The Project Gutenberg EBook of Helika, by Charles DeGuise

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Title: Helika

Author: Charles DeGuise

Release Date: August 10, 2004 [EBook #13149]

Language: French

Character set encoding: ASCII

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HELIKA

MEMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ECOLE

PAR LE

Dr. CHS. DeGUISE







LA REUNION D'AMIS.

C'est en vain que nous chercherions a nouer des liens plus forts: et
plus durables que ceux qui nous unissent a nos compagnons d'ecole, et a
nos condisciples de college. La vieille amitie d'autrefois a jete dans
nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
le nombre de nos annees.

Lorsque rage a desseche notre veine, et que les blessures de la vie ont
laisse sur chaque epine du chemin le reste de nos dernieres illusions,
elles viennent nous rejouir et nous consoler sous la riante et
gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espieglerie et son
insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs precieuses que
le vieil age se plait a cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
Canadiens."

Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restes
plus sympathiques; parce qu'ils etaient d'un caractere plus conforme au
notre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiegles, suivant,
qu'ils ont pris eux-memes plus ou moins; de part dans nos escapades
d'ecoliers. Aussi quels francs eclats de rire, lorsque nous nous
rencontrons et nous racontons nos reminiscences du passe, de notre vie
d'ecole, et de nos annees de college.

En parlant de la jeunesse, temps helas, bien eloigne de moi aujourd'hui,
il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
un ancien maitre d'ecole, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
replis de ma memoire, comme un emouvant souvenir des temps passes.
Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'a peine vingt ans
lorsque je les entendis de la bouche du pere d'Olbigny.

Le pere d'Olbigny etait un vieux maitre d'ecole.

Il etait un jour, arrivant on ne savait d'ou, venu prendre possession de
l'ecole de notre village.

Apres un examen passe devant le cure et les syndics, qui n'etaient
malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait ete decide qu'il etait
capable de nous enseigner l'alphabet.

Or, le pere d'Olbigny etait un homme instruit, profondement instruit.
Il parlait, et ecrivait correctement plusieurs langues anciennes et
modernes; comme nous pumes en juger plus tard.

Son exterieur n'etait rien moins que prevenant en sa faveur. Une balafre
affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
expression etrange; mais ses yeux etaient si bons, si doux et si charges
de tristesse; ses procedes a notre egard si affectueux et si paternels,
que nous l'aimames a premiere vue et nous nous livrames a l'elude,
crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la meme
bonte, mais il y avait une classe qui paraissait lui etre privilegiee.
Cette classe se composait de jeunes gens de mon age et j'en faisais
partie.

Ce fut donc en pleurant qu'il recut nos adieux, lorsque nous laissames
l'ecole pour endosser la livree de collegiens.

Un soir, dix ans apres, nous retrouvions les memes condisciples de cette
classe, au coin du feu ou nous avions ete convies par l'un de nous.
Naturellement, nous vinmes a parler de notre temps d'enfance et de notre
cher monsieur d'Olbigny. Il avait laisse nos endroits, et ce fut alors
que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison ecartee a
quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en veritable
ermite.

Nous decidames, seance tenante, d'aller passer une soiree avec lui.

Il vivait, paraissait-il, dans un penible etat de gene. Plusieurs de mes
amis. etaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
formee lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, recu par
ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.

Au jour fixe, personne ne manqua a l'appel.

Le pere d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous recut comme
ses veritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
apportes le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
qui me doive restitution. Ce fut apres un toast pris a sa sante, et
qu'il nous eut affectueusement remercies, qu'il continua:

Il fait bon, mes amis, d'etre jeunes, de voir l'avenir se derouler
devant nous avec tous les reves dores que l'esperance nous fait
entrevoir. Vous voir reunis autour de ma table, me rappelle une epoque
bien eloignee, et cependant a peu pres analogue.

Nous etions nous aussi, mes compagnons d'ecole et moi, autour de la
table d'un professeur, qui avait autant de plaisir a nous recevoir que
j'en eprouve aujourd'hui. Helas! j'etais cette soiree-la bien gai, bien
joyeux, et me doutais guere qu'elle aurait une si grande influence sur
le reste de ma vie.

Si je croyais que cette histoire put vous interesser, je vous en
raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
ecrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur meme d'un drame
terrible de jalousie et de vengeance.

Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutot cette
bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumerent et ce fut
avec un religieux silence que nous ecoutames le palpitant recit qui va
suivre:

Il y a au dela de soixante ans que quelques amis et moi avions forme le
meme projet que vous executez, d'aller revoir notre ancien professeur.
C'etait un bon vieux cure qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
village qui se trouvait presque sur la lisiere des bois. Rien ne pouvait
d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions decide dans notre reunion,
d'aller faire une partie de chasse et de peche aupres d'un lac qui se
trouvait a quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
qu'un faible detour a faire pour aller lui serrer la main. Outre le
plaisir que nous eprouvions d'avance a revoir ce bon vieux pere, nous
esperions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaitre
parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
fut avancee, nous nous dirigeames vers le presbytere, et ce fut en nous
pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous recut. Jamais nous ne
pouvions arriver plus a propos, car il nous annonca au reveillon que
lui-meme partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
aupres du meme lac, qu'on lui avait dit etre tres fertile, et ou il
avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards etendus sur le
parquet, la tete sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
ronflements capable de reveiller les morts. Voila nos guides,
ajouta-t-il.

Enfin, apres une intime causerie, nous recitames la priere et nous nous
etendimes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
s'endormit, le pretre agenouille priait encore.

Le lendemain, le soleil radieux s'elevait a peine de l'horizon que nous
etions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendimes.

Je ne sais quel charme cet homme de bien repandait sur tout ce qu'il
faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-etre
jamais eprouves depuis. Le dejeuner se se ressentit de notre disposition
d'esprit, il fut gai et petillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
dos, nous primes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
bois.





LE VOYAGE

Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais a mesure
que le soleil s'elevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
vers midi, l'air etait suffocant. Les moustiques, cette journee-la,
s'etaient lies pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
chacun du nous leur payat un tribut; a vrai dire, ils etaient encore
plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donne un
bonus. Les enflures et les demangeaisons insupportables, que leurs
piqures nous causaient, faisaient presque regretter d'etre venus si
loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
s'attendaient a rencontrer sur notre route, etaient taries en
consequence de la secheresse exceptionnelle de l'ete.

Vers quatre heures de l'apres midi, nos gosiers etaient arides, nos
palais desseches et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
n'avions que grignote par ci par la quelques morceaux de biscuits, tout
en marchant. Malgre l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
n'etions plus qu'a deux milles de la chute; nous allions faire halte,
lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
refrain plus agreable parvint a nos oreilles. A boire, a boire, qui donc
en voudra boire chantait-il en meme temps qu'il se montra portant une
enorme gourde bien remplie. Apres que nous eumes avidement vide le
contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
nous nous remimes en route rafraichis et reconfortes. Les guides
entonnerent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fimes
chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas ete
admis au Conservatoire de Paris.

Enfin haletants, fatigues, meconnaissables par l'enflure causee par les
piqures des mouches, nous arrivames sous la direction de Baptiste dans
une charmante erabliere ou le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
entendre. C'etait l'oasis desiree. Des hourras frenetiques la saluerent.
Nous allions nous elancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
sifflement aigue et un signe energique de Baptiste qui se tenait
immobile au milieu du sentier, nous arreta. Il nous montrait du doigt
une magnifique famille de perdrix branchees sur un arbre du voisinage.
Elles semblaient etre venues s'offrir intentionnellement comme le menu
du repas, aussi n'en fimes nous pas fi. Quatre a cinq coups de feu
jeterent a nos pieds la bande emplumee. De grands battements de mains de
la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
ce bel exploit. Notez que nous avions tire les perdrix presqu'a bout
portant.

La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui etait reste en
arriere, arriva avec quatre beaux lievres qu'il avait rencontres;
mais elle devint delirante quand nous apercumes bouillonner l'eau des
cascades dont nous n'etions plus eloigne que de quelques pas.

Une minute plus tard, nous etions sur les bords de la riviere et aux
pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
Le spectacle etait beau, grandiose, et bien digne eut-il ete le seul
de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
avions endures, mais ventre affame n'a pas d'oreilles, c'etait le temps
ou jamais de le dire, car ce qui nous rejouit le plus et nous mit en
belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumes et que les marmites
commencerent a bouillir. Pendant ce temps, tout le monde etait a
l'oeuvre. Les uns ecorchaient les lievres, d'autres preparaient les
perdrix, on decoupaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
enfin buchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
assiettes avec des ecorces de bouleau et faisait des micoines, des
fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi a l'oeuvre fit
merveille, et une demi-heure apres, le bruit des machoires eut domine
celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
pres de soixante ans et je ne crains pas de repeter aujourd'hui a la
face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonne avec
plus grande sauce de l'appetit, que celui que nous primes on plutot
devorames au pied de la chute de la decharge du Lac a la Truite. Enfin
les appetits satisfaits, les pipes allumees, nous nous etendimes avec
delices sur les bords de la riviere.

Il eut ete difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientot s'enfoncer derriere
le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits ecureuils,
d'un air eveille et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
coquettement retroussees, pour glaner quelques restes de notre repas;
puis vifs comme l'eclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colere ou de plaisir.

Mais la beaute qui ne pouvait etre surpassee, etait celle de la chute,
avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout emailles de
diamants. L'arc-en-ciel brillait a leurs pieds de ses plus vives
couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
d'abord, puis comme prise d'un acces subit de rage, se ruait un instant
apres fremissante et ecumeuse de cascades en cascades, herissant la
crete de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colere de voir
son cours intercepte.

Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautes sauvages et
primitives etaient egales, surpasses peut-etre par la grandeur de la
chute elle-meme.

L'eau se precipitait d'une hauteur d'a peu pres cinquante pieds; mais
dans sa chute, elle rencontrait d'enormes rochers superposes les uns
aux autres, bondissant de l'un a l'autre, elle s'elevait et retombait
blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce veritable peintre
celeste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus eclatant
coloris.

La splendeur de ce tableau ne saurait etre surpassee. Toutefois, un pic
incline d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
base etait minee par l'incessant travail de la riviere attirait notre
attention dans ce moment. Nous en etions meme a supputer, combien il lui
faudrait de temps, avant que de parvenir a le precipiter dans l'abime,
lorsque sur une des pointes les plus elevees, survint une apparition
presque fantastique.





LE LAC.

Cette apparition etait celle d'une jeune fille mollement appuyee sur une
legere carabine de chasse. Deux dogues enormes etaient a ses cotes. Le
costume de cette jeune fille etait demi-sauvage autant que nous en pumes
juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'eloignement, distinguer
ses traits; mais a sa taille svelte et degagee, au contour de ses
epaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose a la fois gracieuse
et nonchalante, nous nous formames l'idee qui se confirma plus tard,
qu'elle etait admirablement belle.

Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, ou donc est le vieil
Helika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant a Baptiste, elle semble nous
avoir reconnus tous les deux, et la voila qui nous fait signe d'aller la
rejoindre. Si Helika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
aupres d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrive ou qu'il git sur son
lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grace et de tristesse,
pendant que notre guide allait traverser la riviere plus loin dans un
endroit gueable.

Les chiens s'etaient etendus a ses pieds, comme deux vigilantes
sentinelles. Nous aurions du le dire deja, Baptiste etait le type du
chasseur et du trappeur canadien. Il etait par consequent le commensal
et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possedait la langue et les
dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressames monsieur Fameux
de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
douloureuse, nous repondit-il d'une voix pleine d'emotion; mais elle ne
m'appartient pas. C'etait nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosite deja bien
surexcitee. Baptiste revint au bout de quelque temps, sa bonne et
honnete figure etait empreinte de tristesse.

Helika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
Nos coups de feu a la chasse de tantot l'ont effrayee; elle a craint de
rencontrer quelques pirates des bois; voila, pourquoi elle s'est retiree
sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Helika
qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'a votre presbytere,
si elle n'avait rencontre personne pour remplir son message aupres de
vous. Helika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il desire
ardemment vous voir. Elle retourne immediatement aupres de lui, avec
l'espoir que nous la suivrons de pres. Si vous n'etes pas trop fatigue,
mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
que les autres guides dresseront des campements pour la nuit a vos
jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
des canots. Le pretre et Baptiste partirent immediatement.

La veillee se passa en conjectures. Cet incident nous avait
singulierement intrigues, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
ne pouvait donner des renseignements precis sur le nom et l'origine de
la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
bien souvent rencontree dans les bois, toujours accompagnee d'un
vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
sollicitude veritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
et ses soins etaient ceux de la mere la plus tendre. Ils ajoutaient
aussi, qu'esclave de tous ses desirs, il venait de temps en temps dans
le village, y sejourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient ou
recevaient, etaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
magasins, ne regardait jamais au prix des etoffes qu'elle choisissait,
suivant ses caprices, le prix en fut-il tres eleve.

L'un d'eux assurait meme avoir entendu monsieur Fameux dire au pere
Helika, tel etait le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
combien vous vous donnez de peine pour former l'education de votre chere
Adala, et combien elle repond admirablement a vos efforts, elle parle et
ecrit aujourd'hui parfaitement le Francais.

II y avait certes dans ces informations, matiere plus que suffisante
pour piquer notre curiosite deja excitee a l'extreme. Malgre notre
fatigue, nous mimes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
suppositions plus ou moins ridicules ou extravagantes.

De bonne heure, le lendemain matin, nos etions en route tout en
discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
jeune, la gaite nous etait revenue Avec le repos; aussi ne mimes-nous
pas de temps a franchir les trois milles qui separaient le lac du lieu
de notre campement. Lorsque nous arrivames sur ses bords, deux beaux
grands canots, creuses dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
larme.

Hatez-vous, messieurs, nous dit-il, le pere Helika desire vous voir. Il
a parait-il quelque confidence a vous faire, et le pauvre vieillard n'a
plus bien longtemps a vivre. En peu d'instants nous fumes installes dans
les canots et pesames hardiment sur l'aviron.

Le lac etait beau ce matin la. Sa surface etait plane et unie, pas une
ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
yeux. Quelques vapeurs humides s'elevaient ca et la des rochers ou de la
masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
fees de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphere etait calme. Parfois aussi, le
martin-pecheur nous envoyait des notes saccadees et stridentes, tantot
fremissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
goujon. Les fleurs des glaieuls, qui nageaient a la surface et
s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser a un riche tapis de
verdure emaille de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
avoisinantes, de beaux grands arbres seculaires donnaient par les
differentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
s'etendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majeste
impossibles a decrire.

Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
s'ils eussent voulu contempler leur beaute dans le cristal limpide de
l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
contraire elevaient leurs troncs enormes et secs, montrant ainsi leurs
branches dessechees comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
bouquet verdoyant semblait, comme la tete d'un patriarche, avoir seul
conserve un reste de seve et de vie. On voyait a ses pieds, des arbustes
de differentes familles s'elever et sembler lui demander protection.

Plus loin et du quatrieme cote du lac, s'etendait une savane sombre et
triste. Des arbres rabougris, une mousse epaisse, un terrain marecageux
et rempli de fondrieres donnaient a cet endroit un aspect solitaire
et desole. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
d'avantage la beaute des autres rives. Nous nageames en silence
pendant quelque temps, absorbes dans la contemplation de la sauvage et
pittoresque beaute de paysage, lorsqu'apres avoir double un cap, nous
apercumes un plateau eleve de quinze a vingt pieds qui dominait le lac
et la riviere.





HELIKA.

Sur ce plateau qui pouvait avoir une etendue d'une dizaine d'arpents,
trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient ete
elevees. L'une d'elles avait une apparence toute particuliere. Bien que
comme les autres, elle fut construite de materiaux grossiers, sa forme
ressemblait a celle d'une chaumiere, elle etait plus spacieuse que
les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant a
l'exterieur, lui donnaient un air de fraicheur et de bien-etre. Des
fenetres l'eclairaient de tous cotes, les unes donnant sur le lac,
les autres sur la riviere, Nous connaitrons plus tard comment le
proprietaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
la profondeur des forets.

De forts volets garnis de fer avaient ete poses pour les proteger du
dehors. Par ci par la, un trou ou plutot une meurtriere etait percee.
Enfin, on voyait combien Helika, puisque c'etait sa demeure, etait
jaloux de veiller a la surete de ceux qui l'habitaient.

Les deux autres etaient construites de gros morceaux de bois, superposes
les uns aux autres, et encochees a chacune de leurs extremites pour
s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidite a cette construction
toute primitive. Ce fut vers la premiere que Baptiste nous conduisit.
La chambre d'entree etait spacieuse et parfaitement eclairee. Bien que
l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
desirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y etaient
cultivees avec le meme soin que nous en prenons pour les fleurs
exotiques. Des livres aussi etaient disposes sur quelques rayons. Mais
ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tomberent sur un
lit recouvert d'une peau d'ours ou gisait un vieillard dont les traits
portaient l'empreinte de la mort.

Cet homme devait etre bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
front et ses joues en tous sens. Il avait plutot l'air d'un spectre,
aussi n'eut-on pas manque de le considerer comme tel, si ses yeux noirs
et enfonces dans leur orbite n'eussent conserve un eclat extraordinaire.
Ses sourcils etaient epars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
oiseau de proie. Son front etait haut et fuyant, ses levre minces et
son menton proeminent, tout annoncait dans la figure de cet homme
une indomptable energie. L'ensemble de cette figure denotait une si
implacable ferocite, qu'il eut fait fremir celui qui l'aurait rencontre
un soir dans un chemin detourne ou sur la lisiere d'un bois. Cependant,
au moment ou nous l'apercumes ses mains etaient jointes sur sa poitrine,
ses levres s'agitaient et semblaient repeter les paroles d'une priere
que monsieur Fameux disait a haute voix.

Comme contraste, agenouillee aupres du lit, se tenait dans l'attitude de
la priere la jeune fille de la veille. Son epaisse chevelure inondait
ses epaules et descendait jusqu'a la ceinture. Elle avait le dos tourne
vers la porte. C'etait bien la taille que nous avions admiree le soir
d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
imaginer dans nos reves de jeune homme de plus gracieux et de plus
parfait. Nous etions arretes sur le pas de la porte a contempler ce
tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fumes tous eblouis,
fascines. Murillo ou Raphael eussent ete heureux d'en faire la portrait
et de le presenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
etait empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
ses joues rehaussaient encore, s'il etait possible, son angelique
beaute. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
l'autre hutte. Celui-ci, apres avoir jete sur nous un regard percant, et
scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon cote, je vais avec
ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".

Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisieme cabane ou un
repas, compose de gibier et de poisson, nous avait ete prepare. On
s'etait mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
avaient ete renouveles. C'etait, nous dit Baptiste, la maison que
le pere Helika avait fait construire specialement pour y exercer
l'hospitalite, la, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
un gite et la nourriture. Ils resterent tous deux trois heures en tete
a tete, et lorsqu'a l'appel de monsieur Fameux nous entrames dans la
chambre du mourant, une transformation complete s'etait faite sur son
visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
larmes memes s'en echappaient. C'etait bien encore la meme figure
energique mais elle n'avait plus ce cachet de ferocite, cet air empreint
de trouble et de remords que nous avions d'abord remarques; elle
indiquait plutot le calme et le recueillement interieur qui ne
paraissaient pas exister auparavant.

Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
fit pour lui complaire. Le bon pretre lui parla quelques instants a
l'oreille; mais il secoua la tete et reprit tout haut: non Monsieur,
c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit etre
publique; puisse-t-elle etre une legere expiation de mes crimes et
servir d'exemple a ceux qui se laissent entrainer par la fougue de leurs
passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-etre, dont
Helika avait ete le heros.

Nous primes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
qu'il commenca:





LA CONFESSION.

Plus de quatre-vingts ans ont passe sur ma tete, et la terre dans
quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misere qui
devrait y etre enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
fond du cercueil apres la mort; mais devrais-je sentir chacun des
vers qui doivent devorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
peines aussi legeres; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
pourraient vous donner une idee des epouvantables tortures que les
remords ont fait endurer a ma conscience depuis de longues bien longues
annees.

Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton penetre. Il m'a fait entendre sa
grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
glace de terreur depuis au dela de quinze ans dans le frizelis des
feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
entendue dans le souffle leger de la brise comme dans les hurlements
epouvantables de la tempete; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
chene des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me desalterais
jusqu'au fruit savoureux que je voulais gouter. Je l'entendais, je le
voyais, je le sentais en moi-meme, ce vengeur inexorable des crimes que
nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer a nos freres
de meme que je l'ai eprouve plus tard, sous le fouet du maitre et dans
les chaines de l'esclavage.

En prononcant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
glaces par le froid de la mort, nous voyions cependant un fremissement
qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un francais qui peut vous
paraitre bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens a votre
race, et c'est a une vengeance diabolique que je dois le triste etat
dans lequel vous me voyez aujourd'hui.

Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
vous saviez comme j'etais heureux lorsque je revenais chaque annee dans
ma famille pour y passer mes vacances. Nous etions plusieurs compagnons
de college de la meme paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
parties de peche et de chasse et comme alors nous avions le coeur leger,
l'ame pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mere, mon
pere et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour a tour
dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
deposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
succes classiques. Puis le bon vieux cure que nous ne manquions jamais
d'aller voir, il nous avait baptises, fait faire notre premiere
communion; de plus, il nous avait inities aux premieres notions de
la langue latine. Il nous considerait donc comme ses enfants et nous
recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
presbytere et sa table etaient toujours a notre disposition. Il etait
aussi fier de nos succes que si nous lui eussions appartenus.

Nos jours de vacance se passaient en des parties de peche et de chasse;
mes bons parents refusant que je prisse part a leurs travaux crainte que
je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillees. Nous nous
reunissions tantot dans une maison, tantot dans l'autre. Au son du
violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
folle gaite; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aieule se faisait
entendre, nous tombions a genoux et recitions en commun la priere du
soir, et noua noua separions en nous promettant bien de recommencer le
lendemain.

La voix du moribond a ces souvenirs se remplit d'emotion puis il ajouta
comme se parlant a lui-meme. Chers souvenirs des beaux jours du ma
jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
parents n'etes vous pas venus tomber sur mon coeur desespere comme la
rosee bienfaisante sur la fleur dessechee? Ah! pourquoi ai-je a jamais
abandonne le sentier beni de la vertu avec ses joies si pures et si
naives pour ceder a mon execrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
reminiscences de son passe si fortune, Helika ferma les yeux comme pour
savourer une derniere fois les delices des beaux jours de son enfance.
Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.

Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
son recit. "Non monsieur, repondit-il, je dois aller jusqu'au bout
de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
l'accomplis avec plaisir; ma resolution est inebranlable." Puis il
demanda quelque chose pour se rafraichir. Cette demande fut sans doute
entendue de l'autre cote, car la meme indienne dont nous avons deja
parlee, apporta une tisane d'une couleur verdatre. Il but quelques
gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Eloigne Adala, dit-il a la
vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste a dire."

C'est peut-etre mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
dernier soupir, puis il reprit:

Vers l'annee 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
etait-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'eteindre pour
toujours les joies de ma vie? Helas! elles devaient etre les dernieres,
car je terminais mon cours d'etude. Je me sentais triste et abattu. Il
y a toujours quelque chose de solennel dans ce supreme adieu que nous
faisons a nos belles annees de college. Le succes avait couronne mon
travail au dela de mes esperances. Je remportai presque tous les
premiers prix de ma classe. L'accueil que je recus a la maison
paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il etait
possible qu'il ne l'avait ete les annees precedentes.

Mon pere, ma mere et mes soeurs me recurent avec les memes
demonstrations de joie, j'etais le seul fils. Or sans etre bien riche,
ma famille jouissait d'une honnete aisance comme cultivateur. Apres les
premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux pere, bien te
reposer mon enfant. Je t'ai achete un beau fusil, un beau cheval est a
l'ecurie, j'ai quelques epargnes, amuses-toi, promenes-toi et surtout
laisses la tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
les plaisirs".

Puis ma mere et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
qui avait ete preparee avec tous les soins, la tendresse et l'affection
qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
ingenieuse sollicitude on y avait depose tous les objets qui pouvaient
flatter mon gout et me procurer le plus grand confort.

Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mere en m'embrassant,
nous avons invite les voisins a souper, et j'espere que tu vas t'amuser
dans la soiree puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
soeurs sont de la partie.

En effet personne n'avait manque a l'invitation. Les bons voisins avec
leurs enfants etaient venus se reunir a cette fete, et je rougissais
d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
presser la main avec une consideration qui tenait presque du respect; et
me prodiguer des eloges sur mes succes, en presence des jeunes filles et
de leurs freres.

Le souper fut bien joyeux, les langues deliees par quelques verres de
bon vieux rhum, debitaient mille et mille plaisanteries qui etaient
saluees par des tonnerres d'eclats de rire. Les chants ensuite
succederent aux bons mots, enfin la gaite etait au diapason, lorsque
nous nous levames de table. Ma mere, par une delicate attention, m'avait
fait placer aupres d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
distinguee que ses compagnes. Cette jeune fille n'etait pas precisement
belle, elle n'etait peut-etre pas meme jolie, tel qu'on l'entend dans
l'acception du mot, mais sa figure etait si sympathique, sa voix et son
regard si caressants et si doux, qu'elle repandait autour d'elle un
charme et un bonheur auxquels il etait difficile de resister. Sa
conversation etait entrainante, et se ressentait de son caractere aimant
et contemplatif, elle avait une teinte de melancolie lorsque le sujet
s'y pretait, qui donnait a sa figure et a ses paroles quelque chose
d'enivrant. Pendant le souper nous parlames de differentes choses, mais
le sujet sur lequel je me surpris a l'ecouter avec un indicible plaisir,
ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautes de la nature. Ce n'etait
certes pas dans les livres qu'elle les avait etudies, ce n'etait pas non
plus dans les ebouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
grand livre de la nature, ou chacun y puise les connaissances et la foi
en celui qui a cree toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
et emotion, et, suspendue ses levres, j'ecoutais les descriptions
qu'elle me faisait. Elles debordaient, pittoresques et animees, comme
une cascade de diamants.

Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
la fete, le sentiment suppose de ma superiorite, les vins qui avaient
ete verses a profusion, les eloges qu'on m'avait prodigues, tout enfin
avait contribue a exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
eprouve.

Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
que je nommerai Marguerite, et quand la veillee fut finie, qu'elle
fut partie avec ses parents, j'eprouvai un vide mele de charme et un
sentiment de vague inquietude indefinissable. Il fallut m'avouer, que de
l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et echanger ensemble
des paroles d'intimite en etait la cause. Quelques regards que j'avais
surpris produisirent dans mon etre un bouleversement jusqu'alors
inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait ete mon condisciple
de college et jusqu'a ce temps mon ami. Il avait termine ses etudes
depuis deux ans, et etait revenu prendre les travaux des champs sur
la ferme de son pere. Ca fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
sommeil, je la passai a me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon ame,
je sentis que j'aimais eperdument Marguerite, et que le demon de la
jalousie allait prendre possession de moi.

Je formai donc la resolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
des jours se passerent, oui quinze longs jours s'ecoulerent avant que je
la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
la nuit sans que je pensasse, que je revasse a elle. Tout le monde me
faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
sommeil et l'appetit. Mes parents etaient inquiets, ma bonne mere ne
manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes etudes.

Cependant il fallut ceder aux obsessions et retourner aux soirees du
village. Je croyais etre assez fort pour pouvoir affronter le danger.
J'y rencontrais frequemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
soir de plus on plus eperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
sur les levres a chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
sans munitions, ni carnassiere et allais m'asseoir sur le bord de la
mer, et la, des journees entieres je pensais a elle. La plainte de
la vague gui venait tristement deferler sur la plage convenait a ma
tristesse.

Ainsi se passa ma premiere annee chez mes parents. La demeure de
Marguerite etait presque voisine de la notre, nous nous visitions
reciproquement et la voyais tres frequemment, Il etait impossible
qu'elle ne s'apercut pas du feu qui me devorait. Cependant sa conduite
envers moi et ses paroles etaient toujours affectueuses et amicales,
mais qu'etaient-elles ces marques d'amitie pour moi qui sentais au
dedans de mon coeur un brasier devorant? De ma fenetre je voyais sa
demeure, ses allees et venues et avec fremissement j'apercevais sa
silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait a l'eglise, je la
suivais de loin et aurais ete heureux de baiser les traces de ses pas
dans la poussiere du chemin.

Vous pouvez juger de ce que j'eprouvais avec cet amour immense, quand je
la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
etaient fiances. Elle devint desespoir, le jour ou je la rencontrai
rougissante de bonheur et de plaisir, elle etait amoureusement inclinee
vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un a l'autre,
Pendant que je passais ainsi toutes mes journees en folles reveries
amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
pere lui avait donne s'etait acquis une belle propriete, et moi je ne
faisais rien. Ma famille etait tres occupee de voir la tournure que
prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
Ma mere un jour a la suggestion de mon pere m'en fit la remarque
d'une maniere douce et maternelle. Je lui repondis d'un ton bourru et
grossier. La sainte femme m'ecouta avec etonnement d'abord, comme si
elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut eveillee
d'un mauvais reve, puis tout a coup elle fondit en larmes et m'entourant
de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
suffoquerent. Ces larmes de ma mere furent les premieres qu'elle versa
de chagrin, mais elles ne furent pas, helas! les dernieres que virent
couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
ingratitude et ma mechancete.

Enfin le jour decisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
etat.

Un dimanche matin, Octave etait absent, je revenais de l'eglise
accompagnant Marguerite. Je resolus de profiter de l'occasion pour
tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix emue les joies, les
plaisirs de notre enfance, combien alors les journees etaient longues et
ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps present. Elle
m'ecouta d'abord avec plaisir, ne sachant ou je voulais en venir. Mais
bientot mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
Lorsque je lui exprimai en termes brulants combien je l'aimais, quels
etaient mes reves, le bonheur que j'avais fondes sur son amour et son
union avec moi, elle rougit, puis palit au point que je crus qu'elle
allait defaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
passees et de mon desespoir si elle refusait de se rendre a mes voeux.
Alors des larmes abondantes glisserent sur ses joues, mais elle ne me
repondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon ame,
tout mon amour passerent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
coeur de glace comme des gouttes de feu. Insense, j'esperai un instant
qu'elle aurait pitie de moi et se laisserait flechir, mais ce ne fut
qu'un eclair.

Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
pleurant: "Le ciel m'est a temoin que je donnerais la plus grande part
du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
appartenir je manquerais au serment que j'ai fait a un autre devant
Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et a la voix de
mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancee a Octave et que
dans peu de jours nous serons irrevocablement unis." Je ne sais quelle
transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
moi elle recula de quelques pas.

"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
elle sera plus que moi a la hauteur de votre intelligence et vous serez
heureux avec elle. Octave et moi vous avons designe une place au coin
du feu ou vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une epouse digne
de vous".

Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
affectueusement la main. Elle etait toute emue et tremblante, je la
voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
nous quittames.

Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et precederent
leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
parents crurent veritablement que je devenais fou furieux.

Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours apres, la tete
brulante, la figure affreusement contractee, j'entendis a l'abri d'un
pilier de la petite eglise de notre paroisse le serment qu'Octave et
Marguerite se firent de s'appartenir l'un a l'autre. J'aurais voulu voir
le temple s'ecrouler sur eux et les mettre en poussiere. C'en etait fait
de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
vengeance, vengeance! Si elle m'eut apercu lorsque sa robe vint me
froler au sortir de l'eglise, elle eut recule, epouvantee comme a
l'aspect d'un serpent.

Fou, insense, j'avais espere jusqu'au moment solennel. Oui j'esperais
qu'elle comprendrait toute l'immensite de mon amour et combien j'aurais
travaille a la rendre heureuse. Le dimanche meme, malgre la publication
des bancs, cet espoir m'enivrait encore.

Vous etes peut-etre surpris qu'apres tant d'annees et en ce de moment
solennel ou il ne me reste que peu de temps a vivre, je vous parle avec
autant de chaleur du passe; mais sur son lit de mort, le vieillard
sent quelquefois son sang se rechauffer aux brulants souvenirs de sa
jeunesse: c'est la derniere lueur du flambeau qui va s'eteindre.

Je laissai le cortege nuptial s'eloigner et m'elancai hors du temple. Je
courus a la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et repondant
a peine aux douces paroles de ma mere qui pleurait en m'embrassant, je
pris le chemin du bois.

Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
d'autres que mes deux soeurs avaient embrasse la vie religieuse dans un
couvent des Soeurs de Charite; que mon pere et ma mere joignaient leurs
prieres aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
Helas! leur fils denature n'a pas ete essuyer les pleurs de leurs vieux
ans et leur fermer les yeux.





DANS LES BOIS.

Les forces du moribond etaient completement epuisees. Ces souvenirs
charges de repentir avaient trop longtemps pese sur son ame.

Il indiqua a monsieur Fameux un endroit dans la chambre ou il trouverait
un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier meme,
si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.

Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voila, nous dit-il, qui
completera l'histoire d'Helika, si elle vous presente quelqu'interet.
Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."

Il etait donc evident que l'heure supreme etait arrivee pour le
vieillard, aussi le sentait-il lui-meme. Il nous fit signer comme
temoins, un testament olographe qu'il avait prepare, par lequel il
instituait Adala, sa legatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
Fameux son executeur testamentaire.

Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le desir de rester
encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
l'abandonnaient rapidement. Apres un assez long entretien avec monsieur
Fameux, sur sa demande nous rentrames dans la chambre. La jeune fille
agenouillee, recevait toute en larmes la derniere benediction et les
derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
d'un oeil sec et stoique cet emouvant tableau.

Bientot apres, nous nous mimes a genoux et recitames les prieres des
agonisants; quelques heures plus tard, Helika etait devant Dieu. Le
surlendemain, nous le deposamess dans sa derniere demeure a l'endroit
qu'il nous avait lui-meme indique. La ceremonie fut touchante et bien
propre a nous impressionner. La nature avait cette journee la une teinte
morne et sombre. Le temps etait couvert, le soleil voile ne repandait
qu'une lumiere blanchatre a travers les nuages qui le recouvraient. Une
brise froide et glacee comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
continues; elles faisaient echo aux lamentations la jeune orpheline,
qui, la figure prosternee, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
reposait celui qu'elle avait aime comme son pere.

Les plaintes du vent allaient s'eteindre dans les fourres comme des
sanglots. Le lac souleve par la brise venait deferler ses vagues sur les
galets du rivage avec de sourds gemissements.

La ceremonie terminee, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
monsieur Fameux. "Ma grand'mere et moi seules desormais sur la terre que
deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protegez".

Tes parents, ma chere enfant, lui repondit-il d'une vois emue veillent
sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et resignee, tant que Dieu
me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
aupres de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
son ame a Dieu, t'a laisse de quoi completer ton education et vivre
richement. Benis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
parait oter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'apres l'ordre de
ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te preparer a y
remplir la mission que le ciel te destine.

Ce fut avec une voix pleine d'emotion et de reconnaissance qu'Adala
remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, apres cet
entretien, nous n'eumes, au gre de nos desirs, que bien peu d'occasions
de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
elle l'aidait a preparer nos repas, a renouveler le sapin de nos lits,
pendant que nous passions nos journees a la chasse ou a la peche et que
le bon missionnaire explorait les terres.

La journee finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
repos arrivee, nous donnions, dans nos prieres, un souvenir au pauvre
vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
fut notre dejeuner, il etait toujours pret. La bonne indienne et Adala
nous l'avaient prepare avec le plus grand soin.

Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient ceder aux
attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
suavite d'une fleur sauvage, poussee sous l'ombrage des grands arbres
de nos bosquets. Sa seduisante beaute et sa grace naturelle etaient
rehaussees encore s'il etait possible, par la tristesse repandue sur ses
traits et par ses habits de deuil.

Est-il etonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
Hebert, l'un de mes compagnons, se prit a l'aimer avec toute la force et
l'ardeur du son temperament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
son amour se ralentit un seul instant.

Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cedai a l'entrainement, que je
l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
Hebert etait beau, riche et noble, brave comme un lion, il possedait
de plus un caractere d'or et une generosite qui ne se dementit jamais;
aussi obtint-il facilement la preference sur moi, qui n'avais autre
chose a lui offrir qu'un coeur devoue.

Ce qui vous surprendra peut-etre encore plus, c'est que j'ai toujours
ete a l'un et a l'autre le plus sincere et intime ami, partageant avec
Bois Hebert toutes les peripeties de sa vie aventureuse, et reprenant
dans les temps de calme mes fonctions de precepteur aupres de ses
enfants quand il eut epouse Adala.

Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
souvenirs qui m'emeuvent encore malgre moi. D'ailleurs, si quelqu'un
d'entre nous en ressent le courage apres la lecture de ces pages, il
pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".

Je reprends la lecture du manuscrit, c'etait, si vous vous en rappelez
au sortir de l'eglise et apres que Helika eut recu les embrassements de
sa mere, pour prendre les grands bois.

Ou allais-je? ou ai-je ete? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'etais
habitue au college aux plus violents exercices. En gymnase j'etais de
premiere habilete et l'on me considerait comme un tres grand marcheur;
ma force et ma vigueur etaient reputees extraordinaires.

Lorsque la connaissance me revint, j'eprouvai une grande lassitude dans
les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
Je devais etre bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
difficilement, et le soleil etait monte sur les onze heures du matin.
Mon front etait brulant et je frissonnais parce qu'une fievre ardente me
devorait. J'etais aupres d'un petit ruisseau ou coulait une eau fraiche
et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tete; cette
application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
aliments, mais je ne pus pas meme les approcher de ma bouche; je les
jetai a mon chien qui les devora. Quelques instants apres, je dormais
profondement, Je n'avais pas ferme l'oeil depuis longtemps et avais
toujours marche depuis le matin de la veille. Grace a ma forte
constitution, lorsque je m'eveillai le lendemain, la fievre avait
disparu completement et mes idees etaient parfaitement lucides.

Le soleil s'etait leve dans tout son eclat; un nid de fauvettes place
sur une branche aupres de moi, etait balance par la brise du matin. Le
pere secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosee, adressait
au Createur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mere
distribuait a la famiile la becquee du matin. Un instant, une seconde
peut-etre, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le demon de
la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
aile et fis feu J'avais bien vise, le chantre qui m'avait eveille par
son ramage, tomba mort a mes pieds, la mere mortellement blessee roula
un peu plus loin; tandis que je lancai le nid et la couvee par terre et
les ecrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaite m'avaient paru une
provocation derisoire.

Fou, furieux, je m'enfoncai encore plus avant dans la foret. Ma
conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
vie honnete et et entrer dans la carriere du crime. Mais une autre voix
me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
cette derniere qui l'emporta. Des ce moment je n'eus donc plus qu'une
idee fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle mechancete,
je les accusais d'avoir empoisonne le bonheur de mon existence.

Je l'avoue aujourd'hui, apres cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
quand je sondai l'abime des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
une creature vivante n'avait ete mise a mort par moi, pour le seul
plaisir de voir couler son sang ou par mechancete. Mais de ce jour, le
genie du mal s'empara de moi et se garda bien de lacher sa proie; pour
la premiere fois, je vis le sang avec une joie feroce.

Je continuai donc ma marche en m'avancant du plus en plus dans la foret;
je marchai encore plusieurs jours, ne sachant ou j'allais. Les etoiles
et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
ma fureur, ma jalousie augmentaient a chaque pas. Tout en cheminant, je
meditais, je m'ingeniais a trouver quelle pourrait etre la plus grande
souffrance que je pourrais leur infliger.

Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se presenterent bien a mon
esprit, je tressaillis d'abord a cette idee, qu'Octave mort, je
pourrais encore esperer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
reflechissant, je songeai qu'elle n'etait plus aujourd'huit cette chaste
et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
encore s'il etait possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
me les fallait terribles mais incessantes.

Depuis cinq jours que j'avais laisse la maison paternelle, j'errais a
l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairiere. Au
milieu, une biche, nonchalamment couchee, suivait avec orgueil et amour
les ebats d'un jeune faon qui folatrait aupres d'elle. Ils etaient tous
deux dans une parfaite securite. J'avais des provisions en abondance;
mais l'instinct feroce deja me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
partit et il tomba a deux pas de sa mere. Un jet de sang s'echappa de sa
poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
pour se rendre compte sans doute du lieu d'ou venait le danger, puis
ses regards se porterent sur son petit. Il etait etendu par terre, ses
membres s'agitaient et se raidissaient sous l'etreinte d'une supreme
agonie. D'un bond elle fut aupres de lui, et lorsqu'elle apercut le flot
de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gemissement si
triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
d'une inenarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
mere, me rejouit cependant interieurement, et ce fut avec plaisir
que j'observai ce qui se passa. La pauvre mere, en continuant ses
gemissements, se mit a lecher la blessure et a inonder son petit de
son souffle, comme pour rechauffer ses membres que le froid de la mort
saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait a soulever sa tete,
puis s'eloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager a la
suivre et a fuir avec elle. Elle revenait un instant apres, recommencait
encore a l'appeler comme elle avait du faire bien des fois dans sa
sollicitude maternelle, pour l'avertir d'eviter un danger; mais le
faon ne bougeait pas, il etait bien mort. A mesure que le faon se
refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
ses braiements devenaient plus desesperes et dechirants. Parfois elle
courait a chaque coin de la clairiere et faisait retentir les echos des
bois de ses plaintes, comme si elle eut appele au secours, puis elle
revenait en toute hate aupres de son petit, paraissant refuser de croire
qu'un etre fut assez mechant pour lui avoir donne la mort, Enfin,
lorsqu'elle se fut assuree que tout espoir etait perdu, elle s'arreta
morne et immobile aupres de lui, appuya ses narines sur les siennes.
C'etait le dernier baiser que donne la mere sur les levres glacees de
son enfant. La clairiere etait d'une petite etendue, la biche avait
la face tournee vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en echappaient.

Je le confesse, loin d'etre touche de cette scene, j'y pris un froid
et secret interet. Apres l'avoir contemplee pendant quelque temps, je
sortis soudain de ma cachette. Une idee diabolique venait de me frapper.
Il ne me restait plus qu'a attendre pour la mettre a execution. Ma
figure devait etre bien hideuse de mechancete, car la pauvre mere
en m'apercevant s'enfuit toute effaree en poussant de douloureux
gemissements. Je passai aupres du faon et d'un brutal coup de pied, je
le lancai a vingt pas plus loin. J'avais remarque avec joie que la biche
s'etait retournee sur la lisiere du bois et qu'elle m'observait. Puis je
continuai ma route en sifflant joyeusement.





DANS LA TRIBU.

Je passai deux mois m'eloignant toujours des endroits ou j'avais ete
autrefois si heureux, et jamais l'idee des angoisses que ma famille
devait eprouver de mon absence ne se presenta a mon esprit. Je ne vivais
plus depuis longtemps que de chasse et de peche. Je m'etais ainsi
habitue aux bruits des bois, et pouvais a mon oreille et a l'examen de
la piste reconnaitre quelle etait la bete fauve, et quelquefois la tribu
du sauvage qui avaient traverse les sentiers que je parcourais.

Un soir j'etais occupe a preparer mon repas, j'avais decide de passer la
nuit aupres d'une belle source ou je m'etais installe. Depuis au dela de
deux mois je n'avais point rencontre de creature humaine. J'etais tout
occupe aux preparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
dans les bois, lorsque des craquements de branches inusites se firent
entendre a quelques pas en arriere de moi. Je me retournai, deux yeux
etincelants brillaient dans la demi obscurite, et mon feu faisait
miroiter l'eclat de la lame d'un poignard deja leve pour me percer.
L'instinct de la conservation s'etait reveille en moi. Heureusement que
mon fusil etait sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
ton poignard, m'ecriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
De mon cote, je deposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
le conduisis aupres du feu. Gare a toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
en face de moi de maniere que la lumiere eclaira son visage. Que veux-tu
lui demandai-je de nouveau? Il me repondit, j'ai faim, je veux manger.
Et, certes, le gaillard m'eut bien dispute ce repas, s'il ne m'eut senti
de force a lui resister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
la devora en aussi peu de temps que je mets a vous le dire. Je lui en
donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la meme avidite,
je pus l'examiner tout a mon aise a la lueur de mon feu.

C'etait un jeune sauvage a figure veritablement patibulaire. Bien que
sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint have et
amaigri qu'il avait souffert de la misere et de la faim. Il etait
hideux, son visage refletait toutes les mauvaises passions de son ame,
et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il etait aussi laid au
moral qu'au physique. Il appartenait a une de ces races abatardis de
sauvages, qui ont pris tous les defauts et les vices des blancs, sans
meme en avoir conserve leurs rares qualites. Il me raconta avec un
cynisme etrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
confessa qu'il s'etait echappe de la prison dans laquelle il avait ete
enferme pour la troisieme fois. Je compris d'apres ses paroles, que ce
n'etait pas une evasion, mais le degout ou la crainte qu'il ne gatat
les autres prisonniers, fussent-ils meme des plus pervers, l'avait fait
rejeter de son sein. C'etait d'ailleurs dans un temps ou l'on croyait
que le jeune delinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
lecons des plus roues ou infames bandits.

Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait a quelques vingt
lieues plus loin.

Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes freres de ta tribu?
Ils ne voudront plus me recevoir, me repondit-il. C'est la troisieme
fois qu'ils m'ont chasse.

Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton determine, mais malheur a eux quand
je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.

Nous causames longtemps, bien longtemps et melames deux gouttes de sang
que nous tirames l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
d'eternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
renegat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obeirait
aveuglement.

Peut-etre est-ce le temps de dire ici que, malgre ma sceleratesse, je
suis toujours reste franchement l'ami de mon, pays.

Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
lui obtenir son pardon.

Les nations sauvages qui nous etaient alors alliees etaient peu
nombreuses, et il me repugnait de voir ce jeune homme plein
d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
pu aider puissamment les ennemis a devaster notre colonie francaise qui
n'etait alors, on le sait, que dans son enfance.

Malgre sa repugnance il m'obeit.

Je me presentai quelques jours apres dans sa tribu, et m'offris a leur
chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion etait on ne peut
plus favorable. Nous etions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutinmes
contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.

J'eus toutes les peines du monde a obtenir son pardon du grand chef mais
enfin il ceda a mes instances et a l'assurance que je lui donnai que
j'allais combattre avec Paulo a leurs cotes.

Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
qui furent deployes dans nos rencontres desesperees, ainsi que des
affreux supplices qui furent infliges aux malheureux prisonniers.

Apres trois ans de guerre, j'etais unanimement choisi comme un des
principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
et me suis trouve presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
je desirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
cherement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
vus a mes pieds sans que la mort elle-meme eut voulu de moi, malgre mes
blessures nombreuses.

Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
miserable lache, fuyait du champ de bataille, aussitot que l'action
s'engageait; mais quand le feu etait cesse, le premier il etait a
l'endroit du carnage pour depouiller les morts et torturer les blesses.

Ma position de chef que je devais a ma force musculaire, (tel que mon
nom Helika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
ascendant considerable sur mes nouveaux allies. Le fait est que mon
pouvoir etait illimite parmi eux, et qu'ils obeissaient aveuglement a
mes ordres.

Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
avec toute la ferocite et l'acharnement possibles, lorsque nous apprimes
par un envoye des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
paix. Nous la leur accordames aux conditions les plus avantageuses pour
nous. Malgre nos exigences, ils y accederent volontiers.

La paix une fois signee, ce fut alors que surgirent en moi plus
terribles et plus inexorables les idees de vengeance. Le jour elles
faisaient bouillonner mon sang et donnaient a ma figure une expression
diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
faisaient entrevoir les jouissances des demons lorsqu'ils enlevent une
ame a leur Createur.





L'ENLEVEMENT

Mon plan etait tout trace, et Paulo en connaissait une partie, il devait
etre mon complice dans son execution.

Bien qu'occupe dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
que nous avions a tendre ou a eviter dans une guerre indienne, pour
surprendre et ne pas etre surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
d'apres mon ordre, allaient frequemment roder autour de la demeure
d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait achete a un mille
du village une charmante propriete, ou il jouissait avec Marguerite du
plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors agee de trois
ans, etait venue mettre le comble a leur felicite. Cette enfant, par sa
rare beaute et sa gentillesse, faisait les delices de ses parents qui
l'aimaient avec idolatrie.

Tous ces details exasperaient encore ma rage contre eux. Ils etaient si
heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir a leur
tour, le pere et la mere d'abord et leur enfant ensuite etait venu.
Car, dans ma fureur insensee, je tenais cette chere et innocente petite
creature solidaire des tourments que j'endurais.

Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagne de Paulo. Peu de
jours de marche nous amenerent aupres du village. J'envoyai mon complice
en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.

Le miserable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
s'acquitta-t-il de sa mission de maniere a lui faire honneur. Il avait
su se glisser aupres de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
apprendre parfaitement la topographie des lieux.

Nous nous rendimes aupres de l'habitation d'Octave, pour guetter une
occasion favorable et accomplir mon dessein.

Elle etait situee sur une legere eminence, et dominait un agreste et
beau paysage. Une riviere profonde l'une certaine largeur dont le cours
etait rapide, coulait a quelques arpents de sa porte. Cette riviere
etait traversee au moyen d'un bac.

Nous etions aux beaux jours de juillet, c'est-a-dire que c'etait le
temps de la fenaison. Octave possedait de l'autre cote de la riviere, de
vastes prairies.

Le soir du jour ou nous arrivames, nous pumes remarquer qu'il avait
fait abattre une grande quantite de foin, qui devait etre engrange le
lendemain. Or, il fallait pour cette operation un grand nombre de bras,
et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en requisition,
Cette circonstance secondait parfaitement l'execution de mes projets.

Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
les yeux flamboyants ou brillait une joie diabolique, les deux figures
hideuses et sinistres qui du dehors epiaient les abords de ta maison,
et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais a ton enfant, tu serais
morte d'epouvante.

Le lendemain de cette soiree nous nous tinmes Paulo et moi dans le
voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.

Ce fut avec un indicible plaisir que nous vimes Octave, Marguerite et
tous leurs employes traverser la riviere pour s'occuper aux travaux des
champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
par sa mere, avait ete confiee aux soins d'une vieille servante.

La journee se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
a Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
emportee par un courant rapide disparut bientot de nos yeux, et alla se
briser dans des cascades qui etaient a quelques milles plus loin. Au
meme moment, je remarquai que la veille servante etait sortie et occupee
pour un instant dans le jardin qui se trouvait a un demi arpent de la
maison. Tout semblait concourir a assurer le succes de mes projets.

Je profitai de son absence pour entrer par une fenetre qui etait ouverte
du cote oppose ou elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
sollicitude sa mere avait orne sa couche, et rendu son lit aussi
douillet qu'il etait possible. Sur les meubles et le berceau etaient
disperses les jouets. Au moment ou j'entrai dans la chambre, la petite
avait quelques-uns de ces beaux reves dores ou elle causait avec les
anges que sa mere lui avait representes comme de petites soeurs, car sa
figure etait epanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
ses levres. J'ai peine a me rendre compte aujourd'hui comment, malgre
mon extreme sceleratesse, je ne fus pas emu de ce touchant tableau.
Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'elancer vers la
fenetre, et gagner le bois qui etait a deux arpents plus loin, ce fut
pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'evader
tellement vite, que l'enfant eveillee soudainement en sursaut, jeta un
cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
en toute hate a la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
l'enfant, car elle sortit aussitot en poussant elle aussi un autre cri
qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.

Derriere un des grands arbres, je pus voir sans etre vu ce qui se
passait. Je savais que la riviere gueable qu'a plusieurs milles plus
loin, et m'etais assure qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
permettre de traverser. Je vis les employes d'Octave et Marguerite les
retenir pour les empecher de se noyer, en voulant aller porter secours
a leur enfant, sans qu'ils pussent eux-memes savoir quels dangers la
menacait.

J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
a la maison. Deux heures et la nuit etendrait ses sombres voiles dans la
foret, ma fuite etait assuree.

Cependant Paulo par mon ordre, avait jete dans une des chambres de la
maison un brandon incendiaire, et etait revenu me rejoindre tandis
que que la vieille fille sur les bords de la riviere, s'arrachait les
cheveux et jetait des cris de desespoir. Bientot apres elle apercut la
fumee qui s'echappait par l'embrasure; je la vis courir a la maison, et
quelques instants plus tard le feu etait eteint, mais l'enfant deposee
dans une hotte que j'avais preparee expres etait sur mes epaules, et je
pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
les provisions.

Je marchai ainsi sans relache deux jours et deux nuits, ne m'arretant
qu'un instant pour donner quelque nourriture a la petite malheureuse,
ne prenant pas moi-meme le temps de dormir. La troisieme journee, nous
devions avoir parcouru une distance considerable, et par les precautions
que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
nous etions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
fimes halte, et je sortis pour la premiere fois l'enfant de sa hotte. La
pauvre petite etait affreusement changee, elle n'avait cesse depuis ie
moment de l'enlevement de pleurer et d'appeler a grands cris sa
mere, son pere, tous ceux enfin de qui elle pouvait esperer quelque
protection. La frayeur qu'elle eprouva en apercevant nos figures est
encore presente a ma memoire, elle cacha son visage dans ses deux
petites mains, et se mit a pousser des cria dechirants en appelant
encore maman, maman. Je fus oblige de la menacer pour lui faire prendre
quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusee.

Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
revois encore ses beaux yeux charges de larmes qui nous imploraient tour
a tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait etouffer des
sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
mere. Au lieu d'en avoir pitie, j'eus la ferocite de lever la main sur
elle et lui defendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
devant moi, puis je l'etendis sur un lit que j'avais fait preparer par
Paulo, car veritablement je commencais a craindre que l'enfant ne mourut
epuisee par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'a moitie
satisfaite.

Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'eveilla quelques heures
apres, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda a manger.

Pendant qu'elle dormait j'avais prepare pour elle nos meilleurs
aliments. Ce n'etait certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broye la tete sur un
rocher; mais mon desir de leur faire du mal n'etait pas encore au tiers
satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
calice de la douleur jusqu'a la lie.

Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
hotte. La pauvre petite se laissa faire sans meme proferer une parole;
mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps a autre sur Paulo et
sur moi, nous demandait grace. Nous continuames notre route allant vers
le nord. Je presumais que la poursuite s'etait plutot dirigee au sud,
parce qu'un parti d'Iroquois avait ete apercu quelques jours auparavant
prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
sauvages d'ailleurs etaient coutumiers de ces sortes d'enlevements chez
les colons francais.

Nous marchames plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
arrivames un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient ete
nos allies pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
et leurs chefs me recurent avec les plus grandes acclamations de joie.
Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolatre qui avait
conserve contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
que je deposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu etait tres
considerable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
argent. Cette femme etait cupide et mechante, et je ne doutais pas
qu'entre ses mains l'enfant aurait tout a souffrir.

Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
ensuite la tribu huronne a l'endroit ou je l'avais laissee.

Grace a la paix qui avait ete faite, un commerce etendu s'etait etabli
entre les colonies francaises et anglaises, je m'engageai comme guide
conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le metier de
trappeur. Ces deux etats augmenterent beaucoup pendant quatre annees les
sommes que j'avais amassees.





PLAISIRS DE LA VENGEANCE

Douze mois apres les evenements que je viens de relater, sous un
deguisement qui me rendait meconnaissable, je m'approchai de la demeure
d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-meme si la douleur que je
leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.

Non jamais le tigre altere du sang de sa victime, n'eprouve un plus
grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
causa la scene que je vais decrire.

La nuit etait deja avancee quand je frappai a leur porte et demandai
l'hospitalite. On me l'accorda de tout coeur. Aussitot apres la vieille
servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
ete confiee, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
a reconnaitre tant il etait change. Mais je refusai de manger et allai
m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
chose a faire que de prendre de la nourriture.

Ce fut donc avec une extreme satisfaction que je remarquai chez lui une
empreinte de tristesse inexprimable. Son teint etait have et ses membres
amaigris. Tout denotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
sans bornes.

La scene etait plus dechirante encore lorsque je me retournai de l'autre
cote de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
nom d'Angeline se meler a leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chere
petite fille?" Marguerite a ces paroles se levait sur son lit, et leur
repondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnee cette enfant, notre joie
et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
empares?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
monsieur le cure vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tete, c'est
Dieu qui l'ordonne, les tresors de sa Providence sont infinis, il veille
sur ses petits enfants. Pourquoi la votre ne serait-elle pas aussi sous
sa main?"

Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu etais differente
du jour ou je t'avais vue si heureuse pretant le serment eternel d'etre
fidele a Octave, au pied de l'autel de notre vieille eglise. Oh! tu
souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mere toutes les tortures
les plus atroces, physiques et morales qu'un etre humain puisse
infliger. Elle etait pale, elevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
baignes de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
notre chere petite Angeline?

Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
voulaient le consoler, combien il avait goute du bonheur intime avant
l'enlevement de leur petite fille. A ce dechirant tableau, je voyais les
yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
desespoir, un seul mot leur eut donne une felicite supreme, mais je
me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des delices de ma
vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
pauvre mere s'adressant a moi me demanda: Vous mon frere, qui venez
sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus etonne et
demandai des explications.

Octave et Marguerite me raconterent l'un et l'autre ce qui s'etait
passe. Je me plaisais a contourner le poignard dans la blessure. Elle
doit, leur dis-je, avoir ete enlevee par une tribu Iroquoise, qui soumet
aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
leur racontai quelles devaient etre les souffrances qu'elle endurait
entre leurs mains. En entendant ces details les pauvres et malheureux
parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants fremir et
paraitre me dire, c'est assez, par grace n'allez pas plus loin.

Cette nuit-la, le demon de la jalousie qui me possedait, devait
tressaillir d'allegresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
de les entendre echanger entr'eux des paroles de desespoir, elles
etaient le temoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.





AU LABRADOR.

Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
m'informai si Paulo etait revenu. Le miserable s'etait depuis un an
engage avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
Nord-Ouest. Il etait arrive de la veille, parait-il. Je le fis appeler
et j'ecoutai le recit de ses exploits.

Certes, il n'avait pas toujours trouve viande cuite! Associe avec
un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les regions les plus
septentrionales de l'Amerique, longeant toujours les cotes du Labrador
et du Detroit de Davis. Ils avaient vecu tous ensemble de la chair de
quelques loups-marins qu'ils avaient captures ca et la.

Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient ete
devores, l'un apres l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
bouillir, leur avait meme servi d'aliment. Une poussiere de glace qui
leur fouettait sans cesse la figure, leur avait cause une maladie des
yeux dont ils eurent mille peines a se guerir. Plusieurs d'entr'eux
avaient deja succombe a la faim et aux miseres de toutes sortes; ils
avaient ete obliges d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauverent des troupeaux de
loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.

Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrerent les sauva de la
mort qui les menacait de si pres, ceux-ci les emmenerent avec eux dans
leur propre village, ou Paulo lui-meme passa quelques jours. Il y fut
recu avec la plus cordiale hospitalite. Par la maniere dont il me
designa l'endroit, je compris qu'il avait ete, recueilli par la meme
tribu et dans le meme village ou j'avais ete confier Angeline aux soins
d'une vieille sauvagesse.

Effectivement, il ajouta qu'il s'etait pris d'amitie pour une vieille
femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
qu'elle avait recus.

Je lui avais cache le lieu ou j'avais laisse Angeline, mais je ne doutai
pas un instant apres l'avoir entendu parler que le miserable avait
reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
traitements qu'elle recevait.

Quelques mois apres, la guerre se renouvela plus feroce encore qu'elle
n'avait ete. Les Iroquois porterent toutes leurs forces contre les
Hurons, qui etaient fixes sur les bords du lac qui porte leur nom.
Ils firent un epouvantable massacre des vieillards, des femmes et
des enfants qu'ils trouverent dans la bourgade. Les peres Brebeuf et
Lalemant expirerent eux aussi, comme l'avait fait precedemment le pere
Daniel dans les plus affreux tourments.

C'etait le coup de grace qui etait donne a nos malheureux allies les
Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
canons de Quebec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
les restes de leur tribu.

Les massacres avaient ete terribles; couvert du sang de mes ennemis et
cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.

Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait ete fidele au
serment qu'il avait prete de repondre a mon appel. Il etait lache, comme
je vous l'ai dit, mais remplissait aupres de moi le role de valet que je
lui avais donne.

Enfin les quatre annees que j'avais fixees pour le temps ou j'irais
reclamer Angeline, etaient expirees. L'or que j'avais donne a la vieille
devait etre epuise, si elle l'avait employe comme je le lui avait dit.
Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'etre
prive du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
avait ete victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hate de l'avoir
aupres de moi, pour jouir au moins de ce que je lui reservais pour
l'avenir.

Quand les restes de la tribu Huronne furent fixes aupres de Quebec,
repris avec Paulo la direction des contrees du Nord. La saison de la
peche et de la chasse etait arrivee. Dans les regions septentrionales,
tout le monde sait que c'est aux derniers jours de decembre que les
loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
glaces polaires, pour venir raser les cotes de l'Ile de Cumberland et
celles du Labrador. C'etait par consequent vers ces endroits que la
tribu des Montagnais s'etait dirigee. Paulo me designa dans notre route
les endroits ou plusieurs de ses anciens associes avaient trouve la
mort. La triste experience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
gardes, aussi n'avais-je pas regarde aux depenses pour m'assurer
d'amples supplements de provisions et un heureux retour.

Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salue avec plaisir,
Malheureusement leur chasse et leur peche n'avaient pas ete fructueuses,
cependant ils esperaient des secours qui devaient leur venir d'un parti
de chasseurs qui etaient alles plus loin.

La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
souffert toutes les miseres possibles. Angeline etait dans un etat
d'amaigrissement a faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas fremi
en faisant un rapprochement du temps ou j'avais arrache cette enfant, si
heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
cette maratre. Je recompensai cette derniere en lui donnant de l'argent
pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
endroits surs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumees
dont je pouvais disposer, de sorte que j'etais certain de n'en pas
manquer au retour.

Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
et desirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
j'irais la presenter a ses parents sous un nom suppose.

Apres notre retour, grace a une bonne nourriture, elle retrouva toutes
ses forces; et sa beaute en se developpant, frappait tous ceux qui la
voyaient. Elle avait neanmoins conserve de la hutte sauvage une teinte
de tristesse et de timidite, qui donnait a sa figure un charme dont il
etait difficile de se defendre. Son caractere etait sympathique, et sa
sensibilite extreme, elle ressentait tres profondement les injustices
et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
procedes ne manquaient jamais de faire venir a ses yeux des larmes
de gratitude accompagnees des plus touchants remerciments. Trois ans
s'etaient ecoules, depuis que je l'avais ramenee, aupres de moi; je
m'etait chaque jour evertue a former son education et a developper son
intelligence; l'enfant repondait d'une maniere admirable aux lecons que
je lui donnais; c'etait une belle petite sensitive que je cultivais,
elle etait bonne, affectueuse et possedait de plus une grace et une
delicatesse naturelle exquise.

Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
beaux yeux si caressants vers moi, me demander a chaque instant du jour
de sa voix si douee: Pere (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
faire qui puisse t'etre agreable? La maniere dont elle me parlait
semblait une supplication, une priere et faisait taire pour un moment
mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prevenances
et de soumission, mais le demon qui me dominait reprenait bien vite le
dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il a l'oreille, comme ils
devraient s'amuser de te voir si lache, eux qui ont ete si heureux. A
cette idee, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'a
Dieu lui-meme... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
insensee, quel enivrement, quels delices de les voir souffrir avec usure
des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
alors combien plus terribles et inexorables sont les chatiments que Dieu
inflige a notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.

En ecrivant ces pages nefastes des jours malheureux de ma vie, les
larmes brulantes et si ameres du repentir coulent le long de mes joues,
il vous ferait pitie si vous le voyiez, dans ce moment, aneanti sous le
poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcille aux tristes
apprets des buchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
oeil indifferent les chairs palpitantes et denudees des infortunes
prisonniers de guerre, fremir sous les tisons ardents dans une derniere
agonie.

Helas la pauvre enfant ne se doutait guere, que tous les bons
traitements dont je l'entourais n'etaient qu'autant de reseaux perfides
que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haissais
de toutes les puissances de mon ame. De meme que le cannibale engraisse
son prisonnier pour le preparer a son repas de fete, ainsi ai-je fait
d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'etais certain d'avance
d'une obeissance aveugle envers moi.

Jamais allusion n'avait ete faite aux jours de son enfance, que par
l'histoire que je lui racontais de la maniere dont elle etait tombee
dans mes mains. C'etait, lui avais-je dit, en passant un jour le long
d'une grande route deserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
jeune enfant; abandonnee par ses parents denatures, elle aurait
indubitablement servi de proie aux betes feroces, si je ne l'avais pas
recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les miseres
de toutes sortes etaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
pour elle le role de la Providence.

A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignee de larmes venait
m'embrasser en me remerciant.

Enfin le jour ou je devais la conduire a ses parents, sans toutefois la
faire reconnaitre, etait arrive.

Elle etait encore tout emue de la repetition de ce conte. Oh! qu'elle
etait belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
chez Octave quelques jours apres. J'etais d'ailleurs informe que le
temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours a vivre. Mes
renseignements etaient bien precis, puisqu'en entrant dans la maison,
cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le genie du mal ne
peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou meme
autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour completer leurs
souffrances, un incendie avait detruit leur grange et toute leur recolte
l'annee precedente; mes espions m'en avaient informe, c'etaient eux qui
y avaient mis le feu d'apres mon ordre.

Les malheureux jeunes gens avaient ete obliges de contracter des dettes
considerables pour reparer les pertes qu'ils avaient subies; ils etaient
donc devenus dans un etat de gene des plus apparentes. Au moment ou
nous arrivames, un pretre avec une nombreuse assistance terminaient
les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde etait triste et
recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous cotes, Octave venait
d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il etait have et defigure au
point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eut dit que
c'etait lui.

La priere finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
et de sante et malgre cela deja mort. Quelles douleurs terribles les
malheureux enfants ont endure depuis l'enlevement de leur petite fille,
quelles larmes de sang le desespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
Marguerite dans peu d'instants, elle aura ete rejoindre Octave. Ils
seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera termine.

Cependant, d'apres le conseil du pretre, ou avait transporte Marguerite
dans un autre appartement pour lui epargner la vue navrante des derniers
moments d'Octave; le silence etait parfait et nous l'entendions qui
l'exhortait d'une voix emue et pleine d'onction a se resigner et a faire
a Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
il avait exiges d'elle. Si votre enfant est aupres des anges,
rejouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
veillerez tous deux sur elle, et dans le cas ou elle serait entre les
mains des mechants, vous la protegerez plus efficacement que vous
n'auriez pu le faire ici-bas.

Peu apres, elle demanda a revoir encore une fois son Octave. On
s'empressa d'acquiescer a son desir et de transporter son lit dans la
chambre ou il gisait. Elle fit un signa a une vieille servante, que
je reconnus pour la meme qui prenait soin de l'enfant le jour de
l'enlevement. Celle-ci alla chercher le berceau et le placa entre les
deux lits. Helas il etait a jamais reste desert. Les memes jouets que
j'avais vus autrefois aupres de la petite etaient encore la au pied de
sa couche et comme a portee du sa main. Ils avaient ete religieusement
conserves, comme s'ils eussent espere qu'un ange la leur ramenerait.
Leur lustre seul avait ete terni par les larmes et les baisera des
parents desoles.

Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
me recueillir et jouir interieurement des ravages que la douleur et le
desespoir devaient lui avoir cause. En les rouvrant, je faillis pousser
un cri de joie, mes plus extravagantes esperances etaient depassees.
Marguerite n'etait plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
et colle sur des os.

Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un eclat veritablement
effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'ame de ceux sur
lesquels ils s'arretaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
qu'ils ne s'arretassent sur moi quand je les voyais se promener avec
indifference sur chacune des personnes de l'assistance.

Les pleurs d'Angeline se melaient abondamment a ceux des voisins et de
leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progres du mal.

Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tomberent sur moi
apres avoir erre vaguement sur les personnes presentes. Un feu sombre et
terrible les eclairait. C'etait les derniers jets de lumiere de la
lampe qui s'eteint. Surpris d'abord, ils prirent bientot une fixite
extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
de mon ame comme s'ils eussent voulu en penetrer les secrets. De plus en
plus, de ternes et maladifs qu'ils etaient auparavant, ils devenaient
intelligents et percants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
sous ses prunelles me brulait, me devorait, et j'aurais donne tout le
monde pour pouvoir m'y soustraire.

Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
fremissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgre l'empire que
j'avais sur moi-meme, je tremblais et une sueur abondante se repandit
sur tout mon corps.

Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
fut advenu, si ses paupieres ne se fussent fermees. Bien que son regard
n'eut pas ete long, il m'avait exprime tout ce qu'il y avait eu dans ma
conduite de mechancete et de sceleratesse. Je profitai toutefois de
ce moment pour me refugier dans un coin de la chambre d'ou je pouvais
l'observer sans qu'elle ne me vit.

Pendant, ce temps, tout le monde etait silencieux, le pretre seul priait
tout bas aupres de leurs chevets.

Peu d'instants apres, la mere ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
Elle la couvrit a son tour de son regard brillant, mais maintenant
lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai decrire le
changement d'expression qui s'opera soudainement. Ce fut comme un rayon
celeste d'esperance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
passa et s'eteignit comme l'eclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
se recueillir encore un moment, et fit signe a la vieille servante
d'approcher plus pres d'elle, lui murmura quelques mots a l'oreille. Ces
quelques mots que nous n'entendimes pas nous parurent etre un ordre.
Celle-ci vint prendre Angelique qui fondait en larmes, et la conduisit
aupres du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
que je ne puis decrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
d'un bond, elle fut sur son seant, saisit Angeline, la pressa sur sa
poitrine et collant ses levres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
chere Angeline, s'ecria-t-elle, d'une voix impossible a rendre, merci,
merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
enfant etroitement embrassee.

A cette vue, tout le monde etait muet de stupeur et quand au bout d'une
minute quelques assistants les separerent, Marguerite ne souffrait plus,
et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inonde la visage de la
morte pendant que dans ses paroles a peine articulees, on entendait:
ma mere, oh! ma mere...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
mutuellement.

Maintenant que je n'etais plus sous les regards de la mere, ma joie
feroce etait revenue. Je devais etre horrible a voir dans ce moment
solennel et dechirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
dans mon ame, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en apercut. Je
saisis donc Angeline par la main et me precipitai vers la porte; A nous
deux, a present, lui dis-je, bien que la malheureuse victime repetat
encore, ma mere, oh! ma mere, et qu'elle etouffa dans ses sanglots.





LES YEUX DE MARGUERITE.

Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupe que j'etais a
poursuivre mes idees diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
n'avais pas remarque un tout jeune homme qui avait observe avec une
attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
venait de se passer. Il etait doue d'une perspicacite bien rare. Sans
doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixerent sur moi, et
qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.

Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
Malgre tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
le dissimuler, la terreur et l'epouvante qu'il me causa ne lui avaient
pas echappe. Sans aucune defiance, je pris le chemin des bois,
tressaillant de plaisir au souvenir des succes inesperes que j'avais
obtenus, et meditant de nouveaux projets aussi execrables contre
Angeline. Une chose toutefois me revenait a l'esprit et me causait
interieurement un malaise indefinissable, c'etait ce regard si terrible
qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.

Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchames sans
prendre un instant de repos et aussi vite qu'il etait possible. Vers la
fin de la journee, je fus oblige d'entreprendre de la porter jusqu'a une
hutte que je savait etre sur la lisiere des bois et ou j'avais decide de
passer la nuit.

Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'etait pas le meme que
j'avais suivi les jours precedents. Autant le premier etait rempli de
vie, de clarte et de fraicheur sous le couvert des grands arbres,
autant celui-ci etait triste et desole. Je l'avais prefere parce qu'il
abregeait notre route. Il serpentait a travers des savanes et des
fondrieres a perte de vue. Quelques mousses brulees, quelques arbres
rabougris epars ca et la, faisaient contraste avec les magnifiques
chenes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
dessechee, point de gaite, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
heron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
tout retombait dans le silence.

Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
blafardes et epaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
paraitre comme entoure d'un cercle de fer chauffe a blanc. L'atmosphere
etait lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
Habitue par ma vie errante a observer les astres et les changements de
temperature, il me fut aise de prevoir l'approche d'un de ces terribles
ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.

La distance qui nous separait du lieu ou nous devions passer la nuit
etait encore considerable, il fallait doubler le pas si nous voulions
y parvenir avant que l'orage eclatat, tel que tout dans la nature nous
l'annoncait. Exaspere moi-meme par la fatigue et les mille passions qui
me dominaient, je deposais Angeline de temps a autre et la forcais de
marcher. Elle etait epuisee; elle trebuchait a chaque pas, et malgre
cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menacante. J'etais le maitre
desormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigne
de larmes, "Pere, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grincai des
dents et levai mon baton sur elle, elle baissa la tete. "Tue moi si tu
veux, je le merite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
eblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
son effroyable regard etait entre son enfant et moi, pendant qu'a mon
oreille resonnaient ces mots de menace et de defit "frappes si tu
l'oses" en meme temps que ses yeux jetaient des flammes.

Je lancai au loin mon baton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
et epuise a l'endroit ou devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
n'avait pu devorer.

Malgre mon extreme fatigue, je profitai des dernieres lueurs du
crepuscule pour chercher un gite. Un rocher ayant un enfoncement qui
pouvait donner abri a une seule personne, se presenta a ma vue. J'y fis
entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
les restes des pieces de bois que le feu avait epargnees; puis je
me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renverses et qui
formaient par leurs branches une toiture presque impermeable.

Il etait grand temps, car en ce moment la tempete eclatait dans toute sa
fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir a voir le choc terrible que
les elements dans leur colere insensee se livrent entre eux. J'entendais
alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas ete emu en
voyant la foudre ecraser des arbres gigantesques a quelques pas de moi.
Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
de plus effroyable; mais jamais je n'avais ete temoin d'un tumulte
pareil, les eclats du tonnerre etaient accompagnes de torrents de grele
et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
branches, s'enfoncait dans les anfractuosites des rochers avec des cris
aigres et discordants qui vous glacaient de terreur. Sous sa puissante
etreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gemissements.
Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour echapper a
la force irresistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
les peripeties de cette, lutte supreme; mais bientot, un craquement
prolonge m'annonca qu'un des geants de nos forets venait de tomber,
entrainant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
son poids enorme. Pendant ce temps, les eclairs se succedaient sans
interruption, le firmament etait en feu, on eut dit du dernier jour.
C'etait un spectacle grandiose et effrayant a la fois.

Jamais non plus la grande voix des elements dechaines ne s'etait montree
aussi solennelle et ne m'avait empeche du fermer l'oeil; mais ce
soir-la, je me sentais inquiet, mal a l'aise et malgre mon extreme
fatigue, je ne pus pendant longtemps reussir a m'endormir. Toutes ces
voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
sur moi l'effet de fanfares infernales.

L'apparition de l'apres-midi me revenait sans cesse a l'esprit et
me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'etait pas complete
puisqu'Angeline me restait! D'un autre cote, il me semblait entendre
encore le pretre qui, en montrant le ciel a Marguerite, lui disait: "De
la haut, vous et Octave protegerez votre enfant, si elle est au pouvoir
des mechants."

Toutes ces pensees differentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
m'endormir, une fievre ardente s'etait emparee de moi et ma tete etait
brulante. Mon sommeil fut penible et agite. J'etais au milieu d'un songe
affreux, lorsqu'un eclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
vint abattre un chene enorme a quelques pas de moi. Le bruit me fit
ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penche
sur moi! Son souffle glace, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
corps. Bientot un petillement comme celui d'un incendie dans les bois se
fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnerent le spectre.
La figure s'en degagea. Grand Dieu! que vis-je? C'etait Marguerite telle
que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
Il avait la meme fixite et le meme eclat; mais cette fois de meme que
dans la savane, il etait charge de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
lorsqu'approchant sa bouche decharnee de mon visage, elle me repeta de
sa voix breve et sepulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et apres ces mots,
un autre spectre vint se placer a cote d'elle, c'etait Octave, je le
reconnus parfaitement. Ses traits a lui aussi avaient un caractere
d'implacable severite. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
derriere eux et arretait leurs bras prets a me precipiter dans un
gouffre beant tout aupres de ma couche. Je demeurai foudroye, aneanti
par cette affreuse vision. Mes cheveux se dresserent d'epouvante, une
sueur froide et abondante s'echappa de chaque pore de ma peau; mes dents
claquaient de terreur et pourtant malgre toutes les tentatives que
je fis, je ne puis reussir a me soustraire a l'apparition. Vainement
cherchai-je a l'eloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
bras pour la repousser, mais ils etaient rives au sol. Ma langue ne put
articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
ce que je rapporte etait l'effet d'un cerveau en delire; non certes,
j'avais la fievre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
souffle, j'aurais pu les toucher, si l'epouvante et la terreur n'eussent
paralyse tout mon etre. Mes chiens eux-memes, blottis et tremblant
aupres moi, poussaient des gemissements plaintifs et semblaient me
demander protection.

Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
La force humaine a des limites: peut-etre aussi l'idee d'une priere me
vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitie; mais ce que je
me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
m'environnerent et que je perdis connaissance.

Quand je revins a moi, j'etais etendu sur un bon lit de sapins, un dome
de verdure me protegeait contre les rayons matinals du soleil. Les
branches entrelacees laissent filtrer une douce lumiere et la rosee du
matin me representaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
comme un ecrin de diamants.

Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
ou j'etais, et me rappeler ce qui s'etait passe. Apres un effort, je
reussis a me mettre sur mon seant. Mes idees devinrent plus lucides.
Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Ou suis-je demandai-je
d'une voix presqu'eteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
discret sur sa bouche pour me defendre de parler, elle continua d'une
voix emue; "Le bon Dieu nous a envoye un grand secours! Apres lui, c'est
a une femme des bois et a son fils surtout, que tu dois de n'etre pas
brule vif, et moi morte de faim ou d'epuisement. Ils t'ont sauve des
flammes au moment ou un affreux incendie, allume par le tonnerre,
allait t'envelopper. Il etait grand temps; crois-moi, les flammes
t'entouraient, tes vetements etaient en feu; Pere, tu etais sans
connaissance. Depuis bientot dix jours, ils te soignent et nous donnent
a tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
vois-tu ils m'ont defendu de te laisser parler et m'ont recommande de te
faire boire a ton reveil un peu de cette tisane."

Enfin deux jours apres je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir a mes sauveurs inconnus
l'expression de ma reconnaissance et les recompenses que je leur
destinais. Ils s'obstinerent longtemps sous un pretexte ou sous un
autre a ne pas se montrer, mais enfin ils durent ceder a mes demandes
reiterees et je pus faire leur connaissance.

Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'etaient trouves chez Octave le jour
de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient ete pour le jeune homme et
sa mere une veritable Providence.

Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
mourir en proie a une fievre ardente et ils leur avaient donne tous les
soins possibles.

Tous deux avaient donc voue a leurs protecteurs une reconnaissance sans
bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer a leur sortie
des bois.

A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'etaient hates d'accourir.
Ils avaient vu bien des fois le desespoir des malheureux parents au
sujet de leur petite fille; mais appartenant a une autre tribu, ils
ignoraient ce qu'elle etait devenue.

Aucun des incidents de la journee ne leur avait echappe. Ils avaient
remarque mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixe son regard
sur moi et entendu le cri dechirant de la mere lorsqu'elle avait reconnu
l'enfant. Ils avaient aussi soupconne une partie de la verite et
s'etaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystere et proteger au
besoin la malheureuse orpheline.

Cependant mes forcee se retablirent bientot et je pus reprendre en
regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on a
mesure que les forces me revenaient, l'idee de poursuivre ma vengeance
se reveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgre la
terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je resolus
fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas a les prendre
en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient etre de puissants
protecteurs pour Angeline et je decidai de me soustraire a leur
surveillance.

Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mere avaient
rejoint un parti de chasseurs et devaient etre absents plusieurs
semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
que personne sut de quel cote j'allais. J'y passai cinq annees au milieu
des Abenakis, cultivant et developpant, autant qu'il m'etait possible,
l'esprit et les sentiments de delicatesse de l'enfant, ne perdant durant
ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tacher de lui
faire connaitre l'endroit ou je l'attendais, car il etait indispensable
a mes projets. Enfin un matin, il arriva tout degrade, plus hideux et
plus cynique encore qu'il ne l'etait les dernieres fois que je l'avais
vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprime sur le front le stigmate
d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
hote et mon commensal; il devint mon compagnon inseparable.

Angeline pouvait alors avoir de quatorze a quinze ans, elle s'etait
admirablement developpee. Sa figure etait belle, son front respirait
la douceur et la candeur. Elle m'etait soumise et devouee a l'extreme,
s'evertuant a prevenir le moindre de mes desirs; et je savais qu'elle se
mettrait a la torture pour me faire plaisir.

Pour completer ma vengeance, j'avais decide de jeter cet ange de
vertu et de bonte entre les bras du miserable Paulo. Il est facile de
comprendre l'aversion et l'horreur que ce scelerat lui inspirait. Bien
que je lui recommandasse de cacher ses debauches crapuleuses aux yeux de
la jeune fille, sa sceleratesse naturelle l'en empechait. J'aurais mis
mon projet, a execution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
m'eut encore poursuivi et n'etait venu de temps en temps me faire fremir
de terreur, lorsque surtout sa vox sepulcrale soufflait a mon oreille
"frappe si tu l'oses."

Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'a
l'ordinaire, je me resolus a frapper le dernier coup. Je n'avais encore
fait que des allusions detournees a Angeline quant a mon projet, et
chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de degout au seul
nom du monstre. Ce fut donc ce jour-la, apres avoir pris un bon repas,
qu'elle m'avait apprete avec grand soin et pendant que Paulo d'apres
mes ordres, s'etait absente, que je lui signifiai formellement ce que
j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
etonne comme pour s'assurer si j'etais serieux, n'en pouvant croire ses
oreilles, mais bientot ma voix devint plus seche et plus imperative, je
pris le ton de la colere et l'informai que dans trois semaines, elle
serait l'epouse de Paulo. A ces mots, elle tomba a mes pieds en les
arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
grands yeux vers moi: "Oh! mon pere, mon bon pere, dit-elle d'une voix
entrecoupee de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tacherai de
ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
mauvaise qui ont pu te deplaire, pour que tu veuilles me livrer a
cet infame. Si tu l'exiges, mon pere, je laisserai la cabane et n'y
reviendra que pour preparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
m'etendrai a la porte de ton wigwam et serai toujours prete a repondre a
ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et a
force du soins et de prevenances, je te ferai peut-etre oublier le mal
que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
pas a ce miserable." En disant ces mots, la miserable enfant embrassait
mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.

Quels mepris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi meme
au souvenir de cette scene dechirante. Non, dans ce moment je n'etais
pas une creature de Dieu, je n'etais pas meme un homme, j'etais un
veritable demon incarne. Une joie feroce parcourut tout mon etre et
comme l'eclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
longtemps eclaterent plus effrayante que jamais.

Au lieu d'etre attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
briser la tete sur la pierre du foyer, lorsque l'eblouissement et la
vision des yeux de Marguerite passerent devant moi. En meme temps mes
deux bras se trouverent serres comme dans un etau, cette fois encore,
tous les objets disparurent a ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
retentirent a mes oreilles.

Mes terribles passions a force de violence avaient enfin fini par
influer sur ma constitution. Un medecin que j'avais consulte dans une de
mes excursions, m'avait prevenu que si je ne moderais pas la fougue de
mes emportements, je ressentirais bientot les atteintes du _Haut
Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
connaissance, Angeline, agenouillee dans un coin de ma chambre, avait
les mains elevees vers le ciel, elle recitait en pleurant, une fervente
priere, demandait a Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'etre la cause de mon
mal par le chagrin qu'elle me causait.

Cependant, je sentais aux deux bras une douleur tres-vive. Je relevai
mes manches et apercus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
sur moi et ne l'aurait ose. Le souvenir de cette etreinte formidable me
revint a l'esprit. Etait-ce Octave ou un protecteur inconnu qui etait
venu sauver Angeline? On le saura.

Ce fut alors et peut-etre pour la premiere fois depuis bien des annees,
qu'en cherchant a repondre aux questions que je m'adressait, l'idee d'un
Dieu vengeur se presenta a ma pensee, et pour la premiere fois aussi des
larmes de repentir glisserent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais ose, je
l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut termine
sa fervente priere, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
timide; son regard etait charge de tristesse et de larmes. J'allais
parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
En meme temps, un beau jeune indien a la taille herculeenne, aux traits
males et francs s'arreta sur le seuil. Il portait le costume d'une
autre tribu sauvage, nos plus fideles amis. Je remarquai de plus avec
etonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arreta immobile et attendit,
comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
mon jeune frere, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me designait parmi les indiens dans le
wigwam du grand chef). Je suis venu, repondit-il, mais le mauvais genie
s'etait empare de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entre,
il allait ecraser la tete d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
ajouta-t-il d'un air dedaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
Le Grand Chef de Stadacone sera bien surpris, lorsque je lui dirai
qu'Helika qu'il m'a envoye chercher pour reunir ses guerriers, je l'ai
trouve assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le genie du mal fut parti
du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
presse et important."

Ces paroles etaient dites d'une voix ferme et pleine de mepris.

Des ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras etaient
expliquees.

Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de decacheter ce
message. C'etait effectivement un ordre du gouverneur de Quebec qui
m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliees aux
francais, de se rendre immediatement a un conseil de guerre. Il fallait,
ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
et les iroquois avaient deja fait irruption sur notre territoire; des
renseignements positifs le mettait a meme d'affirmer que plusieurs des
notres avaient ete massacres par ces derniers.

Il n'y avait pas a balancer un seul instant. En peu de temps,
j'assemblai la tribu et je reunis le grand conseil de guerre. Il fut
unanimement decide que nous irions porter secours a nos freres, et
repousser, pour toujours, s'il etait possible, ces puissants et barbares
ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abenakis, et
Montagnais se joignirent a nous et deux jour apres l'arrivee du
courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
grand _Esprit des visages pales_, nous primes les sentiers de la guerre.

Malgre l'activite febrile que j'avais deployee, je n'avais pas oublie de
pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la derniere nuit dont
je vous ai parle, une transformation complete s'etait faite en moi.
Etait-ce l'effet de la peur, ou etait-ce du aux prieres d'Angeline,
peut-etre aussi a une protection celeste? Je ne puis m'en rendre compte
encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idees de haine et de
vengeance. Le bras de Dieu s'etait appesanti sur moi. J'avais usurpe
ses droits, viole ses commandements, c'etait a moi desormais qu'il
appartenait de souffrir. La pauvre et chere enfant entendit avant
mon depart les premieres paroles de tendresse que je lui adressais
sincerement. Elle recut avec avec une gratitude infinie l'assurance
que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
expedition, a la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
indienne qui nous avait deja sauve la vie et qui depuis deux jours etait
arrivee je ne savais d'ou dans notre camp. Son fils Attenousse, car
c'etait bien lui qui etait le porteur du message du Gouverneur, etait
reparti la veille de notre depart pour aller prendre le commandement
d'une tribu Montagnaise dont il etait le chef.

Je remis de plus a la vieille des papiers importants qu'elle
transmettrait a un missionnaire que je lui avais designe et qui devait
bientot revenir, laissant une procuration a ce dernier et l'autorisait
a retirer les fonds necessaires afin de pourvoir amplement a la
subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
etaient deposes comme la chose se faisait alors, dans le Tresor Royal,
et recus en bonne forme m'en avaient ete donnes. Toutes ces dispositions
prises, j'etais tranquille sur le sort d'Angeline; c'etait d'ailleurs
un commencement de reparation qui lui etait du, ainsi qu'a ses parents
dont j'avais ete le persecuteur et le bourreau.

Cet homme de bien auquel j'avais confie l'execution de mes dernieres
volontes en partant, ce bon pretre, dont la charite et les bonnes
oeuvres etaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
representait l'ancien cure de ma paroisse si bon et si venerable. Dans
mon imprevoyance, je n'avais pas songe que si lui-meme venait a manquer
ou bien etait force de s'eloigner sans avoir pu remplir la mission de
pourvoyeur que je lui avais confiee, Angeline et la mere d'Attenousse
se trouveraient toutes deux dans un complet denument comme la chose est
arrive. Cette vieille sauvagesse etait la meme qui s'etait mise a ma
piste le jour de la mort.





_LA BRISE_

Deux jours apres, je partis si la tete de guerriers que j'avais plus
d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'etait
plus la pensee, l'espoir ou plutot le desespoir de rencontrer la mort
qui me guidait, mais bien le ferme desir de faire a Angeline les
jours aussi heureux que je les lui destinais miserables et tourmentes
auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute a l'autre me
parlaient de plus en plus fort, desormais je n'etais plus le meme homme;
une transformation salutaire s'etait operee en moi.

Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
dura, je vecus comparativement calme et tranquille, les succes que nous
obtinmes dans les annees de 1744 a 48 sont enregistres dans les pages
de l'histoire, et certes ils avaient ete assez grands pour exalter nos
cerveaux pleins d'amour et de patrie.

M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Quebec, avait admirablement
combine ses plans. Il avait divise ses troupes en plusieurs endroits
de maniere a partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
avait a rencontrer.

Cinq mois apres, j'etais revenu de Saratoga avec un des corps
expeditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait ete sanglante,
et acharnee, mais je portais sur moi les temoignages de ma valeur, que
j'avais gagnes sur les champs d'honneur. Enivre par le souffle des
batailles ou plutot par le desir de chercher dans une excitation
exterieure, un calmant pour les remords qui me devoraient, je resolus de
me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile general,
combien nous reussimes dans nos projets.

Tous les officiers d'etat-major m'avaient, tour a tour felicite sur la
bravoure que j'avais deployee dans les combats que nous livrames dans
cet endroit. Mais si mes idees ou mon ambition de gloire etaient
satisfaites, mon desir de procurer de plus grandes richesses encore a ma
malheureuse Angeline, etait loin de l'etre. J'aurais voulu pouvoir lui
construire un palais d'or, la voir entouree de toute l'abondance et des
jouissances que le monde peut produire. Je reconnais interieurement que
tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donne a
l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mere.

J'appris donc un jour qu'a Louisbourg des corsaires avaient amasse des
fortunes considerables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
l'equipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
dans mes foyers, je resolus, apres avoir choisi cinquante hommes des
plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
mes projets, d'aller offrir mes services a quelqu'un de ces corsaires.

Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeames vers Port
Royal.

C'etaient des hommes forts et determines que ces braves que j'avais
choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
toujours battus comme des lions et n'ont jamais compte le nombre de
leurs ennemis.

Pendant dix-huit mois nous parcourumes les mers de ces parages a bord de
la corvette _La Brise_, commandee par le capitaine Le Blond, avec une
chance sans egale pour ainsi dire. Nous fimes des prises que nous
dirigeames vers Quebec et qui nous donnerent encore des sommes
considerables qui furent deposees en notre nom dans le Tresor Royal.
J'y etais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
j'avais la reconnaissance. Cet argent devait etre retire par M. Odillon.
le missionnaire dont, j'ai parle plus haut.

Enfin, mus par le desir de revoir nos foyers, rassasies de gloire et de
nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
servait d'eclaireur vint nous informer qu'un gros batiment anglais se
dirigeait vers Boston. Son allure etait lourde et sa marche bien lente.
Il etait a dix-neuf milles de la cote et paraissait faire force de
voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous decidames d'en faire
notre proie.

Nous levames l'ancre et nous nous mimes a sa poursuite. Nous ne fumes
pas longtemps sans l'atteindre. Apres vingt-quatre heures de course, nos
vedettes perchees dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
les lumieres du batiment que nous convoitions. Il etait neuf heures du
soir. Nous mimes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
du matin, le batiment n'etait plus qu'a un demi-mille de nous. Nous
etions alors au mois d'aout et l'aurore est encore matinale dans les
latitudes septentrionales.

Au premier coup de canon que nous tirames, nous le vimes carguer
et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
manoeuvre. Ce batiment etait a nous, nous le croyions deja, et
nous-memes avions serre nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
approche a moins qu'a demi-portee de canon.

Mais le capitaine anglais etait un ruse vieux loup de mer. Pour retarder
la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
il avait suspendu des sacs de sable qui l'empechaient d'avancer. Il
avait aussi masque l'ouverture des sabords et abaisse la mature des
ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui reussit parfaitement.
Malheureusement, nous avions affaire a une fregate de cinquante-six,
montee par trois cents hommes d'equipage, plus un regiment de soldats
qu'elle amenait a Boston. Nous ne nous en apercumes que lorsqu'il etait
trop tard. Notre chere corvette ne portait qu'a peine vingt petites
couleuvrines.

Nos succes anterieurs nous avaient rendus temeraires jusqu'a la folie. A
peine fumes nous dans ses eaux qu'a un coup de sifflet, ses hunes et ses
vergues se garnirent de matelot, les haches couperent les cordages qui
retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
canons nous lancerent des boulets qui abattirent deux de nos mats,
couperent les cordages; quelques-uns meme d'entr'eux traverserent de
part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ etait
completement desemparee. Peu d'instants apres la fregate avait jete ses
grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir repetames nous
a l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
impossible.

Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blesses recouvrirent
notre pont, mais quand nous sentimes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
n'etions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
souffle de vie, car le sang s'echappait de nos nombreuses blessures, il
fallut nous rendre on plutot permettre qu'on nous transportat a bord du
batiment anglais.

Pauvre _Brise_! dix minutes apres j'entendais les cris de triomphe
de l'equipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
profondeurs de l'ocean et je perdis connaissance.

Le lendemain, quand je revins a moi mes blessures avaient ete pansees,
je gisais sur un lit dans un des hopitaux de Boston. Des quatre marins
qui avaient echappe au desastre, deux seuls survecurent aux suites de
leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.

Des que la sante nous revint, il fut dirige avec moi vers la Caroline
du Sud ou nous fumes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, apres des
dangers sans nombre et des peines infinies, reussit a s'evader. Je ne
le revis que plusieurs annees plus tard: il a ete depuis mon hote, mon
commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.

C'etait, ajouta monsieur D'Olbigny, le meme Baptiste qui nous servait de
guide dans notre excursion au Lac a la Truite.





ESCLAVAGE ET EVASION.

Je passai cinq longues annees enchaine a un autre homme. C'etait un
negre qu'on avait achete d'un capitaine negrier. Il avait ete vendu a
ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux etait lui aussi un
prisonnier de guerre et venait d'arriver des cotes du Mozambique. Comme
moi, il avait toujours ete libre enfant des grands bois, aimant les
fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
habitants du sol jouissent dans toute leur inappreciable liberte et
indolence.

Il avait de plus laisse au pays une jeune femme, des enfants, des freres
et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
parents dont il etait le seul soutien dans leur vieillesse.

Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pumes nous
comprendre, car nous avions reussi, apres quelques mois passes dans les
fers, a former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.

Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
nous trainames pendant si longtemps, qu'il etait pesant.

Combien de fois n'aurais-je pas attente a ma vie, si des idees plus
chretiennes et la pensee d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
courage. Combien de fois aussi, le dos lacere par les lanieres du fouet
du contre-maitre, n'avons-nous pas verse des larmes ameres en souvenir
de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
d'evasion. Deux fois meme, nous tentames de les mettre a execution, mais
nos mesures etaient mal prises et nous echouames. Nous fumes repris et
si nous ne succombames pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitie
veillait sur nous et en avait decide autrement.

Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon ame un effet
salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
les acceptai comme un juste chatiment et les offris en expiation de mes
crimes.

Enfin apres cinq annees de souffrances indicibles, la Providence qui se
laisse toucher par les pleurs du pecheur penitent, nous envoya un ange
de delivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle etait l'enfant
unique du planteur qui nous avait achetes.

Dans la journee, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
attaches au poteau infame. Elle avait entendu le contre-maitre ordonner
a un espece d'Hercule, monstre de ferocite a face humaine, de nous
administrer a chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
horreur le sang ruisseler de chacune des dechirures profondes que le
fouet a neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inenarrables douleurs,
elle resolut alors de nous sauver.

Elle savait d'ailleurs que nous etions parfaitement innocents de la
faute de larcin dont on nous accusait.

C'etait ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions ete
flagelles, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
vraie raison etait que le negre et moi nous avions exprime un sentiment
d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
exposee nue a la criee publique. Un acheteur d'esclaves menait
l'enchere. C'etait un vieillard aux regards lascifs et pleins de
convoitise. La mere de cette jeune fille, elevee dans des sentiments
catholiques, voyait avec desespoir le spectacle auquel on la forcait
d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait eprouver et de ce que
j'eprouvais moi-meme en songeant: Oh si c'etait mon Angeline qui fut a
la place de cette malheureuse!!

Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard etait l'acquereur, elle
etait desormais son bien, sa propriete.

Combien pourtant ne s'est-il pas trouve d'hommes qui voyaient avec
indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.

La mere, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
des sanglots dechirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
croix autour du cou.

Le contre-maitre se precipita aussitot vers elles, les separa
brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mere par un rude
coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
sanglant sillon.

Oh! si j'avais ete libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
sauvages, non, certes cet acte execrable ne se fut pas accompli.

J'allais m'elancer pour aneantir le contre-maitre tant j'etais hors
de moi, le negre spontanement allait aussi en faire autant, mais nos
chaines infames nous retinrent. Le contre-maitre vit sans doute le
mouvement que nous fimes, il comprit, a l'expression de nos figures,
toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
de quelques pas. Le lendemain le negre et moi etions attaches au poteau
dont j'ai parle.

Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous etions fortement lies
sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
chairs mises au vif par leurs affreuses cruautes, qu'accompagnee d'une
jeune esclave, notre liberatrice entra dans notre hutte. Elle portait
une lanterne sourde, en dirigea la lumiere vers son visage pour que nous
vimes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt a sa bouche, de
garder le silence.

Elle s'approcha ensuite de nous, deposa des livres a notre portee,
pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
vetements convenables pour servir a notre deguisement. Elle dit ensuite
quelques mois en espagnol que cette derniere nous traduisit: A un
endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait ete dispose pour favoriser
noire fuite. En descendant la riviere, nous n'aurions pas a craindre
la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier ou la signature du
planteur etait contrefaite nous accordait un conge de deux semaines.
Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
Charlestown, un batiment francais devait mettre a la voile pour
l'Europe.

Pour comble de bienfaits notre liberatrice nous remit deux bourses bien
garnies et s'eloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
son angelique figure inondee de pleurs. Nous suivimes a la lettre les
instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
a l'endroit designe. Ce qu'il nous avait fallu deployer d'energie, de
forces morales et physiques pour reussir a briser nos liens et marcher
jusque la est impossible a decrire, tant nous etions epuises par les
tortures de la veille.

J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
anglais que les soldats obliges de subir des amputations capitales,
disaient a l'operateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
endurer le chat a neuf queues!

Enfin la Providence sembla favoriser notre evasion, car la nuit etait
des plus sombres; tout faisait presager un orage pret a eclater, ce fut
effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous reussimes avant que le
crepuscule parut et que l'horizon s'eclaira, a mettre une bonne distance
entre nous et ceux qui nous poursuivaient.

Mon experience dans la vie des bois m'avait fait connaitre une plante
dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
precede les dogues qu'on lance a la poursuite de l'esclave marron.

Le jour, nous transportions a quelque distance dans les bois notre
embarcation qui n'etait rien autre chose qu'un canot d'ecorce, puis, la
nuit tombee, nous reprenions la riviere et notre frele nacelle, poussee
par le courant et nos energiques efforts volait sur la surface des eaux
avec la rapidite de l'alouette.

Dans la nuit de la troisieme journee, nous aspirames a pleins poumons
les emanations salees de l'ocean. Nous entrions dans la baie de
Charlestown, Caroline du Sud. La devaient commencer pour nous de
nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce batiment francais
qui etait eu partance? Nous resolumes une derniere fois de risquer le
tout pour le tout, et convinmes de nous donner la mort reciproquement
si nous avions a tomber entre les mains de ces infames bourreaux qui
s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.

Nous debarquames silencieusement dans un endroit ecarte et primes une
rue obscure. Nous errames longtemps dans cette rue bordee de tabagies de
toute espece, lorsqu'enfin, quelques accents francais meles de jurons
energiques vinrent frapper mon oreille.

Immediatement, je donnai mes instructions au negre, lui enjoignant de
ne pas dire un seul mot, et de paraitre dans un etat complet d'ebriete.
Nous entrames dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
d'une voix enrouee: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordee; gare a
nous! l'ancre n'est pas fixee dans les ports des Freres de la Cote."

Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
nous avait fournis pour notre deguisement consistaient en chemise de
toile, chapeau goudronne, vareuse de matelot.

Oh! noble fille! sois a jamais benie dans les tiens et tout ce que tu as
de plus cher pour cette prevoyante attention......

La salle dans laquelle nous entrames avait une atmosphere chargee
de nuages epais de fumee de tabac. On y sentait une odeur de grog
insupportable.

Un contre-maitre, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment ou
nous arrivames, la discussion etait vive, aussi les deux camps ne nous
virent-ils entrer qu'avec depit ou plutot avec defiance. Cependant d'un
air delibere, quoique titubant, nous nous dirigeames vers le comptoir ou
le negre et moi nous nous fimes servir d'un verre de liqueur. Je pris
quelques instants avant que de l'avaler completement, et saisis le sens
des paroles que l'un et l'autre camp echangeaient mutuellement. Ce fut
leur conversation acrimonieuse et menacante qui m'apprit que la guerre
etait finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
deux matelots recalcitrants avaient decide de sa fixer dans le pays
pour y cultiver des terres, que leurs engagements etaient termines; ils
etaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
et l'opiniatrete. Le contre-maitre leur avait offert des gages tres
eleves, mais ils refusaient parce que leurs fiancees avaient exige
qu'ils s'etablissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
marins.

Apres avoir vide mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouee et bachique,
une chanson francaise de matelot en goguettes. Les premieres stances
finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maitre qui parlait a un
des matelots qui paraissait etre son homme de de confiance, puis il
s'approcha de moi d'un air aimable.

--He! He! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'epaule familierement, il me
vient a l'idee que tu as deja bouline dans des parages de la France!

--Oui, lui repondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.

--Tu n'etais donc pas un vrai marin puisque te voila aujourd'hui un
veritable terrien. Je fis un geste d'indignation.

--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Freres de la Cote!

--J'en ai ete un, repliqua le contre-maitre ravi, nous sommes freres,
buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
les memes eaux.

--C'est pas de refus, repondis-je d'une voix de plus en plus enrouee,
mais d'abord vos civilites; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
vers le negre, il en a deja jusqu'aux ecoutilles, il ne peut plus
parler.

Bref, vous le dirai-je, le negre et moi une heure apres, nous etions en
pleine mer a bord d'un bon gros batiment marchand et cinglions a toutes
voiles vers la France.

Nons etions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
a passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conserve
le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien eleve et poli, du
veritable capitaine francais. Aime et respecte des passagers de son
bord, il l'etait encore plus, s'il etait possible, de ses matelots.

Je n'hesitai donc pas a lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
de guerrier ou comme chef sauvage, j'avais combattu a cote des
siens dans les colonies ou a bord de _La Brise_. Je lui montrai les
temoignages de ma valeur que je possedais quand a l'assaut ou a
l'abordage, en qualite de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
une idee vague du desastre de _La Brise_ et m'en fit redire les details.
Nos cinq annees d'esclavage, de miseres et de tortures le mirent dans un
etat d'emotion considerable.

A la fin du recit, il vint affectueusement me presser la main et
m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
a l'equipage l'histoire de ma vie qui etait appuyee sur des preuves
irrecusables.

De ce moment, nous fumes l'objet des prevenances et des egards de tout
l'equipage, et si quelquefois le negre et moi nous mimes la main a la
manoeuvre, c'etait plutot pour aider volontairement, car chacun,
a l'exemple du capitaine, nous traitait d'une maniere tout-a-fait
respectueuse et amicale.

Le batiment, en passant, devait toucher a Boston. La je dus me separer
de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnat l'assurance
qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'etait
parfaitement connu.

Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers meme
l'equipage firent une genereuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
quittames apres les plus affectueuses expressions d'amitie et de bons
souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
me dit adieu, j'etais devenu son ami dans le voyage.

J'appris, quelques annees plus tard, lorsque je le revis par une
circonstance toute fortuite et que le batiment se trouvait dans le
meme port de mer ou j'etais, qu'il avait effectivement debarque mon
malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.

Le batiment, ajoutait-il, etait au large. Je fis mettre a l'eau un
de mes plus forts canots et le negre s'y embarqua en pleurant et me
temoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied a terre,
il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'ou il avait ete exile,
vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'elanca vers les bois ou ils
le perdirent de vue!!

Telle fut l'histoire qui me fut repetee par quelques-uns des matelots
qui avaient conduit le canot.

Un mois apres mon debarquement a Boston, j'etais aux Trois-Rivieres.
Mais la m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
tourmentee a ete quelquefois l'auteur, mais cette fois le temoin.





LE MEURTRE.

En y debarquant, le premier homme que je rencontrai face a face poussa
un wooh! de surprise, ses yeux s'arreterent sur moi avec une terreur et
un etonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-etre, lorsque
je l'arretai en l'appelant par son nom. C'etait un chef sauvage, lui
aussi d'une tribu Souriquoise, nos allies, et etait l'ami le plus
intime et le frere d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
fremissante, est-ce toi ou ton esprit que le genie du bien envoie
pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frere n'a plus rien a
craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
que ceux que ma tribu venerait avant l'arrivee du Pere a la Robe Noire
ajouta-t-il, comme se parlant a lui-meme.

En prononcant ces paroles, Anakoui elevait ses yeux vers le ciel et
versait des pleurs d'esperance.

Helas! les guerres sanglantes avaient laisse sur la figure de ce
malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
civilisation; il avait la figure balafree en tous sens et de plus, il
avait perdu un bras.

Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
de destruction que le siecle nous apporte, et combien doivent-etre
heureux ceux qui, nouveaux Cains, ne demandent pas mieux que de tuer ou
mutiler leurs freres!!!

Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un etat
de fievreuse agitation. Veritablement, je crus qu'il etait devenu fou,
tant grande etait son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
nous allames nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguere
encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivieres.

Ce fut alors, qu'apres avoir donne cours a son emotion, exprimee par
des paroles incoherentes, que j'entendis, avec stupeur, le recit des
evenements qui s'etaient passes pendant mon absence. En voici le resume:

Le desastre de _La Brise_ avait ete publie a son de trompe par les
vainqueurs. La nouvelle en etait venue dans la colonie avec la rapidite
et l'exactitude que comportent toujours un bruit facheux ou une mauvaise
nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-la etait le seul,
c'etait un jeune canadien qui pretendait avoir fait partie de l'equipage
de La Brise et avoir echappe vivant de cette malheureuse croisiere avec
un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient ete amenes en
esclavage dans des directions diverses. Lui avait ete dirige sur une
plantation au bord de la mer, et c'est a cette circonstance qu'il dut
son evasion; s'etant jete a la nage et ayant gagne un vaisseau europeen
qui etait en partance. On sait qu'alors c'etait un asile inviolable pour
un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
moi, il a ete vendu a un bien plus haut prix et a ete envoye dans la
profondeur des terres, il doit etre mort depuis longtemps d'apres le
rapport de negres marrons qui s'etaient echappes de la meme plantation,
car jamais maitre plus feroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
plus mauvais traitements a ses esclaves, aussi en etait-il repute parmi
eux comme un monstre odieux de cruaute.

Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
leur affirmait etre vraie en tous points. Grand donc fut l'etonnement
d'Anakoui, lorsqu'a mon tour, je lui assurai qu'elle etait de la plus
exacte verite.

Mais j'etais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
de blesser sa susceptibilite indienne. Quelles angoisses neanmoins ne
ressentais-je pas a la pensee d'Angeline dont le souvenir etait venu a
chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
longues annees.

Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
qu'est-elle donc devenue? je fremissais dans l'apprehension de sa
reponse.

--Assieds-toi, mon frere, me repondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
as bien connu autrefois lorsque tu etais plus jeune, est revenu de la
guerre trois mois apres etre parti a la tete de ses braves guerriers.
Pas un seul d'entre eux n'est arrive dans la tribu sans montrer avec
orgueil d'honorables blessures.

"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mere,
avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauve la vie lors de
l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il etait
bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvee des poursuites et des
persecutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait ete
elevee par toi aux recits des actes de bravoure et d'heroisme.

"Le missionnaire, continua Anakoui, charge par toi de retirer les fonds
pour procurer le confort aux deux femmes laissees sans autres secours
que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
nos foyers. Elles ont donc manque de tout et le pere a la _Robe Noire_
ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison ou il est venu
d'apres l'ordre de l'Eveque, son grand chef consoler et prendre soin des
malheureux prisonniers."

"Maintenant, mon frere, ne m'interromps pas, les moments sont precieux."

"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyerent toutes especes
de miseres et de privations et ne durent leur subsistance qu'a la
charite des sauvages dont les bras debiles ne pouvaient plus porter les
armes et qui pourtant avaient ete preposes aux soins des femmes et des
enfants. Enfin, Attenousse arrive, l'abondance regna dans leur cabane,
il pourvut amplement a leur bien-etre et ce ne fut que deux ans apres
ton depart, n'ayant recu aucune nouvelle de toi, malgre les informations
toujours infructueuses que nous apprimes de toutes parts, que se
trouvant seule, isolee et sans protection sur la terre, te croyant mort,
Angeline consentit a epouser l'unique homme qu'elle eut jamais aime
apres toi. Cet homme c'est Attenousse."

Puis, comme s'il eut craint d'exciter ma colere, Anakoui ajouta:
"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
et c'etait pour se debarrasser des persecutions de l'infame Paulo qui
la tourmentait sans cesse dans les moments ou Attenousse et sa mere
s'absentaient."

"Tout alla pour le mieux dans le jeune menage. Deux ans et demi apres
leur union, une petite fille est venue prendre place aupres d'eux.
Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour a tour pour
l'embrasser. La mere, la grand'mere, la pressaient a tous moments dans
leurs bras. Ils etaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
bonheur, Paulo etant disparu; mais le genie du mal dont il etait
l'instrument planait sur la demeure de nos amis."

"Il y a, comme tu le sais, a une quinzaine de lieues du campement,
une riviere qu'on appelle la Riviere aux Castor. Ses bords sont tres
giboyeux. La marte, le vison, le pekan et le loup-cervier s'y trouvent
en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se desalterer
dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."

"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, resolut d'aller y chasser
pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient reciproquement et sans
arriere-pensees."

"Ils tendirent des pieges aussitot arrives dans cet endroit. La journee
du lendemain se passa a choisir les places les plus avantageuses pour
parcourir la foret et a dresser un camp. Attenousse a bonne heure le
surlendemain s'etait leve pour aller examiner leurs trappes. Il lui
fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."

"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi a depecer a
son dejeuner quelques pieces de venaison; sur le manche etait sa marque
comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
remettre dans sa gaine."

"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un desordre affreux existait
dans la cabane. Une lutte desesperee et sanglante avait du avoir lieu,
car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraiches."

Son malheureux compagnon, etendu par terre, ralait les derniers soupirs
de l'agonie. Un couteau etait enfonce dans sa poitrine. Attenousse
s'elanca aussitot, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
c'etait le sien. Au moment ou il le rejetait avec horreur, des eclats
de rire se firent entendre, en se retournant, il apercut la figure de
l'odieux Paulo avec deux autres figures egalement patibulaires qui le
contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.

Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
sang de leur victime. Ils en avaient memes les mains rougies.

Attenousse demeurait aneanti.

Pendant ce temps, un des scelerats s'avanca, saisit le couteau, le
retourna en tous sens, le montra a ses deux associes et tous trois
sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proferant
des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.

Mais dans des natures fortes et energiques comme etait celle du mari
d'Angeline, la reaction se fait vite.

Il se mit a leur poursuite, apres avoir suspendu toutefois le cadavre
de son ami pour le mettre a l'abri des betes fauves en attendant que
quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le deposer dans le cimetiere
de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
distance entre eux et lui.

Grand fut l'emoi a la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
sauvages, car la victime etait tres estimee par tout le monde.

On assembla un conseil, et il y fut decide qu'un parti de chasseurs
irait immediatement chercher le corps du malheureux, tandis
qu'Attenousse, accompagne de tout ce qu'il y avait de plus respectable
dans la tribu, se rendrait faire sa deposition devant un juge de paix.





LE JUGE DE PAIX.

Etait-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
quelquefois, prescience chez l'homme? Voila la question que je me suis
posee depuis en pensant au recit, de mon ami Anakoui.

Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux a sa
vieille mere, a sa femme et a son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassees, des
larmes meme coulaient de ses yeux. Il semblait triste et preoccupe en
parlant.

Ils arriverent vers cinq heures de l'apres-midi et se rendirent
immediatement a la maison du juge qu'on leur indiqua. La ils furent
recus par un homme d'une taille elevee, aux yeux hors de tete, avec une
bouche edentee et des manieres grossieres et imperieuses.

--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.

--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
bord de la Riviere aux Castors.

--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement a Attenousse?

Celui-ci se nomma sans defiance.

--Alors votre deposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
puisque tel est votre nom.

Ce juge de paix s'appelait Justitia Belandre. C'etait un homme stupide
et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au supreme
degre et par la meme bouffi d'orgueil.

Le mensonge et la calomnie ne lui coutaient nullement des qu'il
s'agissait de faire du tort a quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
elucubrations mensongeres et calomniatrices, il signait Justifia.
Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre etre aussi vil et
meprisable que lui. C'etait son rapporteur: son nom etait Jose. Leur
secretaire a tous deux etait un nomme Vergette.

Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaitre
Attenousse.

Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
de quelque temps, escorte de sept a huit hommes.

C'etait ce qu'attendait le juge, car, aussitot qu'ils furent entres et
qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il etait si
lache le miserable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononca
lentement,: "Attenousse, d'apres des depositions qui m'ont ete faites ce
matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous etes accuse de
meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, a mon idee, sont
innocents; je suis convaincu d'apres leur temoignage, que vous etes
certainement le meurtrier. J'ai donc dresse l'ordre de vous conduire a
la prison des Trois-Rivieres, c'est en cet endroit ou vous subirez votre
proces, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les temoins sont
assignes par moi pour y comparaitre. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
votre compagnon ou vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
forte qu'il puisse y avoir contre vous."

"Chacun ici connait combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare a vous d'essayer
a resister ou a fuir, car je vous fais lier pieds et poings."

En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute a
quel homme il avait affaire, car il haussa dedaigneusement les epaules
en disant: "Pourquoi donc chercherais-je a fuir comme un vil assassin?
Ce que je desire, c'est d'etre confronte avec mes accusateurs." Les
autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
d'Attenousse et certifier de son bon caractere, en en meme temps qu'ils
s'offraient de prouver la sceleratesse de Paulo et de ses complices.
D'un geste solennel et imperieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant a ceux
qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
immediatement.

Or dans ces temps-la, lorsque l'endroit ou l'on avait capture un
incrimine se trouvait eloigne du lieu de la prison, il etait conduit
d'un juge de paix a l'autre, chacun d'eux etant oblige de commander des
hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
ces hommes devaient obeir sous peine d'une forte amende ou de la prison.

Mais dans les grands bois ou les postes etaient etablis a des distances
bien eloignees, le magistrat choisissait quatre a cinq hommes qui
etaient, nourris et payes aux depens du gouvernement pour remettre le
prisonnier entre les mains du geolier de la prison la plus rapprochee.

Tel etait le cas pour Attenousse. Belandre, agent d'une societe qui
exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
d'instruction, avait ete nomme a la charge de magistrat stipendiaire.

Ce n'etait pas a son merite personnel que la chose etait due, mais aux
intrigues qu'il avait exercees aupres des personnes haut placees.

On sait que les sauvages Abenakis et Micmacs ne craignaient pas de
s'embarquer dans leurs freles canots, pour traverser le fleuve, gagner
le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la peche au lac St.
Jean.

La distance etait a peu de difference pres de cet endroit de Quebec ou
Trois-Rivieres. C'est la que se trouvaient les acteurs de la scene que
nous voyons.

La ville des Trois-Rivieres etait alors un entrepot considerable pour le
commerce de pelleteries; c'etait le rendez-vous des trafiquants et des
sauvages. Cette petite ville, a part du temps ou les canots charges
de fourrures y venaient chaque annee, avait la tranquillite qu'elle
a aujourd'hui, aussi l'arrivee d'un meurtrier comme Attenousse y
produisit-elle grande sensation.

Il fut escorte par une foule de personnes hurlant et vociferant contre
lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.

Enfin on l'introduisit dans la prison, ou il dut encore entendre les
imprecations de cette foule.

Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
bras, et qui ne manquerent pas de repeter l'affirmation du magistrat
qu'il etait un grand scelerat et qu'il n'en etait probablement pas a son
premier meurtre.

Le soir, ce fut en fremissant que les commeres se repetaient qu'il
y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
c'etait un veritable demon incarne; aussi tremblait-on a l'idee qu'il
pourrait s'echapper.

Ces propos plus ou moins crus etaient comme toujours de nature a
prejuger les gens ignorants, et les petits jures pouvaient aussi s'en
ressentir dans leurs decisions.

Il eut ete difficile cette nuit la a tout etranger d'obtenir
l'hospitalite dans la ville, tant les portes etaient solidement
barricadees et tant la frayeur etait grande.

Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son proces est termine depuis
quinze jours, qu'il a ete trouve coupable, qu'il est condamne a etre
pendu et que l'execution doit avoir lieu demain a six heures au matin;
vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.

Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
avec impatience le denouement de son recit, mais, comme je l'ai dit, je
n'osais l'interrompre. Il etait alors quatre heures de l'apres midi.

Ou est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
l'indique, je m'elancai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiete
vers la demeure de celui qui, je l'esperais, pouvait accorder le pardon
de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
lui dire quel etait le caractere, de son infame accusateur. Mon
temoignage ne devait pas lui etre suspect puisque je portais sur moi
les certificats d'eloge et d'estime que m'avaient donnes les premiers
officiers francais qui commandaient les armees ou j'avais combattu pour
ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
ma poitrine ecrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les francais et je croyais
que sans doute, il m'ecouterait.

Toutes ces idees me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
j'avais tant hate d'arriver et d'aller porter a mon malheureux ami
l'ordre signe de la delivrance, car je ne doutais point du succes de ma
demarche.

Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporte par cette esperance ou plutot par
la certitude que j'avais de reussir, je devais paraitre un fou forcene.
Les gens s'arretaient pour me voir passer. Ce fut dans cet etat que je
me presentai a la porte de la demeure du Gouverneur.

Je culbutai cinq a six gardes qui me refusaient l'entree. Je veux voir
le gouverneur, disais-je a toutes les objections qu'on me faisait et je
m'avancais toujours.

Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
les plus grands efforts.

J'etais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
s'avanca sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
vacarme.

C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-etre a
votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'ecriai-je, enjoignant
les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
quelques instants d'audience.

Il veut vous tuer, s'ecrierent plusieurs voix et on se precipita nouveau
sur moi.

La surexcitation dans laquelle j'etais decuplait mes forces, je
renversai les gardes et m'elancai sur le haut de l'escalier, la je
m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
contenir de sanglots, mon ame de supplications et de desespoir furent
employes pour obtenir une entrevue ne dut-elle meme durer que cinq
minutes.

Mais au moment ou mes lamentations devaient etre des plus dechirantes et
des plus pressantes, pour toute reponse je fus saisi et garrotte.

Alors mes forces m'abandonnerent completement et un affreux
decouragement s'empara de moi. Dans cet etat, on me conduisit a la
prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaina comme un
miserable malfaiteur.

Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
complet aneantissement, car depuis le palais jusqu'a la prison, j'avais
perdu l'usage de tous mes sens.

La fraicheur du cachot me ramena aux sentiments de la realite.

La prison des Trois-Rivieres, comme toutes celles de ces temps etait une
batisse a deux etages. La lumiere ne filtrait dans les cellules que par
un etroit soupirail grille de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
se faire jour qu'a travers un epais rideau de poussiere et de fils
d'araignees. Les murs suintaient l'humidite de toutes parts, un monceau
de paille pourrie repandait une odeur infecte quelques crampons de fer
rives aux murs auxquels etaient attachees de fortes chaines avec des
menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel etait l'interieur de
tous les cachots. Tous rapports avec l'exterieur ne se faisaient que par
un guichet d'une petite dimension par ou le geolier venait passer aux
prisonniers l'ecuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'etaient
pas enchaines; dans l'autre cas, ces aliments etaient deposes pres
d'eux, celui qui les apportait penetrait dans la cellule ou plutot
dans le cachot. C'est a peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.

Voila ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitot les
criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
d'avoir subi leur proces.

Toutes ces reflexions je les fis dans un instant, puis tout a coup se
presenta a mon esprit l'execution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
lendemain et moi qui etait si pres de lui, moi dont la poitrine etait
couverte de blessures et dont la voix etait si puissante, quand j'etais
libre, aupres des officiers francais et du Gouverneur en chef, qui tous
me connaissaient particulierement, je ne pouvais rien faire pour lui.
Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
efforts surhumains pour conquerir ma liberte, je m'elancais au bout de
mes chaines et faisais de telles tractions qu'elles ebranlaient presque
le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
les plus eloignes de l'edifice, mais tout etait inutile et l'heure
fatale avancait avec une effroyable rapidite.

Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment ou l'idee d'une
priere me vint a l'esprit.

Je tombai a genoux et priai avec toute la ferveur dont mon ame etait
capable.

Cette priere sans doute fut ecoutee du Ciel, car bientot des pas lents
et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journee retentirent
de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
desespere. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux a qui elle
s'adressait. Les pas s'arreterent a la porte de mon cachot et une voix
pleine d'onction et de tristesse demanda a celui qui l'accompagnait qui
appelait ainsi.

Ces un fou furieux, repondit celui a qui la question etait posee, il a
voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.

--Oh! non, non, m'ecriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
m'entendre, mon temoignage peut sauver de la mort un innocent.

--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la meme voix douce mais
ferme cette fois.

--N'en faites rien, monsieur l'Abbe, il est capable de vous tuer.

--Ouvrez, repeta la voix plus fermement encore. La clef grinca dans la
serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un pretre venerable
dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
epaules. Il avait a la main un flambeau qu'il deposa pres de moi d'un
air calme et paternel. Sa figure portait un caractere de grandeur et de
serenite empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.

A sa vue, je tombai a genoux et joignant les mains je m'ecriai dans un
etat de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".

Le pretre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
s'avanca encore plus pres de moi et me prenant les deux mains avec bonte
me dit d'une voix grave et sympathique:

"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frere, ou vous souffrez encore
beaucoup." Je ne pus lui repondre un seul mot, mais a l'alteration de
mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
moi. Il alla alors fermer la porte, ota le leger manteau qui etait jete
sur ses epaules, le plia en quatre, la deposa sur ma couche, s'assit
lui-meme a cote sur la paille humide et avec une douce autorite
m'obligea de prendre place sur ce siege qu'il m'avait improvise, puis,
prenant une de mes mains, il me dit avec bonte: "Que puis-je faire pour
vous mon frere? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
demeurer quelques instants aupres de vous, parlez, en quoi puis-je vous
etre utile".

Oh! c'est alors que je soulageai mon ame du poids enorme qui l'ecrasait
depuis si longtemps en lui faisant, aussi brievement que possible, la
confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
qui avaient lie mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
d'Attenousse. Je fis la peinture des caracteres de ces deux hommes, je
m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
j'avais eu part et lui montrai, a l'appui de mes paroles, les cicatrices
qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
m'avaient ete donnes.

Quand j'eus fini de parler, le pretre s'approcha de la lumiere, examina
mes parchemins un instant, puis, saisissant tout a coup le flambeau,
il vint le presenter devant ma figure: Helika! Monsieur Odillon! nous
ecriames-nous spontanement et nous tombames dans les bras l'un de
l'autre. Je le suppliai alors, me mettant a ses genoux, de sauver
Attenousse. Le bon pretre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondement emue et en
secouant la tete: "Helas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
tard, j'ai deja fait tout ce qui etait en mon pouvoir, car je le connais
depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, neanmoins je vais
encore tenter l'impossible pour y parvenir."

Au meme moment, un des guichetiers vint doucement gratter a la porte du
cachot, sur l'invitation du pretre, il entra.

Est-il eveille? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondement
affligee.

Non, mon pere, repondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses levres
se sont entr'ouvertes pour laisser echapper les noms de sa mere, de sa
femme et de son enfant dont il nous a parle si souvent depuis qu'il est
ici; il a dit aussi ces mots: Oh! pere Helika! si tu vivais encore.

Le pretre tout emu se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
sanglots m'empechaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
dit-il, priez et esperez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
retour."

La lueur blafarde du crepuscule du matin scintillait peniblement, deja
depuis quelque temps, a travers le sombre vitreau grille de mon cachot
et l'execution devait avoir, lieu a six heures.

Les ouvriers qui avaient travaille a dresser l'echafaud avaient; termine
leur tache funebre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
avec indifference des interets les plus mercenaires dans ces moments
solennels, parfois meme un eclat de rire mal etouffe arrivait a mon
oreille attentive, aiguisee et inquiete; je fremissais en songeant que
deja on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
longtemps les dernieres palpitations d'un corps humain suspendu au bout
d'une corde.

Je supputai qu'il pouvait etre alors quatre heures et demie.

Jamais je ne saurais vous depeindre les angoisses, les tortures, les
inexprimables douleurs, les anxieuses esperances que chaque minute
m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.

Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
etait accompagne de deux tourne-clefs.

J'ai enfin pu penetrer aupres du Gouverneur apres des peines sans nombre
me dit-il tristement.

Il parait qu'il a failli etre assassine hier soir et il a noye sa
frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donne sa parole qu'il allait
envoyer immediatement l'ordre d'un sursis. Il a refuse de m'en charger
tant il est encore abasourdi, mais il consent neanmoins a ce qu'on vous
ote vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?

Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me delivrait de mes
fers, qu'on met plus d'empressement souvent a condamner ses semblables
qu'a sauver un innocent.

Ce fut d'un pas defaillant qu'accompagne de monsieur Odillon et d'un
guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
entrames, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'eveilla. En
m'apercevant, il s'elanca au bout de ses chaines et nous nous tinmes
longtemps embrasses. "Angeline, mon entant, et ma vieille mere, me
demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
lui repondre, je me sentais, etouffe sous le poids, de tant d'emotions.
Alors monsieur Odillon vint a mon secours, il lui raconta en quelques
mots les principaux incidents qui m'etaient advenus depuis mon depart a
bord de la corvette, _La Brise_.

Puis nous lui fimes part de l'assurance que le Gouverneur avait donne de
l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutames que peu de foi et que
nous ne conservames nous-memes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
pauvre guerrier sauvage, nous repondit-il, en secouant tristement la
tete.

Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mere et son
enfant, mais elles etaient la-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
c'est donc qu'il les reverra desormais.

L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
n'arrivait pas. Nous laissames tous le cachot a l'exception de monsieur
Odillon qu'Attenousse desirait entretenir quelques instants.

Dix minutes apres, la porte s'ouvrit et nous fumes invites a entrer de
nouveau. La figure de monsieur Odillon etait empreinte de tristesse,
celle d'Attenousse etait calme et serieuse.

A fumes nous aupres d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
J'ecoutai en fremissant: helas! c'etaient des glas qui invitaient les
ames charitables a unir leurs prieres a celles du pretre qui allait
offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'ame de celui qui devait
mourir. En effet, quelques instants apres, revetu de sacerdotaux, il
commencait une Messe de Requiem et sa voix emue s'arretait de temps en
temps pour dominer son emotion pendant que les sanglots des assistants
troublaient seuls le silence.

Au moment de la communion, le pretre voulu adresser quelques paroles,
mais il ne put le faire que difficilement a travers ses sanglots.

Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
ete mis a mon injustement, faites-lui donc genereusement le sacrifice
de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
coupables. Voici mon frere, le pain des forts qui va vous soutenir dans
le moment ou Dieu va vous appeler a lui."

Ce fut tout ce qu'il put dire.

Attenousse recut l'eucharistie avec une ferveur angelique, lui seul
n'etait pas emu.

Apres la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
l'Extreme-Onction.

Et le sursis n'arrivait pas.

A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'etait le bourreau
qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon pretre regarda a sa
montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
tout espoir etait perdu.

En trebuchant, je reussis a me jeter une derniere fois au cou de mon
malheureux ami. Dans l'etat d'extreme souffrance ou j'etais, je ne pus
que distinguer ces quelques paroles: "Pere Helika, je te confie ma
vieille mere, ma pauvre femme et ma chere petite fille; sois leur
protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tot mes
derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."

Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporte
par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siege dans une autre
chambre plus loin.

Peu d'instants apres, je fus tire de mon etat de torpeur par des bruits
de pas dans le corridor. C'etait le cortege funebre qui defilait, je le
suivis machinalement.

La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'etait le dernier glas.

Attenousse, les mains liees derriere le dos et la corde au cou dont le
bourreau tenait l'autre extremite, s'avanca, d'un air calme, jusque sur
le bord de l'echafaud.

La foule etait immense, les rires et les chuchotements cesserent, le
spectacle allait commencer. Le condamne se mit a genoux, repeta les
prieres des agonisants apres Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
d'une voix ferme: "Avant que de paraitre devant Dieu, je declare de la
maniere la plus solennelle que je suis entierement innocent du crime
pour lequel on m'ote la vie. Je demande pardon a tous ceux a qui j'ai pu
faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur a ceux qui m'en on
fait." Il ajouta en se tournant fierement vers la foule: "le coeur du
guerrier sauvage est inaccessible a la peur. Son chant de mort ne sera
pas celui de ses peres, mais celui de la religion de sa femme et de son
enfant qu'un missionnaire leur apprit a repeter a l'enterrement de leurs
freres." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beaute
il entonna son _Libera_.

Je crois encore, apres quinze ans de ces evenements, entendre chacune
de ces notes qui retentissent dans mon ame avec le glas funebre que la
brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.

Son chant funebre termine, il se mit de nouveau a genoux, embrassa
pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui presenta, le bonnet
fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'etait
la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant meme, le cri "grace"
retentit. Un officier a cheval agitant un papier debouchait au coin de
la prison.

Ce cri produisit un choc electrique. La foule se precipita vers
l'echafaud, la corde fut coupee par vingt couteaux, mais helas!... il
etait trop tard... les vertebres avaient ete disloquees et la mort, par
consequent, instantanee!!!!......

La justice des hommes comme on le dit generalement etait
satisfaite...........

Des medecins furent appeles en toute hate. Ce que l'art put tenter fut
vainement employe pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
anxieuse, la tete decouverte, consultait avec angoisse la figure
des medecins pour tacher de decouvrir s'il n'y avait pas encore
quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci declarerent qu'il etait bien mort,
que tout etait fini, toutes les poitrines se souleverent, il y eut un
long murmure de pitie et bien des yeux laisserent couler des larmes.

Cependant au milieu du silence general, Anakoui s'approcha de Monsieur
Odillon et designant du doigt quatre hommes a figure imbecile, "voici,
lui dit-il, quatre des jures qui ont condamne a mort mon malheureux
frere. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitte quand des
temoins ont declare avoir entendu les trois scelerats concerter leur
plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer a faire
disparaitre sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
qu'un autre du nos freres les avait vus sortir ensanglantes de la hutte
quelque temps avant qu'Attenousse y soit entre."

Monsieur Odillon, qui avait assiste au proces et qui l'avait suivi
dans tous ses details, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
il se faisait qu'ils eussent trouve Attenousse coupable de meurtre quand
le juge dans son adresse aux jures avait appuye fortement sur cette
partie de la defense ou l'alibi se trouvait parfaitement prouve, qu'il
s'etait de plus etendu sur la credibilite des temoins a decharge et sur
leurs bons caracteres attestes par tous ceux qui les connaissaient. Il
avait ajoute que des temoignages non moins irrecusables affirmaient que
les accusateurs n'etaient rien autre que des repris de justice.

Alors un des jures s'avanca et d'un air capable il dit: Faites excuse,
monsieur le juge a dit que ces temoignages se contrecarraient les uns
les autres.

Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
dit; de la leur erreur.

Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
avec decouragement, par votre ignorance, vous etes cause de la mort d'un
innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
aviez a remplir et de la maniere dont vous l'avez fait.

Apres ces mots, ils resterent atterres pendant quelque temps et des
murmures de plus en plus menacant commencerent a s'elever dans la foule.
Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-meme avant le proces nous
avait assure qu'il etait certainement coupable. Le voila demandez-lui
pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il designait en meme
temps Belandre qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
paroles de ce qui se disait.

Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
assiste a l'execution sortirent leurs couteaux et s'elancerent dans la
direction que le jure avait signale. Belandre comprit l'immensite du
danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
poursuivi par les sauvages et la foule. Grace a l'agilite de ses jambes
et a la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
portes du palais.

Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
alla dans une autre partie du pays repandre le venin de sa langue
empoisonnee.

Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
fort mauvais parti aux jures.[1]


[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
jure soit d'une date bien posterieure a celle ou les evenements qui
sont decrits sont senses se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
consideration du motif qui le lui a fait commettre. Sans etre en aucune
maniere contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
qu'elles comportent parfois de graves inconvenients et occasionnent
souvent d'irreparables malheurs. Il suffit d'assister a une seance d'une
de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
homme, souvent depourvu de toute education et quelquefois meme du
plus gros bon sens s'eveille un bon matin tout etonne de recevoir une
commission de juge de paix. Il le doit quelquefois a l'appui qu'il a
donne a un candidat heureux. De suite le voila grand personnage, il
devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
graves difficultes, car a peine peut-il reussir quelquefois a signer son
nom d'une maniere lisible. Il est oblige de se faire lire la loi par un
voisin complaisant, sauf a l'interpreter comme il l'entendra plus tard.
Ces decisions, pour les parties lesees sont presqu'aussi sans appel que
celles des commissaires pour les decisions des petites causes puisque le
malheureux plaideur a a payer, le plus souvent, une somme au dessus
de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
connaissons meme et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
personnels ou politiques, amene a leur tribunal. Ceux-la a coup sur sont
invariablement condamnes. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
la Commission de la Paix ait besoin d'etre revisee soigneusement. Les
inconvenients qu'on rencontre dans l'institution de Jure sont plus
grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une legere importance
pour une affaire pecuniaire vous allez la confier a un avocat qui jouit
de la plus haute consideration et dont la science et le jugement sont
parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
vous etes obliges de vous en rapporter aux jugement d'hommes prejuges
quelquefois et, de plus, souvent denues du plus gros bon sens. Joignez
a cela l'esprit de nationalite, les traductions imparfaites au corps de
jure, des temoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
la longueur des questions et transquestions posees aux temoins et vous
aurez une idee du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigues et
ennuyes par la duree des plaidoyers. De plus, il est tres rare, qu'aucun
d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
decisions que l'expose du Juge qu'ils ecoutent souvent d'une maniere
distraite et qui n'est que le resume des temoignages contradictoires qui
ont ete donnes, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumiere sur
les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporte plus haut soit
purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat eminent, aujourd'hui
sur le banc, qui disait avoir demande a un jure qui avait declare
coupable un de ses clients accuse de meurtre, pourquoi il en avait agi
ainsi: grand nombre de temoins des plus respectables avaient prouve
l'alibi et le juge lui-meme le leur avait explique des que ces
temoignages se trouvaient parfaitement corrobores. Le jure lui avoua
alors franchement qu'ils avaient compris que corrobore etait synonyme de
contrecarre. Malheureusement lorsque l'avocat recut cette declaration,
il etait trop tard. C'est parce que nous croyons les roles des grands
et des petits jures intervertis que nous nous permettons ces
remarques.--Note de l'auteur.]

Le lendemain, un concours immense avait envahi l'eglise des
Trois-Rivieres pour assister au service funebre du malheureux
Attenousse. Ce concours l'accompagna meme tete decouverte jusqu'a
sa derniere demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
tristesse et de la pitie. Parfois aussi un sanglot mal etouffe se
faisait entendre.

La ceremonie terminee, un officier vint me remettre un papier couvert de
la signature du gouverneur par lequel il m'invitait a passer chez lui.
Il avait entendu raconter tout ce qui etait arrive depuis la veille. On
lui avait aussi redit dans les plus minutieux details la scene aux pieds
de l'echafaud et les declarations des jures, il en etait profondement
affecte. Il se reprochait amerement de ne m'avoir pas donne audience la
veille. Il s'accusait meme d'etre coupable de la mort de mon malheureux
ami en ayant trop tarde a envoyer le sursis, mais il pensait que
l'execution n'aurait lieu qu'a sept heures. Il m'offrit ensuite comme
compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise a la
famille du supplicie. Je la refusai en leur nom de la maniere la plus
peremptoire et lui dis avec amertume en decouvrant ma poitrine, que si
les blessures dont j'etais couvert et le sang que j'avais verse pour
la patrie n'avaient pas meme pu me procurer une audience de quelques
instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir a leur
assurer le bien-etre et le confort materiel, puisque j'avais amasse des
sommes considerables que je leur destinais.

La dessus je pris conge de lui apres qu'il m'eut assure que par un edit
qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.

J'allai ensuite faire mes adieux a Monsieur Odillon. Il n'etait pas
encore remis des secousses qu'il avait eprouvees. Il put cependant
trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
avec la plus grande emotion que nous nous separames.





ANGELINE.

La voie qui me restait a suivre etait desormais toute tracee. Reparer
le mal que j'avais fait, tel etait mon devoir et la determination
que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du temoignage de ma
conscience qui me dit que je n'ai pas forfait a mon serment.

Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui etait
venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chere, s'il etait
possible, car a l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
sentiment d'incommensurable pitie.

Je passai le reste de la journee a acheter des provisions en abondance
ainsi que des etoffes et des vetements de toutes sortes. Le lendemain
matin, accompagne de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
engages, je me dirigeai vers le Lac St. Jean ou je devais la rencontrer.
Nous marchames pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
justement le temps necessaire pour les repas et le repos qui nous
etaient indispensables, j'avais hate d'arriver et pourtant je redoutais
le moment ou elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
savais que ce serait la premiere question que sa mere et elle me
poseraient.

La quatrieme nuit, du haut d'une eminence, par un beau clair de lune,
je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumee qui s'echappait de
chaque toit et s'elevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensite des
cieux.

Je pressai alors ma poitrine a deux mains pour arreter les palpitations
de mon coeur qui semblait pret a en sortir. Un des indiens qui
m'accompagnait me designa la demeure d'Angeline. Je sentais en
descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
avertir leurs maitres que des etrangers arrivaient, j'avancais toujours
malgre la certitude ou j'etais que j'allais porter le desespoir dans cet
interieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
ils rentrerent precipitamment, croyant que c'etait plutot mon esprit qui
venait les visiter tant ils etaient certains de ma mort et tant etait
grande la superstition qui les dominait, malgre les lumieres que le
christianisme leur avait donnees.

Enfin, je reussis a dominer quelque peu mon emotion et me dirigeai vers
la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laisses
avant mon depart et qui avaient toujours montre pour elle un attachement
sans bornes, etaient etendus a la porte l'oeil et l'oreille au guet,
comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
mes pas, ils se leverent et pousserent d'affreux hurlements auxquels
repondirent tous les autres chiens de la tribu, puis des qu'ils virent
que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
ils s'elancerent vers nous le poil herisse, l'oeil ardent, nous montrant
deux rangees de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
barrer le passage. Je me sentis touche de ce devouement si vrai et si
desinteresse; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
D'un saut, ils furent aupres de moi, vinrent me lecher les mains, firent
mille cabrioles en avant et autour de moi, allerent japper joyeusement
a la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommencaient
leurs gambades tant leur joie etait delirante.

Je n'etais plus enfin qu'a quelques pas de l'habitation, lorsque la
porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
Toutes deux avaient ete eveillees en sursaut par le bruit inusite et
craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
qui n'etaient que trop frequentes dans ces temps-la. Je les reconnus du
premier coup d'oeil; c'etaient la mere d'Attenousse et mon Angeline.
Mes forces voulurent m'abandonner, mais je reussis a prendre le
dessus.--Helika, s'ecria la vieille en se reculant epouvantee pendant
qu'Angeline s'elancant a ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
coeur.

--Pere, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientot nous revenir?
Elle n'osait prononcer le nom de son epoux. Je pus alors, presse de ses
questions, me debarrasser de son etreinte et ordonner aux sauvages qui
portaient mes effets de les deposer a la porte de la hutte et leur
enjoignis de se retirer. Je leur avais expressement defendu de raconter
la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discretion.
Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
les deux jours qui avaient precede mon depart, j'entrai dans la cabane
et les assis sur mes genoux.

Pendant, ce temps, la vieille mere dissequait chacun des traits de ma
figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.

L'accablement dont mon ame etait en proie ne put leur echapper, elles
semblerent comprendre qu'un grand malheur etait arrive, et les
sanglots d'Angeline me tirerent de l'abime de douleurs ou j'etais
enfonce.--"Angeline, ma bonne, ma chere enfant, lui dis-je en
l'embrassant, ton mari etait trop parfait pour la terre, il ne pouvait
vivre au milieu des mechants qui rodent autour de nous. Dieu a voulu
qu'il me chargeat de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
ciel, car il l'a appele a lui. Une affreuse maladie l'a saisie a son
arrivee aux Trois-Rivieres, il un est mort entoure de tous les secours
de la religion benissant ton nom, celui de sa mere et faisant des voeux
pour le bonheur de son enfant. Il m'a charge de prendre soin de vous
tous et je ne faillirai pas a l'engagement que j'ai contracte sur son
lit de mort. Plutot m'arracher le coeur que de me separer de ton enfant
a laquelle j'ai voue tout l'amour, que j'ai porte a la mere et que je
ressens pour toi aujourd'hui."

J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la verite,
les yeux baisses et l'esprit encore noye dans le souvenir des scenes
affreuses que j'avais vues se derouler depuis mon arrivee dans la ville.

Quand je levai la tete, Angeline ne pleurait plus, son regard etait
perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa paleur etait
extreme. La mere continuait a m'examiner et malgre les efforts qu'elle
faisait avec la stoique energie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
eprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui etait
arrive.

Je deposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
de mes larmes et nous tentames, la mere et moi, tous les efforts
possibles pour tacher du la faire revenir a elle. Elle fut longtemps,
bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
qu'une idee lumineuse me frappa. Je couchai aupres d'elle la petite
Adala et lui ayant dit tout bas que sa mere allait mourir si elle
n'essayait pas par ses caresses de la rappeler a la connaissance. Cette
enfant etait d'une intelligence bien superieure a son age, on eut dit
qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
repeta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
Adala?" et elle l'embrassait a chacune de ses paroles. Ces accents naifs
qui peuvent faire surgir la mere de la tombe a la voix de son enfant
premier-ne eurent l'effet desire.

--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules desormais
sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
pas encore toute la perte que tu as faite en etant privee de l'appui
de ton pere, et des larmes abondantes inonderent ses joues. Agenouille
aupres du lit, je suivais avec anxiete cette scene navrante; toutefois,
j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
toute la verite, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
consolation est-elle possible dans cette vallee de larmes?

Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
evenements?.....

A force de bons soins, la sante d'Angeline parut se retablir et chaque
soir, une priere etait dite en commun dans la tribu pour le repos de
l'ame du malheureux Attenousse.

Toutefois la position n'etait guere tenable. D'un moment a l'autre, un
mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
car chacun savait ce qui s'etait passe avant et apres l'execution, et je
craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
lui apprit de quelle maniere Attenousse etait mort. Je me decidai donc
un jour de fuir ces endroits a jamais nefastes, d'amener avec moi mes
infortunees protegees, d'aller demeurer dans un lieu ignore, aupres d'un
lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-a-vis Ste. Anne
de la Pocatiere, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
preparatifs en consequence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
hommes et le surlendemain, accompagnes d'une embarcation montee par
de puissants rameurs qui devaient nous preter secours au besoin, nous
descendimes le Saguenay et quelques jours apres nous traversions le
fleuve.

Est-il besoin de vous dire que la veille de mon depart, j'avais visite
plusieurs de mes amis et leur avais expose le but et la raison qui me
forcaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants
de la nature, quel etait le sentiment qui guidait ma conduite, ils
voulurent meme m'offrir des venaisons, fumees et des pelleteries dont
j'aurais trouve un avantageux debit. Je les remerciai avec effusion pour
ces preuves d'amitie qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je
doublai le cap qui les separait a jamais de ma vue, je pus apercevoir
leurs silhouettes mal effacees. Ils venaient nous dire adieu malgre
l'heure matinale du depart, et tachaient de se mettre a l'abri des
rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient
comprendre combien il nous etait penible de nous separer d'eux. Je n'en
ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac a
la Truite, ceux-la je les ai toujours recus avec bonheur parce
qu'ils m'apportaient l'expression sincere de l'amitie que tous nous
conservaient.

Nous debarquames donc a Ste. Anne a un endroit qu'on appelle encore
aujourd'hui le Cap Martin. L'eglise se trouvait alors a une bien faible
distance de ce lieu, montrant son clocher d'ou trois fois par jour,
comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fideles a la
priere.

Je m'assurai de suite d'une demeure confortable. Un brave habitant,
moyennant retribution, me ceda une partie de sa maison. J'y installai
Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se separer
d'elles et je m'etablis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'evertuais a
trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs gouts, car, en
depit de tous mes efforts, je voyais la sante d'Angeline faiblir d'un
jour a l'autre malgre tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant
elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongee dans une
affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais reussi a lui
faire prendre un peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de
toute espece de prevenances et me secondait dans ce que j'essayais pour
la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais cache a Angeline
et par un accord tacite, jamais allusion n'avait ete faite aux jours
passes.

Ainsi s'ecoulerent six mois non pas de bonheur, mais au moins de paix et
de tranquillite; chacun devorant sa peine en silence.

Mais un jour arriva ou, entraine par le desir incessant de chasser,
je m'eloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je
revins, la desolation etait a son comble. Angeline, comme a l'ordinaire,
avait ete faire une promenade, elle avait rencontre dans sa course
une de ces commeres obsequieuses qui ont toujours la bouche pleine de
nouvelles. Elle lui avait raconte dans tous ses details le supplice
qu'un sauvage avait endure aux Trois-Rivieres. elle lui avait rapporte
toutes les atroces calomnies qui avaient pesees sur lui et auxquelles
elle-meme ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces details d'un
sien cousin qui etait parti des Trois-Rivieres la veille de l'execution
et qui les tenaient lui-meme de trois sauvages qui avaient vu commettre
le meurtre pour lequel l'indien avait ete execute. Il avait ajoute de
plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.

Ce coup devait etre le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la
mimes au lit le soir avec une fievre considerable et dans un etat de
delire complet. La Providence dans ses decrets avait decide qu'elle n'en
sortirait plus vivante.

Je glisse rapidement sur ces evenements parce que je sens mon etre se
dechirer a chacune des peripeties que j'aurais a raconter dans les
differentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai,
le bon medecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita a le
reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, a l'emotion de sa voix,
que je n'avais plus rien a esperer des secours des hommes. Il m'annonca
donc que mon enfant bien aimee n'avait plus que peu de jours a
appartenir a la terre. Sa constitution, ajouta-t-il, a ete minee
insensiblement par des causes que je ne puis comprendre; elle etait nee
forte et vigoureuse. C'est a son temperament et a vos bons soins qu'elle
a du de vivre jusqu'aujourd'hui. L'energie de sa volonte a pu lui faire
surmonter bien des crises causees par un mal moral, mais cette derniere
a ete au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus dit-il
en me prenant la main et la serrant affectueusement, Dieu aura mis un a
ses souffrances.

A cette desolante declaration je sentis mes jambes flechir sous moi
heureusement que j'avais a ma portee un poteau auquel je pus me retenir,
car j'allais choir. Je demeurai longtemps plonge dans l'abime de ma
douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'etais la lorsqu'une main
amicale vint se poser sur mon epaule. Je fis un soubresaut, comme quand
on est soudainement eveille au milieu d'un affreux cauchemar. C'etait le
bon cure qui venait faire sa visite quotidienne a ma chere malade. Le
docteur etait passe chez lui et lui avait raconte l'etat de desespoir
dans lequel il m'avait laisse. Il comprit que toutes ces consolations
banales qu'on prodigue quelquefois a ceux qui pleurent etaient
superflues, aussi nous acheminames nous en silence vers la maison. Avant
que d'y entrer, le bon pretre me fit promettre de n'y paraitre que
lorsqu'il m'appellerait afin que la malade ne vit pas l'alteration de ma
figure.

Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline
n'avaient plus rien qui appartint a la terre. Son regard etait tourne
vers les cieux et de ses levres s'echappait une fervente priere. Le
bruit de mes pas la tira de cet etat extatique. Elle me fit signe
d'approcher, me tendit la main et me presenta son front a baiser comme
elle avait coutume de le faire depuis mon retour.

Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer
les souffrances innombrables que j'ai eprouvees pendant les deux jours
et deux nuits qui precederent sa mort. Berce de temps en temps entre le
decouragement ou l'esperance, des qu'une lueur d'amelioration se
faisait entrevoir je redoublais, s'il etait possible, mes soins et ma
sollicitude. La mere et moi nous etions constamment a son chevet dans
un morne silence trouble seulement par la respiration haletante de la
mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de
l'inexorable destin nous montre a chaque seconde que nous avons fait un
pas vers l'eternite.

Les regards de la malheureuse mere, charges de tristesse rencontraient
parfois les miens et nous baissions la tete comme si nous eussions
craint, de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos
coeurs etaient en proie.

Le soir de la troisieme journee tout parut renaitre a l'esperance l'etat
de la malade nous semblait s'etre considerablement ameliore. Tout
joyeux, je me livrais a l'espoir et de suite j'envoyai querir le
medecin.

Nous sommes toujours si heureux d'esperer meme lorsque tout est perdu.

Il arriva en toute hate, prit le pouls de la malade, ausculta sa
poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis faisant signe
de l'accompagner a la porte: "le soleil de demain, me dit-il, ne la
trouvera pas vivante."

Dans la soiree, elle recut tous ses derniers sacrements. Vers minuit,
je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir a
remplir et je resolus de le faire avec toute l'energie que j'avais mis
autrefois a faire le mal. C'etait un pardon que je voulais obtenir, car
je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonne la voie du crime,
c'etait du aux prieres de mes bons parents, de mes soeurs et d'Angeline.

Apres que son action de graces fut finie, je priai l'assistance de se
retirer et prosterne, la face contre terre, je demandai pardon a mon
enfant pour tout ce que je lui avais fait endurer a elle-meme, lui
racontai l'histoire de son enlevement et les souffrances atroces
qu'enduraient ses parents par sa disparition.

J'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel qui
doit recevoir sa sentence.

--Pere, me dit-elle apres un moment de silence, viens, m'embrasser. Je
remets entre tes mains Adala, c'est mon tresor, c'est ma vie que je le
confie.

Telles furent les dernieres paroles que j'entendis de sa bouche
angelique.

Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la mourante
devenait de plus en plus oppressee, ses levres seules remuaient pour
repondre aux prieres des agonisants. Ses mains etaient jointes et ses
yeux tournes vers le ciel. Un instant apres que nous eumes fini de
prier, une legere teinte parut colorer ses joues: "j'y vais, j'y Vais,"
prononca-t-elle comme si elle se fut adressee a quelqu'etre surnaturel
et ce fut tout!!!.......................................

En ce moment, Adala s'eveilla en souriant et demanda sa mere, elle
tendit ses bras vers elle et l'embrassa en l'appelant. Helas sa pauvre
mere n'etait plus qu'un cadavre!

Deux jours apres, Angeline fut deposee dans sa derniere demeure ou elle
dort encore aujourd'hui sous un gazon emaille de fleurs sauvages en
attendant le jour ou nous nous reunirons. Une pauvre croix de pierre sur
laquelle est grave son nom, avertit le passant indifferent qui foule les
tombes du cimetiere, qu'elle repose la.

Quand la ceremonie funebre fut terminee, je pris Adala dans mes bras, la
pressai sur ma poitrine et lui dis avec transport: "Oh non, mon Adala,
tu ne resteras pas orpheline, car desormais tu seras ma seule richesse,
mon seul bonheur."





TROIS TRAPPEURS.--UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

J'avais adopte l'enfant comme la mienne et la grand'mere qui demeurait
avec moi en prenait un soin tout particulier.

L'interet de mon argent fournissait amplement aux besoins de la famille,
et nous vivions heureux.

Je passai tout l'ete aupres de mes protegees, mais les premieres bordees
de neige firent renaitre en moi un desir irrepressible de la chasse dans
les endroits ou ma vie s'etait en partie ecoulee.

Adala avait, pendant ce temps, supporte les maladies auxquelles les
enfants de son age sont sujets; grace aux bons soins du medecin et de
ceux que nous lui prodiguames, elle etait revenue a la sante.

J'avais concu des soupcons sur le caractere de la femme qui avait
raconte a Angeline la mort tragique de son mari. Je reconnaissais-la,
dans toutes ces informations, une malveillance dictee par une
intelligence plus forte que ne possedait la femme en question. Je fus
aussi frappe de cette histoire du cousin qui l'avait mis parfaitement au
fait d'une circonstance intime de notre vie.

Depuis quelques jours, on m'informait que trois sauvages, apres avoir
rode longtemps dans les bois, etaient disparus subitement et sans qu'on
sut quel cote ils avaient pris: de la, grande inquietude parmi mes
voisina, car ils s'etaient livres a des vols, a des rapines, ils avaient
meme commis des actes d'outrages les plus criminels qui avaient attire
contre eux un juste sentiment d'indignation. Ces derniers actes
mettaient le comble a leur sceleratesse. Dernierement encore, ils
etaient entres dans la demeure d'un brave citoyen alors absent et la
femme ne put etre a l'abri de leurs violences qu'en les menacant de mon
nom, car on savait dans la paroisse que j'etais un ancien chef sauvage.
En m'entendant nommer celui qui paraissait les conduire, avait
tressailli de surprise. Il avait pris des informations detaillees sur
ma figure, l'endroit d'ou je venais et le personnel de la maison que
j'occupais; puis, sur les reponses de la femme, ils avaient echange
entre eux quelques paroles precipitees et avaient deserte sans ajouter
rien de plus. La terreur qu'ils inspiraient etait devenue universelle.
Une battue generale avait ete faite dans toutes les montagnes et les
forets d'alentour sans aucun resultat.

Ce qui jusqu'alors n'avait ete que soupcon pour moi devint certitude;
plus moyen d'en douter, c'etait Paulo et ses complices. Paulo
connaissait mon lieu de retraite, peut-etre savait-il aussi que je
m'etais fait le protecteur d'Adala et chercherait-il a exercer contre
l'enfant d'Angeline la meme vengeance que j'avais tiree de sa grand'mere
de son refus de m'epouser.

Ne pouvant tenir plus longtemps a cet etat d'anxiete, qui soulevait
d'avantage mon desir de gagner les bois pour me mettre a leur recherche,
tout en chassant, je partis un bon jour apres avoir mis Adala et sa
grand'mere hors des atteintes d'un coup de main par lequel on aurait
tente quelque chose contre elles.

Cette vie nomade et libre du sauvage me convenait, parce qu'au milieu de
mes compatriotes, les blancs, j'avais vu se derouler les plus douloureux
evenements de ma vie et j'y retrouvais a chaque pas, aupres de leurs
demeures, des souvenirs de mon enfance, de ma jeunesse, mais par-dessus
tout de mes parents sans compter de cuisants remords. Il me semblait que
seul encore, assis aux pieds des grands arbres ou j'entendrais la voix
toute-puissante de Dieu, je sentirais un peu de calme renaitre en mon
ame.

Dans le recueillement des forets on retrouve, au milieu de la privation
de la vie sauvage, les souvenirs si chers du foyer. Ils etaient pour moi
si remplis de charmes que j'esperais les revoir encore dans le silence
profond et l'isolement. La j'y reverrais mon pere conduisant peniblement
sa charrue, mais tout joyeux a l'idee que c'etaient autant de sueurs
epargnees au front de son enfant. J'y reverrais encore ma vieille et
sainte mere travaillant pour moi et mes cheres jeunes soeurs s'ingeniant
a trouver ce qu'elles pouvaient faire pour me prouver leur amour et leur
desir de m'etre agreables. L'amour qu'on me portait dans, cet asile
fortune se deteignait sur tout le personnel de la ferme, les bons
domestiques, les servantes me comblaient eux aussi d'attentions. Il n'y
avait pas meme jusqu'aux animaux dont je repassais les noms dans ma
memoire, qui ne replissassent mon esprit de regrets pleins de charmes
mais a jamais superflus. Ne pouvant resister a ce desir bien legitime de
revoir encore quelques instants du passe, je resolus d'aller faire une
excursion de quelques semaines aupres du Lac a la Truite. et j'esperais
aussi retrouver les traces des trois brigands.

Deux jours apres mon depart, j'etais sur les bords de la riviere St.
Jean qui coule sur les limites: du Canada et des Etats-Unis.

Je n'avais pas encore rencontre une seule figure humaine, mais j'avais
constate des pistes differentes, les unes, sans aucun doute, appartenant
a des chasseurs blancs et les autres a des indiens, tel qu'il etait
facile de les reconnaitre aux moyens que prenaient les uns d'en cacher
les vestiges et les autres a l'empreinte plus franche et par consequent
plus ferme sur la terre boueuse.

Un soir assis devant mon feu, pendant la cuisson d'une piece de venaison
pour mon souper, je faisais un retour sur le passe et remontant le cours
de ma vie criminelle, je sentais le desespoir me gagner en songeant a
tout le mal que j'avais fait et aux moyens de le reparer.

Mes pensees me reporterent naturellement vers la soiree ou l'ame
gangrenee par l'idee d'une vengeance diabolique, j'avais partage mon
repas avec Paulo et l'avais associe a mes projets criminels.

J'etais absorbe dans ces idees lorsque les plaintes de mes chiens me
tirerent de ma reverie. Les pauvres betes n'avaient presque pas pris de
nourriture depuis mon depart de Ste. Anne. Je detachai, les pieces de
venaison qui etaient a la broche, et les leur abandonnai de grand coeur;
je me sentais incapable de manger.

Pendant que mes chiens devoraient leur repas j'eteignis soigneusement
mon feu, j'en fis disparaitre les traces, comme c'est la coutume de ceux
qui veulent cacher leurs campements.

Toutes ces precautions prises, je me replongeai de nouveau; dans mes
reflexions. Un bruit de voix me reveilla en sursaut et me fit sortir de
cet etat de somnolence.

J'avais choisi pour gite une clairiere qui dominait la foret. Des arbres
vigoureux environnaient le plateau ou j'avais fait cuire le repas
qui n'avait servi qu'a mes chiens, les rochers qui le surplombaient
laissaient des anfractuosites caverneuses, dans l'une desquelles je
m'etais tapi pour la nuit.

Mes chiens etaient parfaitement dresses, aussi lorsqu'ils voulurent
elever la voix pour m'avertir de l'approche d'etrangers, je leur imposai
silence et ils se coucherent a mes pieds sans plus bouger que s'ils
eussent ete morts.

De ma cachette j'apercus une flamme vive s'elever au meme endroit ou
j'avais eteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais du lieu que
j'occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrives, eussent-ils ete
ceux de l'ennemi la plus ruse.

Quand la flamme commenca a eclairer leur bucher, je vis avec surprise
trois grands gaillards, equipes et vetus comme l'etaient les trappeurs
canadiens de ce temps-la. Ils etaient jeunes, forts et vigoureux. L'un
surtout, que j'entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef,
etait d'une taille et de membrure a pouvoir lutter contre un lion. Un
autre, qu'ils nommaient le Gascon et qui d'ailleurs n'avait pas meme
besoin d'en porter le nom, se faisait reconnaitre aisement par ses
_sandedious_ et ses _cadedis_ pour un enfant des bords de la Garonne.

Le troisieme, egalement bien decoupe, avait une certaine empreinte
de melancolie. Ses vetements a celui-la, etaient d'une recherche
pretentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le
sourire, si toutefois on se trouvait hors de la porte de son oeil ferme
et de son bras robuste.

Pendant que le repas cuisait, j'ecoutai leur conversation, ils en
etaient aux faceties:

--Oui, disait le gascon, par ma barbe et la tienne que tu n'auras
jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que
le chef Baptiste vient de nous avertir qu'un repas a ete pris dans cet
endroit, il n'y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas
etre a une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous
mettions a table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de
perfectionner ton education, de te faire le recit de toute ma vie: Mon
pere etait un grand industriel; chaque annee nous avions a confectionner
des articles d'art et de necessite qui trouvaient toujours un prompt
debit. Mon frere aine lui etait un _saigneur_, son cadet etait marchand;
pour moi j'etais dans le commerce des perles.

Tu vois, mon bon, si j'ai appartenu a une famille troussee.

L'autre l'ecoutait avec etonnement ouvrant la bouche et les yeux d'une
facon demesuree.

Cadedis, reprit-il, tu ne comprends pas qu'avec tous ces moyens de vivre
je me suis fait trappeur. Je vais t'expliquer la chose, oui vrai dans
tous ses details car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien
rares.

Un franc eclat de rire interrompit le narrateur, il en demeura un
instant deconcerte.

--Des le moment, dit la voix rieuse, qu'un des tiens detache sa langue
du crochet de la verite, on peut etre sur qu'a force de repeter des
balourdises, il finit par les croire. Puisque ton pere etait un
industriel que ne t'a-t-il interesse dans son commerce?

--Faites excuse, mon pere confectionnait des sabots et le commerce
n'etait pas assez etendu pour qu'il eut besoin d'un associe!

--Ton frere qui etait seigneur aurait pu t'etablir sur une de ses
terres?

--Quand je vous dis que mon frere etait _saigneur_, c'est qu'il saignait
les moutons du voisinage pour avoir une partie du sang. Il n'a jamais
possede de terre plus que j'en ai sous la main!

--Et ton frere le marchand ne pouvait-il pas te donner une place dans
son etablissement et ton industrie dans le commerce des perles ne
t'assurait-elle pas un belle existence?

--Oh! pour ca quant a mon frere le marchand, il etait en societe avec la
grosse voisine pour vendre de la tire et de la petite biere le dimanche,
a la porte de l'eglise; pour moi j'enfilais des grains du verre que je
vendais pour des colliers de perles. Nos trois industries reunies ne
rapportaient pas cinq francs chaque semaine pour faire bouillir la
marmite. Voila ce qui fait que le bonhomme, que nous appelions papa, a
leve le pied un bon matin pour aller rejoindre, disait-il, la mere que
nous n'avons jamais connue. Et il termina d'un ton piteux: Il fallait
bien que je changeasse de pays.

Le rire qui suivit cette declaration ebouriffante fut
presqu'inextinguible de la part de deux auditeurs, mais, sans se
deconcerter davantage, l'interlocuteur continua:

--Trou de l'air, c'est tout d'meme un fort beau pays que celui que
j'ai laisse la _ousque_ l'eau que vous buvez ici est du vin dans nos
rivieres, meme que chaque matin le soleil trouve cinq ou six gaillards
qui ronflent a reveiller les morts rien que pour s'etre assis sur ses
bords.

Ces dernieres reflexions augmenterent encore l'hilarite des deux autres.

Et toi, reprit celui qui s'appelait Baptiste en s'adressant a l'homme a
l'air melancolique, depuis six mois que nous chassons ensemble et que
tu me promets de me faire connaitre ton histoire pourquoi ne nous la
dirais-tu pas aujourd'hui?

Helas! repondit celui-ci, elle est fort triste mon histoire et ne sera
pas bien longue: Vous m'appelez Normand et c'est bien le cas de me
donner ce nom puisque la terre ou j'ai vu le jour se trouve dans la
Normandie. Mon pere etait autrefois un riche fermier. Il avait acquis de
grandes proprietes mais non content, de la jouissance de nos biens,
il lui prit la sotte fantaisie d'ajouter un titre do noblesse au nom
respectable de Cornichon qu'il portait. Pendant quelques annees, il
fit de folles depenses qui nous amenerent dans un etat, de gene
considerable. Pour completer toutes ses sottises, il acheta un chateau
en ruines qu'on appelait la Cocombiere, il acheva d'eparpiller le peu
qui nous restait pour te rendre presqu'habitable. Je ne sais quel
mauvais drole lui avait fait croire que par cette acquisition il
devenait baron; aussi ne l'appelait-on plus si on ne voulait pas
l'offenser, que le Baron de la Cocombiere.

Je passe brievement sur les details des toilettes extravagantes qu'il
faisait chaque jour et qui le rendaient, l'objet des risees et des huees
des campagnards du voisinage. Quand je passais avec lui, accoutre d'une
maniere aussi ridicule qu'il l'etait lui-meme, nous entendions les
gamins s'ecrier: Voila Monsieur Concombre et son Cornichon qui passent.
Nous recevions ces insultes avec un dedain superbe et sans sourciller.
Pour ma part j'aurais tordu le cou a un de ces droles, si mon pere, se
renfrognant dans sa dignite, ne m'en eut empeche en m'expliquant qu'il
serait malseant pour moi et indigne du sang qui coulait dans nos veines
de toucher a l'un de ces _vilains_.

C'est avec ce genre d'education que j'atteignis mes vingt ans. Nos
ressources pecuniaires etaient completement epuisees et je songeais a
chercher une position lucrative, lorsqu'un bon matin mon pere arriva
dans ma chambre d'un air tout radieux: Mon fils, me dit-il, il va
falloir endosser tes plus beaux habits et aller demander en mariage la
fille du Marquis de Montreuil dont la domaine avoisine le notre. Je
vais moi-meme presider a ta toilette et voir a ce que le laquais qui
t'accompagnera soit en grande tenue.

Les ordres de mon pere etaient pour moi sans appel. Une heure donc
apres, coiffe d'un chapeau a plumes, habit galonne en rouge bleu et vert
sur toutes les coutures, bottes a l'ecuyere toutes rapiecees, j'etais
installe sur une rosse, pendant que le laquais espece de jocrisse, qui
devait me suivre a distance et enharnache d'une maniere aussi ridicule,
avait en fourche un ane dont la maigreur l'avait oblige a mettre une
demi-botte de foin pour se proteger des foulures. Ce foin d'ailleurs
devait lui servir de selle.

Ce fut dans cet etat que je me presentai au chateau du Marquis, vieux
noble d'ancienne souche. J'y fus fort bien recu et avant que je lui
declarasse le but de ma visite, le marquis m'invita a entrer au salon ou
sa fille, charmante personne bien elevee, executait un air de musique.
Rougissant comme une pivoine j'entendis lire la pancarte que j'avais
donnee sur laquelle etaient ecrits d'une maniere illisible mes noms,
titres et qualites. Pendant cette longue enumeration que mon pere avait
lui-meme griffonnee je voyais la jeune fille se tordre en tous sens pour
s'empecher d'eclater. Cependant elle put se dominer et me montrant un
fauteuil elle m'invita a m'asseoir. J'allai donc m'y installer, mais
croyant qu'il etait incivil de l'occuper tout entier je m'appuyai
simplement sur un des bords. Malheureusement, h'avais mal calcule les
lois de l'equilibre, le fauteuil culbuta avec moi. Dans l'effort que je
fis pour me retenir, je renversai une table chargee de pots de fleur
dont la terre et l'eau vinrent me couvrir entierement la figure. Jamais
de ma vie je n'ai entendu pareils eclats de rire. Je jugeai a propos
de tenter un mouvement de retraite, mais par malheur en faisant mes
salutations de reculons et mes excuses les plus sinceres, j'allai poser
le talon de ma botte sur les pattes du chien favori couche a peu de
distance.

Le caniche poussa des cris affreux, je le pris precieusement dans mes
bras et le caressai pour tacher de le consoler, le croiriez-vous la
vilaine bete laissa _couler de l'eau_ qui m'humecta. La chaleur que
me procura ce _bain improvise_ me fit perdre completement la tete, il
m'echappa des mains et tomba lourdement par terre.

De la redoublement de cris du chien, redoublement aussi d'eclats de rire
de l'assistance.

Tout confus, je saisis mon chapeau a plumes que j'avais depose sur le
plancher a cote de mon siege, tel que le ceremonial de mon pere me
l'avait ordonne, et je me retirai de reculons, saluant a droite et a
gauche les valets et les cuisinieres que je prenais pour le marquis et
sa demoiselle qui s'etaient esquives sans doute pour pour rire plus a
leur aise.

Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y
dirigeai avec precipitation.

En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'etre incivil,
je heurtai violemment une grosse fermiere qui entrait. Elle portait sur
sa tete un vase rempli de creme. Je ne sais comment la chose se fit,
mais la fermiere dont j'avais barre les jambes tomba sur moi et le pot
de creme m'inonda la figure. Certes ce n'etait pas un petit poids je
vous prie de le croire, que celui de la fermiere et lorsque je fus
debarrasse de sa masse, grace aux valets qui nous relevaient en
etouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait a
grand'peine.

Je piquai des deux eperons les flancs de la rosse, elle partit a la
course mais ce fut pour gagner l'etable ou il lui restait, sans doute un
peu de picotin. En y entrant, malgre tous mes efforts pour l'arreter,
naturellement je fus desarconne. J'etais tombe a la porte de l'ecurie
et lorsqu'on me ramena ma bete et les valets n'avaient pas encore fini
d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la
partie de mes habits sur laquelle j'etais tombe.

Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'a force d'etre pousse, battu par
les valets et enfin grace a une corde que mon laquais lui passa au cou
pour la faire remorquer par son ane, que l'infame Rossinante se decida a
se mettre en marche. Je m'eloignai de ces endroits accompagne d'eclats
de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.

Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitie du foin
qui lui avait servi de selle pour s'empecher de faire chorus avec la
valetaille du chateau, tandis que son ane poussait des braiments comme
contre-basse.

En entendant raconter cette belle equipee, mon pere en fit une maladie
qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Apres sa mort, tous nos
biens furent vendus, et je m'eveillai un bon matin n'ayant pour tout
partage que le chemin du roi.

J'ai oublie de vous dire que ma mere etait morte depuis un grand nombre
d'annees.

J'etais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il
leur montra sa carabine) que mon pere m'avait donnee dans des jours
meilleurs.

Voila pourquoi je me suis embarque sur un batiment qui faisait voile
pour le Canada et me suis fait trappeur.

Je l'avoue franchement, cette mirobolante histoire reussit a m'arracher
un rire que je n'avais pas connu depuis bien des annees.

Pour les deux autres qui l'avaient ecoute avec un grand serieux jusqu'a
ce moment, je crus qu'ils n'en finiraient plus, tant leur hilarite etait
grande.

Lorsqu'ils se furent calmes, Baptiste s'ecria:

--Sacrement de penitence, c'etait son juron favori, je veux que la
corde qui servira tot ou tard a pendre les trois coquins que nous avons
rencontres aujourd'hui m'etrangle si je crois un seul mot de ce que vous
venez de dire. Il vaudrait mieux tout bonnement avouer que comme moi
vous etes pousses comme des champignons, remettant votre appetit au
lendemain quand vous n'aviez rien a manger la veille. Pour moi qui me
connais en homme, je vous sais deux vigoureux gaillards, honnetes et
determines. La franchement donnons-nous la main, ce sera entre nous a la
vie et a la mort, si vous voulez. Nos origines et nos titres de noblesse
sont du meme niveau et sans frime apres que nous aurons soupe, je vous
raconterai la mienne.

Ils echangerent ensemble de cordiales poignees de mains et le silence ne
fut bientot trouble que par le petillement du feu et le bruit de leurs
machoires.

Les appetits satisfaits, Baptiste commenca sa narration: Son enfance
avait ete miserable comme celle de presque tous les enfants trouves.
Abandonne sur le bord du chemin, il avait ete recueilli par une espece
de megere qui l'avait eleve dans un but de speculations Elle parcourait
les villes et les villages, exploitant la pitie des personnes
charitables par l'etat de maigreur et de denument dans lequel elle le
maintenait en le privant de nourriture et en vendant les hardes
qu'on lui donnait pour en employer l'argent a acheter des liqueurs
spiritueuses dont elle se gorgeait.

Lorsqu'il eut atteint l'age de sept ans, il avait deserte pour echapper
a ses mauvais traitements et etait venu rejoindre un campement de
sauvages qu'il nomma et que je reconnus comme faisant partie de la tribu
ou j'etais chef, et au milieu de laquelle il avait passe une dizaine
d'annees. La guerre etant survenue, il s'etait engage comme volontaire
dans le corps expeditionnaire du Commandant Ramsay qui partait pour
l'Acadie.

Les ennemis du sol une fois repousses, il s'etait embarque a bord d'une
corvette francaise ayant nom _La Brise_. Pris comme corsaire et vendu en
qualite d'esclave, en meme temps que son chef sauvage qui commandait sur
le meme vaisseau a cinquante volontaires de sa nation, il etait parvenu
a s'echapper apres des dangers sans nombre.

Il avait depuis sillonne les mers en tous sens et etait revenu se faire
trappeur avec le dessein bien arrete de revoir ses anciens amis.
Comme il etait certain que le chef devrait etre mort dans les fers de
l'esclavage n'en ayant eu aucune nouvelle depuis, il desirait surtout
rencontrer la fille de ce meme chef qui avait ete une Providence pour
lui avant son depart et la proteger dans le cas ou elle serait dans la
necessite, en reconnaissance de ce qu'elle avait fait.

On peut imaginer avec quel interet mele de surprise j'ecoutai cette
histoire. Elle etait d'ailleurs de nature a m'interesser a plus d'un
titre. D'abord la rencontre de Baptiste que j'avais double plaisir a
revoir puisque je le connaissais depuis nombre d'annees et que c'etait
le meme qui enfant, etait, venu nous demander asile. En l'absence de
Paulo, il etait le commensal le plus assidu de ma cabane.

Angeline lui avait voue une amitie toute fraternelle. Elle lui
avait meme donne des lecons de lecture et d'ecriture qui avaient
considerablement developpe son intelligence deja remarquable. Aussi le
pauvre orphelin, peu habitue aux bons procedes, la traitait-il avec une
deference et un amour tout filial, bien qu'elle n'eut que peu d'annees
de plus que lui. C'etait elle, la chere ange, qui l'avait engage a
prendre du service a bord de _La Brise_ pour me porter secours au
besoin. Ces derniers details, je les ignorais entierement.

J'etais doublement heureux de la rencontre de Baptiste. Bien que j'eusse
la certitude que je ne m'etais pas trompe sur les scelerats qui avaient
commis les actes de brigandage a Ste. Anne, j'allais cependant eclaircir
tous mes soupcons, car Baptiste connaissait parfaitement Paulo; aussi
m'empressai-je de sortir de ma cachette.

Malgre le peu de bruit que je fis, l'oreille exercee des trappeurs les
avertit de l'approche d'un etranger. Croyant a une attaque subite, il
disparurent derriere les arbres et je vis briller a la lueur du feu les
canons de trois carabines. J'elevai la voix et continuai a avancer en
disant: Est-ce que par hasard trois hommes jeunes et vigoureux comme
vous l'etes auriez peur d'un compagnon chasseur? Je m'approchai
completement desarme jusqu'aupres du feu.

A ma vue, Baptiste laissa tomber son fusil, puis la bouche ouverte,
l'oeil fixe, il me contempla un instant avec un etonnement indicible.
D'un saut, il fut aupres de moi, m'embrassa les mains, fit mille
contorsions, mille gambades, tant etait delirante la joie qu'il
eprouvait de me revoir. Ses autres compagnons le regardaient faire avec
une surprise et un ebahissement non moins grand. Sans nul doute, ils
crurent que leur chef devenait fou a lier.

Lorsqu'ils eurent repris leurs sens et que Baptiste leur eut donne
quelques explications, il me fallut repondre aux pressantes questions
de Baptiste qui me demandait des informations sur mon sort et celui
d'Angeline.

Je lui racontai mon temps d'esclavage, mon evasion et les derniers
moments d'Angeline et d'Attenousse aussi brievement que possible.

On ne saurait voir une douleur plus reelle et des larmes plus sinceres
que celles qu'il versa en entendant ce recit. Sa rage contre Paulo etait
indicible. "Et moi, disait-il en m'interrompant a chaque instant, moi
qui les ai tenus tous trois aujourd'hui au bout de ma carabine. Ah! si
j'avais su, si j'avais su... mais les miserables ne perdent rien pour
attendre".

Attenousse avait ete pour lui un ami et un protecteur.

Il me raconta ensuite qu'il avait surpris une conversation entre les
trois bandits, que ses compagnons n'avaient pu comprendre parce qu'ils
parlaient dans en langue iroquoise a laquelle ceux-ci etaient etrangers.

Bien qu'il n'eut pu saisir qu'imparfaitement, ce qu'ils se disaient,
il avait vu qu'il s'agissait d'un projet d'enlevement; mais que
l'entreprise qu'ils se proposaient devait etre entouree de grands
perils, car c'est a qui des trois ne l'executerait pas. Apres avoir
longtemps delibere il fut facile a Baptiste de conclure, par les mots
qu'il pouvait entendre quoiqu'ils ne fissent que des phrases decousues
qu'ils etaient decides de mettre leur projet a execution le plus tot
possible. Ils etaient pousses par l'espoir d'une rancon que le chef
paierait pour delivrer son enfant d'adoption.

On peut concevoir l'impression que me fit cette revelation. C'etait a
n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-etre meme
etaient-ils deja en marche. Ils avaient neanmoins compte sans leur
hote et, malheureusement pour eux, la partie etait trop forte, ils ne
devaient pas en recueillir le gain.

Nous concertames nos plans de defense, Baptiste et ses deux amis
devaient surveiller toutes les demarches des brigands et m'avertir quand
ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de
Baptiste meritait consideration surtout, lorsqu'il etait guide par la
reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitie pour
lui s'etaient lies de tout coeur a moi et me juraient fidelite. Ils
etaient guides par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage
que met tout honnete homme a prevenir un crime, et en prevenir ceux qui
devaient en etre les auteurs. C'etait pour eux un stimulant plus que
suffisant.

Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien
decide a verser jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour defendre mes
protegees.

En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'etais sur
les traces de ceux qui avaient jete la consternation parmi eux. Je leur
fis connaitre la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il
n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent
de me preter main forte et nous nous separames apres avoir convenu de
faire bonne garde et de donner l'eveil dans le cas ou un des trois
miserables serait apercu rodant dans les environs.

Quinze jours se passerent dans une parfaite tranquillite et sans que
j'eusse de renseignements sur mes nouveaux allies. Je connaissais trop
la perspicacite et le devouement de Baptiste pour douter un instant
qu'il ne remplit scrupuleusement le role important que je lui avais
confie.

Cependant ce calme apparent etait bien loin de me faire prendre le
change. J'etais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir
dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi
avais-je pris mes precautions en consequence.

Enfin le soir de la vingtieme journee, j'etais assis sur le seuil de
la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'etait le
signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai a la vieille
de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'a
ma voix; puis je me dirigeai precipitamment vers l'endroit d'ou etait
parti le cri. Je ne m'etais pas trompe, ce signal venait d'un des
compagnons de Baptiste. C'etait le gascon qu'il m'expediait. II
m'informa que les trois bandits s'etaient occupes de chasse et de peche,
ils avaient, fume les viandes et les poissons comme s'ils se fussent
prepares a un long voyage. Ils avaient de plus confectionne un leger
canot d'ecorce sur la riviere St. Jean avaient depose des provisions
de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne.
Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient prepare une hotte dont
la destination etait evidente, il etait d'opinion que cette nuit meme,
ils frapperaient le coup decisif; puisqu'ils n'etaient qu'a deux lieues
a peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant
qu'eux-memes ne seraient pas loin.

Je fis prevenir six des hommes les plus determines et intelligents
de mon voisinage et les disposai de maniere que leur presence fut
parfaitement dissimulee. D'apres mes instructions, ils ne devaient tirer
qu'au premier commandement.

J'oubliai par malheur de faire la meme recommandation au gascon eloigne
d'environ trois cents verges de la maison ou je m'etais embusque.





TENTATIVE ET ATTAQUE.

Une nuit des plus sombres enveloppa bientot la demeure et tous les
alentours. Un silence parfait regnait dans toute la campagne. Le temps
etait a l'orage; parfois un eclair illuminait la nue et venait en
serpentant se perdre dans un endroit desert: Le tonnerre grondait dans
le lointain et ses roulements nous arrivaient comme les detonations de
meches de canons.

Vers onze heures, le craquement d'une branche comme si elle eut ete
brisee sous les pas d'un homme retentit a mon oreille.

Deux carabines bien chargees etaient aupres de moi; j'en saisis une et
me tins pret a tout evenement. Je m'assurai aussi que mon couteau jouait
parfaitement dans sa gaine.

Mon oeil bien qu'exerce a l'obscurite dans les chasses a l'affut que
je faisais la nuit, ne pouvait cependant percer les tenebres qui
m'environnaient.

Heureusement qu'un eclair brilla un instant. Il disparut tres vite, mais
neanmoins j'eus le temps de remarquer une touffe d'arbrisseaux qui
se trouvait a trois arpents a peu pres de la maison et qui n'y etait
certainement pas lorsque j'avais fait l'inspection des lieux.

Dix minutes apres, un nouvel eclair apparut au firmament.

J'avais toujours l'oeil fixe vers l'endroit ou je venais de voir
le buisson. Pendant ce laps de temps, il s'etait considerablement
rapproche. Il ne devait pas etre a plus de vingt pieds du gascon.

Instruit par Baptiste des ruses des indiens, ce dernier n'ignorait pas
qu'il y avait embuche et que l'ennemi s'avancait. En meme temps, son
chien qu'il ne retenait qu'avec peine reussit a s'echapper et s'elanca
dans la direction du buisson en poussant d'affreux hurlements.

A peine y fut-il arrive que ses furieux aboiements se changerent en cris
plaintifs. Le bouillant gascon n'y put tenir plus longtemps. En deux
bonds, il fut a l'endroit ou les bandits abrites par le buisson
s'avancaient vers ma demeure. Un detonation se fit entendre, un
blaspheme affreux y repondit et le craquement de branches qu'on ne
cherchait plus a dissimuler nous avertit que quelqu'un s'echappait.

Pendant ce temps le francais faisait un bruit d'enfer. Les _sandedious_
les _cadedis_, je te tiens _couquin_, etaient montes au plus fort
diapason.

Des torches que nous avions preparees furent allumees et nous
accourumes. Le compagnon de Paulo avait rendu l'ame, la balle lui avait
traverse le coeur. Le blaspheme avait ete son dernier adieu a la terre.

Quant au gascon en apercevant son chien qui perdait son sang par une
large blessure a la poitrine il se mit a l'embrasser pleurant et lui
prodiguant les epithetes les plus tendres tandis que les _couchons_, les
_voleurs_, les _canailles_, lui sortaient de la bouche par torrents a
l'adresse de l'homme mort.

Sur ces entrefaites, Baptiste arriva avec le Normand et les villageois.
Tous avaient fait feu mais sans effet pensaient-ils.

Le cadavre du brigand fut identifie par les chasseurs comme celui d'un
des compagnons de Paulo. Sa figure etait hideuse. Une hotte qui devait
servir a transporter Adala etait aupres de lui.

Cependant ce dernier acte d'audace avait mis le comble a la terreur des
habitants. Eveilles par nos coupa de feu tous etaient accourus pour nous
secourir; les uns armes du haches, les autres de fourches, etc.,
etc., tant on craignait que nous eussions affaire a une bande plus
considerable. On n'avait laisse aux maisons que le nombre d'hommes
necessaires en cas d'attaque.

Nous decidames de suite de faire une nouvelle battue. Au point du jour
le lendemain, nous devions nous mettre en marche pour fouiller avec
le plus grand soin les bois, d'alentour. Nous esperions qu'un des
malfaiteurs, peut-etre tous les deux, auraient pu etre atteints par les
balles et auraient ete dans l'impossibilite de fuir bien loin.

Une semaine de recherches minutieuses et dont le cercle etait chaque
jour agrandi ne put nous faire decouvrir d'autre trace qu'une ou deux
gouttes de sang dans un fourre ou bien probablement Paulo et compagnie
s'etaient arretes.

Ces demarches infructueuses mettaient Baptiste au desespoir a cause
de l'interet extraordinaire qu'il portait a l'enfant d'Angeline et
d'Attenousse.

Le gascon de son cote etait inconsolable de la perte de son chien: il
n'en parlait qu'en jurant comme un paien. Il aurait voulu etre le diable
en personne pour faire griller le _couquin_, tant il redoutait la
reconnaissance de sa Majeste Fourchue en faveur d'un miserable qui
l'avait toujours si bien servi de son vivant.

Le normand lui accusait piteusement son peu de chance de ce qu'il etait
ne un vendredi et sous une mauvaise etoile.

Cependant j'etais devore d'inquietude. Je connaissait trop bien la
sceleratesse de Paulo, son caractere haineux et vindicatif pour ne pas
etre assure que tot ou tard, il tenterait une revanche eclatante.

Je n'osais donc plus m'eloigner de la maison et laisser Adala d'un seul
pas. Je la conduisais par la main dans mes courses journalieres. Si je
sortais en voiture, je la faisais asseoir a cote de moi; La nuit, son
petit lit etait place tout pres du mien. Je passais des heures entieres
a la regarder dormir essayant a deviner, chacune de ses pensees. Quand
je voyais ses levres roses s'agiter et laisser echapper un sourire, je
me demandais si elle ne causait en songe avec sa mere ou avec les anges
ses petits freres. J'ajustais ses couvertures de crainte qu'elle ne prit
du froid et doucement bien doucement, j'embrassais son couvre-pieds pour
ne pas l'eveiller par le contact de ma bouche.

Elle avait a peine plus de quatre ans et j'admirais avec quelle rapidite
son intelligence se developpait. Tous ceux qui la connaissaient etaient
aussi surpris de son etonnante precocite. Sa grand'mere et une bonne
vigoureuse servante que j'avais engagee, l'aimaient presqu'autant que
moi.

L'hiver qui suivit se passa dans une parfaite tranquillite. On n'avait
pas entendu parler de Paulo ni de son complice, les vols et les rapines
avaient cesse.

Tout le monde se felicitait de l'idee qu'ils etaient pour toujours
disparus, seul probablement je n'ajoutais pas foi a cette croyance
devenue generale.

Toutefois, une chose me rassurait, c'est que si je n'entendais rien
dire de Baptiste et de ses braves compagnons, j'etais certain qu'ils
surveillaient notre homme de pres et feraient tout en leur pouvoir
pour detourner les projets malicieux que le traitre et son complice
tenteraient contre moi ou plutot contre Adala. Ce a quoi mes associes et
surtout Baptiste tenaient le plus, c'etait de les prendre tous les deux
vivants peut-etre auraient-ils recrute quelques autres sauvages et ils
jouissaient d'avance du plaisir de les livrer a la justice. Baptiste
etait ruse, mais il avait affaire a forte partie: Paulo de son cote ne
manquait pas de finesse. Son intelligence naturelle, l'instinct de la
conservation l'avertissaient qu'il etait poursuivi. Aussi, comme je
l'appris plus tard; fallait-il faire de rudes marches pour ne pas perdre
sa piste. La route qu'ils suivaient etait toujours directe et tendait
evidemment a un but... mais n'anticipons pas les evenements.





LA CAVERNE DES FEES

Ceux qui ont visite Ste. Anne de la Grande Anse n'ont pu s'empecher de
remarquer une montagne allongee de douze a quinze arpents qui se trouve
a une petite distance du fleuve. Son dos s'arrondit mollement en se
prolongeant; elle n'est pas tres elevee, mais assez pour que, du haut de
son sommet, la vue domine le paysage magnifique qui l'environne.

Rien de plus agreable que de contempler son versant nord, boise d'arbres
varies et magnifiques. Des cretes de rochers qui partent du haut et
viennent jusqu'au bas vous representent les cotes d'un immense cetace
dont la montagne a d'ailleurs l'apparence. L'une de ces cretes presente
vers le milieu un aspect plus apre, plus herisse. Elle a un pic qui
domine les beaux arbres bordant les flancs de la montagne. Ce pic est
aride et denude. Vers la partie ouest, il est coupe perpendiculairement.
Il forme un contraste saisissant avec les autres bandes de rochers
paralleles qui sont a demi cache par une luxuriante vegetation.

Depuis longtemps, les habitants de l'endroit m'assuraient qu'une
caverne profonde, creusee dans ce pic presentait dans son interieur
des dispositions tout a fait extraordinaires. Quelques-uns memes
affirmaient, mais ceux-la, je suppose, n'etaient pas les plus hardis,
que souvent des bruits etranges s'y faisaient entendre.

Je decidai un jour d'aller en faire l'examen. Je pris avec moi un de
ceux qui l'avait deja visitee et qui lui pretait dans son imagination le
caractere le plus feerique.

On y parvenait en gravissant une pente tres abrupte. De grands arbres
repandaient leur ombrage sur l'entree spacieuse de la caverne. La
chambre principale se trouvait eclairee par fissures de la voute par
lesqelles filtrait une douce lumiere.

Au centre, une enorme pierre carree a surface unie semblait representer
une table. Cinq ou six pierres echappees de la voute etaient disposees
autour a la maniere de tabourets. A deux pas plus loin une colonne de
pierre, toute d'une piece, s'elevait droite et percait la voute. Elle
avait la forme des cheminees de nos habitations de campagne.

Cette caverne etait divisee en plusieurs compartiments. Deux dans le
fond etaient eclaires par les rayons du soleil qui y penetraient par des
ouvertures naturelles. Cette lumiere donnait la vie aux petites fleurs
qui en tapissaient les parois. Quelques vignes sauvages grimpaient le
long des rochers, montaient jusqu'aux interstices et s'echappaient au
dehors comme pour aller demander plus de seve au soleil.

A gauche, se trouvait un alcove eclaire seulement par l'entree. Au fond
de cet alcove et a angle droit on voyait un antre obscur, ou il y avait
un trou profond, circulaire, s'enfoncant tellement dans la montagne
que j'essayai a le sonder avec une perche de dix-huit pieds sans aucun
resultat. En approchant mon oreille de l'ouverture, j'entendis comme le
bruit d'une forte chute d'eau.

Quelques annees plus tard, lorsque je visitai la caverne, avec mon Adala
a qui j'en avais parle, l'interieur en etait completement change.

Des tremblements de terre avaient fait tomber une partie de la voute. Ce
n'etait plus qu'une ruine de ce que j'avais vu.

Un jour, il y eut grand emoi dans le village. Deux hommes, en longeant
le sentier au pied de la montagne, y avaient apercu des flammes et une
fumee qui s'en echappaient. On avait meme vu deux ou trois ombres sur le
sommet du rocher et ce ne pouvaient etre des hommes. La frayeur etait a
son comble.

Des voisins vinrent le soir veiller chez moi, suivant leur habitude, et
me raconterent ce qui faisait le sujet de toutes les conversations.

Tous ceux qui frequentaient ma maison etaient de braves gens doues
d'un esprit sain et de le plus grande honnetete, de plus d'un courage
eprouve.

Mais ce soir-la parmi eux se trouvait un autre homme qui, depuis trois
a quatre jours, sous un pretexte ou sous un autre, venait me faire des
visites frequentes et fort assidues. Il habitait une cabane a quelque
distance de chez moi. Elle etait situee sur la lisiere immediate des
bois et aux pieds de ce qu'on appelait la Montagne Ronde.

Cette montagne est ainsi nommee parce qu'elle ressemble a un pain de
sucre dont le sommet aurait ete arrondi.

La renommee de cet individu etait rien moins que recommandable. Les gens
du l'endroit se disaient tout bas qu'il avait incendie plusieurs granges
et qu'il ne vivait que de vols. A vrai dire, sa figure ne prevenait pas
en sa faveur. Il avait un front bas et fuyant, d'epais sourcils ou se
joignaient ensemble et semblaient tirer au cordeau. Ses yeux etait
louches, ternes et sournois. Ils s'illuminaient quelquefois et jetaient
alors un eclat fauve. Son nez aquilin se recourbait sur une bouche dont
les levres etaient tellement minces qu'on les eut dites coupees comme
une incision faite dans une feuille de papier. Lorsqu'il parlait, ou
pouvait voir quelques dents rares mais aigues comme celle d'un serpent.
Les muscles de la machoire inferieure presentaient a son angle un
gonflement tel qu'en possede le tigre et tous les animaux feroces.

Ce soir la, il etait en belle humeur et nous amusait par le recit d'un
evenement qui s'etait passe chez lui dans la journee: Un fou etait entre
dans sa maison, y avait fait toutes les perquisitions possibles sous
pretexte de chercher une poule qu'il disait avoir ete derobee et qui
devait s'y trouver. Il s'etait parait-il, livre a mille extravagances
tout en cherchant cette fameuse poule. Les excentricites du pauvre
insense telles que le "_louche_," ainsi nommerai-je l'individu, les
rapportait, faisaient tordre de rire mes voisins.

Il en etait au beau milieu de sa narration, lorsque la porte s'ouvrit.
Un mendiant entra. Il se dirigea d'un pas delibere vers la table,
s'assit aupres, puis, tout en regardant l'assistance d'un air hebete, il
demanda a manger en frappant du pied.

J'appelai la vieille indienne qui lui apporta de la nourriture. Il
mangea avec avidite sans regarder personne. Lorsqu'il fut rassasie, il
tira de sa poche une sale bouteille et alla en offrir un coup au louche,
son plus proche voisin. Il y mit meme beaucoup de persistance en le
regardant fixement. Comme pour la forme seulement il vint a moi, la
bouteille a la main, fit mine de me la presenter et se placa de maniere
que la lumiere se refleta sur sa figure, tout en tournant le dos aux
autre, et mit un doigt sur sa bouche et me fit un clin d'oeil.

Je tressaillis malgre moi; si je l'avais pu je lui aurais saute au cou.
C'etait mon brave ami, mon fidele Baptiste pour moi seulement, pour les
autres c'etait le fou dont la louche nous entretenait a son arrivee.

Desappointe et comme insulte de ce que personne ne voulait prendre part
a ses libations, il retourna aupres de la table et avala le contenu de
sa bouteille. Dix minutes apres, il etait etendu sur le plancher tout
aupres du louche et ronflait profondement.

Par complaisance je lui mis un oreiller sous la tete. Il ouvrit son oeil
intelligent; me fit un nouveau clin d'oeil en meme temps qu'un signe
imperceptible aux autres, d'observer le louche.

La conversation de ce dernier continuait intarissable sur le compte du
fou.

Je compris que Baptiste nous menageait quelque surprise. Effectivement
pendant que le narrateur en etait au plus beau de son recit, l'ivrogne,
comme dans le milieu d'un reve, d'une vois profondement avinee laissa
echapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tues, malheur!"

A ces mots le louche s'arreta et l'examina, mais le mendiant ronflait
deja. Sa narration continua avec moins d'entrain.

Neanmoins dix minutes apres, de nouveaux souvenirs lui revenant, il
recommenca a parler et a rapporter encore des actions du fou lorsqu'un
nom que celui-ci prononca attira son attention: "Paulo est mort, c'etait
mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un
soubresaut comme s'il eut ete pique par une vipere. Je le vis palir
et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientot, d'un
air degage, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en
s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.

Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'ecume meme lui
sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumiere a
sa place, que le malheureux etait malade, j'avais cru l'entendre se
plaindre."

Je remarquai toutefois que des ce moment, le louche devint taciturne.
Bien que l'heure ne fut pas tres avance, il nous souhaita le bonsoir
et partit. Peu d'instants apres son depart, le mendiant se leva et se
trainant apres les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se
dirigea vers la porte que je fus oblige de lui ouvrir tant il n'y voyait
rien. A peine etait-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur.
Bientot apres, le fou rentra en trebuchant, se recoucha, en peu
d'instant ses ronflements sonores recommencerent.

Mes voisins se retirerent en nous disant bonne nuit a la vieille mere et
a moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant
que ma vieille indienne Aglaousse, eteignait les lumieres trop vives.
Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer
sur sa figure.

Quand je rentrai, une entiere transformation s'etait faite chez le fou
apparent. Il avait ote sa perruque, fait disparaitre une partie de ses
haillons; il causait familierement avec l'Indienne et n'etait pas
plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'etait aussi ce que
contenait la bouteille.

Nous tombames dans les bras l'un de l'autre et apres quelques
informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun
danger pour Adala du moins pour quelques jours.

Il me raconta le resultat de sa chasse a l'homme.

Depuis au-dela de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne
acolyte, il n'y avait eu que ruses et embuches des deux cotes. C'etait a
qui surprendrait et ne serait pas surpris.

Les deux scelerats avaient pris tous les moyens possibles pour que leurs
traces ne fussent pas reconnues. Afin de faire perdre leurs pistes, ils
avaient souvent monte et redescendu dans le cours des ruisseaux des
distances considerables. Aussi les chasseurs eurent-ils bien du mal
avant que de pouvoir les retrouver.

Enfin un jour, les sauvages se croyant a l'abri de toute poursuite
avaient fait halte dans un endroit ecarte pour prendre quelque
nourriture, sans meme avoir la precaution de dissimuler toute trace de
passage.

Les francais et un trappeur canadien, qu'ils s'etaient adjoints,
reconnaissaient par l'habitude de l'observation la piste d'un homme
fut-il sauvage ou blanc.

D'ailleurs Paulo, qui avait, perdu le gros doigt du pied gauche,
imprimait sur le sol humide des marais une empreinte caracteristique.

Mes amis, en arrivant dans le lieu ou le repas avait ete pris,
reconnurent d'une maniere facile et certaine quels etaient ceux qui y
avaient sejourne.

Des ce moment, ils pouvaient les suivre plus aisement, connaissant la
direction de leurs pas qu'ils ne prenaient plus meme la peine de cacher.

Ils se dirigeaient evidemment vers un campement compose de sept sauvages
renegats chasses de leurs tribus pour leur mauvaise conduite.

Il eut ete difficile de trouver un homme plus energique et plus
determine que Baptiste. Les trois hommes de coeur qui l'accompagnaient
etaient aussi braves que ruses. Leur nouvel associe s'appelait Bidoune.

Enfin, apres une assez longue marche, ils arriverent aupres de ce
campement et ils purent se convaincre que Paulo et son ami y etait
installes. Comme ils etaient sans defiance, Baptiste, avec des
precautions infinies reussit a s'approcher tout aupres et put saisir
quelques mots de leur conversation.

Ils discutaient vivement un projet d'enlevement analogue au premier.
Paulo leur avait fait entrevoir quelle forte rancon le chef paierait
pour le rachat de son enfant. Leur plan etait tout muri: A un moment
donne, ils devaient se rejoindre chez le _louche_ ou des armes etaient
deposees. C'est d'apres ces renseignements que Baptiste avait cru devoir
prendre le pretexte d'une poule perdue pour y faire des perquisitions.

Comme l'enlevement etait plus facile par le fleuve, un canot serait mis
dans le voisinage dans lequel on embarquerait l'enfant pendant qu'une
bande ferait en sorte d'attirer les poursuivants vers les bois.

Leur intention etait de se diriger vers les iles de Kamouraska ou ils
se tiendraient caches pendant une quinzaine de jours pour detourner les
soupcons, puis ils se rejoindraient a l'Islet aux Massacres.

Ils devaient de plus incendier la demeure d'Helika, saisir la vieille et
le chef a qui, d'apres les conventions, ils ne feraient aucun mal, les
lier fortement tous les deux de maniere a les mettre hors d'etat de
donner l'alarme.

Au recit de ce diabolique projet je voyais les yeux de l'indienne
briller comme des tisons ardents a l'idee des outrages que sa petite
fille pourrait endurer parmi de tels brigands. Pour moi des transports
de rage indicible me saisirent, d'un rude coup de poing je fis voler la
table en eclata. Ah! oui je sentais bien alors le sang de ma jeunesse se
reveiller. Je voulais prendre mon fusil, courir au devant d'eux et les
tuer comme de miserables chiens enrages. La vieille mere aussi s'offrait
de s'armer d'une carabine et de venir avec moi a leur rencontre. Tous
les deux nous etions exasperes, mais Baptiste plus calme reussit a nous
tranquilliser.

Je lui demandai l'explication du cri du merle siffleur que nous avions
entendu pendant sa sortie de la soiree. Vous en saurez quelque chose
demain matin, dit-il, l'invention n'est pas de moi, elle est du gascon
et du normand. Soyez sans aucune inquietude, nous veillons sur vous
tous.

L'etoile du matin allait, paraitre quand Baptiste, apres nous avoir
serre la main, se glissa sans bruit dans l'ombre comme s'il en eut ete
le genie.

Quelque temps apres son depart et avant que le bedeau vint sonner
l'angelus, vous eussiez pu voir un homme agenouille sur les degres du
perron de l'eglise attendant en grande hate qu'elle fut ouverte pour
y entrer. Cet homme etait tout defait. Sa figure etait pale et
cadavereuse. Il regardait de tous cotes d'un oeil inquiet et
inquisiteur. Lorsque le cure entra dans la sacristie pour dire la messe,
il le supplia de vouloir bien le confesser.

C'est qu'en se rendant chez lui le soir, le louche, car c'etait lui,
avait vu et entendu des choses bien terribles.

Dans le sentier qu'il devait parcourir pour gagner son habitation,
il passait a travers de grands arbres sombres et pousses entre deux
rochers. Tout a coup, une boule de feu vint tomber a ses pieds. Il
s'arreta stupefait, ses cheveux se dresserent d'epouvante. A deux pas
en face de lui un etre etrange, diabolique, ayant des yeux rouges, une
bouche ouverte qui laissait apercevoir des dents de la longueur du
doigt, etait immobile au milieu du chemin. Il avait, en guise de mains
des pattes ressemblant a celles d'un ours avec des griffes beaucoup plus
longues qui s'etendaient vers lui. Il put voir cette apparition a la
lueur que jetait le globe de feu.

La tete du monstre etait, surmontee de deux cornes enormes.

Il entendit en meme temps un bruit de chaines. Il se tourna dans
l'intention de rebrousser chemin, mais une seconde boule, de feu tombait
en arriere de lui. Un autre diable plus terrible encore, s'il etait
possible, que le premier, dont la bouche lancait des flammes, lui
barrait le passage. Dans sa main, il tenait une fourche enorme tandis
qu'au-dessus de sa tete, un troisieme globe de feu roulait dans les airs
eu sifflant et laissait tomber sur lui une pluie d'etincelles.

Le louche, dit le premier diable, dont la voix caverneuse ressemblait a
s'y meprendre a celle des enfants des bords de la Garonne, "Cadedious,
mon bon, nous venons te chercher au nom de Satan. Tu as fait assez,
de mal comme cela, tu nous appartiens corps et ame". L'autre voix en
arriere reprenait: "Nous allons t'amener rejoindre Paulo en enfer,
depuis une heure nous l'y avons conduit." On entendait une autre voix
avec un rire sec qui disait: "Nous allons en faire un fricot avec vous
tous." Puis les deux autres diables s'approchaient de lui pendant que
la boule de feu venait lui roussir les cheveux. Il allait s'affaisser
lorsqu'il eu ressentit la chaleur. Se signant a la hate, il s'elanca
d'un bond prodigieux en avant d'un des diables qui effraye sans doute
par le signe de croix lui avait, livre passage.

Il prit sa course, mais une course plus rapide que celle du meilleur
levrier, malheureusement les diables eux aussi courent fort vite et
les boules de feu l'eurent bientot rejoint, tantot le precedant et le
suivant. Pour les eviter, il faisait des sauts de belier, poursuivi
toujours par le meme bruit de chaines et les memes ricanements. Hors
d'haleine, sentant ses jambes flechir sous lui, il arriva enfin a sa
cabane; mais a sa grande stupeur, elle etait toute reduite en cendres.
Il s'arreta terrifie. Une detonation venant d'en haut lui fit lever les
yeux. Il apercut des globes de feu enormes et de toutes les couleurs qui
menacaient de lui tomber sur la tete. A cette vue, il reprit sa course
desesperee poursuivi et toujours par les memes fanfares infernales.

Enfin a force de se signer et de recommander son ame a Dieu, il put
faire disparaitre tous les diables. Il gagna le village toujours en
courant et alla se refugier, comme on l'a vu, sur le perron de l'eglise.

Telle fut l'histoire qu'il raconta au bedeau et dont je donne ici le
resume.

Celui qui eut visite la caverne des fees le jours precedent aurait ete
etonne de voir le genre d'occupation auquel trois hommes se livraient.

Deux cousaient ensemble des morceaux d'ecorce de bouleau perces de trous
a l'endroit des yeux, de la bouche et ornes d'un nez enorme. De temps en
temps, ils s'ajustaient ces masques sur la figure en riant de bon coeur
a l'apparence qu'ils leur donnaient.

Bidoune, d'un autre cote, (car le lecteur a sans doute reconnu que la
mascarade qui avait cause une si grande terreur au louche, etait une
pure invention du gascon et de son ami pour debarrasser la paroisse de
cet homme traitre et mechant) adaptait au bout d'une perche un paquet
d'etoupe. Des boules enduites de terebenthine etaient a cote de lui.

Tout en travaillant, on se distribuait les roles. Bidoune devait grimper
dans le haut d'un arbre pour lancer a point nomme la seconde boule
prealablement enflammee. La premiere etait reservee au gascon qui la
pousserait a coups de pieds en avant du louche pendant que Bidonne
l'empechait de retourner en arriere avec la sienne en poussant des
rires homeriques que le pauvre malheureux prenait pour des ricanements
infernaux.

Il est inutile de dire que l'etoupe que Bidoune faisait jouer au bout de
sa perche et qui laissait tomber des etincelles constituait le globe de
feu venant des airs. Une simple figure avait produit la detonation.

La cabane avait ete incendiee parce que Baptiste dans la recherche de
sa poule y avait decouvert les armes et les provisions necessaires a
l'enlevement. Le canot, soigneusement cache dans les branches, les
avirons, la hotte et des cordes y avaient ete transportes et le tout
avait brule ensemble.

Leur plan avait reussi, jamais la louche ne reparut dans ces endroits.

Les trois ombres de la Caverne des fees qui avaient cause tant d'effroi
aux braves habitants de Ste. Anne, sont maintenant expliquees.





L'HOPITAL GENERAL

La guerre entre Paulo et mon Adala allait donc se continuer avec plus
d'acharnement que jamais. J'avais espere vainement que la lecon qu'il
avait recue, lors de sa premiere tentative d'enlevement, lui aurait
profite; mais puisqu'il redoublait de rage, c'etait a moi de pourvoir
au salut de mon enfant et de la mettre hors des atteintes de ce tigre a
face humaine.

Je dois l'avouer, si j'avais use de menagement envers lui, c'est c'est
que je me sentait coupable des mauvais exemples que je lui avais donnes
et dont il n'avait que trop profite; je lui avais fait dire, combien je
regrettais mon fatal passe; je lui avais meme envoye de l'argent pour
qu'il put vivre honnetement et abandonner le sentier du crime. Il parut
accepter ces conditions et garda la somme d'argent qu'il depensa en
orgies crapuleuses et a preparer des plans diaboliques.

Le lendemain soir, Baptiste revint chez moi pendant que nous etions
seuls, je lui fis part du plan que j'avais concu de mettre Adala et sa
grand'mere on surete et de donner ensuite la chasse aux bandits. Il
m'approuva du tout coeur.

Ce qui me faisait hater d'avantage c'est que la rumeur rapportait qu'un
meurtre atroce avait ete commis a une douzaine de lieues de l'endroit
que j'habitais.

En voici les details: Deux sauvages etaient entres dans la maison d'un
riche et honnete cultivateur. C'etait un Dimanche, et tout le monde
assistait au service divin. La mere de famille etait restee seule avec
deux petits enfants dont l'aine pouvait avoir sept ans et le plus jeune
cinq.

Cette jeune femme etait tres hospitaliere et tres charitable, aussi
accorda-t-elle volontiers la nourriture que les deux sauvages avaient
demandee en entrant.

Lorsqu'ils eurent pris un copieux repas, ils exigerent de l'argent.

La pauvre mere comprit alors qu'elle avait affaire a des scelerats et
qu'elle pouvait redouter les derniers outrages. Elle chercha a gagner du
temps esperant qu'on reviendrait bientot de l'Eglise lui porter secours.

Par malheur pour elle, la messe avait ete beaucoup retardee, le cure
ayant ete oblige d'aller administrer les derniers sacrements a un homme
mourant.

C'est alors que Paulo, saisissant son tomahawk en assena un coup
terrible sur la tete de l'infortunee qui tomba assommee. Deux crimes
affreux furent accomplis ensuite.

Les infames firent des recherches dans tous les coins de la maison et
decouvrirent une somme d'argent considerable qu'ils separerent entre eux
puis ils disparurent.

Les enfants avaient ete enfermes dans un cabinet pendant
l'accomplissement de ce drame odieux. Le complice de Paulo les avait
menaces de sa hache avec des imprecations effroyables et jurait de leur
fendre la tete s'ils proferaient une parole ou essayaient de sortir.

Les pauvres petits s'etaient blottis l'un pres de l'autre demi-morts de
terreur, n'osant pas pleurer et retenant leur respiration.

Lorsque le bruit eut cesse, le plus age se decida a s'avancer tout
doucement vers la fenetre. Il apercut les deux bandits qui fuyaient dans
la direction du bois. Ils sortirent alors de leur cachette ouvrirent
la porte de l'appartement ou ils avaient vu leur mere pour la derniere
fois. Une mare de sang inondait le plancher. Helas! la pauvre femme
n'etait plus qu'un cadavre.

Je renonce a peindre la scene dechirante qui s'en suivit, les larmes et
les cris de desespoir des malheureux enfants.

Enfin la messe etait terminee et le pere revenait tout joyeux avec les
autres personnes de la famille, lorsqu'ils rencontrerent dans l'avenue
les deux enfants qui couraient eplores en criant: "papa, papa, viens
donc vite, maman est morte, il y a des hommes mechants qui l'ont tuee."
Le pere en ouvrant la porte ne connut que trop la triste verite.

Cette nouvelle que je rapportai a Baptiste fut confirmee le lendemain
par des document officiels et certains.

Par la designation que firent les enfants, je reconnus mon ancien
complice.

Ce recit expliqua a Baptiste pourquoi a pareille date, il avait perdu
les brigands de vue, pendant plusieurs jours. C'etait pour depister
leurs poursuivants qu'ils etaient revenus sur leurs pas jusqu'au lieu ou
ils avaient commis ce meurtre.

Il n'y avait donc plus de temps a perdre. J'envoyai de suite Baptiste
louer une barque et le meme soir a neuf heures, Adala, Aglaousse et moi,
nous voguions sur le fleuve pousses par un bon vent. Douze heures
apres, nous entrions dans la riviere St. Charles et debarquions pres de
l'Hopital General de Quebec.

Baptiste et ses amis devaient rester dans ma maison pendant mon absence
et se tenir prets a tout evenement.

Revenons a notre voyage. Nous allames frapper a la porte du parloir du
couvent. Une jeune soeur vint au guichet. J'avais tant hate de savoir
si mon enfant y trouverait asile et confort que sans autre preambule je
demandai la permission de visiter les salles, pretextant qu'il devait y
avoir une de mes connaissances qui etait la depuis plusieurs annees.

Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire.
Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en
causant j'admirais l'ordre parfait et le bien-etre qui y regnait. En
approchant d'un lit ou etait etendue une vieille malade, je m'arretai
malgre moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me
frapperent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.

Ou l'avais-je vu?

Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai a l'interroger mais elle ne
me repondit que par quelques paroles incoherentes..

Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute
intelligence. Je lui demandai de vouloir bien s'eloigner un instant, la
bonne soeur acceda volontiers a mon desir.

Je m'approchai du lit de l'octogenaire. _Rosalie_ lui dis-je. Elle fit
un soubresaut, me regarda d'un oeil etonne et quelque peu lumineux, puis
son regard redevint terne. Je prononcai mon nom a son oreille; elle
parut se reveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son
etat d'hebetement.

La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observes
attentivement. "Vraiment chef, dit-elle en souriant; je vous crois un
peu sorcier; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donne de
pareils signes de connaissance."

Mes pressentiments ne m'avaient pas trompes, cette vieille fille etait
l'ancienne servante qui demeurait chez mon pere lorsque je desertai la
maison paternelle.

Nous continuames la visite des salles ou j'admirai, comme je l'ai dis
plus haut, l'ordre parfait qui y regnait. Je fus ensuite conduit au
parloir ou m'attendaient la superieure et la depositaire qu'on avait
fait prevenir. Je leur exposai le plan que j'avais forme de mettre Adala
entre leurs mains pour qu'elle completat son education. Je leur dis de
plus a quels dangers elle etait exposee. Pour attirer davantage leur
sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en
evidence, je leur fis connaitre son persecuteur. C'etait l'accusateur
de son pere et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le
dernier supplice.

Jusque la, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant
les yeux sur elles, je m'apercus que toutes deux pleuraient.

Elles m'adresserent tour a tour la parole. Au lieu de leur repondre, je
me mis a les regarder fixement. Je me retrouvais sous la meme impression
ou j'avais ete au sujet de la vieille en visitant les salles.

Etais-je donc cette journee-la sous l'effet d'une hallucination? Je ne
pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun
des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les
avais vues quelque part.

Ma conduite les surprit sans doute, car la superieure, apres un silence
de quelques minutes, me dit en souriant: "Vous vous croyez, sans doute,
chef au milieu des grands bois, a l'affut de quelque gibier. En effet
depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous
repondre, vous nous examinez comme si vous etiez indecis sur laquelle de
nous vous allez diriger votre coup de fusil."

Ces paroles me ramenerent a la realite. Pour un instant, j'avais vecu
dans les reves dores de mon enfance et les figures sereines des bonnes
religieuses me rappelaient quelques traits des soeurs cheries que je
croyais mortes et a qui j'avais cause tant de chagrin. Ces souvenirs me
rendaient tout reveur.

--Pardon, madame, lui repondis-je, mais il me semblait retrouver en vos
personnes deux soeurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les
rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.

--Helas! dit la superieure, nous avions nous aussi un frere qui a
deserte le toit paternel pousse par le desespoir et nous n'en avons
jamais eu de nouvelles.

A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se
reculerent instinctivement.--"N'etes-vous pas, leur dis-je, du village
de.....--" Elle parurent tres surprises et me regarderent toutes deux
fixement.

J'ai oublie de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef
sauvage de premier ordre.

Elles me repondirent affirmativement.--Encore une question, mesdames,
s'il vous plait. Votre nom n'est-il pas Helene et Marguerite D....?
Oui, repondirent-elles en me regardant d'un air stupefait--O Mon Dieu,
m'ecriai-je alors dans un elan de reconnaissance, Helene et Marguerite!
mes deux soeurs! je suis votre frere et je leur tendis les bras.

Je crus reellement qu'elles allaient defaillir toutes deux a ces
paroles.

--Mais, firent-elles, d'une voix tremblante, notre frere n'etait pas
indien.

En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance
et nous tombames dans les bras les uns des autres. Elles riaient,
pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmees,
vous pensez bien avec quel empressement je demandai des details sur mes
bons parents.

Elles me raconterent que mon pere, apres s'etre epuise en recherches de
toutes sortes, avait fini par croire fermement a ma mort; mais ma mere,
la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs,
une priere se faisait en commun pour mon retour et dans la journee, ma
mere allait s'enfermer dans ma chambre ou rien n'avait ete change depuis
mon depart et la elle priait et pleurait des heures entieres.

Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et
comment on m'avait soupconne d'etre l'auteur de l'enlevement, ce que peu
de personnes avaient cru. Elles ajouterent que la vieille etait notre
ancienne Rosalie, qui aussi avait pleure sur mon sort.

Enfin apres plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les
adieux les plus touchants et je pris conge d'elles. Je leur donnai mes
dernieres instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour
pourvoir a la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette derniere
dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant un part de la somme
qui me restait entre les mains pour l'aider a vivre pendant les annees
d'absence que je croyais necessaires pour terminer l'education de mon
enfant. Elle avait decide d'aller demeurer chez le hurons a Lorette, se
reservant toutefois le privilege de venir embrasser sa petite fille tres
souvent.

Il fallut bien me decider a partir. Avant de gagner mon embarcation, je
fus chez un notaire des plus respectables et fis mon testament en cas
de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions
entreprendre contre Paulo allait etre pleine de perils. J'etais
fermement decide de debarrasser la societe d'un tel monstre et de
delivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le miserable
existerait.

J'instituai Adala ma legatrice universelle, lui nommai un homme de bien
comme curateur, donnai une pension plus que suffisante a la vieille. Je
laissai pour l'enfant une lettre que la superieure lui donnerait si
je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa
grand'mere et de ne pas oublier dans ses prieres celui qui l'avait aimee
autant qu'un pere.

Je me munis aupres des autorites de tous les papiers necessaires me
permettant de m'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi,
et de les mettre a mort s'il le fallait.

Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.





LA CHASSE A L'HOMME

Tout en dirigeant ma barque vers l'endroit ou je devais rencontrer mes
amis, je suivis tristement le sillon qu'elle tracait et me representais
combien etait heureuses ces vagues qui paraissaient remonter, de se
rapprocher des etres cheris que je venais de quitter, pendant que je
m'en eloignais peu-etre pour toujours.

C'etait avec peine que je refoulais au fond de mon ame, les pleurs
qui voulaient s'echapper de mes yeux au souvenir des adieux et de la
separation, separation qui devait etre bien longue.

Pourtant apres ces quelques instants d'attendrissement, mon energie et
ma force morale me revinrent.

Ma determination d'en finir pour toujours avec Paulo se fixa plus
inexorable que jamais dans mon esprit. Mes compagnons, j'en etais sur ne
me mettraient pas moins d'acharnement que moi a leur poursuite. Plus je
songeais a leurs affreux forfaits et plus je sentais un desir implacable
du m'emparer d'eux vivants ou de les faire disparaitre. Ce fut dans
cette disposition d'esprit que j'abordai a Ste. Anne, a l'extremite
ouest du Cap Martin, dans une dans une petite anse qui se trouvait
vis-a-vis de ma demeure. J'allai frapper a la porte et me fit
reconnaitre. Tout le monde etait sur pied, certes mes amis faisaient
bonne garde; ils avaient entendu mes pas.

Nous passames le reste de la nuit a faire nos preparatifs de depart,
pendant que je leur racontais les incidents de mon voyage. Il avait
ete convenu entre Baptiste et moi que nous commencerions notre chasse
immediatement apres mon arrivee.

Tout le monde dans le village savait quelle etait la nature de
l'expedition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant a quels
dangers nous allions etre exposes, faisait-on des voeux pour notre
succes, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prieres etaient
faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenat sains
et saufs.

Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivee a mos bons amis,
qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais
laisse mon enfant; le cure seul en etait informe. A bonne heure le
lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aises et les plus
respectables, ayant le bon pretre en tete vinrent et nous offrirent
tout ce qu'ils croyaient nous etre necessaire pour notre excursion,
provisions, habillements et munitions. Mais nous etions amplement
pourvus de tout cela. Nous les remerciames avec effusion et nous primes
le chemin des bois accompagnes de leurs souhaits et de leurs voeux.

Il etait facile au calme et a la determination de nos figures de voir
combien nous allions mettre de perseverance et de fermete dans la chasse
que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent
presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son
ami avaient recrute les sept autres sauvages.

J'avais pris le commandement de l'expedition.

Un mot personnel sur ma petite troupe.

Bidoune etait un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable
comme l'etaient les canadiens trappeurs de ce temps-la. Sa force etait
herculeenne. Quand une fois il etait sorti de sa placidite ordinaire, il
devenait furieux et indomptable comme un taureau blesse. Une fois deja
pris par cinq sauvages, il, s'etait vu attache au poteau du bucher et
grace a sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache,
engage contre tous les cinq une lutte desesperee ou trois etaient tombes
sous ses coups, le quatrieme mortellement blesse et le dernier avait
pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de desir de se joindre a
nous c'est que ceux qui s'etaient empares de lui et qui voulaient le
bruler, faisaient partie de la bande ou Paulo avait recrute ses nouveaux
complices. Lorsque je lui avais communique mon plan d'attaque, Bidoune
s'etait frotte les mains avec delices.

Les deux francais eux aussi etaient de puissants et fermes auxiliaires.
C'etait deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves
et ruses, qui avaient ete formes a l'ecole de Baptiste. Il m'est inutile
de parler de ce dernier, le lecteur le connait deja.

Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais decide
d'explorer etait le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste
avait poursuivi Paulo.

Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus
nous nous convainquions que nous ne nous etions pas trompes dans nos
previsions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus
evidentes.

Quand nous fumes peu eloignes du campement ou nous esperions les
surprendre et leur livrer assaut, nous decidames de nous separer on deux
bandes. Nous eumes aussi la precaution de nous mettre sous le vent, de
crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur
donnassent l'eveil. De leur cote, nos ennemis avaient bien pris leurs
mesures pour prevenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan
d'enlevement avait ete ainsi dejoue, c'est qu'il y avait eu trahison de
la part du louche ou qu'ils avaient affaire a quelqu'un d'aussi ruse
qu'eux.

Nous pumes approcher jusqu'a portee de fusil de leur cabane en nous
glissant, et en rampant de broussailles ou broussailles.

Malheureusement un chien eventa la meche. Un coup de feu partit d'une
sentinelle embusquee derriere un arbre et une balle vint frapper Bidoune
a la jambe. La carabine de celui-ci retentit a son tour, le Peau Rouge
fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jete
l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwam
fut en un instant dispersee.

En meme temps, trois coups partirent dans la direction d'ou etait venu
celui qui avait blesse Bidonne. Les deux francais tirerent eux aussi
du cote d'ou venaient ces derniers, puis nous entendimes des plaintes
sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les betes
fauves en fuite dans les bois.

Il n'eut certes pas ete prudent de nous avancer plus loin, cette
nuit-la, car nos ennemis auraient pu s'etre caches et nous envoyer leurs
balles a l'abri des rochers. Nous decidames donc d'attendre le jour pour
juger de l'effet de nos coups.

Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la
reconnaissance pour voir ce qu'etait devenu nos ennemis. Il choisit
le Gascon pour l'accompagner. C'etait un trappeur consomme en fait
d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures apres et
nous informerent qu'ils avaient releve les pistes des fuyards et que
Paulo formait l'arriere garde. Ils etaient encore six, nous le savions
deja, car nous avions examine l'effet du premier coup qui avait ete tire
par Bidonne. La balle avait traverse le coeur du sauvage. Quant aux
autres coups tires par les francais, bien qu'au juger, ils avaient eux
aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait ete tue instantanement,
l'autre gisait mortellement blesse.

Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande
precaution, car malgre le sang qu'il avait perdu, le blesse avait appuye
son fusil sur une pierre et de son oeil mourant cherchait encore s'il
ne pourrait pas envoyer une balle dans le coeur d'un ennemi. Je lui en
exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai;
son fusil vola en eclats loin de lui; nous nous avancames alors en toute
surete.

Il etait le chef des sept nouveaux associes de Paulo. Il me lanca un
regard de defi lorsque je fus pres de lui, croyant que j'allais le
torturer, dans ses derniers moments, comme il n'eut pas manque de le
faire si nous fussions tombes entre ses mains. Aussi manifesta-t-il
quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit
un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.

J'examinai alors sa blessure, la balle lui etait entre dans le dos
obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse
opposee. Elle avait donc traverse les intestins; sa mort etait certaine.

Pendant la demi-heure qu'il survecut, nous essayames a soulager ses
souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusames une
fosse commune ou nous deposames les trois cadavres. Nous les recouvrimes
de terre et meme de pierres pour les proteger des atteintes des betes.

Nous incendiames ensuite leur cabane et apres un repos de quelques
instants, nous nous mimes a la poursuite des autres bandits qui avaient
sur nous une avance de plus de trois heures. C'etait la que commencaient
les difficultes de la lache que nous avions entreprise.

Maintenant, l'eveil leur etait donne. Sans doute qu'ils allaient.
employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre a leur tour.

Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble.
L'attaque avait ete si inattendue et leur fuite si precipitee qu'ils
n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc
se separer avant que d'avoir fait bien du chemin et c'etait justement en
que je voulais empecher.

Nous etions presque en nombre egal, il n'etait donc pas prudent pour
nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre a
l'entree ou a la sortie d'un defile et nous tirer a l'affut comme gibier
de passage, aussi nous separames-nous. Je pris avec Bidonne, l'avant
garde, pour servir d'eclaireurs, pour que nous ne nous eloignames pas
trop les uns des autres, afin de nous preter un secours mutuel en cas de
surprise.

Nous etions en route depuis deux jours, lorsque nous decouvrimes des
traces toutes fraiches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste
avait donnee a Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les
peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient
monte et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un
grand nombre de tours et de detours afin de nous donner le change, mais
j'etais trop habitue A toutes ces ruses pour me laisser tromper. En
partant de l'endroit ou nous les avions surpris, ils s'etaient diriges
vers le sud puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils etaient
revenus plusieurs milles en arriere.

Nous pumes constater qu'evidemment Paulo conduisait le parti.

Enfin la nuit de la seconde journee, il faisait un clair de lune
magnifique. Nous etions disperses, les uns des autres, l'oeil et
l'oreille au guet, lorsque tout a coup, une modulation d'abord, puis
le cri du merle siffleur s'elevant a une petite distance arriva a mes
oreilles. C'etait le signal de ralliement, l'ennemi devait etre en vue
de quelqu'un de notre bande.

Nous nous glissames avec des precautions infinies vers le lieu d'ou
etait parti le cri. Nous apercumes effectivement dans un cran de rochers
deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au rayon
de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre cote
vinrent siffler aupres de moi. Trois autres coups partis des notres
repondirent aux deux premiers.

J'avais bien recommande a mes hommes de se tenir a l'abri des arbres et
de se coucher a plat ventre sitot qu'ils auraient tire. C'est ce qu'ils
firent. Ils durent a cette precaution de n'etre pas atteints par les
balles.

Quelques secondes apres, Je reconnu le son de la grosse carabine de
Baptiste et j'apercus en meme temps un sauvage qui degringolait du haut
du rocher.

A l'assaut m'ecriai-je, sans leur donner le temps de recharger et le
couteau aux dents, nous nous precipitames sur eux. Paulo comprit alors
qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte desesperee
dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait
etaient bien propres a lui inspirer de la confiance. C'etaient des gens
determines et dont les forces devaient etre decuplees par l'idee que
s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.

Le coup de fusil de Baptiste seul avait porte, le mien avait fait voler
en eclats la crosse de la carabine de la sentinelle.

Nous etions cinq contre cinq, la partie etait egale. Ce fut la crosse de
nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits etaient
exerces a parer les coups. Les crosses volerent en eclats et la lutte au
couteau s'en suivit.

Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire qu'une heure
apres, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille etait inonde
de sang. Trois hommes gisaient se tordant dans les convulsions de
l'agonie. Deux autres blesses etaient un peu plus loin, mais ceux-la
fortement lies. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et
moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le
Normand, le Gascon, Bidoune etaient blesses plus severement que nos
ennemis qui se trouvaient etre Paulo et son complice. Bidoune avait recu
un coup de couteau en pleine poitrine.

Apres avoir panse les blessures du mieux que nous pumes, Baptiste et moi
qui n'avions recu que de legeres egratignures, nous nous mimes a faire
un abri, car il ne fallait pas songer a se mettre en route pour gagner
les habitations dans l'etat ou etaient nos amis.

Lorsque le soleil du lendemain eclaira le lieu du carnage, je ne pus
voir sans fremir les cadavres de ces hommes forts et braves, dont la
vigueur et la jeunesse auraient pu etre si utiles, si elles eussent ete
tournees au bien.

Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grace a la perte de sang qui
avait diminue leurs forces, conservaient sur leurs figures palies,
l'expression d'une sauvage ferocite.

Cependant notre pauvre canadien s'affaiblissait visiblement. Le nombre
de blesses et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait
donne quelqu'idee de chirurgie et quelques connaissances pratiques de
medecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le resultat de la
blessure; lui-meme de son cote pressentait sa fin prochaine. Cette
blessure, il l'avait recue apres le combat de la maniere la plus
traiteuse.

Comme je l'ai dit, Paulo avait ete blesse grievement sans toutefois
l'avoir ete dangereusement. Par compassion, on lui avait laisse un
bras libre. Pendant que j'etais occupe a donner des soins a mes chers
blesses, il me fit demander par Bidoune de vouloir bien aller le
trouver, pretextant qu'il avait quelque chose d'important a me
communiquer. Je lui fis repondre que je n'avais pas le temps de me
rendre aupres de lui pour le moment. Le canadien lui porta ma reponse,
il le supplia de lui donner a boire, ce que celui-ci fit volontiers.
Mais Paulo se pretendait trop faible pour pouvoir lever la tete, alors
ce brave homme se mit a genoux aupres de lui, lui souleve la tete d'une
main tandis que de l'autre il lui presentait de l'eau fraiche melee a
quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirees de sa gourde. Tout
occupe a cet acte de charite, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo.
Il avait glisse sa main libre sous lui, avait saisi son poignard
et l'avait enfonce dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait
redoubler, mais le canadien avait eu la force de se mettre hors de ses
atteintes. Ce forfait avait ete commis en moins de temps que je ne mets
a le rapporter.

Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et
saisissant son casse-tete il aurait fendu le crane du miserable si je ne
me fusse trouve la, pour arreter son bras. J'eus toutes les peines
du monde a le detourner de son projet de tuer immediatement le lache
assassin. Il ne ceda qu'apres que je lui eusse explique combien plus
terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaines d'un cachot, en
attendant le jour de son proces ou le moment de son execution.

Tout en lui parlant ainsi, j'avais retire le poignard de la blessure et
pratiquai une saignee qui arreta le sang, mais la respiration continua
a devenir de plus en plus haletante et difficile, Enfin, lorsque malgre
nos soins tout espoir fut perdu et que lui-meme m'eut avoue qu'il se
sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il
nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements aupres de
sa vieille mere. Il nous fit detacher une ceinture remplie de grosses
pieces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas
l'abandonner dans le cas ou elle aurait besoin.

Il me demanda ensuite de faire une priere qu'il recita apres moi d'une
voix ralante et entrecoupee, fit une acte de contrition et recommanda
son ame a Dieu puis, degageant sa main des miennes, il eut la force de
faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.

Le croirait-on, les deux scelerats pendant ce triste spectacle riaient
d'un rire satanique?

Le lendemain, nous le deposames dans sa biere. Elle etait formee au
tronc d'un pin enorme dont l'age avait tellement creuse le centre que
nous pumes facilement y placer le cadavre. Les reste rendus a la terre,
nous dressames sur sa tombe un petit mausolee de pierre brute et nous le
fimes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut grave avec ces trois
mots "repose en paix".

Nous creusames aussi une tombe commune a quelque distance de celle du
canadien, aux quatre bandits, les associes et les complices de Paulo.
Les miserables avaient conserve jusqu'au moment ou la terre les
recouvrit leur air de defi et de ferocite tel que nous l'avons decrit
deja plus haut.

Il nous fallut passer au dela d'un mois dans les bois pour permettre a
nos blesses de se guerir et de reprendre quelques forces avant que de
nous mettre en route. Paulo et son digne seide etaient l'objet de notre
part d'une extreme surveillance. Quatre a cinq fois, jour et nuit, leurs
liens etaient minutieusement examines et bien nous en prit, car plus
d'une fois nous pumes constater qu'il faisaient des efforts surhumains
pour s'en delivrer. Quoique entierement en notre pouvoir, jamais il
ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les
plus ignobles, soit que nous leur donnassions a manger ou que nous
pansassions leurs plaies.

Enfin l'etat des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se
guerirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces
charpentes granitiques.

Un mois apres cette lutte gigantesque, ou nous nous etions pris corps a
corps avec de veritables lions pour la force et de vrais tigres pour la
ferocite, nous decidames de nous mettre en route.

Avant que de partir, nous allames nous agenouiller sur la tombe de notre
malheureux ami, puis nous fimes nos preparatifs de voyage et nous primes
le chemin des habitations.

Baptiste ouvrait la marche avec le Normand, Paulo et son complice, lies
de maniere a ce qu'ils ne pussent s'echapper ni faire aucune de leurs
tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon,
j'etais a l'arriere-garde.

Nous mimes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Ste. Anne,
la faiblesse des blesses ne nous permettait pas d'avancer plus vite.
Enfin lorsque nous debouchames du bois, toute la paroisse etait accourue
pour nous recevoir.

Ils avaient appris notre arrivee par un chasseur que nous avions
rencontre et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de
gratitude et d'effusion que ces braves gens nous firent sont encore
presents a ma memoire. Leurs yeux se mouillerent de larmes fil entendant
le recit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans
lesquelles il avait recu le coup fatal.

Les victimes des deux monstres les identifierent parfaitement et ce
fut en fremissant qu'elles s'approcherent d'eux pour les reconnaitre.
Comment ne pas frisonner, pour des femmes de se trouver pres de ces
etres a figures patibulaires, pleines de defi et d'effronterie, leur
adressant encore des propos cyniques et immondes.

Nous confiames nos prisonniers a la garde, de cinq hommes robustes et
determines, puis nous acceptames le repas et l'hospitalite qui nous
furent donnes par les citoyens.

C'etait a qui nous entoureraient de plus de soins et de prevenances.

Nous primes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient
surtout besoin. Nous transportames les prisonniers a bord de la meme
barque que j'avais louee pour mon voyage precedent. Ils refuserent
de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent
installes, nous fumes obliges de leur lier de nouveau les jambes pour
nous mettre a l'abri de leur coup de pieds et de les attacher solidement
au fond de la barque pour qu'ils se se jetassent pas a l'eau.

Dans la journee du lendemain, nous les remimes entre les mains des
autorites et ils furent enchaines dans un meme cachot. Lorsque
nous primes conge d'eux, ils nous accablerent des plus affreuses
maledictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaines, ils
se fussent precipites sur nous avec une rage infernale pour essayer a
nous devorer a belles dents.

Cependant ce ne fut pas sans emotion que je jetai sur Paulo un dernier
regard et lui dit qu'il n'avait plus rien a esperer de la clemence des
hommes et qu'il devait se preparer par le repentir a comparaitre devant
un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me repondit par
d'affreux blasphemes et d'abominables imprecations.

Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.

Une fois hors de la prison, je sentis interieurement un soulagement
indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentee allait enfin prendre un
cours plus calme, plus tranquille.





DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS

Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons
faibles qui percent a peine le dome de feuillage jauni que la brise
d'automne eparpille a mes pieds.

Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquietude, ce malaise
dont je ne puis me debarrasser? En allant conduira Paulo et son complice
a la prison de Quebec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai
resiste au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mere. Et
pourtant, j'aurais ete heureux d'embrasser ma chere enfant et de donner
une bonne poignee de mains a mes soeurs ainsi qu'a Aglaousse. J'ai cru
devoir en faire le sacrifice.

Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouve une partie de
toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa
mere. Peut-etre une priere qu'elle m'eut adressee de revenir aupres
d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouve assez faible pour
acceder a son desir.

En agissant ainsi, j'ai cede a la raison et au devoir.

Il y a trois jours, j'etais agenouille au pied d'une croix que j'ai fait
eriger sur les bords du lac a la Truite.

Le temps etait sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au
travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans
leur chaos, leurs courses desordonnees, il me semblait revoir toutes les
mauvaises passions qui m'avaient empeche comme tant d'autres de voir
le flambeau religieux qui nous eclaire, et que nous n'apercevons que
lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace
pour se montrer.

Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette
croix et je pleurais. Je pleurais sur un passe dont chaque mauvaise
action doit etre enregistree dans le livre de vie, mais je pleurais
aussi parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que
demain a cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet etre
lances dans l'eternite. Et dans qu'elle etat paraitront-ils devant le
juge supreme?

La journee s'est passee dans de tristes reflexions. L'ame de Paulo et
celle de son complice seront jugees. Mon Dieu vont-elles trouver grace
aupres de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un
regard de votre divine misericorde.

C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de
sapin, je me retourne en tous sens, mais plonge dans mes pensees, je ne
puis fermer l'oeil.

Demain, j'en suis certain, je serai tire de ma poignante anxiete. Mon
brave Baptiste est monte a Quebec et doit me donner des nouvelles des
derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre
de mon Adala et de mes soeurs. Combien la journee et la nuit vont etre
longues.

8 heures P. M. Non la journee n'a pas ete aussi longue que je le
craignais. Un chasseur est venu frapper a la porte de ma cabane et m'a
demande l'hospitalite. Je lui presse la main et l'attire au dedans de
mon wigwam. Je l'aurais embrasse, tant la solitude me pesait, car ce
frere inconnu venait peupler mon desert. Tout en partageant mon repas,
il me raconte son histoire et celle de sa famille.

C'est un malheureux Acadien. Il habitait le village des Mines. Il y
possedait une belle propriete et vivait heureux au milieu des joies du
foyer, lorsque la guerre eclata entre l'Angleterre et la France. Il
s'etait enrole volontaire, et apres dix mois de guerre, quand l'ennemi
avait ete repousse et poursuivi jusque dans son propre territoire, il
etait revenu tout joyeux. Helas! ses champs avaient ete devastes, sa
maison incendiee par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses
deux petits enfants avaient peri au milieu des flammes. A peine avait-il
pu recueillir parmi les decombres quelques os calcines de ces etres
cheris. Tel etait le resume de sa narration; a chaque phrase de cette
triste et lamentable epopee, je sentais des pleurs inonder ma figure...

Il est onze heures du soir, le chasseur est parti. Il est un homme
determine et fort intelligent; il jouit d'une grande confiance de la
part des autorites, car il est charge de remettre au gouverneur de
Quebec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la
plus courte et la plus sure.

Cet homme qui se montra si energique apres de tels malheurs, a stimule
mon courage. Il m'a exprime une profonde gratitude de mon hospitalite et
remercie des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et
moi, desormais, c'est pour la vie que nous conserverons une reciproque
amitie. Son nom est Marquette.

A la montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon
attente, a ete assez paisible. Je reve quelques instants, mais bientot
il me semble entendre des aboiements, mes chiens repondent. Je m'elance
hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma
hutte.

Mon bon et tendre ami ne saurait etre loin avec ses deux braves et
devoues compagnons. Ils ont recu ordre de se rendre tous les trois a
Quebec pour donner leur temoignage dans le proces de Paulo et de son
complice. Je les ai pries d'attendre jusqu'apres l'execution et de se
mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains
papiers pour moi.

Pendant que je m'habille a la hate, des pas se rapprochent, c'est
Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours a leur rencontre et
nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont extenues de fatigue.
Heureusement, j'ai prepare pour eux la veille au soir, un copieux repas
et j'ai renouvele le sapin des lits.

Je refuse d'ecouter les details des derniers jours et de l'execution
dont ils ont ete temoins, parce que je veux les avoir succincts et bien
minutieux.

Chers amis, comment reconnaitre leur devouement? Ils n'ont pas perdu
une seule minute pour que je recusse au plus vite les lettres dont ils
etaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils
devorent les aliments avec avidite. Quand leur faim fut un peu apaisee,
ils me raconterent qu'ils etaient partis a cinq heures du soir dans un
canot et quand leurs bras etaient trop fatigues pour faire glisser le
canot sur les ondes, ils ont demande du secours a leurs jambes et ont
pris les chemins des bois. Ils ont devance de beaucoup le postillon, ils
avaient tant hate de me revoir et de se distraire du spectacle horrible
auquel ils avaient assiste.

Mon brave Baptiste en nie donnant ces quelques details feint d'etre
etouffe par ses bouchees qui, pretend-il, lui font venir les larmes aux
yeux, ce qui lui fournit un pretexte de les essuyer. Le Gascon a besoin,
parait-il, d'une eau plus fraiche et prend de la occasion de sortir,
pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler
des sueurs qui se repandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant
que des larmes.

Nobles coeurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur
le sort d'hommes qui les auraient massacres s'ils en avaient trouve
l'occasion.

Je vais leur en epargner le recit, car Baptiste m'a remis deux lettres
et un cahier; l'un est du geolier, l'autre de monsieur Odillon.

Avant que de partir de Quebec, j'avais paye le geolier liberalement pour
qu'il donnat un acces aussi libre que possible au venerable pretre que
j'ai prie instamment, par une lettre de se rendre aupres des prisonniers
et de veiller au salut de leurs ames. De Paulo surtout que je n'ai
malheureusement que trop contribue a perdre. C'est une legere reparation
et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.

Mon bon ami m'a repondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me
tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au
jour de l'execution, suivant le desir que je lui en avais exprime. En
attendant son arrivee, le geolier s'etait engage a me rendre un compte
exact de la conduite et des dispositions des condamnes.

Le repas termine, j'invite mes amis a s'etendre sur leurs lits. Peu
de minutes apres le Gascon et le Normand ronflaient a pleins poumons,
tandis que Baptiste se tourne de mon cote et semble se consulter
interieurement. Il a certainement quelque chose d'important a me dire,
car il me regarde en pleine figure et balbutie quelques paroles sans
suite.

Enfin il se decide a s'approcher de moi en disant: "Ne me grondez pas
trop fort, Pere Helika, mais avant que de revenir j'ai ete LA voir et
ELLE m'a reconnu. Oh! la chere enfant qu'elle est belle et comme elle
ma demande avec empressement de vos nouvelles. Puis sans me laisser
le temps d'ajouter un mot! Et les bonnes religieuses, et la mere
d'Attenousse qui se trouvait la, avec quelle anxiete elles se sont
informees de vous! Nom d'un nom! Je ne suis pourtant pas une Madeleine,
mais vrai, j'ai ete trop bete pour leur repondre. J'etais, comment vous
dirai-je, tenez aussi incapable de parler que quand ma pauvre mere me
dit dans ses derniers moments en m'embrassant: Baptiste, je vois te
laisser pour toujours, mais Dieu prendra soin de toi. Sois honnete et
religieux avant tout. Je ne pus dire un seul mot. A travers mes larmes,
je voyais tout danser et tourbillonner autour de moi. Je m'agenouillai
seulement pour recevoir sa benediction. Le lendemain la sainte femme
n'etait plus. Elle etait morte sans que j'aie pu lui donner l'assurance
que je suivrais a la lettre ses dernieres recommandations. Maintenant,
je vous avouerai que, c'est ainsi que je me suis trouve en entendant
les belles paroles que la Dame Superieure et l'Assistante me disaient.
Stupide et pleurnichant comme une vieille femme, je sortis ne sachant
ou donner la tete. Un homme m'attendait a la porte et est venu me
reconduire jusqu'au canot. Il avait sous le bras un gros sac qu'on vous
envoyait sans doute."

Baptiste a ces mots me presente ce sac que j'ouvre en sa presence. Il
contenait des provisions que mes bonnes soeurs lui ont fait remettre
pour leur descente. Il y a de plus une enveloppe dans laquelle il doit y
avoir une charmante petite lettre. Elle est si mignonne et si gentille.

--En effet, ajouta-il en se frappant le front, l'homme de l'hopital,
rendu au canot, m'a dit, ce sac est pour vous, la lettre pour le grand
Chef, et je me rappelle a present que pendant que je parlais avec les
religieuses la petite avait dit: Je vais ecrire a mon pere Helika.

--Ne m'en voulez pas, je l'aime moi aussi et je voulais savoir si elle
etait heureuse. Maintenant me pardonnez-vous?

Je l'embrasse a ces paroles et je lui presse la main. C'etait la, seule
marque de reconnaissance que je pouvais lui donner. J'etais si emu de
ces temoignages d'amitie. J'insistai pour qu'il prit quelque repos, il
s'etendit sur son lit et ne tarda pas a s'endormir.

Je vais de suite m'installer au pied d'un arbre touffu que les rayons du
soleil ne caressent que mollement avant que d'arriver a moi. J'ouvre le
cahier et je lis le rapport et la lettre du geolier: La voici.

Monsieur,

"En reponse a la demande que vous m'en avez faite, je vous rends compte
aujourd'hui de la maniere dont les prisonniers se sont conduits depuis
leur condamnation. Apres le prononce de leur jugement et l'assurance que
la cour leur donna qu'ils n'avaient aucune misericorde a esperer des
hommes et qu'ils devaient se preparer a paraitre devant Dieu le 20 du
courant, ils ont echange ensemble quelques mots de fureur que nous
n'avons pu saisir parce qu'ils etaient dits dans une langue que personne
ne comprend".

"Du 12 au 13, ils ont passe une nuit affreuse de meme que tous leurs
jours et nuits depuis leur retour a la prison. Ils ont cherche a
s'elancer l'un contre l'autre dans des transports indicibles de rage; un
gardien de la prison s'est approche d'eux pour essayer a les apaiser,
mais ils se sont precipites sur lui avec la ferocite de tigres alteres
de sang. Malheureusement il etait a portee de leurs atteintes et sans le
prompt secours d'autres gardiens, il eut ete impitoyablement massacre
par ces deux monstres. Leurs chaines sont solides, Dieu merci, il ne
peuvent s'atteindre, car ils s'eventreraient, tant grande est la fureur
qui les anime l'un contre l'autre. Je regrette d'avoir a ajouter que
leur conduite loin de s'ameliorer parait augmenter en ferocite d'un
instant a l'autre. L'aumonier de la prison est venu plusieurs fois
tenter tout les efforts possibles pour les calmer. Il a essaye a leur
faire entendre des paroles de paix, mais ils lui ont repondu par
d'epouvantables imprecations. Le pretre en est sorti chaque fois de plus
en plus contriste."

"Enfin, ce soir, le 14, le venerable abbe dont vous m'avez parle, est
arrive et de suite il s'est installe aupres des prisonniers. Il m'a prie
de le laisser seul avec eux. Quelle figure imposante, quelle douceur
se reflete sur chacun de ses traits! Sa voix est douce et pleine d'une
onction a laquelle il est difficile de resister. Il s'est approche d'eux
en leur tendant la main avec bonte et en leur adressant a chacun des
paroles de consolation, mais les monstres, au lieu d'embrasser avec
veneration la main que ce saint apotre leur tendait, se sont rues sur
lui et l'ont envoye rouler sur la muraille ou sa tete a ete se heurter.
Il s'est releve avec calme, a tire son mouchoir de sa poche et a essuye
le sang qui ruisselait de son front sur sa figure par la blessure qu'il
s'etait fait en tombant. Pendant ce temps, les deux scelerats poussaient
d'horribles ricanements. Nous comprimes de suite, en les entendant
qu'ils devaient avoir commis une action diabolique. Nous sommes tous
accourus a son aide, mais avec une douce autorite il nous a pries de
nous retirer, puis tournant vers les deux bandits un regard charge de
larmes il leur a adresse a tous deux dans leur langue des paroles
d'une douceur ineffable, mais les demons ne voulurent seulement pas
l'entendre. Alors le saint pretre s'est agenouille et a longtemps prie
pour eux. Cette priere du juste devait monter vers le ciel comme un
parfum celeste, ils avaient comble sans doute la mesure de leurs crimes
car Dieu a paru leur refuser les tresors de sa misericorde".

"Voila, Chef, ce que j'ai a vous raconter de ce qui s'est passe jusqu'a
l'arrivee de Mr. Odillon. Il m'a annonce qu'il etait charge de continuer
le journal que j'ai commence. Il ne me reste plus qu'a ajouter que l'air
de plus en plus abattu et decourage du saint homme, me fait augurer tres
mal du resultat de sa divine mission."

"Si je ne craignais de vous contrister davantage vu que vous semblez
leur porter de l'interet, qu'ils sont loin de meriter, je vous l'assure,
je vous avouerais que les gardiens et moi qui sommes preposes a la garde
de malfaiteurs, meurtriers, de bandits de toute espece, nous n'avons
rien rencontre qui peut approcher de la mechancete et de la sceleratesse
de ces deux brigands."

"Agreez, Chef, l'assurance de la haute consideration avec laquelle,

je suis votre devoue."

GASPARD

Geolier de la prison de Quebec.

(Quebec, 14 Septembre.)


Bien que je n'aie passe que peu de temps a causer avec le geolier, j'ai
reconnu en lui le type de l'honnete homme qui bien qu'energique et ami
de son devoir, sait temperer les rigueurs de la prison par tous les
moyens dont il peut disposer. Je le sais doue, de plus, d'un sens droit,
d'un esprit experimente et observateur.

Je ne puis donc me defendre d'un fremissement en songeant au denouement
du drame sinistre qui va se derouler, et dont j'entrevois la fin
affreuse; aussi est-ce en tremblant que je prends le journal de
monsieur Odillon. Je lis d'abord la lettre qu'il m'adresse le jour de
l'execution.



Septembre 20, A midi

"Mon cher frere,

"Enfin le drame est termine! Il y a une heure, je voyais disparaitre
dans un coin recule du cimetiere, les restes mortels du malheureux Paulo
et de son complice. C'est la mort dans l'ame et encore tout rempli
d'horreur de ce que j'ai vu et entendu dans les derniers jours qui ont
precede l'execution et au moment ou leur ame devait paraitre devant
le juge supreme, que je remplis la promesse que je vous ai faite.
Croyez-le, mon frere, il y a de tristes moments dans la vie. Dieu arrose
quelquefois de larmes bien ameres la carriere de ses ministres."

"Jamais peut-etre dans une vie qui compte aujourd'hui pres de quarante
cinq ans d'apostolat, je n'ai eu autant d'angoisses et de decouragement
que pendant ces quelques jours. Mon Dieu je ne m'en plains pas puisque
telle a ete votre volonte. Non je ne me plains pas des pleurs que j'ai
verses pour les souffrances morales que j'ai endurees, mais ce qui
m'afflige profondement et jetterait peut-etre le desespoir dans mon ame,
si ma conscience ne me disait pas que j'ai fait mon devoir, c'est que
tous mes efforts ont ete infructueux et inutiles pour faire germer au
coeur des deux grands pecheurs, une pensee ou un sentiment de repentir."

"J'incline mon neant devant les insondables decrets du Tres-Haut. Qui
sait peut-etre au moment ou ils allaient etre lances dans l'eternite, un
_peccavi_ que la corde ne leur a pas permis d'articuler, s'est-il eleve
du fond de leur ame."

"Frere, prions pour eux qu'ils aient trouve grace, priez aussi pour
ce pauvre pretre afin que Dieu rende son travail efficace, lorsqu'il
tentera de ramener a lui des ames egarees."

"Je suis avec estime, votre bien sincere ami."

P. S.

"ODILLON ptre."


"J'oubliais de vous remercier de l'envoi genereux que vous m'avez fait.
Cet argent sera distribue aux pauvres, et c'est sur votre tete et sur
celles de ceux qui vous sont chers, que retomberont les benedictions
qu'ils demanderont au ciel, en reconnaissance de vos bienfaits."

"ODILLON ptre."

Septembre 17. "Je suis entre dans leur cachot vers six heures pour
passer la nuit aupres des malheureux et essayer a verser dans leur coeur
un peu de calme et de repentir. Ils etaient dans un etat d'exasperation
epouvantable. Leurs yeux etaient hors de tete, leurs figures sinistres
et empreintes d'une haine indicible. Leurs mains etaient couvertes du
sang qui s'echappait des blessures que les fers leur avaient faites en
essayant a s'elancer l'un sur l'autre pour se frapper et se dechirer. De
leurs bouches s'echappaient une ecume sanglante et d'affreux blasphemes.
Ma vue loin de les apaiser ne fit plutot que redoubler leur rage. Ils
parurent meme la concentrer sur ma personne, car comme je m'approchais
pour les calmer, ils se sont tous deux precipite sur moi et m'ont
violemment repousse. Toute la nuit s'est ainsi passee dans des
paroxysmes de fureur sans que j'aie pu leur faire entendre une parole de
raison."

"La cause de cette haine frenetique qu'ils se portent, vient de ce que
tous deux ont tente de se rendre temoins du roi, avec l'assurance qu'ils
voulaient faire donner aux autorites qu'on leur laisserait la vie sauve.
A cette condition, ils auraient tout avoue."

"Ces demarches, ils les avaient faites a l'insu l'un de l'autre et elles
leur avaient ete revelees le jour de leur proces. Or de tous les hommes
celui que les sauvages abhorrent le plus et auquel ils ne pardonnent
jamais, c'est au delateur et au traitre; aussi lorsqu'ils le tiennent en
leur pouvoir, il est toujours soumis aux plus horribles tortures."

Sep: 18. "La journee ne s'est pas annoncee sous de meilleurs auspices.
Je suis entre dans leur cachot au moment ou ils prenaient leur dejeuner.
Mon arrivee n'a fait aucune autre effet sur eux que de m'attirer a peine
un coup d'oeil charge de mepris, Tout en mangeant ils se sont lance des
regards farouches et pleins de menaces. Comment donc reussirai-je a
faire entendre une parole de religion a ces hommes dont le coeur est si
profondement gangrene par les plus execrables passions?"

"Je les laisse; il est onze heures et demi du soir. J'ai le coeur navre
de tristesse. Mon Dieu, encore une journee et une partie de la nuit de
perdues! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres
resultats que de redoubler leur rage et leurs imprecations. Peut-etre la
Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au
but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir que j'entretienne est
de les ramener dans la voie du repentir et d'adoucir leur derniers jours
qui fuient l'un apres l'autre avec une incroyable rapidite et qui sont
pour moi si pleins d'amertume."

"Dans deux jours leur ame sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu
obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera
inflexible, inexorable, ils n'ont plus de merci a attendre ici bas. Deux
jours seulement, c'est si peu pour se preparer a paraitre devant le
redoutable tribunal du Souverain Juge; devant ce regard inquisiteur
qui fait dire au roi prophete dans un saint tremblement; _Ante faciem
frigoris ejus quis sustinebit!!_ Je vais prier, la priere est un baume
divin, peut-etre m'inspirera-t-elle de nouvelles idees."

Sept: 19. "Mon cher frere, je suis entre un peu plus tard dans la
cellule aujourd'hui. J'ai des le matin fait demander audience dans les
maisons ou l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'Eveque de
Quebec, m'a offert ses services d'une maniere spontanee. Il doit aller
les visiter pendant que de mon cote j'implorerai les prieres des ames
charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la
potence, car pour le condamne, les jours qui suivent la condamnation
sont toujours la veille du supplice."

"Tous m'ont promis leur concours et j'espere encore les retrouver dans
de meilleures dispositions."

"Je vous ecris ces pages de ma chambre et maintenant il me semble que ce
poids enorme ne pese pas sur mes seules epaules, On m'a promis partout
que des prieres seraient offertes a Dieu. Elles seront dites et repetees
dans chaque communaute et par toutes les personnes pieuses."

"Je me trouve dans une disposition d'esprit bien differente des jours
precedents. Je m'accuse d'avoir peut-etre exprime des paroles d'aigreur
devant ces hommes qui pourraient etre plus malheureux et ignorants
que coupables. Je dirige mes pas vers la prison bien decide a leur en
demander pardon. Je pourrais prendre Dieu a temoin, que si je les ai
offenses, c'est bien involontairement car je donnerais de grand coeur
jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour leur etre utile."

"Je marche d'un pas plus leger, plus alerte car l'esperance a fait
renaitre mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degres de la
prison que je rencontre le saint Eveque. Il me tend la main, je la porte
a mes levres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai
pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'a
lui aussi etait departie la part d'amertume comme aux bons autres
pretres qui ont tour a tour, mais en vain essaye d'obtenir d'eux une
parole ou un signe de repentir."

"Mon Dieu, j'ai pourtant bien prie dans les deux jours qui sont passes,
je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer D'ecrire."



19 Sept, 11 heures P. M.

"Pardonnez a mon ecriture, ma main est tremblante et peut-etre
aurez-vous de la peine a dechiffrer le pauvre griffonnage que je fais.
A peine quelques heures vont-elles s'ecouler avant que la justice des
hommes soit satisfaite, et je n'ai pu rien obtenir. La derniere nuit est
epouvantable."

"Quand la reponse a leur demande d'un sursis leur a ete apportee, hier
soir, et que l'expression formelle du refus leur a ete signifiee, jamais
scene plus dechirante n'a ete vue."

"D'abord, ils ont prelude aux apprets de leur mort d'une maniere
differente, l'un par des chants feroces et sauvages, l'autre par
d'execrables obscenites, puis a minuit sonnant, comme par un accord
mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est
enveloppe la tete de sa couverture et s'est mis a moduler un chant
bizarre mais empreint d'une telle ferocite que je ne pouvais m'empecher
de sentir un frisson qui parcourait tout mon etre. Paulo au contraire
est tombe dans un etat d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu
etre releve. Le premier a continue son chant etrange jusqu'au moment de
l'execution. Il ne s'y melait presque plus d'accents humains. Helas! cet
homme etait plus miserable encore que je ne pensais. Il n'etait pas meme
idolatre, il etait Athee."

"Je compris dans son chant qu'il etait heureux du rendre a la matiere ce
que la matiere lui avait donne, le desir de jouissances materielles, et
trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel
avait ete le but de toute sa vie."

"Je cherchai a reveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout
d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignerent seulement
pas me repondre. Je les conjurai, je les suppliai, je leur presentai un
crucifix qu'ils outragerent par leurs crachats comme de nouveaux Judas."

"Enfin Paulo vers lequel je tentai une derniere esperance, me fit peur,
je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, la malheureux etait dans
un delire complet, mais un de ces delires qui ne s'exprime pas par
d'energiques transports, mais par des paroles incoherentes, ou le
cynisme de la penses le dispute a l'obscenite de la parole."

"Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passe,
il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se
faisait. J'essayai bien des fois a en profiter pour me faire entendre.
Et alors c'etait plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillite
apparente et voyait le bourreau disait-il. Il l'apercevait qui attendait
a la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivee. Il croyait
voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez
vite. Il decrivait les plis et replis de la corde qui devait l'etrangler
et qu'il croyait deja avoir autour du cou. Il se representait les
vociferations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'enormite de
ses forfaits. Puis un instant apres, il elevait la voix, mais alors sur
un ton de supplication il conjurait cette meme foule d'attendre au
moins que la brise imprimat a cette masse inerte, a ce cadavre et a ces
membres pantelants, un balancement qui les ferait se heurter sur les
poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales."

5 heures A. M. "Rodinus continue sa melopee inconnue. A quelle divinite
adresse-t-il ce chant? Oh! si c'etait a ce Dieu qu'il affecte de ne pas
connaitre, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir,
mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue
dans sa memoire et regrette de ne pouvoir en savourer les delices plus
longtemps."

10 1/2 heures A. M. "Rien n'est change dans l'attitude de Rodinus. Paulo
a eu un acces de frenesie epouvantable. Il se croyait poursuivi par ses
victimes. Il leur demandait pitie, misericorde, comme elles-memes ont du
le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait a mort. Ses cheveux se
dressaient d'epouvante, il attendait, disait-il des ricanements d'enfer
et les cris de joie des demons qui le conviaient a leur horrible fete.
Il entrevoyait les tortures des damnes, il repetait leurs lamentations
et leurs gemissements. Son oeil etait hagard, il tremblait de tous ses
membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les
temoins de cette epouvantable scene. C'est bien la la peinture que
l'ecriture nous fait de la mort du pecheur impenitent. _Dentibus suis
fremet et labescet_. Puis il est tombe dans un etat de torpeur, il n'est
plus qu'une masse inerte."

"Le silence du cachot n'est trouble que par le bruit de sa respiration
stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus
saccade. C'est la ronde du jongleur qui evoque les esprits infernaux.
Oh! mon Dieu je n'y puis rien faire!......"

"La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent
suivis des officiers de justice."

"Je me precipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix
minutes de repit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant
tristement la tete qu'il a deja differe l'execution de quelques minutes
et qu'il ne peut m'accorder un seul instant. Cet instant comment
l'eussent-ils employe? Eussent-ils enfin dans ce moment supreme, tourne
un regard de repentir et de supplication vers Dieu? Helas! je n'ose plus
rien esperer que dans l'immense misericorde de la Divine Providence."

"La seule chose que j'ai pu obtenir a ete l'aveu complet que Paulo m'a
fait, et dont je ne doutais pas, qu'il etait avec ses deux complices les
meurtriers du malheureux compagnon d'Attenousse pour lequel celui-ci
avait subi le dernier supplice. Paulo seul avait ourdi cette trame
diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui.
Les deux autres bandits l'avaient aide dans l'execution."

"Pendant qu'on preside aux funebres apprets du supplice, je vais de l'un
a l'autre, je les exhorte en pleurant a se preparer a paraitre devant
Dieu en exprimant dans leur coeur au moins une parole de contrition."

"Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est eteinte. Son
oeil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutot un
ralement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut
plus se mouvoir."

"Rodinus detourne la tete avec degout quand je lui presente pour la
seconde fois l'image du Dieu crucifie. Il l'aurait meme souille de
nouveau par un crachat si je ne me fusse empresse de le retirer."

"Enfin la toilette est terminee, leurs chaines leur ont ete enlevees,
ils ont la corde au cou et les mains liees derriere le dos."

"Le cortege se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours
insensible et le deposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a precede. Il
a toute la stoique ferocite du sauvage. La tete haute il jette d'abord
un regard de defi sur la foule et regarde avec indifference le bourreau
qui passe l'extremite de la corde dans le crochet. Il ne veut pas
permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le
faire a Paulo."

"La foule est a genoux et prie. Moi, la figure prosternee sur le gibet,
j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte et que
deux ames viennent de paraitre devant le tribunal supreme, et quelles
sont jugees!!!... Ah! puissent-ils avoir trouve misericorde aupres de
Dieu!!!!!!"

"Voila, mon cher frere, les details aussi exacts que possible, voila
aussi la fin deplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgre
toute l'apparence de l'inutilite de nos prieres, redoublons cependant
nos instances aupres du Tres-Haut. Qui sait?"



Je ferme en frissonnant ce journal, il m'echappe des mains. J'essuie les
sueurs glacees qui inondent mon front.

J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde
invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barriere.
Ma pensee se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y
attendait.

Je ne sais combien d'heures j'ai passe dans ces penibles reflexions mais
tout a coup mes idees prennent un autre cours. Une figure angelique
vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles
des demons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mere d'Adala. Il me
semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre a me
dire, au moment ou son ame allait s'envoler vers le ciel et apres la
confession que je lui avait faite: "Pere viens m'embrasser. Je te confie
mon enfant, mon Adala."

Ce dernier nom a un effet magique. Il m'eveille comme d'un affreux
cauchemar et la chere petite lettre d'Adala est la devant moi qui semble
me sourire et m'inviter a l'ouvrir.

Je la saisis avec emotion, je la tourne et retourne en tout sens avant
que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a
touche. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir
distinguer l'ecriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.

"Mon Bon et cher grand papa, me dit-elle, voila deja plus de quatre mois
que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passe un seul instant sans
penser a toi. Je me suis bien ennuyee et je m'ennuie encore beaucoup de
ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t'embrasser."

"Je n'ai pas non plus oublie toutes les belles histoires que tu me
racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient
pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si
droles que j'en ris encore rien qu'a y penser."

"Mais ce que je ne comprenais pas et ne comprends pas encore
aujourd'hui, c'est que quand tu me voyais si folle, tes yeux se
mouillaient de larmes. J'avais bien peur que ce ne fut quelque chagrin
que je te causais et tu etais trop bon pour me dire en quoi je
t'affligeais. Je suis aujourd'hui bien plus raisonnable que je ne
l'etais alors et j'ai bien hate de te revoir pour te demander pardon."

"J'espere, mon bon grand papa, que tu prends toujours un bon soin de ta
sante car si j'apprenais que tu es malade ou qu'il te fut arrive quelque
malheur, je crois bien j'en mourrais."

"Je me propose quand je te reverrai de te gronder bien fort de ce que tu
ne m'ecris pas."

"Je suis a present une grande fille. Les bonnes religieuses me disent
qu'elles sont tres contentes de mes succes. Elles ont pour moi toute
espece de bontes."

"La mere superieure et l'assistante me font souvent venir dans leurs
chambres. Elles m'embrassent, me chargent de bonbons, mais je ne sais
pourquoi elles ont l'air triste elles aussi quand elles me parlent. Je
n'ai pas besoin de rien demander, elles previennent mes moindres desirs
et me disent que c'est toi qui leur a donne l'argent pour y pourvoir."

"Je t'embrasse beaucoup pour te remercier de toutes tes prevenances et
je vais m'appliquer bien fort pour finir mes etudes au plus vite et
aller te rejoindre. Tu dois toi aussi t'ennuyer un peu de ta petite
fille."

"Depuis huit jours nous prions pour deux criminels qui ont ete pendus
ce matin. Toutes les bonnes religieuses etaient tristes nous aussi nous
l'etions. C'est si terrible de penser que deux hommes vont etre pendus,
mais c'est plus affreux encore de songer qu'ils vont mourir sans s'etre
reconcilies avec Dieu. A dix heures trois quarts ce matin les glas des
deux malheureux ont commence a sonner. J'en fremis encore. Nous nous
sommes rendues a la chapelle pour prier pour eux. Je n'ai pas ose
demander s'ils ont fait leur paix avec Dieu."

"Tu peux t'imaginer comme j'ai ete contente de revoir mon ami Baptiste,
aussi je l'ai embrasse bien fort."

"Grand'mere vient me voir toutes les semaines. Elle m'apporte de ces
beaux petits ouvrages en broderie sur ecorce comme elle sait en faire.
Elle y joint de plus de jolies corbeilles remplies de toute espece de
fruits. J'aurais voulu que ma tante superieure lui donna de l'argent,
j'avais tant peur qu'elle souffrit de la faim; mais elle m'a embrassee
en me disant que tu lui en donnes plus qu'elle n'en a besoin. Je t'en
aimerais encore plus fort pour cela si j'en etais capable."

"A present je vais te dire un tout petit secret. Ce n'est, pas moi qui
ecris, je ne suis pas assez savante, c'est une de mes compagnes qui le
fais pour moi, mais c'est moi qui dicte."

"Mes bonnes tantes disent que dans quelques mois je pourrai ecrire une
lettre seule. Juges si je vais travailler."

"Je t'embrasse mille et mille fois,

Ta petite fille,"

ADALA

20 Septembre.



La lecture de cette lettre me fit un plaisir ineffable que je me plus a
savourer quelque temps. Il fallut pourtant me tirer de cette delicieuse
reverie et retourner dans ma cabane.

Mes amis etaient eveilles. Je me fis raconter les derniers jours des
bandits dans les plus grandes minuties. Ils avaient ete plus diaboliques
encore dans leurs actions que le bon pretre ne me l'avait dit.

Un jour un d'eux lui avait presque coupe un doigt avec ses dents pendant
qu'il lui presentait a boire, comme il le lui avait demande.

Un autre jour, Rodinus l'assommait presque avec ses menottes pendant
qu'il avait le dos tourne.

Il n'y avait pas d'avanies, d'injures, de blasphemes, d'obscenites de
toutes sortes que ce saint pretre n'eut entendus de leurs bouches et
souffert avec une patience et une douceur angeliques.

Mais je tire le rideau sur ce hideux tableau pour revenir au plus vite a
ma chere enfant.





VIE INTIME

Quoiqu'il m'en coutat beaucoup d'etre pour plusieurs annees separe
d'Adala, il me fallait en faire le sacrifice. Aussi, autant par gout que
par un besoin de distraction et de mouvement, je repris avec mes amis la
vie de coureur des bois.

J'etais parfaitement tranquille au sujet de ma fille cherie, je savais
qu'elle trouverait, aupres de mes bonnes soeurs tout le bonheur
possible. Pour lui eviter des chagrins que ma vue aurait pu lui causer,
je resolus de ne l'aller voir que dans trois ans, mais je me proposai de
lui ecrire deux fois par annee quoique je fusse convaincu qu'elle etait
incapable de m'oublier.

Nos preparatifs de depart ne furent pas longs et nous partimes bien
decides a ne plus nous separer et a partager a chaque retour au poste
les profits de notre chasse.

Il est inutile de vous raconter cette vie de coureur des bois que tout
le monde connait. Qu'il me suffise de dire que nos chasses furent assez
fructueuses et que je passai les cinq annees qui suivirent dans un calme
et une tranquillite d'esprit que je n'avais pas encore connus.

Le spectacle continuel de la nature dans toute sa beaute primitive, les
courses dans les bois et la preparation de nos pelleteries faisaient le
charme de nos journees. Puis le soir arrive nous nous trouvions reunis
autour d'un bon feu et les histoires et la gaite intarissable du Normand
et du Gascon, embellissaient nos soirees.

Les trois annees que je m'etais condamne a passer sans embrasser Adala,
etaient expirees, je resolu de me rendre a Quebec. Grande fut la joie de
mes soeurs et de la petite en me voyant.

L'enfant s'etait admirablement developpee, et avait considerablement
grandi. Elle ne savait que faire pour me temoigner son bonheur. Elle
riait, pleurait, dansait, venait sauter sur mes genoux et m'embrassait.
Combien j'etais heureux de tous ces temoignages d'amour. Non je ne les
eus pas change pour tous les tresors de la terre.

Je passai une semaine aupres d'elle, lui faisant visiter la ville et
ses environs. Je jouissais du plaisir qu'elle eprouvait de voir tant de
merveilles et de beautes qu'elle ne connaissait que par oui dire.

Il va sans dire que nous allames aussi chercher la grand'mere et
l'installames aupres de nous pour qu'elle prit part a la joie commune.

Ces huit jours furent de courte duree. Si la voix de la raison n'eut
cede a celle de mon coeur, sans aucun doute, elle fut revenue avec moi.
La vie de reclusion s'accordait peu avec le caractere d'Adala. Ce qu'il
fallait a cette chere enfant c'etait la vie libre et independante,
indispensable au sang indien. Instinctivement aussi elle ressentait un
entrainement veritable pour la vie demi sauvage. Mais il me fallut ceder
devant le devoir.

Apres l'avoir pressee plusieurs fois dans mes bras, je me separai
d'elle. Je lui promis que dans deux ans je viendrais la chercher et
qu'alors nous demeurerions ensemble jusqu'a la mort de l'un de nous.
Aglaousse, de son cote, promit de venir nous rejoindra et de la visiter
plus souvent encore d'ici a ce temps-la.

Je dis adieu a mes soeurs, leur recommandant de nouveau l'enfant. Ces
recommandations etaient bien superflues.

Ce fut un grand sacrifice, que je fis en m'eloignant d'elles, et aussi
longtemps que je le pus, je me retournais pour jeter un regard sur le
toit qui recouvrait des etres qui m'etaient plus chers que la vie.

Jamais de ma vie, je n'ai eprouve autant d'ennui que pendant les
premiers mois qui suivirent cette separation.

Enfin je rejoignis les compagnons qui m'attendaient a un endroit designe
et nous reprimes la vie active.

Pendant la courte visite que j'avais faite a Adala, je lui avait souvent
parle du campement que nous avions etabli aupres du Lac a la Truite. Je
lui avais decrit le paysage si beau et les jouissances qu'on y trouvait.
L'enfant avait ecoute ces details avec des larmes de plaisir. Elle me
fit promettre en la laissant d'y construire un logement et que ce serait
la que desormais nous habiterions.

Ses desirs etaient pour moi des ordres imperieux, aussi vers la fin de
la seconde annee, nous construisimes ces cabanes que je ne changerais
pas pour le plus somptueux des palais.

Enfin, depuis sept ans que nous y sommes installes, nous goutons un
bonheur presque sans nuages. Le seul chagrin qui soit venu assombrir
notre ciel, a ete la mort de mes deux soeurs qu'une epidemie a emportees
successivement dans l'espace de deux mois Cheres saintes femmes, elles
se sont eteintes comme elles ont vecu, dans la paix du seigneur, apres
une carriere bien remplie d'annees, mais encore plus de bonnes oeuvres.

Vous ferai-je maintenant une description de la maniere dont nous passons
notre temps. Peut-etre pourrait-elle vous interesser.

Le chant des oiseaux nous eveille des le matin et souvent a ce chant
s'en joint un autre mille fois plus suave, plus agreable a mon oreille,
c'est celui de mon Adala qui semble leur repondre. Elle a, pour ainsi
dire, apprivoise ces chers petits enfants des bois, car elle charme tout
ce qui l'entoure.

La culture des plantes, les broderies sur ecorce, la couture et la
lecture constituent ses occupations de la journee.

Rien de plus charmant que de la voir dans les beaux soirs d'ete conduire
son leger canot avec une adresse merveilleuse, sur les eaux tranquilles
du lac. Puis quand tout est silencieux dans la nature, sa voix s'eleve
pure et argentine pour chanter un de ces, cantiques si touchants par
leur naive beaute, et qui sont une priere, une invocation.

C'est alors que les echos des montagnes saisissent ces notes si
fraiches, qu'ils les repetent et se les renvoient les uns aux autres
comme s'ils voulaient se les graver profondement dans leur memoire.

Parfois aussi je l'amene a des expeditions de chasse, mais ces jours-la,
je suis presque toujours certain de faire buisson creux. Il ne faut
pas tirer sur ce pauvre lievre qui ne nous fait aucun mal, dit-elle,
n'abattez pas cette mere perdrix qui peut-etre laisserait des enfants
orphelins et personne alors pourvoirait a leur nourriture.

Mais si un loup ou n'importe quel autre animal carnassier se presente,
oh! alors malheur a lui, car elle tire avec la plus grande precision.
Elle aime beaucoup la legere carabine que je lui ai achetee et qui est
du plus beau fini. Elle ne perd pas une occasion d'en faire admirer le
merite.

Lorsqu'elle se promene sur les bords du lac, elle est suivi d'une
marmotte devenue l'hote de sa maison et sa compagne inseparable.
Plusieurs couvees de canards sauvages qu'elle a reussi a apprivoiser
et qui viennent manger tour a tour dans sa main, en poussant des cris
assourdissants, lui font cortege.

Rien de ses pas, de ces demarches, ni de ses actions, n'echappe aux
regards ravis de sa grand'mere et des miens, nous en examinons tous les
details pour y trouver de nouveaux charmes, nous l'aimons tant.

Son caractere est quelque peu fantasque et aventureux, mais d'apres mes
recommandations elle ne s'eloigne jamais seule de la maison. Deux dogues
enormes, qui sauraient la proteger dans le cas d'une mauvaise rencontre,
sont les gardes les plus surs.

Le temps de chaque journee est ainsi regle et les heures fuient avec une
rapidite sans egale. Nous sommes loin de trouver le temps monotone et de
vivre dans l'isolement. Chaque jour un chasseur ou un amateur de peche
vient nous demander un gite. Nous avons aussi des nouvelles de tous
cotes, car jamais ici le pain et l'hospitalite ne sont refuses.

Bien souvent il y a surcroit de vie et de gaite dans l'habitation, c'est
qu'alors Baptiste et ses deux inseparables compagnons sont venus nous
visiter et se reposer de leurs fatigues.

Oh! ce sont ces jours-la de vrais diners de _Gamache_ ou de
_Sardanapale_. Tout ce que la foret peut offrir de gibier a plumes ou
a poil est mis a contribution. Quelle folle gaite preside au repas, le
Gascon et le Normand ont eu de quinze jours a un mois pour renouveler
leur approvisionnement d'histoire incroyables et fantastiques. Adala rit
aux larmes, la grand'mere et moi rions de la voir rire et a ce concert
d'eclats de rire se joint comme basse la grosse voix de Baptiste.

Des histoires on passe au chant, du chant a la danse, c'est Baptiste qui
fait la musique. Il imite avec sa voix toute espece d'instruments. Ses
poings jouent du tambour sur n'importe quel meuble, ses pieds marquent
la mesure et les deux francais executent des cabrioles, des pas, des
sauts impossibles tels qu'ils les ont vus faire, assurent-ils dans tel
ou tel pays ou il n'ont pourtant jamais ete, la petite de se tordre de
rire et nous, ma foi, de l'imiter. Ces fetes se prolongent deux a trois
jours.

Mais quand les froids d'hiver commencent a nous menacer, nous descendons
au village pour laisser passer les mois les plus rigoureux.

La cabane reste alors sous les soins de la vieille Aglaousse qui
s'obstine a ne pas vouloir nous suivre. Nous ne la laissons jamais
seule, Baptiste et ses deux compagnons hivernent avec elle. J'ai soin
avant de les laisser de pourvoir a tous leurs besoins. Nous leur faisons
aussi de frequentes visites dans le cours de l'hiver.

Nous allons habiter des appartements confortables aupres de l'eglise du
hameau. Quelques bons voisins viennent frequemment nous visiter. Dans la
journee nous faisons des courses de traineau et le soir le cure vient
s'asseoir au coin du feu et nous rejouir par une intime et charmante
causerie.

Telle est la vie que nous menons depuis sept annees. Helas! elles ont
ete bien courtes comparees a celles du passe, mais aujourd'hui un nuage
de tristesse vient troubler mon bonheur, c'est une inquietude bien
naturelle, car je sens d'un jour a l'autre le poids des ans qui
s'appesantit sur moi.

J'eprouve aujourd'hui dans les marches les plus courtes, que mon pied
qui gravissait lestement autrefois les pentes les plus rapides, ne se
traine plus que peniblement meme sur un terrain uni.

Ma pauvre Aglaousse elle aussi se fait vieille et je songe avec
tristesse que quand tous les deux nous aurons quitte la terre, ce qui ne
saurait tarder, qui donc prendra soin de ma chere petite fille?

Je dissimule autant que je le puis les traces de ma decrepitude, mais
Adala semble s'en etre apercue, elle m'entoure de plus de soins, de
prevenances s'il est possible. Elle ne me laisse plus un seul instant,
elle parait inquiete. Elle me regardait l'autre jour avec un oeil plein
de tristesse, tout a coup une larme est venue glisser sur ses joues,
elle s'est empressee de la faire disparaitre et de me sourire. Je lui en
ai demande la cause. C'est une vilaine poussiere m'a-t-elle repondu!

Depuis trois jours, je n'ai pu sortir, je me sens faible, abattu. Je
voudrais bien avoir Monsieur Fameux, mais Baptiste et ses compagnons n'y
sont pas.

Les deux francais sont partis pour une longue expedition de chasse.
Baptiste a pour ainsi dire abandonne la vie des bois, il s'est mis a la
culture et nous ne le voyons plus que rarement.

Mon Dieu, comment pourrai-je faire prevenir Monsieur Fameux de l'etat
precaire ou je me trouve.

Je me suis ouvert a lui et lui ai dit que je comptais sur sa protection
pour prendre soin d'Adala et de sa grand'mere quand je ne serai plus.
Cette mission, il l'a acceptee, car il sait que je n'ai personne autre
a qui m'adresser, mais il faudrait pourtant que je le visse avant de
mourir.

Adala s'est bien offerte pour aller le chercher.

La vaillante enfant je l'ai refusee. La distance est si grande et je
crains que cette course ne soit au-dessus de ses forces, cependant elle
a si fortement insiste que j'ai cede a ses instances, car je sens que
mes heures sont comptees.

En partant elle est venue m'embrasser en pleurant. Ses larmes sont
tombees sur mes joues et m'ont rechauffe le coeur.

Je profite de son absence pour ecrire ces dernieres lignes que ma main
tracera:

Que je te remercie, ma chere Adala, d'avoir egaye ma triste vieillesse
par ton jeune et candide enjouement. Lorsque je remontais en esprit, le
courant d'une vie tourmentee, je me sentais ecrase sous le poids des
evenements de mon existence, ta franche gaite est venue m'arracher bien
des fois l'amertume gui peut-etre eut fini par s'emparer de moi.

Tu as ete dans la maison la lumiere, la joie et la vie, car tu en etais
l'ame benie. Sois donc a jamais heureuse Adala pour tout le bonheur que
tu m'as fait.

Que ta vie soit aussi calme que la mienne a ete tourmentee. Que le ciel
t'accorde les tresors de jouissances que je n'ai pas connues. Enfin sois
heureuse autant que mon coeur le desire.

Aimes toujours ta bonne grande maman et prends en bien soin. Tu sais
combien elle s'est devouee pour toi, mais je connais trop bien ton
coeur, cette recommandation est superflue. Oui tu l'aimeras autant
qu'elle t'a aimee.

Penses aussi quelquefois a ton vieil ami Helika, donnes-lui un souvenir
et quand ta voix se melera, le soir, a la priere des anges, demandes
misericorde pour lui!!!!

Adieu, Adieu...

HELIKA.


Ici se terminait le manuscrit.

Monsieur D'Olbigny ajouta: C'est le meme jour que nous fimes rencontre
de cette charmante enfant a la decharge du Lac.

Monsieur d'Olbigny demeura pensif quelques instants. Aux dernieres
phrases du manuscrit sa voix nous avait paru profondement emue. Nous
respectames sa reverie. Du revers de sa main il essuya une larme, puis
avec un doux sourire il nous dit; si vous le voulez bien, Messieurs,
nous allons dejeuner.

Effectivement l'aurore paraissait, la nuit etait passee sans que nous
nous en fussions apercus, tant ce recit nous avait interesse.

Et la jeune fille, demandames-nous tous ensemble, qu'est-elle devenue?

Son histoire est bien trop longue pour que j'entreprenne de vous la
raconter aujourd'hui. Elle se rattache de plus a bien des souvenirs de
ma vie qu'il me serait penible de rappeler en ce moment.

Si cette narration vous a presente quelqu'interet, je vous reserve
l'autre partie pour l'occasion ou j'aurai le plaisir de vous revoir.

Permettez-moi, charmantes lectrices, de vous en dire autant.

C. DeGUISE.





End of the Project Gutenberg EBook of Helika, by Charles DeGuise

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