The Project Gutenberg EBook of D'Alembert, by Joseph Bertrand

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Title: D'Alembert

Author: Joseph Bertrand

Release Date: April 4, 2005 [EBook #15543]

Language: French

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                               D'ALEMBERT

                                  PAR

                            JOSEPH BERTRAND

                    MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAISE
                      ET SECRTAIRE PERPTUEL DE
                       L'ACADMIE DES SCIENCES




                              CHAPITRE I

                       L'ENFANCE DE D'ALEMBERT

Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui
donnait le droit d'tre cout quand il parlait de philosophie et de
religion. L'ide certes est gnreuse et digne de son grand esprit, mais
si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par
tre des Leibniz, ils deviendraient singulirement rares. Quelque haut
d'ailleurs qu'ils fussent placs, leurs discours loquents ou vulgaires,
orthodoxes ou hrtiques, vaudraient seulement par eux-mmes et
nullement par le nom de l'auteur. Les plus illustres sur ce terrain sont
les gaux des plus humbles, et l'autorit n'y peut tre accepte dans
aucune mesure. Que les luthriens ne triomphent donc pas pour avoir
compt dans leurs rangs Kpler et Leibniz, car les catholiques leur
opposeraient Descartes et Pascal, et si ces grands hommes se sont
hautement dclars chrtiens, on pourrait, parmi les penseurs les plus
libres et les sceptiques les plus hardis, citer des gnies du mme
ordre, au premier rang desquels se place d'Alembert.

Le nom de d'Alembert rappelle aux gomtres l'mule de Clairaut et
d'Euler, le prdcesseur de Lagrange et de Laplace, le successeur
d'Huygens et de Newton; d'Alembert est, pour les lettrs, l'orateur
spirituel, dont l'loquence toujours prte fut, pendant un quart
de sicle, pour deux Acadmies, le plus grand attrait des sances
solennelles.

Les curieux d'anecdotes littraires savent ses relations avec un grand
homme et avec un grand roi, qu'il osait, tout en les respectant et
les aimant, et sans mconnatre l'honneur de leur amiti, contredire
souvent, blmer quelquefois et conseiller avec une indpendante sagesse.

A la fin comme au commencement de sa vie, la destine de d'Alembert le
mit en lutte avec le malheur. Vainqueur dans son enfance, il a su, par
la force de son caractre et la grce de son esprit, triompher d'une
situation difficile et cruelle. Bris par le chagrin aux approches de
la vieillesse, il a courb tristement la tte et, sans accepter les
consolations de l'amiti ni se soucier des distractions de la gloire,
attendu la mort comme une dlivrance.

D'Alembert fut expos quelques heures aprs sa naissance, le 17 novembre
1717, sur les marches de l'glise Saint-Jean-Lerond.

Cette petite glise, dmolie en 1748, avant d'tre un sanctuaire
particulier, avait t une chapelle dpendant de la cathdrale ou, pour
parler plus exactement, le baptistre mme de Notre-Dame de Paris,
accol  la gauche de la faade, dont Claude Frollo, pendant sa chute,
apercevait le toit, petit comme une carte ploye en deux.

Dans plusieurs glises,  Sens et  Auxerre notamment, les
chapelles rserves aux crmonies du baptme s'appellent galement
Saint-Jean-Lerond.

La mre de d'Alembert, en le livrant  la charit publique, s'tait
rserv heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptis
par les soins d'un commissaire de police, reut le nom de Jean-Baptiste
Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Crmery, prs de
Montdidier; il y resta six semaines. La premire nourrice, Anne Frayon,
femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, reut 5
livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze
premiers jours du second. Molin, mdecin du roi, probablement accoucheur
de la mre, l'avait rclam en prenant l'engagement de pourvoir  ses
besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention
de ce praticien clbre par son avarice. Jamais, disait-il, mes
hritiers n'auront autant de plaisir  dpenser mon bien que j'en ai eu
 l'amasser. Cette fortune tait grande, on le devine; d'Alembert n'en
eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'tait que le prte-nom de son
pre, le chevalier Destouches, gnral d'artillerie. Destouches, au mois
de novembre 1717, tait en mission  l'tranger. Au retour, il s'informa
de l'enfant. La mre tait Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur
cardinal-archevque de Lyon. Nous n'avons ici qu' nous dtourner
d'elle.

Dsireuse avant tout d'viter le scandale, elle ne demandait  l'enfant,
s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. Cdant cependant aux
instances de Destouches, elle lui donna, quoique  regret, le moyen de
retrouver le pauvre abandonn.

Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726,
l'enfant, g de neuf ans, laissait prvoir dj ce qu'il serait un
jour. On l'avait plac dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine,
celui de Bre, o Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour
sa mre et mritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son
orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des leons
de Bre, qui, ds l'ge de dix ans, dclarait n'avoir plus rien  lui
apprendre.

Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans
appui: il lui lguait 1 200 livres de rente et le recommandait
 l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par
l'influence des parents de son pre que d'Alembert,  l'ge de
douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au collge des
Quatre-Nations. C'tait une grande faveur.

Ce collge, fond par la volont du cardinal Mazarin, ne recevait que
des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles
nobles, s'il tait possible, et originaires de l'une des provinces
rcemment annexes  la France. Jean Lerond y fut admis comme
gentilhomme.

D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa mre dans le
monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que
devenu clbre il ait refus de la voir. C'est Mme de Tencin qui le
fuyait comme un remords. Le rcit de Mme Suard, dans ses Mmoires, a
toutes les apparences de la vrit:

M. d'Alembert, dit-elle, m'a parl avec la plus grande confiance de Mme
de Tencin, sa mre, et de son pre, M. Destouches, militaire distingu
et le plus honnte homme du monde.

M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reu avec
une tte pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des
fuseaux, termines par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son
pre l'emporta bien envelopp dans son carrosse et parcourut tout Paris
pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un
enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin
il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touche de piti pour ce
pauvre petit tre, consentit  s'en charger et promit au pre qu'elle
ferait tout ce qui dpendrait d'elle pour le lui conserver: elle y
parvint  force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont t
tmoins de la tendresse qu'il a conserve pour cette excellente femme,
qui s'est montre sa vritable mre. Il est rest auprs d'elle
jusqu' l'ge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle
de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa chre nourrice, la
consoler de ses peines, faire des caresses  ses petits enfants, et la
laissait heureuse d'avoir un tel fils.

Son pre le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert,
de ses gentillesses et bientt de ses rponses, qui annonaient, ds
l'ge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et
son matre tait enchant de son esprit.

Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse  Mme de Tencin,
obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait o il l'avait plac, et par les
caresses et les questions qu'il adressa  son fils en tira beaucoup de
rponses qui le divertirent et l'intressrent. Avouez, madame, dit M.
Destouches  Mme de Tencin, qu'il et t bien dommage que cet aimable
enfant et t abandonn. D'Alembert, qui avait alors sept ans, se
souvenait parfaitement de cette visite et de la rponse de Mme de
Tencin, qui se leva  l'instant en disant: Partons, car je vois qu'il
ne fait pas bon ici pour moi.

M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert  sa famille, qui
jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme
Suard, il allait encore dner avec le neveu et la nice de son pre une
fois par semaine, et il tait toujours reu avec autant d'gards que
d'estime et d'amiti.

En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa  lui
demander s'il tait vrai que Mme de Tencin lui et fait dire par un ami,
quand il eut acquis une grande clbrit, qu'elle serait charme de
le voir: Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de
semblable.--Cependant, monsieur, on vous prte dans cette occasion une
rponse trs fire  une mre qui, jusqu' votre clbrit, ne vous
avait pas donn un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes
applaudir  votre refus comme  un juste ressentiment.--Ah! me dit-il,
jamais je ne me serais refus aux embrassements d'une mre qui m'aurait
rclam; il m'et t trop doux de la recouvrer.

Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien  Astuc, son
mdecin. On prtendit que c'tait un fidicommis et que le bien devait
passer  d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reu; il disait qu'elle
aimait beaucoup Astuc et que, quant  lui, il tait bien sr qu'elle
n'avait pas plus pens  lui  sa mort que pendant sa vie.

L'ducation des pupilles du cardinal tait complte et brillante. Cent
livres par an leur taient accordes pour leur entretien et menues
dpenses: une _acadmie_ annexe au collge devait leur enseigner
l'quitation, l'escrime et la danse. L'Universit de Paris, excutrice
des volonts du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer.
D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manires et ne les
connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes tudes. La famille
de Destouches, heureuse sans doute de ses succs, ne cessa jamais de
veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Facult
des arts. A la fin de l'anne 1735, le jeune colier, g de dix-huit
ans, fut reu bachelier s arts. Il est inscrit sous le nom de
Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches
perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la rclamation du candidat
Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille
veut lui imposer. Une note du recteur du collge des Quatre-Nations
atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une mme personne et l'un des
plus brillants lves du collge:

_Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a
parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis
Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio
Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo
alio cognomine._

_Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem
prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna
cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim
ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum
lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris
longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui
se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc
postulat inscribi se Joannem Lerond._

Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de
Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par
une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert,
qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles.

Je proposerai une remarque au moins singulire.

L'anagramme de

BATISTE LEROND
est
D'ALENBERT, SOIT.

Il n'est pas impossible que le jeune gomtre, familier avec la thorie
des permutations, ait tourn lui-mme cette inversion assez conforme aux
habitudes de l'poque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on
le nommait ds l'enfance le chevalier Daremberg.

Les Archives nationales possdent l'inventaire aprs dcs de
Michel-Camus Destouches, commissaire gnral de l'artillerie, frre et
hritier du pre de d'Alembert. On y lit:

_Item_, une autre liasse contenant seize pices qui sont mmoires
des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et
payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir
au compte des arrrages de la pension viagre de 1 200 livres par an 
lui lgues par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.

Le testament de Louis-Camus Destouches, conserv dans l'tude de
Me Robineau, notaire  Paris, porte d'autre part: Je donne et
lgue............., plus au sieur Jean d'Arembert  prsent en pension
chez Bre, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viagre, que
je veux et entends qui lui soient rgulirement payes et par prfrence
 tous autres legs, en ayant touch les fonds de ceux  qui il
appartient, et, s'il est encore en bas ge quand je mourrai, on lui
nommera un tuteur _ad hoc_.

Que signifient ces mots, _en ayant touch les fonds de ceux  qui il
appartient_?

Le legs serait-il un souvenir de sa mre, le seul qu'il en ait jamais
reu?

Les Archives nationales possdent une lettre de d'Alembert du mois de
mars 1779, adresse au ministre de la maison du roi et commenant par
ces mots:

J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y
trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a t donn que dans
mon enfance et que j'ai toujours port depuis, mais je suis connu
de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom
vritable.

L'orthographe des noms au XVIIIe sicle avait moins de fixit
qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de considrer d'Alembert,
d'Arenbert et d'Aremberg comme trois manires d'crire le mme nom.

D'Alembert apprit au collge ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit
excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le
texte Archimde et Ptolme. On l'exera, conformment  la tradition,
 _circonduire_ et allonger des priodes et  faire brillamment des
amplifications, nom trs convenable, disait-il plus tard, non sans
quelque injustice,  noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on
pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en
amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles,
dvelopp par ses matres au collge Mazarin, n'a pas peu contribu
sans doute, n'en dplaise  d'Alembert,  ses succs comme orateur
acadmique. S'ils n'ajoutent rien  sa gloire, ils ont pu, en procurant
 ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de
sa vie.

Aprs avoir pass--c'est ainsi que lui-mme juge ses tudes--sept ou
huit ans  apprendre des mots ou  parler sans rien dire, il commena
ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'tude des choses:
c'tait la dfinition de la philosophie. On dsignait alors sous ce
nom la logique ou,  trs peu prs, ce que le matre de philosophie se
proposait d'apprendre  M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des
universaux; bien juger, par le moyen des catgories, et bien construire
un syllogisme, par le moyen des figures:

  _Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._

On se demandait si la logique est un art ou une science, si la
conclusion est de l'essence du syllogisme.

Quoique la forme prte  la comdie, ne nous persuadons pas qu'une telle
tude ne ft alors qu'une inutile et ridicule curiosit. Nul ne songe
aujourd'hui  invoquer les rgles du syllogisme, on ne le comprendrait
pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces rgles rigoureuses et
irrprochables taient connues de tous les honntes gens, il suffisait,
aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de rsoudre
_in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun
flicitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait
avoir raison.

Par le respect de ces rgles excellentes, ingnieux thormes dans la
science du raisonnement, on faisait preuve d'ducation classique, 
peu prs comme la connaissance de l'escrime ou de l'quitation faisait
paratre un lve des acadmies vraisemblablement de bonne famille.

L'ducation,  toutes les poques--on aurait grand tort de s'en
plaindre,--a joint aux connaissances rellement utiles  tous un savoir
convenu, sorte de franc-maonnerie entre ceux qui le possdent. A quoi
sert l'orthographe, sinon  dmontrer qu'on a t bien lev? En Chine,
les lettrs ont une langue  part, cela n'est ni sans intention ni sans
avantage.

La physique de Descartes enseigne pendant les annes de philosophie
convenait moins encore  l'esprit rigoureux de d'Alembert. Les
cartsiens de collge draisonnaient en termes obscurs sur des questions
mal dfinies et mal comprises; d'Alembert ne conserva de ses matres en
physique que le souvenir de paralogismes qu'il parodiait avec gaiet.

C'est en songeant  son professeur de physique qu'il avait conu l'ide
d'une antiphysique dans laquelle on expliquerait et dmontrerait, par
des raisonnements non moins plausibles que ceux de l'cole, le contraire
prcisment de la vrit.

On dirait, par exemple: _Le baromtre hausse pour annoncer la pluie_.

_Explication_.--Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus charg de
vapeurs, par consquent plus pesant, par consquent il doit faire
hausser le baromtre.

_Ce qu'il fallait dmontrer._

_L'hiver est la saison o la grle doit principalement tomber._

_Explication_.--L'atmosphre tant plus froide en hiver, il est vident
que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se
congeler jusqu' se durcir en traversant l'atmosphre.

_Ce qu'il fallait dmontrer._

Par malheur pour ces explications, les faits y sont absolument opposs.
La baisse du baromtre annonce la pluie, et la grle, en t, tombe plus
souvent qu'en hiver. Les raisons sont prfrables cependant  celles
qu'on invoquait chaque jour dans l'tude de la physique. La liste peut
s'tendre, et d'Alembert formait le projet d'y introduire tous les
phnomnes physiques.

D'autres branches d'tudes, qui rclament aujourd'hui bien du temps et
provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun rle.
Les plans d'tudes du XVIIIe sicle ne nous disent pas comment un
excellent lve, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le collge
que Charlemagne au IXe sicle avait renouvel l'empire, et qu'un saint
roi nomm Louis s'tait crois au XIIIe. On pouvait mriter tous les
prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne
et que Franois Ier y a t prisonnier de Charles-Quint. Il ne parat
pas que les gnrations instruites par cette mthode ignorassent plus
que celles d'aujourd'hui la gographie et l'histoire. L'excs du mal
tait le meilleur des remdes et l'ignorance complte le meilleur
stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les
histoires et consultaient les cartes,  leur jour et  leur heure, quand
ils en sentaient le dsir et le besoin, avec profit par consquent.
L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait
aussi laisser quelques souvenirs, mais il est  croire qu'on n'coutait
gure.

Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au sicle
prcdent, Corneille, Racine et Bossuet ont t instruits par cette
mthode; leur ignorance a t passagre. Le dsir d'apprendre est le
meilleur fruit des premires tudes. On le fait natre en exerant
l'esprit, non en fatiguant la mmoire. Quand l'ignorance devient un
ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les coliers du XVIIIe sicle en
sortant du collge ne pouvaient pas s'crier comme ceux d'aujourd'hui:
Me voil, grce  Dieu, dbarrass de mes tudes! Ils ne l'taient
pas, et c'tait un grand bien. Le but n'tait pas alors de prparer
l'lve  une profession librale, moins encore  un examen, on lui
livrait la source, c'tait  lui d'y boire et d'apprendre, aprs son
entre dans le monde, suivant ses besoins et son zle, les vrits
utiles ou utilisables. Le collge l'y prparait par l'tude des bonnes
lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec
les honntes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en crire au
besoin, en donnant  son esprit la politesse commune  tous les temps et
 toutes les nations. Deux conditions sont ncessaires, on ne saurait le
nier: la premire est de connatre les choses; la seconde est de savoir
parler, raisonner et crire sur celles que l'on a apprises.

La premire n'est pas la plus importante; elle s'apprend  tout ge. Si
la seconde  vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer
toujours.

Jean Lerond, aprs avoir subi l'examen du baccalaurat es arts, suivit
pendant deux annes les leons de l'cole de droit. Il s'inscrivit pour
les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrire et Rousseau. On
lit sur les registres dix mentions relatives  d'Alembert. Il suffira
d'en citer une:

_Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et
Legendre, octob. 1736 die ultimo._

Dans le registre intitul _Registrum supplicantium pro assequendis
gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738_, _supplicaverunt pro examine gallico:
Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche,
Bernard._

D'Alembert, licenci en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit
lui promettait de grands succs, mais la profession ne lui plaisait pas.
Il n'aurait accept que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut
se garder d'en valuer le nombre  la moiti de celles qui se plaident.
Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait
raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200
livres de rente, il vivait chez sa mre adoptive, heureux d'apporter
dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la scurit.
Jamais le Palais ne le vit  la barre. Il voulut tudier en mdecine.
Lui-mme l'a racont, mais son passage  la Facult n'a pas laiss de
traces.

Les professeurs du collge Mazarin, presque tous prtres, se faisaient
aimer de leurs lves. Jansnistes ardents, ils servaient volontiers de
directeurs  leurs consciences et de guides  leurs premiers pas dans le
monde.

Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs
livres de dvotion l'ennuyrent, ils s'y attendaient: on lui prta les
livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes.
D'Alembert, effray de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la
haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa rpugnance,
devint l'adversaire, bientt l'ennemi de ceux qui le lui prsentaient.
Les invectives, dans les discussions thologiques, en 1736, allaient
jusqu' la fureur. Jansnistes et jsuites, pour l'attaquer ou pour la
dfendre, faisaient de la bulle _Unigenitus_ l'essentiel de la religion
et la pierre de touche de la foi.

Les pamphlets succdaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il
s'en est vant, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prtait, la
polmique la plus violente occupait une grande part de son temps.

Le livre du pre Quesnel: _Rflexions sur le Nouveau Testament_ avait
t l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destine de ce
livre est singulire. Publi en 1671, on le recommandait dans plusieurs
diocses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus difiant
de la foi, tir des pures sources de l'criture et de la tradition. Son
succs pendant un quart de sicle s'accroissait sans cesse. L'archevque
de Paris, crit Bossuet qui l'approuve, tant encore vque de Chlons,
crut trouver dans ce livre un trsor pour son glise. Le pieux vque,
aprs l'avoir revu et annot, l'adressa aux curs, aux vicaires et aux
autres ecclsiastiques de son diocse pour servir de matire  leurs
instructions. Les _Rflexions du pre Quesnel_ taient reues avec
avidit et dification, les libraires ne pouvaient suffire  la dvotion
des fidles; chaque mois voyait natre une dition nouvelle.

Il suffisait, si nous en croyons le tmoignage de Bossuet, de lire le
livre des _Rflexions morales_ pour y trouver, avec le recueil des
plus belles penses des saints, tout ce qu'on peut dsirer pour
l'dification, pour l'instruction et pour la consolation des fidles.

Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations
cachaient le poison jansniste.

Les jsuites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion
anima leur zle. La question fut porte  Rome. On s'y partagea comme 
Paris. La dcision sans appel de la bulle _Unigenitus_ ordonna enfin, en
1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et
les plus tenaces qui furent jamais. Un livre difiant et orthodoxe
pendant quarante ans tait interdit. Les maximes et les conseils que
les jsuites eux-mmes avaient eus en vnration devenaient, sur leur
insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions
d'autant plus coupables que le venin y tait plus cach.

Il l'tait extrmement, et beaucoup de fidles, une grande partie mme
du clerg, habitus  en nourrir leur esprit, refusrent de changer de
rgime. La guerre fut dclare et troubla la France pendant plus d'un
demi-sicle. Quarante ans aprs la publication de la bulle, le nombre
des lettres de cachet lances  son occasion dpassait quarante mille.
Du haut en bas, la socit tait divise. On tait _appelant_ ou _non
appelant_; les plus ardents taient _rappelants_; les non communiquants
refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le _silence
respectueux_ tait blm de tous, le mpris prodigu  ceux qui
pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le
_tolrantisme_ fltri comme une faiblesse ou dnonc comme un crime.
Pour dlivrer la vrit retenue dans l'injustice, chacun se faisait
gloire de devenir une _ville forte_, une _colonne inbranlable_ et un
_mur d'airain_. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confi
ses souliers  un dcrotteur ou sa malle  un commissionnaire sans
prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en
encourageant l'indiffrence d'un non appelant ou l'erreur criminelle
d'un partisan de la bulle.

Il fallait tre jansniste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort
oubli, disait: Entre Dumarsais et moi la diffrence est grande:
Dumarsais est athe jansniste, et moi je suis athe moliniste.

Quoique la bulle ft de 1713, au moment o d'Alembert quitta le collge,
en 1735, la polmique redoublait de violence. Les gurisons du cimetire
de Saint-Mdard sur le tombeau du diacre Pris accroissaient l'ardeur
fanatique des jansnistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour
eux.

On discutait sur les limites de l'observance due  la cour de Rome:
s'tend-elle aux questions de fait? Le problme, comme au temps de
Pascal, avait deux solutions opposes, videntes chacune pour ceux qui
l'adoptaient. Pour se faire une ide de l'acharnement des partis, il
faut les laisser parler.

La charit chrtienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans
se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la
vrit, descendent tout vivants dans l'Enfer?

Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois
condamner cent une vrits qui sont l'lixir de la tradition, l'abrg
du christianisme, le rempart de l'glise, le fondement de la religion,
dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle
est visiblement subreptice et porte tous les caractres de la plus
pernicieuse nouveaut.

C'est sur ce ton que, par des milliers de pamphlets se rpondant comme
les voix d'un choeur d'anathmes, les partis, pendant un quart de
sicle, se maudissent, se dchirent et s'insultent. Pour ceux qui
prendraient intrt au fond, ils sont rares aujourd'hui, il serait
malais de les instruire. Pour voir ce venin si bien cach et comprendre
ces subtiles distinctions, il faut regarder de prs et avoir de bons
yeux.

  Quand Dieu veut sauver l'me, en tout temps, en tout lieu,
  L'invitable effet suit le vouloir de Dieu.

L'innocence de ces deux vers semble galer leur platitude. C'est une
dangereuse erreur: ils contiennent deux hrsies condamnes par la
bulle.

Dans les miracles accomplis sur le tombeau d'un appelant, le bienheureux
Pris, les jsuites n'accordaient aucun sujet de triomphe  leurs
adversaires.

Il fallait avant tout dfinir le mot miracle. Comment esprer sans cela
une argumentation solide? Un miracle, disaient-ils, doit tre instantan
et complet. Tout ce qui vient de Dieu a d'abord sa perfection. Ses
oeuvres sont acheves suivant la force du terme. C'est une vrit dont
Mose nous est garant. Quelque chose que Dieu fasse, il est impossible,
dit le Sage, d'y ajouter ou d'en retrancher.

Oserait-on prtendre qu'il est impossible d'ajouter  une gurison
imparfaite? Elle n'est donc pas l'oeuvre de Dieu.

Satan, le pre du mensonge, qui remue le ciel et la terre pour susciter
des ennemis  Dieu parmi les hommes, ne peut-il pas aussi faire des
miracles? On n'en peut pas chrtiennement douter. Les malfices
sont constants, les histoires en sont remplies, les confessions des
malfaiteurs en font foi, les arrts des cours souveraines le confirment.
Mais le dmon n'a pas la toute-puissance, il essaye, il ttonne, il s'y
reprend  plusieurs fois. Entre sa folle malice et la sage bont de
Dieu, la distinction devient facile.

Les malades guris  Saint-Mdard, aprs avoir ajout neuvaines sur
neuvaines, ne peuvent tre, suivant cette doctrine, que des imposteurs
ou des dmoniaques. Un paralytique jette ses bquilles sur le tombeau du
diacre, et rentre  pied chez lui, mais _en boitant_. Ce n'est pas Dieu
qui fait ainsi les choses  demi, le miracle est un pige, l'apparente
promesse une menace, et les convulsions qui la prcdent, les effets,
dans ce lieu maudit, de la rage et de la furie du dmon. Il n'est rien
de mieux fond sur les critures.

N'a-t-il pas t dit dans l'Apocalypse: _Vae terrae et mari, quia
descendit diabolus ad vos habens iram magnam!_

A ces preuves en apparence si solides on opposait l'vidence des faits.

La premire oeuvre de Dieu a t la production du chaos, et la terre fut
d'abord sans beaut, afin que l'on apprt que toute crature ne devient
parfaite qu' mesure que Dieu l'enrichit.

L'enfant ressuscit par lie ne l'a t qu'aprs que le prophte se fut
tendu trois fois sur lui. Le mme prophte, le texte est formel, a
envoy sept fois son serviteur avant que la pluie promise  Achab et
commenc  tomber. lise s'est couch sept fois sur l'enfant de la
Sunamite, il a frapp sept fois le Jourdain. Naaman, qu'il envoya au
Jourdain, s'y est baign sept fois conscutives, et Ezchias, personne
ne l'ignore, n'a t guri que _le troisime jour_; si Dieu et voulu le
gurir subitement, on ne lui aurait pas promis comme une grande grce
qu'il irait au temple dans trois jours. Comme dans l'antiphysique de
d'Alembert, les faits dmentent la thorie.

Cette thorie d'ailleurs suppose ce qui est en question.

Les maladies du corps sont l'image des maladies de l'me, c'est--dire
des pchs; les gurisons miraculeuses que Dieu opre des maladies du
corps sont l'image de celles qu'il opre dans nos mes.

La consquence est vidente: Dieu quelquefois convertit un pcheur en un
moment par un coup extraordinaire de sa grce, mais cela arrive aussi
rarement dans cette lie des sicles, qu'il arrivait frquemment dans
l'glise naissante.

Dans les efforts que fait un pcheur pour rompre ses liens et ses
mauvaises habitudes, l'me souffre des espces de convulsions dont
celles des corps malades dans le cimetire de Saint-Mdard ne sont
aujourd'hui que l'image.

Le pre Quesnel a dit:

On ne sait ce que c'est que le pch et la vraie pnitence, quand on
veut tre rtabli d'abord dans la possession des biens dont le pch
nous a dpossds et qu'on ne veut pas porter la confusion de cette
sparation; et l-dessus les deux partis triomphaient, car cette
maxime, accepte par les appelants et favorable aux miracles lentement
accomplis, est la quatre-vingt-huitime proposition condamne par la
bulle.

Les miracles du dmon sont des crimes. Ceux qui en profitent mritent la
mort, et la responsabilit s'tend fort loin.

Toute la postrit d'Aman fut pendue comme lui, et les enfants des
accusateurs de Daniel furent jets avec eux dans la fosse aux lions.

La peine est porte plus loin parmi les Chinois: les mandarins sont
dposs en mme temps que leurs parents sont punis lorsqu'il se consomme
quelque grand crime, comme quand les enfants ont dit des injures  leurs
pres. Sur ce pied, la punition des convulsionnaires irait bien loin,
puisque leur tat criminel est injurieux  Dieu, le pre de tous les
chrtiens.

L'ironie est une arme puissante. On lisait beaucoup en 1735 _Cartouche,
ou le Sclrat sans reproche par la grce du pre Quesnel._

Cartouche est un honnte homme, un fort honnte homme, en un mot un
homme irrprochable, et ceux qui en jugent autrement sont obligs en
conscience d'abjurer le pre Quesnel ou de faire rparation  Cartouche.
Pourquoi le blmer? Pouvait-il, si la grce lui a manqu, se dfendre
des crimes dont il tait tent? car les commandements sont impossibles 
qui les transgresse.

Un jour, dit la _Correspondance_ de Grimm, le cardinal de Rochechouart,
ambassadeur de France  Rome, entre chez le pape Benot XIV avec un
visage fort allong: Eh bien, qu'y a-t-il, monsieur l'ambassadeur? lui
dit-il.--Je viens de recevoir la nouvelle, lui dit l'ambassadeur, que
l'archevque de Paris est de nouveau exil.--Et toujours pour cette
bulle? demande le pape.--Hlas! oui, Saint-Pre.--Cela me rappelle,
reprend le pontife, une aventure du temps de ma lgation  Bologne. Deux
snateurs prirent querelle sur la prminence du Tasse sur l'Arioste.
Celui qui tenait pour l'Arioste reut un bon coup d'pe dont il mourut.
J'allai le voir dans ses derniers moments: Est-il possible, me dit-il,
qu'il faille prir dans la force de l'ge pour l'Arioste que je n'ai
jamais lu!

C'est  Benot XIV si peu confiant dans les lumires des dfenseurs de
la bulle, que Voltaire a ddi sa tragdie de _Mahomet_, pour l'examen
de laquelle, par une fantaisie singulire de M. d'Argenson, d'Alembert
avait t pour une fois transform en censeur.

Benot XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal
comprises par les plus ardents s'agitait dj la prtention de penser
librement. Les jansnistes n'en convenaient pas, mais les jsuites
montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en prfrant la
persuasion de chacun  toute autorit visible, on fait de l'glise une
rpublique o le scepticisme doit triompher. Les pres fondaient de
grandes esprances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant lve
faire un ennemi des jsuites. Leur pieux dsir eut un succs complet,
mais ils dpassrent le but, et d'Alembert devint galement hostile aux
deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture,
qu'il serait injuste d'appeler thologique, une rpugnance mle de
colre, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles
sacres, troublaient la tranquillit des citoyens et la paix des
esprits.

D'Alembert aimait  rire. Les histoires de convulsionnaires, premier
aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me
permettra cependant, dans la _Vie du diacre Pris_ condamne au feu par
l'Inquisition et solennellement brle  Rome, de signaler une anecdote
fort oublie et cependant devenue clbre. Labiche en a fait le sujet
de sa charmante pice _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Bien peu de nos
contemporains, en l'applaudissant au thtre du Palais-Royal, y ont
souponn une rminiscence des convulsionnaires de Saint-Mdard.

Le diacre Pris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile,
vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait.
Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune suprieure  ses
besoins. Sa conscience timore se reprochait chaque jour des faiblesses
qu'il tait seul  apercevoir.

Un prtre du diocse d'Orlans s'tait rendu clbre par son humeur
frondeuse et son caractre difficile. Il avait dans plusieurs paroisses
apport la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jansnisme et
condamn par son vque, il tait tomb dans la pauvret. Le bon diacre
lui offrit l'hospitalit avec l'injonction formelle de tout observer
dans la maison et d'tudier, sans craindre l'indiscrtion, les
imperfections et les pchs de son hte. Pris couchait sans draps et
vivait de lgumes. En change de cette maigre chre, la tche impose
 son surveillant tait facile. Le saint homme pchait rarement. La
situation tait celle de Machavoine chez Chiffonet. Le dnouement fut
le mme; un jour vint o le diacre,  bout de patience, s'cria:
Vritablement, il va un peu loin!

Les livres jansnistes prts  d'Alembert contenaient peu d'histoires
de ce genre; il s'en dgota bien vite. Pendant ses tudes de mdecine
comme  l'cole de droit, d'Alembert s'exerait aux mathmatiques.
Les leons lmentaires reues au collge taient excellentes, et un
souvenir reconnaissant est d  son matre M. Caron.

Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathmatiques
comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour
le dcider  se sparer pour un temps de ses livres de science. Il les
porta chez un ami, chez Diderot peut-tre. La mdecine restait sa seule
tude, mais la gomtrie, quoi qu'il ft, le divertissait sans cesse.
Les problmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, mme
volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficult l'arrtait, allait
chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La
maladie tait sans remde: il l'accepta comme un bonheur. La mdecine
fut abandonne; les problmes, rsolus sans scrupule, furent discuts
avec persvrance. D'Alembert,  l'ge de vingt ans, avait, sans rien
rver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand
gomtre.




                             CHAPITRE II

                 D'ALEMBERT ET L'ACADMIE DES SCIENCES

D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant  ses premiers travaux,
crivait avec motion: Les mathmatiques ont t pour moi une
matresse!

Cette matresse, quoique souvent nglige, ne l'a jamais trahi. Le temps
pendant lequel des succs sans clat couronnaient des travaux sans
ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regrett. Sous
le modeste toit de celle qui lui servait de mre, il trouvait la
tranquillit ncessaire  ses profondes recherches. En se rveillant
dans sa petite chambre mal are, et de laquelle on voyait trois aunes
de ciel, il songeait avec joie  la recherche commence la veille et qui
allait remplir sa matine, au plaisir qu'il allait goter le soir au
spectacle, et, dans les entr'actes des pices, au plaisir plus grand
encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde--je veux
dire les socits brillantes dans lesquelles d'Alembert devait tre
bientt recherch et admir tait pour lui sans attrait; il ne le
connaissait ni ne le dsirait.

Quelques amis, dont quelques-uns devinrent clbres ou illustres,
formaient sa socit habituelle. Le profond gomtre tait cit comme le
plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous.

La premire communication de d'Alembert  l'Acadmie des sciences est
du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque
relative  un passage d'un livre classique alors, l'analyse dmontre
du pre Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'crire sans travail
en marge de son exemplaire. Clairaut, nomm rapporteur, loua avec
bienveillance le jeune gomtre de vingt et un ans pour son exactitude
et son zle.

Un an aprs, en 1740, d'Alembert aborde la mcanique des fluides. Il
vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgr
les progrs ou, pour mieux dire,  cause des progrs de la science,
reculeraient devant les difficults qu'il accumule. Il tudie la
rfraction d'un corps solide lanc obliquement dans un liquide.
Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup
de savoir et y loue beaucoup d'habilet.

Trois mmoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugs dignes, non plus
que les prcdents, de figurer dans ses opuscules imprims, confirmrent
l'opinion trs favorable qu'il avait su ds le premier jour donner de
ses talents.

Sans attendre d'autres titres  la confiance des gomtres, le 1er mars
1741,  l'ge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander  l'Acadmie
des sciences une place d'_associ_ devenue vacante. On dbutait
habituellement par le titre d'_adjoint._ L'Acadmie prfra Lemonnier,
qui, depuis cinq ans dj, avait franchi ce premier pas de la carrire
acadmique.

La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint:
d'Alembert la demanda. L'Acadmie nomma l'abb de Gua. Vaincu une
troisime fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin
nomm, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il tait
g de vingt-quatre ans.

L'extrme jeunesse des candidats proposs au choix du roi pourrait
surprendre. Lemonnier, prfr  d'Alembert lors de sa premire
candidature, tait entr  l'Acadmie  l'ge de vingt et un ans,
Clairaut  dix-huit ans; Lacaille, g de vingt-huit ans, tait un
candidat dj mr.

Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Acadmie s'ouvrent
avant leur trentime anne sont fort rares. L'avantage accord  nos
anciens ne rvle ni des gnies plus prcoces, ni des efforts plus
heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis
autrefois comme adjoints ou mme comme associs de l'Acadmie, ne
porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit
d'assister aux sances et d'y demander la parole: rien de plus; ils ne
votaient pas dans les lections. Les pensionnaires, seuls pensionns
comme l'indique leur nom, se partageaient les jetons de prsence.
L'tude des procs-verbaux suffirait pour fournir une de ces preuves
dont l'histoire souvent doit se contenter. En relevant pour plusieurs
annes le nombre des signatures, j'ai trouv, pour toutes, les
pensionnaires plus exacts que leurs jeunes confrres. La consquence
est vidente; la probabilit ne peut se calculer, mais la vraisemblance
n'est pas contestable.

En ralit, les adjoints louchaient les jetons de prsence, qui taient
de deux francs, dans un cas seulement, celui de l'enterrement d'un
confrre.

D'Alembert fut promu en 1746 au rang d'associ gomtre. On lit sur les
registres,  la date du 26 fvrier 1746:

MM. d'Alembert et Blidor obtiennent la majorit des voix pour la place
d'associ gomtre vacante par la promotion de Lemonnier  celle de
pensionnaire astronome.

Deux pages plus loin:

Le roy a choisi M. d'Alembert pour la place d'associ gomtre.

D'Alembert, par une faveur spciale et fort rare, avait obtenu en
1745, tant encore adjoint, une pension de 500 livres sur les fonds de
l'Acadmie.

Le 7 avril 1756, d'Alembert figure encore parmi les associs. Le 10
avril 1756, sans qu'aucune mention soit faite d'une nomination, il est
inscrit au nombre des pensionnaires.

Le 8 mai 1756, le comte d'Argenson crit:

Je vous donne avis que le roy dsire qu'il soit incessamment procd 
l'lection  la place d'associ qui vaque  l'Acadmie des sciences par
la promotion de M. d'Alembert  celle de pensionnaire surnumraire.

M. de Parcieux est nomm.

C'est seulement en 1765 que d'Alembert, plus de vingt ans aprs son
entre  l'Acadmie, changea le titre de pensionnaire surnumraire pour
celui de pensionnaire titulaire, et fut enfin mis en possession de tous
les avantages et de tous les droits accords aux membres de l'Acadmie
des sciences.

Le trait de dynamique de d'Alembert, publi en 1743, plaa
immdiatement son auteur au nombre des premiers gomtres de l'Europe.
La matire, difficile et nouvelle, tait traite de main de matre. Le
livre de d'Alembert, aujourd'hui rarement consult, fait poque dans
l'histoire de la mcanique. Lagrange, un demi-sicle plus tard, crivant
avec lgance et profondeur l'histoire de la science qu'il transformait
de nouveau, dit en parlant du livre de d'Alembert:

Le trait de dynamique de d'Alembert, qui parut en 1743, mit fin 
ces espces de dfis, en offrant une mthode directe et gnrale pour
rsoudre ou du moins pour mettre en quations tous les problmes de
dynamique qu'on peut imaginer. Cette mthode rduit toutes les lois
du mouvement des corps  celle de leur quilibre et ramne ainsi la
dynamique  la statique. Ramener la dynamique  la statique! Le
progrs accompli par d'Alembert se rsume en effet par ces paroles, qui
malheureusement, pour qui n'a pas approfondi la question, ne peuvent
avoir aucun sens; incomprhensible pour les uns, la phrase, dans sa
concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement--il
faut appeler sur ce point l'attention--de la mise du problme en
quations. La rsolution de ces quations par des mthodes qui varieront
d'un cas  l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La
statique fait connatre les conditions de l'quilibre. Qu'ont-elles de
commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le comprendre,
nous considrons le cas le plus simple, celui d'un point matriel isol,
les deux problmes restent entirement distincts. On peut approfondir
les conditions d'quilibre sans avoir fait un pas dans l'tude du
mouvement; la dpendance mutuelle des deux thories n'existe que pour
les _systmes_ dans lesquels les points lis les uns aux autres sont
rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est celui du pendule.
Le pendule simple, form par un _point_ pesant oscillant  l'extrmit
d'un fil dpourvu de masse, est une abstraction mathmatique; c'est le
plus simple des _systmes_. Le point n'est pas libre; il ne peut quitter
le cercle dont l'extrmit fixe du fil est le centre. Le pendule
compos, dans lequel oscille une masse do dimensions apprciables
suspendue  une tige pesante comme elle, prsente un second cas,
beaucoup moins simple. Si chaque point tait libre, il oscillerait
d'autant plus vite qu'il serait plus rapproch du centre; il ne peut en
tre ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine oscillent dans le
mme temps. Les points se font des concessions, ils y sont forcs. Ceux
d'en bas iront plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils
taient seuls. Les liaisons, pour imposer ces changements, font natre
des forces, et ces forces doivent tre introduites dans les quations du
problme; elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant
d'Alembert avaient rencontr ce problme, dont la solution pralable
semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au
dtail, ce qui serait impossible, nous rduirons la grande dcouverte de
d'Alembert  la remarque qui lui sert de base.

Le systme, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le
dfinissent, est capable de produire certaines forces. _Ces forces sont
les mmes dans l'tat d'quilibre et dans l'tat de mouvement._ Les lois
de la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent
un rle, et, par cette tude antrieure, le problme auxiliaire, si
difficile en apparence, se trouve rsolu d'avance ou, pour mieux dire,
lud.

Dans le discours prliminaire qui prcde le trait de mcanique,
apparaissent pour la premire fois quelques-unes des qualits qui
devaient appeler si souvent d'Alembert loin du thtre de ses premiers
succs. On rencontre dj l'crivain habile et le philosophe hardi
qui ose aborder les questions les plus hautes, discutant le degr de
certitude de toute vrit accepte.

Les questions les plus abstraites, celles que le commun des hommes
regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent, dit-il, celles qui
portent avec elles une plus grande lumire. L'obscurit semble s'emparer
de nos ides  mesure que nous examinons dans un objet plus de
proprits sensibles; l'impntrabilit ajoute  l'ide d'tendue
semble ne nous offrir qu'un mystre de plus; la nature du mouvement est
une nigme pour les philosophes; le principe mtaphysique des lois de
la percussion ne leur est pas moins cach; en un mot, plus ils
approfondissent l'ide qu'ils forment de la matire et des proprits
qui la reprsentent, plus cette ide s'obscurcit et parat vouloir leur
chapper, plus ils se persuadent que l'existence des objets extrieurs,
appuye sur le tmoignage quivoque de nos sens, est ce que nous
connaissons le moins imparfaitement encore.

D'Alembert aborde dans son discours une question fort clbre alors
et que les gomtres, qui peuvent seuls approfondir la discussion,
rsolvent tous aujourd'hui, sans, il est vrai, s'en inquiter beaucoup,
dans un sens oppos  celui qu'il adopte. Les lois de la mcanique
sont-elles des vrits ncessaires ou contingentes? Peut-on, en d'autres
termes, par le seul raisonnement et en dehors de toute exprience,
dmontrer les principes de la science et dcouvrir les lois du
mouvement? Pour fixer nos ides sur cette question, il faut, dit
d'Alembert, d'abord la rduire au seul sens raisonnable qu'elle puisse
avoir. Il ne s'agit pas de dcider si l'auteur de la nature aurait pu
lui donner d'autres lois que celles que nous observons; ds qu'on admet
un tre intelligent et capable d'agir sur la matire, il est vident que
cet tre peut  chaque instant la mouvoir et l'arrter  son gr, ou
suivant des lois uniformes, ou suivant des lois qui soient diffrentes
pour chaque instant et pour chaque partie de matire; l'exprience
continuelle de notre corps nous prouve assez que la matire, soumise 
la volont d'un principe pensant, peut s'carter dans ses mouvements de
ceux qu'elle aurait vritablement si elle tait abandonne  elle-mme.
La question propose se rduit donc  savoir si les lois de l'quilibre
et du mouvement qu'on observe dans la nature sont diffrentes de celles
que la matire abandonne  elle-mme aurait suivies.

Cette seule manire raisonnable de poser la question semble, il faut
l'avouer, bien singulire, et l'ide de considrer la matire abandonne
 elle-mme et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire des
caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot
dispos  carter partout et toujours, dt-il ne rien rester, les
arguments puiss dans une telle considration.

Lorsque Lagrange dclare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre
les gomtres aux problmes difficiles proposs par dfi, si le lecteur
suppose que la thorie du mouvement, trop bien connue, n'tait plus
digne de servir d'preuve, il a trs mal compris l'assertion. Descartes,
parlant de sa grande dcouverte, l'analyse applique  la gomtrie,
dclare, non sans orgueil et mme avec plus d'orgueil qu'il n'est
permis, qu'il se dispense de rsoudre les problmes auxquels sa mthode
est applicable, pour laisser  ses descendants le plaisir facile de s'y
exercer. Pour la gomtrie, comme pour la mcanique, l'assertion est
trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a procd ainsi. Plus une
mthode est nouvelle et fconde, plus elle tend le champ de l'inconnu.
Les difficults  vaincre pour avancer encore grandissent aux approches
des sommets, qui, pour cette raison peut-tre, ne seront jamais
atteints. D'Alembert n'a vu dans son principe qu'une voie signale 
tous et ouverte  lui-mme pour tenter de nouveaux travaux.

Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgr le succs
obtenu, ne doit tre aujourd'hui lou qu'avec rserves.

D'Alembert, en 1746, obtint le prix propos par l'Acadmie de Berlin 
l'auteur du meilleur ouvrage sur la cause des vents. Ce concours eut sur
la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en relation avec
Frdric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot
qui convienne.

Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas 
l'application.

D'Alembert n'a pas tudi le vritable mcanisme, dj connu, dans ses
traits gnraux au moins, qui explique les vents alizs soufflant sans
cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers l'ouest.
Ils sont produits par les diffrences de temprature, qui dans ces
rgions dterminent l'lvation de l'air: l'air plus froid qui le
remplace et vient des rgions borales est anim d'une moindre vitesse
de rotation et semble par consquent souffler en sens oppos au
mouvement de la terre.

D'Alembert ne parle de cette cause principale et prpondrante que pour
refuser de s'en occuper. J'avoue, dit-il, que la diffrente chaleur
que le soleil rpand sur les parties de l'atmosphre doit y exciter des
mouvements; je veux mme accorder qu'il en rsulte un vent gnral qui
souffle toujours dans le mme sens, quoique la preuve qu'on en donne ne
me paraisse pas assez vidente pour porter dans l'esprit une lumire
parfaite; mais si on se propose de dterminer la vitesse de ce vent
gnral et sa direction dans chaque endroit de la terre, on verra
facilement qu'un pareil problme ne peut tre rsolu que par un calcul
exact; or les principes ncessaires pour ce calcul nous manquent
entirement, puisque nous ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur
agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air: cette
dernire raison est plus que suffisante pour nous dterminer  faire ici
abstraction de la chaleur solaire, car, comme il n'est pas possible de
calculer avec quelque exactitude les mouvements qu'elle peut occasionner
dans l'atmosphre, il faut ncessairement reconnatre que la thorie des
vents n'est susceptible d'aucun degr de perfection de ce ct-l. Ces
lignes contiennent une dclaration de principes bien dangereuse pour les
progrs de la physique. Bien loign de vouloir approfondir les causes
caches, d'Alembert n'accepte que des problmes bien nets et bien purs,
dont l'nonc permette une solution exacte et acheve; non content de
ngliger ce qui est petit et sans influence sensible, il carte avec
ddain tout ce qui, lui semblant mal connu et mal dtermin, diminue la
prcision et la beaut du problme. C'est la mme tendance qui plus tard
et dans un autre ordre d'ides devait le conduire  restreindre, jusqu'
l'annuler, le champ de la mtaphysique et de la philosophie.

Malgr l'habilet qu'il y dploie, l'insuffisance de la thorie de
d'Alembert est visible d'ailleurs au premier coup d'oeil: la grandeur
et la direction actuelle des vents dpendraient en effet, suivant elle,
aujourd'hui encore, de l'tat initial des couches atmosphriques, sans
que les frottements et les chocs renouvels depuis le commencement du
monde en aient dissip l'influence. Le prix accord  d'Alembert fut-il
donc le rsultat d'une mprise, et le titre de membre de l'Acadmie de
Berlin tait-il immrit? Il y aurait grande injustice  le croire. Dans
l'ouvrage sur la cause des vents on reconnat  chaque page le grand
gomtre profondment instruit de la science du mouvement et
capable d'ouvrir des voies nouvelles. De tels essais prcdent
les chefs-d'oeuvre et les prparent, parce qu'ils perfectionnent
l'instrument des recherches en enseignant  le manier avec plus
d'lgance et de sret.

D'Alembert, suivant les consquences de son principe de dynamique, en a
fait l'application  la thorie de la prcession des quinoxes, et son
livre sur ce sujet difficile suffirait pour le rendre immortel.

Les ples de la terre,  moins de chocs que rien ne fait prvoir dans
l'avenir et que rien ne prouve dans le pass, sont immobiles  la
surface; ceux du ciel, au contraire, se dplacent sans cesse par rapport
aux toiles fixes. C'est la grande dcouverte d'Hipparque. Le ple,
autour duquel semble tourner le ciel, parcourt un petit cercle dont le
rayon mesure 23 1/2 et, s'avanant de 50" environ par an, en fera le
tour en vingt-six mille ans. L'quateur, perpendiculaire  la ligne des
ples, tourne ncessairement avec elle; en vertu de cette rotation, il
coupe le plan cliptique, qui est fixe, en des points variables.
Ces points sont les quinoxes, qui comme le ple, par consquent,
accompliront leur rvolution en vingt-six mille annes.

Les observations astronomiques confirment la prdiction hardie du
grand astronome de l'antiquit. Les sicles succdent aux sicles et
l'quinoxe continue sa marche uniforme. Quelle force produit et rgle
son mouvement? La question pour Kpler n'aurait pas eu de sens. Heureux
et fier de pntrer le mcanisme du monde, il n'avait pas l'audace de
chercher les causes. Newton a rvl le ressort; c'est  la mcanique 
en chercher les effets. La terre chaque anne tourne autour du soleil.
C'est qu'elle est attire par lui; sans cette attraction insuffisante
 les runir, anims par les vitesses acquises, les deux corps
s'loigneraient indfiniment. Le soleil, en attirant la terre, n'est
pas la cause de la rotation qui produit les jours et les nuits; il ne
pourrait, si la terre tait homogne et sphrique, ni l'acclrer ni la
ralentir. Mais sur un globe aplati et htrogne l'action est dvie et,
ne s'exerant pas exactement vers le centre, produit une rotation qui
dplace chaque jour d'une quantit inapprciable aux observations la
position de l'axe du monde. Newton a signal cette cause inconteste
du phnomne. D'Alembert l'a soumise au calcul. coutons Laplace, en
pareille matire le grand juge. La dcouverte de ces rsultats, dit-il
aprs avoir expliqu le dtail du phnomne, tait au temps de Newton
au-dessus des moyens de l'analyse et de la mcanique; il fallait en
inventer de nouveaux. L'honneur de cette invention tait rserv 
d'Alembert. Un an et demi aprs la publication de l'crit dans lequel
Bradley prsenta sa dcouverte, d'Alembert fit paratre son trait de la
prcession des quinoxes, ouvrage aussi remarquable dans l'histoire de
la mcanique cleste et de la dynamique, que l'crit de Bradley dans les
annales de l'astronomie.

D'Alembert en suivant sa voie devait rencontrer les plus grands
problmes de la mcanique cleste. Les questions depuis Newton taient
nettement poses, et nul mieux que lui n'tait prpar  la lutte. Le
trait de dynamique de d'Alembert est l'annonce et en quelque sorte le
prologue de la mcanique analytique, chef-d'oeuvre de Lagrange. Les
crits de d'Alembert sur le systme du monde forment un trait de
mcanique cleste dans lequel Laplace, qui l'a loyalement reconnu, a
largement et fructueusement puis. D'Alembert a repris la thorie de la
lune esquisse seulement par Newton. Le problme appartenait  tous; si
Clairaut et Euler, en l'abordant en mme temps que lui, y ont rencontr
les mmes succs, il faut se garder d'en conclure qu'il ft facile.
Newton y avait chou, et les forces runies des trois nouveaux
athltes ont laiss  leurs successeurs un vaste champ  parcourir.
Les observations se perfectionnent; aprs les degrs sont venues les
minutes, aprs les minutes les secondes, et aujourd'hui les diximes de
seconde. Les calculateurs prtendent tout expliquer et y russissent;
c'est en astronomie surtout que les dtails sont la pierre de touche des
thories. L'accord dans la thorie de la lune n'a pas t immdiat, et
l'observation, en dmentant d'abord le calcul, a veill de grandes
motions et provoqu d'ardentes discussions.

Diderot ne faisait qu'en rire et, sans rien entendre  la question, se
faisait lire en la discutant. Ce qu'il y a d'utile en gomtrie peut,
disait-il, s'apprendre en six mois. Le reste est de pure curiosit.

Cela est vrai sans doute. Mais la posie, la peinture, la mtaphysique
et bien d'autres produits de l'activit humaine sont aussi de pure
curiosit; si l'on doit pour cela les envelopper dans un mme ddain,
la barbarie deviendra l'idal des sages et le voeu des gens senss. Il
n'existe dans la nature, ajoute Diderot, ni surface sans profondeur, ni
ligne sans largeur, ni point sans dimensions, ni aucun corps qui ait
cette rgularit hypothtique du gomtre Ds que la question qu'on lui
propose le fait sortir de ses suppositions, ds qu'il est forc de faire
entrer dans la solution d'un problme l'valuation de quelques causes ou
qualits physiques, il ne sait plus ce qu'il fait.

Si le calcul s'applique si parfaitement  l'astronomie--c'est toujours
Diderot qui parle---c'est que la distance immense  laquelle nous sommes
placs des corps clestes rduit leurs orbes  des lignes presque
gomtriques. Mais prenez le gomtre au toupet et approchez-le de la
lune d'une cinquantaine de diamtres terrestres: alors, effray du
balancement norme et des terribles alternatives du globe lunaire, il
trouvera qu'il y a autant de folie  lui proposer de tracer la marche de
notre satellite dans le ciel que d'indiquer celle d'un vaisseau dans nos
mers quand elles sont agites par la tempte.

L'imagination de Diderot le sert mal. Les gomtres ont depuis le trait
de d'Alembert perfectionn sans cesse les calculs dont il a nettement
donn le principe. Glairaut et Euler ses contemporains, Lagrange et
Laplace, et, aprs eux, Plana, Damoiseau, Hansen, Delaunay et Adams
ont inscrit leurs noms dans l'histoire de la science en consacrant de
nombreuses annes  perfectionner et  refaire cette thorie rebelle aux
formules. La longueur des calculs dpasse toute prvision et s'accrot
sans cesse. Pour l'astronome aujourd'hui tout est fait, rien n'est
bauch pour le gomtre.

Un problme trs connu et par comparaison trs facile donnera la clef
de l'nigme. La quadrature du cercle est en gomtrie comme la pierre
philosophale en chimie, la chose impossible; les ignorants seuls osent
la chercher, et quand ils l'ont pniblement trouve, il leur faut
de nouveau de longs efforts pour dcider un savant vritable  leur
montrer, en entrant au dtail, l'illusion de leur dcouverte. Les
acadmies depuis longtemps rejettent avec ddain, sans en avoir pris
connaissance, toute annonce d'une solution nouvelle. Le problme est
class comme insoluble. Archimde l'a rsolu pourtant, prcisment comme
d'Alembert a rsolu celui du mouvement de la lune, et, depuis deux mille
ans, quiconque ne se contente pas de l'exactitude acquise peut, sans
effort d'esprit, trouver, autant qu'il lui plat, de nouveaux chiffres
exacts et certains. Le rayon du cercle tant donn, la surface est
connue avec une prcision illimite; on peut partager un millimtre
carr en un million de parties gales, et chaque partie, de nouveau, en
un million de parties nouvelles, recommencer cinquante fois la division;
le rsultat imperceptible de toutes ces oprations de l'esprit
restera, si le calculateur le veut, suprieur  l'erreur commise. Que
demande-t-on de plus? Pourquoi traiter d'insoluble un problme si
parfaitement rsolu? La rponse est bien simple: le gomtre veut une
erreur nulle. Entre zro pour lui et l'extrme petitesse, d'aprs les
rgles du jeu qu'il veut jouer, il y a un abme. Une solution n'est
pas plus ou moins parfaite, elle est exacte ou inexacte. L'histoire du
problme des trois corps est semblable.

Les travaux mathmatiques de d'Alembert sont innombrables. Nous ne
pouvons en faire le rsum. Il est impossible mme de citer ceux qui
pourraient, en l'absence de tout autre titre, assurer  son nom une
place leve dans l'histoire de la science. Ses tudes sur les cordes
vibrantes sont du nombre.

Taylor avant d'Alembert avait rsolu le problme; Euler, Bernouilli
et Lagrange s'y sont exercs aprs lui. Aprs de longues et subtiles
discussions, leur dsaccord a souvent subsist.

Une gloire incontestable reste  d'Alembert: il a cr  l'occasion de
ce problme de physique une mthode nouvelle d'analyse. D'Alembert
est le crateur de la thorie si fconde des quations aux drives
partielles.

Il faut dire toute la vrit. L'esprit de d'Alembert, ingnieux et
profond sur toutes les parties de la science, se refusait sur l'une
d'elles aux dmonstrations les plus claires. Il a toujours repouss les
principes du calcul des probabilits, et, dans ses discussions plusieurs
fois rptes avec Daniel Bernouilli, la postrit ne peut refuser  son
illustre adversaire l'avantage d'avoir eu raison sur tous les points.

Malgr les travaux de Pascal, d'Huygens et de Jacques Bernouilli,
d'Alembert refuse de voir dans le calcul des probabilits une branche
lgitime des mathmatiques. Le problme qui fut le point de dpart
de ses doutes et l'occasion de ses critiques est rest clbre dans
l'histoire de la science sous le nom de problme de Saint-Ptersbourg.
On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une pice en l'air autant de fois
qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arrte alors et il paye  son
adversaire Paul, 1 franc s'il a suffi de jeter la pice une fois, 2
francs s'il a fallu la jeter deux fois, 4 francs s'il y a eu trois
coups, puis 8 francs, 16 francs, et ainsi de suite en doublant la somme
chaque fois que l'arrive de face est retarde d'un coup. On demande
combien Paul doit payer quitablement en change d'un tel engagement?

Le calcul fait par Daniel Bernouilli, qui avait propos le problme,
exige que l'enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu'il paye  Pierre
avant de commencer le jeu, l'avantage sera de son ct; tel est le sens
du mot infini. Ce rsultat, quoique rigoureusement dmontr, semble
contraire aux indications du bon sens. Aucun homme raisonnable ne
voudrait payer cent francs les promesses de Pierre.

L'esprit de d'Alembert, pour repousser ce paradoxe, rejetait avec ddain
les principes qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et
en contester l'vidence, les raisonnements les moins fonds et les plus
singulires objections. Il refuse, par exemple, aux gomtres le droit
d'assimiler dans leurs dductions cent preuves faites successivement
avec la mme pice  cent autres faites simultanment avec cent pices
diffrentes. Les chances, dit-il, ne sont pas les mmes dans les deux
cas, et la raison qu'il en donne est fonde sur un singulier sophisme:

Il est trs possible, dit-il, et mme facile de produire le mme
vnement en un seul coup autant de fois qu'on le voudra, et il est au
contraire trs difficile de le produire en plusieurs coups successifs,
et peut-tre impossible, si le nombre des coups est trs grand.

Si j'ai, ajoute d'Alembert, deux cents pices dans la main et que je
les jette en l'air  la fois, il est certain que l'un des coups croix ou
pile se trouvera au moins cent fois dans les pices jetes, au lieu que,
si l'on jetait une pice successivement en l'air cent fois, on jouerait
peut-tre toute l'ternit avant de produire croix ou pile cent fois de
suite. Est-il ncessaire de faire remarquer que les deux cas assimils
sont entirement distincts, et que jeter deux cents pices en l'air pour
choisir aprs coup les cent qui tournent la mme face, c'est absolument
comme si l'on jetait en l'air une pice deux cents fois de suite, en
choisissant aprs, pour les compter seules, les preuves qui ont fourni
le rsultat dsir? Dans cette discussion, qui d'ailleurs n'occupe
qu'une bien faible place parmi ses opuscules, d'Alembert se trompe
compltement et sur tous les points. Son esprit, dsireux de lumire,
toujours prt  dclarer impntrable ce qui lui semble obscur,
tait plus qu'un autre expos au pril de condamner lgrement les
raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances. Quant au
paradoxe du problme de Saint-Ptersbourg, il disparat entirement
lorsqu'on interprte exactement la rponse du calcul: une convention
quitable n'est pas une convention indiffrente pour les parties; cette
distinction claircit tout. Un jeu peut tre  la fois trs juste et
trs draisonnable. Supposons, pour mettre cette vrit dans tout son
jour, que l'on propose  mille personnes possdant chacune un million de
former en commun un capital d'un milliard, qui sera abandonn  l'une
d'elles dsigne par le sort, toutes les autres restant ruines. Le jeu
sera quitable, et pourtant aucun homme sens n'y voudra prendre part.
En termes plus simples et plus vidents encore: un trs gros jeu est
insens sans tre inique.

Le problme de Saint-Ptersbourg offre, sous l'apparence d'un jeu trs
modr, dans lequel on doit vraisemblablement payer quelques francs
seulement, des conventions qui peuvent, dans des cas qui n'ont rien
d'impossible, rendre la perte colossale.

Les plus grands gomtres ont crit sur le calcul des probabilits;
presque tous ont commis des erreurs: la cause en est, le plus souvent,
au dsir d'appliquer des principes  des problmes qui par leur nature
chappent  la science.

D'Alembert commet la faute oppose: il nie les principes. Imposer aux
hasards des lois mathmatiques est pour lui un contresens; il rejette le
problme et dtourne les yeux. Les gomtres, sur ce point, n'avaient
qu'un parti  prendre, celui de ne pas le lire. Il n'a jamais connu la
question. Daniel Bernouilli l'a invit  se mettre au fait des matires
dont il parle. D'Alembert l'a trait d'impertinent: ils avaient tous les
deux raison.

Lorsque, trop confiant dans la thorie, on l'invoque dans des cas o
elle n'a que faire, le scepticisme reprend l'avantage. La clbre
question de l'inoculation en offre un exemple.

L'inoculation, au XVIIIe sicle, avant la dcouverte de la vaccine,
tait pour les familles le parti le plus sage; l'tude des faits
le rendait vident, mais il ne fallait pas mler de formules  la
discussion: telle est la thse de d'Alembert. Il l'a, selon sa coutume,
soutenue avec chaleur et esprit; il adopte la bonne cause et combat ceux
qui la dfendent mal; nous ne devons pas passer sous silence ce rle qui
lui fait honneur.

La question de fait domine tout; elle repose sur des chiffres
incertains. Les statistiques n'taient pas d'accord. D'Alembert, dont la
conclusion est rsolument favorable  l'inoculation, allgue surtout le
trs petit nombre des dcs, fort infrieur, suivant les renseignements
les plus certains,  celui qu'on avait propos d'abord en conseillant
pourtant de braver le danger.

Sur deux cents inoculs, avait dit Daniel Bernouilli, il en meurt un en
moyenne dans le mois qui suit l'opration.

Si cela tait vrai, rpond d'Alembert, il faudrait laisser chacun libre.
Chacun, comme dit Pantagruel, serait arbitre de ses propres penses
et de soy-mme prendrait conseil; mais le chiffre est exagr. Les
prcautions chaque jour mieux connues ont rendu le nombre des victimes
dix fois moindre et pourront le rduire encore.

Sans insister sur ces chiffres douteux, la thse qu'il soutient est
celle-ci:

L'valuation de la vie moyenne n'a pour une telle question rien qui
soit dcisif. Il n'est pas vrai que, la vie moyenne tant suppose, par
exemple, de vingt-cinq ans pour les hommes de trente ans bien portants,
toute innovation qui la portera  vingt-sept ans doive tre accepte
comme un avantage.

Supposons, pour carter toute hsitation, que la petite vrole soit la
seule maladie mortelle; on sait gurir toutes les autres; quiconque ne
meurt pas de celle-l atteindra l'ge de cent ans. Les ravages de cette
maladie unique sont cependant terribles; ils rduisent de
quatre-vingts ans  soixante la vie moyenne d'un homme de vingt ans.
L'inoculation--c'est l'hypothse--fait mourir, le lendemain du jour
o elle est pratique, le cinquime de ceux qui s'y exposent. La vie
moyenne, si tous se font inoculer  vingt ans, s'lvera--le calcul est
facile--de soixante ans  soixante-quatre. Qui oserait cependant,
dans de telles conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer
l'opration? Quel mdecin consentirait  se prsenter dans une ville,
offrant  mille habitants jeunes et bien portants d'accrotre de quatre
ans leur vie moyenne, en se faisant accompagner de deux cents cercueils
destins  recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas acquis la
certitude de vivre cent ans?

L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indiffrent. Devant
la crainte de mourir demain, quels que soient les raisonnements,
disparaissent toutes les esprances et toutes les craintes relatives aux
quatre-vingts annes qui suivent.

D'Alembert dans ses crits mathmatiques manque d'lgance et de clart.
Comment ce savant universel, nourri aux tudes classiques, habile 
disserter spirituellement et avec loquence sur les sujets les plus
divers, cet crivain clbre pour la vigueur et la prcision de son
style, perd-il son habilet et sa grce en rdigeant ses belles
dcouvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert  aucune poque
de sa vie n'a voulu tre professeur. Au sortir du collge et pendant
ses tudes en droit, grce aux 1200 livres lgues par son pre, il
diminuait, en la partageant, la gne de ses parents adoptifs. Leur
ordinaire de pauvres artisans suffisait  la simplicit de ses gots.
Rsign comme son ami Diderot  revtir souvent un costume en dsaccord
avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui  changer son temps
contre un salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de
toute occasion, il enseignait pour gagner le pain quotidien les sciences
aussi volontiers que les lettres.

Que faisiez-vous dans l'alle des Soupirs?

--Une assez triste figure.

--Au sortir de l vous battiez le pav.

--D'accord.

--Vous donniez des leons de mathmatiques.

--Sans en savoir un mot. N'est-ce pas l que vous voulez en venir?

--Justement.

--J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons lves.

D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, _dissemblait_
de son ami Diderot: Diderot enseignait les mathmatiques sans les
savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre une heure de
son temps.

Demandez, dit ailleurs  Diderot le neveu de Rameau, son cynique
interlocuteur, demandez  votre ami d'Alembert, le coryphe de la
science mathmatique, s'il serait trop bon pour en faire les lments.
D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a form d'lve, et
jamais, dans le dsir d'tre compris des intelligences paresseuses
et rebelles, il n'a fait effort pour tre, comme disait Descartes,
transcendentalement clair.

On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul diffrentiel y
rencontrait des contradictions qui, s'il est mal enseign, peuvent
rellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre dj et,
comme disait Diderot, coryphe admir des sciences mathmatiques. La
rponse est reste clbre: Allez en avant, la foi vous viendra.

Ce mot brillant, mais dpourvu de toute vrit, explique assez bien
les dfauts de d'Alembert. Il se rserve d'clairer chaque page par la
lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de mthode.

Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions gomtriques le
style net et prcis d'Euclide, il runissait  un haut degr, avec une
rputation toujours croissante, les qualits dsires dans un secrtaire
perptuel de l'Acadmie des sciences. Trop jeune pour remplacer
Fontenelle, il aurait t, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan
ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance
il fait allusion pour les dmentir aux bruits rpandus  ce sujet. La
voix publique une premire fois le dsignait pour remplir une place que
le titulaire n'avait pas le dsir de quitter. D'Alembert ne pouvait
admettre qu'on lui prtt de telles intentions. Il crivait  Mme du
Deffant, amie dvoue de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert,
occupait la place:

Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions o vous
m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais
pens  la place de secrtaire de l'Acadmie des sciences, je serais
trs fch, quand je le pourrais, d'en dpouiller celui qui la remplit
bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les brises de Montigny
qui, je crois, pense  cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson,
sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la prface de
l'Encyclopdie, 'a t pour contribuer de mon mieux au bien de
l'ouvrage;  l'gard des deux loges (allgus comme preuve de sa
candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du _Mercure_
me les ont demands. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intrt et
de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut tre gomtre et
avoir le sens commun.

tes-vous contente  prsent, madame, et me condamnerez-vous sur la
parole de M. Simard, car, selon ce que l'abb Canaye m'crit, je vois
que vous tes fort en colre. Je lui pardonne cette dmarche, parce
qu'il n'a point eu envie de me dsobliger; je vous pardonne mme de
l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.

Il crivait plus tard  Lagrange: Depuis que je vous ai crit, j'ai
acquis une dignit, celle de secrtaire de l'Acadmie franaise, vacante
par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse,
mais en rcompense elle donne peu de besogne  faire, ce qui me convient
fort dans l'tat o je suis. Il n'en est pas de mme de la place de
secrtaire de notre Acadmie des sciences, qui vraisemblablement ne
tardera pas  vaquer, et que je travaille  faire retomber  notre ami
Condorcet qui la remplira merveilleusement.

D'Alembert, lu  l'Acadmie franaise en 1755, sans jamais dlaisser la
science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie
et les polmiques de parti la plus grande part de son activit. Le
dvouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait tait sans limite et
toujours prt, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les
indiffrents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis
sans s'engager  rien, et sa verve satirique, qui souvent dpassait sa
pense, prenait en s'exerant sur eux l'apparence d'une trahison.

Il se plaisait peu parmi ses confrres de l'Acadmie des sciences et,
sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils
l'avaient t.

Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Acadmie des
sciences y semble occuper le centre de ses penses et de sa vie. Dans
la libert d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce
qu'il pense de chacun. Le secrtaire perptuel, Grandjean de Fouchy,
dont il destine la succession  son ami Condorcet, est ngligent et
inepte. L'pithte de Vidaze semble faite pour lui comme celle de: aux
pieds lgers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa
plume, une pithte injurieuse le prcde ou le suit. Les diteurs de la
correspondance ont remplac l'une d'elles par des points; nous imiterons
leur rserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la rconciliation de
d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un tonnement bien
naturel. D'Alembert lui rpond: A propos de Lalande, il est vrai que
nous sommes raccommods parce qu'il en a tmoign un grand dsir et
qu'au fond je suis bon diable. Le mot est trs juste; d'Alembert a des
colres et des mots piquants, il dit sur tous toute la vrit, mais n'en
veut  personne.

Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'tait ni estim ni
aim de d'Alembert. Il en parle souvent avec ddain, et quand il annonce
sa mort  Lagrange, c'est avec plus que de l'indiffrence. Monsieur
Fontaine est mort dans un tat fort misrable, accabl de dettes et mme
ruin; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanit de vouloir tre
seigneur de paroisse et d'avoir achet pour cela une terre qu'on lui a
vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer.

C'tait un homme de gnie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La
socit gagne  sa mort encore plus que la gomtrie n'y perd. Fontaine
n'tait pas un homme de gnie, d'Alembert le savait bien, mais il
fallait aiguiser la pointe de l'pigramme.

Lagrange rpond:

J'ai t fort touch de la mort de M. Fontaine et surtout des
circonstances qui l'ont accompagne, quoiqu'il se ft dchan contre
moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bonts pour moi
m'empchait cependant de lui vouloir du mal.

Les traits lancs par d'Alembert contre ses confrres sont continuels.
Lorsque Lagrange est nomm associ tranger de l'Acadmie des sciences,
une voix manque  l'unanimit. C'est celle d'un mdecin nomm Hrissent,
trs plat sujet et bien mchant bougre.

Lorsque l'Acadmie choisit l'abb Bossut, gomtre estimable, auteur
d'une trs bonne histoire des mathmatiques, d'Alembert crit en
annonant ce choix:

Nous avions pourtant grand besoin de gomtres. Deparcieux, homme 
projets utiles, que Voltaire a appel grand gomtre, est caractris
par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir dans les
Acadmies afin que les gens en place soient persuads qu'elles sont
bonnes  quelque chose.

D'Alembert d'ailleurs--c'est  la fois une explication et une
excuse--n'pargne pas  ses propres ouvrages ses jugements ddaigneux ou
svres. Je m'amuse, crit-il  Lagrange,  faire imprimer deux
volumes d'opuscules qui comprennent tous les rogatons gomtriques que
j'imprime, pour m'en dbarrasser, comme les femmes qui pousent leurs
amants pour s'en dfaire.

Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans
y relever un trait piquant qui trouverait difficilement place ailleurs.

D'Alembert protgeait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors
d'un voyage de Turin  Paris, recommand le grand gomtre  son ami
Voltaire, dont le domaine des Dlices se trouvait sur la route. Le jeune
protg de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de _la
Henriade_, de _Zare_, de _l'Essai sur les moeurs_ et de _Candide_, il
y en avait pour tous les gots, ne parut nullement bloui. Il crit 
d'Alembert: J'ai pass par Genve, comme je me l'tais propos, et,
 la faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de dner chez
Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un trs gracieux accueil. Il tait ce
jour-l en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme
de coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie.
C'est, en vrit, un original qui mrite d'tre vu.

Voltaire n'a pas mme remarqu le gomtre; le nom de Lagrange dans ses
lettres n'est pas prononc. On l'aurait bien surpris en lui prdisant
que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux  voir,
occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon
plus grande que la sienne.

L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile 
connatre. L'effort ncessaire pour la dissimulation dpassait ses
forces. Ses amitis, ses amours, ses ddains et ses haines, son
incrdulit et son scepticisme taient connus de quiconque l'approchait,
et lorsque, dsireux de tranquillit, il prenait la rsolution d'tre
correct et prudent, il ne tardait pas  rire de lui-mme, comme il
voulait rire de Tout.




                            CHAPITRE III

                   D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPDIE

Dans la satire trop vante de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et
injuste fortune, les vers ingnieusement mchants sont presque tous
demeurs clbres, on a souvent cit le trait lanc au froid d'Alembert:

                       ...Chancelier du Parnasse,
  Qui se croit un grand homme et fit une prface.

On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient
d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire tait
certaine, il ne pouvait fermer les yeux  l'vidence, il tait grand,
jamais il ne fut fier.

Simple et sans prtentions, il comprenait tout et s'intressait  tout.
Son rire tincelant bravait les lois du dcorum; prompt  saisir les
ridicules, habile  les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon,
d'Alembert se plaisait  l'tonnement de ceux qui mesurent l'importance
d'un personnage  la dignit de ses manires.

Diderot, dont l'influence fit partager  d'Alembert la tche immense de
l'Encyclopdie, avait avec lui, malgr la grande diffrence de caractre
et de talent, un fonds d'ides communes qui les rapprochaient et
pouvaient maintenir leur amiti. Libres tous deux de toute ambition,
avec la mme ardeur pour l'tude et pour les travaux de l'esprit,
ils taient galement curieux de science, d'art, de littrature,
de philosophie, en enveloppant dans un mme scepticisme toutes les
questions qui, de prs ou de loin, appartiennent  la thologie.
L'exemple de leur vie et de leur noble caractre peut servir d'argument
sans rplique  qui voudra convaincre les esprits les plus prvenus
que la bont, le dvouement, le dsintressement et la vertu ne sont
l'apanage d'aucune secte, le privilge d'aucune croyance.

L'Encyclopdie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polmiques
religieuses n'inspiraient  d'Alembert qu'loignement et ddain.
Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la
tolrance, mais il la voulait pour lui-mme et pour tous. C'tait une
dclaration de guerre.

L'Encyclopdie anglaise de Chambers,  Londres, enrichissait les
diteurs. Le premier projet tait de la traduire. Diderot avait fait ses
preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prtant  un auteur
obscur l'clat de son propre style et la hardiesse de ses penses, il
ne trahissait que lui-mme; sa plume infidle ne pouvait rien crire de
mdiocre.

La tche, mme restreinte au programme primitif, tait immense. En
s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite arme, dont il devint
l'me, Diderot ne prvoyait pas la campagne retentissante qu'il devait
diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refus de s'y
associer.

Le prospectus de l'Encyclopdie lui donnait pour titre:

                  _Encyclopdie
                        ou
  Dictionnaire raisonn des sciences, des arts
                 et des mtiers._

L'ordre alphabtique tait adopt.

On comprend mal la convenance d'associer le tableau des ides et du
savoir humain  une srie d'articles se succdant sans ordre ni mthode.

Les diteurs pensaient autrement, et le discours prliminaire, en
assignant dans chaque science la place de chaque question, et  chaque
science sa place dans le dveloppement de l'esprit humain, devait
corriger, en instruisant le lecteur, le dfaut de mthode accept pour
la commodit des recherches. Un chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours
bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement soucieux de
l'intrt de l'oeuvre, au-dessus, par son caractre, de la vanit et
mme de l'orgueil, il lui importait surtout de prparer un succs  son
ami.

Le discours prliminaire servant de prface  l'Encyclopdie contient,
dit d'Alembert, la quintessence des connaissances mathmatiques,
philosophiques et littraires acquises par vingt annes d'tudes. Il
fait ainsi remonter ses mditations au jour de son entre au collge des
Quatre-Nations.

Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition dtaille de
l'ordre dans lequel sont nes les diverses branches du savoir humain,
et le tableau historique du progrs depuis la Renaissance jusqu' nos
jours. Le premier problme est insoluble. Nous ne savons les origines
en aucun genre. Il faut donc deviner. On est certain de proposer des
vrits douteuses, certain aussi de n'tre pas convaincu d'erreur.

Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de
dpart de d'Alembert. La prcision n'est qu'apparente, l'assertion est
vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance, dpourvu
des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait
vivre, qu'un bien petit nombre d'ides?

On l'accordera sans peine.

Les sens sont ncessaires assurment. Tout vient-il d'eux? et
qu'entend-on par l?

Les sens des animaux valent les ntres pour le moins: la source des
ides pour eux n'est donc pas moins riche que pour nous. Pourquoi
n'arrivent-ils pas  nous galer? Helvtius a fait l'objection et trouv
la rponse. Les animaux n'ont pas de mains.

L'ide du moi est la premire. La premire chose que nos sensations
nous apprennent, c'est notre existence. Les sensations sont-elles
indispensables? Pourrait-on concevoir un tre intelligent dpourvu,
faute de sensations, du sentiment de sa propre existence?

Aprs avoir connu notre propre existence, nous devons  nos sensations
la connaissance des objets extrieurs et, parmi eux, celle de notre
corps; un sentiment irrsistible nous fait croire  la ralit de ces
objets. D'Alembert,  l'appui de cette ide, propose un singulier
argument.

N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui
l'occasionne ou du moins auquel nous le rapportons, il ne parat pas
qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un 
l'autre. Il n'y a qu'une espce d'instinct plus sr que la raison mme
qui puisse nous forcer  franchir un si grand intervalle.

N'est-on pas tent de traduire ainsi: la croyance  la ralit des
objets extrieurs n'est pas justifiable par la raison; elle n'en est que
plus certaine?

Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble
pas qu'on puisse avoir d'ide distincte, moins encore d'ide complte ni
de la matire ni d'autre chose. Quand je me perds dans mes rflexions
 ce sujet, crivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les
fois que j'y pense, je suis tent de croire que tout ce que nous voyons
n'est qu'un phnomne qui n'a rien, hors de nous, de semblable  ce que
nous imaginons, et j'en reviens toujours  la question du roi indien:
Pourquoi y a-t-il quelque chose?

Le grand Ampre, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de
confiance et plus d'espoir, aimait  s'garer dans les tnbres de la
mtaphysique, trouvait aussi la diffrence entre les _phnomnes_ et les
_noumnes_ difficile et incertaine.

La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le problme du
moi et du non-moi. Quand les savants s'embarrassent pour le rsoudre, on
pourrait leur rpondre, en parodiant le vers d'un grand pote:

  Il faut pour _l'ignorer_ avoir fait ses tudes.

L'tude des objets extrieurs est le premier soin de l'homme: elle a
pour origine la ncessit de garantir notre propre corps de la douleur
et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est
utile ou nuisible. Cette recherche nous rvle nos semblables et nous
sommes attirs vers eux.

L'explication du rapprochement des hommes est trange, il faut l'avouer.
Mais ce qui suit l'est plus encore. L'homme cherche l'homme, on en
convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice, dont
la vue lui enseigne la justice et la vertu. Le mal que nous prouvons
par les vices de nos semblables, produit en nous la connaissance
rflchie des vertus opposes, connaissance prcieuse dont une union et
une galit parfaite nous auraient peut-tre privs. De l'ide de vertu
l'homme s'lve  comprendre la spiritualit de l'me, l'existence de
Dieu et nos devoirs envers lui.

Malgr l'intrt de ces hautes vrits, il ne faut pas, comme on l'a dit
plaisamment, que le corps soit la dupe de l'immortalit de l'me.

Telle est l'origine de l'agriculture, de la mdecine et des arts
ncessaires. Avides de connaissances utiles, les premiers hommes ont
d carter d'abord toute spculation oisive; mais l'tude de la nature
entreprise pour nous donner le ncessaire fournit avec profusion  nos
plaisirs. La satisfaction d'apprendre des vrits mme inutiles est une
espce de superflu qui supple  ce qui nous manque. En recueillant
ce superflu pour goter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain
rencontre la physique et la mcanique, et l'abstraction des proprits
sensibles autres que l'tendue fait natre la gomtrie.

Cette science est le terme le plus loign o la contemplation des
proprits de la matire puisse nous conduire, et nous ne pourrions
aller plus loin sans sortir de l'univers matriel; mais telle est la
marche de l'esprit dans ses recherches, qu'aprs avoir gnralis
les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de nouveau les
perceptions mmes, et en forme peu  peu et par gradation des tres
rels qui sont l'objet immdiat et direct de nos sensations. La
physique mathmatique, l'astronomie et, quand le raisonnement se trouve
impuissant  tout enchaner, la physique exprimentale, sont nes de ce
mouvement rtrograde fait par l'esprit.

Entre les limites trs loignes de nos connaissances certaines, dont
l'une est l'ide de nous-mme et l'autre cette partie des mathmatiques
qui a pour objet les proprits gnrales des corps, se trouve un
intervalle immense ou l'intelligence suprme semble avoir voulu se jouer
de la curiosit humaine, tant par les nuages qu'elle y a rpandus sans
nombre que par quelques traits de lumire qui semblent chapper de
distance en distance pour nous attirer.

La nature de l'homme, dont l'tude est si ncessaire, est un mystre
impntrable  l'homme mme quand il n'est clair que par la raison
seule.

Rien ne nous est donc plus ncessaire qu'une religion rvle qui nous
instruise sur tant de divers objets. Destine  servir de supplment 
la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui tait
cach, mais elle se borne  ce qu'il nous est absolument ncessaire de
connatre. Le reste est ferm pour nous et apparemment le sera toujours.
Quelques vrits  croire, un petit nombre de prceptes  pratiquer,
voil  quoi la religion rvle se rduit: nanmoins,  la faveur des
lumires qu'elle a communiques au monde, le peuple mme est plus ferme
et plus dcid sur un grand nombre de questions intressantes que ne
l'ont t toutes les sectes de philosophes.

Les lecteurs de l'Encyclopdie taient prvenus. Ces lignes marquent
aussi franchement qu'on pouvait le faire sans imprudence tout le
programme thologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se
serait ferme.

Quelquefois cependant, mais avec moins de lgret, d'Alembert imite
le tour habituel de Voltaire. D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque
absurde qu'une religion puisse tre (reproche que l'impit seule peut
faire  la ntre), ce ne sont jamais les philosophes qui la dtruisent.
Lors mme qu'ils enseignent la vrit, ils se contentent de la montrer
sans forcer personne  la connatre.

L'avantage que les hommes ont trouv  tendre la sphre de leurs ides
soit par leurs propres efforts, soit par le secours de leurs semblables,
leur a fait penser qu'il serait utile de rduire en art la manire mme
d'acqurir des connaissances et celle de se communiquer rciproquement
leurs penses. Cet art a donc t trouv et nomm _logique._ La science
de la communication des ides ne se borne pas  mettre de l'ordre dans
les ides mmes; elle doit apprendre encore  exprimer chaque ide de la
manire la plus nette. La science du langage est devenue ncessaire, et
comme les hommes en se communiquant leurs ides cherchent aussi  se
communiquer leurs passions, l'loquence est une arme ncessaire. Faite
pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent 
l'esprit, elle impose silence  la raison mme, mais les rgles ici ne
peuvent suppler au talent, et le gnie ne peut se rduire en prceptes.
Il ne nous suffit pas de vivre avec nos contemporains et de les dominer
pour embrasser le pass et l'avenir. De l, l'origine de l'histoire.

Les branches principales se divisent en une infinit d'autres, dont
l'numration serait immense et appartient plus  l'Encyclopdie qu' la
prface.

Les beaux-arts jusqu'ici n'ont pas t mentionns. Est-il ncessaire de
les dfinir et d'en chercher l'origine?

D'Alembert s'est donn la tche de tout enchaner logiquement.

Il est, dit-il, une autre espce de connaissances rflchies dont nous
devons maintenant parler. Elles consistent dans les ides que nous nous
formons  nous-mmes, en imaginant et composant des tres semblables
 ceux qui sont l'objet de nos ides directes. C'est ce qu'on nomme
l'_imitation de la nature_, si connue et si recommande par les
anciens.

Comme les ides directes qui nous frappent le plus vivement sont celles
dont nous conservons plus vivement le souvenir, ce sont aussi celles
que nous cherchons le plus  rveiller en nous par l'imitation de leurs
objets. Si les objets agrables nous frappent plus, tant rels, que
simplement reprsents, ce qu'ils perdent d'agrment en ce dernier cas
est en quelque manire compens par celui qui rsulte du plaisir de
l'imitation.  l'gard des objets qui n'exciteraient, tant rels, que
des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agrable
que les objets mmes, parce qu'elle nous place  cette juste distance o
nous prouvons le plaisir de l'motion sans en ressentir le dsordre;
c'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des
sentiments vifs ou agrables, de quelque nature qu'ils soient, que
consiste, en gnral, l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant
d'auteurs ont crit sans en donner d'ide nette.

Ce que nous savons de l'histoire semble s'accorder mal avec
l'enchanement expos par d'Alembert. Il prvoit l'objection. Quand on
considre depuis l'poque de la Renaissance les progrs de l'esprit
humain, on trouve, dit-il, que les progrs se sont faits dans l'ordre
qu'ils devaient naturellement suivre. Cet ordre est prcisment le
contraire de celui que propose le discours. En sortant d'un long
intervalle d'ignorance que des sicles de lumire avaient prcd, la
rgnration des ides a d ncessairement tre diffrente de leur
gnration primitive.

Un grand pote a dit:

Le prsent au hasard flotte sur le pass.

D'Alembert ne veut pas croire au hasard. La partie la plus brillante du
discours prliminaire est le tableau trac, d'aprs l'histoire, de la
marche de l'esprit humain depuis son renouvellement par l'invention de
l'imprimerie et l'migration des savants du Bas-Empire apportant les
richesses de l'antiquit. Le style convient au sujet; il est digne  la
fois des grandes questions qu'on aborde, des grands hommes que l'on juge
et du grand esprit qui rvle sa puissance.

Les chefs-d'oeuvre que les anciens nous avaient laisss dans presque
tous les genres, avaient t oublis pendant douze sicles. Les
principes des arts et des sciences taient perdus, parce que le beau
et le vrai, qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les
frappent gure  moins qu'ils ne soient avertis. Ce n'est pas que ces
temps malheureux aient t plus striles que d'autres en gnies rares.
La nature est toujours la mme; mais que pouvaient faire ces grands
hommes sems de loin en loin, comme ils le sont toujours, occups
d'objets diffrents et abandonns sans culture  leurs lumires? Les
ides qu'on acquiert par la lecture et par la socit sont le germe de
presque toutes les dcouvertes.

C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie;
les hommes dont nous parlons taient privs d'un tel secours.

Celui qui inventa les roues et les pignons et invent les montres dans
un autre sicle, et Gerbert au temps d'Archimde l'aurait peut-tre
gal.

D'Alembert semble plus heureux qu'embarrass de l'immensit de sa tche.
Il trace avec ardeur et vivacit le tableau des progrs de la posie.
Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises.

Au lieu d'enrichir la langue franaise, on chercha d'abord  la
dfigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hriss de grec et de
latin; mais heureusement il la rendit assez mconnaissable pour qu'elle
devnt ridicule.

D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence,
comme il a fait de Clment Marot? Pour lui, comme pour Boileau, la
posie franaise commence  Malherbe.

Son admiration est sincre et l'inspire heureusement.

Malherbe, nourri de la lecture des excellents potes de l'antiquit, et
prenant comme eux la nature pour modle, rpandit le premier dans
notre posie une harmonie et des beauts auparavant inconnues. Balzac,
aujourd'hui trop mpris, donne  notre prose de la noblesse et du
nombre. Les crivains de Port-Royal continurent ce que Balzac avait
commenc; ils y ajoutrent cette prcision, cet heureux choix des termes
et cette puret qui ont conserv jusqu' prsent  la plupart de leurs
ouvrages un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de
livres suranns crits dans le mme temps. Corneille, aprs avoir
sacrifi pendant plusieurs annes au mauvais got dans la carrire
dramatique, s'en affranchit enfin, dcouvrit par la force de son gnie,
bien plus que par la lecture, les lois du thtre, et les exposa dans
ses discours admirables sur la tragdie, dans ses rflexions sur chacune
de ses pices, mais principalement dans ses pices mmes. Racine,
s'ouvrant une autre route, fit paratre sur le thtre une passion que
les anciens n'y avaient gure connue, et, dveloppant les ressorts du
coeur humain, joignait  une lgance et une vrit continues quelques
traits de sublime. Despraux dans son Art potique se rendit l'gal
d'Horace en l'imitant. Molire, par la peinture fine des ridicules et
des moeurs de son temps, laisse loin derrire lui la comdie ancienne.
La Fontaine ft presque oublier sope et Phdre, et Bossuet alla se
placer  ct de Dmosthne.

Tout cela n'est pas et n'tait pas mme alors bien nouveau, mais suffit
pour justifier d'Alembert d'avoir aspir  prouver, en l'crivant,
qu'_un gomtre peut avoir le sens commun._

Le rle des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans
limite l'immortel chancelier Bacon et le sage philosophe Locke, sont
indiqus avec une impartiale justice. Descartes est jug de haut par un
de ses pairs comme gomtre, par un adversaire indulgent pour les autres
faces de son gnie. Il a peut-tre t grand, mais il n'a pas t
heureux. Il parat impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa
philosophie et sur son systme du monde, d'Alembert est bien loin de
vouloir l'amoindrir. Sa mthode aurait suffi pour le rendre immortel.

Cet homme rare, dit-il, dont la fortune a tant vari en moins d'un
sicle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la
philosophie. Une imagination forte, un esprit trs consquent, des
connaissances puises dans lui-mme plus que dans les livres, beaucoup
de courage pour combattre les prjugs les plus gnralement reus
et aucune espce de dpendance qui le fort  les mnager. Aussi
prouva-t-il, de son vivant mme, ce qui arrive, pour l'ordinaire, 
tout homme qui prend un ascendant trop marqu sur les autres, il fit
quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connt sa
nation, soit qu'il s'en dfit seulement, il s'tait rfugi dans un
pays entirement libre pour y mditer plus  son aise. Quoiqu'il penst
beaucoup moins  faire des disciples qu' les mriter, la perscution
alla le chercher dans sa retraite, et la vie cache qu'il menait ne
put l'y soustraire. Malgr toute la sagacit qu'il avait employe pour
prouver l'existence de Dieu, il fut accus de la nier par des ministres
qui, peut-tre, n'y croyaient pas. Tourment et calomni par des
trangers et assez mal accueilli par ses compatriotes, il alla mourir en
Sude, bien loign sans doute  s'attendre au succs brillant que ses
opinions eurent un jour.

On peut considrer Descartes comme gomtre ou comme philosophe.
Les mathmatiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font
nanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins conteste de
sa gloire. La gomtrie, qui, par sa nature, doit toujours gagner sans
perdre, ne pouvait manquer, tant manie par un si grand gnie, de
faire des progrs trs sensibles et apparents pour tout le monde. La
philosophie se trouvait dans un tat trs diffrent. Tout y tait 
commencer; et que ne cotent point les premiers pas en tout genre! Le
mrite de les faire dispense de celui d'en faire de grands.

Osons pntrer et traduire la pense de d'Alembert.

Les loquentes rveries de Platon et la savante logique d'Aristote
avaient laiss tout  faire en philosophie. On doit  Descartes un
premier pas, il est petit et l'on attend encore le second.

Chez un esprit habitu  exiger la rigueur, un tel jugement n'a rien qui
doive surprendre. Mais pourquoi tant crire alors sur la philosophie?

Les pages sur Newton, quoique belles, ne sont pas dignes d'un tel sujet.
D'Alembert aurait eu bonne grce  s'incliner plus profondment devant
son vritable matre.

Lorsque, press par les limites ncessaires de son oeuvre, il salue
rapidement les grands hommes en les jugeant d'un seul mot, ce mot n'est
pas toujours heureux:

Galile,  qui la gographie doit tant pour ses dcouvertes
astronomiques, et la mcanique pour sa thorie de l'acclration.

Il y avait plus et mieux  dire sur l'adversaire victorieux du systme
de Ptolme.

Huygens, qui par ses ouvrages pleins de force et de gnie a su bien
mriter de la gomtrie et de la physique.

Le lecteur, s'il ne le sait dj, peut-il deviner, dans ce savant _qui
mrite bien de la science_, le gnie immortel que dans son enfance on
nommait Archimde et dont la longue carrire a justifi ce glorieux
surnom.

Pascal, auteur d'un trait sur la cyclode....

Quelle que puisse tre la suite, d'Alembert ici le prend de trop bas.
Mais, loin de rparer une maladresse irrparable, il ajoute avec une
froide ironie:

Gnie immortel et sublime dont les talents ne pourraient tre trop
regretts de la philosophie si la religion n'en avait pas profit.

Ni Galile, ni Huygens, ni Pascal ne sont traits suivant leur mrite.

La prface de d'Alembert fut beaucoup admire. Les critiques les plus
vives taient entoures de louanges. On respectait mme en le combattant
le savant qui, dj illustre, montrait dans un champ aussi vaste la
profondeur de son esprit et la fermet de son style.

La prface que M. d'Alembert a mise  la tte de ce grand ouvrage est
bien propre  prvenir en sa faveur; c'est un morceau de gnie o brille
un savoir exquis revtu de toutes les grces du style. On y voit un
esprit noble, lev, vraiment philosophique, un discours nourri, pour
ainsi dire, de rflexions lumineuses qui forment un texte serr et trs
dlicat.

Tel est le dbut de l'une des critiques les plus remarques et les plus
libres publies sur l'Encyclopdie.

D'Alembert s'lve, dans un de ses crits, contre le gomtre (on n'a
jamais dit lequel) qui, en prsence d'une belle oeuvre de l'esprit,
demandait: Qu'est-ce que cela prouve?

Je me contenterais, ajoute-t-il, de demander qu'est-ce que cela
apprend?

Cette question adresse  la prface de l'Encyclopdie resterait sans
rponse.

L'Encyclopdie, plus encore que la prface, souleva de vives critiques.
L'oeuvre de tant de mains tait fort ingale. On citait beaucoup de
questions faiblement traites; d'autres n'auraient pas d l'tre du
tout. Le dictionnaire, en somme intressant et utile, attirait surtout
l'attention par le scepticisme philosophique qui y rgne.

Voltaire, qui prvoyait les difficults de cet immense programme, est
 demi ironique, mais aussi  moiti srieux, quand il termine par ces
mots une lettre aux deux collaborateurs: Adieu, Atlas et Hercule, qui
portez le monde sur vos paules. Tant que j'aurai un souffle dvie, je
suis au service des illustres auteurs de l'Encyclopdie.

Il envoie des articles de tous genres au bureau qui enrichit le genre
humain.

Le genre humain ne pouvait s'enrichir en un jour. Le monument sans
avenir s'levait trop vite. D'Alembert le comparait  un habit
d'arlequin, o il y a quelques morceaux de bonne toffe et beaucoup de
haillons.

Le magnifique programme planait au-dessus des dbris, mais les ennemis,
acharns et nombreux, ne voulaient et ne pouvaient voir que les dtails:
ils en signalaient d'tranges. Diderot y introduisait jusqu' de longs
articles extraits de la _Cuisinire bourgeoise._ L'article AGNEAU a
trente-cinq lignes:

Tout ce qui se mange de l'agneau est dlicat. On met la tte et les
pieds en potage, on les chaude, on les assaisonne avec le petit lard,
le sel, le poivre, les clous de girofle et les fines herbes; on frit la
cervelle aprs l'avoir bien saupoudre de mie de pain....

Bonne ou mauvaise, et je la crois mauvaise, cette cuisine n'est pas  sa
place.

L'article GENVE, crit par d'Alembert, a plus qu'un autre attir
l'attention. Le consistoire calviniste de la petite rpublique y est
lou d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait.
Les sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'tre chrtiens,
ne croient ni au paradis ni  l'enfer. Pour les orthodoxes, ils
mritent le bcher. En les tolrant--c'tait l'opinion de Bossuet--,
on franchirait toutes les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs
protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du fond,
qu'il dclarait ne pas connatre, combattit la prtention de faire sans
leur aveu la confession publique de leurs sentiments secrets. La thse
tait juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna le plaisir
de la dvelopper dans quelques pages irrfutables. Mais la lettre
clbre adresse  d'Alembert traite une question beaucoup moins simple.
D'Alembert avait crit:

On ne souffre pas  Genve de comdie; ce n'est pas qu'on y dsapprouve
les spectacles en eux-mmes, mais on craint, dit-on, le got de parure,
de dissipation et de libertinage que les troupes de comdiens rpandent
parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remdier  cet
inconvnient, par des lois svres et bien excutes sur la conduite des
comdiens? Par ce moyen Genve aurait des spectacles et des moeurs,
et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les reprsentations
thtrales formeraient le got des citoyens, et leur donneraient une
finesse de tact, une dlicatesse de sentiment qu'il est difficile
d'acqurir sans ces leons.

La littrature en profiterait sans que le libertinage fit des progrs.
Genve runirait  la sagesse de Lacdmone la politesse d'Athnes.

D'Alembert,  son ordinaire, appuie et dveloppe trop longuement. Peu
importe  Rousseau, c'est le fond qu'il conteste et le thtre qu'il
veut proscrire, non partout, mais  Genve.

La lettre de Rousseau  d'Alembert a l'tendue d'un livre; tous les
regards alors se tournaient vers lui, les mes se penchaient vers
les paradoxes dont son style, quelle que ft sa thse, assurait le
retentissement. Rousseau ne cache pas ses principes:

Au premier coup d'oeil jet sur ces institutions, dit-il, je vois
d'abord qu'un spectacle est un amusement, et s'il est vrai qu'il faille
des amusements  l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont
permis qu'autant qu'ils sont ncessaires, et que tout amusement inutile
est un mal pour un tre dont la vie est si courte et le temps si
prcieux.

Les luttes littraires plaisaient  d'Alembert; il rpondit en
s'efforant, non sans succs, d'imiter le style de son adversaire. Le
public, dans cette joute oratoire que rien ne rendait ncessaire, vit
cependant un amusement permis: la lettre et la rponse furent beaucoup
lues et beaucoup admires, l'opinion donna raison  d'Alembert, mais
dcerna le prix d'loquence  Rousseau.

Le caractre philosophique, c'est--dire antireligieux de
l'Encyclopdie, devait exciter des protestations. Ds le second volume
un arrt du Conseil avait interdit la vente des articles dj parus,
en soumettant  la censure pralable tous ceux qui intresseraient 
l'avenir la religion.

Sa Majest a reconnu, disait l'arrt, que dans les deux volumes on a
affect d'insrer des maximes tendant  dtruire l'autorit royale,
 tablir l'esprit d'indpendance et de rvolte, et, sous des termes
obscurs et quivoques,  lever les fondements de l'erreur, de la
corruption des moeurs, de l'irrligion et de l'incrdulit.

Le gouvernement tait faible; ses irrsolutions grandissaient avec
l'audace de ses adversaires. La dfense fut leve; d'autres rclamations
s'levrent. L'avocat gnral Omer Fleury, l'une des victimes les moins
intressantes de Voltaire, s'criait, quelques annes aprs, dans un
rquisitoire demeur clbre:

La socit, l'tat et la religion se prsentent aujourd'hui au tribunal
de la justice pour lui porter leurs plaintes. C'est avec douleur que
nous sommes contraints de le dire, on ne peut se dissimuler qu'il n'y
ait un projet conu, une socit forme pour soutenir le matrialisme,
pour dtruire la religion, pour inspirer l'indpendance et nourrir la
corruption des moeurs.

Quelques annes aprs, le 8 mars 1759, un arrt du Conseil supprimait
les lettres de privilge accordes pour l'impression de l'Encyclopdie.
On avait publi sept volumes.

D'Alembert, fatigu de la lutte et effray non sans excellentes raisons,
se retira dfinitivement.

Une lettre adresse  Voltaire fait connatre les motifs d'une
rsolution qui, malgr les vives instances de Diderot, demeura
inbranlable: Oui, sans doute, mon cher matre, l'Encyclopdie est
devenue un ouvrage ncessaire et se perfectionne  mesure qu'elle
avance; mais il est devenu impossible de l'achever dans le maudit pays
o nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien; mais
croiriez-vous que tel de ces libelles a t imprim par des _ordres
suprieurs_ dont M. de Malesherbes n'a pu empcher l'excution?
croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous qui se trouve dans une
feuille priodique qu'on appelle les _Affiches de province_ a t
envoye de Versailles  l'auteur avec ordre de l'imprimer, et qu'aprs
avoir rsist autant qu'il a pu jusqu' s'exposer  perdre son
gagne-pain, il a enfin imprim cette satire en l'adoucissant de son
mieux? Ce qui en reste, aprs cet adoucissement fait par la _discrtion
du prteur_, c'est que nous formons une secte qui a jur la ruine
de toute socit, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est
gaillard; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime
aujourd'hui de pareilles choses, par _ordre exprs_ de ceux qui ont
l'autorit en main, ce n'est pas pour en rester l. Cela s'appelle
amasser des fagots au septime volume pour nous jeter dans le feu au
huitime. Nous n'avons plus de censeurs raisonnables  esprer, tels que
nous en avions eu jusqu' prsent. M. de Malesherbes a reu l-dessus
les ordres les plus prcis et en a donn de pareils aux censeurs qu'il a
nomms. D'ailleurs, quand nous obtiendrions qu'ils fussent changs, nous
n'y gagnerions rien; nous conserverions alors le ton que nous avons
pris, et l'orage recommencerait au huitime volume. Il faudrait donc
quitter de nouveau, et cette comdie-l n'est pas bonne  jouer tous
les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Malesherbes, si vous
saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu
que nous ne saurions compter sur rien avec lui, mme aprs les promesses
les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut
laisser l l'Encyclopdie et attendre un temps plus favorable (qui ne
reviendra peut-tre jamais) pour la continuer. S'il tait possible
qu'elle s'imprimt dans le pays tranger en continuant, comme de raison,
 se faire  Paris, je reprendrais mon travail, mais le gouvernement n'y
consentira jamais; et, quand il le voudrait bien, est-il possible que
l'ouvrage s'imprime  cent ou deux cents lieues des auteurs?

Pour toutes ces raisons, je persiste en ma thse.

Il laissa Diderot terminer sans lui le monument plus vaste que grand,
plus vite oubli que les promesses auxquelles on continuait  croire.

D'Alembert a crit en traant son propre portrait:

Impatient et colre jusqu' la violence, tout ce qui le contrarie, tout
ce qui le blesse, fait sur lui une impression vive, dont il n'est pas le
matre.

Ce jugement est confirm par les dtails d'une affaire peu connue, celle
du jsuite Tolomas, membre de l'Acadmie de Lyon, poursuivi, sur des
motifs qu'on jugera bien lgers, par la colre de d'Alembert qui demande
avec insistance  la Compagnie dont il tait correspondant l'expulsion
de celui qui l'avait, disait-il, offens.

Le pre Tolomas, professeur au collge de Lyon,  la rentre des
classes, le 30 novembre 1754, pronona un discours latin en prsence
du consulat et d'une assemble nombreuse. Il avait pris pour sujet
l'apologie du collge et des mthodes adoptes pour l'ducation et pour
l'enseignement.

L'intention tait vidente. Tolomas rpondait  l'article Collge
rcemment paru dans l'Encyclopdie, dont l'auteur tait d'Alembert.

L'attaque avait t vive, la rponse tait de droit.

Un jeune homme, lisait-on dans l'Encyclopdie, aprs avoir pass dans un
collge dix annes qu'on doit mettre au nombre des plus prcieuses de
sa vie, en sort, lorsqu'il a le mieux employ son temps, avec la
connaissance trs imparfaite d'une langue morte, avec des principes de
rhtorique et des principes de philosophie qu'il doit tcher d'oublier,
souvent avec une corruption de moeurs dont l'altration de la sant est
la moindre suite.

On couta Tolomas avec bienveillance; plus d'une allusion, quoique faite
en latin, fut comprise et applaudie par l'lite de la socit lyonnaise.
On savait alors les classiques par coeur. Quand le pre Tolomas parla
d'un auteur

  _Cui nec est pater nec res_,

chacun se rappela un vers d'Horace et pensa  la naissance de
d'Alembert.

D'Alembert crivit pour s'en plaindre  la Socit royale de Lyon. Sa
lettre est du 30 janvier 1755. Il s'tonne de son silence et attend une
justice publique. Le secrtaire perptuel de la Socit rpondit le 22
fvrier 1755 que la Socit n'avait pas entendu le discours de l'un de
ses collgues, ni ne l'a examin; que, prononc au collge, ce qui s'y
passe n'est pas de son ressort et que la seule satisfaction que la
Socit puisse lui donner est de lui assurer que sa lettre a t lue
en assemble gnrale, que l'acadmicien inculp y tait prsent et a
protest de son innocence d'intention et de fait, puisque son discours
ne contenait aucun trait qui puisse le regarder et qu'il offre, ce que
la Socit a accept, d'crire lui-mme  M. d'Alembert.

Le pre Braud, savant astronome, correspondant de l'Acadmie des
sciences, crivit de Lyon le 21 fvrier 1755  M. d'Alembert pour lui
assurer que la harangue du pre Tolomas, qu'il a entendue, ne contenait
aucune attaque personnelle contre lui.

Le pre Tolomas lui-mme, le 25 fvrier 1755, crivit  d'Alembert pour
se plaindre des prventions qu'on lui a donnes. Il ne s'est permis
aucune personnalit, il a dans son discours dfendu les collges avec
modration, il l'a dpos entre les mains de M. le Prvt des marchands
de Lyon.

D'Alembert, dans une lettre du 17 mars 1755, adresse  M. Bourjelat,
cuyer du roi (frre Bourjelat, comme il le nomme en parlant 
Voltaire), persiste dans sa rclamation contre l'injure du pre Tolomas,
parce que, dit-il, la Socit ne lui a pas rendu justice. Il n'a pas
rpondu  la rponse de son secrtaire parce qu'il se croit quitte
dsormais de tout envers elle. Il n'aurait pas cru qu'au XVIIIe sicle,
dans une des premires villes de France, il pt y avoir une Socit
littraire qui autorise chacun de ses membres  outrager de la manire
la plus indigne un homme de lettres qui n'a jamais insult qui que ce
soit; il lui demande de rendre publique sa lettre  la Socit, la
rponse qu'il en a reue, celle des deux jsuites et la prsente. Il
doit ce procd aux dignes membres de la Socit de Lyon qui, n'ayant
pu lui faire rendre justice et ne voulant pas attester que la harangue
qu'ils ont entendue ne contenait rien d'injurieux, ont pris le parti de
se retirer.

Si ces lettres, comme le demande d'Alembert, ont t runies et publies
en 1755, la brochure qui les contient est actuellement introuvable. Le
discours manuscrit de Tolomas n'existe non plus ni dans les archives de
la municipalit de Lyon, ni  la bibliothque de la ville. Le dossier
de l'affaire d'Alembert-Tolomas,  la bibliothque de Lyon, contient 25
pices. Nous en citerons deux seulement:

Monsieur et cher confrre,

Dans le moment que votre lettre, le mmoire y joint et les jettons qui
m'ont surpris comme chose que je ne croyais pas avoir mrite dans les
rgles, M. Bourjelat tait avec moi; il m'a fait part du silence affect
de M. de Malesherbes sur ce qui nous concerne; lui qui l'avait prvenu
il y a quelques semaines, il lui a rpondu aux autres articles les moins
importants de ses lettres et a laiss celui-l. De plus, il m'a montr
une lettre de M. d'Alembert qui lui mande que s'il avait eu _l'honneur
d'tre de la Socit royale de Lyon, il aurait eu celui de lui crire
pour le prier de rayer de la liste le nom de Tholomas ou le sien_. Ce
sont ses termes.

Enfin il est constant et nous en avons des nouvelles certaines, le
discours du pre Tholomas a fait une grande sensation  Paris, et nous
avons tout lieu de prsumer qu'il nous fait perdre la protection de
M. de Malesherbes et mme celle de M. d'Argenson, protecteur de
l'Encyclopdie. Au surplus, M. Bourjelat est toujours trs dispos 
nous aider de tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Il a dj
tch de remdier au premier effet que produit le programme envoy 
MMrs de l'Encyclopdie en protestant que le corps n'avait rien de
commun dans cette affaire; il parat nanmoins qu'on y fait entrer
pour beaucoup notre Compagnie. J'aurais, sitt qu'il me sera possible,
l'honneur de confrer avec vous plus amplement sur cette affaire.

GOIFFON.


Goiffon dans une seconde lettre se montre beaucoup plus vif; il a pris
son parti. C'est avec M. de Malesherbes qu'il veut se mnager, et la
bienveillance de M. d'Argenson qu'il ne veut pas perdre. Il a d'ailleurs
entendu la harangue et, toute rflexion faite, la trouve injurieuse; il
prie en consquence la Socit d'accepter sa dmission.

Cinq autres membres prirent le mme parti. L'un d'eux est le clbre
Montucla, historien des mathmatiques; il hsita longtemps, car sa
lettre est du 5 juin 1755.

Je suis extrmement mortifi de n'avoir  vous crire depuis que vous
tes secrtaire de la Socit royale de Lyon que pour le sujet pour
lequel je le fais aujourd'hui. Il m'aurait t doux de conserver
davantage le titre de votre associ; mais mes liaisons avec M.
d'Alembert et l'amiti dont il m'honore ne me permettent pas de me
rputer davantage d'un corps dont il a de justes motifs de se plaindre.
Je vous prie, monsieur, de lire ma lettre  l'Acadmie pour lui notifier
la dmission que je lui donne de ma qualit d'acadmicien.

Votre trs humble et trs obissant serviteur,

MONTUCLA.


Je dois au savant doyen de la Facult catholique des sciences de Lyon,
M. Valson, un rapprochement curieux.

Voltaire tait arriv  Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de
s'y tablir. La tradition rapporte mme qu'il devait fixer sa rsidence
sur les bords de la Sane, prs de l'le Barbe.

Deux Acadmies, runies depuis, existaient alors  Lyon: l'Acadmie
des sciences et belles-lettres et l'Acadmie des beaux-arts ou Socit
royale. Toutes deux taient fort considres, mais animes d'un esprit
diffrent. La premire, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, tait
ami de Voltaire, favorisait les Encyclopdistes. La seconde, ayant pour
directeur le clbre architecte Soufflot et patronne par l'archevque
de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des
sympathies tout opposes. Trs fire du titre de Socit royale, elle
s'arrogeait le premier rang. C'est  celle-l qu'appartenait Tolomas.

Voltaire, quelques jours aprs son arrive, assista avec son ami
Fleurieu  une sance de l'Acadmie des sciences et belles-lettres.
L'archevque de Lyon, patron de l'Acadmie royale, ne pouvait aimer les
allusions  la naissance de son neveu; il s'en prit  Voltaire. Pour
menacer ses crits de poursuites on n'avait que l'embarras du choix; il
s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire
jugea prudent de quitter Lyon le 9 dcembre 1754, en attribuant au
discours de Tolomas les tracasseries qui l'inquitaient. La mauvaise
humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accrotre.

On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert
pour obtenir la suppression de la feuille de Frron, _l'Anne
littraire._

On attaquait de toutes parts les Encyclopdistes comme ennemis des lois
et de la religion. D'Alembert et Diderot taient traits chaque jour
d'empoisonneurs publics. Frron, que Voltaire a rendu intressant 
force d'injustice, tait un des plus violents dtracteurs de l'oeuvre.
D'Alembert osa porter plainte  M. de Malesherbes, directeur de la
librairie. On esprait de lui plus que de la bienveillance pour
l'Encyclopdie; on en avait acquis le droit.

M. de Malesherbes, peu de temps avant, forc par des ordres suprieurs
de faire saisir les papiers de Diderot, le fit prvenir quelques
heures  l'avance. On me laisse trop peu de temps! s'cria-t-il, o
voulez-vous que je les cache?--Qu'il les envoie chez moi, rpondit
Malesherbes, ils y seront en sret.

S'il tait prt  protger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne
voulait perscuter leurs adversaires. Il saisit l'occasion de donner 
d'Alembert une leon de patience et d'quit.

Mes principes, lui crivit-il, sont qu'en gnral toute critique
littraire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que
le livre critiqu et dans laquelle l'auteur n'est jug que d'aprs son
ouvrage, est une critique littraire.

Frron continua sa polmique vigilante et svre en relevant, non sans
esprit, les mprises, les faiblesses et les emprunts de l'Encyclopdie.
La voix de Voltaire,

    Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive,

redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zole
Aliboron et, dans ses jours de grande colre, Cartouche Frron.

Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'tat des
esprits. La guerre tait dclare. Quoique faites avec la plume,
les blessures taient dangereuses et les reprsailles redoutables.
L'irritation tait universelle. Chaque jour le Parlement supprimait ou
condamnait au feu quelque publication nouvelle. L'emprisonnement d'un
auteur, son exil sans jugement ou plus souvent encore sa fuite,
taient devenus des vnements sans importance. Les imprimeurs et les
colporteurs de livres prohibs taient condamns avec une rigueur
intermittente et capricieuse, tantt au carcan, tantt aux galres,
quelquefois  mort. De pieux chrtiens, pour avoir obi  leur
conscience, taient, par une vexation inoue, privs des sacrements 
leur dernire heure et mouraient sans consolation. Un des collaborateurs
de l'Encyclopdie, Morellet, venait d'tre envoy  la Bastille. L'abb
de Prades, autre rdacteur des articles thologiques, s'tait trs
prudemment enfui prs de Frdric. Nous ne pouvons pas en lever un,
disait d'Alembert. La confraternit acadmique et la courtoisie due
entre gens de lettres disparaissaient dans ces temps troubls devant les
haines de parti. Frron pour les amis de d'Alembert, pour d'Alembert
mme, personne dans le parti n'en voulait douter quoique la postrit en
doute fort, tait un personnage venimeux, un vil spadassin littraire,
l'opprobre de la nation, capable de toutes les infamies et souill par
tous les vices:

  ... ... ... ... ... ...
  ... ... ... ... ... ...
  Cet animal se nommait Jean Frron.

On ne peut citer les vers qui prcdent.

Tolomas tait un jsuite!

L'indignation contre les pieuses fureurs des jansnistes, qui, pour
vaincre et dtruire les ennemis de la foi, croyaient toute arme permise
et toute perscution lgitime, avait jet d'Alembert dans la lutte. Dans
l'ardeur du combat il croyait,  son tour, tout permis contre ceux qu'il
traitait, sans faire de distinction, de plate et odieuse canaille.

La gomtrie respecte toujours la logique; les gomtres l'oublient
quelquefois.




                            CHAPITRE IV

                D'ALEMBERT ET L'ACADMIE FRANAISE

La prface de l'Encyclopdie fut un vnement. Les salons les plus
brillants, fort indiffrents aux problmes de dynamique et  la
prcession des quinoxes, s'empressrent d'accueillir et d'attirer
ce jeune savant, si profond, si universel, si habile  bien dire.
D'Alembert rencontra chez le prsident Hnault la clbre Mme du
Deffant. Il allait volontiers o il se sentait dsir. Chaque jour
bientt il la voyait ou lui crivait. Dans ce monde nouveau il sut
plaire  tous,  Voltaire comme  Montesquieu,  Mme de Stahl comme  la
duchesse du Maine.

Le comte des Alleurs, un des habitus de la maison, parle dans une de
ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime gomtre.
D'Alembert, pour plaire  sa spirituelle amie, dployait toutes les
ressources de son esprit. Sur un point seulement il tait intraitable:
il ne voulait pas tre protg et drangeait par ses maladresses
volontaires les plans arrangs pour le servir. Mme du Deffant lui
promettait une place  l'Acadmie franaise; d'Alembert l'acceptait
volontiers, mais  la condition de ne faire la cour  personne, de
parler librement sur tous les sujets, et peut-tre, sans l'avouer, de se
montrer d'autant plus raide ou plutt plus taquin--la raideur n'tait
pas son genre--qu'on pouvait davantage lui tre utile.

Mme du Deffant, protectrice dj de plus d'une candidature, n'avait rien
rencontr de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste!
Tant qu'il voudra quand on l'aura nomm. L'Encyclopdie est en vue, il
suffit d'y brler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre
peut faire un ami et ne doit rien coter  une conscience raisonnable!
Le prsident Hnault, auteur d'une histoire chronologique de France,
tait acadmicien; Mme du Deffant tait son amie aprs avoir t un peu
plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'tant plus jeune,
elle rsolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie
plus difiant, d'loigner les occasions et de renoncer aux habitudes
compromettantes, elle ajoutait, en l'annonant: Quant au prsident
Hnault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer  lui.

Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopdie une louange pour
son livre, ou s'intressait assez  d'Alembert pour dsirer dans sa
candidature le protecteur zl que cette louange devait assurer.

D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du prsident ne mrite
pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. Ni Dieu ni vous,
crit-il  sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez russir  m'y
dcider.

Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destin 
clbrer les grands gnies, je doive parler de l'abrg chronologique?
C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voil tout.

En vrit, c'est l ce qu'on en dira quand le prsident ne sera plus,
et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas
d'avoir donn des loges excessifs  personne.

Ne voil-t-il pas tout  coup que les grandes runions fatiguent
d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant
que pour dner avec elle en tte--tte: il est insupportable! Il fait
bien pis encore. Au moment o sa candidature parat en bonne voie, il
la compromet  plaisir: c'est  n'y rien comprendre! Dans un opuscule
qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de
lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs.
Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de
rire: Voil, dit-il, comme il faut traiter ces gens-l; on n'est point
de l'Acadmie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tte
devant l'Acadmie et devant ceux qui en font tre.

Un autre jour, il crit  sa protectrice obstine: Que diable avez-vous
donc dit au prsident sur mon compte? Est-ce encore pour l'Acadmie? Eh!
mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voil
tout.

Il devait chouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu
 l'Acadmie des sciences le modeste titre d'adjoint qu' sa quatrime
candidature, fut galement battu trois fois  l'Acadmie franaise.

Buffon avait remplac, en 1753, Languet de Gergy, archevque de Sens.
Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer
avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy.

L'lection du comte de Clermont fit scandale. On a gard le souvenir
d'une pigramme qui valut, dit-on, quelques coups de bton au pote Roi:

  Trente-neuf qu'on joint  zro,
  Si j'entends bien le numro,
  N'ont jamais pu faire quarante.
  D'o je conclus, troupe savante,
  Qu'ayant dans vos cadres admis
  Clermont, cette masse pesante,
  Ce digne cousin de Louis,
  La place est encore vacante.

De Boissy, pote comique, s'tait lev jusqu' la tragdie. La
supriorit du genre tait alors accepte.

Son _Alceste_, tel tait le sujet, se termine par la mort du tratre
qui, se voyant dmasqu, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe
mort sur la scne, et Hercule s'crie, admirant ce vigoureux coup de
poignard:

  Dieux, avec tant de force et d'intrpidit,
  Que n'avait-il un coeur  la vertu port!

Ce sont les derniers vers de la pice.

_Alceste_ n'avait pas t reprsente depuis 1727, on l'avait peut-tre
oublie. On avait oubli aussi les dbuts de Boissy, dont les _Satires_,
premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son loge,
offens les hommes de lettres les plus minents.

Le troisime concurrent prfr  d'Alembert, Bougainville, tait
secrtaire perptuel de l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres.
Ce choix, s'il est permis de juger  distance, tait le plus mauvais des
trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-tre exagre, fut nomm malgr
l'Acadmie et malgr le public. Il accroissait ses chances en se disant
mourant: Nous croyez-vous, lui rpondit Duclos, chargs de donner
l'extrme-onction?

La sance de rception de Bougainville est reste clbre. Ayant 
faire l'loge de La Chausse, adversaire dcid de ses prcdentes
candidatures, pour montrer la grandeur de son me, il le compare 
Molire et, tout bien pes, lui accorde la prfrence.

L'Acadmie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua 
regretter l'absence du nom de Molire dans cet auguste sanctuaire o le
petit-fils du grand Cond (le comte de Clermont) venait confondre ses
lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle).

La nomination de d'Alembert fut trs dispute. La suppression rcente
de deux volumes de l'Encyclopdie lui donnait un caractre d'opposition
auquel l'Acadmie n'tait pas habitue.

Le candidat lu, d'aprs les usages, tait soumis dans un second scrutin
 l'approbation de l'Acadmie. On votait par boules noires ou blanches.
On a prtendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires
devait entraner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula
quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent
nombreuses.

La rception de d'Alembert eut beaucoup d'clat; son prdcesseur tait
Surian, vque de Vence. L'Encyclopdie dans ce jour de triomphe se
montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon got de louer sans
rticence les vertus de son prdcesseur et sa foi sans ironie. On
exagrerait en disant que l'loge de d'Alembert a rendu l'vque de
Vence illustre: il l'a prserv de l'oubli.

Les loges acadmiques de d'Alembert, rarement cits et fort peu
lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que
l'histoire de l'vch de Vence.

D'Alembert a compos beaucoup d'loges. Dans ce genre de littrature,
a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin
imitent le talent sans y prtendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin
d'imiter le talent, travaillait peu ses loges. Ce n'est pas  la
postrit qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop
souvent, juger par eux de son style et de son got. D'Alembert au
collge mritait le premier rang dans tous les genres d'tude, il
n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha
pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles  sa
plume exerce, une distraction  ses profondes recherches. Le succs
toujours grand de ces oeuvres phmres a t une des joies de sa vie;
il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait
natre: on le trouvait toujours prt. Lecteur trs habile, trop habile,
disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'tait tout
ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en ft l'auteur,
assurait  une sance publique une affluence dont il tait fier.

 l'Acadmie des sciences comme  l'Acadmie franaise, avant mme d'en
tre secrtaire perptuel, il prenait la parole  presque toutes les
runions publiques et se chargeait, avec une complaisance empresse,
de lire les discours des laurats et les pices de posie couronnes.
Souvent mme, les jours de rception, sans avoir de rle officiel, il
ouvrait la sance par quelques rflexions ou quelques conseils sur des
sujets de morale, de posie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont
appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire
ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur
toujours fconde pour la science.

Vous tes, lui crivait Voltaire  l'occasion de l'une de ses lectures,
le seul crivain qui n'aille jamais ni en de ni au del de ce qu'il
veut dire. Je vous regarde comme le premier crivain du sicle. La
postrit n'a pas ratifi la louange.

Diderot trouve d'Alembert dlicat, ingnieux, plaisant, ironique et
hardi, mais il l'accuse d'crire sur la posie en gomtre.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Le domaine des vrits dmontres est troit. Serait-il vrai qu'en y
pntrant on se condamne  n'en plus sortir et que l'habitude de la
ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux dtours de la
fantaisie. Il n'y a pas  cela plus de raison que pour qu'un peintre
ignore la musique. Pour tre diffrentes, les facults de l'esprit ne
s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare
qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire.

D'Alembert a crit dans l'loge de Bossuet: De toutes les tudes
profanes, celle des mathmatiques fut la seule que le jeune
ecclsiastique se crut en droit de ngliger. Les connaissances
gomtriques ne lui parurent d'aucune utilit pour la religion. On nous
accuserait d'tre  la fois juge et partie, si nous osions appeler
de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis
d'observer, tout intrt particulier mis  part, que le thologien
naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumire une science
qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au thologien mme. Science
en effet si propre non pas  redresser les esprits faux condamns 
rester ce que la nature les a faits, mais  fortifier dans les beaux
esprits cette justesse d'autant plus ncessaire que l'objet de leurs
mditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il
ignorer que l'habitude de la dmonstration, en nous faisant reconnatre
et saisir l'vidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend
encore  ne point appeler dmonstration ce qui ne l'est pas et 
discerner les limites qui, dans ce cercle troit des connaissances
humaines, sparent la lumire du crpuscule et le crpuscule des
tnbres.

L'intention est vidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce
que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes.

D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dpassait quelquefois les
limites du bon got. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant
l'loge de M. de Clermont-Tonnerre, vque de Noyon, dont Boileau
disait: Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis
gentilhomme, il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de
pangyrique, par la raison que ce prlat, clbre par ses ridicules,
ne saurait tre lou dans le style habituel; il tait ncessaire de
combattre les exagrations, de dmentir les lgendes qui ont runi dans
l'histoire de son hros tous les traits ridicules de la vanit, comme
dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force.

D'Alembert est souvent ingnieux, rarement lger. Voulant louer Segrais
qui n'a pas accept l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir compos
sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: _la Princesse
de Clves_, il dit: Segrais n'a jamais hsit  le rendre  son
vritable auteur et l'a toujours rendu avec la sincrit la plus
franche, _sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le
voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la
discrtion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est
pas digne, dsire et se flatte de n'tre pas crue sur parole._

Fontenelle, qui reste le modle de l'loquence acadmique, aurait
supprim les dernires lignes. Sans tre des Fontenelles ni manquer de
clart, beaucoup d'autres, en abrgeant la phrase, auraient laiss au
lecteur le plaisir de deviner quelque chose.

D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'ide pour redoubler
l'assertion sans accrotre la clart qui est complte, ou fortifier la
preuve qui semble vidente.

Il rapporte, dans l'loge de Saint-Aulaire, que pour dfendre les vers
de ce pote de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un
acadmicien lui reprsenta modestement que le marquis de Saint-Aulaire
tait un homme dont la naissance _et par consquent les vers_ mritaient
des gards. Le trait est lanc, l'auditoire a compris, celui qui a pu
dire _et par consquent les vers_ est jug; d'Alembert ajoute pour
l'accabler:

_Je ne lui conteste pas, rpondit Despraux, les titres de noblesse,
mais les titres du Parnasse; et quant  vous, monsieur, qui trouvez ces
vers-l si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire
du mal des miens._

L'incident est-il vid? nullement; d'Alembert ajoute:

L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu  Despraux en
prtendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur taient
moins obligs d'tre bons, parce qu'ils se prsentaient sous la
sauvegarde des aeux de l'auteur. La rflexion est sage, trop sage
mme. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue:

Cet acadmicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers,
fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'tre mdiocres que
s'ils avaient un simple bourgeois pour pre, et si en pareil cas, comme
dit le Misanthrope, le temps ne fait rien  l'affaire, la gnalogie du
pote y fait encore moins.

On a reproch aussi  d'Alembert d'oublier le caractre de la tribune
qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le
triomphe de la raison, tel tait le nom inscrit sur son drapeau.

Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'loge de
Bossuet, d'Alembert crit: Bossuet se reprsentait avec frayeur combien
l'humanit serait  plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la
Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont  redouter sur la
terre que le moment o ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur
trne un arbitre suprme, qui promet vengeance aux infortuns dont ils
auront souffert ou caus les larmes. Ce prlat _citoyen_ tait persuad
que ceux mmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un
Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de
_lse-humanit_ en voulant ter cette croyance aux monarques: il faut
que les sujets esprent en Dieu et que les souverains le craignent.
C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-mme, on ne saurait en
douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe
 quelle place, comme un intolrable contresens.

L'illustre chrtien aurait cru, mme par figure oratoire, dshonorer sa
plume en plaant les oints du Seigneur, les rois qui rgnent par lui,
dont lui-mme a ordonn la puissance, au nombre de ces insenss qui dans
l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire
qu'il n'est pas et ravir l'existence  celui par lequel subsiste toute
la nature. En crivant l'loge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui
emprunter sa plume, non de lui prter la sienne.

D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un ddain que rien n'adoucit,
admire Boileau avec une conviction que rien ne modre, et dans une page
plus digne d'un rhtoricien que d'un gomtre il le met en balance avec
Racine et Voltaire, c'est--dire avec ceux qu'il place au premier rang:

Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands
matres en posie: Despraux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier
quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un
grand homme  la place que la postrit lui destine? Ne pourrait-on pas
dire, pour exprimer les diffrences qui les caractrisent, que Despraux
frappe et fabrique trs heureusement ses vers; que Racine jette les
siens dans une espce de moule parfait qui dcle la main de l'artiste
sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme chapper
des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans tude sa
langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despraux on
conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans
le sentir parce que d'un ct si la facilit continue en carte
l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse
l'ide au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni
se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soigns qui lui
chappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui
prcdent et qui suivent n'ont pas cot davantage au pote? Enfin,
ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des
beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois crivains,
que la manire de Despraux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien
reprsente par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi
correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vnus de Mdicis,
et celle de Voltaire, aise, svelte et toujours noble, par l'Apollon du
Belvdre.

Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indiffrents.
Les amis applaudirent, et les ennemis trouvrent sans doute qu'on leur
rendait la critique facile.

D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous
insistons sur ses dfauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente
maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux
digressions. Son motif, trs apparent quelquefois, est d'introduire la
louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul
dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.

Campistron, secrtaire de M. de Vendme, le suivait un jour, sans
qu'aucun devoir l'y appelt, dans l'endroit le plus prilleux d'un
champ de bataille: Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M.
de Vendme.--_Monseigneur_, rpondit le pote, _voulez-vous vous en
aller?_ Il aurait cru se dshonorer en ne partageant pas dans les plus
brillantes occasions les prils et la gloire de son bienfaiteur.

D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute:
Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien pay de sa personne 
la bataille de Philippes; il eut mme le courage, si c'en est un, de
plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:

_Relicta non bene parmula._

Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant
simplement le _non_:

_Relicta bene parmula._

On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais
guerrier a fait un excellent pote. Mais il et encore mieux valu tre
 la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrte; et peut-tre Horace
a-t-il contribu par l'aveu naf de sa poltronnerie aux soupons peu
obligeants qu'on s'est plu quelquefois  jeter sur la bravoure des
potes.

On revient enfin  l'loge de Campistron, ce talent prcoce, un instant
clbre, et qui n'a jamais pu mrir; la louange que lui donne d'Alembert
l'aurait peu flatt:

S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste
du moins la gloire de s'tre mieux servi de son pe.

N'aurons-nous pas  notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il
n'y a aucune gloire  se promener, avec ou sans pe, sur un champ de
bataille o l'on n'a que faire?

D'Alembert avant tout aimait la sincrit, il ne pouvait se rsigner 
faire des avances ou mme  remercier ceux qui, renseignant le public,
croient par un jugement bienveillant mriter la reconnaissance. Ils
n'ont droit qu' l'estime s'ils sont sincres,  l'indiffrence s'ils
font de leur plume l'instrument des amitis ou des haines que souvent
ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtise
qu'aujourd'hui, ne devait pas lui tre favorable.

Tandis que des amis obstins ou des amis de ses amis saisissaient toutes
les occasions de vanter l'clat de son style et le charme de son dbit,
d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du
mauvais got de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop
savamment ponctue. Sur plus d'un point les folliculaires du
XVIIIe sicle sont les seuls tmoins qui nous restent. Aucun d'eux
malheureusement n'a jur de dire la vrit. Il fallait avant tout servir
sa coterie et dfendre ses amis. Ne demandons donc ni  Frron, ni
 Bachaumont, ni  Grimm, ni au _Journal de Trvoux_ la vrit sur
l'loquence acadmique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux
correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des
succs; mais ds que la rupture est complte, quand d'Alembert  son
nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses pithtes, on
ne doit plus, par une reprsaille toute naturelle, apprendre par elle
que des checs.

D'Alembert, secrtaire perptuel de l'Acadmie franaise, aimait
l'Acadmie et dtestait les sots. Il voulait que chaque lu ft honneur
 la Compagnie. Ces principes taient ceux de tous les partis; mais pour
carter les cratures de la coterie rivale, chacun tolrait, dsirait et
russissait souvent  imposer de nombreuses exceptions  la rgle.

D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu' leur
talent, tait peu favorable aux grands seigneurs et aux prlats. Son
influence tait acquise aux amis de la libre pense plus encore qu'aux
hommes de lettres. Il tait au fond fort indiffrent, mais, prsent par
devoir sur le thtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre
naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer
un rle, et les vaincus devaient l'exagrer. Les recommandations de
Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de
Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les prfrences de Mlle de Lespinasse
et les amitis de Mme Geoffrin dirigeaient sa rsolution. Lorsqu'il
l'avait prise, il aimait  vaincre, comme  tout jeu chacun dsire
gagner la partie. Appel  choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre
Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Lomnie de Brienne et Roquelaure,
entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abb
Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialit, revoir, soyons
franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons dcouvrir les
pices de ces procs, obscurs aujourd'hui, jadis si mouvants.

La correspondance trs active entre d'Alembert et Voltaire roulait
souvent sur les affaires acadmiques. Les deux amis, habituellement
d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blm l'une
d'elles. D'Alembert a prt  Voltaire tous les efforts de son zle pour
carter de l'Acadmie le prsident Debrosses, dont le livre charmant,
alors indit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothque des
gens de got une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs
oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui tolr.

Voltaire avait t le locataire du prsident. Se croyant tout permis, je
veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour
son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il
faut parler net. Le prsident, allguant la coutume et l'usage et
rclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois.
Voltaire, non moins indiffrent sans doute que son adversaire aux trois
cents francs qui finirent par tre donns aux pauvres, ne voulut pas
s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais got de l'y contraindre
en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit
et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable  un
magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son ct.

N'et-il pas t, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas
pardonn,--mais plus gracieux et plus sage au prsident de dtourner
les yeux d'une faiblesse vidente de Voltaire et de lui laisser
voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans tre sa dupe, il
tait et voulait rester son trs humble serviteur? C'est l, je crois,
ce que, sans aucune proccupation acadmique, les aimables amis de
Debrosses lui auraient conseill et le conseil que, dans un cas
semblable, lui-mme leur aurait donn.

Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement inclin devant le
patriarche, suivt sans le discuter le mot d'ordre envoy de Ferney.
Quand un ami de Voltaire dplat  d'Alembert, il lui fait rsolument
la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son
hros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire dfend le vieillard
jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitt se permet d'triller
Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors
beaucoup de bruit, vient dshonorer,  la satisfaction peu dissimule
de d'Alembert, celui qu'on nommait  l'Acadmie le chef du parti
catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir
cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans
une lettre  Voltaire, rapprocher de Cartouche-Frron. Une vieille
coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert,
qui ne l'ignore pas, s'tonne qu'il crive des lettres charmantes 
cette _vieille et infme catin._

On a dit souvent et rpt plus souvent encore que d'Alembert, 
l'Acadmie franaise, faisait les lections: c'est presque une
accusation. Celui qui fait les lections en est responsable. D'Alembert
ne l'tait pas: l'lection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans
aprs la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en
peut tre cite comme preuve.

Vous savez, lui avait crit Voltaire, que Chabanon a la plus grande
envie d'tre des ntres, mais les octognaires de notre tripot ne sont
pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la
place soit vacante. La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde
oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi,
ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois
impossible. Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espre au moins
que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Acadmie tout  la
fois comme on demande l'aumne et comme on demande la bourse, et qui
veut accumuler sur sa tte des titres au lieu de talents.

Chabanon choue.

Nous avons prfr, crit d'Alembert, ne pouvant avoir
Pascal-Condorcet,  Chapelain-Lemierre et  Cotin-Chabanon, Eutrope
Millot qui a du moins le mrite d'avoir crit l'histoire en philosophe
et de ne s'tre jamais souvenu qu'il tait jsuite et prtre. Chabanon
avait t, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami
trs intime de d'Alembert.

Dans ses mmoires, platement crits, o, sans esprit, sans tact et sans
dcence, il raconte longuement ses succs et ses dceptions d'amour, il
fait jouer  d'Alembert le rle de confident, et l'excellent gomtre
lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de
grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le
voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intrt sur la cause
de son chagrin. Chabanon tait amoureux et trahi.

Comment peindre, dit-il, la sensibilit de d'Alembert et la fougueuse
prcipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous,
ouvrir un petit escalier qui rpondait  la boutique du vitrier, y
crier: Madame Rousseau, je n'y suis pour personne! et revenir  moi,
me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.

Dans les premiers mots de d'Alembert reparat cependant l'insensibilit
affecte du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont
mconnu l'homme tendre et bon. Que voulez-vous! dit-il  Chabanon: vous
avez commenc par tre heureux! Et il ajoute de la voix de fausset qui
lui tait particulire: C'est toujours la fiche de consolation. Mais,
mu par le dsespoir de son ami, il prend aussitt un autre ton: Mon
ami, lui dit-il, il faut viter de rester avec vous-mme. Jetez l les
livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je
vous serai ncessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous
irons nous promener ensemble.

Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils chang? Les oeuvres de
Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se rsignait pas, par amour pour
l'Acadmie,  y voir siger l'auteur d'_ponine_. Chapelain-Lemierre et
Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des
deux--c'tait Chapelain--ne passa que le second.

Cette double victoire remporte sur d'Alembert le justifie du reproche
adress par un crivain qu'on n'a pas encore compltement oubli, Snac
de Meilhan, qui a crit:

L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui
survcut  Voltaire, le sceptre de la littrature.

Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que
d'Alembert a eu le chagrin d'assister  la mort de Voltaire.




                           CHAPITRE V

             D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JSUITES

Un personnage alors considrable--c'tait le marchal Vaillant--me
disait un jour: Je passe l't dans une petite commune de Bourgogne;
l, quoique voltairien, chaque dimanche ma prsence  l'glise difie
les fidles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! marchal!
rpondis-je sans hsitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que
ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant
pourquoi.

Je fus embarrass; il s'y attendait et nous rmes tous deux.

D'Alembert, incrdule convaincu et plus voltairien que Voltaire,
affectait quelquefois, dans ses crits et souvent dans ses discours
acadmiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa
correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne
l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Acadmie ni lui-mme, il
faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Aprs
avoir prononc l'loge de Bossuet, il reut de l'archevque de Toulouse
des louanges trs mrites; il se frottait les mains et se rjouissait
d'avoir si gravement jou  l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir
 ce jeu, le pch n'est pas grave. D'Alembert, trs srieux au fond,
affectait de ne pas l'tre. Voltaire lui a reproch quelquefois un
langage trop loign de sa pense.

Vous me faites, lui rpond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse
que vous tes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premirement je n'ai
pas dit: Heureux s'il et plus respect la religion et les moeurs! Ma
phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans
ce maudit pays o nous crivons, ces sortes de phrases sont style de
notaire et servent de passeport aux vrits qu'on veut tablir? Personne
n'y est tromp... Il faut connatre la situation. On vient, crivait
peu de temps aprs d'Alembert, de publier une dclaration qui inflige la
peine de mort  tous ceux qui seront convaincus d'avoir compos, fait
composer et imprimer des crits tendans  attaquer la religion.

La crainte des fagots est trs rafrachissante, ajoute d'Alembert.
C'est  ceux qui les prparaient que fait allusion ce mot de ralliement
si connu: _crasons l'infme_. Il avait cours entre amis seulement et
les portes fermes; on ne confiait pas les lettres  la poste. Quand on
ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un
croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un
mcrant n'a pas d'ambitions si hautes.

D'Alembert ne craignait pas srieusement d'tre brl, mais il ne
voulait pas s'exposer comme Diderot  habiter  Vincennes, ni comme
Voltaire  s'exiler hors de France. Son coeur le retenait  Paris. Il ne
voulait compromettre ni ses intrts ni son repos. Voltaire cependant
excitait son zle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots
par jour. Lui-mme d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait
l'exemple. Je voudrais, disait-il, que chacun des frres lant tous
les ans des flches de son carquois contre le monstre, sans qu'il st de
quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je
n'ai pas mme fait _la Pucelle_. Je dirai  matre Joly de Fleury que
c'est lui qui l'a faite.

Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la cigu. Il
consentait pour loigner ce calice  communier dans l'glise de Ferney.
 Abbeville, o le chevalier de la Barre venait d'tre supplici, il
aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.

D'Alembert publia en 1765 un livre intitul: _Histoire de la destruction
des Jsuites_, par un auteur dsintress. En l'imprimant en Suisse, on
avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement cach le nom
de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du
mystre. C'est  mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de
l'impression. On prpare un ouvrage de gomtrie, et sur ce thme les
deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le
public, des plaisanteries qui les rjouissent. Deux ans aprs,
d'Alembert crit  Voltaire  propos de la dispersion des jsuites
d'Espagne: Notre jeune mathmaticien a fait une petite suite pour
l'ouvrage que vous connaissez o il traite de l'tat de la gographie en
Espagne. Vous le recevrez incessamment.

Voltaire le reoit et rpond:

J'ai envoy vos gants d'Espagne sur-le-champ  leur destination; leur
odeur m'a rjoui le nez.

Le livre fut introduit  Paris par les soins de Marin (frre Marin),
secrtaire du lieutenant de police. Ceux qui en reurent les premiers
exemplaires remercirent le frre d'Alembert. Il ne faut pas regarder le
secret, bien ou mal gard, ni surtout l'impression  l'tranger comme
des prcautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas
dlit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas 
les juger. Le livre de d'Alembert tait dfendu, mais il circulait
librement. Un an aprs sa publication, Diderot crivait: Le livre de
d'Alembert sur la destruction des jsuites, qui n'est rien, a fait
plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules
mathmatiques.

Lorsque d'Alembert se dclare impartial, il a l'intention de l'tre;
comme historien, il y russit. La premire partie du livre devait, pour
ses amis tonns, ressembler  une apologie de la socit de Jsus.
L'histoire de Loyola et des ingnieux statuts qu'il inventa n'inspire 
d'Alembert ni railleries ni bons mots.

Les jsuites sont irrprochables dans leurs moeurs, fidles  leurs
voeux, laborieux dans leurs tudes et dvous  la tche qui leur est
confie. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux
encore de supprimer leurs ennemis les jansnistes et avec eux tous les
ordres religieux.

C'est ainsi que, fidle  sa promesse, l'auteur dsintress pourrait, 
l'inverse de Sosie, se prsenter, en disant:

Messieurs, ennemi de tout le monde, car il l'est aussi des
parlementaires, et dclare,  huis clos bien entendu, qu'il se plat 
cingler, sans qu'on sache d'o le coup vient, la canaille jsuitique, la
canaille jansniste et la canaille parlementaire.

Les moins maltraits sont les jsuites. Les jansnistes ne s'y
tromprent pas.

Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouv l'ouvrage impartial
et utile, mais les conseillers de la cour jansniste, en attendant le
prophte lie, qui aurait bien d leur prdire cette tuile qui leur
tombe sur la tte, ont cri comme tous les diables.

Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on
lui applique sur le dos des coups de bche qu'elle se fait donner sur la
poitrine.

La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet  la
main, promet des coups plus rudes encore.

J'enverrai prochainement  frre Gabriel, dit-il (Gabriel est le
libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils
sont en train de braire il n'y a pas de mal  leur tenir la bouche
ouverte. J'ai commenc par les croquignoles, je continuerai par des
coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai
par les coups de bton.

Il rve mieux que le bton et ajoute: Mon Dieu! l'odieuse et plate
canaille! mais elle n'a pas longtemps  vivre et je ne lui pargnerai
pas les coups de stylet! La houssine, le bton, le stylet, c'est
toujours la mme plume, diversement taille, et l'apparente frocit de
d'Alembert n'est au fond qu'un petit accs de vanit. D'Alembert rit et
s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.

S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur
servirai d'une couleuvre, elle est toute prte. Je ferai seulement la
sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en
apptit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le
gouvernement et mme les ministres, mais je ne ferai pas de quartier 
toutes les _autres_ sottises et assurment j'aurai de quoi parler.

Voltaire devait tre content cette fois: ce n'est pas l style de
notaire. D'Alembert aussi tait content de lui-mme, Voltaire lui
crivait:

Cher dfenseur de la raison, _macte animo_, et passez joyeusement
votre vie  craser de votre main les ttes de l'hydre. Je ne vous le
dissimule pas, mon cher matre, rpondait d'Alembert, vous me comblez
de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le
recommande  votre protection et je crois qu'en effet il pourra tre
utile  la cause commune et que _l'infme_, avec toutes les rvrences
que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si
j'tais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de
bton, assurment ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de
toutes mes forces, comme on prtend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne
suis post que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon
de la libert grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal
acquitt.

Dans la premire partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne
pleuvent pas encore.

On ne peut mieux comparer cette socit, partout entoure d'ennemis et
partout triomphante l'espace de deux sicles, dit d'Alembert, qu'aux
marais de Hollande, cultivs par un travail opinitre, assigs par la
mer qui menace  chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant
leurs digues  cet lment destructeur.

Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submerge
aprs tant de sicles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est
arriv  la socit. Ses ennemis ont enfin trouv l'endroit faible et
perc la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et
de patience, ceux qui ont ensuite veill si longtemps  sa conservation,
ceux qui ont cultiv avec tant de succs le terrain que protgeait cette
digue, n'en mritent pas moins d'loges.

Dans la distribution des coups de houssine, les jsuites, on le voit,
n'ont pas leur juste part.

D'Alembert raconte le rle des jsuites pendant le premier sicle et les
raisons, fort honorables pour eux, de leurs succs:

La libralit qui admet et encourage tous les talents, la longue dure
du noviciat, les srieuses preuves qui prcdent l'engagement: nul
n'est admis sans vocation et sans un dvouement  toute preuve.

Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille
prie. Ils se lvent, a-t-on dit par raillerie,  quatre heures du matin
pour rciter ensemble des litanies  quatre heures du soir. C'est qu'ils
croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Ptau et des
Bourdaloue que des fainants et des chantres.

Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle.

Les jsuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les
autres socits, les intrts et les haines rciproques des particuliers
nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jsuites il en
est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous tes sr d'avoir la
socit pour ennemie. Jamais rpublicain n'aima la patrie comme chaque
jsuite aime sa socit. Le dernier de ses membres s'intresse  sa
gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est
pas sans raison qu'on les a dfinis une pe dont la pointe est  Rome.

Cet attachement des jsuites  leur compagnie ne peut tre que l'effet
de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle
procure  chacun de ses membres. Le mrite modeste ou born au travail
de cabinet y est mconnu, peu considr, quelquefois perscut si
l'intrt de la socit le demande.

 tous ces moyens d'augmenter leur considration et leur crdit, ils
en joignent un autre, non moins efficace. C'est la rgularit de la
conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi svre
que sage, et, quoi qu'en ait publi la calomnie, il faut avouer qu'aucun
ordre religieux ne donne moins de prise  cet gard. Ceux d'entre eux
qui ont enseign la morale la plus monstrueuse, qui ont crit sur les
matires les plus obscnes, ont men la vie la plus difiante et la plus
exemplaire. C'tait au pied du crucifix que le pre Sanchez crivit
ses abominables et dgotants ouvrages, et on a dit en particulier
d'Escobar, galement connu par l'austrit de ses moeurs et le
relchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-mme
et le donnait  bon march aux autres.

D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signes par les
jsuites d'Amrique et non payes en Europe, le procs commercial fait
par les ngociants de Lyon et de Marseille  ces marchands auxquels
leurs statuts prescrivaient la pauvret. Chaque profs en effet avait
prononc ce serment: Je ne travaillerai jamais, en aucune faon, ni ne
consentirai jamais au changement des rglements faits sur la pauvret
par les constitutions de la socit, si ce n'est quand, par de justes
causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvret soit encore
restreinte davantage.

On faisait remarquer cependant qu'on peut tre pauvre au milieu de
l'abondance. Si la socit possdait des biens considrables, les
membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la
pauvret vanglique.

Cette ingnieuse remarque justifiait tout. La banqueroute tait un
malheur impossible  prvoir. Cela tait vrai, mais ce malheur n'arrive
pas sans qu'on s'y soit expos. La maldiction des richesses tombe
plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir.
La banqueroute des jsuites, importante par le chiffre des intrts
engags--les dettes s'levaient  3 millions,--l'tait surtout par les
rvlations qui en sortaient. Elle fut porte  la grand'chambre du
Parlement de Paris. Les jsuites furent condamns, aux applaudissements
de la foule qui encombrait le palais,  payer les dettes de leurs
frres, avec dfense de faire du commerce. La joie fut universelle.

Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il
fallut produire, furent dclares contraires aux lois du royaume, 
l'obissance due au souverain,  la sret de sa personne et  la
tranquillit de l'tat.

Aprs avoir jusque-l conserv en racontant les faits son rle
d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa
doctrine est singulire. La suppression des jsuites tait utile  la
tranquillit publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs
allgus. Les moyens juridiques, il le dclare et l'approuve, ne sont et
ne devaient tre que des prtextes. Ce n'est pas parce qu'on croit les
jsuites plus mauvais Franais que les autres religieux qu'il faut les
disperser et les dtruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables.
Ce motif, quoique non _juridique_, est meilleur qu'il ne faut pour s'en
dfaire.

Singulire et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du
premier tribunal de l'tat.

D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pense soit bien
comprise:

La ligue de la nation contre les jsuites ressemble  la ligue de
Cambrai contre la rpublique de Venise, qui avait pour principale cause
les richesses et l'insolence de ces rpublicains.

Les pres, ajoute-t-il, ont os prtendre, et plusieurs vques ont
os l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs
jsuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal
pour leur destruction, n'aurait pas d oprer cet effet; qu'il avait t
compos  la hte par des prtres jansnistes et mal vrifi par des
magistrats peu propres  ce travail; qu'il tait plein de citations
fausses, de passages tronqus et mal entendus, d'objections prises pour
des rponses, enfin de mille autres infidlits semblables.

Telle est la prtention des jsuites. Les magistrats, dit d'Alembert,
ont pris la peine de rpondre.  quoi bon?

On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations
exactes, il ne soit chapp quelques mprises; elles ont t avoues
sans peine; mais ces mprises, quand elles seraient beaucoup plus
frquentes, empchent-elles que le reste ne soit vrai? D'Alembert ici
se borne  oublier les leons reues  l'cole de droit. Mais ce qui
suit dpasse toute mesure.

La plainte des jsuites et de leurs dfenseurs ft-elle aussi juste
qu'elle le parat peu, qui se donnera la peine de vrifier tant de
passages? En attendant que la vrit s'claircisse, si de pareilles
vrits en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la
nation dsirait: l'anantissement des jsuites.

Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre mme
de l'auteur dsintress qu'on peut lire cet trange passage.

Le tort fait  la justice et  la morale par un arrt motiv sur des
calomnies (telle est l'hypothse) ne serait-il pas prcisment conforme
aux principes les plus dangereux reprochs  la socit? On pourrait
applaudir  l'expulsion franchement dcide et sans procdure, pour
raison d'tat; mais les faux griefs, mls ou non  des accusations
fondes, ne sauraient trouver d'approbateurs.

D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausset des griefs,
mais il dclare, sans ncessit par consquent, que, les reproches
eussent-ils t des calomnies, il faudrait se rjouir et approuver.

Telle n'tait pas au fond, telle ne pouvait tre sa doctrine. Deux ans
aprs,  propos de la suppression des jsuites d'Espagne, il crivait 
Voltaire:

Croyez-vous tout ce qu'on dit  ce sujet? croyez-vous  la lettre de
M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jsuites avaient
form le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le
roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi
qu'ils sont assez mchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne
dsirez-vous pas que cette nouvelle soit tire au clair? Mais que
dites-vous de l'ide du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement?
Persuad comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne
pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les
renfermer dans son _coeur royal?_ Ne pensez-vous pas qu'on pourrait
permettre aux jsuites de se justifier, surtout quand on croit tre sr
qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien
injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frre coupable ou
non s'avise d'crire bien ou mal en leur faveur?

 propos du jsuite Malagrida, brl  Lisbonne pour de bien faibles
motifs, d'Alembert ajoute: C'est une chose plaisante que l'embarras
o les jsuites et les jansnistes se trouvent  l'occasion de cette
victime immole par l'Inquisition. Les jsuites, dvous jusque-l  ce
tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait
brl un des leurs. Les jansnistes commenaient  le trouver juste ds
qu'il eut condamn un jsuite aux flammes. Ils assurrent et imprimrent
que l'Inquisition n'tait pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que
la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturit.

On aimerait  voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveugls
par la passion que les chrtiens fort imparfaits qu'ils attaquent;
ni l'un ni l'autre n'aurait allum ni regard le bcher, mais ils en
riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, 
l'occasion de la tragdie d'_Olympie_ faite par Voltaire en six jours,
lui crit:

Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas
comme Dieu et ne vous reposez pas le septime. Ce n'est point un plat
compliment que je prtends vous faire; mais je ne vous dis que ce que
j'ai dj dit cent fois  d'autres. Vos pices seules ont du mouvement
et de l'intrt et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de
la philosophie froide et parlire, mais de la philosophie en action.
Je ne vous demande plus d'chafaud, je sais et je respecte toute la
rpugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les chafauds aient
leur mrite.

A la lueur d'un bcher le rire devient sinistre; d'Alembert, en
l'oubliant, fait penser  ce mot de Grimm: Il semble voir des enfants
qui jouent avec les instruments du bourreau.

Les jsuites, condamns, tranaient l'affaire en longueur. Le
gouvernement hsitait. Une circonstance fortuite prcipita leur ruine.
On reut  la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la
Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut prvenir
les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On
imagina, pour faire diversion, de donner aux Franais un autre objet
d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imagin de faire couper la
queue  son chien pour empcher les Athniens de parler d'affaires plus
srieuses, on dclara donc au principal des jsuites qu'ils n'avaient
plus qu' obir au Parlement et  cesser leurs leons.

Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sincre, que la plupart des
jsuites, ceux qui dans cette socit comme ailleurs ne se mlent de
rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient
pas d, s'il et t possible, porter la peine des fautes de leurs
suprieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus  regret
avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient
par malheur les seuls punis et les seuls  plaindre, car les chefs
avaient obtenu par leur crdit des pensions dont ils pouvaient jouir 
leur aise, tandis que la multitude immole restait sans pain comme
sans appui. Tout ce qu'on a pu allguer en faveur de l'arrt gnral
d'expulsion prononc contre ces pres, c'est le fameux passage de Tacite
au sujet de la loi des Romains qui condamnait  mort tous les esclaves
d'une maison pour le crime d'un seul.

_Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum._

Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.

Il faut s'y rsigner, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste
encore, contre l'intrt public allgu, il n'en faut invoquer aucune.

Continuons l'analyse du livre.

Quelques parlements n'avaient rien prononc contre l'institut, et les
jsuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il
y avait lieu d'apprhender qu'au premier signal de ralliement la partie
disperse, se rejoignant tout  coup  la partie runie, ne formt une
socit nouvelle, avant mme qu'on ft en tat de la combattre. La
sagesse et l'honneur mme du gouvernement semblaient exiger que la
jurisprudence  l'gard des jsuites, quelle qu'elle pt tre, ft
conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dict l'dit
par lequel on vient d'abolir la socit dans toute l'tendue de la
France.

Tout s'tait runi pour accabler les jsuites et prparer leur ruine.
Aux griefs accumuls contre eux ils avaient ajout deux fautes
capitales. Nous n'en rappelons qu'une.

Ils avaient refus, par des motifs de respect humain, de recevoir sous
leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient
pas lieu d'attendre d'eux une svrit si singulire  tant d'gards. Ce
refus indiscret a contribu  prcipiter leur ruine. Ainsi ces hommes
qu'on avait tant accuss de morale relche et qui ne s'taient soutenus
 la cour que par cette morale mme, ont t perdus ds qu'ils ont
voulu, mme  leur grand regret, professer le rigorisme. Matire
abondante de rflexion et preuve vidente que les jsuites depuis leur
naissance jusqu' cette poque avaient pris le bon chemin pour se
soutenir, puisqu'ils ont cess d'tre ds qu'ils s'en sont carts. Il
est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'anantissement
de la socit peut procurer  la raison de grands avantages, pourvu
que l'intolrance jansniste ne succde pas en crdit  l'intolrance
jsuitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes
l'une et l'autre mchantes et pernicieuses, si on tait forc de
choisir, en leur supposant le mme degr de pouvoir, la socit qu'on
vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les jsuites, gens
accommodants pourvu qu'on ne se dclare pas leur ennemi, permettent
assez qu'on pense comme on voudra. Les jansnistes, sans gards comme
sans lumires, veulent qu'on pense comme eux. S'ils taient les matres,
ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours,
sur les moeurs l'inquisition la plus violente.

Les jsuites taient des troupes rgulires, rallies et disciplines
sous l'tendard de la superstition. C'tait la phalange macdonienne
qu'il importait  la raison d'avoir rompue et dtruite. Les jansnistes
ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon
march.

Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous galement
implacable.

Le livre sur la destruction des jsuites obtint un grand succs et
souleva de violentes colres. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire
qui cite de mmoire et invente quelquefois, fut trait d'hyne, de
Philistin, d'Amorrhen, de bte puante, de Satan et de Rabsacs.

Les pamphlets les plus envenims ne vivent gure; la trace des
invectives disparat avec eux. La plupart s'adressaient moins 
d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier.

_L'yenne du Gvaudan_, dit l'auteur anonyme d'une _lettre  un ami_ sur
le livre nouveau, a fait moins de mal que les crits publis depuis peu.

L'auteur de la _lettre  un ami_, qui s'appelait, je crois, le pre
Guidy, veut parler des crits condamns rcemment par l'assemble
gnrale du clerg (aot 1765) dans des termes d'une violence presque
gale:

Une multitude d'crivains tmraires, disaient les vques runis,
ont foul aux pieds les lois divines et humaines. Les vrits les plus
saintes ont t obscurcies et les principes de la monarchie branls.
Rien n'a t respect ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel.
La majest de l'tre suprme et celle des rois sont outrages et l'on ne
peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs,
dans l'ordre mme de l'tat, l'esprit du sicle semble le menacer d'une
rvolution qui prsage de toutes parts une ruine et une destruction
totale.

Le clerg voyait juste. Mais l'Encyclopdie dans ses craintes n'occupe
qu'une petite part, et le livre sur la destruction des jsuites tait 
peine signal.

Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un
mot nouveau le sottisier littraire, l'ait rpt plusieurs fois, que
d'Alembert ait t appel Rabsacs. J'ai trouv le passage.

D'Alembert avait crit:

La philosophie,  laquelle les jansnistes avaient dclar une guerre
presque aussi vive qu' la Compagnie de Jsus, avait fait malgr eux et
par bonheur pour eux des progrs semblables. Les jsuites, intolrants
par systme et par tat, n'en taient devenus que plus odieux. On les
regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du
fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux
dont il lui importait le plus de se dfaire. Les parlements, quand ils
ont commenc  attaquer la Socit, ont trouv cette disposition dans
tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des
magistrats a port l'arrt contre les jsuites. Le jansnisme n'a t
que le solliciteur.

C'est  l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets
trs diffrents portant tous deux pour titre _le Philosophe redress_ a
provoqu par l'introduction du nom de Rabsacs l'ironie dangereuse de
Voltaire.

Quand j'accorderais, dit-il,  ces prtendus destructeurs des jsuites
la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononc l'arrt de leur
ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est
servi de blasphmateurs, Rabsacs  leur tte, pour tailler en pices
les thiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur ct
pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de Jrusalem
s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par
leur diversion lever le sige aux Assyriens?

L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus
obscure encore. L'auteur avait oubli les dtails du sige de Jrusalem;
mais il n'a pas appel d'Alembert Rabsacs.

On lui en a dit bien d'autres:

Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur  cet crivain que
de qualifier en dtail toutes ses contradictions? Un monstre devant un
miroir doit avoir horreur de lui-mme.

L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la
vrit et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du
premier ordre. On pourrait dfinir son crit: Pot-pourri ou Recueil
d'invectives ineptes contre la religion.

La menace se mle  l'injure:

S'il n'est pas chrtien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait
bien se faire chasser par le peuple  coups de pierre.

D'Alembert n'tait pas chrtien, on ne peut le nier; mais, pour le
lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice
sans cela n'aurait pas t rgulier.

D'autres, plus modrs, se contentaient de ddaigner son talent
littraire. Dans un pamphlet signal par Bachaumont on dclare que chez
lui la vrit se montre sans beaut et l'erreur se cache sans finesse.
Il veut tre le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont
ajoute: Et cela est vrai.

Le nom de l'auteur dsintress tait connu de tous. La mort de Clairaut
laissa vacante  l'Acadmie des sciences une des places de pensionnaire.
D'Alembert, membre de l'Acadmie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans
dj pensionnaire surnumraire, ne touchait qu'une partie de la pension.
Il avait tous les droits  remplacer Clairaut; l'usage le dsignait, son
mrite l'imposait, et l'Acadmie, par un vote unanime, le prsentait au
choix du roi.

L'accueil fait au directeur de l'Acadmie fut trs froid. Le ministre,
sans refuser, rpondit: Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert.
On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Acadmie, dont
le nom est rest justement populaire, Vaucanson, eut l'indlicatesse
de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine
perscution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mlt en rien,
qu'aprs un an d'attente la pension lui fut attribue.

D'Alembert crit  Lagrange:

Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lass de me refuser cette
misrable pension qu' la vrit je n'ai jamais demande, mais que
l'Acadmie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un
remerciement trs succinct et trs sec, et je me suis su bon gr de
n'avoir dmenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma
conduite antrieure, dont j'espre, par la grce de Dieu, ne jamais me
dpartir.




                           CHAPITRE VI

                     D'ALEMBERT ET FREDERIC

D'Alembert crivait un jour  Voltaire: Je n'aime les grands que
quand ils le sont comme vous, c'est--dire par eux-mmes et qu'on peut
vraiment se tenir pour honor de leur amiti et de leur estime. Pour les
autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les
estime comme je peux.

Pour accepter l'amiti offerte par Frdric, d'Alembert n'avait rien 
changer ni  ses principes ni  ses dfiances. Dans leur correspondance,
dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que
d'Alembert tait son hte, le caractre royal effac sans affectation
par Frdric tait respect sans flatterie par d'Alembert. L'estime et
la sympathie mutuelle faisaient natre une amiti sincre; jamais le
caractre ne s'en est dmenti. Les affectueux gards du roi taient
pays par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la
libert ait t menace ni l'galit mise en question. D'Alembert avait
concouru en 1745 et obtenu un prix  l'Acadmie de Berlin. L'pigraphe
du mmoire tait une louange assez insignifiante adresse  l'illustre
monarque, habilement tourne en vers latins, sans platitude et sans
emphase. Le mmoire fut admir par l'Acadmie, l'pigraphe remarque par
Frdric.

Maupertuis, quelques annes plus tard, voulait quitter Berlin, mal
portant, malade, mourant peut-tre de la diatribe du Dr Akakia. La
situation pour lui tait moralement amoindrie. Les flches de Voltaire
taient empoisonnes et les blessures incurables. Malgr la protection
trs ferme et l'indignation trs sincre du roi contre Voltaire,
Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort,
la diatribe avait touch trs juste, avait perdu toute autorit morale.
lev trop haut nagure, il tait prcipit trop bas. Son importance
acadmique tait dtruite.

Le roi fit offrir  d'Alembert, avec des avantages considrables, la
prsidence de son Acadmie. C'tait en 1752. D'Alembert tait pauvre;
les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'taient pas
alors et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait esprer dans l'avenir
ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant sans hsiter. Les
instances redoublrent sans l'branler.

Aucune analyse ne peut remplacer les lettres changes, rellement
belles, parce qu'elles sont sincres et qu'aucun mot n'en est dmenti
par la vie de d'Alembert.  la lettre crite par le marquis d'Argens
pour lui communiquer les offres de Frdric, d'Alembert rpondit:

On ne peut tre, monsieur, plus sensible que je le suis aux bonts dont
le roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui tre tendrement et
inviolablement attach: le respect et l'admiration que ses actions
m'ont inspirs, ne suffisent pas  mon coeur; c'est un sentiment que
je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en
inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point 
tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du
dsir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances o je
me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le
regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter
ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer l-dessus dans
quelques dtails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme  un ami
digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec
vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine de bont que vous m'avez
fait l'honneur de m'crire; la gnrosit de vos procds envers l'abb
de Prades, auquel je m'intresse trs vivement, et qui se loue, dans
toutes ses lettres, de vous plus que de personne; enfin la rputation
dont vous jouissez  si juste titre par vos lumires, par vos
connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probit
d'autant plus prcieuse qu'elle est plus rare. La situation o je suis
serait peut-tre, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de
renoncer  son pays. Ma fortune est au-dessous du mdiocre; 1700 livres
de rente font tout mon revenu. Entirement indpendant et matre de
mes volonts, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oubli du
gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, perscut
mme autant qu'on peut l'tre quand on vite de donner trop d'avantage
sur soi  la mchancet des hommes, je n'ai aucune part aux rcompenses
qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de
lumires. Une pension trs modique, qui vraisemblablement me viendra
fort tard, et qui  peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le
malheur de parvenir  la vieillesse, est la seule chose que je puisse
raisonnablement esprer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop
certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal
dispose pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgr tout
cela, monsieur, la tranquillit dont je jouis est si parfaite et si
douce, que je ne puis me rsoudre  lui faire courir le moindre risque.
Suprieur  la mauvaise fortune, les preuves de toute espce que j'ai
essuyes dans ce genre, m'ont endurci  l'indigence et au malheur, et ne
m'ont laiss de sensibilit que pour ceux qui me ressemblent.  force
de privations, je me suis accoutum sans effort  me contenter du plus
troit ncessaire, et je serais mme en tat de partager mon peu de
fortune avec d'honntes gens plus pauvres que moi. J'ai commenc, comme
les autres hommes, par dsirer les places et les richesses, j'ai fini
par y renoncer absolument: et de jour en jour je m'en trouve mieux.
La vie retire et obscure que je mne est parfaitement conforme  mon
caractre,  mon amour extrme pour l'indpendance, et peut-tre  un
peu d'loignement que les vnements de ma vie m'ont inspir pour les
hommes. La retraite et le rgime que me prescrivent mon tat et mon got
m'ont procur la sant la plus parfaite et la plus gale, c'est--dire
le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un
petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation
et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-mme, monsieur, s'il m'est
possible de renoncer  ces avantages, et de changer un bonheur sr pour
une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse
tre. Je ne doute nullement des bonts du roi, et de tout ce qu'il peut
faire pour me rendre agrable mon nouvel tat; mais, malheureusement
pour moi, toutes les conditions essentielles  mon bonheur ne sont pas
en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste
raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de
Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donn un corps trs faible et
qui a besoin de tous les mnagements possibles. Si ma sant venait 
s'altrer, ce qui ne serait que trop  craindre, que deviendrais-je
alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forc  aller
finir mes jours loin de lui, et  reprendre dans ma patrie, ou ailleurs,
mon ancien tat qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-tre mme
n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y
aurais laisss, et  qui je percerais le coeur par mon dpart. Je vous
avoue, monsieur, que cette dernire raison seule peut tout sur moi; le
roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il
connat l'amiti; il la ressent et il la mrite; qu'il soit lui-mme mon
juge.

 ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute,
je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au
gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien esprer; mais
je dois quelque chose  ma nation, qui m'a toujours bien trait, qui
me rcompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne
pourrais abandonner sans une espce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs,
comme vous le savez, charg, conjointement avec M. Diderot, d'un grand
ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les
plus solennels, et pour lequel ma prsence est indispensable; il est
absolument ncessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos
yeux, que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert.
Vous connaissez trop, monsieur, les dtails d'une si grande entreprise,
pour que j'insiste davantage l-dessus. Enfin, et je vous prie d'tre
persuad que je ne cherche point  me parer ici d'une fausse modestie,
je doute que je fusse aussi propre  cette place que Sa Majest veut
bien le croire. Livr ds mon enfance  des tudes continuelles, je n'ai
que dans la thorie la connaissance des hommes, qui est si ncessaire
dans la pratique quand on a affaire  eux. La tranquillit et, si j'ose
le dire, l'oisivet du cabinet m'ont rendu absolument incapable des
dtails auxquels le chef d'un corps doit se livrer.

D'ailleurs, dans les diffrents objets dont l'Acadmie s'occupe, il
en est qui me sont entirement inconnus, comme la chimie, l'histoire
naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par consquent, je ne
pourrais tre aussi utile que je le dsirerais. Enfin, une place aussi
brillante que celle dont le roi veut m'honorer, oblige  une sorte de
reprsentation, tout  fait loigne du train de vie que j'ai pris
jusqu'ici; elle engage  un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont
les entraves d'un homme libre: je ne parle point de ceux qu'on rend au
roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on gote
dans sa socit sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on
met  les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par
mon caractre, qu' l'tude,  la retraite et  la socit la plus
ferme et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands
ou petits, ncessairement attachs aux places o l'on a des hommes et
surtout des gens de lettres dans sa dpendance. Sans doute le plaisir de
faire des heureux et de rcompenser le mrite serait trs sensible pour
moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est
infaillible que je ferais des mcontents et des ingrats. Ainsi, sans
perdre les ennemis que je puis avoir en France, o je ne suis cependant
sur le chemin de personne, j'irais  trois cents lieues en chercher de
nouveaux. J'en trouverais, ds mon arrive, dans ceux qui auraient pu
aspirer  cette place, dans leurs partisans et dans leurs cratures;
et toutes mes prcautions n'empcheraient pas que bien des gens se
plaignissent et ne cherchassent  me rendre la vie dsagrable. Selon ma
manire de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et
la considration attaches  ma place ne pourraient draciner.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me
rsoudre  accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et 
venir, pour ainsi dire,  Berlin recueillir sa succession. Il tait mon
ami; je ne puis croire, comme on me l'a mand, qu'il ait cherch, malgr
ma recommandation,  nuire  l'abb de Prades; mais quand j'aurais
ce reproche  lui faire, l'tat dplorable o il est suffirait pour
m'engager  une plus grande dlicatesse dans les procds. Cependant cet
tat, quelque fcheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander
qu'on lui donne ds  prsent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un
nouveau motif pour moi de ne me pas dplacer. Voil, monsieur, les
raisons qui me retiennent dans ma patrie; je serais au dsespoir que Sa
Majest les dsapprouvt. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie
et ma franchise, bien loin de me nuire auprs de lui, m'affermiront dans
son estime. Plein de confiance en sa bont, sa sagesse et sa vertu, bien
plus chres  mes yeux que sa couronne, je me jette  ses pieds, et je
le supplie d'tre persuad qu'un des plus grands regrets que j'aurai
dans ma vie, sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi
digne de l'tre, aussi fait pour commander aux hommes que pour les
clairer. Je m'attendris en vous crivant. Je vous prie d'assurer le roi
que je conserverai toute ma vie, pour sa personne, l'attachement le plus
dsintress, le plus fidle et le plus respectueux; et que je serai
toujours son sujet au moins dans le coeur, puisque c'est la seule faon
dont je puisse l'tre. Si la perscution et le malheur m'obligent un
jour  quitter ma patrie, ce sera dans ses tats que j'irai chercher un
asile: je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprs de
lui libre et pauvre.

Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps
avant le dessein que le roi vous a confi, le bruit s'est rpandu, sans
fondement comme tant d'autres, que Sa Majest songeait  moi pour la
place de prsident. J'ai rpondu  ceux qui m'en ont parl, que je
n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus
d'honneur que je ne mritais. Je continuerai, si on m'en parle encore,
 rpondre de mme, parce que, dans ces circonstances, les rponses les
plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer
Sa Majest que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa
personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais.
J'ai l'honneur d'tre, etc.

L'estime de Frdric redoubla. Ne pouvant russir  attirer d'Alembert
et n'y renonant pas pour l'avenir, il lui fit offrir, par son
ambassadeur, une pension de 1 200 livres. Louis XV, dit Mme du Hausset,
n'aimait pas le roi de Prusse,... les railleries de Frdric l'avaient
ulcr... Il entra un jour chez Mme (de Pompadour) avec un papier  la
main et lui dit: Le roi de Prusse est certainement un grand homme; il
aime les gens  talents et, comme Louis XIV, il veut faire retentir
l'Europe de ses bienfaits envers les savants des pays trangers. Voici,
ajouta-t-il, une lettre de lui adresse  milord Marchal pour lui
ordonner de faire part  un homme suprieur de mon royaume d'une pension
qu'il lui accorde. Et, jetant les yeux sur la lettre, il lut ces mots:
Vous saurez qu'il y a un homme  Paris du plus grand mrite qui ne
jouit pas des avantages d'une fortune proportionne  ses talents et 
son caractre. Je pourrais servir d'yeux  l'aveugle desse et rparer
au moins quelques-uns de ses torts; je vous prie d'offrir par cette
considration...

Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que
j'aurai d'avoir oblig un homme qui joint la beaut du caractre aux
talents les plus sublimes de l'esprit.

Le roi s'arrta: en ce moment arrivrent MM. de Marigny et d'Ayen,
auxquels il recommena la lettre et il ajouta: Elle m'a t remise par
le ministre des affaires trangres,  qui l'a confie milord Marchal
pour que je permette  ce _gnie sublime_ d'accepter ce bienfait. Mais,
dit le roi,  combien croyez-vous que se monte ce bienfait? Les uns
dirent six, huit, dix mille livres. Vous n'y tes pas, dit le roi, 
douze cents livres.

--Pour des talents sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup.
Le roi de Prusse aura le plaisir de faire du bruit  peu de frais.

M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay et il ajouta que
l'homme de gnie tait d'Alembert et que le roi avait permis d'accepter
la pension. Sa soeur (Mme de Pompadour) avait, dit-il, insinu au roi de
donner le double  d'Alembert et de lui dfendre d'accepter la pension,
mais il n'avait pas voulu, parce qu'il regardait d'Alembert comme un
impie.

Lorsque Maupertuis mourut, en 1759, Frdric renouvela ses instances.
D'Alembert refusa de nouveau. Voltaire le lui conseillait fort. Que
dites-vous, lui crit-il, de Maupertuis mort entre deux capucins? Il
tait malade depuis longtemps d'une rpltion d'orgueil; mais je ne le
croyais ni hypocrite, ni imbcile. Je ne vous conseille pas d'aller
jamais remplir sa place  Berlin, vous vous en repentiriez. Je suis
Astolphe qui avertit Roger de ne pas se livrer  l'enchanteresse Alcine,
mais Roger ne le crut pas.

En prvenant d'Alembert des dangers qu'il connaissait bien, Voltaire
n'avait aucun tort. La main gante de velours que Frdric tendait
gracieusement  d'Alembert pouvait gratigner les imprudents et broyer
les ingrats. L'amiti de Frdric n'tait pas banale, et s'il respectait
les gnies sublimes, c'taient ceux que lui-mme jugeait tels. Le bon et
grand Euler ne rencontrait  la cour et  l'Acadmie ni les avantages
offerts  d'Alembert avec tant d'empressement, ni les gards que sa
nave bonhomie ne savait pas imposer. Frdric le traitait avec la mme
bienveillance prcisment qu'il montrait au jardinier de Sans-Souci
quand il tait content de ses services. Euler pour Frdric n'tait pas
plus un ami que d'Alembert pour Louis XV. Louis XV disait en parlant de
l'un: C'est un impie. Frdric, s'il daignait s'en informer, pouvait
dire d'Euler tout le contraire. Il tait tolrant et le lui pardonnait,
mais rien de plus. Euler, si d'Alembert l'avait consult et s'il avait
os rpondre, aurait donn le mme conseil que Voltaire.

Un de ses neveux avait t incorpor dans un rgiment. Le jeune homme
se destinait au commerce; la famille tait dsole. Euler adressa une
supplique.

Le roi lui rpondit:

Comme je sais qu'il est d'une bonne taille, ce qui marque un
temprament flegmatique qui ne parat pas propre pour l'activit et la
souplesse si ncessaires  un habile marchand, je crois que la nature
l'a destin pour embrasser le mtier des armes. J'espre que vous
n'envierez pas au susdit rgiment cet homme, dont j'aurai soin de faire
la fortune en votre considration.

L'occasion tait bonne de quitter Berlin;  la place d'Euler, d'Alembert
n'y et pas manqu.

Le voyage de d'Alembert  Berlin ne put avoir lieu que trois ans aprs
la mort de Maupertuis, en 1762. Son empressement  profiter des offres
de Frdric n'eut, on le voit, rien d'indiscret. Frdric lui-mme
n'tait pas toujours de loisir. D'Alembert, pour accepter son
invitation, choisit le moment o le roi lui crivait:

Je vais donc vivre tranquillement avec les Muses et occup  rparer
les malheurs de la guerre dont j'ai toujours gmi.

D'autres, en lisant ces lignes, auraient eu le droit de sourire.
D'Alembert ne l'avait pas. La nature de Frdric tait double; jamais
il ne s'est montr  d'Alembert, jamais il n'a t pour lui qu'un ami
spirituel, profond, gnreux et dvou.

Pendant deux mois entiers le philosophe accepta l'hospitalit simple et
intime de cet ami qui ne voulait pas avoir de cour, et dont l'accueil et
l'empressement cordial n'avaient rien de commun avec la politesse d'un
grand seigneur ou les bonts d'un monarque.

Dnant et soupant  la table du roi, d'Alembert y parlait, quels que
fussent les invits, avec aisance et libert, sans se soucier de
l'tiquette, sans la connatre mme; il ne cherchait pas  l'apprendre,
ayant compris, ds le premier jour, qu'il serait  mauvaise cole.

D'Alembert cependant veille sur lui, jamais il ne dpasse les bornes et
rassure sur ce point Mlle de Lespinasse,  laquelle il rend compte de
tout.

Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, que j'en sois ni moins polisson 
mon retour, ni de meilleure contenance  table. Il est vrai que je ne
polissonne pas ici, mais, par cette raison mme, j'aurai grand besoin de
me ddommager, et,  l'gard du maintien de la table, c'est la chose du
monde dont le roi est le moins occup et je ne saurais m'instruire avec
lui sur ce grand sujet.

Frdric dsirait vivement garder d'Alembert; il lui proposait avec une
affectueuse et discrte insistance la prsidence de son Acadmie.

Je ne vous rpterai pas, pour ne pas vous ennuyer, crit d'Alembert 
son amie,  quel point le roi est aimable et toutes les bonts dont il
me comble. Hier, aprs son concert, je me promenai avec lui dans son
jardin; il cueillit une rose et me la prsenta en ajoutant qu'il
voudrait bien me donner mieux. Vous sentez ce que cela signifie, et ce
n'est pas la premire fois qu'il m'a parl sur ce ton-l.

Il me dit hier qu'il fallait que je visse l'Acadmie et tout ce qui lui
appartient pour en juger par moi-mme.

Je crus entendre ce que cela voulait dire et je lui dis que c'tait
bien aussi mon projet, mais que, mon premier objet tant de lui faire la
cour, je n'irais  Berlin qu'avec lui.

Aprs m'avoir parl de mes lments de philosophie, dont il est trs
content, le roi me demanda si je n'aurais pas piti de ses pauvres
orphelins, c'est ainsi qu'il appelle son Acadmie. Il ajouta  cette
occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je
rpondis de mon mieux, mais en lui faisant connatre cependant la ferme
rsolution o j'tais de ne point renoncer  ma patrie ni  mes amis.
Je dois  ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons,
malgr le dsir qu'il aurait de les vaincre. Il est impossible de me
parler de cela avec plus de bont et de discrtion qu'il l'a fait. Il
a fini la conversation par dsirer que je visse son Acadmie et les
savants qui la composent. Le 13 au matin, nous sommes partis pour venir
ici,  Charlottenbourg,  une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai
profit du voyage pour aller voir la ville et l'Acadmie. J'y ai t
reu avec toutes les marques possibles d'estime et d'empressement. Le
soir je retournai auprs du roi, que je trouvai se promenant tout seul
(cela lui arrive souvent); il me demanda _si le coeur m'en disait._ Je
lui rpondis que tous ces messieurs m'avaient reu avec toute la bont
possible et qu'assurment le coeur m'en dirait beaucoup s'il ne me
disait pas avec une force invincible pour les amis que j'avais laisss
en France.

D'Alembert, toujours bon et dvou, ne voulant rien accepter, moins
encore demander pour lui-mme, tait heureux d'employer sa faveur 
venir en aide aux autres.

Je me porte mieux, crit-il, parce que le roi m'a donn hier une grande
satisfaction: c'est d'accorder, sur les reprsentations que je lui ai
faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand
sujet de son Acadmie, et qui, se trouvant charg de famille et assez
mal ais, voulait s'en aller  Ptersbourg. Euler resta  Berlin,
mais on le dsirait  Saint-Ptersbourg, et avec raison, car jamais
acadmicien ne fut plus fcond ni mieux inspir dans ses incessantes
productions. Vingt ans aprs la mort d'Euler, l'Acadmie de
Saint-Ptersbourg devait encore chaque anne le plus grand attrait de
ses recueils  la publication de ses mmoires indits.

D'Alembert--on le voit par le trait que nous venons de citer et par
d'autres passages de sa correspondance--tait plein de dfrence,
d'admiration et de dvouement pour celui qu'il appelait le grand Euler.

Le grand Euler, dit-il en racontant sa visite  l'Acadmie, m'a rgal
d'un mmoire de gomtrie qu'il a lu  l'assemble et qu'il a bien voulu
me prter, sur le dsir que je lui ai marqu de lire ce mmoire plus 
mon aise.

Il n'y avait entre eux, cependant, ni sympathie ni amiti. Lorsque,
cinq ans aprs, Euler, devenu presque aveugle, accepta les offres de la
Russie, c'est sur le conseil de d'Alembert et les chaleureux tmoignages
donns  son rare mrite que Frdric, fort indiffrent  la gomtrie,
insista longtemps pour le garder. Quand le dpart fut rsolu,
d'Alembert, toujours empress  favoriser les talents, proposa au
grand Lagrange, alors trs jeune, trs pauvre et inconnu  Turin, la
succession du grand Euler, en rglant avec Frdric, sans rencontrer
ni objections ni refus, les conditions offertes  ce grand homme qui,
disait-il, vaudrait bien Euler.

Je ne demande pas mieux, rpondit Frdric, de changer un gomtre
borgne (Euler tait presque aveugle) contre un gomtre qui a les deux
yeux.

Lagrange se rendit  Berlin; mais l'admiration de d'Alembert pour le
jeune gomtre dont, sur plus d'un point, les dcouvertes devaient
balancer et quelquefois effacer les siennes, faillit faire tout chouer.
Dans la lettre crite  Lagrange au nom de Frdric, il tait dit que le
plus grand gomtre devait, naturellement, venir prendre la place auprs
du plus grand roi. Lagrange, dont la vanit n'tait pourtant pas le
dfaut, montra les lignes flatteuses, qui, adresses  un jeune homme
jusque-l fort peu remarqu et pourvu d'un trs modeste emploi, firent
quelque bruit  Turin.  la cour on en fut choqu, et quand Lagrange
demanda un cong, on laissa sa demande sans rponse. Il fallut pour
dcider le roi de Pimont, qui au fond ne se souciait nullement d'un
jeune professeur  son cole d'artillerie, l'intervention directe de
Frdric, accorde sans hsitation  la demande de d'Alembert.

La correspondance de d'Alembert avec son royal ami donne plus d'un
exemple de sa constante et efficace sollicitude pour les hommes de
mrite malheureux ou mconnus.

Un savant illustre, Lambert, avait t appel  l'Acadmie de Berlin sur
sa rputation qui tait grande et que le temps devait accrotre encore.
Frdric voulut causer avec lui: Lambert ne lui plut pas.

Je puis assurer, crivit-il  d'Alembert, qu'il n'a pas le sens
commun. Lambert crivait en allemand sur la physique mathmatique plus
que sur la gomtrie. D'Alembert,  vrai dire, ne connaissait ni ses
oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ingnieuse
sagacit. Il se hta d'crire  Frdric, qui, sans attirer de nouveau
prs de lui le savant et peu sociable gomtre, lui fit  l'Acadmie une
situation digne de son mrite.

Aprs avoir protg la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui
au jeune Laplace, qui, mcontent  Paris de sa position et des lenteurs
de sa carrire acadmique, avait confi  d'Alembert son dcouragement
et son ennui.

Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais
l'influence de d'Alembert,  la vue de ses premiers travaux, bien
infrieurs pourtant  ceux de Lagrange, tait entirement  son service.
Lorsqu'aprs la mort de Clairaut, au moment o l'ouvrage de d'Alembert
sur la destruction des jsuites faisait beaucoup de bruit et un peu de
scandale, le ministre hsita quelque temps avant de lui accorder la
pension devenue vacante,  laquelle il avait tous les droits, Frdric,
ne renonant pas  ses projets, lui crivait:

Mon cher d'Alembert,

J'ai t fch d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire
essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui
vous revenait de droit. Je me suis flatt que vous seriez assez sensible
 cet affront pour ne pas vous exposer  en souffrir d'autres.

Et quelque temps aprs:

Je suis tent quelquefois de faire des voeux pour que la perscution
des lus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque
sorte criminel.

L'intention est claire: si la perscution chassait d'Alembert, des bras
 Berlin lui seraient ouverts.

D'Alembert une seule fois eut recours  la bourse de Frdric, dans des
circonstances et sous des formes qui leur font honneur  tous deux.

La sant de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse crivait 
Condorcet:

Venez  mon secours, monsieur, j'implore tout  la fois votre amiti et
votre vertu. Notre ami M. d'Alembert est dans un tat le plus alarmant;
il dprit d'une manire effrayante et ne mange que par raison. Mais ce
qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tomb dans la plus
profonde mlancolie.

Son me ne se nourrit que de tristesse et de douleur. Il n'a plus
d'activit ni de volont pour rien; en un mot, il prit si on ne le tire
par un effort de la vie qu'il mne. Ce pays-ci ne lui prsente plus
aucune dissipation; mon amiti, celle des autres, ne suffisent pas pour
faire la diversion qui lui est ncessaire. Enfin nous nous runissons
tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie;
il ne s'y refuse pas tout  fait, mais jamais il ne se dcidera  faire
ce voyage seul, moi-mme je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours
et des soins de l'amiti et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel
que vous, monsieur.

Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause vritable de la tristesse
de d'Alembert.

Mon amiti, dit-elle, ne suffit pas  faire la diversion ncessaire.
C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle lui avait donn le droit d'y
compter, et depuis deux ans dj, tout entire au jeune de Mora, g de
vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par
ses humeurs fantasques et la duret de ses refus.

D'Alembert, press par ses amis et par ses mdecins, se dcida  partir.
Sa fortune ne lui permettait pas de faire  l'improviste une aussi
grosse dpense; il crivit  Frdric:

Ma sant dprit de jour en jour.  l'impossibilit absolue o je suis
de me livrer au plus lger travail se joint une insomnie affreuse et une
profonde mlancolie. Tous mes amis et mes mdecins me conseillent le
voyage d'Italie comme le seul remde  mon malheureux tat; mais mon peu
de fortune m'interdit cette ressource, l'unique cependant qui me reste
pour ne pas prir d'une mort lente et cruelle.

Vous avez eu la bont de m'offrir, il y a sept ans, les secours
ncessaires pour ce voyage. J'ai recours aujourd'hui au bienfaiteur 
qui je dois tant et  qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que
le voyage, pour tre fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000
cus de France. Je prends la libert de les demander  Votre Majest.

Frdric rpondit:

Mon cher d'Alembert, je trouve votre Facult de mdecine bien aimable.
Ah! si j'avais de pareils mdecins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent 
leurs patients que des gouttes et des drogues abominables.

C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipends puissent
tre de quelque secours aux philosophes; ils sont au moins bons 
quelque chose. Adieu, mon cher.

L'ordonnancement des six mille francs demands accompagnait la lettre.

Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arrtrent  Ferney.
D'Alembert, un peu mieux portant et toujours malheureux loin de celle
qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris.
Il tait loin d'avoir dpens la somme envoye par Frdric; il voulut
rendre le reste. Frdric lui rpond:

Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis
comme Pilate: Ce qui est crit est crit.

C'est dans de telles occasions seulement que Frdric prenait un ton de
matre.

Lorsque, six ans aprs, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son
dsespoir fut connu de tous. Frdric lui crivit de longues lettres
de condolance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux
russir, il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries.
Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse voir une douleur si
profonde et si vraie que Frdric, craignant de l'avoir bless, lui
envoie des excuses.

Mon cher d'Alembert, je vous avais crit hier et, je ne sais comment,
je m'tais permis quelques badinages. Je me le suis reproch aujourd'hui
en recevant votre lettre.

Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils taient l'un pour
l'autre. Les relations de d'Alembert avec l'impratrice Catherine ne
font pas moins d'honneur  son dsintressement et  la dignit de sa
conduite que son intimit avec Frdric. Le 2 septembre 1762, avant son
voyage  Berlin, d'Alembert avait reu d'Odar, conseiller de cour et
bibliothcaire de l'impratrice de Russie, la lettre suivante:

Monsieur, la nature de ma commission peut excuser auprs de vous la
libert que je prends de vous crire sans avoir l'honneur d'tre
connu de vous. C'est par zle pour le service de l'tat, duquel j'ai
l'avantage d'tre citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder,
monsieur, si vous pourriez couter les propositions de concourir 
l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une
preuve plus convaincante de l'admiration gnrale que vous vous tes
acquise, que la confiance qu'une cour si loigne met dans votre esprit
et dans votre coeur; c'est un mrite que Son minence M. de Pannin,
gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire auprs de sa
souveraine, que de mettre entre des mains si habiles un ouvrage qu'elle
a tant  coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'loge de notre
gracieuse Impratrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la
grandeur de son me, son amour pour les sciences et pour ceux qui s'y
distinguent, son humanit, sa gnrosit, si toutes ces vertus, en
vous garantissant l'accueil le plus gracieux et les rcompenses
proportionnes au plaisir que vous lui ferez, ne me servaient
d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien
que les richesses et les honneurs ne sont pas ce qui dtermine un
philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne peut que
vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagne d'approcher une
princesse des plus accomplies.

Esprant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une rponse
favorable, j'ai l'honneur d'tre aussi pntr d'admiration pour vos
talents, que de la considration la plus distingue, monsieur, de votre
trs humble et trs obissant serviteur.

D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les mmes raisons que
celles de Frdric. Il ne voulait quitter ni Paris ni surtout Mlle de
Lespinasse.

Monsieur, il faudrait tre plus que philosophe ou plutt ne l'tre
pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante
qu'honorable, qui, tant remplie comme elle mrite de l'tre, peut
contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment
flatt, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me
faire au nom de S. E. M. de Pannin,  qui je vous prie de faire agrer
ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me
dire des qualits minentes de votre auguste Impratrice, doit rendre
prcieux  tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur
de mriter sa confiance dans une ducation qui lui est si chre. Mais,
monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacrs
qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacit que je me sens d'y
rpondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie;
si j'avais l'honneur d'tre connu de vous, vous sauriez avec quelle
franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus  quel point je
dis la vrit en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques
et littraires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et
encore moins des cours, peu de lumires sur les matires pineuses du
gouvernement dans lesquelles un prince doit tre instruit, tout cela,
monseigneur, est bien loin des talents ncessaires pour remplir
dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a
trente ans que je travaille uniquement et sans relche, si je puis
parler de la sorte,  ma propre ducation, et il s'en faut bien que je
sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succs que je devrais me
promettre d'une ducation infiniment plus importante, plus difficile et
plus tendue.

Je n'ajouterai point  ces raisons, monsieur, les lieux communs
ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez  me louer de la
mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices,
ni en mme temps assez  m'en plaindre pour ne pas dsirer lui tre
utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les
gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire connatre
par leur travail, les agrments et les dgots attachs  la rputation;
ma fortune y est trs mdiocre, mais suffisante  mes dsirs; ma sant
naturellement faible, accoutume  un climat doux et tempr, ne
pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des
maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on
n'est pas tout  fait mal; mais ce qui loigne de moi toute envie de me
transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis  qui
je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la socit fait
ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni
richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si prcieux.

Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas,
monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y
a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les
plus avantageuses; il les a ritres sans succs  plusieurs reprises,
et mon silence ne l'a pas empch de mettre le comble  ses bonts pour
moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a
point suspendue. Il a t mon premier bienfaiteur; il a t longtemps le
seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui tre
utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les trangers
veulent bien avoir de moi, si j'tais capable de faire pour quelque
prince que ce ft ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.

Catherine rpondit elle-mme:

Monsieur d'Alembert, je viens de lire la rponse que vous avez crite
au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour
contribuer  l'ducation de mon fils. Philosophe comme vous tes,
je comprends qu'il ne vous cote rien de mpriser ce qu'on appelle
grandeurs et honneurs dans ce monde;  vos yeux tout cela est peu de
chose, et aisment je me range de votre avis. A envisager les choses
sur ce pied, je regarderais comme trs petite la conduite de la reine
Christine qu'on a tant lou _(sic)_ et souvent blm _(sic)_  plus
juste titre; mais tre n ou appel pour contribuer au bonheur et mme 
l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est _(sic)_
refuser de faire le bien que vous avez  coeur. Votre philosophie est
fonde sur l'humanit; permettez-moi de vous dire que de ne point ce
_(sic)_ prter  la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je
vous sais trop honnte homme pour attribuer vos refus  la vanit;
je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les
lettres et l'amiti, mais  quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je
vous promets et  eux aussi tous les agrments et aisances qui peuvent
dpendre de moi et peut-tre vous trouverez plus de libert et de repos
que chez vous; vous ne vous prtez point aux instances du roi de Prusse
et  la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de
fils. J'avoue que l'ducation de ce fils me tient si fort  coeur et
vous m'tes si ncessaire que peut-tre je vous presse trop; pardonnez
mon indiscrtion en faveur de la cause et soyez assur que c'est
l'estime qui m'a rendue si intresse.

_P.-S._ Dans toute cette lettre je n'ai employe _(sic)_ que les
sentiments que j'ai trouvs dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous
contredire.

Il faut citer encore la rponse de d'Alembert:

Madame, la lettre dont Votre Majest Impriale vient de m'honorer me
pntre de la plus vive reconnaissance et en mme temps de la plus vive
douleur de ne pouvoir rpondre  ses bonts. J'ose nanmoins, madame,
esprer de ces bonts mme et j'ajoute de l'quit de Votre Majest
Impriale, de l'lvation et de la sensibilit de son me, qu'elle
voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas
d'accepter ses offres.

Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'tre
au prcieux avantage d'approcher une princesse claire, courageuse et
philosophe (phnomne si rare sur le trne), de mriter sa confiance
dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de
concourir  ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple.
Mais, madame (et je supplie Votre Majest Impriale d'tre persuade
que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise
philosophique), je ne suis nullement en tat par le genre d'tudes que
j'ai faites, de donner  un jeune prince destin au gouvernement d'un
grand empire les connaissances ncessaires pour rgner; je ne pourrais
tout au plus que le former par les faibles leons aux vertus dont Votre
Majest Impriale lui donne bien mieux les exemples. Ma sant d'ailleurs
ne pourrait rsister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait
incapable du grand ouvrage auquel Sa Majest Impriale me fait l'honneur
de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur
d'avoir, aussi obscurs et aussi sdentaires que moi, ne pourraient
consentir  notre sparation ni se rsoudre  abandonner avec moi une
patrie dont ils ne sont pas mieux traits.

Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense o je suis des tats
que Votre Majest Impriale gouverne avec tant de sagesse et de gloire,
ne me permette pas d'aller moi-mme la supplier d'approuver ces raisons,
mettre  ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les
sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond
respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanit
raffine qui me dtourne de ce qu'elle dsire; la vanit du philosophe
peut refuser tout  la supriorit du rang, mais elle entend trop bien
ses intrts pour ne pas se dvouer  la supriorit des lumires, en
s'attachant, comme elle le souhaiterait,  Votre Majest Impriale,
si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y
opposaient. Je conserverai prcieusement toute ma vie la glorieuse
marque que Votre Majest Impriale vient de me donner de ses bonts et
de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit
tellement  mon bonheur que je ne songerai pas mme  m'en glorifier.

Soltikof, ambassadeur de Russie  Paris, fut charg d'offrir 
d'Alembert une pension de cent mille francs sans branler la rsolution
du philosophe.

Votre Majest Impriale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de
m'crire, vient encore de mettre le comble  ses bonts en me
faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les
distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait
pu me dterminer  quitter la France et mes amis pour me charger d'un
travail suprieur  mes forces, la lettre de Sa Majest Impriale et
t pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'intrt et
de la vanit sont bien faibles en comparaison.

Le dsintressement de d'Alembert fut admir  Saint-Ptersbourg comme 
Paris; Catherine eut comme Frdric l'ambition de l'avoir pour ami,
et sa correspondance, moins familire et moins intime que celle de
Frdric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses
principes de gouvernement et de ses dcrets. Lorsqu'elle dcide la
runion des biens du clerg au domaine de la couronne, bien assure de
son approbation, elle lui crit en ces termes:

Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour
les mler au temporel, et celui-ci se prte  soulager l'autre des
vanits qui lui sont trangres. Chacun reste dans l'tendue de sa
domination, sans qu'il s'avise seulement d'empiter sur ce qui n'est pas
de sa comptence.

Catherine ne veut dans son empire ni perscutions ni discussions
religieuses; les autocrates ne doutent de rien. Elle crit  d'Alembert:

Si les hrtiques n'taient point soufferts, les fidles
dsespreraient de les ramener dans le giron de l'Eglise. Les articles
de foi sont inbranlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est
libre de vivre hrtique, mais il faut se taire.

Les prvenances et les bonts de Catherine pour d'Alembert n'taient
pas, comme celles de Frdric, exemptes de calcul. Elle voulait bien se
laisser louer d'tre grande et simple, mais sans abandonner le droit de
commander et d'imposer les limites.

D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre  quelle
distance Catherine voulait rester de Frdric, accepta la mission de lui
prsenter un mmoire en faveur de quelques prisonniers de guerre envoys
en Sibrie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient
fait trs mauvais usage; aprs tre venus, en leur propre nom,
porter dans ses tats l'insurrection et la guerre, ils avaient trs
indiscrtement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses
horribles.

D'Alembert, en invoquant sa clmence, lui montrait de quel avantage
serait pour elle la reconnaissance des philosophes. La rpublique des
lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et
dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni  la
France ni  l'Europe que cette mme impratrice qui, du sud au nord, a
fait trembler Constantinople, s'est montre plus grande encore aprs la
victoire que dans la victoire mme; qu'elle a su non seulement estimer,
mais rcompenser le courage imprudent et malheureux qui s'est tromp en
osant la combattre; que si quelques Franais ont pris les armes contre
elle, elle a voulu par son indulgence  leur gard tmoigner  leur
nation qu'elle ne la regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle
se souvient avec bont de l'enthousiasme si juste que ses talents, ses
vertus et ses lumires ont inspir  la partie la plus claire de la
nation. Cette maladroite amplification de collge avait peu de chances
de succs. Catherine rpondit brivement et schement:

J'ai reu la belle lettre que vous avez jug  propos de m'crire, au
sujet de vos compatriotes prisonniers de guerre dans mes tats, et que
vous rclamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les
a reprsents enchans, gmissant et manquant de tout au fond de la
Sibrie. Eh bien! monsieur, rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez
que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre nation,
faits dans diffrents endroits de la Pologne, o ils fomentaient et
entretenaient les dissensions, sont  Kiovie (Kiev), o ils jouissent
de leur propre aveu d'un tat supportable. Ils sont en pleine
correspondance avec M. Durand, envoy du roi de France  ma cour, et
avec leurs parents. J'ai vu une lettre d'un M. Galibert, qui est parmi
eux, par laquelle il se loue des bons procds du gouvernement gnral
de Kiovie, etc. Voil pour le moment tout ce que je peux vous dire
d'eux. Accoutume  voir rpandre par le monde les traits de la plus
noire calomnie, je n'ai point t tonne de celle-ci; une mme
source peut les avoir produites, aussi ce n'est pas de cela que je
m'embarrasse, j'en suis bien console par tout ce que vous me dites
de flatteur de la part des gens clairs de votre patrie,  la tte
desquels vous vous trouvez.

Soyez assur, monsieur, de la continuation de tous les sentiments que
vous me connaissez.

D'Alembert insista, parlant de Phocion, cet Athnien vertueux, estim et
chri d'Alexandre.

Catherine lui rpondit de manire  terminer la correspondance:

Monsieur d'Alembert, j'ai reu une seconde lettre crite de votre main
qui contenait mot pour mot la mme chose que la premire.... Mais,
monsieur, permettez-moi de vous tmoigner mon tonnement de vous voir un
aussi grand empressement pour dlivrer d'une captivit qui n'en a que
le nom des boutefeux qui soufflaient la discorde partout o ils se
prsentaient.

D'Alembert n'crivit plus  Catherine. En 1782, cependant, le fils de
l'impratrice, celui qui fut Paul Ier, venant visiter Paris, voulut se
rendre chez d'Alembert, et se montra pour lui plein de respect, faisant
allusion en le quittant au dsir que sa mre avait eu de lui donner pour
prcepteur l'illustre Franais. Il lui dit en le quittant:

Vous devez comprendre, monsieur, tout le regret que j'ai de ne pas vous
avoir connu plus tt.

Si d'Alembert avait tent de s'immiscer avec Frdric dans les affaires
du gouvernement, il n'aurait pas eu sans doute plus de succs qu'avec
Catherine, mais on l'aurait conduit moins schement.

La longue correspondance de Frdric avec d'Alembert roule sur la
philosophie, sur l'amour des lettres et la haine du fanatisme, tendue,
sans qu'ils s'en cachent l'un  l'autre,  la religion qui l'inspire.
Mais Frdric, plein de dfrence pour le philosophe qu'il admire et
qu'il aime, s'il lui permet d'oublier qu'il est roi, entend bien ne
jamais l'oublier lui-mme.




                            CHAPITRE VII

              D'ALEMBERT ET MADEMOISELLE DE LESPINASSE

D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles manires ni
l'usage du monde. Sa renomme imposait l'indulgence; rien de lui ne
pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre,
laissant un libre cours  sa verve satirique, dclarant sans colre ses
inimitis et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres
et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs
invitations il trouvait bon qu'on lui en st gr.

Avec les femmes il tait timide, trs tendre au fond du coeur, mais
fier, facile  dcourager et, pour des raisons que l'on ignore, l'ayant
t presque toujours quand il avait voulu devenir plus qu'un ami.

Mme du Deffant et Mme Geoffrin, prneuses et introductrices de
d'Alembert dans la socit lgante, avaient l'une et l'autre vingt
ans de plus que lui. Ces deux amitis dans leurs meilleurs jours ne
pouvaient suffire  son coeur.

Lorsque d'Alembert mourut, Grimm dans sa correspondance raconta une
anecdote invraisemblable qu'il faut croire vraie, puisque d'Alembert,
qui en est le hros, l'a raconte lui-mme, dans une lettre crite 
Condorcet sur Mme Geoffrin.

Un jeune homme,  qui Mme Geoffrin s'intressait, jusqu'alors
uniquement livr  l'tude, fut saisi et frapp comme subitement
d'une passion malheureuse qui lui rendait l'tude et la vie mme
insupportables; elle vint  bout de le gurir. Quelque temps aprs,
elle s'aperut que ce jeune homme lui parlait avec intrt d'une femme
aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Mme Geoffrin, qui connaissait
cette femme, l'alla trouver: Je viens, lui dit-elle, vous demander une
grce; ne tmoignez pas  *** trop d'amiti ni d'envie de le voir; il
deviendrait amoureux de vous; il serait malheureux; je le serais de le
voir souffrir et vous souffririez vous-mme de lui avoir fait tant de
mal. Cette femme, vraiment honnte, lui promit ce qu'elle demandait, et
lui tint parole.

La bonne Mme Geoffrin savait ce qu'elle faisait; elle connaissait
d'Alembert mieux que nous, elle connaissait aussi la dame; elle leur a
sans doute rendu service  tous deux. D'Alembert lui en a su gr! c'est
le trait le plus singulier de cette singulire anecdote. Quoi qu'il en
soit, dans cette socit et dans ce sicle o les liaisons avaient peu
de mystre, lorsque autour de d'Alembert ses amis offraient leurs coeurs
 de trs honntes dames qui pour l'accepter ne se cachaient gure,
on ne lui a connu qu'une seule passion qui a fait le charme puis le
tourment de sa vie.

Mlle de Lespinasse a t mal connue de ses contemporains. Sous la grce
de son esprit qu'ils admiraient, sous la distinction de ses manires,
la rgularit de sa vie et la dignit de sa conduite, elle a cach les
faiblesses de son coeur. Elle est clbre aujourd'hui, grce  ses
lettres qui nous sont restes, par l'ardeur de ses passions, par
l'extase de ses ravissements amoureux, par la promptitude de ses
infidlits.

Sa jeunesse fut fort triste.

Ne  Lyon en 1732, elle avait quinze ans de moins que d'Alembert. Sa
mre, spare de son mari, devait cacher sa naissance. On la baptisa
sous le nom de Julie de Lespinasse, fille illgitime de Claude
Lespinasse, marchand, et de Julie Novaire. Elle fut leve chez Claude
Lespinasse; ce trs honnte homme la prit en amiti. Sa mre, comtesse
d'Albon, devenue veuve, voulut prendre chez elle la jeune Julie, ge
alors de quinze ans. Ses autres enfants conurent pour cette soeur
qu'ils devinaient une haine violente.

Julie ne rappelait jamais ces souvenirs, qu'elle rsumait par un seul
mot: des atrocits. La comtesse d'Albon quelques heures avant sa mort
rvla  Julie le secret de sa naissance, en lui remettant dans une
cassette des papiers importants pour elle et la clef d'un secrtaire o
elle devait trouver l'hritage qu'elle lui destinait.

Julie porta la clef  son frre. Vous faites bien, lui dit-il
froidement. Rien ici ne peut vous appartenir; et ds le lendemain,
aprs lui avoir drob la cassette, sans songer  son sort ni  son
avenir, il lui envoya par un laquais l'ordre de quitter le chteau. Sans
se plaindre, sans rien rclamer et certaine d'un accueil empress, elle
reprit sa place au foyer de Claude Lespinasse. Peu de temps aprs, elle
entra comme gouvernante chez une parente de sa mre, belle-soeur de Mme
du Deffant. Mme du Deffant vint passer quelques mois chez son frre;
elle remarqua cette jeune fille plutt laide que jolie, intelligente
et fire, mrie par le malheur et sachant opposer  des humiliations
continuelles une inaltrable patience et une dignit impassible. Mme
du Deffant, mue et charme, lui proposa prs d'elle la situation de
demoiselle de compagnie, en y mettant la condition bien inutile de ne
jamais inquiter par la revendication de ses droits une famille dont
elle tait l'amie.

Tout alla bien pendant plusieurs annes. Jeune, spirituelle, gracieuse
sans tre belle, Mlle de Lespinasse faisait honneur  sa protectrice,
qui, fire de ses succs, aimait  la produire et  se parer d'elle.
Dans cette maison o l'esprit tait roi, la charmante causeuse, traite
en princesse, devait avoir le dsir de rgner. Le salon de Mme du
Deffant devenait celui de Mlle de Lespinasse. La matresse de la maison
se levait tard; avant cinq heures sa porte tait ferme. Mlle de
Lespinasse ouvrait la sienne, oubliant que c'tait la mme. Ses
admirateurs venaient raconter les nouvelles et discuter les questions du
jour. Quelquefois mme, des visiteurs d'importance, satisfaits d'avoir
vu Mlle de Lespinasse, sans attendre l'heure fixe par Mme du Deffant,
allaient porter dans d'autres salons les anecdotes et les bons mots
recueillis chez elle en son absence. Quoi qu'aient pu dire les amis trop
prvenus et quel qu'ait t l'emportement trop vif de Mme du Deffant,
il y avait indlicatesse et trahison. Mlle de Lespinasse, loin de se
montrer repentante, le prit de trs haut et, rompant sans retour avec
sa bienfaitrice qui la chassait, accepta l'aide de ses amis. Chacun
s'inscrivit suivant ses moyens. Mme Geoffrin fit don de 3 000 livres
de rente viagre; Mme de Luxembourg se chargea du mobilier, et les
admirateurs de Mlle de Lespinasse lui assurrent avec une modeste
aisance le moyen de les recevoir encore.

La colre de Mme du Deffant fut terrible. Il fallut choisir entre les
deux salons: d'Alembert n'hsita pas. Blmant avec colre la vieille
amie, qu'il ne revit plus, il prit parti pour Mlle de Lespinasse.

Mme du Deffant l'aimait quoi qu'il pt faire ou dire. Quinze ans aprs,
la mort de Mlle de Lespinasse ne lui arracha qu'une seule exclamation:
Si elle tait morte quinze ans plus tt, j'aurais conserv d'Alembert.

On a beaucoup crit et beaucoup rapproch de dates  l'occasion de
d'Alembert et de Mlle de Lespinasse. Le rcit accept ne parat pas
exact.

Moins d'une anne aprs avoir quitt Mme du Deffant, Mlle de Lespinasse
partageait avec d'Alembert son appartement de la rue Bellechasse.
D'Alembert avait d quitter la rue Michel-Lecomte par ordre de son
mdecin, le mme sans doute qui, douze ans plus tard, ordonnait  M.
de Mora, au nom de sa sant menace  Madrid par l'air natal, de se
rapprocher de la rue Bellechasse.

En ralit, Mlle de Lespinasse, quand elle quitta Mme du Deffant, tait
depuis plusieurs annes la matresse de d'Alembert. Le gomtre savait
compter. Lorsqu'en 1776 il perdit son amie, son dsespoir s'exhala dans
des pages qu'il n'a pas dtruites. Depuis huit ans au moins--elle lui en
a lgu la preuve--il n'tait plus le premier objet de son coeur. Qui
peut me rpondre, s'crie-t-il aprs cette affligeante lecture, que
pendant les huit ou dix autres annes que je me suis cru tant aim, vous
n'avez pas tromp ma tendresse!

Il est impossible d'en douter. D'Alembert, au moment o il repoussait
sans hsitation les offres brillantes de Frdric, avait acquis dj le
droit de considrer comme une trahison la tendresse de Julie pour un
autre.

Une lettre  Voltaire date de 1760 nous apprend que d'Alembert et Mme
du Deffant s'taient brouills dj. Il crivait  Voltaire seize ans
avant la mort de son amie, au dbut par consquent de leur intimit:

A propos, vraiment, j'oubliais de vous dire que je suis raccommod
vaille que vaille avec Mme du Deffant.

Le seul personnage important pour d'Alembert--nous le savons
aujourd'hui--tait alors Mlle de Lespinasse; elle demeurait chez Mme du
Deffant; quand d'Alembert qui s'tait loign y retourne, c'est elle
videmment qui le ramne.

Lors donc que Mme du Deffant s'cria: Sans elle, j'aurais conserv
d'Alembert, il y a lieu de croire qu'elle se faisait illusion.

Mme du Deffant n'tait aveugle que des yeux; elle avait devin la
passion de d'Alembert, sans doute aussi elle la savait partage; ces
faiblesses, pour elle, taient choses toutes simples. C'est par elle
que Voltaire en fut instruit; une de ses lettres y fait allusion.
D'Alembert, sans rien avouer, lui rpond:

Si vous tes amoureux, dites-vous, restez  Paris. A propos de quoi me
supposez-vous l'amour en tte? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-l.
J'imagine bien qui peut vous avoir crit cette impertinence et  propos
de quoi; mais il vaut mieux qu'on vous crive que je suis amoureux
que si l'on vous crivait des faussets plus atroces dont on est bien
capable. On n'a voulu que me rendre ridicule.

L'influence de Mlle de Lespinasse sur d'Alembert  partir de leur
runion a t de tous les instants. Il aimait  l'associer  ses
travaux; drobant  peine quelques heures pour la gomtrie, son
ancienne matresse, il ne se plaisait plus qu' des oeuvres lgres,
auxquelles son amie prenait part. La main de Mlle de Lespinasse dans ses
manuscrits--on pourrait dire dans leurs manuscrits--est sans cesse mls
 la sienne; plus d'une page signe par d'Alembert aurait pu l'tre par
Mlle de Lespinasse: toutes sont inspires par elle. Beaucoup de lettres
de Mlle de Lespinasse sont crites de la main de d'Alembert. Leur vie
tranquille et libre d'ennuis semblait runir tous les lments de
bonheur. Des amis minents ou illustres, des savants, des lettrs, des
beaux-esprits et des grands seigneurs admiraient chaque jour Mlle de
Lespinasse. Condorcet, Turgot, Marmontel, Suard, le comte d'Anlezy, M.
de Saint-Chamans, Morellet, Chasteluz lui adressaient, quand ils ne
pouvaient la voir, des lettres pleines d'affection et de respect.
Voltaire trouvait ses billets charmants. Elle poussait jusqu'au gnie,
disait-on, le talent de diriger une runion, en y mnageant  chacun
son rle. Son esprit, plus remarquable par le got que parla vivacit,
s'enivrait avec dlices de celui qu'elle inspirait aux autres;
elle-mme, sur toute chose, cherchait le mot juste; on lui reprochait
de le trouver trop bien; elle tait un peu pdante. Parmi tant de
tmoignages unanimes sur la grce et l'esprit de sa conversation,
rapportons une seule anecdote, emprunte aux mmoires de Morellet, dans
laquelle cet amour du beau langage est fort bien mis en relief.

Mlle de Lespinasse aimait avec passion les hommes d'esprit, et ne
ngligeait rien pour les connatre et les attirer dans sa socit. Elle
avait dsir vivement voir M. de Buffon. Mme Geoffrin, s'tant charge
de lui procurer ce bonheur, avait engag Buffon  venir passer la soire
chez elle. Voil Mlle de Lespinasse aux anges, se promettant bien
d'observer cet homme clbre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait
de sa bouche.

La conversation ayant commenc de la part de Mlle de Lespinasse par des
compliments flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient 
parler de l'art d'crire, et quelqu'un remarque avec loge combien M.
de Buffon avait su runir la clart  l'lvation du style, runion
difficile et rare. _Oh! diable!_ dit M. de Buffon, la tte haute, les
yeux  demi ferms et avec un air moiti niais, moiti inspir, _oh!
diable, quand il est question de clarifier __son style, c'est une autre
paire de manches._

A ce propos,  cette comparaison des rues, voil Mlle de Lespinasse qui
se trouble; sa physionomie s'altre, elle se renverse sur son fauteuil,
rptant entre ses dents: _une autre paire de manches! clarifier son
style!_ Elle n'en revint pas de toute la soire.

Dans les lettres de Mlle de Lespinasse on a admir l'loquence, on
pourrait dire, comme Phdre, les fureurs de l'amour. En y tudiant, non
sans indiscrtion, l'histoire de ses violentes passions, on a rapproch
les dates, interprt les mots--on sait qu'elle employait toujours le
mot juste--et racont avec indulgence, mais dtermin avec prcision, le
jour, l'heure et l'occasion de ses faiblesses.

Le pre Quesnel l'aurait absoute. Pour rsister, la force lui manquait
non moins que la grce pour le vouloir. Elle aurait pu s'crier comme
une amie de Mme de Lambert: Je me sens garrotte, entrane, ce sont
les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes. Aprs avoir offert
son coeur  d'Alembert et s'tre donne  lui jusqu' tre effraye de
son bonheur, envahie par une passion irrsistible, elle a aim M. de
Mora sans mesure et plus que sa vie. Subjugue plus tard par M. de
Guibert, qui semblait lui faire une grce, elle a dchir tous les
voiles de son me dans un long cri de douleur et d'amour. Les remords
exaltaient sa tendresse pour M. de Mora, sans lui donner la force
d'avouer  d'Alembert que son coeur battait pour un autre.

Elle est morte dsespre, en associant avec tristesse et confusion dans
ses souvenirs et dans ses regrets sa tendresse exalte pour M. de Mora
qui venait de mourir  Bordeaux, son amour pour M. de Guibert qui
s'tait mari, et sa vive affection pour d'Alembert dont elle brisait le
coeur.

Il faut de l'loquence pour expliquer tout cela. Mlle de Lespinasse en
avait beaucoup; elle n'a pas russi  le faire aimer.

M. de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, tait trs beau, son coeur
tait sensible, et sa fortune immense lui permettait d'tre gnreux
et magnifique; mais ce n'est pas par l que Mlle de Lespinasse tait
accessible. Ce coeur incapable de lutter et avide d'motions, dans
lequel d'Alembert avait pntr pas  pas, s'ouvrit tout entier aux
premiers regards du jeune Espagnol. Elle ne put ni ne voulut lui cacher
son trouble. M. de Mora ne rsista pas. Pendant une de ses absences,
d'Alembert vit arriver en dix jours vingt-deux lettres adresses  Mlle
de Lespinasse. Il ne devina rien.

M. de Mora retourna en Espagne. Julie lui crivait chaque jour,
attendait les rponses avec une impatience fbrile et, les jours de
courrier, envoyait  la poste le bon d'Alembert pour les recevoir
quelques heures plus tt. Le chagrin la rendait dure et blessante. Sa
tendresse pour d'Alembert se changeait en loignement et en aversion.
Il faisait tout pour la distraire et combattre son humeur ingale
et chagrine. Il la conduisit un jour  un dner littraire; elle y
rencontra M. de Guibert, dont les succs ou, pour parler mieux, les
promesses attiraient alors tous les regards. Ses admirateurs sur ses
premiers essais en divers genres prdisaient en lui, tout ensemble, le
successeur de Bossuet, de Corneille et de Cond: il ne remplaa que M.
de Mora dans le coeur de Mlle de Lespinasse.

Le lendemain de sa premire rencontre, Mlle de Lespinasse dj vaincue
crivait  Condorcet: J'ai fait connaissance avec M. de Guibert, il
me plat beaucoup; son me se peint dans tout ce qu'il dit, il a de la
force, de l'lvation, il ne ressemble  personne.

Quelques jours aprs, dans une autre lettre  Condorcet:

Je voudrais que vous lussiez le discours prliminaire de l'ouvrage de
M. de Guibert, je suis sre qu'il vous ferait grand plaisir.

Mlle de Lespinasse ajoutait: J'ai vu M. de Guibert chez moi, il
continue  me plaire extrmement.

Elle n'en disait rien  M. de Mora, en parlait  d'Alembert beaucoup
moins qu' Condorcet et beaucoup plus--il est impossible d'en douter--
M. de Guibert lui-mme, qui ne s'en souciait gure. Pour Mlle de
Lespinasse, toutes les passions taient soeurs: en s'offrant  M. de
Guibert, elle aimait M. de Mora avec une tendresse plus exalte encore.

D'Alembert ici devrait nous occuper seul: il tait impossible cependant
de ne pas raconter en parlant de lui ces trahisons qui brisrent sa vie.

D'Alembert sans connatre toute la vrit ne pouvait l'ignorer
compltement. La ddicace de son portrait offert  Mlle de Lespinasse se
terminait par ces deux vers,  la fois tristes et doux:

  Et dites quelquefois en voyant cette image,
  De tous ceux que j'aimai qui m'aima comme lui?

Si elle tait change pour lui, d'Alembert ne le fut jamais pour elle.
Moins savant que son amie dans les choses du coeur, il avait joui de
son bonheur sans en tre effray. Il croyait son amour endormi et en
attendait le rveil; c'est par les empressements de la tendresse la plus
dvoue et de la plus affectueuse bont qu'il combattait, sans jamais
se plaindre, l'indiffrence et les rebuts de cette me trouble et
inquite, jusqu'au jour o, puise d'amour et de souffrance, impatiente
surtout de tant d'indignits, elle hta volontairement sa fin, et mourut
dans ses bras en murmurant le nom de M. de Guibert.

On n'a pas d'lgie plus touchante que le cri de douleur adress par
d'Alembert aux mnes de Mlle de Lespinasse et trouv plus tard dans
ses papiers: O vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai
si tendrement et si constamment aime, vous dont j'ai cru tre aim
quelques moments, vous que j'ai prfre  tout, vous qui m'eussiez tenu
lieu de tout si vous l'aviez voulu....

Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni souponner, ce
sentiment si doux pour moi, que vous prouviez peut-tre encore dans le
dernier moment o vous m'en avez assur, s'est-il chang tout  coup en
loignement et en aversion?...

Que ne vous plaigniez-vous  moi, si vous aviez  vous plaindre!...
Ou plutt, ma chre Julie,--car je ne pouvais avoir de torts envers
vous,--aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais et que j'aurais
eu tant de douceur  vous pardonner, si je l'avais su?

La profonde blessure de d'Alembert dchira l'enveloppe de froideur et
d'insensibilit affecte qui cachait aux yeux du plus grand nombre ses
trsors de dvouement et de bont. Le monde philosophique et lettr vit
que ce grand savant qui savait si bien rire savait pleurer aussi. Chacun
l'entoura de sympathie et d'affection. Frdric et Voltaire surtout,
sans lutter avec sa douleur, firent pour l'adoucir de constants et
affectueux efforts. Mais la vie de d'Alembert resta dcolore et sans
but: l'hiver tait venu pour son me. La gomtrie, si longtemps
nglige, lui rendait seule l'existence tolrable. Le respect et
l'admiration qui l'entourrent jusqu' son dernier jour pouvaient le
distraire, mais non le consoler de vieillir sans famille, sans esprance
et sans tenir  rien ici-bas. Une maladie douloureuse vint bientt
briser sa sant constamment chancelante, et il mourut le 29 octobre
1783,  l'ge de soixante-six ans, en trouvant que la vie ne vaut pas un
regret.

Honnte homme et homme de bien, d'Alembert fut aim et estim de tous
ceux qui l'ont connu. Ses contemporains ont exalt  l'envi sa bont
et sa gnrosit, toujours prte, sans ostentation de vertu. Admir et
vant jeune encore par les juges les plus illustres, il n'excita l'envie
de personne. Il s'exera dans les genres les plus divers, et, sans avoir
produit dans tous d'immortels chefs-d'oeuvre, il fut plac par l'opinion
au premier rang des savants, des littrateurs et des philosophes. Sans
fortune, sans dignits, malgr le malheur de sa naissance et l'humble
simplicit de sa vie, il fut grand entre ses contemporains par l'tendue
de son influence. L'lvation de son caractre gala celle de son
esprit. Dans son commerce familier et intime avec les plus grands
personnages de son sicle, il sut conserver sans froideur toute la
dignit de ses manires et obtenir sans l'exiger autant de dfrence
au moins qu'il en accordait; mais, quoique sensible  la gloire et aux
satisfactions de l'amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses
succs si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur,
qu'il n'entrevit qu'un instant, celui d'une affection profonde, dvoue,
exclusive et, pour tout dire enfin, gale  celle dont il se sentait
capable.




                           CHAPITRE VIII

                           DEUX PORTRAITS


PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MME,
en 1760.

M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit
en mal; on prtend, car il ne peut en juger lui-mme, que sa physionomie
est pour l'ordinaire ironique et maligne;  la vrit, il est trs
frapp du ridicule, et peut-tre a quelque talent pour le saisir: ainsi
il ne serait pas tonnant que l'impression qu'il en reoit se peignt
souvent sur son visage.

Sa conversation est trs ingale, tantt srieuse, tantt gaie, suivant
l'tat o son me se trouve, assez souvent dcousue, mais jamais
fatigante ni pdantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il
a donn  des tudes profondes la plus grande partie de sa vie; la dose
d'esprit qu'il met dans la conversation n'est ni assez forte ni assez
abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne; et ce qui
est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il
n'en montre, car il le laisserait voir, ne ft-ce que par l'impuissance
absolue o il est de se contraindre sur quoi que ce puisse tre. Tout le
monde est donc  son aise avec lui sans qu'il y tche; et on s'aperoit
bien qu'il n'y tche pas; ce qui fait qu'on lui en sait bon gr. Il est
d'ailleurs d'une gaiet qui va quelquefois jusqu' l'enfance; et le
contraste de cette gaiet d'colier avec la rputation bien ou mal
fonde qu'il a acquise dans les sciences, fait encore qu'il plat assez
gnralement, quoiqu'il soit rarement occup de plaire: il ne cherche
qu' s'amuser et  divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par
contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie.

Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit,
au moins quelquefois, attach  son avis; mais il est trop peu jaloux
de subjuguer les autres pour tre fort empress de les amener  penser
comme lui.

D'ailleurs,  l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien
qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de libert aux
opinions; et sa maxime favorite est que _presque sur tout on peut dire
tout ce qu'on veut._

Le caractre principal de son esprit est la nettet et la justesse. Il a
apport dans l'tude de la haute gomtrie quelque talent et beaucoup de
facilit, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de trs bonne
heure. Cette facilit lui a laiss le temps de cultiver encore les
belles-lettres avec quelque succs: son style serr, clair et prcis,
ordinairement facile, sans prtention quoique chti, quelquefois un peu
sec, mais jamais de mauvais got, a plus d'nergie que de chaleur, plus
de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de grce.

Livr au travail et  la retraite jusqu' l'ge de plus de vingt-cinq
ans, il n'est entr dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais
beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier  en apprendre les usages et la
langue, et peut-tre mme met-il une sorte de vanit assez petite 
les mpriser: il n'est cependant jamais _impoli_, parce qu'il n'est ni
grossier ni dur; mais il est quelquefois _incivil_ par inattention ou
par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il
ne trouve jamais sous sa main les formules par lesquelles on y rpond:
ses discours n'ont ni galanterie ni grce; quand il dit des choses
obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux 
qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caractre est une
franchise et une vrit souvent un peu brutes, mais jamais choquantes.

Impatient et colre jusqu' la violence, tout ce qui le contrarie, tout
ce qui le blesse fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le
matre, mais qui se dissipe en s'exprimant: au fond il est trs doux,
trs ais  vivre, plus complaisant mme qu'il ne le parat, et assez
facile  gouverner, pourvu nanmoins qu'il ne s'aperoive pas qu'on en a
l'intention, car son amour pour l'indpendance va jusqu'au fanatisme, au
point qu'il se refuse souvent  des choses qui lui seraient agrables,
lorsqu'il prvoit qu'elles pourraient tre pour lui l'origine de quelque
contrainte; ce qui a fait dire avec raison  un de ses amis qu'il tait
_esclave de sa libert_.

Quelques personnes le croient mchant, parce qu'il se moque sans
scrupule des sots  prtention qui l'ennuient; mais, si c'est un mal,
c'est tout celui qu'il est capable de faire: il n'a ni le fiel ni la
patience ncessaires pour aller au del; et il serait au dsespoir de
penser que quelqu'un ft malheureux par lui, mme parmi ceux qui ont
cherch le plus  lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais
procds ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant
constamment son amiti et sa confiance  ceux dont il a lieu de se
plaindre.

L'exprience et l'exemple des autres lui ont appris en gnral qu'il
faut se dfier des hommes; mais son extrme franchise ne lui permet pas
de se dfier d'aucun en particulier: il ne peut se persuader qu'on
le trompe; et ce dfaut (car c'en est un, quoiqu'il vienne d'un bon
principe) en produit chez lui un autre plus grand, c'est d'tre trop
aisment susceptible des impressions qu'on veut lui donner.

Sans famille et sans liens d'aucune espce, abandonn de trs bonne
heure  lui-mme, accoutum ds son enfance  un genre de vie obscur et
troit, mais libre; n, par bonheur pour lui, avec quelques talents et
peu de passions, il a trouv dans l'tude et dans sa gaiet naturelle
une ressource contre le dlaissement o il tait; il s'est fait une
sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit,
et mme sans trop chercher  se la faire. Comme il ne doit rien qu'
lui-mme et  la nature, il ignore la bassesse, le mange, l'art si
ncessaire de faire sa cour pour arriver  la fortune: son mpris pour
les noms et pour les titres est si grand qu'il a eu l'imprudence de
l'afficher dans un de ses crits; ce qui lui a fait, dans cette classe
d'hommes orgueilleux et puissants, un assez grand nombre d'ennemis, qui
voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes; mais
il n'est que fier et indpendant, plus port d'ailleurs  s'apprcier
au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut.

Personne n'est moins jaloux des talents et des succs des autres, et
n'y applaudit plus volontiers, pourvu nanmoins qu'il n'y voie ni
charlatanerie ni prsomption choquante; car alors il devient svre,
caustique et peut-tre quelquefois injuste.

Quoique sa vanit ne soit pas aussi excessive que bien des gens le
croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est mme trs
sensible, au premier moment, soit  ce qui la flatte, soit  ce qui la
blesse; mais le second moment et la rflexion remettent bientt son me
 sa place et lui font voir les loges avec assez d'indiffrence et les
satires avec assez de mpris.

Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche  fonder son nom sur
des monuments durables, doit tre fort attentif  ce qu'il crit, assez
 ce qu'il fait et mdiocrement  ce qu'il dit. M. d'Alembert conforme
sa conduite  ce principe; il dit beaucoup de sottises, n'en crit gure
et n'en fait point.

Personne ne porte plus loin que lui le dsintressement; mais comme il
n'a ni besoins, ni fantaisies, ces vertus lui cotent si peu qu'on ne
doit pas l'en louer; ce sont plutt en lui des vices de moins que des
vertus de plus.

Comme il y a trs peu de personnes qu'il aime vritablement et que,
d'ailleurs, il n'est pas fort affectueux avec celles qu'il aime, ceux
qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable
d'amiti: personne cependant ne s'intresse plus vivement au bonheur ou
au malheur de ses amis; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a
pas de sacrifice qu'il ne soit prt  leur faire.

Son me, naturellement sensible, aime  s'ouvrir  tous les sentiments
doux; c'est pour cela qu'il est tout  la fois trs gai et trs port 
la mlancolie; il se livre mme  ce dernier sentiment avec une sorte
de dlices; et cette pente que son me a naturellement  s'affliger, le
rend assez propre  crire des choses tristes et pathtiques.

Avec une pareille disposition, il ne faut pas s'tonner qu'il ait t
susceptible, dans sa jeunesse, de la plus vive, de la plus tendre et de
la plus douce des passions; les distractions et la solitude la lui ont
fait ignorer longtemps. Ce sentiment dormait, pour ainsi dire, au fond
de son me; mais le rveil a t terrible; l'amour n'a presque fait que
le malheur de M. d'Alembert, et les chagrins qu'il lui a causs l'ont
dgot longtemps des hommes, de la vie et de l'tude mme. Aprs avoir
consum ses premires annes dans la mditation et le travail, il a vu,
comme le sage, le nant des connaissances humaines; il a senti qu'elles
ne pouvaient occuper son coeur et s'est cri avec l'Aminte du Tasse:
J'ai perdu tout le temps que j'ai pass sans aimer. Mais comme il ne
prenait pas aisment de l'amour, il ne se persuadait pas aisment
qu'on en et pour lui; une rsistance trop longue le rebutait, non
par l'offense qu'elle faisait  son amour-propre, mais parce que la
simplicit et la candeur de son me ne lui permettaient pas de croire
qu'une rsistance soutenue ne ft qu'apparente. Son me a besoin d'tre
remplie et non pas tourmente; il ne lui faut que des motions douces;
les secousses l'usent et l'amortissent.


PORTRAIT DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE PAR
D'ALEMBERT, ADRESS  ELLE-MME EN 1771

Le temps et l'habitude, qui dnaturent tout, mademoiselle, qui
dtruisent nos opinions et nos illusions, qui anantissent ou
affaiblissent l'amour mme, ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai
pour vous et que vous m'avez inspir depuis dix-sept ans: ce sentiment
se fortifie de plus en plus par la connaissance que j'ai des qualits
aimables et solides qui forment votre caractre; il me fait sentir en ce
moment le plaisir de m'occuper de vous, en vous peignant telle que je
vous vois.

Vous ne voulez pas, dites-vous, que je me borne  faire la moiti de
votre portrait en ne composant qu'un pangyrique; vous y voudriez des
ombres, apparemment pour relever la vrit du reste; et vous m'ordonnez
de vous entretenir de vos dfauts, mme, en cas de besoin, de vos vices,
si je vous en connais quelques-uns. De vices, j'avoue que je ne vous
en sais point, et j'en suis presque fch, tant j'aurais envie de vous
obir. De dfauts, je vous en connais quelques-uns, et mme d'assez
dplaisants pour les gens qui vous aiment.

Trouvez-vous cette dclaration assez grossire?

Je souhaiterais mme que vous eussiez d'autres dfauts que ceux dont
j'ai  vous faire le reproche. Je voudrais en vous ces dfauts qui
rendent aimable, de ceux qui sont l'effet des passions; car j'avoue que
j'aime les dfauts de cette espce: mais par malheur ceux que j'ai 
vous reprocher n'en sont pas, et prouvent peut-tre (je ne vous dis cela
qu' l'oreille) qu'il n'y a gure de passion chez vous.

Je ne parlerai point de votre figure; vous n'y attachez aucune
prtention, et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste
philosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne se connat pas,
auquel mme il se pique de ne se pas connatre, soit par ineptie, soit
par vanit, comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre extrieur,
ce qui me parat frapper tout le monde: que vous avez beaucoup de
noblesse et de grces dans tout votre maintien et, ce qui est bien
prfrable  une beaut froide, beaucoup de physionomie et d'me dans
tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis qui
auraient eu pour vous plus que de l'amiti, si vous l'aviez voulu.

Le got qu'on a pour vous ne tient pas seulement  vos agrments
extrieurs; il tient surtout  ceux de votre esprit et de votre
caractre, votre esprit plat et doit plaire par bien des qualits, par
l'excellence de votre ton, par la justesse de votre got, par l'art que
vous avez de dire  chacun ce qui lui convient.

L'excellence de votre ton ne serait pas un loge pour une personne ne 
la cour et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise: en vous
c'est un mrite trs rel, et mme trs rare; vous l'avez apport
du fond d'une province, o vous n'aviez trouv personne qui vous
l'enseignt. Vous tiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de
votre arrive  Paris, que vous l'tes aujourd'hui. Vous vous y tes
trouve ds le premier jour aussi libre, aussi peu dplace dans les
socits les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez
pass votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connatre,
ce qui suppose une justesse et une finesse de tact trs peu communes,
une connaissance exquise des convenances. En un mot vous avez devin le
langage de ce qu'on appelle _bonne compagnie_, comme Pascal dans ses
_Provinciales_ avait devin la langue franaise, qui n'tait pas forme
de son temps, et le ton de la bonne plaisanterie, qu'il n'avait pu
apprendre de personne dans la retraite o il vivait. Mais comme vous
sentez parfaitement que vous avez ce mrite, et mme que ce n'est pas
en vous un mrite ordinaire, vous avez peut-tre le dfaut d'y attacher
trop de prix dans les autres: il faut bien des qualits relles pour
vous faire pardonner  ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu
important, vous tes impitoyable jusqu' la minutie.

Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez dlicate, et
dlicate au point d'en tre quelquefois _odieuse_, ici je suis comme Mme
Bertrand dans la comdie du _Moulin de Javelle_, et _je vais d'abord aux
invectives_, parce qu'il est question de dfendre mes propres foyers,
c'est votre excessive sensibilit sur ce qu'on nomme le _bon ton_ dans
les manires et dans les discours; le dfaut de cette qualit vous
parat  peine effac par le sentiment le plus tendre et le plus vrai
qu'on puisse vous marquer: mais, en rcompense, il est des hommes en
qui cette qualit supple auprs de vous  toutes les autres; vous les
trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs, incapables
d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grces, et
vous avez la plus grande disposition  les prfrer  vos plus fidles,
 vos plus sincres amis; avec un peu plus de soin et d'attention pour
vous, ils clipseraient tout  vos yeux, et peut-tre vous tiendraient
lieu de tout.

La mme justesse de got qui vous donne un si grand usage du monde, se
montre assez gnralement dans les jugements que vous portez sur les
ouvrages. Vous ne vous y trompez gure, et vous vous y tromperiez encore
moins, si vous vouliez toujours _tre_ rellement _de votre opinion_, et
ne point juger d'aprs certaines personnes aux genoux desquelles votre
esprit a la bont de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas  beaucoup
prs le don d'tre infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur
d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous
auriez eu de vous-mme.

Vous avez encore un autre dfaut, c'est de vous prvenir et, comme on
dit, de vous _engouer_  l'excs en faveur de certains ouvrages. Vous
jugez avec assez de _justice_ et de _justesse_ tous les livres o il n'y
a qu'un degr mdiocre de sentiment et de chaleur: mais quand ces deux
qualits dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les
taches, mme considrables, qu'il peut avoir, disparaissent pour vous;
il est _parfait_  vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus
rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous
consoler de cette censure, que tout ce qui tient au sentiment est un
objet sur lequel vous ne vous trompez jamais, et qu'on peut appeler
votre domaine.

Mais ce qui vous distingue surtout dans la socit, c'est l'art de
dire  chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est
pourtant bien simple chez vous; il consiste  ne jamais parler de vous
aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire;
aussi plaisez-vous gnralement, quoiqu'il s'en faille de beaucoup que
tout le monde vous plaise: vous savez mme ne pas dplaire aux personnes
qui vous sont les moins agrables. Ce dsir de plaire  tout le monde
vous a fait dire un mot qui pourrait donner mauvaise opinion de vous 
ceux qui ne vous connatraient pas  fond. _Ah! que je voudrais_, vous
tes-vous crie un jour, _connatre le faible de chacun!_ Ce trait
semblerait partir d'une profonde politique et d'une politique mme qui
avoisine la fausset: cependant vous n'avez nulle fausset; toute votre
politique se rduit  dsirer qu'on vous trouve aimable, et vous le
dsirez, non pas par un principe de vanit dont vous n'tes que trop
loigne, mais par l'envie et le besoin de rpandre plus d'agrment dans
votre vie journalire.

Si vous plaisez gnralement  tout le monde, vous plaisez surtout aux
gens aimables; et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous,
par l'espce de jouissance qu'prouve leur amour-propre en voyant  quel
point vous sentez leurs agrments; vous avez l'air de leur tre oblige
de ces agrments comme s'ils n'taient que pour vous, et vous doublez
pour ainsi dire le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables.

La finesse de got qui se joint en vous au dsir continuel de plaire,
fait que, d'un ct, il n'y a jamais rien en vous de _recherch_, et que
de l'autre il n'y a rien de _nglig_; aussi peut-on dire de vous que
vous tes trs _naturelle_ et nullement _simple_.

Discrte, prudente et rserve, vous possdez l'art de vous contraindre
sans effort, et de cacher vos sentiments sans les dissimuler. Vraie et
franche avec ceux que vous estimez, l'exprience vous a rendue dfiante
avec tout le reste; mais cette disposition, qui est un vice quand on
commence  vivre, est une qualit prcieuse pour peu qu'on ait vcu.

Cependant cette attention, cette circonspection dans la socit, qui
vous sont ordinaires, n'empchent pas que vous ne soyez quelquefois
inconsidre; il vous est arriv,  la vrit bien rarement, de laisser
chapper en prsence de certaines personnes des discours qui vous ont
beaucoup nui auprs d'elles: c'est que vous tes franche par nature et
discrte seulement par rflexion; et que la nature s'chappe quelquefois
malgr nos efforts.

Les diffrents contrastes qu'offre votre caractre, de naturel sans
simplicit, de rserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous
du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent
dans votre manire d'tre, et toujours par la mme cause. Vous tes  la
fois gaie et mlancolique, mais gaie par votre naturel et mlancolique
encore par rflexion: vos accs de mlancolie sont l'effet des
diffrents malheurs que vous avez prouvs; votre disposition physique
ou morale du moment les fait natre; vous vous y livrez avec une
satisfaction douloureuse, et en mme temps si profonde, que vous
souffrez avec peine qu'on vous arrache de la mlancolie par la gaiet,
et qu'au contraire vous retombez avec une sorte de plaisir, de la gaiet
dans la mlancolie.

Quoique vous ne soyez pas toujours mlancolique, vous tes sans cesse
pntre d'un sentiment plus triste encore; c'est le dgot de la vie:
ce dgot vous quitte si peu, que si mme dans un moment de gaiet on
vous proposait de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment
continu tient  l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont
laisse; vos affections mme, et l'espce de passion que vous y mettez,
ne la dtruisent pas; on voit que la douleur, si je puis parler de
la sorte, vous a _nourrie_, et que les affections ne font que vous
consoler.

Ce n'est pas seulement par vos agrments et par votre esprit que vous
plaisez gnralement, c'est encore par votre caractre. Quoique vous
sentiez bien les ridicules, personne n'est plus loign que vous d'en
donner; vous abhorrez la mchancet et la satire: vous ne hassez
personne, si ce n'est peut-tre une seule femme, qui  la vrit a bien
fait tout ce qu'il fallait pour tre hae de vous; encore votre haine
pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne  votre gard le
soit jusqu'au ridicule et jusqu' un excs qui rend cette femme trs
malheureuse.

Vous avez une autre qualit trs rare, et surtout dans une femme; vous
n'tes nullement envieuse: vous rendez justice avec la satisfaction la
plus vraie aux agrments et aux bonnes qualits de toutes les femmes que
vous connaissez; vous la rendez mme  votre ennemie dans ce qu'elle
peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agrable et de piquant.

Cependant, car il ne faut pas vous flatter mme en disant du bien de
vous, cette bonne qualit, toute rare qu'elle est, est peut-tre moins
louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous
n'tes point envieuse, ce n'est pas prcisment parce que vous trouvez
bon que d'autres personnes aient sur vous les mmes avantages; c'est
qu'aprs avoir bien regard autour de vous, tous les tres existants
vous paraissent galement  plaindre et qu'il n'y en a aucun dont vous
voulussiez changer la situation contre la vtre. S'il y avait ou si vous
connaissiez un tre souverainement heureux, vous seriez peut-tre trs
capable de lui porter envie; et on vous a souvent ou dire qu'il tait
juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de
grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tents d'en tre
jaloux.

Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'tre une
vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourrait
l'tre; car combien y a-t-il de gens qui ne croient pas que personne
soit heureux, qui ne voudraient tre  la place de personne et qui ne
laissent pas d'tre jaloux?

Votre loignement pour la mchancet et l'envie suppose en vous une me
noble; aussi la vtre l'est-elle  tous gards: quoique vous dsiriez la
fortune et que vous en ayez besoin, vous tes incapable de vous donner
aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas mme su profiter
des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un
sort plus heureux.

Non seulement vous avez l'me trs leve, vous l'avez encore trs
sensible; mais cette sensibilit est pour vous un tourment plutt qu'un
plaisir; vous tes persuade qu'on ne peut tre heureux que par les
passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y
livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez
tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez  vos
amis, sur cette sensibilit qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez
vous permettre: mais il vous en reste encore une surabondance dont vous
ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers
_ tous les passants_; cette surabondance de sensibilit vous rend trs
compatissante pour les malheureux, mme pour ceux que vous ne connaissez
pas; rien ne vous cote pour les soulager. Avec cette disposition, il
est naturel que vous soyez trs obligeante: aussi ne peut-on vous faire
plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner  la
fois de l'aliment  votre bont et  votre activit naturelle. J'ai dit
que vous donniez  vos amis _tous les sentiments que vous pouviez vous
permettre_; vous leur accordez mme quelquefois au del de ce qu'ils
seraient en droit d'exiger: vous les dfendez avec courage, en toute
circonstance et en tout tat de cause, soit qu'ils aient tort ou raison.
Ce n'est peut-tre pas la meilleure manire de les servir; mais tant de
gens abandonnent leurs amis lors mme qu'ils pourraient et devraient les
dfendre, qu'on doit savoir gr  votre amiti de fuir et d'abhorrer
cette lchet, mme jusqu' l'excs.

L'espce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre me,
fait qu'elle n'est pas aussi gale qu'elle le parat, mme  vos amis.
Vous avez souvent de l'humeur et de la scheresse, mais, par une suite
de votre dsir gnral de plaire, vous ne la laissez gure paratre
qu' l'auteur de ce portrait: il est vrai que vous rendez justice  son
amiti en ne craignant point de vous laisser voir  lui telle que vous
tes; mais cette amiti se croit oblige de vous dire que la scheresse
et l'humeur vous dparent beaucoup  tous gards. Ainsi, pour l'intrt
mme de votre amour-propre, l'amiti vous conseille d'avoir le moins
de scheresse et d'humeur que vous pourrez,  moins que vos amis ne le
mritent, ce qui doit leur arriver bien rarement, grce aux sentiments
si profonds et si justes dont ils sont pntrs pour vous.

Vous convenez de cette maudite scheresse, et c'est bien fait  vous; ce
qu'il y aurait encore de mieux  faire, ce serait de vous en corriger.

Pour vous en dispenser, vous cherchez  vous persuader qu'elle est
incorrigible et qu'elle tient  votre caractre: je crois que vous vous
trompez l-dessus et qu'elle tient bien plutt  la situation o vous
tes. Vous tiez ne avec une me tendre, douce et sensible; vous ne
l'avez que trop prouve, et les effets pour vous n'ont t que trop
cruels: or, vous en direz tout ce qu'il vous en plaira, mais la
sensibilit extrme exclut la scheresse. Ce vilain dfaut n'est
donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est _affreux_,
l'ouvrage de l'art:  force d'tre contrarie, choque, blesse dans
vos sentiments et dans vos gots, vous vous tes accoutume  ne vous
affecter de rien;  force de rprimer les sentiments qui auraient pu
faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auraient rpandu la
douceur dans votre me; ils restent comme endormis au fond de votre
coeur, sans mouvement, sans activit, et vous avez prpar bien du mal 
vos amis en vous mettant  l'abri de celui que vos ennemis cherchaient 
vous faire; en travaillant  vous rendre dure  vous-mme, vous l'tes
devenue pour ceux qui vous aiment. Il est vrai--car le sentiment n'est
point ananti chez vous, il n'est qu'assoupi--que vous ne tardez pas 
vous repentir des chagrins que votre scheresse a causs, quand vous
voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez
alors  votre sensibilit ancienne; un moment, un mot rpare tout. Dans
les autres, le premier mouvement est l'effet de la nature, le second est
celui de la rflexion: chez vous c'est tout le contraire; et tel est
dans votre me, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de
l'habitude.

Ce qui prouve encore que cette _scheresse_ n'est point naturelle en
vous, c'est un autre dfaut que je vous ai reproch et qui est presque
l'oppos de celui-l, _le dsir banal de plaire  tout le monde_: pour
ce dfaut-l, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature; elle
vous a donn dans l'esprit les qualits les plus faites pour plaire, de
la noblesse, des agrments et de la grce; il est tout simple que vous
cherchiez  en tirer parti, et vous n'y russissez que trop bien. Je ne
connais personne, je le rpte, qui plaise aussi gnralement que vous,
et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas
mme de faire les avances quand on ne va pas au-devant de vous; et sur
ce point votre fiert est sacrifie  votre amour-propre: assez sre de
conserver ceux que vous avez acquis, vous tes principalement occupe 
en acqurir d'autres; vous n'tes pas mme, il faut en convenir, aussi
difficile sur le choix qu'il vous conviendrait de l'tre. La finesse et
la justesse de votre tact devraient vous rendre dlicate sur le genre et
le choix des connaissances; l'envie d'avoir une cour et ce qu'on appelle
dans le monde des amis, vous a rendue d'assez bonne composition et les
ennuyeux ne vous dplaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeux-l vous
soient dvous.

Les noms, les titres ne vous en imposent pas; vous voyez les grands
comme il faut les voir, sans bassesse et sans ddain. L'infortune vous a
donn cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours  ceux qui ne la
mritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connaissance que vous
avez acquise des hommes, vous font redouter les bienfaits dont le joug
est si souvent  craindre pour les mes bien nes; peut-tre mme
tes-vous porte  pousser ce sentiment jusqu' l'excs: mais, en ce
genre, l'excs mme est une vertu.

Votre courage est au-dessus de votre force; l'indigence, la mauvaise
sant, les malheurs de toute espce exercent votre patience sans
l'abattre. Cette patience intressante et le spectacle de ce que vous
avez souffert devaient vous faire des amis et vous en ont fait; vous
avez trouv quelque consolation dans leur attachement et dans leur
estime.

Voil, mademoiselle, ce que vous me paraissez tre: vous n'tes pas
parfaite, sans doute, et c'est en vrit tant mieux pour vous; car le
_parfait Grandisson_ m'a toujours paru un odieux personnage. Je ne sais
si je vous vois bien; mais, telle que je vous vois, personne ne me
parat plus digne d'prouver par soi-mme et de faire prouver aux
autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie, les douceurs du
sentiment et de la confiance.

En finissant ce portrait, je ne puis pas ajouter comme dans la chanson:

  Le prieur qui l'a fait
  En est trs satisfait;

mais je sens que je vous applique, et de tout mon coeur, le vers de
Dufresny sur la jeunesse:

                      ... Que de dfauts elle a
  Cette jeunesse! On l'aime avec ces dfauts-l.


                                 FIN

TABLE DES MATIRES


CHAPITRE I
    L'enfance de d'Alembert.

CHAPITRE II
    D'Alembert et l'Acadmie des sciences.

CHAPITRE III
    D'Alembert et l'Encyclopdie.

CHAPITRE IV
    D'Alembert et l'Acadmie franaise.

CHAPITRE V
    D'Alembert et la suppression des jsuites.

CHAPITRE VI
    D'Alembert et Frdric.

CHAPITRE VII
    D'Alembert et mademoiselle de Lespinasse.

CHAPITRE VIII
    Deux portraits.





End of the Project Gutenberg EBook of D'Alembert, by Joseph Bertrand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ALEMBERT ***

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