The Project Gutenberg EBook of L'ingnieux hidalgo Don Quichotte de la
Manche - Tome II, by Miguel de Cervants Saavedra

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Title: L'ingnieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome II

Author: Miguel de Cervants Saavedra

Translator: Louis Viardot

Release Date: June 14, 2005 [EBook #16067]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Miguel de Cervants Saavedra



L'ingnieux hidalgo
DON QUICHOTTE
de la Manche


Tome II



Premire publication en 1615
Traduction et notes de Louis Viardot



Table des matires

Prologue
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Chapitre XXXIV
Chapitre XXXV
Chapitre XXXV
Chapitre XXXVII
Chapitre XXXVIII
Chapitre XXXIX
Chapitre XL
Chapitre XLI
Chapitre XLII
Chapitre XLIII
Chapitre XLIV
Chapitre XLV
Chapitre XLVI
Chapitre XLVII
Chapitre XLVIII
Chapitre XLIX
Chapitre L
Chapitre LI
Chapitre LII
Chapitre LIII
Chapitre LIV
Chapitre LV
Chapitre LVI
Chapitre LVII
Chapitre LVIII
Chapitre LIX
Chapitre LX
Chapitre LXI
Chapitre LXII
Chapitre LXIII
Chapitre LXIV
Chapitre LXV
Chapitre LXVI
Chapitre LXVII
Chapitre LXVIII
Chapitre LXIX
Chapitre LXX
Chapitre LXXI
Chapitre LXXII
Chapitre LXXIII
Chapitre LXXIV




Prologue

_Au lecteur_


Vive Dieu! avec quelle impatience, lecteur illustre, ou peut-tre
plbien, tu dois attendre  prsent ce prologue, croyant y
trouver des vengeances, des querelles, des reproches outrageants 
l'auteur du second _Don Quichotte! _je veux dire  celui qui fut,
dit-on, engendr  Tordsillas, et qui naquit  Tarragone[1]. Eh
bien! en vrit, je ne puis te donner ce contentement: car, si les
outrages veillent la colre dans les coeurs les plus humbles,
dans le mien cette rgle souffre une exception. Voudrais-tu que je
lui jetasse au nez qu'il est un ne, un sot, un impertinent? Je
n'en ai pas seulement la pense. Que son pch le punisse, qu'il
le mange avec son pain, et grand bien lui fasse.

Ce que je n'ai pu m'empcher de ressentir, c'est qu'il m'appelle
injurieusement vieux et manchot, comme s'il avait t en mon
pouvoir de retenir le temps, de faire qu'il ne passt point pour
moi; ou comme si ma main et t brise dans quelque taverne, et
non dans la plus clatante rencontre qu'aient vue les sicles
passs et prsents, et qu'esprent voir les sicles  venir[2]. Si
mes blessures ne brillent pas glorieusement aux yeux de ceux qui
les regardent, elles sont apprcies du moins dans l'estime de
ceux qui savent o elles furent reues: car il sied mieux au
soldat d'tre mort dans la bataille, que libre dans la fuite. Je
suis si pntr de cela, que, si l'on me proposait aujourd'hui
d'oprer pour moi une chose impossible, j'aimerais mieux m'tre
trouv  cette prodigieuse affaire, que de me trouver,  prsent,
guri de mes blessures, sans y avoir pris part. Les blessures que
le soldat porte sur le visage et sur la poitrine sont des toiles
qui guident les autres au ciel de l'honneur et au dsir des nobles
louanges. D'une autre part, il faut observer que ce n'est point
avec les cheveux blancs qu'on crit, mais avec l'entendement, qui
a coutume de se fortifier par les annes.

Une autre chose encore m'a fch: c'est qu'il m'appelt envieux,
et m'expliqut, comme si je l'eusse ignor, ce que c'est que
l'envie: car, en bonne vrit, des deux sortes d'envie qu'il y a,
je ne connais que la sainte, la noble, la bien intentionne. S'il
en est ainsi, comment irais-je m'attaquer  aucun prtre, surtout
quand il ajoute  cette qualit celle de familier du saint-
office[3]? Si l'autre l'a dit pour celui qu'il semble avoir
dsign, il se trompe du tout au tout, car de celui-ci j'adore le
gnie, j'admire les oeuvres, et je loue l'occupation continuelle
et vertueuse. Toutefois, je suis fort oblig  monsieur l'auteur
de dire que mes _Nouvelles _sont plus satiriques qu'exemplaires,
mais qu'elles sont bonnes, et qu'elles ne pourraient l'tre s'il
ne s'y trouvait un peu de tout.

Il me semble que tu vas dire, lecteur, que je me restreins
trangement, et me contiens un peu trop dans les limites de ma
modestie: mais je sais qu'il ne faut pas ajouter affliction sur
affliction, et celle qu'endure ce seigneur doit tre bien grande,
puisqu'il n'ose paratre en plein air et en plein jour, qu'il
dguise son nom, qu'il dissimule sa patrie, comme s'il avait
commis quelque attentat de lse-majest. Si, par hasard, tu viens
 le connatre, dis-lui de ma part que je ne me tiens pas pour
offens, que je sais fort bien ce que sont les tentations du
diable, et qu'une des plus puissantes qu'il emploie, c'est de
mettre  un homme dans la tte qu'il peut composer et publier un
livre qui lui donnera autant de renomme que d'argent, et autant
d'argent que de renomme. Et mme, pour preuve de cette vrit je
veux qu'avec ton esprit et ta bonne grce tu lui racontes cette
histoire-ci:

Il y avait  Sville un fou, qui donna dans la plus gracieuse
extravagance dont jamais fou se ft avis au monde. Il fit un
tuyau de jonc, pointu par le bout; et, quand il attrapait un chien
dans la rue, ou partout ailleurs, il lui prenait une patte sous
son pied, lui levait l'autre avec la main, et, du mieux qu'il
pouvait, lui introduisait la pointe du tuyau dans certain endroit
par o, en soufflant, il faisait devenir le pauvre animal rond
comme une boule. Quand il l'avait mis en cet tat, il lui donnait
deux petits coups de la main sur le ventre, et le lchait en
disant aux assistants, qui taient toujours fort nombreux: Vos
Grces penseront-elles maintenant que ce soit un petit travail que
d'enfler un chien? Penserez-vous maintenant que ce soit un petit
travail que de faire un livre? Si ce conte, ami lecteur, ne lui
convient pas, tu lui diras celui-ci, qui est galement un conte de
fou et de chien:

Il y avait  Cordoue un autre fou, lequel avait coutume de porter
sur sa tte un morceau de dalle en marbre, ou un quartier de
pierre, non des plus lgers: quand il rencontrait quelque chien
qui ne ft pas sur ses gardes, il s'en approchait, et laissait
tomber d'aplomb le poids sur lui. Le chien, roulant sous le coup,
jetait des hurlements, et se sauvait  ne pas s'arrter au bout de
trois rues. Or, il arriva que, parmi les chiens sur lesquels il
dchargea son fardeau, se trouva le chien d'un bonnetier, que son
matre aimait beaucoup. La pierre, en tombant, lui frappa sur la
tte: le chien assomm jeta des cris perants: le matre, qui le
vit maltraiter, en devint furieux. Il empoigna une aune, tomba sur
le fou, et le btonna de la tte aux pieds.  chaque dcharge, il
lui disait: Chien de voleur,  mon lvrier[4]! N'as-tu pas vu,
cruel, que mon chien tait lvrier? Et lui rptant le nom de
lvrier mainte et mainte fois, il renvoya le fou moulu comme
pltre. Le chtiment fit son effet: le fou se retira, et de plus
d'un mois ne se montra dans les rues.  la fin, il reparut avec la
mme invention, et une charge plus forte. Il s'approchait de la
place o tait le chien, le visait de son mieux: mais, sans
laisser tomber la pierre, il disait: Celui-ci est lvrier, gare!
Effectivement, tous les chiens qu'il rencontrait, fussent-ils
dogues ou roquets, il disait qu'ils taient lvriers, et ds lors
il ne lcha plus jamais la pierre.

Peut-tre en arrivera-t-il autant  cet historien: il n'osera plus
lcher le poids de son esprit en livres, qui, lorsqu'ils sont
mauvais, sont plus durs que des pierres. Dis-lui encore que la
menace qu'il me fait de m'enlever tout profit avec son livre, je
m'en soucie comme d'une obole, et qu'en me conformant au fameux
intermde de la _Perendenga__[5]__, _je lui rponds: Vive pour
moi le _veinticuatro, _mon seigneur[6], et le Christ pour tous!
Oui, vive le grand comte de Lmos, dont la vertu chrtienne et la
libralit bien connue me maintiennent en pied contre tous les
coups de ma mauvaise fortune, et vive la suprme charit de
l'illustrissime archevque de Tolde, don Bernardo de Sandoval y
Rojas! aprs cela, qu'il n'y ait pas mme d'imprimerie au monde,
ou qu'on y imprime contre moi autant de livres que contient de
lettres la complainte de Mingo Revulgo[7]. Ces deux princes, sans
que mon adulation, sans qu'aucune autre espce d'loge les
sollicite, et par seule bont d'me, ont pris  leur charge le
soin de venir gnreusement  mon aide: en cela, je me tiens pour
plus heureux et plus riche que si la fortune, par une voie
ordinaire, m'et conduit  son fate. L'honneur peut rester au
pauvre, mais non au pervers: la pauvret peut couvrir d'un nuage
la noblesse, mais non l'obscurcir entirement. Pourvu que la vertu
jette quelque lumire, ne serait-ce que par les fentes de la
dtresse, elle finit par tre estime des hauts et nobles esprits,
et par consquent favorise.

Ne lui dis rien de plus, et je ne veux pas non plus t'en dire
davantage. Je te ferai seulement observer que cette seconde partie
du _Don Quichotte, _dont je te fais offrande, est taille sur le
mme patron et du mme drap que la premire. Dans celle-ci, je te
donne don Quichotte conduit jusqu'au terme, et finalement mort et
enterr, afin que personne ne s'avise de lui dresser de nouveaux
actes certificatifs, puisque les anciens sont bien suffisants. Il
suffit aussi qu'un honnte homme ait rendu compte de ses discrtes
folies, sans que d'autres veuillent encore y mettre les doigts.
L'abondance des choses, mme bonnes, les dprcie, et la raret
des mauvaises mmes les fait apprcier en un point. J'oubliais de
te dire d'attendre le _Persils, _que je suis en train d'achever,
et la seconde partie de _Galate__[8]_.

Chapitre I

_De la manire dont le cur et le barbier se conduisirent avec
don Quichotte au sujet de sa maladie_


Cid Hamet Ben-Engli raconte, dans la seconde partie de cette
histoire et troisime sortie de don Quichotte, que le cur et le
barbier demeurrent presque un mois sans le voir, afin de ne pas
lui rappeler le souvenir des choses passes. Toutefois, ils ne
manqurent pas de visiter sa nice et sa gouvernante pour leur
recommander de le choyer avec grande attention, de lui donner 
manger des confortants et des choses bonnes pour le coeur et le
cerveau, desquels, suivant toute apparence, procdait son
infirmit. Elles rpondirent qu'elles faisaient ainsi et
continueraient  faire de mme avec tout le soin, toute la bonne
volont possibles: car elles commenaient  s'apercevoir que, par
moments, leur seigneur tmoignait qu'il avait entirement recouvr
l'usage de son bon sens. Cette nouvelle causa beaucoup de joie aux
deux amis, qui crurent avoir eu la plus heureuse ide en le
ramenant enchant sur la charrette  boeufs, comme l'a racont,
dans ses derniers chapitres, la premire partie de cette grande
autant que ponctuelle histoire. Ils rsolurent donc de lui rendre
visite et de faire l'exprience de sa gurison, bien qu'ils
tinssent pour impossible qu'elle ft complte. Ils se promirent
galement de ne toucher  aucun point de la chevalerie errante,
pour ne pas courir le danger de dcoudre les points de sa
blessure, qui tait encore si frachement reprise[9].

Ils allrent enfin le voir, et le trouvrent assis sur son lit,
envelopp dans une camisole de serge verte et coiff d'un bonnet
de laine rouge de Tolde, avec un visage si sec, si enfum, qu'il
semblait tre devenu chair de momie. Don Quichotte leur fit trs-
bon accueil; et, quand ils s'informrent de sa sant, il en rendit
compte avec beaucoup de sens et d'lgantes expressions. La
conversation prit son cours, et l'on vint  parler de ce qu'on
appelle _raison d'tat _et _modes de gouvernement: _l'un rformait
cet abus et condamnait celui-l; l'autre corrigeait cette coutume
et rprouvait celle-ci: bref, chacun des trois amis devint un
nouveau lgislateur, un Lycurgue moderne, un Solon tout neuf; et,
tous ensemble, ils refirent si bien l'tat de fond en comble,
qu'on et dit qu'ils l'avaient rapport  la forge, et l'en
avaient retir tout autre qu'ils ne l'y avaient mis. Don Quichotte
parla avec tant d'intelligence et d'esprit sur les diverses
matires qu'on traita, que les deux examinateurs furent convaincus
qu'il avait recouvr toute sa sant et tout son jugement.

La nice et la gouvernante taient prsentes  l'entretien, et,
pleurant de joie, ne cessaient de rendre grce  Dieu de ce
qu'elles voyaient leur seigneur revenu  une si parfaite
intelligence. Mais le cur, changeant son projet primitif, qui
tait de ne pas toucher  la corde de chevalerie, voulut rendre
l'exprience complte, et s'assurer si la gurison de don
Quichotte tait fausse ou vritable. Il vint donc, de fil en
aiguille,  raconter quelques nouvelles qui arrivaient de la
capitale. Entre autres choses, il dit qu'on tenait pour certain
que le Turc descendait du Bosphore avec une flotte formidable[10]:
mais qu'on ignorait encore son dessein, et sur quels rivages
devait fondre une si grande tempte. Il ajouta que, dans cette
crainte, qui presque chaque anne nous tient sur le qui-vive,
toute la chrtient tait en armes, et que Sa Majest avait fait
mettre en dfense les ctes de Naples, de Sicile et de Malte.

Don Quichotte rpondit:

Sa Majest agit en prudent capitaine lorsqu'elle met d'avance ses
tats en sret, pour que l'ennemi ne les prenne pas au dpourvu.
Mais si Sa Majest acceptait mon avis, je lui conseillerais une
mesure dont elle est certainement,  l'heure qu'il est, bien loin
de se douter.

 peine le cur eut-il entendu ces mots, qu'il dit en lui-mme:

Que Dieu te tende la main, pauvre don Quichotte! il me semble que
tu te prcipites du fate lev de ta folie au profond abme de ta
simplicit.

Le barbier, qui avait eu la mme pense que son compre, demanda 
don Quichotte quelle tait cette mesure qu'il serait,  son avis,
si utile de prendre.

Peut-tre, ajouta-t-il, sera-t-elle bonne  porter sur la longue
liste des impertinentes remontrances qu'on a coutume d'adresser
aux princes.

-- La mienne, seigneur rpeur de barbes, reprit don Quichotte, ne
sera point impertinente, mais fort pertinente, au contraire.

-- Je ne le dis pas en ce sens, rpliqua le barbier, mais parce
que l'exprience prouve que tous ou presque tous les expdients
qu'on propose  Sa Majest sont impossibles ou extravagants, et au
dtriment du roi ou du royaume.

-- Eh bien! rpondit don Quichotte, le mien n'est ni impossible ni
extravagant: c'est le plus facile, le plus juste et le mieux avis
qui puisse tomber dans la pense d'aucun inventeur
d'expdients.[11]

-- Pourquoi Votre Grce tarde-t-elle  le dire, seigneur don
Quichotte? demanda le cur.

-- Je ne voudrais pas, rpondit don Quichotte, le dire ici  cette
heure, et que demain matin il arrivt aux oreilles de messieurs
les conseillers du conseil de Castille, de faon qu'un autre ret
les honneurs et le prix de mon travail.

-- Quant  moi, dit le barbier, je donne ma parole, tant ici-bas
que devant Dieu, de ne rpter ce que va dire Votre Grce ni 
Roi, ni  Roch, ni  nul homme terrestre: serment que j'ai appris
dans le _romance _du cur, lequel avisa le roi du larron qui lui
avait vol les cent doubles et sa mule au pas d'amble[12].

-- Je ne sais pas l'histoire, rpondit don Quichotte: mais je sais
que le serment est bon, sachant que le seigneur barbier est homme
de bien.

-- Quand mme il ne le serait pas, reprit le cur, moi je le
cautionne, et me porte garant qu'en ce cas il ne parlera pas plus
qu'un muet, sous peine de payer l'amende et le ddit.

-- Et vous, seigneur cur, dit don Quichotte, qui vous cautionne?

-- Ma profession, rpondit le cur, qui m'oblige  garder les
secrets.

-- Corbleu! s'cria pour lors don Quichotte, Sa Majest n'a qu'
ordonner, par proclamation publique, qu' un jour fix, tous les
chevaliers errants qui errent par l'Espagne se runissent  sa
cour: quand il n'en viendrait qu'une demi-douzaine, tel pourrait
se trouver parmi eux qui suffirait seul pour dtruire toute la
puissance du Turc. Que Vos Grces soient attentives, et suivent
bien mon raisonnement. Est-ce, par hasard, chose nouvelle qu'un
chevalier errant dfasse  lui seul une arme de deux cent mille
hommes, comme s'ils n'eussent tous ensemble qu'une gorge  couper,
ou qu'ils fussent faits de pte  massepains? Sinon, voyez plutt
combien d'histoires sont remplies de ces merveilles! Il faudrait
aujourd'hui,  la male heure pour moi, car je ne veux pas dire
pour un autre, que vct le fameux don Blianis, ou quelque autre
chevalier de l'innombrable ligne d'Amadis de Gaule. Si l'un de
ceux-l vivait, et que le Turc se vt face  face avec lui, par ma
foi, je ne voudrais pas tre dans la peau du Turc. Mais Dieu
jettera les yeux sur son peuple, et lui enverra quelqu'un, moins
redoutable peut-tre que les chevaliers errants du temps pass,
qui pourtant ne leur cdera point en valeur. Dieu m'entend, et je
n'en dis pas davantage!

-- Ah! sainte Vierge! s'cria la nice, qu'on me tue si mon
seigneur n'a pas envie de redevenir chevalier errant.

-- Chevalier errant je dois mourir, rpondit don Quichotte: que le
Turc monte ou descende, quand il voudra, et en si grande force
qu'il pourra: je rpte encore que Dieu m'entend.

Le barbier dit alors:

Permettez-moi, j'en supplie Vos Grces, de vous raconter une
petite histoire qui est arrive  Sville; elle vient si bien 
point, que l'envie me prend de vous la raconter.

Don Quichotte donna son assentiment, le cur et les femmes
prtrent leur attention, et le barbier commena de la sorte:

Dans l'hpital des fous,  Sville, il y avait un homme que ses
parents avaient fait enfermer comme ayant perdu l'esprit. Il avait
t gradu en droit canon par l'universit d'Osuna; mais, selon
l'opinion de bien des gens, quand mme c'et t par l'universit
de Salamanque, il n'en serait pas moins devenu fou. Au bout de
quelques annes de rclusion, ce licenci s'imagina qu'il avait
recouvr le jugement et possdait le plein exercice de ses
facults. Dans cette ide, il crivit  l'archevque, en le
suppliant avec instance, et dans les termes les plus senss, de le
tirer de la misre o il vivait, puisque Dieu, dans sa
misricorde, lui avait fait grce de lui rendre la raison. Il
ajoutait que ses parents, pour jouir de son bien, le tenaient
enferm, et voulaient, en dpit de la vrit, qu'il restt fou
jusqu' sa mort. Convaincu par plusieurs billets trs-senss et
trs-spirituels, l'archevque chargea un de ses chapelains de
s'informer, auprs du recteur de l'hpital, si ce qu'crivait ce
licenci tait bien exact, et mme de causer avec le fou, afin
que, s'il lui semblait avoir recouvr l'esprit, il le tirt de sa
loge et lui rendt la libert. Le chapelain remplit sa mission, et
le recteur lui dit que cet homme tait encore fou; que, bien qu'il
parlt maintes fois comme une personne d'intelligence rassise, il
clatait  la fin en telles extravagances, qu'elles galaient par
le nombre et la grandeur tous les propos senss qu'il avait tenus
auparavant, comme on pouvait, au reste, s'en assurer en conversant
avec lui. Le chapelain voulut faire l'exprience: il alla trouver
le fou, et l'entretint plus d'une heure entire. Pendant tout ce
temps, le fou ne laissa pas chapper un mot extravagant ou mme
quivoque; au contraire, il parla si raisonnablement, que le
chapelain fut oblig de croire qu'il tait totalement guri. Entre
autres choses, le fou accusa le recteur de l'hpital. Il me garde
rancune, dit-il, et me dessert, pour ne pas perdre les cadeaux que
lui font mes parents afin qu'il dise que je suis encore fou, bien
qu'ayant des intervalles lucides. Le plus grand ennemi que j'aie
dans ma disgrce, c'est ma grande fortune: car, pour en jouir, mes
hritiers portent un faux jugement et rvoquent en doute la grce
que le Seigneur m'a faite en me rappelant de l'tat de brute 
l'tat d'homme. Finalement, le fou parla de telle sorte qu'il
rendit le recteur suspect, qu'il fit paratre ses parents
avaricieux et dnaturs, et se montra lui-mme si raisonnable, que
le chapelain rsolut de le conduire  l'archevque pour que celui-
ci reconnt et toucht du doigt la vrit de cette affaire. Dans
cette croyance, le bon chapelain pria le recteur de faire rendre
au licenci les habits qu'il portait  son entre dans l'hpital.
 son tour, le recteur le supplia de prendre garde  ce qu'il
allait faire: car, sans nul doute, le licenci tait encore fou.
Mais ses remontrances et ses avis ne russirent pas  dtourner le
chapelain de son ide. Le recteur obit donc, en voyant que
c'tait un ordre de l'archevque, et l'on remit au licenci ses
anciens habits, qui taient neufs et dcents. Lorsqu'il se vit
dpouill de la casaque de fou et rhabill en homme sage, il
demanda par charit au chapelain la permission d'aller prendre
cong de ses camarades les fous. Le chapelain rpondit qu'il
voulait l'accompagner et voir les fous qu'il y avait dans la
maison. Ils montrent en effet, et avec eux quelques personnes qui
se trouvaient prsentes. Quand le licenci arriva devant une cage
o l'on tenait enferm un fou furieux, bien qu'en ce moment
tranquille et calme, il lui dit: Voyez, frre, si vous avez
quelque chose  me recommander: je retourne chez moi, puisque Dieu
a bien voulu, dans son infinie misricorde et sans que je le
mritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne sant et dans
mon bon sens, car au pouvoir de Dieu rien n'est impossible. Ayez
grande esprance en lui. Puisqu'il m'a remis en mon premier tat,
il pourra bien vous y remettre galement, si vous avez confiance
en sa bont. J'aurai soin de vous envoyer quelques friands
morceaux, et mangez-les de bon coeur: car, en vrit, je
m'imagine, comme ayant pass par l, que toutes nos folies
procdent de ce que nous avons l'estomac vide et le cerveau plein
d'air. Allons, allons, prenez courage: l'abattement dans les
infortunes dtruit la sant et hte la mort. Tous ces propos du
licenci taient entendus par un autre fou renferm dans la cage
en face de celle du furieux. Il se leva d'une vieille natte de
jonc sur laquelle il tait couch tout nu, et demanda  haute voix
quel tait celui qui s'en allait bien portant de corps et
d'esprit. C'est moi, frre, qui m'en vais, rpondit le licenci:
je n'ai plus besoin de rester ici, et je rends au ciel des grces
infinies pour la faveur qu'il m'a faite. -- Prenez garde  ce que
vous dites, licenci mon ami, rpliqua le fou, de peur que le
diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans
votre loge, pour viter l'aller et le retour. -- Je sais que je
suis guri, reprit le licenci, et rien ne m'oblige  recommencer
les stations. -- Vous, guri! s'cria le fou.  la bonne heure, et
que Dieu vous conduise! Mais je jure par le nom de Jupiter, dont
je reprsente sur la terre la majest souveraine, que, pour ce
seul pch que Sville commet aujourd'hui en vous tirant de cette
maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai
d'un tel chtiment que le souvenir s'en perptuera dans les
sicles des sicles, amen. Ne sais-tu pas, petit bachelier sans
cervelle, que je puis le faire comme je le dis, puisque je suis
Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres
destructeurs avec lesquels je menace et bouleverse le monde? Mais
non: je veux bien n'imposer qu'un seul chtiment  cette ville
ignorante: je ne ferai pas pleuvoir, ni sur elle ni sur tout son
district, pendant trois annes entires, qui se compteront depuis
le jour et la minute o la menace en est prononce. Ah! tu es
libre, tu es bien portant, tu es raisonnable, et moi je suis
attach, je suis malade, je suis fou! Bien, bien, je pense 
pleuvoir tout comme  me pendre. Les assistants taient rests
fort attentifs aux cris et aux propos du fou; mais notre licenci,
se tournant vers le chapelain, et lui prenant les mains avec
intrt: Que Votre Grce ne se mette point en peine, mon cher
seigneur, lui dit-il, et ne fasse aucun cas de ce que ce fou vient
de dire. S'il est Jupiter et qu'il ne veuille pas faire pleuvoir,
moi, qui suis Neptune, le pre et le dieu des eaux, je ferai
tomber la pluie chaque fois qu'il me plaira et qu'il en sera
besoin.  cela le chapelain rpondit: Toutefois, seigneur
Neptune, il ne convient pas de fcher le seigneur Jupiter. Que
votre Grce demeure en sa loge; une autre fois, quand nous aurons
mieux nos aises et notre temps, nous reviendrons vous chercher.
Le recteur et les assistants se mirent  rire, au point de faire
presque rougir le chapelain. Quant au licenci, on le dshabilla,
puis on le remit dans sa loge: et le conte est fini.

-- C'est donc l, seigneur barbier, reprit don Quichotte, ce conte
qui venait si bien  point, qu'on ne pouvait se dispenser de nous
le servir? Ah! seigneur du rasoir, seigneur du rasoir, combien est
aveugle celui qui ne voit pas  travers la toile du tamis! Est-il
possible que Votre Grce ne sache pas que les comparaisons qui se
font d'esprit  esprit, de courage  courage, de beaut  beaut,
de noblesse  noblesse, sont toujours odieuses et mal reues? Pour
moi, seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux,
et n'exige que personne me tienne pour homme d'esprit, ne l'tant
pas: seulement je me fatigue  faire comprendre au monde la faute
qu'il commet en ne voulant pas renouveler en lui l'heureux temps
o florissait la chevalerie errante. Mais notre ge dprav n'est
pas digne de jouir du bonheur ineffable dont jouirent les ges o
les chevaliers errants prirent  charge et  tche la dfense des
royaumes, la protection des demoiselles, l'assistance des
orphelins, le chtiment des superbes et la rcompense des humbles.
La plupart des chevaliers qu'on voit aujourd'hui font plutt
bruire le satin, le brocart et les riches toffes dont ils
s'habillent, que la cotte de mailles dont ils s'arment. Il n'y a
plus un chevalier qui dorme en plein champ, expos  la rigueur du
ciel, arm de toutes pices de la tte aux pieds; il n'y en a plus
un qui, sans quitter l'trier et appuy sur sa lance, ne songe
qu' tromper le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants.
Il n'y en a plus un qui sorte de ce bois pour pntrer dans cette
montagne; puis qui arrive sur une plage strile et dserte, o bat
la mer furieuse, et, trouvant amarr au rivage un petit bateau
sans rames, sans voiles, sans gouvernail, sans agrs, s'y jette
d'un coeur intrpide, et se livre aux flots implacables d'une mer
sans fond, qui tantt l'lvent au ciel et tantt l'entranent
dans l'abme, tandis que lui, toujours affrontant la tempte, se
trouve tout  coup, quand il y songe le moins,  plus de trois
mille lieues de distance de l'endroit o il s'est embarqu, et,
sautant sur une terre inconnue, rencontre des aventures dignes
d'tre crites, non sur le parchemin, mais sur le bronze. 
prsent la paresse triomphe de la diligence, l'oisivet du
travail, le vice de la vertu, l'arrogance de la valeur, et la
thorie de la pratique dans les armes, qui n'ont vraiment brill
de tout leur clat que pendant l'ge d'or et parmi les chevaliers
errants. Sinon, dites-moi, qui fut plus chaste et plus vaillant
que le fameux Amadis de Gaule? qui plus spirituel que Palmerin
d'Angleterre? qui plus accommodant et plus traitable que Tirant le
Blanc? qui plus galant que Lisvart de Grce? qui plus bless et
plus blessant que don Blianis? qui plus intrpide que Prion de
Gaule? qui plus entreprenant que Flix-Mars d'Hyrcanie? qui plus
sincre qu'Esplandian? qui plus hardi que don Cirongilio de
Thrace? qui plus brave que Rodomont? qui plus prudent que le roi
Sobrin? qui plus audacieux que Renaud? qui plus invincible que
Roland? qui plus aimable et plus courtois que Roger, de qui
descendent les ducs de Ferrare, suivant Turpin, dans sa
_Cosmographie__[13]_? Tous ces guerriers, et beaucoup d'autres
que je pourrais nommer encore, seigneur cur, furent des
chevaliers errants, lumire et gloire de la chevalerie. C'est de
ceux-l, ou de semblables  ceux-l, que je voudrais que fussent
les chevaliers de ma proposition au roi: s'ils taient, Sa Majest
serait bien servie, pargnerait de grandes dpenses, et le Turc
resterait  s'arracher la barbe. Avec tout cela, il faut bien que
je reste dans ma loge, puisque le chapelain ne veut pas m'en
tirer, et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu'il
pleuve, je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m'en
prendra fantaisie: et je dis cela pour que le seigneur Plat--
Barbe sache que je le comprends.

-- En vrit, seigneur don Quichotte, rpondit le barbier, je ne
parlais pas pour vous dplaire, et que Dieu m'assiste autant que
mon intention fut bonne! Votre Grce ne doit pas se fcher.

-- Si je dois me fcher ou non, rpliqua don Quichotte, c'est 
moi de le savoir.

Alors le cur prenant la parole:

Bien que je n'aie presque pas encore ouvert la bouche, dit-il, je
ne voudrais pas conserver un scrupule qui me tourmente et me ronge
la conscience, et qu'a fait natre en moi ce que vient de dire le
seigneur don Quichotte.

-- Pour bien d'autres choses le seigneur cur a pleine permission,
rpondit don Quichotte: il peut donc exposer son scrupule, car il
n'est pas agrable d'avoir la conscience bourrele.

-- Eh bien donc, reprit le cur, avec ce sauf-conduit, je dirai
que mon scrupule est que je ne puis me persuader en aucune faon
que cette multitude de chevaliers errants dont Votre Grce,
seigneur don Quichotte, vient de faire mention, aient t
rellement et vritablement des gens de chair et d'os vivant dans
ce monde: j'imagine, au contraire, que tout cela n'est que
fiction, fable, mensonge, rves conts par des hommes veills,
ou, pour mieux dire,  demi dormants.

-- Ceci est une autre erreur, rpondit don Quichotte, dans
laquelle sont tombs un grand nombre de gens qui ne croient pas
qu'il y ait eu de tels chevaliers au monde. Quant  moi, j'ai
cherch bien souvent, avec toutes sortes de personnes et en toutes
sortes d'occasions,  faire luire la lumire de la vrit sur
cette illusion presque gnrale. Quelquefois je n'ai pu russir:
d'autres fois je suis venu  bout de mon dessein, en l'appuyant
sur les bases de la vrit. Cette vrit est si manifeste, que je
serais tent de dire que j'ai vu, de mes propres yeux, Amadis de
Gaule; que c'tait un homme de haute taille, blanc de visage, la
barbe bien plante, quoique noire, et le regard moiti doux,
moiti svre, bref dans ses propos, lent  se mettre en colre et
prompt  s'apaiser. De la mme manire que je viens d'esquisser
Amadis, je pourrais peindre et dcrire tous les chevaliers que
mentionnent les histoires du monde entier: car, par la conviction
o je suis qu'ils furent tels que le racontent leurs histoires,
par les exploits qu'ils firent et le caractre qu'ils eurent, on
peut, en bonne philosophie, dduire quels furent leurs traits,
leur stature et la couleur de leur teint.

-- Quelle taille semble-t-il  Votre Grce, mon seigneur don
Quichotte, demanda le barbier, que devait avoir le gant Morgant?

-- En fait de gants, rpondit don Quichotte, les opinions sont
partages sur la question de savoir s'il y en eut ou non dans le
monde. Mais la sainte criture, qui ne peut manquer d'un atome 
la vrit, nous prouve qu'il y en eut, lorsqu'elle nous raconte
l'histoire de cet norme Philistin, Goliath, qui avait sept
coudes et demie de haut[14], ce qui est une grandeur dmesure. On
a galement trouv, dans l'le de Sicile, des os de jambes et
d'paules dont la longueur prouve qu'ils appartenaient  des
gants aussi hauts que de hautes tours. C'est une vrit que
dmontre la gomtrie. Toutefois, je ne saurais trop dire avec
certitude quelle fut la taille du gant Morgant; mais j'imagine
qu'elle n'tait pas trs-grande, et ce qui me fait pencher pour
cet avis, c'est que je trouve, dans l'histoire qui fait une
mention particulire de ses prouesses[15], qu'il dormait trs-
souvent sous l'abri d'un toit; et, puisqu'il trouvait des maisons
capables de le contenir, il est clair que sa taille n'tait pas
dmesure.

-- Rien de plus juste, reprit le cur, lequel, prenant plaisir 
lui entendre dire de si grandes extravagances, lui demanda quelle
ide il se faisait des visages de Renaud de Montauban, de Roland
et des autres douze pairs de France, qui tous avaient t
chevaliers errants.

De Renaud, rpondit don Quichotte, j'oserais dire qu'il avait la
face large, le teint vermeil, les yeux  fleur de tte et toujours
en mouvement: qu'il tait extrmement chatouilleux et colrique,
ami des larrons et des hommes perdus. Quant  Roland, ou Rotoland,
ou Orland (car les histoires lui donnent tous ces noms), je suis
d'avis, ou plutt j'affirme qu'il fut de moyenne stature, large
des paules, un peu cagneux des genoux, le teint brun, la barbe
rude et rousse, le corps velu, le regard menaant, la parole
brve; mais courtois, affable et bien lev.

-- Si Roland ne fut pas un plus gentil cavalier que ne le dit
Votre Grce, rpliqua le barbier, il ne faut plus s'tonner que
madame Anglique la Belle le ddaignt pour les grces sduisantes
que devait avoir le petit More  poil follet  qui elle livra ses
charmes; et vraiment elle montra bon got en prfrant la douceur
de Mdor  la rudesse de Roland.

-- Cette Anglique, seigneur cur, reprit don Quichotte, fut une
crature lgre et fantasque, une coureuse, une cervele, qui
laissa le monde aussi plein de ses impertinences que de la
renomme de sa beaut. Elle mprisa mille grands seigneurs, mille
chevaliers braves et spirituels[16], et se contenta d'un petit page
au menton cotonneux, sans naissance, sans fortune, sans autre
renom que celui qu'avait pu lui donner le fidle attachement qu'il
conserva pour son ami[17]. Le fameux chantre de sa beaut, le grand
Arioste, n'osant ou ne voulant pas chanter les aventures qu'eut
cette dame aprs sa vile faiblesse, et qui ne furent pas
assurment trop honntes, la laisse tout  coup, en disant: _Et de
quelle manire elle reut le sceptre du Catay, un autre le dira
peut-tre en chantant sur une meilleure lyre. _Sans doute ces mots
furent comme une prophtie, car les potes se nomment aussi
_vates, _qui veut dire devins: et la prdiction se vrifia si
bien, que, depuis lors, un fameux pote andalou chanta ses larmes,
et un autre pote castillan, unique en renomme, chanta sa
beaut.[18]

-- Dites-moi, seigneur don Quichotte, reprit en ce moment le
barbier, ne s'est-il pas trouv quelque pote qui ait fait quelque
satire contre cette dame Anglique, parmi tant d'autres qui ont
fait son loge?

-- Je crois bien, rpondit don Quichotte, que si Sacripant ou
Roland eussent t potes, ils auraient joliment savonn la tte 
la demoiselle; car c'est le propre des potes ddaigns par leurs
dames, feintes ou non feintes, par celles enfin qu'ils ont
choisies pour matresses de leurs penses, de se venger par des
satires et des libelles diffamatoires: vengeance indigne
assurment d'un coeur gnreux. Mais jusqu' prsent, il n'est pas
arriv  ma connaissance un seul vers injurieux contre cette
Anglique qui bouleversa le monde[19].

-- Miracle! s'cria le cur... et tout  coup ils entendirent la
nice et la gouvernante, qui avaient, depuis quelques instants,
quitt la conversation, jeter de grands cris dans la cour: ils se
levrent et coururent tous au bruit.

Chapitre II

_Qui traite de la notable querelle qu'eut Sancho Panza avec la
nice et la gouvernante de don Quichotte, ainsi que d'autres
vnements gracieux_


L'histoire raconte[20] que les cris qu'entendirent don Quichotte,
le cur et le barbier, venaient de la nice et de la gouvernante,
lesquelles faisaient tout ce tapage en parlant  Sancho, qui
voulait  toute force entrer voir son matre, tandis qu'elles lui
dfendaient la porte.

Que veut cans ce vagabond? s'criait la gouvernante; retournez
chez vous, frre, car c'est vous et nul autre qui embauchez et
pervertissez mon seigneur, et qui l'emmenez promener par ces
dserts.

-- Gouvernante de Satan, rpondit Sancho, l'embauch, le perverti
et l'emmen par ces dserts, c'est moi et non pas ton matre. Lui
m'a emmen  travers le monde, et vous vous trompez de la moiti
du juste prix. Lui, dis-je, m'a tir de ma maison par des
tricheries, en me promettant une le que j'attends encore 
prsent.[21]

-- Que de mauvaises les t'touffent, Sancho maudit, reprit la
nice: et qu'est-ce que c'est que des les? Sans doute quelque
chose  manger, goulu, glouton que tu es!

-- Ce n'est pas quelque chose  manger, rpondit Sancho, mais bien
 gouverner, et mieux que quatre villes ensemble, et mieux que par
quatre alcaldes de cour.

-- Avec tout cela, reprit la gouvernante, vous n'entrerez pas ici,
sac de mchancets, tonneau de malices; allez gouverner votre
maison et piocher votre coin de terre, et laissez l vos les et
vos lots.

Le cur et le barbier se divertissaient fort  couter ce dialogue
des trois personnages; mais don Quichotte, craignant que Sancho ne
lcht sa langue, et avec elle un tas de malicieuses simplicits
qui pourraient bien ne pas tourner  l'avantage de son matre,
l'appela, fit taire les deux femmes, et leur commanda de le
laisser entrer. Sancho entra, et le cur et le barbier prirent
cong de don Quichotte, dont la gurison leur sembla dsespre
quand ils eurent reconnu combien il tait imbu de ses garements
et entt de sa malencontreuse chevalerie.

Vous allez voir, compre, dit le cur au barbier, comment, un
beau jour, quand nous y penserons le moins, notre hidalgo
reprendra sa vole.

-- Je n'en fais aucun doute, rpondit le barbier: mais je ne suis
pas encore si confondu de la folie du matre que de la simplicit
de l'cuyer, qui s'est si bien chauss son le dans la cervelle
que rien au monde ne pourrait le dsabuser.

-- Dieu prenne piti d'eux! reprit le cur: mais soyons  l'afft,
pour voir o aboutira cet assortiment d'extravagances de tel
chevalier et de tel cuyer, car on dirait qu'ils ont t couls
tous deux dans le mme moule, et que les folies du matre sans les
btises du valet ne vaudraient pas une obole.

-- Cela est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir
ce qu'ils vont comploter entre eux  cette heure.

-- Soyez tranquille, rpondit le cur, je suis sr que la nice ou
la gouvernante nous contera la chose, car elles ne sont pas femmes
 se faire faute de l'couter.

Cependant don Quichotte s'tait enferm avec Sancho dans son
appartement. Quand ils se virent seuls, il lui dit:

Je suis profondment pein, Sancho, que tu aies dit et que tu
dises que c'est moi qui t'ai enlev de ta chaumire, quand tu sais
bien que je ne suis pas rest dans ma maison. Ensemble nous sommes
partis, ensemble nous avons fait voyage. La mme fortune, la mme
chance a couru pour tous les deux. Si l'on t'a bern une fois,
cent fois on m'a moulu de coups: voil l'avantage que j'ai gard
sur toi.

-- C'tait fort juste et fort raisonnable, rpondit Sancho: car, 
ce que m'a dit Votre Grce, les msaventures sont plus le fait des
chevaliers errants que de leurs cuyers.

-- Tu te trompes, Sancho, dit don Quichotte, d'aprs la maxime:
_Quando caput dolet, _etc.[22]

-- Je n'entends pas d'autre langue que la mienne, rpondit Sancho.

-- Je veux dire, reprit don Quichotte, que quand la tte a mal
tous les membres souffrent. Ainsi, puisque je suis ton matre et
seigneur, je suis ta tte, et tu es ma partie, tant mon valet.
Par cette raison, le mal que je ressens doit te faire mal comme le
tien  moi.

-- C'est ce qui devrait tre, repartit Sancho: mais pendant qu'on
me bernait, moi membre, ma tte tait derrire le mur, qui me
regardait voler par les airs sans prouver la moindre douleur. Et
puisque les membres sont obligs sentir le mal de la tte, elle, 
son tour, devrait tre oblige de sentir leur mal.

-- Voudrais-tu dire  prsent, Sancho, rpondit don Quichotte, que
je ne souffrais pas pendant qu'on te bernait? Si tu le dis, cesse
de le dire et de le penser, car j'prouvais alors plus de douleur
dans mon esprit que toi dans ton corps. Mais laissons cela pour le
moment; un temps viendra o nous pourrons peser la chose et la
mettre  son vrai point. Dis-moi, maintenant, ami Sancho, qu'est-
ce qu'on dit de moi dans le pays? En quelle opinion suis-je parmi
le vulgaire, parmi les hidalgos, parmi les chevaliers? Que dit-on
de ma valeur, de mes exploits, de ma courtoisie? Comment parle-t-
on de la rsolution que j'ai prise de ressusciter et de rendre au
monde l'ordre oubli de la chevalerie errante? Finalement, Sancho,
je veux que tu me dises  ce propos tout ce qui est venu  tes
oreilles, et cela sans ajouter au bien, sans ter au mal la
moindre chose. Il appartient  un loyal vassal de dire  son
seigneur la vrit, de la lui montrer sous son vritable visage,
sans que l'adulation l'augmente ou qu'un vain respect la diminue.
Et je veux que tu saches, Sancho, que, si la vrit arrivait 
l'oreille des princes toute nue et sans les ornements de la
flatterie, on verrait courir d'autres sicles, et d'autres ges
passeraient pour l'ge de fer avant le ntre, que j'imagine devoir
tre l'ge d'or. Que ceci te serve d'avertissement, Sancho, pour
qu'avec bon sens et bonne intention tu rendes  mes oreilles la
vrit que tu peux savoir sur tout ce que je t'ai demand.

-- C'est ce que je ferai bien volontiers, mon seigneur, rpondit
Sancho,  condition que Votre Grce ne se fchera pas de ce que je
dirai, puisque vous voulez que je dise les choses toutes nues et
sans autre habits que ceux qu'elles avaient en arrivant  ma
connaissance.

-- Je ne me fcherai d'aucune faon, rpliqua don Quichotte; tu
peux, Sancho, parler librement et sans nul dtour.

-- Eh bien, la premire chose que je dis, reprit Sancho, c'est que
le vulgaire vous tient pour radicalement fou, et moi pour non
moins imbcile. Les hidalgos disent que Votre Grce, sortant des
limites de sa qualit, s'est appropri le _don _et s'est fait
d'assaut gentilhomme, avec quatre pieds de vigne, deux arpents de
terre, un haillon par derrire et un autre par devant. Les
gentilshommes disent qu'ils ne voudraient pas que les hidalgos
vinssent se mler  eux, principalement ces hidalgos bons pour
tre cuyers, qui noircissent leurs souliers  la fume, et
reprisent des bas noirs avec de la soie verte.[23]

-- Cela, dit don Quichotte, ne me regarde nullement; car je suis
toujours proprement vtu, et n'ai jamais d'habits rapics;
dchirs, ce serait possible, et plutt par les armes que par le
temps.

-- Quant  ce qui touche, continua Sancho,  la valeur,  la
courtoisie, aux exploits de Votre Grce, enfin  votre affaire
personnelle, il y a diffrentes opinions. Les uns disent: fou,
mais amusant; d'autres: vaillant, mais peu chanceux; d'autres
encore: courtois, mais assommant; et puis ils se mettent 
discourir sur tant de choses, que ni  vous ni  moi ils ne
laissent une place nette.

-- Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, quelque part que soit la
vertu en minent degr, elle est perscute. Bien peu, peut-tre
aucun des grands hommes passs n'a pu chapper aux traits de la
calomnie. Jules Csar, si brave et si prudent capitaine, fut
accus d'ambition, et de n'avoir ni grande propret dans ses
habits, ni grande puret dans ses moeurs.[24] On a dit d'Alexandre,
auquel ses exploits firent donner le surnom de Grand, qu'il avait
certain got d'ivrognerie; d'Hercule, le hros des douze travaux,
qu'il tait lascif et effmin; de Galaor, frre d'Amadis de
Gaule, qu'il fut plus que mdiocrement hargneux; et de son frre,
que ce fut un pleureur. Ainsi donc, mon pauvre Sancho, parmi tant
de calomnies contre des hommes illustres, celles qui se dbitent
contre moi peuvent bien passer, pourvu qu'il n'y en ait pas plus
que tu ne m'en as dit.

-- Ah! c'est l le _hic, _mort de vie! s'cria Sancho.

-- Comment! Y aurait-il autre chose? demanda don Quichotte.

-- Il reste la queue  corcher, reprit Sancho. Jusqu' prsent,
ce n'tait que pain bnit: mais, si Votre Grce veut savoir tout
au long ce qu'il y a au sujet des calomnies que l'on rpand sur
son compte, je m'en vais vous amener tout  l'heure quelqu'un qui
vous les dira toutes, sans qu'il y manque une panse d'_a_. Hier
soir, il nous est arriv le fils de Bartolom Carrasco, qui vient
d'tudier  Salamanque, o on l'a fait bachelier; et, comme
j'allais lui souhaiter la bienvenue, il me dit que l'histoire de
Votre Grce tait dj mise en livre, avec le titre de
_l'Ingnieux hidalgo don Quichotte de la Manche. _Il dit aussi
qu'il est fait mention de moi dans cette histoire, sous mon propre
nom de Sancho Panza, et de madame Dulcine du Toboso, et d'autres
choses qui se sont passes entre nous tte  tte, si bien que je
fis des signes de croix comme un pouvant en voyant comment
l'historien qui les a crites a pu les savoir.

-- Je t'assure, Sancho, dit don Quichotte, que cet auteur de notre
histoire doit tre quelque sage enchanteur.  ces gens-l, rien
n'est cach de ce qu'ils veulent crire.

-- Pardieu! je le crois bien, s'cria Sancho, qu'il tait sage et
enchanteur, puisque,  ce que dit le bachelier, Samson Carrasco
(c'est ainsi que s'appelle celui dont je viens de parler),
l'auteur de l'histoire se nomme Cid Hamet Berengen.

-- C'est un nom moresque, rpondit don Quichotte.

-- Sans doute, rpliqua Sancho, car j'ai ou dire que la plupart
des Mores aiment beaucoup les aubergines.[25]

-- Tu dois, Sancho, te tromper quant au surnom de ce Cid, mot qui,
en arabe, veut dire seigneur.

-- C'est bien possible, repartit Sancho; mais, si Votre Grce
dsire que je lui amne ici le bachelier, j'irai le qurir  vol
d'oiseau.

-- Tu me feras grand plaisir, mon ami, rpondit don Quichotte; ce
que tu viens de me dire m'a mis la puce  l'oreille, et je ne
mangerai pas morceau qui me profite avant d'tre inform de tout
exactement.

-- Eh bien! je cours le chercher, s'cria Sancho; et, laissant l
son seigneur, il se mit en qute du bachelier, avec lequel il
revint au bout de quelques instants.

Alors entre les trois s'engagea le plus gracieux dialogue.

Chapitre III

_Du risible entretien qu'eurent ensemble don Quichotte, Sancho
Panza et le bachelier Samson Carrasco_


Don Quichotte tait rest fort pensif en attendant le bachelier
Carrasco, duquel il esprait recevoir de ses propres nouvelles
mises en livre, comme avait dit Sancho. Il ne pouvait se persuader
qu'une telle histoire ft dj faite, puisque la lame de son pe
fumait encore du sang des ennemis qu'il avait tus. Comment avait-
on pu si tt imprimer et rpandre ses hautes prouesses de
chevalerie? Toutefois, il imagina que quelque sage enchanteur,
soit ami, soit ennemi, les avait, par son art, livres 
l'imprimerie: ami, pour les grandir et les lever au-dessus des
plus signales qu'et faites chevalier errant; ennemi, pour les
rapetisser et les mettre au-dessous des plus viles qui eussent t
recueillies de quelque vil cuyer.

Cependant, disait-il en lui-mme, jamais exploits d'cuyers ne
furent crits; et, s'il est vrai que cette histoire existe,
puisqu'elle est de chevalier errant, elle doit forcment tre
pompeuse, altire, loquente, magnifique et vritable.

Cette rflexion le consola quelque peu: puis il vint  s'attrister
en pensant que l'auteur tait More, d'aprs ce nom de Cid, et que
d'aucun More on ne pouvait attendre aucune vrit, puisqu'ils sont
tous menteurs, trompeurs et faussaires. Il craignait que cet
crivain n'et parl de ses amours avec quelque indcence, ce qui
serait porter atteinte  l'honntet de sa dame Dulcine du
Toboso, et dsirait que son historien et fait expresse mention de
la fidlit qu'il avait religieusement garde  sa dame,
mprisant, par gard pour elle, reines, impratrices, demoiselles
de toutes qualits, et tenant en bride les mouvements de la
nature. Ce fut donc plong et abm dans toutes ces penses que le
trouvrent Sancho Panza et Carrasco, que don Quichotte reut avec
beaucoup de civilit.

Le bachelier, bien qu'il s'appelt Samson, n'tait pas fort grand
de taille; mais il tait grandement sournois et railleur. Il avait
le teint blafard, en mme temps que l'intelligence trs-veille.
C'tait un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, la face ronde,
le nez camard et la bouche grande, signes vidents qu'il tait
d'humeur maligne et moqueuse, et fort enclin  se divertir aux
dpens du prochain: ce qu'il fit bien voir. Ds qu'il aperut don
Quichotte, il alla se jeter  ses genoux en lui disant:

Que Votre Grandeur me donne ses mains  baiser, seigneur don
Quichotte de la Manche; car, par l'habit de saint Pierre dont je
suis revtu, bien que je n'aie reu d'autres ordres que les quatre
premiers, je jure que Votre Grce est un des plus fameux
chevaliers errants qu'il y ait eus et qu'il y aura sur toute la
surface de la terre. Honneur  Cid Hamet Ben-Engli, qui a couch
par crit l'histoire de vos grandes prouesses; et dix fois honneur
au curieux clair qui a pris soin de la faire traduire de l'arabe
en notre castillan vulgaire, pour l'universel amusement de tout le
monde!

Don Quichotte le fit lever et lui dit:

De cette manire, il est donc bien vrai qu'on a fait une histoire
de moi, et que c'est un enchanteur more qui l'a compose?

-- Cela est si vrai, seigneur, reprit Samson, que je tiens pour
certain qu'au jour d'aujourd'hui on a imprim plus de douze mille
exemplaires de cette histoire. Sinon, qu'on le demande  Lisbonne,
 Barcelone,  Valence, o les ditions se sont faites, et l'on
dit mme qu'elle s'imprime maintenant  Anvers[26]. Quant  moi,
j'imagine qu'il n'y aura bientt ni peuple, ni langue, o l'on
n'en fasse la traduction[27].

-- Une des choses, dit  ce propos don Quichotte, qui doit donner
le plus de joie  un homme minent et vertueux, c'est de se voir,
lui vivant, passer en bon renom de bouche en bouche, imprim et
grav. J'ai dit en bon renom: car, si c'tait le contraire, il n'y
a point de mort qui galt son tourment.

-- S'il ne s'agit que de grande renomme et de bon renom, reprit
le bachelier, Votre Grce emporte la palme sur tous les chevaliers
errants: car le More dans sa langue, et le chrtien dans la
sienne, ont eu soin de peindre au naturel la gentillesse de votre
personne, votre hardiesse en face du pril, votre fermet dans les
revers, votre patience contre les disgrces et les blessures,
enfin la chastet de vos amours platoniques avec madame doa
Dulcine du Toboso.

-- Jamais, interrompit Sancho Panza, je n'avais entendu donner le
_don _ madame Dulcine; on l'appelait simplement la dame Dulcine
du Toboso. Ainsi, voil dj l'histoire en faute.

-- Ce n'est pas une objection d'importance, rpondit Carrasco.

-- Non, certes, ajouta don Quichotte. Mais dites-moi, seigneur
bachelier, quels sont ceux de mes exploits qu'on vante le plus
dans cette histoire.

-- Sur ce point, rpondit le bachelier, il y a diffrentes
opinions, comme il y a diffrents gots. Les uns s'en tiennent 
l'aventure des moulins  vent, que Votre Grce a pris pour des
gants et des Briares; d'autres,  celle des moulins  foulon;
celui-ci prfre la description des deux armes, qui semblrent
ensuite deux troupeaux de moutons; celui-l, l'histoire du mort
qu'on menait enterrer  Sgovie; l'un dit que tout est surpass
par la dlivrance des galriens; l'autre, que rien n'gale la
victoire sur les deux gants bndictins et la bataille contre le
valeureux Biscayen.

-- Dites-moi, seigneur bachelier, interrompit encore Sancho, a-t-
on mis l'aventure des muletiers yangois, quand notre bon
Rossinante s'avisa de chercher midi  quatorze heures?

-- Assurment, rpondit Samson: l'enchanteur n'a rien laiss au
fond de son critoire: tout est relat, tout est rapport,
jusqu'aux cabrioles que fit le bon Sancho dans la couverture.

-- Ce n'est pas dans la couverture que j'ai fait des cabrioles,
reprit Sancho, mais bien dans l'air, et mme plus que je n'aurais
voulu.

--  ce que j'imagine, ajouta don Quichotte, il n'y a point
d'histoire humaine en ce monde qui n'ait ses hauts et ses bas,
principalement celles qui traitent de chevalerie, lesquelles ne
sauraient tre toujours remplies d'vnements heureux.

-- Nanmoins, reprit le bachelier, aucuns disent, parmi ceux qui
ont lu l'histoire, qu'ils auraient t bien aises que ses auteurs
eussent oubli quelques-uns des coups de bton en nombre infini
que reut en diverses rencontres le seigneur don Quichotte.

-- Mais la vrit de l'histoire le veut ainsi, dit Sancho.

-- Non, reprit don Quichotte, ils auraient pu quitablement les
passer sous silence: car, pour les actions qui ne changent ni
n'altrent la vrit de l'histoire, il n'est pas ncessaire de les
crire quand elles tournent au dtriment du hros. En bonne foi,
ne ne fut pas si pieux que le dpeint Virgile, ni Ulysse aussi
prudent que le fait Homre.

-- Rien de plus vrai, rpliqua Samson; mais autre chose est
d'crire comme pote, et autre chose comme historien. Le pote
peut conter ou chanter les choses, non comme elles furent, mais
comme elles devaient tre: tandis que l'historien doit les crire,
non comme elles devaient tre, mais comme elles furent, sans
donner ni reprendre un atome  la vrit.

-- Pardieu, dit alors Sancho, si ce seigneur more se mle de dire
des vrits,  coup sr parmi les coups de bton de mon matre
doivent se trouver les miens, car on n'a jamais pris  Sa Grce la
mesure des paules qu'on ne me l'ait prise,  moi, du corps tout
entier. Mais il ne faut pas s'en tonner, si, comme le dit mon
seigneur lui-mme, du mal de la tte les membres doivent ptir.

-- Vous tes railleur, Sancho, reprit don Quichotte, et, par ma
foi, la mmoire ne vous manque pas, quand vous voulez l'avoir
bonne.

-- Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j'ai
reus, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques noires
qui sont encore toutes fraches sur mes ctes?

-- Taisez-vous, dit don Quichotte, et n'interrompez plus le
seigneur bachelier, que je supplie de passer outre, et de me dire
ce qu'on raconte de moi dans cette histoire.

-- Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on dit que j'en suis un des
principaux prsonnages.

-- Personnages, ami Sancho, et non prsonnages, interrompit
Samson.

-- Ah! nous avons un autre plucheur de paroles! s'cria Sancho.
Eh bien, mettez-vous  l'oeuvre, et nous ne finirons pas en toute
la vie.

-- Que Dieu me la donne mauvaise, reprit le bachelier, si vous
n'tes pas, Sancho, la seconde personne de cette histoire! Il y en
a mme qui prfrent vous entendre parler plutt que le plus hupp
du livre; mais aussi, il y en a d'autres qui disent que vous avez
t trop crdule en vous imaginant que vous pouviez attraper le
gouvernement de cette le promise par le seigneur don Quichotte,
ici prsent.

-- Il reste encore du soleil derrire la montagne, dit don
Quichotte, et plus Sancho entrera en ge, plus il deviendra
propre, avec l'exprience que donnent les annes,  tre
gouverneur.

-- Pardieu, Seigneur, rpondit Sancho, l'le que je ne gouvernerai
pas bien avec les annes que j'ai maintenant, je ne la gouvernerai
pas mieux avec toutes celles de Mathusalem. Le mal est que cette
le s'amuse  se cacher je ne sais o, et non pas que l'estoc me
manque pour la gouverner.

-- Recommandez la chose  Dieu, Sancho, reprit don Quichotte. Tout
se fera bien, et peut-tre mieux que vous ne pensez, car la
feuille ne se remue pas  l'arbre sans la volont de Dieu.

-- Cela est vrai, ajouta Samson; si Dieu le veut, Sancho aura tout
aussi bien cent les  gouverner qu'une seule.

-- Moi, dit Sancho, j'ai vu par ici des gouverneurs qui ne vont
pas  la semelle de mon soulier, et pourtant on les appelle
_seigneurie, _et ils mangent dans des plats d'argent.

-- Ceux-l ne sont pas gouverneurs d'les, rpliqua Samson, mais
d'autres gouvernements plus  la main. Quant  ceux qui gouvernent
des les, ils doivent au moins savoir la grammaire[28].

-- Ne parlons point de ce que je n'entends pas, dit Sancho; et,
laissant l'affaire du gouvernement  la main de Dieu, qui saura
bien m'envoyer o je serai le mieux  son service, je dis,
seigneur bachelier Samson Carrasco, que je suis infiniment oblig
 l'auteur de cette histoire de ce qu'il ait parl de moi de
manire  ne pas ennuyer les gens: car, par ma foi de bon cuyer,
s'il et dit de moi des choses qui ne fussent pas d'un vieux
chrtien comme je le suis, je crierais  me faire entendre des
sourds.

-- Ce serait faire des miracles, dit Samson.

-- Miracles ou non, reprit Sancho, que chacun prenne garde comment
il parle ou crit des personnes, et qu'il ne mette pas  tort et 
travers la premire chose qui lui passe par la caboche.

-- Une des taches qu'on trouve dans cette histoire, dit le
bachelier, c'est que son auteur y a mis une nouvelle intitule _le
Curieux malavis; _non qu'elle soit mauvaise ou mal conte, mais
parce qu'elle n'est pas  sa place, et n'a rien de commun avec
l'histoire de Sa Grce le seigneur don Quichotte.

-- Je parierais, s'cria Sancho, que ce fils de chien a ml les
choux avec les raves.

-- En ce cas, ajouta don Quichotte, je dis que ce n'est pas un
sage enchanteur qui est l'auteur de mon histoire, mais bien
quelque ignorant bavard, qui s'est mis  l'crire sans rime ni
raison. Il aurait fait comme faisait Orbaeja, le peintre d'Ubeda,
lequel, lorsqu'on lui demandait ce qu'il se proposait de peindre,
rpondait: Ce qui viendra. Quelquefois il peignait un coq, si
ressemblant et si bien rendu, qu'il tait oblig d'crire au bas,
en grosses lettres: Ceci est un coq. Il en sera de mme de mon
histoire, qui aura besoin de commentaire pour tre comprise.

-- Oh! pour cela, non, rpondit le bachelier; elle est si claire,
qu'aucune difficult n'y embarrasse. Les enfants la feuillettent,
les jeunes gens la lisent, les hommes la comprennent, et les
vieillards la vantent. Finalement, elle est si lue, si manie, si
connue de toutes sortes de gens, qu'aussitt que quelque bidet
maigre vient  passer, on s'crie: Voil Rossinante. Mais ceux
qui sont le plus adonns  sa lecture, ce sont les pages: il n'y a
pas d'antichambre de seigneurs o l'on ne trouve un _don
Quichotte. _Ds que l'un le laisse, l'autre le prend: celui-ci le
demande, et celui-l l'emporte. En un mot, cette histoire est le
plus agrable passe-temps et le moins prjudiciable qui se soit
encore vu: car on ne saurait dcouvrir, dans tout son contenu, la
moindre parole malhonnte, ni une pense qui ne ft parfaitement
catholique.

-- crire d'autre manire, reprit don Quichotte, ne serait pas
crire des vrits, mais des mensonges, et les historiens qui se
permettent de mentir devraient tre brls comme les faux-
monnayeurs[29]. Et je ne sais vraiment ce qui a pu pousser cet
crivain  chercher des nouvelles et des aventures trangres,
tandis qu'il avait tant  crire avec les miennes. Sans doute il
se sera rappel le proverbe: De paille et de foin le ventre
devient plein. Mais, en vrit, il lui suffisait de mettre au
jour mes penses, mes soupirs, mes pleurs, mes chastes dsirs et
mes entreprises, pour faire un volume aussi gros que le pourraient
faire toutes les oeuvres du Tostado.[30] La conclusion que je tire
de tout cela, seigneur bachelier, c'est que, pour composer des
histoires et des livres, de quelque espce que ce soit, il faut un
jugement solide et un mr entendement. Plaisanter avec grce, soit
par crit, soit de paroles, c'est le propre des grands esprits. Le
plus piquant rle de la comdie est celui du niais[31], car il ne
faut tre ni simple, ni sot, pour savoir la paratre. L'histoire
est comme une chose sacre, parce qu'elle doit tre vritable, et,
o se trouve la vrit, se trouve Dieu, son unique source. Malgr
cela, il y a des gens qui vous composent et vous dbitent des
livres  la douzaine, comme si c'taient des beignets.

-- Il n'est pas de si mauvais livre, dit le bachelier, qu'il ne
s'y trouve quelque chose de bon.[32]

-- Sans aucun doute, rpliqua don Quichotte: mais il arrive bien
souvent que ceux qui s'taient fait,  juste titre, une grande
renomme par leurs crits en portefeuille, la perdent ou la
diminuent ds qu'ils les livrent  l'impression.

-- La cause en est facile  voir, reprit Samson; comme un ouvrage
imprim s'examine  loisir, on voit aisment ses dfauts, et, plus
est grande la rputation de son auteur, plus on les relve avec
soin. Les hommes fameux par leur gnie, les grands potes, les
historiens illustres, sont en butte  l'envie de ceux qui se font
un amusement et un mtier de juger les oeuvres d'autrui, sans
avoir jamais rien publi de leur propre fonds.

-- C'est une chose dont il ne faut pas s'tonner, dit don
Quichotte; car il y a bien des thologiens qui ne valent rien pour
la chaire, et sont excellents pour reconnatre les dfauts de ceux
qui prchent  leur place.

-- Tout cela est comme vous le dites, seigneur don Quichotte,
reprit Carrasco; mais je voudrais que ces rigides censeurs
montrassent un peu moins de scrupule et un peu plus de
misricorde; je voudrais qu'ils ne fissent pas si grande attention
aux taches imperceptibles qui peuvent se trouver sur l'clatant
soleil de l'ouvrage qu'ils critiquent. Si _aliquando bonus
dormitat Homerus__[33]_, ils devraient considrer combien il dut
tre veill plus souvent pour imprimer la lumire  son oeuvre
avec le moins d'ombre possible; il pourrait mme se faire que ce
qui leur parat des dfauts ft comme les taches naturelles du
visage, qui en relvent quelquefois la beaut. Aussi dis-je que
celui-l s'expose  un grand danger qui se dcide  publier un
livre, car il est compltement impossible de le composer tel qu'il
satisfasse tous ceux qui le liront.

-- Celui qui traite de moi, dit don Quichotte, aura content peu
de monde.

-- Bien au contraire, rpondit le bachelier; comme _stultorum
infinitus est numerus__[34]_, le nombre est infini de ceux
auxquels a plu cette histoire. Il y en a bien quelques-uns qui ont
accus dans l'auteur une absence de mmoire, parce qu'il oublie de
conter quel fut le voleur qui vola l'ne de Sancho; il est dit
seulement dans le rcit qu'on le lui vola, et deux pas plus loin
nous voyons Sancho  cheval sur le mme ne, sans qu'il l'et
retrouv[35]. On reproche encore  l'auteur d'avoir oubli de dire
ce que fit Sancho de ces cent cus d'or qu'il trouva dans la
valise au fond de la Sierra-Morna. Il n'en est plus fait mention,
et bien des gens voudraient savoir ce qu'en fit Sancho, ou comment
il les dpensa, car c'est l un des points substantiels qui
manquent  l'ouvrage.

-- Seigneur Samson, rpondit Sancho, je ne suis gure en tat
maintenant de me mettre en comptes et en histoires, car je viens
d'tre pris d'une faiblesse d'estomac telle que, si je ne la
guris avec deux rasades d'un vieux bouchon, elle me tiendra clou
sur l'pine de Sainte-Lucie. J'ai la chose  la maison, ma
mnagre m'attend; quand j'aurai fini de dner, je reviendrai par
ici, prt  satisfaire Votre Grce et le monde entier, en
rpondant  toutes les questions qu'on voudra me faire, aussi bien
sur la perte de l'ne que sur l'emploi des cent cus.

Et, sans attendre de rponse, ni dire un mot de plus, il regagna
son logis.

Don Quichotte pria le bachelier de rester  faire pnitence avec
lui. Le bachelier accepta l'offre, il demeura; on ajouta 
l'ordinaire une paire de pigeonneaux;  table, on parla de
chevalerie. Carrasco suivit l'humeur de son hte. Le repas fini,
ils dormirent la sieste; Sancho revint, et l'on reprit la
conversation.

Chapitre IV

_O Sancho Panza rpond aux questions et claircit les doutes du
bachelier Samson Carrasco, avec d'autres vnements dignes d'tre
sus et raconts_


Sancho revint chez don Quichotte, et, reprenant la conversation
prcdente:

 ce qu'a dit le seigneur Samson, qu'il dsirait de savoir par
qui, quand et comment me fut vol l'ne, je rponds en disant que,
la nuit mme o, fuyant la Sainte-Hermandad, nous entrmes dans la
Sierra-Morna, aprs l'aventure ou plutt la msaventure des
galriens et celle du dfunt qu'on menait  Sgovie, mon seigneur
et moi nous nous enfonmes dans l'paisseur d'un bois o mon
seigneur, appuy sur sa lance, et moi, plant sur mon grison, tous
deux moulus et rompus des temptes passes, nous nous mmes 
dormir comme si c'et t sur quatre lits de plume. Pour mon
compte, je dormis d'un si pesant sommeil, que qui voulut eut le
temps d'approcher et de me suspendre sur quatre gaules qu'il plaa
aux quatre coins du bt, de faon que j'y restai  cheval, et
qu'on tira le grison de dessous moi sans que je m'en aperusse.

-- C'est chose facile, dit don Quichotte, et l'aventure n'est pas
nouvelle. Il en arriva de mme  Sacripant, lorsque, au sige
d'Albraque, ce fameux larron de Brunel employa la mme invention
pour lui voler son cheval entre les jambes.[36]

-- Le jour vint, continua Sancho, et je n'eus pas plutt remu en
m'veillant, que, les gaules manquant sous moi, je tombai par
terre tout de mon haut. Je cherchai l'ne, et ne le vis plus.
Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une lamentation
telle que, si l'auteur de notre histoire ne l'a pas mise, il peut
se vanter d'avoir perdu un bon morceau. Au bout de je ne sais
combien de jours, tandis que je suivais madame la princesse
Micomicona, je reconnus mon ne, et vis sur son dos, en habit de
Bohmien, ce Gins de Passamont, ce fameux vaurien, que mon
seigneur et moi avions dlivr de la chane.

-- Ce n'est pas l qu'est la faute, rpliqua Samson, mais bien en
ce qu'avant d'avoir retrouv l'ne, l'auteur dit que Sancho allait
 cheval sur ce mme grison.

--  cela, reprit Sancho, je ne sais que rpondre, sinon que
l'historien s'est tromp, ou que ce sera quelque inadvertance de
l'imprimeur.

-- C'est cela, sans doute, dit Samson; mais dites-moi maintenant,
qu'avez-vous fait des cent cus?

-- Je les ai dfaits, rpondit Sancho; je les ai dpenss pour
l'utilit de ma personne, de ma femme et de mes enfants. Ils ont
t cause que ma femme a pris en patience les routes et les
voyages que j'ai faits au service de mon seigneur don Quichotte;
car si, au bout d'une si longue absence, je fusse rentr  la
maison sans l'ne et sans le sou, je n'en tais pas quitte  bon
march. Et si l'on veut en savoir davantage, me voici prt 
rpondre au roi mme en personne. Et qu'on ne se mette pas 
plucher ce que j'ai rapport, ce que j'ai dpens: car si tous
les coups de bton qu'on m'a donns dans ces voyages m'taient
pays argent comptant, quand mme on ne les estimerait pas plus de
quatre maravdis la pice, cent autres cus ne suffiraient pas
pour m'en payer la moiti. Que chacun se mette la main sur
l'estomac, et ne se mle pas de prendre le blanc pour le noir, ni
le noir pour le blanc, car chacun est comme Dieu l'a fait, et bien
souvent pire.

-- J'aurai soin, dit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire
que, s'il l'imprime une seconde fois, il n'oublie pas ce que le
bon Sancho vient de dire: ce sera la mettre un bon cran plus haut
qu'elle n'est.

-- Y a-t-il autre chose  corriger dans cette lgende, seigneur
bachelier? demanda don Quichotte.

-- Oh! sans aucun doute, rpondit celui-l: mais aucune autre
correction n'aura l'importance de celles que nous venons de
rapporter.

-- Et l'auteur, reprit don Quichotte, promet-il par hasard une
seconde partie?

-- Oui, certes, rpliqua Samson; mais il dit qu'il ne l'a pas
trouve, et qu'il ne sait pas qui la possde: de sorte que nous
sommes en doute si elle paratra ou non. Pour cette raison, comme
aussi parce que les uns disent: Jamais seconde partie ne fut
bonne, et les autres: Des affaires de don Quichotte, ce qui est
crit suffit, on doute qu'il y ait une seconde partie. Nanmoins,
il y a des gens d'humeur plus joviale que mlancolique qui disent:
Donnez-nous d'autres _Quichotades: _faites agir don Quichotte et
parler Sancho, et, quoi que ce soit, nous en serons contents.

--  quoi se dcide l'auteur? demanda don Quichotte.

--  quoi? rpondit Samson. Ds qu'il aura trouv l'histoire qu'il
cherche partout avec une diligence extraordinaire, il la donnera
sur-le-champ  l'impression, plutt en vue de l'intrt qu'il en
pourra tirer, que de tous les loges qu'on en pourra faire.

-- Comment! s'cria Sancho, c'est  l'argent et  l'intrt que
regarde l'auteur! alors ce serait merveille qu'il ft quelque
chose de bon; il ne fera que brocher et bousiller comme un
tailleur la veille de Pques, et m'est avis que les ouvrages qui
se font  la hte ne sont jamais termins avec la perfection
convenable. Dites donc  ce seigneur More, ou n'importe qui, de
prendre un peu garde  ce qu'il fait, car moi et mon seigneur nous
lui mettrons tant de mortier sur sa truelle, en matire
d'aventures et d'vnements de toute espce, qu'il pourra
construire, non-seulement une seconde, mais cent autres parties.
Le bonhomme s'imagine sans doute que nous sommes ici  dormir sur
la paille. Eh bien! qu'il vienne nous tenir les pieds  la forge,
et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Ce que je sais dire,
c'est que, si mon seigneur prenait mon conseil, nous serions dj
 travers ces campagnes dfaisant des griefs et redressant des
torts, comme c'est l'usage et la coutume des bons chevaliers
errants.

 peine Sancho achevait-il ces paroles, qu'on entendit les
hennissements de Rossinante. Don Quichotte les tint  heureux
augure[37], et rsolut de faire une autre sortie d'ici  trois ou
quatre jours. Il confia son dessein au bachelier, et lui demanda
conseil pour savoir de quel ct devait commencer sa campagne.
L'autre rpondit qu' son avis il ferait bien de gagner le royaume
d'Aragon, et de se rendre  la ville de Saragosse, o devaient
avoir lieu, sous peu de jours, des joutes solennelles pour la fte
de saint Georges[38], dans lesquelles il pourrait gagner renom par-
dessus tous les chevaliers aragonais, ce qui serait le gagner par-
dessus tous les chevaliers du monde. Il loua sa rsolution comme
souverainement honorable et valeureuse, et l'engagea  plus de
prudence,  plus de retenue pour affronter les prils, puisque sa
vie n'tait plus  lui, mais  tous ceux qui avaient besoin de son
bras pour tre protgs et secourus dans leurs infortunes.

Voil justement ce qui me fait donner au diable, seigneur Samson!
s'cria Sancho: mon seigneur vous attaque cent hommes arms, comme
un polisson gourmand une demi-douzaine de poires. Mort de ma vie!
seigneur bachelier, vous avez raison: il y a des temps pour
attaquer et des temps pour faire retraite, et il ne faut pas
toujours crier: _Saint Jacques, et en avant, Espagne__[39]__!_
D'autant plus que j'ai ou dire, et, si j'ai bonne mmoire, je
crois que c'est  mon seigneur lui-mme, qu'entre les extrmes de
la lchet et de la tmrit est le milieu de la valeur. S'il en
est ainsi, je ne veux pas qu'il fuie sans raison, mais je ne veux
pas non plus qu'il attaque quand c'est folie. Surtout je donne cet
avis  mon seigneur que, s'il m'emmne avec lui, ce sera sous la
condition qu'en fait de bataille il fera toute la besogne: je ne
serai tenu d'autre chose que de veiller  sa personne, en ce qui
touchera le soin de sa nourriture et de sa propret. Pour cela je
le servirai comme une fe; mais penser que j'irai mettre l'pe 
la main, mme contre des vilains arms en guerre, c'est se tromper
du tout au tout. Moi, seigneur Samson, je ne prtends pas  la
renomme de brave, mais  celle du meilleur et du plus loyal
cuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Si mon seigneur don
Quichotte, en retour de mes bons et nombreux services, veut bien
me donner quelque le de toutes celles qu'il doit, dit-il,
rencontrer par l, je serai trs-reconnaissant de la faveur: et
quand mme il ne me la donnerait pas, je suis n tout nu, et
l'homme ne doit pas vivre sur la foi d'un autre, mais sur celle de
Dieu. D'autant plus qu'aussi bon et peut-tre meilleur me semblera
le got du pain  bas du gouvernement qu'tant gouverneur. Est-ce
que je sais, par hasard, si, dans ces gouvernements-l, le diable
ne me tend pas quelque croc-en-jambe pour me faire broncher,
tomber et casser les dents? Sancho je suis n, et Sancho je pense
mourir. Mais avec tout cela, si de but en blanc, sans beaucoup de
dmarches et sans grand danger, le ciel m'envoyait quelque le ou
toute autre chose semblable, je ne suis pas assez niais pour la
refuser; car on dit aussi: Quand on te donne la gnisse, jette-
lui la corde au cou, et quand le bien arrive, mets-le dans ta
maison.

-- Vous, frre Sancho, dit le bachelier, vous venez de parler
comme un recteur en chaire. Cependant, ayez bon espoir en Dieu et
dans le seigneur don Quichotte, qui vous donnera non pas une le,
mais un royaume.

-- Aussi bien le plus que le moins, rpondit Sancho; et je puis
dire au seigneur Carrasco que, si mon seigneur me donne un
royaume, il ne le jettera pas dans un sac perc. Je me suis tt
le pouls  moi-mme, et je me suis trouv assez de sant pour
rgner sur des royaumes et gouverner des les: c'est ce que j'ai
dj dit mainte et mainte fois  mon seigneur.

-- Prenez garde, Sancho, dit Samson, que les honneurs changent les
moeurs; il pourrait se faire qu'en vous voyant gouverneur, vous ne
connussiez plus la mre qui vous a mis au monde.

-- Ce serait bon, rpondit Sancho, pour les petites gens qui sont
ns sous la feuille d'un chou, mais non pour ceux qui ont sur
l'me quatre doigts de graisse de vieux chrtien, comme je les
ai.[40] Essayez un peu mon humeur, et vous verrez si elle rechigne
 personne.

-- Que Dieu le veuille ainsi, dit don Quichotte; c'est ce que dira
le gouvernement quand il viendra, et dj je crois l'avoir entre
les deux yeux.

Cela dit, il pria le bachelier, s'il tait pote, de vouloir bien
lui composer quelques vers qu'il pt adresser en adieu  sa dame
Dulcine du Toboso, et d'avoir grand soin de mettre au
commencement de chaque vers une lettre de son nom, de manire qu'
la fin de la pice, en runissant toutes les premires lettres, on
lt Dulcine du Toboso[41].

Bien que je ne sois pas, rpondit le bachelier, un des fameux
potes que possde l'Espagne, puisqu'il n'y en a, dit-on, que
trois et demi[42], je ne laisserai pas d'crire ces vers. Cependant
je trouve une grande difficult dans leur composition, parce que
les lettres qui forment le nom sont au nombre de dix-sept[43]. Si
je fais quatre quatrains[44], il y aura une lettre de trop: si je
fais quatre strophes de cinq vers, de celles qu'on appelle
_dcimes_ ou _redondillas, _il manquera trois lettres. Toutefois,
j'essayerai d'escamoter une lettre le plus proprement possible, de
faon  faire tenir dans les quatre quatrains le nom de Dulcine
du Toboso.

-- C'est ce qui doit tre en tout cas, reprit don Quichotte: car
si l'on n'y voit pas son nom clairement et manifestement, nulle
femme croira que les vers ont t faits pour elle.

Ils demeurrent d'accord sur ce point, et fixrent le dpart 
huit jours de l. Don Quichotte recommanda au bachelier de tenir
cette nouvelle secrte et de la cacher surtout au cur,  matre
Nicolas,  sa nice et  sa gouvernante, afin qu'ils ne vinssent
pas se mettre  la traverse de sa louable et valeureuse
rsolution. Carrasco le promit, et prit cong de don Quichotte, en
le chargeant de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa
bonne ou mauvaise fortune: sur cela, ils se sparrent, et Sancho
alla faire les prparatifs de leur nouvelle campagne.

Chapitre V

_Du spirituel, profond et gracieux entretien qu'eurent ensemble
Sancho Panza et sa femme Thrse Panza, ainsi que d'autres
vnements dignes d'heureuse souvenance_


En arrivant  crire ce cinquime chapitre, le traducteur de cette
histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y
parle sur un autre style que celui qu'on devait attendre de son
intelligence borne, et y dit des choses si subtiles qu'il semble
impossible qu'elles viennent de lui. Toutefois, ajoute-t-il, il
n'a pas voulu manquer de le traduire, pour remplir les devoirs de
son office. Il continue donc de la sorte:

Sancho rentra chez lui si content, si joyeux, que sa femme aperut
son allgresse  une porte de mousquet, tellement qu'elle ne put
s'empcher de lui demander:

Qu'avez-vous donc, ami Sancho, que vous revenez si gai?

-- Femme, rpondit Sancho, si Dieu le voulait, je serais bien aise
de ne pas tre si content que j'en ai l'air.

-- Je ne vous entends pas, mari, rpliqua-t-elle, et ne sais ce
que vous voulez dire, que vous seriez bien aise, si Dieu le
voulait, de ne pas tre content; car, toute sotte que je suis, je
ne sais pas qui peut trouver du plaisir  n'en pas avoir.

-- coutez, Thrse, reprit Sancho; je suis gai parce que j'ai
dcid de retourner au service de mon matre don Quichotte, lequel
veut partir une troisime fois  la recherche des aventures, et je
vais partir avec lui parce qu'ainsi le veut ma dtresse, aussi
bien que l'esprance de trouver cent autres cus comme ceux que
nous avons dj dpenss; et, tandis que cette esprance me
rjouit, je m'attriste d'tre forc de m'loigner de toi et de mes
enfants. Si Dieu voulait me donner de quoi vivre  pied sec et
dans ma maison, sans me mener par voies et par chemins, ce qu'il
pourrait faire  peu de frais, puisqu'il lui suffirait de le
vouloir, il est clair que ma joie serait plus vive et plus
durable, puisque celle que j'prouve est mle de la tristesse que
j'ai de te quitter. Ainsi, j'ai donc bien fait de dire que, si
Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas tre content.

-- Tenez, Sancho, rpliqua Thrse, depuis que vous tes devenu
membre de chevalier errant, vous parlez d'une manire si
entortille qu'on ne peut plus vous entendre.

-- Il suffit que Dieu m'entende, femme, reprit Sancho; c'est lui
qui est l'entendeur de toutes choses, et restons-en l. Mais
faites attention, ma soeur, d'avoir grand soin du grison ces trois
jours-ci, pour qu'il soit en tat de prendre les armes. Doublez-
lui la ration, recousez bien le bt et les autres harnais, car
nous n'allons pas  la noce, Dieu merci! mais faire le tour du
monde, et nous prendre de querelle avec des gants, des
andriaques, des vampires; nous allons entendre des sifflements,
des aboiements, des hurlements et des rugissements: et tout cela
ne serait encore que pain bnit si nous n'avions affaire  des
muletiers yangois et  des Mores enchants.

-- Je crois bien, mari, rpliqua Thrse, que les cuyers errants
ne volent pas le pain qu'ils mangent: aussi resterai-je  prier
Dieu qu'il vous tire bientt de ce mchant pas.

-- Je vous dis, femme, rpondit Sancho, que si je ne pensais pas
me voir, dans peu de temps d'ici, gouverneur d'une le, je me
laisserais tomber mort sur la place.

-- Oh! pour cela, non, mari, s'cria Thrse; vive la poule, mme
avec sa ppie; vivez, vous, et que le diable emporte autant de
gouvernements qu'il y en a dans le monde. Sans gouvernement vous
tes sorti du ventre de votre mre, sans gouvernement vous avez
vcu jusqu' cette heure, et sans gouvernement vous irez ou bien
l'on vous mnera  la spulture, quand il plaira  Dieu. Il y en a
bien d'autres dans le monde qui vivent sans gouvernement, et
pourtant ils ne laissent pas de vivre et d'tre compts dans le
nombre des gens. La meilleure sauce du monde, c'est la faim, et,
comme celle-l ne manque jamais au pauvre, ils mangent toujours
avec plaisir. Mais pourtant, faites attention, Sancho, si, par
bonheur, vous attrapiez quelque gouvernement d'les, de ne pas
oublier votre femme et vos enfants. Prenez garde que Sanchico a
dj ses quinze ans sonns, et qu'il est temps qu'il aille 
l'cole, si son oncle l'abb le fait entrer dans l'glise; prenez
garde aussi que Mari-Sancha, votre fille, n'en mourra pas si nous
la marions, car je commence  m'apercevoir qu'elle dsire autant
un mari que vous un gouvernement, et,  la fin des fins, mieux
sied la fille mal marie que bien amourache.

-- En bonne foi, femme, rpondit Sancho, si Dieu m'envoie quelque
chose qui sente le gouvernement, je marierai notre Mari-Sancha si
haut, si haut, qu'on ne l'atteindra pas  moins de l'appeler votre
seigneurie.

-- Pour cela, non, Sancho, rpondit Thrse; mariez-la avec son
gal, c'est le plus sage parti. Si vous la faites passer des
sabots aux escarpins, et de la jaquette de laine au vertugadin de
velours; si, d'une Marica qu'on tutoie, vous en faites une doa
Maria qu'on traite de seigneurie, la pauvre enfant ne se
retrouvera plus, et,  chaque pas, elle fera mille sottises qui
montreront la corde de sa pauvre et grossire condition.

-- Tais-toi, sotte, dit Sancho, tout cela sera l'affaire de deux
ou trois ans. Aprs cela, le bon ton et la gravit lui viendront
comme dans un moule; et sinon, qu'importe? Qu'elle soit
seigneurie, et vienne que viendra.

-- Mesurez-vous, Sancho, avec votre tat, rpondit Thrse, et ne
cherchez pas  vous lever plus haut que vous. Il vaut mieux s'en
tenir au proverbe qui dit: Au fils de ton voisin, lave-lui le
nez, et prends-le pour tien. Certes, ce serait une jolie chose
que de marier notre Mari-Sancha  un gros gentilltre, un comte 
trente-six quartiers, qui,  la premire fantaisie, lui chanterait
pouille, et l'appellerait vilaine, fille de manant pioche-terre et
de dame tourne-fuseau! Non, mari, non, ce n'est pas pour cela que
j'ai lev ma fille. Chargez-vous, Sancho, d'apporter l'argent,
et, quant  la marier, laissez-m'en le soin. Nous avons ici Lope
Tocho, fils de Juan Tocho, garon frais et bien portant; nous le
connaissons de longue main, et je sais qu'il ne regarde pas la
petite d'un mauvais oeil; avec celui-l, qui est notre gal, elle
sera bien marie, et nous l'aurons toujours sous les yeux, et nous
serons tous ensemble, pres et enfants, gendre et petits-enfants,
et la bndiction de Dieu restera sur nous tous. Mais n'allez pas,
vous, me la marier  prsent dans ces cours et ces palais, o on
ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-mme.

-- Viens , bte maudite, femme de Barabbas, rpliqua Sancho;
pourquoi veux-tu maintenant, sans rime ni raison, m'empcher de
marier ma fille  qui me donnera des petits-enfants qu'on
appellera votre seigneurie? Tiens, Thrse, j'ai toujours entendu
dire  mes grands-pres que celui qui ne sait pas saisir le
bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il passe. Ce
serait bien bte, lorsqu'il frappe maintenant  notre porte, de la
lui fermer. Laissons-nous emporter par le vent favorable qui
souffle dans nos voiles.[45] Tu ne crois donc pas, pauvre pcore,
qu'il sera bon de me jeter de tout mon poids dans quelque
gouvernement  gros profits qui nous tire les pieds de la boue, et
de marier Mari-Sancha selon mon got? Tu verras alors comment on
t'appellera doa Teresa Panza, gros comme le poing, et comme tu
t'assiras dans l'glise sur des tapis et des coussins, en dpit
des femmes d'hidalgos du pays. Sinon, restez donc toujours le mme
tre, sans crotre ni dcrotre, comme une figure de tapisserie!
Mais ne parlons plus de cela, et, quoi que tu dises, Sanchica sera
comtesse.

-- Voyez-vous bien tout ce que vous dites, mari? rpondit Thrse.
Eh bien! avec tout cela je tremble que ce comt de ma fille ne
soit sa perdition. Faites-en ce que vous voudrez; faites-la
duchesse, faites-la princesse, mais je puis bien dire que ce ne
sera pas de mon bon gr, ni de mon consentement. Voyez-vous,
frre, j'ai toujours t amie de l'galit, et je ne puis souffrir
la morgue et la suffisance. Thrse on m'a nomme en me jetant
l'eau du baptme; c'est un nom tout uni, sans allonge et sans
broderie; on appelle mon pre Cascajo, et moi, parce que je suis
votre femme, Thrse Panza, et en bonne conscience on devrait
m'appeler Thrse Cascajo; mais ainsi se font les lois comme le
veulent les rois, et je me contente de ce nom, sans qu'on mette un
_don _par-dessus, qui pserait tant que je ne pourrais le porter.
Non, je ne veux pas donner  jaser  ceux qui me verraient passer
vtue en comtesse ou en gouvernante; ils diraient tout de suite:
Voyez comme elle fait la fire, cette gardeuse de cochons. Hier
a suait  tirer une quenouille d'toupe, a s'en allait  la
messe la tte couverte du pan de sa jupe en guise de mantille, et
aujourd'hui a se promne avec un vertugadin, avec des agrafes,
avec le nez en l'air, comme si nous ne la connaissions pas! Oh!
si Dieu me garde mes six ou mes cinq sens, ou le nombre que j'en
ai, je ne pense pas me mettre en pareille passe. Vous, frre,
allez tre gouverneur ou insulaire, et redressez-vous tout  votre
aise; mais ma fille ni moi, par les os de ma mre! nous ne ferons
un pas hors de notre village. La femme de bon renom, jambe casse
et  la maison, et la fille honnte, de travailler se fait fte.
Allez avec votre don Quichotte chercher vos aventures, et laissez-
nous toutes deux dans nos msaventures, auxquelles Dieu remdiera,
pourvu que nous le mritions; et par ma foi je ne sais pourquoi il
s'est donn le _don, _quand ne l'avaient ni son pre ni ses aeux.

--  prsent, rpliqua Sancho, je dis que tu as quelque dmon
familier dans le corps. Diable soit de la femme! Combien de choses
tu as enfiles l'une au bout de l'autre, qui n'ont ni pieds ni
tte! Qu'est-ce qu'il y a de commun entre le Cascajo, les agrafes,
les proverbes, la suffisance et tout ce que j'ai dit? Viens ici,
stupide ignorante (et je peux bien t'appeler ainsi, puisque tu
n'entends pas mes raisons, et que tu te sauves du bonheur comme de
la peste). Si je te disais que ma fille se jette d'une tour en
bas, ou bien qu'elle s'en aille courir le monde comme l'infante
doa Urraca[46], tu aurais raison de ne pas faire  mon got; mais
si, en moins d'un clin d'oeil, je lui flanque un _don _et une
seigneurie sur le dos, et je la tire des chaumes de bl pour la
mettre sur une estrade avec plus de coussins de velours qu'il n'y
a d'Almohades  Maroc[47], pourquoi ne veux-tu pas cder et
consentir  ce que je veux?

-- Savez-vous pourquoi, mari? rpondit Thrse;  cause du
proverbe: Qui te couvre te dcouvre. Sur le pauvre on jette les
yeux en courant, mais sur le riche on les arrte; et si ce riche a
t pauvre dans un temps, alors on commence  murmurer et 
mdire, et on n'en finit plus, car il y a dans les rues des
mdisants par tas, comme des essaims d'abeilles.

-- coute, Thrse, reprit Sancho, coute bien ce que je vais te
dire  prsent; peut-tre n'auras-tu rien entendu de semblable en
tous les jours de ta vie, et prends garde que je ne parle pas de
mon cru; tout ce que je pense dire sont des sentences du pre
prdicateur qui a prch le carme dernier dans notre village. Il
disait, si je m'en souviens bien, que toutes les choses prsentes,
celles que nous voyons avec les yeux, s'offrent  l'attention et
s'impriment dans la mmoire avec bien plus de force que toutes les
choses passes. (Tous ces propos que tient maintenant Sancho sont
le second motif qui a fait dire au traducteur que ce chapitre lui
semblait apocryphe, parce qu'en effet ils excdent la capacit de
Sancho, lequel continue de la sorte:) De l vient que, lorsque
nous voyons quelque personne bien quipe, pare de beaux habits,
et entoure d'une pompe de valets, il semble qu'elle nous oblige
par force  lui porter respect; et, bien que la mmoire nous
rappelle en cet instant que nous avons connu cette personne en
quelque bassesse, soit de naissance, soit de pauvret, comme c'est
pass, ce n'est plus, et il ne reste rien que ce qui est prsent.
Et si celui qu'a tir la fortune du fond de sa bassesse (ce sont
les propres paroles du pre prdicateur), pour le porter au fate
de la prosprit, est affable, courtois et libral avec tout le
monde, et ne se met pas  le disputer  ceux qui sont de noble
race, sois assure, Thrse, que personne ne se rappellera ce
qu'il fut, et que tous respecteront ce qu'il est,  l'exception
toutefois des envieux, dont nulle prosprit n'est  l'abri.

-- Je ne vous entends pas, mari, rpliqua Thrse; faites ce que
vous voudrez, et ne me rompez plus la tte avec vos harangues et
vos rhtoriques, et si vous tes rvolu  faire ce que vous
dites...

-- C'est rsolu qu'il faut dire, femme, interrompit Sancho, et non
rvolu.

-- Ne vous mettez pas  disputer avec moi, mari, rpondit Thrse;
je parle comme il plat  Dieu, et ne me mle pas d'en savoir
davantage. Je dis donc que, si vous tenez  toute force  prendre
un gouvernement, vous emmeniez avec vous votre fils Sancho pour
lui enseigner  faire le gouvernement ds cette heure, car il est
bon que les fils prennent et apprennent l'tat de leurs pres.

-- Quand j'aurai le gouvernement, dit Sancho, j'enverrai chercher
l'enfant par la poste, et je t'enverrai de l'argent, car je n'en
manquerai pas, puisque les gouverneurs trouvent toujours quelqu'un
qui leur en prte quand ils n'en ont point; et ne manque pas de
bien habiller l'enfant, pour qu'il cache ce qu'il est et paraisse
ce qu'il doit tre.

-- Envoyez de l'argent, reprit Thrse, et je vous l'habillerai
comme un petit ange.

-- Enfin, dit Sancho, nous demeurons d'accord que notre fille sera
comtesse.

-- Le jour o je la verrai comtesse, rpondit Thrse, je
compterai que je la porte en terre. Mais, je le rpte encore,
faites ce qui vous fera plaisir, puisque, nous autres femmes, nous
naissons avec la charge d'tre obissantes  nos maris, quand mme
ce seraient de lourdes btes.

Et l-dessus elle se mit  pleurer tout de bon, comme si elle et
vu Sanchica morte et enterre.

Sancho, pour la consoler, lui dit que, tout en faisant la petite
fille comtesse, il tcherait que ce ft le plus tard possible.
Ainsi finit la conversation, et Sancho retourna chez don Quichotte
pour mettre ordre  leur dpart.

Chapitre VI

_Qui traite de ce qui arriva  don Quichotte avec sa nice et sa
gouvernante, ce qui est l'un des plus importants chapitres de
l'histoire_


Tandis que Sancho Panza et sa femme Thrse Cascajo avaient entre
eux l'impertinente conversation rapporte dans le chapitre
prcdent, la nice et la gouvernante de don Quichotte ne
restaient pas oisives, car elles reconnaissaient  mille signes
divers que leur oncle et seigneur voulait leur chapper une
troisime fois, et reprendre l'exercice de sa malencontreuse
chevalerie errante. Elles essayaient par tous les moyens possibles
de le dtourner d'une si mauvaise pense; mais elles ne faisaient
que prcher dans le dsert, et battre le fer  froid.

Parmi plusieurs autres propos qu'elles lui tinrent  ce sujet, la
gouvernante lui dit ce jour-l:

En vrit, mon seigneur, si Votre Grce ne se cloue pas le pied
dans sa maison, et ne cesse enfin de courir par monts et par vaux,
comme une me en peine, cherchant ce que vous appelez des
aventures et ce que j'appelle des malencontres, j'irai me
plaindre,  cor et  cri, devant Dieu et devant le roi, pour
qu'ils y portent remde.

Don Quichotte lui rpondit:

Je ne sais trop, ma bonne, ce que Dieu rpondra  tes plaintes,
et gure mieux ce qu'y rpondra Sa Majest. Mais je sais bien que,
si j'tais le roi, je me dispenserais de rpondre  une infinit
de requtes impertinentes comme celles qu'on lui adresse. Une des
plus pnibles besognes qu'aient les rois, parmi beaucoup d'autres,
c'est d'tre obligs d'couter tout le monde et de rpondre  tout
le monde; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires lui causassent
le moindre ennui.

-- Dites-nous, seigneur, reprit la gouvernante, est-ce que dans la
cour du roi il n'y a pas de chevaliers?

-- Si, rpondit don Quichotte, et beaucoup; il est juste qu'il y
en ait pour soutenir la grandeur du trne et pour relever
dignement la majest royale.

-- Eh bien, reprit-elle, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces
chevaliers qui, sans tourner les talons, servent dans sa cour leur
roi et seigneur?

-- Fais attention, ma mie, rpliqua don Quichotte, que tous les
chevaliers ne peuvent pas tre courtisans, et que tous les
courtisans ne doivent pas davantage tre chevaliers errants. Il
faut qu'il y ait de tout dans le monde; et, quoique nous soyons
tous galement chevaliers, il y a bien de la diffrence entre les
uns et les autres. Les courtisans, en effet, n'ont que faire de
quitter leurs appartements ni de franchir le seuil du palais; ils
se promnent par le monde entier en regardant une carte
gographique, sans dpenser une obole, sans souffrir le froid et
le chaud, la soif et la faim. Mais nous, chevaliers errants et
vritables, c'est au soleil, au froid,  l'air, sous toutes les
inclmences du ciel, de nuit et de jour,  pied et  cheval, que
nous mesurons la terre entire avec le propre compas de nos pieds.
Non-seulement nous connaissons les ennemis en peinture, mais en
chair et en os.  tout risque, en toute occasion, nous les
attaquons sans regarder  des enfantillages, sans consulter toutes
ces lois du duel,  savoir: si l'ennemi porte la lance ou l'pe
trop longue, s'il a sur lui quelque relique, quelque talisman,
quelque supercherie cache, s'il faut partager le soleil par
tranches, et d'autres crmonies de la mme espce, qui sont en
usage dans les duels particuliers de personne  personne, toutes
choses que tu ne connais pas, mais que je connais fort bien.[48] Il
faut encore que je t'apprenne autre chose; c'est que le bon
chevalier errant ne doit jamais avoir peur, verrait-il devant lui
dix gants dont les ttes non-seulement toucheraient, mais
dpasseraient les nuages, qui auraient pour jambes deux grandes
tours, pour bras des mts de puissants navires, dont chaque oeil
serait gros comme une grande meule de moulin et plus ardent qu'un
four de vitrier. Au contraire, il doit, d'une contenance dgage
et d'un coeur intrpide, les attaquer incontinent, les vaincre,
les tailler en pices; et cela dans un petit instant, et quand
mme ils auraient pour armure des cailles d'un certain poisson
qu'on dit plus dures que le diamant, et, au lieu d'pes, des
cimeterres de Damas, ou des massues ferres avec des pointes
d'acier, comme j'en ai vu plus de deux fois. Tout ce que je viens
de dire, ma chre amie, c'est pour que tu voies la diffrence
qu'il y a des uns aux autres de ces chevaliers. Serait-il
raisonnable qu'il y et prince au monde qui n'estimt pas
davantage cette seconde, ou pour mieux dire cette premire espce,
celle des chevaliers errants, parmi lesquels,  ce que nous lisons
dans leurs histoires, tel s'est trouv qui a t le salut, non
d'un royaume, mais de plusieurs[49]?

-- Ah! mon bon seigneur, repartit la nice, faites donc attention
que tout ce que vous dites des chevaliers errants n'est que fable
et mensonge. Leurs histoires mriteraient, si elles n'taient
toutes brles vives, qu'on leur mt  chacune un sanbenito[50] ou
quelque autre signe qui les ft reconnatre pour infmes et
corruptrices des bonnes moeurs.

-- Par le Dieu vivant qui nous alimente, s'cria don Quichotte, si
tu n'tais directement ma nice, comme fille de ma propre soeur,
je t'infligerais un tel chtiment, pour le blasphme que tu viens
de dire, qu'il retentirait dans le monde entier. Comment! est-il
possible qu'une petite morveuse, qui sait  peine manier douze
fuseaux  faire le filet, ait l'audace de porter la langue sur les
histoires des chevaliers errants? Que dirait le grand Amadis s'il
entendait semblable chose! Mais, au reste, non, il te
pardonnerait, parce qu'il fut le plus humble et le plus courtois
chevalier de son temps, et, de plus, grand protecteur de jeunes
filles. Mais tel autre pourrait t'avoir entendue, qui t'en ferait
repentir; car ils ne sont pas tous polis et bien levs; il y en a
d'insolents et de flons; et tous ceux qui se nomment chevaliers
ne le sont pas compltement de corps et d'me; les uns sont d'or
pur, les autres d'alliage, et, bien qu'ils semblent tous
chevaliers, ils ne sont pas tous  l'preuve de la pierre de
touche de la vrit. Il y a des gens de bas tage qui s'enflent 
crever pour paratre chevaliers, et de hauts chevaliers qui suent
sang et eau pour paratre gens de bas tage. Ceux-l s'lvent, ou
par l'ambition ou par la vertu; ceux-ci s'abaissent, ou par la
mollesse ou par le vice. Il faut faire usage d'un talent trs-fin
d'observation pour distinguer entre ces deux espces de
chevaliers, si semblables par le nom, si diffrents par les
actes.[51]

-- Sainte Vierge! s'cria la nice, vous en savez si long,
seigneur oncle, que, s'il en tait besoin, vous pourriez monter en
chaire, ou vous mettre  prcher dans les rues; et pourtant, vous
donnez dans un tel aveuglement, dans une folie si manifeste, que
vous vous imaginez tre vaillant tant vieux, avoir des forces
tant malade, redresser des torts tant pli par l'ge, et surtout
tre chevalier ne l'tant pas; car, bien que les hidalgos puissent
le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.

-- Tu as grande raison, nice, en tout ce que tu viens de dire,
rpondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet de la
naissance, te dire des choses qui t'tonneraient bien; mais, pour
ne pas mler le divin au terrestre, je m'en abstiens. coutez, mes
chres amies, et prtez-moi toute votre attention. On peut rduire
 quatre espces toutes les races et familles qu'il y a dans le
monde; les unes, parties d'un humble commencement, se sont
tendues et agrandies jusqu' atteindre une lvation extrme;
d'autres, qui ont eu un commencement illustre, se sont conserves
et se maintiennent dans leur tat originaire; d'autres, quoique
ayant eu aussi de grands commencements, ont fini en pointe, comme
une pyramide, c'est--dire se sont diminues et rapetisses
jusqu'au nant, comme est,  l'gard de sa base, la pointe d'une
pyramide; d'autres enfin, et ce sont les plus nombreuses, qui
n'ont eu ni commencement illustre ni milieu raisonnable, auront
une fin sans nom, comme sont les familles des plbiens et des
gens ordinaires. Des premires, qui eurent un humble commencement
et montrent  la grandeur qu'elles conservent encore, je puis
donner pour exemple la maison ottomane, laquelle, partie de la
bassesse d'un humble berger[52], s'est leve au fate o nous la
voyons aujourd'hui. De la seconde espce de familles, celles qui
commencrent dans la grandeur et qui la conservent sans
l'augmenter, on trouvera l'exemple chez un grand nombre de
princes, qui le sont par hrdit, et se maintiennent au mme
point, en se contenant pacifiquement dans les limites de leurs
tats. De celles qui commencrent grandes et larges pour finir en
pointe, il y a des milliers d'exemples, car tous les Pharaons et
Ptolmes d'gypte, les Csars de Rome, et toute cette multitude
infinie de princes et de monarques, mdes, assyriens, perses,
grecs et barbares, toutes ces familles royales et seigneuriales
ont fini en pointe et en nant,  tel point qu'il serait
impossible de retrouver un seul de leurs descendants  cette
heure,  moins que ce ne ft dans un tat obscur et misrable. Des
familles plbiennes, je n'ai rien  dire, sinon qu'elles servent
seulement  augmenter le nombre des gens qui vivent[53], sans
mriter d'autre renomme ni d'autre loge des grandeurs qui leur
manquent. De tout ce que j'ai dit, je veux vous faire conclure,
mes pauvres bonnes filles, que la confusion est grande entre les
familles et les races, et que celles-l seulement paraissent
grandes, illustres, qui se montrent ainsi par la vertu, la
richesse et la libralit de leurs membres. J'ai dit la vertu, la
richesse et la libralit, parce que le grand adonn au vice sera
un grand vicieux, et le riche sans libralit un mendiant avare;
en effet, le possesseur des richesses ne se rend pas heureux de
les avoir, mais de les dpenser, et non de les dpenser  tout
propos, mais de savoir en faire bon emploi. Il ne reste au
chevalier pauvre d'autre chemin pour montrer qu'il est chevalier
que celui de la vertu; qu'il soit affable, poli, bien lev,
serviable, jamais orgueilleux, jamais arrogant, jamais dtracteur;
qu'il soit surtout charitable, car, avec deux maravdis qu'il
donnera au pauvre d'un coeur joyeux, il se montrera aussi libral
que celui qui fait l'aumne  son de cloches; et personne ne le
verra orn de ces vertus, que, mme connaissant sa dtresse, il ne
le juge et ne le tienne pour homme de noble sang. Ce serait un
miracle qu'il ne le ft pas; et, comme la louange a toujours t
le prix de la vertu, les hommes vertueux ne peuvent manquer d'tre
lous de chacun. Il y a deux chemins, mes filles, que peuvent
prendre les hommes pour devenir riches et honors; l'un est celui
des lettres, l'autre est celui des armes. Je suis plus vers dans
les armes que dans les lettres, et je suis n, selon l'inclination
que je me sens, sous l'influence de la plante Mars. Il m'est donc
obligatoire de suivre ce chemin, et je dois le prendre en dpit de
tout le monde; c'est en vain que vous vous fatigueriez  me
persuader de ne pas vouloir ce que veulent les cieux, ce qu'a
rgl la fortune, ce qu'exige la raison, et surtout ce que dsire
ma volont; car, sachant, comme je le sais, quels innombrables
travaux sont attachs  la chevalerie errante, je sais galement
quels biens infinis on obtient par elle. Je sais que le sentier de
la vertu est troit, que le chemin du vice est large et spacieux.
Je sais qu'ils aboutissent  des termes qui sont bien diffrents,
car le large chemin du vice finit par la mort, et l'troit sentier
de la vertu finit par la vie, non pas une vie qui finisse elle-
mme, mais celle qui n'aura pas de fin. Je sais enfin, comme a dit
notre grand pote castillan[54], que c'est par ces pres chemins
qu'on monte au trne lev de l'immortalit, d'o jamais on ne
redescend.

-- Ah! malheureuse que je suis! s'cria la nice; quoi! mon
seigneur est pote aussi? Il sait tout, il est bon  tout. Je gage
que, s'il voulait se faire maon, il saurait construire une maison
comme une cage.

-- Je t'assure, nice, rpondit don Quichotte, que, si ces penses
chevaleresques n'absorbaient pas mes cinq sens, il n'y aurait
chose que je ne fisse, ni curiosit qui ne sortt de mes mains;
principalement des cages d'oiseaux et des cure-dents.

En ce moment on entendit frapper  la porte, et l'une des femmes
ayant demand qui frappait, Sancho Panza rpondit:

C'est moi.

 peine la gouvernante eut-elle reconnu sa voix, qu'elle courut se
cacher pour ne pas le voir, tant elle le dtestait. La nice lui
ouvrit; son seigneur don Quichotte alla le recevoir les bras
ouverts, et revint s'enfermer avec lui dans sa chambre, o ils
eurent un entretien qui ne le cde pas au prcdent.

Chapitre VII

_De ce que traita don Quichotte avec son cuyer, ainsi que
d'autres vnements fameux_


 peine la gouvernante eut-elle vu Sancho Panza s'enfermer avec
son seigneur, qu'elle devina l'objet de leurs menes. S'imaginant
que de cette confrence devait sortir la rsolution de leur
troisime sortie, elle prit sa mante, et courut, toute pleine de
trouble et de chagrin, chercher le bachelier Samson Carrasco,
parce qu'il lui sembla qu'tant beau parleur et tout frachement
ami de son matre, il pourrait mieux que personne lui persuader de
laisser l un projet si insens.

Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison, et, ds
qu'elle l'aperut, elle se laissa tomber  ses pieds, haletante et
dsole. Quand le bachelier vit de si grandes marques de trouble
et de dsespoir:

Qu'avez-vous, dame gouvernante? s'cria-t-il; qu'est-il arriv?
On dirait que vous vous sentez arracher l'me.

-- Ce n'est rien, mon bon seigneur Samson, dit-elle, sinon que mon
matre fuit, il fuit sans aucun doute.

-- Et par o fuit-il, madame? demanda Samson. S'est-il ouvert
quelque partie du corps?

-- Il fuit, rpondit-elle, par la porte de sa folie; je veux dire,
seigneur bachelier de mon me, qu'il veut dcamper une autre fois,
ce qui fera la troisime, pour chercher par le monde ce qu'il
appelle de bonnes aventures, et je ne sais vraiment comment il
peut les nommer ainsi. La premire fois, on nous l'a ramen pos
en travers sur un ne, et tout moulu de coups. La seconde fois, il
nous est revenu sur une charrette  boeufs, enferm dans une cage,
o il s'imaginait qu'il tait enchant. Il rentrait, le
malheureux, dans un tel tat, qu'il n'aurait pas t reconnu de la
mre qui l'a mis au monde, sec, jaune, les yeux enfoncs jusqu'au
fin fond de la cervelle, si bien que pour le faire un peu revenir,
il m'en a cot plus de cinquante douzaines d'oeufs, comme Dieu le
sait, aussi bien que tout le monde, et surtout mes poules qui ne
me laisseront pas mentir.

-- Oh! cela, je le crois bien, rpondit le bachelier, car elles
sont si bonnes, si dodues et si bien leves, qu'elles ne diraient
pas une chose pour une autre, dussent-elles en crever. Enfin, dame
gouvernante, il n'y a rien de plus, et il n'est pas arriv d'autre
malheur que celui que vous craignez pour le seigneur don
Quichotte?

-- Non, seigneur, rpliqua-t-elle.

-- Eh bien! ne vous mettez pas en peine, repartit le bachelier;
mais retournez paisiblement chez vous, prparez-m'y quelque chose
de chaud pour djeuner, et, chemin faisant, rcitez l'oraison de
sainte Apolline, si vous la savez; je vous suivrai de prs, et
vous verrez merveille.

-- Jsus Maria! rpliqua la gouvernante, vous dites que je rcite
l'oraison de sainte Apolline? ce serait bon si mon matre avait le
mal de dents, mais il n'est pris que de la cervelle.[55]

-- Je sais ce que je dis, dame gouvernante, rpondit Carrasco;
allez, allez, et ne vous mettez pas  disputer avec moi, puisque
vous savez que je suis bachelier par l'universit de Salamanque.

L-dessus la gouvernante s'en retourna, et le bachelier alla sur-
le-champ trouver le cur pour comploter avec lui ce qui se dira
dans son temps.

Pendant celui que demeurrent enferms don Quichotte et Sancho,
ils eurent l'entretien suivant, dont l'histoire fait, avec toute
ponctualit, une relation vridique.

Sancho dit  son matre:

Seigneur, je tiens enfin ma femme rluite  ce qu'elle me laisse
aller avec Votre Grce o il vous plaira de m'emmener.

-- Rduite, il faut dire, Sancho, dit don Quichotte, et non
rluite.

-- Deux ou trois fois, si je m'en souviens bien, reprit Sancho,
j'ai suppli Votre Grce de ne pas me reprendre les paroles, si
vous entendez ce que je veux dire avec elles, et si vous ne
m'entendez pas, de dire: Sancho, ou Diable, parle autrement, je
ne t'entends pas. Et alors, si je ne m'explique pas clairement,
vous pourrez me reprendre, car je suis trs-fossile.

-- Eh bien! je ne t'entends pas, Sancho, dit aussitt don
Quichotte, car je ne sais ce que veut dire: Je suis trs-
fossile.

-- Trs-fossile veut dire, reprit Sancho, que je suis trs...
comme a.

-- Je t'entends encore moins maintenant, rpliqua don Quichotte.

-- Ma foi, si vous ne pouvez m'entendre, dit Sancho, je ne sais
comment le dire; c'est tout ce que je sais, et que Dieu m'assiste.

-- J'y suis, j'y suis, reprit don Quichotte; tu veux dire que tu
es trs-docile, que tu es si doux, si maniable, que tu prendras
l'avis que je te donnerai, et feras comme je t'enseignerai.

-- Je parie, s'cria Sancho, que ds l'abord vous m'avez saisi et
compris, mais que vous vouliez me troubler pour me faire dire deux
cents balourdises.

-- Cela pourrait bien tre, rpondit don Quichotte; mais en
dfinitive, que dit Thrse?

-- Thrse dit, rpliqua Sancho, que je lie bien mon doigt avec le
vtre, et puis, que le papier parle et que la langue se taise, car
ce qui s'attache bien se dtache bien, et qu'un bon tiens vaut
mieux que deux tu l'auras. Et moi je dis que, si le conseil de la
femme n'est pas beaucoup, celui qui ne le prend pas est un fou.

-- C'est ce que je dis galement, rpondit don Quichotte; allons,
ami Sancho, continuez; vous parlez d'or aujourd'hui.

-- Le cas est, reprit Sancho, et Votre Grce le sait mieux que
moi, que nous sommes tous sujets  la mort, qu'aujourd'hui nous
vivons et demain plus, que l'agneau s'en va aussi vite que le
mouton, et que personne ne peut se promettre en ce monde plus
d'heures de vie que Dieu ne veut bien lui en accorder; car la mort
est sourde, et, quand elle vient frapper aux portes de notre vie,
elle est toujours presse, et rien ne peut la retenir, ni prires,
ni violences, ni sceptres, ni mitres, selon le bruit qui court et
suivant qu'on nous le dit du haut de la chaire.

-- Tout cela est la pure vrit, dit don Quichotte; mais je ne
sais pas o tu veux en venir.

-- J'en veux venir, reprit Sancho,  ce que Votre Grce m'alloue
des gages fixes; c'est--dire  ce que vous me donniez tant par
mois pendant que je vous servirai, et que ces gages me soient
pays sur vos biens. J'aime mieux cela que d'tre  merci; car les
rcompenses viennent, ou mal, ou jamais, et, comme on dit, de ce
que j'ai que Dieu m'assiste. Enfin, je voudrais savoir ce que je
gagne, peu ou beaucoup, car c'est sur un oeuf que la poule en pond
d'autres, et beaucoup de _peu _font un _beaucoup, _et tant qu'on
gagne quelque chose on ne perd rien.  la vrit, s'il arrivait
(ce que je ne crois ni n'espre) que Votre Grce me donnt l'le
qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat, et ne tire pas
tellement les choses par les cheveux, que je ne consente  ce
qu'on value le montant des revenus de cette le, et qu'on la
rabatte de mes gages au marc la livre.

-- Ami Sancho, rpondit don Quichotte,  bon rat bon chat.[56]

-- Je vous entends, dit Sancho, et je gage que vous voulez dire 
bon chat bon rat; mais qu'importe, puisque vous m'avez compris?

-- Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pntr le
fond de tes penses, et devin  quel blanc tu tires avec les
innombrables flches de tes proverbes. coute, Sancho, je te
fixerais bien volontiers des gages, si j'avais trouv dans
quelqu'une des histoires de chevaliers errants un exemple qui me
ft dcouvrir ou me laisst seulement entrevoir par une fente ce
que les cuyers avaient coutume de gagner par mois ou par anne;
mais, quoique j'aie lu toutes ces histoires ou la plupart d'entre
elles, je ne me rappelle pas avoir lu qu'aucun chevalier errant
et fix des gages  son cuyer. Je sais seulement que tous les
cuyers servaient  merci, et que, lorsqu'ils y pensaient le
moins, si la chance tournait bien  leurs matres, ils se
trouvaient rcompenss par une le ou quelque chose d'quivalent,
et que pour le moins ils attrapaient un titre et une seigneurie.
Si, avec ces esprances et ces augmentations, il vous plat,
Sancho, de rentrer  mon service,  la bonne heure; mais si vous
pensez que j'terai de ses gonds et de ses limites l'antique
coutume de la chevalerie errante, je vous baise les mains. Ainsi
donc, mon cher Sancho, retournez chez vous, et dclarez ma
rsolution  votre Thrse. S'il lui plat  elle et s'il vous
plat  vous de me servir  merci, _bene quidem;_ sinon, amis
comme devant; car si l'appt ne manque point au colombier, les
pigeons n'y manqueront pas non plus. Et prenez garde, mon fils,
que mieux vaut bonne esprance que mauvaise possession, et bonne
plainte que mauvais payement. Je vous parle de cette manire,
Sancho, pour vous faire entendre que je sais aussi bien que vous
lcher des proverbes comme s'il en pleuvait. Finalement, je veux
vous dire, et je vous dis en effet que, si vous ne voulez pas me
suivre  merci, et courir la chance que je courrai, que Dieu vous
bnisse et vous sanctifie, je ne manquerai pas d'cuyers plus
obissants, plus empresss, et surtout moins gauches et moins
bavards que vous.

Lorsque Sancho entendit la ferme rsolution de son matre, il
sentit ses yeux se couvrir de nuages et les ailes du coeur lui
tombrent, car il s'tait persuad que son seigneur ne partirait
pas sans lui pour tous les trsors du monde.

Tandis qu'il tait indcis et rveur, Samson Carrasco entra, et,
derrire lui, la gouvernante et la nice, empresses de savoir par
quelles raisons il persuaderait  leur seigneur de ne pas
retourner  la qute des aventures. Samson s'approcha, et,
toujours prt  rire et  gausser, ayant embrass don Quichotte
comme la premire fois, il lui dit d'une voix clatante:

 fleur de la chevalerie errante!  brillante lumire des armes!
 honneur et miroir de la nation espagnole! plaise  Dieu tout-
puissant, suivant la formule, que la personne ou les personnes qui
voudraient mettre obstacle  ta troisime sortie ne trouvent plus
elles-mmes de sortie dans le labyrinthe de leurs dsirs, et
qu'elles ne voient jamais s'accomplir ce qu'elles ne souhaitent
point!

Et, se tournant vers la gouvernante, il lui dit:

Vous pouvez bien, dame gouvernante, vous dispenser de rciter
l'oraison de sainte Apolline; je sais qu'il est arrt, par une
immuable dtermination des sphres clestes, que le seigneur don
Quichotte doit mettre  excution ses hautes et nouvelles penses.
Je chargerais lourdement ma conscience si je ne persuadais  ce
chevalier, et ne lui intimais, au besoin, de ne pas tenir
davantage au repos et dans la retraite la force de son bras
valeureux et la bont de son coeur imperturbable, pour qu'il ne
prive pas plus longtemps le monde, par son retard, du redressement
des torts, de la protection des orphelins, de l'honneur des
filles, de l'appui des veuves, du soutien des femmes maries, et
autres choses de la mme espce qui touchent, appartiennent et
adhrent  l'ordre de la chevalerie errante. Allons, sus, mon bon
seigneur don Quichotte, chevalier beau et brave, qu'aujourd'hui
plutt que demain Votre Grandeur se mette en route. Si quelque
chose manque pour l'excution de vos desseins, je suis l, prt 
y suppler de mes biens et de ma personne, et, s'il fallait servir
d'cuyer  Votre Magnificence, je m'en ferais un immense bonheur.

Aussitt don Quichotte, se tournant vers Sancho:

Ne te l'ai-je pas dit, Sancho, que j'aurais des cuyers de reste?
Vois un peu qui s'offre  l'tre; rien moins que l'inou bachelier
Samson Carrasco, joie et perptuel boute-en-train des galeries
universitaires de Salamanque, sain de sa personne, agile de ses
membres, discret et silencieux, patient dans le chaud comme dans
le froid, dans la faim comme dans la soif, ayant enfin toutes les
qualits requises pour tre cuyer d'un chevalier errant. Mais 
Dieu ne plaise que, pour satisfaire mon got, je renverse la
colonne des lettres, que je brise le vase de la science, que
j'arrache la palme des beaux-arts. Non, que le nouveau Samson
demeure dans sa patrie; qu'en l'honorant, il honore aussi les
cheveux blancs de son vieux pre; et moi je me contenterai du
premier cuyer venu, puisque Sancho ne daigne plus venir avec moi.

-- Si fait, je daigne, s'cria Sancho, tout attendri et les yeux
pleins de larmes; oh! non, ce n'est pas de moi, mon seigneur,
qu'on dira: Pain mang, compagnie fausse. Je ne viens pas, Dieu
merci, de cette race ingrate; tout le monde sait, et mon village
surtout, quels furent les Panza dont je descends; d'autant plus
que je connais et reconnais  beaucoup de bonnes oeuvres, et plus
encore  de bonnes paroles, le dsir qu'a Votre Grce de me faire
merci; et si je me suis mis en compte de tant et  quand au sujet
de mes gages, 'a t pour complaire  ma femme; car ds qu'elle
se met dans la tte de vous persuader une chose, il n'y a pas de
maillet qui serre autant les cercles d'une cuve qu'elle vous serre
le bouton pour que vous fassiez ce qu'elle veut. Mais enfin,
l'homme doit tre homme, et la femme femme; et puisque je suis
homme en quelque part que ce soit, sans qu'il me soit possible de
le nier, je veux l'tre aussi dans ma maison, en dpit de
quiconque y trouverait  redire. Ainsi, il n'y a plus rien 
faire, sinon que Votre Grce couche par crit son testament et son
codicille, en manire qu'il ne se puisse rtorquer[57], et mettons-
nous tout de suite en route, pour ne pas laisser dans la peine
l'me du seigneur Samson, qui dit que sa conscience l'oblige 
persuader  Votre Grce de sortir une troisime fois  travers ce
monde. Quant  moi, je m'offre de nouveau  servir Votre Grce
fidlement et loyalement, aussi bien et mieux encore qu'aucun
cuyer ait servi chevalier errant dans les temps passs et
prsents.

Le bachelier resta tout merveill quand il entendit de quelle
manire parlait Sancho Panza; car, bien qu'ayant lu la premire
histoire de son matre, il ne pouvait s'imaginer que Sancho ft
aussi gracieux qu'il y est dpeint. Mais en le voyant dire un
testament et un codicille qu'on ne puisse rtorquer, au lieu d'un
testament qu'on ne puisse rvoquer, il crut tout ce qu'il avait lu
sur son compte, et le tint bien dcidment pour un des plus
solennels insenss de notre sicle. Il dit mme, entre ses dents,
que deux fous tels que le matre et le valet ne s'taient jamais
vus au monde.

Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassrent et restrent
bons amis; puis, sur l'avis et de l'agrment du grand Carrasco,
qui tait devenu leur oracle, il fut dcid qu'ils partiraient
sous trois jours. Ce temps suffisait pour se munir de toutes les
choses ncessaires au voyage, et pour chercher une salade 
visire; car don Quichotte voulait absolument en porter une.
Samson s'offrit  la lui procurer, parce qu'il savait, dit-il,
qu'un de ses amis qui en avait une ne la lui refuserait pas, bien
qu'elle ft plus souille par la rouille et la moisissure que
luisante et polie par l'meri.

Les maldictions que donnrent au bachelier la gouvernante et la
nice furent sans mesure et sans nombre. Elles s'arrachrent les
cheveux, s'gratignrent le visage, et,  la faon des pleureuses
qu'on louait pour les enterrements[58], elles se lamentaient sur le
dpart de leur seigneur, comme si c'et t sur sa mort.

Le projet qu'avait Samson, en lui persuadant de se mettre encore
une fois en campagne, tait de faire ce que l'histoire rapportera
plus loin; toute cela sur le conseil du cur et du barbier, avec
lesquels il s'tait consult d'abord. Enfin, pendant ces trois
jours, don Quichotte et Sancho se pourvurent de ce qui leur sembla
convenable; puis, ayant apais, Sancho sa femme, don Quichotte sa
gouvernante et sa nice, un beau soir, sans que personne les vt,
sinon le bachelier, qui voulut les accompagner  une demi-lieue du
village, ils prirent le chemin du Toboso, don Quichotte sur son
bon cheval Rossinante, Sancho sur son ancien grison, le bissac
bien fourni de provisions touchant la bucolique, et la bourse
pleine d'argent que lui avait donn don Quichotte pour ce qui
pouvait arriver.

Samson embrassa le chevalier, et le supplia de lui faire savoir sa
bonne ou sa mauvaise fortune, pour s'attrister de l'une et se
rjouir de l'autre, comme l'exigeaient les lois de leur amiti.
Don Quichotte lui en ayant fait la promesse, Samson prit la route
de son village, et les deux autres celle de la grande ville du
Toboso.

Chapitre VIII

_O l'on raconte ce qui arriva  don Quichotte tandis qu'il
allait voir sa dame Dulcine du Toboso_


Bni soit le tout-puissant Allah! s'crie Hamet Ben-Engli au
commencement de ce huitime chapitre; bni soit Allah! rpte-t-il
 trois reprises. Puis il ajoute que, s'il donne  Dieu ces
bndictions, c'est en voyant qu' la fin il tient en campagne don
Quichotte et Sancho, et que les lecteurs de son agrable histoire
peuvent compter que dsormais commencent les exploits du seigneur
et les facties de l'cuyer. Il les invite  oublier les prouesses
passes de l'ingnieux hidalgo, pour donner toute leur attention 
ses prouesses futures, lesquelles commencent ds  prsent sur le
chemin du Toboso, comme les autres commencrent jadis dans la
plaine de Montiel. Et vraiment ce qu'il demande est peu de chose
en comparaison de ce qu'il promet. Puis il continue de la sorte:

Don Quichotte et Sancho restrent seuls; et Samson Carrasco
s'tait  peine loign, que Rossinante se mit  hennir et le
grison  braire, ce que les deux voyageurs, chevalier et cuyer,
tinrent  bon signe et  trs-favorable augure. Cependant, s'il
faut dire toute la vrit, les soupirs et les braiments du grison
furent plus nombreux et plus forts que les hennissements du bidet,
d'o Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son
matre, fondant cette opinion sur je ne sais quelle astrologie
judiciaire, qu'il savait peut-tre, bien que l'histoire ne s'en
explique pas. Seulement, on lui entendit souvent dire que, quand
il trbuchait ou tombait, il aurait t bien aise de ne pas tre
sorti de sa maison, parce qu' trbucher ou  tomber on ne tirait
d'autre profit que de dchirer son soulier ou de se rompre les
ctes; et, ma foi, tout sot qu'il tait, il n'allait pas en cela
trs-hors du droit chemin.

Don Quichotte lui dit:

Ami Sancho, plus nous avanons, plus la nuit se ferme; elle va
devenir plus noire qu'il ne faudrait pour qu'avec le point du jour
nous puissions apercevoir le Toboso. C'est l que j'ai rsolu
d'aller avant de m'engager dans aucune aventure; l je demanderai
l'agrment et la bndiction de la sans pareille Dulcine, et avec
cet agrment, je pense et crois fermement mettre  bonne fin toute
prilleuse aventure; car rien dans cette vie ne rend plus braves
les chevaliers errants que de se voir favoriss de leurs dames.

-- Je le crois bien ainsi, rpondit Sancho; mais il me semble fort
difficile que Votre Grce puisse lui parler et avoir avec elle une
entrevue, en un lieu du moins o vous puissiez recevoir sa
bndiction,  moins qu'elle ne vous la donne par-dessus les murs
de la basse-cour o je la vis la premire fois, quand je lui
portai la lettre qui contenait les nouvelles des folies et des
niaiseries que faisait Votre Grce dans le coeur de la Sierra-
Morna.

-- Des murs de basse-cour, dis-tu, Sancho! reprit don Quichotte.
Quoi! tu t'es mis dans la tte que c'tait l ou par l que tu
avais vu cette fleur jamais dignement loue de gentillesse et de
beaut? Ce ne pouvaient tre que des galeries ou des corridors, ou
des vestibules de riches et somptueux palais.

-- Cela se peut bien, rpondit Sancho, mais ils m'ont paru des
murs de basse-cour, si je n'ai pas perdu la mmoire.

-- En tout cas, allons-y, Sancho, rpliqua don Quichotte; pourvu
que je la voie, il m'est aussi gal que ce soit par des murs de
basse-cour que par des balcons ou des grilles de jardin; quelque
rayon du soleil de sa beaut qui arrive  mes yeux, il clairera
mon entendement et fortifiera mon coeur de faon que je reste
unique et sans gal pour l'esprit et pour la vaillance.

-- Eh bien, par ma foi, seigneur, rpondit Sancho, quand j'ai vu
ce soleil de madame Dulcine du Toboso, il n'tait pas assez clair
pour jeter aucun rayon. C'tait sans doute parce que Sa Grce
tant  cribler ce grain que je vous ai dit, la poussire paisse
qui en sortait se mit comme un nuage devant sa face, et
l'obscurcit.

-- Comment! Sancho, s'cria don Quichotte, tu persistes  penser,
 croire,  dire et  prtendre que ma dame Dulcine criblait du
bl, tandis que c'est un exercice et un mtier tout  fait
trangers  ce que font et doivent faire les personnes de qualit,
lesquelles sont rserves  d'autres exercices et  d'autres
passe-temps qui montrent,  porte de mousquet, l'lvation de
leur naissance! Oh! que tu te rappelles mal, Sancho, ces vers de
notre pote[59], o il nous dpeint les ouvrages dlicats que
faisaient dans leur sjour de cristal ces quatre nymphes qui
sortirent la tte des ondes du Tage, et s'assirent sur la verte
prairie pour travailler  ces riches toffes que nous dcrit
l'ingnieux pote, et qui taient tissues d'or, de soie et de
perles! Ainsi devait tre l'ouvrage de ma dame, quand tu la vis, 
moins que l'envie que porte  tout ce qui me regarde un mchant
enchanteur ne change et ne transforme sous des figures diffrentes
toutes les choses qui pourraient me faire plaisir. Aussi je crains
bien que, dans cette histoire de mes exploits qui circule
imprime, si par hasard elle a pour auteur quelque sage, mon
ennemi, celui-ci n'ait mis des choses pour d'autres, mlant mille
mensonges  une vrit, et s'garant  compter d'autres actions
que celles qu'exige la suite d'une histoire vridique.  envie,
racine de tous les maux, et ver rongeur de toutes les vertus! Tous
les vices, Sancho, portent avec eux je ne sais quoi d'agrable;
mais celui de l'envie ne porte que des dboires, des rancunes et
des rages furieuses.

-- C'est justement l ce que je dis, rpliqua Sancho, et je parie
que, dans cette lgende ou histoire que le bachelier Carrasco dit
avoir vue de nous, mon honneur roule comme voiture verse, ple-
mle d'un ct, et de l'autre balayant les rues. Eh bien! foi de
brave homme, je n'ai pourtant jamais dit de mal d'aucun
enchanteur, et je n'ai pas assez de biens pour faire envie 
personne, Il est vrai que je suis un peu malicieux, avec quelque
pointe d'aigrefin. Mais tout cela se couvre et se cache sous le
grand manteau de ma simplicit, toujours naturelle et jamais
artificieuse. Quand je n'aurais d'autre mrite que de croire,
comme j'ai toujours cru, sincrement et fermement, en Dieu et en
tout ce que croit la Sainte glise catholique romaine, et d'tre,
comme je le suis, ennemi mortel des juifs, les historiens
devraient me faire misricorde, et me bien traiter dans leurs
crits. Mais, au reste, qu'ils disent ce qu'ils voudront; nu je
suis n, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne; et pour me voir
mis en livre, circulant par ce monde de main en main, je me soucie
comme d'une figue qu'on dise de moi tout ce qu'on voudra.

-- Cela ressemble, Sancho, reprit don Quichotte,  l'histoire d'un
fameux pote de ce temps-ci, lequel, ayant fait une maligne satire
contre toutes les dames courtisanes, omit d'y comprendre et d'y
nommer une dame de qui l'on pouvait douter si elle l'tait ou non.
Celle-ci, voyant qu'elle n'tait pas sur la liste de ces dames, se
plaignit au pote, lui demanda ce qu'il avait vu en elle qui l'et
empch de la mettre au nombre des autres, et le pria d'allonger
la satire pour lui faire place, sinon qu'il prt garde  lui, Le
pote lui donna satisfaction, et l'arrangea mieux que n'eussent
fait des langues de dugnes; alors la dame demeura satisfaite en
se voyant fameuse, quoique infme.  ce propos vient aussi
l'histoire de ce berger qui, seulement pour que son nom vct dans
les sicles  venir, incendia le fameux temple de Diane  phse,
lequel tait compt parmi les sept merveilles du monde. Malgr
l'ordre qui fut donn que personne ne nommt ce berger, de vive
voix ou par crit, afin qu'il n'atteignt pas le but de son dsir,
cependant on sut qu'il s'appelait rostrate. On peut encore citer
 ce sujet ce qui arriva  Rome au grand empereur Charles Quint,
avec un gentilhomme de cette ville. L'empereur voulut voir ce
fameux temple de la Rotonde qu'on appela, dans l'antiquit, temple
de tous les dieux, et maintenant, sous une meilleure invocation,
temple de tous les saints[60], C'est l'difice le mieux conserv et
le plus complet qui soit rest de tous ceux qu'leva le paganisme
 Rome, celui qui rappelle le mieux la grandeur et la magnificence
de ses fondateurs. Il est construit en coupole, d'une tendue
immense, et trs-bien clair, quoique la lumire ne lui arrive
que par une fentre, ou pour mieux dire, une claire-voie ronde,
qui est au sommet. C'tait de l que l'empereur regardait
l'difice, ayant  ses cts un gentilhomme romain qui lui
expliquait les dtails et les curiosits de ce chef-d'oeuvre
d'architecture. Quand l'empereur eut quitt la claire-voie, le
gentilhomme lui dit: Mille fois, sacre Majest, le dsir m'est
venu de saisir Votre Majest dans mes bras, et de me prcipiter de
cette ouverture en bas, pour laisser de moi une ternelle renomme
dans le monde. -- Je vous remercie beaucoup, rpondit l'empereur,
de n'avoir pas excut cette mauvaise pense; je ne vous mettrai
plus dans le cas de faire une autre preuve de votre loyaut.
Ainsi, je vous ordonne de ne plus m'adresser la parole et de
n'tre jamais o je serai. Aprs avoir dit cela, il lui accorda
une grande faveur. Je veux dire, Sancho, que l'envie de faire
parler de soi est prodigieusement active et puissante. Que penses-
tu qui prcipita du haut du pont, dans les flots profonds du
Tibre, Horatius Cocls, tout charg du poids de ses armes? qui
brla la main de Mutius Scvola? qui poussa Curtius  se jeter
dans l'abme ardent qui s'tait ouvert au milieu de Rome? qui fit,
en dpit de tous les augures contraires[61], passer le Rubicon 
Jules Csar? et, pour prendre un exemple plus moderne, qui faisant
couler  fond leurs vaisseaux, laissa sans retraite et sans appui
les vaillants Espagnols que guidait le grand Cortez dans le
Nouveau Monde? Tous ces exploits, et mille autres encore, furent
et seront l'oeuvre de la renomme que les mortels dsirent pour
rcompense, et comme une partie de l'immortalit que mritent
leurs hauts faits. Cependant, nous autres chrtiens catholiques et
chevaliers errants, nous devons plutt prtendre  la gloire des
sicles futurs, qui est ternelle dans les rgions thres des
cieux, qu' la vanit de la renomme qui s'obtient dans ce sicle
prsent et prissable. Car enfin, cette renomme, si longtemps
qu'elle dure, doit prir avec le monde lui-mme, dont la fin est
marque. Ainsi donc,  Sancho, que nos actions ne sortent point
des bornes traces par la religion chrtienne que nous professons.
Nous devons tuer l'orgueil dans les gants; nous devons vaincre
l'envie par la gnrosit et la grandeur d'me, la colre par le
sang-froid et la quitude d'esprit, la gourmandise et le sommeil
en mangeant peu et en veillant beaucoup, l'incontinence et la
luxure par la fidlit que nous gardons  celles que nous avons
faites dames de nos penses, la paresse en courant les quatre
parties du monde, cherchant les occasions qui puissent nous
rendre, outre bons chrtiens, fameux chevaliers. Voil, Sancho,
les moyens d'atteindre au fate glorieux o porte la bonne
renomme.

-- Tout ce que Votre Grce a dit jusqu' prsent, reprit Sancho,
je l'ai parfaitement compris. Cependant, je voudrais que vous
eussiez la complaisance de m'absoudre un doute qui vient de me
tomber dans l'esprit.

-- Rsoudre, tu veux dire, Sancho, rpondit don Quichotte. Eh
bien,  la bonne heure, parle, et je te rpondrai du mieux que je
pourrai le faire.

-- Dites-moi, seigneur, poursuivit Sancho, ces Juillet, ces
Aot[62], et tous ces chevaliers  prouesses dont vous avez parl,
et qui sont dj morts, o sont-ils  prsent?

-- Les gentils, rpliqua don Quichotte, sont, sans aucun doute, en
enfer; les chrtiens, s'ils ont t bons chrtiens, sont dans le
purgatoire ou dans le paradis.

-- Voil qui est bien, reprit Sancho; mais sachons maintenant une
chose; les spultures o reposent les corps de ces gros seigneurs
ont-elles  leur porte des lampes d'argent, et les murailles de
leurs chapelles sont-elles ornes de bquilles, de suaires, de
chevelures, de jambes et d'yeux en cire? Si ce n'est pas de cela,
de quoi sont-elles ornes?

Don Quichotte rpondit:

Les spulcres des gentils ont t, pour la plupart, des temples
fastueux. Les cendres de Jules Csar sont places sur une pyramide
en pierre d'une grandeur dmesure, qu'on appelle aujourd'hui 
Rome l'aiguille de Saint-Pierre[63]. L'empereur Adrien eut pour
spulture un chteau grand comme un gros village, qui fut appel
_moles Hadriani, _et qui est maintenant le chteau Saint-Ange. La
reine Artmise fit ensevelir son mari Mausole dans un spulcre qui
passa pour une des sept merveilles du monde. Mais aucune de ces
spultures, ni beaucoup d'autres qu'eurent les gentils, n'ont t
ornes de suaires et d'autres offrandes, qui montrent que ceux
qu'elles renferment soient devenus des saints.

-- Nous y voil! rpliqua Sancho; dites-moi maintenant quel est le
plus beau, de ressusciter un mort ou de tuer un gant?

-- La rponse est toute prte, repartit don Quichotte; c'est de
ressusciter un mort.

-- Ah! je vous tiens! s'cria Sancho. Ainsi, la renomme de ceux
qui ressuscitent les morts, qui donnent la vue aux aveugles, qui
redressent les boiteux, qui rendent la sant aux malades, de ceux
dont les spultures sont claires par des lampes, dont les
chapelles sont remplies d'mes dvotes qui adorent  genoux leurs
reliques, la renomme de ceux-l, dis-je, vaudra mieux, pour ce
sicle et pour l'autre, que celle qu'ont laisse et que laisseront
autant d'empereurs idoltres et de chevaliers errants qu'il y en
ait eu dans le monde.

-- C'est une vrit que je confesse galement, rpondit don
Quichotte.

-- Eh bien, cette renomme, continua Sancho, ces grces, ces
privilges, ou comme vous voudrez appeler cela, appartiennent aux
corps et aux reliques des saints, auxquels l'approbation et la
dispense de notre sainte mre glise accordent des lampes, des
cierges, des suaires, des bquilles, des chevelures, des yeux, des
jambes, qui grandissent leur renomme chrtienne et augmentent la
dvotion des fidles. C'est sur leurs paules que les rois portent
les reliques des saints[64]; ils baisent les fragments de leurs os,
ils en dcorent leurs oratoires, ils en enrichissent leurs autels.

-- Et que faut-il en conclure, Sancho, de tout ce que tu viens de
dire? demanda don Quichotte.

-- Que nous ferions mieux, rpondit Sancho, de nous adonner 
devenir saints; nous atteindrions plus promptement la renomme 
laquelle nous prtendons. Faites attention, seigneur, qu'hier ou
avant-hier (il y a si peu de temps qu'on peut le dire ainsi),
l'glise a canonis et batifi deux petits moines dchausss[65],
si bien qu'on tient  grand bonheur de baiser ou mme de toucher
les chanes de fer dont ils ceignaient et tourmentaient leur
corps, et que ces chanes sont,  ce qu'on dit, en plus grande
vnration que l'pe de Roland, qui est dans la galerie d'armes
du roi notre seigneur, que Dieu conserve. Ainsi donc, mon
seigneur, il vaut mieux tre humble moinillon, de quelque ordre
qu'on soit, que valeureux chevalier errant; on obtient plus de
Dieu avec deux douzaines de coups de discipline qu'avec deux mille
coups de lance, qu'on les donne  des gants ou  des vampires et
des andriaques.

-- J'en conviens, rpondit don Quichotte, mais nous ne pouvons pas
tous tre moines, et Dieu n'a pas qu'un chemin pour mener ses lus
au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des
saints chevaliers dans le paradis.

-- Oui, reprit Sancho, mais j'ai ou dire qu'il y a plus de moines
au ciel que de chevaliers errants.

-- C'est que le nombre des religieux est plus grand que celui des
chevaliers, rpliqua don Quichotte.

-- Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.

-- Beaucoup, rpondit don Quichotte, mais peu qui mritent le nom
de chevalier.

Ce fut dans cet entretien et d'autres semblables qu'ils passrent
cette nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivt rien qui
mrite d'tre cont, ce qui ne chagrina pas mdiocrement don
Quichotte. Enfin, le second jour,  l'entre de la nuit, ils
dcouvrirent la grande cit du Toboso. Cette vue rjouit l'me de
don Quichotte et attrista celle de Sancho, car il ne connaissait
pas la maison de Dulcine, et n'avait vu la dame de sa vie, pas
plus que son seigneur; de faon que, l'un pour la voir, et l'autre
pour ne l'avoir pas vue, ils taient tous deux inquiets et agits,
et Sancho n'imaginait pas ce qu'il aurait  faire quand son matre
l'enverrait au Toboso, finalement, don Quichotte rsolut de
n'entrer dans la ville qu' la nuit close. En attendant l'heure,
ils restrent cachs dans un bouquet de chnes qui est proche du
Toboso, et, le moment venu, ils entrrent dans la ville, o il
leur arriva des choses qui peuvent s'appeler ainsi.

Chapitre IX

_O l'on raconte ce que l'on y verra_


Il tait tout juste minuit[66], ou  peu prs, quand don Quichotte
et Sancho quittrent leur petit bois et entrrent dans le Toboso.
Le village tait enseveli dans le repos et le silence, car tous
les habitants dormaient comme des souches. La nuit se trouvait
tre demi-claire, et Sancho aurait bien voulu qu'elle ft tout 
fait noire, pour trouver dans son obscurit une excuse  ses
sottises. On n'entendait dans tout le pays que des aboiements de
chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient le coeur
de Sancho. De temps en temps, un ne se mettait  braire, des
cochons  grogner, des chats  miauler, et tous les bruits de ces
voix diffrentes s'augmentaient par le silence de la nuit.
L'amoureux chevalier les prit  mauvais augure. Cependant il dit 
Sancho:

Conduis-nous au palais de Dulcine, mon fils Sancho; peut-tre la
trouverons-nous encore veille.

--  quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil?
s'cria Sancho; celui o j'ai vu Sa Grandeur n'tait qu'une trs-
petite maison.

-- Sans doute, reprit don Quichotte, elle s'tait retire dans
quelque petit appartement de son alcazar[67], pour s'y rcrer dans
la solitude avec ses femmes, comme c'est l'usage et la coutume des
hautes dames et des princesses.

-- Seigneur, dit Sancho, puisque Votre Grce veut  toute force
que la maison de madame Dulcine soit un alcazar, dites-moi, est-
ce l'heure d'en trouver la porte ouverte? Ferons-nous bien de
frapper  tour de bras pour qu'on nous entende et qu'on nous
ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme?
Est-ce que, par hasard, nous allons frapper  la porte de nos
donzelles, comme font les amants argent comptant, qui arrivent,
frappent et entrent  toute heure, si tard qu'il soit?

-- Trouvons d'abord l'alcazar, rpliqua don Quichotte; alors je te
dirai, Sancho, ce qu'il sera bon que nous fassions. Mais, tiens,
ou je ne vois gure, ou cette masse qui donne cette grande ombre
qu'on aperoit l-bas doit tre le palais de Dulcine.

-- Eh bien, que Votre Grce nous mne, rpondit Sancho; peut-tre
en sera-t-il ainsi; et pourtant, quand je l'aurai vu avec les yeux
et touch avec les mains, j'y croirai comme je crois qu'il fait
jour maintenant.

Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux
cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre, Il
vit une haute tour, et reconnut aussitt que cet difice n'tait
pas un alcazar, mais bien l'glise paroissiale du pays.

C'est l'glise, Sancho, dit-il, que nous avons rencontre.

-- Je le vois bien, rpondit Sancho, et plaise  Dieu que nous ne
rencontrions pas aussi notre spulture! car c'est un mauvais signe
que de courir les cimetires  ces heures-ci, surtout quand j'ai
dit  Votre Grce, si je m'en souviens bien, que la maison de
cette dame doit tre dans un cul-de-sac.

-- Maudit sois-tu de Dieu! s'cria don Quichotte. O donc as-tu
trouv, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient
btis dans des culs-de-sac?

-- Seigneur, rpondit Sancho,  chaque pays sa mode; peut-tre
est-ce l'usage au Toboso de btir dans des culs-de-sac les palais
et les grands difices. Aussi, je supplie Votre Grce de me
laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant
moi, peut-tre trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je
voudrais voir mang des chiens, tant il nous fait donner au
diable.

-- Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit don
Quichotte; passons la fte en paix, et ne jetons pas le manche
aprs la cogne.

-- Je tiendrai ma langue, reprit Sancho; mais avec quelle patience
pourrais-je supporter que Votre Grce veuille  toute force que,
pour une fois que j'ai vu la maison de notre matresse, je la
reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la
nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous qui l'avez vue des
milliers de fois?

-- Tu me feras dsesprer, Sancho! s'cria don Quichotte. Viens
, hrtique; ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma
vie je n'ai vu la sans pareille Dulcine, que je n'ai jamais
franchi le seuil de son palais, qu'enfin je ne suis amoureux que
par ou-dire, et sur la grande renomme qu'elle a de beaut et
d'esprit.

-- Maintenant je le saurai, rpondit Sancho, et je dis que,
puisque Votre Grce ne l'a pas vue, moi je ne l'ai pas vue
davantage.

-- Cela ne peut tre, rpliqua don Quichotte, car tu m'as dit pour
le moins que tu l'avais vue criblant du bl, quand tu me rapportas
la rponse de la lettre que tu lui portas de ma part.

-- Ne faites pas attention  cela, seigneur, repartit Sancho; il
faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ou-dire, aussi
bien que la rponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus
ce qu'est madame Dulcine que de donner un coup de poing dans la
lune.

-- Sancho! Sancho! s'cria don Quichotte, il y a des temps pour
plaisanter et des temps o les plaisanteries viennent fort mal 
propos. Ce n'est pas, j'imagine, parce que je dis que je n'ai
jamais vu ni entendu la dame de mon me, qu'il t'est permis de
dire galement que tu ne l'as ni vue ni entretenue, quand c'est
tout le contraire, comme tu le sais bien.

Tandis que nos deux aventuriers en taient l de leur entretien,
ils virent passer auprs d'eux un homme avec deux mules; et, au
bruit que faisait la charrue que tranaient ces animaux, ils
jugrent que ce devait tre quelque laboureur qui s'tait lev
avant le jour pour aller  sa besogne; ils ne se trompaient pas.
Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux _romance _qui
dit: Il vous en a cuit, Franais,  la chasse de Roncevaux.[68]

Qu'on me tue, Sancho, s'cria don Quichotte, s'il nous arrive
quelque chose de bon cette nuit; entends-tu ce que chante ce
manant?

-- Oui, je l'entends, rpondit Sancho; mais que fait  notre
affaire la chasse de Roncevaux? il pouvait aussi bien chanter le
_romance _de Calanos[69]; ce serait la mme chose pour le bien ou
le mal qui peut nous arriver.

Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et don Quichotte lui
demanda:

Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes
sortes de prosprits!), o sont par ici les palais de la sans
pareille princesse doa Dulcine du Toboso?

-- Seigneur, rpondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y
a peu de jours que j'y suis venu me mettre au service d'un riche
laboureur pour travailler aux champs. Mais, tenez, dans cette
maison vis--vis demeurent le cur et le sacristain du village;
entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la
princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso;
quoique,  vrai dire, je ne croie pas que dans le pays il demeure
une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualit, oh! pour
le sr, dont chacune d'elles peut bien tre princesse dans sa
maison.

-- Eh bien, c'est parmi ces dames, reprit don Quichotte, que doit
tre, mon ami, celle dont je m'informe auprs de vous.

-- Cela se peut bien, reprit le laboureur; mais adieu, car le jour
vient. Et, fouettant ses mules, il s'en alla sans attendre
d'autres questions. Sancho, qui vit que son matre tait indcis
et fort peu content:

Seigneur, lui dit-il, voil le jour qui approche, et il ne serait
pas prudent que le soleil nous trouvt dans la rue. Il vaut mieux
que nous sortions de la ville, et que Votre Grce s'embusque dans
quelque bois prs d'ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai
pas un recoin dans le pays o je ne cherche le palais ou l'alcazar
de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas; et
quand je l'aurai trouv, je parlerai  Sa Grce, et je lui dirai
o et comment vous attendez qu'elle arrange et rgle de quelle
faon vous pouvez la voir sans dtriment de son honneur et de sa
rputation.

-- Tu as dit, Sancho, s'cria don Quichotte, un millier de
sentences enveloppes dans le cercle de quelques paroles. Je
reois et j'accepte de bon coeur le conseil que tu viens de me
donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit o je
m'embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir
et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discrtion me font
esprer plus que de miraculeuses faveurs.

Sancho grillait d'envie de tirer son matre hors du pays, de
crainte qu'il ne vnt  dcouvrir le mensonge de cette rponse
qu'il lui avait remise de la part de Dulcine, dans la Sierra-
Morna. Il se hta donc de l'emmener, et,  deux milles environ,
ils trouvrent un petit bois o don Quichotte s'embusqua pendant
que Sancho retournait  la ville. Mais il lui arriva dans son
ambassade des choses qui demandent et mritent un nouveau crdit.

Chapitre X

_O l'on raconte quel moyen prit l'industrieux Sancho pour
enchanter madame Dulcine, avec d'autres vnements non moins
risibles que vritables_


En arrivant  raconter ce que renferme le prsent chapitre,
l'auteur de cette grande histoire dit qu'il aurait voulu le passer
sous silence, dans la crainte de n'tre pas cru, parce que les
folies de don Quichotte touchrent ici au dernier terme que
puissent atteindre les plus grandes qui se puissent imaginer, et
qu'elles allrent mme deux portes d'arquebuse au-del. Mais
finalement, malgr cette apprhension, il les crivit de la mme
manire que le chevalier les avait faites, sans ter ni ajouter 
l'histoire un atome de la vrit, et sans se soucier davantage du
reproche qu'on pourrait lui adresser d'avoir menti. Il eut raison,
parce que la vrit, si fine qu'elle soit, ne casse jamais, et
qu'elle nage sur le mensonge comme l'huile au-dessus de l'eau.

Continuant donc son rcit, l'historien dit qu'aussitt que don
Quichotte se fut embusqu dans le bosquet, bois ou fort proche du
Toboso, il ordonna  Sancho de retourner  la ville, et de ne
point reparatre en sa prsence qu'il n'et d'abord parl de sa
part  sa dame, pour la prier de vouloir bien se laisser voir de
son captif chevalier, et de daigner lui donner sa bndiction,
afin qu'il pt se promettre une heureuse issue dans toutes les
entreprises qu'il affronterait dsormais.

Sancho se chargea de ce que lui commandait son matre, et promit
de lui rapporter une aussi bonne rponse que la premire fois.

Va, mon fils, rpliqua don Quichotte, et ne te trouble point
quand tu te verras devant la lumire du soleil de beaut  la
qute de qui tu vas, heureux par-dessus tous les cuyers du monde!
Aie bonne mmoire, et rappelle-toi bien comment elle te recevra,
si elle change de couleur pendant que tu exposeras l'objet de ton
ambassade, si elle se trouble et rougit en entendant mon nom. Dans
le cas o tu la trouverais assise sur la riche estrade d'une femme
de son rang, regarde si elle ne peut tenir en place sur ses
coussins, mais si elle est debout, regarde si elle se pose tantt
sur un pied, tantt sur l'autre, si elle rpte deux ou trois fois
la rponse qu'elle te donnera, si elle la change de douce en
amre, ou d'aigre en amoureuse; si elle porte la main  sa
chevelure pour l'arranger, quoiqu'elle ne soit pas en dsordre.
Finalement, mon fils, remarque avec soin toutes ses actions, tous
ses mouvements; car, si tu me les rapportes bien tels qu'ils se
sont passs, j'en tirerai la connaissance de ce qu'elle a de cach
dans le fond du coeur au sujet de mes amours. Il faut que je
t'apprenne, Sancho, si tu l'ignores, que les gestes et les
mouvements extrieurs qui chappent aux amants, quand on parle de
leurs amours, sont de fidles messagers qui apportent des
nouvelles de ce qui se passe dans l'intrieur de leur me. Pars,
ami; sois guid par un plus grand bonheur que le mien, et ramen
par un meilleur succs que celui que je resterai  esprer et 
craindre dans cette amre solitude o tu me laisses.

-- J'irai et reviendrai vite, rpondit Sancho. Voyons, seigneur de
mon me, laissez gonfler un peu ce petit coeur qui ne doit pas
tre maintenant plus gros qu'une noisette. Considrez ce qu'on a
coutume de dire, que bon coeur brise mauvaise fortune, et que
o il n'y a pas de lard, il n'y a pas de crochet pour le pendre.
On dit aussi: O l'on s'y attend le moins, saute le livre. Je
dis cela, parce que si, cette nuit, nous n'avons pas trouv le
palais ou l'alcazar de ma dame, maintenant qu'il est jour,
j'espre le trouver quand j'y penserai le moins; et quand je
l'aurai trouv, laissez-moi dmler mes fltes avec elle.

-- Assurment, Sancho, reprit don Quichotte, tu amnes les
proverbes si bien  propos sur ce que nous traitons, que je ne
dois pas demander  Dieu plus de bonheur en ce que je dsire.

 ces mots, Sancho tourna le dos, et btonna son grison, tandis
que don Quichotte restait  cheval, s'appuyant sur ses triers et
sur le bois de sa lance, la tte pleine de tristes et confuses
penses. Nous le laisserons l pour aller avec Sancho, lequel
s'loignait de son seigneur non moins pensif et troubl qu'il ne
le laissait; tellement qu' peine hors du bois, il tourna la tte,
et, voyant que don Quichotte n'tait plus en vue, il descendit de
son ne, s'assit au pied d'un arbre, et commena de la sorte  se
parler  lui-mme:

Maintenant, mon frre Sancho, sachons un peu o va Votre Grce.
Allez-vous chercher quelque ne que vous ayez perdu!

-- Non, assurment.

-- Eh bien! qu'allez-vous donc chercher?

-- Je vais chercher comme qui dirait une princesse, et en elle le
soleil de la beaut et toutes les toiles du ciel.

-- Et o pensez-vous trouver ce que vous dites l, Sancho?

-- O? dans la grande ville du Toboso.

-- C'est fort bien; et de quelle part l'allez-vous chercher?

-- De la part du fameux don Quichotte de la Manche, qui dfait les
torts, qui donne  boire  ceux qui ont faim et  manger  ceux
qui ont soif.

-- C'est encore trs-bien; mais savez-vous sa demeure, Sancho?

-- Mon matre dit que ce doit tre un palais royal ou un superbe
alcazar.

-- Et l'avez-vous vue quelquefois, par hasard?

-- Ni moi ni mon matre ne l'avons jamais vue.

-- Mais ne vous semble-t-il pas qu'il serait bien trouv et bien
fait aux gens du Toboso, s'ils savaient que vous tes ici avec
l'intention d'embaucher leur princesse et de dbaucher leurs
dames, de vous moudre les ctes  grands coups de gourdin, sans
vous laisser place nette sur tout le corps?

-- Oui, ils auraient en vrit bien raison, s'ils ne considraient
pas que j'agis par ordre d'autrui, et que _vous tes messager, mon
ami, vous ne mritez aucune peine_.[70]

-- Ne vous y fiez pas, Sancho, car les Manchois sont une gent
aussi colre qu'estimable, et ils ne se laissent chatouiller par
personne. Vive Dieu! s'ils vous dpistent, vous n'tes pas dans de
beaux draps.

-- Oh! oh! je donne ma langue aux chiens. Pourquoi me mettrais-je
 chercher midi  quatorze heures pour les beaux yeux d'un autre?
D'ailleurs, chercher Dulcine par le Toboso, c'est demander le
comte  la cour ou le bachelier dans Salamanque. Oui, c'est le
diable, le diable tout seul qui m'a fourr dans cette affaire.

Sancho disait ce monologue avec lui-mme, et la conclusion qu'il
en tira fut de se raviser tout  coup.

Pardieu, se dit-il, tous les maux ont leur remde, si ce n'est la
mort, sous le joug de laquelle nous devons tous passer, quelque
dpit que nous en ayons,  la fin de la vie. Mon matre,  ce que
j'ai vu dans mille occasions, est un fou  lier, et franchement,
je ne suis gure en reste avec lui; au contraire, je suis encore
plus imbcile, puisque je l'accompagne et le sers, s'il faut
croire au proverbe qui dit: Dis-moi qui tu hantes et je te dirai
qui tu es; ou cet autre: Non avec qui tu nais, mais avec qui tu
pais. Eh bien, puisqu'il est fou, et d'une folie qui lui fait la
plupart du temps prendre une chose pour l'autre, le blanc pour le
noir et le noir pour le blanc, comme il le fit voir quand il
prtendit que les moulins  vent taient des gants aux grands
bras, les mules des religieux des dromadaires, les htelleries des
chteaux, les troupeaux de moutons des armes ennemies, ainsi que
bien d'autres choses de la mme force, il ne me sera pas difficile
de lui faire accroire qu'une paysanne, la premire que je
trouverai ici sous ma main, est madame Dulcine. S'il ne le croit
pas, j'en jurerai; s'il en jure aussi, j'en jurerai plus fort, et
s'il s'opinitre, je n'en dmordrai pas; de cette manire, j'aurai
toujours ma main par-dessus la sienne, advienne que pourra. Peut-
tre le dgoterai-je ainsi de m'envoyer une autre fois  de
semblables messages, en voyant les mauvais compliments que je lui
en rapporte. Peut-tre aussi pensera-t-il,  ce que j'imagine, que
quelque mchant enchanteur, de ceux qui lui en veulent,  ce qu'il
dit, aura chang, pour lui jouer pice, la figure de sa dame.

Sur cette pense, Sancho Panza se remit l'esprit en repos et tint
son affaire pour heureusement conclue. Il resta couch sous son
arbre jusqu'au tantt, pour laisser croire  don Quichotte qu'il
avait eu le temps d'aller et de revenir. Tout se passa si bien,
que, lorsqu'il se leva pour remonter sur le grison, il aperut
venir du Toboso trois paysannes, montes sur trois nes, ou trois
nesses, car l'auteur ne s'explique pas clairement; mais on peut
croire que c'taient plutt des bourriques, puisque c'est la
monture ordinaire des paysannes, et, comme ce n'est pas un point
de haut intrt, il est inutile de nous arrter davantage  le
vrifier. Finalement, ds que Sancho vit les paysannes, il revint
au grand trot chercher son seigneur don Quichotte, qu'il trouva
jetant des soupirs au vent et faisant mille lamentations
amoureuses. Aussitt que don Quichotte l'aperut, il lui dit:

Qu'y a-t-il, ami Sancho? Pourrai-je marquer ce jour avec une
pierre blanche ou avec une pierre noire[71]?

-- Vous ferez mieux, rpondit Sancho, de le marquer en lettres
rouges comme les criteaux de collge, afin que ceux qui le
verront puissent le lire de loin.

-- De cette manire, reprit don Quichotte, tu apportes de bonnes
nouvelles?

-- Si bonnes, rpliqua Sancho, que vous n'avez rien de mieux 
faire que d'peronner Rossinante, et de sortir en rase campagne
pour voir madame Dulcine du Toboso, qui vient avec deux de ses
femmes rendre visite  Votre Grce.

-- Sainte Vierge! s'cria don Quichotte; qu'est-ce que tu dis, ami
Sancho? Ah! je t'en conjure, ne me trompe pas, et ne cherche point
par de fausses joies  rjouir mes vritables tristesses.

-- Qu'est-ce que je gagnerais  vous tromper, rpliqua Sancho,
surtout quand vous seriez si prs de dcouvrir mon mensonge?
Donnez de l'peron, seigneur, et venez avec moi, et vous verrez
venir notre matresse la princesse, vtue et pare comme il lui
convient. Elle et ses femmes, voyez-vous, ce n'est qu'une chsse
d'or, que des pis de perles, que des diamants, des rubis, des
toiles de brocart  dix tages de haut. Les cheveux leur tombent
sur les paules, si bien qu'on dirait autant de rayons de soleil
qui s'amusent  jouer avec le vent. Et par-dessus tout, elles sont
 cheval sur trois cananes pies qui font plaisir  regarder.

-- Haquenes, tu as voulu dire, Sancho? dit don Quichotte.

-- De haquenes  cananes, il n'y a pas grande distance, reprit
Sancho; mais, qu'elles soient montes sur ce qu'elles voudront,
elles n'en sont pas moins les plus galantes dames qu'on puisse
souhaiter, notamment la princesse Dulcine, ma matresse, qui
ravit les cinq sens.

-- Marchons, mon fils Sancho, s'cria don Quichotte, et, pour te
payer les trennes de ces nouvelles aussi bonnes qu'inattendues,
je te fais don du plus riche butin que je gagnerai dans la
premire aventure qui m'arrivera; et si cela ne te suffit pas
encore, je te donne les poulains que me feront cette anne mes
trois juments, qui sont prtes  mettre bas, comme tu sais, dans
le pr communal du pays.

-- Je m'en tiens aux poulains, rpondit Sancho, car il n'est pas
bien sr que le butin de la premire aventure soit bon  garder.

En disant cela, ils sortirent du bois et dcouvrirent tout prs
d'eux les trois villageoises. Don Quichotte tendit les regards
sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais, ne voyant que ces
trois paysannes, il se troubla et demanda  Sancho s'il avait
laiss ces dames, hors de la ville.

Comment, hors de la ville? s'cria Sancho; est-ce que par hasard
Votre Grce a les yeux dans le chignon? Ne voyez-vous pas celles
qui viennent  nous, resplendissantes comme le soleil en plein
midi?

-- Je ne vois, Sancho, rpondit don Quichotte, que trois paysannes
sur trois bourriques.

--  prsent, que Dieu me dlivre du diable! reprit Sancho; est-il
possible que trois hacanes, ou comme on les appelle, aussi
blanches que la neige, vous semblent des bourriques? Vive le
Seigneur! je m'arracherais la barbe si c'tait vrai.

-- Eh bien, je t'assure, ami Sancho, rpliqua don Quichotte, qu'il
est aussi vrai que ce sont des bourriques ou des nes, que je suis
don Quichotte et toi Sancho Panza. Du moins ils me semblent tels.

-- Taisez-vous, seigneur, s'cria Sancho Panza, ne dites pas une
chose pareille, mais frottez-vous les yeux, et venez faire la
rvrence  la dame de vos penses, que voil prs de vous.

 ces mots, il s'avana pour recevoir les trois villageoises, et,
sautant  bas du grison, il prit au licou l'ne de la premire;
puis, se mettant  deux genoux par terre, il s'cria:

Reine, princesse et duchesse de la beaut, que votre hautaine
Grandeur ait la bont d'admettre en grce et d'accueillir avec
faveur ce chevalier votre captif, qui est l comme une statue de
pierre, tout troubl, ple et sans haleine de se voir en votre
magnifique prsence, je suis Sancho Panza, son cuyer; et lui,
c'est le fugitif et vagabond chevalier don Quichotte de la Manche,
appel de son autre nom _le chevalier de la Triste-Figure._

En cet instant, don Quichotte s'tait dj jet  genoux aux cts
de Sancho; il regardait avec des yeux hagards et troubls celle
que Sancho appelait reine et madame. Et, comme il ne dcouvrait en
elle qu'une fille de village, encore d'assez pauvre mine, car elle
avait la face bouffie et le nez camard, il demeurait stupfait,
sans oser dcoudre la bouche. Les paysannes n'taient pas moins
merveilles, en voyant ces deux hommes, de si diffrent aspect,
agenouills sur la route, et qui ne laissaient point passer leur
compagne. Mais celle-ci, rompant le silence, et d'une mine toute
rechigne:

Gare du chemin,  la male heure, dit-elle, et laissez-nous
passer, que nous sommes presses.

--  princesse! rpondit Sancho Panza,  dame universelle du
Toboso! comment! votre coeur magnanime ne s'attendrit pas en
voyant agenouill devant votre sublime prsence la colonne et la
gloire de la chevalerie errante?

L'une des deux autres entendant ce propos:

Oh! dit-elle, oh! viens donc que je te torche, bourrique du
beau-pre.[72] Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser
des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille
qu'eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le
ntre, si vous ne voulez qu'il vous en cuise.

-- Lve-toi, Sancho, dit aussitt don Quichotte, car je vois que
la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a ferm tous
les chemins par o pouvait venir quelque joie  cette me chtive
que je porte en ma chair.[73] Et toi,  divin extrme de tous les
mrites, terme de l'humaine gentillesse, remde unique de ce coeur
afflig qui t'adore! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a
jet sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux,
mais non pour d'autres, il a transform ta beaut sans gale et ta
figure cleste en celle d'une pauvre paysanne, pourvu qu'il n'ait
pas aussi mtamorphos mon visage en museau de quelque vampire
pour le rendre horrible  tes yeux, oh! ne cesse point de me
regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission,
dans mon agenouillement devant ta beaut contrefaite, avec quelle
humilit mon me t'adore.

-- Hol! vous me la baillez belle, rpondit la villageoise, et je
suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare encore une fois, et
laissez-nous passer, nous vous en serons bien obliges.

Sancho se dtourna et la laissa partir, enchant d'avoir si bien
conduit sa fourberie.  peine la villageoise qui avait fait le
rle de Dulcine se vit-elle libre, qu'elle piqua sa canane avec
un clou qu'elle avait au bout d'un bton, et se mit  courir le
long du pr; mais comme la bourrique sentait la pointe de
l'aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit 
lcher des ruades, de manire qu'elle jeta madame Dulcine par
terre.  la vue de cet accident, don Quichotte accourut pour la
relever, et Sancho pour arranger le bt, qui tait tomb sous le
ventre de la bte. Quand le bt fut remis et sangl, don Quichotte
voulut enlever sa dame enchante, et la porter dans ses bras sur
l'nesse; mais la dame lui en pargna la peine; elle se releva,
fit quelques pas en arrire, prit son lan, et, posant les deux
mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le bt, plus
lgre qu'un faucon, et y resta plante  califourchon comme un
homme.

Vive saint Roch! s'cria Sancho, notre matresse saute mieux
qu'un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit
cuyer de Cordoue ou du Mexique; elle a pass d'un seul bond par-
dessus l'aron de la selle, et, sans perons, elle fait dtaler
son hacane comme un zbre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en
reste; elles courent toutes comme le vent.

C'tait la vrit; car, voyant Dulcine  cheval, elles avaient
donn du talon, et toutes trois enfilrent la venelle, sans
tourner la tte, l'espace d'une grande demi-lieue.

Don Quichotte les suivit longtemps des yeux, et, quand elles
eurent disparu, il se tourna vers Sancho:

Que t'en semble, Sancho? dit-il. Vois quelle haine me portent les
enchanteurs! vois jusqu'o s'tend leur malice et leur rancune,
puisqu'ils ont voulu me priver du bonheur que j'aurais eu 
contempler ma dame dans son tre vritable! Oh! oui, je suis n
pour tre le modle des malheureux, le blanc qui sert de point de
mire aux flches de la mauvaise fortune. D'ailleurs, remarque,
Sancho, que ces tratres ne se sont point contents de transformer
Dulcine, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi
laide que celle de cette villageoise; mais encore ils lui ont t
ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne
odeur, puisqu'elles sont toujours au milieu des fleurs et des
parfums; car il faut que tu apprennes, Sancho, que, lorsque je
m'approchai pour mettre Dulcine sur sa monture (haquene, suivant
toi, mais qui m'a toujours paru une nesse), elle m'a envoy une
odeur d'ail cru qui m'a soulev le coeur et empest l'me.

--  canaille! s'cria Sancho de toutes ses forces;  enchanteurs
pervers et malintentionns! que ne puis-je vous voir tous enfils
par les oues, comme les sardines  la brochette! Beaucoup vous
savez, beaucoup vous pouvez, et beaucoup de mal vous faites. Il
devait pourtant vous suffire, coquins maudits, d'avoir chang les
perles des yeux de ma dame en mchantes noix de chne, ses cheveux
d'or pur en poils de vache rousse, et finalement tous ses traits
de charmants en horribles, sans que vous touchiez encore  son
odeur! Par elle, du moins, nous aurions conjectur ce qui tait
cach sous cette laide corce; bien qu' dire vrai, moi je n'aie
jamais vu sa laideur, mais seulement sa beaut, que relevait
encore un gros signe qu'elle a sur la lvre droite, en manire de
moustache, avec sept ou huit poils blonds comme des fils d'or, et
longs de plus d'un palme.

-- Outre ce signe, dit don Quichotte, et suivant la correspondance
qu'ont entre eux ceux du visage et ceux du corps.[74] Dulcine doit
en avoir un sur le plat de la cuisse, qui correspond au ct o
elle a celui du visage. Mais les poils de la grandeur que tu as
mentionne sont bien longs pour des signes.

-- Eh bien! je puis dire  Votre Grce, rpondit Sancho, qu'ils
semblaient l comme ns tout exprs.

-- Je le crois bien, ami, rpliqua don Quichotte, car la nature
n'a rien mis en Dulcine qui ne ft la perfection mme; aussi
aurait-elle cent signes comme celui dont tu parles, que ce serait
autant de signes du zodiaque et d'toiles resplendissantes.[75]
Mais dis-moi, Sancho, ce qui me parut un bt, et que tu remis en
place, tait-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?

-- C'tait, pardieu, une selle  l'cuyre[76], rpondit Sancho,
avec une housse de campagne qui vaut la moiti d'un royaume, tant
elle est riche.

-- Faut-il que je n'aie pas vu tout cela, Sancho! s'cria don
Quichotte; oh! je le rpte et le rpterai mille fois, je suis le
plus malheureux des hommes!

Le sournois de Sancho avait fort  faire pour ne pas clater de
rire en coutant les extravagances de son matre, si dlicatement
dup. Finalement, aprs bien d'autres propos, ils remontrent tous
deux sur leurs btes, et prirent le chemin de Saragosse, o ils
espraient arriver assez  temps pour assister  des ftes
solennelles qui se clbraient chaque anne dans cette ville
insigne[77]. Mais avant de s'y rendre il leur arriva des aventures
si nombreuses, si surprenantes et si nouvelles, qu'elles mritent
d'tre crites et lues, ainsi qu'on le verra en poursuivant.

Chapitre XI

_De l'trange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec
le char ou la charrette des Corts de la mort_


Don Quichotte s'en allait tout pensif le long de son chemin,
proccup de la mauvaise plaisanterie que lui avaient faite les
enchanteurs en transformant sa dame en une paysanne de mchante
mine, et n'imaginait point quel remde il pourrait trouver pour la
remettre en son premier tat. Ces penses le mettaient tellement
hors de lui que, sans y prendre garde, il lcha la bride 
Rossinante, lequel, s'apercevant de la libert qu'on lui laissait,
s'arrtait  chaque pas pour patre l'herbe frache qui croissait
abondamment en cet endroit.

Sancho tira son matre de cette silencieuse extase:

Seigneur, lui dit-il, les tristesses n'ont pas t faites pour
les btes, mais pour les hommes, et pourtant, quand les hommes s'y
abandonnent outre mesure, ils deviennent des btes. Allons,
revenez  vous, prenez courage, relevez les rnes  Rossinante,
ouvrez les yeux, et montrez cette gaillardise qui convient aux
chevaliers errants. Que diable est cela? Pourquoi cet abattement?
Sommes-nous en France, ou bien ici? Que Satan emporte plutt
autant de Dulcines qu'il y en a dans le monde, puisque la sant
d'un seul chevalier errant vaut mieux que tous les enchantements
et toutes les transformations de la terre!

-- Tais-toi, Sancho, rpondit don Quichotte d'une voix qui n'tait
pas teinte; tais-toi, dis-je, et ne prononce point de blasphmes
contre cette dame enchante, dont la disgrce et le malheur ne
peuvent s'attribuer qu' ma faute. Oui, c'est de l'envie que me
portent les mchants qu'est ne sa mchante aventure.

-- C'est ce que je dis galement, reprit Sancho; de qui l'a vue et
la voit, le coeur se fend  bon droit.

-- Ah! tu peux bien le dire, Sancho, toi qui l'as vue dans tout
l'clat de sa beaut, puisque l'enchantement ne s'tendit point 
troubler ta vue et  te voiler ses charmes; contre moi seul et
contre mes yeux s'est dirige la force de son venin. Cependant,
Sancho, il m'est venu un scrupule; c'est que tu as mal dpeint sa
beaut; car, si j'ai bonne mmoire, tu as dit qu'elle avait des
yeux de perle, et des yeux de perle ressemblent plutt  ceux d'un
poisson qu' ceux d'une dame.  ce que je crois, ceux de Dulcine
doivent tre de vertes meraudes, bien fendus, avec des arcs-en-
ciel qui lui servent de sourcils. Quant  ces perles, te-les des
yeux et passe-les aux dents, puisque sans doute tu as confondu,
Sancho, prenant les yeux pour les dents.

-- Cela peut bien tre, rpondit Sancho, car sa beaut m'avait
troubl autant que sa laideur troublait Votre Grce. Mais
recommandons-nous  Dieu, qui sait seul ce qui doit arriver dans
cette valle de larmes, dans ce mchant monde que nous avons pour
sjour, o l'on ne trouve rien qui soit sans mlange de tromperie
et de malignit. Une chose me fait de la peine, mon seigneur, plus
que les autres; quel moyen prendre, quand Votre Grce vaincra
quelque gant ou quelque autre chevalier, et lui ordonnera d'aller
se prsenter devant les charmes de madame Dulcine? O diable la
trouvera ce pauvre gant ou ce malheureux chevalier vaincu? Il me
semble que je les vois se promener par le Toboso, comme des
badauds, le nez en l'air, cherchant madame Dulcine, qu'ils
pourront bien rencontrer au milieu de la rue sans la reconnatre
plus que mon pre.

-- Peut-tre, Sancho, rpondit don Quichotte, que l'enchantement
ne s'tendra pas jusqu' ter la connaissance de Dulcine aux
gants et aux chevaliers vaincus qui se prsenteront de ma part.
Avec un ou deux des premiers que je vaincrai et que je lui
enverrai, nous en ferons l'exprience, et nous saurons s'ils la
voient ou non, parce que je leur ordonnerai de venir me rendre
compte de ce qu'ils auront prouv  ce sujet.

-- Je vous assure, seigneur, rpliqua Sancho, que je trouve fort
bon ce que vous venez de dire. Avec cet artifice, en effet, nous
parviendrons  connatre ce que nous dsirons savoir. Si ce n'est
qu' vous seul qu'elle est cache, le malheur sera plutt pour
vous que pour elle. Mais, pourvu que madame Dulcine ait bonne
sant et bonne humeur, nous autres, par ici, nous nous
arrangerons, et nous vivrons du mieux possible, cherchant nos
aventures, et laissant le temps faire des siennes, car c'est le
meilleur mdecin de ces maladies et de bien d'autres.

Don Quichotte voulait rpondre  Sancho Panza; mais il en fut
empch par la vue d'une charrette qui parut tout  coup  un
dtour du chemin, charge des plus divers personnages et des plus
tranges figures qui se puissent imaginer. Celui qui menait les
mules et faisait l'office de charretier tait un horrible dmon.
La charrette tait  ciel dcouvert, sans pavillon de toile ou
d'osier. La premire figure qui s'offrit aux yeux de don Quichotte
fut celle de la Mort elle-mme, ayant un visage humain. Tout prs
d'elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De
l'autre ct tait un empereur, portant,  ce qu'il paraissait,
une couronne d'or sur la tte. Aux pieds de la Mort tait assis le
dieu qu'on appelle Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec
l'arc, les flches et le carquois. Plus loin venait un chevalier
arm de toutes pices; seulement il n'avait ni morion, ni salade,
mais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derrire
ceux-l se trouvaient encore d'autres personnages de diffrents
costumes et aspects. Tout cela, se montrant  l'improviste,
troubla quelque peu don Quichotte et jeta l'effroi dans le coeur
de Sancho. Mais bientt don Quichotte se rjouit, croyant qu'enfin
la fortune lui offrait quelque nouvelle et prilleuse aventure.
Dans cette pense, et s'animant d'un courage prt  tout
affronter, il alla se camper devant la charrette, et s'cria d'une
voix forte et menaante:

Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, dpche-toi de
me dire qui tu es, o tu vas, et quelles sont les gens que tu
mnes dans ton char  bancs, qui a plus l'air de la barque  Caron
que des chariots dont on fait usage.

Le diable, arrtant sa voiture, rpondit avec douceur:

Seigneur, nous sommes les comdiens de la compagnie d'Angulo le
Mauvais.[78] Ce matin, jour de l'octave de la Fte-Dieu, nous avons
jou, dans un village qui est derrire cette colline, la divine
comdie des _Corts de la Mort__[79]__, _et nous devons la jouer
ce tantt dans cet autre village qu'on voit d'ici. Comme c'est
tout proche, et pour nous viter la peine de nous dshabiller et
de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent
servir  la reprsentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre
fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur[80], est
vtue en reine, celui-ci en soldat, celui-l en empereur, et moi
en dmon; et je suis un des principaux personnages de l'acte
sacramentel, car je fais les premiers rles de cette compagnie. Si
Votre Grce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n'a
qu' parler; je saurai bien rpondre avec toute ponctualit, car,
tant dmon, rien ne m'chappe et tout m'est connu.

-- Par la foi de chevalier errant, reprit don Quichotte, quand je
vis ce chariot, j'imaginai que quelque grande aventure venait
s'offrir  moi, et je dis  prsent qu'il faut toucher de la main
les apparences pour parvenir  se dtromper. Allez avec Dieu,
bonnes gens, et faites bien votre fte, et voyez si je peux vous
tre bon  quelque chose; je vous servirai de grand coeur et de
bonne volont, car, depuis l'enfance, je suis trs-amateur du
masque de thtre, et, quand j'tais jeune, la comdie tait ma
passion.[81]

Tandis qu'ils discouraient ainsi, le sort voulut qu'un des acteurs
de la compagnie, rest en arrire, arrivt prs d'eux. Celui-l
tait vtu en fou de cour, avec quantit de grelots, et portant au
bout d'un bton trois vessies de boeuf enfles. Quand ce magot
s'approcha de don Quichotte, il se mit  escrimer avec son bton,
 frapper la terre de ses vessies,  sauter de droite et de
gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique
pouvanta tellement Rossinante, que, sans que don Quichotte ft
capable de le retenir, il prit son mors entre les dents et se
sauva  travers la campagne avec plus de lgret que n'en
promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le pril
o tait son matre d'tre jet bas, sauta du grison, et courut 
toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit don
Quichotte, celui-ci tait dj couch par terre, et auprs de lui
Rossinante, qui avait entran son matre dans sa chute; fin
ordinaire et dernier rsultat des vivacits et des hardiesses de
Rossinante. Mais  peine Sancho eut-il laiss l sa monture que le
diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec
elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs,
du ct du village o la fte allait se passer. Sancho regardait
la fuite de son ne et la chute de son matre, et ne savait 
laquelle des deux ncessits il fallait d'abord accourir. Mais
pourtant, en bon cuyer, en fidle serviteur, l'amour de son
seigneur l'emporta sur celui de son ne; bien que chaque fois
qu'il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du
grison, c'tait pour lui des angoisses de mort, et il aurait
prfr que ces coups lui fussent donns sur la prunelle des yeux
plutt que sur le plus petit poil de la queue de son ne. Dans
cette cruelle perplexit, il s'approcha de l'endroit o gisait don
Quichotte, beaucoup plus maltrait qu'il ne l'aurait voulu, et,
tandis qu'il l'aidait  remonter sur Rossinante:

Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l'ne.

-- Quel diable? demanda don Quichotte.

-- Celui des vessies, reprit Sancho.

-- Eh bien, je le lui reprendrai, rpliqua don Quichotte, allt-il
se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs
souterrains de l'enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va
lentement, et, avec les mules qui la tranent, je couvrirai la
perte du grison.

-- Il n'est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur,
rpondit Sancho; que Votre Grce calme sa colre.  ce qu'il me
parat, le diable a laiss le grison, et la pauvre bte revient 
son gte.

Sancho disait vrai, car le diable tant tomb avec l'ne, pour
imiter don Quichotte et Rossinante, le diable s'en alla  pied au
village, et l'ne revint  son matre.

Il sera bon, toutefois, dit don Quichotte, de chtier l'insolence
de ce dmon sur quelqu'un des gens de la charrette, ft-ce
l'empereur lui-mme.

-- tez-vous cela de l'esprit! s'cria Sancho, et suivez mon
conseil, qui est de ne jamais se prendre de querelle avec les
comdiens, car c'est une classe favorise. J'ai vu tel d'entre eux
arrt pour deux meurtres, et sortir de prison sans dpens.
Sachez, seigneur, que ce sont des gens de plaisir et de gaiet;
tout le monde les protge, les aide et les estime, surtout quand
ils sont des compagnies royales et titres[82], car alors,  leurs
habits et  leur tournure, on les prendrait pour des princes.

-- C'est gal, rpondit don Quichotte, le diable histrion ne s'en
ira pas en se moquant de moi, quand il serait protg de tout le
genre humain.

En parlant ainsi, il tourna bride du ct de la charrette, qui
tait dj prs d'entrer au village, et il criait en courant:

Arrtez, arrtez, troupe joyeuse et bouffonne; je veux vous
apprendre comment il faut traiter les nes et autres animaux qui
servent de montures aux cuyers de chevaliers errants.

Les cris que poussait don Quichotte taient si forts, que ceux de
la charrette les entendirent, et ils jugrent par les paroles de
l'intention de celui qui les prononait. En un instant, la Mort
sauta par terre, puis l'empereur, puis le dmon cocher, puis
l'ange, sans que la reine restt, non plus que le dieu Cupidon;
ils ramassrent tous des pierres et se mirent en bataille, prts 
recevoir don Quichotte sur la pointe de leurs cailloux. Le
chevalier, qui les vit rangs en vaillant escadron, les bras levs
et en posture de lancer puissamment leurs pierres, retint la bride
 Rossinante, et se mit  penser de quelle manire il les
attaquerait avec le moins de danger pour sa personne. Pendant
qu'il s'arrtait, Sancho arriva, et le voyant dispos  l'attaque
de l'escadron:

Ce serait trop de folie, s'cria-t-il, que d'essayer une telle
entreprise. Considrez, mon cher seigneur, que, contre des amandes
de rivire, il n'y a point d'armes dfensives au monde,  moins de
se blottir sous une cloche de bronze. Considrez aussi qu'il y
aurait plus de tmrit que de valeur  ce qu'un homme seul
attaqut une arme qui a la Mort  sa tte, o les empereurs
combattent en personne, o prennent part les bons et les mauvais
anges. Si cette considration ne suffit pas pour vous faire rester
tranquille, qu'il vous suffise au moins de savoir que, parmi tous
ces gens qui sont l, et bien qu'ils paraissent rois, princes et
empereurs, il n'y en a pas un qui soit chevalier errant.

--  prsent, oui, Sancho, s'cria don Quichotte, tu as touch le
point qui peut et doit changer ma rsolution. Je ne puis ni ne
dois tirer l'pe, comme je te l'ai dit maintes fois, contre les
gens qui ne soient pas arms chevaliers. C'est toi, Sancho, que
l'affaire regarde, si tu veux tirer vengeance de l'outrage fait 
ton ne; d'ici, je t'aiderai par mes encouragements et par des
avis salutaires.

-- Il n'y a pas de quoi, seigneur, tirer vengeance de personne,
rpondit Sancho. D'ailleurs, ce n'est pas d'un bon chrtien de se
venger des outrages, d'autant mieux que je m'arrangerai avec mon
ne pour qu'il remette son offense aux mains de ma volont,
laquelle est de vivre pacifiquement les jours qu'il plaira au ciel
de me laisser vivre.

-- Eh bien, rpliqua don Quichotte, puisque telle est ta dcision,
bon Sancho, avis Sancho, chrtien Sancho, laissons l ces
fantmes, et allons chercher des aventures mieux caractrises;
car ce pays me semble de taille  nous en fournir beaucoup, et de
miraculeuses.

Aussitt il tourna bride, Sancho alla reprendre son ne, la Mort
avec tout son escadron volant remonta sur la charrette pour
continuer son voyage, et telle fut l'heureuse issue qu'eut la
terrible aventure du char de la Mort. Grces en soient rendues au
salutaire conseil que donna Sancho  son matre, auquel arriva, le
lendemain, avec un chevalier amoureux et errant, une autre
aventure non moins intressante, non moins curieuse que celle-ci.

Chapitre XII

_De l'trange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec
le brave chevalier des Miroirs_


La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don
Quichotte et son cuyer la passrent sous de grands arbres
touffus, et, d'aprs le conseil de Sancho, don Quichotte mangea
des provisions de bouche que portait le grison. Pendant le souper,
Sancho dit  son matre:

Hein! seigneur, que j'aurais t bte si j'avais choisi pour
trennes le butin de votre premire aventure, plutt que les
poulains des trois juments! En vrit, en vrit, mieux vaut le
moineau dans la main que la grue qui vole au loin.

-- Nanmoins, Sancho, rpondit don Quichotte, si tu m'avais laiss
faire et attaquer comme je le voulais, tu aurais eu pour ta part
de butin, au moins la couronne d'or de l'impratrice et les ailes
peintes de Cupidon, que je lui aurais arraches  rebrousse-poil
pour te les mettre dans la main.

-- Bah! reprit Sancho, jamais les sceptres et les couronnes des
empereurs de comdie n'ont t d'or pur, mais bien de similor ou
de fer-blanc.

-- Cela est vrai, rpliqua don Quichotte, car il ne conviendrait
pas que les ajustements de la comdie fussent de fine matire; ils
doivent tre, comme elle-mme, simuls et de simple apparence.
Quant  la comdie, je veux, Sancho, que tu la prennes en
affection, ainsi que ceux qui reprsentent les pices et ceux qui
les composent; car ils servent tous grandement au bien de la
rpublique, en nous offrant  chaque pas un miroir o se voient au
naturel les actions de la vie humaine. Aucune comparaison ne
saurait en effet nous retracer plus au vif ce que nous sommes et
ce que nous devrions tre, que la comdie et les comdiens. Sinon,
dis-moi, n'as-tu pas vu jouer quelque pice o l'on introduit des
rois, des empereurs, des pontifes, des chevaliers, des dames, et
d'autres personnages divers? l'un fait le fanfaron, l'autre le
trompeur, celui-ci le soldat, celui-l le marchand, cet autre le
bent sens, cet autre encore l'amoureux bent; et quand la
comdie finit, quand ils quittent leurs costumes, tous les acteurs
redeviennent gaux dans les coulisses.

-- Oui, j'ai vu cela, rpondit Sancho.

-- Eh bien, reprit don Quichotte, la mme chose arrive dans la
comdie de ce monde, o les uns font les empereurs, d'autres les
pontifes, et finalement autant de personnages qu'on en peut
introduire dans une comdie. Mais quand ils arrivent  la fin de
la pice, c'est--dire quand la vie finit, la mort leur te  tous
les oripeaux qui faisaient leur diffrence, et tous redeviennent
gaux dans la spulture.

-- Fameuse comparaison! s'cria Sancho, quoique pas si nouvelle
que je ne l'aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du
jeu des checs; tant que le jeu dure, chaque pice a sa
destination particulire; mais quand il finit, on les mle, on les
secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse,
ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la spulture.

-- Chaque jour, dit don Quichotte, je m'aperois que tu deviens
moins simple, que tu te fais plus avis, plus spirituel.

-- Il faut bien, rpondit Sancho, qu'en touchant votre esprit il
m'en reste quelque chose au bout des doigts. Les terres qui sont
naturellement sches et striles, quand on les fume et qu'on les
cultive, finissent par donner de bons fruits. Je veux dire que la
conversation de Votre Grce a t le fumier qui est tomb sur
l'aride terrain de mon strile esprit, et sa culture, le temps qui
s'est pass depuis que je vous sers et vous frquente. Avec cela
j'espre porter des fruits qui soient de bndiction, tels qu'ils
ne dgnrent point et ne s'cartent jamais des sentiers de la
bonne ducation qu'a donne Votre Grce  mon entendement
dessch.

Don Quichotte se mit  rire des expressions prtentieuses de
Sancho; mais il lui parut dire la vrit quant  ses progrs; car,
de temps en temps, Sancho parlait de manire  surprendre son
matre; bien que, chaque fois  peu prs qu'il voulait s'exprimer
en bon langage, comme un candidat au concours, il finissait sa
harangue en se prcipitant du fate de sa simplicit dans l'abme
de son ignorance. La chose o il montrait le plus d'lgance et de
mmoire, c'tait  citer des proverbes, qu'ils vinssent  tort ou
 raison, comme on l'a vu et comme on le verra dans le cours de
cette histoire.

Cet entretien et d'autres encore les occuprent une grande partie
de la nuit. Enfin, Sancho sentit l'envie de laisser tomber les
rideaux de ses yeux, comme il disait quand il voulait dormir, et,
dbtant le grison, il le laissa librement patre en pleine herbe.
Pour Rossinante, il ne lui ta pas la selle, car c'tait l'ordre
exprs de son seigneur que, tout le temps qu'ils seraient en
campagne et ne dormiraient pas sous toiture de maison, Rossinante
ne ft jamais dessell, suivant l'antique usage respect des
chevaliers errants. ter la bride et la pendre  l'aron de la
selle, bien; mais ter la selle au cheval, halte-l! Ainsi fit
Sancho, pour lui donner la mme libert qu'au grison, dont
l'amiti avec Rossinante fut si intime, si unique en son genre,
qu' en croire certaine tradition conserve de pre en fils,
l'auteur de cette vritable histoire consacra plusieurs chapitres
 cette amiti; mais ensuite, pour garder la dcence et la dignit
qui conviennent  une si hroque histoire, il les supprima.
Cependant, il oublie quelquefois sa rsolution, et crit, par
exemple, que, ds que les deux btes pouvaient se rejoindre, elles
s'empressaient de se gratter l'une l'autre, et, quand elles
taient bien fatigues et bien satisfaites de ce mutuel service,
Rossinante posait son cou en croix sur celui du grison, si bien
qu'il en passait de l'autre ct plus d'une demi-aune, et tous
deux, regardant attentivement par terre, avaient coutume de rester
ainsi trois jours, ou du moins tout le temps qu'on les laissait ou
que la faim ne les talonnait pas. L'auteur,  ce qu'on dit,
comparait leur amiti  celle de Nisus avec Euryale, et d'Oreste
avec Pylade. S'il en est ainsi, l'auteur aurait fait voir combien
fut sincre et solide l'amiti de ces deux pacifiques animaux,
tant pour l'admiration gnrale que, pour la confusion des hommes,
qui savent si mal se garder amiti les uns aux autres. C'est pour
cela qu'on dit: Il n'y a point d'ami pour l'ami, les cannes de
jonc deviennent des lances[83] et qu'on a fait ce proverbe: De
l'ami  l'ami, la puce  l'oreille.[84] Il ne faut pas,
d'ailleurs, s'imaginer que l'auteur se soit gar quelque peu du
droit chemin en comparant l'amiti de ces animaux  celle des
hommes, car les hommes ont reu des btes bien des avertissements,
et en ont appris bien des choses d'importance; par exemple, ils
ont appris des cigognes le clystre, des chiens le vomissement et
la gratitude, des grues la vigilance, des fourmis la prvoyance,
des lphants la pudeur, et du cheval la loyaut.[85]

Finalement, Sancho se laissa tomber endormi au pied d'un lige, et
don Quichotte s'tendit sous un robuste chne. Il y avait peu de
temps encore qu'il sommeillait, quand il fut veill par un bruit
qui se fit entendre derrire sa tte. Se levant en sursaut, il se
mit  regarder et  couter d'o venait le bruit. Il aperut deux
hommes  cheval, et entendit que l'un d'eux, se laissant glisser
de la selle, dit  l'autre:

Mets pied  terre, ami, et dtache la bride aux chevaux; ce lieu,
 ce qu'il me semble, abonde aussi bien en herbes pour eux qu'en
solitude et en silence pour mes amoureuses penses.

Dire ce peu de mots et s'tendre par terre fut l'affaire du mme
instant; et, quand l'inconnu se coucha, il fit rsonner les armes
dont il tait couvert.  ce signe manifeste, don Quichotte
reconnut que c'tait un chevalier errant. S'approchant de Sancho,
qui dormait encore, il le secoua par le bras, et, non sans peine,
il lui fit ouvrir les yeux; puis il dit  voix basse:

Sancho, mon frre, nous tenons une aventure.

-- Dieu nous l'envoie bonne! rpondit Sancho; mais o est,
seigneur, Sa Grce madame l'aventure?

-- O, Sancho? rpliqua don Quichotte; tourne les yeux et regarde
par l; tu y verras tendu par terre un chevalier errant, qui, 
ce que je m'imagine, ne doit pas tre trop joyeux, car je l'ai vu
se jeter  bas de cheval et se coucher par terre avec quelques
marques de chagrin, et, quand il est tomb, j'ai entendu bruire
ses armes.

-- Mais o trouvez-vous, reprit Sancho, que ce soit l une
aventure?

-- Je ne prtends pas dire, reprit don Quichotte, que ce soit l
une aventure complte, mais c'en est le commencement; car c'est
ainsi que commencent les aventures. Mais chut! coutons; il me
semble qu'il accorde un luth ou une mandoline, et,  la manire
dont il crache et se nettoie la poitrine, il doit se prparer 
chanter quelque chose.

-- En bonne foi, c'est vrai, repartit Sancho, et ce doit tre un
chevalier amoureux.

-- Il n'y a point de chevaliers errants qui ne le soient, reprit
don Quichotte; mais coutons-le, et, s'il chante, par le fil de sa
voix nous tirerons le peloton de ses penses, car l'abondance du
coeur fait parler la langue.[86]

Sancho voulait rpliquer  son matre, mais il en fut empch par
la voix du chevalier du Bocage, qui n'tait ni bonne ni mauvaise.
Ils prtrent tous deux attention et l'entendirent chanter ce
_Sonnet_:

Donnez-moi, madame, une ligne  suivre, trace suivant votre
volont; la mienne s'y conformera tellement que jamais elle ne
s'en cartera d'un point.

Si vous voulez que, taisant mon martyre, je meure, comptez-moi
dj pour trpass, et si vous voulez que je vous le confie d'une
manire inusite, je ferai en sorte que l'amour lui-mme parle
pour moi.

Je suis devenu  l'preuve des contraires, de cire molle et de
dur diamant, et aux lois de l'amour mon me se rsigne.

Mol ou dur, je vous offre mon coeur; taillez ou gravez-y ce qui
vous fera plaisir; je jure de le garder ternellement.

Avec un _hlas! _qui semblait arrach du fond de ses entrailles,
le chevalier du Bocage termina son chant; puis, aprs un court
intervalle, il s'cria d'une voix dolente et plaintive:

 la plus belle et la plus ingrate des femmes de l'univers!
Comment est-il possible, srnissime Cassilde de Vandalie, que tu
consentes  user et  faire prir en de continuels plerinages, en
d'pres et pnibles travaux, ce chevalier ton captif? N'est-ce pas
assez que j'aie fait confesser que tu tais la plus belle du monde
 tous les chevaliers de la Navarre,  tous les Lonres,  tous
les Tartsiens,  tous les Castillans, et finalement  tous les
chevaliers de la Manche?

-- Oh! pour cela non, s'cria don Quichotte, car je suis de la
Manche, et jamais je n'ai rien confess de semblable, et je
n'aurais pu ni d confesser une chose aussi prjudiciable  la
beaut de ma dame. Tu le vois, Sancho, ce chevalier divague; mais
coutons, peut-tre se dcouvrira-t-il davantage?

-- Sans aucun doute, rpliqua Sancho, car il prend le chemin de se
plaindre un mois durant.

Toutefois il n'en fut pas ainsi; le chevalier du Bocage, ayant
entr'ou qu'on parlait  ses cts, interrompit ses lamentations,
et, se levant debout, dit d'une voix sonore et polie:

Qui est l? quelles gens y a-t-il? Est-ce par hasard du nombre
des heureux ou du nombre des affligs?

-- Des affligs, rpondit don Quichotte.

-- Eh bien! venez  moi, reprit le chevalier du Bocage, et vous
pouvez compter que vous approchez de l'affliction mme et de la
tristesse en personne.

Don Quichotte, qui s'entendit rpondre avec tant de sensibilit et
de courtoisie, s'approcha de l'inconnu, et Sancho fit de mme. Le
chevalier aux lamentations saisit don Quichotte par le bras:

Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car, pour deviner
que vous l'tes, et de ceux qui professent la chevalerie errante,
il me suffit de vous avoir trouv dans cet endroit, o la solitude
et le serein vous font compagnie, appartement ordinaire et lit
naturel des chevaliers errants.

Don Quichotte rpondit:

Je suis chevalier, en effet, de la profession que vous dites, et,
quoique les chagrins et les disgrces aient fix leur sjour dans
mon me, cependant ils n'en ont pas chass la compassion que je
porte aux malheurs d'autrui. De ce que vous chantiez tout 
l'heure, j'ai compris que les vtres sont amoureux, je veux dire
ns de l'amour que vous portez  cette belle ingrate dont le nom
vous est chapp dans vos plaintes.

Quand les deux chevaliers discouraient ainsi, ils taient assis
cte  cte sur le dur sige de la terre, en paix et en bonne
intelligence, comme si, aux premiers rayons du jour, ils n'eussent
pas d se couper la gorge.

Seigneur chevalier, demanda celui du Bocage  don Quichotte,
seriez-vous par bonheur amoureux?

-- Par malheur je le suis, rpondit don Quichotte, quoique, aprs
tout, les souffrances qui naissent d'une affection bien place
doivent plutt passer pour des biens que pour des maux.

-- Telle est la vrit, rpliqua le chevalier du Bocage, quand
toutefois le ddain ne nous trouble pas l'entendement et la
raison, car il peut tre pouss au point de ressembler  de la
vengeance.

-- Jamais je ne fus ddaign par ma dame, rpondit don Quichotte.

-- Non, par ma foi, ajouta Sancho, qui se tenait prs de lui, car
notre dame est plus douce qu'un mouton et plus tendre que du
beurre.

-- Est-ce l votre cuyer? demanda le chevalier du Bocage.

-- Oui, c'est lui, rpondit don Quichotte.

-- Je n'ai jamais vu d'cuyer, rpliqua l'inconnu, qui ost parler
o parle son seigneur. Du moins, voil le mien, qui est grand
comme pre et mre, et duquel on ne saurait prouver qu'il ait
desserr les dents o j'avais parl.

-- Eh bien, ma foi, s'cria Sancho, moi j'ai parl, et je parlerai
devant un autre aussi... et mme plus... Mais laissons cela: c'est
pire  remuer.

Alors l'cuyer du Bocage empoigna Sancho par le bras:

Compre, lui dit-il, allons-nous-en tous deux o nous puissions
parler tout notre sol, et laissons ces seigneurs nos matres s'en
conter l'un  l'autre avec l'histoire de leurs amours. En bonne
foi de Dieu, le jour les surprendra qu'ils n'auront pas encore
fini.

-- Trs-volontiers, rpondit Sancho, et je dirai  Votre Grce qui
je suis, pour que vous voyiez si l'on peut me compter  la
douzaine parmi les cuyers parlants.

 ces mots, les deux cuyers s'loignrent, et ils eurent ensemble
un dialogue aussi plaisant que celui de leurs matres fut grave et
srieux.

Chapitre XIII

_O se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage, avec le
piquant, suave et nouveau dialogue qu'eurent ensemble les deux
cuyers_


S'tant spars ainsi, d'un ct taient les chevaliers, de
l'autre les cuyers, ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-l
leurs amours. Mais l'histoire rapporte d'abord la conversation des
valets, et passe ensuite  celle des matres. Suivant elle, quand
les cuyers se furent loigns un peu, celui du Bocage dit 
Sancho:

C'est une rude et pnible vie que nous menons, mon bon seigneur,
nous qui sommes cuyers de chevaliers errants. On peut en toute
vrit nous appliquer l'une des maldictions dont Dieu frappa nos
premiers parents, et dire que nous mangeons le pain  la sueur de
nos fronts.[87]

-- On peut bien dire aussi, ajouta Sancho, que nous le mangeons 
la gele de nos corps; car qui souffre plus du froid et du chaud
que les misrables cuyers de la chevalerie errante? Encore n'y
aurait-il pas grand mal si nous mangions, puisque suivant le
proverbe, avec du pain tous les maux sont vains. Mais quelquefois
il nous arrive de passer un jour, et mme deux, sans rompre le
jene, si ce n'est avec l'air qui court.

-- Tout cela pourtant peut se prendre en patience, reprit l'cuyer
du Bocage, avec l'espoir du prix qui nous attend; car si le
chevalier errant que l'on sert n'est point par trop ingrat, on se
verra bientt rcompens tout au moins par un aimable gouvernement
de quelque le, ou par un comt de bonne mine.

-- Moi, rpliqua Sancho, j'ai dj dit  mon matre qu'avec le
gouvernement d'une le j'tais satisfait, et lui, il est si noble
et si libral, qu'il me l'a promis bien des fois, et  bien des
reprises.

-- Quant  moi, reprit l'cuyer du Bocage, un canonicat payera mes
services, et mon matre me l'a dj dlgu.

-- Hol! s'cria Sancho, le matre de Votre Grce est donc
chevalier  l'ecclsiastique[88], puisqu'il fait de semblables
grces  ses bons cuyers? Pour le mien, il est tout bonnement
laque, et pourtant je me rappelle que des gens d'esprit, quoique,
 mon avis, mal intentionns, voulaient lui conseiller de devenir
archevque. Heureusement qu'il ne voulut pas tre autre chose
qu'empereur, et je tremblais alors qu'il ne lui prt fantaisie de
se mettre dans l'glise, me trouvant point en tat d'y occuper des
bnfices. Car il faut que vous sachiez une chose, c'est que, bien
que je paraisse un homme, je ne suis qu'une bte pour tre de
l'glise.

-- Eh bien! en vrit. Votre Grce a tort, reprit l'cuyer du
Bocage, car les gouvernements insulaires ne sont pas tous de bonne
pte. Il y en a de pauvres, il y en a de mlancoliques, il y en a
qui vont, tout de travers, et le mieux bti, le plus pimpant de
tous, trane une pesante charge d'incommodits et de soucis, que
prend sur ses paules le malheureux auquel il tombe en partage. Il
vaudrait mille fois mieux vraiment que nous autres, qui faisons ce
maudit mtier de servir, nous retournassions chez nous pour y
passer le temps  des exercices plus doux, comme qui dirait la
chasse ou la pche; car enfin, quel cuyer si pauvre y a-t-il au
monde qui manque d'un bidet, d'une paire de lvriers et d'une
ligne  pcher pour se divertir dans son village?

--  moi, rien de tout cela ne manque, rpondit Sancho. Il est
vrai pourtant que je n'ai pas de bidet, mais j'ai un ne qui vaut
deux fois mieux que le cheval de mon matre. Que Dieu me donne
mauvaise Pque, ft-ce la plus prochaine, si je changeais mon ne
pour son cheval, quand mme il me donnerait quatre boisseaux
d'orge en retour! Votre Grce se moquera si elle veut de la valeur
de mon grison: je dis, grison, car c'est le gris qui est la
couleur de mon ne. Quant aux lvriers, c'est bien le diable s'ils
me manquaient, lorsqu'il y en a de reste au pays, d'autant mieux
que la chasse est bien plus agrable quand on la fait avec le bien
d'autrui.

-- Rellement, seigneur cuyer, rpondit celui du Bocage, j'ai
rsolu et dcid de laisser l ces sottes prouesses de ces
chevaliers, pour m'en retourner dans mon village et lever mes
petits enfants, car j'en ai trois, jolis comme trois perles
orientales.

-- Moi, j'en ai deux, reprit Sancho, qu'on peut bien prsenter au
pape en personne, notamment une jeune fille que j'lve pour tre
comtesse, s'il plat  Dieu, bien qu'en dpit de sa mre.

-- Et quel ge a cette dame que vous levez pour tre comtesse?
demanda l'cuyer du Bocage.

-- Quinze ans,  deux de plus ou de moins, rpondit Sancho. Mais
elle est grande comme une perche, frache comme une matine
d'avril, et forte comme un portefaix.

-- Diable! ce sont l des qualits, reprit l'cuyer du Bocage, de
quoi tre non-seulement comtesse, mais encore nymphe du Vert-
Bosquet.  gueuse, fille de gueuse! quelle carrure doit avoir la
luronne!

-- Tout beau, interrompit Sancho, quelque peu fch; ni elle n'est
gueuse, ni sa mre ne le fut, ni aucune des deux le sera, si Dieu
le permet, tant que je vivrai. Et parlez, seigneur, un peu plus
poliment; car, pour un homme lev parmi les chevaliers errants,
qui sont la politesse mme, vos paroles ne me semblent pas trop
bien choisies.

-- Oh! que vous ne vous entendez gure en fait de louanges,
seigneur cuyer! s'cria celui du Bocage. Comment donc, ne savez-
vous pas que lorsqu'un chevalier donne un bon coup de lance au
taureau dans le cirque, ou bien quand une personne fait quelque
chose proprement, on a coutume de dire dans le peuple:  fils de
gueuse! comme il s'en est bien tir[89]! Et ces mots, qui semblent
une injure, sont un notable loge. Allez, seigneur, reniez plutt
les fils et les filles qui ne mritent point par leurs oeuvres
qu'on adresse  leurs parents de semblables louanges.

-- Oui, pardieu, je les renie, s'il en est ainsi, s'cria Sancho,
et, par la mme raison, vous pouviez nous jeter,  moi,  mes
enfants et  ma femme, toute une gueuserie sur le corps; car, en
vrit, tout ce qu'ils disent et tout ce qu'ils font sont des
perfections dignes de tels loges. Ah! pour le revoir, je prie
Dieu qu'il me tire de pch mortel, et ce sera la mme chose s'il
me tire de ce prilleux mtier d'cuyer errant, o je me suis
fourr une seconde fois, allch par une bourse pleine de cent
ducats que j'ai trouve un beau jour au milieu de la Sierra-
Morna; et le diable me met toujours devant les yeux, ici, l, de
ce ct, de cet autre, un gros sac de doublons, si bien qu'il me
semble  chaque pas que je le touche avec la main, que je le
prends dans mes bras, que je l'emporte  la maison, que j'achte
du bien, que je me fais des rentes, et que je vis comme un prince.
Le moment o je pense  cela, voyez-vous, il me semble facile de
prendre en patience toutes les peines que je souffre avec mon
timbr de matre, qui tient plus, je le sais bien, du fou que du
chevalier.

-- C'est pour cela, rpondit l'cuyer du Bocage, qu'on dit que
l'envie d'y trop mettre rompt le sac; et, s'il faut parler de nos
matres, il n'y a pas de plus grand fou dans le monde que le mien,
car il est de ces gens de qui l'on dit: Les soucis du prochain
tuent l'ne; en effet, pour rendre la raison  un chevalier qui
l'a perdue, il est devenu fou lui-mme, et s'est mis  chercher
telle chose que, s'il la trouvait, il pourrait bien lui en cuire.

-- Est-ce que, par hasard, il est amoureux? demanda Sancho.

-- Oui, rpondit l'cuyer du Bocage, il s'est pris d'une certaine
Cassilde de Vandalie, la dame la plus crue et la plus rtie qui
se puisse trouver dans tout l'univers; mais ce n'est pas seulement
du pied de la crudit qu'elle cloche; bien d'autres supercheries
lui grognent dans le ventre, comme on pourra le voir avant peu
d'heures[90].

-- Il n'y a pas de chemin si uni, rpliqua Sancho, qu'il n'ait
quelque pierre  faire broncher; si l'on fait cuire des fves chez
les autres, chez moi c'est  pleine marmite; et la folie, plus que
la raison, doit avoir des gens pendus  ses crochets. Mais si ce
qu'on dit est vrai, que d'avoir des compagnons dans la peine doit
nous soulager, je pourrai m'en consoler avec Votre Grce, puisque
vous servez un matre aussi bte que le mien.

-- Bte, oui, mais vaillant, rpondit l'cuyer du Bocage, et
encore plus coquin que bte et que vaillant.

-- Oh! ce n'est plus l le mien, s'cria Sancho. Il n'est pas
coquin le moins du monde; au contraire, il a un coeur de pigeon,
ne sait faire de mal  personne, mais du bien  tous, et n'a pas
la moindre malice. Un enfant lui ferait croire qu'il fait nuit en
plein midi. C'est pour cette bonhomie que je l'aime comme la
prunelle de mes yeux, et que je ne puis me rsoudre  le quitter,
quelques sottises qu'il fasse.

-- Avec tout cela, frre et seigneur, reprit l'cuyer du Bocage,
si l'aveugle conduit l'aveugle, tous deux risquent de tomber dans
le trou[91]. Il vaut encore mieux battre en retraite sur la pointe
du pied et regagner nos gtes; car qui cherche les aventures ne
les trouve pas toujours bien mres.

Tout en parlant, Sancho paraissait de temps  autre cracher une
certaine espce de salive un peu sche et collante. Le charitable
cuyer s'en aperut:

Il me semble, dit-il, qu' force de jaser, nos langues
s'paississent et nous collent au palais. Mais je porte  l'aron
de ma selle un remde  dcoller la langue, qui n'est pas 
ddaigner.

Cela dit, il se leva, et revint un instant aprs, avec une grande
outre de vin et un pt long d'une demi-aune. Et ce n'est pas une
exagration; car il tait fait d'un lapin de choux d'une telle
grosseur, que Sancho, quand il toucha le pt, crut qu'il y avait
dedans, non pas un chevreau, mais un bouc. Aussi il s'cria:

C'est cela que porte Votre Grce en voyage, seigneur?

-- Eh bien, que pensiez-vous donc? rpondit l'autre; suis-je, par
hasard, quelque cuyer au pain et  l'eau? Oh! je porte plus de
provisions sur la croupe de mon bidet qu'un gnral en campagne.

Sancho mangea sans se faire prier davantage. Favoris par la nuit,
il avalait en cachette des morceaux gros comme le poing.

On voit bien, dit-il, que Votre Grce est un cuyer fidle et
lgal, en bonne forme et de bon aloi, gnreux et magnifique,
comme le prouve ce banquet, qui, s'il n'est pas arriv par voie
d'enchantement, en a du moins tout l'air. Ce n'est pas comme moi,
chtif et misrable, qui n'ai dans mon bissac qu'un morceau de
fromage, si dur qu'on en pourrait casser la tte  un gant, avec
quatre douzaines de caroubles qui lui font compagnie, et autant de
noix et de noisettes, grce  la dtresse de mon matre et 
l'opinion qu'il s'est faite, et qu'il observe comme article de
foi, que les chevaliers errants ne doivent se nourrir que de
fruits secs et d'herbes des champs.

-- Par ma foi, frre, rpliqua l'cuyer, je n'ai pas l'estomac
fait aux chardons et aux poires sauvages, non plus qu'aux racines
des bois. Que nos matres aient tant qu'ils voudront des opinions
et des lois chevaleresques, et qu'ils mangent ce qui leur
conviendra. Quant  moi, je porte des viandes froides pour
l'occasion, ainsi que cette outre pendue  l'aron de la selle.
J'ai pour elle tant de dvotion et d'amour, qu'il ne se passe
gure de moments que je ne lui donne mille embrassades et mille
baisers.

En disant cela, il la mit entre les mains de Sancho, qui, portant
le goulot  sa bouche, se mit  regarder les toiles un bon quart
d'heure. Quand il eut fini de boire, il laissa tomber la tte sur
une paule, et jetant un grand soupir:

Oh! le fils de gueuse, s'cria-t-il, comme il est catholique!

-- Voyez-vous, reprit l'cuyer du Bocage, ds qu'il eut entendu
l'exclamation de Sancho, comme vous avez lou ce vin en l'appelant
fils de gueuse!

-- Aussi je confesse, rpondit Sancho, que ce n'est dshonorer
personne que de l'appeler fils de gueuse, quand c'est avec
l'intention de le louer. Mais dites-moi, seigneur, par le salut
que vous aimez le mieux, est-ce que ce vin n'est pas de Ciudad-
Ral[92]?

-- Fameux gourmet! s'cria l'cuyer du Bocage; il ne vient pas
d'ailleurs, en vrit, et il a quelques annes de vieillesse.

-- Comment donc! reprit Sancho; croyez-vous que la connaissance de
votre vin me passe par-dessus la tte? Eh bien! sachez, seigneur
cuyer, que j'ai un instinct si grand et si naturel pour connatre
les vins, qu'il me suffit d'en sentir un du nez pour dire son
pays, sa naissance, son ge, son got, toutes ses circonstances et
dpendances. Mais il ne faut point s'tonner de cela, car j'ai eu
dans ma race, du ct de mon pre, les deux plus fameux gourmets
qu'en bien des annes la Manche ait connus; et, pour preuve, il
leur arriva ce que je vais vous conter. Un jour, on fit goter du
vin d'une cuve, en leur demandant leur avis sur l'tat et les
bonnes ou mauvaises qualits de ce vin. L'un le gota du bout de
la langue, l'autre ne fit que le flairer du bout du nez. Le
premier dit que ce vin sentait le fer, et le second qu'il sentait
davantage le cuir de chvre. Le matre assura que la cuve tait
propre, et que son vin n'avait reu aucun mlange qui pt lui
donner l'odeur de cuir ou de fer. Cependant les deux fameux
gourmets persistrent dans leur dclaration. Le temps marcha, le
vin se vendit, et, quand on nettoya la cuve, on y trouva une
petite clef pendue  une courroie de maroquin. Maintenant, voyez
si celui qui descend d'une telle race peut donner son avis en
semblable matire[93].

-- C'est pour cela que je dis, reprit l'cuyer du Bocage, que nous
cessions d'aller  la qute des aventures, et que nous ne
cherchions pas des tourtes quand nous avons une miche de pain.
Croyez-moi, retournons  nos chaumires, o Dieu saura bien nous
trouver s'il lui plat.

-- Non, rpondit Sancho, jusqu' ce que mon matre arrive 
Saragosse, je le servirai; une fois l, nous saurons quel parti
prendre.

Finalement, tant parlrent et tant burent les deux bons cuyers,
que le sommeil eut besoin de leur attacher la langue et de leur
tancher la soif; car, pour l'ter entirement, ce n'et pas t
possible. Ainsi donc, tenant tous deux amoureusement embrasse
l'outre  peu prs vide, et les morceaux encore  demi mchs dans
la bouche, ils restrent endormis sur la place, o nous les
laisserons, pour conter maintenant ce qui se passa entre le
chevalier du Bocage et celui de la Triste-Figure.

Chapitre XIV

_O se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage_


Parmi bien des propos qu'changrent don Quichotte et le chevalier
de la Fort, l'histoire raconte que celui-ci dit  don Quichotte:

Finalement, seigneur chevalier, je veux vous apprendre que ma
destine, ou mon choix pour mieux dire, m'a enflamm d'amour pour
la sans pareille Cassilde de Vandalie[94]; je l'appelle sans
pareille, parce qu'elle n'en a point, ni pour la grandeur de la
taille ni pour la perfection de la beaut. Eh bien, cette
Cassilde, dont je vous fais l'loge, a pay mes honntes penses
et mes courtois dsirs en m'exposant, comme la martre d'Hercule,
 une foule de prils, me promettant,  la fin de chacun d'eux,
qu' la fin de l'autre arriverait le terme de mes esprances. Mais
ainsi mes travaux ont t si bien s'enchanant l'un  l'autre,
qu'ils sont devenus innombrables, et je ne sais quand viendra le
dernier pour donner ouverture  l'accomplissement de mes chastes
dsirs. Une fois, elle m'a command de combattre en champ clos la
fameuse gante de Sville, appele la Giralda, qui est vaillante
et forte en proportion de ce qu'elle est de bronze, et qui, sans
bouger de place, est la plus changeante et la plus volage des
femmes du monde[95]. J'arrivai, je vis et je vainquis, et je
l'obligeai  se tenir immobile (car, en plus d'une semaine, il ne
souffla d'autre vent que celui du nord). Une autre fois, elle
m'ordonna d'aller prendre et peser les antiques pierres des
formidables taureaux de Guisando[96], entreprise plus faite pour un
portefaix que pour un chevalier. Une autre fois encore, elle me
commanda de me prcipiter dans la caverne de Cabra, pril inou,
pouvantable! et de lui rapporter une relation dtaille de ce que
renferme cet obscur et profond abme[97]. J'arrtai le mouvement de
la Giralda, je pesai les taureaux de Guisando, je me prcipitai
dans la caverne, et je mis au jour tout ce que cachait son
obscurit; et pourtant mes esprances n'en furent pas moins
mortes, ses exigences et ses ddains pas moins vivants.  la fin,
elle m'a dernirement ordonn de parcourir toutes les provinces
d'Espagne, pour faire confesser  tous les chevaliers errants qui
vaguent par ce royaume qu'elle est la plus belle de toutes les
belles qui vivent actuellement, et que je suis le plus vaillant et
le plus amoureux chevalier du monde. Dans cette entreprise, j'ai
couru dj la moiti de l'Espagne, et j'y ai vaincu bon nombre de
chevaliers qui avaient os me contredire; mais l'exploit dont je
m'enorgueillis par-dessus tout, c'est d'avoir vaincu en combat
singulier ce fameux chevalier don Quichotte de la Manche, et de
lui avoir fait avouer que ma Cassilde de Vandalie est plus belle
que sa Dulcine du Toboso. Par cette seule victoire, je compte
avoir vaincu tous les chevaliers du monde, car ce don Quichotte,
dont je parle, les a vaincus tous, et, puisqu' mon tour je l'ai
vaincu, sa gloire, sa renomme, son honneur ont pass en ma
possession, comme a dit le pote: Le vainqueur acquiert d'autant
plus de gloire que le vaincu a plus de clbrit.[98] Ainsi donc,
c'est pour mon propre compte, et comme m'appartenant, que courent
de bouche en bouche les innombrables exploits du susdit don
Quichotte.

Don Quichotte resta stupfait d'entendre ainsi parler le chevalier
du Bocage, et fut mille fois sur le point de lui donner le dmenti
de ses paroles. Il eut mme un _tu en as menti _sur le bout de la
langue; mais il se contint du mieux qu'il put, afin de lui faire
confesser son mensonge de sa propre bouche. Il lui dit donc avec
beaucoup de calme:

Que Votre Grce, seigneur chevalier, ait vaincu la plupart des
chevaliers errants d'Espagne, et mme du monde entier,  cela je
n'ai rien  dire; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la
Manche, c'est l ce que je mets en doute. Il pourrait se faire que
ce ft un autre qui lui ressemblt, bien que cependant peu de gens
lui ressemblent.

-- Comment, non! rpliqua le chevalier du Bocage; par le ciel qui
nous couvre! j'ai combattu contre don Quichotte, je l'ai vaincu,
je l'ai fait rendre  merci. C'est un homme haut de taille, sec de
visage, long de membres, ayant le teint jaune, les cheveux
grisonnants, le nez aquilin et un peu courbe, les moustaches
grandes, noires et tombantes. Il fait la guerre sous le nom de
chevalier de la Triste-Figure, et mne pour cuyer un paysan qui
s'appelle Sancho Panza. Il presse les flancs et dirige le frein
d'un fameux coursier nomm Rossinante, et finalement il a pour
dame une certaine Dulcine du Toboso, appele dans le temps
Aldonza Lorenzo, tout comme la mienne, que j'appelle Cassilde de
Vandalie, parce qu'elle a nom Cassilda et qu'elle est Andalouse.
Maintenant, si tous ces indices ne suffisent pas pour donner
crdit  ma vracit, voici mon pe qui saura bien me rendre
justice de l'incrdulit mme.

-- Calmez-vous, seigneur chevalier, reprit don Quichotte, et
coutez ce que je veux vous dire. Il faut que vous sachiez que ce
don Quichotte est le meilleur ami que j'aie au monde, tellement
que je puis dire qu'il m'est aussi cher que moi-mme. Par le
signalement que vous m'avez donn de lui, si ponctuel et si
vritable, je suis forc de croire que c'est lui-mme que vous
avez vaincu. D'un autre ct, je vois avec les yeux et je touche
avec les mains qu'il est impossible que ce soit lui;  moins
toutefois que, comme il a beaucoup d'ennemis parmi les
enchanteurs, un notamment qui le perscute d'ordinaire, quelqu'un
d'eux n'ait pris sa figure pour se laisser vaincre, pour lui
enlever la renomme que ses hautes prouesses de chevalerie lui ont
acquise sur toute la face de la terre. Pour preuve encore de cela,
je veux vous apprendre que ces maudits enchanteurs, ses ennemis,
ont transform, il n'y a pas deux jours, la figure et la personne
de la charmante Dulcine du Toboso en une vile et sale paysanne.
Ils auront, de la mme manire, transform don Quichotte. Mais si
tout cela ne suffit pas pour vous convaincre de la vrit de ce
que je vous dis, voici don Quichotte lui-mme, qui la soutiendra
les armes  la main,  pied ou  cheval, ou de toute autre manire
qui vous conviendra.

 ces mots, il se leva tout debout, et, saisissant la garde de son
pe, il attendit quelle rsolution prendrait le chevalier du
Bocage.

Celui-ci rpondit d'une voix galement tranquille:

Le bon payeur ne regrette point ses gages; celui qui, une
premire fois, seigneur don Quichotte, a pu vous vaincre
transform, peut bien avoir l'esprance de vous vaincre sous votre
forme vritable. Mais comme il n'est pas convenable que les
chevaliers accomplissent leurs faits d'armes en cachette et dans
la nuit, ainsi que des brigands ou des souteneurs de mauvais
lieux, attendons le jour pour que le soleil claire nos oeuvres.
La condition de notre bataille sera que le vaincu reste  la merci
du vainqueur, pour que celui-ci fasse de l'autre tout ce qui lui
plaira, pourvu toutefois qu'il soit dcemment permis  un
chevalier de s'y soumettre.

-- Je suis plus que satisfait, rpondit don Quichotte, de cette
condition et de cet arrangement.

Cela dit, ils allrent chercher leurs cuyers, qu'ils trouvrent
dormant et ronflant, dans la mme posture que celle qu'ils avaient
quand le sommeil les surprit. Ils les veillrent, et leur
commandrent de tenir leurs chevaux prts, parce qu'au lever du
soleil ils devaient se livrer ensemble un combat singulier,
sanglant et formidable.

 ces nouvelles, Sancho frissonna de surprise et de peur,
tremblant pour le salut de son matre,  cause des actions de
bravoure qu'il avait entendu conter du sien par l'cuyer du
Bocage. Cependant, et sans mot dire, les deux cuyers s'en
allrent chercher leur troupeau de btes, car les trois chevaux et
l'ne, aprs s'tre flairs, paissaient tous ensemble.

Chemin faisant, l'cuyer du Bocage dit  Sancho:

Il faut que vous sachiez, frre, que les braves de l'Andalousie
ont pour coutume, quand ils sont parrains dans quelque duel, de ne
pas rester les bras croiss tandis que les filleuls combattent[99].
Je dis cela pour que vous soyez averti que, tandis que nos matres
ferrailleront, nous aurons, nous autres,  jouer aussi du couteau.

-- Cette coutume, seigneur cuyer, rpondit Sancho, peut bien
avoir cours parmi les bravaches dont vous parlez; mais parmi les
cuyers des chevaliers errants, pas le moins du monde; au moins je
n'ai jamais ou citer  mon matre une semblable coutume, lui qui
sait par coeur tous les rglements de la chevalerie errante.
D'ailleurs, je veux bien que ce soit une rgle expresse de faire
battre les cuyers tandis que leurs seigneurs se battent; moi, je
ne veux pas la suivre; j'aime mieux payer l'amende impose aux
cuyers pacifiques; elle ne passera pas, j'en suis sr, deux
livres de cire[100], et je prfre payer les cierges, car je sais
qu'ils me coteront moins que la charpie qu'il faudrait acheter
pour me panser la tte, que je tiens dj pour casse et fendue en
deux. Il y a plus, c'est que je suis dans l'impossibilit de me
battre, n'ayant pas d'pe, et de ma vie je n'en ai port.

--  cela, je sais un bon remde, rpliqua l'cuyer du Bocage;
j'ai l deux sacs de toile de la mme grandeur; vous prendrez
l'un, moi l'autre, et nous nous battrons  coups de sacs, avec des
armes gales.

-- De cette faon-l, s'cria Sancho,  la bonne heure, car un tel
combat nous servira plutt  nous pousseter qu' nous faire du
mal.

-- Oh! ce n'est pas ainsi que je l'entends, repartit l'autre; nous
allons mettre dans chacun des sacs, pour que le vent ne les
emporte pas, une demi-douzaine de jolis cailloux, bien ronds, bien
polis, qui pseront autant les uns que les autres. Ensuite nous
pourrons nous triller  coups de sacs tout  l'aise, sans nous
corcher seulement la peau.

-- Voyez un peu, mort de ma vie! s'cria Sancho, quelle ouate de
coton et quelles martes ciboulines il vous met dans les sacs, pour
nous empcher de nous moudre le crne et de nous mettre les os en
poussire! Eh bien! quand on les remplirait de cocons de soie,
sachez, mon bon seigneur, que je ne me battrais pas. Laissons
battre nos matres, et qu'ils s'en tirent comme ils pourront; mais
nous, buvons, mangeons et vivons, car le temps prend bien assez
soin de nous ter nos vies, sans que nous cherchions des excitants
pour qu'elles finissent avant leur terme et qu'elles tombent avant
d'tre mres.

-- Avec tout cela, reprit l'cuyer du Bocage, nous nous battrons
bien au moins une demi-heure.

-- Pour cela non, rpondit Sancho; je ne serai pas si peu courtois
et si peu reconnaissant qu'avec un homme qui m'a fait boire et
manger j'engage jamais aucune querelle, si minime qu'elle soit.
D'autant plus que, n'ayant ni colre ni ressentiment, qui diable
va s'aviser de se battre  froid?

-- Oh! pour cela, reprit l'cuyer du Bocage, je vous fournirai un
remde suffisant. Avant que nous commencions la bataille, je
m'approcherai tout doucement de Votre Grce, et je vous donnerai
trois ou quatre soufflets qui vous jetteront par terre  mes
pieds; avec cela j'veillerai bien votre colre, ft-elle plus
endormie qu'une marmotte.

-- Contre cette botte je sais une parade, rpondit Sancho, et qui
la vaut bien. Je couperai, moi, une bonne gaule, et, avant que
Votre Grce vienne m'veiller la colre, je ferai si bien dormir
la sienne  coups de bton, qu'elle ne s'veillera plus, si ce
n'est dans l'autre monde, o l'on sait fort bien que je ne suis
pas homme  me laisser manier le visage par personne. Que chacun
prenne garde  ce qu'il fait; le plus sage serait que chacun
laisst dormir sa colre, car personne ne connat l'me de
personne, et tel va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a
bni la paix et maudit les querelles, et si un chat qu'on enferme
et qu'on excite se change en lion, moi qui suis homme, Dieu sait
en quoi je pourrais me changer. Ainsi donc, seigneur cuyer,
j'intime  Votre Grce que ds  prsent elle est responsable de
tout le mal qui pourrait rsulter de notre bataille.

-- C'est fort bien, rpliqua l'cuyer du Bocage; Dieu ramnera le
jour, et nous y verrons clair.

En ce moment commenaient  gazouiller dans les arbres mille
espces de brillants oiseaux, qui semblaient, par leurs chants
joyeux et varis, souhaiter la bienvenue  la frache aurore, dont
le charmant visage se montrait peu  peu sur les balcons de
l'orient. Elle secouait de ses cheveux dors un nombre infini de
perles liquides, et les plantes baignes de cette suave liqueur
paraissaient elles-mmes jeter et rpandre des gouttes de diamant.
 sa venue, les saules distillaient une manne savoureuse, les
fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois se
rjouir, et les prairies taler leur tapis de verdure.

Mais  peine la clart du jour eut-elle permis d'apercevoir et de
discerner les objets, que la premire chose qui s'offrit aux
regards de Sancho fut le nez de l'cuyer du Bocage, si grand, si
norme, qu'il lui faisait ombre sur tout le corps. On raconte, en
effet, que ce nez tait d'une grandeur dmesure, bossu au milieu,
tout couvert de verrues, d'une couleur violace comme des mres,
et descendant deux doigts plus bas que la bouche. Cette longueur
de nez, cette couleur, ces verrues et cette bosse lui faisaient un
visage si horriblement laid, que Sancho commena  trembler des
pieds et des mains comme un enfant qui tombe d'pilepsie, et
rsolut dans son coeur de se laisser plutt donner deux cents
soufflets que de laisser veiller sa colre pour se battre avec ce
vampire.

Don Quichotte aussi regarda son adversaire; mais celui-ci avait
dj mis sa salade et baiss sa visire, de faon qu'il ne put
voir son visage; seulement il remarqua que c'tait un homme bien
membr, et non de trs-haute taille. L'inconnu portait sur ses
armes une courte tunique d'une toffe qui semblait faite de fils
d'or, toute parseme de brillants miroirs en forme de petites
lunes, et ce riche costume lui donnait une lgance toute
particulire. Sur le cimier de son casque voltigeaient une grande
quantit de plumes vertes, jaunes et blanches, et sa lance, qu'il
avait appuye contre un arbre, tait trs-haute, trs-grosse, et
termine par une pointe d'acier d'un palme de long. Don Quichotte
remarqua tous ces dtails, et en tira la consquence que l'inconnu
devait tre un chevalier de grande force.

Cependant il ne fut pas glac de crainte comme Sancho Panza; au
contraire, il dit d'un ton dgag au chevalier des Miroirs:

Si le grand dsir d'en venir aux mains, seigneur chevalier,
n'altre pas votre courtoisie, je vous prie en son nom de lever un
peu votre visire, pour que je voie si la beaut de votre visage
rpond  l'lgance de votre ajustement.

-- Vainqueur ou vaincu, seigneur chevalier, rpondit celui des
Miroirs, vous aurez du temps de reste pour voir ma figure; et si
je refuse maintenant de satisfaire  votre dsir, c'est parce
qu'il me semble que je fais une notable injure  la belle
Cassilde de Vandalie en tardant, seulement le temps de lever ma
visire,  vous faire confesser ce que vous savez bien.

-- Mais du moins, reprit don Quichotte, pendant que nous montons 
cheval, vous pouvez bien me dire si je suis ce mme don Quichotte
que vous prtendez avoir vaincu.

--  cela nous vous rpondons[101], reprit le chevalier des Miroirs,
que vous lui ressemblez comme un oeuf ressemble  un autre; mais,
puisque vous assurez que des enchanteurs vous perscutent, je
n'oserais affirmer si vous tes ou non le mme en son contenu.

-- Cela me suffit,  moi, rpondit don Quichotte, pour que je
croie  l'erreur o vous tes; mais pour vous en tirer
entirement, qu'on amne nos chevaux. En moins de temps que vous
n'en auriez mis  lever votre visire (si Dieu, ma dame et mon
bras me sont favorables), je verrai votre visage, et vous verrez
que je ne suis pas le don Quichotte que vous pensez avoir vaincu.

Coupant ainsi brusquement l'entretien, ils montrent  cheval, et
don Quichotte fit tourner bride  Rossinante afin de prendre le
champ ncessaire pour revenir  la rencontre de son ennemi, qui
faisait la mme chose. Mais don Quichotte ne s'tait pas loign
de vingt pas, qu'il s'entendit appeler par le chevalier des
Miroirs, et chacun ayant fait la moiti du chemin, celui-ci dit 
l'autre:

Rappelez-vous, seigneur chevalier, que la condition de notre
bataille est que le vaincu, comme je vous l'ai dj dit, reste 
la discrtion du vainqueur.

-- Je le sais dj, rpondit don Quichotte, pourvu qu'il ne soit
rien ordonn ni impos au vaincu qui sorte des limites de la
chevalerie.

-- C'est entendu, reprit le chevalier des Miroirs.

En ce moment, l'cuyer avec son nez trange s'offrit aux regards
de don Quichotte, qui ne fut pas moins interdit de le voir que
Sancho, tellement qu'il le prit pour quelque monstre, ou pour un
homme nouveau, de ceux qui ne sont pas d'usage en ce monde.
Sancho, qui vit partir son matre pour prendre champ, ne voulut
pas rester seul avec le monstre au grand nez, dans la crainte que,
d'une seule pichenette de cette trompe, leur bataille ne ft
finie, et que, du coup ou de la peur, il ne restt couch par
terre. Il courut donc derrire son matre, pendu  une trivire
de Rossinante, et, quand il lui sembla que don Quichotte allait
tourner bride:

Je supplie Votre Grce, mon cher seigneur, lui dit-il, de vouloir
bien, avant de retourner  l'attaque, m'aider  monter sur ce
lige, d'o je pourrai voir plus  mon aise que par terre la
gaillarde rencontre que vous allez faire avec ce chevalier.

-- Il me semble plutt, Sancho, dit don Quichotte, que tu veux
monter sur les banquettes pour voir sans danger la course des
taureaux.

-- S'il faut dire la vrit, rpondit Sancho, les effroyables
narines de cet cuyer me tiennent en moi, et je n'ose pas rester
 ct de lui.

-- Elles sont telles en effet, reprit don Quichotte, que, si je
n'tais qui je suis, elles me feraient aussi trembler. Ainsi, je
viens, je vais t'aider  monter o tu veux.

Pendant que don Quichotte s'arrtait pour faire grimper Sancho sur
le lige, le chevalier des Miroirs avait pris tout le champ
ncessaire, et, croyant que don Quichotte en aurait fait de mme,
sans attendre son de trompette ni autre signal d'attaque[102], il
avait fait tourner bride  son cheval, lequel n'tait ni plus
lger ni de meilleure mine que Rossinante; puis,  toute sa
course, qui n'tait qu'un petit trot, il revenait  la rencontre
de son ennemi. Mais, le voyant occup  faire monter Sancho sur
l'arbre, il retint la bride, et s'arrta au milieu de la carrire,
chose dont son cheval lui fut trs-reconnaissant, car il ne
pouvait dj plus remuer.

Don Quichotte, qui crut que son adversaire fondait comme un foudre
sur lui, enfona vigoureusement les perons dans les flancs
efflanqus de Rossinante, et le fit dtaler de telle sorte que, si
l'on croit l'histoire, ce fut la seule fois o l'on put
reconnatre qu'il avait quelque peu galop, car jusque-l ses plus
brillantes courses n'avaient t que de simples trots[103]. Avec
cette furie inaccoutume, don Quichotte s'lana sur le chevalier
des Miroirs, qui enfonait les perons dans le ventre de son
cheval jusqu'aux talons, sans pouvoir le faire avancer d'un doigt
de l'endroit o il s'tait comme ancr au milieu de sa course. Ce
fut dans cette favorable conjoncture que don Quichotte surprit son
adversaire, lequel, emptr de son cheval et embarrass de sa
lance, ne put jamais venir  bout de la mettre seulement en arrt.
Don Quichotte, qui ne regardait pas de si prs  ces
inconvnients, vint en toute sret, et sans aucun risque, heurter
le chevalier des Miroirs, et ce fut avec tant de vigueur, qu'il le
fit, bien malgr lui, rouler  terre par-dessus la croupe de son
cheval. La chute fut si lourde, que l'inconnu, ne remuant plus ni
bras ni jambe, parut avoir t tu sur le coup.

 peine Sancho le vit-il en bas, qu'il se laissa glisser de son
arbre, et vint rejoindre son matre. Celui-ci, ayant mis pied 
terre, s'tait jet sur le chevalier des Miroirs, et, lui
dtachant les courroies de l'armet pour voir s'il tait mort, et
pour lui donner de l'air, si par hasard il tait encore vivant, il
aperut... qui pourra dire ce qu'il aperut, sans frapper
d'tonnement, d'admiration et de stupeur ceux qui l'entendront? Il
vit, dit l'histoire, il vit le visage mme, la figure, l'aspect,
la physionomie, l'effigie et la perspective du bachelier Samson
Carrasco.  cette vue, il appela Sancho de toutes ses forces:

Accours, Sancho, s'cria-t-il, viens voir ce que tu verras sans y
croire. Dpche-toi, mon enfant, et regarde ce que peut la magie,
ce que peuvent les sorciers et les enchanteurs.

Sancho s'approcha, et, quand il vit la figure du bachelier
Carrasco, il commena  faire mille signes de croix et  rciter
autant d'oraisons. Cependant le chevalier renvers ne donnait
aucun signe de vie, et Sancho dit  don Quichotte:

Je suis d'avis, mon bon seigneur, que, sans plus de faon, vous
fourriez votre pe dans la bouche  celui-l qui ressemble au
bachelier Samson Carrasco; peut-tre tuerez-vous en lui quelqu'un
de vos ennemis les enchanteurs.

-- Tu as, pardieu, raison, dit don Quichotte; car, en fait
d'ennemis, le moins c'est le meilleur.

Il tirait dj son pe pour mettre  excution le conseil de
Sancho, quand arriva tout  coup l'cuyer du chevalier des
Miroirs, n'ayant plus le nez qui le rendait si laid:

Ah! prenez garde, seigneur don Quichotte, disait-il  grands
cris, prenez garde  ce que vous allez faire. Cet homme tendu 
vos pieds, c'est le bachelier Samson Carrasco, votre ami, et moi
je suis son cuyer.

Sancho, le voyant sans sa premire laideur:

Et le nez? lui dit-il.

-- Il est l, dans ma poche rpondit l'autre.

Et, mettant la main dans sa poche de droite, il en tira un nez
postiche en carton verniss, fabriqu comme on l'a dpeint tout 
l'heure. Mais Sancho regardait l'homme de tous ses yeux, et,
jetant un cri de surprise:

Jsus Maria! s'cria-t-il, n'est-ce pas l Tom Ccial, mon
voisin et mon compre?

-- Comment, si je le suis! rpondit l'cuyer sans nez; oui, Sancho
Panza, je suis Tom Ccial, votre ami, votre compre; et je vous
dirai tout  l'heure les tours et les dtours qui m'ont conduit
ici; mais, en attendant, priez et suppliez le seigneur votre
matre qu'il ne touche, ni ne frappe, ni ne blesse, ni ne tue le
chevalier des Miroirs, qu'il tient sous ses pieds; car c'est, sans
nul doute, l'audacieux et imprudent bachelier Samson Carrasco,
notre compatriote.

En ce moment le chevalier des Miroirs revint  lui, et don
Quichotte, s'apercevant qu'il remuait, lui mit la pointe de l'pe
entre les deux yeux, et lui dit:

Vous tes mort, chevalier, si vous ne confessez que la sans
pareille Dulcine du Toboso l'emporte en beaut sur votre
Cassilde de Vandalie. En outre, il faut que vous promettiez, si
de cette bataille et de cette chute vous restez vivant, d'aller 
la ville du Toboso, et de vous prsenter de ma part en sa
prsence, pour qu'elle fasse de vous ce qu'ordonnera sa volont.
Si elle vous laisse en possession de la vtre, vous serez tenu de
venir me retrouver (et la trace de mes exploits vous servira de
guide pour vous amener o je serai), afin de me dire ce qui se
sera pass entre elle et vous; conditions qui, suivant celles que
nous avons faites avant notre combat, ne sortent point des limites
de la chevalerie errante.

-- Je confesse, rpondit le chevalier abattu, que le soulier sale
et dchir de madame Dulcine du Toboso vaut mieux que la barbe
mal peigne, quoique propre, de Cassilde. Je promets d'aller en
sa prsence et de revenir en la vtre, pour vous rendre un compte
fidle et complet de ce que vous demandez.

-- Il faut encore confesser et croire, ajouta don Quichotte, que
le chevalier que vous avez vaincu ne fut pas et ne put tre don
Quichotte de la Manche, mais un autre qui lui ressemblait; tout
comme je confesse et crois que vous, qui ressemblez au bachelier
Samson Carrasco, ne l'tes pas cependant, mais un autre qui lui
ressemble, et que mes ennemis me l'ont prsent sous la figure du
bachelier pour calmer la fougue de ma colre, et me faire user
avec douceur de la gloire du triomphe.

-- Tout cela, rpondit le chevalier reint, je le confesse, je le
juge et le sens, comme vous le croyez, jugez et sentez. Mais
laissez-moi relever, je vous prie, si la douleur de ma chute le
permet, car elle m'a mis en bien mauvais tat.

Don Quichotte l'aida  se relever, assist de son cuyer Tom
Ccial, duquel Sancho n'tait pas les yeux, tout en faisant des
questions dont les rponses prouvaient bien que c'tait
vritablement le Tom Ccial qu'il se disait tre. Mais
l'impression qu'avait produite dans la pense de Sancho
l'assurance donne par son matre que les enchanteurs avaient
chang la figure du chevalier des Miroirs en celle du bachelier
Carrasco l'empchait d'ajouter foi  la vrit qu'il avait sous
les yeux.

Finalement, matre et valet restrent dans cette erreur, tandis
que le chevalier des Miroirs et son cuyer, confus et rompus,
s'loignaient de don Quichotte et de Sancho, dans l'intention de
chercher quelque village o l'on pt graisser et remettre les
ctes au bless. Quant  don Quichotte et  Sancho, ils reprirent
leur chemin dans la direction de Saragosse, o l'histoire les
laisse pour faire connatre qui taient le chevalier des Miroirs
et son cuyer au nez effroyable.[104]

Chapitre XV

_O l'on raconte et l'on explique qui taient le chevalier des
Miroirs et son cuyer_


Don Quichotte s'en allait, tout ravi, tout fier et tout glorieux
d'avoir remport la victoire sur un aussi vaillant chevalier qu'il
s'imaginait tre celui des Miroirs, duquel il esprait savoir
bientt, sur sa parole de chevalier, si l'enchantement de sa dame
continuait encore, puisque force tait que le vaincu, sous peine
de ne pas tre chevalier, revnt lui rendre compte de ce qui lui
arriverait avec elle. Mais autre chose pensait don Quichotte,
autre chose le chevalier des Miroirs, bien que, pour le moment,
celui-ci n'et, comme on l'a dit, d'autre pense que de chercher
o se faire couvrir d'empltres. Or l'histoire dit que lorsque le
bachelier Samson Carrasco conseilla  don Quichotte de reprendre
ses expditions un moment abandonnes, ce fut aprs avoir tenu
conseil avec le cur et le barbier sur le moyen qu'il fallait
prendre pour obliger don Quichotte  rester dans sa maison
tranquillement et patiemment, sans s'inquiter davantage d'aller
en qute de ses malencontreuses aventures. Le rsultat de cette
dlibration fut, d'aprs le vote unanime, et sur la proposition
particulire de Carrasco, qu'on laisserait partir don Quichotte,
puisqu'il semblait impossible de le retenir; que Samson irait le
rencontrer en chemin, comme chevalier errant; qu'il engagerait une
bataille avec lui, les motifs de querelle ne manquant point; qu'il
le vaincrait, ce qui paraissait chose facile, aprs tre
formellement convenu que le vaincu demeurerait  la merci du
vainqueur; qu'enfin don Quichotte une fois vaincu, le bachelier
chevalier lui ordonnerait de retourner dans son village et dans sa
maison, avec dfense d'en sortir avant deux annes entires, ou
jusqu' ce qu'il lui commandt autre chose. Il tait clair que don
Quichotte vaincu remplirait religieusement cette condition, pour
ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie; alors il devenait
possible que, pendant la dure de sa rclusion, il oublit ses
vaines penses, ou qu'on et le temps de trouver quelque remde 
sa folie.

Carrasco se chargea du rle, et, pour lui servir d'cuyer,
s'offrit Tom Ccial, compre et voisin de Sancho Panza, homme
jovial et d'esprit veill. Samson s'arma comme on l'a rapport
plus haut, et Tom Ccial arrangea sur son nez naturel le nez
postiche en carton qu'on a dpeint, afin de n'tre pas reconnu de
son compre quand ils se rencontreraient. Dans leur dessein, ils
suivirent la mme route que don Quichotte, et peu s'en fallut
qu'ils n'arrivassent assez  temps pour se trouver  l'aventure du
char de la Mort.  la fin ils trouvrent leurs deux hommes dans le
bois o leur arriva tout ce que le prudent lecteur vient de lire;
et, si ce n'et t grce  la cervelle drange de don Quichotte,
qui s'imagina que le bachelier n'tait pas le bachelier, le
seigneur bachelier demeurait  tout jamais hors d'tat de recevoir
des licences, pour n'avoir pas mme trouv de nid l o il croyait
prendre des oiseaux.

Tom Ccial, qui vit le mauvais succs de leur bonne envie et le
pitoyable terme de leur voyage, dit au bachelier:

Assurment, seigneur Samson Carrasco, nous avons ce que nous
mritons. C'est avec facilit qu'on imagine et qu'on commence une
entreprise, mais la plupart du temps il n'est pas si ais d'en
sortir. Don Quichotte tait fou, nous senss; pourtant il s'en va
riant et bien portant, et vous restez triste et rompu. Sachons
maintenant une chose, s'il vous plat; quel est le plus fou, de
celui qui l'est ne pouvant faire autrement, ou de celui qui l'est
par sa volont?

-- La diffrence qu'il y a entre ces deux fous, rpondit Samson,
c'est que celui qui l'est par force le sera toujours, tandis que
celui qui l'est volontairement cessera de l'tre quand il lui
plaira.

--  ce train-l, reprit Tom Ccial, j'ai t fou par ma volont
quand j'ai voulu me faire cuyer de Votre Grce, et maintenant,
par la mme volont, je veux cesser de l'tre, et retourner  ma
maison.

-- Cela vous regarde, rpondit Carrasco; mais penser que je
retourne  la mienne avant d'avoir moulu don Quichotte  coups de
bton, c'est penser qu'il fait jour  minuit; et ce n'est plus
maintenant le dsir de lui rendre la raison qui me le fera
chercher, mais celui de la vengeance, car la grande douleur de mes
ctes ne me permet pas de tenir de plus charitables discours.

En devisant ainsi, les deux compagnons arrivrent  un village, o
ce fut grand bonheur de trouver un algbriste[105] pour panser
l'infortun Samson. Tom Ccial le quitta et retourna chez lui;
mais le bachelier resta pour prparer sa vengeance, et l'histoire,
qui reparlera de lui dans un autre temps, revient se divertir avec
don Quichotte.

Chapitre XVI

_De ce qui arriva  don Quichotte avec un discret gentilhomme de
la Manche_


Dans cette joie, ce ravissement et cet orgueil qu'on vient de
dire, don Quichotte poursuivait sa route, s'imaginant, 
l'occasion de sa victoire passe, qu'il tait le plus vaillant
chevalier que possdt le monde en cet ge. Il tenait pour
acheves et menes  bonne fin autant d'aventures qu'il pourrait
dornavant lui en arriver; il ne faisait plus aucun cas des
enchantements et des enchanteurs; il ne se souvenait plus des
innombrables coups de bton qu'il avait reus dans le cours de ses
expditions chevaleresques, ni de la pluie de pierres qui lui
cassa la moiti des dents, ni de l'ingratitude des galriens, ni
de l'insolence et de la vole de gourdins des muletiers yangois.
Finalement, il se disait tout bas que, s'il trouvait quelque
moyen, quelque invention pour dsenchanter sa dame Dulcine, il
n'envierait pas le plus grand bonheur dont jouit ou put jouir le
plus heureux chevalier errant des sicles passs. Il marchait tout
absorb dans ces rves agrables, lorsque Sancho lui dit:

N'est-il pas drle, seigneur, que j'aie encore devant les yeux
cet effroyable nez, ce nez dmesur de mon compre Tom Ccial?

-- Est-ce que tu crois, par hasard, Sancho, rpondit don
Quichotte, que le chevalier des Miroirs tait le bachelier
Carrasco, et son cuyer, Tom Ccial, ton compre?

-- Je ne sais que dire  cela, reprit Sancho; tout ce que je sais,
c'est que les enseignes qu'il m'a donnes de ma maison, de ma
femme et de mes enfants, sont telles, que personne autre que lui
ne pourrait me les donner. Quant  la figure, ma foi, le nez t,
c'tait bien celle de Tom Ccial, comme je l'ai vu mille et mille
fois dans le pays, o nous demeurons porte  porte, et le son de
voix tait le mme aussi.

-- Soyons raisonnables, Sancho, rpliqua don Quichotte. Viens ici,
et dis-moi: en quel esprit peut-il tomber que le bachelier Samson
Carrasco s'en vienne, comme chevalier errant, pourvu d'armes
offensives et dfensives, combattre avec moi? Ai-je t son ennemi
par hasard? lui ai-je donn jamais occasion de me porter rancune?
suis-je son rival, ou bien professe-t-il les armes, pour tre
jaloux de la renomme que je m'y suis acquise?

-- Eh bien, que dirons-nous, seigneur, repartit Sancho, de ce que
ce chevalier, qu'il soit ce qu'il voudra, ressemble tant au
bachelier Carrasco, et son cuyer  Tom Ccial, mon compre? Et
si c'est de l'enchantement, comme Votre Grce a dit, est-ce qu'il
n'y avait pas dans le monde deux autres hommes  qui ceux-l
pussent ressembler?

-- Tout cela, reprit don Quichotte, n'est qu'artifice et
machination des mchants magiciens qui me perscutent; prvoyant
que je resterais vainqueur dans la bataille, ils se sont arrangs
pour que le chevalier vaincu montrt le visage de mon ami le
bachelier, afin que l'amiti que je lui porte se mt entre sa
gorge et le fil de mon pe, pour calmer la juste colre dont mon
coeur tait enflamm et que je laissasse la vie  celui qui
cherchait, par des prestiges et des perfidies,  m'enlever la
mienne. S'il faut t'en fournir des preuves, tu sais dj bien, 
Sancho, par une exprience qui ne saurait te tromper, combien il
est facile aux enchanteurs de changer les visages en d'autres,
rendant beau ce qui est laid, et laid ce qui est beau, puisqu'il
n'y a pas encore deux jours que tu as vu de tes propres yeux les
charmes et les attraits de la sans pareille Dulcine dans toute
leur puret, dans tout leur clat naturel, tandis que moi je la
voyais sous la laideur et la bassesse d'une grossire paysanne,
avec de la chassie aux yeux et une mauvaise odeur dans la bouche.
Est-il tonnant que l'enchanteur pervers qui a os faire une si
dtestable transformation ait fait galement celle de Samson
Carrasco et de ton compre, pour m'ter des mains la gloire du
triomphe? Mais, avec tout cela, je me console, parce qu'enfin,
quelque figure qu'il ait prise, je suis rest vainqueur de mon
ennemi.

-- Dieu sait la vrit de toutes choses, rpondit Sancho; et,
comme il savait que la transformation de Dulcine tait une oeuvre
de sa ruse, il n'tait point satisfait des chimriques raisons de
son matre; mais il ne voulait pas lui rpliquer davantage,
crainte de dire quelque parole qui dcouvrt sa supercherie.

Ils en taient l de leur entretien, quand ils furent rejoints par
un homme qui suivait le mme chemin qu'eux, mont sur une belle
jument gris pommel. Il portait un gaban[106] de fin drap vert garni
d'une bordure de velours fauve, et, sur la tte, une montra du
mme velours. Les harnais de la jument taient ajusts  l'cuyre
et garnis de vert et de violet. Le cavalier portait un cimeterre
moresque, pendu  un baudrier vert et or. Les brodequins taient
du mme travail que le baudrier. Quant aux perons, ils n'taient
pas dors, mais simplement enduits d'un vernis vert, et si bien
brunis, si luisants, que, par leur symtrie avec le reste du
costume, ils avaient meilleure faon que s'ils eussent t d'or
pur. Quand le voyageur arriva prs d'eux, il les salua poliment,
et, piquant des deux  sa monture, il allait passer outre; mais
don Quichotte le retint:

Seigneur galant, lui dit-il, si Votre Grce suit le mme chemin
que nous et n'est pas trop presse, je serais flatt que nous
fissions route ensemble.

-- En vrit, rpondit le voyageur, je n'aurais point pass si
vite si je n'eusse craint que le voisinage de ma jument
n'inquitt ce cheval.

-- Oh! seigneur, s'cria aussitt Sancho, vous pouvez bien retenir
la bride  votre jument, car notre cheval est le plus honnte et
le mieux appris du monde. Jamais, en semblable occasion, il n'a
fait la moindre fredaine, et, pour une seule fois qu'il s'est
oubli, nous l'avons pay, mon matre et moi,  de gros intrts.
Mais enfin je rpte que Votre Grce peut s'arrter si bon lui
semble, car on servirait au cheval cette jument entre deux plats,
qu' coup sr il n'y mettrait pas la dent.

Le voyageur retint la bride, tonn des faons et du visage de don
Quichotte, lequel marchait tte nue, car Sancho portait sa salade
comme une valise pendue  l'aron du bt de son ne. Et si l'homme
 l'habit vert regardait attentivement don Quichotte, don
Quichotte regardait l'homme  l'habit vert encore plus
attentivement, parce qu'il lui semblait un homme d'importance et
de distinction. Son ge paraissait tre de cinquante ans; ses
cheveux grisonnaient  peine; il avait le nez aquilin, le regard
moiti gai, moiti grave; enfin, dans sa tenue et dans son
maintien, il reprsentait un homme de belles qualits. Quant 
lui, le jugement qu'il porta de don Quichotte fut qu'il n'avait
jamais vu homme de semblable faon et de telle apparence. Tout
l'tonnait, la longueur de son cheval, la hauteur de son corps, la
maigreur et le teint jaune de son visage, ses armes, son air, son
accoutrement, toute cette figure enfin, comme on n'en avait vu
depuis longtemps dans le pays. Don Quichotte remarqua fort bien
avec quelle attention l'examinait le voyageur, et dans sa surprise
il lut son dsir. Courtois comme il l'tait, et toujours prt 
faire plaisir  tout le monde, avant que l'autre lui et fait
aucune question, il le prvint et dit:

Cette figure que Votre Grce voit en moi est si nouvelle, si hors
de l'usage commun, que je ne m'tonnerais pas que vous en fussiez
tonn. Mais Votre Grce cessera de l'tre quand je lui dirai que
je suis chevalier, de ceux-l dont les gens disent qu'ils vont 
leurs aventures. J'ai quitt ma patrie, j'ai engag mon bien, j'ai
laiss le repos de ma maison, et je me suis jet dans les bras de
la fortune, pour qu'elle m'emment o il lui plairait. J'ai voulu
ressusciter la dfunte chevalerie errante, et, depuis bien des
jours, bronchant ici, tombant l, me relevant plus loin, j'ai
rempli mon dsir en grande partie, en secourant des veuves, en
protgeant des filles, en favorisant des mineurs et des orphelins,
office propre aux chevaliers errants. Aussi, par mes nombreuses,
vaillantes et chrtiennes prouesses, ai-je mrit de courir en
lettres moules presque tous les pays du globe. Trente mille
volumes de mon histoire se sont imprims dj, et elle prend le
chemin de s'imprimer trente mille milliers de fois, si le ciel n'y
remdie. Finalement, pour tout renfermer en peu de paroles, ou
mme en une seule, je dis que je suis le chevalier don Quichotte
de la Manche, appel par surnom le _chevalier de la Triste-Figure.
_Et, bien que les louanges propres avilissent, force m'est
quelquefois de dire les miennes, j'entends lorsqu'il n'y a
personne autre pour les dire. Ainsi donc, seigneur gentilhomme, ni
ce cheval, ni cette lance, ni cet cu, ni cet cuyer, ni toutes
ces armes ensemble, ni la pleur de mon visage, ni la maigreur de
mon corps, ne pourront plus vous surprendre dsormais, puisque
vous savez qui je suis et la profession que j'exerce.

En achevant ces mots, don Quichotte se tut, et l'homme  l'habit
vert tardait tellement  lui rpondre, qu'on aurait dit qu'il ne
pouvait en venir  bout. Cependant, aprs une longue pause, il lui
dit:

Vous avez bien russi, seigneur cavalier,  reconnatre mon dsir
dans ma surprise; mais vous n'avez pas russi de mme  m'ter
l'tonnement que me cause votre vue; car, bien que vous ayez dit,
seigneur, que de savoir qui vous tes suffirait pour me l'ter, il
n'en est point ainsi; au contraire, maintenant que je le sais, je
reste plus surpris, plus merveill que jamais. Comment! est-il
possible qu'il y ait aujourd'hui des chevaliers errants dans le
monde, et des histoires imprimes de vritables chevaleries? Je ne
puis me persuader qu'il y ait aujourd'hui sur la terre quelqu'un
qui protge les veuves, qui dfende les filles, qui respecte les
femmes maries, qui secoure les orphelins; et je ne le croirais
pas si, dans Votre Grce, je ne le voyais de mes yeux. Bni soit
le ciel, qui a permis que cette histoire, que vous dites tre
imprime, de vos nobles et vritables exploits de chevalerie,
mette en oubli les innombrables prouesses des faux chevaliers
errants dont le monde tait plein, si fort au prjudice des bonnes
oeuvres et au discrdit des bonnes histoires?

-- Il y a bien des choses  dire, rpondit don Quichotte, sur la
question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont ou
non controuves.

-- Comment! reprit l'homme vert, y aurait-il quelqu'un qui doutt
de la fausset de ces histoires?

-- Moi, j'en doute, rpliqua don Quichotte; mais laissons cela
pour le moment, et, si notre voyage dure quelque peu, j'espre en
Dieu de faire comprendre  Votre Grce que vous avez mal fait de
suivre le courant de ceux qui tiennent pour certain que ces
histoires ne sont pas vritables.

 ce dernier propos de don Quichotte, le voyageur eut le soupon
que ce devait tre quelque cerveau timbr, et il attendit que
d'autres propos vinssent confirmer son ide; mais, avant de passer
 de nouveaux sujets d'entretien, don Quichotte le pria de lui
dire  son tour qui il tait, puisqu'il lui avait rendu compte de
sa condition et de sa manire de vivre.  cela, l'homme au gaban
vert rpondit:

Moi, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je suis un hidalgo,
natif d'un bourg o nous irons dner aujourd'hui, s'il plat 
Dieu. Je suis plus que mdiocrement riche, et mon nom est don
Diego de Miranda. Je passe la vie avec ma femme, mes enfants et
mes amis. Mes exercices sont la chasse et la pche; mais je
n'entretiens ni faucons, ni lvriers de course; je me contente de
quelque chien d'arrt docile, ou d'un hardi furet. J'ai environ
six douzaines de livres, ceux-l en espagnol, ceux-ci en latin,
quelques-uns d'histoire, d'autres de dvotion. Quant aux livres de
chevalerie, ils n'ont pas encore pass le seuil de ma porte. Je
feuillette les ouvrages profanes de prfrence  ceux de dvotion,
pourvu qu'ils soient d'honnte passe-temps, qu'ils satisfassent
par le bon langage, qu'ils tonnent et plaisent par l'invention;
et de ceux-l, il y en a fort peu dans notre Espagne. Quelquefois
je dne chez mes voisins et mes amis, plus souvent je les invite.
Mes repas sont servis avec propret, avec lgance, et sont assez
abondants. Je n'aime point mal parler des gens, et je ne permets
point qu'on en parle mal devant moi, Je ne scrute pas la vie des
autres, et je ne suis pas  l'afft des actions d'autrui.
J'entends la messe chaque jour; je donne aux pauvres une partie de
mon bien, sans faire parade des bonnes oeuvres, pour ne pas ouvrir
accs dans mon me  l'hypocrisie et  la vanit, ennemis qui
s'emparent tout doucement du coeur le plus modeste et le plus
circonspect. J'essaye de rconcilier ceux qui sont en brouille, je
suis dvot  Notre-Dame, et j'ai toujours pleine confiance en la
misricorde infinie de Dieu Notre-Seigneur.

Sancho avait cout trs-attentivement cette relation de la vie et
des occupations de l'hidalgo. Trouvant qu'une telle vie tait
bonne et sainte, et que celui qui la menait devait faire des
miracles, il sauta  bas du grison, et fut en grande hte saisir
l'trier droit du gentilhomme; puis, d'un coeur dvot et les
larmes aux yeux, il lui baisa le pied  plusieurs reprises.
L'hidalgo voyant son action:

Que faites-vous, frre? s'cria-t-il. Quels baisers sont-ce l?

-- Laissez-moi baiser, rpondit Sancho, car il me semble que Votre
Grce est le premier saint  cheval que j'aie vu en tous les jours
de ma vie.

-- Je ne suis pas un saint, reprit l'hidalgo, mais un grand
pcheur. Vous,  la bonne heure, frre, qui devez tre compt
parmi les bons,  en juger par votre simplicit.

Sancho remonta sur son bt, aprs avoir tir le rire de la
profonde mlancolie de son matre, et caus un nouvel tonnement 
don Diego.

Don Quichotte demanda  celui-ci combien d'enfants il avait, et
lui dit qu'une des choses en quoi les anciens philosophes, qui
manqurent de la connaissance du vrai Dieu, avaient plac le
souverain bien, fut de possder les avantages de la nature et ceux
de la fortune, d'avoir beaucoup d'amis, et des enfants nombreux et
bons.

Pour moi, seigneur don Quichotte, rpondit l'hidalgo, j'ai un
fils tel que, peut-tre, si je ne l'avais pas, je me trouverais
plus heureux que je ne suis; non pas qu'il soit mauvais, mais
parce qu'il n'est pas aussi bon que j'aurais voulu. Il peut avoir
dix-huit ans; les six dernires annes, il les a passes 
Salamanque, pour apprendre les langues latine et grecque; mais
quand j'ai voulu qu'il passt  l'tude d'autres sciences, je l'ai
trouv si imbu, si entt de celle de la posie (si toutefois elle
peut s'appeler science), qu'il est impossible de le faire mordre 
celle du droit, que je voudrais qu'il tudit, ni  la reine de
toutes les sciences, la thologie. J'aurais dsir qu'il ft comme
la couronne de sa race, puisque nous vivons dans un sicle o nos
rois rcompensent magnifiquement les gens de lettres vertueux[107],
car les lettres sans la vertu sont des perles sur le fumier. Il
passe tout le jour  vrifier si Homre a dit bien ou mal dans tel
vers de l'_Iliade, _si Martial fut ou non dshonnte dans telle
pigramme, s'il faut entendre d'une faon ou d'une autre tel ou
tel vers de Virgile. Enfin, toutes ses conversations sont avec les
livres de ces potes, ou avec ceux d'Horace, de Perse, de Juvnal,
de Tibulle, car des modernes rimeurs il ne fait pas grand cas; et
pourtant; malgr le peu d'affection qu'il porte  la posie
vulgaire, il a maintenant la tte  l'envers pour composer une
glose sur quatre vers qu'on lui a envoys de Salamanque, et qui
sont,  ce que je crois, le sujet d'une joute littraire.

-- Les enfants, seigneur, rpondit don Quichotte, sont une portion
des entrailles de leurs parents; il faut donc les aimer, qu'ils
soient bons ou mauvais, comme on aime les mes qui nous donnent la
vie. C'est aux parents qu'il appartient de les diriger ds
l'enfance dans le sentier de la vertu, de la bonne ducation, des
moeurs sages et chrtiennes, pour qu'tant hommes, ils soient le
bton de la vieillesse de leurs parents et la gloire de leur
postrit. Quant  les forcer d'tudier telle science plutt que
telle autre, je ne le trouve ni prudent ni sage, bien que leur
donner des conseils sur ce point ne soit pas nuisible. Lorsqu'il
ne s'agit pas d'tudier _de pane lucrando, _et si l'tudiant est
assez heureux pour que le ciel lui ait donn des parents qui lui
assurent du pain, je serais volontiers d'avis qu'on le laisst
suivre la science pour laquelle il se sentirait le plus
d'inclination; et, bien que celle de la posie soit moins utile
qu'agrable, du moins elle n'est pas de ces sciences qui
dshonorent ceux qui les cultivent. La posie, seigneur hidalgo,
est,  mon avis, comme une jeune fille d'un ge tendre et d'une
beaut parfaite, que prennent soin de parer et d'enrichir
plusieurs autres jeunes filles, qui sont toutes les autres
sciences, car elle doit se servir de toutes, et toutes doivent se
rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne veut pas tre
manie, ni trane dans les rues, ni affiche dans les carrefours,
ni publie aux quatre coins des palais[108]. Elle est faite d'une
alchimie de telle vertu, que celui qui la sait traiter la changera
en or pur d'un prix inestimable. Il doit la tenir en laisse, et ne
pas la laisser courir dans de honteuses satires ou des sonnets
ignobles. Il ne faut la vendre en aucune faon,  moins que ce ne
soit en pomes hroques, en lamentables tragdies, en comdies
ingnieuses et divertissantes; mais elle ne doit jamais tomber aux
mains des baladins ou du vulgaire ignorant, qui ne sait ni
reconnatre ni estimer les trsors qu'elle renferme. Et n'allez
pas croire, seigneur, que j'appelle ici vulgaire seulement les
gens du peuple et d'humble condition; quiconque ne sait rien, ft-
il seigneur et prince, doit tre rang dans le nombre du vulgaire.
Ainsi donc, celui qui traitera la posie avec toutes les qualits
que je viens d'indiquer, rendra son nom clbre et honorable parmi
toutes les nations polices de la terre. Quant  ce que vous
dites, seigneur, que votre fils n'estime pas beaucoup la posie en
langue castillane, j'aime  croire qu'il se trompe en ce point, et
voici ma raison; le grand Homre n'a pas crit en latin, parce
qu'il tait Grec, et Virgile n'a pas crit en grec, parce qu'il
tait Latin.[109] En un mot, tous les potes anciens crivirent dans
la langue qu'ils avaient tte avec le lait, et ne s'en allrent
pas chercher les langues trangres pour exprimer leurs hautes
penses. Puisqu'il en est ainsi, rien ne serait plus raisonnable
que d'tendre cette coutume  toutes les nations, et de ne pas
dprcier le pote allemand parce qu'il crit dans sa langue, ni
le Castillan, ni mme le Biscayen, parce qu'il crit dans la
sienne. Mais,  ce que j'imagine, votre fils, seigneur, ne doit
pas tre indispos contre la posie vulgaire; c'est plutt contre
les potes qui sont de simples faiseurs de couplets, sans savoir
d'autres langues ni possder d'autres sciences, pour veiller,
soutenir et parer leur talent naturel. Et mme en cela on peut se
tromper; car, suivant l'opinion bien fonde, le pote nat[110];
c'est--dire que, du ventre de sa mre, le pote de nature sort
pote; et avec cette seule inclination que lui donne le ciel, sans
plus d'tude ni d'effort, il fait des choses qui justifient celui
qui a dit: _Est deus in nobis__[111]__, _etc. J'ajoute encore
que le pote de nature qui s'aidera de l'art sera bien suprieur 
celui qui veut tre pote uniquement parce qu'il connat l'art. La
raison en est que l'art ne l'emporte pas sur la nature, mais qu'il
la perfectionne; ainsi, que la nature se mle  l'art, et l'art 
la nature, alors ils formeront un pote parfait. Or donc, la
conclusion de mon discours, seigneur hidalgo, c'est que vous
laissiez cheminer votre fils par o l'entrane son toile.
Puisqu'il est aussi bon tudiant qu'il puisse tre, puisqu'il a
heureusement franchi la premire marche des sciences, qui est
celle des langues anciennes, avec leur secours il montera de lui-
mme au fate des lettres humaines, lesquelles sient aussi bien 
un gentilhomme de cape et d'pe, pour le parer, l'honorer et le
grandir, que les mitres aux vques, ou les toges aux habiles
jurisconsultes. Grondez votre fils, seigneur, s'il fait des
satires qui nuisent  la rputation d'autrui; punissez-le et
mettez son ouvrage en pices. Mais s'il fait des sermons  la
manire d'Horace, o il gourmande les vices en gnral, avec
autant d'lgance que l'a fait son devancier, alors louez-le, car
il est permis au pote d'crire contre l'envie, de dchirer les
envieux dans ses vers, et de traiter ainsi tous les autres vices,
pourvu qu'il ne dsigne aucune personne. Mais il y a des potes
qui, pour dire une malice, s'exposeraient  se faire exiler dans
les les du Pont[112]. Si le pote est chaste dans ses moeurs, il le
sera aussi dans ses vers. La plume est la langue de l'me; telles
penses engendre l'une, tels crits trace l'autre. Quand les rois
et les princes trouvent la miraculeuse science de la posie dans
des hommes prudents, graves et vertueux, ils les honorent, les
estiment, les enrichissent, et les couronnent enfin avec les
feuilles de l'arbre que la foudre ne frappe jamais[113], pour
annoncer que personne ne doit faire offense  ceux dont le front
est par de telles couronnes.

L'homme au gaban vert resta tout interdit de la harangue de don
Quichotte, au point de perdre peu  peu l'opinion qu'il avait
conue de la maladie de son cerveau.  la moiti de cette
dissertation, qui n'tait pas fort de son got, Sancho s'tait
cart du chemin pour demander un peu de lait  des bergers qui
taient prs de l, occups  traire leurs brebis. En ce moment
l'hidalgo allait reprendre l'entretien, enchant de l'esprit et du
bon sens de don Quichotte, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit
venir, sur le chemin qu'ils suivaient, un char surmont de
bannires aux armes royales. Croyant que ce devait tre quelque
nouvelle aventure, il appela Sancho  grands cris pour qu'il vnt
lui apporter sa salade. Sancho, qui s'entendit appeler, laissa les
bergers, talonna de toutes ses forces le grison, et accourut
auprs de son matre, auquel il arriva, comme on va le voir, une
insense et pouvantable aventure.

Chapitre XVII

_O se manifeste le dernier terme qu'atteignit et que put
atteindre la valeur inoue de don Quichotte, dans l'heureuse fin
qu'il donna  l'aventure des lions_


L'histoire raconte que, lorsque don Quichotte appelait Sancho pour
qu'il lui apportt son armet, l'autre achetait du fromage blanc
auprs des bergers. Press par les cris de son matre, et ne
sachant que faire de ce fromage, ni dans quoi l'emporter, il
imagina, pour ne pas le perdre, car il l'avait dj pay, de le
jeter dans la salade de son seigneur; puis, aprs cette belle
quipe, il revint voir ce que lui voulait don Quichotte, lequel
lui dit:

Donne, ami, donne-moi cette salade; car, ou je sais peu de chose
en fait d'aventures, ou celle que je dcouvre par l va m'obliger
et m'oblige ds  prsent  prendre les armes.

L'homme au gaban vert, qui entendit ces mots, jeta la vue de tous
cts, et ne dcouvrit autre chose qu'un chariot qui venait  leur
rencontre, avec deux ou trois petites banderoles, d'o il conclut
que le chariot portait de l'argent du roi. Il fit part de cette
pense  don Quichotte; mais celui-ci ne voulut point y ajouter
foi, toujours persuad que tout ce qui lui arrivait devait tre
aventures sur aventures. Il rpondit donc  l'hidalgo:

L'homme prt au combat s'est  demi battu; je ne perds rien 
m'apprter, car je sais par exprience que j'ai des ennemis
visibles et invisibles; mais je ne sais ni quand, ni o, ni dans
quel temps, ni sous quelles figures ils penseront  m'attaquer.

Se tournant alors vers Sancho, il lui demanda sa salade; et celui-
ci, qui n'avait pas le temps d'en tirer le fromage, fut oblig de
la lui donner comme elle tait. Don Quichotte, sans apercevoir ce
qu'il y avait dedans, se l'embota sur la tte en toute hte; mais
comme le fromage s'exprimait par la pression, le petit-lait
commena  couler sur le visage et sur la barbe de don Quichotte;
ce qui lui causa tant d'effroi qu'il dit  Sancho:

Qu'est-ce que cela, Sancho? On dirait que mon crne s'amollit, ou
que ma cervelle fond, ou que je sue des pieds  la tte. S'il est
vrai que je sue, par ma foi, ce n'est pas de peur. Sans doute que
c'est une terrible aventure, celle qui va m'arriver. Donne-moi, je
te prie, quelque chose pour m'essuyer les yeux, car la sueur me
coule si fort du front qu'elle m'aveugle.

Sancho, sans rien dire, lui donna un mouchoir, et rendit grce 
Dieu de ce que son seigneur n'avait pas devin le fin mot. Don
Quichotte s'essuya, puis ta sa salade pour voir ce que c'tait
qui lui faisait froid  la tte. Quand il vit cette bouillie
blanche au fond de sa salade, il se l'approcha du nez, et ds
qu'il l'eut sentie:

Par la vie de ma dame Dulcine du Toboso, s'cria-t-il, c'est du
fromage mou que tu as mis l-dedans, tratre, impudent, cuyer
malappris.

Sancho rpondit avec un grand flegme et une parfaite
dissimulation:

Si c'est du fromage blanc, donnez-le-moi, je le mangerai bien; ou
plutt que le diable le mange, car c'est lui qui l'aura mis l.
Est-ce que j'aurais eu l'audace de salir l'armet de Votre Grce?
Vous avez joliment trouv le coupable! Par ma foi, seigneur,  ce
que Dieu me fait comprendre, il faut que j'aie aussi des
enchanteurs qui me perscutent, comme membre et crature de Votre
Grce. Ils auront mis l ces immondices pour exciter votre
patience  la colre, et me faire, selon l'usage, moudre les
ctes. Mais, en vrit, pour cette fois, ils auront saut en
l'air, et je me confie assez au bon jugement de mon seigneur, pour
croire qu'il aura considr que je n'ai ni fromage, ni lait, ni
rien qui y ressemble, et que si je l'avais, je le mettrais plutt
dans mon estomac que dans la salade.

-- Tout est possible dit don Quichotte.

Cependant l'hidalgo regardait et s'tonnait, et il s'tonna bien
davantage quand don Quichotte, aprs s'tre essuy la tte, le
visage, la barbe et la salade, s'affermit bien sur ses triers,
dgaina  demi son pe, empoigna sa lance, et s'cria:

Maintenant, advienne que pourra; me voici en disposition d'en
venir aux mains avec Satan mme en personne.

Sur ces entrefaites, le char aux banderoles arriva. Il n'y avait
d'autres personnes que le charretier, mont sur ses mules, et un
homme assis sur le devant de la voiture. Don Quichotte leur coupa
le passage, et leur dit:

O allez-vous, frres? Qu'est-ce que ce chariot? Que menez-vous
dedans, et quelles sont ces bannires?

Le charretier rpondit:

Ce chariot est  moi; ce que j'y mne, ce sont deux beaux lions
dans leurs cages, que le gouverneur d'Oran envoie  la cour pour
tre offerts  Sa Majest, et les bannires sont celles du roi,
notre seigneur, pour indiquer que c'est quelque chose qui lui
appartient.

-- Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.

-- Si grands, rpondit l'homme qui tait juch sur la voiture, que
jamais il n'en est venu d'aussi grands d'Afrique en Espagne. Je
suis le gardien des lions, et j'en ai conduit bien d'autres, mais
comme ceux-l, aucun. Ils sont mle et femelle; le lion est dans
la cage de devant, la lionne dans celle de derrire, et ils sont
affams maintenant, car ils n'ont rien mang d'aujourd'hui. Ainsi,
que Votre Grce se dtourne, et dpchons-nous d'arriver o nous
puissions leur donner  manger.

Alors don Quichotte, se mettant  sourire:

De petits lions  moi, dit-il,  moi de petits lions! et  ces
heures-ci? Eh bien! pardieu, ces seigneurs les ncromants qui les
envoient ici vont voir si je suis homme  m'effrayer de lions.
Descendez, brave homme; et, puisque vous tes le gardien, ouvrez-
moi ces cages, et mettez-moi ces btes dehors. C'est au milieu de
cette campagne que je leur ferai connatre qui est don Quichotte
de la Manche, en dpit et  la barbe des enchanteurs qui me les
envoient.

-- Ta, ta! se dit alors l'hidalgo, notre bon chevalier vient de se
dcouvrir. Le fromage blanc lui aura sans doute amolli le crne et
mri la cervelle.

En ce moment, Sancho accourut auprs de lui.

Ah! seigneur, s'cria-t-il, au nom de Dieu, que Votre Grce fasse
en sorte que mon seigneur don Quichotte ne se batte pas contre ces
lions. S'il les attaque, ils nous mettront tous en morceaux.

-- Comment! votre matre est-il si fou, rpondit l'hidalgo, que
vous craigniez qu'il ne combatte ces animaux froces?

-- Il n'est pas fou, reprit Sancho, mais audacieux.

-- Je ferai en sorte qu'il ne le soit pas  ce point, rpliqua
l'hidalgo. Et, s'approchant de don Quichotte, qui pressait
vivement le gardien d'ouvrir les cages, il lui dit:

Seigneur chevalier, les chevaliers errants doivent entreprendre
les aventures qui offrent quelque chance de succs, mais non
celles qui tent toute esprance. La valeur qui va jusqu' la
tmrit est plus prs de la folie que du courage; et d'ailleurs,
ces lions ne viennent pas contre vous; ils n'y songent pas
seulement. C'est un prsent offert  Sa Majest; vous feriez mal
de les retenir et d'empcher leur voyage.

-- Allez, seigneur hidalgo, rpondit don Quichotte, occupez-vous
de votre chien d'arrt docile ou de votre hardi furet, et laissez
chacun faire son mtier. Ceci me regarde, et je sais fort bien si
c'est pour moi ou pour d'autres que viennent messieurs les lions.

Puis, se tournant vers le gardien:

Je jure Dieu, don maraud, lui dit-il, que, si vous n'ouvrez vite
et vite ces cages, je vous cloue avec cette lance sur le chariot.

Le charretier, qui vit la rsolution de ce fantme arm en guerre,
lui dit alors:

Que Votre Grce, mon bon seigneur, veuille bien par charit me
laisser dteler mes mules, et gagner avec elles un lieu de sret
avant que les lions s'chappent. S'ils me les tuaient, je serais
perdu le reste de mes jours, car je n'ai d'autre bien que ce
chariot et ces mules.

--  homme de peu de foi! rpondit don Quichotte, descends et
dtelle tes btes, et fais ce que tu voudras; mais tu verras
bientt que tu t'es donn de la peine inutilement, et que tu
pouvais fort bien t'pargner celle que tu vas prendre.

Le charretier sauta par terre, et dtela ses mules en toute hte,
tandis que le gardien des lions disait  haute voix:

Je vous prends tous  tmoin que c'est contre ma volont et par
violence que j'ouvre les cages et que je lche les lions; je
proteste  ce seigneur que tout le mal et prjudice que pourront
faire ces btes courra pour son compte, y compris mes salaires et
autres droits. Htez-vous tous, seigneurs, de vous mettre en
sret avant que je leur ouvre, car pour moi je suis bien sr
qu'elles ne me feront aucun mal.

L'hidalgo essaya une autre fois de persuader  don Quichotte de ne
pas faire une semblable folie, lui disant que c'tait tenter Dieu
que de se lancer en une si extravagante entreprise. Don Quichotte
se borna  rpondre qu'il savait ce qu'il faisait.

Prenez-y bien garde, reprit l'hidalgo, car moi, je sais que vous
vous trompez.

-- Maintenant, seigneur, rpliqua don Quichotte, si vous ne voulez
pas tre spectateur de ce que vous croyez devoir tre une
tragdie, piquez des deux  la jument pommele, et mettez-vous en
lieu de sret.

Lorsque Sancho l'entendit ainsi parler, il vint  son tour, les
larmes aux yeux, le supplier d'abandonner cette entreprise, en
comparaison de laquelle toutes les autres avaient t pain bnit,
celle des moulins  vent, l'effroyable aventure des foulons, enfin
tous les exploits qu'il avait accomplis dans le cours de sa vie.

Prenez garde, seigneur, disait Sancho, qu'il n'y a point
d'enchantement ici, ni chose qui y ressemble. J'ai vu  travers
les grilles et les fentes de la cage une griffe de lion vritable,
et j'en conclus que le lion auquel appartient une telle griffe est
plus gros qu'une montagne.

-- Allons donc, rpondit don Quichotte, la peur te le fera bientt
paratre plus gros que la moiti du monde. Retire-toi, Sancho, et
laisse-moi seul. Si je meurs ici, tu connais notre ancienne
convention; tu iras trouver Dulcine, et je ne t'en dis pas
davantage.

 cela, il ajouta d'autres propos qui trent toute esprance de
le voir abandonner son extravagante rsolution.

L'homme au gaban vert aurait bien voulu s'y opposer de vive force;
mais ses armes taient trop ingales, et d'ailleurs il ne lui
parut pas prudent de se prendre de querelle avec un fou, comme don
Quichotte lui semblait maintenant l'tre de tout point. Celui-ci
revenant  la charge auprs du gardien et ritrant ses menaces
avec violence, l'hidalgo se dcida  piquer sa jument, Sancho le
grison, et le charretier ses mules, pour s'loigner tous du
chariot le plus qu'ils pourraient, avant que les lions sortissent
de leurs cages. Sancho pleurait la mort de son seigneur, croyant
bien que, cette fois, il laisserait la vie sous les griffes du
lion; il maudissait son toile, il maudissait l'heure o lui tait
venue la pense de rentrer  son service; mais, tout en pleurant
et se lamentant, il n'oubliait pas de rosser le grison  tour de
bras pour s'loigner du chariot au plus vite.

Quand le gardien des lions vit que ceux qui avaient pris la fuite
taient dj loin, il recommena ses remontrances et ses
intimations  don Quichotte.

Je vous entends, rpondit le chevalier, mais trve d'intimations
et de remontrances; tout cela serait peine perdue, et vous ferez
mieux de vous dpcher.

Pendant le temps qu'employa le gardien  ouvrir la premire cage,
don Quichotte se mit  considrer s'il ne vaudrait pas mieux
livrer la bataille  pied qu' cheval, et,  la fin, il rsolut de
combattre  pied, dans la crainte que Rossinante ne s'pouvantt 
la vue des lions. Aussitt il saute de cheval, jette sa lance,
embrasse son cu, dgaine son pe; puis, d'un pas assur et d'un
coeur intrpide, s'en va, avec une merveilleuse bravoure, se
camper devant le chariot, en se recommandant du fond de l'me,
d'abord  Dieu, puis  sa Dulcine.

Il faut savoir qu'en arrivant  cet endroit, l'auteur de cette
vridique histoire s'crie dans un transport d'admiration:

 vaillant,  courageux par-dessus toute expression don Quichotte
de la Manche! miroir o peuvent se mirer tous les braves du monde!
nouveau don Manuel Ponce de Lon, qui fut la gloire et l'honneur
des chevaliers espagnols! Avec quelles paroles conterai-je cette
prouesse pouvantable? avec quelles raisons persuasives la
rendrai-je croyable aux sicles  venir? quelles louanges
trouverai-je qui puissent convenir et suffire  ta gloire,
fussent-elles hyperboles sur hyperboles? toi  pied, toi seul, toi
intrpide, toi magnanime, n'ayant qu'une pe dans une main, et
non de ces lames tranchantes marques au petit chien[114], dans
l'autre un cu, et non d'acier trs-propre et trs-luisant, tu
attends de pied ferme les deux plus formidables lions qu'aient
nourris les forts africaines. Ah! que tes propres exploits
parlent  ta louange, valeureux Manchois; quant  moi, je les
laisse  eux-mmes, car les paroles me manquent pour les louer
dignement.

Ici l'auteur termine l'exclamation qu'on vient de rapporter, et,
passant outre, rattache le fil de son histoire. Quand le gardien
de la mnagerie, dit-il, vit que don Quichotte s'tait mis en
posture, et qu'il fallait  toute force lcher le lion mle, sous
peine d'encourir la disgrce du colrique et audacieux chevalier,
il ouvrit  deux battants la premire cage o se trouvait, comme
on l'a dit, cet animal, lequel parut d'une grandeur dmesure et
d'un pouvantable aspect. La premire chose qu'il fit fut de se
tourner et retourner dans la cage o il tait couch, puis de
s'tendre tout de son long en allongeant la patte et en desserrant
la griffe. Ensuite il ouvrit la gueule, billa lentement, et,
tirant deux pieds de langue, il s'en frotta les yeux et s'en lava
toute la face. Cela fait, il mit la tte hors de la cage, et
regarda de tous cts avec des yeux ardents comme deux charbons;
regard et geste capables de jeter l'effroi dans le coeur de la
tmrit mme. Don Quichotte seul l'observait attentivement,
brlant du dsir que l'animal s'lant du char et en vnt aux
mains avec lui, car il comptait bien le mettre en pices entre les
siennes.

Ce fut jusqu' ce point qu'alla son incroyable folie. Mais le
gnreux lion, plus courtois qu'arrogant, ne faisant nul cas
d'enfantillages et de bravades, aprs avoir regard de ct et
d'autre, tourna le dos, montra son derrire  don Quichotte, et,
avec un sang-froid merveilleux, alla se recoucher dans sa cage.
Lorsque don Quichotte vit cela, il ordonna au gardien de prendre
un bton et de l'irriter en le frappant pour le faire sortir.

Quant  cela, je n'en ferai rien, s'cria le gardien; car si je
l'excite, le premier qu'il mettra en pices ce sera moi. Que Votre
Grce, seigneur chevalier, se contente de ce qu'elle a fait; c'est
tout ce qu'on peut dire en fait de vaillance, et n'ayez pas
l'envie de tenter une seconde fois la fortune. Le lion a la porte
ouverte; il est libre de sortir ou de rester; s'il n'est pas
encore sorti, il ne sortira pas de toute la journe. Mais Votre
Grce a bien manifest la grandeur de son me. Aucun brave,  ce
que j'imagine, n'est tenu de faire plus que de dfier son ennemi
et de l'attendre en rase campagne. Si le provoqu ne vient pas,
sur lui tombe l'infamie, et le combattant exact au rendez-vous
gagne la couronne de la victoire.

-- Au fait, c'est la vrit, rpondit don Quichotte; ferme la
porte, mon ami, et donne-moi un certificat, dans la meilleure
forme que tu pourras trouver, de ce que tu viens de me voir faire,
 savoir; que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, qu'il
n'est pas sorti, que je l'ai attendu de nouveau, que de nouveau il
a refus de sortir, et qu'il s'est all recoucher. Je ne dois rien
de plus; arrire les enchantements, et que l'aide de Dieu soit 
la raison,  la justice,  la vritable chevalerie! et ferme la
porte, comme je l'ai dit, pendant que je ferai signe aux fuyards,
pour qu'ils reviennent apprendre cette prouesse de ta propre
bouche.

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte,
mettant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait
essuy sur son visage la pluie du fromage blanc, se mit  appeler
ceux qui ne cessaient de fuir et de tourner la tte  chaque pas,
tous attroups autour de l'hidalgo. Sancho aperut le signal du
mouchoir blanc:

Qu'on me tue, dit-il, si mon seigneur n'a pas vaincu les btes
froces, car il nous appelle.

Ils s'arrtrent tous trois et reconnurent que celui qui faisait
les signes tait bien don Quichotte. Perdant un peu de leur
frayeur, ils se rapprochrent peu  peu jusqu' ce qu'ils pussent
entendre les cris de don Quichotte qui les appelait. Finalement,
ils revinrent auprs du chariot, et quand ils arrivrent, don
Quichotte dit au charretier:

Allons, frre, attelez vos mules et continuez votre voyage. Et
toi, Sancho, donne-lui deux cus d'or, pour lui et pour le gardien
des lions, en rcompense du temps que je leur ai fait perdre.

-- Je les donnerai de bien bon coeur, rpondit Sancho; mais les
lions, que sont-ils devenus? sont-ils morts ou vifs?

Alors le gardien, prenant son temps et ses aises, se mit  conter
par le menu la fin de la bataille, exagrant de son mieux la
vaillance de don Quichotte.

 la vue du chevalier, dit-il, le lion, intimid, n'osa pas
sortir de la cage, bien que j'aie tenu la porte ouverte un bon
espace de temps; et quand j'ai dit  ce chevalier que c'tait
tenter Dieu que d'exciter le lion pour l'obliger par force 
sortir, comme il voulait que je fisse, ce n'est qu' son corps
dfendant et contre sa volont qu'il m'a permis de fermer la
porte.

-- Hein! que t'en semble, Sancho? s'cria don Quichotte; y a-t-il
des enchantements qui prvalent contre la vritable valeur? Les
enchanteurs pourront bien m'ter la bonne chance; mais le coeur et
le courage, je les en dfie.

Sancho donna les deux cus, le charretier attela ses btes, le
gardien baisa les mains  don Quichotte en signe de
reconnaissance, et lui promit de conter ce vaillant exploit au roi
lui-mme quand il le verrait  la cour.

Eh bien, reprit don Quichotte, si par hasard Sa Majest demande
qui l'a fait, vous lui direz que c'est LE CHEVALIER DES LIONS; car
dsormais je veux qu'en ce nom se change, se troque et se
transforme celui que j'avais jusqu' prsent port, de _Chevalier
de la Triste-fgure. _En cela, je ne fais que suivre l'antique
usage des chevaliers errants, qui changeaient de nom quand il leur
en prenait fantaisie, ou quand ils y trouvaient leur compte.[115]

Cela dit, le chariot reprit sa route, et don Quichotte, Sancho et
l'homme au gaban vert continurent la leur.[116]

Pendant tout ce temps, don Diego de Miranda n'avait pas dit un
mot, tant il mettait d'attention  observer les actions et les
paroles de don Quichotte, qui lui paraissait un homme sens
atteint de folie, et un fou dou de bon sens. Il n'avait pas
encore connaissance de la premire partie de son histoire; car,
s'il en et fait la lecture, il ne serait pas tomb dans cette
surprise o le jetaient les actions et les paroles du chevalier,
puisqu'il aurait connu de quelle espce tait sa folie. Ne la
connaissant pas, il le prenait, tantt pour un homme sens, tantt
pour un fou, car ce qu'il disait tait raisonnable, lgant, bien
exprim, et ce qu'il faisait, extravagant, tmraire, absurde.
L'hidalgo se disait:

Quelle folie peut-il y avoir plus grande que celle de se mettre
sur la tte une salade pleine de fromage blanc, et de s'imaginer
que les enchanteurs vous amollissent le crne? quelle tmrit,
quelle extravagance plus grande que de vouloir se battre par force
avec des lions?

Don Quichotte le tira de cette rverie, et coupa court  ce
monologue en lui disant:

Je parierais, seigneur don Diego de Miranda, que Votre Grce me
tient dans son opinion pour un homme insens, pour un fou. Et
vraiment, je ne m'en tonnerais pas, car mes oeuvres ne peuvent
rendre tmoignage d'autre chose. Eh bien, je veux pourtant faire
observer  Votre Grce que je ne suis pas aussi fou, pas aussi
timbr que je dois en avoir l'air. Il sied bien  un brillant
chevalier de donner, au milieu de la place, et sous les yeux de
son roi, un coup de lance  un brave taureau[117]; il sied bien  un
chevalier, couvert d'armes resplendissantes, de parcourir la lice
devant les dames, dans de joyeux tournois; il sied bien enfin 
tous ces chevaliers d'amuser la cour de leurs princes, et de
l'honorer, si l'on peut ainsi dire, par tous ces exercices en
apparence militaires. Mais il sied bien mieux encore  un
chevalier errant d'aller par les solitudes, les dserts, les
croisires de chemins, les forts et les montagnes, chercher de
prilleuses aventures avec le dsir de leur donner une heureuse
issue, seulement pour acqurir une clbrit glorieuse et durable.
Il sied mieux, dis-je,  un chevalier errant de secourir une veuve
dans quelque dsert inhabitable, qu' un chevalier de cour de
sduire une jeune fille dans le sein des cits. Tous les
chevaliers, d'ailleurs, ont leurs exercices particuliers. Que
celui de cour serve les dames, qu'il rehausse par ses livres la
cour de son roi, qu'il dfraye les gentilshommes pauvres au
splendide service de sa table, qu'il porte un dfi dans une joute,
qu'il soit tenant dans un tournoi[118], qu'il se montre grand,
libral, magnifique, et surtout bon chrtien; alors il remplira
convenablement son devoir. Mais que le chevalier errant cherche
les extrmits du monde, qu'il pntre dans les labyrinthes les
plus inextricables, qu'il affronte  chaque pas l'impossible,
qu'il rsiste, au milieu des dserts, aux ardents rayons du soleil
dans la canicule, et, pendant l'hiver,  l'pre inclmence des
vents et de la gele, qu'il ne s'effraye pas des lions, qu'il ne
tremble pas en face des vampires et des andriaques; car chercher
ceux-ci, braver ceux-l, et les vaincre tous, voil ses principaux
et vritables exercices. Moi donc, puisqu'il m'est chu en partage
d'tre membre de la chevalerie errante, je ne puis me dispenser
d'entreprendre tout ce qui me semble tomber sous la juridiction de
ma profession. Ainsi, il m'appartenait directement d'attaquer ces
lions tout  l'heure, quoique je connusse que c'tait une tmrit
sans bornes. Je sais bien, en effet, ce que c'est que la valeur;
c'est une vertu place entre deux vices extrmes, la lchet et la
tmrit. Mais il est moins mal  l'homme vaillant de monter
jusqu' toucher le point o il serait tmraire, que de descendre
jusqu' toucher le point o il serait lche. Car, ainsi qu'il est
plus facile au prodigue qu' l'avare de devenir libral, il est
plus facile au tmraire de se faire vritablement brave, qu'au
lche de monter  la vritable valeur. Quant  ce qui est
d'affronter des aventures, croyez-moi, seigneur don Diego, il y a
plus  perdre en reculant qu'en avanant; car lorsqu'on dit: Ce
chevalier est audacieux et tmraire, cela rsonne mieux aux
oreilles des gens que de dire: Ce chevalier est timide et
poltron.

-- J'affirme, seigneur don Quichotte, rpondit don Diego, que tout
ce qu'a dit et fait Votre Grce est tir au cordeau de la droite
raison, et je suis convaincu que, si les lois et les rglements de
la chevalerie venaient  se perdre, ils se retrouveraient dans
votre coeur, comme dans leur dpt naturel et leurs propres
archives. Mais pressons-nous un peu, car il serait tard, d'arriver
 mon village et  ma maison; l, Votre Grce se reposera du
travail pass, qui, s'il n'a pas fatigu le corps, a du moins
fatigu l'esprit, ce qui cause aussi d'habitude la fatigue du
corps.

-- Je tiens l'invitation  grand honneur et grand'merci, seigneur
don Diego, rpondit don Quichotte.

Ils se mirent alors  piquer leurs montures un peu plus
qu'auparavant, et il pouvait tre deux heures de l'aprs-midi
quand ils arrivrent  la maison de don Diego, que don Quichotte
appelait le _chevalier du Gaban-Vert_.

Chapitre XVIII

_De ce qui arriva  don Quichotte dans le chteau ou la maison du
chevalier du Gaban-Vert, ainsi que d'autres choses extravagantes_


Don Quichotte trouva la maison de don Diego spacieuse, comme elles
le sont  la campagne, avec les armes sculptes en pierre brute
sur la porte d'entre; la cave s'ouvrant dans la cour, et, sous le
portail, plusieurs grandes cruches de terre  garder le vin,
ranges en rond. Comme ces cruches se fabriquent au Toboso, elles
lui rappelrent le souvenir de sa dame enchante; et, soupirant
aussitt, sans prendre garde  ce qu'il disait ni  ceux qui
pouvaient l'entendre, il s'cria:

 doux trsor, trouv pour mon malheur! doux et joyeux quand Dieu
le voulait bien[119]!  cruches tobosines, qui avez rappel  mon
souvenir le doux trsor de mon amer chagrin!

Ces exclamations furent entendues de l'tudiant pote, fils de don
Diego, qui tait venu le recevoir avec sa mre; et la mre et le
fils restrent interdits devant l'trange figure de don Quichotte.
Celui-ci, mettant pied  terre, alla avec une courtoisie parfaite
demander  la dame ses mains  baiser, et don Diego lui dit:

Recevez, madame, avec votre bonne grce accoutume, le seigneur
don Quichotte de la Manche, que je vous prsente, chevalier errant
de profession, et le plus vaillant, le plus discret qui soit au
monde.

La dame, qui se nommait doa Cristina, le reut avec de grands
tmoignages de politesse et de bienveillance, tandis que don
Quichotte s'offrait  son service avec les expressions les plus
choisies et les plus courtoises. Il rpta presque les mmes
crmonies avec l'tudiant, que don Quichotte, en l'coutant
parler, tint pour un jeune homme de sens et d'esprit.

Ici, l'auteur de cette histoire dcrit avec tous ses dtails la
maison de don Diego, peignant dans cette description tout ce que
contient la maison d'un riche gentilhomme campagnard. Mais le
traducteur a trouv bon de passer ces minuties sous silence, parce
qu'elles ne vont pas bien  l'objet principal de l'histoire,
laquelle tire plus de force de la vrit que de froides
digressions.

On fit entrer don Quichotte dans une salle o Sancho le dsarma,
et il resta en chausses  la vallonne et en pourpoint de chamois
tout souill de la moisissure des armes. Il portait un collet
vallon,  la faon des tudiants, sans amidon ni dentelle; ses
brodequins taient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il
passa sur l'paule sa bonne pe, qui pendait  un baudrier de
peau de loup marin, et qu'il ne ceignait pas autour de son corps,
parce qu'il fut, dit-on, malade des reins pendant de longues
annes. Il jeta enfin sur son dos un petit manteau de bon drap
brun. Mais, avant toutes choses, dans cinq ou six chaudronnes
d'eau (car sur la quantit des chaudronnes il y a quelque
diffrence) il se lava la tte et le visage, et pourtant la
dernire eau restait encore couleur de petit-lait, grce  la
gourmandise de Sancho et  l'acquisition du fatal fromage blanc
qui avait si bien barbouill son matre.

Par de ces beaux atours, et prenant une contenance aimable et
dgage, don Quichotte entra dans une autre pice, o l'attendait
l'tudiant pour lui faire compagnie jusqu' ce que la table ft
mise; car, pour la venue d'un si noble hte, madame Doa Christina
avait voulu montrer qu'elle savait bien recevoir ceux qui
arrivaient chez elle.

Pendant que don Quichotte se dsarmait, don Lorenzo (ainsi se
nommait le fils de don Diego) eut le temps de dire  son pre:

Que faut-il penser, seigneur, de ce gentilhomme que Votre Grce
vient de nous amener  la maison? Son nom, sa figure, et ce que
vous dites qu'il est chevalier errant, nous ont jets, ma mre et
moi, dans une grande surprise.

-- Je n'en sais vraiment rien, mon fils, rpliqua don Diego. Tout
ce que je puis dire, c'est que je l'ai vu faire des choses dignes
du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables
qu'ils effaaient ses actions. Mais parle-lui toi-mme, tte le
pouls  sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son
esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu'
vrai dire, je le tienne plutt pour fou que pour sage.

Aprs cela, don Lorenzo alla, comme on l'a dit, faire compagnie 
don Quichotte, et, dans la conversation qu'ils eurent ensemble,
don Quichotte dit, entre autres choses,  don Lorenzo:

Le seigneur don Diego de Miranda, pre de Votre Grce, m'a fait
part du rare talent et de l'esprit ingnieux que vous possdez; il
m'a dit surtout que Votre Grce est un grand pote.

-- Pote, c'est possible, rpondit don Lorenzo; mais grand, je ne
m'en flatte pas. La vrit est que je suis quelque peu amateur de
la posie, et que j'aime  lire les bons potes; mais ce n'est pas
une raison pour qu'on me donne le nom de grand pote, comme a dit
mon pre.

-- Cette humilit me plat, rpondit don Quichotte, car il n'y a
pas de pote qui ne soit arrogant et ne pense de lui-mme qu'il
est le premier pote du monde.

-- Il n'y a pas non plus de rgle sans exception, reprit don
Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit pote et ne pense pas
l'tre.

-- Peu sont dans ce cas, rpondit don Quichotte; mais dites-moi,
je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le
mtier, et qui vous tiennent,  ce que m'a dit votre pre, un peu
soucieux et proccup. Si c'est quelque glose, par hasard, je
m'entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchant de
les voir. S'il s'agit d'une joute littraire[120], que Votre Grce
tche d'avoir le second prix; car le premier se donne toujours 
la faveur ou  la qualit de la personne, tandis que le second ne
s'obtient que par stricte justice, de manire que le troisime
devient le second, et que le premier,  ce compte, n'est plus que
le troisime,  la faon des licences qui se donnent dans les
universits. Mais, cependant, c'est une grande chose que le nom de
premier prix.

-- Jusqu' prsent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous
prendre pour fou; continuons. Il me semble, dit-il, que Votre
Grce a frquent les coles; quelles sciences avez-vous tudies?

-- Celle de la chevalerie errante, rpondit don Quichotte, qui est
aussi haute que celle de la posie, et qui la passe mme d'au
moins deux doigts.

-- Je ne sais quelle est cette science, rpliqua don Lorenzo, et
jusqu' prsent je n'en avais pas ou parler.

-- C'est une science, repartit don Quichotte, qui renferme en elle
toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit
tre jurisconsulte et connatre les lois de la justice
distributive et commutative, pour rendre  chacun ce qui lui
appartient. Il doit tre thologien, pour savoir donner clairement
raison de la foi chrtienne qu'il professe, en quelque part
qu'elle lui soit demande. Il doit tre mdecin, et surtout
botaniste, pour connatre, au milieu des dserts et des lieux
inhabits, les herbes qui ont la vertu de gurir les blessures,
car le chevalier errant ne doit pas chercher  tout bout de champ
quelqu'un pour le panser. Il doit tre astronome, pour connatre
par les toiles combien d'heures de la nuit sont passes, sous
quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit
savoir les mathmatiques, car  chaque pas il aura besoin d'elles;
et laissant de ct, comme bien entendu, qu'il doit tre orn de
toutes les vertus thologales et cardinales, je passe  d'autres
bagatelles, et je dis qu'il doit savoir nager comme on dit que
nageait le poisson Nicolas[121]. Il doit savoir ferrer un cheval,
mettre la selle et la bride; et, remontant aux choses d'en haut,
il doit garder sa foi  Dieu et  sa dame[122]; il doit tre chaste
dans les penses, dcent dans les paroles, libral dans les
oeuvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines,
charitable avec les ncessiteux, et finalement, demeurer le ferme
champion de la vrit, dt-il, pour la dfendre, exposer et perdre
la vie. De toutes ces grandes et petites qualits se compose un
bon chevalier errant; voyez maintenant, seigneur don Lorenzo, si
c'est une science  la bavette, celle qu'apprend le chevalier qui
l'tudie pour en faire sa profession, et si elle peut se mettre au
niveau des plus huppes que l'on enseigne dans les gymnases et les
coles!

-- S'il en tait ainsi, rpondit don Lorenzo, je dirais que cette
science l'emporte sur toutes les autres.

-- Comment, s'il en tait ainsi? rpliqua don Quichotte.

-- Ce que je veux dire, reprit don Lorenzo, c'est que je doute
qu'il y ait eu et qu'il y ait  cette heure des chevaliers
errants, et surtout pars de tant de vertus.

-- J'ai dj dit bien des fois ce que je vais rpter, rpondit
don Quichotte; c'est que la plupart des gens de ce monde sont
d'avis qu'il n'y a pas eu de chevaliers errants; et comme je suis
d'avis que, si le ciel ne leur fait miraculeusement entendre cette
vrit, qu'il y en eut et qu'il y en a, toute peine serait prise
inutilement, ainsi que me l'a maintes fois prouv l'exprience, je
ne veux pas m'arrter maintenant  tirer Votre Grce de l'erreur
qu'elle partage avec tant d'autres. Ce que je pense faire, c'est
prier le ciel qu'il vous en tire et vous fasse comprendre combien
furent vritables et ncessaires au monde les chevaliers errants,
dans les sicles passs, et combien ils seraient utiles dans le
sicle prsent, s'ils taient encore de mise. Mais aujourd'hui
triomphent, pour les pchs du monde, la paresse, l'oisivet, la
gourmandise et la mollesse.

-- Voil que notre hte nous chappe, s'cria tout bas don
Lorenzo; mais pourtant c'est un fou remarquable, et je serais moi-
mme un sot de n'en pas avoir cette opinion.

L se termina leur entretien, parce qu'on les appela pour dner.
Don Diego demanda  son fils ce qu'il avait pu tirer au net de
l'esprit de son hte:

Je dfie, rpondit le jeune homme, tous les mdecins et tous les
copistes de rien tirer du brouillon de sa folie. C'est un fou pour
ainsi dire entrelard, qui a des intervalles lucides.

On se mit  table, et le dner fut, comme don Diego avait dit en
chemin qu'il avait coutume de l'offrir  ses convives, bien servi,
abondant et savoureux. Mais ce qui enchanta le plus don Quichotte,
ce fut le merveilleux silence qu'on gardait dans toute la maison,
qui ressemblait  un couvent de chartreux. Quand on eut enlev la
nappe, rcit les grces et jet de l'eau sur les mains, don
Quichotte pria instamment don Lorenzo de lui dire les vers de la
joute littraire. L'tudiant rpondit:

Pour ne pas ressembler  ces potes qui, lorsqu'on leur demande
de rciter leurs vers, s'y refusent, et, quand on ne les leur
demande pas, nous les jettent au nez, je dirai ma glose, de
laquelle je n'espre aucun prix, car c'est uniquement comme
exercice d'esprit que je l'ai faite.

-- Un de mes amis, homme habile, reprit don Quichotte, tait
d'avis qu'il ne fallait fatiguer personne  gloser des vers. La
raison, disait-il, c'est que jamais la glose ne peut atteindre au
texte, et que la plupart du temps elle s'loigne de son sens et de
son objet; que d'ailleurs les lois de la glose sont trop svres,
qu'elles ne souffrent ni interrogations, ni les mots _dit-il _ou
_dirais-je, _qu'elles ne permettent ni de faire avec les verbes
des substantifs, ni de changer le sens du propre au figur, et
qu'enfin elles contiennent foule d'entraves et de difficults qui
enchanent et embarrassent les glossateurs, comme Votre Grce doit
parfaitement le savoir.

-- En vrit, seigneur don Quichotte, dit don Lorenzo, je voudrais
prendre Votre Grce dans une erreur soutenue et rpte; mais je
ne puis, car vous me glissez des mains comme une anguille.

-- Je n'entends pas, rpondit don Quichotte, ce que dit ni ce que
veut dire Votre Grce par ces mots, que je lui glisse des mains.

-- Je me ferai bientt entendre, rpliqua don Lorenzo; mais
maintenant, que Votre Grce veuille bien couter les vers gloss
et la glose. Les voici:

_Si pour moi ce qui fut revient  tre,_
_Je n'aurai plus besoin d'esprer_
_Ou bien que le temps vienne dj_
_De ce qui doit ensuite advenir_.[123]

GLOSE

 la fin, comme tout passe, s'est pass aussi le bien qu'en un
temps m'avait donn la Fortune librale. Mais elle ne me l'a plus
rendu, ni en abondance, ni avec pargne. Il y a des sicles que tu
me vois, Fortune, prostern  tes pieds; rends-moi mon bonheur
pass, et je serai pleinement heureux, _si pour moi ce qui fut
revient  tre_.

Je ne veux d'autre plaisir ni d'autre gloire, d'autre palme,
d'autre victoire ni d'autre triomphe, que de retrouver le
contentement, qui est une peine dans ma mmoire. Si tu me ramnes
 ce point, Fortune,  l'instant se calmera toute l'ardeur de mon
feu, et surtout si ce bien vient sur-le-champ, _je n'aurai plus
besoin d'esprer_.

Je demande des choses impossibles, car que le temps revienne 
tre ce qu'une fois il a t, c'est une chose  laquelle aucun
pouvoir sur la terre n'est encore parvenu. Le temps court, il
vole, il part lgrement pour ne plus revenir, et l'on se
tromperait en pensant ou que dj le temps ft pass, _ou bien que
le temps vienne dj_.

Vivre en continuelle perplexit, tantt avec l'espoir, tantt
avec la crainte, c'est une mort manifeste, et il vaut mieux, en
mourant, chercher une issue  la douleur. Mon intrt serait d'en
finir; mais il n'en est pas ainsi, car, par une meilleure
rflexion, ce qui me rend la vie, c'est la crainte _de ce qui doit
ensuite advenir_.

Quand don Lorenzo eut achev de dbiter sa glose, don Quichotte se
leva tout debout, et, lui saisissant la main droite, il s'cria,
d'une voix haute qui ressemblait  des cris:

Par le ciel et toutes ses grandeurs, gnreux enfant, vous tes
le meilleur pote de l'univers; vous mritez d'tre couronn de
lauriers, non par Chypre, ni par Gate, comme a dit un pote
auquel Dieu fasse misricorde[124], mais par les acadmies
d'Athnes, si elles existaient encore, et par celles aujourd'hui
existantes de Paris, de Boulogne et de Salamanque. Plt  Dieu que
les juges qui vous refuseraient le premier prix fussent percs de
flches par Apollon, et que jamais les Muses ne franchissent le
seuil de leurs portes! Rcitez-moi, seigneur, je vous en supplie,
quelques vers de grande mesure, car je veux sonder sur tous les
points votre admirable gnie.[125]

Est-il besoin de dire que don Lorenzo fut ravi de se voir louer
par don Quichotte, bien qu'il le tnt pour un fou?  puissance de
l'adulation! que tu as d'tendue et que tu portes loin les limites
de ton agrable juridiction! Don Lorenzo rendit hommage  cette
vrit, car il condescendit au dsir de don Quichotte, en lui
rcitant ce sonnet sur l'histoire de Pyrame et Thisb:

SONNET

Le mur est bris par la belle jeune fille qui ouvrit le coeur
gnreux de Pyrame. L'amour part de Chypre, et va en droiture voir
la fente troite et prodigieuse.

L parle le silence, car la voix n'ose point passer par un si
troit dtroit; les mes, oui, car l'amour a coutume de rendre
facile la plus difficile des choses.

Le dsir a mal russi, et la dmarche de l'imprudente vierge
attire, au lieu de son plaisir, sa mort. Voyez quelle histoire:

Tous deux en mme temps,  cas trange! les tue, les couvre et
les ressuscite, une pe, une tombe, un souvenir.

Bni soit Dieu! s'cria don Quichotte quand il eut entendu le
sonnet de don Lorenzo; parmi la multitude de potes consomms qui
vivent aujourd'hui, je n'ai pas vu un pote aussi consomm que
Votre Grce, mon cher seigneur; c'est du moins ce que me donne 
penser l'ingnieuse composition de ce sonnet.

Don Quichotte resta quatre jours parfaitement trait dans la
maison de don Diego. Au bout de ce temps, il lui demanda la
permission de partir.

Je vous suis trs-oblig, lui dit-il, du bon accueil que j'ai
reu dans votre maison; mais comme il sied mal aux chevaliers
errants de donner beaucoup d'heures  l'oisivet et  la mollesse,
je veux aller remplir le devoir de ma profession en cherchant les
aventures, dont j'ai connaissance que cette terre abonde. J'espre
ainsi passer le temps, en attendant l'poque des joutes de
Saragosse, qui sont l'objet direct de mon voyage. Mais je veux
d'abord pntrer dans la caverne de Montsinos, de laquelle on
conte tant et de si grandes merveilles dans ces environs; je
chercherai en mme temps  dcouvrir l'origine et les vritables
sources des sept lacs appels vulgairement lagunes de Ruidera.

Don Diego et son fils lourent hautement sa noble rsolution, et
l'engagrent  prendre de leur maison et de leur bien tout ce qui
lui ferait plaisir, s'offrant  lui rendre service avec toute la
bonne volont possible, obligs qu'ils y taient par le mrite de
sa personne et l'honorable profession qu'il exerait.

Enfin le jour du dpart arriva, aussi joyeux pour don Quichotte
que triste et fatal pour Sancho Panza, qui, se trouvant fort bien
de l'abondance des cuisines de don Diego, se dsolait de retourner
 la disette en usage dans les forts et dans les dserts, et
d'tre rduit aux chtives provisions de son bissac. Nanmoins, il
le remplit tout comble de ce qui lui sembla le plus ncessaire.
Quand don Quichotte prit cong de ses htes, il dit  don Lorenzo:

Je ne sais si j'ai dj dit  Votre Grce, et, en tout cas, je le
lui rpte, que si vous voulez abrger les peines et le chemin
pour arriver au fate inaccessible de la renomme, vous n'avez
qu'une chose  faire: laissez le sentier de la posie, quelque peu
troit, et prenez le sentier de la chevalerie errante. Cela suffit
pour devenir empereur en un tour de main.

Par ces propos, don Quichotte acheva de dcider le procs de sa
folie, et plus encore par ceux qu'il ajouta:

Dieu sait, dit-il, si je voudrais emmener avec moi le seigneur
don Lorenzo, pour lui enseigner comment il faut pargner les
humbles et fouler aux pieds les superbes[126], vertus inhrentes 
la profession que j'exerce. Mais, puisque son jeune ge ne l'exige
point encore, et que ses louables tudes s'y refusent, je me
bornerai  lui donner un conseil; c'est qu'tant pote, il pourra
devenir clbre s'il se guide plutt sur l'opinion d'autrui que
sur la sienne propre. Il n'y a ni pre ni mre auxquels leurs
enfants semblent laids, et, pour les enfants de l'intelligence,
cette erreur a plus cours encore.

Le pre et le fils s'tonnrent de nouveau des propos entremls
de don Quichotte, tantt senss, tantt extravagants, et de la
tnacit qu'il mettait  se lancer incessamment  la qute de ses
malchanceuses aventures, terme et but de tous ses dsirs. Aprs
s'tre mutuellement ritr les politesses et les offres de
service, avec la gracieuse permission de la dame du chteau, don
Quichotte et Sancho s'loignrent, l'un sur Rossinante, l'autre
sur le grison.

Chapitre XIX

_O l'on raconte l'aventure du berger amoureux, avec d'autres
vnements gracieux en vrit_


Don Quichotte n'tait encore qu' peu de distance du village de
don Diego, quand il fut rejoint par deux espces de prtres ou
d'tudiants et deux laboureurs, qui cheminaient monts tous quatre
sur des btes  longues oreilles.

L'un des tudiants avait, en guise de portemanteau, un petit
paquet de grosse toile verte qui enveloppait quelques hardes et
deux paires de bas en bure noire; l'autre ne portait autre chose
que deux fleurets neufs avec leurs boutons. Quant aux laboureurs,
ils taient chargs de plusieurs effets qu'ils venaient sans doute
d'acheter dans quelque grande ville pour les porter  leur
village. tudiants et laboureurs tombrent dans la mme surprise
que tous ceux qui voyaient don Quichotte pour la premire fois, et
ils mouraient d'envie de savoir quel tait cet homme si diffrent
des autres et si hors de l'usage commun.

Don Quichotte les salua, et, quand il eut appris qu'ils suivaient
le mme chemin que lui, il leur offrit sa compagnie, en les priant
de retenir un peu le pas, car leurs bourriques marchaient plus
vite que son cheval. Pour se montrer obligeant, il leur dit en peu
de mots quelles taient sa personne et sa profession,  savoir
qu'il tait chevalier errant, et qu'il allait chercher des
aventures dans les quatre parties du monde. Il ajouta qu'il
s'appelait de son nom propre don Quichotte de la Manche, et par
surnom _le chevalier des Lions. _Tout cela, pour les laboureurs,
c'tait comme s'il et parl grec ou argot de bohmiens; mais non
pour les tudiants, qui reconnurent bientt le vide de sa
cervelle. Nanmoins, ils le regardaient avec un tonnement ml de
respect, et l'un d'eux lui dit:

Si Votre Grce, seigneur chevalier, ne suit aucun chemin fixe,
comme ont coutume de faire ceux qui cherchent des aventures, venez
avec nous, et vous verrez une des noces les plus belles et les
plus riches qu'on ait clbres jusqu' ce jour dans la Manche et
 plusieurs lieues  la ronde.

Don Quichotte demanda s'il s'agissait des noces de quelque prince,
pour en faire un si grand rcit.

Non, rpondit l'tudiant, ce ne sont que les noces d'un paysan et
d'une paysanne; l'un est le plus riche de tout le pays; l'autre,
la plus belle qu'aient vue les hommes. On va clbrer leur mariage
avec une pompe extraordinaire et nouvelle; car les noces se feront
dans un pr qui touche au village de la fiance, qu'on appelle par
excellence Quitria la Belle. Le fianc se nomme Camache le Riche.
Elle a dix-huit ans, lui vingt-deux; tous deux gaux de condition,
bien que des gens curieux, qui savent par coeur les filiations du
monde entier, prtendent que la belle Quitria l'emporte en ce
point sur Camache. Mais il ne faut pas regarder  cela; les
richesses sont assez puissantes pour souder bien des cassures et
boucher bien des trous. En effet, ce Camache est libral; et il
lui a pris fantaisie de faire couvrir tout le pr avec des
branches d'arbres, de faon que le soleil aura de la peine 
russir s'il veut visiter l'herbe frache dont la terre est
couverte. Il a fait aussi composer des danses, tant  l'pe
qu'aux petits grelots[127], car il y a dans son village des gens qui
savent merveilleusement les faire sonner. Pour les danseurs aux
souliers[128], je n'en dis rien, il en a command un monde. Mais
pourtant, de toutes les choses que j'ai mentionnes et de bien
d'autres que j'ai passes sous silence, aucune, j'imagine, ne
rendra ses noces aussi mmorables que les quipes qu'y fera sans
doute le dsespr Basile. Ce Basile est un jeune berger habitant
le village de Quitria, o il avait sa maison porte  porte avec
celle des parents de la belle paysanne. L'amour prit de l
occasion de rappeler au monde l'histoire oublie de Pyrame et
Thisb, car Basile devint amoureux de Quitria ds ses plus
tendres annes, et la jeune fille le paya de retour par mille
chastes faveurs, si bien que dans le village on comptait par
passe-temps les amours des enfants Basile et Quitria. Ils
grandirent tous deux, et le pre de Quitria rsolut de refuser 
Basile l'entre qu'avait eue celui-ci jusqu'alors dans sa maison;
puis, pour s'ter le souci et les craintes, il convint de marier
sa fille avec le riche Camache, ne trouvant pas convenable de la
donner  Basile, qui n'tait pas aussi bien trait par la fortune
que par la nature; car, s'il faut dire la vrit sans envie, c'est
bien le garon le mieux dcoupl que nous connaissions, vigoureux
tireur de barre, excellent lutteur et grand joueur de balle. Il
court comme un daim, saute mieux qu'une chvre, et abat les
quilles comme par enchantement. Du reste, il chante comme une
alouette, pince d'une guitare  la faire parler, et, par-dessus
tout, joue de la dague aussi bien que le plus hupp.

-- Pour ce seul mrite, s'cria don Quichotte, ce garon mritait
d'pouser, non-seulement la belle Quitria, mais la reine Genivre
elle-mme, si elle vivait encore, en dpit de Lancelot et de tous
ceux qui voudraient s'y opposer.

-- Allez donc dire cela  ma femme, interrompit Sancho, qui
n'avait fait jusqu'alors que se taire et couter; ce qu'elle veut,
c'est que chacun se marie avec son gal, se fondant sur le
proverbe qui dit: Chaque brebis avec sa pareille.[129] Ce que je
voudrais, moi, c'est que ce bon garon de Basile, auquel je
m'affectionne, se marit avec cette dame Quitria, et maudits
soient dans ce monde et dans l'autre ceux qui empchent les gens
de se marier  leur got.

-- Si tous ceux qui s'aiment pouvaient ainsi se marier, dit don
Quichotte, ce serait ter aux parents le droit lgitime de choisir
pour leurs enfants, et de les tablir comme et quand il convient;
et, si le choix des maris tait abandonn  la volont des filles,
telle se trouverait qui prendrait le valet de son pre, et telle
autre le premier venu qu'elle aurait vu passer dans la rue fier et
pimpant, bien que ce ne ft qu'un spadassin dbauch. L'amour
aveugle facilement les yeux de l'intelligence, si ncessaires pour
le choix d'un tat. Dans celui qu'exige le mariage, on court grand
risque de se tromper; il faut un grand tact et une faveur
particulire du ciel pour rencontrer juste. Quelqu'un veut faire
un long voyage; s'il est prudent, avant de se mettre en route, il
choisira une compagnie agrable et sre. Pourquoi ne ferait-il pas
de mme, celui qui doit cheminer tout le cours de sa vie jusqu'au
terme de la mort, surtout si cette compagnie doit le suivre au
lit,  la table, partout, comme fait la femme pour son mari? La
femme lgitime n'est pas une marchandise qu'on puisse rendre,
changer ou cder aprs l'avoir achete; c'tait un accident
insparable, qui dure autant que la vie; c'est un lien qui, une
fois jet autour du cou, se change en noeud gordien, et ne peut se
dtacher,  moins qu'il ne soit tranch par la faux de la mort. Je
pourrais dire bien d'autres choses encore sur ce sujet, mais j'en
suis dtourn par l'envie de savoir s'il reste au seigneur
licenci quelque chose  me dire  propos de l'histoire de Basile.

-- Il ne me reste qu'une chose  dire, rpondit l'tudiant,
bachelier ou licenci, comme l'avait appel don Quichotte; c'est
que, du jour o Basile a su que la belle Quitria pousait Camache
le Riche, on ne l'a plus vu rire, on ne l'a plus entendu tenir un
propos sens. Il marche toujours triste et pensif, se parlant 
lui-mme, ce qui est un signe infaillible qu'il a perdu l'esprit.
Il mange peu, ne dort pas davantage; s'il mange, ce sont des
fruits; s'il dort, c'est en plein champ sur la terre, comme une
brute. De temps en temps, il regarde le ciel, et d'autres fois il
cloue les yeux  terre, dans une telle extase qu'il semble une
statue habille dont l'air agite les vtements. Enfin, il tmoigne
si vivement la passion qu'il a dans le coeur, que tous ceux qui le
connaissent craignent que le _oui _prononc demain par la belle
Quitria ne soit l'arrt de sa mort.

-- Dieu fera mieux les choses, s'cria Sancho; car, s'il donne le
mal, il donne la mdecine. Personne ne sait ce qui doit arriver;
d'ici  demain il y a bien des heures, et en un seul moment la
maison peut tomber; j'ai vu souvent pleuvoir et faire du soleil
tout  la fois, et tel se couche le soir bien portant qui ne peut
plus remuer le lendemain matin. Dites-moi: quelqu'un, par hasard,
se flatterait-il d'avoir mis un clou  la roue de la fortune? Non
certes; et d'ailleurs, entre le oui et le non de la femme, je
n'oserais pas seulement mettre la pointe d'une aiguille, car elle
n'y tiendrait pas. Faites seulement que Quitria aime Basile de
bon coeur et de bonne volont, et moi je lui donnerai un sac de
bonne aventure, car l'amour,  ce que j'ai ou dire, regarde avec
des lunettes qui font paratre le cuivre de l'or, la pauvret des
richesses et la chassie des perles.

-- O diable t'arrteras-tu, Sancho maudit? s'cria don Quichotte.
Quand tu commences  enfiler des proverbes et des histoires,
personne ne peut te suivre, si ce n'est Judas lui-mme, et puisse-
t-il t'emporter? Dis-moi, animal, que sais-tu de clous et de
roues, et de quoi que ce soit?

-- Oh, pardieu! si l'on ne m'entend pas, rpondit Sancho, il n'est
pas tonnant que mes sentences passent pour des sottises. Mais
n'importe, moi je m'entends, et je sais que je n'ai pas dit tant
de btises que vous voulez le croire; c'est plutt que Votre
Grce, mon cher seigneur, est toujours le contrleur de mes
paroles et de mes actions.

-- Dis donc contrleur, s'cria don Quichotte,  prvaricateur du
beau langage, que Dieu confonde et maudisse!

-- Que Votre Grce ne se fche pas contre moi, rpondit Sancho.
Vous savez bien que je n'ai pas t lev  la cour, que je n'ai
pas tudi  Salamanque, pour connatre si j'te ou si je mets
quelques lettres de trop  mes paroles. Vive Dieu! il ne faut pas
non plus obliger le paysan de Sayago  parler comme le citadin de
Tolde[130]. Encore y a-t-il des Toldains qui ne sont gure avancs
dans la faon de parler poliment.

-- C'est bien vrai, dit le licenci, car ceux qui sont levs dans
les tanneries et les boutiques du Zocodover ne peuvent parler
aussi bien que ceux qui passent tout le jour  se promener dans le
clotre de la cathdrale; et pourtant ils sont tous de Tolde. Le
langage pur, lgant, choisi appartient aux gens de cour clairs,
fussent-ils ns dans une taverne de Majalahonda; je dis clairs,
car il y en a beaucoup qui ne le sont pas; et les lumires sont la
vraie grammaire du bon langage, quand l'usage les accompagne. Moi,
seigneur, pour mes pchs, j'ai tudi le droit canonique 
Salamanque, et je me pique quelque peu d'exprimer mes ides avec
des paroles claires, nettes et significatives.

-- Si vous ne vous piquiez pas, dit l'autre tudiant, de jouer
mieux encore de ces fleurets que de la langue, vous auriez eu la
tte au concours des licences, au lieu d'avoir la queue.

-- coutez, bachelier, reprit le licenci, votre opinion sur
l'adresse  manier l'pe est la plus grande erreur du monde, si
vous croyez cette adresse vaine et inutile.

-- Pour moi, ce n'est pas une opinion, rpondit l'autre, qui se
nommait Corchuelo, c'est une vrit dmontre, et, si vous voulez
que je vous le prouve par l'exprience, l'occasion est belle; vous
avez l des fleurets; j'ai, moi, le poignet vigoureux, et, avec
l'aide de mon courage, qui n'est pas mince, il vous fera confesser
que je ne me trompe pas. Allons, mettez pied  terre, et faites
usage de vos mouvements de pieds et de mains, de vos angles, de
vos cercles, de toute votre science; j'espre bien vous faire voir
des toiles en plein midi, avec mon adresse tout inculte et
naturelle, en laquelle, aprs Dieu, j'ai assez de confiance pour
dire que celui-l est encore  natre qui me fera tourner le dos,
et qu'il n'y a point d'homme au monde auquel je ne me charge de
faire perdre l'quilibre.

-- Que vous tourniez ou non le dos, je ne m'en mle pas, rpliqua
l'habile escrimeur; mais pourtant il pourrait se faire que, dans
l'endroit mme o vous cloueriez le pied pour la premire fois, on
y creust votre spulture, je veux dire que la mort vous ft
donne par cette adresse que vous mprisez tant.

-- C'est ce que nous allons voir, rpondit Corchuelo.

Et, sautant lestement  bas de son ne, il saisit avec furie un
des fleurets que le licenci portait sur sa monture.

Les choses ne doivent pas se passer ainsi, s'cria don Quichotte;
je veux tre votre matre d'escrime, et le juge de cette querelle
tant de fois dbattue et jamais dcide.

Il mit alors pied  terre, et, prenant sa lance  la main, il se
plaa au milieu de la route, tandis que le licenci s'avanait
avec une contenance dgage et en mesurant ses pas, contre
Corchuelo, qui venait  sa rencontre, lanant, comme on dit, des
flammes par les yeux. Les deux autres paysans qui les
accompagnaient servirent, sans descendre de leurs bourriques, de
spectateurs  cette mortelle tragdie.

Les bottes d'estoc et de taille que portait Corchuelo, les revers,
les fendants, les coups  deux mains, taient innombrables, et
tombaient comme la grle. Le bachelier attaquait en lion furieux,
mais le licenci, d'une tape qu'il lui envoyait avec le bouton de
son fleuret, l'arrtait court au milieu de sa furie, et le lui
faisait baiser comme si c'et t une relique, bien qu'avec moins
de dvotion. Finalement, le licenci lui compta,  coups de
pointe, tous les boutons d'une demi-soutane qu'il portait, et lui
en dchira les pans menus comme des queues de polypes[131]. Il lui
jeta deux fois le chapeau par terre, et le fatigua tellement, que,
de dpit et de rage, l'autre prit son fleuret par la poigne, et
le lana dans l'air avec tant de vigueur, qu'il l'envoya presque 
trois quarts de lieue. C'est ce que tmoigna par crit l'un des
laboureurs, greffier de son tat, qui alla le ramasser, et ce
tmoignage doit servir  faire reconnatre, sur preuve
authentique, comment la force est vaincue par l'adresse.

Corchuelo s'tait assis tout essouffl, et Sancho, s'approchant de
lui:

Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, si Votre Grce suit
mon conseil, vous ne vous aviserez plus dsormais de dfier
personne  l'escrime, mais plutt  lutter ou  jeter la barre,
car vous avez pour cela de la jeunesse et des forces. Quant  ceux
qu'on appelle tireurs d'armes, j'ai ou dire qu'ils mettent la
pointe d'une pe dans le trou d'une aiguille.

-- Je me contente, rpondit Corchuelo, d'tre comme on dit, tomb
de mon ne, et d'avoir appris par exprience une vrit que
j'tais bien loin de croire.

En disant cela, il se leva pour embrasser le licenci, et ils
restrent meilleurs amis qu'auparavant. Ils ne voulurent point
attendre le greffier, qui avait t chercher le fleuret, pensant
qu'il serait trop long  revenir, et rsolurent de suivre leur
chemin pour arriver de bonne heure au village de Quitria, d'o
ils taient tous. Pendant la route qu'il leur restait  faire, le
licenci leur expliqua les excellences de l'escrime, avec tant de
raisons videntes, tant de figures et de dmonstrations
mathmatiques, que tout le monde demeura convaincu des avantages
de cette science, et Corchuelo fut guri de son enttement.

La nuit tait venue, et, avant d'arriver, ils crurent voir devant
le village un ciel rempli d'innombrables toiles resplendissantes.
Ils entendirent galement le son confus et suave de divers
instruments, comme fltes, tambourins, psaltrions, luths,
musettes et tambours de basque.

En approchant, ils virent que les arbres d'une rame qu'on avait
leve de mains d'homme  l'entre du village taient tout chargs
de lampes d'illumination, que le vent n'teignait pas, car il
soufflait alors si doucement qu'il n'avait pas la force d'agiter
les feuilles des arbres. Les musiciens taient chargs des
divertissements de la noce; ils parcouraient, en diverses
quadrilles, cet agrable sjour, les uns dansant, et d'autres
encore jouant des instruments qu'on vient de citer.

En somme, on aurait dit que, sur toute l'tendue de cette prairie,
courait l'allgresse et sautait le contentement. Une foule
d'autres hommes taient occups  construire des chafauds et des
gradins, d'o l'on pt le lendemain voir commodment les
reprsentations et les danses qui devaient se faire en cet endroit
pour clbrer les noces du riche Camache et les obsques de
Basile.

Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quoiqu'il en
ft pri par le bachelier et le laboureur. Il donna pour excuse,
bien suffisante  son avis, que c'tait la coutume des chevaliers
errants de dormir dans les champs et les forts plutt que dans
les habitations, ft-ce mme sous des lambris dors. Aprs cette
rponse, il se dtourna quelque peu du chemin, fort contre le gr
de Sancho, auquel revint  la mmoire le bon gte qu'il avait
trouv dans le chteau ou la maison de don Diego.

Chapitre XX

_O l'on raconte les noces de Camache le Riche, avec l'aventure
de Basile le Pauvre_


 peine la blanche aurore avait-elle fait place au brillant
Phbus, pour qu'il scht par de brlants rayons les perles
liquides de ses cheveux d'or, que don Quichotte, secouant la
paresse de ses membres, se mit sur pied, et appela son cuyer
Sancho, qui ronflait encore. En le voyant ainsi, les yeux ferms
et la bouche ouverte, don Quichotte lui dit, avant de l'veiller:

 toi, bienheureux entre tous ceux qui vivent sur la face de la
terre, puisque, sans porter envie et sans tre envi, tu dors dans
le repos de ton esprit, aussi peu perscut des enchanteurs que
troubl des enchantements! Dors, rpt-je et rpterai-je cent
autres fois, toi qui n'as point  souffrir de l'insomnie
continuelle d'une flamme jalouse, toi que n'veille point le souci
de payer des dettes qui sont chues, ni celui de fournir  la
subsistance du lendemain pour toi et ta pauvre petite famille. Ni
l'ambition ne t'agite, ni la vaine pompe du monde ne te tourmente,
puisque les limites de tes dsirs ne s'tendent pas au del du
soin de ton ne, car celui de ta personne est remis  ma charge
comme un juste contrepoids qu'imposent aux seigneurs la nature et
l'usage. Le valet dort, et le matre veille, pensant de quelle
manire il pourra le nourrir, amliorer son sort et lui faire
merci. Le chagrin de voir un ciel de bronze refuser  la terre la
vivifiante rose n'afflige point le serviteur, mais le matre, qui
doit alimenter, dans la strilit et la famine, celui qui l'a
servi dans l'abondance et la fertilit.

 tout cela, Sancho ne rpondait mot, car il dormait, et certes il
ne se serait pas veill de sitt, si don Quichotte, avec le bout
de sa lance, ne l'et fait revenir  lui. Il s'veilla enfin, en
se frottant les yeux, en tendant les bras; puis, tournant le
visage  droite et  gauche:

Du ct de cette rame, dit-il, vient, si je ne me trompe, un
fumet et une odeur bien plutt de tranches de jambon frites que de
thym et de serpolet. Sur mon me, noces qui s'annoncent par de
telles odeurs promettent d'tre abondantes et gnreuses.

-- Tais-toi, glouton, dit don Quichotte, et lve-toi vite; nous
irons assister  ce mariage, pour voir ce que fera le ddaign
Basile.

-- Ma foi, rpondit Sancho, qu'il fasse ce qu'il voudra. Pourquoi
est-il pauvre? il aurait pous Quitria. Mais, quand on n'a pas
un sou vaillant, faut-il vouloir se marier dans les nuages? En
vrit, seigneur, moi je suis d'avis que le pauvre doit se
contenter de ce qu'il trouve, et non chercher des perles dans les
vignes. Je gagerais un bras que Camache peut enfermer Basile dans
un sac d'cus. S'il en est ainsi, Quitria serait bien sotte de
repousser les parures et les joyaux que lui a donns Camache et
qu'il peut lui donner encore, pour choisir le talent de Basile 
jeter la barre et  jouer du fleuret. Sur le plus beau jet de
barre et la meilleure botte d'escrime, on ne donne pas un verre de
vin  la taverne. Des talents et des grces qui ne rapportent
rien, en ait qui voudra. Mais quand ces talents et ces grces
tombent sur quelqu'un qui a la bourse pleine, ah! je voudrais pour
lors avoir aussi bonne vie qu'ils ont bonne faon. C'est sur un
bon fondement qu'on peut lever un bon difice, et le meilleur
fondement du monde, c'est l'argent.

-- Par le saint nom de Dieu! s'cria don Quichotte, finis ta
harangue, Sancho; je suis convaincu que, si on te laissait
continuer celles que tu commences  chaque pas, il ne te resterait
pas assez de temps pour manger ni pour dormir, et que tu ne
l'emploierais qu' parler.

-- Si Votre Grce avait bonne mmoire, rpliqua Sancho, vous vous
rappelleriez les clauses de notre trait avant que nous prissions,
cette dernire fois, la clef des champs. L'une d'elles fut que
vous me laisseriez parler tant que j'en aurais envie, pourvu que
ce ne ft ni contre le prochain ni contre votre autorit; et
jusqu' prsent, il me semble que je n'ai pas contrevenu aux
dfenses de cette clause.

-- Je ne me rappelle pas cette clause le moins du monde, Sancho,
rpondit don Quichotte; mais, quand mme il en serait ainsi, je
veux que tu te taises et que tu me suives; car voil les
instruments que nous entendions hier soir qui recommencent 
rjouir les vallons, et sans doute que le mariage se clbrera
pendant la fracheur de la matine plutt que pendant la chaleur
du tantt.

Sancho obit  son matre, et, quand il eut mis la selle 
Rossinante et le bt au grison, ils enfourchrent tous deux leurs
btes, et entrrent pas  pas sous la rame. La premire chose qui
s'offrit aux regards de Sancho, ce fut un boeuf tout entier
embroch dans un tronc d'ormeau; et, dans le foyer o l'on allait
le faire rtir, brlait une petite montagne de bois.

Six marmites taient ranges autour de ce bcher; et certes, elles
n'avaient point t faites dans le monde ordinaire des marmites,
car c'taient six larges cruches  vin[132], qui contenaient chacune
un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des
moutons entiers, qui n'y paraissaient pas plus que si c'et t
des pigeonneaux. Les livres dpouills de leurs peaux et les
poules toutes plumes, qui pendaient aux arbres pour tre bientt
ensevelis dans les marmites, taient innombrables, ainsi que les
oiseaux et le gibier de diverses espces pendus galement aux
branches, pour que l'air les entretnt frais. Sancho compta plus
de soixante grandes outres d'au moins cinquante pintes chacune,
toutes remplies, ainsi qu'on le vit ensuite, de vins gnreux. Il
y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de bl
dans les granges. Les fromages, amoncels comme des briques sur
champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d'huile, plus
grands que ceux d'un teinturier, servaient  frire les objets de
ptisserie, qu'on en retirait avec deux fortes pelles, et qu'on
plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait  ct.
Les cuisiniers et les cuisinires taient au nombre de plus de
cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le
large ventre du boeuf taient cousus douze petits cochons de lait,
qui devaient l'attendrir et lui donner du got. Quant aux pices
de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achetes par
livres, mais par quintaux, et elles taient tales dans un grand
coffre ouvert. Finalement les apprts de la noce taient
rustiques, mais assez abondants pour nourrir une arme.

Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles,
et les contemplait, et s'en trouvait ravi. La premire chose qui
le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers
pris un petit pot-au-feu; ensuite les outres lui touchrent le
coeur, puis enfin les gteaux de fruits cuits  la pole, si
toutefois on peut appeler poles d'aussi vastes chaudrons. Enfin,
n'y pouvant plus tenir, il s'approcha de l'un des diligents
cuisiniers, et, avec toute la politesse d'un estomac affam, il le
pria de lui laisser tremper une crote de pain dans une de ces
marmites.

-- Frre, rpondit le cuisinier, ce jour n'est pas de ceux sur qui
la faim ait prise, grce au riche Camache. Mettez pied  terre, et
regardez s'il n'y a point par l quelque cuiller  pot; vous
cumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse.

-- Je ne vois aucune cuiller, rpliqua Sancho.

-- Attendez un peu, reprit le cuisinier. Sainte Vierge! que vous
faites l'innocent, et que vous tes embarrass pour peu de chose!

En disant cela, il prit une casserole, la plongea dans une des
cruches qui servaient de marmites, et en tira d'un seul coup trois
poules et deux oies.

Tenez, ami, dit-il  Sancho, djeunez avec cette cume, en
attendant que vienne l'heure du dner.

-- Mais je n'ai rien pour la mettre, rpondit Sancho.

-- Eh bien! reprit le cuisinier, emportez la casserole et tout;
rien ne cote  la richesse et  la joie de Camache.

Pendant que Sancho faisait ainsi ses petites affaires, don
Quichotte regardait entrer, par un des cts de la rame, une
douzaine de laboureurs, monts sur douze belles juments couvertes
de riches harnais de campagne et portant une foule de grelots sur
la courroie du poitrail. Ils taient vtus d'habits de fte, et
ils firent en bon ordre plusieurs volutions d'un bout  l'autre
de la prairie, jetant tous ensemble ces cris joyeux:

Vive Camache et Quitria, lui aussi riche qu'elle est belle, et
elle, la plus belle du monde!

Quand don Quichotte entendit cela:

On voit bien, se dit-il tout bas, que ces gens n'ont pas vu ma
Dulcine du Toboso; s'ils l'eussent vue, ils retiendraient un peu
la bride aux louanges de cette Quitria.

Un moment aprs, ont vit entrer en divers endroits de la rame
plusieurs choeurs de danse de diffrentes espces, entre autres
une troupe de danseurs  l'pe, compose de vingt-quatre jeunes
gens de bonne mine, tous vtus de fine toile blanche, et portant
sur la tte des mouchoirs en soie de diverses couleurs. Ils
taient conduits par un jeune homme agile, auquel l'un des
laboureurs de la troupe des juments demanda si quelques-uns des
danseurs s'taient blesss.

Aucun jusqu' prsent, bni soit Dieu! rpondit le chef. Nous
sommes tous bien portants.

Aussitt il commena  former une mle avec ses compagnons,
faisant tant d'volutions et avec tant d'adresse, que don
Quichotte, tout habitu qu'il tait  ces sortes de danses, avoua
qu'il n'en avait jamais vu de mieux excute que celle-l.

Il ne fut pas moins ravi d'un autre choeur de danse qui entra
bientt aprs. C'tait une troupe de jeunes filles choisies pour
leur beaut, si bien du mme ge qu'aucune ne semblait avoir moins
de quatorze ans, ni aucune plus de dix-huit. Elles taient toutes
vtues de lger drap vert, avec les cheveux moiti tresss, moiti
flottants, mais si blonds tous qu'ils auraient pu le disputer 
ceux du soleil; et sur la chevelure elles portaient des guirlandes
formes de jasmins, de roses, d'amarantes et de fleurs de
chvrefeuille. Cette troupe tait conduite par un vnrable
vieillard et une imposante matrone, mais plus lgers et plus
ingambes que ne l'annonait leur grand ge. C'tait le son d'une
cornemuse de Zamora qui leur donnait la mesure, et ces jeunes
vierges, portant la dcence sur le visage et l'agilit dans les
pieds, se montraient les meilleures danseuses du monde.

Aprs elles, parut une danse compose, et de celles qu'on appelle
_parlantes_.[133] C'tait une troupe de huit nymphes rparties en
deux files. L'une de ces files tait conduite par le dieu Cupidon,
l'autre par l'Intrt; celui-l par de ses ailes, de son arc et
de son carquois; celui-ci vtu de riches toffes d'or et de soie.
Les nymphes qui suivaient l'Amour portaient derrire les paules
leurs noms en grandes lettres sur du parchemin blanc. _Posie
_tait le titre de la premire; celui de la seconde, _Discrtion;
_celui de la troisime, _Belle famille, _et celui de la quatrime,
V_aillance. _Les nymphes que guidait l'Intrt se trouvaient
dsignes de la mme faon. _Libralit _tait le titre de la
premire; _Largesse, _celui de la seconde; _Trsor, c_elui de la
troisime, et celui de la quatrime, _Possession pacifique.
_Devant la troupe marchait un chteau de bois tran par quatre
sauvages, tous vtus de feuilles de lierre et de filasse peinte en
vert, accoutrs si au naturel que peu s'en fallut qu'ils ne
fissent peur  Sancho. Sur la faade du chteau et sur ses quatre
cts tait crit: _Chteau de sage prudence. _Ils avaient pour
musiciens quatre habiles joueurs de flte et de tambourin. Cupidon
commena la danse. Aprs avoir fait deux figures, il leva les
yeux; et, dirigeant son arc contre une jeune fille qui tait venue
se placer entre les crneaux du chteau, il lui parla de la sorte:

Je suis le dieu tout-puissant dans l'air, sur la terre, dans la
mer profonde, et sur tout ce que l'abme renferme en son gouffre
pouvantable.

Je n'ai jamais connu ce que c'est que la peur; tout ce que je
veux, je le puis, quand mme je voudrais l'impossible; et, en tout
ce qui est possible, je mets, j'te, j'ordonne et je dfends.

La strophe acheve, il lana une flche sur le haut du chteau, et
regagna sa place.

Alors l'Intrt s'avana; il dansa galement deux pas, et, les
tambourins se taisant, il dit  son tour:

Je suis celui qui peut plus que l'Amour, et c'est l'Amour qui me
guide; je suis de la meilleure race que le ciel entretienne sur la
terre, de la plus connue et de la plus illustre.

Je suis l'Intrt, par qui peu de gens agissent bien; et agir
sans moi serait grand miracle; mais, tel que je suis, je me
consacre  toi,  tout jamais. Amen.

L'Intrt s'tant retir, la Posie s'avana, et, aprs avoir
dans ses pas comme les autres, portant les yeux sur la demoiselle
du chteau, elle dit:

En trs-doux accents, en penses choisies, graves et
spirituelles, la trs-douce Posie t'envoie, ma dame, son me
enveloppe de mille sonnets.

Si ma poursuite ne t'importune pas, ton sort, envi de bien
d'autres femmes, sera port par moi au-dessus du croissant de la
lune.

La Posie s'loigna, et la Libralit, s'tant dtache du groupe
de l'Intrt, dit aprs avoir fait ses pas:

On appelle Libralit la faon de donner aussi loigne de la
prodigalit que de l'extrme contraire, lequel annonce un faible
et mol attachement.

Mais moi, pour te grandir, je veux tre dsormais plutt
prodigue; c'est un vice sans doute, mais un vice noble et d'un
coeur amoureux qui se montre par ses prsents.

De la mme faon s'avancrent et se retirrent tous les
personnages des deux troupes; chacun fit ses pas et rcita ses
vers, quelques-uns lgants, d'autres ridicules; mais don
Quichotte ne retint par coeur (et pourtant sa mmoire tait
grande) que ceux qui viennent d'tre cits. Ensuite, les deux
troupes se mlrent, faisant et dfaisant des chanes, avec
beaucoup de grce et d'aisance. Quand l'Amour passait devant le
chteau, il lanait ses flches par-dessus, tandis que l'Intrt
brisait contre ses murs des boules dores[134]. Finalement, quand
ils eurent longtemps dans, l'Intrt tira de sa poche une grande
bourse, faite avec la peau d'un gros chat angora, et qui semblait
pleine d'cus; puis il la lana contre le chteau, et, sur le
coup, les planches, s'entrouvrirent et tombrent  terre, laissant
la jeune fille  dcouvert et sans dfense. L'Intrt s'approcha
d'elle avec les personnages de sa suite, et, lui ayant jet une
grosse chane d'or au cou, ils parurent la saisir et l'emmener
prisonnire.  cette vue, l'Amour et ses partisans firent mine de
vouloir la leur enlever, et toutes les dmonstrations d'attaque et
de dfense se faisaient en mesure, au son des tambourins. Les
sauvages vinrent sparer les deux troupes, et, quand ils eurent
rajust avec promptitude les planches du chteau de bois, la
demoiselle s'y renferma de nouveau, et ce fut ainsi que finit la
danse, au grand contentement des spectateurs.

Don Quichotte demanda  l'une des nymphes qui l'avait compose et
mise en scne. Elle rpondit que c'tait un bnficier du village,
lequel avait une fort gentille habilet pour ces sortes
d'inventions.

Je gagerais, reprit don Quichotte, que ce bachelier ou bnficier
doit tre plus ami de Camache que de Basile, et qu'il s'entend
mieux  mordre le prochain qu' chanter les vpres. Il a, du
reste, fort bien encadr dans la danse les petits talents de
Basile et les grandes richesses de Camache.

Sancho Panza, qui l'coutait parler, dit aussitt:

Au roi le coq, c'est  Camache que je m'en tiens.

-- On voit bien, Sancho, reprit don Quichotte, que tu es un
manant, et de ceux qui disent: _Vive qui a vaincu!_

-- Je ne sais trop desquels je suis, rpondit Sancho; je sais bien
que jamais je ne tirerai des marmites de Basile une aussi lgante
cume que celle-ci, tire des marmites de Camache.

Et en mme temps il fit voir  son matre la casserole pleine de
poules et d'oisons. Puis il prit une des volailles, et se mit 
manger avec autant de grce que d'apptit.

Pardieu, dit-il en avalant,  la barbe des talents de Basile! car
autant tu as, autant tu vaux, et autant tu vaux, autant tu as. Il
n'y a que deux sortes de rangs et de familles dans le monde, comme
disait une de mes grand-mres, c'est _l'avoir _et le _n'avoir
pas__[135]__, _et c'est  l'avoir qu'elle se rangeait. Au jour
d'aujourd'hui, mon seigneur don Quichotte, on tte plutt le pouls
 l'avoir qu'au savoir, et un ne couvert d'or a meilleure mine
qu'un cheval bt. Aussi, je le rpte, c'est  Camache que je
m'en tiens,  Camache, dont les marmites donnent pour cume des
oies, des poules, des livres et des lapins. Quant  celles de
Basile, si l'on tirait le bouillon, ce ne serait que de la
piquette.

-- As-tu fini ta harangue, Sancho? demanda don Quichotte.

-- Il faut bien que je la finisse, rpondit Sancho, car je vois
que Votre Grce se fche de l'entendre; mais si cette raison ne se
mettait  la traverse, j'avais taill de l'ouvrage pour trois
jours.

-- Plaise  Dieu, Sancho, reprit don Quichotte, que je te voie
muet avant de mourir!

-- Au train dont nous allons, rpliqua Sancho, avant que vous
soyez mort, je serai  broyer de la terre entre les dents, et
peut-tre alors serai-je si muet que je ne soufflerai mot jusqu'
la fin du monde, ou du moins jusqu'au jugement dernier.

-- Quand mme il en arriverait ainsi,  Sancho, repartit don
Quichotte, jamais ton silence ne vaudra ton bavardage, et jamais
tu ne te tairas autant que tu as parl, que tu parles et que tu
parleras dans le cours de ta vie. D'ailleurs, l'ordre de la nature
veut que le jour de ma mort arrive avant celui de la tienne; ainsi
je n'espre pas te voir muet, ft-ce mme en buvant ou en dormant,
ce qui est tout ce que je peux dire de plus fort.

-- Par ma foi seigneur, rpliqua Sancho, il ne faut pas se fier 
la dcharne, je veux dire  la mort, qui mange aussi bien
l'agneau que le mouton; et j'ai entendu dire  notre cur qu'elle
frappait d'un pied gal les hautes tours des rois et les humbles
cabanes des pauvres[136]. Cette dame-l, voyez-vous, a plus de
puissance que de dlicatesse. Elle ne fait pas la dgote; elle
mange de tout, s'arrange de tout, et remplit sa besace de toutes
sortes de gens, d'ges et de conditions. C'est un moissonneur qui
ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne  toute heure,
l'herbe sche et la verte; l'on ne dirait pas qu'elle mche les
morceaux, mais qu'elle avale et engloutit tout ce qui se trouve
devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie
jamais; et, bien qu'elle n'ait pas de ventre, on dirait qu'elle
est hydropique, et qu'elle a soif de boire toutes les vies des
vivants, comme on boit un pot d'eau frache.

-- Assez, assez, Sancho, s'cria don Quichotte; reste l-haut, et
ne te laisse pas tomber; car, en vrit, ce que tu viens de dire
de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait
dire de mieux un bon prdicateur. Je te le rpte, Sancho, si,
comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu
pourrais prendre une chaire dans ta main, et t'en aller par le
monde prcher de jolis sermons.

-- Prche bien qui vit bien, rpondit Sancho; quant  moi, je ne
sais pas d'autres tologies.

-- Et tu n'en a pas besoin non plus, ajouta don Quichotte. Mais ce
que je ne puis comprendre, c'est que, la crainte de Dieu tant le
principe de toute sagesse, toi qui crains plus un lzard que Dieu,
tu en saches si long.

-- Jugez, seigneur, de vos chevaleries, rpondit Sancho, et ne
vous mlez pas de juger des vaillances ou des poltronneries
d'autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout enfant
de la commune; et laissez-moi, je vous prie, expdier cette cume;
tout le reste serait paroles oiseuses dont on nous demanderait
compte dans l'autre vie.

En parlant ainsi, il revint  l'assaut contre sa casserole, et de
si bon apptit, qu'il veilla celui de don Quichotte, lequel
l'aurait aid sans aucun doute, s'il n'en et t empch par ce
qu'il faut remettre au chapitre suivant.

Chapitre XXI

_O se continuent les noces de Camache, avec d'autres vnements
rcratifs_


Au moment o don Quichotte et Sancho terminaient l'entretien
rapport dans le chapitre prcdent, on entendit s'lever un grand
bruit de voix. C'taient les laboureurs monts sur les juments,
qui,  grands cris et  grande course, allaient recevoir les
nouveaux maris. Ceux-ci s'avanaient au milieu de mille espces
d'instruments et d'inventions, accompagns du cur, de leurs
parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des
villages circonvoisins, tous en habits de fte.

Ds que Sancho vit la fiance, il s'cria:

En bonne foi de Dieu, ce n'est pas en paysanne qu'elle est vtue,
mais en dame de palais. Pardine,  ce que j'entrevois, les
patnes[137] qu'elle devrait porter au cou sont de riches
pendeloques de corail, et la serge verte de Cuenca est devenue du
velours  trente poils. De plus, voil que la garniture de bandes
de toile blanche s'est, sur mon honneur, change en frange de
satin. Mais voyez donc ces mains pares de bagues de jais! que je
meure si ce ne sont pas des anneaux d'or, et de bon or fin, o
sont enchsses des perles blanches comme du lait caill, dont
chacune doit valoir un oeil de la tte.  sainte Vierge! quels
cheveux! s'ils ne sont pas postiches, je n'en ai pas vu en toute
ma vie de si longs et de si blonds. Avisez-vous de trouver 
redire  sa taille et  sa tournure! Ne dirait-on pas un palmier
qui marche charg de grappes de dattes,  voir l'effet de tous ces
joyaux qui pendent  ces cheveux et  sa gorge? Je jure Dieu que
c'est une matresse fille, et qu'elle peut hardiment passer sur
les bancs de Flandre.[138]

Don Quichotte se mit  rire des rustiques loges de Sancho Panza;
mais il lui sembla rellement que, hormis sa dame Dulcine du
Toboso, il n'avait jamais vu plus belle personne. La belle
Quitria se montrait un peu ple et dcolore, sans doute  cause
de la mauvaise nuit que passent toujours les nouvelles maries en
prparant leurs atours pour le lendemain, jour des noces. Les
poux s'avanaient vers une espce de thtre, orn de tapis et de
branchages, sur lequel devaient se faire les pousailles, et d'o
ils devaient voir les danses et les reprsentations. Au moment
d'atteindre leurs places, ils entendirent derrire eux jeter de
grands cris, et ils distingurent qu'on disait; Attendez,
attendez un peu, gens inconsidrs autant qu'empresss.  ces
cris,  ces paroles, tous les assistants tournrent la tte, et
l'on vit paratre un homme vtu d'une longue casaque noire, garnie
de bandes en soie couleur de feu. Il portait sur le front (comme
on le vit bientt) une couronne de funeste cyprs, et dans la main
un long bton. Ds qu'il fut proche, tout le monde le reconnut
pour le beau berger Basile, et, craignant quelque vnement
fcheux de sa venue en un tel moment, tout le monde attendit dans
le silence o aboutiraient ses cris et ses vagues paroles. Il
arriva enfin, essouffl, hors d'haleine; il s'avana en face des
maris, et, fichant en terre son bton, qui se terminait par une
pointe d'acier, le visage ple, les yeux fixs sur Quitria, il
lui dit d'une voix sourde et tremblante:

Tu sais bien, ingrate Quitria, que, suivant la sainte loi que
nous professons, tu ne peux, tant que je vivrai, prendre d'poux;
tu n'ignores pas non plus que, pour attendre du temps et de ma
diligence l'accroissement de ma fortune, je n'ai pas voulu manquer
au respect qu'exigeait ton honneur. Mais toi, foulant aux pieds
tous les engagements que tu avais pris envers mes honntes dsirs,
tu veux rendre un autre matre et possesseur de ce qui est  moi,
un autre auquel ses richesses ne donnent pas seulement une grande
fortune, mais un plus grand bonheur. Eh bien! pour que son bonheur
soit au comble (non que je pense qu'il le mrite, mais parce que
les cieux veulent le lui donner), je vais, de mes propres mains,
dtruire l'impossibilit ou l'obstacle qui s'y oppose, en m'tant
d'entre vous deux. Vive, vive le riche Camache, avec l'ingrate
Quitria, de longues et heureuses annes! et meure le pauvre
Basile, dont la pauvret a coup les ailes  son bonheur et l'a
prcipit dans la tombe!

En disant cela, il saisit son bton, le spara en deux moitis,
dont l'une demeura fiche en terre, et il en tira une courte pe
 laquelle ce bton servait de fourreau; puis, appuyant par terre
ce qu'on pouvait appeler la poigne, il se jeta sur la pointe avec
autant de promptitude que de rsolution. Aussitt une moiti de
lame sanglante sortit derrire ses paules, et le malheureux,
baign dans son sang, demeura tendu sur la place, ainsi perc de
ses propres armes.

Ses amis accoururent aussitt pour lui porter secours, touchs de
sa misre et de sa dplorable aventure. Don Quichotte, laissant
Rossinante, s'lana des premiers, et, prenant Basile dans ses
bras, il trouva qu'il n'avait pas encore rendu l'me. On voulait
lui retirer l'pe de la poitrine; mais le cur s'y opposa jusqu'
ce qu'il l'et confess, craignant que lui retirer l'pe et le
voir expirer ne ft l'affaire du mme instant. Basile, revenant un
peu  lui, dit alors d'une voix affaiblie et presque teinte:

Si tu voulais, cruelle Quitria, me donner dans cette dernire
crise la main d'pouse, je croirais que ma tmrit est excusable,
puisqu'elle m'aurait procur le bonheur d'tre  toi.

Le cur, qui entendit ces paroles, lui dit de s'occuper plutt du
salut de l'me que des plaisirs du corps, et de demander
sincrement pardon  Dieu de ses pchs et de sa rsolution
dsespre. Basile rpondit qu'il ne se confesserait d'aucune
faon si d'abord Quitria ne lui engageait sa main, que cette
satisfaction lui permettrait de se reconnatre, et lui donnerait
des forces pour se confesser. Quand don Quichotte entendit la
requte du bless, il s'cria  haute voix que Basile demandait
une chose trs-juste, trs-raisonnable, et trs-faisable en outre,
et que le seigneur Camache aurait tout autant d'honneur  recevoir
la dame Quitria, veuve du valeureux Basile, que s'il la prenait
aux cts de son pre:

Ici, d'ailleurs, ajouta-t-il, tout doit se borner  un _oui,
_puisque la couche nuptiale de ses noces doit tre la spulture.

Camache coutait tout cela, incertain, confondu, ne sachant ni que
faire ni que dire. Mais enfin les amis de Basile lui demandrent
avec tant d'instances de consentir  ce que Quitria donnt sa
main au mourant, pour que son me ne sortt pas de cette vie dans
le dsespoir et l'impit, qu'il se vit oblig de rpondre que, si
Quitria voulait la lui donner, il y consentait, puisque ce
n'tait qu'ajourner d'un instant l'accomplissement de ses dsirs.
Aussitt tout le monde eut recours  Quitria; les uns par des
prires, les autres par des larmes, et tous, par les plus
efficaces raisons, lui persuadaient de donner sa main au pauvre
Basile. Mais elle, plus dure qu'un marbre, plus immobile qu'une
statue, ne savait ou ne voulait rpondre un mot; et sans doute
elle n'aurait rien rpondu, si le cur ne lui et dit de se
dcider promptement  ce qu'elle devait faire, car Basile tenait
dj son me entre ses dents, et ne laissait point de temps 
l'irrsolution. Alors la belle Quitria, sans rpliquer une seule
parole, trouble, triste et perdue, s'approcha de l'endroit o
Basile, les yeux teints, l'haleine haletante, murmurait entre ses
lvres le nom de Quitria, donnant  croire qu'il mourait plutt
en gentil qu'en chrtien. Quitria, se mettant  genoux, lui
demanda sa main, par signes et non par paroles. Basile ouvrit les
yeux avec effort, et la regardant fixement:

 Quitria, lui dit-il, qui deviens compatissante au moment o ta
compassion doit achever de m'ter la vie, puisque je n'ai plus la
force pour supporter le ravissement que tu me donnes en me prenant
pour poux, ni pour arrter la douleur qui me couvre si rapidement
les yeux des ombres horribles de la mort; je te conjure d'une
chose,  ma fatale toile; c'est qu'en me demandant et en me
donnant la main, ce ne soit point par complaisance et pour me
tromper de nouveau. Je te conjure de dire et de confesser
hautement que c'est sans faire violence  ta volont que tu me
donnes ta main, et que tu me la livres comme  ton lgitime poux.
Il serait mal de me tromper dans un tel moment, et d'user
d'artifice envers celui qui a toujours agi si sincrement avec
toi.

Pendant le cours de ces propos, il s'vanouissait de telle sorte
que tous les assistants pensaient qu' chaque dfaillance il
allait rendre l'me. Quitria, toute honteuse et les yeux baisss,
prenant dans sa main droite celle de Basile, lui rpondit:

Aucune violence ne serait capable de forcer ma volont. C'est
donc de mon libre mouvement que je te donne ma main de lgitime
pouse, et que je reois celle que tu me donnes de ton libre
arbitre, que ne trouble ni n'altre en rien la catastrophe o t'a
jet ton dsespoir irrflchi.

-- Oui, je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans
altration, avec l'intelligence aussi claire que le ciel ait bien
voulu me l'accorder; ainsi, je me donne et me livre pour ton
poux.

-- Et moi pour ton pouse, repartit Quitria, soit que tu vives de
longues annes, soit qu'on te porte de mes bras  la spulture.

-- Pour tre si grivement bless, dit en ce moment Sancho, ce
garon-l jase beaucoup; qu'on le fasse donc cesser toutes ces
galanteries et qu'il pense  son me, car m'est avis qu'il l'a
plutt sur la langue qu'entre les dents.

Tandis que Basile et Quitria se tenaient ainsi la main dans la
main, le cur, attendri et les larmes aux yeux, leur donna la
bndiction nuptiale, et pria le ciel d'accorder une heureuse
demeure  l'me du nouveau mari. Mais celui-ci n'eut pas plutt
reu la bndiction, qu'il se leva lgrement tout debout, et,
avec une vivacit inoue, il tira la dague  laquelle son corps
servait de fourreau. Les assistants furent frapps de surprise, et
quelques-uns, plus simples que curieux, commencrent  crier:

Miracle! miracle!

-- Non, ce n'est pas miracle qu'il faut crier, rpliqua Basile,
mais adresse, adresse!

Le cur, stupfait, hors de lui, accourut tter la blessure avec
les deux mains. Il trouva que la lame n'avait point pass 
travers la chair et les ctes de Basile, mais par un conduit de
fer creux qu'il s'tait arrang sur le flanc, plein, comme on le
sut depuis, de sang prpar pour ne pas se congeler. Finalement,
le cur et Camache, ainsi que la plupart des spectateurs, se
tinrent pour jous et bafous. Quant  l'pouse, elle ne parut
point fche de la plaisanterie; au contraire, entendant quelqu'un
dire que ce mariage n'tait pas valide, comme entach de fraude,
elle s'cria qu'elle le ratifiait de nouveau, d'o tout le monde
conclut que c'tait du consentement et  la connaissance de tous
deux que l'aventure avait t concerte. Camache et ses partisans
s'en montrrent si fort courroucs qu'ils voulurent sur-le-champ
tirer vengeance de cet affront, et, plusieurs d'entre eux mettant
l'pe  la main, ils fondirent sur Basile, en faveur de qui
d'autres pes furent tires aussitt. Pour don Quichotte, prenant
l'avant-garde avec son cheval, la lance en arrt et bien couvert
de son cu, il se faisait faire place par tout le monde. Sancho,
que n'avaient jamais diverti semblables ftes, courut se rfugier
auprs des marmites dont il avait tir son agrable cume, cet
asile lui semblant un sanctuaire qui devait tre respect.

Don Quichotte criait  haute voix:

Arrtez, seigneurs, arrtez; il n'y a nulle raison  tirer
vengeance des affronts que fait l'amour. Prenez garde que l'amour
et la guerre sont une mme chose; et, de mme qu' la guerre il
est licite et frquent d'user de stratagmes pour vaincre
l'ennemi, de mme, dans les querelles amoureuses, on tient pour
bonnes et lgitimes les ruses et les fourberies qu'on emploie dans
le but d'arriver  ses fins, pourvu que ce ne soit point au
prjudice et au dshonneur de l'objet aim. Quitria tait 
Basile, et Basile  Quitria, par une juste et favorable
disposition des cieux. Camache est riche; il pourra acheter son
plaisir, o, quand et comme il voudra. Basile n'a que cette
brebis; personne, si puissant qu'il soit, ne pourra la lui ravir,
car deux tres que Dieu runit, l'homme ne peut les sparer[139]; et
celui qui voudrait l'essayer aura d'abord affaire  la pointe de
cette lance.

En disant cela, il brandit sa pique avec tant de force et
d'adresse, qu'il frappa de crainte tous ceux qui ne le
connaissaient pas. D'une autre part, l'indiffrence de Quitria
fit une si vive impression sur l'imagination de Camache, qu'en un
instant elle effaa tout amour de son coeur. Aussi se laissa-t-il
toucher par les exhortations du cur, homme prudent et de bonnes
intentions, qui parvint  calmer Camache et ceux de son parti. En
signe de paix, ils remirent les pes dans le fourreau, accusant
plutt la facilit de Quitria que l'industrie de Basile. Camache
fit mme la rflexion que, si Quitria aimait Basile, avant d'tre
marie, elle l'et aim encore aprs, et qu'il devait plutt
rendre grce au ciel de ce qu'il la lui enlevait que de ce qu'il
la lui avait donne.

Camache consol, et la paix rtablie parmi ses hommes d'armes, les
amis de Basile se calmrent aussi, et le riche Camache, pour
montrer qu'il ne conservait ni ressentiment ni regret, voulut que
les ftes continuassent comme s'il se ft mari rellement. Mais
ni Basile ni son pouse et ses amis ne voulurent y assister. Ils
partirent pour le village de Basile, car les pauvres qui ont du
talent et de la vertu trouvent aussi des gens pour les
accompagner, les soutenir et leur faire honneur, comme les riches
en trouvent pour les flatter et leur faire entourage. Ils
emmenrent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de coeur,
et, comme on dit, de poil sur l'estomac. Le seul Sancho sentit son
me s'obscurcir, quand il se vit dans l'impuissance d'attendre le
splendide festin et les ftes de Camache, qui durrent jusqu' la
nuit. Il suivit donc tristement son seigneur, qui s'en allait avec
la compagnie de Basile, laissant derrire lui, bien qu'il les
portt au fond de l'me, les marmites d'gypte[140], dont l'cume
presque acheve, qu'il emportait dans la casserole, lui
reprsentait la gloire et l'abondance perdues. Aussi, ce fut tout
pensif et tout afflig qu'il mit le grison sur les traces de
Rossinante.

Chapitre XXII

_O l'on rapporte la grande aventure de la caverne de Montsinos,
situe au coeur de la Manche, aventure  laquelle mit une heureuse
fin le valeureux don Quichotte de la Manche_


Avec de grands hommages les nouveaux maris accueillirent don
Quichotte, empresss de reconnatre les preuves de valeur qu'il
avait donnes en dfendant leur cause; et, mettant son esprit
aussi haut que son courage, ils le tinrent pour un Cid dans les
armes et un Cicron dans l'loquence. Le bon Sancho se rcra
trois jours aux dpens des maris, desquels on apprit que la
feinte blessure n'avait pas t une ruse concerte avec la belle
Quitria, mais une invention de Basile, qui en attendait
prcisment le rsultat qu'on a vu. Il avoua,  la vrit, qu'il
avait fait part de son projet  quelques-uns de ses amis, pour
qu'au moment ncessaire ils lui prtassent leur aide et
soutinssent la supercherie.

On ne peut et l'on ne doit point, dit don Quichotte, nommer
supercherie les moyens qui visent  une fin vertueuse; et, pour
les amants, se marier est la fin par excellence. Mais prenez garde
que le plus grand ennemi qu'ait l'amour, c'est le besoin, la
ncessit continuelle. Dans l'amour, tout est joie, plaisir,
contentement, surtout quand l'amant est en possession de l'objet
aim, et ses plus mortels ennemis sont la pauvret et la disette.
Tout ce que je dis, c'est dans l'intention de faire abandonner au
seigneur Basile l'exercice des talents qu'il possde, lesquels lui
donnaient bien de la renomme, mais ne lui produisaient pas
d'argent, et pour qu'il s'applique  faire fortune par des moyens
d'honnte industrie, qui ne manquent jamais aux hommes prudents et
laborieux. Pour le pauvre honorable (en supposant que le pauvre
puisse tre honor), une femme belle est un bijou avec lequel, si
on le lui enlve, on lui enlve aussi l'honneur. La femme belle et
honnte, dont le mari est pauvre, mrite d'tre couronne avec les
lauriers de la victoire et les palmes du triomphe. La beaut par
elle seule attire les coeurs de tous ceux qui la regardent, et
l'on voit s'y abattre, comme  un appt exquis, les aigles royaux,
les nobles faucons, les oiseaux de haute vole. Mais si  la
beaut se joignent la pauvret et le besoin, alors elle se trouve
en butte aux attaques des corbeaux, des milans, des plus vils
oiseaux de proie, et celle qui rsiste  tant de combats mrite
bien de s'appeler la couronne de son mari.[141] coutez, discret
Basile, ajouta don Quichotte; ce fut l'opinion de je ne sais plus
quel ancien sage, qu'il n'y a dans le monde entier qu'une seule
bonne femme; mais il conseillait  chaque mari de penser que cette
femme unique tait la sienne, pour vivre ainsi pleinement
satisfait. Moi, je ne suis pas mari, et jusqu' cette heure il ne
m'est pas venu dans la pense de l'tre; cependant j'oserais
donner  celui qui me les demanderait des avis sur la manire de
choisir la femme qu'il voudrait pouser. La premire chose que je
lui conseillerais, ce serait de faire plus attention  la
rputation qu' la fortune, car la femme vertueuse n'acquiert pas
la bonne renomme seulement parce qu'elle est vertueuse, mais
encore parce qu'elle le parat; en effet, la lgret et les
tourderies publiques nuisent plus  l'honneur des femmes que les
fautes secrtes. Si tu mnes une femme vertueuse dans ta maison,
il te sera facile de la conserver et mme de la fortifier dans
cette vertu; mais si tu mnes une femme de mauvais penchants, tu
auras grande peine  la corriger, car il n'est pas fort ais de
passer d'un extrme  l'autre. Je ne dis pas que la chose soit
impossible, mais je la regarde comme d'une excessive difficult.

Sancho avait entendu tout cela; il se dit tout bas  lui-mme:

Ce mien matre, quand je parle de choses moelleuses et
substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une
chaire  la main et aller par le monde prchant de jolis sermons;
eh bien! moi je dis de lui que, lorsqu'il se met  enfiler des
sentences et  donner des conseils, non-seulement il peut prendre
une chaire  la main, mais deux  chaque doigt, et s'en aller de
place en place prcher  bouche que veux-tu. Diable soit de lui
pour chevalier errant, quand on sait tant de choses! Je
m'imaginais en mon me qu'il ne savait rien de plus que ce qui
avait rapport  ses chevaleries; mais il n'y a pas une chose o il
ne puisse piquer sa fourchette.

Sancho murmurait ce monologue entre ses dents, et son matre,
l'ayant entre-ou, lui demanda:

Que murmures-tu l, Sancho?

-- Je ne dis rien, et ne murmure de rien, rpondit Sancho; j'tais
seulement  me dire en moi-mme que j'aurais bien voulu entendre
ce que vient de dire Votre Grce avant de me marier. Peut-tre
dirais-je  prsent que le boeuf dtach se lche plus  l'aise.

-- Comment! ta Thrse est mchante  ce point, Sancho? reprit don
Quichotte.

-- Elle n'est pas trs-mchante, rpliqua Sancho; mais elle n'est
pas non plus trs-bonne; du moins elle n'est pas aussi bonne que
je le voudrais.

-- Tu fais mal, Sancho, continua don Quichotte, de mal parler de
ta femme, car enfin elle est la mre de tes enfants.

-- Oh! nous ne nous devons rien, rpondit Sancho; elle ne parle
pas mieux de moi quand la fantaisie lui en prend, et surtout quand
elle est jalouse; car alors Satan mme ne la souffrirait pas.

Finalement, matre et valet restrent trois jours chez les maris,
o ils furent servis et traits comme des rois. Don Quichotte pria
le licenci matre en escrime de lui donner un guide qui le
conduist  la caverne de Montsinos, ayant grand dsir d'y entrer
et de voir par ses propres yeux si toutes les merveilles que l'on
en contait dans les environs taient vritables. Le licenci
rpondit qu'il lui donnerait pour guide un sien cousin, fameux
tudiant et grand amateur de livres de chevalerie, qui le mnerait
trs-volontiers jusqu' la bouche de la caverne, et lui ferait
voir aussi les lagunes de Ruidra, clbres dans toute la Manche
et mme dans toute l'Espagne.

Vous pourrez, ajouta le licenci, avoir avec lui d'agrables
entretiens, car c'est un garon qui sait faire des livres pour les
imprimer et les adresser  des princes.

En effet, le cousin arriva, mont sur une bourrique pleine, dont
le bt tait recouvert d'un petit tapis bariol. Sancho sella
Rossinante, bta le grison, et pourvut son bissac, auquel faisait
compagnie celui du cousin, galement bien rempli; puis, se
recommandant  Dieu, et prenant cong de tout le monde, ils se
mirent en route dans la direction de la fameuse caverne de
Montsinos.

Chemin faisant, don Quichotte demanda au cousin du licenci de
quel genre taient ses exercices, ses tudes, sa profession.
L'autre rpondit que sa profession tait d'tre humaniste, ses
tudes et ses exercices de composer des livres qu'il donnait  la
presse, tous de grand profit et d'gal divertissement pour la
rpublique.

L'un, dit-il, est intitul _Livre des livres;_ j'y dcris sept
cent trois livres avec leurs couleurs, chiffres et devises, et
les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu'ils voudront
dans les temps de ftes et de rjouissances, sans les aller
mendier de personne, et sans s'alambiquer, comme on dit, la
cervelle, pour en tirer de conformes  leurs dsirs et  leurs
intentions. En effet, j'en ai pour le jaloux, pour le ddaign,
pour l'oubli, pour l'absent, qui leur iront juste comme un bas de
soie. J'ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler
_Mtamorphoseos _ou l'_Ovide espagnol, _d'une nouvelle et trange
invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j'y raconte et
peins ce que furent la Giralda de Sville, l'Ange de la Madeleine,
l'gout de Vcinguerra  Cordoue, les taureaux de Guisando, la
Sierra-Morna, les fontaines de Lganitos et de Lavapis  Madrid,
sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau dor et celle de la
Prieure[142].  chaque chose, j'ajoute les allgories, mtaphores et
inversions convenables, de faon que l'ouvrage divertisse, tonne
et instruise en mme temps. J'ai fait encore un autre livre, que
j'appelle _Supplment  Virgile Polydore__[143]__, _et qui
traite de l'invention des choses; c'est un livre de grand travail
et de grande rudition, car toutes les choses importantes que
Polydore a omis de dire, je les vrifie et les explique d'une
gentille faon. Il a, par exemple, oubli de nous faire connatre
le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui
fit usage de frictions pour se gurir du mal franais. Moi, je le
dclare au pied de la lettre, et je m'appuie du tmoignage de plus
de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j'ai bien travaill, et
si un tel livre doit tre utile au monde!

Sancho avait cout trs-attentivement le rcit du cousin:

Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne
chance dans l'impression de vos livres! sauriez-vous me dire...
Oh! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le
premier qui s'est gratt la tte? il m'est avis que ce dut tre
notre premier pre Adam.

-- Ce doit l'tre en effet, rpondit le cousin, car il est hors de
doute qu'Adam avait une tte et des cheveux. Dans ce cas, et
puisqu'il tait le premier homme du monde, il devait bien se
gratter quelquefois.

-- C'est ce que je crois aussi, rpliqua Sancho. Mais dites-moi
maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde?

-- En vrit, frre, rpondit le cousin, je ne saurais trop
dcider la chose quant  prsent et avant de l'tudier; mais je
l'tudierai ds que je serai de retour o sont mes livres, et je
vous satisferai la premire fois que nous nous verrons, car
j'espre que celle-ci ne sera pas la dernire.

-- Eh bien! Seigneur, rpliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine
de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous
demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer,
quand on le prcipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu'au
fond des abmes.

-- Pardieu, vous avez raison, mon ami, dit le cousin.

Et don Quichotte ajouta:

Cette question et cette rponse ne sont pas de toi, Sancho; tu
les avais entendu dire  quelqu'un.

-- Taisez-vous, seigneur, repartit Sancho; en bonne foi, si je me
mets  demander et  rpondre, je n'aurai pas fini d'ici  demain.
Croyez-vous que, pour demander des niaiseries et rpondre des
btises, j'aie besoin d'aller chercher l'aide de mes voisins?

-- Tu en as dit plus long que tu n'en sais, reprit don Quichotte;
car il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et vrifier des
choses, lesquelles, une fois sues et vrifies, ne font pas le
profit d'une obole  l'intelligence et  la mmoire.

Ce fut dans ces entretiens et d'autres non moins agrables qu'ils
passrent ce jour-l. La nuit venue, ils se gtrent dans un petit
village, o le cousin dit  don Quichotte que, de l jusqu' la
caverne de Montsinos, il n'y avait pas plus de deux lieues;
qu'ainsi, s'il tait bien rsolu  y pntrer, il n'avait qu' se
munir de cordes pour s'attacher et se faire descendre dans ses
profondeurs. Don Quichotte rpondit que, dt-il descendre
jusqu'aux abmes de l'enfer, il voulait en voir le fond. Ils
achetrent donc environ cent brasses de corde, et le lendemain,
vers les deux heures, ils arrivrent  la caverne, dont la bouche
est large et spacieuse, mais remplie d'aubpines, de figuiers
sauvages, de ronces et de broussailles tellement paisses et
entrelaces, qu'elles la couvrent entirement.

Quand ils se virent auprs, le cousin, Sancho et don Quichotte
mirent ensemble pied  terre, et les deux premiers s'occuprent
aussitt  attacher fortement le chevalier avec les cordes.
Pendant qu'ils lui faisaient une ceinture autour des reins, Sancho
lui dit:

Que Votre Grce, mon bon seigneur, prenne garde  ce qu'elle
fait. Croyez-moi, n'allez pas vous ensevelir vivant, et vous
pendre comme une cruche qu'on met rafrachir dans un puits. Ce
n'est pas  Votre Grce qu'il appartient d'tre l'examinateur de
cette caverne, qui doit tre pire qu'un cachot des Mores.

-- Attache et tais-toi, rpondit don Quichotte; une entreprise
comme celle-ci, ami Sancho, m'tait justement rserve.

Alors le guide ajouta:

Je supplie Votre Grce, seigneur don Quichotte, de regarder et de
fureter par l dedans avec cent yeux; il s'y trouvera peut-tre
des choses bonnes  mettre dans mon livre des mtamorphoses.

-- Pardieu, rpondit Sancho Panza, soyez tranquille, le tambour de
basque est dans des mains qui sauront bien en jouer.

Cela dit et la ceinture de cordes mise  don Quichotte (non sur
les pices de l'armure, mais plus bas, sur les pans du pourpoint):

Nous avons t bien imprvoyants, dit-il, de ne pas nous munir de
quelque petite sonnette qu'on aurait attache prs de moi,  la
corde mme, et dont le bruit aurait fait entendre que je
descendais toujours et que j'tais vivant; mais puisque ce n'est
plus possible,  la grce de Dieu!

Aussitt il se jeta  genoux, et fit  voix basse une oraison,
pour demander  Dieu de lui donner son aide ainsi qu'une heureuse
issue  cette nouvelle et prilleuse aventure. Puis, d'une voix
haute, il s'cria:

 dame de mes penses, matresse de mes actions, illustre et sans
pareille Dulcine du Toboso, s'il est possible que les prires et
les supplications de ton amant fortun arrivent jusqu' tes
oreilles, par ta beaut inoue, je te conjure de les couter;
elles n'ont d'autre objet que de te supplier de ne pas me refuser
ta faveur et ton appui, maintenant que j'en ai si grand besoin. Je
vais m'enfoncer et me prcipiter dans l'abme qui s'offre devant
moi, seulement pour que le monde apprenne que, si tu me favorises,
il n'y a point d'entreprise que je n'affronte et ne mette  fin.

En disant cela, il s'approcha de l'ouverture, et vit qu'il tait
impossible de s'y faire descendre et mme d'y aborder,  moins que
de s'ouvrir par force un passage. Il mit donc l'pe  la main, et
commena de couper et d'abattre des branches  travers les
broussailles qui cachaient la bouche de la caverne. Au bruit que
faisaient ses coups, il en sortit une multitude de corbeaux et de
corneilles, si nombreux, si presss et tellement  la hte, qu'ils
renversrent don Quichotte sur le dos; et certes, s'il et donn
aussi pleine croyance aux augures qu'il tait bon catholique, il
aurait pris la chose en mauvais signe, et se serait dispens de
s'enfermer dans un lieu semblable. Finalement, il se releva, et,
voyant qu'il ne sortait plus ni corbeaux ni oiseaux nocturnes, car
des chauves-souris taient mles aux corbeaux, il demanda de la
corde au cousin et  Sancho, qui le laissrent glisser doucement
au fond de l'pouvantable caverne. Au moment o il disparut,
Sancho lui donna sa bndiction, et faisant sur lui mille signes
de croix:

Dieu te conduise, s'cria-t-il, ainsi que la Roche de France et
la Trinit de Gate[144], fleur, crme, et cume des chevaliers
errants! Va, champion du monde, coeur d'acier, bras d'airain; Dieu
te conduise, dis-je encore, et te ramne sain et sauf  la lumire
de cette vie, que tu abandonnes pour t'enterrer dans cette
obscurit que tu cherches!

Le cousin fit  peu prs les mmes invocations. Cependant don
Quichotte criait coup sur coup qu'on lui donnt de la corde, et
les autres la lui donnaient peu  peu. Quand les cris, qui
sortaient de la caverne comme par un tuyau, cessrent d'tre
entendus, ils avaient lch les cent brasses de corde. Ils furent
alors d'avis de remonter don Quichotte, puisqu'ils ne pouvaient
pas le descendre plus bas. Nanmoins, ils attendirent environ une
demi-heure, et, au bout de ce temps, ils retirrent la corde, mais
avec une excessive facilit, et sans aucun poids, ce qui leur fit
imaginer que don Quichotte tait rest dedans. Sancho, le croyant
ainsi, pleurait amrement, et tirait en toute hte pour s'assurer
de la vrit. Mais quand ils furent arrivs  environ quatre-
vingts brasses, ils sentirent du poids, ce qui leur causa une joie
extrme. Enfin, vers dix brasses, ils aperurent distinctement don
Quichotte, auquel Sancho cria tout joyeux:

Soyez le bien revenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous
tiez rest l pour faire race.

Mais don Quichotte ne rpondait pas un mot, et, quand ils l'eurent
entirement retir de la caverne, ils virent qu'il avait les yeux
ferms comme un homme endormi. Ils l'tendirent par terre et
dlirent sa ceinture de cordes, sans pouvoir toutefois
l'veiller. Enfin, ils le tournrent, le retournrent et le
secourent si bien, qu'au bout d'un long espace de temps il revint
 lui, tendant ses membres comme s'il ft sorti d'un lourd et
profond sommeil. Il jeta de ct et d'autre des regards effars,
et s'cria:

Dieu vous le pardonne, amis! vous m'avez enlev au plus agrable
spectacle,  la plus dlicieuse vie dont aucun mortel ait jamais
joui. Maintenant, en effet, je viens de reconnatre que toutes les
joies de ce monde passent comme l'ombre et le songe, ou se
fltrissent comme la fleur des champs.  malheureux Montsinos! 
Durandart couvert de blessures!  infortune Blerme!  larmoyant
Guadiana! et vous, dplorables filles de Ruidra, qui montrez dans
vos eaux abondantes celles qu'ont verses vos beaux yeux!

Le cousin et Sancho coutaient avec grande attention les paroles
de don Quichotte, qui les prononait comme s'il les et tires
avec une douleur immense du fond de ses entrailles. Ils le
supplirent de leur expliquer ce qu'il voulait dire, et de leur
raconter ce qu'il avait vu dans cet enfer.

Enfer vous l'appelez! s'cria don Quichotte; non, ne l'appelez
pas ainsi, car il ne le mrite pas, comme vous allez voir.

Il demanda qu'on lui donnt d'abord quelque chose  manger, parce
qu'il avait une horrible faim. On tendit sur l'herbe verte le
tapis qui faisait la selle du cousin, on vida les bissacs, et,
tous trois assis en bon accord et bonne amiti, ils gotrent et
souprent tout  la fois. Quand le tapis fut enlev, don Quichotte
s'cria:

Que personne ne se lve, enfants, et soyez tous attentifs.

Chapitre XXIII

_Des choses admirables que l'insigne don Quichotte raconte avoir
vues dans la profonde caverne de Montsinos, choses dont
l'impossibilit et la grandeur font que l'on tient cette aventure
pour apocryphe_


Il tait quatre heures du soir, quand le soleil, cach derrire
des nuages, et ne jetant qu'une faible lumire et des rayons
temprs, permit  don Quichotte de conter, sans chaleur et sans
fatigue,  ses deux illustres auditeurs, ce qu'il avait vu dans la
caverne de Montsinos. Il commena de la manire suivante:

 douze ou quatorze toises de la profondeur de cette caverne, il
se fait,  main droite, une concavit, ou espace vide, capable de
contenir un grand chariot avec ses mules. Elle reoit une faible
lumire par quelques fentes qui la lui amnent de loin, ouvertes 
la surface de la terre. Cette concavit, je l'aperus lorsque je
me sentais dj fatigu et ennuy de me voir pendu  une corde
pour descendre dans cette obscure rgion sans suivre aucun chemin
dtermin. Je rsolus donc d'y entrer pour m'y reposer un peu. Je
vous appelai pour vous dire de ne plus me lcher de corde jusqu'
ce que je vous en demandasse; mais vous ne dtes pas m'entendre.
Je ramassai la corde que vous continuiez  m'envoyer, et
l'arrangeant en pile ronde, je m'assis sur ses plis tout pensif,
rflchissant  ce que je devais faire pour atteindre le fond,
alors que je n'avais plus personne qui me soutnt. Tandis que
j'tais absorb dans cette pense et dans cette hsitation, tout 
coup je fus saisi d'un profond sommeil, puis, quand j'y pensais le
moins, et sans savoir pourquoi ni comment, je m'veillai et me
trouvai au milieu de la prairie la plus belle, la plus dlicieuse
que puisse former la nature, ou rver la plus riante imagination.
J'ouvris les yeux, je me les frottai, et vis bien que je ne
dormais plus, que j'tais parfaitement veill. Toutefois je me
ttai la tte et la poitrine pour m'assurer si c'tait bien moi
qui me trouvais en cet endroit, ou quelque vain fantme  ma
place. Mais le toucher, les sensations, les rflexions
raisonnables que je faisais moi-mme, tout m'attesta que j'tais
bien alors le mme que je suis  prsent.

Bientt s'offrit  ma vue un royal et somptueux palais, un
alcazar, dont les murailles paraissaient fabriques de clair et
transparent cristal. Deux grandes portes s'ouvrirent, et j'en vis
sortir un vnrable vieillard qui s'avanait  ma rencontre. Il
tait vtu d'un long manteau de serge violette qui tranait 
terre. Ses paules et sa poitrine s'enveloppaient dans les plis
d'un chaperon collgial en satin vert; sa tte tait couverte
d'une toque milanaise en velours noir, et sa barbe, d'une
clatante blancheur, tombait plus bas que sa ceinture. Il ne
portait aucune arme, et tenait seulement  la main un chapelet
dont les grains taient plus gros que des noix, et les dizains
comme des oeufs d'autruche. Sa contenance, sa dmarche, sa
gravit, l'ample aspect de toute sa personne, me jetrent dans
l'tonnement et l'admiration. Il s'approcha de moi, et la premire
chose qu'il fit, fut de m'embrasser troitement; puis il me dit:
Il y a de bien longs temps, valeureux chevalier don Quichotte de
la Manche, que nous tous, habitants de ces solitudes enchantes,
nous attendons ta venue, pour que tu fasses connatre au monde ce
que renferme et couvre la profonde caverne o tu es entr, appele
la caverne de Montsinos; prouesse rserve pour ton coeur
invincible et ton courage blouissant. Viens avec moi, seigneur
insigne; je veux te montrer les merveilles que cache ce
transparent alcazar, dont je suis le kad et le gouverneur
perptuel, puisque je suis Montsinos lui-mme, de qui la caverne
a pris son nom.[145]

 peine m'eut-il dit qu'il tait Montsinos, que je lui demandai
s'il tait vrai, comme on le raconte dans le monde de l-haut,
qu'il et tir du fond de la poitrine, avec une petite dague, le
coeur de son ami Durandart, et qu'il l'et port  sa dame
Blerme, comme Durandart l'en avait charg au moment de sa
mort[146]. Il me rpondit qu'on disait vrai en toutes choses, sauf
quant  la dague, parce qu'il ne s'tait servi d'aucune dague, ni
petite ni grande, mais d'un poignard fourbi, plus aigu qu'une
alne.

-- Ce poignard, interrompit Sancho, devait tre de Ramon de Hocs,
l'armurier de Sville.

-- Je ne sais trop, reprit don Quichotte; mais non, ce ne pouvait
tre ce fourbisseur, puisque Ramon de Hocs vivait hier, et que le
combat de Roncevaux, o arriva cette catastrophe, compte dj bien
des annes. Au reste, cette vrification est de nulle importance
et n'altre en rien la vrit ni l'enchanement de l'histoire.

-- Non certes, ajouta le cousin; et continuez-la, seigneur don
Quichotte, car je vous coute avec le plus grand plaisir du monde.

-- Je n'en ai pas moins  la raconter, rpondit don Quichotte. Je
dis donc que le vnrable Montsinos me conduisit au palais de
cristal, o, dans une salle basse, d'une extrme fracheur et
toute btie d'albtre, se trouvait un spulcre de marbre, sculpt
avec un art merveilleux. Sur ce spulcre, je vis un chevalier
tendu tout de son long, non de bronze, ni de marbre, ni de jaspe,
comme on a coutume de les faire sur d'autres mausoles, mais bien
de vraie chair et de vrais os. Il avait la main droite (qui me
sembla nerveuse et quelque peu velue, ce qui est signe de grande
force) pose sur le ct du coeur, et, avant que je fisse aucune
question, Montsinos, me voyant regarder avec tonnement ce
spulcre: Voil, me dit-il, mon ami Durandart, fleur et miroir
des chevaliers braves et amoureux de son temps. Merlin, cet
enchanteur franais[147] qui fut, dit-on, fils du diable, le tient
enchant dans ce lieu, ainsi que moi et beaucoup d'autres, hommes
et femmes. Ce que je crois, c'est qu'il ne fut pas fils du diable,
mais qu'il en sut, comme on dit, un doigt plus long que le diable.
Quant au pourquoi et au comment il nous enchanta, personne ne le
sait; et le temps seul pourra le rvler, quand le moment en sera
venu, lequel n'est pas loin,  ce que j'imagine. Ce qui me
surprend par-dessus tout, c'est de savoir, aussi sr qu'il fait
jour  prsent, que Durandart termina sa vie dans mes bras, et
qu'aprs sa mort je lui arrachai le coeur de mes propres mains;
et, en vrit, il devait peser au moins deux livres, car, suivant
les naturalistes, celui qui porte un grand coeur est dou de plus
de vaillance que celui qui n'en a qu'un petit. Eh bien! puisqu'il
en est ainsi, et que ce chevalier mourut bien rellement, comment
peut-il  prsent se plaindre et soupirer de temps en temps, comme
s'il tait toujours en vie?

 ces mots, le misrable Durandart, jetant un cri, s'cria: 
mon cousin Montsinos, la dernire chose que je vous ai demande,
c'est, quand je serais mort et mon me partie, de porter mon coeur
 Blerme, en me le tirant de la poitrine, soit avec un poignard,
soit avec une dague.[148]

Quand le vnrable Montsinos entendit cela, il se mit  genoux
devant le dplorable chevalier, et lui dit les larmes aux yeux:
J'ai dj fait, seigneur Durandart, mon trs-cher cousin, j'ai
dj fait ce que vous m'avez command dans la fatale journe de
notre droute; je vous ai arrach le coeur du mieux que j'ai pu,
sans vous en laisser la moindre parcelle dans la poitrine; je l'ai
essuy avec un mouchoir de dentelle; j'ai pris en toute hte le
chemin de la France, aprs vous avoir dpos dans le sein de la
terre, en versant tant de larmes qu'elles ont suffi pour me laver
les mains et tancher le sang que j'avais pris en vous fouillant
dans les entrailles;  telles enseignes, cousin de mon me, qu'au
premier village o je passai, en sortant des gorges de Roncevaux,
je jetai un peu de sel sur votre coeur pour qu'il ne sentt pas
mauvais, et qu'il arrivt, sinon frais, au moins enfum, en la
prsence de votre dame Blerme. Cette dame, avec vous, moi,
Guadiana votre cuyer, la dugne Ruidra, ses sept filles et ses
deux nices, et quantit d'autres de vos amis et connaissances,
sommes enchants ici depuis bien des annes par le sage Merlin.
Quoiqu'il y ait de cela plus de cinq cents ans, aucun de nous
n'est mort; il ne manque que Ruidra, ses filles et ses nices,
lesquelles, en pleurant, et par la piti qu'en eut Merlin, furent
converties en autant de lagunes, qu' cette heure, dans le monde
des vivants et dans la province de la Manche, on nomme les lagunes
de Ruidra. Les filles appartiennent aux rois d'Espagne, et les
deux nices aux chevaliers d'un ordre religieux qu'on appelle de
Saint-Jean. Guadiana, votre cuyer, pleurant aussi votre disgrce,
fut chang en un fleuve appel de son nom mme, lequel, lorsqu'il
arriva  la surface du sol et qu'il vit le soleil d'un autre ciel,
ressentit une si vive douleur de vous abandonner, qu'il s'enfona
de nouveau dans les entrailles de la terre. Mais, comme il est
impossible de se rvolter contre son penchant naturel, il sort de
temps en temps, et se montre o le soleil et les gens puissent le
voir.[149] Les lagunes dont j'ai parl lui versent peu  peu leurs
eaux, et, grossi par elles, ainsi que par une foule d'autres
rivires qui se joignent  lui, il entre grand et pompeux en
Portugal. Toutefois, quelque part qu'il passe, il montre sa
tristesse et sa mlancolie; il ne se vante pas de nourrir dans ses
eaux des poissons fins et estims, mais grossiers et insipides,
bien diffrents de ceux du Tage dor. Ce que je vous dis 
prsent,  mon cousin, je vous l'ai dit mille et mille fois; mais
comme vous ne me rpondez point, j'imagine, ou que vous ne
m'entendez pas, ou que vous ne me donnez pas crance, ce qui me
chagrine autant que Dieu le sait. Je veux maintenant vous donner
des nouvelles qui, si elles ne servent pas de soulagement  votre
douleur, ne l'augmenteront du moins en aucune faon. Sachez que
vous avez ici devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce
grand chevalier de qui le sage Merlin a prophtis tant de choses,
ce don Quichotte de la Manche, lequel, avec plus d'avantage que
dans les sicles passs, a ressuscit dans les sicles prsents la
chevalerie errante dj oublie. Peut-tre, par son moyen et par
sa faveur, parviendrons-nous  tre dsenchants, car c'est aux
grands hommes que sont rserves les grandes prouesses. -- Et
quand mme cela n'arriverait pas, rpondit le dplorable Durandart
d'une voix basse et teinte, quand mme cela n'arriverait pas, 
cousin, je dirai: _Patience, et battons les cartes_.[150] Alors, se
tournant sur le ct, il retomba dans son silence ordinaire, sans
dire un mot de plus.

En ce moment de grands cris se firent entendre, ainsi que des
pleurs accompagns de profonds gmissements et de soupirs
entrecoups. Je tournai la tte, et vis,  travers les murailles
de cristal, passer dans une autre salle une procession forme par
deux files de belles damoiselles, toutes habilles de deuil, avec
des turbans blancs sur la tte,  la mode turque. Derrire les
deux files marchait une dame (elle le paraissait du moins  la
gravit de sa contenance) galement vtue de noir, avec un voile
blanc si long et si tendu qu'il baisait la terre. Son turban
tait deux fois plus gros que le plus gros des autres femmes; elle
avait les sourcils runis, le nez un peu camard, la bouche grande,
mais les lvres colores. Ses dents, qu'elle dcouvrait parfois,
semblaient tre clairsemes et mal ranges, quoique blanches comme
des amandes sans peau. Elle portait dans les mains un mouchoir de
fine toile, et dans cette toile,  ce que je pus entrevoir, un
coeur de chair de momie, tant il tait sec et enfum. Montsinos
me dit que tous ces gens de la procession taient les serviteurs
de Durandart et de Blerme, qui taient enchants avec leurs
matres, et que la dernire personne, celle qui portait le coeur
dans le mouchoir, tait Blerme elle-mme, laquelle, quatre fois
par semaine, faisait avec ses femmes cette procession, et
chantait, ou plutt pleurait des chants funbres sur le corps et
le coeur pitoyable de son cousin. Si elle vous a paru quelque peu
laide, ajouta-t-il, ou du moins pas aussi belle qu'elle en avait
la rputation, c'est  cause des mauvais jours et des pires nuits
qu'elle passe dans cet enchantement, comme on peut le voir  ses
yeux battus et  son teint valtudinaire. Cette pleur, ces cernes
aux yeux, ne viennent point de la maladie mensuelle ordinaire aux
femmes, car il y a bien des mois et mme bien des annes qu'il
n'en est plus question pour elle, mais de l'affliction qu'prouve
son coeur  la vue de celui qu'elle porte incessamment  la main,
et qui rappelle  sa mmoire la catastrophe de son malheureux
amant. Sans cela,  peine serait-elle gale en beaut, en grce,
en lgance, par la grande Dulcine du Toboso, si renomme dans
tous ces environs et dans le monde entier.

Halte-l! m'criai-je alors, seigneur don Montsinos; que Votre
Grce conte son histoire tout uniment. Vous devez savoir que toute
comparaison est odieuse, et qu'ainsi l'on ne doit comparer
personne  personne. La sans pareille Dulcine du Toboso est ce
qu'elle est, madame doa Blerme ce qu'elle est et ce qu'elle a
t, et restons-en l.

-- Seigneur don Quichotte, me rpondit-il, que Votre Grce me
pardonne. Je confesse que j'ai eu tort, et que j'ai mal fait de
dire qu' peine madame Dulcine galerait madame Blerme; car il
me suffisait d'avoir eu je ne sais quels vagues soupons que Votre
Grce est son chevalier, pour que je me mordisse la langue plutt
que de comparer cette dame  personne, si ce n'est au ciel mme.

Cette satisfaction que me donna le grand Montsinos apaisa mon
coeur, et me remit de l'agitation que j'avais prouve en
entendant comparer ma dame avec Blerme.

-- Je m'tonne mme, dit alors Sancho, que Votre Grce ait pu
s'empcher de monter sur l'estomac du bonhomme, de lui moudre les
os  coups de pied, et de lui arracher la barbe sans lui en
laisser un poil au menton.

-- Non pas, ami Sancho, rpondit don Quichotte; c'et t mal 
moi d'agir ainsi; car nous sommes tous tenus de respecter les
vieillards, mme ne fussent-ils pas chevaliers, et plus encore
lorsqu'ils le sont, et qu'ils sont enchants par-dessus le compte.
Je sais bien que nous ne sommes pas demeurs en reste l'un avec
l'autre quant  beaucoup de questions et de rponses que nous nous
sommes mutuellement adresses.

Le cousin dit alors:

Je ne sais en vrit, seigneur don Quichotte, comment Votre
Grce, depuis si peu de temps qu'elle est descendue l au fond, a
pu voir tant de choses, a pu tant couter et tant rpondre.

-- Combien donc y a-t-il que je suis descendu? demanda don
Quichotte.

-- Un peu plus d'une heure, rpondit Sancho.

-- Cela ne se peut pas, rpliqua don Quichotte, car j'ai vu venir
la nuit et revenir le jour, puis trois autres soirs et trois
autres matins, de manire qu' mon compte je suis rest trois
jours entiers dans ces profondeurs caches  notre vue.

-- Mon matre doit dire vrai, rpondit Sancho; car, puisque toutes
les choses qui lui sont arrives sont venues par voie
d'enchantement, peut-tre ce qui nous a sembl une heure lui aura-
t-il paru trois jours avec leurs nuits.

-- Ce sera cela, sans doute, dit don Quichotte.

-- Dites-moi, mon bon seigneur, demanda le cousin. Votre Grce a-
t-elle mang pendant tout ce temps-l?

-- Pas une bouche, rpondit don Quichotte; et n'en ai pas senti
la moindre envie.

-- Est-ce que les enchants mangent? dit le cousin.

-- Non, ils ne mangent pas, rpondit don Quichotte, et ne font pas
non plus leurs grosses ncessits; mais on croit nanmoins que les
ongles, la barbe et les cheveux leur poussent.

-- Et dorment-ils par hasard, les enchants, mon seigneur? demanda
Sancho.

-- Non certes, rpliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois
jours que j'ai passs avec eux, aucun n'a ferm l'oeil, ni moi non
plus.

-- Alors, dit Sancho, le proverbe vient  point: Dis-moi qui tu
hantes, et je te dirai qui tu es. Allez donc avec des enchants
qui jenent et qui veillent, et tonnez-vous de ne manger ni
dormir tant que vous serez avec eux! Mais pardonnez-moi, mon
seigneur, si je vous dis que, de tout ce que vous avez dit jusqu'
prsent, Dieu m'emporte, j'allais dire le diable, si je crois la
moindre chose.

-- Comment donc! s'cria le cousin, le seigneur don Quichotte
peut-il mentir? mais le voult-il, il n'aurait pas eu le temps de
composer et d'imaginer ce million de mensonges.

-- Oh! je ne crois pas que mon matre mente, reprit Sancho.

-- Que crois-tu donc? demanda don Quichotte.

-- Je crois, rpondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs,
qui ont enchant toute cette brigade que Votre Grce dit avoir vue
et frquente l-bas, vous ont enchss dans le cervelle et dans
la mmoire toute cette kyrielle que vous nous avez conte, et tout
ce qui vous reste encore  nous dire.

-- Cela pourrait tre, Sancho, rpliqua don Quichotte, mais cela
n'est point; car ce que j'ai cont, je l'ai vu de mes propres yeux
et touch de mes propres mains. Mais que diras-tu quand je vais
t'apprendre  prsent que, parmi les choses infinies et les
merveilles sans nombre que me montra Montsinos (je te les
conterai peu  peu et  leur temps dans le cours de notre voyage,
car elles ne sont pas toutes de saison), il me montra trois
villageoises qui s'en allaient par ces fraches campagnes, sautant
et cabriolant comme des chvres? Ds que je les vis, je reconnus
que l'une tait la sans pareille Dulcine du Toboso, et les deux
autres ces mmes paysannes qui venaient avec elle, et  qui nous
parlmes  la sortie du Toboso. Je demandai  Montsinos s'il les
connaissait; il me rpondit que non, mais qu'il imaginait que ce
devaient tre de grandes dames enchantes, qui avaient paru depuis
peu de jours dans ces prairies. Il ajouta que je ne devais point
m'en tonner, puisqu'il y avait dans cet endroit bien d'autres
dames, des sicles passs et prsents, enchantes sous d'tranges
et diverses figures, parmi lesquelles il connaissait la reine
Genive et sa dugne Quintagnone, celle qui versait le vin 
Lancelot, comme dit le romance, quand il arriva de Bretagne.

Lorsque Sancho entendit parler ainsi son matre, il pensa perdre
l'esprit ou crever de rire. Comme il savait mieux que personne la
vrit sur le feint enchantement de Dulcine, dans lequel il avait
t l'enchanteur, et dont il avait rendu tmoignage, il acheva de
reconnatre que son seigneur tait dcidment hors du bon sens, et
fou de point en point. Aussi lui dit-il:

C'est en mauvaise heure et sous une mauvaise toile que vous tes
descendu, mon cher patron, dans l'autre monde; et maudit soit
l'instant o vous avez rencontr ce seigneur Montsinos, qui vous
a rendu  nous comme vous voil! Pardieu, Votre Grce tait bien
ici en haut, avec son jugement complet, tel que Dieu le lui a
donn, dbitant des sentences et donnant des conseils  chaque
pas, et non point  cette heure contant les plus normes sottises
qui se puissent imaginer.

-- Comme je te connais, Sancho, rpondit don Quichotte, je ne fais
aucun cas de tes paroles.

-- Ni moi non plus des vtres, rpliqua Sancho, dussiez-vous me
battre, dussiez-vous me tuer pour celles que j'ai dites et pour
celles que je pense dire, si vous ne pensez, vous,  corriger et
rformer votre langage. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes
en paix, comment et  quoi avez-vous reconnu madame notre
matresse? Lui avez-vous parl? Vous a-t-elle rpondu?

-- Je l'ai reconnue, rpondit don Quichotte,  ce qu'elle porte
les mmes habits qu'elle avait quand tu me l'as montre. Je lui
parlai, mais elle ne me rpondit pas un mot; au contraire, elle me
tourna le dos, et s'enfuit si rapidement qu'une flche d'arbalte
ne l'aurait pas atteinte. Je voulus la suivre, et je l'aurais
suivie, si Montsinos ne m'et donn le conseil de n'en rien
faire, disant que ce serait peine perdue, et que d'ailleurs
l'heure s'approchait o il convenait que je sortisse de la
caverne. Il ajouta que, dans les temps  venir, on me ferait
savoir comment il fallait s'y prendre pour dsenchanter lui,
Blerme, Durandart, et tous ceux qui se trouvaient l. Mais ce qui
me causa le plus de peine de tout ce que je vis et remarquai l-
bas, ce fut qu'tant  causer sur ce sujet avec Montsinos, une
des deux compagnes de la triste Dulcine s'approcha de moi sans
que je la visse venir, et, les yeux pleins de larmes, elle me dit
d'une voix basse et trouble: Madame Dulcine du Toboso baise les
mains  Votre Grce, et supplie Votre Grce de lui faire celle de
lui faire savoir comment vous vous portez; et, comme elle se
trouve dans un pressant besoin, elle supplie Votre Grce, aussi
instamment que possible, de vouloir bien lui prter, sur ce jupon
de basin tout neuf que je vous prsente, une demi-douzaine de
raux, ou ce que vous aurez dans la poche, engageant sa parole de
vous les rendre dans un bref dlai. Une telle commission me
surprit trangement, et, me tournant vers le seigneur Montsinos:
Est-il possible, lui demandai-je, que les enchants de haut rang
souffrent le besoin? -- Croyez-moi, seigneur don Quichotte, me
dit-il, ce qu'on nomme le besoin se rencontre en tous lieux; il
s'tend partout, il atteint tout le monde, et ne fait pas mme
grce aux enchants. Puisque madame Dulcine du Toboso envoie
demander ces six raux, et que le gage parat bon, il n'y a rien 
faire que de les lui donner, car sans doute elle se trouve en
quelque grand embarras. -- Le gage, je ne le prendrai point,
rpondis-je; mais je ne lui donnerai pas davantage ce qu'elle
demande, car je n'ai sur moi que quatre raux (ceux que tu me
donnas l'autre jour en monnaie, Sancho, pour faire l'aumne aux
pauvres que je trouverais sur le chemin), et je les lui donnai, en
disant: Dites  votre dame, ma chre amie, que je ressens ses
peines au fond de l'me, et que je voudrais tre un Fucar[151] pour
y porter remde; qu'elle sache que je ne puis ni ne dois avoir
bonne sant tant que je serai priv de son agrable vue et de sa
discrte conversation, et que je la supplie, aussi instamment que
je le puis, de vouloir bien se laisser voir et entretenir par son
errant chevalier et captif serviteur. Vous lui direz aussi que,
lorsqu'elle y pensera le moins, elle entendra dire que j'ai fait
un serment et un voeu,  la manire de celui que fit le marquis de
Mantoue de venger son neveu Baudoin, quand il le trouva prs
d'expirer dans la montagne, c'est--dire de ne point manger pain
sur table, et de faire d'autres pnitences qu'il ajouta, jusqu'
ce qu'il l'et veng. Eh bien! je ferai le voeu de ne plus
m'arrter et de courir les sept parties du monde avec plus de
ponctualit que ne le fit l'infant don Pedro de Portugal[152],
jusqu' ce que je l'aie dsenchante. -- Tout cela, et plus
encore, Votre Grce le doit  ma matresse, me rpondit la
demoiselle; et prenant les quatre raux, au lieu de me faire une
rvrence, elle fit une cabriole telle, qu'elle sauta en l'air
haut de deux aunes.

--  sainte Vierge! s'cria Sancho en jetant un grand cri; est-il
possible que le monde soit ainsi fait, et que telle y soit la
force des enchantements, qu'ils aient chang le bon jugement de
mon seigneur en une si extravagante folie! Ah! seigneur, seigneur,
par le saint nom de Dieu, que Votre Grce veille sur soi, et songe
 son honneur, et ne donne pas crdit  ces billeveses qui vous
troublent et vous dpareillent le sens commun!

-- C'est parce que tu m'aimes bien, Sancho, que tu parles de cette
faon, dit don Quichotte; et, parce que tu n'as nulle exprience
des choses du monde, toutes celles qui ont quelque difficult te
semblent impossibles. Mais le temps marche, comme je te l'ai dit
maintes fois, et je te conterai plus tard quelques-unes des choses
que j'ai vues l-bas; elles te feront croire celles que je viens
de conter, et dont la vrit ne souffre ni rplique ni dispute.

Chapitre XXIV

_O l'on raconte mille babioles aussi impertinentes que
ncessaires  la vritable intelligence de cette grande histoire_


Celui qui a traduit cette grande histoire de l'original crit par
son premier auteur, Cid Hamet Ben-Engli, dit qu'en arrivant au
chapitre qui suit l'aventure de la caverne de Montsinos, il
trouva ces propres paroles crites en marge, et de la main d'Hamet
lui-mme:

Je ne puis comprendre ni me persuader qu'il soit rellement
arriv au valeureux don Quichotte ce que rapporte le prcdent
chapitre. La raison en est que toutes les aventures arrives
jusqu' prsent ont t possibles et vraisemblables; mais, quant 
l'aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen de la tenir pour
vritable, tant elle sort des limites de la raison. Penser que don
Quichotte ait menti, lui, le plus vridique hidalgo et le plus
noble chevalier de son temps, c'est impossible; il n'et pas dit
un mensonge, dt-on le cribler de flches. D'un autre ct, je
considre qu'il raconta cette histoire avec toutes les
circonstances ci-dessus rapportes, sans avoir pu fabriquer en si
peu de temps un tel assemblage d'extravagances. Si donc cette
aventure parat apocryphe, ce n'est pas ma faute, et, sans
affirmer qu'elle soit fausse ou qu'elle soit vraie, je l'cris.
Toi, lecteur, puisque tu es prudent et sage, juge la chose comme
il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. Toutefois on
tient pour certain qu'au moment de sa mort, don Quichotte se
rtracta, et dit qu'il l'avait invente parce qu'il lui sembla
qu'elle cadrait merveilleusement avec les aventures qu'il avait
lues dans ses livres.

Cela dit, l'historien continue de la sorte:

Le cousin s'merveilla aussi bien de l'audace de Sancho que de la
patience de son matre, et jugea que de la joie qu'prouvait
celui-ci d'avoir vu sa dame Dulcine du Toboso, mme enchante,
lui tait venue cette humeur bnigne qu'il montrait alors; car,
autrement, Sancho avait dit certaines paroles et tenu certains
propos qui lui faisaient mriter d'tre moulu sous le bton.
Rellement le cousin trouva qu'il avait t fort impertinent
envers son seigneur, auquel il dit:

Quant  moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je donne pour
plus que bien employ le voyage que j'ai fait avec Votre Grce,
car j'y ai gagn quatre choses; la premire, d'avoir connu Votre
Grce, ce que je tiens  grand honneur; la seconde, d'avoir appris
ce que renferme cette caverne de Montsinos, ainsi que les
transformations du Guadiana et des lagunes de Ruidra, qui me
serviront beaucoup pour _l'Ovide espagnol _que j'ai sur le mtier;
la troisime, d'avoir dcouvert l'antiquit des cartes. On devait,
en effet, s'en servir pour le moins  l'poque de l'empereur
Charlemagne, suivant ce qu'on peut infrer des paroles que vous
avez entendu dire  Durandart, lorsque, aprs ce long discours que
lui fit Montsinos, il s'veilla en disant: Patience, et battons
les cartes. Cette expression, cette faon de parler, il n'a pu
l'apprendre tant enchant, mais lorsqu'il tait encore en France,
et  l'poque dudit empereur Charlemagne. C'est une vrification
qui me vient tout  point pour l'autre livre que je suis en train
de composer, lequel s'intitule _Supplment  Virgile Polydore sur
l'invention des antiquits. _Je crois que, dans le sien, il a
oubli de mentionner l'invention des cartes; moi je l'indiquerai
maintenant, ce qui sera chose de grande importance, surtout en
citant pour autorit un auteur aussi grave, aussi vridique que le
seigneur Durandart[153]. La quatrime, c'est d'avoir appris avec
certitude o est la source du fleuve Guadiana, jusqu' prsent
ignore de tout le monde.

-- Votre Grce a parfaitement raison, dit don Quichotte; mais je
voudrais savoir, si Dieu vous fait la grce qu'on vous accorde
l'autorisation d'imprimer vos livres[154], ce dont je doute,  qui
vous pensez les adresser.

-- Il y a des seigneurs et des grands en Espagne  qui l'on peut
en faire hommage, rpondit le cousin.

-- Pas beaucoup, reprit don Quichotte; non point qu'ils n'en
soient dignes, mais parce qu'ils ne veulent point accepter des
ddicaces, pour ne pas tre tenus  la reconnaissance qui semble
due au travail et  la courtoisie de leurs auteurs. Je connais un
prince, moi, qui peut remplacer tous les autres, et avec tant
d'avantages, que, si j'osais dire de lui tout ce que je pense,
j'veillerais peut-tre l'envie dans plus d'un coeur gnreux[155].
Mais laissons cela pour un temps plus opportun, et cherchons o
nous gter cette nuit.

-- Non loin d'ici, dit le cousin, est un ermitage o fait sa
demeure un ermite qui, dit-on, a t soldat, et qui a la
rputation d'tre bon chrtien, homme de sens et fort charitable.
Tout prs de l'ermitage est une petite maison qu'il a btie lui-
mme; bien qu'troite, elle peut recevoir des htes.

-- Est-ce que par hasard cet ermite a des poules? demanda Sancho.

-- Peu d'ermites en manquent, rpondit don Quichotte, car ceux
d'aujourd'hui ne ressemblent pas  ceux des dserts d'gypte, qui
s'habillaient de feuilles de palmier, et vivaient des racines de
la terre. Mais n'allez pas entendre que, parce que je parle bien
des uns, je parle mal des autres; je veux seulement dire que les
pnitences d'aujourd'hui n'ont plus la rigueur et l'austrit de
celles d'autrefois; mais tous les ermites n'en sont pas moins
vertueux. Du moins c'est ainsi que je les juge, et, lorsque tout
va de travers, l'hypocrite qui feint la vertu fait moins mal que
le pcheur public.

Ils en taient l quand ils virent venir  eux un homme  pied qui
marchait en toute hte, et chassait devant lui  grands coups de
gaule un mulet charg de lances et de hallebardes. En arrivant
prs d'eux, il les salua et passa outre:

Brave homme, lui dit don Quichotte, arrtez-vous un peu; il
semble que vous allez plus vite que ce mulet n'en a l'envie.

-- Je ne puis m'arrter, seigneur, rpondit l'homme, car les armes
que vous me voyez porter doivent servir demain; ainsi je n'ai pas
de temps  perdre; adieu donc. Mais, si vous voulez savoir
pourquoi je porte ces armes, je pense m'hberger cette nuit dans
l'htellerie qui est plus haut que l'ermitage, et, si vous suivez
le mme chemin, vous me trouverez l, et je vous conterai des
merveilles; adieu encore un coup.

Cela dit, il poussa si bien le mulet que don Quichotte n'eut pas
le temps de lui demander quelles taient ces merveilles qu'il
avait  leur dire. Comme il tait quelque peu curieux et tourment
sans cesse du dsir d'apprendre des choses nouvelles, il dcida
qu'on partirait  l'instant mme, et qu'on irait passer la nuit 
l'htellerie, sans toucher  l'ermitage o le cousin voulait
s'arrter. Ils montrent donc  cheval et suivirent tous les trois
le chemin direct de l'htellerie, o ils arrivrent un peu avant
la tombe de la nuit. Toutefois le cousin proposa  don Quichotte
de passer  l'ermitage pour boire un coup. Ds que Sancho entendit
cela, il y dirigea le grison, et don Quichotte l'y suivit avec le
cousin. Mais la mauvaise toile de Sancho voulut que l'ermite ne
ft pas chez lui, ce que leur dit une sous-ermite[156] qu'ils
trouvrent dans l'ermitage. Ils lui demandrent du meilleur cru.
Elle rpondit que son matre n'avait pas de vin, mais que, s'ils
voulaient de l'eau  bon march, elle leur en donnerait de grand
coeur.

Si j'avais soif d'eau, rpondit Sancho, il y a des puits sur la
route o je l'aurais tanche. Ah! noces de Camache, abondance de
la maison de don Diego, combien de fois j'aurai encore  vous
regretter!

Ils sortirent alors de l'ermitage et piqurent du ct de
l'htellerie.  quelque distance, ils rencontrrent un jeune
garon qui cheminait devant eux, non trs-vite, de faon qu'ils
l'eurent bientt rattrap. Il portait sur l'paule son pe comme
un bton, avec un paquet de hardes qui semblait contenir ses
chausses, son manteau court et quelques chemises. Il tait vtu
d'un pourpoint de velours, avec quelques restes de taillades en
satin qui laissaient voir la chemise par-dessous. Ses bas taient
en soie, et ses souliers carrs  la mode de la cour. Son ge
pouvait tre de dix-huit  dix-neuf ans; il avait la figure
joviale, la dmarche agile, et s'en allait chantant des
_sguidillas _pour charmer l'ennui et la fatigue du chemin. Quand
ils arrivrent prs de lui, il achevait d'en chanter une que le
cousin retint par coeur, et qui disait:  la guerre me conduit ma
ncessit; si j'avais de l'argent, je n'irais pas, en vrit.

Le premier qui lui parla fut don Quichotte:

Vous cheminez bien  la lgre, seigneur galant, lui dit-il; et
de quel ct? que nous le sachions, s'il vous plat de le dire.

-- Cheminer si  la lgre! rpondit le jeune homme; c'est  cause
de la chaleur et de la pauvret; et o je vais? c'est  la guerre.

-- Comment! la pauvret, s'cria don Quichotte; la chaleur, c'est
plus croyable.

-- Seigneur, rpliqua le jeune garon, je porte dans ce paquet des
grgues de velours, compagnes de ce pourpoint; si je les use sur
la route, je ne pourrai pas m'en faire honneur dans la ville, et
je n'ai pas de quoi en acheter d'autres. Pour cette raison aussi
bien que pour me donner de l'air, je marche comme vous voyez,
jusqu' ce que je rejoigne des compagnies d'infanterie qui sont 
douze lieues d'ici, et dans lesquelles je m'engagerai. Je ne
manquerai pas alors d'quipages pour cheminer jusqu'au point
d'embarquement, qu'on dit tre Carthagne; j'aime mieux avoir le
roi pour matre et seigneur, et le servir  la guerre, que de
servir quelque ladre  la cour.

-- Mais Votre Grce a-t-elle du moins une haute paye[157]? demanda
le cousin.

-- Ah! rpondit le jeune homme, si j'avais servi quelque grand
d'Espagne ou quelque personnage important,  coup sr elle ne me
manquerait pas. Voil ce que c'est que de servir en bonne
condition; de la table des pages, on devient enseigne ou
capitaine, ou l'on attrape quelque bonne pension. Mais moi, pauvre
malheureux, je n'ai jamais servi que des solliciteurs de places,
des gens de rien, venus on ne sait d'o, qui mettent leurs valets
 la portion congrue, si maigre et si mince, que, pour payer
l'empois d'un collet, il faut dpenser la moiti de ses gages. On
tiendrait vraiment  miracle qu'un page d'aventure attrapt la
moindre fortune.

-- Mais par votre vie, dites-moi, mon ami, demanda don Quichotte,
est-il possible que, pendant les annes que vous avez servi, vous
n'ayez pu seulement attraper quelque livre?

-- On m'en a donn deux, rpondit le page; mais, de mme qu'
celui qui quitte un couvent avant d'y faire profession on te la
robe et le capuce pour lui rendre ses habits, de mme mes matres
me rendaient les miens ds qu'ils avaient fini les affaires qui
les appelaient  la cour, et reprenaient les livres qu'ils ne
m'avaient donnes que par ostentation.

-- Notable vilenie! s'cria don Quichotte, mais toutefois
flicitez-vous d'avoir quitt la cour avec une aussi bonne
intention que celle qui vous pousse. Il n'y a rien, en effet, sur
la terre de plus honorable et de plus profitable  la fois que de
servir Dieu d'abord, puis son roi et seigneur naturel,
principalement dans le mtier des armes, par lesquelles on
obtient, sinon plus de richesses, au moins plus d'honneur que par
les lettres, comme je l'ai dj dit maintes et maintes fois. S'il
est vrai que les lettres ont plus fond de majorats que les armes,
ceux des armes ont je ne sais quoi de suprieur  ceux des
lettres, et je sais bien quoi de noble et d'clatant qui leur fait
surpasser tous les autres. Ce que je vais vous dire  prsent,
gardez-le bien en votre mmoire, car vous y trouverez grand
profit, et grand soulagement dans les peines du mtier; c'est que
vous loigniez votre imagination de tous les vnements funestes
qui pourraient arriver. Le pire de tous est la mort, et, pourvu
qu'elle soit glorieuse, le meilleur de tous est de mourir. On
demandait  Jules Csar, ce vaillant empereur romain, quelle tait
la meilleure mort: La subite et l'imprvue, rpondit-il. Bien
que cette rponse soit d'un gentil, priv de la connaissance du
vrai Dieu, toutefois il disait bien, en ce qui est d'chapper au
sentiment naturel  l'homme. Que l'on vous tue  la premire
rencontre, soit d'une dcharge d'artillerie, soit des clats d'une
mine qui saute, qu'importe? c'est toujours mourir, et la besogne
est faite. Suivant Trence, mieux sied au soldat d'tre mort dans
la bataille que vivant et sain dans la fuite, et le bon soldat
acquiert juste autant de renomme qu'il montre d'obissance envers
ses capitaines et ceux qui ont droit de lui commander. Prenez
garde, mon fils, qu'il sied mieux au soldat de sentir la poudre
que le musc, et, si la vieillesse vous atteint dans cet honorable
mtier, fussiez-vous couvert de blessures, estropi, boiteux, du
moins elle ne vous atteindra pas sans honneur, tellement que la
pauvret mme ne pourra en obscurcir l'clat. D'ailleurs, on
s'occupe  prsent de soulager et de nourrir les soldats vieux et
estropis; car il ne serait pas bien que l'on ft avec eux comme
font ceux qui donnent la libert  leurs ngres quand ils sont
vieux et ne peuvent plus servir. En les chassant de la maison sous
le titre d'affranchis, ils les font esclaves de la faim, dont la
mort seule pourra les affranchir. Quant  prsent, je ne veux rien
vous dire de plus, sinon que vous montiez en croupe sur mon cheval
jusqu' l'htellerie; vous y souperez avec moi, et demain matin
vous continuerez votre voyage; puisse Dieu vous le donner aussi
bon que vos dsirs le mritent!

Le page refusa l'invitation de la croupe, mais il accepta celle du
souper  l'htellerie, et, dans ce moment, Sancho, dit-on, se dit
 lui-mme:

Diable soit de mon seigneur! est-il possible qu'un homme qui sait
dire tant et de si belles choses, comme celles qu'il vient de
dbiter, dise avoir vu les btises impossibles qu'il raconte de la
caverne de Montsinos? Allons, il faut en prendre son parti.

Ils arrivrent bientt aprs  l'htellerie, au moment o la nuit
tombait, et non sans grande joie de Sancho, qui se rjouit de voir
que son matre la prenait pour une htellerie vritable, et non
pour un chteau, comme il en avait l'habitude.

 peine furent-ils entrs que don Quichotte s'informa, auprs de
l'htelier, de l'homme aux lances et aux hallebardes. L'autre lui
rpondit qu'il tait dans l'curie  ranger son mulet. Le cousin
et Sancho en firent autant de leurs nes, laissant  Rossinante le
haut bout et la meilleure mangeoire de l'curie.

Chapitre XXV

_O l'on rapporte l'aventure du braiment et la gracieuse histoire
du joueur de marionnettes, ainsi que les mmorables divinations du
singe devin_


Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les
merveilles promises par l'homme aux armes. Il alla le chercher o
l'htelier lui avait indiqu qu'il tait, et l'ayant trouv, il le
pria de lui dire sur-le-champ ce qu'il devait lui dire plus tard,
 propos des questions qui lui avaient t faites en chemin.
L'homme rpondit:

Ce n'est pas si vite ni sur les pieds qu'il faut entendre le
rcit de mes merveilles. Que Votre Grce, mon bon seigneur, me
laisse d'abord achever de panser ma bte; aprs quoi je vous dirai
des choses qui vous tonneront.

-- Si ce n'est que cela, reprit don Quichotte, je vais vous
aider.

Aussitt il se mit  vanner l'orge et  nettoyer la mangeoire,
humilit qui obligea l'homme  lui conter de bonne grce ce qu'il
lui demandait. Ils s'assirent donc cte  cte sur un banc de
pierre, et l'homme aux hallebardes, ayant pour snat et pour
auditoire le cousin, le page, Sancho Panza et l'htelier, commena
de la sorte:

Il faut que vous sachiez, seigneurs, que, dans un village qui est
 quatre lieues et demie de cette htellerie, il arriva qu'un
regidor[158] du pays, par la faute ou la malice de sa servante, ce
qui serait trop long  conter, perdit un ne, et, quelques
diligences que ft ce regidor pour retrouver l'animal, il n'en put
venir  bout. Quinze jours taient dj passs, selon le bruit
public, depuis que l'ne avait quitt la maison, lorsque, tant
sur la place, le regidor perdant vit venir  lui un autre regidor
du mme village. Donnez-moi mes trennes[159], compre, dit celui-
ci, votre ne est retrouv. -- Trs-volontiers, compre, rpondit
l'autre, et je vous les promets bonnes; mais sachons d'abord o
l'ne a reparu. -- Dans le bois de la montagne, reprit le
trouveur; je l'ai vu ce matin, sans bt, sans harnais, et si
maigre que c'tait une piti de le voir. J'ai voulu le chasser
devant moi et vous le ramener; mais il est dj si sauvage et si
fuyard, que, ds que j'ai voulu l'approcher, il s'est sauv en
courant dans le plus pais du bois. S'il vous plat que nous
retournions le chercher ensemble, laissez-moi mettre cette
bourrique  la maison, et je reviens tout de suite. -- Vous me
ferez grand plaisir, rpondit le matre de l'ne, et je tcherai
de vous rendre ce service en mme monnaie. C'est avec toutes ces
circonstances et de la mme manire que je vous conte l'histoire,
que la racontent tous ceux qui sont au fait de la vrit.
Finalement, les deux regidors,  pied et bras dessus bras dessous,
s'en allrent au bois; mais quand ils furent arrivs  l'endroit
o ils pensaient trouver l'ne, ils ne le trouvrent pas, et,
quelque soin qu'ils missent  le chercher, ils ne purent le
dcouvrir dans tous les environs. Voyant que l'animal ne
paraissait point, le regidor qui l'avait vu dit  l'autre:
coutez, compre, je viens d'imaginer une ruse au moyen de
laquelle nous finirons par dcouvrir la bte, ft-elle cache, non
dans les entrailles du bois, mais dans celles de la terre. Je sais
braire  merveille, et, si vous avez aussi quelque peu de ce
talent, tenez l'affaire pour conclue. -- Quelque peu, dites-vous,
compre, reprit l'autre. Oh! pardieu, j'espre bien que personne
n'aurait  m'en revendre, pas mme les nes en chair et en os. --
C'est ce que nous allons voir, rpondit le second regidor; car
j'ai rsolu que vous alliez d'un ct de la montagne et moi de
l'autre, de faon que nous en fassions le tour, et que nous la
parcourions en tous sens. De temps en temps, vous brairez, vous,
et je brairai aussi, moi, et il n'est pas possible que l'ne ne
nous entende et ne nous rponde, s'il est encore dans le bois de
la montagne. -- En vrit, compre, s'cria le matre de l'ne, la
ruse est excellente et digne de votre grand gnie. Aussitt ils
se sparrent, et, suivant la convention, chacun prit de son ct;
mais, presque en mme temps, ils se mirent tous deux  braire, et,
tromps chacun par le cri de l'autre, ils accoururent se chercher,
croyant avoir trouv l'ne. Quand le perdant vit son compre:
Est-il possible, s'cria-t-il, que ce ne soit pas mon ne que
j'ai entendu braire? -- Non, ce n'est que moi, rpondit l'autre. -
- Eh bien, compre, reprit le premier, j'affirme que de vous  un
ne il n'y a aucune diffrence, quant  ce qui est de braire, car
de ma vie je n'avais vu ni entendu chose plus semblable et plus
parfaite. -- Sans vous flatter, rpondit l'inventeur de la ruse,
ces louanges vous appartiennent plus qu' moi, compre. Par le
Dieu qui m'a cr, vous pourriez cder deux points au plus habile
brayeur du monde. Le son que vous donnez est haut et fort, les
notes aigus viennent bien en mesure, les suspensions sont
nombreuses et prcipites; enfin je me tiens pour vaincu, et vous
rends la palme en ce rare talent d'agrment. -- Eh bien! rpliqua
le matre de l'ne, je m'estimerai dsormais davantage, et je
croirai savoir quelque chose, puisque j'ai quelque talent; mais,
en vrit, quoique je crusse fort bien braire, je n'avais jamais
imagin que ce ft avec la perfection que vous dites. -- J'ajoute
encore, reprit le second, qu'il y a de rares talents perdus dans
le monde, et qui sont mal employs chez ceux qui ne savent pas
s'en servir. -- Quant aux ntres, rpondit le matre de l'ne, ils
ne peuvent gure servir que dans les occasions comme celle qui
nous occupe; encore plaise  Dieu qu'ils nous y soient de quelque
utilit. Cela dit, ils se sparrent de nouveau et se remirent 
braire; mais  chaque pas ils se trompaient mutuellement et
venaient se rejoindre, jusqu' ce qu'ils convinrent, pour
reconnatre que c'taient eux et non l'ne, de braire deux fois
coup sur coup. Aprs cela, et redoublant sans cesse les braiments,
ils parcoururent toute la montagne sans que l'ne perdu rpondt,
mme par signes. Mais comment aurait-il pu rpondre, l'infortun,
puisqu'ils le trouvrent au plus profond du bois, mang par les
loups! Quand son matre le vit: Je m'tonnais, s'cria-t-il,
qu'il n'et pas rpondu; car,  moins d'tre mort, il n'aurait pas
manqu de braire en nous entendant, ou bien ce n'et pas t un
ne. Mais, pour vous avoir entendu braire avec tant de grce,
compre, je tiens pour bien employe la peine que j'ai prise  le
chercher, quoique je l'aie trouv mort. -- Nous sommes  deux de
jeu, compre, rpondit l'autre; car si le cur chante bien, aussi
bien fait l'enfant de choeur. Aprs cela, ils s'en revinrent
tristes et enrous au village, o ils contrent  leurs voisins,
amis et connaissances, tout ce qui leur tait arriv  la
recherche de l'ne, chacun d'eux vantant  l'envi la grce
qu'avait l'autre  braire. Tout cela se sut et se rpandit dans
les villages circonvoisins. Or, le diable, qui ne dort jamais,
aime tellement  semer des pailles en l'air,  souffler partout la
discorde et les querelles, qu'il s'est avis de faire que les gens
des autres villages, quand ils voient quelqu'un du ntre, se
mettent  braire comme pour lui jeter au nez le braiment de nos
regidors. Les polissons s'en sont mls, ce qui est pire que si
tous les dmons de l'enfer se fussent donn le mot, et le braiment
s'est enfin si bien rpandu d'un village  l'autre, que les
habitants de celui du braiment sont connus et distingus partout
comme les ngres parmi les blancs. Les malheureuses suites de
cette plaisanterie sont alles si loin, que maintes fois les
raills sont sortis contre les railleurs,  main arme et
bataillons forms, pour leur livrer bataille, sans que rien puisse
en empcher, ni crainte, ni honte, ni roi, ni justice. Je crois
que, demain ou aprs-demain, les gens de mon village, qui est
celui du braiment, doivent se mettre en campagne contre un autre
pays,  deux lieues du ntre, et l'un de ceux qui nous perscutent
le plus. C'est pour les armer convenablement que je viens
d'acheter ces lances et ces hallebardes. Voil les merveilles que
j'avais  vous raconter; si elles ne vous ont point paru telles,
je n'en sais pas d'autres.

Et le bonhomme finit de la sorte son rcit.

En cet instant parut  la porte de l'htellerie un homme tout
habill de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.

Seigneur hte, dit-il  haute voix, y a-t-il place au logis?
voici venir le singe devin, et le spectacle de la dlivrance de
Mlisandre.

-- Mort de ma vie! s'cria l'htelier, puisque voici le seigneur
matre Pierre, nous sommes srs d'une bonne soire.

J'avais oubli de dire que ce matre Pierre avait l'oeil gauche et
presque la moiti de la joue cachs sous un empltre de taffetas
vert, ce qui indiquait que tout ce ct de la figure tait malade.

Soyez le bienvenu, seigneur matre Pierre, continua l'htelier.
Mais o sont donc le singe et le thtre? je ne les vois pas.

-- Ils seront bientt ici, rpondit l'homme de chamois; j'ai
seulement pris les devants pour savoir s'il y aurait place.

-- Je l'terais au duc d'Albe en personne, rpondit l'htelier,
pour la donner  matre Pierre. Amenez les trteaux et le singe;
il y a cette nuit des gens dans l'htellerie qui payeront pour la
vue des uns et pour les talents de l'autre.

--  la bonne heure, rpliqua l'homme  l'empltre; je baisserai
les prix, et pourvu que j'y trouve mon cot, je me tiendrai pour
bien pay. Mais je vais faire marcher plus vite la charrette o
viennent le singe et le thtre.

Cela dit, il sortit de l'htellerie. Don Quichotte demanda
aussitt  l'htelier qui tait ce matre Pierre, quel thtre et
quel singe il menait avec lui.

C'est, rpondit l'htelier, un fameux joueur de marionnettes, qui
se promne depuis quelque temps dans cette partie de la Manche
aragonaise, montrant un spectacle de Mlisandre dlivre par le
fameux don Gaferos, qui est bien l'une des meilleures histoires
et des mieux reprsentes qui se soient vues depuis longues annes
dans ce coin du royaume. Il mne aussi un singe de la plus rare
habilet qu'on ait vue parmi les singes et qu'on ait imagine
parmi les hommes. Si on lui fait une question, il coute
attentivement ce qu'on lui demande, saute aussitt sur l'paule de
son matre, et, s'approchant de son oreille, il lui fait la
rponse  la question, laquelle rponse matre Pierre rpte sur-
le-champ tout haut. Il parle beaucoup plus des choses passes que
des choses  venir, et, bien qu'il ne rencontre pas juste  tout
coup, le plus souvent il ne se trompe pas, de faon qu'il nous
fait croire qu'il a le diable dans le corps. On paye deux raux
par question, si le singe rpond... je veux dire si son matre
rpond pour lui, aprs qu'il lui a parl  l'oreille. Aussi croit-
on que ce matre Pierre est fort riche. C'est un galant homme,
comme on dit en Italie, un bon compagnon qui se donne la meilleure
vie du monde. Il parle plus que six, boit plus que douze, et tout
cela aux dpens de sa langue, de son singe et de son thtre.

En ce moment matre Pierre revint, conduisant sur une charrette
les trteaux et le singe, qui tait grand et sans queue, avec les
fesses de feutre, mais non de mchante mine.  peine don Quichotte
l'eut-il vu, qu'il demanda:

Dites-moi, seigneur devin, quel _pesce pigliamo__[160]__?
_qu'arrivera-t-il de nous? Tenez, voil mes deux raux.

Et il ordonna  Sancho de les donner  matre Pierre. Celui-ci
rpondit pour le singe:

Seigneur, dit-il, cet animal ne rpond pas et ne donne aucune
nouvelle des choses  venir; des choses passes, il en sait
quelque peu, et des prsentes  l'avenant.

-- Par la jarni, s'cria Sancho, si je donnais une obole pour
qu'on me dt ce qui m'est arriv! car, qui peut le savoir mieux
que moi? et payer pour qu'on me dt ce que je sais, ce serait une
grande btise. Mais puisqu'il sait les choses prsentes, voici mes
deux raux, et dites-moi, seigneur singissime, qu'est-ce que fait
en ce moment ma femme Thrse Panza?  quoi s'occupe-t-elle?

Matre Pierre ne voulut pas prendre l'argent. Je ne fais pas
payer  l'avance, dit-il, et ne reois le prix qu'aprs le
service; puis il frappa de la main droite deux coups sur son
paule gauche. Le singe y sauta d'un seul bond, et approchant la
bouche de l'oreille de son matre, il se mit  claquer des dents
avec beaucoup de rapidit. Quand il eut fait cette grimace pendant
la dure d'un _credo, _d'un autre bond il sauta par terre. Alors
matre Pierre accourut s'agenouiller devant don Quichotte, et, lui
prenant les jambes dans ses bras:

J'embrasse ces jambes, s'cria-t-il, comme si j'embrassais les
deux colonnes d'Hercule,  ressusciteur insigne de l'oublie
chevalerie errante!  jamais dignement lou chevalier don
Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui
tombent, bras de ceux qui sont tombs, consolation de tous les
malheureux!

Don Quichotte resta stupfait, Sancho bahi, le cousin frapp
d'admiration et le page de frayeur, l'htelier immobile, l'homme
au braiment bouche bante, et finalement, les cheveux dressrent
sur la tte  tous ceux qui avaient entendu parler le joueur de
marionnettes. Celui-ci continua sans se troubler:

Et toi,  bon Sancho Panza, le meilleur cuyer du meilleur
chevalier de ce monde, rjouis-toi; ta bonne femme Thrse se
porte bien et s'occupe  l'heure qu'il est  peigner une livre de
chanvre,  telles enseignes qu' son ct gauche est un pot
gueul qui tient une bonne pinte de vin, avec lequel elle se
dlasse, et qui lui fait compagnie dans sa besogne.

-- Oh! pour cela, je le crois bien, rpondit Sancho; car c'est une
vraie bienheureuse, et, si elle n'tait pas jalouse, je ne la
troquerais pas pour la gante Andandona, qui fut, suivant mon
seigneur, une femme trs-entendue, trs-bonne mnagre; et ma
Thrse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, bien
qu'aux dpens de leurs hritiers.

-- Maintenant je rpte, s'cria don Quichotte, que celui qui lit
et voyage beaucoup apprend et voit beaucoup. Comment, en effet,
serait-on parvenu jamais  me persuader qu'il y a dans le monde
des singes qui devinent, ainsi que je viens de le voir avec mes
propres yeux? car je suis bien ce mme don Quichotte de la Manche
que ce bon animal vient de nommer, sauf toutefois qu'il s'est un
peu trop tendu sur mes louanges. Mais, tel que je suis, je rends
grce au ciel qui m'a dou d'un caractre doux et compatissant,
toujours port  faire bien  tous et mal  personne.

-- Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au seigneur
singe ce qui doit m'arriver dans le voyage que j'entreprends.

-- J'ai dit, rpliqua matre Pierre, qui venait de se relever et
de quitter les pieds de don Quichotte, que cette bte ne rpond
point sur les choses  venir. Si elle y rpondait, il importerait
peu que vous n'eussiez pas d'argent; car, pour le service du
seigneur don Quichotte, ici prsent, j'oublierais tous les
intrts du monde. Et maintenant, pour lui faire plaisir et
m'acquitter envers lui, je veux monter mon thtre et divertir
gratis tous ceux qui se trouvent dans l'htellerie.

 ces mots, l'htelier, ne se sentant pas de joie, indiqua la
place o l'on pourrait commodment lever le thtre, ce qui fut
fait en un instant.

Don Quichotte n'tait pas fort satisfait des divinations du singe,
car il lui semblait hors de croyance qu'un singe devint ni les
choses futures, ni les choses passes. Aussi, tandis que matre
Pierre ajustait les pices de son thtre, il se retira avec
Sancho dans un coin de l'curie, o, sans pouvoir tre entendu de
personne, il lui dit:

coute, Sancho, j'ai bien mrement considr l'trange talent de
ce singe, et je m'imagine que ce matre Pierre, son matre, aura
sans doute fait quelque pacte exprs ou tacite avec le diable.

-- Si la pte est paisse et faite par le diable, dit Sancho, cela
fera, je suppose, un pain fort sale. Mais quel profit peut trouver
matre Pierre  manier ces ptes?

-- Tu ne m'as pas compris, Sancho, reprit don Quichotte; je veux
dire que matre Pierre doit avoir fait quelque arrangement avec le
dmon, pour que celui-ci mette ce talent dans le corps du singe,
qui lui fera gagner sa vie; et, quand il sera riche, il livrera en
change son me au dmon, chose que vise et poursuit toujours cet
universel ennemi du genre humain. Ce qui me fait croire cela,
c'est de voir que le singe ne rpond qu'aux choses passes ou
prsentes, et la science du diable, en effet, ne s'tend pas plus
loin. Les choses  venir, il ne les sait pas, si ce n'est par
conjecture, et fort rarement encore;  Dieu seul est rserve la
connaissance des temps; pour lui il n'y a ni pass ni futur, tout
est prsent. S'il en est ainsi, il est clair que ce singe ne parle
qu'avec l'aide du diable, et je suis tonn qu'on ne l'ait pas
traduit dj devant le saint-office, pour l'examiner et tirer 
clair en vertu de quel pouvoir il devine les choses. Je suis en
effet certain que ce singe n'est point astrologue, et que ni lui
ni son matre ne savent ce qu'on appelle dresser ces figures
judiciaires[161] si  la mode maintenant en Espagne, qu'il n'y a pas
une femmelette, pas un petit page, pas un savetier, qui ne se
pique de savoir dresser une figure, comme s'il s'agissait de
relever une carte tombe par terre, compromettant ainsi par leur
ignorance et leurs mensonges la merveilleuse vrit de la
science[162]. Je connais une dame qui demanda  l'un de ces tireurs
d'horoscope si une petite chienne de manchon qu'elle avait
deviendrait pleine, si elle mettrait bas, en quel nombre et de
quelle couleur seraient ses petits. Le seigneur astrologue, aprs
avoir dress sa figure, rpondit que la bichonne deviendrait
pleine, et qu'elle mettrait bas trois petits chiens, l'un vert,
l'autre rouge, et le troisime bariol, pourvu que la bte cont
entre onze et douze heures de la nuit ou du jour, et que ce ft le
lundi ou le samedi. Ce qui arriva, c'est qu'au bout de deux jours
la chienne mourut d'indigestion, et le seigneur dresseur de
figures demeura fort en crdit dans l'endroit en qualit
d'astrologue, comme le sont presque tous ces gens-l.

-- Cependant, reprit Sancho, je voudrais que Votre Grce prit
matre Pierre de demander  son singe si ce qui vous est arriv
dans la caverne de Montsinos est bien vrai; car il m'est avis,
soit dit sans vous offenser, que tout cela ne fut que mensonge et
hblerie, ou du moins choses purement rves.

-- Tout est possible, rpondit don Quichotte; mais je ferai ce que
tu me conseilles, bien qu'il doive m'en rester je ne sais quel
scrupule.

Ils en taient l, quand matre Pierre vint chercher don Quichotte
pour lui dire que son thtre tait mont, et prier Sa Grce de
venir le voir, car c'tait une chose digne d'tre vue. Don
Quichotte lui communiqua sa pense, et le pria de demander sur-le-
champ  son singe si certaines choses qui lui taient arrives
dans la caverne de Montsinos taient rves ou vritables, parce
qu'il lui semblait qu'elles tenaient du songe et de la ralit.
Matre Pierre, sans rpondre un mot, alla chercher son singe, et,
se plaant devant don Quichotte et Sancho:

Attention, seigneur singe! dit-il; ce gentilhomme veut savoir si
certaines choses qui lui sont arrives dans une caverne appele de
Montsinos sont fausses ou vraies.

Puis il lui donna le signal ordinaire, et, le singe ayant saut
sur son paule gauche et fait mine de lui parler  l'oreille,
matre Pierre dit aussitt:

Le singe dit que les choses que Votre Grce a vues ou faites dans
la caverne sont en partie fausses, en partie vraisemblables. Voil
tout ce qu'il sait, et rien de plus,  propos de cette question.
Mais si Votre Grce veut en savoir davantage, vendredi prochain il
rpondra  tout ce qui lui sera demand. Quant  prsent, il a
perdu sa vertu divinatoire, et il ne la trouvera plus que
vendredi.

-- Ne le disais-je pas, s'cria Sancho, que je ne pouvais
m'imaginer que tout ce que Votre Grce, mon seigneur, a cont des
vnements de la caverne ft vrai, pas mme la moiti?

-- L'avenir le dira, Sancho, rpondit don Quichotte; car le temps,
dcouvreur de toutes choses, n'en laisse aucune qu'il ne trane 
la lumire du soleil, ft-elle cache dans les profondeurs de la
terre. Mais c'est assez; allons voir le thtre du bon matre
Pierre, car je m'imagine qu'il doit offrir quelque curiosit.

-- Comment donc? quelque curiosit! rpliqua matre Pierre; plus
de soixante mille en renferme ce mien thtre. Je le dis  Votre
Grce, mon seigneur don Quichotte, c'est une des choses les plus
dignes d'tre vues que le monde possde aujourd'hui, et _operibus
credite, non verbis. _Allons! la main  la besogne! il se fait
tard, et nous avons beaucoup  faire, beaucoup  dire et beaucoup
 montrer.

Don Quichotte et Sancho, obissant  l'invitation, gagnrent
l'endroit o le thtre de marionnettes tait dj dress et
dcouvert, garni d'une infinit de petits cierges allums qui le
rendaient pompeux et resplendissant. Ds que matre Pierre fut
arriv, il alla se cacher derrire les trteaux, car c'est lui qui
faisait jouer les figures de la mcanique, et dehors vint se
placer un petit garon, valet de matre Pierre, pour servir
d'interprte et expliquer les mystres de la reprsentation.
Celui-ci tenait  la main une baguette, avec laquelle il dsignait
les figures qui paraissaient sur la scne. Quand donc tous les
gens qui se trouvaient dans l'htellerie se furent placs en face
du thtre, bon nombre sur leurs pieds, et quand don Quichotte,
Sancho, le page et le cousin se furent arrangs dans les
meilleures places, le trucheman[163] commena  dire ce qu'entendra
ou lira celui qui voudra entendre ou lire le chapitre suivant.

Chapitre XXVI

_O se continue la gracieuse aventure du joueur de marionnettes,
avec d'autres choses fort bonnes en vrit_


Tous se turent, Tyriens et Troyens.[164] Je veux dire, tous les gens
qui avaient les yeux fixs sur le thtre taient, comme on dit,
pendus  la bouche de l'explicateur de ses merveilles, quand on
entendit tout  coup derrire la scne battre des timbales, sonner
des trompettes et jouer de l'artillerie, dont le bruit fut bientt
pass. Alors le petit garon leva sa voix grle, et dit:

Cette histoire vritable, qu'on reprsente ici devant Vos Grces,
est tire mot pour mot des chroniques franaises et des _romances
_espagnols qui passent de bouche en bouche et que rptent les
enfants au milieu des rues. Elle traite de la libert que rendit
le seigneur don Gaferos  son pouse Mlisandre, qui tait
captive en Espagne, au pouvoir des Mores, dans la ville de
Sansuena; ainsi s'appelait alors celle qui s'appelle aujourd'hui
Saragosse. Voyez maintenant ici comment don Gaferos est  jouer
au trictrac, suivant ce que dit la chanson: Au trictrac joue don
Gaferos, oubliant dj Mlisandre.[165] Ce personnage qui parat
par l, avec la couronne sur la tte et le sceptre  la main,
c'est l'empereur Charlemagne, pre putatif de cette Mlisandre,
lequel, fort courrouc de voir la ngligence et l'oisivet de son
gendre, vient lui en faire des reproches. Remarquez avec quelle
vhmence et quelle vivacit il le gronde; on dirait qu'il veut
lui donner avec son sceptre une demi-douzaine de horions; il y a
mme des auteurs qui rapportent qu'il les lui donna, et bien
appliqus. Et, aprs lui avoir dit toutes sortes de choses au
sujet du pril que courait son honneur s'il n'essayait de dlivrer
son pouse, il lui dit, dit-on: Je vous en ai dit assez, prenez-y
garde.[166] Maintenant, voyez comment l'empereur tourne le dos et
laisse don Gaferos tout dpit, et comment celui-ci, bouillant de
colre, renverse la table et le trictrac, demande ses armes en
toute hte, et prie don Roland, son cousin, de lui prter sa bonne
pe Durandal. Roland ne veut pas la lui prter, et s'offre  lui
tenir compagnie dans la difficile entreprise o il se jette; mais
le vaillant et courrouc Gaferos ne veut point accepter son
offre; au contraire, il dit que seul il est capable de dlivrer sa
femme, ft-elle enfouie au centre des profondeurs de la terre; et
l-dessus, il va revtir ses armes pour se mettre en route sur-le-
champ.

Maintenant, que Vos Grces tournent les yeux du ct de cette
tour qui parat l-bas. On suppose que c'est une des tours de
l'alcazar de Saragosse, qui s'appelle aujourd'hui l'Aljafria.
Cette dame qui se montre  ce balcon, habille  la moresque, est
la sans pareille Mlisandre, laquelle venait mainte et mainte fois
regarder par l le chemin de France, et, tournant l'imagination
vers Paris et son poux, se consolait ainsi de son esclavage. 
prsent, vous allez voir arriver une nouvelle aventure, que vous
n'avez peut-tre jamais vue arriver. Ne voyez-vous pas ce More
qui, silencieux et le doigt sur la bouche, s'avance  pas de loup
derrire Mlisandre? Eh bien! voyez comment il lui donne un baiser
sur le beau milieu des lvres, et comment elle se dpche de
cracher et de les essuyer avec la manche de sa blanche chemise;
comment elle se lamente, et de dsespoir s'arrache ses beaux
cheveux, comme s'ils avaient  se reprocher la faute du malfice.
Voyez aussi comment ce grave personnage  turban, qui se promne
dans ces corridors, est le roi Marsilio de Sansuea[167], lequel a
vu l'insolence du More, et bien que ce More soit un de ses parents
et son grand favori, il ordonne aussitt qu'on l'arrte, et qu'on
lui donne deux cents coups de fouet en le conduisant par les rues
de la ville, avec le crieur devant et les alguazils derrire.
Voyez par ici comment on sort pour excuter la sentence, bien que
la faute ait  peine t mise  excution; car, parmi les Mores,
il n'y a point de confrontation de parties, de tmoignages et
d'appel, comme parmi nous.

-- Enfant, enfant, s'cria don Quichotte  cet endroit, suivez
votre histoire en ligne droite, et ne vous garez pas dans les
courbes et les transversales; pour tirer au clair une vrit, il
faut bien des preuves et des contre-preuves.

Alors matre Pierre ajouta du dedans:

Petit garon, ne te mle point de ce qui ne te regarde pas; mais
fais ce que te commande ce bon seigneur; ce sera le plus prudent
de beaucoup; et commence  chanter en plain-chant, sans te mettre
dans le contre-point, car le fil casse par le plus menu.

-- Je ferai comme vous dites, rpondit le jeune garon; et il
continua de la sorte:

Cette figure qui parat  cheval de ce ct, enveloppe d'un
grand manteau gascon, est celle de don Gaferos lui-mme,
qu'attendait son pouse, laquelle, dj venge de l'audace du More
amoureux, s'est remise avec un visage plus serein au balcon de la
tour. Elle parle  son poux, croyant que c'est quelque voyageur,
et lui tient tous les propos de ce romance, qui dit: Chevalier,
si vous allez en France, informez-vous de Gaferos et je n'en
cite rien de plus, parce que c'est de la prolixit que s'engendre
l'ennui. Il suffit de voir comment don Gaferos se dcouvre, et,
par les transports de joie auxquels se livre Mlisandre, elle nous
fait comprendre qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant que nous
la voyons se glisser du balcon pour se mettre en croupe sur le
cheval de son poux. Mais,  l'infortune! voil que le pan de sa
jupe s'est accroch  l'un des fers du balcon, et la voil
suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Mais voyez
comment le ciel misricordieux nous envoie son secours dans les
plus pressants besoins! Don Gaferos s'approche, et, sans
s'occuper s'il dchirera le riche jupon, il la prend, la tire, et
la fait descendre par force  terre; puis, d'un tour de main, il
la pose sur la croupe de son cheval, jambe de ci, jambe de l,
comme un homme, et lui recommande de le tenir fortement pour ne
pas tomber, en lui passant les bras derrire le dos, de manire 
les croiser sur sa poitrine, car madame Mlisandre n'tait pas
fort habitue  semblable faon de cavalcader. Voyez aussi comment
le cheval tmoigne par ses hennissements qu'il est ravi d'avoir
sur le dos la charge de vaillance et de beaut qu'il porte en son
matre et en sa matresse. Voyez comment ils tournent bride pour
s'loigner de la ville, et avec quelle joie empresse ils prennent
la route de Paris. Allez en paix,  paire sans pair de vritables
amants! arrivez sains et saufs dans votre patrie bien-aime, sans
que la fortune mette aucun obstacle  votre heureux voyage! Que
les yeux de vos amis et de vos parents vous voient jouir, dans la
paix du bonheur, des jours, longs comme ceux de Nestor, qui vous
restent  vivre!

En cet endroit, matre Pierre leva de nouveau la voix:

Terre  terre, mon garon, dit-il, ne te perds pas dans les nues;
toute affectation est vicieuse.

L'interprte continua sans rien rpondre:

Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui
virent la descente et la monte de Mlisandre, et qui en donnrent
connaissance au roi Marsilio, lequel ordonna sur-le-champ de
battre la gnrale. Voyez avec quel empressement on obit, et
comment toute la ville semble s'crouler sous le bruit des cloches
qui sonnent dans toutes les tours des mosques.

-- Oh! pour cela non, s'cria don Quichotte; quant aux cloches,
matre Pierre se trompe lourdement, car chez les Mores on ne fait
pas usage de cloches, mais de timbales, et d'une espce de
_dulzana _qui ressemble beaucoup  nos clairons.[168] Faire
sonner les cloches  Sansuea, c'est  coup sr une grande
tourderie.

Matre Pierre, entendant cela, cessa de sonner et dit:

Que Votre Grce, seigneur don Quichotte, ne fasse point attention
 ces enfantillages, et n'exige pas qu'on mne les choses si bien
par le bout du fil, qu'on ne puisse le trouver. Est-ce qu'on ne
reprsente point ici mille comdies pleines de sottises et
d'extravagances, qui fournissent pourtant une heureuse carrire,
et sont coutes avec applaudissements, avec admiration, avec
transports? Continue, petit garon, et laisse dire; pourvu que je
remplisse ma poche, que m'importe de reprsenter plus de sottises
que le soleil n'a d'atomes?

-- Il a pardieu raison, rpliqua don Quichotte; et l'enfant
continua:

Voyez maintenant quelle nombreuse et brillante cavalerie sort de
la ville  la poursuite des deux catholiques amants. Voyez combien
de trompettes sonnent, combien de _dulzanas _frappent l'air,
combien de timbales et de tambours rsonnent. J'ai grand'peur
qu'on ne les rattrape, et qu'on ne les ramne attachs  la queue
de leur propre cheval, ce qui serait un spectacle horrible.

Quand don Quichotte vit toute cette cohue de Mores et entendit
tout ce tapage de fanfares, il lui sembla qu'il ferait bien de
prter secours  ceux qui fuyaient. Il se leva tout debout, et
s'cria d'une voix de tonnerre:

Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma prsence, on joue
un mauvais tour  un aussi fameux chevalier,  un aussi hardi
amoureux que don Gaferos. Arrtez, canaille, gens de rien, ne le
suivez ni le poursuivez; sinon je vous livre bataille.

Tout en parlant, il dgaina son pe, d'un saut s'approcha du
thtre, et, avec une fureur inoue, se mit  faire pleuvoir des
coups d'estoc et de taille sur l'arme moresque des marionnettes,
renversant les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe 
celui-l et la tte  celui-ci. Il dchargea, entre autres, un
fendant du haut en bas si formidable, que, si matre Pierre ne se
ft baiss, jet  terre et blotti sous ses planches, il lui
fendait la tte en deux, comme si elle et t de pte 
massepains. Matre Pierre criait de toutes ses forces:

Arrtez, seigneur don Quichotte, arrtez! prenez garde que ceux
que vous renversez, tuez et mettez en pices, ne sont pas de
vritables Mores, mais des poupes de carton; prenez garde,
pcheur que je suis! que vous dtruisez et ravagez tout mon bien.

Malgr cela, don Quichotte ne cessait de faire tomber des
estocades, des fendants, des revers, drus et serrs comme s'il en
pleuvait. Finalement, en moins de deux _Credo, _il jeta le thtre
par terre, ayant mis en pices menues tous ses dcors et toutes
ses figures, le roi Marsilio grivement bless, et l'empereur
Charlemagne avec la couronne et la tte en deux morceaux.  cette
vue, le snat des spectateurs fut rempli de trouble; le singe
s'enfuit sur le toit de l'htellerie, le cousin s'effraya, le page
eut peur, et Sancho Panza lui-mme ressentit une terreur affreuse;
car, ainsi qu'il le jura aprs la tempte passe, jamais il
n'avait vu son seigneur dans un tel accs de colre.

Aprs avoir achev le bouleversement gnral du thtre, don
Quichotte se calma un peu.

Je voudrais bien, dit-il, tenir maintenant devant moi tous ceux
qui ne croient pas et ne veulent pas croire de quelle utilit sont
dans le monde les chevaliers errants. Voyez un peu; si je ne me
fusse trouv prsent ici, que serait-il arriv du brave don
Gaferos et de la belle Mlisandre?  coup sr, l'heure est dj
venue o ces chiens les auraient rattraps et leur auraient jou
quelque vilain tour. Enfin, vive la chevalerie errante par-dessus
toutes les choses qui vivent sur la terre!

-- Qu'elle vive,  la bonne heure, dit en ce moment d'une voix
dolente matre Pierre, qu'elle vive et que je meure, moi, puisque
je suis malheureux  ce point, que je puis dire comme le roi don
Rodric: Hier j'tais seigneur de l'Espagne, et aujourd'hui je
n'ai pas un crneau que je puisse dire  moi.[169] Il n'y a pas une
demi-heure, pas cinq minutes, que je me suis vu seigneur de rois
et d'empereurs, avec mes curies pleines de chevaux en nombre
infini, et mes coffres pleins d'innombrables parures. Maintenant
me voil dsol, abattu, pauvre et mendiant; et surtout sans mon
singe, car, avant que je le rattrape, il me faudra suer jusqu'aux
dents. Et tout cela, par la furie inconsidre de ce seigneur
chevalier, duquel on dit qu'il secourt les pupilles, qu'il
redresse les torts, et fait d'autres bonnes oeuvres. C'est pour
moi seul que sa gnreuse intention est venue  manquer; bnis et
lous soient les cieux dans leurs plus hautes demeures! Enfin,
c'tait le _chevalier de la Triste-Figure _qui devait dfigurer
les miennes.

Sancho se sentit attendrir par les propos de matre Pierre.

Ne pleure pas, matre Pierre, lui dit-il, ne te lamente pas; tu
me fends le coeur; et sache que mon seigneur don Quichotte est si
bon catholique, si scrupuleux chrtien, que, pour peu qu'il
s'aperoive qu'il t'a fait quelque tort, il saura et voudra te le
payer au double.

-- Que le seigneur don Quichotte, rpondit matre Pierre, me paye
seulement une partie des figures qu'il m'a dfigures, et je serai
content, et Sa Grce mettra sa conscience en repos; car il n'y a
point de salut pour celui qui retient le bien d'autrui contre la
volont de son possesseur, et ne veut pas le lui restituer.

-- Cela est vrai, dit alors don Quichotte; mais jusqu' prsent je
ne sais pas avoir rien  vous, matre Pierre.

-- Comment non! s'cria matre Pierre; et ces restes, ces dbris
gisant sur le sol dur et strile, qui les a parpills et rduits
au nant, si ce n'est la force invincible de ce bras formidable? 
qui taient leurs corps, si ce n'est  moi? avec quoi gagnais-je
ma vie, si ce n'est avec eux?

--  prsent je finis par croire, s'cria don Quichotte, ce que
j'ai dj cru bien des fois, que ces enchanteurs qui me
poursuivent ne font autre chose que me mettre devant les yeux les
figures telles qu'elles sont, pour me les changer et transformer
ensuite en celles qu'il leur plat. Je vous assure, vous tous
seigneurs qui m'coutez, qu'il m'a sembl rellement, et en toute
vrit, que ce qui se passait l se passait au pied de la lettre,
que Mlisandre tait Mlisandre, don Gaferos, don Gaferos,
Marsilio, Marsilio, et Charlemagne, Charlemagne. C'est pour cela
que la colre m'est monte  la tte, et, pour remplir les devoirs
de ma profession de chevalier errant, j'ai voulu donner aide et
faveur  ceux qui fuyaient. C'est dans cette bonne intention que
j'ai fait ce que vous avez vu. Si la chose a tourn tout au
rebours, ce n'est pas ma faute, mais celle des mchants qui me
perscutent. Au reste, quoi qu'il en soit de ma faute, et bien
qu'elle n'ait pas procd de malice, je veux moi-mme me condamner
aux dpens. Que matre Pierre voie ce qu'il veut demander pour les
figures dtruites; je m'offre  lui en payer le prix en bonne
monnaie courante de Castille.

Matre Pierre s'inclina profondment.

Je n'attendais pas moins, dit-il, de l'inoue charit chrtienne
du valeureux don Quichotte de la Manche, vritable dfenseur et
soutien de tous les ncessiteux vagabonds. Voici le seigneur
htelier et le grand Sancho, qui seront mdiateurs et jurs
priseurs entre Votre Grce et moi, pour dcider ce que valent ou
pouvaient valoir les figures ananties.

L'htelier et Sancho dirent qu'ils acceptaient. Aussitt matre
Pierre ramassa par terre le roi Marsilio avec la tte de moins, et
dit:

Vous voyez combien il est impossible de rendre  ce roi son
premier tre. Il me semble donc, sauf meilleur avis des juges,
qu'il faut me donner pour sa mort, fin et trpas, quatre raux et
demi.

-- Accord, dit don Quichotte; continuez.

-- Pour cette ouverture de haut en bas, poursuivit matre Pierre
prenant  la main les deux moitis de l'empereur Charlemagne, il
ne sera pas exorbitant de demander cinq raux et un quart.

-- Ce n'est pas peu, dit Sancho.

-- Ni beaucoup, rpliqua l'htelier; mais prenons un moyen terme,
et accordons-lui cinq raux.

-- Qu'on lui donne les cinq raux et le quart, s'cria don
Quichotte; ce n'est pas  un quart de ral de plus ou de moins
qu'il faut valuer le montant de cette notable disgrce. Mais que
matre Pierre se dpche un peu, car voici l'heure du souper, et
je me sens quelques frissons d'apptit.

-- Pour cette figure, dit matre Pierre, sans nez et avec un oeil
de moins, qui est celle de la belle Mlisandre, je demande, sans
surfaire, deux raux et douze maravdis.

-- Hol! s'cria don Quichotte; ce serait bien le diable si
Mlisandre n'tait pas avec son poux tout au moins  la frontire
de France, car le cheval qu'ils montaient m'avait plus l'air de
voler que de courir. Il ne s'agit donc pas de me vendre un chat
pour un livre, en me prsentant ici Mlisandre borgne et camuse,
tandis qu'elle est maintenant en France  se divertir avec son
poux entre deux draps. Que Dieu laisse  chacun le sien, seigneur
matre Pierre, et cheminons tous de pied ferme et d'intention
droite. Vous pouvez continuer.

Matre Pierre, qui vit que don Quichotte gauchissait et retournait
 son premier thme, ne voulut pas le laisser chapper.

Cette figure, en effet, dit-il, ne doit pas tre Mlisandre, mais
quelqu'une des femmes qui la servaient. Ainsi, avec soixante
maravdis[170] qu'on me donnera pour elle, je serai content et bien
pay.

Il continua de la mme manire  fixer, pour toutes les figures
mutiles, un prix que les deux juges arbitres modrrent ensuite 
la satisfaction rciproque des parties, et dont le total monta 
quarante raux trois quarts. Sancho les dboursa sur-le-champ, et
matre Pierre demanda de plus deux raux pour la peine de
reprendre le singe.

Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, non pour prendre le singe,
mais pour prendre la guenon[171]; et j'en donnerais volontiers deux
cents d'trennes  qui me dirait avec certitude que la belle doa
Mlisandre et le seigneur don Gaferos sont arrivs en France et
parmi leurs proches.

-- Personne ne pourra mieux le dire que mon singe, dit matre
Pierre. Mais il n'y a point de diable qui pourrait maintenant le
rattraper, j'imagine pourtant que sa tendresse et la faim le
forceront  me chercher cette nuit. Dieu ramnera le jour, et nous
nous verrons.

Finalement la tempte passa, et tous souprent en paix et en bonne
harmonie aux dpens de don Quichotte, qui tait libral au dernier
point. L'homme aux lances et aux hallebardes s'en fut avant
l'aube; et, quand le jour fut lev, le cousin et le page vinrent
prendre cong de don Quichotte, l'un pour retourner  son pays,
l'autre pour suivre son chemin;  celui-ci don Quichotte donna,
pour frais de route, une douzaine de raux. Quant  matre Pierre,
il ne voulut plus rien avoir  dmler avec don Quichotte, qu'il
connaissait parfaitement. Il se leva donc avant le soleil, ramassa
les dbris de son thtre, reprit son singe et s'en alla chercher
aussi ses aventures. L'htelier, qui ne connaissait point don
Quichotte, n'tait pas moins surpris de ses folies que de sa
libralit. Finalement Sancho le paya largement par ordre de son
seigneur, et tous deux, prenant cong de lui vers les huit heures
du matin, sortirent de l'htellerie, et se mirent en route, o
nous les laisserons aller, car cela est ncessaire pour trouver le
temps de conter d'autres choses relatives  l'intelligence de
cette fameuse histoire.

Chapitre XXVII

_O l'on raconte qui taient matre Pierre et son singe, ainsi
que le mauvais succs qu'eut don Quichotte dans l'aventure du
braiment, qu'il ne termina point comme il l'aurait voulu et comme
il l'avait pens_


Cid Hamet Ben-Engli, le chroniqueur de cette grande histoire,
entre en matire dans le prsent chapitre par ces paroles: _Je
jure comme chrtien catholique... _ ce propos, son traducteur dit
qu'en jurant comme chrtien catholique, tandis qu'il tait More
(et il l'tait assurment), il n'a pas voulu dire autre chose
sinon que, de mme que le chrtien catholique, quand il jure, jure
de dire la vrit, et la dit ou la doit dire en effet, de mme il
promet de la dire, comme s'il avait jur en chrtien catholique,
au sujet de ce qu'il crira de don Quichotte; principalement pour
dclarer qui taient matre Pierre et le singe devin qui tenait
tout le pays dans l'tonnement de ses divinations. Il dit donc que
celui qui aura lu la premire partie de cette histoire se
souviendra bien de ce Gins de Passamont, auquel, parmi d'autres
galriens, don Quichotte rendit la libert dans la Sierra-Morna,
bienfait qui fut mal reconnu et plus mal pay par ces gens de
mauvaise vie et de mauvaises habitudes. Ce Gins de Passamont, que
don Quichotte appelait Ginsille de Parapilla, fut celui qui vola
le grison  Sancho Panza; et parce que, dans la premire partie,
on a omis, par la faute des imprimeurs, de mettre le quand et le
comment, cela a donn du fil  retordre  bien des gens, qui
attribuaient la faute d'impression au dfaut de mmoire de
l'auteur. Enfin, Gins vola le grison tandis que Sancho dormait
sur son dos, en usant de l'artifice dont se servit Brunel, quand,
au sige d'Albraque, il vola le cheval  Sacripant entre ses
jambes. Ensuite, Sancho le recouvra, comme on l'a cont. Or, ce
Gins, craignant d'tre repris par la justice, qui le cherchait
pour le chtier de ses innombrables tours de coquin (il en avait
tant fait et de si curieux, qu'il avait compos lui-mme un gros
volume pour les raconter), rsolut de passer au royaume d'Aragon,
aprs s'tre couvert l'oeil gauche, en faisant le mtier de joueur
de marionnettes qu'il savait  merveille, aussi bien que celui de
joueur de gobelets. Il arriva qu'ayant achet ce singe  des
chrtiens librs qui revenaient de Berbrie, il lui apprit  lui
sauter sur l'paule  un certain signal, et  paratre lui
marmotter quelque chose  l'oreille. Cela fait, avant d'entrer
dans un village o il portait son thtre et son singe, il
s'informait dans les environs, et prs de qui pouvait mieux lui
rpondre, des histoires particulires qui s'taient passes dans
ce pays, et des personnes  qui elles taient arrives. Quand il
les avait bien retenues dans sa mmoire, la premire chose qu'il
faisait, c'tait de montrer son thtre, o il jouait, tantt une
histoire, tantt une autre, mais qui toutes taient divertissantes
et connues. La reprsentation finie, il proposait les talents de
son singe, disant au public qu'il devinait le pass et le prsent,
mais que, pour l'avenir, il ne voulait pas y mordre. Pour la
rponse  chaque question, il demandait deux raux; mais il en
donnait quelques-unes  meilleur march, suivant qu'il avait tt
le pouls aux questionneurs. Et mme, comme il descendait
quelquefois dans les maisons o demeuraient des gens dont il
connaissait les histoires, bien qu'on ne lui demandt rien pour ne
pas le payer, il faisait signe au singe, et disait ensuite qu'il
lui avait rvl telle et telle chose, qui s'ajustait avec les
aventures des assistants. De cette faon il gagnait un crdit
immense, et tout le monde courait aprs lui, D'autres fois, comme
il avait tant d'esprit, il rpondait de manire que les rponses
se rapportassent bien aux questions, et personne ne le pressant de
dire comment devinait son singe, il leur faisait la nique  tous,
et remplissait son escarcelle. Ds qu'il entra dans l'htellerie,
il reconnut don Quichotte et Sancho, et ds lors il lui fut facile
de jeter dans l'admiration don Quichotte, Sancho Panza et tous
ceux qui se trouvaient prsents. Mais il aurait pu lui en coter
cher, si don Quichotte et baiss un peu plus la main quand il
coupa la tte au roi Marsilio et dtruisit toute sa cavalerie,
ainsi qu'il est rapport au chapitre prcdent. Voil tout ce
qu'il y avait  dire de matre Pierre et de son singe.

Revenant  don Quichotte de la Manche, l'histoire dit qu'au sortir
de l'htellerie, il rsolut de visiter les rives de l'bre et tous
ses environs, avant de gagner la ville de Saragosse, puisqu'il
avait, jusqu' l'poque des joutes, assez de temps pour tout cela.
Dans cette intention, il suivit son chemin, et marcha deux jours
entiers sans qu'il lui arrivt rien de digne d'tre couch par
crit. Mais le troisime jour,  la monte d'une colline, il
entendit un grand bruit de tambours, de trompettes et
d'arquebuses. Il pensa d'abord qu'un rgiment de soldats passait
de ce ct, et, pour les voir, il piqua des deux  Rossinante, et
monta la colline. Quand il fut au sommet, il aperut, au pied du
revers, une troupe d'au moins deux cents hommes, arms de toutes
sortes d'armes, comme qui dirait d'arbaltes, de pertuisanes, de
piques, de hallebardes, avec quelques arquebuses et bon nombre de
boucliers. Il descendit la cte, et s'approcha si prs du
bataillon, qu'il put distinctement voir les bannires, en
reconnatre les couleurs, et lire les devises qu'elles portaient.
Il en remarqua une principalement qui se dployait sur un tendard
ou guidon de satin blanc. On y avait peint trs au naturel un ne
en miniature, la tte haute, la bouche ouverte et la langue
dehors, dans la posture d'un ne qui brait. Autour taient crits
en grandes lettres ces deux vers: Ce n'est pas pour rien qu'ont
brait l'un et l'autre alcalde.[172]

 la vue de cet insigne, don Quichotte jugea que ces gens arms
devaient appartenir au village du braiment, et il le dit  Sancho,
en lui expliquant ce qui tait crit sur l'tendard. Il ajouta que
l'homme qui leur avait donn connaissance de cette histoire
s'tait tromp en disant que c'taient deux regidors qui avaient
brait, puisque, d'aprs les vers de l'tendard, 'avaient t deux
alcaldes.

Seigneur, rpondit Sancho, il ne faut pas y regarder de si prs,
car il est possible que les regidors qui brayrent alors soient
devenus, avec le temps, alcaldes de leur village[173], et ds lors
on peut leur donner les deux titres. D'ailleurs, qu'importe  la
vrit de l'histoire que les brayeurs soient alcaldes ou regidors,
pourvu qu'ils aient rellement brait? Un alcade est aussi bon pour
braire qu'un regidor.[174]

Finalement, ils reconnurent et apprirent que les gens du village
persifl s'taient mis en campagne pour combattre un autre village
qui les persiflait plus que n'exigeaient la justice et le bon
voisinage. Don Quichotte s'approcha d'eux, au grand dplaisir de
Sancho, qui n'eut jamais un got prononc pour de semblables
rencontres. Ceux du bataillon le reurent au milieu d'eux, croyant
que c'tait quelque guerrier de leur parti. Don Quichotte, levant
sa visire d'un air noble et dgag, s'approcha jusqu' l'tendard
de l'ne, et l, les principaux chefs de l'arme l'entourrent
pour le considrer, frapps de la mme surprise o tombaient tous
ceux qui le voyaient pour la premire fois. Don Quichotte, les
voyant si attentifs  le regarder sans que personne lui parlt et
lui demandt rien, voulut profiter de ce silence, et rompant celui
qu'il gardait, il leva la voix:

Braves seigneurs, s'cria-t-il, je vous supplie aussi instamment
que possible de ne point interrompre un raisonnement que je veux
vous faire, jusqu' ce qu'il vous ennuie et vous dplaise. Si cela
arrive, au moindre signe que vous me ferez, je mettrai un sceau
sur ma bouche et un billon  ma langue.

Tous rpondirent qu'il pouvait parler et qu'ils l'couteraient de
bon coeur. Avec cette permission, don Quichotte continua de la
sorte:

Je suis, mes bons seigneurs, chevalier errant; mon mtier est
celui des armes, et ma profession celle de favoriser ceux qui ont
besoin de faveur, et de secourir les ncessiteux. Il y a plusieurs
jours que je connais votre disgrce, et la cause qui vous oblige 
prendre  chaque instant les armes pour tirer vengeance de vos
ennemis. J'ai rflchi dans mon entendement, non pas une, mais
bien des fois, sur votre affaire, et je trouve que, d'aprs les
lois du duel, vous tes dans une grande erreur de vous tenir pour
offenss. En effet, aucun individu ne peut offenser une commune
entire,  moins de la dfier toute ensemble comme coupable de
trahison, parce qu'il ne sait point en particulier qui a commis la
trahison pour laquelle il la dfie. Nous en avons un exemple dans
Diego Ordoez de Lara, qui dfia toute la ville de Zamora, parce
qu'il ignorait que ce ft le seul Vellido Dolfos qui avait commis
le crime de tuer son roi par trahison. Aussi les dfia-t-il tous,
et  tous appartenaient la rponse et la vengeance.  la vrit,
le seigneur don Diego s'oublia quelque peu, et passa de fort loin
les limites du dfi; car  quoi bon dfier les morts, les eaux,
les pains, les enfants  natre, et ces autres bagatelles qui sont
rapportes dans son histoire[175]? Mais quand la colre dborde et
sort de son lit, la langue n'a plus de rives qui la retiennent, ni
de frein qui l'arrte. S'il en est donc ainsi, qu'un seul individu
ne peut offenser un royaume, une province, une rpublique, une
ville, une commune entire, il est clair qu'il n'y a pas de quoi
se mettre en campagne pour venger une offense, puisqu'elle
n'existe pas. Il ferait beau voir, vraiment, que les
_cazalleros__[176]__, _les auberginois[177], les baleineaux[178],
les savonneurs[179], se tuassent  chaque pas avec ceux qui les
appellent ainsi, et tous ceux auxquels les enfants donnent des
noms et des surnoms! Il ferait beau voir que ces cits insignes
fussent toujours en courroux et en vengeance, et jouassent de
l'pe pour instrument  la moindre querelle! Non, non, que Dieu
ne le veuille ni ne le permette! Il n'y a que quatre choses pour
lesquelles les rpubliques bien gouvernes et les hommes prudents
doivent prendre les armes et tirer l'pe, exposant leurs biens et
leurs personnes. La premire, c'est la dfense de la foi
catholique; la seconde, la dfense de leur vie, qui est de droit
naturel et divin; la troisime, la dfense de leur honneur, de
leur famille et de leur fortune; la quatrime, le service de leur
roi dans une guerre juste; et, si nous voulions en ajouter une
cinquime, qu'on pourrait placer la seconde, c'est la dfense de
leur patrie.  ces cinq causes capitales, on peut en joindre
quelques autres qui soient justes et raisonnables, et puissent
rellement obliger  prendre les armes. Mais les prendre pour des
enfantillages, pour des choses plutt bonnes  faire rire et 
passer le temps qu' offenser personne, ce serait, en vrit,
manquer de toute raison. D'ailleurs, tirer une vengeance injuste
(car juste, aucune ne peut l'tre), c'est aller directement contre
la sainte loi que nous professons, laquelle nous commande de faire
le bien  nos ennemis, et d'aimer ceux qui nous hassent. Ce
commandement parat quelque peu difficile  remplir; mais il ne
l'est que pour ceux qui sont moins  Dieu qu'au monde, et qui sont
plus de chair que d'esprit. En effet, Jsus-Christ, Dieu et homme
vritable, qui n'a jamais menti et n'a pu jamais mentir, a dit, en
se faisant notre lgislateur, que son joug tait doux et sa charge
lgre. Il ne pouvait donc nous commander une chose qu'il ft
impossible d'accomplir. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Grces sont
obliges, par les lois divines et humaines,  se calmer,  dposer
les armes.

-- Que le diable m'emporte, dit alors tout bas Sancho, si ce mien
matre-l n'est tologien; s'il ne l'est pas, il y ressemble comme
un oeuf  un autre.

Don Quichotte s'arrta un moment pour prendre haleine, et, voyant
qu'on lui prtait toujours une silencieuse attention, il voulut
continuer sa harangue, ce qu'il aurait fait si Sancho n'et jet
sa finesse d'esprit  la traverse. Voyant que son matre
s'arrtait, il lui coupa la parole et dit:

Monseigneur don Quichotte de la Manche, qui s'appela dans un
temps le _chevalier de la Triste-Figure, _et qui s'appelle 
prsent le _chevalier des Lions, _est un hidalgo de grand sens,
qui sait le latin et l'espagnol comme un bachelier; en tout ce
qu'il traite, en tout ce qu'il conseille, il procde comme un bon
soldat, connat sur le bout de l'ongle toutes les lois et
ordonnances de ce qu'on nomme le duel. Il n'y a donc rien de mieux
 faire que de se laisser conduire comme il le dira, et qu'on s'en
prenne  moi si l'on se trompe. D'ailleurs, il est clair que c'est
une grande sottise que de se mettre en colre pour entendre un
seul braiment. Ma foi, je me souviens que, quand j'tais petit
garon, je brayais toutes les fois qu'il m'en prenait envie, sans
que personne y trouvt  redire, et avec tant de grce, tant de
naturel, que, ds que je brayais, tous les nes du pays se
mettaient  braire; et pourtant je n'en tais pas moins fils de
mes pre et mre, qui taient de trs-honntes gens. Ce talent me
faisait envier par plus de quatre des plus hupps du pays, mais je
m'en souciais comme d'une obole; et pour que vous voyiez que je
dis vrai, attendez et coutez; cette science est comme celle de
nager; une fois apprise, elle ne s'oublie plus.

Aussitt, serrant son nez  pleine main, Sancho se mit  braire si
vigoureusement que tous les vallons voisins en retentirent. Mais
un de ceux qui taient prs de lui, croyant qu'il se moquait
d'eux, leva une grande gaule qu'il tenait  la main, et lui en
dchargea un tel coup, que, sans pouvoir faire autre chose, le
pauvre Sancho Panza tomba par terre tout de son long. Don
Quichotte, qui vit Sancho si mal arrang, se prcipita, la lance
en arrt, sur celui qui l'avait frapp; mais tant de gens se
jetrent entre eux, qu'il ne lui fut pas possible d'en tirer
vengeance. Au contraire, voyant qu'une grle de pierres commenait
 lui tomber dessus, et qu'il tait menac par une infinit
d'arbaltes tendues et d'arquebuses en joue, il fit tourner bride
 Rossinante, et,  tout le galop que put prendre son cheval, il
s'chappa d'entre les ennemis, priant Dieu du fond du coeur qu'il
le tirt de ce pril, et craignant  chaque pas qu'une balle ne
lui entrt par les paules pour lui sortir par la poitrine.  tout
moment il reprenait haleine, pour voir si le souffle ne lui
manquait pas; mais ceux du bataillon se contentrent de le voir
fuir sans lui tirer un seul coup.

Pour Sancho, ils le mirent sur son ne ds qu'il eut repris ses
sens, et le laissrent rejoindre son matre; non pas que le pauvre
cuyer ft en tat de guider sa monture, mais parce que le grison
suivit les traces de Rossinante, qu'il ne pouvait quitter d'un
pas. Quand don Quichotte se fut loign hors de porte, il tourna
la tte, et, voyant que Sancho venait sans tre suivi de personne,
il l'attendit. Les gens du bataillon restrent en position jusqu'
la nuit, et leurs ennemis n'ayant point accept la bataille, ils
revinrent  leur village joyeux et triomphants; et mme, s'ils
eussent connu l'antique usage des Grecs, ils auraient lev un
trophe sur la place.

Chapitre XXVIII

_Des choses que dit Ben-Engli, et que saura celui qui les lira,
s'il les lit avec attention_


Quand le brave s'enfuit, c'est qu'il a toute raison de fuir, et
l'homme prudent doit se garder pour une meilleure occasion. Cette
vrit trouva sa preuve en don Quichotte, lequel, laissant le
champ libre  la furie du village persifl et aux mchantes
intentions d'une troupe en courroux, prit, comme on dit, de la
poudre d'escampette, et, sans se rappeler Sancho, ni le pril o
il le laissait, s'loigna autant qu'il lui parut ncessaire pour
se mettre en sret. Sancho le suivait, comme on l'a rapport,
pos de travers sur son ne; il arriva enfin, revenu tout  fait 
lui, et en arrivant, il se laissa tomber du grison aux pieds de
Rossinante, haletant, moulu et rompu. Don Quichotte mit aussitt
pied  terre pour visiter ses blessures; mais, le trouvant sain
des pieds  la tte, il lui dit avec un mouvement de colre:

 la male heure vous vous tes pris  braire, Sancho. O donc
avez-vous trouv qu'il tait bon de parler de corde dans la maison
du pendu?  musique de braiment quel accompagnement peut-on faire,
si ce n'est de coups de gaule? Et rendez grces  Dieu, Sancho, de
ce qu'au lieu de vous mesurer les ctes avec un bton, ils ne vous
ont pas fait le _per signum crucis__[180]_ avec une lame de
cimeterre.

-- Je ne suis pas en train de rpondre, rpondit Sancho, car il me
semble que je parle par les paules. Montons  cheval et
loignons-nous d'ici. J'imposerai dsormais silence  mes envies
de braire, mais non  celles de dire que les chevaliers errants
fuient, et laissent leurs bons cuyers moulus comme pltre au
pouvoir de leurs ennemis.

-- Se retirer n'est pas fuir, rpliqua don Quichotte, car il faut
que tu saches que la valeur qui n'est pas fonde sur la base de la
prudence s'appelle tmrit, et les exploits du tmraire
s'attribuent plutt  la bonne fortune qu' son courage. Aussi, je
confesse que je me suis retir, mais non pas que j'ai fui. En
cela, j'ai imit bien d'autres braves, qui se sont conservs pour
de meilleurs temps. C'est une chose dont les histoires sont
pleines; mais, comme il n'y aurait ni profit pour toi ni plaisir
pour moi  te les rappeler, je m'en dispense quant  prsent.

Sancho s'tait enfin remis  cheval, aid par don Quichotte,
lequel tait galement remont sur Rossinante; et, peu  peu, ils
gagnrent un petit bois qui se montrait  un quart de lieue de l.
De temps en temps, Sancho jetait de profonds soupirs et des
gmissements douloureux. Don Quichotte lui demanda la cause d'une
si amre affliction. Il rpondit que, depuis l'extrmit de
l'chine jusqu'au sommet de la nuque, il ressentait une douleur
qui lui faisait perdre l'esprit.

La cause de cette douleur, reprit don Quichotte, doit tre celle-
ci; comme le bton avec lequel on t'a frapp tait d'une grande
longueur, il t'a pris le dos du haut en bas, o sont comprises
toutes les parties qui te font mal, et, s'il avait port ailleurs,
ailleurs tu souffrirais de mme.

-- Pardieu, s'cria Sancho, Votre Grce vient de me tirer d'un
grand embarras, et de m'expliquer la chose en bons termes. Mort de
ma vie! est-ce que la cause de ma douleur est si cache qu'il soit
besoin de me dire que je souffre partout o le bton a port? Si
j'avais mal aux chevilles du pied, on concevrait que vous vous
missiez  chercher pourquoi elles me font mal. Mais deviner que
j'ai mal  l'endroit o l'on m'a moulu, ce n'est pas faire un
grand effort d'esprit. En bonne foi, seigneur notre matre, on
voit bien que le mal d'autrui pend  un cheveu, et chaque jour je
dcouvre terre au peu que je dois attendre d'tre en compagnie de
Votre Grce. Si cette fois vous m'avez laiss btonner, une autre
et cent autres fois nous reviendrons  la berne de jadis, et 
d'autres jeux d'enfants, qui, pour s'tre arrts aujourd'hui 
mes paules, pourront bien ensuite m'arriver jusqu'aux yeux. Je
ferais bien mieux vraiment, mais je ne suis qu'un barbare, un
imbcile, et je ne ferai rien de bon en toute ma vie; je ferais
bien mieux, dis-je, de regagner pays, d'aller retrouver ma femme
et mes enfants, de nourrir l'une et d'lever les autres avec ce
qu'il plaira  Dieu de me donner, plutt que de marcher derrire
Votre Grce par des chemins sans chemin et des sentiers qui n'en
sont pas, buvant mal et mangeant pis. S'agit-il de dormir 
prsent? Mesurez, frre cuyer, mesurez six pieds de terre, et, si
vous en voulez davantage, prenez-en six autres encore, car vous
pouvez tailler en pleine toffe; puis, tendez-vous tout  votre
aise. Ah! que ne vois-je brl et rduit en cendres le premier qui
s'avisa de la chevalerie errante, ou du moins le premier qui
voulut tre cuyer d'aussi grands sots que durent tre tous les
chevaliers errants des temps passs! De ceux du temps prsent, je
ne dis rien, parce que, Votre Grce tant du nombre, je leur porte
respect, et parce que je sais que Votre Grce en sait un point de
plus que le diable en tout ce qu'elle dit comme en tout ce qu'elle
pense.

-- Je ferais une bonne gageure avec vous, Sancho, dit don
Quichotte; c'est que, maintenant que vous vous en donnez et que
vous parlez sans que personne vous arrte, rien ne vous fait plus
mal en tout votre corps. Parlez, mon fils, dites tout ce qui vous
viendra  la pense et  la bouche. Pourvu que vous ne sentiez
plus aucun mal, je tiendrai plaisir  l'ennui que me causent vos
impertinences; et si vous dsirez tant retourner  votre maison,
revoir votre femme et vos enfants, Dieu me prserve de vous en
empcher. Vous avez de l'argent  moi; comptez combien il y a de
temps que nous avons fait cette troisime sortie de notre village,
voyez ensuite ce que vous pouvez et devez justement gagner par
mois, et payez-vous de vos propres mains.

-- Quand j'tais, rpondit Sancho, au service de Tom Carrasco, le
pre du bachelier Samson Carrasco, que Votre Grce connat bien,
je gagnais deux ducats par mois, outre la nourriture. Avec Votre
Grce, je ne sais trop ce que je peux gagner; mais je sais bien
qu'il y a plus de peine  tre cuyer de chevalier errant qu'
servir un laboureur; car enfin, nous autres qui travaillons  la
terre, nous savons bien que, quel que soit le travail de la
journe, et quelque mal que nous y ayons, la nuit venue, nous
soupons  la marmite et nous dormons dans un lit; chose que je
n'ai pas faite depuis que je sers Votre Grce, si ce n'est le bout
de temps que nous avons pass chez don Diego de Miranda, et la
bonne bouche que m'a donne l'cume des marmites de Camache, et ce
que j'ai bu, mang et dormi chez Basile. Tout le reste du temps,
j'ai couch sur la dure, en plein air, expos  tout ce que vous
appelez les inclmences du ciel, me nourrissant de bribes de
fromage et de crotes de pain, buvant de l'eau, tantt des
ruisseaux, tantt des fontaines, que nous rencontrons par ces
solitudes o nous errons.

-- Eh bien! reprit don Quichotte, je suppose, Sancho, que tout ce
que vous avez dit soit la vrit; combien vous semble-t-il que je
doive vous donner de plus que ne vous donnait Tom Carrasco!

--  mon avis, rpondit Sancho, si Votre Grce ajoutait seulement
deux raux par mois, je me tiendrais pour bien pay. Voil quant
au salaire de ma peine; mais quant  remplir la promesse que Votre
Grce m'a faite sur sa parole de me donner le gouvernement d'une
le, il serait juste qu'on ajoutt six autres raux, ce qui ferait
trente raux en tout.

-- C'est trs-bien, rpliqua don Quichotte. Voil vingt-cinq jours
que nous avons quitt notre village; faites, Sancho, le compte au
prorata, suivant les gages que vous vous tes fixs vous-mme;
voyez ce que je vous dois, et payez-vous, comme je l'ai dit, de
vos propres mains.

-- Sainte Vierge! s'cria Sancho, comme Votre Grce se trompe dans
ce compte qu'elle fait! Pour ce qui est de la promesse de l'le,
il faut compter depuis le jour o Votre Grce me l'a promise,
jusqu' l'heure prsente o nous nous trouvons.

-- Eh bien, Sancho, reprit don Quichotte, y a-t-il donc si
longtemps que je vous ai promis cette le?

-- Si je m'en souviens bien, rpondit Sancho, il doit y avoir
vingt ans,  trois jours prs de plus ou de moins.

 ces mots, don Quichotte se frappa le front du creux de la main
et partit d'un clat de rire:

Pardieu, dit-il, en tout le temps que j'ai pass dans la Sierra-
Morna, et en tout le cours de nos voyages, il s'est  peine
coul deux mois, et tu dis, Sancho, qu'il y a vingt ans que je
t'ai promis cette le. Tu veux donc, je le vois bien, que tout
l'argent que tu as  moi passe  tes gages. Si c'est l ton envie,
je te le donne ds maintenant, prends-le, et grand bien te fasse-
t-il; car pour me voir dlivr d'un si mauvais cuyer, je resterai
de grand coeur pauvre et sans une obole. Mais dis-moi,
prvaricateur des ordonnances prescrites aux cuyers par la
chevalerie errante, o donc as-tu vu ou lu qu'aucun cuyer de
chevalier errant se soit mis en compte avec son seigneur, et lui
ait dit: Il faut me donner tant par mois pour que je vous serve?
Entre, pntre,  flon, bandit et vampire! car tu ressembles 
tout cela, enfonce-toi, dis-je, dans le _mare magnum _des
histoires chevaleresques, et, si tu trouves qu'aucun cuyer ait
jamais dit ou pens ce que tu viens de dire, je veux bien que tu
me le cloues sur le front, et que tu me donnes, par-dessus le
march, quatre tapes du revers de la main sur le visage. Allons,
tourne la bride ou le licou de ton ne, et retourne  ta maison,
car tu ne feras pas un pas de plus avec moi.  pain mal agr! 
promesses mal places!  homme qui tient plus d'une bte que d'une
personne! C'est maintenant, quand je voulais t'lever  une
condition telle, qu'en dpit de ta femme, on t'appelt seigneurie,
c'est maintenant que tu me quittes! Tu t'en vas  prsent, lorsque
j'avais fermement rsolu de te faire seigneur de la meilleure le
du monde! Enfin, comme tu l'as dit mainte autre fois, le miel
n'est pas fait pour la bouche de l'ne. ne tu es, ne tu seras,
et ne tu mourras, quand finira le cours de ta vie; car,  mon
avis, elle atteindra son dernier terme avant que tu t'aperoives
que tu n'es qu'une bte.

Sancho regardait fixement don Quichotte, pendant que celui-ci lui
adressait ces amers reproches; il se sentit pris de tels regrets,
de tels remords, que les larmes lui vinrent aux yeux.

Mon bon seigneur, lui dit-il d'une voix dolente et entrecoupe,
je confesse que, pour tre ne tout  fait, il ne me manque que la
queue; si Votre Grce veut me la mettre, je la tiendrai pour bien
place, et je vous servirai comme baudet, en bte de somme, tous
les jours qui me resteront  vivre. Que Votre Grce me pardonne et
prenne piti de ma jeunesse. Faites attention que je ne sais pas
grand'chose, et que, si je parle beaucoup, c'est plutt par
infirmit que par malice. Mais qui pche et s'amende,  Dieu se
recommande.

-- J'aurais t bien surpris, Sancho, dit don Quichotte, que tu ne
mlasses pas quelque petit proverbe  ton dialogue. Allons, je te
pardonne, pourvu que tu te corriges et que tu ne te montres pas
dsormais si ami de ton intrt. Prends courage, au contraire,
donne-toi du coeur, et attends avec patience l'accomplissement de
mes promesses, qui peut tarder, mais n'est pas impossible.

Sancho rpondit qu'il obirait, dt-il faire contre fortune bon
coeur. Aprs cela, ils entrrent dans le bois, o don Quichotte
s'arrangea au pied d'un orme, et Sancho au pied d'un htre; car
ces arbres et d'autres semblables ont toujours des pieds sans
avoir de mains. Sancho passa la nuit pniblement, le coup de gaule
se faisant sentir par le serein. Pour don Quichotte, il la passa
dans ses continuels souvenirs. Nanmoins, ils abandonnrent tous
deux leurs yeux au sommeil, et le lendemain, au point du jour, ils
reprirent leur route  la recherche des rives du fameux fleuve de
l'bre, o il leur arriva ce que l'on contera dans le chapitre
suivant.

Chapitre XXIX

_De la fameuse aventure de la barque enchante_


En cheminant un pied devant l'autre, deux jours aprs la sortie du
bois, don Quichotte et Sancho arrivrent aux bords de l'bre. La
vue de ce fleuve causa un grand plaisir  don Quichotte. Il
contempla, il admira la beaut de ses rives, la puret de ses
eaux, le calme de son cours, l'abondance de son liquide cristal,
et cet aspect charmant rveilla dans sa mmoire mille amoureuses
penses. Il se rappela surtout ce qu'il avait vu dans la caverne
de Montsinos; car, bien que le singe de matre Pierre lui et dit
que ces choses taient en partie vraies, en partie fausses, il
s'en tenait plus  la vrit qu'au mensonge, bien au rebours de
Sancho, qui les tenait toutes pour le mensonge mme.

En marchant de la sorte, il aperut tout  coup une petite barque,
sans rames et sans aucun agrs, qui tait attache sur la rive 
un tronc d'arbre.[181] Don Quichotte regarda de toutes parts, et ne
dcouvrit me qui vive. Aussitt, et sans plus de faon, il sauta
 bas de Rossinante, puis donna l'ordre  Sancho de descendre du
grison, et de bien attacher les deux btes ensemble au pied d'un
peuplier ou saule qui se trouvait l. Sancho lui demanda la cause
de ce brusque saut par terre, et pourquoi il fallait attacher les
btes.

Apprends,  Sancho! rpondit don Quichotte, que directement, et
sans que ce puisse tre autre chose, ce bateau que voil m'appelle
et me convie  y entrer pour que j'aille par cette voie porter
secours  quelque chevalier, ou  quelque autre personne de
qualit qui se trouve en un grand embarras. Tel est, en effet, le
style des livres de chevalerie et des enchanteurs qui figurent et
conversent dans ces histoires. Ds qu'un chevalier court quelque
pril dont il ne puisse tre tir que par la main d'un autre
chevalier, bien qu'ils soient loigns l'un de l'autre de deux ou
trois mille lieues, ou mme davantage, les enchanteurs prennent
celui-ci, l'enlvent dans un nuage, ou lui envoient un bateau pour
qu'il s'y mette, et, en moins d'un clin d'oeil, ils l'emportent
par les airs ou sur la mer  l'endroit o ils veulent, et o l'on
a besoin de son aide. Sans nul doute,  Sancho! cette barque est
place l pour le mme objet; cela est aussi vrai qu'il fait jour
maintenant, et, avant que la nuit vienne, attache seulement
Rossinante et le grison; puis,  la grce de Dieu, car je ne
manquerais pas de m'embarquer, quand mme des carmes dchausss me
prieraient de n'en rien faire.

-- Puisqu'il en est ainsi, rpondit Sancho, et que Votre Grce
veut  tout propos donner dans ce que je devrais bien appeler des
folies, il n'y a qu' obir et baisser la tte, suivant le
proverbe qui dit: Fais ce qu'ordonne ton matre, et assieds-toi 
table auprs de lui. Toutefois, et pour l'acquit de ma
conscience, je veux avertir Votre Grce qu'il me semble que cette
barque n'est pas aux enchanteurs, mais  quelque pcheur de cette
rivire, o l'on prend les meilleures aloses du monde.

Sancho disait tout cela en attachant les btes, qu'il laissait 
l'abandon sous la protection des enchanteurs, au grand regret de
son me. Don Quichotte lui dit:

Ne te mets pas en peine de l'abandon de ces animaux; celui qui va
nous conduire par de si lointaines rgions aura soin de pourvoir 
leur subsistance.

-- Je ne comprends pas ce mot de lointaines, dit Sancho, et ne
l'ai pas ou dire en tous les jours de ma vie.

-- Lointaines, reprit don Quichotte, veut dire loignes. Il n'est
pas tonnant que tu n'entendes pas ce mot, car tu n'es pas oblig
de savoir le latin, comme d'autres se piquent de le savoir, tout
en l'ignorant.[182]

-- Voil les btes attaches, dit Sancho; que faut-il faire
maintenant?

-- Que faut-il faire? rpondit don Quichotte; le signe de la
croix, et lever l'ancre; je veux dire nous embarquer et couper
l'amarre qui attache ce bateau.

Aussitt il sauta dedans, suivi de Sancho, coupa la corde, et le
bateau s'loigna peu  peu de la rive. Lorsque Sancho se vit 
deux toises en pleine eau, il se mit  trembler, se croyant perdu;
mais rien ne lui faisait plus de peine que d'entendre braire le
grison et de voir que Rossinante se dmenait pour se dtacher. Il
dit  son seigneur:

Le grison gmit, touch de notre absence, et Rossinante veut se
mettre en libert pour se jeter aprs nous.  trs-chers amis,
demeurez en paix, et puisse la folie qui nous loigne de vous, se
dsabusant enfin, nous ramener en votre prsence!

 ces mots il se mit  pleurer si amrement que don Quichotte lui
dit, impatient:

De quoi donc as-tu peur, poltronne crature? Pourquoi pleures-tu,
coeur de pte sucre? Qui te poursuit, qui te chasse, courage de
souris casanire? Que te manque-t-il, besogneux au milieu de
l'abondance? Est-ce que par hasard tu chemines pieds nus  travers
les monts Riphes? N'es-tu pas assis sur une planche, comme un
archiduc, suivant le cours tranquille de ce fleuve charmant, d'o
nous entrerons bientt dans la mer immense? Mais nous devons y
tre entrs dj, et nous avons bien fait sept ou huit cents
lieues de chemin. Ah! si j'avais ici un astrolabe pour prendre la
hauteur du ple, je te dirais les lieues que nous avons faites;
mais en vrit, si je m'y connais un peu, nous avons pass dj,
ou nous allons passer bientt la ligne quinoxiale, qui spare et
coupe  gale distance les deux ples opposs.

-- Et quand nous serons arrivs  cette ligne que dit Votre Grce,
demanda Sancho, combien aurons-nous fait de chemin?

-- Beaucoup, rpliqua don Quichotte; car de trois cent soixante
degrs que contient le globe aqueux et terrestre, selon le comput
de Ptolme, le plus grand cosmographe que l'on connaisse, nous
aurons fait juste la moiti, une fois arrivs  cette ligne que
j'ai dite.

-- Pardieu, s'cria Sancho, vous prenez  tmoignage une gentille
personne; l'homme qui pue comme quatre[183], ou quelque chose
d'approchant.

Don Quichotte sourit  l'interprtation que donnait Sancho du
comput du cosmographe Ptolme. Il lui dit:

Tu sauras, Sancho, que les Espagnols et ceux qui s'embarquent 
Cadix pour aller aux Indes orientales regardent comme un des
signes qui leur font comprendre qu'ils ont pass la ligne
quinoxiale que les poux meurent sur tous ceux qui sont dans le
vaisseau, et qu'on n'en trouverait pas un seul sur le btiment, le
payt-on au poids de l'or. Ainsi donc, Sancho, tu peux promener la
main sur une de tes cuisses; si tu rencontres quelque tre vivant,
nous sortirons de notre doute; sinon, c'est que nous aurons pass
la ligne.

-- Je ne crois rien de tout cela, rpondit Sancho; mais je ferai
pourtant ce que Votre Grce m'ordonne, bien que je ne conoive pas
trop la ncessit de faire ces expriences, car je vois de mes
propres yeux que nous ne sommes pas  cinq toises du rivage, et
que nous n'avons pas descendu deux toises plus bas que ces pauvres
btes. Voil Rossinante et le grison dans le mme endroit o nous
les avons laisss, et, prenant la mesure comme je la prends, je
jure Dieu que nous n'avanons point au pas d'une fourmi.

-- Fais, Sancho, dit don Quichotte; fais la vrification que je
t'ai dite, et ne t'embarrasse pas d'autre chose. Tu ne sais pas un
mot de ce que sont les colures, les lignes, les parallles, les
zodiaques, les cliptiques, les ples, les solstices, les
quinoxes, les plantes, les signes, les degrs, les mesures dont
se composent la sphre cleste et la sphre terrestre. Si tu
connaissais toutes ces choses, ou mme une partie, tu verrais
clairement combien de parallles nous avons coups, combien de
signes nous avons parcourus, combien de constellations nous
laissons derrire nous. Mais, je le rpte, tte-toi, cherche
partout, car j'imagine que tu es plus propre et plus net  cette
heure qu'une feuille de papier blanc.

Sancho se tta donc, et, baissant tout doucement la main sous le
pli du jarret gauche, il releva la tte, regarda son seigneur, et
dit:

Ou l'exprience est fausse, ou nous ne sommes pas arrivs 
l'endroit que dit Votre Grce, ni mme  bien des lieues de l.

-- Comment donc! demanda don Quichotte, est-ce que tu as trouv
quelqu'un?

-- Et mme quelques-uns, rpondit Sancho; puis, secouant les
doigts, il se lava toute la main dans la rivire, sur laquelle
glissait tranquillement la barque au beau milieu du courant, sans
tre pousse par aucune intelligence secrte ni par aucun
enchanteur invisible, mais tout bonnement par le cours de l'eau,
qui tait alors doux et paisible.

En ce moment, ils dcouvrirent un grand moulin qui tait construit
au milieu du fleuve, et don Quichotte l'eut  peine aperu, qu'il
s'cria d'une voix haute:

Regarde, ami Sancho, voil qu'on dcouvre la ville, le chteau ou
la forteresse o doit tre quelque chevalier opprim, quelque
reine, infante ou princesse violente, au secours desquels je suis
amen ici.

-- Quelle diable de ville, de forteresse ou de chteau dites-vous
l, seigneur? rpondit Sancho. Ne voyez-vous pas que c'est un
moulin  eau, bti sur la rivire, un moulin  moudre le bl?

-- Tais-toi, Sancho, s'cria don Quichotte; bien que cela ait
l'air d'un moulin, ce n'en est pas un. Ne t'ai-je pas dit dj que
les enchantements transforment les choses, et les font sortir de
leur tat naturel? Je ne veux pas dire qu'ils les transforment
rellement d'un tre en un autre, mais qu'ils les font paratre
autres choses, comme l'exprience l'a prouv dans la
transformation de Dulcine, unique refuge de mes esprances.

Tandis qu'ils parlaient ainsi, la barque, ayant gagn le milieu du
courant de la rivire, commena  descendre avec moins de lenteur
qu'auparavant. Les meuniers du moulin, qui virent venir au cours
de l'eau cette barque, prte  s'engouffrer sous les roues,
sortirent en grand nombre avec de longues perches pour l'arrter,
et, comme ils avaient le visage et les habits couverts de farine,
ils ne ressemblaient pas mal  une apparition de fantmes. Ils
criaient de toutes leurs forces:

Diables d'hommes, o allez-vous donc? tes-vous dsesprs?
voulez-vous vous noyer et vous mettre en pices sous ces roues?

-- Ne te l'ai-je pas dit, Sancho, s'cria don Quichotte, que nous
sommes arrivs o je dois montrer jusqu'o peut s'tendre la
valeur de mon bras? Regarde combien de flons et de malandrins
sortent  ma rencontre, combien de monstres s'avancent contre moi,
combien de spectres viennent nous pouvanter de leurs faces
hideuses. Eh bien, vous allez voir, sclrats insignes.

Aussitt il se mit debout dans la barque, et commena de tous ses
poumons  menacer les meuniers.

Canaille mal ne et plus mal conseille, leur criait-il, rendez
la libert et le libre arbitre  la personne que vous tenez en
prison dans votre forteresse, haute ou basse, de quelque rang et
qualit qu'elle soit; je suis don Quichotte de la Manche, surnomm
le _chevalier des Lions, _ qui il est rserv, par l'ordre
souverain des cieux, de donner heureuse issue  cette aventure.

En achevant ces mots, il mit l'pe  la main, et commena
d'escrimer dans l'air contre les meuniers, lesquels entendant,
mais ne comprenant pas ces extravagances, allongrent leurs
perches pour retenir la barque qui allait entrer dans le biez du
moulin. Sancho s'tait jet  genoux, priant dvotement le ciel de
le tirer d'un si manifeste pril, comme le firent en effet
l'adresse et l'agilit des meuniers, qui arrtrent la barque en
lui opposant leurs btons. Mais pourtant ils ne purent si bien y
russir qu'ils ne fissent chavirer la barque et tomber don
Quichotte et Sancho au milieu de la rivire. Bien en prit  don
Quichotte de savoir nager comme un canard, quoique le poids de ses
armes le ft deux fois aller au fond, et, si les meuniers ne se
fussent jets  l'eau pour les tirer l'un et l'autre, par les
pieds, par la tte, on aurait pu dire d'eux: Ici fut Troie.
Quand ils furent dposs  terre, plus tremps que morts de soif,
Sancho se jeta  deux genoux, et les mains jointes, les yeux levs
au ciel, il pria Dieu, dans une longue et dvote oraison, de le
dlivrer dsormais des tmrits et des entreprises de son
seigneur.

En ce moment arrivrent les pcheurs, matres de la barque, que
les roues du moulin avaient mise en pices; la voyant brise, ils
sautrent sur Sancho pour le dshabiller, et demandrent  don
Quichotte de payer le dgt. Celui-ci avec un sang-froid, et comme
si rien ne lui ft arriv, dit aux meuniers et aux pcheurs qu'il
payerait trs-volontiers la barque, sous la condition qu'on lui
remt, en pleine libert, la personne ou les personnes qui
gmissaient opprimes dans ce chteau.

De quelles personnes et de quel chteau parles-tu, homme sans
cervelle? demanda l'un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener
les gens qui viennent moudre du bl dans ce moulin?

-- Suffit, dit  part soi don Quichotte; ce serait prcher dans le
dsert que de vouloir rduire cette canaille  faire quelque bien
sur de simples prires. D'ailleurs, dans cette aventure, il a d
se rencontrer deux puissants enchanteurs, dont l'un empche ce que
l'autre projette. L'un m'a envoy la barque, l'autre m'a fait
faire le plongeon. Que Dieu y porte remde, car le monde n'est que
machinations opposes les unes aux autres, je ne puis rien de
plus.

Puis, levant la voix et regardant le moulin, il continua de la
sorte: Amis, qui que vous soyez, qui tes enferms dans cette
prison, pardonnez-moi; mon malheur et le vtre veulent que je ne
puisse vous tirer de votre angoisse; c'est sans doute  un autre
chevalier que doit tre rserve cette aventure.

Aprs cela, il entra en arrangement avec les pcheurs, et paya
pour la barque cinquante raux, que Sancho dboursa bien  contre-
coeur.

Avec deux sauts de carpe comme celui-l, dit-il, nous aurons jet
toute notre fortune au fond de l'eau.

Les pcheurs et les meuniers considraient, pleins de surprise,
ces deux figures si hors de l'usage commun. Ils ne pouvaient
comprendre ce que voulaient dire les questions de don Quichotte et
les propos qu'il leur adressait. Les tenant tous deux pour fous,
ils les laissrent, et se retirrent, les uns dans leur moulin,
les autres dans leurs cabanes. Pour don Quichotte et Sancho, ils
retournrent  leurs btes, et restrent btes comme devant, et
voil la fin qu'eut l'aventure de la barque enchante.

Chapitre XXX

_De ce qui arriva  don Quichotte avec une belle chasseresse_


Le chevalier et l'cuyer rejoignirent leurs btes, tristes,
l'oreille basse et de mauvaise humeur, principalement Sancho, pour
qui c'tait toucher  son me que de toucher  son argent, car il
lui semblait que tout ce qu'il tait de la bourse, il se l'tait 
lui-mme de la prunelle des yeux. Finalement, sans se dire un mot,
ils montrent  cheval et s'loignrent du clbre fleuve, don
Quichotte enseveli dans les penses de ses amours, et Sancho dans
celles de sa fortune  faire, qu'il voyait plus loigne que
jamais. Tout sot qu'il ft, il s'apercevait bien que, parmi les
actions de son matre, la plupart n'taient que des extravagances.
Aussi cherchait-il une occasion de pouvoir, sans entrer en compte
et en adieux avec son seigneur, dcamper un beau jour et s'en
retourner chez lui. Mais la fortune arrangea les choses bien au
rebours de ce qu'il craignait.

Il arriva donc que le lendemain, au coucher du soleil et au sortir
d'un bois, don Quichotte jeta la vue sur une verte prairie, au
bout de laquelle il aperut du monde, et, s'tant approch, il
reconnut que c'taient des chasseurs de haute volerie.[184] Il
s'approcha encore davantage, et vit parmi eux une dame lgante,
monte sur un palefroi ou haquene d'une parfaite blancheur, que
paraient des harnais verts et une selle  pommeau d'argent. La
dame tait galement habille de vert, avec tant de got et de
richesse, qu'elle semblait tre l'lgance en personne. Elle
portait un faucon sur le poing gauche; ce qui fit comprendre  don
Quichotte que c'tait quelque grande dame, et qu'elle devait tre
la matresse de tous ces chasseurs, ce qui tait vrai. Aussi dit-
il  Sancho:

Cours, mon fils Sancho, cours, et dis  cette dame du palefroi et
du faucon que moi, le _Chevalier des Lions_, je baise les mains de
sa grande beaut, et que, si Sa Grandeur me le permet, j'irai les
lui baiser moi-mme, et la servir en tout ce que mes forces me
permettent de faire, en tout ce que m'ordonnera Son Altesse. Et
prends garde, Sancho,  ce que tu vas dire; ne t'avise pas de
coudre quelque proverbe  ta faon dans ton ambassade.

-- Pardieu, vous avez trouv le couseur! rpondit Sancho;  quoi
bon l'avis? Est-ce que c'est la premire fois en cette vie que je
porte des ambassades  de hautes et puissantes dames?

-- Si ce n'est celle que tu as porte  ma dame Dulcine du
Toboso, reprit don Quichotte, je ne sache pas que tu en aies port
d'autres, au moins depuis que tu es  mon service.

-- C'est vrai, rpondit Sancho; mais du bon payeur les gages sont
toujours prts, et en maison fournie la nappe est bientt mise. Je
veux dire qu'il n'est pas besoin de me donner des avertissements,
car je sais un peu de tout, et suis un peu propre  tout.

-- Je le crois, Sancho, dit don Quichotte; va donc,  la bonne
heure, et que Dieu te conduise.

Sancho partit comme un trait, mettant l'ne au grand trot, et
arriva bientt prs de la belle chasseresse. Il descendit de son
bt, se mit  deux genoux devant elle, et lui dit:

Belle et noble dame, ce chevalier qu'on aperoit l-bas, appel
le _chevalier des Lions, _est mon matre, et moi je suis son
cuyer, qu'on appelle en sa maison Sancho Panza. Le susdit
_chevalier des Lions, _qu'on appelait, il n'y a pas longtemps,
celui de _la Triste-Figure, _m'envoie demander  Votre Grandeur
qu'elle daigne et veuille bien lui permettre que, sous votre bon
plaisir et consentement, il vienne mettre en oeuvre son dsir, qui
n'est autre, suivant ce qu'il dit et ce que je pense, que de
servir votre haute fauconnerie et incomparable beaut. En lui
donnant cette permission, Votre Seigneurie fera une chose qui
tournera  son profit, tandis que mon matre en recevra grande
faveur et grand contentement.

-- Assurment, bon cuyer, rpondit la dame, vous avez rempli
votre ambassade avec toutes les formalits qu'exigent de pareils
messages. Levez-vous de terre, car il n'est pas juste que l'cuyer
d'un aussi grand chevalier que celui de la _Triste-Figure, _dont
nous savons ici beaucoup de nouvelles, reste sur ses genoux.
Levez-vous, ami, et dites  votre seigneur qu'il soit le bienvenu,
et que nous nous offrons  son service, le duc mon poux et moi,
dans une maison de plaisance que nous avons prs d'ici.

Sancho se releva, non moins surpris des attraits de la belle dame
que de son excessive courtoisie, et surtout de lui avoir entendu
dire qu'elle savait des nouvelles de son seigneur le _chevalier
_de _la Triste-Figure, _qu'elle n'avait point appel le _chevalier
des Lions, s_ans doute parce qu'il s'tait donn trop rcemment ce
nom-l.

Dites-moi, frre cuyer, lui demanda la duchesse (dont on n'a
jamais su que le titre, mais dont le nom est encore ignor[185]),
dites-moi, n'est-ce pas de ce chevalier votre matre qu'il circule
une histoire imprime? N'est-ce pas lui qui s'appelle _l'ingnieux
hidalgo don Quichotte de la Manche, _et n'a-t-il point pour dame
de son me une certaine Dulcine du Toboso?

-- C'est lui-mme, madame, rpondit Sancho, et ce sien cuyer, qui
figure ou doit figurer dans cette histoire, qu'on appelle Sancho
Panza, c'est moi, pour vous servir,  moins qu'on ne m'ait chang
en nourrice, je veux dire qu'on ne m'ait chang  l'imprimerie.

-- Tout cela me rjouit fort, dit la duchesse. Allez, frre Panza,
dites  votre seigneur qu'il soit le bienvenu dans mes terres, et
qu'il ne pouvait rien m'arriver qui me donnt plus de satisfaction
que sa prsence.

Avec une aussi agrable rponse, Sancho retourna plein de joie
prs de son matre, auquel il rapporta tout ce que lui avait dit
la grande dame, dont il levait au ciel, dans ses termes
rustiques, la beaut merveilleuse, la grce et la courtoisie. Don
Quichotte se mit gaillardement en selle, s'affermit bien sur ses
triers, arrangea sa visire, donna de l'peron  Rossinante, et,
prenant un air dgag, alla baiser les mains  la duchesse,
laquelle avait fait appeler le duc son mari, et lui racontait,
pendant que don Quichotte s'avanait  leur rencontre, l'ambassade
qu'elle venait de recevoir. Tous deux avaient lu la premire
partie de cette histoire, et connaissaient par elle l'extravagante
humeur de don Quichotte. Aussi l'attendaient-ils avec une extrme
envie de le connatre, dans le dessein de se prter  son humeur,
d'aborder en tout ce qu'il leur dirait, enfin de le traiter en
chevalier errant tous les jours qu'il passerait auprs d'eux, avec
toutes les crmonies usites dans les livres de chevalerie,
qu'ils avaient lus en grand nombre, car ils en taient trs-
friands.

En ce moment parut don Quichotte, la visire haute, et, comme il
fit mine de mettre pied  terre, Sancho se hta d'aller lui tenir
l'trier. Mais il fut si malchanceux qu'en descendant du grison,
il se prit un pied dans la corde du bt, de telle faon qu'il ne
lui fut plus possible de s'en dptrer, et qu'il y resta pendu,
ayant la bouche et la poitrine par terre. Don Quichotte, qui
n'avait pas l'habitude de descendre de cheval sans qu'on lui tnt
l'trier, pensant que Sancho tait dj venu le lui prendre, se
jeta bas de tout le poids de son corps, emportant avec lui la
selle de Rossinante, qui sans doute tait mal sangl, si bien que
la selle et lui tombrent ensemble par terre, non sans grande
honte de sa part, et mille maldictions qu'il donnait entre ses
dents au pauvre Sancho, qui avait encore le pied dans l'entrave.
Le duc envoya ses chasseurs au secours du chevalier et de
l'cuyer. Ceux-ci relevrent don Quichotte, qui, tout maltrait de
sa chute, clopinant et comme il put, allait s'agenouiller devant
Leurs Seigneuries; mais le duc ne voulut pas y consentir; au
contraire, il descendit aussi de cheval, et fut embrasser don
Quichotte.

Je regrette, lui dit-il, seigneur _chevalier de la Triste-Figure,
_que la premire figure que fasse Votre Grce sur mes terres soit
aussi dsagrable qu'on vient de le voir; mais ngligences
d'cuyer sont souvent causes de pires vnements.

-- Celui qui me procure l'honneur de vous voir,  valeureux
prince, rpondit don Quichotte, ne peut en aucun cas tre
dsagrable, quand mme ma chute n'aurait fini qu'au fond des
abmes, car la gloire de vous avoir vu aurait suffi pour m'en
tirer et m'en relever. Mon cuyer, maudit soit-il de Dieu! sait
mieux dlier la langue pour dire des malices, que lier et sangler
une selle pour qu'elle tienne bon. Mais, de quelque manire que je
me trouve, tomb ou relev,  pied ou  cheval, je serai toujours
 votre service et  celui de madame la duchesse, votre digne
compagne, digne souveraine de la beaut et princesse universelle
de la courtoisie.

-- Doucement, doucement, mon seigneur don Quichotte, dit le duc;
l o rgne madame doa Dulcine du Toboso, il n'est pas juste de
louer d'autres attraits.

En ce moment Sancho s'tait dbarrass du lacet, et se trouvant
prs de l, il prit la parole avant que son matre rpondt:

On ne peut nier, dit-il, que madame Dulcine du Toboso ne soit
extrmement belle, et j'en jurerais par serment; mais o l'on y
pense le moins saute le livre, et j'ai ou dire que ce qu'on
appelle la nature est comme un potier qui fait des vases de terre.
Celui qui fait un beau vase peut bien en faire deux, trois et
cent. Si je dis cela, c'est qu'en bonne foi de Dieu madame la
duchesse n'a rien  envier  notre matresse madame Dulcine du
Toboso.

Don Quichotte, se tournant alors vers la duchesse, lui dit:

Il faut que Votre Grandeur s'imagine que jamais au monde
chevalier errant n'eut un cuyer plus grand parleur et plus
agrable plaisant que le mien, et il prouvera la vrit de ce que
je dis, si Votre Haute Excellence veut bien me garder quelques
jours  son service.

La duchesse rpondit:

De ce que le bon Sancho soit plaisant, je l'en estime davantage,
car c'est signe qu'il est spirituel. Les bons mots, les saillies,
le fin badinage ne sont point, comme Votre Grce le sait
parfaitement, seigneur don Quichotte, le partage des esprits
lourds et grossiers; et, puisque le bon Sancho est rieur et
plaisant, je le tiens dsormais pour homme d'esprit.

-- Et bavard, ajouta don Quichotte.

-- Tant mieux, reprit le duc, car beaucoup de bons mots ne se
peuvent dire en peu de paroles. Mais, pour que nous ne perdions
pas nous-mmes le temps  parler, marchons, et que le grand
_chevalier de la Triste-Figure..._

-- Le chevalier des Lions, doit dire Votre Altesse, interrompit
Sancho, car il n'y a plus de triste figure. L'enseigne est celle
des Lions.

-- Je dis, poursuivit le duc, que le seigneur _chevalier des Lions
_nous accompagne  un mien chteau qui est ici prs; il y recevra
l'accueil si justement d  si haute personne, et que la duchesse
et moi ne manquons jamais de faire  tous les chevaliers errants
qui s'y prsentent.

Sancho, cependant, avait relev et sangl la selle de Rossinante.
Don Quichotte tant remont sur son coursier, et le duc sur un
cheval magnifique, ils mirent la duchesse entre eux deux, et
prirent le chemin du chteau. La duchesse appela Sancho et le fit
marcher  ct d'elle, car elle s'amusait beaucoup d'entendre ses
saillies bouffonnes. Sancho ne se fit pas prier, et, se mlant 
travers les trois seigneurs, il se mit de quart dans la
conversation, au grand plaisir de la duchesse et de son mari, pour
qui c'tait une vritable bonne fortune d'hberger dans leur
chteau un tel chevalier errant et un tel cuyer parlant.

Chapitre XXXI

_Qui traite d'une foule de grandes choses_


Sancho ne se sentait pas d'aise de se voir ainsi en privaut avec
la duchesse, se figurant qu'il allait trouver dans ce chteau ce
qu'il avait dj trouv chez don Diego et chez Basile; et,
toujours enclin aux douceurs d'une bonne vie, il prenait par les
cheveux, chaque fois qu'elle s'offrait, l'occasion de faire
bombance. L'histoire raconte qu'avant qu'ils arrivassent au
chteau ou maison de plaisance, le duc prit les devants, et donna
des ordres  tous ses domestiques sur la manire dont ils devaient
traiter don Quichotte. Ds que celui-ci parut avec la duchesse aux
portes du chteau, deux laquais ou palefreniers en sortirent,
couverts jusqu'aux pieds d'espces de robes de chambre en satin
cramoisi, lesquels, ayant pris don Quichotte entre leurs bras,
l'enlevrent de la selle, et lui dirent:

Que Votre Grandeur aille maintenant descendre de son palefroi
madame la duchesse.

Don Quichotte obit; mais, aprs force compliments et crmonies,
aprs force prires et refus, la duchesse l'emporta dans sa
rsistance. Elle ne voulut descendre de son palefroi que dans les
bras du duc, disant qu'elle ne se trouvait pas digne de charger un
si grand chevalier d'un si inutile fardeau. Enfin, le duc vint lui
faire mettre pied  terre, et, quand ils entrrent dans une vaste
cour d'honneur, deux jolies damoiselles s'approchrent et jetrent
sur les paules de don Quichotte un long manteau de fine carlate.
Aussitt toutes les galeries de la cour se couronnrent des valets
de la maison qui disaient  grands cris: Bienvenue soit la fleur
et la crme des chevaliers errants! et qui versaient  l'envi des
flacons d'eau de senteur sur don Quichotte et ses illustres htes.
Tout cela ravissait don Quichotte, et ce jour fut le premier de sa
vie o il se crut et se reconnut chevalier errant vritable et non
fantastique, en se voyant traiter de la mme manire qu'il avait
lu qu'on traitait les chevaliers errants dans les sicles passs.

Sancho, laissant l le grison, s'tait cousu aux jupons de la
duchesse; et il entra avec elle dans le chteau. Mais bientt, se
sentant un remords de conscience de laisser son ne tout seul, il
s'approcha d'une vnrable dugne, qui tait venue avec d'autres
recevoir la duchesse, et lui dit  voix basse:

Madame Gonzalez, ou comme on appelle Votre Grce...

-- Je m'appelle doa Rodriguez de Grijalva[186], rpondit la dugne;
qu'y a-t-il pour votre service, frre?

-- Je voudrais, rpliqua Sancho, que Votre Grce me ft celle de
sortir devant la porte du chteau, o vous trouverez un ne qui
est  moi. Ensuite Votre Grce aura la bont de le faire mettre ou
de le mettre elle-mme dans l'curie; car le pauvre petit est un
peu timide, et, s'il se voit seul, il ne saura plus que devenir.

-- Si le matre est aussi galant homme que le valet, repartit la
dugne, nous avons fait l une belle trouvaille. Allez, frre, 
la male heure pour vous et pour qui vous amne, et chargez-vous de
votre ne; nous autres dugnes de cette maison ne sommes pas
faites  semblables besognes.

-- Eh bien, en vrit, rpondit Sancho, j'ai ou dire  mon
seigneur, qui est au fait des histoires, lorsqu'il racontait celle
de Lancelot quand il vint de Bretagne, que les dames prenaient
soin de lui et les dugnes de son bidet[187], et certes, pour ce qui
est de mon ne, je ne le troquerais pas contre le bidet du
seigneur Lancelot.

-- Frre, rpliqua la dugne, si vous tes bouffon de votre
mtier, gardez vos bons mots pour une autre occasion; attendez
qu'ils semblent tels et qu'on vous les paye, car de moi vous ne
tirerez rien qu'une figue.

-- Elle sera du moins bien mre, repartit Sancho, pour peu qu'en
fait d'annes elle gagne le point sur Votre Grce.

-- Fils de coquine! s'cria la dugne tout enflamme de colre, si
je suis vieille ou non, c'est  Dieu que j'en rendrai compte, et
non pas  vous, rustre, manant, mangeur d'ail!

Cela fut dit d'une voix si haute que la duchesse l'entendit; elle
tourna la tte, et, voyant la dugne tout agite avec les yeux
rouges de fureur, elle lui demanda contre qui elle en avait.

J'en ai, rpondit la dugne, contre ce brave homme, qui m'a
demand trs-instamment d'aller mettre  l'curie un sien ne qui
est  la porte du chteau, me citant pour exemple que cela s'tait
fait je ne sais o, que des dames pansaient un certain Lancelot et
des dugnes son bidet; puis, pour finir et par-dessus le march,
il m'a appel vieille.

-- Oh! voil ce que j'aurais pris pour affront, s'cria la
duchesse, plus que tout ce qu'on aurait pu me dire.

Et, se tournant vers Sancho:

Prenez garde, ami Sancho, lui dit-elle, que doa Rodriguez est
encore toute jeune, et que ces longues coiffes que vous lui voyez,
elle les porte plutt  cause de l'autorit de sa charge et de
l'usage qui le veut ainsi, qu' cause des annes.

-- Qu'il ne me reste pas une heure  vivre, rpondit Sancho, si je
l'ai dit dans cette intention; oh! non; si j'ai parl de la sorte,
c'est que ma tendresse est si grande pour mon ne, que je ne
croyais pas pouvoir le recommander  une personne plus charitable
que madame doa Rodriguez.

Don Quichotte, qui entendait tout cela, ne put s'empcher de dire:

Sont-ce l, Sancho, des sujets de conversation pour un lieu tel
que celui-ci?

-- Seigneur, rpondit Sancho, chacun parle de la ncessit o il
se trouve quand il la sent. Ici je me suis souvenu du grison, et
ici j'ai parl de lui; et si je m'en fusse souvenu  l'curie,
c'est l que j'en aurais parl.

-- Sancho est dans le vrai et le certain, ajouta le duc, et je ne
vois rien  lui reprocher. Quant au grison, il aura sa ration 
bouche que veux-tu; et que Sancho perde tout souci; on traitera
son ne comme lui-mme.

Au milieu de ces propos, qui divertissaient tout le monde, hors
don Quichotte, on arriva aux appartements du haut, et l'on fit
entrer don Quichotte dans une salle orne de riches tentures d'or
et de brocart. Six demoiselles vinrent le dsarmer et lui servir
de pages, toutes bien averties par le duc et la duchesse de ce
qu'elles devaient faire, et bien instruites sur la manire dont il
fallait traiter don Quichotte, pour qu'il s'imagint et reconnt
qu'on le traitait en chevalier errant.

Une fois dsarm, don Quichotte resta avec ses troits hauts-de-
chausses et son pourpoint de chamois, sec, maigre, allong, les
mchoires serres et les joues si creuses qu'elles se baisaient
l'une l'autre dans la bouche; figure telle que, si les demoiselles
qui le servaient n'eussent pas eu grand soin de retenir leur
gaiet, suivant les ordres exprs qu'elles en avaient reus de
leurs seigneurs, elles seraient mortes de rire. Elles le prirent
de se dshabiller pour qu'on lui passt une chemise; mais il ne
voulut jamais y consentir, disant que la dcence ne seyait pas
moins que la valeur aux chevaliers errants. Toutefois il demanda
qu'on donnt la chemise  Sancho, et, s'tant enferm avec lui
dans une chambre o se trouvait un lit magnifique, il se
dshabilla, et passa la chemise. Ds qu'il se vit seul avec
Sancho:

Dis-moi, lui dit-il, bouffon nouveau et imbcile de vieille date,
trouves-tu bien d'outrager et de dshonorer une dugne aussi
vnrable, aussi digne de respect que l'est celle-l? tait-ce
bien le moment de te souvenir du grison? ou sont-ce des seigneurs
capables de laisser manquer les btes, quand ils traitent les
matres avec tant de magnificence? Au nom de Dieu, Sancho,
corrige-toi, et ne montre pas la corde  ce point qu'on vienne 
s'apercevoir que tu n'es tissu que d'une toile rude et grossire.
Prends donc garde, pcheur endurci, que le seigneur est tenu
d'autant plus en estime qu'il a des serviteurs plus honorables et
mieux ns, et qu'un des plus grands avantages qu'ont les princes
sur les autres hommes, c'est d'avoir  leur service des gens qui
valent autant qu'eux. N'aperois-tu point, esprit troit et
dsesprant, qu'en voyant que tu es un rustre grossier et un
mchant diseur de balivernes, on pensera que je suis quelque
hobereau de colombier, ou quelque chevalier d'industrie? Non, non,
ami Sancho; fuis ces cueils, fuis ces dangers; celui qui se fait
beau parleur et mauvais plaisant trbuche au premier choc, et
tombe au rle de misrable bouffon. Retiens ta langue, pluche et
rumine tes paroles avant qu'elles te sortent de la bouche, et fais
attention que nous sommes arrivs en lieu tel, qu'avec l'aide de
Dieu et la valeur de mon bras, nous devons en sortir avantags,
comme on dit, du tiers et du quart, en renomme et en fortune.

Sancho promit trs-sincrement  son matre de se coudre la
bouche, ou de se mordre la langue plutt que de dire un mot qui ne
ft pas  propos et mrement considr, comme il le lui ordonnait.

Vous pouvez, ajouta-t-il, perdre  cet gard tout souci; ce ne
sera jamais par moi qu'on dcouvrira qui nous sommes.

Don Quichotte, cependant, acheva de s'habiller; il mit son
baudrier et son pe, jeta sur ses paules le manteau d'carlate,
ajusta sur sa tte une _montera _de satin vert que lui avaient
donne les demoiselles, et, par de ce costume, il entra dans la
grande salle, o il trouva les mmes demoiselles, ranges sur deux
files, autant d'un ct que de l'autre, et toutes portant des
flacons d'eau de senteur, qu'elles lui versrent sur les mains
avec force rvrences et crmonies.

Bientt arrivrent douze pages, ayant  leur tte le matre
d'htel, pour le conduire  la table o l'attendaient les matres
du logis. Ils le prirent au milieu d'eux, et le menrent, plein de
pompe et de majest, dans une autre salle, o l'on avait dress
une table somptueuse, avec quatre couverts seulement. Le duc et la
duchesse s'avancrent jusqu' la porte de la salle pour le
recevoir; ils taient accompagns d'un grave ecclsiastique, de
ceux qui gouvernent les maisons des grands seigneurs; de ceux qui,
n'tant pas ns grands seigneurs, ne sauraient apprendre  ceux
qui le sont comment ils doivent l'tre; de ceux qui veulent que la
grandeur des grands se mesure  la petitesse de leur esprit; de
ceux enfin qui, voulant instruire ceux qu'ils gouvernent  rduire
leurs libralits, les font paratre mesquins et misrables[188]. De
ces gens-l sans doute tait le grave religieux qui vint avec le
duc et la duchesse  la rencontre de don Quichotte. Ils se firent
mille courtoisies mutuelles, et finalement ayant plac don
Quichotte entre eux, ils allrent s'asseoir  la table. Le duc
offrit le haut bout  don Quichotte, et, bien que celui-ci le
refust d'abord, les instances du duc furent telles qu'il dut  la
fin l'accepter. L'ecclsiastique s'assit en face du chevalier, le
duc et la duchesse aux deux cts de la table.  tout cela Sancho
se trouvait prsent, stupfait, bahi des honneurs que ces princes
rendaient  son matre. Quand il vit les crmonies et les prires
qu'adressait le duc  don Quichotte pour le faire asseoir au haut
bout de la table, il prit la parole:

Si Vos Grces, dit-il, veulent bien m'en donner la permission, je
leur conterai une histoire qui est arrive dans mon village 
propos des places  table.

 peine Sancho eut-il ainsi parl, que don Quichotte trembla de
tout son corps, persuad qu'il allait dire quelque sottise. Sancho
le regarda, le comprit, et lui dit:

Ne craignez pas que je m'oublie, mon seigneur, ni que je dise une
chose qui ne vienne pas juste  point. Je n'ai pas encore perdu la
mmoire des conseils que Votre Grce me donnait tout  l'heure sur
ce qui est de parler peu ou prou, bien ou mal.

-- Je ne me souviens de rien, rpondit don Quichotte; dis ce que
tu voudras, pourvu que tu le dises vite.

-- Ce que je veux dire, reprit Sancho, est si bien la vrit pure,
que mon seigneur don Quichotte ici prsent ne me laissera pas
mentir.

-- Que m'importe? rpliqua don Quichotte; mens, Sancho, tant qu'il
te plaira, ce n'est pas moi qui t'en empcherai; seulement prends
garde  ce que tu vas dire.

-- J'y ai si bien pris garde et si bien regard, repartit Sancho,
qu'on peut dire cette fois que celui qui sonne les cloches est en
sret, et c'est ce qu'on va voir  l'oeuvre.

-- Il me semble, interrompit don Quichotte, que Vos Seigneuries
feraient bien de faire chasser d'ici cet imbcile, qui dira mille
stupidits.

-- Par la vie du duc, dit la duchesse, Sancho ne me quittera pas
d'un pas. Je l'aime beaucoup, car je sais qu'il est trs-
spirituel.

-- Spirituels soient aussi les jours de Votre Saintet! s'cria
Sancho, pour la bonne estime que vous faites de moi, bien que je
n'en sois pas digne. Mais voici le conte que je veux conter; Un
jour, il arriva qu'un hidalgo de mon village, trs-riche et de
grande qualit, car il descendait des Alamos de Medina-del-Campo,
lequel avait pous doa Mencia de Quions, fille de don Alonzo
de Maraon, chevalier de l'ordre de Saint-Jacques qui se noya 
l'le de la Herradura[189], pour qui s'leva cette grande querelle
qu'il y eut, il y a quelques annes, dans notre village, o se
trouva, si je ne me trompe, mon seigneur don Quichotte, et o fut
bless Tomasillo le garnement, fils de Balbastro le marchal...
N'est-ce pas vrai, tout cela, seigneur notre matre? dites-le, par
votre vie, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour quelque
menteur bavard.

-- Jusqu' prsent, dit l'ecclsiastique, je vous tiendrai plutt
pour bavard que pour menteur; plus tard, je ne sais trop ce que je
penserai de vous.

-- Tu prends tant de gens  tmoin, Sancho, rpondit don
Quichotte, et tu cites tant d'enseignes, que je ne puis m'empcher
de convenir que tu dis sans doute la vrit. Mais continue, et
abrge l'histoire, car tu prends le chemin de ne pas finir en deux
jours.

-- Qu'il n'abrge pas, s'cria la duchesse, s'il veut me faire
plaisir, mais qu'il conte son histoire comme il la sait, dt-il ne
pas finir de six jours, car s'il ne met autant  la conter, ce
seront les meilleurs jours que j'aurai passs de ma vie.

-- Je dis donc, mes bons seigneurs, continua Sancho, que cet
hidalgo, que je connais comme mes mains, puisqu'il n'y a pas de ma
maison  la sienne une porte de mousquet, invita  dner un
laboureur pauvre, mais honnte homme.

-- Au fait, frre, au fait, s'cria le religieux, vous prenez la
route de ne pas arriver au bout de votre histoire d'ici  l'autre
monde.

-- J'y arriverai bien  mi-chemin, s'il plat  Dieu, rpondit
Sancho. Je dis donc que ce laboureur tant arriv chez cet hidalgo
qui l'avait invit, que Dieu veuille avoir recueilli son me, car
il est mort  prsent, et  telles enseignes qu'il fit, dit-on,
une vraie mort d'ange; mais je ne m'y trouvai pas prsent, car
alors j'avais t faire la moisson  Temblque.

-- Par votre vie, frre, s'cria de nouveau le religieux, revenez
vite de Tremblque, et, sans enterrer votre hidalgo, si vous ne
voulez nous enterrer aussi, dpchez votre histoire.

-- Le cas est, reprit Sancho, qu'tant tous deux sur le point de
se mettre  table il me semble que je les vois  prsent mieux que
jamais...

Le duc et la duchesse prenaient grand plaisir au dplaisir que
montrait le bon religieux des pauses et des interruptions que
mettait Sancho  conter son histoire, et don Quichotte se
consumait dans une rage concentre.

Je dis donc, reprit Sancho, qu'tant tous deux comme j'ai dit,
prts  s'attabler, le laboureur s'opinitrait  ce que l'hidalgo
prt le haut de la table, et l'hidalgo s'opinitrait galement 
ce que le laboureur le prt, disant qu'il fallait faire chez lui
ce qu'il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d'tre
courtois et bien lev, ne voulut jamais y consentir, jusqu' ce
qu'enfin l'hidalgo, impatient, lui mettant les deux mains sur les
paules, le fit asseoir par force, en lui disant: Asseyez-vous,
lourdaud; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre
haut bout. Voil mon histoire, et je crois, en vrit, qu'elle ne
vient pas si mal  propos.

Don Quichotte rougit, plit, prit toutes sortes de couleurs, qui
sur son teint brun semblaient lui jasper le visage. Le duc et la
duchesse continrent leur envie de rire pour que don Quichotte
n'achevt point d'clater, car ils avaient compris la malice de
Sancho; et, pour changer d'entretien, afin que Sancho ne se lant
point dans d'autres sottises, la duchesse demanda  don Quichotte
quelles nouvelles il avait de madame Dulcine, et s'il lui avait
envoy ces jours passs quelque prsent de gants ou de
malandrins[190], car il ne pouvait manquer d'en avoir vaincu
plusieurs.

Madame, rpondit don Quichotte, mes disgrces, bien qu'elles
aient eu un commencement, n'auront jamais de fin. Des gants, j'en
ai vaincu; des flons et des malandrins, je lui en ai envoy; mais
o pouvaient-ils la trouver, puisqu'elle est enchante et change
en la plus laide paysanne qui se puisse imaginer?

-- Je n'y comprends rien, interrompit Sancho Panza;  moi elle me
semble la plus belle crature du monde. Au moins, pour la lgret
et la cabriole, je sais bien qu'elle en revendrait  un danseur de
corde. En bonne foi de Dieu, madame la duchesse, elle vous saute
de terre sur une bourrique, comme le ferait un chat.

-- L'avez-vous vue enchante, Sancho? demanda le duc.

-- Comment, si je l'ai vue! rpondit Sancho; et qui diable, si ce
n'est moi, a donn le premier dans l'histoire de l'enchantement?
elle est, pardieu, aussi enchante que mon pre.

L'ecclsiastique, qui entendait parler de gants, de malandrins,
d'enchantements, finit par se douter que ce nouveau venu pourrait
bien tre ce don Quichotte de la Manche dont le duc lisait
habituellement l'histoire, chose qu'il lui avait plusieurs fois
reproche, disant qu'il tait extravagant de lire de telles
extravagances. Quand il se fut assur que ce qu'il souponnait
tait la vrit, il se tourna plein de colre vers le duc:

Votre Excellence, monseigneur, lui dit-il, aura un jour  rendre
compte  Notre-Seigneur de ce que fait ce pauvre homme. Ce don
Quichotte, ou don Nigaud, ou comme il s'appelle, ne doit pas tre,
 ce que j'imagine, aussi fou que Votre Excellence veut qu'il le
soit, en lui fournissant des occasions de lcher la bride  ses
impertinences et  ses lubies.

Puis, adressant la parole  don Quichotte, il ajouta:

Et vous, tte  l'envers, qui vous a fourr dans la cervelle que
vous tes chevalier errant, que vous vainquez des gants et
arrtez des malandrins? Allez, et que Dieu vous conduise;
retournez  votre maison, levez vos enfants, si vous en avez,
prenez soin de votre bien, et cessez de courir le monde comme un
vagabond, bayant aux corneilles, et prtant  rire  tous ceux qui
vous connaissent et ne vous connaissent pas. O diable avez-vous
donc trouv qu'il y et ou qu'il y ait  cette heure des
chevaliers errants? O donc y a-t-il des gants en Espagne, ou des
malandrins dans la Manche? O donc y a-t-il des Dulcines
enchantes, et tout ce ramas de simplicits qu'on raconte de
vous?

Don Quichotte avait cout dans une silencieuse attention les
propos de ce vnrable personnage. Mais voyant qu'enfin il se
taisait, sans respect pour ses illustres htes, l'air menaant et
le visage enflamm de colre, il se leva tout debout, et
s'cria... Mais cette rponse mrite bien un chapitre  part.

Chapitre XXXII

_De la rponse que fit don Quichotte  son censeur ainsi que
d'autres graves et gracieux vnement_


S'tant donc lev tout debout et tremblant des pieds  la tte
comme un pileptique, don Quichotte s'cria d'une voix mue et
prcipite:

Le lieu o je suis, la prsence des personnages devant qui je me
trouve, le respect que j'eus et que j'aurai toujours pour le
caractre dont Votre Grce est revtue, enchanent les mains  mon
juste ressentiment. Ainsi donc, pour ce que je viens de dire, et
pour savoir ce que tout le monde sait, que les armes des gens de
robe sont les mmes que celles de la femme, c'est--dire la
langue, j'entrerai avec la mienne en combat gal avec Votre Grce,
de qui l'on devait attendre plutt de bons conseils que des
reproches infamants. Les remontrances saintes et bien
intentionnes exigent d'autres circonstances, et demandent
d'autres formes. Du moins, me reprendre ainsi en public, et avec
tant d'aigreur, cela passe toutes les bornes de la juste
rprimande, qui sied mieux s'appuyant sur la douceur que sur
l'pret; et ce n'est pas bien, n'ayant aucune connaissance du
pch que l'on censure, d'appeler le pcheur, sans plus de faon,
extravagant et imbcile. Mais dites-moi, pour laquelle des
extravagances que vous m'avez vu faire me blmez-vous, me
condamnez-vous, me renvoyez-vous gouverner ma maison, et prendre
soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si j'ai des
enfants et une femme? N'y a-t-il autre chose  faire que de
s'introduire  tort et  travers dans les maisons d'autrui pour en
gouverner les matres? et faut-il, quand on s'est lev dans
l'troite enceinte de quelque pensionnat, sans avoir jamais vu
plus de monde que n'en peuvent contenir vingt ou trente lieues de
district, se mler d'emble de donner des lois  la chevalerie et
de juger les chevaliers errants? Est-ce, par hasard, une vaine
occupation, est-ce un temps mal employ que celui que l'on
consacre  courir le monde, non point pour en chercher les
douceurs, mais bien les pines, au travers desquelles les gens de
bien montent s'asseoir  l'immortalit? Si j'tais tenu pour
imbcile par les gentilshommes, par les gens magnifiques,
gnreux, de haute naissance, ah! j'en ressentirais un irrparable
affront; mais que des pdants, qui n'ont jamais foul les routes
de la chevalerie, me tiennent pour insens, je m'en ris comme
d'une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s'il
plat au Trs-Haut. Les uns suivent le large chemin de
l'orgueilleuse ambition; d'autres, celui de l'adulation basse et
servile; d'autres encore, celui de l'hypocrisie trompeuse; et
quelques-uns enfin, celui de la religion sincre. Quant  moi,
pouss par mon toile, je marche dans l'troit sentier de la
chevalerie errante, mprisant, pour exercer cette profession, la
fortune, mais non point l'honneur. J'ai veng des injures,
redress des torts, chti des insolences, vaincu des gants,
affront des monstres et des fantmes. Je suis amoureux,
uniquement parce qu'il est indispensable que les chevaliers
errants le soient; et l'tant, je ne suis pas des amoureux
drgls, mais des amoureux continents et platoniques. Mes
intentions sont toujours diriges  bonne fin, c'est--dire 
faire du bien  tous,  ne faire du mal  personne. Si celui qui
pense ainsi, qui agit ainsi, qui s'efforce de mettre tout cela en
pratique, mrite qu'on l'appelle nigaud, je m'en rapporte  Vos
Grandeurs, excellents duc et duchesse.

-- Bien, pardieu, bien! s'cria Sancho. Ne dites rien de plus pour
votre dfense, mon seigneur et matre; car il n'y a rien de plus 
dire, rien de plus  penser, rien de plus  soutenir dans le
monde. D'ailleurs, puisque ce seigneur a ni, comme il l'a fait,
qu'il y ait eu et qu'il y ait des chevaliers errants, qu'y a-t-il
d'tonnant qu'il ne sache pas un mot des choses qu'il a dites?

-- Seriez-vous par hasard, frre, demanda l'ecclsiastique, ce
Sancho Panza dont on parle,  qui votre matre a promis une le?

-- Oui, certes, je le suis, rpondit Sancho; je suis qui la mrite
aussi bien que tout autre. Je suis de ceux-l: Runis-toi aux
bons, et tu deviendras l'un d'eux et de ceux-l aussi: Non avec
qui tu nais, mais avec qui tu pais et de ceux-l encore: Qui
s'attache  bon arbre en reoit bonne ombre. Je me suis attach 
un bon matre, et il y a bien des mois que je vais en sa
compagnie, et je deviendrai un autre lui-mme, avec la permission
de Dieu. Vive lui et vive moi! car ni les empires ne lui
manqueront  commander, ni  moi les les  gouverner.

-- Non, assurment, ami Sancho, s'cria le duc; et moi, au nom du
seigneur don Quichotte, je vous donne le gouvernement d'une le
que j'ai vacante  prsent, et non de mdiocre qualit.

-- Va te mettre  genoux, dit don Quichotte, et baise les pieds 
Son Excellence pour la grce qu'elle te fait.

Sancho s'empressa d'obir.  cette vue, l'ecclsiastique se leva
de table, plein de dpit et de colre.

Par l'habit que je porte, s'cria-t-il, je dirais volontiers que
Votre Excellence est aussi insense que ces pcheurs. Comment ne
seraient-ils pas fous, quand les sages canonisent leurs folies?
Que Votre Excellence reste avec eux; tant qu'ils seront dans cette
maison, je me tiendrai dans la mienne, et me dispenserai de
reprendre ce que je ne puis corriger.

L-dessus, il s'en alla, sans dire ni manger davantage, et sans
qu'aucune prire pt le retenir. Il est vrai que le duc ne le
pressa pas beaucoup, empch qu'il tait par l'envie de rire que
lui avait cause son impertinente colre.

Quand il eut ri tout  son aise, il dit  don Quichotte:

Votre Grce, seigneur chevalier des Lions, a rpondu si
hautement, si victorieusement, qu'il ne vous reste rien  relever
dans cette injure, qui parat un affront, mais ne l'est en aucune
manire; car, de mme que les femmes ne peuvent outrager, les
ecclsiastiques, comme Votre Grce le sait bien, ne le peuvent pas
davantage.

-- Cela est vrai, rpondit don Quichotte, et la cause en est que
celui qui ne peut tre outrag ne peut outrager personne. Les
femmes, les enfants, les prtres, ne pouvant se dfendre mme
s'ils sont offenss, ne peuvent recevoir d'outrage. Entre
l'affront et l'offense il y a, en effet, cette diffrence-ci,
comme Votre Excellence le sait mieux que moi; l'affront vient de
la part de celui qui peut le faire, le fait et le soutient;
l'offense peut venir de la part de quiconque, sans causer
d'affront. Par exemple, quelqu'un est dans la rue, ne songeant 
rien; dix hommes viennent  main arme et lui donnent des coups de
bton; il met l'pe  la main, et fait son devoir; mais la
multitude des ennemis l'empche de remplir son intention, qui est
de se venger. Celui-l a reu une offense, mais pas un affront. Un
autre exemple confirmera cette vrit; Quelqu'un tourne le dos, un
autre arrive par derrire, et le frappe avec un bton; mais, aprs
l'avoir frapp, il se sauve sans l'attendre. Le premier le
poursuit, et ne peut l'attraper. Celui qui a reu les coups de
bton a reu une offense, mais non pas un affront, qui, pour tre
tel, doit tre soutenu. Si celui qui a donn les coups, mme  la
drobe, et mis l'pe  la main et ft rest de pied ferme,
faisant tte  son ennemi, le battu serait rest avec une offense
et un affront tout  la fois; avec une offense, parce qu'on
l'aurait frapp par trahison; avec un affront, parce que celui qui
l'a frapp aurait soutenu ce qu'il avait fait, sans tourner le dos
et de pied ferme. Ainsi, suivant les lois du maudit duel, j'ai pu
recevoir une offense, mais non pas un affront. En effet, ni les
enfants, ni les femmes ne ressentent un outrage; ils ne peuvent
pas fuir, et n'ont aucune raison d'attendre. Il en est de mme des
ministres de la sainte religion, parce que ces trois espces de
personnes manquent d'armes offensives et dfensives. Ainsi, bien
qu'ils soient, par droit naturel, obligs de se dfendre, ils ne
le sont jamais d'offenser personne. Or donc, bien que j'aie dit
tout  l'heure que je pouvais avoir t offens, je dis maintenant
que je n'ai pu l'tre en aucune faon; car, qui ne peut recevoir
d'affront, peut encore moins en faire. Par toutes ces raisons je
ne dois pas ressentir, et ne ressens pas, en effet, ceux que j'ai
reus de ce brave homme. Seulement, j'aurais voulu qu'il attendt
un peu, pour que je lui fisse comprendre l'erreur o il est en
pensant et disant qu'il n'y a point eu et qu'il n'y a point de
chevaliers errants en ce monde. Si Amadis ou quelque rejeton de
son infinie progniture et entendu ce blasphme, je crois que Sa
Rvrence s'en ft mal trouve.

-- Oh! je le jure, moi, s'cria Sancho; ils vous lui eussent
appliqu un fendant qui l'aurait ouvert de haut en bas, comme une
grenade ou comme un melon bien mr. C'taient des gens, ma foi, 
souffrir ainsi qu'on leur marcht sur le pied! Par le signe de la
croix, je suis sr que, si Renaud de Montauban et entendu le
pauvre petit homme tenir ces propos-l, il lui aurait appliqu un
tel horion sur la bouche, que l'autre n'en aurait pas parl de
trois ans. Sinon, qu'il se joue avec eux, et il verra s'il se tire
de leurs mains.

La duchesse mourait de rire en coutant parler Sancho; et, dans
son opinion, elle le tenait pour plus plaisant et plus fou que son
matre; et bien des gens dans ce temps-l furent du mme avis.

Enfin, don Quichotte se calma, et le repas finit paisiblement. Au
moment de desservir, quatre demoiselles entrrent, l'une portant
un bassin d'argent, la seconde une aiguire du mme mtal, la
troisime deux riches et blanches serviettes sur l'paule, et la
quatrime ayant les bras nus jusqu'au coude, et dans ses blanches
mains (car elles ne pouvaient manquer d'tre blanches) une boule
de savon napolitain. La premire s'approcha, et, d'un air dgag,
vint enchsser le bassin sous le menton de don Quichotte, lequel,
sans dire un mot, mais tonn d'une semblable crmonie, crut que
c'tait l'usage du pays, au lieu de laver les mains, de laver les
mentons. Il tendit donc le sien aussi loin qu'il put, et, la
demoiselle  l'aiguire commenant  verser de l'eau, la
demoiselle au savon lui frotta la barbe  tour de bras, couvrant
de flocons de neige (car l'cume de savon n'tait pas moins
blanche), non-seulement le menton, mais tout le visage et
jusqu'aux yeux de l'obissant chevalier, tellement qu'il fut
contraint de les fermer bien vite. Le duc et la duchesse, qui
n'taient prvenus de rien, attendaient avec curiosit comment
finirait une si trange lessive. Quand la demoiselle barbire eut
noy le patient sous un pied d'cume, elle feignit de manquer
d'eau, et envoya la demoiselle de l'aiguire en chercher, priant
le seigneur don Quichotte d'attendre un moment. L'autre obit, et
don Quichotte resta cependant avec la figure la plus bizarre et la
plus faite pour rire qui se puisse imaginer. Tous les assistants,
et ils taient nombreux, avaient les regards fixs sur lui; et,
comme ils le voyaient avec un cou d'une aune, plus que
mdiocrement noir, les yeux ferms et la barbe pleine de savon, ce
fut un prodige qu'ils eussent assez de retenue pour ne pas clater
de rire. Les demoiselles de la plaisanterie tenaient les yeux
baisss, sans oser regarder leurs seigneurs. Ceux-ci touffaient
de colre et de rire, et ils ne savaient lequel faire, ou chtier
l'audace des jeunes filles, ou les rcompenser pour le plaisir
qu'ils prenaient  voir don Quichotte en cet tat.

Finalement, la demoiselle  l'aiguire revint, et l'on acheva de
bien laver don Quichotte; puis, celle qui portait les serviettes
l'essuya et le scha trs-posment, et toutes quatre, faisant
ensemble une profonde rvrence, allaient se retirer; mais le duc,
pour que don Quichotte n'apert point qu'on lui jouait pice,
appela la demoiselle au bassin:

Venez, lui dit-il, et lavez-moi; mais prenez garde que l'eau ne
vous manque point.

La jeune fille, aussi avise que diligente, s'empressa de mettre
le bassin au duc comme  don Quichotte, et toutes quatre s'tant
htes de le bien laver, savonner, essuyer et scher, elles firent
leurs rvrences et s'en allrent. On sut ensuite que le duc avait
jur que, si elles ne l'eussent pas chaud comme don Quichotte,
il aurait chti leur effronterie, qu'elles corrigrent, du reste,
fort discrtement, en le savonnant lui-mme.[191]

Sancho tait rest trs-attentif aux crmonies de ce savonnage:

Sainte Vierge! se dit-il  lui-mme, est-ce que ce serait aussi
l'usage en ce pays de laver la barbe aux cuyers comme aux
chevaliers? En bonne foi de Dieu et de mon me, j'en aurais grand
besoin, et, si l'on me l'mondait avec le rasoir, ce serait encore
un plus grand service.

-- Que dites-vous l tout bas, Sancho? demanda la duchesse.

-- Je dis, madame, que, dans les cours des autres princes, j'ai
toujours ou dire qu'aprs le dessert on versait de l'eau sur les
mains, mais non pas du savon sur les barbes; qu'ainsi il fait bon
vivre beaucoup pour beaucoup voir. On dit bien aussi que celui-l
qui vit une longue vie a bien des mauvais moments  passer; mais
passer par un lavage de cette faon, ce doit tre plutt un
plaisir qu'une peine.

-- Eh bien! n'ayez pas de souci, ami Sancho, dit la duchesse,
j'ordonnerai  mes demoiselles de vous savonner, et mme de vous
mettre en lessive, si c'est ncessaire.

-- Je me contente de la barbe, reprit Sancho, quant  prsent du
moins; car, dans la suite des temps, Dieu a dit ce qui sera.

-- Voyez un peu, matre d'htel, dit la duchesse, ce que demande
le bon Sancho, et excutez ses volonts au pied de la lettre.

Le matre d'htel rpondit qu'en toute chose le seigneur Sancho
serait servi  souhait. Sur cela, il alla dner, emmenant avec lui
Sancho, tandis que don Quichotte et ses htes restaient  table,
causant de choses et d'autres, mais qui toutes se rapportaient au
mtier des armes et  la chevalerie errante.

La duchesse pria don Quichotte de lui dcrire et de lui dpeindre,
puisqu'il semblait avoir la mmoire heureuse, la beaut et les
traits de madame Dulcine du Toboso.

Suivant ce que la renomme publie de ses charmes, dit-elle, je
dois croire qu'elle est indubitablement la plus belle crature de
l'univers, et mme de toute la Manche.

Don Quichotte soupira quand il entendit ce que demandait la
duchesse, et il rpondit:

Si je pouvais tirer mon coeur de ma poitrine, et le mettre devant
les yeux de Votre Grandeur, ici, sur cette table et dans un plat,
j'viterais  ma langue le travail d'exprimer ce qu'on peut penser
 peine, car votre excellence y verrait ma dame parfaitement
retrace. Mais pourquoi me mettrais-je  prsent  dessiner point
pour point et  dcrire trait pour trait les charmes de la sans
pareille Dulcine? Oh! c'est un fardeau digne d'autres paules que
les miennes; c'est une entreprise o devraient s'employer les
pinceaux de Parrhasius, de Timanthe et d'Apelle, pour la peindre
sur toile et sur bois; les burins de Lysippe, pour la graver sur
le marbre et l'airain; la rhtorique cicronienne et
dmosthnienne, pour la louer dignement.

-- Que veut dire dmosthnienne, seigneur don Quichotte? demanda
la duchesse; c'est une expression que je n'avais entendue de ma
vie.

-- Rhtorique dmosthnienne, rpondit don Quichotte, est la mme
chose que rhtorique de Dmosthne, comme cicronienne de Cicron,
car ce furent en effet les deux plus grands rhtoriciens du monde.

-- C'est cela mme, dit le duc, et vous avez fait une telle
question bien  l'tourdie. Mais nanmoins le seigneur don
Quichotte nous ferait grand plaisir de nous dpeindre sa dame. Ne
serait-ce qu'une esquisse, une bauche, je suis bien sr qu'elle
suffirait encore  donner de l'envie aux plus belles.

-- Oh! je le ferais volontiers, rpondit don Quichotte, si le
malheur qui lui est arriv rcemment ne me l'avait efface de la
mmoire; il est tel, que je me sens plus en train de la pleurer
que de la dpeindre. Vos Grandeurs sauront qu'tant all ces jours
passs lui baiser les mains, recevoir sa bndiction, et prendre
ses ordres pour cette troisime campagne, je trouvai une autre
personne que celle que je cherchais. Je la trouvai enchante et
mtamorphose de princesse en paysanne, de beaut en laideron,
d'ange en diable, de parfume en pestilentielle, de bien apprise
en rustre grossire, de grave et modeste en cabrioleuse, de
lumire en tnbres, et finalement de Dulcine du Toboso en brute
stupide et dgotante.

-- Sainte Vierge! s'cria le duc en poussant un grand cri; quel
est donc le misrable qui a fait un si grand mal au monde? qui
donc lui a ravi la beaut qui faisait sa joie, la grce d'esprit
qui faisait ses dlices, la chastet qui faisait son orgueil?

-- Qui? rpondit don Quichotte; et qui pourrait-ce tre, si ce
n'est quelque malin enchanteur, de ceux en grand nombre dont
l'envie me poursuit; quelqu'un de cette race maudite, mise au
monde pour obscurcir, anantir les prouesses des bons, et pour
donner de l'clat et de la gloire aux mfaits des mchants? Des
enchanteurs m'ont perscut, des enchanteurs me perscutent et des
enchanteurs me perscuteront jusqu' ce qu'ils m'aient prcipit,
moi et mes hauts exploits de chevalerie, dans le profond abme de
l'oubli. S'ils me frappent et me blessent, c'est  l'endroit o
ils voient bien que je le ressens davantage; car ter  un
chevalier errant sa dame, c'est lui ter les yeux avec lesquels il
voit, le soleil qui l'claire, et l'aliment qui le nourrit. Je
l'ai dj dit bien des fois, mais je le rpte encore, le
chevalier errant sans dame est comme l'arbre sans feuilles,
l'difice sans fondement, l'ombre sans le corps qui la produit.

-- Il n'y a rien de plus  dire, interrompit la duchesse;
cependant, si nous donnons crance  l'histoire du seigneur don
Quichotte, telle qu'elle a paru, il y a peu de jours,  la lumire
du monde[192], aux applaudissements universels, il faut en infrer,
si j'ai bonne mmoire, que Votre Grce n'a jamais vu madame
Dulcine; que cette dame n'est pas de ce monde; que c'est une dame
fantastique que Votre Grce a engendre et mise au jour dans son
imagination, en l'ornant de tous les appas et de toutes les
perfections qu'il vous a plu de lui donner.

-- Sur cela il a beaucoup  dire, rpondit don Quichotte; Dieu
sait s'il y a ou s'il n'y a pas une Dulcine en ce monde, si elle
est fantastique ou relle, et ce sont de ces choses dont la
vrification ne doit pas tre porte jusqu' ses extrmes limites.
Je n'ai ni engendr ni mis au jour ma dame; mais je la vois et la
contemple telle qu'il convient que soit une dame pour runir en
elle toutes les qualits qui puissent la rendre fameuse parmi
toutes celles du monde, comme d'tre belle sans souillure, grave
sans orgueil, amoureuse avec pudeur, reconnaissante par
courtoisie, et courtoise par bons sentiments; enfin de haute
noblesse, car sur un sang illustre la beaut brille et resplendit
avec plus d'clat que sur une humble naissance.

-- Cela est vrai, dit le duc; mais le seigneur don Quichotte me
permettra de lui dire ce que me force  penser l'histoire que j'ai
lue de ses prouesses. Il faut en infrer, tout en concdant qu'il
y ait une Dulcine dans le Toboso, ou hors du Toboso, et qu'elle
soit belle  l'extrme degr o nous la dpeint Votre Grce; il
faut infrer, dis-je, que, pour la hauteur de la naissance, elle
ne peut entrer en comparaison avec les Oriane, les Alastrajare,
les Madasime[193], et cent autres de mme espce, dont sont remplies
les histoires que Votre Grce connat bien.

--  cela, rpliqua don Quichotte, je puis rpondre que Dulcine
est fille de ses oeuvres, que les vertus corrigent la naissance;
et qu'il faut estimer davantage un vertueux d'humble sang qu'un
vicieux de sang illustre. Dulcine, d'ailleurs, possde certaines
qualits qui peuvent la mener  devenir reine avec sceptre et
couronne; car le mrite d'une femme belle et vertueuse peut aller
jusqu' faire de plus grands miracles, et, sinon formellement, au
moins virtuellement, elle enferme en elle de plus hautes
destines.

-- Je vous assure, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse,
qu'en tout ce que dit Votre Grce, vous allez, comme on dit, avec
le pied de plomb et la sonde  la main. Aussi je croirai
dsormais, et ferai croire  tous les gens de ma maison, et mme
au duc mon seigneur, si c'est ncessaire, qu'il y a une Dulcine
au Toboso, qu'elle existe au jour d'aujourd'hui, qu'elle est belle
et hautement ne, et qu'elle mrite d'tre servie par un chevalier
tel que le Seigneur don Quichotte, ce qui est tout ce que je puis
dire de plus fort  sa louange. Nanmoins je ne puis m'empcher de
sentir un scrupule, et d'en vouloir un petit brin  Sancho Panza.
Mon scrupule est, si l'on en croit l'histoire dj mentionne, que
ledit Sancho Panza trouva ladite Dulcine, quand il lui porta de
votre part une ptre, vannant un sac de bl,  telles enseignes
que c'tait du seigle, dit-on, chose qui me fait douter de la
hauteur de sa noblesse.

-- Madame, rpondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que
toutes, ou du moins la plupart des choses qui m'arrivent, ne se
passent point dans les termes ordinaires, comme celles qui
arrivent aux autres chevaliers errants, soit que l'impulsion leur
vienne du vouloir impntrable des destins, soit qu'elles se
trouvent conduites par la malice de quelque enchanteur jaloux.
C'est une chose vrifie et reconnue, que la plupart des
chevaliers errants fameux avaient quelque vertu particulire; l'un
ne voulait tre enchant, l'autre tait form de chairs si
impntrables qu'on ne pouvait lui faire de blessure, comme fut le
clbre Roland, l'un des douze pairs de France, duquel on raconte
qu'il ne pouvait tre bless, si ce n'est sous la plante du pied
gauche, et seulement avec la pointe d'une grosse pingle, mais
avec aucune autre espce d'armes. Aussi, quand Bernard del Carpio
le tua dans la gorge de Roncevaux, voyant qu'il ne pouvait le
percer avec le fer, il le prit dans ses bras, l'enleva de terre et
l'touffa, se souvenant alors de quelle manire Hercule mit  mort
Ante, ce froce gant qu'on disait fils de la Terre. De ce que je
viens de dire, je veux conclure qu'il serait possible que j'eusse
aussi quelqu'une de ces vertus; non pas celle de n'tre point
bless, car l'exprience m'a bien des fois prouv que je suis de
chairs tendres et nullement impntrables; ni celle de ne pouvoir
tre enchant, car je me suis dj vu mettre dans une cage, o le
monde entier n'aurait pas t capable de m'enfermer, si ce n'est
par la force des enchantements. Mais enfin, puisque je me suis
tir de celui-l, je veux croire qu'aucun autre ne saurait
m'arrter. Aussi ces enchanteurs, voyant qu'ils ne peuvent sur ma
personne user de leurs malfices, se vengent sur les choses que
j'aime le plus, et veulent m'ter la vie en empoisonnant celle de
Dulcine, par qui et pour qui je vis moi-mme. Aussi je crois bien
que, lorsque mon cuyer lui porta mon message, ils la changrent
en une villageoise, occupe  un aussi vil exercice qu'est celui
de vanner du bl. Au reste, j'ai dj dit que ce bl n'tait ni
seigle ni froment, mais des grains de perles orientales. Pour
preuve de cette vrit, je veux dire  Vos Excellences comment,
passant, il y a peu de jours, par le Toboso, je ne pus jamais
trouver les palais de Dulcine; et que le lendemain, tandis que
Sancho, mon cuyer, la voyait sous sa propre figure, qui est la
plus belle de l'univers, elle me parut,  moi, une paysanne laide
et sale, et de plus fort mal embouche, elle, la discrtion mme.
Or donc, puisque je ne suis pas enchant, et que je ne puis pas
l'tre, suivant toute raison, c'est elle qui est l'enchante,
l'offense, la change et la transforme; c'est sur elle que se
sont vengs de moi mes ennemis, et pour elle je vivrai dans de
perptuelles larmes, jusqu' ce que je la voie rendue  son
premier tat. J'ai dit tout cela pour que personne ne fasse
attention  ce qu'a rapport Sancho du van et du blutoir; car si
pour moi l'on a transform Dulcine, il n'est pas tonnant qu'on
l'ait change pour lui. Dulcine est de bonne naissance et femme
de qualit; elle tient aux nobles familles du Toboso, o ces
familles sont nombreuses, anciennes et de bon aloi. Il est vrai
qu'il ne revient pas une petite part de cette illustration  la
sans pareille Dulcine, par qui son village sera fameux et renomm
dans les sicles  venir, comme Troie le fut par Hlne, et
l'Espagne par la Cava[194], bien qu' meilleur titre et  meilleur
renom. D'une autre part, je veux que Vos Seigneuries soient bien
convaincues que Sancho Panza est un des plus gracieux cuyers qui
aient jamais servi chevalier errant. Il a quelquefois des
simplicits si piquantes qu'on trouve un vrai plaisir  se
demander s'il est simple ou subtil; il a des malices qui le
feraient passer pour un rus drle, puis des laisser-aller qui le
font tenir dcidment pour un nigaud; il doute de tout, et croit 
tout cependant; et, quand je pense qu'il va s'abmer dans sa
sottise, il lche des saillies qui le remontent au ciel.
Finalement, je ne le changerais pas contre un autre cuyer, me
donnt-on de retour une ville tout entire. Aussi suis-je en doute
si je ferai bien de l'envoyer au gouvernement dont Votre Grandeur
lui a fait merci; cependant, je vois en lui une certaine aptitude
pour ce qui est de gouverner, et je crois qu'en lui aiguisant
quelque peu l'intelligence, il saura tirer parti de toute espce
de gouvernement, aussi bien que le roi de ses tributs. D'ailleurs,
nous savons dj, par une foule d'expriences, qu'il ne faut ni
beaucoup de talent, ni beaucoup d'instruction, pour tre
gouverneur, car il y en a par centaines ici autour qui savent 
peine lire, et qui gouvernent comme des aigles. Toute la question,
c'est qu'ils aient l'intention droite et le dsir de bien faire en
toute chose. Ils ne manqueront pas de gens pour les conseiller et
les diriger en ce qu'ils doivent faire, comme les gouverneurs
gentilshommes et non jurisconsultes, qui rendent la justice par
assesseurs. Moi, je lui conseillerais de ne commettre aucune
exaction, mais de ne perdre aucun de ses droits; et j'ajouterais
d'autres petites choses qui me restent dans l'estomac, mais qui en
sortiront  leur temps pour l'utilit de Sancho et le bien de
l'le qu'il gouvernera.

L'entretien en tait l entre le duc, la duchesse et don
Quichotte, quand ils entendirent de grands cris et un grand bruit
de monde en mouvement dans le palais; tout  coup Sancho entra
dans la salle, tout effar, ayant au cou un torchon pour la
bavette, et derrire lui plusieurs garons, ou, pour mieux dire,
plusieurs vauriens de cuisine, dont l'un portait une cuelle d'eau
que sa couleur et son odeur faisaient reconnatre pour de l'eau de
vaisselle. Ce marmiton suivait et poursuivait Sancho, et voulait 
toute force lui enchsser l'cuelle sous le menton, tandis qu'un
autre faisait mine de vouloir le laver.

Qu'est-ce que cela, frres? demanda la duchesse; qu'est-ce que
cela, et que voulez-vous faire  ce brave homme? Comment donc, ne
faites-vous pas attention qu'il est lu gouverneur?

Le marmiton barbier rpondit:

Ce seigneur ne veut pas se laisser laver, comme c'est l'usage, et
comme se sont lavs le duc, mon seigneur, et le seigneur son
matre.

-- Si, je le veux bien, rpondit Sancho touffant de colre, mais
je voudrais que ce ft avec des serviettes plus propres, avec une
lessive plus claire et des mains moins sales. Il n'y a pas si
grande diffrence entre mon matre et moi, pour qu'on le lave avec
l'eau des anges[195], et moi avec la lessive du diable. Les usages
des pays et des palais de princes sont d'autant meilleurs qu'ils
ne causent point de dplaisir; mais la coutume du lavage qui se
pratique ici est pire que la discipline des pnitents. J'ai la
barbe propre, et n'ai pas besoin de semblables rafrachissements.
Quiconque viendra pour me laver ou pour me toucher un poil de la
tte, je veux dire du menton, parlant par respect, je lui donnerai
telle taloche que le poing restera enfonc dans le crne; car de
semblables savonnages et cirimonies ressemblent plutt  de
mchantes farces qu' des prvenances envers les htes.

La duchesse mourait de rire en voyant la colre et en coutant les
propos de Sancho. Pour don Quichotte, il n'tait pas fort ravi de
voir son cuyer si mal accoutr avec le torchon barbouill de
graisse, et entour de tous ces fainants de cuisine. Aussi,
faisant une profonde rvrence au duc et  la duchesse, comme pour
leur demander la permission de parler, il se tourna vers la
canaille, et lui dit d'une voix magistrale:

Hol, seigneurs gentilshommes, que Vos Grces veuillent bien
laisser ce garon, et s'en retourner par o elles sont venues, ou
par un autre ct, s'il leur plat davantage. Mon cuyer est tout
aussi propre qu'un autre, et ces cuelles ne sont pas faites pour
sa gorge. Suivez mon conseil, et laissez-le, car ni lui ni moi
n'entendons raillerie.

Sancho lui prit, comme on dit, le propos de la bouche, et continua
sur-le-champ:

Sinon, qu'ils viennent se frotter au lourdaud; je le souffrirai
comme il fait nuit maintenant. Qu'on apporte un peigne ou tout ce
qu'on voudra, et qu'on me racle cette barbe, et, si l'on en tire
quelque chose qui offense la propret, je veux qu'on me tonde 
rebrousse-poil.

En ce moment, et sans cesser de rire, la duchesse prit la parole:

Sancho Panza, dit-elle, a raison en tout ce qu'il vient de dire,
et l'aura en tout ce qu'il dira. Il est propre assurment, et n'a
nul besoin de se laver; et, si notre usage ne lui convient pas, il
a son me dans sa main. Vous, d'ailleurs, ministres de la
propret, vous avez t un peu trop paresseux et ngligents, et je
ne sais si je dois dire un peu trop hardis, d'apporter pour la
barbe de tel personnage, au lieu d'aiguires d'or pur et de
serviettes de Hollande, des cuelles de bois et des torchons de
buffet. Mais enfin, vous tes de mchantes gens, mal ns, mal-
appris, et vous ne pouvez manquer, comme des malandrins que vous
tes, de montrer la rancune que vous portez aux cuyers des
chevaliers errants.

Les marmitons ameuts, et mme le matre d'htel qui les
conduisait, crurent que la duchesse parlait srieusement. Ils se
htrent d'ter le torchon du cou de Sancho, et tout honteux, tout
confus, ils le laissrent et disparurent.

Quand Sancho se vit hors de ce pril, effroyable  son avis, il
alla se jeter  deux genoux devant la duchesse, et lui dit:

De grandes dames, grandes faveurs s'attendent. Celle que Votre
Grce vient de me faire ne se peut moins payer que par le dsir de
me voir arm chevalier errant, pour m'occuper tous les jours de ma
vie au service d'une si haute princesse. Je suis laboureur, je
m'appelle Sancho Panza, je suis mari, j'ai des enfants, et je
fais le mtier d'cuyer. Si en quelqu'une de ces choses il m'est
possible de servir Votre Grandeur, je tarderai moins  obir que
Votre Seigneurie  commander.

-- On voit bien, Sancho, rpondit la duchesse, que vous avez
appris  tre courtois  l'cole de la courtoisie mme; on voit
bien, veux-je dire, que vous avez t lev dans le giron du
seigneur don Quichotte, qui doit tre la crme des civilits et la
fleur des crmonies, ou cirimonies, comme vous dites. Dieu garde
tel matre et tel valet; l'un, pour boussole de l'errante
chevalerie; l'autre, pour toile de l'cuyre fidlit. Levez-
vous, ami Sancho, et, pour reconnatre vos politesses, je ferai en
sorte que le duc, mon seigneur, accomplisse aussitt que possible
la promesse qu'il vous a faite du gouvernement en question.

L cessa l'entretien, et don Quichotte alla faire la sieste. La
duchesse demanda  Sancho, s'il n'avait pas trop envie de dormir,
de venir passer le tantt avec elle et ses femmes dans une salle
bien frache. Sancho rpondit qu'il avait, il est vrai, l'habitude
de dormir quatre ou cinq heures pendant les siestes de l't; mais
que, pour servir la bont de Sa Seigneurie, il ferait tous ses
efforts pour ne pas dormir un seul instant ce jour-l, et se
conformerait avec obissance  ses ordres; cela dit, il s'en fut.
Le duc donna de nouvelles instructions sur la manire de traiter
don Quichotte comme chevalier errant, sans s'carter jamais du
style et de la faon dont les histoires rapportent qu'on traitait
les anciens chevaliers.

Chapitre XXXIII

_De la savoureuse conversation qu'eurent la duchesse et ses
femmes avec Sancho Panza, digne d'tre lue et d'tre note_


L'histoire raconte donc que Sancho ne dormit point cette sieste,
mais qu'au contraire, pour tenir sa parole, il alla, ds qu'il eut
dn, rendre visite  la duchesse, laquelle, pour le plaisir
qu'elle avait  l'entendre parler, le fit asseoir auprs d'elle
sur un tabouret, bien que Sancho, par pure courtoisie, se dfendt
de s'asseoir en sa prsence. Mais la duchesse lui dit de s'asseoir
comme gouverneur, et de parler comme cuyer, puisqu'il mritait,
en ces deux qualits, le fauteuil mme du Cid Ruy Diaz le
Campador[196]. Sancho courba les paules, obit et s'assit. Toutes
les femmes et toutes les dugnes de la duchesse l'entourrent dans
un grand silence, attentives  couter ce qu'il allait dire. Mais
ce fut la duchesse qui parla la premire.

 prsent, dit-elle, que nous sommes seuls et que personne ne
nous coute, je voudrais que le seigneur gouverneur m'clairct
certains doutes qui me sont venus dans l'esprit  la lecture de
l'histoire dj imprime du grand don Quichotte. Voici d'abord
l'un de ces doutes; puisque le bon Sancho n'a jamais vu Dulcine,
je veux dire madame Dulcine du Toboso, et puisqu'il ne lui a
point port la lettre du seigneur don Quichotte, laquelle tait
reste sur le livre de poche dans la Sierra-Morna, comment a-t-il
os inventer une rponse et supposer qu'il avait vu la dame
vannant du bl, tandis que tout cela n'tait que mensonges et
moqueries, si prjudiciables au beau renom de la sans pareille
Dulcine et si contraires aux devoirs des bons et fidles
cuyers?

 ces mots, et sans en rpondre un seul, Sancho se leva de son
sige, puis,  pas de loup, le corps pli et le doigt sur les
lvres, il parcourut toute la salle, soulevant avec soin les
tapisseries. Cela fait, il revint  sa place et dit:

Maintenant, madame, que j'ai vu que personne ne nous coute en
cachette, hormis les assistants, je vais rpondre sans crainte et
sans alarme  ce que vous m'avez demand, et  tout ce qu'il vous
plaira de me demander encore. La premire chose que j'aie  vous
dire, c'est que je tiens mon seigneur don Quichotte pour fou
achev, accompli, pour fou sans ressource, bien que parfois il
dise des choses qui sont,  mon avis et  celui de tous ceux qui
l'coutent, si discrtes, si raisonnables, si bien enfiles dans
le droit chemin, que Satan lui-mme n'en pourrait pas dire de
meilleures. Mais nanmoins, en vrit et sans scrupule, je me suis
imagin que c'est un fou; et, puisque j'ai cela dans la cervelle,
je me hasarde  lui faire croire des choses qui n'ont ni pieds ni
tte, comme fut la rponse de la lettre, comme fut aussi ce que
j'ai fait, il y a sept ou huit jours, et qui n'est pas encore
crit en histoire, je veux dire l'enchantement de madame Dulcine
du Toboso; car je lui ai fait accroire qu'elle est enchante,
quand ce n'est pas plus vrai que dans la lune.

La duchesse le pria de lui conter cet enchantement ou
mystification, et Sancho raconta toute la chose comme elle s'tait
passe, ce qui ne divertit pas mdiocrement les auditeurs. Alors
la duchesse, reprenant l'entretien:

De tout ce que le bon Sancho vient de me conter, dit-elle, je
sens un scrupule qui me galope dans l'me, et un certain murmure
qui me dit  l'oreille: Puisque don Quichotte de la Manche est
fou, timbr, extravagant, et que Sancho Panza, son cuyer, le
connat bien, mais que cependant il le sert et l'accompagne, et
donne en plein dans ses vaines promesses, il doit sans aucun doute
tre plus fou et plus sot que son matre. S'il en est ainsi, tu
rendras compte  Dieu, madame la duchesse, de donner  ce Sancho
Panza une le  gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner
lui-mme, comment saura-t-il gouverner les autres?

-- Pardieu! madame, s'cria Sancho, ce scrupule vient  point
nomm. Mais dites-lui de ma part qu'il peut parler clairement et
comme il lui plaira, car je reconnais qu'il dit la vrit, et que,
si j'avais deux onces de bon sens, il y a longtemps que j'aurais
plant l mon matre. Mais ainsi le veulent mon sort et mon
malheur. Je dois le suivre, il n'y a pas  dire; nous sommes du
mme pays, j'ai mang son pain, je l'aime beaucoup, il est
reconnaissant, il m'a donn ses nons, et par-dessus tout je suis
fidle. Il est donc impossible qu'aucun vnement nous spare, si
ce n'est quand la pioche et la pelle nous feront un lit. Si Votre
Hautesse ne veut pas me donner le gouvernement promis, eh bien!
Dieu m'a fait de moins, et il pourrait arriver que me le refuser
maintenant tournt au profit de mon salut. Tout sot que je suis,
j'ai compris le proverbe qui dit: Pour son mal les ailes sont
venues  la fourmi. Il se pourrait bien que Sancho cuyer montt
plus vite au ciel que Sancho gouverneur; on fait d'aussi bon pain
ici qu'en France, et la nuit tous les chats sont gris; celui-l
est assez malheureux, qui n'a pas djeun  deux heures du soir;
il n'y a pas d'estomac qui ait un palme de plus long qu'un autre,
et qu'on ne puisse remplir, comme on dit, de paille et de foin;
les petits oiseaux des champs ont Dieu pour pourvoyeur et pour
matre d'htel, et quatre aunes de gros drap de Cuenca tiennent
plus chaud que quatre aunes de drap fin de Sgovie; au sortir du
monde, et quand on nous met sous la terre, le prince s'en va par
un chemin aussi troit que le journalier, et le corps du pape ne
prend pas plus de pieds de terre que celui du sacristain, bien que
l'un soit plus grand que l'autre; car, pour entrer dans la fosse,
nous nous serrons, nous pressons et nous rapetissons, ou plutt on
nous fait serrer, presser et rapetisser, quelque dpit que nous en
ayons, et au revoir, bonsoir. Je reviens donc  dire que, si Votre
Seigneurie ne veut pas me donner l'le, comme trop bte, je saurai
en prendre mon parti, comme assez sage. J'ai ou dire que derrire
la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n'est pas
or; j'ai ou dire aussi qu'on tira d'entre les boeufs et la
charrue le laboureur Wamba[197] pour le faire roi d'Espagne, et
qu'on tira d'entre les brocarts, les plaisirs et les richesses, le
roi Rodrigue[198] pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois
les couplets des anciens romances ne mentent point.

-- Comment donc, s'ils ne mentent point! s'cria en ce moment doa
Rodriguez la dugne, qui tait une des coutantes; il y a un
romance qui dit qu'on mit le roi Rodrigue tout vivant dans une
fosse pleine de crapauds, de serpents et de lzards, et qu'au bout
de deux jours, le roi dit du fond de la tombe, avec une voix basse
et dolente: Ils me mangent, ils me dvorent, par o j'avais le
plus pch.[199] D'aprs cela, ce seigneur a bien raison de dire
qu'il aime mieux tre laboureur que roi, s'il doit tre mang par
ces vilaines btes.

La duchesse ne put s'empcher de rire  la simplicit de sa
dugne, et, toute surprise des propos et des proverbes de Sancho,
elle lui dit:

Le bon Sancho doit savoir dj que ce qu'un chevalier promet une
fois, il s'efforce de le tenir, dt-il lui en coter la vie. Le
duc, mon mari et mon seigneur, bien qu'il ne soit pas des errants,
ne laisse pas nanmoins d'tre chevalier. Ainsi il remplira sa
promesse de l'le, en dpit de l'envie et de la malice du monde.
Que Sancho prenne donc courage; quand il y pensera le moins, il se
verra gravement assis sur le sige de son le et de son
gouvernement, sauf  la laisser pour une autre plus riche. Ce que
je lui recommande, c'est de faire attention  la manire de
gouverner ses vassaux, car je l'avertis qu'ils sont tous loyaux et
bien ns.

-- Pour ce qui est de bien gouverner, rpondit Sancho, il n'y a
pas de recommandations  me faire, car je suis charitable de ma
nature, et j'ai compassion des pauvres gens.  qui ptrit le pain,
ne vole pas le levain. Mais, par le nom de mon saint patron, ils
ne me tricheront pas avec de faux ds! je suis vieux chien, et
m'entends en _niaf, niaf; _je sais me frotter  temps les yeux, et
ne me laisse pas venir des brouillards devant la vue, car je sais
bien o le soulier me blesse. C'est pour dire que les bons auront
avec moi la main et la porte ouvertes; mais les mchants, ni pied
ni accs. Il me semble,  moi, qu'en fait de gouvernements, le
tout est de commencer, et il se pourrait bien faire qu'au bout de
quinze jours j'en susse plus long sur le mtier de gouverneur que
sur le travail des champs, dans lequel je suis n et nourri.

-- Vous avez raison, Sancho, dit la duchesse; personne ne nat
tout appris, et c'est avec des hommes qu'on fait les vques, et
non pas avec des pierres. Mais revenant  la conversation que nous
avions tout  l'heure sur l'enchantement de madame Dulcine, je
tiens pour chose certaine et dment reconnue que cette ide qui
vint  Sancho de mystifier son seigneur, en lui faisant accroire
que la paysanne tait Dulcine du Toboso, et que, si son seigneur
ne la reconnaissait point, c'tait parce qu'elle tait enchante;
je tiens, dis-je, pour certain que ce fut une invention des
enchanteurs qui poursuivent le seigneur don Quichotte. En effet,
je sais de trs-bonne part que la villageoise qui sauta si
lestement sur la bourrique tait rellement Dulcine du Toboso, et
que le bon Sancho, pensant tre le trompeur, a t le tromp.
C'est une vrit qu'on ne doit pas plus mettre en doute que les
choses que nous n'avons jamais vues. Il faut que le seigneur
Sancho Panza apprenne ceci; c'est que nous avons aussi, par ici
autour, des enchanteurs qui nous veulent du bien, et qui nous
racontent ce qui se passe dans le monde, purement et simplement,
sans dtour ni supercheries. Que Sancho m'en croie; la paysanne
sauteuse tait Dulcine du Toboso, laquelle est enchante comme la
mre qui l'a mise au monde; quand nous y penserons le moins, nous
la verrons tout  coup sous sa propre figure, et alors Sancho
sortira de l'erreur o il vit.

-- Tout cela peut bien tre, s'cria Sancho; et maintenant je veux
croire ce que mon matre raconte qu'il a vu dans la caverne de
Montsinos, o il a vu, dit-il, madame Dulcine dans le mme
quipage et dans le mme costume o je lui dis que je l'avais vue
quand je l'enchantai seulement pour mon bon plaisir. Tout dut tre
au rebours, comme le dit Votre Grce, ma chre bonne dame; car de
mon chtif esprit on ne pouvait attendre qu'il fabriqut en un
instant une si subtile fourberie, et je ne crois pas non plus mon
matre assez fou pour qu'une aussi maigre persuasion que la mienne
lui ft accroire une chose si hors de tout sens commun. Cependant,
madame, il ne faudrait pas que votre bont me tnt pour
malveillant, car un bent comme moi n'est pas oblig de pntrer
dans les penses et les malices des sclrats d'enchanteurs. J'ai
invent ce tour pour chapper aux reproches de mon seigneur don
Quichotte, mais non dans l'intention de l'offenser; s'il a tourn
tout au rebours, Dieu est dans le ciel, qui juge les coeurs.

-- Rien de plus vrai, reprit la duchesse; mais dites-moi,
maintenant, Sancho, que parlez-vous de la caverne de Montsinos?
qu'est-ce que cela? j'aurais grande envie de le savoir.

Aussitt Sancho lui raconta point sur point ce qui a t dit au
sujet de cette aventure.

Quand la duchesse eut entendu son rcit:

On peut, dit-elle, conclure de cet vnement que, puisque le
grand don Quichotte dit qu'il a vu l-bas cette mme personne que
Sancho vit  la sortie du Toboso, c'est Dulcine sans aucun doute,
et que nos enchanteurs de par ici se montrent fort exacts, bien
qu'un peu trop curieux.

-- Quant  moi, reprit Sancho, je dis que, si madame Dulcine du
Toboso est enchante, tant pis pour elle; je n'ai pas envie de me
faire des querelles avec les ennemis de mon matre, qui doivent
tre nombreux et mchants. En bonne vrit, celle que j'ai vue
tait une paysanne; pour paysanne je la pris, et pour paysanne je
la tiens, et si celle-l tait Dulcine, ma foi, ce n'est pas 
moi qu'il en faut demander compte, ou nous verrions beau jeu.
Autrement, on viendrait  tout bout de champ me chercher noise;
Sancho l'a dit, Sancho l'a fait, Sancho tourne, Sancho vire, comme
si Sancho tait un je ne sais qui, et ne ft plus le mme Sancho
Panza qui court  travers le monde, imprim en livres,  ce que
m'a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins une personne
gradue de bachelier par Salamanque; et ces gens-l ne peuvent
mentir, si ce n'est quand il leur en prend fantaisie, ou qu'ils y
trouvent leur profit. Ainsi donc, il n'y a pas de quoi me chercher
chicane; et puisque j'ai ou dire  mon seigneur: Bonne renomme
vaut mieux que ceinture dore qu'on me plante ce gouvernement sur
la tte, et l'on verra des merveilles; car qui a t bon cuyer
sera bon gouverneur.

-- Tout ce qu'a dit jusqu' prsent le bon Sancho, rpondit la
duchesse, ce sont autant de sentences de Caton, ou tires pour le
moins des entrailles mmes de Michel Vrino, _florentibus occidit
annis_.[200] Enfin, enfin, pour parler  sa manire, sous un mauvais
manteau se trouve souvent un bon buveur.

-- En vrit, madame, rpliqua Sancho, de ma vie je n'ai bu par
malice; avec soif, cela pourrait bien tre, car je n'ai rien
d'hypocrite. Je bois quand j'en ai l'envie, et, si je ne l'ai pas,
quand on me donne  boire, pour ne point faire le dlicat, ni
paratre mal lev.  une sant porte par un ami, quel coeur
pourrait tre assez de marbre pour ne pas rendre raison? Mais,
quoique je mette des chausses, je ne les salis pas. D'ailleurs,
les cuyers des chevaliers errants ne boivent gure que de l'eau,
puisqu'ils sont toujours au milieu des forts, des prairies, des
montagnes et des rochers, sans trouver une pauvre charit de vin,
quand mme ils donneraient un oeil pour la payer.

-- Je le crois bien, rpondit la duchesse; mais, quant  prsent,
Sancho peut aller reposer. Ensuite nous causerons plus au long, et
nous mettrons ordre  ce qu'il aille bientt se planter, comme il
dit, ce gouvernement sur la tte.

Sancho baisa de nouveau les mains  la duchesse, et la supplia de
lui faire la grce de veiller  ce qu'on et grand soin de son
grison, qui tait la lumire de ses yeux.

Qu'est-ce que cela, le grison? demanda la duchesse.

-- C'est mon ne, rpondit Sancho, que, pour ne pas lui donner ce
nom-l, j'ai coutume d'appeler le grison. J'avais pri cette
madame la dugne, quand j'entrai dans le chteau, de prendre soin
de lui; mais elle se fcha tout rouge, comme si je lui eusse dit
qu'elle tait laide ou vieille; et pourtant ce devrait tre plutt
l'affaire des dugnes de panser les nes que de faire parade au
salon.  sainte Vierge! quelle dent avait contre ces dames-l un
hidalgo de mon pays!

-- C'tait quelque manant comme vous, s'cria doa Rodriguez la
dugne; car, s'il et t gentilhomme et de bonne souche, il les
aurait leves au-dessus des cornes de la lune.

-- C'est bon, c'est bon, dit la duchesse, en voil bien assez; que
doa Rodriguez se taise et que le seigneur Panza se calme. C'est 
ma charge que restera le soin du grison, et, puisqu'il est
l'enfant chri de Sancho, je le mettrai dans mon giron.

-- Il suffit qu'il soit  l'curie, rpondit Sancho, car dans le
giron de Votre Grandeur ni lui ni moi sommes dignes d'tre reus
un seul instant; j'y consentirais tout comme  me donner des coups
de couteau. Quoi qu'en dise mon seigneur, qu'en fait de politesse
il vaut mieux donner trop que pas assez, dans les politesses
faites aux nes, on doit aller avec mesure et le compas  la
main.[201]

-- Eh bien, dit la duchesse, que Sancho mne le sien au
gouvernement; il pourra l'y rgaler tout  son aise, et mme lui
donner les invalides.

-- Ne pensez pas railler, madame la duchesse, rpondit Sancho;
j'ai vu plus de deux nes aller aux gouvernements, et quand j'y
emmnerais le mien, ce ne serait pas chose nouvelle.

Ces propos de Sancho ramenrent chez la duchesse le rire et la
gaiet. Enfin elle l'envoya prendre du repos, et fut rendre compte
au duc de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec lui. Puis ils
confrrent ensemble sur la manire de jouer  don Quichotte
quelque fameux tour, qui s'accommodt parfaitement au style
chevaleresque, et, dans ce genre, ils lui en jourent plusieurs,
si bien appropris et si bien conus, que ce sont assurment les
meilleures aventures que renferme cette grande histoire.

Chapitre XXXIV

_Qui raconte la dcouverte que l'on fit de la manire dont il
fallait dsenchanter la sans pareille Dulcine, ce qui est une des
plus fameuses aventures de ce livre_


Extrme tait le plaisir que le duc et la duchesse trouvaient  la
conversation de don Quichotte et  celle de Sancho. Mais ce qui
tonnait le plus la duchesse, c'tait que la simplicit de Sancho
ft telle qu'il arrivt  croire comme une vrit infaillible que
Dulcine du Toboso tait enchante, tandis qu'il avait t lui-
mme l'enchanteur et le machinateur de toute l'affaire. Enfin,
s'affermissant dans l'intention qu'ils avaient de jouer  leurs
htes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent
occasion de celle que leur avait conte don Quichotte de la
caverne de Montsinos pour en prparer une fameuse.[202] Aprs avoir
donn des ordres et des instructions  leurs gens sur ce qu'ils
avaient  faire, au bout de six jours ils conduisirent le
chevalier  la chasse de la grosse bte, avec un quipage de
piqueurs et de chiens, tel que l'aurait pu mener un roi couronn.
On donna  don Quichotte un habit de chasse, et un autre  Sancho,
en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut
point accepter ni mettre le sien, disant qu'il aurait bientt 
reprendre le dur exercice des armes, et qu'il ne pouvait porter
une garde-robe avec lui. Quant  Sancho, il prit celui qu'on lui
donna, dans l'intention de le vendre  la premire occasion qui
s'offrirait.

Le jour venu, don Quichotte s'arma de toutes pices; Sancho mit
son habit de chasse, et, mont sur le grison, qu'il ne voulut
point abandonner, quoiqu'on lui offrt un cheval, il se mla dans
la foule des chasseurs. La duchesse se prsenta lgamment pare,
et don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de
son palefroi[203], quoique le duc voult s'y opposer. Finalement,
ils arrivrent  un bois situ entre deux hautes montagnes; puis,
les postes tant pris, les sentiers occups, et toute la troupe
rpartie dans les diffrents passages, on commena la chasse  cor
et  cri, tellement qu'on ne pouvait s'entendre les uns les
autres, tant  cause des aboiements des chiens que du bruit des
cors de chasse. La duchesse mit pied  terre, et, prenant  la
main un pieu aigu[204], elle se plaa dans un poste o elle savait
que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et don
Quichotte descendirent galement de leurs montures, et se
placrent  ses cts. Pour Sancho, il se mit derrire tout le
monde, sans descendre du grison, qu'il n'osait point abandonner,
crainte de quelque msaventure.

 peine occupaient-ils leur poste, aprs avoir rang sur les ailes
un grand nombre de leurs gens, qu'ils virent accourir sur eux,
poursuivi par les chasseurs et harcel par les chiens, un norme
sanglier qui faisait craquer ses dents et ses dfenses, et jetait
l'cume par la bouche. Aussitt que don Quichotte l'aperut,
mettant l'pe  la main et embrassant son cu, il s'avana
bravement  sa rencontre. Le duc fit de mme avec son pieu, et la
duchesse les aurait devancs tous, si le duc ne l'en et empche.
Le seul Sancho,  la vue du terrible animal, lcha le grison et se
mit  courir de toutes ses forces; puis il essaya de grimper sur
un grand chne; mais ce fut en vain; car tant parvenu  la moiti
du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si
mal chanceux que la branche rompit, et qu'en tombant par terre il
resta suspendu  un tronon, sans pouvoir arriver jusqu'en bas.
Quant il se vit accroch de la sorte, quand il s'aperut que son
pourpoint vert se dchirait, et qu'en passant, le formidable
animal pourrait bien l'atteindre, il se mit  jeter de tels cris,
et  demander du secours avec tant d'instance, que tous ceux qui
l'entendaient et ne le voyaient pas crurent qu'il tait sous la
dent de quelque bte froce.

Finalement, le sanglier aux longues dfenses tomba sous le fer
d'une foule d'pieux qu'on lui opposa, et don Quichotte, tournant
alors la tte aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix),
le vit pendu au chne, la tte en bas, et prs de lui le grison,
qui ne l'avait point abandonn dans sa dtresse. Et Cid Hamet dit
 ce propos qu'il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le
grison, ni le grison sans voir Sancho; tant grande tait l'amiti
qu'ils avaient l'un pour l'autre, et la fidlit qu'ils se
gardaient. Don Quichotte arriva et dcrocha Sancho, lequel, ds
qu'il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la dchirure
de son habit de chasse, qu'il ressentit au fond de l'me, car il
croyait avoir un majorat dans cet habit.

Enfin, on posa l'norme sanglier sur le dos d'un mulet de bt; et
l'ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de
myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme dpouille
opime,  de grandes tentes de campagne qu'on avait dresses au
milieu du bois. L on trouva la table mise et le repas servi, si
abondant, si somptueux, qu'on y reconnaissait bien la grandeur et
la magnificence de ceux qui le donnaient.

Sancho, montrant  la duchesse les plaies de son habit dchir:

Si cette chasse, dit-il, et t aux livres ou aux petits
oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet tat. Je ne sais
vraiment pas quel plaisir on trouve  attendre un animal qui, s'il
vous attrape avec ses crochets, peut vous ter la vie. Je me
rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit: Sois-tu
mang des ours comme Favila le Renomm!

-- Ce fut un roi goth[205], dit don Quichotte, qui, tant all  la
chasse aux montagnes, fut mang par un ours.

-- C'est justement ce que je dis, reprit Sancho; je ne voudrais
pas que les rois et les princes se missent en semblable danger,
pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en tre
un, puisqu'il consiste  tuer un animal qui n'a commis aucun
mfait.

-- Au contraire, Sancho, rpondit le duc, vous vous trompez
beaucoup; car l'exercice de la chasse  la grande bte est plus
convenable, plus ncessaire aux rois et aux princes qu'aucun
autre. Cette chasse est une image de la guerre; on y emploie des
stratagmes, des ruses, des embches, pour vaincre sans risque
l'ennemi; on y souffre des froids excessifs et d'intolrables
chaleurs; on y oublie le sommeil et l'oisivet; on s'y rend le
corps plus robuste, les membres plus agiles; enfin, c'est un
exercice qu'on peut prendre en faisant plaisir  plusieurs et sans
nuire  personne. D'ailleurs, ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il
n'est pas fait pour tout le monde, comme les autres espces de
chasse, hormis celle du haut vol, qui n'appartient aussi qu'aux
rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc,  Sancho, changez
d'opinion, et, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous  la
chasse; vous verrez comme vous vous en trouverez bien.

-- Oh! pour cela non, rpondit Sancho; le bon gouverneur, comme la
bonne femme, jambe casse et  la maison. Il serait beau, vraiment
que les gens affairs vinssent le chercher de loin, et qu'il ft
au bois  se divertir! Le gouvernement irait tout de travers. Par
ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits
pour les fainants que pour les gouverneurs. Ce  quoi je pense
m'amuser, c'est  jouer  la triomphe les quatre jours de
Pques[206], et aux boules les dimanches et ftes. Toutes ces
chasses-l ne vont gure  mon humeur, et ne s'accommodent pas 
ma conscience.

-- Plaise  Dieu, Sancho, qu'il en soit ainsi, reprit le duc, car
du dire au faire la distance est grande.

-- Qu'il y ait le chemin qu'on voudra, rpliqua Sancho; au bon
payeur il ne cote rien de donner des gages; et mieux vaut celui
que Dieu assiste que celui qui se lve grand matin, et ce sont les
tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes; je veux
dire que si Dieu m'assiste, et si je fais ce que je dois avec
bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu'un aigle
royal; sinon, qu'on me mette le doigt dans la bouche, et l'on
verra si je serre ou non les dents.

-- Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit!
s'cria don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te
l'ai dit maintes fois, o je te verrai parler sans proverbes, et
tenir des propos suivis et senss? Que Vos Grandeurs laissent l
cet imbcile, mes seigneurs; il vous moudra l'me, non pas entre
deux, mais entre deux mille proverbes, amens si  point, si 
propos, que Dieu veille  son salut, ou au mien si je voulais les
couter.

-- Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu'ils
soient plus nombreux que ceux du commentateur grec[207], n'en
doivent pas moins tre estims,  cause de la brivet des
sentences. Quant  moi, je puis dire qu'ils me font plus de
plaisir que d'autres, ceux-ci fussent-ils mieux amens et ajusts
plus  propos.

Au milieu de cet entretien, et d'autres non moins divertissants,
ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, o le reste du
jour se passa  chercher des postes et prparer des affts. La
nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le
promettre la saison, puisqu'on tait au milieu de l't; mais un
certain clair-obscur, qu'elle amena et rpandit avec elle, aida
singulirement aux projets des htes de don Quichotte. Ds que la
nuit fut tombe, et un peu aprs le crpuscule, il sembla tout 
coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on
entendit par ci, par l, devant, derrire, et de tous cts, une
infinit de trompettes et d'autres instruments de guerre, ainsi
que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la
fort en tous sens. La lumire du feu et le son des instruments
guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants,
ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bientt on
entendit une infinit de _hllis, _de ces cris  l'usage des
Mores quand ils engagent la bataille.[208] Les tambours battaient;
les trompettes, les clairons, les fifres rsonnaient tous  la
fois, si continuellement et si fort, que celui-l n'aurait pas eu
de sens qui et conserv le sien au bruit confus de tant
d'instruments. Le duc plit, la duchesse frissonna, don Quichotte
se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et
ceux mme qui connaissaient la vrit s'pouvantrent. Le silence
les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa
devant eux, en quipage de dmon, sonnant, au lieu de trompette,
d'une corne dmesure, dont il tirait un bruit rauque et
effroyable.

Hol! frre courrier, s'cria le duc, qui tes-vous? o allez-
vous? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois?

Le courrier rpondit avec une voix brusque et farouche:

Je suis le diable; je vais chercher don Quichotte de la Manche;
les gens qui viennent par ici sont six troupes d'enchanteurs, qui
amnent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcine du
Toboso; elle vient, enchante avec le brillant Franais
Montsinos, apprendre  don Quichotte comment peut tre
dsenchante la pauvre dame.

-- Si vous tiez le diable, comme vous le dites, et comme le
montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez dj reconnu le
chevalier don Quichotte de la Manche, car le voil devant vous.

-- En mon me et conscience, rpondit le diable, je n'y avais pas
fait attention; j'ai l'esprit occup de tant de choses que
j'oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement.

-- Sans doute, s'cria Sancho, que ce dmon est honnte homme et
bon chrtien; car, s'il ne l'tait pas, il ne jurerait point en
son me et conscience. Maintenant je croirai que, jusque dans
l'enfer, il doit y avoir de braves gens.

Aussitt le dmon, sans mettre pied  terre, et tournant les yeux
sur don Quichotte, lui dit:

 toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs
griffes!), m'envoie le malheureux, mais vaillant chevalier
Montsinos, pour te dire de sa part que tu l'attendes  l'endroit
mme o je te rencontrerai, parce qu'il amne avec lui celle qu'on
nomme Dulcine du Toboso, dans le dsir de te faire connatre le
moyen  prendre pour la dsenchanter. Ma venue n'tant  autre
fin, ce doit tre la fin de mon sjour. Que les dmons de mon
espce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs.

 ces mots, il se remit  souffler dans son norme cornet, tourna
le dos, et s'en fut, sans attendre une rponse de personne.

La surprise s'accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho,
quand il vit qu'on voulait  toute force, et en dpit de la
vrit, que Dulcine ft enchante rellement; pour don Quichotte,
parce qu'il ne pouvait toujours pas dmler si ce qui lui tait
arriv dans la caverne de Montsinos tait vrai ou faux. Tandis
qu'il s'abmait dans ces penses, le duc lui demanda:

Est-ce que Votre Grce pense attendre cette visite, seigneur don
Quichotte?

-- Pourquoi non? rpondit-il; j'attendrai de pied ferme et de
coeur intrpide, dt m'assaillir l'enfer tout entier.

-- Eh bien! moi, s'cria Sancho, si je vois un autre diable comme
le dernier, et si j'entends un autre cornet  bouquin, j'attendrai
ici comme je suis en Flandre.

La nuit, en ce moment, achevait de se fermer, et l'on commena 
voir courir  et l des lumires  travers le bois, comme se
rpandent par le ciel les exhalaisons sches de la terre,
lesquelles paraissent  notre vue autant d'toiles qui filent. On
entendit en mme temps un bruit pouvantable, dans le genre de
celui que produisent les roues massives des charrettes  boeufs,
bruit aigu, criard, continuel, qui fait, dit-on, fuir les loups et
les ours, s'il y en a sur leur passage.  toutes ces temptes s'en
ajouta une autre, qui les accrut encore; il semblait vritablement
qu'aux quatre coins du bois on livrt en mme temps quatre
batailles. L, rsonnait le bruit sourd et effroyable de
l'artillerie; ici, partaient une infinit d'arquebuses; tout prs,
on entendait les cris des combattants; plus loin, les _hllis
_sarrasins. Finalement, les cornets, les cors de chasse, les
clairons, les trompettes, les tambours, l'artillerie, les coups
d'arquebuse, et par-dessus tout l'pouvantable cliquetis des
charrettes, tout cela formait  la fois un bruit si confus, si
horrible, que don Quichotte eut besoin de rassembler tout son
courage pour l'entendre sans effroi. Quant  Sancho, le sien fut
bientt abattu; il tomba vanoui aux pieds de la duchesse, qui le
reut dans le pan de sa robe, et s'empressa de lui faire jeter de
l'eau sur le visage. L'aspersion faite, il revint  lui dans le
moment o un char aux roues criardes arrivait en cet endroit.
Quatre boeufs tardifs le tranaient, tout couverts de housses
noires, et portant, attache  chaque corne, une grande torche
allume. Sur le chariot tait lev une espce de trne, et sur ce
trne tait assis un vieillard vnrable, avec une barbe plus
blanche que la neige, et si longue qu'elle lui tombait au-dessous
de la ceinture. Son vtement tait une ample robe de boucassin
noir; et, comme le chariot portait une infinit de lumires, on
pouvait aisment y distinguer tous les objets. Il tait conduit
par deux laids dmons, habills de la mme toffe, et de si hideux
visage, qu'aprs les avoir vus une fois, Sancho ferma les yeux,
pour ne pas les voir une seconde.

Quand le char fut arriv en face du poste o se trouvait la
compagnie, le vnrable vieillard se leva de son sige lev, et,
ds qu'il fut debout, il dit d'une voix haute: Je suis le sage
Lirgande; et le char passa outre, sans qu'il ajoutt un seul
mot. Derrire ce chariot en vint un autre tout pareil, avec un
autre vieillard intronis, lequel, faisant arrter son attelage,
dit d'une voix non moins grave que le premier: Je suis le sage
Alquife, grand ami d'Urgande la Dconnue; et il passa outre.
Bientt, et de la mme faon, arriva un troisime chariot. Mais
celui qui occupait le trne n'tait pas un vieillard comme les
deux premiers; c'tait un homme large et robuste, et de mine
rbarbative. En arrivant, il se leva debout comme les autres, et
dit d'une voix encore plus rauque et plus diabolique: Je suis
Arcalas l'enchanteur, ennemi mortel d'Amadis de Gaule et de toute
sa ligne; et il passa outre.

 quelque distance de l, les trois chariots firent halte, et
alors cessa l'insupportable criaillement des roues. Bientt on
n'entendit d'autre bruit que le son d'une musique douce et
concertante. Sancho s'en rjouit fort, et en tira bon prsage.

Madame, dit-il  la duchesse, dont il ne s'cartait ni d'un pas
ni d'un instant, o il y a de la musique, il ne peut rien y avoir
de mauvais.

-- Pas davantage o il y a des lumires et de la clart, rpondit
la duchesse.

-- Oh! reprit Sancho, le feu donne de la lumire et les fournaises
de la clart, comme nous pouvons le voir  celles qui nous
entourent, et qui pourraient bien pourtant nous embraser; au lieu
que la musique est toujours un signe de rjouissance et de ftes.

-- C'est ce qu'on va voir, dit don Quichotte, qui coutait leur
entretien; et il avait raison, ainsi que le prouve le chapitre
suivant.

Chapitre XXXV

_O se continue la nouvelle que reut don Quichotte du
dsenchantement de Dulcine, avec d'autres vnements dignes
d'admiration_


Ils virent alors s'approcher d'eux,  la mesure de cette agrable
musique, un char de ceux qu'on appelle char de triomphe, tran
par six mules brunes caparaonnes de toile blanche, sur chacune
desquelles tait mont un pnitent,  la manire de ceux qui font
amende honorable, galement vtu de blanc, avec une grosse torche
de cire  la main. Ce char tait deux fois, et mme trois fois
plus grand que les autres. Les cts et les bords en taient
chargs de douze autres pnitents, blancs comme la neige, et
tenant chacun une torche allume; spectacle fait pour surprendre
et pour pouvanter tout  la fois. Sur un trne lev au centre du
char, tait assise une nymphe couverte de mille voiles de gaze
d'argent, sur lesquels brillaient une infinit de paillettes d'or,
qui lui faisaient, sinon une riche, au moins une lgante parure.
Elle avait la figure cache sous une gaze de soie transparente et
dlicate, dont le tissu ne pouvait empcher de dcouvrir un
charmant visage de jeune fille. Les nombreuses lumires
permettaient de distinguer ses traits et son ge, qui semblait ne
point avoir atteint vingt ans, ni tre rest au-dessous de dix-
sept. Prs d'elle tait un personnage envelopp jusqu'aux pieds
d'une robe de velours  longue queue, et la tte couverte d'un
voile noir.

Au moment o le char arriva juste en face du duc et de don
Quichotte, la musique des clairons cessa, et, bientt aprs, celle
des harpes et des luths dont on jouait sur le char mme. Alors, se
levant tout debout, le personnage  la longue robe l'carta des
deux cts, et, soulevant le voile qui lui cachait le visage, il
dcouvrit  tous les regards la figure mme de la mort, hideuse et
dcharne. Don Quichotte en plit, Sancho trembla de peur, le duc
et la duchesse firent un mouvement d'effroi. Cette Mort vivante,
s'tant leve sur les pieds, commena, d'une voix endormie et
d'une langue peu veille,  parler de la sorte:

Je suis Merlin, celui que les histoires disent avoir eu le diable
pour pre (mensonge accrdit par le temps), prince de la magie,
monarque et archive de la science zoroastrique, mule des ges et
des sicles, qui prtendent engloutir les exploits des braves
chevaliers errants,  qui j'ai toujours port et porte encore une
grande affection.

Et, bien que l'humeur des enchanteurs, des mages et des magiciens
soit toujours dure, pre et farouche, la mienne est douce, tendre,
amoureuse, aimant  faire bien  toutes sortes de gens.

Dans les obscures cavernes du Destin, o mon me s'occupait 
former des caractres et des figures magiques, est venue jusqu'
moi la voix dolente de la belle et sans pareille Dulcine du
Toboso.

Je sus son enchantement et sa disgrce, sa transformation de
gentille dame en grossire villageoise; je fus mu de piti, et,
enfermant mon esprit dans le creux de cet horrible squelette,
aprs avoir feuillet cent mille volumes de ma science diabolique
et vaine, je viens donner le remde qui convient  un si grand
mal,  une douleur si grande.

 toi, honneur et gloire de tous ceux que revtent les tuniques
d'acier et de diamant, lumire, fanal, guide et boussole de ceux
qui laissant le lourd sommeil et la plume oisive, consentent 
prendre l'intolrable mtier des pesantes et sanglantes armes.

 toi je dis,  hros jamais dignement lou, vaillant tout  la
fois et spirituel don Quichotte, splendeur de la Manche, astre de
l'Espagne, que, pour rendre  son premier tat la sans pareille
Dulcine du Toboso, il faut que Sancho, ton cuyer, se donne trois
mille trois cents coups de fouet sur ses deux larges fesses,
dcouvertes  l'air, de faon qu'il lui en cuise et qu'il lui en
reste des marques. C'est  cela que se rsolvent tous ceux qui ont
t les auteurs de sa disgrce; et c'est pour cela que je suis
venu, mes seigneurs.

-- Ah bien, ma foi, s'cria Sancho, je me donnerai, non pas trois
mille, mais trois coups de fouet, comme trois coups de couteau. Au
diable soit la manire de dsenchanter! Et qu'est-ce qu'ont  voir
mes fesses avec les enchantements? Pardieu! si le seigneur Merlin
n'a pas trouv d'autre moyen de dsenchanter madame Dulcine du
Toboso, elle pourra bien s'en aller tout enchante  la spulture.

-- Et moi je vais vous prendre, s'cria don Quichotte, don manant
repu d'ail, et vous attacher  un arbre, nu comme votre mre vous
a mis au monde, et je vous donnerai, non pas trois mille trois
cents, mais six mille six cents coups de fouet, et si bien
appliqus que vous ne puissiez vous en dbarrasser en trois mille
trois cents tours de reins. Et ne rpliquez pas un mot, ou je vous
arrache l'me.

Quand Merlin entendit cela:

Non, reprit-il, ce ne doit pas tre ainsi; il faut que les coups
de fouet que recevra le bon Sancho lui soient donns de sa propre
volont, et non par force, et dans les moments qu'il lui plaira de
choisir, car on ne fixe aucun terme. Cependant, s'il veut racheter
son tourment pour la moiti de cette somme de coups de fouet, il
lui est permis de se les laisser donner par une main trangre,
ft-elle mme un peu pesante.

-- Ni trangre ni propre, ni pesante ni  peser, rpliqua Sancho,
aucune main ne me touchera. Est-ce que j'ai, par hasard, mis au
monde madame Dulcine du Toboso, pour que mes fesses payent le
pch qu'ont fait ses beaux yeux? C'est bon pour le seigneur mon
matre, qui est une partie d'elle-mme, puisqu'il l'appelle 
chaque pas ma vie, mon me, mon soutien. Il peut et doit se
fouetter pour elle, et faire toutes les dmarches ncessaires 
son dsenchantement; mais me fouetter, moi? _abernuncio._

 peine Sancho achevait-il de dire ces paroles, que la nymphe
argente qui se tenait prs de l'esprit de Merlin, se leva tout
debout, et, dtournant son lger voile, elle dcouvrit un visage
qui parut  tous les yeux plus que dmesurment beau; puis, avec
un geste mle et une voix fort peu fminine, elle s'adressa
directement  Sancho Panza:

 malencontreux cuyer, dit-elle, coeur de poule, me de bronze,
entrailles de cailloux, si l'on t'ordonnait, effront larron, de
te jeter d'une haute tour en bas; si l'on te demandait, ennemi du
genre humain, de manger une douzaine de crapauds, deux douzaines
de lzards et trois douzaines de couleuvres; si l'on te persuadait
de tuer ta femme et tes enfants avec le tranchant aigu d'un atroce
cimeterre, il ne serait pas tonnant que tu te montrasses
malgracieux, et que tu fisses la petite bouche. Mais faire cas de
trois mille trois cents coups de fouet, quand il n'y a pas
d'colier des frres de la doctrine, si mauvais sujet qu'il soit,
qui n'en attrape chaque mois autant, en vrit, cela surprend,
tourdit, stupfie les entrailles pitoyables de tous ceux qui
coutent une semblable rponse, et mme de tous ceux qui viendront
 l'apprendre avec le cours du temps. Jette,  animal misrable et
endurci, jette, dis-je, tes yeux de mulet ombrageux sur la
prunelle des miens, brillants comme de scintillantes toiles, et
tu les verras pleurer goutte  goutte, ruisseau  ruisseau,
traant des sillons, des sentiers et des routes,  travers les
belles campagnes de mes joues. Prends piti, monstre sournois et
malintentionn, prends piti  voir que mon jeune ge, qui ne
passe pas encore la seconde dizaine, puisque j'ai dix-neuf ans, et
pas tout  fait vingt, se consume et se fltrit sous l'corce
d'une grossire paysanne. Si maintenant je n'en ai pas l'air,
c'est une faveur particulire que m'a faite le seigneur Merlin,
ici prsent, uniquement pour que mes attraits t'attendrissent, car
les larmes d'une beaut afflige changent les rochers en coton et
les tigres en brebis. Frappe-toi, frappe-toi sur ces viandes
paisses, bte froce indompte, et ranime ce courage que tu ne
sais employer qu' te remplir la bouche et le ventre; remets en
libert la dlicatesse de ma peau, la douceur de mon caractre et
la beaut de ma face. Mais, si pour moi tu ne veux pas t'adoucir
ni te rendre  la raison, fais-le pour ce pauvre chevalier, qui
est debout  tes cts; pour ton matre, dis-je, dont je vois
l'me en ce moment,  telles enseignes qu'il la tient au travers
de la gorge,  cinq ou six doigts des lvres, car elle n'attend
plus que ta rponse brutale ou tendre, ou pour lui sortir par la
bouche, ou pour lui rentrer dans l'estomac.

 ces mots, don Quichotte se tta la gorge, et se tournant vers le
duc:

Pardieu! seigneur, s'cria-t-il, Dulcine a dit vrai; car voici
que j'ai l'me arrte au milieu de la gorge, comme une noix
d'arbalte.

-- Que dites-vous  cela, Sancho? demanda la duchesse.

-- Je dis, madame, rpondit Sancho, ce que j'ai dit, quant aux
coups de fouet: _abernuncio._

_-- _C'est _abrenuncio__[209]_ qu'il faut dire, Sancho, reprit
le duc, et non comme vous dites.

-- Oh! que Votre Grandeur me laisse tranquille, rpliqua Sancho;
je ne suis pas en tat maintenant de regarder aux finesses et 
une lettre de plus ou de moins, car ces maudits coups de fouet,
qu'il faut qu'on me donne ou que je me donne, me tiennent si
troubl, que je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais. Mais
je voudrais bien savoir de Sa Seigneurie madame doa Dulcine du
Toboso, o elle a appris la manire qu'elle emploie pour prier les
gens. Elle vient me demander de m'ouvrir les chairs  coups de
fouet, et elle m'appelle coeur de poule, bte froce indompte,
avec une kyrielle d'autres injures que le diable ne supporterait
pas. Est-ce que, par hasard, mes chairs sont de bronze? est-ce
qu'il m'importe en rien qu'elle soit ou non dsenchante? quelle
corbeille de linge blanc, de chemises, de mouchoirs, d'escarpins
(bien que je n'en mette pas) a-t-elle envoye en avant pour me
toucher le coeur? Au lieu de cela, une injure sur l'autre,
quoiqu'elle sache le proverbe qui court par ici, qu'un ne charg
d'or monte lgrement la montagne, et que les prsents brisent les
rochers, et qu'en priant Dieu tu dois donner du maillet, et qu'un
bon Tiens vaut mieux que deux Tu l'auras. Et le seigneur mon
matre, qui aurait d me passer la main sur le cou, me flatter et
me caresser, pour que je me fisse de laine et de coton card, ne
dit-il pas que, s'il me prend, il m'attachera tout nu  un arbre,
et me doublera la pitance des coups de fouet? Est-ce que ces
bonnes mes compatissantes n'auraient pas d considrer qu'ils ne
demandent pas seulement qu'un cuyer se fouette, mais bien un
gouverneur? comme qui dirait: Mange du miel sur tes cerises.
Qu'ils apprennent,  la male heure, qu'ils apprennent  savoir
prier et demander,  savoir tre polis; car tous les temps ne sont
pas pareils, ni tous les hommes toujours de bonne humeur. Je suis
maintenant perc de douleur en voyant les dchirures de mon
pourpoint vert, et voil qu'on vient me demander que je me fouette
de bonne volont, quand je n'en ai pas plus envie que de me faire
cacique.

-- Eh bien! en vrit, ami Sancho, dit le duc, si vous ne vous
adoucissez pas autant qu'une poire molle, vous n'obtiendrez pas le
gouvernement. Il ferait beau, vraiment, que j'envoyasse  mes
insulaires un gouverneur cruel, aux entrailles de pierre, qui ne
se rend point aux larmes des demoiselles affliges, aux prires de
discrets enchanteurs,  l'empire d'anciens sages! Enfin, Sancho,
ou vous vous fouetterez, ou l'on vous fouettera, ou vous ne serez
pas gouverneur.

-- Seigneur, rpondit Sancho, ne me donnera-t-on pas deux jours de
rpit pour penser  ce qui me conviendra le mieux?

-- Non en aucune manire, interrompit Merlin; c'est ici, dans ce
lieu, et dans cet instant mme, que l'affaire doit tre rsolue.
Ou Dulcine retournera  la caverne de Montsinos, rendue  son
tat de paysanne, ou bien, dans l'tat o elle est, elle sera
conduite aux Champs-lyses, pour y attendre l'accomplissement
total de la flagellation.

-- Allons, bon Sancho, s'cria la duchesse, ayez bon courage, et
rpondez dignement au pain que vous avez mang chez le seigneur
don Quichotte, que nous devons tous servir et chrir  cause de
son excellent caractre et de ses hauts exploits de chevalerie.
Dites oui, mon fils; consentez  cette pnitence, et que le diable
soit pour le diable, et la crainte pour le poltron, car la
mauvaise fortune se brise contre le bon coeur, comme vous savez
aussi bien que moi.

Au lieu de rpondre  ces propos, Sancho, perdant la tte, se
tourna vers Merlin:

Dites-moi, seigneur Merlin, lui dit-il, quand le diable courrier
est arriv prs de nous, il apportait  mon matre un message du
seigneur Montsinos, qui lui recommandait de l'attendre ici, parce
qu'il venait lui apprendre la faon de dsenchanter madame doa
Dulcine du Toboso; mais jusqu' prsent nous n'avons vu ni
Montsinos, ni rien de pareil.

-- Le diable, ami Sancho, rpondit Merlin, est un ignorant et un
grandissime vaurien. C'est moi qui l'ai envoy  la recherche de
votre matre, non pas avec un message de Montsinos, mais de moi,
car Montsinos est dans sa caverne, attendant son dsenchantement,
auquel il reste encore la queue  corcher. S'il vous doit quelque
chose, ou si vous avez quelque affaire  traiter avec lui, je vous
l'amnerai, et vous le livrerai o il vous plaira. Mais, quant 
prsent, consentez  cette discipline; elle vous sera, croyez-
m'en, d'un grand profit pour l'me et pour le corps; pour l'me,
en exerant votre charit chrtienne; pour le corps, parce que je
sais que vous tes de complexion sanguine, et qu'il n'y aura pas
de mal de vous tirer un peu de sang.

-- Il y a bien des mdecins dans ce monde, rpliqua Sancho,
jusqu'aux enchanteurs qui se mlent aussi d'exercer la mdecine.
Mais, puisque tout le monde me le dit, bien que je n'en voie rien,
je rponds donc que je consens  me donner les trois mille trois
cents coups de fouet,  la condition que je me les donnerai quand
et comme il me plaira, sans qu'on me fixe les jours ni le temps;
mais je tcherai d'acquitter la dette le plus tt possible, afin
que le monde jouisse de la beaut de madame doa Dulcine du
Toboso, puisqu'il parat, tout au rebours de ce que je pensais,
qu'elle est effectivement fort belle. Une autre condition du
march, c'est que je ne serai pas tenu de me tirer du sang avec la
discipline, et que si quelques coups ne font que chasser les
mouches, ils entreront toujours en ligne de compte. Item, que si
je me trompe sur le nombre, le seigneur Merlin, qui sait tout,
aura soin de les compter, et de me faire savoir ceux qui manquent
ou ceux qui sont de trop.

-- Des coups de trop, rpondit Merlin, il ne sera pas ncessaire
d'en donner avis; car, en atteignant juste le nombre voulu, madame
Dulcine sera dsenchante  l'instant mme, et, en femme
reconnaissante, elle viendra chercher le bon Sancho pour lui
rendre grce et le rcompenser de sa bonne oeuvre. Il ne faut donc
avoir aucun scrupule du trop ou du trop peu, et que le ciel me
prserve de tromper personne, ne serait-ce que d'un cheveu de la
tte!

-- Allons donc,  la grce de Dieu! s'cria Sancho; je consens 
mon supplice, c'est--dire que j'accepte la pnitence, avec les
conditions convenues.

 peine Sancho eut-il dit ces dernires paroles, que la musique se
fit entendre de nouveau, et que recommencrent les dcharges de
mousqueterie. Don Quichotte alla se pendre au cou de son cuyer,
et lui donna mille baisers sur le front et sur les joues. Le duc,
la duchesse et tous les assistants tmoignrent qu'ils
ressentaient une joie extrme de cet heureux dnoment. Enfin, le
char se remit en marche, et, en passant, la belle Dulcine inclina
la tte devant le duc et la duchesse, et fit une grande rvrence
 Sancho.

En ce moment commenait  poindre l'aube riante et vermeille. Les
fleurs des champs se relevaient et dressaient leurs tiges; les
ruisseaux au liquide cristal, murmurant  travers les cailloux
blancs et gris, allaient porter aux rivires le tribut qu'elles
attendaient. La terre joyeuse, le ciel clair, l'air serein, la
lumire pure, tout annonait que le jour, qui marchait dj sur le
pan de la robe de l'aurore, allait tre tranquille et beau.
Satisfaits de la chasse et d'avoir atteint leur but avec tant
d'habilit et de bonheur, le duc et la duchesse regagnrent leur
chteau, dans le dessein de continuer des plaisanteries qui les
amusaient plus que tout autre divertissement.

Chapitre XXXV

_O l'on raconte l'aventure trange et jamais imagine de la
dugne Doloride, autrement dite comtesse Trifaldi, avec une lettre
que Sancho Panza crivit  sa femme Thrse Panza_


Le duc avait un majordome d'esprit jovial et veill. C'est lui
qui avait reprsent la figure de Merlin, qui avait dispos tout
l'appareil de la prcdente aventure, compos les vers, et fait
remplir par un page le personnage de Dulcine.  la demande de ses
matres, il prpara sur-le-champ une autre aventure, de la plus
gracieuse et trange invention qui se pt imaginer.

Le lendemain, la duchesse demanda  Sancho s'il avait commenc la
pnitence dont la tche lui tait prescrite pour le
dsenchantement de Dulcine.

Vraiment oui, rpondit-il; je me suis dj donn, cette nuit,
cinq coups de fouet.

-- Avec quoi vous les tes-vous donns? reprit la duchesse.

-- Avec la main, rpondit-il.

-- Oh! rpliqua-t-elle, c'est plutt se donner des claquettes que
des coups de fouet. J'imagine que le sage Merlin ne sera pas
satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse
quelque bonne discipline avec des cordelettes et des noeuds de fer
qui se laissent bien sentir. C'est, comme on dit, avec le sang
qu'entre la science, et l'on ne pourrait donner  si bas prix la
dlivrance d'une aussi grande dame que Dulcine.

-- Eh bien, rpondit Sancho, que Votre Seigneurie me fournisse
quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables; c'est
avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu'il ne m'en
cuise pas trop, car je dois apprendre  Votre Grce que, quoique
rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de
celle du jonc  cordage, et il ne serait pas juste que je me misse
en lambeaux pour le service d'autrui.

--  la bonne heure, rpliqua la duchesse; demain je vous donnerai
une discipline qui aille  votre mesure, et qui s'accommode  la
tendret de vos chairs comme si elles taient ses propres soeurs.

--  propos, dit Sancho, il faut que Votre Altesse apprenne, chre
dame de mon me, que j'ai crit une lettre  ma femme Thrse
Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m'est arriv depuis
que je me suis spar d'elle. Je l'ai l, dans le sein, et il ne
manque plus que d'y mettre l'adresse. Je voudrais que Votre
Discrtion prt la peine de la lire, car il me semble qu'elle est
tourne de la faon que doivent crire les gouverneurs.

-- Qui l'a compose? demanda la duchesse.

-- Eh! qui pouvait la composer, si ce n'est moi, pcheur que je
suis? rpondit Sancho.

-- Et c'est vous aussi qui l'avez crite? reprit la duchesse.

-- Pour cela non, rpliqua Sancho; car je ne sais ni lire ni
crire, bien que je sache signer.

-- Voyons-la donc, dit la duchesse; car,  coup sr, vous devez y
montrer la qualit et la suffisance de votre esprit.

Sancho tira de son sein une lettre ouverte, et la duchesse,
l'ayant prise, vit qu'elle tait ainsi conue:

_Lettre de Sancho Panza  Thrse Panza, sa femme_

Si l'on me donnait de bons coups de fouet, j'tais bien d'aplomb
sur ma monture[210]; si j'ai un bon gouvernement, il me cote de
bons coups de fouet.  cela, ma chre Thrse, tu ne comprendras
rien du tout, quant  prsent; une autre fois, tu le sauras. Sache
donc, Thrse, que j'ai rsolu une chose; c'est que tu ailles en
carrosse. Voil l'important aujourd'hui, car toute autre faon
d'aller serait marcher  quatre pattes.[211] Tu es femme d'un
gouverneur; vois si personne te montera jusqu' la cheville. Je
t'envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m'a donn madame
la duchesse; arrange-le de faon qu'il serve de jupe et de corsage
 notre fille. Don Quichotte, mon matre,  ce que j'ai ou dire
en ce pays, est un fou sage et un imbcile divertissant; on ajoute
que je suis de la mme force. Nous sommes entrs dans la caverne
de Montsinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le
dsenchantement de Dulcine du Toboso, qui s'appelle l-bas
Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet,
moins cinq, que j'ai  me donner, elle deviendra aussi
dsenchante que la mre qui l'a mise au monde. Ne dis rien de
cela  personne, car tu sais le proverbe; si tu soumets ton
affaire  la chambre, les uns diront que c'est blanc, les autres
que c'est noir. D'ici  peu de jours, je partirai pour le
gouvernement, o je vais avec un grand dsir de ramasser de
l'argent, car on m'a dit que tous les nouveaux gouverneurs s'en
allaient avec le mme dsir. Je lui tterai le pouls, et
t'aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se
porte bien et se recommande beaucoup  toi; je ne pense pas le
laisser, quand mme on me mnerait pour tre Grand Turc. Madame la
duchesse te baise mille fois les mains; baise-les-lui en retour
deux mille fois, car,  ce que dit mon matre, il n'y a rien qui
cote moins et qui vaille meilleur march que les politesses. Dieu
n'a pas consenti  m'envoyer une autre valise comme celle des cent
cus de la fois passe; mais n'en sois pas en peine, ma chre
Thrse; celui qui sonne les cloches est en sret; et tout s'en
ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j'ai une grande
peine d'entendre dire que j'y prendrai tant de got que je m'y
mangerai les doigts. Dans ce cas-l, il ne me coterait pas bon
march, bien que les estropis et les manchots aient un canonicat
dans les aumnes qu'ils mendient. Ainsi, d'une faon ou de
l'autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu
te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce
chteau, le 20 juillet 1614.

Ton mari, le gouverneur.

SANCHO PANZA.

Quand la duchesse eut achev de lire la lettre, elle dit  Sancho:

En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La
premire, c'est qu'il dit ou fait entendre qu'on lui a donn ce
gouvernement pour les coups de fouet qu'il doit s'appliquer,
tandis qu'il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque
le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas
seulement qu'il y et des coups de fouet au monde. La seconde,
c'est qu'il s'y montre un peu trop intress, et je ne voudrais
pas qu'il et montr le bout de l'oreille, car la convoitise rompt
le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la
justice.

-- Oh! ce n'est pas ce que je voulais dire, madame, rpondit
Sancho; si Votre Grce trouve que la lettre n'est pas tourne
comme elle devrait l'tre, il n'y a rien qu' la dchirer, et  en
crire une autre; et il pourrait se faire que la nouvelle ft pire
encore, si l'on s'en remet  ma judiciaire.

-- Non, non, rpliqua la duchesse; celle-ci est bonne, et je veux
la faire voir au duc.

Cela dit, ils s'en furent  un jardin o l'on devait dner ce
jour-l. La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s'en
amusa beaucoup. On dna, et, quand la table eut t desservie,
quand on se fut diverti quelque temps de l'exquise conversation de
Sancho, tout  coup le son aigu d'un fifre se fit entendre, ml
au bruit sourd d'un tambour discordant. Tout le monde parut se
troubler  cette martiale et triste harmonie, principalement don
Quichotte, qui ne tenait pas sur sa chaise, tant son trouble tait
grand. De Sancho, il n'y a rien  dire, sinon que la peur le
conduisit  son refuge ordinaire, qui tait le pan de la robe de
la duchesse; car vritablement la musique qu'on entendait tait
triste et mlancolique au dernier point.

Au milieu de la surprise gnrale et du silence que gardait tout
le monde, on vit entrer et s'avancer dans le jardin deux hommes
portant des robes de deuil, si longues qu'elles balayaient la
terre. Chacun d'eux frappait sur un grand tambour, galement
couvert de drap noir.  leur ct marchait le joueur de fifre,
noir et lugubre comme les deux autres. Les trois musiciens taient
suivis d'un personnage au corps de gant, non pas vtu, mais
charg d'une ample soutane noire, dont la queue dmesure tranait
au loin derrire lui. Par-dessus la soutane, un large baudrier lui
ceignait les reins, noir galement, et duquel pendait un norme
cimeterre dont la poigne tait noire, ainsi que le fourreau. Il
avait le visage couvert d'un voile noir transparent,  travers
lequel on entrevoyait une longue barbe, blanche comme la neige. Il
marchait  pas mesurs, au son des tambours, avec beaucoup de
calme et de gravit. Enfin, sa grandeur, sa noirceur, sa dmarche,
son cortge taient bien faits pour tonner tous ceux qui le
regardaient sans le connatre.

Il vint donc, avec cette lenteur et cette solennit, se mettre 
genoux devant le duc, qui l'attendait debout au milieu des autres
assistants. Mais le duc ne voulut permettre en aucune faon qu'il
parlt avant de s'tre relev. Le prodigieux pouvantail fut
contraint de cder, et, ds qu'il fut debout, il leva le voile qui
cachait son visage. Alors il dcouvrit la plus horrible, la plus
longue, la plus blanche et la plus paisse barbe qu'yeux humains
eussent vue jusqu'alors. Bientt il tira et arracha du fond de sa
large poitrine une voix grave et sonore, et, fixant ses regards
sur le duc, il lui dit:

Trs-haut et trs-puissant seigneur, on m'appelle Trifaldin de la
barbe blanche; je suis cuyer de la comtesse Trifaldi, autrement
appele la Dugne Doloride, qui m'envoie en ambassade auprs de
Votre Grandeur, pour demander  Votre Magnificence qu'elle daigne
lui donner licence et permission de venir vous conter sa peine,
qui est bien l'une des plus nouvelles et des plus admirables que
la plus pnible imagination de l'univers puisse jamais avoir
imagine. Mais d'abord elle veut savoir si, dans votre chteau, se
trouve le valeureux et jamais vaincu chevalier don Quichotte de la
Manche,  la recherche duquel elle vient  pied, et sans rompre le
jene, depuis le royaume de Candaya jusqu' Votre Seigneurie,
chose qu'il faut tenir  miracle ou  force d'enchantement. Elle
est  la porte de cette forteresse ou maison de plaisance, et
n'attend pour rentrer que votre bon plaisir. J'ai dit.

Aussitt il se mit  tousser, et, maniant sa barbe du haut en bas
avec les deux mains, il attendit dans un grand calme que le duc
lui ft une rponse.

Il y a dj bien des jours, dit le duc, bon cuyer Trifaldin de
la blanche barbe, que nous avons connaissance de la disgrce
arrive  madame la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs
obligent  s'appeler la dugne Doloride. Vous pouvez, tonnant
cuyer, lui dire qu'elle entre, qu'ici se trouve le vaillant
chevalier don Quichotte de la Manche, et que, de son coeur
gnreux, elle peut se promettre avec assurance toute espce de
secours et d'appui. Vous pouvez galement lui dire de ma part que,
si ma faveur lui est ncessaire, elle ne lui manquera point; car
je suis tenu de la lui offrir par ma qualit de chevalier,
laquelle oblige  favoriser toute espce de femmes, surtout les
dugnes veuves, dchues et douloureuses, comme le doit tre Sa
Seigneurie.

 ces mots, Trifaldin plia le genou jusqu' terre, et, faisant
signe de jouer au fifre et aux tambours, il sortit du jardin au
mme son et du mme pas qu'il y tait entr, laissant tout le
monde dans la surprise de son aspect et de son accoutrement.

Alors le duc se tournant vers don Quichotte:

Enfin, lui dit-il, clbre chevalier, les tnbres de la malice
et de l'ignorance ne peuvent cacher ni obscurcir la lumire de la
valeur et de la vertu. Je dis cela, parce qu'il y a six jours 
peine que Votre Bont habite ce chteau, et dj viennent vous y
chercher de pays lointains et inconnus, non pas en carrosse, ni
sur des dromadaires, mais  pied et  jeun, les malheureux, les
affligs, dans la confiance qu'ils trouveront en ce bras
formidable le remde  leurs peines et  leurs souffrances, grce
 vos brillantes prouesses, dont le bruit court et s'tend sur la
face de la terre entire.

-- Je voudrais bien, seigneur duc, rpondit don Quichotte, tenir
ici prsent ce bon religieux qui, l'autre jour,  table, montra
tant de rancune et de mauvais vouloir contre les chevaliers
errants, pour qu'il vt de ses propres yeux si ces chevaliers sont
ncessaires au monde. Il pourrait du moins toucher de la main une
vrit; c'est que les gens extraordinairement affligs et
inconsolables ne vont pas, dans les cas extrmes et les malheurs
normes, chercher remde  leurs maux chez les hommes de robe, ni
chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n'est
jamais sorti des limites de sa paroisse, ni chez le citadin
paresseux qui cherche plutt des nouvelles  raconter qu'il ne
s'efforce  faire des prouesses que d'autres racontent et mettent
par crit. Le remde aux peines, le secours aux ncessits, la
protection aux jeunes filles, la consolation des veuves, ne se
trouvent en aucune sorte de personnes mieux qu'en les chevaliers
errants. Aussi, de ce que j'ai l'honneur de l'tre, je rends au
ciel des grces infinies, et je tiens pour bien employ tout ce
qui peut m'arriver d'accidents et de travaux dans l'exercice d'une
si honorable profession. Que cette dugne vienne donc, et qu'elle
demande ce qu'elle voudra; le remde  son mal sera bientt
expdi par la force de mon bras et l'intrpide rsolution du
coeur qui le conduit.

Chapitre XXXVII

_O se continue la fameuse aventure de la dugne Doloride_


Le duc et la duchesse furent enchants de voir que don Quichotte
rpondt si bien  leur intention. En ce moment Sancho se mit de
la partie.

Je ne voudrais pas, dit-il, que cette madame la dugne vnt jeter
quelque bton dans les roues de mon gouvernement; car j'ai ou
dire  un apothicaire de Tolde, qui parlait comme un
chardonneret, que partout o intervenaient des dugnes, il ne
pouvait rien arriver de bon. Sainte Vierge! combien il leur en
voulait, cet apothicaire! De l je conclus que si toutes les
dugnes sont ennuyeuses et impertinentes, de quelque humeur et
condition qu'elles soient, que sera-ce des dolentes, ou
douloureuses, ou endolories[212], comme on dit qu'est cette comtesse
trois basques ou trois queues[213]; car, dans mon pays, basque ou
queue, queue ou basque, c'est absolument la mme chose.

-- Tais-toi, ami Sancho, dit don Quichotte; puisque cette dame
dugne vient me chercher de si lointains climats, elle ne doit pas
tre de celles que l'apothicaire portait sur son calepin.
D'ailleurs, celle-l est comtesse, et, quand les comtesses servent
en qualit de dugnes, c'est au service de reines ou
d'impratrices; elles sont dames et matresses dans leurs maisons,
et s'y servent d'autres dugnes  leur tour.

 cela, doa Rodriguez, qui se trouvait prsente, ajouta bien
vite:

Des dugnes sont ici au service de madame la duchesse, qui
pourraient tre comtesses si la fortune l'et voulu. Mais ainsi
vont les lois comme le veulent les rois. Cependant qu'on ne dise
pas de mal des dugnes, surtout des vieilles et des filles, car,
bien que je ne le sois pas, j'entrevois et comprends fort bien
l'avantage d'une dugne fille sur une dugne veuve; et, comme on
dit, celui qui nous a tondues a gard les ciseaux dans la main.

-- Avec tout cela, rpliqua Sancho, il y a tellement  tondre chez
les dugnes, toujours d'aprs mon apothicaire, qu'il vaut mieux ne
pas remuer le riz, dt-il prendre au fond du pot.

-- Les cuyers sont toujours nos ennemis, reprit doa Rodriguez;
comme ce sont des piliers d'antichambre, et qu'ils nous voient 
tout propos; les moments o ils ne prient pas Dieu, qui sont en
grand nombre, ils les emploient  mdire de nous,  nous dterrer
les os, et  nous enterrer la bonne renomme. Eh bien, moi, je
leur dis,  ces bches ambulantes, qu'en dpit d'eux, nous
continuerons  vivre dans le monde et dans les maisons des gens de
qualit, bien qu'on nous y laisse mourir de faim, et qu'on y
couvre avec une maigre jupe noire nos chairs dlicates ou non
dlicates, comme on couvre un fumier avec une tapisserie le jour
de la procession. Par ma foi, si cela m'tait permis et que j'en
eusse le temps, je ferais bien entendre, non-seulement  ceux qui
m'coutent, mais au monde entier, qu'il n'y a point de vertu qui
ne se trouve en une dugne.

-- Je crois, dit alors la duchesse, que ma bonne doa Rodriguez a
grandement raison; mais il convient qu'elle attende un moment plus
opportun pour prendre sa dfense et celle des autres dugnes, pour
confondre la mchante opinion de ce mchant apothicaire, et pour
draciner celle que nourrit en son coeur le grand Sancho Panza.

-- Ma foi, reprit Sancho, depuis que les fumes de gouverneur me
sont montes  la tte, elles m'ont t les vertiges d'cuyer, et
je me moque de toutes les dugnes du monde comme d'une figue
sauvage.

L'entretien sur le compte des dugnes aurait encore continu, si
l'on n'et entendu de nouveau sonner le fifre et battre les
tambours, d'o l'on comprit que la dugne Doloride faisait son
entre. La duchesse demanda au duc s'il ne serait pas convenable
d'aller  sa rencontre, puisqu'elle tait comtesse et femme de
qualit.

Pour ce qu'elle a de comtesse, rpondit Sancho, avant que le duc
ouvrt la bouche, je consens  ce que Vos Grandeurs aillent la
recevoir; mais, pour ce qu'elle a de dugne, je suis d'avis que
vous ne bougiez pas d'un seul pas.

-- Qui te prie de te mler de cela, Sancho? dit don Quichotte.

-- Qui, seigneur? rpondit Sancho; moi, je m'en mle, et je puis
bien m'en mler, comme cuyer ayant appris les devoirs de la
courtoisie  l'cole de Votre Grce, qui est le plus courtois
chevalier et le mieux lev qu'il y ait dans toute la
courtoiserie. En ces choses-l,  ce que j'ai ou dire  Votre
Grce, on perd autant par le trop que par le trop peu et au bon
entendeur demi-mot.

-- C'est prcisment comme le dit Sancho, reprit le duc; nous
allons voir la mine de cette comtesse, et, sur elle, nous
mesurerons la courtoisie qui lui est due.

En ce moment entrrent le fifre et les tambours, comme la premire
fois; et l'auteur termine ici ce court chapitre, pour commencer
l'autre, o il continue la mme aventure, qui est une des plus
notables de toute l'histoire.

Chapitre XXXVIII

_O l'on rend compte du compte que rendit de sa triste fortune la
dugne Doloride_


Derrire les joueurs de cette triste musique, commencrent 
pntrer dans le jardin jusqu' douze dugnes, ranges sur deux
files, toutes vtues de larges robes  la religieuse, en serge
foule, avec des coiffes et des voiles de mousseline blanche, si
longs qu'ils ne laissaient apercevoir que le bord des robes.

Derrire elles venait la comtesse Trifaldi, que menait par la main
l'cuyer Trifaldin de la barbe blanche. Elle tait vtue de fine
bayette noire non apprte; car, si le poil en et t fris,
chaque brin de laine aurait fait un grain de la grosseur d'un pois
chiche. La queue, ou basque, ou pan, ou comme on voudra l'appeler,
tait divise en trois pointes, que soutenaient  la main trois
pages, galement vtus de noir, lesquels prsentaient une agrable
figure mathmatique, avec les trois angles aigus que formaient les
trois pointes de la queue; et tous ceux qui virent cette queue 
trois pointes comprirent que c'tait d'elle que lui venait le nom
de comtesse Trifaldi, comme si l'on disait comtesse aux trois
queues. Ben-Engli dit qu'en effet c'tait la vrit, et que de
son nom propre la dugne s'appelait comtesse Loupine, parce qu'il
y avait beaucoup de loups dans son comt, et que, si ces loups
eussent t des renards, on l'aurait appele comtesse Renardine,
parce que, dans ces pays, les seigneurs ont coutume de prendre le
nom de la chose ou des choses qui abondent le plus dans leurs
seigneuries. Mais enfin cette comtesse,  la faveur de la
nouveaut de sa queue, laissa le Loupine pour prendre le Trifaldi.

Les douze dugnes et la dame marchaient au pas de procession, les
visages couverts de voiles noirs, non pas transparents comme celui
de Trifaldin, mais si serrs, au contraire, que rien ne se
laissait apercevoir par-dessous.

Aussitt que parut ainsi form l'escadron de dugnes, le duc, la
duchesse et don Quichotte se levrent, ainsi que tous ceux qui
regardaient la longue procession. Les douze dugnes s'arrtrent
et firent une haie, au milieu de laquelle passa la Doloride, sans
quitter le bras de Trifaldin.  cette vue, le duc, la duchesse et
don Quichotte s'avancrent d'une douzaine de pas  sa rencontre.
Elle alors, mettant les deux genoux en terre, dit d'une voix
plutt rauque et forte que flte et dlicate:

Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies
 leur humble serviteur, je veux dire  leur humble servante, car
je suis tellement endolorie que je ne pourrai jamais russir  y
rpondre comme je le dois. En effet, ma disgrce trange, inoue,
m'a emport l'esprit je ne sais o, et ce doit tre fort loin, car
plus je le cherche, moins je le trouve.

-- Celui-l en serait tout  fait dpourvu, madame la comtesse,
rpondit le duc, qui ne dcouvrirait pas dans votre personne votre
mrite, lequel, sans qu'on en voie davantage, est digne de toute
la crme de la courtoisie, de toute la fleur des plus civiles
politesses.

Et, la relevant de la main, il la fit asseoir sur un sige prs de
la duchesse, qui lui fit aussi l'accueil le plus bienveillant. Don
Quichotte gardait le silence, et Sancho mourait d'envie de voir le
visage de la Trifaldi ou de quelqu'une de ses nombreuses dugnes;
mais ce fut impossible, jusqu' ce qu'elles-mmes le dcouvrissent
de bon gr.

Tout le monde immobile et faisant silence, chacun attendait qui le
romprait le premier. Ce fut la dugne Doloride, en prononant les
paroles suivantes:

J'ai la confiance, puissantissime seigneur, bellissime dame et
discrtissimes auditeurs, que ma douleurissime trouvera dans vos
coeurs vaillantissimes un accueil non moins affable que gnreux
et douloureux; car elle est telle qu'elle doit suffire pour
attendrir le marbre, amollir le diamant, et assouplir l'acier des
coeurs les plus endurcis du monde. Mais, avant de la publier  vos
oues (pour ne pas dire  vos oreilles), je voudrais que vous me
fissiez savoir si, dans le sein de cette illustre compagnie, se
trouve le purissime chevalier don Quichotte de la Manchissime, et
son cuyrissime Panza.

-- Le Panza, s'cria Sancho, avant que personne rpondt, le
voil; et le don Quichottissime galement. Ainsi vous pouvez bien,
Doloridissime dugnissime, dire tout ce qui vous plairissime, car
nous sommes prts et prparissimes  tre vos serviteurissimes.

En ce moment don Quichotte se leva, et adressant la parole  la
dugne Doloride, il lui dit:

Si vos angoisses,  dame afflige, peuvent se promettre quelque
espoir de remde par quelque valeur ou quelque force de quelque
chevalier errant, voici les miennes, qui, toutes faibles et toutes
courtes qu'elles sont, s'emploieront tout entires  votre
service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont le mtier est de
secourir toutes sortes de ncessiteux. Cela tant, vous n'avez nul
besoin, madame, de capter des bienveillances ni de chercher des
prambules; mais vous pouvez, tout bonnement et sans dtours,
raconter vos peines. Des oreilles vous coutent, qui sauront,
sinon y porter remde, au moins y compatir.

Quand la dugne Doloride entendit cela, elle fit mine de vouloir
se jeter aux pieds de don Quichotte, et mme elle s'y jeta, et
faisant tous ses efforts pour les embrasser, elle disait:

Devant ces pieds et devant ces jambes je me jette,  invincible
chevalier, parce qu'ils sont les bases et les colonnes de la
chevalerie errante. Je veux baiser ces pieds, du pas desquels pend
et dpend le remde  mes malheurs,  valeureux errant, dont les
exploits vritables laissent loin derrire eux et obscurcissent
les fabuleuses prouesses des Amadis, des Blianis et des
Esplandian!

Puis, laissant don Quichotte, et se tournant vers Sancho Panza,
elle lui prit la main et lui dit:

 toi, le plus loyal cuyer qui ait servi jamais chevalier
errant, dans les sicles prsents et passs, plus long en bont
que la barbe de Trifaldin, mon homme de compagnie, ici prsent! tu
peux bien te vanter qu'en servant le grand don Quichotte, tu sers
en raccourci toute la multitude de chevaliers qui ont mani les
armes dans le monde. Je te conjure, par ce que tu dois  ta bont
fidlissime, d'tre mon intercesseur auprs de ton matre, pour
qu'il favorise sans plus tarder cette humilissime et
malheureusissime comtesse.

Sancho rpondit:

Que ma bont, ma chre dame, soit aussi grande et aussi longue
que la barbe de votre cuyer, cela ne fait pas grand'chose 
l'affaire. Mais que j'aie mon me avec barbe et moustaches au
sortir de cette vie, voil ce qui m'importe, car des barbes d'ici-
bas je ne me soucie gure. Au surplus, sans toutes ces prires ni
ces cajoleries, je prierai mon matre (et je sais qu'il m'aime
bien, surtout maintenant qu'il a besoin de moi pour une certaine
affaire) d'aider Votre Grce en tout ce qu'il pourra. Mais
dboutonnez-vous, contez-nous votre peine, et laissez faire, nous
serons tous d'accord.

Le duc et la duchesse mouraient de rire  tous ces propos, comme
gens qui avaient fabriqu l'aventure, s'applaudissant de la
finesse et de la dissimulation que montrait la Trifaldi. Celle-ci,
s'tant rassise, prit de nouveau la parole et dit:

Sur le fameux royaume de Candaya, qui gt entre la grande
Trapobane et la mer du Sud, deux lieues par del le cap Comorin,
rgna la reine doa Magoncia, veuve du roi Archipiel, son poux et
seigneur. De leur mariage fut cre et mise au monde l'infante
Antonomasie, hritire du royaume, laquelle infante Antonomasie
grandit et s'leva sous ma tutelle et ma doctrine, parce que
j'tais la plus ancienne et la plus noble dugne de sa mre.

Or, il arriva que, les jours venant et passant, la petite
Antonomasie atteignit l'ge de quatorze ans, avec une si grande
perfection de beaut, que la nature n'aurait pu lui en donner un
degr de plus. Dirons-nous que, pour l'esprit, c'tait encore une
morveuse? Non, vraiment, elle tait discrte autant que belle, et
c'tait la plus belle personne du monde, ou plutt elle l'est
encore, si les destins jaloux et les Parques impitoyables n'ont
pas tranch le fil de sa vie. Et certes, ils ne l'ont pas fait,
car les cieux ne sauraient permettre qu'on fasse  la terre un
aussi grand mal que serait celui de cueillir en verjus la grappe
de raisin du plus beau cep de ce monde.

De cette beaut, que ma langue pesante et maladroite ne sait
point vanter comme elle le mrite, s'prirent une infinit de
princes, tant nationaux qu'trangers. Parmi eux, un simple
chevalier, qui se trouvait  la cour, osa lever ses penses
jusqu'au ciel de cette beaut miraculeuse. Ce qui lui donna tant
de prsomption, c'taient sa jeunesse, sa bonne mine, ses grces,
ses nombreux talents, la facilit et la flicit de son esprit.
Car il faut que Vos Grandeurs sachent, si cela ne leur cause point
d'ennui, qu'il jouait d'une guitare  la faire parler; de plus,
qu'il tait pote et grand danseur, et qu'enfin il savait faire
une cage d'oiseaux si bien, qu'il aurait pu gagner sa vie rien
qu' cela, s'il se ft trouv dans quelque extrme besoin. Et
toutes ces qualits, tous ces mrites sont plutt capables de
renverser une montagne que non-seulement une faible jeune fille.
Cependant toute sa gentillesse, toutes ses grces, tous ses
talents n'auraient pu suffire  faire capituler la forteresse de
mon lve, si le voleur effront n'et employ l'artifice de me
faire d'abord capituler moi-mme. Ce vagabond dnatur voulut
d'abord amorcer mon got et acqurir mes bonnes grces, pour que
moi, chtelain infidle, je lui livrasse les clefs de la
forteresse dont la garde m'tait confie. Finalement, il me flatta
l'intelligence et me dompta la volont par je ne sais quelles
amulettes qu'il me donna. Mais ce qui me fit surtout broncher et
tomber par terre, ce furent certains couplets que je l'entendis
chanter une nuit, d'une fentre grille donnant sur une petite
ruelle o il se promenait, lesquels couplets, si j'ai bonne
mmoire, s'exprimaient ainsi:

De ma douce ennemie, nat un mal qui perce l'me, et, pour plus
de tourment, elle exige qu'on le ressente et qu'on ne le dise
pas.[214]

La strophe me sembla d'or, et sa voix de miel; et depuis lors, en
voyant le malheur o m'ont fait tomber ces vers et d'autres
semblables, j'ai considr qu'on devrait, comme le conseillait
Platon, exiler les potes des rpubliques bien organises, du
moins les potes rotiques; car ils crivent des couplets, non pas
comme ceux de la complainte du marquis de Mantoue, qui amusent les
femmes et font pleurer les enfants, mais des pointes d'esprit qui
vous traversent l'me comme de douces pines, et vous la brlent
comme la foudre, sans toucher aux habits. Une autre fois, il
chanta:

Viens. Mort, mais si cache que je ne te sente pas venir, pour
que le plaisir de mourir ne me rende pas  la vie[215], ainsi que
d'autres strophes et couplets qui, chants, enchantent, et,
crits, ravissent.

Mais qu'est-ce, bon Dieu, quand ces potes se ravalent  composer
une espce de posie fort  la mode alors  Candaya, et qu'ils
appelaient des _seguidillas__[216]__?_ Alors, c'tait la danse
des mes, l'agitation des corps, le transport du rire, et
finalement le ravissement de tous les sens. Aussi, dis-je, mes
seigneurs, qu'on devrait  juste titre dporter ces potes et
troubadours aux les des Lzards[217]. Mais la faute n'est pas 
eux; elle est aux simples qui les louent, et aux niaises qui les
croient.

Si j'avais t aussi bonne dugne que je le devais, certes, je ne
me serais point mue  leurs bons mots fans, et n'aurais point
pris pour des vrits ces belles tournures, _je vis en mourant, je
brle dans la glace, je tremble dans le feu, j'espre sans espoir,
je pars et je reste, _ainsi que d'autres impossibilits de cette
espce, dont leurs crits sont tout pleins. Et qu'arrive-t-il,
lorsqu'ils promettent le phnix d'Arabie, la couronne d'Ariane,
les chevaux du Soleil, les perles de la mer du Sud, l'or du
Pactole et le baume de Pancaya[218]? C'est alors qu'ils font plus
que jamais courir la plume, car rien ne leur cote moins que de
promettre ce qu'ils ne pourront jamais tenir.

Mais que fais-je?  quoi vais-je m'amuser,  malheureuse? quelle
folie, quelle draison me fait conter les pchs d'autrui, quand
j'ai tant  raconter des miens? Malheur  moi! ce ne sont pas les
vers qui m'ont vaincue, mais ma simplicit; ce ne sont pas les
srnades qui m'ont adoucie, mais mon imprudence coupable.

Ma grande ignorance et ma faible circonspection ouvrirent le
chemin et prparrent les voies aux dsirs de don Clavijo (ainsi
se nomme le chevalier en question). Sous mon patronage et ma
mdiation, il entra, non pas une, mais bien des fois, dans la
chambre  coucher d'Antonomasie, non par lui, mais par moi
trompe, et cela, sous le titre de lgitime poux; car, bien que
pcheresse, je n'aurais jamais permis que, sans tre son mari, il
l'et touche aux bords de la semelle de ses pantoufles. Non, non,
pour cela, non! le mariage doit aller en avant dans toute affaire
de ce genre o je mets les mains. Il n'y avait qu'un mal dans
celle-ci, l'ingalit des conditions, don Clavijo n'tant qu'un
simple chevalier, tandis que l'infante Antonomasie tait, comme on
l'a dit, hritire du royaume.

Durant quelques jours, l'intrigue fut cache et dissimule par la
sagacit de mes prcautions; mais bientt il me parut qu'elle
allait tre dcouverte par je ne sais quelle enflure de l'estomac
d'Antonomasie. Cette crainte nous fit entrer tous trois en
conciliabule, et l'avis unanime fut qu'avant que le mchant tour
vnt  clater, don Clavijo (_Georg_., lib. II.) demandt devant
le grand vicaire Antonomasie pour femme, en vertu d'une promesse
crite qu'elle lui avait donne d'tre son pouse, promesse
formule par mon esprit, et avec tant de force, que celle de
Samson n'aurait pu la rompre. On fit les dmarches ncessaires; le
vicaire fit la cdule, et reut la confession de la dame, qui
avoua tout sans autre formalit; alors il la fit dposer chez un
honnte alguazil de cour.

-- Comment! s'cria Sancho, il y a donc aussi  Candaya des
alguazils, des potes et des _seguidillas?_ Par tous les serments
que je puis faire, j'imagine que le monde est tout un. Mais que
Votre Grce se dpche un peu, madame Trifaldi; il se fait tard,
et je meurs d'envie de savoir la fin d'une si longue histoire.

-- C'est ce que vais faire, rpondit la comtesse.

Chapitre XXXIX

_O la Trifaldi continue sa surprenante et mmorable histoire_


De chaque parole que disait Sancho, la duchesse raffolait, autant
que s'en dsesprait don Quichotte, qui lui ordonna de se taire.
Alors la Doloride continua de la sorte:

Enfin, aprs bien des interrogatoires, des demandes et des
rponses, comme l'infante tenait toujours bon, sans rtracter ni
changer sa premire dclaration, le grand vicaire jugea en faveur
de don Clavijo, et la lui remit pour lgitime pouse; ce qui causa
tant de chagrin  la reine doa Magoncia, mre de l'infante
Antonomasie, qu'au bout de trois jours nous l'enterrmes.

-- Elle tait morte, sans doute? demanda Sancho.

-- C'est clair, rpondit Trifaldin; car,  Candaya, on n'enterre
pas les personnes vivantes, mais mortes.

-- On a dj vu, seigneur cuyer, rpliqua Sancho, enterrer un
homme vanoui, le croyant mort, et il me semblait,  moi, que la
reine Magoncia aurait bien fait de s'vanouir au lieu de mourir;
car, avec la vie, il y a remde  bien des choses. D'ailleurs, la
faute de l'infante n'tait pas si norme qu'elle ft oblige d'en
avoir tant de regret. Si cette demoiselle se ft marie avec un
page ou quelque autre domestique de sa maison, comme ont fait bien
d'autres,  ce que j'ai ou dire, le mal aurait t sans
ressource; mais avoir pous un chevalier aussi gentilhomme et
aussi entendu qu'on nous le dpeint, en vrit, si ce fut une
sottise, elle n'est pas si grande qu'on le pense. Car enfin,
suivant les rgles de mon seigneur, qui est ici prsent et ne me
laissera pas accuser de mensonge, de mme qu'on fait avec des
hommes de robe les vques, de mme on peut faire avec des
chevaliers, surtout s'ils sont errants, les rois et les empereurs.

-- Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; car un chevalier
errant, pourvu qu'il ait deux doigts de bonne chance, est en passe
et en proche puissance d'tre le plus grand seigneur du monde.
Mais continuez, dame Doloride, car il me semble qu'il vous reste 
compter l'amer de cette jusqu' prsent douce histoire.

-- Comment, s'il reste l'amer! reprit la comtesse. Oh! oui; et si
amer, qu'en comparaison la coloquinte est douce et le laurier
savoureux.

La reine donc tant morte et non vanouie, nous l'enterrmes;
mais  peine l'avions-nous couverte de terre,  peine lui avions-
nous dit le dernier adieu, que tout  coup, _quis talia temperet a
lacrymis__[219]__?_ parut au-dessus de la fosse de la reine,
mont sur un cheval de bois, le gant Malambruno, cousin germain
de Magoncia; lequel, outre qu'il est cruel, est de plus
enchanteur. Pour venger la mort de sa cousine germaine, pour
chtier l'audace de don Clavijo et la faiblesse d'Antonomasie, il
employa son art maudit, et laissa les deux amants enchants sur la
fosse mme; elle, convertie en une guenon de bronze, et lui, en un
pouvantable crocodile d'un mtal inconnu. Au milieu d'eux s'leva
une colonne galement de mtal, portant un criteau en langue
syriaque, qui, traduit en langue candayesque, et maintenant en
langue castillane, renferme la sentence suivante: _Les deux
audacieux amants ne recouvreront point leur forme premire,
jusqu' ce que le vaillant Manchois en vienne aux mains avec moi
en combat singulier, car c'est seulement  sa haute valeur que les
destins conservent cette aventure inoue. _Cela fait, il tira du
fourreau un large et dmesur cimeterre, et, me prenant par les
cheveux, il fit mine de vouloir m'ouvrir la gorge et de me
trancher la tte  rasibus des paules. Je me troublai, ma voix
s'teignit, je me sentis fort mal  l'aise; mais cependant je fis
effort, et, d'une voix tremblante, je lui dis tant et tant de
choses qu'elles le firent suspendre l'excution de son rigoureux
chtiment. Finalement, il fit amener devant lui toutes les dugnes
du palais, qui sont celles que voil prsentes, et, aprs nous
avoir reproch notre faute, aprs avoir amrement blm les
habitudes des dugnes, leurs mauvaises ruses et leurs pires
intrigues, chargeant toutes les autres de la faute que j'avais
seule commise, il dit qu'il ne voulait pas nous punir de la peine
capitale, mais d'autres peines plus durables, qui nous donnassent
une mort civile et perptuelle. Au moment o il achevait de dire
ces mots, nous sentmes toutes s'ouvrir les pores de notre visage,
et qu'on nous y piquait partout comme avec des pointes d'aiguille.
Nous portmes aussitt nos mains  la figure, et nous nous
trouvmes dans l'tat que vous allez voir.

Aussitt la Doloride et les autres dugnes levrent les voiles
dont elles taient couvertes, et montrrent des visages tout
peupls de barbes, les unes blondes, les autres brunes, celles-ci
blanches, celles-l grisonnantes.  cette vue, le duc et la
duchesse semblrent frapps de surprise, don Quichotte et Sancho
de stupeur, et tout le reste des assistants d'pouvante. La
Trifaldi continua de la sorte:

Voil de quelle manire nous chtia ce brutal et malintentionn
de Malambruno. Il couvrit la blancheur et la pleur de nos visages
avec l'asprit de ces soies, et plt au ciel qu'il et fait
rouler nos ttes sous le fil de son norme cimeterre, plutt que
d'assombrir la lumire de nos figures avec cette bourre paisse
qui nous couvre! car enfin, si nous entrons en compte, mes
seigneurs..., et ce que je vais dire, je voudrais le dire avec des
yeux coulants comme des fontaines; mais les mers de pleurs que
leur a fait verser la perptuelle considration de notre disgrce
les ont rduits  tre secs comme du jonc; ainsi je parlerai sans
larmes. Je dis donc: o peut aller une dugne barbue? quel pre ou
quelle mre aura piti d'elle? qui la secourra? car enfin si,
quand elle a la peau bien lisse et le visage martyris par mille
sortes d'ingrdients et de cosmtiques, elle a beaucoup de peine 
trouver quelqu'un qui veuille d'elle, que sera-ce quand elle
montrera un visage comme une fort?  dugnes, mes compagnes, nous
sommes nes sous une triste toile, et c'est sous une fatale
influence que nos pres nous ont engendres!

En disant ces mots, la Trifaldi fit mine de tomber vanouie.

Chapitre XL

_Des choses relatives  cette mmorable histoire_


Vritablement tous ceux qui aiment les histoires comme celle-ci
doivent se montrer reconnaissants envers Cid Hamet, son auteur
primitif, pour le soin curieux qu'il a pris de nous en conter les
plus petits dtails, et de n'en pas laisser la moindre parcelle
sans la mettre distinctement au jour. Il peint les penses,
dcouvre les imaginations, rpond aux questions tacites, claircit
les doutes, rsout les difficults proposes, et finalement
manifeste jusqu' ses derniers atomes la plus diligente passion de
savoir et d'apprendre.  clbre auteur!  fortun don Quichotte!
 fameuse Dulcine!  gracieux Sancho Panza! tous ensemble, et
chacun en particulier, vivez des sicles infinis, pour le plaisir
et l'amusement universel des vivants!

L'histoire dit donc qu'en voyant la Doloride vanouie, Sancho
s'cria:

Je jure, foi d'homme de bien, et par le salut de tous mes aeux
les Panzas, que jamais je n'ai ou ni vu, et que jamais mon matre
n'a cont ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure comme
celle-ci. Que mille Satans te maudissent, enchanteur et gant
Malambruno! ne pouvais-tu trouver d'autre espce de punition pour
ces pcheresses que de leur donner des museaux de barbets?
Comment! ne valait-il pas mieux, et n'tait-il pas plus  leur
convenance de leur fendre les narines du haut en bas, eussent-
elles ensuite parl du nez, que de leur faire pousser des barbes?
Je gagerais qu'elles n'ont pas de quoi se faire raser.

-- Oh! c'est vrai, seigneur, rpondit une des douze; nous ne
sommes pas en tat de payer un barbier; aussi quelques-unes de
nous ont pris, pour remde conomique, l'usage de certains
empltres de poix. Nous nous les appliquons sur le visage, et, en
tirant un bon coup, nos mentons demeurent ras et lisses comme le
fond d'un mortier de pierre. Il y a bien  Candaya des femmes qui
vont de maison en maison piler les dames, leur polir les
sourcils, et prparer toutes sortes d'ingrdients[220]; mais nous
autres dugnes de madame, nous n'avons jamais voulu accepter leurs
services, parce que la plupart sentent l'entremetteuse; et si le
seigneur don Quichotte ne nous porte secours, avec nos barbes on
nous portera dans le tombeau.

-- Je m'arracherais plutt la mienne en pays de Mores, s'cria don
Quichotte, que de ne pas vous dbarrasser des vtres!

En ce moment, la Trifaldi revint de sa pmoison.

L'agrable tintement de cette promesse, dit-elle,  valeureux
chevalier, a frapp mes oreilles au milieu de mon vanouissement,
et il a suffi pour me faire recouvrer tous mes sens. Ainsi, je
vous en supplie de nouveau, errant, illustre et indomptable
seigneur, convertissez en oeuvre votre gracieuse promesse.

-- Il ne tiendra pas  moi qu'elle reste inaccomplie, rpondit don
Quichotte. Allons, madame, dites ce que je dois faire; mon courage
est prt  se mettre  votre service.

-- Le cas est, reprit la Doloride, que, d'ici au royaume de
Candaya, si l'on va par terre, il y a cinq mille lieues,  deux
lieues de plus ou de moins. Mais, si l'on va par les airs, et en
ligne droite, il n'y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Il
faut savoir galement que Malambruno me dit qu' l'instant o le
sort me ferait rencontrer le chevalier notre librateur, il lui
enverrait une monture un peu meilleure et moins rtive que les
btes de retour, car ce doit tre ce mme cheval de bois sur
lequel le vaillant Pierre de Provence enleva la jolie Magalone.[221]
Ce cheval se dirige au moyen d'une cheville qu'il a dans le front
et qui lui sert de mors, et il vole  travers les airs avec une
telle rapidit, qu'on dirait que les diables l'emportent. Ce dit
cheval, suivant l'antique tradition, fut fabriqu par le sage
Merlin. Il le prta au comte Pierre, qui tait son ami, et qui fit
avec lui de grands voyages; entre autres, il enleva, comme on l'a
dit, la jolie Magalone, la menant en croupe par les airs, et
laissant bahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient
passer. Merlin ne le prtait qu' ceux qu'il aimait bien, ou qui
le payaient mieux; et, depuis le fameux Pierre jusqu' nos jours,
nous ne sachions pas que personne l'et mont. Malambruno l'a tir
de l par la puissance de son art magique, et il le tient en son
pouvoir. C'est de lui qu'il se sert pour les voyages qu'il fait 
chaque instant en diverses parties du monde. Aujourd'hui il est
ici, demain en France, et vingt-quatre heures aprs au Potosi. Ce
qu'il y a de bon, c'est que ce cheval ne mange pas, ne dort pas,
n'use point de fers, et qu'il marche l'amble au milieu des airs,
sans avoir d'ailes; au point que celui qu'il porte peut tenir  la
main un verre plein d'eau, sans en rpandre une goutte, tant il
chemine doucement et posment; c'est pour cela que la jolie
Magalone se rjouissait tant d'aller  cheval sur son dos.

-- Par ma foi, interrompit Sancho, pour aller un pas doux et pos,
rien de tel que mon ne. Il est vrai qu'il ne marche pas dans
l'air; mais, sur la terre, je dfie avec lui tous les ambles du
monde.

Chacun se mit  rire, et la Doloride continua:

Eh bien, ce cheval, si Malambruno veut mettre fin  notre
disgrce, sera l devant nous, une demi-heure au plus aprs la
tombe de la nuit; car il m'a signifi que le signe qu'il me
donnerait pour me faire entendre que j'avais trouv le chevalier
objet de mes recherches, ce serait de m'envoyer le cheval, o que
ce ft, avec promptitude et commodit.

-- Et combien tient-il de personnes sur ce cheval? demanda Sancho.

-- Deux, rpondit la Doloride, l'un sur la selle, l'autre sur la
croupe; et gnralement ces deux personnes sont le chevalier et
l'cuyer,  dfaut de quelque demoiselle enleve.

-- Je voudrais maintenant savoir, madame Doloride, dit Sancho,
quel nom porte ce cheval.

-- Son nom, rpondit la Doloride, n'est pas comme celui du cheval
de Bellrophon, qui s'appelait Pgase, ni comme celui d'Alexandre
le Grand, qui s'appelait Bucphale. Il ne se nomme point
Brillador, comme celui de Roland Furieux, ni Bayart, comme celui
de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, ni
Boots ou Pritoa, comme on dit que s'appelaient les chevaux du
Soleil[222], ni mme Orlia, comme le cheval sur lequel l'infortun
Rodric, dernier roi des Goths, entra dans la bataille o il
perdit la vie et le royaume.

-- Je gagerais, s'cria Sancho, que, puisqu'on ne lui a donn
aucun de ces fameux noms de chevaux si connus, on ne lui aura pas
davantage donn celui du cheval de mon matre, Rossinante, qui, en
fait d'tre ajust comme il faut, surpasse tous ceux que l'on a
cits.

-- Cela est vrai, rpondit la comtesse barbue; mais cependant le
nom de l'autre lui va bien aussi, car il s'appelle Clavilgne le
Vloce[223], ce qui exprime qu'il est de bois, qu'il a une cheville
au front, et qu'il chemine avec une prodigieuse clrit. Ainsi,
quant au nom, il peut bien le disputer au fameux Rossinante.

-- En effet, le nom ne me dplat pas, rpliqua Sancho; mais avec
quel frein ou quel harnais se gouverne-t-il?

-- Je viens de dire, rpondit la Trifaldi, que c'est avec la
cheville. En la tournant d'un ct ou de l'autre, le chevalier qui
est dessus le fait cheminer comme il veut, tantt au plus haut des
airs, tantt effleurant et presque balayant le sol, tantt au
juste milieu, qu'il faut toujours chercher dans toutes les actions
bien ordonnes.

-- Je voudrais le voir, reprit Sancho; mais penser que je monte
dessus, soit en selle, soit en croupe, c'est demander des poires 
l'ormeau.  peine puis-je me tenir sur mon grison, assis dans le
creux d'un bt plus douillet que la soie mme; et l'on voudrait
maintenant que je me tinsse sur une croupe de bois, sans coussin,
ni tapis! Pardine, je n'ai pas envie de me moudre pour ter la
barbe  personne. Que ceux qui en ont de trop se la rasent; mais
pour moi, je ne pense pas accompagner mon matre dans un si long
voyage. D'ailleurs, je n'ai pas sans doute  servir pour la tonte
de ces barbes, comme pour le dsenchantement de madame Dulcine.

-- Si vraiment, ami, rpondit Doloride; et tellement que sans
votre prsence nous ne ferons rien de bon.

-- En voici bien d'une autre! s'cria Sancho; et qu'ont  voir les
cuyers dans les aventures de leurs seigneurs? Ceux-ci doivent-ils
emporter la gloire de celles qu'ils mettent  fin, et nous,
supporter le travail? Mort de ma vie! si du moins les historiens
disaient: Un tel chevalier a mis  fin telle et telle aventure,
mais avec l'aide d'un tel, son cuyer, sans lequel il tait
impossible de la conclure...  la bonne heure; mais qu'ils
crivent tout sec: Don Paralipomnon des Trois toiles a conclu
l'aventure des six Vampires et cela, sans nommer la personne de
son cuyer, qui s'tait trouv prsent  tout, pas plus que s'il
ne ft pas dans le monde! c'est intolrable. Maintenant,
seigneurs, je le rpte, mon matre peut s'en aller tout seul, et
grand bien lui fasse! Moi, je resterai ici, en compagnie de madame
la duchesse. Il pourrait arriver qu' son retour il trouvt
l'affaire de madame Dulcine aux trois quarts faite; car, dans les
moments perdus, je pense me donner une vole de coups de fouet 
m'en ouvrir la peau.

-- Cependant, interrompit la duchesse, il faut accompagner votre
matre, si c'est ncessaire, bon Sancho, puisque ce sont des bons
comme vous qui vous en font la prire. Il ne sera pas dit que,
pour votre vaine frayeur, les mentons de ces dames restent avec
leurs toisons; ce serait un cas de conscience.

-- En voici d'une autre encore un coup! rpliqua Sancho. Si cette
charit se faisait pour quelques demoiselles recluses, ou pour
quelques petites filles de la doctrine chrtienne, encore passe;
on pourrait s'aventurer  quelque fatigue. Mais pour ter la barbe
 ces dugnes! malepeste! j'aimerais mieux les voir toutes
barbues, depuis la plus grande jusqu' la plus petite, depuis la
plus mijaure jusqu' la plus pimpante.

-- Vous en voulez bien aux dugnes, ami Sancho, dit la duchesse,
et vous suivez de prs l'opinion de l'apothicaire de Tolde. Eh
bien! vous n'avez pas raison. Il y a des dugnes chez moi qui
pourraient servir de modle  des matresses de maison, et voil
ma bonne doa Rodriguez qui ne me laissera pas dire autre chose.

-- C'est assez que Votre Excellence le dise, reprit la Rodriguez,
et Dieu sait la vrit. Que nous soyons, nous autres dugnes,
bonnes ou mauvaises, barbues ou imberbes, enfin nos mres nous ont
enfantes comme les autres femmes, et, puisque Dieu nous a mises
au monde, il sait bien pourquoi. Aussi, c'est  sa misricorde que
je m'attends, et non  la barbe de personne.

-- Voil qui est bien, madame Rodriguez, dit don Quichotte; et
vous, madame Trifaldi et compagnie, j'espre que le ciel jettera
sur votre affliction un regard favorable, et que Sancho fera ce
que je lui ordonnerai, soit que Clavilgne arrive, soit que je me
voie aux prises avec Malambruno. Ce que je sais, c'est qu'aucun
rasoir ne raserait plus aisment le poil de Vos Grces, que mon
pe ne raserait sur ses paules la tte de Malambruno. Dieu
souffre les mchants, mais ce n'est pas pour toujours.

-- Ah! s'cria la Doloride, que toutes les toiles des rgions
clestes regardent Votre Grandeur avec des yeux bnins, 
valeureux chevalier! qu'elles versent sur votre coeur magnanime
toute vaillance et toute prosprit, pour que vous deveniez le
bouclier et le soutien de la triste et injurieuse engeance des
dugnes, dteste des apothicaires, mordue des cuyers et
escroque des pages! Maudite soit la coquine, qui,  la fleur de
son ge, ne s'est pas faite plutt religieuse que dugne! Malheur
 nous autres dugnes,  qui nos matresses jetteraient un _toi
_par la figure, si elles croyaient pour cela devenir reines,
vinssions-nous en ligne droite et de mle en mle d'Hector le
Troyen!  gant Malambruno! qui, bien qu'enchanteur, es fidle en
tes promesses, envoie-nous vite le sans pareil Clavilgne, pour
que notre malheur finisse; car, si la chaleur vient et que nos
barbes restent, hlas! c'en est fait de nous.

La Trifaldi pronona ces paroles avec un accent si dchirant,
qu'elle tira les larmes des yeux de tous les spectateurs, Sancho
lui-mme sentit les siens se mouiller, et il rsolut au fond de
son coeur d'accompagner son matre jusqu'au bout du monde, si
c'tait en cela que consistait le moyen d'ter la laine de ces
vnrables visages.

Chapitre XLI

_De l'arrive de Clavilgne, avec la fin de cette longue et
prolixe aventure_


La nuit vint sur ces entrefaites, et avec elle l'heure indique
pour la venue du fameux cheval Clavilgne. Son retard commenait 
tourmenter don Quichotte, lequel concluait, de ce que Malambruno
tardait  l'envoyer, ou qu'il n'tait pas le chevalier pour qui
tait rserve cette aventure, ou que Malambruno n'osait point en
venir aux mains avec lui en combat singulier. Mais voil que tout
 coup apparaissent dans le jardin quatre sauvages, habills de
feuilles de lierre, et portant sur leurs paules un grand cheval
de bois. Ils le posrent  terre, sur ses pieds, et l'un des
sauvages dit:

Que le chevalier qui en aura le courage monte sur cette
machine...

-- Alors, interrompit Sancho, je n'y monte pas, car je n'ai point
de courage, et ne suis pas chevalier.

Le sauvage continua:

Et que son cuyer, s'il en a un, monte en croupe. Il peut avoir
confiance au valeureux Malambruno, certain de n'avoir  craindre
que son pe, mais nulle autre, ni nulle autre embche. Il n'y a
qu' tourner cette cheville que le cheval a sur le cou, et il
emportera le chevalier et l'cuyer par les airs aux lieux o les
attend Malambruno. Mais, pour que la hauteur et la sublimit du
chemin ne leur cause pas d'tourdissements, il faut qu'ils se
couvrent les yeux jusqu' ce que le cheval hennisse. Ce sera le
signe qu'ils ont achev leur voyage.

Cela dit, et laissant l Clavilgne, les quatre sauvages s'en
retournrent  pas compts par o ils taient venus.

Ds que la Doloride vit le cheval, elle dit  don Quichotte, les
larmes aux yeux:

Valeureux chevalier, les promesses de Malambruno sont accomplies,
le cheval est chez nous, et nos barbes poussent; chacune de nous,
et par chaque poil de nos mentons, nous te supplions de nous raser
et de nous tondre, puisque cela ne tient plus qu' ce que tu
montes sur cette bte avec ton cuyer, et  ce que vous donniez
tous deux un heureux dbut  votre voyage de nouvelle espce.

-- C'est ce que je ferai, madame la comtesse Trifaldi, rpondit
don Quichotte, de bien bon coeur et de bien bonne volont, sans
prendre un coussin et sans chausser d'perons, pour ne pas perdre
un moment, tant j'ai grande envie de vous voir, madame, ainsi que
toutes ces dugnes, tondues et rases.

-- Et moi, c'est ce que je ne ferai pas, dit Sancho, ni de bonne
ni de mauvaise volont. Si cette tonsure ne peut se faire sans que
je monte en croupe, mon seigneur peut bien chercher un autre
cuyer qui l'accompagne, et ces dames un autre moyen de se polir
le menton, car je ne suis pas un sorcier pour prendre plaisir 
courir les airs. Et que diraient mes insulaires en apprenant que
leur gouverneur est  se promener parmi les vents? D'ailleurs,
puisqu'il y a trois mille et tant de lieues d'ici  Candaya, si le
cheval se fatigue ou si le gant se fche, nous mettrons  revenir
une demi-douzaine d'annes, et alors il n'y aura plus d'les ni
d'lots dans le monde qui me reconnaissent; et, puisqu'on dit
d'habitude que c'est dans le retard qu'est le pril, et que, si
l'on te donne la gnisse, mets-lui la corde au cou, j'en demande
pardon aux barbes de ces dames, mais saint Pierre est fort bien 
Rome; je veux dire que je suis fort bien dans cette maison, o
l'on me traite avec tant de bont, et du matre de laquelle
j'attends la faveur insigne de me voir gouverneur.

-- Ami Sancho, rpondit le duc, l'le que je vous ai promise n'est
ni mobile ni fugitive. Elle a des racines si profondes, enfonces
dans les abmes de la terre, qu'on ne pourrait ni l'arracher, ni
la changer de place en trois tours de reins. Et puisque nous
savons tous deux, vous et moi, qu'il n'y a aucune sorte d'emploi,
j'entends de ceux de haute vole, qui ne s'obtienne par quelque
espce de pot-de-vin, l'un plus gros, l'autre plus petit[224], celui
que je veux recevoir pour ce gouvernement, c'est que vous alliez
avec votre seigneur don Quichotte mettre fin  cette mmorable
aventure. Soit que vous reveniez sur Clavilgne dans le peu de
temps que promet sa clrit, soit que la fortune contraire vous
ramne  pied, comme un pauvre plerin, de village en village et
d'auberge en auberge, ds que vous reviendrez, vous trouverez
votre le o vous l'aurez laisse, et vos insulaires avec le mme
dsir qu'ils ont toujours eu de vous avoir pour gouverneur. Ma
volont sera la mme; et ne mettez aucun doute  cette vrit,
seigneur Sancho, car ce serait faire un notable outrage  l'envie
que j'ai de vous servir.

-- Assez, assez, seigneur, s'cria Sancho; je ne suis qu'un pauvre
cuyer, et ne puis porter tant de courtoisies sur les bras. Que
mon matre monte, qu'on me bande les yeux, et qu'on me recommande
 Dieu. Il faut aussi m'informer si, quand nous passerons par ces
hauteurs, je pourrai recommander mon me au Seigneur, ou invoquer
la protection des anges.

-- Vous pouvez trs-bien, Sancho, rpondit la Doloride,
recommander votre me  Dieu, ou  qui vous plaira; car, bien
qu'enchanteur, Malambruno est chrtien; il fait ses enchantements
avec beaucoup de tact et de prudence, et sans se mettre mal avec
personne.

-- Allons donc, dit Sancho; que Dieu m'assiste, et la trs-sainte
Trinit de Gate!

-- Depuis la mmorable aventure des foulons, dit don Quichotte, je
n'ai jamais vu Sancho avoir aussi peur qu' prsent. Si je croyais
aux augures, comme tant d'autres, je sentirais bien un peu de
chair de poule  mon courage. Mais venez ici, Sancho; avec la
permission du seigneur et de madame, je veux vous dire deux mots
en particulier.

Emmenant alors Sancho sous un groupe d'arbres, il lui prit les
deux mains et lui dit:

Tu vois, mon frre Sancho, le long voyage qui nous attend. Dieu
sait quand nous reviendrons, et quel loisir, quelle commodit nous
laisseront les affaires. Je voudrais donc que tu te retirasses 
prsent dans ta chambre, comme si tu allais chercher quelque chose
de ncessaire au dpart, et qu'en un tour de main tu te donnasses,
en -compte sur les trois mille trois cents coups de fouet
auxquels tu t'es oblig, ne serait-ce que cinq ou six cents. Quand
ils seront donns, ce sera autant de fait; car commencer les
choses, c'est les avoir  moiti finies.

-- Par Dieu! s'cria Sancho. Votre Grce doit avoir perdu
l'esprit. C'est comme ceux qui disent: Tu me vois press et tu me
demandes ma fille en mariage. Comment donc! maintenant qu'il
s'agit d'aller  cheval sur une table rase, vous voulez que je me
dchire le derrire? En vrit, ce n'est pas raisonnable. Allons
d'abord barbifier ces dugnes, et au retour je vous promets, foi
de qui je suis, que je me dpcherai tellement de remplir mon
obligation, que Votre Grce sera pleinement satisfaite; et ne
disons rien de plus.

-- Cette promesse, bon Sancho, reprit don Quichotte, suffit pour
me consoler; et je crois fermement que tu l'accompliras, car, tout
sot que tu es, tu es homme vridique.

-- Je ne suis pas vert, mais brun, dit Sancho, et, quand mme je
serais bariol, je tiendrais ma parole.

Aprs cela, ils revinrent pour monter sur Clavilgne. Et, au
moment d'y mettre le pied, don Quichotte dit  Sancho:

Allons, Sancho, bandez-vous les yeux, car celui qui nous envoie
chercher de si lointains climats n'est pas capable de nous
tromper. Quelle gloire pourrait-il gagner  tromper des gens qui
se fient  lui? Mais quand mme tout arriverait au rebours de ce
que j'imagine, aucune malice ne pourra du moins obscurcir la
gloire d'avoir entrepris cette prouesse.

-- Allons, seigneur, dit Sancho; les barbes et les larmes de ces
dames, je les ai cloues dans le coeur, et je ne mangerai pas
morceau qui me profite avant que j'aie vu leur menton dans son
premier poli. Que Votre Grce monte, et se bouche d'abord les
yeux; car, si je dois aller en croupe, il est clair que je ne dois
monter qu'aprs celui qui va sur la selle.

-- Tu as raison, rpliqua don Quichotte.

Et, tirant de sa poche un mouchoir, il pria la Doloride de lui en
couvrir les yeux. Quand ce fut fait, il ta son bandeau et dit:

Je me souviens, si j'ai bonne mmoire, d'avoir lu dans Virgile
l'histoire du Palladium de Troie; ce fut un cheval de bois que les
Grecs prsentrent  la desse Pallas, et qui avait le ventre
plein de chevaliers arms, par lesquels la ruine de Troie fut
consomme. Il serait donc bon de voir d'abord ce que Clavilgne
porte dans ses entrailles.

-- C'est inutile, s'cria la Doloride, je m'en rends caution, et
je sais que Malambruno n'est capable ni d'une trahison ni d'un
mchant tour. Que Votre Grce, seigneur don Quichotte, monte sans
aucune crainte, et le mal qui arrivera, je le prends  mon
compte.

Il parut  don Quichotte que tout ce qu'il pourrait rpliquer au
sujet de sa sret personnelle serait une injure  sa vaillance,
et, sans plus d'altercation, il monta sur Clavilgne, et essaya la
cheville qui tournait aisment. Comme il n'avait point d'triers,
et que ses jambes pendaient tout de leur long, il ressemblait 
ces figures de tapisserie de Flandres, peintes, ou plutt tissues,
dans un triomphe d'empereur romain.

De mauvais gr, et en se faisant tirer l'oreille. Sancho vint
monter  son tour. Il s'arrangea du mieux qu'il put sur la croupe,
qu'il trouva fort dure et nullement mollette. Alors il demanda au
duc de lui prter, s'il tait possible, quelque coussin ou quelque
oreiller, ft-ce de l'estrade de madame la duchesse ou du lit d'un
page, car la croupe de ce cheval lui semblait plutt de marbre que
de bois. Mais la Trifaldi fit observer que Clavilgne ne souffrait
sur son dos aucune espce de harnais ni d'ornement; que ce qu'il y
avait  faire, c'tait que Sancho s'asst  la manire des femmes,
et qu'ainsi il sentirait moins la duret de la monture. C'est ce
que fit Sancho; et, disant adieu, il se laissa bander les yeux.
Mais, quand il les eut bands, il les dcouvrit encore, et, jetant
des regards tendres et suppliants sur tous ceux qui se trouvaient
dans le jardin, il les conjura, les larmes aux yeux, de l'aider en
ce moment critique avec force _Pater Noster _et force _Ave Maria,
_afin que Dieu leur envoyt aussi des gens pour leur en dire quand
ils se trouveraient en semblable passe.

Larron! s'cria don Quichotte, es-tu par hasard attach  la
potence? es-tu au dernier jour de ta vie pour user de telles
supplications? N'es-tu point, lche et dnature crature, assis
au mme endroit qu'occupa la jolie Magalone, et dont elle
descendit, non dans la spulture, mais sur le trne de France, si
les histoires ne mentent pas? Et moi, qui vais  tes cts, ne
puis-je pas me mettre au niveau du valeureux Pierre, qui treignit
l'endroit mme que j'treins  prsent? Bande-toi, bande-toi les
yeux, animal sans coeur, et que la peur qui te travaille ne te
sorte plus par la bouche, au moins en ma prsence.

-- Eh bien, qu'on me bouche donc, rpondit Sancho; mais, puisqu'on
ne veut pas que je me recommande  Dieu, ni que je lui sois
recommand, est-il tonnant que j'aie peur qu'il n'y ait par ici
quelque lgion de diables qui nous emporte  Pralvillo[225]?

Enfin on leur banda les yeux, et don Quichotte, se trouvant plac
comme il devait l'tre, tourna la cheville.  peine y eut-il port
la main, que toutes les dugnes et le reste des assistants
levrent la voix pour lui crier tous ensemble:

Dieu te conduise, valeureux chevalier; Dieu t'assiste, cuyer
intrpide. Voil que vous vous levez dans les airs en les
traversant avec plus de rapidit qu'une flche; voil que vous
commencez  surprendre et  merveiller tous ceux qui vous
regardent de la terre. Tiens-toi, valeureux Sancho, ne te dandine
pas, prends garde de tomber; ta chute serait plus terrible que
celle du jeune tourdi qui voulut conduire le char du Soleil son
pre.

Sancho entendit ces avertissements, et, se serrant prs de son
matre qu'il treignait dans ses bras, il lui dit:

Seigneur, comment ces gens-l disent-ils que nous volons si haut,
puisque leurs paroles viennent jusqu'ici, et qu'on dirait qu'ils
parlent tout  ct de nous?

-- Ne fais pas attention  cela, Sancho, rpondit don Quichotte;
comme ces aventures et ces voyages  la vole sortent du cours des
choses ordinaires, tu verras et tu entendras de mille lieues tout
ce qu'il te plaira. Mais ne me serre pas tant, car tu m'touffes;
et vraiment je ne sais ce qui peut te troubler, ni te faire peur;
pour moi, j'oserais jurer que de ma vie je n'ai mont une monture
d'une allure plus douce. On dirait que nous ne bougeons pas de
place. Allons, ami, chasse ta frayeur; les choses vont en effet
comme elles doivent aller, et nous avons le vent en poupe.

-- C'est pardieu bien la vrit! rpliqua Sancho; car, de ce ct-
l, il me vient un vent si violent qu'on dirait que mille
soufflets me soufflent dessus.

Sancho disait vrai; de grands soufflets servaient  lui donner de
l'air. L'aventure avait t si bien dispose par le duc, la
duchesse et le majordome, que nulle condition requise ne lui
manqua pour tre parfaite. Quand don Quichotte se sentit venter:

Sans aucun doute, Sancho, dit-il, nous devons tre arrivs  la
seconde rgion de l'air, o s'engendrent la grle et la neige.
C'est dans la troisime rgion que s'engendrent les clairs et les
tonnerres, et, si nous continuons  monter de la mme faon, nous
arriverons bientt  la rgion du feu. En vrit, je ne sais
comment retenir cette cheville, pour que nous ne montions pas
jusqu'o nous soyons embrass.

En ce moment, on leur chauffait la figure avec des toupes faciles
 enflammer et  teindre, qu'on leur prsentait de loin au bout
d'un long roseau. Sancho ressentit le premier la chaleur.

Que je sois pendu, s'cria-t-il, si nous ne sommes arrivs dans
le pays du feu, ou du moins bien prs, car une partie de ma barbe
est dj roussie; et j'ai bien envie, seigneur, de me dcouvrir
les yeux pour voir o nous sommes.

-- N'en fais rien, rpondit don Quichotte, et rappelle-toi la
vritable histoire du licenci Torralva, que les diables
emportrent  toute vole au milieu des airs,  cheval sur un
bton et les yeux ferms. En douze heures, il arriva  Rome,
descendit  la tour de Nona, qui est une rue de la ville, assista
 l'assaut, vit tout le dsastre et la mort du conntable de
Bourbon; puis, le lendemain matin, il tait de retour  Madrid, o
il rendit compte de tout ce qu'il avait vu. Ce Torralva raconta
aussi que, pendant qu'il traversait les airs, le diable lui
ordonna d'ouvrir les yeux, qu'il les ouvrit et se trouva si prs,
 ce qu'il lui sembla, du corps de la lune, qu'il aurait pu la
prendre avec la main, mais qu'il n'osa pas regarder la terre, de
crainte que la tte ne lui tournt[226]. Ainsi donc, Sancho, il ne
faut pas nous dbander les yeux; celui qui a pris l'engagement de
nous conduire rendra compte de nous, et peut-tre faisons-nous ces
pointes en l'air pour nous laisser tomber tout d'un coup sur le
royaume de Candaya, comme fait le faucon de chasse sur le hron,
afin de le prendre de haut, quelque effort que celui-ci fasse pour
s'lever. Bien qu'en apparence il n'y ait pas une demi-heure que
nous ayons quitt le jardin, crois-moi, nous devons avoir fait un
fameux morceau de chemin.

-- Je ne sais ce qu'il en est, rpondit Sancho; tout ce que je
peux dire, c'est que, si madame Madeleine ou Magalone s'est
contente de cette croupe, elle ne devait pas avoir la peau bien
douillette.

Toute cette conversation des deux braves, le duc, la duchesse et
les gens du jardin n'en perdaient pas un mot, et s'en
divertissaient prodigieusement. Enfin, pour donner une digne issue
 cette aventure trange et bien fabrique, on mit le feu avec des
toupes  la queue de Clavilgne; et,  l'instant, comme le cheval
tait plein de fuses et de ptards, il sauta en l'air avec un
bruit pouvantable, jetant sur l'herbe don Quichotte et Sancho,
tous deux  demi roussis. Un peu auparavant, l'escadron barbu des
dugnes avait disparu du jardin avec la Trifaldi et toute sa
suite; et les gens demeurs au jardin restrent comme vanouis,
tendus par terre. Don Quichotte et Sancho se relevrent, un peu
maltraits; et, regardant de toutes parts, ils furent stupfaits
de se voir dans le mme jardin d'o ils taient partis, et d'y
trouver tant de gens tendus  terre sans mouvement. Mais leur
surprise s'accrut encore quand,  un bout du jardin, ils
aperurent une lance fiche dans le sol, d'o pendait,  deux
cordons de soie verte, un parchemin uni et blanc sur lequel tait
crit en grosses lettres d'or:

L'insigne chevalier don Quichotte de la Manche a termin et mis 
fin l'aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la dugne
Doloride et compagnie, pour l'avoir seulement entreprise;
Malambruno se donne pour pleinement content et satisfait. Les
mentons des dugnes sont rass et ras; le roi don Clavijo et la
reine Antonomasie sont revenus  leur ancien tat. Aussitt que
sera accomplie l'cuyre flagellation, la blanche colombe se verra
hors des griffes pestifres des vautours qui la perscutent, et
dans les bras de son tourtereau chri. Ainsi l'ordonne le sage
Merlin, protoenchanteur des enchanteurs.

Aussitt que don Quichotte eut dchiffr les lettres du parchemin,
il comprit clairement qu'il s'agissait du dsenchantement de
Dulcine. Rendant grce au ciel de ce qu'il et,  si peu de
risques, accompli un si grand exploit, et rendu leur ancien poli
aux visages des vnrables dugnes, qui avaient disparu, il
s'approcha de l'endroit o le duc et la duchesse taient encore
frapps d'engourdissement. Secouant alors le duc par la main, il
lui dit:

Allons, bon seigneur, bon courage, tout n'est rien; l'aventure
est finie, sans danger de l'me ni du corps, comme le prouve
clairement l'criteau que voil.

Peu  peu, et comme un homme qui sort d'un pesant sommeil, le duc
revint  lui. La duchesse fit de mme, ainsi que tous ceux qui
taient tendus dans le jardin, donnant de telles marques de
surprise et d'admiration, qu'on aurait fort bien pu croire qu'il
leur tait arriv rellement et tout de bon ce qu'ils savaient si
bien feindre pour rire. Le duc lut l'criteau, les yeux  demi
ferms, puis, les bras ouverts, il alla embrasser don Quichotte,
en lui disant qu'il tait le meilleur chevalier qu'aucun sicle
et jamais vu. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir
quelle figure elle avait sans barbe, et si elle tait aussi belle,
avec le menton dgarni, que le promettait sa bonne mine. Mais on
lui dit qu'au moment o Clavilgne descendit en brlant du haut
des airs, et tomba par terre en clats, tout l'escadron des
dugnes avait disparu avec la Trifaldi, et qu'elles taient rases
et sans une racine de poil.

La duchesse demanda  Sancho comment il s'tait trouv d'un si
long voyage, et ce qui lui tait arriv. Sancho rpondit:

Moi, madame, j'ai senti que nous volions, suivant ce que disait
mon matre, dans la rgion du feu, et j'ai voulu me dcouvrir les
yeux un petit brin. Mais mon matre,  qui je demandai permission
de me dboucher, ne voulut pas y consentir. Alors moi, qui ai je
ne sais quel grain de curiosit et quelle dmangeaison de
connatre ce qu'on veut m'empcher de savoir, tout bonnement et
sans que personne le vt, j'cartai un tantinet,  ct du nez, le
mouchoir qui me couvrait les yeux. Par l je regardai du ct de
la terre, et il me sembla qu'elle n'tait pas plus grosse tout
entire qu'un grain de moutarde, et que les hommes qui marchaient
dessus ne l'taient gure plus que des noisettes; jugez par l
combien nous devions tre haut dans ce moment.

-- Mais, ami Sancho, interrompit la duchesse, prenez garde  ce
que vous dites.  ce qu'il parat, vous n'avez pas vu la terre,
mais les hommes qui marchaient dessus; car si la terre vous parut
comme un grain de moutarde, et chaque homme comme une noisette, il
est clair qu'un seul homme aurait couvert toute la terre.

-- C'est vrai, rpondit Sancho; mais, avec tout cela, je l'ai
aperue par un petit coin, et je l'ai vue tout entire.

-- Prenez garde, Sancho, reprit la duchesse, que par un petit
coin, on ne peut voir l'ensemble de la chose qu'on regarde.

-- Je n'entends rien  ces finesses-l, rpliqua Sancho, Tout ce
que je sais, c'est que Votre Grce doit comprendre que, puisque
nous volions par enchantement, par enchantement aussi j'ai pu voir
toute la terre et tous les hommes, de quelque faon que je les
eusse regards; si vous ne croyez pas cela, Votre Grce ne croira
pas davantage qu'en me dcouvrant les yeux du ct des sourcils,
je me vis si prs du ciel, qu'il n'y avait pas de lui  moi plus
d'un palme et demi, et, ce que je puis vous jurer, madame, c'est
qu'il est furieusement grand. Il arriva que nous allions du ct
o sont les sept chvres[227], et comme, tant enfant, j'ai t
chevrier dans mon pays, je jure Dieu et mon me que, ds que je
les vis, je sentis une si grande envie de causer avec elles un
instant, que, si je ne me fusse pass cette fantaisie, je crois
que j'en serais crev. J'arrive donc prs d'elles, et qu'est-ce
que je fais? sans rien dire  personne, pas mme  mon seigneur,
je descends tout bonnement de Clavilgne, et me mets  causer avec
les chvres, qui sont, en vrit, gentilles comme des girofles et
douces comme des fleurs, trois quarts d'heure au moins; et
Clavilgne, tout ce temps, ne bougea pas de place.

-- Mais, pendant que le bon Sancho s'entretenait avec les chvres,
demanda le duc,  quoi s'entretenait le seigneur don Quichotte?

Don Quichotte rpondit:

Comme tous ces vnements se passent hors de l'ordre naturel des
choses, il n'est pas tonnant que Sancho dise ce qu'il dit. Quant
 moi, je puis dire que je ne me dcouvris les yeux ni par en haut
ni par en bas, et que je ne vis ni le ciel, ni la terre, ni la
mer, ni les dserts de sable. J'ai bien senti, il est vrai, que je
passais par la rgion de l'air, et que mme je touchais  celle du
feu; mais que nous fussions alls plus loin, je ne le crois pas.
En effet, la rgion du feu tant entre le ciel de la lune et la
dernire rgion de l'air, nous ne pouvions arriver au ciel o sont
les sept chvres dont parle Sancho, sans nous consumer, et,
puisque nous ne sommes pas rtis, ou Sancho ment, ou Sancho rve.

-- Je ne rve ni ne mens, reprit Sancho; sinon, qu'on me demande
le signalement de ces chvres, et l'on verra bien si je dis ou non
la vrit.

-- Eh bien! comment sont-elles faites, Sancho? demanda la
duchesse.

-- Le voici, rpondit Sancho; deux sont vertes, deux rouges, deux
bleues, et la dernire bariole.

-- C'est une nouvelle espce de chvres, dit le duc, et, dans
cette rgion de notre sol, on ne voit pas de semblables couleurs,
je veux dire des chvres de semblables couleurs.

-- Oh! c'est clair, s'cria Sancho. Pensez donc quelle diffrence
il doit y avoir entre les chvres du ciel et celles de la terre!

-- Dites-moi, Sancho, reprit le duc, parmi ces chvres avez-vous
vu quelque bouc?

-- Non, seigneur, rpondit Sancho; mais j'ai ou dire qu'aucun
animal  cornes ne passait les cornes de la lune.

Le duc et la duchesse ne voulurent pas en demander plus long 
Sancho sur son voyage, car il leur parut en train de se promener 
travers les sept cieux, et de leur donner des nouvelles de tout ce
qui s'y passait, sans avoir boug du jardin. Finalement, voil
comment finit l'aventure de la dugne Doloride, qui leur donna de
quoi rire, non-seulement le temps qu'elle dura, mais celui de
toute leur vie, et  Sancho de quoi conter, et-il vcu des
sicles. Don Quichotte, s'approchant de son cuyer, lui dit 
l'oreille:

Sancho, puisque vous voulez qu'on croie  ce que vous avez vu
dans le ciel, je veux  mon tour que vous croyiez  ce que j'ai vu
dans la caverne de Montsinos; je ne vous en dis pas davantage.

Chapitre XLII

_Des conseils que donna don Quichotte  Sancho Panza avant que
celui-ci allt gouverner son le, avec d'autres choses fort bien
entendues_


L'heureuse et divertissante issue de l'aventure de la Doloride
donna tant de satisfaction au duc et  la duchesse, qu'ils
rsolurent de continuer ces plaisanteries, voyant quel impayable
sujet ils avaient sous la main pour les prendre au srieux. Ayant
donc prpar leur plan, et donn des ordres  leurs gens et 
leurs vassaux sur la manire d'en agir avec Sancho dans le
gouvernement de l'le promise, le jour qui suivit le vol de
Clavilgne, le duc dit  Sancho de faire ses prparatifs et de se
parer pour aller tre gouverneur, ajoutant que ses insulaires
l'attendaient comme la pluie de mai.

Sancho s'inclina jusqu' terre et lui dit:

Depuis que je suis descendu du ciel; depuis que, de ses hauteurs
infinies, j'ai regard la terre et l'ai vue si petite, j'ai senti
se calmer  moiti l'envie si grande que j'avais d'tre
gouverneur. En effet, quelle grandeur est-ce l de commander sur
un grain de moutarde? quelle dignit, quel empire de gouverner une
demi-douzaine d'hommes gros comme des noisettes? car il me semble
qu'il n'y en avait pas plus sur toute la terre. Si Votre
Seigneurie voulait bien me donner une toute petite partie du ciel,
ne serait-ce qu'une demi-lieue, je la prendrais bien plus
volontiers que la plus grande le du monde.

-- Faites attention, ami Sancho, rpondit le duc, que je ne puis
donner  personne une partie du ciel, ne ft-elle pas plus large
que l'ongle; car c'est  Dieu seul que sont rserves ces faveurs
et ces grces. Ce que je puis vous donner, je vous le donne, une
le faite et parfaite, ronde, bien proportionne, extrmement
fertile et abondante, o vous pourrez, si vous savez bien vous y
prendre, acqurir avec les richesses de la terre les richesses du
ciel.

-- Eh bien! c'est bon, rpondit Sancho; vienne cette le, et je
ferai en sorte d'tre un tel gouverneur, qu'en dpit des mauvais
sujets, je m'en aille droit au ciel. Et ce n'est point par
l'ambition que j'ai de sortir de ma cabane, ni de m'lever  perte
de vue; mais parce que je dsire essayer quel got a le
gouvernement.

-- Si vous en gotez une fois, Sancho, dit le duc, vous vous
mangerez les doigts aprs, car c'est bien une douce chose que de
commander et d'tre obi.  coup sr, quand votre matre sera
devenu empereur (et il le sera sans doute,  voir la tournure que
prennent ses affaires), on ne l'arrachera pas facilement de l, et
vous verrez qu'il regrettera dans le fond de l'me tout le temps
qu'il aura pass sans l'tre.

-- Seigneur, rpliqua Sancho, moi j'imagine qu'il est bon de
commander, quand ce ne serait qu' un troupeau de moutons.

-- Qu'on m'enterre avec vous, Sancho, reprit le duc, si vous
n'tes savant en toutes choses, et j'espre que vous ferez un
aussi bon gouverneur que le promet votre bon jugement. Mais
restons-en l, et faites attention que demain vous irez prendre
possession du gouvernement de l'le. Ce soir, on vous pourvoira du
costume analogue que vous devez porter et de toutes les choses
ncessaires  votre dpart.

-- Qu'on m'habille comme on voudra, dit Sancho. De quelque faon
que je sois habill, je serai toujours Sancho Panza.

-- Cela est vrai, reprit le duc; mais pourtant les costumes
doivent tre accommods  l'tat qu'on professe ou  la dignit
dont on est revtu. Il ne serait pas convenable qu'un
jurisconsulte s'habillt comme un militaire, ni un militaire comme
un prtre. Vous, Sancho, vous serez habill moiti en lettr,
moiti en capitaine; car, dans l'le que je vous donne, les armes
sont aussi ncessaires que les lettres, et les lettres que les
armes.

-- Des lettres, reprit Sancho, je n'en suis gure pourvu, car je
ne sais pas mme l'A B C; mais il me suffit de savoir par coeur le
_Christus _pour tre un excellent gouverneur. Quant aux armes, je
manierai celles qu'on me donnera jusqu' ce que je tombe, et  la
grce de Dieu.

-- Avec une si bonne mmoire, dit le duc, Sancho ne pourra se
tromper en rien.

Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Quand il apprit ce qui
se passait, quand il sut en quelle hte Sancho devait se rendre 
son gouvernement, avec la permission du duc, il le prit par la
main, et le conduisit  sa chambre dans l'intention de lui donner
des conseils sur la manire dont il devait remplir son emploi.
Arrivs dans sa chambre, il ferma la porte, fit, presque de force,
asseoir Sancho  son ct, et lui dit d'une voix lente et pose:

Je rends au ciel des grces infinies, ami Sancho, de ce qu'avant
que j'eusse rencontr aucune bonne chance, la fortune soit alle 
ta rencontre te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver,
dans les faveurs que m'accorderait le sort, de quoi payer tes
services, je me vois encore au dbut de mon chemin; et toi, avant
le temps, contre la loi de tout raisonnable calcul, tu vois tes
dsirs combls. Les uns rpandent les cadeaux et les largesses,
sollicitent, importunent, se lvent matin, prient, supplient,
s'opinitrent, et n'obtiennent pas ce qu'ils demandent. Un autre
arrive, et, sans savoir ni comment ni pourquoi, il se trouve
gratifi de l'emploi que sollicitaient une foule de prtendants.
C'est bien le cas de dire que, dans la poursuite des places, il
n'y a qu'heur et malheur. Toi, qui n'es  mes yeux qu'une grosse
bte, sans te lever matin ni passer les nuits, sans faire aucune
diligence, et seulement parce que la chevalerie errante t'a touch
de son souffle, te voil, ni plus ni moins, gouverneur d'une le.
Je te dis tout cela,  Sancho, pour que tu n'attribues pas  tes
mrites la faveur qui t'est faite, mais pour que tu rendes grces,
d'abord au ciel, qui a dispos les choses avec bienveillance, puis
 la grandeur que renferme en soi la profession de chevalier
errant. Maintenant que ton coeur est dispos  croire ce que je
t'ai dit, sois,  mon fils, attentif  ce nouveau Caton[228] qui
veut te donner des conseils, qui veut tre ta boussole et ton
guide pour t'acheminer au port du salut sur cette mer orageuse o
tu vas te lancer, les hauts emplois n'tant autre chose qu'un
profond abme, couvert d'obscurit et garni d'cueils.

Premirement,  mon fils, garde la crainte de Dieu; car dans
cette crainte est la sagesse, et, si tu es sage, tu ne tomberas
jamais dans l'erreur.

Secondement, porte toujours les yeux sur qui tu es, et fais tous
les efforts possibles pour te connatre toi-mme; c'est l la plus
difficile connaissance qui se puisse acqurir. De te connatre, il
rsultera que tu ne t'enfleras point comme la grenouille qui
voulut s'galer au boeuf. En ce cas, quand ta vanit fera la roue,
une considration remplacera pour toi la laideur des pieds[229];
c'est le souvenir que tu as gard les cochons dans ton pays.

-- Je ne puis le nier, interrompit Sancho; mais c'est quand
j'tais petit garon. Plus tard, et devenu un petit homme, ce sont
des oies que j'ai gardes, et non pas des cochons. Mais il me
semble que cela ne fait rien  l'affaire, car tous ceux qui
gouvernent ne viennent pas de souches de rois.

-- Cela est vrai, rpliqua don Quichotte; aussi ceux qui n'ont pas
une noble origine doivent-ils allier  la gravit de l'emploi
qu'ils exercent une douceur affable, qui, bien dirige par la
prudence, les prserve des morsures de la mdisance, auxquelles
nul tat ne saurait chapper.

Fais gloire, Sancho, de l'humilit de ta naissance, et n'aie pas
honte de dire que tu descends d'une famille de laboureurs. Voyant
que tu n'en rougis pas, personne ne t'en fera rougir; et pique-toi
plutt d'tre humble vertueux que pcheur superbe. Ceux-l sont
innombrables qui, ns de basse condition, se sont levs jusqu'
la suprme dignit de la tiare ou de la couronne, et je pourrais
t'en citer des exemples jusqu' te fatiguer.

Fais bien attention, Sancho, que, si tu prends la vertu pour
guide, si tu te piques de faire des actions vertueuses, tu ne dois
porter nulle envie  ceux qui ont pour anctres des princes et des
grands seigneurs; car le sang s'hrite et la vertu s'acquiert, et
la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir.

Cela tant, si, quand tu seras dans ton le, quelqu'un de tes
parents vient te voir, ne le renvoie pas et ne lui fais point
d'affront; au contraire, il faut l'accueillir, le caresser, le
fter. De cette manire, tu satisferas  tes devoirs envers le
ciel, qui n'aime pas que personne ddaigne ce qu'il a fait, et 
tes devoirs envers la nature.

Si tu conduis ta femme avec toi (et il ne convient pas que ceux
qui rsident dans les gouvernements soient longtemps sans leurs
propres femmes), aie soin de l'endoctriner, de la dgrossir, de la
tirer de sa rudesse naturelle; car tout ce que peut gagner un
gouverneur discret se perd et se rpand par une femme sotte et
grossire.

Si par hasard tu devenais veuf, chose qui peut arriver, et si
l'emploi te faisait trouver une seconde femme de plus haute
condition, ne la prends pas telle qu'elle te serve d'amorce et de
ligne  pcher, et de capuchon pour dire: _Je ne veux pas._[230] Je
te le dis en vrit, tout ce que reoit la femme du juge, c'est le
mari qui en rendra compte au jugement universel, et il payera au
quadruple, aprs la mort, les articles de compte dont il ne sera
pas charg pendant sa vie.

Ne te guide jamais par la loi du bon plaisir[231], si en faveur
auprs des ignorants, qui se piquent de finesse et de pntration.

Que les larmes du pauvre trouvent chez toi plus de compassion,
mais non plus de justice que les requtes du riche.

Tche de dcouvrir la vrit,  travers les promesses et les
cadeaux du riche, comme  travers les sanglots et les importunits
du pauvre.

Quand l'quit peut et doit tre coute, ne fais pas tomber sur
le coupable toute la rigueur de la loi; car la rputation de juge
impitoyable ne vaut certes pas mieux que celle de juge
compatissant.

Si tu laisses quelquefois plier la verge de justice, que ce ne
soit pas sous le poids des cadeaux, mais sous celui de la
misricorde.

S'il t'arrive de juger un procs o soit partie quelqu'un de tes
ennemis, loigne ta pense du souvenir de ton injure, et fixe-la
sur la vrit du fait.

Que la passion personnelle ne t'aveugle jamais dans la cause
d'autrui. Les fautes que tu commettrais ainsi seraient
irrmdiables la plupart du temps, et, si elles avaient un remde,
ce ne serait qu'aux dpens de ton crdit et mme de ta bourse.

Si quelque jolie femme vient te demander justice, dtourne les
yeux de ses larmes, et ne prte point l'oreille  ses
gmissements; mais considre avec calme et lenteur la substance de
ce qu'elle demande, si tu ne veux que ta raison se noie dans ses
larmes, et que ta vertu soit touffe par ses soupirs.

Celui que tu dois chtier en action, ne le maltraite pas en
paroles; la peine du supplice suffit aux malheureux, sans qu'on y
ajoute les mauvais propos.

Le coupable qui tombera sous ta juridiction, considre-le comme
un homme faible et misrable, sujet aux infirmits de notre nature
dprave. En tout ce qui dpendra de toi, sans faire injustice 
la partie contraire, montre-toi  son gard pitoyable et clment;
car, bien que les attributs de Dieu soient tous gaux, cependant
celui de la misricorde brille et resplendit  nos yeux avec plus
d'clat encore que celui de la justice.

Si tu suis,  Sancho, ces rgles et ces maximes, tu auras de
longs jours, ta renomme sera ternelle, tes dsirs combls, ta
flicit ineffable. Tu marieras tes enfants comme tu voudras; ils
auront des titres de noblesse, eux et tes petits-enfants; tu
vivras dans la paix et avec les bndictions des gens; au terme de
ta vie, la mort t'atteindra dans une douce et mre vieillesse, et
tes yeux se fermeront sous les tendres et dlicates mains de tes
arrire-neveux. Ce que je t'ai dit jusqu' prsent, ce sont des
avis propres  orner ton me. coute maintenant ceux qui doivent
servir  la parure de ton corps.

Chapitre XLIII

_Des seconds conseils que donna don Quichotte  Sancho Panza_


Qui aurait entendu les prcdents propos de don Quichotte sans le
prendre pour un homme trs-sage et non moins bien intentionn?
Mais, comme on l'a dit mainte et mainte fois dans le cours de
cette histoire, il ne perdait la tte que lorsqu'on touchait  la
chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence
claire et facile, de manire qu' chaque pas ses oeuvres
discrditaient son jugement, et son jugement dmentait ses
oeuvres. Mais, dans les seconds avis qu'il donna  Sancho, il
montra une grce parfaite, et porta au plus haut degr son esprit
et sa folie.

Sancho l'coutait avec une extrme attention, et faisait tous ses
efforts pour conserver de tels conseils dans sa mmoire, comme un
homme bien rsolu  les suivre, et  mener  bon terme, par leur
moyen, l'enfantement de son gouvernement. Don Quichotte poursuivit
de la sorte:

En ce qui touche la manire dont tu dois gouverner ta personne et
ta maison, Sancho, la premire chose que je te recommande, c'est
d'tre propre, et de te couper les ongles, au lieu de les laisser
pousser ainsi que certaines personnes qui s'imaginent, dans leur
ignorance, que de grands ongles embellissent les mains; comme si
cette allonge qu'ils se gardent bien de couper pouvait s'appeler
ongles, tandis que ce sont des griffes d'perviers mangeurs de
lzards; sale et rvoltant abus.

Ne parais jamais, Sancho, avec les vtements dbraills et en
dsordre; c'est le signe d'un esprit lche et fainant,  moins
toutefois que cette ngligence dans le vtement ne cache une
fourberie calcule, comme on le pensa de Jules Csar.[232]

Tte avec discrtion le pouls  ton office, pour savoir ce qu'il
peut rendre; et, s'il te permet de pouvoir donner des livres 
tes domestiques, donne-leur-en une propre et commode, plutt que
bizarre et brillante. Surtout partage-la entre tes valets et les
pauvres; je veux dire que, si tu dois habiller six pages, tu en
habilles trois, et trois pauvres. De cette faon, tu auras des
pages pour la terre et pour le ciel; c'est une nouvelle manire de
donner des livres que ne connaissent point les glorieux.

Ne mange point d'ail ni d'oignon, crainte qu'on ne dcouvre 
l'odeur ta naissance de vilain. Marche posment, parle avec
lenteur, mais non cependant de manire que tu paraisses t'couter
toi-mme, car toute affectation est vicieuse.

Dne peu et soupe moins encore; la sant du corps tout entier se
manipule dans le laboratoire de l'estomac.

Sois temprant dans le boire, en considrant que trop de vin ne
sait ni garder un secret ni tenir une parole.

Fais attention, Sancho,  ne point mcher des deux mchoires et 
n'ructer devant personne.

-- ructer, je n'entends point cela, dit Sancho.

-- ructer, Sancho, reprit don Quichotte, veut dire roter, ce qui
est un des plus vilains mots de notre langue, quoique trs-
significatif. Aussi les gens dlicats ont eu recours au latin; au
lieu de roter, ils disent ructer, et, au lieu de rots, ils disent
ructations. Si quelques personnes n'entendent point ces
expressions-l, peu importe; l'usage avec le temps les introduira,
et l'on finira par les entendre; c'est enrichir la langue, sur
laquelle le vulgaire et l'usage ont un gal pouvoir.

-- En vrit, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je
pense le mieux garder dans ma mmoire, c'est de ne pas roter; car,
ma foi, je le fais  tout bout de champ.

-- ructer, Sancho, et non roter, s'cria don Quichotte.

-- ructer je dirai dornavant, repartit Sancho, et j'espre ne
pas l'oublier.

-- Tu dois aussi, Sancho, continua don Quichotte, ne pas mler 
tes entretiens cette multitude de proverbes que tu as coutume de
semer avec tes paroles. Les proverbes, il est vrai, sont des
sentences brves; mais tu les tires d'habitude tellement par les
cheveux, qu'ils ressemblent plutt  des balourdises qu' des
sentences.

-- Oh! pour cela, s'cria Sancho, Dieu seul peut y porter remde,
car je sais plus de proverbes qu'un livre, et quand je parle, il
m'en arrive  la bouche une telle quantit  la fois, qu'ils se
battent les uns les autres pour sortir. Alors ma langue prend les
premiers qu'elle rencontre, bien qu'ils ne viennent pas fort 
point. Mais j'aurai soin dornavant de ne dire que ceux qui
conviendront  la gravit de mon emploi; car, en bonne maison, le
souper est bientt servi, et qui convient du prix n'a pas de
dispute, et celui-l est en sret qui sonne le tocsin, et 
donner ou prendre, gare de se mprendre.

-- Allons, c'est cela, Sancho, s'cria don Quichotte; enfile,
enfile tes proverbes, puisque personne ne peut te tenir en bride.
Ma mre me chtie et je fouette la toupie. Je suis  te dire que
tu te corriges des proverbes, et, en un moment, tu en dtaches une
litanie, qui cadrent avec ce que nous disons comme s'ils tombaient
de la lune. Prends garde, Sancho; je ne te dis pas qu'un proverbe
fasse mauvais effet quand il est amen  propos; mais enfiler et
amonceler des proverbes  tort et  travers, cela rend la
conversation lourde et triviale.

Quand tu monteras  cheval, ne te jette pas le corps en arrire
sur l'aron, et n'tends pas les jambes droites, roides, loignes
du ventre du cheval; mais ne te tiens pas non plus si
nonchalamment que tu aies l'air d'tre sur le dos du grison. 
monter  cheval, les uns semblent cavaliers, les autres bons pour
montures.

Que ton sommeil soit modr, car celui qui ne se lve pas avec le
soleil ne jouit pas de la journe. Rappelle-toi, Sancho, que la
diligence est mre de la fortune, et que la paresse, son ennemie,
n'arriva jamais au but d'un juste dsir.

Je veux maintenant te donner un dernier conseil, et, bien qu'il
ne puisse te servir pour la parure du corps, je veux nanmoins que
tu l'aies toujours prsent  la mmoire; car je crois qu'il ne te
sera pas moins profitable que ceux que je t'ai donns jusqu'
prsent. Le voici: ne dispute jamais sur la noblesse des familles,
du moins en les comparant entre elles; forcment, parmi celles que
l'on compare, l'une doit tre prfre. Eh bien, tu seras dtest
de celle que tu auras abaisse, sans tre aucunement rcompens de
celle que tu lveras.

Ton habillement devra se composer de chausses entires, d'un long
pourpoint, et d'un manteau encore un peu plus long. Jamais de
grgues; elles ne conviennent ni aux gentilshommes ni aux
gouverneurs. Voil, Sancho, les conseils qui, pour  prsent, se
sont offerts  mon esprit. Le temps marchera, et, suivant les
occasions, j'aurai soin de t'envoyer des avis autant que tu auras
soin de m'informer de l'tat de tes affaires.

-- Seigneur, rpondit Sancho, je vois bien que toutes les choses
que Votre Grce vient de me dire sont bonnes, saintes et
profitables. Mais de quoi peuvent-elles servir, si je ne m'en
rappelle pas une seule? Il est vrai que, pour ce qui est de ne pas
me laisser pousser les ongles, et de me remarier, si l'occasion
s'en prsente, cela ne me sortira pas de la tte. Mais ces autres
minuties, et ces entortillements, et tout ce brouillamini, je ne
m'en souviens et ne m'en souviendrai pas plus que des nuages de
l'an pass. Il faudra donc me les coucher par crit; car, bien que
je ne sache ni lire ni crire, je les donnerai  mon confesseur,
pour qu'il me les rcapitule au besoin, et me les fourre bien dans
la cervelle.

-- Ah! pcheur que je suis, s'cria don Quichotte, qu'il sied mal
aux gouverneurs de ne savoir ni lire ni crire! Il faut que tu
apprennes,  Sancho, que, pour un homme, ne pas savoir lire ou
tre gaucher, signifie de deux choses l'une; ou qu'il est fils de
parents de trop basse condition, ou qu'il est si mauvais sujet
qu'on n'a pu le dresser aux bons usages et  la bonne doctrine.
C'est un grand dfaut que tu portes avec toi, et je voudrais que
tu apprisses du moins  signer.

-- Je sais signer mon nom, rpondit Sancho. Quand j'tais bedeau
dans mon village, j'appris  faire de grandes lettres comme des
marques de ballots, et on disait que cela faisait mon nom.
D'ailleurs, je feindrai d'avoir la main droite percluse, et je
ferai signer un autre pour moi. Il y a remde  tout, si ce n'est
 la mort; et, comme j'aurai le commandement et le bton, je ferai
ce qui me plaira. D'autant plus que celui dont le pre est
alcalde... et moi, je serai gouverneur, ce qui est bien plus
qu'alcalde; alors, approchez-vous et vous serez bien reus. Sinon,
qu'on me mprise et qu'on me dbaptise; ceux-l viendront chercher
de la laine et s'en retourneront tondus; car si Dieu te veut du
bien, il y parat  ta maison; et les sottises du riche passent
dans le monde pour des sentences, et quand je serai riche, puisque
je serai gouverneur, et libral en mme temps, comme je pense bien
l'tre, qui est-ce qui me trouvera un dfaut? Au bout du compte,
faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu as,
autant tu vaux, disait une de mes grand'mres, et de l'homme qui a
pignon sur rue tu ne seras jamais veng.

-- Oh! maudit sois-tu de Dieu, maudit Sancho! s'cria don
Quichotte; que soixante mille Satans emportent toi et tes
proverbes! Voil une heure que tu es  les enfiler, et  me donner
avec chacun d'eux le tourment de la torture. Je t'assure que ces
proverbes te mneront un jour  la potence; ils te feront enlever
le gouvernement par tes vassaux, et exciteront parmi eux des
sditions et des rvoltes. Dis-moi; o les trouves-tu donc,
ignorant? et comment les appliques-tu, imbcile? Pour en dire un,
et pour le bien appliquer, je travaille et sue comme si je
piochais la terre.

-- Pardieu! seigneur notre matre, rpliqua Sancho. Votre Grce se
plaint pour bien peu de chose. Qui diable peut trouver mauvais que
je me serve de mon bien, puisque je n'en ai pas d'autre, ni fonds,
ni terre, que des proverbes et toujours des proverbes? Maintenant,
voil qu'il m'en arrive quatre, qui viennent  point nomm, comme
mare en carme. Mais je ne les dirai point; car, pour tre bon 
se taire, c'est Sancho qu'on appelle.[233]

-- Ce Sancho-l, ce n'est pas toi, s'cria don Quichotte; si tu es
bon, ce n'est pas pour te taire, mais pour mal parler et pour mal
t'obstiner. Cependant, je voudrais savoir les quatre proverbes qui
te venaient maintenant  la mmoire si bien  point nomm. J'ai
beau chercher dans la mienne, qui n'est pourtant pas mauvaise, il
ne s'en prsente aucun.

-- Quels meilleurs proverbes peut-il y avoir, dit Sancho, que
ceux-ci: Entre deux dents mchelires ne mets jamais le doigt; 
_sortez de chez moi _et _que voulez-vous  ma femme? _il n'y a
rien  rpondre, et si la pierre donne contre la cruche, ou la
cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Tous ceux-l
viennent  point nomm. Ils veulent dire: Que personne ne se
prenne de querelle avec son gouverneur ou avec son chef, car il
lui en cuira, comme  celui qui met le doigt entre deux
mchelires, et quand mme ce ne seraient pas des mchelires,
pourvu que ce soient des dents, peu importe. De mme,  ce que dit
le gouverneur, il n'y a rien  rpliquer, pas plus qu' _sortez de
chez moi _et_ que voulez-vous  ma femme? _quant au sens de la
pierre et de la cruche, un aveugle le verrait. Ainsi donc il est
ncessaire que celui qui voit le ftu dans l'oeil du prochain voie
la poutre dans son oeil, afin qu'on ne dise pas de lui: le mort a
peur du dcapit; et Votre Grce sait bien que le sot en sait plus
long dans sa maison que le sage dans la maison d'autrui.

-- Oh! pour cela non, Sancho, rpondit don Quichotte; ni dans sa
maison, ni dans celle d'autrui, le sot ne sait rien, car sur la
base de la sottise on ne saurait lever aucun difice d'esprit et
de raison. Mais, restons-en l, Sancho. Si tu gouvernes mal,  toi
sera la faute et  moi la honte. Ce qui me console, c'est que j'ai
fait ce que je devais en te donnant des conseils avec tout le zle
et toute la discrtion qui me sont possibles. Ce faisant, je
remplis mon devoir et ma promesse. Que Dieu te guide, Sancho, et
te gouverne dans ton gouvernement. Puisse-t-il aussi me dlivrer
du scrupule qui me reste! Je crains vraiment que tu ne mettes
toute l'le sens dessus dessous; chose que je pourrais viter en
dcouvrant au duc qui tu es, en lui disant que toute cette
paisseur, toute cette grosse personne que tu fais, n'est autre
qu'un sac rempli de proverbes et de malices.

-- Seigneur, rpliqua Sancho, s'il semble  Votre Grce que je ne
vaille rien pour ce gouvernement, je le lche tout de suite; car
j'aime mieux le bout de l'ongle de mon me que mon corps tout
entier; et je vivrai aussi bien, Sancho tout court, avec du pain
et un oignon, que Sancho gouverneur, avec des chapons et des
perdrix. D'ailleurs, quand on dort, tous les hommes sont gaux,
grands et petits, riches et pauvres. Si Votre Grce veut y
regarder de prs, vous verrez que c'est vous seul qui m'avez mis
en tte de gouverner, car je n'entends pas plus au gouvernement
des les qu'un oison; et si vous pensez que, pour avoir t
gouverneur, le diable doive m'emporter, j'aime mieux aller Sancho
au ciel, que gouverneur en enfer.

-- Pardieu! Sancho, s'cria don Quichotte, par ces seules raisons
que tu viens de dire en dernier lieu, je juge que tu mrites
d'tre gouverneur de cent les. Tu as un bon naturel, sans lequel
il n'y a science qui vaille; recommande-toi  Dieu, et tche
seulement de ne point pcher par l'intention premire; je veux
dire, aie toujours le dessein, et fais un ferme propos de chercher
le juste et le vrai dans toutes les affaires qui se prsenteront;
le ciel favorise toujours les intentions droites. Et maintenant,
allons dner, car je crois que Leurs Seigneuries nous attendent.

Chapitre XLIV

_Comment Sancho Panza fut conduit  son gouvernement, et de
l'trange aventure qui arriva dans le chteau  don Quichotte_


Cid Hamet, dans l'original de cette histoire, mit, dit-on,  ce
chapitre, un exorde que son interprte n'a pas traduit comme il
l'avait compos. C'est une espce de plainte que le More s'adresse
 lui-mme pour avoir entrepris d'crire une histoire aussi sche
et aussi limite que celle-ci, forc qu'il est d'y parler toujours
de don Quichotte et de Sancho, sans oser s'tendre  d'autres
digressions, ni entremler les pisodes plus srieux et plus
intressants. Il ajoute qu'avoir l'intelligence, la main et la
plume toujours occupes  crire sur un seul personnage, et ne
parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail
intolrable, dont le fruit ne rpond point aux peines de l'auteur;
que, pour viter cet inconvnient, il avait us d'un artifice,
dans la premire partie, en y intercalant quelques nouvelles,
comme celles du _Curieux malavis _et du _Capitaine captif, _qui
sont en dehors de l'histoire, tandis que les autres qu'on y
raconte sont des vnements o figure don Quichotte lui-mme, et
qu'on ne pouvait ds lors passer sous silence. D'une autre part,
il pensa, comme il le dit formellement, que bien des gens,
absorbs par l'attention qu'exigent les prouesses de don
Quichotte, n'en donneraient point aux nouvelles, et les
parcourraient, ou  la hte, ou avec dpit, sans prendre garde 
l'invention et  l'agrment qu'elles renferment, qualits qui se
montreront bien  dcouvert quand ces nouvelles paratront au
jour, abandonnes  elles seules, et ne s'appuyant plus sur les
folies de don Quichotte et les impertinences de Sancho Panza.[234]
C'est pour cela que, dans cette seconde partie, il ne voulut
insrer ni coudre aucune nouvelle dtache, mais seulement
quelques pisodes, ns des vnements mmes qu'offrait la vrit;
encore est-ce d'une manire restreinte, et avec aussi peu de
paroles qu'il en fallait pour les exposer. Or donc, puisqu'il se
contient et se renferme dans les troites limites du rcit, ayant
assez d'entendement, d'habilet et de suffisance pour traiter des
choses de l'univers entier, il prie qu'on veuille bien ne pas
mpriser son travail, et lui accorder des louanges, non pour ce
qu'il crit, mais du moins pour ce qu'il se prive d'crire. Aprs
quoi il continue l'histoire en ces termes:

Au sortir de table, le jour o il donna ses conseils  Sancho, don
Quichotte les lui remit le soir mme par crit, pour qu'il
chercht quelqu'un qui lui en ft la lecture. Mais ils furent
aussitt perdus que donns, et tombrent dans les mains du duc,
qui les communiqua  la duchesse, et tous deux admirrent de
nouveau la folie et le grand sens de don Quichotte. Pour donner
suite aux plaisanteries qu'ils avaient entames, ce mme soir ils
envoyrent Sancho, accompagn d'un grand cortge, au bourg qui,
pour lui, devait tre une le. Or, il arriva que le guide auquel
on l'avait confi tait un majordome du duc, fort spirituel et
fort enjou, car il n'y a pas d'enjouement sans esprit, lequel
avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi de la faon
gracieuse qu'on a vue. Avec son talent et les instructions que lui
avaient donnes ses matres sur la manire d'en agir avec Sancho,
il se tira merveilleusement d'affaire.

Il arriva de mme qu'aussitt que Sancho vit ce majordome, il
reconnut dans son visage celui de la Trifaldi, et, se tournant
vers son matre:

Seigneur, dit-il, il faut, ou que le diable m'emporte d'ici, en
juste et en croyant, ou que Votre Grce avoue que la figure de ce
majordome du duc que voil est la mme que celle de la Doloride.

Don Quichotte regarda attentivement le majordome, et, quand il
l'eut bien regard, il dit  Sancho:

Je ne vois pas, Sancho, qu'il y ait de quoi te donner au diable,
ni en juste ni en croyant, et je ne sais trop ce que tu veux dire
par l.[235] De ce que le visage de la Doloride soit celui du
majordome, ce n'est pas une raison pour que le majordome soit la
Doloride; s'il l'tait, cela impliquerait une furieuse
contradiction. Mais ce n'est pas le moment de faire  cette heure
ces investigations, car ce serait nous enfoncer dans
d'inextricables labyrinthes. Crois-moi, ami, nous avons besoin
tous deux de prier Notre-Seigneur, du fond de l'me, qu'il nous
dlivre des mchants sorciers et des mchants enchanteurs.

-- Ce n'est pas pour rire, seigneur, rpliqua Sancho, je l'ai tout
 l'heure entendu parler, et il me semblait que la voix de la
Trifaldi me cornait aux oreilles. C'est bon, je me tairai; mais je
ne laisserai pas d'tre dornavant sur mes gardes pour voir si je
dcouvre quelque indice qui confirme ou dtruise mes soupons.

-- Voil ce qu'il faut que tu fasses, Sancho, reprit don
Quichotte; tu m'informeras de tout ce que tu pourras dcouvrir sur
ce point, et de tout ce qui t'arrivera dans ton gouvernement.

Enfin Sancho partit, accompagn d'une foule de gens. Il tait vtu
en magistrat, portant par-dessus sa robe un large gaban de camelot
fauve, et, sur la tte, une _montera _de mme toffe. Il montait
un mulet,  l'cuyre, et derrire lui, par ordre du duc, marchait
le grison, par de harnais en soie et tout flambants neufs. De
temps en temps Sancho tournait la tte pour regarder son ne, et
se plaisait tellement en sa compagnie, qu'il ne se ft pas troqu
contre l'empereur d'Allemagne. Quand il prit cong du duc et de la
duchesse, il leur baisa les mains; puis il alla prendre la
bndiction de son seigneur, qui la lui donna les larmes aux yeux,
et que Sancho reut avec des soupirs touffs, comme un enfant qui
sanglote.

Maintenant, lecteur aimable, laisse le bon Sancho aller en paix et
en bonne chance, et prends patience pour attendre les deux verres
de bon sang que tu feras, en apprenant comment il se conduisit
dans sa magistrature. En attendant, contente-toi de savoir ce qui
arriva cette nuit  son matre. Si tu n'en ris pas  gorge
dploye, au moins tu en feras, comme on dit, grimace de singe,
car les aventures de don Quichotte excitent toujours ou
l'admiration ou la gaiet.

On raconte donc qu' peine Sancho s'en tait all, don Quichotte
sentit le regret de son dpart et sa propre solitude, tellement
que, s'il et pu rvoquer la mission de son cuyer et lui ter le
gouvernement, il n'y aurait pas manqu. La duchesse s'aperut de
sa mlancolie, et lui demanda le motif de cette tristesse:

Si c'est, dit-elle, l'absence de Sancho qui la cause, j'ai dans
ma maison des cuyers, des dugnes et de jeunes filles qui vous
serviront au gr de vos dsirs.

-- Il est bien vrai, madame, rpondit don Quichotte, que je
regrette l'absence de Sancho; mais ce n'est point la cause
principale de la tristesse qui se lit sur mon visage. Des
politesses et des offres nombreuses que Votre Excellence veut bien
me faire, je n'accepte et ne choisis que la bonne volont qui les
dicte. Pour le surplus, je supplie Votre Excellence de vouloir
bien permettre que, dans mon appartement, ce soit moi seul qui me
serve.

-- Oh! pour le coup, seigneur don Quichotte, s'cria la duchesse,
il n'en sera pas ainsi; je veux vous faire servir par quatre
jeunes filles, choisies parmi mes femmes, toutes quatre belles
comme des fleurs.

-- Pour moi, rpondit don Quichotte, elles ne seraient point comme
des fleurs, mais comme des pines qui me piqueraient l'me. Aussi
elles n'entreront pas plus dans mon appartement, ni rien qui leur
ressemble, que je n'ai des ailes pour voler. Si Votre Grandeur
veut bien continuer  me combler, sans que je les mrite, de ses
prcieuses faveurs, qu'elle me laisse dmler mes fltes comme j'y
entendrai, et me servir tout seul  huis clos. Il m'importe de
mettre une muraille entre mes dsirs et ma chastet, et je ne veux
point perdre cette bonne habitude pour rpondre  la libralit
dont Votre Altesse veut bien user  mon gard. En un mot, je me
coucherai plutt tout habill que de me laisser dshabiller par
personne.

-- Assez, assez, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse.
Pour mon compte, je donnerai l'ordre qu'on ne laisse entrer dans
votre chambre, je ne dis pas une fille, mais une mouche. Oh! je ne
suis pas femme  permettre qu'on attente  la pudeur du seigneur
don Quichotte; car,  ce que j'ai pu voir, de ses nombreuses
vertus celle qui brille avec le plus d'clat, c'est la chastet.
Eh bien! que Votre Grce s'habille et se dshabille en cachette et
 sa faon, quand et comme il lui plaira; il n'y aura personne
pour y trouver  redire, et dans votre appartement vous trouverez
tous les vases ncessaires  celui qui dort porte close, afin
qu'aucune ncessit naturelle ne vous oblige  l'ouvrir. Vive
mille sicles la grande Dulcine du Toboso, et que son nom,
s'tende sur toute la surface de la terre, puisqu'elle a mrit
d'tre aime par un si vaillant et si chaste chevalier! Que les
cieux compatissants versent dans l'me de Sancho Panza, notre
gouverneur, un vif dsir d'achever promptement sa pnitence, pour
que le monde recouvre le bonheur de jouir des attraits d'une si
grande dame!

Don Quichotte rpondit alors:

Votre Hautesse a parl d'une faon digne d'elle, car de la bouche
des dames de haut parage, aucune parole basse ou maligne ne peut
sortir. Plus heureuse et plus connue sera Dulcine dans le monde,
pour avoir t loue de Votre Grandeur, que par toutes les
louanges que pourraient lui dcerner les plus loquents orateurs
de la terre.

-- Trve de compliments, seigneur don Quichotte, rpliqua la
duchesse; voil l'heure du souper qui approche, et le duc doit
nous attendre. Que Votre Grce m'accompagne  table; puis vous
irez vous coucher de bonne heure, car le voyage que vous avez fait
hier  Candaya n'tait pas si court qu'il ne vous ait caus
quelque fatigue.

-- Je n'en sens aucune, madame, repartit don Quichotte, car
j'oserais jurer  Votre Excellence que, de ma vie, je n'ai mont
sur une bte plus douce d'allure que Clavilgne. Je ne sais
vraiment ce qui a pu pousser Malambruno  se dfaire d'une monture
si agrable, si lgre, et  la brler sans plus de faon.

-- On peut imaginer, rpondit la duchesse, que, repentant du mal
qu'il avait fait  Trifaldi et compagnie, ainsi qu' d'autres
personnes, et des mfaits qu'il devait avoir commis en qualit de
sorcier et d'enchanteur, il voulut anantir tous les instruments
de son office, et qu'il brla Clavilgne comme le principal, comme
celui qui le tenait le plus dans l'inquitude et l'agitation, en
le promenant de pays en pays. Aussi les cendres de cette machine,
et le trophe de l'criteau, rendront-ils ternel tmoignage  la
valeur du grand don Quichotte de la Manche.

Don Quichotte adressa de nouveau de nouvelles grces  la
duchesse, et, ds qu'il eut soup, il se retira tout seul dans son
appartement, sans permettre que personne y entrt pour le servir,
tant il redoutait de rencontrer des occasions qui l'engageassent
ou le contraignissent  perdre la fidlit qu'il gardait  sa dame
Dulcine, ayant toujours l'imagination fixe sur la vertu
d'Amadis, fleur et miroir des chevaliers errants. Il ferma la
porte derrire lui, et,  la lueur de deux bougies, commena  se
dshabiller. Mais, pendant qu'il se dchaussait ( disgrce
indigne d'un tel personnage!), il lcha, non des soupirs, ni
aucune autre chose qui pt dmentir sa propret et la vigilance
qu'il exerait sur lui-mme, mais jusqu' deux douzaines de
mailles dans un de ses bas, qui demeura taill  jour comme une
jalousie. Cet accident affligea le bon seigneur au fond de l'me,
et il aurait donn une once d'argent pour avoir l un demi-gros de
soie verte; je dis de soie verte, parce que les bas taient verts.

Ici Ben-Engli fit une exclamation, et, tout en crivant, s'cria:
 pauvret, pauvret! Je ne sais quelle raison put pousser ce
grand pote de Cordoue  t'appeler _saint prsent ingratement
reu._[236] Quant  moi, quoique More, je sais fort bien par les
communications que j'ai eues avec les chrtiens, que la saintet
consiste dans la charit, l'humilit, la foi, l'obissance et la
pauvret. Toutefois, je dis que celui-l doit tre combl de la
grce de Dieu, qui vient  se rjouir d'tre pauvre;  moins que
ce ne soit de cette manire de pauvret dont l'un des plus grands
saints a dit: _Possdez toutes choses comme si vous ne les
possdiez pas._[237] C'est l ce qu'on appelle pauvret
d'esprit. Mais toi, seconde pauvret, qui est celle dont je parle,
pourquoi veux-tu te heurter toujours aux hidalgos et aux gens bien
ns, plutt qu' toute autre espce de gens[238]? Pourquoi les
obliges-tu  mettre des pices  leurs souliers,  porter  leurs
pourpoints des boutons dont les uns sont de soie, les autres de
crin, et les autres de verre? Pourquoi leurs collets sont-ils, la
plupart du temps, chiffonns comme des feuilles de chicore et
percs autrement qu'au moule (ce qui fait voir que l'usage de
l'amidon et des collets ouverts est fort ancien)? Puis il ajoute:
Malheureux l'hidalgo de notre sang qui met son honneur au rgime,
mangeant mal et  porte close, et qui fait un hypocrite de son
cure-dent, quand il sort de chez lui, n'ayant rien mang qui
l'oblige  se nettoyer les mchoires. Malheureux celui-l, dis-je,
qui a l'honneur ombrageux, qui s'imagine qu'on dcouvre d'une
lieue le rapiage de son soulier, la sueur qui tache son chapeau,
la corde du drap de son manteau, et la famine de son estomac.

Toutes ces rflexions vinrent  l'esprit de don Quichotte  propos
de la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que
Sancho lui avait laiss des bottes de voyage, qu'il pensa mettre
le lendemain. Finalement, il se coucha, tout pensif et tout
chagrin, tant du vide que lui faisait Sancho que de l'irrparable
disgrce de ses bas, dont il aurait volontiers ravaud les mailles
emportes, ft-ce mme avec de la soie d'une autre couleur, ce qui
est bien l'une des plus grandes preuves de misre que puisse
donner un hidalgo dans le cours de sa perptuelle dtresse. Il
teignit les lumires; mais la chaleur tait touffante, et il ne
pouvait dormir. Il se releva pour aller entrouvrir une fentre
grille qui donnait sur un beau jardin, et il entendit, en
l'ouvrant, que des gens marchaient et parlaient sous sa croise.
Il se mit  couter attentivement. Alors les promeneurs levrent
la voix assez pour qu'il pt entendre cette conversation:

N'exige pas,  mrancie, n'exige pas que je chante, puisque tu
sais bien que, depuis l'heure o cet tranger est entr dans le
chteau, depuis que mes yeux l'ont aperu, je ne sais plus
chanter, mais seulement pleurer. D'ailleurs, madame a le sommeil
plus lger que pesant, et je ne voudrais pas qu'elle nous surprt
ici pour tous les trsors du monde. Mais quand mme elle dormirait
et ne s'veillerait point,  quoi servirait mon chant, s'il dort
et ne s'veille pas pour l'entendre, ce nouvel ne qui est arriv
dans nos climats pour me laisser le jouet de ses mpris.

-- N'aie point ces scrupules, chre Altisidore, rpondit-on. Sans
doute la duchesse et tous ceux qui habitent cette maison sont
ensevelis dans le sommeil, hors celui qui a veill ton me et qui
rgne sur ton coeur. Je viens d'entendre ouvrir la fentre grille
de sa chambre, et sans doute il est veill. Chante, ma pauvre
blesse, chante tout bas, sur un ton suave et doux, et au son de
ta harpe. Si la duchesse nous entend, nous nous excuserons sur la
chaleur qu'il fait.

-- Ce n'est point cela qui me retient,  mrancie, rpondit
Altisidore; c'est que je ne voudrais pas que mon chant dcouvrt
l'tat de mon coeur, et que ceux qui ne connaissent pas la
puissance irrsistible de l'amour me prissent pour une fille
capricieuse et dvergonde. Mais je me rends, quoi qu'il arrive,
car mieux vaut la honte sur le visage que la tache dans le coeur.

Aussitt elle prit la harpe et en tira de douces modulations.

Quand don Quichotte entendit ces paroles et cette musique, il
resta stupfait; car, au mme instant, sa mmoire lui rappela les
aventures infinies, dans le got de celle-l, de fentres
grilles, de jardins, de srnades, de galanteries et
d'vanouissements, qu'il avait lues dans ses livres creux de
chevalerie errante. Il s'imagina bientt que quelque femme de la
duchesse s'tait prise d'amour pour lui, et que la pudeur la
contraignait  tenir sa passion secrte. Il craignait qu'elle ne
parvnt  le toucher, et il fit en son coeur un ferme propos de ne
pas se laisser vaincre. Se recommandant avec ardeur et dvotion 
sa dame Dulcine du Toboso, il rsolut pourtant d'couter la
musique, et, pour faire comprendre qu'il tait l, il fit semblant
d'ternuer; ce qui rjouit fort les deux donzelles, qui ne
dsiraient autre chose que d'tre entendues de don Quichotte. La
harpe d'accord et la ritournelle joue, Altisidore chanta ce
_romance_:

 toi qui es dans ton lit, entre des draps de toile de Hollande,
dormant tout de ton long, du soir jusqu'au matin;

Chevalier le plus vaillant qu'ait produit la Manche, plus chaste
et plus pur que l'or fin d'Arabie;

coute une jeune fille bien prise et mal paye de retour, qui, 
la lumire de tes soleils, se sent embraser l'me.

Tu cherches les aventures, et tu causes les msaventures
d'autrui; tu fais les blessures, et tu refuses le remde pour les
gurir.

Dis-moi, valeureux jeune homme (que Dieu te dlivre de toute
angoisse!), es-tu n dans les dserts de la Libye, ou sur les
montagnes de Jaca?

Des serpents t'ont-ils donn le lait? As-tu par hasard eu pour
gouvernantes l'horreur des forts et l'pret des montagnes?

Dulcine, fille frache et bien portante, peut se vanter d'avoir
apprivois un tigre, une bte froce.

Pour cet exploit, elle sera fameuse depuis le Hnars jusqu'au
Jarama, depuis le Tage jusqu'au Manzanars, depuis la Pisuerga
jusqu' l'Arlanza.

Je me troquerais volontiers pour elle, et je donnerais en retour
une robe, la plus bariole des miennes, celle qu'ornent des
franges d'or.

Oh! quel bonheur de se voir dans tes bras, ou du moins prs de
ton lit, te grattant la tte et t'enlevant la crasse!

Je demande beaucoup, et ne suis pas digne d'une faveur tellement
signale; je voudrais seulement te chatouiller les pieds; cela
suffit  une humble amante.

Oh! combien de rdsilles je te donnerais! combien d'escarpins
garnis d'argent, de chausses en damas, de manteaux en toile de
Hollande!

Combien de fines perles, grosses chacune comme une noix de galle,
qui, pour n'avoir point de pareilles, seraient appeles les
_uniques_[239]_!_

Ne regarde point, du haut de ta roche Tarpienne, l'incendie qui
me dvore,  Manchois, Nron du monde, et ne l'excite point par ta
rigueur!

Je suis jeune, je suis vierge tendre; mon ge ne passe pas quinze
ans, car je n'en ai que quatorze et trois mois, je le jure en mon
me et conscience.

Je ne suis ni bossue, ni boiteuse, et j'ai le plein usage de mes
mains; de plus, des cheveux comme des lis, qui tranent par terre
 mes pieds.

Quoique j'aie la bouche en bec d'aigle et le nez un tantinet
camard, comme mes dents sont des topazes, elles lvent au ciel ma
beaut.

Pour ma voix, si tu m'coutes, tu vois qu'elle gale les plus
douces, et je suis d'une taille un peu au-dessous de la moyenne.

Ces grces et toutes celles que je possde encore sont des
dpouilles rserves  ton carquois. Je suis dans cette maison
demoiselle de compagnie, et l'on m'appelle Altisidore.

L se termina le chant de l'amoureuse Altisidore, et commena
l'pouvante du courtis don Quichotte; lequel, jetant un grand
soupir, se dit  lui-mme: Faut-il que je sois si malheureux
errant qu'il n'y ait pas une fille, pour peu qu'elle me voie, qui
ne s'amourache de moi! Faut-il que la sans pareille Dulcine soit
si peu chanceuse, qu'on ne la laisse pas jouir en paix et  l'aise
de mon incroyable fidlit! Que lui voulez-vous, reines? Que lui
demandez-vous, impratrices? Qu'avez-vous  la poursuivre, jeunes
filles de quatorze  quinze ans? Laissez, laissez-la, misrables;
souffrez qu'elle triomphe et s'enorgueillisse du destin que lui
fit l'amour en rendant mon coeur son vassal et en lui livrant les
clefs de mon me. Prenez garde,  troupe amoureuse, que je suis
pour la seule Dulcine de cire et de pte molle; pour toutes les
autres, de pierre et de bronze. Pour elle, je suis doux comme
miel; pour vous, amer comme chicotin. Pour moi, Dulcine est la
seule belle, la seule discrte, la seule pudique et la seule bien
ne; toutes les autres sont laides, sottes, dvergondes et de
basse origine. C'est pour tre  elle, et non  nulle autre, que
la nature m'a jet dans ce monde. Qu'Altisidore pleure ou chante,
que madame se dsespre, j'entends celle pour qui l'on me gourma
si bien dans le chteau du More enchant; c'est  Dulcine que je
dois appartenir, bouilli ou rti; c'est pour elle que je dois
rester pur, honnte et courtois, en dpit de toutes les
sorcelleries de la terre.

 ces mots, il ferma brusquement la fentre; puis, plein de dpit
et d'affliction, comme s'il lui ft arriv quelque grand malheur,
il retourna se mettre au lit, o nous le laisserons, quant 
prsent; car ailleurs nous appelle le grand Sancho Panza, qui veut
dbuter avec clat dans son gouvernement.

Chapitre XLV

_Comment le grand Sancho Panza prit possession de son le, et de
quelle manire il commena  gouverner_


 toi qui dcouvres perptuellement les antipodes, flambeau du
monde, oeil du ciel, doux auteur du balancement des cruches 
rafrachir[240]; Phoebus par ici, Thymbrius par l, archer d'un
ct, mdecin de l'autre, pre de la posie, inventeur de la
musique; toi qui toujours te lves, et, bien qu'il le paraisse, ne
te couches jamais; c'est  toi que je m'adresse,  soleil, avec
l'aide de qui l'homme engendre l'homme, pour que tu me prtes
secours, et que tu illumines l'obscurit de mon esprit, afin que
je puisse narrer de point en point le gouvernement du grand Sancho
Panza; sans toi, je me sens faible, abattu, troubl.

Or donc, Sancho arriva bientt avec tout son cortge dans un bourg
d'environ mille habitants, qui tait l'un des plus riches que
possdt le duc. On lui fit entendre qu'il s'appelait l'le
Barataria, soit qu'en effet le bourg s'appelt Baratario, soit
pour exprimer  quel bon march on lui avait donn le
gouvernement[241]. Quand il arriva aux portes du bourg, qui tait
entour de murailles, le corps municipal sortit  sa rencontre. On
sonna les cloches, et, au milieu de l'allgresse gnrale que
faisaient clater les habitants, on le conduisit en grande pompe 
la cathdrale rendre grces  Dieu. Ensuite, avec de risibles
crmonies, on lui remit les clefs du bourg, et on l'installa pour
perptuel gouverneur de l'le Barataria. Le costume, la barbe, la
grosseur et la petitesse du nouveau gouverneur jetaient dans la
surprise tous les gens qui ne savaient pas le mot de l'nigme, et
mme tous ceux qui le savaient, dont le nombre tait grand.
Finalement, au sortir de l'glise, on le mena dans la salle
d'audience, et on l'assit sur le sige du juge. L, le majordome
du duc lui dit:

C'est une ancienne coutume dans cette le, seigneur gouverneur,
que celui qui vient en prendre possession soit oblig de rpondre
 une question qu'on lui adresse, et qui est quelque peu
embrouille et embarrassante. Par la rponse  cette question, le
peuple tte le pouls  l'esprit de son nouveau gouverneur, et y
trouve sujet de se rjouir ou de s'attrister de sa venue.

Pendant que le majordome tenait ce langage  Sancho, celui-ci
s'tait mis  regarder plusieurs grandes lettres crites sur le
mur en face de son sige, et, comme il ne savait pas lire, il
demanda ce que c'tait que ces peintures qu'on voyait sur la
muraille. On lui rpondit:

Seigneur, c'est l qu'est crit et enregistr le jour o Votre
Seigneurie a pris possession de cette le. L'pitaphe est ainsi
conue: Aujourd'hui, tel quantime de tel mois et de telle anne,
il a t pris possession de cette le par le seigneur don Sancho
Panza. Puisse-t-il en jouir longues annes!

-- Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda Sancho.

-- Votre Seigneurie, rpondit le majordome; car il n'est pas entr
dans cette le d'autre Panza que celui qui est assis sur ce
fauteuil.

-- Eh bien! sachez, frre, reprit Sancho, que je ne porte pas le
_don, _et que personne ne l'a port dans toute ma famille, Sancho
Panza tout court, voil comme je m'appelle; Sancho s'appelait mon
pre, et Sancho mon grand-pre, et tous furent des Panzas, sans
ajouter de _don _ni d'autres allonges. Je m'imagine qu'il doit y
avoir dans cette le plus de _don _que de pierres. Mais suffit,
Dieu m'entend, et il pourra bien se faire, si le gouvernement me
dure quatre jours, que j'chardonne ces _don _qui doivent, par
leur multitude, importuner comme les mosquites et les cousins.[242]
Maintenant, que le seigneur majordome expose sa question; j'y
rpondrai du mieux qu'il me sera possible, soit que le peuple
s'afflige, soit qu'il se rjouisse.

En ce moment, deux hommes entrrent dans la salle d'audience, l'un
vtu en paysan, l'autre en tailleur, car il portait des ciseaux 
la main; et le tailleur dit:

Seigneur gouverneur, ce paysan et moi nous comparaissons devant
Votre Grce, en raison de ce que ce brave homme vint hier dans ma
boutique (sous votre respect et celui de la compagnie, je suis,
bni soit Dieu, matre tailleur jur), et, me mettant une pice de
drap dans les mains, il me demanda: Seigneur, y aurait-il dans ce
drap de quoi me faire un chaperon? Moi, mesurant la pice, je lui
rpondis oui. Lui alors dut s'imaginer,  ce que j'imagine, que je
voulais sans doute lui voler un morceau du drap, se fondant sur sa
propre malice et sur la mauvaise opinion qu'on a des tailleurs, et
il me dit de regarder s'il n'y aurait pas de quoi faire deux
chaperons. Je devinai sa pense, et lui rpondis encore oui.
Alors, toujours  cheval sur sa mchante intention, il se mit 
ajouter des chaperons et moi des oui, jusqu' ce que nous fussions
arrivs  cinq chaperons. Tout  l'heure, il est venu les
chercher. Je les lui donne, mais il ne veut pas me payer la faon;
au contraire, il veut que je lui paye ou que je lui rende le drap.

-- Tout cela est-il ainsi, frre? demanda Sancho au paysan.

-- Oui, seigneur, rpondit le bonhomme; mais que Votre Grce lui
fasse montrer les cinq chaperons qu'il m'a faits.

-- Trs-volontiers, repartit le tailleur.

Et, tirant aussitt la main de dessous son manteau, il montra cinq
chaperons poss sur le bout des cinq doigts de la main.

Voici, dit-il, les cinq chaperons que ce brave homme me rclame.
Je jure en mon me et conscience qu'il ne m'est pas rest un pouce
du drap, et je donne l'ouvrage  examiner aux examinateurs du
mtier.

Tous les assistants se mirent  rire de la multitude des chaperons
et de la nouveaut du procs. Pour Sancho, il resta quelques
moments  rflchir, et dit:

Ce procs,  ce qu'il me semble, n'exige pas de longs dlais, et
doit se juger  jugement de prud'homme. Voici donc ma sentence:
Que le tailleur perde sa faon et le paysan son drap, et qu'on
porte les chaperons aux prisonniers; et que tout soit dit.

Si la sentence qu'il rendit ensuite  propos de la bourse du
berger excita l'admiration des assistants, celle-ci les fit
clater de rire.[243] Mais enfin l'on fit ce qu'avait ordonn le
gouverneur, devant lequel se prsentrent deux hommes d'ge. L'un
portait pour canne une tige de roseau creux; l'autre vieillard,
qui tait sans canne, dit  Sancho:

Seigneur, j'ai prt  ce brave homme, il y a dj longtemps, dix
cus d'or en or, pour lui faire plaisir et lui rendre service, 
condition qu'il me les rendrait ds que je lui en ferais la
demande. Bien des jours se sont passs sans que je les lui
demandasse, car je ne voulais pas, pour les lui faire rendre, le
mettre dans un plus grand besoin que celui qu'il avait quand je
les lui prtai. Enfin voyant qu'il oubliait de s'acquitter, je lui
ai demand mes dix cus une et bien des fois; mais non-seulement
il ne me les rend pas, il me les refuse, disant que jamais je ne
lui ai prt ces dix cus, et que, si je les lui ai prts, il me
les a rendus depuis longtemps. Je n'ai aucun tmoin, ni du prt
ni du rendu, puisqu'il n'a pas fait de restitution. Je voudrais
que Votre Grce lui demandt le serment. S'il jure qu'il me les a
rendus, je l'en tiens quitte pour ici et pour devant Dieu.

-- Que dites-vous  cela, bon vieillard au bton? demanda Sancho.

Le vieillard rpondit:

Je confesse, seigneur, qu'il me les a prts; mais que Votre
Grce abaisse sa verge, et, puisqu'il s'en remet  mon serment, je
jurerai que je les lui ai rendus et pays en bonne et due forme.

Le gouverneur baissa sa verge, et cependant le vieillard au roseau
donna sa canne  l'autre vieillard, en le priant, comme si elle
l'et beaucoup embarrass, de la tenir tandis qu'il prterait
serment. Il tendit ensuite la main sur la croix de la verge et
dit:

Il est vrai que le comparant m'a prt les dix cus qu'il me
rclame, mais je les lui ai rendus de la main  la main, et c'est
faute d'y avoir pris garde qu'il me les redemande  chaque
instant.

Alors, l'illustre gouverneur demanda au crancier ce qu'il avait 
rpondre  ce que disait son adversaire. L'autre repartit que son
dbiteur avait sans doute dit vrai, car il le tenait pour homme de
bien et pour bon chrtien; qu'il devait lui-mme avoir oubli
quand et comment la restitution lui avait t faite; mais que
dsormais il ne lui demanderait plus rien. Le dbiteur reprit sa
canne, baissa la tte, et sortit de l'audience.

Lorsque Sancho le vit partir ainsi sans plus de faon, considrant
aussi la rsignation du demandeur, il inclina sa tte sur sa
poitrine, et, plaant l'index de la main droite le long de son nez
et de ses sourcils, il resta quelques moments  rver; puis il
releva la tte et ordonna d'appeler le vieillard  la canne qui
avait dj disparu. On le ramena, et ds que Sancho le vit:

Donnez-moi cette canne, brave homme, lui dit-il; j'en ai besoin.

-- Trs-volontiers, seigneur, rpondit le vieillard, la voici, et
il la lui mit dans les mains.

Sancho la prit, et la tendant  l'autre vieillard:

Allez avec Dieu, lui dit-il, vous voil pay.

-- Qui, moi, seigneur? rpondit le vieillard; est-ce que ce roseau
vaut dix cus d'or?

-- Oui, reprit le gouverneur, ou sinon je suis la plus grosse bte
du monde, et l'on va voir si j'ai de la cervelle pour gouverner
tout un royaume.

Alors il ordonna qu'on ouvrt et qu'on brist la canne en prsence
de tout le public; ce qui fut fait, et, dans l'intrieur du
roseau, on trouva dix cus d'or. Tous les assistants restrent
merveills, et tinrent leur gouverneur pour un nouveau Salomon.
On lui demanda d'o il avait conjectur que dans ce roseau
devaient se trouver les dix cus d'or. Il rpondit qu'ayant vu le
vieillard donner sa canne  sa partie adverse pendant qu'il
prtait serment, et jurer qu'il lui avait dment et vritablement
donn les dix cus, puis, aprs avoir jur, lui reprendre sa
canne, il lui tait venu  l'esprit que dans ce roseau devait se
trouver le remboursement qu'on lui demandait.

De l, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion, qu' ceux qui
gouvernent, ne fussent-ils que des sots, Dieu fait quelquefois la
grce de les diriger dans leurs jugements. D'ailleurs, j'ai
entendu jadis conter une histoire semblable au cur de mon
village[244], et j'ai la mmoire si bonne, si parfaite, que, si je
n'oubliais la plupart du temps justement ce que je veux me
rappeler, il n'y aurait pas en toute l'le une meilleure mmoire.

Finalement, les deux vieillards s'en allrent, l'un confus,
l'autre rembours, et tous les assistants restrent dans
l'admiration. Et celui qui tait charg d'crire les paroles, les
actions et jusqu'aux mouvements de Sancho, ne parvenait point  se
dcider s'il le tiendrait et le ferait tenir pour sot ou pour
sage.

Aussitt que ce procs fut termin, une femme entra dans
l'audience, tenant  deux mains un homme vtu en riche
propritaire de troupeaux. Elle accourait en jetant de grands
cris:

Justice, disait-elle, seigneur gouverneur, justice! Si je ne la
trouve pas sur la terre, j'irai la chercher dans le ciel. Seigneur
gouverneur de mon me, ce mchant homme m'a surprise au milieu des
champs, et s'est servi de mon corps comme si c'et t une
guenille mal lave. Ah! malheureuse que je suis! il m'a emport le
trsor, que je gardais depuis plus de vingt-trois ans, le
dfendant de Mores et de chrtiens, de naturels et d'trangers.
C'tait bien la peine que, toujours aussi dure qu'un tronc de
lige, je me fusse conserve intacte comme la salamandre dans le
feu, ou comme la laine parmi les broussailles, pour que ce malotru
vnt maintenant me manier de ses deux mains propres.

-- C'est encore  vrifier, dit Sancho, si ce galant a les mains
propres ou sales et, se tournant vers l'homme, il lui demanda ce
qu'il avait  rpondre  la plainte de cette femme.

L'autre rpondit tout troubl:

Mes bons seigneurs, je suis un pauvre berger de btes  soie, et,
ce matin, je quittais ce pays, aprs y avoir vendu, sous votre
respect, quatre cochons, si bien qu'on m'a pris en octrois,
gabelle et autres tromperies, bien peu moins qu'ils ne valaient.
En retournant  mon village, je rencontrai cette bonne dugne en
chemin, et le diable, qui se fourre partout pour tout embrouiller,
nous fit badiner ensemble. Je lui payai ce qui tait raisonnable;
mais elle, mcontente de moi, m'a pris  la gorge, et ne m'a plus
laiss qu'elle ne m'et amen jusqu'en cet endroit. Elle dit que
je lui ai fait violence; mais elle ment, par le serment que je
fais ou suis prt  faire. Et voil toute la vrit, sans qu'il y
manque un fil.

Alors le gouverneur lui demanda s'il portait sur lui quelque
argent en grosses pices. L'homme rpondit qu'il avait jusqu'
vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir. Sancho lui ordonna
de la tirer de sa poche et de la remettre telle qu'elle tait  la
plaignante. Il obit en tremblant; la femme prit la bourse, puis,
faisant mille rvrences  tout le monde, et priant Dieu pour la
vie et la sant du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la
dfense des orphelines jeunes et ncessiteuses, elle sortit de
l'audience, emportant la bourse  deux mains, aprs s'tre
assure, toutefois, que c'tait bien de la monnaie d'argent
qu'elle contenait.

Ds qu'elle fut dehors, Sancho dit au berger, qui dj fondait en
larmes, et dont le coeur et les yeux s'en allaient aprs sa
bourse:

Bonhomme, courez aprs cette femme et reprenez-lui la bourse,
qu'elle veuille ou ne veuille pas; puis revenez avec elle ici.

Sancho ne parlait ni  sot ni  sourd, car l'homme partit comme la
foudre pour faire ce qu'on lui commandait. Tous les spectateurs
restaient en suspens, attendant la fin de ce procs. Au bout de
quelques instants, l'homme et la femme revinrent, plus fortement
accrochs et cramponns l'un  l'autre que la premire fois. La
femme avait son jupon retrouss, et la bourse enfonce dans son
giron, l'homme faisait rage pour la lui reprendre, mais ce n'tait
pas possible, tant elle la dfendait bien.

Justice de Dieu et du monde! disait-elle  grands cris; voyez,
seigneur gouverneur, le peu de honte et le peu de crainte de ce
vaurien dnatur, qui a voulu, au milieu de la ville, au milieu de
la rue, me reprendre la bourse que Votre Grce m'a fait donner.

-- Est-ce qu'il vous l'a reprise? demanda le gouverneur.

-- Reprise! ah bien oui! rpondit la femme, je me laisserais
plutt enlever la vie qu'enlever la bourse. Elle est bonne pour
a, l'enfant. Oh! il faudrait me jeter d'autres chats  la gorge
que ce rpugnant nigaud. Des tenailles et des marteaux, des
ciseaux et des maillets ne suffiraient pas pour me l'arracher
d'entre les ongles, pas mme des griffes de lion. On m'arracherait
plutt l'me du milieu des chairs.

-- Elle a raison, dit l'homme; je me donne pour vaincu et rendu,
et je confesse que mes forces ne sont pas capables de la lui
prendre.

Cela dit, il la laissa; alors le gouverneur dit  la femme:

Montrez-moi cette bourse, chaste et vaillante hrone.

Elle la lui donna sur-le-champ, et le gouverneur, la rendant 
l'homme, dit  la violente non violente:

Ma soeur, si le mme courage et la mme vigueur que vous venez de
dployer pour dfendre cette bourse, vous les aviez employs, et
mme moiti moins, pour dfendre votre corps, les forces d'Hercule
n'auraient pu vous forcer. Allez avec Dieu, et  la male heure, et
ne vous arrtez pas en toute l'le, ni  six lieues  la ronde,
sous peine de deux cents coups de fouet. Allons, dcampez, dis-je,
enjleuse, dvergonde et larronnesse.

La femme, tout pouvante, s'en alla, tte basse et maugrant; et
le gouverneur dit  l'homme:

Allez avec Dieu, brave homme,  votre village et avec votre
argent, et dsormais, si vous ne voulez pas le perdre, faites en
sorte qu'il ne vous prenne plus fantaisie de badiner avec
personne.

L'homme lui rendit grce aussi gauchement qu'il put, et s'en
alla.[245] Les assistants demeurrent encore une fois dans
l'admiration des jugements et des arrts de leur nouveau
gouverneur, et tous ces dtails, recueillis par son
historiographe, furent aussitt envoys au duc, qui les attendait
avec grande impatience. Mais laissons ici le bon Sancho, car nous
avons hte de retourner  son matre, tout agit par la srnade
d'Altisidore.

Chapitre XLVI

_De l'pouvantable charivari de sonnettes et de miaulements que
reut don Quichotte dans le cours de ses amours avec l'amoureuse
Altisidore_


Nous avons laiss le grand don Quichotte enseveli dans les penses
diverses que lui avait causes la srnade de l'amoureuse fille de
compagnie. Il se coucha avec ces penses; et, comme si c'et t
des puces, elles ne le laissrent ni dormir, ni reposer un moment,
sans compter qu' cela se joignait la dconfiture des mailles de
ses bas. Mais, comme le temps est lger et que rien ne l'arrte en
sa route, il courut  cheval sur les heures, et bientt arriva
celle du matin.  la vue du jour, don Quichotte quitta la plume
oisive, et, toujours diligent, revtit son pourpoint de chamois,
et chaussa ses bottes de voyage pour cacher la msaventure de ses
bas trous. Puis il jeta par l-dessus son manteau d'carlate, et
se mit sur la tte une _montera _de velours vert, garnie d'un
galon d'argent; il passa le baudrier sur ses paules, avec sa
bonne pe tranchante; il attacha  sa ceinture un grand chapelet
qu'il portait toujours sur lui; et, dans ce magnifique appareil,
il s'avana majestueusement vers le vestibule, o le duc et la
duchesse, dj levs, semblaient tre venus l'attendre.

Dans une galerie qu'il devait traverser, Altisidore et l'autre
fille, son amie, s'taient postes pour le prendre au passage. Ds
qu'Altisidore aperut don Quichotte, elle feignit de s'vanouir;
et son amie, qui la reut dans ses bras, s'empressait de lui
dlacer le corsage de sa robe. Don Quichotte vit cette scne; il
s'approcha d'elles, et dit:

Je sais dj d'o procdent ces accidents.

-- Et moi je n'en sais rien, rpondit l'amie; car Altisidore est
la plus saine et la mieux portante des femmes de cette maison, et
je ne lui ai pas entendu pousser un _hlas! _depuis que je la
connais. Mais que le ciel confonde autant de chevaliers errants
qu'il y en a sur la terre, s'il est vrai qu'ils soient tous
ingrats. Retirez-vous, seigneur don Quichotte; la pauvre enfant ne
reviendra point  elle tant que Votre Grce restera l.

Alors don Quichotte rpondit:

Faites en sorte, madame, qu'on mette un luth cette nuit dans mon
appartement; je consolerai du mieux qu'il me sera possible cette
jeune fille blesse au coeur. Dans le commencement de l'amour, un
prompt dsabusement est le souverain remde.

Cela dit, il s'loigna, pour n'tre point remarqu de ceux qui
pouvaient l'apercevoir. Il avait  peine tourn les talons que,
reprenant ses sens, l'vanouie Altisidore dit  sa compagne:

Il faut avoir soin qu'on lui mette le luth qu'il demande. Don
Quichotte, sans doute, veut nous donner de la musique; elle ne
sera pas mauvaise venant de lui.

Aussitt les deux donzelles allrent rendre compte  la duchesse
de ce qui venait de se passer, et de la demande d'un luth que
faisait don Quichotte. Celle-ci, ravie de joie, se concerta avec
le duc et ses femmes, pour jouer au chevalier un tour qui ft plus
amusant que nuisible. Dans l'espoir de ce divertissement, tous
attendaient l'arrive de la nuit, laquelle vint aussi vite
qu'tait venu le jour, que le duc et la duchesse passrent en
dlicieuses conversations avec don Quichotte. Ce mme jour, la
duchesse dpcha bien rellement un de ses pages (celui qui avait
fait dans la fort le personnage enchant de Dulcine)  Thrse
Panza, avec la lettre de son mari Sancho Panza, et le paquet de
hardes qu'il avait laiss pour qu'on l'envoyt  sa femme. Le page
tait charg de rapporter une fidle relation de tout ce qui lui
arriverait dans son message.

Cela fait, et onze heures du soir tant sonnes, don Quichotte, en
rentrant dans sa chambre, y trouva une mandoline. Il prluda,
ouvrit la fentre grille, et reconnut qu'il y avait du monde au
jardin. Ayant alors parcouru toutes les touches de la mandoline,
pour la mettre d'accord aussi bien qu'il le pouvait, il cracha, se
nettoya le gosier, puis, d'une voix un peu enroue, mais juste, il
chanta le _romance _suivant, qu'il avait tout exprs compos lui-
mme ce jour-l.

Les forces de l'amour ont coutume d'ter les mes de leurs gonds,
en prenant pour levier l'oisivet nonchalante.

La couture, la broderie, le travail continuel, sont l'antidote
propre au venin des transports amoureux.

Pour les filles vivant dans la retraite, qui aspirent  tre
maries, l'honntet est une dot et la voix de leurs louanges.

Les chevaliers errants et ceux qui peuplent la cour courtisent
les femmes libres, et pousent les honntes.

Il y a des amours de soleil levant qui se pratiquent entre hte
et htesse; mais ils arrivent bientt au couchant, car ils
finissent avec le dpart.

L'amour nouveau venu, qui arrive aujourd'hui et s'en va demain,
ne laisse pas les images bien profondment graves dans l'me.

Peinture sur peinture ne brille, ni ne se fait voir; o il y a
une premire beaut, la seconde ne gagne pas la partie.

J'ai Dulcine du Toboso peinte sur la table rase de l'me, de
telle faon qu'il est impossible d l'en effacer.

La constance dans les amants est la qualit la plus estime,
celle par qui l'amour fait des miracles, et qui les lve
galement  la flicit.

Don Quichotte en tait l de son chant, qu'coutaient le duc, la
duchesse, Altisidore et presque tous les gens du chteau, quand
tout  coup, du haut d'un corridor extrieur qui tombait  plomb
sur la fentre de don Quichotte, on descendit une corde o taient
attaches plus de cent sonnettes, puis on vida un grand sac plein
de chats qui portaient aussi des grelots  la queue. Le vacarme
des sonnettes et des miaulements de chats fut si grand, que le duc
et la duchesse, bien qu'inventeurs de la plaisanterie, en furent
effrays, et que don Quichotte sentit ses cheveux se dresser sur
sa tte. Le sort voulut en outre que deux ou trois chats
entrassent par la fentre dans sa chambre; et, comme ils couraient
 et l tout effars, on aurait dit qu'une lgion de diables y
prenaient leurs bats. En cherchant par o s'chapper, ils eurent
bientt teint les deux bougies qui clairaient l'appartement; et,
comme la corde aux grosses sonnettes ne cessait de descendre et de
monter, la plupart des gens du chteau, qui n'taient pas au fait
de l'aventure, restaient frapps d'tonnement et d'pouvante.

Don Quichotte cependant se leva tout debout, et, mettant l'pe 
la main, il commena  tirer de grandes estocades par la fentre,
en criant de toute la puissance de sa voix:

Dehors, malins enchanteurs; dehors, canaille ensorcele! Je suis
don Quichotte de la Manche, contre qui ne peuvent prvaloir vos
mchantes intentions.

Puis, se tournant vers les chats qui couraient au travers de la
chambre, il leur lana plusieurs coups d'pe. Tous alors
accoururent  la fentre, et s'chapprent par cette issue. L'un
d'eux pourtant, se voyant serr de prs par les coups d'pe de
don Quichotte, lui sauta au visage, et lui empoigna le nez avec
les griffes et les dents. La douleur fit jeter des cris perants 
Don Quichotte. En les entendant, le duc et la duchesse devinrent
ce que ce pouvait tre, et tant accourus en toute hte  sa
chambre, qu'ils ouvrirent avec un passe-partout, ils virent le
pauvre chevalier qui se dbattait de toutes ses forces pour
arracher le chat de sa figure. On apporta des lumires, et l'on
aperut au grand jour la formidable bataille. Le duc s'lana pour
sparer les combattants; mais don Quichotte s'cria:

Que personne ne s'en mle; qu'on me laisse corps  corps avec ce
dmon, avec ce sorcier, avec cet enchanteur. Je veux lui faire
voir, de lui  moi, qui est don Quichotte de la Manche.

Mais le chat, ne faisant nul cas de ces menaces, grognait et
serrait les dents. Enfin le duc lui fit lcher prise, et le jeta
par la fentre. Don Quichotte resta avec le visage perc comme un
crible, et le nez en fort mauvais tat, mais encore plus dpit de
ce qu'on ne lui et pas laiss finir la bataille qu'il avait si
bien engage avec ce malandrin d'enchanteur.

On fit apporter de l'huile d'aparicio[246], et Altisidore lui posa
elle-mme, de ses blanches mains, des compresses sur tous les
endroits blesss. En les appliquant, elle dit  voix basse:

Toutes ces msaventures t'arrivent, impitoyable chevalier, pour
punir le pch de ta duret et de ton obstination. Plaise  Dieu
que ton cuyer Sancho oublie de se fustiger, afin que jamais cette
Dulcine, de toi si chrie, ne sorte de son enchantement, et que
tu ne partages point la couche nuptiale avec elle, du moins tant
que je vivrai, moi qui t'adore.

 tous ces propos passionns, don Quichotte ne rpondit pas un
seul mot; il poussa un profond soupir et s'tendit dans son lit,
aprs avoir remerci le duc et la duchesse de leur bienveillance,
non point, dit-il, que cette canaille de chats, d'enchanteurs et
de sonnettes, lui ft la moindre peur, mais pour reconnatre la
bonne intention qui les avait fait venir  son secours. Ses nobles
htes le laissrent reposer, et s'en allrent fort chagrins du
mauvais succs de la plaisanterie. Ils n'avaient pas cru que don
Quichotte payerait si cher cette aventure, qui lui cota cinq
jours de retraite de lit, pendant lesquels il lui arriva une autre
aventure, plus divertissante que celle-ci. Mais son historien ne
veut pas la raconter  cette heure, dsireux de retourner  Sancho
Panza, qui se montrait fort diligent et fort gracieux dans son
gouvernement.

Chapitre XLVII

_O l'on continue de raconter comment se conduisait Sancho dans
son gouvernement_


L'histoire raconte que, de la salle d'audience, on conduisit
Sancho  un somptueux palais, o, dans une grande salle, tait
dresse une table lgamment servie. Ds que Sancho entra dans la
salle du festin, les clairons sonnrent, et quatre pages
s'avancrent pour lui verser de l'eau sur les mains; crmonie que
Sancho laissa faire avec une parfaite gravit. La musique cessa,
et Sancho s'assit au haut bout de la table, car il n'y avait pas
d'autre sige ni d'autre couvert tout  l'entour. Alors vint se
mettre debout  ses cts un personnage qu'on reconnut ensuite
pour mdecin, tenant  la main une baguette de baleine; puis on
enleva une fine et blanche nappe qui couvrait les fruits et les
mets de toutes sortes dont la table tait charge. Une espce
d'ecclsiastique donna la bndiction, et un page tenait une
bavette sous le menton de Sancho. Un autre page, qui faisait
l'office de matre d'htel, lui prsenta un plat de fruits. Mais 
peine Sancho en eut-il mang une bouche, que l'homme  la baleine
toucha le plat du bout de sa baguette, et on le desservit avec une
clrit merveilleuse. Le matre d'htel approcha aussitt un
autre mets, que Sancho se mit en devoir de goter; mais, avant
qu'il y et port, non les dents, mais seulement la main, dj la
baguette avait touch le plat, et un page l'avait emport avec
autant de promptitude que le plat de fruits. Quand Sancho vit
cela, il resta immobile de surprise; puis, regardant tous les
assistants  la ronde, il demanda s'il fallait manger ce dner
comme au jeu de passe-passe. L'homme  la verge rpondit:

Il ne faut manger, seigneur gouverneur, que suivant l'usage et la
coutume des autres les o il y a des gouverneurs comme vous. Moi,
seigneur, je suis mdecin, gag pour tre celui des gouverneurs de
cette le. Je m'occupe beaucoup plus de leur sant que de la
mienne, travaillant nuit et jour, et tudiant la complexion du
gouverneur pour russir  le gurir, s'il vient  tomber malade.
Ma principale occupation est d'assister  ses repas, pour le
laisser manger ce qui me semble lui convenir, et lui dfendre ce
que j'imagine devoir tre nuisible  son estomac[247]. Ainsi j'ai
fait enlever le plat de fruits, parce que c'est une chose trop
humide, et, quant  l'autre mets, je l'ai fait enlever aussi,
parce que c'est une substance trop chaude, et qu'il y a beaucoup
d'pices qui excitent la soif. Or, celui qui boit beaucoup dtruit
et consomme l'humide radical dans lequel consiste la vie.

-- En ce cas, reprit Sancho, ce plat de perdrix rties, et qui me
semblent cuites fort  point, ne peut me faire aucun mal?

-- Le seigneur gouverneur, rpondit le mdecin, ne mangera pas de
ces perdrix tant que je serai vivant.

-- Et pourquoi? demanda Sancho.

-- Pourquoi? reprit le mdecin; parce que notre matre Hippocrate,
boussole et lumire de la mdecine, a dit dans un aphorisme:
_Omnis saturatio mala; perdicis autem pessima_[248]; ce qui
signifie.: Toute indigestion est mauvaise; mais celle de perdrix,
trs-mauvaise.

-- S'il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie un
peu, parmi tous les mets qu'il y a sur cette table, quel est celui
qui me fera le plus de bien, ou le moins de mal, et qu'il veuille
bien m'en laisser manger  mon aise sans me le btonner, car, par
la vie du gouverneur (Dieu veuille m'en laisser jouir!), je meurs
de faim. Si l'on m'empche de manger, quoi qu'en dise le seigneur
docteur, et quelque regret qu'il en ait, ce sera plutt m'ter la
vie que me la conserver.

-- Votre Grce a parfaitement raison, seigneur gouverneur,
rpondit le mdecin. Aussi suis-je d'avis que Votre Grce ne mange
point de ces lapins fricasss que voil, parce que c'est un mets
de bte  poil[249]. Quant  cette pice de veau, si elle n'tait
pas rtie et mise en daube, on en pourrait goter; mais il ne faut
pas y songer en cet tat.

Sancho dit alors:

Ce grand plat qui est l, plus loin, et d'o sort tant de fume,
il me semble que c'est une _olla podrida_[250]; et dans ces _ollas
podridas, _il y a tant de choses et de tant d'espces, que je ne
puis manquer d'en rencontrer quelqu'une qui me soit bonne au got
et  la sant.

-- _Absit! _s'cria le mdecin; loin de nous une semblable pense!
Il n'y a rien au monde de pire digestion qu'une _olla podrida.
_C'est bon pour les chanoines, pour les recteurs de collge, pour
les noces de village; mais qu'on en dlivre les tables des
gouverneurs, o doit rgner toute dlicatesse et toute
ponctualit. La raison en est claire; o que ce soit, et de qui
que ce soit, les mdecines simples sont toujours plus en estime
que les mdecines composes; car dans les simples on ne peut se
tromper; mais dans les composes, cela est trs-facile, en
altrant la quantit des mdicaments qui doivent y entrer. Ce que
le seigneur gouverneur doit manger maintenant, s'il veut m'en
croire, pour conserver et mme pour corroborer sa sant, c'est un
cent de fines oublies, et trois ou quatre lches de coing, bien
minces, qui, en lui fortifiant l'estomac, aideront singulirement
 la digestion.

Quand Sancho entendit cela, il se jeta en arrire sur le dossier
de sa chaise, regarda fixement le mdecin, et lui demanda d'un ton
grave comment il s'appelait, et o il avait tudi.

Moi, seigneur gouverneur, rpondit le mdecin, je m'appelle le
docteur Pdro Rcio de Aguro[251]; je suis natif d'un village
appel Tirtafura[252], qui est entre Caracuel et Almodovar del
Campo,  main droite, et j'ai reu le grade de docteur 
l'universit d'Osuna.

-- Eh bien! s'cria Sancho tout enflamm de colre, seigneur
docteur Pdro Rcio de mauvais augure, natif de Tirtafura,
village qui est  main droite quand on va de Caracuel  Almodovar
del Campo, gradu par l'universit d'Osuna, tez-vous de devant
moi vite et vite, ou sinon, je jure par le soleil que je prends un
gourdin, et qu' coups de bton, en commenant par vous, je ne
laisse pas mdecin dans l'le entire; au moins de ceux que je
reconnatrai bien pour des ignorants, car les mdecins instruits,
prudents et discrets, je les placerai sur ma tte, et les
honorerai comme des hommes divins. Mais, je le rpte, que Pdro
Rcio s'en aille vite d'ici; sinon, j'empoigne cette chaise o je
suis assis, et je la lui casse sur la tte. Qu'on m'en demande
ensuite compte  la rsidence[253]; il suffira de dire, pour ma
dcharge, que j'ai rendu service  Dieu en assommant un mchant
mdecin, bourreau de la rpublique. Et qu'on me donne  manger, ou
qu'on reprenne le gouvernement, car un mtier qui ne donne pas de
quoi vivre  celui qui l'exerce ne vaut pas deux fves.

Le docteur s'pouvanta en voyant le gouverneur si fort en colre,
et voulut faire Tirtafura de la salle; mais,  ce mme instant,
on entendit sonner dans la rue un cornet de postillon. Le matre
d'htel courut  la fentre, et dit en revenant:

Voici venir un courrier du duc, monseigneur; il apporte sans
doute quelque dpche importante.

Le courrier entra, couvert de sueur et haletant de fatigue. Il
tira de son sein un pli qu'il remit aux mains du gouverneur, et
Sancho le passa  celles du majordome, en lui ordonnant de lire la
suscription. Elle tait ainsi conue: _ don Sancho Panza,
gouverneur de l'le Barataria, pour lui remettre en mains propres
ou en celles de son secrtaire_.

Et qui est ici mon secrtaire? demanda aussitt Sancho.

Alors un des assistants rpondit:

Moi, seigneur, car je sais lire et crire, et je suis Biscayen.

-- Avec ce titre par-dessus le march, reprit Sancho, vous
pourriez tre secrtaire de l'empereur lui-mme.[254] Ouvrez ce pli,
et voyez ce qu'il contient.

Le secrtaire nouveau-n obit, et, aprs avoir lu la dpche, il
dit que c'tait une affaire qu'il fallait traiter en secret.
Sancho ordonna de vider la salle et de n'y laisser que le
majordome et le matre d'htel. Tous les autres s'en allrent avec
le mdecin, et aussitt le secrtaire lut la dpche, qui
s'exprimait ainsi:

Il est arriv  ma connaissance que certains ennemis de moi et de
cette le que vous gouvernez doivent lui donner un furieux assaut,
je ne sais quelle nuit. Ayez soin de veiller et de rester sur le
qui-vive, afin de n'tre pas pris au dpourvu. Je sais aussi, par
des espions dignes de foi, que quatre personnes dguises sont
entres dans votre ville pour vous ter la vie, parce qu'on
redoute singulirement la pntration de votre esprit. Ayez l'oeil
au guet, voyez bien qui s'approche pour vous parler, et ne mangez
rien de ce qu'on vous prsentera. J'aurai soin de vous porter
secours si vous vous trouvez en pril; mais vous agirez en toute
chose comme on l'attend de votre intelligence. De ce pays, le 16
aot,  quatre heures du matin. Votre ami, le duc.

Sancho demeura frapp de stupeur, et les assistants montrrent un
saisissement gal. Alors, se tournant vers le majordome, il lui
dit:

Ce qu'il faut faire  prsent, je veux dire tout de suite, c'est
de mettre au fond d'un cul de basse fosse le docteur Rcio; car si
quelqu'un doit me tuer, c'est lui, et de la mort la plus lente et
la plus horrible, comme est celle de la faim.

-- Il me semble aussi, dit le matre d'htel, que Votre Grce fera
bien de ne pas manger de tout ce qui est sur cette table, car la
plupart de ces friandises ont t offertes par des religieuses;
et, comme on a coutume de dire, derrire la croix se tient le
diable.

-- Je ne le nie pas, reprit Sancho. Quant  prsent, qu'on me
donne un bon morceau de pain, et quatre  cinq livres de raisin,
o l'on ne peut avoir log le poison; car enfin je ne puis vivre
sans manger. Et, si nous avons  nous tenir prts pour ces
batailles qui nous menacent, il faut tre bien restaur, car ce
sont les tripes qui portent le coeur, et non le coeur les tripes.
Vous, secrtaire, rpondez au duc mon seigneur, et dites-lui qu'on
excutera tout ce qu'il ordonne, sans qu'il y manque un point.
Vous donnerez de ma part un baise-main  madame la duchesse, et
vous ajouterez que je la supplie de ne pas oublier une chose, qui
est d'envoyer par un exprs ma lettre et mon paquet  ma femme
Thrse Panza; qu'en cela elle me fera grand'merci, et que j'aurai
soin de la servir en tout ce que mes forces me permettront. Chemin
faisant, vous pourrez enchsser dans la lettre un baisemain  mon
seigneur don Quichotte, pour qu'il voie que je suis, comme on dit,
pain reconnaissant. Et vous, en bon secrtaire et en bon Biscayen,
vous pourrez ajouter tout ce que vous voudrez et qui viendra bien
 propos. Maintenant, qu'on lve cette nappe, et qu'on me donne 
manger. Aprs cela, je me verrai le blanc des yeux avec autant
d'espions, d'assassins et d'enchanteurs qu'il en viendra fondre
sur moi et sur mon le.

En ce moment un page entra.

Voici, dit-il, un laboureur commerant qui veut parler  Votre
Seigneurie d'une affaire,  ce qu'il dit, de haute importance.

-- C'est une trange chose que ces gens affairs! s'cria Sancho.
Est-il possible qu'ils soient assez btes pour ne pas s'apercevoir
que ce n'est pas  ces heures-ci qu'ils devraient venir traiter de
leurs affaires? Est-ce que, par hasard, nous autres gouverneurs,
nous autres juges, nous ne sommes pas des hommes de chair et d'os?
Ne faut-il pas qu'ils nous laissent reposer le temps qu'exige la
ncessit, ou, sinon, veulent-ils que nous soyons fabriqus de
marbre? En mon me et conscience, si le gouvernement me dure entre
les mains (ce que je ne crois gure,  ce que j'entrevois), je
mettrai  la raison plus d'un homme d'affaires. Pour aujourd'hui,
dites  ce brave homme qu'il entre; mais qu'on s'assure d'abord
que ce n'est pas un des espions ou de mes assassins.

-- Non, seigneur, rpondit le page, car il a l'air d'une sainte
nitouche, et je n'y entends pas grand'chose, ou il est bon comme
le bon pain.

-- D'ailleurs, il n'y a rien  craindre, ajouta le majordome; nous
sommes tous ici.

-- Serait-il possible, matre d'htel, demanda Sancho,  prsent
que le docteur Pdro Rcio s'en est all, que je mangeasse quelque
chose de pesant et de substantiel, ne ft-ce qu'un quartier de
pain et un oignon?

-- Cette nuit, au souper, rpondit le matre d'htel, on rparera
le dfaut du dner, et Votre Seigneurie sera pleinement paye et
satisfaite.

-- Dieu le veuille! rpliqua Sancho.

En ce moment entra le laboureur, que, sur sa mine, on
reconnaissait  mille lieues pour une bonne me et une bonne bte.
La premire chose qu'il fit fut de demander:

Qui est de vous tous le seigneur gouverneur?

-- Qui pourrait-ce tre, rpondit le secrtaire, sinon celui qui
est assis dans le fauteuil?

-- Alors, je m'humilie en sa prsence, reprit le laboureur.

Et, se mettant  deux genoux, il lui demanda sa main pour la
baiser. Sancho la lui refusa, le fit relever, et l'engagea  dire
ce qu'il voulait. Le paysan obit, et dit aussitt:

Moi, seigneur, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, un
village qui est  deux lieues de Ciudad-Ral.

-- Allons, s'cria Sancho, nous avons un autre Tirtafura!
Parlez, frre; et tout ce que je puis vous dire, c'est que je
connais fort bien Miguel-Turra, qui n'est pas loin de mon pays.

-- Le cas est donc, seigneur, continua le paysan, que, par la
misricorde de Dieu, je suis mari en forme et en face de la
sainte glise catholique romaine; j'ai deux fils tudiants; le
cadet apprend pour tre bachelier, l'an pour tre licenci. Je
suis veuf, parce que ma femme est morte, ou plutt parce qu'un
mauvais mdecin me l'a tue, en la purgeant lorsqu'elle tait
enceinte; et si Dieu avait permis que le fruit vnt  terme, et
que ce ft un fils, je l'aurais fait instruire pour tre docteur,
afin qu'il ne portt pas envie  ses frres le bachelier et le
licenci.

-- De faon, interrompit Sancho, que, si votre femme n'tait pas
morte, ou si on ne l'avait pas fait mourir, vous ne seriez pas
veuf  prsent?

-- Non, seigneur, en aucune manire, rpondit le laboureur.

-- Nous voil bien avancs, reprit Sancho. En avant, frre, en
avant; il est plutt l'heure de dormir que de traiter d'affaires.

-- Je dis donc, continua le laboureur, que celui de mes fils qui
doit tre bachelier s'est amourach, dans le pays mme, d'une
fille appele Clara Perlerina, fille d'Andr Perlerino, trs-riche
laboureur. Et ce nom de Perlerins ne leur vient ni de gnalogie,
ni d'aucune terre, mais parce que tous les gens de cette famille
sont culs-de-jatte[255]; et, pour adoucir le nom, on les appelle
Perlerins. Et pourtant, s'il faut dire la vrit, la jeune fille
est comme une perle orientale. Regarde du ct droit, elle
ressemble  une fleur des champs; du ct gauche, elle n'est pas
si bien, parce qu'il lui manque l'oeil, qu'elle a perdu de la
petite vrole. Et, bien que les marques et les fossettes qui lui
restent sur le visage soient nombreuses et profondes, ceux qui
l'aiment bien disent que ce ne sont pas des fossettes, mais des
fosses o s'ensevelissent les mes de ses amants. Elle est si
propre que, pour ne pas se salir la figure, elle porte, comme on
dit, le nez retrouss, si bien qu'on dirait qu'il se sauve de la
bouche. Avec tout cela, elle parat belle  ravir, car elle a la
bouche grande, au point que, s'il ne lui manquait pas dix  douze
dents du devant et du fond, cette bouche pourrait passer et outre-
passer parmi les mieux formes. Des lvres, je n'ai rien  dire,
parce qu'elles sont si fines et si dlicates que, si c'tait la
mode de dvider des lvres, on en pourrait faire un cheveau.
Mais, comme elles ont une tout autre couleur que celle qu'on voit
ordinairement aux lvres, elles semblent miraculeuses, car elles
sont jaspes de bleu, de vert et de violet. Et que le seigneur
gouverneur me pardonne si je lui fais avec tant de dtails la
peinture des qualits de celle qui doit  la fin des fins devenir
ma fille; c'est que je l'aime bien, et qu'elle ne me semble pas
mal.

-- Peignez tout ce qui vous fera plaisir, rpondit Sancho, car la
peinture me divertit, et, si j'avais dn, il n'y aurait pas de
meilleur dessert pour moi que votre portrait.

-- C'est aussi ce qui me reste  faire pour vous servir, reprit le
laboureur. Mais un temps viendra o nous serons quelque chose, si
nous ne sommes rien  prsent. Je dis donc, seigneur, que si je
pouvais peindre la gentillesse et la hauteur de son corps, ce
serait une chose  tomber d'admiration. Mais ce n'est pas
possible, parce qu'elle est courbe et plie en deux, si bien
qu'elle a les genoux dans la bouche; et pourtant il est facile de
voir que, si elle pouvait se lever, elle toucherait le toit avec
la tte. Elle aurait bien dj donn la main  mon bachelier; mais
c'est qu'elle ne peut pas l'tendre, parce que cette main est
noue, et cependant on reconnat aux ongles longs et cannels la
belle forme qu'elle aurait eue.

-- Voil qui est bien, dit Sancho; et supposez, frre, que vous
l'ayez dpeinte des pieds  la tte, que voulez-vous maintenant?
Venez au fait sans dtour ni ruelles, sans retaille ni allonge.

-- Je voudrais, seigneur, rpondit le paysan, que Votre Grce me
ft la grce de me donner une lettre de recommandation pour le
pre de ma bru, en le suppliant de vouloir bien faire ce mariage
au plus vite, parce que nous ne sommes ingaux ni dans les biens
de la fortune, ni dans ceux de la nature. En effet, pour dire la
vrit, seigneur gouverneur, mon fils est possd du diable, et il
n'y a pas de jour que les malins esprits ne le tourmentent trois
ou quatre fois; et de plus, pour tre tomb un beau jour dans le
feu, il a le visage rid comme un vieux parchemin, avec les yeux
un peu coulants et pleureurs. Mais aussi il a un caractre d'ange,
et, si ce n'tait qu'il se gourme et se rosse lui-mme sur lui-
mme, ce serait un bienheureux.

-- Voulez-vous encore autre chose, brave homme? demanda Sancho.

-- Oui, je voudrais bien autre chose, reprit le laboureur;
seulement je n'ose pas le dire. Mais enfin vaille que vaille, il
ne faut pas que a me pourrisse dans l'estomac. Je dis donc,
seigneur, que je voudrais que Votre Grce me donnt trois cents ou
bien six cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, je
veux dire pour l'aider  se mettre en mnage; car enfin, il faut
bien que ces enfants aient de quoi vivre par eux-mmes, sans tre
exposs aux impertinences des beaux-pres.

-- Voyez si vous voulez encore autre chose, dit Sancho, et ne vous
privez pas de le dire, par honte ou par timidit.

-- Non certainement, rien de plus, rpondit le laboureur.

Il avait  peine parl que le gouverneur se leva tout debout,
empoigna la chaise sur laquelle il tait assis, et s'cria:

Je jure Dieu, don pataud, manant et malappris, que, si vous ne
vous sauvez et vous cachez de ma prsence, je vous casse et vous
ouvre la tte avec cette chaise. Maraud, maroufle, peintre du
diable, c'est  ces heures-ci que tu viens me demander six cents
ducats? D'o les aurais-je, puant que tu es? et pourquoi te les
donnerais-je, si je les avais, sournois, imbcile? Qu'est-ce que
me font  moi Miguel-Turra et tout le lignage des Perlerins? Va-
t'en, dis-je, ou sinon, par la vie du duc mon seigneur, je fais ce
que je t'ai dit. Tu ne dois pas tre de Miguel-Turra, mais bien
quelque rus fourbe, et c'est pour me tenter que l'enfer t'envoie
ici. Dis-moi, homme dnatur, il n'y a pas encore un jour et demi
que j'ai le gouvernement, et tu veux que j'aie dj ramass six
cents ducats!

Le matre d'htel fit alors signe au laboureur de sortir de la
salle, et l'autre s'en alla tte baisse, avec tout l'air d'avoir
peur que le gouverneur n'excutt sa menace, car le fripon avait
parfaitement jou son rle.

Mais laissons Sancho avec sa colre, et que la paix, comme on dit,
revienne  la danse. Il faut retourner  don Quichotte, que nous
avons laiss le visage couvert d'empltres, et soignant ses
blessures de chat, dont il ne gurit pas en moins de huit jours,
pendant l'un desquels il lui arriva ce que Cid Hamet promet de
rapporter avec la ponctuelle vracit qu'il met  conter toutes
les choses de cette histoire, quelque infiniment petites qu'elles
puissent tre.

Chapitre XLVIII

_De ce qui arriva  don Quichotte avec doa Rodriguez, la dugne
de la duchesse, ainsi que d'autres vnements dignes de mention
crite et de souvenir ternel_


Triste et mlancolique languissait le bless don Quichotte, avec
la figure couverte de compresses, et marque, non par la main de
Dieu, mais par les griffes d'un chat; disgrces familires  la
chevalerie errante. Il resta six jours entiers sans se montrer en
public, et, pendant l'une des nuits, tandis qu'il tait veill,
pensant  ses malheurs et aux poursuites d'Altisidore, il entendit
ouvrir avec une clef la porte de son appartement. Aussitt il
imagina que l'amoureuse damoiselle venait attenter  son
honntet, et le mettre en passe de manquer  la foi qu'il devait
garder  sa dame Dulcine du Toboso.

Non, s'cria-t-il, croyant  son ide, et cela d'une voix qui
pouvait tre entendue; non, la plus ravissante beaut de la terre
ne sera point capable de me faire cesser un instant d'adorer celle
que je porte grave dans le milieu de mon coeur et dans le plus
profond de mes entrailles. Que tu sois,  ma dame, transforme en
paysanne  manger de l'oignon, ou bien en nymphe du Tage dor
tissant des toffes de soie et d'or; que Merlin ou Montsinos te
retiennent o il leur plaira; en quelque part que tu sois, tu es 
moi, comme, en quelque part que je sois, j'ai t, je suis et je
serai toujours  toi.

Achever ces propos et voir s'ouvrir la porte, ce fut l'affaire du
mme instant. Don Quichotte s'tait lev tout debout sur son lit,
envelopp du haut en bas d'une courte-pointe de satin jaune, une
barrette sur la tte, le visage band, pour cacher les
gratignures, et les moustaches en papillotes, pour les tenir
droites et fermes. Dans ce costume, il avait l'air du plus
pouvantable fantme qui se pt imaginer. Il cloua ses yeux sur la
porte, et, quand il croyait voir paratre la tendre et soumise
Altisidore, il vit entrer une vnrable dugne avec des voiles
blancs  sa coiffe, si plisss et si longs, qu'ils la couvraient,
comme un manteau, de la tte aux pieds. Dans les doigts de la main
gauche, elle portait une bougie allume, et de la main droite elle
se faisait ombre pour que la lumire ne la frappt point dans les
yeux, que cachaient d'ailleurs de vastes lunettes. Elle marchait 
pas de loup et sur la pointe du pied. Don Quichotte la regarda du
haut de sa tour d'observation[256], et, quand il vit son
accoutrement, quand il observa son silence, pensant que c'tait
quelque sorcire ou magicienne qui venait en ce costume lui jouer
quelque mchant tour de son mtier, il se mit  faire des signes
de croix de toute la vitesse de son bras.

La vision cependant s'approchait. Quand elle fut parvenue au
milieu de la chambre, elle leva les yeux, et vit avec quelle hte
don Quichotte faisait des signes de croix. S'il s'tait senti
intimider en voyant une telle figure, elle fut pouvante en
voyant la sienne; car elle n'eut pas plutt aperu ce corps si
long et si jaune, avec la couverture et les compresses qui le
dfiguraient, que, jetant un grand cri:

Jsus! s'cria-t-elle, qu'est-ce que je vois l?

Dans son effroi, la bougie lui tomba des mains, et, se voyant dans
les tnbres, elle tourna le dos pour s'en aller; mais la peur la
fit s'embarrasser dans les pans de sa jupe, et elle tomba tout de
son long sur le plancher.

Don Quichotte, plus effray que jamais, se mit  dire:

Je t'adjure,  fantme, ou qui que tu sois, de me dire qui tu es,
et ce que tu veux de moi. Si tu es une me en peine, ne crains pas
de me le dire; je ferai pour toi tout ce que mes forces me
permettront, car je suis chrtien catholique, et port  rendre
service  tout le monde; et c'est pour cela que j'ai embrass
l'ordre de la chevalerie errante, dont la profession s'tend
jusqu' rendre service aux mes du purgatoire.

La dugne, assomme du coup, s'entendant adjurer et conjurer,
comprit par sa peur celle de don Quichotte, et lui rpondit d'une
voix basse et dolente:

Seigneur don Quichotte (si, par hasard, Votre Grce est bien don
Quichotte), je ne suis ni fantme, ni vision, ni me du
purgatoire, comme Votre Grce doit l'avoir pens, mais bien doa
Rodriguez, la dugne d'honneur de madame la duchesse, et je viens
recourir  Votre Grce pour une des ncessits dont Votre Grce a
coutume de donner le remde.

-- Dites-moi, dame doa Rodriguez, interrompit don Quichotte,
venez-vous, par hasard, faire ici quelque entremise d'amour? je
dois vous apprendre que je ne suis bon  rien pour personne, grce
 la beaut sans pareille de ma dame Dulcine du Toboso. Je dis
enfin, dame doa Rodriguez, que, pourvu que Votre Grce laisse de
ct tout message amoureux, vous pouvez aller rallumer votre
bougie, et revenir ici; nous causerons ensuite de tout ce qui
pourra vous plaire et vous tre agrable, sauf, comme je l'ai dit,
toute insinuation et incitation.

-- Moi des messages de personne, mon bon seigneur! rpondit la
dugne; Votre Grce me connat bien mal. Oh! je ne suis pas encore
d'un ge si avanc qu'il ne me reste d'autre ressource que de
semblables enfantillages; car, Dieu soit lou! j'ai mon me dans
mes chairs, et toutes mes dents du haut et du bas dans la bouche,
hormis quelques-unes que m'ont emportes trois ou quatre
catarrhes, de ceux qui sont si frquents en ce pays d'Aragon. Mais
que Votre Grce m'accorde un instant, j'irai rallumer ma bougie,
et je reviendrai sur-le-champ vous conter mes peines, comme au
rparateur de toutes celles du monde entier.

Sans attendre de rponse, la dugne sortit de l'appartement, o
don Quichotte resta calme et rassur en attendant son retour. Mais
aussitt mille penses l'assaillirent au sujet de cette nouvelle
aventure. Il lui semblait fort mal fait, et plus mal imagin, de
s'exposer au pril de violer la foi promise  sa dame; et il se
disait  lui-mme:

Qui sait si le diable, toujours artificieux et subtil, n'essayera
point maintenant du moyen d'une dugne pour me faire donner dans
le pige o n'ont pu m'attirer les impratrices, reines,
duchesses, comtesses et marquises? J'ai ou dire bien des fois, et
 bien des gens aviss, que, s'il le peut, il vous donnera la
tentatrice plutt camuse qu' nez grec. Qui sait enfin si cette
solitude, ce silence, cette occasion, ne rveilleront point mes
dsirs endormis, et ne me feront pas tomber, au bout de mes
annes, o je n'avais pas mme trbuch jusqu' cette heure? En
cas pareils, il vaut mieux fuir qu'accepter le combat... Mais, en
vrit, je dois avoir perdu l'esprit, puisque de telles
extravagances me viennent  la bouche et  l'imagination. Non; il
est impossible qu'une dugne  lunettes et  longue coiffe blanche
veille une pense lascive dans le coeur le plus dprav du monde.
Y a-t-il, par hasard, une dugne sur la terre qui ait la chair un
peu ferme et rebondie? y a-t-il, par hasard, une dugne dans
l'univers entier qui manque d'tre impertinente, grimacire et
mijaure? Sors donc d'ici, troupe coiffe, inutile pour toute
humaine rcration. Oh! qu'elle faisait bien, cette dame de
laquelle on raconte qu'elle avait aux deux bouts de son estrade
deux dugnes en figure de cire, avec leurs lunettes et leurs
coussinets, assises comme si elles eussent travaill  l'aiguille!
Elles lui servaient, autant, pour la reprsentation et le dcorum,
que si ces deux statues eussent t des dugnes vritables.

En disant cela, il se jeta en bas du lit dans l'intention de
fermer la porte, et de ne point laisser entrer la dame Rodriguez.
Mais, au moment o il touchait la serrure, la dame Rodriguez
revenait avec une bougie allume. Quand elle vit de plus prs don
Quichotte, envelopp dans la couverture jaune, avec ses compresses
et sa barrette, elle eut peur de nouveau, et, faisant deux ou
trois pas en arrire:

Sommes-nous en sret, dit-elle, seigneur chevalier? car ce n'est
pas  mes yeux un signe de grande continence que Votre Grce ait
quitt le lit.

-- Cette mme question, madame, il est bon que je la fasse aussi,
rpondit don Quichotte. Je vous demande donc si je serai bien sr
de n'tre ni assailli ni violent.

--  qui ou de qui demandez-vous cette sret, seigneur chevalier?
reprit la dugne.

--  vous et de vous, rpliqua don Quichotte, car je ne suis pas
de marbre, ni vous de bronze, et il n'est pas maintenant dix
heures du matin, mais minuit, et mme un peu plus,  ce que
j'imagine, et nous sommes dans une chambre plus close et plus
secrte que ne dut tre la grotte o le tratre et audacieux ne
abusa de la belle et tendre Didon. Mais donnez-moi la main,
madame; je ne veux pas de plus grande sret que celle de ma
continence et de ma retenue, appuye sur celle qu'offrent ces
coiffes vnrables.

En achevant ces mots, il lui baisa la main droite, et lui offrit
la sienne, que la dugne accepta avec les mmes crmonies.

En cet endroit, Cid Hamet fait une parenthse et dit:

Par Mahomet! je donnerais, pour voir ces deux personnages aller,
ainsi embrasss, de la porte jusqu'au lit, la meilleure des deux
pelisses que je possde.

Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, et doa Rodriguez
s'assit sur une chaise un peu carte du lit, sans dposer ni ses
lunettes ni sa bougie. Don Quichotte se blottit et se cacha tout
entier, ne laissant que son visage  dcouvert; puis, quand ils se
furent tous deux bien installs, le premier qui rompit le silence
fut don Quichotte.

Maintenant, dit-il, dame doa Rodriguez. Votre Grce peut
dcoudre les lvres, et pancher tout ce que renferment son coeur
afflig et ses soucieuses entrailles; vous serez, de ma part,
coute avec de chastes oreilles, et secourue par de charitables
oeuvres.

-- C'est bien ce que je crois, rpondit la dugne; car du gentil
et tout aimable aspect de Votre Grce, on ne pouvait esprer autre
chose qu'une si chrtienne rponse. Or, le cas est, seigneur don
Quichotte, que, bien que Votre Grce me voie assise sur cette
chaise, et au beau milieu du royaume d'Aragon, en costume de
dugne use, ride et propre  rien, je suis pourtant native des
Asturies d'Ovido, et de race qu'ont traverse beaucoup des plus
nobles familles de cette province. Mais ma mauvaise toile, et la
ngligence de mes pre et mre, qui se sont appauvris avant le
temps, sans savoir comment ni pourquoi, m'amenrent  Madrid, o,
pour me faire un sort, et pour viter de plus grands malheurs, mes
parents me placrent comme demoiselle de couture chez une dame de
qualit; et je veux que Votre Grce sache qu'en fait de petits
tuis et de fins ouvrages  l'aiguille, aucune femme ne m'a dam
le pion en toute la vie. Mes parents me laissrent au service, et
s'en retournrent  leur pays, d'o, peu d'annes aprs, ils
durent s'en aller au ciel, car ils taient bons chrtiens
catholiques. Je restai orpheline, rduite au misrable salaire et
aux chtives faveurs qu'on fait dans le palais des grands  cette
espce de servante. Mais, dans ce temps, et sans que j'y donnasse
la moindre occasion, voil qu'un cuyer devint amoureux de moi.
C'tait un homme dj fort avanc en ge,  grande barbe, 
respectable aspect, et surtout gentilhomme autant que le roi, car
il tait montagnard[257]. Nos amours ne furent pas mens si
secrtement qu'ils ne parvinssent  la connaissance de ma dame,
laquelle, pour viter les propos et les caquets, nous maria en
forme et en face de la sainte glise catholique romaine. De ce
mariage naquit une fille, pour combler ma disgrce, non pas que je
fusse morte en couche, car elle vint  bien et  terme; mais parce
qu' peu de temps de l mon mari mourut d'une certaine peur qui
lui fut faite, telle que, si j'avais le temps de la raconter
aujourd'hui, je suis sre que Votre Grce en serait bien tonne.

 ces mots, la dugne se mit  pleurer tendrement et dit:

Que Votre Grce me pardonne, seigneur don Quichotte; mais je ne
puis rien y faire; chaque fois que je me rappelle mon pauvre
dfunt, les larmes me viennent aux yeux. Sainte Vierge! avec
quelle solennit il conduisait ma dame sur la croupe d'une
puissante mule, noire comme du jais! car alors on ne connaissait
ni carrosses, ni chaises  porteurs, comme  prsent, et les dames
allaient en croupe derrire leurs cuyers. Quant  cette histoire,
je ne puis m'empcher de la conter, pour que vous voyiez quelles
taient la politesse et la ponctualit de mon bon mari. Un jour, 
Madrid, lorsqu'il entrait dans la rue de Santiago, qui est un peu
troite, un alcalde de cour venait d'en sortir, avec deux
alguazils en avant. Ds que le bon cuyer l'aperut, il fit
tourner bride  la mule, faisant mine de revenir sur ses pas pour
accompagner l'alcalde. Ma matresse, qui allait en croupe, lui dit
 voix basse: Que faites-vous, malheureux? ne voyez-vous pas que
je suis ici? L'alcalde, en homme courtois, retint la bride de son
cheval, et dit: Suivez votre chemin, seigneur, c'est moi qui dois
accompagner madame doa Cassilda (tel tait le nom de ma
matresse). Mon mari cependant, le bonnet  la main, s'opinitrait
encore  vouloir suivre l'alcalde, Quand ma matresse vit cela,
pleine de dpit et de colre, elle prit une grosse pingle, ou
plutt tira de son tui un poinon, et le lui enfona dans les
reins. Mon mari jeta un grand cri, et se tordit le corps, de faon
qu'il roula par terre avec sa matresse. Les deux laquais de la
dame accoururent pour la relever, ainsi que l'alcalde et ses
alguazils. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je
veux dire tous les dsoeuvrs qui s'y trouvaient. Ma matresse
s'en revint  pied; mon mari se rfugia dans la boutique d'un
barbier, disant qu'il avait les entrailles traverses de part en
part. Sa courtoisie se divulgua si bien, et fit un tel bruit, que
les petits garons couraient aprs lui dans les rues. Pour cette
raison, et parce qu'il avait la vue un peu courte, ma matresse
lui donna son cong, et le chagrin qu'il en ressentit lui causa,
j'en suis sre, la maladie dont il est mort. Je restai veuve, sans
ressources, avec une fille sur les bras, qui chaque jour croissait
en beaut comme l'cume de la mer. Finalement, comme j'avais la
rputation de grande couturire, madame la duchesse, qui venait
d'pouser le duc, mon seigneur, voulut m'emmener avec elle dans ce
royaume d'Aragon, et ma fille aussi, ni plus ni moins. Depuis
lors, les jours venant, ma fille a grandi; et avec elle toutes les
grces du monde. Elle chante comme une alouette, danse comme la
pense, lit et crit comme un matre d'cole, et compte comme un
usurier. Des soins qu'elle prend de sa personne, je n'ai rien 
dire, car l'eau qui court n'est pas plus propre qu'elle; et
maintenant elle doit avoir, si je m'en souviens bien, seize ans,
cinq mois et trois jours, un de plus ou de moins. Enfin, de cette
mienne enfant s'amouracha le fils d'un laboureur trs-riche, qui
demeure dans un village du duc, mon seigneur,  peu de distance
d'ici; puis, je ne sais trop comment, ils trouvrent moyen de se
runir; et, lui donnant parole de l'pouser, le jeune homme a
sduit ma fille. Maintenant il ne veut plus remplir sa promesse,
et, quoique le duc, mon seigneur, sache toute l'affaire, car je me
suis plainte  lui, non pas une, mais bien des fois, et que je
l'aie pri d'obliger ce laboureur  pouser ma fille, il fait la
sourde oreille, et veut  peine m'entendre. La raison en est que,
comme le pre du sducteur, tant fort riche, lui prte de
l'argent, et se rend  tout moment caution de ses fredaines, il ne
veut le mcontenter, ni lui faire de peine en aucune faon. Je
voudrais donc, mon bon seigneur, que Votre Grce se charget de
dfaire ce grief soit par la prire, soit par les armes; car,  ce
que dit tout le monde, Votre Grce y est venue pour dfaire les
griefs, redresser les torts et prter assistance aux misrables.
Que Votre Grce se mette bien devant les yeux l'abandon de ma
fille, qui est orpheline, sa gentillesse, son jeune ge, et tous
les talents que je vous ai dpeints. En mon me et conscience, de
toutes les femmes qu'a madame la duchesse, il n'y en a pas une qui
aille  la semelle de son soulier; car une certaine Altisidore,
qui est celle qu'on tient pour la plus huppe et la plus
grillarde, mise en comparaison de ma fille, n'en approche pas
d'une lieue. Il faut que Votre Grce sache, mon seigneur, que tout
ce qui reluit n'est pas or. Cette petite Altisidore a plus de
prsomption que de beaut, et plus d'effronterie que de retenue;
outre qu'elle n'est pas fort saine, car elle a dans l'haleine un
certain got d'chauff, si fort, qu'on ne peut supporter d'tre
un seul instant auprs d'elle; et mme madame la duchesse... Mais
je veux me taire, car on dit que les murailles ont des oreilles.

-- Qu'a donc madame la duchesse, dame doa Rodriguez? s'cria don
Quichotte; sur ma vie, expliquez-vous.

-- En m'adjurant ainsi, rpondit la dugne, je ne puis manquer de
rpondre  ce qu'on me demande, en toute vrit. Vous voyez bien,
seigneur don Quichotte, la beaut de madame la duchesse, ce teint
du visage, brillant comme une pe fourbie et polie, ces deux
joues de lis et de roses, dont l'une porte le soleil et l'autre la
lune? vous voyez bien cette fiert avec laquelle elle marche,
foulant et mprisant le sol, si bien qu'on dirait qu'elle verse et
rpand la sant partout o elle passe? Eh bien! sachez qu'elle
peut en rendre grce, d'abord  Dieu, puis  deux fontaines[258]
qu'elle a aux deux jambes, et par o s'coulent toutes les
mauvaises humeurs, dont les mdecins disent qu'elle est remplie.

-- Sainte bonne Vierge! s'cria don Quichotte, est-il possible que
madame la duchesse ait de tels coulements? Je ne l'aurais pas
cru, quand mme des carmes dchausss me l'eussent affirm; mais,
puisque c'est dame doa Rodriguez qui le dit, il faut bien que ce
soit vrai. Cependant de telles fontaines, et places en de tels
endroits, il ne doit pas couler des humeurs, mais de l'ambre
liquide. En vrit, je finis par croire que cet usage de se faire
des fontaines doit tre une chose bien importante pour la
sant.[259]

 peine don Quichotte achevait-il de dire ces derniers mots, que,
d'un coup violent, on ouvrit les portes de sa chambre. Le
saisissement fit tomber la bougie des mains de doa Rodriguez, et
l'appartement resta, comme on dit, bouche de four. Bientt la
pauvre dugne sentit qu'on la prenait  deux mains par la gorge,
si vigoureusement qu'on ne lui laissait pas pousser un cri; puis,
sans dire mot, une autre personne lui releva brusquement les
jupes, et, avec quelque chose qui ressemblait  une pantoufle,
commena  la fouetter si vertement que c'tait une piti. Don
Quichotte, bien qu'il sentt s'veiller la sienne, ne bougeait pas
de son lit, ne sachant ce que ce pouvait tre; il se tenait coi,
silencieux, et craignait mme que la correction ne vnt jusqu'
lui. Sa peur ne fut pas vaine; car, ds que les invisibles
bourreaux eurent bien moulu la dugne, qui n'osait laisser
chapper une plainte, ils s'approchrent de don Quichotte, et, le
droulant d'entre les draps et les couvertures, ils le pincrent
si fort et si dru, qu'il ne put s'empcher de se dfendre  coups
de poing; et tout cela dans un admirable silence. La bataille dura
presque une demi-heure; les fantmes disparurent; doa Rodriguez
rajusta ses jupes, et, gmissant sur sa disgrce, elle gagna la
porte sans dire un mot  don Quichotte, lequel, pinc et meurtri,
confus et pensif, resta seul en son lit, o nous le laisserons,
dans le dsir de savoir quel tait le pervers enchanteur qui
l'avait mis en cet tat. Mais cela s'expliquera en son temps, car
Sancho Panza nous appelle, et la symtrie de l'histoire exige que
nous retournions  lui.

Chapitre XLIX

_Ce qui arriva  Sancho Panza faisant la ronde dans son le_


Nous avons laiss le grand gouverneur fort courrouc contre le
laboureur peintre de caricatures, lequel, bien styl par le
majordome, ainsi que le majordome bien avis par le duc, se
moquaient de Sancho Panza. Mais celui-ci, tout sot qu'il tait,
leur tenait tte  tous, sans broncher d'un pas. Il dit  ceux qui
l'entouraient, ainsi qu'au docteur Pdro Rcio, qui tait rentr
dans la salle aprs la lecture secrte de la lettre du duc:

En vrit, je comprends  prsent que les juges et les
gouverneurs doivent tre ou se faire de bronze, pour ne pas sentir
les importunits des gens affairs, qui,  toute heure et  tout
moment, veulent qu'on les coute et qu'on les dpche, ne faisant,
quoi qu'il arrive, attention qu' leur affaire. Et, si le pauvre
juge ne les coute et ne les dpche aussitt, soit qu'il ne le
puisse point, soit que le temps ne soit pas venu de donner
audience, ils le maudissent, le mordent, le dchirent, lui rongent
les os, et mme lui contestent ses quartiers de noblesse. Sot et
ridicule commerant, ne te presse pas ainsi; attends l'poque et
l'occasion de faire tes affaires; ne viens pas  l'heure de
manger, ni  celle de dormir, car les juges sont de chair et d'os;
ils doivent donner  la nature ce qu'elle exige d'eux
naturellement, si ce n'est moi, pourtant, qui ne donne rien 
manger  la mienne; grce au seigneur docteur Pdro Rcio
Tirtafura, ici prsent, qui veut que je meure de faim, et
affirme que cette mort est la vie. Dieu la lui donne semblable, 
lui et  tous ceux de sa race, je veux dire celle des mchants
mdecins, car celle des bons mrite des palmes de laurier.

Tous ceux qui connaissaient Sancho Panza s'tonnaient de
l'entendre parler avec tant d'lgance, et ne savaient  quoi
attribuer ce changement, si ce n'est que les offices importants et
graves ou rveillent ou engourdissent les intelligences.
Finalement, le docteur Pdro Rcio Agero de Tirtafura lui
promit de le laisser souper ce soir-l, dt-il violer tous les
aphorismes d'Hippocrate. Cette promesse remplit de joie le
gouverneur, qui attendait avec une extrme impatience que la nuit
vnt, et avec elle l'heure du souper. Et, quoique le temps lui
semblt s'tre arrt, sans remuer de place, nanmoins le moment
qu'il dsirait avec tant d'ardeur arriva, et on lui donna pour
souper un hachis froid de boeuf et d'oignons, avec les pieds d'un
veau quelque peu avanc en ge. Il se jeta sur ces ragots avec
plus de plaisir que si on lui et servi des francolins de Milan,
des faisans de Rome, du veau de Sorento, des perdrix de Moron ou
des oies de Lavajos. Pendant le souper, il se tourna vers le
docteur et lui dit:

coutez, seigneur docteur, ne prenez plus dsormais la peine de
me faire manger des choses succulentes, ni des mets exquis; ce
serait ter de ses gonds mon estomac, qui est habitu  la chvre,
au mouton, au lard, au sal, aux navets et aux oignons. Si, par
hasard, on lui donne des ragots de palais, il les reoit en
rechignant, et quelquefois avec dgot. Ce que le matre d'htel
peut faire de mieux, c'est de m'apporter de ces plats qu'on
appelle _pots-pourris_[260]; plus ils sont pourris, meilleur ils
sentent, et il pourra y fourrer tout ce qu'il lui plaira, pourvu
que ce soit chose  manger; je lui en saurai un gr infini, et le
lui payerai mme quelque jour. Mais que personne ne se moque de
moi; car, enfin, ou nous sommes ou nous ne sommes pas. Vivons et
mangeons tous en paix et en bonne compagnie, puisque, quand Dieu
fait luire le soleil, c'est pour tout le monde. Je gouvernerai
cette le sans rien prendre ni laisser prendre. Mais que chacun
ait l'oeil au guet et se tienne sur le qui-vive, car je lui fais
savoir que le diable s'est mis dans la danse, et que, si l'on m'en
donne occasion, l'on verra des merveilles; sinon, faites-vous
miel, et les mouches vous mangeront.

-- Assurment, seigneur gouverneur, dit le matre d'htel. Votre
Grce a parfaitement raison en tout ce qu'elle a dit, et je me
rends caution pour tous les insulaires de cette le, qu'ils
serviront Votre Grce avec ponctualit, amour et bienveillance;
car la faon tout aimable de gouverner qu'a prise Votre Grce ds
son dbut ne leur permet point de rien faire ni de rien penser qui
pt tourner  l'oubli de leurs devoirs envers Votre Grce.

-- Je le crois bien, rpondit Sancho, et ce seraient des imbciles
s'ils faisaient ou pensaient autre chose. Je rpte seulement
qu'on ait soin de pourvoir  ma subsistance et  celle de mon
grison; c'est ce qui importe le plus  l'affaire, et vient le
mieux  propos. Quand il en sera l'heure, nous irons faire la
ronde, car mon intention est de nettoyer cette le de toute espce
d'immondices, de vagabonds, de fainants et de gens mal occups.
Je veux que vous sachiez, mes amis, que les gens dsoeuvrs et
paresseux sont dans la rpublique la mme chose que les frelons
dans la ruche, qui mangent le miel fait par les laborieuses
abeilles. Je pense favoriser les laboureurs, conserver aux
hidalgos leurs privilges, rcompenser les hommes vertueux, et
surtout porter respect  la religion et  l'homme religieux. Que
vous en semble, amis? Hein! est-ce que je dis quelque chose, ou
est-ce que je me casse la tte?

-- Votre Grce parle de telle sorte, seigneur gouverneur, dit le
majordome, que je suis merveill de voir un homme aussi peu
lettr que Votre Grce, car je crois que vous ne l'tes pas du
tout, dire de telles choses, pleines de sentences et de maximes,
si loignes enfin de ce qu'attendaient de Votre Grce ceux qui
nous ont envoys, et nous qui sommes venus ici. Chaque jour on
voit des choses nouvelles dans le monde; les plaisanteries se
changent en ralits srieuses, et les moqueurs se trouvent
moqus.

La nuit vint, et le gouverneur soupa, comme on l'a dit, avec la
permission du docteur Rcio. Chacun s'tant quip pour la ronde,
il sortit avec le majordome, le secrtaire, le matre d'htel, le
chroniqueur charg de mettre par crit ses faits et gestes, et une
telle foule d'alguazils et de gens de justice, qu'ils auraient pu
former un mdiocre escadron. Sancho marchait au milieu d'eux, sa
verge  la main, et tout  fait beau  voir. Ils avaient  peine
travers quelques rues du pays, qu'ils entendirent un bruit
d'pes. On accourut, et l'on trouva que c'taient deux hommes
seuls qui taient aux prises; lesquels, voyant venir la justice,
s'arrtrent, et l'un d'eux s'cria:

Au nom de Dieu et du roi, est-il possible de souffrir qu'on vole
en pleine ville dans ce pays, et qu'on attaque dans les rues comme
sur un grand chemin?

-- Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi la cause
de votre querelle; je suis le gouverneur.

L'adversaire dit alors:

Seigneur gouverneur, je vous la dirai aussi brivement que
possible. Votre Grce saura que ce gentilhomme vient  prsent de
gagner dans cette maison de jeu, qui est en face, plus de mille
raux, et Dieu sait comment. Et, comme j'tais prsent, j'ai
dcid plus d'un coup douteux en sa faveur, contre tout ce que me
dictait la conscience. Il est parti avec son gain, et, quand
j'attendais qu'il me donnerait pour le moins un cu de
gratification, comme c'est l'usage et la coutume de la donner aux
gens de qualit tels que moi[261], qui formons galerie pour passer
le temps bien ou mal, pour appuyer des injustices et prvenir des
dmls, il empocha son argent et sortit de la maison. Je courus,
plein de dpit,  sa poursuite, et lui demandai d'une faon polie
qu'il me donnt tout au moins huit raux, car il sait bien que je
suis un homme d'honneur, et que je n'ai ni mtier ni rente, parce
que mes parents ne m'ont ni appris l'un ni laiss l'autre. Mais le
sournois, qui est plus voleur que Cacus, et plus filou
qu'Andradilla, ne voulait pas me donner plus de quatre raux.
Voyez, seigneur gouverneur, quel peu de honte et quel peu de
conscience! Mais, par ma foi, si Votre Grce ne ft arrive, je
lui aurais bien fait vomir son bnfice, et il aurait appris 
mettre le poids  la romaine.

-- Que dites-vous  cela? demanda Sancho.

L'autre rpondit:

Tout ce qu'a dit mon adversaire est la vrit. Je n'ai pas voulu
lui donner plus de quatre raux, parce que je les lui donne bien
souvent; et ceux qui attendent la gratification des joueurs
doivent tre polis, et prendre gaiement ce qu'on leur donne, sans
se mettre en compte avec les gagnants,  moins de savoir avec
certitude que ce sont des filous, et que ce qu'ils gagnent est mal
gagn. Mais, pour justifier que je suis un homme de bien, et non
voleur, comme il le dit, il n'y a pas de meilleure preuve que de
n'avoir rien voulu lui donner, car les filous sont toujours
tributaires des gens de la galerie qui les connaissent.

-- Cela est vrai, dit le majordome; que Votre Grce, seigneur
gouverneur, dcide ce qu'il faut faire de ces hommes.

-- Ce qu'il faut en faire, rpondit Sancho; vous, gagnant bon ou
mauvais, ou ni l'un ni l'autre, donnez sur-le-champ  votre
assaillant cent raux, et vous aurez de plus  en dbourser trente
pour les pauvres de la prison. Et vous, qui n'avez ni mtier ni
rente, et vivez les bras croiss dans cette le, prenez vite ces
cent raux, et demain, dans la journe, sortez de cette le, exil
pour dix annes, sous peine, si vous rompez votre ban, de les
achever dans l'autre vie; car je vous accroche  la potence, ou du
moins le bourreau par mon ordre. Et que personne ne rplique, ou
gare  lui.

L'un dboursa l'argent, l'autre l'empocha; celui-ci quitta l'le,
et celui-l s'en retourna chez lui. Le gouverneur dit alors:

Ou je pourrai peu de chose, ou je supprimerai ces maisons de jeu,
car j'imagine qu'elles causent un grand dommage.

-- Celle-ci du moins, dit un greffier. Votre Grce ne pourra pas
la supprimer, car elle est tenue par un grand personnage, qui,
sans comparaison, perd plus d'argent chaque anne qu'il n'en
retire des cartes. C'est contre des tripots de moindre tage que
Votre Grce pourra montrer son pouvoir; ceux-l font le plus de
mal et cachent le plus d'infamies. Dans les maisons des
gentilshommes et des grands seigneurs, les filous clbres n'osent
point user de leurs tours d'adresse. Et, puisque ce vice du jeu
est devenu un exercice commun, il vaut mieux qu'on joue dans les
maisons des gens de qualit que dans celle de quelque artisan, o
l'on empoigne un malheureux de minuit au matin, pour l'corcher
tout vif.[262]

-- Oh! pour cela, greffier, reprit Sancho, je sais qu'il y a
beaucoup  dire.

En ce moment arriva un archer de marchausse qui tenait un jeune
homme au collet.

Seigneur gouverneur, dit-il, ce garon venait de notre ct;
mais, ds qu'il aperut la justice, il tourna les talons et se mit
 courir comme un daim, signe certain que c'est quelque
dlinquant. Je partis  sa poursuite, et s'il n'et trbuch et
tomb en courant, je ne l'aurais jamais rattrap.

-- Pourquoi fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.

-- Seigneur, rpondit le garon, c'tait pour viter de rpondre
aux nombreuses questions que font les gens de justice.

-- Quel est ton mtier?

-- Tisserand.

-- Et qu'est-ce que tu tisses?

-- Des fers de lance, avec la permission de Votre Grce.

-- Ah! ah! vous faites le bouffon, vous plaisantez  ma barbe!
c'est fort bien. Mais o alliez-vous maintenant?

-- Prendre l'air, seigneur.

-- Et o prend-on l'air dans cette le?

-- O il souffle.

-- Bon, vous rpondez  merveille; vous avez de l'esprit, jeune
homme. Eh bien! imaginez-vous que je suis l'air, que je vous
souffle en poupe, et que je vous pousse  la prison? Hol! qu'on
le saisisse, qu'on l'emmne; je le ferai dormir l cette nuit et
sans air.[263]

-- Pardieu, reprit le jeune homme. Votre Grce me fera dormir dans
la prison tout comme elle me fera roi.

-- Et pourquoi ne te ferais-je pas dormir dans la prison? demanda
Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de te prendre et de te
lcher autant de fois qu'il me plaira?

-- Quel que soit le pouvoir qu'ait Votre Grce, dit le jeune
homme, il ne sera pas suffisant pour me faire dormir dans la
prison.

-- Comment non? rpliqua Sancho; emmenez-le vite, et qu'il se
dtrompe par ses propres yeux, quelque envie qu'ait le gelier
d'user avec lui de sa libralit intresse. Je lui ferai payer
deux mille ducats d'amende, s'il te laisse faire un pas hors de la
prison.

-- Tout cela est pour rire, reprit le jeune homme, et je dfie
tous les habitants de la terre de me faire dormir en prison.

-- Dis-moi, dmon, s'cria Sancho, as-tu quelque ange  ton
service pour te tirer de l, et pour t'ter les menottes que je
pense te faire mettre?

-- Maintenant, seigneur gouverneur, rpondit le jeune homme d'un
air dgag, soyons raisonnables et venons au fait. Supposons que
Votre Grce m'envoie en prison, qu'on m'y mette des fers et des
chanes, qu'on me jette dans un cachot, que vous imposiez des
peines svres au gelier s'il me laisse sortir et qu'il se
soumette  vos ordres; avec tout cela, si je ne veux pas dormir,
si je veux rester veill toute la nuit sans fermer l'oeil, Votre
Grce pourra-t-elle, avec tout son pouvoir, me faire dormir contre
mon gr?

-- Non, certes, s'cria le secrtaire, et l'homme s'en est tir 
son honneur.

-- De faon, reprit Sancho, que, si vous restez sans dormir, ce
sera pour faire votre volont et non pour contrevenir  la mienne?

-- Oh! non, seigneur, rpondit le jeune homme; je n'en ai pas mme
la pense.

-- Eh bien! allez avec Dieu, continua Sancho; retournez dormir
chez vous, et que Dieu vous donne bon sommeil, car je ne veux pas
vous l'ter. Mais je vous conseille de ne plus vous jouer
dsormais avec la justice, car vous pourriez un beau jour en
rencontrer quelqu'une qui vous donnerait sur les oreilles.

Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua sa ronde. 
quelques pas de l, deux archers arrivrent, tenant un homme par
les bras:

Seigneur gouverneur, dirent-ils, cette personne, qui parat un
homme, n'en est pas un; c'est une femme, et non laide, vraiment,
qui s'est habille en homme.

On lui mit aussitt devant les yeux deux ou trois lanternes,  la
lumire desquelles on dcouvrit le visage d'une jeune fille
d'environ seize ou dix-sept ans, les cheveux retenus dans une
rsille d'or et de soie verte, et belle comme mille perles
d'Orient. On l'examina du haut en bas, et l'on vit qu'elle portait
des bas de soie rouge avec des jarretires de taffetas blanc et
des franges d'or et de menues perles. Ses chausses taient vertes
et de brocart d'or, et, sous un saute-en-barque ou veste ouverte
en mme toffe, elle portait un pourpoint de fin tissu blanc et
or. Ses souliers taient blancs, et dans la forme de ceux des
hommes; elle n'avait pas d'pe  sa ceinture, mais une riche
dague, et dans les doigts un grand nombre de brillants anneaux.
Finalement, la jeune fille parut bien  tout le monde; mais aucun
de ceux qui la regardaient ne put la reconnatre. Les gens du pays
dirent qu'ils ne pouvaient deviner qui ce pouvait tre; et ceux
qui taient dans le secret des tours qu'il fallait jouer  Sancho
furent les plus tonns, car cet vnement imprvu n'avait pas t
prpar par eux. Ils taient tous en suspens, attendant comment
finirait cette aventure. Sancho, tout merveill des attraits de
la jeune fille, lui demanda qui elle tait, o elle allait, et
quelle raison lui avait fait prendre ces habits. Elle rpondit,
les yeux fixs  terre et rougissant de honte:

Je ne puis, seigneur, dire si publiquement ce qu'il m'importait
tant de tenir secret. La seule chose que je veuille faire
comprendre, c'est que je ne suis pas un voleur, ni un malfaiteur
d'aucune espce, mais une jeune fille infortune,  qui la
violence de la jalousie a fait oublier le respect qu'on doit 
l'honntet.

Quand il entendit cette rponse, le majordome dit  Sancho:

Seigneur gouverneur, faites loigner les gens qui nous entourent,
pour que cette dame puisse avec moins de contrainte dire ce qui
lui plaira.

Le gouverneur en donna l'ordre et tout le monde s'loigna, 
l'exception du majordome, du matre d'htel et du secrtaire.
Quand elle les vit seuls autour d'elle, la jeune fille continua de
la sorte:

Je suis, seigneur, fille de Pdro Prez Mazorca, fermier des
laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez mon
pre.

-- Cela n'a pas de sens, madame, dit le majordome, car je connais
fort bien Pdro Prez, et je sais qu'il n'a aucun enfant, ni fils,
ni fille. D'ailleurs, il est votre pre, dites-vous; puis vous
ajoutez qu'il a l'habitude d'aller souvent chez votre pre.

-- C'est ce que j'avais dj remarqu, dit Sancho.

-- En ce moment, seigneur, reprit la jeune fille, je suis toute
trouble, et ne sais ce que je dis. Mais la vrit est que je suis
fille de Digo de la Llana, que toutes Vos Grces doivent
connatre.

-- Au moins ceci a du sens, rpondit le majordome, car je connais
Digo de la Llana; je sais que c'est un hidalgo noble et riche,
qui a un fils et une fille, et que, depuis qu'il a perdu sa femme,
il n'y a personne en tout le pays qui puisse dire avoir vu le
visage de sa fille; car il la tient si renferme qu'il ne permet
pas seulement au soleil de la voir, et cependant la renomme dit
qu'elle est extrmement belle.

-- C'est bien la vrit, reprit la jeune personne, et cette fille,
c'est moi. Si la renomme ment ou ne ment pas sur ma beaut, vous
en pouvez juger, seigneurs, puisque vous m'avez vue.

En disant cela, elle se mit  fondre en larmes. Alors le
secrtaire, s'approchant de l'oreille du matre d'htel, lui dit
tout bas:

Sans aucun doute, il doit tre arriv quelque chose d'important 
cette pauvre jeune fille, puisqu'en de tels habits,  telle heure,
et bien ne comme elle l'est, elle court hors de sa maison.

-- L'on n'en saurait douter, rpondit le matre d'htel, d'autant
plus que ses larmes confirment notre soupon.

Sancho la consola par les meilleurs propos qu'il put trouver, et
la pria de lui dire sans nulle crainte ce qui lui tait arriv,
lui promettant qu'ils s'efforceraient tous d'y porter remde de
grand coeur, et par tous les moyens possibles.

Le cas est, seigneurs, rpondit-elle, que mon pre me tient
enferme depuis dix ans, c'est--dire depuis que les vers de terre
mangent ma pauvre mre. Chez nous, on dit la messe dans un riche
oratoire, et, pendant tout ce temps, je n'ai jamais vu que le
soleil du ciel durant le jour, et la lune et les toiles durant la
nuit. Je ne sais ce que sont ni les rues, ni les places, ni les
temples, ni mme les hommes, hormis mon pre, mon frre et Pdro
Prez, le fermier des laines, que j'ai eu l'ide, parce qu'il
vient d'ordinaire  la maison, de faire passer pour mon pre afin
de ne pas faire connatre le mien. Cette rclusion perptuelle, ce
refus de me laisser sortir, ne ft-ce que pour aller  l'glise,
il y a bien des jours et des mois que je ne puis m'en consoler. Je
voulais voir le monde, ou du moins le pays o je suis ne, car il
me semble que ce dsir n'tait point contraire  la dcence et au
respect que les demoiselles de qualit doivent se garder  elles-
mmes. Quand j'entendais dire qu'il y avait des combats de
taureaux, ou des jeux de bague, et qu'on jouait des comdies, je
demandais  mon frre, qui est d'un an plus jeune que moi, de me
conter ce que c'tait que ces choses, et beaucoup d'autres que je
n'ai jamais vues. Il me l'expliquait du mieux qu'il lui tait
possible, mais cela ne servait qu' enflammer davantage mon dsir
de les voir. Finalement, pour abrger l'histoire de ma perdition,
j'avoue que je priai et suppliai mon frre, et plt  Dieu que je
ne lui eusse jamais rien demand de semblable!...

 ces mots la jeune fille se remit  pleurer. Le majordome lui
dit:

Veuillez poursuivre, madame, et nous dire ce qui vous est arriv,
car vos paroles et vos larmes nous tiennent tous dans l'attente.

-- Peu de paroles me restent  dire, rpondit la demoiselle,
quoiqu'il me reste bien des larmes  pleurer, car les fantaisies
imprudentes et mal places ne peuvent amener que des mcomptes et
des expiations comme celle-ci.

Les charmes de la jeune personne avaient frapp le matre d'htel
jusqu'au fond de l'me; il approcha de nouveau sa lanterne pour la
regarder encore une fois, et il lui sembla que ce n'taient point
des pleurs qui coulaient de ses yeux, mais des gouttes de la rose
des prs, et mme il les levait jusqu'au rang de perles
orientales. Aussi dsirait-il avec ardeur que son malheur ne ft
pas si grand que le tmoignaient ses soupirs et ses larmes. Quant
au gouverneur, il se dsesprait des retards que mettait la jeune
fille  conter son histoire, et il lui dit de ne pas les tenir
davantage en suspens, qu'il tait tard, et qu'il restait encore
une grande partie de la ville  parcourir. Elle reprit, en
s'interrompant par des sanglots et des soupirs entrecoups:

Toute ma disgrce, toute mon infortune, se rduisent  ce que je
priai mon frre de m'habiller en homme avec un de ses
habillements, et de me faire sortir une nuit pour voir toute la
ville, pendant que notre pre dormirait. Importun de mes prires,
il finit par cder  mes dsirs; il me mit cet habillement, en
prit un autre  moi qui lui va comme s'il tait fait pour lui; mon
frre n'a pas encore un poil de barbe, et ressemble tout  fait 
une jolie fille; et cette nuit, il doit y avoir  peu prs une
heure, nous sommes sortis de chez nous; puis, toujours conduits
par notre dessein imprudent et dsordonn, nous avons fait tout le
tour du pays; mais, quand nous voulions revenir  la maison, nous
avons vu venir une grande troupe de gens; et mon frre m'a dit:
Soeur, ce doit tre le guet; pends tes jambes  ton cou, et suis-
moi en courant; car, si l'on nous reconnat, nous aurons  nous en
repentir. En disant cela, il tourna les talons, et se mit, non
pas  courir, mais  voler. Pour moi, au bout de six pas, je
tombai, tant j'tais effraye; alors arriva un agent de la
justice, qui me conduisit devant Vos Grces, o je suis toute
honteuse de paratre fantasque et dvergonde en prsence de tant
de monde.

-- Enfin, madame, dit Sancho, il ne vous est pas arriv d'autre
msaventure, et ce n'est pas la jalousie, comme vous le disiez au
commencement de votre rcit, qui vous a fait quitter votre maison?

-- Il ne m'est rien arriv de plus, reprit-elle, et ce n'est pas
la jalousie qui m'a fait sortir, mais seulement l'envie de voir le
monde, laquelle n'allait pas plus loin que de voir les rues de ce
pays.

Ce qui acheva de confirmer que la jeune personne disait vrai, ce
fut que des archers arrivrent, amenant son frre prisonnier. L'un
d'eux l'avait atteint lorsqu'il fuyait en avant de sa soeur. Il ne
portait qu'une jupe de riche toffe, et un mantelet de damas bleu
avec des franges d'or fin; sa tte tait nue et sans ornement que
ses propres cheveux, qui semblaient des bagues d'or, tant ils
taient blonds et friss.

Le gouverneur, le majordome et le matre d'htel, l'ayant pris 
part, lui demandrent, sans que sa soeur entendt leur
conversation, pourquoi il se trouvait en ce costume; et lui, avec
non moins d'embarras et de honte, conta justement ce que sa soeur
avait dj cont; ce qui causa une joie extrme  l'amoureux
matre d'htel. Mais le gouverneur dit aux deux jeunes gens:

Assurment, seigneurs, voil un fier enfantillage; et, pour
raconter une sottise et une tmrit de cette espce, il ne
fallait pas tant de soupirs et de larmes. En disant: Nous sommes
un tel et une telle, nous avons fait une escapade de chez nos
parents au moyen de telle invention, mais seulement par curiosit
et sans aucun autre dessein l'histoire tait dite, sans qu'il ft
besoin de gmissements et de pleurnicheries.

-- Cela est bien vrai, rpondit la jeune fille; mais Vos Grces
sauront que le trouble o j'tais a t si fort qu'il ne m'a pas
laisse me conduire comme je l'aurais d.

-- Le mal n'est pas grand, reprit Sancho, partons; nous allons
vous ramener chez votre pre, qui ne se sera peut-tre pas aperu
de votre absence; mais ne vous montrez pas dsormais si enfants et
si dsireux de voir le monde. Fille de bon renom, la jambe casse
et  la maison; la femme et la poule se perdent  vouloir trotter,
et celle qui a le dsir de voir n'a pas moins le dsir d'tre vue;
et je n'en dis pas davantage.

Le jeune homme remercia le gouverneur de la grce qu'il voulait
bien leur faire en les conduisant chez eux, et tout le cortge
s'achemina vers leur maison, qui n'tait pas fort loin de l. Ds
qu'on fut arriv, le frre jeta un petit caillou contre une
fentre basse; aussitt une servante, qui tait  les attendre,
descendit, leur ouvrit la porte, et ils entrrent tous deux,
laissant les spectateurs non moins tonns de leur bonne mine que
du dsir qu'ils avaient eu de voir le monde de nuit, et sans
sortir du pays. Mais on attribuait cette fantaisie 
l'inexprience de leur ge. Le matre d'htel resta le coeur perc
d'outre en outre, et se proposa de demander, ds le lendemain, la
jeune personne pour femme  son pre, bien assur qu'on ne la lui
refuserait pas, puisqu'il tait attach  la personne du duc.
Sancho mme eut quelque dsir et quelque intention de marier le
jeune homme  sa fille Sanchica. Il rsolut aussi de mettre,  son
temps, la chose en oeuvre, se persuadant qu' la fille d'un
gouverneur aucun mari ne pouvait tre refus. Ainsi se termina la
ronde de cette nuit; et, deux jours aprs, le gouvernement, avec
la chute duquel tombrent et s'croulrent tous ses projets, comme
on le verra plus loin.

Chapitre L

_O l'on dclare quels taient les enchanteurs et les bourreaux
qui avaient fouett la dugne, pinc et gratign don Quichotte,
et o l'on raconte l'aventure du page qui porta la lettre 
Thrse Panza, femme de Sancho Panza_


Cid Hamet, ponctuel investigateur des atomes de cette vridique
histoire, dit qu'au moment o doa Rodriguez sortit de sa chambre
pour gagner l'appartement de don Quichotte, une autre dugne, qui
couchait  son ct, l'entendit partir, et, comme toutes les
dugnes sont curieuses de savoir, d'entendre et de flairer, celle-
l se mit  ses trousses, avec tant de silence que la bonne
Rodriguez ne s'en aperut point. Ds que l'autre dugne la vit
entrer dans l'appartement de don Quichotte, pour ne pas manquer 
la coutume gnrale qu'ont toutes les dugnes d'tre bavardes et
rapporteuses, elle alla sur-le-champ conter  sa matresse comment
doa Rodriguez s'tait introduite chez don Quichotte. La duchesse
le dit au duc, et lui demanda la permission d'aller avec
Altisidore voir ce que sa dugne voulait au chevalier. Le duc y
consentit, et les deux curieuses s'avancrent sans bruit, sur la
pointe du pied, jusqu' la porte de sa chambre, si prs qu'elles
entendaient distinctement tout ce qui s'y disait. Mais quand la
duchesse entendit la Rodriguez jeter, comme on dit, dans la rue le
secret de ses fontaines, elle ne put se contenir, ni Altisidore
non plus.

Toutes deux, pleines de colre et altres de vengeance, se
prcipitrent brusquement dans la chambre de don Quichotte, o
elles le criblrent de blessures d'ongles, et fustigrent la
dugne, comme on l'a racont; tant les outrages qui s'adressent
directement  la beaut et  l'orgueil des femmes veillent en
elles la fureur, et allument dans leur coeur le dsir de la
vengeance. La duchesse conta au duc ce qui s'tait pass, ce dont
il s'amusa beaucoup; puis, persistant dans l'intention de se
divertir et de prendre ses bats  l'occasion de don Quichotte,
elle dpcha le page qui avait reprsent Dulcine dans la
crmonie de son dsenchantement (chose que Sancho Panza oubliait
de reste au milieu des occupations de son gouvernement)  Thrse
Panza, femme de celui-ci, avec la lettre du mari et une autre de
sa propre main, ainsi qu'un grand collier de corail en prsent.

Or, l'histoire dit que le page tait fort veill, fort grillard;
et dans le dsir de plaire  ses matres, il partit de bon coeur
pour le village de Sancho. Quand il fut prs d'y entrer, il vit
une quantit de femmes qui lavaient dans un ruisseau, et il les
pria de lui dire si dans ce village demeurait une femme appele
Thrse Panza, femme d'un certain Sancho Panza, cuyer d'un
chevalier qu'on appelait don Quichotte de la Manche.  cette
question, une jeune fille qui lavait se leva tout debout et dit:

Cette Thrse Panza, c'est ma mre, et ce Sancho, c'est mon
seigneur pre, et ce chevalier, c'est notre matre.

-- Eh bien, venez, mademoiselle, dit le page, et conduisez-moi
prs de votre mre, car je lui apporte une lettre et un cadeau de
ce seigneur votre pre.

-- Bien volontiers, mon bon seigneur, rpondit la jeune fille,
qui paraissait avoir environ quatorze ans; puis, laissant  l'une
de ses compagnes le linge qu'elle lavait, sans se coiffer ni se
chausser, car elle tait jambes nues et les cheveux au vent, elle
se mit  sauter devant la monture du page.

Venez, venez, dit-elle, notre maison est tout  l'entre du pays,
et ma mre y est, bien triste de n'avoir pas appris depuis
longtemps des nouvelles de mon seigneur pre.

-- Oh bien! je lui en apporte de si bonnes, reprit le page,
qu'elle peut en rendre grce  Dieu.

 la fin, en sautant, courant et gambadant, la jeune fille arriva
dans le village, et, avant d'entrer  la maison, elle se mit 
crier  la porte:

Sortez, mre Thrse, sortez, sortez vite; voici un seigneur qui
apporte des lettres de mon bon pre, et d'autres choses encore.

 ces cris parut Thrse Panza, filant une quenouille d'toupe, et
vtue d'un jupon de serge brune, qui paraissait, tant il tait
court, avoir t coup sous le bas des reins, avec un petit
corsage galement brun, et une chemise  bavette. Elle n'tait pas
trs-vieille, bien qu'elle part passer la quarantaine; mais
forte, droite, nerveuse et hle. Quand elle vit sa fille et le
page  cheval:

Qu'est-ce que cela, fille? s'cria-t-elle; et quel est ce
seigneur?

-- C'est un serviteur de madame doa Teresa Panza, rpondit le
page.

Et, tout en parlant, il se jeta  bas de sa monture, et s'en alla
trs-humblement se mettre  deux genoux devant dame Thrse en lui
disant:

Que Votre Grce veuille bien me donner ses mains  baiser, madame
doa Teresa, en qualit de femme lgitime et particulire du
seigneur don Sancho Panza, propre gouverneur de l'le Barataria.

-- Ah! seigneur mon Dieu! s'cria Thrse, tez-vous de l et n'en
faites rien. Je ne suis pas dame le moins du monde, mais une
pauvre paysanne, fille d'un piocheur de terre, et femme d'un
cuyer errant, mais non d'aucun gouverneur.

-- Votre Grce, rpondit le page, est la trs-digne femme d'un
gouverneur archidignissime; et, pour preuve de cette vrit,
veuillez recevoir cette lettre et ce prsent.

 l'instant il tira de sa poche un collier de corail avec des
agrafes d'or; et le lui passant au cou:

Cette lettre, dit-il, est du seigneur gouverneur; cette autre-ci
et ce collier de corail viennent de madame la duchesse, qui
m'envoie auprs de Votre Grce.

Thrse resta ptrifie, et sa fille ni plus ni moins. La petite
dit alors:

Qu'on me tue, si notre seigneur et matre don Quichotte n'est pas
l au travers. C'est lui qui aura donn  papa le gouvernement ou
le comt qu'il lui avait tant de fois promis.

-- Justement, reprit le page, c'est  la faveur du seigneur don
Quichotte que le seigneur Sancho est maintenant gouverneur de
l'le Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.

-- Faites-moi le plaisir de la lire, seigneur gentilhomme, dit
Thrse; car, bien que je sache filer, je ne sais pas lire un
brin.

-- Ni moi non plus, ajouta Sanchica; mais, attendez un peu, je
vais aller chercher quelqu'un qui puisse la lire, soit le cur
lui-mme, soit le bachelier Samson Carrasco; ils viendront bien
volontiers pour savoir des nouvelles de mon pre.

-- Il n'est besoin d'aller chercher personne, reprit le page; je
ne sais pas filer, mais je sais lire, et je la lirai bien.

En effet, il la lut tout entire, et, comme elle est rapporte
plus haut, on ne la rpte point ici. Ensuite il en prit une
autre, celle de la duchesse, qui tait conue en ces termes:

Amie Thrse, les belles qualits de coeur et d'esprit de votre
mari Sancho m'ont engage et oblige mme  prier le duc, mon
mari, qu'il lui donnt le gouvernement d'une le, parmi plusieurs
qu'il possde. J'ai appris qu'il gouverne comme un aigle royal, ce
qui me rjouit fort, et le duc, mon seigneur, par consquent; je
rends mille grces au ciel de ne m'tre pas trompe quand je l'ai
choisi pour ce gouvernement; car je veux que madame Thrse sache
bien qu'il est trs-difficile de trouver un bon gouverneur dans le
monde, et que Dieu me fasse aussi bonne que Sancho gouverne bien.
Je vous envoie, ma chre, un collier de corail avec des agrafes
d'or. J'aurais dsir qu'il ft de perles orientales; mais, comme
dit le proverbe, qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps
viendra pour nous connatre, pour nous visiter, et Dieu sait alors
ce qui arrivera. Faites mes compliments  Sanchica votre fille; et
dites-lui de ma part qu'elle se tienne prte; je veux la marier
hautement quand elle y pensera le moins. On dit que, dans votre
village, il y a de gros glands doux. Envoyez-m'en jusqu' deux
douzaines; j'en ferai grand cas venant de votre main. crivez-moi
longuement pour me donner des nouvelles de votre sant, de votre
bien-tre; si vous avez besoin de quelque chose, vous n'avez qu'
parler, et vous serez servie  bouche que veux-tu. Que Dieu vous
garde! De cet endroit, votre amie qui vous aime bien.

La Duchesse.

Ah! bon Dieu! s'cria Thrse quand elle eut entendu la lettre,
quelle bonne dame! qu'elle est humble et sans faon! Ah! c'est
avec de telles dames que je veux qu'on m'enterre, et non avec les
femmes d'hidalgos qu'on voit dans ce village, qui s'imaginent,
parce qu'elles sont nobles, que le vent ne doit point les toucher,
et qui vont  l'glise avec autant de morgue et d'orgueil que si
c'taient des reines, si bien qu'elles se croiraient dshonores
de regarder une paysanne en face. Voyez un peu comme cette bonne
dame, toute duchesse qu'elle est, m'appelle son amie, et me traite
comme si j'tais son gale; Dieu veuille que je la voie gale au
plus haut clocher qu'il y ait dans toute la Manche! Et quant aux
glands doux, mon bon seigneur, j'en enverrai un boisseau  Sa
Seigneurie, et de si gros qu'on pourra les venir voir par
curiosit. Pour  prsent, Sanchica, veille  bien rgaler ce
seigneur. Prends soin de ce cheval, va chercher des oeufs 
l'curie, coupe du lard  foison, et faisons-le dner comme un
prince, car les bonnes nouvelles qu'il apporte et la bonne mine
qu'il a mritent bien tout ce que nous ferons. En attendant, je
sortirai pour apprendre aux voisines notre bonne aventure, ainsi
qu' monsieur le cur et au barbier matre Nicolas, qui taient et
qui sont encore si bons amis de ton pre.

-- Oui, mre, oui, je le ferai, rpondit Sanchica; mais faites
bien attention que vous me donnerez la moiti de ce collier, car
je ne crois pas madame la duchesse assez niaise pour vous
l'envoyer tout entier  vous seule.

-- Il est tout pour toi, fille, rpliqua Thrse; mais laisse-moi
le porter quelques jours  mon cou; car, en vrit, il me semble
qu'il me rjouit le coeur.

-- Vous allez encore vous rjouir, reprit le page, quand vous
verrez le paquet qui vient dans ce portemanteau. C'est un
habillement de drap fin que le gouverneur n'a port qu'un jour 
la chasse, et qu'il envoie tout complet pour mademoiselle
Sanchica.

-- Qu'il vive mille annes! s'cria Sanchica, et celui qui
l'apporte aussi bien, et mme deux mille si c'est ncessaire!

En ce moment, Thrse sortit de sa maison, les lettres  la main
et le collier au cou. Elle s'en allait, frappant les lettres du
revers des doigts, comme si c'et t un tambour de basque. Ayant,
par hasard, rencontr le cur et Samson Carrasco, elle se mit 
danser et  dire:

Par ma foi, maintenant qu'il n'y a plus de parent pauvre, nous
tenons un petit gouvernement. Que la plus huppe des femmes
d'hidalgos vienne se frotter  moi, je la relancerai de la bonne
faon.

-- Qu'est-ce que cela, Thrse Panza? dit le cur; quelles sont
ces folies, et quels papiers sont-ce l?

-- La folie n'est autre, rpondit-elle, sinon que ces lettres sont
de duchesses et de gouverneurs, et que ce collier que je porte au
cou est de fin corail, que les _Ave Maria _et les _Pater noster
_sont en or battu, et que je suis gouvernante.

-- Que Dieu vous entende, Thrse! dit le bachelier; car nous ne
vous entendons pas, et nous ne savons ce que vous dites.

-- C'est l que vous pourrez le voir, rpliqua Thrse en leur
remettant les lettres.

Le cur les lut de manire que Samson Carrasco les entendt; puis
Samson et le cur se regardrent l'un l'autre, comme fort tonns
de ce qu'ils avaient lu. Enfin le bachelier demanda qui avait
apport ces lettres. Thrse rpondit qu'ils n'avaient qu' venir
 sa maison, qu'ils y verraient le messager, qui tait un jeune
garon, beau comme un archange, et qui lui apportait un autre
prsent plus riche encore que celui-l. Le cur lui ta le collier
du cou, mania et regarda les grains de corail, et, s'assurant
qu'ils taient fins, il s'tonna de nouveau.

Par la soutane que je porte! s'cria-t-il, je ne sais que dire ni
que penser de ces lettres et de ces prsents. D'un ct, je vois
et je touche la finesse de ce corail; et de l'autre, je lis qu'une
duchesse envoie demander deux douzaines de glands.

-- Arrangez cela comme vous pourrez, dit alors Carrasco. Mais
allons un peu voir le porteur de ces dpches; nous le
questionnerons pour tirer au clair les difficults qui nous
embarrassent.

Tous deux se mirent en marche, et Thrse revint avec eux. Ils
trouvrent le page vannant un peu d'orge pour sa monture, et
Sanchica coupant une tranche de lard pour la flanquer d'oeufs dans
la pole, et donner de quoi dner au page, dont la bonne mine et
l'quipage galant plurent beaucoup aux deux amis. Aprs qu'ils
l'eurent poliment salu, et qu'il les eut salus  son tour,
Samson le pria de leur donner des nouvelles aussi bien de don
Quichotte que de Sancho Panza:

Car, ajouta-t-il, quoique nous ayons lu les lettres de Sancho et
de madame la duchesse, nous sommes toujours dans le mme embarras,
et nous ne pouvons parvenir  deviner ce que peut tre cette
histoire du gouvernement de Sancho, et surtout d'une le, puisque
toutes ou presque toutes les les qui sont dans la mer
Mditerrane appartiennent  Sa Majest.

Le page rpondit:

Que le seigneur Sancho Panza soit gouverneur, il n'y a pas  en
douter. Que ce soit une le ou non qu'il gouverne, je ne me mle
point de cela. Il suffit que ce soit un bourg de plus de mille
habitants. Quant  l'affaire des glands doux, je dis que madame la
duchesse est si simple et si humble, qu'elle n'envoie pas
seulement demander des glands  une paysanne, mais qu'il lui
arrive d'envoyer demander  une voisine de lui prter un peigne.
Car il faut que Vos Grces se persuadent que nos dames d'Aragon,
bien que si nobles et de si haut rang, ne sont pas aussi fires et
aussi pointilleuses que les dames de Castille; elles traitent les
gens avec moins de faon.

Au milieu de cette conversation, Sanchica accourut avec un panier
d'oeufs et demanda au page:

Dites-moi, seigneur, est-ce que mon seigneur pre porte des
hauts-de-chausses, depuis qu'il est gouverneur?

-- Je n'y ai pas fait attention, rpondit le page; mais, en effet,
il doit en porter.

-- Ah! bon Dieu! repartit Sanchica, qu'il fera bon voir mon pre
en pet-en-l'air[264]! N'est-il pas drle que, depuis que je suis
ne, j'aie envie de voir mon pre avec des hauts-de-chausses?

-- Comment donc, si Votre Grce le verra culott de la sorte!
rpondit le page. Pardieu! il est en passe de voyager bientt avec
un masque sur le nez[265], pour peu que le gouvernement lui dure
seulement deux mois.

Le cur et le bachelier virent bien que le page parlait en se
gaussant. Mais la finesse du corail, et l'habit de chasse
qu'envoyait Sancho (car Thrse le leur avait dj montr)
renversaient toutes leurs ides. Ils n'en rirent pas moins de
l'envie de Sanchica, et plus encore quand Thrse se mit  dire:

Monsieur le cur, tchez de savoir par ici quelqu'un qui aille 
Madrid ou  Tolde, pour que je fasse acheter un vertugadin rond,
fait et parfait, qui soit  la mode, et des meilleurs qu'il y ait.
En vrit, en vrit, il faut que je fasse honneur au gouvernement
de mon mari, en tout ce qui me sera possible; et mme, si je me
fche, j'irai tomber  la cour, et me planter en carrosse comme
toutes les autres; car enfin, celle qui a un mari gouverneur peut
bien se donner un carrosse et en faire la dpense.

-- Comment donc, mre! s'cria Sanchica. Plt  Dieu que ce ft
aujourd'hui plutt que demain, quand mme on dirait, en me voyant
assise dans ce carrosse  ct de madame ma mre: Tiens! voyez
donc cette pronnelle, cette fille de mangeur d'ail, comme elle
s'tale dans son carrosse, tout de mme que si c'tait une
papesse! Mais a m'est gal, qu'ils pataugent dans la boue, et
que j'aille en carrosse les pieds levs de terre. Maudites soient
dans cette vie et dans l'autre autant de mauvaises langues qu'il y
en a dans le monde! Pourvu que j'aille pieds chauds, je laisse
rire les badauds. Est-ce que je dis bien, ma mre?

-- Comment, si tu dis bien, ma fille! rpondit Thrse. Tous ces
bonheurs et de plus grands encore, mon bon Sancho me les a
prophtiss; et tu verras, fille, qu'il ne s'arrtera pas avant de
me faire comtesse. Tout est de commencer  ce que le bonheur nous
vienne; et j'ai ou dire bien des fois  ton pre, qui est aussi
bien celui des proverbes que le tien: Quand on te donnera la
gnisse, mets-lui la corde au cou; quand on te donnera un
gouvernement, prends-le; un comt, attrape-le; et quand on te dira
_tiens, tiens, _avec un beau cadeau, saute dessus. Sinon,
endormez-vous, et ne rpondez pas aux bonheurs et aux bonnes
fortunes qui viennent frapper  la porte de votre maison!

-- Et qu'est-ce que a me fait,  moi, reprit Sanchica, que le
premier venu dise en me voyant hautaine et ddaigneuse; Le chien
s'est vu en culottes de lin, et il n'a plus connu son compagnon.

Quand le cur entendit cela:

Je ne puis, s'cria-t-il, m'empcher de croire que tous les gens
de cette famille des Panza sont ns chacun avec un sac de
proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu un seul qui ne les
verse et ne les rpande  toute heure et  tout propos.

-- Cela est bien vrai, ajouta le page; car le seigneur gouverneur
Sancho en dit  chaque pas, et, quoiqu'un bon nombre ne viennent
pas fort  point, cependant ils plaisent, et madame la duchesse,
ainsi que son mari, en font le plus grand cas.

-- Comment, seigneur, reprit le bachelier. Votre Grce persiste 
nous donner comme vrai le gouvernement de Sancho, et  soutenir
qu'il y a duchesse au monde qui crive  sa femme et lui envoie
des prsents? Pour nous, bien que nous touchions les prsents et
que nous ayons lu les lettres, nous n'en croyons rien; et nous
pensons qu'il y a l quelque histoire de don Quichotte, notre
compatriote, qui s'imagine que tout se fait par voie
d'enchantement. Aussi dirais-je volontiers que je veux toucher et
palper Votre Grce, pour voir si c'est un ambassadeur fantastique,
ou bien un homme de chair et d'os.

-- Tout ce que je sais de moi, seigneur, rpondit le page, c'est
que je suis ambassadeur vritable, que le seigneur Sancho Panza
est gouverneur effectif, et que messeigneurs le duc et la duchesse
peuvent donner, et ont en effet donn le gouvernement en question,
et de plus,  ce que j'ai ou dire, que le susdit Sancho Panza s'y
conduit miraculeusement. S'il y a enchantement ou non dans tout
cela. Vos Grces peuvent en disputer entre elles. Pour moi, je ne
sais rien autre chose, et j'en jure par la vie de mes pre et mre
que j'ai encore en bonne sant, et que je chris tendrement.[266]

-- Allons, cela pourra bien tre ainsi, rpliqua le bachelier;
cependant _dubitat Augustinus_.

_-- _Doutez tout  votre aise, rpondit le page; mais la vrit
est ce que j'ai dit. C'est elle qui doit toujours surnager au-
dessus du mensonge, comme l'huile au-dessus de l'eau. Sinon,
_operibus credite, et non verbis; _quelqu'un de vous n'a qu' s'en
venir avec moi, il verra par les yeux ce qu'il ne veut pas croire
par les oreilles.

-- C'est moi que regarde ce voyage, s'cria Sanchica. Emmenez-moi,
seigneur, sur la croupe de votre bidet; j'irai bien volontiers
faire visite  mon seigneur pre.

-- Les filles des gouverneurs, rpondit le page, ne doivent pas
aller toutes seules par les grandes routes, mais accompagnes de
carrosses, de litires et d'un grand nombre de serviteurs.

-- Pardieu! repartit Sanchica, je m'en irai aussi bien sur une
bourrique que dans un coche. Ah! vous avez joliment trouv la
mijaure et la sainte nitouche!

-- Tais-toi, petite fille, s'cria Thrse; tu ne sais ce que tu
dis, et ce seigneur est dans le vrai de la chose. Telle temps,
telle traitement. Quand c'tait Sancho, Sancha; et quand c'est le
gouverneur, grande dame; et je ne sais si je dis chose qui vaille.

-- Plus dit dame Thrse qu'elle ne pense, reprit le page; mais
qu'on me donne  dner, et qu'on me dpche vite, car je compte
m'en retourner ds ce soir.

-- Votre grce, dit aussitt le cur, viendra faire pnitence avec
moi, car dame Thrse a plus de bonne volont que de bonnes nippes
pour servir un si digne hte.

Le page refusa d'abord; mais enfin il dut cder pour se trouver
mieux, et le cur l'emmena de fort bon coeur, satisfait d'avoir le
temps de le questionner  son aise sur don Quichotte et ses
prouesses. Le bachelier s'offrit  crire les rponses de Thrse;
mais elle ne voulut pas qu'il se mlt de ses affaires, car elle
le tenait pour un peu goguenard. Elle aima mieux donner une
galette et deux oeufs  un moinillon, qui savait crire, et qui
lui crivit deux lettres, l'une pour son mari, l'autre pour la
duchesse, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne
sont pas les plus mauvaises que contienne cette grande histoire,
comme on le verra dans la suite.

Chapitre LI

_Des progrs du gouvernement de Sancho Panza, ainsi que d'autres
vnements tels quels_


Le jour vint aprs la nuit de la ronde du gouverneur, nuit que le
matre d'htel avait passe sans dormir, l'esprit tout occup du
visage et des attraits de la jeune fille dguise. Le majordome en
employa le reste  crire  ses matres ce que faisait et disait
Sancho Panza, aussi surpris de ses faits que de ses dires; car il
entrait dans ses paroles et dans ses actions comme un mlange
d'esprit et de btise.

Enfin le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur
Pdro Rcio, on le fit djeuner avec un peu de conserve et quatre
gorges d'eau froide, chose que Sancho et volontiers troque pour
un quignon de pain et une grappe de raisin. Mais, voyant qu'il
fallait faire de ncessit vertu, il en passa par l,  la grande
douleur de son me et  la grande fatigue de son estomac; Pdro
Rcio lui faisant croire que les mets lgers et dlicats avivent
l'esprit, ce qui convient le mieux aux personnages constitus en
dignits et chargs de graves emplois, o il faut faire usage,
moins des forces corporelles que de celles de l'intelligence. Avec
cette belle argutie, le pauvre Sancho souffrait la faim, et si
fort, qu'il maudissait,  part lui, le gouvernement, et mme celui
qui le lui avait donn.

Toutefois, avec sa conserve et sa faim, il se mit  juger ce jour-
l; et la premire chose qui s'offrit, ce fut une question que lui
fit un tranger en prsence du majordome et de ses autres
acolytes. Voici ce qu'il exposa:

Seigneur, une large et profonde rivire sparait deux districts
d'une mme seigneurie, et que Votre Grce me prte attention, car
le cas est important et passablement difficile  rsoudre. Je dis
donc que sur cette rivire tait un pont, et au bout de ce pont
une potence, ainsi qu'une espce de salle d'audience o se
tenaient d'ordinaire quatre juges chargs d'appliquer la loi
qu'avait impose le seigneur de la rivire, du pont et de la
seigneurie; cette loi tait ainsi conue: Si quelqu'un passe sur
ce pont d'une rive  l'autre, il devra d'abord dclarer par
serment o il va et ce qu'il va faire. S'il dit vrai, qu'on le
laisse passer; s'il ment, qu'il meure pendu  la potence, sans
aucune rmission. Cette loi connue, ainsi que sa rigoureuse
condition, beaucoup de gens passaient nanmoins, et,  ce qu'ils
dclaraient sous serment, on reconnaissait s'ils disaient la
vrit; et les juges, dans ce cas, les laissaient passer
librement. Or, il arriva qu'un homme auquel on demandait sa
dclaration, prta serment et dit: Par le serment que je viens de
faire, je jure que je vais mourir  cette potence, et non  autre
chose. Les juges rflchirent  cette dclaration, et se dirent:
Si nous laissons librement passer cet homme, il a menti  son
serment, et, selon la loi, il doit mourir; mais si nous le
pendons, il a jur qu'il allait mourir  cette potence, et,
suivant la mme loi ayant dit vrai, il doit rester libre. On
demande  Votre Grce, seigneur gouverneur, ce que feront les
juges de cet homme, car ils sont encore  cette heure dans le
doute et l'indcision. Comme ils ont eu connaissance de la finesse
et de l'lvation d'entendement que dploie Votre Grce, ils m'ont
envoy supplier de leur part Votre Grce de donner son avis dans
un cas si douteux et si embrouill.

-- Assurment, rpondit Sancho, ces seigneurs juges qui vous ont
envoy prs de moi auraient fort bien pu s'en pargner la peine,
car je suis un homme qui ai plus d'paisseur de chair que de
finesse d'esprit. Cependant, rptez-moi une autre fois l'affaire,
de manire que je l'entende bien; peut-tre ensuite pourrais-je
trouver le joint.

Le questionneur rpta une et deux fois ce qu'il avait d'abord
expos. Sancho dit alors:

 mon avis, je vais bcler cette affaire en un tour de main, et
voici comment: cet homme jure qu'il va mourir  la potence, n'est-
ce pas? et, s'il meurt, il aura dit la vrit; et, d'aprs la loi,
il mrite d'tre libre et de passer le pont? Mais si on ne le pend
pas, il aura dit un mensonge sous serment, et, d'aprs la mme
loi, il mrite d'tre pendu?

-- C'est cela mme, comme dit le seigneur gouverneur, reprit le
messager; et, quant  la parfaite intelligence du cas, il n'y a
plus  douter ni  questionner.

-- Je dis donc  prsent, rpliqua Sancho, que de cet homme on
laisse passer la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie
qui a dit faux; de cette manire s'accomplira au pied de la lettre
la condition du passage.

-- Mais, seigneur gouverneur, repartit le porteur de question, il
sera ncessaire qu'on coupe cet homme en deux parties, la menteuse
et la vridique, et si on le coupe en deux, il faudra bien qu'il
meure. Ainsi l'on n'aura rien obtenu de ce qu'exige la loi, qui
doit pourtant s'accomplir de toute ncessit.

-- Venez ici, seigneur brave homme, rpondit Sancho. Ce passager
dont vous parlez, ou je ne suis qu'une cruche, ou a prcisment
autant de raison pour mourir que pour passer le pont; car, si la
vrit le sauve, le mensonge le condamne. Puisqu'il en est ainsi,
mon avis est que vous disiez  ces messieurs qui vous envoient
prs de moi, que les raisons de le condamner ou de l'absoudre
tant gales dans les plateaux de la balance, ils n'ont qu' le
laisser passer, car il vaut toujours mieux faire le bien que le
mal; et cela, je le donnerais sign de mon nom, si je savais
signer. D'ailleurs, je n'ai point, dans ce cas-ci, parl de mon
cru; mais il m'est revenu  la mmoire un prcepte que, parmi
beaucoup d'autres, me donna mon matre don Quichotte, la nuit
avant que je vinsse tre gouverneur de cette le; lequel prcepte
fut que, quand la justice serait douteuse, je n'avais qu' pencher
vers la misricorde et  m'y tenir. Dieu a permis que je m'en
souvinsse  prsent, parce qu'il va comme au moule  cette
affaire.

-- Oh! certainement, ajouta le majordome, et je tiens, quant 
moi, que Lycurgue lui-mme, celui qui donna des lois aux
Lacdmoniens, n'aurait pu rendre une meilleure sentence que celle
qu'a rendue le grand Sancho Panza. Finissons l l'audience de ce
matin, et je vais donner ordre que le seigneur gouverneur dne
tout  son aise.

-- C'est l ce que je demande, et vogue la galre! s'cria Sancho.
Qu'on me donne  manger, puis qu'on fasse pleuvoir sur moi des cas
et des questions; je me charge de les claircir  vol d'oiseau.

Le majordome tint parole, car il se faisait un vrai cas de
conscience de tuer de faim un si discret gouverneur. D'ailleurs il
pensait en finir avec lui cette nuit mme, en lui jouant le
dernier tour qu'il avait mission de lui jouer.

Or, il arriva qu'aprs que Sancho eut dn ce jour-l contre les
rgles et les aphorismes du docteur Tirtafura, au moment du
dessert entra un courrier avec une lettre de don Quichotte pour le
gouverneur. Sancho donna l'ordre au secrtaire de la lire tout
bas, et de la lire ensuite  voix haute, s'il n'y voyait rien qui
mritt le secret. Le secrtaire obit, et, quand il eut parcouru
la lettre:

On peut bien la lire  haute voix, dit-il, car ce qu'crit 
Votre Grce le seigneur don Quichotte mrite d'tre grav en
lettres d'or. Le voici:

_Lettre de don Quichotte de la Manche  Sancho Panza, gouverneur
de l'le Barataria_

Quand je m'attendais  recevoir des nouvelles de tes tourderies
et de tes impertinences, ami Sancho, j'en ai reu de ta sage
conduite; de quoi j'ai rendu de particulires actions de grces au
ciel, qui sait lever le pauvre du fumier[267], et des sots faire
des gens d'esprit. On annonce que tu gouvernes comme si tu tais
un homme, et que tu es homme comme si tu tais une brute, tant tu
te traites avec humilit. Mais je veux te faire observer, Sancho,
que maintes fois il convient, il est ncessaire, pour l'autorit
de l'office, d'aller contre l'humilit du coeur; car la parure de
la personne qui est leve  de graves emplois doit tre conforme
 ce qu'ils exigent, et non  la mesure o le fait pencher son
humilit naturelle. Habille-toi bien; un bton par ne parat plus
un bton. Je ne dis pas que tu portes des joyaux et des dentelles,
ni qu'tant magistrat tu t'habilles en militaire; mais que tu te
pares avec l'habit que requiert ton office, en le portant propre
et bien tenu. Pour gagner l'affection du pays que tu gouvernes, tu
dois, entre autres, faire deux choses; l'une, tre affable et poli
avec tout le monde, c'est ce que je t'ai dj dit une fois;
l'autre, veiller  l'abondance des approvisionnements; il n'y a
rien qui fatigue plus le coeur du pauvre que la disette et la
faim.

Ne rends pas beaucoup de pragmatiques et d'ordonnances; si tu en
fais, tche qu'elles soient bonnes, et surtout qu'on les observe
et qu'on les excute; car les ordonnances qu'on n'observe point
sont comme si elles n'taient pas rendues; au contraire, elles
laissent entendre que le prince qui eut assez de sagesse et
d'autorit pour les rendre, n'a pas assez de force et de courage
pour les faire excuter. Or, les lois qui doivent effrayer, et qui
restent sans excution, finissent par tre comme le soliveau, roi
des grenouilles, qui les pouvantait dans l'origine, et qu'elles
mprisrent avec le temps jusqu' lui monter dessus.

Sois comme une mre pour les vertus, comme une martre pour les
vices. Ne sois ni toujours rigoureux, ni toujours dbonnaire, et
choisis le milieu entre ces deux extrmes; c'est l qu'est le vrai
point de la discrtion. Visite les prisons, les boucheries, les
marchs; la prsence du gouverneur dans ces endroits est d'une
haute importance. -- Console les prisonniers qui attendent la
prompte expdition de leurs affaires. -- Sois un pouvantail pour
les bouchers et pour les revendeurs, afin qu'ils donnent le juste
poids. -- Garde-toi bien de te montrer, si tu l'tais par hasard,
ce que je ne crois pas, avaricieux, gourmand, ou adonn aux
femmes; car ds qu'on saurait dans le pays, surtout ceux qui ont
affaire  toi, quelle est ton inclination bien dtermine, on te
battrait en brche par ce ct, jusqu' t'abattre dans les
profondeurs de la perdition. -- Lis et relis, passe et repasse les
conseils et les instructions que je t'ai donns par crit avant
que tu partisses pour ton gouvernement; tu verras, si tu les
observes, que tu y trouveras une aide qui te fera supporter les
travaux et les obstacles que les gouverneurs rencontrent  chaque
pas. cris  tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant  leur
gard; car l'ingratitude est fille de l'orgueil, et l'un des plus
grands pchs que l'on connaisse. L'homme qui est reconnaissant
envers ceux qui lui font du bien tmoigne qu'il le sera de mme
envers Dieu, dont il a reu et reoit sans cesse tant de faveurs.

Madame la duchesse a dpch un exprs, avec ton habit de chasse
et un autre prsent,  ta femme Thrse Panza; nous attendons 
chaque instant la rponse. J'ai t quelque peu indispos de
certaines gratignures de chat qui me sont arrives, et dont mon
nez ne s'est pas trouv fort bien; mais ce n'a rien t; s'il y a
des enchanteurs qui me maltraitent, il y en a d'autres qui me
protgent. Fais-moi savoir si le majordome qui t'accompagne a pris
quelque part aux actions de la Trifaldi, comme tu l'avais
souponn. De tout ce qui t'arrivera tu me donneras avis, puisque
la distance est si courte; d'ailleurs je pense bientt quitter
cette vie oisive o je languis, car je ne suis pas n pour elle.
Une affaire s'est prsente, qui doit, j'imagine, me faire tomber
dans la disgrce du duc et de la duchesse. Mais, bien que cela me
fasse beaucoup de peine, cela ne me fait rien du tout; car enfin,
enfin, je dois obir plutt aux devoirs de ma profession qu' leur
bon plaisir, suivant cet adage: _Amicus Plato sed magis amica
veritas. _Je te dis ce latin, parce que je suppose que, depuis que
tu es gouverneur, tu l'auras appris.  Dieu, et qu'il te prserve
de ce que personne te porte compassion.

Ton ami.

DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.

Sancho couta trs-attentivement cette lettre, qui fut loue,
vante et tenue pour fort judicieuse par ceux qui en avaient
entendu la lecture. Puis il se leva de table, appela le secrtaire
et alla s'enfermer avec lui dans sa chambre, voulant, sans plus
tarder, rpondre  son seigneur don Quichotte. Il dit au
secrtaire d'crire ce qu'il lui dicterait, sans ajouter ni
retrancher la moindre chose. L'autre obit, et la lettre en
rponse fut ainsi conue:

_Lettre de Sancho Panza  don Quichotte de la Manche_

L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je
n'ai pas le temps de me gratter la tte, ni mme de me couper les
ongles; aussi les ai-je si longs que Dieu veuille bien y remdier.
Je dis cela, seigneur de mon me, pour que Votre Grce ne
s'pouvante point si, jusqu' prsent, je ne l'ai pas informe de
ma situation bonne ou mauvaise dans ce gouvernement, o j'ai plus
faim que quand nous errions tous deux dans les forts et les
dserts.

Le duc, mon seigneur, m'a crit l'autre jour en me donnant avis
que certains espions taient entrs dans cette le pour me tuer;
mais, jusqu' prsent, je n'en ai pas dcouvert d'autres qu'un
certain docteur qui est gag dans ce pays pour tuer autant de
gouverneurs qu'il en vient. Il s'appelle le docteur Pdro Rcio,
et il est natif de Tirtafura. Voyez un peu quels noms[268], et si
je ne dois pas craindre de mourir de sa main! Ce docteur-l dit
lui-mme, de lui-mme, qu'il ne gurit pas les maladies quand on
les a, mais qu'il les prvient pour qu'elles ne viennent point.
Or, les mdecines qu'il emploie sont la dite, et encore la dite,
jusqu' mettre les gens en tel tat que les os leur percent la
peau; comme si la maigreur n'tait pas un plus grand mal que la
fivre. Finalement, il me tue peu  peu de faim et je meurs de
dpit; car, lorsque je pensais venir  ce gouvernement pour manger
chaud, boire frais, me dorloter le corps entre des draps de toile
de Hollande et sur des matelas de plumes, voil que je suis venu
faire pnitence comme si j'tais ermite; et comme je ne la fais
pas de bonne volont, je pense qu' la fin,  la fin, il faudra
que le diable m'emporte.

Jusqu' prsent, je n'ai ni touch de revenu ni reu de cadeaux,
et je ne sais ce que cela veut dire; car on m'a dit ici que les
gouverneurs qui viennent dans cette le ont soin, avant d'y
entrer, que les gens du pays leur donnent ou prtent beaucoup
d'argent, et, de plus, que c'est une coutume ordinaire  ceux qui
vont  d'autres gouvernements aussi bien qu' ceux qui viennent 
celui-ci.

Hier soir, en faisant la ronde, j'ai rencontr une trs-jolie
fille vtue en homme, et son frre en habit de femme. Mon matre
d'htel s'est amourach de la fille, et l'a choisie, dans son
imagination, pour sa femme,  ce qu'il dit. Moi, j'ai choisi le
jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous causerons de nos
ides avec le pre des deux jeunes gens, qui est un certain Digo
de la Llana, hidalgo et vieux chrtien autant qu'on peut l'tre.

Je visite les marchs, comme Votre Grce me le conseille. Hier,
je trouvai une marchande qui vendait des noisettes fraches, et je
reconnus qu'elle avait ml dans un boisseau de noisettes
nouvelles un autre boisseau de noisettes vieilles, vides et
pourries. Je les ai toutes confisques au profit des enfants de la
doctrine chrtienne, qui sauront bien les distinguer, et je l'ai
condamne  ne plus paratre au march de quinze jours. On a
trouv que je m'tais vaillamment conduit. Ce que je puis dire 
Votre Grce, c'est que le bruit court en ce pays qu'il n'y a pas
de plus mauvaises engeances que les marchandes des halles, parce
qu'elles sont toutes dvergondes, sans honte et sans me, et je
le crois bien, par celles que j'ai vues dans d'autres pays.

Que madame la duchesse ait crit  ma femme Thrse Panza, et lui
ait envoy le prsent que dit Votre Grce, j'en suis trs-
satisfait, et je tcherai de m'en montrer reconnaissant en temps
et lieu. Que Votre Grce lui baise les mains de ma part, en disant
que je dis qu'elle n'a pas jet son bienfait dans un sac perc,
comme elle le verra  l'oeuvre. Je ne voudrais pas que Votre Grce
et des dmls et des fcheries avec mes seigneurs le duc et la
duchesse; car, si Votre Grce se brouille avec eux, il est clair
que le mal retombera sur moi; d'ailleurs il ne serait pas bien,
puisque Votre Grce me donne  moi le conseil d'tre
reconnaissant, que Votre Grce ne le ft pas envers des gens de
qui vous avez reu tant de faveurs, et qui vous ont si bien trait
dans leur chteau.

Quant aux gratignures de chat, je n'y entends rien, mais
j'imagine que ce doit tre quelqu'un des mchants tours qu'ont
coutume de jouer  Votre Grce de mchants enchanteurs; je le
saurai quand nous nous reverrons. Je voudrais envoyer quelque
chose  Votre Grce; mais je ne sais que lui envoyer, si ce n'est
des canules de seringues ajustes  des vessies, qu'on fait dans
cette le  la perfection. Mais si l'office me demeure, je
chercherai  vous envoyer quelque chose, des pans ou de la
manche.[269] Dans le cas o ma femme Thrse Panza viendrait 
m'crire, payez le port, je vous prie, et envoyez-moi la lettre,
car j'ai un trs-grand dsir d'apprendre un peu l'tat de ma
maison, de ma femme et de mes enfants. Sur cela, que Dieu dlivre
Votre Grce des enchanteurs malintentionns, et qu'il me tire en
paix et en sant de ce gouvernement, chose dont je doute, car je
pense le laisser avec la vie,  la faon dont me traite le docteur
Pdro Rcio.

Serviteur de Votre Grce.

SANCHO PANZA, gouverneur.

Le secrtaire ferma la lettre, et dpcha aussitt le courrier;
puis les mystificateurs de Sancho arrtrent entre eux la manire
de le dpcher du gouvernement. Sancho passa cette aprs-dne 
faire quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce
qu'il imaginait tre une le. Il ordonna qu'il n'y et plus de
revendeurs de comestibles dans la rpublique, et qu'on pt y
amener du vin de tous les endroits, sous la charge de dclarer le
lieu d'o il venait, pour en fixer le prix suivant sa rputation
et sa bont; ajoutant que celui qui le mlangerait d'eau, ou en
changerait le nom, perdrait la vie pour ce crime. Il abaissa le
prix de toutes espces de chaussures, principalement celui des
souliers, car il lui sembla qu'il s'levait dmesurment.[270] Il
mit un tarif aux salaires des domestiques, qui cheminaient  bride
abattue dans la route de l'intrt. Il tablit des peines
rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscnes, de
jour ou de nuit. Il ordonna qu'aucun aveugle ne chantt dsormais
de miracles en complainte,  moins d'tre porteur de tmoignages
authentiques prouvant que ce miracle tait vrai, parce qu'il lui
semblait que la plupart de ceux que chantent les aveugles sont
faux, au dtriment des vritables. Il cra un alguazil des
pauvres, non pour les poursuivre, mais pour examiner s'ils le
sont, car,  l'ombre d'amputations feintes ou de plaies postiches,
se cachent des bras voleurs et des estomacs ivrognes. Enfin, il
ordonna de si bonnes choses que ses lois sont encore en vigueur
dans ce pays, o on les appelle: _Les Constitutions du grand
gouverneur Sancho Panza_.

Chapitre LII

_O l'on raconte l'aventure de la seconde dugne Doloride ou
Afflige, appele de son nom doa Rodriguez_


Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guri de ses
gratignures, trouva que la vie qu'il menait dans ce chteau tait
tout  fait contraire  l'ordre de chevalerie o il avait fait
profession; il rsolut de demander cong au duc et  la duchesse,
pour s'en aller  Saragosse, dont les ftes approchaient, et o il
pensait bien conqurir l'armure en quoi consiste le prix qu'on y
dispute. Un jour qu'tant  table avec ses nobles htes, il
commenait  mettre en oeuvre son dessein, et  leur demander la
permission de partir, tout  coup on vit entrer, par la porte de
la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite,
couvertes de noir de la tte aux pieds. L'une d'elles,
s'approchant de don Quichotte, se jeta  ses genoux, tendue tout
de son long, et, la bouche colle aux pieds du chevalier, elle
poussait des gmissements si tristes, si profonds, si douloureux,
qu'elle porta le trouble dans l'esprit de tous ceux qui la
voyaient et l'entendaient. Bien que le duc et la duchesse
pensassent que c'tait quelque tour que leurs gens voulaient jouer
 don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle
violence cette femme soupirait, gmissait et pleurait, ils furent
eux-mmes en suspens, jusqu' ce que don Quichotte, attendri, la
releva de terre, et lui fit ter le voile qui couvrait sa figure
inonde de larmes. Elle obit, et montra ce que jamais on n'et
imagin, car elle dcouvrit le visage de doa Rodriguez, la dugne
de la maison; l'autre femme en deuil tait sa fille, celle
qu'avait sduite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise
gnrale pour tous ceux qui connaissaient la dugne, et ses
matres s'tonnrent plus que personne; car, bien qu'ils la
tinssent pour une cervelle de bonne pte, ils ne la croyaient pas
niaise  ce point qu'elle ft des folies.

Finalement, doa Rodriguez, se tournant vers le duc et la
duchesse, leur dit humblement:

Que Vos Excellences veuillent bien m'accorder la permission
d'entretenir un peu ce chevalier, parce qu'il en est besoin pour
que je sorte heureusement de la mchante affaire o m'a mise la
hardiesse d'un vilain malintentionn.

Le duc rpondit qu'il la lui donnait, et qu'elle pouvait
entretenir le seigneur don Quichotte sur tout ce qui lui ferait
plaisir. Elle alors, dirigeant sa voix et ses regards sur don
Quichotte, ajouta:

Il y a dj plusieurs jours, valeureux chevalier, que je vous ai
rendu compte du grief et de la perfidie dont un mchant paysan
s'est rendu coupable envers ma trs-chre et bien-aime fille,
l'infortune qui est ici prsente. Vous m'avez promis de prendre
sa cause en main, et de redresser le tort qu'on lui a fait.
Maintenant, il vient d'arriver  ma connaissance que vous voulez
partir de ce chteau, en qute des aventures qu'il plaira  Dieu
de vous envoyer. Aussi voudrais-je qu'avant de vous chapper 
travers ces chemins, vous portassiez un dfi  ce rustre indompt,
et que vous le fissiez pouser ma fille en accomplissement de la
parole qu'il lui a donne d'tre son mari avant d'abuser d'elle.
Penser, en effet, que le duc, mon seigneur, me rendra justice,
c'est demander des poires  l'ormeau,  cause de la circonstance
que j'ai dj confie  Votre Grce en toute sincrit. Sur cela,
que Notre-Seigneur donne  Votre Grce une excellente sant, et
qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.

 ces propos, don Quichotte rpondit avec beaucoup de gravit et
d'emphase:

Bonne dugne, modrez vos larmes, ou, pour mieux dire, schez-
les, et pargnez la dpense de vos soupirs. Je prends  ma charge
la rparation due  votre fille, qui aurait mieux fait de ne pas
tre si facile  croire les promesses d'amoureux, lesquelles sont
d'habitude trs-lgres  faire et trs-lourdes  tenir. Ainsi
donc, avec la licence du duc, mon seigneur, je vais me mettre sur-
le-champ en qute de ce garon dnatur; je le trouverai, je le
dfierai et je le tuerai toute et chaque fois qu'il refusera
d'accomplir sa parole; car la premire affaire de ma profession,
c'est de pardonner aux humbles et de chtier les superbes, je veux
dire de secourir les misrables et d'abattre les perscuteurs.

-- Il n'est pas besoin, rpondit le duc, que Votre Grce se donne
la peine de chercher le rustre dont se plaint cette bonne dugne,
et il n'est pas besoin davantage que Votre Grce me demande
permission de lui porter dfi. Je le donne et le tiens pour dfi,
et je prends  ma charge de lui faire connatre ce dfi et de le
lui faire accepter, pour qu'il vienne y rpondre lui-mme dans ce
chteau, o je donnerai  tous deux le champ libre et sr, gardant
toutes les conditions qui, en de tels actes, doivent se garder, et
gardant aussi  chacun sa justice, comme y sont obligs tous les
princes qui donnent le champ clos aux combattants, dans les
limites de leurs seigneuries.

-- Avec ce sauf-conduit et la permission de Votre Grandeur,
rpliqua don Quichotte, je dis ds maintenant que, pour cette
fois, je renonce aux privilges de ma noblesse, que je m'abaisse
et me nivelle  la roture de l'offenseur, que je me fais son gal
et le rends apte  combattre contre moi. Ainsi donc, quoique
absent, je le dfie et l'appelle, en raison de ce qu'il a mal fait
de tromper cette pauvre fille, qui fut fille, et ne l'est plus par
sa faute, et pour qu'il tienne la parole qu'il lui a donne d'tre
son lgitime poux, ou qu'il meure dans le combat.

Aussitt, tirant un gant de l'une de ses mains, il le jeta au
milieu de la salle; le duc le releva, en rptant qu'il acceptait
ce dfi au nom de son vassal, et qu'il assignait, pour poque du
combat, le sixime jour; pour champ clos, la plate-forme du
chteau; et pour armes, celles ordinaires aux chevaliers, la
lance, l'cu, le harnais  cotte de mailles, avec toutes les
autres pices de l'armure, dment examines par les juges du camp,
sans fraude, supercherie ni talisman d'aucun genre.

Mais avant toutes choses, ajouta-t-il, il faut que cette bonne
dugne et cette mauvaise demoiselle remettent le droit de leur
cause entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement rien ne
pourra se faire, et ce dfi sera non avenu.

-- Moi, je le remets, rpondit la dugne.

-- Et moi aussi, ajouta la fille, tout plore, toute honteuse et
perdant contenance.

Ces dclarations reues en bonne forme, tandis que le duc rvait 
ce qu'il fallait faire pour un cas pareil, les deux plaignantes en
deuil se retirrent. La duchesse ordonna qu'on ne les traitt plus
comme servantes, mais comme des dames aventurires qui taient
venues chez elle demander justice. Aussi leur donna-t-on un
appartement  part, et les servit-on comme des trangres,  la
grande surprise des autres femmes, qui ne savaient o irait
aboutir l'extravagance impudente de doa Rodriguez et de sa
malavise de fille.

On en tait l quand, pour achever d'gayer la fte et de donner
un bon dessert au dner, entre tout  coup dans la salle le page
qui avait port les lettres et les prsents  Thrse Panza, femme
du gouverneur Sancho Panza. Son arrive rjouit extrmement le duc
et la duchesse, empresss de savoir ce qui lui tait arriv dans
son voyage. Ils le questionnrent aussitt; mais le page rpondit
qu'il ne pouvait s'expliquer devant tant de monde, ni en peu de
paroles; que Leurs Excellences voulussent donc bien remettre la
chose  un entretien particulier, et qu'en attendant elles se
divertissent avec ces lettres qu'il leur apportait. Puis, tirant
deux lettres de son sein, il les remit aux mains de la duchesse.
L'une portait une adresse ainsi conue: Lettre pour madame la
duchesse une telle, de je ne sais o et l'autre:  mon mari
Sancho Panza, gouverneur de l'le Barataria,  qui Dieu donne plus
d'annes qu' moi.

Impatiente de lire sa lettre, la duchesse l'ouvrit aussitt, la
parcourut d'abord seule; puis, voyant qu'elle pouvait la lire 
haute voix, pour que le duc et les assistants l'entendissent, elle
lut ce qui suit:

_Lettre de Thrse Panza  la duchesse_

J'ai reu bien de la joie, ma chre dame, de la lettre que Votre
Grandeur m'a crite; car, en vrit, il y a longtemps que je la
dsirais. Le collier de corail est bel et bon, et l'habit de
chasse de mon mari ne s'en laisse pas revendre. De ce que Votre
Seigneurie ait fait gouverneur Sancho, mon consort, tout ce
village s'en est fort rjoui, bien que personne ne veuille le
croire, principalement le cur, et matre Nicolas, le barbier, et
Samson Carrasco, le bachelier. Mais cela ne me fait rien du tout;
car, pourvu qu'il en soit ainsi, comme cela est, que chacun dise
ce qui lui plaira. Pourtant, s'il faut dire vrai, sans l'arrive
du corail et de l'habit, je ne l'aurais pas cru davantage, car
tous les gens du pays tiennent mon mari pour une grosse bte, et
ne peuvent imaginer, si on l'te de gouverner un troupeau de
chvres, pour quelle espce de gouvernement il peut tre bon. Que
Dieu l'assiste et le dirige comme il voit que ses enfants en ont
besoin. Quant  moi, chre dame de mon me, je suis bien rsolue,
avec la permission de Votre Grce,  mettre, comme on dit, le
bonheur dans ma maison, en m'en allant  la cour m'tendre dans un
carrosse pour crever les yeux  mille envieux que j'ai dj. Je
supplie donc Votre Excellence de recommander  mon mari qu'il me
fasse quelque petit envoi d'argent, et que ce soit un peu plus que
rien; car  la cour, les dpenses sont grandes. Le pain y vaut un
ral, et la viande trente maravdis la livre, que c'est une
horreur. Si par hasard il ne veut pas que j'y aille, qu'il se
dpche de m'en aviser, car les pieds me dmangent dj pour me
mettre en route. Mes amies et mes voisines me disent que, si moi
et ma fille allons  la cour, pares et pompeuses, mon mari finira
par tre plus connu par moi, que moi par lui. Car enfin bien des
gens demanderont: Qui sont les dames de ce carrosse? et l'un de
mes laquais rpondra: Ce sont la femme et la fille de Sancho
Panza, gouverneur de l'le Barataria. De cette manire Sancho
sera connu, et moi je serai prne, et  Rome pour tout.[271] Je
suis fche, autant que je puisse l'tre, de ce que cette anne on
n'a pas rcolt de glands dans le pays. Cependant j'en envoie 
Votre Altesse jusqu' un demi-boisseau, que j'ai t cueillir et
choisir moi-mme au bois, un  un. Je n'en ai pas trouv de plus
gros, et je voudrais qu'ils fussent comme des oeufs d'autruche.

Que Votre Splendeur n'oublie pas de m'crire; j'aurai soin de
vous faire la rponse, et de vous informer de ma sant ainsi que
de tout ce qui se passera dans ce village, o je reste  prier
Notre-Seigneur Dieu qu'il garde Votre Grandeur, et qu'il ne
m'oublie pas. Sancha, ma fille, et mon fils baisent les mains 
Votre Grce.

Celle qui a plus envie de voir Votre Seigneurie que de lui
crire. Votre servante.

THRSE PANZA.

Ce fut pour tout le monde un grand plaisir que d'entendre la
lettre de Thrse Panza, principalement pour le duc et la
duchesse; celle-ci prit l'avis de don Quichotte pour savoir si
l'on ne pourrait point ouvrir la lettre adresse au gouverneur,
s'imaginant qu'elle devait tre parfaite. Don Quichotte rpondit
que, pour faire plaisir  la compagnie, il l'ouvrirait lui-mme;
ce qu'il fit en effet, et voici comment elle tait conue:

_Lettre de Thrse Panza  Sancho Panza, son mari_

J'ai reu ta lettre, mon Sancho de mon me, et je te jure, foi de
catholique chrtienne, qu'il ne s'en est pas fallu deux doigts que
je ne devinsse folle de joie. Vois-tu, pre, quand je suis arrive
 entendre lire que tu es gouverneur, j'ai failli tomber sur la
place morte du coup; car tu sais bien qu'on dit que la joie subite
tue comme la grande douleur. Pour Sanchica ta fille, elle a
mouill son jupon sans le sentir, et de pur contentement. J'avais
devant moi l'habit que tu m'as envoy, et au cou le collier de
corail que m'a envoy madame la duchesse, et les lettres dans les
mains, et le messager l prsent; et avec tout cela, je croyais et
pensais que tout ce que je voyais et touchais n'tait qu'un songe;
car enfin, qui pouvait penser qu'un berger de chvres serait
devenu gouverneur d'les? Tu sais bien, ami, ce que disait ma
mre, qu'il fallait vivre beaucoup pour beaucoup voir. Je dis cela
parce que je pense voir encore plus si je vis plus longtemps; je
pense ne pas m'arrter que je ne te voie fermier de la gabelle ou
de l'octroi; car ce sont des offices o, bien que le diable
emporte ceux qui s'y conduisent mal,  la fin des fins on touche
et on manie de l'argent. Madame la duchesse te fera part du dsir
que j'ai d'aller  la cour. Rflchis bien  cela, et fais-moi
part de ton bon plaisir; je tcherai de t'y faire honneur, en me
promenant en carrosse.

Le cur, le barbier, le bachelier, et mme le sacristain, ne
veulent pas croire que tu sois gouverneur; ils disent que tout
cela n'est que tromperie, ou affaire d'enchantement, comme sont
toutes celles de ton matre don Quichotte.

Samson dit encore qu'il ira te chercher pour t'ter le
gouvernement de la tte et pour tirer  don Quichotte la folie du
cerveau. Moi, je ne fais que rire, et regarder mon collier de
corail, et prendre mesure de l'habit que je dois faire avec le
tien  notre fille. J'ai envoy quelques glands  madame la
duchesse, et j'aurais voulu qu'ils fussent d'or. Envoie-moi, toi,
quelques colliers de perles, s'ils sont  la mode dans ton le.
Voici les nouvelles du village: La Barruca a mari sa fille  un
peintre de mchante main, qui est venu dans ce pays pour peindre
ce qui se trouverait. Le conseil municipal l'a charg de peindre
les armes de Sa Majest sur la porte de la maison commune; il a
demand deux ducats, qu'on lui a avancs, et il a travaill huit
jours, au bout desquels il n'avait rien peint du tout; alors il a
dit qu'il ne pouvait venir  bout de peindre tant de brimborions.
Il a donc rendu l'argent, et, malgr cela, il s'est mari  titre
de bon ouvrier. Il est vrai qu'il a dj laiss le pinceau pour
prendre la pioche, et qu'il va aux champs comme un gentilhomme. Le
fils de Pdro Lobo a reu les premiers ordres et la tonsure, dans
l'intention de se faire prtre. Minguilla l'a su, la petite-fille
de Mingo Silvato, et lui a intent un procs, parce qu'il lui
avait donn parole de mariage. De mauvaises langues disent mme
qu'elle est enceinte de ses oeuvres; mais il le nie  pieds
joints. Cette anne les olives ont manqu, et l'on ne trouve pas
une goutte de vinaigre en tout le village. Une compagnie de
soldats est passe par ici; ils ont enlev, chemin faisant, trois
filles du pays. Je ne veux pas te dire qui elles sont; peut-tre
reviendront-elles, et il se trouvera des gens qui les prendront
pour femmes, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Sanchica fait
du rseau; elle gagne par jour huit maravdis, frais pays, et les
jette dans une tirelire pour amasser son trousseau; mais, 
prsent qu'elle est fille d'un gouverneur, tu lui donneras sa dot,
sans qu'elle travaille  la faire. La fontaine de la place s'est
tarie, et le tonnerre est tomb sur la potence; qu'il en arrive
autant  toutes les autres. J'attends la rponse  cette lettre,
et la dcision de mon dpart pour la cour. Sur ce, que Dieu te
garde plus d'annes que moi, ou du moins autant, car je ne
voudrais pas te laisser sans moi dans ce monde.

Ta femme, THRSE PANZA.

Les lettres furent trouves dignes de louange, de rire, d'estime
et d'admiration. Pour mettre le sceau  la bonne humeur de
l'assemble, arriva dans ce moment le courrier qui apportait la
lettre adresse par Sancho  don Quichotte, et qui fut aussi lue
publiquement; mais celle-ci fit mettre en doute la simplicit du
gouverneur. La duchesse se retira pour apprendre du page ce qui
lui tait arriv dans le village de Sancho, et le page lui conta
son aventure dans le plus grand dtail, sans omettre aucune
circonstance. Il donna les glands  la duchesse, et, de plus, un
fromage que Thrse avait ajout au prsent, comme tant si
dlicat qu'il l'emportait mme sur ceux de Tronchon. La duchesse
le reut avec un extrme plaisir, et nous la laisserons dans cette
joie pour raconter quelle fin eut le gouvernement du grand Sancho
Panza, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.

Chapitre LIII

_De la terrible fin et fatigante conclusion qu'eut le
gouvernement de Sancho Panza_


Croire que, dans cette vie, les choses doivent toujours durer au
mme tat, c'est croire l'impossible. Au contraire, on dirait que
tout y va en rond, je veux dire  la ronde. Au printemps succde
l't,  l't l'automne,  l'automne l'hiver, et  l'hiver le
printemps; et le temps tourne ainsi sur cette roue perptuelle. La
seule vie de l'homme court  sa fin, plus lgre que le temps,
sans espoir de se renouveler, si ce n'est dans l'autre vie, qui
n'a point de bornes.

Voil ce que dit Cid Hamet, philosophe mahomtan; car enfin cette
question de la rapidit et de l'instabilit de la vie prsente, et
de l'ternelle dure de la vie future, bien des gens, sans la
lumire de la foi, et par la seule lumire naturelle, l'ont fort
bien comprise. Mais, en cet endroit, notre auteur parle ainsi 
propos de la rapidit avec laquelle le gouvernement de Sancho se
consuma, se dtruisit, s'anantit, et s'en alla en ombre et en
fume.

La septime nuit des jours de son gouvernement, Sancho tait au
lit, rassasi, non pas de pain et de vin, mais de rendre des
sentences, de donner des avis, d'tablir des statuts et de
promulguer des pragmatiques.

Au moment o le sommeil commenait, en dpit de la faim,  lui
fermer les paupires, il entendit tout  coup un si grand tapage
de cloches et de cris, qu'on aurait dit que toute l'le
s'croulait.

Il se leva sur son sant, et se mit  couter avec attention pour
voir s'il devinerait quelle pouvait tre la cause d'un si grand
vacarme. Non-seulement il n'y comprit rien, mais bientt, au bruit
des voix et des cloches, se joignit celui d'une infinit de
trompettes et de tambours. Plein de trouble et d'pouvante, il
sauta par terre, enfila des pantoufles  cause de l'humidit du
sol, et, sans mettre ni robe de chambre ni rien qui y ressemblt,
il accourut  la porte de son appartement.

Au mme instant il vit venir par les corridors plus de vingt
personnes tenant  la main des torches allumes et des pes nues,
qui disaient toutes  grands cris:

Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur! aux armes! une
infinit d'ennemis ont pntr dans l'le, et nous sommes perdus
si votre adresse et votre valeur ne nous portent secours.

Ce fut avec ce tapage et cette furie qu'ils arrivrent o tait
Sancho, plus mort que vif de ce qu'il voyait et entendait. Quand
ils furent proches, l'un d'eux lui dit:

Que Votre Seigneurie s'arme vite, si elle ne veut se perdre, et
perdre l'le entire.

-- Qu'ai-je  faire de m'armer? rpondit Sancho; et qu'est-ce que
j'entends en fait d'armes et de secours? Il vaut bien mieux
laisser ces choses  mon matre don Quichotte, qui les dpchera
en deux tours de main, et nous tirera d'affaire. Mais moi, pcheur
 Dieu, je n'entends rien  ces presses-l.

-- Hol! seigneur gouverneur, s'cria un autre, quelle froideur
est-ce l? Armez-vous bien vite, puisque nous vous apportons des
armes offensives et dfensives, et paraissez sur la place, et
soyez notre guide et notre capitaine, puisqu'il vous appartient de
l'tre, tant notre gouverneur.

-- Eh bien! qu'on m'arme donc, et  la bonne heure, rpliqua
Sancho.

Aussitt on apporta deux pavois, ou grands boucliers, dont ces
gens taient pourvus, et on lui attacha sur sa chemise, sans lui
laisser prendre aucun autre vtement, un pavois devant et l'autre
derrire. On lui fit passer les bras par des ouvertures qui
avaient t pratiques, et on le lia vigoureusement avec des
cordes, de faon qu'il resta claquemur entre deux planches, droit
comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni se mouvoir d'un
pas. On lui mit dans les mains une lance, sur laquelle il s'appuya
pour pouvoir se tenir debout.

Quand il fut arrang de la sorte, on lui dit de marcher devant,
pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu'on l'aurait
pour boussole, pour toile et pour lanterne, les affaires iraient
 bonne fin.

Comment diable puis-je marcher, malheureux que je suis, rpondit
Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, emptr par ces
planches qui sont si bien cousues  mes chairs? Ce qu'il faut
faire, c'est de m'emporter  bras, et de me placer de travers ou
debout  quelque poterne; je la garderai avec cette lance ou avec
mon corps.

-- Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c'est plus la
peur que les planches qui vous empche de marcher. Remuez-vous et
finissez-en, car il est tard; les ennemis grossissent, les cris
s'augmentent et le pril s'accrot.

 ces exhortations et  ces reproches, le pauvre gouverneur essaya
de remuer; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son
long, qu'il crut tre mis en morceaux. Il resta comme une tortue
enferme dans ses cailles, ou comme un quartier de lard entre
deux huches, ou bien encore comme une barque choue sur le sable.
Pour l'avoir vu ainsi tomb, cette engeance moqueuse n'en eut pas
plus de compassion; au contraire, teignant leurs torches, ils se
mirent  crier de plus belle,  appeler aux armes,  passer et
repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d'une
multitude de coups d'pe, si bien que, s'il ne se ft roul et
ramass jusqu' mettre aussi la tte entre les pavois, c'en tait
fait du dplorable gouverneur, lequel, refoul dans cette troite
prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son me de le
tirer d'un tel pril. Les uns trbuchaient sur lui, d'autres
tombaient; enfin, il s'en trouva un qui lui monta sur le dos, s'y
installa quelque temps; et de l, comme du haut d'une minence, il
commandait les armes, et disait  grands cris:

Par ici, les ntres; l'ennemi charge de ce ct; qu'on garde
cette brche; qu'on ferme cette porte; qu'on barricade ces
escaliers; qu'on apporte des pots de goudron, de la rsine, de la
poix, des chaudires d'huile bouillante; qu'on gabionne les rues
avec des matelas.

Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines
de guerre avec lesquels on a coutume de dfendre une ville contre
l'assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds,
entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents:

Oh! si le Seigneur voulait donc permettre qu'on achevt de
prendre cette le, et que je me visse ou mort ou dlivr de cette
grande angoisse!

Le ciel accueillit sa prire; et, quand il l'esprait le moins, il
entendit des voix qui criaient:

Victoire, victoire! les ennemis battent en retraite. Allons,
seigneur gouverneur, levez-vous; venez jouir du triomphe et
rpartir les dpouilles conquises sur l'ennemi par la valeur de
cet invincible bras.

-- Qu'on me lve, dit d'une voix dfaillante le dolent Sancho. On
l'aida  se relever, et, ds qu'il fut debout, il dit:

L'ennemi que j'ai vaincu, je consens qu'on me le cloue sur le
front. Je ne veux pas rpartir des dpouilles d'ennemis, mais
seulement prier et supplier quelque ami, si par hasard il m'en
reste, de me donner un doigt de vin, car je suis dessch, et de
m'essuyer cette sueur, car je fonds en eau.

On l'essuya, on lui apporta du vin, on dtacha les pavois; il
s'assit sur son lit, et s'vanouit aussitt de la peur des alarmes
et des souffrances qu'il avait endures.

Dj les mystificateurs commenaient  regretter d'avoir pouss le
jeu si loin; mais Sancho, en revenant  lui, calma la peine que
leur avait donne sa pmoison. Il demanda l'heure qu'il tait; on
lui rpondit que le jour commenait  poindre. Il se tut; et, sans
dire un mot de plus, il commena  s'habiller, toujours gardant le
silence.

Les assistants le regardaient faire, attendant o aboutirait cet
empressement qu'il mettait  s'habiller. Il acheva enfin de se
vtir; et peu  peu (car il tait trop moulu pour aller beaucoup 
beaucoup) il gagna l'curie, o le suivirent tous ceux qui se
trouvaient l. Il s'approcha du grison, le prit dans ses bras, lui
donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux
mouills de larmes:

Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m'aidez  supporter
mes travaux et mes misres. Quand je vivais avec vous en bonne
intelligence, quand je n'avais d'autres soucis que ceux de
raccommoder vos harnais et de donner de la subsistance  votre
gentil petit corps, heureux taient mes heures, mes jours et mes
annes. Mais, depuis que je vous ai laiss, depuis que je me suis
lev sur les tours de l'ambition et de l'orgueil, il m'est entr
dans l'me mille misres, mille souffrances, et quatre mille
inquitudes.

Tout en lui tenant ces propos, Sancho btait et bridait son ne,
sans que personne lui dt un seul mot. Le grison bt, il monta 
grand'peine sur son dos, et, adressant alors la parole au
majordome, au secrtaire, au matre d'htel,  Pdro Rcio le
docteur, et  une foule d'autres qui se trouvaient prsents, il
leur dit:

Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner  mon
ancienne libert; laissez-moi reprendre la vie passe, pour me
ressusciter de cette mort prsente. Je ne suis pas n pour tre
gouverneur, ni pour dfendre des les ou des villes contre les
ennemis qui veulent les attaquer. Je m'entends mieux  manier la
pioche,  mener la charrue,  tailler la vigne, qu' donner des
lois ou  dfendre des provinces et des royaumes. La place de
saint Pierre est  Rome; je veux dire que chacun est  sa place
quand il fait le mtier pour lequel il est n. Une faucille me va
mieux  la main qu'un sceptre de gouverneur. J'aime mieux me
rassasier de soupe  l'oignon que d'tre soumis  la vilenie d'un
impertinent mdecin qui me fait mourir de faim; j'aime mieux me
coucher  l'ombre d'un chne dans l't, et me couvrir d'une
houppelande  poils dans l'hiver, en gardant ma libert, que de me
coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile
de Hollande, et de m'habiller de martres zibelines. Je souhaite le
bonsoir  Vos Grces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur,
que nu je suis n, nu je me trouve; je ne perds ni ne gagne; je
veux dire que sans une obole je suis entr dans ce gouvernement,
et que j'en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font
d'habitude les gouverneurs d'autres les. cartez-vous, et
laissez-moi passer; je vais aller me graisser les ctes, car je
crois que je les ai rompues, grce aux ennemis qui se sont
promens cette nuit sur mon estomac.

-- N'en faites rien, seigneur gouverneur, s'cria le docteur
Rcio. Je donnerai  Votre Grce un breuvage contre les chutes et
les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre sant et
votre vigueur passes. Quant  vos repas, je promets  Votre Grce
de m'amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui
vous fera plaisir.

-- Tu piaules trop tard[272], rpondit Sancho; je resterai comme je
me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours  recommencer deux
fois. Ah! pardieu, j'ai envie de garder ce gouvernement ou d'en
accepter un autre, me l'offrt-on entre deux plats, comme de voler
au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous
entts en diable; et quand une fois ils disent non, non ce doit
tre en dpit du monde entier[273]. Je laisse dans cette curie les
ailes de la fourmi qui m'ont enlev en l'air pour me faire manger
aux oiseaux[274]. Redescendons par terre, pour y marcher  pied
pos; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqu, nous
ne manquerons pas de sandales de corde[275]. Chaque brebis avec sa
pareille, et que personne n'tende la jambe plus que le drap du
lit n'est long, et qu'on me laisse passer, car il se fait tard.

Le majordome reprit alors:

Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir
Votre Grce, quoiqu'il nous soit trs-pnible de vous perdre, car
votre esprit et votre conduite toute chrtienne nous obligent 
vous regretter; mais personne n'ignore que tout gouverneur est
tenu, avant de quitter l'endroit o il a gouvern,  faire d'abord
rsidence.[276] Que Votre Grce rende compte des dix jours passs
depuis qu'elle a le gouvernement, et qu'elle s'en aille ensuite
avec la paix de Dieu.

-- Personne ne peut me demander ce compte, rpondit Sancho, 
moins que le duc, mon seigneur, ne l'ordonne. Je vais lui faire
visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l'ongle. D'ailleurs,
puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n'est pas besoin
d'autre preuve pour justifier que j'ai gouvern comme un ange.

-- Pardieu, le grand Sancho a raison, s'cria le docteur Rcio, et
je suis d'avis que nous le laissions aller, car le duc sera
enchant de le revoir.

Tous les autres tombrent d'accord, et le laissrent partir, aprs
avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce
qu'il pourrait dsirer pour les aises de sa personne et la
commodit de son voyage. Sancho rpondit qu'il ne voulait qu'un
peu d'orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain
pour lui; que, le chemin tant si court, il ne lui fallait ni plus
amples ni meilleures provisions. Tous l'embrassrent, et lui les
embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi merveills de ses
propos que de sa rsolution si nergique et si discrte.

Chapitre LIV

_Qui traite de choses relatives  cette histoire, et non  nulle
autre_


Le duc et la duchesse rsolurent de donner suite au dfi qu'avait
port don Quichotte  leur vassal pour le motif prcdemment
rapport; et comme le jeune homme tait en Flandre, o il s'tait
enfui plutt que d'avoir doa Rodriguez pour belle-mre, ils
imaginrent de mettre  sa place un laquais gascon, appel
Tosilos, en l'instruisant bien  l'avance de tout ce qu'il aurait
 faire. Au bout de deux jours, le duc dit  don Quichotte que,
dans quatre jours, son adversaire viendrait se prsenter en champ
clos, arm de toutes pices, et soutenir que la demoiselle mentait
par la moiti de sa barbe entire, si elle persistait  prtendre
qu'il lui et donn parole de mariage. Don Quichotte reut ces
nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire
merveilles en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur
qu'il s'offrt une telle occasion de montrer aux seigneurs ses
htes jusqu'o s'tendait la valeur de son bras formidable. Aussi
attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre
jours, qui semblaient, au gr de son dsir, durer quatre cents
sicles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laiss passer
bien d'autres choses, et revenons tenir compagnie  Sancho, qui,
moiti joyeux, moiti triste, cheminait sur son ne, venant
chercher son matre, dont il aimait mieux retrouver la compagnie
que d'tre gouverneur de toutes les les du monde.

Or, il arriva qu'avant de s'tre beaucoup loign de l'le de son
gouvernement, car jamais il ne se mit  vrifier si c'tait une
le, une ville, un bourg ou un village qu'il avait gouvern, il
vit venir sur le chemin qu'il suivait six plerins avec leurs
bourdons, de ces trangers qui demandent l'aumne en chantant.
Arrivs auprs de lui, ces plerins se rangrent sur deux files,
et se mirent  chanter en leur jargon, ce que Sancho ne pouvait
comprendre; seulement il leur entendit prononcer distinctement le
mot _aumne, _d'o il conclut que c'tait l'aumne qu'ils
demandaient en leur chanson; et comme,  ce que dit Cid Hamet, il
tait essentiellement charitable, il tira de son bissac le demi-
pain et le demi-fromage dont il s'tait pourvu, et leur en fit
cadeau en leur disant par signes qu'il n'avait pas autre chose 
leur donner. Les trangers reurent cette charit de bien bon
coeur, et ajoutrent aussitt: _Quelt, guelt_[277]_!_

-- Je n'entends pas ce que vous me demandez, braves gens,
rpondit Sancho.

Alors l'un d'eux tira une bourse de son sein et la montra 
Sancho, pour lui faire entendre que c'tait de l'argent qu'ils lui
demandaient. Mais Sancho se mettant le pouce contre la gorge, et
tendant les doigts de la main, leur fit comprendre qu'il n'avait
pas dans ses poches trace de monnaie; puis, piquant le grison, il
passa au milieu d'eux. Mais, au passage, l'un de ces trangers,
l'ayant regard avec attention, se jeta au-devant de lui, le prit
dans ses bras par la ceinture, et s'cria d'une voix haute, en bon
castillan:

Misricorde! qu'est-ce que je vois l? est-il possible que j'aie
dans mes bras mon cher ami, mon bon voisin Sancho Panza? Oui,
c'est bien lui, sans aucun doute, car je ne dors pas et ne suis
pas ivre  prsent.

Sancho fut fort surpris de s'entendre appeler par son nom, et de
se voir embrasser de la sorte par le plerin tranger. Il le
regarda longtemps sans dire un mot, et fort attentivement, mais ne
put venir  bout de le reconnatre. Le plerin voyant son
embarras:

Comment est-ce possible, frre Sancho Panza, lui dit-il, que tu
ne reconnaisses pas ton voisin Ricote le Morisque, mercier de ton
village?

Alors Sancho, l'examinant avec plus d'attention, commena 
retrouver ses traits, et finalement vint  le reconnatre tout 
fait. Sans descendre de son ne, il lui jeta les bras au cou et
lui dit:

Qui diable pourrait te reconnatre, Ricote, dans cet habit de
mascarade que tu portes? Dis-moi un peu: qui t'a mis  la
franaise, et comment oses-tu rentrer en Espagne, o, si tu es
pris et reconnu, tu auras  passer un mauvais quart d'heure?

-- Si tu ne me dcouvres pas, Sancho, rpondit le plerin, je suis
sr que personne ne me reconnatra sous ce costume; mais quittons
le chemin pour gagner ce petit bois qu'on voit d'ici, o mes
compagnons veulent dner et faire la sieste. Tu y dneras avec
eux, car ce sont de bonnes gens, et j'aurai le temps de te conter
ce qui m'est arriv depuis mon dpart de notre village, pour obir
 l'dit de Sa Majest, qui menaait, comme tu l'as su, avec tant
de svrit les malheureux restes de ma nation.[278]

Sancho y consentit, et Ricote ayant parl aux autres plerins ils
gagnrent tous le bois qui tait en vue, s'loignant ainsi de la
grand'route. L ils jetrent leurs bourdons, trent leurs
plerines, et restrent en justaucorps. Ils taient tous jeunes et
de bonne mine, hormis Ricote qui tait un homme avanc en ge.
Tous portaient des besaces, et toutes fort bien pourvues, du moins
de choses excitantes et qui appellent la soif de deux lieues. Ils
s'tendirent par terre, et faisant de l'herbe une nappe, ils y
talrent du pain, du sel, des couteaux, des noix, des bribes de
fromage, et des os de jambon qui, s'ils se dfendaient contre les
dents, se laissaient du moins sucer. Ils posrent aussi sur la
table un ragot noirtre qu'ils appellent _cabial, _et qui se fait
avec des oeufs de poissons[279], grands provocateurs de visites  la
bouteille. Les olives ne manquaient pas non plus, sches,  la
vrit, et sans nul assaisonnement, mais savoureuses et bonnes 
occuper les moments perdus.

Mais ce qui brillait avec le plus d'clat au milieu des
somptuosits de ce banquet, c'taient six outres de vin, car
chacun tira la sienne de son bissac; et le bon Ricote lui-mme,
qui s'tait transform de Morisque en Allemand, apporta son outre,
qui pouvait le disputer aux cinq autres en grosseur. Ils
commencrent  manger de grand apptit, mais fort lentement,
savourant chaque bouche qu'ils prenaient d'une chose et de
l'autre avec la pointe du couteau. Bientt aprs, ils levrent
tous ensemble les bras et les outres en l'air; puis, la bouche
fixe au goulot, et les yeux clous au ciel, de telle sorte qu'on
et dit qu'ils y prenaient leur point de mire, et secouant la tte
de ct et d'autre, comme pour indiquer le plaisir qu'ils
prenaient  cette besogne, ils restrent un bon espace de temps 
transvaser les entrailles des peaux de bouc dans leur estomac.
Sancho regardait tout cela, et ne s'affligeait de rien. Au
contraire, pour accomplir le proverbe qu'il connaissait bien:
_Quand  Rome tu seras, fais ce que tu verras, _il demanda l'outre
 Ricote, et prit sa vise comme les autres, sans y trouver moins
de plaisir qu'eux. Quatre fois les outres se laissrent caresser;
mais la cinquime, ce ne fut pas possible, car elles taient plus
plates et plus sches que du jonc, chose qui fit faire la moue 
la gaiet qu'ils avaient jusque-l montre. De temps en temps
quelqu'un joignait sa main droite avec celle de Sancho, et disait:
_Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno. _Et Sancho
rpondait: _Bon compagno, jura Di_. Puis il partait d'un clat de
rire qui lui durait une heure, sans rien se rappeler alors de ce
qui lui tait arriv dans son gouvernement; car, sur le temps o
l'on mange et o l'on boit, les soucis n'tendent pas d'ordinaire
leur juridiction. Finalement, la fin du vin fut le commencement
d'un sommeil qui s'empara d'eux tous, et ils tombrent endormis
sur la table mme et sur la nappe. Ricote et Sancho restaient
seuls veills, parce qu'ils avaient moins bu et mang davantage.
Ils s'cartrent un peu, s'assirent au pied d'un htre, laissant
les plerins ensevelis dans un doux sommeil; et Ricote, sans faire
un faux pas en sa langue morisque, mais au contraire en bon
castillan, lui parla de la sorte:

Tu sais fort bien,  Sancho Panza, mon voisin et ami, quel
effroi, quelle terreur jeta parmi nous l'dit que fit publier Sa
Majest contre les gens de ma nation. Moi, du moins, j'eus une
telle frayeur, qu'il me parut qu'avant le temps qu'on nous
accordait pour sortir d'Espagne, la peine s'excutait dj dans
toute sa rigueur sur ma personne et sur celle de mes enfants. Je
rsolus donc avec prudence,  mon avis, comme celui qui, sachant
qu'on doit le congdier de la maison o il demeure, se pourvoit 
l'avance d'une autre maison pour s'y transporter; je rsolus, dis-
je, de quitter le pays, seul et sans ma famille, et d'aller
chercher un endroit o la conduire ensuite avec commodit, et sans
la prcipitation avec laquelle les autres furent obligs de
partir. En effet, je reconnus sur-le-champ, et tous nos anciens le
reconnurent aussi, que ces dcrets n'taient pas de simples
menaces, comme le pensaient quelques-uns, mais de vritables lois
qui seraient excutes au temps fix. Ce qui m'obligeait  croire
cela vrai, c'est que j'tais instruit des extravagants et
coupables desseins que nourrissaient les ntres, desseins tels, en
effet, qu'il me sembla que ce fut une inspiration divine qui
poussa Sa Majest  prendre une si nergique rsolution. Ce n'est
pas que nous fussions tous coupables, car il y avait parmi nous de
sincres et vritables chrtiens; mais ils taient si peu nombreux
qu'ils ne pouvaient s'opposer  ceux qui ne partageaient pas leur
croyance, et c'tait couver le serpent dans son sein que de garder
ainsi tant d'ennemis au coeur de l'tat. Finalement, nous fmes
punis avec juste raison de la peine du bannissement, peine douce
et lgre aux yeux de quelques personnes, mais aux ntres la plus
terrible qu'on pt nous infliger. O que nous soyons, nous
pleurons l'Espagne; car enfin nous y sommes ns, et c'est notre
patrie naturelle. Nulle part nous ne trouvons l'accueil que
souhaite notre infortune; en Berbrie, et dans toutes les parties
de l'Afrique, o nous esprions tre reus, accueillis, traits
comme des frres, c'est l qu'on nous insulte et qu'on nous
maltraite le plus. Hlas! nous n'avons connu le bien qu'aprs
l'avoir perdu, et nous avons presque tous un tel dsir de revoir
l'Espagne, que la plupart de ceux en grand nombre qui savent comme
moi la langue, reviennent en ce pays, laissant  l'abandon leurs
femmes et leurs enfants, tant est grand l'amour qu'ils lui
portent!  prsent, je reconnais par exprience ce qu'on a coutume
de dire, que rien n'est doux comme l'amour de la patrie. Je
quittai, comme je t'ai dit, notre village; j'entrai en France, et,
bien qu'on nous y ft bon accueil, je voulus tout voir avant de me
dcider. Je passai en Italie, puis en Allemagne, et c'est l qu'il
me parut qu'on pouvait vivre le plus librement. Les habitants n'y
regardent pas  beaucoup de dlicatesses; chacun vit comme il lui
plat, et, dans la plus grande partie de cette contre, on jouit
de la libert de conscience. J'arrtai une maison dans un village
prs d'Augsbourg, puis je me remis  ces plerins, qui ont coutume
de venir en grand nombre chaque anne visiter les sanctuaires de
l'Espagne, qu'ils regardent comme leurs Grandes-Indes, tant ils
sont srs d'y faire leur profit. Ils la parcourent presque tout
entire, et il n'y a pas un village d'o ils ne sortent, comme on
dit, repus de boire et de manger, et avec un ral pour le moins en
argent. Au bout du voyage, ils s'en retournent avec une centaine
d'cus de reste, qui, changs en or, et cachs, soit dans le creux
de leurs bourdons, soit dans les pices de leurs plerines, soit
de toute autre manire, sortent du royaume et passent  leurs
pays, malgr les gardiens des ports et des passages o ils sont
visits[280]. Maintenant, Sancho, mon intention est d'aller retirer
le trsor que j'ai laiss enfoui dans la terre, ce que je pourrai
faire sans danger, puisqu'il est hors du village, et d'crire  ma
fille et  ma femme, ou bien d'aller les rejoindre de Valence 
Alger, o je sais qu'elles sont; puis, de trouver moyen de les
ramener  quelque port de France, pour les conduire de l en
Allemagne, o nous attendrons ce que Dieu veut faire de nous; car
enfin, Sancho, j'ai la certitude que Ricota, ma fille, et
Francisca Ricota, ma femme, sont chrtiennes catholiques. Bien que
je ne le sois pas autant, je suis cependant plus chrtien que
More, et je prie Dieu chaque jour pour qu'il m'ouvre les yeux de
l'intelligence et me fasse connatre comment je dois le servir. Ce
qui m'tonne et ce que je ne comprends pas, c'est que ma femme et
ma fille aient t plutt en Berbrie qu'en France, o elles
auraient pu vivre en chrtiennes.

-- coute, ami Ricote, rpondit Sancho, elles n'en eurent sans
doute pas le choix, car c'est Juan Tiopeyo, le frre de ta femme,
qui les a emmenes; et, comme c'est un More fieff, il a gagn le
meilleur gte. Il faut encore que je te dise autre chose; c'est
que je crois que tu vas en vain chercher ce que tu as mis dans la
terre, car nous avons eu connaissance qu'on avait enlev  ton
beau-frre et  ta femme bien des perles et bien de l'argent en or
qu'ils emportaient pour la visite.

-- Cela peut tre, rpta Ricote; mais je sais bien, Sancho, qu'on
n'a pas touch  ma cachette, car je n'ai dcouvert  personne o
elle tait, crainte de quelque malheur. Ainsi donc, Sancho, si tu
veux venir avec moi et m'aider  retirer et  cacher mon trsor,
je te donnerai deux cents cus, avec lesquels tu pourras subvenir
 tes besoins, car tu sais que je n'ignore pas que tu en as de
plus d'un genre.

-- Je le ferais volontiers, rpondit Sancho, mais je ne suis
nullement avaricieux; autrement, je n'aurais pas, ce matin mme,
laiss chapper de mes mains une place o j'aurais pu garnir d'or
les murailles de ma maison, et manger avant six mois dans des
plats d'argent. Pour cette raison, et parce qu'il semble que je
ferais une trahison contre mon roi en favorisant ses ennemis, je
n'irais pas avec toi, quand mme, au lieu de me promettre deux
cents cus, tu m'en donnerais quatre cents ici, argent comptant.

-- Et quelle est cette place que tu as laisse, Sancho? demanda
Ricote.

-- J'ai laiss la place de gouverneur d'une le, rpondit Sancho,
et telle, qu'en bonne foi de Dieu on n'en trouverait pas une autre
comme celle-l  trois lieues  la ronde.

-- Mais o est cette le? demanda Ricote.

-- O? rpliqua Sancho;  deux lieues d'ici; elle s'appelle l'le
Barataria.

-- Tais-toi, Sancho, reprit Ricote; les les sont l-bas dans la
mer, et il n'y a point d'les en terre ferme.

-- Comment non? repartit Sancho; je te dis, ami Ricote, que j'en
suis parti ce matin, et qu'hier j'y gouvernais tout  mon aise
comme un sagittaire. Mais cependant je l'ai laisse, parce que
j'ai trouv que c'tait un office prilleux que celui de
gouverneur.

-- Et qu'as-tu gagn dans ce gouvernement? demanda Ricote.

-- J'ai gagn, rpondit Sancho, d'avoir connu que je n'tais pas
bon pour gouverner, si ce n'est une bergerie, et que les richesses
qu'on gagne dans ces gouvernements se gagnent aux dpens du repos,
du sommeil, et mme de la subsistance; car, dans les les, les
gouverneurs doivent manger peu, surtout s'ils ont des mdecins
chargs de veiller  leur sant.

-- Je ne te comprends pas, Sancho, dit Ricote, mais il me semble
que tout ce que tu dis est pure extravagance. Qui diable t'aurait
donn des les  gouverner? Est-ce qu'il n'y a pas dans le monde
des hommes plus habiles que toi pour en faire des gouverneurs?
Tais-toi, Sancho, et reprends ton bon sens, et vois si tu veux
venir avec moi, comme je te l'ai dit, pour m'aider  emporter le
trsor que j'ai enfoui, et qui est si gros, en vrit, qu'on peut
bien l'appeler un trsor. Je te donnerai, je te le rpte, de quoi
vivre le reste de tes jours.

-- Je t'ai dj dit, Ricote, que je ne veux pas, rpliqua Sancho;
contente-toi de ce que je ne te dcouvre point, continue ton
chemin,  la garde de Dieu, et laisse-moi suivre le mien, car je
sais le proverbe: Ce qui est bien acquis se perd, et ce qui est
mal acquis se perd et son matre aussi.

-- Je ne veux pas insister, Sancho, reprit Ricote; mais, dis-moi,
tais-tu au pays quand ma femme, ma fille et mon beau-frre l'ont
quitt?

-- Oui, j'y tais, rpondit Sancho, et je puis te dire qu' son
dpart ta fille tait si belle, que tous les gens du village sont
sortis pour la voir passer, et tous disaient que c'tait la plus
belle crature du monde. Elle s'en allait pleurant et embrassant
ses amies, ses connaissances, tous ceux qui venaient la voir, et
les priait de la recommander  Dieu et  Notre-Dame, sa sainte
mre. Et c'tait d'une faon si touchante qu'elle m'en a fait
pleurer, moi qui ne suis gure pleureur d'habitude. Par ma foi,
bien des gens eurent le dsir de la cacher, ou d'aller l'enlever
sur la grand'route; mais la crainte de dsobir  l'dit du roi
les retint. Celui qui se montra le plus passionn, ce fut don
Pdro Grgorio[281], ce jeune hritier de majorat, si riche, que tu
connais bien, et qui en tait, dit-on, trs amoureux. Le fait est
que, depuis qu'elle est partie, on ne l'a plus revu dans le pays,
et nous pensons qu'il s'est mis  sa poursuite pour l'enlever.
Mais jusqu' prsent, on n'a pas su la moindre chose.

-- J'avais toujours eu le soupon, dit Ricote, que ce gentilhomme
aimait ma fille; mais, plein de confiance en la vertu de ma
Ricota, je ne m'tais jamais embarrass qu'il en ft pris; car tu
auras ou dire, Sancho, que bien rarement les femmes morisques se
sont mles par amour avec les vieux chrtiens; et ma fille, qui,
 ce que je crois, mettait plus de zle  tre chrtienne
qu'amoureuse, ne se sera pas beaucoup soucie des poursuites de ce
gentilhomme  majorat.

-- Dieu le veuille, rpliqua Sancho, car cela n'irait ni  l'un ni
 l'autre. Mais laisse-moi partir, Ricote, mon ami; je veux
rejoindre ce soir mon matre don Quichotte.

-- Que Dieu t'accompagne, frre Sancho; voici que dj mes
compagnons se frottent les yeux, et il est temps de poursuivre
notre chemin.

Aussitt ils s'embrassrent tous deux tendrement; Sancho monta sur
son ne, Ricote empoigna son bourdon, et ils se sparrent.

Chapitre LV

_Des choses qui arrivrent en chemin  Sancho et d'autres qui
feront plaisir  voir_


Le retard qu'avait mis au voyage de Sancho son long entretien avec
Ricote ne lui laissa pas le temps d'arriver ce jour-l au chteau
du duc, bien qu'il s'en approcht  une demi-lieue, o la nuit le
surprit, close et un peu obscure. Mais, comme on tait au
printemps, il ne s'en mit pas beaucoup en peine. Seulement, il
s'carta de la route dans l'intention de se faire un gte pour
attendre le matin. Mais sa mauvaise toile voulut qu'en cherchant
une place o passer la nuit, ils tombrent, lui et le grison, dans
un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu
d'anciens difices ruins. Quand il sentit la terre lui manquer,
il se recommanda  Dieu du fond de son coeur, pensant qu'il ne
s'arrterait plus que dans la profondeur des abmes. Pourtant il
n'en fut pas ainsi; car,  trois toises environ, le grison toucha
terre, et Sancho se trouva dessus sans avoir prouv le moindre
mal. Il se tta tout le corps et retint son haleine pour voir s'il
tait sain et sauf, ou perc  jour en quelque endroit. Quand il
se vit bien portant, entier et de sant tout  fait catholique, il
ne pouvait se lasser de rendre grce  Dieu Notre-Seigneur de la
faveur qu'il lui avait faite, car il pensait fermement s'tre mis
en mille pices. Il tta galement avec les mains les murailles du
souterrain, pour voir s'il serait possible d'en sortir sans l'aide
de personne; mais il les trouva partout unies, escarpes, et sans
aucune prise ni point d'appui pour y grimper. Cette dcouverte
dsola Sancho, surtout quand il entendit le grison se plaindre
douloureusement; et certes, le pauvre animal ne se lamentait pas
ainsi par mauvaise habitude, car vraiment sa chute ne l'avait pas
fort bien arrang.

Hlas! s'cria alors Sancho Panza, combien d'vnements imprvus
arrivent  ceux qui vivent dans ce misrable monde! Qui aurait dit
que celui qui se vit hier intronis gouverneur d'une le,
commandant  ses serviteurs et  ses vassaux, se verrait
aujourd'hui enseveli vivant dans un souterrain, sans avoir
personne pour le dlivrer, sans avoir ni serviteur ni vassal qui
vienne  son secours? Il faudra donc mourir ici de faim, mon ne
et moi, si nous ne mourons avant, lui de ses meurtrissures, et moi
de mon chagrin! Du moins, je ne serai pas si heureux que le fut
mon seigneur don Quichotte, quand il descendit dans la caverne de
cet enchant de Montsinos, o il trouva quelqu'un pour le rgaler
mieux qu'en sa maison, si bien qu'on aurait dit qu'il tait all 
nappe mise et  lit dress. L il vit des visions belles et
ravissantes; et je ne verrai ici,  ce que je crois, que des
crapauds et des couleuvres. Malheureux que je suis! O ont abouti
mes folies et mes caprices! On tirera mes os d'ici quand le ciel
permettra qu'on les dcouvre, secs, blancs et ratisss, et avec
eux ceux de mon bon grison, d'o l'on reconnatra peut-tre qui
nous sommes, au moins les gens qui eurent connaissance que jamais
Sancho Panza ne s'loigna de son ne, ni son ne de Sancho Panza.
Malheur  nous, je le rpte, puisque notre mauvais sort n'a pas
voulu que nous mourussions dans notre patrie et parmi les ntres,
o,  dfaut d'un remde  notre disgrce, nous n'aurions pas
manqu d'mes charitables pour la dplorer, et pour nous fermer
les yeux  notre dernire heure!  mon compagnon, mon ami, que
j'ai mal pay tes bons services! Pardonne-moi, et prie la Fortune,
de la meilleure faon que tu pourras trouver, qu'elle nous tire de
ce mauvais pas o nous sommes tombs tous deux. Je te promets, en
ce cas, de te mettre une couronne de laurier sur la tte, pour que
tu aies l'air d'un pote laurat, et de te donner en outre double
ration.

De cette manire se lamentait Sancho Panza, et son ne l'coutait
sans lui rpondre un mot, tant grande tait l'angoisse que le
pauvre animal endurait, finalement, aprs une nuit passe en
plaintes amres et en lamentations, le jour parut, et, aux
premires clarts de l'aurore, Sancho vit qu'il tait absolument
impossible de sortir, sans tre aid, de cette espce de puits. Il
commena donc  se lamenter de nouveau, et  jeter de grands cris
pour voir si quelqu'un l'entendrait. Mais tous ces cris taient
jets dans le dsert; car, en tous les environs, il n'y avait
personne qui pt l'entendre. Alors il se tint dcidment pour
mort. L'ne tait rest la bouche en l'air; Sancho Panza fit tant
qu'il le remit sur pied, bien que la bte pt  peine s'y tenir;
puis tirant du bissac, qui avait couru la mme chance et fait la
mme chute, un morceau de pain, il le donna au grison, qui le
trouva de son got, et Sancho lui dit, comme s'il et pu
l'entendre:

Quand on a du pain, les maux se sentent moins.

En ce moment il dcouvrit,  l'un des cts du souterrain, une
ouverture dans laquelle une personne pouvait passer en se baissant
et en pliant les reins. Sancho Panza y accourut, et se mettant 
quatre pattes, il pntra dans le trou, qui s'largissait beaucoup
de l'autre ct; ce qu'il put voir aisment, car un rayon de
soleil qui entrait par ce qu'on pouvait appeler le toit en
dcouvrait tout l'intrieur. Il aperut aussi que cette ouverture,
en s'tendant et s'largissant, allait aboutir  une cavit
spacieuse.  cette vue, il revint sur ses pas ou tait rest l'ne
et se mit, avec l'aide d'une pierre,  creuser la terre du trou,
de faon qu'en peu de temps il ouvrit une brche par o le grison
pt aisment entrer. Il le fit passer en effet, et, le prenant par
le licou, il commena  cheminer le long de cette grotte, pour
voir s'il ne trouverait pas quelque issue d'un autre ct. Tantt
il marchait  ttons, tantt avec un petit jour, mais jamais sans
une grande frayeur.

Dieu tout-puissant, disait-il en lui-mme, ceci, qui est pour moi
une msaventure, serait une bonne aventure pour mon matre don
Quichotte. C'est lui qui prendrait ces profondeurs et ces cavernes
pour des jardins fleuris, pour les palais de Galiana[282]; et il
s'attendrait  trouver, au bout de cette sombre troue, une
prairie maille de fleurs. Mais moi, malheureux, priv de conseil
et dnu de courage, je pense  chaque pas qu'un autre souterrain
va tout  coup s'ouvrir sous mes pieds, plus profond que celui-ci,
et qui achvera de m'engloutir. Sois le bienvenu, mal, si tu viens
seul.

De cette faon et dans ces tristes penses, il lui sembla qu'il
avait chemin un peu plus d'une demi-lieue; au bout de ce trajet,
il dcouvrit une clart confuse qui semblait tre celle du jour
pntrant par quelque ouverture; ce qui annonait une issue  ce
chemin, pour lui, de l'autre vie.

Mais Cid Hamet Ben-Engli le laisse l et retourne  don
Quichotte, lequel attendait, dans la joie de son me, le jour fix
pour la bataille qu'il devait livrer au sducteur de la fille de
doa Rodriguez,  laquelle il pensait bien redresser le tort et
venger le grief qu'on lui avait fait si mchamment. Or, il arriva
qu'tant sorti un beau matin  cheval pour se prparer et
s'essayer  ce qu'il devait faire dans la rencontre du lendemain,
Rossinante, en faisant  toute bride une attaque simule, vint
mettre les pieds si prs d'un trou profond, que, si son matre ne
l'et arrt sur les jarrets, il ne pouvait manquer d'y choir.
Enfin, don Quichotte le retint, et, s'approchant un peu plus prs,
il considra, sans mettre pied  terre, cette large ouverture.
Mais, tandis qu'il l'examinait, il entendit de grands cris au
dedans, et, prtant une extrme attention, il put distinguer que
celui qui jetait ces cris parlait de la sorte:

Hola! l-haut! y a-t-il quelque chrtien qui m'coute, quelque
chevalier charitable qui prenne piti d'un malheureux gouverneur
qui n'a pas su se gouverner?

Don Quichotte crut reconnatre la voix de Sancho Panza. Surpris,
pouvant, il leva la sienne autant qu'il put, et cria de toute
sa force:

Qui est l en bas? qui se plaint ainsi?

-- Qui peut tre ici, et qui peut s'y plaindre, rpondit-on, si ce
n'est le dplorable Sancho Panza, gouverneur pour ses pchs et
par sa mauvaise chance de l'le Barataria, ci-devant cuyer du
fameux don Quichotte de la Manche?

Quand don Quichotte entendit cela, il sentit redoubler sa surprise
et son pouvante, car il lui vint  l'esprit que Sancho devait
tre mort, et que son me faisait l son purgatoire. Plein de
cette pense, il s'cria:

Je te conjure et t'adjure aussi, comme chrtien catholique, de me
dire qui tu es; si tu es une me en peine, dis-moi ce que tu veux
que je fasse pour toi; puisque ma profession est de favoriser et
de secourir les ncessiteux de ce monde, je l'tendrai jusqu'
secourir et favoriser les ncessiteux de l'autre monde, qui ne
peuvent se donner eux-mmes assistance.

-- De cette manire, rpondit-on, vous qui me parlez, vous devez
tre mon seigneur don Quichotte de la Manche; et mme, au timbre
de la voix, je reconnais que c'est lui sans aucun doute.

-- Oui, je suis don Quichotte, rpliqua le chevalier, celui qui a
fait voeu d'assister et de secourir en leurs ncessits les
vivants et les morts. Pour cela, dis-moi qui tu es, car tu me
tiens dans la stupeur. Si tu es mon cuyer Sancho Panza, si tu as
cess de vivre, pourvu que le diable ne t'ait pas emport, et que,
par la misricorde de Dieu, tu sois en purgatoire, notre sainte
mre l'glise catholique et romaine a des prires suffisantes pour
te tirer des peines que tu endures, et je lui en demanderai pour
ma part autant que ma fortune me le permettra. Achve donc de
t'expliquer, et dis-moi qui tu es.

-- Je jure Dieu, rpondit-on, et par la naissance de qui Votre
Grce voudra dsigner, je jure, seigneur don Quichotte de la
Manche, que je suis votre cuyer Sancho Panza, et que je ne suis
jamais mort en tous les jours de ma vie. Mais, ayant abandonn mon
gouvernement pour des choses et des causes qui ne peuvent se
raconter en si peu de paroles, je suis tomb dans ce souterrain,
o je gis encore, et le grison avec moi, qui ne me laissera pas
mentir,  telles enseignes qu'il est encore  mes cts.

Ce qu'il y a de bon, c'est qu'on et dit que l'ne entendait ce
que disait Sancho, car il se mit sur-le-champ  braire, si fort
que toute la caverne en retentit.

Fameux tmoignage! s'cria don Quichotte; je reconnais le
braiment comme si j'en tais le pre, et ta voix aussi, mon bon
Sancho. Attends-moi, je vais courir au chteau du duc, qui est ici
prs, et j'en ramnerai du monde pour te tirer de cette caverne,
o tes pchs sans doute t'auront fait choir.

-- Courez vite, seigneur, repartit Sancho, et revenez vite, au nom
d'un seul Dieu; je ne puis plus supporter d'tre enterr ici tout
vif, et je me sens mourir de peur.

Don Quichotte le laissa, et courut au chteau raconter  ses htes
l'aventure de Sancho Panza. Le duc et la duchesse s'en tonnrent,
bien qu'ils comprissent qu'il devait tre tomb dans une des
ouvertures de ce souterrain qui existait de temps immmorial. Mais
ce qu'ils ne pouvaient concevoir, c'est que Sancho et laiss l
son gouvernement sans qu'ils eussent reu l'avis de son retour.
Finalement, on porta des cordes et des poulies; puis  force de
bras et d'efforts, on ramena le grison et Sancho de ces tnbres 
la lumire du soleil. Un tudiant vit la chose et dit:

Voil comment devraient sortir de leurs gouvernements tous les
mauvais gouverneurs, comme sort ce pcheur du profond de l'abme,
ple, dcolor, mort de faim et sans une obole en poche,  ce que
je crois.

Sancho l'entendit.

Il y a, dit-il, mon frre le mdisant, huit  dix jours que je
pris le gouvernement de l'le qu'on m'avait donne, et, pendant ce
temps, je n'ai pas t rassasi de pain seulement une heure. Dans
ces huit jours, les mdecins m'ont perscut et les ennemis m'ont
rompu les os; je n'ai eu le temps, ni de prendre des droits indus
ni de toucher des redevances; et, puisqu'il en est ainsi, je ne
mritais pas, j'imagine, d'en sortir de cette manire. Mais
l'homme propose et Dieu dispose; et Dieu, qui sait le mieux, sait
ce qui convient bien  chacun; tel le temps, telle la conduite, et
que personne ne dise: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau; car
o l'on croit qu'il y a du lard, il n'y a pas mme de crochet pour
le pendre. Dieu me comprend, et cela me suffit, et je n'en dis pas
plus, quoique je le puisse.

-- Ne te fche pas, Sancho, reprit don Quichotte, et ne te mets
pas en peine de ce que tu entends dire, car tu n'aurais jamais
fini. Reviens avec la conscience en repos, et laisse parler les
gens. Vouloir attacher les mauvaises langues, c'est vouloir mettre
des portes  l'espace; si le gouverneur sort riche de son
gouvernement, on dit de lui que c'est un voleur; et s'il en sort
pauvre, que c'est un niais et un imbcile.

-- De bon compte, rpondit Sancho, on me tiendra cette fois plutt
pour un sot que pour un voleur.

Pendant cet entretien, ils arrivrent, entours de petits garons
et d'une foule de gens, au chteau, o le duc et la duchesse
attendaient sur une galerie le retour de don Quichotte et de
Sancho. Celui-ci ne voulut point monter rendre visite au duc avant
d'avoir bien arrang son ne  l'curie, disant que la pauvre bte
avait pass une trs-mauvaise nuit  l'auberge. Ensuite il monta,
parut en prsence de ses seigneurs, et se mettant  deux genoux
devant eux, il leur dit:

Moi, seigneurs, parce qu'ainsi Votre Grandeur l'a voulu, et sans
aucun mrite de ma part, je suis all gouverner votre le
Barataria, o nu je suis entr, et nu je me trouve, je ne perds ni
ne gagne. Si j'ai gouvern bien ou mal, il y avait des tmoins qui
diront ce qui leur plaira. J'ai clairci des questions douteuses,
j'ai jug des procs, et toujours mort de faim, parce qu'ainsi
l'exigeait le docteur Pdro Rcio, natif de Tirtafura, mdecin
insulaire et gouvernemental. Des ennemis nous attaqurent
nuitamment et nous mirent en grand pril; mais ceux de l'le
dirent qu'ils furent dlivrs et qu'ils remportrent la victoire
par la valeur de mon bras. Que Dieu leur donne aussi bonne chance
en ce monde et dans l'autre qu'ils disent la vrit! Enfin,
pendant ce temps, j'ai pes les charges qu'entrane aprs soi le
devoir de gouverner, et j'ai trouv pour mon compte que mes
paules n'y pouvaient pas suffire, que ce n'tait ni un poids pour
mes reins, ni des flches pour mon carquois. Aussi, avant que le
gouvernement me jett par terre, j'ai voulu jeter par terre le
gouvernement. Hier matin, j'ai laiss l'le comme je l'avais
trouve, avec les mmes rues, les mmes maisons et les mmes toits
qu'elle avait quand j'y entrai. Je n'ai rien emprunt  personne
et n'ai pris part  aucun bnfice; et, bien que je pensasse 
faire quelques ordonnances fort profitables, je n'en ai fait
aucune, crainte qu'elles ne fussent pas excutes, car les faire
ainsi ou ne pas les faire, c'est absolument la mme chose.[283] Je
quittai l'le, comme je l'ai dit, sans autre cortge que celui de
mon ne. Je tombai dans un souterrain, je le parcourus tout du
long, jusqu' ce que, ce matin, la lumire du soleil m'en fit voir
l'issue, mais non fort aise; car, si le ciel ne m'et envoy mon
seigneur don Quichotte, je restais l jusqu' la fin du monde.
Ainsi donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, voici votre
gouverneur Sancho Panza qui est parvenu, en dix jours seulement
qu'il a eu le gouvernement dans les mains,  reconnatre qu'il ne
tient pas le moins du monde  tre gouverneur, non d'une le, mais
de l'univers entier. Cela convenu, je baise les pieds  Vos
Grces, et, imitant le jeu des petits garons o ils disent:
_Saute de l et mets-toi ici, _je saute du gouvernement et passe
au service de mon seigneur don Quichotte; car enfin avec lui, bien
que je mange quelquefois le pain en sursaut, je m'en rassasie du
moins; et quant  moi, pourvu que je m'emplisse, il m'est gal que
ce soit de haricots ou de perdrix.

Sancho finit l sa longue harangue, pendant laquelle don Quichotte
tremblait qu'il ne dt mille sottises; et, quand il le vit finir
sans en avoir dit davantage, il rendit en son coeur mille grces
au ciel. Le duc embrassa cordialement Sancho et lui dit:

Je regrette au fond de l'me que vous ayez si vite abandonn le
gouvernement; mais je ferai en sorte de vous donner dans mes tats
un autre office de moindre charge et de plus de profit.

La duchesse aussi l'embrassa, puis donna l'ordre qu'on lui ft
bonne table et bon lit, car il paraissait vraiment moulu et
disloqu.

Chapitre LVI

_De la bataille inoue et formidable que livra don Quichotte au
laquais Tosilos en dfense de la fille de dame Rodriguez_


Le duc et la duchesse n'eurent point  se repentir des tours jous
 Sancho Panza, dans le gouvernement pour rire qu'ils lui avaient
donn, d'autant plus que, ce jour mme, leur majordome revint, et
leur conta de point en point presque toutes les paroles et toutes
les actions que Sancho avait dites ou faites en ce peu de jours.
Finalement, il leur dpeignit l'assaut de l'le, la peur de
Sancho, et son dpart prcipit, ce qui les divertit trangement.

Aprs cela, l'histoire raconte que le jour fix pour la bataille
arriva. Le duc avait,  plusieurs reprises, instruit son laquais
Tosilos de la manire dont il devait s'y prendre avec don
Quichotte pour le vaincre, sans le tuer ni le blesser. Il rgla
qu'on terait le fer des lances, en disant  don Quichotte que la
charit chrtienne, qu'il se piquait d'exercer, ne permettait pas
que le combat se ft au pril de la vie, et que les combattants
devaient se contenter de ce qu'il leur donnait le champ libre sur
ses terres, malgr le dcret du saint concile, qui prohibe ces
sortes de duel[284], sans qu'ils voulussent encore vider leur
querelle  outrance. Don Quichotte rpondit que Son Excellence
n'avait qu' rgler les choses comme il lui plairait, et qu'il s'y
conformerait, en tout point, avec obissance.

Le duc avait fait dresser devant la plate-forme du chteau un
chafaud spacieux o devaient se tenir les juges du camp et les
demanderesses, mre et fille. Quand le terrible jour arriva, une
multitude infinie accourut de tous les villages et hameaux
circonvoisins pour voir le spectacle nouveau de cette bataille;
car jamais dans le pays on n'en avait vu ni ou raconter une autre
semblable, pas plus ceux qui vivaient que ceux qui taient morts.

Le premier qui entra dans l'estacade du champ clos fut le matre
des crmonies, qui parcourut et examina toute la lice, afin qu'il
n'y et aucune supercherie, aucun obstacle cach, o l'on pt
trbucher et tomber. Ensuite parurent la dugne et sa fille; elles
s'assirent sur leurs siges, couvertes par leurs voiles jusqu'aux
yeux, et mme jusqu' la gorge, et tmoignant une grande
componction. Don Quichotte tait dj prsent au champ clos.
Bientt aprs on vit arriver par un des cts de la plate-forme,
accompagn de plusieurs trompettes et mont sur un puissant cheval
qui faisait trembler la terre, le grand laquais Tosilos, la
visire ferme, le corps droit et roide, couvert d'armes paisses
et luisantes. Le cheval tait du pays de Frise; il avait le
poitrail large, et la robe d'un beau gris pommel. Le vaillant
champion tait bien avis par le duc, son seigneur, de la manire
dont il devait se conduire avec le valeureux don Quichotte de la
Manche. Il lui tait enjoint, par-dessus tout, de ne pas le tuer,
mais, au contraire, d'viter le premier choc, pour soustraire le
chevalier au danger d'une mort certaine, s'il le rencontrait en
plein. Tosilos fit le tour de la place; et, quand il arriva o se
trouvaient les dugnes, il se mit  considrer quelque temps celle
qui le demandait pour poux.

Le marchal du camp appela don Quichotte, qui s'tait dj
prsent dans la lice; et, en prsence de Tosilos, il vint
demander aux dugnes si elles consentaient  ce que don Quichotte
prt leur cause en main. Elles rpondirent que oui, et que tout ce
qu'il ferait en cette occasion, elles le tiendraient pour bon,
valable et dment fait. En ce moment le duc et la duchesse
s'taient assis dans une galerie qui donnait au-dessus du champ
clos, dont les palissades taient couronnes par une infinit de
gens qui s'taient empresss de venir voir, pour la premire fois,
cette sanglante rencontre. La condition du combat fut que, si don
Quichotte tait vainqueur, son adversaire devait pouser la fille
de doa Rodriguez; mais que, s'il tait vaincu, l'autre demeurait
quitte et libre de la parole qu'on lui rclamait, sans tre tenu 
nulle autre satisfaction.

Le matre des crmonies partagea aux combattants le sol et le
soleil, et les plaa chacun dans le poste qu'ils devaient occuper.
Les tambours battirent, l'air retentit du bruit des trompettes, la
terre tremblait sous les pieds des chevaux; et, dans cette foule
curieuse qui attendait la bonne ou la mauvaise issue du combat,
les coeurs taient agits de crainte et d'esprance. Finalement,
don Quichotte, en se recommandant du fond de l'me  Dieu Notre-
Seigneur et  sa dame Dulcine du Toboso, attendait qu'on lui
donnt le signal de l'attaque. Mais notre laquais avait bien
d'autres ides en tte, et ne pensait qu' ce que je vais dire
tout  l'heure. Il parat que, lorsqu'il s'tait mis  regarder
son ennemie, elle lui sembla la plus belle personne qu'il et vue
de sa vie entire, et l'enfant aveugle, qu'on a coutume d'appeler
Amour par ces rues, ne voulut pas perdre l'occasion qui s'offrait
de triompher d'une me d'antichambre, et de l'inscrire sur la
liste de ses trophes. Il s'approcha sournoisement, sans que
personne le vt, et enfona dans le flanc gauche du pauvre laquais
une flche de deux aunes, qui lui traversa le coeur de part en
part; et vraiment il put faire son coup bien en sret, car
l'Amour est invisible; il entre et sort comme il lui convient,
sans que personne lui demande compte de ses actions. Je dis donc
que, lorsqu'on donna le signal de l'attaque, notre laquais tait
transport, hors de lui, en pensant aux attraits de celle qu'il
avait faite matresse de sa libert; aussi ne put-il entendre le
son de la trompette, comme le fit don Quichotte, qui n'en eut pas
plutt entendu le premier appel, qu'il lcha la bride, et s'lana
contre son ennemi de toute la vitesse que lui permettaient les
jarrets de Rossinante. Quand son cuyer Sancho le vit partir, il
s'cria de toute sa voix:

Dieu te conduise, crme et fleur des chevaliers errants! Dieu te
donne la victoire, puisque la justice est de ton ct!

Bien que Tosilos vt don Quichotte fondre sur lui, il ne bougea
pas d'un pas de sa place; au contraire, appelant  grands cris le
marchal du camp, qui vint aussitt voir ce qu'il voulait, il lui
dit:

Seigneur, cette bataille ne se fait-elle point pour que j'pouse
ou n'pouse pas cette dame?

-- Prcisment, lui fut-il rpondu.

-- Eh bien! reprit le laquais, je crains les remords de ma
conscience, et je la chargerais gravement si je donnais suite  ce
combat. Je dclare donc que je me tiens pour vaincu, et que je
suis prt  pouser cette dame sur-le-champ.

Le marchal du camp fut trangement surpris des propos de Tosilos;
et, comme il tait dans le secret de la machination de cette
aventure, il ne put trouver un mot  lui rpondre. Pour don
Quichotte, il s'tait arrt au milieu de la carrire, voyant que
son ennemi ne venait pas  sa rencontre. Le duc ne savait  quel
propos la bataille tait suspendue; mais le marchal du camp vint
lui rapporter ce qu'avait dit Tosilos, ce qui le jeta dans une
surprise et une colre extrmes.

Pendant que cela se passait, Tosilos s'approcha de l'estrade o
tait doa Rodriguez, et lui dit  haute voix:

Je suis prt, madame,  pouser votre fille, et ne veux pas
obtenir par des procs et des querelles ce que je puis obtenir en
paix et sans danger de mort.

Le valeureux don Quichotte entendit ces paroles, et dit  son
tour:

S'il en est ainsi, je suis libre et dgag de ma promesse. Qu'ils
se marient,  la bonne heure; et, puisque Dieu la lui donne, que
saint Pierre la lui bnisse.

Le duc cependant tait descendu sur la plate-forme du chteau, et,
s'approchant de Tosilos, il lui dit:

Est-il vrai, chevalier, que vous vous teniez pour vaincu, et que,
pouss par les remords de votre conscience, vous vouliez pouser
cette jeune fille?

-- Oui, seigneur, rpondit Tosilos.

-- Il fait fort bien, reprit en ce moment Sancho, car ce que tu
dois donner au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.

Tosilos s'tait mis  dlacer les courroies de son casque 
visire, et priait qu'on l'aidt bien vite  l'ter, disant que le
souffle lui manquait, et qu'il ne pouvait rester plus longtemps
enferm dans cette troite prison; on lui ta sa coiffure au plus
vite, et son visage de laquais parut au grand jour. Quand doa
Rodriguez et sa fille l'aperurent, elles jetrent des cris
perants.

C'est une tromperie, disaient-elles, une tromperie infme. On a
mis Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, en place de mon
vnrable poux. Au nom de Dieu et du roi, justice d'une telle
malice, pour ne pas dire d'une telle friponnerie!

-- Ne vous affligez pas, mesdames, s'cria don Quichotte; il n'y a
ni malice ni friponnerie; ou, s'il y en a, ce n'est pas le duc qui
en est cause, mais bien les mchants enchanteurs qui me
perscutent, lesquels, jaloux de la gloire que j'allais acqurir
dans ce triomphe, ont converti le visage de votre poux en celui
de l'homme que vous dites tre laquais du duc. Prenez mon conseil,
et, malgr la malice de mes ennemis, mariez-vous avec lui; car,
sans aucun doute, c'est celui-l mme que vous dsirez obtenir
pour poux.

Le duc, qui entendit ces paroles, fut sur le point de laisser
dissiper sa colre en clats de rire.

Les choses qui arrivent au seigneur don Quichotte, dit-il, sont
tellement extraordinaires, que je suis prt  croire que ce mien
laquais n'est pas mon laquais. Mais usons d'adresse et essayons
d'un stratagme; nous n'avons qu' retarder le mariage de quinze
jours, si l'on veut, et garder jusque-l sous clef ce personnage
qui nous tient en suspens. Peut-tre que, pendant cette quinzaine,
il reprendra sa premire figure, et que la rancune que portent les
enchanteurs au seigneur don Quichotte ne durera pas si longtemps,
surtout lorsqu'il leur importe si peu d'user de ces fourberies et
de ces mtamorphoses.

-- Oh! seigneur, s'cria Sancho, vous ne savez donc pas que ces
malandrins ont pour usage et coutume de changer de l'une en
l'autre toutes les choses qui regardent mon matre? Il vainquit,
ces jours passs, un chevalier qui s'appelait le chevalier des
Miroirs; eh bien! ils l'ont transform et montr sous la figure du
bachelier Samson Carrasco, natif de notre village, et notre intime
ami. Quant  madame Dulcine du Toboso, ils l'ont change en une
grossire paysanne. Aussi j'imagine que ce laquais doit vivre et
mourir laquais tous les jours de sa vie.

Alors la fille de la Rodriguez s'cria:

Quel que soit celui qui me demande pour pouse, je lui en sais
infiniment de gr; car j'aime mieux tre femme lgitime d'un
laquais que matresse sduite et trompe d'un gentilhomme, bien
que celui qui m'a sduite ne le soit pas.

Finalement, tous ces vnements et toutes ces histoires aboutirent
 ce que Tosilos ft renferm, jusqu' ce qu'on vt o aboutirait
sa transformation. Tout le monde cria: Victoire  don Quichotte!
et la plupart s'en allrent tristes et tte basse, voyant que les
champions si attendus ne s'taient pas mis en morceaux; de mme
que les petits garons s'en vont tristement, quand le pendu qu'ils
attendaient ne va pas au gibet, parce qu'il a reu sa grce, soit
de l'accusateur, soit de la justice. Les gens s'en allrent; le
duc et la duchesse rentrrent au chteau; Tosilos fut renferm;
doa Rodriguez et sa fille restrent fort contentes de voir que,
de faon ou d'autre, cette aventure devait finir par un mariage,
et Tosilos ne demandait pas mieux.

Chapitre LVII

_Qui traite de quelle manire don Quichotte prit cong du duc, et
de ce qui lui arriva avec l'effronte et discrte Altisidore,
demoiselle de la duchesse_


Enfin il parut convenable  don Quichotte de sortir d'une oisivet
aussi complte que celle o il languissait dans ce chteau. Il
s'imaginait que sa personne faisait grande faute au monde, tandis
qu'il se laissait retenir et amollir parmi les dlices infinies
que ses nobles htes lui faisaient goter comme chevalier errant,
et qu'il aurait  rendre au ciel un compte rigoureux de cette
mollesse et de cette oisivet. Un jour donc il demanda au duc et 
la duchesse la permission de s'loigner d'eux. Ils la lui
donnrent, mais en tmoignant une grande peine de ce qu'il les
quittt. La duchesse remit  Sancho Panza les lettres de sa femme,
et celui-ci pleura en les entendant lire.

Qui aurait pens, dit-il, que d'aussi belles esprances que
celles qu'avait engendres dans le coeur de ma femme Thrse Panza
la nouvelle de mon gouvernement, s'en iraient en fume, et
qu'aujourd'hui il faudrait de nouveau me traner  la qute des
aventures de mon matre don Quichotte de la Manche? Toutefois, je
suis satisfait de voir que ma Thrse ait rpondu  ce qu'on
devait attendre d'elle en envoyant des glands  la duchesse. Si
elle ne l'et pas fait, elle se serait montre ingrate, et moi je
m'en serais dsol. Ce qui me console, c'est qu'on ne pourra pas
donner  ce cadeau le nom de pot-de-vin; car, lorsqu'elle l'a
envoy, j'tais dj possesseur du gouvernement, et il est juste
que ceux qui reoivent des bienfaits se montrent reconnaissants,
ne ft-ce qu'avec des bagatelles. En fin de compte, je suis entr
nu dans le gouvernement, et nu j'en sors, de faon que je puis
rpter en toute sret de conscience, ce qui n'est pas peu de
chose: Nu je suis n, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne.

Voil ce que se disait  lui-mme Sancho le jour du dpart. Don
Quichotte, qui avait fait la nuit d'avant ses adieux au duc et 
la duchesse, sortit ds le matin, et se prsenta tout arm sur la
plate-forme du chteau. Tous les gens de la maison le regardaient
du haut des galeries, et le duc sortit galement avec la duchesse
pour le voir. Sancho tait mont sur son ne, avec son bissac, sa
valise et ses provisions, ravi de joie, parce que le majordome du
duc, celui qui avait fait le rle de la Trifaldi, lui avait gliss
dans la poche une petite bourse avec deux cents cus d'or pour
parer aux ncessits du voyage, ce que don Quichotte ne savait
point encore. Tandis que tout le monde avait les yeux sur le
chevalier, comme on vient de le dire, tout  coup, parmi les
autres dugnes et demoiselles de la duchesse qui le regardaient
aussi, l'effronte et discrte Altisidore leva la voix, et, d'un
ton plaintif s'cria:

coute, mchant chevalier, retiens un peu la bride et ne
tourmente pas les flancs de ta bte mal gouverne. Regarde,
perfide, tu ne fuis pas quelque serpent froce, mais une douce
agnelle qui est encore bien loin d'tre brebis. Tu t'es jou,
monstre horrible, de la plus belle fille que Diane ait vue sur ses
montagnes, et Vnus dans ses forts. Cruel Birno[285], fugitif
ne, que Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu pourras.[286]

Tu emportes,  impie, dans les griffes de tes serres, les
entrailles d'une amante aussi humble que tendre. Tu emportes trois
mouchoirs de nuit et les jarretires d'une jambe qui gale le
marbre de Paros par sa blancheur et son poli. Tu emportes deux
mille soupirs d'un feu si brlant qu'ils pourraient embraser deux
mille Troies, si deux mille Troies il y avait. Cruel Birno,
fugitif ne, que Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu
pourras.

De ce Sancho, ton cuyer, puissent les entrailles tre si dures
et si revches que Dulcine ne sorte point de son enchantement.
Que la triste dame porte la peine du crime que tu as commis; car
quelquefois, dans mon pays, les justes payent pour les pcheurs.
Que tes plus fines aventures se changent en msaventures, tes
divertissements en songes, et ta constance en oubli. Cruel Birno,
fugitif ne, que Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu
pourras.

Que tu sois tenu pour perfide de Sville jusqu' Marchna, de
Grenade jusqu' Loja, de Londres jusqu'en Angleterre. Si tu joues
 l'hombre ou au piquet, que les rois te fuient, et que tu ne
voies ni as ni sept dans ton jeu. Si tu te coupes les cors, que le
sang coule des blessures, et quand tu t'arracheras les dents,
qu'il te reste des chicots. Cruel Birno, fugitif ne, que
Barabbas t'accompagne, et deviens ce que tu pourras.

Tandis que la plaintive Altisidore se lamentait de la sorte, don
Quichotte la regardait fixement; puis, sans lui rpondre une
parole, il tourna la tte vers Sancho:

Par le salut de tes aeux, mon bon Sancho, lui dit-il, je te
conjure et t'adjure de me dire une vrit. Emportes-tu par hasard
les trois mouchoirs de nuit et les jarretires dont parle cette
amoureuse demoiselle?

-- Les trois mouchoirs, oui, je les emporte, rpondit Sancho; mais
les jarretires, comme sur ma main.

La duchesse resta toute surprise de l'effronterie d'Altisidore;
et, bien qu'elle la connt pour hardie et rieuse, elle ne la
croyait pas femme  prendre de telles liberts. D'ailleurs, comme
elle n'tait pas prvenue de ce tour, sa surprise en fut plus
grande. Le duc voulut appuyer sur la plaisanterie, et dit  don
Quichotte:

Il me semble mal  vous, seigneur chevalier, qu'aprs le bon
accueil qu'on vous a fait dans ce chteau, vous osiez emporter
trois mouchoirs pour le moins, si ce n'est, pour le plus, les
jarretires de mademoiselle. Ce sont l des indices de mauvais
coeur et des tmoignages qui ne rpondent point  votre renomme.
Rendez-lui les jarretires, ou sinon je vous dfie en combat 
outrance, sans crainte que les malandrins enchanteurs me
transforment ou me changent le visage, comme ils ont fait  mon
laquais Tosilos, celui qui est entr en lice avec vous.

-- Dieu me prserve, rpondit don Quichotte, de tirer l'pe
contre votre illustre personne, de qui j'ai reu tant de faveurs!
Je rendrai les mouchoirs, puisque Sancho dit qu'il les a; quant
aux jarretires, c'est impossible, puisque je ne les ai pas
reues, ni lui non plus; et, si votre demoiselle veut chercher
dans ses cachettes, elle les y trouvera certainement. Jamais,
seigneur duc, jamais je ne fus voleur, et je pense bien ne pas
l'tre en toute ma vie,  moins que la main de Dieu ne
m'abandonne. Cette demoiselle parle,  ce qu'elle dit, comme une
amoureuse, chose dont je suis tout  fait innocent; ainsi je n'ai
pas  lui demander pardon, ni  elle, ni  Votre Excellence, que
je supplie d'avoir de moi meilleure opinion, et de me donner
encore une fois la permission de continuer mon voyage.

-- Que Dieu vous le donne si bon, seigneur don Quichotte, s'cria
la duchesse, que nous apprenions toujours d'heureuses nouvelles de
vos exploits! Allez avec Dieu; car plus vous demeurez et plus vous
augmentez la flamme amoureuse dans le coeur des demoiselles qui
ont les regards sur vous. Pour la mienne, je la chtierai de faon
que dsormais elle ne se relche plus, ni des yeux, ni de la
langue.

-- Je veux que tu coutes encore une seule parole,  valeureux don
Quichotte, repartit aussitt Altisidore; c'est que je te demande
pardon de t'avoir accus du vol des jarretires; car, en mon me
et conscience, je les ai aux deux jambes, et j'avais commis
l'tourderie de celui qui cherchait son ne tant mont dessus.

-- Ne l'avais-je pas dit? s'cria Sancho. Oh! je suis bon
vraiment, pour receler des vols. Pardieu, si j'avais voulu me
mler d'en faire, j'en avais l'occasion toute trouve dans mon
gouvernement.

Don Quichotte inclina la tte, fit une profonde rvrence au duc,
 la duchesse,  tous les assistants, et, faisant tourner bride 
Rossinante, suivi de Sancho sur le grison, il sortit du chteau,
et prit la route de Saragosse.

Chapitre LVIII

_Comment tant d'aventures vinrent  pleuvoir sur don Quichotte,
qu'elles ne se donnaient point de relche les unes aux autres_


Quand don Quichotte se vit en rase campagne, libre et dbarrass
des poursuites amoureuses d'Altisidore, il lui sembla qu'il tait
dans son centre, et que les esprits vitaux se renouvelaient en lui
pour poursuivre son oeuvre de chevalerie. Il se tourna vers Sancho
et lui dit:

La libert, Sancho, est un des dons les plus prcieux que le ciel
ait faits aux hommes. Rien ne l'gale, ni les trsors que la terre
enferme en son sein, ni ceux que la mer recle en ses abmes. Pour
la libert, aussi bien que pour l'honneur, on peut et l'on doit
aventurer la vie; au contraire, l'esclavage est le plus grand mal
qui puisse atteindre les hommes. Je te dis cela, Sancho, parce que
tu as bien vu l'abondance et les dlices dont nous jouissions dans
ce chteau que nous venons de quitter. Eh bien! au milieu de ces
mets exquis et de ces boissons glaces, il me semblait que j'avais
 souffrir les misres de la faim, parce que je n'en jouissais pas
avec la mme libert que s'ils m'eussent appartenu; car
l'obligation de reconnatre les bienfaits et les grces qu'on
reoit sont comme des entraves qui ne laissent pas l'esprit
s'exercer librement. Heureux celui  qui le ciel donne un morceau
de pain, sans qu'il soit tenu d'en savoir gr  d'autres qu'au
ciel mme!

-- Et pourtant, reprit Sancho, malgr tout, ce que Votre Grce
vient de me dire, il ne serait pas bien de laisser sans
reconnaissance de notre part deux cents cus d'or que m'a donns
dans une bourse le majordome du duc, laquelle bourse je porte sur
le coeur, comme un baume rconfortant, pour les occasions qui se
peuvent offrir. Nous ne trouverons pas toujours des chteaux o
l'on nous rgalera; peut-tre aurons-nous  rencontrer des
htelleries o l'on nous assommera sous le bton.

En s'entretenant de la sorte marchaient le chevalier et l'cuyer
errants, lorsqu'ils virent, aprs avoir fait un peu plus d'une
lieue, une douzaine d'hommes habills en paysans, qui dnaient
assis sur l'herbe d'une verte prairie, ayant fait une nappe de
leurs manteaux. Ils avaient prs d'eux comme des draps blancs
tendus et dresss de loin en loin, qui semblaient couvrir quelque
chose. Don Quichotte s'approcha des dneurs, et, aprs les avoir
poliment salus, il leur demanda ce que couvraient ces toiles. Un
d'eux lui rpondit:

Seigneur, sous ces toiles sont de saintes images en relief et en
sculpture, qui doivent servir  un reposoir que nous dressons dans
notre village; nous les portons couvertes, crainte qu'elles ne se
fltrissent, et sur nos paules, crainte qu'elles ne se cassent.

-- Si vous vouliez le permettre, rpliqua don Quichotte, j'aurais
grand plaisir  les voir, car des images qu'on porte avec tant de
soin ne peuvent manquer d'tre belles.

-- Comment, si elles sont belles! reprit un autre; leur prix n'a
qu' le dire; car, en vrit, il n'y en a pas une qui cote moins
de cinquante ducats. Et, pour que Votre Grce voie que je dis
vrai, attendez un moment, et vous le verrez de vos propres yeux.

Se levant aussitt de table, l'homme alla dcouvrir la premire
image, qui se trouva tre celle de saint Georges, mont sur son
cheval, foulant aux pieds un dragon et lui traversant la gueule de
sa lance, avec l'air fier qu'on a coutume de lui donner. L'image
entire ressemblait, comme on dit,  une chsse d'or.

Ce chevalier, dit don Quichotte en le voyant, fut un des
meilleurs chevaliers errants qu'eut la milice divine; il s'appela
don saint Georges, et fut en outre grand dfenseur de filles.
Voyons cette autre.

L'homme la dcouvrit, et l'on aperut l'image de saint Martin,
galement  cheval, qui partageait son manteau avec le pauvre. Don
Quichotte ne l'eut pas plutt vue, qu'il s'cria:

Ce chevalier fut aussi des aventuriers chrtiens, et, je crois,
encore plus libral que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho,
puisqu'il partage son manteau avec le pauvre et lui en donne la
moiti; encore tait-ce probablement pendant l'hiver, sans quoi il
le lui et donn tout entier, tant il tait charitable.

-- Ce n'est pas cela, rpliqua Sancho; il doit plutt s'en tenir
au proverbe qui dit: _Pour donner et pour avoir, compter il faut
savoir_.

Don Quichotte se mit  rire, et pria qu'on enlevt une autre
toile, sous laquelle on dcouvrit le patron des Espagnes, 
cheval, l'pe sanglante, culbutant des Mores et foulant leurs
ttes aux pieds. Quand il la vit, don Quichotte s'cria:

Oh! pour celui-ci, il est chevalier, et des escadrons du Christ;
il s'appelle don saint Jacques Matamoros[287]; c'est l'un des plus
vaillants saints et chevaliers qu'ait possds le monde et que
possde  prsent le ciel.

On leva ensuite une autre toile qui couvrait un saint Paul tombant
de cheval, avec toutes les circonstances qu'on a coutume de runir
pour reprsenter sa conversion. Quand il le vit si bien rendu
qu'on aurait dit que Jsus lui parlait, et que Paul rpondait:

Celui-ci, dit don Quichotte, fut le plus grand ennemi qu'eut
l'glise de Dieu Notre-Seigneur en son temps, et le plus grand
dfenseur qu'elle aura jamais; chevalier errant pendant la vie,
saint en repos aprs la mort, infatigable ouvrier dans la vigne du
Seigneur, docteur des nations, qui eut les cieux pour cole, et
pour matre et professeur Jsus-Christ lui-mme.

Comme il n'y avait pas d'autres images, don Quichotte fit
recouvrir celles-l, et dit  ceux qui les portaient:

Je tiens  bon augure, frres, d'avoir vu ce que vous m'avez fait
voir; car ces saints chevaliers exercrent la profession que
j'exerce, qui est celle des armes, avec cette diffrence,
toutefois, qu'ils taient saints et qu'ils combattirent  la
manire divine, tandis que je suis pcheur et que je combats  la
manire des hommes. Ils conquirent le ciel  force de bras, car le
ciel se laisse prendre de force[288]; et moi, jusqu' prsent, je ne
sais trop ce que j'ai conquis  force de peines. Mais si ma
Dulcine du Toboso pouvait chapper  celles qu'elle endure, peut-
tre que, mon sort s'amliorant et ma raison reprenant son empire,
j'acheminerais mes pas dans une meilleure route que celle o je
suis engag.

-- Que Dieu t'entende, et que le pch fasse la sourde oreille!
dit tout bas Sancho.

Ces hommes ne furent pas moins tonns des propos de don Quichotte
que de sa figure, bien qu'ils ne comprissent pas la moiti de ce
qu'il voulait dire. Ils achevrent de dner, chargrent leurs
images sur leurs paules, et, prenant cong de don Quichotte,
continurent leur route.

Pour Sancho, comme s'il n'et jamais connu son seigneur, il resta
tout bahi de sa science, s'imaginant qu'il n'y avait histoire au
monde qu'il n'et grave sur l'ongle et plante dans la mmoire.

En vrit, seigneur notre matre, lui dit-il, si ce qui nous est
arriv aujourd'hui peut s'appeler aventure, elle est assurment
l'une des plus douces et des plus suaves qui nous soient arrives
dans tout le cours de notre plerinage. Nous en sommes sortis sans
alarme et sans coups de bton; nous n'avons pas mis l'pe  la
main, ni battu la terre de nos corps, ni souffert les tourments de
la famine; Dieu soit bni, puisqu'il m'a laiss voir une telle
chose de mes propres yeux.

-- Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; mais fais attention
que tous les temps ne se ressemblent pas, et qu'on ne court pas
toujours la mme chance. Quant aux choses du hasard que le
vulgaire appelle communment augures, et qui ne se fondent sur
aucune raison naturelle, celui qui se pique d'tre sens les juge
et les tient pour d'heureuses rencontres. Qu'un de ces gens
superstitieux se lve de bon matin, qu'il sorte de sa maison, et
qu'il rencontre un moine de l'ordre du bienheureux saint Franois,
le voil qui tourne le dos comme s'il avait rencontr un griffon,
et qui s'en revient chez lui. Qu'un autre rpande le sel sur la
table, et voil que la mlancolie se rpand sur son coeur, comme
si la nature tait oblige de donner avis des disgrces futures
par de si petits moyens. L'homme sens et chrtien ne doit pas
juger sur des vtilles de ce que le ciel veut faire. Scipion
arrive en Afrique, trbuche en sautant  terre, et voit que ses
soldats en tirent mauvais augure. Mais lui, embrassant le sol: Tu
ne pourras plus m'chapper, Afrique, s'crie-t-il, car je te tiens
dans mes bras. Ainsi donc, Sancho, la rencontre de ces saintes
images a t pour moi un heureux vnement.

-- Je le crois bien, rpondit Sancho; mais je voudrais que Votre
Grce me dt une chose: Pourquoi les Espagnols, quand ils veulent
livrer quelque bataille, disent-ils, en invoquant saint Jacques
Matamoros: Saint Jacques, et ferme, Espagne[289]? Est-ce que, par
hasard, l'Espagne est ouverte et qu'il soit bon de la fermer? ou
quelle crmonie est-ce l?

-- Que tu es simple, Sancho! rpondit don Quichotte; fais donc
attention que ce grand chevalier de la Croix-Vermeille, Dieu l'a
donn pour patron  l'Espagne, principalement dans les sanglantes
rencontres qu'ont eues les Espagnols avec les Mores. Aussi
l'invoquent-ils comme leur dfenseur dans toutes les batailles
qu'ils livrent, et bien des fois on l'a vu visiblement attaquer,
enfoncer et dtruire des escadrons sarrasins. C'est une vrit que
je pourrais justifier par une foule d'exemples tirs des histoires
espagnoles les plus vridiques.

Changeant alors d'entretien, Sancho dit  son matre:

Je suis merveill, seigneur, de l'effronterie de cette
Altisidore, la demoiselle de la duchesse. Elle doit tre bravement
blesse par ce petit drle qu'on appelle Amour. C'est, dit-on, un
chasseur aveugle qui, tout myope qu'il est, ou plutt sans yeux,
s'il prend un coeur pour but, il l'atteint si petit qu'il soit, et
le perce de part en part avec ses flches. J'ai bien ou dire que,
contre la pudeur et la sagesse des filles, les flches de l'Amour
s'moussent et se brisent; mais il parat que, dans cette
Altisidore, elles s'aiguisent plutt que de s'mousser.

-- Remarque donc, Sancho, rpondit don Quichotte, que l'Amour ne
garde ni respect ni ombre de raison dans ses desseins. Il a le
mme caractre que la mort, qui attaque aussi bien les hautes
tours des palais des rois que les humbles cabanes des bergers; et
quand il prend entire possession d'une me, la premire chose
qu'il fait, c'est de lui ter la crainte et la honte. Aussi est-ce
sans pudeur qu'Altisidore a dclar ses dsirs, qui ont engendr
dans mon coeur moins de piti que de confusion.

-- Notable cruaut! s'cria Sancho; ingratitude inoue! Pour moi,
je puis dire que je me serais rendu et laiss prendre au plus
petit propos d'amour qu'elle m'et tenu. Mort de ma vie! quel
coeur de marbre! quelles entrailles de bronze! quelle me de
mortier! Mais je ne puis m'imaginer ce qu'a vu cette donzelle en
votre personne pour s'prendre et s'enflammer ainsi. Quelle
parure, quelle prestance, quelle grce, quel trait du visage a-t-
elle admirs? Comment chacune de ces choses en particulier, ou
toutes ensemble, ont-elles pu l'amouracher de la sorte? En vrit,
en vrit, je m'arrte bien souvent pour examiner Votre Grce
depuis la pointe du pied jusqu'au dernier cheveu de la tte, et je
vois des choses plus faites pour pouvanter les gens que pour les
rendre amoureux. Comme j'ai ou dire galement que la beaut est
la premire et la principale qualit pour veiller l'amour. Votre
Grce n'en ayant pas du tout, je ne sais trop de quoi s'est
amourache la pauvre fille.

-- Fais attention, Sancho, rpondit don Quichotte, qu'il y a deux
espces de beaut, l'une de l'me, l'autre du corps. Celle de
l'me brille et se montre dans l'esprit, dans la biensance, dans
la libralit, dans la courtoisie, et toutes ces qualits peuvent
trouver place chez un homme laid. Quand on vise  cette beaut, et
non  celle du corps, l'amour n'en est que plus ardent et plus
durable. Je vois bien, Sancho, que je ne suis pas beau, mais je
reconnais aussi que je ne suis pas difforme, et il suffit  un
homme de bien, pourvu qu'il ait les qualits de l'me que j'ai
dites, de n'tre pas un monstre, pour tre aim tendrement.

Tout en causant ainsi, ils taient entrs dans une fort qui se
trouvait  ct de la route, et soudain, sans y penser, don
Quichotte se trouva pris dans des filets de soie verte qui taient
tendus d'un arbre  l'autre. Ne concevant pas ce que ce pouvait
tre, il dit  Sancho:

Il me semble, Sancho, que la rencontre de ces filets doit tre
une des plus tranges aventures qui se puissent imaginer. Qu'on me
pende, si les enchanteurs qui me perscutent ne veulent m'y
retenir pour suspendre mon voyage, comme en punition de la rigueur
dont j'ai pay la belle Altisidore. Eh bien! moi, je leur fais
savoir que si ces filets, au lieu d'tre faits de soie verte,
taient durs comme le diamant, ou plus forts que ceux dans
lesquels le jaloux dieu des forgerons enferma Vnus et Mars, je
les romprais, cependant, comme s'ils taient de joncs marins ou
d'effilures de coton.

Cela dit, il voulait passer outre et briser toutes les mailles,
quand, tout  coup s'offrirent  sa vue, sortant d'une touffe
d'arbres, deux belles bergres, ou du moins deux femmes vtues en
bergres, si ce n'est que les corsets de peau taient de fin
brocart, et les jupons de riche taffetas d'or. Elles avaient les
cheveux tombant en boucles sur les paules, et si blonds qu'ils
pouvaient le disputer  ceux mme du soleil. Leurs ttes taient
couronnes de guirlandes o s'entrelaaient le vert laurier et la
rouge amarante. Leur ge, en apparence, passait quinze ans, sans
atteindre dix-huit. Cette apparition tonna Sancho, confondit don
Quichotte, fit arrter le soleil dans sa carrire, et les retint
tous quatre dans un merveilleux silence. Enfin la premire
personne qui le rompit fut une des deux bergres.

Retenez la bride, seigneur cavalier, dit-elle  don Quichotte, et
ne brisez point ces filets, qui n'ont pas t tendus pour votre
dommage, mais pour notre divertissement. Et comme je sais que vous
allez nous demander pourquoi ils ont t tendus, et qui nous
sommes, je veux vous le dire en peu de mots. Dans un village, 
deux lieues d'ici, o demeurent plusieurs gens de qualit et
plusieurs riches hidalgos, divers amis et parents se sont
concerts avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, leurs
amis et leurs parents, pour venir se rjouir en cet endroit, qui
est un des plus agrables sites de tous les environs. Nous formons
 nous tous une nouvelle Arcadie pastorale; les filles sont
habilles en bergres, et les garons en bergers. Nous avons
appris par coeur deux glogues, l'une du fameux Garcilaso de la
Vega, l'autre de l'excellent Camons, dans sa propre langue
portugaise. Nous ne les avons point encore reprsentes, car c'est
hier seulement que nous sommes arrivs ici. Nous avons plant
quelques tentes parmi ce feuillage et sur le bord d'un ruisseau
abondant qui fertilise toutes ces prairies. La nuit dernire, nous
avons tendu ces filets  ces arbres, pour tromper les oiseaux qui,
chasss par notre bruit, viendraient s'y jeter sans mfiance. S'il
vous plat, seigneur, de devenir notre hte, vous serez accueilli
avec courtoisie et libralit, car en cet endroit nous ne laissons
nulle place au chagrin et  la tristesse.

La bergre se tut, et don Quichotte rpondit:

Assurment, belle et noble dame, Acton ne dut pas tre plus
surpris, plus merveill, quand il surprit Diane au bain, que je
ne le suis  la vue de votre beaut. Je loue l'objet de vos
divertissements, et vous sais gr de vos offres obligeantes. Si, 
mon tour, je puis vous servir, vous pouvez commander, sres d'tre
obies; car ma profession n'est autre que de me montrer
reconnaissant et bienfaisant envers toute espce de gens, mais
surtout envers les gens de qualit, comme tmoignent l'tre vos
personnes. Si ces filets, qui ne doivent occuper qu'un petit
espace, occupaient toute la surface de la terre, j'irais chercher
de nouveaux mondes pour passer sans les rompre; et, pour que vous
donniez quelque crdit  cette hyperbole, sachez que celui qui
vous fait une telle promesse n'est rien moins que don Quichotte de
la Manche, si toutefois ce nom est arriv jusqu' vos oreilles.

-- Ah! chre amie de mon me! s'cria sur-le-champ l'autre
bergre, quel bonheur nous est venu! Vois-tu ce seigneur qui nous
parle? Eh bien! je te fais savoir que c'est le plus vaillant
chevalier, le plus amoureux et le plus courtois qu'il y ait au
monde;  moins qu'une histoire de ses prouesses qui circule
imprime, et que j'ai lue, ne mente et ne nous trompe. Je gagerais
que ce brave homme qu'il mne avec lui est un certain Sancho
Panza, son cuyer, dont rien n'gale la grce et les saillies.

-- C'est la vrit, dit Sancho; je suis ce plaisant et cet cuyer
que vous dites, et ce seigneur est mon matre, le mme don
Quichotte de la Manche, imprim et racont en histoire.

-- Ah! chre amie, s'cria l'autre, supplions-le de rester; nos
parents et nos frres en auront une joie infinie. J'ai ou parler
aussi de sa valeur et de ses mrites de la faon dont tu viens
d'en parler. On dit surtout qu'il est le plus constant et le plus
loyal amoureux que l'on connaisse, et que sa dame est une certaine
Dulcine du Toboso,  qui toute l'Espagne dcerne la palme de la
beaut.

-- C'est avec raison qu'on la lui donne, reprit don Quichotte, si
toutefois votre beaut sans pareille ne met la chose en question.
Mais ne perdez point votre temps, mesdames,  vouloir me retenir,
car les devoirs imprieux de ma profession ne me laissent reposer
nulle part.

Sur ces entrefaites, arriva prs des quatre causeurs un frre de
l'une des deux bergres, vtu avec une lgance et une richesse
qui rpondaient  leur accoutrement. Elles lui contrent que celui
qui parlait avec elles tait le valeureux don Quichotte de la
Manche, et l'autre son cuyer Sancho, que le jeune homme
connaissait dj pour avoir lu leur histoire. Aussitt le galant
berger fit au chevalier ses offres de service, et le pria si
instamment de l'accompagner  leurs tentes, que don Quichotte fut
contraint de cder; il le suivit. En ce moment se faisait la
chasse aux hues, et les filets s'emplirent d'une multitude
d'oiseaux, qui, tromps par la couleur des mailles, se jetaient
dans le pril qu'ils fuyaient  tire-d'aile. Plus de trente
personnes se runirent en cet endroit, toutes galamment habilles
en bergers et en bergres. Elles furent aussitt informes que
c'taient l don Quichotte et son cuyer, ce qui les ravit de
joie, parce qu'elles les connaissaient dj par leur histoire.

On regagna les tentes, o l'on trouva les tables dresses, riches,
propres et abondamment servies. On fit  don Quichotte l'honneur
du haut bout. Tous le regardaient et s'tonnaient de le voir.
Finalement, quand on leva la nappe, don Quichotte prit la parole
et dit:

Parmi les plus grands pchs que les hommes commettent, bien que
certaines personnes disent que c'est l'orgueil qui a la premire
place, moi je dis que c'est l'ingratitude, m'en rapportant  ce
qu'on a coutume de dire, que l'enfer est peupl d'ingrats. Ce
pch, j'ai tch de le fuir, autant qu'il m'a t possible,
depuis l'instant o j'eus l'usage de la raison. Si je ne peux
payer les bonnes oeuvres qui me sont faites par d'autres bonnes
oeuvres, je mets  la place le dsir de les rendre; et, si cela ne
suffit point, je les publie; car celui qui raconte et publie les
bienfaits qu'il reoit, les reconnatra, s'il le peut, par
d'autres bienfaits. Effectivement, la plupart de ceux qui
reoivent sont infrieurs  ceux qui donnent. Ainsi est Dieu par-
dessus tout le monde, parce qu'il est le bienfaiteur de tous, et
les prsents de l'homme ne peuvent rpondre avec galit  ceux de
Dieu,  cause de l'infinie distance qui les spare. Mais,  cette
impuissance,  cette misre, supple en quelque sorte la
reconnaissance. Moi donc, reconnaissant de la grce qui m'est
faite ici, mais ne pouvant y rpondre  la mme mesure, et me
renfermant dans les troites limites de mon pouvoir, j'offre ce
que je puis et ce qui vient de mon cru. Je dis donc que, pendant
deux jours naturels, je soutiendrai, au milieu de cette grande
route qui conduit  Saragosse, que ces dames, dguises en
bergres, sont les plus belles et les plus courtoises qu'il y ait
au monde,  l'exception cependant de la sans pareille Dulcine du
Toboso, unique matresse de mes penses, soit dit sans offenser
aucun de ceux ou de celles qui m'coutent.

Quand Sancho entendit cela, lui qui avait cout avec grande
attention, il ne put se tenir et s'cria:

Est-il possible qu'il y ait au monde des gens assez oss pour
oser dire et jurer que ce mien matre-l est fou! Dites un peu,
messieurs les bergers, y a-t-il cur de village, si savant et si
beau parleur qu'il soit, qui puisse dire ce que mon matre a dit?
Y a-t-il chevalier errant, quelque rputation de vaillance qu'il
ait, qui puisse offrir ce qu'offre mon matre?

Don Quichotte se tourna brusquement vers Sancho, et lui dit, le
visage enflamm de colre:

Est-il possible,  Sancho! qu'il y ait dans tout l'univers une
seule personne qui dise que tu n'es pas un sot doubl de mme,
avec je ne sais quelles bordures de malice et de coquinerie?
Pourquoi te mles-tu de mes affaires, et qui te charge de vrifier
si je suis sens ou imbcile? Tais-toi, sans rpliquer un mot, et
va seller Rossinante, s'il est dessell; puis allons mettre mon
offre  excution; car, avec la raison que j'ai de mon ct, tu
peux bien tenir pour vaincus tous ceux qui s'aviseraient de me
contredire.

Cela dit, il se leva de son sige, avec des gestes d'indignation,
et laissa tous les spectateurs dans l'tonnement, les faisant
douter s'il fallait le prendre pour sage ou pour fou.

Finalement, ce fut en vain qu'ils essayrent de le dtourner de
son entreprise chevaleresque, en lui disant qu'ils tenaient pour
dment reconnus ses sentiments de gratitude, et qu'il n'tait nul
besoin de nouvelles dmonstrations pour faire galement connatre
sa valeur, puisque celles que rapportait son histoire taient bien
suffisantes. Don Quichotte n'en persista pas moins dans sa
rsolution. Il monta sur Rossinante, prit sa lance, embrassa son
cu, et fut se placer au beau milieu d'un grand chemin qui passait
prs de la verte prairie. Sancho le suivit sur son ne, ainsi que
tous les gens de la compagnie pastorale, dsireux de voir o
aboutirait son offre arrogante et singulire.

Camp, comme on l'a dit, au milieu du chemin, don Quichotte fit
retentir l'air de ces paroles:

 vous, passagers et voyageurs, chevaliers, cuyers, gens  pied
et  cheval, qui passez ou devez passer sur ce chemin pendant les
deux jours qui vont suivre, sachez que don Quichotte de la Manche,
chevalier errant, s'est ici post pour soutenir que toutes les
beauts et les courtoisies de la terre sont surpasses par celles
que possdent les nymphes habitantes de ces prs et de ces bois,
laissant toutefois  part la reine de mon me, Dulcine du Toboso;
ainsi donc, que celui qui serait d'un avis contraire se prsente;
je l'attends ici.

Par deux fois il rpta mot  mot cette apostrophe, et par deux
fois elle ne fut entendue d'aucun chevalier errant. Mais le sort,
qui menait ses affaires de mieux en mieux, voulut que, peu de
temps aprs, on dcouvrt sur le chemin une multitude d'hommes 
cheval, portant pour la plupart des lances  la main, qui
s'avanaient tous presss, mls, et en grande hte. Ds que ceux
qui accompagnaient don Quichotte les eurent aperus, ils
tournrent les talons, et s'cartrent bien loin de la
grand'route, parce qu'ils virent bien qu'en attendant cette
rencontre ils pouvaient s'exposer  quelque danger. Don Quichotte
seul, d'un coeur intrpide, resta ferme sur la place, et Sancho
Panza se fit un bouclier des reins de Rossinante. Cependant la
troupe confuse des lanciers s'approchait, et l'un d'eux, qui
marchait en avant, se mit  crier de toute sa force  don
Quichotte:

Gare, homme du diable, gare du chemin; ces taureaux vont te
mettre en pices.

-- Allons donc, canaille, rpondit don Quichotte, il n'y a pas
pour moi de taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus terribles
de ceux que le Jarama nourrit sur ses rives. Confessez,
malandrins, confessez en masse et en bloc la vrit de ce que j'ai
publi tout  l'heure; sinon, je vous livre bataille.

Le vacher n'eut pas le temps de lui rpondre, ni don Quichotte
celui de se dtourner, quand mme il l'et voulu; ainsi, le
troupeau des taureaux de combat, avec les boeufs paisibles qui
servent  les conduire[290], et la multitude de vachers et de gens
de toute sorte qui les menaient  une ville o devait se faire une
course le lendemain, tout cela passa par-dessus don Quichotte, et
par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant  terre et
les foulant aux pieds. De l'aventure, Sancho resta moulu, don
Quichotte pouvant, le grison meurtri de coups, et Rossinante
fort peu catholique. Pourtant ils se relevrent tous  la fin, et
don Quichotte, bronchant par-ci, tombant par-l, se mit aussitt 
courir aprs l'arme de btes  cornes, criant de toute sa voix:

Arrtez, arrtez, canaille de malandrins, un seul chevalier vous
attend, lequel n'est ni de l'humeur ni de l'avis de ceux qui
disent: _ l'ennemi qui fuit, faire un pont d'argent._

Mais les fuyards, presss, ne ralentirent pas leur course pour
cela, et ne firent pas plus de cas de ses menaces que des nuages
d'autan. La fatigue arrta don Quichotte, qui, plus enflamm de
courroux que rassasi de vengeance, s'assit sur le bord du chemin,
attendant que Sancho, Rossinante et le grison revinssent auprs de
lui. Ils arrivrent enfin; matre et valet reprirent leurs
montures, et, sans retourner prendre cong de la feinte Arcadie,
avec plus de honte que de joie, ils continurent leur chemin.

Chapitre LIX

_O l'on raconte l'vnement extraordinaire, capable d'tre pris
pour une aventure, qui arriva  don Quichotte_


Don Quichotte et Sancho trouvrent un remde  la poussire et 
la lassitude, qui leur taient restes de l'incivilit des
taureaux, dans une claire et limpide fontaine qui coulait au
milieu d'une paisse touffe d'arbres. Laissant patre librement,
sans harnais et sans bride, Rossinante et le grison, les deux
aventuriers, matre et valet, s'assirent au bord de l'eau. Don
Quichotte se rina la bouche, se lava la figure, et rendit, par
cette ablution, quelque nergie  ses esprits abattus. Sancho
recourut au garde-manger de son bissac, et en tira ce qu'il avait
coutume d'appeler sa victuaille[291]. Don Quichotte ne mangeait
point, par pure tristesse, et Sancho n'osait pas toucher aux mets
qu'il avait devant lui, par pure civilit; il attendait que son
seigneur en essayt. Mais voyant qu'enseveli dans ses rveries
celui-ci ne se rappelait pas de porter le pain  la bouche, sans
ouvrir la sienne pour parler, et foulant aux pieds toute
biensance, il se mit  encoffrer dans son estomac le pain et le
fromage qui lui tombaient sous la main.

Mange, ami Sancho, lui dit don Quichotte, alimente ta vie, cela
t'importe plus qu' moi, et laisse-moi mourir sous le poids de mes
penses et les coups de mes disgrces. Je suis n, Sancho, pour
vivre en mourant, et toi, pour mourir en mangeant. Afin que tu
voies combien j'ai raison de parler ainsi, considre-moi, je te
prie, imprim dans des livres d'histoire, fameux dans les armes,
affable et poli dans mes actions, respect par de grands
seigneurs, sollicit par de jeunes filles, et, quand,  la fin,
j'attendais les palmes et les couronnes justement mrites par mes
valeureux exploits, je me suis vu ce matin foul, roul et moulu
sous les pieds d'animaux immondes. Cette rflexion m'mousse les
dents, m'engourdit les mains, et m'te si compltement l'envie de
manger, que je pense me laisser mourir de faim, mort la plus
cruelle de toutes les morts.

-- De cette manire, rpondit Sancho, sans cesser de mcher en
toute hte, Votre Grce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit:
Meure la poule, pourvu qu'elle meure saole. Quant  moi, du
moins, je ne pense pas me tuer moi-mme. Je pense, au contraire,
faire comme le savetier, qui tire le cuir avec les dents jusqu'
ce qu'il le fasse arriver o il veut. Moi je tirerai ma vie en
mangeant, jusqu' ce qu'elle arrive  la fin que lui a fixe le
ciel. Sachez, seigneur, qu'il n'y a pas de plus grande folie que
celle de vouloir se dsesprer comme le fait Votre Grce. Croyez-
moi: aprs que vous aurez bien mang, tendez-vous pour dormir un
peu sur les verts tapis de cette prairie, et vous verrez, en vous
rveillant, comme vous serez soulag.

Don Quichotte suivit ce conseil, trouvant que les propos de Sancho
taient plus d'un philosophe que d'un imbcile.

Si tu voulais,  Sancho, faire pour moi ce que je vais te dire,
mon soulagement serait plus certain, et mes peines moins vives; ce
serait, pendant que je dormirai, pour te complaire, de t'carter
un peu d'ici, et avec les rnes de Rossinante, mettant ta peau 
l'air, de t'administrer trois ou quatre cents coups de fouet, 
compte et  valoir sur les trois mille et tant que tu dois te
donner pour le dsenchantement de cette pauvre Dulcine; car, en
vrit, c'est une honte que cette pauvre dame reste enchante par
ta ngligence et ta tideur.

--  cela il y a bien  dire, rpondit Sancho. Dormons tous deux 
cette heure, et Dieu dit ensuite ce qui sera. Sachez, seigneur,
que se fouetter ainsi de sang-froid, c'est une rude chose, surtout
quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri et plus mal
repu. Que madame Dulcine prenne patience; un beau jour, quand
elle y pensera le moins, elle me verra perc de coups comme un
crible, et jusqu' la mort tout est vie; je veux dire que j'ai la
mienne encore, aussi bien que l'envie d'accomplir ce que j'ai
promis.

Aprs l'avoir remerci de sa bonne intention, don Quichotte mangea
un peu, et Sancho beaucoup; puis tous deux se couchrent et
s'endormirent, laissant les deux perptuels amis et camarades,
Rossinante et le grison, patre  leur fantaisie l'herbe abondante
dont ces prs taient pleins. Les dormeurs s'veillrent un peu
tard. Ils remontrent  cheval, et continurent leur route, en se
donnant hte pour arriver  une htellerie qu'on apercevait  une
lieue plus loin. Je dis une htellerie, car ce fut ainsi que don
Quichotte l'appela, contre l'usage qu'il avait d'appeler toutes
les htelleries chteaux. Ils y arrivrent enfin et demandrent 
l'htelier s'il y avait un gte pour eux. On leur rpondit que
oui, avec toute la commodit et toutes les aisances qu'ils
pourraient trouver  Saragosse. Tous deux mirent pied  terre, et
Sancho porta ses bagages dans une chambre dont l'hte lui donna la
clef. Il conduisit les btes  l'curie, leur jeta la ration dans
la mangeoire, et, rendant grce au ciel de ce que son matre
n'avait pas pris cette htellerie pour un chteau, il revint voir
ce que lui commanderait don Quichotte, qui s'tait assis sur un
banc.

L'heure du souper venue, ils se retirrent dans leur chambre, et
Sancho demanda  l'hte ce qu'il avait  leur donner.

Vous serez servis  bouche que veux-tu, rpondit l'hte. Ainsi,
demandez ce qui vous fera plaisir; car, en fait d'oiseaux de
l'air, d'animaux de la terre, et de poissons de la mer, cette
htellerie est abondamment pourvue.

-- Il ne faut pas tant de choses, rpliqua Sancho; avec une paire
de poulets rtis nous aurons assez, car mon seigneur est dlicat
et mange peu, et moi je ne suis pas glouton  l'excs.

L'hte rpondit qu'il n'avait pas de poulets, parce que les milans
dvastaient le pays.

Eh bien! reprit Sancho, que le seigneur hte fasse rtir une
poule qui soit un peu tendre.

-- Une poule, sainte Vierge! s'cria l'hte; en vrit, en vrit,
j'en ai envoy vendre hier plus de cinquante  la ville; mais 
l'exception d'une poule, Votre Grce peut demander ce qui lui
plaira.

-- De cette manire, reprit Sancho, le veau ne manquera pas, ni le
chevreau non plus.

-- Pour le prsent, rpondit l'hte, il n'y en a pas  la maison,
parce que la provision est puise; mais, la semaine qui vient, il
y en aura de reste.

-- Nous voil bien lotis, repartit Sancho; je parie que tous ces
objets manquants vont se rsumer en une grande abondance de lard
et d'oeufs.

-- Pardieu! rpondit l'htelier, mon hte a vraiment une gentille
mmoire! je viens de lui dire que je n'ai ni poules ni poulets, et
il veut maintenant que j'aie des oeufs! Qu'il imagine, s'il lui
plat, d'autres dlicatesses, et qu'il cesse de demander des
poules.

-- Allons au fait, par le nom du Christ! s'cria Sancho; dites-moi
finalement ce que vous avez, et trve de balivernes.

-- Seigneur hte, reprit l'htelier, ce que j'ai vritablement, ce
sont deux pieds de boeuf qui ressemblent  des pieds de veau, ou
deux pieds de veau qui ressemblent  des pieds de boeuf. Ils sont
cuits avec leur assaisonnement de pois, d'oignons et de lard, et
disent,  l'heure qu'il est, en bouillant sur le feu: Mange-moi,
mange-moi.

-- D'ici je les marque pour miens, s'cria Sancho, et que personne
n'y touche; je les payerai mieux qu'un autre, car je ne pouvais
rien rencontrer qui ft plus de mon got; et peu m'importe qu'ils
soient de boeuf ou de veau, pourvu que ce soient des pieds.

-- Personne n'y touchera, rpondit l'htelier; car d'autres htes,
que j'ai  la maison, sont assez gens de qualit pour mener avec
eux cuisinier, officier et provisions de bouche.

-- Quant  la qualit, dit Sancho, personne n'en revend  mon
matre; mais l'emploi qu'il exerce ne permet ni garde-manger ni
panier  bouteilles. Nous nous tendons par l, au milieu d'un
pr, et nous mangeons  notre sol des glands et des nfles.

Tel fut l'entretien qu'eut Sancho avec l'htelier, et qu'il cessa
l, sans vouloir lui rpondre, car l'autre avait dj demand quel
tait l'emploi ou la profession de son matre. L'heure du souper
vint; don Quichotte regagna sa chambre; l'hte apporta la
fricasse comme elle se trouvait, et le chevalier se mit  table.

Bientt aprs, dans la chambre voisine de la sienne, et qui n'en
tait spare que par une mince cloison, don Quichotte entendit
quelqu'un qui disait:

Par la vie de Votre Grce, seigneur don Gronimo, en attendant
qu'on apporte le souper, lisons un autre chapitre de la seconde
partie de don Quichotte de la Manche.

 peine don Quichotte eut-il entendu son nom, qu'il se leva tout
debout, dressa l'oreille, et prta toute son attention  ce qu'on
disait de lui. Il entendit ce don Gronimo rpondre:

Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que nous lisions ces
sottises? Quiconque a lu la premire partie de don Quichotte de la
Manche ne peut trouver aucun plaisir  lire cette seconde partie.

-- Toutefois, reprit don Juan, nous ferons bien de la lire; car
enfin, il n'y a pas de livres si mauvais qu'on y trouve quelque
chose de bon. Ce qui me dplat le plus dans celui-ci, c'est qu'on
y peint don Quichotte guri de son amour pour Dulcine du
Toboso.[292]

Quand don Quichotte entendit cela, plein de dpit et de colre, il
leva la voix et s'cria:

 quiconque dira que don Quichotte de la Manche a oubli ou peut
oublier Dulcine du Toboso, je lui ferai connatre,  armes
gales, qu'il est bien loin de la vrit; car ni Dulcine du
Toboso ne peut tre oublie, ni l'oubli se loger en don Quichotte.
Sa devise est la constance, et ses voeux de rester fidle, sans se
faire aucune violence, par choix et par plaisir.

-- Qui nous rpond? demanda-t-on de l'autre chambre.

-- Qui pourrait-ce tre, rpliqua Sancho, sinon don Quichotte de
la Manche lui-mme, qui soutiendra tout ce qu'il a dit, et mme
tout ce qu'il dira? car le bon payeur ne regrette pas ses gages.

 peine Sancho avait-il achev, que deux gentilshommes (du moins
en avaient-ils l'apparence) ouvrirent la porte de la chambre, et
l'un d'eux, jetant les bras au cou de don Quichotte, lui dit avec
effusion:

Ce n'est ni votre aspect qui peut dmentir votre nom, ni votre
nom qui peut dmentir votre aspect. Vous, seigneur, vous tes sans
aucun doute le vritable don Quichotte de la Manche, toile
polaire de la chevalerie errante, en dpit de celui qui a voulu
usurper votre nom et anantir vos prouesses, comme l'a fait
l'auteur de ce livre que je remets entre vos mains.

Il lui prsenta en mme temps un livre que tenait son compagnon.
Don Quichotte le prit, et se mit  le feuilleter sans rpondre un
mot; puis, quelques moments aprs, il le lui rendit en disant:

Dans le peu que j'ai vu, j'ai trouv chez cet auteur trois choses
dignes de blme. La premire, quelques paroles que j'ai lues dans
le prologue[293]; la seconde, que le langage est aragonais, car
l'auteur supprime quelquefois les articles; enfin la troisime,
qui le confirme surtout pour un ignorant, c'est qu'il se trompe et
s'loigne de la vrit dans la partie principale de l'histoire. Il
dit en effet que la femme de Sancho Panza, mon cuyer, s'appelle
Marie Gutierrez[294], tandis qu'elle s'appelle Thrse Panza; et
celui qui se trompe en un point capital doit faire craindre qu'il
ne se trompe en tout le reste de l'histoire.

-- Voil, pardieu, une jolie chose pour un historien, s'cria
Sancho, et il doit bien tre au courant de nos affaires, puisqu'il
appelle Thrse Panza, ma femme, Marie Gutierrez! Reprenez le
livre, seigneur, et voyez un peu si je figure par l, et si on
estropie mon nom.

--  ce que vous venez de dire, mon ami, reprit don Gronimo, vous
devez tre Sancho Panza, l'cuyer du seigneur don Quichotte?

-- Oui, je le suis, rpondit Sancho, et je m'en flatte.

-- Eh bien! par ma foi, continua le gentilhomme, cet auteur
moderne ne vous traite pas avec la dcence qui se voit en votre
personne. Il vous peint glouton et niais, et pas le moins du monde
amusant, bien diffrent enfin de l'autre Sancho qu'on trouve dans
la premire partie de l'histoire de votre matre.

-- Dieu lui pardonne, rpondit Sancho; il aurait mieux fait de me
laisser dans mon coin, sans se souvenir de moi; car pour mener la
danse il faut savoir jouer du violon, et ce n'est qu' Rome que
saint Pierre est bien.

Les deux gentilshommes invitrent don Quichotte  passer dans leur
chambre pour souper avec eux, sachant bien, dirent-ils, qu'il n'y
avait rien, dans cette htellerie, de convenable pour sa personne.
Don Quichotte, qui fut toujours affable et poli, se rendit  leurs
instances et soupa avec eux. Sancho resta matre de la marmite en
toute proprit; il prit le haut bout de la table, et l'htelier
s'assit auprs de lui, car il n'tait pas moins que Sancho
amoureux de ses pieds de boeuf.

Pendant le souper, don Juan demanda  don Quichotte quelles
nouvelles il avait de madame Dulcine du Toboso; si elle s'tait
marie, si elle tait accouche ou enceinte, ou bien si, gardant
ses voeux de chastet, elle se souvenait des amoureuses penses du
seigneur don Quichotte.

Dulcine, rpondit don Quichotte, est encore pure et sans tache,
et mon coeur plus constant que jamais; notre correspondance, nulle
comme d'habitude; sa beaut, change en la laideur d'une vile
paysanne.

Puis il leur conta de point en point l'enchantement de Dulcine,
ses aventures dans la caverne de Montsinos, et la recette que lui
avait donne le sage Merlin pour dsenchanter sa dame, laquelle
n'tait autre que la flagellation de Sancho. Ce fut avec un
plaisir extrme que les gentilshommes entendirent conter, de la
bouche mme de don Quichotte, les tranges vnements de son
histoire. Ils restrent aussi tonns de ses extravagances que de
la manire lgante avec laquelle il les racontait. Tantt ils le
tenaient pour spirituel et sens, tantt ils le voyaient glisser
et tomber dans le radotage, et ne savaient enfin quelle place lui
donner entre la sagesse et la folie. Sancho acheva de souper, et,
laissant l'htelier battre les murailles, il passa dans la chambre
de son matre, o il dit en entrant:

Qu'on me pende, seigneurs, si l'auteur de ce livre qu'ont Vos
Grces a envie que nous restions longtemps cousins. Je voudrais,
du moins, puisqu'il m'appelle glouton,  ce que vous dites, qu'il
se dispenst de m'appeler ivrogne.

-- C'est prcisment le nom qu'il vous donne, rpondit don
Gronimo. Je ne me rappelle pas bien de quelle faon, mais je sais
que les propos qu'il vous prte sont malsants et en outre
menteurs,  ce que je lis dans la physionomie du bon Sancho que
voil.

-- Vos Grces peuvent m'en croire, reprit Sancho; le Sancho et le
don Quichotte de cette histoire sont d'autres que ceux qui
figurent dans celle qu'a compose Cid Hamet Ben-Engli; ceux-l
sont nous-mmes; mon matre, vaillant, discret et amoureux; moi,
simple, plaisant, et pas plus glouton qu'ivrogne.

-- C'est aussi ce que je crois, reprit don Juan; et, si cela tait
possible, il faudrait ordonner que personne n'et l'audace
d'crire sur les aventures du grand don Quichotte, si ce n'est Cid
Hamet, son premier auteur, de la mme faon qu'Alexandre ordonna
que personne n'et l'audace de faire son portrait, si ce n'est
Apelle.

-- Mon portrait, le fasse qui voudra, dit don Quichotte; mais
qu'on ne me maltraite pas, car la patience finit par tomber quand
on la charge d'injures.

-- Quelle injure peut-on faire au seigneur don Quichotte, rpondit
don Juan, dont il ne puisse aisment se venger,  moins qu'il ne
la pare avec le bouclier de sa patience, qui est large et fort, 
ce que j'imagine?

Ce fut dans ces entretiens et d'autres semblables que se passa une
grande partie de la nuit; et, bien que don Juan et son ami
pressassent don Quichotte de lire un peu plus du livre pour voir
quelle gamme il chantait, on ne put l'y dcider. Il rpondit qu'il
tenait le livre pour lu tout entier, qu'il le maintenait pour
impertinent d'un bout  l'autre, et qu'il ne voulait pas, si
jamais son auteur venait  savoir qu'on le lui et mis entre les
mains, lui donner la joie de croire qu'il en avait fait lecture.
D'ailleurs, ajouta-t-il, la pense mme doit se dtourner des
choses obscnes et ridicules,  plus forte raison les yeux.[295] On
lui demanda o il avait rsolu de diriger sa route. Il rpondit
qu'il allait  Saragosse, pour se trouver aux ftes appeles
_joutes du harnais, _qu'on clbre chaque anne dans cette ville.
Don Juan lui dit alors que cette nouvelle histoire racontait
comment don Quichotte, ou quel que ft celui qu'elle appelait
ainsi, avait assist, dans la mme ville,  une course de bague,
dpourvue d'invention, pauvre de style, misrable en descriptions
de livres; mais, en revanche, riche en niaiseries.[296]

En ce cas-l, rpliqua don Quichotte, je ne mettrai point les
pieds  Saragosse, et je publierai ainsi,  la face du monde, le
mensonge de ce moderne historien, et les gens pourront se
convaincre que je ne suis pas le don Quichotte dont il parle.

-- Ce sera fort bien fait, reprit don Gronimo; et d'ailleurs il y
a d'autres joutes  Barcelone, o le seigneur don Quichotte pourra
montrer son adresse et sa valeur.

-- Voil ce que je pense faire, rpliqua don Quichotte; mais que
Vos Grces veuillent bien me permettre, car il en est l'heure,
d'aller me mettre au lit, et qu'elles me comptent dsormais au
nombre de leurs meilleurs amis et serviteurs.

-- Moi aussi, ajouta Sancho, peut-tre leur serai-je bon  quelque
chose.

Sur cela, prenant cong de leurs voisins, don Quichotte et Sancho
regagnrent leur chambre, et laissrent don Juan et don Gronimo
tout surpris du mlange qu'avait fait le chevalier de la
discrtion et de la folie. Du reste ils crurent fermement que
c'taient bien les vritables don Quichotte et Sancho, et non ceux
qu'avait dpeints leur historien aragonais.

Don Quichotte se leva de grand matin, et, frappant  la cloison de
l'autre chambre, il dit  ses htes un dernier adieu. Sancho paya
magnifiquement l'htelier, mais lui conseilla de vanter un peu
moins l'abondance de son htellerie, ou de la tenir dsormais
mieux approvisionne.

Chapitre LX

_De ce qui arriva  don Quichotte allant  Barcelone_


La matine tait frache et promettait une gale fracheur pour le
jour, quand don Quichotte quitta l'htellerie, aprs s'tre bien
inform, d'abord du chemin qui conduisait directement  Barcelone,
sans toucher  Saragosse, tant il avait envie de faire mentir ce
nouvel historien qui, disait-on, le traitait si outrageusement.
Or, il advint qu'en six jours entiers il ne lui arriva rien qui
mrite d'tre couch par crit. Au bout de ces six jours, s'tant
cart du grand chemin, la nuit le surprit dans un pais bosquet
de chnes ou de liges; car, sur ce point, Cid Hamet ne garde pas
la ponctualit qu'il met en toute chose. Matre et valet
descendirent de leurs btes; et Sancho, qui avait fait ce jour-l
ses quatre repas, s'tant arrang contre le tronc d'un arbre,
entra d'emble par la porte du sommeil. Mais don Quichotte, que
ses penses, plus encore que la faim, tenaient veill, ne pouvait
fermer les yeux. Au contraire, son imagination le promenait en
mille endroits diffrents. Tantt il croyait se retrouver dans la
caverne de Montsinos; tantt il voyait sauter et cabrioler sur sa
bourrique Dulcine transforme en paysanne; tantt il entendait
rsonner  ses oreilles les paroles du sage Merlin, qui lui
rappelaient les conditions qu'il fallait accomplir et les
diligences qu'il fallait faire pour le dsenchantement de
Dulcine. Il se dsesprait en voyant la tideur et le peu de
charit de son cuyer Sancho, lequel,  ce qu'il croyait, ne
s'tait encore donn que cinq coups de fouet, nombre bien faible
et bien chtif en comparaison de la multitude infinie qu'il lui
restait  se donner. Ces rflexions lui causrent tant de peine et
de dpit, qu'il fit en lui-mme ce discours:

Si le grand Alexandre dfit le noeud gordien en disant: _Autant
vaut couper que dtacher, _et s'il n'en devint pas moins seigneur
universel de toute l'Asie, il n'en arriverait ni plus ni moins 
prsent, pour le dsenchantement de Dulcine, si je fouettais moi-
mme Sancho malgr lui. En effet, puisque le remde consiste en ce
que Sancho reoive trois mille et tant de coups de fouet,
qu'importe s'il se les donne lui-mme ou qu'un autre les lui
donne? toute la question est qu'il les reoive, de quelque main
qu'ils lui arrivent.

Dans cette pense, il s'approcha de Sancho, aprs avoir pris
d'abord les rnes de Rossinante qu'il ajusta de manire  s'en
faire un fouet, et il se mit  lui dtacher sa seule aiguillette;
car l'opinion commune est que Sancho ne portait que celle de
devant pour soutenir ses chausses. Mais  peine avait-il commenc
cette besogne, que Sancho s'veilla les yeux grands ouverts, et
dit brusquement:

Qu'est-ce l? qui me touche et me dchausse?

-- C'est moi, rpondit don Quichotte, qui viens suppler  ta
ngligence et remdier  mes peines. Je viens te fouetter, Sancho,
et acquitter en partie la dette que tu as contracte. Dulcine
prit; tu vis sans te soucier de rien; je meurs dans le dsespoir;
ainsi, dfais tes chausses de bonne volont, car la mienne est de
te donner dans cette solitude au moins deux mille coups de fouet.

-- Oh! pour cela, non, s'cria Sancho; que Votre Grce se tienne
tranquille; sinon, par le Dieu vritable, il y aura du tapage 
nous faire entendre des sourds. Les coups de fouet auxquels je me
suis oblig doivent tre donns volontairement, et non par force.
Maintenant, je n'ai pas envie de me fouetter. Il suffit que je
donne  Votre Grce ma parole de me flageller et de me chasser les
mouches quand l'envie m'en prendra.

-- Je ne puis m'en remettre  ta courtoisie, Sancho, reprit don
Quichotte, car tu es dur de coeur, et, quoique vilain, tendre de
chair.

En parlant ainsi, il s'obstinait  vouloir lui dlacer
l'aiguillette. Voyant cela, Sancho se leva tout debout, sauta sur
son seigneur, le prit  bras-le-corps, et, lui donnant un croc-en-
jambe, le jeta par terre tout de son long; puis il lui mit le
genou droit sur la poitrine, et lui prit les mains avec ses mains,
de faon qu'il ne le laissait ni remuer ni souffler. Don Quichotte
lui criait d'une voix touffe:

Comment, tratre, tu te rvoltes contre ton matre et seigneur
naturel! tu t'attaques  celui qui te donne son pain!

-- Je ne fais ni ne dfais de roi[297]! rpondit Sancho, mais je
m'aide moi-mme, moi qui suis mon seigneur. Que Votre Grce me
promette de rester tranquille et qu'il ne sera pas question de me
fouetter maintenant; alors je vous lche et vous laisse aller;
sinon, _tu mourras ici, tratre, ennemi de doa Sancha._[298]

Don Quichotte lui promit ce qu'il exigeait. Il jura, par la vie de
ses penses, qu'il ne le toucherait pas au poil du pourpoint, et
laisserait dsormais  sa merci et  sa volont le soin de se
fouetter quand il le jugerait  propos. Sancho se releva, et
s'loigna bien vite  quelque distance; mais, comme il s'appuyait
 un arbre, il sentit quelque chose lui toucher la tte; il leva
les mains, et rencontra deux pieds d'homme chausss de souliers.
Tremblant de peur, il courut se rfugier contre un autre arbre, o
la mme chose lui arriva. Alors il appela don Quichotte, en criant
au secours. Don Quichotte accourut, et lui demanda ce qui lui
tait arriv, et ce qui lui faisait peur. Sancho rpondit que tous
ces arbres taient pleins de pieds et de jambes d'hommes. Don
Quichotte les toucha  ttons, et comprit sur-le-champ ce que ce
pouvait tre.

Il n'y a pas de quoi te faire peur, Sancho, lui dit-il; car ces
jambes et ces pieds que tu touches et ne vois pas sont sans doute
ceux de quelques voleurs et bandits qui sont pendus  ces arbres;
car c'est ici que la justice, quand elle les prend, a coutume de
les pendre par vingt et par trente. Cela m'indique que je dois
tre prs de Barcelone.

Ce qui tait vrai effectivement, comme il l'avait conjectur. Au
point du jour; ils levrent les yeux, et virent les grappes dont
ces arbres taient chargs: c'taient des corps de bandits.

Cependant le jour venait de paratre, et, si les morts les avaient
effrays, ils ne furent pas moins pouvants  la vue d'une
quarantaine de bandits vivants, qui tout  coup les entourrent,
leur disant en langue catalane de rester immobiles et de ne pas
bouger jusqu' l'arrive de leur capitaine. Don Quichotte se
trouvait  pied, son cheval sans bride, sa lance appuye contre un
arbre, et, finalement, sans aucune dfense. Il fut rduit 
croiser les mains et  baisser la tte, se rservant pour une
meilleure occasion. Les bandits accoururent visiter le grison et
ne lui laissrent pas un ftu de ce que renfermaient le bissac et
la valise. Bien en prit  Sancho d'avoir mis dans une ceinture de
cuir qu'il portait sur le ventre les cus du duc et ceux qu'il
apportait du pays. Mais toutefois ces braves gens l'auraient bien
fouill jusqu' trouver ce qu'il cachait entre cuir et chair, si
leur capitaine ne ft arriv dans ce moment. C'tait un homme de
trente-quatre ans environ, robuste, d'une taille leve, au teint
brun, au regard srieux et assur. Il montait un puissant cheval,
et portait sur sa cotte de mailles quatre pistolets, de ceux qu'on
appelle dans le pays _pedreales_[299]. Il vit que ses cuyers
(c'est le nom que se donnent les gens de cette profession)
allaient dpouiller Sancho Panza. Il leur commanda de n'en rien
faire, et fut aussitt obi; ainsi chappa la ceinture. Il
s'tonna de voir une lance contre un arbre, un cu par terre, et
don Quichotte, arm, avec la plus sombre et la plus lamentable
figure qu'aurait pu composer la tristesse elle-mme. Il s'approcha
de lui:

Ne soyez pas si triste, bonhomme, lui dit-il; vous n'tes pas
tomb dans les mains de quelque barbare Osiris[300], mais dans
celles de Roque Guinart, plus compatissantes que cruelles.[301]

-- Ma tristesse, rpondit don Quichotte, ne vient pas d'tre tomb
en ton pouvoir,  vaillant Roque, dont la renomme n'a point de
bornes sur la terre; elle vient de ce que ma ngligence a t
telle que tes soldats m'aient surpris sans bride  mon cheval,
tandis que je suis oblig, suivant l'ordre de la chevalerie
errante, o j'ai fait profession, de vivre toujours en alerte, et
d'tre,  toute heure, la sentinelle de moi-mme. Je dois
t'apprendre,  grand Guinart, que, s'ils m'eussent trouv sur mon
cheval avec ma lance et mon cu, ils ne seraient pas venus
facilement  bout de moi; car je suis don Quichotte de la Manche,
celui qui a rempli l'univers du bruit de ses exploits.

Roque Guinart comprit aussitt que la maladie de don Quichotte
tenait plus de la folie que de la vaillance; et, bien qu'il l'et
quelquefois entendu nommer, il n'avait jamais cru  la vrit de
son histoire, ni pu se persuader qu'une semblable fantaisie
s'empart du coeur d'un homme. Ce fut donc une grande joie pour
lui de l'avoir rencontr, pour toucher de prs ce qu'il avait ou
dire de loin.

Valeureux chevalier, lui dit-il, ne vous dsesprez point, et ne
tenez pas  mauvaise fortune celle qui vous amne ici. Il se
pourrait, au contraire, qu'en ces rencontres pineuses votre sort
fourvoy retrouvt sa droite ligne, car c'est par des chemins
tranges, par des dtours inous, hors de la prvoyance humaine,
que le ciel a coutume de relever les abattus et d'enrichir les
pauvres.

Don Quichotte allait lui rendre grce, quand ils entendirent
derrire eux un grand bruit, comme celui d'une troupe de chevaux.
Ce n'en tait pourtant qu'un seul, sur lequel venait  bride
abattue un jeune homme d'une vingtaine d'annes, vtu d'un
pourpoint de damas vert orn de franges d'or, avec des chausses
larges, un chapeau retrouss  la wallonne, des bottes justes et
cires, l'pe, la dague et les perons dors, un petit mousquet 
la main et deux pistolets  la ceinture. Roque tourna la tte au
bruit, et vit ce galant personnage qui lui dit, ds qu'il se fut
approch:

Je te cherchais,  vaillant Roque, pour trouver en toi, sinon un
remde, au moins un adoucissement  mes malheurs. Et, pour ne pas
te tenir davantage en suspens, car je vois bien que tu ne me
reconnais pas, je veux te dire qui je suis. Je suis Claudia
Gronima, fille de Simon Forte, ton ami intime, et ennemi
particulier de Clauquel Torrellas, qui est aussi le tien,
puisqu'il est du parti contraire. Tu sais que ce Torrellas a un
fils qu'on appelle don Vicente Torrellas, ou du moins qui portait
ce nom il n'y a pas deux heures. Je te dirai en peu de mots, pour
abrger le rcit de mes infortunes, celle dont il est la cause. Il
me vit, me fit la cour; je l'coutai et le payai de retour en
secret de mon pre; car il n'est pas une femme, si retire et si
sage qu'elle vive, qui n'ait du temps de reste pour satisfaire ses
dsirs quand elle s'y laisse emporter. Finalement il me fit la
promesse d'tre mon poux, et je lui engageai ma parole d'tre 
lui, sans que toutefois l'effet suivt nos mutuels serments. Hier,
j'appris qu'oubliant ce qu'il me devait, il pousait une autre
femme, et que ce matin il allait se rendre aux fianailles. Cette
nouvelle me troubla l'esprit et mit ma patience  bout. Mon pre
n'tant point  la maison, il me fut facile de prendre cet
quipage, et, pressant le pas de ce cheval, j'atteignis don
Vicente  une lieue environ d'ici. L, sans perdre de temps  lui
faire entendre des plaintes ni  recevoir des excuses, je
dchargeai sur lui cette carabine, et de plus ces deux pistolets,
lui mettant,  ce que je crois, plus de deux balles dans le corps,
et ouvrant des issues par o mon honneur sortit avec son sang. Je
l'ai laiss sur la place entre les mains de ses valets, qui
n'osrent ou ne purent prendre sa dfense. Je viens te chercher
pour que tu me fasses passer en France, o j'ai des parents chez
qui je pourrai vivre, et te prier aussi de protger mon pre, pour
que la nombreuse famille de don Vicente n'exerce pas sur lui une
effroyable vengeance.

Roque, tout surpris de la bonne mine, de l'nergie et de l'trange
aventure de la belle Claudia, lui rpondit aussitt:

Venez, madame; allons voir si votre ennemi est mort. Nous verrons
ensuite ce qu'il conviendra de faire.

Don Quichotte coutait attentivement ce qu'avait dit Claudia, et
ce que rpondait Roque Guinart.

Personne, s'cria-t-il, n'a besoin de se mettre en peine pour
dfendre cette dame. Qu'on me donne mon cheval et mes armes, et
qu'on m'attende ici. J'irai chercher ce chevalier, et, mort ou
vif, je lui ferai tenir la parole qu'il a donne  une si
ravissante beaut.

-- Que personne n'en doute, ajouta Sancho, car mon seigneur a la
main heureuse en fait de mariages. Il n'y a pas quinze jours qu'il
a fait marier un autre homme qui refusait aussi  une autre
demoiselle l'accomplissement de sa parole; et, si ce n'et t que
les enchanteurs qui le poursuivent changrent la vritable figure
du jeune homme en celle d'un laquais,  cette heure-ci ladite
demoiselle aurait cess de l'tre.

Guinart, qui avait plus  faire de penser  l'aventure de la belle
Claudia qu'aux propos de ses prisonniers, matre et valet,
n'entendit ni l'un ni l'autre, et, aprs avoir donn l'ordre  ses
cuyers de rendre  Sancho tout ce qu'ils lui avaient pris sur le
grison, leur commanda de se retirer dans le gte o ils avaient
pass la nuit; puis il partit au galop avec Claudia pour chercher
don Vicente, bless ou mort. Ils arrivrent  l'endroit o Claudia
avait rencontr son amant; mais ils n'y trouvrent que des taches
de sang rcemment vers. tendant la vue de toutes parts, ils
aperurent un groupe d'hommes au sommet d'une colline, et
imaginrent, comme c'tait vrai, que ce devait tre don Vicente
que ses domestiques emportaient, ou mort, ou vif, pour le panser
ou pour l'enterrer. Ils pressrent le pas dans le dsir de les
atteindre; ce qui ne fut pas difficile, car les autres allaient
lentement. Ils trouvrent don Vicente dans les bras de ces gens,
qu'il suppliait, d'une voix teinte, de le laisser mourir en cet
endroit, car la douleur qu'il ressentait de ses blessures ne lui
permettait pas d'aller plus loin. Roque et Claudia se jetrent 
bas de leurs chevaux et s'approchrent du moribond. Les valets
s'effrayrent  l'aspect de Guinart, et Claudia se troubla plus
encore  la vue de don Vicente. Moiti attendrie, moiti svre,
elle s'approcha de lui et lui prit la main:

Si tu me l'avais donne, cette main, dit-elle, suivant notre
convention, tu ne te serais jamais vu dans cette extrmit.

Le gentilhomme bless ouvrit les yeux que dj la mort avait
presque ferms, et, reconnaissant Claudia, il lui dit:

Je vois bien, belle et trompe Claudia, que c'est toi qui m'as
donn la mort. C'est une peine que ne mritaient point mes dsirs,
qui jamais, pas plus que mes oeuvres, n'ont voulu ni su
t'offenser.

-- Comment! s'cria Claudia, n'est-il pas vrai que tu allais ce
matin pouser Lonora, la fille du riche Balbastro?

-- Oh! non certes, rpondit don Vicente. Ma mauvaise toile t'a
port cette fausse nouvelle, pour que, dans un transport jaloux,
tu m'tasses la vie; mais puisque je la perds et la laisse en tes
bras, je tiens mon sort pour fortun. Afin que tu donnes croyance
 mes paroles, serre ma main, et reois-moi, si tu veux, pour
poux. Je n'ai plus  te donner d'autre satisfaction de l'outrage
que tu crois avoir reu de moi.

Claudia lui serra la main, mais son coeur aussi se serra de telle
sorte, qu'elle tomba vanouie sur la poitrine sanglante de don
Vicente, auquel prit un paroxysme mortel. Roque, plein de trouble,
ne savait que faire. Les domestiques coururent chercher de l'eau
pour leur jeter au visage, et, l'ayant apporte, les en inondrent
aussitt. Claudia revint de son vanouissement, mais non don
Vicente de son paroxysme; il y avait laiss la vie. Lorsque
Claudia le vit sans mouvement, et qu'elle se fut assure que son
poux avait cess de vivre, elle frappa l'air de ses gmissements
et le ciel de ses plaintes; elle s'arracha les cheveux, qu'elle
livra aux vents; elle dchira son visage de ses propres mains, et
donna enfin tous les tmoignages de regret et de douleur qu'on
pouvait attendre d'un coeur navr.  femme cruelle et
inconsidre, disait-elle, avec quelle facilit tu as excut une
si horrible pense!  rage de la jalousie,  quelle fin dsespre
tu prcipites quiconque te donne accs dans son me!  mon cher
poux, c'est quand tu m'appartenais, que le sort impitoyable te
mne du lit nuptial  la spulture! Il y avait tant d'amertume et
de dsespoir dans les plaintes qu'exhalait Claudia, qu'elles
tirrent des larmes  Roque, dont les yeux n'avaient pas
l'habitude d'en verser en aucune occasion. Les domestiques
fondaient en pleurs; Claudia s'vanouissait  chaque moment, et
toute la colline paraissait un champ de tristesse et de malheur.

Enfin, Roque Guinart ordonna aux gens de don Vicente de porter le
corps de ce jeune homme  la maison de son pre, qui n'tait pas
fort loin, pour qu'on lui donnt la spulture. Claudia dit  Roque
qu'elle voulait aller s'enfermer dans un monastre, dont l'une de
ses tantes tait abbesse, et qu'elle pensait y finir sa vie dans
la compagnie d'un meilleur et plus ternel poux. Roque approuva
sa sainte rsolution. Il offrit de l'accompagner jusqu'o elle
voudrait, et de protger son pre contre les parents de don
Vicente. Claudia ne voulut en aucune faon accepter son escorte,
et, le remerciant du mieux qu'elle put de ses offres de service,
elle s'loigna tout plore. Les gens de don Vicente emportrent
son corps, et Roque vint rejoindre ses gens. Telle fut la fin des
amours de Claudia Gronima. Mais faut-il s'en tonner, quand ce
fut la violence irrsistible d'une aveugle jalousie qui tissa la
trame de sa lamentable histoire?

Roque Guinart trouva ses cuyers dans l'endroit o il leur avait
ordonn de se rendre, et, au milieu d'eux, don Quichotte, qui,
mont sur Rossinante, leur faisait un sermon pour leur persuader
d'abandonner ce genre de vie, non moins dangereux pour l'me que
pour le corps. Mais la plupart taient des gascons, gens
grossiers, gens de sac et de corde; la harangue de don Quichotte
ne leur entrait pas fort avant.  son arrive, Roque demanda 
Sancho Panza si on lui avait restitu les bijoux et les joyaux que
les siens avaient pris sur le grison.

Oui, rpondit Sancho, il ne me manque plus que trois mouchoirs de
tte qui valaient trois grandes villes.

-- Qu'est-ce que tu dis l, homme? s'cria l'un des bandits
prsents; c'est moi qui les ai, et ils ne valent pas trois raux.

-- C'est vrai, reprit don Quichotte; mais mon cuyer les estime
autant qu'il l'a dit, en considration de la personne qui me les a
donns.

Roque Guinart ordonna aussitt de les rendre; et, faisant mettre
tous ses gens sur une file, il fit apporter devant eux les habits,
les joyaux, l'argent, enfin tout ce qu'on avait vol depuis la
dernire rpartition; puis ayant fait rapidement le calcul
estimatif, et pris en argent ce qui ne pouvait se diviser, il
partagea le butin entre toute sa compagnie avec tant de prudence
et d'quit, qu'il ne blessa pas en un seul point la justice
distributive. Cela fait, et tous se montrant satisfaits et bien
rcompenss, Roque dit  don Quichotte:

Si l'on ne gardait pas une telle ponctualit  l'gard de ces
gens-l, il ne serait pas possible de vivre avec eux.

Sancho ajouta sur-le-champ:

 ce que je viens de voir ici, la justice est si bonne, qu'il est
ncessaire de la pratiquer mme parmi les voleurs.

Un des cuyers l'entendit, et leva la crosse de son arquebuse,
avec laquelle il et certainement ouvert la tte  Sancho, si
Roque Guinart ne lui et cri de s'arrter. Sancho frissonna de
tout son corps, et fit le ferme propos de ne pas desserrer les
dents tant qu'il serait avec ces gens-l.

En ce moment arriva l'un des cuyers posts en sentinelle le long
des chemins, pour pier les gens qui venaient  passer, et aviser
son chef de tout ce qui s'offrait.

Seigneur, dit celui-l, non loin d'ici, sur le chemin qui mne 
Barcelone, vient une grande troupe de monde.

-- As-tu pu reconnatre, rpondit Roque, si ce sont de ceux qui
nous cherchent, ou de ceux que nous cherchons?

-- Ce sont de ceux que nous cherchons, rpliqua l'cuyer.

-- En ce cas, partez tous, s'cria Roque, et amenez-les-moi bien
vite ici, sans qu'il en chappe aucun.

On obit, et Roque resta seul avec don Quichotte et Sancho,
attendant ce qu'amneraient ses cuyers. Dans l'intervalle, il dit
 don Quichotte:

Le seigneur don Quichotte doit trouver nouvelle notre manire de
vivre, et nouvelles aussi nos aventures, qui sont en outre toutes
prilleuses. Je ne m'tonne point qu'il en ait cette ide, car
rellement, et j'en fais l'aveu, il n'y a pas de vie plus inquite
et plus agite que la ntre. Ce qui m'y a jet, ce sont je ne sais
quels dsirs de vengeance assez puissants pour troubler les coeurs
les plus calmes. Je suis, de ma nature, compatissant et bien
intentionn; mais comme je l'ai dit, l'envie de me venger d'un
outrage qui m'est fait renverse si bien toutes mes bonnes
inclinations, que je persvre dans cet tat, quoique j'en voie
toutes les consquences. Et comme un pch en appelle un autre, et
un abme un autre abme, les vengeances se sont enchanes, de
manire que je prends  ma charge non seulement les miennes, mais
encore celles d'autrui. Cependant Dieu permet que, tout en me
voyant gar dans le labyrinthe de mes dsordres, je ne perde pas
l'esprance d'en sortir, et d'arriver au port de salut.

Don Quichotte fut bien tonn d'entendre Guinart tenir des propos
si senss et si difiants; car il pensait que, parmi des gens dont
tout l'emploi est de voler et d'assassiner sur la grand'route, il
ne devait se trouver personne qui et du bon sens et de bons
sentiments.

Seigneur Roque, lui dit-il, le commencement de la sant, c'est,
pour le malade, de connatre sa maladie, et de vouloir prendre les
remdes qu'ordonne le mdecin. Votre Grce est malade, elle
connat son mal, et le ciel, ou Dieu, pour mieux dire, qui est
notre mdecin, lui appliquera des remdes qui l'en guriront. Mais
ces remdes, d'ordinaire, ne gurissent que peu  peu et par
miracle. D'ailleurs, les pcheurs dous d'esprit sont plus prs de
s'amender que les simples; et, puisque Votre Grce a montr dans
ses propos toute sa prudence, il faut avoir bon courage, et
esprer la gurison de la maladie de votre conscience. Si Votre
Grce veut abrger le chemin, et entrer facilement dans celui de
son salut, venez avec moi, je vous apprendrai  devenir chevalier
errant; dans ce mtier, il y a tant de fatigues, tant de
privations et de msaventures  souffrir, que vous n'avez qu' le
prendre pour pnitence, et vous voil port dans le ciel.

Roque se mit  rire du conseil de don Quichotte, auquel, changeant
d'entretien, il raconta la tragique aventure de Claudia Gronima,
Sancho en fut touch au fond de l'me, car il avait trouv fort de
son got la beaut et la ptulance de la jeune personne.

Sur ces entrefaites arrivrent les cuyers de la prise, comme ils
s'appellent. Ils ramenaient avec eux deux gentilhommes  cheval,
deux plerins  pied, un carrosse rempli de femmes, avec six
valets  pied et  cheval qui les accompagnaient, et deux garons
muletiers qui suivaient les gentilshommes. Les cuyers mirent
cette troupe au milieu de leurs rangs, et vainqueurs et vaincus
gardaient un profond silence, attendant que le grand Roque Guinart
comment de parler. Celui-ci, s'adressant aux gentilshommes, leur
demanda qui ils taient, o ils allaient, et quel argent ils
portaient sur eux. L'un d'eux rpondit:

Seigneur, nous sommes deux capitaines d'infanterie espagnole; nos
compagnies sont  Naples, et nous allons nous embarquer sur quatre
galres qu'on dit tre  Barcelone, avec ordre de faire voile pour
la Sicile. Nous portons environ deux  trois cents cus, ce qui
suffit pour que nous soyons riches et cheminions contents, car la
pauvret ordinaire des soldats ne permet pas de plus grands
trsors.

Roque fit aux plerins la mme question qu'aux capitaines. Ils
rpondirent qu'ils allaient s'embarquer pour passer  Rome, et
qu'entre eux deux ils pouvaient avoir une soixantaine de raux.
Roque voulut savoir aussi quelles taient les dames du carrosse,
o elles allaient, et quel argent elles portaient. L'un des valets
 cheval rpondit:

C'est madame doa Guiomar de Quions, femme du rgent de
l'intendance de Naples, qui vient dans ce carrosse avec une fille
encore enfant, une femme de chambre et une dugne. Nous sommes six
domestiques pour l'accompagner, et l'argent s'lve  six cents
cus.

-- De faon, reprit Roque Guinart, que nous avons ici neuf cents
cus et soixante raux. Mes soldats doivent tre une soixantaine;
voyez ce qui leur revient  chacun, car je suis mauvais
calculateur.

 ces mots, les brigands levrent tous la voix, et se mirent 
crier: Vive Roque Guinart! qu'il vive de longues annes, en dpit
des limiers de justice qui ont jur sa perte! Mais les capitaines
s'affligrent, madame la rgente s'attrista, et les plerins ne se
montrrent pas fort joyeux, quand ils entendirent tous prononcer
la confiscation de leurs biens. Roque les tint ainsi quelques
minutes en suspens; mais il ne voulut pas laisser plus longtemps
durer leur tristesse, qu'on pouvait dj reconnatre  une porte
d'arquebuse. Il se tourna vers les officiers:

Que Vos Grces, seigneurs capitaines, leur dit-il, veuillent bien
par courtoisie, me prter soixante cus, et madame la rgente
quatre-vingts, pour contenter cette escouade qui m'accompagne; car
enfin, de ce qu'il chante le cur s'alimente. Ensuite vous pourrez
continuer votre chemin librement et sans encombre avec un sauf-
conduit que je vous donnerai, afin que, si vous rencontrez
quelques autres de mes escouades, qui sont rparties dans ces
environs, elles ne vous fassent aucun mal. Mon intention n'est
point de faire tort aux gens de guerre, ni d'offenser aucune
femme, surtout celles qui sont de qualit.

Les officiers se confondirent en actions de grce pour remercier
Roque de sa courtoisie et de sa libralit; car,  leurs yeux,
c'en tait une vritable que de leur laisser leur propre argent.
Pour doa Guiomar de Quions, elle voulut se jeter  bas du
carrosse pour baiser les pieds et les mains du grand Roque; mais
il ne voulut pas le permettre, et lui demanda pardon, au
contraire, du tort qu'il lui avait fait, oblig de cder aux
devoirs imprieux de sa triste profession. Madame la rgente donna
ordre  l'un de ses domestiques de payer sur-le-champ les quatre-
vingts cus mis  sa charge, et les capitaines avaient dj
dbours leurs soixante. Les plerins allaient aussi livrer leur
pacotille, mais Roque leur dit de n'en rien faire; puis, se
tournant vers les siens:

De ces cent quarante cus, dit-il, il en revient deux  chacun,
et il en reste vingt; qu'on en donne dix  ces plerins, et les
dix autres  ce bon cuyer, pour qu'il garde un bon souvenir de
cette aventure.

On apporta une critoire et un portefeuille, dont Roque tait
toujours pourvu, et il donna par crit, aux voyageurs, un sauf-
conduit pour les chefs de ses escouades. Il prit ensuite cong
d'eux et les laissa partir, dans l'admiration de sa noblesse
d'me, de sa bonne mine, de ses tranges procds, et le tenant
plutt pour un Alexandre le Grand que pour un brigand reconnu. Un
des cuyers dit alors, dans son jargon gascon et catalan:

Notre capitaine vaudrait mieux pour faire un moine qu'un bandit;
mais s'il veut dornavant se montrer libral, qu'il le soit de son
bien et non du ntre.

Ce peu de mots, le malheureux ne les dit pas si bas que Roque ne
les entendt. Mettant l'pe  la main, il lui fendit la tte
presque en deux parts, et lui dit froidement:

Voil comme je chtie les insolents qui ne savent pas retenir
leur langue.

Tout le monde trembla, et personne n'osa lui dire un mot, tant il
leur imposait d'obissance et de respect.

Roque se mit  l'cart, et crivit une lettre  l'un de ses amis,
 Barcelone, pour l'informer qu'il avait auprs de lui le fameux
don Quichotte de la Manche, le chevalier errant duquel on
racontait tant de merveilles, et qu'il pouvait bien l'assurer que
c'tait bien l'homme du monde le plus divertissant et le plus
entendu sur toutes matires. Il ajoutait que le quatrime jour 
partir de l, qui serait celui de saint Jean-Baptiste, il le lui
amnerait au milieu de la plage de Barcelone, arm de toutes
pices et mont sur Rossinante, ainsi que son cuyer Sancho mont
sur son ne.

Ne manquez pas, disait-il enfin, d'en donner avis  nos amis les
Niarros, pour qu'ils se divertissent du chevalier. J'aurais voulu
priver de ce plaisir les Cadells, leurs ennemis; mais c'est
impossible, car les folies senses de don Quichotte et les
saillies de son cuyer Sancho Panza ne peuvent manquer de donner
un gal plaisir  tout le monde.

Roque expdia cette lettre par un de ses cuyers, lequel,
changeant son costume de bandit en celui d'un laboureur, entra
dans Barcelone, et remit la lettre  son adresse.

Chapitre LXI

_De ce qui arriva  don Quichotte  son entre dans Barcelone, et
d'autres choses qui ont plus de vrit que de sens commun_


Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec Roque
Guinart; et, quand mme il y ft rest trois cents ans, il
n'aurait pas manqu de quoi regarder et de quoi s'tonner sur sa
faon de vivre. On s'veillait ici, on dnait l-bas; quelquefois
on fuyait sans savoir pourquoi, d'autres fois on attendait sans
savoir qui. Ces hommes dormaient tout debout, interrompant leur
sommeil, et changeant de place  toute heure. Ils ne s'occupaient
qu' poser des sentinelles,  couter le cri des guides, 
souffler les mches des arquebuses, bien qu'ils en eussent peu,
car presque tous portaient des mousquets  pierre. Roque passait
les nuits loign des siens, dans des endroits o ceux-ci ne
pouvaient deviner qu'il ft; car les nombreux bans[302] du vice-roi
de Barcelone, qui mettaient sa tte  prix, le tenaient dans une
perptuelle inquitude. Il n'osait se fier  personne, pas mme 
ses gens, craignant d'tre tu ou livr par eux  la justice; vie
assurment pnible et misrable.

Enfin, par des chemins dtourns et des sentiers couverts, Roque,
don Quichotte et Sancho partirent pour Barcelone avec six autres
cuyers. Ils arrivrent sur la plage la veille de la Saint-Jean,
pendant la nuit; et Roque, aprs avoir embrass don Quichotte et
Sancho, auquel il donna les dix cus promis, qu'il ne lui avait
pas encore donns, se spara d'eux aprs avoir chang mille
compliments et mille offres de service. Roque parti, don Quichotte
attendit le jour  cheval, comme il se trouvait, et ne tarda pas 
dcouvrir sur les balcons de l'orient la face riante de la blanche
Aurore, rjouissant par sa venue les plantes et les fleurs.
Presque au mme instant, l'oreille fut aussi rjouie par le son
des fifres et des tambours, le bruit des grelots, et les cris des
coureurs qui semblaient sortir de la ville. L'aurore fit place au
soleil, dont le visage, plus large que celui d'une rondache,
s'levait peu  peu sur l'horizon. Don Quichotte et Sancho
tendirent la vue de tous cts; ils aperurent la mer, qu'ils
n'avaient point encore vue. Elle leur parut spacieuse, immense,
bien plus que les lagunes de Ruidra, qu'ils avaient vues dans
leur province. Ils virent aussi les galres qui taient amarres 
la plage, lesquelles, abattant leurs tentes, se dcouvrirent
toutes pavoises de banderoles et de bannires qui se dployaient
au vent, ou baisaient et balayaient l'eau; on entendait au dedans
rsonner les clairons et les trompettes; qui, de prs et au loin,
remplissaient l'air de suaves et belliqueux accents. Elles
commencrent  s'agiter et  faire entre elles comme une sorte
d'escarmouche sur les flots tranquilles, tandis qu'une infinit de
gentilshommes qui sortaient de la ville, monts sur de beaux
chevaux et portant de brillantes livres, se livraient aux mmes
jeux. Les soldats des galres faisaient une longue fusillade, 
laquelle rpondaient ceux qui garnissaient les murailles et les
forts de la ville, et la grosse artillerie dchirait l'air d'un
bruit pouvantable, auquel rpondaient aussi les canons du pont
des galres. La mer tait calme, la terre riante, l'air pur et
serein, quoique troubl maintes fois par la fume de l'artillerie;
tout semblait rjouir et mettre en belle humeur la population
entire. Pour Sancho, il ne concevait pas comment ces masses qui
remuaient sur la mer pouvaient avoir tant de pieds.

En ce moment, les cavaliers aux livres accoururent, en poussant
des cris de guerre et des cris de joie,  l'endroit o don
Quichotte tait encore clou par la surprise. L'un d'eux, qui
tait celui que Roque avait prvenu, dit  haute voix  don
Quichotte:

Qu'il soit le bienvenu dans notre ville, le miroir, le fanal,
l'toile polaire de toute la chevalerie errante! Qu'il soit le
bienvenu, dis-je, le valeureux don Quichotte de la Manche; non pas
le faux, le factice, l'apocryphe, qu'on nous a montr ces jours-ci
dans de menteuses histoires, mais le vritable, le loyal et le
fidle, que nous a dpeint Cid Hamet Ben-Engli, fleur des
historiens!

Don Quichotte ne rpondit pas un mot, et les cavaliers
n'attendirent pas qu'il leur rpondt; mais, faisant caracoler en
rond leurs chevaux, ainsi que tous ceux qui les suivaient, ils
tracrent comme un cercle mouvant autour de don Quichotte, qui se
tourna vers Sancho et lui dit:

Ces gens-l nous ont fort bien reconnus; je parierais qu'ils ont
lu notre histoire, et mme celle de l'Aragonais rcemment
publie.

Le cavalier qui avait parl d'abord  don Quichotte revint auprs
de lui.

Que Votre Grce, seigneur don Quichotte, lui dit-il, veuille bien
venir avec nous; car nous sommes tous vos serviteurs et grands
amis de Roque Guinart.

-- Si les courtoisies, rpondit don Quichotte, engendrent les
courtoisies, la vtre, seigneur chevalier, est fille ou proche
parente de celle du grand Roque. Menez-moi o il vous plaira; je
n'aurai d'autre volont que la vtre, surtout si vous voulez
occuper la mienne  votre service.

Le cavalier lui rpondit avec des expressions tout aussi polies,
et toute la troupe l'enfermant au milieu d'elle, ils prirent le
chemin de la ville au bruit des clairons et des timbales. Mais 
l'entre de Barcelone, le malin, de qui vient toute malignit, et
les gamins, qui sont plus malins que le malin, s'avisrent d'un
mchant tour. Deux d'entre eux, hardis et espigles, se
faufilrent  travers tout le monde, et, levant la queue, l'un au
grison, l'autre  Rossinante, ils leur plantrent  chacun son
paquet de chardons. Les pauvres btes, sentant ces perons de
nouvelle espce, serrrent la queue, et augmentrent si bien leur
malaise, que, faisant mille sauts et mille ruades, ils jetrent
leurs cavaliers par terre. Don Quichotte, honteux et mortifi, se
hta d'ter le panache de la queue de son bidet, et Sancho rendit
le mme service au grison. Les cavaliers qui conduisaient don
Quichotte auraient bien voulu chtier l'impertinence de ces
polissons, mais c'tait impossible, car ils se furent bientt
perdus au milieu de plus de mille autres qui les suivaient. Don
Quichotte et Sancho remontrent  cheval, et, toujours accompagns
de la musique et des _vivats, _ils arrivrent  la maison de leur
guide, qui tait grande et belle, comme appartenant  un riche
gentilhomme; et nous y laisserons  prsent notre chevalier, parce
qu'ainsi le veut Cid Hamet Ben-Engli.

Chapitre LXII

_Qui traite de l'aventure de la tte enchante, ainsi que
d'autres enfantillages que l'on ne peut s'empcher de conter_


L'hte de don Quichotte se nommait don Antonio Morno. C'tait un
gentilhomme riche et spirituel, aimant  se divertir, mais avec
dcence et bon got. Lorsqu'il vit don Quichotte dans sa maison,
il se mit  chercher les moyens de faire clater ses folies, sans
toutefois nuire  sa personne; car ce ne sont plus des
plaisanteries, celles qui blessent, et il n'y a point de passe-
temps qui vaille, si c'est au dtriment d'autrui. La premire
chose qu'il imagina, ce fut de faire dsarmer don Quichotte, et de
le montrer en public dans cet troit pourpoint, souill par
l'armure, que nous avons dj tant de fois dcrit. On conduisit le
chevalier  un balcon donnant sur une des principales rues de la
ville, o on l'exposa aux regards des passants et des petits
garons, qui le regardaient comme une bte curieuse. Les cavaliers
en livre coururent de nouveau devant lui, comme si c'et t pour
lui seul, et non pour clbrer la fte du jour, qu'ils s'taient
mis en cet quipage. Quant  Sancho, il tait enchant, ravi; car
il s'imaginait que, sans savoir pourquoi ni comment, il avait
retrouv les noces de Camache, une autre maison comme celle de don
Digo de Miranda, un autre chteau comme celui du duc.

Ce jour-l, plusieurs amis de don Antonio vinrent dner chez lui.
Ils traitrent tous don Quichotte avec de grands honneurs, en vrai
chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorg, qu'il
ne se sentait pas d'aise. Pour Sancho, il trouva tant de saillies,
que les domestiques du logis et tous ceux qui l'entendirent
taient, comme on dit, pendus  sa bouche. Pendant le repas don
Antonio dit  Sancho:

Nous avons su par ici, bon Sancho, que vous tes si friand de
boulettes et de blanc-manger, que, s'il vous en reste, vous les
gardez dans votre sein pour le jour suivant.[303]

-- Non, seigneur, cela n'est pas vrai, rpondit Sancho, car je
suis plus propre que goulu; et mon seigneur don Quichotte, ici
prsent, sait fort bien qu'avec une poigne de noix ou de glands,
nous passons  nous deux une semaine entire. Il est vrai que,
s'il arrive parfois qu'on me donne la gnisse, je cours lui mettre
la corde au cou; je veux dire que je mange ce qu'on me donne, et
que je prends le temps comme il vient. Quiconque a dit que je suis
un mangeur vorace et sans propret peut se tenir pour dit qu'il ne
sait ce qu'il dit; et je lui dirais cela d'une autre faon,
n'tait le respect que m'imposent les vnrables barbes qui sont 
cette table.

-- Assurment, ajouta don Quichotte, la modration et la propret
avec lesquelles Sancho mange peuvent s'crire et se graver sur des
feuilles de bronze, pour qu'il en demeure un souvenir ternel dans
les sicles futurs.  la vrit, quand il a faim, il est un peu
glouton, car il mche des deux cts, et il avale les morceaux
quatre  quatre. Mais, pour la propret, jamais il n'est en
dfaut, et, dans le temps qu'il fut gouverneur, il apprit  manger
en petite-matresse, tellement qu'il prenait avec une fourchette
les grains de raisin, et mme ceux de grenade.

-- Comment! s'cria don Antonio, Sancho a t gouverneur?

-- Oui, rpondit Sancho, et d'une le appele la Barataria. Je
l'ai gouverne dix jours  bouche que veux-tu; en ces dix jours
j'ai perdu le repos et le sommeil, et j'ai appris  mpriser tous
les gouvernements du monde. J'ai quitt l'le en fuyant; puis je
suis tomb dans une caverne, o je me crus mort, et dont je suis
sorti vivant par miracle.

Don Quichotte alors conta par le menu toute l'aventure du
gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.

Au sortir de table, don Antonio prit don Quichotte par la main, et
le mena dans un appartement cart, o il ne se trouvait d'autre
meuble et d'autre ornement qu'une table en apparence de jaspe,
soutenue par un pied de mme matire. Sur cette table tait pose
une tte,  la manire des bustes d'empereurs romains, qui
paraissait tre de bronze. Don Antonio promena d'abord don
Quichotte par toute la chambre, et fit plusieurs fois le tour de
la table.

Maintenant, dit-il ensuite, que je suis assur de n'tre entendu
de personne, et que la porte est bien ferme, je veux, seigneur
don Quichotte, conter  Votre Grce une des plus tranges
aventures, ou nouveauts, pour mieux dire, qui se puisse imaginer,
mais sous la condition que Votre Grce ensevelira ce que je vais
lui dire dans les dernires profondeurs du secret.

-- Je le jure, rpondit don Quichotte; et, pour plus de sret, je
mettrai une dalle de pierre par-dessus. Sachez, seigneur don
Antonio (don Quichotte avait appris le nom de son hte), que vous
parlez  quelqu'un qui, bien qu'il ait des oreilles pour entendre,
n'a pas de langue pour parler. Ainsi Votre Grce peut, en toute
assurance, verser dans mon coeur ce qu'elle a dans le sien, et se
persuader qu'elle l'a jet dans les abmes du silence.

-- Sur la foi de cette promesse, reprit don Antonio, je veux
mettre Votre Grce dans l'admiration de ce qu'elle va voir et
entendre, et donner aussi quelque soulagement au chagrin que
j'endure de n'avoir personne  qui communiquer mes secrets,
lesquels, en effet, ne sont pas de nature  tre confis  tout le
monde.

Don Quichotte restait immobile, attendant avec anxit o
aboutiraient tant de prcautions. Alors don Antonio, lui prenant
la main, la lui fit promener sur la tte de bronze, sur la table
de jaspe et le pied qui la soutenait; puis il dit enfin:

Cette tte, seigneur don Quichotte, a t fabrique par un des
plus grands enchanteurs et sorciers qu'ait possds le monde. Il
tait, je crois, Polonais de nation, et disciple du fameux
Escotillo, duquel on raconte tant de merveilles.[304] Il vint loger
ici dans ma maison, et pour le prix de mille cus que je lui
donnai, il fabriqua cette tte, qui a la vertu singulire de
rpondre  toutes les choses qu'on lui demande  l'oreille. Il
traa des cercles, peignit des hiroglyphes, observa les astres,
saisit les conjonctions, et, finalement, termina son ouvrage avec
la perfection que nous verrons demain; les vendredis elle est
muette, et comme ce jour est justement un vendredi, elle ne
recouvrera que demain la parole. Dans l'intervalle, Votre Grce
pourra prparer les questions qu'elle entend lui faire; car je
sais par exprience qu'en toutes ses rponses elle dit la vrit.

Don Quichotte fut trangement surpris de la vertu et des
proprits de la tte, au point qu'il n'en pouvait croire don
Antonio. Mais voyant quel peu de temps restait jusqu'
l'exprience  faire, il ne voulut pas lui dire autre chose, sinon
qu'il lui savait beaucoup de gr de lui avoir dcouvert un si
grand secret. Ils sortirent de la chambre; don Antonio en ferma la
porte  la clef, et ils revinrent dans la salle d'assemble, o
les attendaient les autres gentilshommes,  qui Sancho avait
racont, dans l'intervalle, plusieurs des aventures arrives  son
matre.

Le soir venu, on mena promener don Quichotte, non point arm, mais
en habit de ville, avec une houppelande de drap fauve sur les
paules, qui aurait fait, par ce temps-l, suer la glace mme; les
valets de la maison taient chargs d'amuser Sancho de manire 
ne pas le laisser sortir. Don Quichotte tait mont, non sur
Rossinante, mais sur un grand mulet d'une allure douce et
richement harnach. On mit la houppelande au chevalier, et, sans
qu'il le vt, on lui attacha sur le dos un parchemin o tait
crit en grandes lettres: Voil don Quichotte de la Manche. Ds
qu'on fut en marche, l'criteau frappa les yeux de tous les
passants; et, comme ils lisaient aussitt: Voil don Quichotte de
la Manche don Quichotte s'tonnait de voir que tous ceux qui le
regardaient passer le connussent et l'appelassent par son nom. Il
se tourna vers don Antonio, qui marchait  ses cts, et lui dit:

Grande est la prrogative qu'enferme en soi la chevalerie
errante, puisqu'elle fait connatre celui qui l'exerce, et le rend
fameux par tous les pays de la terre. Voyez un peu, seigneur don
Antonio, jusqu'aux petits garons de cette ville me reconnaissent
sans m'avoir vu.

-- Il en doit tre ainsi, seigneur don Quichotte, rpondit don
Antonio. De mme que le feu ne peut tre enferm ni cach, de mme
la vertu ne peut manquer d'tre connue; et celle qui s'acquiert
par la profession des armes brille et resplendit par-dessus toutes
les autres.

Or, il arriva que, tandis que don Quichotte marchait au milieu de
ces applaudissements, un Castillan, qui lut l'criteau derrire
son dos, s'approcha et lui dit en face:

Diable soit de don Quichotte de la Manche! Comment as-tu pu
arriver jusqu'ici, sans tre mort sous la multitude infinie de
coups de bton dont on a charg tes paules! Tu es un fou; et si
tu l'tais  l'cart, pour toi seul, enferm dans les portes de ta
folie, le mal ne serait pas grand; mais tu as la proprit
contagieuse de rendre fou tous ceux qui ont affaire  toi. Qu'on
voie plutt ces seigneurs qui t'accompagnent. Va-t'en, imbcile,
retourne chez toi; prends soin de ton bien, de ta femme et de tes
enfants, et laisse l ces billeveses qui te rongent la cervelle
et te desschent l'entendement.

-- Frre, rpondit don Antonio, passez votre chemin, et ne vous
mlez point de donner des conseils  qui ne vous en demande pas.
Le seigneur don Quichotte est parfaitement dans son bon sens, et
nous qui l'accompagnons ne sommes pas des imbciles. La vertu doit
tre honore en quelque part qu'elle se trouve. Maintenant, allez
 la male heure, et tchez de ne pas vous fourrer o l'on ne vous
appelle point.

-- Pardieu! Votre Grce a bien raison, rpondit le Castillan; car
donner des conseils  ce brave homme, c'est donner du poing contre
l'aiguillon. Et cependant cela me fait grande piti de voir le bon
esprit que cet imbcile, dit-on, montre en toutes choses, se
perdre et s'couler par la flure de la chevalerie errante. Mais
que la male heure dont Votre Grce m'a gratifi soit pour moi et
pour tous mes descendants, si dsormais, et duss-je vivre plus
que Mathusalem, je donne un conseil  personne, quand mme on me
le demanderait.

Le conseiller disparut, et la promenade continua. Mais il vint une
telle foule de polissons et de toutes sortes de gens pour lire
l'criteau, que don Antonio fut oblig de l'ter du dos de don
Quichotte, comme s'il en et t toute autre chose. La nuit vint,
et l'on regagna la maison, o il y eut grande assemble de
dames[305]; car la femme de don Antonio, qui tait une personne de
qualit, belle, aimable, enjoue, avait invit plusieurs de ses
amies pour qu'elles vinssent faire honneur  son hte et s'amuser
de ses tranges folies. Elles vinrent pour la plupart; on soupa
splendidement, et le bal commena vers dix heures du soir. Parmi
les dames, il s'en trouvait deux d'humeur foltre et moqueuse,
qui, bien qu'honntes, taient un peu vapores, et dont les
plaisanteries amusaient sans fcher. Elles s'verturent si bien 
faire danser don Quichotte, qu'elles lui extnurent non-seulement
le corps, mais l'me aussi. C'tait une chose curieuse  voir que
la figure de don Quichotte, long, fluet, sec, jaune, serr dans
ses habits, maussade, et, de plus, nullement lger. Les
demoiselles lui lanaient, comme  la drobe, des oeillades et
des propos d'amour; et lui, aussi comme  la drobe, rpondait
ddaigneusement  leurs avances. Mais enfin, se voyant assailli et
serr de prs par tant d'agaceries, il leva la voix et s'cria:

_Fugite, partes adversoe_[306]; laissez-moi dans mon repos, penses
mal venues; arrangez-vous, mesdames, avec vos dsirs, car celle
qui rgne sur les miens, la sans pareille Dulcine du Toboso, ne
permet pas  d'autres que les siens de me vaincre et de me
subjuguer.

Cela dit, il s'assit par terre, au milieu du salon, bris et moulu
d'un si violent exercice.

Don Antonio le fit emporter  bras dans son lit, et le premier qui
se mit  l'oeuvre fut Sancho.

Hol, hol! seigneur mon matre, dit-il, vous vous en tes
joliment tir. Est-ce que vous pensiez que tous les braves sont
des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs
d'entrechats? Pardieu! si vous l'aviez pens, vous tiez bien dans
l'erreur. Il y a tel homme qui s'aviserait de tuer un gant plutt
que de faire une cabriole. Ah! s'il avait fallu jouer  la savate,
je vous aurais bien remplac; car, pour me donner du talon dans le
derrire, je suis un aigle; mais pour toute autre danse, je n'y
entends rien.

Avec ces propos, et d'autres encore, Sancho fit rire toute la
compagnie; puis il alla mettre son seigneur au lit, en le couvrant
bien, pour lui faire suer les fracheurs prises au bal.

Le lendemain, don Antonio trouva bon de faire l'exprience de la
tte enchante. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux autres
amis, et des deux dames qui avaient si bien extnu don Quichotte
au bal, et qui avaient pass la nuit avec la femme de don Antonio,
il alla s'enfermer dans la chambre o tait la tte de bronze. Il
expliqua aux assistants la proprit qu'elle avait, leur
recommanda le secret, et leur dit que c'tait le premier jour
qu'il prouvait la vertu de cette tte enchante.[307]  l'exception
des deux amis de don Antonio, personne ne savait le mystre de
l'enchantement, et, si don Antonio ne l'et d'abord dcouvert 
ses amis, ils seraient eux-mmes tombs, sans pouvoir s'en
dfendre, dans la surprise et l'admiration o tombrent les
autres, tant la machine tait fabrique avec adresse et
perfection.

Le premier qui s'approcha  l'oreille de la tte fut don Antonio
lui-mme. Il lui dit d'une voix soumise, mais non si basse
pourtant que tout le monde ne l'entendt:

Dis-moi, tte, par la vertu que tu possdes en toi, quelles
penses ai-je  prsent?

Et la tte rpondit sans remuer les lvres, mais d'une voix claire
et distincte, de faon  tre entendue de tout le monde:

Je ne juge pas des penses.

 cette rponse, tous les assistants demeurrent stupfaits,
voyant surtout que, dans la chambre, ni autour de la table, il n'y
avait pas me humaine qui pt rpondre.

Combien sommes-nous ici? demanda don Antonio.

-- Vous tes, lui rpondit-on lentement et de la mme manire, toi
et ta femme, avec deux de tes amis et deux de ses amies, ainsi
qu'un chevalier fameux, appel don Quichotte de la Manche, et un
sien cuyer qui a nom Sancho Panza.

Ce fut alors que redoubla l'tonnement, ce fut alors que les
cheveux se hrissrent d'effroi sur tous les fronts. Don Antonio
s'loigna de la tte.

Cela me suffit, dit-il, pour me convaincre que je n'ai pas t
tromp par celui qui t'a vendue, tte savante, tte parleuse, tte
rpondeuse et tte admirable. Qu'un autre approche et lui demande
ce qu'il voudra.

Comme les femmes sont gnralement empresses et curieuses de voir
et de savoir, ce fut une des amies de la femme de don Antonio qui
s'approcha la premire.

Dis-moi, tte, lui demanda-t-elle, que ferai-je pour tre trs-
belle?

-- Sois trs-honnte, lui rpondit-on.

-- Je n'en demande pas plus, reprit la questionneuse.

Sa compagne accourut aussitt et dit:

Je voudrais savoir, tte, si mon mari m'aime bien ou non.

-- Vois comme il se conduit, rpondit-on, et tu connatras son
amour  ses oeuvres.

La marie se retira en disant:

Cette rponse n'avait pas besoin de question; car effectivement
ce sont les oeuvres qui tmoignent du degr d'affection de celui
qui les fait.

Un des deux amis de don Antonio s'approcha et demanda:

Qui suis-je?

On lui rpondit:

Tu le sais.

-- Ce n'est pas cela que je te demande, reprit le gentilhomme,
mais que tu dises si tu me connais.

-- Oui, je te connais, rpondit-on; tu es don Pdro Noriz.

-- Je n'en veux pas savoir davantage, rpliqua don Pdro, car cela
suffit pour m'apprendre,  tte, que tu sais tout.

Il s'loigna; l'autre ami vint, et demanda  son tour:

Dis-moi, tte, quel dsir a mon fils, l'hritier du majorat?

-- J'ai dj dit, rpondit-on, que je ne juge pas des dsirs;
cependant je puis te dire que ceux qu'a ton fils sont de
t'enterrer.

-- C'est cela, reprit le gentilhomme; ce que je vois des yeux, je
le montre du doigt; je n'en demande pas plus.

La femme de don Antonio s'approcha et dit:

En vrit, tte, je ne sais que te demander. Je voudrais
seulement savoir de toi si je conserverai longtemps mon bon mari.

-- Oui, longtemps, lui rpondit-on, parce que sa bonne sant et sa
temprance lui promettent de longues annes, tandis que bien des
gens accourcissent la leur par les drglements.

Enfin don Quichotte s'approcha et dit:

Dis-moi, toi qui rponds, tait-ce la vrit, tait-ce un songe,
ce que je raconte comme m'tant arriv dans la caverne de
Montsinos? Les coups de fouet de Sancho, mon cuyer, se
donneront-ils jusqu'au bout? Le dsenchantement de Dulcine
s'effectuera-t-il?

-- Quant  l'histoire de la caverne, rpondit-on, il y a beaucoup
 dire. Elle a de tout, du faux et du vrai; les coups de fouet de
Sancho iront lentement; le dsenchantement de Dulcine arrivera 
sa complte ralisation.

-- Je n'en veux pas savoir davantage, reprit don Quichotte; pourvu
que je voie Dulcine dsenchante, je croirai que tous les
bonheurs dsirables m'arrivent  la fois.

Le dernier questionneur fut Sancho, et voici ce qu'il demanda:

Est-ce que, par hasard, tte, j'aurai un autre gouvernement? Est-
ce que je sortirai du misrable tat d'cuyer? Est-ce que je
reverrai ma femme et mes enfants?

On lui rpondit:

Tu gouverneras dans ta maison, et, si tu y retournes, tu verras
ta femme et tes enfants; et, si tu cesses de servir, tu cesseras
d'tre cuyer.

-- Pardieu! voil qui est bon! s'cria Sancho. Je me serais bien
dit cela moi-mme; et le prophte Pro-Grullo ne dirait pas
mieux.[308]

-- Bte que tu es, reprit don Quichotte, que veux-tu qu'on te
rponde? N'est-ce pas assez que les rponses de cette tte
concordent avec ce qu'on lui demande?

-- Si fait, c'est assez, rpliqua Sancho; mais j'aurais pourtant
voulu qu'elle s'expliqut mieux et m'en dt davantage.

L se terminrent les demandes et les rponses, mais non
l'admiration qu'emportrent tous les assistants, except les deux
amis de don Antonio, qui savaient le secret de l'aventure. Ce
secret, Cid Hamet Ben-Engli veut sur-le-champ le dclarer, pour
ne pas tenir le monde en suspens, et laisser croire que cette tte
enfermait quelque sorcellerie, quelque mystre surnaturel. Don
Antonio Morno, dit-il,  l'imitation d'une autre tte qu'il avait
vue  Madrid, chez un fabricant d'images, fit faire celle-l dans
sa maison, pour se divertir aux dpens des ignorants. La
composition en tait fort simple. Le plateau de la table tait en
bois peint et verni, pour imiter le jaspe, ainsi que le pied qui
la soutenait, et les quatre griffes d'aigle qui en formaient la
base. La tte, couleur de bronze et qui semblait un buste
d'empereur romain, tait entirement creuse, aussi bien que le
plateau de la table, o elle s'ajustait si parfaitement qu'on ne
voyait aucune marque de jointure. Le pied de la table, galement
creux, rpondait, par le haut,  la poitrine et au cou du buste,
et, par le bas,  une autre chambre qui se trouvait sous celle de
la tte.  travers le vide que formaient le pied de la table et la
poitrine du buste romain, passait un tuyau de fer-blanc bien
ajust, et que personne ne voyait. Dans la chambre du bas,
correspondant  celle du haut, se plaait celui qui devait
rpondre, collant au tuyau tantt l'oreille et tantt la bouche,
de faon que, comme par une sarbacane, la voix allait de haut en
bas et de bas en haut, si claire et si bien articule qu'on ne
perdait pas une parole. De cette manire il tait impossible de
dcouvrir l'artifice. Un tudiant, neveu de don Antonio, garon de
sens et d'esprit, fut charg des rponses, et, comme il tait
inform par son oncle des personnes qui devaient entrer avec lui
dans la chambre de la tte, il lui fut facile de rpondre sans
hsiter et ponctuellement  la premire question. Aux autres, il
rpondit par conjectures, et comme homme de sens, sensment.

Cid Hamet ajoute que cette merveilleuse machine dura dix  douze
jours; mais la nouvelle s'tant rpandue dans la ville que don
Antonio avait chez lui une tte enchante qui rpondait  toutes
les questions qui lui taient faites, ce gentilhomme craignit que
le bruit n'en vnt aux oreilles des vigilantes sentinelles de
notre foi. Il alla dclarer la chose  messieurs les inquisiteurs,
qui lui commandrent de dmonter la figure et n'en plus faire
usage, crainte que le vulgaire ignorant ne se scandalist. Mais,
dans l'opinion de don Quichotte et de Sancho Panza, la tte resta
pour enchante, rpondeuse et raisonneuse, plus  la satisfaction
de don Quichotte que de Sancho.[309]

Les gentilshommes de la ville, pour complaire  don Antonio et
pour fter don Quichotte, ainsi que pour lui fournir l'occasion
d'taler en public ses extravagances, rsolurent de donner,  six
jours de l, une course de bague; mais cette course n'eut pas
lieu, par une circonstance qui se dira plus loin.

Dans l'intervalle, don Quichotte prit fantaisie de parcourir la
ville, mais  pied et sans quipage, craignant, s'il montait 
cheval, d'tre poursuivi par les petits garons et les dsoeuvrs.
Il sortit avec Sancho et deux autres domestiques que lui donna don
Antonio. Or, il arriva qu'en passant dans une rue, don Quichotte
leva les yeux, et vit crit sur une porte, en grandes lettres:
_Ici on imprime des livres. _Cette rencontre le rjouit beaucoup;
car il n'avait vu jusqu'alors aucune imprimerie, et il dsirait
fort savoir ce que c'tait. Il entra avec tout son cortge, et vit
composer par-ci, tirer par-l, corriger, mettre en formes, et
finalement tous les procds dont on use dans les grandes
imprimeries. Don Quichotte s'approchait d'une casse, et demandait
ce qu'on y faisait; l'ouvrier lui en rendait compte, le chevalier
admirait et passait outre. Il s'approcha entre autres d'un
compositeur, et lui demanda ce qu'il faisait.

Seigneur, rpondit l'ouvrier en lui dsignant un homme de bonne
mine et d'un air grave, ce gentilhomme que voil a traduit un
livre italien en notre langue castillane, et je suis  le composer
pour le mettre sous presse.

-- Quel titre a ce livre? demanda don Quichotte.

Alors l'auteur, prenant la parole:

Seigneur, dit-il, ce livre se nomme, en italien, _le Bagatelle_.

_-- _Et que veut dire _le Bagatelle _en notre castillan? demanda
don Quichotte.

-- _Le Bagatelle, _reprit l'auteur, signifie _les Bagatelles_[310],
et, bien que ce livre soit humble dans son titre, il renferme
pourtant des choses fort bonnes et fort substantielles.

-- Je sais quelque peu de la langue italienne, dit don Quichotte,
et je me fais gloire de chanter quelques stances de l'Arioste.
Mais dites-moi, seigneur (et je ne dis point cela pour passer
examen de l'esprit de Votre Grce, mais par simple curiosit),
avez-vous trouv dans votre original le mot _pignata?_

-- Oui, plusieurs fois, rpondit l'auteur.

-- Et comment le traduisez-vous en castillan? demanda don
Quichotte.

-- Comment pourrais-je le traduire, rpliqua l'auteur, autrement
que par le mot _marmite?_

_-- _Mort de ma vie! s'cria don Quichotte, que vous tes avanc
dans l'idiome toscan! Je gagerais tout ce qu'on voudra qu'o
l'italien dit _piace, _Votre Grce met en castillan _plat, _et
que vous traduisez _piu_ par _plus, su _par _en haut, _et _giu
_par _en bas._

_-- _Prcisment, dit l'auteur, car ce sont les propres paroles
correspondantes.

-- Eh bien! j'oserais jurer, s'cria don Quichotte, que vous
n'tes pas connu dans le monde, toujours revche  rcompenser les
esprits fleuris et les louables travaux. Oh! que de talents
perdus! que de vertus mprises! que de gnies incompris!
Cependant, il me semble que traduire d'une langue dans une autre,
 moins que ce ne soit des reines de toutes les langues, la
grecque et la latine, c'est comme quand on regarde les tapisseries
de Flandre  l'envers, on voit bien les figures, mais elles sont
pleines de fils qui les obscurcissent, et ne paraissent point avec
l'uni et la couleur de l'endroit. D'ailleurs, traduire d'une
langue facile et presque semblable, cela ne prouve pas plus de
l'esprit et du style, que copier et transcrire d'un papier sur
l'autre. Je ne veux pas conclure, nanmoins, que ce mtier de
traducteur ne soit pas fort louable; car enfin l'homme peut
s'occuper  de pires choses, et qui lui donnent moins de
profit[311]. Il faut retrancher de ce compte les deux fameux
traducteurs, Cristoval de Figuroa, dans son _Pastor Fido, _et don
Juan de Jaurgui, dans son _Aminta, _o, par un rare bonheur, l'un
et l'autre mettent en doute quelle est la traduction, quel est
l'original.[312] Mais, dites-moi, je vous prie, ce livre s'imprime-
t-il pour votre compte, ou bien avez-vous vendu le privilge 
quelque libraire?

-- C'est pour mon compte qu'il s'imprime, rpondit l'auteur, et je
pense gagner mille ducats, pour le moins, sur cette premire
dition. Elle sera de deux mille exemplaires, qui s'expdieront, 
six raux pice, en un tour de main.

-- Votre Grce me semble loin de compte, rpliqua don Quichotte;
on voit bien que vous ne connaissez gure les rubriques des
imprimeurs et les connivences qu'ils ont entre eux. Je vous
promets qu'en vous voyant charg de deux mille exemplaires d'un
livre, vous aurez les paules moulues  vous en faire peur,
surtout si ce livre a peu de sel et ne vaut pas grand'chose.

-- Comment donc! reprit l'auteur, vous voulez que j'en fasse
cadeau  quelque libraire, qui me donnera trois maravdis du
privilge, et croira me faire une grande faveur en me les
donnant[313]? Nenni; je n'imprime pas mes livres pour acqurir de la
rputation dans le monde, car j'y suis dj connu, Dieu merci, par
mes oeuvres. C'est du profit que je veux, sans lequel la renomme
ne vaut pas une obole.

-- Que Dieu vous donne bonne chance! rpondit don Quichotte.

Et il passa  une autre casse. Il y vit corriger une feuille d'un
livre qui avait pour titre _Lumire de l'me._[314]

Voil, dit-il, des livres qu'il faut imprimer, bien qu'il y en
ait beaucoup de la mme espce; car il y a beaucoup de pcheurs
qui en ont besoin, et il faut singulirement de lumires pour tant
de gens qui en manquent.

Il poussa plus loin, et vit que l'on corrigeait un autre livre,
dont il demanda le titre.

C'est, lui rpondit-on, la seconde partie de l'_Ingnieux hidalgo
don Quichotte de la Manche, _compose par un tel, bourgeois de
Torsdillas.

-- Ah! j'ai dj connaissance de ce livre, reprit don Quichotte,
et je croyais, en mon me et conscience, qu'il tait dj brl et
rduit en cendres pour ses impertinences. Mais la Saint-Martin
viendra pour lui, comme pour tout cochon[315]. Les histoires
inventes sont d'autant meilleures, d'autant plus agrables,
qu'elles s'approchent davantage de la vrit ou de la
vraisemblance, et les vritables valent d'autant mieux qu'elles
sont plus vraies.

En disant cela, et donnant quelques marques de dpit, il sortit de
l'imprimerie.

Le mme jour, don Antonio rsolut de le mener voir les galres qui
taient amarres  la plage, ce qui rjouit beaucoup Sancho, car
il n'en avait vu de sa vie. Don Antonio informa le chef d'escadre
des galres que, dans l'aprs-midi, il y conduirait son hte, le
fameux don Quichotte de la Manche, que connaissaient dj le chef
d'escadre et tous les bourgeois de la ville. Mais ce qui leur
arriva pendant cette visite sera dit dans le chapitre suivant.

Chapitre LXIII

_Du mauvais rsultat qu'eut pour Sancho sa visite aux galres, et
de la nouvelle aventure de la belle Morisque_


Don Quichotte s'vertuait  discourir sur les rponses de la tte
enchante; mais aucune de ses conjectures n'allait jusqu'
souponner la supercherie, et toutes, au contraire, aboutissaient
 la promesse, certaine  ses yeux, du dsenchantement de
Dulcine. Il ne faisait qu'aller et venir et se rjouissait en
lui-mme, croyant voir bientt l'accomplissement de cette
promesse. Pour Sancho, bien qu'il et pris en haine les fonctions
de gouverneur, comme on l'a dit prcdemment, toutefois il
dsirait de se retrouver encore  mme de commander et d'tre
obi; car tel est le regret que trane aprs soi le commandement,
n'et-il t que pour rire.

Enfin, le tantt venu, leur hte don Antonio Morno et ses deux
amis allrent avec don Quichotte et Sancho visiter les galres. Le
chef d'escadre, qui tait prvenu de leur arrive, attendait les
deux fameux personnages don Quichotte et Sancho.  peine parurent-
ils sur le quai, que toutes les galres abattirent leurs tentes,
et que les clairons sonnrent. On jeta sur-le-champ l'esquif 
l'eau, couvert de riches tapis et garni de coussins en velours
cramoisi. Aussitt que don Quichotte y mit le pied, la galre
capitane tira le canon de poupe, et les autres galres en firent
autant; puis, lorsque don Quichotte monta sur le pont par
l'chelle de droite, toute la chiourme le salua, comme c'est
l'usage quand une personne de distinction entre dans la galre, en
criant trois fois: _Hou, hou, hou_[316]. Le gnral (c'est le nom
que nous lui donnerons), qui tait un gentilhomme de Valence[317],
vint lui donner la main. Il embrassa don Quichotte et lui dit:

Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, car c'est un des
plus heureux que je pense goter en toute ma vie, puisque j'ai vu
le seigneur don Quichotte de la Manche, en qui brille et se rsume
tout l'clat de la chevalerie errante.

Don Quichotte, ravi de se voir traiter avec tant d'honneur, lui
rpondit par des propos non moins courtois. Ils entrrent tous
deux dans la cabine de poupe, qui tait galement meuble, et
s'assirent sur les bancs des plats-bords. Le comite monta dans
l'entre-pont, et, d'un coup de sifflet, fit signe  la chiourme de
mettre bas casaque, ce qui fut fait en un instant. Sancho, voyant
tant de gens tout nus, resta la bouche ouverte; ce fut pis encore
quand il vit hisser la tente avec une telle clrit, qu'il lui
semblait que tous les diables se fussent mis  la besogne. Mais
tout cela n'tait encore que pain bnit, en comparaison de ce que
je vais dire. Sancho tait assis sur l'_estanserol, _ou pilier de
la poupe, prs de l'espalier, ou premier rameur du banc de droite.
Instruit de son rle, l'espalier empoigna Sancho; et, le levant
dans ses bras, tandis que toute la chiourme tait debout et sur
ses gardes, il le passa au rameur de droite, et bientt le pauvre
Sancho voltigea de main en main et de banc en banc, avec tant de
vitesse, qu'il en perdit la vue, et pensa que tous les diables
l'emportaient. Les forats ne le lchrent qu'aprs l'avoir ramen
par la bande gauche jusqu' la poupe, o il resta tendu,
haletant, suant  grosses gouttes, et ne pouvant comprendre ce qui
lui tait arriv. Don Quichotte, qui vit le vol sans ailes de
Sancho, demanda au gnral si c'tait une des crmonies dont on
saluait les nouveaux venus dans les galres.

Quant  moi, ajouta-t-il, comme je n'ai nulle envie d'y faire
profession, je ne veux pas non plus prendre un semblable exercice;
et je jure Dieu que, si quelqu'un vient me mettre la main dessus
pour me faire voltiger, je lui arrache l'me  coups de pied dans
le ventre.

En parlant ainsi, il se leva debout et empoigna son pe.

Dans ce moment, on abattit la tente, et on fit tomber la grande
vergue de haut en bas, avec un bruit pouvantable. Sancho crut que
le ciel se dtachait de ses gonds et venait lui fondre sur la
tte, si bien que, plein de peur, il se la cacha entre les jambes.
Don Quichotte lui-mme ne put conserver son sang-froid; il
frissonna aussi, plia les paules et changea de couleur. La
chiourme hissa la vergue avec autant de vitesse et de tapage
qu'elle l'avait amene, et tout cela en silence, comme si ces
hommes n'eussent eu ni voix ni souffle. Le comite donna le signal
de lever l'ancre, et, sautant au milieu de l'entre-pont, le nerf
de boeuf  la main, il commena  sangler les paules de la
chiourme, et la galre prit bientt le large.

Quand Sancho vit se mouvoir  la fois tous ces pieds rouges, car
telles lui semblaient les rames, il se dit tout bas:

Pour le coup, voici vritablement des choses enchantes, et non
celles que raconte mon matre. Mais qu'est-ce qu'ont fait ces
malheureux, pour qu'on les fouette ainsi? et comment cet homme qui
se promne en sifflant a-t-il assez d'audace pour fouetter seul
tant de gens? Ah! je dis que c'est ici l'enfer, ou pour le moins
le purgatoire.

Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait ce
qui se passait, s'empressa de lui dire:

Ah! Sancho, mon ami, avec quelle aisance et quelle clrit vous
pourriez, si cela vous plaisait, vous dshabiller des reins au
cou, et vous mettre parmi ces gentilshommes pour en finir avec le
dsenchantement de Dulcine! Au milieu des peines et des
souffrances de tant d'hommes, vous ne sentiriez pas beaucoup les
vtres. D'ailleurs, il serait possible que le sage Merlin ft
entrer en compte chacun de ces coups de fouet, comme appliqus de
bonne main, pour dix de ceux que vous avez finalement  vous
donner.

Le gnral voulait demander quels taient ces coups de fouet et ce
dsenchantement de Dulcine, quand le marin de quart s'cria:

Le fort de Monjouich fait signe qu'il y a un btiment  rames sur
la cte, au couchant.

 ces mots, le gnral sauta de l'entre-pont.

Allons, enfants! dit-il, qu'il ne nous chappe pas. Ce doit tre
quelque brigantin des corsaires d'Alger que la vigie signale.

Les trois autres galres s'approchrent de la capitane, pour
savoir ce qu'elles avaient  faire. Le gnral ordonna  deux
d'entre elles de prendre la haute mer, tandis qu'il irait terre 
terre avec la troisime, de faon que le brigantin ne pt les
viter. La chiourme fit force de rames, poussant les galres avec
tant de furie, qu'elles semblaient voler sur l'eau. Celles qui
avaient pris la haute mer dcouvrirent,  environ deux milles, un
btiment auquel on supposa,  vue d'oeil, quatorze ou quinze bancs
de rames, ce qui tait vrai. Quand ce btiment aperut les
galres, il se mit en chasse avec l'intention et l'espoir
d'chapper par sa lgret. Mais mal lui en prit, car la galre
capitane tait l'un des navires les plus lgers qui naviguassent
en mer. Elle gagnait tellement d'avance, que ceux du brigantin
virent aussitt qu'ils ne pouvaient chapper. Aussi l'_arraez_[318]
voulait-il qu'on abandonnt les rames et qu'on se rendt, pour ne
point irriter le commandant de nos galres. Mais le sort, qui en
avait ordonn d'une autre faon, voulut qu'au moment o la
capitane arrivait si prs que ceux du btiment chass pouvaient
entendre qu'on leur criait de se rendre, deux Turcs ivres, qui se
trouvaient avec douze autres sur ce brigantin, tirrent leurs
arquebuses et frapprent mortellement deux de nos soldats monts
sur les bordages.  cette vue, le gnral fit serment de ne pas
laisser en vie un seul de ceux qu'il prendrait dans le brigantin.
Il l'assaillit avec furie, mais le petit navire chappa au choc en
passant sous les rames. La galre le dpassa de plusieurs noeuds.
Se voyant perdus, ceux du brigantin dployrent les voiles pendant
que la galre tournait, puis,  voiles et  rames, se mirent en
chasse de nouveau. Mais leur diligence ne put pas les servir
autant que les avait compromis leur audace; car la capitane, les
atteignant  demi-mille environ, leur jeta dessus un rang de
rames, et les prit tous vivants. Les autres galres arrivrent en
ce moment, et toutes quatre revinrent avec leur prise sur la
plage, o les attendaient une multitude de gens, curieux de voir
ce qu'elles ramenaient. Le gnral jeta l'ancre prs de terre, et
s'aperut que le vice-roi de la ville tait sur le port.[319] Il fit
mettre l'esquif  l'eau pour le chercher, et commanda d'amener la
vergue pour y prendre l'_arraez, _ainsi que les autres Turcs pris
dans le brigantin, et dont le nombre s'levait  trente-six, tous
beaux hommes, et la plupart arquebusiers.

Le gnral demanda quel tait l'_arraez _du brigantin; et l'un des
captifs, qu'on reconnut ensuite pour rengat espagnol, rpondit en
langue castillane:

Ce jeune homme, seigneur, que tu vois l, est notre _arraez_ et
il lui montrait un des plus beaux et des plus aimables garons que
se pt peindre l'imagination humaine. Son ge ne semblait pas
atteindre vingt ans.

Dis-moi, chien inconsidr, lui demanda le gnral, qui t'a
pouss  tuer mes soldats, quand tu voyais qu'il tait impossible
d'chapper? Est-ce l le respect qu'on garde aux capitaines? et ne
sais-tu pas que la tmrit n'est pas de la vaillance? Les
esprances douteuses peuvent rendre les hommes hardis, mais non
pas tmraires.

L'_arraez _allait rpondre, mais le gnral ne put attendre sa
rponse, parce qu'il accourut recevoir le vice-roi, qui entrait
dans la galre, suivi de quelques-uns de ses gens et d'autres
personnes de la ville.

Vous avez fait l une bonne chasse, seigneur gnral! dit le
vice-roi.

-- Fort bonne en effet, rpondit le gnral, et Votre Excellence
va la voir pendue  cette vergue.

-- Pourquoi pendue? reprit le vice-roi.

-- Parce qu'ils m'ont tu, rpliqua le gnral, contre toute loi,
toute raison et toute coutume de guerre, deux soldats des
meilleurs qui montassent ces galres; aussi ai-je jur de hisser 
la potence tous ceux que je prendrais, particulirement ce jeune
garon, qui est l'_arraez _du brigantin.

En mme temps, il lui montrait le jeune homme, les mains attaches
et la corde au cou, attendant la mort.

Le vice-roi jeta les yeux sur lui; et, le voyant si beau, si bien
fait, si rsign, il se sentit touch de compassion, et le dsir
lui vint de le sauver.

Dis-moi, _arraez, _lui demanda-t-il, de quelle nation es-tu?
Turc, More ou rengat?

-- Je ne suis, rpondit le jeune homme en langue castillane, ni
Turc, ni More, ni rengat.

-- Qui es-tu donc? reprit le vice-roi.

-- Une femme chrtienne, rpliqua le jeune homme.

-- Une femme chrtienne en cet quipage et en cette occupation!
Mais c'est une chose plus faite pour surprendre que pour tre
crue!

-- Suspendez,  seigneurs, reprit le jeune homme, suspendez mon
supplice; vous ne perdrez pas beaucoup  retarder votre vengeance
aussi peu de temps qu'il faudra pour que je vous raconte ma vie.

Qui aurait pu tre d'un coeur assez dur pour ne pas s'adoucir 
ces paroles, du moins jusqu' entendre ce que voulait dire le
triste jeune homme? Le gnral lui rpondit de dire ce qu'il lui
plairait; mais qu'il n'esprt point toutefois obtenir le pardon
d'une faute si manifeste. Cette permission donne, le jeune homme
commena de la sorte:

Je suis de cette nation plus malheureuse que prudente, sur
laquelle est tombe, dans ces derniers temps, une pluie
d'infortunes. J'appartiens  des parents morisques. Dans le cours
de nos malheurs, je fus emmene par deux de mes oncles en
Berbrie, sans qu'il me servt  rien de dire que j'tais
chrtienne, comme je le suis en effet, non de celles qui en
feignent l'apparence, mais des plus sincres et des plus
catholiques. J'eus beau dire cette vrit, elle ne fut pas coute
par les gens chargs d'oprer notre dportation, et mes oncles non
plus ne voulurent point la croire; ils la prirent pour un mensonge
imagin dans le dessein de rester au pays o j'tais ne. Aussi
m'emmenrent-ils avec eux plutt de force que de gr. J'eus une
mre chrtienne, et un pre qui eut la discrtion de l'tre. Je
suai avec le lait la foi catholique; je fus leve dans de bonnes
moeurs; jamais, ni par la langue, ni par les usages, je ne laissai
croire, il me semble, que je fusse Morisque. En mme temps que ces
vertus, car je crois que ce sont des vertus, grandit ma beaut, si
j'en ai quelque peu; et, bien que je vcusse dans la retraite, je
n'tais pas si svrement recluse que je ne laissasse l'occasion
de me voir  un jeune homme nomm don Gaspar Grgorio, fils an
d'un seigneur qui possde un village tout prs du ntre. Comment
il me vit, comment nous nous parlmes, comment il devint
perdument pris de moi, et moi presque autant de lui, ce serait
trop long  raconter, surtout quand j'ai  craindre qu'entre ma
langue et ma gorge ne vienne se placer la corde cruelle qui me
menace. Je dirai donc seulement que don Grgorio voulut
m'accompagner dans notre exil. Il se mla parmi les Morisques
chasss d'autres pays, car il savait fort bien leur langue; et,
pendant le voyage, il se fit ami des deux oncles qui m'emmenaient
avec eux. Mon pre, en homme prudent et avis, n'eut pas plutt
entendu le premier dit prononant notre exil, qu'il quitta le
pays, et alla nous chercher un asile dans les royaumes trangers.
Il enfouit et cacha sous terre, dans un endroit dont j'ai seule
connaissance, beaucoup de pierres prcieuses et de perles de grand
prix, ainsi qu'une assez forte somme en cruzades et en doublons
d'or. Il m'ordonna de ne pas toucher au trsor qu'il laissait, si
par hasard on nous dportait avant qu'il ft de retour. Je lui
obis, et passai en Berbrie avec mes oncles et d'autres parents
et allis. L'endroit o nous nous rfugimes fut Alger, et c'est
comme si nous nous fussions rfugis dans l'enfer mme. Le dey
apprit par ou-dire que j'tais belle, et la renomme lui fit
aussi connatre mes richesses, ce qui devint un bonheur pour moi.
Il me fit comparatre devant lui, et me demanda dans quelle partie
de l'Espagne j'tais ne, quel argent et quels bijoux j'apportais.
Je lui nommai mon pays, et j'ajoutai que l'argent et les bijoux y
restaient enterrs, mais qu'on pourrait les recouvrer facilement
si j'allais les chercher moi-mme. Je lui disais tout cela pour
que son avarice l'aveuglt plutt que ma beaut. Pendant cet
entretien, on vint lui dire que j'tais accompagne par un des
plus beaux jeunes hommes qui se pt imaginer. Je reconnus aussitt
qu'on parlait de don Gaspar Grgorio, dont la beaut surpasse en
effet celle que l'on vante le plus. Je me troublai en considrant
le pril que courait don Grgorio; car, parmi ces barbares
infidles, on estime plus un garon jeune et beau qu'une femme,
quelque belle qu'elle soit. Le dey donna l'ordre qu'on l'ament
sur-le-champ devant lui, et me demanda si ce qu'on disait de ce
jeune homme tait la vrit. Alors moi, comme si le ciel m'et
inspire, je lui rpondis sans hsiter: Oui, cela est vrai; mais
je dois vous faire savoir que ce n'est point un garon; c'est une
femme comme moi. Permettez, je vous en supplie, que j'aille
l'habiller dans son costume naturel, pour qu'elle montre
compltement sa beaut, et qu'elle paraisse avec moins d'embarras
devant vous. Il rpliqua qu'il y consentait, et que le lendemain
nous nous entendrions sur les moyens  prendre pour que je
retournasse en Espagne chercher le trsor enfoui, je courus parler
 don Gaspar; je lui contai le pril qu'il courait  se montrer
sous ses habits d'homme, je l'habillai en femme moresque; et, le
soir mme, je le conduisis en prsence du dey, qui fut ravi en le
voyant, et conut l'ide de garder cette jeune fille pour en faire
prsent au Grand Seigneur. Mais, afin d'viter le pril qu'elle
pourrait courir, mme de lui, dans le srail de ses femmes, il
ordonna qu'elle ft confie  la garde et au service de dames
moresques de qualit, chez lesquelles don Grgorio fut aussitt
conduit. La douleur que nous ressentmes tous deux, car je ne puis
nier que je l'aime, je la laisse  juger  ceux qui se sparent
quand ils s'aiment tendrement. Le dey, bientt aprs, dcida que
je reviendrais en Espagne sur ce brigantin, accompagne par deux
Turcs de nation, ceux-l mmes qui ont tu vos soldats, je fus
galement suivie par ce rengat espagnol (montrant celui qui avait
parl le premier), duquel je sais qu'il est chrtien au fond de
l'me, et qu'il vient plutt avec le dsir de rester en Espagne
que de retourner en Berbrie. Le reste de la chiourme se compose
de Mores et de Turcs, qui ne servent qu' ramer sur les bancs. Les
deux Turcs, insolents et avides, sans respecter l'ordre qu'ils
avaient reu de nous mettre  terre, moi et ce rengat, sur la
premire plage espagnole, et en habits de chrtiens, dont nous
tions pourvus, voulurent d'abord cumer cette cte, et faire,
s'ils pouvaient, quelque prise, craignant que, s'ils nous
mettaient d'abord  terre, il ne nous arrivt quelque accident qui
ft dcouvrir que leur brigantin restait en panne, et que, s'il y
avait des galres sur la cte, on ne les et bientt pris. Hier
soir, nous avons abord cette plage sans avoir connaissance de ces
quatre galres; on nous a dcouverts aujourd'hui, et il nous est
arriv ce que vous avez vu. Finalement, don Grgorio reste en
habit de femme parmi des femmes, et dans un imminent danger de la
vie; moi, je me vois les mains attaches, attendant la mort, qui
me dlivrera de mes peines. Voil, seigneurs, la fin de ma
lamentable histoire, aussi vritable que pleine de malheurs. La
grce que je vous prie de m'accorder, c'est de me laisser mourir
en chrtienne; car, ainsi que je l'ai dit, je n'ai nullement
partag la faute o sont tombs ceux de ma nation.

 ces mots, elle se tut, les yeux gonfls de larmes amres,
auxquelles se mlaient les pleurs de la plupart des assistants.

mu, attendri, le vice-roi s'approcha d'elle sans dire une parole,
et, de ses propres mains, dtacha la corde qui attachait les
belles mains de la Morisque chrtienne. Tout le temps qu'elle
avait cont son trange histoire, un vieux plerin, qui tait
entr dans la galre  la suite du vice-roi, avait tenu ses yeux
clous sur elle. Ds qu'elle eut cess de parler, il se prcipita
 ses genoux, les serra dans ses bras, et, la voix entrecoupe par
mille soupirs et mille sanglots, il s'cria:

 Ana-Flix, ma fille, ma fille infortune! je suis ton pre
Ricote, qui retournais te chercher, car je ne puis vivre sans toi,
sans toi qui es mon me.

 ces paroles, Sancho ouvrit les yeux, et releva la tte qu'il
tenait penche, rvant  sa disgracieuse promenade; et regardant
avec attention le plerin, il reconnut que c'tait bien Ricote
lui-mme, qu'il avait rencontr le jour o il quitta son
gouvernement. Il reconnut galement sa fille, qui, les mains
dtaches, embrassait son pre, en mlant ses larmes aux siennes.
Le pre dit au gnral et au vice-roi:

Voil, seigneurs, voil ma fille, plus malheureuse dans ses
aventures que dans son nom. Elle s'appelle Ana-Flix, et porte le
surnom de Ricota, aussi clbre par sa beaut que par ma richesse.
J'ai quitt ma patrie pour aller chercher un asile chez les
nations trangres, et, l'ayant trouv en Allemagne, je suis
revenu en habit de plerin, et en compagnie d'autres Allemands,
pour chercher ma fille et dterrer les richesses que j'avais
enfouies. Je n'ai plus trouv ma fille, mais seulement le trsor
que je rapporte avec moi; et maintenant, par ces tranges dtours
que vous avez vus, je viens de retrouver le trsor qui me rend le
plus riche, ma fille bien-aime. Si notre innocence, si ses larmes
et les miennes peuvent,  la faveur de votre justice, ouvrir les
portes  la misricorde, usez-en  notre gard, car jamais nous
n'avons eu le dessein de vous offenser, et jamais nous n'avons
pris part aux projets de nos compatriotes, qui sont exils
justement.

-- Oh! je connais bien Ricote, dit alors Sancho, et je sais qu'il
dit vrai quant  ce qu'Ana-Flix est sa fille. Mais pour ces
broutilles d'alles et de venues, de bonnes ou de mauvaises
intentions, je ne m'en mle pas.

Tous les assistants restaient merveills d'une si trange
aventure.

En tout cas, s'cria le gnral, vos larmes ne me laisseront
point accomplir mon serment. Vivez, belle Ana-Flix, autant
d'annes que le ciel vous en rserve, et que le chtiment de la
faute retombe sur les insolents et les audacieux qui l'ont
commise.

Aussitt il ordonna de pendre  la vergue les deux Turcs qui
avaient tu ses soldats. Mais le vice-roi lui demanda instamment
de ne pas les faire mourir, puisqu'il y avait de leur part plus de
folie que de vaillance. Le gnral se rendit aux dsirs du vice-
roi; car il est difficile que de sang-froid les vengeances
s'excutent.

On s'occupa aussitt des moyens de tirer Gaspar Grgorio du pril
o il tait rest. Ricote offrit pour sa dlivrance plus de deux
mille ducats qu'il avait en perles et en bijoux. Plusieurs moyens
furent mis en avant; mais aucun ne valut celui que proposa le
rengat espagnol dont on a parl. Il s'offrit de retourner  Alger
dans quelque petit btiment d'environ six bancs de rames, mais
arm de rameurs chrtiens, parce qu'il savait o, quand et comment
on pourrait dbarquer, et qu'il connaissait aussi la maison o
l'on avait enferm don Gaspar. Le gnral et le vice-roi
hsitaient  se fier au rengat, et surtout  lui confier les
chrtiens qui devraient occuper les bancs des rameurs. Mais Ana-
Flix rpondit de lui, et Ricote s'engagea  payer le rachat des
chrtiens s'ils taient livrs. Quand cet avis fut adopt, le
vice-roi descendit  terre, et don Antonio Morno emmena chez lui
la Morisque et son pre, aprs que le vice-roi l'eut charg de les
accueillir et de les traiter avec tous les soins imaginables,
offrant de contribuer  ce bon accueil par tout ce que renfermait
sa maison; tant taient vives la bienveillance et l'affection
qu'avait allumes dans son coeur la beaut d'Ana-Flix!

Chapitre LXIV

_O l'on traite de l'aventure qui donna le plus de chagrin  don
Quichotte, de toutes celles qui lui taient alors arrives_


La femme de don Antonio Morno,  ce que dit l'histoire, sentit un
grand plaisir  voir Ana-Flix dans sa maison. Elle l'y reut avec
beaucoup de prvenances, aussi prise de ses attraits que de son
amabilit; car la Morisque brillait galement par l'esprit et par
la figure. Tous les gens de la ville venaient comme  son de
cloche la voir et l'admirer.

Don Quichotte dit  don Antonio que le parti qu'on avait pris pour
la dlivrance de don Grgorio ne valait rien, qu'il tait plus
dangereux que convenable, et qu'on aurait mieux fait de le porter
lui-mme, avec ses armes et son cheval, en Berbrie, d'o il
aurait tir le jeune homme, en dpit de toute la canaille
musulmane, comme avait fait don Gafros pour son pouse
Mlisandre.

Prenez donc garde, dit Sancho, en entendant ce propos, que le
seigneur don Gafros enleva son pouse de terre ferme et qu'il
l'emmena en France par la terre ferme; mais l-bas, si, par
hasard, nous enlevons don Grgorio, par o l'amnerons-nous en
Espagne, puisque la mer est au milieu?

-- Il y a remde  tout, except  la mort, rpondit don
Quichotte; le bateau s'approchera de la cte, et nous nous y
embarquerons, quand le monde entier s'y opposerait.

-- Votre Grce arrange fort bien les choses, reprit Sancho; mais
du dit au fait, il y a long trajet. Moi, je m'en tiens au rengat,
qui me semble trs homme de bien, et de trs-charitables
entrailles.

-- D'ailleurs, ajouta don Antonio, si le rengat ne russit point
dans son entreprise, on adoptera ce nouvel expdient, et on fera
passer le grand don Quichotte en Berbrie.

 deux jours de l, le rengat partit sur un btiment lger de six
rames par bordage, mont par de vaillants rameurs; et, deux jours
aprs, les galres prirent la route du Levant, le gnral ayant
pri le vice-roi de l'informer de ce qui arriverait pour la
dlivrance de don Grgorio et de la suite des aventures d'Ana-
Flix. Le vice-roi lui en fit la promesse.

Un matin que don Quichotte tait sorti pour se promener sur la
plage, arm de toutes pices, car, ainsi qu'on l'a dit maintes
fois, _ses armes taient sa parure, et le combat son repos_[320], et
jamais il n'tait un instant sans armure, il vit venir  lui un
chevalier galement arm de pied en cap, qui portait peinte sur
son cu une lune resplendissante. Celui-ci, s'approchant assez
prs pour tre entendu, adressa la parole  don Quichotte, et lui
dit d'une voix haute:

Insigne chevalier et jamais dignement lou don Quichotte de la
Manche, je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les
prouesses inoues t'auront sans doute rappel le nom  la mmoire.
Je viens me mesurer avec toi et faire l'preuve de tes forces,
avec l'intention de te faire reconnatre et confesser que ma dame,
quelle qu'elle soit, est incomparablement plus belle que ta
Dulcine du Toboso. Si tu confesses d'emble cette vrit, tu
viteras la mort, et moi la peine que je prendrais  te la donner.
Si nous combattons, et si je suis vainqueur, je ne veux qu'une
satisfaction: c'est que, dposant les armes, et t'abstenant de
chercher les aventures, tu te retires dans ton village pour le
temps d'une anne, pendant laquelle tu vivras, sans mettre l'pe
 la main, en paix et en repos, car ainsi l'exigent le soin de ta
fortune et le salut de ton me. Si je suis vaincu, ma tte restera
 ta merci, mes armes et mon cheval seront tes dpouilles, et la
renomme de mes exploits s'ajoutera  la renomme des tiens. Vois
ce qui te convient le mieux, et rponds-moi sur-le-champ, car je
n'ai que le jour d'aujourd'hui pour expdier cette affaire.

Don Quichotte resta stupfait, aussi bien de l'arrogance du
chevalier de la Blanche-Lune que de la cause de son dfi. Il lui
rpondit avec calme et d'un ton svre:

Chevalier de la Blanche-Lune, dont les exploits ne sont point
encore arrivs  ma connaissance, je vous ferai jurer que vous
n'avez jamais vu l'illustre Dulcine. Si vous l'eussiez vue, je
sais que vous vous fussiez bien gard de vous hasarder en cette
entreprise; car son aspect vous et dtromp, et vous et appris
qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir de beaut comparable 
la sienne. Ainsi donc, sans vous dire que vous en avez menti, mais
en disant du moins que vous tes dans une complte erreur,
j'accepte votre dfi, avec les conditions que vous y avez mises,
et je l'accepte sur-le-champ, pour ne point vous faire perdre le
jour que vous avez fix. Des conditions, je n'en excepte qu'une
seule, celle de faire passer  ma renomme la renomme de vos
prouesses, car je ne sais ni ce qu'elles sont, ni de quelle
espce; et, quelles qu'elles soient, je me contente des miennes.
Prenez donc du champ ce que vous en voudrez prendre, je ferai de
mme; et  qui Dieu donnera la fve, que saint Pierre la lui
bnisse.

On avait aperu de la ville le chevalier de la Blanche-Lune, et
l'on avait averti le vice-roi qu'il tait en pourparlers avec don
Quichotte de la Manche. Le vice-roi, pensant que ce devait tre
quelque nouvelle aventure invente par don Antonio Morno ou par
quelque autre gentilhomme de la ville, prit aussitt le chemin de
la plage, accompagn de don Antonio et de plusieurs autres
gentilshommes. Ils arrivrent au moment o don Quichotte faisait
tourner bride  Rossinante pour prendre du champ. Le vice-roi,
voyant que les deux champions faisaient mine de fondre l'un sur
l'autre, se mit au milieu, et leur demanda quel tait le motif qui
les poussait  se livrer si soudainement bataille.

C'est une prminence de beaut, rpondit le chevalier de la
Blanche-Lune; et il rpta succinctement ce qu'il avait dit  don
Quichotte, ainsi que les conditions du duel acceptes de part et
d'autre.

Le vice-roi s'approcha de don Antonio, et lui demanda tout bas
s'il savait qui tait ce chevalier de la Blanche-Lune, ou si
c'tait quelque tour qu'on voulait jouer  don Quichotte. Don
Antonio rpondit qu'il ne savait ni qui tait le chevalier, ni si
le duel tait pour rire ou tout de bon. Cette rponse jeta le
vice-roi dans une grande perplexit; il ne savait s'il fallait ou
non les laisser continuer la bataille. Cependant, ne pouvant pas
se persuader que ce ne ft pas une plaisanterie, il s'loigna en
disant:

Seigneurs chevaliers, s'il n'y a point ici de milieu entre
confesser ou mourir; si le seigneur don Quichotte est intraitable,
et si Votre Grce, seigneur de la Blanche-Lune, n'en veut pas
dmordre, en avant, et  la grce de Dieu!

Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi, en termes
polis, de la licence qu'il leur accordait, et don Quichotte en fit
autant. Celui-ci, se recommandant de tout son coeur  Dieu et  sa
Dulcine, comme il avait coutume de la faire en commenant les
batailles qui s'offraient  lui, reprit un peu de champ, parce
qu'il vit que son adversaire faisait de mme; puis, sans qu'aucune
trompette ni autre instrument guerrier leur donnt le signal de
l'attaque, ils tournrent bride tous deux en mme temps. Mais,
comme le coursier du chevalier de la Blanche-Lune tait le plus
lger, il atteignit don Quichotte aux deux tiers de la carrire,
et l il le heurta si violemment, sans le toucher avec sa lance,
dont il sembla relever exprs la pointe, qu'il fit rouler sur le
sable Rossinante et don Quichotte. Il s'avana aussitt sur le
chevalier, et, lui mettant le fer de sa lance  la visire, il lui
dit:

Vous tes vaincu, chevalier, et mort mme, si vous ne confessez
les conditions de notre combat.

Don Quichotte, tourdi et bris de sa chute, rpondit, sans lever
sa visire, d'une voix creus et dolente qui semblait sortir du
fond d'un tombeau:

Dulcine du Toboso est la plus belle femme du monde, et moi le
plus malheureux chevalier de la terre. Il ne faut pas que mon
impuissance  la soutenir compromette cette vrit. Pousse,
chevalier, pousse ta lance, et te-moi la vie, puisque tu m'as t
l'honneur.

-- Oh! non, certes, je n'en ferai rien, s'cria le chevalier de la
Blanche-Lune. Vive, vive en sa plnitude la renomme de madame
Dulcine du Toboso! Je ne veux qu'une chose, c'est que le grand
don Quichotte se retire dans son village une anne, ou le temps
que je lui prescrirai, ainsi que nous en sommes convenus avant
d'en venir aux mains.

Le vice-roi, don Antonio, et plusieurs autres personnes qui se
trouvaient prsentes, entendirent distinctement ces propos; ils
entendirent galement don Quichotte rpondre que, pourvu qu'on ne
lui demandt rien qui ft au dtriment de Dulcine, il
accomplirait tout le reste en chevalier ponctuel et loyal. Cette
confession faite et reue, le chevalier de la Blanche-Lune tourna
bride, et, saluant le vice-roi de la tte, il prit le petit galop
pour rentrer dans la ville. Le vice-roi donna l'ordre  don
Antonio de le suivre, pour savoir  tout prix qui il tait. On
releva don Quichotte, et on lui dcouvrit le visage, qu'on trouva
ple, inanim et inond de sueur. Rossinante tait si maltrait,
qu'il ne put se remettre sur ses jambes. Sancho, l'oreille basse
et la larme  l'oeil, ne savait ni que dire ni que faire. Il lui
semblait que toute cette aventure tait un songe, une affaire
d'enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu  merci,
oblig  ne point prendre les armes d'une anne. Il apercevait en
imagination la lumire de sa gloire obscurcie, et les esprances
de ses nouvelles promesses vanouies, comme la fume s'vanouit au
vent. Il craignait enfin que Rossinante ne restt estropie pour
le reste de ses jours, et son matre disloqu. Heureux encore si
les membres briss remettaient la cervelle[321]! Finalement, avec
une chaise  porteurs que le vice-roi fit venir, on ramena le
chevalier  la ville, et le vice-roi regagna aussitt son palais,
dans le dsir de savoir quel tait ce chevalier de la Blanche-
Lune, qui avait mis don Quichotte en si piteux tat.

Chapitre LXV

_O l'on fait connatre qui tait le chevalier de la Blanche-
Lune, et o l'on raconte la dlivrance de don Grgorio, ainsi que
d'autres vnements_


Don Antonio Morno suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qui fut
galement suivi et poursuivi mme par une infinit de polissons,
jusqu' la porte d'une htellerie au centre de la ville. Don
Antonio y entra dans le dsir de le connatre. Un cuyer vint
recevoir et dsarmer le chevalier, qui s'enferma dans une salle
basse, toujours accompagn de don Antonio, lequel mourait d'envie
de savoir qui tait cet inconnu. Enfin, quand le chevalier de la
Blanche-Lune vit que ce gentilhomme ne le quittait pas, il lui
dit:

Je vois bien, seigneur, pourquoi vous tes venu; vous voulez
savoir qui je suis, et, comme je n'ai nulle raison de le cacher,
pendant que mon domestique me dsarme, je vais vous le dire en
toute vrit. Sachez donc, seigneur, qu'on m'appelle le bachelier
Samson Carrasco. Je suis du village mme de don Quichotte de la
Manche, dont la folie est un objet de piti pour nous tous qui le
connaissons; mais peut-tre lui ai-je port plus de compassion que
personne. Or, comme je crois que sa gurison dpend de son repos,
et de ce qu'il ne bouge plus de son pays et de sa maison, j'ai
cherch un moyen de l'obliger  y rester tranquille. Il y a donc
environ trois mois que j'allai, dguis en chevalier des Miroirs,
lui couper le chemin dans l'intention de combattre avec lui et de
le vaincre, sans lui faire aucun mal, aprs avoir mis pour
condition de notre combat que le vaincu resterait  la merci du
vainqueur. Ce que je pensai exiger de lui, car je le tenais dj
pour vaincu, c'tait qu'il retournt au pays, et qu'il n'en sortt
plus de toute une anne, temps pendant lequel il pourrait tre
guri; mais le sort en ordonna d'une toute autre faon, car ce fut
lui qui me vainquit et me renversa de cheval. Mon projet fut donc
sans rsultat. Il continua sa route, et je m'en retournai vaincu,
honteux et bris de la chute, qui avait t fort prilleuse.
Cependant cela ne m'ta pas l'envie de revenir le chercher et de
le vaincre  mon tour, comme vous avez vu que j'ai fait
aujourd'hui. Il est si ponctuel  observer les devoirs de la
chevalerie errante, qu'en excution de sa parole, il observera,
sans aucun doute, l'ordre qu'il a reu de moi. Voil, seigneur,
toute l'histoire, sans que j'aie besoin de rien ajouter. Je vous
supplie de ne pas me dcouvrir, et de ne pas dire  don Quichotte
qui je suis, afin que ma bonne intention ait son effet, et que je
parvienne  rendre le jugement  un homme qui l'a parfait ds
qu'il oublie les extravagances de sa chevalerie errante.

-- Oh! seigneur, s'cria Antonio, Dieu vous pardonne le tort que
vous avez fait au monde entier, en voulant rendre  la raison le
fou le plus divertissant qu'il possde! Ne voyez-vous pas,
seigneur, que jamais l'utilit dont pourra tre le bon sens de don
Quichotte n'approchera du plaisir qu'il donne avec ses incartades?
Mais j'imagine que toute la science et toute l'adresse du seigneur
bachelier ne pourront suffire  rendre sage un homme si
compltement fou; et, si ce n'tait contraire  la charit, je
demanderais que jamais don Quichotte ne gurt, parce qu'avec sa
gurison nous aurons non-seulement  perdre ses gracieuses folies,
mais encore celles de Sancho Panza, son cuyer, dont la moindre
est capable de rjouir la mlancolie mme. Cependant je me tairai
et ne dirai rien, pour voir si j'aurai devin juste en souponnant
que le seigneur Carrasco ne tirera nul profit de sa dmarche.

Le bachelier rpondit qu'en tout cas l'affaire tait en bon train,
et qu'il en esprait une heureuse issue. Il prit cong de don
Antonio, qui lui faisait poliment ses offres de service; puis,
ayant fait attacher ses armes sur un mulet, il quitta la ville, 
l'instant mme, sur le cheval qui lui avait servi dans le combat,
et regagna son village, sans qu'il lui arrivt rien que ft tenue
de recueillir cette vridique histoire.

Don Antonio rapporta au vice-roi tout ce que lui avait cont
Carrasco, chose dont le vice-roi n'prouva pas grand plaisir; car
la rclusion de don Quichotte allait dtruire celui qu'auraient eu
tous les gens auxquels seraient parvenues les nouvelles de ses
folies.

Don Quichotte resta six jours au lit, triste, afflig, rveur,
l'humeur noire et sombre, et l'imagination sans cesse occupe du
malheureux vnement de sa dfaite. Sancho s'efforait de le
consoler, et il lui dit un jour, entre autres propos:

Allons, mon bon seigneur, relevez la tte, et tchez de reprendre
votre gaiet, et surtout rendez grce au ciel de ce qu'tant tomb
par terre vous vous soyez relev sans une cte enfonce. Vous
savez bien que l o les coups se donnent ils se reoivent, et
qu'il n'y a pas toujours du lard o sont les crochets pour le
pendre; en ce cas, faites la figue au mdecin, puisque vous n'en
avez pas besoin pour vous gurir de cette maladie. Retournons chez
nous, et cessons de courir les champs  la qute des aventures,
par des terres et des pays que nous ne connaissons pas.  tout
bien considrer, c'est moi qui suis le plus perdant, si vous tes
le plus maltrait. Moi, qui ai laiss avec le gouvernement les
dsirs d'tre gouverneur, je n'ai pas laiss l'envie de devenir
comte, et jamais cette envie ne sera satisfaite si vous manquez de
devenir roi, en laissant l'exercice de votre chevalerie. Ainsi
toutes mes esprances s'en vont en fume.

-- Tais-toi, Sancho, rpondit don Quichotte; ne vois-tu pas que ma
retraite et ma rclusion ne doivent durer qu'une anne? Au bout de
ce temps, je reprendrai mon honorable profession, et je ne
manquerai ni de royaumes  conqurir, ni de comts  te donner en
cadeau.

-- Dieu vous entende, reprit Sancho, et que le pch fasse la
sourde oreille; car j'ai toujours ou dire que bonne esprance
vaut mieux que mauvaise possession.

Ils en taient l de leur entretien, quand don Antonio entra,
donnant toutes les marques d'une grande allgresse:

Bonne nouvelle, bonne nouvelle, seigneur don Quichotte, s'cria-
t-il; don Grgorio et le rengat, qui est all le chercher, sont
sur la plage. Que dis-je, sur la plage? ils sont dj chez le
vice-roi, et seront ici dans un instant.

Don Quichotte parut sentir quelque joie.

En vrit, dit-il, je me rjouirais volontiers que la chose ft
arrive tout au rebours. J'aurais t contraint de passer en
Berbrie, o j'aurais dlivr, par la force de mon bras, non-
seulement don Grgorio, mais tous les captifs chrtiens qui s'y
trouvent. Mais, hlas! que dis-je, misrable? ne suis-je pas le
vaincu? ne suis-je pas le renvers par terre? ne suis-je pas celui
qui ne peut prendre les armes d'une anne? Qu'est-ce que je
promets donc, et de quoi puis-je me flatter, si je dois plutt me
servir du fuseau que de l'pe?

-- Laissez donc cela, seigneur, s'cria Sancho. Vive la poule,
malgr sa ppie! Et d'ailleurs, aujourd'hui pour toi, demain pour
moi. Dans ces affaires de rencontres, de chocs et de taloches, il
ne faut jurer de rien; car celui qui tombe aujourd'hui peut se
relever demain,  moins qu'il n'aime mieux rester au lit, je veux
dire qu'il ne se laisse abattre sans reprendre un nouveau courage
pour de nouveaux combats. Allons, que Votre Grce se lve pour
recevoir don Grgorio; car il me semble, au mouvement et au bruit
qui se fait, qu'il est dj dans la maison.

C'tait la vrit; aussitt que don Grgorio eut t avec le
rengat rendre compte au vice-roi du dpart et du retour, empress
de revoir Ana-Flix, il accourut avec son compagnon  la maison de
don Antonio. Quand on le tira d'Alger, don Grgorio tait encore
en habits de femme; mais, dans la barque, il les changea contre
ceux d'un captif qui s'tait sauv avec lui. Au reste, en quelque
habit qu'il se montrt, on connaissait en lui une personne digne
d'tre envie, estime et servie; car il tait merveilleusement
beau, et ne semblait pas avoir plus de dix-sept  dix-huit ans.
Ricote et sa fille vinrent  sa rencontre; le pre, attendri
jusqu'aux larmes, et la fille avec une pudeur charmante. Ils ne
s'embrassrent point; car, o se trouve beaucoup d'amour, il n'y a
pas d'ordinaire beaucoup de hardiesse. Les deux beauts runies de
don Grgorio et d'Ana-Flix firent galement l'admiration de tous
ceux qui se trouvaient prsents  cette scne. Ce fut leur silence
qui parla pour les deux amants, et leurs yeux furent les langues
qui exprimrent leur bonheur et leurs chastes penses. Le rengat
raconta quels moyens avait employs son adresse pour tirer don
Grgorio de sa prison, et don Grgorio raconta en quels embarras,
en quels prils il s'tait trouv au milieu des femmes qui le
gardaient; tout cela, sans longueur, en peu de mots, et montrant
une discrtion bien au-dessus de son ge. Finalement, Ricote paya
et rcompensa, d'une main librale, aussi bien le rengat que les
chrtiens qui avaient ram dans la barque. Quant au rengat, il
rentra dans le giron de l'glise, et, de membre gangren, il
redevint sain et pur par la pnitence et le repentir.

Deux jours aprs, le vice-roi se concerta avec don Antonio sur les
moyens qu'il y aurait  prendre pour qu'Ana-Flix et Ricote
restassent en Espagne; car il ne leur semblait d'aucun
inconvnient de conserver dans le pays une fille si chrtienne et
un pre si bien intentionn. Don Antonio s'offrit  aller
solliciter cette licence  la cour, o l'appelaient d'ailleurs
d'autres affaires, laissant entendre que l, par le moyen de la
faveur et des prsents, bien des difficults s'aplanissent.

Non, dit Ricote, qui assistait  l'entretien; il ne faut rien
esprer de la faveur ni des prsents; car, avec le grand don
Bernardino de Vlasco, comte de Salazar, auquel Sa Majest a
confi le soin de notre expulsion, tout est inutile, prires,
larmes, promesses et cadeaux. Il est vrai qu'il unit la
misricorde  la justice; mais, comme il voit que tout le corps de
notre nation est corrompu et pourri, il use plutt pour remde du
cautre, qui brle, que du baume, qui amollit. Avec la prudence et
la sagacit qu'il apporte  ses fonctions, avec la terreur qu'il
inspire, il a port sur ses fortes paules l'excution de cette
grande mesure, sans que notre adresse, nos dmarches, nos
stratagmes et nos fraudes eussent pu tromper ses yeux d'Argus,
qu'il tient toujours ouverts, pour empcher qu'aucun de nous ne
lui chappe et ne reste comme une racine cache, qui germerait
avec le temps et rpandrait des fruits vnneux dans l'Espagne,
enfin purge et dlivre des craintes que lui donnait notre
multitude. Hroque rsolution du grand Philippe III, et prudence
inoue d'en avoir confi l'excution  don Bernardino de
Vlasco[322]!

-- Quoi qu'il en soit, reprit don Antonio, je ferai, une fois l,
toutes les diligences possibles, et que le ciel en dcide comme il
lui plaira. Don Grgorio viendra avec moi, pour consoler ses
parents de la peine qu'a d leur causer son absence; Ana-Flix
restera avec ma femme dans ma maison ou dans un monastre; et je
suis sr que le seigneur vice-roi voudra bien garder chez lui le
bon Ricote, jusqu'au rsultat de mes ngociations.

Le vice-roi consentit  tout ce qui tait propos; mais don
Grgorio, sachant ce qui se passait, assura d'abord qu'il ne
pouvait ni ne voulait abandonner doa Ana-Flix. Toutefois, comme
il avait le dsir de revoir ses parents, et qu'il pensait bien
trouver le moyen de revenir chercher sa matresse, il se rendit 
l'arrangement convenu. Ana-Flix resta avec la femme de don
Antonio, et Ricote dans le palais du vice-roi.

Le jour du dpart de don Antonio arriva, puis le dpart de don
Quichotte et de Sancho, qui eut lieu deux jours aprs; car les
suites de sa chute ne permirent point au chevalier de se mettre
plus tt en route. Il y eut des larmes, des soupirs, des sanglots
et des dfaillances, quand don Grgorio se spara d'Ana-Flix.
Ricote offrit  son gendre futur mille cus, s'il les voulait;
mais don Grgorio n'en accepta pas un seul, et emprunta seulement
cinq cus  don Antonio, en promettant de les lui rendre  Madrid.
Enfin, ils partirent tous deux, et don Quichotte avec Sancho, un
peu aprs, comme on l'a dit; don Quichotte dsarm et en habit de
voyage; Sancho  pied, le grison portant les armes sur son dos.

Chapitre LXVI

_Qui traite de ce que verra celui qui le lira, ou de ce
qu'entendra celui qui l'coutera lire_


Au sortir de Barcelone, don Quichotte vint revoir la place o il
tait tomb, et s'cria:

Ici fut Troie! ici ma mauvaise toile, et non ma lchet,
m'enleva mes gloires passes! ici la fortune usa  mon gard de
ses tours et de ses retours! ici s'obscurcirent mes prouesses!
ici, finalement, tomba mon bonheur, pour ne se relever jamais!

Sancho, qui entendit ces lamentations, lui dit aussitt:

C'est aussi bien le propre d'un coeur vaillant, mon bon seigneur,
d'avoir de la patience et de la fermet dans les disgrces, que de
la joie dans les prosprits; et cela, j'en juge par moi-mme; car
si, quand j'tais gouverneur, je me sentais gai, maintenant que je
suis cuyer  pied, je ne me sens pas triste. En effet, j'ai ou
dire que cette crature qu'on appelle la fortune est une femme
capricieuse, fantasque, toujours ivre et aveugle par-dessus le
march. Aussi ne voit-elle pas ce qu'elle fait, et ne sait-elle ni
qui elle abat, ni qui elle lve.

-- Tu es bien philosophe, Sancho, rpondit don Quichotte, et tu
parles en homme de bon sens. Je ne sais vraiment qui t'apprend de
telles choses. Mais ce que je puis te dire, c'est qu'il n'y a
point de fortune au monde, que toutes les choses qui s'y passent,
bonnes ou mauvaises, n'arrivent point par hasard, mais par une
providence particulire des cieux. De l vient ce qu'on a coutume
de dire, chacun est l'artisan de son heureux sort. Moi, je l'avais
t du mien, mais non pas avec assez de prudence; aussi ma
prsomption m'a-t-elle cot cher. J'aurais d penser qu' la
grosseur dmesure du cheval que montait le chevalier de la
Blanche-Lune, la dbilit de Rossinante ne pouvait rsister.
J'osai cependant accepter le combat; je fis de mon mieux, mais je
fus culbut, et, bien que j'aie perdu l'honneur, je n'ai ni perdu
ni pu perdre la vertu de tenir ma parole. Quand j'tais chevalier
errant, hardi et valeureux, mon bras et mes oeuvres
m'accrditaient pour homme de coeur; maintenant que je suis cuyer
dmont, je veux m'accrditer pour homme de parole, en tenant la
promesse que j'ai faite. Chemine donc, ami Sancho; allons passer
dans notre pays l'anne du noviciat. Dans cette rclusion force,
nous puiserons de nouvelles forces pour reprendre l'exercice des
armes, que je n'abandonnerai jamais.

-- Seigneur, rpondit Sancho, ce n'est pas une chose si
divertissante de marcher  pied, qu'elle me donne envie de faire
de grandes tapes. Laissons cette armure accroche  quelque
arbre, en guise d'un pendu; et, quand j'occuperai le dos du
grison, les pieds hors de la poussire, nous ferons les marches
telles que Votre Grce voudra les mesurer. Mais croire que je les
ferai longues en allant  pied, c'est croire qu'il fait jour 
minuit.

-- Tu as fort bien dit, repartit don Quichotte; attachons mes
armes en trophe; puis, au-dessous ou alentour, nous graverons sur
les arbres ce qui tait crit sur le trophe des armes de Roland:

_Que nul de les toucher ne soit si tmraire,_
_S'il ne veut de Roland affronter la colre_.

-- Tout cela me semble d'or, reprit Sancho; et, n'tait la faute
que nous ferait Rossinante pour le chemin  faire, je serais
d'avis qu'on le pendt galement.

-- Eh bien! ni lui ni les armes ne seront pendus, rpondit don
Quichotte; je ne veux pas qu'on me dise: _ bon service mauvais
payement_.

-- Voil qui est bien dit, rpliqua Sancho; car, suivant l'opinion
des gens senss, il ne faut pas jeter sur le bt la faute de
l'ne. Et, puisque c'est  Votre Grce qu'est toute la faute de
cette aventure, chtiez-vous vous-mme; mais que votre colre ne
retombe pas sur ces armes dj sanglantes et brises, ni sur le
doux et bon Rossinante, qui n'en peut mais, ni sur mes pieds, que
j'ai fort tendres, en les faisant cheminer plus que de raison.

Ce fut en ces entretiens que se passa toute la journe, et quatre
autres encore, sans qu'il leur arrivt rien qui contrarit leur
voyage. Le cinquime jour,  l'entre d'une bourgade, ils
trouvrent devant la porte d'une htellerie beaucoup de gens qui
s'y divertissaient, car c'tait fte. Comme don Quichotte
approchait d'eux, un laboureur leva la voix et dit:

Bon! un de ces seigneurs que voil, et qui ne connaissent point
les parieurs, va dcider de notre gageure.

-- Trs-volontiers, rpondit don Quichotte, et en toute droiture,
si toutefois je parviens  la bien comprendre.

-- Le cas est, mon bon seigneur, reprit le paysan, qu'un habitant
de ce village, si gros qu'il pse deux quintaux trois quarts, a
dfi  la course un autre habitant, qui ne pse pas plus de cent
vingt-cinq livres. La condition du dfi fut qu'ils parcourraient
un espace de cent pas  poids gal. Quand on a demand au
dfieur[323] comment il fallait galiser le poids, il a rpondu que
le dfi, qui pse un quintal et quart, se mette sur le dos un
quintal et demi de fer, et alors les cent vingt-cinq livres du
maigre s'galiseront avec les deux cent soixante-quinze livres du
gras.

-- Nenni, vraiment! s'cria Sancho avant que don Quichotte
rpondt. Et c'est  moi, qui tais, il y a peu de jours,
gouverneur et juge, comme tout le monde sait, qu'il appartient
d'claircir ces doutes, et de trancher toute espce de diffrend.

-- Eh bien!  la bonne heure, charge-toi de rpondre, ami Sancho,
dit don Quichotte; car je ne suis pas bon  donner de la bouillie
au chat, tant j'ai le jugement brouill et renvers.

Avec cette permission, Sancho s'adressa aux paysans, qui taient
rassembls en grand nombre autour de lui, la bouche ouverte,
attendant la sentence qu'allait prononcer la sienne.

Frres, leur dit-il, ce que demande le gras n'a pas le sens
commun, ni l'ombre de justice; car, si ce qu'on dit est vrai, que
le dfi a le choix des armes, il ne faut pas ici que le dfieur
les choisisse telles qu'il soit impossible  l'autre de remporter
la victoire. Mon avis est donc que le dfieur gros et gras
s'monde, s'lague, se rogne, se tranche et se retranche, qu'il
s'te enfin cent cinquante livres de chair, de ci, de l, de tout
son corps, comme il lui plaira et comme il s'en trouvera le mieux;
de cette manire, restant avec cent vingt-cinq livres pesant, il
se trouvera d'accord et de poids avec son adversaire; alors ils
pourront courir, la partie sera parfaitement gale.

-- Je jure Dieu, dit un laboureur qui avait cout la sentence de
Sancho, que ce seigneur a parl comme un bienheureux, et qu'il a
jug comme un chanoine. Mais,  coup sr, le gros ne voudra pas
s'ter une once de chair,  plus forte raison cent cinquante
livres.

-- Le meilleur est qu'ils ne courent pas du tout, reprit un autre,
pour que le maigre n'ait pas  crever sous la charge, ni le gros 
se dchiqueter. Mettez la moiti de la gageure en vin; emmenons
ces seigneurs au cabaret, et je prends tout sur mon dos.

-- Pour moi, seigneurs, rpondit don Quichotte, je vous suis trs-
oblig; mais je ne puis m'arrter un instant, car de sombres
penses et de tristes vnements m'obligent  paratre impoli et 
cheminer plus vite que le pas.

Donnant de l'peron  Rossinante., il passa outre et laissa ces
gens aussi tonns de son trange figure que de la sagacit de
Sancho. Un des paysans s'cria:

Si le valet a tant d'esprit, qu'est-ce que doit tre le matre?
je parie que, s'ils vont  Salamaque, ils deviendront, en un tour
de main, alcaldes de cour. Tout est pour rire; il n'y a qu'une
chose, tudier et toujours tudier; puis avoir un peu de faveur et
de bonne chance, et, quand on y pense le moins, on se trouve avec
une verge  la main ou une mitre sur la tte.

Cette nuit, matre et valet la passrent au milieu des champs, 
la belle toile, et, le lendemain, continuant leur route, ils
virent venir  eux un homme  pied qui portait une besace au cou
et un pieu ferr  la main, quipage ordinaire d'un messager
piton. Celui-ci en approchant de don Quichotte, doubla le pas, et
vint  lui presque en courant; puis, lui embrassant la cuisse
droite, car il n'atteignait pas plus haut, il lui dit avec des
marques de grande allgresse:

Oh! mon seigneur don Quichotte de la Manche, quelle joie va
sentir au fond de l'me mon seigneur le duc, quand il saura que
Votre Grce retourne  son chteau, o il est encore avec madame
la duchesse!

-- Je ne vous connais pas, mon ami, rpondit don Quichotte, et ne
sais qui vous tes,  moins que vous ne me le disiez.

-- Moi, seigneur don Quichotte, rpliqua le messager, je suis
Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, celui qui ne voulut pas
combattre avec Votre Grce  propos du mariage de la fille de doa
Rodriguez!

-- Misricorde! s'cria don Quichotte; est-ce possible que vous
soyez celui que les enchanteurs, mes ennemis, transformrent en ce
laquais que vous dites, pour m'enlever l'honneur de cette
bataille?

-- Allons, mon bon seigneur, repartit le messager, ne dites pas
une telle chose. Il n'y a eu ni enchantement ni changement de
visage. Aussi bien laquais Tosilos je suis entr dans le champ
clos, que Tosilos laquais j'en suis sorti. J'ai voulu me marier
sans combattre, parce que la jeune fille tait  mon got. Mais la
chose a tourn tout  l'envers; car, ds que Votre Grce est
partie de notre chteau, le duc mon seigneur m'a fait appliquer
cent coups de baguette pour avoir contrevenu aux ordres qu'il
m'avait donns avant de commencer la bataille. La fin de
l'histoire, c'est que la pauvre fille est dj religieuse, que
doa Rodriguez est retourne en Castille, et que je vais
maintenant  Barcelone porter au vice-roi un pli de lettre que lui
envoie mon seigneur. Si Votre Grce veut boire un coup pur,
quoique chaud, je porte ici une gourde de vieux vin, avec je ne
sais combien de bribes de fromage de Tronchon, qui sauront bien
vous veiller la soif, si par hasard elle est endormie.

-- J'accepte l'invitation, s'cria Sancho; trve de compliments,
et que le bon Tosilos verse rasade, en dpit de tous les
enchanteurs qu'il y ait aux Grandes-Indes.

-- Enfin, Sancho, dit don Quichotte, tu es le plus grand glouton
du monde et le plus grand ignorant de la terre, puisque tu ne veux
pas te mettre dans la tte que ce courrier est enchant et ce
Tosilos contrefait. Reste avec lui, et bourre-toi l'estomac;
j'irai en avant, au petit pas, et j'attendrai que tu reviennes.

Le laquais se mit  rire, dgaina sa gourde, tira du bissac un
pain et des bribes de fromage, puis s'assit avec Sancho sur
l'herbe verte. L, en paix et en bonne amiti, ils attaqurent et
expdirent les provisions avec tant de courage et d'apptit,
qu'ils lchrent le paquet de lettres, seulement parce qu'il
sentait le fromage. Tosilos dit  Sancho:

Sans aucun doute, ami Sancho..., ton matre doit tre fou.

-- Comment! doit? rpondit Sancho; oh! il ne doit rien  personne;
il paye tout comptant, surtout quand c'est en monnaie de folie. Je
le vois bien, et je le lui dis bien aussi. Mais qu'y faire?
surtout maintenant qu'il est fou  lier parce qu'il a t vaincu
par le chevalier de la Blanche-Lune.

Tosilos le pria de lui conter cette aventure; mais Sancho rpondit
qu'il y aurait impolitesse  laisser plus longtemps son matre
croquer le marmot  l'attendre, et qu'un autre jour, s'ils se
rencontraient, ils auraient l'occasion de reprendre l'entretien.
L-dessus il se leva, secoua son pourpoint et les miettes
attaches  sa barbe, poussa le grison devant lui, dit adieu 
Tosilos et rejoignit son matre, qui l'attendait  l'ombre sous un
arbre.

Chapitre LXVII

_De la rsolution que prit don Quichotte de se faire berger et de
mener la vie champtre, tandis que passerait l'anne de sa
pnitence, avec d' autres vnements curieux et divertissants en
vrit_


Si toujours une foule de penses avaient tourment don Quichotte,
avant qu'il ft abattu, un bien plus grand nombre le tourmentaient
depuis sa chute. Il tait donc  l'ombre d'un arbre, et l, comme
des mouches  la cure du miel, mille penses accouraient le
harceler. Les unes avaient trait au dsenchantement de Dulcine,
les autres  la vie qu'il mnerait pendant sa retraite force.
Sancho arriva, et lui vanta l'humeur librale du laquais Tosilos.

Est-il possible, s'cria don Quichotte, que tu penses encore, 
Sancho, que ce garon soit un vritable laquais? As-tu donc oubli
que tu as vu Dulcine convertie en une paysanne, et le chevalier
des Miroirs transform en bachelier Carrasco? Voil les oeuvres
des enchanteurs qui me perscutent. Mais, dis-moi maintenant, as-
tu demand  ce Tosilos ce que Dieu a fait d'Altisidore; si elle a
pleur mon absence, ou si elle a dj vers dans le sein de
l'oubli les penses amoureuses qui la tourmentaient en ma
prsence?

-- Les miennes, reprit Sancho, ne me laissent gure songer 
m'enqurir de fadaises. Mais, jour de Dieu! seigneur, quelle
mouche vous pique  prsent, pour vous informer des penses
d'autrui, et surtout de penses amoureuses?

-- coute, Sancho, reprit don Quichotte, il y a bien de la
diffrence entre les actions qu'on fait par amour et celles qu'on
fait par reconnaissance. Il peut arriver qu'un chevalier reste
froid et insensible; mais,  la rigueur, il est impossible qu'il
soit ingrat. Selon toute apparence, Altisidore m'aima tendrement;
elle m'a donn les trois mouchoirs de tte que tu sais bien; elle
a pleur  mon dpart, elle m'a fait des reproches, elle m'a
maudit, elle s'est plainte publiquement, en dpit de toute pudeur.
Ce sont l des preuves qu'elle m'adorait; car les colres des
amants clatent toujours en maldictions. Moi, je n'ai pas eu
d'esprances  lui donner puisque les miennes appartiennent toutes
 Dulcine, ni de trsors  lui offrir, car les trsors des
chevaliers errants sont, comme ceux des esprits follets, apparents
et menteurs. Je ne puis donc lui donner que ces souvenirs qui me
restent d'elle, sans prjudice toutefois de ceux que m'a laisss
Dulcine, Dulcine  qui tu fais injure par les retards que tu
mets  fouetter,  chtier ces masses de chair, que je voudrais
voir manges des loups, puisqu'elles aiment mieux se rserver pour
les vers de terre que de s'employer  la gurison de cette pauvre
dame.

-- Ma foi, seigneur, rpondit Sancho, s'il faut dire la vrit, je
ne puis me persuader que les claques  me donner sur le derrire
aient rien  voir avec le dsenchantement des enchants. C'est
comme si nous disions: La tte vous fait mal, graissez-vous le
talon. Du moins, j'oserais bien jurer qu'en toutes les histoires
que Votre Grce a lues, traitant de la chevalerie errante, vous
n'avez pas vu un seul dsenchantement  coups de fouet. Mais
enfin, pour oui ou pour non, je me les donnerai quand l'envie m'en
prendra, et que le temps m'offrira toute commodit pour cette
besogne.

-- Dieu le veuille, reprit don Quichotte, et que les cieux te
donnent assez de leur grce pour que tu reconnaisses l'obligation
o tu es de secourir ma dame et matresse, qui est la tienne,
puisque tu es  moi.

Ils suivaient leur chemin en devisant de la sorte, quand ils
arrivrent  la place o les taureaux les avaient culbuts et
fouls. Don Quichotte reconnut l'endroit et dit  Sancho:

Voici la prairie o nous avons rencontr les charmantes bergres
et les lgants bergers qui voulaient y renouveler la pastorale
Arcadie. C'est une pense aussi neuve que discrte, et, si tu es
du mme avis que moi, je voudrais,  Sancho, qu' leur imitation
nous nous transformassions en bergers, ne ft-ce que le temps o
je dois tre reclus.[324] J'achterais quelques brebis, et toutes
les choses ncessaires  la profession pastorale; puis, nous
appelant, moi le pasteur Quichottiz, toi le pasteur Panzino, nous
errerons par les montagnes, les forts et les prairies, chantant
par-ci des chansons, par-l des complaintes, buvant au liquide
cristal des fontaines et des ruisseaux, ou dans les fleuves au lit
profond. Les chnes nous offriront d'une main librale leurs
fruits doux et savoureux, et les liges un sige et un abri. Les
saules nous donneront de l'ombre, la rose des parfums, les vastes
prairies des tapis maills de mille couleurs, l'air sa pure
haleine, la lune et les toiles une douce lumire malgr
l'obscurit de la nuit, le chant du plaisir, les pleurs de la
joie, Apollon des vers, et l'amour des penses sentimentales, qui
pourront nous rendre fameux et immortels, non-seulement dans le
prsent ge, mais dans les sicles  venir.

-- Pardieu! s'cria Sancho, voil une vie qui me va et qui
m'enchante; d'autant plus qu'avant mme de l'avoir bien envisage,
le bachelier Samson Carrasco et matre Nicolas, le barbier,
voudront la mener galement, et se faire bergers comme nous.
Encore, Dieu veuille qu'il ne prenne pas envie au cur de se
fourrer dans la bergerie, tant il est de bonne humeur et curieux
de se divertir.

-- Ce que tu dis est parfait, reprit don Quichotte; et, si le
bachelier entre dans la communaut pastorale, comme je n'en fais
aucun doute, il pourra s'appeler le pasteur Sansonnet, ou le
pasteur Carrascon. Le barbier Nicolas pourra s'appeler le pasteur
Nicoloso, comme l'ancien Boscan s'appela Nemoroso[325]. Quant au
cur, je ne sais trop quel nom nous lui donnerons,  moins que ce
ne soit un drivatif du sien, et que nous ne l'appelions le
pasteur Curiambro. Pour les bergres de qui nous devons tre les
amants, nous pourrons leur choisir des noms comme dans un cent de
poires; et, puisque le nom de ma dame convient aussi bien  l'tat
de bergre qu' celui de princesse, je n'ai pas besoin de me
creuser la cervelle  lui en chercher un qui lui aille mieux. Toi,
Sancho, tu donneras  la tienne celui qui te plaira.

-- Je ne pense pas, rpondit Sancho, lui donner un autre nom que
celui de Trsona[326]; il ira bien avec sa grosse taille et avec le
sien propre, puisqu'elle s'appelle Thrse. D'ailleurs, en la
clbrant dans mes vers, je dcouvrirai combien mes dsirs sont
chastes, puisque je ne vais pas moudre au moulin d'autrui. Il ne
faut pas que le cur ait de bergre, ce serait donner mauvais
exemple. Quant au bachelier, s'il veut en avoir une, il a son me
dans sa main.

-- Misricorde! s'cria don Quichotte, quelle vie nous allons nous
donner, ami Sancho! que de cornemuses vont rsonner  nos
oreilles! que de flageolets, de tambourins, de violes et de
serinettes! Si, parmi toutes ces espces de musiques, vient  se
faire entendre celle des albogues[327], nous aurons l presque tous
les instruments pastoraux.

-- Qu'est-ce que cela, des albogues? demanda Sancho. Je ne les ai
vus ni ou nommer en toute ma vie.

-- Des albogues, rpondit don Quichotte, sont des plaques de
mtal, semblables  des pieds de chandeliers, qui, frappes l'une
contre l'autre par le ct creux, rendent un son, sinon trs-
harmonieux et trs-agrable, au moins sans discordance et bien
d'accord avec la rusticit de la cornemuse et du tambourin. Ce nom
d'albogues est arabe, comme le sont tous ceux qui, dans notre
langue espagnole, commencent par _al, _ savoir:
_almohaza__[328]__, almorzar__[329]__, alfombra__[330]__,
alguazil__[331]__, almacen__[332]__, alcancia__[333]__, _et
quelques autres semblables. Notre langue n'a que trois mots arabes
qui finissent en _i: horcegui__[334]__, zaquizami__[335]_ et
_maravedi__[336]__; _car _alheli__[337]_ et _alfaqui__[338]_,
aussi bien par l'_al _du commencement que par l'_i _final, sont
reconnus pour arabes. Je te fais cette observation en passant,
parce qu'elle m'est venue  la mmoire en nommant les albogues. Ce
qui doit nous aider beaucoup  faire notre tat de berger dans la
perfection, c'est que je me mle un peu de posie, comme tu sais,
et que le bachelier Samson Carrasco est un pote achev. Du cur,
je n'ai rien  dire; mais je gagerais qu'il a aussi ses
prtentions  tourner le vers; et, quant  matre Nicolas, je n'en
fais pas l'ombre d'un doute, car tous les barbiers sont joueurs de
guitare et faiseurs de couplets. Moi, je me plaindrai de
l'absence; toi, tu te vanteras d'un amour fidle; le pasteur
Carrascon fera le ddaign, et le cur Curiambro ce qui lui
plaira; de cette faon, la chose ira  merveille.

-- Pour moi, seigneur, rpondit Sancho, j'ai tant de guignon que
je crains de ne pas voir arriver le jour o je me verrai menant
une telle vie. Oh! que de jolies cuillers de bois je vais faire,
quand je serai berger! combien de salades, de crmes fouettes!
combien de guirlandes et de babioles pastorales! Si elles ne me
donnent pas la rputation de bel esprit, elles me donneront du
moins celle d'ingnieux et d'adroit. Sanchica, ma fille, nous
apportera le dner  la bergerie. Mais, gare! elle a bonne faon,
et il y a des bergers plus malicieux que simples. Je ne voudrais
pas qu'elle vnt chercher de la laine, et s'en retournt tondue.
Les amourettes et les mchants dsirs vont aussi bien par les
champs que par la ville, et se fourrent dans les cabanes des
bergers comme dans les palais des rois. Mais en tant la cause, on
te le pch; et, si les yeux ne voient pas, le coeur ne se fend
pas; et mieux vaut le saut de la haie que les prires des honntes
gens.

-- Trve de proverbes, Sancho, s'cria don Quichotte; chacun de
ceux que tu as dits suffisait pour exprimer ta pense. Bien des
fois je t'ai conseill de ne pas tre si prodigue de proverbes, et
de te tenir en bride quand tu les dis. Mais il parat que c'est
prcher dans le dsert, et que, _ma mre me chtie et je fouette
ma toupie_.

-- Il parat aussi, repartit Sancho, que Votre Grce fait comme on
dit: La pole a dit au chaudron: te-toi de l, noir par le
fond. Vous me reprenez de dire des proverbes, et vous les enfilez
deux  deux.

-- coute, Sancho, reprit don Quichotte; moi, j'amne les
proverbes  propos, et, quand j'en dis, ils viennent comme une
bague au doigt; mais toi, tu les tires si bien par les cheveux,
que tu les tranes au lieu de les amener. Si j'ai bonne mmoire,
je t'ai dit une autre fois que les proverbes sont de courtes
maximes tires d'une longue exprience et des observations de nos
anciens sages. Mais le proverbe qui vient hors de propos est
plutt une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela, et,
puisque la nuit vient, retirons-nous de la grand'route  quelque
gte o nous la passerons. Dieu sait ce qui nous arrivera demain.

Ils s'loignrent tous deux, souprent tard et mal, bien contre le
gr de Sancho, lequel se reprsentait les misres qui attendent la
chevalerie errante dans les forts et les montagnes, si, de temps
en temps, l'abondance se montre dans les chteaux et dans les
bonnes maisons, comme chez don Digo de Miranda, aux noces de
Camache et au logis de don Antonio Morno. Mais, considrant aussi
qu'il ne pouvait tre ni toujours jour ni toujours nuit, il
s'endormit pour passer cette nuit-l, tandis que son matre
veillait  ses cts.

Chapitre LXVIII

_De la joyeuse aventure qui arriva  don Quichotte_


La nuit tait obscure, quoique la lune ft au ciel; mais elle ne
se montrait pas dans un endroit o l'on pt la voir; car
quelquefois madame Diane va se promener aux antipodes, laissant
les montagnes dans l'ombre et les valles dans l'obscurit. Don
Quichotte paya tribut  la nature en dormant le premier sommeil;
mais il ne se permit pas le second, bien au rebours de Sancho, qui
n'en eut jamais de second; car le mme sommeil lui durait du soir
jusqu'au matin, preuve qu'il avait bonne complexion et fort peu de
soucis. Ceux de don Quichotte le tinrent si bien veill, qu' son
tour il veilla Sancho et lui dit:

Je suis vraiment tonn, Sancho, de l'indpendance de ton humeur.
J'imagine que tu es fait de marbre ou de bronze, et qu'en toi
n'existe ni mouvement ni sentiment. Je veille quand tu dors; je
pleure quand tu chantes; je m'vanouis d'inanition quand tu es
alourdi et haletant d'avoir trop mang. Il est pourtant d'un
fidle serviteur de partager les peines de son matre, et d'tre
mu de ses motions, ne ft-ce que par biensance. Regarde la
srnit de cette nuit; vois la solitude o nous sommes, et qui
nous invite  mettre quelque intervalle de veille entre un sommeil
et l'autre. Lve-toi, au nom du ciel! loigne-toi quelque peu
d'ici; puis, avec bonne grce et bon courage, donne-toi trois ou
quatre cents coups de fouet,  compte et  valoir sur ceux du
dsenchantement de Dulcine. Je te demande cela en suppliant, ne
voulant pas en venir aux mains avec toi, comme l'autre fois, car
je sais que tu les as rudes et pesantes. Quand tu te seras bien
fustig, nous passerons le reste de la nuit  chanter, moi les
maux de l'absence, toi les douceurs de la fidlit, faisant ainsi
le premier dbut de la vie pastorale que nous devons mener dans
notre village.

-- Seigneur, rpondit Sancho, je ne suis pas chartreux, pour me
lever au beau milieu de mon somme et me donner de la discipline;
et je ne pense pas davantage qu'on puisse passer tout d'un coup de
la douleur des coups de fouet au plaisir de la musique. Que Votre
Grce me laisse dormir, et ne me pousse pas  bout quant  ce qui
est de me fouetter, car vous me ferez faire le serment de ne
jamais me toucher au poil du pourpoint, bien loin de toucher 
celui de ma peau!

--  me endurcie! s'cria don Quichotte,  cuyer sans
entrailles!  pain mal employ, et faveurs mal places, celles que
je t'ai faites et celles que je pense te faire! Par moi tu t'es vu
gouverneur, et par moi tu te vois avec l'espoir prochain d'tre
comte, ou d'avoir un autre titre quivalent, sans que
l'accomplissement de cette esprance tarde plus que ne tardera
cette anne  passer, car enfin _post tenebras spero lucem._[339]

-- Je n'entends pas cela, rpliqua Sancho; mais j'entends fort
bien que, tant que je dors, je n'ai ni crainte, ni esprance, ni
peine, ni plaisir. Bni soit celui qui a invent le sommeil,
manteau qui couvre toutes les humaines penses, mets qui te la
faim, eau qui chasse la soif, feu qui rchauffe la froidure,
fracheur qui tempre la chaleur brlante, finalement, monnaie
universelle avec laquelle s'achte toute chose, et balance o
s'galisent le ptre et le roi, le simple et le sage. Le sommeil
n'a qu'une mauvaise chose,  ce que j'ai ou dire; c'est qu'il
ressemble  la mort; car d'un endormi  un trpass la diffrence
n'est pas grande.

-- Jamais, Sancho, reprit don Quichotte, je ne t'ai entendu parler
avec autant d'lgance qu' prsent, ce qui me fait comprendre
combien est vrai le proverbe que tu dis quelquefois: _Non avec qui
tu nais, mais avec qui tu pais_.

-- Ah! ah! seigneur notre matre, rpliqua Sancho, est-ce moi
maintenant qui enfile des proverbes? Pardieu! Votre Grce les
laisse tomber de la bouche deux  deux, bien mieux que moi.
Seulement, il doit y avoir entre les miens et les vtres cette
diffrence, que ceux de Votre Grce viennent  propos, et les
miens sans rime ni raison. Mais, au bout du compte, ce sont tous
des proverbes.

Ils en taient l de leur causerie, quand ils entendirent une
sourde rumeur et un bruit aigu qui s'tendaient dans toute la
valle. Don Quichotte se leva et mit l'pe  la main; pour
Sancho, il se pelotonna sous le grison, et se fit de ct et
d'autre un rempart avec le paquet des armes et le bt de son
baudet, aussi tremblant de peur que don Quichotte tait troubl.
De moment en moment, le bruit augmentait, et se rapprochait de nos
deux poltrons, de l'un du moins, car pour l'autre on connat sa
vaillance. Le cas est que des marchands menaient vendre  une
foire plus de six cents porcs, et les faisaient cheminer  ces
heures de nuit. Tel tait le tapage que faisaient ces animaux en
grognant et en soufflant, qu'ils assourdirent don Quichotte et
Sancho, sans leur laisser deviner ce que ce pouvait tre. La
troupe immense et grognante arriva ple-mle, et, sans respecter
le moins du monde la dignit de don Quichotte ni celle de Sancho,
les cochons leur passrent dessus, emportant les retranchements de
Sancho, et roulant  terre non-seulement don Quichotte, mais
encore Rossinante par-dessus le march. Cette irruption, ces
grognements, la rapidit avec laquelle arrivrent ces animaux
immondes, mirent en dsordre et laissrent sur le carreau le bt,
les armes, le grison, Rossinante, Sancho et don Quichotte. Sancho
se releva le mieux qu'il put, et demanda l'pe  son matre,
disant qu'il voulait tuer une demi-douzaine de ces impertinents
messieurs les pourceaux pour leur apprendre  vivre, car il avait
reconnu ce qu'ils taient. Don Quichotte lui rpondit tristement:

Laisse-les passer, ami; cet affront est la peine de mon pch; et
il est juste que le ciel chtie le chevalier errant vaincu en le
faisant manger par les renards, piquer par les gupes, et fouler
aux pieds par les cochons.

-- Est-ce que c'est aussi un chtiment du ciel, rpondit Sancho,
que les cuyers des chevaliers vaincus soient piqus des
mosquites, dvors des poux, et tourments de la faim! Si nous
autres cuyers nous tions fils des chevaliers que nous servons,
ou leurs trs-proches parents, il ne serait pas tonnant que la
peine de leur faute nous atteignt jusqu' la quatrime
gnration. Mais qu'ont  dmler les Panza avec les Quichotte?
Allons! remettons-nous sur le flanc, et dormons le peu qui reste
de la nuit. Dieu fera lever le soleil, et nous nous en trouverons
bien.

-- Dors, Sancho, rpondit don Quichotte; dors, toi qui es n pour
dormir; moi, qui suis n pour veiller, d'ici au jour je lcherai
la bride  mes penses, et je les exhalerai dans un petit
madrigal, qu'hier au soir, sans que tu t'en doutasses, j'ai
compos par coeur.

-- Il me semble, rpondit Sancho, que les penses qui laissent
faire des couplets ne sont pas bien cuisantes. Que votre Grce
versifie tant qu'il lui plaira, moi je vais dormir tant que je
pourrai.

L-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il
se roula, se blottit et s'endormit d'un profond sommeil, sans que
les soucis, les dettes et le chagrin l'en empchassent. Pour don
Quichotte, adoss au tronc d'un lige ou d'un htre (Cid Hamet
Ben-Engli ne distingue pas quel arbre c'tait), il chanta les
strophes suivantes, au son de ses propres soupirs:

Amour, quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je
vais en courant  la mort, pensant terminer ainsi mon mal immense.

Mais quand j'arrive  ce passage, qui est un port dans la mer de
mes tourments, je sens une telle joie que la vie se ranime, et je
ne passe point.

Ainsi, vivre me tue, et mourir me rend la vie. Oh! dans quelle
situation inoue me jettent la vie et la mort!

Le chevalier accompagnait chacun de ses vers d'une foule de
soupirs et d'un ruisseau de larmes, comme un homme dont le coeur
tait dchir par le regret de sa dfaite et par l'absence de
Dulcine.

Le jour arriva sur ces entrefaites, et le soleil donna de ses
rayons dans les yeux de Sancho. Il s'veilla, se secoua, se frotta
les yeux, s'tira les membres; puis il regarda le dgt qu'avaient
fait les cochons dans son garde-manger, et maudit le troupeau,
sans oublier ceux qui le conduisaient. Finalement, ils reprirent
tous deux leur voyage commenc; et, sur la tombe de la nuit, ils
virent venir  leur rencontre une dizaine d'hommes  cheval et
quatre ou cinq  pied. Don Quichotte sentit son coeur battre, et
Sancho le sien dfaillir; car les gens qui s'approchaient d'eux
portaient des lances et des boucliers, et marchaient en quipage
de guerre. Don Quichotte se tourna vers Sancho:

Si je pouvais,  Sancho! lui dit-il, faire usage de mes armes, et
si ma promesse ne me liait les mains, cet escadron qui vient
fondre sur nous, ce serait pour moi pain bnit. Mais pourtant il
pourrait se faire que ce ft autre chose que ce que nous
craignons.

En ce moment les gens  cheval arrivrent, et, la lance au poing,
sans dire un seul mot, ils envelopprent don Quichotte, et lui
prsentrent la pointe de leurs piques sur la poitrine et sur le
dos, le menaant ainsi de mort. Un des hommes  pied, mettant un
doigt sur la bouche pour lui faire signe de se taire, empoigna
Rossinante par la bride et le tira du chemin. Les autres hommes 
pied, entourant Sancho et le grison, et gardant aussi un
merveilleux silence, suivirent les pas de celui qui emmenait don
Quichotte. Deux ou trois fois le chevalier voulut demander o on
le menait et ce qu'on lui voulait; mais  peine commenait-il 
remuer les lvres, qu'on lui fermait la bouche avec le fer des
lances. La mme chose arrivait  Sancho; il ne faisait pas plutt
mine de vouloir parler, qu'un de ses gardiens le piquait avec un
aiguillon, et piquait aussi l'ne, comme s'il et voulu parler
aussi. La nuit se ferma; ils pressrent le pas, et la crainte
allait toujours croissante, chez les deux prisonniers, surtout
quand ils entendirent qu'on leur disait de temps en temps:

Avancez, Troglodytes; taisez-vous, barbares; souffrez,
anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux,
Polyphmes meurtriers, lions dvorants et d'autres noms
semblables dont on corchait les oreilles des deux malheureux,
matre et valet.

Sancho se disait  lui-mme:

Nous des torticolis! nous des barbiers; des mange-trop de
fromage! Voil des noms qui ne me contentent gure. Un mauvais
vent souffle, et tous les maux viennent ensemble, comme au chien
les coups de bton; et plaise  Dieu que ce soit par des coups de
bton que finisse cette aventure, si menaante de msaventure!

Don Quichotte marchait tout interdit, sans pouvoir deviner, malgr
les rflexions qui lui venaient en foule, ce que voulaient dire
ces noms injurieux qu'on leur prodiguait. Ce qu'il en concluait,
c'est qu'il fallait n'esprer aucun bien, et craindre beaucoup de
mal. Ils arrivrent enfin, vers une heure de la nuit,  un chteau
que don Quichotte reconnut aussitt pour tre celui du duc, o il
avait sjourn peu de jours auparavant.

Sainte Vierge! s'cria-t-il ds qu'il eut reconnu la demeure, que
veut dire cela? En cette maison tout est courtoisie, bon accueil,
civilit; mais, pour les vaincus, le bien se change en mal, et le
mal en pire.

Ils entrrent dans la cour d'honneur du chteau, et la virent
dispose d'une manire qui accrut leur surprise et redoubla leur
frayeur, comme on le verra dans le chapitre suivant.

Chapitre LXIX

_De la plus trange et plus nouvelle aventure qui soit arrive 
don Quichotte dans tout le cours de cette grande histoire_


Les cavaliers mirent pied  terre; puis, avec l'aide des hommes de
pied, enlevant brusquement dans leurs bras Sancho et don
Quichotte, ils les portrent dans la cour du chteau. Prs de cent
torches, fiches sur leurs supports, brlaient alentour, et plus
de cinq cents lampes clairaient les galeries circulaires; de
faon que, malgr la nuit, qui tait obscure, on ne s'apercevait
point de l'absence du jour. Au milieu de la cour s'levait un
catafalque,  deux aunes du sol, tout couvert d'un immense dais de
velours noir; et, alentour, sur les gradins, brlaient plus de
cent cierges de cire blanche sur des chandeliers d'argent. Au-
dessus du catafalque tait tendu le cadavre d'une jeune fille, si
belle que sa beaut rendait belle la mort mme. Elle avait la tte
pose sur un coussin de brocart, et couronne d'une guirlande de
diverses fleurs balsamiques. Ses mains, croises sur sa poitrine,
tenaient une branche triomphale de palmier.  l'un des cts de la
cour s'levait une espce de thtre, et, sur deux siges, deux
personnages y taient assis, lesquels, par les couronnes qu'ils
avaient sur la tte et les sceptres qu'ils portaient  la main, se
faisaient reconnatre pour des rois, soit vritables, soit
supposs. Au pied de ce thtre o l'on montait par quelques
degrs, taient deux autres siges, sur lesquels les gardiens des
prisonniers firent asseoir don Quichotte et Sancho, toujours sans
mot dire, et leur faisant entendre par signes qu'ils eussent  se
taire galement. Mais, sans signes et sans menaces, ils se
seraient bien tus, car l'tonnement o les jetait un tel spectacle
leur paralysait la langue. En ce moment, et au milieu d'un
nombreux cortge, deux personnages de distinction montrent sur le
thtre. Ils furent aussitt reconnus par don Quichotte pour ses
deux htes, le duc et la duchesse, lesquels s'assirent sur deux
riches fauteuils, auprs des deux rois couronns.

Qui ne se serait merveill  la vue de si tranges objets,
surtout si l'on ajoute que don Quichotte avait reconnu que le
cadavre tendu sur le catafalque tait celui de la belle
Altisidore? Quand le duc et la duchesse montrent au thtre, don
Quichotte et Sancho leur firent une profonde rvrence,  laquelle
rpondit le noble couple, en inclinant lgrement la tte. Un
estafier parut alors, et, s'approchant de Sancho, lui jeta sur les
paules une longue robe de bouracan noir, toute bariole de
flammes peintes; puis il lui ta son chaperon, et lui mit sur la
tte une longue mitre pointue,  la faon de celles que portent
les condamns du saint-office, en lui disant  l'oreille de ne pas
desserrer les lvres, sous peine d'avoir un billon ou d'tre
massacr sur place. Sancho se regardait du haut en bas, et se
voyait tout en flammes; mais, comme ces flammes ne le brlaient
point, il n'en faisait pas plus de cas que d'une obole. Il ta la
mitre, et vit qu'elle tait chamarre de diables en peinture; il
la remit aussitt, en se disant tout bas:

Bon; du moins, ni celles-l ne me brlent, ni ceux-ci ne
m'emportent.

Don Quichotte le regardait aussi; et, bien que la frayeur
suspendt l'usage de ses sens, il ne put s'empcher de rire en
voyant la figure de Sancho.

Alors commena  sortir de dessous le catafalque un agrable et
doux concert de fltes, qui, n'tant ml d'aucune voix humaine,
car, en cet endroit, le silence mme faisait silence, produisait
un effet tendre et langoureux. Tout  coup parut,  ct du
coussin qui soutenait le cadavre, un beau jeune homme vtu  la
romaine, lequel, au son d'une harpe dont il jouait lui-mme,
chanta les stances suivantes d'une voix suave et sonore:

En attendant qu'Altisidore revienne  la vie, elle qu'a tue la
cruaut de don Quichotte; en attendant que, dans la cour
enchanteresse, les dames s'habillent de toile  sac, et que madame
la duchesse habille ses dugnes de velours et de satin, je
chanterai d'Altisidore la beaut et l'infortune sur une plus
harmonieuse lyre que celle du chantre de Thrace.

Je me figure mme que cet office ne me regarde pas seulement
pendant la vie; avec la langue morte et froide dans la bouche, je
pense rpter les louanges qui te sont dues. Mon me, libre de son
troite enveloppe, sera conduite le long du Styx en te clbrant,
et tes accents feront arrter les eaux du fleuve d'oubli.[340]

Assez, dit en ce moment un des deux rois; assez, chantre divin;
ce serait  ne finir jamais que de nous retracer  prsent la mort
et les attraits de la sans pareille Altisidore, qui n'est point
morte comme le pense le monde ignorant, mais qui vit dans les
mille langues de la Renomme, et dans les peines que devra
souffrir, pour lui rendre la lumire, Sancho Panza, ici prsent.
Ainsi donc,  Rhadamante, toi qui juges avec moi dans les sombres
cavernes de Pluton, puisque tu sais tout ce qui est crit dans les
livres impntrables pour que cette jeune fille revienne  la vie,
dclare-le sur-le-champ, afin de ne pas nous priver plus longtemps
du bonheur que nous attendons de son retour au monde.

 peine Minos eut-il ainsi parl, que Rhadamante, son compagnon,
se leva et dit:

Allons, sus, ministres domestiques de cette demeure, hauts et
bas, grands et petits, accourez l'un aprs l'autre; appliquez sur
le visage de Sancho vingt-quatre croquignoles; faites  ses bras
douze pincenettes, et  ses reins six piqres d'pingle; c'est en
cette crmonie que consiste la gurison d'Altisidore.

Quand Sancho entendit cela, il s'cria, sans se soucier de rompre
le silence:

Je jure Dieu que je me laisserai manier le visage et tortiller
les chairs comme je me ferai Turc. Jour de Dieu! qu'est-ce qu'a de
commun ma peau avec la rsurrection de cette donzelle? Il parat
que l'apptit vient en mangeant. On enchante Dulcine, et l'on me
fouette pour la dsenchanter. Voil qu'Altisidore meurt du mal
qu'il a plu  Dieu de lui envoyer, et, pour la ressusciter, il
faut me donner vingt-quatre croquignoles, me cribler le corps 
coups d'pingle et me pincer les bras jusqu'au sang!  d'autres,
cette farce-l! Je suis un vieux renard, et ne m'en laisse pas
conter.

-- Tu mourras! dit Rhadamante d'une voix formidable. Adoucis-toi,
tigre; humilie-toi, superbe Nemrod; souffre et te tais, car on ne
te demande rien d'impossible, et ne te mle pas d'numrer les
difficults de cette affaire. Tu dois recevoir les croquignoles,
tu dois tre cribl de coups d'pingle, tu dois gmir sous les
pincenettes. Allons, dis-je, ministres des commandements, 
l'ouvrage; sinon, foi d'homme de bien, je vous ferai voir pourquoi
vous tes ns.

Aussitt on vit paratre et s'avancer dans la cour jusqu' six
dugnes, en procession l'une derrire l'autre, dont quatre avec
des lunettes. Elles avaient toutes la main droite leve en l'air
avec quatre doigts de poignet hors de la manche, pour rendre les
mains plus longues, selon la mode d'aujourd'hui. Sancho ne les eut
pas plutt vues, qu'il se mit  mugir comme un taureau.

Non, s'cria-t-il, je pourrai bien me laisser manier et tortiller
par tout le monde; mais consentir qu'une dugne me touche, jamais!
Qu'on me griffe la figure comme les chats ont fait  mon matre
dans ce mme chteau, qu'on me traverse le corps avec des lames de
dagues fourbies, qu'on me dchiquette les bras avec des tenailles
de feu, je prendrai patience et j'obirai  ces seigneurs; mais
que des dugnes me touchent! je ne le souffrirai pas, dt le
diable m'emporter.

Alors don Quichotte rompit le silence, et dit  Sancho:

Prends patience, mon fils, et fais plaisir  ces seigneurs. Rends
mme grce au ciel de ce qu'il a mis une telle vertu dans ta
personne, que, par ton martyre, tu dsenchantes les enchants et
tu ressuscites les morts.

Les dugnes taient dj prs de Sancho. Persuad et adouci, il
s'arrangea bien sur sa chaise et tendit le menton  la premire,
qui lui donna une croquignole bien conditionne, et lui fit
ensuite une grande rvrence.

Moins de politesse, madame la dugne, dit Sancho, et moins de
pommades aussi; car vos mains sentent, pardieu, le vinaigre  la
rose.

Finalement, toutes les dugnes lui servirent les croquignoles, et
d'autres gens de la maison lui pincrent les bras. Mais ce qu'il
ne put supporter, ce fut la piqre des pingles. Il se leva de sa
chaise, transport, furieux, et, saisissant une torche allume qui
se trouvait prs de lui, il fondit sur les dugnes et sur tous ses
bourreaux en criant:

Hors d'ici, ministres de l'enfer! je ne suis pas de bronze, pour
tre insensible  de si pouvantables supplices!

En ce moment, Altisidore, qui devait se trouver fatigue d'tre
reste si longtemps sur le dos, se tourna sur le ct.  cette
vue, tous les assistants s'crirent  la fois: Altisidore est en
vie!

Rhadamante ordonna  Sancho de dposer sa colre, puisque le
rsultat qu'on se proposait tait obtenu. Pour don Quichotte, ds
qu'il vit remuer Altisidore, il alla se mettre  deux genoux
devant Sancho.

Voici le moment, lui dit-il,  fils de mes entrailles, et non
plus mon cuyer, voici le moment de te donner quelques-uns des
coups de fouet que tu dois t'appliquer pour le dsenchantement de
Dulcine. Voici le moment, dis-je, o ta vertu est juste  son
point, avec toute l'efficacit d'oprer le bien qu'on attend de
toi.

-- Ceci, rpondit Sancho, me semble plutt malice sur malice que
miel sur pain. Il ferait bon, ma foi, qu'aprs les croquignoles,
les pincenettes et les coups d'pingle, vinssent maintenant les
coups de fouet! Il n'y a qu'une chose  faire, c'est de m'attacher
une grosse pierre au cou, et de me jeter dans un puits, si, pour
gurir les maux des autres, je dois toujours tre le veau de la
noce. Qu'on me laisse, au nom de Dieu, ou j'enverrai tout
promener.

Cependant Altisidore, du haut du catafalque, s'tait mise sur son
sant; au mme instant, les clairons sonnrent, accompagns des
fltes et des voix de tous les assistants, qui criaient: Vive
Altisidore! vive Altisidore!

Le duc et la duchesse se levrent, ainsi que les rois Minos et
Rhadamante; et tous ensemble, avec don Quichotte et Sancho, ils
allrent au-devant d'Altisidore pour la descendre du cercueil.
Celle-ci, feignant de sortir d'un long vanouissement, fit la
rvrence  ses matres et aux deux rois; puis, jetant sur don
Quichotte un regard de travers, elle lui dit:

Dieu te pardonne, insensible chevalier, puisque ta cruaut m'a
fait aller dans l'autre monde, o je suis reste,  ce qu'il m'a
sembl, plus de mille annes. Quant  toi,  le plus compatissant
cuyer que renferme l'univers, je te remercie de la vie qui m'est
rendue. Dispose, d'aujourd'hui  tout jamais,  Sancho, de six de
mes chemises que je te lgue pour que tu t'en fasses six  toi. Si
elles ne sont pas toutes bien neuves, elles sont du moins toutes
bien propres.

Sancho, plein de reconnaissance, alla lui baiser les mains, tenant
 la main sa mitre comme un bonnet, et les deux genoux en terre.
Le duc ordonna qu'on lui tt cette mitre et cette robe broche de
flammes, et qu'on lui rendt son chaperon et son pourpoint. Alors
Sancho supplia le duc de permettre qu'on lui laisst la robe et la
mitre[341], disant qu'il voulait les emporter au pays, en signe et
en mmoire de cette aventure surprenante. La duchesse rpondit
qu'elle les lui laisserait, puisqu'il n'ignorait pas combien elle
tait sa grande amie. Le duc ordonna qu'on dbarrasst la cour de
tout cet attirail, que chacun regagnt son appartement, et que
l'on ment don Quichotte et Sancho  celui qu'ils connaissaient
dj.

Chapitre LXX

_Qui suit le soixante-neuvime et traite de choses fort
importantes pour l'intelligence de cette histoire_


Sancho coucha cette nuit sur un lit de camp, dans la chambre mme
de don Quichotte, chose qu'il et voulu viter, car il savait bien
qu' force de demandes et de rponses son matre ne le laisserait
pas dormir; et pourtant il ne se sentait gure en disposition de
parler beaucoup, car les douleurs des supplices passs le
suppliciaient encore, et ne lui laissaient pas encore le libre
usage de la langue. Aussi et-il mieux aim coucher tout seul sous
une hutte de berger qu'en compagnie dans ce riche appartement.

Sa crainte tait si lgitime, et ses soupons si bien fonds, qu'
peine au lit, son seigneur l'appela.

Que te semble, Sancho, lui dit-il, de l'aventure de cette nuit?
Grande et puissante doit tre la force du dsespoir amoureux,
puisque tu as vu de tes propres yeux Altisidore morte et tue non
par d'autre flche, ni par d'autre glaive, ni par d'autre machine
de guerre, ni par d'autre poison meurtrier, que la seule
considration de la rigueur et du ddain que je lui ai toujours
tmoigns.

-- Qu'elle ft morte,  la bonne heure, rpondit Sancho, quand et
comme il lui aurait plu, et qu'elle m'et laiss tranquille, car
je ne l'ai ni enflamme ni ddaigne en toute ma vie. Je ne sais
vraiment et ne peux penser, je le rpte, ce que la gurison de
cette Altisidore, fille plus capricieuse que sense, a de commun
avec les martyres de Sancho Panza. C'est maintenant que je finis
par reconnatre clairement qu'il y a des enchanteurs et des
enchantements dans ce monde, desquels Dieu me dlivre, puisque je
ne sais pas m'en dlivrer. Avec tout cela, je supplie Votre Grce
de me laisser dormir, et de ne pas me questionner davantage, si
vous ne voulez que je me jette d'une fentre en bas.

-- Dors, ami Sancho, reprit don Quichotte, si toutefois la douleur
des coups d'pingle, des pincenettes et des croquignoles te le
permet.

-- Aucune douleur, rpliqua Sancho, n'approche de l'affront des
croquignoles, par la seule raison que ce sont des dugnes
(fussent-elles confondues!) qui me les ont donnes. Mais je
supplie de nouveau Votre Grce de me laisser dormir, car le
sommeil est le soulagement des misres pour ceux qu'elles tiennent
veills.

-- Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu t'accompagne.

Ils dormirent tous deux; et, dans ce moment, l'envie prit  Cid
Hamet, auteur de cette grande histoire, d'crire et d'expliquer ce
qui avait donn au duc et  la duchesse la fantaisie d'lever ce
monument funraire dont on vient de parler. Voici ce qu'il dit 
ce sujet: le bachelier Samson Carrasco n'avait pas oubli comment
le chevalier des Miroirs fut renvers et vaincu par don Quichotte,
chute et dfaite qui avaient boulevers tous ses projets. Il
voulut faire une nouvelle preuve, esprant meilleure chance.
Aussi, s'tant inform prs du page qui avait port la lettre et
le prsent  Thrse Panza, femme de Sancho, de l'endroit o tait
don Quichotte, il chercha de nouvelles armes, prit un nouveau
cheval, mit une blanche lune sur son cu, et fit porter l'armure
par un mulet que menait un paysan, mais non Tom Ccial, son
ancien cuyer, afin de ne pas tre reconnu par Sancho, ni par don
Quichotte. Il arriva donc au chteau du duc, qui lui indiqua le
chemin qu'avait pris don Quichotte, dans l'intention de se trouver
aux joutes de Saragosse. Le duc lui raconta galement les tours
qu'on avait jous au chevalier, ainsi que l'invention du
dsenchantement de Dulcine, qui devait s'oprer aux dpens du
postrieur de Sancho. Enfin, il lui raconta l'espiglerie que
Sancho avait fait  son matre, en lui faisant accroire que
Dulcine tait enchante et mtamorphose en paysanne, et comment
la duchesse avait ensuite fait accroire  Sancho que c'tait lui-
mme qui se trompait, et que Dulcine tait enchante bien
rellement. De tout cela, le bachelier rit beaucoup, et ne
s'tonna pas moins, en considrant aussi bien la finesse et la
simplicit de Sancho, que l'extrme degr qu'atteignait la folie
de don Quichotte. Le duc le pria, s'il rencontrait le chevalier,
qu'il le vainqut ou non, de repasser par son chteau, pour lui
rendre compte de l'vnement. Le bachelier s'y engagea. Il partit
 la recherche de don Quichotte, ne le trouva point  Sarragosse,
passa outre jusqu' Barcelone, o il lui arriva ce qui est
rapport prcdemment. Il revint par le chteau du duc, et lui
conta toute l'aventure, ainsi que les conditions de la bataille,
ajoutant que don Quichotte, en bon chevalier errant, revenait
dj, pour tenir sa parole de se retirer une anne dans son
village, temps pendant lequel, dit le bachelier, on pourra peut-
tre gurir sa folie. Voil dans quelle intention j'ai fait toutes
ces mtamorphoses; car c'est une chose digne de piti qu'un
hidalgo aussi clair que don Quichotte ait ainsi la tte 
l'envers. Sur cela, il prit cong du duc, et retourna dans son
village y attendre don Quichotte, qui le suivait de prs.

C'est de l que le duc prit occasion de faire ce nouveau tour au
chevalier, tant il trouvait plaisir aux affaires de don Quichotte
et de Sancho. Il fit occuper les chemins, prs et loin du chteau,
dans tous les endroits o il imaginait que pouvait passer don
Quichotte, par un grand nombre de ses gens  pied et  cheval,
afin que, de gr ou de force, on le rement au chteau ds qu'on
l'aurait trouv. On le trouva, en effet, et l'on en prvint le
duc, lequel, ayant tout fait prparer, donna l'ordre, aussitt
qu'il eut connaissance de son arrive, d'allumer les torches et
les lampes funbres de la cour, et de placer Altisidore sur le
catafalque, avec tous les apprts qu'on a dcrits, et qui taient
imits si bien au naturel, que de ces apprts  la vrit il n'y
avait pas grande diffrence. Cid Hamet dit en outre qu' ses yeux
les mystificateurs taient aussi fous que les mystifis, et que le
duc et la duchesse n'taient pas  deux doigts de paratre sots
tous deux, puisqu'ils se donnaient tant de mouvement pour se
moquer de deux sots; lesquels, l'un dormant  plein somme, l'autre
veillant  cervelle dtraque, furent surpris par le jour et
l'envie de se lever; car jamais, vainqueur ou vaincu, don
Quichotte n'et de got pour la plume oisive.

Altisidore, qui, dans l'opinion du chevalier, tait revenue de la
mort  la vie, suivit l'humeur et la fantaisie de ses matres.
Couronne de la mme guirlande qu'elle portait sur le tombeau,
vtue d'une tunique de taffetas blanc parseme de fleurs d'or, les
cheveux pars sur les paules, et s'appuyant sur un bton de noire
bne, elle entra tout  coup dans la chambre de don Quichotte. 
son apparition, le chevalier, troubl et confus, s'enfona presque
tout entier sous les draps et les couvertures du lit, la langue
muette, sans trouver  lui dire la moindre politesse. Altisidore
s'assit sur une chaise, auprs de son chevet; puis, aprs avoir
pouss un gros soupir, elle lui dit d'une voix tendre et
affaiblie:

Quand les femmes de qualit et les modestes jeunes filles foulent
aux pieds l'honneur, et permettent  leur langue de franchir tout
obstacle, divulguant publiquement les secrets que leur coeur
enferme, c'est qu'elles se trouvent en une cruelle extrmit. Moi,
seigneur don Quichotte de la Manche, je suis une de ces femmes
presses et vaincues par l'amour; mais toutefois, patiente et
chaste  ce point, que, pour l'avoir trop t, mon me a clat
par mon silence, et j'ai perdu la vie. Il y a deux jours que la
rflexion continuelle de la rigueur avec laquelle tu m'as traite,
 insensible chevalier, plus dur  mes plaintes que le marbre[342],
m'a fait tomber morte, ou du moins tenir pour telle par ceux qui
m'ont vue. Et si l'Amour, prenant piti de moi, n'et mis le
remde  mon mal dans les martyres de ce bon cuyer, je restais
dans l'autre monde.

-- Ma foi, reprit Sancho, l'Amour aurait bien d le dposer dans
ceux de mon ne; je lui en saurais un gr infini. Mais, dites-moi,
madame, et que le ciel vous accommode d'un amant plus traitable
que mon matre! qu'est-ce que vous avez vu dans l'autre monde?
qu'est-ce qu'il y a dans l'enfer? car enfin, celui qui meurt
dsespr doit forcment aller demeurer par l.

-- Pour dire la vrit, rpondit Altisidore, il faut que je ne
sois pas morte tout  fait, puisque je ne suis pas entre en
enfer; car, si j'y fusse entre, je n'en serais plus sortie,
l'euss-je mme voulu. La vrit est que je suis arrive  la
porte, o une douzaine de diables taient  jouer  la paume, tous
en chausses et en pourpoints, avec des collets  la wallone garnis
de pointes de dentelle, et des revers de mme toffe qui leur
servaient de manchettes, laissant passer quatre doigts du bras,
pour rendre les mains plus longues. Ils tenaient des raquettes de
feu, et, ce qui m'tonna le plus, ce fut de voir qu'ils se
servaient, en guise de paumes, de livres enfls de vent et remplis
de bourre, chose assurment merveilleuse et nouvelle. Mais ce qui
m'tonna plus encore, ce fut de voir que, tandis qu'il est naturel
aux joueurs de se rjouir quand ils gagnent et de s'attrister
quand ils perdent, dans ce jeu-l, tous grognaient, tous
grondaient, tous se maudissaient.

-- Cela n'est pas tonnant, reprit Sancho; car les diables, qu'ils
jouent ou ne jouent pas, qu'ils perdent ou qu'ils gagnent, ne
peuvent jamais tre contents.

-- C'est ce qui doit tre, rpondit Altisidore. Mais il y a une
autre chose qui m'tonne aussi, je veux dire qui pour lors
m'tonna. C'est qu' la premire vole, aucune paume ne restait
sur pied, ni en tat de servir une seconde fois. Aussi les livres
neufs et vieux pleuvaient-ils  crier merveille. L'un d'eux, tout
flambant neuf et fort bien reli, reut une taloche qui lui
arracha les entrailles et dispersa ses feuilles. Vois quel est ce
livre dit un diable  l'autre; et l'autre rpondit: C'est la
_Seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche,
_compose, non point par Cid Hamet, son premier auteur, mais par
un Aragonais qui se dit natif de Tordsillas. -- tez-le d'ici,
s'cria l'autre diable, et jetez-le dans les abmes de l'enfer,
pour que mes yeux ne le voient plus. -- Il est donc bien mauvais?
rpliqua l'autre. -- Si mauvais, rpondit le premier, que si, par
exprs, je me mettais moi-mme  en faire un pire, je n'en
viendrais pas  bout. Ils continurent leur jeu, pelotant avec
d'autres livres; et moi, pour avoir entendu nommer don Quichotte,
que j'aime et chris avec tant d'ardeur, je tchai de bien me
rappeler cette vision.

-- Vision ce dut tre en effet, dit don Quichotte, puisqu'il n'y a
pas d'autre moi dans le monde. Cette histoire passe de main en
main par ici; mais elle ne s'arrte en aucune, car chacun lui
donne du pied. Pour moi, je ne suis ni troubl ni fch en
apprenant que je me promne, comme un corps fantastique, par les
tnbres de l'abme et par les clarts de la terre, car je ne suis
pas du tout celui dont parle cette histoire. Si elle est bonne,
fidle et vritable, elle aura des sicles de vie; mais si elle
est mauvaise, de sa naissance  sa spulture le chemin ne sera pas
long.

Altisidore allait continuer de se plaindre de don Quichotte,
lorsque le chevalier la prvint.

Je vous ai dit bien des fois, madame, lui dit-il, combien je
dplore que vous ayez plac vos affections sur moi, car elles ne
peuvent trouver en retour que de la gratitude au lieu de
rciprocit. Je suis n pour appartenir  Dulcine du Toboso; et
les destins, s'il y en a, m'ont form et rserv pour elle. Croire
qu'aucune autre beaut puisse usurper la place qu'elle occupe dans
mon me, c'est rver l'impossible; et, comme  l'impossible nul
n'est tenu, ce langage doit vous dsabuser assez pour que vous
vous retiriez dans les limites de votre honntet.

 ce propos, Altisidore parut s'mouvoir et se courroucer.

Vive Dieu! s'cria-t-elle, don merluche sche, me de mortier,
noyau de pche, plus dur et plus ttu qu'un vilain qu'on prie, si
je vous saute  la figure, je vous arrache les yeux. Pensez-vous
par hasard, don vaincu, don rou de coups de bton, que je suis
morte pour vous? Tout ce que vous avez vu cette nuit est une
comdie. Oh! je ne suis pas femme  me laisser avoir mal au bout
de l'ongle pour de semblables chameaux, bien loin de m'en laisser
mourir.

-- Pardieu, je le crois bien, interrompit Sancho; quand on entend
parler de mourir aux amoureux, c'est toujours pour rire. Ils le
peuvent dire,  coup sr; mais le faire, que Judas les croie.

Au milieu de cette conversation, entra le musicien, chanteur et
pote, qui avait chant les deux strophes prcdemment rapportes.
Il fit un profond salut  don Quichotte et lui dit:

Que Votre Grce, seigneur chevalier, veuille bien me compter et
me ranger au nombre de ses plus dvous serviteurs; car il y a
bien des jours que je vous suis attach, autant pour votre
renomme que pour vos prouesses.

-- Que Votre Grce, reprit don Quichotte, veuille bien me dire qui
elle est, afin que ma courtoisie rponde  ses mrites.

Le jeune homme rpliqua qu'il tait le musicien et le pangyriste
de la nuit passe.

Assurment, reprit don Quichotte. Votre Grce a une voix
charmante; mais ce que vous avez chant n'tait pas, il me semble,
fort  propos. Car enfin, qu'ont de commun les stances de
Garcilaso avec la mort de cette dame[343]?

-- Ne vous tonnez point de cela, rpondit le musicien; parmi les
potes  la douzaine de ce temps-ci, il est de mode que chacun
crive ce qui lui plat, et vole ce qui lui convient, que ce soit
 l'endroit ou  l'envers de son intention, et nulle sottise ne se
chante ou ne s'crit, qu'on ne l'attribue  licence potique.

Don Quichotte allait rpondre; mais il en fut empch par la vue
du duc et de la duchesse, qui venaient lui rendre visite.

Une longue et douce conversation s'engagea, pendant laquelle
Sancho lana tant de saillies et dbita tant de malices, que le
duc et la duchesse restrent de nouveau dans l'admiration d'une
finesse si piquante unie  tant de simplicit.

Don Quichotte les supplia de lui permettre de partir ce jour mme,
ajoutant qu'aux chevaliers vaincus, comme il l'tait, il convenait
mieux d'habiter une table  cochons que des palais royaux; ses
htes lui donnrent cong de bonne grce, et la duchesse lui
demanda s'il ne gardait pas rancune  Altisidore.

Madame, rpondit-il, Votre Grce peut tre certaine que tout le
mal de cette jeune fille nat d'oisivet, et que le remde est une
occupation honnte et continuelle. Elle vient de me dire qu'on
porte de la dentelle en enfer; puisqu'elle sait sans doute faire
cet ouvrage, qu'elle ne le quitte pas un moment; tant que ses
doigts seront occups  agiter les fuseaux, l'image ou les images
des objets qu'elle aime ne s'agiteront pas dans son imagination.
Voil la vrit, voil mon opinion, et voil mon conseil.

-- C'est aussi le mien, ajouta Sancho; car de ma vie je n'ai vu
une ouvrire en dentelle mourir d'amour. Les filles bien occupes
songent plutt  finir leur tche qu'elles ne pensent  leurs
amourettes. J'en parle par moi-mme; car, quand je suis  piocher
les champs, je ne me souviens plus de ma mnagre, je veux dire de
ma Thrse Panza, que j'aime pourtant comme les cils de mes yeux.

-- Vous dites fort bien, Sancho, reprit la duchesse; et je ferai
en sorte que dornavant mon Altisidore s'occupe  des travaux
d'aiguille, o elle russit  merveille.

-- C'est inutile, madame, repartit Altisidore; et il n'est pas
besoin d'employer ce remde. La considration des cruauts dont
m'a paye ce malandrin vagabond me l'effacera bien du souvenir,
sans aucune autre subtilit; et, avec la permission de Votre
Grandeur, je veux m'loigner d'ici, pour ne pas voir plus
longtemps devant mes yeux, je ne dirai pas sa triste figure, mais
sa laide et abominable carcasse.

-- Cela ressemble, reprit le duc,  ce qu'on a coutume de dire,
que celui qui dit des injures est tout prs de pardonner.

Altisidore fit semblant d'essuyer ses larmes avec un mouchoir; et,
faisant la rvrence  ses matres, elle sortit de l'appartement.

Pauvre fille, dit Sancho, tu as ce que tu mrites pour t'tre
adresse  une me sche comme jonc,  un coeur dur comme pierre!
Pardieu, si tu fusses venue  moi, tu aurais entendu chanter un
autre coq.

La conversation finie, don Quichotte s'habilla, dna avec ses
htes, et partit au sortir de table.

Chapitre LXXI

_De ce qui arriva  don Quichotte et  son cuyer
Sancho retournant  leur village_


Le vaincu et vagabond don Quichotte s'en allait tout pensif d'une
part, et tout joyeux de l'autre. Ce qui causait sa tristesse,
c'tait sa dfaite; ce qui causait sa joie, c'tait la
considration de la vertu merveilleuse que possdait Sancho, telle
qu'il l'avait montre par la rsurrection d'Altisidore. Cependant
il avait bien scrupule  se persuader que l'amoureuse demoiselle
ft morte tout de bon.

Quant  Sancho, il marchait sans la moindre gaiet, et ce qui
l'attristait, c'tait de voir qu'Altisidore n'avait pas rempli sa
promesse de lui donner la demi-douzaine de chemises. Pensant et
repensant  cela, il dit  son matre:

En vrit, seigneur, il faut que je sois le plus malheureux
mdecin qu'on puisse rencontrer dans le monde; car il y en a qui,
aprs avoir tu le malade qu'ils soignent, veulent encore tre
pays de leur peine, laquelle n'est autre que de signer une
ordonnance de quelque mdecine, qu'ils ne font pas mme, mais bien
l'apothicaire, et tant pis pour les pauvres dupes; tandis que moi,
 qui la sant des autres cote des pincenettes, des croquignoles,
des coups d'pingle et des coups de fouet, on ne me donne pas une
obole. Eh bien! je jure Dieu que, si l'on amne en mes mains un
autre malade, il faudra me les graisser avant que je le gurisse;
car enfin, de ce qu'il chante l'abb s'alimente, et je ne puis
croire que le ciel m'ait donn la vertu que je possde pour que je
la communique aux autres sans en tirer patte ou aile.

-- Tu as raison, ami Sancho, rpondit don Quichotte, et c'est
trs-mal fait  Altisidore de ne t'avoir pas donn les chemises
annonces. Bien que ta vertu te soit _gratis data, _car elle ne
t'a cot aucune tude, cependant endurer le martyre sur ta
personne, c'est pis qu'tudier. Quant  moi, je puis dire que, si
tu voulais une paye pour les coups de fouet du dchantement de
Dulcine, je te la donnerais aussi bonne que possible. Mais je ne
sais trop si la gurison suivrait le salaire, et je ne voudrais
pas empcher par la rcompense l'effet du remde. Aprs tout, il
me semble qu'on ne risque rien de l'essayer. Vois, Sancho, ce que
tu exiges, et fouette-toi bien vite; puis tu te payeras comptant
et de tes propres mains, puisque tu as de l'argent  moi.

 cette proposition, Sancho ouvrit d'une aune les yeux et les
oreilles, et consentit, dans le fond de son coeur,  se fouetter
trs-volontiers.

Allons, seigneur, dit-il  son matre, je veux bien me disposer 
faire plaisir  Votre Grce en ce qu'elle dsire, puisque j'y
trouve mon profit. C'est l'amour que je porte  mes enfants et 
ma femme qui me fait paratre intress. Dites-moi maintenant ce
que vous me donnerez pour chaque coup de fouet que je me donnerai.

-- Si je devais te payer,  Sancho, rpondit don Quichotte,
suivant la grandeur et la qualit du mal auquel tu remdies, ni le
trsor de Venise ni les mines du Potosi ne suffiraient pour te
payer convenablement. Mais prends mesure sur ce que tu portes dans
ma bourse, et mets toi-mme le prix  chaque coup de fouet.

-- Les coups de fouet, rpondit Sancho, sont au nombre de trois
mille trois cents et tant. Je m'en suis dj donn jusqu' cinq;
reste le surplus. Que ces cinq fassent les _et tant, _et comptons
les trois mille trois cents tout ronds.  un _cuartillo_[344] la
pice, et je ne prendrais pas moins pour rien au monde, cela fait
trois mille trois cents _cuartillos, _qui font, pour les trois
mille, quinze cents demi-raux, qui font sept cent cinquante raux
et, pour les trois cents, cent cinquante demi-raux, qui font
soixante-quinze raux, lesquels ajouts aux sept cent cinquante,
font en tout huit cent vingt-cinq raux. Je dfalquerai cette
somme de celle que j'ai  Votre Grce, et je rentrerai dans ma
maison riche et content, quoique bien fouett et bien sangl, car
on ne prend pas de truites...[345] et je ne dis rien de plus.

--  Sancho bni!  aimable Sancho! s'cria don Quichotte, combien
nous allons tre obligs, Dulcine et moi,  te servir tous les
jours que le ciel nous accordera de vie! Si elle reprend son
ancien tre, et il est impossible qu'elle ne le reprenne pas, son
malheur aura t son bonheur, et ma dfaite heureux triomphe.
Allons, Sancho, vois un peu quand tu veux commencer la discipline.
Pour que tu l'abrges, j'ajoute encore cent raux.

-- Quand? rpliqua Sancho; cette nuit mme. Tchez que nous la
passions en rase campagne et  ciel ouvert; alors je m'ouvrirai la
peau.

La nuit vint, cette nuit attendue par don Quichotte avec la plus
grande anxit du monde; car il lui semblait que les roues du char
d'Apollon s'taient brises, et que le jour s'allongeait plus que
de coutume, prcisment comme il arrive aux amoureux, qui ne
rglent jamais bien le compte de leurs dsirs.

Enfin le chevalier et l'cuyer gagnrent un bosquet d'arbres
touffus, un peu  l'cart du chemin, et l, laissant vide la selle
de Rossinante et le bt du grison, ils s'tendirent sur l'herbe
verte et souprent des provisions de Sancho. Celui-ci, ayant fait,
avec le licou et la sangle de son ne, une puissante et flexible
discipline, se retira  vingt pas environ de don Quichotte, au
milieu de quelques htres.

En le voyant aller avec tant de courage et de rsolution, son
matre lui dit:

Prends garde, ami, de ne pas te mettre en pices; arrange-toi de
faon qu'un coup attende l'autre, et ne te presse pas tellement
d'arriver au bout de la carrire que l'haleine te manque au
milieu; je veux dire, ne te frappe pas si fort que la vie
t'chappe avant d'atteindre le nombre voulu. Afin que tu ne perdes
pas la partie pour un point de plus ou de moins, je me charge de
compter d'ici, sur les grains de mon chapelet, les coups que tu te
donneras; et que le ciel te favorise autant que le mrite ta bonne
intention.

-- Le bon payeur n'est pas embarrass de ses gages, rpondit
Sancho; je pense m'triller de faon que, sans me tuer, il m'en
cuise. C'est en cela que doit consister l'essence de ce miracle.

Aussitt il se dshabilla de la ceinture au haut du corps; puis,
empoignant le cordeau, il commena  se fustiger, et don Quichotte
 compter les coups. Sancho s'en tait  peine donn six ou huit,
que la plaisanterie lui parut un peu lourde et le prix un peu
lger.

Il s'arrta, et dit  son matre qu'il appelait du march pour
cause de tromperie, parce que des coups de fouet de cette espce
mritaient d'tre pays un demi-ral pice, et non un cuartillo.

Continue, ami Sancho, rpondit don Quichotte; et ne perds pas
courage; je double le montant du prix.

-- De cette faon, reprit Sancho,  la grce de Dieu, et pleuvent
les coups de fouet.

Mais le sournois cessa bien vite de se les donner sur les paules.
Il frappait sur les arbres, en poussant de temps en temps des
soupirs tels qu'on aurait dit qu' chacun d'eux il s'arrachait
l'me. Don Quichotte, attendri, craignant d'ailleurs qu'il n'y
laisst la vie et que l'imprudence de Sancho ne vnt  tout
perdre, lui dit alors:

Au nom du ciel, ami, laisses-en l cette affaire; le remde me
semble bien pre, et il sera bon de donner du temps au temps. On
n'a pas pris Zamora en une heure.[346] Tu t'es appliqu dj, si je
n'ai pas mal compt, plus de mille coups de fouet; c'est assez
pour  prsent; car l'ne, en parlant  la grosse manire, souffre
la charge, mais non la surcharge.

-- Non, non, seigneur, rpondit Sancho; on ne dira pas de moi:
Gages pays, bras casss. Que Votre Grce s'loigne encore un peu,
et me laisse m'appliquer mille autres coups seulement. Avec deux
assauts comme celui-l, l'affaire sera faite, et il nous restera
des morceaux de la pice.

-- Puisque tu te trouves en si bonne disposition, reprit don
Quichotte, que le ciel te bnisse; donne-t'en  ton aise, je
m'loigne d'ici.

Sancho reprit sa tche avec tant d'nergie qu'il eut bientt
enlev l'corce  plusieurs arbres; telle tait la rigueur qu'il
mettait  se flageller. Enfin, jetant un grand cri, et donnant un
effroyable coup sur un htre:

Ici, dit-il, mourra Samson, et avec lui tous autant qu'ils sont.

Don Quichotte accourut bientt au bruit de ce coup terrible et de
cet accent lamentable; et, saisissant le licou tress qui servait
de nerf de boeuf  Sancho, il lui dit:

 Dieu ne plaise, ami Sancho, que pour mon plaisir tu perdes la
vie qui doit servir  la subsistance de ta femme et de tes
enfants. Que Dulcine attende une meilleure conjoncture; moi, je
me tiendrai dans les limites d'une esprance prochaine, et
j'attendrai que tu aies repris de nouvelles forces pour que cette
affaire se termine au gr de tous.

-- Puisque Votre Grce, mon seigneur, le veut ainsi, rpondit
Sancho,  la bonne heure, j'y consens; mais jetez-moi votre
manteau sur les paules, car je sue  grosses gouttes, et je ne
voudrais pas m'enrhumer comme il arrive aux pnitents qui font
pour la premire fois usage de la discipline.

Don Quichotte s'empressa de se dpouiller, et, demeurant en
justaucorps, il couvrit bien Sancho, qui dormit jusqu' ce que le
soleil l'veillt. Ils continurent ensuite leur chemin, et firent
halte ce jour-l dans un village  trois lieues de distance.

Ils descendirent  une auberge que don Quichotte reconnut pour
telle, et ne prit pas pour un chteau avec ses fosss, ses tours,
ses herses et son pont-levis; car, depuis qu'il avait t vaincu,
ils discourait sur toute chose avec un jugement plus sain, comme
on le verra dsormais.

On le logea dans une salle basse, o pendaient  la fentre, en
guise de rideaux, deux pices de vieille serge peinte, selon la
mode des villages.

Sur l'une tait grossirement retrac le rapt d'Hlne, quand
l'hte audacieux de Mnlas lui enleva son pouse. L'autre
reprsentait l'histoire d'ne et de Didon, celle-ci monte sur
une haute tour, faisant, avec un drap de lit, des signes  l'amant
fugitif qui se sauvait en pleine mer, sur une frgate ou un
brigantin.

Le chevalier, examinant les deux histoires, remarqua qu'Hlne ne
s'en allait pas de trop mauvais gr, car elle riait sous cape et
en sournoise. Pour la belle Didon, ses yeux versaient des larmes
grosses comme des noix.

Quand don Quichotte les eut bien regardes:

Ces deux dames, dit-il, furent extrmement malheureuses de n'tre
pas nes dans cet ge-ci, et moi, malheureux par-dessus tout de
n'tre pas n dans le leur, car enfin, si j'avais rencontr ces
beaux messieurs, Troie n'et pas t brle, ni Carthage dtruite;
il m'aurait suffi de tuer Pris pour viter de si grandes
calamits.

-- Moi, je parierais, dit Sancho, qu'avant peu de temps d'ici il
n'y aura pas de cabaret, d'htellerie, d'auberge, de boutique de
barbier, o l'on ne trouve en peinture l'histoire de nos
prouesses. Mais je voudrais qu'elles fussent peintes par un
peintre de meilleure main que celui qui a barbouill ces dames.

-- Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; car, en effet,
celui-ci ressemble  Orbanja, un peintre qui demeurait  Ubda,
lequel, quand on lui demandait ce qu'il peignait: Ce qui viendra
disait-il; et si par hasard il peignait un coq, il crivait au-
dessous: Ceci est un coq afin qu'on ne le prt pas pour un
renard. C'est de cette faon-l, Sancho, si je ne me trompe, que
doit tre le peintre ou l'crivain (c'est tout un) qui a publi
l'histoire du nouveau don Quichotte: il a peint ou crit  la
bonne aventure. Celui-ci ressemble encore  un pote appel
Maulon, qui tait venu se prsenter ces annes passes  la cour.
Il rpondait sur-le-champ  toutes les questions qui lui taient
faites, et, quelqu'un lui demandant ce que voulait dire _Deum de
Deo, _il rpondit: Donne d'en bas ou d'en haut[347]. Mais laissons
cela, et dis-moi, Sancho, dans le cas o tu voudrais te donner
cette nuit une autre vole de coups de fouet, si tu veux que ce
soit sous toiture de maison ou  la belle toile.

-- Pardi, seigneur, repartit Sancho, pour les coups que je pense
me donner, autant vaut tre dans la maison que dans les champs.
Mais pourtant, je voudrais que ce ft entre des arbres; il me
semble qu'ils me tiennent compagnie, et qu'ils m'aident
merveilleusement  supporter ma pnitence.

-- Eh bien, ce ne sera ni l'un ni l'autre, ami Sancho, rpondit
don Quichotte; afin que tu reprennes des forces, nous garderons la
fin de la besogne pour notre village, o nous arriverons au plus
tard aprs-demain.

-- Faites comme il vous plaira, rpliqua Sancho; mais moi, je
voudrais conclure cette affaire au plus tt, quand le fer est
chaud et la meule en train; car dans le retard est souvent le
pril; faut prier Dieu et donner du maillet, et mieux vaut un
_tiens _que deux _tu l'auras, _et mieux vaut le moineau dans la
main que la grue qui vole au loin.

-- Assez, Sancho, s'cria don Quichotte; cesse tes proverbes, au
nom d'un seul Dieu; on dirait que tu reviens au _sicut erat.
_Parle simplement, uniment, sans t'embrouiller et t'enchevtrer,
comme je te l'ai dit mainte et mainte fois. Tu verras que tu t'en
trouveras bien.

-- Je ne sais quelle maldiction pse sur moi, rpondit Sancho; je
ne peux dire une raison sans un proverbe, ni un proverbe qui ne me
semble une raison. Mais je m'en corrigerai si j'en puis venir 
bout.

Et leur entretien finit l.

Chapitre LXXII

_Comment don Quichotte et Sancho arrivrent  leur village_


Tout ce jour-l, don Quichotte et Sancho restrent dans cette
auberge de village, attendant la nuit, l'un pour achever sa
pnitence en rase campagne, l'autre pour en voir la fin, qui
devait tre aussi celle de ses dsirs. Cependant il arriva devant
la porte de l'auberge un voyageur  cheval, suivi de trois ou
quatre domestiques, l'un desquels, s'adressant  celui qui
semblait leur matre:

Votre Grce, lui dit-il, seigneur don Alvaro Tarf peut fort bien
passer la sieste ici; la maison parat propre et frache.

Don Quichotte, entendant cela, dit  Sancho:

coute, Sancho, quand je feuilletai ce livre de la seconde partie
de mon histoire, il me semble que j'y rencontrai en passant ce nom
de don Alvaro Tarf.

-- Cela peut bien tre, rpondit Sancho; laissons-le mettre pied 
terre, ensuite nous le questionnerons.

Le gentilhomme descendit de cheval, et l'htesse lui donna, en
face de la chambre de don Quichotte, une salle basse, meuble
d'autres serges peintes comme celles qui dcoraient l'appartement
de notre chevalier. Le nouveau venu se mit en costume d't; et,
sortant sous le portail de l'auberge, qui tait spacieux et frais,
il y trouva don Quichotte se promenant de long en large.

Peut-on savoir quel chemin suit Votre Grce, seigneur
gentilhomme? lui demanda-t-il.

-- Je vais, rpondit don Quichotte,  un village prs d'ici, dont
je suis natif, et o je demeure. Et Votre Grce, o va-t-elle?

-- Moi, seigneur, rpondit le cavalier, je vais  Grenade, ma
patrie.

-- Bonne patrie, rpliqua don Quichotte; mais Votre Grce
voudrait-elle bien, par courtoisie, me dire son nom? Je crois
qu'il m'importe de le savoir plus que je ne pourrais le dire.

-- Mon nom, rpondit le voyageur, est don Alvaro Tarf.

-- Sans aucun doute, rpliqua don Quichotte, je pense que Votre
Grce est ce mme don Alvaro Tarf qui figure dans la seconde
partie de l'_histoire de don Quichotte de la Manche, _rcemment
imprime et livre  la lumire du monde par un auteur moderne.

-- Je suis lui-mme, rpondit le gentilhomme, et ce don Quichotte,
principal personnage de cette histoire, fut mon ami intime. C'est
moi qui le tirai de son pays, ou du moins qui l'engageai  venir 
des joutes qui se faisaient  Saragosse, o j'allais moi-mme. Et
vraiment, vraiment, je lui ai rendu bien des services, et je l'ai
empch d'avoir les paules flagelles par le bourreau, pour avoir
t un peu trop hardi.[348]

-- Dites-moi, seigneur don Alvaro, reprit don Quichotte, est-ce
que je ressemble en quelque chose  ce don Quichotte dont parle
Votre Grce?

-- Non, certes, rpondit le voyageur, en aucune faon.

-- Et ce don Quichotte, ajouta le ntre, n'avait-il pas avec lui
un cuyer appel Sancho Panza?

-- Oui, sans doute, rpliqua don Alvaro; mais, quoiqu'il et la
rputation d'tre amusant et factieux, je ne lui ai jamais ou
dire une plaisanterie qui ft plaisante.

-- Je le crois ma foi bien! s'cria Sancho; plaisanter comme il
faut n'est pas donn  tout le monde; et ce Sancho dont parle
Votre Grce, seigneur gentilhomme, doit tre quelque grandissime
vaurien, bte et voleur tout  la fois. Le vritable Sancho, c'est
moi; et j'ai plus de facties  votre service que s'il en
pleuvait; sinon, que Votre Grce en fasse l'exprience. Venez-
vous-en derrire moi, pour le moins une anne, et vous verrez
comme elles me tombent de la bouche  chaque pas, si dru et si
menu que, sans savoir le plus souvent ce que je dis, je fais rire
tous ceux qui m'coutent.[349] Quant au vritable don Quichotte de
la Manche, le fameux, le vaillant, le discret, l'amoureux, le
dfenseur de torts, le tuteur d'orphelins, le dfenseur des
veuves, le tuteur de demoiselles, celui qui a pour unique dame la
sans pareille Dulcine du Toboso, c'est ce seigneur que voil,
c'est mon matre. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho ne
sont que pour la frime, ne sont que des rves en l'air.

-- Pardieu! je le crois bien, rpondit don Alvaro, car vous avez
dit plus de bons mots, mon ami, en quatre paroles que vous avez
dites, que l'autre Sancho Panza en tous les discours que je lui ai
ou tenir, et le nombre en est grand. Il sentait plus le glouton
que le beau parleur, et le niais que le bon plaisant; et je suis
fond  croire que les enchanteurs qui perscutent don Quichotte
le bon ont voulu me perscuter, moi, avec don Quichotte le
mauvais. Mais vraiment, je ne sais que dire; car j'oserais bien
jurer que je laisse celui-ci enferm dans l'hpital des fous, 
Tolde, pour qu'on l'y gurisse; et voil que tout  coup il
survient ici un autre don Quichotte, quoique bien diffrent du
mien.

-- Je ne sais, reprit don Quichotte, si je puis m'appeler bon,
mais je puis dire au moins que je ne suis pas le mauvais. Pour
preuve de ce que j'avance, je veux, seigneur don Alvaro Tarf, que
Votre Grce sache une chose: c'est qu'en tous les jours de ma vie
je n'ai pas mis le pied  Saragosse. Au contraire, pour avoir ou
dire que ce don Quichotte fantastique s'tait trouv aux joutes de
cette ville, je ne voulus pas y entrer, afin de lui donner un
dmenti  la barbe du monde. Aussi je gagnai tout droit Barcelone,
ville unique par l'emplacement et par la beaut, archive de la
courtoisie, refuge des trangers, hpital des pauvres, patrie des
braves, vengeance des offenses, et correspondance aimable
d'amitis fidles. Bien que les vnements qui m'y sont arrivs ne
soient pas d'agrables souvenirs, mais, au contraire, de cuisants
regrets, je les supporte sans regret pourtant, et seulement pour
avoir joui de sa vue. Enfin, seigneur don Alvaro Tarf, je suis
don Quichotte de la Manche, celui dont parle la renomme, et non
ce misrable qui a voulu usurper mon nom et se faire honneur de
mes penses. Je supplie donc Votre Grce, au nom de ses devoirs de
gentilhomme, de vouloir bien faire une dclaration devant
l'alcalde de ce village, constatant que Votre Grce ne m'avait vu
de sa vie jusqu' prsent, que je ne suis pas le don Quichotte
imprim dans la seconde partie, et que ce Sancho Panza, mon
cuyer, n'est pas davantage celui que Votre Grce a connu.

-- Trs-volontiers, rpondit don Alvaro; mais, vraiment, c'est 
tomber de surprise que de voir en mme temps deux don Quichotte et
deux Sancho Panza, aussi semblables par les noms que diffrents
par les actes. Oui, je rpte et soutiens que je n'ai pas vu ce
que j'ai vu, et qu'il ne m'est point arriv ce qui m'est arriv.

-- Sans doute, reprit Sancho, que Votre Grce est enchante comme
madame Dulcine du Toboso; et plt au ciel que votre
dsenchantement consistt  me donner trois autres mille et tant
de coups de fouet, comme je me les donne pour elle! je me les
donnerais vraiment sans aucun intrt.

-- Je n'entends pas ce que vous voulez dire par les coups de
fouet, rpondit don Alvaro.

-- Oh! ce serait trop long  conter maintenant, rpliqua Sancho;
mais, plus tard, je vous conterai la chose, si par hasard nous
suivons le mme chemin.

En causant ainsi, et l'heure du dner tant venue, don Quichotte
et don Alvaro se mirent ensemble  table. L'alcalde du pays vint 
entrer par hasard dans l'auberge avec un greffier. Don Quichotte
lui exposa, dans une ptition en forme, comme quoi il convenait 
ses droits et intrts que don Alvaro Tarf, ce gentilhomme qui se
trouvait prsent, ft devant Sa Grce la dclaration qu'il ne
connaissait point don Quichotte de la Manche, galement prsent,
et que ce n'tait pas celui qui figurait imprim dans une histoire
intitule: _Seconde partie de don Quichotte de la Manche,
_compose par un certain Avellanda, natif de Tordsillas. Enfin,
l'alcalde procda judiciairement. La dclaration se fit dans
toutes les rgles et avec toutes les formalits requises en pareil
cas; ce qui rjouit fort don Quichotte et Sancho; comme si une
telle dclaration leur et import beaucoup, comme si leurs
oeuvres et leurs paroles n'eussent pas clairement montr la
diffrence des deux don Quichotte et des deux Sancho Panza.

Une foule de politesses et d'offres de service furent changes
entre don Alvaro et don Quichotte, dans lesquelles l'illustre
Manchois montra si bien son esprit et sa discrtion, qu'il acheva
de dsabuser don Alvaro Tarf, et que celui-ci finit par croire
qu'il tait enchant rellement, puisqu'il touchait du doigt deux
don Quichotte si opposs. Le tantt venu, ils partirent ensemble
de leur gte, et trouvrent,  une demi-lieue environ, deux
chemins qui s'cartaient, dont l'un menait au village de don
Quichotte, tandis que l'autre tait celui que devait prendre don
Alvaro. Pendant cette courte promenade, don Quichotte lui avait
cont la disgrce de sa dfaite, ainsi que l'enchantement de
Dulcine et le remde indiqu par Merlin. Tout cela jeta dans une
nouvelle surprise don Alvaro, lequel, ayant embrass cordialement
don Quichotte et Sancho, prit sa route, et les laissa suivre la
leur.

Le chevalier passa cette nuit au milieu de quelques arbres, pour
donner  Sancho l'occasion d'accomplir sa pnitence. Celui-ci
l'accomplit en effet, et de la mme manire que la nuit passe,
aux dpens de l'corce des htres beaucoup plus que de ses
paules, qu'il prserva si dlicatement, que les coups de fouet
n'auraient pu en faire envoler une mouche qui s'y ft pose. Le
dup don Quichotte ne perdit pas un seul point du compte, et
trouva que les coups montaient, avec ceux de la nuit prcdente, 
trois mille vingt-neuf. Il parat que le soleil s'tait lev de
grand matin pour voir le sacrifice; mais, ds que la lumire
parut, matre et valet continurent leur chemin, s'entretenant
ensemble de l'erreur d'o ils avaient tir don Alvaro, et
s'applaudissant d'avoir pris sa dclaration devant la justice sous
une forme si authentique.

Ce jour-l et la nuit suivante, ils cheminrent sans qu'il leur
arrivt rien qui mrite d'tre racont, si ce n'est pourtant que
Sancho finit sa tche; ce qui remplit don Quichotte d'une joie si
folle, qu'il attendait le jour pour voir s'il ne trouverait pas en
chemin Dulcine, sa dame, dj dsenchante; et, le long de la
route, il ne rencontrait pas une femme qu'il n'allt bien vite
reconnatre si ce n'tait pas Dulcine du Toboso; car il tenait
pour infaillibles les promesses de Merlin.

Dans ces penses et ces dsirs, ils montrent une colline du haut
de laquelle ils dcouvrirent leur village.  cette vue, Sancho se
mit  genoux et s'cria:

Ouvre les yeux, patrie dsire, et vois revenir  toi Sancho
Panza, ton fils, sinon bien riche, au moins bien trill. Ouvre
les bras, et reois aussi ton fils don Quichotte, lequel, s'il
revient vaincu par la main d'autrui, revient vainqueur de lui-
mme; ce qui est,  ce qu'il m'a dit, la plus grande victoire qui
se puisse remporter. Mais j'apporte de l'argent; car, si l'on me
donnait de bons coups de fouet, je me tenais d'aplomb sur ma
monture.[350]

-- Laisse l ces sottises, dit don Quichotte, et prparons-nous 
entrer du pied droit dans notre village, o nous lcherons la
bride  nos fantaisies pour tracer le plan de la vie pastorale que
nous pensons mener.

Cela dit, ils descendirent la colline, et gagnrent le pays.

Chapitre LXXIII

_Des prsages qui frapprent don Quichotte  l'entre de son
village, ainsi que d'autres vnements qui dcorent et rehaussent
cette grande histoire_


 l'entre du pays, suivant ce que rapporte Cid Hamet, don
Quichotte vit sur les aires[351] deux petits garons qui se
querellaient; et l'un d'eux dit  l'autre: Tu as beau faire,
Priquillo, tu ne la reverras plus ni de ta vie ni de tes jours.

Don Quichotte entendit ce propos.

Ami, dit-il  Sancho, prends-tu garde  ce que dit ce petit
garon: Tu ne la reverras plus ni de ta vie ni de tes jours?

-- Eh bien! rpondit Sancho, qu'importe que ce petit garon ait
dit cela?

-- Comment! reprit don Quichotte, ne vois-tu pas qu'en appliquant
cette parole  ma situation, elle signifie que je ne reverrai plus
Dulcine?

Sancho voulait rpliquer, mais il en fut empch par la vue d'un
livre qui venait en fuyant  travers la campagne, poursuivi par
une meute de lvriers. La pauvre bte, tout pouvante, vint se
rfugier et se blottir sous les pieds du grison.

Sancho prit le livre  la main et le prsenta  don Quichotte,
qui ne cessait de rpter:

_Malum signum, malum signum. _Un livre fuit, des lvriers le
poursuivent; c'en est fait, Dulcine ne paratra plus.

-- Vous tes vraiment trange, dit Sancho; supposons que ce livre
soit Dulcine du Toboso, et ces lvriers qui le poursuivent les
enchanteurs malandrins qui l'ont change en paysanne; elle fuit,
je l'attrape, et la remets au pouvoir de Votre Grce, qui la tient
dans ses bras et la caresse  son aise. Quel mauvais signe est-ce
l? et quel mauvais prsage peut-on tirer d'ici?

Les deux petits querelleurs s'approchrent pour voir le livre, et
Sancho leur demanda pourquoi ils se disputaient. Ils rpondirent
que celui qui avait dit: Tu ne la reverras plus de ta vie avait
pris  l'autre une petite cage  grillons qu'il pensait bien ne
jamais lui rendre. Sancho tira de sa poche une pice de six
blancs, et la donna au petit garon pour sa cage, qu'il mit dans
les mains de don Quichotte en disant:

Allons, Seigneur, voil ces mauvais prsages rompus et dtruits;
et ils n'ont pas plus de rapport avec nos affaires,  ce que
j'imagine, tout sot que je suis, que les nuages de l'an pass. Si
j'ai bonne mmoire, j'ai ou dire au cur de notre village que ce
n'est pas d'une personne chrtienne et claire de faire attention
 ces enfantillages; et Votre Grce m'a dit la mme chose ces
jours passs, en me faisant comprendre que tous ces chrtiens qui
regardent aux prsages ne sont que des imbciles. Il ne faut pas
appuyer le pied l-dessus; passons outre et entrons dans le pays.

Les chasseurs arrivrent, demandrent leur livre, que don
Quichotte rendit; puis le chevalier se remit en marche et
rencontra,  l'entre du village, le cur et le bachelier
Carrasco, qui se promenaient dans un petit pr en rcitant leur
brviaire. Or, il faut savoir que Sancho Panza avait jet sur le
grison, par-dessus le paquet des armes, et pour lui servir de
caparaon, la tunique en bouracan parseme de flammes peintes dont
on l'avait affubl dans le chteau du duc, la nuit o Altisidore
ressuscita; il avait aussi pos la mitre pointue sur la tte de
l'ne, ce qui faisait la plus trange mtamorphose et le plus
singulier accoutrement o jamais baudet se ft vu dans le monde.
Les deux aventuriers furent aussitt reconnus par le cur et le
bachelier, qui accoururent  eux les bras ouverts. Don Quichotte
mit pied  terre, et embrassa troitement ses deux amis. Les
polissons du village, qui sont des lynx dont on ne peut se
dbarrasser, aperurent de loin la mitre du grison, et, accourant
le voir, ils se disaient les uns aux autres:

Hol! enfants, hol! h! venez voir l'ne de Sancho Panza, plus
galant que Mingo Revulgo[352], et la bte de don Quichotte, plus
maigre aujourd'hui que le premier jour!

Finalement, entours de ces polissons et accompagns du cur et de
Carrasco, ils entrrent dans le pays et furent tout droit  la
maison de don Quichotte, o ils trouvrent sur la porte la
gouvernante et la nice, auxquelles tait parvenue dj la
nouvelle de leur arrive. On avait, ni plus ni moins, donn la
mme nouvelle  Thrse Panza, femme de Sancho, laquelle,
chevele et demi-nue, tranant par la main Sanchica sa fille,
accourut au-devant de son mari. Mais, ne le voyant point par et
attif comme elle pensait que devait tre un gouverneur, elle
s'cria:

Eh! mari, comme vous voil fait! il me semble que vous venez 
pied, comme un chien, et les pattes enfles. Vous avez plutt la
mine d'un mauvais sujet que d'un gouverneur.

-- Tais-toi, Thrse, rpondit Sancho. Bien souvent, o il y a des
crochets, il n'y a pas de lard pendu. Allons  la maison; l tu
entendras des merveilles. J'apporte de l'argent, ce qui est
l'essentiel, gagn par mon industrie, et sans prjudice d'autrui.

-- Apportez de l'argent, mon bon mari, repartit Thrse, qu'il
soit gagn par-ci ou par-l; et, de quelque manire qu'il vous
vienne, vous n'aurez pas fait mode nouvelle en ce monde.

Sanchica sauta au cou de son pre et lui demanda s'il apportait
quelque chose; car elle l'attendait, dit-elle, comme la pluie du
mois de mai. Puis, le prenant d'un ct par sa ceinture de cuir,
tandis que de l'autre sa femme le tenait sous le bras, et tirant
l'ne par le licou, ils s'en allrent tous trois  la maison,
laissant don Quichotte dans la sienne, au pouvoir de sa
gouvernante et de sa nice, et en compagnie du cur et du
bachelier.

Don Quichotte, sans attendre ni dlai ni occasion, s'enferma sur-
le-champ en tte--tte avec ses deux amis; puis il leur conta
succinctement sa dfaite, et l'engagement qu'il avait pris de ne
pas quitter son village d'une anne, engagement qu'il pensait bien
remplir au pied de la lettre, sans y droger d'un atome, comme
chevalier errant, oblig par les rgles ponctuelles de la
chevalerie errante. Il ajouta qu'il avait pens  se faire berger
pendant cette anne, et  se distraire dans la solitude des
champs, o il pourrait donner carrire et lcher la bride  ses
amoureuses penses, tout en exerant la vertueuse profession
pastorale. Enfin, il les supplia, s'ils n'avaient pas beaucoup 
faire, et si de plus graves occupations ne les en empchaient, de
vouloir bien tre ses compagnons.

J'achterai, dit-il, un troupeau de brebis bien suffisant pour
qu'on nous donne le nom de bergers; et je dois vous apprendre que
le principal de l'affaire est dj fait, car je vous ai trouv des
noms qui vous iront comme faits au moule.

-- Quels sont-ils? demanda le cur.

-- Moi, reprit don Quichotte, je m'appellerai le pasteur
Quichotiz; vous, seigneur bachelier, le pasteur Carrascon; vous,
seigneur cur, le pasteur Curiambro; et Sancho Panza, le pasteur
Panzino.

Les deux amis tombrent de leur haut en voyant la nouvelle folie
de don Quichotte; mais, dans la crainte qu'il ne se sauvt une
autre fois du pays pour retourner  ses expditions de chevalerie,
esprant d'ailleurs qu'on pourrait le gurir dans le cours de
cette anne, ils souscrivirent  son nouveau projet, approuvrent
sa folle pense comme trs-raisonnable, et s'offrirent pour
compagnons de ses exercices champtres.

Il y a plus, ajouta Samson Carrasco; tant, comme le sait dj le
monde entier, trs-clbre pote, je composerai  chaque pas des
vers pastoraux, ou hroques, ou comme la fantaisie m'en prendra,
afin de passer le temps dans ces solitudes inhabites, par
lesquelles nous allons errer. Ce qui est le plus ncessaire, mes
chers seigneurs, c'est que chacun choisisse le nom de la bergre
qu'il pense clbrer dans ses posies, et que nous ne laissions
pas un arbre, si dur qu'il soit, sans y graver et couronner son
nom, suivant l'usage immmorial des bergers amoureux.

-- Voil qui est  merveille! rpondit don Quichotte. Pour moi, je
n'ai pas besoin de chercher le nom de quelque feinte bergre; car
voici la sans pareille Dulcine du Toboso, gloire de ces rives,
parure de ces prairies, orgueil de la beaut, fleur des grces de
l'esprit, et, finalement, personne accomplie, sur qui peut bien
reposer toute louange, ft-elle hyperbole.

-- Cela est vrai, dit le cur. Mais nous autres, nous chercherons
par ici quelques petites bergerettes avenantes, qui nous aillent 
la main, si ce n'est  l'me.

-- Et si elles viennent  manquer, ajouta Samson Carrasco, nous
leur donnerons les noms de ces bergres imprimes et graves dont
tout l'univers est rempli, les Philis, Amaryllis, Dianes,
Flridas, Galates, Blisardes. Puisqu'on les vend au march, nous
pouvons bien les acheter aussi, et en faire les ntres. Si ma
dame, ou, pour mieux dire, ma bergre, s'appelle Anne, par hasard,
je la chanterai sous le nom d'Anarda; si elle se nomme Franoise,
je l'appellerai Francnia; Lucie, Lucinde, et ainsi du reste. Tout
s'arrange de cette faon-l. Et Sancho Panza lui-mme, s'il vient
 entrer dans cette confrrie, pourra clbrer sa femme Thrse
sous le nom de Trsana[353].

Don Quichotte se mit  rire de l'application de ce nom; et le
cur, l'ayant combl d'loges pour l'honorable rsolution qu'il
avait prise, s'offrit de nouveau  lui faire compagnie tout le
temps que lui laisseraient ses devoirs essentiels. Cela fait, les
deux amis prirent cong du chevalier, en l'engageant et le priant
de prendre bien soin de sa sant, sans rien mnager de ce qui lui
ft bon.

Le sort voulut que la nice et la gouvernante entendissent toute
la conversation, et, ds que don Quichotte fut seul, elles
entrrent toutes deux auprs de lui.

Qu'est-ce que ceci, seigneur oncle? dit la nice, quand nous
pensions, la gouvernante et moi, que Votre Grce venait se retirer
dans sa maison pour y passer une vie tranquille et honnte, voil
que vous voulez vous fourrer dans de nouveaux labyrinthes, et vous
faire _pastoureau, toi qui t'en viens, pastoureau, toi qui t'en
vas! _En vrit la paille d'orge est trop dure pour en faire des
chalumeaux.

La gouvernante s'empressa d'ajouter:

Et comment Votre Grce pourra-t-elle passer dans les champs les
siestes d't et les nuits d'hiver, et entendre le hurlement des
loups? Par ma foi, c'est un mtier d'hommes robustes, endurcis,
levs  ce travail ds les langes et le maillot. Mal pour mal, il
vaut encore mieux tre chevalier errant que berger. Tenez,
seigneur, prenez mon conseil; je ne le donne pas repue de pain et
de vin, mais  jeun, et avec les cinquante ans d'ge que j'ai sur
la tte; restez chez vous, rglez vos affaires, confessez-vous
chaque semaine, faites l'aumne aux pauvres, et, sur mon me, s'il
vous en arrive mal...

-- C'est bon, c'est bon, mes filles, leur rpondit don Quichotte;
je sais fort bien ce que j'ai  faire. Menez-moi au lit, car il me
semble que je ne suis pas trs-bien portant; et soyez certaines
que, soit chevalier, soit berger errant, je ne cesserai pas de
veiller  ce que rien ne vous manque, ainsi que vous le verrez 
l'oeuvre.

Et les deux bonnes filles, nice et gouvernante, le conduisirent 
son lit, o elles lui donnrent  manger et le choyrent de leur
mieux.

Chapitre LXXIV

_Comment don Quichotte tomba malade, du testament qu'il fit, et
de sa mort_


Comme les choses humaines ne sont point ternelles, qu'elles vont
toujours en dclinant de leur origine  leur fin dernire,
spcialement les vies des hommes, et comme don Quichotte n'avait
reu du ciel aucun privilge pour arrter le cours de la sienne,
sa fin et son trpas arrivrent quand il y pensait le moins. Soit
par la mlancolie que lui causait le sentiment de sa dfaite, soit
par la disposition du ciel qui en ordonnait ainsi, il fut pris
d'une fivre obstine, qui le retint au lit six jours entiers,
pendant lesquels il fut visit mainte et mainte fois par le cur,
le bachelier, le barbier, ses amis, ayant toujours  son chevet
Sancho Panza, son fidle cuyer. Ceux-ci, croyant que le regret
d'avoir t vaincu et le chagrin de ne pas voir accomplir ses
souhaits pour la dlivrance et le dsenchantement de Dulcine le
tenaient en cet tat, essayaient de l'gayer par tous les moyens
possibles.

Allons, lui disait le bachelier, prenez courage, et levez-vous
pour commencer la profession pastorale. J'ai dj compos une
glogue qui fera plir toutes celles de Sannazar[354]; et j'ai
achet de mon propre argent, prs d'un berger de Quintanar, deux
fameux dogues pour garder le troupeau, l'un appel Barcino[355],
l'autre Butron.

Avec tout cela, don Quichotte n'en restait pas moins plong dans
la tristesse. Ses amis appelrent le mdecin, qui lui tta le
pouls, n'en fut pas fort satisfait, et dit:

De toute faon, il faut penser au salut de l'me, car celui du
corps est en danger.

Don Quichotte entendit cet arrt d'un esprit calme et rsign.
Mais il n'en fut pas de mme de sa gouvernante, de sa nice et de
son cuyer, lesquels se prirent  pleurer amrement, comme s'ils
eussent dj son cadavre devant les yeux. L'avis du mdecin fut
que des sujets cachs de tristesse et d'affliction le conduisaient
au trpas. Don Quichotte demanda qu'on le laisst seul, voulant
dormir un peu. Tout le monde s'loigna, et il dormit, comme on
dit, tout d'une haleine, plus de six heures durant, tellement que
la nice et la gouvernante crurent qu'il passerait dans ce
sommeil. Il s'veilla au bout de ce temps, et poussant un grand
cri, il s'cria:

Bni soit Dieu tout-puissant,  qui je dois un si grand bienfait!
Enfin, sa misricorde est infinie; elle n'est ni repousse ni
diminue par les pchs des hommes.

La nice avait cout attentivement les propos de son oncle, qui
lui parurent plus raisonnables que ceux qu'il avait coutume de
tenir, au moins depuis sa maladie.

Qu'est-ce que dit Votre Grce, seigneur? lui demanda-t-elle.
Avons-nous quelque chose de nouveau? Quels sont ces misricordes
et ces pchs des hommes dont vous parlez?

-- Ces misricordes,  ma nice, rpondit don Quichotte, sont
celles dont Dieu vient  l'instant mme de me combler, Dieu, comme
je l'ai dit, que n'ont point retenu mes pchs. J'ai la raison
libre et claire, dgage des ombres paisses de l'ignorance dont
l'avait enveloppe l'insipide et continuelle lecture des
excrables livres de chevalerie. Je reconnais maintenant leurs
extravagances et leurs sductions trompeuses. Tout ce que je
regrette, c'est d'tre dsabus si tard qu'il ne me reste plus le
temps de prendre ma revanche, en lisant d'autres livres qui soient
la lumire de l'me. Je me sens,  ma nice,  l'article de la
mort, et je voudrais mourir de telle sorte qu'on en conclt que ma
vie n'a pas t si mauvaise que je dusse laisser la rputation de
fou. Je le fus, il est vrai; mais je ne voudrais pas donner par ma
mort la preuve de cette vrit. Appelle, ma chre amie, appelle
mes bons amis le cur, le bachelier Samson Carrasco, et matre
Nicolas le barbier; je veux me confesser et faire mon testament.

La nice n'eut pas  prendre cette peine, car ils entrrent tous
trois  point nomm.  peine don Quichotte les eut-il aperus
qu'il continua:

Flicitez-moi, mes bons seigneurs, de ce que je ne suis plus don
Quichotte de la Manche, mais Alonzo Quijano, que des moeurs
simples et rgulires ont fait surnommer le Bon. Je suis  prsent
ennemi d'Amadis de Gaule et de la multitude infinie des gens de
son lignage; j'ai pris en haine toutes les histoires profanes de
la chevalerie errante; je reconnais ma sottise, et le pril o m'a
jet leur lecture; enfin, par la misricorde de Dieu, achetant
l'exprience  mes dpens, je les dteste et les abhorre.

Quand les trois amis l'entendirent ainsi parler, ils s'imaginrent
qu'une nouvelle folie venait de lui entrer dans la cervelle.

Comment, seigneur don Quichotte, lui dit Samson, maintenant que
nous savons de bonne source que madame Dulcine est dsenchante,
vous venez entonner cette antienne! et quand nous sommes si prs
de nous faire bergers, pour passer en chantant la vie comme des
princes, vous prenez fantaisie de vous faire ermite! Taisez-vous,
au nom du ciel; revenez  vous-mme, et laissez l ces
billeveses.

-- Celles qui m'ont occup jusqu' prsent, rpliqua don
Quichotte, n'ont t que trop relles  mon prjudice; puisse ma
mort,  l'aide du ciel, les tourner  mon profit! Je sens bien,
seigneurs, que je vais  grands pas vers mon heure dernire. Il
n'est plus temps de rire. Qu'on m'amne un prtre pour me
confesser, et un notaire pour recevoir mon testament. Ce n'est pas
dans une extrmit comme celle-ci que l'homme doit se jouer avec
son me. Aussi je vous supplie, pendant que monsieur le cur me
confessera, d'envoyer chercher le notaire.

Ils se regardrent tous les uns les autres, tonns des propos de
don Quichotte; mais, quoique indcis, ils aimrent mieux le
croire. Et mme un des signes auxquels ils conjecturrent que le
malade se mourait, ce fut qu'il tait revenu si facilement de la
folie  la raison. En effet, aux propos qu'il venait de tenir, il
en ajouta beaucoup d'autres, si bien dits, si raisonnables et si
chrtiens, que, leur dernier doute s'effaant, ils vinrent 
croire qu'il avait recouvr son bon sens. Le cur fit retirer tout
le monde, et resta seul avec don Quichotte, qu'il confessa. En
mme temps, le bachelier alla chercher le notaire et le ramena
bientt, ainsi que Sancho Panza. Ce pauvre Sancho, qui savait dj
par le bachelier en quelle triste situation tait son seigneur,
trouvant la gouvernante et la nice tout plores, commena 
pousser des sanglots et  verser des larmes. La confession
termine, le cur sortit en disant:

Vritablement, Alonzo Quijano le Bon est guri de sa folie; nous
pouvons entrer pour qu'il fasse son testament.

Ces nouvelles donnrent une terrible atteinte aux yeux gros de
larmes de la gouvernante, de la nice et du bon cuyer Sancho
Panza; tellement qu'elles leur firent jaillir les pleurs des
paupires, et mille profonds soupirs de la poitrine; car
vritablement, comme on l'a dit quelquefois, tant que don
Quichotte fut Alonzo Quijano le Bon, tout court, et tant qu'il fut
don Quichotte de la Manche, il eut toujours l'humeur douce et le
commerce agrable, de faon qu'il n'tait pas seulement chri des
gens de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient.

Le notaire entra avec les autres, et fit l'intitul du testament.
Puis, lorsque don Quichotte eut rgl les affaires de son me,
avec toutes les circonstances chrtiennes requises en pareil cas,
arrivant aux legs, il dicta ce qui suit:

Item, ma volont est qu'ayant eu avec Sancho Panza, qu'en ma
folie je fis mon cuyer, certains comptes et certain dbat
d'entre et de sortie, on ne lui rclame rien de certaine somme
d'argent qu'il a garde, et qu'on ne lui en demande aucun compte.
S'il reste quelque chose, quand il sera pay de ce que je lui
dois, que le restant, qui ne peut tre bien considrable, lui
appartienne, et grand bien lui fasse. Si, de mme qu'tant fou
j'obtins pour lui le gouvernement de l'le, je pouvais, maintenant
que je suis sens, lui donner celui d'un royaume, je le lui
donnerais, parce que la navet de son caractre et la fidlit de
sa conduite mritent cette rcompense.

Se tournant alors vers Sancho, il ajouta:

Pardonne-moi, ami, l'occasion que je t'ai donne de paratre
aussi fou que moi, en te faisant tomber dans l'erreur o j'tais
moi-mme,  savoir qu'il y eut et qu'il y a des chevaliers errants
en ce monde.

-- Hlas! hlas! rpondit Sancho en sanglotant, ne mourez pas, mon
bon seigneur, mais suivez mon conseil, et vivez encore bien des
annes; car la plus grande folie que puisse faire un homme en
cette vie, c'est de se laisser mourir tout bonnement sans que
personne le tue, ni sous d'autres coups que ceux de la tristesse.
Allons, ne faites point le paresseux, levez-vous de ce lit, et
gagnons les champs, vtus en bergers, comme nous en sommes
convenus; peut-tre derrire quelque buisson trouverons-nous
madame Dulcine dsenchante  nous ravir de joie. Si, par hasard,
Votre Grce se meurt du chagrin d'avoir t vaincue, jetez-en la
faute sur moi, et dites que c'est parce que j'avais mal sangl
Rossinante qu'on vous a culbut. D'ailleurs, Votre Grce aura vu
dans ses livres de chevalerie que c'est une chose ordinaire aux
chevaliers de se culbuter les uns les autres, et que celui qui est
vaincu aujourd'hui sera vainqueur demain.

-- Rien de plus certain, dit Samson, et le bon Sancho Panza est
tout  fait dans la vrit de ces sortes d'histoires.

-- Seigneurs, reprit don Quichotte, n'allons pas si vite, car dans
les nids de l'an dernier il n'y a pas d'oiseaux cette anne. J'ai
t fou, et je suis raisonnable; j'ai t don Quichotte de la
Manche, et je suis  prsent Alonzo Quijano le Bon. Puissent mon
repentir et ma sincrit me rendre l'estime que Vos Grces avaient
pour moi! et que le seigneur notaire continue... Item, je lgue
tous mes biens meubles et immeubles  Antonia Quijano, ma nice,
ici prsente, aprs qu'on aura prlev d'abord sur le plus clair
ce qu'il faudra pour le service et pour l'excution des legs que
je laisse  remplir; et la premire satisfaction que j'exige,
c'est qu'on paye les gages que je dois  ma gouvernante pour tout
le temps qu'elle m'a servi, et, de plus, vingt ducats pour un
habillement. Je nomme pour mes excuteurs testamentaires le
seigneur cur et le seigneur bachelier Samson Carrasco, ici
prsents... Item, ma volont est que, si Antonia Quijano, ma
nice, veut se marier, elle se marie avec un homme duquel on aura
prouv d'abord, par enqute judiciaire, qu'il ne sait pas
seulement ce que c'est que les livres de chevalerie. Dans le cas
o l'on vrifierait qu'il le sait, et o cependant ma nice
persisterait  l'pouser, je veux qu'elle perde tout ce que je lui
lgue; mes excuteurs testamentaires pourront l'employer en livres
pies,  leur volont... Item, je supplie ces seigneurs mes
excuteurs testamentaires[356], si quelque bonne fortune venait 
leur faire connatre l'auteur qui a compos, dit-on, une histoire
sous le titre de _Seconde partie des prouesses de don Quichotte de
la Manche, _de vouloir bien le prier de ma part, aussi ardemment
que possible, de me pardonner l'occasion que je lui ai si
involontairement donne d'avoir crit tant et de si normes
sottises; car je pars de cette vie avec le remords de lui avoir
fourni le motif de les crire.

Aprs cette dicte, il signa et cacheta le testament; puis,
atteint d'une dfaillance, il s'tendit tout de son long dans le
lit. Les assistants, effrays, se htrent de lui porter secours,
et, pendant les trois jours, qu'il vcut aprs avoir fait son
testament, il s'vanouissait  toute heure. La maison tait sens
dessus dessous; mais cependant la nice mangeait de bon apptit,
la gouvernante proposait des sants, et Sancho prenait ses bats;
car hriter de quelque chose suffit pour effacer ou pour adoucir
dans le coeur du lgataire le sentiment de la peine que devrait
lui causer la perte du dfunt.

Enfin, la dernire heure de don Quichotte arriva, aprs qu'il eut
reu tous les sacrements, et maintes fois excr, par d'nergiques
propos, les livres de chevalerie. Le notaire se trouva prsent, et
il affirma qu'il n'avait jamais lu dans aucun livre de chevalerie
qu'aucun chevalier errant ft mort dans son lit avec autant de
calme et aussi chrtiennement que don Quichotte. Celui-ci, au
milieu de la douleur et des larmes de ceux qui l'assistaient,
rendit l'esprit; je veux dire qu'il mourut. Le voyant expir, le
cur pria le notaire de dresser une attestation constatant
qu'Alonzo Quijano le Bon, appel communment don Quichotte de la
Manche, tait pass de cette vie en l'autre, et dcd
naturellement, ajoutant qu'il lui demandait cette attestation pour
ter tout prtexte  ce qu'un autre auteur que Cid Hamet Ben-
Engli le ressuscitt faussement, et ft sur ses prouesses
d'interminables histoires.

Telle fut la fin de L'INGNIEUX HIDALGO DE LA MANCHE, duquel Cid
Hamet ne voulut pas indiquer ponctuellement le pays natal, afin
que toutes les villes et tous les bourgs de la Manche se
disputassent l'honneur de lui avoir donn naissance et de le
compter parmi leurs enfants, comme il arriva aux sept villes de la
Grce  propos d'Homre.[357] On omet de mentionner ici les pleurs
de Sancho, de la nice et de la gouvernante, ainsi que les
nouvelles pitaphes inscrites sur le tombeau de don Quichotte.
Voici cependant celle qu'y mit Samson Carrasco:

Ci-gt l'hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance,
qu'on remarqua que la mort ne put triompher de sa vie par son
trpas.

Il brava l'univers entier, fut l'pouvantail et le croque-mitaine
du monde; en telle conjoncture, que ce qui assura sa flicit, ce
fut de mourir sage et d'avoir vcu fou.

Ici le trs-prudent Cid Hamet dit  sa plume: Tu vas rester
pendue  ce crochet et  ce fil de laiton,  ma petite plume, bien
ou mal taille, je ne sais. L, tu vivras de longs sicles, si de
prsomptueux et malandrins historiens ne te dtachent pour te
profaner. Mais avant qu'ils parviennent jusqu' toi, tu peux les
avertir, et leur dire, dans le meilleur langage que tu pourras
trouver:

Halte-l, halte-l, flons; que personne ne me touche; car cette
entreprise, bon roi, pour moi seul tait rserve.[358]

Oui, pour moi seul naquit don Quichotte, et moi pour lui. Il sut
oprer, et moi crire. Il n'y a que nous seuls qui ne fassions
qu'un, en dpit de l'crivain suppos de Tordsillas, qui osa ou
qui oserait crire avec une plume d'autruche, grossire et mal
affile, les exploits de mon valeureux chevalier. Ce n'est pas, en
effet, un fardeau pour ses paules, ni un sujet pour son esprit
glac, et, si tu parviens  le connatre, tu l'exhorteras 
laisser reposer dans la spulture les os fatigus et dj pourris
de don Quichotte;  ne pas s'aviser surtout de l'emmener contre
toutes les franchises de la mort dans la Castille-Vieille[359], en
le faisant sortir de la fosse o il gt bien rellement, tendu
tout de son long, hors d'tat de faire une sortie nouvelle et une
troisime campagne. Pour se moquer de toutes celles que firent
tant de chevaliers errants, il suffit des deux qu'il a faites, si
bien au gr et  la satisfaction des gens qui en ont eu
connaissance, tant dans ces royaumes que dans les pays trangers.
En agissant ainsi, tu rempliras les devoirs de ta profession
chrtienne; tu donneras un bon conseil  celui qui te veut du mal;
et moi, je serai satisfait et fier d'tre le premier qui ait
entirement recueilli de ses crits le fruit qu'il en attendait;
car mon dsir n'a pas t autre que de livrer  l'excration des
hommes les fausses et extravagantes histoires de chevalerie,
lesquelles, frappes  mort par celles de mon vritable don
Quichotte, ne vont plus qu'en trbuchant, et tomberont tout  fait
sans aucun doute. -- _Vale_.




     [1] C'est l'crivain qui s'est cach sous le nom du licenci
Alonzo Fernandez de Avellanda, natif de Tordsillas, et dont
le livre fut imprim  Tarragone.
     [2] La bataille de Lpante.
     [3] Allusion  Lope de Vega, qui tait en effet prtre et
familier du saint-office, aprs avoir t mari deux fois.
     [4] Il y a dans le texte _podenco, _qui veut dire chien
courant. J'ai mis lvrier, pour que le mot chien ne ft pas
rpt tant de fois en quelques lignes.
     [5] Petite pice de l'poque, dont l'auteur est inconnu.
     [6] On nomme _veinticuatros _les _regidores _ou
officiers municipaux de Sville, de Grenade et de Cordoue,
depuis que leur nombre fut rduit de trente-six  vingt-quatre
par Alphonse le Justicier.
     [7] _Las copias de Mingo Revulgo _sont une espce de
complainte satirique sur le rgne de Henri IV _(el impotente).
_Les uns l'ont attribue  Juan de Mna, auteur du pome _el
Laberinto ; _d'autres  Rodrigo Cota, premier auteur de la
_Clestine ; _d'autres encore au chroniqueur Fernando del
Pulgar. Celui-ci, du moins, l'a commente  la fin de la
chronique de Henri IV par Diego Enriquez del Castillo.
     [8] Que Cervantes n'acheva point.
     [9] Mtaphore emprunte  l'art chirurgical. Il tait alors
trs en usage de coudre une blessure, et l'on exprimait sa
grandeur par le nombre de points ncessaires pour la
cicatriser. Cette expression rappelle une des plus piquantes
aventures de la Nouvelle intitule _Rinconete _y _Cortadillo.
_Cervantes y raconte qu'un gentilhomme donna cinquante
ducats  un bravache de profession, pour qu'il ft  un autre
gentilhomme, son ennemi, une balafre de _quatorze points.
_Mais le _bravo, _calculant qu'une si longue estafilade ne
pouvait tenir sur le visage fort mince de ce gentilhomme, la fit
 son laquais, qui avait les joues mieux remplies.
     [10] Depuis le milieu du seizime sicle, les entreprises
maritimes des Turcs faisaient, en Italie et en Espagne, le sujet
ordinaire des conversations politiques. Elles taient mme
entres dans le langage proverbial : Juan Corts de Toldo,
auteur du _Lazarille de Manzanars, _dit, en parlant d'une
belle-mre, que c'tait _une femme plus redoute que la
descente du Turc. _Cervantes dit galement, au dbut de son
_Voyage au Parnasse, _en prenant cong des marches de
l'glise San-Flipe, sur lesquelles se runissaient les
nouvellistes du temps :  Adieu, promenade de San-Flipe, o
je lis, comme dans une gazette de Venise, si le chien Turc
monte ou descend. 
     [11] On appelait ces charlatans politiques _arbitristas,
_et les expdients qu'ils proposaient, _arbitrios. _Cervantes
s'est moqu d'eux fort gaiement dans le _Dialogue des chiens.
_Voici le moyen qu'y propose un de ces _arbitristas, _pour
combler le vide du trsor royal :  Il faut demander aux corts
que tous les vassaux de Sa Majest, de quatorze  soixante
ans, soient tenus de jener, une fois par mois, au pain et 
l'eau, et que toute la dpense qu'ils auraient faite ce jour-l, en
fruits, viande, poisson, vin, oeufs et lgumes, soit value en
argent, et fidlement paye  Sa Majest, sous l'obligation du
serment. Avec cela, en vingt ans, le trsor est libr. Car enfin,
il y a bien en Espagne plus de trois millions de personnes de
cet ge... qui dpensent bien chacune un ral par jour, ne
mangeassent-elles que des racines de pissenlit. Or, croyez-vous
que ce serait une misre que d'avoir chaque mois plus de trois
millions de raux comme passs au crible ? D'ailleurs, tout
serait profit pour les jeneurs, puisque avec le jene ils
serviraient  la fois le ciel et le roi, et, pour un grand nombre,
ce serait en outre profitable  la sant. Voil mon moyen, sans
frais ni dpens, et sans ncessit de commissaires, qui sont la
ruine de l'tat. 
     [12] Allusion  quelque _romance _populaire du temps,
aujourd'hui compltement inconnu.
     [13] Ce n'est pas suivant Turpin, auquel on n'a jamais
attribu de _cosmographie : _mais suivant Arioste, dans
l'_Orlando furioso, _pome dont Roger est le hros vritable.
     [14] L'criture ne le fait pas si grand. _Egressus est vir
spurius de castris Philistinorum, nomine Goliath de Geth,
altitudinis sex cubitorum et palmi. (Rois, _livre I, chap. XVII.)
     [15] C'est le pome italien _Morgante maggiore, _de
Luigi Pulci. Ce pome fut traduit librement en espagnol par
Geronimo Anner, Sville, 1550 et 1552.
     [16] Roland, Ferragus, Renaud, Agrican, Sacripant, etc.
     [17] Mdor fut bless et laiss pour mort sur la place, en
allant relever le cadavre de son matre, Daniel d'Almonte.
_(Orlando furioso, _canto XXIII.)
     [18] Le pote andalous est Luis Barahona de Soto, qui fit
_Les Larmes d'Anglique _(Las Lagrimas de Anglica), pome
en douze chants, Grenade, 1586. Le pote castillan est Lope de
Vega, qui fit _La Beaut d'Anglique _(La Hermosura de
Anglica), pome en vingt chants, Barcelone, 1604.
     [19] Quelques annes plus tard, Quevedo se fit le vengeur
des amants rebuts d'Anglique dans son _Orlando burlesco._
     [20] Formule trs-usite des historiens arabes, auxquels
la prirent les anciens chroniqueurs espagnols, et aprs eux les
romanciers, que Cervantes imite  son tour.
     [21] Le mot _insula, _que don Quichotte emprunte aux
romans de chevalerie, tait, ds le temps de Cervantes, du
vieux langage. Une le s'appelait alors, comme aujourd'hui,
_isla. _Il n'est donc pas tonnant que la nice et la
gouvernante n'entendent pas ce mot. Sancho lui-mme n'en a
pas une ide trs-nette. Ainsi la plaisanterie que fait
Cervantes, un peu force en franais, est parfaitement
naturelle en espagnol.
     [22] _Quando caput dolet, cetera membra dolent._
     [23] On comptait alors plusieurs degrs dans la
noblesse : _hidalgos, cavalleros, ricoshombres, titulos,
grandes. _J'ai mis _gentilhommes _au lieu de _chevaliers,
_pour viter l'quivoque que ce mot ferait natre, appliqu 
don Quichotte.

     Don Diego Clemencin a retrouv la liste des nobles qui
habitaient le bourg d'Armagasilla de Alba, au temps de
Cervantes. Il y a une demi-douzaine d'_hidalgos _incontests,
et une autre demi-douzaine d'_hidalgos _contestables.
     [24] Quant aux moeurs, Sutone est du mme avis que
don Quichotte ; mais non quant  la toilette. Au contraire, il
reproche  Csar d'avoir t trop petit-matre... _Circa
corporis curam morosior, ut non solum tonderetur diligenter
ac raderetur, sed velleretur etiam, ut quidam
exprobraverunt... _(Cap. XLV.)
     [25] Sancho avait chang le nom de _Ben-Engeli _en
celui de _Berengena, _qui veut dire aubergine, espce de
lgume fort rpandue dans le royaume de Valence, o l'avaient
porte les Morisques.
     [26] Il y avait _presque un _mois, dit Cervantes dans le
chapitre premier, que don Quichotte tait revenu chez lui en
descendant de la charrette enchante, et voil que douze mille
exemplaires de son histoire courent toute l'Europe, imprims
dans quatre ou cinq villes, et en plusieurs langues. Le _Don
Quichotte _est plein de ces tourderies. Est-ce ngligence ?
est-ce badinage ?
     [27] On peut dire du bachelier Carrasco : _Cecinit ut
vates._
     [28] Sancho rpond ici par un jeu de mots,  propos de
_gramatica, _grammaire.  Avec la _grama _(chiendent), je
m'accommoderais bien, mais de la _tica _je ne saurais que
faire, car je ne l'entends pas.  C'tait intraduisible.
     [29] Le crime de fausse monnaie tait puni du feu,
comme tant  la fois un vol public et un crime de lse-
majest. _(Partida _VII, tit. VII, ley 9.)
     [30] On appelle communment _el Tostado _(le brl, le
hl) don Alonzo de Madrigal, vque d'Avila, sous Jean II.
Quoiqu'il ft mort encore jeune, en 1550, il laissa vingt-quatre
volumes in-folio d'oeuvres latines, et  peu prs autant
d'oeuvres espagnoles, sans compter les travaux indits. Aussi
son nom tait-il demeur proverbial dans le sens que lui
donne don Quichotte.
     [31] Ce rle fut appel successivement _hobo, simple,
donaire, _et enfin _gracioso._
     [32] Cette pense est de Pline l'Ancien ; elle est rapporte
dans une lettre de son neveu. (Lib. III, epist. v.) Don Diego de
Mendoza la cite dans le prologue de son _Lazarillo de Torms,
_et Voltaire l'a rpte plusieurs fois.
     [33] La citation n'est pas exacte. Horace a dit :
_Quandoque bonus dormitat Homerus._
     [34] _Ecclsiaste. _chap. X, vers. 15.
     [35] Cervantes n'avait pas oubli de mentionner le
voleur ; il a dit positivement que c'est Gins de Passamont ;
mais il oubliait le vol lui-mme. Voyez tome I, note du
chapitre XXIII de la premire partie. [Cette note est la
suivante : Il parat que Cervants ajouta aprs coup, dans ce
chapitre, et lorsqu'il avait crit dj les deux suivants, le vol de
l'ne de Sancho par Gins de Passamont. Dans la premire
dition du _Don Quichotte, _il continuait, aprs le rcit du
vol,  parler de l'ne comme s'il n'avait pas cess d'tre en la
possession de Sancho, et il disait ici :  Sancho s'en allait
derrire son matre, assis sur son ne  la manire des
femmes...  Dans la seconde dition, il corrigea cette
inadvertence, mais incompltement, et la laissa subsister en
plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conserv
son texte, et jusqu'aux disparates que forme cette correction
partielle. J'ai cru devoir les faire disparatre, en gardant
toutefois une seule mention de l'ne, au chapitre XXV. L'on
verra, dans la seconde partie du _Don Quichotte, _que
Cervants se moque lui-mme fort gaiement de son
tourderie, et des contradictions qu'elle amne dans le rcit.]
     [36] _Orlando furioso, _canto XXVII.
     [37] Depuis les hennissements du cheval de Darius, qui
lui donnrent la couronne de Perse, et ceux du cheval de Denis
le Tyran, qui lui promirent celle de Syracuse, les faiseurs de
pronostics ont toujours donn  cet augure un sens favorable.
Il tait naturel que don Quichotte tirt le mme prsage des
hennissements de Rossinante, lesquels signifiaient sans doute
qu'on laissait passer l'heure de la ration d'orge.
     [38] L'Aragon tait sous le patronage de saint Georges,
depuis la bataille d'Alcoraz, gagne par Pierre Ier sur les
Mores, en 1096. Une confrrie de chevaliers s'tait forme 
Saragosse pour donner des joutes trois fois l'an, en l'honneur
du saint. On appelait ces joutes _justas del arnes._
     [39] _Santiago, y cierra Espana, _vieux cri de guerre en
usage contre les Mores.
     [40] La qualit de vieux chrtien tait une espce de
noblesse qui avait aussi ses privilges. D'aprs les statuts de
_Limpieza _(puret de sang), tablis dans les quinzime et
seizime sicles, les nouveaux convertis ne pouvaient se faire
admettre ni dans le clerg, ni dans les emplois publics, ni
mme dans certaines professions mcaniques.  Tolde, par
exemple, on ne pouvait entrer dans la corporation des tailleurs
de pierre qu'aprs avoir fait preuve de _puret de sang._
     [41] Le got des _acrostiches _avait commenc, ds le
quatrime sicle, dans la posie latine ; il passa aux langues
vulgaires, et se rpandit notamment en Espagne. On l'y
appliquait aux choses les plus graves. Ainsi, les sept premires
lettres des _sept Partidas, _ce code monumental d'Alphonse le
Savant, forment le nom d'_Alfonso. _Entre autres exemples
d'_acrostiches, _je puis citer une octave de Luis de Tovar,
recueillie dans le _Cancionero general castellano :_

     Feroz sin consu_elo y sa_uda dama,
     Remedia el trabajo _a na_die credero
     A quien le si_guio mar_tirio tan fiero
     Nos seas _leon, o re_ina, pues t'ama.
     Cien males se do_blan ca_da hora en que pene,
     Y en ti de tal gu_isa bel_dad pues se asienta,
     Non seas cru_el en a_si dar afrenta
     Al que por te _amar y a _vida no tiene.

     Il y a dans cette pice singulire, outre le nom de
_Francina, _qui forme l'_acrostiche, _les noms de huit autres
dames : _Eloisa, Ana, Guiomar, Leonor, Blanca, Isabel, Elena,
Maria._
     [42] Les commentateurs se sont exercs  dcouvrir
quels pouvaient tre ces trois potes que possdait alors
l'Espagne, en supposant que Cervantes se ft dsign lui-
mme sous le nom de demi-pote. Don Grgorio Mayans croit
que ce sont Alonzo de Ercilla, Juan Rufo, et Cristoval Virus,
auteur des pomes intituls _Araucana, Austriada _et
_Monserate. _(Voir les notes du chapitre VI, livre I, 1re
partie.) Dans son _Voyage au Parnasse, _Cervantes fait
distribuer neuf couronnes par Apollon. Les trois couronnes
qu'il envoie  Naples sont videmment pour Quevedo et les
deux frres Leonardo de Argensola ; les trois qu'il rserve 
l'Espagne, pour trois potes _divins, _sont probablement
destines  Francisco de Figuroa, Francisco de Aldana, et
Hernando de Herrra, qui reurent tous trois ce surnom, mais
 diffrents titres.
     [43] _Dulcinea del Toboso._
     [44] _Castellanas de a cuatro versos._
     [45] C'est  cause de cette manire de parler, et de ce que
dira plus bas Sancho, que le traducteur de cette histoire tient
le prsent chapitre pour apocryphe.
     [46] Plusieurs anciens _romances, _trs-rpandus dans
le peuple, racontent l'histoire de l'infante doa Urraca,
laquelle, n'ayant rien reu dans le partage des biens de la
couronne que fit le roi de Castille Ferdinand Ier  ses trois fils
Alfonso, Sancho et Garcia (1066), prit le bourdon du plerin,
et menaa son pre de quitter l'Espagne. Ferdinand lui donna
la ville de Zamora.
     [47] Jeu de mots entre _almohadas, _coussins, et
_Almohades, _nom de la secte et de la dynastie berbre qui
succda  celle des Almoravides, dans le douzime sicle.
     [48] On peut voir, dans Ducange, aux mots _Duellum _et
_Campiones, _toutes les lois du duel auxquelles don Quichotte
fait allusion, et le serment que la pragmatique sanction de
Philippe le Bel, rendue en 1306, ordonnait aux chevaliers de
prter avant le combat.
     [49] Palmrin d'Olive, don Florindo, Primalon, Tristan
de Lonais, Tirant le Blanc, etc.
     [50] Vtement des condamns du saint-office. C'tait une
espce de mantelet ou scapulaire jaune avec une croix rouge
en sautoir. _San-benito _est un abrviatif de _saco bendito,
_cilice bnit.
     [51] Dans cette tirade et dans le reste du chapitre, don
Quichotte mle et confond toujours, sous le nom commun de
_cavalleros, _les chevaliers et les gentilhommes.
     [52] Othman, premier fondateur de l'empire des Turcs,
au quatorzime sicle, fut, dit-on, berger, puis bandit.
     [53] Horace avait dit :

     _Nos numerus sumus et fruges consumere nati._
     (Lib. I, epist. I.)
     [54] Garcilaso de la Vega. Les vers cits par don
Quichotte sont de l'lgie adresse au duc d'Albe sur la mort
de son frre don Bernardino de Toledo.
     [55] L'oraison de sainte Apolline _(santa Apolonia)
_tait un de ces _ensalmos _ou paroles magiques pour gurir
les maladies, fort en usage au temps de Cervantes. Un
littrateur espagnol, don Francisco Patricio Berguizas, a
recueilli cette oraison de la bouche de quelques vieilles
femmes d'Esquivias, petite ville de Castille qu'habita
Cervantes aprs son mariage. Elle est en petits vers, comme
une _seguidilla ; _en voici la traduction littrale :   la porte
du ciel Apolline tait, et la vierge Marie par l passait.  Dis,
Apolline, qu'est-ce que tu as ? Dors-tu, ou veilles-tu ? - Ma
dame, je ne dors ni ne veille, car d'une douleur de dents je me
sens mourir. - Par l'toile de Vnus et le soleil couchant, par le
trs-saint sacrement, que j'ai port dans mon ventre,
qu'aucune dent du fond ou de devant _(muela ni diente) _ne
te fasse mal dsormais. 
     [56] Il y a dans l'original une _grce _intraduisible.  la
fin de la phrase qui prcde, Sancho dit, au lieu de _rata por
cantidad _(au prorata, au marc la livre), _gata por cantidad.
_Alors don Quichotte, jouant sur les mots, lui rpond :
 Quelquefois il arrive qu'une chatte _(gata) _est aussi bonne
qu'une rate _(rata).  _Et Sancho rplique :  Je gage que je
devais dire _rata _et non _gata ; _mais qu'importe... etc. 
     [57] L'original dit _revolear (vautrer), _pour _revocar._
     [58] L'usage des pleureuses  gages dans les
enterrements, qui semble avoir cess au temps de Cervantes,
tait fort ancien en Espagne. On trouve dans les _Partidas
_(tit. IV, ley 100) des dispositions contre les excs et les
dsordres que commettaient, aux crmonies de l'glise, ces
pleureuses appeles _lloraderas, plaideras, endechaderas.
_On trouve dans celui des _romances _du Cid o ce guerrier
fait son testament (n 96) : _ Item, _j'ordonne qu'on ne loue
pas de _plaideras _pour me pleurer ; il suffit de celles de ma
Ximne, sans que j'achte d'autres larmes. 
     [59] Garcilaso de la Vega. Ces vers sont dans la troisime
glogue :

     De cuatro ninfas, que del Tajo amado Salieron juntas, a
cantar me ofresco, etc.
     [60] Le Panthon, lev par Marcus Agrippa, gendre
d'Auguste, et consacr  _Jupiter vengeur._
     [61] Cervantes se trompe. Sutone, d'accord avec
Plutarque, dit au contraire que ce fut un augure favorable qui
dcida Csar  passer le Rubicon, et  dire : _Le sort en est
jet. (Vita Caesaris, _cap. XXXI et XXXII.)
     [62] Jeu de mots, fort gracieux dans la bouche de
Sancho, sur le nom de _Julio, _qui veut dire Jules et juillet, et
d'_Augusto, _Auguste, qui, avec un lger changement,
_agosto, _signifie aot. Ce jeu de mots passerait fort bien en
franais, si l'on et suivi l'exemple de Voltaire, et que le mois
d'aot ft devenu le mois d'Auguste.
     [63] C'est l'oblisque gyptien, plac au centre de la
colonnade de Saint-Pierre, par ordre de Sixte-Quint, en 1586.
Cervantes, qui avait vu cet oblisque  la place qu'il occupait
auparavant, suppose  tort qu'il fut destin  recevoir les
cendres de Csar. Il avait t amen  Rome sous l'empereur
Caligula. (Pline, livre XVI, chap. XI.)
     [64] Cervantes avait pu voir,  l'ge de dix-huit ans, la
pompeuse rception que fit le roi Philippe II, en novembre
1565, aux ossements de saint Eugne, que Charles IX lui avait
donns en cadeau.
     [65] Sans doute saint Diego de Alcala, canonis par
Sixte-Quint, en 1588, et saint Pierre de Alcantara, mort en
1562.
     [66] _Media noche era por filo_, etc. C'est le premier
vers d'un vieux _romance, _celui du comte Claros de
Montalvan, qui se trouve dans la collection d'Anvers.
     [67] Nom des palais arabes _(al-kasr). _Ce mot a, dans
l'espagnol, une signification encore plus releve que celui de
_palacio._
[68] _Mala la hovistes, Franceses,_
_La caza de Roncesvalles, _etc.

     Commencement d'un _romance _trs-populaire et trs-
ancien, qui se trouve dans le _Cancionero _d'Anvers.
     [69] _Romance _du mme temps et recueilli dans la
mme collection. Ce _romance _du More Calanos servait 
dire proverbialement ce qu'exprime notre mot :  C'est
comme si vous chantiez. 
[70] _Mensagero sois, amigo,_
_Non mereceis culpa, non._

     Vers d'un ancien _romance _de Bernard del Carpio,
rpts depuis dans plusieurs autres _romances, _et devenus
trs-populaires.
     [71] _O diem laetum notandumque mihi candidissimo
calculo ? _(Plin., lib. VI, ep. XI.)
     [72] _Xo, que te estrego, burra de mi suegro,
_expression proverbiale trs ancienne, et en jargon villageois.
     [73] Il y a, dans cette phrase, plusieurs hmistiches pris 
Garcilaso de la Vega, que don Quichotte se piquait de savoir
par coeur.
     [74]  Les physionomistes, dit Covarrubias _(Tesoro de
la lengua castellana, _au mot _lunar), _jugent de ces signes,
et principalement de ceux du visage, en leur donnant
correspondance aux autres parties du corps. Tout cela est de
l'enfantillage... 
     [75] Dans l'original, le jeu de mots roule sur _lunares
_(signes, taches de naissance), et _lunas _(lunes).
     [76] _Silla a la gineta. _C'est la selle arabe, avec deux
hauts montants ou arons, l'un devant, l'autre derrire.
     [77] Cervantes voulait en effet conduire son hros aux
joutes de Saragosse ; mais quand il vit que le plagiaire
Avellaneda l'avait fait assister  ces joutes, il changea d'avis,
comme on le verra au chapitre LIX.
     [78] _Angulo el Malo. _Cet Angulo, n  Tolde, vers
1550, fut clbre parmi ces directeurs de troupes ambulantes
qui composaient les farces de leur rpertoire, et qu'on appelait
_autores. _Cervantes parle galement de lui dans le _Dialogue
des chiens : _ De porte en porte, dit Berganza, nous
arrivmes chez un auteur de comdies, qui s'appelait,  ce que
je me rappelle, Angulo el Malo, pour le distinguer d'un autre
Angulo, non point _autor, _mais comdien, le plus gracieux
qu'aient eu les thtres. 
     [79] C'tait sans doute une de ces comdies religieuses,
appeles _autos sacramentales, _qu'on jouait principalement
pendant la semaine de la Fte-Dieu. On levait alors dans les
rues des espces de thtres en planches, et les comdiens,
trans dans des chars avec leurs costumes, allaient jouer de
l'un  l'autre. C'est ce qu'ils appelaient dans le jargon des
coulisses du temps, _faire les chars (hacer los carros)._
     [80] _Autor. _Ce mot ne vient pas du latin _auctor,
_mais de l'espagnol _auto, _acte, reprsentation.
     [81] Il y a dans l'original la _Cartula _et la _Farandula,
_deux troupes de comdiens du temps de Cervantes.
     [82] Philippe III avait ordonn,  cause des excs
commis par ces troupes ambulantes, qu'elles eussent  se
pourvoir d'une licence dlivre par le conseil de Castille. C'est
cette licence qu'elles appelaient leur _titre (titulo), _comme si
c'et t une charte de noblesse.
[83] _No hay amigo para amigo,_
_Las caas se vuelven lanzas._

     Ces vers sont extraits du _romance _des Abencerrages et
des Zgris, dans le roman de Gins Perez de Hita, intitul
_Histoire des guerres civiles de Grenade._
     [84] Il y a dans l'original :  De l'ami  l'ami, la punaise
dans l'oeil.  Ce proverbe n'aurait pas t compris, et j'ai
prfr y substituer une expression franaise qui offrt le
mme sens avec plus de clart.
     [85] Dans tout ce passage, Cervantes ne fait autre chose
que copier Pline le naturaliste. Celui-ci, en effet, dit
expressment que les hommes ont appris des grues la
vigilance (lib. X, cap. XXIII), des fourmis la prvoyance (lib.
XI, cap. XXX), des lphants la pudeur (lib. VIII, cap. V), du
cheval la loyaut (lib. VIII, cap. XL), du chien le vomissement
(lib. XXIX. cap. IV) et la reconnaissance (lib. VIII, cap. XL).
Seulement l'invention que Cervantes donne  la cigogne, Pline
l'attribue  l'ibis d'gypte (lib. VIII, cap. XXVII). Il dit encore
que la saigne et bien d'autres remdes nous ont t enseigns
par les animaux. Sur la foi du naturaliste romain, on a
longtemps rpt ces billeveses dans les coles.
     [86] Saint Matthieu, cap. XII, vers. 34.
     [87] _In sudore vultus tui vesceris pane. __(Genes.,
_cap. III.)
     [88] On avait vu en Espagne, du douzime au seizime
sicle, une foule de prlats  la tte des armes, tels que le
clbre Rodrigo Ximenez de Rada, archevque, gnral et
historien. Dans la guerre des _Comuneros, _en 1520, il s'tait
form un bataillon de prtres, command par l'vque de
Zamora.
     [89] Il y a dans l'original une expression qu'on ne peut
plus crire depuis Rabelais, et de laquelle on faisait alors un si
frquent usage en Espagne, qu'elle y tait devenue une simple
exclamation.
     [90] Cette phrase contient un jeu de mots sur l'adjectif
_cruda, _qui veut dire crue et cruelle, puis une allusion assez
peu claire, du moins en franais, sur le dguisement et la
feinte histoire de son chevalier.
     [91] Saint Matthieu, cap. XV, vers. 14.
     [92] Dans la nouvelle du _Licenci Vidrira, _Cervantes
cite galement, parmi les vins les plus fameux, celui de _la
ville plus impriale que royale (Real Ciudad), salon du dieu de
la gaiet._
     [93] Cette histoire plaisait  Cervantes, car il l'avait dj
conte dans son intermde _la Elecion de los Alcaldes de
Daganzo, _o le rgidor Alonzo Algarroba en fait le titre du
candidat Juan Barrocal au choix des lecteurs municipaux :

_En mi casa prob, los dias pasados,_
_Una tinaja, etc._


     [94] La Vandalie est l'Andalousie. L'ancienne Btique
prit ce nom lorsque les Vandales s'y tablirent dans le
cinquime sicle ; et de _Vandalie _ou _Vandalicie, _les
Arabes, qui n'ont point de _v_ dans leur langue, firent
_Andalousie._
     [95] La _Giralda _est une grande statue de bronze qui
reprsente, d'aprs les uns la Foi, d'aprs les autres la Victoire,
et qui sert de girouette  la haute tour arabe de la cathdrale
de Sville. Son nom vient de _girar, _tourner. Cette statue a
quatorze pieds de haut et pse trente-six quintaux. Elle tient
dans la main gauche une palme triomphale, et dans la droite
un drapeau qui indique la direction du vent. C'est en 1568
qu'elle fut leve au sommet de la tour, ancien observatoire
des Arabes, devenu clocher de la cathdrale lors de la
conqute de saint Ferdinand, en 1248.
     [96] On appelle _los Toros de Guisando _quatre blocs de
pierre grise,  peu prs informes, qui se trouvent au milieu
d'une vigne appartenant au couvent des Hironymites de
Guisando, dans la province d'Avila. Ces blocs, qui sont cte 
cte et tourns au couchant, ont douze  treize palmes de long,
huit de haut et quatre d'paisseur. Les taureaux de Guisando
sont clbres dans l'histoire de l'Espagne, parce que c'est l
que fut conclu le trait dans lequel Henri IV, aprs sa
dposition par les corts d'Avila, en 1474, reconnut pour
hritire du trne sa soeur Isabelle la Catholique,  l'exclusion
de sa fille Jeanne, appele la _Beltraeja._

     On rencontre dans plusieurs endroits de l'Espagne, 
Sgovie,  Toro,  Ledesma,  Baos,  Torralva, d'autres blocs
de pierre, qui reprsentent grossirement des taureaux ou des
sangliers. Quelques-uns supposent que ces anciens
monuments sont l'oeuvre des Carthaginois ; mais les rudits
ont fait de vains efforts pour en dcouvrir l'origine.
     [97]  l'un des sommets de la _Sierra de Cabra_, dans
la province de Cordoue, est une ouverture, peut-tre le cratre
d'un volcan teint, que les gens du pays appellent _Bouches de
l'Enfer. _En 1683, quelqu'un y descendit, soutenu par des
cordes, pour en retirer le cadavre d'un homme assassin. On a
conjectur, d'aprs sa relation, que la caverne de Cabra doit
avoir quarante-trois aunes _(varas) _de profondeur.
     [98] Les deux vers cits par Cervantes sont emprunts,
quoique avec une lgre altration, au pome de la _Araucana
_de Alonzo de Ercilla :

_Pues no es el vencedor mas estimado_
_De aquello en que el vencido es reputado_
     L'archiprtre de Hita avait dit, au quatorzime sicle :
_El vencedor ha honra del precio del vencido,_
_Su loor es atanto cuanto es el debatido._


     [99] Dans les duels, les Espagnols appellent _parrains
_les tmoins ou seconds.
     [100] C'tait l'amende ordinaire impose aux membres
d'une confrrie qui s'absentaient les jours de runion.
     [101] _A esto vos respondemos, _ancienne formule des
rponses que faisaient les rois de Castille aux ptitions des
corts. Cela explique la fin de la phrase, qui est aussi en style
de formule.
[102] _Senza che tromba  segno altro accenasse,_

     dit Arioste, en dcrivant le combat de Gradasse et de
Renaud pour l'pe Durindane et le cheval Bayard (Canto
XXXIII, str. LXXIX.)
     [103] C'est de l sans doute que Boileau prit occasion de
son pigramme :

_Tel fut ce roi des bons chevaux,_
_Rossinante, la fleur des coursiers d'Ibrie,_
_Qui, trottant jour et nuit et par monts et par vaux,_
_Galopa, dit l'histoire, une fois en sa vie._


     [104] Dans cette aventure si bien calque sur toutes
celles de la chevalerie errante, Cervantes use des richesses et
des liberts de sa langue, qui, tout en fournissant beaucoup de
mots pour une mme chose, permet encore d'en inventer.
Pour dire l'cuyer au grand nez, il a _narigudo, narigante,
narizado ; _et quand le nez est tomb, il l'appelle
_desnarigado. _ tous ces termes comiques, nous ne saurions
opposer aucune expression analogue.
     [105] Le mot _algebrista _vient de _algebrar, _qui,
d'aprs Covarrubias, signifiait, dans le vieux langage, _l'art de
remettre les os rompus. _On voit encore, sur les enseignes de
quelques barbiers-chirurgiens, _algebrista y sangrador_.
     [106] Le _gaban _tait un manteau court, ferm, avec
des manches et un capuchon, qu'on portait surtout en voyage.
     [107] Il faudrait supposer  Cervantes, pauvre et oubli,
je ne dirai pas bien de la charit chrtienne, mais bien de la
simplicit ou de la bassesse, pour que cette phrase ne ft pas
sous sa plume une sanglante ironie. On a vu  la note 4 du
chapitre XXXVII, de la premire partie, quel sens a le mot
_lettres _en espagnol.
     [108] Cervantes avait dj dit, dans sa nouvelle _la
Gitanilla de Madrid :_  La posie est une belle fille, chaste,
honnte, discrte, spirituelle, retenue... Elle est amie de la
solitude ; les fontaines l'amusent, les prs la consolent, les
arbres la dsennuient, les fleurs la rjouissent, et finalement
elle charme et enseigne tous ceux qui l'approchent. 
     [109] Lope de Vega a rpt littralement la mme
expression dans le troisime acte de sa _Dorotea. _Il a dit
galement dans la prface de sa comdie _El verdadero
amante, _adresse  son fils :  J'ai vu bien des gens qui, ne
sachant pas leur langue, s'enorgueillissent de savoir le latin, et
mprisent tout ce qui est langue vulgaire, sans se rappeler que
les Grecs n'crivirent point en latin, ni les latins en grec... Le
vritable pote, duquel on a dit qu'il y en a un par sicle, crit
dans sa langue, et y est excellent, comme Ptrarque en Italie,
Ronsard en France, et Garcilaso en Espagne. 
     [110] _Nascuntur poetae, fiunt oratores, _a dit
Quintilien.
     [111] Ovide, _Art d'aimer, liv. _III, v. 547 ; et _Fastes,
_liv. VI, v. 6.
     [112] Allusion  l'exil d'Ovide, qui fut envoy, non dans
les les, mais sur la cte occidentale du Pont. Ce ne fut pas non
plus pour une parole maligne, mais pour un regard indiscret,
qu'il fut exil :

_Inscia quod crimen viderunt lumina, plector ;_
_Peccatumque oculos est habuisse meum_.
     [113] Les anciens croyaient, et Pline avec eux, que le
laurier prservait de la foudre. Sutone dit de Tibre : _Et
turbatiore coelo nunquam non coronam lauream capite
gestavit, quod fulmine adflari negetur id genus frondis. _(Cap.
LXIX.)
     [114] On appelait _pes du petit chien (espadas del
Perillo), _ cause de la marque qu'elles portaient, les pes de
la fabrique de Julian del Rey, clbre armurier de Tolde et
Morisque de naissance. Les lames en taient courtes et larges.
Depuis la conqute de Tolde par les Espagnols sur les Arabes
(1085), cette ville fut pendant plusieurs sicles la meilleure
fabrique d'armes blanches de toute la chrtient. C'est l que
vcurent, outre Julian del Rey, Antonio Cuellar, Sahagun et
ses trois fils, et une foule d'autres armuriers dont les noms
taient rests populaires. En 1617, Cristobal de Figuroa, dans
son livre intitul : _Plaza universal de ciencias y artes,
_comptait par leurs noms jusqu' dix-huit fourbisseurs
clbres tablis dans la mme ville, et l'on y conserve encore,
dans les archives de la municipalit, les marques ou
empreintes _(cuos) _de quatre-vingt-dix-neuf fabricants
d'armes. Il n'y en a plus un seul maintenant, et l'on a mme
perdu la trempe dont les Mozarabes avaient donn le secret
aux Espagnols. (Voir mon _Histoire des Arabes et des Mores
d'Espagne, _vol. II, chap. II.)
     [115] Ainsi Amadis de Gaule, que don Quichotte prenait
pour modle, aprs s'tre galement appel _le chevalier des
Lions, _s'appela successivement _le chevalier Rouge, le
chevalier de l'le-Ferme, le chevalier de la Verte-pe, le
chevalier du Nain et le chevalier Grec_.
     [116] Les histoires chevaleresques sont remplies de
combats de chevaliers contre des lions. Palmrin d'Olive les
tuait _comme s'ils eussent t des agneaux, _et son fils
Primalon n'en faisait pas plus de cas. Palmrin d'Angleterre
combattit seul contre deux tigres et deux lions ; et quand le
roi Prion, pre d'Amadis de Gaule, veut combattre un lion
qui lui avait pris un cerf  la chasse, il descend de son cheval,
qui, _pouvant, ne voulait pas aller en avant. _Mais don
Quichotte avait pu trouver ailleurs que dans ces livres un
exemple de sa folle action. On raconte que, pendant la
dernire guerre de Grenade, les rois catholiques ayant reu
d'un mir africain un prsent de plusieurs lions, des dames de
la cour regardaient du haut du balcon ces animaux dans leur
enceinte. L'une d'elles, que _servait _le clbre don Manuel
Ponce, laissa tomber son gant, exprs ou par mgarde.
Aussitt don Manuel s'lana dans l'enceinte l'pe  la main,
et releva le gant de sa matresse. C'est  cette occasion que la
reine Isabelle l'appela don Manuel Ponce de _Lon, _nom que
ses descendants ont conserv depuis, et c'est pour cela que
Cervantes appelle don Quichotte _nouveau Ponce de Lon.
_Cette histoire est raconte par plusieurs chroniqueurs, entre
autres par Perez de Hita dans un de ses _romances. (Guerras
civiles de Grenada, _cap. XVII.)

_ O el bravo don Manuel,_
_Ponce de Leon llamado,_
_Aquel que sacar el guante,_
_Que por industria fue echado_
_Donde estaban los leones,_
_Y ello sac muy osado !_


     [117] Avant d'tre abandonnes  des gladiateurs 
gages, les courses de taureaux furent longtemps, en Espagne,
l'exercice favori de la noblesse, et le plus galant divertissement
de la cour. Il en est fait mention dans la chronique latine
d'Alphonse VII, o l'on rapporte les ftes donnes  Lon, en
1144, pour le mariage de l'infante doa Urraca avec don
Garcia, roi de Navarre : _Alii, latratu canum provocatis
tauris, protento venabulo occidebant... _Depuis lors, la mode
en devint gnrale, des rgles s'tablirent pour cette espce de
combat, et plusieurs gentilshommes y acquirent une grande
clbrit. Don Luis Zapata, dans un curieux chapitre de sa
_Miscelanea, _intitul de _toros y toreros, _dit que Charles-
Quint lui-mme combattit  Valladolid, devant l'impratrice
et les dames, _un grand taureau noir nomm Mahomet. _Les
accidents taient fort communs, et souvent le sang des
hommes rougissait l'arne. Les chroniqueurs sont pleins de
ces rcits tragiques, et il suffit de citer les paroles du P. Pdro
Guzman, qui disait, dans son livre _Bienes del honesto trabajo
_(discurso V) :  Il est avr qu'en Espagne il meurt, dans ces
exercices, une anne dans l'autre, deux  trois cents
personnes...  Mais ni les remontrances des corts, ni les
anathmes du saint-sige, ni les tentatives de prohibition
faites par l'autorit royale, n'ont pu seulement refroidir le got
forcen qu'ont les Espagnols pour les courses de taureaux.
     [118] La diffrence qu'il y avait entre les joutes _(justas)
_et les tournois _(torneos), _c'est que, dans les joutes, on
combattait _un  un, _et, dans les tournois, de _quadrille 
quadrille. _Les joutes, d'ailleurs, n'taient jamais qu'un
combat  cheval et  la lance ; les tournois, nom gnral des
exercices chevaleresques, comprenaient toute espce de
combat.
     [119] Cervantes met ici dans la bouche de don Quichotte
deux vers populaires qui commencent le dixime sonnet de
Garcilaso de la Vega :

_   O dulces prendas, por mi mal halladas !_
_Dulces y alegres cuando Dios queria._

     Ces vers sont imits de Virgile (AEn., lib. IV) :

_Dulces exuviae, dum fata deusque sinebant._


     [120] Les joutes littraires taient encore fort  la mode
au temps de Cervantes, qui avait lui-mme, tant  Sville,
remport le premier prix  un concours ouvert  Saragosse
pour la canonisation de saint Hyacinthe, et qui concourut
encore, vers la fin de sa vie, dans la joute ouverte pour l'loge
de sainte Thrse. Il y eut,  la mort de Lope de Vega, une
joute de cette espce pour clbrer ses louanges, et les
meilleures pices du concours furent runies sous le titre de
_Fama postuma. - _Cristoval Suarez de Figuroa dit, dans
son _Pasagero (Alivio _3) :  Pour une joute qui eut lieu ces
jours passs en l'honneur de saint Antoine de Padoue, cinq
mille pices de vers sont arrives au concours ; de faon
qu'aprs avoir tapiss deux clotres et la nef de l'glise avec les
plus lgantes de ces posies, il en est rest de quoi remplir
cent autres monastres. 
     [121] En espagnol _el pege Nicolas, _en italien _pesce
Cola. _C'est le nom qu'on donnait  un clbre nageur du
quinzime sicle, natif de Catane en Sicile. Il passait, dit-on,
sa vie plutt dans l'eau que sur terre, et prit enfin en allant
chercher, au fond du golfe de Messine, une tasse d'or qu'y
avait jete le roi de Naples don Fadrique. Son histoire, fort
populaire en Italie et en Espagne, est pourtant moins
singulire que celle d'un homme n au village de Liergans,
prs de Santander, en 1660, et nomm Francisco de la Vega
Casar. Le P. Feijoo, contemporain de l'vnement, raconte, en
deux endroits de ses ouvrages _(Teatro critico et Cartas)_,
que cet homme vcut plusieurs annes en pleine mer, que des
pcheurs de la baie de Cadix le prirent dans leurs filets, qu'il
fut ramen dans son pays, et qu'il s'chappa de nouveau, au
bout de quelque temps, pour retourner  la mer, d'o il ne
reparut plus.
     [122] _Nemo duplici potest amore ligari, _dit un des
canons du _Statut d'Amour, _rapport par Andr, chapelain
de la cour de France au treizime sicle, dans son livre _de
Arte amandi _(cap. XIII).
     [123] La _glose, _espce de jeu d'esprit dans le got des
acrostiches, dont Cervantes donne un exemple et fait
expliquer les rgles par don Quichotte, tait, au dire de Lope
de Vega, une _trs-ancienne composition, propre  l'Espagne
et inconnue des autres nations. _On en trouve, en effet, un
grand nombre dans le _Cancionero general, _qui remonte au
quinzime sicle. On proposait toujours pour objet de la glose
des vers difficiles non-seulement  placer  la fin des strophes,
mais mme  comprendre clairement.
     [124] Il y a dans cette phrase une moquerie dirige
contre quelque pote du temps, mais dont on n'a pu retrouver
la clef.
     [125] Cervantes a voulu sans doute montrer ici
l'exagration si commune aux louangeurs, et l'on ne peut
croire qu'il se soit donn srieusement  lui-mme de si
emphatiques loges. Il se rendait mieux justice, dans son
_Voyage au Parnasse, _lorsqu'il disait de lui-mme :  Moi
qui veille et travaille sans cesse pour sembler avoir cette
_grce _de pote que le ciel n'a pas voulu me donner... 
     [126] Don Quichotte applique aux chevaliers errants le
_Parcere subjectis et debellare superbos _que Virgile
attribuait au peuple romain.
     [127] On appelait _danses  l'pe (danzas de espadas)
_certaines volutions que faisaient, au son de la musique, des
quadrilles d'hommes vtus en toile blanche et arms d'pes
nues. - Les _danses aux petits grelots (danzas de cascabel
menudo) _taient danses par des hommes qui portaient aux
jarrets des colliers de grelots, dont le bruit accompagnait leurs
pas. Ces deux danses sont fort anciennes en Espagne.
     [128] On appelait _danseurs aux souliers (zapateadores)
_ceux qui excutaient une danse de village, dans laquelle ils
marquaient la mesure en frappant de la main sur leurs
souliers.
     [129] _Cada oveja con su pareja. __Pareja _signifie _la
moiti d'une paire_.
     [130] On appelle _tierra de Sayago _un district dans la
province de Zamora o les habitants ne portent qu'un grossier
sayon _(sayo) _de toile, et dont le langage n'est pas plus
lgant que le costume. - Alphonse le Savant avait ordonn
que, si l'on n'tait pas d'accord sur le sens ou la prononciation
de quelque mot castillan, on et recours  Tolde _comme au
mtre de la langue espagnole_.
     [131] _Hecho rabos de pulpo _est une expression
proverbiale qui s'applique  des habits dchirs.
     [132] _Tinajas, _espce de grandes terrines o l'on
conserve le vin, dans la Manche, faute de tonneaux.
     [133] Les danses _parlantes (danzas habladas) _taient,
comme l'explique la description qui va suivre, des espces de
pantomimes mles de danses et de quelques chants ou
rcitatifs.
     [134] _Alcancias. _On nommait ainsi des boules d'argile,
grosses comme des oranges, qu'on remplissait de fleurs ou de
parfums, et quelquefois de cendre ou d'eau, et que les
cavaliers se jetaient dans les volutions des tournois. C'tait
un jeu arabe imit par les Espagnols, qui en avaient conserv
le nom.
     [135] La grand'mre de Sancho citait un ancien proverbe
espagnol, que le pote portugais Antonio Enriquez Gomez a
paraphras de la manire suivante : El mundo tiene dos
linages solos En entrambos dos polos. _Tener esta _en
Oriente, _Y no tener asiste _en Occidente. _(Academia III,
vista _2.)
     [136] Allusion  la sentence si connue d'Horace : _Pallida
mors, _etc.
     [137] On appelait ainsi des lames de mtal, espces de
mdailles bnites, que portaient anciennement les dames
espagnoles, en guise de collier, et qui, ds le temps de
Cervants, n'taient plus en usage que parmi les femmes de la
campagne.
     [138] Les bancs de sable qui bordent la cte des Pays-Bas
taient fort redouts des marins espagnols. Les dangers qu'on
courait dans ces parages, et l'habilet qu'il fallait pour s'en
prserver, avaient fait dire proverbialement, pour rsumer
l'loge d'une personne recommandable, qu'elle pouvait
_passer par les bancs de Flandre._ Comme le mot espagnol
_banco _signifia galement _banque, _Lope de Vega dit
ironiquement du _maestro _Burguillos (nom sous lequel il se
cachait), qu'on lui avait pay ses compositions, dans une joute
littraire, en une traite de deux cents cus sur les _bancs _de
Flandre. C'est sans doute aussi par une quivoque sur le
double sens du mot _banco _que Filleau de Saint-Martin
traduit ce passage en disant de Quitria : _Je ne crois pas
qu'on la refust  la banque de Bruxelles_.
     [139] Il y a dans cette phrase une allusion  la parabole
qu'adressa le prophte Nathan  David, aprs le rapt de la
femme d'Urias ; et une autre allusion  ces paroles de
l'vangile : _Quod Deus conjunxit, homo non separet. _(Saint
Matthieu, chap. XIX, vers. 6.)
     [140] Aprs leur sortie d'gypte, les Isralites disaient
dans le dsert : _Quando sedebamus super ollas carnium et
comedebamus panem in saturitate. _(Exode, chap. XVI.)
     [141] _Mulier diligens corona est viro suo. _(Prov.)
     [142] On a parl, dans les notes prcdentes, de la
Giralda et des taureaux de Guisando. - L'Ange de la
Madeleine est une figure informe place en girouette sur le
clocher de l'glise de la Madeleine,  Salamanque. - L'gout de
Vcinguerra conduit les eaux pluviales des rues de Cordoue au
Guadalquivir. Les fontaines de _Lganitos, _etc., taient
toutes situes dans les promenades ou places publiques de
Madrid.
     [143] Il fallait dire Polydore Virgile. C'est le nom d'un
savant italien, qui publia, en 1499, le trait _De rerum
inventoribus_.
     [144] La roche de France est une haute montagne dans le
district d'Alberca, province de Salamanque, o l'on raconte
qu'un Franais nomm Simon Vla dcouvrit, en 1424, une
sainte image de la Vierge. On y a depuis bti plusieurs
ermitages et un couvent de dominicains. - On appelle Trinit
de Gate une chapelle et un couvent fonds par le roi d'Aragon
Ferdinand V, sous l'invocation de la Trinit, au sommet d'un
promontoire, en avant du port de Gate.
     [145] D'aprs les anciens _romances _de chevalerie,
recueillis dans le _Cancionero general, _le comte de
Grimaldos, paladin franais, fut faussement accus de
trahison par le comte de Tomillas, dpouill de ses biens et
exil de France. S'tant enfui  travers les montagnes avec la
comtesse sa femme, celle-ci mit au jour un enfant qui fut
appel Montsinos, et qu'un ermite recueillit dans sa grotte. 
quinze ans, Montsinos alla  Paris, tua le trate Tomillas en
prsence du roi, et prouva l'innocence de son pre, qui fut
rappel  la cour. Montsinos, devenu l'un des douze pairs de
France, pousa dans la suite une demoiselle espagnole,
nomme Rosa Florida, dame du chteau de Rocha Frida en
Castille. Il habita ce chteau jusqu' sa mort ; et l'on donna
son nom  la caverne qui en tait voisine. Cette caverne, situe
sur le territoire du bourg appel la Osa de Montiel, et prs de
l'ermitage de San-Pdro de Saelics, peut avoir trente toises
de profondeur. L'entre en est aujourd'hui beaucoup plus
praticable que du temps de Cervantes, et les bergers s'y
mettent  l'abri du froid ou des orages. Dans le fond du
souterrain coule une nappe d'eau assez abondante, qui va se
runir aux lagunes de Ruidra, d'o sort le Guadiana.
     [146] Durandart tait cousin de Montsinos, et, comme
lui, pair de France. D'aprs les _romances _cits plus haut, il
prit dans les bras de Montsinos  la droute de Roncevaux,
et exigea de lui qu'il portt son coeur  sa dame Blerme.
     [147] Ce Merlin, le pre de la magie chevaleresque,
n'tait pas de la _Gaule, _mais du pays de _Galles ; _son
histoire doit se rattacher plutt  celle du roi Artus et des
paladins de la Table ronde, qu' celle de Charlemagne et des
douze pairs.
     [148] La rponse de Durandart est tire des anciens
_romances _composs sur son aventure ; mais Cervantes,
citant de mmoire, a trouv plus simple d'arranger les vers et
d'en faire quelques-uns que de vrifier la citation.
     [149] Le Guadiana prend sa source au pied de la Sierra
de Alcaraz, dans la Manche. Les ruisseaux qui coulent de ces
montagnes forment sept petits lacs, appels _lagunes de
Ruidra, _dont les eaux se versent de l'un dans l'autre. Au
sortir de ces lacs, le Guadiana s'enfonce, l'espace de sept  huit
lieues, dans un lit trs-profond, cach sous d'abondants
herbages, et ne reprend un cours apparent qu'aprs avoir
travers deux autres lacs qu'on appelle _les yeux (los ojos) de
Guadiana. _Pline connaissait dj et a dcrit les singularits
de ce fleuve, qu'il appelle _saepius nasci gaudens (Hist. nat.,
_lib. III, cap. III). C'est sur ces diverses particularits
naturelles que Cervantes a fond son ingnieuse fiction.
     [150] Expression proverbiale prise aux joueurs, et que
j'ai d conserver littralement  cause des conclusions qu'en
tire, dans le chapitre suivant, le guide de don Quichotte.
     [151] Ou plutt Fugger. C'tait le nom d'une famille
originaire de la Souabe et tablie  Augsbourg, o elle vivait
comme les Mdicis  Florence. La richesse des Fucar tait
devenue proverbiale ; et en effet, lorsque,  son retour de
Tunis, Charles-Quint logea dans leur maison d'Augsbourg, on
mit dans sa chemine du bois de cannelle, et on alluma le feu
avec une cdule de payement d'une somme considrable due
aux Fucar par le trsor imprial. Quelques membres de cette
famille allrent s'tablir en Espagne, o ils prirent  ferme les
mines d'argent de Hornachos et de Guadalcanal, celle de vif-
argent d'Almaden, etc. La rue o ils demeuraient  Madrid
s'appelle encore _calle de los Fucares_.
     [152] La relation des prtendus voyages de l'infant don
Pedro a t crite par Gomez de Santisteban, qui se disait un
de ses douze compagnons.
     [153] Les cartes  jouer, d'aprs Covarrubias, furent
appeles _naipes _en Espagne, parce que les premires qui
vinrent de France portaient le chiffre N. P., du nom de celui
qui les inventa pendant la maladie de Charles VI, Nicolas
Ppin. Mais ce fut Jacquemin Gringonneur qui coloria les
cartes au temps de Charles VI, et ds longtemps elles taient
inventes et rpandues par toute l'Europe. En effet, dans
l'anne 1333, elles furent prohibes en Espagne par l'autorit
ecclsiastique ; de plus, elles sont cites dans notre vieux
roman du _Renard contrefait, _que son auteur inconnu
crivit entre 1328 et 1342, ainsi que dans le livre italien
_Trattato del governo della famiglia, _par Sandro di Pippozzo
di Sandro, publi en 1299.
     [154] On accordait fort difficilement, du temps de
Cervantes, des _licences _pour publier un livre. Le docteur
Aldrete, qui fit imprimer  Rome, en 1606, son savant trait
_Origen y principio de la lengua castellana, _dit, dans le
prologue adress  Philippe III, qu'on avait alors suspendu en
Espagne, _pour certaines causes, _toutes les _licences
_d'imprimer des livres nouveaux.
     [155] Cervantes fait allusion  son protecteur, le comte
de Lmos, auquel il ddia la seconde partie du Don
_Quichotte_.
     [156] _Una sota-ermitao. _Expression plaisante pour
dire la servante de l'ermite, qui s'en faisait le lieutenant.
     [157] _Una ventaja. _On appelait ainsi un supplment
de solde attribu aux soldats de naissance, qui se nommaient
_aventajados, _et qui furent depuis remplacs par les cadets.
Il s'accordait galement pour des services signals, et c'est
ainsi que Cervantes reut une _ventaja _de don Juan
d'Autriche.
     [158] Officier municipal, chevin.
     [159] _Albricias, _prsent qu'on fait au porteur d'une
bonne nouvelle.
     [160] _Quel poisson prenons-nous ? _Expression
italienne prte par Cervantes  don Quichotte.
     [161] _Alzar _ou _levantar figuras judiciarias. _On
appelait ainsi, parmi les astrologues, au dire de Covarrubias,
la manire de dterminer la position des douze figures du
zodiaque, des plantes et des toiles fixes,  un moment
prcis, pour tirer un horoscope.
     [162] Ce n'tait pas seulement en Espagne que rgnait la
croyance  l'astrologie.  En France, dit Voltaire, on consultait
les astrologues, et l'on y croyait. Tous les mmoires de ce
temps-l... sont remplis de prdictions. Le grave et svre duc
de Sully rapporte srieusement celles qui furent faites  Henri
IV. Cette crdulit... tait si accrdite qu'on eut soin de tenir
un astrologue cach prs de la chambre de la reine Anne
d'Autriche, au moment de la naissance de Louis XIV. Ce que
l'on croira  peine... c'est que Louis XIII eut, ds son enfance,
le surnom de _Juste, _parce qu'il tait n sous le signe de la
Balance.  _(Sicle de Louis XIV.)_
     [163] Traducteur, interprte. [Note du correcteur.]
     [164] _ Callaron todos, Tirios _y _Troyanos. _ C'est le
premier vers du second livre de _l'nide : Conticuere omnes,
_etc., tel qu'il est traduit par le docteur Gregorio Hernandez
de Velasco, dont la version, publie pour la premire fois en
1557, tait trs-rpandue dans les universits espagnoles.
     [165] Ces vers et ceux qui seront cits ensuite sont
emprunts aux _romances _du _Cancionero _et de la _Silva
de romances, _o se trouve raconte l'histoire de Gaferos et
de Mlisandre.
     [166] Ce vers est rpt dans un _romance _comique,
compos sur l'aventure de Gaferos, par Miguel Sanchez, pote
du dix-septime sicle :

_Melisendra esta en Sansuea,_
_Vos en Paris descuidado ;_
_Vos ausente, ella muger ;_
_Harto os he dicho, miradio._


     [167] Le roi Marsilio, si clbre dans la chanson de
Roland sous le nom du roi Marsille, tait Abd-al-Malek-ben-
Omar, wali de Saragosse pour le khalyfe Abdrame Ier ; il
dfendit cette ville contre l'attaque de Charlemagne. Dans les
chroniques du temps, crites en mauvais latin, on le nomma
_Omaris filius, _d'o se forma, par corruption, le nom de
Marfilius ou Marsilius. _(Histoire des Arabes et des Mores
d'Espagne, _tome I, chap. III.)
     [168] La _dulzana, _dont on fait encore usage dans le
pays de Valence, est un instrument recourb, d'un son trs-
aigu. La _chirimia _(que je traduis par clairon), autre
instrument d'origine arabe, est une espce de long hautbois, 
douze trous, d'un son grave et retentissant.
     [169] Vers de l'ancien romance _Como perdi a Espaa
el rey don Rodrigo. (Cancionero general.)_
     [170] Il y a trente-quatre maravdis dans le ral.
     [171] En style familier, prendre la guenon _(tomar_ ou_
coger la mona) _veut dire s'enivrer.
[172] _No rebuznaron en valde_
_El uno y el otro alcalde._
     [173] Les alcaldes sont, en effet, lus parmi les rgidors.
     [174] Dans le roman de _Persils et Sigismonde _(liv. III,
chap. x), Cervantes raconte qu'un alcalde envoya le crieur
public _(pregonero) _chercher deux nes pour promener dans
les rues deux vagabonds condamns au fouet.  Seigneur
alcalde, dit le crieur  son retour, je n'ai pas trouv d'nes sur
la place, si ce n'est les deux rgidors Berrueco et Crespo qui s'y
promnent. - Ce sont des nes que je vous envoyais chercher,
imbcile, rpondit l'alcalde, et non des rgidors. Mais
retournez et amenez-les-moi : qu'ils se trouvent prsents au
prononc de la sentence. Il ne sera pas dit qu'on n'aura pu
l'excuter faute d'nes : car, grces au ciel, ils ne manquent
pas dans le pays. 
     [175] Voici le dfi de don Digo Ordoez, tel que le
rapporte un ancien _romance _tir de la chronique du Cid
_(Cancionero general) :_  Digo Ordoez, au sortir du camp,
chevauche, arm de doubles pices, sur un cheval bai brun ; il
va dfier les gens de Zamora pour la mort de son cousin
(Sancho le Fort), qu'a tu Vellido Dolfos, fils de Dolfos Vellido :
 Je vous dfie, gens de Zamora, comme tratres et flons ; je
dfie tous les morts, et avec eux tous les vivants ; je dfie les
hommes et les femmes, ceux  natre et ceux qui sont ns ; je
dfie les grands et les petits, la viande et le poisson, les eaux
des rivires, etc., etc. 
     [176] Les habitants de Valladolid, par allusion  Agustin
de Cazalla, qui y prit sur l'chafaud.
     [177] Les habitants de Tolde.
     [178] Les habitants de Madrid.
     [179] Les habitants de Gtafe,  ce qu'on croit.
     [180] On appelait ainsi une balafre en croix sur le visage.
     [181] Cette aventure d'une barque enchante est trs-
commune dans les livres de chevalerie. On la trouve dans
_Amadis de Gaule _(liv. IV, chap. XII), dans _Amadis de
Grce _(part. I, chap. VIII), dans _Olivante de Laura _(liv. II,
chap. I), etc., etc.
     [182] Il y a dans l'original _longincuos, _mot
pdantesque dont l'quivalent manque en franais.
     [183] L'original dit : _ puto _et _gafo, _avec le
sobriquet de _meon.  Puto _signifie giton ; _gafo, _lpreux,
et _meon, _pisseur.
     [184] On appelait ainsi la chasse avec le faucon faite 
des oiseaux de haut vol, comme le hron, la grue, le canard
sauvage, etc. C'tait un plaisir rserv aux princes et aux
grands seigneurs.
     [185] Ces expressions prouvent que Cervantes n'a voulu
dsigner aucun grand d'Espagne de son temps, et que son duc
et sa duchesse sont des personnages de pure invention. On a
seulement conjectur, d'aprs la situation des lieux, que le
chteau o don Quichotte reoit un si bon accueil est une
maison de plaisance appele Buenavia, situe prs du bourg
de Pdrola en Aragon, et appartenant aux ducs de
Villahermosa.
     [186] Le _don _ou _doa_, comme le _sir _des Anglais,
ne se place jamais que devant un nom de baptme. L'usage
avait introduit une exception pour les dugnes, auxquelles on
donnait le titre de _doa _devant leur nom de famille.
     [187] Allusion aux vers du _romance _de Lancelot cits
dans la premire partie.
     [188] Au temps de Cervantes, c'tait un usage presque
gnral parmi les grands seigneurs d'avoir des confesseurs
publics et attitrs, qui remplissaient comme une charge
domestique auprs d'eux. Ces favoris en soutane ou en
capuchon se bornaient rarement  diriger la conscience de
leurs pnitents ; ils se mlaient aussi de diriger leurs affaires,
et se faisaient surtout les intermdiaires de leurs libralits,
au grand prjudice des malheureux et de la rputation des
matres qu'ils servaient. Tout en censurant ce vice gnral,
Cervantes exerce une petite vengeance particulire. On a pu
voir, dans sa _Vie, _qu'un religieux s'tait violemment oppos
 ce que le duc de Bjar acceptt la ddicace de la premire
partie du _Don Quichotte. _C'est ce religieux qu'il peint ici.
     [189] Cet Alonzo de Maraon se noya effectivement  l'le
de la Herradura, sur la cte de Grenade, avec une foule
d'autres militaires, lorsqu'une escadre envoye par Philippe II
pour secourir Oran, qu'assigeait Hassan-Aga, fils de
Barberousse, fut jete par la tempte sur cette le, en 1562.
     [190] On avait appel _malandrins, _au temps des
croisades, les brigands arabes qui infestaient la Syrie et
l'gypte. Ce mot est rest dans les langues du Midi pour
signifier un voleur de grand chemin ou un cumeur de mer, et
il est trs-frquemment employ dans les romans de
chevalerie.
     [191] On peut voir, dans la _Miscelanea _de don Luis
Zapata, le rcit d'une plaisanterie  peu prs semblable faite 
un gentilhomme portugais chez le comte de Benavente. Peut-
tre Cervantes a-t-il pris l l'ide de la plaisanterie faite  don
Quichotte.
     [192] En plusieurs endroits de la seconde partie de son
livre, Cervantes s'efforce de la rattacher  la premire, et pour
cela il suppose entre elles, non point un laps de dix annes,
mais seulement un intervalle de quelques jours.
     [193] Oriane, matresse d'Amadis de Gaule, Alastrajare,
fille d'Amadis de Grce et de Zahara, reine du Caucase, et
Madasime, fille de Famongomadan, gant du Lac-Bouillant,
sont des dames de cration chevaleresque.
     [194] Nom que donnrent les chroniques arabes 
Florinde, fille du comte don Julien.
     [195] On appelait ainsi une eau de senteur trs  la mode
au temps de Cervantes. Il entrait dans la composition de l'eau
des anges _(Agua de angeles) _des roses rouges, des roses
blanches, du trfle, de la lavande, du chvrefeuille, de la fleur
d'oranger, du thym, des oeillets et des oranges.
     [196] Ce fauteuil du Cid _(escao, _banc  dossier) est
celui qu'il conquit  Valence, au dire de sa chronique, sur le
petit-fils d'Aly-Mamoun, roi more du pays.
     [197] Wamba rgna sur l'Espagne gothique de 672 
680.
     [198] Rodric, dernier roi goth, vaincu par Thrik  la
bataille du Guadalet, en 711 ou 712.
[199] _Ya me comen, y a me comen_
_Por do mas pecado haba._

     Ces vers ne se trouvent pas prcisment ainsi dans le
_romance _de la pnitence du roi Rodrigue. (Voir le
_Cancionero general _de 1555, tome XVI, f 128.) Ils taient
sans doute altrs par la tradition.
     [200] Miguel Vrino, probablement n  Mayorque ou 
Minorque, mais lev  Florence, o il mourut  l'ge de dix-
sept ans, tait l'auteur d'un petit livre lmentaire intitul :
_De puerorum moribus disticha, _qu'on apprenait
anciennement aux coliers. Cervants, qui dut expliquer les
_distiques _de Vrino dans la classe de son matre Juan Lopez
de Hoyos, se sera souvenu galement de son pitaphe,
compose par Politien, et qui commence ainsi :

_Verinus Michael florentibus occidit annis,_
_Moribus ambiguum major an ingenio, etc._
     [201] Sancho se rappelait sans doute ce proverbe :  Si tu
plaisantes avec l'ne, il te donnera de sa queue par la barbe. 
     [202] J'ai transpos les deux phrases qui prcdent pour
les mettre dans l'ordre naturel des ides, et je crois n'avoir fait
en cela que rparer quelque faute d'impression commise dans
la premire dition du _Don Quichotte._
     [203] Ce genre de politesse envers les dames n'tait pas
seulement usit dans les livres de chevalerie, o les exemples
en sont nombreux. Mariana rapporte que lorsque l'infante
Isabelle, aprs le trait de _los toros de Guisando, _qui lui
assurait la couronne de Castille, se montra dans les rues de
Sgovie, en 1474, le roi Henri IV, son frre, prit les rnes de
son palefroi pour lui faire honneur.
     [204] En espagnol _venablo. _On appelait ainsi une
espce de javelot, plus court qu'une lance, qui servait
spcialement  la chasse du sanglier.
     [205] Favila n'est pas prcisment un roi goth. Ce fut le
successeur de Plage dans les Asturies. Son rgne, ou plutt
son commandement, dura de 737  739.
     [206] Nol, l'piphanie, Pques et la Pentecte.
     [207] El _comendador griego. _On appelait ainsi le
clbre humaniste Fernand Nuez de Guzman, qui professait
 Salamanque, au commencement du seizime sicle, le grec,
le latin et la rhtorique. On l'appelait aussi _el Pinciano,
_parce qu'il tait n  Valladolid, qu'on croit tre la _Pincia
_des Romains. Son recueil de proverbes ne parut qu'aprs sa
mort, arrive en 1453. Un autre humaniste, Juan de Mallara,
de Sville, en fit un commentaire sous le titre de _Filosofia
vulgar_.
     [208] C'est de l probablement qu'est venu le cri de
chasse _Hallali !_
     [209] Mot latin qui tait pass, en Espagne, dans le style
familier.
     [210] Ces expressions doivent se rapporter  quelque
propos d'un de ces malfaiteurs que l'on promenait dans les
rues sur un ne, aprs les avoir fouetts publiquement.
     [211] Un carrosse,  l'poque de Cervantes, tait le plus
grand objet de luxe, et celui que les femmes de haute
naissance ambitionnaient le plus. On voyait alors des familles
se ruiner pour entretenir ce coteux objet de vanit et d'envie,
et six lois _(pragmaticas) _furent rendues dans le court
espace de 1578  1626, pour rprimer les abus de cette mode
encore nouvelle. Ce fut, au dire de Sandoval _(Historia de
Carlos Quinto, _part. II), sous Charles Quint, et dans l'anne
1546, que vint d'Allemagne en Espagne le premier carrosse
dont on y et fait usage. Des villes entires accouraient voir
cette curiosit, et s'merveillaient, dit-il, comme  la vue d'un
centaure ou d'un monstre. Au reste, la mode des carrosses,
fatale aux petites fortunes, tait au contraire avantageuse aux
grands seigneurs, qui ne sortaient jamais auparavant sans un
cortge de valets de tous les tages. C'est une observation que
fait un contemporain, don Luis Brochero _(Discurso del uso
de los coches) : _ Avec la mode des carrosses, dit-il, ils
pargnent une arme de domestiques, une avant-garde de
laquais et une arrire-garde de pages. 
     [212] Diverses significations du mot _dolorida_.
     [213] Sancho fait ici un jeu de mots sur le nom de la
comtesse Trifaldi. _Falda _signifie une basque, un pan de
robe.
[214] _De la dulce mi enemiga_
_Nace un mal que al alma hiere,_
_Y por mas tormento quiere_
_Que se sienta y no se diga._

     Ce quatrain est traduit de l'italien. Voici l'original, tel
que l'crivit Serafino Aquillano, mort en 1500, et qu'on
nommait alors le rival de Ptrarque :

_De la dolce mia nemica_
_Nasce un duol ch'esser non suole :_
_Et per piu tormento vuole_
_Che si senta e non si dica._
[215] _Ven, muerte, tan escondida_
_Que no te sienta venir,_
_Porque el placer del morir_
_No me torne a dar la vida_

     Ce quatrain fut d'abord crit, avec une lgre diffrence
dans le second et le troisime vers, par le commandeur
Escriba _(Cancionero general de Valencia, _1511). Lope de
Vega en fit le sujet d'une glose potique.
     [216] Les _seguidillas, _qui commenaient  tre  la
mode au temps de Cervantes, et qu'on appelait aussi _coplas
de seguida _(couplets  la suite), sont de petites strophes en
petits vers, ajustes sur une musique lgre et rapide. Ce sont
des danses aussi bien que des posies.
     [217]  des les dsertes.
     [218] Rgion de l'Arabie Heureuse : _Totaque thuriferis
Panchaia pinguis arenis_.
     [219] Allusion ironique  la clbre apostrophe de
Virgile, lorsque ne raconte  Didon les malheurs de Troie :

_Quis, talia fando,_
_Myrmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulyssei,_
_Temperet a lacrymis... ? (AEn., _lib. II.)
     [220] Ces femmes, dont l'office tait  la mode au temps
de Cervants, se nommaient alors _velleras_.
     [221] Cervants a pris l'ide de son cheval de bois dans
l'_Histoire de la jolie Magalone, fille du roi de Naples, et de
Pierre, fils du comte de Provence, _roman chevaleresque,
imprim  Sville en 1533. Le docteur John Bowle fait
remarquer, dans ses _Annotations sur le Don Quichotte, _que
le vieux Chaucer, l'Ennius des potes anglais, mort en 1400,
parle d'un cheval semblable  celui-ci, qui appartenait 
Cambuscan, roi de Tartarie ; il volait dans les airs et se
dirigeait au moyen d'une cheville qu'il avait dans l'oreille.
Seulement le cheval de Cambuscan tait de bronze.
     [222] Boots n'est pas un des chevaux du Soleil, mais une
constellation voisine de la Grande-Ourse. Ce n'est point non
plus Pritoa qu'il fallait nommer, mais Pyrois, suivant ces
vers d'Ovide _(Mtam., _liv. II) :

_Interea volucres Pyroeis, Eous et Aethon,_
_Solis equi, quartusque Phlegon, hinnitibus auras_
_Flammiferis implent, pedibusque repagula pulsant._
     [223] _Clavileo el aligero. _Nom form des mots
_clavija, _cheville, et _leo, _pice de bois.
     [224] On appelait _cohechos _(concussion, subornation)
les cadeaux que le nouveau titulaire d'un emploi tait oblig
de faire  ceux qui le lui avaient procur. C'est ainsi qu'on
obtenait, au temps de Cervants, non-seulement les
gouvernements civils et les offices de justice, mais les
prlatures et les plus hautes dignits ecclsiastiques. Ce trafic
infme, auquel Cervants fait allusion, tait si connu, si
gnral, si patent, que Philippe III, par une pragmatique
date du 19 mars 1614, imposa des peines fort graves aux
solliciteurs et aux protecteurs qui s'en rendraient dsormais
coupables.
     [225] On aurait dit, en France,  Montfaucon. Pralvillo
est un petit village sur le chemin de Ciudad-Ral  Tolde,
prs duquel la Sainte-Harmandad faisait tuer,  coups de
flches, et laissait exposs les malfaiteurs condamns par elle.
     [226] Le docteur Eugnio Torralva fut condamn  mort,
comme sorcier, par l'inquisition, et excut le 6 mai 1531. Son
procs avait commenc le 10 janvier 1528. On a trouv, dans
les manuscrits de la bibliothque royale de Madrid, la plupart
de ses dclarations, recueillies pendant le procs. Voici, en
abrg, celle  laquelle Cervants fait allusion :  Demande lui
ayant t faite si ledit esprit Zaquiel l'avait transport
corporellement en quelque endroit, et de quelle manire il
l'emportait, il rpondit : tant  Valladolid au mois de mai
prcdent (de l'anne 1527), ledit Zaquiel m'ayant vu et
m'ayant dit comment  cette heure Rome tait prise d'assaut
et saccage, je l'ai dit  quelques personnes, et l'empereur
(Charles Quint) le sut lui-mme, mais ne voulut pas le croire.
Et, la nuit suivante, voyant qu'on n'en croyait rien, l'esprit me
persuada de m'en aller avec lui, disant qu'il me mnerait 
Rome, et me ramnerait la nuit mme. Ainsi fut fait : nous
partmes tous deux  quatre heures du soir, aprs tre alls,
en nous promenant, hors de Valladolid. tant dehors, ledit
esprit me dit : _No haber paura ; fidate de me, que yo te
prometo que no tendras ningun desplacer ; per tanto piglia
aquesto in mano _(ce jargon, moiti italien, moiti espagnol,
signifie : N'aie pas peur, aie confiance en moi ; je te promets
que tu n'auras aucun dplaisir. Ainsi donc, prends cela  la
main) ; et il me sembla que, quand je le pris  la main, c'tait
un bton noueux. Et l'esprit me dit : _Cierra ochi _(ferme les
yeux) ; et, quand je les ouvris, il me parut que j'tais si prs de
la mer que je pouvais la prendre avec la main. Ensuite il me
parut, quand j'ouvris les yeux, voir une grande obscurit,
comme une nue, et ensuite un clair qui me fit grande peur.
Et l'esprit me dit : _Noli timere, bestia fiera _(n'aie pas peur,
bte froce), ce que je fis ; et quand je revins  moi, au bout
d'une demi-heure, je me trouvai  Rome, par terre. Et l'esprit
me demanda : _Dove pensate que state adesso ? _(o pensez-
vous tre  prsent ?) Et je lui dis que j'tais dans la rue de la
Tour de Nona, et j'y entendis sonner cinq heures du soir 
l'horloge du chteau Saint-Ange. Et nous allmes tous deux,
nous promenant et causant, jusqu' la tour Saint-Ginian, o
demeurait l'vque allemand Copis, et je vis saccager plusieurs
maisons, et je vis tout ce qui se passait  Rome. De l, je
revins de la mme manire, et dans l'espace d'une heure et
demie, jusqu' Valladolid, o il me ramena  mon logis, qui
est prs du monastre de San Benito, etc. 
     [227] Nom que donnent les paysans espagnols  la
constellation des Pliades.
     [228] Cervants veut parler ici, soit de Caton le censeur,
soit plutt de Dionysius Caton, auteur des _Disticha de
moribus ad filium, _et dont l'ouvrage tait alors classique
dans les universits d'Espagne. On ne sait rien de ce Dionysius
Caton, sinon qu'il vivait aprs Lucain, car il le cite dans ses
_Distiques_.
     [229] Allusion au paon, qui, dit-on, dfait sa roue ds
qu'il regarde ses pieds. Fray Luis de Grenada avait dj dit,
usant de la mme mtaphore :  Regarde la plus laide chose
qui soit en toi, et tu dferas aussitt la roue de ta vanit. 
     [230] Allusion au proverbe : _Non, non, je n'en veux pas,
mais jette-le-moi dans mon capuchon. _Les juges portaient
alors un manteau  capuchon _(capas con capilla)_.
     [231] _La ley del encaje. _On appelait ainsi
l'interprtation arbitraire que le juge donnait  la loi.
     [232] Sutone dit en effet (chap. XLV) que Csar
s'habillait avec ngligence, et ne serrait point la ceinture de sa
toge. C'tait de sa part une affectation, afin qu'on le prt pour
un homme effmin, et qu'on ne pt dcouvrir tout d'abord
son courage et son esprit. Ainsi quelqu'un demandant 
Cicron pourquoi il avait suivi le parti de Pompe plutt que
celui de Csar :  Csar, rpondit-il, m'a tromp par la
manire de ceindre sa toge. 
     [233] Sancho s'applique le vieux dicton : _Al buen callar
llaman Sancho_.
     [234] Cervants veut dire qu'il aurait mieux fait d'enlever
ces deux nouvelles du _Don Quichotte, _et de les runir  son
recueil de _Nouvelles exemplaires :_ ce qu'ont fait depuis
quelques diteurs de ses oeuvres.
     [235] Ces expressions anciennes signifient, d'aprs
Covarrubias _(Tesoro de la lengua castellana), _ l'improviste,
sur-le-champ. Elles peuvent vouloir dire aussi en homme de
bien, en bon chrtien.
     [236] Ce pote est Juan de Mna, mort en 1456. Il dit,
dans la deux cent vingt-septime strophe du _Labyrinthe, _ou
pome des _Trescientas copias_ :

_   O vida segura la manza pobreza !_
_   O dadiva sancta, desagradecida !_

     Hsiode, dans son pome des _Heures et des Jours,
_avait aussi appel la pauvret _prsent des dieux immortels,
_et Csar s'crie dans la _Pharsale _de Lucain (lib. V) :

_O vitae tuta facultas_
_Pauperis, angustique lares !_
_O munera nondum_
_Intellecta Deum !_
     [237] Saint Paul _(p. aux Corinthiens)._
     [238] Cervants dit galement, dans sa comdie _La gran
sultana doa Catalina de Oviedo _(Jornada 3a) :

      ... Hidalgo, mais non riche ; c'est une maldiction de
notre sicle, o il semble que la pauvret soit une annexe de la
noblesse. 
     [239] Cervants fait sans doute allusion  une perle
magnifique qui existait alors parmi les joyaux de la couronne
d'Espagne, et qu'on appelait l'_orpheline _ou l'_unique _(la
_huerfana _ou la _sola). _Elle pesait cinquante-quatre carats.
Cette perle prit, avec une foule d'autres bijoux, dans
l'incendie du palais de Madrid, en 1734.
     [240] On appelle en Espagne _cantimploras _des carafes
de verre ou des cruches de terre trs-mince, que, pour
rafrachir l'eau pendant l't, l'on agite  un courant d'air. De
l vient la bizarre pithte que Cervants donne au soleil.
     [241] _Barato _est, en espagnol, l'adjectif oppos 
_caro, _cher ; ce que nous appelons, dans notre pauvret des
mots les plus usuels, _bon march_.
     [242] Au temps de Cervants, beaucoup de roturiers
s'arrogeaient dj le _don _jusqu'alors rserv  la noblesse.
Aujourd'hui tout le monde prend ce titre, devenu sans
consquence, et qui est comme le _esquire _des Anglais.
     [243] Il y a dans l'original : _Si la prcdente sentence...
_Cervants changea sans doute aprs coup l'ordre des trois
jugements rendus par Sancho ; mais il oublia de corriger
l'observation qui suivait celui-ci.
     [244] Elle est prise, en effet, de la _Lombardica historia
_de Fra Giacobo dit Voragine, archevque de Gnes, dans la
_Vie de saint Nicolas Bari _(chap. III).
     [245] Cette histoire, vraie ou suppose, tait dj
recueillie dans le livre de Fray Francisco de Osuna, intitul
_Norte de los Estados, _et qui fut imprim en 1550. Mais
Cervants, qui pouvait l'avoir apprise, ou dans cet ouvrage, ou
par tradition, la raconte d'une tout autre manire.
     [246] On appelait ainsi un baume compos avec de
l'huile d'olive et des fleurs de mille-pertuis. Du nom de cette
plante _(hiperico _en espagnol) s'tait form, par corruption,
le mot d'huile d'_aparicio._
     [247] On lit dans le livre des _tiquettes, _compos par
Olivier de la Marche pour le duc de Bourgogne, Charles le
Tmraire, et qui fut adopt par les rois d'Espagne de la
maison d'Autriche pour les rglements de leur palais :  Le
duc a six docteurs en mdecine qui servent  visiter la
personne et l'tat de la sant du prince ; quand le duc est 
table, ils se tiennent derrire lui, pour regarder quels mets et
quels plats on sert au duc, et lui conseiller, suivant leur
opinion, ceux qui lui feront le plus de bien. 
     [248] L'aphorisme est : _Omnis saturatio mala, panis
autem pessima._
     [249] _Peliagudo _signifie galement, au figur,
embrouill, pineux, difficile.
     [250] La _olla podrida _(mot  mot : _pot-pourri) _est
un mlange de plusieurs sortes de viandes, de lgumes et
d'assaisonnements.
     [251] _Recio _signifie roide, intraitable, et _agero,
_augure. J'ai conserv ce nom en espagnol, au lieu de
chercher  le traduire par un quivalent, parce qu'il est rest
aussi proverbial, aussi consacr en Espagne, qu'en France
celui du docteur Sangrado.
     [252] _Tirteafuera, _ou mieux _tirateafuera, _signifie
_va-t'en d'ici. _C'est ainsi que l'emploie Simon Abril dans la
traduction de l'_Eunuque, _de Trence, o la servante Pythias
dit au valet Chra :

_Neque pol servandum tib_
_Quidquam dare ausim, neque te servare. Apage te._
     (Acte V, scne II.)

_En buena fe que ni yo osaria_
_Darte a guardar nada, ni menos guardarte_
_Yo, Tirateafuera_.
     [253]  l'expiration de leurs charges, les gouverneurs,
comme certains autres employs de l'tat, taient tenus 
_rsider _quelque temps dans le pays qu'ils avaient
administr. Pendant ce temps, ils restaient exposs aux
rclamations de leurs subordonns, devenus leurs gaux. Les
Espagnols avaient pris cette sage coutume des Arabes.
     [254] Les Biscayens,  l'poque de Cervants, et depuis le
rgne de Charles-Quint, taient en possession des places de
secrtaires du roi et du conseil.
     [255] En espagnol _perlticos _(paralytiques).
     [256] Il y a, dans l'original, de son _atalaya. _C'est le
nom que les Arabes donnaient (al-thalaya'h) aux petites tours
leves sur des minences, et d'o leurs claireurs
avertissaient des mouvements de l'ennemi, au moyen de
signaux rpts de poste en poste.
     [257] _Montaes, _n dans les montagnes des Asturies,
o tous les habitants se regardent comme les descendants de
Plage et de ses compagnons.
     [258] On appelait ainsi des cautres. (Voir _Gil Blas,
_livre VII, chap. I.)
     [259] Les cautres et les stons sur les bras et sur les
jambes, et mme derrire le cou, taient trs en usage au
temps de Cervants. Matias de Lra, chirurgien de Philippe
IV, dit, dans un trait sur la matire, que les uns emploient ce
remde pour se gurir de maladies habituelles, d'autres pour
s'en prserver, d'autres enfin _vicieusement et seulement pour
se mettre  la mode. (Prtica de fuentes y sus utilidades.)_
     [260] _Ollas podridas. _Il y entre du boeuf, du mouton,
du lard, des poules, des perdrix, des saucisses, du boudin, des
lgumes, et toutes sortes d'ingrdients. Le nom de ce mets lui
vient sans doute de ce qu'on laisse cuire si longtemps les
viandes qui le composent, qu'elles se dtachent, se mlent et se
confondent comme des fruits trop mrs.
     [261] On appelait _barato _l'espce de gratification que
les joueurs gagnants donnaient aux assistants qui prenaient
leur parti. Ces assistants, qui se nommaient _barateros _ou
_mirones, _se divisaient en _pedagogos _ou _gansos, _ceux
qui enseignaient les joueurs novices, et _doncaires, _ceux qui
les dirigeaient en jouant et dcidaient les coups douteux. On
appelait aussi _barato _ce que donnaient les joueurs, pour les
cartes et la lumire, aux matres des maisons de jeu, tenues
aussi bien par des grands seigneurs que par de pauvres hres,
et qui avaient une foule de noms, tels que _tablageras, casas
de conversacion, leeras, mandrachos, encierros, garitos_.
     [262] On appelait _modorros _des filous expriments
qui passaient  dormir la moiti de la nuit, et venaient,
comme des troupes fraches, tomber  minuit sur les joueurs
chauffs, qu'ils achevaient aisment de dpouiller. C'est ce
qu'ils nommaient, dans leur jargon, se rserver pour la glane
_(quedarse a la espiga)_.
     [263] Le mot espagnol _dormir _signifie galement
coucher. De l l'espce de coq--l'ne qui va suivre.
     [264] Les hauts-de-chausses appels _calzas atacadas,
_serrs et collant tout le long de la jambe, arrondis et trs-
amples depuis le milieu de la cuisse, avaient le nom populaire
de _pedorreras, _auquel je n'ai trouv d'autre quivalent
supportable en franais que pet-en-l'air. Ces hauts-de-
chausses furent prohibs par une pragmatique royale, peu
aprs l'poque o parut la seconde partie du _Don Quichotte.
_Ambrosio de Salazar raconte qu'un hidalgo ayant t pris
vtu de _calzas atacadas, _malgr la prohibition, fut conduit
devant le juge, et qu'il allgua pour sa dfense que ses
chausses taient la seule armoire qu'il et pour serrer ses
hardes. Il en tira effectivement _un peigne, une chemise, une
paire de nappes, deux serviettes et un drap de lit. (Las
Clavileas de recreacion, _Bruxelles, 1625, f. 99.)
     [265] Comme les gens de qualit, qui portaient en voyage
une espce de voile ou masque fort lger pour se garantir la
figure de l'air et du soleil. Le peuple appelait ces masques
_papa-higos, _gobe-figues.
     [266] Jurer par la vie de ses pre et mre tait une
formule de serment trs-usite du temps de Cervants.
     [267] _De stercore erigens pauperem. _(Ps. CXII, v. 7.)
     [268] Voyez la note 250 - chapitre XLVII.
     [269] _De haldas o de mangas. _Ces mots ont chacun un
double sens : l'un, qui veut dire les pans d'une robe de
magistrat, signifiait aussi les droits  percevoir comme
gouverneur ; l'autre, qui veut dire les manches, signifiait les
cadeaux qui se faisaient aux grandes ftes de l'anne, comme
Pques et Nol, ou aux rjouissances publiques, comme
l'avnement d'un nouveau roi. De l le proverbe : _Buenas son
mangas despues de Pascuas_.
     [270] On lit dans un auteur conomique du temps de
Cervants :  Tandis que, ces annes passes, le bl se vendait
au poids de l'or  Sgovie, que le prix des loyers montait au
ciel, et qu'il en tait de mme dans les autres villes, une paire
de souliers  deux semelles valait trois raux (quinze sous), et
 Madrid quatre. Aujourd'hui on en demande effrontement
sept raux, sans vouloir les donner  moins de six raux et
demi. Il est effrayant de penser o cela va s'arrter.  _(Man.
de la Bibl. royale. - _Code 156, f. 64.) Une pragmatique de
Charles-Quint, rendue  Monzon en 1552, avait tabli un tarif
pour le prix des souliers et de toute espce de chaussure.
     [271] Expression fort usite dans un temps o Rome
dispensait toutes les faveurs et tous les pardons.
     [272] _Tarde piache _(pour _piaste), _phrase
proverbiale dont voici l'origine : on raconte qu'un tudiant,
mangeant des oeufs  la coque, en avala un si peu frais que le
poulet s'y tait dj form ; il l'entendit crier en lui passant
dans la gorge, et se contenta de dire gravement : _Tu piaules
trop tard_.
     [273] Il y a l un intraduisible jeu de mots sur _nones,
_qui veut dire _impairs _et _non _au pluriel, et _pares,
_pairs.
     [274] Allusion au proverbe : _Les ailes sont venues  la
fourmi, et les oiseaux l'ont mange_.
     [275] _Alpargatas, _chaussure ordinaire des paysans
espagnols.
     [276] En Espagne et en Amrique, les vice-rois,
gouverneurs et agents financiers devaient, en quittant leur
emploi, _rsider _quelque temps pour rendre leurs comptes.
     [277] Du mot allemand _Geld, _qui veut dire argent.
     [278] Cervants parle, dans ce chapitre, du plus grave
des vnements dont il fut tmoin, l'expulsion des Morisques.
Aprs la capitulation de Grenade, en 1492, un grand nombre
de Mores, rests musulmans, sjournrent en Espagne. Mais
bientt, aux missions envoyes parmi eux, succdrent les
perscutions ; et enfin un dcret de Charles Quint, dat du 4
avril 1525, ordonna, sous peine de bannissement, que tous les
Mores reussent le baptme. Ces chrtiens convertis par force
furent alors appels du nom de _Morisques (Moriscos), _qui
servait  les distinguer des _vieux chrtiens. _Sous Philippe
II, on exigea plus que leur abjuration : en 1566, on leur
dfendit, par une _pragmatique, _l'usage de leur langue, de
leurs vtements, de leurs crmonies, de leurs bains, de leurs
esclaves et mme de leurs noms. Ces dispositions tyranniques,
excutes avec une impitoyable rigueur, provoqurent la
longue rvolte connue sous le nom de _rbellion des
Morisques, _qui tint en chec toute la puissance de Philippe
II, et ne fut touffe qu'en 1570, par les victoires de don Juan
d'Autriche. Les Morisques vaincus furent disperss dans
toutes les provinces de la Pninsule ; mais cette race dchue
continuant  prosprer,  s'accrotre, par le travail et
l'industrie, on trouva des raisons politiques pour effrayer ceux
que ne touchait pas suffisamment le fanatisme religieux
dchan contre elle. Un dit de Philippe III, rendu en 1609, et
excut l'anne suivante, ordonna l'expulsion totale des
Morisques. Douze  quinze cent mille malheureux furent
chasss de l'Espagne, et le petit nombre d'entre eux qui
survcurent  cette horrible excution allrent se perdre, en
cachant leur origine, au milieu des races trangres. Ainsi
l'Espagne, dj dpeuple par les migrations d'Amrique, se
priva, comme fit plus tard la France  la rvocation de l'dit
de Nantes, de ses plus industrieux habitants, qui allrent
grossir les troupes des pirates de Berbrie, dont ses ctes
taient infestes. (Voir l'_Histoire des Arabes et des Mores
d'Espagne, _tome I, chap. VII.) Au milieu des mnagements
dont Cervants s'enveloppe, il est facile de voir que toute sa
sympathie est pour le peuple opprim.
     [279] C'est le _caviar _des Russes.
     [280] Un autre crivain du temps de Cervants, Cristoval
de Herrera, avait dit quelques annes plus tt :  Il faudrait
empcher que les Franais et les Allemands ne parcourussent
ces royaumes en nous soutirant notre argent, car tous les gens
de cette espce et de cet habit nous en emportent. On dit
qu'en France les parents promettent pour dot de leurs filles ce
qu'ils rapporteront de leur voyage  Saint-Jacques-de-
Compostelle, alle et retour, comme s'ils allaient aux Grandes-
Indes.  _(Amparo de pobres)_
     [281] Plus loin, il est appel don Gaspar Grgorio.
     [282] Selon la tradition, Galiana tait une princesse
arabe,  laquelle son pre Gadalife ou Galafre leva un
magnifique palais sur les bords du Tage. On donne encore le
nom de palais de Galiana  des ruines qui se voient dans le
jardin _del Rey, _ Tolde.
     [283] Il y a ici une espce de contradiction avec la fin du
chapitre LI, o l'on dit que les habitants de l'le Barataria
observent encore _les Constitutions du grand gouverneur
Sancho Panza. _Mais Cervants sans doute n'a pas rsist au
dsir de dcocher une pigramme contre le gouvernement de
l'Espagne, qui avait, ds ce temps-l, le dfaut de rendre force
lois et ordonnances sans pouvoir les faire excuter.
     [284] C'est le concile de Trente (de 1545  1563). Le
canon XIX commence ainsi : _Detestabilis duellorum usus ex
christiano orbe penitus exterminetur, _etc. Le mme concile
dfendit galement les joutes et tournois, ce qu'avaient fait
prcdemment celui de Latran en 1179 et celui de Reims en
1131.
     [285] Au dixime chant de l'_Orlando furioso, _Birno,
duc de Zlande, abandonne son amante Olympie dans une le
dserte.  son rveil, elle maudit le perfide et le charge
d'imprcations, comme Didon au dpart d'ne. De l les
deux comparaisons d'Altisidore.
     [286] Cette imprcation forme ce que les Espagnols
appellent _el estribillo _(le refrain), et se trouve rpte  la
fin de toutes les strophes.
     [287] Littralement : _Tue-Mores_.
     [288] _Regnum coelorum vim patitur. _(Saint Matthieu,
chap. II, v. 12.)
     [289] _Santiago, y cierra, Espana. _Littralement :
_Saint Jacques, et attaque, Espagne. _Le mot _cerrar, _qui a
voulu dire anciennement attaquer, signifie maintenant
fermer. De l le jeu de mots de Sancho.
     [290] Les gardiens des taureaux destins aux courses les
gardent  cheval, et portent des lances au lieu de fouets. Les
taureaux qu'on amne des pturages au cirque, la veille des
combats, sont conduits par des boeufs dresss  cet usage, et
appels _cabestros_.
     [291] _Condumio, _tout ce qu'on mange avec du pain.
     [292] Cervants parle ici de l'impertinente continuation
du _Don Quichotte, _faite par un moine aragonais qui s'est
cach sous le nom du licenci Alonzo Fernandez de
Avellanda, continuation qui parut pendant qu'il crivait lui-
mme la seconde partie. Cet Avellanda peint en effet don
Quichotte comme revenu de son amour, dans les chapitres IV,
VI, VIII, XII et XIII. Il avait dit au troisime chapitre :  Don
Quichotte finit son entretien avec Sancho, en disant qu'il
voulait aller  Saragosse pour les joutes, et qu'il pensait
oublier l'ingrate infante Dulcine du Toboso, pour chercher
une autre dame qui correspondt mieux  ses services. 
     [293] Ce sont des injures grossires adresses
directement  Cervants.
     [294] Cervants oublie que lui-mme lui a donn ce nom
dans la premire partie, et qu'il l'appelle Juana Gutierrez dans
le chapitre VII de la seconde.
     [295] Ces dtails obscnes et ridicules se trouvent
principalement dans les chapitres XV, XVI, XVII, XVIII et
XIX, des ditions, non expurges, antrieures  1732.
     [296] La description de cette course de bague est dans le
chapitre XI.
     [297] Ces paroles sont celles que la tradition place dans
la bouche du conntable du Guesclin, lorsque, pendant la lutte
de Pierre le Cruel et de son frre Henri de Trastamare, dans la
plaine de Montiel, il aida celui-ci  monter sur le corps de
Pierre, que Henri pera de sa dague.
     [298] Sancho applique  son matre les deux derniers
vers d'un ancien _romance, _compos sur la tradition des
sept infants de Lara _(Canc. de Amberes, _p. 172).

     Gonzalo Gustos de Lara avait pous doa Sancha, soeur
de Ruy-Velazquez. Ce dernier, pour venger une offense, livra
au roi more de Cordoue son beau-frre et ses sept neveux. Le
pre fut jet dans une prison perptuelle, aprs qu'on lui eut
servi sur une table les ttes de ses sept enfants. Cependant
l'amour d'une femme arabe, soeur du roi, le tira de prison, et
le fils qu'il eut d'elle, appel Mudarra Gonzalo, vengea le sang
de ses frres dans celui de Ruy-Velazquez. L'ayant rencontr
un jour  la chasse, il l'attaqua, et, bien que l'autre lui
demandt le temps d'aller chercher ses armes, il le tua aprs
avoir rpondu les vers que cite Sancho ;

Esperesme, don Gonzalo.
Ir a tomar las mis armas. -
- El _espera _que tu diste
A los infantes de Lara :
Aqui moriras, traidor,
Enemigo de doa Sancha.
     [299] C'taient de petits mousquetons, qui avaient pris
ce nom de _pedreales _de ce qu'on y mettait le feu, non
point avec une mche, comme aux arquebuses, mais avec une
pierre  fusil _(pedernal)._
     [300] Cervants ne pouvait appeler barbare le
bienfaisant Osiris ; il voulait dire Busiris, ce tyran cruel
d'Ibrie, qui enleva les filles d'Atlas et fut tu par Hercule.
     [301] Au temps de Cervants, la Catalogne, plus
qu'aucune autre province d'Espagne, tait dsole par les
inimitis de familles, qui jetaient souvent parmi les bandits
des jeunes gens de qualit, coupables de quelque meurtre par
vengeance. Les Niarros et les Cadells divisaient alors
Barcelone, comme les _Capuletti _et les _Montecchi _avaient
divis Ravenne. Un partisan des Niarros, oblig de prendre la
fuite, se fit chef de voleurs. On l'appelait Roque Guinart ou
Guiart, ou Guiarte ; mais son vrai nom tait Pdro Rocha
Guinarda. C'tait un jeune homme brave et gnreux, tel que
le peint Cervants, et qui eut dans son temps, en Catalogne, la
rputation qu'eut dans le ntre, en Andalousie, le fameux
Jos-Maria. Il est cit dans les mmoires de Commines.
     [302] C'est du mot _bando, _mandement  cri public,
qu'est venu celui de _bandolero, _qui dsignait un brigand
dont la tte tait mise  prix. Peut-tre le nom de _bandit
_vient-il aussi de notre mot _ban._
     [303] Au chapitre XII du _Don Quichotte _d'Avellanda,
il est dit que Sancho reut de don Carlos deux douzaines de
boulettes et six pelotes de blanc-manger, et que, n'ayant pu
tout avaler d'une fois, il mit le reste dans son sein pour le
djeuner du lendemain.
     [304] Celui que les Anglais nomment Scott et les
Franais Scot, ou Lescot, ou _l'cossais, _tait un astrologue
du treizime sicle, fort aim de l'empereur Frdric II, auquel
il ddia son _Trait de la physionomie _et ses autres
ouvrages. Dante fait mention de lui au chant XX de _l'Enfer_.

_Quell' altro che ne' fianchi  cosi poco,_
_Michele Scotto fu, che veramente_
_Delle magiche frode sepe li gioco._

     Il y eut un autre astrologue du nom de Michal Scotto,
n  Parme, qui vcut en Flandre sous le gouvernement
d'Alexandre Farnse (vers 1580). On raconte de celui-ci qu'il
invitait souvent plusieurs personnes  dner, sans faire
apprter quoi que ce ft ; et, quand les convives taient 
table, il se faisait apporter les mets par des esprits.  Ceci,
disait-il  la compagnie, vient de la cuisine du roi de France ;
cela, de celle du roi d'Espagne, etc.  (Voir Bayle, article
_Scot.) _C'est sans doute de ce dernier que veut parler
Cervants.
     [305] Ce qu'on appelait alors un _sarao._
     [306] Formule d'exorcisme dont se servait l'glise, et qui
avait pass dans le langage commun.
     [307] Allusion  un passage d'Avellanda, au chapitre
XII.
     [308] On dit en Espagne les _prophties de Pro-Grullo,
_comme nous disons en France les _vrits de _M. de _la
Palice_.
     [309] Il a t souvent question de ces ttes enchantes.
Albert le Grand, dit-on, en fabriqua une, et le marquis de
Villna une autre. Le Tostado parle d'une tte de bronze qui
prophtisait dans le bourg de Tabara, et dont l'emploi
principal tait d'informer qu'il y avait quelque juif dans le
pays. Elle criait alors : _Judaeus adest, _jusqu' ce qu'on l'en
et chass. _(Super Numer., _cap. XXI.)
     [310] En espagnol, _los juguetes_.
     [311] Avant que Cervants se moqut des traducteurs de
l'italien, Lope de Vega avait dit, dans sa _Filomena : _ Dieu
veuille qu'il soit rduit, pour vivre,  traduire des livres de
l'italien en castillan car,  mes yeux, c'est un plus grand dlit
que de passer des chevaux en France. 
     [312] Le _Pastor Fido _est de Guarini ; l'_Aminta, _du
Tasse. L'loge de Cervants est surtout vrai pour la traduction
en vers de Jaurgui, lequel, peintre en mme temps que pote,
fit le portrait de Cervants, auquel il montra sans doute sa
traduction manuscrite de l'_Aminta, _puisqu'elle ne parut
qu'en 1618.
     [313] Cervants avait dj dit des libraires, dans sa
nouvelle du _Licenci Vidrira :_  ... Comme ils se moquent
d'un auteur, s'il fait imprimer  ses frais ! Au lieu de quinze
cents, ils impriment trois mille exemplaires, et, quand l'auteur
pense qu'on vend les siens, on expdie les autres. 
     [314] _Luz del alma cristiana contra la ceguedad e
ignorancia, _par Fr. Felipe de Meness, moine dominicain,
Salamanque, 1556.
     [315] Allusion au proverbe : _ tout cochon vient sa
Saint-Martin_.
     [316] C'tait le _hourra _de l'poque.
     [317] Don Luis Coloma, comte d'Elda, commandait
l'escadre de Barcelone en 1614, lorsqu'on achevait l'expulsion
des Morisques.
     [318] Commandant d'un navire algrien.
     [319] Le vice-roi de Barcelone tait, en 1614, don
Francisco Hurtado de Mendoza, marquis d'Almazan.
     [320] Vers d'un vieux _romance, _dj cits au chapitre
II de la premire partie.
     [321] Cervants joue ici avec grce sur le mot
_deslocado, _auquel il donne tantt le sens de disloqu, tantt
celui de guri de folie (de _loco, _fou, comme on dirait
_dfoli_).
     [322] Il y eut plusieurs commissaires chargs de
l'expulsion des Morisques, et ce don Bernardino de Vlasco,
duquel Cervants fait un loge si mal plac dans la bouche de
Ricote, ne fut commissionn que pour chasser les Morisques
de la Manche. Il est possible qu'il ait mis de la rigueur et de
l'intgrit dans ses fonctions : mais d'autres commissaires se
laissrent adoucir, et, comme on le voit dans les mmoires du
temps, bien des riches Morisques achetrent le droit de rester
en Espagne, en changeant de province.
     [323] Je demande pardon pour ce barbarisme, qu'il tait
peut-tre impossible d'viter.
     [324] La pense n'tait pas neuve puisqu'il s'agissait
d'imiter, non-seulement la pastorale Arcadie, mais _l'Arcadie
_de Sannazar, la _Diane _de Montemayor, la _Galate _de
Cervants lui-mme, et enfin un passage de _l'Amadis de
Grce _(seconde partie, chap. CXXXII).  Au milieu de ses
nombreux soucis, don Florisel de Niqua rsolut de prendre
l'habit de pasteur et de vivre dans un village. Cela dcid, il
partit, il dcouvrit son dessein  un bon homme, et lui fit
acheter quelques brebis pour les conduire aux champs, etc. 
     [325] On croit que Garcilaso de la Vega a dsign dans
ses glogues, sous le nom de _Nemoroso, _son ami le pote
Boscan,  cause de l'identit entre le mot italien _bosco _et le
mot latin _nemus, _d'o s'est form le nom de _Nemoroso_.
     [326] Terminaison qui indique l'augmentatif en
espagnol.
     [327] Espce de cymbales.
     [328] trille.
     [329] Djeuner.
     [330] Tapis.
     [331] Officier de justice.
     [332] Magasin.
     [333] Petite boule creuse, remplie de fleurs, ou de
parfums, ou de cendres, qu'on se jetait aux tournois des
Arabes, dans les danses  cheval.
     [334] Brodequin.
     [335] Galetas.
     [336] Petite monnaie valant la trente-quatrime partie
du ral.
     [337] Giroflier.
     [338] Faquir, prtre ou moine musulman. Cervants
oublie _alfoli, _magasin  sel, et _aljonjoli, _ssame, plante.
     [339] _Aprs les tnbres j'attends la lumire. _Ces mots
latins, pris au pome de Job (cap. XVII, v. 12) et crits en
exergue autour d'un faucon capuchonn, formaient la devise
de Juan de la Cuesta, premier diteur du _Don Quichotte, _et
ami de Cervants.
     [340] Cette strophe et les deux derniers vers de la
prcdente sont copis littralement de la troisime glogue
de Garcilaso de la Vega.
     [341] Le bonnet pointu des condamns du saint-office se
nommait _coroza. _On l'appelait aussi _mitre sclerate,
_pour la distinguer de la mitre des vques.
     [342] _O mas duro que marmol a mis quejas ! _Vers de
Garcilaso dans la premire glogue.
     [343] Voyez la note 339 du chapitre prcdent.
     [344] Petite monnaie valant le quart d'un ral, un peu
plus d'un sou.
     [345] Le proverbe entier est : On ne prend pas de truites
 braies sches. _No se toman truchas a bragas enjutas_.
     [346] Ancienne ville du royaume de Lon, qu'assigrent
longtemps Sancho II et Alphonse VI de Castille, avant que leur
soeur doa Urraca la rendt  ce dernier (1109).
     [347] En espagnol : _De donde diere. _Cervants, dans le
_Dialogue des chiens, _cite le mme mot du mme Maulon,
qu'il appelle _pote sot, _quoique membre de l'acadmie des
Imitateurs.

     Cette acadmie des Imitateurs ou _Imitatoria _(
l'imitation des acadmies italiennes) fut fonde  Madrid en
1586, dans la maison d'un grand seigneur, ami des lettres ;
mais elle subsista fort peu de temps.
     [348] Voyez les chapitres VIII, IX et XXVI du _Don
Quichotte _d'Avellanda.
     [349] Il y a, dans cette tirade, un perptuel jeu de mots
entre _gracioso, _plaisant, _gracias, _saillies, bon mots, et
_gracia, _grce, agrment, dont il est impossible de rendre en
franais toute la _grce_.
     [350] Les mmes expressions proverbiales se trouvaient
dj dans la lettre de Sancho  sa femme Thrse (chap.
XXXVI).
     [351] Il n'y a point de granges en Espagne. On bat les
grains en plein vent, sur des places unies, disposes  l'entre
des villages, et qu'on appelle _las eras_.
     [352] Le hros d'anciens couplets populaires, o on lui
dit :

_   Ah ! Mingo Revulgo,  hao !_
_   Que es de tu sayo de blao ?_
_   No le vistes en domingo ?_

      H ! _Mingo Revulgo, _ho h ! qu'as-tu fait de ton
pourpoint de drap bleu ? est-ce que tu ne le mets pas le
dimanche ? 
     [353] _Ana _est un vieux mot qui veut dire vite,  la
hte. _Trsana _signifierait Thrse la ptulante. Sancho
l'appelait prcdemment _Tresona, _qui aurait signifi
Thrse la grosse.
     [354] Giacobo Sannazaro, n  Naples en 1458, auteur de
plusieurs glogues italiennes et du fameux pome latin _De
Partu Virginis, _auquel il travailla vingt ans.
     [355] _Barcino _est le nom que l'on donne au chien ou
au boeuf dont le pelage est ml de blanc et de brun.
     [356] Ce que les Espagnols appellent _albaceas_.
     [357] Et comme il arriva aux huit villes d'Espagne 
propos de Cervants.
     [358] Vers d'un ancien _romance_.
     [359] Le pseudonyme Avellanda termine la seconde
partie de son livre en laissant don Quichotte dans la maison
des fous _(casa del Nuncio) _ Tolde. Mais il ajoute qu'on
sait par tradition qu'il quitta cet hpital, et qu'ayant pass par
Madrid pour y voir Sancho, il entra dans la Castille-Vieille, o
il lui arriva de surprenantes aventures. C'est  cette menace
d'une troisime partie que Cervants fait allusion.





End of the Project Gutenberg EBook of L'ingnieux hidalgo Don Quichotte de
la Manche - Tome II, by Miguel de Cervants Saavedra

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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