a cote, d'un bout a l'autre de la baraque,
tandis qu'a quelques metres de la devanture, M. Trum avait eleve
d'enormes monceaux de boulets de neige.

Refusees, demodees, fletries, elles apparaissaient en une seule rangee,
ces caricatures de la vie en noir. Le fiance, l'amante, le pretre, le
paillasse, le fonctionnaire, le plebeien, la dame, le monsieur, ils
etaient la tous, ces veules echantillons de la sottise d'etre, tous
ces mannequins de l'incomprehensible chimere a forme humaine, tous ces
clowns de l'effarement, faconnes par l'arbitraire fantaisie, ayant aux
levres la plaie du rire sans cause, ils etaient la, toujours paisibles,
hilares, bichonnes, ridicules, dans l'attente niaise d'un chatiment,
d'une fin, d'un neant quelconque...

Qu'allait-il donc se passer de drole ou d'effrayant?

M. Trum, sans nuances de persiflage a present, et de verve dechainee, se
hata de satisfaire les curieux:

--On n'en veut plus, parla-t-il, de ces larmes de parade et de ces
dilettantismes d'accablement. On en a par-dessus la tete de ces affres
d'automates sans vrais pleurs aux yeux, sans un cri d'ame dans la
gorge, sans vraie faim au ventre. On les berne, enfin, ces desoles, ces
opprimes, ces meurtris artificiels, sans haine et sans revolte, sans
pensee et sans voix. Oui, l'on siffle, a cette heure, ce qu'on acclamait
hier. Eh bien! on le crevera, le pauvre spectre morfondu d'ideal a
rebours. Destruction radicale!--la guerre a mort, a mort! Ce sera la
nouvelle amusette, pas cher! un sou le coup; un exercice facile et gai:
l'on n'a qu'a frapper, qu'a cogner les pantins imbeciles! au hasard,
dans le tas!

--Cassez, brisez! achevait M. Trum. C'est le jeu du massacre et de
la fin du monde, le grand succes du jour. Cassez, brisez! criait-il,
donnant lui-meme le signal de l'attaque.

La cohue des bambins ouvrit la bataille a grands hurras de joie. Oh!
la fete de revanche et de rires. Les mitraillades de paquets de glace
s'ecrasaient en poudre contre les jolies tranquilles petites poupees
culbutees, fracassees, eventrees, videes. Ce fut une volee confuse de
blancheurs ou pirouettaient fleurs et dentelles, chignons et falbalas;
un eparpillement continu grossissant l'avalanche, ou bientot
s'enfoncaient et s'engouffraient jusqu'au dernier tous les lamentables
petits cabotins de M. Trum.

Apres une heure, la celebre boutique en plein vent n'etait plus qu'un
amas de givre couvrant de son linceul la defunte tragi-comedie de la
tristesse a la derniere mode...

Il est peu probable--soit dit en guise de denouement--que M. Trum se
preoccupe de quelque autre attraction pour l'ete prochain:

L'heureuse application de la methode Schopenhauer lui a rapporte gros et
lui permet de quitter a jamais les affaires pour aller vivoter enfin, en
petit rentier, quelque part de natal et de verdoyant--dans un optimisme
sans ostentation.




CI-GIT EDWINN


Nous avions eu l'honneur d'etre les deux derniers expulses de la taverne
au moment de la cloture des volets et nous nous etions mis a roder,
malgre la pluie de givre et les cris d'ouragan de cette nuit de
decembre, toujours plus avant dans le noir des rues.

Aussi bien, comment se quitter a present? Notre tendre ivrognerie
larmoyait les effusions d'un inseparable amour; puis, il semblait
resulter implicitement des confidences anterieures qu'au moins l'un
de nous avait neglige, ces jours-ci, de s'assurer locativement une
residence fixe. Il se rencontre, en effet, des individualites que les
instincts casaniers ne surexcitent pas au point de vouloir vaincre, a
cet egard, les exigences croissantes et les sombres apprehensions des
proprietaires. Telle est l'opinion qui s'etait incidemment formulee,
sans preciser lequel de nous l'avait le mieux mise en pratique.
Notre promenade menacait donc de s'eterniser par le seul respect des
convenances, qui nous ferait feindre de nous accompagner mutuellement
jusqu'a notre absence probable de logis respectif. Enfin, motif supreme
de nos sympathies--et peut-etre de notre privation momentanee de
domicile,--nous etions des freres de lettres, des soldats de la grande
armee de l'ecritoire, et nous nous lancions dans une critique a fond,
prose et vers, livre et journal, de toute la litterature existante...
Une conversation de ce genre peut-elle jamais finir?

Jusqu'a ce soir, pourtant, nous ne nous connaissions que de vue,
par suite de rencontres sur des escaliers de journaux. Pudibond, je
dissimulais alors sous ma houppelande un humble volume--ma pauvre
_Elsa_!--Lui, l'oeil en bataille, marchait, au contraire, fier, son
livre au poing. J'analysais au passage sa rude structure maigre de grand
diable famelique, sa longue face bleme creusee de fureur, l'ascetisme
rape de son habit noir, l'on ne sait quoi de shakespearienne clownerie
dans le renvoi du chapeau haute forme a l'arriere du front monte en
reve: Ainsi vu, je le jugeais d'une misere interessante et vaincu par
trop d'etrangete d'art, tandis qu'il m'ecartait de ce regard d'orgueil
qui hait les inconnus. Il exista des lors entre nous des chances
d'execration reciproque et nous eprouvions, tout a l'heure, un malaise
froidement burlesque du hasard qui nous amenait face a face, a la meme
table de cabaret.

Il y eut, d'abord, un parti-pris de silence, mele d'envisagements
sournois et d'affectation de s'ignorer. Mais ce furent mille sensations
simultanees d'ecoeurement: l'abjecte brulure des grogs, le brutal du
bruit et du gaz, les cruels coups de vent engouffres a chaque battement
des portes, le va-et-vient de quelques marchandes de sexe aux chairs
empesees de platras, au luxe decroche du revendeur, les figures mornes
ou flambantes des creve-de-faim et des truands en goguette alternant sur
la crasse des murs dans le bleu de la tabagie qui, par des echanges
de coups d'oeil, des grincements, des jurons, des bouts de phrase
degoutamment jetes comme des bouts de cigares, nous amenent enfin
a moduler contre le present episode d'existence, et meme contre le
spectacle universel de la creation, le plus apre concert d'insultes qui
se soit jamais leve d'une colere d'ecrivains non encore rasserenes par
le succes.

Et quand notre allure fut prise a patauger cote a cote, la houle
d'ivresse aux entrailles, sous la glaciale crevee des nues je developpai
plus violentes, le long des heures, ces litanies d'imprecations. Le
moindre defaut dont j'accusais l'arrangement social, c'etait son
manque absolu de raison d'etre. Seule elle etait belle et vengeresse,
proclamais-je, cette nuit de glace et de frissons ou nous errions comme
dans le noir d'un monde fini...

Plus calme, le camarade s'affirmait, selon mes previsions, comme un etre
de valeur, ne fut-ce que par sa placidite dans l'art de cuver l'alcool.
Il affectait le ton bref, le mot concluant, le trait de clarte jete,
par-ci par-la, dans le lyrisme que j'outrais pour le seduire. Sur mon
espece d'hymne a la nuit, brusque, il fit une halte, le haut chapeau
tout au bout du bras, raide silhouette coupee sur une lueur de lanterne,
en vrai croquis pour conte nocturne, saluant ainsi l'espace eteint, sa
respiration haletante et continue de rumeurs de tempete, les bruits
fous, inexplicablement douloureux des ombres, les aspects de formes
d'effroi, le decor des infinis deroulements d'obscurites.

Quand nous reprimes notre course, flaneurs exaltes au nez de la
tourmente, notre alliance poetique etait complete. Nous n'appartenions
decidement pas a l'ecole "veriste" qui copie le triste et le ridicule de
l'ennui d'etre et ressasse l'eternel lieu commun de drame ou de farce
que les successions d'humanite se transmettent a revivre et a remourir.
Le genie pur meprise ces fatalites determinees par les conditions de
l'organisme, et n'etudie que le secret de sa propre essence. Il refuse
d'etre materiellement soi sans savoir pourquoi ni comment et, dedaigneux
des faciles constatations substantielles, il ne part que du point ou sa
pensee s'ouvre: c'est la qu'il construit la logique de ses chimeres
a l'inverse de l'arbitraire insanite du reel; c'est la qu'il edifie
l'ideal d'une plenitude de comprehension et de duree dont le monde
actuel est le voile, et qu'au milieu de notre nature de mort il se fait
l'interprete d'un sentiment d'eternite...

Tel est, decretions-nous, l'art d'ecrire chez les hauts esprits; et,
fouette par les courtes repliques du frere, je deroulais ces theories
effarement ivres avec une chaleur d'ame a faire fumer mon echine trempee
de pluie. Mes vierges timidites d'auteur s'envolaient aussi. J'osai
glisser dans la conversation le nom de mon _Elsa_. Cet essai de roman ne
symbolisait-il pas quelques-uns des nobles principes enonces ci-dessus?
J'allai meme jusqu'a donner une esquisse du scenario, ho!... tres
discretement, dans ses grandes lignes: Elsa, la presumee Suedoise, est
une morte... Sa beaute ne subsiste plus que dans la grisaille d'une
ancienne plaque de photographe tombee, par hasard, entre les mains d'un
savant, un chaste, un sombre, chez qui "l'oeil seul veut aimer..."
(J'accentuais cette phrase d'un ton equivalent a son effet d'"italique"
dans le volume.) Drame de passion d'un regard et d'un reflet!... Le
savant torture l'image trouble: il lui faut le precis des formes, le
secret de l'expression; il s'acharne a tous les reactifs connus de
la chimie; il use sur ce spectre tout son genie de science ainsi que
d'autres jettent a des vivantes toute leur ame et tout leur or... Vaines
annees de recherche d'introuvable: l'effigie trop manipulee se dissipe,
le carre de metal n'est plus qu'un luisant de miroir ou n'apparait
desormais que sa lueur a lui, l'hallucine de l'amour sans ligne, du reve
sans vision...

Les details dont j'agrementais ce resume nous avaient conduits jusqu'aux
limites de la ville, devant le desert d'ombre des plaines. Nous
retournames sur nos pas et je laissais planer, dans un moment de
silence, la splendeur supposee de mon denouement, aux ecoutes, pourtant,
des observations que le confrere semblait ponctuer de ses zigzags
reguliers d'ebriete:

--Tres sobre! grognait-il, caprice d'art pour l'art; et pas d'aventures,
pas de rencontres d'individus a dialogue, la voix des choses,
seulement... Oui! tres habile..., mais quoi? l'amour, la science,
toujours l'exteriorite, toujours la refraction de l'adventice!... Non,
vieux jeu! la veritable tache litteraire serait autre! Il faudrait
savoir mettre dehors le for intime, dire le dessous de la conscience,
elucider la facon separee que ressent chaque ame d'etre soi...

Flatte d'abord, puis inquiet, j'allais protester contre le surplus de
noir que ces deductions melaient a la nuit, mais il continuait d'un tel
accent de tristesse:

--Il faudrait cela, mais c'est impossible: L'inne n'a pas de verbe. Le
langage ne parle que l'homme appris. L'idee interne subit la frappe de
la machine a vivre et ne transparait qu'en figures sensualisees par
l'automatisme charnel. On n'est soi que copie d'un autre. Le geste, le
cri, l'emportement de passion meme, sont d'une famille, d'une race, d'un
atavisme quelconque. Et pour rien livrer de sa conception infuse, pour
rien reveler qui soit bien d'elle, la pauvre ame n'a que le silence,
le souffle muet ou s'etreint la puissance, l'audace, l'instinct de
perfection de la pensee,--l'horrible grand silence, ton supplice,
"Edwinn!" ton supplice eternel!

--Edwinn?... Farouche, tout a l'heure, la voix du frere s'eplorait
presque sur ce nom. De qui parlait-il? J'eus un vague souvenir de
connaitre ou d'avoir lu... Edwinn? questionnai-je...

Mais il poursuivait sans m'entendre. Rien ne l'arretait maintenant; il
venait, lui aussi, de proclamer le titre de son volume et, pas plus que
moi, ne savait se defendre d'en etaler une emphatique analyse. _Edwinn_?
parbleu! c'etait la mise en scene des aberrations metaphysiques begayees
tout a l'heure, c'etait le conte absurdement hoffmannesque de l'"homme
sans bruit," de l'ambitieux d'originalite que sterilise l'orgueilleuse
peur d'etre banal. Epris d'une fille, il meprise de moduler les
rengaines toutes faites de jeune amour qui chantent d'elles-memes sur
ses levres; en lutte aux batailles pour vivre, il refuse de lamenter la
note connue dans l'invariable chorus des affames; la plume tordue aux
essais de prose, il succombe a vouloir transcrire autrement le "secret
de son moi" que sur le mode du stylisme en cours. C'est l'incurable
taciturne de ses profondeurs d'amour, de desinteressement, de doute,
d'enthousiasme; puis c'est le desespere muet des nuits de taverne,
apparition aussi de maigre frac noir et de haut chapeau, tellement ivre
certain soir qu'on l'ensevelit trop vite, et c'est, par suite, une mort
bien digne de lui: l'ecrasement crispe dans la hate du cercueil, la
suffocation du cri d'agonie, "la mort qu'on n'entend pas mourir!"
hurlait le camarade, rendant a son tour l'"italique" par du tremolo de
pleur...

J'examinai l'auteur d'_Edwinn_, peut-etre l'autobiographe:

--Allons! raillais-je; il n'est pas si defunt! nous le retrouverons ce
soir au cabaret?

--Vous doutez! repondit-il, rude, marchant plus vite; allons voir sa
demeure..., non errante celle-la..., au cimetiere!

J'emboitai volontiers le pas. Des paleurs d'aube flottaient dans le
brouillard, les prolongements de rues emergeaient des plaques d'ombre.
La ville s'eveillait, quelques lampes de boutiques jaunissaient par-ci
par-la des buees de vitres; notre verve se dissipait avec l'ivresse
dans ce laid frisson du petit jour! Il etait urgent de paraitre s'en
retourner, fut-ce sans savoir ou. J'allais donc, resigne, mais bientot
j'entrevis le but du chemin parcouru, j'avais maintes fois accompli le
meme pelerinage; oh! je le connaissais de fond en comble, l'afflige
cimetiere dont le camarade pretendait me faire les honneurs.

Nous arrivames, amers et transis, et nous franchimes le seuil.

L'un des gardiens, en crasseuse redingote brune, etait a son poste des
cette boueuse aurore d'hiver et se livrait, encore tout somnolent sous
le bec de gaz, au soin d'epousseter quelques tombes,--ou, pour parler
simplement, quelques volumes.

Car, avec les fantasmagories de la nuit, nos ferveurs d'imagination
s'etaient envolees. Une longue insomnie, compliquee de froid et de faim,
amene ordinairement cette maniere positive de voir les choses dans le
cru de leur prosaisme matinal. A quoi bon, a present, les metaphores et
fictions. Nous jugeames superflu de dissimuler que le pretendu cimetiere
etait un simple depot de cadavres imprimes, une modeste officine
de libraire-editeur pour transferer a la posterite les stylistes
suffisamment meconnus, les prosateurs a insucces bien certains, les
romanciers du jour et d'un jour, ainsi que les rapides pleiades des
poetes morts-jeunes. L'etablissement est, du reste, tres frequente.
Tous les genres d'essais litteraires y recoivent une sepulture decente
moyennant divers tarifs qui permettent aux interesses de choisir entre
l'imposant in-quarto, le convenable in-octavo, le modeste in-douze ou
bien encore les Revues hebdomadaires et mensuelles qui sont des sortes
de caveaux de famille; et les nombreuses categories usitees, enfin, de
concession typographique a perpetuite.

Nombre de ces cenotaphes--tels que volumes, brochures, plaquettes et
livraisons--revetent un luxe exceptionnel en temoignage d'enterrements
bibliographiques de premiere classe. On y remarque, par exemple,
d'interessantes epitaphes, ou epigraphes, gravees sur la face superieure
du petit cercueil de papier, et, parfois aussi, des estampes noires
ou polychromes illustrant l'idee principale ou plus memorable que
l'edite-defunt a tente de laisser apres lui.

Beaucoup de ces reliquaires enrichis de tels ornements sont recommandes
a l'attention des visiteurs par une etiquette portant cette attrayante
mention: "Viennent de disparaitre" et, d'ordinaire, ils sont mis en
vedette aux vitrines, car dans les lieux de repos, en general, le bon
gout, non moins que la tradition, conseille d'accorder la meilleure
place aux mausolees les plus fastueux.

Le rond-point de cette librairie est circonscrit entre la porte d'entree
et le comptoir, elevee tribune d'ebene ou trone l'editeur ou grand
ordonnateur frequemment parvenu millionnaire en ces adjudications
d'honorabilite funebre. Aux heures commerciales d'apres midi, c'est
la que les lettres de tout age se pressent lorsqu'ils souffrent d'une
insurmontable et fatale fievre de publicite; c'est la qu'ils implorent
des stipulations accessibles pour l'ensevelissement desire convenable
de leurs restes intellectuels; c'est de la que d'aucuns ecrivains, en
revolte contre de si dispendieux reglements d'obseques, retournent
decourages a leur domicile pour se livrer solitairement a la cremation
de leurs manuscrits.

Depuis l'entree jusque, dans la penombre de l'arriere-boutique
s'etendent des travees ou les cercueils mines de prose et ronges de
vers sont enfermes par series distinctes. On remarque d'abord la fosse
commune, l'enorme fouillis des romans de la quinzaine dont les gazettes
enregistrent quotidiennement, entre autres bulletins de mortalites,
l'ephemere statistique. Les contes frivoles et legeres actualites
scandaleuses d'antan dessechent plus loin, fardees de couvertures roses;
plus loin toujours, dans une collection reliee de papier noir, dite
"Bibliotheque d'un homme de degout," jaunit le ricanement des eleves de
Schopenhauer et autres posthumoristes. Et dans plus de reculee encore,
dans le plus abandonne recoin de la necropole, sous des brochages verts,
nuance pleur de saule, se morfondent les passionnees idealisations de
"l'eternel feminin," les pages d'eblouis poetes deifiant d'inouies et
problematiques filles de reve.

A peine osai-je risquer un regard, pique d'une larme, vers cette desolee
subdivision ou mon _Elsa_ (format in-octocaveau) sommeille a jamais
entre mes douces fleurs de rhetorique...

La voix du camarade interrompit ces impressions de deuil intime:

--Regardez! disait-il, feuilletant sous mes yeux quelques versets d'un
volume que l'employe venait d'extraire de la section encercueillee de
noir.

D'horribles phrases haleterent lues au vol. C'etaient la "muette agonie"
deja mentionnee, l'extraordinaire "mort qu'on n'entend pas mourir" et
autres irreparables lividites d'interieur tombal ou palissait--comme sur
des deterres en des minuits d'ancien romantisme--le lunaire eclat du bec
de gaz.

Le collegue referma l'opuscule et mit une frappante insistance a me
faire admirer le couvercle ou gemissait ce titre:

  CI-GIT EDWINN.

Ainsi conduit vers des sentiments de professionnelle condoleance,
j'offris le demi-dollar exige pour l'acquisition de l'ouvrage et je
serrai cordialement la main de l'auteur, l'heureux homme qui, du moins,
avait su caracteriser dans son livre quelque aspect de son propre etre,
imager son raffinement de timidite d'artiste, decrire, peut-etre, son
impuissance a faire jamais le moindre bruit de gloire..., tandis que
moi! Rien que des chimeres habillees d'extase...

--Mon _Elsa_! soupirai-je pourtant, le bout du doigt dirige sur le fond
de magasin vert-saule.

J'agissais ainsi par un reste de confiance et de candeur. Peut-etre
le frere de lettres honorerait-il aussi mes morts d'une marque de
sympathie; peut-etre un acte de complaisante exhumation, le miracle d'un
achat d'exemplaire allait-il, pour la premiere fois, se produire?...

Mais le maigre noctambule eleva l'un de ses longs bras et mit dans l'air
un geste vague, la pantomime d'on ne sait quel parti-pris de pieuse
discretion: une maniere d'indiquer combien cette partie du cimetiere se
perdait dans d'indicibles lointains,--combien l'incolore et fantasque
_Elsa_ semblait ensevelie la pour jamais dans d'inviolables abimes
d'oubli.





TABLE


Une nouvelle Ecole

L'Union libre

Le Docteur Burns

Feu Harriett

La Tragedie du Magnetisme

L'inexorable Monotonie

Vengeances de Femmes

Une Soiree improvisee

Une nouvelle Methode judiciaire

La Philanthropophagie

L'"Express-Times"

Le Theatre de la Misere

L'Explosion

Deux Debuts

La Nuit de Noel

Fin d'Annee

A la Schopenhauer

Ci-git Edwinn









End of the Project Gutenberg EBook of Contes d'Amerique, by Louis Mullem

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'AMERIQUE ***

***** This file should be named 12620.txt or 12620.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/2/6/2/12620/

Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
was produced from images generously made available by the Bibliotheque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
