The Project Gutenberg EBook of Le capitaine Paul, by Alexandre Dumas

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le capitaine Paul

Author: Alexandre Dumas

Release Date: April 6, 2005 [EBook #15574]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAUL ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com.








Alexandre Dumas



LE CAPITAINE PAUL



(1838)



Table des matires

Prface
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
pilogue



Prface
_Habent sua fata libelli._

J'avais dj crit cet hmistiche, chers lecteurs, et j'allais
inscrire au-dessous le nom d'Horace, lorsque je me demandai deux
choses: si je me rappelais le commencement du vers et si ce vers
tait bien du pote de Venusium.

Chercher dans les cinq ou six mille vers d'Horace, c'tait bien
long, et je n'ai pas de temps  perdre.

Cependant, je tenais beaucoup  cet hmistiche, qui s'applique
merveilleusement au livre que vous allez lire.

Que faire?

crire  Mry.

Mry, vous le savez, c'est Homre, c'est Eschyle, c'est Virgile,
c'est Horace, c'est l'antiquit incarne dans un moderne.

Mry sait le grec comme Dmosthne, et le latin comme Cicron.

J'crivis donc:

Cher Mry,

Est-ce bien d'Horace, cet hmistiche:

_Habent sua fata libelli?_

Vous rappelez-vous le commencement du vers?

 vous de coeur.

Alex. Dumas.

Je reus poste pour poste la rponse suivante:

Mon cher Dumas,

L'hmistiche _Habent sua fata libelli_ est attribu  Horace,
mais  tort.

Voici le vers complet:

_Pro captu lectoris, habent sua fata libelli._

Il est du grammairien Terentianus Maurus. Le premier hmistiche:
_Pro captu lectoris_, n'est pas de trs bonne latinit. Selon le
got, selon le choix, selon l'esprit du lecteur, les crits ont
leur destin.

Je n'aime pas le _pro captu_, qu'on ne trouverait chez aucun bon
classique.

Tout  vous de coeur, mon bien cher frre.

Mry.

Voil une rponse, j'espre, comme je les aime et comme vous les
aimez, courte et catgorique, o chaque mot dit ce qu'il a  dire
et rpond  la question faite.

Le vers n'tait donc pas d'Horace.

J'avais donc bien fait de ne pas le signer du nom de l'ami de
Mcne.

Le premier hmistiche tait mauvais.

J'avais donc bien fait de l'oublier.

Mais je m'tais rappel le second, et cela,  propos du _Capitaine
Paul_, dont on prparait une nouvelle dition.

En effet, si un hmistiche a jamais t fait pour un livre, c'est
l'hmistiche de Terentianus Maurus pour le livre qui nous occupe.

Laissez-moi, chers lecteurs, vous raconter, non pas l'histoire de
ce livre -- son histoire est l'histoire de tous les livres -- mais
sa gense: ce qui lui est arriv avant qu'il vt le jour; ses
infortunes avant qu'il ft; ses transformations tandis qu'il tait
encore dans les limbes de l'existence.

Cela vous rappellera, en petit, bien entendu, les sept
incarnations de Brahma.

Premire phase. -- Conception.

Une impression gnralement prouve par tous les admirateurs du
_Pilote_, l'un des plus magnifiques romans de Cooper -- impression
que nous avons profondment ressentie nous-mme -- c'est le regret
de perdre aussi compltement de vue, le livre une fois termin,
l'homme trange que l'on a suivi avec tant d'intrt  travers le
dtroit de Devils-Gripp et les corridors de l'abbaye de Sainte-
Ruth. Il y a dans la physionomie, dans la parole et dans les
actions de ce personnage, indiqu une premire fois sous le nom de
John, et une seconde fois sous celui de Paul, une mlancolie si
profonde, une amertume si douloureuse, un mpris de la vie si
grand, que chacun a dsir connatre les causes qui ont amen ce
brave et gnreux coeur au dsenchantement et au doute. Quant 
nous, plus d'une fois nous l'avouons, il nous tait pass par
l'esprit ce dsir, au moins indiscret, d'crire  Cooper pour lui
demander, sur le commencement de la carrire et la fin de la vie
de cet aventureux marin, les renseignements que je cherchais en
vain dans son livre. Je pensais qu'une pareille demande serait
facilement excuse par celui auquel elle s'adresserait; car elle
portait avec elle la louange la plus sincre et la plus complte
de son oeuvre. Mais, je fus retenu par l'ide que l'auteur ne
connaissait peut-tre, de la vie dont il nous avait donn un
pisode, que la partie qui avait t claire par le soleil de
l'indpendance amricaine. En effet le mtore brillant, mais
phmre, avait pass des nuages de sa naissance  l'obscurit de
sa mort, de sorte qu'il tait tout  fait possible que, loign
des lieux o son hros vit le jour et des pays o il ferma les
yeux, l'historien pote, qui peut-tre l'avait choisi  cause de
ce mystre mme, pour lui faire jouer un rle dans ses annales,
n'en et connu que ce qu'il nous en avait transmis. Alors je
rsolus de me procurer par moi-mme les dtails que j'avais tant
dsir qu'un autre me donnt. Je fouillai les archives de la
marine; elles ne m'offrirent qu'une copie de lettres de marque 
lui donnes par Louis XVI. J'interrogeai les annales de la
Convention: je n'y trouvai que l'arrt pris  l'poque de sa
mort. Je questionnai les contemporains;  cette poque -- c'tait
vers 1829 -- il en restait encore: ils me dirent qu'il tait
enterr au Pre-Lachaise. Et, de ces premires tentatives, voil
tout ce que je retirai.

Alors, comme je viens d'avoir recours  Mry, j'eus recours 
Nodier; Nodier, cet autre ami d'un autre temps,  la mmoire
duquel j'ai vou un culte, et que j'voque chaque fois que mon
coeur, aux amis du prsent, a besoin d'adjoindre un ami du pass.
J'eus recours  Nodier, ma bibliothque vivante. Nodier recueillit
un instant ses souvenirs; puis me parla d'un petit livre in-18
crit par Paul John lui-mme et contenant des mmoires sur sa vie,
avec cette pigraphe: _Munera sunt laudi_. Je me mis aussitt en
qute de la prcieuse publication; mais j'eus beau interroger les
bouquinistes, fouiller les bibliothques, battre les quais, mettre
en rquisition Guillemot et Techener, je ne trouvai rien qu'un
libelle infme, intitul Paul John, ou Prophties sur l'Amrique,
l'Angleterre, la France, l'Espagne et la Hollande, libelle que je
jetai de dgot  la quatrime page admirant combien les poisons
se conservent si longtemps et si parfaitement, de sorte qu'on les
trouve toujours l o l'on cherche en vain une nourriture saine et
savoureuse.

Je renonai donc  toute esprance de ce ct.

Quelque temps aprs, entre la reprsentation de _Christine_ et
celle d'_Antony_, je fis un voyage  Nantes; de Nantes, je gagnai
les ctes; je visitai Brest, Quimper et Lorient.

Pourquoi allais-je  Lorient? -- Admirez la puissance d'une ide
fixe! Mon pauvre ami Vatout, qui n'avait pour moi qu'un dfaut,
celui de vouloir me protger malgr moi, fait un roman l-dessus.
-- Pourquoi allais-je  Lorient? Parce que j'avais lu, dans une
biographie de Paul John, que le clbre marin tait venu trois
fois dans ce port. Cette circonstance m'avait frapp. J'avais pris
les dates, je n'eus qu' ouvrir mon portefeuille. J'allai
consulter les archives maritimes, et je trouvai, en effet, la
trace des stations qu'avaient faites,  diffrentes poques, dans
la rade, les frgates _le Ranger_ et _l'Indienne_, l'une de dix-
huit et l'autre de trente-deux canons. Quant aux motifs qui les
avaient amenes, soit ignorance, soit oubli, le secrtaire qui
tenait les registres avait nglig de les consigner. J'allais me
retirer sans autre renseignement, lorsque je m'avisai d'interroger
un vieil employ et de lui demander si, traditionnellement, on
avait conserv dans le pays quelque souvenir du capitaine de ces
deux btiments. Alors le vieillard me rpondit qu'en 1784, tant
encore enfant, il avait vu Paul John au Havre, o il tait alors,
lui qui me parlait, employ  la Sant de la ville.

Quant  Paul John, il tait,  cette poque, commodore  bord de
la flotte du comte de Vaudreuil.

La rputation de bravoure dont jouissait alors ce marin, et la
singularit de ses manires, l'avaient impressionn au point que,
de retour en Bretagne, il avait une fois prononc son nom devant
son pre, concierge du chteau d'Auray. Le vieillard avait
tressailli, et lui avait fait signe de se taire. Le jeune homme
avait obi tout en faisant ses rserves.

Cependant, quelques questions qu'il fit  son pre, celui-ci
refusa toujours d'y rpondre. Mais, la marquise d'Auray tant
morte, Emmanuel ayant migr, Lusignan et Marguerite habitant la
Guadeloupe, le vieillard crut pouvoir rvler un jour  son fils
une histoire trange et mystrieuse,  laquelle se trouvait ml
l'homme sur lequel je lui demandais des dtails.

Et cette histoire, il ne l'avait point oublie, quoique quarante
ans  peu prs se fussent couls entre le rcit que lui en avait
fait son pre et celui qu'il me fit  moi.

Cette histoire tomba parole  parole dans le fond de ma pense, et
y demeura cache comme cette eau qui tombe goutte  goutte de la
vote de la grotte et forme peu  peu un bassin dans ses calmes et
silencieuses profondeurs; de temps en temps, mon imagination se
penchait au bord de cette eau mystrieuse et profonde, et je me
disais:

-- Il est cependant l'heure que cette eau jaillisse au dehors et
se rpande en cascade ou en ruisseau, en torrent ou en lac,  la
vivifiante ardeur du soleil.

Seulement, sous quelle forme se rpandrait-elle?

Sous la forme du drame, ou sous celle du roman?

 cette poque, vers 1831 et 1832, toute production se prsentait
 mon esprit sous la forme du drame.

Aussi,  chaque instant, me disais-je:

-- Il faut pourtant que je fasse un drame de Paul John.

Et 1832, 1833, 1834 s'coulrent sans que les masses primitives de
ce drame se dtachassent assez clairement dans mon esprit, pour
que mon esprit abandonnt ses autres rves et s'attacht  celui-
l.

Et je me disais:

-- Attendons; il viendra un instant o le fruit sera mr pour la
vie, et il se dtachera lui-mme de la branche.

Deuxime phase. -- Cration.

C'tait vers le mois d'octobre 1835.

Le paysage avait bien chang. Ce n'taient plus les ctes de
Bretagne aux rudes falaises; ce n'tait plus la poupe rugueuse de
l'Europe battue par les flots de la mer sauvage; ce n'taient plus
les oiseaux gris des temptes se jouant  la lueur de l'clair, au
sifflement du vent, au milieu de l'embrun des vagues se brisant
sur les rochers.

Non, c'tait la mer de Sicile, calme comme un miroir; c'tait, 
notre droite, Palerme, couche au pied du monte Pellegrino,
ombrage  sa tte par les orangers de Montreale,  ses pieds par
les palmiers de la Bagheria; c'tait,  notre gauche, Alicadi, se
levant du sein -- je ne dirai pas des flots, les flots supposent
un certain mouvement de la mer, et la mer tait immobile comme un
lac d'argent fondu; -- c'tait Alicadi, se dessinant, pareil  une
pyramide sombre, entre l'azur du ciel et l'azur d'Amphitrite;
c'tait enfin, bien loin devant nous, levant sa tte au-dessus
des les volcaniques, dbris du royaume d'ole, c'tait Stromboli,
secouant au vent du soir son panache de fume, et dont la base, se
colorant de temps en temps d'une lueur rougetre, indiquait qu'au
milieu de l'obscurit cette colonne de fume reposerait sur une
base de flammes.

Je venais de quitter Palerme, o j'avais pass un des mois les
plus heureux de ma vie. Une barque,  l'arrire de laquelle une
figure, debout, blanche et couronne de verveine comme la Norma
antique, m'envoyait ses derniers signaux, rayait de son sillage la
nappe brillante, et s'amoindrissait  l'horizon, emporte par ses
quatre rames, qui, de loin, semblaient les pattes d'un gigantesque
scarabe, gratignant, la surface de la mer.

Mes yeux et mon coeur suivaient la barque.

Elle disparut. Je poussai un soupir. Et cependant j'tais loin de
me douter que je ne revoie jamais celle qui venait de me quitter.

J'entendis auprs de moi comme une prire, o tais-je, et qui
faisait cette prire?

J'tais au milieu d'un quipage sicilien, sur le _speronare la
Madonna del pi della Grotta_. Cette prire, c'tait l'Ave Maria
que disait le fils du capitaine Arena, enfant de neuf ans, que
notre pilote Nunzio maintenait debout sur le toit de notre cabine.

De l, il parlait  la mer, aux vents, aux nuages,  Dieu!

Cette heure de l'Ave Maria tait l'heure potique de la journe.
Mme lorsque rien ne venait ajouter  la mlancolie du crpuscule,
c'tait l'heure o nous rvions sans penser, l'heure o le
souvenir du pays loign et des amis absents revenait  la
mmoire, pareils  ces nuages qui simulent tantt des montagnes,
tantt des lacs, tantt des formes humaines, qui glissent
doucement sur un ciel d'azur et qui changent d'aspect, se
composant, se dcomposant, et se recomposant vingt fois en un
instant; les heures glissaient alors sans que l'on sentit le
toucher de leurs ailes sans qu'on entendt le bruit de leur vol.
Puis la nuit arrivait, -- si toutefois on peut appeler la nuit
l'absence du jour, -- la nuit arrivait allumant une  une les
toiles dans l'orient assombri, tandis que l'occident, teignant
peu  peu le soleil, roulait des flots d'or et passait par toutes
les couleurs du prisme, depuis le pourpre ardent jusqu'au vert
clair. Alors il s'levait de l'eau comme un harmonieux murmure:
les poissons s'lanaient hors de la mer, pareils  des clairs
d'argent, le pilote quittait le gouvernail, comme si le gouvernail
n'avait plus besoin d'autre main que celle de Dieu; on hissait le
fils du capitaine sur le toit de la cabine, et l'Ave Maria
commenait  l'instant mme o finissait le dernier rayon du jour.

C'tait cette scne, chaque jour renouvele et o, chaque jour,
mon me s'imprgnait d'une mlancolie nouvelle, que je venais de
voir se reproduire dans des conditions qui la faisaient, pour moi,
plus impressionnante que jamais.

Maintenant, par quel mystre de l'organisme humain, comment, ce
soir-l mme, dans le vide laiss au milieu de ma pense par cette
figure blanche et voile, par cette Norma fugitive, -- comment,
dans ce vide, retrouvai-je en le sondant, -- au lieu de l'arbre en
fleur dracin, -- comment retrouvai-je ce fruit qui devait tomber
quand il serait mr, _le Capitaine Paul_?

Oh! cette fois, son heure tait bien venue, je sentis,  la faon
dont le drame s'emparait de ma pense, qu'il ne lui laisserait
plus de relche qu'il n'et vu le jour, et je m'abandonnai  ce
charme amer de la gestation...

Ah! voil ce que les artistes seuls peuvent dire, c'est tout ce
qu'il y a de charme, lorsque, pote ou peintre, on voit sa pense
revtir une forme, et le rve peu  peu prendre la consistance de
la ralit.

Voyez-vous le soleil qui se lve derrire une chane des Alpes ou
des Pyrnes? D'abord, c'est une lueur rose,  peine visible,
s'infiltrant dans l'atmosphre gristre du matin, qu'elle colore
d'une imperceptible teinte, et sur laquelle se dcoupe la
silhouette dentele et gigantesque des montagnes.

Peu  peu, cette teinte grandit, les sommets les plus levs se
colorent; vous les voyez, flamboyants, dominer les autres comme
des volcans, puis des rayons s'lancent dans les cieux, pareils 
autant de fuses d'or; les pics infrieurs commencent  participer
 cette lumire, qui monte si rapidement que les anciens
reprsentaient le soleil apparaissant aux portes de l'Orient, sur
un char tran par quatre chevaux fougueux; l'ocan de flammes
submerge ces sommets qui semblaient vouloir l'arrter comme une
digue.

Enfin, voici le jour: mare ruisselante, qui s'panche par
torrents aux flancs de la chane sombre, et qui peu  peu pntre
et illumine jusqu' la mystrieuse profondeur des valles o l'on
aurait cru que jamais ne pntrerait un rayon de lumire.

C'est ainsi que, s'claire et se dessine l'oeuvre dans le cerveau
du pote.

Quand j'arrivai  Messine, mon drame du _Capitaine Paul_ tait
fait; il ne me restait plus qu' l'crire.

Je comptais l'crire  Naples; car j'tais en retard. La Sicile
m'avait retenu comme une de ces les magiques dont parle le vieil
Homre.

Que nous fallait-il pour regagner la ville des dlices -- la ville
qu'il faut voir avant de mourir? -- Trois jours et un bon vent.

Je donnai l'ordre au capitaine d'appareiller le lendemain matin,
et de mettre le cap droit sur Naples.

Le capitaine consulta le vent, regarda le nord, changea quelques
mots  voix basse avec le pilote, et rpondit:

-- On fera ce que l'on pourra, Excellence.

-- Comment! on fera ce que l'on pourra, cher ami? Il me semble
qu'il y a l-dessous un sens cach.

-- Dame! fit le capitaine.

-- Voyons, voyons, expliquons-nous tout de suite.

-- Oh! l'explication sera courte, Excellence.

-- Abordons-la franchement, alors.

-- Eh bien, le vieux ainsi qu'on appelait le pilote -- le vieux
dit que le temps va changer et que nous aurons le vent contraire
pour sortir du dtroit.

Nous tions  l'ancre, en face de San-Giovanni.

-- Ah! diable! fis-je, le temps va changer, et nous aurons le vent
contraire; est-ce bien sr, capitaine?

-- C'est bien sr, oui, Excellence.

-- Et, lorsque ce vent souffle, capitaine, a-t-il la mauvaise
habitude de souffler longtemps?

-- Plus ou moins.

-- Quel est son moins?

-- Trois ou quatre jours.

-- Et son plus?

-- Huit ou dix.

-- Et, quand il souffle, impossible de sortir du dtroit?

-- Impossible.

-- Et  quelle heure le vent soufflera-t-il?

-- Eh! vieux? dit le capitaine.

-- Prsent! dit Nunzio en se levant derrire la cabine.

-- Son Excellence demande pour quelle heure le vent?

Nunzio se retourna, consulta jusqu'au plus petit nuage du ciel,
et, se retournant vers nous:

-- Capitaine, dit-il, ce sera pour ce soir entre huit et neuf
heures, un instant aprs que le soleil sera couch.

-- Ce sera pour ce soir, entre huit et neuf, un instant aprs que
le soleil sera couch, rpta le capitaine avec la mme assurance
que si c'et t Mathieu Laensberg ou Nostradamus qui lui et
rpondu.

-- Mais alors, demandai-je au capitaine, ne pourrait-on sortir
tout de suite? Nous nous trouverions alors en pleine mer, et
pourvu que nous arrivions au Pizzo, c'est tout ce que je
demande...

-- Si vous le voulez absolument, rpondit le pilote, on tachera.

-- Eh bien, mon cher Nunzio tchez donc, alors.

-- Allons, allons, dit le capitaine, on part... Chacun son poste!

Empruntons  mon journal de voyage les dtails qui vont suivre; il
y a tantt vingt ans que les choses racontes  cette heure par
moi se sont passes. J'aurais oubli peut-tre; mon journal, au
contraire, a une mmoire inflexible et se souvient du plus petit
dtail:

En un instant, sur l'ordre du capitaine et sans faire une seule
observation, tout le monde fut  la besogne: l'ancre fut leve et
le btiment, tournant lentement son beaupr vers le cap Pelore,
commena de se mouvoir sous l'effort de quatre avirons; quant aux
voiles, il n'y fallait pas songer, pas un souffle de vent ne
traversait l'espace...

Comme cette disposition atmosphrique me portait naturellement au
sommeil, et que j'avais si longtemps vu et si souvent revu le
double rivage de la Sicile et de la Calabre, que je n'avais plus
grande curiosit pour l'un ni pour l'autre, je laissai Jadin
fumant sa pipe sur le pont, et j'allai me coucher.

Je dormais depuis trois ou quatre heures,  peu prs, et, tout en
dormant, je sentais instinctivement qu'il se passait autour de moi
quelque chose d'trange, lorsque, enfin, je fus compltement
rveill par le bruit des matelots courant au-dessus de ma tte,
et par le cri bien connu de Burrasca!

Burrasca! J'essayai de me mettre sur mes genoux, ce qui ne me fut
pas chose facile, relativement au mouvement d'oscillation imprim
au btiment; mais enfin j'y parvins, et, curieux de savoir ce qui
se passait, je me tranai jusqu' la porte de derrire de la
cabine, qui donnait sur l'espace rserv au pilote. Je fus bientt
au fait: au moment o je l'ouvrais, une vague, qui demandait 
entrer juste au moment o je voulais sortir, m'atteignit en pleine
poitrine, et m'envoya  trois pas en arrire, couvert d'eau et
d'cume. Je me relevai; mais il y avait inondation complte dans
la cabine. J'appelai Jadin pour qu'il m'aidt  sauver nos lits du
dluge.

Jadin accourut, accompagn du mousse, qui portai une lanterne,
tandis que Nunzio, qui avait l'oeil  tout, tirait  lui la porte
de la cabine, afin qu'une seconde vague ne submerget point tout 
fait notre tablissement. Nous roulmes aussitt nos matelas, qui
heureusement, tant de cuir, n'avaient pas eu le temps de
s'imbiber. Nous les plames sur des trteaux, afin qu'ils
planassent au-dessus des eaux comme l'Esprit du Seigneur; nous
suspendmes nos draps et nos couvertures aux portemanteaux qui
garnissaient les parois intrieures de notre chambre  coucher;
puis, laissant  notre mousse le soin d'ponger les deux pouces de
liquide dans lesquels nous barbotions, nous gagnmes le pont.

Le vent s'tait lev, comme avait dit le pilote, et  l'heure
qu'il avait dite; et, selon sa prdiction encore, ce vent nous
tait tout  fait contraire.

Nanmoins, comme nous tions parvenus  sortir du dtroit, nous
tions plus  l'aise, et nous courions des bordes dans
l'esprance de gagner un peu de chemin; mais il rsultait de cette
manoeuvre que les vagues nous battaient en plein travers, et que,
de temps en temps, le btiment s'inclinait tellement, que le bout
de nos vergues trempait dans la mer...

Nous nous obstinmes ainsi pendant trois ou quatre heures, et,
pendant ces trois ou quatre heures, nos matelots, il faut le dire,
n'levrent pas une rcrimination contre la volont qui les
mettait aux prises avec l'impossibilit mme. Enfin, au bout de ce
temps, je demandai combien nous avions fait de chemin depuis que
nous courions des bordes, et il y avait de cela cinq ou six
heures. Le pilote nous rpondit tranquillement que nous avions
fait demi-lieue. Je m'informai alors combien de temps pourrait
durer la bourrasque, et j'appris que, selon toute probabilit,
nous en aurions pour trente-six ou quarante heures. En supposant
que nous continuassions  conserver sur le vent et la mer le mme
avantage, nous pouvions faire  peu prs huit lieues en deux
jours. Le gain ne valait pas la fatigue, et je prvins le
capitaine que, s'il voulait rentrer dans le dtroit, nous
renoncions momentanment  aller plus loin.

Cette intention pacifique tait  peine formule par moi que,
transmise immdiatement  Nunzio, elle fut  l'instant mme connue
de tout l'quipage. Le _speronare_ tourna sur lui-mme comme par
enchantement; la voile latine et la voile de foc se dployrent
dans l'ombre, et le petit btiment, tout tremblant encore de sa
lutte, partit vent arrire avec la rapidit d'un cheval de course.
Dix minutes aprs, le mousse vint nous dire que, si nous voulions
rentrer dans notre cabine, elle tait parfaitement sche, et que
nous y retrouverions nos lits, qui nous attendaient dans le
meilleur tat possible. Nous ne nous le fmes pas redire  deux
fois, et, tranquilles dsormais sur la bourrasque, devant laquelle
nous marchions en courrier, nous nous endormmes au bout de
quelques instants.

Nous nous rveillmes  l'ancre, juste  l'endroit d'o nous
tions partis la veille; il ne tenait qu' nous de croire que nous
n'avions pas boug de place, mais que seulement nous avions eu un
sommeil un peu agit.

Comme la prdiction de Nunzio s'tait ralise de point en point,
nous nous approchmes de lui avec une vnration plus grande
encore que d'habitude pour lui demander des nouvelles certaines 
l'endroit du temps.

Les prvisions n'taient pas consolantes.  son avis, le temps
tait compltement drang pour huit ou dix jours; il rsultait
donc des observations atmosphriques de Nunzio que nous tions
clous  San Giovanni pour une semaine au moins.

Notre parti fut pris  l'instant mme: nous dclarmes au
capitaine que nous donnions huit jours au vent pour se dcider 
passer du nord au sud-est, et que, si, au bout de ce temps, il ne
s'tait pas dcid  faire sa saute, nous nous en irions
tranquillement par terre  travers plaines et montagnes, notre
fusil sur l'paule, et tantt  pied, tantt  mulet; pendant ce
temps, le vent se dciderait probablement  changer de direction,
et notre _speronare_, profitant du premier souffle favorable, nous
retrouverait au Pizzo.

Rien ne met  l'aise le corps et l'me comme une rsolution
prise, ft-elle exactement contraire  celle que l'on comptait
prendre.  peine la ntre fut-elle arrte, que nous nous
occupmes de nos dispositions locatives. Pour rien au monde je
n'aurais voulu remettre le pied  Messine.

Nous dcidmes donc que nous demeurerions sur notre _speronare_;
en consquence, on s'occupa de le tirer  l'instant mme  terre,
afin que nous n'eussions pas  supporter l'ennuyeux clapotage des
vagues, qui, dans les mauvais temps, se fait sentir jusqu'au
milieu du dtroit; chacun se mit  l'oeuvre, et, au bout d'une
heure, le _speronare_, comme une carne antique, tait tir sur le
sable du rivage tay  droite et  gauche par deux normes pieux,
et orn  son bbord d'une chelle  l'aide de laquelle on
communiquait de son pont  la terre ferme. En outre, une tente fut
tablie  l'arrire du grand mat, afin que nous pussions nous
promener, lire et travailler  l'abri du soleil et de la pluie;
moyennant ces petites prparations, nous nous trouvmes avoir une
demeure infiniment plus confortable que ne l'et t la meilleure
auberge de San-Giovanni.

Au reste, le temps que nous avions  passer ainsi ne devait point
tre perdu. Jadin avait ses croquis  repasser et moi, j'avais
arrt le plan de mon drame de Paul John, dont ne me restait plus
que quelques caractres  mettre en relief quelques scnes 
complter. Je rsolus donc de profit de cette espce de
quarantaine pour accomplir ce travail, qui devait recevoir 
Naples sa dernire touche, et ds le soir mme, je me mis 
l'oeuvre. Voil ce que je trouve sur mon journal de voyage, et ce
que je transcris ici pour servir  l'histoire du drame et du roman
du _Capitaine Paul_, si jamais il prend  quelque acadmicien
dsoeuvr l'ide d'crire, cent ans aprs ma mort, des
commentaires sur le drame ou le roman du _Capitaine Paul_.

Mais nous n'en sommes encore qu'au drame; le roman viendra aprs.

C'est donc  bord d'un de ces petits btiments -- hirondelles de
mer, qui rasent les flots de l'archipel sicilien -- sur les
rivages de la Calabre,  vingt pas de San-Giovanni,  une lieue et
demie de Messine,  trois lieues de Scylla, en vue de ce fameux
gouffre de Charybde qui a tant tourment ne et son quipage --
que le drame du _Capitaine Paul_ fut crit, en huit jours, ou
plutt en huit nuits.

Un mois aprs, je le lisais  Naples -- prs du berceau d'un
enfant qui venait de natre --  Duprez,  Ruolz et  madame
Malibran.

L'auditoire me promit un norme succs.

L'enfant qui tait au berceau et qui dormait au bruit de ma voix
comme au murmure berceur des chants de sa mre, tait cette
charmante Caroline qui est aujourd'hui une de nos premires
cantatrices.

 cette poque, elle s'appelait Lili; et c'est encore aujourd'hui,
pour les vieux et fidles amis de Duprez, le seul nom qu'elle
porte.

Troisime phase. -- Dception.

Je revins en France vers le commencement de l'anne 1836: mon
drame du _Capitaine Paul_ tait compltement achev et prt  tre
lu.

Avant que je fusse  Paris, Harel savait que je ne revenais pas
seul.

La dernire pice que j'avais donne au thtre de la Porte-Saint-
Martin tait _Don Juan el Marana_, que l'on s'est obstin 
appeler _Don Juan de Marana_.

_Don Juan_ avait russi; mais _Don Juan_ portait avec lui pour
Harel du moins, la tache du pch originel.

_Don Juan_ n'avait pas de rle pour mademoiselle George.

Harel, sous ce rapport, tait non pas l'aveuglement, mais le
dvouement incarn; -- pendant tout le temps qu'il fut directeur,
son thtre demeura un pidestal pour la grande artiste, 
laquelle il avait vou un culte.

Auteurs, acteurs, tout lui tait sacrifi; si la divinit
splendide qu'il adorait et eu pour ses prtres les exigences de
la mre Cyble, Harel et rendu un dcret pareil  celui qui
rgissait les corybantes.

Heureusement que George tait une bonne desse dans toute la force
du terme, et qu'il ne lui passa jamais par l'esprit d'user de son
pouvoir dans toute sa rigueur.

 peine Harel sut-il donc que je revenais avec un drame et que,
dans ce drame, il y avait un rle pour George, qu'il accourut  la
maison.

-- Eh bien, me dit-il, tout en dcouvrant la Mditerrane, --
c'est de lui le mot, rendons  Csar ce qui appartient  Csar! --
nous avons donc pens  notre grande artiste?

-- Vous voulez parler du _Capitaine Paul_?

-- Je veux parler de la pice que vous avez faite... Vous avez
fait une pice, n'est-ce pas?

-- Oui, j'ai fait une pice, c'est vrai.

-- Eh bien, voil tout... Vous avez fait une pice: jouons-la.

-- Bon!... pour qu'il lui arrive ce qui est arriv  _Don Juan_.

Harel prit une norme prise: c'tait son moyen d'attente, chaque
fois qu'un moment d'embarras l'empchait de rpondre  l'instant
mme.

-- _Don Juan_, dit-il, _Don Juan_... certainement, c'tait un bel
ouvrage; mais, mon cher, voyez-vous, il y avait des vers.

-- Pas beaucoup.

-- C'est vrai... Eh bien, si peu qu'il y en avait, ils ont fait du
tort  l'ouvrage...

Le _Capitaine Paul_ n'est pas en vers, n'est-ce pas?

-- Non; tranquillisez-vous.

-- Il y a un rle... pour George... m'a-t-on...

-- Oui; mais probablement qu'elle n'en voudra pas.

-- De vous, mon ami, elle le prendra les yeux ferms. Et pourquoi
n'en voudrait-elle pas?

-- Pour deux raisons.

-- Dites.

-- La premire, parce que c'est un rle de mre.

-- Elle ne joue que cela! Voyons la seconde raison.

-- La seconde, parce qu'elle a un fils.

-- Aprs?

-- Et qu'elle ne voudra jamais tre la mre de Bocage.

-- Bah! elle a bien t la mre de Frdrick.

-- Oui; mais le rle de Gennaro n'avait pas l'importance du rle
du _Capitaine Paul_; elle dira que la pice n'est point  elle.

-- Bon! et _la Tour de Nesle_! la pice tait  elle peut-tre!
elle l'a joue hier pour la quatre cent vingtime fois.  quand la
lecture?

-- Vous le voulez, Harel?

-- Je vous apporte un trait: mille francs de prime, dix pour cent
de droits, soixante francs de billets; tenez, vous n'avez plus
qu' signer.

-- Merci. Harel: nous lisons demain, mais sans trait.

-- Nous lisons demain?

-- Oui.

-- Qui voulez-vous  la lecture?

-- Mais vous, George et Bocage, voil tout.

--  quelle heure?

--  une heure.

-- Est-ce long?

-- Trois heures de reprsentation.

-- C'est la bonne mesure, on peut jouer trois actes avec cela.

-- Et mme cinq.

-- Hum! hum!

-- Vous en avez bien jou sept avec _la Tour de Nesle_.

-- C'tait dans les jours nfastes; mais ces jours-la sont passs,
Dieu merci!

-- Vous tes toujours chef de bataillon dans la garde nationale?

-- Toujours.

-- Je ne m'tonne plus de la tranquillit de Paris.  demain.

--  demain.

Le lendemain,  une heure, nous tions dans le boudoir de George;
George toujours belle et couche dans ses fourrures, Bocage
toujours blagueur, Harel toujours spirituel.

-- Eh bien, me dit Bocage, vous voil donc, vous?

-- Oui, me voil.

-- Qu'est-ce qu'on me dit? on me dit que vous avez dcouvert la
Mditerrane?

-- On a bien fait de vous le dire, mon ami; vous n'auriez pas
trouv cela tout seul.

-- Et,  ce qu'il parat, vous avez fait un rle pour George?

-- J'ai fait une pice pour moi.

-- Comment, pour vous?

-- Ce qui veut dire qu'elle ne sera probablement pas du got de
tout le monde.

-- Pourvu qu'elle soit du got du public.

-- Vous savez que ce n'est pas toujours une raison pour qu'elle
soit bonne.

-- Enfin, nous allons voir.

-- Lisons, lisons, dit Harel.

La place me portait malheur. C'tait  la mme place que j'avais
lu _Antony_  Crosnier.

Aprs le premier acte, qui est assez brillant et tout entier au
Capitaine Paul, Bocage s'tait frott les mains et s'tait cri:

-- Eh bien, le voyageur, il n'est donc pas encore si us qu'on le
dit?

Ainsi, voyez, chers lecteurs, en 1836, il y a juste vingt-cinq ans
de cela, on disait dj que j'tais us.

Mais, ds ce premier acte, tout au contraire, George avait
commenc de s'assombrir.

-- Mon cher Harel, dis-je en souriant, je crois que le baromtre
est  la pluie.

-- Il faudra voir, dit Harel, il faudra voir. On ne peut pas juger
d'aprs un premier acte.

Comme je l'avais prvu, le baromtre passa de la pluie  l'averse,
de l'averse  l'orage, et de l'orage  la tempte.

Le pauvre Harel tait au supplice: il entassait prises sur prises.

Au troisime acte, il sonna pour qu'on lui remplt sa tabatire.

George ne soufflait pas le mot.

Bocage commena  me trouver plus us que le public n'avait dit.

La lecture finit au milieu de la consternation gnrale.

-- Eh bien, fis-je  Harel, je vous l'avais bien dit.

-- Le fait est, mon cher, dit Harel en se bourrant le nez de
tabac, le fait est que, cette fois, l, franchement, il faut vous
dire ces choses-l en ami, je crois que vous vous tes tromp.

-- C'est l'avis de George surtout; n'est-ce pas, George?

-- Moi... vous savez bien que je n'ai pas d'avis. Je suis engage
au thtre de M. Harel; je joue les rles qu'on me distribue.

-- Pauvre victime! Eh bien, rassurez-vous, ma chre George, vous
ne jouerez pas celui-l.

-- Cependant je ne dis pas qu'en faisant quelques corrections...

-- En coupant le rle du capitaine Paul, par exemple?

-- Allons, bien, voil que vous pensez que je ne veux pas jouer le
rle  cause de M. Bocage.

-- Vous ne voulez pas jouer le rle parce qu'il ne vous convient
pas, chre amie, voil tout. J'ai prvenu Harel; c'est lui qui
s'est entt, prenez-vous-en  lui. Seulement vous savez, Harel...

-- Quoi, cher ami?

-- Notre lecture reste entre nous; la pice ne vous convient pas,
elle peut convenir  un voisin.

-- Comment donc! c'est faire...

Et, tout en portant son pouce et son index  son nez pour absorber
une dernire prise de tabac, Harel appuya la main sur son coeur.

Je roulai mon manuscrit, j'embrassai George.

-- Sans rancune, chre, lui dis-je.

-- Oh! me rpondit George, vous savez bien que ce n'est point de
cela que je vous en veux.

-- Je m'en vais avec vous, dit Bocage.

-- Non, non, restez, cher ami; je crois que vous tes en froid
avec votre directeur et votre directrice, c'est une occasion de
vous raccommoder.

Et je sortis.

Le lendemain, la premire personne que je rencontrai me dit:

-- Vous voil donc revenu, vous?

-- Sans doute.

-- Oui, oui, oui, j'ai lu cela ce matin dans le journal.

-- Comment! le journal a eu la bont d'annoncer mon retour en
France?

-- Indirectement.

-- Ah!

-- Oui...  propos d'une pice que vous avez lue  la Porte-Saint-
Martin.

-- Et qui a t refuse?

-- Le journal a dit cela; mais je suppose que ce n'est pas vrai?

-- Hlas! mon cher, c'est la vrit pure.

-- Mais qui donc a fait mettre cela dans les journaux?

-- Personne.

-- Comment, personne?

-- Mon cher, ces choses-l se trouvent toutes composes; le
metteur en pages les rencontre sur le marbre et les insre par
erreur.

L'erreur faite, il en est dsespr mais que voulez-vous?

-- Ah! n'importe, c'est bien malveillant. -- Ah! cher ami que vous
avez d'ennemis!

Et la premire personne s'loigna en levant les bras au ciel.

Pendant huit jours, ce fut la mme gamme.

Il va sans dire qu'aprs ce concert de plaintes funbres, qu'aprs
tous ces discours prononcs sur la tombe de l'auteur d'_Henri III_
et d'_Antony_, aucun directeur n'eut l'ide de demander  jouer
_le Capitaine Paul_.

Pauvre _Capitaine Paul_! il tait regard comme un posthume!

Quatrime phase. -- Transformation.

Cependant, vers 1835, je crois, la _Presse_ s'tait fonde, et j'y
avais invent le roman-feuilleton.

Il est vrai que l'essai n'avait pas t heureux. Girardin ne
m'avait livr qu'un feuilleton hebdomadaire et j'avais dbut par
la _Comtesse de Salisbury_, qui n'est pas une de mes meilleures
choses.

En feuilleton quotidien, le roman et pu se soutenir.

En feuilleton hebdomadaire, il ne fit aucun effet.

Mais les autres journaux n'en adoptrent pas moins ce nouveau mode
de publication.

_Le Sicle_ m'envoya Desnoyers.

Louis Desnoyers est un de mes plus vieux camarades. Nous avions
fait de l'opposition littraire et politique ensemble ds 1827.
Nous avions fond, avec Vaillant -- je ne sais ce qu'il est devenu
-- et Dovalle, qui a t tu en duel, un journal intitul le
_Sylphe_; on oublia ce titre pour l'appeler le _Journal rose_,
attendu qu'il tait imprim sur papier rose; sa couleur lui avait
valu de nombreux abonnements de femmes.

 quoi tient le succs!

La rvolution de Juillet tua le _Journal rose_! Mira tua Dovalle.
J'tais vice-prsident de la commission des rcompenses
nationales: je fis Vaillant sous-officier et l'envoyai en Afrique,
o les Arabes, selon toute probabilit, ont tu Vaillant.

Il y avait bien longtemps que nous ne nous tions vus, Desnoyers
et moi.

D'abord, j'arrivais d'un long voyage; puis les gens qui ont
beaucoup  faire ne se voient pas.

_Le Sicle_ ne pouvait donc choisir un ambassadeur qui me ft
plus sympathique. Aussi, depuis vingt ans, est-il accrdit prs
de moi.

Il fut convenu que je donnerais au _Sicle_ un roman en deux
volumes.

Connu comme auteur dramatique, je l'tais trs peu comme
romancier.

Au thtre, j'avais donn _Henri III, Christine, Antony, la Tour
de Nesle, Teresa, Richard Darlington, Don Juan el Marana, Angle
_et _Catherine Howard_, je crois.

En librairie, j'avais publi seulement _mes Impressions de voyage
en Suisse, mes Scnes historiques du temps de Charles VI, la Rose
rouge_ et quelques feuilletons de _la Comtesse de Salisbury_.

_Le Sicle_ tait un journal  trente mille abonns.

Il s'agissait d'y avoir un succs.

Je signai mon trait avec _le Sicle_, me rservant le choix du
sujet, m'engageant seulement  ce que le roman n'et pas plus de
deux volumes.

Seulement _le Sicle_ tait press.

Je promis de lui donner les deux volumes dans un mois.

Desnoyers alla porter mon engagement au _Sicle_.

Je voulais en avoir le coeur net. Je prtendais  part moi qu'il y
avait un succs dramatique dans _le Capitaine Paul_; il devait,
par consquent, y avoir un succs littraire.

Tout roman ne peut pas faire un drame, mais tout drame peut faire
un roman.

Les beaux romans qu'on et faits avec _Hamlet_, avec _Othello_,
avec _Romo et Juliette_, si Shakespeare n'en avait pas fait trois
magnifiques drames!

Je me mis donc  tudier la marine avec mon ami Garnerey le
peintre; Garnerey, qui a eu depuis un si beau succs en publiant
ses Pontons.

Garnerey se chargea, en outre, de revoir mes preuves.

Au bout du mois, le drame en cinq actes tait devenu un roman en
deux volumes.

Maintenant, disons comment le drame reparut  son tour sur l'ocan
littraire, et comment _le Capitaine Paul_ fit son chemin,
quoiqu'il montt une humble pniche, nomme le Panthon, au lieu
de monter cette frgate de soixante-quatorze que l'on appelait la
Porte-Saint-Martin.

Cinquime phase. -- Rsurrection.

Mon drame refus par Harel, je l'avais port  mon ami Porcher.

Je n'ai pas besoin de vous dire ce que c'est que mon ami Porcher,
chers lecteurs; si vous me connaissez, vous le connaissez; si vous
ne le connaissez pas, ouvrez mes Mmoires, anne 1836, et vous
ferez connaissance avec lui.

Je lui avais dit:

-- Mon cher Porcher, gardez-moi ce drame-l; Harel n'en veut pas:
mademoiselle George n'en veut pas, Bocage n'en veut pas mais
d'autres en voudront.

Porcher secoua la tte.

Porcher ne pouvait pas croire que trois sommits comme Harel,
George et Bocage se trompassent.

Il aimait naturellement mieux croire que c'tait moi qui me
trompais.

N'importe! comme _le Capitaine Paul_ ne tenait pas grande place et
ne cotait pas cher  nourrir, il plia proprement les cinq actes
les uns contre les autres et les mit dans son armoire.

Ils y sommeillaient bien tranquillement depuis cinq mois lorsque
_le Sicle_ annona _le Capitaine Paul_, roman en deux volumes,
par Alexandre Dumas.

La premire fois que je revis Porcher.

--  propos, me dit-il, faut-il que je vous renvoie votre
_Capitaine Paul_?

-- Pourquoi cela, Porcher?

-- Ne parat-il pas dans _le Sicle_?

-- En roman, Porcher, pas en drame.

-- C'est que, lorsqu'il aura paru en roman il sera bien plus
difficile  placer encore que lorsqu'il tait indit.

Pauvre _Capitaine Paul_! voyez dans quelle situation fcheuse il
tait.

-- Difficile  placer! au contraire, dis-je  Porcher, cela le
fera connatre.

Porcher secoua la tte.

-- Porcher, coutez bien ce que vous dit Nostradamus. Il y aura
une poque o les libraires ne voudront diter que des livres dj
publis dans les journaux. Et o les directeurs ne voudront jouer
que des drames tirs de romans.

Porcher secoua une seconde fois la tte, mais bien plus fort que
la premire fois.

Je quittai Porcher.

Le _Capitaine Paul_ inaugura au _Sicle_, la srie de succs que
nous obtnmes depuis avec _le Chevalier d'Harmental_, _les Trois
Mousquetaires_, _Vingt ans aprs_ et _le Vicomte de Bragelonne_.

Succs si grands, que le _Sicle_, jugeant que je n'en aurais plus
jamais de pareils, alla, aprs la publication de _Vingt ans
aprs_, porter  Scribe un trait, o la somme tait reste en
blanc.

Scribe se contenta de demander, par volume, deux mille francs de
plus que moi.

Perre trouva la prtention si modeste, qu'il signa  l'instant
mme.

Scribe publia _Piquillo Alliaga_.

Revenons au _Capitaine Paul_.

Malgr le succs du _Capitaine Paul_ en roman, les directeurs ne
mordaient pas au drame.

Porcher triomphait.

Chaque fois que je rencontrais Porcher:

-- Eh bien, disait-il, _le Capitaine Paul_?

-- Attendez, lui disais-je.

-- Vous voyez bien que j'attends, me rpondait-il.

En 1838, une grande douleur me fit quitter Paris et chercher la
solitude aux bords du Rhin.

J'tais  Francfort, je reus une lettre d'un de mes amis, qui
m'crivait:

Mon cher Dumas,

On vient de jouer votre Capitaine Paul au Panthon; est-ce de
votre consentement?

Si c'est de votre consentement, comment l'avez-vous donn?

Si ce n'est pas de votre consentement... comment le souffrez-
vous?

Un mot et je me charge d'arrter ce scandale.

 vous.

J. D.

On ajoute que, comme personne ne veut croire que la pice soit de
vous, le manuscrit original est expos dans le foyer.

Je ne rpondis mme pas.

Que m'importait _le Capitaine Paul_, mon Dieu! Que m'importait la
hirarchie thtrale: Panthon ou Comdie-Franaise!

Il en rsulta que _le Capitaine Paul_ continua le cours de ses
reprsentations sans tre inquit le moins du monde, et que mes
amis plors levrent en choeur les bras au ciel en disant:

-- Pauvre Dumas! il en est rduit  faire jouer ses pices au
Panthon.

Je puis dire que, s'il y a un homme qui fut plaint hautement,
c'est moi.

J'tais plus qu'us, j'tais pass; j'tais plus que pass,
j'tais trpass.

Personne n'avait song  me plaindre pour l'irrparable perte que
j'avais faite.

J'avais perdu ma mre.

Tout le monde me plaignait parce que ma pice avait t joue au
Panthon.

O mon Dieu! quel admirable caractre vous m'avez donn, que je ne
suis pas devenu plus misanthrope que le misanthrope, plus Alceste
qu'Alceste, plus Timon que Timon!

Je revins  Paris.

On ne jouait plus _le Capitaine Paul_. Il avait eu quelque chose
comme soixante reprsentations.

Mais on en parlait toujours.

Jamais la littrature contemporaine n'avait eu le coeur si
pitoyable.

Porcher me croyait furieux contre lui.

Enfin il se dcida  venir me voir.

Je le reus comme d'habitude, le coeur, la main et le visage
ouverts.

-- Vous n'tes donc point fch contre moi? dit-il.

-- Pourquoi cela, Porcher?

-- Mais  cause du Capitaine Paul.

Je haussai les paules.

-- Je vais vous expliquer cela, me dit Porcher.

-- Quoi?

-- Comment la pice a t joue au Panthon?

-- Inutile.

-- Si fait.

-- Vous y tenez?

-- Oui, mon cher: une bonne action que vous faisiez sans vous en
douter.

-- Tant mieux, Porcher! Dieu me tiendra peut-tre compte de celle-
l.

-- Vous savez que c'est Thodore Nezel qui est directeur du
Panthon?

-- Votre gendre?

-- Oui.

-- Je ne le savais pas.

-- Eh bien, le thtre ne faisait pas d'argent; mon gendre ne
savait o donner de la tte; je lui ai dit: Ma foi, tiens, Nezel,
j'ai l une pice de Dumas, essayes-en. -- Mais Dumas? -- Quand
Dumas saura que sa pice a peut-tre sauv une famille, il sera le
premier  me dire que j'ai bien fait. -- Cependant, si on lui
crivait? -- Cela prendrait du temps, et tu dis que tu es press.
d'ailleurs je ne sais pas o il est. -- Vous rpondez de tout? --
Je rponds de tout. Alors Nezel a emport la pice; elle a t
bien monte, bien joue; elle a eu un norme succs; enfin elle a
donn vingt mille francs de bnfice au Panthon, ce qui est
norme.

-- Et elle a tir votre gendre d'affaire, mon cher Porcher?

-- Momentanment, oui.

-- Bni soit _le Capitaine Paul_!

Et je tendis la main  Porcher.

-- Eh! je le savais bien, moi, dit-il tout joyeux.

-- Que saviez-vous bien, mon cher Porcher?

-- Que vous ne m'en voudriez pas.

J'embrassai Porcher pour le rassurer plus compltement encore.

Sixime phase. -- Rhabilitation.

Trois ans aprs, vers le mois de septembre 1841, dans un des
voyages que je faisais de Florence  Paris, mon domestique me fit
passer une carte. Je jetai les yeux sur cette carte et je lus:
Charlet, artiste dramatique. -- Faites entrer, dis-je  mon
domestique.

Cinq secondes aprs, la porte se rouvrit et donna passage  un
beau jeune homme de vingt-trois  vingt-quatre ans. Je dis beau,
car, en effet, il tait beau dans toute l'acception du mot.

Il tait de taille moyenne, mais parfaitement bien prise; il avait
d'admirables cheveux noirs, des dents blanches comme l'mail, des
yeux de femme, une voix si douce, que c'tait un chant.

-- Monsieur Dumas, me dit-il, je viens vous demander deux choses.

-- Lesquelles, monsieur?

-- La premire, c'est que vous me permettiez de dbuter  la
Porte-Saint-Martin dans _le Capitaine Paul_.

-- Accord.

Ce n'tait plus Harel qui tait directeur.

-- Et la seconde?

-- La seconde, c'est que vous vouliez bien tre mon parrain.

-- Comment! vous n'tes pas encore baptis?

-- Dramatiquement parlant, non, j'ai jou  la banlieue sous le
nom de Charlet; mais c'est un nom qui reprsente une si grande
illustration en peinture, que je ne puis le garder au thtre.
J'ai dj ma pice de dbut, grce  vous; que, grce  vous,
j'aie aussi mon nom de dbut.

J'avais mon Shakespeare ouvert devant moi; je lisais, ou plutt je
relisais, pour la dixime fois, _Richard III_. Mon regard tomba
sur le nom de Clarence.

-- Monsieur, lui dis-je, il vous faut un nom distingu comme votre
figure, doux et harmonieux comme votre voix: au nom de
Shakespeare, je vous baptise du nom de Clarence.

Le _Capitaine Paul_, repris au thtre de la Porte-Saint-Martin
sous le nom de _Paul le Corsaire_, fut jou quarante fois avec un
norme succs.

Clarence y dbuta et y fit justement sa rputation.

Parti de la Porte-Saint-Martin, _le Capitaine Paul_ faisait retour
 la Porte Saint-Martin.

Comme le livre, il revenait  son lancer.

Voil, chers lecteurs, l'histoire vridique du Capitaine Paul,
comme drame et comme roman; vous voyez donc que j'avais bien
raison de dire:

_...Habent sua fata libelli!_

A. D.


Chapitre I
Vers la fin d'une belle soire du mois d'octobre de l'anne 1779,
les curieux de la petite ville de Port-Louis taient rassembls
sur la pointe de terre qui fait pendant  celle o, sur l'autre
rive du golfe, est bti Lorient. L'objet qui attirait leur
attention et servait de texte  leurs discours tait une noble et
belle frgate de 32 canons,  l'ancre depuis huit jours, non pas
dans le port, mais dans une petite anse de la rade, et qu'on avait
trouve l un matin, comme une fleur de l'Ocan close pendant la
nuit. Cette frgate, qui paraissait tenir la mer pour la premire
fois, tant elle semblait coquette et lgante, tait entre dans
le golfe sous le pavillon franais dont le vent dployait les
plis, et dont les trois fleurs de lis d'or brillaient aux derniers
rayons du soleil couchant. Ce qui paraissait surtout exciter la
curiosit des amateurs de ce spectacle, si frquent et cependant
toujours si nouveau dans un port de mer, c'tait le doute o
chacun tait du pays o avait t construit ce merveilleux navire,
qui, dpouill de toutes ses voiles serres autour des vergues,
dessinait sur l'occident lumineux la silhouette gracieuse de sa
carne, et l'lgante finesse de ses agrs. Les uns croyaient bien
y reconnatre la mture leve et hardie de la marine amricaine;
mais la perfection des dtails qui distinguait le reste de sa
construction contrastait visiblement avec la rudesse barbare de
ces enfants rebelles de l'Angleterre.

D'autres, tromps par le pavillon qu'elle avait arbor,
cherchaient dans quel port de France elle avait t lance; mais
bientt tout amour-propre national cdait  l'vidence, car on
demandait en vain  sa poupe cette lourde galerie garnie de
sculptures et d'ornements, qui formait la parure oblige de toute
fille de l'Ocan ou de la Mditerrane ne sur les chantiers de
Brest ou de Toulon; d'autres encore, sachant que le pavillon
n'tait souvent qu'un masque destin  cacher le vritable visage,
soutenaient que les tours et les lions d'Espagne eussent t plus
 leur place  l'arrire du btiment que les trois fleurs de lis
de France; mais  ceux-ci on rpondait en demandant si les flancs
minces et lancs de la frgate ressemblaient  la taille rebondie
des galions espagnols. Enfin il y en avait qui eussent jur que
cette charmante fe des eaux avait pris naissance dans les
brouillards de la Hollande, si la hauteur et la finesse de ses
mtereaux n'avaient point, par leur dangereuse hardiesse, donn un
dmenti aux prudentes constructions, de ces anciens balayeurs des
mers. Au reste, depuis le matin (et, comme nous l'avons dit, il y
avait de cela huit jours) o cette gracieuse vision tait apparue
sur les ctes de la Bretagne, aucun indice n'avait pu fixer
l'opinion, que nous retrouvons encore flottante au moment o nous
ouvrons les premires pages de cette histoire, attendu que pas un
homme de l'quipage n'tait venu  terre sous quelque prtexte que
ce ft. On pouvait mme ignorer,  la rigueur, s'il existait un
quipage, car, si l'on n'et aperu la sentinelle et l'officier de
garde, dont la tte dpassait parfois les bordages du navire, on
et pu le croire inhabit. Il parat nanmoins que ce btiment,
tout inconnu qu'il tait demeur, n'avait aucune intention
hostile; son arrive n'avait point paru inquiter les autorits de
Lorient, et il avait t se placer sous le feu d'un petit fort que
la dclaration de guerre entre l'Angleterre et la France avait
fait remettre en tat, et qui tendait en dehors de ses murailles,
et au-dessus de la tte mme des curieux, le cou allong d'une
batterie de gros calibre.

Cependant, au milieu de la foule de ces oisifs, un jeune homme se
distinguait par l'inquiet empressement de ses questions.

Sans que l'on pt deviner pour quelle cause, on voyait facilement
qu'il prenait un intrt direct  ce btiment mystrieux. Comme 
son habit lgant on avait reconnu l'uniforme des mousquetaires,
et que ces gardes de la royaut quittaient rarement la capitale,
il avait d'abord t pour la foule une distraction  sa curiosit,
mais bientt on avait retrouv dans celui qu'on croyait un
tranger le jeune comte d'Auray, dernier rejeton d'une des plus
vieilles maisons de la Bretagne. Le chteau habit par sa famille
s'levait sur les bords du golfe de Morbihan,  six ou sept lieues
de Port-Louis. Cette famille se composait du marquis d'Auray,
pauvre vieillard insens qui, depuis vingt ans, n'avait point t
aperu hors des limites de son domaine; de la marquise d'Auray,
femme dont la rigidit de moeurs et l'antiquit de la noblesse
pouvaient seules faire excuser la hautaine aristocratie; de la
jeune Marguerite, douce enfant de dix-sept  dix-huit ans, frle
et ple comme la fleur dont elle portait le nom, et du comte
Emmanuel, que nous venons d'introduire sur la scne, et autour
duquel la foule s'tait rassemble, domine qu'elle est toujours
par un beau nom, un brillant uniforme, et des manires noblement
insolentes.

Toutefois, quelque envie qu'eussent ceux auxquels il s'adressait
de satisfaire  ses questions, ils ne pouvaient lui rpondre que
d'une manire vague et indcise, puisqu'ils ne savaient sur la
frgate que ce que leurs conjectures changes avaient pu leur en
apprendre  eux-mmes. Le comte Emmanuel tait donc prt  se
retirer, lorsqu'il vit s'approcher de la jete une barque conduite
par six rameurs; elle amenait directement vers les groupes
disperss sur la grve un nouveau personnage qui, dans un moment
o la curiosit tait si vivement excite, ne pouvait manquer
d'attirer sur lui l'attention.

C'tait un jeune homme qui paraissait g de vingt  vingt deux
ans  peine, et qui tait revtu de l'uniforme d'aspirant de la
marine royale.

Il tait assis ou plutt couch sur une peau d'ours, la main
appuye sur le gouvernail de la petite barque, tandis que le
pilote, qui, grce au caprice de son chef, se trouvait n'avoir
rien  faire, tait assis  l'avant du canot. Du moment o
l'embarcation avait t aperue, chacun s'tait retourn de son
ct, comme si elle apportait un dernier espoir d'obtenir les
renseignements tant dsirs. Ce fut donc au milieu d'une partie de
la population de Port-Louis que la barque, pousse parle dernier
effort de ses rameurs, vint s'engraver  huit ou dix pieds de la
plage, le peu de fond qu'il y avait en cet endroit ne lui
permettant pas d'avancer plus loin. Aussitt, deux des matelots
quittrent leurs rames, qu'ils rangrent au fond de la barque, et
descendirent dans la mer, qui leur monta jusqu'aux genoux. Alors
le jeune enseigne se souleva nonchalamment, s'approcha de l'avant,
et se laissa enlever entre leurs bras et dposer sur la plage,
afin que pas une goutte d'eau ne vnt tacher son lgant uniforme.
Arriv l, il ordonna  la barque de doubler la pointe de terre
qui s'avanait encore de trois ou quatre cents pas dans l'Ocan,
et de l'attendre de l'autre ct de la batterie.

Quant  lui, il s'arrta un instant sur le rivage pour rparer le
dsordre qu'avait apport dans sa coiffure le mode de transport
qu'il avait t forc d'adopter pour y parvenir, puis il s'avana,
en fredonnant une chanson franaise, vers la porte du petit fort,
qu'il franchit, aprs avoir lgrement rendu  la sentinelle le
salut militaire qu'elle lui avait fait comme  son suprieur.

Quoique rien ne soit plus naturel dans un port de mer que de voir
un officier de marine traverser une rade et entrer dans un
bastion, la proccupation des esprits tait telle, qu'il n'y eut
peut-tre pas un des personnages composant cette foule parse sur
la cte qui ne se figurt que la visite que recevait le commandant
du fort ne ft relative au vaisseau inconnu qui faisait l'objet de
toutes les conjectures. Lorsque le jeune enseigne reparut sur la
porte, se trouva-t-il presque enferm dans un cercle et press,
qu'il manifesta un instant l'intention de recourir  la baguette
qu'il tenait  la main pour se le faire ouvrir; cependant, aprs
l'avoir fait siffler deux ou trois fois avec une affectation
parfaitement impertinente, il parut tout  coup changer de
rsolution, et, apercevant le comte Emmanuel, dont l'air distingu
et l'uniforme lgant contrastaient avec l'apparence et la mise
vulgaire de ceux qui l'entouraient, il marcha  sa rencontre au
moment o, de son ct, celui-ci faisait un pas pour s'approcher
de lui.

Les deux officiers ne firent qu'changer un coup d'oeil rapide,
mais ce coup d'oeil suffit pour qu'ils reconnussent  des signes
indubitables qu'ils taient gens de condition et de race. En
consquence, ils se salurent aussitt avec l'aisance gracieuse et
la politesse familire qui caractrisaient les jeunes seigneurs de
cette poque.

-- Pardieu! mon cher compatriote, s'cria le jeune enseigne, car
je pense que, comme moi, vous tes Franais, quoique je vous
rencontre sur une terre hyperborenne, et dans des rgions, sinon
sauvages, du moins passablement barbares, pourriez-vous me dire ce
que je porte en moi de si extraordinaire pour que je fasse
rvolution en ce pays, ou bien un officier de marine est-il une
chose si rare et si curieuse  Lorient, que sa seule prsence y
excite  ce point la curiosit des naturels de la Basse-Bretagne?
Ce faisant, vous me rendrez, je vous l'avoue, un service que, de
mon ct, je serai enchant de reconnatre, si jamais pareille
occasion se prsentait pour moi de vous tre utile.

-- Et cela sera d'autant plus facile, rpondit le comte Emmanuel,
que cette curiosit n'a rien qui soit dsobligeant pour votre
uniforme, ni hostile  votre personne; et la preuve en est, mon
cher confrre (car je vois  vos paulettes que nous occupons 
peu prs le mme grade dans les armes de Sa Majest), que je
partage avec ces honntes Bretons la curiosit que vous leur
reprochez, quoique j'aie des motifs probablement plus positifs que
les leurs pour dsirer la solution du problme qu'ils poursuivent
en ce moment.

-- Eh bien! reprit le marin, si je puis vous aider en quelque
chose dans la recherche que vous avez entreprise, je mets mon
algbre a votre disposition; seulement nous sommes assez mal ici
pour nous livrer  des dmonstrations mathmatiques. Vous
plairait-il de nous carter quelque peu de ces braves gens, qui ne
peuvent servir qu' brouiller nos calculs?

Parfaitement, rpondit le mousquetaire; d'autant plus, si je ne
m'abuse, qu'en marchant de ce ct je vous rapproche de votre
barque et de vos matelots.

-- Oh! qu' cela ne tienne; si cette route n'tait pas celle qui
vous convient, nous en prendrions quelque autre. J'ai le temps, et
mes hommes sont encore moins presss que moi. Ainsi, virons de
bord, si tel est votre bon plaisir.

-- Non pas, s'il vous plat; allons de l'avant, au contraire; plus
nous serons prs du rivage, mieux nous causerons de l'affaire dont
je veux vous entretenir. Marchons donc sur cette langue de terre
tant que nous y trouverons un endroit o mettre le pied.

Le jeune marin, sans rpondre, continua de s'avancer en homme 
qui la direction qu'on lui imprime est parfaitement indiffrente,
et les deux jeunes gens, qui venaient de se rencontrer pour la
premire fois, marchrent appuys sur le bras l'un de l'autre,
comme deux amis d'enfance, vers la pointe du cap qui, pareil au
fer d'une lance, se prolonge de deux ou trois cents pas dans la
mer. Arriv  son extrmit, le comte Emmanuel s'arrta, et
tendant la main dans la direction du navire:

-- Savez-vous ce que c'est que ce btiment? demanda-t-il  son
compagnon.

Le jeune marin jeta un coup d'oeil rapide et scrutateur sur le
mousquetaire; puis, reportant son regard vers le vaisseau:

-- Mais, rpondit-il ngligemment, c'est une jolie frgate de
trente-deux canons, porte sur son ancre de toue, avec toutes ses
voiles avergues, afin d'tre prte  partir au premier signal.

-- Pardon, rpondit Emmanuel en souriant, mais ce n'est pas cela
que je vous demande. Peu m'importe le nombre des canons qu'elle
porte, et sur quelle ancre elle chasse: n'est-ce pas comme cela
que vous dites? -- Le marin sourit  son tour. -- Mais, continua
Emmanuel, ce que je dsire savoir, c'est la vritable nation 
laquelle elle appartient, le lieu pour lequel elle est en
partance, et le nom de son capitaine.

-- Quant  sa nation, rpondit le marin, elle a pris soin de nous
en instruire elle-mme, ou ce serait une infme menteuse. Ne
voyez-vous pas le pavillon qui flotte  sa corne? c'est le
pavillon sans tache, un peu us pour avoir trop servi: voil tout.
Quant  sa destination, c'est, ainsi que vous l'a dit, lorsque
vous le lui avez demand, le commandant de la place, le Mexique. -
- Emmanuel regarda avec tonnement le jeune enseigne. -- Enfin,
quant  son capitaine, cela est plus difficile  dire. Il y en a
qui jureraient que c'est un jeune homme de mon ge ou du vtre;
car je crois que nous nous suivions de prs dans le berceau,
quoique la profession que nous exerons tous deux puisse mettre un
grand intervalle entre nos tombes. Il y en a d'autres qui
prtendent qu'il est de l'ge de mon oncle, le comte d'Estaing,
qui, comme vous le savez sans doute, vient d'tre nomm amiral, et
qui, dans ce moment, prte main-forte aux rebelles d'Amrique,
comme quelques-uns les appellent encore en France. Enfin, quant 
son nom, c'est autre chose: on dit qu'il ne le sait pas lui-mme,
et, en attendant qu'un heureux vnement le lui fasse connatre,
il s'appelle Paul.

-- Paul?

-- Oui, le capitaine Paul.

-- Paul de quoi?

-- Paul de la Providence, du Ranger, de l'Alliance, selon le
btiment qu'il monte. N'y a-t-il pas aussi en France quelques-uns
de nos jeunes seigneurs qui, trouvant leur nom de famille trop
court, l'allongent avec un nom de terre, et surmontent le tout
d'un casque de chevalier ou d'un tortil de baron, si bien que leur
cachet et leur carrosse ont un air de vieille maison qui fait
plaisir  voir? Eh bien! il en est ainsi de lui. Pour le moment,
il s'appelle, je crois, Paul de l'Indienne: et il en est fier; car
si j'en juge par mes sympathies de marin, je crois qu'il ne
changerait pas sa frgate contre la plus belle terre qui s'tende
du port de Brest aux bouches du Rhne.

-- Mais enfin, reprit Emmanuel, aprs avoir rflchi un instant au
singulier mlange d'ironie et de navet qui perait tour  tour
dans les rponses de son interlocuteur, quel est le caractre de
cet homme?

-- Son caractre? oh! mais, mon cher... baron... comte...
marquis?

-- Comte, rpondit Emmanuel en s'inclinant.

-- Eh bien! mon cher comte, je disais donc que vous me poussez
vraiment d'abstractions en abstractions, et lorsque j'ai mis 
votre disposition mes connaissances algbriques, ce n'tait pas
tout  fait pour nous livrer  la recherche de l'inconnu. Son
caractre? Eh! bon Dieu! mon cher comte, qui peut parler sciemment
du caractre d'un homme, except lui-mme? et encore... Tenez,
moi, tel que vous me voyez, il y a vingt ans que je laboure,
tantt avec la quille d'un brick, tantt avec celle d'une frgate,
la vaste plaine qui s'tend devant nous.

Mes yeux, si je puis m'exprimer ainsi, ont vu l'Ocan presque en
mme temps que le ciel. Depuis que ma langue a pu souder deux
mots, et mon intelligence coudre deux ides, j'ai interrog et
tudi les caprices de l'Ocan. Eh bien! je ne connais pas encore
son caractre, et cependant quatre vents principaux et trente-deux
aires l'agitent: voil tout. Comment voulez-vous donc que je juge
l'homme, boulevers qu'il est par ses mille passions?

-- Aussi ne vous demandais-je pas, mon cher... duc...
marquis... comte?

-- Enseigne, rpondit le jeune marin en s'inclinant comme avait
fait Emmanuel.

-- Je disais donc que je ne vous demandais pas, mon cher enseigne,
un cours de philosophie sur les passions du capitaine Paul.

Je voulais seulement m'enqurir auprs de vous de deux choses:
d'abord, si vous le croyez homme d'honneur?

-- Il faut, avant tout, s'entendre sur les mots, mon cher comte.

Qu'entendez-vous bien prcisment par honneur?

-- Permettez-moi de vous dire, mon cher enseigne, que la question
est des plus bizarres. L'honneur, mais c'est l'honneur.

-- Voil justement la chose: un mot sans dfinition, comme le mot
Dieu. Dieu aussi c'est Dieu, et chacun se fait un Dieu  sa
manire: les gyptiens l'adoraient sous la forme d'un scarabe, et
les Isralites sous la forme d'un veau d'or. Il en est ainsi de
l'honneur.

Il y a l'honneur de Coriolan, celui du Cid, et celui du comte
Julien. Prcisez mieux votre question, si vous voulez que j'y
rponde.

-- Eh bien! je demandais si l'on pouvait se fier  sa parole?

-- Oh! quant  cela, je ne crois pas qu'il y ait jamais manqu.
Ses ennemis, et l'on n'arrive pas o il en est sans en avoir
quelques-uns, ses ennemis mmes, ai-je dit, n'ont jamais dout
qu'il ne tnt pas jusqu' la mort le serment qu'il aurait fait.
Ainsi donc, ce point est clairci, croyez-moi. Sous ce rapport,
c'est un homme d'honneur.

Passons  la seconde question, car, si je ne me trompe, vous
dsirez savoir quelque chose encore?

-- Oui, je dsirais savoir s'il obirait fidlement  un ordre de
Sa Majest?

-- De quelle Majest?

-- Vraiment, mon cher enseigne, vous affectez une difficult de
comprhension qui me parat infiniment mieux aller  la robe du
sophiste qu' l'uniforme du marin.

-- Pourquoi cela? Vous m'accusez d'ergotisme, parce qu'avant de
rpondre je veux savoir  quoi je rponds? Nous avons huit ou dix
Majests,  l'heure qu'il est, assises tant bien que mal sur les
diffrents trnes de l'Europe: nous avons Sa Majest Catholique,
majest caduque, qui se laisse arracher, morceaux par morceaux,
l'hritage que lui a lgu Charles-Quint; nous avons Sa Majest
Britannique, majest entte, qui se cramponne  son Amrique
comme Cyngire au vaisseau des Perses, et  qui nous couperons les
deux mains si elle ne la lche pas; nous avons Sa Majest Trs
Chrtienne, que je vnre et que j'honore...

-- Eh bien! c'est de celle-l que je veux parler, interrompit
Emmanuel. Croyez-vous que le capitaine Paul serait dispos  obir
 un ordre que je lui porterais de sa part?

-- Le capitaine Paul, rpondit l'enseigne, obira, comme chaque
capitaine doit le faire,  tout ordre man du pouvoir qui a droit
de lui commander,  moins que ce ne soit quelque corsaire maudit,
quelque pirate damn, quelque flibustier sans aveu, ce dont je
doute  la vue de la frgate qu'il monte, et  la manire dont
elle me semble tenue. Il a donc dans un tiroir de sa cabine une
commission signe d'une puissance quelconque. Eh bien! si cette
commission porte le nom de Louis et est scelle des trois fleurs
de lis de France, il n'y a aucun doute qu'il n'obisse  tout
ordre scell du mme sceau et sign du mme nom.

-- Alors, voil tout ce que je voulais savoir, rpondit le jeune
mousquetaire, qui commenait  s'impatienter des rponses tranges
de son interlocuteur. Je ne vous ferai donc plus qu'une seule
demande.

--  vos ordres, monsieur le comte, rpondit l'enseigne, pour
celle-l comme je l'ai t pour les autres.

-- Savez-vous un moyen d'aller  bord de ce btiment?

-- Voil, rpondit le marin en tendant la main vers sa barque,
que berait dans une petite anse le flux de la mer?

-- Mais cette barque, c'est la vtre?

-- Eh bien! je vous conduirai.

-- Vous connaissez donc ce capitaine Paul?

-- Moi? pas le moins du monde! mais, en ma qualit de neveu d'un
amiral, je connais naturellement tout chef de btiment, depuis le
contrematre qui dirige le canot qui cherche une aiguade, jusqu'au
vice-amiral qui commande l'escadre qui va au feu. D'ailleurs, nous
autres marins, nous avons certains signes secrets, certaine langue
maonnique  l'aide de laquelle nous nous reconnaissons pour des
frres, sur quelque point de l'Ocan que nous nous rencontrions.
Ainsi donc, acceptez mon offre avec la mme franchise que je vous
la fais.

Moi, mes rameurs et ma barque sommes  votre disposition.

-- Eh bien! dit Emmanuel, rendez-moi ce dernier service et...

-- Et vous oublierez l'ennui que je vous ai caus par mes
divagations, n'est-ce pas, interrompit l'enseigne en souriant. Que
voulez-vous, mon cher comte, continua le marin en faisant un signe
de la main qui fut aussitt compris des rameurs, la solitude de
l'Ocan nous a donn,  nous autres enfants de la mer, l'habitude
du monologue.

Pendant le calme, nous appelons le vent, pendant la tempte nous
appelons le calme, et pendant la nuit nous parlons  Dieu.

Emmanuel jeta encore un regard de doute sur son compagnon, qui le
supporta avec cette apparente bonhomie qui s'tait tendue sur son
visage chaque fois qu'il tait devenu un objet d'investigation
pour le mousquetaire.

Celui-ci s'tonnait de ce mlange de mpris pour les choses
humaines et de posie pour les oeuvres de Dieu; mais ne voyant, au
bout du compte, dans l'homme trange qu'il avait devant lui,
qu'une personne dispose  lui rendre, quoique avec des formes
bizarres, le service qu'il rclamait, il accepta l'offre qu'il lui
avait faite. Cinq minutes aprs, les deux jeunes gens s'avanaient
vers le vaisseau inconnu, de toute la rapidit qu'imprimait  la
barque l'effort combin de six vigoureux matelots, dont les rames
se relevaient et retombaient avec tant de rgularit, que le
mouvement qui les mettait en jeu semblait imprim par un ressort
mcanique et non par la combinaison des forces humaines.


Chapitre II
 mesure qu'ils avanaient, les formes gracieuses du btiment se
dveloppaient  leurs yeux dans toute l'admirable perfection de
leurs dtails, et quoique, faute d'habitude ou de vocation, le
jeune comte d'Auray ft ordinairement peu sensible  la beaut
revtue de cette forme, il ne pouvait s'empcher d'admirer
l'lgance de la carne, la finesse et la force des mts, et la
tnuit des cordages, qui semblaient, sur le ciel encore color
des feux du soleil couchant, des fils flexibles et soyeux tresss
par quelque araigne gigantesque. Au reste, la mme immobilit
rgnait sur le btiment, qui paraissait, soit insouciance, soit
mpris, s'inquiter mdiocrement de la visite qu'il allait
recevoir. Un instant le jeune mousquetaire crut apercevoir,
passant par l'ouverture d'un sabord, prs de la gueule ferme d'un
canon, l'extrmit d'une lunette braque de son ct. Mais le
navire, dans ce mouvement lent et demi-circulaire que lui
imprimait la respiration de l'Ocan, tant venu  lui prsenter sa
proue, ses yeux se fixrent sur la figure sculpte qui donne
ordinairement son nom au vaisseau qu'elle pare: c'tait une de ces
filles de l'Amrique dcouverte par Christophe Colomb, et conquise
par Fernand Cortez, avec son bonnet de plumes aux mille couleurs,
et son sein nu, orn de colliers de corail. Quant au reste du
corps, il se liait, moiti sirne, moiti serpent, d'une manire
fantastique et par des arabesques bizarres,  la membrure du
vaisseau. Plus la barque s'approchait de la frgate, plus cette
image semblait fixer les regards du comte. C'est qu'en effet
c'tait une sculpture, non seulement trange de forme, mais tout 
fait remarquable d'excution, et l'on s'apercevait facilement que
c'tait, non pas un ouvrier vulgaire, mais un artiste de talent
qui l'avait tire du bloc de chne o elle avait dormi pendant des
sicles. De son ct, l'enseigne remarquait, avec une certaine
satisfaction de mtier, l'attention croissante que l'officier de
terre tait forc de donner  ce btiment. Enfin, voyant que cette
attention tait entirement concentre sur la figure que nous
venons de dcrire, il parut attendre avec une certaine anxit
l'avis du comte; puis, voyant qu'il tardait  le manifester,
quoiqu'on en ft alors assez proche pour qu'aucune de ses beauts
ne lui chappt, il prit le parti de rompre le premier le silence,
et de questionner  son tour son jeune compagnon:

-- Eh bien! comte, lui dit-il, cachant l'intrt qu'il prenait 
la rponse sous une apparente gat, que dites-vous de ce chef
d'oeuvre?

-- Je dis, rpondit Emmanuel, que, relativement aux ouvrages du
mme genre que j'ai vus, il mrite vritablement le nom que vous
lui donnez.

-- Oui, dit ngligemment l'enseigne, c'est la dernire production
de Guillaume Coustou, qui est mort avant de l'avoir acheve; elle
a t finie par son lve, un nomm Dupr, homme de mrite, qui
meurt de faim, et qui est oblig de tailler le bois  dfaut de
marbre, et d'quarrir des proues de vaisseaux quand il devrait
sculpter des statues. Voyez, continua le jeune marin, imprimant au
gouvernail un mouvement qui, au lieu de conduire la barque droit
au vaisseau, la faisait dvier de manire  passer  l'une de ses
extrmits, c'est un vritable collier de corail qu'elle a au cou,
et ce sont de vritables perles qui pendent  ses oreilles. Quant
 ses yeux, chaque prunelle est un diamant qui vaut cent guines 
l'effigie du roi Guillaume. Il en rsulte que le capitaine qui
prendra cette frgate aura, outre l'honneur de l'avoir prise, un
splendide cadeau de noces  faire  sa fiance.

-- Quel trange caprice, dit Emmanuel, entran lui-mme par la
bizarrerie du spectacle qui s'offrait  ses regards, que celui
d'orner son vaisseau comme on ferait d'un tre anim, et de jeter
ainsi des sommes considrables aux chances d'un combat et au
hasard d'une tempte!

-- Que voulez-vous? rpondit le jeune enseigne avec un accent de
mlancolie indfinissable, nous autres marins, qui n'avons d'autre
famille que nos matelots, d'autre patrie que l'Ocan, d'autre
spectacle que la tempte, et d'autre distraction que le combat, il
faut bien que nous nous attachions  quelque chose. N'ayant pas de
matresse relle, car qui voudrait nous aimer, nous autres
golands  l'aile toujours ouverte? il faut que nous nous fassions
un amour imaginaire. L'un s'prend pour quelque le bien frache
et ombreuse, et chaque fois qu'il l'aperoit de loin, sortant de
l'Ocan, pareille  une corbeille de fleurs, son coeur devient
joyeux comme celui d'un oiseau qui revoit son nid. L'autre a une
toile chrie entre les toiles, et pendant ces belles et longues
nuits de l'Atlantique, chaque fois qu'il passe sous l'quateur, il
lui semble qu'elle se rapproche de lui et qu'elle le salue d'une
lueur plus vive et d'une flamme plus ardente. Il y en a enfin, et
c'est le plus grand nombre, qui s'attachent  leur frgate comme 
une fille bien-aime, qui gmissent  chaque membre que le vent
lui brise,  chaque blessure que le boulet lui creuse, et qui,
lorsqu'elle est frappe au coeur par la tempte ou par la
bataille, aiment mieux mourir avec elle que de se sauver sans
elle, et donnent  la terre un saint exemple de fidlit en
s'engloutissant avec l'objet de leur amour dans les abmes les
plus profonds de l'Ocan. Eh bien! le capitaine Paul est un de
ceux-l: voil tout; et il a donn  sa frgate la corbeille de
noces qu'il destinait  sa fiance. Ah! ah! les voil qui s'veillent.

-- Oh! les gens de la barque, cria-t-on du btiment, que voulez
vous?

-- Monter  bord de la frgate, rpondit Emmanuel. jetez donc une
corde, une amarre, ce que vous voudrez, afin qu'on puisse
s'accrocher  quelque chose.

-- Tournez  tribord, et vous trouverez l'escalier.

Les rameurs obirent aussitt  cette injonction, et, quelques
secondes aprs, les deux jeunes gens se trouvaient effectivement
prs la coupe qui conduisait sur le pont. L'officier de garde
vint les recevoir  l'embelle avec un empressement qui parut de
bon augure  l'Emmanuel.

-- Monsieur, dit l'enseigne s'adressant au jeune homme, qui,
revtu du mme uniforme que lui, semblait occuper le mme grade,
voici mon ami, le comte...  propos, j'ai oubli de vous demander
votre nom...

-- Le comte Emmanuel d'Auray.

-- Je disais donc que voil mon ami, le comte Emmanuel d'Auray,
qui dsire vivement parler au capitaine Paul. Est-il  bord?

-- Il vient d'arriver  l'instant, rpondit l'officier.

-- En ce cas, je descends prs de lui pour le prvenir de votre
visite, mon cher comte. En attendant, voil monsieur Walter qui se
fera un plaisir de vous faire visiter l'intrieur de la frgate.
C'est un spectacle curieux pour un officier de terre, d'autant
plus que je doute que vous trouviez beaucoup de vaisseaux tenus
comme celui-ci. N'est-ce pas l'heure du souper?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien! cela n'en sera que plus curieux.

-- Mais, rpondit l'officier hsitant, c'est que je suis de garde.

-- Bah! vous trouverez bien parmi vos camarades quelqu'un qui
veille un instant  votre place. Je tcherai que le capitaine ne
vous fasse pas faire trop longtemps antichambre.  vous revoir,
comte. Je vais vous recommander de manire  ce que vous receviez
un bon accueil.

 ces mots, le jeune enseigne disparut par l'escalier du
commandant, tandis que l'officier rest prs d'Emmanuel pour lui
servir de guide le conduisit dans la batterie. Comme l'avait
prsum le compagnon de route du comte, l'quipage tait en train
de souper.

C'tait la premire fois que le jeune comte voyait ce spectacle,
et, quelque dsir qu'il et de parler promptement au capitaine, il
lui parut si curieux, qu'il ne put s'empcher d'y prter toute son
attention.

Entre chaque pice de canon et dans l'intervalle rserv  la
manoeuvre, une table et des bancs taient, non pas dresss sur
leurs pieds, mais suspendus au plafond par les cordages. Sur
chacun de ces bancs, quatre hommes taient assis, et prenaient
leur part d'un morceau de boeuf qui se dfendait de son mieux,
mais qui avait affaire  des gaillards qui ne paraissaient pas
disposs  se laisser rebuter par sa rsistance.  chaque table,
il y avait deux bidons de vin, c'est--dire une demi-bouteille par
homme. Quant au pain, il paraissait non pas tre distribu  la
ration, mais livr  volont. Au reste, le plus profond silence
rgnait parmi l'quipage, qui n'tait gure compos que de cent
quatre-vingts  deux cents hommes.

Quoique pas un des officiants n'ouvrt la bouche pour autre chose
que pour manger, Emmanuel s'aperut avec tonnement de la varit
de leur origine, que l'on reconnaissait facilement aux types
gnraux et caractristiques de chaque physionomie. Son cicrone
remarqua sa surprise, et rpondant  sa pense avant qu'il l'et
manifeste:

-- Oui, oui, lui dit-il avec un accent amricain qu'Emmanuel avait
dj reconnu, et qui prouvait que celui qui lui parlait tait n
de l'autre ct de l'Atlantique; oui, nous avons ici un assez joli
chantillon de tous les peuples du monde, et si tout  coup
quelque bon dluge enlevait les enfants de No, comme autrefois
les fils d'Adam, on trouverait dans notre arche de la graine de
chaque nation.

Voyez-vous ces trois compagnons qui troquent avec leurs voisins
une portion de rosbif contre une gousse d'ail? ce sont des enfants
de la Galice, que nous avons recueillis au cap Ortgal, et qui ne
se battraient pas sans avoir fait leur prire  saint Jacques,
mais qui, une fois leur prire faite, se feront couper en morceaux
comme des martyrs plutt que de reculer d'un pas. Les deux autres
qui polissent leurs tables aux dpens de leurs manches, ce sont de
braves Hollandais qui en sont encore  se plaindre du tort qu'a
fait  leur commerce la dcouverte du cap de Bonne-Esprance. Vous
le voyez, ils ont l'air, au premier coup d'oeil, de vritables
pots  bire. Eh bien! ces gaillards-l, au moment o ils
entendront le branle-bas, deviendront lestes comme des Basques.

Approchez d'eux, et ils vous parleront de leurs anctres, ne
pouvant plus vous parler d'eux-mmes; ils vous diront qu'ils
descendent de ces fameux balayeurs des mers qui, lorsqu'ils
allaient au combat, hissaient un balai au lieu de pavillon; mais
ils se garderont bien d'ajouter qu'un beau jour les Anglais leur
ont pris leur balai et qu'ils en ont fait des verges. Cette table
toute entire, qui chuchote tout bas ne pouvant parler tout haut,
est compose de Franais.  la place d'honneur est le chef lu par
eux-mmes. Parisien de naissance, cosmopolite par got, matre de
bton, matre d'armes et matre de danse; toujours content et
joyeux, il manoeuvre en chantant, il se bat en chantant, il mourra
en chantant,  moins qu'une cravate de chanvre ne lui touffe la
voix dans le gosier, ce qui pourra bien lui arriver un jour, s'il
a le malheur de tomber entre les mains de John Bull. Tournez les
yeux par ici maintenant, et voyez toute cette file de ttes
osseuses et carres: ce sont des types trangers pour vous, n'est-
ce pas? mais que tout Amricain, n entre la mer d'Hudson et le
golfe du Mexique, reconnatra  l'instant pour des ours du lac
ri ou des phoques de la Nouvelle-cosse. Il y en a trois ou
quatre qui sont borgnes; cela tient  leur manire de se battre
entre eux: ils enroulent les cheveux de leur adversaire avec
l'index et le mdium, et lui font sauter l'oeil avec le pouce. Il
y en a de trs adroits  cet exercice et qui ne manquent jamais
leur coup. Aussi, lorsqu'on arrive  l'abordage, ils manquent
rarement de jeter leur pique et leur coutelas, de se prendre au
corps avec le premier Anglais qu'ils rencontrent, et de le
dsoeiller avec une promptitude et une habilet qui font plaisir 
voir. Vous conviendrez que je ne vous mentais pas, et que la
collection est complte.

-- Mais, rpondit Emmanuel, qui avait cout cette longue
numration avec un certain intrt, comment fait votre capitaine
pour se faire entendre de tous ces hommes runis de tant de points
diffrents?

-- D'abord, le capitaine connat toutes les langues; puis, dans le
combat ou dans la tempte, quoiqu'il parle alors sa langue
maternelle, il lui donne un tel accent, croyez-moi, que chacun
comprend et obit.

Mais tenez, voici la cabine de bbord qui s'ouvre: sans doute il
est prt  vous recevoir.

En effet, un enfant revtu de l'uniforme de midshipman s'avana
vers les deux officiers, demanda  Emmanuel si ce n'tait pas lui
qui se nommait le comte d'Auray et, sur sa rponse affirmative, il
invita le jeune mousquetaire  le suivre. Aussitt l'officier qui
venait de remplir d'une manire si consciencieuse le rle de
cicrone monta reprendre sur le pont le poste qu'il avait quitt
un instant. Quant  Emmanuel, il s'avana vers la porte avec une
motion mle d'inquitude et de curiosit: il allait donc voir
enfin le capitaine Paul!

C'tait un homme qui paraissait avoir de cinquante  cinquante-
cinq ans, et que l'habitude de se tenir dans l'entrepont avait
vot plutt que le poids de l'ge. Il portait l'uniforme de la
marine royale dans toute sa stricte svrit: c'tait un habit
bleu de roi,  revers carlates, avec veste rouge, culotte de la
mme couleur, bas gris, jabot et manchettes. Ses cheveux rouls en
boudin et poudrs  blanc taient attachs, par derrire et  leur
racine, par un ruban dont les bouts retombaient en flottant. Son
chapeau  trois cornes et son pe taient dposs prs de lui sur
une table. Au moment o Emmanuel parut sur le seuil, il tait
assis sur l'afft d'un canon, mais en l'apercevant il se leva.

Le jeune comte se sentit intimid  l'aspect de cet homme: il y
avait dans son oeil un rayon investigateur qui semblait clairer
jusqu' l'me de celui qu'il regardait. Peut-tre aussi cette
impression fut-elle d'autant plus puissante, qu'il se prsentait
avec une conscience qui lui faisait bien quelque reproche sur
l'acte trange qu'il accomplissait, et dont il venait pour rendre
le capitaine, sinon complice, du moins excuteur. Ces deux hommes,
comme s'ils eussent prouv une secrte rpulsion l'un pour
l'autre, se salurent avec politesse, mais avec rserve.

-- C'est  monsieur le comte d'Auray que j'ai l'honneur de parler?
demanda le vieil officier.

-- Et moi, au capitaine Paul, rpondit le jeune mousquetaire. Tous
deux s'inclinrent une seconde fois.

-- Puis-je savoir  quel heureux hasard je dois l'honneur de la
visite que me fait en ce moment l'hritier d'un des plus vieux et
des plus beaux noms de la Bretagne?

Emmanuel s'inclina encore une fois en manire de remerciement;
puis, aprs une pause d'un instant, comme s'il avait peine 
entamer la conversation:

-- Capitaine, continua-t-il, on m'a dit que votre destination
tait pour le golfe du Mexique.

-- Et l'on ne vous a pas tromp, monsieur, je compte faire voile
pour la Nouvelle-Orlans, en relchant  Cayenne et  la Havane.

-- Cela tombe  merveille, capitaine, et vous n'aurez pas  vous
dtourner de votre route, en supposant toutefois que vous vous
chargiez d'excuter l'ordre dont je suis porteur.

-- Vous avez un ordre  me communiquer, monsieur, et de quelle
part?

-- De la part du ministre de la marine.

-- Un ordre adress  moi personnellement? rpta le capitaine
avec l'accent du doute.

-- Non pas personnellement  vous, monsieur, mais  tout capitaine
de la marine royale qui fera voile pour l'Amrique du Sud.

-- Et de quoi s'agit-il, monsieur le comte?

-- D'un prisonnier d'tat  dporter  Cayenne.

-- Vous avez l'ordre sur vous?

-- Le voici, rpondit Emmanuel en le tirant de sa poche et en le
prsentant au capitaine.

Celui-ci le prit, et, s'approchant de la fentre, afin de profiter
des derniers rayons du jour, il lut tout haut:

Le ministre de la marine et des colonies ordonne  tout capitaine
ou lieutenant, commandant les btiments de l'tat, et qui fera
voile pour l'Amrique du Sud ou le golfe du Mexique, de prendre 
son bord et de dposer  Cayenne le nomm Lusignan, condamn  la
dportation perptuelle. Pendant la traverse, le condamn mangera
dans sa chambre et ne communiquera point avec l'quipage. --
L'ordre est-il en forme? demanda Emmanuel.

-- Parfaitement, monsieur, rpondit le capitaine.

-- Et tes-vous dispos  l'excuter?

-- Ne suis-je pas aux ordres du ministre de la marine?

-- Alors on peut vous envoyer le prisonnier?

-- Quand on voudra, monsieur. Seulement, que ce soit le plus tt
possible, car je ne compte pas rester longtemps dans ces parages.

-- Je veillerai  ce qu'on fasse diligence.

-- tait-ce tout ce que vous aviez  me dire?

-- Absolument tout, capitaine, et je n'ai plus  ajouter que des
remerciements.

-- N'ajoutez rien, monsieur. Le ministre ordonne, et j'obis:
voil tout; c'est un devoir que je remplis, et non un service que
je rends.

 ces mots, le capitaine et le comte se salurent de nouveau, et
se quittrent plus froidement encore qu'ils ne s'taient abords.

Arriv sur le pont, Emmanuel demanda son compagnon au jeune
officier de garde; mais celui-ci rpondit qu'il tait retenu 
souper par le capitaine Paul. Seulement, toujours obligeant et
empress, il mettait son canot  la disposition du comte. En
effet, l'embarcation tait au bas de l'escalier de la frgate, et
les matelots, les rames en l'air, attendaient celui qu'ils
devaient reconduire.  peine Emmanuel fut-il descendu, que la
barque s'loigna avec autant de rapidit qu'elle en avait mis 
venir; mais cette fois elle vogua tristement et en silence, car le
jeune marin n'tait plus l pour animer la conversation par les
axiomes de sa potique philosophie.

La mme nuit, le prisonnier fut conduit  bord de l'Indienne, et
le lendemain, lorsque le jour parut, les curieux cherchrent en
vain sur l'Ocan la frgate qui depuis huit jours avait donn
naissance  tant de conjectures, et dont l'arrive inattendue, la
station sans rsultat, et le dpart spontan demeurrent toujours
un mystre inexplicable pour les dignes habitants de Port-Louis.



Chapitre III
Comme les motifs qui avaient amen le capitaine Paul en vue des
ctes de Bretagne n'ont de relation avec notre histoire que par
les vnements que nous venons de raconter, nous laisserons nos
lecteurs dans la mme incertitude que les habitants de Port-Louis,
et quoique notre vocation et notre sympathie nous attirent
naturellement vers la terre, nous le suivrons deux ou trois jours
encore dans sa course aventureuse sur l'Ocan.

Le temps tait aussi beau qu'il peut l'tre dans les parages
occidentaux vers les premiers jours d'automne. L'Indienne marchait
bravement vent arrire. Les matelots insoucieux se reposaient sur
l'aspect du ciel; et,  l'exception de quelques hommes occups 
la manoeuvre, tout le reste de l'quipage, dispers dans les
diffrentes parties du btiment, usait le temps  son caprice,
lorsqu'une voix qui semblait venir du ciel s'cria:

-- Oh! d'en bas, ho!

-- Hol! rpondit le contrematre plac  l'avant.

-- Une voile! dit le matelot plac en observation.

-- Une voile! rpta le contre-tire. Monsieur l'officier de quart,
faites prvenir le capitaine.

-- Une voile! une voile! rptrent tous les matelots disperss
sur le tillac, car en ce moment une vague, soulevant le btiment
qui apparaissait  l'horizon, l'avait rendu visible  l'oeil des
marins, quoique le regard moins exerc d'un passager ou d'un
soldat de terre l'et certainement pris pour l'aile d'une mouette
tendue sur l'Ocan.

-- Une voile! s'cria  son tour un jeune homme de vingt-cinq ans,
s'lanant sur le tillac par l'escalier de la cabine, demandez 
monsieur Arthur ce qu'il en pense.

-- Hol! monsieur Arthur, cria en anglais le lieutenant, se
servant de son porte-voix afin de ne pas se fatiguer inutilement,
le capitaine demande ce que vous semble de cette coquille de noix.

-- Mais, sauf meilleur avis, rpondit dans la mme langue le jeune
midshipman auquel s'adressait l'interrogation, et qui tait mont
en vigie aussitt qu'un btiment avait t signal, il me semble
que c'est un grand navire qui serre le vent pour se diriger de ce
ct. Ah! ah! le voil qui laisse tomber sa grande voile.

-- Oui, oui, dit le jeune homme  qui Walter avait donn le titre
de capitaine, oui, il a d'aussi bons yeux que nous, et il nous a
vus. C'est bien. S'il aime la conversation, il trouvera  qui
parler. D'ailleurs, nos canons doivent touffer depuis si
longtemps qu'ils ont la bouche ferme!

-- Monsieur, continua le capitaine, prvenez le chef de batterie
que nous avons en vue une voile suspecte, afin qu'il se mette en
mesure.

Eh bien! monsieur Arthur, que pensez-vous de la marche de ce
vaisseau? ajouta-t-il, adoptant  son tour la langue anglaise, et
levant la tte vers les barres du petit perroquet o l'lve tait
rest en observation.

-- Mais toute militaire, capitaine, toute militaire. Et quoique
nous n'apercevions pas encore son pavillon, je parierais qu'il a 
bord une bonne commission du roi Georges.

-- Oui, n'est-ce pas? qui ordonne  son matre de courir sus  une
certaine frgate nomme l'Indienne, et qui lui promet, en cas de
prise, le grade de capitaine s'il est lieutenant, et de commodore
s'il est capitaine. Ah! ah! le voil maintenant qui hisse ses
voiles de perroquet! Dcidment le limier nous flaire et veut nous
donner la chasse. Faites mettre la frgate sous les mmes voiles,
monsieur Walter, et continuons notre chemin sans nous carter
d'une ligne; nous verrons s'il ose se mettre en travers de notre
route!

L'ordre donn par le capitaine fut rpt  l'instant par le
lieutenant, et aussitt le navire, qui se trouvait seulement sous
ses huniers, droula, comme un triple nuage, la toile de ses
perroquets, de sorte qu' son tour, et comme si elle s'animait 
la vue de l'ennemi, la frgate se courba en avant, enfonant plus
profondment sa proue dans les vagues, et faisant jaillir l'cume
frmissante de chaque ct de sa carne.

Il y eut alors un moment de silence et d'attente dont nous
profiterons pour ramener l'attention de nos lecteurs sur
l'officier  qui le lieutenant avait donn le titre de capitaine.

Cette fois, ce n'tait plus le jeune et sceptique enseigne que
nous avons vu guider  bord de la frgate le comte d'Auray, ni le
vieux loup de mer,  la taille courbe et  la voix rude et brve,
qui l'avait reu dans la cabine: c'tait un beau jeune homme de
vingt-quatre  vingt-cinq ans, comme nous l'avons dit, qui, ayant
dpouill tout dguisement, apparaissait enfin avec sa figure
naturelle, et sous l'uniforme de fantaisie qu'il adoptait une fois
que, lanc sur l'Ocan, il ne pouvait plus tre reconnu que de la
mer, des temptes et de Dieu.

C'tait une espce de redingote de velours noir, avec des
aiguillettes d'or, serre  la taille par une ceinture turque,
dans laquelle taient passs des pistolets non pas d'abordage,
mais de duel, sculpts, cisels et incrusts, comme ces armes de
luxe qui semblent une parure et non une dfense. Il portait un
pantalon de casimir blanc, avec de courtes bottes plisses qui lui
montaient au-dessous du genou.

Autour de son cou flottait en cravate desserre un de ces
mouchoirs des Indes, au tissu transparent, sem le fleurs de
couleur naturelle, et de chaque ct de ses joues brunies par le
soleil et animes par l'esprance retombaient, soulevs par chaque
bouffe de brise, ses longs cheveux qui, dpouills de poudre,
taient redevenus d'un noir d'bne. Prs de lui, sur le canon
d'arrire, tait pos un petit casque de fer dont les gourmettes
mailles se boutonnaient sous le cou: c'tait sa parure de combat,
et la seule arme dfensive dont il se couvrt.

Quelques entailles creuses profondment dans l'acier prouvaient
au reste qu'il avait plus d'une fois sauv la tte qu'il
protgeait de ces blessures terribles que font les sabres
d'abordage dont se servent les marins lorsqu'ils arrivent bord 
bord. Quant au reste de l'quipage, il portait l'uniforme de la
marine franaise dans toute son exacte et svre lgance.

Pendant ce temps, le vaisseau, que vingt minutes auparavant avait
signal la vigie, et qui tait apparu d'abord comme un point blanc
 l'horizon, tait devenu peu  peu une pyramide de voiles et
d'agrs.

Tous les yeux taient fixs sur lui, et quoique aucun ordre n'et
t donn, chacun avait fait ses dispositions individuelles comme
si le combat et t dcid. Il rgnait donc  bord de l'Indienne
ce silence solennel et profond qui, sur un vaisseau de guerre,
prcde toujours les premiers ordres dcisifs donns par le
capitaine. Enfin, lorsque le navire eut grandi encore pendant
quelques minutes, la carne  son tour sembla sortir de l'eau
comme avaient fait successivement ses voiles. On put voir alors
que c'tait un navire un peu plus fort de tonnage que l'Indienne,
et portant trente-six canons. Au reste, ainsi que la frgate, il
naviguait sans pavillon  sa corne, de sorte que, comme les hommes
taient cachs derrire les bastingages, il tait impossible de
reconnatre,  moins que ce ne ft a des signes particuliers, 
quelle nation il appartenait. Ces deux observations furent faites
presque en mme temps par le capitaine, quoiqu'il ne part frapp
que de la dernire.

-- Il parat, dit-il, s'adressant au lieutenant, que nous allons
avoir une scne de bal masqu. Faites monter quelques pavillons,
Arthur, et montrons  notre inconnu que l'Indienne est une
coquette qui a plusieurs dguisements  son service. Et vous,
monsieur Walter, ordonnez qu'on prpare les armes, car nous ne
pouvons gure, dans ces parages, nous attendre  rencontrer autre
chose que des ennemis.

Les deux ordres n'eurent d'autres rponses que leur excution
mme.

Au bout d'un instant, le jeune midshipman tira des rayons placs
sur le gaillard d'arrire une douzaine de pavillons diffrents, et
le lieutenant Walter ayant ouvert les caisses d'armes, fit faire
des dpts de piques, de haches et de coutelas en divers endroits
du pont; puis il revint occuper sa place prs du capitaine. Chaque
homme reprit alors son poste, par instinct plutt que par devoir,
car le branle-bas n'avait point encore battu: de sorte que le
dsordre apparent qui avait un instant rgn  bord cessa peu 
peu, et la frgate redevint silencieuse et attentive.

Cependant, tout en suivant leur ligne convergente, les deux
btiments continuaient de s'approcher l'un de l'autre. Lorsqu'ils
furent  trois portes de canon  peu prs:

-- Monsieur Walter, dit le capitaine, je crois qu'il serait temps
de commencer  intriguer notre amie. Montrons-lui le pavillon
d'cosse.

Le lieutenant fit un signe au chef de timonerie, et la nappe rouge
cantonne d'azur se leva comme une flamme  la poupe de
l'Indienne; mais aucun signe n'indiqua  bord du vaisseau inconnu
qu'il prt le moindre intrt  cette manoeuvre.

-- Oui, oui, murmura le capitaine, les trois lopards d'Angleterre
ont si bien lim les dents et rogn les ongles du lion d'cosse,
qu'ils ne font pas attention  lui, le croyant apprivois parce
qu'il est sans dfense. Montrez-leur un autre emblme, monsieur
Walter, peut-tre parviendrons-nous  lui dlier la langue.

-- Lequel, capitaine?

-- Prenez sans choisir, le hasard nous servira.

 peine cet ordre avait-il t donn, que le pavillon d'cosse
s'abaissa, et que celui de Sardaigne prit la place. Le navire
resta muet.

-- Allons, dit le capitaine, il parait que Sa Majest le roi
Georges est en relations de bonne amiti avec son frre de Chypre
et de Jrusalem. Ne les brouillons pas en poussant plus loin la
plaisanterie.

Monsieur Walter, arborez le pavillon d'Amrique, et assurez-le par
un coup de canon  poudre.

La mme manoeuvre qui avait t faite se renouvela: l'tendard
d'azur au canton de gueules et  croix d'argent retomba sur le
pont, et les toiles des Provinces -- Unies montrent lentement
vers le ciel, assures par un coup de canon  poudre.

Ce que le capitaine avait prvu arriva:  ce symbole de rbellion,
qui s'levait insolemment dans les airs, le navire inconnu trahit
son incognito en arborant le pavillon de la Grande-Bretagne. Au
mme moment, un nuage de fume apparut au flanc du navire
royaliste, et avant que la dtonation se ft entendre, un boulet
de canon, ricochant de vague en vague, tait venu mourir  cent
pas  peu prs de l'Indienne.

-- Faites battre l'appel, monsieur Walter, cria le capitaine, car
vous voyez que nous avons touch juste. Allons, mes enfants,
continua-t-il en s'adressant  l'quipage, hourra pour l'Amrique,
et mort  l'Angleterre!

Un cri gnral lui rpondit, et il n'avait point encore cess,
qu'on entendit alors battre la charge  bord du Drake, car tel
tait le nom du navire en vue; le tambour de l'Indienne lui
rpondit aussitt, et chacun courut  son poste: les canonniers 
leurs pices, les officiers  leurs batteries, et les matelots
chargs de la manoeuvre  la manoeuvre. Quant au capitaine, il
monta immdiatement sur le capot du gaillard d'arrire, muni de
son porte-voix, symbole du rang suprme, sceptre de la royaut
nautique, que le commandant tient ordinairement en main au moment
du combat et de la tempte.

Cependant les rles avaient chang: c'tait l'Anglais qui montrait
maintenant de l'impatience, et la frgate amricaine qui affectait
le calme.  peine les btiments furent-ils  porte, qu'une bande
de fume apparut sur toute la longueur du vaisseau, qu'une
dtonation pareille au roulement du tonnerre se fit entendre, et
que les messagers de fer envoys pour donner la mort aux rebelles
ayant, dans leur imptuosit, mal calcul la distance, vinrent
mourir aux flancs de la frgate. Celle-ci, au reste comme si elle
et refus de rpondre  une attaque prmature, continua de
serrer le vent de manire  pargner le plus de chemin possible 
son ennemi.

En ce moment, le capitaine se retourna pour jeter un dernier coup
d'oeil sur son navire, et son regard tonn s'arrta sur un
nouveau personnage qui venait de choisir cet instant suprme et
terrible pour faire son entre en scne.

C'tait un jeune homme de vingt-deux  vingt-trois ans  peine, 
la figure douce et ple,  la mise simple, mais lgante, et que
le capitaine ne connaissait pas  son bord; il tait appuy contre
le mt d'artimon, les bras croiss sur la poitrine, regardant avec
une indiffrence mlancolique ce btiment anglais qui s'approchait
 toutes voiles. Cette tranquillit, dans un tel moment, et chez
un homme qui paraissait tranger au mtier des armes, frappa le
capitaine; il se rappela ce prisonnier annonc par le comte
d'Auray, et amen  son bord pendant la dernire nuit qu'il avait
passe au mouillage de Port-Louis.

-- Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il
en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte
qu'il et t difficile de juger si ces paroles taient une
question ou un reproche.

-- Personne, monsieur, rpondit le prisonnier d'une voix douce et
triste; mais j'ai espr qu'en pareille circonstance vous serez
peut-tre moins svre observateur des ordres qui me font votre
prisonnier.

-- Avez-vous oubli qu'il vous est dfendu de communiquer avec
l'quipage?

-- Je ne viens pas communiquer avec l'quipage, monsieur; je viens
voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.

-- Vous pourrez avoir trouv bientt ce que vous cherchez,
monsieur, si vous demeurez  cette place. Ainsi, croyez-moi,
restez  fond de cale.

-- Est-ce un avis ou un ordre, capitaine?

-- Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.

-- En ce cas, rpondit le jeune homme, je vous remercie; je reste.

En ce moment, une nouvelle dtonation se fit entendre; mais cette
fois les deux navires s'taient tellement rapprochs, qu'ils
taient  trois quarts de porte  peine, et que l'ouragan de fer
tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux clats de bois
peu importants tombrent de la mture, et l'on entendit les
plaintes et les cris touffs de quelques hommes. Le capitaine
avait en ce moment les yeux fixs sur son prisonnier; un boulet
passa  deux pieds au-dessus de sa tte, chancrant le mt
d'artimon, auquel il tait adoss: mais, malgr cet avertissement
de la mort, il resta dans la mme attitude calme et tranquille,
comme s'il n'et pas senti passer sur son front l'aile de l'ange
exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai
lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux.

-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, demeurez o vous tes, et
quand nous en viendrons  l'abordage, si vous tes las de rester
les bras croiss, prenez quelque sabre ou quelque hache, et
donnez-nous un coup de main. Pardonnez-moi maintenant de ne plus
m'occuper de vous; mais j'ai autre chose  faire. Feu! messieurs,
continua le capitaine, hlant avec son porte-voix  travers
l'coutille de la batterie. Feu!

-- Feu! canonniers! rpondit comme un cho celui  qui l'ordre
tait adress.

Au mme instant, l'Indienne s'branla depuis sa quille jusqu' ses
mts de cacatos: une dtonation effroyable se fit entendre, un
nuage de fume s'tendit comme un voile  tribord, et se dispersa
sous le vent. Le capitaine, debout sur son banc de quart,
attendait avec impatience qu'il et disparu pour juger de l'effet
que la borde avait produit  bord du vaisseau ennemi. Lorsque ses
regards purent plonger  travers la vapeur, il s'aperut que le
grand mt de hune tait tomb, encombrant de toiles l'arrire du
Drake, et que toute la voilure du grand mt tait crible. Alors,
mettant son porte-voix  sa bouche:

-- Bien, enfants! cria-t-il. Maintenant, masquons tout vivement!
Ils sont trop occups  se dbarrasser de leurs toiles pour nous
enfiler avec leur borde: Feu qui peut!... et cette fois passez-
leur le rasoir prs de la figure!

Les matelots s'empressrent d'excuter cet ordre; le navire tourna
sa poupe avec grce, et commena d'excuter la manoeuvre et
l'acheva, comme l'avait prvu le capitaine, sans empchement de la
part de son ennemi. Puis, la frgate frmit de nouveau comme un
volcan, et, comme un volcan, vomit  la fois sa flamme et sa
fume.

Cette fois les canonniers avaient pris l'ordre du capitaine  la
lettre, et la borde tout entire avait port en belle et dans les
bas mts. Les haubans, les tais et les drisses taient coups.
Les deux mts taient encore debout; mais de tous cts flottaient
autour d'eux des haillons de voiles. Il parait qu'il tait survenu
au navire quelque avarie plus considrable qu'on ne pouvait en
juger  cette distance, car la borde se fit attendre un instant,
et, au lieu de prendre l'Indienne de l'avant en arrire, elle la
prit en biais. Elle n'en fut que plus terrible; elle avait port
tout entire dans le flanc et sur le pont, et frapp  la fois le
navire et l'quipage; mais par un hasard qui semblait tenir de la
magie, elle avait pargn les trois mats. Quelques cordages
seulement taient coups, accident peu important et qui permettait
au btiment de rester matre de sa manoeuvre. Un coup d'oeil
suffit  Paul pour lui apprendre qu'il n'avait perdu que des
hommes, et que la destruction avait frapp plus de chair que de
bois. Il en bondit de joie. Il porta de nouveau le porte-voix  sa
bouche.

-- La barre  bbord! cria-t-il, et abordons-le par la hanche de
bbord.  l'abordage, les gens de l'abordage! Une dernire borde
pour le raser comme un ponton, puis nous l'escaladerons comme une
forteresse.

La frgate ennemie, au premier mouvement que fit l'Indienne,
comprit la manoeuvre, et voulut la neutraliser par un mouvement
pareil; mais, au moment o elle tenta de l'excuter, un craquement
terrible se fit entendre  son bord, et le grand mt,  moiti
coup par la dernire dcharge de l'Indienne, trembla un instant
comme un arbre dracin, et tomba sur l'avant, couvrant le pont de
sa grande voile et de ses agrs. Le capitaine Paul comprit alors
ce qui avait retard la borde du brick.

-- Maintenant il est  vous comme si on vous le donnait pour rien,
enfants, cria-t-il, et vous n'avez qu' le prendre. Une dernire
dcharge  porte du pistolet, et  l'abordage!

L'Indienne obit comme un cheval dress, et s'avana sans
opposition vers son ennemi, dont la seule ressource tait
dsormais un combat corps  corps, car ne pouvant plus manoeuvrer,
ses canons lui devenaient inutiles. Le Drake se trouva donc  la
merci de son adversaire, qui, en se tenant  distance, aurait pu
le cribler jusqu' ce qu'il s'enfont dans la mer, mais qui,
ddaignant ce genre de victoire, lui envoya une dernire borde 
cinquante pas.

Puis, avant d'en avoir vu l'effet, se laissant aller sur lui, la
frgate engagea ses vergues dans les vergues de son ennemi, et
jeta ses grappins. Aussitt les hunes et les passavants de
l'indienne s'enflammrent comme un if aux jours de fte, les
grenades brlantes tombrent  bord du Drake, rapides et
redoubles comme une grle. Partout au bruit du canon succda le
ptillement de la fusillade, et au milieu de ce bruit infernal une
voix se fit entendre comme celle d'un tre surnaturel:

-- Courage, enfants! courage! amarrez le beaupr aux sabords de
son gaillard d'arrire. Bien! liez-les l'un  l'autre, comme le
condamn  la potence! Feu! maintenant aux caronades rserves 
l'avant!

Tous ses ordres furent excuts ainsi que par magie: les deux
navires furent garrotts l'un  l'autre comme par des liens de
fer: les deux pices places sur l'avant, et qui n'avaient pas
encore tir, grondrent  leur tour, balayant le pont ennemi de
toute une vole de mitraille; puis un dernier cri se fit entendre,
pouss d'une voix terrible:

 l'abordage!!!

Et, joignant l'exemple au prcepte, le capitaine de l'Indienne
jeta son porte-voix, devenu dsormais inutile, couvrit sa tte de
son casque, en agrafa les gourmettes sous son cou, mit entre ses
dents le sabre recourb qu'il portait  sa ceinture, et s'lana
sur le beaupr pour sauter de l sur l'arrire du btiment ennemi.
Cependant, quoique le mouvement qu'il avait fait et suivi l'ordre
qu'il avait donn avec la mme rapidit que la foudre suit
l'clair, il ne toucha que le second le pont du vaisseau anglais;
le premier qui y tait arriv, c'tait le jeune prisonnier du mt
d'artimon, qui avait jet son habit, et qui, arm seulement d'un
hachot, se prsentait avant tous les autres  la mort ou  la
victoire.

-- Vous ignorez la discipline de mon bord, monsieur, lui dit Paul
en riant, c'est moi qui dois toucher le premier tout vaisseau que
j'aborde.

Je vous pardonne pour cette fois, mais n'y revenez plus.

Au mme instant, par le beaupr, par les bastingages, par le bout
des vergues, par les grappins, par toutes les manoeuvres qui
pouvaient leur servir de conducteurs, les marins de l'Indienne
tombrent sur le pont comme des fruits mrs tombent d'un arbre que
le vent secoue.

Alors les Anglais, qui s'taient retirs sur l'avant, dmasqurent
une caronade qu'ils avaient eu le temps de retourner. Une trombe
de flammes et de fer passa au travers des assaillants. Le quart de
l'quipage de l'Indienne se coucha mutil sur le pont ennemi, au
milieu des cris et des maldictions... Mais plus haut que les
plaintes et les blasphmes, une voix retentit:

-- Tout ce qui vit encore, en avant!

Alors il y eut une scne de confusion terrible, un combat corps 
corps, un duel gnral: aux bordes des canons, aux ptillements
des espingoles,  l'explosion des grenades, avait succd l'arme
blanche, plus silencieuse et plus sre, chez les marins surtout
qui se sont rserv  eux seuls, pour cette lutte cet hritage des
gants proscrits depuis des sicles de nos champs de bataille.
C'est avec des hachots qu'ils se fendent la tte: c'est avec des
coutelas qu'ils s'ouvrent la poitrine; c'est avec des piques aux
larges fers qu'ils se clouent aux dbris de leurs mts. De temps
en temps, au milieu de ce carnage muet, un coup de pistolet se
fait entendre, mais isol et comme honteux de se mler  une
pareille boucherie. Celle que nous racontons dura un quart
d'heure, avec une telle confusion, qu'il nous serait impossible de
la dcrire: puis, au bout de ce temps, le pavillon de l'Angleterre
s'abaissa, et les marins du Drake se prcipitant dans la cale par
les coutilles de la batterie, il ne resta plus sur le pont que
les vainqueurs, les blesss et les morts, et au milieu d'eux le
capitaine de l'Indienne, entour de son quipage, le pied sur la
poitrine du commandant ennemi, ayant  sa droite le lieutenant
Walter, et  sa gauche son jeune prisonnier, dont la chemise
teinte de sang annonait la part qu'il avait prise  la victoire.

-- Maintenant tout est fini, dit Paul en tendant le bras, et
quiconque frappera un coup de plus aura affaire  moi! Puis
tendant la main  son jeune prisonnier: Monsieur, lui dit-il, vous
me raconterez ce soir votre histoire, n'est-ce pas? car il y a
quelque lche machination cache l-dessous. On ne dporte 
Cayenne que les infmes, et vous ne pouvez tre un infme, tant
si brave!


Chapitre IV
Six mois aprs les vnements que nous venons de raconter, et dans
les premiers jours du printemps de 1778, une chaise de poste, dont
les roues et les caisses couvertes de poussire et de boue
attestaient la longue route qu'elle venait de faire, s'acheminait
lentement, quoique attele de deux vigoureux chevaux, sur la route
de Vannes  Auray.

Le voyageur qu'elle conduisait, et qui tait rudement secou dans
les ornires d'un chemin vicinal, tait notre ancienne
connaissance, le jeune comte Emmanuel, que nous avons vu ouvrir la
scne sur la jete de Port-Louis. Il arrivait de Paris en toute
hte et regagnait l'ancien chteau de sa famille, sur laquelle le
moment est venu de donner quelques dtails plus prcis et plus
circonstancis.

Le comte Emmanuel d'Auray tait d'une des plus anciennes maisons
de la Bretagne. Un de ses aeux avait suivi saint Louis en Terre-
Sainte, et, depuis ce temps, le nom dont il tait le dernier
hritier s'tait constamment ml, dans ses victoires et dans ses
dfaites,  l'histoire de notre monarchie: le marquis d'Auray, son
pre, chevalier de Saint-Louis, commandeur de Saint-Michel et
grand-croix de l'ordre du Saint-Esprit, jouissait,  la cour du
roi Louis XV, o il occupait le grade de matre de camp, de la
haute position que lui avaient faite sa naissance, sa fortune et
son mrite personnel. Cette position s'tait encore augmente,
comme influence, de son mariage avec mademoiselle de Sabl, qui ne
lui cdait en rien sous le rapport de la famille et du crdit; de
sorte qu'une brillante carrire tait ouverte  l'ambition des
jeunes poux, lorsque aprs cinq ans de mariage le bruit se
rpandit tout  coup  la cour que le marquis d'Auray tait devenu
fou pendant un voyage dans ses terres.

On fut longtemps sans croire  cette nouvelle: enfin l'hiver
arriva sans que lui ni sa femme reparussent  Versailles. Un an
encore sa charge resta vacante, car le roi, esprant toujours
qu'il reprendrait sa raison, refusait d'en disposer; mais un
second hiver se passa sans que la marquise mme revnt faire sa
cour  la reine. On oublie vite en France; l'absence est une
maladie de langueur  laquelle les plus grands noms succombent
dans un espace plus ou moins long. Le linceul de l'indiffrence
s'tendit peu  peu sur cette famille, renferme dans son vieux
chteau comme dans une tombe, et dont on n'entendait retentir la
voix ni pour solliciter ni pour se plaindre. Les gnalogistes
seulement avaient enregistr la naissance d'un fils et d'une
fille; aucun autre enfant ne naquit de la suite de cette union;
les d'Auray continurent donc de figurer de nom parmi la noblesse
de France mais ne s'tant mls depuis vingt ans ni aux intrigues
d'alcve ni aux affaires politiques, n'ayant pris parti ni pour la
Pompadour ni pour la Dubarry, n'ayant marqu ni dans les victoires
du marchal de Broglie ni dans les dfaites du comte de Clermont,
n'ayant plus enfin son cho, ils avaient t personnellement tout
 fait oublis.

Cependant le vieux nom des seigneurs d'Auray avait t prononc
deux fois  la cour, mais sans retentissement aucun: la premire,
lorsque le jeune comte Emmanuel avait t reu, en 1769, au nombre
des pages de Sa Majest Louis XV; la seconde, lorsqu'il tait, en
sortant de pagerie, entr dans les mousquetaires du jeune roi
Louis XVI. Il avait connu un baron de Lectoure, quelque peu parent
de monsieur de Maurepas, qui lui voulait du bien et qui jouissait
d'une assez grande influence sur le ministre. Emmanuel avait t
prsent chez ce vieux courtisan, qui, ayant appris que le comte
d'Auray avait une soeur, laissa tomber un jour quelques mots sur
la possibilit d'une union entre les deux familles. Emmanuel,
jeune, plein d'ambition, ennuy de se dbattre derrire le voile
qui recouvrait son nom, avait vu dans ce mariage un moyen de
reprendre  la cour la position que son pre avait occupe sous le
feu roi, et en avait saisi la premire ouverture avec
empressement. Monsieur de Lectoure, de son ct, sous prtexte de
resserrer par la fraternit les liens qui l'unissaient dj au
jeune comte, y avait mis une instance d'autant plus flatteuse pour
Emmanuel, que l'homme qui demandait la main de sa soeur ne l'avait
jamais vue. La marquise d'Auray, de son ct, avait adopt avec
joie cette combinaison qui rouvrait  son fils le chemin de la
faveur, de sorte que le mariage tait arrt, sinon entre les deux
jeunes gens, du moins entre les deux familles, et qu'Emmanuel,
prcdant le fianc de trois ou quatre jours seulement, venait
annoncer  sa mre que tout tait termin selon son dsir. Quant 
Marguerite, la future pouse, on s'tait content de lui faire
part de la rsolution prise, sans lui demander son consentement,
et  peu prs comme on signifie au coupable le jugement qui le
condamne  mort.

C'tait donc berc des rves brillants de son lvation future, et
caressant dans son esprit les projets d'ambition les plus levs,
que le jeune comte Emmanuel rentra au sombre chteau de sa
famille, dont les tourelles fodales, les murailles noires, les
cours herbeuses formaient un contraste si tranch avec les
esprances dores qu'il renfermait pour lui. Ce chteau tait 
une lieue et demie de toute habitation. Une de ses faades
dominait cette partie de l'Ocan  laquelle ses vagues,
ternellement battues par la tempte, ont fait donner le nom de la
mer Sauvage. L'autre s'tendait sur un parc immense, qui,
abandonn depuis vingt ans aux caprices de sa vgtation, tait
devenu une vritable fort. Quant aux appartements, ils taient
rests continuellement ferms,  l'exception de ceux habits par
la famille; et leur ameublement, renouvel sous Louis XIV, avait
conserv, grce aux soins d'un nombreux domestique, un aspect
riche et aristocratique que commenaient  perdre les meubles
modernes, plus lgants, mais aussi moins grandioses, qui
sortaient des ateliers de Boulle, le tapissier brevet de la cour.

Ce fut dans une de ces chambres aux grandes moulures,  la
chemine sculpte et au plafond  fresque, que le comte Emmanuel
entra en descendant de voiture, si press d'apprendre  sa mre
les heureuses nouvelles qu'il apportait, que, sans prendre le
temps de changer d'habits, il jeta sur une table son chapeau, ses
gants, ses pistolets de voyage, et ordonna  un vieux domestique
d'aller prvenir la marquise de son arrive, et de lui demander sa
volont pour qu'il se prsentt chez elle ou qu'il l'attendit dans
sa chambre; car tel tait dans cette vieille famille le respect
des parents, que le fils, aprs une absence de cinq mois, n'osait
pas se prsenter devant sa mre sans consulter auparavant sa
convenance. Quant au marquis d'Auray,  peine ses enfants se
rappelaient l'avoir vu deux ou trois fois, et presque  la
drobe, car sa folie tait, disait-on, de celles que certains
objets irritent, et on les avait toujours loigns de lui avec le
plus grand soin.

La marquise seule, modle au reste des vertus conjugales, tait
reste auprs de lui, rendant au pauvre insens, non seulement les
devoirs d'une femme, mais les services d'un domestique. Aussi son
nom tait-il rvr dans les villages environnants  l'gal de
celui des saintes  qui leur dvouement sur la terre a conquis une
place dans le ciel.

Un instant aprs, le vieux serviteur rentra, annonant que madame
la marquise d'Auray prfrait descendre elle-mme, et priait
monsieur le comte de l'attendre dans l'appartement o il se
trouvait.

Presque aussitt la porte du fond s'ouvrit, et la mre d'Emmanuel
parut. C'tait une femme de quarante  quarante-cinq ans, grande
et ple, mais encore belle, dont la figure calme, svre et
triste, avait une singulire expression de hauteur, de puissance
et de commandement. Elle tait vtue du costume des veuves, adopt
en 1760, car depuis l'poque o son mari avait perdu la raison,
elle n'avait pas quitt ses robes de deuil. Ces longs vtements
noirs donnaient  sa dmarche, lente et froide comme celle d'une
ombre, quelque chose de solennel qui rpandait sur tout ce qui
entourait cette femme singulire un sentiment de crainte que
l'amour filial lui-mme n'avait jamais vaincu chez ses enfants.
Aussi,  son aspect, Emmanuel tressaillit comme  une apparition
inattendue, et se levant aussitt, il fit trois pas au devant
d'elle, mit respectueusement un genou en terre, et baisa en
s'inclinant la main qu'elle lui prsentait.

-- Levez-vous, monsieur, lui dit la marquise, je suis heureuse de
vous revoir.

Et elle pronona ces paroles d'un son de voix aussi peu mu que si
son fils, qui tait absent depuis cinq mois, l'et quitte la
veille seulement. Emmanuel obit, conduisit sa mre  un grand
fauteuil o elle s'assit, et il resta debout devant elle.

-- J'ai reu votre lettre, comte, lui dit-elle, et je vous fais
mes compliments sur votre habilet. Vous me paraissez n pour la
diplomatie, plus encore que pour la guerre, et vous devriez prier
le baron de Lectoure de solliciter pour vous une ambassade  la
place d'un rgiment.

-- Lectoure est prt  solliciter tout ce que nous dsirerons,
madame, et, qui plus est, il obtiendra tout ce que nous
solliciterons, tant son pouvoir est grand sur monsieur de
Maurepas, et tant il est amoureux de ma soeur.

-- Amoureux d'une femme qu'il n'a pas vue?

-- Lectoure est un gentilhomme de sens, madame, et le portrait que
je lui fais de Marguerite, peut-tre aussi les renseignements
qu'il a pris sur notre fortune, lui ont inspir le dsir le plus
vif de devenir votre fils et de m'appeler son frre. Aussi est-ce
lui qui a insist pour que toutes les crmonies prliminaires se
fissent en son absence. Vous avez ordonn la publication des bans,
madame?

-- Oui.

-- Aprs-demain donc nous pourrons signer le contrat?

-- Avec l'aide de Dieu, tout sera prt.

-- Merci, madame.

-- Mais, dites-moi, continua la marquise en s'appuyant sur le bras
de son fauteuil et se penchant vers Emmanuel, ne vous a-t-il pas
fait des questions sur ce jeune homme contre lequel il a obtenu du
ministre un ordre d'exportation?

-- Aucune, ma mre. Ces services sont de ceux que l'on demande
sans explication et qu'on accorde de confiance; et il est convenu
d'avance, entre gens qui savent vivre, qu'ils seront aussitt
oublis que rendus.

-- Donc il ne sait rien?

-- Non, mais st-il tout...

-- Eh bien?

-- Eh bien, madame, je le crois assez philosophe pour que cette
dcouverte n'influt en rien sur sa dtermination.

-- Je m'en doutais; il est ruin, rpondit la marquise avec une
indicible expression de mpris et comme si elle se parlait  elle
mme.

-- Mais cela ft-il, madame, dit avec inquitude Emmanuel, votre
dtermination resterait la mme, je l'espre?

-- Ne sommes-nous pas assez riches pour lui refaire une fortune
s'il nous refait une position?

-- Il n'y a donc que ma soeur...

-- Doutez-vous qu'elle obisse quand j'ordonnerai?

-- Croyez-vous donc qu'elle ait oubli Lusignan?

-- Depuis six mois, du moins, elle n'a pas os s'en souvenir
devant moi.

-- Songez, ma mre, continua Emmanuel, que ce mariage est le seul
moyen de relever notre famille; car je ne dois pas vous cacher une
chose: mon pre, malade depuis quinze ans, et depuis quinze ans
loign de la cour, a t compltement oubli du vieux roi  sa
mort et du jeune roi  son avnement au trne. Vos soins si
vertueux pour le marquis ne vous ont pas permis de le quitter un
instant depuis l'heure qui l'a priv de la raison; vos vertus,
madame, ont t de celles que Dieu voit et rcompense, mais que le
monde ignore; et tandis que vous accomplissez, dans ce vieux
chteau perdu au fond de la Bretagne, cette mission sainte et
consolatrice que, dans votre svrit, vous appelez un devoir, vos
anciens amis disparaissent morts ou oublieux; si bien, madame
(cela est dur  dire, lorsque comme nous on compte six cents ans
d'illustration!), que lorsque j'ai reparu  la cour,  peine si
notre nom, le nom de la famille d'Auray, tait connu de Leurs
Majests autrement que comme un souvenir historique.

-- Oui, la mmoire des rois est courte, je le sais, murmura la
marquise; mais presque aussitt, et comme se reprochant ce
blasphme: j'espre, continua-t-elle, que la bndiction de Dieu
se rpand toujours sur Leurs Majests et sur la France.

-- Eh! qui pourrait porter atteinte  leur bonheur? rpondit
Emmanuel avec cette confiance parfaite dans l'avenir, qui tait 
cette poque l'un des caractres distinctifs de cette folle et
insoucieuse noblesse. Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette,
jeune et belle, sont aims tous deux d'un peuple brave et loyal.
Le sort les a placs, Dieu merci hors d'atteinte de toute
infortune.

-- Personne, mon fils, rpondit la marquise en secouant la tte,
n'est plac, croyez-moi, au dessus des erreurs et des faiblesses
humaines.

Nul coeur, si matre de lui qu'il se croie, ni si ferme qu'il
soit, n'est  l'abri des passions. Et aucune tte, fut-elle
couronne, ne peut rpondre qu'elle ne blanchisse, mme dans une
nuit. Son peuple est brave et loyal, dites-vous? La marquise se
leva, s'avana lentement vers la fentre, et tendit d'un geste
solennel la main du ct de l'Ocan.

-- Voyez cette mer; elle est calme et paisible, et cependant
demain, cette nuit, dans une heure peut-tre, le souffle de
l'ouragan nous apportera les cris de dtresse des malheureux
qu'elle engloutira.

Quoique je sois loigne du monde, d'tranges bruits arrivent
parfois  mon oreille, ports comme par des esprits invisibles et
prophtiques.

N'existe-t-il pas une secte philosophique qui a entran dans ses
erreurs quelques hommes de nom? Ne parle-t-on pas d'un monde
entier qui se dtache de la mre patrie, et dont les enfants
refusent de reconnatre leur pre? N'est-il pas un peuple qui
s'intitule nation?

N'ai-je pas entendu dire que des gens de race avaient travers
l'Ocan pour offrir  des rvolts des pes que leurs anctres
avaient l'habitude de ne tirer qu' la voix de leurs souverains
lgitimes; et ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un
rve de ma solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie-
Antoinette elle-mme, oubliant que les souverains sont une famille
de frres, avaient autoris ces migrations armes et donn des
lettres de marque  je ne sais quel pirate?

-- Tout cela est vrai, dit Emmanuel tonn.

-- Dieu veille donc sur Leurs Majests le roi et la reine de
France! reprit la marquise en se retirant lentement et en laissant
Emmanuel si stupfait de ces prvisions douloureuses, qu'il la vit
sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle
demeurt, ni sans faire un geste pour la retenir.

Emmanuel resta d'abord srieux et pensif, couvert qu'il tait,
pour ainsi dire, de l'ombre projete sur lui par le deuil de sa
mre; mais bientt son caractre insoucieux reprit le dessus, et,
comme pour changer d'ides en changeant d'horizon, il quitta la
fentre qui donnait sur la mer et alla s'appuyer  celle qui
s'ouvrait sur la campagne, et de laquelle on dcouvrait toute la
plaine qui s'tend d'Auray  Vannes.  peine y tait-il depuis
quelques minutes qu'il aperut deux cavaliers qui suivaient la
mme route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers
le chteau. Il ne put d'abord arrter aucune opinion sur eux 
cause de la distance. Mais,  mesure qu'ils approchaient, il
distingua un matre et son domestique. Le premier, vtu  la
manire des jeunes lgants de cette poque, c'est--dire d'une
petite redingote verte  brandebourgs d'or, d'une culotte de
tricot blanc et de bottes  revers, coiff d'un chapeau rond 
large ganse, et portant ses cheveux nous par un flot de rubans,
montait un cheval anglais de la plus grande beaut et du plus
grand prix, qu'il manoeuvrait avec la grce d'un homme qui a fait
de l'quitation une tude approfondie. Il tait suivi,  quelque
distance, par son valet, dont la livre aristocratique tait en
harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui auquel il
appartenait.

Emmanuel crut un instant, en les voyant se diriger si directement
vers le chteau, que c'tait le baron de Lectoure, qui, ayant
avanc son voyage, venait le surprendre lui-mme  son dbott;
mais bientt il reconnut son erreur, et, quoiqu'il lui semblt que
ce n'tait pas la premire fois qu'il voyait ce cavalier, il lui
fut impossible de se rappeler en quel lieu et en quelles
circonstances il l'avait rencontr. Tandis qu'il cherchait dans sa
mmoire  quel vnement de sa vie se rattachait le souvenir vague
de cet homme, les nouveaux arrivants disparurent derrire l'angle
d'un mur.

Cinq minutes aprs, Emmanuel entendit les pas de leurs chevaux
dans la cour, et presque aussitt la porte s'ouvrit, et un
domestique annona:

Monsieur Paul!


Chapitre V
Le nom, comme l'aspect de celui qu'on annonait, veillait  son
tour dans la mmoire d'Emmanuel un souvenir confus auquel il
n'avait pu encore rapporter ni date ni vnement, lorsque celui
que prcdait le domestique apparut  la porte de l'appartement
oppose  celle par laquelle tait sortie la marquise. Quoique le
moment ft inopportun pour une visite, et que le jeune comte,
proccup de ses projets d'avenir, et prfr les mrir dans sa
tte que les enfermer dans son coeur, il fut forc, par ces
obligations de convenance si svres  cette poque entre gens
comme il faut, de recevoir le nouveau venu, dont les manires au
reste annonaient un homme du monde, avec courtoisie et
distinction. Aprs les saluts d'usage, Emmanuel fit signe 
l'inconnu de prendre un fauteuil; l'inconnu s'inclina  son tour
et s'assit, puis la conversation s'engagea par un lieu commun de
politesse.

-- Je suis enchant de vous rencontrer, monsieur le comte, dit le
nouveau venu.

-- Le hasard m'a favoris, monsieur, dit Emmanuel: une heure plus
tt vous ne me trouviez pas; j'arrive de Paris.

-- Je le sais, monsieur le comte, car nous venons de faire le mme
chemin; je suis parti une heure aprs vous, et j'ai eu tout le
long de la route de vos nouvelles par les postillons qui avaient
eu l'honneur de vous conduire.

-- Puis-je savoir, monsieur, rpondit Emmanuel avec un accent dans
lequel commenait  percer un certain mcontentement,  quelle
circonstance je dois l'intrt que vous paraissez prendre  ma
personne?

-- Cet intrt est naturel entre anciennes connaissances, et peut-
tre aurais-je un droit de me plaindre qui ne soit pas rciproque.

En effet, monsieur, je crois vous avoir dj rencontr quelque
part, cependant mes souvenirs ne me servent que confusment. Soyez
assez bon pour les aider.

-- Si ce que vous me dites est vrai, monsieur le comte, votre
mmoire est effectivement assez fugitive, car, depuis six mois,
c'est la troisime fois que j'ai l'honneur d'changer mes
compliments contre les vtres.

-- Duss-je m'exposer  un nouveau reproche, monsieur, je suis
forc d'avouer que je reste dans la mme indcision  votre gard.

Veuillez donc, je vous prie, prciser les poques par des dates ou
par des vnements, et me rappeler dans quelles circonstances
j'eus l'honneur de vous voir pour la premire fois.

-- La premire fois, monsieur le comte, ce fut sur les grves de
Port-Louis que j'eus l'honneur de vous rencontrer. Vous dsiriez,
sur certaine frgate, des renseignements que je fus assez heureux
de pouvoir vous transmettre. Je crois mme que je vous accompagnai
 bord. Cette fois, j'tais en costume d'enseigne de vaisseau de
la marine royale, et vous en uniforme de mousquetaire.

-- En effet, je me le rappelle, monsieur, et je fus mme oblig de
quitter le vaisseau sans vous adresser les remerciements que je
vous devais.

-- Vous tes dans l'erreur, monsieur le comte, ces remerciements,
je les ai reus  notre seconde entrevue.

-- O cela?

--  bord du vaisseau mme o je vous avais conduit, dans la
cabine.

Cette fois, je portais l'uniforme de capitaine de btiment: habit
bleu, veste et culotte rouge, bas gris, chapeau  trois cornes, et
cheveux rouls. Seulement le capitaine paraissait de trente ans
plus g que l'enseigne, et ce n'tait pas sans intention que je
m'tais vieilli ainsi, car peut-tre n'eussiez-vous pas confi 
un jeune homme un secret de l'importance de celui que vous me
communiqutes alors.

-- Ce que vous me rappelez l est incroyable, monsieur, et
cependant quelque chose me dit que c'est la vrit. Oui, oui, je
me rappelle que dans l'ombre o vous vous teniez cach, je vis
briller des yeux pareils aux vtres. Je ne les ai point oublis.
Mais cette fois, me dites-vous, est l'avant-dernire fois que
j'eus l'honneur de vous voir.

Continuez, monsieur, d'aider mes souvenirs, je vous prie car je ne
me rappelle pas quelle fut la dernire.

-- La dernire, monsieur le comte, ce fut il y a huit jours.

...  Paris...  un assaut chez Saint-Georges, rue Chantereine.
Vous vous rappelez, n'est-ce pas, un gentilhomme anglais; des
cheveux roux dont la poudre dissimulait  peine la couleur
tranche, un habit rouge, un pantalon collant. J'eus mme
l'honneur de faire des armes avec vous, monsieur le comte, et je
fus assez heureux pour vous boutonner trois fois, sans que, de
votre ct, vous ayez eu la chance de me toucher une seule.

Cette fois, je m'appelais Jones.

-- C'est trange! c'tait bien le mme regard, mais ce ne pouvait
tre le mme homme.

-- C'est que Dieu, rpondit Paul, a voulu que le regard ft la
seule chose qu'on ne pt dguiser: voil pourquoi il a mis dans
chaque regard une tincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant,
ce capitaine, cet Anglais, c'tait moi.

-- Et aujourd'hui, monsieur, qu'tes-vous, s'il vous plat? car
avec un homme qui sait aussi parfaitement se dguiser, la
question, vous en conviendrez, n'est pas tout  fait inutile.

-- Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyez, je n'ai aucun
motif de me cacher: aussi je viens  vous avec le costume simple
et nglig que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent
entre eux, en voisin de campagne. Aujourd'hui je suis ce qu'il
vous plaira de reconnatre en moi: Franais, Anglais, Espagnol,
Amricain mme.

Dans lequel de ces idiomes vous plat-il que nous continuions
l'entretien?

-- Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi familires
qu' vous, monsieur, je prfre la langue franaise: c'est la
langue des explications brves et concises.

-- Soit, monsieur le comte, rpondit Paul avec une expression
profonde de mlancolie; le franais est aussi la langue que je
prfre; j'ai vu le jour sur la terre de France, car le soleil de
France est le premier qui ait rjoui mes yeux; et quoique bien
souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus
brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un
soleil: c'est le soleil et la terre de France!

-- Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie,
vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de
votre visite.

-- Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six
mois donc que, vous promenant sur la grve de Port-Louis, vous
vtes dans le havre extrieur une frgate  la carne troite, aux
mtereaux lancs, et vous vous dites: -- Il faut que le capitaine
de ce btiment ait des motifs  lui seul connus pour porter tant
de toile et si peu de bois. De l naquit dans votre esprit l'ide
que j'tais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je?

-- M'tais-je donc tromp?

-- Je crois vous avoir exprim dj mon admiration, monsieur,
rpondit Paul avec un lger accent de raillerie, pour la
perspicacit avec laquelle vous pntrez du premier coup d'oeil au
fond des hommes et des choses.

-- Trve de compliments, monsieur, venons au fait.

-- Dans cette persuasion, vous vous ftes donc conduire  bord par
certain enseigne, et vous trouvtes dans la cabine d'un certain
capitaine.

Vous tiez porteur d'une lettre du ministre de la marine qui
ordonnait  tout officier au long cours, requis par vous, et dont
le btiment sous pavillon franais serait en partance pour le
golfe du Mexique, de conduire  Cayenne le nomm Lusignan,
coupable de crime d'tat.

-- C'est vrai.

-- J'obis  cet ordre, car j'ignorais alors que ce grand coupable
que l'on dportait n'avait commis d'autre crime que d'avoir t
l'amant de votre soeur.

-- Monsieur! s'cria Emmanuel en se levant tout debout.

-- Voil de beaux pistolets, comte, continua ngligemment Paul en
jouant avec les armes qu'en descendant de voiture le comte d'Auray
avait jetes sur la table.

-- Et qui sont tout chargs, monsieur, rpondit Emmanuel avec un
accent auquel il n'y avait pas  se mprendre.

-- Portent-ils justes? continua Paul avec une indiffrence
affecte.

-- C'est une chose dont vous tes le matre de vous assurer,
monsieur, rpondit Emmanuel, si vous voulez faire avec moi un tour
dans le parc.

-- Il est inutile de sortir pour cela, monsieur le comte, dit Paul
sans paratre comprendre la proposition d'Emmanuel dans le sens
provocateur qu'il avait voulu lui donner. Voici un but tout plac
et  une porte convenable.

 ces mots le capitaine arma le pistolet et le dirigea par la
fentre ouverte vers la cime d'un petit arbre. Un chardonneret se
balanait sur la branche la plus leve, faisant entendre son
chant joyeux et perant; le coup partit, et le pauvre oiseau,
coup en deux, tomba au pied de l'arbre. Paul reposa froidement le
pistolet sur la table.

-- Vous aviez raison, monsieur le comte, lui dit-il, ce sont de
bonnes armes, et je vous conseille de ne pas vous en dfaire.

-- Vous venez de m'en donner une trange preuve, monsieur,
rpondit Emmanuel, et je suis forc d'avouer que vous avez la main
sre.

-- Que voulez-vous, comte, reprit Paul avec cet accent
mlancolique qui lui tait particulier, pendant ces longs jours de
calme, lorsque aucun souffle de vent ne passe sur ce miroir de
Dieu qu'on appelle l'Ocan, nous autres marins, nous sommes forcs
de chercher des distractions qui viennent au-devant de vous sur la
terre.

Alors nous exerons notre adresse sur les golands qui se bercent
mollement au sommet d'une vague; sur les margats qui se
prcipitent du ciel pour saisir  la surface de l'eau les poissons
imprudents qui y montent, et sur les hirondelles fatigues d'un
long voyage qui se posent au sommet de nos vergues. Voil,
monsieur le comte, comment nous arrivons  une certaine force dans
des exercices qui paraissent d'abord si trangers  notre
profession.

-- Continuez, monsieur, et si la chose est possible, revenons 
notre sujet.

-- C'tait un bon et brave jeune homme que ce Lusignan! Il me
raconta son histoire; comment, fils d'un ancien ami de votre pre,
mort sans fortune, il avait t adopt par lui un an ou deux avant
l'accident inconnu qui le priva de sa raison; comment, lev avec
vous, il vous inspira, ds les premires annes,  vous la haine,
 votre soeur l'affection. Il me dit cette longue adolescence
dveloppe dans la mme solitude, et comment lui et votre soeur ne
s'apercevaient de leur isolement au milieu du monde que lorsqu'ils
n'taient point ensemble! Il me raconta tous les dtails de leurs
amours juvniles, et comment, un jour, Marguerite lui dit les
paroles de la jeune fille de Vrone: Je serai  toi ou  la
tombe. -- Et elle n'a que trop bien tenu parole!

-- Oui, n'est-ce pas? Et vous appelez cela de la honte et du
dshonneur, vous autres gens vertueux, quand une pauvre enfant,
perdue par son innocence mme, cde  l'ge,  l'entranement, 
l'amour! Votre mre, que des devoirs loignaient de sa fille et
rapprochaient de son mari (car je sais les vertus de votre mre,
monsieur, comme je sais les faiblesses de votre soeur; c'est une
femme svre, plus svre que ne devait l'tre une crature
humaine qui n'a sur les autres que l'avantage de n'avoir jamais
failli), votre mre, dis-je, entendit une nuit des cris mal
touffs; elle entra dans la chambre de votre soeur, marcha, ple
et muette, vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant
qui venait de natre, et sortit avec lui, sans adresser un
reproche  sa fille, mais seulement plus ple et plus muette
encore que lorsqu'elle tait entre. Quant  la pauvre Marguerite,
elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri: elle
s'tait vanouie en apercevant sa mre. Est-ce cela, monsieur le
comte? suis-je bien inform, et cette terrible histoire est-elle
exacte?

-- Aucun dtail ne vous est inconnu, je dois l'avouer, murmura
Emmanuel atterr.

-- C'est que ces dtails, rpondit Paul en ouvrant un
portefeuille, sont tous consigns dans ces lettres de votre soeur,
qu'au moment de prendre la place que vous lui avez faite par votre
crdit au milieu des voleurs et des assassins, Lusignan m'a
remises afin que je les rapportasse  celle qui les avait crites.

-- Donnez-les moi donc, monsieur! s'cria Emmanuel en tendant la
main vers le portefeuille, et elles seront fidlement rendues 
celle qui a eu l'imprudence...

-- De se plaindre  la seule personne qui l'aimait au monde,
n'est-ce pas? interrompit Paul en retirant  lui les lettres et le
portefeuille.

Imprudente jeune fille,  qui une mre arrache l'enfant de son
coeur et qui a vers des larmes amres dans le sein du pre de son
enfant!

Imprudente soeur, qui n'ayant pas trouv contre cette tyrannie
appui dans son frre, a compromis son noble nom en signant du nom
qu'elle porte des lettres qui, aux regards stupides et prvenus du
monde, peuvent... Comment appelez-vous cela, vous autres?...
dshonorer sa famille, n'est-ce pas?

-- Alors, monsieur, rpondit Emmanuel rougissant d'impatience,
puisque vous connaissez si bien la porte terrible de ces papiers,
accomplissez donc la mission dont vous vous tes charg en les
remettant soit  moi, soit  ma mre, soit  ma soeur.

-- C'tait d'abord mon intention en dbarquant  Lorient,
monsieur; mais voil dix ou douze jours  peu prs qu'en entrant
dans une glise...

-- Dans une glise?

-- Oui, monsieur.

-- Et pourquoi faire?

-- Pour prier.

-- Ah! monsieur le capitaine Paul croit en Dieu!

-- Si je n'y croyais pas, monsieur le comte, qui donc invoquerais-
je pendant la tempte?

-- Et dans cette glise, enfin?...

-- Dans cette glise, monsieur, j'ai entendu un prtre annoncer le
prochain mariage de noble demoiselle Marguerite d'Auray avec trs
haut et trs puissant seigneur le baron de Lectoure. Je m'informai
aussitt de vous; j'appris que vous tiez  Paris: j'tais forc
d'y aller moi-mme pour rendre compte de ma mission au roi.

-- Au roi!

-- Oui, monsieur, au roi Louis XVI,  Sa Majest... elle-mme...
Je partis, me promettant de revenir aussitt que vous; je vous
rencontrai chez Saint-Georges; j'appris votre dpart prochain,
j'arrangeai le mien sur le vtre, afin que nous arrivassions ici
en mme temps  peu prs, et... me voil devant vous, monsieur,
avec une rsolution toute diffrente de celle que j'avais, il y a
trois semaines, en abordant en Bretagne.

-- Et quelle est cette rsolution nouvelle, monsieur? Voyons, car
il faut en finir!

-- Eh bien! j'ai pens que, puisque tout le monde, et mme sa
mre, oubliait le pauvre orphelin, il fallait que je m'en
souvinsse, moi! Dans la position o vous tes, monsieur, et avec
le dsir que vous avez de vous allier au baron de Lectoure
(lequel, dans votre esprit, est le seul qui puisse raliser vos
projets d'ambition), ces lettres valent bien cent mille francs,
n'est-ce pas? et c'est une bien lgre brche faite aux deux cent
mille livres de rente qui composent votre fortune.

-- Mais qui me prouvera que ces cent mille francs...

-- Vous avez raison, monsieur; aussi est-ce en change d'un
contrat de rente au nom du jeune Hector de Lusignan que je
remettrai ces lettres.

-- Et ce sera tout, monsieur?

-- Je vous demanderai encore l'abandon de l'enfant, que je ferai
lever, grce  sa petite fortune, loin de la mre qui l'a oubli,
et loin du pre que vous avez fait bannir.

-- C'est bien, monsieur. Si j'avais su que c'tait pour une si
faible somme et un si mince intrt que vous tiez venu, je
n'aurais pas pris une si grande inquitude. Cependant vous
permettrez que j'en parle  ma mre.

-- Monsieur le comte? dit un domestique ouvrant la porte.

-- Je n'y suis pour personne; laissez-moi, rpondit Emmanuel avec
impatience.

-- C'est la soeur de monsieur le comte qui demande  le voir.

-- Qu'elle revienne plus tard.

-- C'est  l'instant mme qu'elle dsire...

-- Ne vous gnez pas pour moi, interrompit Paul.

-- Mais ma soeur ne peut vous voir, monsieur. Vous comprenez qu'il
est important que ma soeur ne vous voie pas.

--  merveille! mais comme il est important aussi que je ne quitte
pas ce chteau sans avoir termin l'affaire qui m'y amne,
permettez que j'entre dans ce cabinet.

-- Parfaitement, monsieur, dit Emmanuel ouvrant lui-mme la porte.

Mais htez-vous, je vous prie.

Paul entra dans le cabinet. Emmanuel referma vivement la porte sur
lui, et  peine la porte tait-elle referme, que Marguerite
parut.


Chapitre VI
Marguerite d'Auray, dont nos lecteurs ont appris l'histoire en
assistant  la conversation du capitaine et du comte Emmanuel,
tait une de ces beauts frles et ples qui portent empreint sur
toute leur personne le cachet aristocratique de leur naissance. Au
premier coup d'oeil on devinait tout ce qu'il y avait de race dans
la souplesse moelleuse de sa taille, dans la blancheur mate de sa
peau, et dans le model de ses mains effiles, aux ongles roses;
et transparent. Il tait vident que ses pieds, si petits que tous
deux eussent tenu dans la trace d'un pas de femme ordinaire,
n'avaient jamais march que sur les tapis d'un salon ou sur la
pelouse fleurie d'un parc. Il y avait dans sa dmarche, si
gracieuse qu'elle ft, quelque chose de hautain et de fier qui
rappelait le portrait de famille; enfin l'on sentait que son me,
capable de tous les sacrifices inspirs, pouvait devenir rebelle 
toutes les tyrannies imposes; que le dvouement tait dans son
coeur une vertu instinctive, tandis que l'obissance n'tait dans
son esprit qu'un devoir d'ducation: de sorte que le vent d'orage
qui soufflait sur elle la courbait comme un lis et non comme un
roseau.

Cependant, lorsqu'elle parut  la porte, ses traits offraient
l'expression d'un dcouragement si complet, ses joues avaient
conserv la trace de larmes si brlantes, tout son corps pliait
sous le poids d'un malheur si dsespr, qu'Emmanuel comprit
qu'elle avait d rassembler toutes ses forces pour conserver
l'apparence du calme. En l'apercevant elle fit un effort sur elle-
mme, et une raction visible s'opra: ce fut donc avec une
certaine fermet nerveuse qu'elle s'approcha du fauteuil o il
tait assis. Puis, voyant que la figure de son frre conservait
l'expression d'impatience qu'elle avait prise lorsqu'il avait t
interrompu, elle s'arrta, et ces deux enfants de la mme mre, 
qui la socit n'avait pas encore fait des droits pareils, se
regardrent comme des trangers, l'un avec les yeux de l'ambition,
l'autre avec ceux de la crainte. Peu  peu, toutefois, Marguerite
reprit courage.

-- Enfin vous voil, Emmanuel, lui dit-elle; j'attendais votre
retour comme l'aveugle attend la lumire. Et, cependant,  la
manire dont vous accueillez votre soeur, il est facile de voir
qu'elle a eu tort de compter sur vous.

-- Si ma soeur est redevenue ce qu'elle aurait toujours d tre,
rpondit Emmanuel, c'est--dire fille soumise et respectueuse,
elle aura, pendant mon absence, compris ce qu'exigeaient d'elle
son rang et sa position; elle aura oubli les vnements passs
comme des choses qui ne devaient pas arriver, et que, par
consquent, elle ne doit pas se rappeler, et elle se sera prpare
au nouvel avenir qui s'ouvre devant elle. Si c'est ainsi qu'elle
se prsente  moi, mes bras lui sont ouverts, et ma soeur est
toujours ma soeur.

-- coutez bien mes paroles, rpondit Marguerite, et prenez-les
surtout comme une justification pour moi, et non comme un reproche
contre les autres. Si ma mre (Dieu me garde de l'accuser, car de
saints devoirs l'loignaient de nous), si ma mre, dis-je, avait
t pour moi ce que sont toutes les mres, je lui eusse
constamment ouvert mon coeur comme un livre. Aux premiers mots
qu'y et tracs une main trangre elle m'et prvenue du danger,
et je l'eusse fui. Si j'avais t leve au milieu du monde, au
lieu d'avoir grandi comme une pauvre fleur sauvage  l'ombre de ce
vieux chteau, j'aurais connu ds mon enfance ce rang et cette
position que vous me rappelez aujourd'hui, et je ne me serais
probablement pas carte des convenances qu'ils prescrivent et des
devoirs qu'ils imposent. Enfin si, jete au milieu de ces femmes
du monde  l'esprit enjou, au coeur frivole, que je vous ai
souvent entendu vanter, mais que je ne connais pas, j'avais commis
les mmes fautes que j'ai commises par amour, oui, je le
comprends, j'aurais pu oublier le pass, semer  sa surface de
nouveaux souvenirs, comme on plante des fleurs sur une tombe;
puis, oubliant la place o elles taient nes, me faire avec ces
fleurs un bouquet de bal et une couronne de fiance. Mais
malheureusement il n'en est point ainsi, Emmanuel. On m'a dit de
prendre garde lorsqu'il n'tait plus temps d'viter le danger; on
m'a rappel mon rang et ma position lorsque j'en tais dj
dchue, et l'on vient demander  mon coeur de se tourner vers les
joies de l'avenir lorsqu'il est abm dans les larmes du pass.

-- Et la conclusion de tout ceci? dit amrement Emmanuel.

-- La conclusion, dit Marguerite, c'est toi seul, Emmanuel, qui
peux la faire, sinon heureuse, du moins loyale. Je n'ai point de
recours en mon pre, hlas! je ne sais pas mme s'il reconnatrait
sa fille. Je n'ai pas d'esprance en ma mre: son seul regard me
glace, sa seule parole me tue. Il n'y avait donc que toi que je
pusse venir trouver, et  qui je pusse dire: -- Mon frre, tu es
le chef de la maison, c'est  toi maintenant que chacun de nous
rpond de son honneur. J'ai failli par ignorance, et j'ai t
punie de ma faute comme d'un crime; n'est-ce pas assez?

-- Aprs, aprs? murmura Emmanuel avec impatience; voyons, que
demandes-tu?

-- Je demande, mon frre, puisque toute union a t juge
impossible avec celui-l  qui seule je pouvais m'unir, je demande
qu'on mesure le supplice  mes forces. Ma mre (Dieu lui
pardonne!) m'a enlev mon enfant comme si jamais elle n'avait t
mre! et mon enfant sera lev loin de moi dans l'oubli et
l'obscurit. Toi, Emmanuel, tu t'es charg du pre, comme ma mre
s'tait charge de l'enfant, et tu as t plus cruel pour lui
qu'il n'appartenait, je ne dirai pas  un homme de l'tre envers
un homme, mais  un juge envers un coupable.

Quant  moi, voil que, tous deux runis, vous voulez m'imposer un
martyre plus douloureux encore que celui qui conduit au ciel. Eh
bien! Je demande, Emmanuel, au nom de notre enfance coule dans
le mme berceau, de notre jeunesse abrite sous le mme toit, au
nom du titre de frre et de soeur que la nature nous a donn et
que nous portons, je demande qu'un couvent s'ouvre pour moi et se
referme sur moi; et dans ce couvent, Emmanuel, je te le jure,
chaque jour, agenouille devant Dieu, le front contre la pierre,
courbe sous ma faute, je demanderai au Seigneur, pour toute
rcompense de mes larmes, pour mon pre la raison, pour ma mre le
bonheur, et pour toi, Emmanuel, les honneurs, la gloire, la
fortune. Je te le jure, voil ce que je ferai.

-- Oui, et l'on dira de par le monde que j'avais une soeur que
j'ai sacrifie  ma fortune, et dont j'ai hrit pendant qu'elle
vivait encore! Allons donc! tu es folle!

-- coute, Emmanuel, dit Marguerite s'appuyant au dossier de la
chaise qui se trouvait prs d'elle.

-- Eh bien? rpondit Emmanuel.

-- Lorsque tu as donn une parole, tu la tiens, n'est-ce pas?

-- Je suis gentilhomme.

-- Eh bien! regarde ce bracelet...

-- Je le vois  merveille; aprs?

-- Il est ferm par une clef; la clef qui l'ouvre est  une bague,
et cette bague, je l'ai donne avec ma parole que je ne me
croirais dgage de ma promesse que lorsqu'elle me serait
rapporte et remise.

-- Et celui qui en a la clef?

Grce  toi et  ma mre, Emmanuel, il est trop loin d'ici pour
que nous la lui fassions redemander: il est  Cayenne.

-- Je ne te donne pas deux mois de mariage, rpondit Emmanuel avec
un sourire d'ironie, pour que ce bracelet te gne au point que tu
sois la premire  vouloir t'en dbarrasser.

-- Je croyais t'avoir dit qu'il tait scell  mon bras.

-- Tu sais ce qu'on fait quand on a perdu une clef et qu'on ne
peut rentrer chez soi? on envoie chercher le serrurier.

-- Eh bien! pour moi, Emmanuel, rpondit Marguerite en levant la
voix et en tendant le bras avec un geste ferme et solennel, ce
sera le bourreau qu'on enverra chercher, car on coupera cette main
avant que je ne la donne  un autre.

-- Silence! silence! dit Emmanuel en se levant, et en regardant
avec inquitude vers la porte du cabinet.

-- Et maintenant tout est dit, ajouta Marguerite. Je n'avais
d'espoir qu'en toi, Emmanuel, car, quoique tu ne comprennes aucun
sentiment profond, tu n'es pas mchant. Je suis venue en larmes, -
- regarde si je mens! -- te dire: -- Mon frre, ce mariage c'est
le malheur, c'est le dsespoir de ma vie; j'aime mieux le couvent,
j'aime mieux la misre, j'aime mieux la mort! Et tu ne m'as pas
coute, ou, si tu m'as coute, tu ne m'as pas comprise. Eh bien!
je m'adresserai  cet homme, je ferai un appel  son honneur,  sa
dlicatesse. Si cela ne suffit pas, je lui raconterai tout: mon
amour pour un autre, ma faiblesse, ma faute, mon crime; je lui
dirai que j'ai un enfant, car quoique l'on me l'ait enlev,
quoique je ne l'aie pas revu, quoique j'ignore o il est, mon
enfant existe. Un enfant ne meurt pas ainsi sans que sa mort
retentisse au coeur de sa mre. Enfin je lui dirai, s'il le faut,
je lui dirai que j'en aime un autre, que je ne puis l'aimer, lui,
et que je ne l'aimerai jamais.

-- Eh bien! dis-lui tout cela, s'cria Emmanuel, impatient de tant
d'insistance, et le soir nous signerons le contrat; et le
lendemain tu seras baronne de Lectoure.

-- Et alors, rpondit Marguerite, alors je serai vritablement la
femme la plus malheureuse qu'il y ait au monde, car j'aurai un
frre pour lequel je n'aurai plus d'amour, et un mari pour lequel
je n'aurai plus d'estime! Adieu, Emmanuel; crois-moi, ce contrat
n'est pas encore sign!

 ces mots, Marguerite sortit avec ce dsespoir lent et profond 
l'expression duquel il n'y a point a se mprendre. Aussi Emmanuel,
convaincu que c'tait, non pas comme il l'avait cru, une victoire
remporte, mais une lutte  soutenir, la regarda-t-il s'loigner
avec une inquitude qui n'tait pas exempte d'attendrissement. Au
bout d'un instant de silence et d'immobilit, il se retourna, et
aperut derrire lui le capitaine Paul, qu'il avait compltement
oubli, et qui se tenait debout  la porte du cabinet. Aussitt,
songeant de quelle ncessit tait pour lui dans une telle
circonstance, la possession des papiers qu'tait venu lui offrir
le capitaine Paul, il s'assit vivement  une table, prit une plume
et du papier, et se tournant vers lui:

-- Maintenant, monsieur, lui dit-il, nous voil seuls, et rien
n'empche plus que nous terminions l'affaire... Dans quels termes
dsirez-vous que la promesse soit rdige? Dictez, je suis prt 
crire.

-- C'est inutile, monsieur, rpondit froidement le capitaine.

-- Et pourquoi?

-- J'ai chang d'avis.

-- Comment cela? dit Emmanuel en se levant effray des
consquences qu'il entrevoyait dans ces paroles auxquelles il
tait loin de s'attendre.

-- Je donnerai, rpondit Paul avec le calme de la rsolution
prise, les cent mille livres  l'enfant, et je trouverai un mari 
votre soeur.

-- Mais qui tes-vous donc, s'cria Emmanuel en faisant un pas
vers lui, qui tes-vous donc, monsieur, pour disposer ainsi d'une
jeune fille qui est ma soeur, et qui ne vous a jamais vu, et qui
ne vous connat pas?

-- Qui je suis? rpondit Paul en souriant. Sur mon honneur, je ne
suis pas plus avanc que vous sur ce point, car ma naissance est
un secret qui ne doit m'tre rvl que lorsque j'aurai vingt-cinq
ans.

-- Et vous les aurez?...

-- Ce soir, monsieur. Je me mets  votre disposition  compter de
demain pour tous les renseignements que vous aurez  me demander.

 ces mots, Paul s'inclina.

-- Je vous laisse sortir, monsieur; dit Emmanuel; mais vous
comprenez que c'est  la condition de vous revoir.

-- J'allais vous faire cette condition, monsieur, rpondit Paul,
et je vous remercie de m'avoir prvenu.

 ces mots, il salua une seconde fois Emmanuel, et sortit de
l'appartement.

 la porte du chteau, Paul retrouva son domestique et son cheval,
et reprit la route de Port-Louis. Arriv hors de la vue du
chteau, il descendit de sa monture, et s'achemina vers une petite
maison de pcheur btie sur la grve.  la porte de cette maison,
assis sur un banc, et revtu d'un costume de matelot, tait un
jeune homme tellement absorb dans ses penses, qu'il n'entendit
pas Paul s'approcher de lui. Le capitaine lui posa la main sur
l'paule; le jeune homme tressaillit, le regarda, et plit
affreusement, quoique le visage ouvert et joyeux de Paul indiqut
qu'il tait loin d'tre porteur d'une mauvaise nouvelle.

-- Eh bien! lui dit Paul, je l'ai vue.

-- Qui cela? murmura le jeune homme.

-- Marguerite, pardieu!

-- Aprs?

-- Elle est charmante!

-- Je ne te demande pas cela, mon Dieu!

-- Elle t'aime toujours.

-- Oh, mon Dieu!!! s'cria le jeune homme en se jetant dans ses
bras et en clatant en sanglots.


Chapitre VII
Quoique nos lecteurs doivent comprendre facilement, aprs ce que
nous venons de leur raconter, ce qui s'tait pass pendant les six
mois o nous avons perdu de vue nos hros, quelques dtails sont
cependant ncessaires pour l'intelligence parfaite des nouveaux
vnements qui vont s'accomplir.

Le soir mme du combat que, malgr notre ignorance en marine, nous
avons tent de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Lusignan
avait racont  Paul l'histoire de sa vie toute entire: elle
tait simple et peu accidente; l'amour en avait t le principal
vnement, et, aprs en avoir fait toute la joie, il en faisait
toute la douleur.

L'existence libre et aventureuse de Paul, sa position en dehors de
toutes les exigences, son caprice au-dessus de toutes les lois,
ses habitudes de royaut  bord, lui avaient inspir un sentiment
trop juste du droit naturel pour qu'il suivt  l'gard de
Lusignan l'ordre qui lui avait t donn. D'ailleurs, quoique 
l'ancre sous le pavillon franais, Paul, comme nous l'avons vu,
appartenait  la marine amricaine, dont il avait adopt la cause
avec enthousiasme. Il continua donc sa croisire dans la Manche,
mais, ne trouvant rien  faire sur l'Ocan, il dbarqua  White-
Haven, petit port du comt de Cumberland,  la tte d'une
vingtaine d'hommes parmi lesquels tait Lusignan, s'empara du
fort, encloua les canons, et ne se remit en mer qu'aprs avoir
brl des vaisseaux marchands qui taient dans la rade. De l il
avait fait voile pour les ctes d'cosse, dans le but d'enlever le
comte de Selkirk, et de l'emmener en otage aux tats-unis; mais ce
projet avait chou par une circonstance imprvue, ce seigneur
tant alors  Londres.

Dans cette entreprise comme dans l'autre, Lusignan l'avait second
avec le courage que nous lui avons vu dployer dans le combat de
l'Indienne contre le Drake; de sorte que, plus que jamais, Paul
s'tait flicit du hasard qui l'avait choisi pour s'opposer  une
injustice.

Mais ce n'tait pas le tout que d'avoir sauv Lusignan de la
dportation: il fallait lui rendre l'honneur; et, pour notre jeune
aventurier, dans lequel nos lecteurs ont sans doute reconnu le
fameux corsaire Paul Jones, c'tait chose plus facile que pour
tout autre; car, ayant reu des lettres de marque du roi Louis XVI
pour courir sus aux Anglais, il devait revenir  Versailles rendre
compte de sa croisire.

Paul choisit le port de Lorient, y vint jeter une seconda fois
l'ancre, afin d'tre  porte du chteau d'Auray. La premire
rponse qu'obtinrent les jeunes gens aux questions qu'ils firent
fut la nouvelle du mariage de Marguerite d'Auray et de monsieur de
Lectoure.

Lusignan se crut oubli, et, dans son premier mouvement de
dsespoir, il voulait, au risque de tomber aux mains de ses
perscuteurs, revoir encore une fois Marguerite, ne ft-ce que
pour lui reprocher son ingratitude; mais Paul, plus calme et moins
crdule, lui fit donner sa parole de ne point mettre pied  terre
avant qu'il et reu de ses nouvelles; puis, s'tant assur que le
mariage ne pouvait pas avoir lieu avant quinze jours, il partit
pour Paris, et fut reu par le roi, qui lui donna une pe avec
une poigne d'or, et le dcora de l'ordre du Mrite militaire.
Paul avait profit de cette bienveillance pour raconter au roi
Louis XVI l'aventure de Lusignan, et avait obtenu, non seulement
sa grce, mais encore, en rcompense de ses services, le titre de
gouverneur de la Guadeloupe. Tous ces soins ne lui avaient pas
fait perdre de vue Emmanuel. Prvenu du dpart de ce dernier, il
tait parti de Paris, et ayant fait dire  Lusignan de l'attendre,
il tait arriv  Auray une heure aprs le jeune comte. Nous avons
vu ensuite comment il avait t dtromp sur le compte de
Marguerite. Comment il avait assist  la scne o celle-ci avait
inutilement suppli son frre de prendre piti d'elle, et de ne
pas la forcer d'pouser le baron de Lectoure, et comment enfin, en
sortant du chteau, il avait rejoint au bord de la mer Lusignan,
qui l'y attendait, prvenu par une lettre qu'il lui avait crite
la veille.

Les deux jeunes gens restrent ensemble jusqu'au moment o le jour
commena  tomber. Alors Paul, qui, comme il l'avait dit 
Emmanuel, avait une rvlation personnelle  entendre, quitta son
ami, et reprit  pied le chemin d'Auray. Cette fois, il n'entra
point au chteau, et, longeant les murs du parc, il se dirigea
vers une grille qui donnait entre dans leur enceinte, et qui
s'ouvrait sur un bois appartenant au domaine d'Auray.

Cependant, une heure  peu prs avant que Paul quittt la cabane
du pcheur o il avait retrouv Lusignan, une autre personne le
prcdait vers celui  qui il allait demander la rvlation de sa
naissance; cette autre personne, c'tait la marquise d'Auray, la
hautaine hritire du nom de Sabl, que nous avons vue apparatre
une seule fois dans ce rcit pour y dessiner sa figure pale et
svre. Elle tait vtue de son mme costume noir; seulement elle
avait jet sur son front un long voile de deuil qui l'enveloppait
des pieds  la tte. Du reste, le but que cherchait, avec
l'hsitation de l'ignorance, notre brave et insoucieux capitaine,
lui tait familier,  elle: c'tait une espce de maison de garde
situe  quelques pas de l'entre du parc, et habite par un
vieillard auprs duquel la marquise d'Auray accomplissait depuis
vingt ans une de ces oeuvres de bienfaisance laborieuse et
continue qui lui avaient valu, dans une partie de la Basse-
Bretagne, la rputation de saintet rigide dont elle jouissait.
Ces soins  la vieillesse taient rendus, il est vrai, avec ce
mme visage sombre et solennel que nous lui avons vu, et que ne
venaient jamais clairer les douces motions de la piti; mais ils
n'en taient pas moins rendus, et chacun le savait, avec une
exactitude qui remplaait l'abandon et le charme de la
bienfaisance par la ponctualit du devoir.

La figure de la marquise d'Auray tait plus grave encore que de
coutume, lorsqu'elle traversa lentement le parc de son chteau
pour se rendre  cette petite garderie qu'habitait,  ce que l'on
disait, un vieux serviteur de sa famille. La porte en tait
ouverte comme pour laisser pntrer dans l'intrieur de la chambre
les derniers rayons du soleil couchant, si doux au mois de mai, et
si rchauffants pour les vieillards. Cependant elle tait vide. La
marquise d'Auray entra, regarda autour d'elle, et, comme si elle
et t certaine que celui qu'elle y venait chercher ne pouvait
tarder longtemps, elle rsolut de l'attendre. Elle s'assit, mais
hors de l'atteinte des rayons du soleil, pareille  ces statues
sculptes sur les tombes, et qui ne sont  l'aise qu' l'ombre
mortuaire de leurs humides caveaux.

Elle tait l depuis une demi-heure  peu prs, immobile et
plonge dans ses rflexions, lorsqu'elle vit, entre elle et le
jour mourant, apparatre une ombre sur la porte; elle leva
lentement les yeux, et se trouva en face de celui qu'elle
attendait. Tous deux tressaillirent, comme s'ils se rencontraient
par hasard, et comme s'ils n'avaient pas l'habitude de se voir
chaque jour.

-- C'est vous, Achard, dit la marquise rompant le silence la
premire.

Je vous attends depuis une demi heure. O donc tiez-vous?

Si madame la marquise avait voulu faire cinquante pas de plus,
elle m'aurait trouv sous le grand chne,  la lisire de la
fort.

-- Vous savez que je ne vais jamais de ce ct, rpondit la
marquise avec un frissonnement visible.

-- Et vous avez tort, madame; il y a quelqu'un au ciel qui a droit
 nos prires communes, et qui s'tonne peut-tre de n'entendre
que celles du vieil Achard.

-- Et qui vous dit que je ne prie pas de mon ct? dit la marquise
avec une certaine agitation fbrile. Croyez-vous que les morts
exigent que l'on soit sans cesse agenouill sur leurs tombes?

-- Non, rpondit le vieillard avec un sentiment de profonde
tristesse; non, je ne crois pas les morts si exigeants, madame;
mais je crois que, si quelque chose de nous rit encore sur la
terre, ce quelque chose tressaille au bruit des pas de ceux que
nous avons aim pendant notre vie.

-- Mais, dit la marquise d'une voix basse et creuse, si cet amour
fut un amour coupable!

-- Si coupable qu'il ait t, madame, rpondit le vieillard,
baissant sa voix  l'unisson de celle de la marquise, croyez-vous
que le sang et les pleurs ne l'aient pas expi? Dieu fut alors,
croyez-moi, un juge trop svre pour n'tre pas aujourd'hui un
pre indulgent.

-- Oui, Dieu a pardonn peut-tre, murmura la marquise, mais si le
monde savait ce que Dieu sait, pardonnerait-il comme Dieu?

-- Le monde! s'cria le vieillard, le monde!... Oui, voil le
grand mot sorti de votre bouche! Le monde!... c'est  lui, c'est 
ce fantme que vous avez tout sacrifi, madame: sentiment
d'amante, sentiment d'pouse, sentiment de mre, bonheur
personnel, bonheur d'autrui!...

Le monde! c'est la crainte du monde qui vous a habille de ce
vtement de deuil derrire lequel vous avez espr lui cacher vos
remords! et vous avez eu raison, car vous tes parvenue  le
tromper, et il a pris vos remords pour des vertus!

La marquise releva la tte avec inquitude, et carta les plis de
son voile pour regarder celui qui lui tenait cet trange discours;
puis, aprs un instant de silence, n'ayant rien pu dmler sur la
figure calme du vieillard:

-- Vous me parlez, lui dit-elle, avec une amertume qui me ferait
croire que vous avez personnellement quelque chose  me reprocher.
Ai-je manqu  quelques-unes de mes promesses, les gens qui vous
servent par mes ordres n'ont-ils pas pour vous le respect et
l'obissance que je leur recommande? Vous savez que, s'il en est
ainsi, vous n'avez qu' dire un mot.

-- Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse et non de
l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous
devez savoir, vous, ce que c'est que des peines qu'on ne peut
communiquer! Ce que c'est que des larmes qui ne doivent pas
sortir, et qui retombent, goutte  goutte, sur le coeur! Non, je
n'ai  me plaindre de personne, madame. Depuis que, par un
sentiment dont je vous suis reconnaissant sans chercher 
l'approfondir, vous vous tes charge de veiller vous-mme  ce
qu'il ne me manqut rien, vous n'avez pas un seul jour oubli
votre promesse, et, comme le vieux prophte, j'ai mme parfois vu
venir un ange pour messager!

-- Oui, rpondit la marquise, je sais que Marguerite accompagne
souvent le domestique charg de votre service, et j'ai vu avec
plaisir les soins qu'elle vous rendait et l'amiti qu'elle avait
pour vous.

-- Mais,  mon tour, je n'ai pas manqu non plus  mes promesses,
je l'espre. Depuis vingt ans, j'ai vcu loin des hommes, j'ai
cart tout tre vivant de cette maison, tant je craignais pour
vous le dlire de mes veilles et l'indiscrtion de mes nuits.

-- Certes, certes, et le secret heureusement a t bien gard, dit
la marquise en posant la main sur le bras d'Achard; mais ce n'est
pour moi qu'un motif de plus pour ne point perdre en un jour le
fruit de vingt annes plus sombres, plus isoles, plus terribles
encore que les vtres!

-- Oui, je comprends: vous avez tressailli plus d'une fois en
songeant tout  coup qu'il y avait, de par le monde, un homme qui
viendrait peut-tre un jour me demander ce secret, et qu' cet
homme je n'avais le droit de rien taire. Ah! vous frissonnez 
cette seule ide, n'est-ce pas? Rassurez-vous. Cet homme s'est
sauv, enfant encore, du collge o nous le faisions lever en
cosse, et depuis dix ans nul n'en a entendu parler. Enfant vou 
l'obscurit, il a t au-devant de son destin; il est perdu
maintenant par le vaste monde, sans que personne sache o il est:
perdu, pauvre unit sans nom, parmi ces millions d'hommes qui
naissent, souffrent et meurent sur la surface du globe. Il aura
perdu la lettre de son pre, il aura gar le signe  l'aide
duquel je dois le reconnatre; ou mieux encore, peut-tre
n'existe-t-il plus!

-- Vous tes cruel, Achard, rpondit la marquise, de dire une
pareille chose  une mre! Vous ne connaissez pas tout ce que le
coeur d'une femme renferme en lui de secrets bizarres et de
contradictions tranges! Car, enfin, ne puis-je donc tre
tranquille si mon enfant n'est mort? Voyons, mon vieil ami, ce
secret qu'il a ignor vingt-cinq ans devient-il,  vingt cinq ans,
si ncessaire  son existence qu'il ne puisse vivre si ce secret
ne lui est rvl? Croyez-moi, Achard, pour lui-mme, mieux vaut
qu'il ignore comme il l'a fait jusque aujourd'hui. Jusque
aujourd'hui, je suis sre qu'il a t heureux. Vieillard, ne
change pas son existence; ne lui mets pas au coeur des penses qui
peuvent le pousser  une action mauvaise, Non, dis-lui, au lieu de
ce que tu as  lui dire, dis-lui que sa mre est alle rejoindre
son pre au ciel, et plt  Dieu que cela ft! mais qu'en mourant
(car je veux le voir, quoique tu en dises; je veux, ne ft-ce
qu'une fois, le presser contre mon coeur), qu'en mourant, ai-je
dit, sa mre l'a lgu  son amie la marquise d'Auray, dans
laquelle il retrouvera une seconde mre.

-- Je vous comprends, madame, dit Achard en souriant. Ce n'est pas
la premire fois que vous ouvrez cette voie o vous voulez
m'garer. Seulement, aujourd'hui, madame, vous abordez plus
franchement la question, et, si vous l'osiez, n'est-ce pas, ou si
vous me connaissiez moins, vous m'offririez quelque rcompense
pour me dterminer  trahir les dernires volonts de celui qui
dort si prs de nous?

La marquise fit un mouvement pour l'interrompre.

-- coutez, madame, reprit le vieillard en tendant la main, et
que la chose reste dans votre esprit comme irrvocable et sainte.
Aussi fidle que j'ai t aux promesses faites  madame la
comtesse d'Auray, aussi fidle serai-je  celles faites au comte
de Morlaix. Le jour o son fils, o votre fils viendra me
prsenter le gage de reconnaissance et rclamer son secret, je le
lui dirai, madame. Quant aux papiers qui le constatent, vous savez
qu'ils ne doivent lui tre remis qu'aprs la mort du marquis
d'Auray. Le secret est l. Le vieillard montra son coeur. Nul
pouvoir humain n'a pu le forcer d'en sortir avant le temps, nul
pouvoir humain ne pourra l'empcher d'en sortir, le temps venu.
Les papiers sont l, dans cette armoire dont la cl ne me quitte
jamais, et il n'y a qu'un vol ou un assassinat qui me les puisse
enlever.

-- Mais, dit la marquise en se soulevant  demi, appuye sur les
bras de son fauteuil, vous pouvez mourir avant mon mari,
vieillard; car, s'il est plus malade vous, vous tes plus g que
lui, et alors que deviendront ces papiers?

-- Le prtre qui m'assistera  mes derniers moments les recevra
sous le sceau de la confession.

-- C'est cela, dit la marquise en se levant; et ainsi la chane de
mes craintes se prolongera jusqu' ma mort! et le dernier anneau
en sera pour l'ternit scell  mon cercueil! Il y a dans le
monde un homme, un seul peut-tre, qui est inbranlable comme un
rocher; et il faut que Dieu le place sur ma route, non seulement
comme un remords, mais encore comme une vengeance! Et il faut
qu'un orage me pousse sur lui jusqu' ce que je me brise!... Tu
tiens mon secret entre tes mains, vieillard; c'est bien! fais-en
ce que tu voudras! tu es le matre, et moi je suis l'esclave!
Adieu!

 ces mots, la marquise sortit et reprit le chemin du chteau.


Chapitre VIII
-- Oui, dit le vieillard en regardant s'loigner la marquise; oui,
je sais que vous avez un coeur de bronze, madame; insensible 
toute espce de crainte, hormis celle que Dieu vous a mise dans
l'me pour remplacer le remords. Mais celle-l suffit, n'est-ce
pas? et c'est acheter bien cher une rputation de vertu que la
payer le prix que vous la vend votre ternelle terreur! Il est
vrai que celle de la marquise d'Auray est si bien tablie que, si
la vrit sortait de terre ou descendait du ciel, elle serait
traite de calomnie! Enfin, Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il
fait est crit longtemps d'avance dans sa sagesse.

-- Bien pens, dit une voix jeune et sonore, rpondant  la maxime
religieuse que la rsignation du vieillard venait de laisser
chapper.

Sur ma parole, mon pre, vous parlez comme l'Ecclsiaste!

Achard se retourna et aperut Paul, qui tait arriv comme la
marquise s'loignait, si proccupe de la scne que nous venons de
raconter, qu'elle n'avait pas aperu le jeune capitaine.

Celui-ci s'approchait  son tour voyant le vieillard seul,
lorsqu'il entendit les derniers mots auxquels il rpondit avec sa
bonne humeur habituelle.

Achard, tonn de cette apparition inattendue, le regarda comme
pour le prier de rpter.

-- Je dis, continua Paul, qu'il y a plus de grandeur dans la
rsignation qui plie que dans la philosophie qui doute. C'est une
maxime de nos quakers que, pour mon bonheur ternel, j'aurais
voulu avoir moins souvent  la bouche et plus souvent dans le
coeur.

-- Pardon, monsieur, dit le vieillard en voyant notre aventurier
qui le regardait, immobile, un pied pos sur le seuil de sa porte;
mais puis je savoir qui vous tes?

-- Pour le moment, rpondit Paul, donnant comme d'habitude l'essor
 sa potique et insoucieuse gaiet, je suis un enfant de la
rpublique de Platon, ayant le genre humain pour frre, le monde
pour patrie, et ne possdant sur la terre que la place que je m'y
suis faite moi-mme.

-- Et que cherchez-vous? continua le vieillard, souriant malgr
lui  cet air de joyeuse humeur rpandu sur tout le visage du
jeune homme.

-- Je cherche, rpondit Paul,  trois lieues de Lorient,  cinq
cents pas du chteau d'Auray, une maisonnette qui ressemble
diablement  celle-ci, et dans laquelle je dois trouver un
vieillard qui pourrait bien tre vous.

-- Et comment se nomme ce vieillard?

-- Louis Achard.

-- C'est moi-mme.

-- Alors que la bndiction du ciel descende sur vos cheveux
blancs! dit Paul d'une voix qui, changeant aussitt d'accent, prit
celui du sentiment et du respect; car voici une lettre que je
crois de mon pre, et qui dit que vous tes un honnte homme.

-- Cette lettre ne renferme-t-elle rien? s'cria le vieillard les
yeux tincelants, et faisant un pas pour se rapprocher du jeune
capitaine.

-- Si fait, rpondit celui-ci l'ouvrant et en tirant un sequin de
Venise bris par le milieu; quelque chose comme la moiti d'une
pice d'or dont j'ai un morceau et dont vous devez avoir l'autre.

Achard tendit machinalement la main en regardant le jeune homme.

-- Oui, oui, dit le vieillard, et  chaque parole ses yeux se
mouillaient de plus en plus de larmes; oui, c'est bien cela, et
plus encore, c'est la ressemblance extraordinaire... Il ouvrit ses
bras. Enfant...  mon Dieu! mon Dieu!

-- Qu'avez-vous? s'cria Paul tendant  son tour les bras pour
soutenir le vieillard qui faiblissait sous le poids de son
motion.

-- Oh! ne comprenez-vous pas, rpondit celui-ci, ne comprenez-vous
pas que vous tes le portrait vivant de votre pre, et que votre
pre, je l'aimais  lui donner mon sang, ma vie, comme je le
ferais maintenant pour toi, si tu me les demandais, jeune homme!

-- Alors embrasse-moi, mon vieil ami dit Paul en prenant le
vieillard dans ses bras, car la chane des sentiments n'est pas
rompue, crois-moi, entre la tombe du pre et le berceau du fils.
Quel qu'ait t mon pre, s'il ne faut, pour lui ressembler,
qu'une conscience sans reproche, un courage  toute preuve et une
mmoire qui se souvienne toujours du bienfait, quoiqu'elle oublie
parfois l'injure, tu l'as dit, je suis son portrait vivant, et
plus encore par l'me que par le visage.

-- Oui, il avait tout cela, votre pre, rpondit lentement le
vieillard en scellant dans ses bras l'enfant qui lui revenait, et
en le regardant tendrement  travers ses larmes: oui, il avait la
mme fiert dans la voix, la mme flamme dans les yeux, la mme
noblesse dans le coeur.

Mais pourquoi ne t'ai-je pas revu plus tt, jeune homme? Il y a eu
dans ma vie des heures bien sombres que tu eusses claires par ta
prsence.

-- Pourquoi?... parce que cette lettre me disait de venir te
trouver quand j'aurais vingt-cinq ans; et que je les ai eus il n'y
a pas longtemps: il y a une heure.

Le vieillard baissa la tte d'un air pensif et garda un instant le
silence, abm dans le souvenir du pass.

-- Dj, dit-il en relevant enfin la tte, il y a dj vingt-cinq
ans! et il me semble, mon Dieu! que ce fut hier que vous naqutes
dans cette maison, que vous ouvrtes les yeux dans cette chambre!

Et le vieillard tendait la main vers une porte qui donnait dans
un autre appartement.

Paul  son tour parut rflchir; puis regardant autour de lui pour
renforcer par la vue des objets qui s'offraient  ses yeux les
souvenirs qui se prsentaient en foule  sa mmoire.

-- Dans cette chaumire? dans cette chambre? rpta-t-il; et je
les ai habites jusqu' l'ge de cinq ans, n'est-ce pas?...

-- Oui, murmura le vieillard comme tremblant de l'arracher aux
sensations qui commenaient  s'emparer de lui.

-- Eh bien! continua Paul en appuyant ses deux mains sur ses yeux
pour concentrer tous ses souvenirs, laisse-moi un instant regarder
 mon tour dans le pass, car je me rappelle une chambre que je
croyais avoir vue en rve. Si c'est celle-l... coute!... Oh!
c'est trange comme tout me revient.

-- Parle, mon enfant, parle! dit le vieillard.

-- Si c'est celle-l, il doit y avoir  droite... en entrant ...
au fond... un lit... avec des tentures vertes?

-- Oui.

-- Un crucifix au chevet de ce lit?

-- Oui.

-- Une armoire en face, o il y avait des livres... une grande
Bible, entre autres... avec des gravures allemandes?

-- La voil, dit le vieillard montrant le livre saint ouvert sur
un prie Dieu.

-- Oh! c'est elle! c'est elle! s'cria Paul en appuyant ses lvres
contre les feuillets.

-- Oh! brave coeur! brave coeur! murmura le vieillard.

Merci, mon Dieu, merci!

-- Puis, dit Paul en se relevant, dans cette chambre, une fentre
d'o l'on distinguait la mer, et sur la mer, trois les?

-- Oui, celles d'Houat, d'Hoedic et de Belle-Isle-en-Mer.

-- C'est donc bien cela! s'cria Paul en s'lanant vers la
chambre; puis, voyant que le vieillard voulait l'y suivre: Non,
non, lui dit-il en l'arrtant, seul... laisse-moi y entrer seul.
J'ai besoin d'y tre seul. Et il entra, refermant la porte
derrire lui.

Alors il s'arrta un instant saisi de ce saint respect qui entoure
les souvenirs d'enfance. La chambre tait bien telle qu'il l'avait
dcrite, car la religion dvoue du vieux serviteur l'avait
conserve pure de tout changement. Paul, chez qui un regard
tranger et sans doute arrt la manifestation des sentiments
qu'il prouvait, certain d'tre seul, s'y abandonna tout entier:
il s'avana lentement et les mains croises vers le crucifix
d'ivoire, et, se laissant tomber  genoux comme il avait
l'habitude de le faire soir et matin autrefois, il essaya de se
rappeler une de ces naves prires o l'enfant, sur le seuil de la
vie encore, prie Dieu pour ceux qui lui en ont ouvert les portes.
Que d'vnements s'taient succds entre ces deux
agenouillements, rpts  vingt ans de distance! Quels horizons
varis et imprvus avaient succd  ces horizons que caresse d'un
si doux regard le soleil riant de nos jeunes annes! Comme le vent
capricieux qui soufflait dans les voiles de son vaisseau l'avait,
en l'loignant des passions prives, pouss au milieu des passions
politiques!

Et voil que croyant, insoucieux jeune homme, avoir oubli tout ce
qui existait sur la terre, il se souvenait de tout! voil que sa
vie, libre et puissante comme l'Ocan qui la berait, allait se
rattacher  des liens inconnus jusqu'alors qui la retiendraient
peut-tre en tel ou tel lieu, comme un vaisseau  l'ancre qui
appelle le vent et que le vent appelle, et qui cependant se sent
enchan, esclave captif de la veille,  qui la libert passe
rend plus amre encore sa servitude  venir! Paul s'abma
longtemps dans ces penses, puis se releva lentement et alla
s'accouder  la fentre. La nuit tait calme et belle, la lune
brillait au ciel et argentait le sommet des vagues. Les trois les
apparaissaient  l'horizon, bleutres comme des vapeurs flottant
sur l'Ocan.

Il se rappela combien de fois, dans sa jeunesse, il s'tait appuy
 la mme place, regardant le mme spectacle, suivant des yeux
quelque barque  la voile blanche, qui glissait silencieusement
sur la mer, comme l'aile d'un oiseau de nuit. Alors son coeur se
gonfla de souvenirs doux et tendres; il laissa tomber sa tte sur
sa poitrine, et des larmes muettes coulrent le long de ses joues.
En ce moment il sentit qu'on lui prenait la main: c'tait le
vieillard; il voulut cacher son motion; mais, se repentant
aussitt de ne pas oser tre homme, il se retourna de son ct, et
lui montra franchement son visage tout mouill de larmes.

-- Tu pleures, enfant! dit le vieillard.

-- Oui, je pleure, rpondit Paul, et pourquoi le cacherais-je?
oui, regarde-moi. J'ai cependant vu de terribles choses dans ma
vie! J'ai vu l'ouragan faire tourbillonner mon vaisseau au sommet
des vagues et au fond des abmes, et j'ai senti qu'il ne pesait
pas plus  l'aile de la tempte qu'une feuille sche  la brise du
soir! J'ai vu les hommes tomber autour de moi comme les pis mrs
sous la faucille du moissonneur. J'ai entendu les cris de dtresse
et de mort de ceux dont la veille j'avais partag le repas! Pour
aller recevoir leur dernier soupir, j'ai march  travers une
grle de boulets et de balles, sur un plancher o je glissais 
chaque pas dans le sang! Eh bien! mon me est reste calme; mes
yeux ne se sont pas mouills. Mais cette chambre, vois-tu, cette
chambre dont j'avais si saintement gard le souvenir, cette
chambre o j'ai reu les premires caresses d'un pre que je ne
reverrai plus, et les derniers baisers d'une mre qui ne voudra
peut-tre plus me revoir; cette chambre, c'est quelque chose de
sacr comme un berceau et comme une tombe. Je ne puis la
reconnatre sans me laisser aller  mes motions: il faut que je
pleure, ou j'toufferais!

Le vieillard le serra dans ses bras, Paul posa la tte sur son
paule, et, pendant un instant, on n'entendit que ses sanglots.
Enfin le vieux serviteur reprit:

-- Oui, tu as raison: cette chambre, c'est  la fois un berceau et
une tombe; car c'est l que tu es n; il tendit le bras, et c'est
l que tu as reu les derniers adieux de ton pre, continua-t-il
en dsignant du geste l'angle parallle de l'appartement.

-- Il est donc mort? dit Paul.

-- Il est mort.

-- Tu me diras comment.

-- Je vous dirai tout!

-- Dans un instant, ajouta Paul en cherchant de la main une chaise
et en s'asseyant. Maintenant, je n'ai pas la force de t'couter.
Laisse-moi me remettre. Il appuya son coude sur la croise, posa
sa tte sur sa main, et jeta de nouveau les yeux sur la mer. La
belle chose qu'une nuit de l'Ocan lorsque la lune l'claire,
comme elle le fait  cette heure! continua-t-il avec cet accent
doux et mlancolique qui lui tait habituel. Cela est calme comme
Dieu; cela est grand comme l'ternit. Je ne crois pas qu'un homme
qui a souvent tudi ce spectacle craigne de mourir. Mon pre est
mort avec courage, n'est-ce pas?

-- Oh! certes! rpondit Achard avec fiert.

-- Cela devait tre ainsi, continua Paul. Je me le rappelle, mon
pre, quoique je n'eusse que quatre ans lorsque je le vis pour la
dernire fois.

-- C'tait un beau jeune homme comme vous, dit Achard regardant
Paul avec tristesse; et justement de votre ge.

-- Comment l'appelait-on?

-- Le comte de Morlaix.

-- Ainsi, moi aussi, je suis d'une noble et vieille famille! Moi
aussi, j'ai mes armoiries et mon blason, comme tous ces jeunes
seigneurs insolents qui me demandaient mes parchemins quand je
leur montrais mes blessures!

-- Attends, jeune homme, attends! ne te laisse pas prendre ainsi 
l'orgueil car je ne t'ai pas dit encore le nom de celle  qui tu
dois le jour, et tu ignores le terrible secret de ta naissance.

-- Eh bien! soit! Je n'en entendrai pas moins avec respect et
recueillement le nom de ma mre. Comment s'appelait ma mre?

-- La marquise d'Auray, rpondit lentement et comme  regret le
vieillard.

-- Que dis-tu l? s'cria Paul en se levant d'un seul bond et en
lui saisissant les mains.

-- La vrit, rpondit-il avec tristesse.

-- Alors, Emmanuel est mon frre! Alors, Marguerite est ma soeur!

-- Les connaissez-vous donc dj? s'cria  son tour le vieux
serviteur tonn.

-- Oh! tu avais bien raison, vieillard, dit le jeune marin en
retombant sur sa chaise. Dieu veut ce qu'il veut, et ce qu'il fait
est crit longtemps d'avance dans sa sagesse.

Il y eut un moment de silence, et enfin Paul, relevant la tte,
fixa des yeux rsolus sur le vieillard, -- Et maintenant, lui dit-
il, je suis prt  tout entendre.

Tu peux parler.


Chapitre IX
Le vieillard se recueillit un instant, puis il commena.

-- Ils taient fiancs l'un  l'autre. Je ne sais quelle haine
mortelle divisa tout  coup leurs familles et les spara. Le comte
de Morlaix, le coeur bris, ne put rester en France. Il partit
pour Saint-Domingue, o son pre possdait une habitation. Je
l'accompagnai, car le marquis de Morlaix avait toute confiance en
moi: j'tais le fils de celle qui l'avait nourri; j'avais reu la
mme ducation que lui; il m'appelait son frre, et moi seul me
souvenais de la distance que la nature avait mise entre nous. Le
marquis se reposa sur moi du soin de veiller sur son fils, car je
l'aimais de tout l'amour d'un pre. Nous restmes deux ans sous le
ciel des tropiques. Pendant deux ans, votre pre, perdu dans les
solitudes de cette le magnifique, voyageur sans projet et sans
but; chasseur  la course ardente et infatigable, essaya de gurir
les douleurs de l'me par les fatigues du corps. Mais, loin de
russir, on et dit que son coeur s'allumait encore  ce soleil
ardent.

Enfin, aprs deux ans de combats et de lutte, son amour insens
l'emporta: il fallait qu'il la revt ou qu'il mourt. Je cdai;
nous partmes. Jamais traverse ne fut plus belle et plus
heureuse: la mer et le ciel nous souriaient: c'tait  croire aux
prsages heureux. Six semaines aprs notre dpart du Port-au-
Prince, nous dbarquions au Havre.

Mademoiselle de Sabl tait marie; le marquis d'Auray tait 
Versailles, remplissant prs du roi Louis XV les devoirs de sa
charge, et sa femme, trop souffrante pour le suivre, tait reste
dans ce vieux chteau d'Auray dont vous voyez d'ici les tourelles.

-- Oui, oui, murmura Paul, je le connais; c'est bien: continuez.

-- Quant  moi, reprit le vieillard, pendant notre voyage, un de
mes oncles, ancien serviteur de la maison d'Auray, tait mort et
m'avait laiss cette petite maison et les terres qui en font
partie.

J'en pris possession. Quant  votre pre, il m'avait quitt 
Vannes en me disant qu'il partait pour Paris, et, depuis un an que
j'habitais cette maison, je ne l'avais pas revu.

Une nuit (il y a aujourd'hui vingt-cinq ans de cette nuit) on
frappa  ma porte; j'allai ouvrir: votre pre parut, portant dans
ses bras une femme dont le visage tait voil; il entra dans cette
chambre et la dposa sur ce lit; puis, revenant dans l'autre pice
o je l'attendais muet et immobile d'tonnement: Louis, me dit-il
en me mettant la main sur l'paule et en me regardant en homme qui
implore, quoiqu'il sache qu'il a le droit de commander; Louis, tu
peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux sauver
la vie et l'honneur  celle que j'aime; monte  cheval, cours  la
ville, et dans une heure sois ici avec un mdecin. Il me parlait
avec cette voix brve et puissante qui indique qu'il n'y a pas un
instant  perdre: j'obis. Le jour commenait  paratre lorsque
nous revnmes. Le docteur fut introduit par le comte de Morlaix
dans cette chambre, dont la porte se referma sur eux, ils y
restrent toute la journe; vers les cinq heures du soir, le
mdecin partit, et, la nuit venue, votre pre sortit de la chambre
 son tour, emportant de nouveau entre ses bras, et toujours
voile, cette femme mystrieuse qu'il avait apporte la veille. Je
rentrai derrire eux dans la chambre, et je vous y trouvai; vous
veniez de natre.

-- Et comment stes-vous que cette femme tait la marquise
d'Auray? interrompit Paul, comme s'il cherchait  douter encore.

-- Oh! rpondit le vieillard, d'une manire aussi terrible
qu'inattendue: j'avais offert au comte de Morlaix de vous garder
avec moi; il avait accept cette offre, et de temps en temps il
venait passer une heure auprs de vous.

-- Seul? demanda Paul avec anxit.

-- Toujours, rpondit Achard. Seulement j'avais la permission de
me promener avec vous dans le parc; alors il arrivait parfois que
la marquise apparaissait au dtour de quelque alle, comme si le
hasard l'y et conduite; elle vous faisait signe d'aller  elle,
et elle vous embrassait comme un enfant tranger que l'on a
plaisir  voir parce qu'il est beau. Quatre ans se passrent
ainsi; puis, une nuit, on frappa de nouveau  cette porte: c'tait
encore votre pre. Il tait plus calme, mais plus sombre peut-tre
que la premire fois. Louis, me dit-il, je me bats demain au
point du jour avec le marquis d'Auray; c'est un duel  mort et qui
n'aura de tmoin que toi seul; la chose est convenue. Donne-moi
donc l'hospitalit pour cette nuit et tout ce qu'il me faut pour
crire. Il s'assit devant cette table, sur cette chaise o vous
tes. Paul se leva et continua de s'appuyer sur la chaise sans s'y
asseoir davantage. Il veilla toute la nuit. Au point du jour, il
entra dans ma chambre et me trouva debout. Je ne m'tais point
couch. Quant  vous, pauvre enfant insoucieux encore des passions
et des misres humaines, vous dormiez dans votre berceau.

-- Aprs, aprs?

-- Votre pre se baissa lentement vers vous, s'appuyant contre le
mur et vous regardant tristement: Louis, me dit-il d'une voix
sourde, si je suis tu, comme il pourrait arriver malheur  cet
enfant, tu le remettras avec cette lettre  Fild, mon valet de
chambre, qui est charg de le conduire  Selkirk, en cosse, et de
l'y laisser entre des mains sres.  vingt-cinq ans, il
t'apportera l'autre moiti de cette pice d'or, et te demandera le
secret de sa naissance; tu le lui diras, car peut-tre alors sa
mre sera-t-elle seule et isole.

Quant  ces papiers, qui la constatent, tu ne les lui remettras
qu'aprs la mort du marquis. Maintenant, tout est convenu;
partons, me dit-il, car il est l'heure. Alors il s'appuya sur
votre berceau, se pencha vers vous, et, quoique ce ft un homme,
je vous le dis, je vis une larme tomber sur votre joue.

-- Continuez, murmura Paul d'une voix touffe.

-- Le rendez-vous tait dans une alle mme du parc,  cent pas
d'ici.

En arrivant, nous trouvmes le marquis; il nous attendait depuis
quelques minutes. Auprs de lui, sur un banc, taient des
pistolets tout chargs: les adversaires se salurent sans changer
une parole. Le marquis montra du doigt les armes; chacun s'empara
de la sienne, et tous deux, car les conditions avaient t rgles
d'avance, ainsi que me l'avait dit votre pre, allrent se placer,
muets et sombres,  trente pas de distance, et commencrent 
marcher l'un contre l'autre. Oh! ce fut un moment terrible pour
moi, je vous le jure, continua le vieillard aussi mu que s'il
revoyait cette scne, que celui o je vis la distance diminuer
graduellement entre ces deux hommes.

Lorsqu'il n'y eut plus que dix pas d'intervalle, le marquis
s'arrta et fit feu... Je regardais votre pre. Pas un muscle de
son visage ne bougea, de sorte que je crus qu'il tait sain et
sauf; il continua de marcher jusqu'au marquis, et, lui appuyant le
canon du pistolet sur le coeur...

-- Il ne le tua pas, j'espre! s'cria Paul en saisissant le bras
du vieillard.

-- Il lui dit: Vos jours sont  moi, monsieur, et je pourrais les
prendre; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je
vous pardonne.  ces mots, il tomba mort: la balle du marquis lui
avait travers la poitrine.

-- Oh! mon pre! mon pre! s'cria le jeune marin en se tordant
les bras. Et il vit, cet homme qui a tu mon pre! il vit, n'est-
ce pas? il est encore jeune; il a encore la force de lever une
pe ou un pistolet. Nous l'irons trouver... aujourd'hui, tout 
l'heure. Tu lui diras: C'est son fils, il faut que vous vous
battiez avec lui. Oh! cet homme... cet homme... Malheur  cet
homme!

-- Dieu s'est charg de la vengeance, rpondit Achard: cet homme
est fou.

-- C'est vrai, murmura Paul; je l'avais oubli.

-- Et dans sa folie, continua Achard, il voit ternellement cette
scne sanglante, et rpte dix fois par jour ces paroles suprmes
qui lui furent adresses par votre pre.

-- Ah! voil donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'une
minute.

-- Et voil pourquoi, sous prtexte qu'il ne veut pas voir ses
enfants, elle a loign de lui Emmanuel et Marguerite.

-- Pauvre soeur! dit Paul avec un accent de tendresse infinie. Et
maintenant elle veut la sacrifier en la mariant malgr elle  ce
misrable Lectoure!

-- Oui, mais ce misrable Lectoure, reprit Achard, emmne
Marguerite  Paris, donne un rgiment de dragons  son frre: la
marquise ne craint plus la prsence de ses enfants, son secret
reste dsormais entre elle et deux vieillards qui, demain, cette
nuit, peuvent mourir... La tombe est muette.

-- Mais, moi, moi!

-- Vous! sait-on si vous existez mme! avez-vous donn de vos
nouvelles depuis quinze ans que vous vous tes chapp de Selkirk!
ne pouvez-vous pas, vous aussi, avoir rencontr sur votre chemin
quelque accident qui vous empche de vous trouver au rendez-vous
o vous tes heureusement venu? Certes, elle ne vous a pas
oubli... mais elle espre...

-- Oh! crois-tu que ma mre?...

-- Pardon! c'est vrai, rpondit Achard, je ne crois rien; j'ai
tort; oubliez ce que j'ai dit.

-- Oui, oui, parlons de toi, mon ami; parlons de mon pre.

-- Ai-je besoin d'ajouter que ses dernires volonts furent
excutes?

Fild vint vous chercher dans la journe. Vous parttes.

Vingt et un ans se sont passs depuis cette poque, et, depuis
cette poque, pas un jour ne s'est coul sans que j'aie fait des
voeux pour vous revoir au jour dit. Ces voeux sont accomplis,
continua le vieillard. Dieu merci! vous voil, votre pre revit en
vous... Je le revois, je lui parle... je ne pleure plus, je suis
consol ...

-- Et il tait mort?... mort sans souffle, sans vie, sans espoir?
mort sur le coup?

-- Oui, mort!... Je l'apportai ici... Je le dposai sur ce lit o
vous tiez n. Je fermai la porte pour que personne n'entrt, et
je m'en allai creuser sa tombe. Je passai toute la journe  ce
pnible devoir; car, d'aprs le voeu mme de votre pre, personne
ne devait tre mis dans cette terrible confidence. Le soir, je
revins chercher le cadavre. C'est une trange chose que le coeur
de l'homme, et combien l'esprance que Dieu y met est difficile 
l'abandonner. Je l'avais vu tomber... j'avais senti ses mains se
refroidir... j'avais bais son visage glac...je l'avais quitt
pour aller creuser sa tombe, et, cette tombe creuse, ce devoir de
mort accompli, je revenais le coeur bondissant, car il me semblait
qu'en mon absence, quoiqu'il fallt pour cela un miracle de Dieu,
la vie tait revenue, et qu'il allait se soulever sur son lit et
me parler. Je rentrai... Hlas! hlas! les temps vangliques
taient passs... Lazare resta tendu sur sa couche... mort! mort!
mort!

Et le vieillard resta un instant abattu, sans parole, sans voix;
seulement des larmes coulaient silencieusement sur son visage
rid.

-- Oui, oui, s'cria Paul clatant en sanglots de son ct; oui,
n'est-ce pas, et tu accomplis ta sainte mission! Noble coeur!
laisse-moi baiser ces mains qui ont rendu le corps de mon pre 
la demeure ternelle. Et tu es demeur fidle  la tombe comme tu
l'as t  la vie. Pauvre gardien du spulcre! tu es rest prs de
lui pour que quelques larmes arrosassent l'herbe qui poussait sur
la fosse ignore. Oh! que ceux qui se croient grands, parce que
leur nom retentit dans la tempte et dans la guerre plus haut que
l'ouragan et la bataille, sont petits prs de toi, vieillard au
dvouement silencieux!... Oh! bnis-moi, bnis-moi, s'cria Paul
en tombant  genoux, puisque mon pre n'est plus l pour me bnir.

-- Dans mes bras, mon enfant, dans mes bras! dit le vieillard; car
tu t'exagres cette action si simple et si naturelle. Puis, crois-
moi, ce que tu appelles ma pit n'a pas, t sans enseignements
pour moi; j'ai vu combien l'homme tenait peu de place sur la
terre, et combien il tait vite perdu dans le monde lorsque le
Seigneur dtournait les yeux de lui. Ton pre tait jeune, plein
d'avenir, de courage; ton pre tait le dernier descendant d'une
vieille ligne, il portait un noble nom, on et cru voir d'avance
son chemin tout trac vers les honneurs, de la terre,  il avait
une famille, des amis. Eh bien! ton pre disparut tout  coup,
comme si la terre avait manqu sous ses pieds. Je ne sais si
quelque regard en larmes chercha sa trace jusqu' ce qu'il la
perdt; mais ce que je sais, c'est que depuis vingt et un ans nul
n'est venu sur cette tombe; nul ne sait qu'il est couch 
l'endroit o l'herbe est plus verte et plus touffue. Et cependant,
orgueilleux et insens qu'il est, l'homme se croit quelque chose!

-- Oh! ma mre n'y est jamais venue?

Le vieillard ne rpondit pas.

-- Eh bien! continua Paul, nous serons deux maintenant qui
connatrons cette place. Viens me la montrer; car j'y retournerai,
je te jure, toutes les fois que mon vaisseau touchera les ctes de
France.

 ces mots, il entrana Achard dans la premire chambre; mais,
comme ils ouvraient la porte, ils entendirent un lger bruit du
ct du parc: c'tait un domestique du chteau qui venait avec
Marguerite.

Paul rentra prcipitamment.

-- C'est ma soeur, dit-il  Achard, c'est ma soeur. Laisse-moi
seul un instant avec elle, j'ai besoin de parler  cette enfant...
J'ai un mot  lui dire qui lui fera passer une nuit heureuse.
Prenons piti de ceux qui veillent et pleurent.

-- Songez, dit Achard, que le secret que je viens de vous rvler
est aussi celui de votre mre.

-- Sois tranquille, mon vieil ami, dit-il en poussant Achard dans
la seconde chambre. Sois tranquille, je ne lui parlerai que du
sien.

En ce moment Marguerite entra.


Chapitre X
Marguerite venait, selon son habitude, apporter quelques
provisions au vieillard, et ce ne fut pas sans tonnement qu'elle
vit dans la premire pice, o depuis dix ans elle ne trouvait
jamais qu'Achard, un beau jeune homme qui la regardait d'un oeil
doux et avec un sourire bienveillant. Elle fit signe au domestique
de dposer le panier dans un coin de la chambre; il obit, puis il
alla attendre sa matresse en dehors de la porte. Quant  elle,
s'avanant vers Paul:

Pardon, monsieur, lui dit-elle; mais je croyais trouver ici mon
vieil ami, Louis Achard... et je venais lui apporter de la part de
ma mre....

Paul tendit la main vers la seconde chambre, pour indiquer que l
tait celui qu'elle cherchait, car il ne put lui rpondre, tant il
sentait que l'accent de sa voix trahirait son motion. La jeune
fille remercia par une inclination de tte presque imperceptible,
et entra.

Paul la suivit des yeux, la main appuye sur son coeur.

Cette me vierge o l'amour n'tait jamais entr s'ouvrait, dans
sa sainte virginit, aux premires motions de famille. Isol
comme il l'avait toujours t, n'ayant pour amis que ces rudes
enfants de l'Ocan, tout ce qu'il avait de doux et de tendre en
son coeur, il l'avait tourn vers Dieu, et quoiqu'aux regards d'un
chrtien rigoriste sa religion n'et peut-tre pas paru
parfaitement orthodoxe, il n'en tait pas moins vrai que cette
posie qui dbordait dans toutes ses paroles n'tait autre chose
qu'une immense et ternelle prire. Il n'tait donc pas tonnant
que les premires sensations qui entraient dans son coeur, bien
que toutes fraternelles, fussent dsordonnes et bondissantes
comme des motions d'amour.

-- Oh! murmura-t-il, lorsque la jeune fille eut disparu, pauvre
isol que je suis, comment ferai-je, lorsque tu vas sortir, pour
ne pas te prendre et te serrer dans mes bras, pour ne pas te dire:

Marguerite, ma soeur, nulle femme ne m'a jamais aim d'aucun
amour; aime-moi d'amour fraternel! Oh! ma mre! ma mre! En me
privant de vos caresses, vous m'avez priv aussi de celles de cet
ange. Dieu vous rende dans l'ternit le bonheur que vous avez
loign de vous... et des autres.

-- Adieu! dit, en rouvrant la porte, Marguerite au vieillard;
adieu; j'ai voulu venir ce soir mme, car je ne sais plus
maintenant quand je pourrai vous revoir.

Et elle s'achemina vers la porte, pensive et la tte baisse, sans
voir Paul, sans se souvenir qu'il y avait l un jeune homme
lorsqu'elle tait entre. Le jeune marin la suivait des yeux, les
bras tendus vers elle comme pour l'arrter, la poitrine oppresse
et les yeux humides. Enfin lorsqu'il lui vit poser la main sur la
clef de la porte:

-- Marguerite! s'cria-t-il.

La jeune fille se retourna tonne; mais ne comprenant rien 
cette familiarit trange de la part d'un homme qui lui tait
compltement inconnu, elle entr'ouvrit la porte pour sortir.

-- Marguerite! rpta Paul en faisant un pas vers sa soeur;
Marguerite, n'entendez-vous pas que je vous appelle?...

-- Il est vrai que Marguerite est mon nom, monsieur, rpondit avec
dignit la jeune fille, mais je ne pouvais penser que ce mot me
ft adress seul par une personne que je n'ai pas l'honneur de
connatre.

-- Mais je vous connais, moi! s'cria Paul en allant  elle, en
fermant la porte et en la ramenant dans la chambre. Je sais que
vous tes malheureuse, que vous n'avez pas une me o verser votre
peine, pas un bras  qui demander un appui.

-- Vous oubliez celui qui est l-haut, rpondit Marguerite en
levant d'un mme mouvement la tte et la main vers le ciel.

-- Non, non, Marguerite, je n'oublie pas, car je suis envoy par
lui pour vous offrir ce qui vous manque; pour vous dire, quand
toutes les bouches et tous les coeurs se ferment autour de vous:
Je suis votre ami, moi, votre ami dvou, ternel!

-- Oh! monsieur, rpondit Marguerite, ce sont des mots bien
solennels et bien sacrs que ceux que vous murmurez l! des mots
auxquels, malheureusement, il est difficile que je croie sans
preuve.

-- Et si je vous en donnais une, dit Paul.

-- Impossible! murmura Marguerite.

-- Irrcusable! continua Paul.

-- Oh! alors!... dit Marguerite avec un accent indfinissable dans
lequel le doute commenait de faire place  l'espoir.

-- Eh bien! alors...

-- Oh! alors! mais non, non!

-- Connaissez-vous cette bague? dit Paul, lui montrant l'anneau
qui ouvrait le bracelet.

-- Clmence de Dieu! s'cria Marguerite, ayez piti de moi! il est
mort!

-- Il est vivant!

-- Mais il ne m'aime donc plus?

-- Il vous aime!

-- S'il est vivant, s'il m'aime, oh! c'est  en devenir folle...
Qu'est-ce que je disais donc? S'il est vivant, s'il m'aime,
comment cette bague se trouve-t-elle entre vos mains?

-- Il me l'a confie comme un gage de reconnaissance.

-- Ai-je confi ce bracelet  personne, moi? dit Marguerite
relevant la manche de sa robe, voyez!

-- Oui, mais vous, Marguerite, vous n'tes pas proscrite,
dshonore aux yeux du monde, jete au milieu d'une race perdue!

-- Qu'importe! n'est-il pas innocent? n'est-il pas aim?

-- Puis il a pens, continua Paul voulant voir jusqu'o allaient
le dvouement et l'amour de sa soeur, il a pens qu'il tait de sa
dlicatesse, spar  jamais de la socit comme il l'est, de vous
offrir, sinon de vous rendre, la libert de disposer de votre
main...

-- Lorsqu'une femme a fait pour un homme ce que j'ai fait pour
lui, rpondit avec fermet Marguerite, elle n'a, croyez-moi,
d'excuse qu'en l'aimant ternellement, et c'est ce que je ferai.

-- Oh! vous tes un ange! s'cria Paul.

-- Dites-moi? reprit Marguerite, saisissant  son tour les mains
du jeune homme, et le regardant d'un air suppliant.

-- Quoi?

-- Vous l'avez donc vu?

-- Je suis son ami, son frre...

-- Oh! parlez-moi de lui, alors! s'cria-t-elle, s'abandonnant
toute entire  son amour et oubliant qu'elle voyait pour la
premire fois celui  qui elle adressait de pareilles questions.
Que fait-il, qu'espre t-il? le malheureux!

-- Il vous aime, il espre vous revoir.

-- Alors, alors, murmura Marguerite s'loignant de Paul, il vous a
donc dit?

-- Tout.

-- Oh! s'cria-t-elle en baissant son front sur lequel une rougeur
subite passa, remplaant, comme le vif reflet d'une flamme, la
pleur habituelle qui y tait empreinte.

Paul s'approcha d'elle et la serra contre son coeur.

-- Vous tes une sainte fille, lui dit-il.

-- Vous ne me mprisez donc pas, monsieur! murmura Marguerite, se
hasardant  lever les yeux.

-- Marguerite, dit Paul, si j'avais une soeur, je prierais Dieu
qu'elle vous ressemblt.

-- Oh! vous auriez une soeur bien malheureuse! rpondit la jeune
fille en s'appuyant sur son bras et fondant en larmes.

-- Peut-tre, rpondit Paul en souriant.

-- Vous ne savez donc pas?...

-- Dites.

-- Que monsieur de Lectoure doit arriver demain matin?

-- Je le sais.

-- Et que demain on signe le contrat?

-- Je le sais.

-- Eh bien! que voulez-vous donc que j'espre dans une pareille
extrmit?  qui voulez-vous que je m'adresse? Qui voulez-vous que
j'implore?... Mon frre? Dieu sait que je lui pardonne, mais il ne
peut me comprendre. Ma mre?...Oh! monsieur, vous ne connaissez
pas ma mre! C'est une femme d'une rputation intacte, d'une vertu
svre, d'une volont inflexible; car n'ayant jamais failli, elle
ne croit pas que l'on puisse faillir; et lorsqu'elle a dit: Je
veux! il n'y a plus qu' courber la tte,  pleurer et  obir.
Mon pre!... Oui..., il faudra, je le sais, que mon pre sorte de
la chambre o il est enferm depuis vingt ans pour signer le
contrat. Mon pre! Pour toute autre moins malheureuse et moins
condamne que moi, ce serait une ressource. Mais vous ignorez
qu'il est insens, qu'il a perdu la raison, et avec elle tout
sentiment d'amour paternel. Et puis, il y a dix ans que je ne l'ai
vu, mon pre; il y a dix que je n'ai press ses mains tremblantes,
que je n'ai bais ses cheveux blancs! Il ne sait plus s'il a une
fille; il ne sait plus s'il a un coeur; il ne me reconnatra mme
pas! et, me reconnt-il, et-il piti de moi, ma mre lui mettra
une plume entre les mains et lui dira: Signez! Je le veux, et il
signera, le pauvre et faible vieillard! et sa fille sera
condamne!

-- Oui, oui, je sais tout cela aussi bien que vous, mon enfant dit
Paul, mais rassurez-vous: ce contrat ne sera point sign.

-- Qui l'empchera?

-- Moi!

-- Vous?

-- Soyez tranquille, je serai demain  l'assemble de famille.

-- Qui vous y introduira?

-- J'ai un moyen.

-- Mon frre est violent, emport! Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
prenez garde de me perdre encore davantage en voulant me sauver!

-- Votre frre m'est aussi sacr que vous-mme, Marguerite. Ne
craignez rien, et reposez-vous sur moi.

-- Oh! je vous crois, monsieur, et je me repose sur vous, dit
Marguerite, comme accable par sa longue incrdulit; car, que
vous reviendrait-il de me tromper? quel intrt auriez-vous  me
trahir?

-- Aucun, vous avez raison; mais passons  autre chose. Que
comptez-vous faire avec le baron de Lectoure?

-- Lui tout dire.

-- Oh! dit Paul en s'inclinant, laissez-moi vous adorer.

-- Monsieur! murmura Marguerite.

-- Comme une soeur! comme une soeur!

-- Oui, vous tes bon, s'cria Marguerite; je crois que c'est Dieu
qui vous envoie.

-- Croyez, rpondit Paul.

-- Donc, demain soir.

-- Ne vous tonnez, ne vous effrayez de rien. Seulement, tchez de
me faire comprendre par une lettre, par un mot, par un signe, le
rsultat de votre entretien avec Lectoure.

-- Je tcherai.

-- Et maintenant il est tard, le domestique pourrait s'tonner de
la longueur de notre entretien; rentrez au chteau, et ne parlez
de moi  personne. Adieu.

-- Adieu! dit Marguerite, vous  qui je ne sais quel nom donner.

-- Nommez-moi votre frre!

-- Adieu, mon frre!

-- Oh! ma soeur! ma soeur! s'cria Paul en la serrant
convulsivement entre ses bras, tu es la premire qui m'ait fait
entendre une aussi douce parole, Dieu t'en rcompensera.

La jeune fille, tonne, se recula; puis, revenant  Paul, elle
lui tendit la main. Paul la serra une dernire fois, et Marguerite
sortit. Alors, le jeune marin revint  la porte de communication
et l'ouvrit.

-- Et maintenant, vieillard, dit-il, conduis-moi  la tombe de mon
pre.


Chapitre XI
Le lendemain du jour o Paul avait appris le secret de sa
naissance, les habitants du chteau d'Auray se rveillrent
proccups plus que jamais des craintes et des esprances que
leurs intrts divers faisaient natre, car ce jour devait tre
pour tous, un jour dcisif.

La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une
femme non point perverse et mchante, mais hautaine et inflexible,
y voyait le terme de ses angoisses renouveles chaque jour, car
c'tait surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver
cette rputation sans tache dont l'usurpation lui cotait si cher.
Pour elle, Lectoure tait non seulement un gendre convenable et
portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutt un
bon gnie, qui, du mme coup, loignait d'elle sa fille, qu'il
emmenait comme pouse, et son fils,  qui le ministre, grce 
cette alliance, avait promis de donner un rgiment.

Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier n, et le
secret rvl n'avait pas d'cho. D'ailleurs, il y avait mille
moyens de lui fermer la bouche.

La fortune de la marquise tait immense, et l'or tait une de ces
ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible.
Elle tait donc ardente  cette union de toute la force de sa
crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement
de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour
celui-ci, las de vivre inconnu  Paris ou enterr en Bretagne,
perdu au milieu de cette jeunesse lgante qui formait la maison
du roi, ou relgu dans l'antique chteau de ses aeux, en
compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec
empressement  cette porte dore que promettait de lui ouvrir, 
Versailles, son futur beau-frre.

Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien afflig un
instant, car il tait ambitieux plus encore par la crainte de
l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par dsir de parader 
la tte d'un rgiment, et de sduire l'esprit des femmes par la
richesse et le bon got de son uniforme, que par orgueil et
scheresse de coeur; mais incapable lui-mme d'une passion
srieuse, malgr les suites fatales que l'amour de sa soeur
avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement
d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient
bientt de sa mmoire, et il croyait tre certain qu'un an ne se
passerait pas sans qu'elle le remercit la premire d'avoir fait
violence  ces sentiments.

Quant  Marguerite, pauvre victime condamne si irrvocablement 
tre immole aux craintes de l'une et  l'ambition de l'autre, la
scne de la veille avait laiss dans son esprit un souvenir
profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment trange
qu'avait fait natre en elle ce beau jeune homme qui lui avait
transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassure sur le sort
du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa
poitrine en l'appelant sa soeur. Une esprance vague et
instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le
lui avait dit, avait reu de Dieu mission de la protger; mais,
comme elle ignorait quel lien l'attachait  elle, quel secret le
faisait matre de la volont de sa mre, quelle influence enfin il
pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrter  des ides
de bonheur, habitue qu'elle tait, depuis six mois,  regarder la
mort comme l'unique terme possible  ses malheurs.

Le marquis seul, au milieu des diverses motions qui palpitaient
autour de lui, tait rest dans son impassible et inerte
indiffrence, car pour lui le monde avait cess de marcher depuis
le jour terrible o sa raison s'tait perdue; constamment absorb
dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans tmoin,
murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononces, en lui
faisant grce, le comte de Morlaix, c'tait un vieillard faible
comme un enfant,  qui sa femme commandait d'un geste, et qui
recevait de sa volont froide et continue toutes les impulsions
auxquelles obissait, depuis vingt ans, l'instinct vgtatif qui
survivait en lui au libre arbitre et  la raison.

Ce jour-l, cependant, une espce de rvolution avait t opre
dans ses habitudes. Un valet de chambre tait entr dans son
appartement, et avait remplac la marquise dans les soins de sa
toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de matre de
camp, on l'avait revtu des diffrents ordres dont il tait
dcor; puis la marquise, lui mettant une plume  la main, lui
avait ordonn de signer son nom comme par essai, et il avait obi,
passif et insouciant, sans se douter qu'il tudiait un rle de
bourreau.

Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le
roulement avait retenti bien diffremment dans le coeur de trois
personnes qui l'attendaient, tait entre dans la cour du chteau.

Emmanuel s'tait empress de courir au perron pour recevoir son
futur beau-frre, car c'tait lui qui arrivait. Lectoure descendit
lgrement de sa voiture. Il s'tait arrt  la dernire poste
pour faire sa toilette de prsentation, de sorte qu'il arrivait
dans toute l'lgance des dernires modes de la cour. Emmanuel
sourit de cette prcaution, car il tait vident que Lectoure
n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se
prsentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui
avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup
d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il
a transmise  leur esprit ou  leur coeur. Au reste, justice sous
ce rapport doit tre rendue au baron: son aspect plein de grce et
d'lgance et t dangereux pour toute femme dont le coeur n'et
point t prvenu pour un autre.

-- Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avanant vers lui,
qu'en l'absence momentane de ces dames, je vous fasse les
honneurs du manoir de mes anctres. Voyez, continua-t-il en
s'arrtant au haut du perron, et en montrant du doigt les
tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme
architecture, et de Henri IV comme dcoration.

-- C'est, sur mon honneur, rpondit le baron avec l'accent affect
qu'avaient adopt les jeunes gens de cette poque, une charmante
forteresse, et qui rpand  trois lieues  la ronde une odeur de
baronnie  parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en
entrant dans le vestibule, et de l dans une galerie orne de
chaque ct des portraits de la famille, il me prenait fantaisie
d'entrer en rbellion contre Sa Majest Trs Chrtienne, je vous
prierais de me prter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux
vers cette longue file d'anctres qui se droulait devant lui, et
la garnison avec.

-- Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os,
rpondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus
que poussire, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence 
un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII  la
croisade; cela passe par ma tante Dborah, que vous voyez en
costume de Judith, et cela vient dfinitivement aboutir, sans
interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette
illustre famille, votre trs humble et trs obissant serviteur,
Emmanuel d'Auray.

-- C'est tout  fait respectable, et l'on ne peut pas plus
authentique.

-- Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit
Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin
de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable socit,
j'espre, baron, que vous avez pens  m'en tirer?

-- Sans doute, mon cher comte, rpondit Lectoure en le suivant, je
voulais mme vous apporter votre commission, comme mon cadeau de
noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine,
et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour
vous, lorsque j'appris que la chose tait accorde  la requte de
je ne sais quel amiral mystrieux, une espce de corsaire, de
pirate, d'tre fantastique, que la reine a mis  la mode en lui
donnant sa main  baiser, et que le roi a pris en affection parce
qu'il a battu les Anglais, je ne sais o... De sorte que, pour cet
exploit, Sa Majest l'a dcor de l'ordre du Mrite militaire, et
lui a donn une pe avec une garde en or, comme il aurait pu
faire  quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce
ct; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre.

-- Trs bien, rpondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je
veux, c'est un grade qui aille  mon nom, une position qui cadre
avec notre fortune.

-- Parfaitement; vous les aurez.

-- Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment
vous tes-vous tir des mille engagements que vous deviez avoir?

-- Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui
n'appartenait qu' cette classe privilgie, et en s'tendant sur
une chaise longue, car il tait enfin arriv  l'appartement qui
lui tait destin; mais, en racontant franchement la chose: j'ai
annonc, au jeu de la reine, que je me mariais.

-- Ah! bon Dieu! mais c'est de l'hrosme! surtout si vous avez
avou que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.

-- Je l'ai avou.

-- Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place
 la colre?

-- Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une
jambe sur l'autre, et la balanant d'un mouvement rgulier comme
celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se
lve  Paris et se couche  Versailles. Tout le reste de la
France, c'est pour elles de la Laponie, du Gronland, de la
Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon
cher comte,  me voir ramener, de mon voyage au ple, quelque
chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds
formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un
accent moiti craintif, moiti interrogateur, n'est-ce pas,
Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur...

-- Vous la verrez, rpondit Emmanuel.

-- Ce sera un grand dsappointement pour cette pauvre madame de
Chaulne. Enfin... il faudra bien qu'elle s'en console...

-- Qu'est-ce?

Cette interrogation tait motive par la prsence du valet de
chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait
debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que
son matre lui adresst la parole.

-- Qu'est-ce? rpta Emmanuel.

-- Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander  monsieur le
baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.

--  moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand
plaisir!

-- Mais, non! c'est une erreur! s'cria Emmanuel. vous vous
trompez, Clestin!

-- J'ai l'honneur d'assurer  monsieur le comte, rpondit le valet
de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et
fidlement de l'ordre qui m'a t donn.

-- Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degr de la
dmarche hasarde de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez
promener cette petite folle.

-- Pas du tout! pas du tout! rpondit Lectoure en se levant.
Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frre comme celui-l?
Clestin!... N'est-ce pas Clestin que vous appelez ce garon? --
Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. -- Eh bien!
Clestin, dites  ma belle fiance que je suis  ses pieds,  ses
genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller
trouver. Tenez, voil pour vos frais d'ambassade. -- Il lui donna
une bourse. -- Et vous, comte, j'espre que vous aurez assez de
confiance en moi pour permettre le tte--tte.

-- Mais c'est d'un ridicule achev!

-- Point! rpondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement
convenable. Je ne suis pas une tte couronne, moi, pour pouser
une femme sur un portrait et par procuration. Je dsire la voir en
personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami
vers une porte latrale afin qu'il ne rencontrt point sa soeur.
Voyons, de vous  moi, est-ce qu'il y a... difformit?

-- Eh! non, pardieu! rpondit le jeune comte; au contraire, elle
est jolie comme un ange!

-- Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie?
Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes?

-- Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui
n'a aucune ide du monde, ne vienne dtruire tout ce que nous
avons arrt.

-- Oh! si ce n'est que cela, rpondit Lectoure en ouvrant la
porte, rassurez-vous. J'aime trop le frre pour ne point passer
quelque caprice... quelque bizarrerie  la soeur, et je vous donne
ma foi de gentilhomme qu' moins que le diable ne s'en mle, --
et, pour le moment, je l'espre, il est occup dans une autre
partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois
jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous
aurez votre rgiment.

Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa
mettre  la porte sans faire plus de difficults. Lectoure courut
aussitt  une glace pour rparer les lgres traces de dsordre
qu'avaient apportes dans sa toilette les cahots des trois
dernires lieues. Il venait  peine de faire reprendre  ses
cheveux et  ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la
porte se rouvrit, et que Clestin annona:

-- Mademoiselle Marguerite d'Auray!

Le baron se retourna et aperut sa fiance tremblante et ple sur
le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donn les
promesses d'Emmanuel, il lui tait rest au fond du coeur certains
doutes, sinon sur la beaut, du moins sur la tournure et les
manires de celle qui allait devenir sa femme. Son tonnement fut
donc merveilleux lorsqu'il vit apparatre cette frle et gracieuse
cration,  qui la critique la plus svre de la forme n'aurait pu
reprocher qu'un peu de pleur. Les mariages comme celui qu'allait
contracter Lectoure n'taient point rares dans un temps o les
questions de rang et les convenances de fortune dcidaient en
gnral des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se
prsenter  peine une fois sur mille, c'tait, dans la position du
baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune
immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne,
par son maintien, son lgance et sa beaut, de figurer au milieu
des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avana donc vers
elle, non plus avec cette supriorit d'un courtisan sur une
provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le
cachet de la bonne compagnie de cette poque de transition.

-- Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la
conduire  un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'tait 
moi  solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule
crainte d'tre indiscret, croyez-le bien, me donne le tort
apparent de m'tre laiss prvenir.

-- Je vous sais gr de cette dlicatesse, monsieur le baron,
rpondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en
arrire et restant debout, elle m'enhardit encore dans la
confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connatre, j'ai mise
dans votre honneur et votre loyaut.

-- Quelque but que se soit propos cette confiance, elle m'honore,
mademoiselle, et je tcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez-
vous donc? mon Dieu!...

-- Rien, monsieur, rien, rpondit Marguerite en tchant de
comprimer son motion; mais c'est que... ce que j'ai  vous
dire... pardon... mais... je ne suis pas matresse...

Elle chancela; le baron s'lana vers elle et voulut la soutenir;
mais  peine l'eut-il touche, qu'une rougeur ardente passa comme
une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un
sentiment qui pouvait appartenir aussi bien  la pudeur qu' la
rpugnance, elle se dgagea de ses bras. Lectoure lui avait pris
la main, et il la conduisit  un fauteuil contre lequel elle
s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.

-- Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il
s'tait empar; mais c'est donc une chose bien difficile  dire
que celle qui vous amne? ou bien, sans m'en douter, mon titre de
fianc me donnerait-il dj l'air imposant d'un mari?

Marguerite fit un nouveau mouvement pour dgager sa main de celle
de Lectoure, ce qui fora celui-ci d'y porter les yeux.

-- Comment! s'cria-t-il, ce n'est point assez d'une figure
adorable, d'une taille de fe! des mains charmantes!... des mains
royales! mais c'est vouloir que j'en meure!

-- J'espre, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier
effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez
sont des paroles de pure galanterie.

-- Non, sur mon me! rpondit Lectoure, c'est la vrit tout
entire.

-- Eh bien! j'espre, monsieur, qu'alors mme, ce dont je doute,
que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne
seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un
plus grand prix  l'union projete entre nous.

-- Mais si fait! je vous jure.

-- Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa
poitrine tait oppresse, cependant monsieur, vous regardez le
mariage comme une chose... srieuse.

-- C'est selon, rpondit en souriant Lectoure; si j'pousais une
douairire, par exemple...

-- Enfin, rpondit Marguerite avec un accent plus rsolu, pardon,
monsieur, si je me suis trompe, mais j'ai pens que parfois
d'avance vous vous tiez fait, peut-tre sur l'alliance propose
entre nous, des ides de rciprocit de sentiments.

-- Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin
 viter une explication franche et dsire que Marguerite mettait
d'insistance  la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai
vue surtout, je n'ai point espr tre digne de votre amour; et,
cependant, mon nom, ma position sociale,  dfaut d'influence sur
votre coeur, peuvent me donner des droits  votre main.

-- Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment
sparez-vous donc l'un de l'autre?

-- Comme font les trois quarts de ceux qui se marient,
mademoiselle, rpondit Lectoure avec un laisser-aller qui et
arrt  l'instant la confidence sur les lvres d'une femme moins
candide que Marguerite. On pouse, l'homme pour avoir une femme,
la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement
social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour
aient  faire dans tout cela?

-- Pardon, je m'explique peut-tre mal, continua Marguerite se
faisant violence  elle-mme afin de cacher aux yeux de l'homme de
qui dpendait son avenir l'impression douloureuse que lui
faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hsitation,
monsieur,  la timidit d'une jeune fille force par des
circonstances imprieuses  parler d'un pareil sujet.

-- Point! rpondit Lectoure en s'inclinant et en donnant  sa voix
un accent qui touchait  la raillerie; au contraire, mademoiselle,
vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour.
Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je
comprenne  merveille mme ce que l'on ne me dit qu' demi-mot.

-- Comment, monsieur, s'cria Marguerite, vous comprenez ce que
j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en
descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes
sentiments, j'y voyais l'impossibilit d'aimer... jamais... celui
que l'on me prsente pour mari...

-- Eh bien! mais, rpondit Lectoure avec le mme accent, il ne
faudrait pas le lui dire.

-- Et pourquoi cela, monsieur?

-- Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop
naf.

-- Et si cet aveu, je ne le faisais point par navet, monsieur;
si je le faisais par dlicatesse? Si j'ajoutais... et que la honte
de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent  le faire! si
j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aim... que j'aime encore!

-- Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit ngligemment
Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot.
C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits
cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils
attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui,  la fin des
vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur.

-- Malheureusement pour moi, rpondit Marguerite d'une voix aussi
triste et aussi grave que celle de son interlocuteur tait
railleuse et lgre, malheureusement je ne suis plus une
pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis
longtemps pass l'ge des jeux purils et des attachements
enfantins. Lorsque je parle,  l'homme qui me fait l'honneur de
solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un
autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond,
ternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le
coeur et creusent leur passage dans la vie.

-- Diable! fit Lectoure comme s'il commenait  donner plus
d'importance  la rvlation; mais c'est de la bergerie, cela!
Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.

-- Oh! monsieur, s'cria Marguerite se reprenant  l'espoir que
semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est
l'tre le meilleur, l'me la plus dvoue!

-- Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des
qualits du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande
s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut
peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort  son mari.

-- Son pre, qu'il a perdu encore jeune, et qui tait un ami
d'enfance de mon pre, tait conseiller  la cour de Rennes.

-- Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lvre
infrieure en signe de mpris. J'aimerais mieux autre chose. Est-
il chevalier de Malte, au moins?

-- Il se destinait aux armes.

-- Eh bien! alors, on lui aura un rgiment pour lui faire une
position. Voil qui est arrang. C'est bien. coutez. Il laissera
passer six mois pour les convenances, obtiendra un cong, ce qui
ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera
prsenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.

-- Je ne vous comprends pas, monsieur, rpondit Marguerite en
regardant le baron avec l'expression d'un profond tonnement.

-- C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec
quelque impatience. Vous avez des engagements de votre ct, j'en
ai du mien, cela ne doit pas empcher de s'accomplir une union
convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien!
mais il me semble qu'il faut la rendre tolrable. Comprenez-vous,
enfin?

-- Oh! pardon, pardon, monsieur! s'cria Marguerite en reculant
devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la
repousser. J'ai t bien imprudente, bien coupable peut-tre;
mais, telle que j'tais enfin, je ne croyais pas encore mriter
une pareille injure! Oh!... monsieur... le rouge de la honte me
brle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je
comprends. Un amour apparent et un amour cach! le visage du vice
et le masque de la vertu! Et c'est  moi,  moi la fille de la
marquise d'Auray, que l'on propose ce march honteux, avilissant,
infme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un
fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc
que je sois une crature bien malheureuse, bien mprisable et bien
perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu!

-- Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrire
laquelle il se doutait qu'tait rest le frre de Marguerite. Eh!
venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire
attention  ces choses, ou elles deviennent chroniques!... Madame
de Meulan en est morte!... Tenez, comte, voil mon flacon, faites-
le lui respirer, quant  moi, je descends dans le parc. Si vous
n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous
prie des nouvelles de votre soeur.

 ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance
miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de
l'autre.


Chapitre XII
Le mme jour o avait lieu l'entrevue de Marguerite et de
Lectoure, entrevue dont nous avons racont les dtails et qui eut
un rsultat tout contraire  celui qu'avait espr la jeune fille,
ce jour-l mme,  quatre heures, la cloche du dner rappela le
baron au chteau.

Emmanuel faisait les honneurs de la table, car la marquise tait
reste auprs de son mari, et Marguerite avait demand la
permission de ne pas descendre. Les autres convives taient le
notaire, les parents et les tmoins. Le repas fut triste, malgr
l'imperturbable entrain de Lectoure; mais il tait visible que,
par cette joyeuse humeur, si active qu'elle ressemblait  une
fivre, il avait l'intention de s'tourdir lui-mme. De temps en
temps, en effet, cette cre gat tombait tout  coup comme
s'teint une lampe  laquelle l'huile fait dfaut; puis elle
jaillissait de nouveau, jetant des lueurs plus vives, comme fait
la flamme lorsqu'elle dvore son dernier aliment.  sept heures on
se leva pour passer dans le salon.

Il est difficile de se faire une ide de l'aspect trange que
prsentait ce vieux chteau, dont les vastes appartements taient
tendus d'toffes de damas aux dessins gothiques, et garnis de
meubles du temps de Louis XIII; ferms qu'ils avaient t depuis
si longtemps, ils semblaient s'tre dshabitus de la vie. Aussi,
malgr le luxe de lumires que les valets avaient dploy, la
lueur faible et tremblante des bougies tait insuffisante  ces
chambres immenses dont tous les rentrants restaient sombres, et
dans lesquelles la voix retentissait comme sous les arceaux d'une
cathdrale. Le petit nombre des convives, auxquels devaient se
joindre  peine, dans la soire, trois ou quatre gentilshommes des
environs, augmentait encore la tristesse qui semblait planer sous
les votes blasonnes du vieux manoir.

Au centre de l'un des salons, celui-l mme o Emmanuel, au moment
de son arrive  Paris, avait reu la veille le capitaine Paul,
une table s'levait, solennellement prpare, supportant un
portefeuille ferm, qui, aux yeux d'un tranger ignorant ce qui se
prparait, pouvait aussi bien renfermer une sentence de mort qu'un
contrat de mariage. Au milieu de ces aspects tristes et de ces
impressions sombres, de temps en temps un clat de rire moqueur,
strident, arrivait  un groupe de personnes parlant bas; c'tait
Lectoure qui s'amusait aux dpens de quelque honnte campagnard,
sans piti pour Emmanuel sur qui retombait en quelque sorte une
partie de la raillerie.

Parfois cependant le fianc regardait avec anxit d'une extrmit
 l'autre de l'appartement; puis tout  coup un nuage rapide
passait sur son front, car il ne voyait paratre ni son beau-pre,
ni la marquise, ni Marguerite. Les deux premiers, comme nous
l'avons dit, n'taient point descendus au dner, et son entrevue
d'un instant avec la dernire ne l'avait pas, tout insoucieux
qu'il s'efforait de paratre, laiss sans inquitude sur ce qui
se passerait  la signature du contrat qui devait avoir lieu dans
la soire.

Emmanuel n'tait pas non plus exempt de quelques craintes, et il
venait de se dcider  monter chez sa soeur, lorsqu'en passant
dans une chambre il croisa Lectoure qui l'appela d'un signe de la
main.

-- Pardieu! vous nous arrivez  merveille, mon cher comte, lui
dit-il tout en ayant l'air de prter une attention profonde  ce
que lui racontait un brave gentilhomme avec lequel il paraissait
dans les termes d'une parfaite amiti. Voil monsieur de Nozay qui
me raconte une chose fort curieuse, sur ma parole! Mais savez-
vous, continua-t-il en se retournant vers le narrateur, que c'est
une chasse charmante et tout  fait de bonne compagnie! Moi aussi
j'ai des marais et des tangs; il faudra que je demande  mon
intendant, en arrivant  Paris, o tout cela est situ. Et prenez-
vous beaucoup de canards de cette manire?

-- Immensment! rpondit le gentilhomme avec un accent de parfaite
bonhomie qui prouvait que Lectoure pouvait sans inconvnient
soutenir la conversation quelque temps encore sur le mme ton.

-- Qu'est-ce donc, dit Emmanuel, que cette chasse miraculeuse?

-- Imaginez-vous, mon cher, reprit Lectoure avec le plus grand
sang froid, que monsieur se met dans l'eau jusqu'au cou.

--  quelle poque, sans indiscrtion?

-- Mais, rpondit le gentilhomme, au mois de dcembre ou de
janvier.

-- C'est on ne peut plus pittoresque. Je disais donc que monsieur
se met dans l'eau jusqu'au cou, se coiffe la tte d'un potiron et
se faufile dans les roseaux. Cela le change au point que les
canards ne le reconnaissent aucunement et le laissent approcher 
porte. N'est-ce point cela?

-- Comme d'ici  vous.

-- Bah! vraiment? s'cria Emmanuel.

-- Et monsieur en tue autant qu'il veut, continua Lectoure.

-- Des douzaines! reprit le gentilhomme, enchant de l'attention
que les deux jeunes gens lui prtaient.

-- Cela doit faire grand plaisir  votre femme, si elle aime les
canards, dit Emmanuel.

-- Elle les adore, rpondit monsieur de Nozay.

-- J'espre que vous me ferez l'honneur de me prsenter  une
personne si intressante, reprit en s'inclinant Lectoure.

-- Comment donc, monsieur le baron!

-- Je vous jure que, de retour  Versailles, la premire chose que
je ferai sera de parler de cette chasse, au petit lever, et je
suis convaincu que Sa Majest en fera l'essai dans la pice d'eau
des Suisses.

-- Pardon, cher baron, dit Emmanuel en prenant le bras de Lectoure
et en se penchant  son oreille; mais c'est un voisin de campagne
qu'il tait impossible de ne pas recevoir dans une solennit comme
celle-ci.

-- Comment donc! rpondit Lectoure en employant la mme prcaution
pour ne pas tre entendu de celui dont il tait question; mais
vous auriez eu grand tort de m'en priver. Il entre de droit dans
la dot de ma future pouse, et j'aurais t dsol de ne point
faire sa connaissance.

-- Monsieur de Lajarry! annona le domestique.

-- Un compagnon de chasse? dit Lectoure.

-- Non, rpondit monsieur de Nozay, c'est un voyageur.

-- Ah! ah! fit Lectoure avec un accent qui annonait que le
nouveau venu n'avait que juste le temps de se mettre en garde. 
peine cette exclamation fut-elle chappe, que le nouveau venu
entra, revtu d'une polonaise garnie de fourrures.

-- Eh! mon cher Lajarry s'cria Emmanuel en allant au devant de
lui et en lui donnant la main, comme vous voil garni! Sur mon
honneur! vous avez l'air du czar Pierre.

-- C'est que, rpondit Lajarry en frissonnant, quoiqu'il ne fit
pas autrement froid, voyez-vous, mon cher comte, lorsqu'on arrive
de Naples, prrrrrou!

-- Ah! monsieur arrive de Naples! dit Lectoure en se mlant  la
conversation.

-- En droiture, monsieur.

-- Monsieur est mont sur le Vsuve?

-- Non: je me suis content de le regarder de ma fentre.

Et puis, continua le gentilhomme voyageur avec un accent de mpris
trs humiliant pour le volcan, ce n'est pas ce qu'il y a de plus
curieux  Naples, le Vsuve! Une montagne qui fume! Ma chemine en
fait autant quand le vent vient de Belle-Isle. Et puis madame
Lajarry avait une peur effroyable des ruptions!

-- Mais vous avez visit la Grotte au Chien? continua Lectoure.

-- Pour quoi faire? reprit Lajarry; pour voir une bte qui a des
vapeurs! donnez des boulettes au premier caniche qui passe, il en
fera autant. Et puis madame Lajarry a la passion des chiens, et
cela lui aurait fait de la peine.

-- J'espre au moins, dit Emmanuel en s'inclinant, qu'un savant
comme vous n'aura pas nglig la Solfatare?

-- Moi? je n'y ai pas mis le pied! Je me figure pardieu bien ce
que c'est que trois ou quatre arpents de soufre, qui ne rapportent
absolument rien que des allumettes! D'ailleurs madame Lajarry ne
peut pas sentir l'odeur du soufre.

-- Comment trouvez-vous celui-l? dit Emmanuel conduisant Lectoure
dans la salle du contrat.

-- Je ne sais si c'est parce que j'ai vu l'autre le premier,
rpondit Lectoure, mais je le prfre.

-- Monsieur Paul! annona tout  coup le domestique.

-- Hein! fit Emmanuel en se retournant.

-- Qu'est-ce? dit Lectoure en se dandinant. Encore un voisin de
campagne!

-- Non; celui-l c'est autre chose! rpondit Emmanuel avec
inquitude. Comment cet homme ose-t-il se prsenter ici?

-- Ah! ah! roturier, hein? vilain, n'est-ce pas? mais riche? Non?

Pote?... musicien?... peintre?... Eh bien! mais je vous assure,
Emmanuel, que l'on commence  recevoir cette espce. La
philosophie maudite a tout confondu. Que voulez-vous, mon cher, il
faut en prendre bravement son parti. On est arriv l. Un artiste
s'assied prs d'un grand seigneur, le coudoie, le salue du coin du
chapeau, reste sur son sige quand il se lve; ils parlent
ensemble des choses de la cour, ils ricanent, ils plaisantent, ils
chamaillent. C'est un mauvais got de trs bon ton.

-- Vous vous trompez, Lectoure, rpondit Emmanuel; ce n'est ni un
pote, ni un peintre, ni un musicien, c'est un homme  qui je dois
parler seul. cartez donc Nozay, tandis que j'carterai Lajarry.

 ces mots, les deux jeunes gens prirent chacun le bras d'un des
deux campagnards, et s'loignrent en parlant chasse et voyages.

 peine les portes latrales s'taient-elles refermes derrire
eux, que Paul parut  celle du milieu.

Il entra dans cette chambre qu'il connaissait dj, et dont chaque
angle cachait une porte, l'une donnant dans une bibliothque et
l'autre dans le cabinet o il avait attendu, lors de sa premire
visite, le rsultat de la confrence entre Marguerite et Emmanuel.
Puis, s'approchant de la table, il resta un instant debout,
regardant alternativement ces deux portes, comme s'il se ft
attendu  voir ouvrir l'une ou l'autre. Son esprance ne fut pas
trompe.

Au bout d'un instant, celle de la bibliothque s'entr'ouvrit, et
il aperut dans l'ombre une forme blanche. Il s'lana vers elle.

-- Est-ce vous, Marguerite? lui dit-il.

-- Oui, rpondit une voix tremblante.

-- Eh bien?

-- Je lui ai tout dit.

-- Et?

-- Et dans dix minutes on signe le contrat -- Je m'en doutais:
c'est un misrable!

-- Que faire? s'cria la jeune fille.

-- Du courage, Marguerite!

-- Du courage? Oh! je n'en ai plus.

-- Voil qui vous en rendra, lui dit Paul en lui remettant un
billet.

-- Que contient cette lettre?

-- Le nom du village o vous attend votre fils et le nom de la
femme chez qui on l'a cach.

-- Mon fils!... Oh! vous tes donc un ange! s'cria Marguerite,
essayant de baiser la main qui lui tendait le papier.

-- Silence! on vient, dit Paul. Quelque chose qu'il arrive, vous
me retrouverez chez Achard.

Marguerite referma vivement la porte sans lui rpondre, car elle
avait reconnu le bruit des pas de son frre. Paul se retourna et
marcha  sa rencontre; les deux jeunes gens se joignirent prs de
la table.

-- Je vous attendais  une autre heure, monsieur, et devant moins
nombreuse compagnie, dit Emmanuel, rompant le premier le silence.

-- Mais nous sommes seuls, ce me semble, rpondit Paul en jetant
les yeux autour de lui.

-- Oui, mais c'est ici que l'on signe le contrat, et dans un
instant le salon sera plein.

-- On dit bien des choses en un instant, monsieur le comte!

-- Vous avez raison, rpondit Emmanuel; mais il faut rencontrer un
homme qui n'ait pas besoin de plus d'un instant pour les
comprendre.

-- J'coute, dit Paul.

-- Vous m'avez parl de lettres, continua Emmanuel se rapprochant
encore de son interlocuteur et baissant la voix.

-- C'est vrai, rpondit Paul avec le mme calme.

-- Vous avez fix un prix  ces lettres?

-- C'est encore vrai.

-- Eh bien! si vous tes homme d'honneur, pour cette somme
renferme dans ce portefeuille, vous devez tre prt  me les
rendre.

-- Oui, rpondit Paul, oui, monsieur; il en tait ainsi tant que
j'ai cru que votre soeur, oubliant les serments faits, la faute
commise, et jusqu' l'enfant qu'elle avait mis au jour, secondait
votre ambition de son parjure. Alors je pensai que c'tait un
baptme de larmes assez amer d'entrer dans le monde sans nom et
sans famille, pour ne pas du moins y entrer sans fortune. Et je
vous avais demand, il est vrai, cette somme en change de ces
lettres. Mais aujourd'hui la position est change, monsieur. J'ai
vu votre soeur se jeter  vos genoux, je l'ai entendue vous
supplier de ne point la forcer  ce mariage infme; et ni prires,
ni supplications, ni larmes n'ont eu de pouvoir sur votre coeur.
C'est donc aujourd'hui  moi, qui tiens votre honneur et celui de
votre famille entre mes mains, c'est donc  moi de sauver la mre
du dsespoir, comme je voulais sauver l'enfant de la misre. Ces
lettres, monsieur, vous seront remises lorsque, sur cette table,
au lieu du contrat de mariage de votre soeur avec le baron de
Lectoure, nous signerons celui de mademoiselle Marguerite d'Auray
avec monsieur Anatole de Lusignan.

-- Jamais, monsieur, jamais.

-- Vous ne les aurez cependant qu' cette condition, comte.

-- Oh! peut-tre y a-t-il bien quelque moyen de vous forcer  les
rendre.

-- Je n'en connais pas, rpondit froidement Paul.

-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur?

-- Comte, dit Paul regardant Emmanuel avec une expression de
physionomie inexplicable pour le jeune homme, comte, coutez-moi.

-- Voulez-vous me rendre ces lettres, monsieur!

-- Comte...

-- Oui, ou non!

-- Deux mots...

-- Oui, ou non!

-- Non, dit froidement Paul.

-- Eh bien! monsieur, vous avez votre pe au ct, comme moi la
mienne; nous sommes gentilshommes tous deux, ou je veux bien
croire que vous l'tes. Sortons, monsieur, sortons; que l'un de
nous deux rentre seul, et que celui-l, libre et fort de la mort
de l'autre, fasse alors ce qu'il voudra.

-- Je regrette de ne pouvoir accepter l'offre, monsieur le comte.

-- Comment! vous avez sur le corps cet uniforme, au cou cette
croix, au ct cette pe, et vous refusez un duel!

-- Oui, Emmanuel, je le refuse.

-- Et pourquoi cela?

-- Parce que je ne puis me battre avec vous, comte. Croyez ce que
je vous dis.

-- Vous ne pouvez vous battre avec moi?

-- Sur l'honneur!

-- Vous ne pouvez vous battre avec moi, dites-vous?

En ce moment un clat de rire se fit entendre derrire les deux
jeunes gens; Paul et Emmanuel se retournrent, Lectoure tait
derrire eux.

-- Mais, continua Paul en tendant la main vers le baron, je puis
me battre avec monsieur, qui est un misrable et un infme!

Une rougeur brlante passa sur le visage de Lectoure comme le
reflet d'une flamme. Il fit un mouvement pour marcher  Paul, puis
il s'arrta.

-- C'est bien, monsieur, lui dit-il, envoyez votre tmoin 
Emmanuel; ils arrangeront toute l'affaire.

-- Vous comprenez que ce n'est entre nous que partie remise, dit
Emmanuel.

-- Silence! rpondit Paul, on annonce votre mre.

-- Oui, silence, et  demain! Lectoure, ajouta Emmanuel, allons au
devant de ma mre.

Paul regarda en silence s'loigner ces deux jeunes gens, puis il
rentra dans le cabinet qu'il connaissait dj pour s'y tre
enferm une premire fois.


Chapitre XIII
Au moment o le capitaine Paul entrait dans le cabinet, la
marquise se prsentait  la porte du salon, suivie du notaire et
des diffrentes personnes invites  la signature du contrat.
Quelque solennelle que ft la circonstance, la marquise n'avait
pas cru devoir renoncer  ses habits de deuil, et, vtue de noir
comme d'habitude, elle prcdait de quelques instants le marquis,
qu'aucun de ceux qui se trouvaient l, mme son fils, n'avait vu
depuis des annes. Telle tait la puissance des traditions de
l'tiquette, que la marquise n'avait point voulu que l'on signt
le contrat de sa fille sans que le chef de la famille, tout
insens qu'il tait, prsidt  cette crmonie. Quelque peu
dispos que ft Lectoure  se laisser intimider, la marquise
produisit sur lui son effet habituel, et la voyant entrer si grave
et si digne, il s'inclina avec un sentiment de profond respect.

-- Je suis reconnaissante, messieurs, dit la marquise en saluant
ceux qui l'accompagnaient, de l'honneur que vous voulez bien me
faire en assistant aux fianailles de mademoiselle Marguerite
d'Auray avec monsieur le baron de Lectoure. Aussi ai-je dsir que
le marquis, tout souffrant qu'il est, assistt  cette runion et
vous remercit, du moins par sa prsence, s'il ne peut le faire
par ses paroles. Vous connaissez sa situation, vous ne vous
tonnerez donc point si quelques mots sans suite...

-- Oui, madame, interrompit Lectoure, nous savons le malheur qui
l'a frapp, et nous admirons la femme dvoue qui, depuis vingt
ans, supporte la moiti de ce malheur.

-- Vous le voyez, madame, dit Emmanuel en s'approchant  son tour
et en baisant la main de sa mre, tout le monde est  genoux
devant votre pit conjugale.

-- O est Marguerite? murmura la marquise  demi-voix.

-- Elle tait l il n'y a qu'un instant, rpondit Emmanuel.

-- Faites-la prvenir, continua la marquise sur le mme ton.

-- Le marquis d'Auray! annona alors le domestique.

Chacun s'carta de manire  dmasquer la porte, et tous les yeux
se tournrent du ct o ce nouveau personnage devait apparatre.
Cette curiosit ne tarda point  tre satisfaite; le marquis
s'avana presque aussitt, soutenu par deux domestiques.

C'tait un vieillard dont la figure, malgr les traces de
souffrances qui l'avaient sillonne, conservait encore l'aspect de
noblesse et de dignit qui en avait fait un des hommes les plus
distingus de la cour. Ses grands yeux caves et fivreux se
promenaient sur toute l'assemble avec une expression trange
d'tonnement. Il avait son costume de matre de camp, portait
l'ordre du Saint-Esprit au cou, et celui de Saint-Louis  la
boutonnire. Il s'avana lentement, sans prononcer une parole. Les
deux valets le conduisirent, au milieu d'un profond silence, vers
un fauteuil sur lequel il s'assit; aprs quoi ils se retirrent.
La marquise se plaa  sa droite. Le notaire tira le contrat du
portefeuille et le lut  haute voix. Le marquis et la marquise
reconnaissaient cinq cent mille francs  Lectoure, et
constituaient en dot la mme somme  Marguerite.

Pendant toute cette lecture, la marquise, malgr son apparente
impassibilit, avait donn quelques marques d'inquitude.

Enfin, comme le notaire reposait le contrat sur la table, Emmanuel
rentra et se rapprocha de sa mre:

-- Et Marguerite? dit la marquise.

-- Elle me suit, rpondit Emmanuel.

-- Madame! murmura Marguerite entrouvrant la porte et en joignant
les mains.

La marquise fit semblant de ne pas l'entendre, et montrant du
doigt la plume:

--  vous, monsieur le baron, dit-elle.

Lectoure s'approcha de la table, prit la plume et signa.

-- Madame! dit une seconde fois Marguerite d'une voix suppliante
et en faisant un pas vers sa mre.

-- Passez la plume  votre fiance, monsieur de Lectoure, dit la
marquise.

Le baron fit le tour de la table et s'approcha de Marguerite.

-- Madame! dit une troisime fois celle-ci avec un accent de voix
si plein de larmes, qu'il retentit jusqu'au fond de tous les
coeurs, et que le marquis lui-mme leva la tte.

-- Signez, dit la marquise en indiquant du doigt le contrat de
mariage.

-- Oh! mon pre! mon pre! s'cria Marguerite en se jetant aux
pieds du marquis.

-- Que faites-vous? dit la marquise s'appuyant sur le bras du
fauteuil de son mari et se penchant devant lui. tes-vous folle,
mademoiselle?

-- Mon pre! mon pre! dit Marguerite entourant le marquis de ses
bras; mon pre, prenez piti de moi!... mon pre, sauvez votre
fille!

-- Marguerite! murmura la marquise avec un accent terrible de
menace.

-- Madame, rpondit celle-ci, je ne puis m'adresser  vous.
Laissez-moi donc implorer mon pre.  moins, continua-t-elle en
montrant le notaire avec un geste ferme et dcid, que vous
n'aimiez mieux que j'invoque la loi!

-- Allons, dit la marquise en se relevant et avec un accent
d'amre ironie, c'est une scne de famille, et ces sortes de
choses, fort attendrissantes pour les grands-parents sont en
gnral assez fastidieuses aux trangers. Messieurs, vous
trouverez des rafrachissements dans les chambres voisines. Mon
fils, faites les honneurs. Monsieur le baron, pardonnez...

Emmanuel et Lectoure s'inclinrent en silence et se retirrent,
suivis de toute l'assemble. La marquise demeura immobile jusqu'
ce que le dernier assistant ft loign, puis elle alla fermer les
portes, et revenant prs du marquis que Marguerite tenait toujours
embrass:

-- Maintenant, dit-elle, qu'il n'y a plus ici que ceux qui ont le
droit de vous donner des ordres, signez ou sortez, mademoiselle!

-- Par piti, madame, par piti! dit Marguerite, n'exigez pas de
moi cette infamie!

-- Ne m'avez-vous pas entendu? dit la marquise donnant  sa voix
un accent impratif auquel il semblait impossible que l'on pt
rsister, et faut-il que je le rpte? Signez ou sortez!

-- Oh! mon pre! mon pre! s'cria Marguerite; grce pour moi!
grce! Non, non, il ne sera pas dit que, depuis dix ans que je
n'ai vu mon pre, on m'arrachera de ses bras au moment o je le
revois! et cela sans qu'il m'ait reconnue, sans qu'il m'ait
embrasse! Mon pre!... c'est moi... c'est votre fille!...

-- Qu'est-ce que cette voix qui m'implore? murmura le marquis.
Qu'est-ce que cette enfant qui m'appelle son pre?

-- Cette voix, dit la marquise saisissant le bras de sa fille,
c'est une voix qui s'lve contre les droits de la nature! Cette
enfant, c'est une fille rebelle!

-- Mon pre, s'cria Marguerite, regardez-moi!... sauvez-moi!...
dfendez-moi!... je suis Marguerite!

-- Marguerite?... Marguerite?... balbutia le marquis; j'ai eu
autrefois un enfant de ce nom.

-- C'est moi!... c'est moi!... reprit Marguerite; c'est moi qui
suis votre enfant! c'est moi qui suis votre fille!

-- Il n'y a d'enfants que ceux qui obissent! dit la marquise.
Obissez, et vous aurez le droit de dire que vous tes notre
fille.

-- Oh!  vous, mon pre!... Oui,  vous, je suis prte  obir.
Mais vous ne l'ordonnez pas, vous!... Vous ne voulez pas que je
sois malheureuse!... malheureuse  dsesprer!... malheureuse 
mourir!

-- Viens! viens! dit le marquis, la retenant et la pressant  son
tour dans ses bras. Oh! c'est une sensation inconnue et dlicieuse
que celle que j'prouve! Et maintenant... attends!... attends!...
Il porta la main  son front. Il me semble que je me souviens!

-- Monsieur, s'cria la marquise, dites-lui qu'elle doit obir,
que Dieu maudit les enfants rebelles; dites-lui cela plutt que de
l'encourager dans son impit!

Le marquis releva lentement la tte et fixa ses yeux ardents sur
sa femme; puis d'une voix lente:

-- Prenez garde, madame, lui dit-il, prenez garde! Ne vous ai-je
pas dis que je commenais  me souvenir? Puis laissant retomber
son front sur celui de Marguerite, de manire  ce que ses cheveux
blancs se mlassent aux cheveux noirs de la jeune fille: Parle!
parle! continua-t-il. Qu'as-tu, mon enfant? dis-moi cela.

-- Oh! je suis bien malheureuse!

-- Tout le monde est donc malheureux ici! s'cria le marquis.
Cheveux noirs et cheveux blancs!... enfant et vieillard!... Oh!
moi aussi, moi aussi... je suis bien malheureux, va!

-- Monsieur, remontez dans votre appartement! il le faut, dit la
marquise.

-- Oui, pour que je me retrouve encore face  face avec vous!
enferm comme un prisonnier!... C'est bon quand je suis fou,
madame!

-- Oui, oui, mon pre, vous avez raison. Il y a bien assez
longtemps que ma mre se dvoue. Il est temps que ce soit votre
fille. Mon pre, prenez-moi, je ne vous quitterai ni jour ni nuit.
Vous n'aurez qu' faire un geste, qu' dire une parole: je vous
servirai  genoux!...

-- Oh! tu n'aurais pas le courage de le faire!

-- Si, mon pre; si! je le ferai. Aussi vrai que je suis votre
fille!

La marquise se tordit les bras d'impatience.

-- Si tu es ma fille, reprit le marquis, pourquoi, depuis dix ans,
ne t'ai-je pas vue?

-- Parce qu'on m'a dit que vous ne vouliez pas me voir, mon pre;
parce qu'on m'a dit que vous ne m'aimiez pas.

-- On t'a dit que je ne voulais pas te voir, figure d'ange!
s'cria le marquis lui prenant la tte entre les mains et la
regardant avec amour; on t'a dit cela! on t'a dit qu'un pauvre
damn ne voulait pas du ciel! Eh! qui donc a dit qu'un pre ne
voulait pas voir sa fille? qui donc a os dire  un enfant:
Enfant, ton pre ne t'aime pas!

-- Moi, dit la marquise en essayant une dernire fois d'arracher
Marguerite des bras de son pre.

-- Vous! interrompit le marquis; c'est vous! Mais vous avez donc
reu la mission fatale de me tromper dans toutes mes affections!
Il faut donc que toutes mes douleurs prennent leur source en vous!
il faut donc que vous brisiez aujourd'hui le coeur du pre comme
vous avez bris il y a vingt ans le coeur de l'poux!

-- Vous dlirez, monsieur, dit la marquise, lchant sa fille et
passant  la droite du marquis. Taisez-vous, taisez-vous!

-- Non, madame, non, je ne dlire pas! rpondit le marquis;
non!... non!... dites plutt... dites, et ce sera la vrit, dites
que je suis entre un ange qui veut me rappeler  la raison et un
dmon qui veut me rendre  la folie! non! je ne suis plus
insens!... faut-il que je vous le prouve? Il se souleva en
appuyant les mains sur les bras de son fauteuil. Faut-il que je
vous parle de lettres? d'adultre? de duel?

-- Je vous dis, rpondit la marquise en lui saisissant le bras, je
vous dis que vous tes plus abandonn de Dieu que jamais, lorsque
vous dites de pareilles choses, sans songer aux oreilles qui nous
coutent!... Baissez les yeux, monsieur; regardez qui est l, et
osez dire que vous n'tes pas fou!

-- Vous avez raison, dit le marquis en retombant sur son fauteuil.
Elle a raison, ta mre, continua-t-il en s'adressant  Marguerite;
c'est moi qui suis un insens; et il faut croire, non  ce que je
dis, mais  ce qu'elle dit, elle. Ta mre! c'est le dvouement,
c'est la vertu. Aussi, elle n'a ni insomnie, ni remords, ni
dlire. Que veut-elle, ta mre?

-- Mon malheur, mon pre! s'cria Marguerite; mon malheur ternel!

-- Et comment puis-je l'empcher, ce malheur, moi? dit avec un
accent dchirant le malheureux vieillard. Comment puis-je
empcher, moi, pauvre fou, qui crois toujours voir du sang couler
d'une blessure! qui crois toujours entendre une tombe qui parle!

-- Oh! vous pouvez tout! Dites un mot, et je suis sauve! On veut
me marier. Le marquis renversa la tte en arrire. coutez-moi
donc!... On veut me marier  un homme que je n'aime pas!...
comprenez-vous?...  un misrable!... et l'on vous a amen ici...
dans ce fauteuil... devant cette table... vous, vous, mon pre...
pour signer ce contrat infme! l... l... tenez... ce contrat que
voici!

-- Sans me consulter! rpondit le marquis en prenant le contrat;
sans me demander si je veux ou si je ne veux pas! Me croit-on
mort? et si l'on me croit mort, me craint-on moins qu'un
spectre?... Ce mariage ferait ton malheur, as-tu dit?

-- ternel! ternel! s'cria Marguerite.

-- Eh bien! ce mariage ne se fera pas!

-- J'ai engag votre parole et la mienne, votre nom et le mien,
dit la marquise avec d'autant plus de force qu'elle sentait le
pouvoir lui chapper.

-- Ce mariage ne se fera pas, vous dis-je, rpondit le marquis
d'une voix qui couvrait la sienne. C'est une chose trop terrible,
continua-t-il d'un accent sombre et caverneux, qu'un mariage o
une femme n'aime pas son mari! cela rend fou... Moi, la marquise
m'a toujours aim... aim fidlement. Ce qui me rend fou... moi,
c'est autre chose.

Un clair de joie infernale brilla dans les yeux de la marquise,
car elle vit  l'exaltation des paroles du marquis et  la terreur
peinte dans ses yeux que la folie tait prs de revenir.

-- Ce contrat? continua le marquis... Et il s'apprta  le
dchirer. La marquise y porta vivement la main. Marguerite
semblait suspendue par un fil entre le ciel et l'enfer.

-- Ce qui me rend fou, moi, reprit le marquis, c'est une tombe qui
se rouvre! c'est un spectre qui sort de terre! c'est un fantme
qui vient! qui me parle! qui me dit!...

-- Vos jours sont  moi! murmura  l'oreille de son mari la
marquise, rptant les dernires paroles de Morlaix mourant, je
pourrais les prendre. -- L'entends-tu! l'entends-tu! s'cria le
marquis, tremblant affreusement et se levant comme pour fuir.

-- Mon pre! mon pre! revenez  vous! Il n'y a pas de tombe, il
n'y a pas de spectre, il n'y a pas de fantme. Ces paroles...
c'est la marquise...

-- Mais je veux que vous viviez, continua celle-ci, achevant
l'oeuvre qu'elle avait commence, pour me pardonner comme je vous
pardonne. -- Grce! Morlaix, grce! cria le marquis retombant sur
son fauteuil, les cheveux dresss de terreur et la sueur de
l'effroi sur le front.

-- Mon pre! mon pre!

-- Vous voyez que votre pre est insens, dit la marquise
triomphante. Laissez-le!...

-- Oh! dit Marguerite, oh! Dieu fera un miracle, je l'espre. Mon
amour, mes caresses, mes larmes, le rendront  la raison.

-- Essayez! rpondit froidement la marquise, abandonnant  sa
fille le marquis sans volont, sans voix et presque sans
connaissance.

-- Mon pre!... dit Marguerite d'une voix dchirante.

Le marquis resta impassible.

-- Monsieur! dit la marquise d'un ton impratif.

-- Hein!... hein!... fit le marquis frissonnant.

-- Mon pre! mon pre!... cria Marguerite en se tordant les bras
et se renversant de dsespoir; mon pre,  moi!  moi!

-- Prenez cette plume et signez, dit la marquise, lui mettant la
plume  la main et la main sur le contrat. Il le faut!... je le
veux!

-- Oh! maintenant je suis perdue!... s'cria Marguerite, crase
de la lutte et se sentant sans force pour la soutenir.

Mais au moment o le marquis, vaincu, allait signer; o la
marquise, triomphante, se flicitait de sa victoire; o
Marguerite, dsespre, tait prs de fuir, un incident inattendu
vint changer tout  coup la face des choses. La porte du cabinet
s'ouvrit, et Paul, qui avait assist, invisible,  cette scne,
apparut tout  coup.

-- Madame la marquise d'Auray, dit-il, avant que ce contrat ne se
signe, un mot!

-- Qui m'appelle? dit la marquise, essayant de distinguer celui
qui lui parlait dans l'loignement, et par consquent dans
l'ombre.

-- Je connais cette voix! s'cria le marquis, tressaillant comme
si un fer rouge l'et touch.

Paul fit trois pas et entra dans le cercle de lumire que
rpandait le lustre.

-- Est-ce un spectre? s'cria  son tour la marquise, frappe de
la ressemblance du jeune homme avec son ancien amant.

-- Je connais ce visage! murmura le marquis, croyant revoir
l'homme qu'il avait tu.

-- Mon Dieu! mon Dieu! protgez-moi! balbutia Marguerite,  genoux
et les bras vers le ciel.

-- Morlaix! Morlaix! dit le marquis, se levant et marchant  Paul.
Morlaix! Morlaix! pardon!... grce!...

Et il tomba de toute sa hauteur, vanoui, sur le plancher.

-- Mon pre! s'cria Marguerite en se prcipitant vers lui.

En ce moment un domestique entra tout effar, et s'adressant  la
marquise:

-- Madame, lui dit-il, Achard fait demander le prtre et le
mdecin du chteau. Il se meurt!

-- Dites-lui, rpondit la marquise, lui montrant le corps que sa
fille tait inutilement occupe  rappeler  la vie, dites-lui que
tous deux sont retenus auprs du marquis.


Chapitre XIV
Comme on l'a vu  la fin du chapitre prcdent, Dieu, par une de
ces combinaisons tranges de sa providence que les hommes aveugles
attribuent presque toujours au hasard, rappelait  lui en mme
temps, pour qu'ils lui rendissent le mme compte, le noble marquis
d'Auray et le pauvre Achard. Nous avons vu le premier, frapp  la
vue de Paul, portrait vivant de son pre, comme d'un coup de
foudre, tomber sans connaissance aux pieds du jeune homme,
pouvant lui-mme de l'effet terrible qu'il avait produit. Quant
 Achard, les circonstances, qui avaient amen son agonie en mme
temps que celle du marquis, ressortaient, quoique diffrentes, du
mme drame et de la mme situation. La vue de Paul, sur l'un comme
sur l'autre, avait caus une motion funeste  celui-ci par
l'excs de la terreur,  celui-l par l'excs de la joie. Pendant
la journe qui avait prcd la signature du contrat, Achard
s'tait donc senti plus faible que d'habitude.

Toutefois, le soir, il n'en tait pas moins sorti pour aller faire
sa prire ordinaire  la tombe de son matre. De l il avait vu,
avec une pit plus profonde que jamais, ce spectacle toujours
nouveau et toujours splendide du soleil qui se couche dans
l'Ocan; il avait suivi la dgradation de sa lumire pourpre: et
comme si ce flambeau du monde attirait  lui son me, il avait
senti s'teindre ses forces avec le dernier rayon du jour; de
sorte que, quand le domestique du chteau vint le soir, comme
d'habitude, afin de prendre ses ordres, ne le rencontrant pas dans
sa chambre, il s'tait mis  le chercher au dehors; et comme sa
promenade ordinaire tait connue, il l'avait bientt trouv au
pied du grand chne, vanoui sur la fosse de son matre, fidle
jusqu' la fin  cette religion de la tombe qui avait t le
sentiment exclusif des dernires annes de sa vie. Alors le
domestique l'avait pris dans ses bras et l'avait rapport chez
lui; puis, tout effray de cet accident inattendu, il tait
accouru rclamer auprs de la marquise les derniers secours du
mdecin et du prtre, que celle-ci avait refuss, sous le prtexte
qu' cette heure ils taient aussi ncessaires au marquis qu'au
vieux serviteur, et que la hirarchie des rangs, puissante
jusqu'en face de la mort, donnait  son poux le privilge d'en
user le premier.

Mais cette nouvelle, annonce  la marquise dans ce moment de
paroxysme suprme o les diffrents intrts et les diffrentes
passions jetaient les acteurs de ce drame intime dont nous nous
sommes fait l'historien, cette nouvelle avait t entendue de
Paul.

Jugeant impossible la signature du contrat dans l'tat o tait le
marquis, il n'avait pris que le temps de rappeler une seconde fois
 Marguerite qu'elle le retrouverait chez Achard, si elle avait
besoin de lui: aprs quoi il s'tait lanc dans le parc, et
s'orientant au milieu de ses alles et de ses massifs avec cette
habilet du marin qui lit tout chemin au ciel, il avait retrouv
la maison et tait entr tout haletant dans la chambre du
vieillard au moment o celui-ci commenait  reprendre ses sens,
et s'tait jet dans ses bras. Alors la joie avait rendu quelque
force au vieux serviteur, sr au moins de mourir sur le coeur d'un
ami.

-- Oh! c'est toi! c'est toi! s'cria le vieillard, je n'esprais
pas te revoir.

-- Et tu as pu penser que j'apprendrais ton tat, s'cria Paul, et
que je n'accourrais pas  l'instant!

-- Mais je ne savais o te chercher, moi; o te faire dire que je
voulais te voir une dernire fois avant de mourir.

-- J'tais au chteau, pre; j'ai tout appris et je suis accouru.

-- Et comment tais-tu au chteau? dit le vieillard tonn.

Paul lui raconta tout.

-- Providence de Dieu! murmura Achard lorsque Paul eut termin son
rcit, que tes dcrets sont cachs et invitables! Toi qui au bout
de vingt annes ramnes le jeune homme au berceau de l'enfant, et
qui tues l'assassin du pre par le seul aspect du fils!

-- Oui, oui, cela s'est pass ainsi, rpondit Paul; et c'est cette
mme Providence qui me conduit  toi pour que je te sauve. Car, je
le sais, ils t'ont refus le mdecin et le prtre.

-- Nous aurions d cependant partager, en bonne justice, rpondit
Achard. Le marquis, puisqu'il craint la mort, n'avait qu' garder
le mdecin, et  moi, qui suis las de la vie, m'envoyer le prtre.

-- Je puis monter  cheval, s'cria Paul, et avant une heure ...

-- Dans une heure il sera trop tard, dit le mourant d'une voix
affaiblie. Un prtre!... un prtre seul!... Je ne demandais qu'un
prtre.

-- Pre, rpondit Paul, je ne puis le remplacer, je le sais, dans
ses fonctions sacres; mais nous parlerons de Dieu ensemble, de sa
grandeur, de sa bont.

-- Oui, mais terminons d'abord avec les choses de la terre, pour
ne plus penser qu' celles du ciel. Tu dis que, comme moi, le
marquis se meurt?

-- Je l'ai laiss agonisant.

-- Tu sais qu'aussitt aprs sa mort, les papiers renferms dans
cette armoire, et qui constatent ta naissance, t'appartiennent de
droit?

-- Je le sais.

-- Si je meurs avant lui, si je meurs sans prtre,  qui confier
ce dpt? Le vieillard se souleva, et lui montra sous le chevet de
son lit une clef. Tu prendras cette clef: elle ouvre cette
armoire; tu y trouveras une cassette. Tu es homme d'honneur, jure-
moi que tu n'ouvriras cette cassette que lorsque le marquis sera
mort.

-- Je vous le jure! dit Paul en tendant solennellement la main
vers le crucifix clou au-dessus du chevet.

-- C'est bien, rpondit Achard. Maintenant je mourrai tranquille.

-- Vous le pouvez, car le fils vous tient la main dans ce monde,
et le pre vous la tend dans le ciel.

-- Crois-tu, enfant, qu'il sera content de ma fidlit?

-- Jamais roi n'a t obi pendant sa vie comme lui l'aura t
aprs sa mort.

-- Oui, murmura le vieillard d'une voix sombre, oui, je n'ai t
que trop exact  suivre ses commandements. J'aurais d ne pas
souffrir ce duel, j'aurais d me refuser  en tre le tmoin.
coute, Paul: voil ce que je voulais dire  un prtre, car c'est
la seule chose qui charge ma conscience; coute: il y a des
moments de doute o j'ai regard ce duel solitaire comme un
assassinat. Alors...alors, comprends-tu, Paul? c'est que je ne
serais plus tmoin, je serais complice!

-- Mon pre, rpondit Paul, je ne sais si les lois de la terre
sont toujours d'accord avec les lois du ciel, et si l'honneur
selon les hommes est la vertu selon le Seigneur; je ne sais si
notre glise, ennemie du sang, permet que l'offens tente de
venger lui-mme son injure sur l'offenseur, et si, dans ce cas, le
jugement de Dieu dirige toujours ou la balle du pistolet ou la
pointe de l'pe. Ce sont l des questions qu'on dcide, non pas
avec le raisonnement, mais avec la conscience. Eh bien! ma
conscience me dit qu' ta place j'aurais fait ce que tu as fait.
Si la conscience, qui me trompe, t'a tromp aussi, plus qu'un
prtre, j'ai, dans cette circonstance, le droit de te pardonner;
et, en mon nom et en celui de mon pre, je te pardonne!

-- Merci! merci! s'cria le vieillard en pressant les mains du
jeune homme; merci! car voil des paroles comme il en faut  l'me
d'un mourant. Un remords est une chose terrible, vois-tu! un
remords conduit  douter de Dieu. Car, une fois qu'il n'y a plus
de juge, il n'y a plus de jugement.

-- coute, dit Paul avec cet accent potique et solennel qui lui
tait particulier; moi aussi j'ai souvent dout de Dieu. Car,
isol et perdu comme je l'tais dans le monde, sans famille et
sans appui sur la terre, je cherchais un appui dans le Seigneur,
et je demandais  tout ce qui m'entourait une preuve de son
existence. Souvent je m'arrtais au pied de l'une de ces croix qui
bordent le chemin, et, les yeux fixs sur le Sauveur des hommes,
je demandais en pleurant une certitude de son existence et de sa
mission; je demandais que son oeil s'abaisst vers moi; je
demandais qu'une goutte de sang tombt de sa blessure, ou qu'un
soupir sortt de sa bouche. Le crucifix restait immobile, et je me
relevais le dsespoir dans le coeur en disant: Si je savais o
trouver la tombe de mon pre, je l'interrogerais comme Hamlet le
fantme, et elle me rpondrait peut-tre!

-- Pauvre enfant!

-- Alors, j'entrais dans une glise, continua Paul, dans une de
ces glises du Nord, tu sais, sombre, religieuse, chrtienne. Et
je me sentais inond de tristesse, mais la tristesse n'est pas la
foi! Je m'approchais de l'autel, je m'agenouillais devant le
tabernacle o l'on dit que Dieu habite; j'appuyais mon front
contre le marbre des marches; et lorsque j'tais rest prostern,
perdu dans mon doute pendant des heures, je relevais la tte,
esprant que ce Dieu que je cherchais se manifesterait enfin  moi
par un rayon de sa gloire, ou par un clair de sa puissance. Mais
l'glise restait sombre comme le crucifix tait rest immobile, et
je me prcipitais sous son portique comme un insens, en disant:
Seigneur! Seigneur! si tu existais, tu te rvlerais aux hommes.
Tu veux donc que les hommes doutent de toi, puisque tu peux te
rvler  eux, et que tu ne le fais pas.

-- Prends garde  ce que tu me dis, Paul, s'cria le vieillard;
prends garde que le doute de ton coeur n'atteigne le mien! Tu as
du temps pour croire, toi, tandis que moi... je vais mourir!

-- Attends, pre, attends, continua Paul avec une voix douce et un
visage calme, je n'ai pas fini. C'est alors que je me suis dit:
Le crucifix du chemin, l'glise des villes, sont l'oeuvre de
l'homme. Cherchons Dieu dans l'oeuvre de Dieu. Ds ce moment, mon
pre, a commenc cette vie errante qui restera un mystre ternel
entre le ciel, la mer et moi... Elle m'a gar dans les solitudes
de l'Amrique, car je pensais que plus un monde tait nouveau,
plus il avait d garder empreinte la main de Dieu! Je ne m'tais
pas tromp. L, souvent, dans ces forts vierges o le premier
peut-tre parmi les hommes j'avais pntr sans autre abri que le
ciel, sans autre couche que la terre, abm dans une seule pense,
j'ai cout ces mille bruits divers du monde qui s'endort et de la
nature qui s'veille.

Longtemps encore je suis rest sans comprendre cette langue
inconnue que forment en se mlant ensemble le murmure des fleuves,
la vapeur des lacs, le bruissement des forts et le parfum des
fleurs. Enfin peu  peu se souleva le voile qui couvrait mes yeux,
et le poids qui oppressait mon coeur. Ds lors je commenai 
croire que ces rumeurs du soir et ces bruits du crpuscule
n'taient qu'un hymne universel par lequel les choses cres
rendaient grces au Crateur.

-- Mon Dieu! dit le mourant, joignant les mains et levant les yeux
au ciel avec l'expression de la foi; mon Dieu! j'ai cri vers vous
du fond de l'abme, et vous m'avez entendu dans ma dtresse! mon
Dieu, je vous remercie!

-- Alors, continua Paul avec une exaltation croissante, alors j'ai
cherch sur l'Ocan ce reste de conviction que me refusait la
terre. La terre, ce n'est que l'espace; l'Ocan, c'est
l'immensit. L'Ocan, c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus
fort et de plus puissant aprs Dieu! L'Ocan, je l'ai entendu
rugir comme un lion irrit, puis,  la voix de son matre, se
coucher comme un chien soumis; je l'ai senti se dresser comme un
Titan qui veut escalader le ciel, puis, sous le fouet de l'orage,
je l'ai entendu se plaindre comme un enfant qui pleure. Je l'ai vu
lancer des vagues au-devant de l'clair, et essayer d'teindre la
foudre avec son cume, puis s'aplanir comme un miroir, et
rflchir jusqu' la dernire toile du ciel. Sur la terre,
j'avais reconnu l'existence de Dieu; sur l'Ocan, je reconnus son
pouvoir. Dans la solitude, comme Mose, j'avais entendu la voix du
Seigneur; mais, pendant l'orage, je le vis, comme zchiel, passer
avec la tempte. Ds lors, mon pre, ds lors, le doute fut 
jamais chass loin de moi, et, le soir du premier ouragan, je crus
et je priai.

-- Je crois en Dieu tout-puissant, crateur du ciel et de la
terre, dit le vieillard d'une voix ardente de foi; et il continua
ainsi le Symbole des aptres jusqu' sa dernire ligne. Paul
l'couta en silence et les yeux au ciel; puis, lorsque le mourant
eut fini:

-- Ce n'est point ainsi qu'un prtre t'et parl, pre, dit-il en
secouant la tte; car, moi, je t'ai parl en marin et avec une
voix plus habitue  prononcer des paroles de mort que de
consolation. Pardonne-moi, pre, pardonne-moi.

-- Tu m'as fait prier et croire comme toi, rpondit le vieillard;
dis-moi, qu'aurait donc fait de plus un prtre? Ce que tu m'as dit
est simple et grand: laisse-moi penser  ce que tu m'as dit.

-- coute! dit Paul en tressaillant.

-- Quoi?

-- N'as-tu pas entendu?...

-- Non.

-- Il m'a sembl qu'une voix en dtresse... m'appelait... Entends-
tu? entends-tu?... C'est la voix de Marguerite...

-- Va au-devant d'elle, lui dit le vieillard, j'ai besoin d'tre
seul.


Chapitre XV
Paul s'lana dans la chambre voisine, et, comme il y mettait le
pied, il entendit son nom rpt une troisime fois tout auprs de
l'entre.

Courant alors  la porte, il l'ouvrit avec empressement, et, sur
le seuil, il trouva Marguerite,  qui la force avait manqu pour
aller plus loin, et qui tait tombe  genoux.

--  moi!  moi! cria-t-elle avec l'expression de la plus profonde
terreur en apercevant Paul, et en se tranant vers lui.

Paul s'lana vers Marguerite et la prit dans ses bras; elle tait
ple et glace. Il l'emporta dans la premire chambre, la dposa
sur un fauteuil, retourna fermer la porte, qui tait reste
ouverte; puis revenant prs d'elle:

-- Que craignez-vous? lui dit-il; qui vous poursuit, et comment
venez-vous  cette heure?

-- Oh! s'cria Marguerite,  toute heure du jour et de la nuit,
j'aurais fui tant que la terre aurait pu me porter! J'aurais fui
jusqu' ce que je trouvasse un coeur pour y pleurer, un bras pour
me dfendre! J'aurais fui!... Paul! Paul! mon pre est mort.

-- Pauvre enfant! dit Paul en serrant la jeune fille dans ses
bras. Pauvre enfant! qui s'chappe d'une maison mortuaire pour
retomber dans une autre! qui laisse la mort au chteau et qui la
retrouve dans la chaumire!

-- Oui, oui, dit Marguerite, se levant, frmissante encore de
terreur et se pressant contre Paul. La mort l-bas! la mort ici!
Mais l-bas on meurt dans le dsespoir, tandis qu'ici... ici l'on
meurt tranquille. O Paul! Paul! oh! si vous aviez vu ce que j'ai
vu!

-- Dites-moi cela.

-- Vous savez, continua la jeune fille, quelle influence terrible
ont eue sur mon pre votre voix et votre prsence?

-- Je le sais.

-- On l'a emport vanoui et sans parole dans son appartement.

-- C'tait  votre mre que je parlais, dit Paul; c'est lui qui a
entendu: ce n'est point ma faute.

-- Eh bien! vous comprenez, Paul, puisque vous avez d tout
entendre du cabinet o vous tiez. Mon pre, mon pauvre pre
m'avait reconnue; et moi, le voyant ainsi, je n'ai pu rsister 
mon inquitude; et, au risque d'irriter ma mre, je suis monte
pour le voir une fois encore. La porte tait ferme; je frappai
doucement: il tait revenu  lui, car j'entendis sa voix affaiblie
demandant qui tait l.

-- Et votre mre? demanda Paul.

-- Ma mre? dit Marguerite; elle tait absente et l'avait enferm
en sortant, comme elle aurait fait d'un enfant. Mais lorsqu'il eut
reconnu ma voix, lorsque je lui eus rpondu que j'tais
Marguerite, que j'tais sa fille, il me dit de prendre un escalier
drob, qui, par un cabinet, montait dans sa chambre. Une minute
aprs, j'tais  genoux devant son lit, et il me donnait sa
bndiction; car il m'a donn sa bndiction avant de mourir, sa
bndiction paternelle, qui, je l'espre, appellera celle de Dieu.

-- Oui, dit Paul, Dieu le pardonnera, sois tranquille. Pleure sur
ton pre, mon enfant, mais ne pleure plus sur toi, car tu es
sauve!

-- Vous n'avez rien entendu encore, Paul! s'cria Marguerite;
coutez! coutez!

-- Parle.

-- Voil qu'en ce moment, comme j'tais agenouille, comme je
baisais sa main, en ce moment j'entendis les pas de ma mre; elle
montait l'escalier; je reconnus sa voix, et mon pre la reconnut
aussi, car il m'embrassa une dernire fois, et me fit signe de
fuir. J'obis, mais j'avais la tte si perdue, si trouble, que je
me trompai de porte, et qu'au lieu de prendre l'escalier par
lequel j'tais venue, je me jetai dans un cabinet sans issue. Je
ttai de tous les cts, je vis que j'tais enferme. En ce
moment, la porte de la chambre s'ouvrait: je m'arrtai, retenant
mon haleine; ma mre entra avec le prtre. Je vous le dis, Paul,
elle tait plus ple que celui qui allait mourir.

-- Mon Dieu! mon Dieu! murmura Paul.

-- Le prtre s'assit au chevet du lit, continua Marguerite se
pressant toujours plus effraye contre Paul. Ma mre se tint
debout au pied. Comprenez-vous? J'tais l, moi, en face de ce
spectacle funbre! ne pouvant fuir! Une fille force d'entendre la
confession de son pre! n'est-ce pas affreux? dites. Je tombai 
genoux, fermant les yeux pour ne pas voir, priant pour ne pas
entendre; et cependant, malgr moi, oh! bien malgr moi, Paul, je
vous le jure! je vis... et j'entendis... et ce que je vis et
entendis ne sortira jamais de ma mmoire. Je vis mon pre,
retrouvant dans ses souvenirs une force fivreuse, se soulever sur
son lit, la pleur de la mort empreinte sur son visage. Je
l'entendis!... je l'entendis prononcer les mots de duel,
d'adultre et d'assassinat!... et  chacun de ces mots, je vis ma
mre plus ple, toujours plus ple, et je l'entendis, haussant la
voix pour couvrir la voix du mourant, et disant au prtre: Ne le
croyez pas! ne le croyez pas, mon pre!... il ment! ou plutt...
c'est un fou, c'est un insens! ne le croyez pas! Paul, c'tait un
spectacle horrible, sacrilge, impie!... Une sueur froide me passa
sur le front, et je m'vanouis.

-- Justice du ciel! s'cria Paul.

-- Je ne sais combien de temps je restai sans connaissance.
Lorsque je revins  moi, la chambre tait silencieuse comme une
tombe. Ma mre et le prtre avaient disparu, et deux cierges
brlaient prs de mon pre. J'ouvris la porte, Je jetai les yeux
sur le lit, et il me sembla, sous le drap qui le recouvrait tout
entier, voir se dessiner la forme raidie d'un cadavre. Je devinai
que tout tait fini! Je restai immobile, partage entre la crainte
funbre que me causait cette vue, et le dsir pieux de soulever le
drap et de baiser une fois encore, avant qu'on le scellt dans le
cercueil, le front vnrable de mon pre. Enfin, la crainte
l'emporta; une terreur glaante, invincible, mortelle, me poussa
hors de l'appartement; je descendis l'escalier, je ne sais
comment, sans en toucher une marche, je crois; je traversai des
chambres, des galeries, et enfin je sentis  la fracheur de l'air
que j'tais dehors. Je courais comme une folle. Je me rappelai que
vous m'aviez dit que vous seriez ici. Un instinct, dites-moi
lequel, car je ne le connais pas moi-mme, me poussait de ce ct.
Il me semblait que j'tais poursuivie par des ombres, par des
fantmes. Au dtour d'une alle... tais-je insense?... Je crois
voir ma mre...tout en noir... marchant sans bruit comme un
spectre. Oh! alors, alors... la terreur me donna des ailes. Je
courus d'abord sans suivre de chemin; puis les forces me
manqurent, et c'est alors que vous avez entendu mes cris. Je fis
encore quelques pas, et je tombai prs de cette porte; si elle ne
s'tait pas ouverte, oh! oui, j'expirais sur la place, car j'tais
tellement trouble, qu'il me semblait toujours... Silence! murmura
tout  coup Marguerite; silence!... entendez-vous?

-- Oui, dit Paul soufflant la lampe; oui, oui, des pas!...

Je les entends comme vous.

-- Regardez... regardez!... continua Marguerite s'enveloppant dans
les rideaux de la fentre, et y cachant Paul avec elle,
regardez!... je ne m'tais pas trompe. C'tait elle.

En effet, en ce moment la porte de la maison s'ouvrit, et la
marquise, vtue de noir, ple comme une ombre, entra lentement,
tira la porte derrire elle, la ferma  la clef; et, sans voir
Paul ni Marguerite, traversa la premire chambre, et entra dans la
seconde, o tait couch le vieillard. Elle s'avana alors vers le
lit d'Achard comme elle s'tait avance vers le lit du marquis.
Seulement, cette fois, elle n'avait pas de prtre avec elle.

-- Qui va l? dit Achard, ouvrant un des rideaux de son lit.

-- Moi! rpondit la marquise en tirant l'autre.

-- Vous, madame! s'cria le vieux serviteur avec effroi. Que venez
vous faire au lit d'un mourant?

-- Je viens lui proposer un march.

-- Pour prendre son me, n'est-ce pas?

-- Pour la sauver, au contraire. Achard, tu n'as plus besoin que
d'une chose en ce monde, continua la marquise en se baissant sur
le lit du moribond, c'est d'un prtre.

-- Vous m'avez refus celui du chteau.

-- Dans cinq minutes, dit la marquise, il sera ici, si tu le
veux!...

-- Faites-le donc venir alors, rpondit le vieillard; mais,
croyez-moi, ne perdez pas de temps...htez-vous!...

-- Mais... si je te donne la paix du ciel, reprit la marquise, me
donneras-tu la paix de la terre, toi?

-- Que puis-je pour vous? murmura le mourant, fermant les yeux
pour ne pas voir cette femme dont le regard le glaait.

-- Tu as besoin d'un prtre pour mourir...tu sais ce dont j'ai
besoin pour vivre...

-- Vous voulez me fermer le ciel par un parjure!

-- Je veux te l'ouvrir par un pardon.

-- Ce pardon... je l'ai reu...

-- Et de qui?...

-- De celui qui seul peut-tre avait le droit de me le donner.

-- Morlaix est-il descendu du ciel? demanda la marquise

-- Non, rpondit le vieillard; mais avez-vous oubli, madame,
qu'il avait laiss un fils sur la terre?

-- Tu l'as donc aussi vu, toi? s'cria la marquise.

-- Oui, rpondit Achard.

-- Et tu lui as tout dit...

-- Tout!

-- Et les papiers qui constatent sa naissance? demanda la marquise
avec anxit.

-- Le marquis n'tait pas mort. Les papiers sont l.

-- Achard, s'cria la marquise tombant  genoux devant le lit,
Achard, tu auras piti de moi!

-- Vous  genoux devant moi, madame!

-- Oui, vieillard, dit la marquise suppliante, oui, je suis 
genoux devant toi, et je te prie, et je t'implore, car tu tiens
entre tes mains l'honneur d'une des plus vieilles familles de
France, ma vie passe, ma vie  venir!... Ces papiers, c'est mon
coeur, c'est mon me, c'est plus que tout cela, c'est mon nom! le
nom de mes aeux, le nom de mes enfants; et tu sais ce que j'ai
souffert pour garder ce nom sans tache! Crois-tu que je n'avais
pas au coeur, comme les autres femmes, des sentiments d'amante,
d'pouse et de mre! Eh bien! je les ai touffs tous les uns
aprs les autres, et la lutte a t longue. J'ai vingt ans de
moins que toi, vieillard; je suis pleine de vie, et tu vas mourir.
Eh bien! regarde mes cheveux: ils sont plus blancs que les tiens!

-- Que dit-elle? murmura Marguerite, qui s'tait approche de
manire  ce que son regard pt plonger d'une chambre dans
l'autre. Oh! mon Dieu!

-- coute, coute, enfant, rpondit Paul; c'est le Seigneur qui
permet que tout soit rvl de cette manire!...

-- Oui, oui, murmura Achard s'affaiblissant; oui, vous avez dout
de la bont de Dieu; vous avez oubli qu'il avait pardonn  la
femme adultre.

-- Oui, mais lorsqu'ils rencontrrent le Christ, les hommes
allaient la lapider en attendant!... Les hommes qui, depuis vingt
gnrations, se sont habitus  respecter mon nom et  honorer ma
famille, et qui, s'ils apprenaient ce qui, Dieu merci! leur a t
cach jusqu' prsent, n'auraient plus pour lui que du mpris et
de la honte! Oh! oui... Dieu... j'ai tant souffert qu'il me
pardonnera; mais les hommes... les hommes sont implacables, ils ne
pardonnent pas, eux! D'ailleurs, suis-je seule expose  leurs
injures? Aux deux cts de ma croix n'ai-je pas mes deux enfants,
dont l'autre est l'an!... L'autre, c'est mon enfant, je le sais
bien, comme Emmanuel, comme Marguerite; mais ai-je le droit de le
leur donner pour frre?... Oublies-tu qu'aux yeux de la loi, il
est le fils du marquis d'Auray? oublies-tu qu'il est le premier-
n, le chef de la famille? oublies-tu que, pour que tout lui
appartienne, titre et fortune, il n'a qu' invoquer cette loi? Et
alors, que reste-t-il  Emmanuel? une croix de Malte! Que reste-t-
il  Marguerite? un couvent!

-- Oh! oui, oui, dit Marguerite  demi-voix et tendant les bras
vers la marquise; oui, un couvent o je puisse prier pour vous, ma
mre.

-- Silence! silence! lui dit Paul.

-- Oh! vous ne le connaissez pas, madame, murmure le mourant d'une
voix qui allait s'affaiblissant toujours.

-- Non, mais je connais l'humanit, rpondit la marquise. Il peut
retrouver un nom, lui qui n'a pas de nom; une fortune, lui qui n'a
pas de fortune; et tu crois qu'il renoncera  cette fortune et 
son nom?

-- Si vous le lui demandez.

-- Et de quel droit le lui demanderais-je? continua la marquise.
De quel droit le prierais-je de m'pargner, d'pargner Emmanuel,
d'pargner Marguerite? Il dira: Je ne vous connais pas, madame,
je ne vous ai jamais vue! Vous tes ma mre, voil tout ce que je
sais.

-- En son nom, balbutia Achard, dont la mort commenait  glacer
la langue, en son nom, madame, je m'engage... je jure... Oh! mon
Dieu! mon Dieu!

La marquise se souleva, suivant sur le visage du moribond les
progrs de l'agonie.

-- Tu t'engages!... tu jures!... dit-elle. Est-il l pour ratifier
l'engagement, lui? Tu t'engages!... tu jures!... Ah! et sur ta
parole tu veux que je joue les annes qu'il me reste  vivre
contre les minutes qui te restent  mourir! Je t'ai pri, je t'ai
implor; une dernire fois je prie et j'implore: rends-moi ces
papiers!

-- Ces papiers sont  lui.

-- Il me les faut, te dis-je! continua la marquise prenant de la
force  mesure que le mourant s'affaiblissait.

-- Mon Dieu! mon Dieu! ayez piti de moi! murmura Achard.

-- Nul ne peut venir, reprit la marquise. Cette clef ne te quitte
jamais, m'as-tu dit?...

-- L'arracherez-vous des mains d'un mourant?

-- Non, rpondit la marquise, j'attendrai.

-- Laissez-moi mourir en paix! s'cria le moribond arrachant le
crucifix de son chevet, et le levant entre lui et la marquise.
Sortez! sortez! au nom du Christ!...

La marquise tomba  genoux, courbant la tte jusqu' terre.

Quant au vieillard, il resta un instant dans cette posture
terrible; puis peu  peu ses forces l'abandonnrent! il retomba
sur le lit, mettant ses bras en croix et appuyant l'image du
Sauveur sur sa poitrine.

La marquise prit le bas des rideaux du lit, et, sans relever la
tte, elle les croisa de manire  ce qu'ils renfermassent
l'agonie du mourant.

-- Horreur! horreur! murmura Marguerite.

--  genoux et prions! dit Paul.

Alors il y eut un moment solennel et terrible, qui n'tait
interrompu que par les derniers rles du moribond; puis ces rles
s'affaiblirent et cessrent. Tout tait fini: le vieillard tait
mort.

La marquise releva lentement la tte, couta quelques minutes avec
anxit, puis introduisant, sans les ouvrir, la main  travers les
rideaux, aprs quelques efforts elle la retira tenant la clef.
Elle se leva alors en silence, et, la tte retourne du ct du
lit, marcha vers l'armoire. Mais au moment o elle allait mettre
la clef dans la serrure, Paul, qui suivait tous ses mouvements,
s'lana dans la chambre, et lui saisissant le bras:

-- Donnez-moi cette clef, ma mre! lui dit-il, car le marquis est
mort, et ces papiers m'appartiennent.

-- Justice de Dieu! s'cria la marquise en reculant d'pouvante et
tombant sur un fauteuil; justice de Dieu! c'est mon fils!

-- Bont du ciel! murmura Marguerite en tombant  genoux dans
l'autre chambre; bont du ciel! c'est mon frre!

Paul ouvrit l'armoire, et prit la cassette o taient renferms
les papiers.


Chapitre XVI
Cependant, au milieu des vnements presss de cette nuit, qui, en
faisant assister Marguerite  deux agonies, l'avaient amene si
providentiellement  la dcouverte du secret de sa mre, Paul
n'avait point oubli les paroles mortelles changes la veille
entre lui et Lectoure. Aussi comme ce jeune gentilhomme n'aurait
pas su sans doute o le retrouver, il jugea que c'tait  lui de
lui pargner les ennuis de la recherche, et, vers les six heures
du matin, le lieutenant Walter se prsenta au chteau d'Auray,
venant, de la part de Paul, arrter les conditions du combat. Il
trouva Emmanuel chez Lectoure.

Ce dernier, en apercevant l'officier, descendit dans le parc, afin
de laisser les jeunes gens tout  fait libres dans leur
discussion.

Walter avait reu de son chef l'ordre de tout accepter. Le dbat
prliminaire fut donc promptement termin. Les jeunes gens
convinrent que la rencontre aurait lieu le jour mme  quatre
heures du soir, sur le bord de la mer, prs de la cabane du
pcheur situe entre Port-Louis et le chteau d'Auray. Quant aux
armes, on apporterait sur le terrain des pistolets et des pes;
on dciderait alors desquels les adversaires devraient se servir:
bien entendu que Lectoure tant l'insult, le choix lui
appartiendrait.

Quant  la marquise, crase comme nous l'avons vu d'abord par
l'apparition inattendue de Paul, elle avait repris bientt toute
la fermet de son caractre, et, tirant son voile sur sa figure,
elle tait sortie de la chambre mortuaire, et avait travers la
premire pice, reste sombre, sans lumire. Elle n'y avait donc
pas aperu Marguerite agenouille, et muette d'tonnement et de
terreur.

Elle avait ensuite travers le parc, et tait rentre dans le
salon o s'tait passe la scne du contrat; et l,  la lueur
mourante des bougies, les deux coudes appuys sur la table, la
tte pose sur ses mains, les yeux fixs sur le papier o Lectoure
avait dj sign son nom et le marquis crit la moiti du sien,
elle avait pass le reste de la nuit  mrir une rsolution
nouvelle; elle avait ainsi vu venir le jour sans avoir pens 
prendre le moindre repos, tant cette me de bronze soutenait le
corps o elle tait enferme. Cette rsolution tait d'loigner au
plus vite Emmanuel et Marguerite du chteau d'Auray, car c'tait 
ses enfants surtout qu'elle voulait cacher ce qui allait
probablement se passer entre Paul et elle.

 sept heures, entendant le bruit que faisait le lieutenant Walter
en se retirant, elle tendit la main, prit une clochette, et
sonna. Un domestique se prsenta  la porte avec la livre de la
veille; on voyait que lui non plus il ne s'tait point couch.

-- Prvenez mademoiselle d'Auray que sa mre l'attend au salon,
dit la marquise.

Le valet obit, et la marquise reprit, morne et immobile, sa
premire attitude. Un instant aprs elle entendit un lger bruit
derrire elle et se retourna. C'tait Marguerite. La jeune fille,
avec plus de respect qu'elle ne l'avait jamais fait peut-tre,
tendit la main vers sa mre, afin que celle-ci lui donnt la
sienne  baiser. Mais la marquise resta sans mouvement, comme si
elle n'et pas compris l'intention de sa fille. Marguerite laissa
retomber sa main et attendit en silence. Elle aussi portait le
mme vtement que la veille. Le sommeil avait pass sur le monde,
oubliant le chteau d'Auray et ses htes.

-- Approchez, dit la marquise. Marguerite fit un pas.

-- Pourquoi, continua la marquise, tes-vous ainsi ple et
tremblante?

-- Madame! murmura Marguerite.

-- Parlez! dit la marquise.

-- La mort de mon pre, si prompte, si inattendue! balbutia
Marguerite. Enfin j'ai beaucoup souffert cette nuit!

-- Oui, oui, dit la marquise d'une voix sourde et en fixant sur
Marguerite des regards qui n'taient pas dnus de tout intrt;
oui, le jeune arbre plie et s'effeuille sous le vent. Il n'y a que
le vieux chne qui rsiste  toutes les temptes. Moi aussi,
Marguerite, j'ai souffert! moi aussi, j'ai eu une nuit terrible!
Et cependant vous me voyez calme et ferme.

-- Dieu vous a fait une me forte et svre, madame, dit
Marguerite; mais il ne faut pas demander la mme force et la mme
svrit aux mes des autres. Vous les briseriez.

-- Aussi, dit la marquise, laissant retomber sa main sur la table,
je ne demande  la vtre que l'obissance. Marguerite, le marquis
est mort; Emmanuel est maintenant le chef de la famille; vous
allez  l'instant mme partir pour Rennes avec Emmanuel.

-- Moi! s'cria Marguerite! moi, partir pour Rennes! Et
pourquoi?...

-- Parce que, rpondit la marquise, la chapelle du chteau est
trop troite pour contenir  la fois les fianailles de la fille
et les funrailles du pre.

-- La mre, dit Marguerite avec un accent indfinissable, ce
serait une pit, ce me semble, que de mettre plus d'intervalle
entre deux crmonies aussi opposes.

-- La vritable pit, reprit la marquise, c'est d'accomplir les
dernires volonts des morts. Jetez les yeux sur ce contrat, et
voyez-y les premires lettres du nom de votre pre.

-- Oh! je vous le demande, madame, mon pre, lorsqu'il a trac ces
lettres que la mort est venue interrompre, mon pre avait-il bien
toute sa raison, toute sa volont?

-- Je l'ignore, mademoiselle, rpondit la marquise avec ce ton
impratif et glac qui lui avait jusqu'alors soumis tout ce qui
l'entourait; je l'ignore; ce que je sais, c'est que l'influence
qui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les
parents, tant qu'ils existent, reprsentent Dieu sur la terre. Or,
Dieu m'a ordonn de terribles choses, et j'ai obi. Faites comme
moi, mademoiselle, obissez!

-- Madame, dit Marguerite, toujours debout, mais immobile cette
fois, et avec quelque chose de cet accent arrt si terrible chez
sa mre, et que celle-ci lui avait transmis avec son sang; madame,
il y a trois jours que, les larmes dans les yeux, le dsespoir
dans le coeur, je me trane sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel 
ceux de cet homme, et des pieds de cet homme  ceux de mon pre.
Aucun n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente ou la
folie acharne tait l, couvrant ma voix. Enfin me voil arrive
en face de vous, ma mre. Vous tes la dernire que je puisse
implorer, mais aussi vous tes celle qui devez le mieux
m'entendre. coutez donc bien ce que je vais vous dire. Si je
n'avais  sacrifier  votre volont que mon bonheur, je le
sacrifierais; que mon amour, je le sacrifierais encore; mais j'ai
 vous sacrifier... mon fils. Vous tes mre; et moi aussi,
madame!

-- Mre!... mre!... murmura la marquise; mre... par une faute!

-- Enfin je le suis, madame; et le sentiment de la maternit n'a
pas besoin d'tre sanctifi pour tre saint. Eh bien! madame,
dites-moi, -- car mieux que moi vous devez savoir ces choses, --
dites-moi: si ceux qui nous ont donn le jour ont reu de Dieu une
voix qui parle  notre coeur, ceux qui sont ns de nous n'ont-ils
pas une voix pareille? et quand ces deux voix se contredisent, 
laquelle des deux faut-il obir?

-- Vous n'entendrez jamais la voix de votre enfant, rpondit la
marquise, car vous ne le reverrez jamais.

-- Je ne reverrai jamais mon fils!... s'cria Marguerite; et qui
peut en rpondre, madame?

-- Lui-mme ignorera qui il est.

-- Et s'il le sait un jour!... dit Marguerite, vaincue dans son
respect de fille par la duret de sa mre; et s'il revient alors
me demander compte de sa naissance!... Cela peut arriver, madame!

Elle prit la plume.

-- Et dans cette alternative, dites, faut-il que je signe?

-- Signez, dit la marquise.

-- Mais, continua Marguerite en posant sa main crispe et
tremblante sur le contrat, si mon mari apprend un jour l'existence
de cet enfant! s'il demande raison  mon amant de la tache faite 
son nom et  son honneur!... si, dans un duel acharn, solitaire
et sans tmoins... dans un duel  mort, il tuait cet amant, et
que, tourment par sa conscience, poursuivi par une voix qui
sortirait de la tombe, mon mari perdt la raison!

-- Taisez-vous! dit la marquise pouvante, mais sans savoir
encore si le hasard ou quelque rvlation inconnue dictait les
paroles de sa fille; taisez-vous!

-- Vous voulez donc, continua Marguerite, qui en avait trop dit
pour s'arrter, vous voulez donc que, pour conserver pur et sans
tache mon nom et celui de mes autres enfants, je m'enferme avec un
insens! Vous voulez donc que j'carte de moi et de lui tout tre
vivant! que je me fasse un coeur de fer pour ne plus sentir! des
yeux de bronze pour ne plus pleurer! Vous voulez donc que Je me
couvre de deuil comme une veuve, avant que mon mari soit mort!...
Vous voulez donc que mes cheveux blanchissent vingt ans avant
l'ge!

-- Taisez-vous! taisez-vous!... interrompit la marquise d'une voix
o l'on sentait que la menace commenait de cder  la crainte;
taisez vous!

-- Vous voulez donc, reprit Marguerite emporte par l'amertume de
sa douleur, vous voulez donc, pour que ce terrible secret meure
avec ceux qui le gardent, que j'carte de leur lit funraire les
mdecins et les prtres!... Vous voulez donc enfin que j'aille
d'agonie en agonie pour fermer moi-mme, non pas les yeux, mais la
bouche des moribonds!...

-- Taisez-vous! dit la marquise en se tordant les bras; au nom du
ciel, taisez-vous!

-- Eh bien! continua Marguerite, dites-moi donc encore de signer,
ma mre, et tout cela sera. Et alors la maldiction du Seigneur
sera accomplie: Et les fautes des pres retomberont sur leurs
enfants jusqu' la troisime et  la quatrime gnration!

-- O mon Dieu! mon Dieu! s'cria la marquise clatant en sanglots,
suis-je assez abaisse! suis-je assez punie!

-- Pardon, pardon, madame, dit Marguerite rendue  elle-mme par
les premires larmes de sa mre, en tombant  genoux; pardon!
pardon!

-- Oui, pardon, rpondit la marquise marchant  Marguerite;
demande pardon, fille dnature, qui a pris le fouet des mains de
la vengeance ternelle, et qui en a frapp ta mre au visage!

-- Grce! grce! s'cria Marguerite; je ne savais pas ce que je
disais, ma mre! Vous m'aviez fait perdre la raison! J'tais
folle!...

-- O mon Dieu! mon Dieu! dit la marquise levant ses deux mains au-
dessus de la tte de sa fille; vous avez entendu les paroles qui
sont sorties de la bouche de mon enfant; je n'ose pas esprer que
votre misricorde ira jusqu' les oublier, mon Dieu! mais au
moment de la punir, souvenez-vous que je ne la maudis pas!

Alors elle s'avana vers la porte; sa fille essaya de la retenir,
mais la marquise se retourna vers elle avec une expression de
visage si terrible, que, sans qu'elle et besoin de le lui
ordonner, Marguerite lcha le bord de la robe de sa mre, et resta
les bras tendus vers elle, haletante et sans voix, jusqu' ce que
la marquise ft sortie; puis, aussitt qu'elle et cess de la
voir, elle se renversa en arrire avec un cri si douloureux, qu'on
et cru que cette me qui avait tant souffert venait enfin de se
briser.



Chapitre XVII
Nos lecteurs s'tonneront peut-tre qu'aprs la manire outrageuse
dont Paul avait, la veille, provoqu le baron de Lectoure, la
rencontre n'et pas t fixe au matin mme; mais le lieutenant
Walter, qui s'tait charg de rgler les conditions du duel avec
le comte d'Auray, avait, comme nous l'avons dit, reu de son chef
l'ordre de faire toutes les concessions, except une seule: Paul
ne voulait se battre qu' la fin de la journe.

C'est que le jeune capitaine avait compris que, jusqu'au moment o
il aurait dnou ce drame trange, dans lequel, ml d'abord comme
tranger, il se trouvait enfin pos comme chef de famille, sa vie
ne lui appartenait pas, et qu'il n'avait pas le droit de la
risquer. Au reste, comme on le voit, le terme qu'il s'tait
accord  lui-mme n'tait pas long, et Lectoure, qui ignorait
dans quel but son adversaire s'tait rserv ce dlai, l'avait
accept sans trop se plaindre.

Paul avait donc rsolu de mettre  profit les instants. En
consquence, aussitt qu'il crut l'heure convenable pour se
prsenter chez la marquise, il s'achemina vers le chteau.

Les vnements de la veille et du jour mme avaient rpandu un si
grand trouble dans la noble demeure, qu'il y entra sans trouver un
domestique pour l'annoncer; il pntra nanmoins dans les
appartements, suivit le chemin qu'il avait dj fait deux fois,
et, en arrivant  la porte du salon, trouva sur le plancher
Marguerite vanouie.

En voyant le contrat froiss sur la table et sa soeur sans
connaissance, Paul devina facilement qu'une dernire scne, plus
terrible, venait de se passer entre la mre et la fille. Il alla 
sa soeur, la prit entre ses bras, et entr'ouvrit la fentre pour
lui donner de l'air. L'tat de Marguerite tait plutt une simple
prostration de forces qu'un vanouissement rel. Aussi, ds
qu'elle se sentit secourue avec une attention qui ne laissait pas
de doute sur les sentiments de celui qui venait  son aide, elle
rouvrit les yeux et reconnut son frre, cette providence vivante
que Dieu lui avait envoye pour la soutenir chaque fois qu'elle
s'tait sentie prs de succomber.

Marguerite lui raconta comment sa mre avait voulu la forcer de
signer ce contrat, afin de l'loigner d'elle avec son frre; et
comment, vaincue par la douleur et emporte par la situation, elle
lui avait laiss voir qu'elle savait tout. Paul comprit ce qui
devait,  cette heure, se passer dans le coeur de la marquise,
qui, aprs vingt ans de silence, d'isolement et d'angoisses,
voyait, sans qu'elle pt deviner de quelle manire la chose
s'tait faite, son secret rvl  l'une des deux personnes  qui
elle avait le plus d'intrt  le cacher.

Aussi, prenant en piti le supplice de sa mre, il rsolut de le
faire cesser au plus tt, en htant l'entrevue qu'il tait venu
chercher, et qui devait l'clairer sur les intentions de ce fils
dont elle avait tout fait pour neutraliser le retour. Marguerite,
de son ct, avait son pardon  obtenir; elle se chargea donc
d'aller prvenir sa mre que le jeune capitaine attendait ses
ordres.

Paul tait rest seul, adoss contre la haute chemine au-dessus
de laquelle tait sculpt le blason de sa famille, et commenait 
se perdre dans les penses que faisaient natre en lui les
vnements successifs et presss qui venaient de le faire
l'arbitre souverain de toute cette maison, lorsque la porte
latrale s'ouvrit tout  coup, et que Emmanuel parut, une bote de
pistolets  la main. Paul tourna les yeux de son ct, et
apercevant le jeune homme, il le salua de la tte avec cette
expression douce et fraternelle qui refltait sur son visage la
douce srnit de son me. Emmanuel, au contraire, tout en
rpondant  ce salut comme l'exigeaient les convenances, laissa 
l'instant mme lire sur sa figure le sentiment hostile
qu'veillait en lui la prsence de l'homme qu'il regardait comme
un ennemi personnel et acharn.

-- J'allais  votre recherche, monsieur, dit Emmanuel, posant les
pistolets sur la table, et s'arrtant  quelque distance de Paul;
et cela, cependant, continua-t-il, sans trop savoir o vous
trouver: car, ainsi que les mauvais gnies de nos traditions
populaires, vous semblez avoir reu le don d'tre partout et de
n'tre nulle part.

Enfin, un domestique m'a assur vous avoir vu entrer au chteau.
Je vous remercie de m'avoir pargn la peine que j'avais rsolu de
prendre, en venant, cette fois encore, au devant de moi.

-- Je suis heureux, rpondit Paul, que mon dsir, dans ce cas,
quoique probablement inspir par des causes diffrentes, ait t
en harmonie avec le vtre. Me voil, que voulez-vous de moi?

-- Ne le devinez-vous pas, monsieur? rpondit Emmanuel avec une
motion croissante. En ce cas, et permettez-moi de m'en tonner,
vous connaissez bien mal les devoirs d'un gentilhomme et d'un
officier, et c'est une nouvelle insulte que vous me faites!

-- Croyez-moi, Emmanuel, reprit Paul d'une vois calme...

-- Hier, je m'appelais le comte, aujourd'hui je m'appelle le
marquis d'Auray, interrompit Emmanuel avec un mouvement mprisant
et hautain; ne l'oubliez pas, je vous prie, monsieur!

Un sourire presque imperceptible passa sur les lvres de Paul.

-- Je disais donc, continua Emmanuel, que vous connaissiez bien
peu les sentiments d'un gentilhomme, si vous aviez pu croire que
je permettais qu'un autre que moi vidt pour moi la querelle que
vous tes venu me chercher. Oui, monsieur, car c'est vous qui tes
venu vous jeter sur ma route, et non pas moi qui suis all vous
trouver.

-- Monsieur le marquis d'Auray, dit en souriant Paul, oublie sa
visite  bord de l'Indienne.

-- Trve d'arguties, monsieur! et venons au fait. Hier, je ne sais
par quel sentiment trange et inexplicable, lorsque je vous ai
offert, je dirai non pas ce que tout gentilhomme, ce que tout
officier, mais simplement ce que tout homme de coeur accepte 
l'instant sans balancer, vous avez refus, monsieur, et, dplaant
la provocation, vous tes all chercher derrire moi un
adversaire, non pas prcisment tranger  la querelle, mais que
le bon got dfendait d'y mler.

-- Croyez qu'en cela, monsieur, rpondit Paul avec le mme calme
et la mme libert d'esprit qu'il avait fait paratre jusqu'alors,
j'obissais  des exigences qui ne me laissaient pas le choix de
l'adversaire. Un duel m'tait offert par vous, que je ne pouvais
pas accepter avec vous, mais qui me devenait indiffrent avec tout
autre; j'ai trop l'habitude des rencontres, monsieur, et de
rencontres bien autrement terribles et mortelles, pour qu'une
pareille affaire soit  mes yeux autre chose qu'un des accidents
habituels de mes aventureuses journes. Seulement, rappelez-vous
que ce n'est pas moi qui ai cherch ce duel; que c'est vous qui
tes venu me l'offrir, et que, ne pouvant pas, je vous le rpte,
me battre avec vous, j'ai pris monsieur de Lectoure, comme
j'aurais pris monsieur de Nozay ou monsieur de Lajarry, parce
qu'il se trouvait l, sous ma main,  ma porte, et que, s'il me
fallait absolument tuer quelqu'un, j'aimais mieux tuer un fat
inutile et insolent, qu'un brave et honnte gentilhomme campagnard
qui se croirait dshonor s'il rvait qu'il accomplit en songe le
march infme que le baron de Lectoure vous propose en ralit.

-- C'est bien, monsieur! dit Emmanuel en riant; continuez  vous
poser comme redresseur de torts,  vous constituer le chevalier
des princesses opprimes, et  vous retrancher sous le bouclier
fantastique de vos mystrieuses rponses! Tant que ce don-
quichottisme surann ne viendra pas se heurter  mes dsirs,  mes
intrts,  mes engagements, je lui laisserai parcourir terre et
mer, aller d'un ple  l'autre, et je me contenterai de sourire en
le regardant passer; mais ds que cette folie viendra s'attaquer 
moi, comme l'a fait la vtre, monsieur; ds que, dans l'intrieur
d'une famille dont je suis le chef, je rencontrerai un inconnu qui
ordonne en matre l o moi seul ai le droit de parler haut,
j'irai  lui, comme je viens  vous, si j'ai le bonheur de le
rencontrer seul comme je vous rencontre; et l, certain que nul ne
viendra nous dranger avant la fin d'une explication devenue
ncessaire, je lui dirai: Vous m'avez, sinon insult, du moins
bless, monsieur, en venant chez moi me heurter dans mes intrts
et mes affections de famille. C'est donc avec moi, et non avec un
autre, que vous devez vous battre, et vous vous battrez!

-- Vous vous trompez, Emmanuel, rpondit Paul; je ne me battrai
pas, du moins avec vous. La chose est impossible.

-- Eh! monsieur, le temps des nigmes est pass! s'cria Emmanuel
avec impatience: nous vivons au milieu d'un monde o  chaque pas
on coudoie une ralit. Laissons donc la posie et le mystrieux
aux auteurs de romans et de tragdies. Votre prsence en ce
chteau a t marque par d'assez fatales circonstances pour que
nous n'ayons plus besoin d'ajouter ce qui n'est pas  ce qui est.
Lusignan de retour malgr l'ordre qui le condamne  la
dportation: ma soeur pour la premire fois rebelle aux volonts
de sa mre; mon pre tu par votre seule prsence: voil les
malheurs qui vous ont accompagn, qui sont revenus de l'autre bout
du monde avec vous, comme un cortge funbre, et dont vous avez 
me rendre compte! Ainsi, parlez, monsieur: parlez comme un homme 
un homme, en plein jour, face  face, et non pas en fantme qui
glisse dans l'ombre, chappe  la faveur de la nuit, en laissant
tomber quelque mot de l'autre monde, prophtique et solennel, bon
 effaroucher des nourrices et des enfants! Parlez, monsieur,
parlez! Voyez, voyez, je suis calme. Si vous avez quelque
rvlation  me faire, je vous coute.

-- Le secret que vous me demandez ne m'appartient pas, rpondit
Paul, dont le calme contrastait avec l'exaltation d'Emmanuel.
Croyez  ce que je vous dis, et n'insistez pas davantage. Adieu.

 ces mots, Paul fit un mouvement pour se retirer.

-- Oh! s'cria Emmanuel en s'lanant vers la porte et en lui
barrant le passage, vous ne sortirez pas ainsi, monsieur! Je vous
tiens seul  seul, dans cette chambre, o je ne vous ai pas
attir, mais o vous tes venu. Faites donc attention  ce que je
vais vous dire. Celui que vous avez insult, c'est moi! celui 
qui vous devez rparation, c'est moi! celui avec qui vous vous
battrez, c'est...

-- Vous tes fou, monsieur! rpondit Paul; je vous ai dj dit que
c'tait impossible. Laissez-moi donc sortir.

-- Prenez garde! s'cria Emmanuel en tendant la main vers la
bote et en y prenant les deux pistolets, prenez garde, monsieur!
Aprs avoir fait tout au monde pour vous forcer d'agir en
gentilhomme, je puis vous traiter en brigand! Vous tes ici dans
une maison qui vous est trangre; vous y tes entr je ne sais ni
pourquoi ni comment; si vous n'tes pas venu pour y drober notre
or et nos bijoux, vous y tes venu pour voler l'obissance d'une
fille  sa mre, et la promesse sacre d'un ami  un ami. Dans
l'un ou l'autre cas, vous tes un ravisseur que je rencontre au
moment o il met la main sur un trsor, trsor d'honneur, le plus
prcieux de tous. Tenez, croyez-moi, prenez cette arme... --
Emmanuel jeta un des deux pistolets aux pieds de Paul; -- et
dfendez-vous!

-- Vous pouvez me tuer, monsieur, rpondit Paul en s'accoudant de
nouveau contre la chemine, comme s'il continuait une conversation
ordinaire, quoique je ne pense pas que Dieu permette un si grand
crime; mais vous ne me forcerez pas  me battre avec vous. Je vous
l'ai dit et je vous le rpte.

-- Ramassez ce pistolet, monsieur, dit Emmanuel; ramassez-le, je
vous le dis! Vous croyez que la menace que je vous fais est une
menace vaine: dtrompez-vous. Depuis trois jours vous avez lass
ma patience! depuis trois jours vous avez rempli mon coeur de fiel
et de haine! depuis trois jours enfin, je me suis familiaris avec
toutes les ides qui peuvent me dbarrasser de vous: duel ou
meurtre! Ne croyez pas que la crainte du chtiment m'arrte: ce
chteau est isol, muet et sourd. La mer est l, et vous ne serez
pas encore dans la tombe, que je serai dj en Angleterre. Ainsi,
monsieur, une dernire, une suprme fois, ramassez ce pistolet et
dfendez-vous!

Paul, sans rpondre, haussa les paules et repoussa le pistolet du
pied.

-- Eh bien! dit Emmanuel, pouss au plus haut degr de
l'exaspration par le sang-froid de son adversaire, puisque tu ne
veux pas te dfendre comme un homme, meurs donc comme un chien!

Et il leva le pistolet  la hauteur de la poitrine du capitaine.

Au mme instant un cri terrible retentit  la porte: c'tait
Marguerite qui revenait et qui, du premier coup d'oeil, avait tout
compris. Elle s'lana sur Emmanuel. En mme temps le coup partit;
mais la balle, drange par l'action de la jeune fille, passa 
deux ou trois pouces au-dessus de la tte de Paul, et alla briser
derrire lui la glace de la chemine.

-- Mon frre! s'cria Marguerite en s'lanant d'un seul bond
jusqu' Paul et le prenant dans ses bras; mon frre! n'es-tu pas
bless?

-- Ton frre! dit Emmanuel en laissant tomber le pistolet tout
fumant encore. Ton frre?

-- Eh bien! Emmanuel, dit Paul avec le mme calme qu'il avait
montr pendant toute cette scne, comprenez-vous maintenant
pourquoi je ne pouvais me battre avec vous?

En ce moment la marquise parut  la porte et s'arrta sur le
seuil, ple comme un spectre; puis, regardant autour d'elle avec
une expression infinie de terreur, et voyant que personne n'tait
bless, elle leva silencieusement les yeux au ciel, comme pour lui
demander si sa colre tait enfin apaise. Elle les y laissa
quelque temps fixs dans une action de grces mentale. Lorsqu'elle
les abaissa, Emmanuel et Marguerite taient  ses genoux, tenant
chacun une de ses mains et la couvrant de larmes et de baisers.

-- Je vous remercie, mes enfants, dit la marquise aprs un instant
de silence; maintenant laissez-moi seule avec ce jeune homme.

Marguerite et Emmanuel s'inclinrent avec l'expression du plus
profond respect, et obirent  l'ordre de leur mre.


Chapitre XVIII
La marquise ferma la porte derrire eux, fit quelques pas dans la
chambre, et alla, sans regarder Paul, s'appuyer sur le fauteuil
o, la veille, s'tait assis le marquis pour signer le contrat. L
elle resta debout et les yeux baisss vers la terre. Paul eut un
instant le dsir d'aller s'agenouiller  son tour devant elle;
mais il y avait sur le visage de cette femme une telle svrit,
qu'il rprima l'lan de son coeur, et demeura immobile et
attendant. Au bout d'un instant de silence glac, la marquise prit
la premire la parole.

-- Vous avez dsir me voir, monsieur, et je suis venue; vous avez
dsir me parler, j'coute.

Ces mots sortirent de la bouche de la marquise sans qu'elle ft un
mouvement. Ses lvres seules tremblrent plutt qu'elles ne
s'ouvrirent: on et dit d'une statue de marbre qui parlait.

-- Oui, madame, rpondit Paul avec un accent plein de larmes; oui,
oui, j'ai dsir vous parler; il y a bien longtemps que ce dsir
m'est venu pour la premire fois et ne m'est plus sorti du coeur.
J'avais des souvenirs d'enfant qui tourmentaient l'homme. Je me
rappelais une femme que j'avais vue jadis se glisser jusqu' mon
berceau, et que, dans mes rves juvniles, je prenais pour l'ange
gardien de mes jeunes annes. Depuis cette poque, si vivante
encore quoique si loigne, plus d'une fois, madame, croyez-moi,
je me suis rveill en tressaillant, comme si je venais de sentir
 mon front l'impression d'un baiser maternel; puis ne voyant
personne prs de moi, je l'appelais, cette femme, croyant qu'elle
s'tait loigne et qu' ma voix elle reviendrait peut-tre. Voil
vingt ans que je l'appelle ainsi, madame, et voil la premire
fois qu'elle me rpond. Serait-il vrai, comme j'en ai souvent
frissonn, que vous eussiez trembl de me voir? Serait-il vrai,
comme je le crains en ce moment, que vous n'eussiez rien  me
dire?

-- Et si j'avais craint votre retour, dit la marquise d'une voix
sourde, aurais-je eu tort? Vous m'tes apparu hier seulement,
monsieur, et voil que le mystre terrible qui,  cette heure, ne
devait tre su que de Dieu et de moi, est connu de mes deux
enfants!

-- Est-ce donc ma faute, s'cria Paul, si Dieu s'est charg de le
leur rvler? Est-ce moi qui ai conduit Marguerite, plore et
tremblante, prs de son pre mourant, dont elle allait demander
l'appui et dont elle a entendu la confession? Est-ce moi qui l'ai
ramene chez Achard, et n'est-ce pas vous qui l'y avez suivie?
Quant  Emmanuel, le coup que vous avez entendu et cette glace
brise font foi que j'aimais mieux mourir que de sauver ma vie aux
dpens de votre secret. Non, non, croyez-moi, madame, je suis
l'instrument et non le bras, l'effet et non la volont. Non,
madame, c'est Dieu qui a tout conduit dans sa providence infinie
pour que vous ayez  vos pieds, comme vous venez de les y voir,
les deux enfants que vous avez carts si longtemps de vos bras!

-- Mais il en est un troisime, dit la marquise d'une voix o
commenait enfin  percer quelque motion, et je ne sais ce que je
dois attendre de celui-l...

-- Laissez-lui accomplir un dernier devoir, madame; et, ce devoir
accompli, il demandera vos ordres  genoux.

-- Et quel est ce devoir? rpondit la marquise.

-- C'est de rendre  son frre le rang auquel il a droit,  sa
soeur le bonheur qu'elle a perdu,  sa mre la tranquillit
qu'elle implore et qu'elle ne peut trouver.

-- Et cependant, reprit la marquise tonne, grce  vous,
monsieur de Maurepas a refus  monsieur de Lectoure le rgiment
qu'il lui demandait pour mon fils.

-- Parce que, dit Paul, tirant le brevet de sa poche et le
dposant sur la table, parce que le roi venait de me l'accorder
pour mon frre.

La marquise y jeta les yeux et vit effectivement le nom
d'Emmanuel.

-- Et cependant, continua-t-elle, vous voulez donner Marguerite 
un homme sans nom, sans fortune... et, qui plus est, proscrit?

-- Vous vous trompez, madame; je veux donner Marguerite  celui
qu'elle aime; je veux donner Marguerite, non pas  Lusignan le
proscrit, mais  monsieur le baron Anatole de Lusignan, gouverneur
pour Sa Majest de l'le de la Guadeloupe. Voil sa commission.

La marquise laissa tomber un second regard sur le parchemin, et
vit que, cette fois comme l'autre, Paul lui avait dit la vrit.

-- Oui, j'en conviens, dit-elle, voil pour l'ambition d'Emmanuel
et le bonheur de Marguerite.

-- Et en mme temps pour votre tranquillit,  vous, madame, car
Emmanuel rejoint son rgiment, Marguerite suit son poux, et vous
restez seule, hlas! comme vous l'avez dsir tant de fois.

La marquise soupira. N'est-ce point cela, madame, et me serais-je
tromp? continua Paul.

-- Mais, murmura la marquise, comment me dgager avec le baron de
Lectoure?

-- Le marquis est mort, madame. N'est-ce point une cause
suffisante  l'ajournement d'un mariage, que la mort d'un mari et
d'un pre?...

La marquise, pour toute rponse, s'assit dans le fauteuil, prit
une plume et du papier, crivit quelques lignes, plia la lettre,
et mettant sur l'adresse le nom du baron de Lectoure, elle sonna
un domestique.

Aprs quelques secondes d'attente, pendant lesquelles Paul et elle
gardrent le silence, un domestique parut.

-- Remettez, dans deux heures, cette lettre au baron de Lectoure,
dit elle.

Le domestique prit la lettre et sortit.

-- Maintenant, continua la marquise en regardant Paul, maintenant,
monsieur, que vous avez rendu justice aux innocents, faites grce
 la coupable. Vous avez des papiers qui constatent votre
naissance; vous tes l'an; selon la loi du moins, vous avez
droit au nom et  la fortune d'Emmanuel et de Marguerite. Que
voulez-vous en change de ces papiers?

Paul les tira de sa poche et les tint au-dessus de la flamme du
foyer.

-- Permettez-moi de vous appeler une seule fois ma mre, et
appelez moi une seule fois votre fils.

-- Est-il possible! s'cria la marquise en se levant.

-- Vous parlez de rang, de nom, de fortune! continua Paul en
secouant la tte avec une expression de profonde mlancolie; eh!
qu'ai-je besoin de tout cela? Je me suis fait un rang auquel peu
d'hommes de mon ge sont monts; j'ai acquis un nom qui est la
bndiction d'un peuple et la terreur d'un autre: j'amasserais, si
je le voulais, une fortune  lguer  un roi. Que me font donc
votre nom, votre rang, votre fortune,  moi, si vous n'avez pas
autre chose  m'offrir, si vous ne me donnez pas ce qui m'a manqu
toujours et partout, ce que je ne puis me crer, ce que Dieu
m'avait accord, ce que le malheur m'a repris... ce que vous seule
pouvez me rendre... une mre!

-- Mon fils! s'cria la marquise, vaincue  cet accent et  ces
larmes; mon fils!... mon fils!... mon fils!

-- Ah! s'cria Paul laissant tomber les papiers dans la flamme,
qui les anantit aussitt; ah! le voil donc enfin sorti de votre
coeur, ce cri que j'attendais, que je demandais, que j'implorais!
Merci, mon Dieu, merci!

La marquise tait retombe assise, et Paul tait  genoux devant
elle, la tte cache dans sa poitrine. Enfin la marquise lui
releva le front.

-- Regarde-moi, lui dit-elle. Depuis vingt ans, voil les
premires larmes qui coulent de mes yeux! Donne-moi ta main. Elle
la posa sur sa poitrine. Depuis vingt ans voil le premier
sentiment de joie qui fait battre mon coeur!... Viens dans mes
bras!... Depuis vingt ans voil la premire caresse que je donne
et que je reois!... Ces vingt ans, c'est mon expiation sans
doute, puisque voil que Dieu me donne, puisque voil qu'il me
rend les larmes, la joie, les caresses!... Merci, mon Dieu!...
merci, mon fils!...

-- Ma mre! dit Paul.

-- Et je tremblais de le voir! je tremblais en le revoyant! Je ne
savais pas, moi... j'ignorais quels sentiments dormaient dans mon
propre coeur! Oh! je te bnis! Je te bnis!...

En ce moment la cloche de la chapelle se fit entendre. La marquise
tressaillit. L'heure des funrailles tait arrive. Le corps du
noble marquis d'Auray, et celui du pauvre Achard allaient tre
rendus ensemble  la terre. La marquise se leva.

-- Cette heure doit tre consacre  la prire, dit-elle. Je me
retire.

-- Je pars demain, ma mre, lui dit Paul. Ne vous reverrai-je
pas?...

-- Oh! si! si! s'cria la marquise. Oh! je veux te revoir!

-- Eh bien! ma mre, je serai ce soir  l'entre du parc.

Il est un endroit qui m'est sacr, et auquel j'ai une dernire
visite  rendre: je vous y attendrai. C'est l, ma mre, que nous
devons nous dire adieu!

-- J'irai, dit la marquise.

-- Tenez, dit Paul, tenez, ma mre, prenez ce brevet et cette
commission; l'un est pour Emmanuel, l'autre est pour le mari de
Marguerite. Que le bonheur de vos enfants leur vienne de vous!
Croyez-moi, ma mre, c'est  moi que vous avez le plus donn!

La marquise alla s'enfermer dans son oratoire; Paul sortit du
chteau et s'achemina vers la cabane de pcheur, o nous l'avons
dj vu se rendre une fois, et prs de laquelle tait fix son
rendez-vous avec Lectoure. Il y trouva Lusignan et Walter.

 l'heure convenue pour la rencontre, Lectoure parut  cheval,
s'orientant de son mieux pour arriver au rendez-vous, car il tait
sans guide, le piqueur qui l'accompagnait tant tranger comme lui
aux localits.  sa vue, les jeunes gens sortirent de la cabane.

Le baron les aperut et piqua droit  eux. Aussitt qu'il fut 
une distance convenable, il mit pied  terre et jeta la bride de
sa monture au bras de son domestique.

-- Pardon, messieurs, dit-il en s'approchant de ceux qui
l'attendaient, pardon de ce que je vous arrive ainsi seul et comme
un enfant perdu; mais l'heure choisie par monsieur, il s'inclina
devant Paul, qui lui rendit son salut, tait justement celle fixe
pour les funrailles du marquis: j'ai donc laiss Emmanuel remplir
ses devoirs de fils, et je suis venu sans tmoin, esprant avoir
affaire  un adversaire assez gnreux pour me prter l'un des
siens.

-- Nous sommes  votre dvotion, monsieur le baron, rpondit Paul;
voici mes deux seconds. Choisissez, et celui que vous honorerez de
votre choix deviendra  l'instant le votre.

-- Je n'ai aucune prfrence, je vous jure, rpondit Lectoure;
dsignez donc vous-mme celui de ces deux messieurs que vous
destinez  me rendre ce service.

-- Walter, dit Paul, passez du ct de monsieur le baron.

Le lieutenant obit, les deux adversaires se salurent une seconde
fois.

-- Maintenant, monsieur, continua Paul, permettez que, devant nos
tmoins respectifs, je vous adresse quelques mots, non pas
d'excuses, mais d'explication.

-- Faites, monsieur, dit Lectoure.

-- Lorsque je vous dis les paroles qui nous amnent ici, les
vnements qui sont arrivs depuis hier taient encore cachs dans
l'avenir: cet avenir tait incertain, monsieur, et pouvait amener
avec lui le malheur de toute une famille.

Vous aviez pour vous madame d'Auray, Emmanuel, le marquis;
Marguerite n'avait pour elle que moi seul. Toutes les chances
taient donc pour vous. Voil pourquoi je m'adressai directement 
vous; car, si je tombais sous vos coups, par des circonstances qui
vous demeureront ternellement inconnues, Marguerite ne pouvait
pas vous pouser; si je vous tuais, la chose se simplifiait
encore, et n'a pas besoin de commentaire.

-- Voil un exorde on ne peut plus logique, monsieur, rpondit le
baron en souriant et en fouettant sa botte avec sa cravache;
passons, s'il vous plat, au corps du discours.

-- Maintenant, reprit Paul en s'inclinant lgrement en signe
d'adhsion, tout est chang: le marquis est mort, Emmanuel a sa
commission de lieutenant, la marquise renonce  votre alliance,
quelque honorable qu'elle soit, et Marguerite pouse monsieur le
baron Anatole de Lusignan, que, pour cette raison, je ne vous ai
pas donn pour tmoin.

-- Ah! ah! fit Lectoure, voil donc ce que signifiait le billet
qu'un domestique m'a remis au moment o je quittais le chteau.
J'avais eu la niaiserie de le prendre pour un ajournement! Il
parat que c'tait un cong en bonne forme. C'est bien, monsieur;
j'attends la proraison.

-- Elle est simple et franche comme l'explication, monsieur. Je ne
vous connais pas, je ne dsirais pas vous connatre; le hasard
nous a conduits en face l'un de l'autre avec des intrts divers,
et nous nous sommes heurts. Alors, comme je vous l'ai dit,
dfiant du destin, je voulais venir quelque peu  son aide.
Aujourd'hui, tout est arriv  ce point que ma mort ou la vtre
serait parfaitement inutile et n'ajouterait qu'un peu de sang au
dnouement de ce drame. Franchement, monsieur, croyez-vous que ce
soit la peine de le verser?

-- Je serais peut-tre de votre avis, monsieur, rpondit Lectoure,
si je n'avais pas fait une si longue route. N'ayant pas l'honneur
d'pouser mademoiselle Marguerite d'Auray, je veux au moins avoir
le plaisir de croiser le fer avec vous. Il ne sera pas dit que je
serai venu pour rien en Bretagne. Quand vous voudrez, monsieur,
continua Lectoure, tirant son pe et saluant son adversaire.

--  vos ordres, monsieur le baron, rpondit Paul avec la mme
politesse et en l'imitant en tout point.

Les deux jeunes gens firent un pas  la rencontre l'un de l'autre.
Les lames se touchrent;  la troisime passe, l'arme de Lectoure
sauta  vingt pas de lui.

-- Avant de mettre l'pe  la main, dit Paul au baron, je vous
avais offert une explication; maintenant, monsieur, je serais
heureux que vous voulussiez bien agrer mes excuses.

-- Et cette fois je les accepte, monsieur, rpondit Lectoure avec
le mme laisser-aller que si rien ne s'tait pass. Ramassez mon
pe, Dick. Il prit l'arme des mains de son domestique et la remit
dans le fourreau. Maintenant, messieurs, continua-t-il, si
quelqu'un de vous a des commissions pour Paris, j'y retourne de ce
pas.

-- Dites au roi, monsieur, rpondit Paul en s'inclinant et en
remettant  son tour son arme dans le fourreau, que je suis
heureux que l'pe qu'il m'a donne pour combattre les Anglais
soit reste pure du sang de l'un de mes compatriotes.

 ces mots les deux jeunes gens se salurent; Lectoure remonta 
cheval; puis,  cent pas de la plage, il prit directement la route
de Vannes, tandis que son domestique allait chercher au chteau sa
voiture de voyage.

-- Et maintenant, monsieur Walter, dit Paul, envoyez une barque
dans la crique la plus proche du chteau d'Auray. Que tout soit
prt  bord de la frgate pour lever l'ancre cette nuit.

Le lieutenant reprit la route de Port-Louis, et les deux amis
rentrrent dans la cabane.


Pendant ce temps, Emmanuel et Marguerite avaient accompli le
funbre devoir auquel les avait convis la cloche des funrailles.
Le marquis avait t dpos dans le spulcre armori de sa
famille, et Achard dans l'humble cimetire qui attenait  la
chapelle.

Puis les deux enfants taient remonts auprs de leur mre, qui
remit  Emmanuel le brevet tant dsir, et qui accorda 
Marguerite le consentement si inattendu. Alors, pour ne pas
renouveler des motions d'autant plus poignantes que ceux qui les
prouvaient les concentraient en eux-mmes, mre et enfants
s'embrassrent une dernire fois, et se sparrent avec la
conviction intime que c'tait pour ne plus se revoir.

Le reste de la journe se passa  accomplir les prparatifs du
dpart.

Vers le soir, la marquise sortit pour se rendre au rendez-vous que
lui avait donn Paul. En traversant la cour, elle aperut d'un
ct une voiture tout attele, et de l'autre le jeune midshipman
Arthur et deux matelots. Son coeur se serra  la vue de ce double
apprt.

Elle continua sa route et s'enfona dans le parc, sans cder 
cette motion, tant cette longue raction de l'orgueil contre la
nature lui avait donn de force sur elle-mme.

Cependant, arrive  une claircie d'o l'on apercevait la maison
d'Achard, elle s'arrta en sentant ses genoux trembler sous elle,
et s'adossa contre un arbre, en appuyant la main sur son coeur
comme pour en comprimer les battements. C'est que, pareille  ces
mes que le danger prsent n'a pu mouvoir, et qui tremblent au
souvenir du danger pass, elle se rappelait  combien de craintes
et d'motions elle avait t en proie pendant le cours de ces
vingt annes, o chaque jour elle tait venue  cette maison,
ferme maintenant pour ne plus se rouvrir. Toutefois, elle eut
bientt surmont cette faiblesse, et, reprenant son chemin, elle
gagna la porte du parc.

L elle s'arrta de nouveau. Au-dessus de tous les arbres
s'levait la cime d'un chne gigantesque dont on apercevait le
feuillage de plusieurs endroits du parc. Bien souvent la marquise
tait reste des heures entires les yeux fixes sur son dme de
verdure; mais jamais elle n'avait os venir se reposer sous son
ombre. C'tait l cependant qu'elle avait promis de joindre Paul,
et que Paul l'attendait. Enfin, elle fit un dernier effort sur
elle-mme, et entra dans la fort.

De loin elle aperut un homme agenouill et priant: c'tait Paul.
Elle s'approcha lentement, et, s'agenouillant  son tour, elle
pria avec lui.

Puis, la prire finie, ils se relevrent tous deux, et, sans dire
une parole, la marquise passa son bras autour du cou du jeune
homme et appuya sa tte sur son paule. Au bout de quelques
instants de silence et d'immobilit, le bruit d'une voiture
parvint jusqu' eux.

La marquise tressaillit et fit signe  Paul d'couter: c'tait
Emmanuel qui rejoignait son rgiment. En mme temps Paul tendit
la main dans la direction oppose  celle d'o venait le bruit, et
montra  la marquise une barque glissant, lgre et silencieuse,
sur la surface de la mer: c'tait Marguerite se rendant au
vaisseau.

La marquise couta le bruit de la voiture tant qu'elle put
l'entendre, et suivit des yeux la barque aussi longtemps qu'elle
put la voir; puis, lorsque l'un se fut teint dans l'espace,
lorsque l'autre eut disparu dans la nuit, elle se retourna vers
Paul, levant les yeux au ciel et comprenant que l'heure tait
venue o celui sur lequel elle s'appuyait devait la quitter  son
tour:

-- Dieu bnisse, dit-elle, comme je le bnis, le fils pieux qui
est rest le dernier auprs de sa mre!

Et, rappelant toutes ses forces, elle embrassa une dernire fois
le jeune homme agenouill devant elle; puis, s'arrachant de ses
bras, elle reprit seule le chemin du chteau.

Le lendemain, les habitants de Port-Louis cherchrent vainement, 
la place o ils l'avaient vue encore la veille, la frgate qui
depuis quinze jours tait en station dans le havre extrieur de
Lorient. Comme la premire fois, elle avait disparu, sans qu'ils
pussent deviner ni la cause de son arrive ni le motif de son
dpart.


pilogue
Cinq ans s'taient couls depuis les vnements que nous venons
de raconter: l'indpendance des tats-unis avait t reconnue.

New-York, la dernire place-forte occupe par les Anglais, venait
d'tre vacue. Le bruit du canon, qui avait retenti  la fois
dans la mer des Indes et dans le golfe du Mexique, cessait de
gronder sur les deux Ocans. Washington, dans la sance solennelle
du 28 dcembre 1783, avait remis sa commission de gnral en chef,
et s'tait retir dans son domaine de Montvernon, sans autre
rcompense que de recevoir et d'envoyer ses lettres par la poste
sans qu'elles fussent taxes, et la tranquillit dont commenait 
jouir l'Amrique s'tendait aux colonies franaises des Antilles,
qui, ayant pris parti dans la guerre, avaient eu plusieurs fois 
se dfendre contre les tentatives hostiles de la Grande-Bretagne.
Parmi ces les, la Guadeloupe avait t plus particulirement
menace,  cause de son importance militaire et commerciale; mais,
grce  la vigilance de son nouveau gouverneur, les tentatives de
dbarquement avaient toujours chou, et la France n'avait eu 
dplorer dans cette importante possession aucun accident srieux;
de sorte que, vers le commencement de l'anne 1783, l'le, sans
tre tout  fait dpouille d'un reste d'apparence guerrire,
qu'elle conservait encore plutt par habitude que par ncessit,
tait dj cependant presque tout entire rendue  la culture des
diverses productions qui font sa richesse.

Si nos lecteurs veulent bien, par un dernier effort de
complaisance, nous accompagner au-del de l'Atlantique et aborder
avec nous dans le port de la Basse-Terre, nous suivrons, au milieu
des fontaines jaillissantes de tous cts, une des rues qui
montent  la promenade du Champ d'Arbaud; puis aprs avoir profit
pendant un tiers de sa longueur  peu prs de l'ombre frache des
tamarins qui la bordent de chaque ct, nous prendrons  gauche un
petit chemin battu conduisant  la porte d'un jardin qui, dans sa
partie la plus leve, domine toute la ville.

Arrivs l, qu'ils respirent un instant la brise du soir, si douce
par une aprs-midi du mois de mai, et qu'ils jettent un coup
d'oeil avec nous sur cette nature luxuriante des tropiques.

Adosss comme nous le sommes aux montagnes boises et volcaniques
qui sparent la partie de l'ouest en deux versants, et parmi
lesquelles s'lvent, couronns de leur panache de fume et
d'tincelles, les deux pitons calcins de la Soufrire, nous avons
 nos pieds, abrite par les mornes de Bellevue, de Mont-Dsir, de
Beau-Soleil, de l'Esprance et de Saint-Charles, la ville qui
descend gracieusement vers la mer, dont les flots tincelants des
derniers rayons du soleil viennent baigner les murailles; 
l'horizon, l'Ocan, vaste et limpide miroir, et  notre droite et
 notre gauche les plantations les plus belles et les plus riches
de l'le; ce sont des carrs de cafiers, originaires d'Arabie,
aux rameaux noueux et flexibles, garnis de feuilles d'un vert
fonc et luisant, et de forme oblongue, pointue et ondule,
portant chacune  son aisselle un bouquet de fleurs d'un blanc de
neige; des quinconces de cotonniers, couvrant d'un tapis de
verdure le terrain sec et pierreux qu'ils affectionnent, et parmi
lesquels apparaissent, pareils  des fourmis colossales, les
ngres occups  rduire  deux ou trois les milliers de jets qui
s'lancent de chaque tige. C'est encore, au contraire, dans les
cantons unis et abrits, et dans les terres grasses et gnreuses,
introduit aux Antilles par le juif Benjamin Dacosta, le cacaoyer
au tronc lanc, aux rameaux poreux envelopps d'une corce fauve,
et garnis de grandes feuilles oblongues, alternes et lancoles,
parmi lesquelles quelques-unes, et ce sont les pousses naissantes,
semblent des fleurs d'un rose tendre qui contrastent avec le fruit
long, recourb et jauntre, qui fait plier les branches sous son
poids. Enfin, des champs entiers de la plante dcouverte  Tabago,
transporte en France pour la premire fois par l'ambassadeur de
Franois II, qui en fit hommage  Catherine de Mdicis, d'o lui
vint son nom d'herbe  la reine. Ce qui n'empcha que, comme toute
chose populaire, elle ne comment par tre excommunie et
proscrite, en Europe et en Asie, par les deux pouvoirs qui se
partageaient le monde, proscrite par le grand-duc de Moscovie
Michel Fdorowitch, par le sultan turc Amurat IV, par l'empereur
de Perse, et excommunie par Urbain VIII. Puis de temps en temps,
s'lanant d'un seul jet et dpassant de quarante ou cinquante
pieds tous les vgtaux herbacs qui l'entourent, le bananier du
paradis, dont, s'il faut en croire la tradition biblique, les
feuilles ovales, obtuses et longues de sept ou huit pieds, rayes
de nervures transversales, comme des banderoles enrubannes,
servirent  faire le premier vtement  la premire femme. Enfin,
rgnant sur le tout, et se dcoupant, tantt sur l'azur du ciel,
tantt sur le vert glauque de l'Ocan, selon qu'ils s'lvent sur
la crte des montagnes ou sur les grves de la mer, le cocotier et
le palmiste, ces deux gants des Antilles, gracieux et prodigues
comme tout ce qui est fort.

Qu'on se figure donc ces ctes merveilleuses, coupes par
soixante-dix rivires encaisses dans des lits de quatre-vingt
pieds de profondeur; ces montagnes claires le jour par le soleil
des tropiques, la nuit par le volcan de la Soufrire; cette
vgtation qui ne s'arrte jamais, et dont les feuilles qui
poussent succdent sans cesse aux feuilles qui tombent; ce sol
enfin si sanitaire et cet air si pur, que, malgr les essais
insenss que l'homme, ce propre ennemi de lui-mme, en a fait, des
serpents, transports de la Martinique et de Sainte-Lucie, n'ont
pu y vivre ni s'y reproduire, et qu'on juge, aprs les souffrances
prouves en Europe, de quel bonheur ont d jouir, depuis cinq ans
qu'ils habitent ce paradis du monde, Anatole de Lusignan et
Marguerite d'Auray, que nos lecteurs ont vu figurer au premier
rang parmi les personnages du drame que nous venons de drouler
sous leurs yeux.

C'est qu' cette vie agite par les passions,  cette lutte du
droit naturel contre le pouvoir lgal,  cette suite de scnes o
toutes les douleurs terrestres, depuis l'enfantement jusqu' la
mort, taient venues jouer un rle, avait succd une vie sereine
dont chaque jour s'tait coul calme et tranquille, et dont les
seuls nuages taient cette vague inquitude pour les amis loigns
qui parfois passe dans l'air et vous serre le coeur comme un
pressentiment douloureux.

Cependant, de temps en temps, soit par les journaux publics, soit
par des btiments en relche, les deux jeunes gens avaient appris
quelques nouvelles de celui qui leur avait si puissamment servi de
protecteur; ils avaient su ses victoires; comment, en les
quittant, il avait t mis  la tte d'une escadrille et avait
dtruit les tablissements anglais sur les ctes d'Acadie, ce qui
lui avait valu le titre de commodore; comment, dans un engagement
avec le Srapis et la Comtesse de Scarborough, et aprs un combat
vergue  vergue qui dura prs de quatre heures, il avait forc les
deux frgates  se rendre, et comment, enfin, en 1781, il avait
reu, en rcompense des services qu'il avait rendus  la cause de
l'indpendance, les remerciements publics du congrs, qui lui
avait vot une mdaille d'or, et l'avait choisi pour commander la
frgate l'Amrique,  qui l'on avait donn ce nom comme  la plus
belle, et dont on lui confiait le commandement comme au plus
brave; mais ce splendide vaisseau ayant t offert par le congrs
au roi de France, en remplacement du Magnifique, qui avait t
perdu  Boston, Paul Jones, aprs avoir t le conduire au Havre,
s'tait rendu  bord de la flotte du comte de Vaudreuil, qui
projetait une expdition contre la Jamaque. Cette dernire
nouvelle avait combl de joie Lusignan et Marguerite, car cette
entreprise ramenait Paul dans leurs parages, et ils espraient
enfin revoir leur frre et leur ami; mais la paix, comme nous
l'avons dit, tait survenue sur ces entrefaites, et ils n'avaient
plus entendu, depuis cette poque, reparler de l'aventureux marin.

Le soir du jour o nous avons transport nos lecteurs des ctes
sauvages de la Bretagne aux rivages fertiles de la Guadeloupe, la
jeune famille tait, comme nous l'avons dit, rassemble dans le
jardin mme o nous sommes entrs, et dominait le panorama immense
dont la ville couche  ses pieds formait le premier plan, et
l'Ocan sem d'les le merveilleux lointain. Marguerite s'tait
promptement habitue au laisser-aller de la vie crole, et, l'me
dsormais tranquille et heureuse, elle abandonnait son corps,
toujours ple, frle et gracieux comme un lis sauvage, au doux
farniente qui fait de l'existence sensuelle des colonies une
espce de demi-sommeil o les vnements semblent des rves.
Couche avec sa fille dans un hamac pruvien tress avec les fils
de soie de l'alos et brod de plumes clatantes fournies par les
oiseaux les plus rares du tropique, balance d'un mouvement doux
et rgulier par son fils, une main dans les mains de Lusignan, et
le regard mollement perdu dans une incommensurable tendue, elle
sentait pntrer en elle, par l'me et par les sens, toutes les
flicits que promet le ciel, et toutes les jouissances que peut
accorder la terre. En ce moment, et comme si tout avait d
concourir  complter le tableau magique qu'elle venait contempler
chaque soir, et que chaque soir elle trouvait plus merveilleux,
pareil au roi de l'Ocan, un navire doubla le cap des Trois-
Pointes, glissant  la surface de la mer sans plus d'efforts
apparents qu'un cygne qui joue sur le miroir d'un lac.

Marguerite l'aperut la premire, et, sans parler, tant chaque
action de la vie est une fatigue sous ce climat brlant, elle fit
un signe de la tte  Lusignan, qui dirigea ses regards du ct
qu'elle lui indiquait, et suivit des yeux en silence, et comme
elle, la marche rapide et gracieuse du btiment.

 mesure qu'il approchait et que les dtails fins et lgants de
sa mture apparaissaient au milieu de cette masse de toiles, qui
semblait d'abord un nuage courant  l'horizon, on commenait de
distinguer, au quartier de son pavillon, fasc d'argent et de
gueules, les toiles de l'Amrique, qui se dtachaient sur leur
champ d'azur en nombre gal  celui des Provinces-Unies. Une mme
ide leur vint alors  tous deux  la fois, et leurs regards se
rencontrrent tout radieux de l'espoir qu'ils allaient peut-tre
apprendre quelques nouvelles de Paul.

Aussitt Lusignan ordonna  un ngre d'aller chercher une longue-
vue; mais dj, avant qu'il ft revenu, une pense plus douce
encore avait fait battre le coeur des deux jeunes gens: il
semblait  Lusignan et  Marguerite reconnatre pour une ancienne
amie la frgate qui s'approchait. Cependant,  quiconque n'en a
pas l'habitude, il est si difficile de distinguer  une certaine
distance les signes qui parlent  l'oeil du marin, qu'ils
n'osaient croire encore  cette esprance, qui tenait plus du
pressentiment instinctif que de la ralit positive; enfin, le
ngre revint porteur de l'instrument dsir; Lusignan porta la
longue-vue  ses yeux et jeta un cri de joie en la passant 
Marguerite: il avait reconnu  la proue la sculpture de Guillaume
Coustou, et c'tait l'Indienne qui s'avanait  pleines voiles
vers la Basse-Terre.

Lusignan enleva Marguerite de son hamac et la dposa  terre, car
leur premier mouvement  tous deux avait t de courir vers le
port; mais alors l'ide leur vint que l'Indienne, que depuis prs
de cinq ans Paul avait quitte, lorsqu'un grade plus lev lui
avait donn droit au commandement d'un vaisseau plus fort, pouvait
bien tre monte par un autre capitaine, et ils s'arrtrent le
coeur palpitant et les jambes tremblantes. Pendant ce temps le
jeune Hector avait ramass la longue-vue, et la portant  son oeil
comme il avait vu faire tour  tour  ses parents: Pre, dit-il,
regarde donc, il y a sur le pont un officier couvert d'une
redingote noire brode d'or, pareille  celle du portrait de mon
bon ami Paul. Et Lusignan prit vivement la lunette des mains de
l'enfant, regarda quelques secondes, et la passa de nouveau 
Marguerite, qui, au bout d'un instant, la laissa tomber; puis tous
deux se jetrent dans les bras l'un de l'autre: ils avaient
reconnu le jeune capitaine qui, pour revenir prs de ses amis,
avait pris le costume que nous avons dit lui tre le plus
habituel. En ce moment, le vaisseau passa devant le fort qu'il
salua de trois coups de canon, et aussitt le fort rpondit au
salut par un nombre gal de coups.

Ds l'instant o Lusignan et Marguerite avaient acquis la
certitude que c'tait bien leur frre et leur ami qui montait
l'Indienne, ils taient descendus vers la rade, suivis du jeune
Hector, et laissant dans le hamac la petite Blanche. Mais, de son
ct, le capitaine les avait reconnus, de sorte qu'en mme temps
qu'ils quittaient le jardin, il avait fait mettre la yole  la
mer, et que, grce aux efforts redoubls de dix vigoureux rameurs,
il avait franchi rapidement l'espace qui s'tendait du mouillage 
la terre, et s'lanait sur la jete au moment o ses amis
arrivaient sur le port. De pareilles sensations sont sans paroles
et ne se traduisent que par des larmes. Aussi l'expression de leur
joie ressemblait-elle  la douleur. Et tous pleuraient; jusqu'
l'enfant qui pleurait de les voir pleurer.

Aprs avoir donn quelques ordres relatifs au service du btiment,
le jeune commodore prit lentement avec ses amis le chemin qu'ils
avaient parcouru si vite pour venir  lui: l'expdition de
monsieur Vaudreuil ayant manqu, il tait revenu  Philadelphie,
et la paix ayant t signe, ainsi que nous l'avons dit, avec
l'Angleterre, le congrs, comme un souvenir de reconnaissance, lui
avait fait don du premier vaisseau qu'il avait mont comme
capitaine.

 ce rcit, Lusignan et Marguerite eurent un instant de joie
immense, car ils esprrent que leur frre venait pour toujours
demeurer avec eux; mais le caractre du jeune marin tait trop
aventureux et trop avide d'motions pour s'astreindre  cette vie
dcolore et uniforme des habitants de la terre. Il annona donc 
ses amis qu'il n'avait que huit jours  leur donner, aprs
lesquels il irait chercher dans une autre partie du monde une vie
qui continut celle qu'il avait mene jusqu'alors.

Ces huit jours passrent comme un songe, et quelques instances que
fissent Lusignan et Marguerite, Paul ne voulut pas mme leur
accorder vingt-quatre heures de plus: c'tait toujours le mme
homme, ardent, entier, absolu, transformant en devoir les
rsolutions prises, et svre pour lui-mme encore plus que pour
les autres.

L'heure de se quitter arriva; Marguerite et Lusignan voulaient
accompagner le jeune commodore jusque sur son btiment; mais Paul
ne voulut pas prolonger la douleur de ces adieux.

Parvenu  la jete, il les embrassa une dernire fois, puis
s'lana dans la barque, qui s'loigna aussitt, rapide comme une
flche. Marguerite et Lusignan la suivirent des yeux jusqu' ce
qu'elle et disparu  tribord de la frgate, et ils remontrent
tristement, afin de la voir partir, sur le plateau d'o ils
l'avaient vue arriver.

Au moment o ils y parvinrent, cette activit intelligente qui
prcde le moment du dpart rgnait  bord de la frgate. Les
matelots, assembls au cabestan, commenaient  virer le cble,
et, grce  la limpidit de l'air, leur cri sonore et enjou
parvenait jusqu'aux deux jeunes gens. Le btiment arrivait
lentement sur son ancre; bientt on vit la double dent de fer
sortir de l'eau, puis les voiles tombrent successivement des
vergues, depuis celles de perroquet jusqu'aux plus basses; le
navire, comme dou d'un sentiment instinctif et anim, tourna sa
proue vers la sortie du port, et commenant  se mouvoir, fendit
l'eau d'un mouvement aussi facile que s'il glissait  sa surface.

Alors, comme si dsormais la frgate pouvait tre abandonne  sa
propre volont, on vit le jeune commodore monter sur le gaillard
d'arrire et tourner toute son attention, devenue inutile  la
manoeuvre, vers la terre qu'il quittait. Lusignan tira aussitt
son mouchoir et fit un signal auquel Paul rpondit; puis,
lorsqu'il ne leur fut plus possible de se voir a l'oeil nu, chacun
d'eux eut recours  la lunette, et, grce  cet ingnieux
instrument, ils retardrent d'une heure encore cette sparation,
que des deux cts chacun pressentait sentimentalement devoir tre
ternelle. Enfin le navire diminua graduellement  l'horizon en
mme temps que la nuit descendait du ciel: alors Lusignan fit
apporter un amas de branches sur le plateau, et ordonna d'y mettre
le feu, afin que les regards de Paul, dont la frgate commenait 
se perdre dans l'obscurit, pussent continuer de se fixer sur ce
phare jusqu' ce qu'il et doubl le cap des Trois-Pointes. Depuis
une heure dj, Marguerite et Lusignan avaient compltement perdu
de vue le navire, qui, grce  leur foyer entretenu clair et
brillant, pouvait les apercevoir encore, lorsqu'une flamme
pareille  un clair sillonna l'horizon; quelques secondes aprs,
le bruit d'un coup de canon parvint  leurs oreilles, pareil au
grondement sourd et prolong du tonnerre; puis tout rentra dans la
nuit et dans le silence. Lusignan et Marguerite avaient reu le
dernier adieu de Paul.

Maintenant, quoique le drame intime que nous avions pris
l'engagement de raconter soit rellement termin ici, quelques uns
de nos lecteurs auront peut-tre pris assez d'intrt au jeune
aventurier dont nous avons fait le hros de cette histoire, pour
dsirer de le suivre dans la seconde partie de sa carrire; 
ceux-l nous allons, en les remerciant de l'attention qu'ils nous
accordent, drouler purement et simplement les faits que des
recherches minutieuses sont parvenues  porter  notre
connaissance.

 l'poque o nous sommes arrivs, c'est--dire au mois de mai
1784, l'Europe tout entire tait  peu prs retombe dans cet
tat de torpeur que les hommes imprvoyants prennent pour la
tranquillit, et que les esprits plus profonds regardent comme ce
repos morne et momentan qui prcde la tempte. L'Amrique, par
son affranchissement, avait prpar la France  sa rvolution:
rois et peuples, dfiants les uns des autres, se tenaient de
chaque ct sur leurs gardes, invoquant ceux-ci le fait et ceux-l
le droit. Un seul point de l'Europe semblait vivant et agit au
milieu de ce sommeil gnral: c'tait la Russie, que le czar
Pierre avait porte au rang des tats civiliss, et que Catherine
II commenait  inscrire au nombre des puissances europennes.

Pierre III, devenu odieux aux Russes par un caractre sans
noblesse, par des vues politiques sans porte, et surtout par son
idoltrie pour les moeurs et la discipline prussiennes, avait t
dpos sans opposition et trangl sans lutte. Catherine s'tait
donc trouve,  l'ge de trente-deux ans, matresse d'un empire
qui couvre de sa superficie la septime partie du globe; son
premier soin avait t de s'imposer par sa puissance mme comme
mdiatrice entre les peuples voisins qu'elle voulait faire relever
d'elle. Ainsi elle avait forc les Courlandais  chasser leur
nouveau duc, Charles de Saxe, et  rappeler Biren; elle avait
envoy ses ambassadeurs et ses armes pour faire couronner 
Varsovie, sous le nom de Stanislas-Auguste, son ancien amant
Poniatowski; elle s'tait allie avec l'Angleterre; elle avait
associ  sa politique les cours de Berlin et de Vienne; et
cependant ces grands projets de politique trangre ne lui
faisaient pas oublier l'administration intrieure, et dans les
intervalles de ses amours si souvent renouveles, elle trouvait le
temps de rcompenser l'industrie, d'encourager l'agriculture, de
rformer la lgislation, de crer une marine, d'envoyer Pallas
dans des provinces dont on ignorait jusqu'aux productions,
Blumager dans l'archipel du Nord, et Billings dans l'ocan
Oriental; enfin, jalouse de la rputation littraire de son frre
le roi de Prusse, elle crivait, de la mme main qui signait
l'rection d'une nouvelle ville, la sentence de mort du jeune
Ivan, ou le partage de la Pologne, la Rfutation du voyage en
Sibrie, par l'abb Chappe, un roman le Czarovich Chlore; des
pices de thtre, parmi lesquelles une traduction en franais
d'Oleg, drame de Derschawin; de sorte que Voltaire l'appelait la
Smiramis du Nord, et que le roi de Prusse la plaait, dans ses
lettres, entre Lycurgue et Solon.

On devine l'effet que produisit au milieu de cette cour
voluptueuse et chevaleresque l'arrive d'un homme comme notre
marin. La rputation de courage qui l'avait rendu la terreur des
ennemis de la France et de l'Amrique, l'avait prcd prs de
Catherine, et, en change du don qu'il lui fit de sa frgate, il
reut le grade de contre-amiral. Alors, le pavillon de la Russie,
aprs avoir fait le tour de la moiti du vieux monde, apparut dans
les mers de la Grce, et, sur les ruines de Lacdmone et du
Parthnon, celui qui venait d'accomplir l'affranchissement de
l'Amrique rva le rtablissement des rpubliques de Sparte et
d'Athnes.

Enfin, le vieil empire ottoman fut branl jusque dans sa base;
les Turcs, battus, signrent la paix  Kanardji. Catherine retint
pour elle Azof, Tangarok et Kinburn, se fit accorder la libre
navigation de la mer Noire et l'indpendance de la Crime; alors,
devenue dominatrice de la Tauride, elle dsira connatre ses
nouvelles possessions. Paul, rappel  Saint-Ptersbourg,
l'accompagna dans ce voyage trac par Potemkin. Sur une route de
prs de mille lieues, tous les prestiges d'un triomphe continuel
furent offerts  la conqurante et  sa suite: c'taient des feux
allums sur toute la longueur du chemin, des illuminations
clatant comme par ferie dans toutes les villes, des palais
magnifiques levs pour un jour au milieu des campagnes dsertes,
et disparaissant le lendemain; des villages se groupant comme sous
la baguette d'un enchanteur dans les solitudes o huit jours
auparavant les Tatars paissaient leurs troupeaux; des villes
apparaissaient  l'horizon, dont il n'existait que les murailles
extrieures; partout des hommages, des chants, des danses; une
population presse sur la route, et, la nuit, courant, pendant que
l'impratrice dormait, s'chelonnait de nouveau sur le chemin que
sa souveraine devait parcourir en se rveillant; un roi et un
empereur marchant  ses cts, et s'intitulant, non pas ses gaux,
mais ses courtisans; enfin, un arc de triomphe lev au terme du
voyage, avec cette inscription qui rvlait, sinon l'ambition de
Catherine, du moins la politique de Potemkin: C'est ici le chemin
de Byzance.

Alors, la Russie s'affermit dans sa tyrannie comme l'Amrique dans
son indpendance.

Catherine offrit  son amiral des places  rassasier un courtisan,
des honneurs  combler un ambitieux, des terres a consoler un roi
d'avoir perdu un royaume; mais c'tait le pont mouvant de son
vaisseau, c'tait la mer avec ses combats et ses temptes, c'tait
l'Ocan immense et sans bornes qu'il fallait  notre aventureux et
potique marin. Il quitta donc la cour brillante de Catherine
comme il avait quitt l'assemble svre du congrs, et vint
chercher en France ce qui lui manquait partout ailleurs, c'est--
dire une vie d'motions, des ennemis  combattre, un peuple 
dfendre. Paul arriva  Paris au milieu de nos guerres europennes
et de nos luttes civiles, tandis que d'une main nous touffions
l'tranger, et que de l'autre nous dchirions nos propres
entrailles. Ce roi qu'il avait vu dix ans auparavant chri,
honor, puissant, tait,  cette heure, captif, mpris, sans
forces. Tout ce qui tait lev s'abaissait, les grands noms
tombaient comme les hautes ttes. C'tait le rgne de l'galit,
et la guillotine tait le niveau. Paul s'informa d'Emmanuel; on
lui dit qu'il tait proscrit. Il demanda ce qu'tait devenue sa
mre, on lui rpondit qu'elle tait morte. Alors il lui prit un
immense besoin de visiter une fois encore, avant de mourir lui-
mme, les lieux o il avait, douze ans auparavant, prouv des
motions si douces et si terribles. Il partit pour la Bretagne,
laissa sa voiture  Vannes, et prit un cheval comme il l'avait
fait le jour o il avait vu pour la premire fois Marguerite; mais
ce n'tait plus le jeune et enthousiaste marin, aux dsirs et aux
esprances sans horizon: c'tait l'homme dsillusionn de tout,
parce qu'il a tout got, miel et absinthe; tout approfondi,
hommes et choses; tout connu, gloire et oubli.

Aussi, ne cherchait-il plus une famille, il venait visiter des
tombeaux.

En arrivant en vue du chteau, il tourna les yeux vers la maison
d'Achard, et, ne la voyant plus, il tcha de s'orienter par la
fort; mais la fort semblait s'tre vanouie par enchantement.
Elle avait t vendue, comme proprit nationale,  vingt-cinq ou
trente fermiers des environs, qui l'avaient dfriche et en
avaient fait une vaste plaine. Le grand chne avait disparu, et la
charrue avait pass sur la tombe ignore du comte de Morlaix, dont
l'oeil mme de son fils ne pouvait plus reconnatre la place.

Alors, il prit la porte du parc et s'avana vers le chteau, plus
sombre et plus triste encore  cette heure qu'il ne l'tait
autrefois; il n'y avait plus qu'un vieux concierge, ruine vivante
au milieu de ces ruines mortes. On avait eu d'abord l'intention
d'abattre le manoir comme la fort: mais la rputation de saintet
de la marquise, conserve religieusement dans le pays, avait
protg les vieilles pierres qui, pendant quatre sicles, avait
abrit sa famille. Paul visita les appartements que, depuis trois
ans, l'on n'avait point ouverts et que l'on rouvrit pour lui. Il
parcourut la galerie des portraits; elle tait reste telle qu'il
l'avait vue autrefois, mais aucune main pieuse n'avait ajout 
l'antique collection les portraits du marquis et de la marquise.

Il entra dans la bibliothque o il s'tait cach, retrouva  la
mme place un livre qu'il avait ouvert, l'ouvrit et relut les
pages qu'il avait lues; puis, il poussa la porte qui donnait sur
la chambre du contrat, o s'taient passes les scnes les plus
animes du drame dont il avait t le principal acteur. La table
tait  la mme place, et la glace au cadre de Venise, qui se
trouvait sur la chemine, brise encore par la balle du pistolet
d'Emmanuel. Il alla s'appuyer contre le chambranle de la chemine,
et demanda des dtails sur les dernires annes de la marquise.

Ils taient simples et svres, comme tout ce que l'on connaissait
d'elle. Reste seule au chteau ainsi que nous l'avons dit, sa vie
toute entire s'tait uniformment coule dans trois endroits
diffrents: son oratoire, le caveau o dormait son mari, et
l'espace abrit par le chne au pied duquel avait t enterr son
amant. Pendant huit ans encore, aprs la soire o Paul avait pour
la dernire fois pris cong d'elle, on l'avait vue errer dans ces
vieux corridors et dans ces sombres alles, ple et lente comme
une ombre; puis enfin, une maladie de coeur, cause par les
motions amasses dans sa poitrine, s'tait dclare; elle avait
t s'affaiblissant toujours; enfin, un soir qu'elle ne pouvait
plus marcher, elle s'tait fait porter au pied du chne, sa
promenade favorite, pour voir une fois encore, disait-elle, le
soleil se coucher dans l'Ocan, ordonnant qu'on vint la reprendre
dans une demi-heure.  leur retour, ses gens la trouvrent
vanouie. Ils la transportrent vers le chteau; elle revint 
elle dans le trajet, et, au lieu de se faire conduire  sa
chambre, elle ordonna qu'on la descendt dans le caveau de sa
famille. L, elle eut la force de s'agenouiller encore au tombeau
de son mari et de faire de la main signe qu'on la laisst seule.
Quelque imprudence qu'il y et de le faire, on obit, car elle
tait habitue  ne jamais rpter deux fois le mme ordre.

Cependant, au lieu de sortir, les domestiques restrent dans un
enfoncement, afin d'tre prts  la secourir. Au bout d'un
instant, ils la virent se coucher sur la pierre devant laquelle
elle priait.

Ils crurent qu'une seconde fois elle tait vanouie; ils
accoururent, elle tait morte.

Paul se fit conduire dans les caveaux, y entra lentement et la
tte dcouverte; puis arriv  la pierre qui couvrait la tombe de
sa mre, il s'agenouilla devant elle. Elle prsentait cette seule
inscription, que l'on peut voir encore dans une des chapelles de
l'glise de la petite ville d'Auray, o elle a t transporte
depuis, et que la marquise elle mme avait, avant de mourir,
laisse  cette intention:

Ci-gt Trs haute et trs puissante dame Marguerite Blanche de
Sabl, marquise d'Auray, ne le 2 aot 1729, morte le 2 septembre
1788.

Priez pour elle et pour ses enfants.

Paul leva les yeux au ciel avec une expression infinie de
reconnaissance. Sa mre, qui si longtemps l'avait oubli pendant
sa vie, s'tait souvenue de lui dans son inscription funraire.

Six mois aprs, la Convention nationale dcida en sance
solennelle qu'elle assisterait aux funrailles de Paul Jones,
ancien commodore de la marine amricaine, mort  Paris le 7
juillet 1793, et dont l'inhumation devait avoir lieu au cimetire
du Pre-Lachaise.

Cette dcision avait t prise, dit l'arrt, pour consacrer en
France la libert des cultes.





End of the Project Gutenberg EBook of Le capitaine Paul, by Alexandre Dumas

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CAPITAINE PAUL ***

***** This file should be named 15574-8.txt or 15574-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/1/5/5/7/15574/

Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com.


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
