The Project Gutenberg EBook of Essai sur la littrature merveilleuse des
noirs, suivi de Contes indignes de l'Ouest africain franais - Tome premier, by Franois-Victor quilbecq

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Title: Essai sur la littrature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indignes de l'Ouest africain franais - Tome premier

Author: Franois-Victor quilbecq

Release Date: March 24, 2005 [EBook #15458]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR LA LITTRATURE ***




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PARIS ERNEST LEROUX, DITEUR 28, RUE BONAPARTE, VIe



                        ESSAI SUR LA LITTRATURE
                         MERVEILLEUSE DES NOIRS
                                SUIVI DE
                            CONTES INDIGNES
                                  DE
                        L'OUEST-AFRICAIN FRANAIS

                                 PAR

                            F.V. EQUILBECQ
                   ADMINISTRATEUR-ADJOINT DES COLONIES


                             TOME PREMIER

                                 1913



_ Monsieur_
Le Gouverneur CLOZEL

_En tmoignage de respectueuse reconnaissance_.




PRFACE

Pour bien connatre une race humaine, pour apprcier sa mentalit,
pour dgager ses procds de raisonnement, pour comprendre sa vie
intellectuelle et morale, il n'est rien de tel que d'tudier son
folklore, c'est--dire la littrature nave et sans apprts issue de
l'me populaire et nous la livrant dans sa nudit primitive.

Aussi convient-il d'encourager tous ceux qui, appels par leurs
fonctions  vivre au contact de populations aussi mal connues de nous
que le sont encore les Noirs de l'Afrique Occidentale, ont eu la
patience et le talent d'couter parler les indignes et de recueillir de
leur bouche les contes merveilleux ou lgendaires, les fables d'animaux,
les apologues satiriques qui constituent le fond de la littrature orale
de ces peuplades prives de littrature crite.

Par tout le continent africain, et notamment dans l'immense rgion qui
s'tend entre le Sahara et la fort quatoriale et que nous appelons
communment le Soudan, cette littrature orale fleurit depuis des
sicles et elle a acquis, de gnration en gnration, une richesse et
une ampleur d'autant plus considrables que, sauf dans une minorit de
musulmans instruits et verss dans la langue arabe, aucune littrature
crite n'est venue lui faire concurrence.

Un certain nombre de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires
et d'officiers ont rapport d'Afrique des contes, des fables et des
lgendes et les ont publis dans des ouvrages divers ou dans des
articles de revues. Mais ces publications ont le dfaut d'tre
disperses et par suite peu accessibles  ceux que le folk-lore ngre
intresse plus particulirement. Les recueils proprement dits de contes
soudanais sont rares  l'heure actuelle, bien que l'diteur Ernest
Leroux nous ait dots,  cet gard, d'une bibliothque renfermant des
ouvrages aussi prcieux et intressants que ceux de Brenger-Fraud, de
Ch. Monteil, de Dupuis-Yakouba, de P. de Zeltner.

Grce au concours bienveillant de M. le Gouverneur Clozel, que
l'on trouve toujours dispos  favoriser toutes les publications
d'ethnographie et de linguistique soudanaises, cette bibliothque
s'enrichit aujourd'hui d'une nouvelle srie, due  M. l'administrateur
Equilbecq, srie dont le prsent volume ne forme que le dbut et dont
l'importance ni l'intrt n'chapperont  personne.

Les hasards de sa carrire ont promen M. Equilbecq du Sngal au Niger
et des montagnes de la Guine aux valles marcageuses de la Volta.
Partout o il est pass, il s'est mis en relation avec les griots, qui
forment en quelque sorte la caste littraire chez les populations du
Soudan, et il a collectionn toutes les histoires qu'il a pu se faire
conter. Sa moisson a t fort riche et se trouve tre fort varie. Mais
il ne s'est pas content de moissonner: il a voulu tirer parti de sa
rcolte et il nous prsente aujourd'hui une tude d'ensemble sur la
littrature populaire du Soudan que tout le monde lira avec le plus vif
intrt et que les folkloristes en particulier salueront avec le plus
vif plaisir.

Les deux principaux mrites de son travail,  mon avis, se rsument
en ceci: d'une part la multiplicit et la varit des contes publis,
d'autre part les considrations gnrales dont il fait prcder sa
publication et qui l'clairent d'un jour tout spcial.

Je suis persuad que son ouvrage rencontrera le succs auquel il a
droit: les spcialistes, comme je l'indiquais  l'instant, y trouveront
matire  complter leurs connaissances et sans doute  dcouvrir des
aperus nouveaux; la masse du public, elle aussi, voudra lire ce livre
et ceux qui le suivront, car, aujourd'hui comme au temps de La Fontaine,
nous aimons tous et toujours  nous faire conter l'histoire de Peau
d'Ane; notre plaisir se double mme d'une piquante sensation de
curiosit lorsque c'est un ngre qui nous la conte, pourvu que ce ngre
ait trouv un interprte aussi averti que l'est M. Equilbecq.

Maurice Delafosse, _Administrateur en Chef des Colonies_.



                    AUX LUEURS DES FEUX DE VEILLE
                           CONTES INDIGNES
                     De L'Ouest-Africain Franais.




                       ESSAI SUR LA LITTRATURE
                        MERVEILLEUSE DES NOIRS


SOMMAIRE DES CHAPITRES

Chapitre 1.--_Prliminaires et expos du plan_.--Dans quelles conditions
ces contes ont t recueillis. Leur utilit pour l'tude de la
psychologie indigne. Ncessit de les transcrire avant qu'ils aient
perdu leur caractre pr-islamique. De quelle faon la forme a t
respecte. Justification d'un titre, en apparence, un peu gnral.
Sources diverses des contes. Contes personnels et contes, tirs d'autres
folkloristes, tudis dans cet essai.

Bibliographie.

Plan de cette tude. Classification des contes d'aprs leurs caractres
prdominants: lgendes cosmogoniques, ethniques, hroques, sociales,
pseudo-scientifiques. Rcits d'imagination pure: anecdotes,
hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel et
merveilleux macabre. Contes didactiques de morale thorique et de morale
pratique. Fables. Lgende burlesque de l'hyne et du livre. Contes
grillards. Contes  combles. Contes charades. Cette classification est
toute relative.

Chapitre II.--_Le fond et la forme dans la littrature indigne_.--1
Fond: Thmes favoris des noirs, 2 Forme: Leurs procds de
prdilection. Comparaison  ce point de vue avec les Indo-Europens:
Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechstein).--Bretons (Barsaz-Breiz,
Luzel, Le Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Franais (Perrault, Mme
d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont).--Histoire de France.--Scandinaves
(Andersen, Lgende de Sire Olaf dans le bal des Elves)--Smites (1001
nuits et lgendes bibliques).

Procds qui semblent exclusivement indignes.

Thmes indo-europens qui ne paraissent pas avoir t traits dans la
littrature merveilleuse des noirs.

Le chevaleresque dans les lgendes indignes. Les Torodo.

Le symbolisme indigne: les apologues.

L'onomatope.

La forme du conte. Les parties rythmes et chantes. Un jugement
prmatur rectifi par l'exprience.

Chapitre III.--_Personnages merveilleux des contes indignes_.--1
Personnages merveilleux. La divinit: Allah, Outnou, Ouinnd, NGouala.
Potentats dbonnaires Les guinn. Pourquoi on a diversifi leurs
appellations gnriques. Diffrence avec les djinns arabes. Mlange du
gnie africain et du dmon smite. Rpugnance des noirs  les
dsigner sans priphrase. Leurs diverses appellations. Gants et
nains.--Personnification des 4 lments:

Les dmons et les hafritt. Les animaux-gnies. Conceptions diffrentes
des animaux, personnages des contes et des animaux jouant un rle dans
les fables.

Aspect physique des guinn. Effet produit par leur vue. Moyen d'en
viter ou d'en rparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma,
gottr.

Moeurs des guinn. Leur caractre. Moyens de se soustraire  leur
malfaisance. Intervention ventuelle.

Leurs unions avec la race humaine. Leurs mtis. Enlvements et
substitutions d'enfants. Les batitdo.

Dure de la vie des guinn. Goules et vampires. Sorciers et
anti-sorciers. Jettatori.

Vgtaux, minraux, objets, abstractions jouant un rle dans les contes.

Talismans. Remdes merveilleux. Armes magiques.

Chapitre IV.--_Les fables et leurs acteurs_.--Personnages
non-merveilleux des fables et des contes. Les professions mises en
scne.

But des fables indignes. Sont-ce des satires sociales?

Les deux grands premiers rles. Le livre roublard et sceptique, mais
serviable; l'hyne stupide et crdule, froce, vorace et infatue.
Divers sobriquets de l'hyne. Son rle dans les contes.

Rle de l'homme dans les fables. Portrait peu flatt.

Animaux divers jouant un rle frquent dans les fables.

Le roi des animaux dans la littrature indigne: Lion, lphant et
hyne, le riz, l'araigne.

Chapitre V.--_Dductions pour la comprhension de la psychologie
indigne_.--_Conclusion_.--Rvlation, par les contes et fables, non de
ce que sont les noirs, mais de ce qu'ils rvent d'tre tant au point de
vue idal qu'au point de vue pratique. Quelques aphorismes de morale des
apologues. Psychologie succincte des indignes.

A) Sentiments: 1 Sentiments affectifs. Sentiments de famille.
Conception de la beaut. Instinct sexuel.

2 Sentiments religieux prislamiques. Solidarit raciale. Esprit
d'association. Dvouement au matre. Magnanimit. Reconnaissance.
Charit. Humeur hospitalire. Respect de la vieillesse.

Sentiments envers les animaux--envers les captifs. Vanit. Sens de
Tordre et de la discipline.

B) Ides: Indiffrence pour la vie. Admiration du courage, de la ruse.
Considration pour la complaisance, la courtoisie. Indulgence pour
la paresse ingnieuse. Mpris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur
fanfaronne, de la prtention, de l'ivrognerie, de l'intemprance verbale
et de l'indiscrtion.

Got pour les paris risqus.

Les hypothses cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.

Conclusion.--But de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le
travail de ceux qui voudront approfondir une matire, digne d'une tude
plus pousse que celle-ci.




                      ESSAI SUR LA LITTRATURE
                       MERVEILLEUSE DES NOIRS



Chapitre I.--Prliminaires et expos du plan.--Dans quelles conditions
ces contes ont t recueillis.--Leur utilit pour l'tude de la
psychologie indigne.--Ncessit de les transcrire avant qu'ils aient
perdu leur caractre pr-islamique.--De quelle faon la forme a t
respecte.--Justification d'un titre, en apparence, un peu trop
gnral.--Sources diverses des contes.--Contes personnels et contes,
tirs d'autres folkoristes, tudis dans cet essai.

Bibliographie.

Plan de cette tude.--Classification des contes d'aprs leur caractre
prdominant: lgendes cosmogoniques, ethniques, hroques, sociales,
pseudo-scientifiques.--Rcits d'imagination pure: anecdotes,
hallucinations individuelles, merveilleux simplement surnaturel,
merveilleux macabre, contes de morale thorique et de morale
pratique.--Fables. Lgende burlesque de l'hyne et du livre.--Contes
grillards.--Contes  combles.--Contes charades.

Cette classification est toute relative.

Depuis dix ans bientt l'auteur de ce recueil a successivement servi,
au Sngal, en Guine et au Soudan, dans l'Administration des Affaires
Indignes. Pendant ce temps il a mis  profit les loisirs que lui
laissait son travail pour transcrire les contes populaires du pays
que lui racontaient des indignes de toutes classes et de toutes
professions: griots[1], gardes, interprtes, dioulas[2], laptots[3],
simples cultivateurs.

[Note 1: Musiciens ou bouffons indignes.]

[Note 2: Colporteurs.]

[Note 3: Matelots ou piroguiers au service de l'Administration.]

Ce travail ne lui a pas t corve et il ne dissimule pas que le plaisir
d'entendre narrer des histoires que beaucoup tiennent pour uniquement
puriles a tout d'abord sensiblement stimul sa vocation naissante de
folkloriste. Mais il n'a pas tard  se rendre compte du parti qui
peut tre tir de ces rcits pour la comprhension de la psychologie
indigne. Le noir, qui se droberait  un interrogatoire prcis, dont
le but, pressenti, veille en lui une dfiance confuse, se rvle au
contraire en toute ingnuit dans ses contes o se traduisent les
tendances--tout au moins idales--de la race. Il n'prouve aucune fausse
honte  exposer, sous l'apparence d'un rcit fantaisiste, la conception
qu'il a de l'univers et de sa formation, des lois, morales et naturelles
qui le rgissent et, en gnral, de la vie.

Au point de vue pratique, l'utilit de ces rcits n'est pas moindre pour
le fonctionnaire qui entend diriger les populations assujetties au mieux
des intrts du pays qui l'a commis  cette tche. Il faut connatre
celui que l'on veut dominer, de faon  tirer parti tant de ses dfauts
que de ses qualits en vue du but que l'on se propose. Ce n'est qu'ainsi
qu'on parvient  s'assurer sur lui ce prestige moral qui fait les
suprmaties effectives et durables.

Les conclusions que l'on peut tirer de la lecture des contes sous ce
rapport ont, au moins, une valeur confirmative de ce que l'observation
directe du noir nous aura dj appris.

D'autre part,  cette heure o l'Islam envahit de plus en plus la terre
d'Afrique, il est bon d'enregistrer sans retard des traditions qui ne
sont pas encore tout  fait dnatures dans les pays dj islamiss
et qui, dans les rgions encore intactes, ont conserv--ou peu s'en
faut--leur puret. Ces traditions sont les suprmes vestiges des
croyances primitives de la race noire et,  ce titre, mritent d'tre
sauves de l'oubli.

Elles le mritent encore au point de vue littraire. Le fond des rcits
et la faon dont ils sont traits les maintiennent au niveau des contes
populaires indo-europens ou smites, avec lesquels ces rcits offrent
d'ailleurs de manifestes ressemblances.

Quant  la forme qu'on a respecte, autant qu'il tait possible de le
faire pour tre compris des lecteurs franais, elle est, esprons-nous,
celle mme que comporte la narration de contes populaires[4]. Les contes
recueillis de 1904  1910 ont t stnographis sous la lente dicte des
narrateurs indignes: Ahmadou Diop, Boubakar Mamadou, Amadou Kouloubaly,
Ousmann Guiss, Gaye B, etc. Ceux transcrits au cours des annes 1911
et 1912 ont t traduits par Samako Niembl, un interprte intelligent,
parlant assez correctement le franais et je pourrais dire qu'ils sont
plutt son ouvre que la mienne, si je n'avais essay, par quelques mots
changs  et l, de donner  son style la vivacit et l'expression
qu'il ne pouvait, malgr une connaissance assez avance de notre langue,
lui communiquer autant qu'il l'aurait souhait.

[Note 4: Nombre de personnes, qui ne s'attendaient gure  trouver
chez le noir une imagination aussi varie, m'ont demand si j'tais bien
certain que ces contes fussent vraiment populaires ou si l'on ne pouvait
les supposer, au contraire, l'oeuvre et l'apanage exclusif de relatifs
lettrs. J'ai rpondu, je rponds encore ceci que ceux qui me les ont
raconts appartenaient tous aux classes les plus modestes de la socit;
que d'ailleurs, au cours de dplacements qui m'amenaient parmi des
peuplades trs diverses; j'avais entendu raconter avec quelques
variantes insignifiantes, les mmes rcits. Ainsi Le fils du srigne
(ouolof), Le plus terrible des tres anims (bambara) Kahu l'omniscient
(peuhl). Trois frres en voyage (gourmanti), exposent mmes symboles et
les deux premiers reproduisent  peu prs le mme rcit. Il en est de
mme d'un conte mssi recueilli par Froger qui est conu sur le mme
plan. Je pourrais multiplier les exemples, mais je prfre indiquer ces
rapports en note  la fin du conte qui en occasionne la constatation.]

J'insiste sur ce point que ni le fond ni les dtails n'ont eu  souffrir
de ce souci d'amlioration de la forme.

On trouvera ici beaucoup d'expressions locales, familires sans doute
aux coloniaux, mais mdiocrement intelligibles, sauf explication, pour
le lecteur europen. J'ai cru pourtant devoir les conserver pour laisser
au rcit sa couleur locale encore qu'il y ait une incohrence apparente
 mlanger dans un mme conte des expressions ouoloves comme tir[5]
et soussou comme kl[6]. En fait, notre occupation, en amenant des
rapports plus frquents entre populations qui s'ignoraient  peu prs
auparavant, favorise la cration d'une sorte de sabir ouest-africain
au sein duquel des vocables du Ouada voisineront bientt avec des
expressions du Cayor ou du Baoul. Ce sabir contient en puissance le
patois futur de l'A.O.F. dont le franais restera--nous y comptons--la
langue officielle et littraire.

[Note 5: Couscous.]

[Note 6: Amant.]

Les contes enregistrs dans ce recueil manent de sources assez diverses
pour justifier plus qu' demi le sous-titre, gure trop gnral, qui
leur a t donn. Pour que ce sous-titre ft absolument lgitime, il
faudrait qu'au nombre des contes rassembls ici figurent ceux de la
Cte d'Ivoire et du Dahomey. Nanmoins, tant donnes les grandes
ressemblances des contes de ces deux dernires colonies[7] avec ceux des
trois autres pays composant le Gouvernement Gnral, on peut dire qu'il
existe une littrature ouest-africaine, homogne dans ses grandes
lignes et provenant d'une mentalit gnrale commune. C'est pourquoi
le sous-titre Contes indignes de l'Ouest-Africain, franais semble
pouvoir tre maintenu.

[Note 7: Voir pour la Cte d'Ivoire, les contes de Delafosse et
notamment: Le ciel, l'araigne et la mort. La conqute du Baoul. Le
crapaud et le camlon, etc.]

Quant au titre principal: _Aux lueurs des feux de veille_, il
s'explique par les conditions dans lesquelles se racontent gnralement
ces rcits. C'est le soir, aux lueurs vacillantes du feu prs duquel les
noirs attardent leurs veilles, sinon dans le flou laiteux d'une nuit
lunaire, qu'on les entend narrer le plus volontiers. La pnombre
ajoute son charme de mystre au merveilleux pittoresque des contes. Si
l'impression devient trop angoissante, un conte grillard, une fable
satirique dissipent la terreur qui commence  peser sur l'auditoire.

Il semble mme que ce dcor de demi-obscurit soit devenu indispensable
pour le conteur. A l'exception, en effet, des noirs qui ont longuement
vcu en contact avec nous et qui ont acquis  ce contact un certain
scepticisme, il n'est gure de narrateur qui raconte volontiers ses
lgendes  la lumire du soleil. J'en ai acquis la certitude par ma
propre exprience.

L'indigne prouve une sorte de dfiance instinctive qui le fait
rpugner tout d'abord  livrer ses traditions  la curiosit des Blancs.
Il ne peut saisir pour quelle raison l'Europen, qui affiche souvent
l'incrdulit, peut s'intresser  des rcits de vieillards ou
d'enfants. Aussi cherche-t-il une arrire-pense  cette curiosit.
Il faut le convaincre peu  peu, feindre soi-mme de croire aux tres
mystrieux de la nuit et surtout lui prouver, par des citations
d'histoires de mme nature, que dj l'on a mis d'autres conteurs en
confiance. Alors il ne se dfend plus et loin d'tre hsitants  votre
appelles contes affluent bientt... d'autant mieux que la perspective
d'un bounia (cadeau) dtermine les bons vouloirs, d'abord indcis.

Il rsulte de ce qui vient d'tre dit que la rcolte des contes, assez
maigre au dbut des recherches, se fait de plus en plus fructueuse au
bout d'un certain temps: 41 des contes de ce recueil ont t enregistrs
de 1904  1907; 47, de 1909  1910, en moins de 6 mois et 187 de juillet
1911  octobre 1912. On voit la progression!



SOURCES DES CONTES

La majeure partie est d'origine bambara (70).

Puis viennent, par ordre de frquence.

Peuhl (ou Torodo)..................... 54
Gourmanti............................ 42
Ouolof................................ 26
Haoussa............................... 24
Malink............................... 23
Hb.................................. 17
Mssi.................................  8
Soussou...............................  3
Kouranko..............................  2
Snofo................................  2
Kissi.................................  1
Khassonk.............................  1
Dyerma................................  1
Gourounsi.............................  1

Voici la rpartition dtaille de ces contes, classs par races, pour
permettre  ceux qui dsireront tudier plus spcialement la littrature
merveilleuse de telle ou telle race, de se retrouver plus aisment dans
ce recueil:

CLASSIFICATION DES CONTES PAR RPARTITION ENTRE LES DIVERSES RACES


I. Contes Ouolof (26).

La lgende de Didiane NDiaye.
Les trois gloutons.
La fille d'Aoua Gaye.
L'ensorcele de Thivaly.
Le laptot gifl.
Le guhuel et le damel.
Les incongrus.
Le lion, le guinn et le ouarhambn.
Le fils du srigne.
Les matres de la nuit.
Le chat-guinn de Saint-Louis.
L'enterr vif.
La prcaution inutile.
Le spahi et la guinn.
Le ngortann.
Le cabri.
Mamadou et Anta la guinn.
Le milicien et les cabris.
Le chasseur de Ouallalane.
Service de nuit.
Une ronde impressionnante.
Hammat et Mandiaye.
Le guinn altr.
La sage-femme de Dakar.
Les talibs rivaux.
Ibrahima et les hafritt.

II. CONTES SOUSSOU (3).

Le fils des bri.
L'enfant de Salatouk.
L'almamy-caman.

III. Contes Dyerma (1).

L'homme touffu.

IV. Contes Gourounsi (1).

Le canari merveilleux.

V. Contes Snofo (2).

L'lphantiasis de Moriba.
Les prsents des faro.

VI. Contes Mssi (8).

Les six gants et leur mre.
L'hyne, le livre et le calao.
La lionne et l'hyne.
La lionne et le chasseur.
Le fils du seigneur Ouinnd.
L'organe dnonciateur.
Le mauvais gardien.
La case de cuivre ple.

VII. Contes Malink (23).

Le minimini.
La tloguina de Dfolo.
Le chtiment de la dito.
Le konkoma.
Dro et ses frres.
Le chien et le camlon.
Namara Soundita.
Le rapt des mtaux prcieux.
L'igname.
Le guina du tli.
Le roi et le lpreux.
La fausse fiance.
Le petit sorcier.
La sorcire punie.
Le feu des guina.
La guiloguina.
La chvre domestique.
Fadro.
La premire des dots.
Le pupille du cailcdrat.
L'hyne et le singe vert.
La gourde.
Les calaos et les crapauds.

VIII. Contes Haoussa (24).

Le vampire.
L'hermaphrodite.
La moqueuse.
Les amants fidles.
Le prince qui ne veut pas d'une femme niasse.
Jalousie de co-pouse.
L'avare et l'tranger.
L'implacable crancier.
La femme-biche.
Mariage ou clibat?
La femme de l'ogre.
Le lionceau et l'enfant.
L'orpheline de mre.
Takis, le taureau de la vieille.
Le jaloux assagi.
Le dioula et le livre.
La bergre de fauves.
L'hyne et le plerin.
Aubaine manque.
Les trois femmes du sartyi.
La fanfaronnade.
Les six compagnons.
Le riche et son fils.
Khadidya l'avise.

IX. Contes Peuhl (ou Torodo) (54).

Kahu l'omniscient.
La cliente de mauvaise foi.
Hbleurs bambara.
La tte de mort.
L'arbre  fruits humains.
La geste de Samba Guldio Digui.
Les adroits voleurs.
Bassirou et Ismala.
Billi.
Aux ftes de la circoncision.
L'hyne machiavlique.
Frre livre rgle ses dettes.
Les coups de main du guinnrou.
Amady Sy, roi du Boundou.
L'anctre des griots.
Le bien qui vous vient en dormant.
Les coureurs mrites.
Une leon de courage.
La buse et le soleil.
Bissimilaye et Astafroulla.
Le bengala d'ne.
Ingratitude.
Le vieillard, son fils et les sept ttes.
Samba et Dioummi.
La chvre grasse.
Le choix d'un lanmdo.
Les quatre fils du chasseur.
Amatelenga.
L'origine des pagnes.
Hammadi Diammaro.
Le guinnrou de Fonfoya.
Le melon rvlateur.
L'intrus dans l'Aldiana.
Le mariage de Niandou.
L'lphant de Molo.
L'ivresse de l'hyne.
La bague aux souhaits.
Les dons merveilleux du guinnrou.
Le kitdo veng.
La femme fatale.
Le fils adoptif du guinnrou.
La chvre au mauvais oil.
Mdiou le charitable.
La Mauresque.
La mounou de la Falm.
L'homme au piti.
Le koutrou porte-veine.
Fatouma Siguinn.
Le karamoko puni.
Les fourberies de MBaye Poullo.
Le bark.
Les prtendants de Fatoumata.
Quels bons camarades!
Le pardon du guinnrou.

X. Contes Hab (17).

En retour d'une offrande de farine.
Le lab et le ybem du cailcdrat.
La mangeuse de clients.
La fiance de race yblisse.
Le cong  l'hyne.
Le fer qui coupe le fer.
Affront pour affront.
Le chiffon magique.
Anntimb, ravisseur du bohi.
L'anneau de la tourterelle.
Amadou Kkdiourou, sauveur des siens,
La sentence du koutrou.
Le feint lpreux.
Les anctres des Bozo.
L'assistante de la nuit de noces.
Les ailes drobes.
La case magique du dfil.

XI. Contes Gourmanti (42).

Le cadavre ambulant.
Trois frres en voyage.
Les deux voleurs.
Le lri reconnaissant.
L'anguille et l'homme au canari.
Les mfaits de Fountinndouha.
La tortue et la pintade.
Le miel aux tyityirga
Goumbli-Goumbli-Niam etc.
Les tomates de la pori.
Concours matrimonial.
Le cultivateur.
La fille qui voulait apprendre  chanter.
La crance de la Mort.
Le tailleur de boubous en pierre.
Revanche conjugale.
La vengeance du pori.
L'hyne et le poulet sans plumes.
La termitire-aux-pora.
Le procs funbre de la bouche.
La protection des djihon.
La grenouille indiscrte.
La femme enceinte.
Chacun son tour!
Le cheval noir.
La queue d'yboumbouni.
Les deux faux dioulas.
La nyinkona.
Au temps de la famine.
Outnou et le marabout.
Une leon de bont.
L'invention des cases.
Les perfides conseillers.
La revendication du livre.
Le tisserand et le serpent.
Bnipo et ses soeurs.
Les orphelines.
Le courage mis  l'preuve.
Les prtendants.
Diadiri et Maripoua.
Le livre qui traya la vache de brousse.
Le bouvier d'Outnou.

XII. Contes Bambara (70).

Le riz de la bonne pouse.
A la recherche de son pareil.
Bala et Kounandi.
La tortue et l'oiseau-trompette.
La case des botes de brousse.
La plus terrible des cratures.
Ybilis.
Le plus brave des trois.
D'o vient le soleil.
Les deux vrits de la chvre.
Binanmb, l'homme  la sagaie.
Le bouc et l'hyne  la pche.
Histoire de NMolo-la-crapule.
NDar ou l'enfant-n-avec-des-dents.
Pourquoi les poules parpillent leur manger.
Amadou Sofa Ninyi.
Le lion, le sanglier et le livre.
L'preuve de la paternit.
Soutadounou.
La fille du massa.
Les ouokolo et l'apprenti chasseur.
Le fama et le marabout.
La famille Ditrou  la cure.
Les obligs ingrats de NGouala.
Les oeufs de blissiou.
Le mari jaloux.
Les voleurs de miel.
La flte d'Ybilis.
Le matre chasseur et ses deux compagnons.
La lionne coiffeuse.
Au village des sorciers.
Le livre et l'hyne aux cabinets.
Les funrailles du calao.
Le chien de Dyinamissa.
La peur de l'eau.
Les gnrosits de l'hyne.
La conqute du dounnou.
Mamady-le-chasseur.
La femme aux sept amants.
Les deux jumelles.
Les nyama et le cultivateur.
Le livre, l'hyne et le taureau de guina.
L'hyne et l'homme, son compre.
Le sounkala de Marama.
La martre punie.
Engagement d'honneur.
Le diable jaloux.
L'hyne commissionnaire.
Le joli fils de roi.
Les jumeaux de la pauvresse.
En l'anne des grlons comestibles.
Le singe ingrat.
Zankni Karto, l'agaceur de malechance.
Le dispensateur de pluie.
Le couard devenu brave.
Les pleureurs et le cultivateur.
Le fils du matre voleur.
Ntyi vainqueur du boa.
Le chien lutteur.
Les insparables.
Le boa mari.
Les sinamousso.
Le livre et les pleureurs.
Les musiciens ambulants.

Les deux Ntyi.
La revanche de l'orphelin.
Quelqu'un qui cherchait aussi malin que soi.
Le boa du puits.
Le forage du puits.
Les deux intimes.

XIII. CONTES KOURANKO (2).

Le cheval de nuit.
Nancy Mra.

XIV. CONTES KHASSONKE.

Le dvouement de Yamadou Hve.

XV. CONTES KISSO.

Chassez le naturel.


Dans cette tude de la littrature merveilleuse indigne je tiendrai
compte, non seulement des rcits recueillis par moi personnellement,
mais encore de ceux publis par diffrents folkloristes.

Afin que le lecteur puisse contrler les sources trangres auxquelles
je me rfrerai au cours de ce travail, je les indique ci-dessous en une
brve notice biographique.

ARCIN, _La Guine franaise_. Challamel, diteur, 1907[8].

[Note 8: Il existe encore d'autres ouvrages que je n'ai pu consulter
en temps utile: _L'ancien royaume de Dahomey_, par Le Hriss (Larose
dit.). _Lgendes de la Sngambie_ (Brenger-Fraud, Leroux dit.),
_Contes haoussa_, par Landeroin et un recueil de contes ouolof par un
abb. On peut se procurer ce dernier ouvrage en s'adressant au dlgu
apostolique  Dakar.]

BAROT, _L'Ame soudanaise_. Pages libres, 1902.

MGR. BAZIN, _Dictionnaire Franais-Bambara_. Imprimerie Nationale, 1901.

BRENGER-FRAUD, _Contes populaires de la Sngambie_. Leroux diteur.

DELAFOSSE, _Essai sur la langue agni_. Andr diteur, 1901.

Lieutenant DESPLAGNES, _Le plateau central nigrien_. Larose, diteur,
1907.

DUPUIS-YAKOUBA, _Contes des Gow_. Leroux, diteur, 1911.

FAIDHERBE, _Le Sngal_.

FROGER, _Etude sur la langue mossi_. Leroux, diteur, 1910.

DE GUIRAUDON, _Manuel de langue foule_. Welter, diteur, 1894.

Lieutenant LANREZAC, _Essai sur le folklore indigne_. Revue Indigne,
1908.

MOUSSA TRAVL, _Manuel bambara_. Geuthner, diteur, 1910.

UN MISSIONNAIRE DE SGOU, _Manuel de bambara_. Maison Carre, Alger,
1905.

Pour les contes d'origine indo-europenne:

Contes des Bretons armoricains, par Luzel. Bibliothque populaire
Gauthier-Villars.

Barsaz-Breiz, par H. de la Villetnarqu. Franck diteur, 1846.

Contes de Grimm. Philipp RECLAM, Leipzig.

La Bretagne, par Pitre-Chevalier. W. Coquebert diteur.

Contes des 1001 Nuits, traduits par Galland.

Contes indits des 1001 Nuits, traduits par de Hammer et Trebutien.
Doddey diteur, 1828.


L'tude de ces divers contes[9] se subdivisera comme suit:

I. Classification des contestables et lgendes d'aprs leurs caractres
prdominants.

II. Thmes favoris des conteurs. Procds les plus usits pour provoquer
l'intrt et l'motion. Comparaison, au double point de vue du fond et
de la forme, avec les conteurs indo-europens et smites. Influences
trangres possibles.

[Note 9: Les contes qui ne me sont pas personnels feront l'objet
de notes en bas de page ou seront compars aux contes correspondants
recueillis par moi dans des notes spciales mises  la fin de chacun de
ces derniers contes.]

III. Personnages des contes. Personnages humains et extra-humains.
Professions le plus souvent mises en scne. Les animaux _dans les
contes_. Caractre essentiel, diffrent de celui qui leur est attribu
dans les fables.

IV. Personnages animaux des fables. Le geste burlesque de l'hyne et du
lierre: comparaison avec le roman du Renard.

V. Conclusion.--Le noir d'aprs ses contes et fables. Sa morale idale.
Sa morale pratique. Quels modles il se propose et quels exemples il
suit.

Je renvoie aux sommaires dtaills des chapitres qui se trouvent en tte
de cet essai.


I.--CLASSIFICATION GNRALE D'APRS LES CARACTRES PRDOMINANTS.


On peut rpartir ces rcits entre 7 grandes catgories:

A. Lgendes cosmogoniques, ethniques, hroques et sociales.

B. Contes de science fantaisiste (histoire naturelle, astronomie, etc.).

C. Rcits d'imagination pure et dpourvus d'intentions didactiques.

D. Contes  intentions didactiques, tant de morale pure que de morale
pratique.

E. Fables. Geste burlesque du livre et de l'hyne.

F. Contes grillards. Contes  combles (se confondant souvent avec les
contes grillards).

G. Contes-charades[10].

[Note 10: Genre des Roetselmoehrchen allemands.]


Cette division en catgories n'a rien que de relatif et, pour l'tablir,
j'ai d ne tenir compte que du caractre le plus marqu du rcit 
classer, alors que, par ses caractres accessoires, ce mme rcit
pourrait se voir rang dans une ou deux autres catgories.

Nous allons voir, en tudiant chacune de ces grandes catgories,
qu'elle comporte encore d'autres subdivisions. Indiquer dans le tableau
ci-dessus ces subdivisions nuirait  la clart de la classification.


_A. Lgendes cosmogoniques, etc._

Ces lgendes essaient d'exposer--sans grande conviction, d'ailleurs--la
cration du monde, l'origine de certaines races ou de certains peuples,
l'histoire des hros fabuleux, l'volution de la civilisation.

Je n'ai recueilli que peu de lgendes cosmogoniques ou mtaphysiques;
ce sont les contes intituls: D'o vient le soleil[11]--La crance de
la Mort--Le chien et le camlon--L'anguille et l'homme au canari--Les
nyama et le cultivateur. Mais on en trouvera de nombreux exemples
chez d'autres folkloristes. Ainsi, la controverse du crapaud et du
camlon[12] nous apprend qui, des montagnes ou de la boue, a t cr en
premier lieu; celui du Dluge universel nous expose la tradition agni
sur ce sujet. Le conte de Froger, intitul: Le genre humain lucide
le problme de la cration de la femme selon les Mssi. Enfin, la
diffrence des races et l'infriorit des noirs sont expliqus par des
contes divers de Laumann, d'Ollone, d'Arcin[13] et de Brenger-Fraud[14].

[Note 11: Pour les contes cits, se rfrer  la table des matires
_alphabtique_ qui sera publie  la fin de l'ouvrage termin.]

[Note 12: Delafosse, Essai de manuel de la langue Agni. La formation
du Monde. Le Dluge universel.]

[Note 13: Arcin, La Guine franaise.]

[Note 14: Contes populaires de la Sngambie. (Voir aussi Vigne
d'Octon cit par Arcin (le 1er griot) et Brenger-Fraud L'origine des
griots et des lab. _Op. cit._).]

L'volution de la civilisation, telle que l'entendent les noirs, se
trouve expose dans les contes ci-aprs: L'invention des cases.--Le
minimini ou la fondation des villages.--La conqute du dounnou
et Antimb, ravisseur du bohi, (relatifs  l'invention des
tambours).--L'anctre des griots.--Le cadavre ambulant.--La premire des
dots.--Les sinamousso.

La lgende se fait historique ou quasi-historique pour expliquer
l'origine de divers tn[15]. Voir  ce sujet les contes de Fadro--de La
femme enceinte--du Cheval noir--du Lionceau et l'enfant.

[Note 15: Le tn est l'animal tabou pour une famille, une race
ou une tribu, celui qu'on ne doit pas tuer, ni surtout manger quand on
appartient au groupement pour lequel il est sacr. C'est aussi une sorte
de blason rudimentaire.]

Elle est mme dlibrment historique--abstraction faite du
merveilleux--quand elle clbre les exploits d'un hros mythique comme
Samba Gundio Digui (La geste de S.-G. Digui) Namara Soundieta, NDar,
Amadou Sefa Ninyi, la fondation d'une dynastie royale: (Lgende de
NDiadiane, NDiaye), la conqute du pouvoir (L'lphant de Molo) ou
encore quand elle rappelle les aventures des Sorko pcheurs ou des Gow
chasseurs du Niger[16] l'migration des Agni, sous la conduite d'Aoura
Pokou, leurs guerres au Baoul contre les Gori[17], la faiblesse
paternelle du damel Amady NGn[18], la folie caligulienne de l'almamy
torodo Amady Si (Amady Si, roi du Boundou) le dvouement du Khassonk
Yamadou Hv ou de la fille du massa, etc., etc.[19].

[Note 16: Ajouter Malick Sy (Lgendes de Brenger-Fraud et de
Lanrezac). La fondation de l'empire Diolof (B.-F.).]

[Note 17: Dupuis-Yakouba, Contes des Gow et Desplagnes Le Plateau
central nigrien.]

[Note 18: Delafosse, op. cit.]

[Note 19: Conte de Brenger-Fraud. Damel signifie roi en
cayorien.]

On pourrait s'tendre longuement l-dessus, mais de plus longs
dveloppements contraindraient  dpasser le cadre, peut-tre trop ample
dj, qu'on s'est impos pour cette tude.


_B. Contes de science fantaisiste_.

Ces rcits, bien entendu, ne prtendent nullement  la science et c'est
trs consciemment qu'ils procdent de l'imagination de leurs conteurs.
Les auditeurs ne les tiennent gure, non plus, pour scientifiques et
leur demandent un amusement bien plutt qu'un enseignement.

Le plus souvent ils donnent la cause originelle des particularits
physiques de certains animaux: les zbrures horizontales du pelage
de l'hyne (L'hyne et l'homme son compre); la dclivit de son
arrire-train (Les gnrosits de l'hyne--La chvre grasse); les
rayures abdominales de la biche (La femme-biche); ils expliquent
pourquoi les grenouilles n'ont plus de queue (La grenouille indiscrte)
pourquoi le cheval arbore un si beau panache et l'hippopotame,
un moignon ridicule, en guise d'appendice caudal[20]; d'o vient
l'enfoncement des yeux du singe dans leurs orbites (Le singe ingrat).

[Note 20: Arcin, _op._ cit. Le cheval et l'hippopotame.]

Ils expliquent encore les habitudes qu'ont certains animaux: les
tourterelles, d'aller toujours par deux (Les deux jumelles); l'hyne,
de farfouiller dans la paille bottele (L'hyne commissionnaire); les
poules, d'parpiller leur manger (Pourquoi les poules etc...); les
motifs qu'a la race caprine de redouter l'eau (La peur de l'eau)
ceux qu'elle eut de se rsigner  la domestication (Les chvres
domestiques).

De mme ils exposent l'origine de certains oiseaux (Les obligs ingrats
de Ngouala.--Le cultivateur, etc., etc.).

_C. Rcits _(_merveilleux ou non_) _de pure imagination et sans
intentions didactiques_.

J'ai class dans cette catgorie les contes qui n'ont d'autre but que de
provoquer l'intrt par l'expos d'vnements de deux sortes: les
uns, comportant des personnages de nature fabuleuse et les autres ne
produisant en scne que des personnages de nature humaine qui voluent
au milieu d'une action purement anecdotique ou romanesque.

Il y a lieu de distinguer cette catgorie de celle dont on parlera
immdiatement aprs, en ce que le conteur n'imagine que pour le
plaisir d'imaginer tandis que l'autre catgorie trahit des intentions
d'enseignement moral.


I.--_Rcits merveilleux_.

Les rcits uniquement merveilleux sont les plus nombreux. Il serait
trop long de les numrer. Aussi me bornerai-je  indiquer qu'ils se
subdivisent en 3 classes principales et  donner quelques exemples, afin
de mieux prciser la pense qui a prsid  cette sous-classification.

Ce sont:

I _Les hallucinations individuelles_ o le conteur rapporte ses propres
visions, nes d'un tat d'exaltation tel que la terreur de l'obscurit
ou mme une folie commenante. Les contes d'Amadou Diop ne sont gure
que cela. Je citerai notamment: La fille d'Aoua Gaye--Service de
nuit--Le cabri--Une ronde impressionnante. C'est encore le cas pour La
guiloguina et quelques autres contes correspondant  des impressions
relles de gens affols par un sentiment de la nature que l'on vient
d'indiquer. Dans ces derniers rcits le conteur rapporte un vnement
arriv  d'autres qu' lui (voir Le konkoma--Le chasseur de
Ouallalane--Les matres de la nuit, etc.).

2 _Le merveilleux ordinaire_ o jouent leur rle tous les tres
fabuleux crs par l'imagination des noirs: gnies, hafritt, taloguina,
nains, ogres, animaux-gnies, etc. Ces contes sont trs nombreux. Nous
en tudierons les personnages en dtail au chapitre III (personnages des
contes).

3 _Le merveilleux macabre_. On en trouve des exemples moins nombreux
que ceux de la subdivision prcdente. (Voir les contes d'Ybilis de
La flte d'Ybilis, du Cadavre ambulant, de La fille qui voulait
apprendre  chanter, du Vieillard, son fils et les 7 ttes, de La
moqueuse, de La crance de la Mort de, La sorcire punie, de
L'implacable crancier, du Vampire). Les races gourmanti, haoussa
et bambara surtout, semblent, comme la race bretonne en France, trs
hantes de l'ide de la mort[21].

Il existe un conte gourmande: La femme enceinte analogue au conte
haoussa de L'implacable crancier mais l'impression d'effroi y est
moins intense. De mme, pour une variante malink de La flte d'Ybilis
o la substitution de Thyne au dmon Ybilis attnue l'horreur du conte
bambara.

[Note 21: Cf. aux contes sur Ybilis: Le Ciel, l'araigne et la Mort
(Delafosse _op. cit_.).]


II--_Contes anecdotiques et romanesques_.

A ct de ces rcits fantastiques ou simplement merveilleux se placent
ceux ayant pour base un vnement romanesque ou mme une anecdote sans
porte. C'est le caractre de la majorit des contes recueillis par
Brenger-Fraud dans ses Contes populaires de la Sngambie et d'un
conte du Dr Barot. (Lansni et Maryama.) Parmi ceux du prsent recueil
je citerai tant comme romanesques qu'anecdotiques: Bala et Kounandi--La
Mauresque--Les insparables--Le couard devenu brave--Les deux intimes.


_D. Contes  intentions didactiques_.

Ces contes, que l'on pourrait appeler aussi contes moraux--car leur
didactisme s'inspire gnralement d'un proslytisme moral--sont de deux
sortes: les contes de morale idale (religieuse et musulmane le plus
souvent) ou thorique et ceux de morale pratique ou relle. Ces derniers
contes ont un grand rapport avec les fables et ne s'en diffrencient que
par la nature humaine de leurs personnages.

1 _Contes de morale thorique_.

J'ai dit que les contes de morale thorique prsentent le plus souvent
un caractre religieux. Il convient cependant de noter que cette
religion n'est pas toujours l'Islam. Ainsi Une leon de bont
est srement d'inspiration ftichiste, ainsi que le conte du
Riz-de-la-bonne-pouse[22], celui de La femme fatale ou du Mariage
de Niandou qui prconisent le respect d aux parents et aux personnes
ges.

[Note 22: Cf. Le riz blanc.]

Dans ces divers contes, il n'y a pas intervention divine comme dans les
contes islamiques. Les gnies seuls assurent le respect des principes.
Dans d'autres rcits au contraire c'est Dieu qui intervient sous
divers noms (Allah, Outnou, Ouinnd etc.) soit directement, soit par
l'entremise de ses serviteurs. Il prend le rle de ces tres surnaturels
qui semblent d'anciennes personnifications des forces de la Nature dans
le panthisme dit ftichisme (Voir notamment les contes intituls:
Mdiou le charitable--Le bark--Le marabout et le fama[23]--Les obligs
ingrats de Ngouala--Le ngortann--L'enterr-vif--Le melon rvlateur,
etc).

[Note 23: V. Brenger-Fraud (_op. cit_.). Lgende du bracelet
rapport par le poisson.]

2 _Contes de morale pratique_.

Cette catgorie peut, au point de vue forme, se subdiviser en apologues
symboliques et en contes proprement dits. Parmi les apologues
symboliques il y a lieu de citer: Le guehuel et le damel--Kahu
l'omniscient--La tte de mort--Trois frres en voyage--Le fils
du srigne--Le choix d'un lanmdo, etc. Ces contes, gnralement
sentencieux--ne sont pas toujours aisment intelligibles.

Pour les contes proprement dits o le rcit offre un lment d'intrt
plus accentu, se reporter, entre autres,  ceux-ci aprs dsigns:
Le pardon du guinnrou--Le bien qui vous vient en dormant--Le lri
reconnaissant--et divers contes de Brenger-Fraud[24], de Froger[25] et
de Moussa Travl[26].

[Note 24: V. Brenger-Fraud (_id_.) Le cavalier qui soignait mal
son cheval--Le sage qui ne mentait jamais--L'homme qui avait beaucoup
d'amis--L'ami indiscret.]

[Note 25: Connatre par soi-mme--Enseignements d'un pre  son
fils.]

[Note 26: Le cultivateur et son fils.]


_E. Fables_.

On pourrait ranger les fables dans la 2e classe de la catgorie
prcdente (morale pratique) si elles ne prsentaient ce caractre
spcial que leurs principaux acteurs sont des animaux,  l'exclusion
presque absolue de l'homme dont le rle--quand il lui advient d'en jouer
un--n'est jamais qu'accessoire. Ce n'est pas que les animaux ne figurent
dans les contes mais, dans ce cas, ils y sont dpeints avec des
caractristiques qui les rendent essentiellement diffrents du type, qui
leur est attribu dans les fables. Les animaux des contes sont, soit des
gnies travestis, soit de vritables animaux-gnies. Qui reconnatrait,
par exemple, l'hyne grotesque et couarde des fables dans le chef
des hynes du conte de Binanmb ou bien encore dans celui du conte
intitul D'o vient le soleil[27]?

[Note 27: Voir galement les animaux gardiens du dounnou ou l'hyne
vengeresse de la morale outrage dans Le chtiment de la dito.]

Le caractre fix pour chaque animal dans la littrature fablesque est
purement conventionnel. Ainsi le livre dont les Indo-Europens ont fait
le symbole de l'inquitude toujours en veil[28] devient chez les noirs
l'animal avis, dtenteur de ce sac  malices dont nous avons fait,
nous, la proprit de compre le renard. Le lion n'est pas toujours pour
eux le roi des animaux et l'lphant leur parait plus souvent digne
de ce titre d'honneur. Le serpent en qui nous voyons l'emblme de la
prudence n'est pas nettement camp comme tel. En revanche, il ne
joue pas invitablement le rle d'ingrat auquel l'a condamn notre
imagination[29]. Mme dans le conte-fable Ingratitude, il met en garde
l'homme contre l'ingratitude d'un propre congnre de celui-ci.

[Note 28: Les noirs lui donnent aussi quelquefois ce rle. V.
Chassez le naturel....]

[Note 29: Mme dans le conte du serpent, cet animal agit plutt en
ingrat passif.--La Fontaine a d'ailleurs dit chez nous:

... Que le symbole des ingrats.
Ce n'est pas le serpent, c'est l'homme.]



Chaque peuple a ses conceptions, plus ou moins convaincues, sous ce
rapport et nul ne songerait  proposer le recueil des fables de notre La
Fontaine comme un modle de vrit scientifique.

En regard des fables--relativement rares--qui relatent les aventures
d'animaux divers, il en est un grand nombre qui s'attachent avec
complaisance  voquer les tours pendables de frre livre  son
ternelle dupe: l'hyne. C'est ainsi qu' ct des fables sopiques
s'est constitu au moyen ge le roman du renard.

A premire vue on est tent d'tablir des similitudes, d'identifier
Ditrou, l'hyne, au brutal Isengrin et frre livre  Goupil le renard,
mais l'ouvre mdivale est avant tout une suite de fabliaux satiriques
o l'humeur gouailleuse du populaire s'esbaudit  un pastiche de la
socit fodale. Or il ne semble pas qu'on en puisse dire autant de la
geste burlesque de l'hyne et du livre dans la littrature indigne,
encore qu'elle clbre, elle aussi, le triomphe de l'esprit madr sur la
force brutale.

Cependant il serait prsomptueux de prtendre porter un jugement
dfinitif sur cette question. Quoi qu'il en soit, il est un fait 
retenir c'est qu' part le titre de roi donn  l'lphant on ne voit
pas trace dans les fables indignes d'une socit animale constitue
avec ses marabouts, ses parasites des puissants, ses dignitaires et
ses magistrats, bien que la socit indigne offre des exemples d'un
semblable tat de choses[30].

[Note 30: Ainsi la cour des bourbas diolofs avait son toub ou
vice-roi, ses diarafs (ou? comtes) son bicte (hraut) etc., comme je
l'ai indiqu dans une autre tude.]

Nous reviendrons un peu plus longuement sur tout cela quand, au chapitre
IV, nous tudierons les personnages des fables et, plus spcialement les
deux grands premiers Rles.


F. _Contes grillards, humoristiques et  combles_.

De mme que celle de nos anctres gaulois ou moyen-geux, la
civilisation attarde des noirs ne s'effraie ni de l'anecdote
scatologique, ni du rcit grillard. On sait d'ailleurs qu'en France
mme, la pudibonderie... verbale ne remonte gure qu' deux sicles et
demi tout au plus.

Est-ce immoralit chez l'indigne? Non pas; mais amoralit absolue. Le
noir, non catchis, est naturellement et ingnuement amoral. Il n'a
pas, comme nous, cet atavisme de morale religieuse dont l'influence
persiste mme chez les libres-penseurs les plus dgags, en apparence,
de l'treinte du pass et qui nous fait nous effaroucher devant le rcit
d'actes ou d'vnements somme toute conformes  la loi de Nature.

Il semble cependant que cette amoralit s'achemine peu  peu vers la
rprobation de certains de ces actes naturels puisqu'elle cesse de s'en
dsintresser, ce qu'elle manifeste en commenant  les tourner en
drision, au lieu de les laisser passer aussi inaperus que le fait de
manger quand on a soif ou de dormir lorsqu'on a sommeil.

C'est, d'ailleurs, en les exagrant que l'humeur gaillarde du noir
parvient  rendre comiques ces actes-l. Aussi ferons-nous voisiner les
contes  combles dans cette catgorie avec les rcits scabreux.

Par contes  combles j'ai voulu dsigner ces rcits d'exagration
purile o la drlerie rsulte du caractre excessif des actes prts
 ceux qui y figurent. Cette dnomination a t donne en souvenir de
cette mode des combles qui svit jadis en France... dans un milieu o
l'on se montre assez accommodant quant  la qualit de l'esprit. Quel
est le comble de la vitesse? Quel est le comble de ceci? Quel est le
comble de cela?

Les thmes habituels des contes grillards sont: l'adultre et les
vaines prcautions des maris jaloux; les msaventures des amants surpris
en posture dshonnte; les incongruits formidables (Les incongrus)
des gauloiseries sur les organes sexuels, tant masculin que fminin
(Le procs funbre de la bouche.--L'organe dnonciateur.--Le jaloux
assagi.--Bissimilaye et Astafroulla.--Le bengala d'ne, etc.).

Comme spcimens de contes  combles, je signalerai notamment: Les
trois gloutons. Les coureurs mrites.--Les six gants et leur
mre.--Amatelenga.--Les dons merveilleux du guinnrou (et diverses
variantes de ce conte de Grimm). Sechse kommen durch die ganze Welt[31].

[Note 31: Cf. Lanrezac, Comment les quatre merveilles du Soudan se
connurent, etc. (_Op. cit_.).]

Comme contes simplement humoristiques ou satiriques, je citerai entre
autres: Hbleurs bambara.--L'avare et l'tranger; ceux qui racontent
les exploits de quelques joyeux sacripants: tels que Fountinndouha
(les mfaits de Foutinndouha).--Les fourberies de M Baye Poullo[32]; la
merveilleuse habilet de voleurs hors de pair: (Les adroits voleurs.--Le
fils du matre voleur.--Les deux faux dioulas),  moins qu'ils ne
rapportent quelque histoire de feinte navet comme: Les coups de main
du guinnrou.

[Note 32: Voir Arcin, Les trois menteurs (_op. cit_.) Moussa Travl:
Kalon Ntyi, etc.]


G. _Contes-Charades_.

Ces rcits ont pour objet d'animer les conversations de la veille en
leur fournissant des sujets de discussions ou d'entretiens prolongs.

Quelques contes  combles se rattachent  cette catgorie qui a une
grande analogie avec celle des Roetselmoehrchen allemands (notamment:
Les 2 faux dioulas). A citer encore: Le plus brave des trois.--L'arbre 
fruits humains.

On en trouvera des spcimens dans Brenger-Fraud: (L'homme  la poule)
et dans Froger. (Les trois grigris,--Zaleum et Songo).




                            CHAPITRE II.


_Le fond et la forme dans la littrature indigne_.

1 Fond: Thmes favoris des noirs, 2 Forme: Leurs procds de
prdilection. Comparaison  ce point de vue avec les Aryens:
Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechsteitv).--Bretons (Barsaz-Breiz,
Luzel, La Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Franais (Perrault, Mme
d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont); Histoire de France.--Scandinaves
(Andersen. Lgende de Sire Olaf dans le bal des Elves) et smites (1.001
nuits et lgendes bibliques).--Procds qui semblent exclusivement
indignes.--Thmes indo-europens qui ne semblent pas avoir t traits
dans la littrature merveilleuse des noirs.--Le chevaleresque dans
les lgendes indignes. Les Torodo.--Le symbolisme indigne: les
apologues.--L'onomatope.--La forme du conte. Les parties rythmes et
chantes. Un jugement prmatur rectifi par l'exprience.

Je vais, dans ce chapitre, tre oblig une fois de plus  une sche
nomenclature, mais il va de soi que cette tude n'est pas destine 
tous les lecteurs de ce recueil. Elle n'a pour but que de faciliter leur
travail  ceux qui entreprendraient d'tudier la matire plus  fond.
Aussi ne conseillai-je qu' ceux-l la lecture un peu aride de cet
avant-propos.


THMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGNES.

Il est certains thmes pour lesquels les noirs ont une prfrence
marque. Ces thmes se retrouvent pour la plupart dans les littratures
mythiques des autres races avec des variantes assez lgres.

D'autres, au contraire, semblent--ici, comme dans tout le cours de cet
essai, je prfre n'affirmer qu'au cas de certitude absolue--semblent,
dis-je tre spciaux  la littrature indigne.

La faiblesse protge. Un de ces thmes, qui dnote de la part des noirs
une sensibilit assez prompte  s'apitoyer, est celui qui a trait 
l'existence misrable des orphelins de mre (la martre joue seule ici
le rle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Europens avec la
belle-mre proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles
viennent en aide  ces dshrits pour la cessation de leurs peines et
le triomphe de la justice[33]  moins que ce triomphe ne se voie
assur par reflet d'un hasard, apparent ou rel. Voir: Le sounkala de
Marama,--L'orpheline de mre,--Les orphelines,--La martre punie,--Sambo
et Dioummi, etc.

[Note 33: Cf. Barot, Le pilon de Marama.]

_La vantardise humilie_.--Il n'est si fort sur terre qui ne puisse
trouver plus fort encore que soi. A ce thme se rattachent des contes en
grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, compar aux tres de
sa race, qui se trouve n'tre plus qu'un nain minuscule et dbile en
regard des guinn. A citer en ce sens: Hbleurs tfambara--Les six gants
Mssi.

_La bonne et la mauvaise petite fille.--C'est le thme de divers contes
allemands et franais (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und
Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.--Perrault: Les fes, etc.). Quelqu'un
mne  bien certaine entreprise parce que ses qualits de coeur lui
attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire,
 qui le succs de son compagnon a fait esprer mme russite, choue
dans une entreprise de mme nature parce que ces qualits de cour lui
font dfaut. Voir: Le sounkala de Marama.--L'orpheline de mre.--La
femme de l'ogre.--Les prsents des faro.--Hammat et Mandiaye, etc.

_Le sacrifice d'une vierge  un monstre et la libration par un hros
d'un peuple contraint  ce tribut_.--C'est la vieille lgende de Perse
et de Thse vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les
contes allemands, celtes et mridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon
d'Elorn, La Tarasque), Le monstre[34] est tu soit par l'amoureux de la
victime dsigne (Le boa du puits. Amadou Sfa Ninyi)[35], soit par un
sauveur dsintress (Les 2 Ntyi--Samba Gundio Digui). Ce thme est
trs frquemment dvelopp.

[Note 34: V. aussi Branger-Fraud, Le serpent du Bambouk (_op.
cit_.) et Lanrezac (La lgende du Ouagadou).]

[Note 35: Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut tre
aussi un lion (B.-F. Lgende de Samba Foul), un caman (S.-G. Digui)
ou simplement une arme de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut tre mme un
fleuve (La Como, V. Delafosse: Aoura Pokou).]

_Le dvouement d'un homme  sa race_.--(V. Le Dvouement de Yamadou Hv
et (peut-tre) La fille du massa)[36]. Thme de Dcius, de Codrus et
d'Arnold de Winkebried.

[Note 36: V. Delafosse: La conqute du Baoul.]

_Les enfants prcoces_.--V. NDar ou l'enfant-n-avec-des-dents--Amadou
Kkdiourou--L'enfant de Salatouk, etc.[37].

[Note 37: V. Lanrezac: Tioul. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misand
Sambadjo (_op. cit._).]

_Le courage mis  l'preuve_.--(V. Les prtendants de Fatoumata--Le
couard devenu brave).

_La petite soeur ou le petit frre avis_.--C'est encore souvent un cas
d'enfants prcoces comme dans le conte Kado: Amadou Kkdiourou ou dans
Khadidia l'avise. Un enfant sauve sa soeur, ses frres, ses oncles, sa
mre et, en gnral, le fait presque malgr eux, en passant outre 
leur dfense de les accompagner. (V. La bergre de fauves--La femme de
l'ogre--Le boa mari, etc.).

Ce thme, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigne
qu'indo-europenne, parat s'inspirer de cette ide que les apparences
sont presque toujours le contrepied de la vrit et que chez tel
qui manifeste une vidente intriorit physique se rencontrent des
ressources de perspicacit et de malice plus prcieuses que la force
brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse
faisait aux dbiles une ncessit de se rattraper du ct de la malice.
Semblable ide a d faire incarner la roublardise dans le livre, si peu
apte  se dfendre par la force.

_Les jettatori_.--Une croyance vague au mauvais oeil se dcle dans les
contes intituls: Le Kitdo veng--La chvre au mauvais oeil--L'hyne et
le bouc  la pche--La lionne et l'hyne, etc.

_Le voleur mrite_.--V. Le fils du matre voleur--Les fourberies de M
Baye Poullo[38].

[Note 38: V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travl, _op. cit_.) Die
Probestcke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs
(Arcin, Guine Franaise), etc.]

Les hommes dous d'une force extrme ou d'une facult
extraordinaire.--Voir les 6 gants Mssi et leur mre--A la recherche de
son pareil--Le matre chasseur et ses 2 compagnons--Amatelenga--Hbleurs
bambara, etc. A ce thme se rattache le suivant:

_Association d'hommes ou d'tres merveilleusement dous en vue de
parvenir  la fortune_.--Ces contes rappellent ceux de Grimm et de
Bechstein, intituls Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi,
vainqueur du boa--Les dons merveilleux du guinnrou--Les 6 compagnons).

_La rvlation par l'intress du dfaut de sa cuirasse_.--V. Amadou
Kkdiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niasse et divers
contes des Gow (Dupuis-Yakouba).

_La rpulsion pour les marques cicatricielles_.--Ce thme se retrouve
parmi les populations qui usent elles-mmes de ces marques et non pas
seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa mari--Khadidia
l'avise--Le prince qui ne veut pas d'une femme niasse--La femme de
l'ogre--L'anguille et l'homme au canari--Une leon de courage--Le cheval
noir--Le roi et le lpreux.--Engagement d'honneur, etc., etc.

_L'avarice bafoue_.--V. Ybilis--Le vieillard et les 7 ttes--L'avare et
l'tranger.

_La jalousie conjugale tourne en drision_.--C'est le thme de maints
contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes.
L'humanit ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais
pourtant elle ne cessera d'prouver. V. La prcaution inutile--Le jaloux
assagi--Le mari jaloux--Bala et Kounandi.

_La jalousie entre co-pouses_.--Ce thme remplace, nous l'avons dit
plus haut, dans la littrature indigne, le thme de la
belle-mre jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne pouse--Les
sinamousso--Jalousie de co-pouse, etc.[39].

[Note 39: V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.]

C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte
souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en tmoignent divers contes
cits plus haut et relatifs aux dits orphelins.

Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thmes  numrer,
mais ceux que je viens de citer sont les plus frquemment mis en
ouvre[40].

[Note 40: Noter pour les apologues les symboles des puits
communicants: (Kahu l'omniscient--Adina--Enseignements d'un fils)
Froger, _op. cit._,--du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre
qui dvore sans profit (Kahu, 3 frres en voyage, etc.).]


PROCDS DE PRDILECTION DES CONTEURS NOIRS.

Il y a lieu maintenant de voir de quelle faon nos conteurs brodent sur
leurs divers thmes. Tout en indiquant les procds d'intrt dont ils
usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces
procds avec ceux que les Indo-Europens emploient et nous constaterons
au passage de trs nombreuses ressemblances.

Voici les principaux de ces dtails dont s'enjolivent nos rcits:

_L'avalement de l'adversaire_.--V. Le fer qui coupe le fer[41]. Ce
procd est employ aussi pour embellir celui  qui on l'applique (V.
Les prtendants de Fatoumata).

[Note 41: V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misand Sambadjo.]

_Le corps o l'on pntre sans difficult.--V. Hbleurs bambara[42].

_La rmunration modeste demande en change d'un service qu'on va
rendre_.--Une vieille femme, en gnral demande comme rcompense d'une
prcieuse rvlation qu'elle se dispose  faire, soit de la viande sans
os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse
fiance.--L'homme touffu.--Les 3 femmes du sartyi, etc).[43]

_La ruse de celui qu'on porte  noyer_ et qui persuade  un autre de
prendre sa place en lui affirmant que c'est l un sr moyen de gagner
des trsors. V. MBaye Poullo, La fiance de race yblisse, etc.[44]

[Note 42: V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.]

[Note 43: De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.]

[Note 44: Cf. Kalon Ntyi (M. Travl, _op. cit_.) et Petit Clauss et
Grand Clauss d'Andersen. Cf. galement Contes indits des 1001 Nuits
(Trbutien).]

_Les preuves bizarres_ auxquelles un prtendant est astreint pour se
voir agrer. V. Le mariage de Niandon.--Affront pour affront, etc. Ces
preuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'tre qu'amusantes.
(Les prtendants).

_Le baobab aux fruits d'or_ ou contenant de l'or. (V. Dro et ses
frres. Histoire de NMolo Dira la crapule.--Les prsents des faro,
etc.)[45].

--_L'animal qui excrte de l'or_--Voir Ntyi le menteur (M. Travl)[46].

[Note 45: Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).]

[Note 46: On rencontre une association frquente entre l'ide de l'or
et celle d'un baobab ou de la proximit d'un baobab.]

_Le ddain de l'athlte pour les armes qu'on lui prsente_.--V.
Amatelenga.

Les procds que je viens de rapporter sont,  ma connaissance, presque
exclusivement indignes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants
dans la littrature indo-europenne. Nous noterons ces rapports de
ressemblance au fur et  mesure. Ils sont tellement frquents qu'ils
pourront faire croire  plus d'un lecteur que le noir est surtout un
imitateur et que sa littrature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et
simple.

Le lieutenant Lanrezac s'est lev contre cette opinion dans son
Essai de folklore au Soudan. Il a dit le ncessaire,  mon sens, pour
condamner cette hypothse et soutenu victorieusement la thse que la
littrature indigne est presque absolument originale. Nous verrons en
effet que l'influence qui paratrait la moins probable--celle des races
europennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins
de temps qu'avec les smites musulmans--serait, en ralit, la plus
manifeste,  en juger d'aprs les apparences. Les musulmans qui,
auraient d, semble-t-il, inspirer fortement la littrature merveilleuse
des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence.

Sans doute il se rencontre quelques rminiscences de la Bible dans les
contes des pays islamiss de longue date mais l'numration en serait
brve.

Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Dro et de ses frres de celle de
Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De mme
dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des rminiscences
de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est
d'ailleurs un peu celle de Phdre et d'Hippolyte).

On peut encore rapprocher de la bndiction d'Isaac mourant, surprise
par Jacob au moyen d'un stratagme, celle du roi Dinah surprise par son
second fils (Lanrezac, _op. cit._) mais de telles rencontres, sont, je
le rpte, trs peu frquentes.

J'aurai  peu prs puis les comparaisons entre les littratures
islamique et indigne, au point de vue des procds, en numrant
quelques dtails, rminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces
ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se rfrer aussi bien  des
procds indo-europens, ne sont pas trs nombreux. Ainsi: _la condition
impose  un passager transport par un gnie de ne pas prononcer le nom
de Dieu_ (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le
conte ouolof Ibrahima et les hafritt[47].

[Note 47: Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut
pas d'une femme niasse. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avise. C'est
la lgende de Prote.]

_Les marques signaltiques faites  la maison d'un voleur pour la
reconnatre et effaces par l'intress_ se rencontrent aussi bien dans
Le fils du matre voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen:
Das blaue Licht.

_L'art de se dbarrasser d'un cadavre gnant_ est pratiqu de la mme
faon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif
du guinnrou.

A citer encore:

_Le mutisme tenacement observ au milieu de provocations insultantes_ ou
en prsence d'vnements de nature  faire rompre le silence; cf. Les 3
soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mre.

_Les multiples transformations afin de se drober  la poursuite d'un
ennemi_[48].

[Note 48: Voir contes des Gow: Moussa Nyam, Kamankiri NDana, Mama
Yari, etc. Ce procd est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali,
Lgende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.]

_Le Ssame ouvre-toi!_.--Cf. La case de cuivre ple.

_L'ingratitude des frres pour leur sauveur_ et le meurtre rpondant au
bienfait. Cf. Codedad et ses frres (1001 Nuits), divers contes de Grimm
et Fatouma Siguinn.

_La curiosit punie_.--Cf. conte des calenders et La mounou de la
Falm.

_Les calomnies des co-pouses_ pour perdre l'pouse prfre, par
exemple, en reprsentant celle-ci comme tant accouche d'un monstre;
cf. Codedad et ses frres. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001
Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La
belle au bois dormant).

_Le dormeur veill_.--Cf.(Moussa Travl): Le cultivateur et son fils.
C'est le thme du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la
fable: Perrette et le Pot au lait.

_Voyageurs retenus loin de leur pays_ par l'effet de circonstances
obstinment hostiles  leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt.
C'est le sujet mme de l'Odysse, dont les 1001 Nuits trahissent de
multiples rminiscences.

_Le tapis volant_.--Voir Mamadou et Anta la guinn. Cf. conte du prince
Ahmed et de la fe Pri-Banoum (1001 Nuits).



INFLUENCE INDO-EUROPENNES.

Ces influences, nous les tenons pour plus apparentes que relles. Il y
a lieu cependant de constater que la littrature indigne reproduit
surtout les dtails des mythes indo-europens (Grce antique, Bretagne,
France, Allemagne, Russie mme)[49].

[Note 49: Voir l comte de Takis, la fille de graisse qui fond au
soleil comme Sneegoroutchka, la fille de neige.]

Je vais indiquer ces rencontres. Il s'en trouve mme sur le terrain de
la lgende historique. Sous ce dernier rapport, j'appellerai l'attention
sur les dtails ci-aprs:

_Procd de Svi_ crasant le tas de pagnes et de bijoux apport en
tribut par le tounka (La geste de S.-G. Digui) Cf. Brennus jetant son
pe dans la balance o se pse le tribut librateur de Rome et Nomno
faisant le poids avec la tte de l'envoy du roi frank.

_Procd de Malick Sy_[50], le rus marabout obtenant, par sa diligence
entendue, un terrain considrablement plus vaste que celui que comptait
lui concder le chef du pays. Cf. la ruse de Didon, faisant dcouper en
lanires la peau de boeuf qui devait contenir la terre accorde pour la
fondation de Carthage.

[Note 50: Conte de Brenger-Fraud (_op. cit_.).]

_Les serments de bons desseins rciproques_ entre ennemis
irrconciliables: cf. Jean-Sans-Peur et le duc d'Orlans--Le Kitdo
veng.

_Procd de Konkobo Moussa_ (Geste de S.-G. Digui) s'emplissant la
culotte de terre afin de s'interdire toute tentative de fuite. Cf.
les milices flamandes s'attachant avec des chanes dans le mme but 
Roosebecque et les Cimbres[51]  Verceil.

[Note 51: Plutarque: In Mario.]

_Les enfants reprochant  un futur hros de n'avoir pas de pre_. Cf.
Contes des Sorkos: Farang Nabo. Contes des Gow: Misand Sambadjo. Cf.
Xnophon Cyropdie: Cyrus enfant et Mandane.

On en trouverait encore sans grand peine un certain nombre d'autres.



PROCDS GERMANIQUES.

Au nombre des procds qui sont communs aux littratures merveilleuses
allemande et indigne, je citerai, tout en m'efforant de rester aussi
bref que possible:

_La gifle qui semble dcapiter_ la personne  qui on l'applique. Cf.
L'amandier (Grimm et Bechstein) et La fille qui veut apprendre 
chanter.

_L'aide prte par les btes._--Cf. Ntyi vainqueur du boa--La femme de
l'ogre--La protection des djihon--Le cheval noir et Die Bienenkoenigin
(Bechstein et Grimm) (Cf. aussi La belle aux cheveux d'or.)

_Les armes ddaignes par le jeune gant_.--Cf. Amatelenga et Der junge
Riese (Grimm).

_La capture de l'animal cornu_, grce  une ruse qui l'amne  enfoncer
ses cornes dans un tronc d'arbre d'o il ne pourra plus les retirer.
Cf. Le brave petit tailleur (Grimm et Bechstein) et Le fils du seigneur
Ouinnd.

_La poursuite retarde_ par des obstacles naturels suscits par
la sorcellerie. Cf. La fiance de race yblisse--La queue
d'Yboumbouni--Khadidia l'avise et Die Wassernixe (Grimm).

_Le talisman de nourriture_ et les aliments qui se prparent
d'eux-mmes. Cf. Les 4 fils du chasseur--Le sounkala de Marama--La
bergre de fauves--Hammat et Mandiaye et Tischlein deck'dich (Grimm et
Bechstein).

_Le fouet qui frappe de lui-mme_.--Cf. La nyinkona et Knuppel aus dem
Sack (Grimm et Bechstein).

_Les animaux parias qui associent leur misre_ pour en diminuer les
inconvnients. Cf. Die bremer Musikanten (Grimm et Bechstein) et L'hyne
machiavlique[52].

_La marchande de galettes soporifiques_.--Cf. conte de l'Homme touffu et
Sneewitchen[53] (la pomme empoisonne).

[Note 52: Cf. l'expos comique de leurs griefs contre l'homme. Voir
Arcin, L'homme le caman et le lapin et La Fontaine (Fables).]

[Note 53: galement Barsaz-Breiz: Merlin l'Enchanteur.--La Princesse
du Soleil (Luzel), etc.]

_L'gosme froce du cruel compagnon de route_ et l'aumne d'un
peu d'eau, paye d'un prix exorbitant. Cf. Die beide Wanderer
(Grimm)--Falada--La fausse fiance--Les 2 Ntyi.

_La demande de cheveux_ d'un tre puissant ou merveilleux, preuve
malaise comme condition d'un pardon ou d'une faveur: Cf. Le fils du
seigneur Ouinnd (cheveux de tyityirga) La queue d'Yboumbouni et Boccace
(Dcamron)--Grimm: Der Teufel mit den 3 goldene Haaren.

_Le remde indiqu  un bless, par l'entretien d'animaux_ qui ne
souponnent pas sa prsence. Cf. Dro et ses frres--Les 2 Ntyi, et
Grimm: Die beide Wanderer--Der treue Johannes.

_L'apparent dshrit tirant parti de son maigre lot_.--Cf. Les 2 Ntyi
et Die 3 Gluckskinder (Grimm) o le hros s'enrichit en vendant un chat
dans un pays o il est inconnu et o foisonnent les souris.

_L'enfant promis  un gnie_ (de l'eau dans la plupart des cas),
promesse qui n'est pas tenue: Cf. Die Nixe im Teich et Das Moedchen ohne
Hoende (Grimm).

_Les signes pour se faire reconnatre comme le vainqueur du monstre_.
Le vainqueur laisse sur place ses sandales et ses bracelets (Le boa
du puits--Samba Gundio Digui); son couteau (Les 2 Ntyi); son chien
(B.-F. Samba Poul); ou emporte un morceau de la bte (la peau du caman,
la langue du lion) Samba Gundio--Die 2 Bruder (Grimm).

Dans le conte de Hammadi Diammaro, ce dernier use d'un moyen analogue
pour confondre les imposteurs.

_Le sabre destin  un hros qui, seul, pourra s'en emparer_.--Cf. B.-F.
Faveurs accordes aux nouveaux convertis et Lgende de Siegmund.

_L'association de hros merveilleusement dous_ que j'ai signale comme
un des thmes favoris des conteurs noirs est aussi un procd commun aux
littratures germanique et indigne.

_Le langage des animaux devenu intelligible grce a un
aliment-talisman_.--Cf. Le livre et le dioula et Die weisse Schlange
(Grimm). Cf. galement l'apologue de dbut des 1001 Nuits: L'ne, le
boeuf et le cultivateur. Dans tous ces contes, il en cote la vie  qui,
dtenteur de ce secret, se laisserait aller  le rvler.

_La danse irrsistible_ par l'effet de certaine chanson ou d'un air jou
sur un instrument magique. Cf. Le joli fils du roi et Der Jude im Dorn
(Grimm).--Das blaue Licht (Andersen).

_La rvlation par quelqu'un du procd grce auquel on viendra  bout
de lui_. Voir Amadou Kkdiourou.--Ntyi vainqueur du boa.--Der Mann ohne
Herz (Bechstein).--Contes des Gow.--Le prince qui ne veut pas d'une
femme niasse, etc. Cette rvlation est souvent interrompue dans les
contes indignes; d'o le salut de l'imprudent trop expansif.

_L'ne qui excrte de l'or_. Voir: Les trois menteurs (Arcin, _op.
cit_.), Kalon Ntyi (M. Travl)--Esel streck'dich (Grimm et Bechstein).

_L'preuve de la matrise en friponneries_, notamment par l'enlvement
de quelqu'un qui s'y attend. V. Le fils du matre voleur--Les fourberies
de MBaye Poullo Kalon Ntyi. Cf. Die Probestucke des Meisterdiebes (Grimm
et Bechstein) et le conte gyptien rapport par Hrodote.

_La femme fourbe et ambitieuse qui se substitue  la vritable fiance_
qu'elle est charge d'accompagner. Cf. La fausse fiance et Falada (Paul
Arndt. Es war einmal) ou  la femme qu'elle a fait prir: Die falsche
Braut (Grimm).--Jalousie de co-pouse[54].

[Note 54: Cf. galement le rle de Longue pine dans la Biche au
bois.]

_Les promesses merveilleuses faites par des filles qui rvent d'un
poux_. Cf. Les 2 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits), Grimm:
divers contes et Les trois femmes du sartyi.

_Le stratagme pour s'introduire dans le paradis_ en dpit de celui qui
en garde l'entre. Cf. Bruder Lustig (Grimm) et L'intrus dans l'Aldiana
(Dr Cremer).

_La dcouverte d'une source l o ne la souponnaient pas les gens du
village priv d'eau_. Cf. Dro et ses frres et Der Teufel mit den 3
goldene Haaren (Grimm).

Je note, pour en finir avec cette longue comparaison entre contes
allemands et contes indignes, l'analogie qui existe entre la purile
explication de l'origine du soleil (D'o vient le soleil) et celle du
conte de Grimm (Der Mond) relative  la lune.


PROCDS FRANAIS.

Si maintenant nous comparons les procds des conteurs noirs  ceux des
conteurs franais, nous trouverons, outre les rapports dj signals
accessoirement, les ressemblances suivantes.

_Prcaution dtenir un enfant  l'cart de telle chose ou de telle
personne qui doit lui tre fatale_.--Cf. La Fontaine (Fables)--La biche
au bois--La belle au bois dormant[55].

[Note 55: Cf. galement 1001 Nuits. Conte des calenders.]

_La bte reconnaissante  qui l'a pargne_. V. contes des Gow. Sanou
Mandign. Cf. La belle aux cheveux d'or[56].

[Note 56: Voir aussi Grimm, Die 2 Bruder.--Die Bicnenkoenigin.]

_L'oeuf miraculeux_ de Florise (dans l'Oiseau bleu) a ses quivalents
dans les oeufs du conte de L'orpheline de mre ou les calebasses de
Hammat et Mandiaye et du Sounkala de Marama.

_L'odeur de chair frache_. Voir La femme de l'ogre--La lionne
coiffeuse--La fiance de race yblisse. Cf. Le petit Poucet.

_L'ogresse ou la sorcire qui tue ses propres enfants, croyant tuer ses
htes_.--Cf. Amadou Kkdiourou et Le petit Poucet.

_Les choses semes sur la route pour retrouver son chemin au retour_.
Ce sont des graines de plantes rampantes (La femme de l'ogre) un sac de
cendre trou, (L'hyne, le livre et le somono). (Arcin, _op. cit._).
Cf. Le petit Poucet[57].

_La baguette magique_[58]. Voir: Les obligs ingrats de Ngouala.

[Note 57: Cf. Grimm, Hoensel und Gretel.]

[Note 58: Cf. la baguette magique d'Athn (Odysse).]

_Les petits animaux transforms en chevaux_. Voir: Les jumeaux de la
pauvresse.--Cf. Cendrillon: (les lzards, les souris et le rat).

_Le hros ingnu lors de ses dbuts dans la vie_.--Cf. Gundio Digui
et Prdur (ou Perceval le Gallois)[59].

[Note 59: Cf. aussi Lez Breiz (Barsaz-Breiz. La Villemarqu).]

_L'oiseau voleur, cause des accusations portes contre un
innocent_.--(Voir Geste de S-G. Digui).--Cf. la lgende populaire de la
pie voleuse.

_L'preuve du triage de grains_ pnible  effectuer.--Cf. La protection
des djihon.--Gracieuse et Percinet[60].

[Note 60: Cf. aussi Die Bienenkoenigen et Aschenbroedel (Grimm).]

_Le mannequin qui trompe l'excution des mauvais desseins_.--Cf. La
flte d'Ybilis--Le forage du puits--Le pardon du guinnrou et L'adroite
princesse (Mme d'Aulnoy).

_La feinte d'un animal pour djouer les invites doucereuses d'un
ennemi de sa race_.--Cf. L'hyne et le bouc  la pche.--L'hyne et le
plerin--et La Fontaine (Fables): Le coq et le renard.

_Le remde indiqu  un puissant et qui se compose des organes vitaux
de celui qui a tent de nuire au conseilleur du dit remde_.--Cf.
Ingratitude--Le tailleur de boubous en pierre--La protection des
djihon--La tortue et la pintade--le renard conseillant au lion malade de
s'envelopper d'une peau de loup corch vif. (La Fontaine, Fables).


Procds celtiques.

Passant aux contes de la littrature celtique, nous trouvons, comme
prsentant des ressemblances videntes avec les procds des rcits
indignes, les dtails suivants:

_La ronde de lutins_ [61] empchant le voyageur attard dans la nuit de
poursuivre son chemin.--Cf. Le chasseur de Ouallalane et divers contes
de korrigans.

_Les substitutions d'enfants._--Un gnie substitue un enfant de sa race
 un enfant de race humaine. Cette tradition est galement allemande et
Scandinave (Les doecklfar).--Cf. Le fils des bri et L'enfant suppos
(Barsaz-Breiz) [62].

[Note 61: Cf. galement les trolls norvgiens. Voir Peer Gynt
(Ibsen).]

[Note 62: Voir aussi Grimm: Die Wichtelmoenner.]

_Le procd pour amener un muet volontaire  rompre le silence._--Cf.
Lgende de NDiadiane NDiaye et l'Enfant suppos (Barsaz-Breiz).

Nombre d'aventures et de dtails voquent en outre des souvenirs de
l'histoire grecque ou romaine:

_Le dvouement_ de Yamadou Hv rappelle celui du Romain Dcius, du Grec
Codrus ou du Suisse Arnold de Winkelried.

_La folie_ d'Amady Sy, levant une gueule tape  la co-royaut n'est
pas sans analogie avec celle de Caligula nommant consul son cheval
Incitatus.

_Le refus des parents_ de se sacrifier pour racheter la vie de leur
enfant et _le dvouement de l'pouse,_ contrastant  cette occasion avec
leur conduite, c'est le thme de l'Alkestis d'Euripide et aussi ceux de
La Mauresque et de Diadiari et Maripoua, comme du Kitdo veng.

Nous trouvons les conditions _presque irralisables_ imposes 
quelqu'un, avec l'arrire-pense de l'envoyer  la mort, dans le conte
des Sorkos[63] o Fatimata de Tigilem exige de son mari qu'il lui apporte
de la graisse d'un hippopotame qui a jusqu'alors ananti tous ses
adversaires.--Cf. La protection des djihon. Ce thme est frquent dans
la littrature merveilleuse de tous les peuples. C'est l'histoire des
travaux imposs  Hercule par Eurysthe.--Cf.

[Note 63: Desplagnes (_Op. cit._).]

Conte de Gracieuse et Percinet (Mme d'Aulnoy) Le prince Ahmed et la fe
Peri-Banoum (1001 Nuits), La belle aux cheveux d'or--Le brave petit
tailleur (Grimm).

_La curiosit fatale de la femme._--Thme de Psych, de Lohengrin,
Serpentin Vert etc., de l'apologue de l'Ane, le boeuf et le cultivateur
(1001 Nuits), de la Mauresque, du Livre et le dioula, du Koutrou
porte-veine.

_L'avis donn au moyen de prsents symboliques._--Voir Namara
Soundita--Les 6 compagnons--Les 2 intimes--Quels bons camarades!

_Le sacrifice fait aux divinits des lments_ pour obtenir le succs
d'une entreprise. Voir: La conqute du Baoul (Delafosse, _Op. cit._)
Iphignie sacrifie  Neptune, etc.

_La transformation_ d'tres humains en _animaux inconnus_
jusqu'alors et, par suite, l'origine de cette nouvelle espce
d'animaux--L'explication de _particularits physiques_ d'autres espces.
Voir les divers contes de pseudo-histoire naturelle.[64]--Cf. Philomle,
Progn, etc.

[Note 64: Cf. le conte sur l'origine des rayures du tigre. R.
Kypling, Livre de la Jungle.]

_La transformation_ d'une jeune fille _en chose inanime_ pour la
soustraire aux dsirs d'un tre surhumain: Goloksalah et Penda Balou
(Brenger-Fraud, _Op. cit._) Cf. Lgende d'Apollon et de Daphn et
autres lgendes mythologiques grecques.

La femme essayant de _sduire un proche parent de son mari_ (fils,
frre) et, faute d'y parvenir, _accusant_ celui-ci _d'avoir voulu la
violenter._ Contes des Gow: Kelimab--Cf. Phdre, Joseph, les femmes de
Camaralzaman (1001 Nuits).

_L'nigme donne  deviner sous peine de mort._--Cf. Billi--OEdipe et
le Sphinx.--Contes de Grimm. Au cas o le mot de l'nigme est trouv,
celui ou celle qui l'a propos meurt sur le champ ou tout au moins tombe
sous le pouvoir de celui qui l'a rsolue.

_L'ami dvou qui se porte garant, au pril de sa vie, du retour de son
ami condamn._--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F., _op. cit._), Damon et
Pythias.

_L'preuve de l'amiti dans l'adversit._--Cf. L'homme aux nombreux amis
(B.-F. _op. cit_) et Timon le misanthrope.

_Le musicien qui attire les animaux par le_ _charme de son
instrument._--Cf. Farang Nabo (contes des Sorkos) Lgendes d'Orphe et
d'Amphion.

_Le bijoux perdu (ou rejet) retrouv dans un poisson_[65].--Cf. Le
marabout et le fama--La bague aux souhaits--L'anneau de Polycrate
(Hrodote).

[Note 65: C'est le rle invariable et exclusif du poisson dans les
contes. Voir B.-F. Le bracelet rapport par le poisson.]

_Le mari se sparant de sa femme pour sauver la vie d'un ami,_ malade
de dsir ou d'amour pour celle-ci.--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F. _Op.
cit_). et Sleucus Nicanor rpudiant Stratonice au profit de son fils
Antiochus.

_La rvlation d'un forfait qui semblait devoir rester  jamais
inconnu._--Cf. Le melon rvlateur et Les grues d'Ybicus[66].

[Note 66: Cf. galement Bechstein, Die klare Sonne bringt es am Tag
et Grimm.]

Enfin, sans comparer spcialement  telle ou telle fraction de la
littrature indo-europenne, nous aurons  mettre en regard des procds
gnraux communs de celle-ci les procds indignes ci-aprs:

_La croyance  la voix du sang._--Voir Bala et Kounandi--Lansni
et Maryama (Barot)--Le fils du seigneur Ouind--L'preuve de la
paternit--Fatouma Siguinn--Hammadi Bitro--Les 3 femmes du sartyi,
etc.

_preuves analogues aux ordalies_: Voir Delafosse: La mort du chien
et, contes des Gow, l'preuve subie par Sanou Mandign. Voir aussi
l'interrogatoire du cadavre dans Le cheval de nuit et La taloguina.

_L'indiscrtion punie._ Histoires pour impressionner les touche--tout.
Voir: Le canari merveilleux.

_Caractre fatidique des nombres 3 ou 7 et de leurs multiples._ Il y
aurait trop d'occasions de le souligner. Le lecteur le constatera en
cours de lecture.

_Le talisman d'invisibilit._ L'anneau de Gygs, le bonnet (Hutlein) des
contes allemands. Le bonnet magique de Sanou Mandign (contes des Gow).
Le sirikou bambara. La queue d'hyne (pour les voleurs).

_La bague  souhaits._ Le Wunschring des Allemands. Voir La bague aux
souhaits. L'anneau de la tourterelle, etc.

_Minuit, heure des apparitions et des crimes_ chez les noirs comme chez
les blancs. Voir: Les jumeaux de la pauvresse--Amadou Kkdiourou.

_Les loups-garous._--Voir: L'ensorcele de Thivaly.--La
taloguina.--L'almamy caman.

_La mort aux porteurs de mauvaises nouvelles._--(Voir Amadou
Kkdiourou.--La geste de S.-G. Digui).


Procds exclusivement indignes.

En outre un certain nombre de procds peuvent, jusqu' plus ample
inform, tre considrs comme exclusivement indignes:

_La transformation de quelqu'un par l'avalement._--V. Hammadi
Diammaro--Fatouma Siguinn, etc.

_Certaines preuves bigarres ou scabreuses._--Mariage de
Niandou.--Affront pour affront.--Les prtendants, etc. Ces preuves sont
gnralement des conditions poses pour l'acceptation d'un prtendant.

_Les btes justicires._--Voir: Le chtiment de la dito--La lionne
coiffeuse.

Un animal de brousse ou un guinn _se_ _changeant en femme pour assurer
sa vengeance._--Voir Mamady le chasseur.--La flte d'Ybilis.--Kamankiri
NDana (contes des Gow).--La lionne et le chasseur.

_Le vol d'une autruche et la recherche de sa graisse._--V. Les
fourberies de MBaye Poullo et Le fils du matre-voleur.

_Le faux talisman qui passe pour ressusciter les morts par son
contact_ et dont un personnage, dnu de scrupules, fait commerce. La
rsurrection d'un prtendu cadavre. Voir Kalon Ntyi (M. Travl)--Les 3
menteurs (Arcin).--Les fourberies de MBaye Poullo--Mensonge et Vrit
(Froger).

_Les enfants levs par des guinn._--V. Dro et ses frres.--Les
jumeaux de la pauvresse.--Le Kitdo veng.--Le fils adoptif du
guinnrou, etc.

_Les griots excitant le courage des victimes qu'on mne au sacrifice._
(Le geste de Samba Guendio Digui) par leurs chants ou leurs
imprcations.

_Les gestes magntiques._--Voir: NDar--Klimab (contes des Gow).

_La rvlation interrompue_ des mtamorphoses ou sortilges successifs
grce auxquels un chasseur se drobe  la colre des btes de la
brousse. Voir Kamankiri NDana et divers autres contes des Gow et
des Sorkos. (Dupuis-Yakouba et Desplagnes, _op. cit._) Mamady le
chasseur.--Le riche et son fils.--Le prince qui ne veut pas d'une femme
niasse, etc.

La femme fourbe se faisant accompagner par le mari dont elle mdite la
perte et _dissuadant celui-ci d'emporter chacune des armes qu'il
prend successivement_ pour sa sret. Voir contes des Gow,--Mamady le
chasseur.--La lionne et le chasseur.--Le prince qui ne veut pas d'une
femme niasse.

_L'hyne prise comme monture._--V. L'hyne et le plerin.--Les
prtendants etc.

_Le geste jettatorique de la barbiche braque._--V. L'hyne et le bouc
 la pche.--La chvre au mauvais oeil.--La lionne et l'hyne.

_La compagnie tenue, malgr eux,_  des gens que l'on voudrait sauver et
les multiples transformations de celui qui les accompagne.--V. Amadou
Kkdiourou.--Khadidia l'avise.--La bergre de fauves et divers autres
contes de petits frre ou soeur aviss.

_L'enfant qui parle dans le sein de sa mre_ _et s'enfante
de lui-mme._--V. Misand Sambadjo (contes des Gow)--Tioul
(Lanrezac)--Amadou Kkdiourou--Amatelenga etc.

_Le cadeau artificieux._--V. La chvre grasse.--Les gnrosits de
l'hyne.

La bte blesse emportant l'arme dans sa plaie _et menant ainsi le
chasseur jusqu'au village des animaux._--V. D'o vient le soleil et
(contes des Gow) Sanou Mandign chez les lphants.

_L'avalement comme mode de combat._--V. Misand Sambadjo (contes des
Gow).--Le fer qui coupe le fer.

_Le retour irrsistible  son naturel._--V. Chassez le naturel... et Le
livre et l'hyne aux cabinets. V. aussi Delafosse (_op. cit._) Le Ciel,
l'araigne et la mort.


THMES OMIS PAR LA LITTRATURE INDIGNE.

Par contre, il est des thmes dont il ne semble pas que la littrature
indigne ait tir parti.

Rien d'analogue  Circ ou aux magiciennes des 1001 nuits, changeant,
d'un geste, les hommes en animaux dans le but de leur nuire. Ce thme
est pourtant trs employ par les conteurs musulmans.

Il n'y a pas de conte qui manifeste la conception d'un Scharaffenland,
d'un pays de Cocagne o les hommes vivraient heureux dans l'abondance
et l'inaction. Cependant un rve de cette nature semble plus conforme
encore au temprament des noirs qu' celui de l'Indo-Europen[67].

[Note 67: Le conte-charade de Brenger-Fraud: L'homme  la poule
ne semble pas contredire cette opinion, malgr les apparences. Le hros
du conte a bien un fils qui abat les oiseaux tout prpars, mais encore
faut-il qu'il fasse l'effort de tendre son arc et de les mettre en
joue.]

_Pas d'histoires de brigands_ non plus, de ces rcits cauchemardants
dont la Roeuber-brautigam de Grimm est un type achev et qu'on retrouve
aussi dans les 1001 Nuits (Ali-Baba et les 40 voleurs).

_Pas d'tres minuscules de nature humaine._ Rien qui quivaille aux
voyages de Gulliver  Liliput ou au conte de Grimm et de Bechstein:
Daumesdick. Certains hros des contes indignes paraissent petits,
mais c'est par contraste avec les gants, d'origine surnaturelle, qui
figurent en mme temps qu'eux dans le rcit.

Pas de meurtres simuls dont _l'excution serait prouve_ par la
prsentation des organes de certains animaux, comme on le voit dans
Genevive de Brabant, Camaral-zaman (1001 nuits) ou la 2e partie de la
Belle au bois dormant (pisode d'Aurore et du petit Jour). Dans Dro et
ses frres on prsente bien au pre le vtement ensanglant de Dro,
mais ce conte n'est pas d'inspiration indigne. C'est une rminiscence
incontestable de l'histoire de Joseph livr par ses frres.

_Pas de haine de la belle-mre contre sa bru._ Cet lment d'intrt
dramatique est--nous l'avons dj dit--remplac par la haine des
co-pouses entre elles ou des martres contre les enfants d'un autre
lit.

_Pas d'intersignes_ comme dans les contes bretons.

_Pas de paysans nafs jusqu' la stupidit_ comme dans les contes
allemands.

_Pas_ d'existence, ou plutt, _de personnalit caractrise_ donne 
des ustensiles usuels. Cf. avec le conte d'Andersen qui met en scne une
thire un sucrier, des pinces  feu, etc. (Es war einmal. Paul Arndt).

_Pas de races traditionnellement caricatures_ comme les Souabes ou les
Schildburger en Allemagne,  moins qu'on ne considre comme telle celle
des Bagnoums (V. Brenger-Fraud: La chasse au lion des Bagnoums).

_Pas de professions railles ou dcries_ comme, jadis en Bretagne,
celle des tailleurs. Les griots n'ont pas un plus mauvais rle que les
autres indignes, encore que dans la vie relle ils bnficient d'une
trs relative estime. Peut-tre les contes sont-ils--en principe--leur
oeuvre, ce qui expliquerait que, sur ce point, la littrature ne soit
pas le reflet toujours fidle de l'esprit de la race qui en fait son
moyen d'expression.

_Pas de lgende dans le genre de celles des 7 Dormants_, de Rip van
Winkle ou du moine extatique. Les conteurs noirs n'ont vu que le ct
comique des sommeils indfiniment prolongs.

_Pas de contes de revenants proprement dits._--Tous ceux o l'on
voit des morts agir n'ont pas ce caractre,  mon avis. Les mres
d'orphelines revivent aprs tre sorties de la tombe. Quant  celle de
Marama (Le sounkala de Marama) c'est une vision de rve et non pas un
revenant rel. Le mort du Cadavre ambulant est un mort que l'on n'a pas
enterr et non un vritable revenant.

_Pas de lgendes relatives aux gnies de l terre ou du sous-sol_, non
plus qu'aux gnies de la montagne. Je ne voudrais cependant pas me
montrer trop catgorique  ce propos, n'ayant recueilli de contes que
dans des rgions dpourvues d'accidents de terrain bien caractriss
et tant insuffisamment renseign, faute d'un sjour prolong, sur la
littrature merveilleuse des montagnards du cercle de Bandiagara.


LE CHEVALERESQUE DANS LA LITTRATURE DES NOIRS

C'est principalement dans les rcits des Torodo que nous relevons les
traces d'une mentalit chevaleresque, analogue  celle de notre moyen
ge. Je regarde ce que j'ai intitul La geste de Samba Gundio Digui
comme une chanson de geste vritable. Je renvoie le lecteur  cette
lgende, non sans avoir soulign les quelques dtails ci-dessous:

1 _Noms donns aux armes et aux montures des hros._--Le fusil de Samba
s'appelle Boussalarbi, tout comme l'pe de Charlemagne avait nom:
Joyeuse et celle de Siegfried: Balmung. Le cheval de Samba s'appelle
Oumoullatma et celui de Birama NGourri: Golo, de mme que celui des
4 fils Aymon tait appel: Bayard et ceux de Gradlon, roi de Krys:
Morvarc'h et Gadifer.

2 _Navet ingnue de Samba adolescent._--Il est honnte et ne
souponne pas le mal chez autrui. Il prend pour argent comptant les fins
de non-recevoir gouailleuses de son oncle Konkobo Moussa. Cette navet
n'est pas sans analogie avec celle que manifestent Prdur ou Lez-Breiz.

3 _Combat singulier de 2 chefs._--(Duel de Samba et de Birama). Voir de
mme dans Amadou Sfa Ninyi, le duel d'Amadou et de Samba Koumbel.

4 _L'offre gnreuse, faite  l'ennemi dsarm, de moyens de continuer
le combat._--Samba donne  plusieurs reprises, au cours du combat, un
cheval  son oncle Konkobo qui a eu les siens tus sous lui.

5 _L'trange loyaut des adversaires de Samba_ qui vient dans leur camp
la veille de la bataille et qu'ils traitent avec le plus grand respect
des droits de l'hospitalit, par gard pour la bravoure confiante qu'il
manifeste ainsi envers eux.

6 _La volont de vaincre ou de mourir_ dont fait preuve Konkobo en
alourdissant sa culotte avec de la terre, pour s'interdire la fuite au
cas o son courage aurait une dfaillance.

7 La ressemblance dj souligne plus haut entre _l'acte de Svi_ et le
geste de Brennus.

8 _La gnrosit de Samba vainqueur de Birama_ rendant spontanment au
vaincu--par solidarit raciale--la moiti des troupeaux qu'il a conquis
sur lui.

Les notes de la lgende complteront ce qu'il y a d'un peu sommaire dans
cette tude htive de l'esprit chevaleresque chez les Torodo.


LE SYMBOLISME INDIGNE.--LES APOLOGUES.

Ce symbolisme reste forcment assez obscur car les interprtes qui
traduisent les termes abstraits de la langue indigne ne possdent que
rarement le franais d'une faon suffisante pour rendre exactement
l'ide. Aussi leurs explications, mme compares entre elles, ne
m'ont-elles t que d'un faible secours pour dcouvrir ce qu'elles
voulaient exprimer.

J'ai indiqu les principaux apologues, tant ouolofs (Adina-Guhuel et
Damel), que peuhls (Kahu l'omniscient--La tte de mort) gourmanti
(Trois frres en voyage) et mssi (Enseignements d'un fils  son pre;
Froger.)

Les thmes favoris sont:

1 _Celui des 3 puits_ dont 2, communiquant entre eux, reprsentent
les puissants de la terre qui laissent  l'cart le troisime, lequel
symbolise les pauvres gens.

2 _Celui des 2 boeufs._--L'un reste maigre encore qu'il ait de la
nourriture en abondance et qu'il mange plus qu' sa faim. L'autre
devient de plus en plus gras quoiqu'il n'ait rien  manger auprs de
lui. Le premier maigrit sans cesse, min par les soucis que lui donne sa
parent. Le second vit en goste et en solitaire et n'a mme pas besoin
de nourriture tant il prospre naturellement.

3 _Celui d'Adina_ ou la misre humaine qui, ne pouvant soulever un
fardeau, en augmente encore le poids aprs chaque tentative inutile
qu'il a faite pour le charger sur sa tte.

4 _Celui du guhuel et du damel_ dj enregistr par Brenger-Fraud
(Histoire de Cothi-Barma) et qui enseigne la dfiance envers les femmes,
la considration pour les vieillards et quelques autres menus axiomes de
sens commun.

Dans l'apologue de Kahu l'omniscient il y a beaucoup de purilit et
le symbole est parfois inintelligible. Malgr de nombreux efforts et
quoique je me sois renseign prs de divers Indignes, je n'ai pu
trouver d'explications satisfaisantes ni surtout concordantes du sens de
ces mots: soutoura, hakil et dyik, et, par suite, il m'est impossible
de dterminer le sens des symboles auxquels ils correspondent. Peut-tre
le parfait symbolisme est-il aprs tout celui qui se prte  mille
interprtations diffrentes.

On peut aussi cataloguer sous l'tiquette: symbolisme, les dons faits 
certains personnages des contes, soit pour les avertir, soit pour les
menacer. Ainsi, dans Les 6 compagnons, la femme d'un roi haoussa
rpond aux propositions d'un soupirant par l'envoi d'un os, de feuilles
de tro et d'une poigne d'herbes. Elle lui indique ainsi, sans
commentaires, les prcautions qu'il aura  prendre selon les prils
qu'il doit viter. Dans Namara Soundita, celui-ci menace le chef qui
lui refuse un terrain o enterrer sa mre, de dtruire ses villages
(balles et poudre), de tuer quiconque accepterait le prix de la
concession (un couteau) de dmolir ses cases o les volailles viendront
prendre leurs bats (poules et pintades) et de mettre ses villages en
tel tat que les arachides et le coton y pousseront sans tre cultivs
ni rcolts.

On peut encore voir du symbolisme dans le procd de la soeur de Birama
NGourri (La geste de S.-G. Digui) qui, pour annoncer d'une faon moins
brutale  son frre que ses troupeaux ont t enlevs, lui fait apporter
pour son repas un couscouss uniquement compos d'herbes, sans le
moindre morceau de viande, lui donnant ainsi  entendre qu' moins de
reconqurir ses bestiaux drobs, il n'aura plus dsormais que les
produits du sol pour le nourrir.

Je ne m'tendrai pas plus longuement sur le symbolisme indigne. Il
serait ais d'en multiplier les exemples. Les contes de ce recueil en
offriront un certain nombre  ceux qui seraient tents d'tudier la
question plus  fond.


L'onomatope chez les noirs.

De mme, je n'effleurerai ce sujet qu'en passant. L'oreille des noirs ne
peroit pas, semble-t-il, les sons de la mme faon que la ntre, sinon,
il faudrait conclure qu'ils interprtent leurs perceptions d'une manire
trs diffrente de nous. J'ai cru devoir transcrire les sons comme
ils m'ont t figurs plutt que de les traduire par les onomatopes
franaises correspondantes, quitte  indiquer en note ces dernires.

Ces onomatopes indignes, comme les ntres, rendent non seulement les
bruits, mais encore les mouvements silencieux tels que le tortillement
du serpent ou le balancement d'un objet. A ct de cela, on trouve dans
les chansons des noirs des mots sans signification spciale qui forment
une sorte de refrain analogue aux tra d ri dera ou aux et lon lon
laire et lon lon la de nos chansons franaises.

Voici quelques-unes de ces onomatopes:

Ouellni i!: bruit des grelots attachs en bracelets aux chevilles des
enfants = Dindelinn?

Gouinsinkl gouinsan: aucune signification.

Kni knind: frottement des cailles du serpent les unes contre les
autres = Frik! Frak!

Bayevl! Vlbaya!: bruit de l'eau jete  la vole et qui retombe dans
l'eau = Floc! Flac!

Bataou!: bruit d'un objet tombant dans l'eau et s'y engloutissant =
Plouf?

Miniki manaka!: allure sinueuse du serpent (impression visuelle) =
Tortilli, tortilla? Kourm diendien dienkou: bruit de sonnailles du
harnachement = ?

Kouhoukou: Roucoulement des tourtourelles = Tourdourou?

Yrbr: onomatope rendant l'impression visuelle produite par un objet
qu'on balance = ?

Fim! Fim! Crissement des perons dans les flancs de la monture = Kriss!
Kriss!?

Figuilan ndianyeu: bruit de la queue d'Yboumbouni fouettant l'air =
Flips! Flaps!


Quelques mots me restent  ajouter touchant la forme des rcits que je
publie. Sa relative correction a surpris plus d'un de mes collgues 
qui j'avais communiqu mon manuscrit. Moi-mme je suis rest quelque
temps indcis, me demandant si je ne devais pas les prsenter dans la
forme brute sous laquelle ils m'avaient t conts. Le rsultat obtenu
par quelques folkloristes qui avaient adopt cette mthode m'a tout 
fait dtourn de l'employer  mon tour.

En ce qui concerne les parties rythmes, et chantes je les ai
transcrites textuellement. J'tais d'abord assez sceptique sur la
ralit de leur existence et les ai tenues longtemps pour une fantaisie
de traducteurs qui auraient voulu imiter la forme des contes de Perrault
ou de Mme d'Aulnoy. Je le croyais d'autant plus que dans aucun des
rcits recueillis par moi, au Sngal et en Guine, je n'en avais
trouv la moindre trace et que les contes des _Mille et une Nuits_ n'en
prsentaient point d'exemple dans la traduction, d'ailleurs mdiocrement
fidle, de Galland. Depuis mon arrive au Haut-Sengal-Niger, j'ai eu
au contraire maintes fois l'occasion d'en entendre chanter et une
traduction des contes indits des _Mille et une Nuits_, lue depuis
cette poque, m'a convaincu que dans toutes les littratures
merveilleuses le petit couplet est une partie essentielle du conte.
C'est en souvenir de ce dmenti donn  ma premire opinion que je
n'avance que sous rserves les convictions que je me suis formes en
matire de folklore, prfrant n'tre formel qu'en cas de certitude
absolue.

Ces petites strophes se chantent sur un rythme monotone. Le conteur,
pour les chanter, adoucit la rudesse de sa voix masculine en prenant une
voix de tte dont l'effet devient assez comique, par contraste, lorsque
c'est, par exemple, un garde-cercle qui raconte.

Quant au style, en gnral, je renvoie  ce que j'ai dit au dbut de
la prface. La traduction a t aussi littrale que possible, tout en
tchant de garder  ces contes faits pour tre dits  haute voix toute
la saveur qu'y ajoute la mimique expressive des conteurs. J'avoue
toutefois que pour leur donner plus de vivacit, j'ai substitu parfois
le style direct au style indirect et que j'ai remplac, de temps 
autre, par des noms les priphrases qui dsignaient les personnages.
S'il y a pch, le fait de l'avouer me vaudra, je l'espre, un
demi-pardon.




                              CHAPITRE III

SOMMAIRE: Personnages merveilleux des contes indignes.--1 Personnages
merveilleux. La divinit: Allah, Outnou, Ouinnd, Ngouala.--Potentats
dbonnaires: les guinn.--Pourquoi on a diversifi leurs appellations
gnriques.--Diffrence avec les djinns arabes.--Mlange du gnie
africain et du dmon smite.--Rpugnance des noirs  les dsigner
sans priphrase.--Leurs diverses appellations.--Gants et
nains.--Personnification des quatre lments.--Les dmons et les
hafritt.--Les animaux-gnies.--Conceptions diffrentes des animaux,
personnages des contes et des animaux jouant un rle dans les
fables.--Aspect physique des guinn.--Effet produit par leur vue.--Moyen
d'en viter ou d'en rparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma,
gotter.--Moeurs des guinn.--Leur caractre.--Moyen de se soustraire 
leur malfaisance.--Intervention ventuelle.--Leurs unions avec la race
humaine.--Leurs mtis.--Enlvements et substitutions d'enfants.--Les
btitado.--Dure de la vie des guinn.--Goules et vampires.--Sorciers
et anti-sorciers.--Jettatori--Vgtaux, minraux, objets, abstractions
jouant un rle dans les contes.--Talismans, remdes merveilleux, armes
magiques.

Chaque littrature merveilleuse a ses personnages de prdilection: tres
surnaturels ou tres humains. Les tres surnaturels se distinguent par
les traits, le caractre, les moeurs, l'apparence physique que leur
prte l'imagination des conteurs; les hommes d'aprs leurs professions,
certaines de celles-ci tant plus souvent mises en scne que les
autres[68].

[Note 68: Par exemple, les tailleurs, les pcheurs, les chasseurs,
les rois, les meuniers, dans la littrature indo-europenne.]

Nous allons passer en revue, tudier sommairement les divers personnages
des contes indignes en indiquant les attributions qui leur sont
confres selon les diffrentes races qui les imaginrent.

Tout d'abord, constatons le rle de la divinit dans quelques-uns de nos
contes. Le dieu s'appelle Allah dans les contes des peuples anciennement
islamiss et il a, en gros, le caractre du dieu de Mahomet. Chez les
Bambara  demi-ftichistes, il devient Gouala ou Nouala et la conception
arabe est dj dforme sensiblement. Quant au dieu des Mssi, il
est d'un caractre plus autochtone, c'est Ouinnd. Il en est de mme
d'Outnou, la divinit des Gourmanti.

En gnral, ces dieux sont des souverains dbonnaires et qui tiennent 
l'homme de trs prs: Outnou pardonne aux mfaits de ce sacripant
de Fountinndouha et s'en fait mme le complice puisqu'il se laisse
corrompre par la promesse d'un bounia[69]. NGouala, passagrement gn
dans ses affaires, demande du crdit  ses obligs. Outnou philosophe
avec un marabout. Les races qui ont imagin ces potentats accommodants
ne peuvent tre ni mchantes, ni foncirement frues de hirarchie.

[Note 69: Le backchich des noirs (alias dimanche).]

Pour messagers ces dieux ont les malakas de mme qu'un nba mssi, ses
sorons ou un bdo gourmanti, ses lris.

_Dmons._--Les dmons, ce type de la rvolte vaincue et de l'ternelle
rancune, semblent assez rares et de conception islamique. Leur nom; les
blissi-ou (venu d'Yblis) indique cette origine. Encore Ybilis est-il
moins un dmon qu'un guinn[70] froce et malfaisant[71]. Les noirs
emploient souvent le mot franais diables pour dsigner les guinn
mais c'est faute de connatre celui de gnies qui serait un peu plus
conforme au caractre qu'ils prtent  ces tres surnaturels sans
toutefois leur convenir absolument.

[Note 70: Mot ouolof qui bnficie du fait que c'est le premier que
l'on entend en venant en Afrique pour dsigner les tres surnaturels des
contes indignes.]

[Note 71: Ybilis ou Yblis chez les Bambara, mme ftichistes,
symbolise l'esprit de discorde. Quand deux noirs se disputent, on dit
Bilissa est entre eux mais c'est l une singerie de l'Islam, car
l'Islam est surtout affaire de mode chez le noir. C'est une croyance
bien porte et qui lve d'un degr social quiconque en fait
profession.]

_Guinn._--Les guinn jouent le rle le plus constamment important dans
les contes merveilleux ou moraux. D'o ce nom leur vient-il? Dj les
Latins employaient le mot genius (venu du grec gnios) et les Arabes
le mot djinn qui en est sans doute le prototype. Ces gnies ont ici un
caractre si diffrent de celui des djinns de la lgende arabe et des
gnies tels que nous les concevons que j'ai cru devoir leur conserver le
nom gnrique indigne. J'ai adopt pour cette tude le nom ouolof avec
lequel mes premires tudes de folklore m'avaient tellement familiaris
qu'il me parat le seul nom qui convienne. Aucune autre raison ne me
porte  favoriser le nom bambara, gourmanti, peuhl ou haoussa de
prfrence  celui-ci.

Le nom de guinn,  mon avis, a d tre donn  une conception mythique
et panthiste, antrieure  l'apparition de l'Islam. Cette conception
serait d'origine africaine. En revanche, l'ide du dmon me parat une
importation smite.


RPUGNANCE A LES NOMMER.

De mme que les Grecs usaient d'une antiphrase pour nommer les
malfaisantes Erynnies, de mme qu'en cosse on use de la mme prcaution
narrative, qu'en Allemagne les fes sont les bonnes dames (Die weise
Frauen), de mme les noirs convaincus ne s'aventurent-ils pas  appeler
les guinn par leur nom gnrique. Ils les nomment: la chose, l'tre, la
crature de brousse (kongomorho bambara, moutn ndzi) l'homme de l'eau
(moutn rouha), le matre de l'eau (diandiam en peuhl)[72]. Le noir qui
navigue sur le Niger entre Mopti et Sgou dsignera de mme la faro[73]
par cette priphrase: la femme peuhle (foula mousso) de peur que,
mcontente de ce nom de faro, elle ne submerge sa barque.

[Note 72: Serait-ce l'origine de NDidiane (Lgende de NDidane
Ndiaye) au lieu de celle, serer, propose? C'est probable.]

[Note 73: Gnie de l'eau.]

_Noms divers_.--Cependant les guinn ont leur nom: en bambara: guina,
en gourmanti: dyini et odyingou; en peuhl: guinnrou (pl. guindyi),
dzinna en songhay; blou[74] en gourmanti de Pma; siga en mssi; bri
en soussou; ybem en kdo (pl. dougoun). Ces noms sont ceux des guinn
de grande taille. Les nains eux, portent des noms spciaux qui leur
sont un brevet plus catgorique encore d'autochtonie: ouokolo ou
nyama (bambara) tikirga ou tyityirga (mssi) pori (au pluriel pora)
gourmanti; gotter (peuhl), konkoma (malink), artakourma (dyerma)
dgudgu (ou ddgu) (mme pluriel kdo).

[Note 74: Ce mot signifie surtout: ombre. Il en est peut-tre ainsi
du tyityirga mssi.]

Au cours des rcits o figureront ces personnages surnaturels, je leur
conserverai le nom que leur donne l'indigne du pays o l'action se
passe. En effet ces guinn ne sont pas tous absolument taills sur le
mme patron. Ils se diffrencient assez nettement les uns des autres
pour ncessiter un nom distinct et plus vocateur que celui, trop
uniforme, de guinn. Je n'emploie ce dernier vocable d'une faon
gnrale que pour les explications contenues dans cet essai. Les rcits
exigeront plus de couleur, donc plus de prcision.


CARACTRE DES GUINN.--LEURS DIFFRENTES VARITS.

Je vois dans ces guinn des sortes de divinits infrieures, reste d'une
religion primitive qui adorait craintivement les lments symboliss.
Comme nature, les guinn sont intermdiaires entre l'homme et le dieu
suprieur dnomm ou pressenti. Lorsque cette divinit eut centralis
les attributions dans ses mains et monopolis  son profit le culte,
les anciennes divinits de second ordre passrent au rang de grandeurs
dchues, presque de dmons. Les dieux de l'antiquit ne furent-ils par
rabaisss au rang de dmons au moyen ge lorsque le Christ rgna en dieu
incontest sur le monde?[75].

[Note 75: Voir  ce sujet la Chanson de Roland o Mahom et Apollin
sont considrs comme des idoles de paens et des dmons.]

Nous allons les tudier par rapport aux lments. Guinn de la terre et
des profondeurs souterraines, guinn de l'air, guinn du feu, guinn de
l'eau.

_I Guinn de la terre et des profondeurs souterraines._--Ce sont les
guinn ouolof, les guina bambara, etc. Ils se divisent en gants et en
nains. Je ne connais pas de contes se rapportant aux guinn souterrains
comme on en trouve dans la littrature allemande. Cela tient sans doute
 ce que les accidents de terrain sont rares en Afrique et que
les quelques races qui habitent les rgions accidentes sont peu
communicatives et de temprament dfiant. J'en ai fait l'exprience avec
les Foutank et les Hab et je n'ai malheureusement sjourn que trs
peu de temps dans le Fouta Djallon ou dans le cercle de Bandiagara, ce
qui m'a empch d'apprivoiser des gens, trs rfractaires tout d'abord 
la confiance, surtout en ce qui concerne les tres mystrieux.

Je sais cependant qu'au Bour on croit  l'existence d'un guinn qu'on
appelle Sanou (c'est--dire l'Or ou le semeur d'or). Les filons sont les
traces de son passage sous la terre.

De temps  autre il se venge des mineurs qui violent sa retraite en
provoquant un boulement meurtrier puis, apais pour quelque temps, il
les laisse en paix pendant une priode plus ou moins prolonge. Je
ne serais pas surpris qu'il y ait eu dans ces rgions aurifres des
sacrifices humains destins  calmer la colre du Sanou et  obtenir
de lui la permission d'exploiter les mines. La lgende du Ouagadou
rapporte par Lanrezac (_op. cit._) me confirme dans cette opinion.
Sitt en effet que, manquant au pacte consenti, les habitants de ce pays
laissent Mamadou Sak tuer le serpent ftiche  qui l'on consentait des
sacrifices priodiques, on cesse de trouver de l'or dans la rgion.

Les gotter peuhl semblent aussi de vritables gardiens des trsors
cachs (tels les korrigans bretons). Vaincus  la lutte, c'est avec de
l'or qu'ils rachtent leur vie.

_2 Guinn de l'air._--Les ouokolo se dplacent souvent au milieu des
tourbillons qui, aux approches de l'hivernage, courent en entonnoirs de
poussire  la surface du sol dessch. Il suffit, parat-il, de donner
un coup de dent dans ce tourbillon pour couper en deux le guinn. On
voit alors tomber des gouttes de sang sur le sol.

La tornade est considre comme le signe du passage d'un guinn.

On pourrait peut-tre ranger les hafritt parmi les guinn de l'air.
Ceux-ci, dont la conception est plus proche de l'ide de djinn que les
autres guinn sont des gnies qui se dplacent en volant, des sortes de
gnies-oiseaux dont le dplacement s'effectue progressivement, donc
avec une moindre rapidit que celui des autres guinn. Ces derniers se
transportent d'un endroit  un autre avec la rapidit de la pense.

_3 Guinn du feu._--Comme guinn du feu, je ne vois gure  citer que
les taloguina. Dans les contes autres que celui de ce nom on voit des
guinn vomir le feu (V. Le konkoma) se transformer en torche ardente
(V. Service de nuit); mais le feu n'est pas leur essence mme et ils ne
vivent pas en lui comme dans un lment indispensable  leur existence
[76].

[Note 76: Les blissi-ou se prsentent souvent sous l'aspect d'une
boule de feu mais il y a lieu de ne considrer cet aspect que comme un
dguisement passager. Mme observation pour la Mort dans le conte agni
de Delafosse (_op. cit._).]

_4 Guinn de l'eau_: Ils portent les noms de guiloguina en malink, de
faro chez les Bambara; de mounou chez les Torodo, de moutn rouha chez
les Haoussa, d'arikouna dyini chez les Dyerma et de diandiam chez les
Peuhl. Il y a en outre le dmon des rapides de Soutadounou (v. le conte
de ce titre) et le caman Goloksalah guinn des rapides de la Falm (v.
Brenger-Fraud).

Ce sont eux qui submergent les barques, rongent les cadavres des noys
et provoquent les inondations. Lorsque Kayes fut inond en 1905, on dit
que le faro du Sngal se vengeait de ce qu'on lui avait captur un de
ses enfants; que celui-ci se trouvait dans la citerne de la Dlgation
sur le plateau, et qu'elle tentait d'aller l'y reprendre.

Ces guinn ne sont pas toujours malfaisants, et rendent parfois service
aux hommes, semblables en cela aux autres guinn.


ANIMAUX-GUINN

Parmi les guinn, certains ont pour forme normale la forme animale. Il
y a lieu de les distinguer de ceux qui ne prennent cette forme
qu'accidentellement et en vue d'un but  raliser. Je citerai dans cette
catgorie des animaux-guinn: Niabardi Dallo le caman, Ninguinanga le
boa et le livre de Fna. (A. S. Ninyi), l'hyne du conte de Binanmb,
le livre de Le livre et le dioula, le serpent Minimini, le cheval de
nuit, le ourasa le bayni (Mauvais Gardien) les hynes du conte D'o
vient le soleil, celles qui gardent les mtaux prcieux (conte du Rapt
des mtaux), l'lphant Mamadi B (Molo), l'hyne qui renseigne le roi
Dinah (Lanrezac _op. cit._) le caman Goloksalah (B.-F.) le charognard
de Fatouma Siguinn; l'hyne et le lion gardiens de la morale; les
enfants animaux de la reine des guinn (Hammat et Mandiaye) etc., etc.

Ces animaux-guinn perdent, lorsqu'ils figurent dans les contes, les
caractristiques conventionnelles que les fables leur attribuent d'une
faon invariable. Le pleureur perd sa turbulence et ses instincts
malfaisants pour devenir secourable (v. La femme enceinte). L'hyne
n'est plus un animal grotesque, avide et couard mais un sage gardien
des talismans (Binanmb). Ce sont donc en ralit des guinn sous forme
animale et non des animaux ayant la puissance surnaturelle des guinn.



ASPECT PHYSIQUE

_1 Les Gants._--L'aspect vritable des guinn n'est pas connu et ne
saurait l'tre car--disent les Peulh--ils prennent toutes les formes
qu'il leur plat. Aussi les verrait-on tels qu'ils sont rellement qu'on
ne pourrait affirmer que cet aspect est rellement le leur [77].

[Note 77: Voir  ce sujet Le kitado veng.]

Les Ouolof se les reprsentent comme des gants  membres grles [78]
ayant un seul oeil fendu dans le sens vertical et plac sur le front
au-dessus d'un nez trs allong. Ils leur supposent de trs longs
cheveux et une barbe qui tombe jusqu'aux pieds. [79] Enfin ils leur font
jeter le feu par les yeux et par la bouche. Quant aux dguisements
qu'ils peuvent revtir, ils sont innombrables: bouc, cabri, chat,
serpent, cartouche, torche flambante, etc, etc.

[Note 78: Voir La fille d'Aoua Gaye.]

[Note 79: Voir Le chasseur de Ouallalane.]

Selon les Peuhl, le guinnrou est de taille gigantesque; ses pieds sont
tourns  l'envers et sa bouche fendue verticalement. Lui aussi porte
des cheveux trs longs. Quant  sa couleur, elle est infiniment variable
ainsi que les formes qu'il prend. Dans Hammat et Mandiaye il est
prsent comme ayant le dos en forme de lame de rasoir et avec un seul
de chacun des membres que l'espce humaine possde en double.

Le guina bambara ressemble au guinn ouolof. Les contes o l'on parle de
lui sont d'ailleurs trs sobres de descriptions. [80]

[Note 80: Voir notamment: Les nyama et le cultivateur,
L'hermaphrodite, Les oukolo et l'apprenti chasseur.]

Le conte de La mounou de la Falm s'accorde avec la description qui m'a
t faite des faro pour dpeindre celles-ci comme des femmes de couleur
claire  cheveux longs et lisses ainsi que les portent les femmes maures
(ou syriennes, c'est--dire de race blanche).

Aucune indication prcise, diffrente de celles que je viens de
transcrire, ne m'a t donne sur l'aspect physique des guinn
gourmanti, haoussa, dyerma, hb [81].

[Note 81: Hb est le pluriel de Kdo.]

_2 Les Nains._--Nul conte ouolof,  ma connaissance, ne fait jouer de
rle aux nains et de ce ct nous n'avons aucun dtail sur leur aspect
physique. En revanche ces petits guinn figurent dans un certain nombre
de contes bambara et l'un d'eux en donne un signalement assez prcis.

Le nom du nain gourmanti: pora signifie aussi jumeau. Il y a chez
beaucoup de races noires un prjug hostile aux jumeaux qui sont
considrs comme sorciers (Peulh, Bambara, Gourmanti, Mssi, etc.).

Le tyityirga mssi est-il, comme l'indique Desplagnes (_op. cit._) une
larve errant dans l'attente de sa rintgration? Aucun renseignement
prcis ne me permet de l'affirmer ou d'y contredire[82].

[Note 82: A ce propos je crois bon de noter que le nom de Mlobali,
l'hont, l'impudent que portent nombre de Bambara se rapporte  une
croyance de cette nature. L'enfant qui en est afflig passe pour la
rincarnation d'une larve, qui a fait  plusieurs reprises aux parents
de l'enfant ainsi nomm la plaisanterie de s'incarner dans des mort-ns.
De l l'pithte dont on la taxe lorsqu'elle s'est enfin dcide 
s'incarner pour de bon.]

D'aprs les Peulh, les gotter ont une tte norme. Leurs pieds ne
prsentent pas le caractre anormal de ceux des guindyi.--Les gotter
sont robustes et trapus et porteurs d'une trs longue barbe.

Le konkoma malink est, lui aussi, une varit des ouokolo (ou nyama)
bambara et,  la barbe prs, il rpond au signalement qui vient d'tre
donn du gottr.

Le ouokolo est un guinn intermdiaire entre le grand guinn et l'homme.
Haut d'un mtre au plus, il a les pieds tourns en arrire et porte
la longue barbe qui semble  peu prs gnrale chez les nains; il est
toujours de couleur sale par suite de l'habitude qu'il a de se coucher
parmi la cendre.

Son nom de nyama est donn en sobriquet au gens de petite taille. On le
donne aussi aux griots.


EFFET PRODUIT PAR LA VUE DES GUINN

Comme pour les Napeae antiques, qui les voit devient fou et meurt le
plus souvent. Sinon il reste muet ou paralys. Ceux mme qui sont
parvenus  les mettre en fuite gardent longtemps l'esprit gar et le
corps malade et ne se rtablissent que malaisment.[83] Cependant on
peut se prserver de ce danger en portant des grigris spciaux, donns
gnralement par les guinn eux-mmes. (Voir Le fils adoptif du
guinnrou). L'homme assez brave pour rester calme  leur aspect a des
chances de se tirer indemne du mauvais pas. (Les matres de la nuit, Le
cabri, etc.).

[Note 83: Voir Guinnrou de Fonfoya, Spahi et guinn. Le chasseur de
Ouallalane, etc.]

_Moeurs et habitudes des Guinn_.--Les guinn proprement dits habitent
parfois des villages btis  la faon de ceux des hommes. Ces villages
restent invisibles pour quiconque ne possde pas de talisman particulier
tel par exemple que la bague du mari d'Anta la guinn[84]. Il y a mme de
ces villages au fond de l'eau pour les guilo-guina et les faro[85].
Une faro habite entre Sgou et Mopti sur le Niger une le qu'on nomme
Faroti. Si cette faro est irrite, les innombrables oiseaux qui sont sur
la grve restent silencieux. S'ils jacassent bruyamment c'est un signe
que la faro n'est point en colre et que l'on peut passer sans pril.

[Note 84: Hist de Mamadou et d'Anta la guinn.]

[Foonote 85: Voir La guiloguina. Les prsents des faro. La femme
enceinte.]

Les guinn sont cependant plutt d'humeur solitaire et habitent de
prfrence certains arbres, les plus majestueux de la brousse. Ceci
semble confirmer mon hypothse que ce sont d'anciens dieux infrieurs
comme le furent par exemple les dryades et les sylvains. Leurs demeures
vgtales de prdilection sont les baobabs, les fromagers, les
cailcdrat, les tli et les siengueu. Ceux qui sont moins farouchement
individualistes habitent,  deux ou trois, des bosquets dans un
isolement moins absolu.

D'autres sont encore plus clectiques en fait d'habitation. Ils lisent
domicile dans des termitires (v. Le chiffon magique--La femme de
l'ogre) ou encore dans des terriers.

Le guinn possde au plus haut point l'instinct de proprit. Il n'aime
pas qu'on viole son domicile, qu'on fasse un lougan sur son terrain (Le
chien de Dyinamissa,--Les coups de main du guinnrou), qu'on vienne
chercher du bois dans ses futaies (Le feu des guina). Il se venge
cruellement de toute atteinte porte  ses droits. Parfois mme il fait
payer  l'espce humaine sans discernement le tort qu'un homme lui aura
fait subir (v. Le diable jaloux). Il y a chez les guinn comme chez
les humains, pour ceux du moins qui vivent en socit, une hirarchie
constitue. Ils ont des chefs de village (v. La gourde), des rois et
mme des reines (v. La sage-femme de Dakar,--Hammat et Mandiaye). Il
n'existe pas de loi salique chez les guinn.

Les guinn ont des troupeaux  eux (voir  ce sujet le conte de
Soutadounou--Les anctres des Bozo, etc.). Cultivent-ils des lougans?
Eux qui sont dous du pouvoir de procurer aux hommes tant de choses
par une simple manifestation de leur volont ne doivent pas se donner
beaucoup de peine pour faire produire la terre. Cependant la logique
n'est pas l'inspiratrice exclusive des faiseurs de contes. Aussi ne
peut-on conclure par dduction qu'ils ne cultivent pas de lougans. Et en
effet nous voyons dans Les tomates de la pori que celle-ci en cultive
un. Les guinn d'ailleurs se nourrissent volontiers de vgtaux et si,
l'on en croit le conte kouranko de Nancy Mra, ne les mangent qu'
condition qu'ils n'aient pas subi de cuisson.

Il y a des guinn marabouts et mme ouliou mais, ceux-l me font
l'effet d'tre dj dmarqus par l'Islam envahissant (le conte
d'Ibrahima et des hafritt est plutt arabe que ouolof). C'est d'ailleurs
chez les Ouolof que j'ai trouv presque exclusivement ce type de guinn.
Le vritable guinn ne saurait avoir de religion que celle de soi-mme
s'il est, comme je le pense, un des vestiges d'une ancienne religion
panthiste. Il dut y avoir, ds l'origine, de bons et de mchants guinn
comme il est des forces naturelles favorables et de nfastes. C'est
cette bont ou cette mchancet que le musulman traduira par croyance ou
mcrance, mais il y a l une interprtation inexacte de la conception
initiale.

_Intelligence._--Le guinn devine la pense. Il dit presque
invariablement  qui il rencontre: Je sais ce que tu as dans le
coeur.--Je sais ce que tu veux.

_Caractre._--Comme tous les tres anims et conscients, le guinn est
tantt bon, tantt mchant et mme l'un et l'autre en mme temps et
selon les circonstances. Quelquefois, sa malfaisance se restreint  des
farces dangereuses. C'est ainsi qu'il s'amuse  pouvanter ceux qui
s'aventurent dans son domaine d'obscurit car la nuit appartient au
guinn et il interdit l'ombre comme d'autres interdisent l'espace. Ses
apparitions terrifiantes semblent surtout avoir pour but d'prouver
le courage des voyageurs (v. Le guinn altr.--Les matres de la
nuit.--S.-G. Digui, etc.). Le courage le dsarme et le rend impuissant.

Il n'est pas que le courage pour se sauver de lui. De bons grigris sont
efficaces, soit pour l'carter, soit pour gurir les effets fcheux
produits par sa vue. Ces grigris peuvent tre des mots du Koran comme
dans le chasseur de Ouallalane. Quant aux simagres des mdecins
toubabs, elles restent de nul effet (v. Le spahi et la guinn _in
fine_).

Pour la faro, il y a des prcautions particulires  prendre, notamment
quand on passe  proximit de l'le appele Faroti entre Mopti et Sgou.
Il est ncessaire, si l'on a parmi les provisions des douceurs (lait ou
miel), d'en verser un peu dans le fleuve en offrande  la faro; faute de
le faire on courrait le risque d'tre englouti.

Le conte du Laptot gifl indique encore un moyen de se prserver des
malfices du guinn lorsque l'on vient  quitter sa matresse tard dans
la nuit. Il faut que celle-ci attache son pagne de la main gauche et
reste assise jusqu' ce que l'amant soit rentr chez lui.

Ils n'aiment pas les abeilles; aussi n'habitent-ils pas les arbres o se
trouvent des ruches (v. Le miel aux tytyirga).

Les chevaux aussi protgent leurs cavaliers contre les guinn (v. 
ce sujet le conte de Service de Nuit).--Enfin il est  noter que la
prsence d'un chien noir pouvante aussi les tres de la nuit (v.  ce
sujet Les nyama et le cultivateur--Le canari merveilleux et Le chien
de Dyinamissa). Je renvoie le lecteur  la note dtaille qui suit ce
conte.

On peut aussi deviner leur vritable nature  leur faon de parler
(le guinn aime  parodier l'accent de ses interlocuteurs) et  leur
prononciation nasale. (Voir la fille d'Aoua Gaye).

Certains guinn protgent la faiblesse perscute: les orphelines
tourmentes par leurs martres, les frres victimes de mauvais frres,
les sinamousso dont les autres co-pouses cherchent la perte, etc.
D'autres au contraire ont un secret penchant pour les gens malhonntes
et les aident de tout leur pouvoir (v. NMolo, MBaye Poullo, etc., etc.).
Quelquefois, ils font payer assez cher leurs services. Ainsi, dans Le
pardon du guinnrou, le guinn veut la vie de la soeur de son protg en
change de l'aide donne.

Ils sont vindicatifs (v. Le guinn du tli et L'implacable crancier)
et parfois mme gratuitement froces comme le guinnrou de Fonfoya.
Cependant ils ont l'orgueil de leur race et opposent volontiers, en
paroles sinon en actions, leur loyaut  la flonie de la race des
hommes (v. Mamadou et Anta la guinn).

Quelques guinn ont aussi des habitudes d'anthropophagie qui les
apparentent aux ogres de la lgende indo-europenne. (V. La femme de
l'ogre--Le boa mari[86]--Ntyi vainqueur du boa--Khadidia l'avise--Les
ailes drobes etc.). Les faro rongent certaines parties du corps des
gens qu'elles ont entrans au fond de l'eau. Ainsi, il y a quelques
annes, un pre blanc s'tant noy avant d'arriver  Sgou, on l'a
retrouv avec le nombril et la cloison du nez entirement rongs; ce
sont les morceaux de prdilection de la faro.

[Note 86: Cf. Nantn et le boa (Barot, _op. cit._).]

Les ouokolo (ou nyama) bambara sont plutt farceurs que rellement
malfaisants[87]; en gnral, ils semblent avoir un faible pour les
tomates et ne les demandent pas au travail de la terre mais  leurs
talents de filous. Ils drobent aussi volontiers le couscouss dans les
cases. On les corrige de cette mauvaise habitude en pimentant fortement
ce mets. Quand ils se sont bien brl le palais, ils n'y reviennent
plus.

[Note 87: C'est  eux cependant qu'on attribue des boursouflures qui
(parat-il) se produisent sur le corps des noirs qui ont pris la
fivre  trop travailler. (Cette maladie doit tre rarissime chez les
indignes). On traite cette ruption par une infusion des feuilles de
l'arbuste appele de leur nom nyama fora (feuille  saveur acide dont
on se sert pour la prparation de la bouillie gourmanti et aussi pour
coaguler le caoutchouc).]

Les nains sont en gnral peu serviables. Voir cependant le conte de
L'hermaphrodite.

Quant  leur intelligence, elle passe pour trs borne. Aussi leur nom
est-il souvent adress comme injure collective  la caste des griots.

Ils ont pour ftiche le Komo: ftiche des Bambara.

Le konkoma malink est malfaisant gratuitement si l'on en croit le conte
de ce nom, le seul que j'aie recueilli sur lui.

Le gottr peuhl aime  provoquer  la lutte ceux qu'il rencontre. Le
vaincu est vou  la mort. Si c'est le nain qui a le dessous, il offre
de se racheter avec de l'or[88]. Il est prudent, au cas o on le reoit
 ranon, de lui faire  la main une incision pour lui rappeler sa
promesse. Si on nglige cette prcaution, il revient peu aprs tuer par
surprise son trop confiant crancier.

Ceci est  rapprocher de ce que l'on dit du ouokolo. Si vous le frappez,
il vous demande de lui donner un second coup. Ce serait une grave faute
que d'accder  sa demande. Un coup unique est mortel pour le Ouokolo.
Le deuxime coup serait mortel  celui qui le porterait[89].

[Note 88: Cf. les korrigans bretons.]

[Note 89: Contes indits des 1001 Nuits (De Hammer Tome II, p. 169,
Hist. de Sefol Molouk et de Bediol-Djemal) le gnie qui supplie Sad
qui l'a frapp de lui donner un 2e coup et qui meurt du refus de Sad
de lui donner satisfaction alors qu'un 2e coup l'eut guri de sa Ire
blessure.]

Allah, d'aprs les musulmans, ne reste pas toujours impassible en
prsence des mfaits de certains guinn trop malfaisants. Le chtiment
d'un guinn par le pivert alors qu'il prpare la ruine d'un village.
(Conte du NGortann) en est la preuve.

Les guinn s'unissent assez volontiers  la race des hommes, les guinn
mles principalement car il semble ressortir du conte d'Anta que les
femmes guinn s'y prtent moins facilement. Comme exemple de ces
dernires unions, je citerai les contes de Mamadou et d'Anta la
guinn,--La guiloguina, La tloguina,--La mounou de la Falm,--Kelimab
et Moussa Nyam (Contes des Gow. D.-Y.) Le cas le plus frquent est
celui o c'est une femme de race humaine qui pouse un guinn (Nancy
Mra--Kahu l'omniscient--Moussa Nyam[90]--La femme de l'ogre--Le mari
de Nantn--Le cheval noir--Goloksalah et Penda Balou[91]).

[Note 90: Contes des Gow (D.-Y).]

[Note 91: Brenger-Fraud.]

Les enfants ns de ces unions tiennent en gnral du guinn plus que de
la race humaine. Ils se sentent plus  l'aise parmi les guinn. Ainsi,
dans le conte de La femme de l'ogre, le fils du guinn soustrait sa mre
 l'apptit paternel mais, aprs l'avoir mene hors d'atteinte, il
s'en retourne prs des siens. En gnral ces mtis sont des sortes de
surhommes: des sages comme Kahu l'omniscient, des hros comme Moussa
Nyam. Kahu jouit d'une jeunesse prolonge au del des limites
normales.

Ces unions ne sont pas heureuses et finissent de faon fcheuse; aussi
se contractent-elles gnralement grce  l'insincrit du prtendant
qui dissimule sa vritable nature avant et mme, dans la plupart des
cas, aprs le mariage.

Les guinn adoptent volontiers des enfants de race humaine et les
enlvent  leurs parents dans cette intention. Ils les instruisent, leur
donnent certains pouvoirs de divination ou de prestidigitation[92]. Ils
en font surtout des mdecins capables de gurir les maladies et au
besoin de les provoquer. Voir  ce sujet: Le kitdo veng--Les jumeaux
de la pauvresse--Le fils adoptif du guinnrou,--L'orpheline et son
frre,--Dro,--Les talibs rivaux, etc., etc.

[Note 92: Samako Niembel m'a rapport le fait suivant: Il y a 
Kayes un nomm Dina Moussa qui passe pour avoir t lev par les faro.
Un jour il m'a dit: Samba donne-moi des kolas!--Je n'en ai pas, ai-je
rpondu--Mets des cailloux dans ta chchia Je l'ai fait et aprs
quelques tours de passe-passe il me l'a rendue pleine de kolas. On dit
que la faro lui a donn tous les grigris qu'il a.]

Par contre, les guinn se dbarrassent frquemment de leurs enfants mal
venus en les substituant  des enfants d'hommes. Les Peuhl appellent ces
enfants des batitdo. Cette croyance tait celle des anciens Bretons
et des Allemands[93]. Le conte d'Ondine est inspir par cette ide,
puisqu'il s'agit de faire acqurir, par la petite crature des lments,
l'me immortelle dont elle est dpourvue. Quand il arrive  des
indignes d'avoir des enfants retards dans leur dveloppement et qu'ils
souponnent d'tre fils de guinn, ils peuvent obliger leurs parents 
les reprendre en les exposant dans de certaines conditions et en les
adjurant de retourner avec ceux de leur race. Le procd breton et
alllemand consiste  les obliger  parler de faon  se trahir par
le timbre grle de leurs voix puis  les fouetter jusqu' ce que les
korrigans ou Wichtelmoenner, leurs parents, accourent les reprendre[94].

[Note 93: Voir Grimm et La Villemarqu: Barsaz-Brez.]

[Note 94: Voir Die Wichlelmoenner et l'Enfant suppos
(Barsaz-Breiz).]

La dure de la vie des guinn n'est pas indfinie, leur existence est
longue et leur croissance lente et ds qu'ils ont atteint un ge avanc
ils meurent pour recommencer  vivre.

Quant aux konkoma ce sont, dit la tradition, des porcs pics qui
renaissent dans les mmes conditions.

Outre les gnies de diffrentes sortes que nous venons de passer en
revue et les hommes de toutes professions, y compris celles de voleur,
de griot, d'apiculteur et d'leveur de poules, les personnages ci-aprs
jouent leur rle dans les contes: goules, vampires, sorciers et
contre-sorciers, vgtaux, minraux, objets divers et abstractions
varies: la faim, la mort, le mensonge et la vrit, etc, etc.

Aprs avoir examin rapidement ces divers personnages, j'tudierai
aussi brivement que possible les talismans, remdes merveilleux,
armes magiques et tous objets qui, sans tre,  proprement parler, des
talismans, prsenteront un caractre surnaturel.

Goules: Ybilis dterreur et mangeur de cadavres est une vritable goule
(V. Flte d'Ybilis).

Vampires: Dans le conte peuhl: Les mots magiques il est parl d'une
soukoun dio. Cette soukoundio est le vampire suceur de sang. V. aussi
La mangeuse de ses clients (conte kdo) et Le vampire.

Sorciers: Les sorciers jouent dans les contes un rle assez frquent.
V. la tloguina,--La sorcire punie,--Le chien-sorcier[95],--L'almamy
caman,--Le chat guinn de Saint-Louis (Ce dernier est plutt une sorte
de loup-garou comme le sont les sorciers dont parle Samba Atta Dabo dans
L'ensorcele de Thivaly), les camans du Milo (Fadro) etc. Contre
cette engeance malfaisante il y a un remde. Lorsqu'ils se sont
dpouills de leur peau pour aller rder dans la nuit sous une autre
forme que leur forme naturelle, il faut saupoudrer la face interne de
cette peau soit avec du sel soit avec du piment. Les sorciers sont
alors  votre merci[96].

[Note 95: Contes des Gow. L'hyne de Djenn (D-Y. _op. cit._).]

[Note 96: V. Contes de Fadro et du Vampire.]

Il existe d'ailleurs des exorcistes ou conjureurs des sorciers: les
bourhama (en ouolof) qui les obligent par leurs conjurations  rparer
le mal caus. Ces exorcistes sont dous d'un pouvoir plus ou moins
fort C'est sous la dicte de l'un d'eux qui se targue d'une puissance
suprieure  celle de ses confrres, que j'ai transcrit le conte
intitul L'ensorcele de Thivaly. Chez les musulmans, ce rle est tenu
le plus souvent par les marabouts, chez les ftichistes bambara par les
nama, chez les gourmanti, par les niogoudno. Ces derniers combattent
par des fumigations le mauvais sort jet.

On trouvera dans Brenger-Fraud (_Op._ _cit._) quelques indications
relatives  la croyance aux sorciers dans la Sngambie.--Chez les
Snofo et les Bobo comme chez les Kissiens et les Kouranko, ds qu'une
mort subite fait souponner le malfice d'un sorcier, on procde  des
preuves destines  rvler le nom de celui-ci. Le conte du Cheval
de nuit documentera le lecteur sur ce point. Il y est procd  un
vritable interrogatoire du cadavre.

On peut rapprocher de la croyance aux sorciers la foi en l'efficacit
nfaste du mauvais oeil. Voir le Kitdo veng,--La chvre au mauvais
oeil, etc., etc. Les possesseurs du mauvais oeil sont d'ailleurs
considrs comme des jettatori conscients, ce qui n'est pas toujours le
cas, en Italie par exemple. La croyance au cattio occhio est gnrale
en Orient et notamment en Turquie. Pline et Virgile en parlent ainsi que
Thocrite. (V. Contes indits des 1001 nuits, _op. cit._ Notes du Tome
II p. 323).

Comme vgtaux figurant dans les contes il y a lieu de citer le riz (V.
Le choix d'un d'un damel.)

Comme minraux: le caillou (Ntyi vainqueur du boa.)

Comme choses diverses: le gigot, (Le sounkala de Marama), la boule de
mil et la cravache (La nyinkona), la marmite (Hammat et Mandiaye), la
sauce, les canaris et les calebasses (Bergre de fauves).

Comme abstractions: La Mort[97] (V. La mort crancire,--L'intrus dans
l'Aldiana [98], la Faim, Le choix d'un lanmdo, l'Humanit [Adina], le
Mensonge et la Vrit)[99]. Voir aussi abstractions des contes ci-aprs:
Kahu l'omniscient,--L'lphantiasis de Moriba, les diverses parties du
corps (Le procs funbre de la bouche).

Comme animaux fabuleux: le ourasa, le mangeur d'hommes (Le plus brave
des 3, le minimini), l'yboumbouni.

[Note 97: Voir Delafosse: Le Ciel l'araigne et la Mort.]

[Note 98: D'aprs le D. Cremer.]

[Note 99: Conte de Froger.]


TALISMANS


Les talismans sont nombreux et varis Citons:

La bague (Bissimillaye et Astafroulla, La bague aux souhaits--Mamadou et
Anta la guinn--Mdiou le charitable).

Les oeufs ou les calebasses magiques (Hammat et Mandiaye,--Le sounkala
de Marama--La conqute du dounnou--Anntimb ravisseur du bohi).

La cravache qui frappe d'elle-mme (La nyinkona).

La calebasse (ou le canari) inpuisable (La nyinkona et La bergre de
fauves.)

Le tapis volant (Mamadou et Anta la guinn).

La poudre magique qui rend intelligible le langage des btes (Le livre
et le dioula).

La poudre magique qui fait sortir de terre un tata avec sa population et
son btail (La revanche de l'orphelin et Le pupille du cailcdrat).

L'arme qui assure le pouvoir  son possesseur (sagaie de Binanmb, fusil
de Molo)[100]

[Note 100: Le sabre de Malick Sy roi des Diawara (Lanrezac) celui
d'Alioun (Faveurs aux nouveaux convertis) (B.F.).]

Le bonnet qui rend invisible[101] (Contes des Gow: Sanou Mandign).

[Note 101: V. Contes des Gow: Sanou Mandign (D.-Y. _op. cit._). V.
Grimm et aussi Chamisso. Pierre Schlemihl.]

L'onguent qui contraint les gens  ramasser de l'herbe jusqu'
puisement (Billi).

Le grigri rvlateur d'anesse (Billi.--Les quatre fils du chasseur).

L'onguent lthargique (Fatouma Siguinn).

Le grigri de malice[102] et d'habilet dans la friponnerie (MBaye Poullo
et Le grigri de malice).

[Note 102: V. Manuel des pres de Brouardou.]

Le grigri de bravoure (L'homme au piti).

Le grigri de science (Mdiou le charitable).


ARMES MERVEILLEUSES.

Le grigri de victoire (Yamadou Hv).

Le fusil qui tue quantit de gens d'un seul coup (A.-S. Ninyi.--S.-G.
Digui.--La bague aux souhaits).

La poudre  tuer le gibier (La lionne et l'hyne).

La barbiche meurtrire (Mme conte. Le bouc et l'hyne  la pche).

Le sabre qui coupe des ttes multiples d'un coup unique (Voir B.-F.
Faveurs aux nouveaux convertis).


REMDES SOUVERAINS.

Les drogues des Talibs rivaux.

Les remdes de Dro.

Ceux de Ntyi le patient (Les deux Ntyi).


OBJETS MERVEILLEUX AUTRES QUE DES TALISMANS[103].

L'arbre prophtique du Boundou (Amady Sy)[104].

Le canari-aigrette (Le canari merveilleux).

La graisse et les boyaux de Takis (Le taureau de la vieille).

L'arbre aux fruits d'or.

Le baobab rempli d'or (Les prsents des faro).

[Note 103: J'entends par l ceux qui ne sont pas affects  l'usage
d'un possesseur unique et n'ont pas pour objet unique le bien de ce
possesseur.]

[Note 104: Cf. les chnes de Dodone.]




                              CHAPITRE IV

PERSONNAGES DES FABLES.

SOMMAIRE: _Les fables et leurs acteurs._--Personnages non-merveilleux
des fables et des contes.--Les professions mises en scne.--But des
fables indignes.--Sont-ce des satires sociales?--Les deux
grands premiers rles.--Le livre roublard et sceptique, mais
serviable.--L'hyne stupide et crdule, froce, vorace et
infatue.--Divers sobriquets de l'hyne.--Son rle dans les
contes.--Rle de l'homme dans les fables.--Portrait peu flatt.--Animaux
divers jouant un rle frquent dans les fables.--Le roi des animaux dans
la littrature indigne: lion, lphant et hyne; le riz.

On ne saurait dire de ces fables, comme de celles de La Fontaine par
exemple, qu'elles ont le caractre d'un enseignement voulu de morale
pratique. Moraliser n'est pas leur principal but et s'il leur arrive de
formuler un prcepte de cette sorte c'est par hasard pur et sans que le
conteur ait cherch  le faire.

Les fables ne sont pas non plus--comme on aurait tendance  le croire
au premier abord--des sortes de fabliaux satiriques dans le genre des
rcits analogues du Moyen-Age. Elles ne visent pas,  travers l'hyne,
la brutalit et l'avidit des puissants et n'exaltent pas, dans le
livre, la roublardise de la faiblesse opprime. Du moins il ne me le
semble pas.

On pourrait objecter pourtant que la socit animale comporte, dans
les fables, une hirarchie rappelant d'assez prs celle de la socit
indigne. A la tte des animaux se trouve un roi qui est soit
l'lphant, soit le lion, soit mme l'hyne[105] et, qui pis est,
l'araigne (chez les Agni). Le noir qui a conu les guinn comme
semblables aux hommes, au point de vue du caractre, imagine de mme les
animaux organiss en socit semblable  la sienne mais il n'a pas
pour but, en adoptant cette conception, de railler, sous un voile
d'allgorie, la constitution du groupement social dont il fait partie.
Il lui semble qu'il n'existe qu'une forme de socit possible: la
sienne, et il ne songe pas  se fatiguer l'imagination  rver d'une
autre organisation sociale.

[Note 105: Conte de La lionne et l'hyne.]

Les fables indignes sont donc des rcits exclusivement destins 
l'amusement des auditeurs et n'ont nullement pour but d'enseigner la
morale, ft-elle uniquement pratique, ni de dnoncer les abus sociaux.

Parmi ces rcits, les plus nombreux--et de beaucoup--sont ceux qui
rapportent les bons tours jous par matre livre  l'hyne, son ennemie
intime. Gnralement ces bonnes farces se terminent tragiquement pour la
bte couarde froce et stupide qui en est l'objet, mais la bassesse de
son caractre nous l'a rendue, par avance, si antipathique et ridicule
qu'on applaudit de tout coeur  la victoire du kkouma (le rus
compre).

Ce dernier a, d'ailleurs, toute sorte de droits  la sympathie. Toujours
serviable, du moment qu'il ne s'agit pas de fournir un travail qui le
fatiguerait, mais simplement de donner un malin conseil ou de suggrer
une heureuse ide, absolument dsintress, et ne rclamant pas de
rcompense pour ses bons offices, comment ne lui souhaiterait-on pas
russir dans ce qu'il entreprend?

Avec cela rien moins que naf! S'il oblige gratuitement, ce n'est pas
qu'il se fasse illusion sur la gratitude de ses obligs. Tout en les
aidant, il les guette du coin de l'oeil afin qu'ils ne lui jouent pas
quelque mauvais tour tandis qu'il s'emploie  leur rendre service (V.
L'homme, le caman et le lapin[106],--Le livre, la panthre et les
antilopes[107]). Il trouve sans doute sa rmunration dans cette
satisfaction d'orgueil qu'il prouve  voir que tous, mme les plus
forts, sont contraints d'avoir recours  son intelligence. Pour ce qui
le concerne, il n'est point de mauvais pas dont il ne se tire  son
honneur. Une fable le montre pris au pige (un pige grossier)[108] mais
on ne le garde pas longtemps (V. Le forage du puits). Quant  celle
du Hibou et du livre, c'est le seul cas o le livre commette
vritablement un impair et ne le rachte pas par son ingniosit.

[Note 106: Arcin, _op. cit._]

[Note 107: Barot _(op. cit.)._]

[Note 108: Voir une aventure analogue dans les fables sur le vieux
frre Lapin. Collection Larousse. De mme, pour le livre utilisant
l'hyne comme monture. Rien de plus naturel. Ces traditions ont t
apportes par les noirs d'Afrique en Amrique. (Lapin est ici pour
livre. Arcin emploie aussi ce mot le plus souvent).]

Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodre pour le travail.
Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort
d'intelligence il arrive aisment  faire son profit de ce que les
autres ont cr pour eux-mmes? (V. Le forage du puits,--La case des
animaux de brousse,--Le lapin, la hyne et l'lphant). Il labore de la
ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il
boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre  l'admiration
des noirs.

Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours  son
honneur, diffrent en cela de l'hyne, dont le rle est beaucoup plus
relev dans les contes que dans les fables o son sort constant est
celui de la dupe. Matre livre dupe toujours en spculant sur les
dfauts de ceux  qui il a affaire: gourmandise ou vanit. C'est un
psychologue averti; en dpit de sa faiblesse il vainc invariablement
et c'est peut-tre  cause de cette faiblesse mme qu'on l'a oppos 
l'hyne forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe,
devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le
loup dans les fabliaux de notre pays.

Vis--vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours[109]. Il en
serait fort mal rcompens s'il tait d'un naturel confiant mais sire
livre escompte d'avance l'ingratitude de son oblig, ce qui lui permet
d'en esquiver les manifestations.

[Note 109: Voir Arcin, (L'homme le caman et le lapin, _op. cit._) et
Mgr Bazin (Le caman Dict. Bambara).]

Le livre est souvent figur, la kora en main. Serait-il une
personnification du griot rus tandis que l'hyne serait celle du
pitre de bas tage: le foun oppos au dili? Ce point serait assez
intressant  lucider; mais je n'ai pas d'lments d'apprciation assez
srs pour me prononcer l-dessus.

Comme toutes les dupes, l'hyne, victime du livre, n'en a pas moins
sans cesse recours  lui et nul autre que lui n'a sa confiance.
Veut-elle s'associer  quelqu'un pour une entreprise? C'est au livre
qu'elle s'adresse et c'est lui qu'elle charge d'en laborer le plan. Et
pourtant ces associations ne lui russissent gure! (V. Arcin, Le lapin,
l'hyne et le somono, etc). Ceci est bien observ. Dans la vie ne
voyons-nous pas la dupe aller instinctivement au charlatan, ddaignant
l'honnte associ qui ne force pas l'attention par une jactance
exubrante ou des dehors artificiels?

L'hyne n'est pas seulement sotte et crdule, elle se signale en toute
circonstance par son insigne mauvaise foi, mauvaise foi de brute qui se
sait forte et qui n'allgue de prtexte que pour railler celui qu'elle
peut craser s'il ne feint pas de prendre pour argent comptant sa
grossire explication. Malgr cela, son machiavlisme rudimentaire se
retourne fatalement contre elle sitt qu'elle a affaire au kkouma.

Quant  son avidit gloutonne, elle la manifeste dans tous les contes
(V. notamment Les oeufs de blissiou.--L'hyne, le livre et le taureau
de guina.--La case de cuivre ple). Elle ne peut retarder d'un instant
l'heure de la bombance et se met l'imagination  la torture pour hter
le dpart du livre, son guide, vers le lieu du festin.

Comment elle se comporte envers ceux qu'elle appelle ses amis, c'est
ce que nous montrent les contes de L'hyne et l'homme son compre.--La
famille Ditrou  la cure. Les avanies qu'elle subit ne l'empchent
pas de rester infatue d'elle-mme au plus haut point. Ses enfants
commettent-ils une maladresse? elle est prompte  les renier et  les
taxer de btardise car quiconque ne lui ressemble pas intellectuellement
ne peut tre n de ses oeuvres.

Quand au courage, elle montre une prudence excessive qui ressemble  tel
point  la couardise qu'il est ais de la confondre avec ce sentiment.
Une plume d'autruche pique devant l'orifice de son terrier suffit pour
la terroriser et la contraindre  subir dans cette retraite les tortures
de la faim.

En un mot l'hyne a tous les dfauts et pas une qualit.

_Ses sobriquets._--L'hyne est un des animaux qui ont le plus de
sobriquets: chose ou tre de nuit (Souroufin), le puant (Soumango),
le bourricot de nuit, le dterreur de cadavres (Soubobra), Dioudiou,
(onomatope), Ditrou, Souroukou, Ninemba (le pitre femelle). Le nom de
genre est nama.

Je ne m'arrterai pas davantage sur les autres animaux qui figurent dans
les fables de ce recueil et--en tant que vritables animaux--dans les
contes. Bien peu manqueraient  l'appel de ceux qui foisonnent sur la
terre d'Afrique. Je ne vois gure que la girafe, le chacal ou le canard
dont il ne soit pas parl dans ceux que je reproduis ici. Ceux qui se
reprsentent le plus souvent sont le boa, le charognard ou vautour
d'Afrique, le lion, la chvre, la mouche, le singe pleureur, le chien,
le boeuf, la pintade, l'autruche, la tortue, l'oiseau-trompette, le
cheval, le lzard, la panthre.

Je noterai cependant que le chien semble symboliser l'indiscrtion et
le bavardage (V. Le chien et camlon et conte de Delafosse: La mort du
chien). Le singe, comme l'homme son semblable, y incarne l'ingratitude
(V. le singe ingrat--Le livre et les pleureurs). Il reprsente en outre
l'humeur de malfaisance.

J'ai dit que l'homme n'est que rarement prsent  son avantage dans les
fables[110] o il est mis en contact avec les animaux[111]. Dans les contes
et fables de cette nature, les griefs des animaux contre lui sont
numrs soit de faon acrimonieuse, soit d'une manire plaisante, mais
toujours en grande abondance et on est oblig de reconnatre que le
portrait est exact et justifie la pointe du fabuliste franais que le
plus pervers des animaux:

Ce n'est point le serpent, c'est l'homme[112].

[Note 110: Voir p. l'homme, Ingratitude, L'hyne machiavlique et,
Arcin, L'homme, le caman et le lapin.]

[Note 111: V. La Fontaine. Fables.]

[Note 112: Si vous n'tiez si ingrats (prambule constant des offres
de service). V. Le caman.]

Puisque je suis amen  parler de La Fontaine, je citerai quelques
fables de lui auxquelles certains dtails des contes et fables indignes
nous font penser: Livre VIII, 3. Le lion, le loup et le renard (Cf.
Ingratitude--Le bouc et l'hyne  la pche). Le chat et les deux
moineaux (Cf. Les calaos et les crapauds). Le coq et le renard. Livre
II, 15 (Cf. L'hyne et le bouc  la pche et L'hyne et le plerin).

En revanche, on chercherait vainement une fable indigne analogue  La
cigale et la fourmi. Les noirs y donneraient dlibrment tort  la
fourmi, tant ils confondent aisment l'conomie et la prvoyance avec
l'avarice. (Voir  ce sujet leurs contes sur les avares). De mme, ils
sont trop vaniteux pour goter la leon de la fable Le renard et le
corbeau et, si vraiment les griots sont pour quelque chose dans la
conception des contes et des fables, on comprendra qu'ils ne soient
gure disposs  prcher une morale si contraire  leurs intrts.

Les animaux ont leur roi comme ceux de notre littrature fablesque,
mais ce n'est pas toujours, le lion. Pour la plupart des races, c'est
l'lphant, la plus robuste, sinon la plus froce, des btes de la
brousse; pour d'autres, c'est le lion; pour quelques autres ce sera
l'hyne et mme... l'araigne. Celle-ci mriterait la royaut par sa
rouerie et son intelligence, si on en croit les Agni. Je ne parle que
pour mmoire de la royaut du riz, cette royaut tant toute allgorique
dans le conte o les animaux la proclament (Choix d'un lanmdo).




                                CHAPITRE V

DDUCTIONS POUR LA COMPRHENSION DE LA PSYCHOLOGIE INDIGNE.--CONCLUSION

SOMMAIRE: Rvlation par les contes et fables, non de ce que sont les
noirs, mais de ce qu'ils rvent d'tre, tant au point, de vue idal
qu'au point de vue pratique.--Quelques aphorismes de morale des
apologues.--Psychologie succincte des indignes.--A) Sentiments: 1
Sentiments affectifs. Sentiments de famille. Conception de la beaut.
Instinct sexuel.--2 Sentiments religieux prislamiques. Sociabilit.
Solidarit raciale. Esprit d'association. Dvouement au matre.
Magnanimit. Reconnaissance. Charit. Humeur hospitalire. Respect de la
vieillesse. Sentiments envers les animaux, envers les captifs. Vanit.
Sens de l'ordre et de la discipline.--B) Ides; Indiffrence pour
la vie. Admiration du courage, de la ruse. Considration pour la
complaisance, la courtoisie. Indulgence pour la paresse ingnieuse.
Mpris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur fanfaronne, de la
prtention, de l'ivrognerie, de l'intemprance verbale et de
l'indiscrtion. Got pour les paris risqus.--Les hypothses
cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.--Conclusion.--But
de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le travail de ceux qui
voudront approfondir une matire digne d'une tude plus pousse que
celle-ci.

Il me reste, pour en finir,  relever quelques indications de
psychologie, dcoulant des rcits du prsent recueil. Assurment on ne
peut conclure de faon ferme que le noir prsente les dfauts ou possde
les qualits qu'il attribue aux hros de ses rcits. Cela quivaudrait 
juger des Franais d'aprs les oeuvres de Ponson du Terrail ou de Xavier
de Montpin et des dductions ainsi bases n'aboutiraient qu' de
grossires erreurs. Ce que l'on peut dire simplement c'est que nous
retrouverons dans les contes et fables les tendances idales et
thoriques de la race dont ils manent.

La geste de S.-G. Digui, notamment, nous rvle l'esprit chevaleresque
des Torodo et, si l'on peut parfois comparer une priode de notre
volution  l'tat prsent de la civilisation chez telle ou telle race
indigne, il n'y aurait aucune audace  admettre des rapports marqus
entre la mentalit des Torodo et celle de nos belliqueux anctres des
premiers temps du Moyen-Age.

De mme, les contes gaillards nous confirmeront dans cette ide que la
paillardise existe toujours--avoue ou non avoue--au fond du coeur de
toutes les races.

Les apologues et les fables sont intressants en ce que leurs
conclusions nous montrent sans quivoque de quelle faon l'indigne
comprend l'existence au point de vue pratique.

J'en extrais ds  prsent quelques maximes. Le besoin seul nous
apprend la juste valeur de ce qui sert  le satisfaire (Le choix d'un
lanmdo).--Les chefs s'entendent entre eux comme larrons en foire et
toujours les petits seront par eux tenus  l'cart (Kahu--Le fils du
srigne--Les trois frres en voyage).--Mieux vaut peu de nourriture
et point de soucis que de la nourriture  satit et des ennuis 
l'avenant (Les trois frres en voyage--Kahu).--Il ne faut pas se
confier aux femmes (Guhuel et damel,--Mariage ou clibat?--Le riche et
son fils).--Il n'est personne au monde qui ne trouve plus fort que soi
(Hbleurs bambara et divers analogues signals plus haut).--Chassez
le naturel, il revient au galop. (L'hyne et le livre aux
cabinets,--Chassez le naturel).--Pour garder son pouvoir, un talisman
doit rester cach[113] (Le koutrou porte-veine, etc.).--Il faut se
mfier de la bouche, c'est elle qui nous trahit. (V. La tte de
mort).--Un fils adoptif n'a pas pour son pre les sentiments d'un
fils--(Guhuel et damel). La vrit doit parfois tre attnue ou mme
cache (Hammat et Maudiaye[114]).

[Note 113: Ce qui peut se traduire symboliquement par ceci: l'homme le
mieux arm contre les autres sera le moins expansif.]

[Note 114: V. aussi, L'ami indiscret, Brenger-Fraud.]

On pourrait citer bon nombre d'aphorismes de ce genre, mais je ne
prtends pas puiser le sujet et je m'en tiendrai l.


PSYCHOLOGIE INDIGNE.

Pour un lecteur attentif, il ressortira aisment de la lecture des
rcits de ce recueil une impression, sinon trs nette du moins trs
exacte, de la mentalit des indignes. Et l'impression ainsi obtenue
sera de beaucoup plus instructive que celle que pourraient donner toutes
les dfinitions imaginables.

1_Sentiments affectifs_.--Prenons d'abord parmi les sentiments
affectifs l'amour des parents pour leurs enfants et rciproquement celui
des frres et soeurs entre eux. Nous trouverons moins d'exemples d'amour
paternel que d'amour filial, en ce qui concerne le pre du moins. Il est
mme plusieurs contes qui paraissent en contradiction avec la notion des
devoirs de dvouement des parents envers leurs enfants chez les peuples
de race blanche. Dans le conte peuhl de La Mauresque, dans celui
(gourmanti), de Diadiri et Maripoua, dont le premier est une rplique
partielle, dans le conte du Fils adoptif du guinnrou, les parents
refusent de sacrifier leur vie pour ressusciter leur fils mort[115]. De
mme, le pre de Hammadi Bitra (conte de Fatouma Siguinn) sacrifie
bien lgrement son fils  de faibles soupons. De mme encore le
kuohi[116] dans Le joli fils de roi.

[Note 115: C'est le thme d'Alkestis d'Euripide o la femme se dvoue
 la place du pre et mre de son mari pour sauver la vie  celui-ci.]

[Note 116: Roi, en haoussa.]

Cependant on peut opposer  ces exemples l'amour, allant jusqu' la plus
extrme faiblesse, d'Amady NGon pour son fils[117] indigne Biroum Amady;
les parents sacrifiant leurs biens puis leur vie pour sauver leur fille
(L'implacable crancier); la mre de la jeune marie vengeant sa fille
que le pre n'a pas le courage de venger. (Une leon de courage). En
gnral, la mre manifeste une affection plus profonde que le pre pour
ses enfants, ce que l'on constatera chez les mres de toute race (V. le
conte du prince qui ne veut pas d'une femme niasse.--La lionne et le
chasseur--Mamady le chasseur--La lionne et l'hyne).

[Note 117: V. Brenger-Fraud, _op. cit._ Amady NGon et son fils.]

Il semble rsulter de certains contes; L'hyne, le livre et
l'hippopotame--Goumbli-Goumbli-Niam, que les parents ont, comme la mre
du Petit Poucet, une prfrence pour le dernier-n.

L'exemple de fils ingrats envers leurs parents ne se rencontre que dans
le conte de Brenger-Fraud dj cit. Les noirs n'ont gure hrit
de l'irrespect de leur anctre Cham pour son pre No. La voix du
sang--cette voix du sang dont le mlodrame a tant abus--parle
loquemment au coeur des jeunes noirs, si l'on en croit le conte
intitul L'preuve de la paternit, o les fils adultrins, bien
qu'ignorant leur origine relle, font franchir dlibrment  leurs
chevaux le corps du mari de leur mre, alors que les vritables fils se
refusent  cette preuve, malgr tous leurs efforts pour obir  l'ordre
formel de leur pre.

Les contes d'orphelines et de martres tmoignent aussi du profond amour
filial des noirs. Voir encore le dvouement de la fille du massa se
sacrifiant, dans le conte ainsi intitul, pour garder le pouvoir  son
pre.

Cet amour des enfants est susceptible de s'attnuer sous l'influence
de certaines considrations. Aussi NDar ne pardonne pas  sa mre de
l'avoir abandonn et S.-G. Digui condamne le frre de son pre  la
mendicit aprs l'avoir rduit  la dchance. Le lionceau (Le lionceau
et l'enfant) tue sa mre pour venger celle de son camarade que la lionne
a dvore. Diliman aussi tue sa mre pour sauver sa femme (La sorcire
punie). Deux contes (Quels bons camarades! et Les deux intimes) nous
montrent des fils aidant leurs camarades  tromper leur pre et cela
(dans le conte: Quels bons camarades!) avec leur propre mre.

Dans ces derniers contes, la puissance de l'amiti chez les noirs est
fortement mise en relief. On pourrait dire que cette parent d'lection
qu'est l'amiti cre souvent des liens beaucoup plus solides que la
parent de sang.--Le titre de frre, donn  un camarade, caractrise
l'amiti  son plus haut degr. Cela ne signifie pas cependant qu'entre
frres il y ait une affection bien rsistante. Le frre est reprsent
jaloux de son frre (Le joli fils du roi.--Les perfides conseillers).
Souvent la soeur ane abdique d'un coeur lger son rle de protectrice
d'un frre plus jeune (V. La revanche de l'orphelin).--Par contre, je
citerai un conte dans lequel un frre montre un dvouement trs grand 
son cadet (V. L'anctre des griots).

Je ne dduirai pas de deux contes o les frres entretiennent des
relations avec leurs soeurs que l'inceste soit chose courante parmi les
noirs. Ce serait gnraliser htivement (V. Bnipo et ses soeurs et
l'Origine des pagnes). (En France le conte de Peau d'ne nous reprsente
bien un roi dsireux d'pouser sa fille). Ce n'est pas qu'il n'existe
des allgations en ce sens, mais affirmer n'est pas prouver.

De martre  enfants d'un premier lit il ne saurait y avoir d'affection.
De trs nombreux contes en tmoignent et notamment ceux ci-aprs: Sambo
et Dioummi--Le sounkala de Marama. Je n'en vois qu'un seul o une
martre ait le beau rle. C'est celui de La martre punie.

Le beau-pre est, au contraire, gnralement prsent sous le jour le
plus favorable. Il montre autant de tendresse pour l'enfant du premier
lit que pour ceux qu'il a eus de sa propre femme; souvent il n'est pay
que d'ingratitude par son fils adoptif (V. Guhuel et damel et le conte
de B.-F. Kothi Barma).

Continuant cet examen rapide des sentiments familiaux des noirs, nous
en venons  l'amour conjugal. Ici l'amour en gnral a des droits plus
srieux au qualificatif de dsir qu' l'pithte de platonique. Il y a
pourtant dans la littrature indigne des histoires d'amour purement
spirituel (V. en ce sens: Les insparables,--La Mauresque,--Diadiri et
Maripoua [1re partie],--Amadou Sfa Ninyi[118]). On rapporte mme des
exemples de fidlit excessive: les amants fidles, la femme d'Ibrahima
(Ibrahima et les hafritt) qui attend son mari neuf ans mais finit tout
de mme par se remarier.

[Note 118: Voir galement B-F., Ballade de Diudi.]

En revanche, les histoires de maris tromps sont innombrables. Le noir
les prend gauloisement et considre que la jalousie est une maladie
quelque peu ridicule puisqu'elle s'obstine  empcher l'invitable.
Peut-tre se console-t-il tout simplement, en raillant le voisin, d'une
infortune  laquelle lui aussi n'chappera pas.

Il sait que toute prcaution restera vaine (La prcaution inutile), que
jamais homme ne sera assez malin pour obliger sa femme  la fidlit, si
roublard soit-il d'autre part; (V. L'hyne commissionnaire). Aussi la
jalousie tragique semble-t-elle assez rare, si l'on en croit les contes,
car je n'en vois qu'un seul o le dsir exaspr amne une tragdie
domestique (V. B.-F., Le beau-frre coupable). Encore, dans ce conte,
est-ce le beau-frre qui tue parce qu'il ne peut amener sa belle-soeur 
cder  ses instances.

En gnral la femme inspire aux noirs aussi peu d'estime qu'elle leur
fait, par contre, prouver de dsirs violents. Ils la tiennent pour
bavarde et incapable de stabilit dans ses affections. Lui confie-t-on
un secret, elle s'empresse de le trahir par tourderie ou par
malignit (Guhuel et damel--Le koutrou porte-veine--Le riche et son
fils--Malick-Sy)[119]. Dans le conte de Diadiri et Maripoua, celle-ci,
qui avait offert sa vie en sacrifice pour sauver Diadiri, le trahit
ensuite pour un amant qu'elle croit plus riche et tend  ce dernier
l'arme qui doit tuer son mari. De mme, Ashia trompe Amadou Sfa, qui
l'a sauve du serpent, avec un amant qu'elle juge cependant infrieur
 son mari, comme elle le lui exprime sans quivoque dans le cours du
rcit.

[Note 119: Lanrezac (_op. cit._).]

De mme, la femme cherche toujours  desservir ses co-pouses et mme
 les faire prir si cela lui est possible (v. La femme-biche.--La
gourde.--Les trois femmes du sartyi.--L'hermaphrodite.--Takis.--Les
deux sinamousso.--Jalousie de co-pouse.--L'implacable crancier, etc.,
etc.). Aprs la mort de celle-ci, c'est sur les enfants de la co-pouse
qu'elle se venge (v. les contes de martre cits plus haut).

De ce qui prcde on peut conclure--ce que confirment les faits--que le
noir possde, fortement accentu, le sentiment de la famille. Il aime sa
mre et honore son pre mais est moins fortement attach  ses frre
et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisment
s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien.
Quant aux questions d'intrt c'est une cause de zizanie peu importante,
tant donne la constitution patriarcale de la famille indigne, o la
qualit de chef est toujours dtermine par des rgles prcises.

Au point de vue dsir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche
de la bestialit que le civilis mais il n'y a qu'une diffrence
d'paisseur dans le vernis. D'aprs les contes, ce dsir se manifeste
avec violence chez le noir. Billi inspire un apptit si violent aux
filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent  mort leurs
parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront
docilement [120]. De son ct lui et son compagnon acceptent volontiers
la mort en change de la possession de femmes qu'ils dsirent (v.
Billi--L'homme au piti, etc.).

[Note 120: Voir aussi le dsir de la femme de Klimab (D.-Y) pour son
beau-frre et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci  la fille d'un
chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.]

Il est rare qu'une considration quelconque combatte l'effet de ce
dsir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par
exception, le conflit du devoir et du dsir et mme le triomphe du
devoir.

A ct du dsir sexuel, il y a place pour l'amour vritable, n d'une
motion esthtique en prsence de la beaut soit physique soit morale.
La ligne de dmarcation est malaise parfois  tracer. Il semble
pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et
Kounandi, dans Lansni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sfa Ninyi.
Chez Amadou Sfa, il triomphe de l'infidlit d'Ashia et celle-ci reste
pour lui une sorte de joyau qu'il enchsse dans le prcieux crin d'une
chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres dsirs, il envoie  la mort
sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beaut lui
tient lieu de toute autre vertu.

Sur la conception indigne de la beaut physique, les contes renferment
peu de dtails. On parle des pieds petits de S.-G. Digui, mais sans
commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur,
sur mon invitation, a dcrit les perfections d'une femme telle qu'elle
devrait tre  son sens pour tre tenue pour jolie[121]. Il est dlicat
d'insister en pareille matire. Le conteur, pour flatter l'Europen,
prendrait comme type de la beaut pure les traits de la race blanche.

[Note 121: Voir galement Le mariage de Niandou.]

Ce ne serait donc que sous les plus expresses rserves que j'accepterais
les indications du Dr Barot, ainsi formules dans sa brochure L'Ame
soudanaise:

_Il m'est arriv personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez
nous ils prfrent les hommes grands  nez droit, portant la barbe,
noire de prfrence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se
moquent de nos pieds rtrcis dforms par les chaussures; les yeux
bleus leur plaisent davantage[122].

[Note 122: Je ne serais pas surpris que ces loges correspondent au
signalement de l'interrogateur.]

Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux
dont les traits_ _du visage et la couleur de la peau se rapprochent le
plus de la race blanche_.

Une seule certitude ressort,  ce point de vue, des contes que je
connais, c'est que la marque cicatricielle, la balafre faciale, en quoi
nous avons tendance  voir un ornement, ne prsente pas d'attrait pour
les noirs qui la considreraient au contraire comme disgracieuse, s'il
faut en juger par les contes, trs nombreux et d'origines trs diverses,
o jeunes filles et jeunes gens recherchent, pour l'pouser, un jeune
homme ou une jeune fille qui ne soit pas dfigur par des marques de
cette nature (v. La femme de l'ogre,--Le boa mari,--L'anguille et
l'homme au canari,--Le prince qui ne veut pas d'une femme niasse).

_Amiti_.--Le noir apporte  l'amiti une ardeur excessive et rendrait
aisment des points  Oreste et Pylade,  Nysus et Euryale. Cette amiti
va jusqu' des extrmits qui peuvent nous choquer,  moins qu'elles ne
nous paraissent hroques... d'un hrosme que nous ne serions pourtant
gure tents d'imiter. Le cas de ces fils sacrifiant l'honneur de leur
pre  la passion de leur intime ami (Quels bons camarades! Les deux
intimes), du lionceau tuant sa mre pour venger celle de son ami, de
Bassirou oubliant qu'Ismala a tu le fils d'un ami par rage de voir la
mre de celui-ci rsister  sa convoitise (Bassirou et Ismala), de ce
peuhl qui, pour sauver son ami mourant de dsir, lui cde sa propre
femme[123], tout cela montre que la fraternit d'lection inspire des
sentiments aussi forts pour le moins que la fraternit du sang.

Il est bon de noter en passant que l'histoire de Mafal, dans
Brenger-Fraud, tmoigne d'un certain scepticisme quant au dvouement
des amis dans l'adversit[124]. On se rappellera aussi le dicton de Kothi
Barma dans le conte de Brenger-Fraud. On a parfois un ami, on n'en a
jamais plusieurs (cf. le conte de L'hyne et l'homme son compre).

[Note 123: Cf. les contes de B.-F., Les deux amis peuhl, et celui de
la coquette o se trouve un trait de l'histoire de Damon et Pythias (Les
deux amis brouills par une matresse).]

[Note 124: Noter la ressemblance de cette histoire avec Timon le
Misanthrope.]

2 _Ides religieuses.--Sociabilit._--Si nous cartons d'emble les
contes--relativement peu nombreux dans ce recueil--d'inspiration
musulmane, on trouvera peu d'indications sur les ides religieuses des
noirs.

Le dieu des Gourmanti: Outnou est, comme son confrre Ouinnd, dieu
des Mssi, un potentat assez bnin qui philosophe, par le truchement de
ses envoys, avec les serviteurs plus ou moins sincres d'Allah, son
concurrent envahissant. Quant  NGouala (ou Nouala), sorte d'Allah
dform  l'usage des Bambara ftichistes voluant vers le monothisme,
c'est, lui aussi, une personnalit pleine de bonace, un roi d'Yvetot,
parfois  court d'argent, qui se voit oblig d'avoir recours aux humains
de temps  autre quand l'arrive d'htes inattendus ou la mort de sa
belle-mre lui occasionnent des dpenses inaccoutumes.

Outnou connat les faiblesses humaines; comme juge, il frle, et
de trs prs, la prvarication. Aussi serait-il mal venu  prcher
l'intgrit aux hommes. (V. Les mfaits de Fountinndouha o il donne
raison  un sacripant, celui-ci lui ayant promis comme pices un don de
trois idiots).

Tous ces dieux sont faits  l'image des petits potentats locaux, ce qui
donnerait  penser que ces derniers ne furent pas toujours de si odieux
tyrans qu'on les a reprsents.

Ici, comme partout, l'anthropomorphisme se manifeste et les dieux sont
faits  l'image des plus puissants des hommes dans une socit o la
puissance fut initialement la plus respecte des qualits.

Le noir se gausse,  l'occasion, des mmeries des hypocrites (V. Outnou
et le marabout et Le boeuf marchand de grigris) [125]. Il ne mconnat pas
le parti fructueux que tirent les marabouts et prtres de toute sorte
des sentiments religieux des nafs... ce qui ne l'empche pas, 
l'occasion, de tomber dans leurs filets.

[Note 125: Faidherbe, _Le Sngal_.]

Il semble qu'il y ait dans quelques contes des traces de dendroltrie
ou culte primitif des arbres. V.  ce sujet le conte de NMolo Dira o
celui-ci sacrifie un mouton au baobab. V. aussi le conte d'Amady Sy et
ce qu'il y est dit des arbres prophtiques de Sendbou, qui approuvent
ou dsapprouvent l'lection des nouveaux chefs et annoncent  l'almamy
sa mort ou sa gurison en cas de maladie.

Il y a lieu aussi de noter quelques manifestations de patriotisme ou,
plus exactement, de solidarit raciale. Le noir a, en premier lieu, la
fiert de son village natal et en prouve la nostalgie quand il en est
loign. Ce patriotisme de clocher, si naturel  l'homme, se manifeste
dans le conte du Courage mis  l'preuve. Le kitdo, qui n'a plus de
parents dans son village d'o on l'a chass, regrette pourtant d'en tre
loign.

Cette ide prend rarement une plus grande extension pour devenir un
sentiment s'apparentant au patriotisme. Quand le fait se produit, quand
il y a, comme dans l'histoire de Yamadou Hv, un acte de dvouement
 la race, ce dvouement-l n'a qu'un rapport relatif avec celui d'un
Dcius et d'un Winkelried se vouant  la mort pour assurer la victoire
de leurs compatriotes. C'est un march o Yamadou stipule, en change
du sacrifice de sa vie, le pouvoir pour ses descendants et tous les
avantages qu'il peut obtenir. C'est encore le cas, quoique  un moindre
degr, puisqu'elle a dj le pouvoir de fait, pour le dvouement de la
reine Aoura Pokou sacrifiant son fils au fleuve Como dans le conte
rapport par Delafosse.

Quant  la fille du massa, dans le conte de ce nom elle se sacrifie pour
son pre plutt que pour sa race.

_Esprit d'association._--Le noir a-t-il tendance  s'associer en vue
d'un but  atteindre? Il semble assez sceptique quant aux avantages qui
peuvent rsulter de la mise en commun de l'effort. Son bon sens et son
esprit d'observation lui ont dmontr que si l'union fait la force, elle
fait la force surtout du plus roublard des membres de l'association.
Dans les contes o il s'agit d'association, on voit presque toujours les
associs nafs rouls hontment. Dans les fables, cette malchance
de l'un des associs est constante et l'associ qui ne retire de son
association que des dsavantages s'appelle l'hyne. L'autre est le
livre. La moralit semble donc ici: Ne vous associez  quelqu'un que si
vous avez la rouerie du livre.

Si l'association produit ses effets utiles quelquefois, c'est dans des
contes o l'imagination cherche moins  serrer la ralit que dans les
fables[126] (au point de vue de l'action, sinon des personnages). Voir en
ce sens, Les dons merveilleux du guinnrou. Mais il y a des contes, au
moins aussi nombreux, o l'association profite  un seul qui rmunre
peu gnreusement ses associs eu gard aux risques courus (V. Les six
compagnons,--Ntyi vainqueur du boa, etc., etc.).

Dvouement au matre.--Les sentiments d'affection qu'un matre peut
inspirer  son serviteur vont-ils, de la part de ce dernier, jusqu'au
sacrifice de soi-mme? Il n'en est pas d'exemple. Sans doute les captifs
de la mre de Samba Guldio Digui lui donnent tout le mil qu'ils ont
glan et se contentent d'herbes et de feuilles d'arbre pour leur propre
nourriture--sacrifice digne d'tre pris en considration de la part de
gens qui traitent ddaigneusement ceux des autres races de mangeurs
d'herbe[127]--mais on ne verra pas d'exemples analogues  ceux du fidle
Jean ou d'Henri-au-coeur-cercl-de-fer dans les contes allemands[128].

[Note 126: Les merveilleux Soudanais (Lanrezac).]

[Note 127: Les Peuhl.]

[Note 128: Der treue Johannes; Der eiserne Heinrich.]

Certains captifs ont cependant une trs forte affection pour leurs
matres puisqu'ils mettent le souci de l'honneur de ceux-ci au-dessus du
dsir de leur plaire. Svi Malallaya (conte de S.-G. Digui) et Albarka
Babata (conte des Sorkos, Desplagnes, _op. cit._) reprochent  leur
matres leur inaction. Voir aussi le conte du lri reconnaissant, fidle
 son matre dans le malheur, conformment au proverbe bambara que l'on
doit boire de l'infusion amre de cailcdrat avec celui qui vous a fait
boire jadis de son eau mielle.

Reconnaissance.--Les noirs apprcient la beaut morale de la
reconnaissance, mais ne croient pas outre mesure  la frquence de sa
mise en pratique. Ils reprsentent volontiers l'homme comme l'ingrat par
excellence (V. Ingratitude,--Les obligs ingrats de NGouala--Mdiou le
charitable [129]).

[Note 129: Voir aussi Mgr Bazin, Le caman. Arcin, L'homme, le lapin
et le caman. La phrase adresse  l'homme: Si vous n'tiez pas si
ingrats, je ferais ceci pour toi revient constamment dans les contes.
V. La femme enceinte.]

Molo et S.-G. Digui tmoignent une mdiocre reconnaissance aux
animaux qui leur ont donn leurs talismans. L'un et l'autre tuent leur
bienfaiteur. Il est vrai qu'ils n'agissent ainsi que pour empcher que
pareil don soit fait  quelque autre homme. C'est une explication, mais
pas une excuse. De mme encore les frres de Hammadi Bitra (conte de
Fatouma Siguinn) essaient de faire prir le frre qui les a sauvs.

Il y a d'ailleurs des contes o des animaux, et mme des hommes, se
montrent reconnaissants envers qui les a obligs (V. Ingratitude--Le
lri reconnaissant[130]--La protection des djihon, etc.).

[Note 130: Voir aussi Contes des Gow: l'lphante de Sanou Mandign.]

_Magnanimit_.--Les noirs comprennent la magnanimit et admirent
l'effort auquel elle oblige celui qui pardonne une offense. S'il y a,
dans leurs contes, des rcits dont un ressentiment, souvent froce[131],
fait le fond, il s'en trouve beaucoup aussi o l'offens oublie son
ressentiment, telle l'orpheline pardonnant  sa martre (La martre
punie), le pauvre pardonnant au fils de roi (D'o vient le soleil). V.
encore: Une leon du bont,--Les deux Ntyi--Bassirou et Ismala. Chez
les ftichistes surtout on constate une certaine facilit  oublier les
injures, tandis que le pieux NDar, envoy d'Allah, ne pardonne pas 
sa mre et que S.-G. Digui, croyant, n'oublie qu' demi les mauvais
procds de Konkobo Moussa  son endroit, non plus que ceux du tounka
envers sa mre.

[Note 131: Voir: Celui qui avait reu le sommeil en partage.(B.-F.).]

_Compassion._--L'indigne n'a pas de piti pour les infirmes, peut-tre
parce que, sa sensibilit physique tant peu dveloppe, il ne sent
pas toute l'horreur de leur sort. Maintes fois j'ai vu mes porteurs se
gausser au passage des aveugles et se pmer aux cris inarticuls des
muets ou au gambillement des boiteux. A ce point de vue, ils sont
infrieurs aux blancs, non par la sensibilit, mais par la comprhension
de la souffrance. Cela est tellement probable que, pour certaines
misres, celle par exemple des orphelins que tourmente une martre, ils
sont pleins d'une piti attendrie, comme le montrent les nombreux contes
imagins sur ce thme.

_Hospitalit.--Gnrosit._--Les indignes ont-ils le sens de
l'hospitalit et de la gnrosit sans arrire-pense? J'ai tendance 
croire que, dans les manifestations apparentes de ces sentiments chez
eux, il y a plus d'ostentation que de bienveillance, instinctive ou
rflchie. On peut cependant invoquer  l'appui de l'opinion contraire
l'antipathie violente dont ils tmoignent contre l'avarice. Ils criblent
ce vice de sarcasmes dans un certain nombre de contes, parmi lesquels je
citerai: L'avare et l'tranger et Ybilis.

Peut-tre, il est vrai, ces sarcasmes ont-ils pour but de stimuler
la vanit de ceux qui font passer leur intrt propre avant leur
amour-propre. Peut-tre la gloriole des uns joue-t-elle de la fausse
honte des autres pour les amener  ne rien conserver pour soi. Cette
explication me semblerait plausible si les contes sont, dans leurs
premires conception et forme, l'oeuvre de ces parasites qu'on nomme
griots.

_Respect pour les vieillards._--Le noir respecte les vieillards en
gnral parce qu'il y retrouve l'image de son pre et de sa mre, soit
dans le prsent, soit dans l'avenir. De plus, il considre en eux
l'exprience acquise qui confre  ceux-ci une force morale rehaussant
singulirement le prestige qu'ils ont pu perdre du fait de leur
affaiblissement physique (V.  ce sujet le conte de La femme fatale).

_Piti._--Envers les animaux, les indignes ne manifestent gure de
piti. Ils soignent ceux qui leur sont utiles et dont la perte leur
occasionnerait un remplacement onreux, mais ils ne les aiment qu'en
raison du parti qu'ils en tirent[132]. Les Peuhl prennent soin de leurs
boeufs autant que des membres de leur propre famille, sinon davantage.
Les Torodo, notamment, aiment leur cheval jusqu' lui donner un nom
comme  une personne. Quand au chien, on le considre comme gardien de
la maison et comme un protecteur contre les mfaits des guinn, (V. Le
chien de Dyinamoussa,--Le canari merveilleux) mais on ne lui tmoigne
pas d'affection vritable.

[Note 132: V. B.-F., Le cavalier qui soignait mal son cheval.]

Dans un seul conte on voit l'attachement dsintress  un animal:
l'affection maternelle d'une vieille pour son taureau. (V. Takis, le
taureau de la vieille).

Quant aux captifs, on les tient pour des gens de caste infrieure avec
lesquels il est dshonorant de s'unir. C'est ainsi que S.-G. Digui
veut se suicider  cause du mariage de sa mre avec le captif Barka.
Cependant il semble rsulter des contes que, loin de refuser aux fils,
ns de captifs et d'hommes libres, l'intelligence et les qualits de
coeur, on les oppose souvent, et  leur avantage, aux enfants issus de
parents libres l'un et l'autre.

_Orgueil._--L'orgueil est le dfaut le plus vident des noirs. C'est le
premier dont on se rende compte d'abord et c'est par l'orgueil qu'on
tient le plus srement ceux-ci. Le livre, ce psychologue avis,
n'ignore pas que l'orgueil est le plus grand ressort des tres pensants
et il en joue magistralement vis--vis de ses dupes. (Voir les contes du
Grigri de malice, de La vache de brousse, etc., etc.).

_Sens de l'ordre et de la discipline._--La plupart des noirs, ceux du
moins qui se sont constitus en socit, ont le sens de l'ordre et,
pour obtenir qu'il rgne dans leurs groupements, ils s'astreignent sans
difficult  l'obissance. Voyez les Diolof choisissant Didiane pour
chef parce qu'il a su faire un partage juste du produit de leur
pche entre de petits pcheurs[133] et, par l, empcher le retour
des contestations quotidiennes auxquelles ce partage donnait lieu
Auparavant.

[Note 133: V. Didiane NDiaye et la lgende rapporte par B.-F.]

_Ides._--Si, de l'tude des sentiments, nous passons  celle des
ides, nous trouverons encore dans les contes des indications utiles 
recueillir.

Le noir--ceci rsulte de sa littrature mme--voit  l'existence divers
buts, presque tous matriels d'ailleurs: La conqute du pouvoir, celle
de la fortune, celle de la femme dsire. Le quatrime but rpond  ses
instincts de vanit: c'est la conqute de la considration[134].

[Note 134: Voir  ce sujet les demandes formules dans le conte de
Mdiou le charitable.]

Pour atteindre ces buts divers, le noir sacrifiera tout, mme sa vie
qu'il considre comme chose ngligeable, car il ne voit au del de la
vie que ce pis-aller peu effrayant: le nant. Mme islamis, il ne
semble gure croire  une vie future ou, s'il y croit, c'est avec
l'espoir de racheter, grce  quelques bonnes oeuvres de la dernire
heure, tous les mfaits, petits et gros, qu'il aura pu commettre au
cours de son existence.

Ce mpris de la vie est facile  constater dans les contes. Voyez avec
quelle indiffrence le conteur narre la mort des porteurs de mauvaises
nouvelles (S.-G. Digui). Un coup de poing de Birama et c'est fini. Le
narrateur ne s'attarde pas pour si peu. S'indigner, s'attendrir mme, il
n'y songe pas. La contrarit que ces courriers fcheux causent  leur
matre lgitime justifie ce geste brutal et de si peu de consquences.
D'ailleurs, en ce pays, on a si souvent la mort sous les yeux qu'on
se familiarise avec l'ide d'une fin dfinitive. L'Europen comme les
noirs.

Dans le conte de Billi encore, deux des personnages, Billi et Sanio,
promettent leur vie contre la possession phmre de la femme dsire;
un troisime fait cet change contre des boeufs et un beau cheval. Ils
acceptent que leur vie soit courte, sous condition qu'elle soit bonne.

Cette faon d'envisager l'existence prouve une bien faible foi en
l'Au-Del. Et en effet la conception de la vie reste profondment
matrialiste malgr tous les enseignements de l'Islam. Il s'agit donc de
raliser la plus grande somme de jouissances en ce monde et les moyens
dont on usera pour y parvenir constitueront les deux grandes vertus que
le noir prise par dessus tout: le courage et la ruse.

Le courage est donc apprci grandement et les braves sont honors par
les guinn eux-mmes. (V. en ce sens contes du Guinn altr)--de S.-G.
Digui--d'Hdi Diammaro--La lionne coiffeuse, etc. Mais comme le courage
n'est souvent qu'une force aveugle et incapable de tirer parti de ses
ressources, l'admiration des noirs place la ruse encore bien au-dessus
de lui. Aussi le hros de la vie pratique est-il le livre, symbole de
l'homme avis, ou bien encore des individus d'une honntet plus que
douteuse mais dbrouillards comme MBaye Poullo, NMolo Dira, Fr (du
Fils adoptif du guinnrou).

Sans doute le hros principal du conte--littrature de passe-temps--est
l'homme courageux; mais celui des fables--littrature d'enseignement
pratique (de fait plus encore que d'intention)--est le personnage
roublard qui, malgr son peu de moyens physiques, arrive  ses fins et
triomphe constamment de la force brutale.

Ceci ne veut pas dire que le noir refuse son admiration--toute
platonique--aux qualits que toutes les races humaines s'accordent 
honorer, sinon  mettre en pratique. Il leur donne volontiers cette
satisfaction dont se paie la vanit de bon nombre d'humains.

Ainsi le conte, et mme la fable, honorent le respect de la parole
donne (Le roi et le lpreux)[135]. Ils fltrissent l'envie (Sambo et
Dioummi,--Les deux Ntyi), l'avarice (Les deux Ntyi). Ils raillent
les fanfaronnades des hbleurs (V. Les six gants et leur mre,--La
fanfaronnade,--Hbleurs bambara,--A la recherche de son pareil, etc.)
Ils conseillent la modration dans les ambitions et dsirs de toute
sorte. C'est ainsi que ceux qui prtendent trouver chez leur future
pouse des qualits peu communes (ce que symbolise peut-tre l'ide de
la personne sans balafres se voient punis de leur excessive prtention)
par les dfauts moraux, contre-partie de la perfection physique (Voir
tous les contes relatifs aux marques cicatricielles).

[Note 135: Noter que ce respect ne va pas jusqu' engendrer des
actions dans le genre de celles de Rgulus ou de Porcon de la Babinais,
sauf peut-tre dans le conte de Brenger-Fraud (Les deux amis brouills
par leur matresse) qui rappelle dans sa dernire partie l'histoire de
Damon et Pythias.]

Les contes et fables blment encore la goinfrerie et l'intemprance (V.
L'ivresse de l'hyne, etc.). Ils prnent la discrtion, parfois mme aux
dpens de la franchise, car la vrit n'est pas toujours bonne  dire
et mieux vaut la taire quand elle est trop dsagrable  entendre. (V.
Hammat et Mandiaye.) Ils montrent la complaisance et la courtoisie
rcompenses (Voir la femme fatale,--Hdi Diammaro, etc.).

De mme ils sont svres pour l'intemprance de langue (V. Le sounkala
de Marama,--Orpheline de mre,--Hammat et Mandiaye,--Le canari
merveilleux)[136], mais moins au point de vue moral qu'au point de vue
pratique. Ici le noir raille plus qu'il ne morigne. On ne trouve pas
chez le noir:

Ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux mes vertueuses.

[Note 136: V. B.-F.: L'ami indiscret; L'homme prudent en paroles.]

Quant  la paresse, elle se voit excuse avec une indulgence amuse ds
qu'elle se montre ingnieuse. Le livre, notamment, a toute la sympathie
de l'auditeur des contes quand il trouve moyen de tirer profit du
travail auquel il a refus de participer (V. La case des animaux de
brousse et Le forage du puits). NMolo bnficie de la mme indulgence
quand il fait travailler  sa gerbe les petits palefreniers du fama Da
Dira.

Il reste encore  signaler le got des noirs pour des paris dont l'enjeu
est souvent leur propre vie (V. Guhuel et damel,--La tte de mort,--Les
bons coureurs,--Quels bons camarades!--Le bien qui vient en dormant).

Pour en finir avec cette tude un peu aride je renvoie le lecteur 
ce j'ai dit (Chapitre I) des conceptions ethniques, cosmogoniques et
zoologiques des noirs telles qu'elles semblent ressortir des contes de
ce recueil.

Il va de soi que je n'entends pas dgager de ces contes une cosmogonie
cohrente et complte. J'ai indiqu seulement  titre de curiosit les
quelques rcits relatifs  ces ides.

Ici se termine une tude que j'aurais voulu condenser davantage et
prsenter sous une forme moins aride; mais j'ai d sacrifier la
concision  la clart. Je me suis proccup avant tout d'effectuer un
premier tri des matriaux que je prsente au public afin de prparer son
travail  celui que la littrature merveilleuse indigne intressera
et qui voudra en faire une tude plus approfondie et plus savante que
celle-ci.

Bandiagara, Octobre 1912.
F. V. Equilbecq.

N'ayant pris connaissance des Contes populaires d'Afrique (R. Basset.
Guilmoto, diteur), et des Contes soudanais (Monteil. Leroux,
diteur), que tardivement et au cours de l'impression de cet essai, je
n'ai pu, malgr l'intrt de comparaison qu'ils prsentent, faire tat
de ces recueils dans l'tude ci-dessus. Je les signale  ceux que
le folklore indigne intresse et y renverrai dans les notes et
claircissements placs  la fin de chacun de mes contes quand il y aura
lieu  comparaison.





CONTEURS AYANT COLLABOR AU PRSENT RECUEIL

AHMADOU DIOP--Ouolof.--Brigadier-chef de gardes rgionaux 
Yang-Yang (Sngal).
BOUBAKAR MAMADOU--Torodo.--Garde-rgional de 1re classe  Yang-Yang.
(Sngal).
SALIFOU GORNGO--Mssi.--Garde-cercle  Pama (Cercle de Fada).
DEMBA KAMARA--Malink.--Garde-cercle  Pama (Cercle de Fada).
BADIAN KOULIBALY--Bambara.--Garde-cercle  Fada NGourma (Cercle de
Fada).
KAMORY KETA (dit Samba Diallo)--Malink.--Garde-cercle  Fada NGourma
(Cercle de Fada).
FILI KON (dit Dielifili)--Malink.--Garde-cercle  Fada NGourma
(Cercle de Fada).
MOUSSA DIAKIT--Bambara.--Garde cercle  Fada NGourma (Cercle de Fada).
GAYE BA--Torodo.--Brigadier-laptot  Dubrka.
EDOUARD NGOM--Ouolof.--Brigadier des Douanes  Sambadougou (Cercle de
Faranah, Guine Fr.).
SAMAKO NIEMBL (dit Samba Taraor)--Bambara.--Interprte  Fada
puis  Bandiagara.
AMADOU SY--Torodo.--Interprte  Koyah (Guine Fr., Cercle de Dubrka).
KALOUDO--Peuhl.--Elve-mdecin  Fada, Ngourma.
OUSMANN GUISS--Torodo.--Griot. Lampiste  Dubrka.
MBABA GALLO--Ouolof.--Griot de MBallarh (Cercle de Louga, Sngal).
BALLO YATARA--Peuhl.--Griot de Fada.
AMADOU YRO (dit Sidi Mbo)--Torodo.--Griot et dioula  Fada.
OUMAROU SAMBA--Peuhl.--Griot de Bandiagara.
MAKI KARAMB--Kdo.--Griot de Bandiagara.
AMADOU MBAYE--Ouolof.--Cadi de Yang-Yang (Sngal).
SAMBA ATTA DABO (dit Sadiandiam Dbo)--Ouolof.--Exorciste  Yang-Yang.
CLEVELAND. Ecrivain indigne  Kaolakh (Sngal).
Mame NDiahouar--Ouolof.--Menuisier  Kaolakh.
ALDIOUMA TARAOR--Snofo de Sikasso.--Menuisier  Fada.
FAMORO SARDOUKA.--Dioula kissien.
KEURFA KRA.--Malink de Leyadoula (Cercle de Faranah).--Cultivateur.
KANDA KAMARA.--Malink de Faranah.
SANICI TARAOR. Chef de village malink (Demba Siria; Cercle de Faranah).
FADBI TARAOR--Bambara de Kkou (Cercle de Bougouni, Cte d'Ivoire).
BENDIOUA--Gourmanti.--Palefrenier  Bogand (Cercle de Fada).
YAMBA--Mssi.--Palefrenier  Bogand (Cercle de Fada).
PAT DIALLO--Peuhl.--Palefrenier  Bogand (Cercle de Fada).
DYIGUIBA TAPILI--Kdo.--Palefrenier  Bandiagara.
NOUNDIA TENDABA--Gourmanti.--Boy  Fada et Bandiagara.
ISSA KOROMB--Dyerma.--Cuisinier  Fada et Bandiagara.
AMADOU KOULOUBALY--Bambara.--Cuisinier  Yang-Yang.
DEMBA SAMAK--Bambara.--Cuisinier  Dubrka.
YARDIA,--jeune Gourmanti--de Fada.
YRIFIMA, fils d'Onounou,--Gourmanti de Fada.
YAMBA, fils d'Oyempgo.--Elve gourmanti de l'cole de Fada.
TALATA.--Elve gourmanti de l'cole de Fada.
SANKAGO, fils d'Abdou.--Elve gourmanti de l'cole de Fada.
IBRAHIMA GUIR.--Elve gourmanti de l'cole de Fada.
MOPO.--Elve gourmanti de l'cole de Fada.
TANKOUA, fils de Papandia.--Elve gourmanti de l'cole de Fada.
HAMANN TOUR.--Elve rimdio de l'cole de Bandiagara.
MAKI TAL.--Elve rimdio de l'cole de Bandiagara.
AMADOU BA.--Elve rimdio de l'cole de Bandiagara.
BILALI TAMBOURA.--Elve rimdio de l'cole de Bandiagara.
SAGOU KLPILI.--Elve kdo de l'cole de Bandiagara.
MAKI KARAMB.--Elve kdo de l'cole de Bandiagara.
BAKRARI KAMARA.--Elve malink de l'cole de Bandiagara.
NGADA KAREMB.--Rimdio de Bandiagara.
Fe SOGOU TARAOR.--Malink--de Keurfamora (Cercle de Kankan, Guine
fr.).
Fe AMINATA TARAOR.--Malink--de Soumankoye (Cercle de Kankan).
Fe SAMBA OUOLOGU (dite Samba Kdo).--Mendiante de Bandiagara.
Fe ADAMA YOUMANDI--Peuhl--de Bauddni (Cercle de Fada).
Jeunes gourmanti de Bogandi (Cercle de Fada):
  Fe YELBI
  Fe OURDlO
  Fe NASSA
Fe KAMISSA SOUKO--Malink,--femme d'Amadou Ly, interprte  Fada.
Fe FATIMATA OAZI--Dyerma,--(ayant vcu longtemps chez les Haoussa)
femme de l'interprte Samako Niembel.
Fe ELISABETH NDIAYE, Ouolove de St-Louis.

Le Dr CREMER, mdecin de l'Assistance mdicale indigne  Koury (Cercle
de Ddougou) a bien voulu me communiquer quelques contes recueillis par
lui. Trois de ces contes figurent dans le recueil.



I

TAKIS
LE TAUREAU DE LA VIEILLE
(Haoussa).

Une des vaches du troupeau d'un Peuhl s'chappa au moment de vler et
alla mettre bas dans un vieux lougan (champ). Elle regagna ensuite le
parc  bestiaux de son matre. Les taureaux, la voyant dbarrasse, se
mirent  la recherche de son petit, mais ils eurent beau fouiller les
broussailles, ils ne trouvrent rien et rentrrent tristement au parc en
se disant que le veau avait sans doute t dvor par quelque fauve.

Une vieille, qui cherchait des feuilles d'oseille pour la sauce de son
touho (couscouss), dans ce lougan abandonn, aperut le veau couch sous
un arbuste. Elle l'emporta chez elle et le nourrit de son, de mil sal
et d'herbe.

Le veau grandit et devint un taureau gros et gras.

Un jour un boucher vint demander  la vieille de lui vendre son taureau
mais elle s'y refusa formellement Takis, dit-elle (elle avait donn
ce nom  son nourrisson), Takis n'est pas  vendre. Le boucher,
mcontent du refus, alla trouver le sartyi[137] et lui dit: Il y a chez
la vieille Zeynbou un gros taureau qui ne doit tre mang que par toi
tant il est beau.

Le sartyi envoya le boucher et 6 autres avec lui sous le commandement
d'un de ses dansama[138], chercher le taureau de la vieille. Quand la
petite troupe arriva chez Zeynbou le messager du chef dit  celle-ci:
Le sartyi nous envoie prendre ton taureau pour l'abattre ds
demain.--Je ne puis m'opposer aux volonts du roi, rpondit-elle.
Tout ce que je vous demande c'est de ne m'enlever Takis que demain
matin.

[Note 137: Roi (terme haoussa).]

[Note 138: Messager, page, homme de confiance.]

Le lendemain, au point du jour, le dansama et les sept bouchers se
prsentrent chez la vieille et se dirigrent vers le piquet auquel
tait attach Takis. Celui-ci marcha  leur rencontre en soufflant
bruyamment et cornes basses. Les huit hommes, peu rassurs, reculrent
et le dansama, appelant la vieille, lui dit: La vieille! dis donc  ton
taureau de se laisser passer la corde au cou.

La vieille s'approcha du taureau: Takis! mon Takis, lui
demanda-t-elle, laisse-les te passer la corde au cou. Le taureau alors
se laissa faire. On lui mit le licol et on lui attacha une patte de
derrire avec une corde pour l'emmener chez le sartyi. Arrivs devant le
roi, les bouchers couchrent le taureau sur le flanc et lui lirent
les quatre membres puis un d'eux s'approcha avec son coutelas pour
l'gorger; mais le coutelas ne coupa mme pas un poil de l'animal, car
Takis avait le pouvoir d'empcher le fer d'entamer sa chair.

Le chef des bouchers pria le sartyi de faire venir la vieille. Il
dclara que, sans elle, il serait impossible d'gorger Takis qui devait
avoir un grigri contre le fer. Le sartyi manda la vieille et lui dit:
Si on n'arrive pas  gorger ton taureau sans plus tarder, je vais te
faire couper le cou.

La vieille s'approcha de Takis qui tait toujours li et couch sur le
ct et lui dit: Takis mon Takis laisse-toi gorger. Tout est pour le
sartyi maintenant.

Alors le doyen des bouchers gorgea Takis sans nulle peine. Les
bouchers dpouillrent le cadavre, le dpecrent et en portrent toute
la viande devant le sartyi. Celui-ci leur commanda de remettre  la
vieille pour sa part la graisse et les boyaux.

La vieille mit le tout dans un vieux panier et l'emporta chez elle.
Arrive l, elle dposa graisse et boyaux dans un grand canari, car elle
ne se sentait pas le courage de manger de l'animal qu'elle avait lev
et  qui elle avait tant tenu.

La vieille n'avait ni enfant ni captive et devait faire son mnage
elle-mme; mais il advint que, depuis qu'elle avait dpos dans le
canari des restes de Takis, elle trouvait chaque jour sa case balaye
et ses canaris remplis d'eau jusqu'au bord. Et il en tait ainsi chaque
fois qu'elle s'absentait un moment. C'est que la graisse et les boyaux
se changeaient tous les matins en deux jeunes filles qui lui faisaient
son mnage.

Un matin, la bonne femme se dit: Il faut que je sache aujourd'hui
mme qui me balaye ainsi mon aire et me remplit mes canaris.... Elle
sortit de sa case et en ferma l'entre avec un sko[139] puis, se tenant
derrire le sko, elle s'assit et guetta  travers les interstices du
nattage, ce qui allait se passer  l'intrieur.

[Note 139: Sko: panneau de paille grossirement tresse, utilis
comme porte mobile.]

A peine tait-elle assise qu'elle entendit du bruit dans la case. Elle
attendit sans bouger. C'taient des frottements de balais sur le sol
qui produisaient ce bruit. Alors elle renversa brusquement le sko et
aperut les deux jeunes filles qui couraient vers son grand canari pour
y rentrer au plus vite: Ne rentrez pas! leur cria-t-elle. Je n'ai pas
d'enfant, vous le savez: nous vivrons ici toutes trois en famille.

Les jeunes filles s'arrtrent dans leur fuite et vinrent auprs de
la vieille. Celle-ci donna  la plus jolie le nom de Takis et appela
l'autre Assa.

Elles restrent longtemps avec la vieille sans que personne s'aperut
de leur prsence car jamais elles ne sortaient. Un jour un gambari
(marchand) se prsenta chez elle et demanda  boire. Ce fut Takis qui
apporta l'eau, mais l'tranger tait tellement ravi de sa beaut qu'il
ne put boire.

Quand il rendit visite au roi, le gambari lui raconta qu'il avait vu
chez une vieille femme du village une jeune fille d'une beaut sans
pareille: Cette fille, conclut-il ne peut avoir qu'un sartyi pour
poux.

Le sartyi ordonna incontinent  son griot d'aller, en compagnie du
dioula, chercher la jeune fille. Elle se prsenta, suivie de la vieille.
Ta fille est merveilleusement jolie dit le sartyi  cette dernire, je
vais la prendre pour femme.--Sartyi, rpondit la vieille, je veux bien
te la donner comme pouse mais que jamais elle ne sorte au soleil ou ne
s'approche du feu, car elle fondrait aussitt comme de la graisse.

Le sartyi promit  la vieille que jamais Takis ne sortirait aux heures
de soleil et que jamais non plus elle ne s'occuperait de cuisine. Il
n'y avait donc pas  craindre de cette faon qu'elle ft expose  la
chaleur qui lui tait funeste.

Takis pousa le roi qui lui donna la place de sa femme prfre.
Celle-ci, dchue de son rang, n'eut plus que la situation des femmes
ordinaires, de celles qui ne doivent jamais se tenir, sans ordre exprs,
au ct de leur mari.

Au bout de sept mois, le sartyi s'en fut en voyage. Le lendemain de son
dpart, ses femmes se runirent et dirent  Takis: Tu es la favorite
du chef et tu ne travailles jamais. Si tu ne nous fais de suite griller
ces graines de ssame, nous allons te tuer et nous jetterons ton corps
dans la fosse des cabinets.

Takis, effraye par cette menace, s'approche du feu pour faire
griller les graines de ssame dans un canari, et,  mesure qu'elle en
surveillait la torrfaction, son corps fondait comme beurre au soleil
et se transformait en une graisse fluide qui donna naissance  un grand
fleuve.

Les autres femmes du roi assistaient, sans en tre mues,  cette
mtamorphose. Quand tout fut termin, l'ancienne favorite leur dit ceci:
Maintenant, soyez-en certaines, nous voil perdues sans retour car le
sartyi, une fois revenu de voyage, nous fera couper la tte. Srement
il ne pourra nous pardonner d'avoir contraint sa prfre  travailler
prs du feu jusqu' ce qu'elle soit entirement fondue. Et la premire
dcapite, ce sera moi.

Les femmes du roi vcurent donc, jusqu'au retour de leur mari, dans
l'apprhension d'une mort invitable.

Le sartyi revint de voyage quelques jours aprs. Avant mme de boire
l'eau qu'on lui offrait, il appela sa prfre Takis! Takis!
L'ancienne favorite alors s'approcha de lui et lui dit: Sartyi et mari,
je ne peux rien te cacher. En ton absence, les petites (c'tait les
co-pouses qu'elle dsignait ainsi) ont fait travailler ta favorite,
Takis, prs du feu. Elle a fondu comme beurre et, ce fleuve nouveau que
tu aperois dans le lointain, c'est elle qui lui a donn naissance en
fondant de la sorte.

--Il me faut ma Takis! Telle tait l'ide fixe du sartyi qui courut
aussitt vers le cours d'eau, suivi de son ancienne favorite.

Quand ils furent au bord du fleuve, le roi se changea en hippopotame et
plongea  la recherche de Takis. La favorite d'autrefois, qui avait un
sincre amour pour son mari, prit la forme d'un caman et entra dans
l'eau, elle aussi, pour ne pas quitter le sartyi.

Depuis lors hippopotame et caman n'ont pas cess de vivre dans les
marigots.

Bogand, 1911.

Fatimata Oazi (Interprt par SAMAKO
NIEMBL dit SAMBA TARAOR).

CLAIRCISSEMENTS:
Cf. Die Wichtelmoenner (Grimm) et Sneegoroutchtka, conte russe.


[Illustration: (Une frise)]



II

LE FILS DES BARI
(Soussou)

En avril 1899, j'ai t dsign pour rtablir le poste de Douanes
de Dankaldo dans le Kissi. A ce moment-l j'avais avec moi, comme
caporal-laptot, un Timin[140], du nom d'Ali Bangoura, qui avait dj
_fait_ avec moi le poste de Matakon. Quand je partis de ce dernier
poste, Nna, la femme de mon caporal, tait enceinte. Lorsqu'en 1902 on
m'envoya  Salatouk dans la Mellacore je m'y retrouvai encore avec Ali
Bangoura. Sa femme tait enceinte de nouveau.

[Note 140: Indigne du Sierra-Leone.]

Ne pouvant supposer que la grossesse de celle-ci durt depuis mon dpart
de Matakon, je demandai  Ali ce qu'tait devenu l'enfant dont elle
avait d accoucher aprs mon dpart et il me raconta l'histoire que
voici:

Vers le mois de mai 1899, Nna avait donn naissance  un garon, mais
ce petit garon ne ressemblait en rien aux autres enfants. Il tait venu
au monde avec une tte norme et,  l'ge de trois ans, il ne savait pas
encore se tenir sur ses jambes. O on le plaait, il restait immobile, 
vrac, comme un paquet. La bave qui coulait de sa bouche avait donn la
gale  sa mre. Et ses parents se dsolaient, ne pouvant rien comprendre
 tout cela.

Une vieille leur dit un jour: Mais ce n'est pas un tre humain, ce
petit monstre, c'est un bri[141]!

--Qu'allons-nous en faire? se demandait le caporal-laptot.--Jette-le
dans la brousse! lui conseilla la vieille. Il disparatra et vous en
serez dbarrasss!

--Crois-tu? dit le caporal anxieux. Mais si le commandant[142]
l'apprend!... Je n'ose pas.

[Note 141: Guinn (terme soussou).]

[Note 142: Le commandant de cercle, l'administrateur.]

--Tu n'as pas besoin d'avoir peur, rpliqua la vieille. Expose-le sous
un arbre de la plage. S'il est de race humaine, il restera o tu l'auras
plac. Mais si c'est un bri--comme j'en suis convaincue,--ceux de sa
race viendront le prendre et l'emporteront avec eux. Il n'y a pas de
danger que tu te trompes.

La vieille a demand 7 oeufs, du riz pil dlay dans un peu d'eau
jusqu' consistance de pte et une bouteille de tafia de traite. Du riz,
elle a fait 7 boulettes, chacune de la grosseur d'un oeuf. Puis elle a
plac les oeufs dans une assiette, les boulettes de riz dans une autre
et la bouteille de tafia sur une troisime. Elle, le caporal, Nna et
trois autres vieilles ayant pass l'ge d'avoir des enfants sont partis
vers 6 heures du soir au moment o la nuit tombe. Les quatre vieilles
portaient l'enfant.

Ils se sont rendus  la plage et ont dpos le petit sous un grand
fromager. Les trois assiettes avec leur contenu ont t ranges devant
l'enfant. Et la vieille a dit  celui-ci: Quand tu ne vas plus nous
voir, si tu prfres rester avec ta mre, tu n'as qu' te mettre 
pleurer. Mais si tu veux retourner avec ceux de ta race, va-t'en tout de
suite. Nous renonons  toi.

Dj les autres vieilles taient alles avec Nna se cacher derrire
l'norme tronc du fromager. Quand  Ali Bangoura, il s'tait loign de
dix pas, attendant pour voir ce qui allait se passer...

La vieille se dirigea vers le fromager pour s'y cacher avec les autres
femmes. A peine avait-elle fait un pas qu'une effroyable bourrasque vint
secouer frntiquement les branches du fromager. Dans l'arbre les singes
se mirent  caqueter,  faire un tintamarre assourdissant. Les feuilles
s'envolaient comme un essaim, en tourbillonnant par centaines. Cela
dura une bonne demi-heure. Tous taient transis, immobiles
d'pouvante.--Enfin le vent cessa.

L'enfant avait disparu et avec lui toutes les offrandes: les 7
boulettes, les 7 oeufs et la bouteille de tafia. Seules, les assiettes
taient toujours au mme endroit.

Jamais depuis on n'a revu l'enfant. Jamais plus on n'a entendu rien de
lui.

Sambadougou, 1907.

Cont par DOUARD NGOM.


[Illustration: (une frise)]



III

LA TTE DE MORT
(Peuhl).

En entrant dans un village, un homme a trouv une tte dcharne et aux
orbites vides de leurs yeux, qui tait sur le bord de la route. C'tait
la tte d'un homme mort depuis _sept_ ans: Pourquoi cette tte-l
est-elle ici? se demande le passant.

Et la tte rpond: C'est ma bouche qui m'a fait mourir!

L'tranger poursuit son chemin. Il dit au chef de village. J'ai vu
la tte d'un homme mort depuis sept ans. Et maintenant encore elle
parle.--Ce n'est pas vrai! rplique le chef.--Eh bien si tu constates
qu'elle ne parle pas, tu pourras me tuer!

Le chef envoie des hommes pour se rendre compte de la chose. L'tranger
va avec eux et leur montre la tte: La voil, leur dit-il.--Tte,
demandent les envoys, est-il vrai que tu aies parl?

La tte ne rpond rien. Deux fois, trois fois on rpte la question. Pas
de rponse.

Les envoys s'en retournent vers le chef: Nous avons interrog la tte,
lui rapportent-ils et elle ne nous a rien rpondu.--En ce cas, dit le
chef, ramenez l'tranger prs de la tte et tuez-le  cet endroit.

On emmne l'homme. Les uns disent: On va le tuer  coups de fusil.
D'autres disent: Non ce sera par le bton!

On se dispose  le faire prir. Arrtez! s'crie la tte. Et 
l'homme: Quand tu m'as questionne en passant, que t'ai-je rpondu?

--Que c'est ta bouche qui t'a fait mourir.

--Un peu plus, reprend la tte et la bouche allait te faire mourir toi
aussi. J'avais insult un chef par de mauvaises paroles. J'aurais d me
taire car c'est  cause de cela que l'on m'a tranche ici. Si tu tais
entr dans le village sans me poser de questions, si tu n'avais parl 
personne, on ne t'aurait pas amen ici pour te donner la mort!.

Les gens ont rapport cette conversation au chef qui a dit: Il faut
laisser libre le nouveau venu.

Il est sage de rflchir avant de parler, sinon il en rsulte des
ennuis. La bouche est dangereuse.

Dubrka 1910.

Cont par OUSMANN GUISS.
Interprt par GAYE BA.


[Illustration: (une frise)]



IV

LES AILES DROBES
(Kdo).

Un prince, nomm Sakaye Macina, voyageait pour son agrment. Il arriva
un jour sur une place de march. Comme il descendait de cheval, il
entendit un vieillard crier: Qui veut, pour un jour de travail, gagner
100 mesures d'or?[143].

[Note 143: Le dbut a un peu l'allure des contes des _Mille et une
Nuits_ (Les Hb sont ftichistes).]

Sakaye s'approcha du vieillard et lui dit: Je suis prt  travailler
toute une journe pour un tel salaire! Ce vieillard tait un ybem[144]
qui ne venait au march que pour duper quelque tranger afin de
l'emmener chez lui et de le manger. Il rpondit: Eh bien, Sakaye
Macina, laisse ici ta monture et viens avec moi jusqu'au pied de cette
haute montagne. C'est l que tu trouveras de la besogne  faire.

[Note 144: Guinn (mot kdo).]

Sakaye suivit, sans mot dire, le ybem qui avait pris le chemin de la
montagne indique. Quand ils furent au pied de cette montagne, le ybem
dit  son compagnon: Grimpe l-haut. Tu y verras d'autres travailleurs
dj en train de s'occuper.

--Mais par o monter? demanda Sakaye. Je ne sais comment m'y prendre!
La pente est par trop raide!.

--Je vais te procurer une monture qui te portera jusqu'au sommet du
mont!

Et le vieux frappa dans ses mains. Aussitt une gigantesque tourterelle
apparut, toute selle et bride: Enfourche ce cheval! dit le vieux 
Sakaye. Celui-ci obit  l'invitation et l'oiseau s'leva jusqu'au fate
du mont. Il dposa son cavalier sur un gros rocher et disparut.

Sakaye regarda tout autour de lui et aperut une case toute vermeille.
Cette case tait d'or pur.

Il s'en approcha et vit un autre vieillard dont les yeux taient aussi
gros et aussi rouges que le soleil quand il se lve  l'horizon.

Comme il se dirigeait vers ce vieillard, il vit, au loin et bien
au-dessous de lui, l'univers entier (car la montagne sur laquelle il se
trouvait tait la plus haute de toute la terre).

Quand il fut tout prs du vieillard-aux-yeux-de-soleil, il reconnut
quantit de crnes humains pars sur le sol. Il demanda au vieux  qui
appartenait la case d'or et qui avait tu les propritaires de tous ces
crnes.

Il lui demanda aussi pour quelle raison un homme aussi vieux que lui se
trouvait seul dans cet affreux endroit car, d'aprs les apparences, il
tait le seul  y habiter.

Sakaye Macina, lui rpondit le vieux, c'est moi le gardien de cette
maison. Ceux qui l'habitent sont des ybem, mangeurs d'hommes. Te voil
en leur pouvoir et tu ne leur chapperas pas! Leur pre  tous t'a
rencontr au march: il t'a leurr de l'espoir de beaucoup d'or. Donc
attends-toi  la mort car, dans un instant, tu auras cess de vivre. On
va te dvorer quand le yebem qui t'a attir ici sera de retour. Et il ne
saurait tarder!

--Es-tu aussi un mangeur d'hommes? lui demanda Sakaye.

--Moi? rpondit le vieux, non pas!

Je suis un ybem, mais pas un anthropophage. J'appartiens  une autre
race que ceux-l, mais ils me contraignent  rester ici, par le pouvoir
d'un grigri qui m'te l'usage de mes jambes; sans quoi je retournerais
auprs des miens. Ils me forcent  me tenir devant leur case pour leur
servir de gardien et il m'est impossible de me relever.

--Eh bien, vieux! reprit Sakaye, o sont-ils en ce moment ces ybem
propritaires de la case et matres de tes jambes?

--Ils sont  la chasse et en reviendront en mme temps que leur pre,
celui que tu connais dj.

--Alors, personne dans la case maintenant?

--Personne, si ce n'est de jeunes ybem qui s'amusent  faire une
partie de hin[145].

[Note 145: Le hin est le ouri des Malink. C'est un jeu qui se joue
 deux avec de petits cailloux ou des billes de mtal qu'on range
dans douze trous (6 et 6) suivant des rgles que je n'ai pu me faire
expliquer clairement. Ces trous sont pratiqus dans un billot de bois ou
simplement creuss dans la terre.]

--En ce cas j'y vais entrer et me cacher dans quelque grenier en
attendant la nuit. A ce moment-l je m'chapperai.

--Je t'en supplie n'y entre pas! Tu serais cause de ma perte car les
ybem,  leur retour, me tueraient sans piti sitt qu'ils auraient
senti l'odeur de chair humaine dans leur case.

Sakaye qui savait que le guinn-aux-yeux-de-soleil ne pouvait rien
contre lui, puisque le grigri l'empchait de se mettre debout, entra
prcipitamment dans la case.

A la vue de l'intrus, les jeunes ybem qui taient en train de jouer
et s'taient dbarrasss de leurs ailes pour se mettre  l'aise,
s'effrayrent et sautrent dans un grand trou qui s'ouvrait au milieu
de l'aire de la case. Mais ils avaient eu le temps de reprendre
leurs ailes. Seule, leur jeune soeur abandonna les siennes dans sa
prcipitation.

Quand elle se retrouva au milieu de ses frres ceux-ci lui dirent:
Petite! tu as laiss tes ailes l haut  la discrtion de l'intrus.
Retourne les chercher, au risque mme d'tre capture par lui. Tu dois
tenter de les reprendre car il est sans exemple qu'une ybem ait laiss
ses ailes entre des mains humaines.

La jeune ybem, malgr sa frayeur, remonta dans la case et s'adressant 
Sakaye: Humain! lui dit-elle, je t'en prie, rends-moi mes ailes!

--Ce ne sera qu' une condition, lui rpondit le prince. Tu vas me
transporter chez moi?

--Je te le promets! affirma-t-elle.

Alors Sakaye lui rendit ses ailes et elle les fixa  leur place. Cela
fait, elle mit le prince sur son dos et s'envola, si haut, si haut! que
celui-ci ne pouvait plus apercevoir la terre.

Elle le dposa juste devant la porte de l'amirou[146] son pre. Ensuite
elle voulut s'en retourner mais Sakaye la retint de force. Il lui retira
ses ailes[147] et alla les cacher dans le magasin de l'amirou. Puis, au
bout de quelques jours, il la prit pour femme.

[Note 146: Chef (vient d'mir).]

[Note 147: Les ailes ne sont pas fixes mais semblent un produit de
l'industrie des ybem.]

Ils vcurent ainsi quelques annes ensemble et Sakaye eut de la ybem
trois enfants droits comme un chemin[148] tous les trois et jolis comme
des verroteries.

[Note 148: La comparaison ayant t maintenue par le conteur malgr
mon incomprhension manifeste. (Les chemins indignes ne sont rien
moins que droits), je la transcris telle quelle. Noter les diverses
comparaisons des contes indignes: le port d'un rnier; joli comme des
verroteries, etc.]

Malgr la joie qu'elle ressentait d'tre mre, la ybem n'avait pas le
coeur satisfait. Elle aspirait  la montagne.

Une nuit, pendant que ses enfants et son mari dormaient, elle se
transforma en souris et, par un petit trou, se glissa dans le magasin de
son beau-pre. Elle y reprit ses ailes et se les fixa aux paules; puis
elle revint chercher ses enfants, les cacha sous ses ailes et prenant
son essor, elle regagna sa chre montagne.

Cont par AMADOU BA, lve rimdio
de l'cole de Bandiagara, 1912.
Interprt par SAMAKO NIEMBL,
dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENTS:
Ce conte a quelques vagues rapports avec la lgende allemande mise en
opra par Scribe: Le lac des fes; (conte de Musoeus: Le voile enlev).

Voir galement, contes indits des _Mille et une Nuits_: Histoire de
Djamasp et de la reine des serpents, tome I, pp. 209. Histoire de Hassan
de Bassra.

Voir, mme ouvrage, mme conte, p. 194, le travail qu'accomplit Hassan
sur la montagne pour le compte du vieillard qui l'y fait porter par un
rokh.


[Illustration: (une frise)]



V

L'AVARE ET L'TRANGER
(Haoussa).

Il y avait un homme d'une avarice extrme qui quitta son village et s'en
alla habiter  l'cart, tant il craignait que des trangers ne vinssent
lui demander l'hospitalit et partager avec lui son touho (couscouss).
On n'ignorait pas dans le pays que jamais il n'avait offert  manger 
quelqu'un et qu'il ne remettait jamais  sa femme le mil ncessaire pour
leur nourriture qu'aprs l'avoir soigneusement mesur par poignes.

Un tranger entendit railler sa ladrerie: Aujourd'hui, affirma-t-il, je
vais manger du touho de l'avare.

Il se rendit chez celui-ci et entra dans la case au moment mme o la
femme demandait  son mari: Matre, faut-il apporter le touho?.

L'avare apercevant l'tranger dit: Pourquoi l'apporter puisqu'il n'est
pas prt?

La femme comprit ce que parler voulait dire et se garda bien de dmentir
son avare poux.

L'tranger alla s'asseoir  ct du matre de la maison: Mon hte, lui
dit-il, voici 3 jours que je suis en route et j'ai grand faim, car, de
ces 3 jours, je n'ai pris aucune nourriture.

--Ah! geignit l'avare, l'anne dernire ma rcolte a t pitoyable;
aussi cette anne en suis-je rduit, faute de mil,  me nourrir de
feuilles et d'herbes. C'est ce qui fait que je n'ai rien  t'offrir.

L'tranger sortit et, par un dtour, revint sur la route qui l'avait
conduit  la case de l'avare. Pendant ce temps, ce dernier s'tait fait
apporter son touho. Tout  coup il aperut l'tranger qui, de nouveau,
venait  lui: Vite! vite! cria-t-il  sa femme, enlve le touho
et quand l'tranger entrera, annonce-lui que je viens de mourir.
L'tranger arrive: Mon mari vient de mourir, lui dclare la
femme.--Bon, rpond-il j'ai beau avoir faim, il me reste assez de force
pour lui creuser une tombe. Passe-moi un nma (daba, pioche ou houe).
Et il se mit  creuser une fosse.

Il saisit le faux cadavre, le jeta dedans et combla la fosse
compltement. L'avare restait muet, comptant sur sa femme pour le
retirer de l.

L'tranger se remit en chemin. Alors la femme rouvrit le tombeau et en
fit sortir son mari: En fit-il cent fois plus, cet tranger! s'cria
l'avare, jamais il ne ttera de mon touho! Apporte-le moi maintenant.

Au moment o l'avare portait les doigts au touho, l'tranger apparut
brusquement tout prs de lui. L'avare prit alors la calebasse et la
versa avec sa sauce dans la poche de devant de son boubou. Le touho qui
avait t tenu au chaud lui brlait l'estomac et le ventre et la sauce
dcoulait de sa poche: Mon hte, dit l'tranger, tu affirmes ne pas
avoir de couscouss et voil la sauce qui suinte de ta poche!

--Etranger rpliqua l'avare, je vais te dire la vrit; jamais
tranger, ft-ce un moutn ndzi[149] ne mangera chez moi.

[Note 149: Etre de la brousse, gnie.]

L'tranger s'loigna. Il se rendit dans une grande fort pleine de
guinn qui tuaient tout homme qui passait par l. Quand ils le virent
arriver, ils se prcipitrent  sa rencontre, des couteaux aux poings:
Je ne viens pas ici pour vous nuire leur dit-il, mais seulement pour
vous faire connatre que quelqu'un vous a insults.

--Et quel est celui-l? crirent-ils furieux.

--C'est l'homme qui habite l-bas. Il a jur que personne, mme un
moutn ndzi, ne mangera de son mil.--C'est bon grommelrent les
guinn, retourne dans ton village et tu verras demain matin!.

Pendant la nuit les guinn sont venus chez l'avare. Ils lui ont drob
tout son mil. Le lendemain, l'avare s'en va porter plainte pour ce vol
devant le chef de village. En route il rencontre un guinn qui avait
pris la figure d'un homme et il lui raconte sa msaventure.

--Va chez le chef, lui conseille le moutn ndzi et prviens-le que,
s'il ne te retrouve pas ton mil, tu vas mourir devant sa case.

Arriv chez le chef, l'avare lui parle ainsi: Chef, on m'a vol mon
mil: il ne me reste rien pour nourrir ma femme et mes enfants. Si tu ne
me fais pas rendre ce qu'on m'a pris, je vais mourir ici-mme devant ta
porte.

--Mais s'exclame le chef: je ne sais qui est ton voleur.

A ces mots, l'avare se laisse choir sur le sol comme s'il tait mort. Le
chef du village l'examine et, le croyant rellement dfunt, il ordonne
de l'ensevelir. Cette fois il fut dfinitivement enterr et ne revit
plus la terre[150] car, avant qu'on l'enfout, l'tranger  qui il avait
refus le couscouss et qui se trouvait l lui avait fendu la tte d'un
coup de nma.

[Note 150: Ne plus revoir la terre expression haoussa signifiant que
quelqu'un est bien mort.]

Depuis ce temps, on ne refuse jamais  manger aux gens de passage.

Bogande 1911.

Cont par ISSA KOROMB.
Interprt par SAMAKO NIEMBL
dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENT

Cf. Le gourmand. Conte Sonink (Monteil. _Op. cit._).


[Illustration: (Une frise)]



VI

LE CANARI MERVEILLEUX.
(Gourounsi).

Baffo tait une petite fille mal leve. Toujours elle se battait avec
ses camarades et elle se refusait obstinment  travailler. De plus,
elle ne pouvait voir un objet sans y toucher.

Ses parents la frappaient souvent pour la corriger, mais c'tait peine
perdue: elle n'en devenait pas meilleure pour cela.

Un jour Baffo est alle au march. Elle y voit de petits canaris blancs
tout neufs. Elle en prend un et demande au dioula[151] qui tait assis 
ct de l'talage: Quel est le prix de ce canari?

[Note 151: Colporteur.]

--Je n'en sais rien rpond le dioula. D'ailleurs il n'est pas 
vendre!

Baffo jette  terre 20 cauris et s'loigne en emportant le canari.
Quand le marchand s'en reviendra, se dit-elle, il trouvera les cauris 
la place du canari.

Or ces petits canaris blancs n'taient autres que des aigrettes qui, 
chaque jour de march, se changeaient en canaris pour vivre un peu au
milieu des hommes.

Avant que Baffo ait atteint sa case, le canari est redevenu oiseau. Il
saisit la fille et s'envole avec elle jusqu'en haut d'un grand arbre.
Puis, dposant Baffo sur une grosse branche, il s'envole de nouveau et
disparat.

Baffo pousse des cris. On l'entend et on va prvenir ses pre et mre.

Ceux-ci accourent, amenant avec eux leur chien noir qui grimpa au
fromager et en redescendit Baffo.

La leon profita  la fillette qui se corrigea de son indiscrtion. Et,
par reconnaissance, elle n'oublia jamais, chaque fois qu'elle mangeait
son couscouss, d'en donner la premire et la dernire poigne au gros
chien noir qui l'avait tire de ce mauvais pas.

Bogand 1911.

Cont par FATIMATA OAZI
Interprt par SAMAKO NIEMBL
dit SAMBA TARAOR.


[Illustration: (une frise)]



VII

LA FAUSSE FIANCE
(Malink).

Un fama fit demander  un autre fama de lui donner sa fille Dd en
mariage et celui-ci y consentit.

Au moment du dpart de la fiance pour se rendre chez son mari, son pre
lui donna une griote comme compagne de voyage. Elles se mirent en route.

On tait en pleine saison sche et la chaleur tait excessive. Les
villages se faisaient rares sur la route et, le dernier jour du voyage,
elles avaient une trs longue tape  effectuer dans une rgion
compltement dsertique. Ce jour l, la provision d'eau vint 
s'puiser. Seule la griote avait gard de l'eau dans une outre qu'elle
portait.

Dd, qui avait grand soif, demanda un peu  boire  sa compagne de
route: Si tu ne me donnes pas la moiti de tes bijoux, lui rpondit
celle-ci, je ne te donnerai pas de mon eau.

La princesse remit alors  la griote un bracelet de bras et un bracelet
de pied et, en change, celle-ci versa de l'eau plein une coquille
d'hutre pour qu'elle put se dsaltrer un peu.

Plus loin, Dd prouva de nouveau le besoin imprieux de se rafrachir.
La griote exigea d'elle le reste des bijoux dont elle tait pare et lui
remit de nouveau de l'eau plein la coquille d'hutre.

On n'tait plus trs loin du village du fianc quand la princesse,
presse par une soif ardente, supplia encore la griote de lui donner 
boire.

--Donne-moi tous tes vtements et tout ce qui tmoigne de ton origine
royale, de faon qu'en nous voyant ensemble on croie que c'est moi la
vritable fiance du fama.

Dd, vaincue par la soif, cda aux exigences de la griote. Celle-ci
alors lui retira ses pagnes et ses boubous et lui remit en change les
vtements rouges de sa caste dont la princesse se revtit.

Elles se prsentrent ainsi devant le fama.

Celui-ci, voyant la griote dans les vtements de la princesse, la prit
pour sa fiance et la fit entrer dans sa case.

Dd resta prs d'elle comme servante. Elle ne rvla rien de ce qui
s'tait pass car elle et eu honte d'avouer qu'elle avait cd  la
ncessit.

L'anne suivante, la griote donna un enfant au fama et on confia le
petit  Dd pour le soigner. Chaque matin elle l'emportait avec elle
sur son dos quand elle allait chasser des lougans les perroquets
qui venaient pour manger la rcolte. Elle s'asseyait sur une grande
termitire et faisait sauter le petit garon dans ses bras pour apaiser
ses cris. En mme temps elle chantait:

  Tais-toi petit de griote.
  Le jour que mon pre m'a donne au massa[152]
  C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi.

  Le jour que ma mre m'a donne au massa
  C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi
  Tais-toi petit de griote. Tais-toi!

Tous les jours elle rptait cette chanson.

[Note 152: Roi.]

Il arriva qu'un jour une vieille qui cherchait des champignons en
bordure du lougan entendit Dd chanter. Elle s'en fut trouver le roi
et lui dit: Grand massa, si tu me rassasies de viande sans os, je
t'apprendrai une nouvelle intressante[153].

[Note 153: Procd frquent des contes noirs. Cf. L'homme touffu--Les
trois femmes et le sartyi et (Contes des Gow) Fatimata de Tigilem.]

Le roi lui fit donner des oeufs durs autant qu'elle en voulut. Alors
la vieille lui dclara ceci: La femme qui est chez toi comme ta femme
n'est pas la vraie fille du roi. C'est sa griote seulement. Si tu tiens
 savoir la vrit, fais venir ici toutes les filles du village et
ordonne leur de rpter la chanson qu'elles chantent le matin en
effarouchant les oiseaux pilleurs de lougans.

Le massa fit convoquer toutes les filles du village, chacune portant
l'enfant confi  ses soins. Il les invita  rpter la chanson qu'elles
chantaient le matin: et elles obirent. Quand vint le tour de Dd, qui
tait la dernire, celle-ci chanta une tout autre chanson que celle que
la vieille avait surprise. Alors cette dernire, qui se tenait au ct
du chef, dit: Ce n'est pas cette chanson-l!

Le massa tira son sabre du fourreau et menaa la fausse griote de
l'gorger sur le champ si elle ne chantait pas la vritable chanson.

pouvante, Dd dposa  terre l'enfant qu'elle avait sur son dos puis,
le reprenant et le faisant sauter dans ses bras, elle chanta:

  Tais-toi, petit de griote, etc.

Quand elle eut fini de chanter, le massa comprit de quelle fourberie il
avait t la victime. Il fit venir la griote et lui coupa la gorge. Dd
alors se lava les mains dans le sang de l'aventurire[154] et prit la
place  laquelle elle avait droit.

[Note 154: Geste symbolique commun aux aryens et aux chamites. Cf. G.
de Castro: Las mocedades del Cid.]

Quant au fils de griote, on le rendit  ceux de sa caste.

Fada 1912.

Cont par KAMISSA SOUKO, femme malink
(rgion de Siguiri) pouse de MAMADOU LY,
interprte  FADA NGOURMA. Traduit par
SAMAKO NIEMBL, dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENTS:
Cf. contes allemands Falada et Die beiden Wanderer. Cf. aussi: La
biche au bois.


[Illustration: (une frise)]



VIII

LES CALAOS ET LES CRAPAUDS
(Malink).

En ce temps-l, crapauds et calaos vivaient en bonne intelligence. Le
roi calao avait donn sa fille en mariage au roi des crapauds.

Un fils tait n de cette union. Un jour, il dit  sa mre: Je vais
rendre visite  grand-papa calao. Il se mit en route avec un camarade
et ils arrivrent chez le grand-pre.

Le camarade du prince crapaud se prit de querelle avec un des oncles de
son ami. Celui-ci le saisit et--crac!--d'un coup de bec, il le coupa en
deux. L'oncle calao avala par mgarde un des morceaux et surpris d'y
trouver si bon got, il porta l'autre morceau au grand-pre calao en
lui disant: Baba! la chair de ces sales btes est dlicieuse  manger.
Gotes-en donc!

Grand-papa calao prit le morceau et l'avala. La chair de crapaud lui
parut d'une saveur rellement trs agrable. Il y prit got  tel point
qu'il rsolut de s'en procurer de nouveau. Mais il ne voyait pas le
moyen de parvenir  ses fins.

Il alla trouver le chat[155] et lui fit part de son dsir et de son
embarras. Tu es le beau-pre du roi des crapauds, lui rpondit le chat.
Eh bien! tu n'ignores pas que, lorsqu'on a accord sa fille  quelqu'un,
l'usage veut que le gendre vienne cultiver le champ de son beau-pre!
Envoie inviter le roi crapaud  dfricher ton lougan demain matin. Il
viendra, accompagn de tout son peuple, et tu pourras faire d'eux tout
ce qu'il te plaira.

[Note 155: Le chat joue ici le rle de conseiller comme dans le conte:
D'o vient le soleil.]

Grand-pre calao envoya donc mander son gendre. Et toute la gent
crapaude arriva, prcde d'un griot[156] qui frappait du dounnou[157] et
qui chantait:

Culture pour le beau-pre (bis).
Culture de la gent crapaude pour le beau-pre!

[Note 156: Griot: bouffon, pote et chanteur domestique.]

[Note 157: Dounnou: gros tambour bambara.]

Tous les calaos s'taient cachs autour du lougan. Les crapauds
pntrrent dans le champ de grand-papa calao, sans donner d'autre avis
de leur venue--comme, d'ailleurs, le prescrivent les convenances en
pareil cas.--Et ils commencrent  dfricher.

Tous en mme temps, les calaos se prcipitrent sur eux et les gobrent.

Depuis lors jamais plus crapauds et calaos ne redevinrent d'accord.

Bogand 1911.

KAMORY KETA dit SAMBA DIALLO, 1911.
Interprt par SAMAKO NIEMBL
dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENTS:
Comparer  la fable de La Fontaine. Le chat et les 2 moineaux.


[Illustration: (une frise)]



IX

CHASSEZ LE NATUREL...
(Kissien).

Le livre et le singe s'entretenaient un jour. Et, tout en conversant
avec son interlocuteur, chacun d'eux laissait libre cours  son tic
familier. De temps  autre, le singe se grattait de brefs coups de patte
saccads et le livre, qui redoute sans cesse d'tre surpris par quelque
ennemi de sa race, ne pouvait s'empcher  tout instant de tourner la
tte tantt d'un ct, tantt de l'autre.

Les deux animaux ne pouvaient se tenir en repos.

Il est extraordinaire vraiment, fit observer le livre au singe, que tu
ne puisses laisser passer une minute sans te gratter!

--Ce n'est pas plus singulier que de te voir sans rpit tourner la tte
dans toutes les directions! riposta le singe.

--Oh! protesta le livre, je saurais bien m'en empcher, si j'y tenais
absolument.

--Eh bien! voyons si tu pourras y parvenir. Tchons, toi et moi, de
rester immobiles, celui qui bougera le premier aura perdu son pari.

--Entendu! accepta le livre.

Et tous deux s'tudirent  ne pas faire le moindre mouvement.

L'immobilit ne tarda gure  leur sembler insupportable. Le singe se
sentait dmang comme jamais il ne l'avait t de sa vie. Quant au
livre, il prouvait de vives angoisses au sujet de sa sret depuis
qu'il ne pouvait plus lancer  tout instant des coups d'oeil furtifs
vers chacun des points de l'horizon.

A la fin, n'y tenant plus: Au fait! dit-il notre pari ne nous interdit
pas de nous raconter quelque histoire pour rendre le temps moins long,
n'est-il pas vrai, frre singe?

--Assurment! rpondit celui-ci, qui se doutait de quelque stratagme
de son compre et s'apprtait  en faire son profit en s'inspirant de
l'exemple qu'allait lui donner le livre.

--Eh bien! je commence, dit ce dernier. Figure-toi qu'un jour de saison
sche, me trouvant dans une vaste plaine, je courus le plus grand
danger....

--Tiens! s'exclama le singe, il m'est arriv la mme chose  moi
aussi!...

--Oui! poursuivait le livre pendant ce temps, je vis des chiens
accourir vers moi en aboyant. Il en venait de tous cts:  droite!... 
gauche!... devant moi!... derrire moi!... Je me tournais de ce ct...
j'en entendais par l et puis par l... et par l encore!

Et tout en disant cela sire livre, comme entran par son rcit, mimait
ses inquitudes en cette occurrence fcheuse et regardait dans toutes
les directions auxquelles il faisait allusion.

Le singe, de son ct, racontait son histoire, sans couter le
moindrement ce que disait son interlocuteur.

Un jour, disait-il, je fus assailli par une troupe d'enfants qui me
pourchassrent  coups de pierres. J'en recevais ici!--(Il se grattait
le flanc droit comme pour dsigner la place o le coup avait port)
l!... (au flanc gauche) sur les reins,  la cuisse,  la nuque. Et, 
chaque partie du corps qu'il nommait ainsi, il l'indiquait d'un geste
prcipit qui faisait cesser l'imprieuse dmangeaison.

Le livre ne pouvait plus contenir son envie de rire. Il clata! Et le
singe, en le voyant pouffer, rit aussi de tout son coeur.

--Oui! Oui! lui dit-il je t'entends. Vois-tu, nous aurons beau dire et
beau faire, jamais nous ne changerons notre naturel. La preuve en est
faite et bien faite. Tenons-nous en l. Nul de nous n'a gagn le pari et
nul de nous ne l'a perdu.

Sambadougou 1907.

Cont par EDOUARD NGOM.

ECLAIRCISSEMENTS.
Cf. Conte Le livre et l'hyne aux cabinets.

Noter que le livre ici est reprsent comme le type de l'animal
craintif.


[Illustration: (une frise)]



X

SERVICE DE NUIT
(Ouolof).

En 1884,  Saint-Louis j'ai vu quelque chose d'extraordinaire.

C'est en remplissant une mission dont m'avait charg mon officier: M.
Baffart-Coquard, sur mon retour de N'Diago[158] entre une heure et deux
heures du matin. J'avais t envoy pour faire revenir l'aide de camp du
colonel, commandant suprieur des troupes de Saint-Louis. La cause de
cette convocation c'est que l'aide de camp en question: M. le lieutenant
Fametal rendait impossible le bal qui avait lieu  N'Diago ce soir l.
Il tait plus joli que tous les autres officiers qui dansaient l-bas.

[Note 158: Village  17 kilomtres N. de Saint-Louis.]

Aussi ses camarades avaient-ils arrang un bon tour pour l'obliger 
rentrer  Saint-Louis.

J'avais accompagn mon lieutenant  N'Diago. Jusqu' une heure du matin
j'tais rest couch avec les soldats d'infanterie. A ce moment, mon
lieutenant est venu me rveiller. Il m'a dit: Ahmadou, il ne faut pas
avoir peur. Un spahi n'a jamais peur! Il y a un camarade  nous, un
officier qui gte tout le bal. Personne ne sait comment l'en empcher.
Aussi je te charge d'une mission--et le capitaine que tu vois t'en
charge aussi. (Ce capitaine tait de l'infanterie). Si tu fais ce qu'il
faut, nous te donnerons 20 francs de bounia[159].

[Note 159: Pourboire.]

--Et moi je lui rponds: Mon lieutenant, il y a dans le bal un
commandant  quatre galons! Il y a un lieutenant-colonel et vous voulez
me faire mentir devant mes suprieurs! Le colonel, commandant suprieur
des troupes va me f..... dedans!

--Ce n'est pas la peine de t'effrayer, Ahmadou, je me rends responsable
de ce qui arrivera.

Alors je dis: C'est bon!.

--Va t-en seller ton cheval et vivement! Ds que ce sera fait, monte
dessus aussitt. Et puis arrive au triple galop et entre dans la salle
en parlant fort devant tous les officiers qui sont l. Dis hardiment:
Lieutenant Fametal, rpondez! Le commandant suprieur des troupes de
Saint-Louis vous ordonne de rentrer immdiatement car vous tes venu au
bal sans permission.

--Je monte  cheval. Je trotte d'abord comme si j'tais en colre puis,
lorsque je suis tout prs, je charge!

La moiti de ceux qui taient au bal se sauvent. On se demande:
Qu'est-ce que cela veut dire? Moi je rponds: C'est moi, spahi!
J'arrive directement de Saint-Louis. Je viens avec mission du colonel,
commandant suprieur des troupes, appeler son secrtaire Monsieur le
lieutenant Fametal! Il est venu au bal sans permission. Et le colonel,
commandant suprieur des troupes m'a charg de lui dire de me suivre et
de revenir en mme temps que moi  Saint-Louis. (Ce n'tait pas vrai.
Je l'ai dit, mais je mentais).

Je dis au lieutenant: Mon lieutenant, je ne puis vous attendre car on
m'a donn l'ordre de me dpcher.

Je m'en retourne. J'arrive  Saint-Louis  deux heures du matin. Les
coqs commenaient  chanter. Je passe devant la maison de Michas... et
tout  coup je vois quelque chose qui, partant du sol, montait si haut
que mes yeux n'en pouvaient voir la fin.

C'tait tout blanc!

Mon cheval s'est cabr par trois fois! Il ne voulait pas suivre la rue
o nous tions. Je lui donne une forte claque pour le forcer  passer.
Il refuse de m'obir!

Alors le guinn qui tait devant moi devient comme un bton qui brle!
Qu'est-ce que c'est que cela? me dis-je et un vent froid me passe dans
le cou et sur le crne! Le cheval refusait d'avancer. Je le fais tourner
pour prendre une autre rue, je passe enfin.

Le lendemain, j'ai demand aux vieilles gens ce que cela signifiait. On
m'a rpondu: C'est un guinn que tu as rencontr. Si tu n'avais pas t
sur ton cheval tu serais devenu fou. Quand tu es  cheval, les guinn ne
peuvent pas faire leurs sottises car ils sont amis des chevaux. (--Toi,
commandant, tu ne l'as jamais remarqu? La nuit ils viennent blaguer
avec eux, leur tresser les crins[160]... Non? Tu ne me crois pas? Vous
autres blancs, vous ne voulez jamais rien croire! Enfin bon!--).

[Note 160: Les guinn passent en effet pour venir jouer la nuit avec
les chevaux. Il parat que, par les temps humides surtout, il arrive
frquemment de trouver le matin la crinire des chevaux comme tresse.
Un Europen tabli dans le pays me l'a affirm.]

Le lendemain tout le monde est rentr  Saint-Louis. Le lieutenant,
Monsieur Fametal, a quitt la maison du colonel, commandant suprieur
des troupes. Il est venu me trouver chez mon officier, Monsieur
Baffart-Coquard. Il m'a dit: Spahi, tu as de la chance que ton
suprieur soit l! Chaque fois que je te rencontrerai sans lui, je te
fais fusiller.

Il tait venu,  deux heures du matin, rveiller le colonel commandant
suprieur des troupes. Il lui avait demand: Mon colonel, c'est vous
qui m'avez fait appeler? Et le colonel avait rpondu: Parbleu! ce sont
vos camarades qui vous ont f....u dedans!

Comme il ne pouvait plus retourner  N'Diago, il avait t forc d'aller
se coucher.

Le lieutenant et le capitaine m'ont donn les 20 francs.

Tiens! je suis fatigu! J'ai chaud! Donne-moi l'alcool de menthe que tu
m'as promis pour cette histoire l.

Moi j'ai vu a! Ce ne sont pas des kalao-kal![161]

[Note 161: Mensonges, gasconnades.]

Yang-Yang 1904.

Cont par AHMADOU DIOP.


[Illustration: (une frise)]



XI

LE PLUS BRAVE DES TROIS
(Bambara)

Deux amis vivaient dans un mme village, chacun avec sa matresse. Un
jour, la matresse de l'un d'eux alla en promenade dans un village pas
trs loign. Au soir, l'amant, qui se nommait Klk, ne la voyant pas
revenir, pria Missa, son ami, d'aller au devant d'elle.

Comme Missa revenait avec la jeune femme, celle-ci qui marchait en avant
de lui aperut un morhomn oura[162] (c'est--dire une panthre mangeuse
d'hommes)[163] qui s'avanait  leur rencontre.

[Note 162: Il s'agit ici d'un sorcier qui s'est chang en panthre.
C'est ce qu'on appelle fauve attrapeur d'hommes (morhomn-oura) ou
plutt ouan-dialanga, ce dernier nom tant employ dans les rcits pour
pargner aux auditeurs l'pouvante que leur inspire le premier. L'autre
nom: ouan-dialanga, signifie le puissant par excellence. Quand le lion
voit un ouan-dialanga, il feint de brouter de l'herbe.]

[Note 163: Ces contes-charades ou devinettes, analogues aux
oetselmoerchen allemands, se racontent  la veille, soit au clair
de lune en filant le coton, soit auprs du feu dans les cases. La
conversation est alimente par l'nigme propose. Chacun expose son
opinion, en donne les motifs et les soutient. La controverse fait ainsi
passer le temps.]

Missa, dit-elle, voil une panthre qui vient sur nous.

--Attends un peu, rpondit-il. Je vais la tuer.

Il tire son grand sabre et, d'un coup, abat le fauve mangeur-d'hommes.
Ensuite il dit  la femme: Il faut que je mette  l'preuve la bravoure
de ton amant! tends-toi sur le dos, je vais placer le morhomn oura
sur toi, les pattes de derrire replies sur tes cuisses, celles de
devant sur ta poitrine et sa gueule  ta gorge. Puis j'irai prvenir
Klk que tu viens d'tre trangle par une panthre et qu'elle est en
train de te dvorer. Nous verrons s'il a du courage!

La femme accepte l'preuve et Missa, la laissant l toute seule dans
l'obscurit; s'en va trouver son camarade:

Ami, lui dit-il en l'abordant, prs de la grande termitire rouge qui
se trouve sur la route du village voisin, une panthre m'a pris ta
matresse et elle est en train de la dvorer. J'ai eu peur et je me suis
enfui.

Klk n'attend mme pas que son camarade ait fini de parler. Sans
armes, sans mme un bton, il part comme le vent. Missa a peine  le
suivre. Quand il est auprs de la bte, Klk se prcipite sur elle
et, d'un formidable coup de poing, la rejette violemment sur un ct du
chemin.

Sa matresse alors se relve et lui dit en riant: Ne te fais pas de mal
 la main; le morhomn oura est dj mort. Missa et moi nous avons
voulu savoir si tu m'abandonnerais en cas de pril rel.


Dites-moi: quelle est, de ces trois personnes, la plus brave? Est-ce
Missa qui a os s'attaquer au morhomn oura, arm d'un simple sabre?
Est-ce la femme qui a eu le courage de rester seule, en pleine nuit,
sous le cadavre du fauve, sans savoir si celui-ci tait tout  fait mort
ou bien encore si une autre panthre ne surviendrait pas?

Est-ce enfin Klk qui voulait combattre l'animal, arm de ses seuls
poings?

Bogand 1911.

Cont par SAMAKO NIEMBEL
dit SAMBA TARAOR.


[Illustration: (une frise)]



XII

L'HOMME TOUFFU
(Dyerma)

Un pre de famille,  sa mort, laissa deux orphelins, un fils appel
Daouda et une fille du nom d'Assata. Cette dernire tait si jolie
que son frre craignit que le roi ne la lui enlevt de force. Aussi
construisit-il dans son lougan mme[164] une case o il logea sa soeur
pour la soustraire  la vue du kuohi[165]. Il cessa lui-mme d'habiter le
village et vcut prs d'Assata pour la protger, si besoin en tait.

[Note 164: Les lougans sont situs  l'cart des villages et  une
assez grande distance.]

[Note 165: Roi, en dyerma.]

Un jour que Daouda chassait l'lphant, un bouvier se prsenta  la
porte de la case et demanda  boire. L'orpheline lui apporta de l'eau.

Aprs avoir bu, le bouvier dit  la jeune fille: Tu es vraiment jolie!
Si tu y consens, je te prendrai comme femme et je te donnerai cent
taureaux en dot.

--loigne-toi bien vite, rpondit Assata, mon frre ne saurait tarder.
S'il te rencontrait ici, tu serais un homme mort.

Le bouvier tint compte de l'avis et s'enfuit sans mme s'occuper de
son troupeau qui paissait prs du champ de mil des orphelins. Une fois
rentr au village, il courut trouver le roi et lui dit: Kuohi, je sais
o il y a une fille d'une beaut sans gale et je puis te l'amener, 
condition que tu me donnes des hommes pour l'enlever car elle est garde
par son frre qui est d'une extrme cruaut.

Le roi le fit escorter par 30 cavaliers et il les guida vers la case
de Daouda. Quand la petite troupe fut  peu de distance de la case, le
bouvier se rappela la menace que lui avait faite Assata de la vengeance
de son frre. La peur le reprit. Il s'arrta net et, s'adressant  son
escorte: Entourez cette case, dit-il. C'est l que se trouve la jolie
fille que nous devons amener au kuohi. Pour moi, je vais  la recherche
de mon troupeau qui s'est gar ce matin.

Les cavaliers marchrent  la case. Assata qui les voyait venir de
loin appela son frre en lui criant: Voici des cavaliers qui viennent
m'enlever.

Daouda cessa aussitt son travail de culture, rentra dans la case
prendre ses armes et revenant, l'arc tendu et le carquois  l'paule, il
dit  sa sour: Je vais les tuer tous,  l'exception d'un seul qui ira
annoncer la mort de ses compagnons  celui qui les a envoys ici.

Les cavaliers taient maintenant proches de la case. Ils poussaient des
cris aigus pour pouvanter le dfenseur d'Assata, mais Daouda commena
 dcocher ses flches dont chacune traversait de 3  4 cavaliers. Il
abattit ainsi 29 hommes et n'pargna que le dernier qui s'enfuit et alla
prvenir le roi du dsastre.

Le kuohi exaspr ordonna  cent cavaliers et  cent guerriers  pied
d'aller s'emparer de la jeune fille. De tous ces hommes il n'en revint
qu'un au village. Les autres avaient t tus par Daouda.

Successivement le kuohi envoya plusieurs colonnes qui furent, les unes
aprs les autres, ananties par l'orphelin.

Un jour, une vieille vint le trouver et lui dit: Tu gaspilles tes
guerriers sans rsultat. Si tu me promets un prsent de valeur, ds
demain tu auras en ton pouvoir la jolie fille, soeur de celui qui a tu
plus de la moiti de tes guerriers.

--Trouve le moyen de me procurer cette jeune fille, dclara le kuohi et
ton fils aura pour femme une de mes filles.

La vieille salua le roi et s'en revint chez elle, o elle fit bouillir
une plante soporifique puis, aprs avoir retir de cette dcoction les
feuilles qu'y avaient bouilli, elle y dlaya de la farine de mil. De
cette pte lgre elle fabriqua des mssa[166].

[Note 166: Galettes appeles monmi chez les Bambara. Elles sont
faites de pte de mil frite.]

La vieille prit alors le sentier qui menait au lougan des orphelins
et tout, en marchant, elle criait Mssa! Qui veut acheter de bonnes
mssa? Daouda, qui n'avait pas got de ces galettes depuis son dpart
du village, hla la vieille, lui en acheta deux et les mangea  belles
dents. Il n'avait pas fini de mcher la dernire bouche qu'il tomba 
terre profondment endormi.

La vieille ne perdit pas de temps. Elle courut prvenir le kuohi qu'il
pouvait sans crainte envoyer prendre Assata par 2 hommes seulement car
son dfenseur ne se rveillerait pas avant le lendemain.

Le roi dpcha deux hommes avec ordre de se saisir de l'orpheline. Quand
Assata les aperut, elle secoua son frre Rveille-toi! Deux hommes
viennent pour s'emparer de moi!--Passe moi mon carquois et mon arc!
balbutia Daouda, sans faire le moindre mouvement, tant il tait paralys
par le sommeil.

Les cavaliers s'emparrent d'Assata et l'emportrent chez le roi
qui l'pousa. Quand Daouda reprit ses sens et qu'il s'aperut de la
disparition de sa soeur, il devint  moiti fou de rage. Il s'enfona
dans la fort ne voulant plus voir d'tres humains. Il y vcut, chassant
avec les zin[167]; il mangeait et dormait en leur compagnie. Il tait
devenu tout  fait sauvage; des arbustes, des herbes poussaient sur sa
tte.

[Note 167: Nom dyerma des guinn ou gnies.]

Un jour que, fatigu de marcher, il s'tait tendu sous un arbre, des
bcherons l'aperurent. Ils se jetrent sur lui, le ligottrent et
l'entranrent au village o ils le livrrent au roi.

Le kuohi fit couper les herbes et les arbustes qui lui avaient pouss
sur la tte; on lui rasa les cheveux. Ensuite le roi le donna  sa femme
Assata pour qu'il gardt l'enfant qu'elle avait eu de lui. Assata ne
reconnut pas en ce captif son frre Daouda; mais lui l'avait reconnue
ds en entrant dans sa case. Il prit l'enfant et chanta cette chanson:
O mon neveu amuse-toi! Fils de celle que j'ai nourrie avec le lait des
vaches de notre pre, amuse-toi!

Assata, en l'entendant, se mit  pousser des cris. Le kuohi accourut
avec ses captifs et s'inquita de ce qu'elle avait  crier ainsi Kuohi!
dit-elle, tu as fait de mon frre ton captif et tu me l'as donn pour
garder mon fils!

Le roi demanda  Daouda si Assata disait la vrit. Celui-ci alors
raconta au kuohi toute son histoire; quand il fut  la fin, son
beau-frre lui donna de l'or et de l'argent en quantit, des bijoux,
des chevaux, des vaches et lui abandonna tout pouvoir sur la moiti du
village. Par la suite il lui confia une colonne  commander car Daouda
avait prouv, aux dpens mme du roi, qu'il tait brave et qu'il tirait
adroitement de l'arc.

Bogand 1911.

Cont par FATIMATA OAZI.
Traduit par SAMAKO NIEMBL
dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENTS:
Cf. La princesse du Soleil (Luzel, Contes et lgendes des Bretons
Armoricains.) Merlin-devin (De La Villemarqu, Barsaz-Breiz)
Sneewittchen (Grimm).


[Illustration: (une frise)]



XIII

POURQUOI LES POULES PARPILLENT LEUR MANGER
(Bambara)


On avait apport une calebasse de karit  la poule et au chien. Tout le
beurre de karit qui embeurrait les lgumes tait descendu au fond de la
calebasse, si bien que le dessus se trouvait compltement sec.

Le chien, qui savait  quoi s'en tenir, ne s'attarda pas  manger le
dessus du plat. Il enfona son museau jusqu'au fond de la calebasse et
fit ses dlices des haricots ruisselants de beurre qu'il atteignait
ainsi.

La poule, moins avise, ne picorait que le dessus du plat.

Quand les deux convives furent rassasis, le chien retira son museau de
la calebasse et dit  la poule: Faut-il que tu sois bte pour ignorer
que jamais on ne doit manger d'un plat sans s'assurer de ce qui se
trouve au fond!

C'est depuis ce jour-l que les poules ont pris l'habitude de gratter
et d'parpiller leur nourriture pour voir d'abord le fond du plat qu'on
leur donne  manger.

Bilanga 1911.

Cont par SAMAKO NIEMBL,
dit SAMBA TARAOR.


[Illustration: (une frise)]



XIV

LE PROCS FUNBRE DE LA BOUCHE
(Gourmanti)

Quand la bouche fut morte, on consulta les autres parties du corps pour
savoir d'elles laquelle se chargerait de l'enterrement.

La tte, qu'on avait interroge la premire, dclara ne pas vouloir
entendre parler de cette corve-l C'tait toujours la bouche qui se
plaignait d'tre fatigue quand, moi seule, je portais les fardeaux!
dclara-t-elle Que quelque autre se charge de l'inhumation!

L'oreille aussi refusa toute assistance C'est moi qui entends,
rcrimina-t-elle et c'tait toujours cette prsomptueuse qui se targuait
d'avoir entendu!

--De mme pour nous! dclarrent les yeux. Ce que nous apercevions,
c'tait elle toujours qui,  l'en croire, l'aurait vu! Les mains, 
leur tour, refusrent la tche: Ce n'est qu'une ingrate  qui il est
arriv maintes fois de nous donner un coup de dent lorsque nous lui
portions la nourriture!

--Et moi, s'cria le ventre, j'ai contre elle de trop amers griefs! Ne
s'est-elle pas cent fois dclare rassasie, alors que j'avais encore
faim? En tant de circonstances elle m'a empch par son orgueil de me
remplir  ma convenance!

Le pied ne montra pas moins d'acrimonie contre la dfunte. Cette
bouche! dit-il, elle s'attribuait des mrites qu'elle n'avait nullement!
A tout instant on l'entendait dire: je suis alle ici; je me suis rendue
l. tait-ce elle qui y allait, elle qui s'en vantait si glorieusement?
On aurait jur vraiment qu'elle faisait tout et les autres rien! Quand
fut venu le tour du bengala[168] il montra plus de complaisance Ce sera
moi qui l'enterrerai! dclara-t-il, car elle fut pour moi une servante
et une amie. C'tait elle qui parlait pour moi quand j'prouvais le
besoin de me donner un peu de mouvement. C'tait elle qui me donnait 
manger[169].

Ainsi la bouche trouva tout de mme son fossoyeur mais, il faut le
reconnatre, ce n'avait pas t sans peine.

[Note 168: Le mot gourmanti est poundi J'emploie l'expression
ouolove. En latin: mentula.]

[Note 169: Expression indigne.--La bouche a mauvaise rputation chez
les Gourmanti. Ils disent: Ingrat comme une bouche. L'expression: Tu es
une bouche, signifie: Tu es un ingrat.]

Bogand 1911.

Cont par BENDIOUA.
Traduit par SAMAKO NIEMBL,
dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENTS:
Ce rcit fait songer quelque peu  la fable Les membres et l'estomac.


[Illustration: (une frise)]



XV

LE FILS DU SRIGNE
(Ouolof).

Samba Atta Dbo, l'exorciste, m'a racont ceci:

Il y avait un srigne[170] trs savant qui envoya son fils voyager: Pars
demain matin de bonne heure, lui recommanda-t-il, et la premire chose
que tu trouveras sur ton chemin, avale-la. La deuxime chose que tu
verras, tu devras l'enterrer. Quant  la troisime qui se rencontrera,
regarde-la bien pour te rendre compte exactement de ce que ce sera.
Enfin, si tu vois encore quelque chose pour la quatrime fois,
demandes-en le nom. Et quand le nom t'en aura t donn, alors tu
reviendras ici.

[Note 170: Marabout, savant musulman.]

Au matin le gourgui[171] s'est mis en route. Il a suivi le chemin que lui
avait indiqu son pre jusqu' ce que quelque chose se soit montr  ses
yeux. Cette premire chose c'tait une sorte de grande case.

Comment avaler cela? se demande-t-il, tout effray.

Mais la case diminue, diminue... et devient grosse  peine comme une
graine de dar'har[172]. Il l'a avale sans difficult.

[Note 171: Garon, (mot ouolof).]

[Note 172: Tamarinier, grand arbre du Sngal.]

Il poursuit son voyage. Et voici qu'il rencontre de nouveau quelque
chose: un siga, c'est--dire un petit morceau de bois, de la grosseur
d'un crayon  peu prs. Se souvenant des ordres de son pre, il a mis le
siga dans le sable, mais, immdiatement, le siga saute du trou o il a
tent de l'enterrer. Et chaque fois que le gourgui essaie de remettre en
terre le siga, le siga lui saute des mains. Pas moyen de le faire rester
aux endroits o il veut le mettre! Il y renonce.

Ensuite le gourgui a rencontr 3 sanes[173]. Dans le premier il y avait
de l'eau; dans le dernier aussi, mais rien dans celui du milieu. Aprs
qu'il eut laiss les sanes derrire lui, il se trouva en face d'un
ouarhambn[174] plus fort qu'Oumar[175], deux fois plus grand. Il est
venu ramasser du bois avec deux lanires de cuir. Il en a form un
norme fagot. Chaque fois qu'il soulve ce fagot pour se le mettre sur
la tte, le trouvant trop lourd, il le rejette  terre et se remet 
ramasser du bois pour l'ajouter  cette charge qu'il lui est dj
difficile de soulever.

[Note 173: Grand trou, creus en entonnoir et peu profond, destin 
recevoir les eaux de pluie ou  atteindre une nappe d'eau peu loigne.]

[Note 174: Ouarhambn, clibataire, homme dans la force de l'ge.]

[Note 175: Jardinier de la rsidence, d'une taille de 1 m. 80
environ.]

Le gourgui demande  cet homme:

Comment t'appelles-tu?--Et l'autre lui rpond: Mon nom est Adina.

Le fils du marabout est revenu chez son pre pour lui raconter ce qui
lui est arriv. Le srigne lui dit: Qu'as-tu vu, mon petit garon?--Mon
pre, dit-il, j'ai d'abord vu quelque chose qui ressemblait  une
case.--C'est la misre qu'elle reprsente, explique le pre. Ceux qui
gardent bien leur misre en leur coeur verront un jour leur ennui les
quitter. Qu'as-tu rencontr aprs cela?

--J'ai vu, dit le gourgui, un morceau de bois de la grosseur d'un
siga.

--Voil un heureux prsage pour tout le monde! Allah vous revaudra plus
tard ce que vous aurez fait sur terre. Et personne ne pourra cacher
dans la terre les bonnes actions faites par autrui. Elles en ressortent
toujours.

--J'ai vu encore trois sanes, dit le gourgui. Le premier communiquait
avec le troisime mais, dans celui du milieu, il n'y avait rien. Que
signifie cela?

--Cela veut dire, rpond le srigne, qu' la fin du monde seuls les
hommes riches seront en bons rapports entre eux. Quant aux pauvres, on
les rejettera: ils ne compteront plus.

Le gourgui rapporte enfin que le porteur de bois ne pouvait arriver 
soulever son fardeau et que, chaque fois qu'il avait en vain tent de le
faire, il allait chercher d'autres branches pour les ajouter  ce fagot
dj trop lourd: Ce porteur, dit-il m'a dclar se nommer Adina[176].

--Ah! rpond le savant marabout, celui-ci a dit vrai en se donnant ce
nom. A la fin du monde on verra ceux qui ne peuvent venir  bout de leur
tche en augmenter eux-mmes les difficults, ne faire que des sottises,
de sorte que leur embarras n'aura pas de fin. Ils feront comme les
dbiteurs qui augmentent sans cesse le chiffre de leurs dettes.

C'est ainsi que le srigne expliqua  son fils ce que ce dernier avait
vu.

Yang-Yang 1904.

Cont par SADIANDIAM DABO.
Interprt par AHMADOU DIOP.

[Note 176: La misre humaine.]

CLAIRCISSEMENTS:
Cf. (prsent recueil) Kahu l'omniscient--Trois frres en voyage et
(Monteil, Contes soudanais), le conte khassonk, intitul: Curieux.


[Illustration: (une frise)]



XVI

LE DVOUEMENT DE YAMADOU HAV
(Khassonk).

Il y a 400 ans environ, des Peuhl descendant de Didi, fondrent un
village du nom de Bambro, qui tire ce nom d'une montagne voisine. Le
village peu  peu prit de l'importance et ne tarda pas  compter 333
flches ou guerriers. Les Tomarank (Khassonk[177] et Malink du Tomara
dans la rgion de Mdine) virent d'un mauvais oeil la prosprit rapide
de ces nouveaux venus et, pousss par la jalousie et la cupidit, leur
dclarrent la guerre.

[Note 177: Gens du Khasso, rgion de Mdine.]

Les Peuhl taient bien peu nombreux encore pour rsister  tant
d'ennemis mais, malgr cela, ils se rsolurent  la rsistance la plus
acharne. Un marabout de Souyama-Toran, qui devait plus tard fonder le
royaume du Boundou et qui,  ce moment, voyageait dans le Haut-Sngal
pour s'instruire, vint alors  Bambro. Il se nommait Malick Sy[178]. Il
proposa aux Peuhl de leur prparer un grigri qui leur assurerait la
victoire malgr leur grande infriorit numrique: Mais, ajouta-t-il,
il vous faudra souscrire  la condition que je vais vous poser...

[Note 178: Voir lgendes de Lanrezac et de Brenger-Fraud sur ce
marabout.]

--Parle! dirent les Peuhl.

--Voici ma condition: vous fixerez ce grigri  la pointe d'une flche.
Au dbut du combat, l'un de vous que je sais, un membre de la famille de
Didi, un de ceux que vous aimez le plus de vos concitoyens, dcochera
la flche au milieu des ennemis. Il sera tu dans le combat mais,  ce
prix, je vous garantis la victoire.

Chacun alors de s'offrir pour ce mortel honneur mais Malick Sy resta
inbranlable jusqu' ce qu'un jeune homme du nom de Mamadou ou (Yamadou)
Hve se ft propos.

Alors le marabout dclara: Celui-ci est l'homme que j'attendais!

--Voil qui est bien, dit Yamadou aux Peuhl, mais, puisque je m'offre
pour votre salut, je vous demande de consentir  votre tour  mes
demandes!

Il y avait l quatre tribus Peuhl: les Diallo, les Diakhit, les Sidib,
les Sankar. Toutes donnrent leur consentement.

--Le marabout, reprit Yamadou, a dit que, par la vertu du talisman, je
mourrai demain pour le salut de ma race. Je suis prt; mais j'ai trois
enfants: deux garons et une fille; le premier est Sgo Dohi, le second:
Mamadou Dohi et la troisime: San Dohi. Chers Peuhl, je vous les
confie, eux et leurs enfants! Je demande que leurs descendants
commandent aux Peuhl du Khasso. Je dsire qu'ils puissent pouser les
femmes de votre race. Bien entendu, je ne parle que de celles qui
seraient libres et  qui ils pourraient se marier sans enfreindre les
prescriptions d'Allah.

Les Peuhl ont,  l'unanimit, dclar qu'il en serait selon son dsir.

C'est  la mare de Tombi-Fara que s'est produit le choc entre les
Malink et les Peuhl.

Ds le dbut de l'action, Yamadou Hv s'est prcipit, sa flche en
main, jusqu'au milieu des ennemis et les en a frapps. Il s'est battu
vaillamment et n'est tomb qu'au moment o les Malink prenaient la
fuite. Et la prdiction du marabout s'est entirement ralise. La
victoire resta aux Peuhl. Leurs adversaires avaient perdu leur roi et
leur arme fut anantie.

La paix tait assure pour de longues annes et les Peuhl s'acquittrent
de leur dette envers les enfants du hros. Ils les levrent avec
considration. S'ils empoisonnrent Mamadou Dohi  cause de son
intolrable arrogance, ils firent de Sgo Dohi leur roi, ds sa majorit
et maintinrent le pouvoir suprme  ses descendants.

C'est de Sgo Dohi que descendent: Mojac Sambala, chef de Mdine;
Diourha Sambala un des dfenseurs de cette ville avec Paul Holl; Kinty
Sambala, alli de la France et l'interprte Alfa Sga.

Hava Demba aussi en descend, lui qui fut l'alli de l'mir Abdoul Rhady
dans la guerre du Diolof du temps de Napolon Ier.

Kaolakh, 1905.

Cont par CLEVELAND, crivain indigne.

CLAIRCISSEMENTS:
Cf. le dvouement de Dcius, de Codrus, d'Arnold de Winkelried et de la
reine Pokou (La conqute du Baoul. Delafosse).


[Illustration: (une frise)]



XVII

LA FLTE D'YBILIS
(Bambara).

Un enfant qui tait sorcier, mais que sa mre portait encore sur le dos,
dit un jour  celle-ci: Mre, porte-moi chez mon oncle; j'ai envie de
le voir.

La mre le chargea sur son dos et se dirigea vers le village de son
frre. En route, la pluie l'obligea  s'abriter dans une vieille case
pleine de crnes humains. C'tait la case d'Ybilis.

Au bout de quelques instants ils entendirent Ybilis qui rentrait. La
mre et l'enfant se cachrent dans la toiture et aussitt Ybilis parut,
porteur d'un cadavre qu'il venait de dterrer.

Il posa son fardeau  terre puis, se dbarrassant de sa flte, il la
ficha dans la paille de la toiture, l o il avait pour habitude de la
placer. Il alluma ensuite un grand feu qui dgagea une fume paisse.
Cette fume incommoda fort le petit qui se mit  crier: Mre! Mre! la
fume!

Ybilis fut grandement surpris d'entendre cette voix. Il s'imagina que
c'tait le cadavre qui parlait. Il reprit sa flte et sortit de la case
malgr la pluie qui continuait  tomber  torrents. Une fois dehors, il
se mit  jouer la flte. Et sa flte disait:

J'ai dterr des cadavres du ct du Levant
Et du ct o tombe le soleil.
Et nul cadavre ne m'a dit:
Mre! la fume! Mre! la fume!

Cela fait, Ybilis rentra et remit sa flte o il l'avait prise. Le bois
manquant tout  coup pour entretenir le feu, il sortit de nouveau pour
aller en ramasser.

Avant qu'il ft de retour, le petit redescendit de la toiture avec sa
mre et s'empara de la flte d'Ybilis, puis il reprit sa place sur le
dos de la femme, et tous deux regagnrent le village.

Ybilis revint avec du bois. Il fit cuire le cadavre et s'en rept.

Le lendemain seulement, au moment de repartir  la recherche des
cadavres, il chercha sa flte pour l'emporter avec lui mais il lui fut
impossible de mettre la main dessus.

Vingt annes entires, il la chercha partout sans succs. Un jour enfin
qu'il arrivait prs d'un village il entendit un bilakoro[179] jouer de la
flte: Et cette flte disait:

J'ai dterr des cadavres vers le Levant
Et du ct o tombe le soleil
Et nul de ceux-l ne m'a dit
Mre! la fume! Mre! la fume!.

[Note 179: Adolescent qui porte encore le bila ou caleon.]

Oh mais! murmura Ybilis, c'est de ma flte qu'on joue l-bas! Il alla
prs de l'adolescent sous une forme qui ne pouvait veiller la dfiance
de celui-ci puis, arriv tout  ct de lui, il se changea en arbre.

Le soir, quand le bilakoro rassembla ses moutons pour regagner le
village, Ybilis prit la forme d'une femme trs belle et le suivit ainsi
jusqu' la case de ses parents. Il y entra avec lui et dit au pre: Je
n'ai pas de mre et je suis venue pour t'pouser.

Le pre tait cet enfant d'autrefois qui avait drob  Ybilis sa flte.
Il reconnut du premier coup d'oeil  qui il avait affaire mais il
dissimula: Cela va bien, rpondit-il, et je vais te prendre pour
femme.

Il donna  sa premire pouse l'ordre de faire chauffer de l'eau pour
ses ablutions. Aprs s'tre lav, il vint trouver Ybilis: Femme, lui
dit-il, c'est  ton tour d'aller te laver. Il reste de l'eau l-bas.
Vas-y. Ensuite tu viendras me rejoindre dans ma case o tu me trouveras
couch sous ma couverture et tu te coucheras derrire moi[180].

[Note 180: Derrire moi... Les femmes indignes dorment derrire
leurs maris, d'aprs le conteur, c'est--dire entre leur mari et le
mur.]

Ybilis alla faire ses ablutions. Avant qu'il revint, l'homme avait li
ensemble trois pilons  mil et les avait placs sous la couverture de
faon  faire croire que c'tait un homme qu'elle recouvrait.

Quand Ybilis revint, il aperut cette forme confuse et se coucha prs
d'elle sans souffler mot mais,  minuit, il se rveilla et, d'un seul
coup de ses mchoires, il trancha net les trois pilons, croyant tuer
son voleur de flte. Ensuite il partit, sans se proccuper de son
instrument.

Le lendemain l'homme appela sa vieille mre et lui raconta ce qui
s'tait pass. On ne revit plus Ybilis dont la flte resta dans le
village.

Bogand, 1911.

Cont par SAMAKO NIEMBL,
dit SAMBA TARAOR.

CLAIRCISSEMENTS:
Le travestissement d'un gnie, ou d'un animal, en femme pour se venger
de quelqu'un est un procd frquent dans les contes de tous les pays.

La substitution d'un mannequin  une personne se rencontre aussi
frquemment. Cf. L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).--Pardon du
guinnrou.--Le forage du puits.


[Illustration: (une frise)]



XVIII

LA BAGUE AUX SOUHAITS
(Peuhl).

Au pays de Sahel, il y avait un chasseur maure, nomm Ahmed, qui
possdait pour tout bien un chien et un chat. Un jour qu'il tait  la
chasse, il a rencontr une guinnrou, dont les cheveux tombaient jusqu'
terre. Il s'est tout doucement approch d'elle sans qu'elle semblt
l'apercevoir. Il lui voit au doigt une jolie bague d'or. Alors l'ide
lui vient de tuer la guinnrou pour lui voler sa bague. Il charge son
fusil... Mais la guinn n'ignore pas un seul de ses mouvements. Elle se
retourne et lui dit: Pourquoi me tuer, Ahmed! Viens prs de moi. Ahmed
obit.

Je sais, continue-t-elle, ce qui se passe dans ton coeur. Tu es pauvre
et tu veux me tuer pour me prendre ma bague, mais cela ne t'enrichirait
gure! Je vais te fournir les moyens de devenir vraiment riche.

Elle entre dans sa case et en ressort aussitt: Voici dit-elle le
grigri que je t'ai promis. Elle ouvre le coffret qu'elle a apport et
en retire une bague d'argent: Tu vas mettre cette bague  ton doigt.
Chaque fois que tu dsireras obtenir quelque chose, tu te l'teras du
doigt et tu la poseras  terre. Ensuite, tendant ta main au-dessus
d'elle, tu demanderas  Allah ce que tu voudras avoir. Tu passeras de
nouveau la bague  ton doigt et, le lendemain matin, tu verras que tu
possdes dj ce que tu auras demand  Dieu.

Le Maure rentre dans son village. Pendant la nuit il a t sa bague et
l'a pose  terre, selon les indications de la guinnrou. Il prie Allah
de lui faire gagner de l'argent. Puis il s'endort et, pendant son
sommeil, la guinnrou qui le protge enterre dans le sol une marmite
pleine d'or.

A son rveil, Ahmed gratte la terre, en retire la marmite et s'approprie
l'or qui y est contenu.

Il a achet des boeufs, des chevaux, des moutons, tout ce qu'il lui faut
avec cet or l. Puis il s'est construit un tata.

Il va ensuite se marier. Avant qu'il le fasse, la guinnrou lui dit:
Ahmed, une fois mari, il ne faut pas laisser voir ta bague  ta femme.
Sinon elle agira de telle faon que tu redeviendras malheureux.

Ahmed s'est mari et un long espace de temps s'coule sans que sa femme
voie la bague. Elle sait seulement qu'il en a une. Mais, un jour, Ahmed
a oubli d'enlever l'anneau pour le ranger dans le coffre: il se couche
avec sa femme et, quand il s'est endormi, la femme aperoit la bague.
Elle la lui te et en fait cadeau  son kl[181].

[Note 181: Amant: expression soussou.]

La femme dit au kl: J'ai entendu que cette bague fait avoir tout
ce qu'on lui demande. C'est une guinnrou qui accorde ce que l'on a
souhait. Si c'est exact, je te demande de faire saisir mon mari, son
chien et son chat et de les faire jeter de l'autre ct du fleuve.

Le kl a exprim ce souhait. La guinnrou vient aussitt, saisit Ahmed
et ses animaux et les dpose sur la rive oppose du cours d'eau. Ce
fleuve est trs large et il fourmille d'animaux malfaisants. Personne
ne peut le passer  cet endroit-l et jamais on n'a os y risquer une
pirogue.

La femme a install son kl dans la case d'Ahmed.

Le lendemain matin, vers 6 heures, Ahmed se rveille et s'aperoit qu'il
est dans la brousse sur l'autre rive du fleuve. Alors il commence 
s'effrayer, en songeant qu'il n'a ni fusil ni rien. Il se demande
comment il va faire pour se procurer de la nourriture. Une heure se
passe dans ces angoisses.

La guinnrou alors s'en vient trouver Ahmed: Le jour o je t'ai donn
la bague, lui reproche-t-elle, je t'ai recommand de ne pas laisser ta
femme s'en emparer: Maintenant il te faut rester ici trois mois. Je vais
te donner un fusil et de la poudre de chasse. Chaque matin, tu tueras
deux poissons. Tu mangeras l'un le matin et l'autre le soir. Le dernier
jour de ce dlai arriv, avant de tirer ton dernier coup de fusil, tu
viendras me trouver et je te donnerai quelque chose.

Ahmed a suivi les instructions de la guinnrou.

Au dernier jour du troisime mois, il ne lui restait plus qu'un coup de
fusil  tirer. La guinnrou est venue la nuit pendant qu'il dormait.
Elle appelle le chat et le chien et leur dit: Mettez-vous  l'eau
immdiatement, traversez le fleuve et rendez-vous  la case de votre
matre. Vous y trouverez porte close, mais cela ne fait rien! vous
entrerez quand mme. La femme d'Ahmed va faire cette nuit ce qu'elle n'a
pas encore fait depuis l'enlvement de son mari. Elle dormira avec la
bague au doigt. Vous lui prendrez la bague et me la rapporterez.

Le chat est parti avec le chien qui reste  faire le guet devant la
porte. Il vole la bague et tous deux reprennent leur chemin pour revenir
 la guinn. Arrivs au fleuve, le chat grimpe sur le chien qui va le
passer  la nage mais, quand ils sont au milieu de l'eau, le chien lui
dit: Montre-moi cette bague; moi aussi je veux la voir. Le chat prend
la bague pour la faire voir  son camarade, mais elle lui chappe et
tombe  l'eau. Un poisson se trouvait; l il avale la bague[182].

[Note 182: C'est  peu prs l'unique rle des poissons dans les
contes.]

De retour prs de la guinnrou, le chien et le chat lui racontent la
chose: C'est bon! dit la guinn, je vais vous prparer un grigri pour
retrouver le poisson qui a aval l'anneau. Demain je ferai passer ce
poisson prs d'Ahmed. Celui qui sera tu par le premier coup de fusil ne
sera pas ce poisson-l; ce sera le deuxime seulement et dans son corps
se trouvera la bague.

La guinnrou a ainsi parl au chien sans qu'Ahmed sache rien de ce qui
s'est pass. Puis elle s'en est alle.

Ahmed se rveille: Ah! se dit-il, je n'ai plus qu'un coup de fusil 
tirer et, aprs, plus moyen de me procurer de quoi manger! Il vient au
bord du fleuve et aperoit deux poissons. Il tire et les tue tous les
deux. Il les saisit, l'un aprs l'autre, et les dpose sur la rive.

Le chien sait ce qu'il a  faire et le chat aussi puisque la guinnrou
le leur a enseign; mais tous deux restent muets.

Ahmed ouvre le premier poisson, puis le second; il en jette les boyaux.
Alors le chat et le chien se prcipitent dessus, les saisissent par
leurs extrmits et tirent, chacun de son ct. La salet se dchire
et la bague tombe  terre.

Prends ta bague disent-ils  Ahmed. Et ils lui racontent comment la
guinnrou les a envoys pour reprendre la bague drobe, comment le
poisson l'a avale et ce que la guinnrou leur a prescrit.

Ahmed attend jusqu' la nuit. Il retire alors la bague de son doigt et
formule un souhait. La guinnrou vient les prendre, lui et ses animaux,
et les dpose entre la femme et le kl. Le chat se place prs du lit et
le chien devant la porte  l'intrieur de la case.

Aprs avoir regard la femme et le kl, Ahmed sort doucement et
va appeler ses captifs: Gardez bien les issues du tata, leur
commande-t-il, que personne ne puisse sortir!

Il revient ensuite se coucher  la place o la guinnrou l'avait tout
d'abord dpos.

Pendant la nuit, la femme d'Ahmed cherche le kl pour ce que l'on
devine; c'est Ahmed qu'elle touche et il fait des manires. Il refuse.
La femme lui demande alors: Pourquoi es-tu fch aujourd'hui?--Oh!
rpond Ahmed, aujourd'hui je veux rester tranquille.--La femme a beau
lui demander pardon et insister pour qu'il se prte  son dsir.--Non,
dit-il, je ne le veux pas.

Alors la femme se fche et se retourne de l'autre ct. Ils sont rests
ainsi jusqu' quatre heures du matin.

A ce moment le kl veut saisir la femme dans la mme intention. Il pose
sa main sur la poitrine d'Ahmed et s'aperoit qu'elle est velue. Il
regarde mieux alors et reconnat Ahmed. Il est pris d'une violente
terreur.

A six heures Ahmed sort. Il envoie ses captifs convoquer les hommes du
village Comment va-t-on mettre  mort ces deux l? demande-t-il.

Il appelle sa femme et lui dit: Mon bengala avait beau tre gros, il
n'y en avait pas assez pour toi. Tu es all chercher un kl et tu m'as
fait toutes les misres possibles. Eh bien! avant que je te tue, il faut
que tu t'accouples avec lui devant tout le monde.

La femme et le kl ont t bien forcs d'en passer par l. Ensuite
Ahmed a fait venir ses captifs et trois hommes arms de fusils. On a
fait un feu de salve et les coupables sont morts. On les a enterrs
tous deux  cet endroit l.

Depuis lors, et maintenant encore, les hommes ne doivent pas se fier aux
femmes.

Dubrka 1910.

Cont par Ousmann Guiss.
Interprt par Gaye Ba.

Eclaircissements:
Comparer la vengeance de l'amoureux vinc dans Affront pour affront.




                           TABLE DES MATIRES
                            DU TOME PREMIER

Prface.

Essai sur la littrature merveilleuse des noirs.

Contes:

I. Takis le taureau de la vieille.
II. Le fils des bri.
III. La tte de mort.
IV. Les ailes drobes.
V. L'avare et l'tranger.
VI. Le canari merveilleux.
VII. La fausse fiance.
VIII. Les calaos et les crapauds.
XI. Chassez le naturel.
X. Service de nuit.
XI. Le plus brave des trois.
XII. L'homme touffu.
XIII. Pourquoi les poules parpillent leur.
XIV. Le procs funbre de la bouche.
XV. Le fils du srigne.
XVI. Le dvouement de Yamadou Hve.
XVII. La flte d'Ybilis.
XVIII. La bague aux souhaits.







End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur la littrature merveilleuse
des noirs, suivi de Contes indignes de l'Ouest africain franais - Tome premier, by Franois-Victor quilbecq

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