The Project Gutenberg EBook of Jim Harrison, boxeur, by Arthur Conan Doyle

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Title: Jim Harrison, boxeur

Author: Arthur Conan Doyle

Release Date: October 13, 2004 [EBook #13734]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM HARRISON, BOXEUR ***




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Arthur Conan Doyle

JIM HARRISON, BOXEUR

Titre original: Rodney Stone

(1910)


Table des matires

_Prface_
I -- FRIAR'S OAK
II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE
III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS
IV -- LA PAIX DAMIENS
V -- LE BEAU TREGELLIS
VI -- SUR LE SEUIL
VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE
VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON
IX -- CHEZ WATTIER
X -- LES HOMMES DU RING
XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES
XII -- LE CAF FLADONG
XIII -- LORD NELSON
XIV -- SUR LA ROUTE
XV -- JEU DLOYAL
XVI -- LES DUNES DE CRAWLEY
XVII -- AUTOUR DU RING
XVIII -- LA DERNIRE BATAILLE DU FORGERON
XIX --  LA FALAISE ROYALE
XX -- LORD AVON
XXI -- LE RCIT DU VALET
XXII -- DNOUEMENT


_Prface_


_Dans un roman antrieur qui a t fort bien accueilli par le
public franais, _La grande Ombre_, Conan Doyle avait abord
l'poque de la lutte acharne entre l'Angleterre et Napolon. Il
avait accompagn jusque sur le champ de bataille de Waterloo un
jeune villageois arrach au calme des falaises natales par le
dsir de protger le sol national contre le cauchemar de
l'invasion franaise, qui hantait alors les imaginations
britanniques._

_Cette fois, dans une oeuvre nouvelle, la peinture est plus
large._

_C'est toute l'Angleterre du temps du roi Georges qui revit d'une
vie intense dans les pages de _Jim Harrison boxeur_, avec son
prince de Galles aux inpuisables dettes, ses dandys lgants et
bizarres, ses marins audacieux et tenaces groups avec art autour
de Nelson et de la trop clbre Lady Hamilton, ses champions de
boxe dont les exploits entretiennent au del de la Manche le got
des exercices violents, entranement indispensable  un peuple qui
voulait tenir tte aux grognards de Napolon, aux marins de nos
escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses mules._

_Le tableau est complet et trac par une plume comptente, Conan
Doyle s'appliquant  dcrire ce qu'il connat bien et vitant ds
lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans
historiques, _Les Rfugis_ par exemple._

_Les ditions anglaises portent le titre de _Rodney Stone_. C'est,
en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est
cens tenir la plume et voquer le souvenir des jours de sa
jeunesse pour l'instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone,
s'il est le fil qui relie les feuillets du rcit, n'en est jamais
le hros. me simple et moyenne, il n'a pas l'envergure qui
conquiert l'intrt._

_Le vrai hros du roman, c'est Jim Harrison, lev par le champion
Harrison qui s'est retir du Ring aprs un terrible combat o il
faillit tuer son adversaire, et tabli forgeron  Friar's Oak._

_N'est-ce pas lui qui entrane Stone  la Falaise Royale, dans le
chteau abandonn,  la suite de la disparition trange de lord
Avon accus du meurtre de son frre?_

_N'est-ce pas lui qui devient le protg, et plutt le protecteur,
de miss Hinton, la Polly du thtre de Haymarket, la vieillissante
actrice de genre que l'isolement fait chercher une consolation
dans le gin et le whisky?_

_N'est-ce pas lui que nous voyons, au dnouement du roman, fils
avou et lgitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si
faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur
moyen de comdie?_

_N'est-ce pas  lui qu'aboutit toute cette peinture du Ring, de
ses rivalits, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues?_

_Aussi avons-nous cru bien faire d'adopter pour cette dition
franaise, prpare par nous de longue main, le titre de _Jim
Harrison boxeur_._

_La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du
roi Georges qu'il parait extraordinaire que le sport anglais par
excellence, cher  Byron et au prince de Galles, chef de file des
dandys, ait attendu jusqu' nos jours un peintre._

_Et voil cependant la premire fois qu'un de ces romanciers, qui
ont l'oreille des foules, entreprend le rcit de la vie et de
l'entranement d'un grand boxeur d'autrefois._

_Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le
Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur
portraitiste, il faudrait presque dire leur pote._

_Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a
puissamment contribu  dvelopper dans la race britannique ce
mpris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre
forte._

_De la instinctivement la tendance de l'opinion  s'enthousiasmer,
 se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d'nergie et
en quelque sorte contrepoids  ce qu'il y avait d'affadissant et
d'nervant dans le luxe des petits-matres, des Corinthiens et des
dandys tout occups de toilettes et de futilits, en une heure
aussi grave pour la vie nationale anglaise_

_Qu' ct de l'entretien de cet idal de bravoure et d'endurance,
il y et comme revers de la mdaille la brutalit des moeurs, la
dmoralisation qu'amne l'intervention de l'argent dans ce qui est
humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des
meilleures choses ne prouve pas qu'elles n'ont pas t bonnes._

_Si nos pres n'ont pas compris le systme anglais, s'ils n'ont
voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier
Branger, les hommes de notre gnration ont vu plus
quitablement. Ils ont donn  la boxe son droit de cit en France
et rpar l'injustice de leurs prdcesseurs._

_Voila pourquoi, en crivant _Jim Harrison boxeur_, Conan Doyle a
bien mrit aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui
se sont de nos jours passionns pour la boxe. Jim Harrison boxeur
est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre
ceux qui sont dj les fidles rsolus du romancier anglais,
toujours assurs de trouver dans son oeuvre un intrt palpitant
et des motions saines._

_ALBERT SAVINE._

I -- FRIAR'S OAK


Aujourd'hui, 1er janvier de lanne 1851, le dix-neuvime sicle
est arriv  sa moiti, et parmi nous qui avons t jeunes avec
lui, un bon nombre ont dj reu des avertissements qui nous
apprennent qu'il nous a uss.

Nous autres, les vieux, nous rapprochons nos ttes grisonnantes et
nous parlons de la grande poque que nous avons connue, mais quand
c'est avec nos fils que nous nous entretenons, nous prouvons de
grandes difficults  nous faire comprendre.

Nous et nos pres qui nous ont prcds, nous avons pass notre
vie dans des conditions fort semblables; mais eux, avec leurs
chemins de fer, leurs bateaux  vapeur, ils appartiennent  un
sicle diffrent.

Nous pouvons, il est vrai, leur mettre des livres d'histoire entre
les mains et ils peuvent y lire nos luttes de vingt-deux ans
contre ce grand homme malfaisant. Ils peuvent y voir comment la
Libert s'enfuit de tout le vaste continent, comment Nelson versa
son sang, comment le noble Pitt eut le coeur bris dans ses
efforts pour l'empcher de s'envoler de chez nous pour se rfugier
de l'autre ct de l'Atlantique.

Tout cela, ils peuvent le lire, ainsi que la date de tel trait,
de telle bataille, mais je ne sais o ils trouveront des dtails
sur nous-mmes, o ils apprendront quelle sorte de gens nous
tions, quel genre de vie tait le ntre et sous quel aspect le
monde apparaissait  nos yeux, quand nos yeux taient jeunes,
comme le sont aujourd'hui les leurs.

Si je prends la plume pour vous parler de cela, ne croyez pas
pourtant que je me propose dcrire une histoire.
Lorsque ces choses se passaient, j'avais atteint  peine les
dbuts de l'ge adulte, et quoique j'aie vu un peu de l'existence
d'autrui, je n'ai gure le droit de parler de la mienne.

C'est l'amour d'une femme qui constitue l'histoire d'un homme, et
bien des annes devaient se passer avant le jour o je regardai
dans les yeux celle qui fut la mre de mes enfants.

Il nous semble que cela date d'hier et pourtant ces enfants sont
assez grands pour atteindre jusqu'aux prunes du jardin, pendant
que nous allons chercher une chelle, et ces routes que nous
parcourions en tenant leurs petites mains dans les ntres, nous
sommes heureux d'y repasser, en nous appuyant sur leur bras.

Mais je parlerai uniquement d'un temps o l'amour d'une mre tait
le seul amour que je connusse.

Si donc vous cherchez quelque chose de plus, vous n'tes pas de
ceux pour qui j'cris.

Mais s'il vous plat de pntrer avec moi dans ce monde oubli,
s'il vous plat de faire connaissance avec le petit Jim, avec le
champion Harrison, si vous voulez frayer avec mon pre, qui fut un
des fidles de Nelson, si vous tenez  entrevoir ce clbre homme
de mer lui-mme, et Georges qui devint par la suite lindigne roi
d'Angleterre, si par-dessus tout vous dsirez voir mon fameux
oncle, Sir Charles Tregellis, le roi des petits-matres, et les
grands champions, dont les noms sont encore familiers  vos
oreilles, alors donnez la main, et... en route.

Mais je dois vous prvenir: si vous vous attendez  trouver sous
la plume de votre guide bien des choses attrayantes, vous vous
exposez  une dsillusion.

Lorsque je jette les yeux sur les tagres qui supportent mes
livres, je reconnais que ceux-l seuls se sont hasards  crire
leurs aventures, qui furent sages, spirituels et braves.

Pour moi, je me tiendrais pour trs satisfait si l'on pouvait
juger que j'eus seulement l'intelligence et le courage de la
moyenne.

Des hommes d'action auraient peut-tre eu quelque estime pour mon
intelligence et des hommes de tte quelque estime de mon nergie.
Voil ce que je peux dsirer de mieux sur mon compte.

En dehors d'une aptitude inne pour la musique, et telle que
j'arrive le plus aisment, le plus naturellement,  me rendre
matre du jeu d'un instrument quelconque, il n'est aucune
supriorit dont j'aie lieu de me faire honneur auprs de mes
camarades.

En toutes choses, j'ai t un homme qui s'arrte  mi-route, car
je suis de taille moyenne, mes yeux ne sont ni bleus, ni gris, et
avant que la nature et poudr ma chevelure  sa faon, la nuance
tait intermdiaire entre le blanc de lin et le brun.

Il est peut-tre une prtention que je peux hasarder; c'est que
mon admiration pour un homme suprieur  moi n'a jamais t mle
de la moindre jalousie, et que j'ai toujours vu chaque chose et
l'ai comprise telle qu'elle tait.

C'est une note favorable a laquelle j'ai droit maintenant que je
me mets  crire mes souvenirs.

Ainsi donc, si vous le voulez bien, nous tiendrons autant que
possible ma personnalit en dehors du tableau.

Si vous arrivez  me regarder comme un fil mince et incolore, qui
servirait  runir mes petites perles, vous m'accueillerez dans
les conditions mmes o je dsire tre accueilli.

Notre famille, les Stone, tait depuis bien des gnrations voue
 la marine et il tait de tradition, chez nous, que l'an portt
le nom du commandant favori de son pre.

C'est ainsi que nous pouvions faire remonter notre gnalogie
jusqu' l'antique Vernon Stone, qui commandait un vaisseau  haut
gaillard,  l'avant en peron, lors de la guerre contre les
Hollandais.

Par Hawke Stone et Benbow Stone, nous arrivons  mon pre Anson
Stone qui  son tour me baptisa Rodney Stone en l'glise
paroissiale de Saint-Thomas,  Portsmouth, en l'an de grce 1786.

Tout en crivant, je regarde par la fentre de mon jardin,
j'aperois mon grand garon de fils, et si je venais  appeler
Nelson!, vous verriez que je suis rest fidle aux traditions de
famille.

Ma bonne mre, la meilleure qui fut jamais, tait la seconde fille
du Rvrend John Tregellis, cur de Milton, petite paroisse sur
les confins de la plaine marcageuse de Langstone.

Elle appartenait  une famille pauvre, mais qui jouissait d'une
certaine considration, car elle avait pour frre an le fameux
Sir Charles Tregellis, et celui-ci, ayant hrit d'un opulent
marchand des Indes Orientales, finit par devenir le sujet des
conversations de la ville et l'ami tout particulier du Prince de
Galles.

J'aurai  parler plus longuement de lui par la suite, mais vous
vous souviendrez ds maintenant qu'il tait mon oncle et le frre
de ma mre.
Je puis me la reprsenter pendant tout le cours de sa belle
existence, car elle tait toute jeune quand elle se maria.

Elle n'tait gure plus ge quand je la revois dans mon souvenir
avec ses doigts actifs et sa douce voix.

Elle m'apparat comme une charmante femme aux doux yeux de
tourterelle, de taille assez petite, il est vrai, mais se
redressant quand mme bravement.

Dans mes souvenirs de ce temps-l, je la vois constamment vtue de
je ne sais quelle toffe de pourpre  reflets changeants, avec un
foulard blanc autour de son long cou blanc, je vois aller et venir
ses doigts agiles pendant qu'elle tricote.

Je la revois encore dans les annes du milieu de sa vie, douce,
aimante, calculant des combinaisons, prenant des arrangements, les
menant  bonne fin, avec les quelques shillings par jour de solde
d'un lieutenant, et russissant  faire marcher le mnage du
cottage du Friar's Oak et  tenir bonne figure dans le monde.

Et maintenant, je n'ai qu' m'avancer dans le salon, pour la
revoir encore, aprs quatre-vingts ans d'une existence de sainte,
en cheveux d'un blanc d'argent, avec sa figure placide, son bonnet
coquettement enrubann, ses lunettes a monture d'or, son pais
chle de laine bord de bleu.

Je l'aimais en sa jeunesse, je l'aime en sa vieillesse, et quand
elle me quittera, elle emportera quelque chose que le monde entier
est incapable de me faire oublier. Vous qui lisez ceci, vous avez
peut-tre de nombreux amis, il peut se faire que vous contractiez
plus d'un mariage, mais votre mre est la premire et la dernire
amie. Chrissez-la donc, pendant que vous le pouvez, car le jour
viendra o tout acte irraisonn, o toute parole jete avec
insouciance, reviendra en arrire se planter comme un aiguillon
dans votre coeur.
Telle tait donc ma mre, et quant  mon pre, la meilleure
occasion pour faire son portrait, c'est l'poque o il nous revint
de la Mditerrane.

Pendant toute mon enfance, il n'avait t pour moi qu'un nom et
une figure dans une miniature que ma mre portait suspendue  son
cou.

Dans les dbuts, on me dit qu'il combattait contre les Franais.

Quelques annes plus tard, il fut moins souvent question de
Franais et on parla plus souvent du gnral Bonaparte.

Je me rappelle avec quelle frayeur respectueuse je regardai  la
boutique d'un libraire de Portsmouth la figure du Grand Corse.

C'tait donc l l'ennemi par excellence, celui que mon pre avait
combattu toute sa vie, en une lutte terrible et sans trve.

Pour mon imagination d'enfant, c'tait une affaire d'honneur
d'homme  homme, et je me reprsentais toujours mon pre et cet
homme ras de prs, aux lvres minces, aux prises, chancelant,
roulant dans un corps  corps furieux qui durait des annes.

Ce fut seulement aprs mon entre  l'cole de grammaire que je
compris combien il y avait de petits garons dont les pres
taient dans le mme cas.

Une fois seulement, au cours de ces longues annes, mon pre
revint  la maison.

Par l, vous voyez ce que c'tait d'tre la femme d'un marin en ce
temps-l.

C'tait aussitt aprs que nous emes quitt Portsmouth pour nous
tablir  Friar's Oak qu'il vint passer huit jours avant de
s'embarquer avec l'amiral Jervis pour l'aider  gagner son nouveau
nom de Lord Saint-Vincent.

Je me rappelle qu'il me causa autant d'effroi que d'admiration par
ses rcits de batailles et je me souviens, comme si c'tait
d'hier, de l'pouvante que j'prouvai en voyant une tache de sang
sur la manche de sa chemise, tache qui, je n'en doute point,
provenait d'un mouvement maladroit fait en se rasant.

 cette poque je restai convaincu que ce sang avait jailli du
corps d'un Franais ou d'un Espagnol, et je reculai de terreur
devant lui, quand il posa sa main calleuse sur ma tte.

Ma mre pleura amrement aprs son dpart.

Quant  moi, je ne fus pas fch de voir son dos bleu et ses
culottes blanches s'loigner par l'alle du jardin, car je
sentais, en mon insouciance et mon gosme d'enfant, que nous
tions plus prs l'un de l'autre, quand nous tions ensemble, elle
et moi.

J'tais dans ma onzime anne quand nous quittmes Portsmouth,
pour Friar's Oak, petit village du Sussex, au nord de Brighton,
qui nous fut recommand par mon oncle, Sir Charles Tregellis.

Un de ses amis intimes, Lord Avon, possdait sa rsidence prs de
l.

Le motif de notre dmnagement, c'tait qu'on vivait  meilleur
march  la campagne, et qu'il serait plus facile pour ma mre de
garder les dehors d'une dame, quand elle se trouverait  distance
du cercle des personnes qu'elle ne pourrait se refuser  recevoir

C'tait une poque d'preuves pour tout le monde, except pour les
fermiers. Ils faisaient de tels bnfices qu'ils pouvaient,  ce
que j'ai entendu dire, laisser la moiti de leurs terres en
jachre, tout en vivant comme des gentlemen de ce que leur
rapportait le reste.

Le bl se vendait cent dix shillings le quart, et le pain de
quatre livres un shilling neuf pences.

Nous aurions eu grand peine  vivre, mme dans le paisible cottage
de Friar's Oak sans la part de prises revenant  l'escadre de
blocus sur laquelle servait mon pre.

La ligne de vaisseaux de guerre louvoyant au large de Brest
n'avait gure que de l'honneur  gagner. Mais les frgates qui les
accompagnaient firent la capture d'un bon nombre de navires
caboteurs, et, comme conformment aux rgles de service elles
taient considres comme dpendant de la flotte, le produit de
leurs prises tait rparti au marc le franc.

Mon pre fut ainsi a mme d'envoyer  la maison des sommes
suffisantes pour faire vivre le cottage et payer mon sjour 
l'cole que dirigeait Mr Joshua Allen.

J'y restai quatre ans et j'appris tout ce qu'il savait.

Ce fut  l'cole d'Allen que je fis la connaissance de Jim
Harrison, du petit Jim, comme on la toujours appel. Il tait le
neveu du champion Harrison, de la forge du village.

Je me le rappelle encore, tel qu'il tait en ce temps-l, avec ses
grands membres dgingands, aux mouvements maladroits comme ceux
d'un petit terre-neuve, et une figure qui faisait tourner la tte
 toutes les femmes qui passaient.

C'est de ce temps-l que date une amiti qui a dur toute notre
vie. Je lui appris ses lettres, car il avait horreur de la vue
d'un livre, et de son ct, il m'enseigna la boxe et la lutte, il
m'apprit  chatouiller la truite dans l'Adur,  prendre des lapins
au pige sur la dune de Ditchling, car il avait la main aussi
leste qu'il avait le cerveau lent.

Mais il tait mon an de deux ans, de sorte que longtemps avant
que j'aie quitt l'cole, il tait all aider son oncle  la
forge.

Friar's Oak est situ dans un pli des Dunes et la quarantime
borne milliaire entre Londres et Brighton est pose sur la limite
mme du village.

Ce n'est qu'un hameau,  l'glise vtue de lierre, avec un beau
presbytre et une range de cottages en briques rouges, dont
chacun est isol par son jardinet.

 une extrmit du village se trouvait la forge du champion
Harrison,  l'autre l'cole de Mr Allen.

Le cottage jaune, un peu  l'cart de la route, avec son tage
suprieur en surplomb et ses croisillons de charpente noircie
fixs dans le pltre, c'est celui que nous habitions.

Je ne sais s'il est encore debout.

Je crois que c'est assez probable, car ce n'est pas un endroit
propre  subir des changements.

Juste en face de nous, sur l'autre bord de la large route blanche,
tait situe l'auberge de Friar's Oak tenue en mon temps par John
Cummings.

Ce personnage jouissait d'une trs bonne rputation locale, mais
quand il tait en voyage, il tait sujet  d'tranges
drangements, ainsi qu'on le verra plus tard.

Bien quil y eut un courant continu de commerce sur la route, les
coches venant de Brighton en taient encore trop prs pour faire
halte et ceux de Londres trop presss d'arriver  destination, de
sorte que s'il n'avait pas eu la chance d'une jante brise, d'une
roue disjointe, l'aubergiste n'aurait pu compter que sur la soif
des gens du village.

C'tait juste l'poque o le prince de Galles venait de construire
 Brighton son bizarre palais prs de la mer.

En consquence, depuis mai jusqu'en septembre, il ne s'coulait
pas un jour que nous ne vissions dfiler  grand bruit, devant nos
portes, une ou deux centaines de phatons.

Le petit Jim et moi, nous avons pass maintes soires d't
allongs dans l'herbe  contempler tout ce grand monde,  saluer
de nos cris les coches de Londres, arrivant avec fracas, au milieu
d'un nuage de poussire et les postillons penchs en avant, les
trompettes retentissantes, les cochers coiffs de chapeaux bas 
bords trs relevs, avec la figure aussi cramoisie que leurs
habits.

Les voyageurs riaient toujours quand le petit Jim les interpellait
 haute voix, mais s'ils avaient su comprendre ce que signifiaient
ses gros membres mal articuls, ses paules disloques, ils
l'auraient peut-tre regard de plus prs et lui auraient accord
leurs encouragements.

Le petit Jim n'avait connu ni son pre ni sa mre, et toute sa vie
s'tait coule chez son oncle, le champion Harrison. Harrison,
c'tait le forgeron de Friar's Oak.

Il avait reu ce surnom, le jour o il avait combattu avec Tom
Johnson, qui tait alors en possession de la ceinture
d'Angleterre, et il l'aurait srement battu sans l'apparition des
magistrats du comt de Bedford qui interrompirent la bataille.

Pendant des annes, Harrison n'eut pas son pareil pour l'ardeur 
combattre et pour son adresse  porter un coup dcisif, bien qu'il
ait toujours t,  ce que lon dit, lent sur ses jambes.

 la fin, dans un match avec le juif Baruch le noir, il termina le
combat par un coup lanc  toute vole, qui non seulement rejeta
son adversaire par-dessus la corde d'arrire, mais qui encore le
mit pendant trois longues semaines entre la vie et la mort.

Harrison fut, pendant tout ce temps-l, dans un tat voisin de la
folie. Il s'attendait d'heure en heure  se voir prendre au collet
par un agent de Bow Street et condamner  mort.

Cette msaventure, ajoute aux prires de sa femme, le dcida 
renoncer pour toujours au champ clos et  rserver sa grande force
musculaire pour le mtier o elle paraissait devoir trouver un
emploi avantageux.

Grce au trafic des voyageurs et aux fermiers du Sussex, il devait
avoir de l'ouvrage en abondance  Friar's Oak.

Il ne tarda pas longtemps  devenir le plus riche des gens du
village; et quand il se rendait, le dimanche,  l'glise avec sa
femme et son neveu, c'tait une famille d'apparence aussi
respectable qu'on pouvait le dsirer.
Il n'tait point de grande taille, cinq pieds sept pouces au plus,
et l'on disait souvent que s'il avait pu allonger davantage son
rayon d'action, il aurait t en tat de tenir tte  Jackson ou 
Belcher, dans leurs meilleurs jours.

Sa poitrine tait un tonneau.

Ses avant-bras taient les plus puissants que j'aie jamais vus,
avec leurs sillons profonds, entre des muscles aux saillies
luisantes, comme un bloc de roche polie par l'action des eaux.

Nanmoins, avec toute cette vigueur, c'tait un homme lent, rang,
doux, en sorte que personne n'tait plus aim que lui, dans cette
rgion campagnarde.

Sa figure aux gros traits, bien rase, pouvait prendre une
expression fort dure, ainsi que je l'ai vu  l'occasion, mais pour
moi et tous les bambins du village, il nous accueillait toujours
un sourire sur les lvres, et la bienvenue dans les yeux. Dans
tout le pays, il n'y avait pas un mendiant qui ne st que s'il
avait des muscles d'acier, son coeur tait des plus tendres.

Son sujet favori de conversation, c'tait ses rencontres
d'autrefois, mais il se taisait, ds qu'il voyait venir sa petite
femme, car le grand souci qui pesait sur la vie de celle-ci tait
de lui voir jeter l le marteau et la lime pour retourner au champ
clos. Et vous n'oubliez pas que son ancienne profession n'tait
nullement atteinte  cette poque de la dconsidration qui la
frappa dans la suite. L'opinion publique est devenue dfavorable,
parce que cet tat avait fini par devenir le monopole des coquins
et parce qu'il encourageait les mfaits commis sur l'arne.

Le boxeur honnte et brave a vu lui aussi se former autour de lui
un milieu de gredins, tout comme cela arrive pour les pures et
nobles courses de chevaux.
C'est pour cela que l'Arne se meurt en Angleterre et nous pouvons
supposer que quand Caunt et Bendigo auront disparu, il ne se
trouvera personne pour leur succder. Mais il en tait autrement 
l'poque dont je parle.

L'opinion publique tait des plus favorables aux lutteurs et il y
avait de bonnes raisons pour qu'il en ft ainsi.

On tait en guerre. L'Angleterre avait une arme et une flotte
composes uniquement de volontaires, qui s'y engageaient pour
obir  leur instinct batailleur, et elle avait en face d'elle un
pays o une loi despotique pouvait faire de chaque citoyen un
soldat.

Si le peuple n'avait pas eu en surabondance cette humeur
batailleuse, il est certain que l'Angleterre aurait succomb.

On pensait donc et on pense encore que, les choses tant ainsi,
une lutte entre deux rivaux indomptables, ayant trente mille
hommes pour tmoins et que trois millions d'hommes pouvaient
disputer, devait contribuer  entretenir un idal de bravoure et
d'endurance.

Sans doute, c'tait un exercice brutal, et la brutalit mme en
tait la fin dernire, mais c'tait moins brutal que la guerre qui
doit pourtant lui survivre.

Est-il logique d'inculquer  un peuple des moeurs pacifiques, en
un sicle o son existence mme peut dpendre de son temprament
guerrier?

C'est une question que j'abandonne  des ttes plus sages que la
mienne.

Mais, c'tait ainsi que nous pensions au temps de nos grands-pres
et c'est pourquoi on voyait des hommes d'tat comme Wyndham, comme
Fox, comme Althorp, se prononcer en faveur de l'Arne.

Ce simple fait, que des personnages considrables se dclaraient
pour elle, suffisait  lui seul pour carter la canaillerie qui
s'y glissa par la suite.

Pendant plus de vingt ans,  l'poque de Jackson, de Brain, de
Cribb, des Belcher, de Pearce, de Gully et des autres, les matres
de l'Arne furent des hommes dont la probit tait au-dessus de
tout soupon et ces vingt-l taient justement, comme je l'ai dit,
 l'poque o l'Arne pouvait servir un intrt national.

Vous avez entendu conter comment Pearce sauva d'un incendie une
jeune fille de Bristol, comment Jackson s'acquit l'estime et
l'amiti des gens les plus distingus de son temps et comment
Gully conquit un sige dans le premier Parlement rform.

C'taient ces hommes-l qui dterminaient l'idal. Leur profession
se recommandait d'elle-mme par les conditions qu'elle exigeait,
le succs y tant interdit  quiconque tait ivrogne ou menait une
vie de dbauche.

Il y avait, parmi les lutteurs d'alors, des exceptions sans doute,
des bravaches tels que Hickmann, des brutes comme Berks, mais je
rpte qu'en majorit, ils taient d'honntes gens, portant la
bravoure et l'endurance  un degr incroyable et faisant honneur
au pays qui les avait enfants.

Ainsi que vous le verrez, la destine me permit de les frquenter
quelque peu et je parle d'eux en connaissance de cause.

Je puis vous assurer que nous tions fiers de possder dans notre
village un homme tel que le champion Harrison, et quand des
voyageurs faisaient un sjour  l'auberge, ils ne manquaient pas
d'aller faire un tour  la forge, rien que pour jouir de sa vue.

Il valait bien la peine d'tre regard, surtout par un soir de
mai, alors que la rouge lueur de la forge tombait sur ses gros
muscles et sur la fire figure de faucon qu'avait le petit Jim,
pendant qu'ils travaillaient,  tour de bras, un coutre de charrue
tout rutilant et se dessinaient  chaque coup dans un cadre
d'tincelles.

Il frappait un seul coup avec un gros marteau de trente livres
lanc  toute vole, pendant que Jim en frappait deux de son
marteau  main.

La sonorit du clunk! clink-clink! clunk! clink-clink! tait un
appel qui me faisait accourir par la rue du village, et je me
disais que tous les deux tant affairs  l'enclume, il y avait
pour moi une place au soufflet.

Je me souviens qu'une fois seulement, au cours de ces annes
passes au village, le champion Harrison me laissa entrevoir un
instant quelle sorte d'homme il avait t jadis.

Par une matine d't le petit Jim et moi tions debout prs de la
porte de la forge, quand une voiture prive, avec ses quatre
chevaux frais, ses cuivres bien brillants, arriva de Brighton avec
un si joyeux tintamarre de grelots que le champion accourut, un
fer a cheval  demi courb dans ses pinces, pour y jeter un coup
d'oeil.

Un gentleman, couvert d'une houppelande blanche de cocher, un
Corinthien, comme nous aurions dit en ce temps-l, conduisait et
une demi-douzaine de ses amis, riant, faisant grand bruit, taient
perchs derrire lui.
Peut-tre que les vastes dimensions du forgeron attirrent son
attention, peut-tre fut-ce simple hasard, mais comme il passait,
la lanire du fouet de vingt pieds que tenait le conducteur siffla
et nous l'entendmes cingler d'un coup sec le tablier de cuir du
forgeron.

-- Hol, matre, cria le forgeron en le suivant du regard, votre
place n'est pas sur le sige, tant que vous ne saurez pas mieux
manier un fouet.

-- Qu'est-ce que c'est? dit le conducteur en tirant sur les rnes.

-- Je vous invite  faire attention, matre, ou bien il y aura un
oeil de moins sur la route o vous conduisez.

-- Ah! c'est comme cela que vous parlez, vous, dit le conducteur
en plaant le fouet dans la gaine et tant ses gants de cheval.
Nous allons causer un peu, mon beau gaillard.

Les gentilshommes sportsmen de ce temps-l taient d'excellents
boxeurs pour la plupart, car c'tait la mode de suivre le cours de
Mendoza tout comme quelques annes plus tard, il n'y avait pas un
homme de la ville qui n'et port le masque d'escrime avec
Jackson.

Avec ce souvenir de leurs exploits, ils ne reculaient jamais
devant la chance d'une aventure de grande route et il arrivait
bien rarement que le batelier ou le marin eussent lieu de se
vanter aprs qu'un jeune beau ait mis habit bas pour boxer avec
lui.

Celui-l s'lana du sige avec l'empressement d'un homme qui n'a
pas de doutes sur l'issue de la querelle et, aprs avoir accroch
sa houppelande  collet  la barre de dessus, il retourna
coquettement les manchettes plisses de sa chemise de batiste.
-- Je vais vous payer votre conseil, mon homme, dit-il.

Les amis, qui taient sur la voiture, savaient, j'en suis certain,
qui tait ce gros forgeron et se faisaient un plaisir de premier
ordre de voir leur camarade donner tte baisse dans le pige.

Ils poussaient des hurlements de satisfaction et lui jetaient 
grands cris des phrases, des conseils.

-- Secouez-lui un peu sa suie, Lord Frederick, criaient-ils.
Servez-lui son djeuner  ce Jeannot-tout-cru. Roulez-le dans son
tas de cendre. Et dpchez-vous, sans quoi vous allez voir son
dos.

Encourag par ces clameurs, le jeune patricien s'avana vers son
homme.

Le forgeron ne bougea pas, mais ses lvres se contractrent avec
une expression farouche pendant que ses gros sourcils
s'abaissaient sur ses yeux perants et gris.

Il avait lch les tenailles et les bras libres taient ballants.

-- Faites attention, mon matre, dit-il. Sans cela vous allez vous
faire poivrer.

Il y avait dans cette voix un ton d'assurance, il y avait dans
cette attitude une fermet calme, qui firent deviner le danger au
jeune Lord.

Je le vis examiner son antagoniste attentivement et aussitt ses
mains tombrent, sa figure s'allongea.

-- Pardieu! s'cria-t-il, c'est Jack Harrison.
-- Lui-mme, mon matre.

-- Ah! je croyais avoir affaire  quelque mangeur de lard du comt
d'Essex. Eh! eh! mon homme, je ne vous ai pas revu depuis le jour
o vous avez presque tu Baruch le noir, ce qui m'a cot cent
bonnes livres.

Quels hurlements poussait-on sur la voiture!

-- _Kiss! Kiss!_ Par Dieu! criaient-ils, c'est Jack Harrison
l'assommeur. Lord Frederick tait sur le point de s'en prendre 
l'ex-champion. Flanquez-lui un coup sur le tablier, Fred, et
voyons ce qui arrivera.

Mais le conducteur tait dj remont sur son sige et riait plus
fort que tous ses camarades.

-- Nous vous laissons aller pour cette fois, Harrison, dit-il.
Sont-ce l vos fils?

-- Celui-ci est mon neveu, matre.

-- Voici une guine pour lui. Il ne pourra pas dire que je l'aie
priv de son oncle.

Et ayant mis ainsi les rieurs de son ct par la faon gaie de
prendre les choses, il fit claquer son fouet et l'on partit  fond
de train pour faire en moins de cinq heures le trajet de Londres,
tandis que Harrison, son fer non achev  la main, rentrait chez
lui en sifflant.

II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE


Tel tait donc le champion Harrison.

Il faut maintenant que je dise quelques mots du petit Jim, non
seulement parce qu'il fut mon compagnon de jeunesse, mais parce
qu'en avanant dans la lecture de ce livre, vous vous apercevrez
que c'est son histoire encore plus que la mienne et qu'il arriva
un temps o son nom et sa rputation furent sur les lvres de tout
le peuple anglais.

Vous prendrez donc votre parti de m'entendre vous exposer son
caractre, tel qu'il tait  cette poque, et particulirement
vous raconter une aventure trs singulire qui n'est pas de nature
 s'effacer jamais de notre mmoire  tous deux.

On tait bien surpris en voyant Jim avec son oncle et sa tante,
car il avait l'air d'appartenir  une race,  une famille bien
diffrentes de la leur.

Souvent, je les ai suivis des yeux quand ils longeaient les bas-
cts de l'glise le dimanche, tout d'abord l'homme aux paules
carres, aux formes trapues, puis la petite femme  la physionomie
et aux regards soucieux et enfin ce bel adolescent aux traits
accentus, aux boucles noires, dont le pas tait si lastique et
si lger qu'il ne paraissait tenir  la terre que par un lien plus
mince que les villageois  la lourde allure dont il tait entour.

Il n'avait point encore atteint ses six pieds de hauteur, mais
pour peu qu'on se connt en hommes (et toutes les femmes au moins
s'y entendent) il tait impossible de voir ses paules parfaites,
ses hanches troites, sa tte fire pose sur son cou, comme un
aigle sur son perchoir, sans prouver cette joie tranquille que
nous donnent toutes les belles choses de la nature, cette sorte de
satisfaction de soi que l'on ressent, en leur prsence, comme si
l'on avait contribu  leur cration.

Mais nous avons l'habitude d'associer la beaut chez un homme avec
la mollesse.

Je ne vois aucune raison  cette association d'ides; en tout cas,
la mollesse n'apparut jamais chez Jim.

De tous les hommes que j'ai connus, il n'en est aucun dont le
coeur et l'esprit rappelassent davantage la duret du fer.

En tait-il un seul parmi nous qui ft capable d'aller de son pas
ou de le suivre, soit  la course, soit  la nage?

Qui donc, dans toute la campagne des environs, aurait os se
pencher par-dessus l'escarpement de Wolstonbury et descendre
jusqu' cent pieds du bord, pendant que la femelle du faucon
battait des ailes  ses oreilles, en de vains efforts, pour
l'carter de son nid.

Il n'avait que seize ans et ses cartilages ne s'taient pas encore
ossifis, quand il se battit victorieusement avec Lee le Gypsy, de
Burgess Hill, qui s'tait donn le surnom de _Coq des dunes du
sud_.

Ce fut aprs cela que le champion Harrison entreprit de lui donner
des leons rgulires de boxe.

-- J'aimerais autant que vous renonciez  la boxe, petit Jim, dit-
il, et madame est de mon avis, mais puisque vous tenez  mordre,
ce ne sera pas ma faute si vous ne devenez pas capable de tenir
tte  n'importe qui du pays du sud.

Et il ne mit pas longtemps  tenir sa promesse.

J'ai dj dit que le petit Jim n'aimait gure ses livres, mais par
l j'entendais des livres d'cole, car ds qu'il s'agissait de
romans de n'importe quel sujet qui touchait de prs ou de loin aux
aventures,  la galanterie, il tait impossible de l'en arracher,
avant qu'il et fini.

Lorsqu'un livre de cette sorte lui tombait entre les mains,
Friar's Oak et la forge n'taient plus pour lui qu'un rve et sa
vie se passait  parcourir l'Ocan,  errer sur les vastes
continents, en compagnie des hros du romancier.

Et il m'entranait  partager ses enthousiasmes, si bien que je
fus heureux de me faire le _Vendredi_ de ce _Cruso_, quand il
dcida que le petit bois de Clayton tait une le dserte et que
nous y tions jets pour une semaine.

Mais lorsque je m'aperus qu'il s'agissait de coucher en plein
air, sans abri, toutes les nuits, et qu'il proposa de nous nourrir
de moutons des dunes, (de chvres sauvages, ainsi qu'il les
dnommait) en les faisant cuire sur du feu que l'on obtiendrait
par le frottement de deux btons, le coeur me manqua et je
retournai auprs de ma mre.

Quant  Jim, il tint bon pendant toute une longue et maussade
semaine, et au bout de ce temps, il revint l'air plus sauvage et
plus sale que son hros, tel qu'on le voit dans les livres 
images.

Heureusement, il n'avait parl que de tenir une semaine, car s'il
s'tait agi d'un mois, il serait mort de froid et de faim, avant
que son orgueil lui permt de retourner  la maison.

L'orgueil! C'tait l le fond de la nature de Jim.
 mes yeux, c'tait un attribut mixte, moiti vertu, moiti vice.
Une vertu, en ce qu'il maintient un homme au-dessus de la fange,
un vice, en ce qu'il lui rend le relvement difficile quand il est
une fois dchu.

Jim tait orgueilleux jusque dans la moelle des os.

Vous vous rappelez la guine que le jeune Lord lui avait jete du
haut de son sige. Deux jours aprs, quelqu'un la ramassa dans la
boue au bord de la route.

Jim seul avait vu  quel endroit elle tait tombe et il n'avait
mme pas daign la montrer du doigt  un mendiant.

Il ne s'abaissait pas davantage  donner une explication en
semblable circonstance. Il rpondait  toutes les remontrances par
une moue des lvres et un clair dans ses yeux noirs.

Mme  l'cole, il tait tout pareil. Il se montrait si convaincu
de sa dignit, qu'il imposait aux autres sa conviction.

Il pouvait dire, par exemple, et il le dit, qu'un angle droit
tait un angle qui avait le caractre droit, ou bien mettre Panama
en Sicile. Mais le vieux Joshua Allen n'aurait pas plus song 
lever sa canne contre lui qu' la laisser tomber sur moi si
j'avais dit quelque chose de ce genre.

C'tait ainsi. Bien que Jim ne ft le fils de personne, et que je
fusse le fils d'un officier du roi, il me parut toujours qu'il
avait montr de la condescendance en me prenant pour ami.

Ce fut cet orgueil du petit Jim qui nous engagea dans une aventure
 laquelle je ne puis songer sans un frisson.

La chose arriva en aot 1799, ou peut-tre bien dans les premiers
jours de septembre, mais je me rappelle que nous entendions le
coucou dans le bois de Patcham et que, d'aprs Jim, c'tait sans
doute pour la dernire fois.

C'tait ma demi-journe de cong du samedi et nous la passmes sur
les dunes, comme nous faisions souvent.

Notre retraite favorite tait au-del de Wolstonbury, o nous
pouvions nous vautrer sur l'herbe lastique, moelleuse, des
calcaires, parmi les petits moutons de la race Southdown, tout en
causant avec les bergers appuys sur leurs bizarres houlettes  la
forme antique de crochet, datant de l'poque o le Sussex avait
plus de fer que tous les autres comts de l'Angleterre.

C'tait l que nous tions venus nous allonger dans cette superbe
soire.

S'il nous plaisait de nous rouler sur le ct gauche, nous avions
devant nous tout le Weald, avec les dunes du Nord se dressant en
courbes verdtres et montrant  et l une fente blanche comme la
neige, indiquant une carrire de pierre  chaux.

Si nous nous retournions de l'autre ct, notre vue s'tendait sur
la vaste surface bleue du Canal.

Un convoi, je m'en souviens bien, arrivait ce jour mme.

En tte, venait la troupe craintive des navires marchands. Les
frgates, pareilles  des chiens bien dresss, gardaient les
flancs et deux vaisseaux de haut bord, aux formes massives,
roulaient  l'arrire.

Mon imagination planait sur les eaux,  la recherche de mon pre,
quand un mot de Jim la ramena sur l'herbe, comme une mouette qui a
l'aile brise.

-- Roddy, dit-il, vous avez entendu dire que la Falaise royale est
hante!

Si je l'avais entendu dire? Mais oui, naturellement. Y avait-il
dans tout le pays des Dunes un seul homme qui n'et pas entendu
parler du promeneur de la Falaise royale?

-- Est-ce que vous en connaissez l'histoire, Roddy?

-- Mais certainement, dis-je, non sans fiert. Je dois bien la
savoir puisque le pre de ma mre, sir Charles Tregellis, tait
l'ami intime de Lord Avon et qu'il assistait  cette partie de
cartes, quand la chose arriva. J'ai entendu le cur et ma mre en
causer la semaine dernire et tous les dtails me sont prsents 
l'esprit comme si j'avais t l quand le meurtre fut commis.

-- C'est une histoire trange, dit Jim, d'un air pensif. Mais
quand j'ai interrog ma tante  ce sujet, elle n'a pas voulu me
rpondre. Quant  mon oncle, il m'a coup la parole ds les
premiers mots.

-- Il y a une bonne raison  cela.  ce que j'ai appris, Lord Avon
tait le meilleur ami de votre oncle, et il est bien naturel qu'il
ne tienne pas  parler de son malheur.

-- Racontez-moi l'histoire, Roddy.

-- C'est bien vieux  prsent. L'histoire date de quatorze ans et
pourtant on n'en a pas su le dernier mot. Il y avait quatre de ces
gens-l qui taient venus de Londres passer quelques jours dans la
vieille maison de Lord Avon. De ce nombre, tait son jeune frre,
le capitaine Barrington; il y avait aussi son cousin Sir Lothian
Hume; Sir Charles Tregellis, mon oncle, tait le troisime et Lord
Avon le quatrime. Ils aiment  jouer de l'argent aux cartes, ces
grands personnages, et ils jourent, jourent pendant deux jours
et une nuit. Lord Avon perdit, Sir Lothian perdit, mon oncle
perdit et le capitaine Barrington gagna tout ce qu'il y avait 
gagner. Il gagna leur argent, mais il ne sen tint pas l, il
gagna  son frre an des papiers qui avaient une grande
importance pour celui-ci. Ils cessrent de jouer  une heure trs
avance de la nuit du lundi. Le mardi matin, on trouva le
capitaine Barrington mort, la gorge coupe,  ct de son lit.

-- Et ce fut Lord Avon qui fit cela?

-- On trouva dans le foyer les dbris de ses papiers brls. Sa
manchette tait reste prise dans la main serre convulsivement du
mort et son couteau prs du cadavre.

-- Et alors, on le pendit, n'est-ce pas?

-- On mit trop de lenteur  s'emparer de lui. Il attendit jusqu'au
jour o il vit qu'on lui attribuait le crime et alors il prit la
fuite. On ne l'a jamais revu depuis, mais on dit qu'il a gagn
l'Amrique.

-- Et le fantme se promne.

-- Il y a bien des gens qui l'ont vu.

-- Pourquoi la maison est-elle reste inhabite?

-- Parce qu'elle est sous la garde de la loi. Lord Avon n'a pas
d'enfants et Sir Lothian Hume, le mme qui tait son partenaire au
jeu, est son neveu et son hritier. Mais il ne peut toucher 
rien, tant qu'il n'aura pas prouv que Lord Avon est mort.
Jim resta un moment silencieux. Il tortillait un brin d'herbe
entre ses doigts.

-- Roddy, dit-il enfin, voulez-vous venir avec moi, ce soir? Nous
irons voir le fantme.

Cela me donna froid dans le dos rien que d'y penser.

-- Ma mre ne voudra pas me laisser aller.

-- Esquivez-vous quand elle sera couche. Je vous attendrai  la
forge.

-- La Falaise royale est ferme.

-- Je n'aurai pas de peine  ouvrir une des fentres.

-- J'ai peur, Jim.

-- Vous n'aurez pas peur si vous tes avec moi, Roddy. Je vous
rponds qu'aucun fantme ne vous fera de mal.

Bref, je lui donnai ma parole que je viendrais et je passai tout
le reste du jour avec la plus triste mine que l'on puisse voir 
un jeune garon dans tout le Sussex.

C'tait bien l une ide du petit Jim.

C'tait son orgueil qui l'entranait  cette expdition.

Il y allait parce qu'il n'y avait dans tout le pays aucun autre
garon pour la tenter. Mais moi je n'avais aucun orgueil de ce
genre.
Je pensais absolument comme les autres et j'aurais eu plutt
l'ide de passer la nuit sous la potence de Jacob sur le canal de
Ditchling que dans la maison hante de la Falaise royale.
Nanmoins, je ne pus prendre sur moi de laisser Jim aller seul.

Aussi, comme je viens de le dire, je rdai autour de la maison, la
figure si ple, si dfaite que ma mre me crut malade d'une
indigestion de pommes vertes, et m'envoya au lit sans autre souper
qu'une infusion de th a la camomille.

Toute l'Angleterre tait alle se coucher, car bien peu de gens
pouvaient se payer le luxe de brler une chandelle.

Lorsque l'horloge eut sonn dix heures et que je regardai par ma
fentre, on ne voyait aucune lumire, except  l'auberge.

La fentre n'tait qu' quelques pieds du sol. Je me glissai donc
au dehors.

Jim tait au coin de la forge o il m'attendait.

Nous traversmes ensemble le pr de John, nous dpassmes la ferme
de Ridden et nous ne rencontrmes en route qu'un ou deux officiers
 cheval.

Il soufflait un vent assez fort et la lune ne faisait que se
montrer par instants, par les fentes des nuages mobiles, de sorte
que notre route tait tantt claire d'une lumire argente et
tantt enveloppe d'une telle obscurit que nous nous perdions
parmi les ronces et les broussailles qui la bordaient.

Nous arrivmes enfin  la porte  claire-voie, flanque de deux
gros piliers, qui donnait sur la route.

Jetant un regard  travers les barreaux, nous vmes la longue
avenue de chnes et au bout de ce tunnel de mauvais augure, la
maison dont la faade apparaissait blanche ple au clair de la
lune.

Pour mon compte, je m'en serais tenu volontiers  ce coup d'oeil,
ainsi qu' la plainte du vent de nuit qui soupirait et gmissait
dans les branches.

Mais Jim poussa la porte et l'ouvrit.

Nous avanmes en faisant craquer le gravier sous nos pas.

Elle nous dominait de haut, la vieille maison, avec ses nombreuses
petites fentres qui scintillaient au clair de la lune et son
filet d'eau qui l'entourait de trois cts.

La porte en vote se trouvait bien en face de nous et sur un des
cts un volet pendait  un des gonds.

-- Nous avons de la chance, chuchota Jim. Voici une des fentres
qui est ouverte.

-- Ne trouvez-vous pas que nous sommes alls assez loin, Jim? fis-
je en claquant des dents.

-- Je vous ferai la courte chelle pour entrer.

-- Non, non, je ne veux pas entrer le premier.

-- Alors ce sera moi.

Il saisit fortement le rebord de la fentre et bientt y posa le
genou.

--  prsent, Roddy, tendez-moi les mains.

Et d'une traction, il me hissa prs de lui.

Bientt aprs, nous tions dans la maison hante.

Quel son creux se fit entendre au moment o nous sautmes sur les
planches du parquet.

Il y eut un bruit soudain, suivi d'un cho si prolong que nous
restmes un instant silencieux.

Puis Jim clata de rire:

-- Quel vieux tambour que cet endroit, s'cria-t-il. Allumons une
lumire, Roddy, et regardons o nous sommes.

Il avait apport dans sa poche une chandelle et un briquet.

Lorsque la flamme brilla, nous vmes sur nos ttes une vote en
arc.

Tout autour de nous, de grandes tagres en bois supportaient des
plats couverts de poussire.

C'tait l'office.

-- Je vais vous faire faire le tour, dit Jim, d'un ton gai.

Puis poussant la porte, il me prcda dans le vestibule.
Je me rappelle les hautes murailles lambrisses de chne, garnies
de ttes de daim, qui se projetaient en avant, ainsi qu'un unique
buste blanc, dans un coin, qui me terrifia. Un grand nombre de
pices s'ouvraient sur ce vestibule.

Nous allmes de l'une  l'autre.

Les cuisines, la distillerie, le petit salon, la salle  manger,
toutes taient pleines de cette atmosphre touffante de poussire
et de moisissure.

-- Celle-ci, Jim, dis-je d'une voix assourdie, c'est celle o ils
ont jou aux cartes, sur cette mme table.

-- Mais oui, et voici les cartes, s'cria-t-il en rejetant de ct
une pice d'toffe brune qui couvrait quelque chose, au centre de
la table.

Et en effet, il y avait une pile de cartes  jouer. Au moins une
quarantaine de paquets  ce que je crois, qui taient rests l
depuis la partie qui avait eu un dnouement tragique, avant que je
fusse n.

-- Je me demande o va cet escalier, dit Jim.

-- N'y montez pas, Jim, m'criai-je en le saisissant par le bras.
Il doit conduire  la chambre du meurtre.

-- Comment le savez-vous?

-- Le cur disait qu'on voyait au plafond... Oh! Jim, vous pouvez
le voir mme  prsent.

Il leva la chandelle et en effet, il y avait dans le blanc du
plafond une grande tache de couleur fonce.

-- Je crois que vous avez raison, dit-il En tout cas je veux y
aller voir.

-- Ne le faites pas, Jim, m'criai-je.

-- Ta! ta! ta! Roddy, vous pouvez rester ici, si vous avez peur.
Je ne m'absenterai pas plus d'une minute. Ce n'est pas la peine
d'aller  la chasse au fantme...  moins que... Grands Dieux! Il
y a quelqu'un qui descend l'escalier.

Je l'entendais, moi aussi, ce pas tranant qui partait de la
chambre au-dessus et qui fut suivi d'un craquement sur les
marches, puis un autre pas, un autre craquement.

Je vis la figure de Jim. On et dit qu'elle tait sculpte dans
l'ivoire. Il avait les lvres entr'ouvertes, les yeux fixes et
dirigs sur le rectangle noir que formait l'entre de l'escalier.

Il levait encore la chandelle, mais il avait les doigts agits de
secousses. Les ombres sautaient des murailles au plafond.

Quant  moi, mes genoux se drobrent et je me trouvai accroupi
derrire Jim. Un cri s'tait glac dans ma gorge.

Et le pas continuait  se faire entendre de marche en marche.

Alors, osant  peine regarder de ce ct et pourtant ne pouvant en
dtourner mes yeux, je vis une silhouette se dessiner vaguement
dans le coin o s'ouvrait l'escalier.

Il y eut un moment de silence pendant lequel je pus entendre les
battements de mon pauvre coeur. Puis, quand je regardai de
nouveau, le fantme avait disparu et la lente succession des
cracs, crac, recommena sur les marches de l'escalier.

Jim s'lana aprs lui et me laissa seul  demi vanoui, sous le
clair de lune.

Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une minute aprs, il revenait,
passait sa main sous mon bras et tantt me portant, tantt me
tranant, il me fit sortir de la maison.

Ce fut seulement lorsque nous fmes en plein air dans la fracheur
de la nuit qu'il ouvrit la bouche.

-- Pouvez-vous vous tenir debout, Roddy?

-- Oui, mais je suis tout tremblant.

-- Et moi aussi, dit-il, en passant sa main sur son front. Je vous
demande pardon, Roddy. J'ai commis une sottise en vous entranant
dans une pareille entreprise. Jamais je n'avais cru aux choses de
cette sorte... mais  prsent je suis convaincu.

-- Est-ce que cela pouvait tre un homme, Jim? demandai-je
reprenant courage, maintenant que j'entendais les aboiements des
chiens dans les fermes.

-- C'tait un esprit, Roddy.

-- Comment le savez-vous?

-- C'est que je l'ai suivi et que je l'ai vu disparatre dans la
muraille aussi aisment qu'une anguille dans le sable. Eh! Roddy,
qu'avez-vous donc encore?

Toutes mes terreurs m'taient revenues; tous mes nerfs vibraient
d'pouvante.

-- Emmenez-moi, Jim, emmenez-moi, criai-je.

J'avais les yeux dirigs fixement vers l'avenue.

Le regard de Jim suivit leur direction.

Sous l'ombre paisse des chnes, quelqu'un s'avanait de notre
ct.

-- Du calme, Roddy, chuchota Jim. Cette fois, par le ciel,
advienne que pourra, je vais le prendre au corps.

Nous nous accroupmes et restmes aussi immobiles que les arbres
voisins.

Des pas lourds labouraient le gravier mobile et une grande
silhouette se dressa devant nous dans l'obscurit.

Jim s'lana sur elle, comme un tigre.

-- Vous, en tout cas, vous ntes pas un esprit, cria-t-il.

L'individu jeta un cri de surprise, bientt suivi d'un grondement
de rage.

-- Qui diable?... hurla-t-il.
Puis il ajouta:

-- Je vous tords le cou si vous ne me lchez pas.

La menace n'aurait peut-tre pas dcid Jim  desserrer son
treinte, mais le son de la voix produisit cet effet.

-- Eh quoi! vous, mon oncle? s'cria-t-il.

-- Eh! mais, je veux tre bni, si ce n'est pas le petit Jim! Et
celui-l, qui est-ce? Mais c'est le jeune monsieur Rodney Stone,
aussi vrai que je suis un pcheur en vie. Que diable faites-vous
tous deux  la Falaise royale  cette heure de la nuit?

Nous avions gagn ensemble le clair de la lune.

C'tait bien le champion Harrison, avec un gros paquet sous le
bras, et l'air si abasourdi que j'aurais souri si mon coeur
n'tait rest encore convuls par la crainte.

-- Nous faisions des explorations, dit Jim.

-- Une exploration, dites-vous. Eh bien! je ne vous crois gure
capables de devenir des capitaines Cook, ni l'un ni l'autre, car
je n'ai jamais vu des figures aussi semblables  des navets pels.
Eh bien, Jim, de quoi donc avez-vous peur?

-- Je n'ai pas peur, mon oncle, je n'ai jamais eu peur, mais les
esprits sont une chose nouvelle pour moi et...

-- Les esprits?

-- Je suis entr dans la Falaise royale et nous avons vu le
fantme.

Le champion se mit  siffler.

-- Ah! voil de quoi il retourne, n'est-ce pas? dit-il. Est-ce que
vous lui avez parl?

-- Il a disparu avant que je le prisse.

Le champion se remit  siffler.

-- J'ai entendu dire qu'il y avait quelque chose de ce genre, l-
haut, dit-il, mais c'est une affaire de laquelle je vous conseille
de ne pas vous mler. On a assez d'ennuis avec les gens de ce
monde-ci, petit Jim, sans se dtourner de sa route pour se crer
des ennuis avec ceux de l'autre monde. Et quant au jeune Mr
Rodney, si sa bonne mre lui voyait cette figure toute blanche,
elle ne le laisserait plus revenir  la forge. Marchez tout
doucement... Je vous reconduirai  Friar's Oak.

Nous avions fait environ un demi-mille, quand le champion nous
rejoignit et je ne pus m'empcher de remarquer qu'il n'avait plus
son paquet sous le bras. Nous tions tout prs de la forge, quand
Jim lui fit la question qui s'tait dj prsente  mon esprit.

-- Qu'est-ce qui vous a amen  la Falaise royale, mon oncle?

-- Eh! quand on avance en ge, dit le champion, il se prsente
bien des devoirs dont vos pareils n'ont aucune ide. Quand vous
serez arrivs, vous aussi,  la quarantaine, vous reconnatrez
peut-tre la vrit de ce que je vous dis.

Ce fut l tout ce que nous pmes tirer de lui, mais malgr ma
jeunesse, j'avais entendu parler de la contrebande qui se faisait
sur la cte, des ballots qu'on transportait la nuit dans des
endroits dserts. En sorte que depuis ce temps-l, quand
j'entendais parler d'une capture faite par les garde-ctes, je
n'tais jamais tranquille tant que je n'avais pas revu sur la
porte de sa forge la face joyeuse et souriante du champion.


III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS


Je vous ai dit quelques mots de Friar's Oak et de la vie que nous
y menions.

Maintenant que ma mmoire me reporte  mon sjour d'autrefois,
elle s'y attarderait volontiers, car chaque fil, que je tire de
l'cheveau du pass, en entrane une demi-douzaine d'autres, avec
lesquels il s'tait emml.

J'hsitais entre deux partis quand j'ai commenc, en me demandant
si j'avais en moi assez d'toffe pour crire un livre, et
maintenant voil que je crois pouvoir en faire un, rien que sur
Friar's Oak et sur les gens que j'ai connus dans mon enfance.

Certains d'entre eux taient rudes et balourds, je n'en doute pas:
et pourtant, vus  travers le brouillard du temps, ils
apparaissent tendres et aimables.

C'tait notre bon cur Mr Jefferson qui aimait l'univers entier 
l'exception de Mr Slack, le ministre baptiste de Clayton, et
c'tait l'excellent Mr Slack qui tait un pre pour tout le monde,
 l'exception de Mr Jefferson, le cur de Friar's Oak.

C'tait Mr Rudin, le rfugi royaliste franais qui demeurait plus
haut, sur la route de Pangdean, et qui en apprenant la nouvelle
d'une victoire, avait des convulsions de joie parce que nous
avions battu Bonaparte et des crises de rage parce que nous avions
battu les Franais, de sorte qu'aprs la bataille du Nil, il passa
tout un jour dehors, pour donner libre cours  son plaisir, et
tout un autre jour dedans, pour exhaler tout  son aise sa furie,
tantt battant des mains, tantt trpignant.

Je me rappelle trs bien sa personne grle et droite, la faon
dlibre dont il faisait tournoyer sa petite canne.

Ni le froid ni la faim n'taient de force  l'abattre, et pourtant
nous savions qu'il avait li connaissance avec l'une et l'autre.
Mais il tait si fier, si grandiloquent dans ses discours, que
personne n'eut os lui offrir ni un repas, ni un manteau.

Je revois encore sa figure se couvrir d'une tache de rougeur sur
chacune de ses pommettes osseuses, quand le boucher lui faisait
prsent de quelques ctes de boeuf.

Il ne pouvait faire autrement que d'accepter.

Et pourtant, tout en se dandinant et jetant par-dessus l'paule un
coup d'oeil au boucher, il disait:

-- Monsieur, j'ai un chien.

Ce qui n'empchait pas que pendant la semaine suivante, c'tait Mr
Rudin et non son chien qui paraissait s'tre arrondi.

Je me rappelle ensuite Mr Paterson, le fermier.

N'tait-ce ce que vous appelleriez aujourd'hui un radical? mais en
ce temps-l, certains le traitaient de _Priestleyiste_, d'autres
de _Foxiste_ et presque tout le monde de tratre.

Assurment, je trouvais  ce moment-l fort condamnable de prendre
un air bougon,  chaque nouvelle d'une victoire anglaise, et quand
on le brla en effigie sous la forme d'un mannequin de paille
devant la porte de sa ferme, le petit Jim et moi nous fmes de la
fte.

Mais nous dmes reconnatre qu'il fit bonne figure quand il marcha
 nous en habit brun, en souliers  boucles, la colre empourprant
son austre figure de matre d'cole.

Ma parole, comme il nous arrangea et comme nous fmes empresss 
nous esquiver sans bruit!

-- Vous qui menez une vie de mensonge, dit-il, vous et vos pareils
qui avez prch la paix pendant prs de deux mille ans et avez
pass tout ce temps  massacrer les gens! Si tout l'argent qu'on
dpense  faire prir des Franais tait employ  sauver des
existences anglaises, vous auriez alors le droit de brler des
chandelles  vos fentres. Qui tes-vous pour venir ici insulter
un homme qui observe la loi?

-- Nous sommes le peuple d'Angleterre, cria le jeune Mr Ovington,
fils du squire tory.

-- Vous, fainant, qui n'tes bon qu' jouer aux courses,  faire
battre des coqs? Avez-vous la prtention de parler au nom du
peuple d'Angleterre? C'est un fleuve profond, puissant,
silencieux, vous n'en tes que l'cume, la pauvre et sotte mousse
qui flotte  sa surface.

Nous le trouvmes alors fort blmable, mais en reportant nos
regards en arrire, je me demande si nous n'avions pas nous-mmes
grand tort.

Et puis c'taient les contrebandiers.

Ils fourmillaient dans les dunes, car depuis que le commerce
rgulier tait devenu impossible entre la France et l'Angleterre,
tout le ngoce tait contrebande.

Une nuit, j'allai sur le pr de Saint-John et, m'tant cach dans
l'herbe, je comptai, dans les tnbres, au moins soixante-dix
mulets, conduits chacun par un homme, tandis qu'ils dfilaient
devant moi, sans plus de bruit qu'une truite dans un ruisseau.

Pas un de ces animaux qui ne portt ses deux quartauts
d'authentique cognac franais, ou son ballot de soie de Lyon ou de
dentelle de Valenciennes.

Je connaissais leur chef, Dan Scales.

Je connaissais aussi Tom Kislop, l'officier mont, et je me
rappelle leur rencontre de nuit.

-- Vous battez-vous, Dan, demanda Tom.

-- Oui, Tom. Il va falloir se battre.

Sur quoi, Tom tira son pistolet et brla la cervelle de Dan.

-- C'est malheureux d'avoir agi ainsi, dit-il plus tard, mais je
savais Dan trop fort pour moi, car nous nous tions dj mesurs
avant.

Ce fut Tom qui paya un pote de Brighton pour composer l'pitaphe
en vers qu'on plaa sur la pierre tombale, pitaphe que nous
trouvmes tous fort vraie et fort bonne et qui commenait ainsi:

_Hlas! avec quelle vitesse vola le plomb fatal_
_Qui traversa la tte du jeune homme._
_Il tomba aussitt, il rendit l'me._
_Et la mort ferma ses yeux languissants!_
Il y en avait d'autres et je crois pouvoir affirmer qu'on peut
encore les lire dans le cimetire de Patcham.

Un jour, un peu aprs l'poque de notre aventure  la Falaise
royale, j'tais assis dans le cottage, occup  examiner les
curiosits que mon pre avait fixes aux murs, et je souhaitais en
paresseux que j'tais que Mr Lilly ft mort avant d'crire sa
grammaire latine, quand ma mre, qui tait assise  la fentre,
son tricot  la main, jeta un petit cri de surprise.

-- Grands Dieux! fit-elle, comme cette femme a l'air commun!

Il tait si rare d'entendre ma mre exprimer une opinion
dfavorable sur qui que ce ft ( moins que ce ne ft sur
Bonaparte) qu'en un bond je traversai la pice et fus  la
fentre.

Une chaise, attele d'un poney, descendait lentement la rue du
village et, dans la chaise, tait assise la personne la plus
singulirement faite que j'eusse jamais vue.

Elle tait de forte corpulence et avait la figure d'un rouge si
fonc que son nez et ses joues prenaient une vraie teinte de
pourpre.

Elle tait coiffe d'un vaste chapeau avec une plume blanche qui
se balanait.

De dessous les bords, deux yeux noirs effronts regardaient au
dehors avec une expression de colre et de dfi, comme pour dire
aux gens qu'elle faisait moins de cas d'eux qu'ils ne se
souciaient d'elle.

Son costume consistait en une sorte de pelisse carlate, garnie au
cou de duvet de cygne. Sa main laissait aller les rnes, pendant
que le poney errait d'un bord  l'autre de la route au gr de son
caprice.

 chaque oscillation de la chaise correspondait une oscillation du
grand chapeau, si bien que nous en apercevions tantt la coiffe et
tantt le bord.

-- Quel terrible spectacle! s'cria ma mre.

-- Qu'est-ce qui vous choque chez elle?

-- Que le ciel me pardonne si je la juge tmrairement, Rodney,
mais je crois que cette femme est ivre.

-- Tiens! fis-je. Elle a arrt sa chaise l-haut,  la forge. Je
vais vous chercher des nouvelles.

Et saisissant ma casquette, je m'esquivai.

Le champion Harrison venait de ferrer un cheval  la porte de la
forge, et quand j'arrivai dans la rue, je pus le voir le sabot de
lanimal sous le bras, sa rpe  la main, et agenouill parmi les
rognures blanches.

De la chaise, la femme faisait des signes et il la regardait d'un
air d'tonnement comique.

Bientt il jeta sa rpe et vint  elle, se tint debout prs de la
roue et hocha la tte en lui parlant.

De mon ct, je me faufilai dans la forge o le petit Jim achevait
le fer, je regardai avec admiration son adresse au travail et
l'habilet qu'il mettait  tourner les crampons.

Quand il eut fini, il sortit avec son fer et trouva l'inconnue en
train de causer avec son oncle.

-- Est-ce lui? demanda-t-elle de faon que je l'entendis.

Le champion Harrison affirma d'un signe de tte.

Elle regarda Jim.

Jamais je ne vis dans une figure humaine des yeux aussi grands,
aussi noirs, aussi remarquables.

Bien que je ne fusse qu'un enfant, je devinai qu'en dpit de sa
face bouffie de sang, cette femme-l avait t jadis trs belle.

Elle tendit une main, dont tous les doigts s'agitaient, comme si
elle avait jou de la harpe, et elle toucha Jim  l'paule.

-- J'espre... j'espre que vous allez bien... balbutia-t-elle.

-- Trs bien, madame, dit Jim en promenant ses regards tonns
d'elle  son oncle.

-- Et vous tes heureux aussi?

-- Oui, madame, je vous remercie.

-- Et vous n'aspirez  rien de plus?

-- Mais non, madame. J'ai tout ce qu'il me faut.

-- Cela suffit, Jim, dit son oncle d'une voix svre. Soufflez la
forge, car le fer a besoin d'un nouveau coup de feu.
Mais il semblait que la femme avait encore quelque chose  dire,
car elle marqua quelque dpit de ce qu'on le renvoyait.

Ses yeux tincelrent, sa tte s'agita, pendant que le forgeron,
tendant ses deux grosses mains, semblait faire de son mieux pour
l'apaiser.

Pendant longtemps, ils causrent  demi-voix et elle parut enfin
satisfaite.

--  demain alors, cria-t-elle tout haut.

--  demain, rpondit-il.

-- Vous tiendrez votre parole, et je tiendrai la mienne, dit-elle
en cinglant le dos du poney.

Le forgeron resta immobile, la rpe  la main, en la suivant des
yeux jusqu' ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point rouge sur la
route blanche.

Alors, il ft demi-tour.

Jamais je ne lui avais vu l'air aussi grave.

-- Jim, dit-il, c'est miss Hinton, qui est venue se fixer aux
rables, au-del du carrefour d'Anstey. Elle s'est prise d'un
caprice pour vous, Jim, et peut-tre pourra-t-elle vous tre
utile. Je lui ai promis que vous irez par-l et que vous la verrez
demain.

-- Je n'ai pas besoin de son aide, mon oncle, et je ne tiens pas 
lui rendre visite.

-- Mais j'ai promis, Jim, et vous ne voudrez pas qu'on me prenne
pour un menteur. Elle ne veut que causer avec vous, car elle mne
une existence bien solitaire.

-- De quoi veut-elle causer avec des gens de ma sorte?

-- Ah! pour cela, je ne saurais le dire, mais elle a l'air d'y
tenir beaucoup et les femmes ont leurs caprices. Tenez, voici le
jeune matre Stone. Il ne refuserait pas d'aller voir une bonne
dame, je vous le garantis, s'il croyait pouvoir amliorer son
sort, en agissant ainsi.

-- Eh bien! mon oncle, j'irai si Roddy Stone veut venir avec moi,
dit Jim.

-- Naturellement, il ira, n'est-ce pas, matre Rodney?

Je finis par donner mon consentement et je revins  la maison
rapporter toutes mes nouvelles  ma mre, qui tait enchante de
toute occasion de commrages.

Elle hocha la tte, quand elle apprit que j'irais, mais elle ne
dit pas non et la chose fut entendue.

C'tait une course de quatre bons milles, mais quand vous tiez
arrivs, il vous tait impossible de souhaiter une plus jolie
maisonnette.

Partout du chvrefeuille, des plantes grimpantes avec un porche en
bois et des fentres  grillages.

Une femme  l'air commun nous ouvrit la porte:

-- Miss Hinton ne peut pas vous recevoir, dit-elle.
-- Mais c'est elle qui nous a dit de venir, dit Jim.

-- Je n'y peux rien, s'cria la femme d'un ton rude, je vous
rpte qu'elle ne peut vous voir.

Nous restmes indcis un instant.

-- Peut-tre pourriez-vous l'informer que je suis l, dit enfin
Jim.

-- Le lui dire, comment faire pour le lui dire,  elle qui
n'entendrait pas seulement un coup de pistolet tir  ses
oreilles. Essayez de lui dire vous-mme, si vous y tenez.

Tout en parlant, elle ouvrit une porte.

 l'autre bout de la pice gisait, croule sur un fauteuil, une
informe masse de chair avec des flots de cheveux noirs pars dans
tous les sens.

Pour moi, j'tais si jeune que je ne savais si cela tait plaisant
ou affreux, mais quand je regardai Jim pour voir comment il
prenait la chose, il avait la figure toute ple, l'air coeur.

-- Vous n'en parlerez  personne, Roddy, dit-il.

-- Non, except  ma mre.

-- Je n'en dirai pas un mot, mme  mon oncle. Je prtendrai
qu'elle tait malade, la pauvre dame. C'est bien assez que nous
l'ayons vue dans cet tat de dgradation, sans en faire un objet
de propos dans le village. Cela me pse lourdement sur le coeur.

-- Elle tait comme cela hier, Jim.
-- Ah! vraiment? Je ne l'ai pas remarqu. Mais je sais qu'elle a
de la bont dans les yeux et dans le coeur, car j'ai vu cela
pendant qu'elle me regardait. Peut-tre est-ce le manque d'amis
qui l'a rduite  cet tat!

Son entrain en fut teint pendant plusieurs jours et alors que
l'impression faite en moi s'tait dissipe, ses manires la firent
renatre.

Mais ce ne devait pas tre la dernire fois que la dame  la
pelisse rouge reviendrait  notre souvenir.

Avant la fin de la semaine, de nouveau, Jim me demanda si je
consentirais  retourner chez elle avec lui.

-- Mon oncle a reu une lettre, dit-il. Elle voudrait causer avec
moi et je serai plus  mon aise, si vous m'accompagnez, Rod.

Pour moi, toute occasion de sortir tait bienvenue, mais  mesure
que nous nous approchions de la maison, je voyais fort bien que
Jim se mettait l'esprit en peine  se demander si quelque chose
n'irait pas encore de travers.

Toutefois, les craintes s'apaisrent bientt, car nous avions 
peine fait grincer la porte du jardin que la femme parut sur le
seuil du cottage et accourut  notre rencontre par l'alle.

Elle faisait une figure si trange, avec sa face enflamme et
souriante, enveloppe d'une sorte de mouchoir rouge, que si
j'avais t seul, cette vue m'aurait fait prendre mes jambes  mon
cou.

Jim, lui-mme, s'arrta un instant, comme s'il n'tait pas trs
sr de lui, mais elle nous mis bientt  l'aise par la cordialit
de ses faons.

-- Vous tes vraiment bien bons de venir voir une vieille femme
solitaire, dit-elle, et je vous dois des excuses pour le
drangement inutile que je vous ai caus mardi. Mais vous avez
t, vous-mmes en quelque sorte la cause de mon agitation, car la
pense de votre venue m'avait excite et la moindre motion me
jette dans une fivre nerveuse. Mes pauvres nerfs! Vous pouvez
voir vous-mmes ce qu'ils font de moi.

Tout en parlant, elle nous tendit ses mains agites de secousses.

Puis, elle en passa une sous le bras de Jim et fit quelques pas
dans l'alle.

-- Il faut que vous vous fassiez connatre de moi et que je vous
connaisse bien. Votre oncle et votre tante sont de trs vieux amis
pour moi, et bien que vous l'ayez oubli, je vous ai tenu dans mes
bras, quand vous tiez tout petit. Dites-moi, mon petit homme,
ajouta t-elle en s'adressant  moi, comment appelez-vous votre
ami?

-- Le petit Jim, madame.

-- Alors, dussiez-vous me trouver effronte, je vous appellerai
aussi petit Jim. Nous autres, vieilles gens, nous avons nos
privilges, vous savez? Maintenant, vous allez entrer avec moi, et
nous prendrons ensemble une tasse de th.

Elle nous prcda dans une chambre fort coquette, la mme o nous
l'avions aperue lors de notre premire visite.

Au milieu de la pice tait une table couverte d'une nappe
blanche, de brillants cristaux, de porcelaines blouissantes.

Des pommes aux joues rouges taient empiles sur un plat qui
occupait le centre.

Une grande assiette, charge de petits pains fumants, fut aussitt
apporte par la domestique  la figure revche. Je vous laisse 
penser si nous fmes honneur  toutes ces excellentes choses.

Miss Hinton ne cessait de nous presser, de nous redemander nos
tasses et de remplir nos assiettes.

Deux fois, pendant le repas, elle se leva de table et disparut
dans une armoire qui se trouvait au bout de la pice et chaque
fois je vis la figure de Jim s'assombrir, car nous entendions un
lger tintement de verre contre verre.

-- Eh bien, voyons, mon petit homme, me dit-elle, quand la table
eut t desservie, qu'est-ce que vous avez  regarder, comme cela,
tout autour de vous?

-- C'est qu'il y a tant de jolies choses contre les murs.

-- Et quelle de ces choses trouvez-vous la plus jolie?

-- Ah! celle-ci, dis-je en montrant du doigt un portrait suspendu
en face de moi.

Il reprsentait une jeune fille grande et mince, aux joues trs
roses, aux yeux trs tendres,  la toilette si coquette que je
n'avais jamais rien vu de si parfait. Elle tenait des deux mains
un bouquet de fleurs et il y en avait un second sur les planches
du parquet o elle tait debout.

-- Ah! c'est la plus jolie? dit-elle en riant. Eh bien! avancez-
vous, nous allons lire ce qui est crit au bas.

Je fis ce qu'elle me demandait et je lus: Miss Hinton, dans son
rle de Peggy dans la _Marie de Campagne_, jou  son bnfice au
thtre de Haymarket le 14 septembre 1782.

-- C'est une actrice? dis-je.

-- Oh! le vilain petit insolent et de quel ton il dit cela! dit-
elle. Comme si une actrice ne valait pas une autre femme! Il n'y a
pas longtemps -- c'tait tout juste l'autre jour -- le duc de
Clarence, qui pourrait parfaitement s'appeler le roi d'Angleterre,
a pous mistress Jordan, qui n'est, elle aussi, qu'une actrice.
Et cette personne-ci, qui est-elle,  votre avis?

Elle se plaa au-dessous du portrait, les bras croiss sur sa
vaste poitrine, nous regardant tour  tour de ses gros yeux noirs.

-- Eh bien! o avez-vous les yeux? dit-elle enfin. C'tait moi qui
tais miss Polly Hinton du thtre de Haymarket et peut-tre
n'avez-vous jamais entendu ce nom?

Nous fmes obligs d'avouer qu'en effet, nous l'ignorions.

Et ce seul mot d'actrice avait excit en nous une sensation de
vague horreur, bien naturelle chez des garons levs  la
campagne.

Pour nous, les acteurs formaient une classe  part, qu'il fallait
dsigner par allusions sans la nommer, et la colre du Tout-
Puissant tait suspendue sur leur tte comme un nuage charg de
foudre.

Et en vrit ce jugement semblait avoir reu son excution devant
nous, quand nous considrions cette femme et ce qu'elle avait t.

-- Eh bien, dit-elle en riant, comme une femme qui a t blesse,
vous n'avez aucun motif de dire quoi que ce soit, car je lis sur
votre figure ce qu'on vous aura appris  penser de moi. Tel est
donc le rsultat de l'ducation que vous avez reue, Jim: mal
penser de ce que vous ne comprenez pas! J'aurais voulu que vous
fussiez au thtre ce soir-l, avec le prince Florizel et quatre
ducs dans les loges, tous les beaux esprits, tous les macaronis de
Londres se levant dans le parterre  mon entre en scne. Si Lord
Avon ne m'avait pas fait place dans sa voiture, je ne serais pas
venue  bout de rapporter mes bouquets dans mon logement d'York
Street  Westminster. Et voil que deux petits paysans s'apprtent
 mjuger!

L'orgueil de Jim lui fit monter le sang aux joues, car il n'aimait
pas s'entendre qualifier de jeune paysan ni mme  laisser
entendre qu'il ft si en retard que cela sur les grands
personnages de Londres.

-- Je n'ai jamais mis les pieds dans un thtre, dit-il, et je ne
sais rien sur ces gens-l.

-- Ni moi non plus.

-- H! dit-elle, je ne suis pas en voix, et d'ailleurs on n'a pas
ses avantages pour jouer dans une petite chambre, avec deux jeunes
garons pour tout auditoire, mais il faut que vous me voyiez en
reine des Pruviens, exhortant ses compatriotes  se soulever
contre les Espagnols, leurs oppresseurs.
Et  l'instant mme, cette femme grossirement tourne et
boursoufle redevint une reine, la plus grandiose, la plus
hautaine que vous ayez jamais pu rver.

Elle s'adressa  nous dans un langage si ardent, avec des yeux si
pleins d'clairs, des gestes si imprieux de sa main blanche
qu'elle nous tint fascins, immobiles sur nos chaises.

Sa voix, au dbut, tait tendre, douce et persuasive, mais elle
prit de l'ampleur, du volume,  mesure qu'elle parlait
d'injustice, d'indpendance, de la joie qu'il y avait  mourir
pour une bonne cause, si bien qu'enfin, j'eus tous les nerfs
frmissants, que je me sentis tout prt  sortir du cottage et 
donner tout de suite ma vie pour mon pays.

Alors, un changement se produisit en elle.

C'tait maintenant une pauvre femme qui avait perdu son fils
unique et se lamentait sur cette perte.

Sa voix tait pleine de larmes. Son langage tait si simple, si
vrai que nous nous imaginions tous les deux voir le pauvre petit
gisant devant nous sur le tapis et que nous tions sur le point de
joindre nos paroles de piti et de souffrances aux siennes.

Et alors, avant mme que nos joues fussent sches, elle redevint
ce qu'elle avait t.

-- Eh bien! s'cria-t-elle, que dites-vous de cela? Voil comment
j'tais au temps o Sally Siddons verdissait de jalousie au seul
nom de Polly Hinton. C'est dans une belle pice, dans _Pizarro_.

-- Et qui l'a crite?

-- Qui l'a crite? Je ne l'ai jamais su. Qu'importe qu'elle ait
t crite par celui-ci ou celui-l? Mais il y a l quelques
tirades pour celui qui connat la faon de les dbiter.

-- Et vous ne jouez plus, madame?

-- Non, Jim, j'ai quitt les planches, quand... quand j'en ai eu
assez. Mais mon coeur y revient quelquefois. Il me semble qu'il
n'y a pas d'odeur comparable  celle des lampes  huile de la
rampe et des oranges du parterre. Mais vous tes triste, Jim.

-- C'est que je pensais  cette pauvre femme et  son enfant.

-- Tut! N'y songez plus. J'aurai tt fait de l'effacer de votre
esprit. Voici miss Priscilla Boute en train dans la _Partie de
saute-mouton_. Il faut vous figurer que la mre parle et que c'est
cette effronte petite dinde qui lui riposte.

Et elle se mit  jouer une pice  deux personnages, alternant si
exactement les deux intonations et les attitudes, que nous nous
figurions avoir rellement deux tres distincts devant nous, la
mre, vieille dame austre, qui tenait la main en cornet
acoustique et sa fille vapore toujours en l'air.

Sa vaste personne se remuait avec une agilit surprenante.

Elle agitait la tte et faisait la moue en lanant ses rpliques 
la vieille personne courbe qui les recevait.

Jim et moi, nous ne pensions gure  nos pleurs et nous nous
tenions les ctes de rire, avant qu'elle et fini.

-- Voil qui va mieux, dit-elle, en souriant de nos clats de
rire. Je ne tenais pas  vous renvoyer  Friar's Oak avec des
mines allonges, car peut-tre on ne vous laisserait pas revenir.

Elle disparut dans son armoire et revint avec une bouteille et un
verre qu'elle posa sur la table.

-- Vous tes trop jeunes pour les liqueurs fortes, dit-elle, mais
cela me dessche la bouche de parler...

Ce fut alors que Jim fit une chose extraordinaire. Il se leva de
sa chaise et mit la main sur la bouteille en disant:

-- N'y touchez pas.

Elle le regarda en face, et je crois voir encore ses yeux noirs
prenant une expression plus douce sous le regard de Jim:

-- Est-ce que je n'en goterai pas un peu?

-- Je vous prie, n'y touchez pas.

D'un mouvement rapide, elle lui arracha la bouteille de la main et
la leva de telle sorte qu'il me vint l'ide qu'elle allait la
vider d'un trait. Mais elle la lana au dehors par la fentre
ouverte et nous entendmes le bruit que fit la bouteille en se
cassant sur l'alle.

-- Voyons, Jim, dit-elle, cela vous satisfait? Voil longtemps que
personne ne s'inquite si je bois ou non.

-- Vous tes trop bonne, trop gnreuse pour boire, dit-il.

-- Trs bien! s'cria-t-elle, je suis enchante que vous ayez
cette opinion de moi. Et cela vous rendrait-il plus heureux, Jim,
que je m'abstienne de brandy? Eh bien! je vais vous faire une
promesse, si vous m'en faites une de votre ct.

-- De quoi s'agit-il, Miss?

-- Pas une goutte ne touchera mes lvres, Jim, si vous me
promettez de venir ici deux fois par semaine, quelque temps qu'il
fasse, qu'il pleuve ou qu'il y ait du soleil, qu'il vente ou qu'il
neige, que je puisse vous voir et causer avec vous, car vraiment
il y a des moments o je me trouve bien seule.

La promesse fut donc faite et Jim s'y conforma trs fidlement,
car bien des fois, quand j'aurais voulu l'avoir pour compagnon 
la pche ou pour tendre des piges aux lapins, il se rappelait que
c'tait le jour rserv et se mettait en route pour Anstey-Cross.

Dans les commencements, je crois qu'elle trouva son engagement
difficile  tenir et j'ai vu Jim revenir la figure sombre comme si
la chose avait march de travers.

Mais au bout d'un certain temps, la victoire tait gagne. L'on
finit toujours par vaincre. Il suffit de combattre pour cela assez
longtemps, et dans l'anne qui prcda le retour de mon pre, Miss
Hinton tait devenue une toute autre femme.

Ce n'taient pas seulement ses habitudes qui taient changes,
elle avait chang elle-mme, elle n'tait plus la personne que
j'ai dcrite.

Au bout de douze mois, c'tait une dame d'aussi belle apparence
qu'on pt en voir dans le pays.

Jim fut plus fier de cette oeuvre que d'aucune des entreprises de
sa vie, mais j'tais le seul  qui il en parlt.

Il prouvait  son gard cette affection que l'on ressent envers
les gens  qui on a rendu service et elle lui fut fort utile de
son ct, car, en l'entretenant, en lui dcrivant ce qu'elle avait
vu, elle lui fit perdre sa tournure de paysan du Sussex et le
prpara  l'existence plus large qui l'attendait.

Telles taient leurs relations  l'poque o la paix fut conclue
et o mon pre revint de la mer.


IV -- LA PAIX DAMIENS


Bien des femmes se mirent  genoux, bien des mes de femme
s'exhalrent en sentiments de joie et de reconnaissance, quand, 
la chute des feuilles, en 1801, arriva la nouvelle de la
conclusion des prliminaires de la paix.

Toute l'Angleterre tmoigna sa joie le jour par des pavoisements,
la nuit par des illuminations.

Mme dans notre hameau de Friar's Oak, nous dploymes avec
enthousiasme nos drapeaux, nous mimes une chandelle  chacune de
nos fentres et une lanterne transparente, orne d'un Grand G.R.
(_Georges Roi_), laissa tomber sa cire au-dessus de la porte de
l'auberge.

On tait las de la guerre, car depuis huit ans, nous avions eu
affaire  l'Espagne,  la France,  la Hollande, tour  tour ou
runis.

Tout ce que nous avions appris pendant ce temps-l, c'tait que
notre petite arme n'tait pas de taille  lutter sur terre avec
les Franais, mais que notre forte marine tait plus que
suffisante pour les vaincre sur mer.

Nous avions acquis un peu de considration, dont nous avions grand
besoin aprs la guerre avec l'Amrique, et, en outre, quelques
colonies qui furent les bienvenues pour le mme motif, mais notre
dette avait continu  s'enfler, nos consolids  baisser et Pitt
lui-mme ne savait o donner de la tte.

Toutefois, si nous avions su que la paix tait impossible entre
Napolon et nous, que celle-ci n'tait qu'un entracte entre le
premier engagement et le suivant, nous aurions agi plus sensment
en allant jusqu'au bout sans interruption.

Quoi qu'il en soit, les Franais virent rentrer vingt mille bons
marins que nous avions faits prisonniers et ils nous donnrent une
belle danse avec leur flottille de Boulogne et leurs flottes de
dbarquement avant que nous puissions les reloger sur nos pontons.

Mon pre, tel que je me le rappelle, tait un petit homme plein
d'endurance et de vigueur, pas trs large, mais quand mme bien
solide et bien charpent.

Il avait la figure si hle qu'elle avait une teinte tirant sur le
rouge des pots de fleurs, et en dpit de son ge (car il ne
dpassait pas quarante ans,  l'poque dont je parle) elle tait
toute sillonne de rides, plus profondes pour peu qu'il ft mu,
de sorte que je l'ai vu prendre la figure d'un homme assez jeune,
puis un air vieillot.

Il y avait surtout autour de ses yeux un rseau de rides fines,
toutes naturelles chez un homme qui avait pass sa vie  les tenir
demi-clos, pour rsister  la fureur du vent et du mauvais temps.

Ces yeux-l taient peut-tre ce qu'il y avait de plus remarquable
dans sa physionomie. Ils avaient une trs belle couleur bleu clair
qui rendait plus brillante encore cette monture de couleur de
rouille.

La nature avait du lui donner un teint trs blanc, car quand il
rejetait en arrire sa casquette, le haut de son front tait aussi
blanc que le mien, et sa chevelure coupe trs ras avait la
couleur du tan.

Ainsi qu'il le disait avec fiert, il avait servi sur le dernier
de nos vaisseaux qui fut chass de la Mditerrane en 1797 et sur
le premier qui y fut rentr en 1798.

Il tait sous les ordres de Miller, comme troisime lieutenant du
_Thse_, lorsque notre flotte, pareille  une meute dardents
_foxhounds_ lancs sous bois, volait de la Sicile  la Syrie, puis
de l revenait  Naples, dans ses efforts pour retrouver la piste
perdue.

Il avait servi avec ce mme brave marin sur le Nil, o les hommes
qu'il commandait ne cessrent d'couvillonner, de charger et
d'allumer jusqu' ce que le dernier pavillon tricolore ft tomb.
Alors ils levrent l'ancre matresse et tombrent endormis, les
uns sur les autres, sous les barres du cabestan.

Puis, devenu second lieutenant, il passa  bord d'un de ces
farouches trois-ponts  la coque noircie par la poudre, aux oeils-
de-pont barbouills d'carlate, mais dont les cbles de rserve,
passs par-dessous la quille et runis par-dessus les bastingages,
servaient  maintenir les membrures et qui taient employs 
porter les nouvelles dans la baie de Naples.

De l, pour rcompenser ses services, on le fit passer comme
premier lieutenant sur la frgate l_Aurore_ qui tait charge de
couper les vivres  la ville de Gnes et il y resta jusqu' la
paix qui ne fut conclue que longtemps aprs.

Comme j'ai bien gard le souvenir de son retour  la maison!

Bien qu'il y ait de cela quarante-huit ans aujourd'hui, je le vois
plus distinctement que les incidents de la semaine dernire, car
la mmoire du vieillard est comme des lunettes, o l'on voit
nettement les objets loigns et confusment ceux qui sont tout
prs.

Ma mre avait t prise de tremblements ds qu'arriva  nos
oreilles le bruit des prliminaires, car elle savait qu'il pouvait
venir aussi vite que sa lettre.

Elle parla peu, mais elle me rendit la vie bien triste par ses
continuelles exhortations  me tenir bien propre, bien mis. Et au
moindre bruit de roues, ses regards se tournaient vers la porte,
et ses mains allaient lisser sa jolie chevelure noire.

Elle avait brod un Soyez le bienvenu en lettres blanches sur
fond bleu, entre deux ancres rouges; elle le destinait  le
suspendre entre les deux massifs de lauriers qui flanquaient la
porte du cottage.

Il n'tait pas encore sorti de la Mditerrane que ce travail
tait achev. Tous les matins, elle allait voir s'il tait mont
et prt  tre accroch.

Mais il s'coula un dlai pnible avant la ratification de la paix
et ce ne fut qu'en avril de l'anne suivante qu'arriva le grand
jour.

Il avait plu tout le matin, je m'en souviens. Une fine pluie de
printemps avait fait monter de la terre brune un riche parfum et
avait fouett de sa douce chanson les noyers en bourgeons derrire
notre cottage.

Le soleil s'tait montr dans l'aprs-midi.

J'tais descendu avec ma ligne  pche, car j'avais promis  Jim
de laccompagner au ruisseau du moulin, quand tout  coup,
j'aperus devant la porte une chaise de poste et deux chevaux
fumants.

La portire tait ouverte et j'y voyais la jupe noire de ma mre
et ses petits pieds qui dpassaient. Elle avait pour ceinture deux
bras vtus de bleu et le reste de son corps disparaissait dans
l'intrieur.

Alors je courus  la recherche de la devise. Je l'pinglai sur les
massifs, ainsi que nous en tions convenus et quand ce fut fini,
je vis les jupons et les pieds et les bras bleus toujours dans la
mme position.

-- Voici Rod, dit enfin ma mre qui se dgagea et remit pied 
terre. Roddy, mon chri, voici votre pre.

Je vis la figure rouge et les bons yeux bleus qui me regardaient.

-- Ah! Roddy, mon garon, vous n'tiez qu'un enfant quand nous
changemes le dernier baiser d'adieu, mais je crois que nous
aurons  vous traiter tout diffremment dsormais. Je suis trs
content, content du fond du coeur de vous revoir, mon garon, et
quant  vous, ma chrie...

Et les bras vtus de bleu sortirent une seconde fois pendant que
le jupon et les deux pieds obstruaient de nouveau la porte.

-- Voil du monde qui vient, Anson, dit ma mre en rougissant.
Descendez donc et entrez avec nous.

Alors et soudain, nous fmes tous deux la remarque que pendant
tout ce temps-l, il n'avait remu que les bras et que l'une de
ses jambes tait reste pose sur le sige en face la chaise.

-- Oh! Anson! Anson! s'cria-t-elle.

-- Peuh! dit-il en prenant son genou entre les mains et le
soulevant, ce n'est que l'os de ma jambe. On me l'a cass dans la
baie, mais le chirurgien l'a repch, mis entre des clisses, il
est rest tout de mme un peu de travers. Ah! quel coeur tendre
elle a! Dieu me bnisse, elle est passe du rouge  la pleur!
Vous pouvez bien voir par vous-mme que ce n'est rien.

Tout en parlant, il sortit vivement, sautant sur une jambe et
s'aidant d'une canne, il parcourut l'alle, passa sous la devise
qui ornait les lauriers et de l franchit le seuil de sa demeure
pour la premire fois depuis cinq ans.

Lorsque le postillon et moi nous emes transport  l'intrieur le
coffre de marin et les deux sacs de voyage en toile, je le
retrouvai assis dans son fauteuil prs de la fentre, vtu de son
vieil habit bleu, dteint par les intempries.

Ma mre pleurait en regardant sa pauvre jambe et il lui caressait
la chevelure de sa main brunie. Il passa l'autre main autour de ma
taille et m'attira prs de son sige.

-- Maintenant que nous avons la paix, je peux me reposer et me
refaire jusqu' ce que le roi Georges ait de nouveau besoin de
moi, dit-il.

Il y avait une caronade qui roulait  la drive sur le pont alors
qu'il soufflait une brise de drisse par une grosse mer. Avant
qu'on et pu l'amarrer, elle m'avait serr contre le mt.

-- Ah! ah! dit-il en jetant un regard circulaire sur les murs,
voil toutes mes vieilles curiosits, les mmes qu'autrefois, la
corne de narval de l'ocan Arctique, et le poisson-soufflet des
Moluques, et les avirons des Fidgi, et la gravure du _a ira_
poursuivi par Lord Hotham. Et vous voil aussi, Mary et vous
Roddy, et bonne chance  la caronade  qui je dois d'tre revenu
dans un port aussi confortable, sans avoir  craindre un ordre
d'embarquement.

Ma mre mit  porte de sa main sa longue pipe et son tabac, de
telle sorte qu'il pt l'allumer facilement, et rester assis,
portant son regard tantt sur elle, tantt sur moi, et
recommenant ensuite comme s'il ne pouvait se rassasier de nous
voir.

Si jeune que je fusse, je compris que c'tait le moment auquel il
avait rv pendant bien des heures de garde solitaire et que
l'esprance de goter pareille joie l'avait soutenu dans bien des
instants pnibles.

Parfois, il touchait de sa main l'un de nous, puis l'autre.

Il restait ainsi immobile, l'me trop pleine pour pouvoir parler,
pendant que l'ombre se faisait peu  peu dans la petite chambre et
que l'on voyait de la lumire apparatre aux fentres de l'auberge
 travers l'obscurit.

Puis, quand ma mre eut allum nos lampes, elle se mit soudain 
genoux et lui aussi, mettant de son ct un genou en terre, ils
s'unirent en une commune prire pour remercier Dieu de ses
nombreuses faveurs.

Quand je me rappelle mes parents tels qu'ils taient en ce temps-
l, c'est ce moment de leur vie qui se prsente avec le plus de
clart  mon esprit, c'est la douce figure de ma mre toute
brillante de larmes, avec ses veux bleus dirigs vers le plafond
noirci de fume.

Je me rappelle comme, dans la ferveur de sa prire, mon pre
balanait sa pipe fumante, ce qui me faisait sourire, tout en
ayant une larme aux yeux.

-- Roddy, mon garon, dit-il aprs le souper, voil que vous
commencez  devenir un homme, maintenant. J'espre que vous allez
vous mettre  la mer, comme l'ont fait tous les vtres. Vous tes
assez grand pour passer un poignard dans votre ceinture.

-- Et me laisser sans enfant comme j'ai t sans poux?

-- Bah! dit-il, nous avons encore le temps, car on tient plus 
supprimer des emplois qu' remplir ceux qui sont vacants,
maintenant que la paix est venue. Mais je n'ai jamais vu, jusqu'
prsent,  quoi vous a servi votre sjour  l'cole, Roddy. Vous y
avez pass beaucoup plus de temps que moi, mais je me crois
nanmoins en mesure de vous mettre  l'preuve. Avez-vous appris
l'Histoire?

-- Oui, pre, dis-je avec quelque confiance.

-- Alors, combien y avait-il de vaisseaux de ligne  la bataille
de Camperdown?

Il hocha la tte d'un air grave, en s'apercevant que j'tais hors
d'tat de lui rpondre.

-- Eh bien! il y a dans la flotte des hommes qui n'ont jamais mis
les pieds  l'cole et qui vous diront que nous avions sept
vaisseaux de 74, sept de 64, et deux de 50 en action. Il y a sur
le mur une gravure qui reprsente la poursuite du _a ira_. Quels
sont les navires qui l'ont pris  l'abordage?

Je fus encore oblig de m'avouer battu.

-- Eh bien! votre papa peut encore vous donner quelques leons
d'Histoire, s'cria-t-il en jetant un regard triomphant sur ma
mre. Avez-vous appris la gographie?

-- Oui, pre, dis-je, avec moins d'assurance qu'auparavant.

-- Eh bien, quelle distance y a-t-il de Port-Mahon  Algsiras?

Je ne pus que secouer la tte.

-- Et si vous aviez Wissant  trois lieues  tribord, quel serait
votre port d'Angleterre le plus rapproch?

Je dus encore m'avouer battu.

-- Ah! je trouve que votre gographie ne vaut gure mieux que
votre Histoire, dit-il.  ce compte-l, vous n'obtiendrez jamais
votre certificat. Savez-vous faire une addition? Bon! Alors nous
allons voir si vous tes capable de faire le total de sa part de
prise.

Tout en parlant, il jeta du ct de ma mre un regard malicieux.
Elle posa son tricot et jeta un coup d'oeil attentif sur lui.

-- Vous ne m'avez jamais questionn  ce sujet, Mary? dit-il.

-- La Mditerrane n'est point une station qui ait de limportance
 ce point de vue, Anson. Je vous ai entendu dire que l'Atlantique
est l'endroit o l'on gagne les parts de prise et la Mditerrane
celle o l'on gagne de l'honneur.

-- Dans ma dernire croisire, j'ai eu ma part de l'un et de
l'autre, grce  mon passage d'un navire de guerre sur une
frgate. Eh bien! Rodney, il y a deux livres pour cent qui me
reviennent, quand les tribunaux de prise auront rendu leur arrt.
Pendant que nous tenions Massna bloqu dans Gnes, nous avons
captur environ soixante-dix schooners, bricks, tartanes, chargs
de vin, de provisions, de poudre. Lord Keith fera de son mieux
pour avoir part au gteau, mais ce seront les tribunaux de prise
qui rgleront l'affaire. Mettons qu'il me revienne, en moyenne,
environ quatre livres par unit. Que me rapporteront les soixante-
dix prises?

-- Deux cent quatre-vingt livres, rpondis-je.

-- Eh! mais, Anson, c'est une fortune, s'cria ma mre en battant
des mains.

-- Encore une preuve, Roddy, dit-il en brandissant sa pipe de mon
ct. Il y avait la frgate _Xbec_ au large de Barcelone, ayant 
bord vingt mille dollars d'Espagne, ce qui fait quatre mille deux
cents livres. Sa carcasse pouvait valoir autant, que me revient-il
de cela?

-- Cent livres.

-- Ah! le comptable lui-mme n'aurait pas fait plus vite le
calcul, s'cria-t-il, enchant. Voici encore un calcul pour vous.
Nous avons pass les dtroits et navigu du ct des Aores o
nous avons rencontr la _Sabina_ revenant de Maurice avec du sucre
et des pices. Douze cents livres pour moi, voil ce qu'elle m'a
valu, Mary, ma chrie. Aussi vous ne salirez plus vos jolis doigts
et vous n'aurez plus  vivre de privations sur ma misrable solde.

Ma mre avait support, sans laisser chapper un soupir, ces
longues annes d'efforts, mais maintenant qu'elle en tait
dlivre, elle se jeta en sanglotant au cou de mon pre. Il se
passa assez longtemps avant qu'il pt songer  reprendre mon
examen arithmtique.

-- Tout cela est  vos pieds, Mary, dit-il en passant vivement la
main sur ses yeux. Par Georges! ma fille, quand ma jambe sera bien
remise, nous pourrons nous offrir un petit temps de sjour 
Brighton, et si l'on voit sur la _Steyne_ une toilette plus
lgante que la vtre, puiss-je ne jamais remettre les pieds sur
un tillac. Mais, comment se fait-il, Rodney, que vous soyez aussi
fort en calcul, alors que vous ne savez pas un mot d'Histoire ou
de gographie?

Je m'vertuai  lui expliquer que l'addition se fait de mme faon
 terre et  bord, mais qu'il n'en est pas de mme de l'Histoire
ou de la gographie.

-- Eh bien, me dit-il, il ne vous faut que des chiffres pour faire
un calcul, et avec cela votre intelligence naturelle peut vous
suffire pour apprendre le reste. Il n'y en a pas un de nous qui
n'eut couru  l'eau sale comme une petite mouette. Lord Nelson
m'a promis un emploi pour vous, et c'est un homme de parole.

Ce fut ainsi que mon pre fit sa rentre parmi nous; jamais garon
de mon ge n'en eut de plus tendre et de plus affectueux.

Bien que mes parents fussent maris depuis fort longtemps, ils
avaient, en ralit, pass trs peu de temps ensemble et leur
affection mutuelle tait aussi ardente et aussi frache que celle
de deux amants maris d'hier.

J'ai appris depuis que l'homme de mer peut tre grossier,
rpugnant, mais ce n'est point par mon pre que je le sais, car
bien qu'il eut pass par des preuves aussi rudes qu'aucun deux,
il tait rest le mme homme, patient, avec un bon sourire et une
bonne plaisanterie pour tous les gens du village.

Il savait se mettre  l'unisson de toute socit, car, d'une part,
il ne se faisait pas prier pour trinquer avec le cur ou avec sir
James Ovington, squire de la paroisse, et d'autre part, passait
sans faon des heures entires avec mes humbles amis de la forge,
le champion Harrison, petit Jim et les autres.
Il leur contait sur Nelson et ses marins des histoires telles que
j'ai vu le champion joindre ses grosses mains, pendant que les
yeux du petit Jim ptillaient comme du feu sous la cendre, tandis
qu'il prtait l'oreille.

Mon pre avait t mis  la demi-solde, comme la plupart des
officiers qui avaient servi pendant la guerre, et il put passer
ainsi prs de deux ans avec nous.

Je ne me souviens pas qu'il y ait eu le moindre dsaccord entre
lui et ma mre, except une fois.

Le hasard voulut que j'en fusse la cause, et comme il en rsulta
des vnements importants, il faut que je vous raconte comment
cela arriva.

Ce fut en somme le point de dpart d'une srie de faits qui
influrent non seulement sur ma destine, mais sur celle de
personnes bien plus considrables.

Le printemps de 1803 fut fort prcoce.

Ds le milieu d'avril, les chtaigniers taient dj couverts de
feuilles.

Un soir, nous tions tous  prendre le th, quand nous entendmes
un pas lourd  notre porte.

C'tait le facteur qui apportait une lettre pour nous.

-- Je crois que c'est pour moi, dit ma mre.

En effet, l'adresse d'une trs belle criture tait: Mistress
Mary Stone  Friar's Oak, et au milieu se voyait l'empreinte d'un
cachet reprsentant un dragon ail sur la cire rouge, de la
grandeur d'une demi-couronne

-- De qui croyez-vous qu'elle vienne, Anson? demanda-t-elle.

-- J'avais espr que cela viendrait de Lord Nelson, rpondit mon
pre. Il serait temps que le petit reoive sa commission, mais si
elle vous est adresse, cela ne peut venir de quelque personnage
de bien grande importance.

-- D'un personnage sans importance! s'cria-t-elle, feignant
d'tre offense. Vous aurez  me faire vos excuses, pour ce mot-
l, monsieur, car cette lettre m'est envoye par un personnage qui
n'est autre que sir Charles Tregellis, mon propre frre.

Ma mre avait l'air de baisser la voix, toutes les fois qu'elle
venait  parler de cet tonnant personnage qu'tait son frre.

Elle l'avait toujours fait, autant que je puis m'en souvenir, de
sorte que c'tait toujours avec une sensation de profonde
dfrence que j'entendais prononcer ce nom-l.

Et ce n'tait pas sans motif, car ce nom n'apparaissait jamais
qu'entour de circonstances brillantes, de dtails
extraordinaires.

Une fois, nous apprenions qu'il tait  Windsor avec le roi,
d'autres fois, qu'il se trouvait  Brighton avec le prince.

Parfois, c'tait sous les traits d'un sportsman que sa rputation
arrivait jusqu' nous, comme quand son _Mtore_ battit _Egham_ au
duc de Queensberry  Newmarket ou quand il amena de Bristol Jim
Belcher et le mit  la mode  Londres.

Mais le plus ordinairement, nous l'entendions citer comme l'ami
des grands, l'arbitre des modes, le roi des dandys, lhomme qui
s'habillait  la perfection.

Mon pre, toutefois, ne parut pas transport de la rponse
triomphante que lui fit ma mre.

-- Eh bien, qu'est ce qu'il veut? demanda-t-il d'un ton peu
aimable

-- Je lui ai crit, Anson. Je lui ai dit que Rodney devenait un
homme. Je pensais que n'ayant ni femme, ni enfant, il serait peut-
tre dispos  le pousser.

-- Nous pouvons trs bien nous passer de lui. Il a louvoy pour se
tenir  distance de nous quand le temps tait  l'orage, et nous
n'avons pas besoin de lui, maintenant que le soleil brille.

-- Non, vous le jugez mal, Anson, dit ma mre avec chaleur.
Personne n'a meilleur coeur que Charles, mais sa vie s'coule si
doucement qu'il ne peut comprendre que d'autres aient des ennuis.
Pendant toutes ces annes, j'tais sre que je n'avais qu'un mot 
dire pour me faire donner tout de suite ce que j'aurais voulu.

-- Grce  Dieu, vous n'avez pas t rduite  vous abaisser
ainsi, Mary. Je ne veux pas du tout de son aide.

-- Mais il nous faut songer  Rodney.

-- Rodney a de quoi remplir son coffre de marin et pourvoir  son
quipement. Il ne lui faut rien de plus.

-- Mais Charles a beaucoup de pouvoir et d'influence  Londres. Il
pourrait faire connatre  Rodney tous les grands personnages.
Assurment, vous ne voulez pas nuire  son avancement?

-- Alors, voyons ce qu'il dit, rpondit mon pre.

Et voici la lettre dont elle lui donna lecture:

14 Jermyn Street. Saint-James, 15 avril 1803.

Ma chre soeur Mary,

En rponse  votre lettre, je puis vous assurer que vous ne devez
pas me regarder comme dpourvu de ces beaux sentiments qui font
l'ornement de l'humanit.

Il est vrai, depuis quelques annes, absorb comme je l'ai t
par des affaires de la plus haute importance, j'ai rarement pris
la plume, ce qui m'a valu, je vous assure, bien des reproches de
la part des personnes les plus charmantes de votre sexe charmant.

Pour le moment, je suis au lit, ayant veill fort tard, la nuit
dernire, pour offrir mes hommages  la marquise de Douvres,
pendant son bal, et cette lettre vous est crite sous ma dicte
par Ambroise, mon habile coquin de valet.

Je suis enchant de recevoir des nouvelles de mon neveu Rodney
(mon Dieu! quel nom!), et comme je me mettrai en route la semaine
prochaine pour rendre visite au Prince de Galles, je couperai mon
voyage en deux en passant par Friar's Oak, afin de vous voir ainsi
que lui.

Prsentez mes compliments  votre mari.
Je suis toujours, ma chre soeur Mary,

Votre frre.

CHARLES TREGELLIS.

-- Que pensez-vous de cela? s'cria ma mre triomphante quand elle
eut achev.

-- Je trouve que c'est le style d'un fat, dit carrment mon pre.

-- Vous tes trop dur pour lui, Anson. Vous aurez meilleure
opinion de lui, quand vous le connatrez. Mais il dit qu'il sera
ici la semaine prochaine, nous voici au jeudi. Nos meilleurs
rideaux ne sont pas suspendus. Il n'y a pas de lavande dans les
draps.

Et elle courut, remua, s'agita, pendant que mon pre restait l'air
boudeur, la main sur son menton et que je me perdais dans mon
tonnement en pensant  ce parent inconnu de Londres,  ce grand
personnage, et  tout ce que sa venue pourrait signifier pour
nous.

V -- LE BEAU TREGELLIS


J'tais dans ma dix-septime anne et j'tais dj tributaire du
rasoir.

J'avais commenc  trouver quelque peu monotone la vie sans
horizon du village et j'aspirais vivement  voir un peu du vaste
univers qui s'tendait au-del.

Ce besoin, dont je n'osais parler  personne, n'en tait que plus
fort, car pour peu que j'y fisse allusion, les larmes venaient aux
yeux de ma mre. Mais dsormais il n'y avait pas l'ombre d'un
motif pour que je restasse  la maison, puisque mon pre tait
auprs d'elle.

Aussi avais-je l'esprit tout occup de la perspective que
m'offrait la visite de mon oncle, et des chances qu'il y avait
pour qu'il me fasse faire, enfin, mes premiers pas sur la route de
la vie.

Ainsi que vous le pouvez penser, c'tait vers la profession
paternelle que se dirigeaient mes ides et mes esprances. Jamais
je n'avais vu la mer s'enfler, jamais je n'avais senti sur mes
lvres le got du sel sans prouver en moi le frisson que
donnaient  mon sang cinq gnrations de marins.

Et puis songez aux provocations qui ne cessaient de s'agiter en
ces temps-l devant les yeux d'un jeune garon habitant sur la
cte.

Au temps de la guerre, je n'avais qu' aller jusqu' Wolstonbury
pour apercevoir les voiles des chasse-mare et des corsaires
franais.

Plus d'une fois, j'avais entendu le grondement des canons arrivant
de fort loin jusqu' moi.

Puis, c'taient des gens de mer nous racontant comment ils avaient
quitt Londres et s'taient battus avant la tombe de la nuit, ou
bien,  peine sortis de Portsmouth, s'taient trouvs bord  bord
avec lennemi, avant mme d'avoir perdu de vue le phare de Sainte-
Hlne.

C'tait l'imminence du danger qui nous rchauffait le coeur en
faveur de nos marins, qui inspirait nos propos, autour des feux de
l'hiver, o nous parlions de notre petit Nelson, de Cuddie
Collingwood, de Johnnie Jarvis, de bien d'autres.

Pour nous, ce n'taient point de grands amiraux, avec des titres,
des dignits, mais de bons amis  qui nous donnions de prfrence
notre affection et notre estime.

Auriez-vous parcouru la Grande-Bretagne de long en large que vous
n'y auriez pas trouv un seul jeune garon qui ne brlt du dsir
de partir avec eux sous le pavillon  croix rouge.

Mais, maintenant la paix tait venue, et les flottes, qui avaient
balay le canal de la Mditerrane, taient immobiles et dsarmes
dans nos ports.

Il y avait moins d'occasions pour attirer nos imaginations du ct
de la mer.

Dsormais, c'tait  Londres que je pensais le jour, de Londres
que je rvais la nuit, l'immense cit, sjour des savants et des
puissants, d'o venaient ce flot incessant de voitures, ces foules
de pitons poudreux qui dfilaient sans interruption devant notre
fentre.

Ce fut uniquement cet aspect de la vie qui se prsenta le premier
 moi.

Aussi, tant tout jeune garon, je me figurais d'ordinaire la cit
comme une curie _gig_antesque o fourmillaient les voitures, et
d'o elles partaient en un flot ininterrompu sur les routes de la
campagne.

Mais ensuite, le champion Harrison m'apprit que l habitaient les
gens de sports athltiques. Mon pre me dit que l vivaient les
chefs de la marine; ma mre que c'tait l que vivaient son frre
et les amis des grands personnages.

Aussi, en arrivai-je  tre dvor d'impatience de voir les
merveilles de ce coeur de l'Angleterre.

Cette venue de mon oncle, c'tait donc la lumire se frayant
passage  travers les tnbres et pourtant, j'osais  peine
esprer qu'il consentirait  m'introduire, avec lui, dans ces
sphres suprieures o il vivait.

Toutefois, ma mre avait tant de confiance en la bont naturelle
de mon oncle, ou dans son loquence  elle, qu'elle avait dj
commenc en secret  faire des prparatifs pour mon dpart.

Mais si la vie mesquine que je menais au village pesait  mon
esprit lger, elle tait un vritable supplice pour le caractre
vif et ardent du petit Jim.

Quelques jours seulement aprs l'arrive de la lettre de mon
oncle, nous allmes faire un tour sur les dunes, et ce fut alors
que je pus entrevoir l'amertume qu'il avait au coeur.

-- Qu'est-ce que je puis faire ici, Rodney? Je forge un fer 
cheval, je le courbe, je le rogne, je relve les bouts, j'y perce
cinq trous et puis c'est fini. Alors, a recommence et a
recommence encore. Je tire le soufflet, j'entretiens le foyer; je
lime un sabot ou deux et voil la besogne de la journe termine
et les jours succdent aux jours, sans le moindre changement.
N'est-ce donc que pour cela, dites-moi, que je suis venu au monde?

Je le regardai, je considrai sa fire figure d'aigle, sa haute
taille, ses membres musculeux et je me demandai s'il y avait dans
tout le pays, un homme plus beau, un homme mieux bti.

-- L'arme ou la marine, voil votre vraie place, Jim.

-- Voil qui est fort bien, s'cria-t-il. Si vous entrez dans la
marine comme vous le ferez probablement, ce sera avec le rang
d'officier et vous n'y aurez qu' commander. Tandis que moi, si
j'y entre, ce sera comme quelqu'un qui est n pour obir.

-- Un officier reoit les ordres de ceux qui sont placs au-dessus
de lui.

-- Mais un officier n'a pas le fouet suspendu sur sa tte. J'ai vu
ici  l'auberge un pauvre diable, il y a de cela quelques annes.
Il nous a montr, dans la salle commune, son dos tout dcoup par
le fouet du contrematre.

-- Qui l'a command? ai-je demand.

-- Le capitaine, rpondit-il.

-- Et qu'auriez-vous eu si vous l'aviez tu sur le coup?

-- La vergue, dit-il.

-- Eh bien, si j'avais t  votre place, j'aurais prfr cela,
ai-je dit.

Et c'tait la vrit.

-- Ce n'est pas ma faute, Rod, j'ai dans le coeur quelque chose
qui fait aussi bien partie de moi que ma main, et qui m'oblige 
parler franchement.

-- Je le sais, vous tes aussi fier que Lucifer.

-- Je suis n ainsi, Roddy et je ne puis tre autrement. La vie me
serait plus aise si je le pouvais. J'ai t fait pour tre mon
propre matre et il ny a qu'un endroit au monde o je puisse
esprer l'tre.

-- Quel est-il, Jim?

-- C'est Londres. Miss Hinton m'en a tant parl, que je me sens
capable d'y trouver mon chemin d'un bout  l'autre. Elle se plat
 en parler, autant que moi  l'entendre. J'ai tout le plan dans
ma tte. Je vois en quelque sorte o sont les thtres, dans quel
sens coule le fleuve, o se trouve l'habitation du roi, o se
trouve celle du Prince et le quartier qu'habitent les combattants.
Je pourrais me faire un nom  Londres.

-- Comment?

-- Peu importe, Rod. Cela je pourrai le faire et je le ferai
aussi. Attendez, me dit mon oncle, attendez, et tout s'arrangera
pour vous. Voil ce qu'il dit tout le temps et ce que rpte mon
oncle. Mais pourquoi attendre? Mon Roddy, je ne resterai pas plus
longtemps dans ce petit village  me ronger le coeur. Je laisserai
mon tablier derrire moi. J'irai chercher fortune  Londres et
quand je reviendrai  Friar's Oak, ce sera dans l'quipage de ce
gentleman que voil.

Tout en parlant, il tendit la main vers une voiture de couleur
cramoisie qui arrivait par la route de Londres, trane par deux
juments baies atteles en tandem.

Les rnes et les harnais taient de couleur faon clair. Le
gentleman qui conduisait portait un costume assorti  cette teinte
et derrire lui se tenait un valet en livre de couleur fonce.

L'quipage fila devant nous en soulevant un nuage de poussire et
je ne pus apercevoir qu'au vol la belle et ple figure du matre,
ainsi que les traits bruns et recroquevills du domestique.

Je n'aurais pas pens  eux une minute de plus, si au moment o
nous revnmes dans le village, nous n'avions pas aperu de nouveau
la voiture. Elle tait arrte devant l'auberge et les
palefreniers s'occupaient  dteler les chevaux.

-- Jim, m'criai-je, je crois que c'est mon oncle.

Et je m'lanai, de toute la vitesse de mes jambes, dans la
direction de la maison.

Le domestique  figure brune tait debout devant la porte. Il
tenait un coussin sur lequel tait tendu un petit chien de
manchon  la fourrure soyeuse.

-- Vous m'excuserez, mon jeune homme, dit-il de sa voix la plus
douce, la plus engageante, mais me tromp-je en supposant que
c'est ici l'habitation du lieutenant Stone. En ce cas, vous
m'obligerez beaucoup en voulant bien transmettre  Mistress Stone
ce billet que son frre, sir Charles Tregellis, vient de confier 
mes soins.

Je fus compltement abasourdi par les fioritures du langage de cet
homme; cela ressemblait si peu  tout ce que j'avais entendu!

Il avait la figure ratatine, de petits yeux noirs trs fureteurs,
dont il se servit en un instant, pour prendre mesure, de moi, de
la maison et de ma mre dont la figure tonne se voyait  la
fentre.

Mes parents taient runis au salon; ma mre nous lut le billet
qui tait ainsi conu:

Ma chre Mary,

J'ai fait halte  l'auberge, parce que je suis quelque peu ravag
par la poussire de vos routes du Sussex.

Un bain  la lavande me remettra sans doute dans un tat
convenable pour prsenter mes compliments  une dame.

En attendant, je vous envoie Fidelio en otage.

Je vous prie de lui donner une demi-pinte de lait un peu chaud,
o vous aurez mis six gouttes de bon brandy.

Jamais il n'exista une crature plus aimante ou plus fidle.

Toujours  toi.

CHARLES
-- Qu'il entre, qu'il entre! s'cria mon pre avec un empressement
cordial et en courant  la porte. Entrez donc, Mr Fidelio. Chacun
a son got. Six gouttes  la demi-pinte, a me fait l'effet
d'humecter coupablement un grog. Mais puisque vous l'aimez ainsi,
vous l'aurez ainsi.

Un sourire se dessina sur la figure brune du domestique, mais ses
traits reprirent aussitt le masque impassible du serviteur
attentif et respectueux.

-- Monsieur, vous commettez une lgre mprise, si vous me
permettez de m'exprimer ainsi. Je me nomme Ambroise et j'ai
l'honneur d'tre le domestique de Sir Charles Tregellis. Pour
Fidelio, il est l sur ce coussin.

-- Ah! c'est le chien, s'cria mon pre coeur. Posez moi a par
terre  ct du feu. Pourquoi lui faut-il du brandy quand tant de
chrtiens doivent s'en priver?

-- Chut! Anson, dit ma mre, en prenant le coussin. Vous direz 
Sir Charles qu'on se conformera  ses dsirs et que nous sommes
prts  le recevoir ds qu'il jugera  propos de venir.

L'homme s'loigna d'un pas silencieux et rapide, mais il revint
bientt portant un panier plat de couleur brune.

-- C'est le repas, Madame. Voulez-vous me permettre de mettre la
table? Sir Charles a pour habitude de goter  certains plats et
de boire certains vins, de sorte que nous ne manquons pas de les
apporter quand nous allons en visite.

Il ouvrit le panier et, en une minute, la table fut couverte de
verreries et d'argenteries blouissantes et garnie de plats
apptissants.

Il disposait tout cela si vite, si adroitement que mon pre fut
aussi charm que moi de le voir faire.

-- Vous auriez fait un fameux matelot de hune, si vous avez le
coeur aussi solide que les doigts agiles, dit mon pre. N'avez-
vous jamais dsir l'honneur de servir votre pays?

-- Mon honneur, Monsieur, c'est de servir sir Charles Tregellis et
je ne dsire point avoir d'autre matre, rpondit-il. Mais je vais
 l'auberge chercher son ncessaire de toilette, et alors tout
sera prt.

Il revint porteur d'une grande caisse aux montures d'argent qu'il
tenait sous le bras, et il tait suivi  quelque distance par le
gentleman dont l'arrive avait produit tous ces embarras.

La premire impression, que fit sur moi mon oncle en entrant dans
la chambre, fut que l'un de ses yeux tait enfl de faon  avoir
le volume d'une pomme.

Je perdis la respiration  la vue de cet oeil monstrueux,
tincelant. Mais bientt, je m'aperus qu'il avait plac par-
devant un verre rond qui le grossissait de cette manire.

Il nous regarda l'un aprs l'autre, puis, il s'inclina bien
gracieusement devant ma mre et lui donna un baiser sur la joue.

-- Vous me permettrez de vous faire mes compliments, ma chre
Mary, dit-il de la voix la plus douce, la plus fondante que j'aie
jamais entendue. Je puis vous assurer que l'air de la campagne
vous a traite d'une faon merveilleusement favorable et que je
serais fier de voir ma jolie soeur sur le Mail... Je suis votre
serviteur, Monsieur, dit-il en tendant la main  mon pre. Pas
plus tard que la semaine dernire, j'ai eu l'honneur de dner avec
mon ami Lord Saint-Vincent, et j'ai profit de l'occasion pour
citer votre nom. Je puis vous dire qu'on en a gard le souvenir 
l'Amiraut, Monsieur, et j'espre qu'on ne tardera pas  vous
revoir sur la poupe d'un vaisseau de soixante et quatorze o vous
serez le matre... Ainsi donc, voici mon neveu?

Il mit les mains sur mes paules, d'un geste plein de
bienveillance, et me considra des pieds  la tte.

-- Quel ge avez-vous, neveu? demanda-t-il.

-- Dix-sept ans.

-- Vous paraissez plus g. On vous en donnerait dix-huit, au
moins. Je le trouve trs passable, Mary, tout  fait passable. Il
lui manque le bel air, la tournure, nous n'avons pas le mot propre
dans notre rude langue anglaise, mais il se porte aussi bien
qu'une haie en fleurs au mois de mai.

Ainsi, moins d'une minute aprs son entre, il s'tait mis en bons
termes avec chacun de nous, et cela avec tant de grce, tant
d'aisance qu'on et dit qu'il nous frquentait tous depuis des
annes.

Je pus l'examiner  loisir, tandis qu'il restait debout sur le
tapis du foyer, entre ma mre et mon pre.

Il tait de trs haute taille, avec des paules bien faites, la
taille mince, les hanches larges, de belles jambes, les mains et
les pieds, les plus petits du monde. Il avait la figure ple, de
beaux traits, le menton saillant, le nez trs aquilin, de grands
yeux bleus au regard fixe, dans lesquels se voyait constamment un
clair de malice.

Il portait un habit d'un brun fonc dont le collet montait jusqu'
ses oreilles et dont les basques lui allaient jusqu'aux genoux.

Ses culottes noires et ses bas de soie finissaient par des
souliers pointus bien petits et si bien vernis, qu' chaque
mouvement ils brillaient.

Son gilet tait de velours noir, ouvert en haut de manire 
montrer un devant de chemise brod que surmontait une cravate,
large, blanche, plate, qui l'obligeait  tenir sans cesse le cou
tendu.

Il avait une allure dgage, avec un pouce dans l'entournure et
deux doigts de l'autre main dans une autre poche du gilet.

En l'examinant, j'eus un mouvement de fiert  penser que cet
homme, aux manires si aises et si dominatrices, tait mon proche
parent et je pus lire la mme pense dans l'expression des regards
de ma mre, tandis qu'elle les tournait vers lui.

Pendant tout ce temps-l, Ambroise tait rest prs de la porte,
immobile comme une statue,  costume sombre,  figure de bronze,
tenant toujours sous le bras la caisse  monture d'argent. Il fit
alors quelques pas dans la chambre.

-- Vous conduirai-je  votre chambre  coucher, Sir Charles?
demanda-t-il.

-- Ah! excusez-moi, ma chre Mary, s'cria mon oncle, je suis
assez vieille mode pour avoir des principes... ce qui est, je
l'avoue, un anachronisme en ce sicle de laisser-aller. L'un d'eux
est de ne jamais perdre de vue ma _batterie de toilette_, quand je
suis en voyage. J'aurais grand peine  oublier le supplice que
j'ai endur, il y a quelques annes, pour avoir nglig cette
prcaution. Je rendrai justice  Ambroise, en reconnaissant que
c'tait avant qu'il se charget de mes affaires. Je fus contraint
de porter deux jours de suite les mmes manchettes. Le troisime,
mon gaillard fut si mu de ma situation qu'il fondit en larmes et
produisit une paire qu'il m'avait drobe.

Il avait lair fort grave en disant cela, mais la lueur brillait
ptillante dans ses yeux.

Il tendit sa tabatire ouverte  mon pre, tandis qu'Ambroise
suivait ma mre hors de la pice.

-- Vous prenez rang dans une illustre socit, en plongeant l
votre pouce et votre index, dit-il.

-- Vraiment, Monsieur? dit mon pre brivement.

-- Ma tabatire est  votre service puisque nous sommes apparents
par le mariage. Vous en disposerez aussi librement, neveu, et je
vous prie de prendre une prise, c'est la preuve la plus
convaincante que je puisse donner de mon bon vouloir. En dehors de
nous, il n'y a, je crois, que quatre personnes qui y aient eu
accs, le Prince, naturellement, Mr Pitt, Mr Otto l'ambassadeur de
France, et lord Hawkesbury. J'ai pens parfois que j'avais t un
peu trop empress pour Lord Hawkesbury.

-- Je suis immensment touch de cet honneur, Monsieur, dit mon
pre en regardant d'un air mfiant par-dessous ses sourcils en
broussaille, car devant cette physionomie grave et ces yeux
ptillants de malice on ne savait trop a quoi s'en tenir.

-- Une femme peut offrir son amour, monsieur, dit mon oncle, un
homme a sa tabatire  offrir; ni l'un ni l'autre ne doivent
s'offrir  la lgre. C'est une faute contre le got, j'irai mme
jusqu' dire contre les bonnes moeurs. L'autre jour, pas plus
tard, comme j'tais install chez Wattier, ayant prs de moi, sur
ma table, tout ouverte ma tabatire de _macouba_ premier choix, un
vque irlandais y fourra ses doigts impudents: Garon, m'criai-
je, ma tabatire a t salie. Faites-la disparatre. L'individu
n'avait pas l'intention de m'offenser vous le pensez bien, mais
cette classe de la socit doit tre tenue  la distance
convenable.

-- Un vque! s'cria mon pre, vous marquez bien haut votre ligne
de dmarcation.

-- Oui, Monsieur, dit mon oncle, je ne saurais dsirer une
meilleure pitaphe sur ma tombe.

Pendant ce temps, ma mre tait descendue et lon se mit  table.

-- Vous excuserez, Mary, l'impolitesse que j'ai l'air de commettre
en apportant avec moi mes provisions. Abernethy m'a pris sous sa
direction et je suis tenu de me drober  vos excellentes cuisines
de campagne. Un peu de vin blanc et un poulet froid, voil  quoi
se rduit la chiche nourriture que me permet cet cossais.

-- Il ferait bon vous avoir dans le service de blocus, quand les
vents levantins soufflent en force, dit mon pre. Du porc sal et
des biscuits pleins de vers avec une cte de mouton de Barbarie
bien dure, quand arrivent les transports. Vous seriez alors 
votre rgime de jene.

Aussitt mon oncle se mit  faire des questions sur le service 
la mer.

Pendant tout le repas, mon pre lui donna des dtails sur le Nil,
sur le blocus de Toulon, sur le sige de Gnes, sur tout ce qu'il
avait vu et fait. Mais pour peu qu'il hsitt sur le choix d'un
mot, mon oncle le lui suggrait aussitt et il n'tait pas ais de
voir lequel des deux s'entendait le mieux  laffaire.

-- Non, je ne lis pas ou je lis trs peu, dit-il quand mon pre
eut exprim son tonnement de le voir si bien au fait. La vrit
est que je ne saurais prendre un imprim sans y trouver une
allusion  moi: Sir Ch. T. fait ceci ou Sir Ch. T. dit cela.
Aussi, ai-je cess de m'en occuper. Mais, quand on est dans ma
situation, les connaissances vous viennent d'elles-mmes. Dans la
matine, c'est le duc d'York qui me parle de l'arme. Dans
l'aprs-midi, c'est Lord Spencer qui cause avec moi de la marine,
ou bien Dundas me dit tout bas ce qui se passe dans le cabinet, en
sorte que je n'ai gure besoin du _Times_ ou du _Morning-
Chronicle_.

Cela l'entrana  parler du grand monde de Londres,  donner  mon
pre des dtails sur les hommes qui taient ses chefs 
l'Amiraut,  ma mre, des dtails sur les belles de la ville, sur
les grandes dames de chez Almack.

Il s'exprimait toujours dans le mme langage fantaisiste, si bien
qu'on ne savait s'il fallait rire ou le prendre au srieux. Je
crois qu'il tait flatt de l'impression qu'il nous produisait en
nous tenant suspendus  ses lvres.

Il avait sur certains une opinion favorable, dfavorable sur
d'autres, mais il ne se cachait nullement de dire que le
personnage le plus lev dans son estime, celui qui devait servir
de mesure pour tous, n'tait autre que sir Charles Tregellis en
personne.

-- Quant au roi, dit-il, je suis l'ami de la famille, cela
s'entend, et mme avec vous, je ne saurais parler en toute
franchise, tant avec lui sur le pied d'une intimit
confidentielle.

-- Que Dieu le bnisse et le garde de tout mal! s'cria mon pre.

-- On est charm de vous entendre parler ainsi, dit mon oncle. Il
faut venir  la campagne pour trouver le loyalisme sincre, car a
la ville, ce qui est le plus en faveur, c'est la raillerie
narquoise et maligne. Le Roi m'est reconnaissant du soin que je me
suis toujours donn pour son fils. Il aime  se dire que le Prince
a dans son entourage un homme de got.

-- Et le Prince, demanda ma mre, a-t-il bonne tournure?

-- C'est un homme fort bien fait. De loin, on l'a pris pour moi.
Et il n'est pas dpourvu de got dans l'habillement, bien qu'il ne
tarde pas  tomber dans la ngligence, si je reste longtemps loin
de lui. Je parie que demain, il aura une tache de graisse sur son
habit.

 ce moment-l, nous tions tous assis devant le feu, car la
soire tait devenue d'un froid glacial.

La lampe tait allume, ainsi que la pipe de mon pre.

-- Je suppose, dit-il, que c'est votre premire visite  Friar's
Oak?

La physionomie de mon oncle prit aussitt une expression de
gravit svre.

-- C'est ma premire visite depuis bien des annes, dit-il. La
dernire fois que j'y vins, je n'avais que vingt et un ans. Il est
peu probable que j'en perde le souvenir.

Je savais qu'il parlait de sa visite  la Falaise royale 
l'poque de l'assassinat et je vis  la figure de ma mre qu'elle
savait aussi de quoi il s'agissait. Mais mon pre n'avait jamais
entendu parler de l'affaire, ou bien il l'avait oublie.

-- Vous tiez-vous install  l'auberge?

-- J'tais descendu chez l'infortun Lord Avon. C'tait  l'poque
o il fut accus d'avoir gorg son frre cadet et o il s'enfuit
du pays.

Nous gardmes tous le silence.

Mon oncle resta le menton appuy sur sa main, regardant le feu,
d'un air pensif.

Je n'ai aujourd'hui encore qu' fermer les yeux pour le revoir, sa
fire et belle figure illumine par la flamme, pour revoir aussi
mon bon pre, bien fch d'avoir rveill un souvenir aussi
terrible et lui lanant de petits coups d'oeil entre les bouffes
de sa pipe.

-- Je crois pouvoir dire, reprit enfin mon oncle, qu'il vous est
certainement arriv de perdre, par une bataille, par un naufrage,
un camarade bien cher et de rester longtemps sans penser  lui,
sous l'influence journalire de la vie, et puis de voir son
souvenir se rveiller soudain, par un mot, par un dtail qui vous
reporte au pass, et alors vous trouvez votre chagrin tout aussi
cuisant qu'au premier jour de votre perte.

Mon pre approuva d'un signe de tte.

-- Il en est pour moi ainsi ce soir. Jamais je ne me suis li
d'amiti entire avec aucun homme -- je ne parle pas des femmes --
si ce n'est cette fois-l. Lord Avon et moi, nous tions  peu
prs du mme ge. il tait peut-tre mon an de quelques annes,
mais nos gots, nos ides, nos caractres taient analogues, si ce
n'est qu'il avait un certain air de fiert que je n'ai jamais
trouv chez aucun autre. En laissant de ct les petites
faiblesses d'un jeune homme riche et  la mode, les indiscrtions
d'une jeunesse dore, j'aurais pu jurer qu'il tait aussi honnte
qu'aucun des hommes que j'aie jamais connus.

-- Alors comment est-il arriv  commettre un tel crime! demanda
mon pre.

Mon oncle hocha ta tte.

-- Bien des fois, je me suis fait cette question et ce soir elle
se prsente plus nettement que jamais  mon esprit.

Toute lgret avait disparu de ses manires et il tait devenu
soudain un homme mlancolique et srieux.

-- Est-il certain qu'il la commis, Charles? demanda ma mre.

Mon oncle haussa les paules.

-- Je voudrais parfois penser qu'il n'en ft pas ainsi. Je crus
parfois que ce fut son orgueil mme, exaspr jusqu' la rage, qui
l'y poussa. Vous avez entendu raconter comment il renvoya la somme
que nous avions perdue.

-- Non, rpondit mon pre, je n'en ai jamais entendu parler.

-- Maintenant, c'est une bien vieille histoire, quoique nous
n'ayons jamais su comment elle se termina.

Nous avions jou tous les quatre, pendant deux jours, Lord Avon,
son frre, le capitaine Barrington, Sir Lothian Hume et moi.

Je savais peu de choses du capitaine, sinon qu'il ne jouissait
pas de la meilleure rputation et qu'il tait presque entirement
aux mains des prteurs juifs.

Sir Lothian s'est acquis depuis un renom dshonorant -- c'est
mme Sir Lothian qui a tu Lord Carton d'une balle, dans l'affaire
de Chalk Farm -- mais  cette poque-l, il n'y avait rien  lui
reprocher.

Le plus g de nous n'avait que vingt-quatre ans, et nous joumes
sans interruption, comme je l'ai dit, jusqu' ce que le capitaine
eut gagn tout largent sur table. Nous tions tous entams, mais
notre hte l'tait encore beaucoup plus que nous.

Cette nuit-l, je vais vous dire des choses qu'il me serait
pnible de rpter devant un tribunal, je me sentais agit hors
d'tat de dormir, ainsi que cela arrive quelquefois.

Mon esprit se reportait sur le hasard des cartes. Je ne faisais
que me tourner, me retourner, lorsque soudain, un grand cri arriva
 mon oreille, suivi d'un second cri plus fort encore, et qui
venait du ct de la chambre occupe par le capitaine Barrington.

Cinq minutes plus tard, j'entendis un bruit de pas dans le
corridor.

Sans allumer de lumire, j'ouvris ma porte et je jetai un regard
au dehors, croyant que quelqu'un s'tait trouv mal. C'tait Lord
Avon qui se dirigeait vers moi.

D'une main, il tenait une chandelle dgotante. De l'autre, il
portait un sac de voyage dont le contenu rendait un son
mtallique.

Sa figure tait dcompose, bouleverse  tel point que ma
question se glaa sur mes lvres.

Avant que je pusse la formuler, il rentra dans sa chambre et
ferma sa porte sans bruit.

Le lendemain, en me rveillant, je le trouvai prs de mon lit.

-- Charles, dit-il, je ne puis supporter l'ide que vous ayez
perdu cet argent chez moi. Vous le trouverez sur cette table.

Vainement je rpondis par des clats de rire  sa dlicatesse
exagre. Vainement je lui dclarai que si j'avais gagn, j'aurais
ramass mon argent, de sorte qu'on pouvait trouver trange que je
n'eusse point le droit de payer aprs avoir perdu.

-- Ni moi ni mon frre, nous n'y toucherons, dit-il. L'argent est
l. Vous pourrez, en faire ce que vous voudrez.

Il ne voulut entendre aucune raison et s'lana comme un fou hors
de la chambre. Mais peut-tre ces dtails vous sont-ils connus et
Dieu sait comme ils me sont pnibles  rappeler.

Mon pre restait immobile, les yeux fixes, oubliant la pipe
fumante qu'il tenait  la main.

-- Je vous en prie, Monsieur, dit-il, apprenez-nous le reste.

-- Eh bien! soit. J'avais achev ma toilette en une heure, a peu
prs, car en ce temps-l, j'tais moins exigeant qu'aujourd'hui et
je me retrouvais avec sir Lothian Hume au djeuner. Il avait t
tmoin de la mme scne que moi. Il avait hte de voir le
capitaine Barrington et de s'enqurir pourquoi il avait charg son
frre de nous restituer l'argent. Nous discutions de l'affaire,
quand tout  coup, je levai les yeux au plafond et je vis, je
vis...

Mon oncle tait devenu trs ple tant ce souvenir tait distinct.
Il passa la main sur ses yeux.

Le plafond tait d'un rouge cramoisi, dit-il en frissonnant, et
 et l des fentes noires et de chacune de ces fentes... Mais
voil qui vous donnerait des rves, Mary. Je me bornerai  dire
que je m'lanai dans l'escalier qui conduisait directement  la
chambre du capitaine. Nous l'y trouvmes gisant, la gorge coupe
si largement qu'on voyait la blancheur de l'os. Un couteau de
chasse se trouvait dans la chambre. Il appartenait  Lord Avon. On
trouva dans les doigts crisps du mort une manchette brode. Elle
appartenait  Lord Avon. On trouva dans le foyer quelques papiers
charbonns. Ces papiers appartenaient  Lord Avon.  mon pauvre
ami!  quel degr de folie avez-vous d arriver pour commettre une
pareille action?

-- Et qu'a dit Lord Avon? s'cria mon pre.

-- Il ne dit rien. Il allait et venait comme un somnambule, les
yeux pleins d'horreur. Personne n'osa l'arrter, jusqu'au moment
o se ferait une enqute en due forme. Mais quand le tribunal du
Coroner eut rendu contre lui un verdict de meurtre volontaire, le
constable vint pour lui notifier son arrestation.

On ne le trouva pas. Il avait fui.

Le bruit courut qu'on l'avait vu la semaine suivante 
Westminster, puis qu'il avait pu gagner l'Amrique, mais on ne
sait rien de plus et ce sera un beau jour pour Sir Lothian Hume
que celui o on pourra prouver son dcs, car il est son plus
proche parent, et jusqu' ce jour, il ne peut jouir ni du titre ni
du domaine.

Le rcit de cette sombre histoire avait jet sur nous un froid
glacial.

Mon oncle tendit ses mains vers la flamme du foyer et je remarquai
qu'elles taient aussi blanches que ses manchettes.

-- Je ne sais ce qu'est maintenant la Falaise royale, dit-il d'un
air pensif. Ce n'tait point un joyeux sjour, mme avant que
cette affaire le rendt plus sombre encore. Jamais scne ne fut
mieux prpare pour une telle tragdie. Mais dix-sept ans se sont
passs et peut-tre mme que ce terrible plafond...

-- Il porte toujours la tache, dis-je.

Je ne saurais dire lequel de nous trois fut le plus tonn, car ma
mre n'avait jamais rien su de nos aventures de cette fameuse
nuit.

Ils restrent  me regarder, les yeux immobiles de stupfaction, 
mesure que je faisais mon rcit et mon coeur s'enfla d'orgueil
quand mon oncle dit que nous nous tions comports vaillamment et
qu'il ne croyait pas qu'il y eut beaucoup de gens de notre ge,
capables d'une attitude aussi ferme.

-- Mais quant  ce fantme, dit-il, ce dut tre un produit de
votre imagination. C'est une facult qui nous joue des tours
tranges et, bien, que j'aie les nerfs aussi solides qu'on peut
les dsirer, je ne pourrais rpondre de ce qui m'arriverait, s'il
me fallait demeurer  minuit sous ce plafond tach de sang.

-- Mon oncle, dis-je, j'ai vu un homme aussi distinctement que je
vois ce feu et j'ai entendu les claquements aussi distinctement
que j'entends les ptillements des bches. En outre, nous n'avons
pu tre tromps tous les deux.

-- Il y a du vrai dans tout cela, dit-il d'un air pensif. Vous
n'avez pas discern les traits?

-- Il faisait trop noir.

-- Rien qu'un individu?

-- La silhouette noire d'un seul.

-- Et il a battu en retraite en montant l'escalier?

-- Oui.

-- Et il a disparu dans la muraille?

-- Oui.

-- Dans quelle partie de la muraille? dit fort haut une voix
derrire nous.

Ma mre jeta un cri. Mon pre laissa tomber sa pipe sur le tapis
du foyer.

J'avais fait demi-tour, l'haleine coupe.

Ctait le domestique Ambroise, dont le corps disparaissait dans
lombre de la porte, mais dont la figure brune se projetait en
avant, en pleine lumire, fixant ses yeux flamboyants sur les
miens.

-- Que diable signifie cela? s'cria mon oncle.

Il ft trange de voir s'effacer cet clair de passion du visage
d'Ambroise.

L'expression rserve du valet la remplaa.

Ses yeux ptillaient encore, mais, l'un aprs l'autre, chacun de
ses traits reprit en un instant sa froideur ordinaire.

-- Je vous demande pardon, sir Charles, j'tais venu voir si vous
aviez des ordres  me donner et je ne voulais pas interrompre le
rcit de ce jeune gentleman, mais je crains bien de m'y tre
laiss entraner malgr moi.

-- Je ne vous ai jamais vu manquer d'empire sur vous-mme, dit mon
oncle.

-- Vous me pardonnerez certainement, sir Charles, si vous vous
rappelez quelle tait ma situation vis--vis de Lord Avon.

Il y avait un certain accent de dignit dans son langage. Ambroise
sortit aprs s'tre inclin.

-- Nous devons montrer quelque condescendance, dit mon oncle,
reprenant soudain son ton lger. Quand un homme s'entend 
prparer une tasse de chocolat,  faire un noeud de cravate, comme
Ambroise sait le faire, il a droit  quelque considration. Le
fait est que le pauvre garon tait le domestique de Lord Avon,
qu'il tait  la Falaise royale dans la nuit fatale dont j'ai
parl et qu'il est trs dvou  son ancien matre. Mais voila que
mes propos tournent au genre triste, Mary, ma soeur, et
maintenant, si vous le prfrez, nous reviendrons aux toilettes de
la comtesse Liven et aux commrages de Saint-James.


VI -- SUR LE SEUIL


Ce soir-l, mon pre m'envoya de bonne heure au lit, malgr mon
vif dsir de rester, car le moindre mot de cet homme attirait mon
attention.

Sa figure, ses manires, la faon grandiose et imposante dont il
faisait aller et venir ses mains blanches, son air de supriorit
aise, l'allure fantasque de ses propos, tout cela m'tonnait,
m'merveillait. Mais, ainsi que je le sus plus tard, la
conversation devait rouler sur moi-mme, sur mon avenir.

Cela fut cause qu'on m'expdia dans ma chambre, o m'arrivait
tantt la basse profonde de la voix paternelle, tantt la voix
richement timbre de mon oncle, et aussi, de temps  autre, le
doux murmure de la voix de ma mre.

J'avais fini par m'endormir, lorsque je fus soudain rveill par
le contact de quelque chose d'humide sur ma figure et par
l'treinte de deux bras chauds.

La joue de ma mre tait contre la mienne.

J'entendais trs bien la dtente de ses sanglots et dans
l'obscurit je sentais le frisson et le tremblement qui
l'agitaient. Une faible lueur filtrait  travers les lames de la
jalousie et me permettait de voir qu'elle tait vtue de blanc et
que sa chevelure noire tait parse sur ses paules.

-- Vous ne nous oublierez pas, Roddy? Vous ne nous oublierez pas?

-- Pourquoi, ma mre? Qu'y a-t-il?

-- Votre oncle, Roddy... Il va vous emmener, vous enlever  nous.

-- Quand cela, ma mre?

-- Demain.

Que Dieu me pardonne, mais mon coeur bondit de joie, tandis que le
sien, qui tait tout contre, se brisait de douleur.

-- Oh! ma mre, m'criai-je.  Londres?

--  Brighton, d'abord, pour qu'il puisse vous prsenter au Prince
de Galles. Le lendemain,  Londres, o vous serez en prsence de
ces grands personnages, o vous devrez apprendre  regarder de
haut ces pauvres gens, ces simples cratures aux moeurs
d'autrefois, votre pre et votre mre.

Je la serrai dans mes bras pour la consoler, mais elle pleurait si
fort que malgr l'amour-propre et l'nergie de mes dix-sept ans,
et comme nous n'avons pas le tour qu'ont les femmes pour pleurer
sans bruit, je pleurais avec des sanglots si bruyants que notre
chagrin finit par faire place aux rires.

-- Charles serait flatt s'il voyait quel accueil gracieux nous
faisons  sa bont, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous
allez certainement le rveiller.

-- Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis-
je.

-- Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se
faire que ce soit l votre unique et plus grande chance dans la
vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre
votre nom mentionn parmi ceux des puissants amis de Charles.
Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez
entendu raconter, ce soir,  quelles suites terribles cela peut
conduire.

-- Je vous le promets, ma mre.

-- Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy? Vous tes
jeune et vous n'en avez pas l'habitude.

-- Oui, ma mre.

-- Et aussi contre les actrices, Roddy? Et puis, vous n'terez
point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir
fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez  votre toilette,
Roddy, de manire  faire honneur  votre oncle, car c'est une des
choses qui ont le plus contribu  sa rputation. Vous n'aurez
qu vous conformer  ses conseils. Mais, s'il se prsente des
moments o vous ne soyez pas en rapport avec de grands
personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne,
car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre
habit bleu, il ferait votre t repass et rebord. J'ai sorti vos
habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez
voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec
les souliers  boucles. Faites bien attention en marchant dans les
rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en
nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et
n'oubliez pas vos prires du soir, oh! mon cher garon, car
l'poque des tentations approche et je ne serai plus auprs de
vous pour vous encourager.

Ce fut ainsi que ma mre, me tenant enlac dans ses bras bien doux
et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de
l'autre, afin de me prparer  l'importante preuve qui
m'attendait.

Mon oncle ne parut pas le lendemain au djeuner, mais Ambroise lui
prpara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans
sa chambre.

Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il tait si beau avec sa
chevelure frise, ses dents bien blanches, son monocle  effet
bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux
rieurs, que je ne pouvais dtacher de lui mes regards.

-- Eh bien! mon neveu, s'cria-t-il, que dites-vous de la
perspective de venir  la ville avec moi?

-- Je vous remercie, monsieur, dis-je, de la bienveillance et de
l'intrt que vous me tmoignez.

-- Mais il faut que vous me fassiez honneur. Mon neveu doit tre
des plus distingus pour tre en harmonie avec tout ce qui
m'entoure.

-- C'est une bche du meilleur bois, vous verrez, monsieur, dit
mon pre.

-- Nous commencerons par en faire une bche polie et alors, nous
n'en aurons pas fini avec lui. Mon cher neveu, vous devez
constamment viser  tre dans le bon ton. Ce n'est pas une affaire
de richesse, vous m'entendez. La richesse  elle seule ne suffit
point. Price le Dor a quarante mille livres de rente, mais il
s'habille d'une faon dplorable, et je vous assure qu'en le
voyant arriver, l'autre jour, dans Saint-James Street, sa tournure
me choqua si fort que je fus oblig d'entrer chez Vernet pour
prendre un brandy  l'orange. Non, c'est une affaire de got
naturel,  quoi l'on arrive en suivant l'exemple et les avis de
gens plus expriments que vous.

-- Je crains, Charles, dit ma mre, que la garde-robe de Roddy ne
soit d'un campagnard.

-- Nous aurons bientt pourvu  cela, ds que nous serons arrivs
 la ville. Nous verrons ce que Stultz et Weston sont capables de
faire pour lui, rpondit mon oncle. Nous le tiendrons  l'cart
jusqu' ce qu'il ait quelques habits  mettre.

Cette faon de traiter mes meilleurs habits du dimanche amena de
la rougeur aux joues de ma mre, mais mon oncle s'en aperut 
l'instant, car il avait le coup d'oeil le plus prompt  remarquer
les moindres bagatelles.

-- Ces habits sont trs convenables,  Friar's Oak, ma soeur Mary,
dit-il. Nanmoins, vous devez comprendre qu'au Mail, ils
pourraient avoir l'air rococo. Si vous le laissez entre mes mains,
je me charge de rgler l'affaire.

-- Combien faut-il par an  un jeune homme, demanda mon pre, pour
s'habiller?

-- Avec de la prudence et des soins, bien entendu, un jeune homme
 la mode peut y suffire avec huit cents livres par an, rpondit
mon oncle.

Je vis la figure de mon pauvre pre s'allonger.

-- Je crains, monsieur, dit-il, que Roddy soit oblig de garder
ses habits faits  la campagne. Mme avec l'argent de mes parts de
prise...

-- Bah! bah! s'cria mon oncle, je dois dj  Weston un peu plus
d'un millier de livres. Qu'est-ce que peuvent y faire quelques
centaines de plus? Si mon neveu vient avec moi, c'est  moi 
m'occuper de lui. C'est une affaire entendue et je dois me refuser
 toute discussion sur ce point.

Et il agita ses mains blanches, comme pour dissiper toute
opposition. Mes parents voulurent lui adresser quelques
remerciements, mais il y coupa court.

--  propos, puisque me voici  Friar's Oak, il y a une autre
petite affaire que j'aurais  terminer, dit-il. Il y a ici, je
crois, un lutteur nomm Harrison, qui aurait,  une certaine
poque, t capable de dtenir le championnat. En ce temps-l, le
pauvre Avon et moi, nous tions ses soutiens ordinaires. Je serais
enchant de pouvoir lui dire un mot.

Vous pouvez penser combien je fus fier de traverser la rue du
village avec mon superbe parent et de remarquer du coin de l'oeil
comme les gens se mettaient aux portes et aux fentres pour nous
regarder.

Le champion Harrison tait debout devant sa forge et il ta son
bonnet en voyant mon oncle entrer.

-- Que Dieu me bnisse, monsieur! Qui se serait attendu  vous
voir  Friar's Oak? Ah! sir Charles, combien de souvenirs passs
votre vue fait renatre!

-- Je suis content de vous retrouver en bonne forme, Harrison, dit
mon oncle en l'examinant des pieds  la tte. Eh! Avec une semaine
d'entranement vous redeviendriez aussi bon qu'avant. Je suppose
que vous ne pesez pas plus de deux cents  deux cent vingt livres?

-- Deux cent dix, sir Charles. Je suis dans la quarantaine; mais
les poumons et les membres sont en parfait tat et si ma bonne
femme me dliait de ma promesse, je ne serais pas longtemps  me
mesurer avec les jeunes. Il parait qu'on a fait venir dernirement
de Bristol des sujets merveilleux.

-- Oui, le jaune de Bristol a t la couleur gagnante depuis peu.
Comment allez-vous, mistress Harrison? Vous ne vous souvenez pas
de moi, je pense?

Elle tait sortie de la maison et je remarquai que sa figure
fltrie -- sur laquelle une scne terrifiante de jadis avait d
imprimer sa marque -- prenait une expression dure, farouche, en
regardant mon oncle.

-- Je ne me souviens que trop bien de vous, sir Charles Tregellis,
dit-elle. Vous n'tes pas venu, j'espre, aujourd'hui pour tenter
de ramener mon mari dans la voie qu'il a abandonne.

-- Voil comment elle est, sir Charles, dit Harrison en posant sa
large main sur l'paule de la femme. Elle a obtenu ma promesse et
elle la garde. Jamais il n'y eut meilleure pouse et plus
laborieuse, mais elle n'est pas, comme vous diriez, une personne
propre  encourager les sports. a, c'est un fait.

-- Sport! s'cria la femme avec pret. C'est un charmant sport
pour vous, sir Charles, qui faites agrablement vos vingt milles
en voiture  travers champs avec votre panier  djeuner et vos
vins, pour retourner gaiement  Londres,  la fracheur du soir,
avec une bataille savamment livre comme sujet de conversation.
Songez  ce que fut pour moi ce sport, quand je restais de longues
heures immobile,  couter le bruit des roues de la chaise qui me
ramnerait mon mari. Certains jours, il rentrait de lui-mme. 
certains autres, on l'aidait  rentrer, ou bien on le
transportait, et c'tait uniquement grce  ses habits que je le
reconnaissais.

-- Allons, ma femme, dit Harrison, en lui tapotant amicalement sur
l'paule. J'ai t parfois mal arrang en mon temps, mais cela n'a
jamais, t aussi grave que cela.

-- Et passer ensuite des semaines et des semaines avec la crainte
que le premier coup frapp  la porte, soit pour annoncer que
l'autre est mort, que mon mari sera amen  la barre et jug pour
meurtre.

-- Non, elle n'a pas une goutte de sportsman dans les veines, dit
Harrison. Elle ne sera jamais une protectrice du sport. C'est
l'affaire de Baruch le noir qui l'a rendue telle, quand nous
pensions qu'il avait cop une fois de trop. Oui, mais elle a ma
parole, et jamais je ne jetterai mon chapeau par-dessus les cordes
tant qu'elle ne me l'aura pas permis.

-- Vous garderez votre chapeau sur votre tte, comme un honnte
homme qui craint Dieu, John, dit sa femme en rentrant dans la
maison.

-- Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire changer de
rsolution, dit mon oncle. Et pourtant si vous aviez prouv
quelque envie de goter au sport d'autrefois, dit mon oncle,
j'avais une bonne chose  vous mettre sous la main.

-- Bah! monsieur, cela ne sert  rien, dit Harrison, mais tout de
mme, je serais heureux d'en savoir quelques mots.

-- On a dcouvert un bon gaillard, d'environ deux cents livres,
par l-bas, du ct de Gloucester. Il se nomme Wilson et on l'a
baptis le Crabe  cause de sa faon de se battre.

Harrison hocha la tte.

-- Je n'ai jamais entendu parler de lui, monsieur.
-- C'est extrmement probable, car il n'a jamais paru dans le
Prize-Ring. Mais on a une haute ide de lui dans l'Ouest et il
peut tenir tte a n'importe lequel des Belcher avec les gants de
boxe.

-- a, c'est de la boxe pour vivre, dit le forgeron.

-- On m'a dit qu'il avait eu le dessus dans un combat priv avec
Noah James du Cheshire.

-- Il n'y a pas, monsieur, d'homme plus fort que Noah James le
garde du corps, dit Harrison. Moi-mme, je l'ai vu revenir  la
charge cinquante fois, aprs avoir eu la mchoire brise en trois
endroits. Si Wilson est capable de le battre, il ira loin.

-- On est de cet avis dans l'Ouest et on compte le lancer sur le
champion de Londres. Sir Lothian Hume est son tenant et pour finir
l'histoire en quelques mots, je vous dirai qu'il me met au dfi de
trouver un jeune boxeur de son poids qui le vaille. Je lui ai
rpondu que je n'en connaissais point de jeunes, mais que j'en
avais un ancien qui n'avait pas mis les pieds dans un ring depuis
des annes et qui tait capable de faire regretter  son homme
d'avoir fait le voyage de Londres.

-- Jeune ou vieux, ou au-dessus de trente cinq, m'a-t-il rpondu,
vous pouvez m'amener qui vous voudrez, ayant le poids, et je
mettrai sur Wilson  deux contre un.

Je l'ai pris contre des milliers de livres, tel que me voila.

-- C'est peine perdue, Sir Charles, dit le forgeron en hochant la
tte. Rien ne me serait plus agrable, mais vous avez vous-mme
entendu ce qu'elle disait.

-- Eh bien! Harrison, si vous ne voulez pas combattre, il faut
tcher de trouver un poulain qui promette. Je serai content
d'avoir votre avis  ce sujet.  propos, j'occuperai la place de
prsident  un souper de la Fantaisie, qui aura lieu  l'auberge
de la Voiture et des Chevaux  Saint Martin's Lane, vendredi
prochain. Je serai trs heureux de vous avoir parmi les invits.
Hol! Qui est celui-ci?

Et aussitt, il mit son lorgnon  son oeil.

Le petit Jim tait sorti de la forge son marteau  la main. Il
avait, je m'en souviens, une chemise de flanelle grise, dont le
col tait ouvert, et dont les manches taient releves.

Mon oncle promena sur les belles lignes de ce corps superbe un
regard de connaisseur.

-- C'est mon neveu, Sir Charles.

-- Est-ce qu'il demeure avec vous?

-- Ses parents sont morts.

-- Est-il jamais all  Londres?

-- Non, Sir Charles, il est rest avec moi, depuis le temps o il
n'tait pas plus haut que ce marteau.

Mon oncle s'adressa au petit Jim.

-- Je viens d'apprendre que vous n'tes jamais all  Londres,
dit-il. Votre oncle vient  un souper que je donne  la Fantaisie,
vendredi prochain. Vous serait-il agrable d'tre des ntres?

Les yeux du petit Jim tincelrent de plaisir.
-- Je serais enchant d'y aller, monsieur.

-- Non, non, Jim, dit le forgeron intervenant brusquement. Je suis
fch de vous contrarier, mon garon, mais il y a des raisons pour
lesquelles je prfre vous voir rester ici avec votre tante.

-- Bah! Harrison, laissez donc venir le jeune homme.

-- Non, non, Sir Charles, c'est une compagnie dangereuse pour un
luron de sa sorte. II y a de l'ouvrage de reste pour lui, quand je
suis absent.

Le pauvre Jim fit demi-tour, le front assombri, et rentra dans la
forge.

De mon ct, je m'y glissai pour tcher de le consoler et le
mettre au courant des changements extraordinaires qui s'taient
produits dans mon existence.

Mais je n'en tais pas  la moiti de mon rcit que Jim, ce brave
coeur, avait dj commenc  oublier son propre chagrin, pour
participer  la joie que me causait cette bonne fortune.

Mon oncle me rappela dehors.

La voiture, avec ses deux juments atteles en tandem, nous
attendait devant le cottage.

Ambroise avait mis  leurs places le panier  provisions, le chien
de manchon et le prcieux ncessaire de toilette. Il avait grimp
par derrire. Pour moi, aprs une cordiale poigne de mains de mon
pre, aprs que ma mre m'eut une dernire fois embrass en
sanglotant, je pris ma place sur le devant  ct de mon oncle.
-- Laissez-la aller, dit-il au palefrenier.

Et aprs une lgre secousse, un coup de fouet et un tintement de
grelots, nous commenmes notre voyage.

 travers les annes, avec quelle nettet, je revois ce jour de
printemps, avec ses campagnes d'un vert anglais, son ciel que
rafrachit l'air d'Angleterre, et ce cottage jaune a pignon pointu
dans lequel j'tais arriv de l'enfance  la virilit.

Je vois aussi  la porte du jardin quelques personnes, ma mre qui
tourne la tte vers le dehors et agite un mouchoir, mon pre en
habit bleu, en culotte blanche, d'une main s'appuyant sur sa canne
et de l'autre, s'abritant les yeux pour nous suivre du regard.

Tout le village tait sorti pour voir le jeune Roddy Stone partir
en compagnie de son parent, le grand personnage venu de Londres et
pour aller visiter le prince dans son propre palais.

Les Harrison devant la forge, me faisaient des signes, de mme
John Cummings post sur le seuil de lauberge.

Je vis aussi Joshua Allen, mon vieux matre d'cole. Il me
montrait aux gens comme pour leur dire: voil ce qu'on devient en
passant par mon cole.

Pour achever le tableau, croiriez-vous qu' la sortie mme du
village, nous passmes tout prs de miss Hinton l'actrice, dans le
mme phaton attel du mme poney que quand je la vis pour la
premire fois, et si diffrente de ce qu'elle tait ce jour-l!

Je me dis que si mme le petit Jim n'eut fait que cela, il ne
devait pas croire que sa jeunesse s'tait coule strilement  la
campagne.
Elle s'tait mise en route pour le voir, c'tait certain, car ils
s'entendaient mieux que jamais.

Elle ne leva pas mme les yeux. Elle ne vit pas le geste que je
lui adressai de la main.

Ainsi donc, ds que nous emes tourn la courbe de la route, le
petit village disparut de notre vue; puis par del le creux que
forment les dunes, par del les clochers de Patcham et de Preston,
s'tendaient la vaste mer bleue et les masses grises de Brighton
au centre duquel les tranges dmes et les minarets orientaux du
pavillon du Prince.

Le premier tranger venu aurait trouv de la beaut dans ce
tableau, mais pour moi, il reprsentait le monde, le vaste et
libre univers.

Mon coeur battait, s'agitait, comme le fait celui du jeune oiseau,
quand il entend le bruissement de ses propres ailes et qu'il
glisse sous la vote du ciel au-dessus de la verdure des
compagnes.

Il peut venir un jour o il jettera un regard de regret sur le nid
confortable dans la baie d'pine, mais songe-t-il  cela, quand le
printemps est dans l'air, quand la jeunesse est dans son sang,
quand le faucon de malheur ne peut encore obscurcir lclat du
soleil par lombre malencontreuse de ses ailes.


VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE


Mon oncle continua quelque temps son trajet sans mot dire, mais je
sentais qu' chaque instant, il tournait les yeux de mon ct et
je me disais avec un certain malaise qu'il commenait dj  se
demander s'il pourrait jamais faire quelque chose de moi, ou s'il
s'tait laiss entraner  une faute involontaire, quand il avait
cd aux sollicitations de sa soeur et avait consenti  faire voir
au fils de celle-ci quelque peu du grand monde au milieu duquel il
vivait.

-- Vous chantez, n'est-ce pas, mon neveu? demanda-t-il soudain.

-- Oui, monsieur, un peu.

-- Voix de baryton,  ce que je croirais?

-- Oui, monsieur.

-- Votre mre m'a dit que vous jouez du violon. Ce sont l des
talents qui vous rendront service auprs du Prince. On est
musicien dans sa famille. Votre ducation a t ce qu'elle pouvait
tre dans une cole de village. Aprs tout, dans la bonne socit,
on ne vous fera pas subir un examen sur les racines grecques, et
c'est fort heureux pour un bon nombre d'entre nous. Il n'est pas
mauvais d'avoir sous la main quelque bribe d'Horace ou de Virgile,
comme _sub tegmine fagi_ ou _habet fnun in cornu_. Cela relve la
conversation, comme une gousse d'ail dans la salade. Le bon ton
exige que vous ne soyez pas un rudit, mais il y a quelque grce 
laisser entrevoir que vous avez su jadis pas mal de choses. Savez-
vous faire des vers?

-- Je crains bien de ne pas le savoir, monsieur.
-- Un petit dictionnaire de rimes vous cotera une demi-couronne.
Les vers de socit sont d'un grand secours  un jeune homme. Si
vous avez de votre ct les dames, peu importe qui sera contre
vous. Il faut apprendre  ouvrir une porte,  entrer dans une
chambre,  prsenter une tabatire, en tenant le couvercle soulev
avec l'index de la main qui la prsente. Il vous faut acqurir la
faon dont on fait la rvrence  un homme, ce qui exige qu'on
garde un soupon de dignit, et la faon de la faire  une femme,
o on ne saurait mettre trop d'humilit, sans ngliger toutefois
d'y ajouter un lger abandon. Il vous faut acqurir avec les
femmes des manires qui soient  la fois suppliantes et
audacieuses. Avez-vous quelque excentricit?

Cela me fit rire, l'air d'aisance dont il me fit cette question,
comme si c'tait l une qualit des plus ordinaires.

-- En tout cas, vous avez un rire agrable, sduisant. Mais le
meilleur ton d'aujourd'hui exige une excentricit, et pour peu que
vous ayez des penchants vers quelqu'une, je ne manquerai pas de
vous conseiller de lui laisser libre cours. Petersham serait rest
toute sa vie un simple particulier, si on ne s'tait pas avis
qu'il avait une tabatire pour chaque jour de l'anne et qu'il
s'tait enrhum par la faute de son valet de chambre, qui l'avait
laiss partir par une froide journe d'hiver avec une mince
tabatire en porcelaine de Svres, au lieu d'une tabatire
d'paisse caille. Voil qui l'a tir de la foule, comme vous le
voyez, et lon s'est souvenu de lui. La plus petite particularit
caractristique, comme celle d'avoir une tarte aux abricots toute
l'anne sur votre servante, ou celle d'teindre tous les soirs
votre bougie en la fourrant sous votre oreiller, et il n'en faut
pas davantage pour vous distinguer de votre prochain. Pour ma
part, ce qui m'a fait arriver o je suis, c'est la rigueur de mes
jugements en matire de toilette, de dcorum. Je ne me donne point
pour un homme qui suit la loi, mais pour un homme qui la fait. Par
exemple, je vous prsente au Prince en gilet de nankin,
aujourd'hui: quelles seront  votre avis les consquences de ce
fait?

 ne consulter que mes craintes, le rsultat devait tre une
dconfiture pour moi, mais je ne le dis point.

-- Eh bien, le coche de nuit rapportera la nouvelle  Londres.
Elle sera demain matin chez Buookes et chez White. La semaine
prochaine, Saint-James Street et le Mail seront pleins de gens en
gilets de nankin. Un jour, il m'arriva une aventure trs pnible.
Ma cravate se dfit dans la rue et je fis bel et bien le trajet de
Carlton House jusque chez Wattier dans Bruton Street, avec les
deux bouts de ma cravate flottants. Vous imaginez-vous que cela
ait branl ma situation? Le soir mme, il y avait par douzaines
dans les rues de Londres des freluquets portant leur cravate
dnoue. Si je n'avais pas remis la mienne en ordre, il n'y aurait
pas  l'heure prsente une seule cravate noue dans tout le
royaume, et un grand art se serait perdu prmaturment. Vous ne
vous tes pas encore appliqu  le pratiquer?

Je convins que non.

-- Il faudrait vous y mettre maintenant que vous tes jeune. Je
vous enseignerai moi-mme le _coup d'archet_. En y consacrant
quelques heures dans la journe, des heures qui d'ailleurs
seraient perdues, vous pouvez tre parfaitement cravat dans votre
ge mr. Le tour de main consiste simplement  tenir le menton
trs en lair, tandis que vous superposez les plis en descendant
vers la mchoire infrieure.

Quand mon oncle parlait de sujets de cette sorte, il avait
toujours dans ses yeux d'un bleu fonc cet clair de fine malice
qui me faisait juger que cet humour, qui lui tait propre, tait
une excentricit consciente, ayant selon moi sa source dans une
extrme svrit dans le got, mais porte volontairement jusqu'
une exagration grotesque, pour les mmes raisons qui le
poussaient  me conseiller quelque excentricit personnelle.

Lorsque je me rappelais en quels termes il avait parl de son
malheureux ami, Lord Avon, le soir prcdent, et l'motion qu'il
avait montre en racontant cette horrible histoire, je fus heureux
qu'il battt dans sa poitrine un coeur d'homme, quelque peine
qu'il se donnt pour le cacher.

Et le hasard voulut que je fusse  trs peu de temps de l, dans
le cas d'y jeter un regard furtif, car un vnement fort inattendu
nous arriva au moment o nous passions devant l'Htel de la
Couronne.

Un essaim de palefreniers et de grooms arriva  nous.

Mon oncle, jetant les rnes, prit Fidelio de dessus le coussin
qu'il occupait sous le sige.

-- Ambroise, cria-t-il, vous pouvez emporter Fidelio.

Mais il ne reut pas de rponse.

Le sige de derrire tait vide. Plus d'Ambroise.

Nous pouvions  peine en croire nos yeux, quand nous mmes pied 
terre: il en tait pourtant ainsi.

Ambroise tait certainement mont  sa place, l-bas  Friar's
Oak, d'o nous tions venus d'un trait,  toute la vitesse que
pouvaient donner les juments. Mais en quel endroit avait-il
disparu?

-- Il sera tomb dans un accs, s'cria mon oncle. Je
rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. O est le patron
de l'htel? L, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sr 
Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval
chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise! Qu'on n'pargne
aucune peine!  prsent, neveu, nous allons luncher. Puis, nous
monterons au pavillon.

Mon oncle tait fort agit de la perte de son domestique, d'autant
plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de
changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.

Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mre, je brossai
soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.

J'avais le coeur dans les talons de mes petits souliers  boucles
d'argent,  la pense que j'allais tre mis en la prsence de ce
grand et terrible personnage, le Prince de Galles.

Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lance  fond de
train,  travers Friar's Oak. J'avais t et agit mon chapeau,
comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes rves les
plus extravagants, il ne m'tait jamais venu  l'esprit que je
serais appel un jour  me trouver face--face avec lui et 
rpondre  ses questions.

Ma mre m'avait enseign  le regarder avec respect, tant un de
ceux que Dieu a destins  rgner sur nous, mais mon oncle sourit
quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.

-- Vous tes assez grand pour voir les choses telles qu'elles
sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage
certain que vous vous trouvez dans le cercle intime o j'entends
vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi
le prince; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en
lui. Jamais chapeau n'abrita plus trange runion de qualits
contradictoires. C'est un homme toujours press, quoiqu'il n'ait
jamais rien  faire. Il fait des embarras  propos de choses qui
ne le regardent pas, et il nglige ses devoirs les plus
manifestes. Il se montre gnreux envers des gens auxquels il ne
doit rien, mais il a ruin ses fournisseurs en se refusant  payer
ses dettes les plus lgitimes. Il tmoigne de l'affection  des
gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son pre lui
inspire de l'aversion, sa mre de l'horreur, et il n'adresse
jamais la parole  sa femme. Il se prtend le premier gentleman de
l'Angleterre, mais les gentlemen ont ripost en blackboulant ses
amis  leur club et en le mettant  l'index  Newmarket, comme
suspect d'avoir trich sur un cheval. Il passe son temps 
exprimer de nobles sentiments et  les contredire par des actes
ignobles. Il raconte sur lui-mme des histoires si grotesques
qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule
dans ses veines. Et malgr tout cela, il sait parfois faire preuve
de dignit, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouv en cet
homme des lans de gnrosit qui m'ont fait oublier les fautes
qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation
qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins
fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et
maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous-
mme une opinion.

Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque
temps, car mon oncle marchait avec une grande dignit, tenant
d'une main son mouchoir brod et de l'autre balanant ngligemment
sa canne  bout d'ambre nuageux.

Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connatre et
se dcouvraient aussitt sur son passage.

Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du
pavillon, nous apermes un magnifique quipage de quatre chevaux
noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire,
d'ge moyen, coiff d'un vieux bonnet qui portait la trace des
intempries.

Je ne remarquai rien, qui pt le distinguer d'un conducteur
ordinaire de voitures, si ce n'est qu'il causait avec la plus
grande aisance avec une coquette petite femme perche  ct de
lui sur le sige.

-- Hello! Charlie, bonne promenade que celle qui vous ramne,
s'cria-t-il.

Mon oncle fit un salut et adressa un sourire  la dame.

-- Je l'ai coupe en deux pour faire un tour  Friar's Oak, dit-
il. J'ai ma voiture lgre et deux nouvelles juments de demi-sang,
des bai Demi-Cleveland.

-- Que dites-vous de mon attelage de noirs?

-- Oui, sir Charles, comment les trouvez-vous? Ne sont-ils pas
diablement chics? s'cria la petite femme.

-- Ils sont d'une belle force, de bons chevaux, pour l'argile du
Sussex. Les pturons un peu gros  mon avis. J'aime  faire du
chemin.

-- Faire du chemin? s'cria la petite femme avec une extrme
vhmence. Quoi! Quoi! Que le...

Elle se livra  des propos que je n'avais jamais entendu
jusqu'alors mme dans la bouche d'un homme.

-- Nous partirions avec nos palonniers qui se touchent et nous
aurions command, prpar et mang notre dner avant que vous
soyez l pour en rclamer votre part.

-- Par Georges, Letty a raison, s'cria l'homme. Est-ce que vous
partez demain?

-- Oui, Jack.

-- Eh bien! je vais vous faire une offre, tenez, Charlie. Je ferai
partir mes btes de la place du chteau,  neuf heures moins le
quart. Vous vous mettrez en route ds que l'horloge sonnera neuf
heures. Je doublerai les chevaux. Je doublerai aussi la charge. Si
vous arrivez seulement  me voir avant que nous passions le pont
de Westminster, je vous paie une belle pice de cent livres.
Sinon, l'argent est  moi. On joue ou on paie, est-ce tenu?

-- Parfaitement! dit mon oncle.

Et soulevant son chapeau, il entra dans le parc.

Comme je le suivais, je vis la femme prendre les rnes, pendant
que l'homme se retournait pour nous regarder et lanait un jet de
jus de tabac, comme l'eut fait un cocher de profession.

-- C'est sir John Lade, dit mon oncle, un des hommes les plus
riches et des meilleurs cochers de l'Angleterre; il n'y a pas sur
les routes un professionnel plus expert  manier les rnes et la
langue et sa femme Lady Letty ne sentend pas moins  l'un qu'
l'autre.

-- C'est terrible de l'entendre? dis-je.

-- Oui! c'est son genre d'excentricit. Nous en avons tous. Elle
divertit le prince. Maintenant, mon neveu, serrez-moi de prs,
ayez les yeux ouverts et la bouche close.

Deux rangs de magnifiques laquais rouge et or, qui gardaient la
porte, s'inclinrent profondment, pendant que nous passions au
milieu d'eux, mon oncle et moi, lui redressant la tte et
paraissant chez lui, moi faisant de mon mieux pour prendre de
l'assurance, bien que mon coeur battit  coups rapides.
De l, on passa dans un hall haut et vaste, dcor  l'orientale,
qui s'harmonisait avec les dmes et les minarets du dehors.

Un certain nombre de personnes s'y trouvaient allant et venant
tranquillement, formant des groupes o l'on causait  voix basse.

Un de ces personnages, un homme courtaud, trapu,  figure rouge,
qui faisait beaucoup d'embarras, se donnant de grands airs
d'importance, accourut au devant de mon oncle.

-- J'ai tes bonnes nouvelles, sir Charles, dit-il en baissant la
voix comme s'il s'agissait d'affaires d'tat, _Es ist vollendet_,
a veut tire: j'en suis fenu  pout.

-- Trs bien, alors servez chaud, dit froidement mon oncle, et
faites en sorte que les sauces soient un peu meilleures qu' mon
dernier dner  Carlton House.

-- Ah! _mein Gott_, fous croyez que je barle t cuisine. C'est te
l'affaire tu brince que je barle. C'est un bedit fol au fent qui
faut cent mille livres. Tis pour cent et le double  rembourser
quand le Royal papa mourra. _Alles ist fertig_. Goldsmidt, de la
Haye, s'en est charch et le puplic de Hollande a souscrit la
somme.

-- Grand bien fasse au public de Hollande, murmura mon oncle,
pendant que le gros homme allait offrir ses nouvelles  quelque
nouvel arrivant. Mon neveu, c'est le fameux cuisinier du prince.
Il n'a pas son pareil en Angleterre pour le filet saut aux
champignons. C'est lui qui rgle les affaires d'argent du prince.

-- Le cuisinier! m'criai-je tout abasourdi.

-- Vous paraissez surpris, mon neveu?

-- Je me serais figur qu'une banque respectable...

Mon oncle approcha ses lvres de mon oreille.

-- Pas une maison qui se respecte ne voudrait s'en mler, dit-il 
voix basse... Ah! Mellish. Le prince est-il chez lui?

-- Au salon particulier, sir Charles, dit le gentleman interpell.

-- Y a-t-il quelqu'un avec lui?

-- Sheridan et Francis. Il a dit qu'il vous attendait.

-- Alors, nous allons entrer.

Je le suivis  travers la plus trange succession de chambres o
brillait partout une splendeur barbare mais curieuse, qui me fit
l'effet d'tre trs riche, trs merveilleuse, et dont j'aurais
peut-tre aujourd'hui une opinion bien diffrente.

Sur les murs brillaient des dessins en arabesque d'or et
d'carlate. Des dragons et des monstres dors se tortillaient sur
les corniches et dans les angles.

De quelque ct que se portassent nos regards, d'innombrables
miroirs multipliaient l'image de l'homme de haute taille,  mine
fire,  figure ple, et du jeune homme si timide qui marchait 
ct de lui.

 la fin, un valet de pied ouvrit une porte et nous nous trouvmes
dans l'appartement priv du prince.

Deux gentlemen se prlassaient dans une attitude pleine d'aisance
sur de somptueux fauteuils.  l'autre bout de la pice, un
troisime personnage tait debout entre eux sur de belles et
fortes jambes qu'il tenait cartes et il avait les mains croises
derrire son dos.

Le soleil les clairait par une fentre latrale et je me rappelle
encore trs bien leurs physionomies, l'une dans le demi-jour,
l'autre en pleine lumire, et la troisime,  moiti dans l'ombre,
 moiti au soleil.

Des deux personnages assis, je me rappelle que l'un avait le nez
un peu rouge, des yeux noirs tincelants, l'autre une figure
austre, revche, encadre par les hauts collets de son habit et
par une cravate aux nombreux tours. Ils m'apparurent en un seul
tableau, mais ce fut sur le personnage central que mes regards se
fixrent, car je savais qu'il devait tre le Prince de Galles.

Georges tait alors dans sa quarante et unime anne et avec
l'aide de son tailleur et son coiffeur, il eut pu paratre moins
g.

Sa vue suffit  me mettre  l'aise, car c'tait un personnage 
joyeuse mine, beau en dpit de sa tournure replte et
congestionne, avec ses yeux rieurs et ses lvres boudeuses et
mobiles.

Il avait le bout du nez relev, ce qui accentuait l'air de
bonhomie qui dominait en lui, en dpit de sa dignit.

Il avait les joues ples et bouffies, comme un homme qui vit trop
bien et qui se donne trop peu d'exercice.

Il tait vtu d'un habit noir sans revers, de pantalons en basane
trs collants sur ses grosses cuisses, de bottes vernies 
l'cuyre, et portait une immense cravate blanche.
-- Hello! Tregellis, s'cria-t-il du ton le plus gai, ds que mon
oncle franchit le seuil.

Mais soudain, le sourire s'teignit sur sa figure et la colre
brilla dans ses yeux.

-- Qui diable est celui-ci, cria-t-il d'un ton irrit.

Un frisson de frayeur me passa sur le corps, car je crus que cette
explosion tait due  ma prsence.

Mais son regard allait  un objet plus loign; en regardant
autour de nous, nous vmes un homme en habit marron et en perruque
nglige.

Il nous avait suivis de si prs que le valet de pied l'avait
laiss passer dans la conviction qu'il nous accompagnait.

Il avait la figure trs rouge et dans son motion, il froissait
bruyamment le pli de papier bleu qu'il tenait  la main.

-- Eh! mais c'est Vuillamy, le marchand de meubles, s'cria le
prince. Comment? Est-ce qu'on va me relancer jusque dans mon
intrieur? O est Mellish? o est Townshend? Que diable fait donc
Tom Tring?

-- J'assure Votre Altesse Royale que je ne me serais pas introduit
hors de propos. Mais il me faut de l'argent... Du moins, un
acompte de mille livres me suffirait.

-- Il vous faut... il vous faut. Vuillamy, voil un singulier
langage. Je paie mes dettes quand je le juge  propos et je
n'entends pas qu'on essaie de m'effrayer. Laquais, reconduisez-le.
Mettez-le dehors.
-- Si je n'ai pas cette somme lundi, je serai devant le banc de
votre papa, geignit le petit homme.

Et pendant que le valet lemmenait, nous pmes l'entendre rpter
au milieu des clats de rire qu'il ne manquerait pas de soumettre
l'affaire au banc de papa.

-- Ce devrait tre le banc le plus long qu'il y ait en Angleterre,
n'est-ce pas, Sherry, rpondit le prince, car il faudrait y mettre
bon nombre de sujets de Sa Majest. Je suis enchant de vous
revoir, Tregellis, mais rellement vous devriez bien faire plus
d'attention  ceux que vous tranez sur vos jupons. Hier mme,
nous avions ici un maudit Hollandais qui jetait les hauts cris 
propos de quelques intrts en retard et le diable sait quoi. Mon
brave garon, ai-je dit, tant que les Communes me rationneront, je
vous mettrai  la ration, et l'affaire a t rgle.

-- Je pense que les Communes marcheraient maintenant, si l'affaire
leur tait expose par Charlie Fox ou par moi, dit Sheridan.

Le prince clata en imprcations contre les Communes avec une
nergie sauvage qu'on n'aurait gure attendue de ce personnage 
figure haineuse et florissante.

-- Que le diable les emporte! s'cria-t-il. Aprs tous leurs
sermons et m'avoir jet  la figure la vie exemplaire de mon pre,
il leur a fallu payer ses dettes  lui, un million de livres ou
peu s'en faut, alors que je ne peux tirer d'elles que cent mille
livres. Et voyez ce qu'elles ont fait pour mes frres: York est
commandant en chef, Clarence est amiral, et moi, que suis-je?
Colonel d'un mchant rgiment de dragons, sous les ordres de mon
propre frre cadet! C'est ma mre qui est au fond de tout cela.
Elle a toujours fait son possible pour me tenir  l'cart. Mais
quel est celui que vous avez amen, hein, Tregellis?

Mon oncle mit la main sur ma manche et me fit avancer.

-- C'est le fils de ma soeur, Sir. Il se nomme Rodney Stone. Il
vient avec moi  Londres et j'ai cru bien faire en commenant par
le prsenter  Votre Altesse Royale.

-- C'est trs bien! C'est trs bien! dit le prince avec un sourire
bienveillant, en me passant familirement la main sur l'paule.
Votre mre vit-elle encore?

-- Oui, Sir, dis-je.

-- Si vous tes pour elle un bon fils, vous ne tournerez jamais
mal. Et retenez bien mes paroles, monsieur Rodney Stone. Il faut
que vous honoriez le roi, que vous aimiez votre pays, que vous
dfendiez la glorieuse Constitution anglaise.

Me rappelant avec nergie qu'il s'tait emport contre les
Communes, je ne pus m'empcher de sourire et je vis Sheridan
mettre la main devant ses lvres.

-- Vous n'avez qu' faire cela,  faire preuve de fidlit  votre
parole,  viter les dettes,  faire rgner l'ordre dans vos
affaires, pour mener une existence heureuse et respecte. Que fait
votre pre, monsieur Stone? Il est dans la marine royale? J'en ai
moi-mme t un peu. Je ne vous ai jamais racont, Tregellis,
comment nous avions pris  l'abordage le sloop de guerre franais
_La Minerve?_

-- Non, Sir, dit mon oncle, tandis que Sheridan et Francis
changeaient des sourires derrire le dos du prince.

-- Il dployait son drapeau tricolore, ici mme, devant les
fentres de mon pavillon. Jamais de ma vie je n'ai vu une
impudence si monstrueuse. Il faudrait avoir plus de sang-froid que
je n'en ai pour souffrir cela. Je m'embarquai sur mon petit canot,
vous savez, ma chaloupe de cinquante tonneaux, avec deux canons de
quatre  chaque bord et un canon de six  l'avant.

-- Et puis, Sir? et puis? s'cria Francis, qui avait l'air d'un
homme irascible au rude langage.

-- Vous me permettrez de faire ce rcit de la faon qu'il me
convient, Sir Philippe Francis, dit le prince d'un ton digne.
Comme j'allais vous le dire, notre artillerie tait si lgre que,
je vous en donne ma parole, j'aurais pu faire tenir dans une poche
de mon habit, notre dcharge de tribord et dans une autre, celle
de bbord. Nous approchmes du gros navire franais. Nous remes
son feu et nous corchmes sa peinture avant de tirer. Mais cela
ne servit  rien. Par Georges! autant eut valu canonner un mur de
terre que de lancer nos boulets dans sa charpente. Il avait ses
filets levs, mais nous sautmes  l'abordage et nous tapmes du
marteau sur l'enclume. Il y eut pour vingt minutes d'un engagement
des plus vifs. Nous finmes par repousser son quipage dans la
soute. On cloua solidement les coutilles et on remorqua le bateau
jusqu' Seaham. Srement vous tiez alors avec nous, Sherry?

-- J'tais  Londres  cette poque, dit gravement Sheridan.

-- Vous pouvez vous porter garant du combat, Francis?

-- Je puis me porter garant que j'ai entendu Votre Altesse faire
ce rcit.

-- Ce fut une rude partie au coutelas et au pistolet. Pour moi, je
prfre la rapire. C'est une arme de gentilhomme. Vous avez
entendu parler de ma querelle avec le chevalier d'on. Je l'ai
tenu quarante minutes  la pointe de mon pe chez Angelo. C'tait
une des plus fines lames de l'Europe mais j'avais trop de
souplesse dans le poignet pour lui. Je remercie Dieu qu'il y ait
un bouton au fleuret de Votre Altesse, dit-il, quand nous emes
fini notre escrime.  propos, vous tes quelque peu duelliste,
Tregellis? Combien de fois tes-vous all sur le terrain?

-- J'y allais d'ordinaire toutes les fois qu'il me fallait un peu
d'exercice, dit mon oncle d'un ton insouciant. Mais maintenant, je
me suis mis au tennis. Un accident pnible survint la dernire
fois que j'allai sur le pr et cela m'en dgota.

-- Vous avez tu votre homme.

-- Non, Sir. Il arriva pis que cela. J'avais un habit o Weston
s'tait surpass. Dire qu'il m'allait, ce serait mal m'exprimer:
il faisait partie de moi, comme la peau sur un cheval. Weston m'en
a fait soixante depuis cette poque et pas un qui en approcht. La
disposition du collet me fit venir les larmes aux yeux, Sir, la
premire fois que je le vis, et quant  la taille...

-- Mais le duel, Tregellis! s'cria le prince.

-- Eh bien, Sir, je le portais le jour du duel, en insouciant sot
que j'tais. Il s'agissait du major Hunter des gardes, avec lequel
j'avais eu quelques petites tracasseries pour lui avoir dit qu'il
avait tort d'apporter chez Brook un parfum d'curie. Je tirai le
premier, je le manquai. Il fit feu et je poussai un cri de
dsespoir. Touch! un chirurgien! un chirurgien! criaient-ils.
Non! un tailleur! un tailleur! dis-je, car il y avait un double
trou dans les basques de mon chef-d'oeuvre. Toute rparation tait
impossible. Vous pouvez rire, Sir, mais jamais je ne reverrai son
pareil.

Sur l'invitation du prince, je m'tais assis dans un coin sur un
tabouret o je ne demandais pas mieux que de rester inaperu 
couter les propos de ces hommes.

C'tait chez tous la mme verve extravagante, assaisonne de
nombreux jurons, sans signification, mais je remarquai une
diffrence: tandis que mon oncle et Sheridan mettaient toujours
une sorte d'humour dans leurs exagrations, Francis tendait
toujours  la mchancet et le Prince  l'loge de soi.

Finalement on se mit  parler de musique.

Je ne suis pas certain que mon oncle n'ait habilement dtourn les
propos dans cette direction, si bien que le Prince apprit de lui
quel tait mon got et voulut absolument me faire asseoir devant
un petit piano, tout incrust de nacre, qui se trouvait dans un
coin, et je dus lui jouer l'accompagnement, pendant qu'il
chantait.

Ce morceau autant qu'il m'en souvienne, avait pour titre:
_L'Anglais ne triomphe que pour sauver_.

Il le chanta d'un bout  l'autre avec une assez belle voix de
basse.

Les assistants s'y joignirent en choeur et applaudirent
vigoureusement quand il eut fini.

-- Bravo, monsieur Stone, dit-il, vous avez un doigt excellent et
je sais ce que je dis quand je parle de musique. Cramer, de
l'Opra, disait lautre jour qu'il aimerait mieux me cder son
bton qu' n'importe quel autre amateur d'Angleterre. Hello! Voici
Charit Fox. C'est bien extraordinaire.

Il s'tait lanc avec une grande vivacit pour aller donner une
poigne de mains  un personnage d'une tournure remarquable qui
venait d'entrer.

Le nouveau venu tait un homme replet, solidement bti, vtu avec
une telle simplicit qu'elle allait jusqu' la ngligence.

Il avait des manires gauches et marchait en se balanant.

Il devait avoir dpass la cinquantaine et sa figure cuivre aux
traits durs tait dj profondment ride, soit par l'ge, soit
par les excs.

Je n'ai jamais vu de traits o les caractres de l'ange et ceux du
dmon soient si visiblement unis.

En haut c'tait le front haut, large du philosophe; puis des yeux
perants, spirituels sous des sourcils pais, denses.

En bas tait la joue rebondie de l'homme sensuel, descendant en
gros bourrelets sur sa cravate.

Ce front, c'tait celui de l'homme d'tat, Charles Fox, le
penseur, le philanthrope, celui qui rallia et dirigea le parti
libral pendant les vingt annes les plus hasardeuses de son
existence.

Cette mchoire, c'tait celle de l'homme priv, Charles Fox, le
joueur, le libertin, l'ivrogne.

Toutefois, il n'ajouta jamais  ses vices le pire des vices,
l'hypocrisie. Ses vices se voyaient aussi  dcouvert que ses
qualits. On et dit que, par un bizarre caprice, la nature avait
runi deux mes dans un seul corps et que la mme constitution
contnt l'homme le meilleur et le plus vicieux de son sicle.

-- Je suis accouru de Chertsey, Sir, rien que pour vous serrer la
main et m'assurer que les Tories n'ont point fait votre conqute.
-- Au diable, Charlie, vous savez que je coule  fond ou surnage
avec mes amis. Je suis parti avec les Whigs. Je resterai whig.

Je crus voir sur la figure brune de Fox qu'il n'tait pas
convaincu jusqu' ce point-l que le Prince ft aussi constant
dans ses principes.

-- Pitt est all  vous, Sir,  ce que l'on m'a dit.

-- Oui, que le diable l'emporte, je ne puis me faire  la vue de
ce museau pointu qui cherche continuellement  fouiller dans mes
affaires. Lui et Addington se sont remis  plucher mes dettes.
Tenez, voyez-vous, Charlie, Pitt aurait du mpris pour moi qu'il
ne se conduirait pas autrement.

Je conclus, d'aprs le sourire qui voltigeait sur la figure
expressive de Sheridan, que c'tait justement ce qu'avait fait
Pitt. Mais ils se jetrent  corps perdu dans la politique, non
sans varier ce plaisir par l'absorption de quelques verres de
marasquin doux qu'un valet de pied leur apporta sur un plateau.

Le roi, la reine, les lords, les Communes furent tour  tour
l'objet des maldictions du Prince, en dpit des excellents
conseils qu'il m'avait donns vis--vis de la Constitution
anglaise.

-- Et on m'accorde si peu que je suis hors d'tat de m'occuper de
mes propres gens. Il y a une douzaine de retraites  payer  de
vieux domestiques et autres choses du mme genre et j'ai grand-
peine  gratter l'argent ncessaire pour ces choses-l. Cependant
mon...

En disant ces mots, il se redressa et toussa en se donnant un air
important.

Mon agent financier a pris des arrangements pour un emprunt
remboursable  la mort du roi. Cette liqueur ne vaut rien pour
vous, ni pour moi, Charlie. Nous commenons  grossir
monstrueusement.

-- La goutte m'empche de prendre le moindre exercice, dit Fox.

-- Je me fais tirer quinze onces de sang par mois. Mais plus j'en
te, plus j'en prends. Vous ne vous douteriez pas  nous voir,
Tregellis, que nous ayons t capables de tout ce que nous avons
fait. Nous avons eu ensemble quelques jours et quelques nuits, eh!
Charlie?

Fox sourit et hocha la tte!

Vous vous rappelez comment, nous sommes arrivs en poste 
Newmarket avant les courses. Nous avons pris une voiture publique,
Tregellis. Nous avons enferm les postillons sous le sige, et
nous avons pris leurs places. Charlie faisait le postillon et moi
le cocher. Un individu n'a pas voulu nous laisser passer par sa
barrire sur la route. Charlie n'a fait qu'un bond et a mis habit
bas en une minute. L'homme a cru qu'il avait affaire  un boxeur
de profession et s'est empress de nous ouvrir le chemin.

--  propos, Sir, puisqu'il est question de boxeurs, je donne  la
Fantaisie un souper  lhtel la Voiture et des Chevaux vendredi
prochain, dit mon oncle. Si par hasard vous vous trouviez  la
ville, on serait trs heureux si vous condescendiez  faire un
tour parmi nous.

-- Je n'ai pas vu une lutte depuis celle o Tom Tyne, le tailleur,
a tu Earl, il y a environ quatorze ans; J'ai jur de n'en plus
voir et vous savez, Tregellis, je suis homme de parole.
Naturellement je me suis trouv incognito aux environs du ring,
mais jamais comme Prince de Galles.
-- Nous serions immensment fiers, si vous vouliez bien venir
incognito  notre souper, Sir.

-- C'est bien! c'est bien! Sherry, prenez note de cela. Nous
serons  Carlton-House vendredi. Le prince ne peut pas venir, vous
savez, Tregellis, mais vous pouvez garder une chaise pour le comte
de Chester.

-- Sir, nous serons fiers d'y voir le comte de Chester, dit mon
oncle.

--  propos, Tregellis, dit Fox, il court des bruits au sujet d'un
pari sportif que vous auriez tenu contre Sir Lothian Hume. Qu'y a-
t-il de vrai dans cela?

-- Oh! il ne s'agit que d'un millier de livres contre un millier
de livres. Il s'est entich de ce nouveau boxeur de Winchester,
Crab Wilson, et moi j'ai  trouver un homme capable de le battre.
N'importe quoi entre vingt et trente-cinq ans,  environ treize
stone (52 kilos).

-- Alors, consultez Charlie Fox, dit le prince; qu'il s'agisse
d'handicaper un cheval, de tenir une partie, d'appareiller des
coqs, de choisir un homme, c'est lui qui a le jugement le plus sr
en Angleterre. Pour le moment, Charlie, qui avons-nous qui puisse
battre Wilson le Crabe de Gloucester?

Je fus stupfait de voir quel intrt, quelle comptence tous ces
grands personnages tmoignaient au sujet du ring.

Non seulement ils savaient par le menu les hauts faits des
principaux boxeurs de l'poque -- Belcher, Mendoza, Jackson, Sam
le Hollandais -- mais encore, il n'y avait pas de lutteur si
obscur dont ils ne connussent en dtail les prouesses et l'avenir.

On discute les hommes d'autrefois et ceux d'alors. On parla de
leur poids, de leur aptitude, de leur vigueur  frapper, de leur
constitution.

Qui donc,  voir Sheridan et Fox occups  discuter si vivement si
Caleb Baldwin, le fruitier de Westminster, tait en tat ou non de
se mesurer avec Isaac Bittoon, le juif, eut pu deviner qu'il avait
devant lui le plus profond penseur politique de l'Europe, et que
l'autre se ferait un nom durable, comme l'auteur d'une des
comdies les plus spirituelles et d'un des discours les plus
loquents de sa gnration?

Le nom du champion Harrison fut un des premiers jets dans la
discussion.

Fox, qui avait une haute opinion des qualits de Wilson le Crabe,
estima que la seule chance qu'et mon oncle, tait de russir 
faire reparatre le vieux champion sur le terrain.

-- Il est peut-tre lent  se dplacer sur ses quilles, mais il
combat avec sa tte, et ses coups valent les ruades de cheval.
Quand il acheva Baruch le Noir, celui-ci franchit non seulement la
premire mais encore la seconde corde et alla tomber au milieu des
spectateurs. S'il n'est pas absolument vann, Tregellis, il est
votre espoir.

Mon oncle haussa les paules.

-- Si le pauvre Avon tait ici, nous pourrions faire quelque chose
grce  lui, car il avait t le patron de Harrison, et cet homme
lui tait dvou. Mais sa femme est trop forte pour moi. Et
maintenant, Sir, je dois vous quitter car j'ai eu aujourd'hui le
malheur de perdre le meilleur domestique qu'il y ait en Angleterre
et je dois me mettre  sa recherche. Je remercie Votre Altesse
Royale pour la bont qu'elle a eue de recevoir mon neveu de faon
aussi bienveillante.
--  vendredi, alors, dit le Prince en tendant la main. Il faudra
quoi qu'il arrive que j'aille  la ville, car il y a un pauvre
diable d'officier de la Compagnie des Indes Orientales qui m'a
crit dans sa dtresse. Si je peux runir quelques centaines de
livres, j'irai le voir et je m'occuperai de lui. Maintenant, Mr
Stone, la vie entire s'ouvre devant vous, et j'espre qu'elle
sera telle que votre oncle puisse en tre fier. Vous honorerez le
roi et respecterez la Constitution, Mr Stone. Et puis, entendez-
moi bien, vitez les dettes et mettez-vous bien dans l'esprit que
l'honneur est chose sacre.

Et j'emportai ainsi l'impression dernire que me laissrent sa
figure pleine de sensualit, de bonhomie, sa haute cravate, et ses
larges cuisses vtues de basane.

Nous traversmes de nouveau les chambres singulires avec leurs
monstres dors. Nous passmes entre la haie somptueuse des valets
de pied et j'prouvai un certain soulagement  me retrouver au
grand air, en face de la vaste mer bleue et  recevoir sur la
figure le souffle frais de la brise du soir.


VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON


Mon oncle et moi, nous nous levmes de bonne heure, le lendemain,
mais il tait d'assez mchante humeur, n'ayant aucune nouvelle de
son domestique Ambroise.

Il tait bel et bien devenu pareil  ces sortes de fourmis dont
parlent les livres, et qui sont si accoutumes  recevoir leur
nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand
elles sont livres  elles-mmes.

Il fallut l'aide d'un homme procur par le matre d'htel et du
domestique de Fox, qui avait t envoy l tout exprs, pour que
mon oncle pt enfin terminer sa toilette.

-- Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il
eut fini de djeuner. Je ne suis pas en mesure d'tre battu.
Regardez par la fentre et dites-moi si les Lade sont en vue.

-- Je vois un _four-in-hand_ rouge sur la place. Il y a un
attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le sige.

-- Notre tandem est-il sorti?

-- Il est  la porte.

-- Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme
jamais vous n'en avez vu.

Il s'arrta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de
conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.

-- Chaque once a son importance, dit-il, Nous laisserons en
arrire ce panier de provisions. Et vous, Coppinger, vous pouvez
vous charger de mon chien. Vous le connaissez et vous le
comprenez. Qu'il ait son lait chaud avec du curaao comme 
l'ordinaire! Allons, mes chries, vous en aurez tout votre saoul,
avant que d'tre arrives au pont de Westminster.

-- Dois-je placer le ncessaire de toilette? demanda le matre
d'htel.

Je vis lembarras se peindre sur la figure de mon oncle, mais il
resta fidle  ses principes.

-- Mettez-le sous le sige, le sige de devant, dit-il. Mon neveu,
il faut que vous portiez votre poids en avant autant que possible.
Pouvez-vous tirer quelque parti d'un yard de fer blanc? Non, si
vous ne le pouvez pas, nous allons garder la trompette. Bouclez
cette sous-ventrire, Thomas. Avez-vous graiss les moyeux comme
je vous l'avais recommand? Trs bien. Alors, montez, mon neveu,
nous allons les voir partir.

Un vritable rassemblement s'tait form dans l'ancienne place:
hommes, femmes, ngociants en habit de couleur fonce, _beaux_ de
la Cour du Prince, officiers de Hove, tout ce monde-l,
bourdonnant d'agitation, car Sir John Lade et mon oncle taient
les deux conducteurs les plus fameux de leur temps et un match
entre eux tait un vnement assez considrable pour dfrayer les
conversations pendant longtemps.

-- Le Prince sera fch de n'avoir point assist au dpart, dit
mon oncle. Il ne se montre gure avant midi. Ah! Jack, bonjour.
Votre serviteur, madame. Voici une belle journe pour un voyage en
voiture.

Comme notre tandem venait se ranger cte  cte avec le four-in-
hand, avec les deux belles juments baies, luisantes comme de la
soie au soleil, un murmure d'admiration s'leva de la foule.

Mon oncle, en son habit de cheval couleur faon, avec tout le
harnachement de la mme nuance, ralisait le fouet corinthien,
pendant que Sir John Lade, avec son manteau aux collets multiples,
son chapeau blanc, sa figure grossire et hale aurait pu figurer
en bonne place dans une runion de professionnels, rangs sur une
mme ligne sur un banc de brasserie, sans que personne s'avist de
deviner en lui un des plus riches propritaires fonciers de
l'Angleterre.

C'tait un sicle d'excentriques et il avait pouss ses
originalits  un point qui surprenait mme les plus avancs, en
pousant la matresse d'un fameux dtrousseur de grands chemins,
lorsque la potence tait venue se dresser entre elle et son amant.

Elle tait perche  ct de lui, ayant l'air extrmement chic en
son chapeau  fleurs et son costume gris de voyage, et, devant
eux, les quatre magnifiques chevaux d'un noir de charbon, sur
lesquels glissaient a et l quelques reflets dors autour de
leurs vigoureuses croupes aux courbes harmonieuses, battaient la
poussire de leurs sabots dans leur impatience de partir.

-- Cent livres que vous ne nous verrez plus d'ici au pont de
Westminster, quand il se sera coul un quart d'heure.

-- Je parie cent autres livres que nous vous dpasserons, rpondit
mon oncle.

-- Trs bien, voici le moment. Bonjour.

Il fit entendre un _tokk_ de la langue, agita ses rnes, salua de
son fouet en vrai style de cocher et partit en contournant l'angle
de la place avec une habilet pratique qui fit clater les
applaudissements de la foule.

Nous entendmes s'affaiblir les bruits des roues sur le pav
jusqu' ce qu'ils se perdissent dans l'loignement.

Le quart d'heure, qui s'coula jusqu'au moment o le premier coup
de neuf heures sonna  l'horloge de la paroisse, me parut un des
plus longs qu'il y ait eus.

Pour ma part, je m'agitais impatiemment sur mon sige, mais la
figure calme et ple et les grands yeux bleus de mon oncle
exprimaient autant de tranquillit et de rserve que s'il eut t
le plus indiffrent des spectateurs.

Mais il n'en tait pas moins attentif. Il me sembla que le coup de
cloche et le coup de fouet fussent partis en mme temps, non point
en sallongeant, mais en cinglant vivement le cheval de tte qui
nous lana  une allure furieuse,  grand bruit, sur notre
parcours de cinquante milles.

J'entendis un grondement derrire nous. Je vis les lignes fuyantes
des fentres garnies de figures attentives. Des mouchoirs
voltigrent.

Puis nous fmes bientt sur la belle route blanche, qui dcrivit
sa courbe en avant de nous, borde de chaque ct par les pentes
vertes des dunes.

J'avais t muni d'une provision de shillings pour que les gardes-
barrires ne nous arrtassent pas, mais mon oncle tira sur la
bride des juments et les mit au petit trot sur toute la partie
difficile de la route qui se termina  la cte de Clayton.

Alors, il les laissa aller.
Nous franchmes d'un trait Friar's Oak et le canal de Saint-John.
C'est  peine si lon entrevit, en passant, le cottage jaune o
vivaient ceux qui m'taient si chers.

Jamais je n'avais voyag  une telle allure, jamais je n'ai
ressenti une telle joie que dans cet air vivifiant des hauteurs
qui me fouettait au visage, avec ces deux magnifiques btes qui
devant moi redoublaient d'efforts, faisaient retentir le sol sous
leurs fers et sonner les roues de notre lgre voiture, qui
bondissait, volait derrire elles.

-- Il y a une longue cte de quatre milles d'ici  Hand Cross, dit
mon oncle pendant que nous traversions Cuckfield. Il faut que je
les laisse reprendre haleine, car je n'entends pas que mes btes
aient une rupture du coeur. Ce sont des animaux de sang et ils
galoperaient jusqu' ce qu'ils tombent, si j'tais assez brute
pour les laisser faire. Levez-vous sur le sige, mon neveu, et
dites-moi si vous apercevez quelque chose des autres.

Je me dressai, en m'aidant de l'paule de mon oncle, mais sur une
longueur d'un mille, d'un mille un quart peut-tre, je n'aperus
rien. Pas le moindre signe d'un _four-in-hand_.

-- S'il a fait galoper ses btes sur toutes ces montes, elles
seront  bout de forces avant d'arriver  Croydon.

-- Ils sont quatre contre deux.

-- J'en suis bien sr, l'attelage noir de Sir John forme un bel et
bon ensemble, mais ce ne sont pas des animaux  dvorer l'espace
comme ceux-ci. Voici Cuckfield Place, l-bas o sont les tours.
Reportez tout votre poids en avant sur le pare-boue, maintenant
que nous abordons la monte, mon neveu. Regardez-moi l'action de
ce cheval de tte: avez-vous jamais vu rien de plus ais, de plus
beau?
Nous montmes la cte au petit trot mais, mme  cette allure,
nous vmes le voiturier qui marchait dans l'ombre de sa voiture
norme aux larges roues,  la capote de toile, s'arrter pour nous
regarder d'un air bahi. Tout prs Hand Cross, on dpassa la
diligence royale de Brighton qui s'tait mise en route ds sept
heures et demie, qui cheminait lentement, suivie des voyageurs qui
marchaient dans la poussire et qui nous applaudirent au passage.

 Hand Cross, nous apermes au vol le vieux propritaire de
l'auberge, qui accourait avec son gin et son pain d'pices, mais
maintenant la pente tait en sens inverse et nous nous mmes 
courir de toute la vitesse que donnent huit bons sabots.

-- Savez-vous conduire, mon neveu?

-- Trs peu, monsieur.

-- On ne saurait apprendre  conduire sur la route de Brighton.

-- Comment cela, monsieur?

-- C'est une trop bonne route, mon neveu. Je n'ai qu' les laisser
aller et elles m'auront bientt amen dans Westminster. Il n'en a
pas toujours t ainsi. Quand j'tais tout jeune, on pouvait
apprendre  manoeuvrer ses vingt yards de rnes, ici tout comme
ailleurs. Il n'y a rellement pas de nos jours de belles occasions
de conduire, plus au sud que le comt de Leicester. Trouvez-moi un
homme capable de faire marcher ou de retenir ses btes sur le
parcours d'un vallon du comt dYork, voil l'homme dont on peut
dire qu'il a t  bonne cole.

Nous avions franchi la dune de Crawley, parcouru la large rue du
village de Crawley, en passant comme au vol entre deux charrettes
rustiques avec une adresse qui me prouva qu'il y avait tout de
mme de bonnes occasions de bien conduire sur la route.

 chaque courbe, je jetais un coup d'oeil en avant pour dcouvrir
nos adversaires, mais mon oncle paraissait ne pas s'en tourmenter
beaucoup, et il s'occupait  me donner des conseils, o il mlait
tant de termes du mtier que j'avais de la peine  le comprendre.

-- Gardez un doigt pour chaque rne, disait-il, sans quoi elles
risquent de se tourner en corde. Quant au fouet, moins il fait
l'ventail, plus vos btes montrent de bonne volont. Mais, si
vous tenez  mettre quelque animation dans votre voiture,
arrangez-vous pour que votre mche cingle justement celui qui en a
besoin, et ne la laissez pas voltiger en l'air aprs qu'elle a
touch. J'ai vu un conducteur rchauffer les ctes  un voyageur
de l'impriale derrire lui, chaque fois qu'il essayait de toucher
son cheval de ct. Je crois que ce sont eux qui soulvent cette
poussire par-l bas.

Une longue tendue de route se dessinait devant nous, raye par
les ombres des arbres qui la bordaient.

 travers la campagne verte, un cours d'eau paresseux tranait
lentement son eau bleue et passait sous un pont devant nous.

Au-del se voyait une plantation de jeunes sapins, puis, par-
dessus sa silhouette olive, s'levait un tourbillon blanc, qui se
dplaait rapidement, comme une trane de nuages par un jour de
bise.

-- Oui, oui, ce sont eux, s'cria mon oncle, et il est impossible
que d'autres voyagent de ce train-l. Allons, neveu, nous aurons
fait la moiti du chemin, lorsque nous aurons franchi le mle au
pont de Kimberham, et nous avons fait ce trajet en deux heures
quatorze minutes. Le prince a fait le parcours  Carlton House
avec trois chevaux en tandem en quatre heures et demie. La
premire moiti est la plus pnible et nous pourrons gagner du
temps sur lui, si tout va bien. Il nous faut regagner l'avance
d'ici  Reigate.

Et lon se lana  fond.

On et dit que les juments baies devinaient ce que signifiait ce
flocon blanc qui tait en avant. Elles s'allongeaient comme des
lvriers.

Nous dpassmes un phaton  deux chevaux qui se rendait  Londres
et nous le laissmes derrire comme s'il eut t immobile.

Les arbres, les cltures, les cottages dfilaient confusment 
nos cts.

Nous entendmes les gens jeter des cris dans les champs,
convaincus que c'tait un attelage affol.

La vitesse s'acclrait  chaque instant. Les fers faisaient un
cliquetis de castagnettes. Les crinires jaunes voltigeaient, les
roues bourdonnaient. Toutes les jointures, tous les rivets
craquaient, gmissaient pendant que la voiture oscillait et se
balanait au point que je dus me cramponner  la barre de ct.

Mon oncle ralentit l'allure et regarda sa montre lorsque nous
apermes les tuiles grises et les maisons d'un rouge sale de
Reigate dans la dpression qui tait devant nous.

-- Nous avons fait les six derniers milles en moins de vingt
minutes, dit-il, maintenant nous avons du temps devant nous et un
peu d'eau au Lion Rouge ne leur fera pas de mal. Palefrenier,
est-il pass un _four-in-hand_ rouge?

-- Vient de passer  l'instant.

--  quelle allure?

-- Au triple galop, monsieur. A accroch la roue d'une voiture de
boucher au coin de la Grande-Rue et a t hors de vue avant que le
garon boucher ait eu le temps de voir ce qui l'avait heurt.

-- Z-z-zack! fit la longue mche.

Et nous voila repartis  toute vole.

C'tait jour de march  Red Hill.

La route tait encombre de charrettes de lgumes, de bandes de
boeufs des chars  bancs des fermiers.

C'tait un vrai plaisir de voir mon oncle se glisser  travers
cette mle.

Nous ne fmes que traverser la place du march, parmi les cris des
hommes, les hurlements des femmes, la fuite des volailles.

Puis, nous fmes de nouveau en rase campagne, ayant devant nous la
longue et raide descente de la route de Red Hill.

Mon oncle brandit son fouet, en lanant le cri perant de l'homme
qui voit ce qu'il cherchait.

Le nuage de poussire roulait sur la pente en face de nous, et au
travers, nous entrevmes vaguement le dos de nos adversaires ainsi
qu'un clair de cuivres polis et une ligne carlate.

-- La partie est  moiti gagne, mon neveu. Maintenant, il s'agit
de les dpasser. En avant, mes jolies petites. Par Georges! Kitty
n'a-t-elle pas chavir?

Le cheval de tte tait pris d'une boiterie soudaine.

En un instant, nous fmes  bas de la voiture,  genoux prs de
lui.

Ce n'tait qu'une pierre qui s'tait enfouie entre la fourchette
et le fer, mais il nous fallut une ou deux minutes pour la
dloger.

Lorsque nous reprmes nos places, les Lade avaient contourn la
courbure de la cte et taient hors de vue.

-- Quelle malchance, grommela mon oncle, mais, ils ne pourront pas
nous chapper.

Pour la premire fois, il cingla les juments, car jusqu'alors, il
s'tait born  faire voltiger le fouet au-dessus de leur tte.

-- Si nous les rattrapons dans les premiers milles, nous pourrons
nous passer de leur compagnie pour le reste du trajet.

Les juments commenaient  donner des signes d'puisement.

Leur respiration tait courte et rauque. Leurs belles robes
taient colles par la moiteur.

Au sommet de la cte, elles reprirent pourtant leur bel lan.

-- O diable sont-ils passs? s'cria mon oncle. Pouvez-vous
apercevoir quelques traces d'eux sur la route, mon neveu?

Nous avons devant nous un long ruban blanc parsem de voitures et
de charrettes allant de Croydon  Red Hill, mais du gros _four-in-
hand_ rouge, pas le moindre indice.

-- Les voil! ils se sont drobs! ils se sont drobs! cria-t-il
en dirigeant les juments vers une route de traverse qui
s'embranchait sur la droite de celle que nous avions parcourue.

Et, en effet, au sommet d'une courbe, sur notre droite
apparaissait le _four-in-hand_, dont les chevaux redoublaient
d'efforts.

Nos juments allongrent leur allure et la distance qui nous
sparait d'eux commena  diminuer lentement. Je vis que je
pouvais distinguer le ruban noir du chapeau blanc de Sir John, que
je pouvais compter les plis de son manteau et je finis par
distinguer les jolis traits de sa femme quand elle se tourna de
notre ct.

-- Nous sommes sur la petite route qui va de Godstone 
Warlingham, dit mon oncle. Il aura jug,  ce qu'il me semble,
qu'il gagnerait du temps  quitter la route des voitures de
marachers. Mais nous, nous avons une maudite colline  doubler.
Vous aurez de quoi vous distraire, mon neveu, si je ne me trompe.

Pendant qu'il parlait, je vis tout  coup disparatre les roues du
_four-in-hand_, puis ce fut le corps, puis les deux personnes
places sur le sige et cela aussi brusquement, aussi promptement
que s'ils avaient rebondi sur trois marches d'un _gig_antesque
escalier.

Un moment aprs nous tions arrivs au mme endroit.

La route s'tendait en bas de nous, raide, troite, descendant en
longs crochets dans la valle. Le _four-in-hand_ dgringolait par-
l de toute la vitesse de ses chevaux.

-- Je m'en doutais, s'cria mon oncle, puisqu'il n'use pas de
serre-frein, pourquoi en userais-je?  prsent, mes chries, un
bon coup de collier et nous allons leur montrer la couleur de
notre arrire-train.

Nous passmes par-dessus la crte et descendmes  une allure
enrage la cte o la grosse voiture rouge roulait devant nous
avec un bruit de tonnerre.

Nous tions dj dans son nuage de poussire, si bien que nous
pouvions  peine distinguer dans le centre une tache d'un rouge
sale qui se balanait en roulant, mais dont le contour devenait de
plus en plus net  chaque foule.

Nous entendions aisment le claquement du fouet en avant de nous,
ainsi que la voix perante de Lady Lade qui encourageait les
chevaux.

Mon oncle tait trs calme, mais un coup d'oeil de ct que je
lanai sur lui, me fit voir ses lvres pinces, ses yeux brillants
et une petite tache rouge sur chacune de ses joues ples.

Il n'tait nullement ncessaire de presser les juments, car elles
avaient dj pris une allure qu'il eut t impossible de modrer
ou de rgler.

La tte de notre premier cheval arriva au niveau de la roue de
derrire, puis de celle de devant. Puis, sur un parcours de cent
yards on ne gagna pas un pouce.

Alors, d'un nouvel lan, le cheval de tte se plaa cte  cte
avec le cheval noir du ct de la roue, et notre roue de devant se
trouva  moins d'un pouce de leur roue de derrire.

-- En voil de la poussire, dt tranquillement mon oncle.

-- ventez-les, Jack, ventez-les, cria la dame.

Il se dressa et cingla ses chevaux.

-- Attention, Tregellis, clama-t-il. Gare au danger de verser qui
attend quelqu'un.

Nous tions parvenus  nous placer exactement sur la mme ligne
qu'eux et les roues de devant vibraient  l'unisson. Il n'y avait
pas six pouces de trop dans la route et,  chaque instant, je
m'attendais  entendre le bruit d'un accrochage. Mais alors, comme
nous sortions de la poussire, je pus voir devant nous, et mon
oncle, le voyant aussi, se mit  siffler entre les dents.

 deux cents pas environ, en avant de nous, il y avait un pont
avec des poteaux et des barres de bois de chaque ct. La route se
rtrcissait en s'en rapprochant, de sorte qu'il tait videmment
impossible  deux voitures de passer de front. Il fallait que
l'une cdt la place  l'autre. Dj nos roues taient  la
hauteur de leurs chevaux.

-- Je suis en tte, cria mon oncle. Il faut les retenir, Lade.

-- Jamais de la vie, hurla celui-ci.
-- Non, par Georges, cria sa femme, donnez-leur du fouet, Jack.
Tapez  tour de bras.

Il me parut que nous tions lancs ensemble dans l'ternit.

Mais mon oncle fit la seule chose qui ft capable de nous sauver.

Grce  un effort dsespr, nous pouvions encore dpasser la
voiture juste en face de l'entre du pont.

Il se dressa, fouetta vigoureusement  droite et  gauche les
juments, qui, affoles par cette sensation inconnue de douleur se
lancrent avec une fureur extrme.

Nous descendmes  grand bruit, criant tous ensemble  tue-tte
dans une sorte de folie passagre,  ce qu'il me semble, mais nous
avancions quand mme d'une faon constante et nous tions dj
parvenus en avant des chevaux de tte, quand nous nous lanmes
sur le pont. Je jetai un regard en arrire sur la voiture. Je vis
Lady Lade grinant de toutes ses petites dents blanches, se jeter
elle-mme en avant et tirer des deux mains sur les rnes de ct.

-- En travers Jack, en travers ces... Qu'ils ne puissent passer.

Si elle avait excut cette manoeuvre un instant plus tt, nous
nous serions heurts violemment contre le parapet de bois, nous
l'aurions abattu pour tre prcipits dans le profond ravin qui
s'ouvrait au-dessous.

Mais il en fut autrement, ce ne fut point la hanche robuste du
cheval noir qui tait en tte qui fut en contact avec notre roue,
mais son avant-train, dont le poids n'tait point suffisant pour
nous faire dvier.
Je vis soudain une entaille humide et rouge s'ouvrir sur sa robe
noire.

Une minute aprs, nous volions sur la pente de la route.

Le _four-in-hand_ s'tait arrt.

Sir John Lade et sa femme, qui avaient mis pied  terre, pansaient
ensemble la blessure du cheval.

--  votre aise, maintenant, belles petites, s'cria mon oncle en
reprenant sa place sur le sige et en jetant un coup d'oeil par-
dessus son paule. Je n'aurais pas cru Sir John Lade capable d'un
tour pareil. Jeter un de ses chevaux de tte en travers sur la
route! Je ne tolre pas une mauvaise plaisanterie de cette sorte,
il aura de mes nouvelles demain.

-- C'est la petite dame, dis-je.

Le front de mon oncle s'claircit et il se mit  rire.

-- C'tait la petite Letty, n'est-ce pas? J'aurais d m'en douter.
Il y a un souvenir du dfunt et regrett Jack Seize Cordes dans ce
tour-l. Bah! ce sont des messages d'une toute autre sorte que
j'envoie  une dame. Ainsi donc, mon neveu, nous allons continuer
notre route en rendant grce  notre bonne toile de ce qu'elle
nous ramne par-dessus la Tamise sans un os de cass.

Nous nous arrtmes au Lvrier  Croydon o les deux bonnes
petites juments furent ponges, caresses, nourries.

Aprs quoi, prenant une allure aise, on traversa Norbury et
Streatham.

 la fin, les champs se firent moins nombreux, les murailles plus
longues, les villas de la banlieue de moins en moins espaces
jusqu' se toucher et nous voyagemes entre deux ranges de
maisons avec des boutiques aux talages qui en occupent les angles
et o la circulation tait d'une activit toute nouvelle pour moi.

C'tait un torrent qui se dirigeait vers le centre en grondant.

Puis soudain, nous nous trouvmes sur un large pont au-dessous
duquel coulait un fleuve maussade aux eaux couleur de caf noir.
Des pniches aux poupes ventrues allaient  la drive  sa
surface.

 droite et  gauche s'allongeait une range,  et l,
interrompue, irrgulire de maisons aux couleurs multiples
s'tendant sur chaque bord aussi loin que portait ma vue.

-- Ceci est l'difice du Parlement, mon neveu, dit mon oncle, en
me le dsignant avec son fouet. Les tours noires font partie de
l'abbaye de Westminster... Comment va Votre Grce? Comment va?...
C'est le duc de Norfolk, ce gros homme en habit bleu sur sa jument
 queue tresse. Voici la Trsorerie  gauche, puis les Horse-
Guards, et l'Amiraut  cette porte surmonte de dauphins sculpts
dans la pierre.

Je me figurais, comme un jeune homme lev  la campagne que
j'tais, que Londres tait simplement une accumulation de maisons,
mais je fus tonn de voir apparatre dans leurs intervalles des
pentes vertes, de beaux arbres  l'aspect printanier.

-- Oui, ce sont les jardins privs, dit mon oncle, et voici la
fentre par o Charles fit le dernier pas, celui qui le conduisit
 l'chafaud. Vous ne croiriez pas que les juments ont fait
cinquante milles, n'est-ce pas? Voyez comme elles vont, les
petites chries, pour faire honneur  leur matre. Regardez cette
barouche, cet homme aux traits anguleux, qui regarde par la
portire. C'est Pitt qui se rend  la Chambre. Maintenant nous
entrons dans Pall Mail. Ce grand btiment  gauche c'est Carlton
House, le palais du prince. Voici Saint-James, ce vaste sjour
enfum o il y a une horloge et o les deux sentinelles en habit
rouge montent la garde devant la porte. Et voici la fameuse rue
qui porte le mme nom. Mon neveu, l se trouve le centre du monde.
C'est dans cette rue que dbouche Jermyn Street. Enfin nous voici
prs de ma petite boite et nous avons mis bien moins de cinq
heures pour venir de la vieille place de Brighton.


IX -- CHEZ WATTIER


La demeure qu'occupait mon oncle dans Jermyn Street tait toute
petite, cinq pices et un grenier.

-- Un cuisinier et un cottage, disait-il, voila  quoi se
rduisent les besoins d'un homme sage.

D'autre part, elle tait meuble avec la dlicatesse et le got
qui distinguaient son caractre, si bien que ses amis les plus
opulents trouvaient dans son charmant petit logis de quoi les
dgoter de leurs somptueuses demeures.

Le grenier mme, qui tait devenu ma chambre  coucher, tait la
plus parfaite merveille de grenier qu'on pt imaginer.

De beaux et prcieux bibelots occupaient tous les coins de chaque
pice. La maison tout entire tait devenue un vritable muse en
miniature qui aurait enchant un connaisseur.

Mon oncle expliquait la prsence de toutes ces jolies choses par
un haussement d'paules et un geste d'indiffrence.

-- Ce sont de petits cadeaux, disait-il, mais ce serait une
indiscrtion de ma part de dire autre chose.

 Jermyn Street, un billet nous attendait, qu'Ambroise avait dj
envoy.

Au lieu de dissiper le mystre de sa disparition, il ne fit que le
rendre plus impntrable.

Il tait ainsi conu:
Mon cher Sir Charles Tregellis,

Je ne cesserai jamais de regretter que les circonstances m'aient
mis dans la ncessit absolue de quitter votre service d'une
manire aussi brusque, mais il est survenu pendant notre voyage de
Friar's Oak  Brighton un incident qui ne me laissait pas d'autre
alternative que cette rsolution.

J'espre, toutefois, que mon absence ne sera peut-tre que
passagre.

La recette de l'empois pour les devants de chemises est dans le
coffre-fort de la banque Drummond.

Votre trs obissant serviteur,

AMBROISE.

-- Alors, je suppose qu'il me faudra le remplacer de mon mieux,
dit mon oncle, d'un air mcontent, mais que diable a-t-il pu lui
arriver qui l'ait oblig  me quitter lorsque nous descendions la
cte au grand trot dans ma voiture? Je ne trouverai jamais son
pareil pour me battre mon chocolat ou pour mes cravates. Je suis
dsol. Mais pour le moment, mon ami, il faut que nous fassions
venir Weston pour vous quiper. Ce n'est pas le rle d'un
gentleman d'aller dans un magasin. C'est le magasin qui doit venir
trouver le gentleman. Jusqu' ce que vous ayez vos habits, il
faudra rester en retraite.

La prise des mesures fut une crmonie des plus solennelles et des
plus srieuses, mais ce ne fut rien encore  ct de l'essayage,
qui eut lieu deux jours plus tard. Mon oncle fut vritablement au
supplice pendant que chaque pice du vtement tait mise en place
et que lui et Weston discutaient  propos de la moindre couture,
des revers, des basques, et que je finissais par avoir le vertige,
 force de pirouetter devant eux.

Puis, au moment o je m'en croyais quitte, survint le jeune Mr
Brummel qui promettait d'tre plus difficile encore que mon oncle,
et il fallut rebattre  fond toute l'affaire entre eux.

C'tait un homme d'assez belle prestance, avec une figure longue,
un teint clair, des cheveux chtains et de petits favoris roux.

Ses manires taient langoureuses, son accent tranant, et tout en
clipsant mon oncle par le style extravagant de son langage, il
lui manquait cet air viril et dcid qui perait  travers tout ce
qu'affectait mon parent.

-- Comment? Georges, s'cria mon oncle, je vous croyais avec votre
rgiment?

-- J'ai renvoy mes papiers, dit l'autre avec son accent tranant.

-- Je me doutais que cela finirait ainsi.

-- Oui, le dixime avait reu l'ordre de partir pour Manchester et
on ne devait compter gure que je me rendrais en un tel endroit.
Enfin, j'ai trouv un major monstrueusement butor.

-- Comment cela?

-- Il supposait que j'tais au fait de cet absurde exercice,
Tregellis, comme vous le pensez bien, j'avais tout autre chose
dans l'esprit. Je n'prouvais aucune difficult  trouver ma place
 la parade, car il y avait un troupier au nez rouge sur fond gris
de puce et j'avais remarqu que ma place tait juste devant lui.
Cela m'pargnait une infinit d'ennuis. Mais l'autre jour, quand
je vins  la parade, je galopai devant une ligne, puis devant une
autre, sans pouvoir parvenir  dcouvrir mon homme au gros nez.
Alors, comme je ne savais quel parti prendre, justement je
l'aperois tout seul sur les flancs et je me suis naturellement
mis devant lui. Il parait qu'il avait t mis l pour garder la
place et le major s'oublia jusqu'au point de me dire que je
n'entendais rien  mon mtier.

Mon oncle se mit  rire et Brummel  me regarder des pieds  la
tte, avec ses grands yeux d'homme difficile.

-- Voil qui ira passablement, dit-il, marron et bleu. Ce sont des
nuances tout  fait convenables pour un vtement. Mais un gilet 
fleurs aurait t mieux.

-- Je ne trouve pas, dit mon oncle avec vivacit.

-- Mon cher Tregellis, vous tes infaillible en fait de cravates,
mais vous me permettrez d'avoir ma manire de juger en fait de
gilets. Je trouve celui-ci fort bien tel qu'il est, mais quelques
fleurettes rouges lui donneraient le dernier chic de la perfection
dont il a besoin.

Ils discutrent pendant dix bonnes minutes en s'appuyant de
nombreux exemples, de comparaisons, tout en tournant autour de
moi, la tte penche, le lorgnon fich dans l'oeil.

J'prouvai un soulagement quand ils finirent par se mettre
d'accord au moyen d'un compromis.

-- Il ne faudrait qu'aucune de mes paroles n'branlt votre
confiance dans le jugement de sir Charles, Mr Stone, me dit
Brummel avec un grand srieux.
Je lui promis qu'il n'en serait rien.

-- Si vous tiez mon neveu, je pense que vous vous conformeriez 
mon got, mais tel que vous voil, vous ferez fort bonne figure.
L'anne dernire, il vint  la ville un jeune cousin qu'on
recommandait  mes soins. Mais il ne voulait accepter aucun
conseil. Au bout de la seconde semaine, je le rencontrai dans
Saint-James street, vtu d'un habit de couleur tabac  priser qui
avait t coup par un tailleur de campagne. Il me fit un salut.
Naturellement, je savais ce que je me devais  moi-mme. Je le
regardai de haut en bas. Cela suffit  mettre fin  ses projets de
russir dans la capitale. Vous venez de la campagne, monsieur
Stone?

-- Du Sussex, monsieur.

-- Du Sussex? Ah! c'est l que j'envoie blanchir mon linge. Il y a
une personne qui s'entend parfaitement  empeser et qui demeure
prs de Hayward's Heath. J'envoie deux chemises  la fois. Quand
on en envoie davantage, cela excite cette femme et distrait son
attention. Tout ce que je peux souffrir de la campagne, c'est son
blanchissage. Mais je serais normment ennuy s'il me fallait y
vivre. Qu'est-ce qu'on peut bien y faire?

-- Vous ne chassez pas, Georges?

-- Quand je chasse, c'est  la femme. Mais srement, Charles, vous
ne donnez pas dans les chiens.

-- Je suis sorti avec les Belvoir l'hiver dernier.

-- Les Belvoir? Avez-vous entendu conter comment j'ai roul
Rutland? L'histoire a couru les clubs tous ces mois-ci. Je pariai
avec lui que mon carnier serait plus lourd que le sien. Il fit
trois livres et demie, mais je tuai son pointer couleur de foie et
il fut oblig de payer. Mais pour parler chasse, quel amusement
peut-on trouver  courir de tous cts au milieu d'une foule de
paysans crasseux qui galopent. Chacun son got, mais avec une
fentre chez Brooks le jour et un coin confortable  la table de
Macao chez Wattier tous les besoins de mon esprit et de mon corps
sont satisfaits. Vous avez entendu conter comment j'ai plum
Montague le brasseur?

-- Je n'tais pas  la ville.

-- Je lui ai gagn huit mille livres en une sance: Dsormais,
monsieur le brasseur, lui dis-je, je boirai de votre bire.
Toute la canaille de Londres en boit, m'a-t-il rpondu. C'tait
une impolitesse monstrueuse, mais il y a des gens qui ne savent
pas perdre avec grce. Allons, je pars. Je vais payer  ce juif de
King quelques petits intrts. Est-ce que vous allez de ce ct?
Alors, bonjour. Je vous verrai ainsi que votre jeune ami, au club
ou au Mail, sans doute?

Et il s'en alla  petits pas  ses affaires.

-- Ce jeune homme est destin  prendre ma place, dit gravement
mon oncle aprs le dpart de Brummel. Il est trs jeune, il n'a
pas d'anctres et il s'est fray la route par son aplomb
imperturbable, son got naturel et l'extravagance de son langage.
Il n'a pas son pareil pour tre impertinent avec la plus parfaite
politesse. Avec son demi-sourire, sa faon de remonter les
sourcils, il se fera tirer une balle dans le corps, un de ces
matins. Dj on cite son opinion dans les clubs en concurrence
avec la mienne. Bah! chaque homme a son jour et quand je serai
convaincu que le mien est fini, Saint-James street ne me reverra
plus, car il n'est pas dans ma nature d'accepter le second rang
aprs n'importe qui. Mais maintenant, mon neveu, avec cet
habillement marron et bleu vous pourrez pntrer partout. Donc, si
vous le voulez bien, vous allez prendre place dans mon vis--vis
et je vous montrerai quelque peu la ville.
Comment dcrire tout ce que nous vmes, tout ce que nous fmes
dans cette charmante journe de printemps?

Pour moi, il me semblait que j'tais transport dans un monde
ferique et mon oncle m'apparaissait comme un bienveillant
magicien en habit  large col et  longues basques qui m'en
faisait les honneurs.

Il me montra les rues du West-End, avec leurs belles voitures,
leurs dames aux toilettes de couleurs gaies, les hommes en habit
de couleur sombre, tout ce monde se croisant, allant, venant d'un
pas press, se croisant encore comme des fourmis dont vous auriez
boulevers le nid d'un coup de canne.

Jamais mon imagination n'aurait pu concevoir ces ranges infinies
de maisons et ce flot incessant de vies qui roulait entre elles.

Puis, nous descendmes par le Strand o la cohue tait plus dense
encore. Nous franchmes enfin Temple Bar, pntrant ainsi dans la
Cit, bien que mon oncle me prit de n'en parler  personne: il ne
tenait pas  ce que cela ft su dans le public.

L je vis la Bourse et la Banque et le caf Lloyd avec ses
ngociants en habits bruns, aux figures pres, les employs
toujours presss, les normes chevaux et les voituriers actifs.

C'tait un monde bien diffrent de celui que nous avions quitt,
celui du West-End, le monde de l'nergie et de la force, o le
dsoeuvr et l'inutile n'eussent pas trouv place.

Malgr mon jeune ge, je compris que la puissance de la Grande-
Bretagne tait l, dans cette fort de navires marchands, dans les
ballots que l'on montait par les fentres des magasins, dans ces
chariots chargs qui grondaient sur les pavs de galets.
C'tait l, dans la cit de Londres, que se trouvait la racine
principale qui avait donn naissance  l'Empire,  sa fortune au
magnifique panouissement.

La mode peut changer, ainsi que le langage et les moeurs, mais
l'esprit d'entreprise que recle cet espace d'un mille ou deux en
carr ne saurait changer, car s'il se fltrit, tout ce qui en est
issu est condamn  se fltrir galement.

Nous lunchmes chez Stephen, l'auberge  la mode, dans Bond
Street, o je vis une file de _tilburys_ et de chevaux de selle
qui s'allongeait depuis la porte jusqu'au bout de la rue.

De l nous allmes au Mail, dans le parc de Saint-James, puis chez
Brookes o tait le grand club whig, et enfin on retourna chez
Wattier o se donnaient rendez-vous pour jouer les gens  la mode.

Partout, je vis les mmes types d'hommes  tournures raides, aux
petits gilets.

Tous tmoignaient la plus grande dfrence  mon oncle et, pour
lui tre agrable, m'accueillaient avec une bienveillante
tolrance.

Les propos taient toujours dans le genre de ceux que j'avais dj
entendus au Pavillon. On s'entretenait de politique, de la sant
du roi. On causait de l'extravagance du Prince, de la guerre, qui
paraissait prte  clater de nouveau, des courses de chevaux et
du ring.

Je m'aperus ainsi que l'excentricit tait l aussi  la mode,
comme me l'avait dit mon oncle, et si les continentaux nous
regardent encore aujourd'hui comme une nation de toqus, c'est
sans doute une tradition qui remonte  l'poque o les seuls
voyageurs qu'il leur arrivt de voir appartenaient  la classe
avec laquelle je me trouvais alors en contact.

C'tait un ge d'hrosme et de folie.

D'une part, les menaces incessantes de Bonaparte avaient appel au
premier plan des hommes de guerre, des marins, des hommes d'tat
tels que Pitt, Nelson, et plus tard Wellington.

Nous tions grands par les armes et nous n'allions gure tarder 
l'tre dans les lettres, car Scott et Byron furent dans leur temps
les plus grandes puissances de l'Europe.

D'autre part, un grain de folie relle ou simule tait un
passeport qui vous ouvrait les portes fermes devant la sagesse ou
la vertu.

L'homme qui tait capable d'entrer dans un salon en marchant sur
les mains, l'homme qui s'tait lim les dents afin de siffler
comme un cocher, l'homme qui pensait toujours  haute voix de
faon  tenir toujours ses htes dans un frisson d'apprhension,
tels taient les gens qui arrivaient sans peine  se placer au
premier plan de la socit de Londres.

Et il n'tait pas possible de tracer une distinction entre
l'hrosme et la folie, car bien peu de gens taient capables
d'chapper entirement  la contagion de l'poque.

En un temps o le Premier tait un grand buveur, le leader de
l'opposition un dbauch, o le prince de Galles runissait ces
attributs, on aurait eu grand peine  trouver un homme dont le
caractre ft galement irrprochable en public et dans sa vie
prive.

En mme temps, cette poque-l, avec tous ses vices, tait une
poque d'nergie et vous serez heureux si dans la vtre le pays
produit des hommes tels que Pitt, Fox, Nelson, Scott et
Wellington.

Ce soir-l, comme j'tais chez Wattier, auprs de mon oncle, sur
un de ces siges capitonns de velours rouge, lon me montra un de
ces types singuliers dont la renomme et les excentricits ne sont
point encore oublies du monde contemporain.

La longue salle, avec ses nombreuses colonnes, ses miroirs et ses
lustres, tait bonde de ces citadins au sang vif,  la voix
bruyante, tous en toilette du soir de couleur sombre, en bas
blancs, en devants de chemise de batiste et leurs petits chapeaux
 ressort sous le bras.

-- Ce vieux gentleman  figure couperose, aux jambes grles, me
dit mon oncle, c'est le marquis de Queensberry. Sa chaise a fait
un trajet de dix-neuf milles en une heure dans un match contre le
comte Taafe, et il a envoy un message  cinquante milles de
distance, en trente minutes, en le faisant passer de mains en
mains dans une balle de cricket. L'homme, avec lequel il cause,
est sir Charles Bunbury, du Jockey-Club, qui a fait exclure le
prince de Galles du champ de courses de Newmarket pour avoir
dclar et retir la monte de son jockey Sam Chifney. Voici le
capitaine Barclay. Il en sait plus que qui que ce soit au monde en
matire d'entranement, et il a parcouru quatre-vingt-dix milles
en vingt et une heures. Vous n'avez qu' regarder ses mollets pour
vous convaincre que la nature l'a fait exprs pour cela. Il y a
ici un autre marcheur. C'est l'homme au gilet  fleurs qui est
debout prs du feu. C'est le _beau_ Whalley qui a fait le voyage
de Jrusalem en long habit bleu, bottes  l'cuyre et gants de
peau.

-- Pourquoi a-t-il fait cela, monsieur? demandai-je tout tonn.
-- Parce que c'tait sa fantaisie, dit-il, et cette promenade la
fait entrer dans la socit, ce qui vaut mieux que d'tre entr 
Jrusalem. Voici ensuite Lord Petersham, l'homme au grand nez
aquilin. C'est l'homme qui se lve tous les jours  six heures du
soir et  la cave la mieux pourvue de tabac  priser de l'Europe.
C'est lui qui a ordonn  son domestique de mettre une demi-
douzaine de bouteilles de sherry  ct de son lit et de le
rveiller le surlendemain. Il cause avec Lord Panmure qui est
capable de boire six bouteilles de clairet et ensuite d'argumenter
avec un vque. L'homme maigre, et qui vacille sur ses genoux, est
le gnral Scott qui vit de pain grill et d'eau et qui a gagn
deux cent mille livres au whist. Il cause avec le jeune Lord
Blandfort qui, l'autre jour, a pay dix-huit cents livres un
exemplaire de Boccace. Soir, Dudley.

-- Soir, Tregellis.

Un homme d'un certain ge,  l'air hagard, s'tait arrt devant
nous et me toisait des pieds  la tte.

-- Quelque jeune blanc-bec que Charlie aura ramass  la campagne,
murmura-t-il. Il n'a pas une tournure  lui faire honneur. Quitt
la ville, Tregellis?

-- Pendant quelques jours.

-- Hein! fit l'homme en reportant sur mon oncle son regard
endormi. Il a l'air au plus mal. Il repartira pour la campagne les
pieds en avant, un de ces jours, s'il ne se met pas  enrayer.

Il hocha la tte et s'loigna.

-- Il ne faut pas prendre l'air mortifi, dit mon oncle en
souriant. C'est le vieux Lord Dudley et il a pour genre de penser
tout haut. On s'en fchait souvent, mais on n'y fait plus
d'attention maintenant. Tenez, la semaine dernire, comme il
dnait chez Lord Elgin, il a pri la compagnie d'agrer ses
excuses pour la mauvaise qualit de la cuisine. Comme vous le
voyez, il se croyait  sa propre table. Cela lui donne une place 
part dans la socit. C'est  lord Harewood qu'il s'est cramponn
pour le moment. La particularit de Harewood, c'est de copier le
prince en tout. Un jour, le prince avait mis la queue sous le
collet de son habit, croyant que la queue commenait  passer de
mode. Harewood de couper la sienne. Voici Lumley, lhomme laid,
comme on le nommait  Paris. L'autre, c'est Lord Foley, qu'on
surnomme le numro onze en raison de la minceur de ses jambes.

-- Voici Mr Brummel, monsieur, dis-je.

-- Oui, il va venir nous trouver bientt. Ce jeune homme a
certainement de l'avenir. Remarquez-vous la faon dont il regarde
autour de lui, de dessous ses paupires, comme si c'tait par
condescendance qu'il est venu. Les petites poses sont
insupportables, mais quand elles sont pousses jusqu'aux derniers
extrmes, elles deviennent respectables. Comment va, Georges?

-- Avez-vous entendu ce qu'on dit de Vereker Merton? demanda
Brummel qui se promenait avec un ou deux autres beaux sur ses
talons. Il s'est sauv avec la cuisinire de son pre et l'a bel
et bien pouse.

-- Qu'a fait Lord Merton?

-- Il les a flicits chaleureusement et a reconnu qu'il avait
toujours mconnu l'esprit de son fils. Il va habiter avec le jeune
couple et consent  une forte pension,  la condition que la
marie continue  exercer sa profession.  propos, Tregellis, il
court des bruits que vous seriez sur le point de vous marier?

-- Je ne crois pas, rpondit mon oncle. Ce serait une faute que
d'accabler une seule personne sous des attentions que tant
d'autres seraient enchantes de se partager.

-- Ma faon de voir absolument, et exprime de la manire la plus
heureuse! s'cria Brummel. Est-ce juste de briser une douzaine de
coeurs pour donner  un seul livresse du ravissement? Je pars la
semaine prochaine pour le continent.

-- Les recors, demanda un de ses voisins.

-- Pas si bas que cela, Pierrepont. Non, non, c'est pour combiner
l'agrment et l'instruction. En outre, il est ncessaire d'aller 
Paris pour nos petites affaires et s'il y a des chances pour
qu'une nouvelle guerre clate, il serait bon de s'en assurer une
provision.

-- C'est parfaitement juste, dit mon oncle, qui semblait avoir 
coeur de ne pas se laisser surpasser en extravagance par Brummel.
Je faisais ordinairement venir mes gants soufre du Palais-Royal.
En 93, quand la guerre a clat, j'en ai t priv pendant neuf
ans. Si je n'avais pas lou un lougre tout exprs pour en
introduire en contrebande, j'aurais peut-tre t rduit  notre
cuir tann d'Angleterre.

-- Les Anglais sont suprieurs pour fabriquer un fer  repasser ou
un tisonnier, mais tout ce qui demande plus de dlicatesse est
hors de leur porte.

-- Nos tailleurs sont bons, s'cria mon oncle, mais nos toffes
laissent  dsirer par le got et la varit. La guerre nous a
rendus plus rococos que jamais. Elle nous a interdit les voyages.
Il n'y a rien qui vaille comme les voyages pour former
l'intelligence. L'anne dernire, par exemple, je suis tomb sur
de nouvelles toffes pour gilets, sur la place Saint-Marc, 
Venise. C'tait jaune avec les plus jolis chatoiements rouges
qu'on pt trouver. Comment aurais-je pu voir cela si je n'avais
pas voyag? J'en emportai avec moi et pendant quelque temps cela
fit fureur.

-- Le prince s'en prit aussi.

-- Oui, en gnral, il se conforme  ma direction. L'anne
dernire, nous tions habills d'une faon si semblable qu'on nous
prenait souvent l'un pour l'autre. Ce que je dis l n'est pas 
mon avantage, mais c'tait ainsi. Il se plaint souvent que les
mmes choses ne vont pas si bien sur lui que sur moi. Mais puis-je
faire la rponse qui se prsente d'elle-mme?  propos, Georges,
je ne vous ai pas vu au bal de la marquise de Douvres.

-- Oui, j'y tais et j'y suis rest environ un quart d'heure. Je
suis surpris que vous ne m'y ayez pas vu. Toutefois, je ne suis
pas all plus loin que l'entre, car une prfrence injuste donne
lieu  de la jalousie.

-- J'y suis all ds la premire heure, dit mon oncle, car j'avais
entendu dire qu'il y aurait des dbutantes fort passables. Je suis
toujours enchant quand je trouve l'occasion de faire un
compliment  quelqu'une d'entre elles. C'est une chose qui est
arrive, mais rarement, car j'ai un idal que je maintiens bien
haut.

C'est ainsi que causaient ces personnages singuliers.

Pour moi, en les regardant tour  tour, je ne pouvais m'imaginer
pourquoi ils n'clataient pas de rire au nez l'un de l'autre.

Bien loin de l, leur conversation tait fort grave et seme d'un
nombre infini de petites rvrences.  chaque instant, ils
ouvraient et fermaient leurs tabatires, dployaient des mouchoirs
brods.
Un vritable rassemblement s'tait form autour d'eux et je
m'aperus fort bien que cette conversation avait t considre
comme un match entre les deux hommes que l'on regardait comme des
arbitres se disputant l'empire de la mode.

Le marquis de Queensberry y mit fin en passant son bras sous celui
de Brummel et l'emmenant, pendant que mon oncle faisait saillir
son devant de chemise en batiste  dentelles et agitait ses
manchettes, comme s'il tait satisfait de la figure qu'il avait
faite dans la partie.

Quarante-sept ans se sont couls, depuis que j'coutais ce cercle
de dandys; et maintenant o sont leurs petits chapeaux, leurs
gilets mirobolants et leurs bottes, devant lesquelles on et pu
faire son noeud de cravate.

Ils menaient d'tranges existences ces gens-l, et ils moururent
d'trange faon, quelques-uns de leurs propres mains, d'autres
dans la misre, d'autres dans la prison pour dettes, et d'autres
enfin, comme ce fut le cas pour le plus brillant d'entre eux, 
l'tranger, dans une maison de fous.

-- Voici le salon de jeu, Rodney, dit mon oncle quand nous
passmes par une porte ouverte qui se trouvait sur notre trajet.

J'y jetai un coup d'oeil et je vis une range de petites tables
couvertes de serge verte, autour desquelles taient assis de
petits groupes.

 un bout, il y avait une table plus longue d'o partait un
murmure continuel de voix.

-- Vous pouvez perdre tout ce que vous voudrez ici, dit mon oncle,
 moins que vous n'ayez des nerfs et du sang-froid. Ah! Sir
Lothian, j'espre que la chance est de votre ct?
Un homme de haute taille, mince,  figure dure et svre, s'tait
avanc de quelques pas hors de la pice.

Sous ses sourcils touffus, ptillaient deux yeux, vifs, gris,
fureteurs.

Ses traits grossiers taient profondment creuss aux joues et aux
tempes comme du silex rong par l'eau.

Il tait entirement vtu de noir et je remarquai qu'il avait un
balancement des paules comme s'il avait bu.

-- Perdu comme un dmon, dit-il d'un ton saccad.

-- Aux ds?

-- Non, au whist.

-- Vous n'avez pas d tre fortement atteint  ce jeu-l?

-- Ah! vous croyez, dit-il d'une voix grognonne, en jouant cent
livres la leve et mille le point, et perdant cinq heures de
suite. Eh bien! Qu'est-ce que vous dites de cela?

Mon oncle fut videmment frapp de l'air hagard qu'avait la
physionomie de l'autre homme.

-- J'espre que vous n'en tes pas trop mal en point.

-- Assez mal. Je n'aime pas trop  parler de cela.  propos,
Tregellis, avez-vous trouv dj votre homme pour cette lutte?

-- Non.
-- Il me semble que vous lanternez depuis bien longtemps. Vous
savez, on joue ou l'on paie. Je demanderai le forfait si vous n'en
venez pas au fait.

-- Si vous fixez une date, j'amnerai mon homme, Sir Lothian, dit
mon oncle avec froideur.

-- Mettons quatre semaines  partir d'aujourd'hui, si cela vous
convient.

-- Parfaitement, le 18 mai.

-- J'espre que d'ici ce jour-l, j'aurai chang de nom.

-- Comment cela? demanda mon oncle tonn.

-- Il se pourrait fort bien que je devienne Lord Avon.

-- Quoi! Est-ce que vous auriez des nouvelles? demanda mon oncle
d'une voix o je remarquai un tremblement.

-- J'ai envoy mon agent  Montevideo. Il croit avoir la preuve
que Lord Avon y est mort. En tout cas, il est absurde de supposer
que parce qu'un assassin se drobe  la justice...

-- Je ne vous permets pas d'employer ce terme-l, Sir Lothian, dit
mon oncle d'un ton sec.

-- Vous tiez l aussi bien que moi: Vous savez qu'il tait le
meurtrier.

-- Je vous rpte que vous ne le direz pas.

Les petits yeux gris et mchants de sir Lothian durent s'abaisser
devant la colre imprieuse qui brillait dans ceux de mon oncle.

-- Eh bien! Mme en laissant cela de ct, il est monstrueux que
le titre et les domaines restent ainsi en suspens pour toujours.
Je suis l'hritier, Tregellis, et j'entends faire valoir mes
droits.

-- Je suis, et vous le savez bien, l'ami intime de Lord Avon, dit
mon oncle avec raideur. Sa disparition n'a en rien diminu mon
affection pour lui et tant que son sort n'aura pas t tabli
d'une manire certaine, je ferai tout mon possible pour que ses
droits  lui soient galement respects.

-- Ses droits, c'est de tomber au bout d'une longue corde et
d'avoir l'chin brise, rpondit sir Lothian.

Et alors, changeant subitement de manires, il posa la main sur la
manche de mon oncle:

-- Allons, allons, Tregellis! J'tais son ami autant que vous,
dit-il. Nous ne pouvons rien changer aux faits et il est un peu
tard, aujourd'hui, pour nous chamailler  ce propos. Votre
invitation reste fixe  vendredi soir?

-- Certainement.

-- J'amnerai avec moi Wilson le Crabe et nous arrangerons
dfinitivement les conditions de notre petit pari.

-- Trs bien, sir Lothian. J'espre vous voir.

Ils se salurent.
Mon oncle s'arrta un instant  le suivre des yeux pendant qu'il
se mlait  la foule.

-- Bon sportsman, mon neveu, dit-il, hardi cavalier, le meilleur
tireur au pistolet de toute l'Angleterre, mais... homme dangereux.


X -- LES HOMMES DU RING


Ce fut  la fin de ma premire semaine passe  Londres, que mon
oncle donna un souper  la Fantaisie, comme c'tait l'habitude des
gentlemen de cette poque, qui voulaient faire figure dans ce
public comme Corinthiens et patrons de sport.

Il avait invit non seulement les principaux champions de
l'poque, mais encore les personnages  la mode qui
s'intressaient le plus au ring: Mr Flechter Reid, lord Say and
Sele, sir Lothian Hume, sir John Lade, le colonel Montgomery, sir
Thomas Apreece, l'honorable Berkeley Craven, et bien d'autres.

Le bruit s'tait dj rpandu dans les clubs que le prince serait
prsent et l'on recherchait avec ardeur les invitations.

La _Voiture et les Chevaux_ tait une maison bien connue des gens
de sport.

Elle avait pour propritaire un ancien professionnel, pugiliste de
valeur.

L'amnagement en tait primitif autant qu'il le fallait pour
satisfaire le bohmien le plus accompli.

Une des modes les plus curieuses, qui aient disparu maintenant,
voulait que les gens, blass sur le luxe et la haute vie, eussent
l'air de trouver un plaisir piquant  descendre jusqu'aux degrs
les plus bas de l'chelle sociale.

Aussi, les maisons de nuit et les tapis francs de Covent-Garden et
de Haymarket runissaient-ils souvent sous leurs votes enfumes
une illustre compagnie.

C'tait pour ces gens-l un changement que de tourner le dos  la
cuisine de Weltjie ou d'Ude, au chambertin du vieux Q... pour
aller dner dans une maison o se runissaient des
commissionnaires pour y manger une tranche de boeuf et la faire
descendre au moyen d'une pinte d'ale bue  la cruche d'tain.

Une foule grossire s'tait amasse dans la rue pour voir entrer
les champions.

Mon oncle m'avertit de surveiller mes poches pendant que nous la
traversions.

 l'intrieur tait une pice tendue de rideaux d'un rouge
d'tain, au sol sabl, aux murs garnis de gravures reprsentant
des scnes de pugilat et des courses de chevaux. Des tables aux
taches brunes, produites par les liqueurs, taient disposes  et
l.

Autour d'une d'elles, une demi-douzaine de gaillards  l'aspect
formidable taient assis, tandis que l'un d'eux, celui qui avait
l'air le plus brutal, y tait perch balanant les jambes. Devant
eux tait un plateau charg de petits verres et de pots d'tain.

-- Les amis avaient soif, monsieur, aussi leur ai-je apport un
peu d'ale, de dlie-langues, dit  demi-voix l'htelier. J'espre
que vous n'y trouverez pas d'inconvnient.

-- Vous avez trs bien fait, Bob. Comment a va-t-il, vous tous?
Comment allez-vous, Maddox? et vous, Baldwin? Ah! Belcher, je suis
enchant de vous voir.

Les champions se levrent et trent leur chapeau  l'exception de
l'individu assis sur la table qui continua  balancer ses jambes
et  regarder trs froidement et bien en face mon oncle.

-- Comment a va, Berks?

-- Pas trop mal et vous?

-- Dites: monsieur, quand vous parlez  un m'sieur, dit Belcher et
aussitt, donnant une brusque secousse  la table, il lana Berks
presque entre les bras de mon oncle.

-- H Jem, pas de a! dit Berks d'un ton bourru.

-- Je vous apprendrai les bonnes manires, Joe, puisque votre pre
a oubli de le faire. Vous n'tes pas ici pour boire du tord-
boyaux dans un sale taudis, mais vous tes en prsence de nobles
personnes, de Corinthiens  la dernire mode, et vous devez vous
rgler sur leurs faons.

-- J'ai t considr toujours comme une manire de noble
personne, moi-mme, dit Berks la langue paisse, mais si par
hasard j'avais dit ou fait quelque chose que je ne doive pas...

-- Voyons, l, Berks, c'est trs bien, s'cria mon oncle, qui
avait  coeur d'arranger les choses et de couper court  toute
querelle au dbut de la soire. Voici d'autres de nos amis.
Comment a va-t-il, Apreece? et vous aussi, colonel? Eh bien!
Jackson, vous paraissez avoir gagn immensment. Bonsoir, Lade,
j'espre que Lady Lade ne s'est pas trouve trop mal de notre
charmante promenade en voiture? Ah! Mendoza, vous avez l'air
aujourd'hui en assez bonne forme pour jeter votre chapeau par-
dessus les cordes. Sir Lothian, je suis heureux de vous voir. Vous
trouverez ici quelques vieux amis.

Parmi la foule mobile des Corinthiens et des boxeurs qui se
pressaient dans la pice, j'avais entrevu la carrure solide et la
face panouie du champion Harrison.

Sa vue me fit l'effet d'une bouffe d'air de la dune du Sud qui
avait pntr jusque dans cette chambre au plafond bas, sentant
l'huile, et je courus pour lui serrer la main.

-- Ah! matre Rodney. Ou bien dois-je vous appeler monsieur Stone,
comme je le suppose? Vous tes si chang qu'on ne vous
reconnatrait pas. J'ai bien de la peine  croire que c'est
vritablement vous qui veniez si souvent tirer le soufflet, quand
le petit Jim et moi nous tions  l'enclume. Eh! comme vous voil
beau, pour sr!

-- Quelles nouvelles apportez-vous de Friar's Oak? demandai-je
avec empressement.

-- Votre pre est venu faire un tour chez moi pour causer de vous,
et il me dit que la guerre va clater de nouveau, et qu'il espre
vous voir  Londres dans peu de jours, car il doit se rendre ici
pour visiter Lord Nelson et se mettre en qute d'un vaisseau.
Votre mre se porte bien. Je l'ai vue dimanche  l'glise.

-- Et Petit Jim?

La figure bonhomme du champion Harrison s'assombrit.

-- Il s'tait mis srieusement en tte de venir ici, ce soir, mais
j'avais des raisons pour ne pas le dsirer, de sorte qu'il y a un
nuage entre nous. C'est le premier, et cela me pse, matre
Rodney. Entre nous, j'ai de trs bonnes raisons pour dsirer qu'il
reste avec moi et je suis sr qu'avec sa fiert de caractre et
ses ides, il n'arriverait jamais  retrouver son quilibre une
fois qu'il aurait got de Londres. Je l'ai laiss l-bas, avec
une besogne suffisante pour le tenir occup jusqu' mon retour
prs de lui.

Un homme de haute taille, de proportions superbes et trs
lgamment vtu, s'avanait vers nous.

Il nous regarda fixement, tout surpris, et tendit la main  mon
interlocuteur.

-- Eh quoi? Jack Harrison? Une vraie rsurrection. D'o venez-
vous?

-- Enchant de vous voir, Jackson, dit mon ami. Vous avez l'air
aussi jeune et aussi solide que jamais.

-- Mais oui, merci, j'ai dpos la ceinture le jour o je n'ai
plus trouv personne avec qui je puisse lutter, et je me suis mis
 donner des leons.

-- Et moi j'exerce le mtier de forgeron, par l-bas, dans le
Sussex.

-- Je me suis souvent demand pourquoi vous n'avez pas guign ma
ceinture. Je vous le dis franchement, d'homme  homme, je suis
trs content que vous ne l'ayez pas fait.

-- Eh bien! C'est trs beau de votre part de parler ainsi,
Jackson. Je l'aurais peut-tre essay, mais la bonne femme s'y est
oppose. Elle a t une excellente pouse pour moi, et je n'ai pas
un mot  dire contre elle. Mais je me sens quelque peu isol, car
tous ces jeunes gens ont paru depuis mon temps.

-- Vous pourriez en battre quelques-uns encore, dit Jackson en
palpant les biceps de mon ami. Jamais on ne vit meilleure toile
dans un ring de vingt-quatre pieds. Ce serait une vraie fte que
de vous voir aux prises avec certains de ces jeunes. Voulez-vous
que je vous engage contre eux?

Les yeux d'Harrison tincelrent  cette ide, mais il secoua la
tte.

-- C'est inutile, Jackson, j'ai promis  ma vieille. Voil
Belcher. N'est-ce pas ce jeune gaillard  belle tournure, 
l'habit si voyant.

-- Oui, c'est Jem, vous ne l'avez pas vu, c'est un joyau.

-- Je l'ai entendu dire. Quel est ce tout jeune, qui est prs de
lui? Il m'a l'air d'un solide gars.

-- C'est un nouveau qui vient de l'Ouest. On le nomme Wilson le
Crabe.

Harrison le considra avec intrt.

-- J'ai entendu parler de lui. On organise un match sur lui,
n'est-ce pas?

-- Oui, Sir Lothian Hume, le gentleman  figure maigre que l'on
voit l-bas, l'a retenu contre l'homme de sir Charles Tregellis.
Nous allons apprendre des nouvelles de ce match ce soir,  ce
qu'il parat. Jem Belcher s'attend  de beaux exploits de la part
de Wilson le Crabe. Voici Tom le frre de Belcher. Il cherche
aussi un engagement. On dit qu'il est plus vif que Jem avec les
gants, mais qu'il ne frappe pas aussi dur. J'tais en train de
parler de votre frre, Jem.

-- Le petit fera son chemin, dit Belcher qui s'tait approch.
Pour le moment, il se joue plutt qu'il ne se bat, mais quand il
aura jet sa gourme, je le tiens contre n'importe lequel de ceux
qui sont sur la liste. Il y a dans Bristol, en ce moment, autant
de champions qu'il y a de bouteilles dans un cellier. Nous en
avons reu deux de plus -- Gully et Pearse --qui feront souhaiter
 vos tourtereaux de Londres, qu'ils retournent bientt dans leur
pays de l'Ouest.

-- Voici le Prince, dit Jackson,  un bourdonnement confus qui
vint de la porte.

Je vis Georges s'avancer  grands fracas avec un sourire
bienveillant sur sa face pleine de bonhomie.

Mon oncle lui souhaita la bienvenue et lui amena quelques
Corinthiens pour les lui prsenter.

-- Nous aurons des ennuis, vieux, dit Belcher  Jackson. Berks
boit du gin  mme la cruche et vous savez quel cochon a fait
quand il est saoul.

-- Il faut lui mettre un bouchon, papa, dirent plusieurs des
autres boxeurs. Quand il est  jeun on ne peut pas dire qu'il est
un charmeur, mais quand il est charg, il n'y a plus moyen de le
supporter.

Jackson, en raison de ses prouesses et du tact dont il faisait
preuve, avait t choisi comme ordonnateur en chef de tout ce qui
concernait le corps des boxeurs, qui le dsignait habituellement
sous le nom de commandant en chef.

Lui et Belcher s'approchrent de la table sur laquelle Berks
s'tait perch.

Le coquin avait dj la figure allume, les yeux lourds et
injects.
-- Il faut bien vous tenir ce soir, Berks, dit Jackson. Le Prince
est ici et...

-- Je ne l'ai pas encore aperu, dit Berks quittant la table en
chancelant. O est-il, patron? Allez lui dire que Joe Berks serait
trs fier de le secouer par la main.

-- Non, pas de a, Joe, dit Jackson en posant la main sur la
poitrine de Berks qui faisait un effort pour se frayer passage
dans la foule. Vous ferez bien de vous tenir  votre place. Sinon
nous vous mettrons  un endroit o vous ferez autant de bruit
qu'il vous plaira.

-- O est-il cet endroit, patron?

-- Dans la rue, par la fentre. Nous entendons avoir une soire
tranquille, comme Jem Belcher et moi nous allons vous le montrer,
si vous prtendez nous faire voir de vos tours de Whitechapel.

-- Doucement, patron, grogna Berks, srement j'ai toujours eu la
rputation de me conduire comme il faut.

-- C'est ce que j'ai toujours dit, Berks, et tchez de vous
conduire comme si vous ltiez. Mais voici que notre souper est
prt. Le Prince et Lord Sele font leur entre. Deux  deux, mes
gars, et n'oubliez pas dans quelle socit vous tes.

Le repas fut servi dans une grande salle o le drapeau de la
Grande-Bretagne et des devises en grand nombre dcoraient les
murs.

Les tables taient arranges de faon  former les trois cts
d'un carr.

Mon oncle occupait le centre de la plus grande et avait le Prince
 sa droite, Lord Sele  sa gauche. Il avait eu la sage prcaution
de rpartir les places  l'avance, de manire  rpartir les
gentlemen parmi les professionnels et  viter le danger de mettre
cte  cte deux ennemis, comme celui de placer un homme, qui
avait t rcemment vaincu,  ct de son vainqueur.

Quant  moi, j'avais d'un ct le champion Harrison et de l'autre
un gros gaillard  figure panouie qui m'apprit qu'il se nommait
Bill War, qu'il tait propritaire d'un public house  l'Unique
Tonne dans Jermyn Street, et qu'il tait un des plus rudes
champions de la liste.

-- C'est ma viande qui me perd, monsieur, me dit-il. a me pousse
sur le corps avec une rapidit surprenante. Je devrais me battre 
treize stone huit onces et je suis arriv au poids de dix-sept. Ce
sont les affaires qui en sont la cause. Il faut que je reste
derrire le comptoir toute la journe et pas moyen de refuser une
tourne de peur de fcher un client. Voil qui a perdu plus d'un
champion avant moi.

-- Vous devriez prendre ma profession, dit Harrison. Je me suis
fait forgeron et je n'ai pas pris un demi-stone de plus en quinze
ans.

-- Chez nous, les uns se mettent  un mtier, les autres  un
autre, mais le plus grand nombre se font tenanciers de bars pour
leur compte.

-- Voyez Will Wood que j'ai battu en quarante rounds au beau
milieu d'une tempte de neige par l-bas, du ct de Navestock. Il
conduit une voiture de louage. Le petit Firby, ce bandit, est
garon de caf  prsent. Dick Humphries... il est marchand de
charbon, il a toujours tenu  tre distingu. Georges Ingleston
est voiturier chez un brasseur. Mais quand on vit  la campagne,
il y a au moins une chose qu'on ne risque pas, c'est d'avoir des
jeunes Corinthiens et des tourneaux de bonne famille toujours
devant vous  vous provoquer en face.

C'tait bien le dernier inconvnient auquel, selon moi, ft expos
un professionnel fameux par ses victoires, mais plusieurs
gaillards  figures bovines, qui taient de l'autre ct de la
table, approuvrent de la tte.

-- Vous avez raison, Bill, dit l'un d'eux. Personne n'a autant que
moi d'ennuis avec eux. Un beau soir, les voil qui entrent dans
mon bar, chauffs par le vin. C'est vous qui tes Tom Owen, le
boxeur, que dit l'un d'eux  votre service, Monsieur, que je
rponds. Eh bien, attrapez a, dit-il, et voil une bourrade
sur le nez, ou bien ils me lancent une gifle du revers de la main,
 travers les chopes, ou bien c'est autre chose. Alors, ils
peuvent aller brailler partout qu'ils ont tap sur Tom Owen.

-- Est-ce que vous ne leur dbouchez pas quelques fioles en
rcompense? demanda Harrison.

-- Je ne discute jamais avec eux; je leur dis:  prsent,
Messieurs, ma profession est celle de boxeur et je ne me bats pas
pour l'amour de l'art, pas plus qu'un mdecin ne vous drogue pour
rien, pas plus qu'un boucher ne vous fait cadeau de ses tranches
de rumsteak. Faites une petite bourse, mon matre, et je vous
promets de vous faire honneur. Mais ne vous figurez pas que vous
aller sortir d'ici, vous faire gorger  l'oeil par un champion de
poids moyen.

-- C'est aussi comme cela que je fais, Tom, dit son gros voisin.
S'ils mettent une guine sur le comptoir -- ils n'y manquent pas
quand ils ont beaucoup bu -- je leur donne ce que j'estime valoir
une guine et je ramasse l'argent.

-- Mais s'ils ne le font pas.
-- Eh bien! dans ce cas, il s'agit d'une attaque ordinaire contre
un fidle sujet de Sa Majest, le nomm William War. Je les trane
devant le magistrat le lendemain. a leur cote huit jours ou
vingt shillings.

Pendant ce temps, le souper avanait  grand train.

C'tait un de ces repas solides et peu compliqus qui taient  la
mode au temps de nos grands-pres et cela vous expliquera, 
certains d'entre vous, pourquoi ils n'ont jamais connu ces
parents-l.

De larges tranches de boeuf, des selles de mouton, des langues
fumes, des pts de veau et de jambon, des dindons, des poulets,
des oies, toutes les sortes de lgumes, un dfil de sherrys
ardents, de grosses ales, tel tait le fond principal du festin.

C'tait la mme viande et la mme cuisine devant laquelle auraient
pu s'attabler, quatorze sicles auparavant, leurs anctres
norvgiens et germains.

Et  vrai dire, comme je contemplais  travers la vapeur des plats
ces ranges de trognes farouches et grossires, ces larges
paules, qui s'arrondissaient par-dessus la table, j'aurais pu
croire que j'assistais  une de ces plantureuses bombances de
jadis, o les sauvages convives rongeaient la viande jusqu' l'os,
puis, en leurs jeux meurtriers, jetaient leurs restes  la tte de
leurs captifs.

a et l, la figure plus ple et les traits aquilins d'un
Corinthien rappelaient de plus prs le type normand, mais en
grande majorit ces faces stupides, lourdes, aux joues rebondies,
faces d'hommes pour qui la vie tait une bataille, voquaient la
sensation la plus exacte possible dans notre milieu, de ce que
devaient tre ces farouches pirates, ces corsaires qui nous
portaient dans leurs flancs.
Et cependant, lorsque j'examinais attentivement, un  un, chacun
des hommes que j'avais en face de moi, il m'tait ais de voir que
les Anglais, bien qu'ils fussent dix contre un, n'avaient pas t
les seuls matres du terrain, mais que d'autres races s'taient
montres capables de produire des combattants dignes de se mesurer
avec les plus forts.

Sans doute, il n'y avait personne dans l'assistance qui ft
comparable  Jackson ou  Belcher, pour la beaut des proportions
et la bravoure. Le premier tait remarquable par la structure
magnifique, l'troitesse de sa taille, la largeur herculenne de
ses paules. Le second avait la grce d'une antique statue
grecque, une tte dont plus d'un sculpteur eut voulu reproduire la
beaut. Il avait dans les reins, les membres, l'paule, cette
longueur, cette finesse de lignes qui lui donnaient l'agilit,
lactivit de la panthre.

Dj, pendant que je le regardais, j'avais cru voir sur sa
physionomie comme une ombre tragique.

Je pressentais en quelque sorte l'vnement qui devait arriver
quelques mois plus tard, cette balle de raquette dont le choc lui
fit perdre pour toujours la vue d'un ct.

Mais, avec son coeur fier, il ne se laissa pas arracher son titre
sans lutte.

Aujourd'hui encore, vous pouvez lire le dtail de ce combat o le
vaillant champion, n'ayant qu'un oeil et mis ainsi hors d'tat de
juger exactement la distance, lutta pendant trente-cinq minutes
contre son jeune et formidable adversaire, et alors, dans
l'amertume de sa dfaite, on l'entendit exprimer son chagrin au
sujet de l'ami qui l'avait soutenu de toute sa fortune.

Si  cette lecture, vous n'tes pas mu, c'est qu'il doit manquer
en vous certaine chose indispensable pour faire de vous un homme.

Mais, s'il n'y avait autour de la table aucun homme capable de
tenir tte  Jackson ou  Jem Belcher, il y en avait d'autres
d'une race, d'un type diffrents, possdant des qualits qui
faisaient d'eux de dangereux boxeurs.

Un peu plus loin dans la pice, j'aperus la face noire et la tte
crpue de Bill Richmond portant la livre rouge et or de valet de
pied.

Il tait destin  tre le prdcesseur des Molineaux, des Sutton,
de toute cette srie de boxeurs noirs qui ont fait preuve de cette
vigueur de muscle, de cette insensibilit  la douleur qui
caractrisent l'Africain et lui assurent un avantage tout
particulier, dans le sport du ring. Il pouvait aussi se glorifier
d'avoir t le premier Amricain de naissance qui et conquis des
lauriers sur le ring anglais.

Je vis aussi la figure aux traits fins de Dan Mendoza le juif, qui
venait alors de quitter la vie active.

Il laissait derrire lui une rputation d'lgance, de science
accomplie qui depuis lors, jusqu' ce jour, n'a point t
surpasse.

La seule critique qu'on pt lui faire tait de ne pas frapper avec
assez de force. C'tait certes un reproche qu'on n'et point
adress  son voisin, dont la figure allonge, le nez aquilin, les
yeux noirs et brillants indiquaient clairement qu'il appartenait 
la mme vieille race.

Celui-l, c'tait le formidable Sam, le Hollandais qui se battait
au poids de neuf stone six onces, mais nanmoins, possdait une
telle vigueur dans ses coups, que par la suite, ses admirateurs
consentaient  le patronner contre le champion de quatorze stone,
 la condition qu'ils fussent tous deux lis  cheval sur un banc.

Une demi-douzaine d'autres figures juives au teint blme
prouvaient avec quelle ardeur les Juifs de Houndsditch et de
Whitechapel s'taient adonns  ce sport de leur pays adoptif et
qu'en cette carrire, comme en d'autres plus srieuses de
l'activit humaine, ils taient capables de se mesurer avec les
plus forts.

Ce fut mon voisin War qui mit le plus grand empressement  me
faire connatre ces clbrits, dont la rputation avait retenti
dans nos plus petits villages du Sussex.

-- Voici, dit-il, Andrew Gamble le champion irlandais. C'est lui
qui a battu Noah James de la Garde, et qui a ensuite t presque
tu par Jem Belcher dans le creux du banal de Wimbledon, tout prs
de la potence d'Abbershaw. Les deux qui viennent aprs lui sont
aussi des Irlandais, Jack O'Donnell et Bill Ryan. Quand vous
trouvez un bon irlandais, vous ne sauriez rien trouver de mieux,
mais ils sont terriblement tratres. Ce petit gaillard  figure
narquoise, c'est Cab Baldwin, le fruitier, celui qu'on appelle
l'orgueil de Westminster. Il n'a que cinq pieds sept pouces et ne
pse que neuf stone cinq, mais il a autant de coeur qu'un gant.
Il n'a jamais t battu, et il n'y a personne, ayant son poids 
un stone prs, qui soit capable de le battre, except le seul Sam
le Hollandais. Voici Georges Maddox, un autre de la mme couve,
un des meilleurs boxeurs qui aient jamais mis habit bas. Ce
personnage  l'air comme il faut, et qui mange avec une
fourchette, celui qui a la tournure d'un Corinthien,  cela prs
que la bosse de son nez n'est pas tout  fait  sa place, c'est
Dick Humphries, le mme qui tait le Coq des poids moyens jusqu'au
jour o Mendoza vint lui couper la crte. Vous voyez cet autre 
la tte grisonnante et des cicatrices sur la figure?

-- Eh mais, c'est Tom Faulkner, le joueur de cricket, s'cria
Harrison, en regardant dans la direction qu'indiquait le doigt de
War. C'est le joueur le plus agile des Midlands et quand il tait
en pleine vigueur, il n'y avait gure de boxeurs en Angleterre qui
fussent capables de lui tenir tte.

-- Vous avez raison, Jack Harrison. Il fut un des trois qui se
prsentrent, lorsque les trois champions de Birminghan portrent
un dfi aux trois champions de Londres. C'est un arbre toujours
vert, ce Tom. Eh bien, il avait cinquante cinq ans passs quand il
dfia et battit en cinquante minutes Jack Hornhill qui avait assez
d'endurance pour venir  bout de bien des jeunes. Il est
prfrable de rendre des points en poids qu'en annes.

-- La jeunesse aura son compte, dit de l'autre ct de la table
une voix chevrotante. Oui, mes matres, les jeunes auront leur
compte.

L'homme, qui venait de parler, tait le personnage le plus
extraordinaire qu'il y eut dans cette salle o s'en trouvaient de
si extraordinaires.

Il tait vieux, trs vieux, si vieux mme qu'il chappait  toute
comparaison et personne n'eut t en tat de dire son ge, d'aprs
sa peau momifie et ses yeux de poisson.

Quelques rares cheveux gris taient pars sur son crne jauni.
Quant  ses traits, ils avaient  peine quelque chose d'humain,
tant ils taient dforms, car les rides profondes et les poches
flasques de l'extrme vieillesse taient venues s'ajouter sur une
figure qui avait toujours t d'une laideur grossire et que bien
des coups avaient achev de ptrir et d'craser.

Ds le commencement du repas, j'avais remarqu cet tre-l, qui
appuyait sa poitrine contre le bord de la table, comme pour y
trouver un soutien ncessaire, et qui pluchait, d'une main
tremblante, les mets placs devant lui.

Mais, peu  peu, comme ses voisins le faisaient boire
copieusement, ses paules reprirent de leur carrure. Son dos se
raidit, ses yeux s'allumrent, et il regarda autour de lui,
d'abord avec surprise, comme s'il ne se rappelait pas bien comment
il tait venu l, puis avec une expression d'intrt vritablement
croissant.

Il coutait, en se faisant de sa main un cornet acoustique, les
conversations de ceux qui l'entouraient.

-- C'est le vieux Buckhorse, dit  demi-voix le champion Harrison.
Il tait exactement comme cela, il y a vingt ans, quand j'entrai
pour la premire fois dans le ring. Il y eut un temps o il tait
la terreur de Londres.

-- Oui, il l'tait, dit Bill War. Il se battait comme un cerf dix-
cors et il avait une telle endurance qu'il se laissait jeter 
terre d'un coup de poing, par le premier fils de famille venu,
pour une demi-couronne. Il n'avait pas  mnager sa figure, voyez-
vous, car il a toujours t l'homme le plus laid d'Angleterre.
Mais voil bien prs de soixante ans qu'on lui a fendu l'oreille
et il a fallu lui flanquer plus d'une racle pour lui faire
comprendre enfin que la force le quittait.

-- La jeunesse aura son compte, mes matres, ronronnait le vieux
en secouant pitoyablement la tte.

-- Remplissez-lui son verre, dit War. Eh! Tom, versez-lui une
goutte de tord-boyaux  ce vieux Buckhorse. Rchauffez-lui le
coeur.

Le vieux versa un verre de gin dans sa gorge ride. Cela produisit
sur lui un effet extraordinaire.

Une lueur brilla dans chacun de ses yeux teints.

Une lgre rougeur se montra sur ses joues cireuses.

Ouvrant sa bouche dente, il lana soudain un son tout
particulier, argentin comme celui d'une cloche au son musical.

De rauques clats de rire de toute la compagnie y rpondirent. Des
figures allumes se penchrent en avant les unes des autres pour
apercevoir le vtran.

-- C'est Buckhorse, cria-t-on, c'est Buckhorse qui ressuscite.

-- Riez si vous voulez, mes matres, s'cria-t-il dans son jargon
de Lewkner Lane en levant ses deux mains maigres et sillonnes de
veines. Il ne se passera pas longtemps avant que vous voyiez mes
griffes qui ont cogn sur la boule de Figg et sur celle de Jack
Broughton et celle de Harry Gray et bien d'autres boxeurs fameux
qui se battaient pour gagner leur pain, avant que vos pres
fussent capables de manger leur soupe.

La compagnie se remit  rire et  encourager le vtran, par des
cris o l'intonation railleuse n'tait pas dpourvue de sympathie.

-- Servez-les bien, Buckhorse, arrangez-les donc. Racontez leur
comment les petits s'y prenaient de votre temps.

Le vieux gladiateur jeta autour de lui un regard des plus
ddaigneux.

-- Eh! d'aprs ce que je vois, dit-il de son fausset aigu et
chevrotant, il y en a parmi vous qui ne sont pas capables de faire
partir une mouche pose sur de la viande. Vous auriez fait de trs
bonnes femmes de chambre, la plupart d'entre vous, mais vous vous
tes tromps de chemin, quand vous tes entrs dans le ring.

-- Donnez-lui un coup de torchon par la bouche, dit une voix
enroue.

-- Joe Berks, dit Jackson, je me chargerais d'pargner au bourreau
la peine de te rompre le cou, si Son Altesse royale n'tait pas
prsente.

-- a se peut bien, patron, dit le coquin  moiti ivre, qui se
redressa en chancelant. Si j'ai dit quelque chose qui ne convienne
pas  un m'sieu comme il faut...

-- Asseyez-vous, Berks, cria mon oncle d'un ton si imprieux que
l'individu retomba sur sa chaise.

-- Eh bien! Lequel de vous regarderait en face Tom Slack, ppia le
vieux, ou bien Jack Broughton, lui qui a dit au vieux duc de
Cumberland qu'il se chargeait de dmolir la garde du roi de
Prusse,  raison d'un homme par jour, tous les jours du mois de
l'anne, jusqu' ce qu'il ft venu  bout de tout le rgiment, et
le plus petit de ces gardes avait six pieds de long. Lequel
d'entre vous aurait t capable de se remettre d'aplomb aprs le
coup de torchon que donna le gondolier italien  Bob Wittaker?

-- Qu'est-ce que c'tait, Buckhorse? crirent plusieurs voix.

-- Il vint ici d'un pays tranger, et il tait si large qu'il se
mettait de profil pour passer par une porte. Il y tait forc sur
ma parole, et il tait si fort que partout o il cognait, il
fallait que l'os parte en morceaux et quand il eut cass deux ou
trois mchoires, on crut qu'il n'y aurait personne dans le pays en
mesure de se lever contre lui. Pour lors, le roi s'en mle. Il
envoie un de ses gentilshommes trouver Figg pour lui dire: Il y a
un petit qui casse un os  chaque fois qu'il touche et a fait peu
d'honneur aux gars de Londres, s'ils le laissent partir sans lui
avoir flanqu une rosse. Comme a Figg se lve et il dit: Je ne
sais pas, mon matre. Il peut bien casser la gueule  n'importe
qui des gens de son pays, mais je lui amnerai un gars de Londres
 qui il ne cassera pas la mchoire quand mme il se servirait
d'un marteau pilon. J'tais avec Figg au caf Slaughter, qui
existait alors, quand il a dit a au gentilhomme du roi: et j'y
vais, oui, j'y vais.

Aprs ces mots, il lana de nouveau ce cri singulier qui
ressemblait  un son de cloche. Sur quoi les Corinthiens et les
boxeurs se mirent de nouveau  rire et  l'applaudir.

-- Son Altesse... c'est--dire le comte de Chester... serait
charm d'entendre jusqu'au bout votre rcit Buckhorse, dit mon
oncle  qui le prince venait de parler  voix basse.

-- Eh bien, Altesse Royale, voici ce qui se passa. Au jour venu,
tout le monde se rassembla dans l'amphithtre de Figg, le mme
qui se trouvait  Tottenham Court. Bob Wittaker tait l, et ce
grand bandit de gondolier italien y tait aussi. Il y avait
galement l tout le beau monde. Ils taient plus de vingt mille
entasss qu'on aurait cru  voir leurs ttes, comme des pommes de
terre dans un tonneau faisant des ranges sur les bancs tout
autour. Et Jack Figg tait l en personne pour veiller  ce qu'on
jout franc jeu dans cette lutte, avec un coquin de l'tranger.
Tout le peuple tait entass en cercle, sauf qu' un endroit il y
avait un passage pour que les messieurs de la noblesse pussent
aller prendre leurs places assises. Quant au ring, il tait en
charpente, comme c'tait la coutume alors, et lev d'une hauteur
d'homme par-dessus la tte des gens. Bon! quand Bob eut t mis en
face de ce gant italien, je lui dis: Bob! donnez-lui un bon coup
dans les soufflets, parce que j'avais bien vu qu'il tait aussi
enfl qu'une galette au fromage. Alors, Bob marche et comme il
s'avance vers l'tranger, il reoit un rude coup sur la boule.
J'entendis le bruit sourd que a fit et j'entendis passer quelque
chose tout prs de moi, mais quand je regardai, l'Italien tait en
train de se tter les muscles au milieu de la scne, mais quant 
Bob, impossible de l'apercevoir, pas plus que s'il n'tait jamais
venu l.

L'auditoire tait suspendu aux lvres du vieux boxeur.

-- Eh bien! crirent une douzaine de voix, eh bien, Buckhorse!
Est-ce qu'il l'avait aval, quoi enfin?

-- Eh bien, mes garons, voil justement ce que je me demandais
quand tout  coup, je vois deux jambes qui se dressaient en l'air,
au milieu du public,  une bonne distance de l. Je reconnus les
jambes de Bob, parce qu'il portait une sorte de culotte jaune avec
des rubans bleus aux genoux. Le bleu, c'tait sa couleur. Alors,
on le remit sur le bon bout. Oui, on lui fraya un passage et on
l'applaudit pour lui donner du courage, quoiqu'il n'en et jamais
manqu. Tout d'abord il tait si bloui qu'il ne savait pas s'il
tait  l'glise ou dans la prison du Maquignon, mais quand je
l'eus mordu aux deux oreilles, il se secoua et revint  lui. Nous
allons nous y remettre, Buck qu'il dit. Il vous a marqu dis-
je. Et il cligna de l'oeil ou de ce qui lui en restait. Alors
l'Italien lance de nouveau son poing, mais Bob fait un bond de
ct et lui envoie un coup en pleine viande, avec toute la force
que Dieu lui avait donne.

-- Eh bien? Eh bien?

-- Eh bien! L'Italien avait reu a en plein sur la gorge et a le
fit ployer en deux comme une mesure de deux pieds. Alors, il se
redresse et lance un cri. Jamais vous n'avez entendu chanter
Gloria! Allluia! de cette force-l. Et voil que d'un bond, il
saute  bas de l'estrade et enfile le passage libre de toute la
vitesse de ses pattes. Tout le public se lve et part avec lui
aussi vite qu'on pouvait, mais on riait, on riait! Tout le chenil
tait plein de gens sur trois de front, qui se tenaient les flancs
comme s'ils eussent eu peur de se casser en deux. Bon, nous lui
fmes la chasse le long de Holborn jusque dans Fleet-Street, puis
dans Cheapside, plus loin que la Bourse, et on ne le rattrapa
qu'au bureau d'embarquement o il s'informait  quelle heure avait
lieu le premier dpart pour l'tranger.

Les rires redoublrent, on fit tinter les verres sur la table,
quand le vieux Buckhorse eut achev son histoire.

Je vis le Prince de Galles remettre quelque chose au garon qui
s'approcha et glissa l'objet dans la main du vtran. Il cracha
dessus avant de le fourrer dans sa poche.

Pendant ce temps-l, la table avait t desservie. Elle tait
maintenant parseme de bouteilles et de verres, et l'on
distribuait de longues pipes de terre et des paquets de tabac.

Mon oncle ne fumait point, parce qu'il croyait que cette habitude
noircissait les dents, mais un bon nombre de Corinthiens, et le
Prince fut des premiers, donnrent l'exemple en allumant leurs
pipes.

Toute contrainte avait disparu.

Les boxeurs professionnels, allums par le vin, s'interpellaient
bruyamment d'un bout  l'autre des tables en envoyant  grands
cris leurs souhaits de bienvenue  leurs amis qui se trouvaient 
l'autre bout de la pice.

Les amateurs, se mettant  l'unisson de la compagnie, n'taient
gure moins bruyants et, discutant  haute voix les mrites des
uns et des autres, critiquaient  la face des professionnels leur
manire de se battre et faisaient des paris sur les rencontres
futures.

Au milieu de ce sabbat retentit un coup frapp d'un air
autoritaire sur la table. Mon oncle se leva pour prendre la
parole.

Tel qu'il tait debout, sa figure ple et calme, le corps si bien
pris, je ne l'avais jamais vu sous un aspect si avantageux pour
lui, car avec toute son lgance, il paraissait possder un empire
incontest sur ces farouches gaillards.

On et dit un chasseur qui va et vient sans souci, au milieu d'une
meute qui bondit et aboie.

Il exprima son plaisir de voir un si grand nombre de bons
sportsmen runis, et reconnut l'honneur qui avait t fait tant 
ses invits qu' lui-mme, par la prsence, ce soir-l, d'une
illustre personnalit qu'il devait mentionner sous le nom de comte
de Chester.

Il tait fch que la saison ne lui et pas permis de servir du
gibier sur la table, mais il y avait autour d'elle de si beau
gibier qu'on n'en regrettait pas l'absence.

Applaudissements et rires.

Selon lui, le sport du ring avait contribu  dvelopper ce mpris
de la douleur et du danger qui avait tant de fois contribu au
salut du pays dans les temps passs et qui allait redevenir
ncessaire s'il devait en croire ce qu'il avait entendu.

Si un ennemi dbarquait sur nos rivages, alors, avec notre arme
si peu nombreuse, nous serions dans la ncessit de compter sur la
bravoure naturelle  la race, bravoure plie  la persvrance par
la vue et la pratique des sports virils.
En temps de paix galement, les rgles du ring avaient t utiles,
en ce qu'elles consolidaient les principes du jeu loyal, en ce
qu'elles rendaient l'opinion publique hostile  l'usage du couteau
ou des coups de bottes si rpandu  l'tranger.

Il concluait en demandant que l'on bt au succs de la Fantaisie,
en associant  ce toast le nom de John Jackson, le digne
reprsentant et le type de ce qu'il y avait de plus admirable dans
la boxe anglaise.

Jackson ayant rpondu avec une promptitude et un -propos
qu'aurait pu lui envier plus d'un homme public, mon oncle se leva
encore une fois.

-- Nous sommes runis, ce soir, dit-il, non seulement pour
clbrer les gloires passes du ring professionnel, mais encore
pour organiser des rencontres prochaines. Il serait ais,
maintenant que les patrons et les boxeurs sont groups sous ce
toit, de rgler quelques accords. J'en ai moi-mme donn l'exemple
en faisant avec Sir Lothian Hume un match dont les conditions vont
vous tre communiques par ce gentleman.

Sir Lothian se leva, un papier  la main.

-- Altesse Royale et gentlemen, voici en peu de mots les
conditions. Mon homme, Wilson le Crabe, de Gloucester, qui ne
s'est jamais battu pour un prix, s'engage  une rencontre qui aura
lieu le 18 mai de la prsente anne avec tout homme, quel que soit
son poids, qui aura t choisi par Sir Charles Tregellis. Le choix
de Sir Charles Tregellis est limit  un homme au-dessous de vingt
ans ou au-dessus de trente-cinq de manire  exclure Belcher et
les autres candidats aux honneurs du championnat. Les enjeux sont
de deux mille livres contre mille livres. Deux cents livres seront
payes par le gagnant  son homme. Qui se ddira, paiera.
C'tait chose curieuse que de voir avec quelle gravit tous ces
gens-l, boxeurs et amateurs, penchaient la tte et jugeaient les
conditions du match.

-- On m'apprend, dit Sir John Lade, que Wilson le Crabe est g de
vingt-trois ans, et que, sans avoir jamais disput de prix dans un
combat rgulier, sur le ring public, il n'en a pas moins concouru
pour des enjeux, dans l'enceinte des cordes, en maintes occasions.

-- Je l'y ai vu six ou sept fois, dit Belcher.

-- C'est prcisment pour ce motif, Sir John, que je mise  deux
contre un en sa faveur.

-- Puis-je demander, dit le Prince, quels sont au juste la taille
et le poids de Wilson?

-- Altesse royale, c'est cinq pieds onze pouces et treize stone
dix.

-- Voila une taille et un poids qui suffisent de reste pour
n'importe quel bipde, dit Jackson au milieu des murmures
approbateurs des professionnels.

-- Lisez les rgles du combat, Sir Lothian.

-- Le combat aura lieu le mardi 18 mai,  dix heures du matin,
dans un endroit qui sera fix postrieurement. Le ring sera un
carr de vingt pieds de ct. Ni lun ni l'autre des combattants
ne se retirera  moins d'un coup dcisif reconnu pour tel par les
arbitres. Ceux-ci seront au nombre de trois, ils seront choisis
sur le terrain, savoir deux pour les cas ordinaires, et un pour
les dpartager. Cela est-il conforme  vos dsirs, Sir Charles?

Mon oncle acquiesa d'un signe de tte.

-- Avez-vous quelque chose  dire, Wilson?

Le jeune pugiliste, qui tait d'une structure singulire dans sa
maigreur efflanque, avec une figure accidente, osseuse, passa
ses doigts dans sa chevelure coupe court.

-- Si a vous plat, monsieur, dit-il avec le lger zzaiement des
campagnards de l'Ouest, un ring de vingt pieds de ct, c'est un
peu troit pour un homme de treize stone.

Nouveau murmure d'approbation parmi les professionnels.

-- Combien vous faudrait-il, Wilson?

-- Vingt-quatre, Sir Lothian.

-- Avez-vous quelque objection, Sir Charles?

-- Aucune.

-- Avez-vous encore quelque chose  demander, Wilson?

-- Si a vous plat, monsieur, je ne serais pas fch de savoir
avec qui je vais me battre.

--  ce que je vois, vous n'avez pas encore officiellement dsign
votre champion, Sir Charles.

-- J'ai l'intention de ne le faire que le matin mme du combat. Je
crois que le texte mme de notre pari me reconnat ce droit.

-- Certainement, vous pouvez en faire usage.

-- C'est mon intention et je serais immensment oblig envers Mr
Berkeley Craven, s'il voulait bien accepter le dpt des enjeux.

Ce gentleman s'tant empress de donner son consentement, toutes
les formalits que comportaient ces modestes tournois furent
accomplies.

Et alors, ces hommes sanguins, vigoureux, tant chauffs par le
vin, changeaient des regards de colre d'un bord  l'autre des
tables.

La lumire pntrant  travers les spirales grises de la fume du
tabac clairait les figures sauvages, anguleuses des Juifs et les
faces rougies des rudes Saxons. La vieille querelle qui s'tait
jadis leve pour savoir si Jackson avait commis ou non un acte
dloyal en prenant Mendoza par les cheveux lors de sa lutte 
Hornchurch, se ranima de nouveau.

Sam le Hollandais jeta un shilling sur la table et offrit de se
battre contre la gloire de Westminster, si celui-ci osait soutenir
que Mendoza avait t vaincu loyalement.

Joe Berks, qui tait devenu de plus en plus bruyant et agressif 
mesure que la soire s'avanait, tenta de monter sur la table, en
profrant d'horribles blasphmes, pour en venir aux mains avec un
vieux Juif nomm Yussef le batailleur, qui s'tait lanc  corps
perdu dans la discussion.

Il n'en et pas fallu beaucoup plus pour que le souper se termint
par une bataille gnrale et acharne et ce ne fut que grce aux
efforts de Jackson, de Belcher et d'Harrison et d'autres hommes
plus froids, plus rassis, que nous n'assistmes pas  une mle.
Alors, cette question une fois carte, surgit  la place celle
des prtentions rivales pour les championnats de diffrents poids.

Des propos encolrs furent de nouveau changs. Des dfis taient
dans l'air.

Il n'y avait pas de limite prcise entre les poids lgers, moyens
et lourds et, cependant, c'tait une affaire importante, pour le
classement d'un boxeur de savoir s'il serait cot comme le plus
lourd des poids lgers, ou le plus lger des poids lourds.

L'un se posait comme le champion de dix stone; l'autre tait prt
 accepter n'importe quel match  onze stone, mais se refusait 
aller jusqu' douze, ce qui aurait eu pour rsultat de le mettre
aux prises avec l'invincible Jem Belcher.

Faulkner se donnait comme le champion des vtrans, et l'on
entendit mme rsonner  travers le tumulte le singulier coup de
cloche du vieux Buckhorse, dclarant qu'il portait un dfi 
n'importe quel boxeur ayant plus de quatre-vingts ans et pesant
moins de sept stone.

Mais malgr ces claircies, il y avait de l'orage dans l'air. Le
champion Harrison venait de me dire tout bas qu'il tait
absolument certain que nous n'arriverions jamais au bout de la
soire sans dsagrments. Il m'avait conseill, dans le cas o la
chose prendrait une mauvaise tournure, de me rfugier sous la
table, quand le matre de l'auberge entra d'un pas press et remit
un billet  mon oncle.

Celui-ci le lut et le fit passer au Prince qui le lui rendit en
relevant les sourcils et en faisant un geste de surprise.

Alors, mon oncle se leva, tenant le bout de papier et le sourire
aux lvres:
-- Gentlemen, dit-il, il y a en bas un tranger qui attend et
exprime le dsir d'engager un combat dcisif avec le meilleur
boxeur qu'il y ait dans la salle.


XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES


Cette annonce concise fut suivie d'un moment de surprise
silencieuse puis d'un clat de rire gnral.

On pouvait argumenter pour savoir quel tait le champion pour
chaque poids, mais il tait absolument certain que les champions
de tous les poids se trouvaient assis autour des tables. Un dfi
assez audacieux pour s'adresser  tous, sans exception, sans
distinction de poids ou d'ge tait de nature telle qu'on ne
pouvait y voir qu'une farce, mais c'tait une farce qui pouvait
coter cher au plaisant.

-- Est-ce pour tout de bon? demanda mon oncle.

-- Oui, sir Charles, rpondit l'htelier. L'homme attend en bas.

-- C'est un chevreau, crirent plusieurs boxeurs, quelque gamin
qui nous fait poser.

-- Ne le croyez pas, rpondit l'htelier. C'est un Corinthien  la
dernire mode,  en juger par son habillement, et il parle
srieusement ou je ne me connais pas en hommes.

Mon oncle s'entretint quelques instants  voix basse avec le
Prince de Galles.

-- Eh bien! gentlemen, dit-il ensuite, la nuit n'est pas trs
avance et s'il y a dans la compagnie quelqu'un qui dsire montrer
son talent, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion.
-- Quel est son poids, Bill? demanda Jem Belcher.

-- Il a prs de six pieds et je le classerai dans les treize stone
quand il sera dshabill.

-- Poids lourd. Qui est-ce qui le prend? s'cria Jackson.

Tout le monde en voulait, depuis les hommes de neuf stone jusqu'
Sam le Hollandais.

La salle retentissait de cris enrous, des propos de ceux qui se
prtendaient qualifis pour ce choix.

Une bataille, alors qu'ils taient chauffs par le vin et mrs
pour en dcoudre, et surtout une bataille devant une socit aussi
choisie, devant le Prince lui-mme, c'tait une chance qui ne se
prsentait pas souvent  eux.

Seuls, Jackson, Belcher, Mendoza et quelques autres anciens et des
plus fameux gardaient le silence, jugeant au-dessous de leur
dignit d'accepter un engagement ainsi improvis.

-- Eh bien! mais vous ne pouvez pas vous battre tous avec lui,
remarqua Jackson, quand la confusion des langues se fut apaise:
C'est au prsident de choisir.

-- Votre Altesse Royale a peut-tre un champion en vue, demanda
mon oncle.

-- Par Jupiter, dit le Prince dont la figure devenait plus rouge
et les yeux de plus en plus ternes, je me prsenterais moi-mme si
ma position tait diffrente. Vous m'avez vu avec les gants
Jackson. Vous connaissez ma forme?

-- J'ai vu Votre Altesse Royale, dit Jackson en bon courtisan, et
j'ai senti les coups de Votre Altesse Royale.

-- Peut-tre Jem Belcher consentirait-il  nous donner une sance.

Belcher secoua sa belle tte en souriant.

-- Voici mon frre Tom ici prsent qui n'a jamais saign 
Londres. Il ferait un match plus quitable.

-- Qu'on me le donne  moi, hurla Joe Berks. J'ai attendu tout ce
soir une affaire et je me battrai contre quiconque cherchera 
prendre ma place. Ce gibier-l, c'est pour moi, mes matres.
Laissez-le-moi si vous tenez  voir comment on prpare une tte de
veau. Si vous faites passer Tom Belcher avant moi, je me battrai
avec Tom Belcher et aprs, avec Jem Belcher ou Bill Belcher ou
tous les Belcher qui ont pu venir de Bristol.

Il tait clair que Berks s'tait mis dans un tat tel qu'il
fallait qu'il se battt avec quelqu'un.

Sa figure grossire tait tendue.

Les veines faisaient saillie sur son front bas. Ses mchants yeux
gris se portaient malignement sur un homme, puis sur un autre, en
qute d'une querelle.

Ses grosses mains rouges taient serres en poings noueux. Il en
brandit un d'un air menaant tout en promenant autour des tables
son regard d'ivrogne.

-- Je suppose, gentlemen, que vous serez comme moi d'avis que Joe
Berks ne s'en trouvera que mieux, s'il se donne un peu d'air frais
et d'exercice, dit mon oncle. Avec le concours de Son Altesse
Royale et de la compagnie, je le dsignerai comme notre champion
en cette occasion.

-- Vous me faites grand honneur, s'cria l'individu qui se leva en
chancelant et commena  ter son habit. Si je ne l'avale pas en
cinq minutes, puiss-je ne jamais revoir le Shroshire.

-- Un instant, Berks, crirent plusieurs amateurs. Dans quel
endroit la lutte aura-t-elle lieu?

-- O vous voudrez, mes matres, je me battrai dans la fosse d'un
scieur de long ou sur le dessus d'une diligence, comme vous
voudrez. Mettez-nous pied contre pied et je me charge du reste.

-- Ils ne peuvent passe battre ici, au milieu de cet encombrement.
O donc aller? dit mon oncle.

-- Sur mon me, Tregellis, s'cria le Prince, je crois que notre
ami l'inconnu aurait son avis  donner sur l'affaire. Ce serait
lui manquer compltement d'gards que de ne pas lui laisser le
choix des conditions.

-- Vous avez raison, Sir, il faut le faire monter.

-- Voil qui est bien facile, car il franchit justement le seuil.

Je jetai un regard autour de moi et j'aperus un jeune homme de
haute taille, fort bien vtu, couvert d'un grand manteau de voyage
de couleur brune et coiff d'un chapeau de feutre noir.

Une seconde aprs, il se tourna et je saisis convulsivement le
bras du champion Harrison.

-- Harrison, fis-je d'une voix haletante, c'est le petit Jim.

Et cependant ds le premier moment, il m'tait venu  l'esprit que
la chose tait possible, qu'elle tait mme probable.

Je crois qu'elle s'tait galement prsente  l'esprit
d'Harrison, car je remarquai une expression srieuse, puis agite
sur sa physionomie, ds qu'il fut question d'un inconnu qui tait
en bas.

En ce moment, ds que se fut calm le murmure de surprise et
d'admiration caus par la figure et la tournure de Jim, Harrison
se leva en gesticulant avec vhmence.

-- C'est mon neveu Jim, gentlemen, cria-t-il. Il n'a pas vingt
ans, et s'il est ici, je n'y suis pour rien.

-- Laissez-le tranquille, Harrison, s'cria Jackson. Il est assez
grand pour rpondre lui-mme.

-- Cette affaire est alle assez loin, dit mon oncle. Harrison, je
crois que vous tes trop bon sportsman pour vous opposer  ce que
votre neveu prouve qu'il tient de son oncle.

-- Il est bien diffrent de moi, s'cria Harrison au comble de
l'embarras. Mais je vais vous dire, gentlemen, ce que je puis
faire. J'avais dcid de ne plus remettre les pieds dans un ring.
Je me mesurerai volontiers avec Joe Berks, rien que pour divertir
un instant la socit.

Le petit Jim s'avana et posa la main sur l'paule du champion.

-- Il le faut, oncle, dit-il  mi-voix mais de faon que je
l'entendis, je suis fch d'aller contre vos dsirs, mais mon
parti est pris, et j'irai jusqu'au bout.

Harrison secoua ses vastes paules.

-- Jim, Jim, vous ne vous doutez pas de ce que vous faites. Mais
je vous ai dj entendu tenir ce langage et je sais que cela finit
toujours par ce qui vous plat.

-- J'espre, Harrison, que vous avez renonc  votre opposition?
demanda mon oncle.

-- Puis-je prendre sa place?

-- Vous ne voudriez pas qu'on dise que j'ai port un dfi et que
j'ai laiss  un autre le soin de le tenir? dit tout bas Jim.
C'est mon unique chance. Au nom du ciel, ne vous mettez pas en
travers de ma route.

La large figure, ordinairement impassible, du forgeron tait
bouleverse par la lutte des motions contradictoires.

 la fin, il abattit brusquement son poing sur la table.

-- Ce n'est point ma faute, s'cria-t-il, a devait arriver et
c'est arriv. Jim, au nom du ciel, mon garon, rappelez-vous vos
distances et tenez-vous  bonne porte d'un homme qui pourrait
vous rendre seize livres.

-- J'tais certain qu'Harrison ne s'obstinerait pas quand il
s'agit de sport, dit mon oncle. Nous sommes heureux que vous soyez
venu, car nous pourrons nous entendre et prendre les arrangements
ncessaires en vue de votre dfi si digne d'un sportsman.

-- Contre qui vais-je me battre? dit Jim en jetant un regard sur
toutes les personnes prsentes qui taient toutes debout en ce
moment.

-- Jeune homme, vous verrez  qui vous avez affaire, avant que la
partie soit engage  fond, cria Berks en se frayant passage par
des pousses ingales  travers la foule. Vous aurez besoin d'un
ami pour jurer quil vous reconnat avant que j'aie fini, voyez-
vous?

Jim le toisa et le dgot se peignit sur tous les traits de sa
figure.

-- Assurment, vous n'allez pas me mettre aux prises avec un homme
ivre? dit-il. O est Jem Belcher?

-- Me voici, jeune homme.

-- Je serais heureux de m'essayer avec vous, si je le puis.

-- Mon garon, il faut percer par degrs jusqu' moi. On ne monte
pas d'un bond d'un bout  l'autre de l'chelle, on la gravit
chelon par chelon. Montrez-vous digne d'tre un adversaire pour
moi, et je vous donnerai votre tour.

-- Je vous suis fort oblig.

-- Et votre air me plat, je vous veux du bien, dit Belcher en lui
tendant la main.

Ils taient assez semblables entre eux, tant de figure que de
proportions,  cela prs que le champion de Bristol avait quelques
annes de plus.

Il s'leva un murmure d'admiration quand on vit cte  cte ces
deux corps de haute taille, sveltes, et ces traits aux angles vifs
et bien marqus.

-- Avez-vous fait choix de quelque endroit pour le combat? demanda
mon oncle.

-- Je m'en rapporte  vous, monsieur, dit Jim.

-- Pourquoi n'irait-on pas  Five's Court? suggra sir John.

-- Soit, allons  Five's Court.

Mais cela ne faisait pas du tout le compte de l'htelier. Il
voyait dans cet heureux incident l'occasion de moissonner une
rcolte nouvelle dans les poches de la dpensire compagnie.

-- Si vous le voulez bien, s'cria-t-il, il n'est pas ncessaire
d'aller aussi loin. Mon hangar  voitures derrire la cour est
vide et vous ne trouverez jamais d'endroit plus favorable pour se
cogner.

Une exclamation unanime s'leva en faveur du hangar  voitures et
ceux qui taient prs de la porte s'esquivrent en toute hte dans
l'espoir de s'emparer des meilleures places.

Mon gros voisin, Bill War, tira Harrison  l'cart.

-- J'empcherais a, si j'tais  votre place.

-- Si je le pouvais, je le ferais. Je ne dsire pas du tout qu'il
se batte. Mais, quand il s'est mis quelque chose en tte il est
impossible de le lui ter.

Tous les combats qu'avait livrs le pugiliste, si on les avait mis
ensemble, ne l'auraient pas mis dans une semblable agitation.

-- Alors chargez-vous de lui et prenez l'ponge, quand les choses
commenceront  tourner mal. Vous connaissez le record de Joe
Berks?

-- Il a commenc depuis mon dpart.

-- Eh bien! C'est une terreur. Il n'y a que Belcher qui puisse
venir  bout de lui. Vous voyez vous-mme l'homme: six pieds et
quatorze stone. Avec cela, le diable au corps. Belcher la battu
deux fois, mais la seconde il lui a fallu se donner bien du mal.

-- Bon, bon, il nous faut en passer par l. Vous n'avez pas vu le
petit Jim sortir ses muscles. Sans quoi, vous auriez meilleure
opinion de ses chances. Il n'avait gure que seize ans quand il
rossa le Coq des Dunes du Sud, et depuis, il a fait bien du
chemin.

La compagnie sortait  flots par la porte et descendait  grand
bruit les marches.

Nous nous mlmes donc au courant.

Il tombait une pluie fine et les lumires jaunes des fentres
faisaient reluire le pavage en cailloux de la cour.

Comme il faisait bon respirer cet air frais et humide, en sortant
de l'atmosphre empeste de la salle du souper.
 l'autre bout de la cour, s'ouvrait une large porte qui se
dessinait vivement  la lumire des lanternes de l'intrieur.

Par cette porte entra le flot des amateurs et des combattants qui
se bousculaient dans leur empressement, pour se placer au premier
rang.

De mon ct, avec ma taille plutt petite, je n'aurais rien vu, si
je n'avais rencontr un seau retourn sur lequel je me plantai en
m'adossant au mur.

La pice tait vaste avec un plancher en bois et une ouverture en
carr dans la toiture. Cette ouverture tait festonne de ttes,
celles des palefreniers et des garons d'curie qui regardaient de
la chambre aux harnais, situe au-dessus.

Une lampe de voiture tait suspendue  chaque coin et une trs
grosse lanterne d'curie pendait au bout d'une corde attache 
une matresse poutre.

Un rouleau de cordage avait t apport et quatre hommes, sous la
direction de Jackson, avaient t posts pour le tenir.

-- Quel espace leur donnez-vous? demanda mon oncle.

-- Vingt-quatre pieds, car ils sont tous deux fort grands,
Monsieur.

-- Trs bien. Et une demi-minute aprs chaque round, je suppose.
Je serai un des arbitres, si Sir Lothian Hume veut tre l'autre et
vous Jackson, vous tiendrez la montre et vous servirez d'arbitre
suprme.

Tous les prparatifs furent faits avec autant de clrit que
d'exactitude par ces hommes expriments.

Mendoza et Sam le Hollandais furent chargs de Berks. Petit Jim
fut confi aux soins de Belcher et de Jack Harrison.

Les ponges, les serviettes et une vessie pleine de brandy furent
passes de mains en mains, pour tre mises  la disposition des
seconds.

-- Voici votre homme, s'cria Belcher. Arrivez, Berks, ou bien
nous allons vous chercher.

Jim parut dans le ring, nu jusqu' la ceinture, un foulard de
couleur nou autour de la taille.

Un cri d'admiration chappa aux spectateurs quand ils virent les
belles lignes de son corps, et je criai comme les autres.

Il avait les paules plutt tombantes que massives, mais il avait
les muscles  la bonne place, faisant des ondulations longues et
douces, du cou  l'paule, et de l'paule au coude.

Son travail  l'enclume avait donn  ses bras leur plus haut
degr de dveloppement.

La vie salubre de la campagne avait revtu d'un luisant brillant
sa peau d'ivoire qui refltait la lumire des lampes.

Son expression indiquait un grand entrain, la confiance. Il avait
cette sorte de demi-sourire farouche que je lui avais vu bien des
fois dans le cours de notre adolescence et qui indiquait, sans
lombre d'un doute pour moi, la dtermination d'un orgueil dur
comme fer.
Il perdrait connaissance, longtemps avant que le courage
labandonnt.

Pendant ce temps, Joe Berks s'tait avanc d'un air fanfaron et
s'tait arrt les bras croiss entre ses seconds, dans l'angle
oppos.

Son expression n'avait rien de la hte, de l'ardeur de son
adversaire et sa peau d'un blanc mat, aux plis profonds sur la
poitrine et sur les ctes, prouvait, mme  des yeux
inexpriments, comme les miens, qu'il n'tait pas un boxeur
manquant d'entranement.

Certes une vie passe  boire des petits verres et  se donner du
bon temps l'avait rendu bouffi et lourd.

D'autre part, il tait fameux par son adresse, par la force de son
coup, de sorte que mme devant la supriorit de l'ge et de la
condition, les paris furent  trois contre un en sa faveur.

Sa figure charnue, rase de prs, exprimait la frocit autant que
le courage.

Il restait immobile, fixant mchamment Jim de ses petits yeux
injects de sang, portant un peu en avant ses larges paules,
comme un mtin farouche tire sur sa chane.

Le brouhaha des paris s'tait augment, couvrant tous les autres
bruits. Les hommes se jetaient leurs apprciations d'un ct 
l'autre du hangar, agitaient les mains en l'air pour attirer
l'attention ou pour faire signe qu'ils acceptaient un pari.

Sir John Lade, debout au premier rang, criait les sommes tenues
contre Jim et les valuait libralement avec ceux qui jugeaient
d'aprs l'apparence de l'inconnu.
-- J'ai vu Berks se battre, disait-il  l'honorable Berkeley
Craven. Ce n'est pas un blanc bec de campagnard qui battra un
homme possesseur d'un pareil record.

-- Il se peut que ce soit un blanc bec de campagnard, dit l'autre,
mais on m'a tenu pour un bon juge en fait de bipdes ou de
quadrupdes et je vous le dis, Sir John, je n'ai jamais vu de ma
vie homme qui part mieux en forme. Pariez-vous toujours contre
moi?

-- Trois contre un.

-- Chaque unit compte pour cent livres.

-- Trs bien, Craven! les voil partis. Berks! Berks! Bravo!
Berks! Bravo! Je crois bien Berkeley que j'aurai  vous faire
verser ces cent livres.

Les deux hommes s'taient mis debout face--face, l'un aussi lger
qu'une chvre, avec son bras gauche bien en dehors, et le bras
droit en travers du bas de sa poitrine, tandis que Berks tenait
les deux bras  demi ploys et les pieds presque sur la mme
ligne, de faon  pouvoir porter en arrire l'un ou l'autre.

Pendant une minute, ils se regardrent.

Puis Berks baissant la tte et lanant un coup de sa faon qui
tait de passer sa main par-dessus celle de l'autre, poussa
brusquement Jim dans son coin.

Ce fut une glissade en arrire plutt qu'un Knock-down mais on vit
un mince filet de sang couler au coin de la bouche de Jim.

En un instant, les seconds prirent leurs hommes et les
entranrent dans leur coin.

-- Vous est-il gal de doubler notre enjeu? dit Berkeley Craven,
qui allongeait le cou pour apercevoir Jim.

-- Quatre contre un sur Berks! Quatre contre un sur Berks!
crirent les gens du ring.

-- L'ingalit s'est accrue, comme vous voyez. Tenez-vous quatre
contre un en centaines?

-- Parfaitement, Sir John!

-- On dirait que vous comptez davantage sur lui, maintenant qu'il
a eu un Knock-down.

--Il a t bouscul par un coup, mais il a par tous ceux qui lui
ont t ports et je trouve qu'il avait une mine  mon gr quand
il s'est relev.

-- Bon! Moi j'en tiens pour le vieux boxeur. Les voici de nouveau.
Il a appris un joli jeu, et il se couvre bien, mais ce n'est pas
toujours celui qui a les meilleures apparences qui gagne.

Ils taient aux prises pour la seconde fois et je trpignais
d'agitation sur mon seau.

Il tait vident que Berks prtendait l'emporter de haute lutte,
tandis que Jim, conseill par les deux hommes les plus
expriments de l'Angleterre, comprenait fort bien que la tactique
la plus sre consistait  laisser le coquin gaspiller sa force et
son souffle en pure perte.

Il y avait quelque chose d'horrible dans l'nergie que mettait
Berks  lancer ses coups et  accompagner chaque coup d'un
grognement sourd.

Aprs chacun d'eux, je regardais Jim comme j'aurais regard un
navire chou sur la plage du Sussex, aprs chaque vague succdant
 une autre vague, qui venait de monter en grondant et chaque fois
je m'attendais  le revoir cruellement abm.

Mais la lumire de la lanterne me montrait chaque fois la figure
aux traits fins de l'adolescent, avec la mme expression alerte,
les yeux bien ouverts, la bouche serre, pendant qu'il recevait
les coups sur lavant-bras ou que, baissant subitement la tte, il
les laissait passer en sifflant par-dessus son paule.

Mais Berks avait autant de ruse que de violence.

Graduellement, il fit reculer Jim dans un angle du carr de
cordes, d'o il lui tait impossible de s'chapper et ds qu'il
l'y eut enferm, il se jeta sur lui comme un tigre.

Ce qui se passa alors dura si peu de temps, que je ne saurais le
dtailler dans son ordre, mais je vis Jim se baisser rapidement
sous les deux bras lancs  toute vole. En mme temps, j'entendis
un bruit sec, sonore, et je vis Jim danser au centre du ring,
Berks gisant sur le ct, une main sur un oeil.

Quelles clameurs! Les professionnels, les Corinthiens, le Prince,
les valets d'curie, l'htelier, tout le monde criait  tue-tte.

Le vieux Buckhorse sautillait prs de moi, sur une caisse, et de
sa voix criarde, piaillait des critiques et des conseils en un
jargon de ring trange et vieilli que personne ne comprenait.

Ses yeux teints brillaient. Sa face parchemine frmissait
d'excitation et son bruit musical de cloche domina le vacarme.

Les deux hommes furent entrans vivement dans leurs coins.

Un des seconds les pongeait tandis que l'autre agitait une
serviette, devant leur figure. Eux-mmes, les bras ballants, les
jambes allonges, absorbaient autant d'air que leurs poumons
pouvaient en contenir pendant le court intervalle qui leur tait
accord.

-- Que pensez-vous de votre blanc bec campagnard? cria Craven
triomphant. Avez-vous jamais rien vu de plus magistral?

-- Ce n'est certes point un Jeannot, dit Sir John en hochant la
tte.  combien tenez-vous pour Berks, Lord Sele?

--  deux contre un.

-- Je vous le prends  cent par unit.

-- Voil Sir John qui se couvre, s'cria mon oncle, en se
retournant vers nous avec un sourire.

-- Allez! dit Jackson.

Ce round-l fut notablement plus court que le prcdent.

videmment, Berks avait reu la recommandation d'engager la lutte
de prs  tout prix, pour profiter de l'avantage que lui donnait
sa supriorit de poids, avant que l'avantage que donnait  son
adversaire sa supriorit de forme pt faire son effet.

D'autre part, Jim, aprs ce qui s'tait pass dans le dernier
round, tait moins dispos  faire de grands efforts pour le tenir
 distance d'une longueur de bras.

Il visa  la tte de Berks qui se lanait  fond, le manqua et
reut  rebours un violent coup en plein corps, qui lui imprima
sur les ctes, en haut, la marque en rouge de quatre phalanges.

Comme ils se rapprochaient, Jim saisit  l'instant sous son bras
la tte sphrique de son adversaire et y appliqua deux coups du
bras ploy, mais grce  son poids le professionnel le fit sauter
par-dessus lui et tous deux roulrent  terre, cte  cte,
essouffls.

Mais Jim se releva d'un bond et se rendit dans son coin, tandis
que Berks, tourdi par ses excs de ce soir, se dirigeait vers son
sige en s'appuyant d'un bras sur Mendoza et de l'autre sur Sam le
Hollandais.

-- Soufflets de forge  raccommoder, s'cria Jem Belcher. Et
maintenant qui tient quatre contre un?

-- Donnez-nous le temps d'ter le couvercle de notre poivrire,
dit Mendoza. Nous entendons qu'il y en ait pour la nuit.

-- Voil qui en a bien l'air! dit Jack Harrison. Il a dj un oeil
de ferm. Je tiens un contre un que mon garon gagne.

-- Combien? crirent plusieurs voix.

-- Deux livres quatre shillings trois pence, dit Harrison comptant
tout ce qu'il possdait en ce monde.

Jackson cria une fois de plus.
-- Allez!

Tous deux furent d'un bond  la marque, Jim avec autant de ressort
et de confiance et Berks avec un ricanement fix sur sa face de
bouledogue et un clair de froce malice dans l'oeil qui pouvait
lui servir.

Sa demi-minute ne lui avait pas rendu tout son souffle et sa vaste
poitrine velue se soulevait, s'abaissant avec un haltement
rapide, bruyant comme celui d'un chien courant qui n'en peut plus.

-- Allez-y, mon garon, bourrez-le sans relche, hurlrent Belcher
et Harrison.

-- Mnagez votre souffle, Berks! Mnagez votre souffle, criaient
les Juifs.

Ainsi donc nous assistmes  un renversement de tactique, car
cette fois c'tait Jim qui se lanait avec toute la vigueur de la
jeunesse, avec une nergie que rien n'avait entame, tandis que
Berks, le sauvage, payait  la nature la dette qu'il avait
contracte, en l'outrageant tant de fois.

Il ouvrait la bouche. Il avait des gargouillements dans la gorge,
sa figure s'empourprait dans les efforts qu'il faisait pour
respirer tout en tendant son long bras gauche et reployant son
bras droit en travers, pour parer les coups de son nerveux
antagoniste.

-- Laissez-vous tomber quand il frappera, cria Mendoza. Laissez-
vous tomber et prenez un instant de repos.

Mais il n'y avait pas de sournoiserie ni de changement dans le jeu
de Berks.
Il avait toujours t une courageuse brute qui ddaignait de
s'effacer devant un adversaire, tant qu'il pouvait tenir sur ses
jambes.

Il tint Jim  distance avec ses longs bras et si bien que Jim
bondit autour de lui pour trouver une ouverture, il tait arrt
comme s'il avait eu devant une barre de fer de quarante pouces.

Maintenant, chaque instant gagn tait un avantage pour Berks.

Dj il respirait plus librement et la teinte bleutre s'effaait
sur sa figure.

Jim devinait que les chances d'une prompte victoire allaient lui
glisser entre les doigts. Il revint, il multiplia ses attaques
rapides comme l'clair, sans pouvoir vaincre la rsistance passive
que lui opposait le professionnel expriment.

C'tait alors que la science du ring trouvait son application.
Heureusement pour Jim, il avait derrire lui deux matres de cette
science.

-- Portez votre gauche sur sa marque, mon garon, et visez  la
tte avec le droit, crirent-ils.

Jim entendit et agit  l'instant.

-- Pan!

Son poing gauche arriva juste  l'endroit o la courbe des ctes
de son adversaire quittait le sternum.

La violence du coup fut attnue de moiti par le coude de Berks,
mais elle eut pour rsultat de lui faire porter la tte en avant.

-- Pan! fit le poing droit, avec un son clair, net, d'une boule de
billard qui en heurte une autre.

Berks chancela, battit l'air de ses bras, pivota et s'abattit en
une vaste masse de chair sur le sol.

Ses seconds s'lancrent aussitt et le mirent sur son sant. Sa
tte se balanait inconsciemment d'une paule  l'autre et finit
mme par tomber en arrire le menton tendu vers le plafond.

Sam le Hollandais lui fourra la vessie de brandy entre les dents,
pendant que Mendoza le secouait avec fureur en lui hurlant des
injures aux oreilles; mais ni l'alcool ni les injures ne pouvaient
le faire sortir de cette insensibilit sereine.

Le mot: Allez! fut prononc au moment prescrit et les Juifs,
voyant que l'affaire tait finie, lchrent la tte de leur homme
qui retomba avec bruit sur le plancher. Il y resta tendu, ses
gros bras, ses fortes jambes allongs, pendant que les Corinthiens
et les professionnels s'empressaient d'aller plus loin secouer la
main de son vainqueur.

De mon ct, j'essayai aussi de fendre la foule, mais ce n'tait
pas une tche aise pour l'homme le plus faible qu'il y et dans
la pice.

Tout autour de moi, des discussions animes s'engageaient entre
amateurs et professionnels sur la performance de Jim et sur son
avenir.

-- C'est le plus beau dbut que j'aie jamais vu, depuis le jour o
Jem Belcher se battit pour la premire fois avec Paddington Jones
 Wormwood Scrubbs, il y aura de cela quatre ans au dernier avril,
dit Berkeley Craven. Vous lui verrez la ceinture autour du corps,
avant qu'il ait vingt-cinq ans, ou je ne me connais pas en hommes.

-- Cette belle figure que voila me cote bel et bien cinq cents
livres, grommelait Sir John Lade. Qui aurait cru qu'il tapait
d'une faon si cruelle?

-- Malgr cela, disait un autre, je suis convaincu que si Joe
Berks avait t  jeun, il l'aurait mang. En outre, le jeune gars
tait en plein entranement, tandis que l'autre tait prt 
clater comme une pomme de terre trop cuite, s'il avait t
touch. Je n'ai jamais vu un homme aussi mou et avec le souffle en
pareille condition. Mettez les hommes  l'entranement et votre
casseur de ttes sera comme une poule devant un cheval.

Quelques-uns furent de l'avis de celui qui venait de parler.
D'autres furent d'un avis contraire, de sorte qu'une discussion
passionne s'engagea autour de moi.

Pendant qu'elle marchait, le prince partit et comme  un signal
donn, la majorit de la compagnie gagna la porte.

Cela me permit d'arriver enfin jusqu'au coin o Jim finissait sa
toilette pendant que le champion Harrison, avec des larmes de joie
sur les joues, l'aidait  remettre son pardessus.

-- En quatre rounds! ne cessait-il de rpter dans une sorte
d'extase. Joe Berks en quatre rounds! Et il en a fallu quatorze 
Jem Belcher!

-- Eh bien! Roddy, cria Jim en me tendant la main, je vous l'avais
bien dit que j'irais  Londres et que je m'y ferais un nom.

-- C'tait splendide, Jim!

-- Bon vieux Roddy! J'ai vu dans le coin votre figure, vos yeux
fixs sur moi. Vous n'tes pas chang avec tous vos beaux habits
et vos vernis de Londres.

-- C'est vous qui avez chang, Jim. J'ai eu de la peine  vous
reconnatre quand vous tes entr dans la salle.

-- Et moi aussi, dit le forgeron. O avez-vous pris tout ce beau
plumage, Jim? Je sais pour sr que ce n'est pas votre tante qui
vous aura aid  faire les premiers pas vers le ring et ses prix.

-- Miss Hinton a t une amie pour moi, la meilleure amie que
j'aie jamais eue!

-- Hum! je m'en doutais, grommela le forgeron. Eh bien! Jim, je
n'y suis pour rien et vous, Jim, vous aurez  me rendre tmoignage
sur ce point quand nous retournerons  la maison. Je ne sais pas
trop ce que... Mais ce qui est fait est fait et on n'y peut plus
rien... Aprs tout, elle est...  prsent que le diable emporte ma
langue maladroite.

Je ne saurais dire si c'tait l'effet du vin qu'il avait bu au
souper ou l'excitation que lui causait la victoire du petit Jim,
mais Harrison tait trs agit et sa physionomie d'ordinaire
placide avait une expression de trouble extrme.

Ses manires semblaient tour  tour trahir la jubilation et
l'embarras.

Jim l'examinait avec curiosit et videmment, se demandait ce qui
pouvait se cacher derrire ces phrases haches et ces longs
silences.

Pendant ce temps, le hangar aux voitures avait t dbarrass.

Jem Belcher tait rest  causer d'un air fort grave avec mon
oncle.

-- C'est parfait, Belcher, dit mon oncle,  porte de mon oreille.

-- Je me ferais un vrai plaisir de m'en charger, monsieur, dit le
fameux pugiliste.

Et tous deux se dirigrent vers nous.

-- Je dsirais vous demander, Jim Harrison, si vous consentiriez 
tre mon champion dans le combat avec Wilson le Crabe, de
Gloucester, dit mon oncle.

-- Ce que je dsire, sir Charles, c'est la chance de faire mon
chemin.

-- Il y a de gros enjeux, de trs gros enjeux sur l_event_, dit
mon oncle. Vous recevrez deux cents livres si vous gagnez. Cela
vous convient-il?

-- Je combattrai pour l'honneur et parce que je veux qu'on
m'estime digne de me mettre en ligne avec Jem Belcher.

Belcher se mit  rire de bon coeur.

-- Vous prenez le chemin pour y arriver, jeune homme, dit-il, mais
c'tait chose assez aise pour vous, ce soir, de battre un homme
qui avait bu et qui n'tait pas en forme.

-- Je ne tenais pas du tout  me battre avec lui, dit Jim en
rougissant.

-- Oh! je sais que vous avez assez de courage pour vous battre
avec n'importe quel bipde. J'en tais sr ds que mes yeux se
sont arrts sur vous. Mais je vous rappelle que quand vous aurez
 vous battre avec Wilson, vous aurez affaire  l'homme de l'Ouest
qui donne les plus belles promesses et l'homme le plus fort de
l'Ouest sera sans doute l'homme le plus fort de l'Angleterre. Il a
les mouvements aussi vifs et la porte de bras aussi longue que
vous, et il s'entrane jusqu' sa demi-once de graisse. Je vous en
avertis ds maintenant, voyez-vous, parce que si je dois me
charger de vous...

-- Vous charger de moi?

-- Oui, dit mon oncle, Belcher a consenti  vous entraner pour la
prochaine lutte, si vous consentiez  laccepter.

-- Certainement, et je vous en suis trs reconnaissant, dit Jim
avec empressement;  moins que mon oncle ne veuille bien
m'entraner, il n'y a personne que je choisisse plus volontiers.

-- Non, Jim, je resterai avec vous quelques jours, mais Belcher en
sait bien plus long que moi en fait d'entranement. O se logera-
t-on?

-- Je pensais que si nous choisissions l'htel _Georges_ 
Crawley, ce serait plus commode pour vous. Puis, si nous avions le
choix de l'emplacement, nous prendrions la dune de Crawley, car,
en dehors de Molesey Hurst, ou peut-tre du creux de Smitham, il
n'y a gure d'endroit plus convenable pour un combat. tes-vous de
cet avis?

-- J'y adhre de tout mon coeur, dit Jim.

-- Alors, vous m'appartenez  partir de cette heure, voyez-vous,
dit Belcher. Vous mangerez ce que je mangerai, vous boirez ce que
je boirai, vous dormirez comme moi, et vous aurez  faire tout ce
qu'on vous dira de faire. Nous n'avons pas une heure  perdre, car
Wilson est au demi entranement depuis le mois dernier. Vous avez
vu ce soir son verre vide.

-- Jim est prt au combat, comme il ne le sera jamais plus en sa
vie, dit Harrison, mais nous irons tous deux  Crawley demain.
Ainsi donc, bonsoir, Sir Charles.

-- Bonne nuit, Roddy, dit Jim, vous viendrez  Crawley me voir
dans mon lieu d'entranement, n'est-ce pas?

Je lui promis avec empressement que je viendrais.

-- Il faut tre plus attentif, mon neveu, dit mon oncle pendant
que nous roulions vers la maison dans son _vis--vis_ modle. En
premire jeunesse, on est quelque peu port  se laisser diriger
par son coeur, plus que par sa raison. Jim Harrison me parat un
jeune homme des plus convenables, mais aprs tout il est apprenti
forgeron et candidat au prix du ring. Il y a un large foss entre
sa position et celle d'un de mes proches parents et vous devez lui
faire sentir que vous tes son suprieur.

-- Il est le plus ancien et le plus cher ami que j'aie au monde,
monsieur. Nous avons pass notre jeunesse ensemble et nous n'avons
jamais eu de secret l'un pour l'autre. Quant  lui montrer que je
suis son suprieur, je ne sais trop comment je pourrais faire, car
je vois bien qu'il est le mien.
-- Hum! dit schement mon oncle.

Et ce fut la dernire parole qu'il m'adressa ce soir-l.


XII -- LE CAF FLADONG


Le petit Jim se rendit donc au _Georges_  Crawley pour se
remettre aux soins de Jem Belcher et du champion Harrison et
s'entraner en vue de sa grande lutte avec Wilson le Crabe, de
Gloucester.

Pendant ce temps, on racontait dans tous les clubs, dans tous les
salons de bars comment il avait paru,  un souper de Corinthiens
et battu en quatre rounds le formidable Joe Berks.

Je me rappelai cet aprs-midi de Friar's Oak o Jim m'avait dit
qu'il se ferait un nom, et son projet s'tait ralis plutt qu'il
ne s'y tait attendu, car, quelque part qu'on allt, on tait
certain de ne point parler autre chose que du match entre Sir
Lothian Hume et Sir Charles Tregellis et des qualits des deux
combattants probables.

Les paris en faveur de Wilson haussaient rgulirement, car il
avait  son avoir bon nombre de combats officiels et Jim n'avait
qu'une victoire.

Les connaisseurs, qui avaient vu s'exercer Wilson, taient d'avis
que la singulire tactique dfensive qui lui avait valu son
surnom, tait trs propre  dconcerter son antagoniste.

Pour la taille, la force, et la rputation d'endurance, on et eu
peine  dcider entre eux, mais Wilson avait t soumis  des
preuves plus rigoureuses.

Ce fut seulement quelques jours avant la bataille, que mon pre
fit la visite  Londres qu'il avait promise.

Le marin ne se plaisait point dans les cits. Il trouvait plus de
charme  se promener sur les dunes,  diriger sa lunette sur la
moindre voile de hune qui se montrait  l'horizon qu' s'orienter
dans les rues encombres par la foule.

Il se plaignait de ne pouvoir diriger sa marche d'aprs celle du
soleil et trouvait qu'on tait  chaque instant arrt dans ses
calculs.

Il y avait dans l'air des bruits de guerre et il devait utiliser
son influence auprs de Lord Nelson dans le cas o un emploi se
prsenterait pour lui ou pour moi.

Mon oncle venait de se mettre en route, vtu, comme c'tait son
habitude le soir, de son grand habit vert de cheval, aux boutons
d'argent, chauss de ses bottes en cuir de Cordoue, coiff de son
chapeau rond, pour se montrer au Mail, sur son petit cheval 
queue coupe court.

J'tais rest  la maison, car j'avais dj reconnu,  part moi,
que je n'avais aucune vocation pour la vie fashionable.

Ces hommes-l, avec leurs petits gilets, leurs gestes, leurs
faons dpourvues de naturel, m'taient devenus insupportables et
mon oncle, lui-mme, avec ses airs de froideur et de protection,
m'inspirait des sentiments fort mls.

Mes penses se reportaient vers le Sussex.

Je rvais de la vie cordiale et simple qu'on mne  la campagne,
quand tout  coup, on frappa  la porte et j'entendis une voix
familire, puis j'aperus sur le seuil une figure souriante, au
teint hl, aux paupires rides, aux yeux bleu clair.

-- Eh bien! Roddy, s'cria-t-il, comme vous voil grand
personnage! Mais j'aimerais mieux vous voir avec l'uniforme bleu
du roi sur le dos, qu'avec toutes ces cravates et toutes ces
manchettes.

-- Et je ne demanderais pas mieux, moi aussi, pre.

-- Cela me rchauffe le coeur de vous entendre parler ainsi. Lord
Nelson m'a promis de vous trouver une cabine. Demain nous nous
mettrons  sa recherche et nous lui rafrachirons la mmoire. Mais
o est votre oncle?

-- Il fait sa promenade  cheval au Mail.

Une expression de soulagement passa sur l'honnte figure de mon
pre, car il ne se sentait jamais compltement  son aise en
compagnie de son beau-frre.

-- Je suis all  l'Amiraut et je compte avoir un navire quand la
guerre clatera. En tout cas, cela ne tardera pas bien longtemps.
Lord Saint-Vincent me l'a dit de sa propre bouche. Mais je suis
attendu chez _Fladong_, Roddy. Si vous voulez venir y souper avec
moi, vous y verrez quelques-uns de mes camarades de l
Mditerrane.

Quand on se rappelle que, dans la dernire anne de la guerre,
nous avions cinquante mille marins et soldats de marine embarqus,
que commandaient quatre mille officiers, quand on songe que la
moiti de ce nombre avait t licenci, quand le trait de paix
d'Amiens mit leurs navires  l'ancre dans Hamoaze ou dons la baie
de Portsmouth, on comprendra sans peine que Londres, aussi bien
que les ports de mer, taient pleins de gens de mer.

On ne pouvait circuler dans les rues, sans rencontrer de ces
hommes  figures de bohmiens, aux yeux vifs, dont la simplicit
de costume dnonait la maigreur de la bourse, tout comme leur air
distrait tmoignait combien leur pesait une vie d'inaction force,
si contraire  leurs habitudes.

Ils avaient l'air compltement dpayss, dans les rues sombres aux
maisons de briques, comme les mouettes qui, chasses au loin par
le mauvais temps, se montrent dans les comts du centre.

Cependant, pendant que les tribunaux de prises s'attardaient dans
leurs oprations et tant qu'il y avait une chance d'obtenir un
emploi en montrant  l'Amiraut leurs figures hles, ils
continuaient  aller par Whitehall avec leur allure de marins
arpentant le pont,  se runir le soir pour discuter sur les
vnements de la dernire guerre o les chances de la guerre
prochaine, au caf _Fladong_, dans Oxford Street, qui tait
rserv aux marins aussi exclusivement que celui de Slaughter
l'tait  l'arme et celui d'Ibbetson  l'glise d'Angleterre.

Je ne fus donc pas surpris de voir la vaste pice, o nous
soupions, pleine de marins, mais je me rappelle que ce qui me
causa quelque tonnement, ce fut de voir tous ces gens de mer,
qui, bien qu'ils eussent servi dans les situations les plus
diverses, dans toutes les rgions du globe, de la Baltique aux
Indes Orientales, taient tous couls dans un moule unique, qui
les rendait encore plus semblables entre eux qu'on ne l'est
ordinairement entre frres.

Les rgles du service exigeaient qu'on ft constamment ras de
prs, que chaque tte ft poudre, que sur chaque nuque tombt la
petite queue de cheveux naturels attachs par un ruban de soie
noire.

Les morsures du vent et les chaleurs tropicales avaient runi leur
influence pour leur donner un teint fonc, en mme temps que
l'habitude du commandement et la menace de dangers toujours prts
 reparatre avaient imprim sur tous le mme caractre d'autorit
et de vivacit.

Il y avait parmi eux quelques faces joviales, mais les vieux
officiers avaient des figures sillonnes de rides profondes et des
nez imposants qui faisaient,  la plupart d'entre eux, une figure
d'asctes austres et durcis par les intempries comme ceux du
dsert.

Les veilles solitaires, une discipline qui interdisait toute
camaraderie, avaient laiss leurs marques sur ces figures de
Peaux-Rouges.

Pour ma part, j'tais si occup  les examiner, que je touchai 
peine  mon souper. Malgr ma grande jeunesse, je savais que, s'il
restait quelque libert en Europe, nous la devions  ces hommes,
et je croyais lire sur leurs traits farouches et durs le rsum de
ces dix annes de luttes qui avaient fini par faire disparatre de
la mer le pavillon tricolore.

Lorsque nous emes fini de souper, mon pre me conduisit dans la
grande salle du caf o taient runis une centaine d'autres
officiers de marine qui buvaient du vin, fumaient leurs longues
pipes de terre en faisant une fume aussi paisse que celle qui
rgne sur le pont suprieur quand on combat bord  bord.

Comme nous entrions, nous nous trouvmes face--face avec un
officier d'un certain ge qui allait sortir.

C'tait un homme aux grands yeux intelligents,  figure pleine et
placide, une de ces figures que l'on attribuerait  un philosophe,
 un philanthrope, plutt qu' un marin guerrier.
-- Voici Cuddie Collingwood, dit tout bas mon pre.

-- Hello, lieutenant Stone! dit d'un ton trs cordial le fameux
amiral. Je vous ai  peine entrevu, depuis que vous vntes  bord
de l_Excellent_ aprs Saint-Vincent. Vous avez eu la chance de
vous trouver aussi sur le Nil,  ce qu'on m'a dit?

-- J'tais troisime sur le _Thse_, sous Millar, monsieur.

-- J'ai failli mourir de chagrin de ne m'y tre point trouv. J'ai
eu bien de la peine  m'en remettre Quand on pense  cette
brillante expdition!... Et dire que j'tais charg de faire la
chasse  des bateaux de lgumes, aux misrables bateaux chargs de
choux,  San Lucar.

-- Votre tche valait mieux que la mienne, Sir Cuthbert, dit une
voix derrire nous, celle d'un gros homme en uniforme de capitaine
de poste qui fit un pas en avant pour se mettre dans notre cercle.

Sa figure de mtin tait agite par l'motion et, en parlant, il
hochait piteusement la tte.

-- Oui, oui, Troubridge, je sais comprendre les sentiments et y
compatir.

-- J'ai pass cette nuit-l dans le tourment, Collingwood, et elle
a laiss ses traces sur moi, des traces qui dureront jusqu' ce
qu'on me lance par-dessus le bord dans un cercueil de toile 
voile. Dire que j'avais mon beau _Culloden_ chou sur un banc de
sable, trop loin pour tirer un coup de canon. Entendre et voir la
bataille pendant toute la nuit, sans pouvoir tirer une seule
borde, sans mme ter le tampon d'un seul canon! Deux fois, j'ai
ouvert ma bote  pistolets pour me faire sauter la cervelle, et
deux fois j'ai t retenu par la pense que Nelson pourrait encore
peut-tre memployer.

Collingwood serra la main du malheureux capitaine.

-- L'amiral Nelson n'a pas t longtemps sans vous trouver un
emploi utile, Troubridge. Nous avons tous entendu parler de votre
sige de Capoue et conter comment vous avez mis en position vos
canons, sans tranches ni parallles, et tir  bout portant par
les embrasures.

La mlancolie disparut de la large face du gros marin et son rire
sonore remplit la salle.

-- Je ne suis pas assez malin ou assez patient pour leurs faons
en zigzag, dit-il. Nous nous sommes placs bord  bord et nous
avons fonc sur leurs sabords jusqu' ce qu'ils aient amen
pavillon. Mais vous, Sir Cuthbert, o avez-vous t?

-- Avec ma femme et mes deux fillettes,  Morpeth, l-haut dans le
Nord. Je ne les ai vues qu'une seule fois en dix ans et il peut se
passer dix autres annes, je n'en sais rien, avant que je les
revoie. J'ai fait l-bas de bonne besogne pour la flotte.

-- Je croyais, monsieur, que c'tait dans l'intrieur, dit mon
pre.

-- C'est en effet dans l'intrieur, dit-il, mais j'y ai fait
nanmoins de bonne besogne pour la flotte. Dites-moi un peu ce
qu'il y a dans ce sac.

Collingwood tira de sa poche un petit sac noir et l'agita.

-- Des balles, dit Troubridge.
-- C'est quelque chose de plus ncessaire encore  un marin, dit
l'amiral; et retournant le sac, il fit tomber quelques grains dans
le creux de la main.

Je l'emporte dans mes promenades  travers champs et partout o
je trouve un endroit de bonne terre, j'enfonce un grain
profondment avec le bout de ma canne. Mes chnes combattront ces
gredins sur l'eau quand je serai dj oubli. Savez-vous combien
il faut de chnes pour construire un vaisseau de quatre vingt
canons?

Mon pre secoua la tte.

-- Deux mille, pas un de moins. Chaque navire  deux ponts qui
amne le drapeau blanc, cote  l'Angleterre tout un bois. Comment
nos petits-fils arriveront-ils  battre les Franais si nous ne
leur prparons pas de quoi construire leurs vaisseaux?

Il remit son petit sac dans sa poche, puis, prenant le bras de
Troubridge, il franchit la porte avec lui.

-- Voici un homme dont la vie pourrait vous aider  rgler la
vtre, dit mon pre, comme nous nous installions  une table
libre. C'est toujours le mme gentleman paisible, toujours
proccup du bien-tre de son quipage et chrissant, dans le fond
de son coeur, sa femme et ses enfants qu'il a vus si rarement. On
dit dans la flotte que jamais il n'a laiss chapper un juron,
Rodney, et pourtant, je ne sais comment il a pu faire, quand il
tait premier lieutenant, avec un quipage de dbutants. Mais tout
le monde aime Cuddie, car on sait que c'est un ange au combat.
Comment allez-vous, capitaine Foley? Mes respects, Sir Edward. Eh
bien! il n'y aurait qu' exercer l'enrlement forc dans la
compagnie prsente pour faire  une corvette un quipage
d'officiers  pavillon.

Il y a ici, Rodney, reprit mon pre, en jetant les yeux autour de
lui, plus d'un homme dont le nom n'ira jamais plus loin que le
livre de loch de son navire et qui, dans sa sphre, ne s'est pas
montr moins digne qu'un amiral d'tre cit en exemple. Nous les
connaissons et nous parlons d'eux, bien qu'on n'ait jamais braill
leurs noms dans les rues de Londres. Il y a autant de science de
la mer et de talent  se dbrouiller dans la conduite d'un cutter
que dans celle d'un vaisseau de ligne, lorsqu'il s'agit de
combattre, bien que cela ne doive pas vous rapporter un titre ni
les remerciements du Parlement. Voici par exemple Hamilton, cet
homme  l'air calme,  la figure pale, adoss  la colonne. C'est
lui qui, avec six bateaux  rames, a coup la retraite  la
frgate l_Hermione_ sous la gueule de deux cents canons de cte
dans le port de Puerto Caballo. C'est lui qui a attaqu douze
canonnires espagnoles avec son seul petit brick et a forc quatre
d'entre elles  se rendre. Voici Walker, du Cutter la _Rose_, qui
a attaqu trois navires corsaires franais avec des quipages de
cent cinquante-six hommes. Il en a coul un, captur un autre et
forc le troisime a la fuite. Comment allez-vous, capitaine Bail?
J'espre que vous vous portez bien?

Deux ou trois officiers qui connaissaient mon pre et qui taient
assis aux environs, rapprochrent leurs chaises, et il se forma
bientt un petit cercle o tout le monde parlait  trs haute voix
et discutait sur les choses de la mer. On brandissait de longues
pipes de terre  bout de tuyau rouge.

On les dirigeait vers les interlocuteurs en causant.

Mon pre me chuchota  l'oreille que mon voisin tait le capitaine
Foley, du _Goliath_, qui marchait en tte  la bataille du Nil,
que cet autre grand mince, roux fonc, assis en face, tait Lord
Cochrane, le plus hardi capitaine de frgate qu'il y et dans la
marine. Mme  Friar's Oak, on nous avait dit comment, sur son
petit vaisseau le _Rapide_ arm de quatorze petits canons, mont
par cinquante-quatre hommes, il avait pris  l'abordage la frgate
espagnole _Gamo_, monte par trois cents hommes d'quipage.

Il tait ais  voir que c'tait un homme vif, irascible, emport,
car il parlait de ses griefs d'un ton de colre qui rougissait ses
joues piques de taches de rousseur.

-- Nous ne ferons rien de bon sur l'Ocan, tant que nous n'aurons
pas pendu les entrepreneurs des chantiers de la marine. Je
voudrais avoir un cadavre d'entrepreneur comme figure de poupe 
chaque navire de premire classe de la flotte, et  chaque
frgate, il y aurait un fournisseur d'approvisionnements. Je les
connais bien avec leurs pices  la glu, leurs rivets du diable.
Ils risquent cinq cents existences pour conomiser quelques livres
de cuivre. Qu'est-il advenu de la _Chance_? Et de l_Oreste_ et du
_Martin_? Ils ont coul en pleine mer et nous n'en avons jamais
reu de nouvelles. Je puis donc dire que leurs quipages ont t
massacrs.

Il parait que Lord Cochrane exprimait l'opinion de tous, car un
murmure d'approbation, ml de jurons lancs avec conviction par
des marins au long cours, se fit entendre dans tout le cercle.

-- Ces coquins de l'autre ct de l'eau savent mieux s'y prendre,
dit un capitaine borgne qui avait  la boutonnire le ruban bleu
et blanc du combat de Saint-Vincent. C'est bel et bien sa tte que
lon risque  commettre de pareilles sottises. A-t-on jamais vu
sortir de Toulon un vaisseau dans l'tat o tait ma frgate de
trente-huit canons, au sortir de Plymouth, l'an dernier? Ses mts
avaient tant de jeu que d'un ct ses voiles taient raides comme
des barres de fer, tandis que de l'autre elles pendaient en
festons. Le moindre sloop, qui ait jamais quitt un port de
France, aurait pu la gagner de vitesse, et ensuite ce serait moi
et non pas ce bousilleur de Devonport que l'on aurait fait
comparatre devant une cour martiale.
Ils aimaient  grogner ces vieux loups de mer, car  peine l'un
d'eux avait-il fini dexposer ses griefs, qu'un autre commenait
les siens et y mettait encore plus d'aigreur.

-- Regardez nos voiles, dit le capitaine Foley, mettez ensemble 
l'ancre un vaisseau franais et un vaisseau anglais et dites
ensuite  quelle nation est celui-ci ou celui-l.

-- _Francinet_ a son mat de misaine et son grand mat de perroquet
presque gaux, dit mon pre.

-- Dans les anciens vaisseaux peut-tre, mais combien y a-t-il de
vaisseaux neufs qui sont tablis sur le type franais? Non, quand
ils sont  l'ancre, il est impossible de les dterminer. Mais
quand ils mettent  la voile, comment les distinguerez-vous?

-- _Francinet_ a des voiles blanches, s'crirent plusieurs.

-- Et les ntres sont noires de moisissure. Voil la diffrence.
tonnez-vous ensuite qu'ils nous dpassent  la voile, quand le
vent passe  travers les trous de notre toile.

-- Sur le _Rapide_, dit Cochrane, la toile tait si mince, que
quand je prenais mon observation, je relevais toujours mon
mridien  travers le petit hunier et mon horizon  travers la
voile de misaine.

Ces mots provoqurent un clat de rire gnral.

Ensuite tous repartirent, se soulageant enfin de ces longues
bouderies, de ces souffrances supportes en silence qui s'taient
accumules pendant de nombreuses annes de service et que la
discipline leur interdisait de rvler tant qu'ils avaient les
pieds sur la dunette.

L'un parlait de sa poudre dont il fallait six livres pour lancer
un boulet  mille yards, l'autre maudissait les tribunaux de
l'Amiraut, o la prise entre comme un vaisseau bien gr et en
sort comme un schooner.

Le vieux capitaine parla de l'avancement subordonn aux intrts
parlementaires, qui avaient souvent mis dans une cabine de
capitaine un freluquet dont la place aurait t dans la sainte
barbe.

Puis ils revinrent  la difficult de trouver des quipages pour
leurs vaisseaux. Ils haussrent la voix pour gmir en choeur.

--  quoi bon construire de nouveaux vaisseaux, disait Foley,
alors qu'avec une prime de cent livres vous n'arriverez pas 
quiper ceux que vous avez?

Mais lord Cochrane voyait la question autrement.

-- Les hommes! monsieur, vous les auriez s'ils taient bien
traits. L'amiral Nelson trouve les hommes qu'il lui faut pour ses
navires. Et de mme l'amiral Collingwood. Pourquoi? Parce qu'il se
proccupe de ses hommes et ds lors ses hommes se souviennent de
lui. Que les officiers et les hommes se respectent mutuellement et
alors on n'aura aucune peine  maintenir l'effectif de l'quipage.
Ce qui pourrit la marine, c'est cet infernal systme qui consiste
 faire passer les quipages d'un navire  l'autre, sans les
officiers. Mais moi, je n'ai jamais rencontr de difficult et je
crois pouvoir dire que, si demain je hissais mon pennon, je
trouverais tous mes vieux du _Rapide_ et j'aurais autant de
volontaires que je voudrais en prendre.

-- C'est trs bien, mylord, dit le vieux capitaine avec quelque
chaleur. Quand les marins entendent dire que le _Rapide_ a pris
cinquante navires en treize mois, on peut tre sr qu'ils
s'offriront volontiers pour servir sous son commandant. Un bon
croiseur est toujours sr de complter facilement son quipage.
Mais ce ne sont pas les croiseurs qui livrent les batailles pour
la dfense du pays et qui bloquent les ports de l'ennemi. Je dis
que tout le bnfice des prises devrait tre rparti galement
entre la flotte entire, et tant qu'on n'aura pas tabli cette
rgle, les hommes les plus capables iront toujours l o ils
rendent le moins de services et o ils font les plus grands
profits.

Ce discours produisit un choeur de protestations de la part des
officiers de croiseurs et de vhmentes approbations de la part de
ceux qui servaient  bord des vaisseaux de ligne.

Ces derniers paraissaient former la majorit dans le cercle qui
s'tait rassembl.

 voir l'animation des figures et la colre qui brillait dans les
regards il tait vident que la question tenait fort  coeur 
chacun des deux partis.

-- Ce que le croiseur obtient, s'cria un capitaine de frgate, le
croiseur le gagne.

-- Entendez-vous par l, monsieur, dit le capitaine Foley, que les
devoirs d'un officier  bord dun croiseur exigent plus
d'attention ou plus d'habilet professionnelle que ceux d'un
officier charg d'un blocus, qui a la cte  tribord toutes les
fois que le vent tourne  l'ouest et qui a continuellement en vue
les huniers de l'escadre ennemie?

-- Je ne prtends point  une habilet suprieure, monsieur.

-- Alors, pourquoi rclamez-vous une solde plus forte? Pouvez-vous
nier qu'un marin devant le mt rend plus de services sur une
frgate rapide qu'un lieutenant ne peut le faire sur un vaisseau
de guerre?
-- L'anne dernire, pas plus tard, dit un officier  tournure de
gentleman qui aurait pu tre pris pour un petit matre  la ville,
sans le teint cuivr qu'il devait  un soleil comme on n'en voit
jamais  Londres, l'anne dernire, j'ai ramen de la Mditerrane
le vieil _Ocan_ qui flottait comme une barrique vide et ne
rapportait absolument rien, comme chargement, que de la gloire.
Dans le canal nous rencontrmes la frgate _La Minerve_ de l'Ocan
occidental qui plongeait jusqu'aux sabords et tait prte 
clater sous un butin que l'on avait jug trop prcieux pour le
confier aux quipages de prise. Il y avait des lingots d'argent
jusqu'au long de ses vergues et prs de son beaupr, de la
vaisselle d'argent  la pomme de ses mts. Mes marins auraient
tir sur elle, oui, ils auraient tir, si on ne les avait pas
retenus. Cela les enrageait de penser  tout ce qu'ils avaient
fait dans le Sud, et de voir cette impudente frgate faire parade
de son argent sous leurs yeux.

-- Je ne vois pas le bien fond de leurs griefs, capitaine Bail,
dit Cochrane.

-- Quand vous serez promu au commandement d'un navire  deux
ponts, milord, il pourra bien se faire qu'il vous apparaisse plus
clairement.

-- Vous parlez comme si un croiseur n'avait d'autre tche que de
faire des prises. Si c'est l votre manire de voir, permettez-moi
de vous dire que vous n'tes pas au fait de la chose. J'ai
command un sloop, une corvette et une frgate et, sur chacun
d'eux, j'ai eu  remplir des devoirs fort divers. Il m'a fallu
viter les vaisseaux de ligne de l'ennemi et livrer bataille  ses
croiseurs. J'ai d donner la chasse  ses corsaires et les
capturer et leur couper la retraite quand ils se rfugiaient sous
ses batteries. Il m'a fallu faire une diversion sur ses forts,
dbarquer mes hommes, dtruire ses canons et postes de signaux.
Tout cela, et en outre les convois, les reconnaissances, la
ncessit de risquer son propre navire, pour arriver  connatre
les mouvements de l'ennemi, incombe  l'officier qui commande un
croiseur. Je vais mme jusqu' dire que quand on est capable
d'accomplir avec succs ces tches, on mrite mieux de son pays
que l'officier du vaisseau de ligne, qui fait le va et vient entre
Ouessant et les Roches Noires, assez longtemps pour construire un
rcif avec la masse de ses os de boeuf.

-- Monsieur, dit le colrique vieux marin, un officier comme a ne
court pas du moins le risque d'tre pris pour un corsaire.

-- Je suis surpris, capitaine Bulkeley, rpliqua avec vivacit
Cochrane, que vous alliez jusqu' mettre ensemble les termes de
corsaire et d'officier du roi.

Les choses tournaient  l'orage entre ces loups de mer aux ttes
chaudes, aux propos laconiques, mais le capitaine Foley para au
danger en portant la discussion sur les nouveaux vaisseaux que
l'on construisait dans les ports de France.

Je prenais grand intrt  couter ces hommes, qui passaient leur
vie  combattre nos voisins,  en discuter le caractre et les
mthodes.

Vous qui vivez en des temps de paix et d'entente cordiale, vous ne
sauriez vous imaginer avec quelle rage l'Angleterre hassait alors
la France, et par-dessus tout son grand chef.

C'tait plus qu'un simple prjug, qu'une antipathie.

C'tait une aversion profonde, agressive, dont vous pouvez encore
aujourd'hui vous faire quelque ide en jetant les yeux sur les
journaux et les caricatures de l'poque.

Le mot de Franais n'tait gure prononc que prcd de
l'pithte coquin ou canaille.

Dans tous les rangs de la socit, dans toutes les parties du
pays, ce sentiment tait le mme.

Et les soldats de marine, qui taient  bord de nos vaisseaux,
menaient  combattre contre les Franais une frocit qu'ils
n'auraient jamais montre, s'il s'tait agi de Danois, de
Hollandais ou d'Espagnols.

Si, maintenant que cinquante ans se sont couls, vous me demandez
d'o venait ce sentiment de virulence  leur gard, ce sentiment
si tranger au caractre anglais avec son laisser-aller et sa
tolrance, je vous avouerai que, selon moi, c'tait la crainte.

Naturellement, ce n'tait point une crainte individuelle. Nos
dtracteurs les plus venimeux ne nous ont jamais qualifis de
lches. C'tait la crainte de leur toile, la crainte de leur
avenir, la crainte de l'homme subtil dont les plans paraissaient
toujours tourner heureusement, la crainte de la lourde main qui
avait jet  bas une nation, puis une autre.

Notre pays tait petit et au temps de la guerre, sa population
n'tait gure suprieure  la moiti de celle de la France.

Et alors, la France s'tait agrandie par des bonds _gig_antesques.

Elle s'tait avance au nord jusqu' la Belgique et  la Hollande.

Elle s'tait accrue par le sud en Italie.

Pendant ce temps, nous tions affaiblis par la haine profonde qui
rgnait en Irlande entre les Catholiques et les Presbytriens.

Le danger tait imminent, vident pour l'homme le plus incapable
de rflexion.

On ne pouvait se promener le long de la cte du Kent sans voir les
amas de bois amoncels pour servir de signaux et avertir le pays
du dbarquement de l'ennemi, et quand le soleil brillait sur les
hauteurs du ct de Boulogne, on voyait son clat se reflter sur
les baonnettes des vtrans qui manoeuvraient.

Rien d'tonnant  ce qu'il y eut, au fond du coeur des plus
braves, une crainte de la puissance franaise, et cette animosit
a toujours pour rsultat d'engendrer une haine amre et pleine de
rancune.

Alors les marins parlrent sans bienveillance de leurs rcents
ennemis.

Ils les hassaient sincrement et selon l'usage de notre pays, ils
disaient tout haut ce qu'ils avaient sur le coeur.

En ce qui concernait les officiers franais, il tait impossible
d'en parler dune faon plus chevaleresque, mais quant  la nation,
ils l'avaient en horreur.

Les vieux avaient combattu contre eux dans la guerre d'Amrique,
combattu encore pendant ces dix dernires annes, et on et dit
que le dsir le plus ardent qu'ils eussent dans le coeur tait de
passer le reste de leur vie  combattre encore contre eux.

Mais si j'tais surpris de la violente animosit qu'ils
tmoignaient  l'gard des Franais, je ne l'tais pas moins de
voir  quel degr ils les apprciaient.

La longue srie des victoires anglaises avait fini par obliger les
Franais  s'abriter dans les ports,  renoncer avec dsespoir 
la lutte et cela nous avait fait croire  tous que, pour une
raison ou une autre et par la nature mme des choses, l'Anglais
sur mer avait toujours le dessus contre le Franais.

Mais ceux qui avaient particip  la lutte n'taient nullement de
cet avis.

Ils se rpandaient en bruyants loges sur la vaillance de leurs
adversaires et ils expliquaient leur dfaite par des raisons
prcises.

Ils rappelaient que les officiers de l'ancienne marine franaise
taient presque tous des aristocrates, que la Rvolution les avait
chasss de leurs vaisseaux et que la face navale tait tombe
entre les mains de matelots indisciplins et de chefs sans
comptence.

Cette flotte mal commande avait t rudement rejete dans les
ports par la pousse de la flotte anglaise qui avait de bons
quipages bien commands.

Elle les y avait maintenus immobiles, de sorte qu'ils n'avaient eu
aucune occasion d'apprendre les choses de la mer. Leur exercice
dans les ports, leur tir au canon dans les ports ne servaient 
rien, quand il s'agissait de voiles  carguer, de bordes  tirer
sur un vaisseau de ligne qui se balanait sur les vagues de
l'Atlantique.

Quand une de leurs frgates gagnait le large et qu'elle pouvait
naviguer librement un couple d'annes, alors son quipage arrivait
 connatre son affaire et un officier anglais pouvait esprer
mettre une plume  son chapeau, lorsque avec un navire d'gale
force il arrivait  lui faire amener son pavillon.

Telles taient les opinions de ces officiers expriments qui les
appuyaient de nombreux souvenirs de preuves multiples de la
vaillance franaise.

Ils citaient, entre autres, la faon dont l'quipage de l_Orient_
avait employ ses canons de gaillard d'arrire, pendant que, sous
leurs pieds, le pont tait en feu et qu'ils savaient qu'ils se
battaient sur une soute aux poudres prte  sauter.

On esprait en gnral que l'expdition des Indes Occidentales qui
avait eu lieu depuis la paix, aurait donn  beaucoup de navires
l'exprience de l'Ocan et qu'on pourrait se hasarder  les faire
sortir du Canal si la guerre venait  clater de nouveau.

Mais recommencerait-elle?

Nous avions dpens des sommes fabuleuses et fait des efforts
immenses pour faire flchir la puissance de Napolon et l'empcher
de se faire le despote de l'Europe entire.

Le gouvernement l'essaierait-il une fois de plus?

Se laisserait-il pouvanter par le poids effrayant d'une dette qui
ferait courber le dos  bien des gnrations futures?

Pitt tait l et certes, il n'tait point homme  laisser la
besogne  moiti faite.

Soudain, il y eut de l'agitation prs de la porte.

Parmi les nuages gris de fume de tabac, j'entrevis un uniforme
bleu et des paulettes d'or, autour desquels se formait un
rassemblement dense, pendant qu'un rauque murmure, partant du
groupe, se changeait en applaudissements lancs par de fortes
poitrines.

Tout le monde se leva pour regarder.

On se demandait les uns aux autres de quoi il s'agissait.

Mais la foule bouillonnait et les applaudissements redoublaient.

-- Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce qu'il arrive? demandaient une
vingtaine de voix.

-- Enlevons-le! Hissons-le, cria quelqu'un et, aussitt aprs, je
vis le capitaine Troubridge au-dessus des paules de la foule.

Sa figure tait rouge, comme s'il tait sous l'influence du vin et
il agitait quelque chose qui ressemblait  une lettre.

Les applaudissements se turent peu  peu et il se fit un tel
silence que j'aurais pu discerner le froissement du papier dans sa
main.

-- Grandes nouvelles, gentlemen, cria-t-il, grandes nouvelles! Le
contre-amiral Collingwood m'a charg de vous les communiquer.
L'ambassadeur de France a reu ses passeports ce soir. Tous les
vaisseaux qui figurent  l'Annuaire vont recevoir leur commission.
L'amiral Cornwallis doit quitter la baie de Cawsand pour croiser
au large d'Ouessant. Une escadre part pour la Mer du Nord, une
autre pour la mer d'Irlande.

Il avait sans doute d'autres nouvelles  donner, mais son
auditoire ne voulut pas en entendre davantage.

Comme on criait, comme on trpignait, quel dlire!

Prudes et vieux officiers  pavillon, graves capitaines d'armes,
jeunes lieutenants, tous criaient  tue-tte comme des coliers
chapps en vacances.

On ne songeait plus  ces cuisants et multiples griefs que j'avais
entendu numrer.

Le mauvais temps tait pass.

Les oiseaux de mer, captifs sur terre, allaient raser l'cume, une
fois encore.

Les notes du _God Save the King_ dominrent majestueusement le
bruit confus.

J'entendis les antiques vers chants d'une faon qui faisait
oublier leurs mauvaises rimes et leur banalit.

J'espre que vous ne les entendrez jamais chanter ainsi, avec des
larmes sur les joues rides, avec des sanglots dans des voix
d'hommes nergiques.

Ceux qui parlent du flegme de nos compatriotes ne les ont jamais
vus quand la crote de lave est brise et que, pendant un instant,
la flamme ardente et durable du Nord apparat  dcouvert.

C'est ainsi que je la vis alors, et si je ne la vois point
aujourd'hui, je ne suis ni assez vieux, ni assez sot pour croire
qu'elle soit teinte.


XIII -- LORD NELSON


Le rendez-vous entre Lord Nelson et mon pre devait avoir lieu 
une heure matinale, et il tenait d'autant plus  tre exact qu'il
savait combien les alles et venues de l'amiral seraient modifies
par les nouvelles que nous avions apprises, la veille au soir.

Je venais  peine de djeuner et mon oncle n'avait pas sonn pour
son chocolat, quand mon pre vint me prendre  Jermyn Street.

Au bout de quelques centaines de pas dans Piccadilly, nous nous
trouvmes devant le grand btiment de briques dteintes qui
servait de logement de ville aux Hamilton et qui devenait le
quartier gnral de Lord Nelson lorsque affaires ou plaisirs le
faisaient venir de Merton.

Un valet de pied rpondit  notre coup de marteau et nous
introduisit dans un grand salon au mobilier sombre, aux tentures
de nuance triste.

Mon pre fit passer son nom et nous nous assmes, jetant les yeux
sur les blanches statuettes italiennes qui occupaient les angles,
sur un tableau qui reprsentait le Vsuve et la baie de Naples et
qui tait accroch au-dessus du clavecin.

Je me rappelle encore une pendule noire au bruyant tic-tac qui
tait sur la chemine; et de temps  autre, au milieu du bruit des
voitures de louage, il nous arrivait de bruyants clats de rire de
je ne sais quelle autre pice.

Lorsque enfin la porte s'ouvrit, mon pre et moi nous nous
levmes, nous attendant  nous trouver en prsence du plus grand
des Anglais. Mais ce fut une personne bien diffrente qui entra.

C'tait une dame de haute taille et qui me parut extrmement
belle, bien que peut-tre un critique plus expriment et plus
difficile et trouv que son charme appartenait plutt aux temps
pass qu'au prsent.

Son corps de reine prsentait des lignes grandes et nobles, tandis
que sa figure qui commenait  s'empter,  devenir grossire,
tait encore remarquable par lclat du teint, la beaut de grands
yeux bleu clair et les reflets de sa noire chevelure qui se
frisait sur un front blanc et bas.

Elle avait un port des plus imposants, si bien qu'en la regardant
 son entre majestueuse, et devant cette pose qu'elle prit en
jetant un coup d'oeil sur mon pre, je me rappelai alors la reine
des Pruviens, qui sous les traits de Miss Polly Hinton, nous
excitait le petit Jim et moi  nous rvolter.

-- Lieutenant Anson Stone? demandait-elle.

--Oui, belle, dame, rpondit mon pre.

-- Ah! s'cria-t-elle en sursautant d'une faon affecte, avec
exagration. Alors, vous me connaissez?

-- J'ai vu Votre Seigneurie  Naples.

-- Alors, vous avez vu aussi sans doute, mon pauvre Sir William?
Mon pauvre Sir William!

Et elle toucha sa robe de ses doigts blancs couverts de bagues,
comme pour attirer notre attention sur ce fait qu'elle tait en
complet costume de deuil.

-- J'ai entendu parler de la triste perte qu'avait prouve Votre
Seigneurie, dit mon pre.

-- Nous sommes morts ensemble, s'cria-t-elle. Que peut tre
dsormais mon existence, sinon une mort lentement prolonge?

Elle parlait d'une belle et riche voix qu'agitait le frmissement
le plus douloureux, mais je ne pus m'empcher de reconnatre
qu'elle avait l'air de la personne la plus robuste que j'eusse
jamais vue et je fus surpris de voir qu'elle me lanait de petites
oeillades interrogatives comme si elle prenait quelque plaisir 
se voir admirer, ft-ce par un individu aussi insignifiant que
moi.

Mon pre, en son rude langage de marin, tchait de balbutier
quelques banales paroles de condolances, mais ses yeux se
dtournaient de cette figure revche, hle, pour pier quel effet
elle avait produit sur moi.

-- Voici son portrait,  cet ange tutlaire de cette demeure,
s'cria-t-elle en montrant d'un geste grandiose, large, un
portrait suspendu au mur et reprsentant un gentleman  la figure
trs maigre, au nez prominent et qui avait plusieurs dcorations
 son habit.

Mais c'est assez parler de mes chagrins personnels, dit-elle en
essuyant sur ses yeux d'invisibles larmes. Vous tes venus voir
Lord Nelson. Il m'a charge de vous dire qu'il serait ici dans un
instant. Vous avez sans doute appris que les hostilits vont
reprendre?

-- Nous avons appris cette nouvelle hier soir.
-- Lord Nelson a reu l'ordre de prendre le commandement de la
flotte de la Mditerrane.

-- Vous pouvez croire qu'en un tel moment... Mais n'est-ce pas le
pas de Sa Seigneurie que j'entends?

Mon attention tait si absorbe par les singulires faons de la
dame, et par les gestes, les poses dont elle accompagnait toutes
ses remarques, que je ne vis pas le grand amiral entrer dans la
pice.

Lorsque je me retournai, il tait tout prs  ct de moi.

C'tait un petit homme brun  la tournure svelte et lance d'un
adolescent.

Il n'tait point en uniforme.

Il portait un habit brun  haut collet, dont la manche droite et
vide, pendait  son ct.

L'expression de sa figure tait, je m'en souviens bien,
extrmement triste et douce, avec les rides profondes qui
dcelaient les luttes de son me impatiente, ardente.

Un de ses yeux avait t crev et abm par une blessure, mais
l'autre se portait de mon pre  moi avec autant de vivacit que
de pntration.

 vrai dire, d'ensemble, avec ses regards brefs et aigus, la belle
pose de sa tte, tout en lui indiquait l'nergie, la promptitude,
en sorte que, si je puis comparer les grandes choses aux petites,
il me rappela un terrier de bonne race, bien dress au combat,
doux et leste, mais vif et prt  tout ce que le hasard pourrait
mettre sur sa voie.

-- Eh bien! lieutenant Stone, dit-il du ton le plus cordial en
tendant sa main gauche  mon pre, je suis fort content de vous
voir. Londres est plein de marins de la Mditerrane, mais je
compte qu'avant une semaine, il ne restera plus aucun officier
d'entre vous sur la terre ferme.

-- Je suis venu vous demander, Sir, si vous pourriez m'aider 
avoir un vaisseau.

-- Vous en aurez un, Stone, si on fait quelque cas de ma parole 
l'Amiraut. J'aurai besoin d'avoir derrire moi tous les anciens
du Nil. Je ne puis vous promettre un vaisseau de premire ligne,
mais ce sera au moins un vaisseau de soixante-quatre canons, et je
puis vous assurer qu'on est  mme de faire bien des choses avec
un vaisseau de soixante-quatre canons, bien maniable, qui a un bon
quipage et qui est bien bti.

-- Qui pourrait en douter, quand on a entendu parler de
l_Agamemnon_? s'cria Lady Hamilton.

Et en mme temps, elle se mit  parler de l'amiral et de ses
exploits en termes d'une exagration logieuse, avec une telle
averse de compliments et dpithtes, que mon pre et moi nous ne
savions quelle figure faire.

Nous nous sentions humilis et chagrins de la prsence d'un homme
qui tait forc d'entendre dire devant lui de telles choses.

Mais, aprs avoir risqu un coup d'oeil sur Lord Nelson, je
m'aperus  ma grande surprise que, bien loin de tmoigner de
l'embarras, il souriait, il avait l'air enchant comme si cette
grossire flatterie de la dame tait pour lui la chose la plus
prcieuse du monde.

-- Allons, allons, ma chre dame, vos loges surpassent de
beaucoup mes mrites...

Ces mots l'encourageant, elle se lana dans une apostrophe
thtrale au favori de la Grande-Bretagne, au fils an de
Neptune, et il s'y soumit en manifestant la mme gratitude, le
mme plaisir.

Qu'un homme du monde, g de quarante-cinq ans, pntrant,
honnte, au fait du mange des cours, se laisst entortiller par
des hommages aussi crus, aussi grossiers, j'en fus stupfait,
comme le furent tous ceux qui le connaissaient.

Mais vous qui avez beaucoup vcu, vous n'avez pas besoin qu'on
vous dise combien de fois il arrive que la nature la plus
nergique, la plus noble,  quelque faiblesse unique,
inexplicable, une faiblesse qui se montre d'autant plus
visiblement qu'elle contraste avec le reste, ainsi qu'une tache
noire apparat d'une manire plus choquante sur le drap le plus
blanc.

-- Vous tes un officier de mer comme je les aime, Stone, dit-il,
quand Sa Seigneurie fut arrive au bout de son pangyrique. Vous
tes un marin de la vieille cole.

Il arpenta la pice  petits pas impatients tout en parlant et en
pivotant de temps  autre sur un talon, comme si quelque barrire
invisible l'avait arrt.

-- Nous commenons  devenir trop beaux pour notre besogne avec
ces inventions d'paulettes, d'insignes de gaillard darrire. Au
temps o j'entrai au service, vous auriez pu voir un lieutenant
faire les liures et le grement de son beaupr, ayant parfois un
pissoir suspendu au cou, pour donner l'exemple  ses hommes.
Aujourd'hui, c'est tout juste, sil veut bien porter son sextant
jusqu' l'coutille. Quand serez-vous prt  embarquer, Stone?

-- Ce soir, Mylord.

-- Bien, Stone, bien. Voil le vritable esprit. On double la
besogne  chaque mare sur les chantiers, mais je ne sais quand
les vaisseaux seront prts. J'arbore mon pavillon sur la
_Victoire_ mercredi, et nous mettons  la voile aussitt.

-- Non, non, pas si tt, il ne pourra pas tre prt  prendre la
mer, dit Lady Hamilton d'une voix plaintive en joignant les mains,
et elle tourna les yeux vers le plafond, tout en parlant.

-- Il faut qu'il soit prt et il le sera, s'cria Nelson avec une
vhmence extraordinaire. Par le ciel, quand mme le diable serait
 la porte, je m'embarquerai mercredi. Qui sait ce que ces gredins
peuvent bien faire en mon absence? La tte me tourne  la pense
des diableries qu'ils projettent peut-tre. En cet instant mme,
chre dame, la reine, notre reine, s'carquille peut-tre les yeux
pour apercevoir les voiles des hunes des vaisseaux de Nelson.

Comme je me figurais qu'il parlait de notre vieille reine
Charlotte, je ne comprenais rien  ses paroles, mais mon pre me
dit ensuite que Nelson et Lady Hamilton s'taient pris d'une
affection extraordinaire pour la reine de Naples et c'taient les
intrts de ce petit royaume qui lui tenaient si fort  coeur.

Peut-tre mon air d'ahurissement attira-t-il l'attention de Nelson
sur moi, car il suspendit tout  coup sa promenade  l'allure de
gaillard d'arrire et me toisa des pieds  la tte, d'un air
svre.
-- Eh bien! jeune gentleman, dit-il d'un ton sec.

-- C'est mon fils unique, Sir, dit mon pre. Mon dsir est qu'il
entre au service si l'on peut trouver une cabine pour lui, car
voici bien des gnrations que nous sommes officiers du roi.

-- Ainsi donc, vous tenez  venir vous faire rompre les os,
s'cria Nelson d'un ton rude, et en regardant d'un air de
mcontentement les beaux habits qui avaient t si longuement
discuts entre mon oncle et Mr Brummel. Vous aurez  quitter ce
grand habit pour une jaquette de toile cire, si vous servez sous
mes ordres.

Je fus si embarrass par la brusquerie de son langage, que je pus
 peine rpondre en balbutiant que j'esprais faire mon devoir.

Alors, sa bouche svre se dtendit en un sourire plein de
bienveillance, et bientt, il posa sur mon paule sa petite main
brune.

-- Je crois pouvoir dire que vous marcherez trs bien. Je vois que
vous tes de bonne toffe. Mais ne vous imaginez pas entrer dans
un service facile, jeune gentleman, quand vous entrez dans le
service de Sa Majest. C'est une profession pnible. Vous entendez
parler du petit nombre qui russit, mais que savez-vous de
centaines d'autres qui n'arrivent pas  faire leur chemin? Voyez
combien j'ai eu de chance. Sur deux cents qui taient avec moi 
l'expdition de San Juan, cent quarante-cinq sont morts en une
seule nuit. J'ai pris part  cent quatre-vingts engagements, et
comme vous voyez, j'ai perdu un oeil et un bras sans compter
d'autres graves blessures. La chance m'a permis de passer 
travers tout cela, et maintenant, je bats pavillon amiral, mais je
me rappelle plus d'un honnte homme qui me valait et qui n'a point
perc.

Oui, reprit-il, comme la dame se rpandait en protestations
loquaces, bien des gens, bien des gens qui me valaient sont
devenus la proie des requins et des crabes de terre. Mais c'est un
marin sans valeur que celui qui ne se risque pas chaque jour, et
nos existences  tous sont dans la main de celui qui connat
parfaitement l'heure o il nous la redemandera.

Pendant un instant, le srieux de son regard, le ton religieux de
sa voix nous firent entrevoir peut-tre les profondeurs du vrai
Nelson, l'homme des contes orientaux, imbu de ce viril puritanisme
qui fit surgir de cette rgion, les Ctes de fer, ceux qui
devaient faonner le coeur de l'Angleterre et les Pres Plerins
qui devaient le propager au dehors.

C'tait l le Nelson qui affirmait avoir vu la main de Dieu
s'appesantir sur les Franais et qui s'agenouillait dans la cabine
de son vaisseau amiral, pour attendre le moment de se porter sur
la ligue ennemie.

Il y avait aussi une humaine tendresse dans le ton qu'il prenait
pour parler de ses camarades morts, et elle me fit comprendre
pourquoi il tait si aim de tous ceux qui servirent sous lui.

En effet, bien qu'il et la duret du fer quand il s'agissait de
naviguer et de combattre, en sa nature complexe, il se combinait
une facult qui manque  l'Anglais, cette motion affectueuse qui
s'exprimait par des larmes, lorsqu'il tait touch, et par des
mouvements instinctifs de tendresse, comme celui dans lequel il
demanda  son capitaine de pavillon de l'embrasser quand il gisait
mourant, dans le poste de la _Victoire_.

Mon pre s'tait lev pour partir, mais l'amiral, avec cette
bienveillance qu'il tmoigna toujours  la jeunesse, et qui avait
t un instant glace par l'inopportune splendeur de mes habits,
continua  se promener devant nous, en jetant des phrases brves
et substantielles pour m'encourager et me conseiller.

-- C'est de l'ardeur que nous demandons dans le service, jeune
gentleman, dit-il. Il nous faut des hommes chauffs au rouge, qui
ne sachent ce que c'est que le repos. Nous en avons de tels dans
la Mditerrane et nous les retrouverons. Quelle troupe
fraternelle. Lorsqu'on me demandait d'en dsigner un pour une
tche difficile, je rpondais  l'amiraut de prendre le premier
venu, car le mme esprit les animait tous. Si nous avions pris
dix-neuf vaisseaux, nous n'aurions jamais dclar notre tche bien
remplie, tant que le vingtime aurait navigu sur les mers. Vous
savez ce quil en tait chez nous, Stone. Vous avez pass trop de
temps sur la Mditerrane, pour que j'aie besoin de vous en dire
quoi que ce soit.

-- J'espre tre sous vos ordres, Mylord, dit mon pre, la
prochaine fois que nous les rencontrerons.

-- Nous les rencontrerons, il le faut, et cela sera. Par le ciel!
je n'aurai pas de repos, tant que je ne leur aurai pas donn une
secousse. Ce coquin de Bonaparte prtend nous abaisser. Qu'il
essaie et que Dieu favorise la bonne cause!

Il parlait avec tant d'animation, que la manche vide s'agitait en
l'air, ce qui lui donnait l'air le plus extraordinaire.

Voyant mes yeux fixs sur lui, il sourit et se tourna vers mon
pre.

-- Je peux encore faire de la besogne avec ma nageoire, dit-il en
posant la main sur son moignon. Qu'est-ce qu'on disait dans la
flotte  ce propos?

-- Que c'tait un signal indiquant qu'il ne ferait pas bon se
mettre en travers de votre cubier.

-- Ils me connaissent, les coquins. Vous le voyez, jeune
gentleman, il ne s'est pas perdu la moindre tincelle de l'ardeur
que j'ai mise  servir mon pays. Il pourra arriver un jour, que
vous arborerez votre propre pavillon et, quand ce jour viendra,
vous vous souviendrez que le conseil que je donne  un officier,
c'est qu'il ne fasse rien  moiti, par demi mesures. Mettez votre
enjeu d'un seul coup, et si vous perdez sans qu'il y ait de votre
faute, le pays vous confiera un autre enjeu de mme valeur. Ne
vous proccupez pas de manoeuvres. Foin des manoeuvres! La seule
dont vous ayez besoin, consiste  vous mettre bord  bord avec
l'ennemi. Combattez jusqu'au bout et vous aurez toujours raison.
N'ayez jamais une arrire pense pour vos aises, pour votre propre
vie, car votre vie ne vous appartient plus  partir du jour o
vous avez endoss l'uniforme bleu. Elle appartient au pays et il
faut la dpenser sans compter pour peu que le pays en retire le
moindre avantage. Comment est le vent, ce matin, Stone?

-- Est, sud-est, dit mon pre sans hsitation.

-- Alors, Cornwallis est sans doute en bon chemin pour Brest,
quoique pour ma part, j'eusse prfr tcher de les attirer au
large.

-- C'est aussi ce que souhaiteraient tous les officiers et tous
les hommes de la flotte, Votre Seigneurie, dit mon pre.

-- Ils n'aiment pas le service de blocus, et cela n'est pas
tonnant, puisqu'il ne rapporte ni argent, ni honneur. Vous vous
rappelez comment cela se passait dans les mois d'hiver, devant
Toulon, Stone, alors que nous n'avions  bord ni poudre, ni boeuf,
ni vin, ni porc, ni farine, pas mme des cbles, de la toile et du
filin de rserve. Et nous consolidions nos vieux pontons avec des
cordages. Dieu sait si je ne m'attendais pas  voir le premier
Levantin venu couler nos vaisseaux. Mais, quand mme nous n'avons
pas lch prise. Nanmoins, je crains que l-bas, nous n'ayons pas
fait grand chose pour l'honneur de l'Angleterre. Chez nous, on
illumine les fentres  la nouvelle d'une grande bataille, mais on
ne comprend pas qu'il nous serait plus ais de recommencer six
fois la bataille du Nil que de rester en station tout l'hiver pour
le blocus. Mais je prie Dieu qu'il nous fasse rencontrer cette
nouvelle flotte ennemie, et que nous puissions en finir par une
bataille corps  corps.

-- Puiss-je tre avec vous, mylord! dit gravement mon pre. Mais
nous vous avons dj pris trop de temps et je n'ai plus qu' vous
remercier de votre bont et  vous offrir tous mes souhaits.

-- Bonjour, Stone, dit Nelson, vous aurez votre vaisseau et si je
puis avoir ce jeune gentleman parmi mes officiers, ce sera chose
faite. Mais si j'en crois son habillement, reprit-il en portant
ses yeux sur moi, vous avez t mieux partag pour la rpartition
des prises que la plupart de vos camarades. Pour ma part, jamais
je n'ai song, jamais je n'ai pu songer  gagner de l'argent.

Mon pre expliqua que le fameux Sir Charles Tregellis tait mon
oncle, qu'il s'tait charg de moi et que je demeurais chez lui.

-- Alors, vous n'avez pas besoin que je vous vienne en aide, dit
Nelson avec quelque amertume. Quand on a des guines et des
protections, on peut passer par-dessus la tte des vieux officiers
de marine, ft-on incapable de distinguer la poupe d'avec la
cuisine, ou une caronade d'avec une pice longue de neuf.
Nanmoins... Mais que diable se passe-t-il?

Le valet de pied s'tait prcipit soudain dans la chambre, mais
il s'arrta devant le regard de colre que lui lana l'amiral.

-- Votre Seigneurie m'a dit d'accourir chez vous ds que cela
arriverait, expliqua-t-il en montrant une grande enveloppe bleue.
-- Par le ciel! Ce sont mes ordres, s'cria Nelson en la
saisissant vivement et faisant des efforts maladroits pour en
rompre les cachets avec la main qui lui restait.

Lady Hamilton accourut  son aide, mais elle eut  peine jet les
yeux sur le papier, qui s'y trouvait, qu'elle jeta un cri perant,
porta la main  ses yeux et se laissa choir vanouie.

Mais je ne pus m'empcher de reconnatre qu'elle se laissa choir
fort habilement et que, malgr la perte de ses sens, elle eut la
bonne fortune d'arranger fort habilement les plis de son costume
et de prendre une attitude classique et gracieuse.

Quant  lui, l'honnte marin, il tait si incapable de supercherie
et d'affectation, qu'il ne les souponnait point chez autrui,
aussi courut-il tout affol  la sonnette, pour rclamer  grands
cris domestiques, mdecin, sels, en jetant des mots incohrents
dans sa douleur, se rpandant en paroles si passionnes, si mues,
que mon pre jugea plus discret de me tirer par la manche, comme
pour m'avertir qu'il nous fallait sortir  la drobe.

Nous le laissmes donc dans ce sombre salon de Londres, perdant la
tte tant il tait mu de piti pour cette femme superficielle qui
n'avait rien de naturel, pendant que dehors, tout contre le
chasse-roues, dans Piccadilly, l'attendait la haute berline noire
prte  l'emporter pour ce long voyage qui allait aboutir 
poursuivre la flotte franaise sur un parcours de sept mille
milles a travers l'Ocan,  la rencontrer enfin et  la vaincre.

Cette victoire devait limiter aux conqutes continentales
l'ambition de Napolon, mais elle coterait  notre grand marin la
vie qu'il devait perdre au moment le plus glorieux de son
existence, comme je souhaiterais qu'il vous advnt  tous.


XIV -- SUR LA ROUTE


Dj approchait le jour de la grande bataille.

La guerre sur le point d'clater et Napolon qui devenait de plus
en plus menaant n'taient que des objets de second ordre pour
tous les sportsmen et en ce temps-l les sportsmen formaient bien
la moiti de la population.

Dans le club patricien, dans la taverne plbienne, dans le caf
que frquentait le ngociant, dans la caserne du soldat,  Londres
et dans les provinces, la mme question passionnait toute la
nation.

Toutes les diligences qui arrivaient de l'Ouest apportaient des
dtails sur la belle condition de Wilson le Crabe, qui tait
retourn dans son pays natal pour s'entraner et qu'on savait tre
sous la direction immdiate du capitaine Barclay, l'expert.

D'un autre ct, bien que mon oncle n'et pas encore dsign son
champion, personne dans le public ne doutait que ce ne ft Jim, et
les renseignements qu'on avait sur son physique et sa performance
lui valurent bon nombre de parieurs.

Toutefois, la cte tait en faveur de Wilson et les gens de
l'Ouest, comme un seul homme, tenaient pour lui, tandis qu
Londres l'opinion tait partage.

Deux jours avant le combat, on donnait Wilson  trois contre deux,
dans tous les clubs du West End.

J'tais all deux fois voir Jim  Crawley, dans l'htel o il
tait install pour son entranement et je l'y trouvai soumis au
svre rgime en usage.
Depuis la pointe du jour jusqu' la tombe de la nuit, il courait,
sautait, frappait sur une vessie suspendue  une barre ou
s'exerait contre son formidable entraneur.

Ses yeux brillaient. Sa peau luisait de sant dbordante.

Il avait une telle confiance dans le succs que mes apprhensions
s'vanouirent  la vue de sa vaillante attitude et quand
j'entendis son langage empreint d'une joie tranquille.

-- Mais je m'tonne que vous veniez me voir maintenant, Rodney, me
dit-il en faisant un effort pour rire, maintenant que me voil
devenu boxeur, et  la solde de votre oncle, tandis que vous tes
 la ville et pass Corinthien. Si vous n'aviez pas t le
meilleur, le plus sincre petit gentleman du monde, c'est vous qui
auriez t mon patron d'ici peu de temps au lieu d'tre mon ami.

En contemplant ce superbe gaillard  la figure distingue, aux
traits fins, en pensant  ses belles qualits, aux impulsions
gnreuses dont je le savais capable, je trouvai si absurde qu'il
regardt mon amiti comme une marque de condescendance, que je ne
pus retenir un bruyant clat de rire.

-- Tout cela est fort bien, Rodney, me dit-il en me regardant
fixement dans les yeux. Mais, qu'est-ce que votre oncle en pense?

Cette question tait une colle.

Je dus me borner  rpondre d'un ton mal assur que, si redevable
que je fusse envers mon oncle, j'avais tout d'abord connu Jim et
qu'assurment j'tais assez grand pour choisir mes amis.

Les doutes de Jim taient fonds jusqu' un certain point. Mon
oncle s'opposait trs nettement  ce qu'il y et entre nous la
moindre intimit. Mais comme il trouvait bon nombre d'autres
choses  dsapprouver dans ma conduite, celle-l perdait de son
importance.

Je crains de lui avoir caus bien des dsappointements.

Je n'avais invent aucune excentricit, bien qu'il et eu la bont
de m'en indiquer plusieurs, au moyen desquelles je parviendrais 
sortir de l'ornire, selon son expression, et  m'imposer 
l'attention du monde trange au milieu duquel il vivait.

-- Vous tes un jeune gaillard des plus agiles, mon neveu. Ne vous
croyez-vous pas capable de faire le tour d'une chambre en sautant
d'un meuble sur l'autre sans toucher le parquet? Un petit tour de
force dans ce genre, serait extrmement got. Il y avait un
capitaine des gardes qui est arriv  se faire un grand succs
dans la socit en pariant une petite somme qu'il le ferait.
Madame Liven, qui est extrmement exigeante, l'invitait
frquemment  ses soires rien que pour qu'il pt s'exhiber.

Je lui affirmai que je me sentais incapable de cet exploit.

-- Vous tes tout de mme un peu difficile, dit-il en haussant les
paules. tant mon neveu, vous auriez pu vous assurer une position
en continuant ma rputation de got dlicat. Si vous aviez dclar
la guerre au mauvais got, le monde de la _fashion_ se serait
empress de vous regarder comme un arbitre en vertu de vos
traditions de famille et vous seriez parvenu sans la moindre
concurrence  la position que vise ce jeune parvenu de Brummel.
Mais vous n'avez aucun instinct dans cette direction. Vous tes
incapable d'attention pour les moindres dtails. Regardez vos
souliers! Et encore votre cravate! et enfin votre chane de
montre! Il ne faut en laisser voir que deux anneaux. J'en ai
laiss voir trois, mais c'tait aller trop loin et en ce moment,
je ne vous en vois pas moins de cinq. Je le regrette, mon neveu,
mais je ne vous crois pas destin  atteindre la situation sur
laquelle j'ai le droit de compter pour un proche parent.

-- Je suis dsol de vous avoir caus ces dsillusions, monsieur,
dis-je.

-- Votre mauvaise fortune consiste en ce que vous ne vous tes pas
trouv plus tt sous mon influence, dit-il. J'aurais pu vous
modeler de faon  satisfaire mme mes propres aspirations.
J'avais un frre cadet qui fut dans un cas semblable. J'ai fait de
mon mieux pour lui, mais il prtendait mettre des cordons  ses
souliers et il commettait en public l'erreur de prendre le vin de
Bourgogne pour le vin du Rhin. Le pauvre garon a fini par se
jeter dans les livres et il a vcu et il est mort cur de village.
C'tait un brave homme, mais d'une banalit... et il n'y a pas
place dans la socit pour les gens dpourvus de relief.

-- Alors, monsieur, je crains qu'elle n'ait pas de place pour moi,
dis-je. Mais mon pre a le plus grand espoir que Lord Nelson me
trouvera un emploi dans la flotte. Si j'ai fait four  la ville,
je n'en ai pas moins de reconnaissance pour les bonts que vous
m'avez tmoignes en vous chargeant de moi et j'espre que, si je
reois ma commission, je pourrai encore vous faire honneur.

-- Il pourrait bien arriver que vous parveniez  la hauteur que je
m'tais assigne pour vous, mais que vous y parveniez par un autre
chemin, dit mon oncle. Il y a  la ville des hommes, tels que Lord
Saint-Vincent, Lord Hood, qui font figure dans les socits les
plus respectables, bien qu'ils n'aient pour toute recommandation
que leurs services dans la marine.

Ce fut dans l'aprs-midi du jour qui prcdait le combat, qu'eut
lieu cette conversation entre mon oncle et moi, dans le coquet
sanctuaire de sa maison de Jermyn Street.

Il tait vtu, je m'en souviens, de son ample habit de brocart,
qu'il portait ordinairement pour aller  son club, et il avait le
pied pos sur une chaise, car Abernethy, qui venait de sortir, le
traitait pour un commencement de goutte.

tait-ce l'effet de la souffrance, tait-ce peut-tre celui du
dsappointement que lui avait caus mon avenir, mais ses faons
avec moi taient plus sches que d'ordinaire et il y avait, je le
crains bien, un peu d'ironie dans son sourire, quand il parlait de
mes dfauts.

Quant  moi, cette explication me fut un soulagement, car mon pre
tait parti de Londres avec la ferme conviction qu'on trouverait
de l'emploi pour nous deux, et le seul poids que j'eusse sur
l'esprit tait l'ide de la peine que j'aurais  quitter mon oncle
sans dtruire les plans qu'il avait forms  mon sujet.

Javais pris en aversion cette existence vide pour laquelle
j'tais si peu fait, j'tais pareillement excd de ces propos
gostes d'une coterie de femmes frivoles et de sots petits-
matres qui prtendaient se faire regarder comme le centre de
l'univers.

Peut-tre le sourire railleur de mon oncle voltigea-t-il sur mes
lvres quand je l'entendis parler de la surprise ddaigneuse qu'il
avait prouve, en rencontrant dans ce milieu sacro-saint les
hommes qui avaient sauv le pays de l'anantissement.

--  propos, mon neveu, dit-il, il n'y a pas de goutte qui tienne
et qu'Abernethy le veuille ou non, il faut que nous soyons 
Crawley ce soir. Le combat aura lieu sur la dune de Crawley. Sir
Lothian Hume et son champion sont  Reigate. J'ai retenu des lits
pour nous deux  l'htel Georges.  ce que l'on me dit,
l'affluence dpassera tout ce que l'on a vu jusqu' ce jour.
L'odeur de ces auberges de campagne m'est toujours dsagrable,
mais, que voulez-vous? L'autre jour, au club Berkeley, Craven
disait qu'il n'y avait pas un lit disponible  vingt milles autour
de Crawley et qu'on faisait payer trois guines par nuit. J'espre
que votre jeune ami, si je dois le regarder comme tel, sera  la
hauteur de ce qu'il promettait, car j'ai mis sur l'vent plus que
je ne voudrais perdre. Sir Lothian, lui aussi, s'engage  fond,
car il a fait chez Limmer un pari supplmentaire de cinq mille
contre trois mille sur Wilson. D'aprs ce que je sais de l'tat de
ses affaires, il sera srieusement entam si nous l'emportons...
Eh bien, Lorimer?

-- Une personne qui dsire vous voir, Sir Charles, dit le nouveau
valet.

-- Vous savez que je ne reois personne jusqu' ce que ma toilette
soit acheve.

-- Il insiste pour vous voir, monsieur. Il a presque enfonc la
porte.

-- Enfonc la porte? Que voulez-vous dire, Lorimer? Pourquoi ne
l'avez-vous pas mis dehors?

Un sourire passa sur la figure du domestique.

Au mme instant, on entendit dans le corridor une voix de basse
profonde.

-- Je vous dis de me faire entrer tout de suite, mon garon.
Autrement, ce sera tant pis pour vous.

Il me sembla que j'avais dj entendu cette voix, mais lorsque
par-dessus l'paule du domestique j'entrevis une large face
charnue, bovine, avec un nez aplati  la Michel-Ange au centre, je
reconnus aussitt l'homme que j'avais eu pour voisin au souper.

-- C'est War le boxeur, monsieur, dis-je.
-- Oui, monsieur, dit notre visiteur en introduisant sa
volumineuse personne dans la pice. C'est Bill War, le tenancier
du cabaret _ la Tonne_ dans Jermyn Street et l'homme le mieux
ct pour l'endurance. Il n'y a qu'une chose qui est cause qu'on
me bat, Sir Charles, et c'est ma viande, a me pousse si vite, que
j'en ai toujours quatre stone, quand je n'en ai pas besoin. Oui,
monsieur, j'en ai attrap assez pour faire un champion des petits
poids, avec ce que j'ai en trop. Vous auriez peine  croire en me
voyant que, mme aprs m'tre battu avec Mendoza, j'tais capable
de sauter par-dessus les quatre pieds de hauteur de la corde qui
entoure le ring, avec l'agilit d'un petit cabri, mais,
maintenant, si je lanais mon castor dans le ring, je n'arriverais
jamais  le ravoir,  moins que le vent ne l'en fasse sortir, car
le diable m'emporte si je pourrais passer par-dessus la corde pour
le rattraper. Je vous prsente mes respects, jeune homme, et
j'espre que vous tes en bonne sant.

Une expression de vive contrarit avait paru sur la figure de mon
oncle, en voyant envahir ainsi son sjour intime. Mais c'tait une
des ncessits de sa situation de rester en bons termes avec les
professionnels. Il se contenta donc de lui demander quelle affaire
l'amenait.

Pour toute rponse, le gros lutteur jeta sur le domestique un
regard significatif.

-- C'est chose importante, Sir Charles, et a doit rester entre
vous et moi.

-- Vous pouvez sortir, Lorimer...  prsent, War, de quoi s'agit-
il?

Le boxeur s'assit fort tranquillement  cheval sur une chaise, en
posant ses bras sur le dossier.

-- Jai eu des renseignements, Sir Charles, dit il.
-- Eh bien! Qu'est-ce que c'est? s'cria mon oncle avec
impatience.

-- Des renseignements de valeur.

-- Allons, expliquez-vous.

-- Des renseignements qui valent de l'argent, dit War en pinant
les lvres.

-- Je vois que vous voulez qu'on vous paie ce que vous savez.

Le boxeur eut un sourire affirmatif.

-- Oui, mais je n'achte rien de confiance. Vous me connaissez
assez pour ne pas jouer ce jeu-l avec moi.

-- Je vous connais pour ce que vous tes, Sir Charles, c'est--
dire pour un noble Corinthien, un Corinthien fini. Mais voyez-
vous, si je me servais de a contre vous, a me mettrait des
centaines de livres dans la poche. Mais mon coeur ne le souffrira
pas. Bill War a toujours t pour le bon sport et le franc jeu. Si
je m'en sers pour vous, j'espre que vous ferez en sorte que je
n'y perde pas.

-- Vous pouvez agir comme il vous plaira, dit mon oncle. Si vos
informations me sont utiles, je saurai ce que je dois faire pour
vous.

-- On ne saurait parler plus franchement que a. Nous nous en
contenterons, patron, et vous vous montrerez gnreux comme vous
avez toujours pass pour l'tre. Eh bien, notre homme, Jim
Harrison, combat contre Wilson le Crabe, de Gloucester, demain,
sur la dune de Crawley pour un enjeu.
-- Eh bien, aprs?

-- Connatriez-vous par hasard quelle tait la cote hier?

-- Elle tait  trois contre deux sur Wilson.

-- C'est a mme, patron. Trois contre deux, voil ce qui a t
offert dans le salon de mon bar. Savez vous o en est la cote
aujourd'hui?

-- Je ne suis pas encore sorti.

-- Eh bien! je vais vous le dire, elle est  sept contre un sur
votre homme.

-- Vous dites?

-- Sept contre un, patron, pas moins.

-- Vous dites des btises, War. Comment peut-il se faire que la
cote ait pass de trois contre deux  sept contre un?

-- Je suis all chez Tom Owen, je suis all au _Trou dans le Mur_,
je suis all  _La Voiture et les Chevaux_, et vous pouvez miser 
sept contre un dans n'importe laquelle de ces maisons. On joue de
l'argent par tonnes contre votre homme. C'est la mme proportion
qu'un cheval contre une poule dans toutes les maisons de sport,
dans toutes les tavernes, depuis ici jusqu' Stepney.

Lexpression qui parut sur la figure de mon oncle me convainquit
que l'affaire tait vraiment srieuse pour lui. Puis il haussa les
paules avec un sourire d'incrdulit.

-- Tant pis pour les sots qui misent, dit-il. Mon homme est en
bonne forme. Vous l'avez vu hier, mon neveu?

-- Il allait trs bien, hier, monsieur.

-- S'il tait arriv quelque chose de fcheux, j'en aurais t
inform.

-- Mais peut-tre qu'il ne lui est rien arriv de fcheux _pour le
moment_, dit War.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je vais m'expliquer, monsieur. Vous vous rappelez, Berks? Vous
savez que c'est un homme qui ne doit gure inspirer de confiance
en tout temps et qu'il en veut  votre homme, parce qu'il a t
battu par lui dans le hangar aux voitures.

Bon! hier soir, vers dix heures, il entre dans mon bar escort
des trois plus fieffs coquins qu'il y ait  Londres. Ces trois-
l, c'taient Ike-le-Rouge, celui qui a t exclu du ring pour
avoir trich avec Bittoon, puis Yussef le batailleur, qui vendrait
sa mre pour une pice de sept shillings; le troisime tait Chris
Mac Carthy, un voleur de chiens par profession, qui a un chenil du
ct de Haymarket. Il est bien rare de voir ensemble ces quatre
types de beaut, et ils en avaient tous plus qu'ils ne pouvaient
en tenir, except Chris, un lapin trop malin pour se griser quand
il y a une affaire en train. De mon ct, je les fais entrer au
salon.

Ce ntait pas que la chose en valt la peine, mais je craignais
qu'ils ne commencent  chercher noise  mes clients et je ne
voulais pas non plus compromettre ma licence en les laissant
devant le comptoir. Je leur sers  boire et je reste avec eux,
rien que pour les empcher de mettre la main sur le perroquet
empaill et les tableaux.

Bon! patron, pour abrger, ils se mirent  parler du combat et
ils clatrent de rire  l'ide que le jeune Harrison pourrait
gagner, tous, except Chris qui restait  faire des signes et des
grimaces aux autres, tellement, qu' la fin Berks fut sur le point
de lui lancer un coup de torchon dans la figure pour sa peine.

Je devinai qu'il se mijotait quelque chose et a n'tait pas bien
difficile  voir, surtout quant Ike-le-Rouge se dit prt  parier
un billet de cinq livres que Jim Harrison ne se battrait pas.

Donc, je me lve pour aller chercher une autre bouteille de
dlie-langues et je me mets derrire le guichet ferm d'un volet
par lequel on fait passer les boissons du comptoir dans le salon.
Je l'ouvre de la largeur d'un pouce et j'aurais t attabl avec
eux que je n'aurais pas mieux entendu ce qu'ils disaient.

Il y avait Chris Mac Carthy qui bougonnait aprs eux, parce
qu'ils ne tenaient pas leur langue tranquille. Il y avait Joe
Berks qui parlait de leur casser la figure s'ils avaient l'aplomb
de l'interpeller davantage.

Comme a, Chris se mit  les raisonner, car il avait peur de
Berks et il leur demanda s'ils voulaient dcidment tre en tat
de faire la besogne le lendemain matin et si le patron
consentirait  payer en voyant qu'ils s'taient griss et qu'il ne
fallait pas compter sur eux.

a les calma tous les trois et Yussef le batailleur demanda 
quelle heure on partirait.

Chris leur dit que tant que l'htel _Georges_  Crawley ne serait
pas ferm, on pourrait travailler  cela.
-- C'est bien mal pay pour employer la corde, dit Ike-le-Rouge.

-- Au diable la corde, dit Chris en tirant un petit bton plomb
de sa poche de ct. Pendant que trois de vous le tiendront 
terre, je lui casserai l'os du bras avec a. Nous aurons gagn
notre argent et nous risquons tout au plus six mois de prison.

-- Il se dfendra, dit Berks.

-- Eh bien, dit Chris, ce sera son seul combat.

Je n'en ai pas entendu davantage. Ce matin je suis sorti, et j'ai
vu comme je vous l'ai dit que la cote en faveur de Wilson montait
 des sommes fabuleuses, que les joueurs ne la trouvaient jamais
assez haute.

Voila o on en est, patron, et vous savez ce que a signifie,
mieux que Bill War ne pourrait vous le dire.

-- Trs bien, War, dit mon oncle en se levant, je vous suis trs
oblig de m'avoir appris cela et je ferai en sorte que vous n'y
perdiez pas. Je regarde cela comme des propos en l'air de coquins
ivres, mais vous ne m'en avez pas moins rendu un immense service
en attirant mon attention de ce ct. Je compte vous voir demain
aux Dunes.

-- Mr Jackson m'a pri de me charger de la garde du ring.

-- Trs bien. J'espre que nous aurons un loyal et bon combat.
Bonsoir et merci.

-- Mon oncle avait conserv son attitude un peu narquoise pendant
que War tait prsent, mais celui-ci avait  peine referm la
porte qu'il se tourna vers moi avec un air d'agitation que je ne
lui avais jamais vu.

-- Il faut que nous partions  l'instant pour Crawley, mon neveu,
dit-il en souriant. Il n'y a pas une minute  perdre. Lorimer,
faites atteler les juments baies  la voiture. Mettez-y le
ncessaire de toilette et dites  William qu'il soit devant la
porte le plus tt possible.

-- J'y veillerai, monsieur, dis-je.

Et je courus  la remise de Little Ryder Street o mon oncle
logeait ses chevaux.

Le garon d'curie tait absent et je dus envoyer un lad  sa
recherche. Pendant ce temps-l, aid du palefrenier, je tirai
dehors la voiture et je fis sortir les deux juments de leurs
boxes.

Il fallut une demi-heure, peut-tre trois quarts d'heure, avant
que tout fut en place.

Lorimer attendait dj dans Jermyn Street avec les invitables
paniers pendant que mon oncle restait debout dans l'embrasure de
la porte ouverte, vtu de son grand habit de cheval couleur faon.

Sa figure ple tait d'un calme impassible et ne laissait rien
voir des motions tumultueuses qui se livraient bataille dans son
me.

J'en tais certain.

-- Nous allons vous laisser, Lorimer. Nous aurions peut-tre des
difficults  vous trouver un lit. Tenez-leur la tte, William.
Montez, mon neveu. Hol! War, qu'y a-t-il encore?

Le boxeur accourait de toute la vitesse que lui permettait sa
corpulence.

-- Rien qu'un mot de plus avant votre dpart, Sir Charles, dit-il
tout haletant. J'ai entendu dire dans mon comptoir que les quatre
hommes en question taient partis pour Crawley  une heure.

-- Trs bien, War, dit mon oncle, un pied, sur le marchepied.

-- Et la cote est monte  dix contre un.

-- Lchez la tte, William.

-- Encore un mot, patron, un seul. Vous m'excuserez ma libert.
Mais  votre place, j'emporterais mes pistolets.

-- Merci, je les ai.

La longue lanire claqua entre les oreilles du cheval de tte. Le
groom s'lana  terre et l'on passa de Jermyn Street  Saint
James Street et de l  Whitehall avec une rapidit qui indiquait
que les vaillantes juments n'taient pas moins impatientes que
leur matre.

L'horloge du parlement marquait un peu plus de quatre heures et
demie quand nous franchmes comme au vol le pont de Westminster.

L'eau se reflta au-dessous de nous aussi vite que l'clair, puis
on roula entre les deux ranges de maisons aux murailles brunes
formant l'avenue qui nous avait mens  Londres. Nous tions
arrivs  Streatham, quand il rompit le silence.

-- J'ai un enjeu considrable, mon neveu, dit-il.

-- Et moi aussi, rpondis-je.

-- Vous! s'cria-t-il avec surprise.

-- J'ai mon ami, monsieur!

-- Ah! oui, j'avais oubli. Vous avez votre excentricit, aprs
tout, mon neveu. Vous tes un ami fidle, ce qui est chose rare
dans notre monde. Je n'en ai jamais eu qu'un dans ma position et
celui-l... Mais vous m'avez entendu raconter l'histoire. Je
crains qu'il ne fasse nuit quand nous arriverons  Crawley.

-- Je le crains aussi.

-- En ce cas, nous arriverons peut-tre trop tard.

-- Dieu fasse que non, Monsieur.

-- Nous sommes derrire les meilleures btes qui soient en
Angleterre, mais je crains que nous ne trouvions les routes
encombres, avant que nous arrivions  Crawley.

Avez-vous entendu, mon neveu! War a entendu ces quatre bandits
parler de quelqu'un qui leur donnait les ordres et qui les payait
pour leur crime. Vous avez compris, n'est-ce pas? qu'ils ont t
engags pour estropier mon homme.

Ds lors, qui peut bien les avoir pris  gage, qui peut y tre
intress?  moins que ce ne soit...

Je connais sir Lothian Hume pour un homme capable de tout. Je
sais qu'il a perdu de fortes sommes aux cartes chez Wattier et
chez White. Je sais qu'il a jou une grosse somme sur cet vent et
qu'il s'y est engag avec une tmrit qui fait croire  ses amis
qu'il a quelque raison personnelle pour compter sur le rsultat.

Par le ciel! Comme tout cela s'enchane. S'il en tait ainsi...

Il retomba dans le silence, mais je vis reparatre cette
expression de froideur farouche que j'avais remarque en lui, le
jour o lui et sir John Lade couraient cte  cte sur la route de
Godstone.

Le soleil descendait lentement sur les basses collines du Surrey
et l'ombre surgissait d'instant en instant, mais les roues
continuaient  bourdonner et les sabots  frapper sans se
ralentir.

Un vent frais nous soufflait  la figure, quoique les feuilles
pendissent immobiles aux branches d'arbres qui s'tendaient au-
dessus de la route.

Les bords dors du soleil venaient  peine de disparatre derrire
les chnes de la cte de Reigate quand les juments inondes de
sueur arrivrent devant l'htel de _la Couronne_  Red Hill.

Le propritaire, sportsman et amateur de ring, accourut pour
saluer un Corinthien aussi connu que l'tait Sir Charles
Tregellis.

-- Vous connaissez Berks, le boxeur? demanda mon oncle.

-- Oui, Sir Charles.

-- Est-il pass?

-- Oui, Sir Charles. Il devait tre environ quatre heures, bien
qu'avec cette cohue de gens et de voitures, il soit difficile d'en
jurer. Il y avait l lui, Ike le Rouge, le Juif Yussef et un
autre. Ils avaient entre les brancards une bte de sang. Ils
l'avaient mene  fond de train, car elle tait couverte d'cume.

-- Voil, qui est bien grave, mon neveu, dit mon oncle, pendant
que nous volions vers Reigate. S'ils allaient ce train, c'est
qu'videmment, ils tenaient  faire leur coup de bonne heure.

-- Jim et Belcher seraient certainement de force  leur tenir tte
 tous les quatre, suggrai-je.

-- Si Belcher tait avec lui, je ne craindrais rien; mais on ne
saurait prvoir quelle diablerie ils ont arrange. Que nous le
trouvions seulement sain et sauf, et je ne perdrai pas un moment
jusqu' ce que je le voie sur le ring. Nous veillerons pour monter
la garde avec nos pistolets, mon neveu, et j'espre, seulement que
ces bandits seront assez hardis pour tenter leur coup. Mais il
faut qu'ils aient t  l'avance bien certains de russir, pour
que la cote ait mont  un pareil chiffre, et c'est l ce qui
m'inquite.

-- Mais assurment, ils nont rien  gagner  commettre une
pareille infamie, Monsieur. S'ils arrivent  blesser Jim, la lutte
ne pourrait avoir lieu et les paris ne seraient pas dcids.

-- Il en serait ainsi dans une lutte ordinaire pour gagner un
prix, et c'est heureux qu'il en soit ainsi, autrement les coquins
qui infestent le ring, ne tarderaient pas  rendre tout sport
impossible, mais ici il en est autrement. D'aprs les conditions
du pari, je dois perdre,  moins que je ne prsente un homme dans
une certaine limite d'ge, qui soit vainqueur de Wilson le Crabe.
Vous devez vous souvenir que je n'ai point nomm mon homme; C'est
dommage, mais c'est ainsi. Nous savons qui il est, nos adversaires
le savent aussi, mais les arbitres et le dpositaire des enjeux
refuseraient d'en tenir compte. Si nous nous plaignions que Jim
Harrison est hors de combat, ils nous rpondraient qu'ils n'ont
pas t dment informs que Jim Harrison tait notre champion. Les
conditions sont, jouer ou payer, et les gredins en profitent.

Les craintes qu'avait exprimes mon oncle au sujet de
l'encombrement de la route ne furent que trop justifies, car
lorsque nous emes dpass Reigate, nous vmes un tel dfil de
voitures de toute espce que, pendant les huit milles qui
restaient  parcourir, il n'y avait pas, je crois, un seul cheval
dont les naseaux ne fussent  plus de quelques pieds de l'arrire
de la voiture ou carriole qui le prcdait.

Toutes les routes qui partaient de Londres, comme celles qui
s'loignaient de Guildford  l'ouest, de Tunbridge  l'est,
avaient contribu pour leur part  grossir ce flot de _four in
hand_, de _gigs_, de _sportsmen_  cheval, si bien que la large
route de Brighton tait emplie d'un foss  l'autre, d'une cohue
qui riait, criait, chantait et marchait dans la mme direction.

Il tait impossible  quiconque eut contempl cette foule bigarre
de ne pas reconnatre que la passion du ring, bonne ou mauvaise
peu importe, n'tait point le trait distinctif d'une certaine
classe, mais qu'elle tait une marque du caractre national,
profondment enracine dans la nature de l'Anglais, qu'elle avait
t transmise de gnration en gnration, aussi bien au jeune
aristocrate qui conduisait sa fine voiture, qu'aux grossiers
revendeurs assis sur six rangs de profondeur dans leur carriole
que tranait un bidet.

L, je vis des hommes d'tat et des soldats, des gentilshommes et
des gens de lois, des fermiers et des hobereaux, des vagabonds
d'East End et des lourdauds de province. Tout ce monde se dmenait
avec la perspective de passer une nuit pnible, rien que pour
avoir la chance d'assister  une lutte qui pouvait se terminer en
un seul round, chose impossible  prvoir.

On ne saurait imaginer une foule plus joyeuse, plus cordiale.

Les plaisanteries se croisaient, aussi dru que les nuages de
poussire, et devant chaque auberge du bord de la route, le patron
et les garons se tenaient prts avec leurs plateaux chargs de
pots dbordants de mousse pour dsaltrer ces bouches presses.

Ces haltes pour boire la bire, cette rude camaraderie, la
cordialit, les incommodits accueillies par des clats de rire,
cette impatience de voir la lutte, taient autant de traits, qui
pouvaient tre qualifis de vulgaires, de populaires, par les gens
au got difficile, mais quant  moi, maintenant que je prte
l'oreille aux lointains et vagues chos de notre temps pass, tout
cela me parat constituer l'ossature qui formait la charpente si
solide et si virile dont cette race antique tait constitue.

Mais hlas! quelle chance avions-nous de gagner du terrain?

Mon oncle, avec toute son habilet, n'arrivait pas  apercevoir un
passage dans cette masse en mouvement.

Il fallut garder notre rang dans la file et ramper comme des
escargots de Reigate  Horley, puis  la Croix de Povey, puis  la
bruyre de Lowfield, pendant que le jour faisait place au
crpuscule et qu' celui-ci succdait la nuit.

Au pont de Kimberham, toutes les lanternes furent allumes.

C'tait un merveilleux spectacle que cette courbe de la route qui
s'tendait devant nous, que les replis de ce serpent aux cailles
dores qui se droulait dans l'obscurit.

Enfin! Enfin, nous apermes l'immense et l'informe masse de
l'orme de Crawley qui nous dominait dans les tnbres, et nous
arrivmes  l'entre de la rue du village o toutes les fentres
des cottages taient claires, puis devant la haute faade du
vieil htel _Georges_, o l'on voyait de la lumire  toutes les
portes,  toutes les vitres,  toutes les fentes en l'honneur de
la noble compagnie qui devait y passer la nuit.


XV -- JEU DLOYAL


L'impatience de mon oncle ne lui permit pas d'attendre son tour
dans le dfil qui devait nous amener devant la porte.

Il jeta les rnes et une pice d'une couronne  un des individus
mal vtus qui encombraient l'alle des pitons, et se frayant
vivement passage  travers la foule, il poussa vers l'entre.

Lorsqu'il parut dans la zone de lumire que projetaient les
fentres, on se demanda  voix basse quel pouvait tre cet
imprieux gentleman,  la figure ple, sous son manteau de cheval,
et un vide se forma pour nous laisser passer.

Jusqu'alors je ne m'tais pas dout combien mon oncle tait
populaire dans le monde sportif, car sur notre passage, les gens
se mirent  crier  tue-tte:

-- Hurrah! pour le beau Tregellis! Bonne chance pour vous et pour
votre champion, Sir Charles! Place au fameux, au noble Corinthien!

Cependant le matre d'htel attir par les acclamations accourait
 notre rencontre.

-- Bonsoir, Sir Charles, s'cria-t-il. Vous allez bien, j'espre?
Et vous reconnatrez, j'en suis sr, que votre champion fait
honneur au _Georges_.

-- Comment va-t-il? demanda vivement mon oncle.

-- Il ne saurait aller mieux, Monsieur. Il est aussi beau qu'une
peinture. Oui, il est en tat de gagner un royaume  la lutte.
Mon oncle eut un soupir de soulagement.

-- O est-il? demanda-t-il.

-- Il est rentr de bonne heure dans sa chambre, monsieur, car il
avait une affaire toute particulire pour demain, dit le matre
d'htel avec un gros rire.

-- O est Belcher?

-- Le voici dans le salon du bar.

En disant ces mots, il ouvrit la porte.

Nous y jetmes un coup d'oeil et nous vmes une vingtaine d'hommes
bien mis, parmi lesquels je reconnus plusieurs figures qui
m'taient devenues familires pendant ma courte carrire au West-
End.

Ils taient assis autour d'une table sur laquelle fumait une
soupire pleine de punch.

 l'autre bout, install trs  son aise, parmi les aristocrates
et les dandys qui l'entouraient, tait assis le champion de
l'Angleterre, le magnifique athlte, renvers sur sa chaise, un
foulard rouge ngligemment nou autour du cou, de la faon
pittoresque  laquelle son nom fut longtemps attach.

Plus d'un demi-sicle s'est coul et j'ai vu ma part de beaux
hommes.

Peut-tre cela tient-il  ce que je suis moi-mme d'assez petite
taille, mais c'est un des traits de mon caractre de trouver plus
de plaisir  la vue d'un bel homme qu' celle de tout autre chef-
d'oeuvre de la nature.

Nanmoins, pendant toute cette priode, je n'ai jamais vu un homme
plus beau que Jim Belcher et si je cherche  lui trouver un
pendant en mes souvenirs, je ne puis en trouver d'autre que le
second, Jim, dont je cherche  vous raconter le destin et les
aventures.

Il y eut de joyeuses exclamations de bienvenue, quand la figure de
mon oncle apparut sur le seuil.

-- Entrez, Tregellis, nous vous attendions... Nous avons command
une fameuse paule de mouton... Quelles nouvelles fraches nous
apportez-vous de Londres?... Qu'est-ce que cela signifie, cette
hausse de la cote contre votre champion?... Est-ce que les gens
sont devenus fous?... Que diable se passe-t-il?...

Tout le monde parlait  la fois.

-- Excusez-moi, gentlemen, rpondit mon oncle, je me ferai un
devoir de vous donner plus tard toutes les nouvelles que je
pourrai. J'ai une affaire de quelque importance  rgler. Belcher,
je voudrais vous dire quelques mots.

Le champion vint nous rejoindre dans le corridor.

-- O est votre homme, Belcher?

-- Il est rentr dans sa chambre, monsieur. Je crois que douze
heures de bon sommeil lui feront grand bien avant la lutte.

-- Comment a-t-il pass la journe?

-- Je lui ai fait faire de lgers exercices, du bton, des
altres, de la marche et une demi-heure avec les gants de boxe. Il
nous fera grand honneur, monsieur, ou je ne suis qu'un Hollandais.
Mais que diable se passe-t-il au sujet des paris? Si je ne le
savais pas aussi droit qu'une ligne  pche, j'aurais cru qu'il
jouait double jeu et pariait contre lui-mme.

-- C'est pour cela que je suis accouru, Belcher. J'ai t inform
de source sre qu'il y a un complot organis pour l'estropier et
que les gredins sont tellement certains de russir qu'ils sont
prts  parier n'importe quelle somme qu'il ne se prsentera pas.

Belcher siffla entre ses dents.

-- Je n'ai aperu aucun indice en ce sens, monsieur. Personne n'a
t auprs de lui, personne ne lui a adress la parole, si ce
n'est votre neveu et moi.

-- Quatre bandits, et de ce nombre Berks qui les dirige, nous ont
devancs de plusieurs heures. C'est War qui me l'a appris.

-- Ce que dit War est droit et ce que fait Joe Berks est tordu.
Quels taient les autres?

-- Ike le rouge, Yussef le batailleur, et Chris Mac Carthy.

-- Une jolie bande en effet. Eh bien! monsieur, le jeune homme est
sain et sauf, mais il serait peut-tre prudent que l'un ou l'autre
de nous reste dans sa chambre avec lui. Pour ma part, tant qu'il
est confi  mes soins, je ne m'loigne jamais beaucoup de lui.

-- C'est dommage de l'veiller.

-- Il aura quelque peine  s'endormir avec tout ce vacarme dans la
maison. Par ici, monsieur, suivez le corridor.

Nous traversmes les longs et bas et tortueux corridors de
l'auberge, construction  l'ancienne mode, jusqu' l'arrire de la
maison.

-- Voici ma chambre, monsieur, dit Belcher, en indiquant d'un
signe de tte une porte  droite. Celle de gauche est la sienne.

En disant ces mots, il l'ouvrit.

-- Jim, dit-il, voici Sir Charles Tregellis qui vient vous voir.

Et ensuite.

-- Grands Dieux! Qu'est-ce que cela signifie?

La petite chambre nous apparut dans toute son tendue, fortement
claire par une lampe de cuivre pose sur la table. Les draps
n'avaient pas t tirs, mais des plis sur la courtepointe
montraient qu'on s'tait tendu dessus.

Une moiti du volet  claire-voie se balanait sur ses gonds, une
casquette de drap jete sur l table, voil tout ce qui restait de
celui qui occupait la chambre.

Mon oncle jeta les yeux autour de lui et hocha la tte.

-- Nous sommes arrivs trop tard  ce qu'il parat.

-- Voici sa casquette, monsieur. O diable peut-il tre all tte
nue? Il y a une heure, je le croyais tranquille et au lit. Jim!
Jim! appela-t-il.

-- Il est certainement sorti par la fentre, s'cria mon oncle. Je
suis persuad que ces bandits l'ont attir au-dehors par quelque
artifice diabolique de leur invention. Prenez la lampe pour
m'clairer, mon neveu. Ha! je m'en doutais, voici la trace de ses
pieds sur la plate-bande de fleurs.

Le matre de l'htel et deux ou trois des Corinthiens, qui se
trouvaient dans le salon du bar, nous avaient suivis jusqu'au fond
de la maison.

L'un d'eux ouvrit la porte de ct et nous nous trouvmes dans le
jardin potager et l, groups sur l'alle sable, nous pmes
abaisser la lampe jusqu' la terre molle, frachement remue, qui
se trouvait entre nous et la fentre.

-- Voici la marque de ses pieds, dit Belcher. Il portait ce soir
ses bottes de marche et vous pouvez voir les clous. Mais qu'est
ceci? Quelque autre est venu ici.

-- Une femme! m'criai-je.

-- Par le ciel! vous avez raison, mon neveu.

Belcher lana un juron avec conviction.

-- Il n'a jamais dit un mot  aucune jeune fille du village. J'y
ai fait tout particulirement attention! Et dire que les voil qui
arrivent ainsi  un tel moment!

-- C'est aussi clair que possible, Tregellis, dit l'honorable
Berkeley Craven, qui avait quitt la socit runie au salon du
bar. Quelle que soit la personne qui est venue, elle est arrive
par le dehors et a frapp  la fentre. Vous voyez ici et ici
encore les traces de petits souliers qui toutes ont la pointe dans
la direction de la maison, tandis que les autres traces sont
tournes en dehors. Elle est venue l'appeler et il l'a suivie.

-- Voil qui est parfaitement certain, dit mon oncle. Il faut nous
sparer pour chercher dans des directions diverses,  moins que
quelque indice nous rvle o ils sont alls.

-- Il n'y a qu'une alle qui conduise hors du jardin, dit le
matre de l'htel, en se mettant  notre tte. Il donne sur cette
ruelle carte qui conduit aux curies. L'autre bout va rejoindre
la petite route.

Soudain apparut la forte lumire jaune d'une lanterne d'curie qui
dessina un rond brillant dans l'obscurit, et un palefrenier
sortit dans la cour en flnant.

-- Qui va l? cria le matre de l'htel.

-- C'est moi, patron, Bill Shields.

-- Depuis quand tes-vous ici, Bill?

-- Patron, voici une heure que je suis dans les curies  aller et
venir. Il n'y a pas moyen de mettre un cheval de plus. Ce n'est
pas la peine d'essayer et j'ose  peine leur donner  manger, car
pour peu qu'ils tiennent plus de place...

-- Venez par ici, Bill, et faites attention  vos rponses, car
une erreur peut vous coter votre place. Avez-vous vu quelqu'un
passer dans le sentier?
-- Il s'y trouvait, il y a quelque temps, un individu avec une
casquette en poil de lapin. Il tait l,  flner, aussi, je lui
ai demand qu'est-ce qu'il avait  faire, car sa figure ne
m'allait pas, non plus que sa faon de reluquer aux fentres. J'ai
tourn la lanterne de l'curie sur lui, mais il a baiss la tte,
et tout ce que je peux dire, c'est qu'il avait les cheveux rouges.

Je jetai un rapide coup d'oeil sur mon oncle, et je vis que sa
figure s'tait encore assombrie.

-- Qu'est-il devenu? demanda-t-il.

-- Il s'est esquiv et je ne l'ai plus vu, monsieur.

-- Vous n'avez vu aucune autre personne? Vous n'avez pas vu, par
exemple, une femme et un homme sortir ensemble par le sentier?

-- Non, monsieur.

-- Rien entendu d'extraordinaire?

-- Ah! puisque vous en parlez, monsieur, oui, j'ai entendu quelque
chose, mais, dans une nuit pareille, quand toutes les fripouilles
de Londres sont dans le village...

-- Eh bien! qu'tait-ce?

-- Eh bien! monsieur, c'tait comme qui dirait un cri parti de l-
bas. On aurait dit quelqu'un qui avait attrap un mauvais coup. Je
me suis dit: C'est sans doute deux lurons qui se battent et je
n'ai pas fait grande attention.

-- De quel cot partait ce cri?
-- Du ct de la route, monsieur.

-- Venait-il de loin?

-- Non, monsieur, je suis sur que a venait de deux cents yards au
plus.

-- Un seul cri?

-- Oui, comme qui dirait un hurlement. Puis j'ai entendu une
voiture passer  fond de train sur la route. Je me rappelle que
j'ai trouv singulier que lon quittt Crawley en voiture, dans
une nuit comme celle-ci.

Mon oncle prit la lanterne des mains de l'homme, et nous, nous
descendmes le sentier, groups derrire lui.

Le sentier aboutissait  angle droit sur la route.

Mon oncle y courut, mais il ne fut pas longtemps  chercher.

La forte lumire claira soudain quelque chose qui amena un
gmissement sur mes lvres et un pre juron sur celle de Belcher.

 la surface blanchie de la poussire de la route s'allongeait une
trane carlate et prs de la tache de mauvais augure, gisait un
petit et meurtrier instrument, un assommoir de poche, tel que War
l'avait mentionn le matin.


XVI -- LES DUNES DE CRAWLEY


Pendant cette nuit terrible, mon oncle et moi, Belcher, Berkeley
Craven et une douzaine de Corinthiens nous fouillmes toute la
campagne pour trouver quelque trace de notre champion perdu, mais
 part cette trace inquitante sur la route, on ne dcouvrit pas
le moindre indice de ce qui lui tait arriv.

Personne ne l'avait vu, personne n'avait rien appris sr son
compte.

Le cri isol, jet dans la nuit et dont le palefrenier avait
parl, tait lunique preuve qu'une tragdie avait eu lieu.

Diviss en petits groupes, nous battmes tout le pays jusqu' East
Grintead et mme Bletchingley et le soleil tait dj assez lev
au-dessus de l'horizon lorsque nous fmes de retour  Crawley, le
coeur gros et accabls de fatigue.

Mon oncle, qui s'tait rendu en voiture  Reigate, dans l'espoir
d'en rapporter quelques renseignements, n'en revint qu' sept
heures passes et un coup d'oeil, jet sur sa figure, nous apprit
des nouvelles aussi sombres que celles qu'il lut sur nos figures 
nous.

Nous tnmes conseil autour de la table o nous tait servi un
djeuner qui ne nous tentait gure et auquel avait t invit Mr
Berkeley Craven, en sa qualit d'homme de bon conseil et de grande
exprience en matire de sport.

Belcher tait  moiti fou de voir tourner ainsi brusquement
toutes les peines qu'il s'tait donnes pour cet entranement.

Il tait incapable d'autre chose que de lancer de dlirantes
menaces contre Berks et ses compagnons et de leur promettre de les
arranger de belle faon ds qu'il les rencontrerait.

Mon oncle restait grave et pensif. Il ne mangeait pas et
tambourinait avec ses doigts sur la table.

Moi, j'avais le coeur gros, j'tais sur le point de cacher ma
figure dans mes mains et de fondre en larmes,  la pense de
l'impuissance o j'tais de secourir mon ami.

Mr Berkeley Craven, homme du monde  la figure florissante, tait
le seul dentre nous qui part avoir gard  la fois, son sang-
froid et son apptit.

-- Voyons, la lutte devait avoir lieu  dix heures, n'est-ce pas?
demanda-t-il.

-- C'tait convenu ainsi.

-- Je me permets de croire qu'elle aura lieu. Ne dites jamais:
c'est fini Tregellis. Votre champion a trois heures pour
revenir. Mon oncle hocha la tte.

-- Les bandits auront trop bien accompli leur oeuvre pour que cela
soit possible. Je le crains, dit-il.

-- Voyons, raisonnons sur la chose, dit Berkeley Craven. Une jeune
femme veut tirer le jeune homme de sa chambre par ses agaceries.
Connaissez-vous une jeune femme qui ait de l'influence sur lui?

Mon oncle m'interrogea du regard.

-- Non, je n'en connais aucune.

-- Bon, nous savons qu'il en est venu une, dit Berkeley Craven. Il
n'y a pas le moindre doute  ce sujet. Elle est venue conter
quelque histoire touchante, quelque histoire qu'un galant jeune
homme ne peut se refuser  couter. Il est tomb dans le pige et
s'est laiss attirer dans quelque endroit o les gredins
l'attendaient. Nous pouvons regarder tout cela comme prouv, je le
suppose, Tregellis?

-- Je ne vois pas d'explication plus plausible, dit mon oncle.

-- Eh bien alors, il est vident que ces hommes n'ont aucun
intrt  le tuer. War le leur a entendu dire. Ils n'taient pas
certains peut-tre de faire  un jeune homme aussi solide assez de
mal pour le mettre absolument hors d'tat de se battre. Mme avec
un bras cass, il aurait pu risquer la lutte: d'autres l'ont dj
fait. Il y avait trop d'argent en jeu pour qu'ils se missent dans
le moindre danger. Ils lui auront sans doute donn un coup sur la
tte pour l'empcher de faire trop de rsistance, puis ils
l'auront emmen dans une ferme ou une table o ils le retiendront
prisonnier jusqu' ce que l'heure de la lutte soit passe. Je vous
garantis que vous le reverrez avant la nuit aussi bien portant
qu'avant.

Cette thorie avait des apparences si plausibles qu'il me semblait
qu'elle m'tait un poids de dessus le coeur, mais je vis bien
qu'au point de vue de mon oncle ce n'tait gure consolant.

-- Je crois pouvoir dire que vous avez raison, Craven, dit-il.

-- J'en suis convaincu.

-- Mais cela ne nous aidera gure  remporter la victoire.

-- C'est l le point essentiel, monsieur, s'cria Belcher. Par le
Seigneur, je voudrais qu'on me permt de prendre sa place, mme
avec mon bras gauche attach sur mon dos.

-- En tout cas, je vous conseillerais de vous rendre au ring, dit
Craven. Il faut que vous teniez bon jusqu'au dernier moment, avec
l'espoir que votre homme reviendra.

-- C'est ce que je ferai certainement et je protesterai si l'on
m'oblige  payer l'enjeu dans de pareilles circonstances.

Craven haussa les paules.

-- Vous vous rappelez les conditions du match, dit-il. Je crains
qu'elles ne soient toujours: Jouez ou payez. Sans doute, le cas
pourrait tre soumis aux juges, mais ils se prononceront contre
vous, cela ne fait aucun doute pour moi.

Nous tions retombs dans un silence mlancolique, quand tout 
coup Belcher sauta sur la table.

-- coutez, cria-t-il, coutez cela.

-- Qu'est-ce que c'est? nous crimes-nous d'une seule voix.

-- C'est la cote. coutez cela.

Par-dessus le brouhaha de voix et le grondement des roues qui
venait du dehors, une seule phrase parvint  nos oreilles.

-- Au pair sur le champion de Sir Charles.

-- Au pair, s'cria mon oncle. Elle tait  sept  un contre moi
hier. Qu'est-ce que cela signifie?

-- Au pair sur les deux champions, rpta la voix.

-- Il y a quelqu'un qui sait certaine chose, dit Belcher, et il
n'y a personne qui plus que nous ait le droit de le savoir. Venez,
monsieur, et nous irons jusqu'au fond de l'affaire.

La rue du village tait encombre de monde, car les gens avaient
couch par douze ou quinze dans une mme chambre et des centaines
de gentlemen avaient pass la nuit dans leurs voitures.

La foule tait si dense qu'il ne fut pas facile de sortir de
l'htel _Georges_. Un homme, qui ronflait d'une faon
pouvantable, tait vautr sur le seuil et n'avait pas l'air de
s'apercevoir du flot de peuple qui passait autour de lui et
quelquefois sur lui.

-- Quelle est la cote, mes enfants? demanda Belcher du haut des
marches.

-- Au pair, Jim, crirent plusieurs voix.

-- Elle tait bien plus leve en faveur de Wilson, quand je l'ai
entendue pour la dernire fois.

-- Oui, mais il est arriv un homme qui l'a fait baisser bientt
et aprs lui, on s'est mis  le suivre, si bien que maintenant
vous trouvez  parier au pair.

-- Qui a commenc?

-- Eh le voici! C'est cet homme, qui est tendu ivre sur les
marches. Il n'a cess de boire, comme si c'tait de l'eau, depuis
qu'il est arriv en voiture  six heures, et il n'est pas tonnant
qu'il se trouve dans cet tat.

Belcher se pencha et tourna la tte inerte de l'individu de faon
 ce qu'on vit ses traits.

-- Il m'est inconnu, monsieur.

-- Et  moi aussi, ajouta mon oncle.

-- Mais pas  moi, m'criai-je. C'est John Cummings, le
propritaire de l'auberge de Friar's Oak, je le connais depuis que
j'tais tout petit et je ne saurais m'y tromper.

-- Et que diable celui-l peut-il savoir de l'affaire? dit Craven.

-- Rien du tout, selon toute probabilit, rpondit mon oncle. Je
vous prie de m'apporter un peu d'eau de lavande, propritaire, car
l'odeur de cette cohue est pouvantable. Mon neveu, je crois que
vous n'arriverez pas  tirer un mot raisonnable de cet ivrogne, ni
 lui faire dire ce qu'il sait.

Ce fut en vain que je le secouai par les paules, que je lui criai
son nom aux oreilles. Rien n'tait capable de le tirer de cette
ivresse bate.

-- Eh bien! voil une situation unique, aussi loin, que remonte
mon exprience, dit Berkeley Craven. Nous voici  deux heures de
la lutte et cependant vous ne savez pas si vous aurez un homme
pour vous reprsenter. J'espre que vous ne vous tes pas engag
de faon  perdre beaucoup, Tregellis?

Mon oncle haussa les paules et prit une pince de son tabac de ce
geste large, inimitable, que jamais personne ne s'tait risqu 
imiter.

-- Trs bien, mon garon, dit-il, mais il est temps que nous
pensions  nous mettre en route pour les Dunes. Ce voyage de nuit
m'a laiss quelque peu _effleur_ et je ne serais pas fch de
rester seul une demi-heure pour m'occuper de ma toilette. Si ce
doit tre ma dernire ruade, au moins elle sera lance par un
sabot bien cir.

J'ai entendu un homme qui avait voyag dans les rgions incultes,
dire que, selon lui, le Peau Rouge et le gentleman anglais taient
proches parents, il en donnait comme preuve leur commune passion
pour le sport et leur aptitude  ne point laisser percer
l'motion.

Je me rappelai ce langage, en voyant mon oncle, ce matin-l, car
je ne crois pas que jamais victime lie au poteau ait eu sous les
yeux une perspective aussi cruelle.

Non seulement une bonne partie de sa fortune tait en jeu, mais
encore, il s'agissait de la situation terrible o il allait se
trouver devant cette foule immense, parmi laquelle taient bien
des gens qui avaient risqu leur argent d'aprs son jugement, et
il se verrait peut-tre au dernier moment rduit  faire des
excuses sans valeur, au lieu d'avoir un champion  prsenter.

Quelle situation pour un homme qui s'tait toujours fait gloire de
son aplomb, se donnait comme capable de mener toutes les
entreprises avec un grand succs.

Moi qui le connaissais bien, je voyais  la couleur livide de ses
joues et  l'agitation nerveuse de ses doigts, qu'il ne savait
rellement plus o donner de la tte. Mais un tranger qui et vu
son attitude dgage, la faon dont il faisait voltiger son
mouchoir brod, dont il maniait son bizarre lorgnon, dont il
agitait ses manchettes, n'et jamais cru que cette sorte de
papillon pt avoir le moindre souci terrestre.

Il tait bien prs de neuf heures lorsque nous fmes prts 
partir pour les dunes de Crawley.

 ce moment-l, la voiture de mon oncle tait presque la seule qui
restt dans la rue du village. Les autres voitures taient restes
la nuit, avec leurs roues entrecroises, les brancards de l'une
poss sur la caisse de l'autre en rangs aussi serrs qu'on avait
pu les mettre, depuis la vieille glise jusqu' l'orme de Crawley
et qui couvraient la route sur cinq de front et un bon demi-mille
de longueur.

 ce moment, la rue grise du village s'allongeait devant nous,
presque dserte.

On n'y voyait plus que quelques femmes et enfants.

Hommes, chevaux, voitures, tout tait parti.

Mon oncle tira ses gants de cheval et arrangea son habillement
avec un soin mticuleux, mais je remarquai qu'il jeta sur la route
et dans les deux sens un coup doeil o se voyait cependant encore
quelque espoir avant de monter en voiture.

J'tais assis en arrire avec Belcher. L'honorable Berkeley Craven
prit place  ct de mon oncle.

La route de Crawley gagne, par une belle courbe, le plateau
couvert de bruyres qui s'tend  bien des milles dans tous les
sens.

Des files de pitons, pour la plupart si fatigus, si couverts de
poussire qu'ils avaient videmment fait  pied et pendant la nuit
les trente milles qui les sparaient de Londres, marchaient d'un
pas lourd sur les bords de la route ou coupaient au plus court en
grimpant la longue pente bigarre qui grimpait au plateau.

Un cavalier, en costume fantaisiste vert et superbement mont,
attendait  la croise des routes, et quand il eut lanc son
cheval d'un coup d'peron jusqu' nous, je reconnus la belle
figure brune et les yeux noirs et hardis de Mendoza.

-- J'attends ici pour donner les renseignements officiels, Sir
Charles, dit-il. C'est au bas de la route de Grinstead,  un demi-
mille sur la gauche.

-- Trs bien, dit mon oncle, en tirant sur les rnes des juments
pour prendre la route qui dbouchait  cet endroit.

-- Vous n'avez pas amen votre homme l-bas, remarqua Mendoza d'un
air un peu souponneux.

-- Que diable cela peut-il vous faire? cria Belcher d'un ton
furieux.

-- Cela nous fait beaucoup  nous tous, car on raconte d'tranges
histoires.

-- Alors vous ferez bien de les garder pour vous ou vous pourriez
bien vous repentir de les avoir coutes.

-- _All right_, Jim!  ce que je vois, votre djeuner de ce matin
n'est pas bien pass.

-- Les autres sont-ils arrivs? dit mon oncle, d'un air
insouciant.

-- Pas encore, Sir Charles, mais Tom Oliver est l-bas avec les
cordages et les piquets. Jackson vient d'arriver en voiture et la
plupart des gardiens du ring sont  leur poste.

-- Nous avons encore une heure, fit remarquer mon oncle, en se
remettant en marche. Il est possible que les autres soient en
retard, puisqu'ils doivent venir de Reigate.

-- Vous prenez la chose en homme, Tregellis, dit Craven.

-- Nous devons faire bonne contenance et avoir un front d'airain
jusqu'au dernier moment.

-- Naturellement, monsieur, s'cria Belcher, je n'aurais jamais
cru que les paris montent comme cela. C'est qu'il y a quelqu'un
qui sait... Nous devons y aller du bec et des ongles, Sir Charles,
et voir comment cela tournera.

Il nous arriva un bruit pareil  celui que font les vagues sur la
plage, bien avant que nous fussions en prsence de cette immense
multitude.

Enfin,  un plongeon brusque que fit la route, nous vmes cette
foule, ce tourbillon d'tres humains se dployant devant nous,
avec un vide tournoyant au centre.

Tout autour, les voitures et les chevaux taient dissmins par
milliers  travers la lande. Les pentes taient animes par la
prsence de tentes et de boutiques improvises.

On avait choisi pour emplacement du ring un endroit o l'on avait
pratiqu dans le sol une grande cuvette, de faon que le contour
formt un amphithtre naturel d'o tout le monde pt bien voir ce
qui se passait au centre.

 notre approche, un murmure de bienvenue partit de la foule qui
tait place sur les bords et par consquent le plus proche de
nous et ces acclamations se rptrent dans toute la multitude.

Un instant aprs, on entendit de grands cris qui commenaient 
l'autre bout de l'arne.

Toutes les figures, qui taient tournes vers nous, se
retournrent, si bien qu'en un clin d'oeil, tout le premier plan
passa du blanc au noir.

-- Ce sont eux. Ils sont exacts, dirent ensemble mon oncle et
Craven.

En nous tenant debout sur notre voiture, nous pmes apercevoir la
cavalcade qui approchait des Dunes.

Elle commenait par la spacieuse barouche o taient assis Sir
Lothian Hume, Wilson le Crabe et le capitaine Barclay, son
entraneur.

Les postillons avaient  leur coiffure des flots de faveurs jaune
serin. C'tait la couleur sous laquelle devait lutter Wilson.

Derrire la voiture venaient  cheval une centaine au moins de
gentlemen de l'Ouest, puis une file,  perte de vue, de _gigs_, de
_tilburys_, de voitures.

Tout cela descendit par la route de Grinstead. La grosse barouche
arrivait, en tanguant sur la prairie, dans notre direction.

Sir Lothian Hume nous aperut et donna  ses postillons l'ordre
d'arrter.

-- Bonjour, Sir Charles, dit-il en mettant pied  terre. J'ai cru
reconnatre votre voiture rouge. Voil une belle matine pour la
lutte.

Mon oncle s'inclina d'un air froid, sans rpondre.

-- Je suppose, puisque nous voil tous prsents, que nous pouvons
commencer tout de suite, dit Sir Lothian, sans faire attention aux
faons de son interlocuteur.

-- Nous commencerons  dix heures. Pas une minute plus tt.

-- Trs bien, puisque vous y tenez.  propos, Sir Charles, o est
votre homme?

-- C'est  vous que je devrais adresser cette question, Sir
Lothian. O est mon homme?

Une expression d'tonnement se peignit sur les traits de Sir
Lothian, expression admirablement feinte si elle n'tait pas
vraie.

-- Qu'entendez-vous dire, en me faisant une pareille question?

-- C'est que je tiens  le savoir.

-- Mais comment puis-je rpondre? Est-ce que c'est mon affaire?

-- J'ai des motifs de croire que vous en avez fait votre affaire.

-- Si vous aviez la bont de vous expliquer un peu plus
clairement, il me serait peut-tre possible de vous comprendre.

Tous deux taient trs ples, trs froids, trs raides et
impassibles dans leur attitude, mais ils changeaient des regards
comme s'ils croisaient le fer.

Je me rappelai la rputation de terrible duelliste qu'avait Sir
Lothian et je tremblai pour mon oncle.

-- Maintenant, monsieur, si vous vous imaginez avoir un grief
contre moi vous m'obligeriez infiniment en me le faisant connatre
clairement.

-- C'est ce que je vais faire, dit mon oncle. Il a t organis un
complot pour estropier o enlever mon champion et j'ai toutes les
raisons possibles de croire que vous y tes ml.

Un vilain sourire narquois passa sur la figure bilieuse de Sir
Lothian.

-- Je vois, dit-il, votre homme n'est pas devenu le champion sur
lequel vous comptiez, au bout de son entranement, et vous voil
bien embarrass pour trouver une dfaite. Tout de mme je crois
que vous eussiez pu en trouver une qui ft plus plausible ou qui
comportt des suites moins srieuses.

-- Monsieur, rpondit mon oncle, vous tes un menteur, mais
personne ne sait mieux que vous  quel point vous tes un menteur.

Les joues creuses de Sir Lothian plirent de colre et je vis
pendant un instant, dans ses yeux profondment enfoncs, la lueur
que l'on aperoit au fond de ceux d'un mtin en fureur qui se
dresse et se trane au bout de sa chane.

Puis, par un effort, il redevint ce qu'il tait d'ordinaire
l'homme froid, dur, matre de lui-mme.

-- Il ne convient pas dans notre situation de nous quereller comme
deux rustres ivres un jour de march, dit-il. Nous pousserons
l'affaire plus loin un autre jour.

-- Pour cela, je vous le promets, rpondit mon oncle d'un ton
farouche.

-- En attendant, je vous invite  observer les conditions de votre
engagement. Si vous ne prsentez pas votre champion dans vingt-
cinq minutes, je rclame l'enjeu.

-- Vingt-huit minutes, dit mon oncle en regardant sa montre. Alors
vous pourrez le rclamer, mais pas un instant plus tt.

Il tait admirable en ce moment, car il avait l'air d'un homme qui
dispose de toute sorte de ressources caches.

Pendant ce temps, Craven, qui avait chang quelques mots avec Sir
Lothian Hume, revint prs de nous.

-- J'ai t pri de remplir les fonctions d'unique juge en cette
affaire. Cela rpond-il  vos dsirs, Sir Charles?
-- Je vous serais extrmement oblig, Craven, d'accepter ces
fonctions.

-- Et lon a propos Jackson comme chronomtreur.

-- Je ne saurais en souhaiter de meilleur.

-- Trs bien, voil qui est convenu.

Pendant ce temps, la dernire voiture tait arrive et les chevaux
avaient t attachs au piquet sur la lande.

Les tranards s'taient rapprochs de telle sorte que la vaste
multitude formait maintenant une masse compacte d'o montait une
voix unique qui commenait  mugir d'impatience.

Quand on jetait les yeux autour de soi, on avait peine 
apercevoir quelque objet en mouvement, sur cette vaste tendue de
lande verte et pourpre.

Un _gig_ attard arrivait au grand galop sur la route venant du
sud.

Quelques pitons montaient encore pniblement de Crawley, mais on
n'apercevait nulle part un indice de l'absent.

-- Les paris vont leur train, malgr tout, dit Belcher. J'ai fait
un tour au ring et on est toujours au pair.

-- Il y a une place pour vous dans l'enceinte extrieure prs du
ring, Sir Charles, dit Craven.

-- Je n'aperois encore aucun signe de mon champion. Je n'entrerai
pas avant son arrive.

-- Il est de mon devoir de vous avertir qu'il n'y a plus que dix
minutes.

-- Et moi je marque cinq, s'cria Sir Lothian.

-- C'est une question que le juge doit trancher, dit Craven, dun
ton ferme, ma montre marque dix minutes, ce sera dix minutes.

-- Voici Wilson le Crabe, s'cria Belcher.

Au mme instant, retentit dans la foule un cri pareil  un cri de
tonnerre.

Le pugiliste de l'Ouest tait sorti de la tente o il faisait sa
toilette. Il tait suivi de Sam le Hollandais et de Tom Owen qui
remplissaient le rle de seconds auprs de lui.

Il tait nu jusqu' la ceinture, avec une paire de caleons
blancs, des bas de soie blanche et des souliers de course.

Il avait autour de la taille une ceinture jaune serin et de jolies
petites faveurs de la mme couleur taient attaches  ses genoux.

Il tenait  la main un grand chapeau blanc.

Il parcourut au pas de course l'espace qu'on avait maintenu libre
dans la foule pour permettre l'accs du ring. Il lana en l'air le
chapeau qui tomba dans l'enceinte forme par les piquets.

Puis, d'un double saut, il franchit les enceintes extrieures et
intrieures de cordes et resta debout au centre, les bras croiss.

Je ne m'tonnai pas des applaudissements de la foule. Belcher lui-
mme ne put s'empcher d'y joindre les siens.

C'tait assurment un jeune athlte d'une structure magnifique. Il
tait impossible de voir rien de plus beau que sa peau blanche,
lustre et luisante comme la peau d'une panthre sous les rayons
du soleil du matin, avec les belles vagues du jeu des muscles 
chacun de ses mouvements.

Ses bras taient longs et flexibles, ses paules bien dtaches et
nanmoins puissantes, avec cette lgre tombe qui est plus que la
carrure un indice de force.

Il joignit les mains derrire la tte, les leva, les agita
derrire lui et,  chacun de ses mouvements, quelque nouvelle
surface de peau blanche et lisse se bombait, se couvrait de
saillies musculaires pendant qu'un cri d'admiration et de
ravissement de la foule accueillait chacune de ces exhibitions.

Puis, croisant de nouveau ses bras, il resta immobile comme une
belle statue en attendant son adversaire.

Sir Lothian Hume, l'air impatient, tait rest les yeux fixs sur
sa montre, il la referma d'un coup sec et triomphant.

-- Le temps est coul, s'cria-t-il. Le match est forfait.

-- Le temps n'est point coul, dit Craven.

-- J'ai encore cinq minutes, dit mon oncle en jetant autour de lui
un regard dsespr.
-- Seulement trois, Tregellis.

-- O est votre champion, Sir Charles? O est l'homme pour qui
nous avons pari?

Et des figures chauffes se tendaient dj lune sur l'autre. Des
regards irrits se portaient sur nous.

-- Plus qu'une minute. J'en suis bien fch, Tregellis, mais je
serai contraint de dclarer le forfait contre vous.

Il y eut un remous soudain dans la foule, une pousse, un cri, et
de loin, un vieux chapeau noir lanc en l'air par-dessus les ttes
des spectateurs du ring, vint rouler dans l'enceinte des cordes.

-- Sauvs, grand Dieu! hurla Belcher.

-- Je crois bien cette fois que c'est mon homme, dit mon oncle
d'un ton calme.

-- Trop tard! s'cria sir Lothian.

-- Non, rpliqua le juge, il s'en faut de vingt secondes.
Maintenant la lutte peut avoir lieu.


XVII -- AUTOUR DU RING


Parmi toute cette vaste multitude, je fus un de ceux, en bien
petit nombre, qui virent de quel ct arrivait ce chapeau noir, si
opportunment lanc par-dessus les cordes.

J'ai dj parl d'un _gig_ qui approchait isolment et arrivait
grand train, par la route du sud.

Mon oncle l'avait aperu, mais en avait t distrait par la
discussion entre sir Lothian Hume et le juge au sujet de l'heure.

Quant  moi, j'avais t si frapp de l'allure furieuse  laquelle
arrivaient les retardataires, que j'tais rest  les regarder
avec une sorte de vague espoir, dont je n'osais rien dire, par la
crainte de causer  mon oncle un nouveau dsappointement.

Je venais de voir que le _gig_ contenait une femme et un homme,
lorsque soudain je vis le vhicule faire un cart sur la route, se
lancer en bondissant au galop de cheval, cahotant sur les roues et
coupant court  travers la lande, crasant les touffes de gents,
puis s'enfonant jusqu'aux moyeux dans la bruyre et les mares.

Lorsque le conducteur arrta ses juments couvertes d'cume, il
jeta les rnes  sa compagne, s'lana  bas de son sige et se
lana furieusement  travers la foule et bientt fut lanc le
chapeau qui apprit  tous le dfi port.

-- Maintenant, je suppose, Craven, dit mon oncle aussi froidement
que si ce coup de thtre avait t arrang d'avance et avec soin
par lui, rien ne nous presse.

--  prsent que votre champion a jet son chapeau dans le ring,
vous pouvez prendre votre temps, Sir Charles.

-- Mon neveu, votre ami a certainement paru  temps. Il s'en est
fallu de l'paisseur d'un cheveu...

-- Ce n'est pas Jim, monsieur, dis-je tout bas. C'en est un autre.

Les sourcils soulevs de mon oncle exprimrent l'tonnement.

-- Comment! un autre! s'exclama-t-il.

-- Et un solide encore! brailla Belcher, en se donnant sur la
cuisse une claque qui fit le bruit d'un coup de pistolet. Eh! que
ma carcasse saute si ce n'est pas ce vieux Jack Harrison en
personne.

Nous jetmes un regard sur la foule et nous vmes la tte et les
paules d'un homme robuste et vaillant qui gagnait peu  peu du
terrain, en laissant derrire lui un sillage en forme de V, comme
il s'en forme derrire un chien qui nage.

Maintenant qu'il se rapprochait du bord intrieur o la foule
tait moins dense, il leva la tte, et nous vmes la figure
bonhomme et tanne du forgeron qui se tourna vers nous.

Ds qu'il fut sorti de la foule, il ouvrit vivement son grand par-
dessus sous lequel il parut en tout son quipement de combattant,
culottes noires, bas chocolat et souliers blancs.

-- Je suis bien fch d'arriver aussi tard, Sir Charles. Je serais
venu plus tt, mais il m'a fallu du temps pour arranger a avec la
femme. Je n'ai pu la dcider tout d'un coup, et il a fallu
l'emmener avec moi et nous avons discut la chose en route.

Et jetant un coup d'oeil sur le _gig_, j'y vis en effet mistress
Harrison qui y tait assise. Sir Charles fit signe  Jack
Harrison.

-- Qu'est-ce qui peut bien vous amener ici, Harrison? dit-il.
Jamais je ne fus plus content de voir un homme de ma vie que je le
suis de vous voir en ce moment, mais j'avoue que je ne vous
attendais pas.

-- Mais, monsieur, vous avez t prvenu que je viendrais.

-- Non, certainement non.

-- N'avez-vous pas reu un mot d'avis, Sir Charles, d'un nomm
Cummings qui est le matre de l'auberge de Friar's Oak? Matre
Rodney que voici le connat bien.

-- Nous l'avons vu ivre mort  l'htel _Georges_.

-- a y est, j'en avais eu peur, s'cria Harrison avec dpit. Il
est toujours comme cela quand il est excit. Jamais je n'ai vu un
homme se monter la tte comme il l'a fait quand il a su que je
prendrais cette lutte  mon compte. Il s'est muni d'un sac de
souverains pour parier pour moi.

-- C'est donc pour cela que la cote a chang? dit mon oncle. Il en
a entran d'autres.

-- Je craignais tellement qu'il ne se mit  boire, que je lui
avais fait promettre d'aller tout droit vous trouver sans perdre
une minute. Il avait un billet pour vous.

-- J'ai appris qu'il tait arriv  l'htel _Georges_  six
heures. Or, je ne suis arriv de Reigate qu' sept heures passes
et,  ce moment-l, je suis sr qu'il devait avoir bu sa
commission. Mais o est votre neveu Jim et comment avez-vous pu
savoir qu'on aurait besoin de vous?

-- Ce n'est pas sa faute, je vous en rponds, s'il vous a laiss
dans le ptrin. Quant  moi, j'ai reu l'ordre de le remplacer.
Cet ordre m'a t donn par le seul homme en ce monde, auquel je
n'aurais jamais dsobi.

-- Oui, Sir Charles, dit mistress Harrison qui tait descendue du
_gig_ et s'tait approche de nous, tirez de lui le meilleur parti
que vous pourrez pour cette fois, car vous n'aurez plus mon Jack,
dussiez-vous me le demander  genoux.

-- Elle n'encourage pas du tout les sports. a c'est un fait! dit
le forgeron.

-- Les sports! s'cria-t-elle d'une voix criarde o peraient le
mpris et la colre. Revenez m'en parler quand tout sera fini.

Elle s'loigna en toute hte et je la vis plus tard, assise parmi
la bruyre, le dos tourn  la foule et les mains sur les
oreilles, toute recroqueville, toute convulsionne
d'apprhension.

Pendant que se passait cette scne rapide, la foule tait devenue
de plus en plus tumultueuse, tant par l'impatience que lui causait
le retard que par son redoublement d'entrain, lorsqu'elle avait
entrevu la bonne fortune inespre de voir un boxeur aussi rput
qu'Harrison.

Son nom avait dj circul et plus d'un connaisseur g avait tir
de sa poche sa bourse en filet, pour mettre quelques guines sur
l'homme qui allait reprsenter l'cole du pass en face de l'cole
du prsent.

Les jeunes gens penchaient pour l'homme de l'Ouest et lon avait
encore quelques petites variations dans la cote, selon que se
modifiait la proportion des partisans de l'un ou de l'autre, dans
les groupes de la foule.

Pendant ce temps-l, sir Lothian Hume faisait des embarras auprs
de l'honorable Berkeley Craven, qui tait rest debout prs de
notre voiture.

-- Je dpose une protestation formelle contre cette manire
d'agir, dit-il.

-- Pour quels motifs, monsieur?

-- Parce que l'homme prsent ici n'est pas celui qu'a dsign en
premier lieu Sir Charles Tregellis.

-- Je n'ai dsign absolument personne, vous le savez bien, dit
mon oncle.

-- Les paris ont t tenus dans l'ide que le jeune Jim Harrison
serait l'adversaire de mon champion. Maintenant, au dernier
moment, il est retir pour tre remplac par un autre plus
redoutable.

-- Sir Charles Tregellis ne dpasse en rien son droit, dit Craven
d'un ton ferme. Il a pris l'engagement de prsenter un homme qui
serait en dedans des limites d'ge convenues, et l'on me dit
qu'Harrison remplit ces conditions. Vous avez trente-cinq ans
passs, Harrison?

-- Quarante ans le mois prochain, monsieur.

-- Trs bien. Je dclare que la lutte peut s'engager.

Mais, hlas! il y avait une autorit suprieure  celle du juge
lui-mme, et nous avions  subir un incident qui fut le prlude et
parfois aussi la fin de bien des luttes d'autrefois.

 travers la lande tait arriv un cavalier vtu de noir, avec des
bottes de chasse  revers de basane, suivi d'un couple de grooms,
et ce groupe de cavaliers se dessinait nettement au sommet des
ondulations, puis disparaissait au fond des plis de terrain
alternativement.

Quelques personnes de la foule qui savaient observer avaient jet
des regards souponneux du ct de ce cavalier, mais le plus grand
nombre l'aperurent seulement lorsqu'il eut arrt son cheval sur
un tertre qui dominait l'amphithtre et d'o, avec une voix de
stentor, il annona qu'il reprsentait le _Custos Rotulorum_ de Sa
Majest dans le comt de Sussex et qu'il dclarait la runion de
cette assemble contraire  la loi, et qu'il avait charge de la
disperser en employant au besoin la force.

Jamais, jusqu'alors, je n'avais compris cette crainte profondment
enracine, ce respect salutaire que la loi avait fini, au bout de
bien des sicles,  imprimer  coups de trique dans l'me de ces
insulaires sauvages et turbulents.

Voil donc un homme, flanqu simplement de deux domestiques, en
face de trente mille autres hommes irrits, mcontents, et parmi
lesquels sa trouvaient en grand nombre des boxeurs de profession
et aussi parmi ces derniers, des reprsentants de la classe la
plus brutale et la plus dangereuse qu'il y et dans le pays.

Et pourtant, c'tait cet homme isol qui parlait de recourir  la
force pendant que l'immense multitude flottait en murmurant
pareille  un animal indocile et de dispositions farouches, face-
-face avec une puissance, qu'il savait sourde  tout
raisonnement, capable de vaincre toute rsistance.

Mais mon oncle, ainsi que Berkeley Craven, sir John Lade et une
douzaine d'autres lords et gentlemen accoururent au devant de ce
gneur du sport.

-- Je suppose que vous avez un mandat, monsieur? dit Craven.

-- Oui, monsieur, j'ai un mandat.

-- Alors, la loi me donne le droit de l'examiner.

Le magistrat lui tendit un papier bleu.

Les gentlemen, qui formaient le petit groupe, penchrent la tte
pour l'examiner, car la plupart d'entre eux taient eux-mmes des
magistrats et fort attentifs  dcouvrir la moindre bvue dans la
rdaction.

 la fin, Craven haussa les paules et rendit le papier.

-- Il me parait en forme, monsieur, dit-il.

-- Il est absolument correct, rpondit le magistrat avec
affabilit. Pour vous viter une perte de votre temps prcieux,
gentlemen, je puis vous dire, une fois pour toutes, que je suis
parfaitement rsolu  interdire tout combat, en quelques
circonstances que ce soit, sur le territoire du comt dont j'ai la
charge et je suis dcid  vous suivre tout le jour pour
l'empcher.
Dans mon inexprience, je me figurais que cela paraissait terminer
l'affaire d'une faon dfinitive, mais je n'avais pas rendu
justice  la prvoyance des personnes qui organisent ces
rencontres et j'ignorais galement les avantages qui faisaient de
la dune de Crawley un lieu de runion privilgi. Les patrons, les
parieurs, le juge, le chronomtreur tinrent conseil.

-- Il y a sept milles de terrain au-del de la frontire du
Hampshire et deux au-del de celle du Surrey, dit Jackson.

Le fameux matre du ring avait arbor en l'honneur de la
circonstance un magnifique habit carlate aux boutonnires brodes
d'or, une canne blanche, un chapeau  boucle avec large ruban
noir, des bas de soie blancs, des culottes couleur marron clair.

Ce costume faisait bien valoir sa superbe prestance et
particulirement ces fameux mollets en balustre qui avaient tant
contribu  faire de lui le premier des coureurs et des sauteurs,
aussi bien que le plus redoutable des pugilistes anglais.

Sa figure aux traits durs, aux os saillants, ses yeux perants et
son norme carrure faisaient de lui un excellent meneur pour cette
troupe rude et tapageuse qui l'avait pris pour commandant en chef.

-- Si je pouvais me hasarder  vous donner un avis, dit l'affable
magistrat, ce serait de passer du ct du Hampshire car, du ct
du Sussex, sir James Ford n'est pas moins oppos que moi  ces
sortes de runions, tandis que Mr Merridew de Long Hall, qui est
le magistrat du Hampshire, est moins rigoureux sur ce point.

-- Monsieur, dit mon oncle en soulevant son chapeau de faon 
produire le plus grand effet, je vous suis infiniment oblig. Si
le juge le permet, il n'y aura qu' dplacer les piquets.
L'instant d'aprs, ce fut une scne de la plus vive animation.

Tom Owen et son auxiliaire Fogs, aids des gardiens du ring,
arrachrent les piquets et les cordes et les emportrent dans un
autre endroit de la plaine.

Wilson le Crabe fut envelopp dans de grands manteaux et emmen
dans la barouche, pendant que le champion Harrison prenait la
place de Mr Craven sur notre voiture.

Ensuite, l'immense foule se dplaa, cavaliers, vhicules,
pitons, se mouvant comme un flot lent sur la vaste surface de la
lande.

Les voitures avaient un mouvement de roulis et de tangage, comme
des vaisseaux qui naviguent, cependant qu'elles avanaient sur
cinquante de front, secoues, cahotes par toutes les ingalits
qu'elles rencontraient.

De temps  autre, avec un bruit sec et sourd, une clavette de
moyeu partait, une roue s'abattait sur les touffes de bruyre et
des clats de rire accueillaient les gens de la voiture, tandis
qu'ils contemplaient piteusement le dsastre.

Puis, dans une partie de la lande o les broussailles taient plus
clairsemes et la surface plus gale, les pitons se mirent 
courir, les cavaliers firent jouer les perons, les conducteurs
firent claquer leurs fouets et toute la foule s'coula en une
course au clocher, affole  la suite de la barouche jaune et de
la voiture rouge qui formaient l'avant-garde.

-- Que pensez-vous de nos chances? dit mon oncle  Harrison de
faon  ce que je pus l'entendre, pendant que les juments allaient
avec prcaution sur ce terrain ingal.

-- Ce sera ma dernire lutte, Sir Charles, dit le forgeron. Vous
avez entendu la bonne femme dire que, si elle me laissait aller,
ce serait  la condition de ne plus le lui demander. Il faut que
je fasse de mon mieux pour que cette lutte soit bonne.

-- Mais votre entranement?

-- Je suis toujours en entranement, monsieur. Je travaille ferme
du matin au soir et je ne bois que de l'eau. Je ne crois pas que
le capitaine Barclay puisse faire mieux avec toutes ses rgles.

-- Il a le bras un peu long pour vous.

-- Je me suis battu avec d'autres qui l'avaient plus long encore
et je les ai vaincus. Si on en venait  un corps  corps, j'aurais
tous les avantages et avec une pousse, je viendrais  bout de
lui.

-- C'est un match entre la jeunesse et l'exprience. Eh bien! Je
ne retirerais pas une guine de mon enjeu. Mais  moins qu'il ait
t contraint, je ne pardonnerai pas au jeune Jim de m'avoir
abandonn.

-- Il tait contraint, Sir Charles.

-- Vous l'avez vu, alors?

-- Non, patron, je ne l'ai pas vu.

-- Vous savez o il est?

-- Ah! il ne m'est pas permis de parler dans un sens ou dans
l'autre. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne lui a pas
t possible d'agir autrement. Mais voici le policier qui revient
sur nous.
Ce personnage de mauvais augure revint au galop prs de notre
voiture, mais cette fois avec une mission plus aimable.

-- Mon ressort s'arrte  ce foss, monsieur, dit-il. Je me figure
que vous aurez peine  trouver un endroit plus avantageux pour une
partie de boxe que ce champ en pente douce qui se trouve de
l'autre ct. L je suis absolument certain que personne ne
viendra vous dranger.

Le dsir manifeste, qu'il avait de voir la lutte s'engager,
contrastait si fort avec le zle qu'il avait mis  nous chasser de
son comt, que mon oncle ne put s'empcher de lui en faire
l'observation.

-- Le rle d'un magistrat n'est point de fermer les yeux sur une
violation de la loi, rpondit-il, mais si mon collgue du
Hampshire n'prouve point de scrupules  permettre cela dans son
ressort, je ne serais pas fch de voir la lutte.

Et donnant de l'peron  son cheval, il alla se placer sur un
tertre voisin, d'o il esprait bien voir ce qui se passerait.

Alors, j'eus sous les yeux tous ces dtails d'tiquette, ces
curiosits d'usages qui se sont perptus jusqu' nos jours; ils
sont encore si rcents que nous ne sommes pas parvenus  nous
persuader qu'un jour ils seront recueillis par quelque historien
de la socit avec autant de zle que les sportsmen en mettaient 
les observer.

La lutte prenait un certain caractre de dignit, grce  un
rigide code de crmonies, tout comme le choc entre chevaliers
bards de fer tait prcd et embelli par lappel des hrauts et
le dtail des armoiries.

Aux yeux de bien des gens d'autrefois, le duel dut apparatre
comme une preuve sanguinaire et barbare, mais nous qui le
contemplons au bout d'une ample perspective, nous y voyons une
rude et vaillante prparation aux conditions de la vie dans un
sicle de fer.

Et tout de mme, maintenant que le ring est devenu une chose du
pass aussi bien que les lices, une philosophie plus large doit
nous faire comprendre que, quand les choses apparaissent d'elles-
mmes d'une faon si naturelle et si spontane, c'est qu'elles ont
une fonction  remplir, c'est qu'il y a moins de mal  ce que deux
hommes se battent, de leur propre gr, jusqu' l'puisement de
leurs forces, c'est, dis-je, un moindre mal que si l'idal de
l'nergie et de l'endurance courait le risque de s'abaisser chez
un peuple dont le destin est si compltement subordonn aux
qualits individuelles du citoyen.

Qu'on en finisse avec la guerre, si l'intelligence de l'homme est
capable de supprimer cette chose maudite, mais jusqu'au jour o
l'on en trouvera le moyen, qu'on se garde de s'en prendre  ces
qualits premires, auxquelles nous pouvons,  tout moment, tre
obligs de recourir pour nous tenir en sret.

Tom Owen et son original aide Fogs, qui runissait les professions
de boxeur et de pote, mais qui, heureusement pour lui, tirait
meilleur parti de ses poings que de sa plume, eurent bientt
tabli le ring selon les rgles alors en vogue.

Les poteaux de bois blanc, dont chacun portait les initiales P.C.
du _Pugiling-Club_, furent plants de faon  dlimiter un carr
de vingt-quatre pieds de ct entours de cordes.

En dehors de ce ring, une autre enceinte fut dispose; il y avait
huit pieds de largeur entre les deux.

L'enceinte intrieure tait destine aux combattants et  leurs
seconds tandis que dans l'enceinte extrieure, des places taient
rserves au juge, au chronomtreur, aux patrons des champions et
 un petit nombre de personnages distingus ou favoriss du nombre
desquels je fus, tant en compagnie de mon oncle.

Une vingtaine de pugilistes bien connus, y compris mon ami Bill
War, Richmond le noir, Maddox, la Gloire de Westminster, Tom
Belcher, Paddington Jones, Tom Blake l'endurant, Symonds le
bandit, Tyne le tailleur et d'autres furent disposs comme gardes
dans l'enceinte extrieure.

Tous ces gaillards portaient les hauts chapeaux blancs qui taient
si en faveur auprs des gens  la mode. Ils taient arms de
cravaches  monture d'argent, marques aux initiales P.C.

Si quelqu'un, vagabond de l'East End ou patricien du West End, se
faufilait dans l'enceinte extrieure, le corps des gardiens, au
lieu de recourir aux raisonnements ou aux prires, tombait  tour
de bras sur le coupable et le cravachait sans merci, jusqu' ce
qu'il se ft enfui du terrain dfendu.

Et malgr cette garde formidable et ces procds sauvages, les
gardes qui avaient  soutenir l'effort de pousse en avant d'une
foule enrage, taient souvent aussi reints que les combattants
eux-mmes  la fin d'une rencontre.

Jusqu' ce moment-l, ils formaient une ligne de sentinelles qui
prsentait, sous une srie d'uniformes chapeaux blancs, tous les
types possibles du boxeur, depuis la figure frache et juvnile de
Tom Belcher, de Jones et des autres nouvelles recrues, jusqu'aux
faces cicatrises et mutiles des vieux professionnels.

Pendant qu'on s'occupait de planter les poteaux, de fixer les
cordes, je pouvais, grce  ma place privilgie, entendre les
propos de la foule qui tait derrire moi. Deux rangs de cette
foule taient allongs par terre, les deux autres rangs
agenouills et le reste debout en colonnes serres sur toute la
pente douce, de telle sorte que chaque ligne ne pouvait voir que
par-dessus les paules de celle qui tait en avant d'elle.

Il y avait plusieurs spectateurs et, de ce nombre, de fort
expriments, qui voyaient les chances d'Harrison sous le jour le
plus sombre, et j'avais le coeur gros  entendre leurs propos.

-- Toujours la mme histoire, disait l'un. Ils ne veulent pas se
mettre dans la tte que les jeunes doivent avoir leur tour. Il
faut le leur enfoncer dans la tte  coups de poing.

-- Oui, oui, disait un autre, c'est comme cela que Jack Slack a
battu Boughton et que moi-mme, j'ai vu Hooper le ferblantier
mettre en morceaux le marchand d'huile. Ils en viennent tous l
avec le temps et maintenant c'est le tour d'Harrison.

-- N'en soyez pas si sr que a, s'cria un troisime. J'ai vu
Jack Harrison se battre cinq fois et jamais je ne l'ai vu vaincu.
C'est un boucher, vous dis-je.

-- C'tait, voulez-vous dire.

-- Eh bien, je ne vois pas qu'il ait tant chang que cela. Et je
suis prt  mettre dix guines sur mon opinion.

-- Comment! dit trs haut un homme plac juste derrire moi et qui
faisait limportant, en parlant avec l'accent lourd et zzayant de
l'ouest. D'aprs ce que jai vu de ces jeunes gens de Gloucester,
je ne crois pas quHarrison et tenu bon pendant dix rounds, quand
il tait dans sa premire jeunesse. Je suis arriv hier par le
coche de Bristol et le garde m'a dit qu'il avait quinze mille
livres sonnant en or dans le coffre, qui avaient t envoyes pour
miser sur notre homme.
-- Ils auront de la chance s'il revient, leur argent, dit un
autre. Harrison n'est pas une demoiselle au combat et il a de la
race jusqu' la moelle des os. Il ne reculerait pas quand mme son
adversaire serait aussi gros que Carlton House.

-- Peuh! rpondit l'homme de L'Ouest. C'est seulement dans les
pays de Bristol et de Gloucester que lon trouve les hommes
capables de battre ceux des pays de Bristol et de Gloucester.

-- Vous avez un fameux toupet de parler ainsi, dit une voix
irrite dans la foule qui se trouvait derrire lui. Il y a six
hommes de Londres qui se chargeraient de dmolir douze de ceux qui
nous arrivent de l'Ouest.

L'affaire aurait peut-tre dbut par un engagement impromptu
entre le cockney indiqu et le gentleman venu de Bristol, si un
tonnerre dapplaudissements n'tait pas venu couper court  leur
altercation.

Ces applaudissements taient dus  l'apparition sur le ring de
Wilson le Crabe, suivi de Sam le Hollandais et de Mendoza, qui
portaient le bassin, l'ponge, la vessie  eau-de-vie et autres
insignes de leur office.

Ds qu'il fut entr, Wilson le Crabe dfit le foulard jaune serin
qui lui ceignait les reins et l'attacha  un des poteaux des
angles o le foulard resta agit par la brise.

Ensuite ses seconds lui remirent un paquet de petits rubans de la
mme couleur et faisant le tour du ring, il les offrit comme
souvenir de lutte aux Corinthiens, au prix d'un shilling la pice.

Son petit commerce, qui marchait fort bien, ne fut interrompu que
par l'arrive d'Harrison qui entra posment, tranquillement, en
enjambant les cordes ainsi qu'il convenait  son ge plus mr et 
ses articulations moins souples.

Les cris qui l'accueillirent furent plus enthousiastes encore que
ceux qui avaient salu Wilson, et ils exprimaient une admiration
plus profonde, car la foule avait dj eu le temps de voir le
physique de Wilson, tandis que celui d'Harrison tait une
nouveaut pour elle.

J'avais souvent contempl les bras et le cou du puissant forgeron,
mais je ne l'avais jamais vu nu jusqu' la ceinture.

Je n'avais point compris la merveilleuse symtrie de dveloppement
qui avait fait de lui, dans sa jeunesse, le modle favori des
sculpteurs de Londres.

Ce n'tait plus du tout cette peau lisse, blanche, ces jeux de
lumire sur les saillies des muscles qui faisaient de Wilson un
coup d'oeil si agrable.

Au lieu de cela, on se trouvait en prsence d'une grandeur
rudement taille, d'un enchevtrement de muscles noueux.

On et dit les racines d'un vieux chne se tordant pour aller de
la poitrine  l'paule et de l'paule au coude.

Mme quand il tait au repos, le soleil jetait des ombres sur les
courbes de sa peau. Mais quand il faisait un effort, chaque muscle
faisait saillir ses faisceaux en masses distinctes et nettes et
faisait de son corps un amas de noeuds et d'asprits.

La peau de sa figure et de son corps tait d'une teinte plus
fonce, d'un grain plus serr que celle de son adversaire plus
jeune, mais il paraissait avoir plus de rsistance, de duret et
cette apparence tait encore plus marque par la couleur plus
sombre de ses bas et de ses culottes.

Il entra dans le ring en suant un citron, suivi de Jim Belcher et
de Caleb Baldwin le fruitier.

Il se dirigea vers le poteau et noua son foulard gorge de pigeon
par-dessus le foulard jaune de l'homme de l'Ouest et enfin se
dirigea vers son adversaire la main tendue.

-- J'espre que vous allez bien, Wilson? dit-il.

-- Pas trop mal merci, rpondit l'autre. Nous nous parlerons sur
un autre ton, j'espre, avant de nous quitter.

-- Mais sans rancune, dit le forgeron.

Et les deux hommes changrent un ricanement avant de se placer
dans leurs coins.

-- Puis-je demander, monsieur le juge, si ces deux hommes ont t
pess? demanda Sir Lothian Hume, debout dans l'enceinte
extrieure.

-- Ils viennent d'tre pess sous mes yeux, monsieur, rpondit Mr
Craven. Votre homme a fait baisser le plateau  treize stone trois
et Harrison a treize huit.

-- C'est un homme de quinze stone, depuis la taille jusqu' la
tte, s'cria Sam le Hollandais de son coin.

-- Nous lui en ferons perdre un peu avant la fin.

-- Vous en recevrez plus de lui que vous n'en avez jamais achet,
rpliqua Jim Belcher.

Et la foule de rire  ces rudes plaisanteries.


XVIII -- LA DERNIRE BATAILLE DU FORGERON


-- Qu'on quitte le ring extrieur! cria Jackson, debout prs des
cordes, une grosse montre d'argent  la main.

-- Swhack! Swhack! Swhack! firent les cravaches, car un certain
nombre de spectateurs, les uns jets en avant par la pousse de
derrire, les autres prts  risquer un peu de douleur physique
pour avoir une chance de mieux voir, s'taient glisss sous les
cordes et formaient une range irrgulire en dedans de l'enceinte
extrieure.

Maintenant, parmi les rires bruyants de la foule, sous une averse
de coups ports par les gardes, ils faisaient de furieux plongeons
en arrire, avec la prcipitation maladroite de moutons effrays
qui cherchent  passer par une brche de leur parc.

Leur situation tait embarrassante, car les gens placs en avant
refusaient de reculer d'un pouce, mais les arguments qu'ils
recevaient par derrire finirent par avoir le dessus et les
derniers fugitifs taient rentrs, tout effarouchs, dans les
rangs, pendant que les gardes reprenaient leurs postes sur les
bords,  intervalles gaux, leurs cravaches le long de la cuisse.

-- Gentlemen, cria de nouveau Jackson, je suis requis de vous
informer que le champion dsign par Sir Charles Tregellis est
Jack Harrison luttant pour le poids de treize stone huit et celui
de sir Lothian Hume est Wilson le Crabe, de treize trois. Personne
ne doit rester dans l'enceinte extrieure  l'exception du juge et
du chronomtreur. Il ne me reste plus qu' vous prier, si
loccasion l'exige, de me donner votre concours pour tenir le
terrain libre, viter la confusion et veiller  la loyaut du
combat. Tout est prt?

-- Tout est prt, cria-t-on des deux coins.

-- Allez.

Pendant un instant, tout le monde se tut, tout le monde cessa de
respirer, lorsque Harrison, Wilson, Belcher et Sam le Hollandais
se dirigrent d'un pas rapide vers le centre du ring.

Les deux hommes se donnrent une poigne de main. Les seconds en
firent autant. Les quatre mains se croisrent.

Puis les seconds se retirrent en arrire.

Les deux hommes restrent face--face, pied contre pied, les mains
leves.

C'tait un spectacle magnifique pour quiconque n'tait pas
dpourvu de l'instinct qui fait apprcier la plus noble des
oeuvres de la nature.

Chacun de ces deux hommes rpondait  la condition qui fait
l'athlte puissant, celle de paratre plus grand sans ses
vtements qu'avec eux.

Dans le jargon du ring, ils bouffaient bien.

Et chacun d'eux faisait ressortir les traits caractristiques de
lautre par les contrastes avec les siens propres: ladolescent
allong, aux membres dlis, aux pieds de daim, et le vtran
trapu, rugueux, dont le tronc ressemblait  une souche de chne.

La cote se mit  monter en faveur du jeune homme  partir du
moment o ils furent mis en prsence, car ses avantages taient
bien apparents, tandis que les qualits, qui avaient lev si haut
Harrison dans sa jeunesse, n'taient plus qu'un souvenir rest aux
anciens.

Tout le monde pouvait voir les trois pouces de supriorit dans la
taille et les deux pouces de plus dans la longueur des bras, et il
suffisait de remarquer le mouvement rapide, flin, des pieds, le
parfait quilibre du corps sur les jambes, pour juger avec quelle
promptitude Wilson pouvait bondir sur son adversaire plus lent ou
lui chapper.

Mais il fallait un instinct plus pntrant, pour interprter le
sourire farouche qui voltigeait sur les lvres du forgeron ou la
flamme secrte qui brillait dans ses yeux gris.

Seuls les gens dautrefois savaient quavec son coeur puissant et
sa charpente de fer, ctait un homme contre lequel il tait
dangereux de parier.

Wilson se tenait dans la position qui lui avait valu son surnom,
sa main et son pied gauche bien en avant, son corps pench trs en
arrire de ses reins, sa garde place en travers de sa poitrine,
mais tenue assez en avant pour qu'il ft extrmement difficile
daller au-del.

De son ct, le forgeron avait pris lattitude tombe en dsutude
qu'avaient introduite Humphries et Mendoza, mais qui ne stait
pas revue depuis dix ans dans une lutte de premire classe.

Ses deux genoux taient lgrement flchis, il se prsentait bien
carrment  son adversaire et tenait ses deux poings bruns par-
dessus sa marque, de manire  pouvoir lancer l'un ou l'autre 
son gr.

Les mains de Wilson, qui se mouvaient incessamment en dedans et au
dehors, avaient t plonges dans quelque liquide astringent, afin
de les empcher de s'enfler, et elles contrastaient si vivement
avec la blancheur de ses avant-bras, que je crus qu'il portait des
gants de couleur fonce et trs collants, jusqu'au moment o mon
oncle m'expliqua la chose  voix basse.

Ils taient ainsi face--face au milieu d'un frmissement
d'attention et d'expectative, pendant que l'immense multitude
suivait les moindres mouvements, silencieuse, haletante,  ce
point qu'ils eussent pu se croire seuls, homme  homme, au centre
de quelque solitude primitive.

Il parut vident, ds le dbut, que Wilson le Crabe tait dcid 
ne ngliger aucune chance, qu'il s'en rapporterait  la lgret
de ses pieds,  l'agilit de ses mains, jusqu'au moment o il
comprendrait quelque chose  la tactique de son adversaire.

Il tourna plusieurs fois autour de lui,  petits pas rapides,
menaants, tandis que le forgeron pivotait lentement sur lui-mme,
rglant ses mouvements en consquence.

Alors, Wilson fit un pas en arrire, pour engager Harrison 
rompre et  le suivre.

L'ancien sourit et secoua la tte.

-- Il faut que vous veniez  moi, mon garon, dit-il, je suis trop
vieux pour vous faire la chasse tout autour du ring, mais nous
avons la journe devant nous, et j'attendrai.

Il ne s'attendait pas peut-tre  recevoir aussi promptement une
rponse  son invitation, car en un instant, l'homme de l'Ouest
bondissant comme une panthre fut sur lui.

-- Pan! Pan! Pan!

Puis des coups sourds se succdrent.

Les trois premiers tombrent sur la figure d'Harrison, les deux
derniers s'appliqurent rudement sur son corps.

Et d'un pas de danseur, le jeune homme recula, se dgagea d'un
style superbe, mais non sans remporter deux coups qui marqurent
en rouge vif le bas de ses ctes.

-- Premier sang pour Wilson! cria la foule.

Et comme le forgeron tournait pour faire face aux mouvements de
son agile adversaire, je frissonnai en voyant son menton empourpr
et dgouttant.

Et Wilson revint  la marque avec une feinte et lana un coup 
toute vole sur la joue d'Harrison, puis, parant le coup droit que
lui portait le poing vigoureux du forgeron, il termina le round
par une glissade sur le gazon.

-- Premier knock-down pour Harrison! hurlrent des milliers de
voix, car deux fois autant de milliers de livres pouvaient changer
de main selon le jugement rendu.

-- J'en appelle au juge, s'cria Sir Lothian Hume, c'tait une
glissade et non un knock-down.

-- Je juge que c'tait une glissade, dit Berkeley Craven.

Et les deux adversaires se rendirent dans leur coin au milieu
d'applaudissements unanimes pour leur premier round plein d'ardeur
et bien disput.
Harrison fouilla dans sa bouche avec son pouce et son index et
d'un mouvement de torsion rapide arracha une dent qu'il jeta dans
le bassin.

-- Tout  fait comme jadis, dit-il  Belcher.

-- Prenez garde, Jack, dit le second anxieux. Vous avez reu un
peu plus que vous n'avez donn.

-- Je peux en porter davantage, dit-il avec srnit, pendant que
Caleb Baldwin passait sur la figure la grosse ponge.

Le fond brillant de la cuvette de fer blanc cessa brusquement de
paratre  travers leau.

Je puis mapercevoir, d'aprs les commentaires que faisaient
autour de moi les Corinthiens expriments et d'aprs les
remarques de la foule place derrire moi, qu'on regardait les
chances d'Harrison comme diminues par ce round.

-- J'ai vu ses dfauts de jadis et je n'ai pas vu ses qualits de
jadis, dit Sir John Lade, notre concurrent sur la route de
Brighton. Il est aussi lent que jamais sur ses pieds et dans sa
garde. Wilson l'a touch autant qu'il a voulu.

-- Wilson peut le toucher trois fois pendant qu'il sera lui-mme
touch une fois, mais cette fois-l vaudra trois de Wilson,
remarqua mon oncle. C'est un lutteur de nature, tandis que l'autre
est expert aux exercices, mais je ne retire pas une guine.

Un silence soudain fit comprendre que les deux hommes taient de
nouveau face--face. Les seconds s'taient si habilement acquitts
de leur tche, que ni l'un ni l'autre ne paraissait avoir souffert
de ce qui s'tait pass.

Wilson prit malicieusement loffensive avec le gauche, mais ayant
mal jug la distance, il reut en rponse un coup crasant dans
lestomac qui lenvoya chancelant et la respiration coupe sur les
cordes.

-- Hurrah pour le vieux! hurla la foule.

Mon oncle se mit  rire et  taquiner Sir John Lade.

Lhomme de lOuest sourit, se secoua comme un chien qui sort de
leau et, dun pas furtif, revint vers le centre du ring, o son
adversaire restait debout.

Et la main droite alla s'appliquer une fois de plus sur la marque
du Crabe, mais Wilson amortit le coup avec son coude et fil un
bond de ct en riant.

Les deux hommes taient un peu essouffls et leur respiration
rapide, profonde, mlant son bruit  leur lger pitinement
pendant qu'ils tournaient l'un autour de l'autre, faisait un bruit
uniforme et  long rythme.

Deux coups ports simultanment de chaque ct avec la main
gauche, se heurtrent avec une sorte de dtonation comme un coup
de pistolet, et alors, comme Harrison se lanait en avant pour une
attaque, Wilson le fit glisser et mon vieil ami tomba la face en
avant, tant par l'effet de son lan que par celui de sa vaine
attaque, non sans recevoir au passage sur son oreille un coup 
toute vole du bras  demi ploy de lhomme de l'Ouest.

-- Knock-down pour Wilson! cria le juge auquel rpondit un
grondement pareil  une borde d'un vaisseau de soixante-quatorze
canons.

Les Corinthiens lancrent en lair par centaines leurs chapeaux 
bords contourns et toute la pente qui s'tendait devant nous fut
comme une grve de faces rouges et hurlantes.

Mon coeur tait paralys par la crainte.

Je sursautais  chaque coup et pourtant je me sentais en proie 
une fascination toute puissante,  un frisson de joie farouche, 
une certaine exaltation de notre banale nature, que je voyais
capable de s'lever au-dessus de sa douleur et de la crainte, rien
que par un effort pour conqurir la plus humble des gloires.

Belcher et Baldwin s'taient lancs sur leur homme, mais, malgr
la froideur avec laquelle le forgeron accueillit son chtiment,
les gens de l'Ouest manifestrent un enthousiasme immense.

-- Nous le tenons, il est battu, il est battu! criaient les deux
seconds juifs. Cent contre un sur Gloucester!

-- Battu? Croyez-vous? dit Belcher. Vous ferez bien de louer ce
champ avant que vous veniez  le battre, car il peut tenir un mois
contre ces coups de chasse-mouches.

Tout en parlant, il agitait une serviette devant la figure
d'Harrison pendant que Baldwin la lui essuyait avec l'ponge.

-- Comment cela va-t-il, Harrison? demanda mon oncle.

-- Joyeux comme un cabri, Monsieur. C'est aussi beau que le jour.

Cette rponse pleine d'entrain avait un tel accent de gaiet que
les nuages disparurent du front de mon oncle.
-- Vous devriez recommander  votre homme plus d'initiative,
Tregellis, dit Sir John Lade. Il ne gagnera jamais, il n'attaque
pas.

-- Il en sait plus que vous ou moi sur le jeu, Lade. Je prfre le
laisser agir  son gr.

-- La cote est maintenant contre lui  trois contre un, dit un
gentleman que sa moustache grise dsignait comme un officier de la
dernire guerre.

-- C'est trs vrai, gnral Fitzpatrick, mais vous remarquerez que
ce sont les jeunes gens qui donnent une cote leve et que ce sont
les vieux qui l'acceptent.

Je m'en tiens  mon opinion.

Les deux hommes furent bientt aux prises avec entrain; ds qu'on
jeta le cri de: Allez!

Le forgeron avait le ct gauche de la tte un peu bossue, mais il
avait toujours son sourire bonhomme et pourtant menaant.

Quant  Wilson il paraissait absolument tel qu'il tait au dbut,
mais deux fois, je le vis se mordre les lvres comme pour rprimer
un soudain spasme de douleur, et les ecchymoses qu'il avait sur
les ctes passaient du rouge vif au pourpre fonc.

Il tenait sa garde un peu plus bas pour dfendre ce point
vulnrable et voltigeait autour de son adversaire avec une agilit
propre  prouver que sa respiration n'avait pas souffert des coups
ports  la poitrine.

De son ct, le forgeron persvrait dans la tactique dfensive
par o il avait commenc.

On nous avait rapport de l'Ouest bien des choses sur la finesse
du jeu de Wilson, sur la rapidit de ses coups, mais la ralit
tait au-dessus de ce que nous savions de lui.

Dans ce round et les deux suivants, il fit preuve d'une agilit et
d'une justesse qui n'avaient jamais t surpasses mme par
Mendoza au temps de sa pleine force.

Il se portait en avant, en arrire, avec la rapidit de l'clair.

Ses coups s'entendaient et se sentaient avant qu'on les vt.

Mais Harrison les recevait tous avec le mme sourire obstin,
ripostait de temps  autre par un coup vigoureux en plein corps,
car avec sa haute taille et son attitude, son adversaire
s'arrangeait pour tenir sa figure hors d'atteinte.

 la fin du cinquime round les paris taient  quatre contre un
et les gens de l'Ouest exultaient bruyamment.

-- Qu'en dites-vous maintenant? s'cria l'homme de l'Ouest qui
tait derrire moi.

Il tait tellement excit quil ne pouvait plus que rpter:

-- Qu'en dites-vous maintenant?

Lorsque dans le sixime round le forgeron reut deux coups sans
arriver  riposter par un coup qui comptt, que, par-dessus le
march, il fit une chute, mon homme ne put que jeter des sons
inarticuls et des cris de joie, tant il tait enthousiasm.
Sir Lothian Hume souriait et balanait la tte, pendant que mon
oncle restait froid, impassible, et pourtant je savais qu'il
souffrait autant que moi.

-- Cela ne marche pas, Tregellis, dit le gnral Fitzpatrick. Mon
argent est sur le vieux, mais le jeune est meilleur boxeur.

-- Mon homme est un peu pass, rpondit mon oncle, mais il finira
par avoir le dessus.

Je vis que Belcher et Baldwin avaient l'air grave et je compris
qu'un changement de quelque sorte devenait ncessaire pour couper
court  cette vieille histoire des jeunes et des anciens.

Toutefois, le septime round fit apparatre la rserve de force
qu'il y avait chez le vieux et brave boxeur et s'allonger les
figures de ces faiseurs de paris qui s'taient figur qu'en somme
la lutte tait termine et que quelques rounds suffiraient pour
donner au forgeron le coup de grce.

Lorsque les deux hommes taient face--face, il tait vident que
Wilson avait pris le parti d'agir par la ruse, qu'il entendait
forcer l'autre au combat et se maintenir sur loffensive qu'il
avait prise.

Mais il y avait toujours dans les yeux du vtran cette lueur
grise et toujours sur sa rude figure ce mme sourire.

Il avait aussi pris une sorte de coquetterie dans les mouvements
dpaules, dans le port de tte, et je sentis revenir ma confiance
en voyant de quelle faon il se carrait devant son homme.

Wilson attaqua avec la main gauche, mais il n'alla pas assez loin,
et il vita un rude coup de la main droite qui passa en sifflant
prs de ses ctes.

-- Bravo, vieux, s'cria Belcher. Un de ces coups, s'il arrive 
destination, vaudra une dose de laudanum.

Il y eut un temps d'arrt pendant lequel les pieds s'agitrent, le
souffle pnible se ft entendre, interrompu par un grand coup de
Wilson en plein corps, coup que le forgeron arrta avec le plus
grand sang-froid.

Mais, il y eut encore quelque temps de tension silencieuse.

Wilson attaqua malicieusement  la tte, mais Harrison reut le
choc sur son avant-bras en souriant, et faisant signe de la tte 
son adversaire.

-- Ouvrez la poivrire, hurla Mendoza.

Et Wilson s'lana pour obir  ces instructions, mais il fut
repouss avec des coups vigoureux en pleine poitrine.

-- Voil le moment, allez-y vivement, cria Belcher.

Et le forgeron, s'lanant en avant, fit pleuvoir une grle de
coups de bras  demi ploy, jusqu' ce qu'enfin Wilson le Crabe,
n'en pouvant plus, se retirt dans son coin.

Les deux hommes avaient des marques  montrer, mais Harrison avait
dfinitivement le dessus dans loffensive.

Ce fut alors  nous de lancer nos chapeaux en l'air, et de nous
enrouer  force de crier pendant que les seconds donnaient  notre
homme des claques dans son large dos en le ramenant dans son coin.

-- Qu'en dites-vous maintenant? criaient tous les voisins de
l'homme de l'Ouest en rptant son propre refrain.

-- Eh bien! Sam le Hollandais n'a jamais mieux repris l'offensive,
s'cria Sir John Lade. O en est la cote en ce moment, Sir
Lothian?

-- J'ai jou tout ce que je voulais jouer, mais je ne crois pas
que mon homme puisse perdre.

Mais le sourire n'en avait pas moins disparu de sa figure et je
remarquai qu'il ne cessait de regarder par-dessus son paule du
ct de la foule.

Un nuage d'un rouge livide arrivait lentement du sud-ouest, je
puis pourtant dire que parmi les trente mille spectateurs, il y en
avait fort peu qui eussent du temps et de l'attention de reste
pour s'en apercevoir.

Mais sa prsence se manifesta soudain par quelques grosses gouttes
de pluie qui finirent bientt en averse abondante, remplissant
l'air de ses sifflements et faisant un bruit sec sur les chapeaux
hauts et durs des Corinthiens.

Les collets d'habits furent relevs, les mouchoirs furent nous
autour du cou, pendant que la peau des deux hommes ruisselait
d'humidit et qu'ils se tenaient debout face--face.

Je remarquai que Belcher, d'un air trs srieux, murmura quelques
mots  l'oreille d'Harrison, qui se levait de dessus ses genoux,
que le forgeron faisait de la tte un signe d'assentiment, de
l'air d'un homme qui comprend et approuve les recommandations
qu'il reoit. Et on vit aussitt quels avaient t ces conseils.

Harrison allait faire succder l'attaque  la dfense.

Le rsultat du repos aprs le dernier round avait convaincu les
seconds que leur champion, avec son endurance et sa vigueur,
devait avoir le dessus quand il s'agissait de recevoir et de
rendre des coups.

Et alors, pour achever l'affaire, survint la pluie.

Le gazon devenu glissant, neutralisait l'avantage que donnait 
Wilson son agilit et il allait prouver plus de difficult 
esquiver les attaques imptueuses de son adversaire.

L'art du ring consiste  tirer parti de circonstances de ce genre
et plus d'un second vigilant a fait gagner  son homme une
bataille presque perdue.

-- Allez-y, allez-y donc! hurlrent ses deux seconds pendant que
tous les parieurs pour Harrison rptaient leurs cris  travers la
foule.

Et Harrison y alla de telle sorte qu'aucun de ceux qui le virent
ne devaient l'oublier.

Wilson le Crabe, aussi obstin qu'une pierre, le recevait chaque
fois d'un coup lanc  la vole, mais il n'y avait pas de force,
pas de science humaine qui part capable de faire reculer cet
homme de fer.

En des rounds qui se suivirent sans interruption, il se fraya
passage par des coups retentissants, comme des claques, du poing
droit et du gauche, et chaque fois qu'il touchait, il cognait avec
une puissance formidable.

Parfois il se couvrait la figure avec la main gauche, quand
d'autres fois, il ngligeait toute prcaution, mais ses coups
avaient un ressort irrsistible.

L'averse continuait  les fouetter. L'eau coulait  flots de leur
figure et se rpandait en filets rouges sur leur corps, mais ni
l'un ni l'autre n'y prenaient garde, si ce n'est dans le but de
manoeuvrer de faon  ce qu'elle tombt sur les yeux de
l'antagoniste. Mais aprs une srie de rounds, le champion de
l'Ouest faiblit.

Aprs cette srie de rounds, la cote monta de notre ct et
dpassa le chiffre le plus lev qu'elle et atteint jusqu'alors
en sens inverse.

Le coeur dfaillant dans la piti et l'admiration que
m'inspiraient ces deux vaillants hommes, je souhaitais avec ardeur
que chaque assaut ft le dernier.

Et pourtant,  peine Jackson avait il cri: Allez! que tous deux
s'lanaient des genoux de leurs seconds, le rire sur leurs
figures abmes et la blague sur leurs lvres saignantes.

C'tait l peut-tre une humble leon de choses, mais je vous en
donne ma parole, plus d'une fois dans ma vie, je me suis contraint
 accomplir une tche pnible, en rappelant  mon souvenir cette
matine des Dunes de Crawley.

Je me suis demande si j'tais faible au point de ne pouvoir faire
pour mon pays ou pour ceux que j'aimais, autant que le faisaient
ces deux hommes, en vue d'un enjeu misrable et pour se conqurir
de la considration parmi leurs pareils.
Un tel spectacle peut rendre plus brutaux ceux qui le sont dj,
mais j'affirme quil a aussi son ct intellectuel et qu'en voyant
jusqu'o peut atteindre l'extrme limite de l'endurance humaine et
le courage, on reoit un enseignement qui a sa valeur propre.

Mais si le ring peut produire d'aussi brillantes qualits, il faut
avoir un vritable parti pris pour nier quil puisse engendrer des
vices terribles et le destin voulut que ce matin-l, nous eussions
les deux exemples sous les yeux.

Pendant que la lutte se poursuivait et tournait contre le champion
de Sir Lothian Hume, le hasard fit que mes regards se dtournrent
fort souvent pour remarquer l'expression que prenait sa figure.

Je savais, en effet, avec quelle tmrit il avait pari, je
savais que sa fortune aussi bien que son champion s'effondraient
sous les coups crasants du vieux boxeur.

Le sourire confiant, qu'il avait en suivant les rounds du dbut,
avait depuis longtemps disparu de ses lvres et ses joues avaient
pris une pleur livide, en mme temps que ses yeux gris et
farouches lanaient des regards furtifs de dessous les gros
sourcils.

Plus dune fois, il clata en imprcations sauvages, lorsqu'un
coup jetait Wilson  terre.

Mais je remarquai tout particulirement que son menton ne cessait
de se retourner vers son paule et qu' la fin de chaque round il
avait de prompts et vifs coups d'oeil vers les derniers rangs de
la foule.

Pendant quelque temps, sur cette pente immense, formes de figures
qui stageaient en demi-cercle derrire nous, il me fut
impossible de dcouvrir exactement sur quel point son regard se
dirigeait.

Mais  la fin, je parvins  le reconnatre.

Un homme de trs haute taille qui montrait une paire de larges
paules sous un costume vert-bouteille, regardait avec la plus
grande attention de notre ct et je m'aperus qu'il se faisait un
change rapide de signaux presque imperceptibles entre lui et le
baronnet corinthien. Tout en surveillant cet inconnu, je vis que
le groupe dont il formait le centre tait compos de tout ce quil
y avait de plus dangereux dans lassemble, des gens aux figures
farouches et vicieuses, exprimant la cruaut et la dbauche.

Ils hurlaient comme une meute de loups  chaque coup et lanaient
des imprcations  Harrison chaque fois que celui-ci revenait dans
son coin.

Ils taient si turbulents que je vis les gardes du ring se parler
 demi-voix et regarder de leur ct comme s'ils s'attendaient 
quelque incident, mais aucun d'eux ne se doutait  quel point le
danger tait imminent et combien il pouvait tre grave.

Trente rounds avaient eu lieu en une heure vingt-cinq minutes et
la pluie battante tait plus forte que jamais.

Une vapeur paisse montait des deux combattants et le ring tait
transform en une mare de boue.

Des chutes multiples avaient donn aux adversaires une couleur
brune  laquelle se mlaient a et l d'horribles taches rouges.

Chaque round avait donn l'indice que Wilson le Crabe baissait et
il tait vident, mme pour mes yeux inexpriments, qu'il
s'affaiblissait rapidement.

Il s'appuyait de tout son poids sur les deux Juifs quand ils le
ramenaient dans son coin et il chancelait quand ils cessaient de
le soutenir.

Mais sa science, grce  de longs exercices, avait fait de lui une
sorte d'automate, de sorte que s'il se ralentissait et frappait
avec moins de force, il le faisait toujours avec la mme justesse.

Et mme un observateur de passage aurait pu croire qu'il avait le
dessus dans la lutte, car c'tait le forgeron qui portait les
marques les plus terribles.

Mais il y avait dans les yeux de l'homme de l'Ouest je ne sais
quelle fixit, quel garement, on ne sait quel embarras dans la
respiration qui nous rvlaient que les coups les plus dangereux
ne sont pas ceux qui se voient le mieux  la surface.

Un vigoureux coup de travers, lanc  la fin du trente et unime
round, lui coupa la respiration et quand il se redressa pour le
trente-deuxime round, dans une attitude plus lgamment brave que
jamais, on et dit qu'il avait le vertige, tant sa physionomie
rappelait celle d'un homme qui a reu un coup d'assommoir.

-- Il a perdu au jeu de la balle au pot, s'cria Belcher. Vous
pouvez y aller de votre faon, maintenant.

-- Je me battrais encore toute une semaine, dit Wilson, haletant.

-- Que le diable m'emporte! J'aime son genre, cria Sir John Lade.
Il ne recule pas, il ne cde pas. Il ne cherche pas le corps 
corps. Il ne boude pas. C'est une honte de le laisser se battre.
Il faut l'emmener, le brave garon.

-- Qu'on l'emmne! Qu'on l'emmne! rptrent des centaines de
voix.

-- Je ne veux pas qu'on m'emmne. Qui ose parler ainsi? s'cria
Wilson qui tait revenu aprs une nouvelle chute sur les genoux de
ses seconds.

-- Il a trop de coeur pour crier assez, dit le gnral
Fitzpatrick.

Puis s'adressant  Sir Lothian:

-- Vous qui tes son soutien, vous devriez demander qu'on jette
l'ponge en l'air.

-- Vous croyez qu'il ne peut vaincre?

-- Il est battu sans rmission, monsieur.

-- Vous ne le connaissez pas. C'est un glouton de premire force.

-- Jamais homme plus endurant n'ta sa chemise, mais l'autre est
trop fort pour lui.

-- Eh bien! monsieur, je crois qu'il peut soutenir dix rounds de
plus.

En parlant, il se retourna  demi et je le vis lever le bras
gauche en l'air par un geste singulier.

-- Coupez les cordes! Qu'on joue franc jeu! Attendez que la pluie
cesse! cria derrire moi une voix de stentor.

Je vis que c'tait celle de l'homme de haute taille  l'habit
vert-bouteille.

Son cri tait un signal, car cent voix rauques partirent avec le
bruit d'un brusque coup de tonnerre, hurlant ensemble:

-- Franc jeu pour Gloucester! Forons le ring, forons le ring!

Jackson, venait de crier: Allez! et les deux hommes couverts de
boue taient dj debout, mais maintenant l'intrt se portait sur
l'assistance et non sur le combat.

Plusieurs vagues, venant coup sur coup des rangs lointains de la
foule, y avaient dtermin autant d'ondulations dans toute sa
largeur.

Toutes les ttes oscillaient avec une sorte de cadence dans un
mme sens comme dans un champ de bl, sous un coup de vent.

 chaque pousse le balancement augmentait. Ceux des premiers
rangs faisaient de vains efforts pour rsister  l'impulsion qui
venait du dehors.

Enfin, deux coups secs se firent entendre.

Deux des piquets blancs, avec la terre adhrente  leur pointe,
furent lancs dans le ring extrieur et une frange de gens lancs
par la vague compacte qui tait en arrire fut prcipite contre
la ligne des gardes.

Les longues cravaches s'abattirent, manies par les bras les plus
vigoureux de l'Angleterre, mais les victimes, qui se tordaient en
hurlant, avaient  peine russi  reculer quelques pas devant les
coups impitoyables qu'une nouvelle pousse de l'arrire les
rejetait de nouveau dans les bras des gardes.

Un bon nombre d'entre eux se jetrent  terre et laissrent passer
sur leur corps plusieurs vagues de suite, tandis que d'autres,
rendus enrags par les coups, ripostaient avec leurs ceintures de
chasse et leurs cannes.

Alors, pendant que la moiti de la foule se serrait  droite et
l'autre moiti  gauche, pour se soustraire  la pression de
derrire, cette vaste masse se coupa soudain en deux et,  travers
l'espace vide, s'lana une troupe de bandits venus de l'autre
bord. Tous taient arms de cannes plombes et hurlaient:

-- Franc jeu et vive Gloucester!

Leur lan rsolu entrana les gardes, les cordes du ring intrieur
furent casses comme des fils et en un instant, le ring devint le
centre d'une masse tourbillonnante, bouillonnante de ttes, de
fouets, de cannes s'abattant avec fracas, pendant que le forgeron
et l'homme de l'Ouest, debout au milieu de cette cohue, restaient
face--face, si serrs qu'ils ne pouvaient ni avancer ni reculer
et ils continuaient  se battre sans faire attention au chaos qui
faisait rage autour d'eux, pareils  deux bouledogues qui se
tiendraient mutuellement par la gorge.

La pluie battante, les jurons, les cris de douleur, les ordres,
les conseils lancs  tue-tte, l'odeur forte du drap mouill, les
moindres dtails de cette scne, vue dans ma premire jeunesse,
tout cela me revient maintenant que je suis vieux, avec autant de
nettet que si c'tait d'hier.  ce moment, il ne nous tait pas
facile de faire des remarques, car nous nous trouvions, nous
aussi, au milieu de cette foule enrage, qui nous portait de ct
et d'autre et parfois nous soulevait de terre.

Nous faisions tout notre possible pour nous maintenir derrire
Jackson et Berkeley Craven. Ceux-ci, malgr les btons et les
cravaches qui se croisaient autour d'eux, continuaient  marquer
les rounds, et  surveiller le combat.

-- Le ring est forc, cria de toute sa force Sir Lothian Hume.
J'en appelle au juge. La lutte est nulle et sans rsultat.

-- Gredin! s'cria mon oncle avec colre. C'est vous qui avez
organis cela.

-- Vous avez dj un compte  rgler avec moi, dit Hume d'un ton
sinistre et narquois.

Et pendant qu'il parlait, un mouvement de la foule le jeta en
plein dans les bras de mon oncle.

Les figures des deux hommes n'taient qu' quelques pouces de
distance lune de l'autre, et les yeux effronts de Sir Lothian
Hume durent se baisser sous l'imprieux ddain qui brillait d'une
froide lueur dans ceux de mon oncle.

-- Nous rglerons nos comptes, ne vous en inquitez pas, bien que
ce soit me dgrader que d'aller sur le terrain avec un monsieur de
votre sorte. O en sommes-nous, Craven?

-- Nous aurons  prononcer partie remise, Tregellis.

-- Mon homme est en plein combat.
-- Je n'y puis rien. Il m'est impossible de remplir ma tche quand
 chaque instant, je reois un coup de fouet ou de canne.

Jackson se lana soudain dans la foule, mais il revint les mains
vides et l'air piteux.

-- On m'a vol ma montre de chronomtreur, s'cria-t-il. Un petit
gredin me l'a arrache de la main.

Mon oncle porta la main  son gousset.

-- La mienne a disparu aussi, s'cria-t-il.

-- Prononcez la remise sans dlai ou votre homme va tre malmen,
dit Jackson.

Et nous vmes l'indomptable forgeron, debout devant Wilson pour un
autre round, pendant qu'une douzaine de bandits, la trique  la
main, commenaient  le cerner.

-- Consentez-vous  une remise, Sir Lothian Hume?

-- J'y consens.

-- Et vous, Sir Charles?

-- Non, certes.

-- Le ring a disparu.

-- Ce n'est pas ma faute.

-- Ma foi, je n'y puis rien. Comme juge, j'ordonne que les
champions se retirent et que les enjeux soient rendus  leurs
possesseurs.

-- Une remise! une remise! cria-t-on de tous cts.

Et bientt la foule se dispersa de tous cts, les pitons au pas
de course pour prendre une bonne avance sur la route de Londres,
les Corinthiens  la recherche de leurs chevaux et de leurs
voitures.

Harrison courut au coin de Wilson et lui serra la main.

-- J'espre que je ne vous ai pas fait trop de mal.

-- J'en ai assez reu pour avoir de la peine  me tenir debout. Et
vous?

-- Ma tte chante comme une bouilloire. C'est cette pluie qui m'a
favoris.

-- Oui, j'ai cru un moment que je vous battrais. Je ne dsire pas
une plus belle lutte.

-- Ni moi non plus. Bonjour.

Et alors les deux champions aux braves coeurs se frayrent passage
 travers les bandits hurlants, comme deux lions blesss parmi une
meute de loups et de chacals.

Je le rpte, si le ring est tomb bien bas, il ne faut pas
l'attribuer principalement aux boxeurs de profession mais  la
cohue de parasites et de gredins qui vivent autour.

Ils sont autant au-dessous du pugiliste honnte que le rdeur de
champs de courses et le truqueur sont au-dessous du noble cheval
de course qui sert de prtexte pour commettre leurs coquineries.


XIX --  LA FALAISE ROYALE


Mon oncle, dans sa bont, se proccupa de faire coucher Harrison
ds que la chose fut possible, car le forgeron, quoiqu'il prt ses
blessures en riant, n'en avait pas moins t rudement malmen.

-- N'ayez pas l'audace de me demander encore de vous battre, Jack
Harrison, disait sa femme en contemplant cette figure cruellement
ravage. Tenez, vous voila en pire tat que quand vous avez battu
Baruch le Noir et sans votre pardessus, je ne pourrais pas jurer
que vous tes l'homme qui m'a conduite  l'autel. Quand le roi
d'Angleterre le demanderait, je ne vous laisserais jamais
recommencer.

-- Eh bien, ma vieille, je vous donne ma parole que jamais je ne
recommencerai. Il vaut mieux quitter la lutte que daller jusqu'
ce que la lutte me quitte.

Il fit une grimace en avalant une gorge du flacon de brandy que
lui tendait Sir Charles.

-- C'est un liquide de premier choix, monsieur. Mais il me brle
terriblement mes lvres fendues. Ah! voici John Cummings,
l'htelier de Friar's Oak, aussi vrai que je suis un pcheur! On
le croirait  la recherche d'un mdecin des fous,  en juger par
la figure qu'il fait.

C'tait, en effet, un singulier personnage que celui qui
s'avanait avec nous sur la lande.

Il avait la figure chauffe, l'air hbt de l'homme qui revient
 la raison au sortir de l'tat d'ivresse.

Il courait de cts et d'autres, la tte nue, les cheveux et la
barbe au vent.

Il se prcipitait en courts zigzags, d'un groupe  l'autre, son
air extraordinaire attirant sur lui un feu roulant de traits
d'esprit, si bien qu'il me rappelait malgr moi une bcasse
voletant  travers une ligne de fusils.

Nous le vmes s'arrter un instant prs de la barouche jaune et
remettre quelque chose  Sir Lothian Hume.

Aussitt aprs, il revint et nous apercevant tout  coup, il jeta
un grand cri de joie et courut vers nous de toute sa vitesse en
tenant un papier  bout de bras.

-- Vous me faites un bel oiseau, John Cummings, dit Harrison d'un
ton de reproche. Ne vous avais-je pas recommand de ne pas avaler
une goutte de liquide, avant d'avoir remis votre message  Sir
Charles?

-- Je mriterais d'tre rou, oui, cria-t-il tourment par le
remords. Je vous ai demand, Sir Charles, aussi vrai que je suis
vivant, mais vous n'tiez pas l et alors que voulez-vous? J'tais
si content de placer mes enjeux  ce prix-l, sachant qu'Harrison
allait lutter... Et puis le matre de l'htel _Georges_ m'a fait
goter  ses bouteilles de derrire les fagots, si bien que je
n'ai plus eu ma tte  moi. Et  prsent, c'est seulement aprs le
combat que je vous vois, Sir Charles, et si vous faites tomber
votre fouet sur mon dos, je n'aurai que ce que je mrite.

Mais mon oncle ne prtait aucune attention aux reproches que
l'htelier s'adressait  lui-mme avec volubilit.

Il avait ouvert le billet et le lisait en relevant lgrement les
sourcils, ce qui tait chez lui la note la plus leve dans la
gamme assez restreinte de ses facults d'motion.

-- Que comprenez-vous  ceci, mon neveu? demanda-t-il en faisant
passer le billet.

Voici ce que je lus:

Sir Charles Tregellis,

Sur le nom de Dieu, ds que ces mots vous viendront, rendez-vous
 la Falaise royale et mettez le moins de temps possible  faire
le trajet.

Je vous prie de venir aussitt que cela sera possible, et jusqu'
ce moment-l, je resterai celui que vous connaissez sous le nom de

JAMES HARRISON.

-- Eh bien, mon neveu? interrogea mon oncle.

-- Eh bien, monsieur, je ne sais pas ce que cela peut signifier.

-- Qui vous a remis cela, bonhomme?

-- C'tait le jeune Jim Harrison lui-mme, dit l'htelier, quoique
j'aie eu de la peine  le reconnatre. On l'aurait pris pour son
propre fantme. Il tait si press de vous faire parvenir cela
qu'il n'a pas voulu me quitter avant de voir les chevaux harnachs
et la voiture en route. Il y avait un billet pour vous et un autre
pour Sir Lothian Hume, et je rendrais grces au ciel que Jim ait
choisi un meilleur messager.
-- Voila qui est mystrieux en effet, dit mon oncle en penchant la
tte sur le billet. Que pouvait-il bien faire dans cette maison de
mauvais augure? Et pourquoi signe-t-il celui que vous connaissiez
sous le nom de James Harrison? Est-ce que j'aurais pu l'appeler
d'un autre nom? Harrison, vous pouvez apporter quelque lumire
dans ceci. Quant  vous, Mistress Harrison, votre physionomie me
prouve que vous tes au fait.

-- a se pourrait, Sir Charles, mais mon Jack et moi nous sommes
de bonnes gens, simples. Nous allons devant nous tant que nous y
voyons clair et quand nous n'y voyons plus clair, nous nous
arrtons. La chose a march comme a pendant vingt ans, mais 
prsent nous nous en tenons quittes et nous laisserons nos
suprieurs devant. Ainsi donc, si vous tenez  savoir ce que ce
billet signifie, je ne puis que vous conseiller de faire ce qu'on
vous demande, d'aller en voiture  la Falaise royale o vous
saurez tout.

Mon oncle mit le billet dans sa poche.

-- Je ne bougerai pas d'ici, Harrison, sans vous avoir vu entre
les mains d'un chirurgien.

-- Ne vous inquitez pas de moi, monsieur. La bonne femme et moi
nous pouvons retourner  Crawley dans le _gig_; avec un yard
d'empltre et une tranche de viande saignante, je serai bientt
sur pied.

Mais mon oncle ne voulut rien entendre. Il conduisit le couple 
Crawley, o le forgeron fut confi aux soins de sa femme, aprs
avoir t install dans les conditions les plus confortables qu'on
put obtenir avec de l'argent. Ensuite on djeuna  la hte et on
lana les juments sur la route du sud.

-- Voil qui met un terme  mes rapports avec le ring, mon neveu,
dit mon oncle, je reconnais qu'il est dsormais impossible d'en
interdire l'accs  la friponnerie. Jai t filout et nargu,
mais on finit par apprendre la prudence et jamais je ne
patronnerai une lutte de professionnels.

Si j'avais t plus g ou s'il m'avait inspir moins de crainte,
j'aurais pu lui dire ce que j'avais dans le coeur.

Je lui aurais demand de renoncer  d'autres choses encore et
d'abandonner ce monde superficiel dans lequel il vivait, de
chercher une autre tche qui ft digne de sa vigoureuse
intelligence et de son excellent coeur.

Mais  peine cette pense avait-elle surgi dans mon esprit, qu'il
avait oubli ces moments de srieux et se mettait  causer de
nouveaux harnais  ornements d'argent qu'il comptait inaugurer sur
le Mail, ou bien du pari de mille livres qu'il se proposait de
mettre sur sa jeune jument Ethelberta contre Aurelius, le fameux
cheval de trois ans de Lord Doncaster.

Nous avions atteint Whitemans Green, ce qui faisait une bonne
moiti de la distance entre la dune de Crawley et Friar's Oak,
lorsque je jetai un coup d'oeil en arrire et je vis sur la route
le reflet du soleil sur une haute voiture jaune.

Sir Lothian Hume nous suivait.

-- Il a reu la mme invitation que nous et il se rend au mme
but, dit mon oncle en jetant un coup d'oeil par-dessus son paule.
On nous demande tous les deux  la Falaise royale, nous, les deux
survivants de cette sombre affaire. Et c'est Jim Harrison qui nous
y appelle. Mon neveu, j'ai men une existence pleine d'vnements,
mais je sens que c'est une scne plus trange que les autres, qui
m'attend parmi ces arbres.

Il fouetta les juments.
Alors, grce  la courbe que faisait la route, nous pmes
apercevoir les hauts et noirs pignons du vieux manoir, se dressant
parmi les vieux chnes qui lentourent.

Cette vue, le renom de cette demeure ensanglante, et hante de
fantmes, auraient suffi pour faire passer un frisson dans mes
nerfs, mais lorsque les paroles de mon oncle me rappelrent tout 
coup que cette trange invitation avait t adresse aux deux
hommes qui avaient t mls  cette tragdie digne du temps
pass, et que cet appel venait de mon compagnon de mes jeux
d'enfant, je retins mon souffle, croyant voir se former le contour
de je ne sais quel vnement important qui se prparait sous nos
yeux.

La grille rouille, entre les deux colonnes croulantes et
surmontes d'armoiries, s'ouvrit  deux battants.

Mon oncle, dans son impatience, cingla les juments pendant que
nous volions sur l'avenue envahie par les herbes folles, et il
finit par les arrter brusquement devant les marches que le temps
avait noircies de taches.

La porte d'entre s'tait ouverte et le petit Jim tait l  nous
attendre.

Mais combien ce petit Jim ressemblait peu  celui que j'avais
connu et affectionn.

Il y avait quelque chose de chang en lui.

Ce changement tait si vident que ce fut ce qui me frappa d'abord
et il tait si subtil que je ne pus trouver de mots pour le
dfinir.

Ce ntait pas qu'il ft mieux habill que jadis, car je reconnus
le vieux costume brun qu'il portait.

Ce n'tait pas qu'il et l'air moins engageant, car son
entranement l'avait laiss tel qu'il pouvait passer pour le
modle de ce que devait tre un homme.

Et pourtant ce changement tait rel. Ctait je ne sais quelle
dignit dans lexpression, je ne sais quoi qui donnait de
lassurance  son attitude et qui par sa prsence visible
paraissait tre la seule chose qui et manqu pour lui donner
l'harmonie et la perfection.

Et malgr son exploit on et dit que son nom d'colier, petit Jim,
lui tait rest naturellement jusqu'au moment o je le vis en sa
virilit matresse d'elle-mme et si magnifique sur le seuil de la
vieille maison.

Une femme tait debout  ct de lui, la main pose sur son
paule. Je vis que c'tait Miss Hinton, d'Anstey Cross.

-- Vous vous souvenez de moi, Sir Charles Tregellis? dit-elle en
s'avanant, lorsque nous descendmes de voiture.

Mon oncle la regarda longuement en face, d'un air intrigu.

-- Je ne crois pas avoir eu le plaisir de... Et pourtant,
madame...

-- Polly Hinton, du Haymarket. Certainement vous ne pouvez avoir
oubli Polly Hinton.

-- Oublie! Mais nous avons tous pris votre deuil,  Pop's Alley
pendant plus d'annes que je ne voudrais. Mais je me demande avec
surprise...

-- Je me suis marie secrtement et j'ai quitt le thtre. Je
tiens  vous demander pardon de vous avoir enlev Jim, la nuit
dernire.

-- C'tait donc vous?

-- J'avais sur lui des droits encore plus respectables que les
vtres. Vous tiez son patron, moi j'tais sa mre.

Et en parlant, elle attira vers elle la tte de Jim.

 ce moment, o leurs joues taient prs de se toucher, ces deux
figures, l'une qui portait encore les traces d'une beaut fminine
en train de s'effacer, l'autre o se peignait la force masculine
en plein dveloppement, ces deux figures avaient un tel air de
ressemblance avec leurs yeux noirs, leur chevelure d'un noir bleu,
leur front large et blanc que je m'tonnai de ne pas avoir devin
leur secret, ds le jour o je les avais vus ensemble.

-- Oui, c'est mon garon  moi et il m'a sauv de quelque chose
qui tait pire que la mort, ainsi que votre neveu Rodney pourra
vous le dire. Mais mes lvres taient scelles et c'est seulement
hier soir que j'ai pu lui dire que c'tait  sa mre qu'il avait
rendu le charme de la vie  force de douceur et de patience.

-- Chut, ma mre! dit Jim en posant les lvres sur la joue de sa
mre. Il y a des choses qui doivent rester entre nous. Mais,
dites-moi, Sir Charles, comment s'est pass le combat?

-- Votre oncle aurait remport la victoire, mais des gens de la
populace ont forc le ring.
-- Il n'tait pas mon oncle, Sir Charles, mais il a t pour moi
et pour mon pre l'ami le meilleur, le plus fidle qu'il y ait eu
au monde. Je n'en connais qu'un d'aussi vrai, reprit-il en me
prenant la main, et il se nomme mon bon vieux Rodney Stone. Mais
il n'a pas eu trop de mal, j'espre?

-- D'ici huit ou quinze jours il sera sur pied. Mais je ne saurais
affirmer que je comprends de quoi il s'agit, et je me permettrai
de vous dire que vous ne m'avez rien appris qui me paraisse
justifier la faon dont vous avez rompu votre engagement, d'un
seul mot.

-- Entrez, Sir Charles, et, j'en suis convaincu, vous reconnatrez
qu'il m'et t impossible d'agir autrement. Mais si je ne me
trompe pas, voici Sir Lothian Hume.

La barouche jaune avait enfil l'avenue, et peu d'instants aprs,
les chevaux harasss, essouffls, venaient de s'arrter derrire
notre voiture.

Sir Lothian sauta  bas, d'un air sombre qui prsageait la
tempte.

-- Restez o vous tes, Corcoran, dit-il.

Et alors j'entrevis un habit vert-bouteille qui m'apprit qui tait
son compagnon de voyage.

-- Eh bien! reprit-il en promenant autour de lui un regard
insolent, je serais fort aise de savoir quel est celui qui a
l'impertinence de m'adresser une invitation  visiter ma propre
maison, et o diable voulez-vous en venir en envahissant ma
proprit?

-- Je vous rponds que vous comprendrez cela et bien d'autres
choses encore, dit Jim qui avait sur les lvres un sourire
nigmatique. Si vous voulez bien me suivre, je ferai tous mes
efforts pour vous expliquer tout cela.

Et tenant la main de sa mre, il nous conduisait dans cette
chambre fatale o les cartes taient encore entasses sur le
guridon et o la tache sombre se dissimulait encore dans un coin.

-- Eh bien, monsieur, votre explication? s'cria Sir Lothian qui
se plaa les bras croiss prs de la porte.

-- Mes premires explications, c'est  vous que je les dois, Sir
Charles.

Et, en coutant ses paroles et en observant ses manires, je ne
pus qu'admirer le rsultat produit sur un jeune paysan par la
socit de cette femme qui tait sa mre sans qu'il le st.

-- Je tiens, reprit-il,  vous dire ce qui se passa cette nuit-l.

-- Je vais le raconter  votre place, Jim, dit sa mre. Vous devez
savoir, Sir Charles, que quoique mon fils ne connt rien au sujet
de ses parents, nous tions vivants tous les deux et que nous ne
lavons jamais perdu de vue. Pour ma part, je l'aurais laiss agir
 son gr, aller  Londres et relever ce dfi. C'est seulement
hier que la nouvelle en arriva aux oreilles de son pre, qui ne
voulut le permettre  aucun prix. Il tait dans un tat d'extrme
faiblesse et il ne fallait pas s'opposer  ses dsirs. Il me donna
lordre de partir aussitt et de ramener son fils auprs de lui.
Je ne savais que faire, car j'tais convaincue que Jim ne
viendrait jamais  moins qu'on ne lui trouvt un remplaant.
J'allai trouver les braves gens qui l'avaient lev. Je les mis au
fait de la situation. Mistress Harrison aimait Jim, comme s'il et
t son propre fils, et son mari affectionnait le mien, de sorte
qu'ils vinrent  mon aide. Que Dieu les bnisse pour leur bont
envers une pouse et une mre afflige. Harrison consentait 
prendre la place de Jim, si celui-ci voulait aller retrouver son
pre. Alors, je me rendis en voiture  Crawley. Je dcouvris o
tait la chambre de Jim et je lui parlai par la fentre, car
j'tais certaine que ceux qui le soutenaient ne le laisseraient
point partir. Je lui dis que j'tais sa mre. Je lui dis qui tait
son pre. Je lui dis que mon phaton attendait et que j'tais 
peu prs certaine qu'il arriverait  peine assez  temps pour
recevoir la dernire bndiction de ce pre qu'il navait jamais
connu. Et cependant le jeune homme ne voulut jamais partir avant
que je lui eusse affirm qu'Harrison le remplacerait.

-- Pourquoi n'a-t-il pas laiss un mot pour Belcher?

-- Javais la tte perdue, Sir Charles. Trouver un pre et une
mre, un nom et un rang en quelques minutes. Il y avait de quoi
bouleverser une cervelle plus forte que la mienne. Ma mre me
demandait de partir avec elle et je suis parti. Le phaton
attendait, mais nous tions  peine en route, qu'un individu
saisit la bride des chevaux et un couple de bandits m'assaillit.
J'en assommai un avec le bout de mon fouet et il lcha la trique
dont il allait me frapper. Puis, je fouettai les chevaux, ce qui
me dbarrassa des autres, et je partis sain et sauf. Je ne puis
m'imaginer qui ils taient et quel motif ils pouvaient avoir de
nous attaquer.

-- Peut-tre que Sir Lothian Hume pourrait vous l'apprendre, dit
mon oncle.

Notre ennemi ne dit rien, mais ses petits yeux gris se tournrent
de notre ct avec une expression des plus menaantes.

-- Lorsque je fus venu ici, que j'eus vu mon pre, je descendis...

Mon oncle l'interrompit par une exclamation d'tonnement.
-- Qu'avez-vous dit, jeune homme, vous tes venu ici, et vous avez
vu votre pre, ici,  la Falaise royale?

-- Oui, monsieur.

Mon oncle devint trs ple:

-- Au nom du ciel, dites-nous alors o est votre pre?

Jim pour toute rponse nous fit signe de regarder derrire nous,
et nous nous apermes que deux hommes venaient d'entrer dans la
pice par la porte qui donnait sur l'escalier.

Je reconnus immdiatement l'un d'eux.

Cette figure qui avait l'impassibilit d'un masque, ces faons
pleines de rserve, ne pouvaient appartenir qu' Ambroise l'ancien
valet de mon oncle.

Quant  l'autre, il tait tout diffrent et offrait un aspect des
plus singuliers.

Il tait de haute taille, envelopp dans une robe de chambre de
nuance fonce et s'appuyait de tout son poids sur une canne.

Sa longue figure exsangue tait si maigre, si blme, que par une
trange illusion on aurait pu la croire transparente.

C'est seulement sous les plis d'un linceul qu'il m'est arriv de
voir une face aussi dfaite.

Sa chevelure mle de mches grises, son dos courb auraient pu le
faire prendre pour un vieillard, mais la couleur noire de ses
sourcils, la vivacit et l'clat des yeux noirs qui brillaient au-
dessous, suffirent pour me faire douter que ce ft rellement un
vieillard qui se tenait devant nous.

Il y eut un instant de silence qu'interrompit un juron lanc avec
emportement par Sir Lothian Hume.

-- Par Dieu! C'est Lord Avon! s'cria-t-il.

-- Entirement a votre service, gentlemen, rpondit l'trange
personnage en robe de chambre.


XX -- LORD AVON


Mon oncle tait essentiellement un homme impassible et cette
impassibilit s'tait encore dveloppe sous l'influence de la
socit dans laquelle il vivait.

Il aurait pu retourner une carte de laquelle dpendit sa fortune
sans qu'un de ses muscles eut boug et je l'avais vu conduire 
une allure qui et pu lui tre mortelle, sur la route de Godstone,
en gardant l'air aussi calme que s'il et fait sa promenade
quotidienne sur le mail.

Mais la secousse qu'il reut  ce moment mme fut si forte, qu'il
dut rester immobile, les joues ples, le regard fixe, avec une
expression d'incrdulit.

Deux fois, je vis ses lvres s'ouvrir, deux fois, il porta la main
 sa gorge, comme si une barrire s'tait dresse entre lui et son
dsir de parler.

Enfin, il fit en courant quelques pas vers les deux hommes, les
mains tendues en avant, comme pour les accueillir.

-- Ned! s'cria-t-il.

Mais l'trange personnage, qui tait debout devant lui, croisa les
bras sur la poitrine.

-- Non, Charles, dit-il.

Mon oncle s'arrta et le regarda avec stupfaction.

-- Assurment, Ned, vous allez me faire bon accueil, aprs tant
d'annes.

-- Vous avez cru que j'avais commis cet acte, Charles. J'ai lu
cela dans votre attitude dans cette terrible matine. Vous ne
m'avez jamais demand d'explication. Vous n'avez jamais rflchi
combien il tait impossible qu'un homme de mon caractre et
commis un tel crime. Au premier souffle du soupon, vous, mon ami
intime, l'homme qui me connaissait le mieux, vous m'avez regard
comme un voleur et un assassin.

-- Non, non, Ned.

-- Mais si, Charles, j'ai lu cela dans vos yeux. C'est pour cela
que dsireux de mettre en mains sres l'tre qui m'tait le plus
cher au monde, j'ai d renoncer  vous et le confier  l'homme qui
jamais, depuis le premier moment, n'a eu de doutes sur mon
innocence. Il valait mille fois mieux que mon fils ft lev dans
un milieu humble et qu'il ignort son malheureux pre plutt que
d'apprendre  partager les doutes et les soupons de ses gaux.

-- Alors il est rellement votre fils? s'cria mon oncle en jetant
sur Jim un regard stupfait.

Pour toute rponse, l'homme leva son long bras dcharn et posa sa
main amaigrie sur l'paule de l'actrice qui le regarda avec
l'amour dans les yeux.

-- Je me suis mari, Charles, et j'ai tenu la chose secrte parce
que j'avais choisi ma femme en dehors de notre monde. Vous
connaissez le sot orgueil qui a t toujours le trait le plus
prononc de mon caractre. Je n'ai pu me dcider  avouer ce que
j'avais fait. C'est cette ngligence de ma part, qui a amen une
sparation entre nous et dont le blme doit retomber sur moi et
non sur elle. Nanmoins, en raison de ses habitudes, je lui ai
retir l'enfant et assur une rente,  la condition qu'elle ne
s'occupt point de lui. Je craignais que l'enfant ne ft gt par
elle, et dans mon aveuglement, je n'avais pas compris qu'il
pouvait lui faire du bien. Mais dans ma misrable existence,
Charles, j'ai appris qu'il y a une puissance qui gouverne nos
affaires, quelques efforts que nous fassions pour entraver son
action, et que, sans aucun doute, nous sommes pousss par un
courant invisible vers un but dtermin, quoique nous puissions
nous donner l'illusion trompeuse de croire que c'est grce  nos
coups de rame et  nos voiles que nous htons notre marche.

J'avais tenu mon regard fix sur mon oncle, pendant qu'il coutait
ces paroles, mais quand je levai les yeux, ils tombrent de
nouveau sur la maigre figure de loup de Sir Lothian Hume.

Il tait debout prs de la fentre.

Sa silhouette grise se dessinait sur les vitres poussireuses.

Jamais je ne vis sur une figure humaine pareille lutte entre des
passions diverses et mauvaises: la colre, la jalousie et
l'avidit due.

-- Est-ce que cela signifie, demanda-t-il d'une voix tonnante et
rauque, que ce jeune homme prtend tre l'hritier de la pairie
d'Avon?

-- Il est mon fils lgitime.

-- Je vous connaissais fort bien, monsieur, dans votre jeunesse,
mais vous me permettrez de vous faire remarquer que ni moi ni
aucun de vos amis n'a jamais entendu parler de votre femme ou de
votre fils. Je dfie Sir Charles Tregellis de dire qu'il ait
jamais admis l'existence d'un autre hritier que moi.

-- Sir Lothian, j'ai dj fait connatre les motifs qui m'ont fait
tenir mon mariage secret.

-- Vous avez donn une explication, monsieur. Mais c'est 
d'autres et dans un autre lieu qu'ici que vous aurez  prouver que
votre explication est satisfaisante.

Deux yeux noirs tincelrent sur la figure ple et dfaite et
produisirent un effet aussi soudain que si un torrent de lumire
jaillissait  travers les fentres d'une demeure croulante et
ruine.

-- Vous osez mettre en doute ma parole?

-- Je demande une preuve.

-- Ma parole en est une pour ceux qui me connaissent.

-- Excusez-moi, Lord Avon, je vous connais et je ne vois pas de
motifs pour accepter votre affirmation.

C'tait un langage brutal exprim sur un ton brutal.

Lord Avon fit quelques pas en chancelant et ce fut seulement grce
 l'intervention de sa femme d'un ct et de son fils de l'autre,
qu'il ne porta pas ses mains frmissantes  la gorge de son
insulteur.

Sir Lothian Hume recula devant cette ple figure anime o la
colre brillait sous les noirs sourcils, mais il continua  porter
des regards furieux autour de la pice.

-- Un complot fort bien combin, s'cria-t-il, o un criminel, une
actrice et un boxeur de profession ont chacun leur rle. Sir
Charles Tregellis, vous recevrez encore de mes nouvelles et vous
aussi, mylord.

Il tourna sur les talons et sortit  grands pas.

-- Il est all me dnoncer, dit Lord Avon, la figure bouleverse
par une convulsion d'orgueil bless.

-- Faut-il que je le ramne? s'cria le petit Jim.

-- Non, non, laissez-le aller. Cela vaut tout autant, car j'ai
dj pris mon parti et reconnu que mon devoir envers vous, mon
fils, l'emporte sur celui qui m'incombe envers mon frre et ma
famille et dont je me suis acquitt au prix d'amres souffrances.

-- Vous avez t injuste envers moi, Ned, si vous avez cru que je
vous avais oubli ou que je vous avais jug dfavorablement. Si je
vous ai jamais cru l'auteur de cet acte, et comment douter du
tmoignage de mes yeux, j'ai toujours pens que cet acte avait t
commis dans un moment d'garement et que vous n'en aviez pas plus
conscience qu'un somnambule n'en a de ce qu'il a fait.

-- Que voulez-vous dire en parlant du tmoignage de vos yeux? dit
Lord Avon en regardant fixement mon oncle.

-- Ned, je vous ai vu dans cette nuit maudite.

-- Vous m'avez vu? O?

-- Dans le corridor.

-- Et qu'est-ce que je faisais?

-- Vous sortiez de la chambre de votre frre. J'ai entendu sa voix
qui exprimait la colre et la douleur un court instant auparavant.
Vous teniez  la main un sac d'argent et votre figure exprimait la
plus vive agitation. Si vous pouvez seulement m'expliquer, Ned, de
quelle faon vous tes venu l, vous m'terez de dessus le coeur
un poids qui s'est fait sentir sur lui, pendant toutes ces annes.

Personne n'aurait reconnu, en ce moment-l, l'homme qui donnait le
ton  tous les petits-matres de Londres.

En prsence de cet ami d'autrefois, devant la scne tragique qui
se jouait devant lui, le voile de trivialit et d'affectation
venait de se dchirer et je sentais toute ma gratitude envers lui
s'accrotre et se changer en affection, lorsque je considrais sa
figure ple et anxieuse, l'ardent espoir qui s'y peignait en
attendant les explications de son ami.

Lord Avon cacha sa figura dans ses mains, et il se fit un silence
de quelques minutes, dans le demi-jour de la pice.

-- Maintenant, dit-il enfin, je ne m'tonne plus que vous ayez t
branl. Mon Dieu, quel filet tait tendu autour de moi. Si cette
accusation mprisable avait t profre contre moi, vous, mon ami
le plus cher, vous auriez t contraint de chasser tous les doutes
qui vous restaient encore sur ma culpabilit. Et pourtant,
Charles, quoi que vous ayez vu, je suis aussi innocent que vous
dans cette affaire.

-- Je remercie Dieu de vous entendre parler ainsi.

-- Mais vous n'tes pas encore satisfait, Charles, je le vois dans
vos yeux. Vous dsirez savoir comment un homme, qui tait
innocent, s'est cach pendant tout ce temps.

-- Votre parole me suffit, Ned, mais le monde exigera une autre
rponse  cette question.

-- Ce fut pour sauver l'honneur de la famille, Charles. Vous savez
combien il m'tait cher. Je ne pouvais me disculper sans prouver
que mon frre s'tait rendu coupable du crime le plus vil que
puisse commettre un gentleman. Pendant dix-huit ans, je l'ai
couvert au prix de tout ce que pouvait sacrifier un homme. J'ai
vcu, comme dans une tombe, d'une vie qui a fait de moi un
vieillard, une ruine d'homme alors que j'ai  peine quarante ans.
Mais maintenant que je suis rduit  l'alternative de dire tout ce
qui s'est pass  propos de mon frre ou de faire tort  mon fils,
il n'y a pour moi qu'un parti  prendre et je l'adopte d'autant
plus volontiers que j'ai des raisons d'esprer. Il pourra se
prsenter quelque circonstance qui empchera ce que j'ai  vous
apprendre de parvenir aux oreilles du public.

Il se leva de sa chaise et, s'appuyant lourdement sur ses deux
soutiens, il traversa la pice d'un pas chancelant en se dirigeant
vers l'tagre couverte de poussire. L, au centre, se trouvait
cet amas fatal de cartes taches par le temps et la moisissure,
tel que le petit Jim et moi, nous l'avions vu plusieurs annes
auparavant.

Lord Avon les remua d'un doigt tremblant, en choisit une douzaine
qu'il tendit  mon oncle.

-- Mettez votre index et votre pouce sur l'angle gauche du bas de
chaque carte, et promenez lgrement vos doigts dans les deux
sens, dites-moi ce que vous sentez.

-- On dirait qu'elle a t pique avec une pingle.

-- Justement. Et quelle est cette carte?

-- Le roi de trfle.
-- Examinez l'angle infrieur de cette carte.

-- Elle est tout  fait lisse.

-- Et cette carte, c'est?...

-- Le trois de pique.

-- Et cette autre?

-- Elle a t pique: c'est l'as de coeur.

Lord Avon les jeta violemment  terre.

-- Eh bien, la voil cette maudite affaire. Ai-je besoin d'en dire
davantage, quand chaque mot est un supplice pour moi?

-- Je vois quelque chose, mais je ne vois pas tout, Ned, il faut
aller jusqu'au bout.

Le frle personnage se raidit. On voyait bien qu'il se tendait en
un violent effort.

-- Alors je vais vous dire cela d'un trait, une fois pour toutes.
J'espre que jamais je ne me retrouverai dans la ncessit de
rouvrir les lvres au sujet de cette misrable affaire.

Vous vous rappelez notre partie, vous vous rappelez comme nous
perdions. Vous vous rappelez que vous vous tes retirs, que vous
m'avez laiss tout seul, assis dans cette mme pice,  cette mme
table.

Loin d'tre fatigu, j'tais tout  fait veill et je passai une
heure ou deux  repasser dans mon esprit les incidents du jeu et
les modifications qu'il apporterait vraisemblablement dans mon
tat de fortune.

Comme vous le savez, j'avais subi de grosses pertes, et ma seule
consolation tait que mon frre avait gagn. Je savais bien que
par suite de sa conduite irrflchie, il tait dans les griffes
des Juifs et j'esprais que ce qui avait branl ma position
aurait pour effet de raffermir la sienne.

Comme j'tais l  manier distraitement les cartes, le hasard me
fit remarquer les petites piqres que vous venez de sentir.
J'examinai les paquets et,  mon indicible horreur, je reconnus
que quiconque aurait t au courant de ce secret aurait pu les
distribuer de faon  se rendre un compte exact des sortes de
cartes qui passaient aux mains de chacun des adversaires.

Et alors, le sang me montant  la tte dans un mouvement de honte
et de dgot que je n'avais jamais connu, je me rappelai que mon
attention avait t frappe de la faon dont mon frre distribuait
les cartes, de sa lenteur et de sa manire de tenir les cartes par
le bord infrieur.

Je ne le condamnai pas  la lgre, je restai longtemps  peser
les moindres indices qui pouvaient lui tre favorables ou
dfavorables.

Hlas, tout concourait  confirmer mes horribles soupons et 
les changer en certitude.

Mon frre avait fait venir les paquets de cartes de chez Ledbing
dans Bond Street. Il les avait gardes plusieurs heures dans sa
chambre. Il avait jou avec une dcision qui alors avait caus
notre surprise.
Et par-dessus tout, je ne pouvais me cacher  moi-mme que sa vie
passe n'tait point telle qu'elle dt faire croire qu'il lui
tait impossible de commettre un crime aussi abominable.

Tout vibrant de colre et d'humiliation, je montai tout droit par
l'escalier, ces cartes  la main, et je lui jetai  la face, son
crime, le plus bas, le plus dgradant que pt commettre un coquin.

Il ne s'tait pas encore mis au lit et son gain tait rest
parpill sur la table de toilette.

Je ne savais gure que lui dire, mais les faits taient si
terribles qu'il ne tenta pas de nier sa faute.

Vous vous le rappellerez, car c'tait la seule circonstance
attnuante qu'il y et  son crime, il n'avait pas encore vingt et
un ans.

Mes paroles l'accablrent.

Il se jeta  genoux devant moi, me supplia de l'pargner.

Je lui dis que par gard pour l'honneur de notre famille, je ne
le dnoncerais pas en public, mais que dsormais, il devrait toute
sa vie s'abstenir de toucher une carte et que l'argent gagn par
lui serait restitu le lendemain avec une explication.

-- Cela serait la perte de sa position dans le monde, protesta-t-
il.

Je rptai qu'il devait subir les consquences de son acte.

Sance tenante, je brlai les papiers qu'il m'avait gagns, je
mis toutes les pices d'or qui se trouvaient sur la table, dans un
sac de toile.

Je me disposais  quitter la chambre sans ajouter un mot, mais il
se cramponna  moi, me dchira une manchette dans l'effort qu'il
fit pour me retenir et me faire promettre de ne rien dire  Sir
Lothian Hume et  vous.

Ctait son cri de dsespoir en me trouvant sourd  toutes ses
prires qui est parvenu  vos oreilles, Charles, et qui vous a
fait ouvrir votre porte et vous a permis de me voir pendant que je
retournais dans ma chambre.

Mon oncle poussa un long soupir de soulagement.

-- Mais ce ne pouvait tre plus clair, dit-il.

-- Dans la matine, comme vous vous en souvenez, je vins chez vous
et je vous rendis votre argent.

J'en fis autant pour Sir Lothian Hume.

Je ne parlai point des raisons qui me faisaient agir ainsi, car
je ne pus prendre sur moi de vous avouer notre affreux dshonneur.

Alors survint cette horrible dcouverte qui a jet une ombre sur
mon existence et qui a t aussi mystrieuse pour moi que pour
vous.

Je me voyais souponn, je vis aussi que je ne pourrais me
justifier qu'en exposant au grand jour, par un aveu public,
l'infamie de mon frre.
Je reculai devant cela, Charles. Plutt tout souffrir moi-mme,
que de couvrir de honte, en public, une famille dont l'honneur
n'avait pas de tache depuis tant de sicles.

Je me suis donc soustrait  mes juges et j'ai disparu du monde.

Mais il fallait avant tout prendre des mesures au sujet de ma
femme et de mon fils dont vous et mes autres amis ignoriez
l'existence.

J'ai honte de l'avouer, Mary, et je reconnais que c'est moi seul
qui suis  blmer de tout ce qui s'en est suivi.

 cette poque-l, il existait des motifs qui heureusement ont
disparu depuis longtemps et qui me firent juger prfrable que le
fils ft spar de sa mre  un ge o il ne pouvait se douter
qu'elle ft absente.

Je vous aurais mis dans la confidence, Charles, sans vos soupons
qui m'avaient bless cruellement, car  cette poque, je ne
connaissais pas le motif qui vous avait inspir ce prjug contre
moi.

Le soir de cette tragdie, je courus  Londres.

Je pris mes mesures pour que ma femme jout d'un revenu
convenable,  la condition qu'elle ne s'occuperait pas de
l'enfant.

J'avais, comme vous vous en souvenez, de frquents rapports avec
Harrison le boxeur et avais eu  maintes reprises l'occasion
d'admirer la franchise et l'honntet de son caractre. Je lui
portai alors mon enfant.

Je le trouvai, ainsi que je m'y attendais, absolument convaincu
de mon innocence et prt  m'aider de toutes les faons.

Sur les prires de sa femme, il venait de se retirer du ring et
se demandait  quelle occupation il pourrait se livrer.

Je russis  lui organiser un atelier de forgeron,  condition
qu'il exert sa profession au village de Friar's Oak.

Nous nous entendmes pour qu'il donnt Jim comme son neveu et
convnmes que celui-ci ne saurait rien de ses malheureux parents.

Vous allez me demander pourquoi je fis choix de Friar's Oak.

C'tait parce que j'avais dj fix le lieu de ma retraite
cache, et si je ne pouvais voir mon garon, j'avais du moins la
faible consolation de le savoir prs de moi.

Vous connaissez ce chteau.

C'est le plus ancien qu'il y ait en Angleterre, mais ce que vous
ignorez, c'est qu'il a t construit tout exprs pour contenir des
chambres secrtes. Il n'y en a pas moins de deux que l'on peut
habiter sans tre vu.

Dans les murs plus pais et les murs extrieurs sont pratiqus
des passages.

L'existence de ces chambres a toujours t un secret de famille.
Sans doute, c'tait un secret auquel je n'attachais pas grande
importance et ce fut la seule raison qui m'et empch de les
montrer  quelque ami.

Je retournai furtivement dans ma demeure. J'y rentrai de nuit. Je
laissai dehors tout ce qui m'tait cher. Je me glissai comme un
rat derrire les panneaux pour passer tout le reste de ma pnible
existence dans la solitude et le deuil.

Sur cette figure ravage, sur cette chevelure grisonnante,
Charles, vous pouvez lire le journal de ma misrable existence.

Une fois par semaine, Harrison venait m'apporter des provisions
qu'il introduisait par la fentre de la cuisine que je laissais
ouverte dans cette intention.

Parfois je me risquais la nuit  faire une promenade  la clart
des toiles et  recevoir sur mon front la fracheur de la brise,
mais il me fallut enfin y renoncer, car j'avais t aperu par des
campagnards et on commenait  parler d'un esprit qui hantait la
Falaise royale. Une nuit deux chasseurs de fantmes...

-- C'tait moi, mon pre, moi et mon ami Rodney Stone, s'cria
Petit Jim.

-- Je le sais, Harrison me l'a dit cette mme nuit. Je fus fier,
Jim, de retrouver en vous la vaillance de Barrington et d'avoir un
hritier dont la vaillance pourrait effacer la tache de famille
que je m'tais efforc de couvrir au prix de tant de peines. Puis,
vint le jour o la bienveillance de votre mre -- sa bienveillance
inopportune -- vous fournit les moyens de vous enfuir  Londres.

-- Ah! Edward, s'cria sa femme, si vous aviez vu notre enfant,
pareil  un aigle en cage, se heurtant aux barreaux, vous auriez
vous-mme aid  lui permettre une aussi courte excursion.
-- Je ne vous blme pas, Mary, je l'aurais peut-tre fait. Il alla
 Londres et tenta de s'ouvrir une carrire par sa force et son
courage. Un grand nombre de ses anctres en ont fait autant, avec
cette seule diffrence que leurs mains taient fermes sur la
poigne d'une pe, mais je n'en connais aucun parmi eux qui se
soit comport avec autant de vaillance.

-- Pour cela, je le jure, dit mon oncle avec empressement.

-- Ensuite, au retour d'Harrison, j'appris que mon fils tait
dfinitivement engag dans un match o il s'agissait de lutter en
public pour de l'argent. Cela ne devait pas tre, Charles. C'est
chose bien diffrente de lutter comme nous l'avons fait dans notre
jeunesse, vous et moi, et de concourir pour gagner une bourse
pleine d'or.

-- Mon cher ami, pour rien au monde, je ne voudrais...

-- Naturellement, Charles, vous ne le feriez pas. Vous avez fait
choix de l'homme le plus capable. Pouviez-vous agir autrement?
Mais cela ne devait pas tre. Je dcidai que le moment tait venu
de me faire connatre  mon fils, d'autant plus que bien des
indices me rvlaient que mon genre de vie si contraire aux lois
de la nature avait gravement altr ma sant. Le hasard, je
devrais dire plutt la Providence, fit enfin paratre en pleine
lumire ce qui tait jusqu'alors rest obscur et me donna les
moyens de prouver mon innocence. Ma femme est alle hier soir
chercher mon fils pour le ramener auprs de son malheureux pre.

Il y eut quelques instants de silence et ce fut la voix de mon
oncle qui y mit fin.

-- Vous avez t l'homme le plus cruellement trait du monde, Ned,
dit-il. Plaise  Dieu que nous ayons de nombreuses annes pour
vous indemniser, mais malgr tout nous sommes,  ce qu'il me
semble, aussi loin que jamais de savoir comment votre malheureux
frre a trouv la mort.

-- Cela a t un mystre pour moi, autant que pour vous pendant
dix-huit ans. Mais enfin l'auteur du crime s'est rvl. Avancez,
Ambroise, et faites votre rcit avec autant de franchise et de
dtails que vous me l'avez fait  moi-mme.


XXI -- LE RCIT DU VALET


Le valet avait quitt le coin sombre de la pice o il tait rest
dans une immobilit telle que nous avions oubli sa prsence.

Alors,  cet appel de son ancien matre, il vint se placer en
pleine lumire et tourna de notre ct sa figure blme.

Ses traits d'ordinaire impassibles taient dans un tat
d'agitation pnible.

Il parlait lentement, avec hsitation, comme si le tremblement de
ses lvres ne lui permettait pas d'articuler ses mots.

Et pourtant, telle est la force de l'habitude, sous le coup de
cette motion extrme il conservait cet air de dfrence qui
distingue les domestiques de bonne maison, et ses phrases se
suivaient sur ce ton sonore qui avait attir mon attention ds le
premier jour, celui o la voiture de mon oncle s'tait arrte
devant la maison paternelle.

-- Milady Avon et gentlemen, dit-il, si j'ai pch dans cette
affaire et je conviens franchement qu'il en est ainsi, je ne vois
qu'une manire de l'expier, elle consiste dans la confession
pleine et entire que mon noble matre Lord Avon m'a demande.

Aussi, tout ce que je vais vous dire, si surprenant que cela vous
paraisse, est la vrit absolue, incontestable, au sujet de la
mort mystrieuse du capitaine Barrington.

Il vous semble impossible qu'un homme dans mon humble situation
prouve une haine mortelle, implacable, contre un homme dans la
situation qu'occupait le capitaine Barrington.
Vous estimez que le foss qui les spare est trop large.

Gentlemen, je puis vous le dire, un foss qui peut tre franchi
par un amour coupable, peut l'tre aussi par la haine coupable et
le jour o ce jeune homme me ravit tout ce qui donnait pour moi du
prix  la vie, je jurai  la face du ciel que je lui terais cette
existence impure, bien que cet acte ft le plus mince acompte de
ce qu'il me redevait.

Je vois que vous me regardez de travers, Sir Charles Tregellis,
mais vous devriez, monsieur, prier Dieu pour qu'il ne vous mette
jamais dans le cas de vous demander ce que vous seriez capable de
faire dans la mme situation.

Nous tions tous stupfaits de voir la nature ardente de cet homme
se faire jour avec vidence au travers de la contrainte
artificielle qu'il s'imposait pour la tenir en chec.

On et dit que sa courte chevelure noire se hrissait. Ses yeux
flamboyaient dans l'intensit de son motion. Sa figure exprimait
une malignit haineuse que n'avait pu attnuer la mort de son
ennemi, ni le cours des annes.

Le serviteur plein de discrtion avait disparu, il ne restait plus
 la place que l'homme aux penses profondes, l'tre dangereux,
capable de se montrer amoureux ardent ou l'ennemi le plus
vindicatif.

-- Nous tions sur le point de nous marier, elle et moi, lorsqu'un
hasard fatal mit cet homme sur notre chemin.

Par je ne sais quels vils artifices il la dtacha de moi.

J'ai entendu dire qu'elle n'tait pas, tant s'en faut, la
premire et qu'il tait pass matre en cet art.
La chose tait accomplie que je ne me doutais pas encore du
danger. Elle fut abandonne, le coeur bris, son existence perdue
et dut rentrer dans la maison o elle apportait la honte et la
misre.

Je l'ai vue depuis et elle me dit que son sducteur avait clat
de rire quand elle lui avait reproch sa perfidie et je lui jurai
que cet homme paierait cet clat de rire avec tout son sang.

J'tais ds lors domestique, mais je n'tais pas encore au
service de Lord Avon.

Je me proposai et j'obtins cet emploi, dans la pense qu'il
m'offrirait l'occasion de rgler mon compte avec son frre cadet.
Et cependant il me fallut attendre un temps terriblement long, car
bien des mois se passrent avant que la visite  la Falaise royale
me donnt la chance que j'esprais le jour et dont je rvais la
nuit.

Mais quand elle se prsenta, ce fut dans des conditions plus
favorables  mes projets que je n'eusse os y compter.

Lord Avon croyait tre seul  connatre les passages secrets  la
Falaise royale. En cela il se trompait.

Je les connaissais aussi ou du moins j'en savais assez pour les
projets que j'avais forms.

Je n'ai pas besoin de vous dire en dtail comment un jour que je
prparais les chambres pour les invits, une pression fortuite sur
un point de la boiserie fit s'ouvrir un panneau et laissa voir une
troite ouverture dans le mur.

Je m'y introduisis et je reconnus qu'un autre panneau s'ouvrait
dans une chambre  coucher plus grande.

C'est tout ce que je savais, mais il ne m'en fallait pas
davantage pour mon projet.

L'arrangement des chambres m'avait t confi. Je pris mes
mesures pour que le capitaine Barrington occupt la grande chambre
et moi la plus petite. J'arriverais prs de lui quand je voudrais
et personne ne s'en douterait.

Il arriva enfin.

Comment vous dcrire l'impatience fivreuse o je vcus jusqu'
ce que vint le moment que j'avais attendu, en vue duquel j'avais
combin mes plans.

On avait jou pendant une nuit et un jour. Je passai une nuit et
un jour  compter les minutes qui me rapprochaient de mon homme.

On pouvait me sonner pour me faire encore apporter du vin. 
toute heure j'tais prt  servir, si bien que ce jeune capitaine
dit avec un hoquet que j'tais le modle des domestiques.

Mon matre me dit d'aller me coucher. Il avait remarqu la
rougeur de mes joues, l'clat de mon regard et mettait tout cela
sur le compte de la fivre.

Et en effet, c'tait bien la fivre qui me tenait, mais cette
fivre-l, il n'y avait qu'un remde pour en venir  bout.

Alors enfin,  une heure trs matinale, je les entendis remuer
leurs chaises, je devinai qu'ils avaient fini de jouer.

Lorsque j'entrai dans la pice pour recevoir mes ordres, je
m'aperus que le capitaine Barrington avait dj gagn son lit
tant bien que mal.

Les autres s'taient galement retirs et je trouvai mon matre
seul devant la table, en face de sa bouteille vide et des cartes
parpilles.

Il me renvoya dans ma chambre, d'un ton colre, et cette fois-l
je lui obis.

Mon premier soin fut de me pourvoir d'une arme.

Je savais que si je me trouvais face--face avec lui, je pourrais
l'trangler, mais je devais m'arranger pour qu'il meure sans faire
le moindre bruit.

Il y avait une panoplie de chasse dans le hall. J'y pris un grand
couteau  lame droite que je repassai sur ma botte.

Puis je regagnai furtivement ma chambre et je m'assis au bord de
mon lit pour attendre.

J'avais dcid ce que je devais faire. Ce serait une mince
satisfaction pour moi que de le tuer sans qu'il sache quelle main
portait le coup et laquelle de ses fautes il expiait ainsi.

Si je pouvais seulement le lier, lui mettre un billon, puis
aprs l'avoir veill d'une ou deux piqres de mon poignard, je
pourrais au moins l'veiller pour lui faire entendre ce que
j'avais  lui dire.

Je me reprsentais l'expression de ses yeux, lorsque les vapeurs
du sommeil se seraient peu  peu dissipes, cet air de colre se
tournant aussitt en horreur, en pouvante, lorsqu'il comprendrait
enfin qui j'tais et ce que je venais faire.

Ce serait le moment suprme de ma vie.

Je restai  attendre un temps qui me parut la dure d'une heure,
mais je n'avais pas de montre et mon impatience tait telle que je
puis dire qu'en ralit, il s'tait coul  peine un quart
d'heure.

Je me levai alors, j'tai mes souliers, je pris mon couteau.
J'ouvris le panneau et me glissai sans bruit par l'ouverture.

Je n'avais gure plus de trente pieds  parcourir, mais je
m'avanais pouce par pouce, car les vieilles planches moisies
faisaient un bruit sec de brindilles casses ds qu'un corps
pesant se plaait sur elles. Naturellement il faisait noir comme
dans un four et je cherchais ma route  ttons, lentement, bien
lentement.  la fin, je vis une raie lumineuse jaune qui brillait
devant moi, je savais qu'elle venait de l'autre ct du panneau.

J'arrivais donc trop tt, car il n'avait pas encore teint ses
chandelles.

J'avais attendu bien des mois, je pouvais attendre une heure de
plus, car je ne tenais pas  agir avec prcipitation ou
tourderie.

Il tait absolument ncessaire que je ne fisse aucun bruit en
remuant, car je n'tais plus qu' quelques pieds de mon homme et
je n'tais spar de lui que par une mince cloison de bois.

Le temps avait fauss et fendu les planches, de sorte qu'aprs
m'tre avanc avec prcaution, aussi prs que possible du panneau
glissant, je vis que je pouvais regarder sans difficult dans la
chambre.

Le capitaine Barrington tait debout prs de la table  toilette
et avait t son habit et son gilet.

Une grande pile de souverains et plusieurs feuilles de papier
taient places devant lui et il comptait les gains qu'il avait
faits au jeu.

Il avait la figure chauffe. Il tait alourdi par le manque de
sommeil et par le vin.

Cette vue me rjouit, car elle me prouva qu'il dormirait
profondment et que ma tche serait aise.

J'avais encore les yeux fixs sur lui, quand soudain je le vis se
dresser en sursaut avec une expression terrible sur ses traits.

Pendant un instant, mon coeur cessa de battre, car je craignis
qu'il n'et devin d'une faon ou d'une autre ma prsence.

Et alors, j'entendis  l'intrieur la voix de mon matre.

Je ne pouvais voir la porte par laquelle il tait entr ni
l'endroit de la chambre o il se trouvait, mais j'entendis tout ce
qu'il tait venu dire.

Comme je contemplais la figure rouge et pourpre du capitaine, je
le vis devenir d'une pleur livide quand il entendit les amers
reproches o on lui disait son infamie.

Ma revanche m'en fut plus douce, bien plus douce que je ne me
l'tais peinte dans mes rves les plus charmants.
Je vis mon matre s'approcher de la table  toilette, prsenter
les papiers  la flamme de la chandelle, en jeter les dbris
noircis dans le foyer, puis jeter les pices d'or dans un petit
sac de toile brune.

Puis, comme il se retournait pour sortir, le capitaine le saisit
par le poignet en le suppliant, en mmoire de leur mre, davoir
piti de lui. J'eus un regain d'affection pour mon matre en le
voyant dgager sa manchette d'entre les doigts qui s'y
cramponnaient et laisser l le misrable gredin tendu sur le sol.

Ds lors, il me restait un point difficile  dcider. Valait-il
mieux que je fisse ce que j'tais venu faire, ou bien tait-il
prfrable, maintenant que j'tais matre du secret de cet homme,
de conserver une arme plus tranchante, plus terrible que le
couteau de chasse de mon matre?

J'tais sr que Lord Avon ne pouvait pas, ne voudrait pas le
dnoncer.

Je connaissais trop bien votre chatouilleuse sensibilit en ce
qui regarde l'honneur de la famille, mylord, et j'tais certain
que son secret tait sain et sauf entre vos mains.

Mais moi, j'avais  la fois le pouvoir et le dsir et lorsque sa
vie aurait t fltrie, lorsqu'il aurait t chass comme un chien
de son rgiment, de ses clubs, le moment serait peut-tre venu
pour moi de m'y prendre d'une autre faon avec lui.

-- Ambroise, dit mon oncle, vous tes un profond sclrat.

-- Nous avons tous notre manire de sentir, monsieur, et vous me
permettrez de vous dire qu'un valet peut tre aussi sensible  un
affront qu'un gentleman, bien qu'il lui soit interdit de se faire
justice par le duel.
Mais je vous raconte franchement, sur la demande de Lord Avon,
tout ce que j'ai pens et fait cette nuit-l et je poursuivrai
alors mme que je n'aurais pas le bonheur de conqurir votre
approbation.

Lorsque Lord Avon fut sorti, le capitaine resta quelque temps
agenouill, la figure pose sur une chaise.

Lorsqu'il se releva, il se mit  arpenter lentement la pice en
baissant la tte.

De temps  autre, il s'arrachait les cheveux, levait les poings
ferms.

Je voyais la moiteur perler sur son front.

Je le perdis de vue un instant.

Je l'entendis ouvrir des tiroirs l'un aprs l'autre, comme s'il
cherchait quelque chose.

Puis, il se rapprocha de la table de toilette o il me tournait
le dos.

Sa tte tait un peu rejete en arrire et il portait les deux
mains  son col de chemise, comme s'il voulait le dfaire.

Puis j'entendis alors un claboussement comme si une cuvette
avait t renverse et il s'affaissa sur le sol, sa tte dans un
coin, et elle faisait avec ses paules un angle si extraordinaire
qu'il me suffit d'un coup d'oeil pour comprendre que mon homme
allait chapper  l'treinte o je croyais le tenir.

Je fis glisser le panneau.
Un instant aprs j'tais dans la pice.

Ses paupires battaient encore et quand mon regard se fixa sur
ses yeux dj glacs, je crus y lire une expression de surprise
indiquant qu'il me reconnaissait.

Je dposai mon couteau sur le sol et je m'allongeai  ct de lui
pour pouvoir lui murmurer  l'oreille une ou deux menues choses
dont je tenais  lui laisser le souvenir, mais  ce moment mme,
il ouvrit la bouche et mourut.

Chose singulire, moi qui n'avais pas eu peur de ma vie, j'eus
peur alors  ct de lui, et pourtant, quand je le regardai, quand
je vis qu'il tait toujours immobile,  l'exception de la tache de
sang qui allait toujours s'agrandissant, sur le tapis, je fus pris
d'une soudaine crise de peur.

Je pris mon couteau et revins sans bruit dans ma chambre en
fermant les panneaux derrire moi.

Ce fut alors seulement que je m'aperus qu'en ma folle
prcipitation, au lieu d'avoir rapport le couteau de chasse,
j'avais ramass le rasoir qui tait tomb tout sanglant des mains
du mort.

Je cachai ce rasoir dans un endroit o personne ne l'a jamais
dcouvert, mais ma frayeur m'empcha d'aller chercher l'autre
arme, ce que j'aurais sans doute fait si j'avais prvu les
consquences terribles qu'on ne manquerait pas de tirer de sa
prsence contre mon matre.

Voil donc, Lady Avon, le rcit exact et sincre de la faon dont
est mort le capitaine Barrington.

-- Et comment se fait-il, demanda mon oncle d'un ton colre, que
vous ayez toujours laiss un innocent en butte  une perscution,
alors qu'un mot de vous l'aurait sauv.

-- C'est, Sir Charles, que j'avais les meilleurs motifs pour
croire que cette dmarche serait fort mal accueillie de Lord Avon.
Comment pouvais-je lui dire tout cela sans rvler le scandale de
famille qu'il mettait tant de soin  cacher? J'avoue qu'au dbut
je ne lui ai pas dit tout ce que j'avais vu, mais je dois m'en
excuser en rappelant qu'il disparut avant que j'eusse pris le
temps de savoir ce que je devais faire.

Pendant bien des annes, je puis dire mme depuis que je suis
entr  votre service, Sir Charles, ma conscience m'a tourment et
j'ai jur que si jamais je retrouvais mon ancien matre, je lui
rvlerais tout.

Le hasard m'ayant fait surprendre une histoire raconte par le
jeune Mr Stone, ici prsent, m'a montr la possibilit que les
chambres secrtes de la Falaise royale fussent le sjour de
quelqu'un.

J'ai eu la conviction que Lord Avon s'y tenait cach. Je n'ai pas
perdu un moment pour le dcouvrir et lui offrir de faire tout ce
qui serait en mon pouvoir.

-- Il dit la vrit, conclut Lord Avon, mais il eut t bien
trange que j'hsite  faire le sacrifice d'une vie fragile et
d'une sant languissante pour une cause  laquelle j'avais dj
donn toute ma jeunesse. De nouvelles rflexions m'ont enfin
contraint  modifier ma rsolution.

Mon fils, dans l'ignorance o il tait de son vrai rang, allait
se laisser entraner dans un genre d'existence qui tait en
harmonie avec sa force et son courage mais non avec les traditions
de sa maison.
Je me suis dit, en outre, que la plupart des gens qui avaient
connu mon frre avaient disparu, qu'il n'tait pas ncessaire que
tous les faits parussent au grand jour, que si je m'en vais sans
avoir dissip tout soupon sur ce crime, il en resterait pour ma
famille une tache plus noire que la faute quil a expie si
terriblement. Pour ces motifs...

Le bruit de plusieurs pas lourds qui veillaient les chos de la
vieille maison interrompit Lord Avon.

En entendant ce bruit, sa figure prit un degr de plus de pleur
et il regarda piteusement sa femme et son fils.

-- On vient m'arrter, s'cria-t-il. Il faudra que je me soumette
 l'humiliation d'une arrestation.

-- Par ici, Sir James, par ici, dit du dehors la voix rude de Sir
Lothian Hume.

-- Je n'ai pas besoin qu'on me montre le chemin dans une maison o
j'ai bu maintes bouteilles de bon clairet, rpondit une voix de
basse taille.

Et au mme moment, nous vmes dans le corridor le corpulent squire
Ovington en culottes de basane et bottes montantes, la cravache 
la main.

Il avait  ct de lui Sir Lothian Hume et je vis deux constables
de campagne qui regardaient par-dessus son paule.

-- Lord Avon, dit le squire, en qualit de magistrat du comt de
Sussex, j'ai le devoir de vous dire qu'il y a un mandat d'arrt
contre vous en raison de l'assassinat prmdit de votre frre, le
capitaine Barrington, en l'anne 1786.

-- Je suis prt  me disculper de l'accusation.

-- Cela, je vous le dis en tant que magistrat, mais en tant
qu'homme et comme tant le squire de Rougham-Grange, je suis
enchant de vous voir, Ned, et voici ma main. Jamais on ne me fera
croire qu'un bon Tory comme vous, un homme qui a montr la queue
de son cheval sur tous les hippodromes des Dunes, ait pu se rendre
coupable d'un acte pareil.

-- Vous me rendez justice, James, dit Lord Avon en serrant la
large main brune que le squire lui avait tendue. Je suis aussi
innocent que vous et je puis le prouver.

-- En attendant, dit Sir Lothian Hume, une grosse porte et une
solide serrure seront les meilleures prcautions pour que Lord
Avon se prsente lorsqu'on le convoquera.

La figure hle du squire prit une teinte d'un pourpre fonc quand
il s'adressa au Londonien.

-- Est-ce que vous tes le magistrat du comt, monsieur?

-- Je n'ai pas cet honneur, Sir James.

-- Alors pourquoi vous permettez-vous de donner des conseils  un
homme qui remplit ces fonctions depuis prs de vingt ans? Quand je
ne suis pas sr de mon affaire, monsieur, la loi me donne un clerc
avec qui je puis confrer et je n'ai pas besoin d'autre
assistance.

-- Vous le prenez sur un ton trop haut, Sir James, je n'ai pas
l'habitude d'tre pris  partie si vivement.

-- Je ne suis pas non plus habitu  me voir interrompre dans
l'exercice de mes devoirs officiels, monsieur. Je dis cela en
qualit de magistrat, Sir Lothian, mais comme homme, je suis
toujours prt  soutenir mes opinions.

Sir Lothian s'inclina.

-- Vous me permettrez, monsieur, de vous faire remarquer que j'ai
des intrts de la plus grande importance engags dans cette
affaire. J'ai tous les motifs possibles de croire qu'il s'est
organis ici un complot qui vise ma position comme hritier de
Lord Avon. Je demande  ce qu'il soit mis en lieu sr jusqu' ce
que cette affaire soit claircie et je vous requiers en votre
qualit de magistrat d'excuter votre mandat.

-- Que le diable emporte tout cela, Ned, s'cria le squire. Je
voudrais bien avoir auprs de moi mon clerc Johnson et je ne
demande qu' vous traiter avec tous les gards que la loi autorise
et pourtant, comme vous l'entendez, je suis invit  m'assurer de
votre personne.

-- Permettez-moi, monsieur, de vous suggrer une ide, dit mon
oncle. Tant qu'il sera sous la surveillance personnelle du
magistrat, il sera rput sous la garde de la loi, et cette
condition est remplie s'il se trouve sous le toit de Rougham-
Grange.

-- Rien de mieux, s'cria le squire avec empressement. Vous allez
loger chez moi jusqu' ce que cette affaire s'en aille en fume.
En d'autres termes, Lord Avon, je me dclare responsable, comme
reprsentant de la loi, de ce que vous serez retenu en lieu sr,
jusqu'au jour o l'on me demandera de vous produire en personne.

-- Vous avez vraiment bon coeur, James.

-- Ta! ta! je ne fais que me conformer  la loi. J'espre, Sir
Lothian Hume, que vous n'avez pas d'objections  faire  cela?

Sir Lothian haussa les paules et jeta un regard noir au
magistrat. Puis s'adressant  mon oncle:

-- Il y a encore une petite affaire en suspens entre nous, dit-il.
Vous plairait-il de me donner le nom d'un ami?... Mr Corcoran qui
est dehors, dans la barouche, agirait en mon nom et nous pourrions
nous rencontrer demain matin.

-- Avec plaisir, rpondit mon oncle, je crois pouvoir compter sur
votre pre, mon neveu? Votre ami pourra s'entendre avec le
lieutenant Stone de Friar's Oak et le plus tt sera le mieux.

Ainsi se termina cette trange confrence.

De mon ct, j'avais couru auprs de mon premier ami d'enfance et
je faisais de mon mieux pour lui dire combien j'tais heureux de
sa bonne fortune, et il me rpondait en m'assurant que quoi qu'il
pt lui arriver, rien n'affaiblirait son affection pour moi.

Mon oncle me toucha l'paule et nous allions partir, lorsque
Ambroise, ayant remis le masque de bronze sur ses ardentes
passions, s'approcha de lui avec respect.

-- Je vous demande pardon, Sir Charles, mais je suis trs choqu
de voir votre cravate...

-- Vous avez raison, Ambroise, Lorimer fait de son mieux, mais je
n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui vous remplace.

-- Je serais fier de vous servir, monsieur. Mais vous devez
reconnatre que Lord Avon a des droits antrieurs. S'il consent 
me rendre ma libert...

-- Vous pouvez partir, Ambroise, vous le pouvez. Vous tes un
excellent serviteur, mais votre prsence m'est devenue pnible.

-- Je vous remercie, Ned, dit mon oncle. Mais vous, Ambroise, il
ne faudra pas me quitter aussi brusquement.

-- Permettez-moi de vous expliquer le motif, monsieur. J'tais
dcid  vous prvenir de mon dpart quand nous serions arrivs 
Brighton, mais ce soir-l, comme nous sortions du village, j'ai vu
passer dans un phaton une dame dont je connaissais fort bien les
relations intimes avec Lord Avon, sans tre certain que c'tait sa
femme. Sa prsence en cet endroit me confirma dans la conviction
qu'il se cachait  la Falaise royale. Je descendis furtivement de
votre voiture, je la suivis aussitt dans le but de lui exposer
l'affaire et de lui expliquer combien il tait ncessaire que Lord
Avon me vit.

-- Eh bien, je vous pardonne votre dsertion, dit mon oncle, et je
vous serais fort oblig si vous vouliez bien, de nouveau, arranger
ma cravate.


XXII -- DNOUEMENT


La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.

La famille Avon, si tragiquement disperse, si singulirement
runie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.

Lorsqu'ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous
reconduisit, Ambroise et moi, au village.

-- Il est prfrable de voir votre pre tout de suite, mon neveu.
Sir Lothian et son homme sont dj en route depuis quelque temps.
Je serais dsol qu'il y ait quelque malentendu dans notre
rencontre.

De mon ct je pensais  la terrible rputation de notre
adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes
sentiments, car mon oncle se mit  rire.

-- Eh bien! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derrire
mon cercueil. Ce n'est pas ma premire affaire et je pense bien
que ce ne sera pas ma dernire. Quand je me bats aux environs de
la ville, j'ai l'habitude d'aller tirer une centaine de balles
dans l'arrire-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en
tat de trouver la route jusqu' son gilet. Toutefois je confesse
que je suis un peu accabl de tout ce qui est arriv. Penser que
mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent! Et
qu'il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de
fils et d'hritier! Voil qui donnera le coup de grce  Hume, car
je sais que les Juifs lui ont donn de la marge  raison de ses
esprances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption
de cette faon-l!

Parmi toutes les choses extraordinaires qui taient arrives, il
semblait que ce ft celle-l qui ait fait la plus forte impression
sur mon oncle, car il y revint  maintes reprises.

Cet homme, qu'il avait fini par regarder comme une machine  faire
les noeuds de cravate et  remuer le chocolat, s'tait montr
anim de passions.

C'tait un prodige dont il ne revenait pas.

Si son rchaud  rasoirs avait mal tourn, il n'en eut pas t
plus bahi.

Nous tions  quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous
vmes le long Mr Corcoran, l'homme  lhabit vert, arpentant
l'alle du jardin.

Mon oncle nous attendait  la porte avec un air de ravissement
contenu.

-- Je suis heureux de vous tre utile, de n'importe quelle
manire, Sir Charles. Nous avons arrang cela pour demain  sept
heures dans le communal de Ditchling.

-- Je ne serais pas fch que l'on puisse remettre ces petites
affaires  une heure plus tardive, dit mon oncle. On est oblig de
se lever  une heure tout  fait absurde ou de ngliger sa
toilette.

-- Ils s'arrtent sur la route  l'auberge de Friar's Oak, et si
vous teniez  ce que cela ait lieu plus tard...

-- Non, non, je ferai cet effort, Ambroise, vous apporterez la
batterie de toilette  sept heures.

-- Je ne sais pas si vous tiendrez  vous servir de mes aboyeurs,
dit mon pre. Je m'en suis servi dans quinze engagements et  la
distance de trente yards, vous auriez peine  trouver meilleur
outil.

-- Je vous remercie, j'ai mes pistolets de duel sous le sige.
Ambroise, veillez  ce que les chiens soient huils, car j'aime
une dtente lgre. Ah! ma soeur Mary, je vous ramne votre garon
qui ne s'en trouve pas plus mal, je l'espre, aprs les
distractions de la ville.

Je n'ai pas besoin de vous dire que ma pauvre mre me couvrit de
pleurs et de caresses, car vous qui avez des mres, vous en savez
autant que moi, et vous qui n'en avez pas, vous ne saurez jamais
combien la maison de famille est un nid chaud et confortable.

Comme je m'tais agit et dmen pour voir les merveilles de la
ville! Et maintenant que j'en avais vu plus que je n'eusse rv
dans mes songes les plus extravagants, mes yeux ne trouvaient rien
qui me donnt une plus grande impression de douceur et de repos
que notre petit salon, avec ses bibelots, en eux-mmes objets
insignifiants mais si riches en souvenirs, le poisson souffleur
des Moluques, la corne de narval de l'Arctique, et la gravure du
_a Ira_ poursuivi par Lord Hotham.

Et comme c'tait gayant de voir aussi d'un ct du foyer
flambant, mon pre avec sa pipe et sa bonne figure rouge et ma
mre tournant et piquant ses aiguilles  tricoter.

En les contemplant, je me demandais comment je pouvais avoir ce
grand dsir de les quitter ou comment je prendrais sur moi de les
quitter de nouveau.

Mais il faudrait bien les quitter et  bref dlai comme je
l'appris avec les bruyantes flicitations de mon pre et les
larmes de ma mre.

Il avait t nomm au commandement du _Caton_, vaisseau de
soixante-quatre canons, pendant qu'un billet de Lord Nelson dat
de Portsmouth, m'informait qu'un poste vacant m'attendait si je me
mettais en route tout de suite.

-- Et votre mre tient prt votre coffre de marin, mon garon.
Vous pourrez faire le voyage demain avec moi, car si vous tenez 
tre un des hommes de Nelson, il faut lui prouver que vous tes
digne de lui.

-- Tous les Stone sont entrs dans la marine, dit ma mre  mon
oncle, comme pour s'excuser, et c'est une grande chance pour lui
d'y entrer sous le patronage de Lord Nelson. Mais nous
n'oublierons jamais la bont que vous avez eue, Charles, de
montrer un peu le monde  Rodney.

-- Au contraire, ma soeur Mary, dit gravement mon oncle, votre
fils a t pour moi une socit trs agrable, au point que je
crains qu'on ait le droit de m'accuser de ngligence envers
Fidelio. Je vous le ramne, j'espre, un peu plus poli que je l'ai
emmen. Ce serait folie que de le traiter de distingu, mais du
moins il n'y a aucun reproche  lui faire. La nature lui a refus
les dons suprmes. Je l'ai trouv peu dispos  y suppler par des
avantages artificiels, mais du moins je lui ai montr un peu la
vie. Je lui ai donn quelques leons de finesse et de conduite qui
paratront peut-tre de trop  prsent, mais qui reviendront en
valeur lorsqu'il sera d'ge plus mr. Si sa carrire dans la ville
n'a pas donn ce que j'en attendais, la raison s'en trouve
uniquement de ce fait que j'ai la sottise de juger autrui d'aprs
l'idal que je me suis fait. Toutefois, je suis bien dispos  son
gard et je le regarde comme minemment apte  la profession o il
va entrer.

Il me tendit alors sa sacro-sainte tabatire comme un gage
solennel de sa bienveillance et quand mon esprit se reporte  ce
temps-l, il y a peu de circonstances o j'aie vu plus clairement
briller cet clair malicieux en ses grands yeux  l'expression
hautaine, alors qu'il avait un pouce dans l'entournure de son
gilet et qu'il m'offrait la petite bote brillante sur le creux de
sa main blanche comme la neige.

Il tait le type et le chef d'une trange race d'hommes qui a
disparu d'Angleterre, ce beau au sang abondant, au caractre
viril, exquis dans sa toilette, troit dans ses ides, grossier
dans ses amusements, excentrique dans ses habitudes.

Ces hommes traversrent l'histoire d'Angleterre d'un pas guind,
avec leurs absurdes cravates, leurs larges collets, leurs
breloques dansantes et ils s'vanouirent dans ces sombres
coulisses d'o l'on ne revient jamais.

Le monde, en se dveloppant, les a laisss derrire lui.

Il n'y a plus de place en lui pour leurs modes bizarres, leurs
mystifications, leurs excentricits soigneusement tudies.

Et cependant, derrire ce rideau, sous ces dehors de sottise dont
ils prenaient si grand soin de se draper, c'taient souvent des
hommes nergiques, d'une robuste personnalit.

Les langoureux flneurs de Saint-James taient aussi les Yachtmen
du Solent, les fins Cavaliers des comts, les combattants qui se
battaient sur la grande route ou dans quelque aventure matinale.

C'est parmi eux que Wellington tria ses meilleurs officiers.

Ils condescendent parfois  tre potes, orateurs, et Byron,
Charles James Fox, Castlereagh, ont conserv parmi eux quelque
renomme.

Je ne puis mempcher de me demander comment l'histoire les
comprendra, alors que moi-mme, qui connaissais si bien l'un
d'eux, qui avais de son sang dans les veines, je n'ai pu faire la
part de ce qui tait rel et ce qui tait d aux affectations
qu'il avait cultives avec tant de soin qu'elles avaient cess de
mriter ce nom-l.

 travers les interstices de cette cuirasse de folie, j'ai maintes
fois cru entrevoir les traits d'un homme gnreux et sincre et je
me plais  croire que ce ne fut pas une illusion.

Le hasard ne voulut pas que les incidents de ce jour touchassent 
leur fin.

J'tais all me coucher de bonne heure, mais il me fut impossible
de dormir, car mon esprit revenait sans cesse au petit Jim et au
changement extraordinaire qui s'tait produit dans son avenir et
dans sa situation.

J'tais encore  me retourner et  m'agiter dans mon lit, lorsque
j'entendis le bruit de sabots de chevaux venant de la direction de
Londres, et aussitt le grincement de roues qui tournaient pour
s'arrter devant l'auberge.

Mes fentres se trouvaient ouvertes, car c'tait une frache nuit
de printemps. J'entendis une voix qui demanda si Sir Lothian Hume
se trouvait l.

 ce nom je sautai  bas du lit et j'eus le temps de voir trois
hommes descendre de la voiture et entrer  la file dans le
vestibule clair de l'auberge.
Les deux chevaux restaient immobiles sous le flot de lumire qui
tombait par la porte sur leurs paules brunes et leurs ttes
patientes.

Dix minutes peut-tre s'coulrent.

Alors j'entendis le bruit de pas nombreux et un groupe serr
d'hommes franchit la porte avec fracas.

-- Inutile d'employer la violence, dit une voix rauque. Au nom de
qui cette poursuite?

-- Au nom de plusieurs, monsieur. On vous a laiss de la corde
dans l'espoir que vous gagneriez cette lutte de l'autre jour.
Montant total: Douze mille livres.

-- Voyons, mon ami, j'ai un rendez-vous des plus importants pour
demain  sept heures. Je vous donnerai cinquante livres si vous me
laissez libre jusque-l.

-- C'est rellement impossible, monsieur. Il n'en faudrait pas
tant pour nous faire perdre nos places d'employs du shrif.

 la lumire jaune que jetaient les lanternes de la voiture, je
vis le baronnet jeter un coup d'oeil sur nos fentres et sa haine
nous aurait tus si ses yeux avaient t des armes aussi terribles
que ses pistolets.

-- Je ne peux pas monter en voiture,  moins qu'on ne me dlie les
mains, dit-il.

-- Tenez ferme, Billy, car il a l'air vicieux. Lchez un bras  la
fois. Ah! Comme a vous voudriez...

-- Corcoran! Corcoran! hurla une voix.

Puis je vis un plongeon, une lutte, une silhouette aux mouvements
frntiques qui arrivait  le dtacher du groupe.

Un coup violent fut lanc et l'homme s'tala au milieu de la route
claire par la lune faisant dans la poussire des contorsions et
des sauts comme une truite qu'on vient de mettre  terre.

-- Le voil pris, cette fois. Tenez-le par les poignets. Et 
prsent, avec ensemble!

Il fut soulev comme un sac de farine et lanc brutalement dans le
fond de la voiture. Les trois hommes montrent d'un bond.

Un fouet siffla dans l'obscurit et voil comment Sir Lothian
Hume, le Corinthien  la mode, disparut de mes yeux et de ceux de
tout le monde, except des gens charitables qui visitaient les
prisons pour dettes.

Lord Avon vcut deux ans de plus, temps suffisant pour qu'avec
l'aide d'Ambroise il pt prouver qu'il tait innocent du crime
horrible sous l'ombre duquel il avait pass tant d'annes.

Toutefois, il n'arriva pas  secouer les effets de ces annes
passes dans des conditions malsaines, contraires aux lois de la
nature.

Ce furent seulement les soins dvous de sa femme et de son fils
qui firent durer la flamme vacillante de sa vie.

Celle que j'avais connue comme ancienne actrice  Anstey Cross
devint la douairire d'Avon, tandis que le petit Jim, aussi
affectueux pour moi qu'au temps o ensemble on chipait les nids
d'oiseaux, o on taquinait la truite, est devenu aujourd'hui Lord
Avon, chri de ses fermiers, le plus fin sportsman et l'homme le
plus populaire qu'il y ait du Weald au Canal.

Il pousa la seconde fille de Sir James Ovington et, comme j'ai vu
cette semaine trois de ses petits enfants, il est fort probable
que si les descendants de Sir Lothian Hume persistent  guigner le
domaine, ils en seront pour leurs esprances, comme avant eux leur
anctre.

La vieille maison de la Falaise Royale a t dmolie  cause des
terribles souvenirs de famille qui la hantaient.

Un bel difice moderne s'est lev  sa place.

La loge situe sur la route de Brighton avait un air si coquet
avec son treillage et ses massifs de roses que je ne fus pas le
seul visiteur  dclarer que je prfrerais sa possession  celle
de la grande maison de l-bas parmi les arbres.

C'est l que pendant bien des annes, qui aboutirent  une
tranquille et heureuse vieillesse, vcurent Jack Harrison et sa
femme.

Ils reurent ainsi au couchant de leur vie les soins et
l'affection qu'ils avaient prodigus. Jamais Jack Harrison
n'enjamba dsormais le ring de vingt-quatre pieds, mais l'histoire
de la grande lutte entre le forgeron et l'homme de l'Ouest est
encore familire aux vieux fidles du ring et rien ne lui plaisait
plus que de la recommencer dans toutes les pripties et tout en
restant assis sous son auvent couvert de roses. Mais ds qu'il
entendait le bruit de la canne de sa femme se rapprocher, il se
mettait  parler d'autre chose, du jardin et de son avenir, car
elle tait toujours hante par la crainte de le voir retourner au
ring et, pour peu qu'elle restt une heure sans voir le vieillard,
elle tait convaincue qu'il tait all disputer la ceinture, au
champion du jour, un parvenu.

Il livra le bon combat, inscrivit-on  sa prire, sur sa pierre
funraire, et quoique je sois convaincu que ses dernires penses
furent pour Baruch le Noir et Wilson le Crabe, aucun de ceux qui
le connaissaient ne se refusait  voir un sens symbolique dans ce
rsum de sa vie d'honnte et vaillant homme.

Sir Charles Tregellis continua pendant quelque temps  montrer ses
couleurs carlate et or  Newmarket et ses inimitables costumes 
Saint-James.

Ce fut lui qui inventa de mettre des boutons et des boucles au bas
des pantalons de grande crmonie et lui aussi qui ouvrit des
perspectives nouvelles par ses recherches sur les mrites compars
de la colle de poisson et de l'empois dans le repassage des
devants de chemise.

Les vieux beaux, s'il en reste encore d'gars dans les coins chez
_Arthur_ ou chez _White_, se rappellent peut-tre un arrt rendu
par Tregellis:  savoir que, pour qu'une cravate ait la raideur
convenable, il faut qu'en la prenant par un des angles on la
soulve aux trois quarts. Il y eut alors le schisme d'Alvanley et
de son cole, qui dclarrent que c'tait assez de la moiti.

Puis vint le rgne de Brummel et la rupture dclare au sujet des
collets de velours o toute la ville marcha derrire le nouveau
venu.

Mon oncle, qui n'tait point n pour passer au second rang aprs
n'importe qui, se retira aussitt  Saint-Albans et annona qu'il
en ferait le centre de la mode et de la socit pour remplacer
Londres dgnr.
Toutefois, le maire et le conseil, lui ayant vot une adresse de
remerciements pour ses projets bienveillants envers la ville et
ayant command  Londres des vtements pour cette circonstance,
parurent tous avec des collets de velours.

Cela produisit chez mon oncle un tel dcouragement qu'il se mit au
lit et ne part plus en public.

Sa fortune, par suite de laquelle une noble existence avait peut-
tre t manque, fut rpartie en un grand nombre de petits legs.
L'un d'eux tait destin  Ambroise, son valet, mais il en rserva
 sa soeur, ma mre, assez pour lui faire une vieillesse aussi
ensoleille, aussi agrable que je le pouvais dsirer.

Quant  moi, fil sans valeur auquel sont enfils ces grains, j'ose
 peine ajouter quelques mots sur mon propre compte, de peur que
ces mots par lesquels je dois finir mon chapitre ne servent de
commencement  un autre.

Si je n'avais pas pris la plume pour vous raconter une histoire de
terrien, j'aurais peut-tre russi  vous faire un meilleur rcit
de marin, mais on ne peut pas mettre dans un seul cadre deux
tableaux destins  se faire vis--vis.

Le jour viendra peut-tre o je mettrai par crit tous les
souvenirs que j'ai gards de la grande bataille qui se livra sur
mer.

J'y dirai comment mon pre y finit sa glorieuse carrire en
frottant la peinture de son navire contre celle d'un vaisseau
espagnol de quatre-vingts canons et celle d'un vaisseau espagnol
de soixante-quatorze.

Il tomba sur sa poupe brise en mangeant une pomme.

Je vois les barres de fume en cette soire d'octobre tournoyer
lentement sur les flots de l'Atlantique, puis se lever, monter,
monter, jusqu' ce qu'ils fussent dchirs ces lgers flocons et
perdus dans l'infini bleu du ciel. Et en mme temps qu'eux se leva
le nuage qui tait rest suspendu sur le pays. Il s'amincit,
s'attnua de mme, jusqu'au jour o le soleil de Dieu, l'astre de
paix et de scurit, vint encore briller sur nous et cette fois,
nous l'esprons, sans crainte d'un obscurcissement nouveau.





End of Project Gutenberg's Jim Harrison, boxeur, by Arthur Conan Doyle

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM HARRISON, BOXEUR ***

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