The Project Gutenberg EBook of La fabrique de crimes, by Paul H.C. Fval

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Title: La fabrique de crimes

Author: Paul H.C. Fval

Release Date: May 11, 2005 [EBook #15816]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE CRIMES ***




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Paul Fval (pre)



LA FABRIQUE DE CRIMES



(1866)
Table des matires

PRFACE
CHAPITRE PREMIER MESSA -- SALI --
LINA
CHAPITRE II LA MACHINE INFERNALE
CHAPITRE III LES JARDINS DE BABYLONE
CHAPITRE IV LES PIQUEUSES DE BOTTINES
RUNIES
CHAPITRE V L. D. F. E. V. -- I. A. T.
V. -- D. E. J. -- T.!
CHAPITRE VI LE PORTEUR D'EAU
CHAPITRE VII TRAHISON!
CHAPITRE VIII ADULTRE, INCESTE ET
BIGAMIE
CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS
CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES
PHYSIONOMIES
CHAPITRE XI LA CONDAMNE!
CHAPITRE XII ATROCE BOUCHERIE
CHAPITRE XIII LA POUDRE  DVOILER
LES TRUCS
CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRVUE
PILOGUE LE SCARIFICATEUR



PRFACE

Voici dj plusieurs annes que les fabricants de crimes ne
livrent rien. Depuis que l'on a invent le naturalisme et le
ralisme, le public honnte autant qu'intelligent crve de faim,
car, au dire des marchands, la France compte un ou deux millions
de consommateurs qui ne veulent plus rien manger, sinon du crime.
Or, le thtre ne donne plus que la gaudriole et l'oprette,
abandonnant le mlodrame.

Une raction tait invitable. Le crime va reprendre la hausse et
faire prime. Aussi va-t-on voir des plumes dlicates et vraiment
franaises fermer leur critoire lgante pour s'imbiber un peu de
sang. La jeune gnration va voir refleurir, sous d'autres noms,
des usines d'pouvantables forfaits! Pour la conversion radicale
des charmants esprits dont nous parlions tout  l'heure, il faut
un motif, et ce motif, c'est la hausse du crime. Hausse qui s'est
produite si soudain et avec tant d'intensit que l'acadmie
franaise a d, tout dernirement, repousser la bienveillante
initiative d'un amateur qui voulait fonder un prix Montyon pour le
crime.

Nous aurions pu, imitant de trs loin l'immortel pre de _don
Quichotte_, railler les gots de notre temps, mais ayant beaucoup
tudi cette intressante dviation du caractre national, nous
prfrons les flatter.

C'est pourquoi, plein de confiance, nous proclamons ds le dbut
de cette oeuvre extraordinaire, qu'on n'ira pas plus loin
dsormais dans la voie du crime  bon march.

Nous avons rigoureusement tabli nos calculs: la concurrence est
impossible.

Nous avons fait table rase de tout ce qui embarrasse un livre;
l'esprit, l'observation, l'originalit, l'orthographe mme; et ne
voil que du crime.

En moyenne, chaque chapitre contiendra, soixante-treize
assassinats, excuts avec soin, les uns frais, les autres ayant
eu le temps d'acqurir, par le sjour des victimes  la cave ou
dans la saumure, un degr de montant plus propre encore 
moustiller la gat des familles.

Les personnes studieuses qui cherchent des procds peu connus
pour dtruire ou seulement estropier leurs semblables, trouveront
ici cet article en abondance. Sur un travail de centralisation
bien entendu, nous avons rassembl les moyens les plus nouveaux.
Soit qu'il s'agisse d'ventrer les petits enfants, d'touffer les
jeunes vierges sans dfense, d'empailler les vieilles dames ou de
dsosser MM. les militaires, nous oprons nous-mmes.

En un mot, doubler, tripler, centupler la consommation
d'assassinats, si ncessaire  la sant de cette fin de sicle
dcadent, tel est le but que nous nous proposons. Nous eussions
bien voulu coller sur toutes les murailles de la capitale une
affiche en rapport avec l'estime que nous faisons de nous mme;
mais notre peu d'aisance s'y oppose et nous en sommes rduits 
glisser ici le texte de cette affiche, tel que nous l'avons
mrement rdig:

_Succs, inou, prodigieux, stupide!_

LA FABRIQUE DE CRIMES

AFFREUX ROMAN

Par un assassin

_L'Europe attend_ l'apparition de cette oeuvre extravagante o
l'intrt concentr au del des bornes de l'pilepsie, incommode
et atrophie le lecteur!

_Tropmann_ tait un polisson auprs de l'auteur qui excute des
prestiges suprieurs  ceux de

LOTARD.

100
feuilletons,  soixante-treize assassinats donnent un total
superbe de
7.300 victimes
qui appartiennent a la France, comme cela se doit dans un _roman
national_. Afin de ne pas tromper _les cinq parties du monde_, on
reprendra, avec une perte insignifiante, les chapitres qui ne
contiendront pas la quantit voulue de _Monstruosits coupables_,
au nombre desquelles, ne seront pas compts les vols, viols,
substitutions d'enfants, faux en criture prive ou authentique,
dtournements de mineures, effractions, escalades, abus de
confiance, bris de serrures, fraudes, escroqueries, captations,
vente  faux poids, ni mme les

ATTENTATS  LA PUDEUR,

ces diffrents crimes et dlits se trouvant sems  pleines mains
dans cette _oeuvre sans prcdent_, saisissante, repoussante,
renversante, tourdissante, incisive, convulsive, vritable,
incroyable, effroyable, monumentale, spulcrale, audacieuse,
furieuse et monstrueuse,
en un mot,
CONTRE NATURE,

aprs laquelle, rien n'tant plus possible, pas mme la

Putrfaction avance,
il faudra
Tirer l'chelle!!!


CHAPITRE PREMIER
MESSA -- SALI -- LINA

Il tait dix heures du soir...

Peut-tre dix heures un quart, mais pas plus.

Du ct droit, le ciel tait sombre; du ct gauche, on voyait 
l'horizon une lueur dont l'origine est un mystre.

Ce n'tait pas la lune, la lune est bien connue. Les aurores
borales sont rares dans nos climats, et le Vsuve est situ en
d'autres contres.

Qu'tait-ce?...

Trois hommes suivaient en silence le trottoir de la rue de Svign
et marchaient un  un. C'tait des inconnus!

On le voyait  leurs chaussons de lisire et aussi  la prcaution
qu'ils prenaient d'viter les sergents de ville.

La rue de Svign, centre d'un quartier populeux, ne prsentait
pas alors, le caractre de propret qu'elle affecte aujourd'hui;
les trottoirs taient troits, le pav ingal; on lui reprochait
aussi d'tre mal claire, et son ruisseau rpandait des odeurs
particulires, o l'on dmlait aisment le sang et les larmes...

Un fiacre passa. Le _Rmouleur_ imita le sifflement des merles; le
_Joueur d'orgue_ et le _Cocher_ changrent un signe rapide.
C'tait Mustapha.

Il pronona quatre mots seulement:

-- Ce soir! Silvio Pellico!

Au moment mme o la onzime heure sonnait  l'horloge Carnavalet,
une femme jeune encore,  la physionomie ravage, mais pleine de
fracheur, entr'ouvrit sans bruit sa fentre, situe au troisime
tage de la Maison du Repris de justice. Une mditation austre
tait rpandue sur ses traits, plis par la souffrance.

Elle darda un long regard  la partie du ciel, claire par une
lueur sinistre et dit en soupirant:

-- L'occident est en feu. Le Fils de la Condamne aurait-il port
l'incendie au sein du chteau de Mauruse!

Un cri de chouette se fit entendre presqu'aussitt sur le toit
voisin et les trois inconnus du trottoir s'arrtrent court.

Ils levrent simultanment la tte, -- en tressaillant!

Le premier tait bel homme en dpit d'un empltre de poix de
Bourgogne qui lui couvrait l'oeil droit, la joue, la moiti du
nez, les trois quarts de la bouche et tout le menton.  la vue de
cet empltre d'une dimension inusite, un observateur aurait conu
des doutes sur son identit. Rien, du reste, en lui, ne semblait
extraordinaire. Il marchait en sautant, comme les oiseaux. Son
vtement consistait en une casquette moldave et une blouse,
taille  la mode garibaldienne. La forme de son pantalon disait
assez qu'on l'avait coup dans les dfils du Caucase. Il n'avait
point de bas, ni de dcorations trangres.

Sous sa blouse, il portait un cercueil d'enfant.

Le second, plus jeune et vtu comme les marchands de
contremarques, avait en outre des lunettes en similor, pour
dissimuler une loupe considrable qui dparait un peu la
rgularit de ses traits.

Le troisime et dernier, dou d'une physionomie insignifiante en
apparence, mais froce en ralit, portait la livre des
travailleurs de la mer, sauf l'habit noir et la cravate blanche.
Le reste de son costume consistait en un gilet de satin lilas et
un pantalon cossais.

videmment, ils avaient adopt tous les trois ces divers
travestissements pour passer inaperus dans la rue de Svign.

Quels taient leurs desseins?

Il tait facile de reconnatre  premire vue, malgr le masque de
tranquille indiffrence attach sur leur visage que c'tait trois
malfaiteurs intelligents et endurcis.

 l'instant o ils levaient les yeux vers le toit d'o le cri de
chouette venait de ***ber[1], une fuse volante s'alluma et
dcrivit dans les airs une courbe arrondie.

-- C'est le signal! dit le premier inconnu.

-- La route est libre, ajouta le second, rien n'arrtera nos pas.

Le troisime conclut:

-- Mort aux malades du docteur Fandango!

La fentre du troisime tage se referma avec prcaution et
Mandina de Hachecor, l'amante du gendarme (car c'tait elle),
pensa tout haut:

-- Mustapha tarde bien! si le Fils de la Condamne a russi, tout
n'est pas encore perdu!

Elle disparut aprs avoir jet un dernier regard  la lueur
lointaine qui rougissait la portion occidentale du ciel.

Les trois inconnus, cependant, s'taient retourns au son de leurs
propres voix et groups en rond d'un air impassible.

L'cole du danger leur avait appris  contenir l'expression de
leurs craintes et de leurs esprances.

Tout le monde dans Paris, sait quelle est la grandeur des
vhicules de l'ancienne Compagnie Richer, appartenant aujourd'hui
 MM. Lesage et Cie, industriels de la Villette. Une de ces
voitures, si propres par leur taille,  cacher des armes
prohibes, des trappes et des double fonds, ainsi qu' dissimuler
des conspirateurs, tait arrte devant le trottoir. Elle abritait
momentanment nos trois inconnus contre tous les regards.

Ils s'examinrent l'un l'autre minutieusement.

-- Messa! pronona avec mystre celui qui tait bel homme en dpit
d'un empltre de dimension inusite.

-- Sali! ft le second.

-- Lina! acheva le troisime.

Gringalet, l'enfant naturel de l'huissier de la place des Vosges,
entendit ces trois tranges locutions. Il les runit, les ddoubla
et dit en lui-mme:

-- a fait Messalina!

C'tait un impubre vif, grl, gracieux, rieur et bancroche comme
tous les gamins de Paris.

 la voiture de vidange  air comprim, trois grands chevaux
percherons taient attels.

Gringalet, souple comme un serpent, eut l'ide de se glisser entre
la queue et la croupe de l'un de ces animaux.

Une fois install l, convenablement, il prta l'oreille. Sa
curiosit tait veille. Son intelligence prcoce l'avertissait
que ce nom coup en trois tait le symptme d une situation
saisissante.

En effet, celui qui avait prononc le mot Messa, tendit ses mains
aux deux autres. Ils changrent aussitt plusieurs signes
maonniques, connus d'eux seuls. Aprs quoi Sali tira de son sein
un pli scell aux armes de Rudelame de Carthagne, anciens
seigneurs du pays, ruins par des cataclysmes, et Lina montra une
bouteille, bouche  l'aide d'un parchemin vert.

-- Dix-huit! pronona-t-il  voix basse.

-- Vingt-quatre! rpliqua Sali.

-- Trente-trois! gronda Messa d'un accent caverneux: tous clients
du docteur Fandango!

-- Tous clients du docteur Fandango! rptrent Sali et Lina.

Gringalet croyait rver.

Messa poursuivit, en soulevant un peu son empltre pour respirer
plus commodment l'air de la nuit:

-- Total gnral soixante-treize! c'est notre compte.

Les deux autres firent cho, rptant:

-- Soixante-treize! c'est notre compte.

Et Messa avec une gaiet farouche ajouta:

-- M. le duc sera content, je lui en apporte un petit par-dessus
le march.

En mme temps, il frappa le cercueil d'enfant, qui rendit un son
lugubre. Gringalet comprenait vaguement_._

_La moelle de ses os se figeait dans ses veines!_

-- C'est donc bien vrai! ce que disent les romans  un sou, pensa-
t-il. Paris contient d'pouvantables mystres!

Ces inconnus sont peut-tre les trois Pieuvres mles de l'impasse
Gumne.

Sa voix s'arrta dans son gosier, tout son corps trembla.

Si c'tait vrai, une simple queue de cheval percheron le sparait
d'un trpas invitable.

Sali, cependant, toucha son pli, scell d'armes nobiliaires et
murmura:

-- Le Fils de la Condamne nourrit des projets. M. le duc nous
convoque pour cette nuit dans les galeries qui s'tendent sur le
fleuve.

-- C'est bien, dit Messa. Depuis la dernire assemble, trois
cents et quelques squelettes nouveaux ornent ces souterrains, dont
Paris, ville de plaisirs insouciants, ne souponne pas mme
l'existence.

-- Cette nuit, fit Sali avec un sarcasme cruel, il s'agit de la
jeune et belle Elvire.

Un triple clat de gaiet sinistre ponctua cette communication et
Lina, dbouchant sa bouteille de fer-blanc, ajouta:

-- Donnez vos fioles; pendant que la voiture de vidange  air
comprim nous protge contre tous les regards, je vais faire la
distribution de _l'lixir funeste_!


CHAPITRE II
LA MACHINE INFERNALE

Gringalet avait lu un grand nombre de romans criminels. Il n'tait
pas sans connatre les innombrables et horribles dangers que Paris
dissimule sous le riant manteau de ses ftes.

Mais  onze heures du soir, dans la rue de Svign, une
distribution d'lixir funeste, destin sans nul doute  dcimer
les populations! ceci dpassait toutes les bornes!

Pour lui dmontrer qu'il n'tait pas le jouet d'une vaine
illusion, il fallut un fait matriel.

Au moment o Lina enlevait le parchemin qui fermait sa bouteille,
afin de remplir les fioles de ses deux complices, une odeur se
rpandit dans l'atmosphre, une odeur indfinissable et si
pntrante que les trois Pieuvres mles, malgr l'habitude
invtre qu'ils avaient de cet aromate, ternurent 
l'unanimit.

Gringalet en eut envie, mais il se contint, craignant de dvoiler
sa prsence. En dpit de sa jeunesse, il avait de la perspicacit.
Loin de se laisser abattre par la position prcaire qu'il occupait
entre la croupe et la queue du cheval, il se mit  fixer dans sa
mmoire le nom  compartiment des trois inconnus: Messa, Sali,
Lina et les divers dtails de cette scne inconcevable afin de les
rvler au docteur Fandango qui tait son bienfaiteur et son
parrain.

En effet, l'huissier de la place des Vosges, dont il avait le
malheur d'tre le fils illgitime, l'avait abandonn ds sa plus
tendre enfance aux soins du hasard.

Nous n'aimons pas les digressions, mais nous dclarons qu'un homme
comme il faut ne doit jamais dtailler le fruit de ses dbauches,
surtout lorsqu'il est officier ministriel.

Messa et Sali, cependant, avaient atteint chacun une fiole en
mtal d'Alger qu'ils portaient, attache  leur chane de montre.
Lina emplit les flacons et dit avec une horrible ironie:

-- Voil de quoi meubler le charnier de l'arche Notre-Dame!

-- Silence! ordonna Messa qui semblait avoir sur les deux autres
une autorit morale. Nous avons une position agrable chez M. le
duc. Ne la perdons pas par de puriles tourderies. Bien des
oreilles nous guettent, bien des yeux nous observent. Nous avons
contre nous, outre les agents du pouvoir, toutes les cratures du
docteur Fandango: le Joueur d'orgues, le Rmouleur, et surtout
Mustapha qui dissimule, sous sa profession de cocher de fiacre,
une naissance fodale et une ducation de premier ordre. Nous
avons Mandina de Hachecor qui s'est faite femme coupable pour nous
pier. Bien plus, dans cet unique but, elle a mme accueilli
l'amour d'un simple gendarme! La multiplicit de nos ennemis
commande une circonspection croissante. M. le duc n'est pas estim
dans son quartier. Toi, Carapace, sais-tu comment on nomme la
demeure, ici prs? on l'appelle la Maison du Repris de justice!
Toi, Arbre--Couche, tu passes pour avoir t mal guillotin! Moi-
mme, je n'ai pas conserv au nom de Boulet Rouge toute la
considration dont l'avaient entour mes anctres. Ainsi donc,
soyons muets comme des soles normandes, et pour le vain plaisir de
faire des mots, ne risquons pas notre aisance!

Comme tous les braves, le clbre Boulet-Rouge, l'homme 
l'empltre, avait de ces aphorismes et parlait avec facilit; ses
compagnons, moins lettrs, restaient sous le charme de sa faconde
et oubliaient d'ouvrir l'oeil de lynx.

Gringalet, au contraire, dans l'intrt de son bienfaiteur le
docteur Fandango, tait tout oreilles. Il classait dans sa jeune
mmoire, avec soin, les renseignements obtenus. Ainsi donc, le
vritable nom de Messa tait Boulet-Rouge; Lina s'appelait
Carapace; Sali se nommait Arbre--Couche et devait avoir au cou le
vestige particulier  la guillotine. Tous trois possdaient un
lixir farouche et travaillaient pour un charnier inconnu du
vulgaire.

Hier encore, Gringalet n'tait qu'un enfant naturel, vendant les
listes des loteries autorises, ou ouvrant la portire des
fiacres,  l'entre des lieux de rjouissance, tels que
spectacles, bals et restaurants; aujourd'hui, la connaissance de
tant de secrets le mrissait de plusieurs lustres.

Il se cramponnait  son poste bien qu'il en sentit les
inconvnients.

Cette nature abrupte, mais dvoue, prfrait sa cachette
incommode  un lit de roses, o il ne lui eut pas t donn de se
rendre utile, il voulait mettre un terme aux soixante-treize
meurtres quotidiens qui dsolaient la France.

Ces caractres se font trs rares.

Les trois Pieuvres mles de l'impasse Gumne (puisque nous
connaissons dsormais leur position sociale), avaient d'excellents
motifs pour causer en toute scurit sur le trottoir de la rue de
Svign. Outre la voiture, dj nomme, qui les isolait de la
chausse, sur les toits de la Maison du Repris de justice, une
sentinelle active surveillait pour eux les alentours, prte 
signaler le moindre danger  l'aide d'une fuse volante.

C'tait Tancrde, dit Chauve-Sourire, parce que les sourcils lui
manquaient, ex-enfant de choeur de Saint-Eustache, congdi pour
abus de burettes. Il tait le neveu propre de Dinah Tte-d'Or,
concubine d'Arbre--Couche. Il aurait pu passer pour
incorruptible, sauf sa bouche, sur laquelle il tait port.

Nous avons besoin de poser ces dtails, en apparence indiffrents,
pour rendre comprhensible la catastrophe vraiment neuve qui va
clore ce second chapitre.



 onze heures treize minutes, Mandina de Hachecor, l'Escarboucle
de Charenton-le-Pont comme l'appelait Brissac son gendarme et son
esclave, ouvrit avec prcaution la porte du rduit modeste o elle
abritait son talent et sa beaut. Vous n'auriez pu la voir sans
l'aimer; elle portait son galant dshabill de nuit et tenait  la
main une carafe de cassis et un verre  patte.

Elle monta deux tages. Tout en haut de l'escalier, elle passa sa
tte charmante  une lucarne qui donnait sur le toit, et d'une
voix douce elle appela Tancrde, surnomm Chauve-Sourire.

Celui-ci veillait. Il avait soif, comme toujours et reconnut bien
la voix douce qui l'avait appel plus d'une fois dj pour lui
offrir du vesptro ou de l'anisette, car Mandina appartenait au
docteur Fandango et ne reculait devant aucun sacrifice pour servir
les intrts de cet homme remarquable.

Tancrde vint, Mandina lui offrit un verre de cassis, puis, usant
des innocentes sductions de son sexe, elle l'entrana dans sa
chambre o elle l'enferma  double tour, en ayant soin de mettre
aussi le verrou et plusieurs barres de fer trs solides.

Ds lors, Messa, Sali et Lina manquaient de factionnaire. Leur
scurit devenait chimrique.

Mandina avait ses projets. Elle se coiffa d'un chapeau de bergre,
ta sa crinoline et mit un faux nez. Ainsi travestie, elle
descendit l'escalier quatre  quatre. En descendant et par
surcrot de prcaution, elle posa sur son faux nez, une paire de
lunettes vertes, proprit d'un jeune crivain dj clbre qui
portait ombrage  Brissac. Il avait tort. On peut avoir sur soi
les lunettes vertes d'un jeune homme dpourvu d'aisance, sans pour
cela manquer aux lois de l'honneur.

Parvenue au rez-de-chausse de la Maison du Repris de justice,
Mandina de Hachecor enfila l'alle et se glissa comme un vent
coulis derrire les trois Pieuvres mles qui causaient toujours.
Boulet-Rouge la vit, il avait un oeil d'aigle, mais, tromp par
son dguisement, il la prit pour un bas-bleu.

Mandina franchit la chausse et s'lana sur le trottoir oppos o
se trouvaient galement trois hommes, bien diffrents de Messa,
Sali, Lina.

Peu de personnes ont eu connaissance de cette grande lutte entre
le duc de Rudelame-Carthagne et le docteur Fandango. L'autorit
tendit un voile prudent sur ces horribles massacres, afin de ne
point effrayer les touristes qui sont la fortune de Paris.

De mme que les trois Pieuvres mles de l'impasse Gumne taient
soudoys par le duc, de mme les trois belles et robustes natures,
rassembles sur le trottoir oppos travaillaient pour Fandango.

C'tait Pollux, le joueur d'orgues, Castor, le rmouleur et
Mustapha, le conducteur de citadine.

Tous trois dguiss en hommes du peuple!

Remarquez ceci: Jadis les gens du peuple se dguisaient en grands
seigneurs pour faire leurs mchants tours; aujourd'hui, 'depuis
que le roman coupable dispose des doubles fonds de Paris, les gens
de qualit se mettent en voyous pour pouvoir pntrer dans tous
ces souterrains o grouille le crime. C'est un change fait entre
l'auvergnat  cinq centimes et l'habit noir  un sou.

Mandina ta d'un geste rapide son faux nez avec ses lunettes; elle
arracha son chapeau de bergre. Il ne lui manquait dsormais que
sa crinoline.

-- Paris! dit-elle, craignant de n'tre pas reconnue.

-- Palmyre! rpondirent les trois bons coeurs.

Puis, mademoiselle de Hachecor leur demanda avec nergie:

-- Vous ai-je suffisamment prouv que je suis Mandina, la fille du
grand chef des Ancas! l'Escarboucle de Charenton-le-Pont?

-- Oui! rpondit Mustapha, tu as notre confiance, parle.

Il se permit en mme temps un geste rgence autant qu'indiscret,
car il aimait les dames. Sans cela, il eut t parfait. Mandina le
repoussa avec dcence et dit:

-- J'ai examin le ciel avec soin; une lueur a paru du ct de
Mauruse o s'est coule mon enfance.

Pollux, Castor et Mustapha se regardrent sans frmir.

-- Que Dieu protge le Fils de la Condamne, murmura le choeur des
belles natures.

Et tous se serrrent la main d'une faon particulire.

Mandina, contenant son motion, prit une pose plus saisissante.

-- Ces voitures gigantesques, poursuivit-elle en montrant le
vhicule, de MM. Lesage et Cie, sont propres  cacher tous les
forfaits.

-- Contient-elle des animaux dangereux? demanda vivement Mustapha.

S'il n'avait pas d'pe,  cause de son mtier civil, nanmoins il
tait digne d'en porter une. Mandina eut un sourire amer.

-- Je ne sais, rpondit-elle, je ne fais pas allusion au dedans,
mais au dehors; sur le trottoir qui vous fait face, et  l'abri de
cette volumineuse machine, j'ai vu runis: Carapace, l'homme 
l'lixir funeste; Arbre--Couche, le secrtaire du duc et Boulet-
Rouge, l'assassin du cent-garde!

Castor, le rmouleur, grina aussitt les dents. Ce n'est pas
tonnant, le cent-garde tait son propritaire.

Mustapha mesurait dj de l'oeil la voiture de vidange. Il tait
dans son caractre de la franchir, au lieu d'en faire le tour.

-- Boulet-Rouge, ajouta Mandina, a sous sa chemise le cercueil de
l'enfant!...

Un cri d'horreur s'leva de toutes les poitrines.

Les vidangeurs, cependant, achevaient leur besogne. On avait vid
et purifi la modeste fosse d'aisance de la Maison du Repris de
justice, dont le rez-de-chausse tait occup par deux industriels
brevets: un marchand de cirage inoffensif pour la chaussure et un
commerant en colle de poisson.

Pollux, Castor, Mandina et Mustapha se rapprochrent les uns des
autres si troitement que leurs haleines se confondirent.

Elles n'taient pas toutes agrables.

Mandina parlant d'une voix creuse et avec des inflexions tranges
disait:

-- L'amadou  l'usage des fumeurs est une des plus rcentes
inventions de ce sicle qui marche d'un pas sr vers le progrs
matriel. Il a produit le tlgraphe lectrique et la
photographie, sans parler d'autres merveilles qu'il serait trop
long d'numrer dans des circonstances aussi graves. Plus
rcemment encore, il a produit, toujours pour l'usage des fumeurs,
ce petit briquet tonnant avec lequel on parvient  enflammer les
allumettes de la rgie. J'en possde un. Il suffirait de se
glisser jusqu' cette voiture norme, de prsenter avec adresse 
l'ouverture du robinet d'arrive une allumette pralablement
enflamme... L'esprit s'tonne de ce qui arriverait!

Les compagnons de Mandina prouvrent un malaise, except Mustapha
dont l'esprit rsolu et subtil tait fait pour comprendre les
avantages incalculables de cette combinaison.

-- Je l'oserai! pronona-t-il avec un geste intraduisible. Si ma
mre me voit du haut des cieux, elle apprciera les motifs de
cette dmarche. C'est le seul moyen honnte que nous ayons pour
dbarrasser l'Europe civilise de ces trois Pieuvres mles.

Mandina, pour cette bonne rponse, lui confia aussitt sa main 
baiser. Castor et Pollux approuvrent la rsolution de Mustapha.
Celui-ci, ple d'motion, mais gardant aux pommettes cette tache
rouge qui indique la phtisie galopante, reut de mademoiselle de
Hachecor, le briquet rcemment invent. Muni de cette arme
incendiaire, il se coula comme un tigre vers la voiture de
vidange.

Les employs allaient justement fermer les robinets. Une minute de
plus et l'entreprise tait manque.

Messa, Sali et Lina avaient fini de parler affaire; ils se
prparaient  partir en fredonnant des chants patriotiques.

Mustapha tait beau  voir au moment o par des prodiges de
patience, il russissait  enflammer une rcalcitrante allumette
de l'impt. Aucun signe de crainte ne se manifestait en lui, sinon
un tremblement gnral et bien naturel. Il approcha la prparation
chimique du robinet en murmurant:

--  ma mre!...

L'effet se fit un peu attendre; mais pour n'tre pas instantan,
il n'en fut pas moins remarquable. Une explosion majestueuse et
pareille  plusieurs coups de tonnerre, fit trembler le sol,
jusqu' la rue Saint-Antoine, situe non loin de l. Toutes les
vitres de la rue de Svign, sans en excepter une seule, furent
mises en pices. Quelques pavs mme, furent dchausss comme des
dents malades.

Une odeur nausabonde et infectante se rpandit dans l'air. Les
maisons de la rue du sinistre furent macules du sol au fate et
les ruisseaux roulrent des flots de djections putrides et
asphyxiantes.

Mais l, ne se bornrent pas les dgts.

Soixante-treize personnes des deux sexes et de tout ge,
trouvrent la mort dans cette combinaison qui leur tait
absolument trangre. Outre la corruption ftide, le ruisseau
dversa dans l'gout des flots de sang, tandis que la chausse
tait jonche de lambeaux humains en diffrents endroits. Les
amis, les parents, les domestiques vinrent pendant toute la
journe du lendemain reconnatre dans ce rouge fouillis, les
morceaux de ceux qui leur taient chers. C'tait horrible, mais
intressant. Paris tout entier, voulut voir cela, et il vint des
gens de province en quantit. Les diffrentes administrations de
chemins de fer avaient eu l'excellente ide d'improviser des
trains de plaisir.

Anticipant sur les vnements, nous dirons ici que par les soins
de l'autorit, ce hachis humain, ces rillettes de cadavres
mlangs  la vidange, ne tardrent pas  mettre la peste noire
dans le quartier. Le nombre des victimes de cette cruelle maladie
n'est pas venu  notre connaissance, la prfecture de police en
garda le secret avec un soin jaloux; mais il fut tellement
considrable que 232 familles aises migrrent  Versailles,
ville autrefois royale, qui gagne maintenant son pain  faire
croire qu'elle a pass un trait avec les pidmies.

Telles peuvent tre les suites des briquets  l'usage des fumeurs.
Et chaque fois que vous dtournez une institution de son but, vous
pouvez vous attendre  des dsastres semblables.

Revenons sur nos pas: quelques dtails de la catastrophe pourront
rjouir les dames.

Il ne restait plus vestige de la voiture de vidange. Le
conducteur, les employs avaient t rduits en poussire
impalpable ainsi que les trois chevaux percherons.

C'est ici le lieu de rpondre  une lettre anonyme, fruit de la
malveillance, qui nous demande comment le malheureux produit de
l'incontinence d'un huissier, Gringalet, avait pu trouver un abri
commode entre la croupe et la queue d'un cheval.

 quoi servent ces plates objections? Qu'opposer  un fait? Nous
mprisons les lettres anonymes. Tel est notre rponse.

D'ailleurs, Gringalet tait de petite nature. Il avait eu occasion
de rendre un service futile au percheron... Bref, le percheron
s'tait prt  la chose.

De ce cheval percheron, en particulier, il ne resta qu'une dent de
la mchoire infrieure. Gringalet, parvenu plus tard aux honneurs,
la fit monter en pingle pour tmoigner du miracle qui prserva
ses jours. Sa dame la porte.

Deux brevets, le marchand de cirage et le commerant en colle
furent foudroys sur la porte de leur maison. Ils taient ennemis,
en qualit de voisins: le trpas les runit. Seize jeunes enfants
revenant de l'cole  cette heure avance, par suite d'un gala qui
avait clbr le jour de naissance de la pension Trcot, furent
massacrs pniblement. Deux amoureux qui causaient, le mari qui
les guettait, et la fille de la maison qui profitait de la
circonstance pour risquer sa premire quipe, reurent la mort
galement.

Enfin, ils taient soixante-treize, pas un centimtre humain de
moins.

Un fait curieux et qui rappelle l'aventure historique du fameux
docteur Guillotin, tu par sa propre dcouverte, c'est que M. et
madame Fabrice, brevets, inventeurs du briquet, furent trouvs au
nombre des victimes. Ils taient dans la force de l'ge, et ils
s'aimaient.

Bien entendu, nous ne faisons entrer dans ce fatal chiffre de 73,
ni les chiens, ni les chats, ni les animaux secondaires.

Quant aux personnages de notre histoire, un instant avant
l'explosion, Gringalet avait quitt son poste d'observation.
Pourquoi? Parce que Messa, Sali et Lina avaient cess leur
confrence pour chanter. Gringalet n'aimait pas la musique.

Ne l'en blmez pas, ce fut son salut. Au moment mme de
l'explosion, on avait pu voir mademoiselle de Hachecor, le
Rmouleur et le Joueur d'orgues se plonger dans une alle sombre
qui faisait face  la Maison du Repris de justice, tandis que
Mustapha, plus rapproch de la machine infernale, disparaissait
dans un tourbillon de flamme et de fume. Mustapha fut projet
avec une violence excessive jusqu' la rue du Parc Royal o se
termine la rue de Svign. Arriv l, il eut la prsence d'esprit
de se tter, car il croyait tre mort. Rien ne lui manquait, sinon
une oreille emporte par la roue de la voiture  vidange. Il
revint en arrire pour la chercher, mais l'obscurit l'empcha de
la rencontrer.

Pendant cela, Mandina et ses deux compagnons montaient un escalier
troit, situ au fond de l'alle sombre. Ils comptrent cent seize
marches et s'arrtrent devant une petite porte qui avait je ne
sais quoi d'nigmatique.

Mandina mit un doigt sur sa bouche et dit:

-- C'est l! J'ai compt!

-- Frappez, rpliqua Pollux, vous connaissez la faon convenue.

La fiance du gendarme obit; elle frappa quinze coups, ainsi,
espacs, 5, 4, 3, 2, 1.

Derrire la porte, on entendit un faible bruit...

-- Qui vive? demanda une voix imposante et casse.

Le Rmouleur rpondit:

-- Les Malades du docteur Fandango!

Une clef grina dans la serrure et la porte laissa voir en
s'ouvrant une noble tte de vieillard.

C'tait Silvio Pellico!


CHAPITRE III
LES JARDINS DE BABYLONE

Il nous reste  dire ce qui advint des trois personnages chargs
de crimes, contre lesquels tait dirige la machine infernale:
Messa, Sali, Lina, Boulet-Rouge, Arbre--Couche et Carapace,
autrement dit: les trois Pieuvres mles de l'impasse Gumne.

Quand la voiture charge de gaz dltre clata, leur premire
pense fut de fuir, car jamais vous ne trouverez le vrai courage
dans l'me des tratres de mlodrame, mais ils n'en eurent pas le
temps. Ils taient, pour ainsi dire, au centre de l'explosion qui
les surprit de la faon la plus fcheuse. Les gaz, prenant de
l'air, avec une fureur inoue, les saisirent tous trois ensemble,
les soulevrent, les firent tournoyer dans l'espace comme des
brins de paille, et les lancrent  trente-deux mtres au dessus
de la maison.

Tancrde, dit Chauve-Sourire enferm dans la chambre de Mandina,
les vit passer devant la fentre avec une vitesse de projectiles.
Il put croire que tout tait fini pour eux: juste chtiment de
leurs trop nombreuses faiblesses.

Mais, parvenus  trente-deux mtres au-dessus du toit, leur
pesanteur spcifique, combattant la force de projection, dtermina
une triple bascule, qui s'excuta simultanment; puis, aprs tre
rests un millime de seconde stationnaires dans l'infini, Messa,
Sali et Lina commencrent  tomber avec une vitesse gradue,
triple par le carr des distances parcourues, ou peut-tre par le
carr de leurs poids. Bref, c'est  vrifier.

Quoi qu'il en soit, ils taient bel et bien flambs. Chauve-
Sourire qui les vit  travers les vitres brises, repasser comme
trois boulets de canon leur cria:

-- Il m'est impossible d'allumer la fuse volante: mfiez-vous!

Avertissement inutile et tardif.

Mais il y a en ce monde des choses bien bizarres. Ce que nous
allons raconter est peut-tre trop hardi. Que voulez-vous que nous
y fassions? Les invraisemblances produisent des situations
renversantes.

 l'tage au-dessous de la chambre de Mandina, momentanment
habite par Tancrde, il y avait un balcon. En passant prs de ce
balcon, les trois Pieuvres mles qui fendaient l'air cte  cte,
dans des attitudes diverses, tendirent leurs bras par un
mouvement machinal. Leurs mains rencontrrent la grille du balcon
et s'y accrochrent avec la tnacit du dsespoir.

La grille flchit sous leur triple poids, mais elle tint bon, en
dfinitive, et ils se trouvrent suspendus entre le trottoir et le
ciel.

Ils taient un peu tourdis, quoiqu'ils eussent l'habitude des
motions fortes et pntrantes. Au-dessous d'eux, tout tait
silence, car la foule des curieux n'avait pas eu le temps de se
masser sur le lieu du sinistre.

La premire voix qu'ils entendirent appartenait  un sergent de
ville, qui disait, modrant la fougue des premiers curieux:

-- Tout le monde verra. Pas d'encombrement. En voil une histoire!

Boulet-Rouge ouvrit enfin les yeux, et voyant la situation de ses
deux collgues, Arbre--Couche et Carapace, il devina la sienne
propre et pensa:

-- Ce balcon a t notre ange sauveur!

-- O suis-je? demanda Carapace avec trouble.

Arbre--Couche lcha un large soupir et gigotta[2]. Il se sentait
mal  son aise.

Boulet-Rouge dposa sur la pierre, le cercueil d'enfant qu'il
n'avait point abandonn pendant cette priptie. Il tait gn par
ce petit meuble. Ayant ds lors ses deux mains libres, il excuta
un mouvement gymnastique, en trois temps, bien dtachs, et se
trouva debout sur le balcon.

Dj, en bas, le monde se battait pour voir les corps morts, des
bras, des jambes, et l'oreille de Mustapha qu'un antiquaire vola
pour l'empailler dans de l'esprit de vin.

Boulet-Rouge aida ses deux compagnons  monter, et ils se
trouvrent bientt, tous les trois, sains et saufs, en dedans de
la balustrade.

Le balcon du second tage de la Maison du Repris de justice tait
un de ces jardins suspendus, modeste imitation de ceux de
Babylone, qui mettent a et l un sourire aux faades revches de
nos maisons. Il y avait des capucines, des haricots fleurs rouges,
des pois de senteur et des cobas, ces lianes en miniature dont le
mivre feuillage, console et repose les yeux rougis des
travailleuses de Paris.

Elles n'ont pas beaucoup d'air, dans leurs mansardes, ces pauvres
ouvrires, mais elles cdent volontiers  ces chers cobas la
moiti de leur air et tout leur soleil, pour avoir pendant les
mois d't, un coin vert o rafrachir l'inflammation de leurs
paupires.

Il vient parfois un moineau dans ces indignes feuillages, et alors
tout l'atelier de sourire. L'oiseau gar leur parle vaguement du
ciel libre, des grandes prairies et des haies pleines de chansons
qui bordaient la route si longue, si longue...

La route qu'elles prirent un jour pour changer tout cela contre
les puanteurs de Paris.

Nous avons pris la libert de semer en passant ces quelques
phrases bien senties, pour prouver qu'il y a de la posie dans
notre coeur et de la philosophie dans notre cerveau. Nous n'y
reviendrons plus. D'ailleurs ces chres exiles ont Bullier, le
Moulin-Rouge, le Casino de Paris, Gugusse, Alphonse et l'absinthe.

Une lueur venait  travers les carreaux de la croise. L'oeil
perant de Boulet-Rouge l'aperut le premier.

-- Silence! dit-il. La destine nous a conduits dans des lieux
habits.  cette heure exceptionnelle, je donnerais mes droits
politiques pour un verre de cognac.

-- Vains dsirs, dit Carapace.

-- Nous sommes ici spars du monde entier, ajouta Arbre--Couche.

Boulet-Rouge reprit avec fiert.

-- Si grand que soit le danger, je vous sauverai. Aprs le trouble
insparable d'un pareil accident, mes esprits rentrent dans leur
assiette. Je vois les vnements d'un oeil froid et calculateur.
Nous sommes ici sur le balcon des Piqueuses de bottines runies,
atelier libre...

-- Quoi, si prs de notre point de dpart? s'cria Arbre--Couche
avec l'accent de la surprise.

Une ide sanguinolente traversait dj l'esprit de Carapace. Il
murmura:

-- Messa, Sali!

-- Lina! rpondirent les deux autres.

-- Les pripties les plus inattendues, reprit Carapace, ne
doivent jamais nous faire oublier notre devoir. Nous appartenons 
M. le duc Rudelame-Carthagne par les liens combins du crime et
de l'conomie. J'ai confusment le soupon que l'atelier des
Piqueuses de bottines runies appartient  la clientle du docteur
Fandango. Consulte la liste, Arbre--Couche.

Nous ferons remarquer ici un dtail curieux. Quand les trois
Pieuvres mles de l'impasse Gumne causaient, ils se donnaient
mutuellement leurs vrais noms, mais quand il s'agissait de
travailler, ils revenaient  ces mystrieux sobriquets composs de
_Messalina_ ddoubl: Messa, Sali, Lina.

L'attaque rgle la dfense. Dans le camp oppos, Mandina de
Hachecor, Castor, Pollux, Mustapha et le gendarme avaient aussi
des professions apparentes qui cachaient des rejetons de
l'ancienne fodalit, des banquiers, des artistes et des
bacheliers s-lettres.

Arbre--Couche, l'homme aux papiers scells d'un cachet
nobiliaire, fouilla aussitt dans sa poche avec inquitude. Il
songeait  la culbute excute  trente-deux mtres au-dessus des
toits. Pendant ce violent travail, ses poches avaient pu se
retourner. Il n'en tait rien heureusement, aussi s'cria-t-il:

--  providence! je n'ai rien perdu!...

Carapace rpondit:

-- J'ai bien gard ma bouteille de fer-blanc bouche avec du
papier gris vert.

Et Boulet-Rouge ajouta d'un air pensif en frappant sur son
cercueil d'enfant:

-- Tout est trange dans la situation o nous sommes.

Le cercueil d'enfant rendit un son creux difficile  dfinir.
Boulet-Rouge plit. L'ide d'un dficit lui traversa l'esprit
comme un clair.

-- Mon cercueil se serait-il ouvert  mon insu? s'cria-t-il.

Il l'ouvrit prcipitamment et, le voyant vide, il rla d'une voix
trangle par la mauvaise humeur:

-- J'ai perdu mon enfant!

En ce moment, ses yeux brillrent d'un clat sauvage. La prunelle
des tigres de la jungle, dans l'Inde, ont[3] de ces lueurs tranges
dans les nuits tropicales. Une plainte faible, un de ces cris
particuliers qui sortent des berceaux et qu'on appelle
vagissements, avait frapp son oreille subtile  travers la
fentre close.

-- Ah! se dit-il en lui-mme, ce n'est pas la peine de se dsoler.
Voil de quoi remplir ma botte.

Arbre--Couche, qui avait dpli sa liste aux armes de M. le duc,
mit un doigt dans sa bouche et imita le cri du coucou avec une
incroyable perfection.

Les deux autres n'ignoraient point ce que signifiait ce signal.
Ils prtrent aussitt une oreille attentive.

-- Ce n'tait pas une coupable erreur, dit Arbre--Couche. Les
petites ainsi dnommes: Les Piqueuses de bottines runies, usent
des drogues du docteur Fandango.

Il y eut un silence, comme aprs tout arrt prononc.

Boulet-Rouge prit sous son aisselle un diamant de vitrier qui ne
le quittait point. D'une main sre il scia un carreau, le dtacha
et passant ses doigts par le trou, il tourna l'espagnolette de la
croise.

-- Les chemins sont ouverts, dit-il.

Sans perdre de temps, ils passrent et Boulet-Rouge pronona:

-- Attendez-moi un instant, ici, j'aperois le berceau... je vais
assassiner l'enfant pour utiliser mon cercueil.

On ne pouvait rien objecter  une pense si sage.

Boulet-Rouge ouvrit son coutelas...

Juste  la mme minute, de l'autre ct de la rue de Svign, une
fentre s'ouvrit aussi au cinquime tage, La tte blanche et
vnrable de Silvio Pellico se montra aux rayons de l'astre des
nuits.

Tancrde, dit Chauve-Sourire, tait toujours prisonnier dans la
chambre de Mandina de Hachecor. Il aperut le clbre vieillard,
saisit son arc, le banda, y adapta une flche empoisonne, ajusta
et tira.

La flche partit en sifflant comme une clef. Silvio Pellico poussa
un cri de soie dchire et disparut  tous les yeux!...

Au grenier, une femme, artiste de Montmartre, qui tudiait la
_Tour de Nesle_, lana ces mots:

-- Il est minuit, la pluie tombe, parisiens, dormez!


CHAPITRE IV
LES PIQUEUSES DE BOTTINES RUNIES

Par un contraste habilement mnag, aprs tant de sang, tant de
larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l'enfant, le
lecteur se reposera avec dlices en un tableau plein de fracheur.

Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes,
rieuses et dbauches, taient runies autour d'une table
malpropre dans une chambre de derrire qui faisait suite  celle
o les trois Pieuvres mles de l'impasse Gumne venaient de
s'introduire par escalade et effraction,  celle hlas! o se
trouvait le berceau.

Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les
blondes, les chtaines, les rousses aussi; elles travaillaient
trs bien, trs vite et de trs bon coeur. On ne travaille ainsi
qu' Paris, o la rage du plaisir donne la rage de la besogne.

Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les
laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu'on
nomme _du chien_, qui les faisait presque jolies. C'taient pour
la plupart des minois chiffonns qui n'eussent point support
l'analyse des nez retrousss, des fronts bombs, des grandes
bouches souvent, montrant des poignes de perles.

Leurs toilettes taient comme leurs visages, sujettes  caution,
mais avenantes et hardies. On n'eut pas vendu le tout pour cinq
cents francs peut-tre. Hors de Paris, vous n'en auriez pas eu
moiti pour un prix fou.

Les noms taient caractristiques: les petits noms. Les noms de
l'atelier ressemblent un peu  ceux du thtre: ce ne sont pas les
noms de familles.

Peu de Marie, point de Franoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne.

Des Anas en quantit, des Rgine, des Amanda, des Athnas,
quelques Locadie, des Irma et des Zulma.

Elles ont grand honte quand elles s'appellent tout uniment
Josphine.

C'est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de
qualit, morte avant l'ge du chagrin qu'elle avait de s'appeler
Lopoldine.

Les noms simples, les noms communs prouvent gnralement la race.
O diable voulez-vous que Chiquita soit ne!

Il y avait la, onze Anas, sur vingt-cinq, et l'on tait oblig de
les distinguer, par des surnoms: Chiffette, Cocarde, Colibri,
OEillet d'Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc.; il y avait sept Amanda,
quatre Reine et trois Irma.

Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon coeur,
n'taient pas trs varies; on entendait a et l:

-- Fallait pas qu'y aille!

-- Des navets!

-- Et ta soeur?

-- Ma soeur? est  bord d'une chaloupe  vapeur! avec le
chauffeur! qu'est son abuseur!

-- C'est rigolo!

Et autres...

C'est suffisant  les tenir en joie.

Aujourd'hui, la runion avait un caractre particulier pour un
double motif: d'abord on avait entendu l'explosion de la voiture
inodore. Anas Cocarde, dpche en bas, pour savoir ce que
c'tait, tait revenue toute ple, disant qu'elle n'avait jamais
rien vu de si horrible dans le _Petit Journal_. Tout le monde
avait voulu se prcipiter dans les escaliers, mais Anas Chou-
Fleur, la grante, retenant, d'une poigne vigoureuse, Anas
Chiffette, Anas OEillet d'Inde et Anas Lampion, avait dclar
qu'avant tout la veille devait tre finie.

On obit bien autrement  une grante d'association libre, qu' la
demoiselle d'une maison ordinaire.

Le second motif tait plus intressant.

Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne
travaillait pas. Celle-l tait trs belle, mais si ple qu'elle
vous eut fait piti. Sa toilette avait une simplicit
aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingnues de
familles princires, perscutes par l'infortune au thtre de
l'Ambigu-Comique.

Nous sommes forcs de remonter, au commencement de cette soire
pour expliquer la prsence d'Elvire, la jeune marquise fugitive, 
la table des Piqueuses de bottines runies.

Vers sept heures et demie, longtemps par consquent avant la
catastrophe imprvue qui devait plonger soixante-treize familles
dans le deuil, la grante de l'atelier tait sortie pour acheter
du th, du sucre et du rhum; l'habitude tant de s'accorder cette
douceur quand la veille se prolongeait jusqu' minuit et au del.

En allant chez l'picier, la grante n'avait rien vu
d'extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras  un
vieillard de cent et quelques annes qui avait une figure de
hibou.

Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu.

Mais comme elle traversait l'alle sombre de la Maison du Repris
de justice, elle entendit dans la nuit des gmissements
inarticuls.

Avec son th, son sucre, son rhum, elle rapportait une boite de
ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l'loge,
tant elles ont dj rendu de services  l'humanit.

Elle eut l'ide candide d'en allumer une et vit alors un spectacle
attachant.

La jeune fille et le vieillard de cent et quelques annes taient
sous ses yeux.

La jeune fille, tendue sur les dalles de l'alle, venait de
mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus
atroces, un enfant du sexe masculin, trs bien conform et trs
viable.

Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruaut
incalculable, essayait d'une main d'trangler l'enfant nouveau-n,
et de l'autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais
d'un travail curieux et manifestement empoisonn[4].

Une seconde encore, et c'en tait fait des deux infortunes
cratures.

Anas le comprit; ce n'tait qu'une faible femme, doue d'une
ducation mdiocre et de moeurs relches, mais elle avait de
l'initiative. Son coeur gnreux bondit dans sa poitrine. D'une
main elle alluma d'un seul coup toutes ses bougies, de l'autre,
elle tint en l'air ce feu d'artifice peu dangereux, mais
blouissant.

Le vieillard, pouvant, laissa chapper un geste de
dsappointement et se glissa en rampant vers la rue.

Anas le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle
ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n'avait rien
d'humain bourdonna  son oreille:

-- Femme imprudente, crains la vengeance du bisaeul!

-- Des nfles! rpondit-elle dans la gaiet de sa vaillance
populaire.

Puis elle revint dans le fond de l'alle, mit l'enfant nouveau-n
dans la poche de son tablier et aida la jeune accouche  monter
les deux tages qui conduisaient  l'atelier. Quoique prive de
sentiment, l'inconnue avait encore l'usage de ses jambes.

On doit juger de l'tonnement des Locadie et des Amanda, quand la
grante, ouvrant la porte de l'atelier, fit entrer la jeune mre
et tira l'enfant cach dans son sein.

C'tait lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon;
c'tait lui que menaaient les dtestables passions de Boulet-
Rouge.

S'il avait su...

La grante dit:

-- Mes petits amours, il ne faut pas que a vous empche de
travailler. Je vais installer la jeune trangre dans un bon
fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le
temps agrablement.

-- Femme gnreuse, murmura la jeune fille d'une voix altre,
quand je devrais vivre cent et quelques annes, comme mon trop
cruel bisaeul, je n'oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi,
je vous prie, un bouillon...

-- Je n'ai que du rhum, interrompit Anas.

-- a me suffira!

Elle but un verre de rhum et parut soulage par ce cordial.

-- Bont divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes
abondantes, dans quel abme une liaison innocence, mais qui a des
suites, peut prcipiter une jeune personne!

Toutes les Anas grillaient de savoir; les Irma en taient
malades.

L'trangre s'assit et poussa un soupir de soulagement.

-- Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois
un aveu complet. Racontez un peu  ces demoiselles ce qui s'est
pass dans l'alle sombre, cela me donnera le temps de reprendre
haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous
connatrez toute l'tendue de mon malheur.

Elle arrta la grante au moment o celle-ci ouvrait la bouche,
pour dire encore avec une dignit pleine de rserve:

-- pargnez autant que possible, dans votre rcit, le noble
criminel dont vous avez prvenu le dessein pervers. Outre qu'il
est respectable par son ge, je lui dois tendresse et obissance.
Il est le pre du pre de mon pre.

-- Voil comme elles sont dans la haute, s'cria Chou-Fleur avec
admiration. C'est bte! Moi, ni une ni deux, j'aurais trangl le
vieux polisson.

Puis employant le langage pittoresque et imag de la basse classe,
elle fit le rcit succinct, mais complet du drame de l'alle.

Elle eut un vrai succs et la curiosit ne connut plus de bornes
dans l'atelier des Piqueuses de bottines runies.

Quoique faible encore, n'tant accouche que depuis un quart
d'heure, l'trangre commena aussitt:

-- La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j'en suis
un fatal exemple.

Je reus le jour loin de Paris, au del de la porte jaune, entre
la ville de St-Cloud et le village de Garches, dpartement de
Seine-et-Oise, dans un antique et noble chteau connu sous le nom
de Mauruse.

Loin de moi, la pense de faire envie  votre pnurie, en vous
dtaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon pre, fils an du
marquis de Rudelame, qui lui-mme tait le fils an du duc
portant le mme illustre nom, avait pous Fanchon de la Roque-
Aigurande, descendante et unique hritire des captals de Buch,
cadets de la maison de Foix.  l'ge de dix ans, j'avais une
poupe qui cotait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait
des boucles de rubis  ses jarretires.

Passons... Je l'ai bien pay plus tard!

Le chteau de Mauruse est une antique demeure perche au sommet
d'une montagne et entoure de prcipices sans fond qui rejoignent
les fameux tangs de Ville-d'Avray par des perces souterraines.
Il fut bti par Anguerrand de Carthagne qui tua en combat
singulier le bailli de Chavanette, derrire Bictre, sous Henri
II.

Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma
famille, a vous humilierait et nous n'en finirions plus.

 l'poque de la rvolte des peuples, en 1789, mon bisaeul tait
dj un homme de trente et quelques annes, bien vu en cour,
heureux prs des dames, beau joueur et tout  fait bon enfant.

La rvolution le surprit  l'improviste. Quand on vint pour piller
son chteau de Mauruse, il tait  Svres pour acheter du tabac.
Il n'eut pas le temps de rassembler ses trsors qui furent
dilapids par la multitude. Oblig de partir pour l'migration
avec sa femme et son fils (le pre de mon pre), il ne possdait
que son argent de poche et les boutons de son habit qui taient en
perles fines, heureusement.

Il arriva ainsi  Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de
poche, ajout au prix de ses boutons, lui complta une somme de
250 guines, ou si vous le prfrez 8.750 francs. a vous semble
encore un joli denier, mais ma bisaeule dpensait 50 louis par
jour. Le duc de Rudelame-Carthagne l'adorait.

Ce fut pour satisfaire  ses fantaisies qu'il contracta plusieurs
mauvaises habitudes dont sa famille devait tre plus tard la
victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette
industrie ne suffisant pas aux prodigalits de sa femme, il apprit
 tromper au jeu, dans les bonnes socits. Un jour enfin, emport
par l'envie de faire plaisir  son pouse, il se mit  travailler
srieusement, passa ses examens avec succs, et fut reu membre de
cette importante compagnie:_ La Grande Famille_ des voleurs 
Londres.

Il tait l sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour
procurer  sa compagne idoltre des bijoux prcieux, des
cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contract
un culte tout particulier pour la sobrit anglaise, il fabriqua
des poisons, inventa une nouvelle espce de poignards, destins 
ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme
indigne de l'estime gnrale.

Je suis suspecte de partialit, puisqu'il est mon anctre, mais la
vrit me force  dclarer qu'il garda toujours une certaine tenue
au sein de ses drglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il
faisait excuter ses meurtres par des employs.

Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se
compromettait ainsi tait-elle digne de tant d'amour? Ne l'esprez
pas! Madame la duchesse avait de l'ducation;  part cela, c'tait
une coquine. Outre son got pour la boisson, elle allait avec les
cossais.

Vous entendtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'cosse est
l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant
appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagn avec
tant de peine,  des jeunes gens  la mode,  des musiciens,  son
valet de pied, trois avocats et mme  des militaires, rsolut 
se venger. Il acheta _l'Affaire Clmenceau_ [5] et une barre
de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu trs ardent pendant
quarante-huit heures, aprs quoi, il l'imbiba, toute chaude,
nicotine, de phnol Boboeuf et d'acqua Tafana, mlangs avec de
l'assa foetida et une composition dont notre famille garde
prcieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant
pris ainsi ses mesures, il rentra un soir  son domicile plus tt
que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de
vins fins, de liqueurs fabriques dans divers monastres, de
viandes froides, de saucisses et de petits gteaux.

J'ai dit qu'il tait bel homme. Ma bisaeule, porte sur sa
bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit
dresser la table dans une certaine chambre de son htel qui
n'avait ni porte ni fentre.

On n'eut trouv nul part un lieu plus favorable  ses farouches
desseins.

Madame la duchesse, sans dfiance et remplie d'apptit, le suivit
dans cette dangereuse retraite. Le souper commena  huit heures
dix minutes.  dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de
minuit, alors que la coupable et infortune femme tait ivre
d'amour et d'anisette, mon bisaeul prit, au lieu d'un simple
couteau  papier, la barre de fer rouge qu'il avait cach sous sa
chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non
sans prononcer des paroles d'amre et vindicative raillerie.

Jusqu'au treizime coup, la malheureuse cria et appela ses
militaires.

Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la
vie dure. Nanmoins, le duc de Rudelame-Carthagne dut croire
qu'il en tait dbarrass pour jamais. La suite de cette anecdote
montrera si c'tait l une chimre...

Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionne par son tat.

Les piqueuses de bottines runies se prcipitrent  son secours.

C'tait l'heure o la voiture de vidange, inodore arrivait dans la
rue. Rien n'annonait encore une sanglante catastrophe. Les
oiseaux dormaient dans les gouttires, la brise faisait tourner
les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs,
sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrires.


CHAPITRE V
L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

La jeune et belle Elvire de Rudelame-Carthagne reprit ses sens,
but un verre de rhum et poursuivit en ces termes:

--  mes chres bienfaitrices, malgr la distance qui spare nos
positions sociales, ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie! Je
veux tout d'abord modrer l'tonnement que pourrait vous causer le
crime de la chambre sans porte ni fentre.

La seule chose surprenante, c'est que mon bisaeul et pu garder
la barre de fer rouge sous sa chemise. Mais outre que c'tait pour
l'empcher de refroidir, nous sommes  Londres.

 Londres on en voit bien d'autres.

Et quant  l'atrocit du forfait, ma famille est depuis longtemps
habitue  ne se rien refuser. Le marquis, mon pre, s'est amus
une fois  faire le relev des crimes et dlits appartenant en
propre  notre maison, depuis le rgne de Henri II jusqu' Louis-
Philippe seulement. Il y a quatre-vingt-un meurtres dont deux
parricides, sept fratricides des deux sexes, trois tanticides,
cinq onclicides, treize neveux ou nicicides, huit infanticides,
vingt-trois adultres, dix-neuf incestes!...

Il y a des instants, s'interrompit ici la jeune accouche avec un
dsespoir imptueux, o je prfrerais avoir reu le jour au sein
de la misre. Ah! gardez vos moeurs innocemment grillardes,
fillettes du commun. Cette atmosphre de sang et de honte est loin
d'tre agrable,  la longue!

Le lendemain matin, mon bisaeul chercha le cadavre de sa femme,
car il voulait le faire embaumer, par un dernier caprice.  sa
place, il trouva un billet ainsi conu:

L. D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

Ce mystrieux crit le remplit d'inquitude et d'alarmes. Il se
creusa la tte en vain pour en deviner la signification.

Tant d'initiales accumules devaient cacher une menace.

Qui donc avait pu entrer dans cette chambre sans porte ni fentre?

Il y avait la chemine!

Mon bisaeul la fit aussitt fermer  l'aide d'une grille en acier
fondu; -- Mais il tait trop tard.

Il fut malade dangereusement.

 peine remis sur pied, il ordonna  nombreux domestiques de
regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes:

Le cadavre de la duchesse resta introuvable.

Cela aigrit d'autant le caractre de bisaeul qui dj n'tait pas
trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses
meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou
soumettant des animaux domestiques  diffrents supplices.

En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent
et toutes les recherches demeurrent sans rsultat. Il les avait
coups par morceaux sans utilit apparente. Il avait d'ailleurs
bien des motifs de mauvaise humeur.

De mme que le cadavre de la duchesse tait inrencontrable, de
mme le mystrieux billet restait intraduisible. M. le duc s'tait
adress aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux
n'avait pu lui donner le mot de l'nigme.

Il entendit parler un jour d'un personnage tonnant qui passait
pour tre le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au
chteau de Saint-Lon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait
rien  l'affaire; d'autres prtendaient qu'il tait le non moins
clbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut dcd 
Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage
faisait de nombreux miracles. Il avait guri le catarrhe de la
reine et sauv un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut
mal. Londres entier le consultait pour les objets gars, les cors
aux pieds et les engelures.

Il se nommait le docteur Fandango...

Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet
extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure.

-- Et quoi! s'crirent ensemble plusieurs Anas, le docteur
Fandango existait dj  cette poque recule?

-- Lui, si jeune! ajouta la grante. Et tout l'atelier acheva:

-- Lui si beau!

Elvire de Rudelame poussa un long soupir.

--  qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau,
entranant, irrsistible? Vous voyez devant vous sa victime!

Second effet, plus fort que le premier.

-- L'enfant d'-ct?... commena la grante.

-- Il est  lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins
de larmes.

Vous dire l'motion qui treignit  la fois tous ces coeurs, est
impossible. Le docteur Fandango tait un dieu pour sa clientle.

L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'cria:

-- Nous sommes les Malades du docteur Fandango...

-- Permettez-moi d'en douter, rpliqua Elvire qui prit aussitt
une apparence de froideur.

-- Ah! par exemple! voulut dire la principale Anas.

Mais l'accouche de l'alle sombre l'interrompit et dit
premptoirement:

-- Alors, montrez le cachet!

Il y eut quelque chose d'trange. Les Piqueuses de bottines
runies se levrent toutes  la fois et se dshabillrent.

Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons,
tombrent simultanment.

Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrires relevrent
ensemble leur chemise et montrrent un peu au-dessous du nombril
le triangle d'un vaccin au milieu duquel tait une empreinte
chimique, de forme ovale, qui semblait tre le rsultat de
l'application d'un timbre sec, imbib de matires caustiques.
Cette empreinte prsentait deux initiales: D. F., surmontes d'un
phnix sortant des flammes.

Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume
des bottines, des bas et une chemise retrousse, ne laissait pas
que d'tre enchanteur.

Si vous avez espr, toutefois, nous le voir dcrire plus
longuement et dtailler la profusion inoue de seins fermes et
polis, d'paules de marbre, de cuisses blanches, de hanches
rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrs, liliacs et
luisants, allant se perdre dans l'ombre duvete forme par les
cuisses, que l'on pouvait voir  ce charmant conseil de rvision,
c'est que bien peu vous connaissez notre rserve.

Aucun homme d'ailleurs n'tait prsent et nous ne l'avons su que
par ou-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse.

Ds qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage
s'claira d'une joie pure.

-- C'est maintenant que je remercie Dieu  deux genoux,  mes
soeurs! dit-elle dans le dlire de son allgresse, je suis
sauve!... Mais remettez vos vtements pour ne point offenser
inutilement la dcence particulire  notre sexe.

Afin de contenter le dsir si lgitime de la noble accouche, les
Piqueuses de bottines runies se revtirent.

En dpit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie.

-- Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassure. Nous
allons bavarder tout  notre aise. Je n'ai pas besoin de vous
apprendre dsormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont
diviss en deux fractions: les Malades du docteur Fandango et
les Chevaliers de l'lixir funeste appels aussi les Flaux de
la capitale ou les Pieuvres mles des divers impasses...

Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle tait
belle!

Arrtons-nous pour tracer son portrait.

Elle avait une de ces beauts saisissantes qui ne ressemblent 
rien. Son nez rappelait celui du bisaeul qui faisait songer au
bec des hiboux, son regard tait piquant, inexprimable. Rien de
comparable  sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait
fouille par la main d'un sculpteur trs habile. La brise tait
amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez
mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait
des miniatures en peau de Sude pour ses mains.

Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgr sa
chute.

-- Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante
 mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango
se portent bien et meurent d'un accident mystrieux produit par
l'ingestion de l'lixir funeste.

J'ai pens parfois que l'homme clbre et sduisant qui marque 
son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnatre,
n'avait pas rflchi que c'tait un danger, car les flaux de la
capitale profitent de ce signe pour choisir  coup sr leurs
victimes. Mais je ne puis blmer celui qui se dguisa en porteur
d'eau pour me sduire et qui est le pre de mon jeune enfant:
Virtut!

Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient
leurs yeux mouills.

-- Ce qui va tre intressant pour vous, poursuivit-elle, c'est
d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa
l'univers. Prtez-moi une oreille attentive.

 l'poque o mon bisaeul se prsenta pour la premire fois chez
Fandango, cette individualit hors ligne avait une cinquantaine
d'annes... Ne m'interrompez pas, vos tonnements sont superflus.
Cinquante-sept ans aprs cette date, je l'ai ador sous un
dguisement vulgaire.

Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui.  premire
vue, on lui aurait donn vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors,
il n'a pas vieilli d'une semaine.

Mon bisaeul le trouva dans son laboratoire, entour d'un seul
livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui
possdait des cornes d'argent massif.

Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frapp de sa souveraine
beaut, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet
idoltr Fandango) n'eut point encore lav ses mains, ni fait sa
barbe. On tait au matin, ce qui explique suffisamment cette
ngligence chez un homme ordinairement propre et mme coquet de sa
personne.

Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'tait bien au
docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler.

 son grand tonnement, ce fut le cerf, dou de bois en argent
massif, qui lui rendit son salut.

Le docteur lui-mme restait immobile et muet comme une statue de
marbre de Paros.

Mon bisaeul voulut dcliner ses noms et qualits. Le cerf vivant
lui ferma la bouche d'un geste froid et lui dsigna la cuvette. Au
fond de la cuvette, mon bisaeul vit, avec une surprise
croissante, des caractres qui se formaient sous une couche d'eau
plus pure que le cristal.

Ces caractres, une fois devenus distincts! donnrent les mots:
Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagne, comte
de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, prsentement
migr, tourmenteur de mouches et tueur de femmes!

Mon bisaeul releva la tte, indign qu'il tait de ce dernier
trait.

Le docteur tait toujours immobile.

Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or.

M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait
affaire  un enchanteur et dvora l'affront. Rsolu  user d'une
profonde dissimulation, il pronona les paroles suivantes avec
amnit:

--  vous, qui tes, au dire de l'histoire, des plus grands
savants de l'Europe, je m'aperois que votre talent n'est pas au
dessous votre renomme. Je viens vous consulter et je vous prie de
me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques.

Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononc
ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui rpondait.
Ce ne pouvait tre le cerf, et les lvres du docteur ne remuaient
point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit:

-- Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de
feindre. Que veux-tu du matre?

Mon bisaeul plit et ses dents grincrent, car il commenait  se
fcher.

Mettant de ct, dsormais, toute vaine dissimulation, il tira de
sa poche le billet nigmatique compos des treize initiales: L.
D. F. E. V. -- I. A. T. V. -- D. E. J. -- T.!

Au moment o le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage,
mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les cts  la
fois. On eut dit que les parois mme de la chambre la suintaient.

Mon bisaeul dplia le papier et lut les initiales distinctement,
puis il demanda:

-- Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie?

La voix rpondit oui, dans la fiole, aprs quoi, elle en sortit
pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitrent vaguement.

La voix dit encore:

-- Regarde au fond de la cuvette!

Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanment.

M. le duc regarda  travers la couche d'eau pure et put lire ces
treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales.

Le Docteur Fandango Est Venu. -- Il A Tout Vu. -- Dieu Est Juste.
-- Tremble!

Les cornes du cerf vivant brillrent en ce moment d'une faon peu
ordinaire. Si ce n'eut t impossible, vu le prix de la matire,
le tmoin de tout cela aurait jur qu'elles taient dsormais en
diamant.

Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses
tranges. Mais ce n'tait pas un homme  rester bien longtemps
inactif.

Le mystrieux billet avait t trouv dans la chambre sans porte
ni fentre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du
monstre. Le docteur tait venu l, o tout y faisait allusion au
crime; le docteur avait tout vu, il tait matre du terrible
secret.

Il faut rendre cette justice  ma famille on n'y a pas froid aux
yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas  en
douter, Fandango tait son ennemi mortel, et lui dit avec calme:

-- Le billet tait de vous?

Autant parler  une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa
cuvette ne rpondirent cette fois! Le cerf mme resta impassible.

Mon bisaeul se prit  ricaner et fit tout haut cette rflexion:

-- La chambre n'avait ni porte ni fentre. Pas de tmoins!

L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placs au fond,
douze s'effacrent; il n'en resta qu'un seul:

DIEU!

M. le duc eut froid dans le dos.

Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu.

Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-tre, mais il ne
dit jamais ce qu'il a vu; c'est un tmoin peu embarrassant... et
si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru
le plus aisment: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme
comme moi!

Point de rponse.

-- Madame la duchesse, poursuivit le grand-pre de mon pre,
aimait trop les cossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au
feu et empoisonne, donns  travers le coeur, l'oesophage, le
diaphragme, le grand sympathique et intestin grle, suffisent 
empcher une femme de qualit de parler. Pensez-vous qu'elle
viendrait tmoigner contre moi?

La chambre clata de rire  ces mots. Je dis la chambre, car ce
furent les murailles elles-mmes, le plancher et le plafond qui
produisirent en apparence cette explosion de gaiet. La statue du
docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part.

-- Sambre goy! s'cria mon bisaeul, vous m'impatientez,  la fin.
Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme
la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la
paix... En veut-on ici?

Le cerf brama d'une faon ironique.

-- On veut donc la guerre? demanda M. le duc.

Cette fois, le docteur Fandango lui-mme remua la tte d'une faon
affirmative, comme font les biscuits chinois sur les chemines.

C'en tait trop.

Depuis quatre minutes au moins mon bisaeul mditait un nouveau
forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonn
avec un art extraordinaire et dont la lame, bizaute[7] selon
certaines rgles mathmatiques, faisait des blessures mortelles
qui ne laissaient aucune trace.

Sans faire semblant de rien, il introduisit sa main sous le revers
de sa redingote, il y prit le crick, et crac, au moment o le
docteur Fandango le croyait occup  prparer sa sortie, il lui
plongea l'arme malaise dans le sein gauche jusqu'au manche.

Le cerf bondit pour protger son patron, mais...

Le coup tait donn et d'aplomb!...

Un cri d'horreur interrompit ici la jeune accouche. Ce cri
appartenait  toutes les piqueuses de bottines. Il tait arrach
par la pense d'un crick malais empoisonn avec soin et perant la
poitrine du docteur Fandango!

Mais Elvire de Rudelame eut un sourire anglique.

-- Jeunes filles du peuple, dit-elle, rassurez-vous. Coriolan ne
mourut pas en 1793, puisqu'il est le pre putatif d'un enfant n
cinquante et quelques annes aprs, jour pour jour.

Ne cessez pas de me prter l'oreille, voici une situation bien
tonnante: ce fut le docteur Fandango qui reut le crick dans les
poumons, mais ce fut mon imprudent bisaeul qui tomba foudroy...

Expliquez a!


CHAPITRE VI
LE PORTEUR D'EAU

Le drame marchait, au dehors.  l'instant o l'accouche de
l'alle sombre posait cette question  son auditoire, l'initiative
de Mustapha mettait le feu aux gaz dltres et lanait dans les
airs nos trois amis, les Pieuvres mles de l'impasse Gumne.

C'est dire assez que nous avons rattrap l'heure voulue, et que
notre histoire va bientt marcher  pas de gant.

La formidable explosion fit dresser l'oreille  quelques Anas,
mais tel tait l'intrt excit que personne ne bougea.

-- Vous jetez votre langue aux chiens? continua Elvire de
Rudelame, employant cette expression familire qui semble une
condescendance ou une caresse dans la bouche des grands
personnages, vous avez raison, vous n'auriez jamais devin.

C'est pourtant bien simple, mon bisaeul tomba foudroy, non par
le tonnerre, c'tait au mois de dcembre, mais par l'tonnement.

Il y avait de quoi!

Au moment o il s'applaudissait d'avoir plong son poignard dans
la poitrine, du docteur Fandango, celui-ci tourna lentement sur
lui-mme et montra son dos.

Son dos tait ma bisaeule, madame la duchesse de Rudelame-
Carthagne, habille comme le soir du meurtre et portant, depuis
la gorge jusqu' la hauteur des hanches, les quatorze trous
produits par la barre de fer rougie au feu et empoisonne.

La malheureuse tait perce comme une pole  rtir les marrons de
Lyon.

Et au milieu de cet cumoir[8], sortait la pointe du crick malais
que le duc avait plant dans la poitrine du docteur!

Vous sentez bien que je n'ai pas vu cela, j'tais trop jeune, le
fait tant arriv trente-huit ans avant ma naissance, mais je le
tiens de la bouche mme de Coriolan qui ne saurait profrer un
mensonge.

D'ailleurs, il y a une preuve frappante, l'horrible haine de mon
bisaeul contre le docteur Fandango date de l. Il aurait pu lui
pardonner une innocente mystification, il ne lui pardonnera jamais
d'avoir ressuscit la duchesse.

Car la duchesse vivait.

Vous la verrez par la suite agir comme pre et mre.

Si elle parla ce jour-l, M. le duc n'en sut jamais rien, car il
se retrouva quelques heures aprs dans son appartement o il avait
t report, vanoui, par des mains inconnues. Il ne demanda pas
son reste et partit pour les mers polaires o il resta enseveli
plusieurs annes au sein des glaces ternelles pour laisser
touffer le bruit de son aventure.

En ces pays froids, il n'acquit pas une bonne rputation. Les
naturels l'accusaient d'attirer chez lui les petits enfants et
mme les jeunes filles pour boire leur sang et se nourrir de leur
chair. C'taient des calomnies. Depuis mes plus tendres annes, je
mange  sa table: jamais je n'y ai got de chair humaine. Il faut
se garder des exagrations. Hlas! ce centenaire n'est-il pas
assez charg de crimes.

Il ne mange pas les enfants ni les jeunes filles, mais il les
emploie  d'autres usages galement domestiques. Leur graisse lui
sert  composer des onguents qui prolongent sa coupable existence;
il prend des bains de jeune sang, qui reverdissent sa vieillesse,
remarquablement avance.

Vous frmissez; moi j'y suis faite...

La fatigue me prend, et nous n'en sommes encore qu'au commencement
de la Restauration, je n'aurai pas la force, je le sens bien, de
vous raconter l'histoire du pre de Mustapha, ni celle de la mre
infortune de Mandina de Hachecor.

Franchissons donc cinquante-six annes.

C'tait un soir d'automne, dans cet immense palais qu'on nomme
l'htel de Rudelame-Carthagne et qui dcore l'une des rues les
plus frquentes du faubourg Saint-Honor. L'air tait tide et
mou. Les dahlias levaient vers le ciel leurs parfums fades qui se
mlaient aux subtiles senteurs de l'oignon, dont on sarclait un
carr, dans mon jardin,  quelques coudes de ma fentre.

L'horloge de Saint-Philippe-du-Roule venait de sonner sept heures.

Ma jeunesse avait t solitaire, je n'avais frquent que
Timidita, la fille de notre concierge et M. Catimini, mon
professeur de piano, qui s'tait permis, sur ma personne, une
grande quantit de lches attentats, toujours repousss par ma
candeur allie  ma pudeur.

Quand mon enfant qui est une fille, aura l'ge des passions
naissantes, plutt que de lui donner l'autre sexe pour professeur
de piano, je la plongerai  Saint-Lazare.

Les vibrations de l'horloge se balanaient encore dans les airs,
lorsqu'une voix mle et sonore, pronona sous ma fentre, ce cri,
bien connu des mnages parisiens:

-- Qui veut d'l'eau... au!

La dernire de ces deux diphthongues[9], monte  l'octave de la
premire.

Ce cri tait d'autant plus inusit dans notre illustre demeure,
que nous avions partout l'eau de Seine. Il me jeta dans une
trange rverie.

tais-je mre pour la posie? Traversais-je un de ces quarts
d'heure bnis, que l'tre suprme, dans sa sollicitude, a marqus
pour le sentiment? Je ne sais. J'ignore tout. On n'a jamais pu
m'apprendre l'arithmtique, mais j'ai mon coeur.

J'appelais Olinda, la premire de mes neuf camristes, et je lui
dis:

-- Olinda, roule-moi une cigarette, je ne sens plus mon me!

Elle tait grecque de naissance, mais franaise par le got des
loteries autorises, dont les gros lots la rattachaient 
l'esprance. Elle a perdu depuis, dans ces entreprises, son
innocence et ses conomies. Pour un franc vous pouvez y gagner des
sommes importantes. Mais vous ne voyez jamais arriver cette somme,
ni revenir votre franc.

-- Olinda, repris-je, d'o vient que la voix de ce jeune porteur
d'eau me brle les bronches et met des battements insenss sous
l'toffe de mon corsage?

Je ne l'avais pas vu, mais mon imagination dsordonne avait
devin l'homme de vingt-huit ans  son organe enchanteur.

Olinda me rpondit:

-- Pour faire une connaissance, autant attendre un officier ou
quelqu'un de chez l'agent de change. Moi, un porteur d'eau, a ne
me chausse pas!

L'insense! Je ne crache ni sur les officiers ni sur les employs
de la haute banque; mais il y a porteur d'eau et porteur d'eau. Ma
fivre me disait que celui-ci tait un prince.

Que dis-je, un prince, c'tait le Fils de la Condamne, c'tait
Coriolan, le mystrieux aborigne des ruines de Palmyre, c'tait
le docteur Fandango!

Olinda, pure comme l'acier et fidle autant que lui, me roula une
cigarette. Je prfrai une prise de tabac, puis un chou  la
crme, puis n'importe quelle bagatelle peu coteuse. J'tais
hystrique et fantasque, cela peut arriver  tout le monde.

Ma seconde femme de chambre, Herminie, native du bois Meudon, o
elle avait t trouve au bord de l'eau, dans un foulard dmarqu,
peu d'heures aprs sa naissance, probablement entache
d'inconsquences, entra en ce moment et dposa  mes pieds un
bouquet de fleurs rares, entour de papier glac.

Je tressaillis, car leur odeur attaqua mes nerfs d'une faon  la
fois dlicieuse et irritante. Je mordis la troisime de mes
suivantes et Luciole, la quatrime, une Suissesse sans goitre de
la plus grande beaut, ayant tmoign sa surprise, reut de moi un
dangereux coup de pied dans les lombes.

Cela tait si loign de mon caractre que mes autres confidentes
s'enfuirent et ne sont jamais revenues.

 l'intrieur du bouquet de fleurs rares tait une lettre en
chiffres, accompagne d'un autre papier qui en donnait la clef.

Si j'avais gard quelques doutes, ils se seraient vanouis  la
vue de cette double prcaution, dnotant une grande dlicatesse.

-- Qui que tu sois, m'criai-je en moi-mme,  mon jeune inconnu!
tu n'appartiens pas  la simple bourgeoisie.

La lettre tait ainsi conue:

17, 34594, 2903549669...

Mais il vaut mieux vous la traduire en langue vulgaire:

Ma chre demoiselle Elvire,

 La gnration spontane est une ide toute moderne. J'ai lieu de
croire que j'en suis le produit. Mon berceau fut la solitude
sablonneuse et aride. Je n'ai ni pre, ni mre, ni oncle, ni
tante, ni cousin, ni cousine. Je pourrais prolonger cette
numration, je prfre vous dire en un seul mot que je suis 
l'abri de toute espce de famille.

Cela me rend indpendant et pensif.

 Ma famille, c'est l'humanit!

 Vous me demanderez peut-tre alors pourquoi on m'appelle le
Fils de la Condamne.

 Ceci monte une courte explication. Vous n'ignorez pas les soins
que les Arabes accordent  leurs coursiers. Non seulement ils les
nettoient avec minutie, mais encore ils partagent avec eux leur
propre nourriture. En outre, ils en loignent avec sollicitude
toute cause de maladie.

 Par une claire matine de printemps, Saali, la plus belle jument
des haras de Ben Hadour, fut accuse de maladie. Le conseil des
vtrinaires du Sahara l'examina et la condamna  tre abattue,
mais Abd-el-Kader, son matre, charg de l'excution, eut piti
d'elle. Il fallait cependant qu'elle dispart, dans l'intrt des
autres cavales.

 Abd-el-Kader lui attacha au cou un sac de dattes et un panier de
mas, puis, l'ayant conduite aux confins du territoire, il lui dit
en versant des larmes:  ma cavale prfre, Allah est Allah! tu
es incommode d'une maladie incurable. Fuis jusqu'aux ruines de
Palmyre o est l'herbe de la gurison.

 Palmyre, aussi nomme Cadmor, dut son origine au roi Salomon,
clbre par ses drglements et sa sagesse. Elle fit un grand
commerce de commissions et de transit, sous l'incomparable
Znobie, veuve d'Odenat. Des voyageurs y trouvrent mon berceau,
je suis musulman par mon baptme.

 J'tais n depuis quelques heures au sein mme des splendides
dcombres, sur le seuil d'un palais ruin qui portait le n 179 de
la rue de l'Euphrate. Quel fut mon tonnement de voir arriver
Saali? On nat mdecin. Je la guris malgr mon peu d'exprience.
En retour, elle me nourrit de son lait.

 Saali avait t condamne par le conseil des vtrinaires du
Sahara; j'tais le nourrisson de Saali; ne vous tonnez plus qu'on
m'ait nomm le Fils de la Condamne, rien de plus logique...

Ici, l'atelier des Piqueuses de bottines manifesta son
mcontentement par des murmures et Anas, la grante, crut pouvoir
demander  la belle Elvire:

-- Est-ce qu'elle va durer longtemps, la lettre du docteur?

Locadie ajouta:

-- Elle est drlement tannante!

Elvire de Rudelame-Carthagne, rprima un mouvement de colre.

-- Vous eussiez mieux aim, filles du peuple, que le suave
Fandango et reu le jour dans les cachots de l'inquisition ou au
pied de la guillotine! Il vous faut des motions acres et
poivres? C'est bien! ma position malheureuse exige une grande
prudence, je vais abrger.

Saali tait musulmane. Quand Fandango fut reu docteur, il
traversa les mers avec elle et vint  Paris.

Saali trane maintenant le fiacre de Mustapha. Elle est heureuse.

Je passe une grande quantit de pages et j'arrive  la fin:

Mon pass est un abme, mon prsent un pome, mon avenir une
vapeur! ... Voil pourquoi, ma chre demoiselle, j'ai pris ce
dguisement de porteur d'eau, qui tait indispensable.

Minuit sonnant,  l'aide d'un truc connu de moi, je pntrerai
dans votre chambre  coucher par la chemine. Si vous vous y
opposez, sonnez du cor par trois fois: si au contraire, vous
exaucez mes voeux, mettez une fleur de pervenche  votre
boutonnire.

 Celui qui vous aime plus que la vie,

 CORIOLAN le Fils de la Condamne.

Je n'ai pas besoin de spcifier que cette lettre ne calma en rien
ma fivre brlante. Comme j'en achevais la lecture, l'organe de
mon sducteur s'leva au lointain et lana une dernire fois dans
l'atmosphre ce cri caractristique:

-- Qui veut d'l'eau... au!

J'appelai Olinda et j'eus des spasmes douloureux sur son sein.

Ma perplexit tait indescriptible comme le camlon lui-mme.

Devais-je sonner du cor ou attacher une fleur de pervenche  mon
corsage?

Ma pudeur penchait vers le cuivre, mon amour allait vers la fleur.

Je n'avais jamais vu Coriolan, il est vrai, mais sa lettre dont
vous m'avez contrainte  couper la portion, la plus attachante,
allumait dans mes veines un vritable incendie.

Nanmoins, la pudeur fut en moi, la plus forte. J'allais saisir le
cor, lorsque Olinda qui devinait mon coeur, me tendit la pervenche
fatale...

--  la bonne heure! s'cria d'une seule voix l'atelier des
Piqueuses de bottines runies.

-- Le sort en tait jet, reprit la jeune accouche. Je fis un
bout de toilette et j'attendis la douzime heure, en proie  des
sensations inexprimables.

Minuit sonna. Un bruit qu'il serait malais de dfinir se fit
entendre dans le tuyau de ma chemine.

Malheureusement, elle tait  la prussienne, Je m'attendais 
chaque instant  voir dboucher mon Coriolan, semblable  un
immortel, quoiqu'un peu souill de suie. Rien ne vint. Le conduit
tait trop troit.

Aprs une demi-heure d'angoisse, pendant laquelle les gmissements
inarticuls de mon sducteur me brisrent l'me cent fois, Olinda
me dit:

-- Il n'y a pas  tortiller, il faut aller chercher le fumiste!

L'ide d'un pareil scandale m'arracha des hurlements.

Le fumiste!  cette heure de la nuit, el qu'allait-il trouver dans
le tuyau de la chemine?

Il faut avoir pass par ces traverses pour en souponner
l'amertume.

Mais  de pareilles heures, l'me se raidit et acquiert un ressort
incalculable.

Il me restait quatre confidentes, j'ordonnai  trois d'entre elles
de parcourir les corridors de l'htel et de verser des narcotiques
puissants  tous ceux qui n'taient pas encore endormis.

Cette prcaution me garantissait le mystre.

Quant  Olinda, je l'envoyai chez le fumiste.

Elle avait mis un masque pour n'tre point reconnue dans
l'obscurit.

Moyennant une somme considrable, le fumiste consentit  quitter
les moiteurs de son lit et se laissa bander les yeux. En cet tat,
on le fit monter dans un fiacre sans numro, et aprs mille
dtours, on l'arrta  la porte de l'htel.

Tout y dormait; l'effet du narcotique avait t instantan: Olinda
et le fumiste trouvrent les corridors jonchs de serviteurs
plongs dans le repos.

Ils entrrent chez moi par une porte drobe dont nul ne
souponnait l'existence, et le fumiste ayant t son bandeau, je
poussai un long cri de satisfaction.

C'tait le Rmouleur!

-- Je savais tout, me dit-il avec cordialit. J'ai loign le vrai
fumiste sous un prtexte et j'ai pris place dans son lit, pour le
cas o le Fils de la Condamne aurait besoin de moi... 
l'ouvrage!

Il se mit alors  attaquer le mur de ma chambre avec un marteau de
maon entour de vieux linge, pour empcher le bruit.

Olinda avait eu une jeunesse drgle, mais elle n'avait jamais
connu le vritable amour.  son regard qui enveloppait le faux
fumiste comme une flamme, je devinai le besoin secret de son
coeur.

-- Jeune Grecque, lui dis-je, veux-tu pouser cet inconnu?

Elle se jeta  mes pieds et embrassa mes genoux pour cacher son
trouble. Je la relevai en murmurant  son oreille avec une
caresse:

-- Attends qu'il ait dmoli le mur, je bnirai votre union.

Le Rmouleur, cependant, prouva une certaine difficult  percer
ce vieux pltras. Son marteau rebondit plusieurs fois contre des
ossements humains, car le palais de mes anctres tait presque
entirement bti avec les produits de leurs crimes. Il relira une
grande quantit de squelettes ayant appartenu  de vieilles
chanoinesses ou  de jeunes vierges. Aussitt qu'il eut pratiqu
un trou assez grand pour donner passage  un homme, une voix
sonore et agrable sortit de la chemine.

-- Qui vive? demanda-t-elle avec anxit.

-- Malade du docteur Fandango, rpondit le Rmouleur sans hsiter.

-- Aucun des trois Pieuvres mles de l'impasse Gumne n'est 
l'horizon? demanda encore la voix agrable.

-- Aucun.

-- La fille de l'assassin de sa famille a-t-elle sonn du cor par
trois fois?

-- Non, au contraire, elle a une fleur de pervenche  son corsage.

-- C'est bien!... Compagnons de l'humanit, sortez de votre asile!

Aussitt s'lancrent du trou le jeune et vaillant Mustapha, mon
cousin par alliance, qui dissimule ses anctres sous la profession
de cocher de fiacre, Simon le joueur d'orgues, Mandina de
Hachecor, vtue d'un domino noir, le vritable Silvio Pellico et
d'autres. L'avant-dernier tait le prtre thiopien, dont j'ai
omis de vous parler jusqu' ce jour. Je remarquai avec tonnement
que cet ecclsiastique n'avait qu'un bras, qu une jambe et qu'un
oeil.

Le dernier tait le Fils de la Condamne.


CHAPITRE VII
TRAHISON!

Il faudrait la plume d'or des potes pour vous dire l'effet
produit par l'anecdote des aventures du faux fumiste sur les
Piqueuses de bottines runies.

-- Aviez-vous cru, s'cria tout  coup mademoiselle de Rudelame en
pleurant, fusse pendant le quart d'une seconde, aviez-vous cru,
jeunes filles du commun, que la descendante de mes aeux, l'amante
de Coriolan, tait coupable?

La prsence seule du prtre thiopien doit vous dire avec quelle
rgularit les choses se passrent.

Le docteur Fandango ta son costume de porteur d'eau; il avait
par-dessous des vtements propres et d'une tonnante magnificence.
 son mdium tait le diamant du Vieux de la Montagne qui lui fut
donn par la reine. Tous les ordres trangers brillaient sur sa
large poitrine. Il s'tait fait la barbe peu de temps auparavant.

Que dire? Vous connaissez sa beaut. Tous les jolis garons qui
l'entouraient avaient l'air de ses domestiques.

Il mit un genou en terre devant moi et me passa au cou un joyau en
corail aquatique, d'un prix extravagant, aussi prcieux par la
matire que par le travail, en murmurant:

-- Vierge adore, ceci est la croix de ma mre!

Son motion tait maladive. Il ajouta:

-- Grce aux effets du porteur d'eau, j'ai surmont tous les
dangers insparables de mon entreprise. Dsormais, soyons tout au
bonheur.

Sur un geste de lui, les lambris de ma chambre  coucher furent
immdiatement tendus de satin vert clair, parsem de bouquets de
topaze. On rpandit des parfums sur le tapis, tandis que d'autres
aromates brlaient dans les cassolettes orientales. Un autel se
dressa en face de la chemine  la prussienne.

Simon avait apport son orgue de barbarie, et c'tait justement
cet objet qui n'avait pas pu passer par le tuyau.

Il joua dessus plusieurs morceaux tendres et anacrontiques.

Puis, le prtre mutil d'thiopie nous unit devant Dieu.

Il unit aussi, par la mme occasion, le Rmouleur et Olinda, ma
premire confidente.

La crmonie se passa trs bien, sauf un incident, en apparence
vulgaire, mais qui aurait d nous donner  rflchir. Au moment o
le prtre ngre prononait sur nos ttes de saintes paroles, en un
langage incohrent, il ternua. Nous nous apermes qu'un vent
coulis venait du ct des fentres; elles taient restes
entr'ouvertes, on courut les fermer, mais il tait trop tard. Le
prtre d'thiopie qui n'avait qu'un bras, qu'une jambe et qu'un
oeil ajoutait maintenant un rhume de cerveau  ces fcheuses
infirmits.

Est-ce pour vous entretenir de ce dtail que j'ai parl des
fentres ouvertes? Non! Au travers des carreaux, le noble Mustapha
crut voir une tte de hibou.

Il s'approcha pour mieux regarder et aperut dans le feuillage des
sycomores, plants en rond autour du bassin de Mercure, une
multitude d'ombres humaines et fugitives.

La lune qui se cacha sous un nuage opaque, cessa d'clairer la
nature. Mustapha crut s'tre tromp. Il ne parla point. Il eut
tort. Un seul mot tombant de sa bouche nous eut pargn un
pouvantable pril et neuf mois de tortures atroces, qui me furent
particulires et privatives, car mon Coriolan resta libre.

La crmonie acheve, Mandina de Hachecor qui me servait de dame
d'honneur, fit comprendre au reste de l'assemble que l'heure de
la retraite avait sonn. Nos amis s'loignrent au son de l'orgue
de barbarie qui jouait un air connu, dans les corridors, pour
touffer le bruit de leurs pas.

Coriolan tait enfin seul avec son Elvire.

 jeunes filles, mesurez la nouveaut de cette situation. Nous
tions maris, nous nous aimions avec dlire, et c'tait la
premire fois que nous nous rencontrions dans le monde!

Mais il avait achet ma photographie, et sa brillante renomme me
le rendait familier,

Il prit place auprs de moi, sur le sopha[10], si jeune, si beau et
surtout si bon que je m'accoutumai  lui tout de suite, puis le
sommeil nous gagna tout doucement.

Puissance divine! Quel rveil nous attendait!

La vision du noble Mustapha, dont il a t prcdemment question,
n'tait pas une chimre. Le visage de hibou, aperu  travers les
carreaux, appartenait  mon bisaeul, et les formes sombres,
perches dans les sycomores, taient celles de ses sicaires.

Une de mes confidentes avait trahi notre secret.

Mon bisaeul, veill en sursaut, vers minuit, avait vu prs de sa
couche cette fille sans entrailles Herminie, native du Bas-Meudon,
celle-l mme qui m'avait apport le bouquet de fleurs rares,
entour de papier glac.

-- Pendant que vous dormez, lui dit-elle, imprudent vieillard,
votre arrire-petite-fille est en train de se msallier  un
porteur d'eau alsacien.

Le duc bondit hors de ses draps, il se trouvait devant une
personne de l'autre sexe, n'importe, son grand ge le forant 
porter toujours des pantalons de flanelle, il tait en tat. Il
appela ses valets; ce fut en vain: le narcotique faisait
admirablement son office, les tenant enchans dans le sommeil.
Alors, sachant bien qu'il ne pouvait s'attaquer tout seul au Fils
de la Condamne, il monta au sommet d'une tour et alluma le phare.

Un quart d'heure aprs, trente-huit  quarante pieuvres mles des
divers impasses de Paris, arrivaient  l'htel. Vous avez devin
que le phare tait un signal.

Mon bisaeul les rassembla dans la grotte et leur dit sans
prambule:

-- J'ai assez vcu pour voir le dshonneur de ma maison. Coriolan
Fandango, natif des ruines de Palmyre, en Asie, exerant la
mdecine  Paris, sans diplme, a pntr dans mon domicile  la
faveur d'une veste de porteur d'eau, et s'est uni aussitt  ma
riche hritire.

-- Qui vous a rvl ce mystre? demanda le pieuvre mle de
l'impasse Tivoli.

Mon bisaeul montra Herminie du Bas-Meudon.

Cette infortune tomba, frappe de trente-huit  quarante coups de
yatagan.

-- Comme cela, dit la hyne de l'impasse Tivoli, elle ne fera plus
de cancans dans le voisinage.

M. le duc approuva d'un signe de tte et reprit:

-- Je suis dans l'embarras. Que chacun me donne son avis avec
franchise.

Les Pieuvres s'assirent sur les tombes et la dlibration
commena.

L'ancien professeur de la cit Jarie proposa d'introduire du
mphitisme pur dans la chambre nuptiale,  l'aide d'un tube en
gutta-percha[11]; Carapace offrit d'inoculer aux deux poux une
maladie charbonneuse; la hyne de l'impasse Tivoli conseilla de
les touffer en faisant tomber sur eux le plafond de leur
appartement, mais mon bisaeul repoussa ces divers expdients
comme ayant dj servi.

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frapps  la
porte.

-- Qui vive? demanda aussitt Silvio Pellico.

---- C'est moi! rpondit une voix qui fit tressaillir la jeune
Grecque.

-- Cet organe... commena-t-elle.

-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empch il y
a neuf mois par une circonstance imprvue, n'ai pu venir au
rendez-vous.

On pouvait l'en croire, c'tait un connaisseur.

-- Dans les veines de la trop coupable enfant, dit-il en parlant
de moi, est renferme la dernire goutte du sang de Rudelame-
Carthagne. Je veux la garder vivante, afin de la torturer  mon
aise. Boulet-Rouge, la principale pieuvre mle de l'impasse
Gumne, n'a pas encore parl. Son exprience m'tant connue, je
l'adjure de me fournir un truc pour anantir le Fils de la
Condamne sans exposer les jours d'Elvire.

Boulet-Rouge se leva. Chacun connat l'empltre de dimension
inusite qu'il porte sur sont visage pour loigner tous les
soupons. Il le repoussa un peu de ct et dit:

-- En fait de procds, on n'a qu' choisir.

Les inventions nouvelles offrent un champ fertile. Il suffira de
prendre un fil de mtal, bon conducteur, et d'en isoler
l'extrmit. Vous ferez passer le fil  travers le corps des deux
maris, en ayant soin toutefois que la partie isole soit seule
dans l'estomac de mademoiselle de Rudelame. Vous enverrez alors
une dpche qui ravira le jour  Fandango, en passant, mais qui,
arrte par la matire isolante, pargnera l'existence de la jeune
et belle Elvire.

La simplicit de cet appareil runit tous les suffrages. On leva
la sance pour s'occuper des voies et moyens.

Pendant que, plongs dans une scurit trompeuse, Fandango et moi,
nous dormions, tout conspirait ainsi contre notre bonheur.

 trois heures et demie du matin, je fus rveille par un lger
bruit. Aux lueurs vacillantes de la lampe d'opale, je vis un
spectre  la fois fantastique et plein d'une effrayante ralit,
Le plafond tait ouvert, le plancher tait crev_. _Trente-huit 
quarante pieuvres mles surgissaient du sol ou descendaient en
rampant le long des lambris, tendus de satin vert clair. Il y en
avait qui se glissaient sur le tapis comme des sauriens
gigantesques. Il y en avait qui dgringolaient par les colonnes de
notre couche.

Au centre de la pice, mon bisaeul, que je reconnus seulement 
son visage de hibou, car un costume de lancier polonais
dissimulait sa vtust, mettait la dernire main  l'appareil
lectrique.

Je crus tre le jouet d'un rve jusqu'au moment o on donna le
signal, qui tait un chant d'alouette,  cause de l'heure
matinale.

Mon bisaeul retroussa aussitt les manches de son uniforme et se
mit en devoir de passer l'appareil au travers de nos corps.

Je ne pus m'empcher de jeter un cri.

Aussitt, les trente-huit  quarante yatagans sortirent hors du
fourreau, tandis que mon poux, rveill en sursaut et comparable
aux demi-dieux du paganisme, cherchait son revolver afin de se
mettre en dfense. Il ne le trouva pas, M. le duc le lui avait
vol. Alors, le Fils de la Condamne poussa une exclamation
terrible,  laquelle rpondit le braiment de son cerf vivant qui
l'attendait sous la charmille.

-- Vampires! dit-il avec force, coloptres! rebuts des
civilisations et de l'histoire naturelle, il me reste une
ressource.

Et roulant avec rapidit sa cravate autour du cou de l'hyne de
l'impasse Tivoli, il l'trangla comme si c'eut t un enfant
naissant.

Les autres conjurs frapps de ce tour d'adresse, reculrent. Il
n'en fallut pas davantage. Fandango s'lana dans la chemine  la
prussienne et disparut  tous les regards.

Presque aussitt aprs, on entendit le galop du cerf dans les
bosquets, et une voix terrible clata dans le silence de la nuit.
C'tait la sienne. Elle disait:

-- Je m'loigne sur mon cerf, natif comme moi, des ruines de
Palmyre. Tremblez! dans neuf mois, l'heure du chtiment sonnera!

-- Il est sauv! m'criai-je, je puis m'vanouir.

Et je perdis l'usage de mes sens, au moment o nos ennemis
tmoignaient de leur dsappointement et de leur aigreur.

Quand je revins  la vie, je cherchai en vain la lumire du jour.
On avait mur les portes et les fentres de ma chambre nuptiale,
qui tait transforme en tombeau.

Auprs de moi, il y avait un pain de munition, une cruche d'eau
saumtre et des noisettes. J'en cassai une avec indolence. Un
papier s'en chappa...


CHAPITRE VIII
ADULTRE, INCESTE ET BIGAMIE

Certes, on ne trouverait pas beaucoup de jeunes dames capables de
faire, un quart d'heure aprs leur accouchement, un rcit de cette
tendue et de cet intrt. Ceci est une courte rflexion de
l'auteur.

-- C'tait, poursuivit la bru de la Condamne, car elle avait
droit  ce titre, depuis son mariage avec le docteur Fandango,
c'tait un papier trs fin, couvert d'criture. Bien que je
n'eusse point de chandelle, mes yeux habitus  l'obscurit,
dchiffrrent la signature de Boulet-Rouge.

La vue de mes jeunes appas avait adouci cette abrupte nature.

Il me marquait que, si je voulais habiter sa cabane, il consentait
 touffer la mre de ses enfants entre ses deux matelas.

Quel sauvage caractre, je mprisai son ouverture. Coriolan seul
occupait mon coeur.

O tait-il? Que faisait-il? En quels lieux son cerf l'avait-il
transport? Telles taient les questions que je m'adressais dans
mon dlire, Combien de fois cassai-je mes noisettes avec motion
esprant une lettre de lui! Puisque l'impur Boulet-Rouge avait
bien eu l'ide de m'crire par cette voie, Coriolan pouvait de
mme...

Purile chimre! Rien! Ma situation tait pnible et monotone. Je
ne voyais personne, sinon le malheureux qui m'apportait chaque
matin mon pain de munition, mon eau saumtre et mes noisettes. On
l'avait choisi sourd, muet et aveugle pour m'ter toute chance
d'essayer sur lui mes moyens naturels de sduction.

Les jours passrent. La pense d'abrger mon existence germa dans
mon cerveau. Je la repoussai: j'tais mre!

La nuit de mes noces, au milieu des transports de son amour, le
Fils de la Condamne m'avait adress ces paroles remarquables:

-- Si jamais, madame Fandango, tu te trouves dans un embarras
cruel, monte au dernier tage du palais de tes pres. Emporte avec
toi sept bougies et allume-les dans les tnbres. Je les verrai de
loin et j'accourrai  ton aide.

Il avait ajout:

-- Moi, si j'ai besoin de toi, je lancerai dans les airs sept
petits ballons rouges. Cela voudra dire: Viens, je t'attends sous
les votes du bazar Bonne-Nouvelle pour affaires.

Hlas! malgr sa capacit, il n'avait prvu que je serais enterre
vivante!

Le quinzime jour du quatrime mois, Je cessai d'tre seule; mon
jeune Virtut commena  s'agiter dans mon sein.

Le matin du jour suivant, je reus une lettre du vil Boulet-Rouge.
Elle tait ainsi conue:

Toi qui a repouss mes caresses, veux-tu connatre toute
l'horreur de ton sort? Compte dix-sept feuilles de parquet, 
partir de l'endroit o tu es assise, soulve la dix-huitime
planche qui recouvre un puits profond, descends dans le puits,
tourne  gauche, prends la onzime galerie  droite, monte treize
marches, fais le tour de la colonne et cherche un bouton de mtal.
Pse dessus de droite  gauche. La colonne s'ouvrira et tu verras
ta destine!

Sign: Celui dont tu as enflamm les caprices.

J'attendis le soir, et pousse par une curiosit maladive, je
comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitime. Le
puits profond se prsenta  mes yeux. J'y descendis et suivis ds
lors de point en point l'itinraire trac par cet odieux libertin
de Boulet-Rouge.

Quand la colonne s'ouvrit, j'aperus un spectacle fait pour
m'tonner. Un immense corridor souterrain tait devant mes yeux.
Une lampe spulcrale l'clairait de lueurs fugitives et montrait 
perte de vue son sol carrel de noir et de blanc comme un tombeau.

 ct de la galerie tait un criteau qui portait ces mots
caractristiques: VICTIMES APPARTENANT  LA FAMILLE DE RUDELAME-
CARTHAGENE.

Au-dessous, et  droite, un second criteau disait: CT DES
HOMMES.  gauche, un troisime: CT DES DAMES. Il y avait 
droite trente cellules creuses dans le roc,  gauche, trente. En
tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premires de
chaque ct se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres,
il y en avait vingt-neuf qui taient habites par des cratures
vivantes dont les noms taient tracs sur les portes.

Mon nom tait sur la trentime!

J'eus le courage d'ouvrir tour  tour ces vingt-neuf portes pour
voir ce qu'il y avait  l'intrieur. J'y trouvai uniformment,
auprs des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une
cruche d'eau saumtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait
un casse-noix, quand le captif tait d'un grand ge.

Et savez-vous quels taient les habitants de ces niches? Les fils,
les filles, les gendres et les brus de mon bisaeul: mon pre, ma
mre que je croyais dcde, mon grand-pre, ma grand'mre dont
j'avais pleur le trpas, l'oncle de Mandina, la tante de
Mustapha...

Ils taient enchans troitement. Aucun d'eux ne me reconnut. 
l'aide d'une prparation chimique, on leur avait enlev la
mmoire.

Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix
moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain.
Elle me dit:

-- Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position
modeste mais honorable de ma compagne assassine?

Cette voix appartenait  Boulet-Rouge.

J'y rpondis par le silence de l'horreur...

Le pnultime jour du neuvime mois qui tait avant-hier, ma tombe
s'claira tout  coup.  sa tte de hibou, je reconnus mon
bisaeul.

Il tait accompagn de trois mdecins habiles qui m'examinrent
avec attention.

-- Cette jeune personne, dt le premier, est dpourvue de toute
infirmit. Elle accouchera sous quarante-huit heures.

Les autres prononcrent des paroles scientifiques et l'un d'eux
fit remarquer que mes attraits avaient rsist au pain de munition
et au reste.

-- Ah! m'criai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel,
donnez-moi des nouvelles de mon poux.

Mon bisaeul me jeta un regard perant.

-- Qu'on achte une quantit suffisante d'alcool! commanda-t-il,
et qu'on prpare un bocal, afin d'y mettre, aussitt aprs sa
naissance, le petit-fils de la Condamne.

Il sortit par la brche qui avait t pratique pour son entre.

D'aprs un ordre man de lui, je fus place sur un brancard et
porte au plus haut tage de la maison, afin d'avoir de l'air
pendant mes couches.

Vous l'avez devin.

Quand l'obscurit eut remplac la lumire du soleil, j'allumai
sept bougies que je plaai derrire mes carreaux. La nuit
m'empcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans
l'atmosphre, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens
s'arrtrent devant l'htel. Mon coeur battit. J'avais reconnu
Coriolan parmi eux.

Avec une fronde, il lana un caillou jusqu' ma retraite. Le
caillou tait envelopp d'un papier blanc sur lequel taient
crits ces seuls mots:

Approchez-le d'un feu ardent.

J'obis, et aussitt d'autres caractres apparurent, formant un
billet ainsi conu:

L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi
qui l'ai invente, mais la prudence m'a command d'en faire usage.

 Pendant ces neuf mois, j'ai t fort occup.

 Au moment o l'incendie s'allumera, tiens-toi prte  jeter
l'chelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le
gendarme.

 Tu nous reconnatras  ces divers signes: Le gendarme aura une
pomme d'amour  la place du coeur, Mustapha, un rsda  sa
casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare.

 Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris!

 Tu rpondras  voix basse: Palmyre!

 _Coriolan, _le Fils de la Condamne.

Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une
perplexit insurmontable. De quel incendie parlait mon poux? Et
s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf
victimes du souterrain?

Un adolescent, nomm Gringalet, qui est le fruit d'une faute
commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et
frappa trois coups  mes carreaux. J'ouvris ma fentre.

Gringalet n'eut que le temps de prononcer prcipitamment ces
paroles:

-- Avalez les papiers. Les voil!

En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon
bisaeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur
d'une liasse de parchemins considrables.

Derrire eux, venaient les trois Pieuvres mles de l'impasse
Gumne.

Derrire encore, de nombreux domestiques arec des tables, des
tapis, des siges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour
meubler une chambre destine  servir de tribunal de famille.

M. le duc prit place, sur une sorte de trne, les trois Pieuvres
mles l'entourrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa
 la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la
sellette.

Les valets furent congdis.

-- Messa, Sali, Lina, dit mon bisaeul, vous tes les tmoins et
l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accuse. Mon huissier est
le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute
et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens
rois de France.

L'huissier frappa sur ses parchemins. C'tait vrai.

Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez,
tmoignait du mpris, que lui inspirait son pre naturel.

-- Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abme de
forfaits vous vous tes plonge? demanda mon bisaeul.

-- Je sais que je suis innocente, rpliquai-je avec l'assurance de
la candeur.

-- Innocente! rpta-t-il, vous allez on juger vous-mme. Mon
grand-pre, le premier duc de Rudelame avait un fils adultrin qui
se nommait Inaniquet. Ce fils adultrin tant devenu pubre,
sduisit la duchesse, ma mre: je suis n de cet inceste. N'tes-
vous pas la fille de mon petit-fils?

-- Si bien! rpondis-je, pour mon malheur.

-- Parfait! ce Inaniquet est mari  une princesse arabe qui vit
en Lombardie. On le connat dans Paris sous le nom du docteur
Fandango!...

--  ciel! m'criai-je.

-- Vous tes, par consquent, la femme du pre incestueux,
adultrin et bigame de votre bisaeul! Je crois qu'un pareil fait
ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination!

-- Mais, objectai-je, l'ge de mon Coriolan...

-- Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie,
interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester
dans un pareil tat... Doutez-vous encore?... Huissier de la place
des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent.

C'tait exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma
honte. Mon bisaeul poursuivit:

-- Heureusement, votre mariage est nul comme ayant t ciment par
une moiti d'ecclsiastique; le prtre d'thiopie n'a qu'une
jambe, qu'un bras et qu'un oeil... Voici un homme du peuple (il
montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent  donner son nom 
votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il
s'engage  noyer sa femme instantanment.

-- Avec plaisir, dit Messa.

-- Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous
l'essai d'un supplice nouveau consistant  peler la personne comme
une pomme, et  saupoudrer sa chair de poivre rouge...

 cet instant prcis, des clameurs confuses s'levrent au dehors,
et les serviteurs pouvants revinrent, disant:

-- Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes!


CHAPITRE IX
LE GRAND CHEF DES ANCAS

La belle Elvire s'arrta, suffoque.

On se souvient de cette particularit qui tait alors un mystre:
Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce
n'tait pas le chteau de Mauruse qui tait la proie du feu,
c'tait le palais du faubourg Saint-Honor.

-- Hlas! reprit la narratrice, je n'tais pas encore sauve. Cet
incendie, allum par les soins de mon poux, se produisit dans un
moment incommode. Entoure comme je l'tais, comment jeter
l'chelle de soie qui devait conduire jusqu' moi mes librateurs?

Je fus enleve par les trois Pieuvres mles de l'impasse Gumne,
qui me firent sortir du palais par des escaliers drobs et des
couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de
Grenelle.

On m'emmena ensuite  travers les rues. Messa, Sali et Lina nous
quittrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de
la place des Vosges. Rue de Svign, je fus prise des douleurs de
l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.

Nous renonons  peindre la physionomie gnrale de l'atelier des
Piqueuses de bottines runies,  la fin de ce rcit aussi long que
surprenant.

Nous prfrons revenir en toute hte  la chambre voisine o le
sanguinaire Boulet-Rouge se prparait  immoler le nouveau-n.
Messa, Sali et Lina ignoraient la srie des circonstances qui
avaient amen Elvire et son fils, Virtut,  la Maison du Repris
de justice, Ils ne savaient mme pas que la malheureuse jeune
femme fut accouche.

En quittant M. le duc, ils taient alls tuer quelques malades du
docteur Fandango, pour accomplir le trait qui les obligeait 
fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra
n'avait pour eux rien d'exagr. L'habitude est une seconde
nature.

S'ils avaient pu deviner qu'ils taient l en prsence de Virtut,
le petit-fils de la Condamns, destin, ds son entre dans la
vie,  prir dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hsit,
mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant
d'une piqueuse de bottines et d'un proltaire. Ils ne se
pressaient point, d'autant que la frle crature ne portait pas
encore la marque particulire du docteur Fandango.

Boulet-Rouge tait indcis sur la manire dont il allait
l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la
strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix
sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'
extinction. Il prfra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la
tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.

Pendant qu'il prpare, en se jouant, l'excution de ce forfait,
nous passerons de l'autre ct de la rue de Svign et nous
introduirons le lecteur dans la retraite modeste du clbre Silvio
Pellico.

Ce respectable vieillard avait t ressuscit par le docteur
Fandango au moyen d'un procd occulte. Il avait compris que les
dtails de sa mort et de sa captivit compromettaient son
honorabilit dans sa patrie, et il tait venu s'tablir  Paris.

Sa succession ayant t recueillie par ses hritiers, il vivait
des bienfaits du gnreux Mustapha qui l'avait adopt pour aeul.

Sa demeure servait souvent de lieu de runion aux loyales natures
qui dfendaient la cause du Fils de la Condamne.

Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'tait chez lui que Mandina
de Hachecor, le Rmouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de
citadine avaient cherch un asile, aprs l'explosion de la machine
infernale. Ils y trouvrent le gendarme et quelques autres bons
coeurs, runis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne
premire confidente d'Elvire. Elle tait en mal d'enfant, parce
que, marie  la mme heure que sa matresse, elle devait
accoucher  la mme poque. Telles sont les lois imprescriptible
de la science. Une scne attendrissante eut lieu dans cette
troite enceinte. Quand le vnrable Silvio Pellico vit que
Mustapha tait veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus
violent dsespoir.

-- Personne ne sortira d'ici avant d'avoir t fouill avec soin,
s'cria-t-il en proie  une animation peu ordinaire. Il faut que
l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque
tratre ne se serait-il pas gliss parmi nous?

-- Nous avons dj chang les signes convenus, objecta Mandina.

-- Jeune insense, rpliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle t
toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il  se louer de ta
conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu  quel point est
aujourd'hui pouss l'art de dguisement? Dans une assemble
secrte, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes
les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mle, un chacal, un
mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre  chaque
instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui
arriverait, si les Flaux des divers[12] impasses parvenaient 
pntrer nos secrets!

Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbib d'un prcieux
vulnraire, la place o tait autrefois l'oreille droite du loyal
Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit:

-- L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est
contraire aux lois de la symtrie. Mustapha, ou plutt Faustin
d'Apreval! car aprs un pareil malheur, je ne saurais plus
dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu
faire auprs de la princesse ton amante?

Les assistants coutaient stupfaits. Le gendarme fit un pas en
avant.

-- Si vous tes vritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma
mission est accomplie!

-- La mienne aussi! s'cria le Rmouleur qui ta sa perruque
rousse et laissa voir des cheveux chtains de la nuance la plus
chatoyante.

L'ecclsiastique thiopien demanda un couteau.

Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une
jambe, tous deux bien conforms, puis, il enleva un appareil
ingnieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dpouillant
une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il
apparut blanc et propre  tous les regards.

-- Amoroso! murmura Mandina prte  se trouver mal.

Le Joueur d'orgues, sans y songer, excutait sur son instrument un
des morceaux les plus mouvants de la _Marseillaise._

Silvio Pellico avait tout compris.

Il tendit ses mains tremblantes et dit:

-- Je puis mourir  nouveau, puisque j'ai vu runis encore une
fois les cinq enfants de l'odalisque!

-- Les six soupira Olinda qui avait achev dans un coin le travail
de sa dlivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel
enfant dans ses bras.

Cela mit un froid. Silvio Pellico pronona les paroles suivantes 
voix basse:

-- Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine,
elle a pous son frre; ce n'est pas convenable.

-- Parle!  mon poux, s'cria la jeune grecque avec un sourire
anglique. Hte-toi de dissiper leurs soupons.

Le Rmouleur fit un geste pour rclamer le silence.

-- Grce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons
vit ce pige. La nuit des noces, et au moment mme ou j'entrais
dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut  mon cou le portrait
du grand chef des Ancas qui me fut lgu par notre mre. Elle
poussa un cri et se rhabilla...

-- Mais l'enfant!... interrompit Silvio non sans dfiance.

-- Votre ge avanc ne vous donne pas le droit de me couper la
parole, rpliqua le Rmouleur.

J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla prs de moi et
m'avoua que, la veille, elle avait cd  l'amour d'un inconnu,
qui devait la conduire  l'autel le lendemain. Comme ce lche
imposteur manquait  ses serments, Olinda...

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frapps  la
porte.

-- Qui vive? demanda aussitt Silvio Pellico.

-- C'est moi! rpondit une voix qui fit tressaillir la jeune
Grecque.

-- Cet organe... commena-t-elle.

-- Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empch il y
a neuf mois par une circonstance imprvue, n'ai pu venir au
rendez-vous.

-- C'est lui, s'cria Olinda, c'est le pre de Zlida!

Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit
remettre les divers dguisements, car il n'oubliait jamais les
conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au vritable
poux d'Olinda, qui reconnut son petit, sance tenante.

Il portait le costume des droits runis, mais c'tait un mensonge.
Ses parents taient propritaires et rfrendaires  la Cour des
comptes.

Silvio Pellico rflchissait.

-- tez de nouveau vos dguisements! ordonna-t-il.

Et quand on lui eut obi:

-- Nous devons redoubler de prcautions, parce que j'ai une
importante ouverture  vous faire.

-- Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un
instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames,
vous regarderez du ct o ne sont point les hommes, puis vous
vous dshabillerez compltement afin de me laisser constater si
vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamne.
J'ai t cruellement tromp en ma vie. Je tiens  n'tre plus
victime d'aucune erreur. Mon grand ge m'autorise  faire cette
constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe.

On lui obit encore, mais en murmurant.

Aussitt qu'il eut vu et contrl tous les cachets, il ouvrit ses
bras et dit avec une motion qui allait jusqu'au transport:

-- Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste
plus aucune nigme  deviner, je vais vous faire une dernire
surprise,  mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je
suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina,
l'odalisque Maugrabine!

Il est plus facile de se reprsenter l'effet de cette priptie
que de l'exprimer par des paroles.

--  mes enfants, se reprit tout  coup le vieillard, que la
vieillesse vous rend donc lger et abominablement inconsquent.
L'tat de nudit dans lequel je viens de vous mettre en est une
preuve vidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas
ainsi vos frres! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de
dtailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vtements.

Pendant qu'elles se rhabillaient, le vnrable anctre leur
expliqua que, craignant les cancans, il s'tait rfugi au Chili,
que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc.

Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allgresse gnrale, ce
vieillard entt, reprit son ide fixe.

-- Tout cela n'empche pas, s'cria-t-il, que le gnreux Mustapha
n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils an, je
tiens de plus en plus  ne pas le laisser dans cet tat.

-- J'ai sur moi une colle spciale, dit le nouvel poux d'Olinda,
j'en donnerais volontiers un morceau pour tre agrable  mon
beau-frre. Si on pouvait savoir o est l'oreille...

Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son ge,
s'tait lanc vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, 
l'aide d'un bouton cach dans le mur. Il en retira une longue-vue,
sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P.
indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean
Franois Galoup de la Prouse, commandant l'_Astrolabe _et la
_Boussole, _mort en 1785, aux les Vanikoro.

L'ayant dveloppe  son point il se mit  la fentre et examina
le pav de la rue de Svign, pour voir s'il n'y dcouvrirait
point l'oreille de Mustapha.

C'tait juste au moment o Messa, Sali et Lina entraient dans la
chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines runies.

Nous avons not comme quoi Tancrde, dit Chauve-Sourire,
prisonnier chez Mandina  l'tage au-dessus, banda son arc et
dcocha une flche  l'adresse de Silvio Pellico.

Cette flche ayant travers les airs atteignit le vieillard  la
tte et lui coupa net l'oreille droite.

Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers
sa famille en tenant son oreille  la main.

-- Jeune tranger, dit-il  Frigolin de Torboy,  mon gendre,
prparez votre colle et que cette oreille appartienne dsormais au
noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.

Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit:

-- Ma carrire est fort avance. Peu importe que je la termine
avec une seule oreille puisque j'ai renonc  l'amour depuis que
Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est
celle d'un vieillard, elle coutera les conseils de la prudence.
En outre, tu n'auras plus besoin dsormais de faire  tout bout de
champ des signes pour te faire reconnatra. Il nous suffira de
relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne
oreille, pour constater ta prsence  l'instant mme.

Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel poux d'Olinda achevait
l'opration du collage, les regards de Mustapha se portrent par
hasard vers les fentres de l'atelier qui faisait face.

-- Avez-vous du vieux linge! s'cria-t-il d'une voix de tonnerre.

On ne le comprit point d'abord.

-- Avez-vous du vieux linge? rpta-t-il en proie  une exaltation
croissante, du papier, de la laine  matelas, des chiffons,
n'importe quoi?...

Chacun le crut fou, mais sans s'arrter  combattre cette erreur,
il dchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort
pais.

Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son lan, il dit
d'une voix tonnante:

-- Il faut sauver madame Fandango, ou mourir!

En mme temps, il sauta par la fentre.

La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant
Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tte alla
frapper la fentre le la croise des Piqueuses de bottines et
l'enfona.

C'tait pour viter le choc, insparable d'une pareille
entreprise, qu'il avait demand du vieux linge.


CHAPITRE X
L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES

Grce  la prcaution qu'il avait prise de faire un turban pais
avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses
voisines  travers le chssis bris d'une fentre, n'prouva
d'autre mal qu'un lger tourdissement, et mme son oreille de
vieillard rcemment colle, ne bougea pas.

Pour expliquer la soudainet dsespre de son acte, il nous est
indispensable de retourner un peu en arrire.

Aprs le rcit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamne, la
grante avait fait le th, beurr les tartines et mis le couvert.
Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa
tte les divers moyens de dtruire le nouveau-n.

Carapace et Arbre--Couche tournaient leurs pouces en causant des
multiples vnements de cette journe.

Tout  coup, l'odeur du th pntra dans la chambre par les
fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et
dit:

-- Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc
aimera peut-tre mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses
souffrances. Allons prendre une tasse de th.

-- Y penses-tu? s'cria Lina, nos visages sont connus...

-- As-tu oubli l'eau qui change les physionomies? interrompit
Boulet-Rouge en haussant les paules. Elle ne me quitte jamais.
Approchez, je vais vous rendre mconnaissables.

Il tira de son gousset un flacon cliss et versa dans le creux de
sa main quelques gouttes d'un liquide jauntre, dont rien ne
saurait dire l'odeur. Il passa cette prparation sur son visage
qui prit aussitt l'expression d'un maracher.

Arbre--Couche et Carapace ayant subi une opration semblable
ressemblrent incontinent, le premier  son concierge, le second 
une poire tape.

Boulet-Rouge remit son flacon clisse dans sa poche et dit:

-- La pharmacie fait d'tranges progrs. On vend maintenant des
pilules gradues et numrotes de 1  43. Ce n'est pas cher. Le
numro 1 tue en une seconde, le numro 2 en deux jours, le numro
3 en trois, le numro 8 en une semaine, le numro 30 en un mois,
et ainsi de suite. Chaque boite est accompagne d'une cdule
werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnit, en cas de
retard... tes-vous prts?

-- Que faudra-t-il dire?

-- Il faudra dire comme moi... marchons!

Les Piqueuses de bottines runies et surtout la jeune accouche
tressaillirent,  la vue des trois Pieuvres mles de l'impasse
Gumne entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait
pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit
un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point.
Nanmoins,  tout vnement, elle couvrit son visage d'un voile
trs pais.

Messa, Sali et Lina salurent poliment.

-- Qui tes-vous? demanda la grante avec dfiance.

-- Des passants, rpondit Boulet-Rouge d'un air aimable.

-- tes-vous venus par la fentre?

-- Prcisment!

Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de
bonhomie, comme avaient t lancs par l'explosion  trente-deux
mtres au-dessus des toits, comme quoi s'taient accrochs au
balcon, etc., etc.

C'tait aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures
consignes quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les
Amanda les Irma et les Anas nourrissaient leur jeune intelligence
en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit-
Canard. _Elles trouvrent cela tout simple, et la grante se leva
pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier.

Mais ce n'tait pas le compte des trois Flaux de la capitale.

Boulet-Rouge reprit avec un sourire agrable:

-- Nous sommes trois bons bourgeois, riches et mme  notre aise.
Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant sjour,
n'aurait-il pas de suites? Clibataires tous trois, nous cherchons
des fiances dans Paris...

-- Asseyez-vous, messieurs, interrompit la grante.

Ils prirent place  table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus
grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir.

Et  propos d'enfant, on s'tonnera peut-tre de voir Elvire
s'occuper si peu du sien. Elle tait mre depuis une heure 
peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude.

Une gaiet franche et pleine d'abandon rgnait en apparence dans
l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge changeait, en
dessous, un sanglant regard avec ses complices.

Toutes ces malheureuses jeunes personnes taient condamnes  mort
par leur imprudence.

Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'cria:

-- Vous avez pu juger l'amabilit de nos caractres. Ne faisons
pas usage de l'tiquette du faubourg Saint-Germain, o l'on est
des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous
tout de suite!

-- Hlas! pensa Elvire sous son voile trs pais, nous ne perdmes
pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamne et moi!...

Et sa tendre imagination lui rappelant tous les dtails de la nuit
de ses noces, elle tomba dans la rverie.

Messa, Sali et Lina taient des sclrats sensuels et drgls qui
joignaient volontiers au meurtre la dbauche la moins excusable.
Ils reculrent la grande table  ouvrage afin de foire de la
place, et bientt l'atelier des Piqueuses de bottines runies fut
le thtre d'un bal particulier, excessivement libre, o les
gestes trop hardis se mlaient aux plaisanteries du plus mauvais
got.

Cette petite fte de famille devait normment influer sur le
caractre et l'avenir d'une Anas, d'une Irma et d'une Zulma. Ces
trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent
chorgraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une
ide. Elles eurent depuis un certain succs dans les bals de
mauvais aloi et triomphrent bellement, grce aux savantes
exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la
danse dcadente de nos jours a surnomm _Sauterelle _et _Grille
d'gout._

Dans cette cohue, vous augurez quelle devait tre la gne
d'Elvire.

Afin de n'tre point embarrass dans ses mouvements, Boulet-Rouge
dposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait
attention. Tout le monde tait au plaisir, et la grante, nous
avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance.

Aprs la polka et le quadrille, les Irma, les Anas et les Amanda,
demandrent  boire.

D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses
compagnons et leur glissa ces mots  l'oreille:

-- En avant l'lixir funeste!

Puis tout haut, il s'cria, s'adressant  ces demoiselles:

-- Il est une liqueur dlicieuse invente dans le silence du
clotre par de saints religieux. Nous en portons avec nous
quelques faibles chantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et
le th sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous
de payer notre cot en vous offrant une goutte de Carmlite, bien
suprieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bndictine que l'on
trouve dans le commerce.

-- Payez ce que vous voudrez, rpondirent les folles filles. Le
plus sera le meilleur.

Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc,
tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en
mtal d'Alger.

Les malheureuses tendirent leurs tasses de th, c'en tait fait
d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un
faible cri s'leva.

Vous ne connaissez pas le coeur des mres!

Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance
rcente de son cher fils Virtut.

Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et
s'lana, semblable  une lionne, dans la chambre voisine o tait
le berceau.

Son mouvement avait t rapide comme l'clair, mais rien
n'chappait  Boulet-Rouge.

Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses
petits dans les profondeurs de l'Ocan. Arbre--Couche et Carapace
connaissaient ce signal qui annonait une priptie de premier
ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur
dit:

-- Le voile pais cachait la bru de la Condamne. L'hritier
combin de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques
conomies du docteur Fandango est dans mon cercueil!

 ce moment, l'infortun Elvire trouvant le berceau vide, poussait
un cri d'horrible douleur:

-- Virtut! Virtut!

Mais  ce cri, de l'autre ct de la rue, dans la retraite du
vnrable Silvio Pellico, un second cri rpondit:

-- Avez-vous du vieux linge? avait demand le gnreux Mustapha.

Il avait tout vu!

D'un coup d'oeil et grce  un rayon de lune, il avait reconnu la
jeune madame Fandango et dans l'atelier mme, trois des plus
mchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina!

Nous devons spcifier ici, que l'eau pour changer les physionomies
n'a pas un effet trs durable. Il faut renouveler souvent.

Les trois Flaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe
approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs
pnibles desseins.  l'instant o le noble Mustapha les
apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gner
aucunement, des poignards, des armes  feu, quelques massues, des
cordons  trangler, des boulettes et mme une certaine quantit
de charbon d'Yonne, propre  dterminer l'asphyxie, pour le cas o
tous les autres moyens leur manqueraient.

Nous savons que l'minent cocher de citadine ayant franchi la rue
de Svign passa au travers des chssis de la fentre comme un
boulet de canon, sans se faire aucun mal.

Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pntrer dans l'atelier,
il se dbarrassa de ses vieux linges.

Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect
soudain et compltement inattendu sur les trois Flaux de la
capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable
industrie.

Ce fut l'effet de la tte de Mduse!

Ce fut l'effet de la statue du commandeur!


CHAPITRE XI
LA CONDAMNE!

Ds sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagne avait
eu cette tte de hibou.  l'cole, autrefois, avant la Rvolution,
ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion 
l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier ge sont
dangereuses; elles avaient peut-tre influ sur toute la carrire
de l'aeul d'Elvire.  cet gard, nanmoins, nous n'affirmons
rien.

En quittant la jeune accouche de l'alle sombre, o il n'avait pu
assouvir sa cruaut, il remonta la rue de Svign, cherchant un
homme du commun  qui il put emprunter son costume.

Il en avait besoin pour ses projets.

Non loin de l, rue du Port-Royal, il aperut un commissionnaire
assis sur une borne. Il le tua aussitt d'un coup de fusil _
_vent et le dpouilla pour se revtir de ses hardes.

L'air tait tide et lourd. Le bisaeul d'Elvire vita un rhume
grce  cette circonstance.

Il entra dans une taverne de l'impasse du march Sainte-Catherine,
o ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se
runissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui
demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte,
du Plat-d'tain, Sorribel, des Arts-et-Mtiers et mme peut-tre
Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse o se trouvait la taverne. Par
le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un
dbutant; simple chacal  la Villette.

Il se fit connatre de lui au moyen des signes du troisime degr.

-- Matre, lui dit Montaroux, tous nos frres sont partis  la
tombe de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagne qui est
devenu la proie des flammes. Ce soir,  minuit, vous les trouverez
dans les souterrains qui s'tendent sous le fleuve.

Le duc lui donna une bourse pleine d'or et rpondit:

-- Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un
cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal fam.
Fais-le boire. Quand tu l'auras plong dans l'ivresse, cache-le
sous la table, aprs l'avoir pralablement poignard...

Montaroux frissonna, car il n'tait pas encore endurci.

Le bisaeul d'Elvire laissa chapper un geste de mpris.

-- Rprime ces frmissements insenss, si tu veux parvenir,
poursuivit-il. Tu prendras les vtements du cadavre;  l'heure o
je te parle, je porte les dfroques de ma dernire victime qui
probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de
ne plus pouvoir s'en passer... Te voil tout blme, jeune homme.
Si tu hsites, crains un chtiment svre.

L'infortun Montaroux, vit le crick malais qui sortait  demi de
l'une des ex-poches du dfunt commissionnaire. Il tomba  genoux.

-- J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous pre
de famille!

-- Trs bien... Une fois couvert de ton dguisement, tu t'assoiras
sur le sige du fiacre,  la place du mort et tu iras stationner
au coin de la rue de Svign... Connais-tu la Maison du Repris de
justice?

-- Oui, matre.

-- Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette
maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans
ses bras un enfant nouveau-n, tu donnerais aussitt le signal.

-- Quel signal?

-- Sais-tu imiter le cri du canard?

-- Oui matre.

-- Imite?

Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.

-- Tu as plus de capacit que je croyais, dit-il. Par trois fois,
tu imiteras le cri du canard. coute. Tu surveilleras galement la
maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque
autre suppt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu
l'allumerais.

-- Oui matre.

-- coute encore. Chaque fois que tu verras passer un des ntres,
tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu
lui diras: le matre est au caf de Rohan, vis  vis le palais
Cardinal,  voir jouer une poule.

Aprs avoir prononc ces paroles, le bisaeul d'Elvire remit ses
habits de duc et s'loigna prcipitamment.

Est-il besoin d'expliquer que les divers vnements, raconts dans
nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrire
l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau
systme diviseur et inodore?

 cet gard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas
pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au
dveloppement de notre drame...

* * *

Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint-
Germain, une femme d'un certain ge tait demi-couche sur un lit
de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa
beaut mditative, lui ttait le pouls.

L'une tait la princesse Troka, propritaire des mines d'or de
Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau
des noces prcites: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans
l'univers sous le nom de docteur Fandango.

- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous
devin le mal dont je meurs?

- Oui princesse, rpondit Fandango.

Elle le regarda d'un air d'tonnement qui n'excluait pas le doute.

-- Princesse, reprit le docteur, comme rpondant  ce regard, vous
ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.

--  ciel! s'cria Troka, homme surprenant, lisez-vous donc au
fond des coeurs?

*Mon art va jusque-l, madame.

Troka soupira.

-- Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous
raconterais ma touchante histoire.

-- Je suis un peu press... est-elle longue votre histoire?

-- J'abrgerai.

-- J'coute.

La princesse prit une posture  la fois agrable et commode, puis
elle dbuta ainsi:

-- Mon pre possdait la moiti des mines d'or de Tobolsk, le pre
du prince Troka possdait l'autre moiti. Nous nous rencontrmes
dans une socit choisie. Il me plut, je fus adore par lui, les
convenances y taient, nous nous marimes. Il y a de cela trente
ans moins six mois.

Fandango tait distrait, il ne fit nulle attention  ce chiffre
qui eut d exciter son intrt car ce fut vers la mme poque que
le travail de gnration spontane dt commencer  prparer sa
naissance.

La princesse continua:

-- Mon mari et moi, nous avions du got pour les voyages. Nous
rsolmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune
de miel...

-- En Asie, rpta Fandango qui songeait volontairement  son
berceau.

-- N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partmes
secrtement et nous apprmes, sur les bords du Wolga[14], que
l'empereur de toutes les Russies m'avait condamne...

-- Condamne! rpta encore le docteur.

-- Il me trouvait belle, murmura Troka en baissant les yeux, et
il avait contre ma vertu des desseins coupables... Condamne 
mort, disais-je. Nous passmes la frontire et parvnmes, aprs de
longues traverses, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrmes
en Arabie; c'tait l que le plus affreux malheur m'attendait.

Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois...

Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit
pour lui demander:

-- Docteur, qu'avez-vous?

-- Rien, fit-il, poursuivez!

-- Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu dsert,
peu loign des fameuses ruines de Palmyre...

Pour la troisime fois, le docteur interrompit et rpta:

-- Les ruines de Palmyre!

Il devint plus pensif.

-- Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane
fut attaque par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui
hachrent en pices notre escorte et se portrent sur mes femmes
de chambre  d'atroces extrmits. Ils empalrent mon malheureux
poux aprs l'avoir scalp comme un Mohican et ne s'arrtrent
mme pas devant cet tat critique o je me trouvais et qui inspire
de l'intrt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces
tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin...

-- Ah! fit Coriolan avec explosion, c'tait un fils!

-- L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naf lan de
son amour maternel.

Coriolan rpondit d'un accent touff:

-- J'ai fait plus!

Puis il ajouta, en proie  une indescriptible agitation:

-- Madame, je croyais tre le fruit de la gnration spontane,
mais toutes ces circonstances sont tellement tranges... Mon
berceau a t trouv, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les
ruines de Palmyre...

-- Prouvez-le! s'cria la princesse! Fandango prit dans sa poche
un petit morceau de marbre et dit:

-- Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!

-- Je reconnais ce porphyre! dit Troka en un cri du coeur, mais
j'avais pendu  ton cou un bijou de corail aquatique...

-- Ma jeune pouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan 
son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.

La princesse prit un air froid, elle doutait.

Mais tout  coup elle sauta sur ses pieds et dit:

-- Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie
d'crevisses dans ces solitudes[15] o l'absence d'eau les rend
trs rares... tu portais... mon fils portait une crevisse  peu
prs dessine, non loin du cordon ombilical!

L'preuve tait facile. Elle fut faite. La princesse Troka et le
docteur Fandango tombrent dans les bras l'un de l'autre en
murmurant des paroles inarticules parmi lesquelles on
distinguait:

-- Mon fils!

-- Ma mre!

Cette scne attendrissante se serait prolonge peut-tre si elle
n'avait t tranche par un coup de foudre.

La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de
transpiration, de poussire, de sang et de larmes, mais belle
encore, malgr tant de malproprets, s'lana dans l'appartement.

Elle ne portait point de dguisement.

-- Au secours! rla-t-elle d'une voix trange.

Puis se reprenant:

-- Fils de la Condamne, dit-elle, me permettez-vous...

-- Je te le permets, rpliqua Coriolan, tu m'inquites, parle!

Mandina aussitt se remit  crier:

-- Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est 
feu et  sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est
bless, le gendarme est massacr, le Rmouleur... et Elvire...

-- Ma jeune pouse! pronona Fandango en un cri terrible.

Les nerfs, dj fort agacs de la princesse Troka, n'y tinrent
plus, elle choisit ce moment pour s'vanouir.

-- Ma tendre mre! fit Coriolan qui se prcipita sur elle.

En tout autre moment, Mandina de Hachecor et donn une attention
extrme  cet pisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une ide
et reprit avec force:

-- Chaque minute perdue avance le trpas de la bru de la
Condamne.

-- Mais la voil, la Condamne! s'cria Fandango dont la dtresse
tait inoue. C'est ma mre tout frachement retrouve. Je ne
l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est
bien conserve!... ma mre!... ma mre!... elle se meurt!... et
l-bas, ma jeune pouse qui espre...  laquelle entendre!...
cette situation est trop tendue!... ma mre!... ma femme!... ma
femme!... ma mre!... Piti!... Seigneur!...

Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature
reprenant le dessus, il prit Troka dans ses bras et s'lana vers
la porte en disant:

-- Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai rsolu le problme. Je
n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mre; je les sauverai toutes
deux, ou elles mourront ensemble!


CHAPITRE XII
ATROCE BOUCHERIE

Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrire.

Le lecteur n'a pu oublier les lettres brlantes, envoyes dans des
noisettes  Elvire de Rudelame au temps o elle n'tait encore que
la recluse de la chambre nuptiale transforme en tombeau. Ces
lettres nous ont laiss deviner l'tat du coeur de Boulet-Rouge.
Il aimait avec la fougue des btes froces et jusqu'au point
d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son
caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position
d'Elvire et c'en tait fait d'elle, sans l'arrive si brusque du
gnreux Mustapha.

Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre
tmoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui,
antrieurement  son mariage, des privauts sans consquence.

Mustapha, tout seul, valait trs certainement trois pieuvres mles
par son intelligence, son instruction et son courage; mais il
tait sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gnait
vaguement.

Messa, Sali et Lina, au contraire, taient armes avec abondance,
et le principal d'entre eux sentait sa vigueur double par
l'aiguillon de son amour. Le combat tait invitable et
s'annonait comme devant tre un des plus intressants de l're
moderne.

Mais nul n'aurait su augurer en ce moment,  quel degr
d'intensit furieuse, ces circonstances allaient le porter.

N'en perdons aucun dtail.

Aussitt que leurs yeux se furent reposs sur le jeune cocher de
fiacre, Messa, Sali et Lina poussrent une triple exclamation,
voisine de la stupeur. Mais Messa nomm aussi Boulet-Rouge, eut
nanmoins la prsence d'esprit de faire ce raisonnement:

-- Son entre n'est pas plus tonnante que la ntre!

Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots:

-- Mon cher cousin, sauvez Virtut! Il faut  nos poumons une
certaine quantit d'air respirable, fixe par la science. Mon fils
doit tre gn dans ce cercueil.

Ce serait une superfluit, croyons-nous, de vouloir mentionner
minutieusement l'tat moral des Piqueuses de bottines runies. Ces
filles du peuple taient ananties par la terreur.

Boulet Rouge eut d'abord l'ide de dissimuler. Il comptait sur son
empltre de dimension inusite pour n'tre point reconnu. L'eau-
qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifi la forme
et la couleur.

-- Cocher fidle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce
qu'il y a pour votre service?

-- Rebuts d'une civilisation trop avance, rpondit svrement
Mustapha, ne cherchez pas  m'abuser par des dtours. Je devrais
vous punir, sans autre forme de procs, puisque vous tes venu ici
dans la coupable intention de verser l'lixir pernicieux  tout un
atelier de jeunes ouvrires, mais la chance des combats est
incertaine, et mon plus sacr devoir consiste  sauver ma noble
parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement
particulier. Laissez-moi madame Fandango, ne de Rudelame et son
jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous
retirer avec la vie sauve.

Un long clat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y
virent une crainte cache et cette erreur doubla leur effronterie.
Boulet-Rouge ne daigna mme pas rpliquer. Pour bien montrer qu'il
brlait ses vaisseaux, il dtacha son empltre, la[16] plia et la
serra dans sa poche afin de ne point la dtriorer dans la
bagarre, puis il droula un long lasso, en cuir de buffle,
fabriqu dans les parties les plus sauvages de l'Amrique du Sud
et le lana avec adresse autour du cou de Mustapha.

Celui-ci eut le bonheur de l'viter par un saut de ct qui le
porta non loin de Carapace. Carapace tait en garde avec une hache
affile comme un rasoir, il en assna un coup terrible sur le
gnreux Mustapha qui l'esquiva et passa  porte d'Arbre--
Couche.

Arbre--Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il
essaya de sparer en deux parties gales le corps de son
adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce
mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la
poussire.

Les Pieuvres mles, dans leur rage insense, imitrent le cri de
quelques animaux.

Mustapha, cependant, s'tait empar de la scie et, en trois
traits, il avait verticalement coup Arbre--Couche.

Elvire se prosterna et bnit le Seigneur. C'tait prmatur. La
hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaaient
dj la noble poitrine de Mustapha.

Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant 
terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la
scie. Malheureusement, il ne put viter l'atteinte du kandjiar qui
se plongea en frmissant dans son abdomen.

Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point.

D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'chapper
par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moiti de
hallebarde, il fracassa les ttes de ses deux ennemis en un clin
d'oeil.

Elvire, toujours prosterne, remercia ardemment l'ternel. C'tait
encore prmatur. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre
voisine, et le malheureux Mustapha, aprs avoir tourn rapidement
sur lui-mme et bondi jusqu'au plafond, tomba, baign dans son
sang. Elvire poussa un cri de dtresse. Elle avait tort. La porte
de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rmouleur, au gendarme,
au joueur d'orgues, au prtre thiopien et au vnrable Silvio
Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler dsormais le grand
chef des Ancas.

Derrire eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda.
Nous ne sommes pas parfaitement srs du nom que nous lui avons
donn, ce doit tre Faustin de Boistord ou quelque chose
d'analogue.

Rien de plus facile  expliquer que la venue de tous ces bons
coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Svign  traverser et le
lecteur pourrait mme trouver qu'ils taient en retard.

Mais les cinq coups de mousquet dirigs contre Mustapha?

Ceci mrite un claircissement.

Nous avons dj spcifi que la faction de Montaroux, l'assassin
du vrai cocher de fiacre, avait t longtemps superflue,  cause
de la voiture de vidange qui lui cachait l'entre de la Maison du
Repris de justice. Il n'avait pas, nanmoins, compltement perdu
son temps. Du haut de son sige, il avait guett les passants et
arrt tous ceux qui appartenaient aux tnbreuses associations,
maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit,
dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux
avait rassembl autour de son fiacre dix-sept individualits
dclasses, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du
Plat-d'tain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du March
Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Mtiers et trois des
onze serpents  sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental
faisait aussi partie de ce club. C'tait le dernier des Mohicans.

Ils taient dj las d'attendre et sur le point de se retirer,
lorsqu'ils virent un corps tranger traverser la rue et percer la
croise du troisime tage de la maison surveille.

Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la dmarche de
Mustapha.

Montaroux alluma aussitt sa chandelle romaine qui monta, toile
sinistre, vers les cieux.

Ne vous tonnez point du temps qui s'coula entre ce signe et les
cinq coups de mousquet tirs sur Mustapha. Il fallut d'abord
trouver des chelles de cordes, puis envoyer des missaires dans
toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les
montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les
autres encore pour prvenir  domicile les membres de la
criminelle association.

Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme.

Montaroux se chargea lui-mme d'aller chercher le duc de Rudelame
au caf de Rohan o il regardait jouer la ponte.

Ceux qui montrent aux chelles de cordes taient au nombre de
dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau systme et des
revolvers brevets, le tout revtu de la bndiction papale. Pile-
de-Pont avait en outre un sabre d'honneur.

Comme signe de ralliement, ils avaient adopt la fleur de pivoine
et le cri du ramoneur savoyard.

Par une concidence au moins trange, ils firent feu sur le
glorieux Mustapha au moment mme o les bons coeurs dbouchaient
par la porte de l'escalier.

Les deux partis se trouvaient ainsi en prsence tout
naturellement. Les bons coeurs, commands par Silvio Pellico,
doyen d'ge, les flaux de la capitale par Coloquinte du Plat-
d'tain, qui avait t employ d'octroi.

Silvio Pellico, rcemment grand chef des Ancas, dgaina le premier
en criant:

-- Malades du docteur Fandango!

Coloquinte arma son revolver bni en rpliquant:

-- Pieuvres mles et vampires des diffrentes impasses de Paris!

-- Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico.

-- Nous venons, rpondit Coloquinte, venger Messalina!

Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mle dont rien ne
peut donner une ide, mme approximative. L'affaire de l'explosion
de la machine infernale n'tait qu'un jeu de _baby _auprs de ce
plantureux carnage. La bataille, qui avait commenc avec une
vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux
venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu tre
remarque, tait en effet partie avec Mandina et d'autres pour
battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du
docteur Fandango.

De leur ct, les animaux froces des impasses, au moyen du
tocsin, des feux allums sur les collines, des dcharges
d'artillerie et de prospectus avaient rassembl les innombrables
sectateurs du mal.

On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du
Midi et du Septentrion.

Paris, en cette nuit fatale, s'tait divis en deux vastes armes.
Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les
personnes  l'agonie.

Parvenues dans la rue de Svign, les deux queues distinctes ne se
mlaient point. Les ennemis de la morale ternelle et de la
socit montaient par l'chelle de corde, les bonnes consciences
gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours!

On ne peut valuer  moins de quatre cent mille mes les membres
actifs de ce prodigieux conflit.

Et jusqu' prsent, tout s'tait fait avec un tel mystre, que la
police n'avait pas le moindre soupon!

Bien entendu, les malheureuses ouvrires, composant l'atelier des
Piqueuses de bottines runies, avaient t foules aux pieds et
crases ds le premier moment; elles taient maintenant enfouies
sous les cadavres  une trs grande profondeur, car le rsidu de
la bataille s'levait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour
s'entr'gorger, taient obligs de se tenir  plat ventre.

Les trois apprenties chorgraphes, toutefois taient parvenues 
faire surnager la pointe de leur bottine droite.

Et des deux cts, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les
pieuvres mles par l'chelle, les coeurs loyaux, par l'escalier.

Le sang suintait comme la cuve dans le pressoir.

Une chose singulire et mme invraisemblable, c'est que Messa,
Sali et Lina, malgr leurs affreuses blessures, taient parvenus 
se dgager. C'taient des natures exceptionnelles. Ils
s'occupaient tous trois  verser de l'lixir funeste et pernicieux
dans les plaies bantes des blesss. Boulet-Rouge avait fait un
paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet
 la fentre, au dehors: de sorte qu'il tait certain maintenant
d'assouvir et ses dsirs et sa vengeance.

Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les
cadavres amoncels et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame-
Carthagne, revenant de voir jouer la poule, ft son entre  la
tte de ses gardes particuliers. Ce devait tre le coup de grce,
car les bons coeurs commenaient  faiblir. Tous nos amis taient
engloutis, except Silvio Pellico dont la tte respectable se
montrait encore au dessus du hachis humain.

Mais  cet instant suprme, un coup de tonnerre clata du ct de
l'escalier. Une grande lueur se fit: c'taient les deux prunelles
du docteur Fandango.

Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mre
chrie, la princesse Troka, des ruines de Palmyre!

Tout changea de face aussitt. Rien n'galait la puissance de cet
homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abus, parce que nous
le gardions prcieusement pour les effets de notre dernier
chapitre.


CHAPITRE XIII
LA POUDRE  DVOILER LES TRUCS

Au seul aspect du Fils de la Condamne, tenant son illustre mre
sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une vole
d'oiseaux farouches. Le duc lui-mme, dissimulant sa tte de hibou
sous l'austre capuchon d'un moine, disparut par le plafond.

Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille
considrable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil
d'enfant, mais encore l'accouche de l'alle sombre. Fandango
l'aperut au moment o il s'vanouissait  travers l'paisseur
d'un mur. Un soupon lui poignarda le coeur.

-- O est Mustapha! s'cria-t-il de cette voix mle et sonore que
nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces.

Personne ne lui rpondit.

Il n'y avait l que Mandina qui cherchait parmi les dpouilles de
quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en
qute de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais
connu les embrassements de l'huissier.

-- Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de
la situation. C'est lui qui possde la poudre pour dcouvrir les
passages secrets.

Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les
escaliers drobs, les trappes et les double-fonds. Elle cotait
cher, mais elle tait indispensable aux natures gnreuses qui
poursuivaient le crime  travers les mystres de Paris.

Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il et des cadavres jusqu'au
menton.

-- Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-tre mes malheurs ont-
ils diminu ma sagacit, mais il me semble que mes pieds,
autrefois si agiles, sont poss,  une grande profondeur, sur une
figure connue. La vie sauvage que j'ai mene jadis, dans
l'Amrique du Sud, aiguise et dveloppe les sens. Mon orteil,
encore trs subtil pour son ge, croit reconnatre le gnreux nez
de Mustapha.

-- Dblayez! ordonna le Fils de la Condamne. Quiconque me
retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce
roman en cours de publication.

Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant
le coeur. Il se mit  l'oeuvre aussitt, aid par la jeune Grecque
Olinda et Mandina de Hachecor. C'tait peu: deux femmes et un
enfant, mais Fandango les lectrisait du regard et Silvio Pellico
les intressait en racontant ses infortunes.

En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines
runies fut dbarrass de toutes les matires organiques qui
l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le
noble Mustapha, mais encore le rmouleur, le joueur d'orgues, le
gendarme et mme Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi
bien que le permettaient les circonstances.

En les voyant rassembls encore une fois sous ses yeux, Fandango
fit clater sa joie. Il mit sa mre chrie en bandoulire, pour
avoir dsormais l'usage de ses deux bras et dit:

-- Paris!

Les bons coeurs rpondirent:

-- Palmyre!

-- Je tiens  voir vos cachets, dit encore le Fils de la
Condamne.

Ils se dpouillrent, sauf Mustapha qui se borna  montrer son
oreille de vieillard.

Fandango reprit:

-- Je suis satisfait, aucun tratre n'a russi  se glisser parmi
nous. coutez-moi bien. La Maison du Repris de justice o nous
sommes est une des demeures les mieux machines du Paris nocturne
et mystrieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de
taille montes sur pivot, plafonds mobiles, planches  bascule,
murs o l'on marche, chemines  ressort, armoires  escaliers,
sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y
est littralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je
suis sr qu'ils sont tous cachs dans l'paisseur des cloisons. En
consquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre 
dvoiler les trucs!

-- C'est le moment! rpliqurent tous les bons coeurs d'une seule
voix.

Et Silvio Pellico ajouta:

-- Ou jamais!

Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une bote
systmatique, analogue  l'appareil connu sous le nom
d'insecticide Vicat. Avec une adresse consomme, il mit en
mouvement le petit soufflet dont il avait pralablement dirig la
bouche vers un coin de la muraille.

Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut.

Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra,
puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'tait que portes,
conduisant toutes dans des lieux inconnus.

L'assemble fit clater sa surprise et Silvio Pellico s'cria:

-- Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai rgn sur
l'Araucanie.

Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrire
son dos sa mre respecte, rclama le silence d'un geste.

-- Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidles de la probit
et de la dlicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile.
Appelez les bons coeurs qui peuvent tre rests dans l'escalier et
attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une
main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mre me suivra,
puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mre par sa jupe.
Le Rmouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son
habit. Le Joueur d'orgues... enfin, vous m'avez saisi. Cette faon
de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est
indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables
dtours de cet htel. Le but de cette excursion est de trouver
madame Fandango et son fils Virtut. Y tes-vous?

-- Nous y sommes! rpondit le choeur des amis de la gnrosit.

Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la
Condamne choisit la plus secrte et l'ouvrit  l'aide d'un moyen
particulier qu'il serait trop long de dcrire. Cette porte tait
en coeur de chne, munie de contreforts en acier. Aussitt qu'elle
eut roul sur ses gonds, un air humide et glac pntra dans la
chambre.

C'tait une immense galerie et dont, certes, me qui vive ne
souponnait l'existence dans la rue de Svign. La vote, en plein
cintre, tait supporte par un quadruple rang de colonnes qui
semblaient appartenir  l'poque romane.

Au moment o le docteur Fandango mettait le pied sur la premire
dalle, des rires aigus clatrent  l'autre extrmit de la
galerie. Il leva sa torche aussitt et vit, dans un lointain
confus, une sorte de danse macabre.

Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut
distinguer une tte de hibou et une empltre de dimension
inusite.

C'en tait assez. Il prcipita sa course, suivi par sa mre et
Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu rguliers de
Carapace et d'Arbre--Couche. Il put mme voir que Boulet-Rouge
portait toujours son paquet considrable.

-- Marchons, s'cria-t-il;  travers la toile de cette enveloppe,
mon imagination en dlire croit reconnatre le profil de celle que
j'aime. Il n'avait pas achev que tout disparut.

-- La poudre!

Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de
poudre--dvoiler-les-trucs a les inconvnients de ses vertus.
Elle met  nu tant de mystres, qu'on est souvent trs embarrass
pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite
manivelle, toutes les diverses colonnes montrrent,  l'intrieur
de leurs fts, des escaliers drobs. Chaque dalle laissa voir un
trou muni d'une chelle, dont quelques-unes pntraient par leur
pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes.

Mais la sagacit naturelle du Fils de la Condamne tait 
l'preuve de ces dtails. Il alla droit  la dernire colonne et
la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaill
curieusement. L'intrieur de la colonne renfermait des degrs en
colimaon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva
dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle taient
rangs vingt-quatre barriques en acajou portant diffrentes
tiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang
d'officier, sang de franc-maon, etc...

Silvio Pellico ne put s'empcher de murmurer:

-- Ce Paris est vraiment cocasse!

Le docteur Fandango ne s'arrta mme pas. Il en avait vu bien
d'autres dans sa carrire agite.

Il traversa un pont de lianes, jet sur un torrent tout blanc
d'cume et pntra dans une grotte de vaste tendue, dont les
riches stalactites renvoyrent en gerbes de lumire la rouge
flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperut encore, au
milieu d'une foule, grimaant, M. le duc de Rudelame-Carthagne,
entour de ses trois Pieuvres mles.

--  moi! s'cria le Rmouleur.

Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui
tait reste dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident
n'eut pas de suite.

La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dpt de
substances vnneuses  l'tat brut. C'tait le grenier
d'abondance de la pharmacie du mystre. Silvio Pellico toujours
soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de
mille bouteilles de strychnine, non encore pure.

Venait ensuite un long couloir, dfendu de distance en distance
par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidle eut
quelque peine  viter les bascules, disposes avec beaucoup
d'art. Des deux cts du couloir, il y avait des rteliers pleins
d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha
saupoudra. Ce mur n'tait qu'apparent, la composition chimique fit
voir qu'il cachait un abme insondable. Mais une sorte de sentier
 pic, taill dans le roc vif s'ouvrait  gauche du prcipice.

Le docteur en s'y engageant, ne put s'empcher de penser tout
haut:

-- Je ne prendrais pas volontiers cette voie prilleuse s'il ne
s'agissait de mon fils unique Virtut et de la bru de la
condamne.

En effet,  peine nos intrpides amis avaient-ils commenc 
descendre que Tancrde, dit Chauve-Sourire et quelques autres
mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fuses, de la poix
bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvrent 
porte de leurs mains.

Les dfenseurs de la vertu en prouvrent quelques dsagrments
lgers, mais Silvio Pellico qui avait frquent des Anglais
nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et
comme le sentier tait vertical, ce meuble protgea toute la
troupe.

Ils taient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame!

Aprs avoir travers encore de nombreux corridors, au bout
desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal,
reconnaissantes  la tte de hibou du bisaeul et  l'empltre de
Boulet-Rouge, aprs avoir franchi des prcipices, mont et
descendu une grande quantit d'escaliers, ils arrivrent enfin
dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui
servira de dcor  notre dernier tableau.

C'tait une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle
passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cess d'envelopper la
terre pendant ce long voyage.  travers la vote de cristal qui
recouvrait la nef,  travers les ondes de la Seine qui roulaient
au-dessus de la vote, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil
levant.

Mais l ne s'arrtaient point les trangets de ce curieux sjour.

La salle tait entirement btie avec des squelettes entiers et 
jour, poss dans des attitudes varies et relis ensemble
solidement par un ciment peu connu. Il en rsultait une
architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grce.

Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles
d'ossements, formaient des dessins d'une lgret inoue et qui
rappelaient les dcoupures des boites de bonbons.

Vous eussiez dit un rve de pote!

Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employs  cette
oeuvre d'art, mais il n'y put russir. Il vit seulement  certains
signes que c'taient tous des malades du docteur Fandango.

C'tait la fin. Aprs cette salle magique, il n'y avait plus rien.
Aussi les pieuvres mles des impasses, chacals, mohicans,
casquettes vertes et autres flaux de la capitale taient-ils
rassembls en bataille au milieu de la nef.

Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagne, vtu du
costume historique de Jean-Bart.

Ce costume tait de circonstance. Le bisaeul tenait en effet dans
la main droite une torche allume et pose au-dessus de quarante
tonneaux de poudre fulminante.

Dans la main gauche, il avait une chanette de platine,
correspondant  une large soupape, mnage dans la vote de
cristal.

Derrire lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renverse sur
une table de marbre.

La jeune femme allaitait son enfant.

Au-dessus de ce groupe, Arbre--Couche et Carapace brandissaient
leurs stylets damasquins!


CHAPITRE XIV
CATASTROPHE IMPRVUE

Nous avons mnag avec soin le crescendo. La situation est de plus
en plus tendue.

Ces muettes et terribles menaces n'arrtrent nullement les bons
coeurs.

Le Fils de la Condamne fit tourner adroitement sa mre de son dos
 sa poitrine et lui tta le pouls.

-- Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons!

Il arrta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant.

-- Duc de Rudelame-Carthagne, dit-il, rejeton d'une race souille
par tous les crimes, tu as fait accroire  madame Fandango que
notre union tait un inceste. Je te donne le dmenti le plus
formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas tre le pre de ta
dcrpitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier?

-- Flte! rpondit l'anctre. On vous prie de repasser!

Il ajouta d'une voix sarcastique:

-- O est ton livre, enchanteur  la douzaine, o est ta fiole qui
parle? o est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es
ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, mme
aux hommes d'imagination! Elles sont bties avec les os de tes
clients, mdecin de malheur, car tu as soign et par consquent
conduit au trpas la moiti de la capitale. Regarde une dernire
fois ta femme et ton enfant. J'ai  ma disposition le feu (il
secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chanette de platine et
quelques chopines d'eau de Seine tombrent de la vote).  genoux!
charlatan! ta dernire heure a sonn!

La princesse Troka choisit cet instant pour rouvrir les yeux.

De son ct, l'accouche de l'alle sombre poussa un gmissement
touff.

-- Ma mre!... ma femme!... s'cria le docteur Fandango en levant
ses deux bras vers le ciel.

Mais cet homme unique  la volont de fer ne pouvait se laisser
longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions
spontanes, sublimes et renversantes.

Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lana des flammes quand
il dit, rpondant  la dernire parole du bisaeul:

-- Je ne plie les genoux que devant le Seigneur...

Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute:

-- ... et devant ma matresse!...

Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua
avec fermet:

-- Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un
instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te
l'ordonne... une fois, deux fois, trois fois... alors crains ma
colre... En avant tout le monde!

Il bondit le premier.

 bas les mains! cria une voix  la porte de la cave.

Deux sergents de ville entrrent, suivis par quelques infirmiers.

Les flaux de la capitale et les chevaliers de l'humanit se
mirent  courir en tous sens, essayant de se cacher derrire les
fagots...


PILOGUE
LE SCARIFICATEUR

Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal gnral
de mdecine et de chirurgie:

L'un de nos plus renomms alinistes, le docteur Q. K. G...
directeur de la maison d'... T..., nous adresse la lettre
suivante:

Monsieur le rdacteur,

 Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure
tragi-comique qui a mis, hier, en moi, la tranquille population
de la rue de Svign.

 On a dit que tous les pensionnaires de mon tablissement avaient
pris la fuite et port la terreur dans un quartier de Paris.

 Ceci mrite explication.

 Depuis quelque temps, j'ai t oblig d'ajouter  ma maison
principale un pavillon destin au traitement d'une maladie mentale
qui semble affecter plus particulirement les personnes des deux
sexes, livres  la lecture habituelle de certains rcits que
j'appellerai _les romans saignants._

 Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se dbitent par centaines
de mille, me fournissent spcialement la plus grande partie de ces
cas particuliers.

 Ce n'est pas tout  fait de la folie, c'est un ramollissement de
la pulpe crbrale qui se rapproche davantage de l'innocence.

 Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des
trappes, des piges, des embches de toute sorte; Paris leur
apparat comme une immense ratire o l'on ne peut plus faire un
pas sans rencontrer la mort.

 Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon,
des suicides par amour, nous amne quantit de jeunes filles dont
l'innocence a t gte par ces lectures malsaines.

 Ceux par contre o il est parl de morts violentes par la
noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic  tte
noire, la strangulation, etc., nous font regorger immdiatement de
vieillards et de jeunes hommes idiotiss par ces rcits
pernicieux.

 D'habitude, mes pensionnaires sont bien tranquilles. Hier,
malheureusement, le vieil infirmier qui les garde tait de noce.
Ils se sont chapps et sont venus jouer dans un taudis une scne
de leurs drames favoris.

 En somme, pour tous dgts, il y a eu un carreau de cass et le
bris d'un loquet donnant accs dans la cave d'un rtisseur.
L'indemnit a t rgle et solde.

 Je vous prie, M. le rdacteur, de porter ces faits  la
connaissance du public, en acceptant l'assurance de ma parfaite
considration.

Sign: Q... K... C..., docteur-mdecin,
directeur de l'asile centrale d'O... T... pour les alins des
deux sexes.

FIN



     [1] Illisible, probablement _tomber_.
     [2] Sic : Dans la 6e dition du dictionnaire de
l'Acadmie Franaise - 1835, ce mot est crit avec deux
_t ;_ l'orthographe officielle du mot change dans la 7e
dition - 1878.
     [3] Sic.
     [4] Alexandre Dumas parle galement du _crik malais
empoisonn_ dans son roman _Le Corricolo_, paru en
1843 :  L taient des trophes d'armes de tous les pays,
de toutes les espces, depuis le crik empoisonn du Malais
jusqu' la hache gothique du chevalier franc. 
     [5] On a svrement blm cet anachronisme.
L'auteur s'en bat l'oeil. Il a pour lui ses graves tudes et ses
conclusions. Le costume de la vrit, d'ailleurs, ne lui
dplaisant point, on ne le verra jamais chercher  la
dguiser. [Note de l'auteur]
     [6] Sic.
     [7] Sic : coquille de l'dition, l'orthographe exacte est
_biseaute_.
     [8] On rencontre, en franais populaire, au XIXe
sicle, _cumoir_, substantif masculin, au lieu de
_cumoire_.
     [9] Orthographe correcte du mot au XIXe sicle.
     [10] Orthographe correcte du mot au XIXe sicle.
     [11] Latex des feuilles d'un arbre de Malaisie.
     [12] Sic.
     [13] Sic ; un warrant-cdule est un document dlivr
par le propritaire d'un entrept  celui qui lui donne des
marchandises en dpt, le warrant reprsente les
marchandises donnes en gage, tandis que la cdule
constitue la preuve de la proprit.
     [14] Sic.
     [15] Le mot est difficilement lisible dans l'image
source. Il peut s'agir de  latitudes .
     [16] Sic, empltre est utilis au fminin dans ce texte.
     [17] Sic : appel Sorribel dans un chapitre prcdent.





End of Project Gutenberg's La fabrique de crimes, by Paul H.C. Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FABRIQUE DE CRIMES ***

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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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