The Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

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Title: Les misres de Londres
       3. La cage aux oiseaux

Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail

Release Date: October 7, 2005 [EBook #16818]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRES DE LONDRES ***




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LES MISRES
DE LONDRES

III

LA CAGE AUX OISEAUX


PAR

PONSON DU TERRAIL




NEWGATE
LE CIMETIRE DES SUPPLICIS




I


L'Irlandaise avait longuement caus, dans la chambrette du clocher, avec
l'homme gris, et, sans doute, elle savait ce qui allait se passer, car
elle ne fit aucune objection et monta dans le cab  quatre places que
Shoking, qui tait all en avant, eut bientt dcouvert.

--A Hampsteadt! cria l'homme gris au cocher.

L'enfant ne demanda rien non plus.

N'tait-il pas avec sa mre et avec l'homme qui l'avait sauv du moulin?

D'ailleurs, cet enfant tait presque un homme,--il l'avait prouv dj.

Le courage, le raisonnement, ces deux qualits essentiellement viriles,
avaient chez lui devanc les annes.

Ralph avait vu pour la premire fois l'homme gris dans la prison de la
cour de police de Kilburn.

Tout ce que cet homme, qui lui avait parl le cher idiome de son pays,
lui avait prdit, s'tait ralis.

Ralph avait donc confiance dans l'homme gris comme dans sa mre, et
lorsque celui-ci lui dit, tandis que la voiture roulait:

--Mon petit Ralph, seras-tu bien obissant?

--Oh! oui, monsieur, rpondit-il.

--Feras-tu tout ce que je voudrai?

--Oui, monsieur.

Le cab traversa de nouveau Waterloo-Bridge, remonta les beaux quartiers
jusqu' Holborn-street et prit la route d'Hampsteadt.

--Est-ce que nous retournons chez mistress Fanoche? demanda Shoking.

Ce nom fit tressaillir la mre et l'enfant.

Cependant, aucune crainte ne se peignit sur leur visage.

--Non, rpondit l'homme gris. Nous allons simplement  ma maison de
campagne.

Shoking crut avoir mal entendu.

--Est-ce que vous avez une maison de campagne  Hampsteadt, matre?
demanda-t-il.

--Ce n'est pas moi.

--Qui donc, alors?

--C'est toi.

--Moi? fit Shoking stupfait.

--Toi-mme, mon cher.

--Matre, reprit Shoking, je suis habitu  vous voir faire des
miracles, mais il en est que Dieu lui-mme, je crois, ne saurait faire.

--Bah! fit l'homme gris.

--Non-seulement je n'ai pas de maison de campagne, mais encore je
n'aurai pas de domicile dans Londres demain, car ma dernire semaine
paye  mon boarding expire demain, et...

Shoking s'arrta.

--Et? fit l'homme gris, en souriant.

--Et je n'ai plus d'argent, balbutia Shoking, en baissant la tte.

--Comment, dit l'homme gris, qui se plut  prendre un air svre, tu as
dj dpens les dix livres de lord Palmure?

La tte de Shoking retomba presque au milieu de sa poitrine.

--Dame! fit-il, j'ai cru que a ne finirait jamais, et je suis all un
peu vite.

--Aprs cela, dit l'homme gris, un mort n'a plus besoin de domicile.

--Comment un mort?

--Sans doute.

--Mais je suis bien vivant! dit Shoking.

--Je te prouverai tout--l'heure, non-seulement que tu es mort et qu'il
n'y a plus de Shoking en ce monde, mais encore...

--Ah! par Saint-George, s'cria Shoking, je suis crdule, matre, mais
pas  ce point...

--Attends, tu verras.

Shoking regarda l'homme gris avec une vritable inquitude.

On passait alors auprs d'un rverbre et sa lueur tombait d'aplomb sur
le visage.

--Bon! dit celui-ci, souriant toujours, tu te demandes si je ne suis pas
fou...

Shoking ne rpondit pas.

--Et si au lieu de me suivre  Hampsteadt, tu ne ferais pas mieux de me
conduire  Bedlam?

--Dame! fit navement Shoking.

--Eh bien! un peu de patience, mon cher, et tu verras que tout ce que je
t'ai dit est la pure vrit.

Shoking tomba en une rverie profonde.

La scne rcente du cimetire avait quelque peu troubl son cerveau, et
les paroles de l'homme gris achevaient de le confondre.

Mais ce qui l'tonnait peut-tre plus encore, c'est que ces paroles,
si tranges qu'elles fussent, n'avaient point paru impressionner
l'Irlandaise qui, mme, avait eu deux ou trois fois un ple sourire.

Le cab roula quelque temps encore, puis il s'arrta.

Alors Shoking mit la tte  la portire et reconnut la monte des
bruyres et la maison de mistress Fanoche.

--Mais vous voyez bien que c'est chez mistress Fanoche que nous allons,
dit-il.

--Tu crois?

--Pardine, nous voici dans Heath mount.

--C'est vrai.

--Et voil la maison.

--Descends toujours, tu verras...

En mme temps, l'homme gris donna la main  l'Irlandaise qui sortit du
cab, et son fils la suivit.

Shoking les avait imits.

Il demeurait plant sur ses pieds, se demandant pourquoi l'homme gris,
qui s'tait toujours montr bienveillant et affectueux, se moquait ainsi
de lui.

Cependant l'homme gris, au lieu de se diriger vers la grille de
mistress Fanoche, s'tait arrt  la grille  ct, ce que Shoking vit
parfaitement, car le brouillard tait moins pais  Hampsteadt qui est
sur la hauteur, et un bec de gaz se trouvait entre les deux habitations.

Une chose qui et encore tonn Shoking, si Shoking et pu s'tonner
de quelque chose d'ordinaire, aprs qu'on venait de lui certifier qu'il
tait mort, c'est que l'homme gris avait congdi le cab aprs avoir
pay le cocher.

On allait donc rester  Hampsteadt.

Quand l'homme gris eut sonn, Shoking vit une fentre de la maison qui
se trouvait au fond du jardin et qui paraissait dserte, s'clairer
subitement.

Peu aprs le sable du jardin cria sous des pas d'homme et bientt la
grille s'ouvrit.

Alors Shoking dlia sa langue:

--Mais o allons-nous? dit-il.

--Visiter ta maison de campagne.

--Encore!

--Mais dame! fit l'homme gris, ai-je donc l'habitude de te mentir?

Shoking, ahuri, regarda celui qui venait d'ouvrir la grille.

C'tait un vieux domestique en livre et d'une tenue irrprochable.

Il avait une lanterne  la main et s'inclina sans mot dire devant les
nouveaux venus.

L'homme gris poussa Shoking devant lui, et, donnant toujours le bras
 l'Irlandaise qui tenait son fils par la main, ils entrrent tous les
quatre dans le jardin.

Puis le valet ayant referm la grille, les prcda dans l'alle sable
qui conduisait  la maison.

Shoking marchait toujours en chancelant.

--Je crois bien, murmurait-il, que je fais un rve.

Ils pntrrent dans un large vestibule dall en marbre et garni de
statues et de corbeilles de fleurs.

Le valet ouvrit une porte  gauche, et Shoking, de plus en plus bloui,
se vit au seuil d'un parloir confortable et luxueux.

Un grand feu de houille brlait dans la chemine et il y avait au milieu
de la pice une table toute servie.

--Dans tous les cas, pensa Shoking, le rve est assez joli.

Et il aspira ces odeurs succulentes qui se dgageaient de la table.

Alors l'homme gris lui dit:

--Tu dois avoir faim, car nous avons oubli de dner aujourd'hui.

--Mais puisque je suis mort... dit Shoking.

--C'est Shoking qui est mort...

--Shoking et moi a ne fait qu'un.

--Tu verras tout  l'heure le contraire. Mais, ajouta l'homme gris, un
gentleman aussi dlicat que toi ne saurait se mettre  table dans le
piteux costume o tu te trouves.

--O voulez-vous que j'en trouve un autre?

--Ton valet de chambre va te conduire  ton cabinet de toilette et tu
t'habilleras.

--Mon... valet... de chambre?...

--Sans doute.

--L'homme gris s'approcha de la chemine et secoua un gland de sonnette.

Alors Shoking abasourdi vit entrer un autre valet, galement en livre
qui, s'adressant directement  lui, lui dit:

--Si Votre Honneur daigne me suivre, je conduirai Votre Honneur  son
appartement.

Cette fois, Shoking jeta un grand cri et dit  l'homme gris:

--Mais pincez-moi donc le bras, rveillez-moi donc, je ne veux pas
dormir plus longtemps!




II


--Mais va donc, imbcile! rpta l'homme gris en poussant Shoking par
les paules.

Cette fois Shoking comprit qu'il ne dormait pas, car la pousse
vigoureuse qu'il venait de recevoir l'et certainement rveill.

Il se rsigna donc et suivit le second valet.

Celui-ci lui fit traverser de nouveau le vestibule et, un flambeau  la
main, il gravit devant lui un escalier  marches de marbre.

Shoking tait devenu docile, et, en montant, il fit cette rflexion
qu'un homme qui se moquait de la police et ouvrait les portes des
prisons, comme l'homme gris, tait capable de tout.

Le valet, arriv au premier tage, lui fit traverser une antichambre,
puis un grand salon, puis un petit.

Tout cela tait confortable et d'un luxe divin.

Aprs le petit salon, Shoking trouva une chambre  coucher; et, aprs la
chambre, un vaste cabinet de toilette.

Une large tablette de marbre jaune supportait une garniture en vermeil,
des brosses en ivoire, des peignes d'caille, tout le confort, tout le
luxe d'un vieux garon qui ne veut pas vieillir.

Il y avait sur les dressoirs des pots de col-cream, des cosmtiques,
des rasoirs, et dans un coin une baignoire pleine d'une eau tide et
parfume.

Shoking recommena  croire qu'il tait le jouet d'un rve, mais le rve
devenait de plus en plus agrable.

Le valet tait srieux et digne.

--Votre Honneur, dit-il, fera bien de prendre un bain.

Et il se mit  le dshabiller.

En un tour de main, Shoking fut dbarrass de ses guenilles, chauss
de pantoufles de lige, envelopp dans un peignoir de toile fine, et il
n'avait pas eu le temps de crier _ouf_ qu'il tait dans le bain.

--Pendant ce temps-l, dit alors le valet, je vais peigner et coiffer
Votre Honneur.

Et il se mit  la besogne.

Shoking le laissa faire et il prouva des volupts infinies  sentir ses
membres se dilater sous la douce chaleur du bain, tandis qu'un peigne
courait dans ses cheveux blonds et dj grisonnants.

Un quart d'heure aprs, Shoking sortait du bain. Ses loques avaient
disparu.

Mais il y avait sur une chaise de beaux habits tout neufs, une chemise
de batiste, une cravate blanche, un gilet  boutons de mtal, et le
valet, impassible, se mit  l'habiller aussi gravement que s'il n'et
jamais fait autre chose.

Puis, la toilette termine, il le conduisit devant une grande glace 
pivot mobile.

Et Shoking recula bloui.

Il avait l'air d'un pair d'Angleterre, il tait fris, parfum, tir
 quatre pingles, et sa longue figure famlique avait mme un air de
singulire distinction.

Le valet reprit le flambeau et dit:

--Maintenant, Votre Honneur veut-il descendre  la salle  manger?

Mais Shoking fut pris d'une rsolution subite, et regardant le valet
face  face:

--Ah! a, drle, dit-il, m'expliqueras-tu...

--Que dsire savoir Votre Honneur?

--D'abord, qui tu es?

--Je me nomme John, et je suis le valet de chambre de Votre Honneur.

--Bon! et o suis-je?

--Mais Votre Honneur est chez lui.

--Allons donc!

--Aussi vrai que je me nomme John et que Votre Seigneurie...

--Voici que tu m'appelles Seigneurie, maintenant?

--Sans doute. C'est le titre qui appartient  lord Vilmot.

--Hein! qu'est-ce que cela?

--C'est le nom de Votre Seigneurie.

--Imbcile! dit Shoking, ne sais-tu donc pas qui je suis?

--Lord Vilmot, rpta le valet.

--Mais non; je m'appelle Shoking.

--Shoking est mort! dit une voix sur le seuil.

Shoking se tourna et aperut l'homme gris.

Lui aussi, avait fait un bout de toilette et remplac ses guenilles par
des vtements de gentleman.

Il tait mme aussi correctement vtu que le jour o, sous le nom de
lord Cornhill, il s'tait prsent dans Kilburn square pour visiter la
maison de M. Thomas Elgin.

Shoking demeura bouche bante devant l'homme gris, qu'il n'avait jamais
vu ainsi vtu.

--Viens souper, lui dit celui-ci, et je t'expliquerai comment lord
Vilmot est entr dans la peau de Shoking.

Le pauvre diable fit un pas vers la porte; mais le valet de chambre le
retint par un geste respectueux:

--Je crois, dit-il, que Votre Seigneurie oublie de prendre de l'argent.

Ce mot produisit sur Shoking l'effet d'une douche d'eau glace qui lui
serait tombe sur la tte.

--De... l'argent!... balbutia-t-il.

--De l'argent, rpta le valet.

--Et o veux-tu que j'en prenne?

--Dans ton secrtaire, parbleu! dit l'homme gris, qui riait toujours.

Et il montrait dans un coin du cabinet de toilette un joli meuble de
boule.

La cl tait dans la serrure.

Shoking se dcida  porter une main tremblante sur cette cl qui tourna.

Le meuble s'ouvrit.

--Bon! fit l'homme gris. Ouvre ce tiroir,  prsent.

Shoking obit encore.

Et soudain il fit un pas en arrire

Le tiroir tait plein d'or.

--Oh! fit-il, c'est  devenir fou!

--Soit, dit l'homme gris, mais, en attendant, mets quelques guines dans
ta poche.

Et Shoking plongea une main fivreuse dans le tiroir.

Cependant comme l'or brle les mains de ceux qui n'ont pas l'habitude
d'y toucher, le pauvre diable se montra discret; il prit cinq ou six
guines seulement et les glissa dans sa poche avec hsitation.

L'homme gris souriait toujours.

Il prit Shoking par le bras et l'entrana.

Quand ils furent hors du cabinet de toilette, il lui dit:

--As-tu faim?

--Je ne sais pas, rpondit Shoking.

--Et soif?

--Pas d'avantage.

Shoking ne savait mme plus s'il tait mort ou vivant: comment aurait-il
pu savoir s'il avait soif ou faim?

Ils arrivrent dans le parloir o la table tait dresse.

Mais l'Irlandaise et son fils ne s'y trouvaient plus.

--O sont-ils donc? demanda navement Shoking.

--Couchs, rpondit l'homme gris.

--Ici?

--Parbleu!

Alors le mendiant eut un accs de raison:

--Matre, dit-il, depuis que je me suis attach  vous, je vous ai
loyalement servi.

--C'est vrai, dit l'homme gris.

--Ai-je donc mrit que vous vous moquiez ainsi de moi?

--Mais je ne me moque pas, dit l'homme gris en se mettant  table.

--Vrai?

Et Shoking se mit  table  son tour en disant:

--Je crois que j'ai faim.

--Et je parie que tu as soif.

Sur ce mot, l'homme gris lui versa  boire.

--Un nectar! dit Shoking qui vida son verre d'un trait.

Puis il avisa sur un coin de la table une critoire, du papier et une
plume.

--Pourquoi donc cela? dit-il.

--Pour faire ton testament...

A ces mots, Shoking jeta un grand cri et laissa tomber sa fourchette:

--Ah! mon Dieu! fit-il, je commence  comprendre pourquoi vous me disiez
que Shoking tait mort... Le vin que je viens de boire tait srement
empoisonn!




III


Que se passa-t-il entre Shoking et l'homme gris,  partir de ce moment?

Qui mistress Fanoche, qui se prsenta le lendemain matin, trouva-t-elle
dans la maison voisine de la sienne?

Voil ce qu'il nous est impossible de dire pour le moment, et nous
allons nous transporter dans Piccadilly,  Saint-James htel, o taient
descendus, la veille au soir, le major sir John Waterley et sa jeune
femme, arrivs par le dernier train.

Miss Emily Homboury, devenue madame Waterley, avait d, pour obir 
la loi anglaise qui rgit les grandes familles, renoncer  sa part de
l'hritage paternel.

Il est vrai que son pre avait mis quinze ou vingt mille livres en
bank-notes dans sa corbeille de mariage, mais c'est une mince fortune
pour un mnage anglais du grand monde.

Les nouveaux poux avaient donc pris, en arrivant  l'htel Saint-James,
un appartement des plus simples.

Il tait  peine huit heures du matin et quelque chose qui ressemblait
aux premires clarts du jour commenait  filtrer au travers du
brouillard.

Sir John Waterley tait cependant dj lev et assis au chevet du lit de
sa femme.

Tous deux causaient.

--Oh! mon enfant, mon cher enfant! disait madame Waterley; vous tes
bien sr, John, que nous allons le retrouver?

--Oui, mon amie, rpondit le major avec motion.

--Vous ne vous figurez pas, mon cher trsor, reprenait la jeune femme,
quels funestes pressentiments m'assaillent nuit et jour.

--Pourquoi ces pressentiments, mon amie?

--Il y a onze ans que nous n'avons eu des nouvelles de notre enfant.

--Je vous assure qu'il est vivant.

--Et moi, dit miss Emily, qui cacha sa tte dans ses mains, je n'ose
croire  vos paroles.

--Vous tes folle, ma chre. Je vous jure que nous le trouverons grand
et robuste.

--Avez-vous donc si grande confiance en cette femme qui s'en est
charge?

Sir John tressaillit.

--Mais... sans doute... dit-il.

--Pauvre enfant, dit miss Emily, quel sera son avenir?

Il ne sera pas riche...

--Il sera soldat comme moi, dit le major.

--Ah! dit encore la jeune femme, pourquoi ne sommes-nous pas soumis
 des lois plus justes? Mon pre avait des millions, et mon fils sera
pauvre...

Sir John baissa la tte et une larme silencieuse brilla dans ses yeux.

--Mon ange aim, dit-il  sa jeune femme, j'ai fait demander un cab, et
je vais courir  Dudley-street. C'est l que demeurait cette femme quand
je suis parti, c'est l, je suis sr, que je retrouverai notre fils.

--Mais, mon ami, dit miss Emily, pourquoi ne voulez-vous point que je
vous accompagne? pourquoi voulez-vous retarder ma joie, si toutefois
c'est une joie qui nous attend?

Et madame Waterley soupira et leva les yeux au ciel.

--Mon amie, rpondit le major, je ne veux pas que vous m'accompagniez
d'abord, parce que le voyage vous a brise.

--Oh je suis forte!

--Ensuite, parce que la joie fait mal aussi bien que la douleur, et que
je redoute pour vous les grandes motions.

Restez, je vous en prie, je serai de retour avant une heure.

Et le major tait sorti sur ces mots, s'tait jet dans un cab et avait
dit au cocher de le conduire  Dudley-street.

La distance de Piccadilly au quartier irlandais est courte, et le major
l'et franchie en quelques minutes.

Le coeur lui battait quand sa main se posa sur le bouton de la porte.

Pourtant le major tait un homme nergique; il avait fait dix campagnes
dans l'Inde comme l'attestait son visage bronz, et il avait assist 
de rudes batailles.

Mais, en ce moment, une motion si violente l'agitait qu'il hsita 
entrer.

Comme si quelqu'un,  l'intrieur de la maison, et devin son angoisse,
la porte s'ouvrit avant que la sonnette et tint.

En mme temps une femme parut sur le seuil et regarda curieusement le
major.

Ce n'tait pas la vieille dame aux bsicles; c'tait Mary l'cossaise,
que mistress Fanoche avait envoye  Londres,  l'issue de son entrevue
avec le mystrieux personnage de la maison voisine.

Mary regarda donc le major et lui dit:

--Que demande Votre Honneur?

--Mistress Fanoche, dit-il.

--C'est ici, et vous tes sans doute le major Waterley?

--Oui.

--Madame est  son cottage d'Hampsteadt, et elle m'a envoye ici pour
attendre Votre Honneur.

Sir John tremblait.

--Elle est  Hampstead avec le fils de Votre Honneur, ajouta Mary.

Le major jeta un cri et s'appuya au mur du vestibule, tant son motion
fut forte.

--Le fils de Votre honneur est un grand et bel enfant, dit encore Mary.

Le major n'en entendit pas davantage: il poussa la servante dans le cab,
s'assit  ct d'elle et cria au cocher:

--A Hampsteadt!

--Heath mount, ajouta Mary l'cossaise.

Le cocher avait un bon cheval dont le major acclra encore la rapidit
en promettant au cocher un bon pourboire, et en moins de trois quarts
d'heure, le major arrivait au cottage.

Mistress Fanoche l'attendait dans son parloir.

Elle avait fait une toilette minutieuse, mis toutes ses bagues et tous
ses bracelets.

--Mon fils! o est mon fils? dit le major en entrant.

Mistress Fanoche tait souriante.

--Je comprends l'impatience de Votre Honneur, dit-elle. Nanmoins, je
le supplie de m'couter un moment. Le fils de Votre Honneur est bien
portant, il est  deux pas d'ici, et je conduirai Votre Honneur dans
cinq minutes, aussitt que je lui aurai dit...

Le major s'assit et matrisa son impatience.

Mistress Fanoche reprit:

--J'ai fait lever l'enfant en Irlande par une robuste paysanne qu'il
appelle sa mre.

Quand j'ai reu la premire lettre de Votre Honneur, je me suis
empresse de les faire revenir tous deux.

--Mais pourquoi ne sont-ils pas ici? demanda le major.

--Que Votre Honneur daigne se mettre  la fentre.

--Bien, aprs?

--Voyez-vous le mur du jardin?

--Oui.

--Derrire, il y a l'habitation d'un vieux lord Irlandais, fabuleusement
riche et qui a pris votre enfant en amiti.

--Ah! fit le major.

--Lord Vilmot n'a ni enfants, ni parents, et il voudrait adopter votre
fils.

Le major tressaillit.

--Je tenais  vous dire cela, fit mistress Fanoche, afin que vous
ne fussiez point trop tonn. Maintenant, si Votre Honneur veut me
suivre...

--Vous allez me montrer mon fils?

--Oui.

Et mistress Fanoche jeta un chle sur ses paules, ouvrit la porte du
parloir et sir John Waterley la suivit.

Deux minutes aprs, elle entrait dans le jardin de cette villa o, la
nuit prcdente, Shoking avait cru faire un rve des Mille et une Nuits.

Ralph tait dans le jardin.

--Le voil, dit mistress Fanoche.

L'enfant leva un oeil tonn sur le major.

Le major, ple d'motion, s'lana vers l'enfant et le prit dans ses
bras.

En ce moment, un domestique en livre sortit de la maison, s'approcha du
major et lui dit:

--Lord Vilmot, mon matre, serait heureux de recevoir Votre Honneur.

Il souffre d'un accs de goutte et ne peut quitter sa chambre.

Le major serrait toujours dans ses bras celui qu'il croyait tre son
fils!




IV


Les rles avaient t merveilleusement distribus sans doute et rpts
avec soin en prsence de ce metteur en scne prodigieux qui s'appelait
l'homme gris, car il n'y eut personne dans la maison o pntrait le
major Waterley qui ne s'acquittt correctement du sien.

Ralph, que le major embrassait toujours, lui disait navement:

--C'est donc vous qui tes mon pre?

Au seuil du vestibule, le major vit une femme qui fondait en larmes.

C'tait l'Irlandaise.

L'Irlandaise joignit les mains en regardant le major et lui dit:

--Ah! monsieur, ne me sparez pas de ce cher enfant... je lui ai donn
mon lait... et je l'aime comme s'il tait sorti de mes entrailles. Ne
m'en sparez pas... je vous servirai pour rien...

--Je vous le promets, dit le major mu.

Et il continua son chemin sur les pas du vieux domestique qui lui avait
dit que son matre, lord Vilmot, l'attendait avec impatience.

Lord Vilmot tait dans ce mme parloir o, la veille au soir, Shoking et
l'homme gris avaient soup tte  tte.

Le major aperut un vieillard emmitoufl dans une vaste robe de chambre,
couch sur une chaise longue et la tte enveloppe de foulards.

Auprs de lui se tenait un homme vtu de noir qui pouvait avoir
trente-sept ou trente-huit ans.

--Le docteur Gordon, mon mdecin, dit lord Vilmot, en prsentant cet
homme  sir John Waterley.

Le docteur et le major se salurent.

Le domestique sortit et ferma la porte.

Ralph vint s'asseoir sur le bord de la chaise longue et prit l'une des
mains de lord Vilmot en lui disant d'une voix caressante:

--Comment vas-tu aujourd'hui, mon grand ami?

--Monsieur, dit lord Vilmot au major, je n'ai aucun secret pour le
docteur Gordon que voil, et vous permettrez, n'est-ce pas, que nous
causions devant lui.

Sir John ne devinait gure ce que lord Vilmot, qu'il voyait pour la
premire fois, pouvait avoir  lui dire, mais il tait si heureux
d'avoir auprs de lui cet enfant qu'il croyait son fils, qu'il tait
prt  tout couter.

Il prit le sige que lui avana le docteur.

--Monsieur, dit alors lord Vilmot, ce jeune enfant que vous voyez
l fait ma joie, et je lui dois les meilleurs jours de ma vieillesse
prmature et souffrante.

Il me vient voir chaque jour, et sa vue me rappelle un fils que
j'ai perdu et qui tait tout ce que j'aimais en ce monde. Est-ce une
illusion? peut-tre? Mais cet enfant me parat la vivante image de mon
fils mort.

--Avait-il cet ge-l quand vous l'avez perdu?

--Oui, monsieur, dit lord Vilmot, de plus en plus mu.

Sir John ne savait encore o le malade en voulait venir.

--Monsieur, poursuivit lord Vilmot, je suis attaqu d'une maladie qui,
au dire du docteur, ne pardonne pas. Je puis mourir demain, et je veux
assurer l'avenir de votre fils.

--Milord... balbutia le major.

Lord Vilmot fit un signe au docteur, qui prit un portefeuille sur un
meuble et le lui tendit.

Lord Vilmot continua:

--Je n'ai pas de proches parents, et je veux faire de votre fils mon
hritier. J'ai rdig mon testament en ce sens, et vous n'aurez que
votre signature  apposer au bas de cet acte qui porte dj la mienne,
pour que l'adoption soit en rgle. Cependant je mets  cette adoption
une condition...

--Parlez, monsieur, dit le major.

--Votre fils, grce  la fortune et au titre que je lui laisserai,
pourra un jour faire une grande figure dans le monde.

Le major tressaillit d'orgueil.

--Il faut donc qu'il soit lev convenablement, et je dsire qu'il soit
admis  _Christ's hospital_.

Il vous est facile d'obtenir son admission,  vous, officier de l'arme
de terre, car c'est de prfrence aux enfants de militaire qu'on accorde
cette faveur.

--En effet, dit le major.

--J'ajouterai mme, poursuivit lord Vilmot, que je dsire que vous
fassiez sur-le-champ les dmarches ncessaires.

--Je les ferai, dit sir John Waterley.

--Je puis mourir, rpta lord Vilmot, et je ne vous cacherai pas mon
impatience de voir l'enfant revtu de la soutane bleue et des bas
jaunes.

--A premire vue, j'ai l'air d'un excentrique, n'est-ce pas? Mais si je
vous dis que le fils que je pleure tait lve de Christ' hospital, vous
me comprendrez.

--Oui, milord.

Lord Vilmot prit alors l'acte d'adoption, le dplia et le mit sous les
yeux du major.

Cet acte contenait l'numration de la fortune de lord Vilmot.

Cette fortune se composait d'un titre de rente de trente mille livres
sterling et des titres de proprits foncires situes en Irlande.

Le major vit son fils riche; il se vit lui-mme grant au premier jour
de cette immense fortune, et il prit la plume que lui tendait lord
Vilmot et signa.

Le docteur Gordon, ce mdecin qui n'avait pas dit un mot durant cette
scne, ne fut peut-tre pas tranger  la rsolution subite du major.

Cet homme avait laiss peser sur lui un de ces regards chargs de
mystrieuses effluves magntiques qui violentaient la volont d'autrui.

C'tait lui qui avait prsent la plume au major.

Et le major avait pris cette plume.

Lui encore qui, du doigt, avait indiqu, au bas de l'acte d'adoption, la
place o le major devait crire son nom.

Et le major avait senti que sa main tait pousse par une force
inconnue.

Il avait sign.

Ds lors, il tait engag d'honneur  remplir la condition impose par
le donataire, c'est--dire de faire admettre celui qu'il croyait son
fils au fameux collge de Christ's hospital.

Et, quand ce fut fait, il regarda lord Vilmot et lui dit:

--Milord,  cette heure, une pauvre femme, une pauvre mre, qui ne sait
encore si son fils est mort ou vivant, attend mon retour avec anxit.

Voulez-vous me permettre de courir  Londres et de ramener mistress
Waterley?

--Oui, certes, dit lord Vilmot.

* * * * *

Et quand le major fut parti, le docteur Gordon qui n'tait autre que
l'homme gris, et feu Shoking, devenu lord Vilmot, se regardrent en
souriant.

--Je suis content de toi, dit le premier.

--Matre, rpondit Shoking, tout ce que nous avons fait l est fort
bien, mais une chose m'embarrasse.

--Laquelle?

--Voil l'enfant devenu le fils de sir John Waterley.

--Jusqu'au jour o je dmontrerai clair comme le jour au major que Ralph
est le fils de sir Edmund Palmure. Mais ce jour est loin encore, et
l'enfant une fois entr  Christ'hospital, nous serons tranquilles, et
nous attendrons qu'il soit devenu homme pour lui rvler la mission qui
lui est rserve.

--Soit; mais la fortune... qui la gardera?

--Lui, parbleu!

--Cette fortune existe donc?

--Sans doute.

--Les titres de rente ne sont pas imaginaires?

--Non.

--Et les terres d'Irlande?...

--Tout cela fait partie du patrimoine consacr  la cause que nous
servons.

--Mais enfin, dit Shoking qui avait une dernire objection  faire,
Jenny va se trouver ainsi spare de son fils?

--Non.

--Comment cela?

--Je me suis occup de la faire entrer comme lingre dans le collge o
sera l'enfant.

--Est-ce possible?

--Elle et Suzannah.

--La soeur de John Colden?

--Oui.

--Pauvre John! dit Shoking, il payera pour tous, celui-l.

--Que veux-tu dire?

--Il sera condamn  mort pour avoir tu M. Whip.

--Oui.

--Et il sera pendu.

--Non, dit l'homme gris.

--Oh!

--Ne t'ai-je pas dit que je le sauverai?

--Oh! fit Shoking, est-ce possible?

--Tout est possible  celui qui veut, rpondit l'homme gris.

Et son accent tait si convaincu que Shoking espra revoir John Colden.

Il avait foi dans le matre mystrieux qui arrachait les enfants au
moulin sans eau.




V


Il est temps de revenir  un personnage de ce rcit que nous avons
momentanment perdu de vue.

Nous voulons parler de John Colden.

John Colden, l'Irlandais, le vagabond que l'homme gris s'tait attach
d'un signe, un matin, dans Dudley-street.

John Colden, qui avait aid  sauver l'enfant du moulin et qui avait t
victime de son dvouement.

John tait toujours  Bath square.

Sa blessure tait moins grave qu'on ne l'avait pens tout d'abord.

Il avait perdu beaucoup de sang et, le premier jour, le docteur brusque
et philanthrope qui faisait partie d'une socit minemment humanitaire,
mais qui et envoy de bon coeur un voleur  l'chafaud, le docteur,
disons-nous, avait fronc le sourcil et murmur:

--J'ai bien peur que le brigand ne meure dans son lit, et ce serait
dommage, en vrit, car la cravate de chanvre lui irait  merveille.

Le lendemain, le joyeux visage du bon docteur s'tait rassrn.

John Colden allait beaucoup mieux.

Le troisime jour, il lui avait dit avec une bonhomie charmante:

--H! h! mon garon, tu as plus de chance que tu ne mrites!

Et comme l'Irlandais levait sur lui son oeil noir et mlancolique:

--Tu guriras, mon garon, tu guriras, lui dit-il.

John Colden eut un haussement d'paules.

--Que m'importe! dit-il.

--D'ici  huit jours, poursuivit le joyeux docteur, tu te porteras comme
un charme.

Et comme cette nouvelle n'amenait pas le moindre sourire sur les lvres
de John Colden, l'excellent homme crut devoir ajouter:

--C'est aprs-demain la Christmas. Tu pourrais bien l'aller passer 
Newgate.

John Colden ne sourcilla pas.

--As-tu des parents? poursuivit le docteur.

--J'ai une soeur.

--Est-elle riche?

--Non.

--Veux-tu lui laisser un petit hritage?

John Colden le regarda.

--Cela dpend de toi, poursuivit le docteur, tout  fait de toi. Mais
je ne veux pas t'en dire plus long pour aujourd'hui; demain, nous en
recauserons...

Et le docteur tait parti.

Le lendemain, un homme que John Colden ne s'attendait plus  revoir,
entra vers sept heures du matin dans sa cellule.

Pendant les trois premires nuits, l'tat de l'Irlandais avait t assez
alarmant pour que l'on crt devoir le veiller.

Mais, le troisime jour, le docteur avait jug cette prcaution inutile.

Il avait fait le pansement, comme  l'ordinaire, mais il s'en tait
all.

John Colden avait pass la nuit tout seul.

Or donc, le lendemain, la premire personne qui entra dans sa cellule
fut un personnage que John Colden ne s'attendait plus  revoir.

C'tait M. Bardel.

M. Bardel, le gardien-chef que Jonathan avait accus de complicit dans
l'vasion du petit Irlandais.

L'oeil de John Colden s'claira.

M. Bardel tait seul.

Nanmoins, il posa un doigt sur ses lvres, comme pour recommander le
silence  John Colden.

Puis il ferma la porte de la cellule et s'assit auprs du lit du bless.

--Tu ne m'attendais pas, dit-il?

--Non, dit John Colden.

--Tu me croyais en prison?

--Oui.

--C'est Jonathan qui y est all  ma place.

--Alors on a cru ce que j'avais dit?

--Oui; l'homme gris a fait le reste.

--Vous tes toujours gardien-chef?

--Plus que jamais. C'est en cette qualit que je viens te voir. Comment
vas-tu?

--Mieux.

--Crois-tu que tu pourras te lever?

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Mais parce que tu vas quitter Bath square.

--Ah!

--Il est question de te transporter  Newgate.

--Aujourd'hui?

--Ce soir.

--Serais-je bientt jug?

--Aux assises du lendemain de la Christmas.

--C'est- dire aprs demain?

--Justement.

John Colden ne sourcilla pas.

--Je m'y attends, dit-il. Seulement, pensez-vous que je pourrai voir
Suzannah?

--Ta soeur?

--Oui.

--Non, dit M. Bardel. Ta soeur, garde  vue par la police, s'est
vade, grce  l'homme gris.

--Je sais cela.

--Si elle demandait  te voir, on la reprendrait.

--C'est juste, dit tristement John Colden.

Puis une larme roula dans ses yeux.

--J'aurais pourtant voulu la revoir avant de mourir, dit-il.

Un sourire vint aux lvres de M. Bardel.

--Bah! fit-il, tu n'es pas encore mort.

--Les juges me condamneront...

--Cela est certain.

--La reine ne me fera pas grce...

--Assurment non.

--Alors vous voyez bien?...

--Mais l'homme gris te sauvera.

Ce nom fit tressaillir John Colden.

--Comment te sauvera-t-il? poursuivit M. Bardel, je ne sais pas...

--C'est impossible, dit John.

--Rien ne lui est impossible, rpliqua M. Bardel avec l'accent de la
conviction.

--Dieu vous entende, dit John, mais peu m'importe, du reste! du moment
o je meurs pour notre mre l'Irlande, la mort ne m'pouvante pas.

Et tenez, ajouta John Colden aprs un silence, puisque nous parlons de
cela, laissez-moi vous demander une explication. Le docteur m'a demand,
hier, si j'avais des parents.

--Ah! fit M. Bardel.

--Et il m'a dit qu'il ne tenait qu' moi de leur laisser un petit
hritage.

--Vieille canaille! grommela M. Bardel.

--Qu'a-t-il donc voulu dire? demanda navevement John Colden.

--coute, rpondit M. Bardel. Tu sais qu'en Angleterre l'arrt de mort
est toujours suivi de cette formule: _Et pour son corps tre livr aux
chirurgiens_.

--Ah! oui, dit John Colden, je sais cela.

--L'autopsie est infamante dans ce pays. Les ouvriers qui meurent dans
les hospices font tous partie d'une socit qui rachte leurs corps.
Les mdecins ne savent o trouver des cadavres, depuis qu'on a pendu
le rsurrectionniste Burker, et le docteur de Bath square voudrait
t'acheter ton corps. Il est riche, il le payera bien.

--Mais, dit John Colden, pourquoi l'achterait-il, puisqu'il peut
l'avoir pour rien?

--Tu te trompes. Si, par impossible, tu tais pendu...

--Eh bien!

--Ce n'est pas lui qui l'aurait. Ce serait le chirurgien de Newgate.

--Ah!

--Mais si tu le lui vends, et s'il est prouv qu'il t'a pay, le corps
lui appartiendra.

--Eh bien! dit John Colden, je le lui vendrai et j'en ferai porter le
prix  Suzannah.

--Mais si on te sauve?...

--Oh!

--Je te jure, dit M. Bardel, que l'homme gris te sauvera.

Et le gardien chef s'en alla.

Une heure aprs, le docteur vint.

--Eh bien! dit-il, es-tu toujours dcid  laisser quelque chose  tes
parents?

--Non, dit John, je ne veux pas vendre mon corps.

--Pourquoi?

--Parce que pas plus vous que le chirurgien de Newgate ne l'aurez.

--Allons donc!

--Je ne serai pas pendu, dit John.

Le docteur partit d'un clat de rire.

--C'est ce que nous verrons, mon garon, dit-il. En attendant, c'est la
dernire visite que je te fais.

--Vraiment?

--Tu vas aller passer la Christmas  Newgate.

Le docteur voulut encore insister. Il tira sa bourse, il fit luire des
guines aux yeux de John.

Le pauvre Irlandais rpondit:

--Je ne veux pas vendre mon corps, car il faudrait me laisser pendre, et
je ne veux pas tre pendu!...

--Il y en a bien d'autres qui ont parl comme toi, dit le docteur, et on
les a pendus tout de mme.

Et le docteur sortit furieux de ne pouvoir jouer un bon tour 
son collgue de Newgate, tant il rgne de confraternit parmi les
mdecins... anglais!




VI


Lorsque, parvenu au bout du Strand, vous tes entr dans _Fleet street_,
lorsque vous avez coup perpendiculairement cette immense voie, qu'on
appelle _Farringdon street_ sur la rive gauche et _Farringdon road_ sur
la rive droite, quand vous venez de passer sous cette porte monumentale
qui spare la cit de Londres de l'agglomration, une rue s'ouvre tout 
coup sur votre gauche.

C'est Old Bailey.

Elle n'est ni large ni troite, et,  premire vue, elle n'a rien
d'effrayant.

Les maisons sont noires, comme presque toutes celles de la Cit; la
plupart sont occupes par des bureaux. Animes pendant le jour, elles
reprennent  la nuit ce morne et silencieux aspect qu'a la Cit tout
entire, que les commerants dsertent le soir pour aller habiter les
environs.

Un ou deux public-houses sur la gauche, un tal de boucher un peu
plus haut; un peu plus haut encore les murs blancs et le clocher d'une
glise.

C'est l tout ce que vous apercevez en entrant.

Mais avancez, avancez encore.

Old Bailey n'est plus une rue, c'est une place triangulaire, place
troite, allonge, sinistre, et dont le ct oriental est form par un
triste et silencieux difice.

C'est Newgate.

Newgate, c'est la Roquette de Londres.

A Paris, on loigne les prisons du centre de la ville, des beaux
quartiers.

Sainte-Plagie est perdue dans le faubourg Saint-Marcel, Mazas dans
le faubourg Saint-Antoine, la Roquette se cache en haut de la rue de
Charonne.

Londres a plac Newgate au centre mme de la Cit,  deux pas de
Saint-Paul, de la Poste, de la Banque et de la Bourse.

Newgate a trois portes sur Old Bailey.

Celle du milieu est affecte aux bureaux du gouverneur et  son logement
particulier.

C'est par celle de droite que le prisonnier entre dans le sinistre
difice.

C'est devant celle de gauche que l'chafaud se dresse et par elle que le
condamn sort pour aller mourir.

Toutes trois sont exhausses sur trois marches votes et garnies de
lances de fer, pourvues de guichets grillags.

Il n'y a ni poste, ni soldats, ni sentinelles  l'extrieur.

On passe devant Newgate comme devant une maison ordinaire.

La prison fait angle avec une autre rue qui porte son nom, Newgate
street.

C'est dans Newgate qu'est le collge Christ's hospital.

C'est en haut d'Old Bailey qu'est l'hpital de Saint-Barthlemy, dont
l'amphithtre reoit les corps des supplicis.

Le jour o la potence se dresse, une heure avant que le condamn monte
sur l'chafaud, deux cloches se font entendre et tintent un long glas
funbre. L'une est celle de Saint-Barthlemy, l'autre, celle de Christ's
hospital.

Elles ne se taisent que lorsque les chirurgiens ont emport le corps du
supplici.

Comme en France, l'excution est publique, seulement la potence remplace
la guillotine.

Mais l'heure est la mme. A cinq heures en t,  sept en hiver.

Ds la veille, le bruit de la lugubre crmonie circule dans le
quartier.

Les ngociants qui ont leurs bureaux dans Old Bailey disent alors 
leurs employs et  leurs commis:

--Vous pourrez venir une heure plus tard, demain.

Le monde des affaires est matinal  Paris.

A Londres, il l'est moins.

Avant neuf heures, il n'y a pas un comptoir ouvert.

Donc,  dix heures, c'est--dire trois heures aprs, le ngociant d'Old
Bailey qui arrive par l'omnibus, le penny-boat ou le chemin de fer,
ne trouve plus trace du drame pouvantable qu'il aurait pu voir de sa
fentre.

A cinq heures et demie, bien avant le jour, une escouade de policemen
est arrive dans Old Bailey, escortant une charrette trane par des
hommes, et charge des bois de justice.

Les policemen ont tendu des deux cts de la rue une grosse chane.

C'est la barrire que le peuple ne doit pas franchir. A six heures, 
la lueur des torches, on a dress l'chafaud et les deux cloches ont
commenc  tinter. Alors le peuple est accouru.

Fleuve humain, torrent de guenilles, il est mont des bords de la
Tamise, descendu des hauteurs de Hampsteadt, venu des bouges du Wapping,
demeurs ouverts toute la nuit, et des rues sinistres de White Chapel,
o chaque maison a connaissance d'un supplici.

Il est accouru de toutes parts, emplissant Farringdon street, et Newgate
street, et les abords de Saint-Barthlemy, se perchant sur les toits,
s'accroupissant sur les grilles des squares, grimpant sur les arbres.

Mais la place est petite, et, s'il y a beaucoup d'appels, il y a peu
d'lus.

Les lus sont ceux qui arrivent les premiers.

Cependant, personne ne se plaint.

On n'entend pas un cri, pas un murmure.

Ces flots de chair humaine sont plus silencieux que les flots de la mer
par des temps calmes.

S'ils causent entre eux, c'est  voix basse.

Un sur cent verra l'chafaud, un sur mille apercevra le condamn.

Qu'importe! Le plus rapproch du lieu du supplice dira  son voisin ce
qu'il voit; celui-ci le rptera  ses voisins, et,  un quart de mille
du hideux spectacle, chacun en apprendra les dtails.

A sept heures arrivera le condamn.

S'il est brave, il parlera au peuple.

Si les affres de la mort le tiennent, il se contentera d'embrasser
le prtre, laissera le bonnet noir couvrir sa tte et tomber sur ses
paules, puis la trappe s'affaissera, et tout sera dit.

A huit heures, les chirurgiens constateront la mort, et le cadavre sera
enlev.

Alors, le peuple s'en ira comme il est venu, les chanes seront
enleves, l'chafaud dmoli, et, lorsque le ngociant et le banquier
arriveront de la campagne, ils se mettront tranquillement  la besogne,
comme si de rien n'tait.

Or, ce jour-l, avant-veille de la Christmas, Old Bailey avait t
tmoin d'un semblable spectacle. On avait pendu le matin un pauvre
diable de Franais, condamn pour avoir assassin la femme qui
partageait sa misre.

Ivres de dsespoir tous deux, sans vtements et sans pain, les deux
malheureux avaient rsolu d'en finir avec la vie.

Le Franais avait tu sa matresse d'abord, puis il avait tourn le
coutelas fumant vers sa propre poitrine, et sa main tremblante n'tait
point parvenue  l'y enfoncer tout entier.

Il avait survcu, la cour d'assises l'avait dclar assassin et condamn
 tre pendu.

C'tait le matin mme que le malheureux avait pay sa dette  la
justice, et bien qu'il ft prs de dix heures et qu'il ne restt pas
dans Old Bailey la moindre trace de l'excution, une certaine animation
rgnait au seuil des magasins, et les commis s'attroupaient et causaient
entre eux.

La maison occupe par la maison de banque Harris Johnson et Cie tait
surtout en rumeur.

Cela tenait  une circonstance particulire.

La maison Harris avait une succursale  Paris, et le Franais qu'on
venait de pendre avait t employ dans les bureaux de la maison de
Londres, il y avait environ un an.

Le chef de la maison, M. Harris, l'avait congdi parce qu'il l'avait vu
gris un dimanche.

Or, M. Harris tait un brave homme, au demeurant, et en dpit de son
puritanisme religieux, il s'tait repenti de sa duret, lorsqu'il avait
appris la fin tragique de son ex-employ.

Il avait mme fait de nombreuses dmarches, huit jours auparavant, pour
obtenir une commutation de peine.

Les commis qui, tous avaient connu le pauvre Olivier, c'tait le nom du
supplici, causaient donc entre eux, et celui-l seul qui couchait
dans la maison pour garder les bureaux la nuit, avouait s'tre mis  la
fentre et avoir vu l'excution dans tous ses dtails.

--Alors, disait l'un, tu as bien vu?

--J'ai vu la chose, rpondait-il, comme je vous vois.

--A-t-il parl?

--Non, il a seulement embrass le christ que lui prsentait le prtre.

--Un prtre catholique?

--Oui. L'abb Samuel, un Irlandais.

--Est-il mort avec courage?

--Certainement.

--Voici, le troisime depuis le jour de l'an, dit un autre commis.

--Et il y en a un quatrime qui attend.

--Un condamn?

--Oui. C'est un nomm Bulton. Il sera pendu lundi prochain.

--Et un cinquime qui va venir, dit un autre commis. Il n'est pas jug,
mais c'est tout comme.

C'est un Irlandais qui a assassin un gardien de Cold bath field.

--Comment l'appelle-t-on?

--John Colden.

--Messieurs, dit une voix svre au seuil des bureaux,  l'ouvrage, s'il
vous plat!...

Les commis rentrrent prcipitamment.




VII


La voix qui venait de se faire entendre tait celle de monsieur Morok.

Monsieur Morok tait le caissier principal de la maison Harris Johnson
et Cie.

C'tait un rude et terrible homme que monsieur Morok.

Il avait cinquante-neuf ans d'ge et quarante-cinq ans de maison de
banque.

A quatorze ans, il tait entr comme expditionnaire dans les bureaux de
la maison Harris, au temps du grand-pre du banquier actuel.

Petit, gros, rubicond, les lvres charnues, les dents jaunes et mal
plantes, chauve comme un genou, M. Morok ne savait de la vie ordinaire
que ce qui se rapporte directement aux oprations de la banque.

Pour lui, le monde tait _un grand livre_ immense sur lequel les clients
se divisaient en deux catgories, les dbiteurs et les crditeurs.

Tout homme qui n'tait pas en relations directes ou indirectes avec la
maison Harris, n'existait pas.

M. Morok tait garon, il avait horreur des femmes et des enfants,
et avait coutume de dire que se mettre en famille tait une opration
dplorable.

Comme il ne s'tait jamais amus, il avait horreur de ceux qui
s'amusent.

Le jour o M. Harris, homme de plaisir, l'avait mis  la tte de la
maison, avait t un mauvais jour pour tous les employs. M. Morok
voulait qu'on ft exact, qu'on travaillt nuit et jour et qu'on toucht
les appointements les plus minimes.

Ce jour-l, M. Morok tait arriv dans Old Bailey de plus mchante
humeur que de coutume.

--Je vous demande un peu, mon cher monsieur, disait-il  monsieur
Colmans, le teneur de livres qui entra dans sa cage grille, 
l'ouverture des bureaux, je vous demande un peu s'il est raisonnable
de nous faire un pareil esclandre dans une rue o s'abritent tant de
maisons srieuses.

Je ne suis pas philanthrope, certes non, et je trouve que la peine de
mort est ncessaire; sans cela on nous pillerait toutes nos caisses.
Mais est-ce une raison pour qu'on excute dans Old Bailey?

Toute la nuit, la foule qui circulait dans Farringdon, o je demeure,
m'a empch de dormir.

Ce matin, les cloches nous ont cass la tte.

Voil qu'il est dix heures, et personne n'est  son poste.

--On ne peut pourtant pas pendre  minuit, observa timidement le teneur
de livres.

--Mais on pourrait pendre ailleurs que dans Old Bailey.

--Et o cela, monsieur Morok?

--H! le sais-je!... Devant White Hall, par exemple, ou dans un quartier
quelconque du West End o on n'a rien  faire.

Mais ici, nous sommes des gens srieux. Outre que cela nous drange, ces
sortes de spectacles sont d'un mauvais exemple pour les jeunes gens.

Voyez-moi tous ces beaux coqs qui sont l plants devant la porte, au
lieu de se mettre  la besogne.

Et sur ces derniers mots, le vertueux M. Morok avait fait entendre cette
voix formidable qui tait venue troubler la conversation des commis.

Chacun avait regagn sa place dans les bureaux.

Alors M. Morok tait rentr dans sa cage et avait procd  l'ouverture
de sa caisse, laquelle avait quatre serrures galement compliques et
pourvues chacune d'un mot qu'on changeait tous les huit jours.

Le teneur de livres crut pouvoir continuer la conversation:

--Vous n'avez jamais vu cela, vous M. Morok, dit-il.

--Quoi donc?

--Une excution.

--Jamais.

--Cependant il y a longtemps que les bureaux de la maison sont ici.

--Plus de cinquante ans, et il y en a quarante-six que j'y suis.

--Bon! fit le teneur de livres.

--On pend en moyenne cinq fois par an; c'est donc, depuis quarante-six
ans, environ deux cent trente pendaisons que j'aurais pu voir.

--Et jamais... vous n'avez eu ce courage?

--Oh! ce n'est pas cela... quand on pend un homme, c'est qu'il a mrit
d'tre pendu, et ds lors tout cela m'est absolument gal.

--Vous n'tes pas curieux?

--Ce n'est pas cela encore, si je n'ai jamais voulu voir pendre, c'est
que je trouve qu'il est ridicule de pendre dans Old Bailey, et je ne
veux pas, ds lors, encourager le lord mayor et ses aldermen dans cette
funeste habitude.

--Fort bien, dit le teneur de livres, n'tes-vous donc jamais entr 
Newgate?

--Si, une fois... il y a huit jours. M. Harris, qui a des ides
philanthropiques,  faire hausser les paules, a voulu que j'allasse
voir ce misrable Olivier.

--Et vous y tes all?

--Oui.

--Vous avez d prouver une bien grande motion.

--Moi, pas du tout.

--Cependant nous l'avions tous connu.

--Qu'est-ce que cela fait?

--Ce doit tre affreux, l'intrieur de Newgate.

--Je n'y ai fait aucune attention, dit M. Morok.

--Et le cachot des condamns  mort?...

--Je ne me souviens plus comment c'tait.

Et, ayant fini d'ouvrir sa caisse, M. Morok se mit  tailler sa plume.

Le teneur de livres comprit que son suprieur ne parlerait plus, et il
retourna se planter debout devant son pupitre.

--Que tous ces gens-l sont btes! pensait M. Morok; que peut-il donc y
avoir de curieux  voir une prison dans laquelle est un homme qu'on va
pendre?

Et comme il faisait cette rflexion, on frappa au grillage de la caisse.

M. Morok s'approcha et ouvrit le guichet suprieur.

Il se trouva alors en prsence d'un homme qui portait des habits de
voyage et qui lui dit:

--Parlez-vous franais, monsieur?

--Oui, monsieur, rpondit M. Morok, avec un accent britannique.
Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--J'arrive de Paris, dit cet homme, et j'ai une lettre de crdit sur
votre maison.

--De quelle maison?

--De la maison Monteaux et Lunel, boulevard Montmartre.

M. Morok allongea la main.

--Donnez, dit-il.

--Je dsirerais en outre, poursuivit le Franais, parler  M. Harris en
personne.

M. Morok rpondit ddaigneusement:

--M. Harris ne vient pas avant midi, et il ne reoit pas aisment.
Voyons votre lettre?

La lettre de crdit tait de deux cents livres.

--Faites-moi un reu au bas, dit M. Morok qui chercha son livre de
chques.

--Cependant, insista le Franais, je vous assure que j'ai besoin de
parler  M. Harris.

--Alors, crivez-lui et demandez une audience: peut-tre vous
recevra-t-il.

--Mais, c'est qu'il faut que je le voie aujourd'hui mme.

--C'est impossible.

Et M. Morok dtacha le chque sur lequel il avait inscrit la somme de
deux cents livres et apposa la signature de la maison.

Le Franais continua:

--Je suis chirurgien, j'ai une mission de mon gouvernement.

--Vous? fit ddaigneusement M. Morok.

--Et comme je ne connais personne  Londres, M. Harris, qui est
alderman, me sera d'un grand secours.

--Mais, mon cher monsieur, dit M. Morok, croyez-vous donc que tous les
gens qui ont un crdit de deux cents livres chez nous?...

--Pardon, dit le Franais avec flegme. Et il ouvrit son portefeuille.

Puis il en tira une feuille rouge qu'il mit sous les yeux de M. Morok
stupfait.

Cette feuille tait une autre lettre de crdit.

Il s'y trouvait inscrit le chiffre norme de quarante mille livres,
c'est--dire un million de francs, et la signature de la maison
Rothschild, de Paris, tait au bas.

M. Morok fit un pas en arrire, assujettit de son mieux ses lunettes
d'caille et cria:

--Jrmie! Jrmie!

A ce nom, un jeune commis accourut.

--Prenez un cab, Jrmie, dit M. Morok, courez  Elgin Crescent, Nothing
hill, chez M. Harris, et priez-le de venir au plus vite.

Puis, ouvrant la porte de son grillage, il dit avec empressement au
Franais, qui souriait:

--Mais donnez-vous donc la peine d'entrer, monsieur.

Et il se hta d'avancer un fauteuil au voyageur.




VIII


M. Harris, le chef de la maison Harris Johnson et Cie avait sa maison
particulire dans Elgin Crescent, tout auprs de Kinsington Garden.

C'est un des quartiers les plus loigns et les plus tranquilles du West
End.

L, chacun a son habitation donnant sur un square commun.

Ni magasins, ni boutiques, ni maisons de commerce d'aucune sorte.

C'est un quartier moiti aristocratique, moiti bourgeois, o les gens
retenus au centre de la ville tout le jour par les affaires, viennent
retrouver chaque soir la vie de famille et les joies calmes du foyer.

M. Harris avait une jeune femme, trs-mondaine, et qu'il conduisait au
bal trs-souvent.

La nuit prcdente encore, il avait assist  une fte splendide, qui ne
s'tait termine qu'avec les premiers rayons de l'aube.

Donc, M. Harris dormait  peine depuis une heure ou deux, lorsque le
commis, expdi par M. Morok, arriva.

M. Morok ne drangeait pas son patron deux fois par an.

Il avait, la haute main sur les affaires courantes, et, pour qu'il
envoyt chercher M. Harris, il fallait une circonstance tout  fait
extraordinaire.

Un banquier franais, arrach  son premier sommeil, et manifest une
vive mauvaise humeur.

M. Harris se leva sans mot dire, fit sa toilette avec le plus grand
calme, et, ayant donn l'ordre qu'on introduist le commis, il se borna
 lui demander s'il savait pourquoi M. Morok le drangeait.

A quoi le commis rpondit qu'un tranger, un Franais, s'tait prsent
dans Old Bailey et demandait instamment  le voir.

--Il est pourvu d'une lettre de crdit? demanda M. Harris.

--Oui.

--Savez-vous le chiffre?

--Quarante mille livres.

L'explication tait suffisante. Un homme qui peut toucher  la minute
quarante mille livres a toujours le droit de dranger un banquier, mme
quand ce dernier a pass la nuit au bal.

M. Harris avait des chevaux, des voitures, et ses quipages taient
remarqus  Hyde Park.

Mais il ne donna pas l'ordre d'atteler.

Avec cette simplicit qui caractrise les Anglais, il sauta dans le cab
de son commis et s'assit  ct de lui.

Trois quarts d'heure aprs, il arrivait dans Old Bailey.

Le Franais tait toujours l, dans le bureau de M. Morok qui avait cru
de son devoir de remettre du coke dans le pole et de prsenter  son
hte deux journaux franais qui arrivaient  l'adresse de M. Harris.

M. Harris entra et regarda le Franais avec ce flegme dont les Anglais
ne se dpartent jamais:

Il lui adressa la parole en franais:

--Je suis monsieur Harris, dit-il, et tout  votre service, monsieur.

--Monsieur, rpondit le Franais, je vous demande mille pardons de vous
avoir drang, mais je suis porteur d'une lettre de vos correspondants
de Paris.

Et il ouvrit une troisime fois son portefeuille et en tira une
enveloppe qui portait le timbre sec de la maison Harris et Johnson, de
Paris, rue de la Chausse d'Antin, 67.

--Veuillez passer dans mon cabinet, monsieur, dit M. Harris, qui ouvrit
une porte au fond du bureau de M. Morok, et s'effaa pour laisser passer
son visiteur.

Quand ils furent seuls, M. Harris ouvrit la lettre de son correspondant
et lut:

Nous vous adressons M. Firmin Bellecombe, chirurgien, charg, par
l'cole de mdecine de Paris, de faire des tudes sur la strangulation.
M. Firmin Bellecombe est immensment riche, et il emporte de Paris des
traites de plusieurs maisons. Vous ferez honneur  toutes celles qu'il
vous prsentera.

Nous comptons que vous vous mettrez compltement  sa disposition pour
tous les services qu'il pourra vous demander.

M. Firmin Bellecombe dsire, notamment, visiter les prisons, et surtout
celle de Newgate. Il veut, en outre, faire des expriences sur les corps
des supplicis. Votre position d'alderman vous permettra de lui donner
toutes les facilits  ce sujet.

Cette lettre tait pressante, comme on le voit.

M. Harris, aprs l'avoir lue, regarda son visiteur.

C'tait un homme jeune encore, trente-huit ans au plus, qui portait des
favoris bruns, et avait une physionomie intelligente.

Son regard surtout avait quelque chose de magntique et d'imprieux qui
frappa M. Harris.

Le banquier lui dit:

--Je suis  vos ordres, monsieur. Que puis-je faire pour vous tre
agrable?

--Monsieur, rpondit le Franais, on a pendu ce matin devant votre
porte?

--Oui.

--Le corps du supplici a t transport  l'hpital Saint-Barthlemy?

--Je n'en sais rien, mais c'est probable.

--Je dsirerais tre mis en rapport avec le chirurgien en chef de
l'hpital, et assister  la dissection de ce corps. Que dois-je faire
pour cela?

--Monsieur, rpondit M. Barris, cela sera facile du moment o vous aurez
un mot d'introduction du lord-maire.

--Et... ce mot?...

--Je vais m'empresser de vous le procurer.

Sur ce, M. Harris sonna et commanda qu'on lui allt chercher un cab.

--M'accompagnerez-vous, monsieur? dit-il au chirurgien.

--Comme vous voudrez, rpondit celui-ci.

M. Harris reprit son chapeau, son paletot et ses gants, et le Franais
le suivit.

La distance est courte d'Old Bailey  King's street, le quartier dans
lequel s'lve le Guild hall, c'est--dire l'htel de ville de la Cit
de Londres.

C'est l que le lord-maire a ses bureaux.

Le Franais resta dans le cab et M. Harris entra dans l'difice.

Il en ressortit au bout d'un quart d'heure.

Le lord mayor n'a rien  refuser  un alderman.

M. Harris avait obtenu une carte d'entre pour Saint-Barthlemy et une
pour Newgate.

--Monsieur, dit-il au Franais, je vais avoir l'honneur de vous conduire
 Saint-Barthlemy. C'est par l que vous voulez commencer, n'est-ce
pas?

--Oui, monsieur, rpondit le chirurgien.

Ce dernier avouait ne savoir l'anglais que trs-imparfaitement, et M.
Harris se montrait heureux de pouvoir lui servir d'interprte.

L'Anglais est froid, il est roide avec les trangers. Mais si ceux-ci
lui sont prsents et recommands, le masque tombe, et alors il devient
hospitalier et serviable  l'excs.

M. Harris considrait dj le Franais comme son hte, et il se croyait
oblig de demeurer entirement  sa disposition.

Arrivs  Saint-Barthlemy, M. Harris montra sa carte et parlementa un
moment avec le concierge.

Puis, aprs les explications que celui-ci lui donna, M. Harris se tourna
vers le Franais:

--Monsieur, dit-il, le corps du supplici n'a point t transport ici.

--Ah!

--Il est rest  Newgate, o il sera inhum.

--Sans avoir t dissqu?

--Les chirurgiens se sont borns, pour obir  la loi,  lui faire
deux incisions, l'une de haut en bas, l'autre transversale, et ils ont
renonc  la dissection.

--Pourquoi?

--Mais parce que probablement, comme c'est demain Nol, ils ne veulent
pas dissquer.

--Ah! dit encore le Franais. Mais pourrai-je voir le corps?

--Je l'espre, puisque nous avons une permission pour entrer  Newgate.

Et M. Harris et le chirurgien remontrent dans le cab qui tait rest 
la porte.

En ce moment un homme vtu d'un vieil habit passa tout auprs et
changea un regard furtif avec le Franais.

Cet homme n'tait autre que Shoking.




IX


Quelques minutes aprs, le cab de M. Harris s'arrtait devant Newgate, 
la porte du milieu, qui est celle du logement particulier du gouverneur.

Newgate est la premire prison de l'Angleterre.

Le gouverneur titulaire est un colonel.

C'est un haut personnage, qu'on ne voit que dans les grandes occasions,
et qui laisse le gros de la besogne  un sous-gouverneur.

Celui-ci se nomme sir Robert M...

C'est un homme de cinquante ans, de robuste apparence, aux cheveux
blonds,  l'oeil bleu, au visage perptuellement souriant.

Il porte un uniforme vert, sur la manche gauche duquel il y a un triple
galon d'argent, et une casquette ronde en cuir verni, dont la visire
est pareillement galonne.

Sir Robert M... est sous-gouverneur de Newgate depuis plus de vingt ans.

Le contact des prisonniers, le bruit des fers, la lueur sinistre des
torches qu'on allume pour dresser l'chafaud, les lugubres apprts de la
toilette des condamns, n'ont pu assombrir cette nature essentiellement
gaie.

Sir Robert M... est l'homme du Royaume-Uni dont l'humeur est la plus
charmante.

C'est une bonne fortune pour lui de montrer sa prison  quelque noble
tranger que le lord mayor a autoris  franchir les portes de Newgate.

Ce fut  lui que M. Harris s'adressa.

Sir Robert M... regarda fort curieusement le chirurgien franais.

Celui-ci lui plut sans doute, car il lui tendit aussitt la main.

Du reste, tout homme qui venait visiter Newgate plaisait  sir Robert
M...

La porte du milieu, celle du gouverneur, donne sur un corridor;  droite
est le greffe.

Sir Robert M... n'avait qu' prendre une clef  sa ceinture et  ouvrir
une grille pour que, du greffe, les visiteurs se trouvassent dans la
gele; mais il tenait trop  sa petite mise en scne pour agir ainsi.

--Faites le tour, dit-il  M. Harris.

M. Harris et le chirurgien ressortirent donc et allrent sonner  la
premire porte.

On y arrive par un escalier de trois marches.

La porte est en fer, perce d'un guichet, et surmonte de barres de fer
en forme de lances, qui arrivent jusqu'au cintre.

Alors M. Harris et M. Firmin Bellecombe (c'tait, on s'en souvient, le
nom que se donnait le chirurgien) se trouvrent dans une salle de dix
pieds carrs, ayant maintenant le greffe  leur gauche et le logis du
portier-consigne  leur droite.

En face d'eux tait une autre porte, galement en fer, arme d'une
norme serrure et de trois verrous, et si basse que M... Harris, qui
tait grand, fut oblig de se baisser pour en franchir le seuil, aprs
que sir Robert M... l'et ouverte. Tous trois se trouvrent alors dans
un couloir assez sombre, qui faisait tout le tour de la prison.

Sir Robert referma la porte et dit en souriant:

--On ne ressort jamais par l.

--Mais, dit M. Harris, sort-on de Newgate?

--Rarement. Pourtant il y a des exemples...

Et le joyeux gouverneur continua  sourire.

Au bout du corridor,  gauche, se trouvait une salle assez vaste, au
milieu de laquelle tait une sorte de cage vitre.

--Qu'est-ce que cela? dit M. Harris, qui tout alderman qu'il tait,
n'avait jamais visit la prison.

--C'est le parloir des avocats, dit sir Robert M...

On amne le prisonnier d'un ct, on fait entrer son avocat de l'autre;
tous deux s'asseoient vis--vis, auprs de cette table qui est au
milieu.

Puis on ferme cette porte.

Deux gardiens se promnent autour de la cage; ils voient tout ce que
font le prisonnier et l'avocat; mais ils ne peuvent rien entendre de ce
qu'ils disent. Ainsi le veut la loi anglaise, qui respecte la libert de
la dfense.

Aprs la salle du parloir s'ouvrait un des corridors cellulaires.

Sir Robert M... ouvrit la porte d'une cellule.

Aussitt le prisonnier, qui tait assis sur son lit et lisait, se leva,
se tourna contre le mur et fit le salut militaire.

Sir Robert prit un plaisir extrme  montrer aux deux visiteurs la
cellule dans tous ses dtails, depuis le lit de sangle qui s'accroche au
mur, jusqu'au bec de gaz qui donne de la lumire au prisonnier; depuis
la tablette qui supporte ses effets, son peigne, sa brosse et son
ponge, jusqu' celle o il peut avoir une Bible et diffrents livres
autoriss par le gouverneur.

Toutes les cellules ordinaires sont sur le mme modle.

M. Harris, qui servait d'interprte au Franais, car sir Robert M...
ne parlait que sa langue maternelle, exprima alors le dsir de voir la
salle de correction, puis les cachots des condamns  mort.

La salle de correction est une petite pice qui n'a rien de sinistre.

Les murs sont blancs, et elle est claire par trois croises qui
donnent sur le prau.

Mais il y a au milieu un petit meuble, un outil, un instrument, quelque
chose enfin dont on ne peut deviner l'emploi et qui attire l'attention.

C'est une manire de bote en forme de pupitre, surmonte d'une barre
transversale qui lui donne l'air d'un prie-Dieu, et qui est perce de
deux trous.

Et comme le Franais regardait ce singulier meuble, sir Robert M... le
prit par les paules, le poussa tout contre et, tout aussitt, il eut
les chevilles prises dans le bas et les deux poignets engags dans la
barre transversale.

Alors le sous-gouverneur, riant de plus belle, lui dit:

--Quand vous retournerez dans votre pays, vous pourrez dire que vous
avez t _au block_. C'est ainsi qu'on nomme cet instrument qui nous
sert  donner le fouet aux pick-pockets.

Puis, satisfait de l'exprience, sir Robert dlivra M. Firmin
Bellecombe, ajoutant:

--Maintenant, je vais vous montrer le cachot.

Il avait l'humeur la plus plaisante de la terre, ce bon sir Robert M...

Il conduisit les deux visiteurs au bout d'un corridor, ouvrit une
porte, et le Franais entra dans une cellule plonge dans une obscurit
profonde, si profonde que, lorsque sir Robert eut referm la porte, M.
Harris et son compagnon, qui se trouvaient  deux pas de distance, ne
purent le voir.

Et, riant toujours, le sous-gouverneur leur dit:

--En vertu de mon pouvoir discrtionnaire, j'ai le droit de laisser
l trois jours et trois nuits, au pain et  l'eau, un prisonnier
insubordonn.

Du cachot, on passa au prau.

C'est une cour longue et troite, entoure de hautes murailles.

Le Franais examina longtemps cet endroit.

--A quoi songez-vous? demanda sir Robert.

--Je songe qu'il doit tre difficile de s'vader d'ici, rpondit-il par
l'entremise de M. Harris.

Sir Robert haussa les paules.

--On s'est vad de Clarkenweld, dit-il, d'Horsemonger Lane, de Bath
square, et mme de la Tour de Londres, au temps o c'tait une prison;
mais de Newgate, jamais!

Et arriv au bout du prau, il les fit entrer dans un nouveau corridor
sur lequel ouvraient deux portes.

C'taient les cachots des condamns  mort.

L'une de ces portes tait ouverte.

M. Harris, qui s'tait avanc, fit tout  coup un pas en arrire.

Il venait d'apercevoir un cadavre couch sur le lit.

Auprs brlait un cierge mortuaire.

Agenouills prs du lit, deux jeunes gens et deux femmes priaient.

Le cadavre tait celui du malheureux supplici.

Les deux femmes taient vtues de longues robes de laine et le visage
couvert d'un voile noir.

Les deux jeunes gens portaient le costume des coliers de Christ's
hospital, les bas jaunes et la soutane bleue, et ils avaient, selon
l'ordonnance du roi Edouard VI, la tte nue.

Le cadavre tait recouvert d'un drap, et on ne pouvait voir son visage.




X


Sire Robert M..., le sous-gouverneur de Newgate, avait remarqu le
mouvement rpulsif de M. Harris, qui s'tait,  la vue du cadavre,
vivement rejet en arrire.

Il le prit par le bras et lui dit en souriant:

--Ne craignez rien, les morts ne sont pas dangereux. C'est ce pauvre
Olivier, le Franais qui nous a dit adieu ce matin.

Celui que la lettre de recommandation du correspondant de M. Harris
qualifiait de chirurgien, tait bravement entr dans la cellule.

Mais M. Harris demeurait  la porte.

--Excusez-moi, disait-il  sir Robert M..., c'est plus fort que moi,
j'ai de la rpugnance  me trouver en prsence d'un cadavre.

--Manque d'habitude, dit le jovial sous-gouverneur.

--Et puis, ajouta M. Harris, j'ai connu ce malheureux.

--Ah! vraiment?

--Il a t employ chez moi.

Comme le front de M. Harris s'assombrissait de plus en plus, sir Robert
crut de son devoir de distraire son visiteur:

--Savez-vous, dit-il, quelles sont ces deux femmes?

--Non.

--Ce sont des ladies, des dames du plus grand monde.

--Ah! fit M. Harris d'un air distrait.

Il s'tait rang un peu de ct et ne voyait plus le cadavre. Mais sir
Robert M... continua:

--Il y a  Londres et dans les principales villes de la libre
Angleterre, une institution fort respectable: le club des _Dames des
prisons_.

Les dames des prisons, continua sir Robert, se recrutent parmi les
femmes de la haute socit pour la plupart; elles vont visiter les
prisonniers, elles prennent soin de leur famille, elles veillent les
morts.

Chaque fois que nous avons une excution, les _Dames des prisons_ se
prsentent la veille. Elles sont deux, trois quelquefois. Elles ont
le droit de visiter le condamn, de demeurer seules avec lui et de se
charger des recommandations qu'il peut avoir il faire  sa famille.

--Ah! dit M. Harris, on les laisse pntrer dans le cachot?

--Avec d'autant plus de facilit que le condamn est hors d'tat de
faire usage de ses mains et qu'elles n'ont absolument rien  craindre.

Puis le volubile sous-gouverneur poursuivit:

--Elles sont couvertes d'un voile pais, et on ne pourrait les
reconnatre.

Quand l'excution a eu lieu, si les chirurgiens ont renonc  l'autopsie
du corps, elles viennent prier auprs du cadavre, qui n'est enterr que
le soir, aprs le coucher du soleil.

Le Franais s'tait, pendant ce temps, approch du cadavre.

Les deux femmes n'avaient point boug.

Seuls, les deux enfants avaient lev la tte vers lui d'un air curieux.

Mais, sans se soucier de savoir si c'tait ou non permis par les
rglements, il avait soulev la partie du drap qui recouvrait la tte
du cadavre, et jet un regard furtif sur le cou, pour juger de l'effet
produit par la strangulation.

Le visage tait tumfi, la langue pendante et enfle, le cou portait un
cercle bleutre, et la corde avait d serrer fortement les chairs.

--Cet homme n'tait pas vigoureux, murmura-t-il; cependant, il n'a
d mourir qu'au bout de sept  huit minutes. John Colden rsistera
davantage.

Cette rflexion faite, le Franais ressortit et trouva dans le couloir
sir Robert M..., qui continuait  donner des explications  M. Harris.

--Quant aux deux coliers de Christ's hospital que vous voyez-l, disait
le sous-gouverneur, je vais vous expliquer leur prsence.

--En effet, dit M. Harris, je ne vois pas trop ce qu'ils viennent faire
dans ce cachot.

--Vous savez, reprit M. Robert, que le collge a t fond par le roi
Edouard VI. Ce prince qui mourut  l'ge de seize ans tait, comme vous
savez, le fils de Jeanne Seymour et du roi Henri VIII. Jeanne Seymour
avait t dame d'honneur de la prcdente reine, la malheureuse Anne de
Boleyn.

--Je sais cela, dit M. Harris, qui se piquait de connatre l'histoire de
son pays.

--Jeanne avait lev son fils dans le respect et la vnration de cette
princesse infortune qui avait port sa tte sur le billot.

Aussi le jeune roi, en fondant Christ's hospital et crant en faveur
des lves qui y seraient admis diffrents privilges, lui imposa-t-il
l'obligation de veiller les supplicis jusqu' l'heure des funrailles,
en mmoire de la royale victime.

A chaque excution, on choisit le plus ancien colier et le plus
nouveau, et tous deux viennent passer quelques heures auprs du cadavre.

Comme le chirurgien paraissait ne savoir que trs-imparfaitement
l'anglais, M. Harris, un peu revenu de son motion, se fit un devoir de
lui traduire l'explication donne par sir Robert M...

Puis ils passrent de nouveau devant le cachot.

--Vous avez vu un supplici, dit sir Robert; je vais vous montrer un
condamn  mort.

--Ah! il y en a donc un autre? fit M. Harris.

--Oui.

--Depuis quand est-il condamn?

--Depuis hier.

--Comment s'appelle-t-il?

--Bulton.

--Qu'a-t-il fait?

--C'est lui qui a tent d'assassiner un banquier, M. Thomas Elgin, dans
Kilburn square.

Un sourire ddaigneux vint aux lvres de M. Harris.

--Oh! un banquier? fit-il, vous tes bien honnte... vous pourriez dire
un usurier.

Le sous-gouverneur fit jouer les verrous, et la serrure de la seconde
porte qui ouvrait sur le corridor.

Alors des rugissements, qui n'avaient rien d'humain parvinrent aux
oreilles des visiteurs.

Bulton, ce colosse au dur visage, tait couch sur son lit de camp.

Il avait une ceinture autour du corps, et cette ceinture lui attachait
les bras par derrire.

On lui avait pareillement mis des entraves aux pieds.

Bulton hurlait, cumait, maudissait ses juges, criait qu'il ne voulait
pas mourir.

Le chirurgien le regarda.

Soudain le bandit se tut.

Cet homme qu'il voyait pour la premire fois exerait sur lui tout 
coup une vritable fascination.

Sir Robert, qui tait toujours de la plus belle humeur, lui dit:

--A quoi bon vous dsoler ainsi, mon ami? vous ne serez pendu que le 2
janvier. Vous avez sept jours pleins devant vous.

--Je ne veux pas mourir! hurla Bulton.

--Et puis, c'est si vite fait, dit encore l'excellent sir Robert.
Vous n'avez pas le temps de vous en apercevoir. Calcraff est un garon
habile. Il n'y a pas pareil bourreau dans tout le Royaume-Uni. Il y
mettra une adresse dont vous serez satisfait.

Et comme il n'y avait plus rien  voir, selon lui, dans le cachot, le
sous-gouverneur fit un pas de retraite.

Alors le chirurgien regarda encore une fois Bulton, et il lui fit un
signe mystrieux.

Le signe qui reliait entre eux, dans l'immensit de Londres, tous ceux
qui songeaient  l'Irlande.

Et Bulton tressaillit et touffa un cri.

Mais dj la porte du cachot s'tait referme et le chirurgien avait
disparu.




XI


Le Franais, M. Harris et sir Robert M... regagnrent le prau.

A l'autre extrmit est une porte qui ouvre sur un troit passage.

Quand on a franchi cette porte, on se demande quelle peut tre la
destination de cet endroit bizarre.

Il a dix pieds de large et trente pieds de long.

Si vous levez la tte, vous voyez le ciel.

Mais vous le voyez au travers d'un grillage form par des barres de fer
normes.

Les voleurs de Londres ont, comme ceux de Paris, leur argot pittoresque:

Ils ont surnomm ce passage la _cage aux oiseaux_.

Au fond de ce passage est une autre porte, toujours en chne ferr,
pourvue d'un guichet et d'normes verrous.

Qu'est-ce que cette porte?

Sir Robert M... tait un metteur en scne consciencieux.

Il ne ngligeait aucun dtail.

Lorsque les deux visiteurs furent entrs dans la cage aux oiseaux, ils
virent bien deux dtenus qui travaillaient  enlever une des dalles,
qui couvraient le sol, lesquelles dalles, disposes sur la largeur du
passage, ont une dimension de dix pieds de long sur trois de large,
mais ils n'y, firent aucune attention, et ils continurent  suivre sir
Robert M..., qui ouvrit la porte du fond.

--Voici la cour d'assises, dit le sous-gouverneur en entrant.

La cour d'assises ressemble  toutes les cours de justice possibles, et
n'offre rien de curieux.

Sir Robert M... se contenta de montrer le sige de l'attorney gnral,
celui du juge et ceux des jurs, le banc du solicitor et le banc des
prvenus.

Puis se retournant vers M. Harris:

--Si le prvenu est acquitt, dit-il, il sort par cette autre porte que
vous voyez l-bas.

--Ah! fit M. Harris, et s'il est condamn?

--Il fait en sens inverse le chemin que nous avons parcouru.

En mme temps, sir Robert regagna la porte de la cage aux oiseaux.

Alors M. Harris qui l'avait suivi tressaillit tout  coup.

Les deux dtenus qui travaillaient sous la surveillance d'un gardien
venaient de soulever la dalle et l'avaient dresse contre le mur.

Puis ils s'taient mis  creuser un trou, rejetant la terre  droite et
 gauche.

--Que font ils donc l? demanda le banquier.

Alors sir Robert qui montrait sa chre prison comme on montrerait une
lanterne magique aux enfants, se reprit  sourire et dit:

--coutez-moi bien.

--Parlez, dit M. Harris.

--En France, on condamne  mort; mais la loi franaise, plus humaine
que la ntre, j'en conviens, laisse le condamn dans l'incertitude de
l'heure et du jour de son supplice, ce qui lui permet d'esprer
encore, soit sa grce, soit une commutation de peine, soit un vnement
quelconque qui l'arrache  sa destine.

Chez nous, le prvenu apprend en mme temps que sa condamnation, le jour
et l'heure de son supplice. Il sait en outre qu'il ne sera point graci,
et quand il a repass le seuil de cette porte, il frisonne et se dit:
c'est l!

--Que voulez-vous dire? fit M. Harris.

--Savez-vous ce que font ces hommes?

--Non.

--Ils creusent une tombe, la tombe du Franais qu'on a pendu ce matin.
Vous tes dans le cimetire des supplicis.

M. Harris jeta un cri.

Quant au Franais, il parut visiblement surpris lui-mme, et manifesta
une grande motion.

Alors sir Robert, qui avait toujours le sourire aux lvres, appuya sur
la droite et posa un doigt sur le mur.

Au-dessus de chaque dalle, il y avait une initiale.

--Voici, disait-il, Witgins qui a tu sa femme. Voil Henriette Stameton
qui a empoisonn sa matresse. Voici Barthlemy, un Franais, et Drury
un cossais, et l'Amricain Butter, et l'Irlandaise Mary.

M. Harris ne pouvait s'empcher de frissonner,  mesure que, passant
d'une dalle  l'autre, le joyeux sous-gouverneur racontait l'histoire du
supplici qu'il avait sous les pieds.

Ils arrivrent ainsi  la fosse que l'on creusait.

--Voil o on va mettre Olivier, dit sir Robert.

--Quand? demanda M. Harris.

--A la nuit tombante.

--Monsieur, dit le Franais  M. Harris, demandez donc au gouverneur
quelques dtails sur la manire dont se fait l'inhumation.

Sir Robert ne demandait qu' causer, et lorsque M. Harris lui eut
transmis la question, il s'empressa de rpondre:

--L'inhumation se fait trs-simplement: on a mis le cadavre dans un
cercueil de chne qu'on a clou ensuite.

Le cercueil est descendu dans la fosse en notre prsence et en prsence
de deux gardiens, car ce sont des dtenus qui l'ont apport jusqu'ici.

Alors, un ministre presbytrien, si c'est un Anglais, un prtre
catholique, si c'est un Franais ou un Irlandais, fait une courte prire
un bord de la fosse ouverte.

Aprs quoi on rejette la terre sur la bire, on replace la dalle, et
avec un peu de pltre et une truelle, on la cimente.

En mme temps, le fossoyeur prend un ciseau  froid et grave sur le mur,
en face, la premire lettre du nom du supplici.

--Et c'est tout, dit M. Harris.

--Ah! j'oubliais encore un dtail.

--Voyons?

--Le cercueil renferme un mlange d'hydrochlorure de chaux et de potasse
destin  dtruire les chairs en un court espace de temps, de faon 
viter la corruption du corps.

--Passons, dit M. Harris, qui avait hte d'tre hors de ce lieu
sinistre.

Et ils sortirent tous trois de la cage aux oiseaux.

L, ils tournrent  droite, suivirent un nouveau couloir et les
visiteurs se trouvrent au seuil d'une salle qui n'tait autre que la
cuisine.

Les fourneaux taient allums; une marmite gigantesque chantait
dessus, et les cuisiniers paraissaient fort affairs. L'heure du repas
approchait.

Sir Robert ouvrit alors une armoire de chne blanc qui se trouvait en
face de la chemine.

--Qu'est-ce que cela? demanda M. Harris, qui vit reluire tout 
coup, cette armoire ouverte, des cuivres, des aciers, et aperut des
courroies, des sangles et des fouets.

On aurait pu croire,  premire vue, que c'tait l'armoire  sellerie
d'un gentleman-rider et qu'elle contenait des mors de bride, des
triers, des trivires, des gourmettes et des cravaches.

Sir Robert rpondit:

--C'est ici qu'on tourmente les prisonniers.

Et il tala complaisamment et plus souriant que jamais les fers qu'on
met aux prisonniers insubordonns, et les courroies qui anantissent
le mouvement et la volont chez le condamn  mort, le boulet qu'ils
tranaient autrefois, des carcans d'un autre ge qui servaient pour les
expositions, les fouets qui servaient  fustiger les dtenus indociles;
enfin, la fameuse ceinture qu'on met  celui qui va monter sur
l'chafaud et finalement la corde et le crochet de la potence.

Un amateur de curiosits et de chinoiseries ne montre pas ses bibelots
avec plus de grce et d'orgueil tout  la fois.

--Mais enfin, dit M. Harris, pourquoi tout cela se trouve-t-il dans la
cuisine?

--Levez les yeux, dit sir Robert.

--Bon!

--Voyez-vous ces quatre crochets dans le mur, deux au-dessus de la
porte que nous venons de passer, deux au-dessus de celle que vous voyez
vis--vis?

--Oui.

--A ces crochets, on suspend deux immenses draps qui forment comme un
corridor, au milieu de la cuisine et vont d'une porte  l'autre?

--Oui.

--C'est un passage qu'on fait pour le condamn  mort. C'est par l
qu'il sort pour aller mourir.

--Ah! vraiment? dit le Franais impassible, tandis que M. Harris sentait
ses cheveux se hrisser et que le bon sous-gouverneur le regardait avec
son sourire jovial et paternel.




XII


Il n'y avait plus rien  voir  Newgate, sauf une chose: les masques en
pltre des derniers supplicis.

Ces masques sont rangs sur une tablette  l'entre du greffe.

Sir Robert se prta  cette exhibition avec la mme complaisance.

Alors M. Harris le remercia avec effusion, et le chirurgien franais lui
donna sa carte.

Le bon sous-gouverneur reconduisit les deux visiteurs jusqu' la porte
principale.

Au moment o il prenait cong d'eux, on sonna.

Le portier-consigne ouvrit, et M. Harris et son compagnon se trouvrent
alors en prsence d'un jeune homme vtu de noir de la tte aux pieds.

C'tait un prtre catholique, le mme qui avait assist, le matin,
Olivier allant  l'chafaud, et qui, maintenant, venait dire sur la
tombe les dernires prires.

Ce prtre, on l'a devin dj, c'tait l'abb Samuel.

Le Franais et lui changrent un regard furtif.

Regard que ne surprirent ni le sous-gouverneur ni M. Harris.

Lorsqu'ils furent hors de la prison, M. Harris et le chirurgien
respirrent plus librement.

--Cher monsieur, dit alors le banquier, je suis heureux de vous avoir
t agrable.

--Et je vous en suis d'autant plus reconnaissant, monsieur, rpliqua
celui qui, pour M. Harris, s'appelait le docteur Firmin Bellecombe, que
vous paraissez trs-impressionnable.

--Je le suis, en effet, et je vous avoue que la vue de ce cadavre...

--Le malheureux avait donc t votre employ?

--Oui, monsieur, et j'ai fait tout ce qu'il a dpendu de moi pour
l'arracher  sa destine.

Tout en causant, le banquier et son hte traversrent Old Bailey et
arrivrent  la porte de la maison occupe par les bureaux de M. Harris.

Le chirurgien avait lev la tte vers les fentres du premier tage.

--Que regardez-vous? demanda le banquier.

--Vos fentres, et je me dis qu'elles sont tout  fait en face de
l'endroit o se dresse l'chafaud.

--Voudriez-vous donc voir un pareil spectacle?

--Peut-tre...

M. Harris eut un geste de rpugnance.

--Monsieur, reprit le Franais, je ne suis pas un curieux, mais un
mdecin qu'on a charg d'une mission scientifique. Je dois tudier le
systme pnitentiaire de l'Angleterre, et les effets de la peine de mort
par la strangulation. Par consquent, il est probable que j'aurai de
nouveau recours  votre obligeance.

--Je suis tout  votre service, rpondit monsieur Harris.

--Je vous demanderai donc, quand il y aura une excution, de vouloir
bien me donner une de vos fentres.

--Si cela peut vous tre agrable, j'en serai charm, rpondit M.
Harris. Au reste, j'espre avoir l'honneur de vous faire une visite et
d'aller vous prier  dner pour le jour qui vous plaira.

Le Franais s'inclina.

--O tes vous descendu? continua M. Harris.

--Panton htel, Panton street, Haymarkett, rpondit le Franais.

--Prenez-vous de l'argent? demanda encore M. Harris.

--Pas aujourd'hui; mais aprs Nol, j'aurai recours  votre caisse.

M. Harris tendit la main au Franais et ils se sparrent.

Celui-ci descendit Old Bailey jusqu' Fleet street et sauta dans un cab.

Puis il dit au cocher, mais en fort bon anglais, cette fois:

--Conduisez moi dans Old Gravel lane, au public-house de master
Wandstoon.

Le cocher parut un peu tonn de voir un homme dcemment vtu donner une
pareille indication.

Mais il ne fit aucune objection et rendit la main  son cheval, qui
descendit vers le pont de Londres, tourna sur la gauche et se mit 
ctoyer les docks en prenant ensuite Saint-George street.

Au bout de quelques minutes, le Franais arrivait  la porte de ce
public-house de sinistre apparence dans lequel, une nuit, Wilton et le
cabman, renonant  noyer l'Irlandaise, avaient bu un verre de gin.

Il n'y avait qu'un seul homme dans le public-house.

Il tait assis tout prs du comptoir dans lequel trnait majestueusement
M. Wandstoon.

Cet homme, c'tait Shoking.

A la vue du Franais, il se leva avec empressement.

--Eh bien, matre? dit-il tout bas.

Alors l'homme gris,--car on a devin sans doute que le prtendu
chirurgien qui venait de visiter Newgate avec tant de soin, n'tait
autre que notre hros,--l'homme gris, disons-nous, secoua la tte.

--Son vasion est impossible, dit-il.

--Impossible!

--Oui, j'ai tout vu, tout parcouru. Il n'y a pas un gardien qui soit 
nous. Il ne faut pas songer  une fuite possible...

--Alors, dit Shoking mu, John Colden mourra?

--Non.

--Pourtant il sera condamn?

--Sans doute.

--Et comment le sauverez-vous?

--C'est mon affaire, dit l'homme gris avec calme.

--Mais, dit Shoking, pourquoi donc m'avez-vous donn rendez-vous ici?

--Parce que l'abb Samuel doit y venir.

--Quand?

--Aussitt que le supplici de ce matin sera inhum.

Tout cela avait t dit  voix basse et monsieur Wandstoon, qui lisait
le _Times_ avec acharnement, n'avait pu entendre un seul mot.

--Ensuite, poursuivit l'homme gris, c'est par ici que demeure Calcraff.

Ce nom fit tressaillir Shoking.

--Oui, dit-il, Calcraff a sa maison dans Will close square.

--Et Jefferies, un de ses aides, habite Parmington street.

--Prcisment.

Puis aprs un moment de silence, Shoking poursuivit;

--Matre, je ne crois pas que vous ayez l'intention de corrompre
Calcraff; la chose est impossible.

--Ah! tu crois! fit l'homme gris en souriant:

--Certes, reprit Shoking, si la chose et pu se faire, la famille du
mdecin qu'il a pendu dernirement, n'y et manqu. La femme du docteur
Sembrok a offert toute sa fortune.

--Et Calcraff a refus?

--Oui. Et puis, dit Shoking, que voulez-vous que fasse le bourreau? il
voudrait sauver le patient qu'il ne le pourrait pas.

--Cela est vrai, dit l'homme gris. Cependant...

--Cependant quoi?

--Le bourreau peut faire son noeud de telle faon que le condamn ne
meure pas sur le coup.

--Vraiment?

--Et si Calcraff ne sait pas cela, je le lui montrerai, moi.

--Oui, mais je vous le rpte, Calcraff est incorruptible.

--C'est vrai, mais Jefferies ne l'est peut-tre pas.

--Jefferies?

--Oui.

--Est-ce donc Jefferies qui fait le noeud?

--Non, c'est Calcraff.

--Alors, je ne comprends plus.

L'homme gris ne sourcilla point.

--Je disais donc, fit-il, que Jefferies demeure dans Parmington street,
 deux pas d'ici.

--Bon, fit Shoking.

--Suppose que Jefferies devienne bourreau...

--A la place de Calcraff?

--Justement.

--Mais Calcraff se porte bien.

--Sans doute.

--Il n'est pas encore mort.

--Mais il peut tre malade.

--Alors, dit Shoking, Votre Honneur se trompe encore.

Depuis que l'homme gris avait donn  Shoking le titre de lord, Shoking
ne croyait pas devoir l'appeler dcemment autrement que _Votre Honneur_.

Une politesse en vaut une autre.

--Ah! je me trompe? fit l'homme gris.

--Comment cela?

--Si Calcraff tombait malade, on ferait venir, pour le remplacer, le
bourreau de Manchester.

--Tu as raison, mais...

--Mais quoi? fit Shoking.

--Pour faire venir le bourreau de Manchester, il faut avoir le temps. Tu
me diras que l'express-train va vite et le tlgraphe plus vite que l'un
et l'autre.

--Dame!

--Mais il y a des maladies qui vont plus vite encore.

--Je ne comprends toujours pas, dit Shoking.

--Laisse-moi boire un coup, et je m'expliquerai. Je meurs de soif pour
le moment.

Et l'homme gris se fit apporter un sherry cobler et porta
voluptueusement  ses lvres la paille qui devait lui servir  l'aspirer
lentement.




XIII


Shoking avait vu faire  l'homme gris tant de choses extraordinaires que
rien ne l'tonnait plus.

Nanmoins, comme c'tait un esprit minemment pratique et rflchi que
matre Shoking, il aimait  discuter toutes choses.

L'homme gris aspira la moiti du sherry cobler d'un trait; puis,
regardant son interlocuteur:

--Si tu tais moins intelligent que tu n'es, fit-il, je m'empresserais
de te dire que tout cela ne te regarde pas et je me bornerais  faire de
toi un instrument.

Mais comme tu es un garon d'esprit, et que je compte sur ta fidlit
absolue.

--Oh! pour cela, vous avez raison.

--Je crois donc qu'il n'est pas inutile que tu sois au courant de mes
projets, au moins jusqu' un certain point.

--Bon! dit Shoking, vous avez raison. Je ne fais bien que ce que je
comprends.

--Supposons donc, poursuivit l'homme gris, que Jefferies est un garon
corruptible.

--Soit.

--Et que Calcraff tombe malade subitement, non pas la veille, non pas
dans la nuit qui prcdera l'excution, mais au moment mme o il faudra
pendre John Colden.

--Oh! oh! fit Shoking.

--Tu penses que l'chafaud dress, la foule accourue, la toilette du
patient acheve et les fameux draps de la cuisine tendus, il n'y aura
pas moyen de reculer.

--a, c'est vrai.

--Jefferies sera donc charg de la besogne et fera le noeud comme je
l'entendrai.

--Allez, dit Shoking, je vous coute, mais je continue  ne pas
comprendre. Comment voulez-vous que Calcraff tombe subitement malade?

--Tu vas voir. Il y avait jadis  Paris un excuteur des hautes oeuvres
que chaque excution rendait malade huit jours d'avance. Aussi le
jour fatal arriv, pour se donner du courage, buvait-il force verres
d'eau-de-vie et de rhum.

--Oui, dit Shoking, mais Calcraff, lui, ne boit que du lait.

--Je le sais.

--Et le lait ne grise pas.

--Je m'arrangerai pour que la tasse de lait qu'il boira le mette dans
l'impossibilit de faire sa besogne.

--Comment cela?

--C'est mon secret, passons. As-tu encore une objection  me faire?

--Ah! je crois bien, fit Shoking.

--Voyons?

--Je suppose que Calcraff est malade et Jefferies vendu  notre cause.

--Bon!

--Il fait un noeud qui n'amne pas la mort instantanment. Mais John
Colden n'en est pas moins pendu. Ce n'est plus qu'une question de temps.
Et  moins que la corde ne casse.

--Elle cassera, dit froidement l'homme gris.

--Bon! mais je suppose que le patient tombe  terre.

--Fort bien.

--On le relvera et on l'accrochera de nouveau.

--Ah! ici, dit l'homme gris, je n'ai plus besoin de te faire des
confidences. Quand nous serons arrivs au jour de l'excution, tu verras
de quoi il s'agit.

L'homme gris en tait l des explications qu'il voulait bien donner 
Shoking, quand la porte du public-house s'ouvrit de nouveau.

Cette fois, ce fut l'abb Samuel qui se montra sur le seuil.

Aussitt l'homme gris se leva avec empressement et courut  sa
rencontre.

--Monsieur l'abb, lui dit-il, un homme de votre caractre ne doit
entrer dans un bouge comme celui-ci que lorsque l'intrt de la foi et
celui de ses ouailles le commandent. Sortons.

--Comme vous voudrez, dit le jeune prtre.

Shoking s'apprtait  les suivre.

Mais l'homme gris lui fit signe de rester  sa place, ajoutant:

--Je vais revenir.

Old Gravel lane est une rue dserte tout le jour, et ce n'est que la
nuit, quand le Wapping s'veille et commence sa fangeuse orgie, que le
peuple l'envahit peu  peu.

Le prtre irlandais et l'homme gris se mirent  se promener de long en
large.

--C'est fait, dit l'abb Samuel, le malheureux dort du dernier sommeil,
comme dormira bientt Bulton... comme...

Il s'arrta frmissant.

--Vous m'avez rencontr sortant de Newgate, dit l'homme gris. J'ai
visit la prison en dtail, et je me suis assur qu'il tait impossible
de faire vader un prisonnier.

--Mon Dieu! fit l'abb Samuel en plissant, faudra-t-il donc laisser
mourir notre frre?

--Non, dit l'homme gris.

--Alors, que comptez-vous faire?

--L'enlever.

--Mais o?

--Sur l'chafaud mme.

L'abb Samuel regarda son interlocuteur.

--Mais comment? fit-il.

--Les quatre chefs fenians sont toujours  Londres?

--Oui.

--Et ils vous obiront aveuglment?

--Oui, puisque je suis le chef suprme, en attendant que l'enfant ait
grandi.

--Alors, dit l'homme gris, je rponds de la vie de John Colden.

Maintenant parlons d'autre chose.

Le prtre regarda son compagnon d'un air surpris.

--Ne m'avez-vous pas dit, reprit celui-ci, que Jefferies tait
catholique?

--Oui, et il s'en cache, de peur de perdre son triste emploi; mais c'est
un catholique tide. De plus, il n'est point affili, et on n'oserait le
lui proposer.

--Mais il a une fille...

--Une fille toujours malade et qui succombe lentement  une maladie de
poitrine. C'est mme l le ct intressant de cet homme aux instincts
brutaux et sanguinaires. Il s'est toujours si bien cach, que la pauvre
fille le croit un honnte ouvrier des docks.

--Et vous allez la visiter quelquefois?

--Oui, dit l'abb Samuel.

--Eh bien! reprit l'homme gris, m'emmneriez-vous avec vous?

J'ai habit les Indes, et, bien que je ne sois pas mdecin de
profession, je crois avoir apport un remde puissant contre la phtisie.

Le jeune prtre secoua la tte.

--Hlas! dit-il, je crains que l'tat de la malade ne soit tellement
avanc que tout remde ne soit dsormais inutile.

--Qui sait?

L'abb Samuel rflchit un instant.

--Jefferies est farouche, dit-il enfin, un rien l'offusque...

--Il s'adoucira si je lui promets de gurir son enfant.

--Eh bien! dit l'abb Samuel, voulez-vous venir voir la pauvre fille?

--Tout de suite?

--Oui.

--Allons, dit l'homme gris.

Il rentra dans le public-house et dit  Shoking:

--Attends-moi toujours. Si je ne suis pas revenu dans une heure, tu
te feras servir  souper. Mais tu ne bougeras pas d'ici que je ne sois
revenu.

--C'est bien, dit Shoking.

Alors l'homme gris rejoignit l'abb Samuel.

Ils remontrent Old Gravel lane.

Parmington street est perpendiculaire  cette dernire rue.

C'est une des ruelles les plus tristes et les plus misrables de
Londres.

On y rencontre des enfants qui marchent pieds nus et des femmes
dguenilles.

Vers le milieu est un public-house, et dans ce public-house s'assemblent
une foule de marins, d'ouvriers des docks et de brocanteurs.

C'tait prcisment dans cette maison que logeaient Jefferies et sa
fille.

La nuit tait venue quand le prtre et l'homme gris y arrivrent.

Tout  coup le premier tressaillit et dit:

--Le voil!

--Qui donc? demanda l'homme gris.

--Jefferies. Le voyez-vous?... l!... assis  cette porte?

En effet, un homme tait assis sur les marches de la porte btarde.

Il avait ses coudes sur ses genoux et sa tte dans ses deux mains.

Un rayon du bec de gaz voisin tombait sur son visage, et, sur ce visage,
roulaient deux grosses larmes silencieuses.

Le prtre s'approcha et lui mit une main sur l'paule.

Le valet de Calcraff se leva tout d'une pice et murmura:

--Ah! vous venez trop tard... je crois bien que ma pauvre enfant va
mourir...

Et il regarda le prtre d'un air affol.




XIV


Il n'y avait pas trs-longtemps que Jefferies, le valet du bourreau
Calcraff, tait venu loger dans Parmington street, trois ou quatre
annes au plus.

Sa fille tait dj malade, alors, mais  peine devinait-on sa
souffrance.

Le mal, dans sa premire priode, n'avait pas encore pli son visage,
entour ses grands yeux bleus d'un cercle de bistre et donn  ses mains
la transparence de la cire.

Pendant prs de deux annes, la misrable population de Parmington
street avait assist jour par jour, heure par heure,  la marche
inexorable et lente de la phthisie s'emparant de la pauvre crature et
la courbant peu  peu vers la tombe.

Le peuple a ses moments de frocit, mais il a aussi ses jours de
douceur et de bont ineffables.

La grande et ple jeune fille qui cheminait lentement vers la mort, un
triste et doux sourire aux lvres, tait devenue l'idole du quartier.

Chaque matin, quand on voyait sortir Jefferies plus triste et plus
proccup que la veille, on le pressait, on l'entourait, on lui
demandait avec anxit comment se trouvait Jrmiah.

C'tait le nom de son enfant.

Qu'tait-ce que Jefferies?

Pendant deux annes personne ne l'avait su au juste. Il disait
travailler dans les docks, et cela importait peu.

D'ailleurs triste, sombre, farouche, il ne parlait qu' ceux qui lui
demandaient des nouvelles de sa fille.

Quelquefois, le soir, il entrait dans ce public-house qui occupait le
rez-de-chausse de la maison.

On lui servait une pinte de porter ou de pale ale, ou un grog au gin; il
s'asseyait dans un coin, buvait silencieusement, payait et s'en allait.

On avait remarqu, cependant, qu' certaines poques Jefferies tait
plus triste et plus inquiet que de coutume.

Pourquoi?

Longtemps on l'avait ignor.

La vrit est que Jefferies tremblait, chaque fois qu'il assistait
Calcraff dans une excution, que quelque habitant de Parmington street
ne se trouvt parmi la foule avide du sinistre spectacle; non pour lui,
du reste, il bravait l'infamie avec la triste philosophie des gens de sa
profession, mais pour son enfant...

Jrmiah avait seize ans; il y en avait dix que Jefferies tait le valet
de Calcraff, et la pauvre enfant l'ignorait.

Jefferies tremblait que sa fille ne vnt  l'apprendre, et que cette
horrible rvlation ne la tut.

Aussi, au lendemain de chaque excution, Jefferies se montrait-il moins
que d'habitude, quittant Parmington street ds le matin, n'y revenant
que le soir, avec la nuit et le brouillard.

Mais il n'est pas de secret qu'on ne parvienne  pntrer.

La petite place d'Old Bailey est assez troite pour que la foule soit
oblige de se tenir  distance.

Jusque-l, aucun habitant de Parmington street n'avait pu voir
l'chafaud d'assez prs pour reconnatre dessus Jefferies.

Hlas! la sinistre vrit s'tait fait jour.

Deux hommes de la lie du peuple, deux roughs, habitus de ce
public-house frquent par Jefferies avaient t favoriss par le sort.

Partis du Wapping la veille d'une excution, vers onze heures, ils
taient arrivs dans Fleet street, avec le premier flot de cette foule
de curieux qui devait grossir jusqu'au jour.

Ils avaient t pousss jusque dans Old Bailey, avaient pu se cramponner
aux chanes tendues par les policemen et s'y tenir accrochs jusqu'au
moment de l'excution.

Alors tous deux avaient pu voir de prs Calcraff et son valet,
c'est--dire Jefferies.

Et lorsque le malheureux pre de Jrmiah tait revenu le soir dans
le public-house, on s'tait loign de lui avec horreur et on l'avait
montr du doigt.

Il s'tait mis  fondre en larmes, il s'tait jet  genoux, il avait
parl de sa fille, jurant sur la Bible qu'elle ignorait son triste
mtier.

Et ces hommes grossiers avaient eu piti du pre,  cause de l'enfant;
et l'enfant n'avait rien su, rien appris...

Maintenant, dans Parmington street, on savait que Jefferies tait le
valet de Calcraff, mais on aimait la fille qui se mourait et on ne lui
reprochait plus sa hideuse profession.

Or, ce soir-l, lorsque l'abb Samuel et l'homme gris, le voyant assis
sur le seuil de sa porte s'approchrent de lui, Jefferies pleurait.

--Ma fille va mourir, disait-il au prtre catholique, il est trop tard.

En effet, quand Jefferies tait revenu de Newgate, le matin, aprs
l'excution du Franais Olivier, il avait trouv sa fille couche.

Ple, l'oeil fivreux, les lvres dcolores, elle lui avait dit:

--Ah! pre, tu fais bien de revenir... pour me dire adieu... j'ai lutt
longtemps... mais le mal est plus fort que moi... je n'ai plus mme le
courage de me lever... pre, pre, je vais mourir...

Il tait rest l tout le jour, muet et sombre, au chevet de son enfant,
s'arrachant parfois les cheveux; parfois se mettant  genoux et priant
Dieu.

Vers le soir, Jrmiah avait paru s'assoupir, et la fivre s'tait
calme.

Alors,  demi-fou, le pauvre pre tait sorti; il s'tait promen d'un
pas ingal et saccad dans toutes les rues avoisinantes; puis il tait
remont et avait trouv sa fille dormant, puis il tait redescendu
ensuite.

Cette fois, il s'tait assis sur le seuil et s'tait mis  pleurer, et
c'tait l que l'abb Samuel l'avait trouv.

--Mon ami, lui dit alors le jeune prtre de cette voix grave et douce
qui pntrait jusqu'au fond de l'me, Dieu est bon, et il ne faut jamais
dsesprer de sa clmence. O est votre fille?

--L haut. Elle dort...

--Allons la voir, dit le prtre.

En ce moment, les yeux de Jefferies s'arrtrent sur l'homme gris et un
geste d'tonnement et de dfiance s'en chappa.

--Mon ami, dit l'homme gris, je suis mdecin et j'ai sauv des gens que
tous mes confrres avaient condamns.

Jefferies jeta un cri.

Puis il regarda l'homme gris avec une avidit sauvage.

--Vous sauveriez mon enfant, vous? dit-il.

--Peut-tre.

--Oh! c'est qu'alors vous ne seriez pas un homme ordinaire! reprit
Jefferies affol.

--Voyons votre fille, dit l'homme gris.

Jefferies se leva:

--Venez, dit-il.

Et il s'enfona d'un pas chancelant dans l'alle noire et humide de la
pauvre maison.

--Je connais le chemin, dit l'abb Samuel  l'homme gris, prenez ma
main.

Alors tous trois, dans l'obscurit, gagnrent un escalier  marches
uses.

Jefferies et sa fille logeaient au troisime.

A Londres, o les maisons sont basses, le troisime est gnralement le
dernier tage, et c'est l que vivent les pauvres gens.

Le logis occup par Jefferies et sa fille se composait de deux pices
qui se commandaient.

Le lit de la malade tait dans la seconde.

Une chandelle brlait sur le pole de faence teint. Il faisait froid
dans cette chambre et il s'en exhalait de ftides manations.

La poitrinaire dormait toujours.

L'homme gris prit la chandelle, s'approcha du lit sur la pointe des
pieds et se mit  examiner attentivement cette figure anglique qui
avait dj le calme auguste de la mort.

En ce moment le visage de l'homme gris, et son regard et son attitude
exprimrent si bien l'autorit de l'homme de science, que le pauvre pre
et le prtre suspendirent leur me  ses lvres entr'ouvertes.




XV


L'homme gris ne se pressait pas de parler.

Il avait approch la chandelle tout prs du visage de la malade et il
semblait tudier avec une attention pleine de tnacit cette couleur de
peau qui tenait le milieu entre le blanc creux et la starine, et qui
est bien la couleur de ceux que mine la phthisie.

Puis il se pencha tout prs, collant presque son oreille  la poitrine
de la jeune fille toujours endormie, et il couta sa respiration
haletante et saccade.

Enfin il releva la tte et dit:

--Le mal est trs-avanc, mais il n'est pas encore  cette limite
extrme o tout remde est impuissant, tout secours inutile.

--Vrai! s'cria l'abb Samuel en regardant l'homme gris d'un air de
doute.

--On peut la sauver, rpondit celui-ci.

Quant  Jefferies, il tait tomb  genoux devant l'homme gris:

--Oh! sauvez ma fille, disait-il, sauvez-la, et je vous bnirai,
sauvez-la et je serai votre esclave...

Et le malheureux pleurait et priait tout  la fois, se tordant les mains
et se tranant aux pieds de cet homme qui venait de dclarer que rien
n'tait dsespr.

Cette lumire, ces clats de voix finirent par veiller la malade.

Elle ouvrit les yeux et poussa un cri d'tonnement, presque d'effroi, en
voyant un inconnu  son chevet.

Mais alors l'abb Samuel s'avana et lui dit:

--Comment allez-vous, mon enfant?

Elle le reconnut et un ple sourire vint  ses lvres.

--Ah! c'est vous, monsieur l'abb? fit-elle, vous tes bien bon d'tre
venu me voir.

Son pre, toujours  genoux, se tenait  l'cart dans l'ombre.

--Vous tes bien bon, poursuivit Jrmiah qui ne vit pas Jefferies tout
de suite, bien bon d'tre venu me voir, monsieur l'abb... d'autant plus
que... c'est peut-tre... la dernire fois... Et elle souriait encore,
en parlant de sa fin prochaine.

--Mon enfant, rpondit l'abb Samuel, monsieur que voil, et qui est
mdecin...

A ces mots, Jrmiah fixa sur l'homme gris son regard ardent et
fivreux; mais le sourire n'abandonna point ses lvres.

--Alors, dit-elle, monsieur doit bien voir que je vais mourir.

Soudain Jrmiah entendit un sanglot au pied de son lit.

--Ah! mon Dieu! fit-elle, mon pre tait l! pardonne-moi... pre,
pardonne-moi...

--Mon enfant, continua l'abb Samuel en prenant dans les siennes, cette
main longue et diaphane que Jrmiah laissait pendre hors du lit, mon
enfant, vous vous trompez... monsieur, qui est mdecin, vous dis-je,
affirme qu'on peut vous gurir.

--Oh! fit-elle d'un air de doute.

L'homme gris regardait autour de lui.

--Vous tes mal ici, dit-il enfin.

Et s'adressant  Jefferies:

--Cette chambre est insalubre et le voisinage des docks empoisonne l'air
que vous respirez. Voulez-vous que votre enfant vive? ajouta-t-il.

--Si je le veux! s'cria le pauvre pre.

--Eh bien! il faut m'obir.

--Parlez, monsieur, ordonnez! dit Jefferies.

--Il faut faire transporter votre fille, ds demain, dans une maison,
que je vous indiquerai, et o je la visiterai tous les jours.

L'abb Samuel dit  son tour:

--Peut-tre n'avez-vous pas d'argent, mon pauvre Jefferies? Mais il ne
faut pas vous inquiter de cela. Monsieur est non-seulement un mdecin
savant, c'est encore un homme riche et bienfaisant, qui ne reculera
devant aucun sacrifice pour sauver votre enfant.

Jefferies baisait les mains du prtre, comme il avait bais celles de
l'homme gris.

Celui-ci ajouta:

--Je vais vous envoyer tout  l'heure une potion que ferez prendre 
votre fille. Cette potion calmera la fivre, lui procurera un sommeil
tranquille, et lui permettra, demain, d'avoir assez de force pour se
lever.

Jefferies coutait avec une sorte d'extase.

Cet ascendant moral, que l'homme gris prenait presque aussitt sur ceux
auxquels il adressait la parole, agissait dj sur le grossier valet de
Calcraff.

--L'homme qui vous apportera cette potion, continua-t-il, est un homme
 mon service et qui m'est tout dvou. Il reviendra demain avec une
voiture et il vous emmnera, vous et votre fille, dans une maison o je
crois que pourrai la gurir.

En mme temps il mit un petit rouleau d'or sur le pole, fit un signe
d'adieu  la poitrinaire qui se demandait si les anges du bon Dieu
n'avaient pas pris forme humaine pour la venir visiter, et il sortit en
pressant la main du pauvre Jefferies, qui continuait  pleurer, mais de
joie, maintenant qu'on lui promettait que sa fille vivrait.

L'abb Samuel le suivit.

Quand ils furent dehors, ce dernier regarda l'homme gris et lui dit:

--Vraiment, vous croyez qu'on peut encore sauver cette jeune fille?

--Oui, en disposant des moyens que je vais employer, ce que trs-peu de
personnes pourraient faire.

--Et... ces moyens?

--Je ferai transporter Jrmiah  Hampsteadt.

--Dans la maison o est venu le major Waterley?

--Prcisment. Il ne faut gure que l'espace d'une nuit pour prparer la
chambre que je lui destine.

--Comment! la prparer? fit le prtre surpris.

--N'avez-vous pas entendu dire que les mdecins employaient le goudron
pour les maladies de poitrine?

--En effet.

--Eh bien! je vais faire enduire de goudron le plafond, les murs et les
portes de la chambre qu'elle habitera.

--Ah! je commence  comprendre.

--Pas encore, dit en souriant l'homme gris. En l'tat actuel, le mal de
Jrmiah est trop avanc pour que le goudron suffise.

--Alors?

--Mais... attendez. Il y a dans l'Amrique du Sud, au Paragon,  deux
cents milles des ctes, sur les bords de la rivire Parana, une valle
longue de six lieues et large de deux qu'on appelle Hapna.

Cette valle jouit d'une temprature assez semblable  celle de Nice ou
des les d'Hyres.

Les Amricains du Sud attaqus d'une maladie de poitrine s'y rendent par
milliers.

L, sans remde aucun, et si avanc que soit le mal, ils se gurissent
en peu de temps.

Est-ce l'influence du climat?

Ils le croient tous, mais ils se trompent.

--Qu'est-ce donc, alors? demanda l'abb Samuel.

--La valle renferme en abondance une espce particulire de pin
rsineux qui charge l'atmosphre d'manations bienfaisantes; et ces
manations gurissent.

--Mais, observa l'abb Samuel, je ne sais encore o vous voulez en
venir.

--J'ai analys chimiquement la rsine de ces pins, dans un voyage que
j'ai fait  Hapna, et je connais maintenant sa composition.

De mme qu'on peut fabriquer de l'air et des eaux minrales, je puis
fabriquer une rsine en tout semblable  celle dont je vous parle, et la
mlanger  cet enduit de goudron que j'appliquerai sur les murs.

Puis,  l'aide d'un calorifre et d'un thermomtre, nous entretiendrons
dans la chambre une atmosphre gale  celle de la valle de Hapna.

Vous le voyez, ajouta l'homme gris en souriant, c'est bien simple.

L'abb Samuel le regardait avec un tonnement ml d'admiration.

Ils taient, tout en causant, revenus dans Old Gravel lane; mais, au
lieu de rejoindre Shoking, ils remontrent jusqu' Saint-George street
et entrrent dans la boutique d'un _chemist dispensary_, c'est--dire
d'un pharmacien.

L, l'homme gris fit prparer la potion; puis il dit  l'abb Samuel:

--Maintenant, je vais envoyer Shoking chez Jefferies, et vous reconduire
ensuite  Saint-Gilles.

Et, en effet, l'homme gris dans Old Gravel lane, ouvrit la porte
du public-house de Master Wandstone et appela Shoking qui buvait
philosophiquement son troisime verre de grog au gin.




XVI


Shoking s'empressa de payer sa dpense et de sortir.

L'homme gris lui remit la fiole contenant la potion.

--Tu vas aller, lui dit-il, dans Parmington street.

--Chez Jefferies?

--Oui.

Shoking fit une lgre grimace.

--As-tu quelque rpugnance  cela? lui demanda l'homme gris en souriant.

--Dame! rpondit navement Shoking, cela pourrait bien me porter
malheur.

--Imbcile!

--Vous savez le proverbe anglais: Ne touchez pas  la hache.

--C'est pour les nobles et les gentlemen, ce proverbe-l, dit l'homme
gris.

--Oui, mais voici le proverbe des petites gens: Ne touchez pas  la
corde.

--Eh bien! la corde et Jefferies font deux.

--N'est-ce pas Jefferies qui la prpare?

--Oui.

--Alors, c'est bien  peu prs la mme chose.

--Mon cher ami, dit en souriant l'homme gris, Dieu m'est tmoin que je
voudrais pouvoir tenir compte de tes rpugnances et avoir sous la main
quelqu'un pour te remplacer. Mais je n'ai personne, et il ne s'agit,
aprs tout, que de prendre cette bouteille, de la porter chez Jefferies,
et de la remettre  sa fille, en lui disant: C'est le mdecin qui a
promis de vous sauver qui m'envoie.

--Donnez alors, dit Shoking en souriant.

--Ensuite, mon ami, poursuivit l'homme gris, comme il faut que toute
peine ait sa rcompense, je t'annonce que tu vas reprendre ce soir mme
cette vie de gentleman pour laquelle tu es n trs-certainement.

Shoking tressaillit.

--Tu retournes  Hampsteadt, dit l'homme gris.

--Ah!

--Et tu reprends ton nom et ton titre.

--C'est--dire, dit Shoking tremblant d'motion, que je redeviens lord
Vilmot?

--Prcisment.

Shoking s'tait empar de la bouteille et ne faisait plus aucune
difficult pour aller chez le valet de Calcraff.

L'homme gris ajouta:

--Quand tu te seras acquitt de cette mission, tu monteras dans un cab
et tu iras m'attendre  Hampsteadt, dans _ta maison_.

Ces derniers mots firent tressaillir d'aise le bon Shoking. Cependant,
comme il allait s'loigner, un scrupule s'empara de lui.

--Qu'est-ce encore? fit l'homme gris.

--Savez-vous matre, dit Shoking, que, lorsque je m'veillerai pour tout
de bon de ce beau rve de grandeur, le rveil sera dur?

--Comment cela?

--Lord Vilmot aura de la peine  redevenir Shoking.

--Ah! mon pauvre ami, dit l'homme gris en riant, il n'y a que la reine
qui puisse crer des baronnets; mais si elle en a jamais l'intention 
ton endroit, je ne m'y opposerai pas.

Seulement je puis ds aujourd'hui te promettre une chose.

--Laquelle?

--La maison te restera et tu pourras y finir tes jours.

--Vrai?

--Je ne reprends jamais ce que j'ai donn.

Shoking tait naf  ses heures:

--Bon! dit-il, mais l'or qui est dans les tiroirs?

--L'or aussi. Tu vois bien que a ne porte pas toujours malheur de s'en
aller chez le valet de Calcraff.

Shoking prit ses jambes  son cou et, la fiole  la main, il s'lana
vers Parmington street.

Alors l'homme gris rejoignit l'abb Samuel qui tait mont dans un cab
et attendait au coin de Saint-George street.

Le prtre tait devenu pensif.

--Savez-vous  quoi je songe? dit-il, tandis que l'homme gris prenait
place  ct de lui et indiquait au cocher comme but de la course, la
place des Sept-Quadrants.

--Non, en vrit, dit celui-ci.

--Je me dis que si l'Irlande avait une douzaine d'hommes comme vous au
service de sa cause, elle triompherait en moins d'une anne.

--Monsieur l'abb, rpondit l'homme gris d'une voix grave et triste,
les hommes dvous  l'Irlande ne sont pas rares, et il y en a mme des
milliers. Ce qui leur manquait peut-tre, jusqu' ce jour, c'tait un
chef mystrieux, un homme qui aurait acquis en des luttes sombres et
terribles une exprience et une audace qui triomphent de tout. J'avais
cela, et je suis venu  vous.

Je vous ai dit: L o le prtre ne peut entrer, j'entrerai; l o le
chrtien n'ose frapper, je frapperai! et au lendemain de la victoire, je
disparatrai, car je ne suis pas digne de rester  votre droite.

--Oh! fit le jeune prtre, en lui tendant la main avec expansion, ne
parlez point ainsi.

--Vous ne savez rien de mon pass, dit-il d'une voix sourde.

Et ds lors il s'enferma dans un silence farouche, et le prtre respecta
ce silence.

Ils arrivrent ainsi dans le quartier irlandais, derrire Saint-Gilles.

--Monsieur l'abb, dit alors l'homme gris, tandis que le cab s'arrtait,
rappelez-vous que je compte sur les quatre chefs?

--Vous pouvez y compter, dit le prtre.

--Sans cela je ne rponds pas de la vie de John Colden.

--Et s'ils vous obissent de point en point?...

--Je sauverai John Colden.

--Quand dois-je les runir?

--L'avant-veille de l'excution, c'est suffisant.

Alors le prtre descendit de voiture et se dirigea  pied vers son
glise.

L'homme gris souleva la trappe qui tait au-dessus de sa tte et le
cocher se baissa.

--Mne-moi dans Rgent' street, au coin de Piccadilly, lui dit-il.

Tu t'arrteras devant le chimiste qui est  ct du caf de la Rgence.

De la place des Sept-Quadrants  l'endroit dsign, le trajet tait
court.

Ce fut l'affaire de quelques minutes et l'homme gris entra dans la
boutique du pharmacien-chimiste-parfumeur, car  Londres, tous ces
commerces-l se runissent volontiers en un seul.

Le chimiste de Rgent' street est un des plus instruits et des mieux
assortis de Londres.

--Mon cher monsieur, lui dit l'homme gris, je suis mdecin.

En mme temps, il lui exhiba un diplme bien en rgle.

Le chimiste s'inclina.

--Je suis le mdecin d'une grande famille qui ne reculera devant aucun
sacrifice pour conserver  la vie une jeune fille qui se meurt. C'est
vous dire que les services que j'attends de vous seront libralement
pays.

Le chimiste s'inclina plus bas encore que la premire fois.

--Il faut que vous mettiez  ma disposition pour ce soir mme un
_prparateur_.

--Je vous donnerai mon premier lve, rpondit le chimiste.

--Et que vous m'envoyiez les drogues et les substances suivantes.

En mme temps l'homme gris prit une plume et du papier sur le comptoir
et crivit une longue ordonnance.

Le chimiste en prit connaissance et ne put s'empcher de tmoigner son
tonnement.

--Mais, monsieur, dit-il, ce sont l des mdicaments pour un rgiment
tout entier.

--Vous croyez?

--Ainsi je vois un baril de goudron...

--Oui, monsieur; je vais faire une exprience sur le succs de laquelle
je compte fort.

En mme temps, l'homme gris ouvrit son portefeuille et en tira deux
billets de vingt livres qu'il posa sur le comptoir, ajoutant:

--Vous m'enverrez tout cela, ainsi que le chimiste prparateur, ce soir,
avant dix heures,  Hampsteadt, Heath mount, n 22.

Le chimiste prit les quarante livres et salua avec considration un
mdecin qui faisait de semblables avances  ses malades.

L'argent produira toujours son petit effet, mme sur un apothicaire.




XVII


--Ma parole d'honneur! se disait Shoking, douze heures aprs, je crois
que tout ce qui m'advient n'a jamais t qu'un rve. J'ai beau me pincer
pour m'assurer que je ne dors pas, c'est plus fort que moi. Cela ne doit
pas tre arriv.

Shoking se disait tout cela en se regardant avec une complaisance
inquite dans la grande glace  pivot de ce cabinet de toilette o,
quelques jours auparavant, on l'avait mis au bain, peign, parfum,
habill comme un parfait gentleman et salu du titre de lord.

Il se disait cela, parce que mme aventure venait de lui advenir.

Il tait rentr la veille au soir et avait trouv l'homme gris
causant avec Jenny l'Irlandaise et Suzannah dans le petit salon du
rez-de-chausse.

Mais l'enfant n'y tait plus.

Il tait entr, le matin mme, au collge de Christ's hospital, et
dsormais il tait  l'abri des reprsailles de la justice. La soutane
bleue et les bas violets le rendaient inviolable.

Quant  Jenny, elle s'tait d'autant plus aisment rsigne  une
sparation, que cette sparation ne devait pas durer plus d'un jour ou
deux.

L'homme pris avait trouv le moyen de la faire admettre  Christ's
hospital comme attache  la lingerie.

Donc, ces trois personnes causaient lorsque Shoking tait arriv.

Il s'tait mis  table avec elles et avait soup de bon apptit, aprs,
toutefois, avoir rendu compte de sa mission.

Puis l'homme gris lui avait dit:

--Va te coucher et dors bien; j'aurai besoin de toi demain matin.

Le mme valet de chambre, qui avait si bien donn du _lord_ en plein
visage au bon Shoking, l'tait venu chercher alors, et l'avait conduit 
sa chambre  coucher.

Shoking tait pourtant de nouveau misrablement vtu, et il n'avait pu
s'empcher de dire au superbe laquais galonn que l'homme gris attachait
ainsi  sa personne:

--Comment peux-tu m'appeler mylord, en me voyant ainsi accoutr?

Mais le valet avait rpondu en souriant:

--Je sais que Votre Seigneurie est excentrique, et que, dans un but de
philanthropie, elle parcourt les quartiers populeux de Londres, o elle
fait beaucoup de bien.

Et Shoking avait eu beau protester, le valet de chambre avait tenu  son
opinion.

Shoking s'tait donc mis au lit, et il s'tait endormi comme au bon
temps o il couchait sous les votes d'Adelphi.

Le lendemain matin, le valet de chambre tait venu l'veiller.

--Votre Seigneurie veut-elle s'habiller? avait-il dit.

--Quelle heure est-il?

--Sept heures: c'est un peu matin; mais l'ami de Votre Seigneurie a
besoin d'elle.

Cet ami dont parlait le valet c'tait l'homme gris.

L'homme gris, en effet, avait donn l'ordre qu'on veillt Shoking ds
le point du jour.

Shoking prit un bain, laissa peigner ses cheveux, faire sa barbe; il
passa une chemise de toile fine et revtit un bizarre costume du matin,
consistant en une jaquette, un gilet et un pantalon de couleurs claires,
ce que les Anglais appellent une _suite_.

Le valet lui mit une rose  la boutonnire, lui tendit un chapeau gris
et des gants de peau de daim et lui dit:

--L'ami de Votre Seigneurie est dans la galerie qui fait suite au
corridor.

Shoking, de plus en plus abasourdi, suivit le chemin qu'on lui
indiquait, et il fut pris tout coup  la gorge par une forte odeur de
goudron.

--Viens donc par ici! lui cria une voix.

Et l'homme gris se montra au seuil d'une chambre situe  l'extrmit de
la galerie.

Il n'tait certes pas vtu en gentleman, lui, il s'offrait mme 
Shoking dans un nglig que le nouveau lord blma _in petto_.

L'homme gris, en pantoufles et en manches de chemise, les bras
retrousss au-dessus du coude, avait les mains enduites d'une sorte de
mastic rougetre!

--Bon! dit Shoking, encore des choses tranges!

--Entre donc.

Shoking entra et se trouva dans une chambre dont les murs
disparaissaient sous une paisse couche de goudron.

Au milieu il y avait des objets bizarres, des cornues, des vases, un
alambic, un creuset, tout un appareil de laboratoire de chimie.

Shoking vit encore un jeune homme qui portait suspendu  son cou un
tablier bleu.

C'tait le prparateur qu'avait envoy le chimiste de Rgent' street.

--Tu as bien dormi, toi? dit l'homme gris.

--Certainement, fit Shoking.

--Eh bien! moi, je ne me suis pas couch.

--Est-ce que c'tait pour barioler ainsi les murs de cette chambre?
demanda le nouveau lord avec une pointe d'ironie.

--Justement.

--Drle de peinture, dans tous les cas.

--C'est possible, mais j'en attends de beaux rsultats. Viens, je vais
te conduire  ta voiture.

--Ma voiture?

--Sans doute.

Et l'homme gris s'essuya les mains et passa son bras sous celui du
gentleman Shoking.

--Que penses-tu de la petite que tu as vue hier? lui dit-il.

--La fille de Jefferies?

--Oui.

--Je crois qu'elle n'a pas huit jours  vivre.

--Eh bien! tu vas aller la chercher dans ta voiture.

--Bien.

--Tu l'amneras ici.

--Fort bien.

--Et quand elle aura couch dans cette chambre, dont tu te moques,
l'espace d'un mois environ, elle se portera aussi bien que toi et moi.

--Est-ce possible!

--Avec moi tout est possible, mon ami.

Shoking n'tait pas au bout de ses tonnements.

A la grille du jardin se trouvait un grand carrosse attel de deux
chevaux magnifiques.

Un cocher poudr tait sur le sige, deux laquais en bas de soie se
tenaient derrire, suspendus aux trivires.

--Comment! balbutia Shoking, c'est l ma voiture?

--Sans doute.

--Et je vais monter dedans?

--Dame!  moins que tu ne te veuilles t'asseoir sur le sige.

--Et dans cette voiture, je vais aller chercher la fille de Jefferies?

--Oui.

--Mais, dit Shoking, ils me reconnatront.

--Sans aucun doute.

--Et puis, j'tais vtu comme je le suis ordinairement comme un pauvre
diable qui...

--Tu tais vtu, interrompit l'homme gris, comme un grand seigneur
excentrique qui se dguise pour faire du bien.

En mme temps, il abaissa le marchepied devant Shoking qui hsitait
encore.

--Mais, matre, dit encore celui-ci, croyez-vous que Jefferies
consentira  se sparer de sa fille?

--Tu lui diras qu'il peut la suivre.

--Et je l'amnerai ici?

--Naturellement.

Sur ce mot, l'homme gris ferma la portire et fit un signe au cocher,
qui rendit la main  ses trotteurs.

--C'est gal! murmura Shoking, tandis que le carrosse descendait Heath
mount avec la rapidit de l'clair, celui qui me pincerait assez fort
pour m'veiller, me rendrait un fameux service.




XVIII


Jamais, peut-tre, on n'avait vu semblable spectacle dans le Wapping.

Londres qui se divise en plusieurs paroisses, au point de vue
administratif, n'est rellement compos que de deux quartiers bien
distincts, le West-End et l'East-End, l'Ouest et l'Est.

A l'est, le Londres commerant, laborieux, les docks, les bassins
gigantesques o les Indes et le monde entier versent nuit et jour leurs
richesses et leurs produits.

A l'est encore, les quartiers misrables, les enfants demi-nus, les
femmes en haillons, les mendiants grouillant au seuil des portes, les
maisons noires et humides, les tavernes o la dbauche et la misre
boivent de compagnie.

A l'ouest, dans le West-End, les palais, les difices, les rues larges
et bien perces, les magasins splendides, les femmes rayonnantes de
beaut, tincelantes de pierreries, et les cavaliers irrprochables.

Les habitants du West-End ne visitent jamais l'East-End.

Ceux de l'East-End ignorent les splendeurs que la ville monstre tale 
l'ouest.

Aussi, lorsque la population sordide du Wapping, lorsque les pauvres
gens de Parmington street virent apparatre le carrosse de lord Vilmot
avec ses magnifiques trotteurs, son cocher et ses deux laquais poudrs,
crurent-ils faire un rve.

Les enfants et les femmes accoururent au seuil des portes, d'autres se
mirent aux fentres; les enfants du public-house o Jefferies buvait
seul quelquefois, se prcipitrent au dehors.

Les deux laquais avaient mis pied  terre et pos leur longue canne sur
le trottoir.

A Londres, o les impts somptuaires sont innombrables, un lord peut,
avec de l'argent, interrompre un moment la circulation.

Il a pay pour cela, et c'est son droit.

Tandis que le carrosse s'arrte, les laquais barrent le trottoir de leur
canne, pour que Sa Seigneurie puisse descendre de voiture et ne se point
frotter  la canaille.

La canaille s'arrte sans murmurer et attendant avec calme que le noble
personnage ait mis pied  terre et soit entr dans la maison.

Il se fit donc un rassemblement des deux cts des cannes.

Lord Vilmot descendit.

Un homme en haillons, un rough, jeta alors un cri.

Un cri d'tonnement que lui arracha la vue du personnage pour qui on
interceptait le trottoir.

Ce cri fit tourner la tte  lord Vilmot.

--Mais c'est Shoking!

Shoking ne perdit point la tte; il ne se dconcerta point et il salua
le rough d'un geste.

Puis il s'avana vers lui et lui dit en souriant:

--Tu me reconnais?...

--Excusez-moi... ce n'est pas possible... une mprise... Pardon, Votre
Seigneurie... balbutia le rough.

Mais Shoking poursuivit avec un sang-froid imperturbable...

--Tu ne te trompes pas, je suis bien Shoking. Dans le Wapping, je n'ai
pas d'autre nom..

--Oh! Votre Seigneurie se moque! disait le rough qui se confondait
toujours en excuses.

--Non, dit Shoking, c'est bien moi. Seulement, dans le West-End je
m'appelle lord Vilmot.

Et comme le rough stupfait ne comprenait pas, Shoking poursuivit:

--Je suis un lord excentrique. Je me dguise et je viens tudier la
misre au Black horse et au bal Wilton,  la seule fin d'en rendre
compte au parlement et d'adoucir le sort du peuple.

Sur cette rponse majestueuse, Shoking fouilla dans sa poche, en retira
une dizaine de guines et les donna  John.

Ce fut un vertige, un blouissement.

La foule criait encore: Vive Sa Seigneurie! que Shoking s'tait
engouffr depuis longtemps dans l'alle noire de la maison de Jefferies.

Et la foule de crier, de trpigner, de battre des mains et de se livrer
 mille commentaires.

Le rough n'tait pas le seul qui et connu Shoking.

Il y avait maintenant dix personnes, attroupes  la maison, qui avaient
bu avec lui, mang avec lui, couch avec lui dans le work-house de
Milden Road et sous les votes d'Adelphi.

Et on se rptait que Shoking tait un lord, et qu'il sigeait au
Parlement.

Que venait-il donc faire dans Parmington street?

Il s'coula un grand quart d'heure.

Puis lord Vilmot reparut.

Mais il n'tait pas seul.

Derrire lui on vit apparatre Jefferies.

Jefferies, le valet de Calcraff, qui pleurait de joie et portait sa
fille dans ses bras.

Et la foule battit des mains quand elle vit le noble lord aider l'homme
de sang  asseoir la mourante dans ce beau carrosse armori, y monter
ensuite, et faire asseoir  ct de lui le valet du bourreau.

Puis les laquais remontrent derrire le carrosse, Shoking distribua
 ses anciens amis des sourires et des saluts protecteurs, le cocher
rendit la main  ses chevaux, et tout disparut comme une vision.

* * * * *

Une heure aprs, Jefferies, sa fille et Shoking arrivaient  Hampsteadt.

Le voyage avait fatigu la pauvre malade, et elle fut prise d'une telle
faiblesse que son pre fut encore oblig de la porter, pour traverser le
jardin.

L'homme gris attendait au seuil de la maison, et il avait auprs de lui
l'abb Samuel.

Celui-ci dit  Jefferies:

--Mon ami, vous le voyez, il ne faut jamais dsesprer de la bont de
Dieu. Au moment o le dsespoir pntrait dans votre me, et allait
l'envahir tout entire, il s'est trouv, sur votre route, un noble
seigneur qui a eu piti de votre dtresse, et cet homme de science qui
entrevoit la gurison de celle que vous croyiez prte  mourir.

Jefferies versait des larmes.

L'homme gris le conduisit  cette chambre qu'on avait prpare pour
Jrmiah.

On mit la jeune fille au lit, puis on lui administra un calmant, qui eut
l'effet d'un narcotique.

La jeune fille s'endormit.

--Mon Dieu! s'cria le pauvre pre, ne l'avez-vous pas tue, au moins?

--Non, rpondit l'homme gris, en souriant, revenez demain, vous la
trouverez souriante, et dj cette pleur morbide qui couvre son visage,
aura disparu en partie.

--Mon Dieu! s'cria Jefferies, faudra-t-il donc que je m'en aille, et
allez-vous me sparer de mon enfant?

--Vous viendrez la voir tous les jours; le matin et le soir mme, si
vous le voulez; mais vous ne pouvez rester ici.

Jefferies songea alors  l'infamie de sa profession, et il baissa la
tte.

--Oh! dit-il, je comprends. Je ne suis pas digne de vivre ici.

L'homme gris ne rpondit pas.

Et quand le valet de Calcraff fut parti, l'homme gris dit  l'abb
Samuel:

--Si je l'avais autoris  rester, il et renonc  sa profession, et
pourtant, vous savez que nous avons besoin de lui!

--C'est vrai, rpondit le prtre.

Puis regardant la jeune fille endormie:

--Et vous esprez la sauver?

--Je ne l'espre pas, j'en suis sr... comme je suis sr, maintenant,
d'arracher John Colden  l'chafaud, rpondit cet homme trange avec un
accent de conviction qui ne laissa plus aucun doute au jeune prtre.




XIX


Que devenait John Colden pendant tout ce temps-l?

John Colden avait t transfr, la veille de Nol,  Newgate.

Sa blessure n'tait pas compltement ferme, mais elle tait en voie de
gurison et le chirurgien philanthrope de Cold Bath field avait
dclar qu'il n'y avait nul inconvnient  envoyer ce misrable prendre
possession de sa cellule dans la prison d'o on ne sort plus.

C'tait le bon et jovial sous-gouverneur, sir Robert M..., qui avait
reu le nouvel arrivant et assist  son inscription sur les registres
d'crou.

--Vous deviez bien vous ennuyer, mon garon,  Cold Bath field,
c'est une vilaine prison pour les malades. Le bruit du moulin est
insupportable et devait vous empcher de dormir.

Ici, rien de pareil, vous serez comme chez vous et vous n'entendrez pas
le moindre bruit.

D'ailleurs, vous savez, l'Angleterre est pleine de clmence, elle ne
fait pas souffrir inutilement le pauvre monde.

Si j'en crois le certificat que me transmet le chirurgien de Bath
square, vous pourrez trs-bien supporter les fatigues de la cour
d'assises d'ici  quatre ou cinq jours.

Il est mme probable que le prsident du jury prendra en considration
votre tat, et qu'il vous condamnera  tre promptement excut.

Car, voyez-vous, mon garon, acheva le bon sous-gouverneur, croyez-en ma
vieille exprience, quand on a un mauvais quart d'heure  passer, autant
vaut que ce soit le plus tt possible. Aprs, on est bien tranquille,
allez!

John Colden eut un sourire pour cette lugubre factie.

On le conduisit  sa cellule, et on lui mit les fers.

L'Irlandais avait fait le sacrifice de sa vie, et bien que M. Bardel,
en l'embrassant, lorsqu'il avait quitt Bath square, lui et dit 
l'oreille, Courage, on te sauvera! John Colden n'y croyait gure.

L'enfant tait sauv.

Pour lui, c'tait l'essentiel. Peu lui importait de mourir.

Il dormit comme un homme que n'assige aucun remords.

Le lendemain, le sous-gouverneur entra dans sa cellule de bonne heure et
lui dit:

--Vous tes Irlandais?

--Oui, rpondit John Colden.

--Catholique, par consquent?

--Oui.

--Mon cher ami, reprit sir Robert M..., il nous arrive si rarement
d'avoir des catholiques  Newgate que nous n'avons pas d'aumnier.

Hier matin, on a pendu un Franais: il tait catholique aussi. Un
prtre de ce culte s'est prsent, il a t admis  lui donner des
consolations.

Lorsque vous aurez t condamn, on fera demander ce mme prtre, si
vous le dsirez.

Mais, pour le moment, la chose est impossible.

Cependant, c'est aujourd'hui Nol, la plus grande fte du monde
chrtien. Voulez-vous aller  la chapelle?

--Soit, dit John Colden.

--Vous entendrez l'office comme les autres dtenus. Aprs tout, c'est
toujours prier Dieu.

John Colden fit un nouveau signe d'assentiment, et le sous-gouverneur se
retira.

Une heure aprs, on vint chercher John pour le conduire  la chapelle.

Le dimanche,  l'heure de l'office, les dtenus sont assis les uns 
ct des autres, la face tourne vers la chaire du prdicateur.

Mais le condamn  mort, s'il y en a un, a une place spciale: un
prie-Dieu plac tout au bas de la chaire.

John Colden tressaillit en entrant.

Il vit un homme revtu de la camisole de force, et dans cet homme qui
occupait le banc du condamn  mort, il reconnut Bulton.

Bulton, l'amant de Suzannah, sa soeur,  lui, John Colden.

Bulton, qui avait t condamn  tre pendu le 2 janvier prochain.

Celui-ci le reconnut et lui fit un signe de tte amical.

John Colden, si brave et si rsign qu'il ft, ne put s'empcher de
faire cette rflexion que dans huit jours il occuperait certainement la
place o tait Bulton, et il sentit quelques gouttes de sueur mouiller
la racine de ses cheveux.

Quand l'office fut fini, Bulton passa prs de lui.

--Bonjour, frre, lui dit-il.

--Dieu te garde! rpondit John.

Les deux gardiens qui ne quittaient jamais le condamn  mort ne
s'opposrent pas  ce qu'il changet quelques mots avec John.

Bulton,  force de vivre avec Suzannah, avait appris cet idiome des
ctes d'Irlande que les Anglais ne comprennent pas.

--As-tu des nouvelles de Suzannah? dit Bulton dans cette langue.

--Oui.

--Elle est sans doute  Milbanck?

--Non, elle est libre.

--Libre!

--Oui, c'est l'homme gris qui l'a sauve.

Bulton parut rassembler ses souvenirs:

--Ah! dit-il, c'est cet homme qui courait aprs le petit Ralph.

--Oui.

--Je l'ai reconnu, il est venu ici.

--Quand?

--Hier. Je ne sais pas ce qu'il venait faire, peut-tre tait-ce pour
toi.

--Je ne sais, dit John Colden.

--Pauvre Suzannah! murmura Bulton, si je pouvais la voir une dernire
fois, je serais rsign.

Les gardiens s'approchrent et poussrent Bulton en avant, le sparant
ainsi de John Colden.

Celui-ci rentra dans sa cellule, et les jours et les nuits s'coulrent.

Personne, ne le visitait, aucun bruit du dehors ne parvenait jusqu'
lui, et le sous-gouverneur ne le visitait plus.

Matin et soir un gardien lui apportait  manger.

Dans la journe, il se promenait une heure dans le prau, et il rentrait
ensuite dans sa cellule jusques au lendemain.

Un soir, cependant, il y avait juste huit jours qu'il avait rencontr
Bulton  la chapelle, le sous-gouverneur reparut.

--Eh bien! mon garon, lui dit-il, c'est pour demain.

John le regarda.

--Demain la cour d'assises vous jugera, et vous serez fix. Cela vaut
toujours mieux, voyez-vous.

--Vous avez raison, rpondit John impassible.

Il commenait  tre de l'avis de sir Robert M..., que, quand on a un
mauvais quart d'heure  passer, autant vaut que ce soit tout de suite.

Ce fut donc avec une sorte de joie que John Colden accueillit la
communication du sous-gouverneur.

Il mangea et s'endormit ensuite comme  l'ordinaire.

Mais il fut veill dans son premier sommeil.

tait-ce une illusion? tait-ce la ralit?

Mais John croyait entendre  travers les murs pais de sa cellule un
bruit sourd et mystrieux qui croissait sans cesse et qui ressemblait au
clapotement de la mer se brisant sur les falaises.

Ce bruit dura toute la nuit.

Le jour vint.

Avec le jour, il parut s'accrotre un moment, puis il cessa tout  coup.

A huit heures, la porte de la cellule s'ouvrit, et un gardien parut.

--John! dit-il, c'est aujourd'hui la cour d'assises.

--Je suis prt, rpondit John en sortant de son lit.

Puis, comme le gardien allait se retirer:

--J'ai entendu un bruit trange cette nuit, dit-il.

--Ah! fit le gardien.

--Et je n'ai pu dormir.

--Vous n'tes pas le seul.

--Quel tait donc ce bruit?

Le gardien hsita.

--A quoi bon vous le dire? fit-il.

Et il sortit.

John tomba dans une rverie profonde.

Puis tout  coup il se souvint que dans la nuit qui prcde l'excution,
les abords de Newgate sont envahis par une foule immense, qui trpigne
et murmure toute la nuit, et que, jusqu' l'heure de l'expiation
suprme, cette foule grandit, grandit toujours...

Et John Colden pensa  Bulton...

A Bulton qui peut-tre tait mort.




XX


Pour expliquer le bruit trange que John Colden avait entendu toute la
nuit, il est ncessaire de faire un pas en arrire et de nous reporter
au jour prcdent.

Il tait huit heures et demie du matin.

A cette heure l, il est  peine jour dans la ville qu'on a surnomme la
reine des brumes.

Mais si les quartiers populeux commencent  s'agiter; si le peuple
circule dans les rues, le West-End est encore profondment endormi.

Les balayeurs silencieux et le policeman taciturne parcourent seuls les
larges avenues de Belgrave square et de Piccadilly.

On entendrait voler une mouche dans Pall mall, et les vagabonds, qui ont
pass la nuit juchs sur les arbres des parcs, n'ont pas encore ouvert
les yeux.

Cependant un cab, ce matin-l, entra dans Chester street et vint
s'arrter  la porte de l'htel habit par lord Palmure.

Le suisse, encore tout endormi, ouvrit son guichet et demanda ce qu'on
pouvait vouloir  pareille heure.

Une femme descendit du cab.

Cette femme tait vtue d'une robe de laine brune et un voile noir
couvrait son visage.

Elle tenait une lettre  la main.

A sa vue, le suisse tressaillit.

--Pour miss Ellen, dit cette femme, et tout de suite.

Le suisse prit la lettre et la dame remonta dans le cab, qui s'loigna
rapidement.

Le suisse savait sans doute que ce message tait de la dernire
importance, car il endossa  la hte sa houppelande galonne.

--Mon Dieu! dit-il au valet de chambre qui sommeillait dans
l'antichambre, en attendant le retour de lord Palmure, comment
allons-nous faire? Miss Ellen est alle au bal cette nuit, il n'y a pas
une heure qu'elle est couche.

--Eh bien! rpondit le valet en se frottant les yeux, il faut attendre
que miss Ellen soit leve.

--Oh! non, dit le suisse, c'est impossible.

--Mon cher, reprit le suisse, vous tes tout nouvellement au service de
Sa Seigneurie, et il y a des choses que vous ignorez trs-certainement.

--Ah! fit le valet surpris.

--Cela est arriv deux fois dj depuis trois ans.

--Mais quoi donc?

--Qu'une femme inconnue, couverte d'un voile noir, s'est prsente avec
une lettre comme celle-ci.

--Eh bien?

--La premire fois, c'tait le matin, comme aujourd'hui. J'ai gard
la lettre jusqu' midi. Quand je l'ai remise  miss Ellen, elle s'est
montre fort irrite, et elle m'a dit que je serais congdi si, une
autre fois, ayant reu une lettre semblable, je ne la lui faisais point
parvenir sur-le-champ.

--Alors, la seconde fois?...

--La seconde fois, la lettre est arrive  minuit. Miss Ellen venait de
se mettre au lit. J'ai remis le message  l'une de ses femmes de chambre
et, presque aussitt aprs, miss Ellen a demand sa voiture et elle est
sortie.

--Ah! fit le valet de chambre intrigu par cette histoire, et o
est-elle alle?

--Le cocher l'a conduite dans la Cit, auprs de Christ's hospital.

L elle a mis pied  terre et l'a renvoy. Il n'a pas pu savoir, par
consquent, en quel endroit elle avait affaire.

--Et quand est-elle rentre?

--Le lendemain soir seulement.

--Et Sa Seigneurie ne s'est point tonne de l'absence de sa fille?

--Non.

--Alors vous pensez qu'il faut faire tenir cette lettre  miss Ellen?

--Sur-le-champ.

Comme le valet de chambre hsitait nanmoins, les deux domestiques
entendirent le bruit de la porte cochre qui se refermait.

C'tait lord Palmure qui rentrait  pied.

Le noble lord tait, on le sait, membre du Parlement.

Le Parlement anglais sige le soir, et ses dlibrations se prolongent
souvent jusques au milieu de la nuit.

Lord Palmure, en quittant le Parlement, avait coutume d'aller finir la
nuit  son club.

Cette nuit-l, il avait t engag dans une grosse partie de wisth qui
s'tait prolonge jusqu' huit heures du matin.

--Ma foi! dit le valet de chambre au suisse, j'aime autant que Sa
Seigneurie me donne l'ordre de porter la lettre.

Lord Palmure montait les degrs du perron en cet instant.

Le suisse lui montra la lettre.

Elle ressemblait  toutes les lettres possibles.

Nanmoins, il y avait une croix noire dans un coin de l'enveloppe.

Le noble lord vit cette croix et tressaillit.

--Pauvre Ellen! murmura-t-il tout bas.

--Eh bien! dit-il, portez cette lettre  Fanny, la femme de chambre
franaise.

--Mais, Votre Seigneurie, fit le suisse, miss Ellen est revenue du bal
au petit jour.

--N'importe! dit schement lord Palmure, on l'veillera.

Les ordres de lord Palmure furent excuts.

La femme de chambre franaise, qui venait de se coucher, fut veille.

On lui remit la lettre et elle entra dans la chambre de miss Ellen.

Miss Ellen dormait profondment et elle s'veilla en disant:

--Que me veut-on? qu'est-il arriv?

La femme de chambre portait un flambeau d'une main et un plateau de
l'autre.

La lettre tait sur le plateau.

A peine eut-elle vu la croix noire du coin de l'enveloppe que miss Ellen
tressaillit et qu'une pleur mortelle se rpandit sur son visage.

--C'est bien, dit-elle: habillez-moi vite.

Et elle s'arracha courageusement de son lit.

Miss Ellen fut vtue en un tour de main.

Cependant elle n'avait pas encore ouvert le mystrieux message, comme si
elle et su par avance ce qu'il contenait.

A peine tait-elle habille qu'on gratta doucement  la porte.

C'tait lord Palmure.

Lord Palmure tait visiblement mu.

--Allez demander ma voiture, dit miss Ellen  la femme, de chambre qui
sortit aussitt.

Alors le pre et la fille demeurrent seuls.

--Te voil toute ple, mon enfant, dit le noble lord.

--Ah! je dormais bien, dit miss Ellen. Il n'y avait pas une heure que
j'tais couche.

--Ple et tout mue, continua lord Palmure.

--Oh! mon pre, rpondit miss Ellen, que ne donnerais-je pas  cette
heure pour ne point tre affilie  cette socit?

--Ma fille, rpondit lord Palmure, l'aristocratie anglaise est la seule
qui soit demeure debout, en notre sicle, debout et intacte, ayant
conserv ses richesses et ses privilges. Savez-vous pourquoi? C'est
qu'elle a compris ses devoirs, c'est qu' certaines heures, elle sait
descendre jusqu'au peuple et lui tendre la main, c'est qu'elle a le
courage d'accepter de certaines missions que je qualifierais volontiers
d'hroques.

--Vous avez raison, mon pre: aussi serai-je  la hauteur de ma mission,
rpondit miss Ellen.

Et elle brisa le cachet du message.

Lord Palmure la regardait avec une visible anxit, tandis qu'elle
lisait.

--Ah! dit-elle c'est un condamn  mort... mon Dieu! j'ai peur.

--Courage! dit lord Palmure, qui prit sa fille dans ses bras et
l'embrassa tendrement.

Miss Ellen prit la lettre et la jeta au feu.

Quelques minutes aprs, elle montait dans un petit coup brun sans
chiffres ni armoiries, attel d'un seul cheval, et disait au cocher:

--Menez-moi dans la Cit.

Le coup partit, gagna White Hall, puis _Trafalgar place_, puis le
Strand, entra dans Fleet street et, sur les indications de miss Ellen,
ne s'arrta qu' l'entre d'une ruelle qui porte le nom bizarre de
_Sermon lane_.

La ruelle du Sermon descend vers la Tamise.

Elle est borde de petites maisons noires et chtives.

Miss Ellen mit pied  terre et dit au cocher:

--Vous pouvez rentrer  l'htel.

Puis elle attendit que le coup se ft loign.

Alors elle entra dans la ruelle, chemina un moment d'un pas rapide et
furtif et se glissa dans une alle noire, o elle disparut.




XXI


La maison dans laquelle pntrait miss Ellen tait une des plus chtives
de Sermon lane.

Au bout de l'alle troite, humide et obscure, il y avait un mchant
escalier  rampe de bois.

La noble fille du West-End, l'hritire d'une fortune opulente,
monta nanmoins lestement et sans rpugnance les marches uses de
cet escalier, aprs avoir eu soin de laisser retomber le voile de son
chapeau sur son visage.

L'escalier tait dsert, on n'entendait aucun bruit dans la maison, et
on aurait pu la croire inhabite.

Miss Ellen monta jusqu'au deuxime tage.

L elle s'arrta devant une porte, tira une cl de sa poche et l'ouvrit.

Miss Ellen tait donc chez elle?

Cette porte ouverte, la jeune fille se trouva au seuil d'une petite
chambre assez pauvrement meuble et dont l'unique croise donnait sur la
Tamise.

Elle referma la porte sur elle et donna un tour de cl.

Puis elle se dirigea vers le coin le plus obscur de la chambre.

Dans ce coin, il y avait une armoire, qu'elle ouvrit.

Cette armoire renfermait un porte-manteau et,  ce porte-manteau,
taient accrochs des vtements que miss Ellen prit un  un et tala sur
le lit.

Il y avait d'abord une robe brune  longs plis tombants, puis un manteau
 capuchon, puis un voile noir qui devait pendre jusqu' la ceinture.

Enfin, une sorte de plaque en cuivre attache  un cordon de laine.

Cette plaque portait d'un ct une croix semblable, pour la forme, 
celle qu'elle avait vue dans un coin de l'enveloppe qu'on lui avait
apporte une heure auparavant.

De l'autre, il s'y trouvait un numro, le chiffre 17.

Miss Ellen ne perdit pas de temps, elle se dshabilla compltement, se
dpouilla de son bracelet et de ses bagues, revtit ensuite une chemise
de grosse toile, et cette robe de laine brune et ce capuchon de moine,
et enfin elle se couvrit le visage du voile noir.

Aprs quoi, elle suspendit la plaque de cuivre  son cou.

Ainsi mtamorphose, miss Ellen revint vers la porte et l'ouvrit.

Mais soudain, elle se rejeta vivement en arrire en poussant un cri
touff.

Un homme tait sur le seuil.

Et cet homme lui disait:

--Excusez-moi, miss Ellen, de me prsenter ainsi  l'improviste.

Cet homme tait envelopp dans un grand manteau dont le collet relev
lui cachait si bien le visage qu'on n'apercevait que ses yeux.

Mais il s'chappait de ses yeux un regard qui rencontra celui de miss
Ellen et en fit jaillir un clair.

Miss Ellen avait reconnu cet homme.

Et comme elle reculait muette, perdue, fascine, il entra et referma la
porte.

Alors le manteau tomba.

--Encore une fois, miss Ellen, dit l'inconnu, excusez-moi de me
prsenter ainsi.

--Vous! vous! fit-elle d'une voix trangle.

--Moi, rpondit-il, avec calme.

Et ayant  son tour donn un tour de cl, il mit la cl dans sa poche.

Miss Ellen, l'altire patricienne, s'tait prise  trembler.

Quant  l'homme gris, car c'tait lui, il se hta d'ajouter:

--Miss Ellen, ne craignez rien: bien que nous soyons seuls, bien que
vous soyez en mon pouvoir, rassurez-vous, vous ne courez aucun danger.

Il avait retrouv cette voix douce et grave, timbre d'un grain de
mlancolie, qui savait si bien le chemin des coeurs.

Et cependant, miss Ellen tremblait toujours, et elle rpta:

--Vous encore!

--Moi toujours, dit-il.

--Que me voulez-vous?

--Vous demander un service.

--A moi?

--A vous.

Elle se roidissait peu  peu contre l'motion qui l'treignait, et sa
nature ardente et hautaine reprenait insensiblement le dessus.

--Eh bien! rpta-t-elle, que me voulez-vous?

--Vous tes affilie  la compagnie des _dames des prisons_?

--Mon costume vous l'indique.

--Je le savais et c'est pour cela que je suis venu.

--Ah!

--Miss Ellen, continua l'homme gris, en vous demandant un service, je
puis peut-tre vous en rendre un.

--Vous!

--Vous tes hardie, courageuse, miss Ellen, mais vous tes nerveuse
et vous tes femme, et la triste mission qui vous choit aujourd'hui
remplit votre me d'une secrte pouvante.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, reprit l'homme gris, que vous donneriez la moiti de vos
diamants pour n'avoir point t choisie par le sort pour la corve
qui vous arrive, car ce sera la premire fois que vous aurez visit un
condamn  mort.

--C'est vrai, dit-elle, frissonnante.

--Je viens vous dispenser de cette pnible mission.

--Vous? Et comment cela? dit miss Ellen. Qui donc tes-vous?

--Tout et rien, rpondit-il. Mais si vous me voulez couter...

--Parlez.

--Le condamn  mort s'appelle Bulton.

--Je le sais.

--Il y a de par le monde une femme qu'il aime et qu'il veut voir une
dernire fois.

--Eh bien?

--Cette femme s'offre  prendre votre place.

Miss Ellen tressaillit.

--Mais, dit-elle, c'est impossible.

--Pourquoi?

--Parce qu'elle ne fait sans doute pas partie de notre association.

--Je l'avoue.

--Alors, vous voyez bien...

--Pardon, miss Ellen, dit l'homme gris avec douceur, je connais
parfaitement les statuts qui rgissent les _dames des prisons_ et je
vais vous prouver que rien, au contraire, n'est plus facile que ce que
je vous propose.

--Voyons? fit-elle.

Maintenant qu'elle savait ce qu'on attendait d'elle, miss Ellen tait
moins effraye.

L'homme gris continua:

La loi premire de votre association est que vous ne vous connaissez pas
entre vous.

--C'est vrai.

La prsidente seule sait le nom de chacune des affilies.

--En effet.

--Pour les autres, il n'y a que des numros, vous tes le numro 17,
et ce voile pais qui couvre votre visage empchera mme celle qui vous
accompagnera tout  l'heure  Newgate de savoir qui vous tes.

--Aprs? dit miss Ellen.

--Quand je vous suis apparu  l'improviste, o alliez-vous? Vous alliez
au numro 9 de la rue Pater-Noster, n'est-ce pas?

--C'est l qu'est la salle de nos runions.

Une fois l, poursuivit l'homme gris, vous vous seriez prsente  la
prsidente?

--Oui.

--Et elle vous aurait dit: Prenez une voiture de place et allez dans
telle rue chercher la compagne que le sort vous a donne.

--C'est bien cela, dit miss Ellen; et encore je suis force de montrer
mon visage  la prsidente.

--Eh bien! reprit l'homme gris, supposez qu'en sortant de la rue
Pater-Noster, vous reveniez ici.

--Bon!

--Et que, dans cette chambre, vous changiez ce costume avec la femme
dont je vous parle...

--En effet, dit miss Ellen, cela est possible, mais...

--Mais quoi? dit l'homme gris.

Elle se redressa hautaine:

--Mais je ne le veux pas! dit-elle.

--Mme si je vous en prie?

Elle eut un rire ddaigneux sous son voile.

--Miss Ellen, dit froidement l'homme gris, j'ai t l'ami du malheureux
Dick Harrisson, qui est mort pour vous et par vous.

A ce nom, miss Ellen poussa un cri touff et se courba, frmissante,
devant l'homme gris.




XXII


Miss Ellen Palmure avait jet un cri tout d'abord.

Tout d'abord elle s'tait courbe devant cet homme qui paraissait avoir
son secret.

Mais la jeune fille qui, tout  l'heure, tremblait  la pense qu'elle
allait voir un condamn  mort, se redressa tout  coup.

Elle rejeta en arrire ce long voile noir qui la couvrait tout entire,
et elle apparut  l'homme gris ple, mais l'oeil tincelant de colre et
d'indignation.

--Qui donc tes-vous? fit-elle, vous qui avez os pntrer deux fois
chez moi dj, vous qui osez prononcer en ma prsence le nom de Dick
Harrisson?

--J'tais son ami, miss Ellen.

--Que m'importe!

Un sourire vint aux lvres de l'homme gris.

--Miss Ellen, dit-il, nous sommes seuls ici, bien seuls, personne ne
nous entend, et nous pouvons parler  coeur ouvert. Je sais tout.

--Ah! fit-elle en lui jetant le regard haineux que le reptile lve sur
l'homme qui l'crase sous son pied, ah! vous savez tout?...

Et il y avait dans sa voix une ironie sourde et dsespre.

--J'ai t l'ami de Dick Harrisson, poursuivit-il; j'ai t le confident
de son amour pour vous.

--Aprs? dit-elle froidement.

--Je sais que Dick est mort, possdant des lettres de vous...

Miss Ellen devint livide.

--Des lettres que vous avez cherches vainement, des lettres que vous
payeriez au poids de l'or.

--Et... ces lettres?...

--Je sais o elles sont, moi.

Miss Ellen tait frmissante de fureur et ses yeux lanaient des
clairs.

--Vous voyez donc bien, miss Ellen, dit l'homme gris, que vous ne pouvez
pas me refuser le petit service que je vous demande.

--Et si je vous le rends, dit miss Ellen, ces lettres?...

--Je vous dirai o elles sont.

--Parlez...

--Non, pas aujourd'hui, mais faites ce que je vous demande et, demain, 
minuit, je me prsenterai chez vous.

--Par le mme chemin que les deux autres fois?

--Oui, car il est inutile que vos gens s'aperoivent de ma prsence.

--Je vois que je suis en votre pouvoir, dit miss Ellen, qui parut, en
ce moment, faire un violent effort sur elle-mme et matriser sa fiert
rvolte. Il faut donc que je vous obisse!

--Et je vous en serai reconnaissant, dit l'homme gris avec un sourire.

--Ordonnez donc, fit-elle en courbant la tte.

--Reprenez votre voile, allez rue Paster-Noster vous montrer  la
prsidente de l'oeuvre, dit-il, ayez le numro et l'adresse de la dame
qui doit vous accompagner et revenez ici.

--C'est ici que voulez m'attendre?

--Oui.

Miss Ellen remit son voile, s'enveloppa dans le capuchon et l'homme gris
lui ouvrit la porte.

Puis elle descendit rapidement l'escalier.

--Ah! murmura l'homme gris, si le regard tuait, je serais mort depuis
longtemps; la lutte engage n'est pas avec lord Palmure, elle est avec
cette fille de dix-huit ans qui semble tre le gnie incarn du mal.

Puis il s'approcha de la fentre, l'ouvrit et se pencha dans la rue.

Il vit miss Ellen qui s'loignait d'un pas rapide et il la suivit des
yeux jusqu' ce qu'elle eut tourn le coin de _Sermon lane_.

Alors il mit deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de
sifflet.

A ce signal, une femme qui s'tait tenue immobile sous le porche
d'une porte voisine traversa la rue et disparut dans l'alle; c'tait
Suzannah.

L'homme gris alla  sa rencontre dans l'escalier, la prit par la main et
lui dit d'une voix mue en la faisant entrer dans la chambre.

--Mon enfant, vous le verrez une dernire fois.

Suzannah fondit en larmes.

--Ah! dit-elle, pauvre Bulton!... il me battait et me maltraitait bien
quelquefois, mais il avait bon coeur... et il m'aimait...

--Mon enfant, dit l'homme gris qui prit les deux mains de la pcheresse
et les pressa doucement, si j'avais pu les sauver tous deux, votre frre
et votre ami, je l'eusse fait. Mais je ne puis en sauver qu'un et la
vie de celui-l est chre  l'Irlande. Du courage donc, ma pauvre
Suzannah...

--Je tcherai d'en avoir, dit-elle.

--Il faut que vous en ayez, reprit-il, car vos larmes pourraient vous
trahir, et alors peut-tre compromettriez-vous le sort de John votre
frre.

Suzannah essuya ses larmes.

Puis tous deux attendirent.

Bientt on entendit au coin de Sermon lane le bruit d'un cab qui
s'arrtait.

L'homme gris s'tait mis  la fentre.

Il vit miss Ellen, dans son costume de dame des prisons, descendre du
cab, qui ne pouvait entrer dans la ruelle, tant elle tait troite, et
s'acheminer lentement vers la maison.

Miss Ellen monta l'escalier et poussa la porte demeure entrebille.

--Voil celle qui va vous remplacer, dit l'homme gris.

La patricienne rejeta son voile en arrire et se prit  considrer
Suzannah, la fille du peuple.

Suzannah avait cette beaut particulire aux femmes de la verte rin.

--Ah! dit-elle avec ddain, c'est une Irlandaise.

--Oui, mademoiselle, rpondit froidement l'homme gris.

--Mon humiliation est double, murmura miss Ellen.

L'homme gris haussa les paules et ne rpondit pas. Et comme le visage,
encore baign de larmes, de Suzannah attestait sa profonde douleur, miss
Ellen lui dit:

--C'est donc votre amant qu'on va pendre?

--Oui, madame, rpondit Suzannah simplement.

--Miss Ellen, dit l'homme gris, vous savez ce qu'il vous reste  faire:
reprendre vos habits et donner ceux-l  cette femme, que je vais
attendre en bas.

Miss Ellen fit un signe de tte.

--Dans quelle rue doit-elle aller?

--Dans Old Bailey mme, au numro neuf. Le cab attendra  la porte, et
la dame qui devait m'accompagner descendra.

--C'est bien, dit l'homme gris.

Et il descendit afin que miss Ellen pt, en toute libert, changer de
costume.

Quand il fut parti, miss Ellen respira plus librement. Elle regarda de
nouveau Suzannah, qui se dshabillait.

Puis une ide rapide comme l'clair traversa son cerveau.

--Vous connaissez cet homme? dit-elle.

--Oui, dit Suzannah.

--Son nom?

--L'homme gris.

--Il doit en avoir un autre.

--Je l'ignore.

--Si vous me le dites, fit vivement miss Ellen, je cours rejoindre mon
pre qui est membre du Parlement et je fais surseoir  l'excution de
votre amant.

--Madame, rpondit Suzannah, Dieu m'est tmoin que je ne lui connais pas
d'autre nom, mais si j'en savais un autre...

--Eh bien?

--S'agt-il de ma propre vie, je ne vous le dirais pas.

--Pourquoi?

--Parce que cet homme est  nos yeux comme un envoy de Dieu lui-mme,
et que celui qui le trahirait serait maudit!

--Oh! fit miss Ellen avec rage, il est donc bien puissant, cet homme?

--Il peut tout ce qu'il veut.

--Alors, ricana miss Ellen, pourquoi ne sauve-t-il pas votre amant?

--Parce que mon amant n'est pas un fils de l'Irlande.

--Sans cela, il le sauverait? fit miss Ellen avec ironie.

--Oui, rpondit Suzannah avec l'accent d'une conviction profonde.

--Ah! se dit miss Ellen avec rage, il triomphe jusqu' prsent, mais
j'aurai mon heure et je l'craserai!... Pendant qu'elles causaient
ainsi, les deux femmes avaient chang de vtements.

Maintenant Suzannah tait couverte de la robe brune et du voile noir,
et miss Ellen lui dit, en lui attachant au cou la plaque de cuivre qui
portait le numro 17.

--Allez, j'attendrai ici votre retour.

Suzannah descendit. Elle retrouva l'homme gris sur le seuil de la porte.

--Suzannah, lui dit-il d'une voix grave, encore une fois, je vous en
supplie, du courage et retenez vos larmes, elles pourraient vous trahir.

--Je vous le promets, dit Suzannah.

Et elle remonta Sermon lane.

Le cab laiss par miss Ellen attendait toujours.

Suzannah y monta et dit au cocher qui ne souponna mme pas la
substitution:

--Dans Old Bailey, au numro 9. Vous vous arrterez  la porte et vous
attendrez.

Quant  l'homme gris, il s'tait pareillement loign de la ruelle du
Sermon.




XXIII


L'homme gris avait le rare privilge de faire passer sa propre volont
dans le coeur des autres.

Suzannah, qui tout  l'heure versait d'abondantes larmes, avait fait un
effort surhumain.

Ses larmes ne coulaient plus, et elle se sentait le courage d'entrer
dans cette sombre prison de Newgate d'un pas ferme.

Le cab s'arrta au n9 d'Old Bailey.

L'autre dame des prisons attendait sous la porte.

Elle s'lana dans le cab et dit d'une voix mue:

--Bonjour, ma soeur!

Suzannah s'aperut alors que cette femme tremblait encore plus qu'elle.

Elle tait toute fluette, et, sous sa robe aux plis flottants, on
devinait une taille frle et dlicate, et quelques mches de cheveux
blonds s'chappaient au travers du capuchon et du voile noir.

La main qu'elle tendit  Suzannah tait petite et mignonne, et la voix
que celle-ci venait d'entendre trahissait une toute jeune fille, presque
une enfant.

--A Newgate! dit Suzannah au cocher.

Il n'y avait gure que la rue  traverser et cent pas  faire.

Cependant la dame des prisons eut le temps de dire quelques mots.

--Oh! madame, madame, fit-elle en pressant dans ses petites mains les
mains de Suzannah... savez-vous que j'ai bien peur?

--Ah! vous avez peur? dit Suzannah.

--Songez! reprit-elle. C'est la premire fois... la premire... Jusqu'
prsent, je n'avais visit que des prisonniers ordinaires... Oh! que je
voudrais pouvoir ne pas entrer dans ce terrible cachot...

Suzannah tressaillit.

La jeune fille en voile noir, quelque fille de lord sans doute et qui
avait accept une mission au-dessus de ses forces, semblait aller au
devant de ses dsirs.

Elle parlait de ne pas entrer dans le cachot.

Et Suzannah sentit son coeur battre  outrance.

Serait-elle donc seule avec Bulton?

Le cab s'arrta devant la hideuse et sinistre porte.

Le cocher descendit et sonna.

Le portier-consigne ouvrit le guichet, reconnut  qui il avait affaire,
fit courir les verrous dans leurs gches, et tourna l'norme clef dans
la serrure.

La jeune fille tait si mue qu'elle fut oblige, en descendant du cab,
de s'appuyer sur l'paule de Suzannah.

L'Irlandaise se sentit plus forte de cette faiblesse; elle comprit
qu'elle avait dsormais un rle de protection  jouer.

Les deux femmes pntrrent dans le sombre parloir.

La jeune fille chancelait et sa main, qu'elle avait passe sur le bras
de Suzannah, fut prise d'un tremblement nerveux, au moment o la grille
s'ouvrit.

--Ma soeur, ma soeur, disait-elle tout bas, soutenez-moi... je vous en
prie...

--Venez, et soyez forte! lui dit Suzannah.

Ce jovial sous-gouverneur qu'on appelle sir Robert M... tait venu
recevoir les dames des prisons au seuil du corridor obscur qui
conduisait au cachot du condamn.

--Mesdames, dit-il galamment, je crains bien que votre visite ne soit
inutile.

--Inutile! dit Suzannah.

--Pourquoi? fit la jeune fille qui chancelait de plus.

--Mais parce que le condamn est une bte fauve qui ne cesse de hurler
et de blasphmer, et refuse toute consolation, rpondit sir Robert.

--Oh! mon Dieu! fit la jeune fille.

--Tout  l'heure, reprit le sous-gouverneur, le rvrend master
Bloomfields a voulu lui prodiguer des consolations. Il a injuri le
prtre.

La jeune fille tremblait de plus en plus, et Suzannah tait presque
oblige de la porter.

Quand ils furent au fond du corridor, des hurlements parvinrent  leurs
oreilles.

C'tait Bulton qui criait et blasphmait.

--Oh! non, jamais! jamais! dit la jeune fille  demi morte d'pouvante.

Et Suzannah fut oblige de la soutenir dans ses bras.

--Mesdames, dit sir Robert M..., croyez-moi, n'allez pas plus loin.

Mais Suzannah rpondit:

--Monsieur, la personne qui m'accompagne se trouve presque mal, et je
crois qu'elle fera bien de ne pas entrer; mais moi, je me sens plus
forte.

--Et vous entrerez seule? fit sir Robert.

--Oui.

--Comme vous voudrez, madame.

Et sir Robert ouvrit la porte du cachot.

Alors la jeune fille s'appuya sur son bras, comme elle s'tait
auparavant appuye sur Suzannah.

Le prisonnier hurlait de plus belle.

Il avait la camisole de force, il tait solidement attach par une jambe
 un anneau de fer fix dans le mur, et, par consquent, rduit  une
impuissance absolue.

--Je vous prviens, madame, dit sir Robert en s'adressant  Suzannah,
que vous n'avez aucun danger  courir; mais comme il nous est dfendu
d'entendre ce que vous pouvez dire au condamn, je vais vous enfermer
avec lui.

--Comme vous voudrez, dit Suzannah, qui eut un moment de joie au milieu
de sa douleur.

--Qu'est-ce que cette bguine? hurlait Bulton en voyant Suzannah
pntrer dans son cachot, et que me veut-elle?

Laissez-moi donc tranquille, milady... Je n'ai besoin ni de vous ni des
vtres.

Et tandis qu'il parlait ainsi, le sous-gouverneur avait referm la porte
du cachot, et Bulton se trouva seul avec la dame des prisons.

Alors Suzannah releva son voile noir.

Bulton jeta un cri.

L'Irlandaise avait le visage inond de larmes silencieuses.

--Tais-toi! dit-elle en posant un doigt sur ses lvres.

Puis elle vint s'agenouiller auprs de ce lit sur lequel Bulton tait
tendu.

--Tais-toi, rpta-t-elle, et ne blasphme plus, malheureux. Tu vois
bien que Dieu est bon, puisqu'il nous a permis de nous revoir.

Et, en effet, Bulton s'tait tu.

L'apparition de Suzannah, du seul tre qu'il et aim en ce monde depuis
bien longtemps, avait subitement calm la fureur du condamn.

Son me s'tait dtendue, ses yeux s'taient remplis de larmes.

--Oh! pardon! pardon, ma Suzannah!... Pardon! murmurait-il.

Et Suzannah avait appuy son visage sur celui du bandit, et ils
confondirent longtemps leurs soupirs et leurs larmes.

Longtemps, la pcheresse et le bandit demeurrent ainsi, elle parlant de
la bont de Dieu et du ciel qui attendait ceux qui meurent repentants,
lui coutant avec une sorte d'extase.

Et quand trois coups frapps  la porte annoncrent  Suzannah qu'elle
devait enfin se retirer, Bulton paraissait transfigur, une sorte de
joie cleste rayonnait sur son visage, et il murmura:

--Maintenant je puis mourir!

* * * * *

--Mais qui tes-vous, et que lui avez-vous donc dit? demandait quelques
minutes aprs sir Robert M..., qui venait de refermer le cachot. Ce
n'est plus le mme homme.

--Je suis une femme, rpondit Suzannah d'une voix brise, et j'ai su
trouver le chemin de son coeur.

--Ah! madame... madame... disait la jeune fille au moment o elles
sortirent de Newgate, c'est vous maintenant qui tremblez.

Suzannah ne rpondit pas.

Mais comme elle remontait dans le cab, elle clata en sanglots sous son
voile noir.

Le sacrifice tait accompli!




XXIV


On devine  prsent quel tait ce bruit qu'avait entendu John Colden
durant toute la nuit et qui avait cess subitement vers sept heures et
demie du matin.

La foule avait envahi ds la veille au soir les alentours de Newgate, et
l'chafaud avait t dress devant Old Bailey  quatre heures.

A sept, Bulton avait expi ses crimes.

Il tait mort avec calme, avec rsignation, aprs avoir demand pardon 
Dieu et adress  la foule quelques paroles touchantes.

Le bon sous-gouverneur de Newgate, sir Robert M..., qui tait
l'expansion mme, n'avait pas manqu de proclamer que le repentir du
condamn tait l'oeuvre d'une des dames des prisons, et la popularit de
cette oeuvre pieuse s'en tait accrue.

Donc, Bulton avait t pendu le matin.

John Colden, aprs le dpart du gardien qui tait venu lui annoncer que
l'heure de son jugement tait arrive, et qui avait refus de lui donner
aucune explication, John Colden avait devin la vrit.

--Aujourd'hui c'tait le tour de Bulton, s'tait-il dit. Bientt ce sera
le mien.

L'Irlandais se leva avec rsignation, s'habilla, prit, comme de coutume,
son repas du matin et attendit que l'on vnt le chercher.

A dix heures prcises, la porte de sa cellule se rouvrit.

Cette fois, sir Robert M... en personne se prsenta.

--Allons, mon garon, dit-il, un peu de courage. C'est le moment le plus
dur. Le reste n'est rien.

--Je suis prt  vous suivre, dit John Colden.

Derrire sir Robert il y avait un gardien qui portait sur un plateau un
flacon et un verre.

--Prenez un verre de gin, a rchauffe, dit encore le bon
sous-gouverneur.

--Merci, rpondit John Colden, je n'ai pas froid.

Et il marcha d'un pas ferme entre les policemen qui formaient la haie
dans le corridor.

Il fallait passer devant le cachot des condamns  mort.

La veille, John Colden entendait encore les hurlements furieux de
Bulton.

Cette fois un silence profond rgnait dans le corridor.

John Colden secoua la tte en passant et dit avec un sourire triste:

--Je crois bien que le pauvre Bulton est calm.

--Et pour toujours, dit un policeman.

Cette fois John Colden fut fix.

Pour se rendre  la Cour d'assises, il fallait d'abord traverser le
prau et ensuite la Cage aux Oiseaux.

John leva les yeux et vit un lambeau d'azur au-dessus de sa tte, au
milieu des nuages gris qui couraient dans le ciel.

Il aspira  pleins poumons une bouffe d'air libre et dit  sir Robert,
qui marchait  ct de lui.

--Cela vaut mieux qu'un verre de gin.

Un des gardiens qui tenait la tte du triste cortge ouvrit la porte de
la Cage aux Oiseaux.

John entra dans ce singulier passage et aperut deux prisonniers qui
taient occups  soulever une dalle.

--Qu'est-ce qu'ils font donc l? demanda-t-il  sir Robert M...

Mais le sous-gouverneur ne lui rpondit pas et se borna  crier aux
policemen:

--Mais marchez donc plus vite, vous autres!

John ne comprit pas pourquoi on soulevait cette dalle, mais il ne put se
dfendre d'une sorte de terreur vague.

La porte de la cour d'assises tait grande ouverte.

C'est une salle assez ordinaire, et qui n'est pas trs-grande.

Le public entre par une porte qui ouvre sur la rue de Newgate, les juges
par une autre, l'accus par une troisime, celle qui donne dans la Cage
aux Oiseaux.

Les jurs taient  leur banc, le juge sur son sige.

Derrire, il y avait une foule avide d'motions, mais silencieuse et
calme.

Le public anglais est partout le mme, au thtre ou  la cour de
justice.

Jamais il n'a song  troubler le bon ordre.

John, en s'asseyant  son banc, entre deux soldats, promena sur cette
foule un regard indiffrent.

Mais cependant il tressaillit tout  coup.

Parmi les curieux, il avait aperu un gentleman qui se tenait au premier
rang.

Ce personnage, qui tait d'une tenue irrprochable et portait des
lunettes vertes, John Colden l'avait reconnu sur-le-champ.

C'tait l'homme gris.

Et le pauvre Irlandais se sentit plus de courage encore et il rpondit
avec un grand sang-froid  toutes les questions que lui fit le juge.

John Colden n'avait rien  nier.

On lui demanda si c'tait bien lui qui avait enlev le petit Irlandais,
et il rpondit affirmativement.

Quand on l'invita  nommer ses complices, il refusa, se bornant  dire
que M. Whip, qu'il avait tu, avait favoris l'vasion du prisonnier.

En vain le chef du jury, puis l'attorney gnral, essayrent-ils de lui
faire entrevoir une commutation de peine, s'il faisait des aveux, John
Colden demeura muet.

La prsence de l'homme gris soutenait son courage.

Un solicitor nomm d'office, car John Colden tait trop pauvre pour
payer un avocat, prsenta sa dfense avec calme et conviction.

Un moment mme, l'orateur parvint  mouvoir l'auditoire  ce point que
l'homme gris laissa percer une certaine inquitude sur son visage.

Il avait pris des mesures sans doute pour arracher John Colden 
l'chafaud, mais il n'avait pas prvu sa dportation.

Enfin les craintes de l'homme gris se dissiprent.

Le jury, aprs une longue dlibration, rendit un verdict affirmatif.

John Colden tait coupable de meurtre avec prmditation.

Un des soldats assis auprs de l'accus se pencha vers son compagnon,
tandis que les jurs dlibraient et lui dit:

--a va faire deux pour commencer l'anne.

John Colden l'entendit:

--Alors, dit-il en souriant, c'est donc bien vrai qu'on a pendu Bulton
ce matin?

--Sans doute, lui dit le soldat. N'avez-vous pas vu qu'on travaillait
dans la Cage aux Oiseaux?

Alors John se rappela les deux ouvriers qui soulevaient une dalle quand
il avait pass.

--C'est donc l le cimetire des supplicis, dit-il.

--Oui.

--Ah! fit John Colden avec indiffrence.

Et il attendit son sort.

Les jurs avaient repris leurs places et le juge venait de se couvrir.

--Levez-vous, John Colden, dit celui-ci avec motion.

John se leva.

Alors le juge lui donna lecture de la dclaration du jury et des
articles de la loi qui correspondaient  cette dclaration.

Puis il pronona, avec une motion croissante, la peine de mort.

John s'inclina.

--Vous serez pendu le jeudi 8 janvier, dit-il encore,  moins que vous
n'ayez une objection srieuse  prsenter contre cette date.

--Aucune, rpondit John Golden.

* * * * *

Les dbats, les plaidoiries et la rplique de l'attorney gnral avaient
dur plusieurs heures.

Lorsque le condamn repassa dans la Cage aux Oiseaux, Bulton y dormait
du dernier sommeil.

John tressaillit en voyant la dalle repose et tout  l'entour un filet
de pltre blanc qui attestait que la tombe venait d'tre scelle.

Puis il aperut un B qu'on venait de graver sur le mur.

Alors il s'arrta un moment sur la dalle voisine et, regardant sir
Robert M...:

--C'est l que je serai, moi, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.

Le sous-gouverneur ne rpondit pas.

Seulement on aurait pu voir rouler une larme dans les yeux de cet homme
qui riait toujours.

Et John Colden se remit en marche d'un pas ferme et la tte haute,
murmurant:

--Mourir pour l'Irlande, ce n'est pas mourir c'est aller  Dieu!...




XXV


Cependant, plusieurs jours s'taient couls, et l'heure fixe pour le
supplice de John Colden s'avanait.

Encore quarante-huit heures, et l'chafaud qui s'tait dress pour
Bulton se dresserait de nouveau pour John Colden.

Le peuple de Londres est comme celui de Paris.

Il est avide de ces lugubres tragdies qui n'ont d'autre rampe que les
rayons blafards du petit jour.

Longtemps  l'avance, il s'occupe d'avoir une bonne place  ce spectacle
de mort.

Plus favoris que le peuple de Paris, qui s'en va quelquefois huit nuits
de suite sur la place de la Roquette, celui de Londres sait l'heure et
le jour, et ne se drange pas inutilement.

Pendant les derniers jours qui prcdent l'excution, le condamn
devient le sujet de toutes les conversations, soit dans les tavernes et
les public-houses, soit chez les ptissiers et les marchands d'hutres.

Au Wapping et dans White Chapel, on ne parle plus d'autre chose.

Le condamn, deux ou trois jours avant sa dernire heure, devient le
lion du moment.

Ceux qui l'ont connu racontent sur lui une foule d'anecdotes, ceux qui
ont eu le bonheur de pntrer dans l'enceinte rserve au public, le
jour de la cour d'assises, se complaisent  rpter les arguments de
l'attorney gnral et la plaidoirie du solicitor, et le petit discours
que le juge, en prononant la peine de mort, a fait, les larmes aux
yeux, au condamn.

En Angleterre, le pari est tellement dans les moeurs, que le moindre
vnement est un prtexte  gageures.

On engage donc des paris sur le jour de l'excution, l'heure, la
temprature du moment, le courage ou la faiblesse du condamn.

Mourra-t-il bien ou mal?

Telle est la question.

Un pari formidable s'tait engag l-dessus, au Blak-horse, le
public-house fameux que nous connaissons, et dans la cave duquel trnait
majestueusement mistress Brandy.

C'tait le six janvier, et l'excution devait avoir lieu le huit.

La cave du Cheval-Noir tait pleine.

Les deux garons de mistress Brandy ne suffisaient point  servir les
chopes de bire,  verser le gin dans les verres et  prparer des
sherry cobler pour les aristocrates de l'endroit, car il y a des
aristocrates partout, mme au Wapping.

Il y avait de tout ce soir-l, et disons-le tout de suite, les marins
taient en si grand nombre que les voleurs se trouvaient en minorit.

Parmi les premiers, on voyait Williams, ce matelot aux cheveux et
aux favoris rouges que l'homme gris avait terrass, quelques jours
auparavant.

Williams avait retrouv toute sa faconde, toute sa forfanterie
insolente.

Pendant un jour ou deux, il s'tait tenu tranquille, mais comme l'homme
gris n'avait pas reparu au Blak-horse, Williams s'tait senti plus 
l'aise et sa nature querelleuse avait repris le dessus.

Parmi les voleurs, on voyait galement une de nos anciennes
connaissances, Jak, dit l'Oiseau-Bleu.

Et enfin, il y avait aussi des dames, et parmi elles, cette affreuse
Betty, qui voulait accaparer l'amour de Williams et avait essay
d'arracher les yeux  la pauvre Irlandaise.

Comme Betty n'en tait encore qu' son onzime verre de gin, elle
conservait une lueur de raison et causait presque comme un tre humain.

--Mon petit Williams, disait-elle, mon chri, mon amour, n'est-ce pas
que tu me conduiras dans Old Bailey demain soir? Nous irons de bonne
heure, et nous arriverons les premiers.

Williams haussa les paules:

--Cela ne m'amuse gure, moi, dit-il, d'attendre toute la nuit pour voir
pendre.

--Il y a en face de la porte de Newgate un public-house o nous pourrons
boire.

--Mais o tu ne verras rien, ricana le matelot.

--Par exemple! dit Betty.

--Non, tu ne verras rien, rpta Williams, car lorsque l'heure de
l'excution viendra, tu seras ivre morte.

On se mit  rire.

--Une belle chose, en vrit! continua Williams, d'un ton ddaigneux,
que de voir un homme dj mort de peur.

--Qui a dit cela? exclama une voix.

C'tait la voix de l'Oiseau-Bleu qui s'tait lev.

--Moi, dit Williams.

--Tu dis que John Colden sera dj mort de peur?

--Oui.

--Je parie qu'il mourra bien, moi.

--Que paries-tu?

--Comme je suis sr de gagner, je parie ce qu'on voudra.

--Une livre! dit Williams qui avait touch sa prime d'embarquement le
matin mme.

--Une livre? exclama-t-on de toute part, Williams parie une livre!

--Je la tiens, dit l'Oiseau-Bleu.

--Tu es donc riche? lui dit une femme  mi-voix.

--Je n'ai plus un penny, rpondit Jak, mais je trouverai  dvaliser un
cokney, ce soir ou demain.

--Moi, dit Williams, je propose de confier les enjeux  mistress Brandy.

--Non, dit Jak.

--Mais si, fit une autre voix. H! l'Oiseau-Bleu, je suis de moiti, si
tu veux, et je dpose la guine.

Celui qui venait de parler ainsi, n'tait autre que ce rough dguenill
qui avait vu, quelques jours auparavant, Shoking, devenu lord Vilmot,
descendre de voiture  la porte de Jefferies, le valet de Calcraff.

Et il jeta une guine toute neuve sur le comptoir.

--De l'or! s'cria Jak, tu as de l'or, toi?

--Pourquoi pas!

Et le rough, prenant un air mystrieux:

--Williams, dit-il, je vous fais un autre pari.

--Lequel?

--Que nous avons bu et trinqu pendant tout l'hiver avec un membre du
Parlement, sans nous en douter.

--Tu es ivre, dit Williams.

--Je crois plutt qu'il est fou, ajouta l'Oiseau-Bleu.

--Ni l'un, ni l'autre, dit froidement le rough.

--Un membre du Parlement?

--Oui.

--Et o donc a avons-nous bu avec lui?

--Ici.

Ce fut un clat de rire gnral.

Il est mme venu tous les soirs pendant plusieurs mois, continua le
rough.

--Tu te moques de nous!

--Et c'tait un bon compagnon, je vous jure?

Williams continuait  hausser les paules.

--Comment donc s'appelait-il, ce membre du Parlement? demanda Jak en
riant.

--Lord Vilmot.

--Connais pas! dit Williams.

--Ni moi, fit Jak.

--Ni personne, dit Betty, qui buvait son douzime verre de gin.

--Mais il avait pour nous un autre nom, fit le rough.

--Ah!

--Il s'appelait Shoking.

Cette fois l'clat de rire devint gigantesque.

--Shoking, un lord! dit Jak.

--Shoking, membre du Parlement, fit Williams.

--Shoking! ah! Shoking! dit Betty, je me le rappelle... il couchait  la
work'house de Mill en road.

Williams serra les poings.

--Je suis bon garon, dit-il, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.

--Je ne me moque de personne.

--Et je vais te boxer, si tu ne nous fais des excuses  tous, continua
l'irascible matelot.

--Des excuses! et pourquoi? fit le rough, qui serra les poings
pareillement et s'apprta  se dfendre.

--Voil Williams bien fier, dit ironiquement l'Oiseau-Bleu. On voit bien
que l'homme gris n'est pas ici.

Williams entendit ce propos.

--Si tu parles de l'homme gris, dit Williams, qui laissa le rough
tranquille et s'avana vers l'Oiseau-Bleu, je t'assomme.

Mais comme il levait le poing, un nouveau personnage apparut en haut
des marches de l'escalier qui descendait dans la cave, et une pleur
mortelle couvrit aussitt le visage du querelleur Williams.

Ce personnage qui se montrait ainsi tout  coup, c'tait l'homme gris.

L'homme gris qu'on n'avait pas revu depuis le jour o il avait terrass
Williams.

Et Williams se prit  frissonner.




XXVI


Le peuple aura toujours le respect de la force brutale.

L'apparition de l'homme gris fut salue par des hurrahs et par des
acclamations:

On se souvenait qu'il avait vaincu Williams le terrible et le froce; et
il tait juste qu'on lui payt un petit tribut d'admiration.

--Vive l'homme gris! s'cria-t-on de toute part.

--Voil que Williams a peur, dit Jak, l'Oiseau-Bleu.

Williams serrait les poings et avait pris une pose de dfense.

Mais l'homme gris vint  lui et lui tendit la main:

--Est-ce que lorsque deux hommes de coeur se sont battus, dit-il, ils ne
deviennent pas amis?

Williams respira, et il prit la main qu'on lui tendait.

Jamais, autrefois, l'homme gris ne parlait  personne, si ce n'est 
Shoking.

Mais ce soir-l il fut plus expansif.

--H! mes amis, dit-il, je crois qu'on se disputait ici?

--Mais non, rpondit l'Oiseau-Bleu. C'tait John qui nous racontait une
histoire que personne ne voulait croire.

--Et... cette histoire?...

Le rough ne se fit pas prier.

--Je disais moi, fit-il, que Shoking tait un lord et un membre du
Parlement.

--Shoking?

--Vous le connaissez bien, dit l'Oiseau-Bleu.

--Sans doute, je le connais.

--Eh bien! convenez que ce que dit John n'a pas l'ombre du sens commun.

--Je ne suis pas de votre avis, dit froidement l'homme gris.

Cette rponse produisit une certaine sensation.

--Et, ajouta-t-il, John a raison.

--Comment! s'cria l'Oiseau-Bleu, Shoking est un lord?

--Oui. Seulement, il est fcheux que John ait parl.

--Pourquoi?

--Parce que le noble lord ne viendra plus ici, maintenant qu'on sait qui
il est.

L'homme gris parlait avec un tel accent de conviction que personne n'osa
plus mettre en doute l'opinion mise par le rough.

Celui-ci tait triomphant.

--Puisqu'il en est ainsi, dit Williams, je te fais mes excuses, mon
garon.

Et,  son tour, il lui tendit la main, ajoutant:

--Veux-tu boire avec moi?

--Volontiers, dit le rough.

--Et vous, camarade?

Il s'adressait  l'homme gris.

--Je ne demande pas mieux, rpondit celui-ci.

Et tous trois s'attablrent.

--Puisque tu voulais m'assommer tout  l'heure, dit  son tour
l'Oiseau-Bleu, il me semble que tu pourrais bien m'offrir un verre de
gin.

--Fi donc! dit Williams, j'offre du porto.

--Ce Williams, cria Betty, qui en tait  son quatorzime verre, il va
boire sa prime en deux jours.

--Tais-toi, ou je te poche un oeil, rpliqua brutalement Williams.

--Vous n'tes pas galant, camarade, dit l'homme gris d'un ton de
reproche.

--Elle m'ennuie, dit Williams.

--Tu auras ton verre de porto, dit l'homme gris: assieds-toi l,
mignonne.

Et l'horrible crature prit pareillement place  la table de Williams.

Ce dernier commenait  tre ivre.

Betty s'assit sur ses genoux, et il ne la repoussa point.

L'homme gris se pencha  l'oreille du rough.

--C'est pour toi que je viens ici, dit-il.

--Pour moi? fit le rough en tressaillant.

--Oui.

--Vous me connaissez donc?

--Moi, non; mais lord Vilmot te connat...

--Je le crois bien, fit le rough avec orgueil.

--Et il m'a charg d'une commission pour toi.

--Ah! vraiment?

--O demeures-tu?

--A deux pas d'ici, dans Well close square.

--Au numro 17, n'est-ce pas?

--Justement.

--Il y a un marchand de tabac au rez-de-chausse de la maison?

--Oui.

--Et des femmes au second tage?

--C'est bien cela. Parmi les femmes dont vous parlez, il y a prcisment
Betty. Mais elle ne rentre jamais chez elle avant le jour.

--Quand elle rentre, dit l'homme gris en souriant, car elle doit souvent
cuver son ivresse dans le ruisseau.

Le rough eut un clignement d'yeux affirmatif.

L'homme gris poursuivit:

--La maison a trois tages: tu demeures au troisime, les femmes au
second; mais qui demeure au premier?

Le rough tressaillit.

Puis il se prit  sourire:

--Est-ce que vous ne le savez pas? fit-il.

--Non... ou plutt... je tiens  ce que tu me le dises.

--Eh bien! c'est Calcraff.

--Le bourreau de Londres?

--Oui.

--Voil justement pourquoi Shoking m'envoie ici, car, ajouta l'homme
gris, s'il faut tout te dire, je suis un peu au service de Sa Seigneurie
lord Vilmot; moi seul ici je savais qui il tait.

--Et Sa Seigneurie vous envoie pour me parler?

--Oui.

--Que dsire-t-elle?

L'homme gris et le rough causaient tout bas, et personne ne pouvait les
entendre.

D'ailleurs Jak l'Oiseau-Bleu, Betty et Williams achevaient de se griser
et ne regardaient que leurs verres.

--Tu penses bien, reprit l'homme gris, s'adressant toujours au rough,
qu'un lord, membre du Parlement, qui s'en vient passer ses soires au
Black-horse, est un lord excentrique.

--Certainement, dit le rough.

--Et un lord excentrique a des caprices tranges.

--Bon!

--Pour le quart d'heure, lord Vilmot a une fantaisie qui lui trotte par
la cervelle.

--Laquelle?

--Il voudrait avoir de la corde de pendu.

--En vrit!

--Il prtend que la corde de pendu porte bonheur, et qu'il a des sommes
trs-fortes engages aux prochaines courses d'Epsom.

--Je commence  comprendre, dit le rough. Il vous a charg d'aller en
demander  Calcraff.

--Oui et non.

--Comment cela?

--Il m'a charg de te voir d'abord.

--Et puis?

--Et de t'offrir dix guines, si tu veux m'installer cette nuit dans la
chambre de Betty.

--Aprs?

--Quand nous serons l, je te dirai ce qu'il y a  faire, mais voil mon
ide  moi.

--Voyons?

--Nous allons achever de griser Betty, nous l'emmnerons dehors, et
quand nous l'aurons couche ivre morte dans le ruisseau, tu lui prendras
dans sa poche la clef de sa chambre.

--Et Williams?

--Il s'est rconcili avec elle, c'est vrai, dit l'homme gris en
souriant, mais nous n'avons rien  craindre de lui. Encore une bouteille
de porto, et il va rouler sous la table.

--Je le crois.

Alors l'homme gris leva la voix:

--H! mistress Brandy, dit-il, envoyez-nous donc deux autres bouteilles
de porto: c'est moi qui paye!...

--Non, non, c'est moi.... balbutia Williams d'une voix paissie par
l'ivresse, c'est moi, toujours moi!...

Et il jeta une deuxime guine sur la table.




XXVII


On apporta les deux autres bouteilles de porto.

Ce fut un vritable scandale.

Dans la cave du Blak-horse, on buvait de l'ale, du porter et du gin,
mais jamais le vin de Porto n'y avait coul aussi abondamment.

Ceux qui n'taient point admis  la table de Williams se prirent 
murmurer.

D'autres se mirent  rire.

Quelques-uns prtendirent tout bas que si Shoking tait un lord, l'homme
gris pouvait bien en tre un autre, et deux voleurs qui sortaient de
Mill Bank et n'avaient pas encore d'ouvrage se disaient qu'il y avait
peut-tre un coup  faire, en le suivant, s'il s'en allait seul de la
cave du Cheval-Noir.

Pendant ce temps, Williams buvait toujours et racontait ses campagnes.

L'homme gris et le rough avait chang un regard et n'avaient plus qu'
attendre.

A mesure qu'il parlait, la langue de Williams s'paississait et ses yeux
clignotaient.

Ce qui ne l'empchait pas d'interrompre de temps en temps son
bredouillement, pour dire  Betty:

--Ne bois donc pas tant, tu vas tre ivre morte.

Ce qui faisait rire Jak, dit l'Oiseau-Bleu.

Ce dernier, du reste, savait ce qu'tait l'homme gris, il l'avait vu 
l'oeuvre dans le Brook street.

Mais il se gardait bien d'en souffler mot et de paratre avoir rencontr
l'homme gris ailleurs que dans la taverne du Blak-horse.

Williams,  force de prdire  Betty qu'elle roulerait sous la table,
lui donna l'exemple.

Son verre, encore plein, lui chappa des mains, et il se laissa glisser
de son escabeau sur le sol en grommelant:

--J'ai mon compte.

Betty, en pouse dvoue, se baissa et lui mit un banc sous la tte, en
guise d'oreiller.

Puis elle se leva et dit:

--Il fait trop chaud ici. Sortons!

--J'allais te le proposer, dit galamment l'homme gris.

Betty le regarda.

--C'est pourtant toi, dit-elle, qui as battu Williams?

--Oui.

--Tu es donc bien fort?

Et elle eut un accent d'admiration.

--Peuh! fit modestement l'homme gris.

Betty reprit:

--Alors, si tu tais mon homme, tu me dfendrais?

--Certainement.

--Veux-tu tre mon homme?

--Chut! dit l'homme gris, qui se prit  sourire  l'ignoble crature,
nous causerons de tout cela en haut.

--Tu veux donc t'en aller d'ici?

--N'as-tu pas dit qu'il faisait trop chaud?

--C'est juste. Eh bien! allons!...

L'homme gris fit un signe d'adieu  Jak, l'Oiseau-Bleu, et se leva.

Betty, trbuchante, s'appuya sur son bras.

Le rough sortit avec eux.

Tous trois remontrent les marches de l'escalier, arrivrent dans la
rue, et le rough dit:

--Je sais un endroit o il y a de fameuse ale.

--Et o cela? demanda Betty.

--A deux pas, dans Well close square.

--Allons-y dit-elle. J'ai mis dans mon ide que l'homme gris m'aimerait.
N'est-ce pas, tu m'aimeras, mon mignon?

--Certainement, rpondit l'homme gris. Seulement, tiens-toi un peu plus
droite.

--Est-ce que je marche de travers?

--Oui, un peu.

--Alors c'est que je songe  Williams, qui m'a trahie... Aussi, je me...
vengerai...

Elle tait de plus en plus lourde au bras de l'homme gris.

Ils avaient enfil la ruelle dans laquelle s'ouvre le bal Wilson et ils
se trouvaient maintenant au seuil de Well close square.

Betty fit un faux pas et se redressa avec peine.

--C'est drle, dit-elle, il me semble que j'ai des fourmis dans les
jambes.

--Tu as besoin du grand air, dit l'homme gris.

--Nous y sommes, au grand air.

--Veux-tu t'asseoir l?

Et l'homme gris la poussa sur un banc qui tait dans le square.

Betty ne se dfendit plus: elle s'assit, continuant  regarder l'homme
gris et lui disant:

--Tu me plais... du moment que tu as battu Williams... tu seras mon
homme, pas vrai?

Elle parlait maintenant d'une voix assourdie par l'ivresse et ses yeux
ne demeuraient ouverts qu' force de volont.

L'homme gris et le rough changrent un nouveau regard.

Betty bredouillait de plus en plus:

--Ah! disait-elle, voil que les fourmis me montent des jambes 
l'estomac. Bon! il me semble que j'en ai sur la tte...

Et elle se coucha tout de son long sur le banc.

C'tait le coup de grce de l'ivresse.

Ses yeux se fermrent, et quelques secondes aprs l'homme gris et son
compagnon entendirent un ronflement sonore.

--Bon! voil le moment, dit l'homme gris.

--Faut-il prendre la clef?

--Oui.

Le rough, qui tait voleur et pick-pocket  ses heures, fouilla Betty
adroitement et lui enleva la clef de sa chambre.

Puis tous deux la laissrent dormir sur le banc et se dirigrent vers la
maison o logeait Calcraff.

Mais quand ils furent sous les fentres, l'homme gris s'arrta:

--Un instant, dit-il: puisque tu habites la maison, tu dois la connatre
parfaitement.

--Sans doute, rpondit le rough.

--As-tu jamais pntr chez Calcraff?

--Une fois.

--Comment cela?

--Il y avait le feu chez lui et j'ai aid  l'teindre.

--Fort bien.

--Ce qui fait que je me suis promen par tout son logis. C'est fort
curieux.

--Est-ce qu'il est seul au premier tage?

--Tout seul avec sa servante.

--Va toujours. Il y a trois fentres; combien de pices?

--Trois. Voyez-vous celle qui est claire?

--Oui.

--C'est sa chambre. La fentre du milieu est celle de son laboratoire.

C'est l qu'il fait des expriences sur les pendus, quand on lui permet
d'emporter le corps. Il est un peu chirurgien, dit-on.

C'est l, continua le rough, qu'il a tous ses instruments, depuis les
fers  marquer jusqu'aux cordes.

L'homme gris suivait attentivement les dtails de cette description
sommaire.

Et levant les yeux vers le deuxime tage:

--O est la chambre de Betty? demanda-t-il.

--A la fentre du milieu.

--Par consquent, cette chambre est au-dessus du laboratoire de
Calcraff?

--Oui, justement.

--C'est l ce que je voulais savoir. Allons maintenant.

Et il prit le rough par le bras et ils enfilrent l'alle humide et
noire de la maison, marchant sur la pointe du pied.

L'homme gris murmura:

--Mon plan est fait...

--Pour avoir la corde de pendu?

--Oui.

Le rough montait l'escalier le premier, et quand il eut ouvert la porte
de la chambre de Betty:

--Mais je ne sais vraiment pas, dit-il, comment vous ferez pour pntrer
chez Calcraff.

--Tu vas voir.

Ils entrrent dans la chambre, laquelle tait plonge dans l'obscurit.

--Ferme la porte et donne un tour de clef, ordonna l'homme gris.

En mme temps, il tira de sa poche un petit outil en deux morceaux qu'il
se mit  ajuster.

Pendant ce temps, le rough s'tait procur de la lumire et regardait
l'homme gris avec tonnement.




XXVIII


L'objet que l'homme gris avait tir de sa poche en deux morceaux, qu'il
s'empressait de runir, tait un outil des plus vulgaires, un tarire.

En dmontant le manche, il avait pu le cacher sous ses vtements.

A Londres, o toutes les maisons sont de construction lgre, les
planchers sont en bois et n'ont pas grande paisseur.

--Que faites-vous donc? demanda le rough, qui vit l'homme gris
s'agenouiller et appuyer sa tarire sur le plancher.

--Tu le vois, je perce un trou.

--Pourquoi faire?

--Pour voir ce qui se passe en bas.

Et, en effet, la tarire mordit le bois et s'enfona sans bruit et
lentement dans le plancher.

Ce fut l'affaire de quelques minutes.

Au bout de ce temps, le plancher tait  jour.

Alors l'homme gris retira sa tarire et commanda  John de souffler la
chandelle.

La pice de dessous, le laboratoire, tait plonge dans l'obscurit;
mais un filet de lumire qui passait sous la porte de la pice voisine
et venait mourir sur le parquet, juste au-dessous du trou perc par
l'homme gris, attestait que Calcraff ne dormait pas.

L'homme gris qui s'tait couch  plat-ventre pour appliquer son oeil au
trou, vit ce filet de lumire et dit:

--Calcraff ne dort pas encore, il faut attendre.

--Je ne vois pas trop pourquoi vous avez perc ce trou? fit le rough. Il
est trop petit pour y passer autre chose que le doigt.

--Oui, mais il est assez grand pour nous servir de judas.

--Je comprends encore moins pourquoi vous m'avez fait souffler la
chandelle.

--C'est bien simple pourtant. Suppose que la chandelle soit allume.

--Bon!

--Que Calcraff sorte de sa chambre et vienne dans son laboratoire.

--Eh bien?

--Et qu'il lve les yeux. La lumire nous trahira en lui montrant le
trou.

--Ah! c'est juste, dit le rough, je ne pensais pas  cela.

--Maintenant, reprit l'homme gris  voix basse, en attendant qu'il
teigne sa lampe et qu'il dorme, causons.

--Soit, dit le rough  voix basse.

--Lord Vilmot, Shoking, si tu l'aimes mieux, est fort curieux de tout ce
qui prcde ou suit une excution.

--Ah! vraiment?

--Il donnerait beaucoup d'argent pour savoir ce que fait Calcraff
ordinairement.

--Je puis vous le dire, moi, fit le rough.

--Eh bien! va, je t'coute.

En temps ordinaire, c'est--dire quand sa besogne chme, Calcraff se
lve de bonne heure.

--Fort bien.

--Une vieille femme, qui lui sert de servante, lui fait  djeuner.

Il mange et s'en va.

--Sais-tu o?

--Il se promne tantt dans les docks, tantt dans les beaux quartiers
du West-End, o il est moins connu de vue et o il n'a pas peur que les
enfants le poursuivent en le huant.

Il lunch dans la premire taverne venue, va prendre son repas du soir,
tout seul, un peu partout, boit deux ou trois chopes de bire et rentre
chez lui.

Jamais il ne parle  personne.

--Et lorsqu'il a une excution  faire?

--Alors ses habitudes sont un peu changes.

--Comment cela?

--La veille au matin, Jefferies, son valet, arrive au petit jour, et
Calcraff lui donne ses ordres.

C'est Jefferies qui s'occupe de faire dresser l'chafaud pendant la
nuit; c'est lui qui emporte la corde et le bonnet noir. Calcraff ne
touche  rien jusqu'au dernier moment.

Il passe la journe hors de chez lui, comme  l'ordinaire, mais les gens
qui l'ont vue luncher assurent qu'il ne boit que de l'eau.

Au lieu de rentrer tard, comme  l'ordinaire, il revient chez lui  la
nuit tombante et se couche aussitt.

--Sans avoir soup?

--Sans avoir soup, car il parat qu'il n'a le courage de remplir son
triste mtier qu' la condition d'avoir l'estomac libre et la tte
calme.

A deux heures du matin, il se relve, s'habille et boit une tasse de
lait.

Puis il s'enveloppe dans son waterproof et s'en va  Newgate attendre
l'heure de l'excution.

--Tout cela est parfait, dit l'homme gris, mais je voudrais bien savoir
ce que Jefferies et lui se disent quand le valet vient recevoir les
ordres du matre, et pour cela, il faut que je reste ici. Mais toi, tu
peux t'en aller.

En mme temps, l'homme gris tira de sa poche une dizaine de guines et
les mit dans la main du rough, frmissant  ce contact.

--Mais, dit celui-ci, vous oubliez une chose.

--Laquelle?

--La corde de pendu.

--Ne t'inquite pas de cela, j'en aurai. Prends ton argent et va te
coucher.

Le rough ne se le fit pas rpter.

L'homme gris l'accompagna jusqu' la porte, et quand il fut sorti, il
s'enferma.

Puis il revint auprs du trou qu'il avait perc, se pencha de nouveau et
regarda.

Le filet de lumire avait disparu.

Calcraff avait teint sa lampe, et il dormait, car un ronflement sonore
se faisait entendre de l'autre ct de la porte du laboratoire.

Alors l'homme gris tira de sa poche deux autres objets qui eussent bien
plus encore excit la curiosit de John le rough s'il et t encore l.

C'tait d'abord une petite boule de cuivre de la grosseur d'une bille 
jouer, suspendue  un long fil de laiton.

Elle tait du calibre de la tarire, et, par consquent, elle passa
librement  travers le trou du plancher et, dvelopant le fil de laiton,
l'homme gris la laissa descendre jusqu'au sol du laboratoire.

Le second objet qu'il plaa auprs du trou et dans lequel il incrusta le
bout du fil de laiton tait une petite bote en mtal de dix pouces de
longueur.

Cette bote se trouvait donc en contact,  travers le plancher, par
le fil de laiton, avec la petite boule qui tait descendue dans le
laboratoire.

Alors l'homme gris tourna une petite vis qui se trouvait sur la surface
suprieure de la bote.

Soudain un crpitement se fit, suivi de myriades d'tincelles et la
petite boule de cuivre flamboya, reprsentant sur sa surface tout ce que
le laboratoire renfermait.

C'tait un appareil  lumire lectrique que l'homme gris venait de
mettre en activit; et le laboratoire, inond par une clart bleutre,
se reflta tout entier sur la petite boule de cuivre et l'homme gris put
en examiner en dtail les moindres objets.

--A prsent, dit-il, je sais ce que je voulais savoir, et je vais
attendre Jefferies.

Il tourna la vis de la petite bote en sens inverse et la lumire
s'teignit.

Puis il retira la boule de cuivre et le fil de laiton, remit le tout
dans sa poche et, s'allongeant sur le parquet et se roulant dans son
manteau, il attendit le point du jour.

* * * * *

Pendant ce temps, Betty dormait toujours sur le banc de Well close
square et rvait qu'elle tait la femme de l'homme gris, le gaillard
assez robuste pour avoir battu Williams le terrible.




XXIX


Le lendemain, vers huit heures du matin, les misrables habitants de
Well close square virent Jefferies sortir de chez Calcraff.

Il emportait un paquet envelopp de serge verte.

--Ah! ah! dirent quelques-uns, c'est toujours pour demain,  ce qu'il
parat.

Il y avait un groupe de roughs  la porte du public-house qui occupait
le rez-de-chausse de la maison habite par le bourreau.

--Quoi donc qui est pour demain? demanda une balayeuse qui se
rconfortait d'un verre de gin.

--L'excution de John Colden, rpondit un jeune homme, ne voyez vous pas
Jefferies qui passe?

--H! Jefferies? cria la balayeuse.

Le valet du bourreau s'arrta.

--Venez donc boire un verre de gin avec nous, si vous n'tes pas trop
fier, reprit cette femme qui tait jeune et ne manquait pas de beaut
sous ses haillons.

--Quelle drle d'ide de vouloir boire avec Jefferies! dit un autre
rough.

--C'est mon ide. Qu'est-ce que cela vous fait?

Jefferies s'tait arrt hsitant.

--Allons, vieux, dit un des hommes qui se trouvaient sur le seuil du
public-house, est-ce que vous allez nous refuser?

--Non, dit Jefferies.

Et il s'approcha et porta la main  son bonnet.

Jefferies tait fort ple et ses yeux rouges disaient qu'il avait
pleur.

Un rough qui demeurait dans Parmington street lui dit:

--Comment va ta fille?

--Mal, dit Jefferies d'une voix touffe. Elle est chez un lord qui
m'avait promis de la gurir, mais je n'y crois gure. Hier elle tait
plus faible encore que de coutume.

Et deux larmes tombrent des yeux de Jefferies et roulrent lentement
sur ses joues creuses.

--C'est donc pour demain? fit la balayeuse.

Jefferies tressaillit.

--Oui, c'est pour demain, dit-il.

--La corde est l-dedans, n'est-ce pas?

Et la jeune femme toucha le paquet.

Jefferies se recula vivement.

--N'y touchez pas, dit-il, n'y touchez pas!...

--Pourquoi?

--Cela porte malheur.

--Ah! mais non, je n'ai jamais entendu dire a, au contraire, reprit la
balayeuse. De la corde de pendu! c'est de la russite.

--Pas quand elle est neuve, dit Jefferies.

--Elle est donc neuve?

--Oui, l'autre tait use; John Colden est un solide gaillard  ce qu'on
dit. Il ne faut pas que la corde casse.

--H! Jefferies, dit un rough, tu parles bien  ton aise de la mort d'un
homme.

--L'habitude, fit un autre.

--Et puis, dit la balayeuse, il faut bien gagner sa vie.

Jefferies tait fort ple, et ce fut d'une main fivreuse qu'il porta 
ses lvres le verre de gin que le land lord lui versa.

La balayeuse reprit:

--Tu ferais bien grce  John Colden si on te promettait la vie de ta
fille, hein?

Le malheureux devint livide.

--Ah! je crois bien, fit-il; mais serait-ce possible? Ce n'est pas moi
qui pends, c'est Calcraff.

--Et puis, dit un des buveurs, Calcraff n'est qu'un instrument. Quand
il refuserait de pendre John Colden, a n'y ferait pas grand'chose, on
ferait venir le bourreau de Manchester ou de Liverpool.

--C'est encore vrai.

--Nous tuons, dit tristement Jefferies, mais nous n'avons pas le droit
de faire grce.

Et il reposa le verre sur le comptoir et se sauva  toutes jambes,
tandis que la balayeuse disait:

--J'ai touch la corde de pendu, c'est toujours a.

Jefferies marchait d'un pas ingal et saccad, tantt rapide, tantt
lent.

Il se parlait  lui-mme, et le nom de Jrmiah venait sans cesse  ses
lvres.

C'est que le malheureux pre, qui avait vu sa fille la veille au soir,
l'avait trouve plus ple, plus dfaillante encore que de coutume, et
malgr l'assurance de lord Vilmot et de ce mdecin inconnu qui rpondait
de la sauver, il tait parti la mort dans l'me.

Comme il rentrait chez lui, le landlord du public-house voisin, chez
lequel il allait boire quelquefois, l'avait appel et lui avait dit:

--Calcraff est venu.

--Oh! s'tait cri Jefferies, je ne sais plus comment je vis, je sais
pourquoi!

--Il vous attend demain matin.

Jefferies tait mont chez lui et s'tait couch.

Le lendemain matin, aprs une nuit d'insomnie pendant laquelle il
n'avait cess de balbutier le nom de son enfant, Jefferies s'tait
habill  la hte et avait couru chez Calcraff.

Calcraff lui avait dit:

--C'est pour demain. Prends les outils et veille  ce que tout soit
prt.

Puis il lui avait remis une corde neuve, ainsi que les crochets destins
 la fixer, et le bonnet de laine noire qui devait recouvrir la tte du
condamn au moment suprme.

Puis il lui avait dit encore:

--Comment va ta fille?

Jefferies n'avait pas rpondu, et quand il tait sorti de chez Calcraff
et que les roughs du public-house l'avaient appel, ils avaient pu voir
comme il tait ple et ananti.

Donc Jefferies s'en alla.

Il revint dans Parmington street et monta chez lui la corde, le bonnet
noir et les crochets.

Puis il redescendit et sauta dans un cab.

Jefferies n'tait pas assez riche pour aller autrement qu' pied, sauf
lorsqu'il s'agissait du service de l'tat.

Ces jours-l, le bourreau et son aide avaient une indemnit de voiture
pour aller prvenir les gardiens des bois de justice.

En France, le bourreau a l'chafaud dmont dans sa maison.

En Angleterre, les bois de justice sont confis  deux sous-aides qui
logent dans un quartier loign.

Ces deux hommes ont pour mission de dresser l'chafaud, qu'ils apportent
dmont, pendant la nuit, sur une petite charrette trane par un vieux
cheval.

Il occupait une maison dans Mill en road, dans l'extrme East-End, tout
 ct d'un cimetire.

Ce fut donc  Mill en road que Jefferies se fit conduire.

Puis, quand il eut transmis les ordres de Calcraff, au lieu de
revenir dans Parmington-street, il pria le cocher de le conduire, dans
Hampsteadt.

Mais il le fit arrter au bas de Heath mount, le paya et le renvoya.

Ensuite il continua son chemin  pied, et,  mesure qu'il avanait,
sa marche devenait plus lente, plus irrgulire, et, malgr lui, il
s'arrtait, comme si les forces lui eussent manqu tout  coup.

C'est que chaque fois qu'il franchissait la grille de ce joli cottage o
tait sa fille, son coeur cessait de battre, et il s'attendait  quelque
nouvelle sinistre.

Cette fois encore, il s'arrta  dix pas de la grille et s'assit sur
une borne, attachant un oeil anxieux sur la maison o tout paraissait
tranquille.

Enfin, une fentre s'ouvrit.

Et,  cette fentre, Jefferies vit apparatre l'homme gris.

Celui-ci le salua de la main et lui cria:

--a va mieux!

Le coeur de Jefferies retrouva ses pulsations.

En deux bonds il traversa la rue et arriva tout affol dans le jardin.

L'homme gris tait descendu et venait  sa rencontre.

--Mon ami, lui dit-il, hier je pouvais douter encore; aujourd'hui je ne
doute plus, et il dpend de vous que votre fille vive!

--De moi! exclama Jefferies frmissant.

--De vous, rpta l'homme gris.

Et il prit le valet du bourreau par le bras et le fit entrer dans la
maison.




XXX


Comment la vie de Jrmiah pouvait-elle dpendre de Jefferies?

Pour le comprendre, il faut nous reporter  une heure plus tt et
pntrer dans cette chambre aux murs enduits de goudron, dans laquelle
Jrmiah avait t transporte une douzaine de jours auparavant.

Trois personnes s'y trouvaient runies et causaient  voix basse.

Il tait  peine jour au dehors, et une veilleuse brlait encore sur la
chemine.

Jrmiah dormait.

La jeune fille tait fort ple, mais son sommeil tait rgulier, et
on n'entendait plus retentir cette respiration sifflante des premiers
jours.

Les trois personnes qui causaient tout bas au pied du lit taient
Suzannah l'Irlandaise, l'abb Samuel et Shoking.

Shoking disait:

--Ce pauvre Jefferies s'en est all bien triste hier.

--Il est vrai, rpondit l'abb Samuel, que la malade, qui semblait
renatre  la vie depuis quelques jours, est retombe hier soir.

--Hlas! soupira Suzannah, je crois bien que le mal est sans remde.

--Oh! non, dit Shoking, l'homme gris a promis de la sauver, et il la
sauvera.

L'abb Samuel ne rpondit rien.

--Avez-vous remarqu, dit Shoking, que chaque matin, jusqu'avant-hier,
l'homme gris allumait un rchaud, sur les charbons ardents duquel il
rpandait une poudre brune, laquelle se dgageait aussitt en une fume
paisse qui remplissait la chambre et exhalait une odeur pre?

--Oui, dit Suzannah.

--Et lorsque Jrmiah avait respir cette odeur, elle se sentait
soulage sur-le-champ, l'oppression disparaissait et de belles couleurs
roses revenaient  ses joues.

--Tout cela est vrai, dit Suzannah.

--Hier matin, continua Shoking, l'homme gris n'a point recommenc:
pourquoi?

--Je l'ignore, dirent  la fois l'abb Samuel et Suzannah.

--Je le sais, moi, dit Shoking.

--Ah!

--Mais, attendez. Jusqu' hier, quand Jefferies venait, il voyait sa
fille allant mieux et l'espoir lui revenait au coeur, et il pleurait de
joie, le pauvre homme.

--Oui, dit Suzannah, mais hier il est parti la mort dans le coeur.

--C'est que le mal paraissait avoir repris tout son empire.

C'est l'homme gris qui l'a voulu ainsi.

--Mais pourquoi? demanda encore Suzannah.

--Parce que l'homme gris a son projet. Mais chut!

Et Shoking,  l'oreille de qui un bruit extrieur tait venu mourir,
Shoking se leva et s'approcha de la croise.

Une voiture venait de s'arrter devant la grille et de cette voiture
descendait l'homme gris, envelopp dans un large manteau qui le couvrait
de la tte aux pieds.

Shoking courut  sa rencontre et lui prit le manteau, lorsque l'homme
gris, l'ayant ouvert lui apparut dans cet humble costume qu'on lui
voyait le soir  la taverne du Cheval-Noir.

Shoking lui prit la main et lui dit avec motion:

--Matre! matre! venez vite, la pauvre petite est bien mal.

L'homme gris le suivit sans mot dire.

Il entra dans la chambre o Jrmiah dormait toujours.

--Voyez comme elle est ple dit Shoking.

--Comme ses pauvres lvres sont dcolores, ajouta Suzannah.

L'homme gris demeura impassible.

Alors il se tourna vers l'abb Samuel et lui dit:

--Je la gurirai, si je le veux.

--Ah! vous le voudrez, n'est-ce pas? s'crirent  la fois le prtre, la
femme et le mendiant.

--Peut-tre... cela dpendra de Jefferies, attendons qu'il vienne.

--Je comprends, murmura Shoking, c'est un change d'existences qu'il va
lui proposer.

Une heure aprs, Jefferies arrivait et nous avons vu l'homme gris aller
 sa rencontre et lui dire:

--La gurison de votre fille dpend de vous.

Il l'entrana stupfait dans la chambre de la malade.

Voyant sa fille immobile, Jefferies chancela et crut qu'elle tait
morte.

Mais le sourire n'avait point abandonn les lvres de l'homme gris.

--Elle dort, dit-il, et, je le rpte, sa vie est entre vos mains.

--Ah! dit Jefferies tombant  genoux, que puis-je donc faire pour sauver
mon enfant?

--Je te le dirai tout  l'heure.

Alors il se tourna vers Shoking et lui dit:

--Viens avec moi.

Shoking le suivit, laissant Jefferies debout et les yeux pleins de
larmes au chevet de sa fille endormie.

Quelques minutes s'coulrent, puis on vit reparatre l'homme gris et
Shoking.

Ce premier tenait  la main un petit coffret en bois des les.

L'autre portait dans ses bras un fourneau rempli de charbons ardents.

Alors Shoking posa le rchaud au milieu de la chambre, l'homme gris
ouvrit le coffret, qui tait plein de cette poudre noirtre dont il
s'tait dj servi, et il en rpandit le contenu sur le brasier.

Soudain une fume paisse monta lentement dans la chambre et en
quelques minutes l'eut envahie  ce point que les quatre personnes qui
entouraient la malade ne purent se voir au travers.

Cela dura environ un quart-d'heure.

Puis la fume s'claircit peu  peu et gagna les murs, se dissipant
insensiblement au milieu.

Les murs goudronns semblaient l'attirer et l'absorber  mesure.

--Regarde ta fille  prsent, fit l'homme gris  Jefferies.

O miracle!

La pleur de la malade avait disparu, de belles couleurs roses se
rpandaient sur ses joues et sa respiration, si faible tout  l'heure
qu'on et pu croire qu'elle tait teinte et que Jrmiah tait morte,
sa respiration se faisait entendre avec une rgularit sonore.

Jefferies jeta un cri.

Ce cri veilla Jrmiah.

Elle ouvrit les yeux et reconnut son pre.

Alors un sourire anglique vint  ses lvres.

Jefferies se pencha sur elle et la couvrit de baisers furieux.

Et ses larmes brlantes tombaient une  une sur le doux visage de la
jeune fille.

--Ah! cher pre, dit-elle, j'ai t bien malade hier, et j'ai cru que
c'tait fini... mais aujourd'hui, je sens que a va mieux... beaucoup
mieux...

Elle fit un lger effort et se remit sur son sant.

Et apercevant le prtre, elle lui adressa un autre sourire; puis elle
vit Suzannah, et lui tendit la main.

--Ah! pre, pre, dit-elle d'une voix remplie de caresses, si je pouvais
vivre, comme je serais heureuse! Si tu savais comme on est bon pour
moi... ici!...

--Je le sais, dit le pauvre pre en pleurant.

L'homme gris lui mit alors la main sur l'paule et lui dit:

--Suis-moi.

Et Jefferies obit, et il l'entrana dans le corridor voisin.

--coute, lui dit-il alors. Si je renouvelle trente fois encore
l'exprience que je viens de faire, tu pourras emmener ta fille, non
plus en voiture, mais  pied, te donnant le bras et respirant avec
ivresse le grand air.

--Oh! vous le ferez, n'est-ce pas? dit Jefferies, qui voulut se mettre 
genoux.

L'homme gris l'arrta.

--Mais, dit-il, tu ne sais pas le prix de cette poudre noire que je
verse dans le charbon enflamm?

Jefferies frissonna.

--Mon Dieu! dit-il en levant les yeux au ciel, vous savez que je suis
pauvre et misrable: ne viendrez-vous pas  mon aide?

--Ah! dit l'homme gris, ce n'est pas avec de l'or qu'on la pourrait
payer, Jefferies, cette prcieuse substance qui peut sauver ta fille.

--Et avec quoi donc, seigneur? s'cria le pauvre diable qui, en ce
moment, suspendit son me tout entire aux lvres de l'homme gris.

--Avec la vie d'un homme, rpondit-il.

Et alors Jefferies le regarda, en proie  un effroi indicible.




XXXI


--La vie d'un homme, la vie d'un homme! murmurait Jefferies avec un
accent dsol; oh! je n'en ai qu'une  vous offrir. C'est la mienne.
Prenez-la... mais sauvez ma fille.

--Tu ne m'as pas compris, dit l'homme gris, suis-moi encore.

Et il le fit redescendre au rez-de-chausse, dans ce petit salon o
Shoking s'tait trouv, quelques jours auparavant, mtamorphos en lord
Vilmot.

Auprs de la chemine pendait un tuyau de caoutchouc qui correspondait
avec la chambre de la malade.

L'homme gris approcha de ses lvres l'embouchure d'ivoire de ce tuyau,
et dit:

--Suzannah, descends.

Jefferies tait comme un homme priv de raison et se demandait, en
regardant l'homme gris, ce que celui-ci voulait dire.

Suzannah descendit.

--Regarde cette femme, dit alors l'homme gris.

--C'est un ange, dit Jefferies, elle a veill ma pauvre enfant chaque
nuit.

--Et depuis huit jours elle a bien pleur, va.

A ces derniers mots de l'homme gris, Suzannah cacha sa tte dans ses
mains et fondit en larmes.

--Cette femme qui a veill ton enfant, reprit l'homme gris d'une voix
mue et grave, cette femme qui l'a soigne avec le dvouement d'une
soeur, faisant taire sa propre douleur, sais-tu qui elle est?

--Non, balbutia Jefferies.

--Eh bien! c'tait la compagne dvoue, la femme devant Dieu d'un homme
que tu as connu, d'un homme qui est mort... et mort par toi...

Jefferies recula, frissonnant.

--C'tait la femme de Bulton, acheva l'homme gris.

Et cette fois, le valet du bourreau poussa un cri d'horreur et tomba 
genoux.

Jamais peut-tre il n'avait compris son infamie comme il la comprenait
en ce moment.

--Eh bien! reprit l'homme gris, cette femme, qui est une soeur pour ta
fille, tu n'as pas seulement tu l'homme qu'elle aimait, tu vas faire
plus encore...

Jefferies, les cheveux hrisss, regardait tour  tour l'homme gris et
Suzannah, et son coeur se remplit d'une tnbreuse pouvante.

--Tu es all ce matin dans Well close square, reprit l'homme gris.

Jefferies sentit ses cheveux se hrisser.

--Calcraff t'a donn ses ordres...

Ple comme un mort, Jefferies baissa la tte.

--Tu as emport de chez lui, avant de venir ici, un paquet recouvert
d'une serge verte. Ce paquet renfermait le bonnet noir et la corde...

Un cri sourd s'chappa de la poitrine de Jefferies.

--Demain tu passeras cette corde au cou d'un homme appel...

Jefferies tremblait de tous ses membres, et en ce moment, il et voulu
mourir, car il pressentait quelque pouvantable rvlation.

--Comment s'appelle ce condamn? dit encore l'homme gris.

--John Colden, murmura Jefferies d'une voix teinte.

--Eh bien! demande  Suzannah qui est cet homme?

Et comme le valet de Calcraff attachait sur Suzannah un regard perdu:

--C'est mon frre! dit-elle.

Alors Jefferies se leva tout d'une pice.

Sa face ple se colora tout  coup et il s'cria d'une voix vibrante et
sauvage:

--Jamais! jamais! tuez-moi, si vous voulez, mais je n'aiderai point
Calcraff.

--Au contraire, dit l'homme gris, il faut que tu l'aides, il faut que
tu sauves John Colden. Si tu veux que ta fille vive, il faut que John
Colden vive aussi.

La loi du talion tait une loi de mort jusqu' prsent, j'en veux faire
une loi de salut.

Jefferies, les cheveux hrisss, les yeux hagards ne rpondait pas.

Il regardait l'homme gris, il semblait se demander comment lui,
Jefferies, pouvait faire ce que le lord mayor et tous les aldermen
runis ne pourraient, c'est--dire accorder la vie  un homme condamn 
mourir.

L'homme gris devina sa pense.

--Je sais ce que tu vas me dire, fit-il, tu n'es pas la reine et tu ne
saurais faire grce.

--Hlas! dit Jefferies affol.

--Tu n'es pas le bourreau, mais son valet... et tu ne passes pas la
corde au cou du patient.

--Non, dit encore Jefferies.

Et il paraissait en proie  une sorte de dlire.

L'homme gris le prit par la main:

--Calme-toi, dit-il, tche de retrouver ton sang-froid; je sauverai ta
fille!

--Vous la sauverez!

--Oui, si tu me promets de faire ce que je te demande, et tu vas voir
que ce que je te demande est possible.

Jefferies se sentait un peu soulag, et ce fut avec une sorte d'avidit
qu'il leva de nouveau les yeux sur son interlocuteur.

--coute-moi bien et rponds-moi nettement, reprit l'homme gris:

Si Calcraff tait malade, le remplacerais-tu?

--Non. On ferait venir l'excuteur de Manchester ou de Liverpool.

--Sans doute, si on avait le temps. Mais suppose une chose. Il est six
heures et demie du matin, l'chafaud est dress, le peuple s'agite et
gronde  l'entour de Newgate. Le condamn est prt... les draps
blancs entre lesquels il doit traverser la cuisine sont tendus, et le
malheureux s'achemine vers la fatale porte, soutenu par Calcraff et par
le prtre.

--Eh bien? demanda Jefferies qui ne comprenait pas.

--Calcraff n'a plus que quelques pas  faire, poursuivit l'homme gris.
Tout  coup, il s'arrte, chancelle, et se trouve mal. Aura-t-on le
temps d'envoyer chercher le bourreau de Manchester?

--Oh! non.

--Alors, c'est toi qui feras la besogne de Calcraff.

--Oui, mais Calcraff se porte bien.

--Qui sait?

Et, posant de nouveau la main sur l'paule de Jefferies, l'homme gris
ajouta:

--Sans moi, ta fille serait morte depuis huit jours, et cependant elle
vivra. Crois-tu donc que je ne puisse faire des choses impossibles en
apparence?

Jefferies le regardait toujours.

--coute encore, reprit-il. Ce que je te disais tout  l'heure arrivera.
Au dernier moment, Calcraff tombera foudroy. Alors c'est toi qui le
remplaceras.

--Eh bien! fit Jefferries frmissant, que voulez-vous que je fasse?

--Tu passeras la corde au cou de John Colden.

--Bon.

--Tu lui enfonceras le bonnet sur les yeux.

--Et puis?

--Tu feras jouer la trappe et tu le lanceras dans l'ternit.

--Mais, dit Jefferies d'une voix trangle, et regardant Suzannah qui
frissonnait et pleurait, ce n'est point la vie de John Colden que vous
me demandez, c'est sa mort.

Un sourire glissa sur les lvres de l'homme gris.

--Tu porteras la corde, qui doit servir demain  l'excution,  un
endroit que je te dsignerai.

Nous nous arrangerons de faon qu'elle ne serre pas trop le cou de John
Colden, acheva l'homme gris.

Jefferies continuait  ne pas comprendre.

Mais il commenait  avoir une foi aveugle en cet homme qui disputait si
victorieusement sa fille  la mort.

--Je vous obirai, dit-il. Sur la vie de ma fille, que vous tenez entre
vos mains, je vous jure que je serai votre esclave.

--C'est bien. Alors coute-moi encore. A quelle heure, cette nuit,
partiras-tu de chez toi pour aller prsider  l'rection de l'chafaud?

--A minuit.

--Tu auras la corde et les autres instruments du supplice?

--Oui.

--Eh bien! entre dans une maison de Farrington street qui porte le n
189; tu monteras au troisime, tu frapperas  la porte de l'escalier et
on t'ouvrira. Si tu excutes de point en point ce que moi ou lord Vilmot
te commanderons, John Colden ne mourra pas, et si John Colden ne meurt
pas, ta fille sera sauve.

Jefferies regarda de nouveau Suzannah.

L'Irlandaise ne pleurait plus, et un rayon d'esprance brillait dans ses
yeux.




XXXII


Jefferies avait donn ses ordres aux sous-aides qui devaient dresser
l'chafaud.

Jusqu'au soir il n'avait plus rien  faire.

Il obtint de l'homme gris la permission de rester avec sa fille jusqu'
cinq heures de l'aprs-midi.

Alors seulement il se retira.

Shoking n'avait pas boug non plus.

Mais Jefferies parti, l'homme gris le prit  part et lui dit:

--Demain nous allons jouer une grosse partie, mon ami, et il faut tout
prvoir.

--Que voulez-vous dire, matre? demanda Shoking.

--Il peut se faire qu'il m'arrive malheur.

--A vous? fit Shoking avec effroi.

--Oui,  moi.

--Et comment cela?

--Je ne sais; mais j'ai un pressentiment bizarre depuis ce matin.

--Matre!

--Et quand j'aurai sauv John Colden, il se peut faire que je sois
oblig de me cacher pendant quelques jours.

--Ah!

--Or, poursuivit l'homme gris, tu penses bien, mon ami, que je veux
tenir la parole que j'ai donne  Jefferies, du moment o il aura tenu
la sienne. Je veux que sa fille vive. Or, si je ne suis pas ici, il faut
que tu puisses, sans moi, continuer le traitement que je fais subir 
Jermiah. Je vais donc t'initier  mon secret.

Sur ces mots, l'homme gris conduisit Shoking dans une chambre voisine
qu'il avait convertie en laboratoire de chimie. Le rchaud et la bote 
la poudre brune s'y trouvaient.

--coute-moi bien, dit alors l'homme gris.

--Parlez, matre.

--Je t'ai dit qu'il y avait en Amrique une valle dont le sjour
gurissait rapidement la phthisie.

--Oui.

--Et que cette gurison devait tre attribue non au climat, mais
 certaines manations rsineuses qui se dgagent des arbres qui la
couvrent.

--Eh bien? dit Shoking.

--Ces manations, poursuivit l'homme gris, je les ai analyses et j'ai
constat en elles un mlange de goudron et d'acide phnique.

Le goudron seul serait impuissant, mais combin avec l'acide phnique,
il obtient un rsultat dcisif.

--Aprs? dit Shoking, qui coutait attentivement.

--Cette poudre que tu me vois jeter chaque matin et chaque soir dans
le rchaud n'est autre chose que le phnol pulvris. Tu trouveras ce
phnol chez tous les apothicaires.

--Bon!

--Si donc j'tais oblig de m'absenter, ou de me tenir cach pendant
quelques jours, si je ne pouvais revenir ici, tu continuerais  brler
du phnol chaque matin et chaque soir dans la chambre de Jrmiah.

--Oui matre, dit Shoking; et vous croyez que Jrmiah gurira?

--J'en suis sr. Maintenant, va prendre tes habits ordinaires, tu
redeviens Shoking pour ce soir.

--Est-ce que je vais avec vous?

--Sans doute.

L'homme gris s'tait envelopp de nouveau de ce grand manteau qui le
couvrait de la tte aux pieds.

Une seule personne restait auprs de la malade, c'tait Suzannah.

Suzannah vint se jeter aux pieds de l'homme gris.

--Oh! vous le sauverez, n'est-ce pas? dit-elle, faisant allusion  John
Colden.

--Je tiens toujours ce que j'ai promis, rpondit-il.

Shoking et lui s'en allrent.

L'ombre et le brouillard planaient dj sur Londres.

L'homme gris monta dans un cab avec Shoking, et indiqua Old Bailey au
cocher.

Mais comme le cab traversait Holborn street, l'homme gris souleva la
petite trappe, et, paraissant changer d'avis, il fit arrter le cab  la
porte d'un armurier.

--Attends-moi, dit-il  Shoking qui resta dans la voiture.

L'armurier avait sans doute reu dj la visite de l'homme gris, car il
le salua comme une connaissance.

--Est-ce prt? dit le premier.

--Oui, Votre Honneur.

Et l'armurier remit d'abord  l'homme gris une sorte de boule que
celui-ci mit dans la poche de son manteau; puis un autre petit paquet
envelopp dans un morceau d'toffe.

Et enfin une canne.

Shoking regardait et ne comprenait pas.

L'homme gris, muni de ces objets, remonta dans le cab et dit  Shoking:

--Tu croyais donc que les armuriers ne vendaient que des fusils, des
pes et des pistolets?

--Dame! fit Shoking.

--Comme tu le vois, fit l'homme gris en souriant, ils vendent aussi des
cannes.

--Que voulez-vous donc faire de cette canne? dit Shoking.

--Tu verras cela demain matin.

Et il cria au cocher:

--Menez-nous dans Old Bailey: vous vous arrterez  la porte de la
maison de banque Harris et Compagnie.

Un quart d'heure aprs, l'homme gris descendait encore et laissait
Shoking dans le cab.

M. Harris, prvenu le matin par un mot jet  la poste, tait rest dans
ses bureaux.

Il attendait M. Firmin Bellecombe, ce chirurgien franais qui avait des
lettres de crdit d'un million.

M. Harris reut le chirurgien avec empressement.

--Vous m'avez annonc votre visite, lui dit-il, et je me doute du motif
qui vous amne.

--Ah! vraiment? dit le prtendu chirurgien.

--C'est demain qu'on pend le condamn irlandais.

--Justement.

--Et il vous serait agrable de voir l'excution?

L'homme gris fit un signe de tte affirmatif.

--J'ai tout prvu, dit M. Harris.

L'homme gris s'inclina.

--Venez avec moi, ajouta le banquier.

En mme temps il sonna et dit  un garon de bureau:

--Envoyez-moi M. Smith.

M. Smith tait le commis qui, seul, couchait dans les bureaux.

--Mon ami, dit M. Harris en lui montrant le prtendu chirurgien,
monsieur est la personne dont je vous ai parl.

Le jeune homme s'inclina.

--Venez avec nous, continua le banquier.

Et il ouvrit, au fond de son cabinet, une petite porte qui donnait sur
un escalier.

Cet escalier conduisait au premier tage de la maison.

M. Smith avait pris une des lampes qui se trouvaient sur le bureau du
banquier, et il passa le premier pour clairer.

Arriv au premier tage, il poussa une porte et l'homme gris se trouva
au seuil d'une chambre spacieuse dans laquelle on avait dress deux
lits.

--Vous coucherez l, dit M. Harris, et je crois bien qu'on n'aura nul
besoin de vous rveiller.

--Je ne dormirai pas, dit l'homme gris.

--Mais dussiez-vous dormir, dit M. Harris, le tapage qui se fera dans la
rue, deux ou trois heures avant l'excution, vous rveillera.

Et M. Harris ouvrit la croise et fit signe  son hte d'approcher.

--Tenez, voyez-vous ce rverbre?

--Oui.

--C'est juste au-dessous qu'on dresse l'chafaud.

--Ah! fort bien, dit l'homme gris.

--Vous n'en serez pas  dix mtres et vous pourrez voir tous les dtails
de l'excution.

L'homme gris s'inclina.

--Mon ami, dit encore le banquier, s'adressant  son commis, vous
attendrez que monsieur soit rentr pour fermer les portes.

--Oh! dit le prtendu chirurgien, je reviendrai de bonne heure, entre
neuf et dix.

--Et vous aurez raison, ajouta M. Harris, car ds minuit, la rue sera
compltement encombre.

L'homme gris se confondit en remerciements, donna une poigne de main 
M. Smith, prit cong de M. Harris et rejoignit Shoking, qui l'attendait
toujours dans le cab.




XXXIII


--Dans Farringdon street! ordonna l'homme gris au cocher.

La maison dans laquelle il avait donn rendez-vous  Jefferies se
trouvait tout  fait  l'angle de Fleet street et faisait face  la
porte de la cit.

--Viens avec moi, dit l'homme gris  Shoking.

Tous deux descendirent de voiture et s'engagrent dans une alle assez
troite, d'o s'chappait cette odeur nausabonde qui est particulire
aux maisons populeuses.

Ils montrent au troisime tage, et l l'homme gris, ayant tir une
clef de sa poche, ouvrit une porte et introduisit Shoking dans un petit
logement  peu prs vide de meubles.

--Chez qui sommes-nous donc? demanda Shoking, tandis que son compagnon
se procurait de la lumire.

--Chez moi, dit l'homme gris en souriant; j'ai comme a une douzaine de
logis dans Londres, mais comme je les habite rarement, ils sont un peu
ngligs, comme tu vois.

Shoking ne fit pas d'autre observation.

L'homme gris ferma la porte et poursuivit:

--Sais-tu faire un noeud coulant?

--Parbleu! rpondit Shoking.

--Eh bien! essayons...

Et il alla chercher une corde qui tait pendue dans un coin de la
chambre.

Une corde toute neuve et tout  fait semblable  celle que Jefferies
devait emporter de chez Calcraff pour pendre le malheureux John Colden.

--Fais un noeud, dit-il en la tendant  Shoking.

Shoking s'empara de la corde et excuta le noeud avec une habilet
incontestable.

--Tu aurais fait un excellent valet de bourreau, dit l'homme gris en
souriant.

Puis il prit l'autre bout de la corde et poursuivit:

--Maintenant, regarde  ton tour.

Et il fit un noeud qui parut  Shoking en tout semblable au sien.

--Vois-tu une diffrence entre eux? reprit l'homme gris en pliant la
corde en deux, de faon  placer les deux noeuds  ct l'un de l'autre.

--Non, dit Shoking.

--Alors, donne-moi ton poignet.

Shoking prsenta son poing ferm.

L'homme gris passa le noeud fait par Shoking autour du poignet en
disant:

--Je suppose que c'est ton cou.

Et il tira sur la corde.

--Ae! fit Shoking, si c'tait mon cou, je serais trangl dj.

--Bon! voyons l'autre, maintenant.

Et dgageant le poignet du premier noeud, il le passa dans le second,
c'est--dire dans celui qu'il avait fait lui-mme.

Puis il tira sur la corde.

Mais,  miracle! la corde eut beau serrer le poignet, Shoking n'prouva
aucune souffrance.

--Comprends-tu, maintenant? dit l'homme gris.

--Ma foi, non! rpondit Shoking.

--C'est pourtant bien simple, je t'assure. Cette corde, qui est d'un
bout  l'autre de la mme couleur, est cependant compose de deux
substances.

--Comment cela?

--Chanvre d'un ct et caoutchouc de l'autre.

--Aprs? fit Shoking.

--Eh bien?

--La corde aura la force de le soutenir un moment en l'air, mais le
caoutchouc prtera assez pour que le poids du corps n'entrane pas la
strangulation immdiate.

--Malheureusement, dit Shoking, ce n'est pas avec cette corde-l...

--Tu te trompes compltement.

--Ah!

--N'ai-je pas dit  Jefferies de venir ici?

--Sans doute.

--Eh bien! comme cette corde est de la mme paisseur, de la mme
longueur et de la mme couleur que celle que lui a donne Calcraff...

--Comment le savez-vous?

--Je les ai mesures la nuit dernire, dit l'homme gris.

Et sans vouloir s'expliquer davantage, il ajouta:

--La vie de John Colden est entre tes mains, songes-y bien, car si tu te
trompais, ni moi ni Jefferies ne pourrions le sauver.

--Oh! rpondit Shoking, soyez tranquille, je ne me tromperai pas.
D'ailleurs, il y a pour cela un excellent moyen.

--Lequel?

--C'est de laisser le noeud fait du ct du caoutchouc.

--Soit, dit l'homme gris. Ainsi tu as bien compris, quand Jefferies
viendra, tu lui donneras cette corde en change de celle qu'il
apportera. A ce prix, je rponds de tout.

--Alors John Colden est sauv, dit Shoking, car je rponds de tout. Mais
que vais-je faire en attendant Jefferies?

--Rien, tu attendras. Jefferies sera ici  minuit.

--Et quand il sera parti?

--Tu viendras me rejoindre dans Old Bailey.

--Mais, dit Shoking, ce ne sera pas commode d'arriver dans Old Bailey 
minuit.

--Pourquoi?

--Parce qu'il y aura une foule norme et compacte qui se pressera aux
abords.

Un nouveau sourire arqua la bouche de l'homme gris.

--Ne t'inquite pas de cela, dit-il.

--Ah?

--Quand tu seras dans la rue et que tu voudras jouer des coudes pour
qu'on te livre passage, tu entendras bien certainement des gens qui
parlent le patois irlandais.

--Eh bien!

--Tu frapperas sur l'paule de l'un d'eux, le premier venu.

--Et puis?

--Et tu lui feras le signe mystrieux que je t'ai enseign. Alors bien
certainement cet homme te prendra par le bras et la foule s'cartera
peu  peu devant vous et tu pourras ainsi arriver jusques  la porte du
banquier Harris.

Je serai  la fentre, et je descendrai t'ouvrir.

--Est-ce tout ce que vous m'ordonnez, matre? demanda Shoking.

--Oui, mon garon. Au revoir...

Et l'homme gris laissa Shoking dans la chambre et redescendit.

Le cab attendait toujours  la porte.

L'homme gris y remonta et dit au cocher:

--Mne-moi au tunnel de la Tamise.

Le cab descendit Farringdon jusqu' la rue qui longe le fleuve et porte
son nom, Thames' street.

C'est une longue artre qui sert, pour ainsi dire, de ceinture au midi,
 la cit de Londres, et aboutit  la Poissonnerie.

L, elle change de nom et s'appelle Saint-George.

Elle contourne les docks et s'enfonce au coeur du Wapping.

Une fois encore, l'homme gris entra dans Old Gravel lane, mais il ne
s'arrta point au public-house de master Wandstoon; il tourna  gauche
et le cab s'arrta devant l'espce de tour qui sert d'entre au tunnel.

Le tunnel est peu frquent; la compagnie qui le possde perd son argent
peu  peu, tant les passants sont rares, et les boutiques souterraines
qui le bordent se ferment une  une.

Il est rare qu'un gentleman s'aventure dans le tunnel, le soir surtout.

Aussi le prpos  la perception fut-il quelque peu tonn de voir un
homme bien mis jeter un penny sur son bureau, se prsenter au tourniquet
et s'aventurer ensuite dans le gigantesque escalier qui descend
au-dessous du fleuve.

Mais l'homme gris ne se proccupa point de cet tonnement.

Il atteignit la galerie souterraine, allongea le pas et ne mit pas un
quart d'heure  atteindre l'autre rive.

Au bout du tunnel est un autre escalier semblable en tous points au
premier.

Quand on a gravi cet escalier, on trouve une ruelle, Swan lane, qui
conduit  une chapelle.

Autour de cette chapelle est un cimetire.

Ce fut vers cet endroit que se dirigea l'homme gris.

Ce quartier qu'on appelle Rothrill est un des plus misrables de
Londres, si misrable que le public-house, cet tablissement qui
foisonne partout ailleurs, y est rare.

Cependant, il s'en trouve un  l'angle de Swan lane, et tout  fait en
face de la chapelle et du cimetire. Et ce fut dans ce public-house que
l'homme gris entra.




XXXIV


Le public-house dans lequel l'homme gris entra tait dsert comme le
quartier.

Le landlord seul tait assis derrire son comptoir.

L'homme gris lui fit un signe,--ce signe mystrieux qui reliait entre
eux les fils de l'Irlande.

Et, tout aussitt, le landlord perdit son visage impassible, et
s'empressa de quitter le journal qu'il lisait  la lueur d'un maigre bec
de gaz.

--Suis-je le premier? dit l'homme gris.

--Oh! non, rpondit le landlord. Le prtre est arriv.

--Alors la porte est ouverte?

--Oui, vous n'aurez qu' la pousser.

--Et le prtre est seul?

--Jusqu' prsent.

--C'est bien, dit l'homme gris. Je vais attendre ici quelques minutes
encore.

Et il s'assit tout auprs de la porte, afin de voir ce qui se passait au
dehors.

La nuit tait moins brumeuse qu' l'ordinaire et avait mme une certaine
transparence qui permettait de voir  distance.

Il n'y avait pas cinq minutes que l'homme gris tait dans le
public-house, qu'il entendit un bruit de pas dans l'loignement.

Puis ces pas se rapprochrent et, enfin, un homme apparut et vint
contourner la grille du cimetire.

Cette grille tait  peine  hauteur d'appui.

Celui qui s'en approchait tait de haute taille, et l'homme gris se dit;

--Ce doit tre _l'Amricain_.

L'Amricain enjamba la grille et entra dans le cimetire. L'homme
gris le suivit des yeux jusque auprs d'une tombe derrire laquelle il
disparut tout  coup.

On et dit que la terre s'tait entr'ouverte et l'avait englouti.

L'homme gris ne s'en tonna point et conserva son poste d'observation.

Peu aprs, un autre personnage, venant d'une direction oppose, se
montra pareillement auprs de la grille, l'enjamba  son tour, suivit le
mme chemin et disparut, comme le premier, derrire la mme tombe.

--Et de deux! fit l'homme gris.

Puis il attendit encore.

Enfin, dix minutes plus tard, deux autres hommes arrivrent en mme
temps, et comme les premiers se perdirent au milieu du cimetire.

--Fort bien, dit l'homme gris.

Et il se leva, tira sa montre et dit au landlord:

--Tu le vois, il est huit heures et demie.

--Oui, matre.

--A neuf heures prcises tu siffleras, s'il n'y a personne dans la rue;
ce sera signe que nous pouvons sortir.

Le landlord s'inclina.

Alors l'homme gris quitta le public-house et se dirigea  son tour vers
le cimetire dans lequel il pntra de la mme faon que les quatre
personnes qui l'avaient prcd.

Comme elles, il marcha droit  la tombe derrire laquelle elles avaient
disparu.

Cette tombe tait un petit monument carr dans lequel on pntrait par
une porte que l'homme gris n'eut qu' pousser et qui cda devant lui.

Il se trouva alors au milieu d'une obscurit profonde, et il frappa
trois fois du pied.

Soudain, le sol flchit sous lui, une dalle tourna comme une bascule et
une sorte de crevasse se fit, par laquelle il disparut  son tour.

Puis la dalle remonta et prit sa place.

Le monument dans lequel l'homme gris tait entr tait un caveau
de famille; et ce monument servait d'entre  un souterrain que
certainement peu de gens connaissaient.

Aprs que la dalle, en tournant, lui eut livr passage, l'homme gris se
trouva dans le souterrain.

C'tait une petite salle ronde autour de laquelle taient rangs des
cercueils de plomb portant diffrentes inscriptions.

Une lampe tait pose sur l'un d'eux.

Et  la clart de cette lampe l'homme gris put voir cinq personnes
runies au milieu de la salle.

Ces cinq personnes taient l'abb Samuel et les quatre chefs fenians
qui, au dbut de notre histoire, s'taient donn rendez-vous dans
l'glise Saint-Gilles,  la messe de huit heures, le 27 octobre.

Tous quatre salurent l'homme gris comme un suprieur.

--Eh bien! dit celui-ci, tes vous prts?

--Oui, rpondit le premier, celui qu' sa haute taille, l'homme gris
avait reconnu pour l'Amricain.

J'ai huit cents hommes dtermins aux environs du pont de Londres.

--Moi, j'en ai deux mille qui ont envahi dj les alentours de
Saint-Paul, dit le second.

--Et nous, dirent  la fois le troisime et le quatrime, nous avons
runi six mille personnes hommes et femmes, qui vont entrer dans Fleet
street comme un torrent aussitt que le signal sera donn.

--Remarquez bien, dit l'homme gris, qu'il faut qu'avant dix heures tout
le monde soit  son poste, car le bon peuple de Londres, qui veut voir
pendre, escortera la charrette qui porte l'chafaud et ira grossissant 
mesure que la charrette approchera de Newgate.

--Oui, certes, dit un des quatre chefs, mais souvenez-vous des grilles
de Hyde-Park: nous les avons renverses en un clin d'oeil.

--Aussi faudra-t-il faire des chanes qui barreront la rue.

--Soyez tranquille, dit un autre, je rponds de nos gens.

--Moi, dit  son tour l'abb Samuel, j'ai obtenu la permission de passer
la nuit dans la cellule du condamn.

--Je n'osais l'esprer, dit l'homme gris. Je pensais qu'on ne vous
laisserait entrer qu'un peu avant l'excution.

Puis, s'adressant  l'Amricain:

--Et la tasse de lait?

--C'est le cuisinier de Newgate qui l'offrira lui-mme  Calcraff.

--En rpondez-vous toujours? car c'est le seul homme que je n'ai pu voir
moi-mme.

--C'est un fenian d'Amrique, et je n'ai eu qu' me faire reconnatre de
lui pour qu'il m'obt.

--Ainsi, reprit un des chefs, nous rpondons d'enlever le patient, mais
ne sera-t-il pas mort?

--Je vous le promets, rpondit l'homme gris.

Il tira de nouveau sa montre:

--Neuf heures, dit-il.

L'abb Samuel saisit alors une corde qui pendait de la vote et qui
servait  faire mouvoir la dalle.

En mme temps l'homme gris teignit la lampe.

La dalle tourna et la salle souterraine se trouva de nouveau en
communication avec le caveau suprieur, dont la porte tait demeure
ouverte.

L'Amricain, qui tait le plus grand, s'tait plac au-dessous de
l'ouverture.

L'homme gris lui sauta sur les paules et atteignit ainsi le caveau
suprieur.

Les trois autres chefs et l'abb l'imitrent.

Puis quand tous furent en haut, l'homme gris se pencha et saisit
l'Amricain par les poignets.

Alors, avec une force herculenne, il le tira,  son tour, dans le
caveau suprieur.

Presque aussitt aprs, on entendit un coup de sifflet.

--C'est le landlord qui nous appelle, dit l'homme gris. Nous pouvons
sortir.

Et il se glissa le premier dans le cimetire.

La dalle avait repris sa place ordinaire et il ne restait plus de trace
de ce mystrieux conciliabule qui avait eu lieu dans le caveau.




XXXV


Tous les six sortirent du cimetire sans avoir t inquits et sans
avoir vu l'ombre d'un policeman.

L'homme gris marchait en avant.

Ils reprirent Swan lane, mais au lieu d'entrer dans le tunnel, chemin
qu'avait dj suivi l'homme gris, ils descendirent au bord de l'eau.

Le fleuve tait comme les rues, presque dsert, et les innombrables
bateaux  vapeur qui le sillonnaient pendant le jour taient rentrs
dans leurs dbarcadres.

Cependant, un peu sur la gauche, tout  fait au bord, un panache de
fume grise montait lentement dans le brouillard rouge.

Ce fut vers ce panache que l'abb Samuel et ses compagnons se
dirigrent.

L'homme gris reconnut un petit steam-boat.

Et, se tournant vers l'Amricain.

--Est-ce l le bateau  vapeur qui vous a amen?

--Oui, rpondit le chef fenian.

--Alors le capitaine est  nous?

--Le capitaine et l'quipage. C'est  bord que j'ai organis le signal.

--Vous m'avez paru si expert, dit l'homme gris qui sauta lestement
sur le pont du petit bateau  vapeur, que je vous ai laiss le soin de
prparer le signal. Seulement, puis-je savoir ce que vous allez faire?

--Sans doute, rpondit l'Amricain.

Le prtre, les quatre chefs et l'homme gris tant  bord, le capitaine
du bateau prit le large.

Alors l'Amricain entrana l'homme gris  l'avant du bateau et lui dit:

--Voyez-vous le dme de Saint-Paul?

--Oui.

--Il domine toute la ville.

--Oh! certainement.

--C'est de l que va partir le signal.

--Comment?

--Vous allez voir. Il y a un homme qui est cach tout en haut du dme
dans la lanterne, et cet homme nous appartient.

--Comment s'est-il introduit dans l'glise?

--Il y est entr une heure avant qu'on ne fermt les portes et il s'est
gliss dans l'escalier du dme.

--Vous pensez qu'on ne l'aura pas dcouvert?

--J'en suis sr, car tout  l'heure, avec un tlescope, j'ai pu voir
non pas l'homme, la nuit n'est pas assez claire, mais un petit point
rougetre qui n'tait autre que le feu de son cigare.

--Bon! aprs?

--Vous allez voir, dit l'Amricain, c'est simple comme bonjour. Du haut
du dme, il a l'oeil fix sur la Tamise.

--Ah!

--Dans la direction du pont de Londres qui est le point convenu entre
nous.

Le bateau  vapeur, qui tait tout petit, fendait; l'eau avec la
rapidit d'un cygne. Il passa sous le pont de Londres et vint stopper un
moment entre ce pont-l, et celui du chemin de fer qui conduit  la gare
de Cannons street.

Soudain le capitaine, sur un signe de l'Amricain, fit hisser un feu
vert.

L'homme gris avait compris, mais il regarda nanmoins attentivement.

Au feu vert succda un feu rouge, puis un feu violet, puis tout
s'teignit.

--Regardez maintenant, dit l'Amricain.

L'homme gris tourna les yeux vers Saint-Paul qui dominait de sa coupole
gigantesque toute la colline qui forme la cit de Londres.

Et cette coupole s'illumina tout  coup d'une immense gerbe de lumire
lectrique qui rayonna successivement aux quatre points cardinaux de la
ville.

--Voil le signal, dit l'Amricain.

La lumire brilla environ deux minutes, mais ce fut assez pour clairer
Londres tout entier.

Puis tout rentra dans l'obscurit.

Alors le petit bateau  vapeur se remit en mouvement, passa devant la
gare de Cannons street et vint aborder au-dessus de Sermon lane, cette
ruelle qui montait  la Cit.

--A prsent, dit l'homme gris, que chacun soit  son poste. Il n'y a
plus une minute  perdre.

Et tandis que les quatre chefs se dispersaient pour rejoindre chacun
l'arme mystrieuse qu'il avait recrute et qui devait marcher sur
Newgate, l'abb Samuel et l'homme gris continurent leur chemin cte 
cte.

Le petit bateau  vapeur avait repris le large.

Au bout de Sermon lane, l'abb Samuel et son compagnon trouvrent la rue
Paternoster et se dirigrent vers Saint-Paul.

Ordinairement, la nuit, la Cit est dserte.

Mais cette nuit-l elle tait dj envahie par une foule compacte qui se
ruait vers Newgate.

De nombreuses patrouilles de policemen circulaient en tous sens et il
tait facile de voir que le signal donn du haut de Saint-Paul avait t
compris.

Une vritable mare humaine montait de tous les bas-fonds de la Cit
vers l'glise cathdrale,--silencieuse, presse, en bon ordre.

Le peuple anglais n'est jamais bruyant.

Cependant l'homme gris et l'abb Samuel s'ouvrirent facilement un
passage.

A mesure qu'ils approchaient d'Old Bailey, ils entendaient parler
l'idiome irlandais plus frquemment.

videmment les soldats de la verte Erine se trouveraient au premier
rang.

Le prtre disait de temps en temps  haute voix:

--Je suis le confesseur du condamn. Laissez-moi passer.

Et la foule s'cartait avec respect, et le prtre, suivi de l'homme
gris, put ainsi arriver jusqu' ce carr form par des chanes et au
milieu duquel allait se dresser l'chafaud.

Les policemen taient en force dans Old Bailey.

L'homme gris en entendit un qui disait:

--Il n'est pas encore dix heures du soir. Ils auront le temps
d'attendre.

L'abb Samuel se fit reconnatre et la porte de Newgate s'ouvrit devant
lui.

Quant  l'homme gris, il s'tait arrt devant la maison de banque de M.
Harris.

Une lumire brillait au premier tage et il y avait un homme  une
fentre.

C'tait M. Smith, le commis qui gardait la maison et tait charg d'en
faire les honneurs, cette nuit-l, au prtendu chirurgien franais.

L'homme gris le salua de la main et M. Smith le reconnut.

--Je descends vous ouvrir, fit-il.

Et, en effet, il vint entre-biller la porte et l'homme gris se glissa
dans la maison.

M. Smith avait un flambeau  la main.

--Mon cher monsieur, dit-il, je n'ai jamais vu autant de monde que ce
soir, et d'aussi bonne heure.

--Vraiment?

--Vous allez en juger.

Et M. Smith conduisit son hte  cette chambre d'o on pouvait voir
l'chafaud  une distance de dix pas, lorsqu'il serait dress.

Il posa dans un coin, et fort ngligemment, la canne qu'il avait achete
chez un armurier d'Holborn street et dont il ne s'tait pas spar.

Puis il plaa sur la chemine les deux objets qu'il avait achets en
mme temps.

--Qu'est-ce que cela? dit M. Smith avec curiosit.

--Des instruments de chirurgie, rpondit-il.

--Mon cher monsieur, dit alors le commis, si vous voulez vous coucher et
prendre un peu de repos, je vous veillerai quand il en sera temps.

--Merci, dit l'homme gris, je n'ai nulle envie de dormir. Si vous le
voulez, nous allons fumer un cigare.

Il tira son tui de sa poche et le prsenta au commis.

M. Smith accepta un cigare et l'alluma.

Puis il s'allongea dans un fauteuil et se mit  fumer avec ce
recueillement particulier aux Anglais.

Un quart d'heure aprs, le cigare avait produit son effet, et M. Smith
dormait profondment.

Alors l'homme gris eut un sourire.

--Maintenant, dit-il, je suis chez moi.




XXXVI


Le narcotique absorb par le commis, dans la fume du cigare que lui
avait donn l'homme gris, tait assez puissant pour qu'il n'y et plus 
s'occuper de M. Smith.

Il dormirait sept ou huit heures de suite et on pouvait faire tout le
bruit possible sans qu'il s'veillt.

L'homme gris le prit donc  bras le corps et le porta sur un des lits.

Puis il revint  la fentre et s'y accouda.

La foule commenait  tre compacte dans Old Bailey.

Elle s'paississait  vue d'oeil, mais sans bruit, sans tapage, avec ce
flegme silencieux qui est le ct saillant du caractre anglais.

Deux escouades de policemen bordaient le carr form par les chanes
qu'on avait tendues ds huit heures du soir.

En France, une arme de sergents de ville serait bouscule par la foule
en un clin d'oeil.

En Angleterre, le policeman n'a qu' tendre son petit bton au-dessus
de sa tte pour que la foule ne fasse pas un pas de plus.

L'homme gris fumait tranquillement et, de temps en temps, il consultait
sa montre.

La foule grossissait toujours et de loin en loin quelques mots touffs
montaient aux oreilles de l'homme gris.

Ces paroles taient toutes en idiome irlandais.

Les chefs fenians avaient tenu parole.

Tout ce monde qui remplissait Old Bailey tait l'arme mystrieuse sur
laquelle l'Irlande comptait pour dlivrer John Colden.

Enfin, ce murmure sourd qui s'levait de toutes parts comme le
clapotement des vagues sur le galet au bord de l'Ocan, ce murmure
grandit tout  coup et l'homme gris vit les policemen agiter leurs
petits btons.

Puis ayant tourn la tte, il aperut  l'extrmit d'Old Bailey, au
coin de Fleet street, une lueur rougetre qui s'avanait lentement.

En mme temps, il entendit rsonner le pav sous le pied d'un cheval et
il vit apparatre cette charrette qui renfermait les bois de justice.

Les deux sous-aides taient dessus et se tenaient debout, ayant chacun
une torche  la main.

Au milieu d'eux Jefferies, ple, triste, son paquet envelopp de serge
verte sous le bras, avait bien plutt l'air du patient qu'on va pendre
que du valet de l'excuteur.

La foule s'cartait devant le hideux vhicule et Jefferies arriva ainsi
jusque sous la fentre de l'homme gris.

--Bonjour, Jefferies! lui cria ce dernier.

Jefferies leva la tte et reconnut le sauveur de sa fille.

Il porta la main  son bonnet et, en mme temps, il fit un petit signe
mystrieux qui voulait dire sans doute:

--Tout est prt, ne craignez rien.

Le vhicule arriva jusqu' la chane, que les policemen dtendirent un
moment pour laisser passer le cortge.

Puis, quand il fut entr dans le carr, ils la tendirent de nouveau et
le peuple respecta cette barrire et n'essaya pas d'aller plus loin.

Le vhicule s'tait arrt devant la troisime porte de Newgate et,
comme l'avait dit M. Haris, tout  fait en face de cette croise o se
montrait l'homme gris.

Les aides avaient mis pied  terre et Jefferies faisait descendre une 
une toutes les pices du sinistre difice.

L'homme gris se prit  suivre avec une grande attention tous les dtails
de l'opration, qui dura environ deux heures.

Cependant, de temps en temps, il jetait un furtif regard au-dessous de
lui et fronait le sourcil.

Shoking n'arrivait pas.

Enfin, du milieu de cette foule toujours grossissante qui assistait  la
construction de l'chafaud, un coup de sifflet se fit entendre.

Et, en mme temps,  la lueur des torches, l'homme gris aperut Shoking.

Shoking, ses vtements en lambeaux, tte nue, suant  grosses gouttes,
avait eu bien du mal  se frayer un passage au milieu de cette mare
humaine.

Mais,  force de jouer des coudes et de pousser l'un et l'autre, il
avait fini par arriver jusqu' la porte de M. Harris.

--Attends-moi et cramponne-toi au marteau de la porte, lui cria l'homme
gris.

Deux minutes aprs, Shoking se glissait dans la maison et l'homme gris
refermait vivement la porte.

Puis il prenait le mendiant par la main, car il tait descendu sans
lumire, et il le conduisait dans cette chambre o la lueur des torches
allumes au dehors rpandait une clart rougetre.

Il tait alors deux heures du matin.

--Eh bien? dit l'homme gris.

--Jefferies a la corde et m'a laiss la sienne.

--Es-tu bien sr que le noeud soit fait dans le bout du caoutchouc.

--Oui, j'en rponds. Ouf! j'ai eu du mal  arriver jusqu'ici; j'avais
beau faire des signes, je n'avanais pas facilement.

Tout  coup Shoking jeta les yeux sur le lit o dormait le commis et il
fit un pas en arrire, disant:

--Je croyais que nous tions seuls.

--Oh! fit l'homme gris, en souriant, ce n'est pas celui-l qui nous
gnera. Il dort.

--Mais il peut s'veiller.

--Non. Si le coeur t'en dit, donne-lui des pichenettes sur le nez. Il a
fum de l'opium.

--Ah! bon! dit Shoking.

Le travail des aides de Jefferies continuait, la sinistre plate-forme
tait dresse.

Puis bientt aprs, on vit s'lever la potence et Jefferies, montant au
long d'une chelle, fixa  son extrmit le crochet destin  supporter
la corde.

Enfin, on fit jouer trois ou quatre fois de suite la trappe fatale, et
alors l'homme gris dit  Shoking:

--C'est fait!...

Les deux aides s'assirent tranquillement sur le bord de la plate-forme,
les jambes pendantes au-dessus de la foule.

Maintenant il n'y avait plus qu' attendre que l'heure de l'excution
sonnt.

Quant  Jefferies, il avait frapp  cette porte de Newgate qui tait de
plain-pied avec l'chafaud et par o devait sortir le condamn.

Cette porte s'tait ouverte et referme sur lui.

--Matre, dit alors Shoking, je crois avoir compris ce qui va se passer.

--Ah!

--La corde ne serrera pas assez le cou de John pour l'trangler
sur-le-champ.

--Cela est vrai.

--Et la foule aura le temps de briser les chanes, d'entourer l'chafaud
et de le dpendre.

--Non, dit l'homme gris, la corde cassera auparavant et le pendu
tombera.

--Ah! la corde cassera?

--Oui.

--Comment?

Alors l'homme gris alla prendre la canne qui se trouvait dans un coin et
 cette canne il ajusta une boule de cuivre qui tait grosse comme une
pomme, et puis une autre pice qui n'tait autre qu'une batterie de
fusil.

La canne tait creuse et raye comme le canon d'une carabine.

--Un fusil  vent! dit Shoking.

--Oui.

--Et c'est avec cela que vous couperez la corde?

--Aussi facilement que je coupe une balle sur la lame d'un couteau 
vingt-cinq pas, rpondit tranquillement l'homme gris.




XXXVII


Et pendant ce temps-l  quoi songeait John Colden, le condamn?

Aptres ou fanatiques, les hommes qui se sont vous  une cause ou  une
ide, savent tre martyrs.

On avait bien dit  John Colden qu'on le sauverait. Il l'avait mme
espr un moment, alors qu'il tait encore  Cold Bath fields.

Mais depuis qu'on l'avait transfr  Newgate, cette esprance tait
devenue de plus en plus faible, et elle avait fini par s'vanouir.

Depuis qu'il tait condamn, depuis surtout qu'il avait appris
l'excution de Bulton, John Colden se faisait peu  peu  cette ide que
sa dernire heure approchait et qu'il irait dormir du dernier sommeil
dans la Cage aux oiseaux, tout  ct de l'amant de la pauvre Suzannah.

Et les jours passaient, et John comptait maintenant les heures.

Il recevait tous les matins la visite de sir Robert, le sous-gouverneur,
qui lui tmoignait de l'amiti et ne cessait de lui dire qu'on
s'exagrait beaucoup l'importance du dernier supplice et que cela
n'avait absolument rien d'effrayant.

John Colden souriait avec mlancolie et se bornait  rpondre:

--Je saurai mourir.

Enfin la veille de l'excution tait arrive.

La dernire journe d'un condamn est peut-tre moins lugubre et moins
monotone que celles qui la prcdent.

Ds huit heures du matin, il reoit la visite du prtre d'abord, ensuite
du gouverneur; puis, dans le courant du jour, ce sont les dames des
prisons qui viennent lui apporter des consolations.

Enfin, vers le soir, les deux lves de Christ's hospital, chargs de
remplir le voeu du roi Edouard VI, viennent  leur tour.

Cette dernire visite est peut-tre celle qui touche le plus le
malheureux qui va mourir.

L'enfance a des accents, des paroles et des sourires qui vont droit 
l'me la plus endurcie.

A huit heures, John Colden avait donc reu la visite d'un prtre.

Mais ce prtre n'tait point l'abb Samuel.

C'tait un ministre protestant.

Car si la loi anglaise accorde au condamn catholique la grce de
voir un ministre de sa religion, ce n'est que lorsqu'il a refus
inflexiblement les secours d'un prtre anglican.

Le ministre savait que John Colden tait catholique.

Aussi, n'tait-il entr dans sa cellule que pour la forme et en tait-il
ressorti aussitt.

Le gouverneur tait venu ensuite, accompagn du shrif, qui avait
demand  John si, au moment suprme, il ne voulait pas dnoncer ses
complices.

John avait rpondu ngativement.

A midi, le prtre catholique s'tait prsent.

Celui-l, c'tait l'abb Samuel.

John avait, en le voyant, perdu son impassibilit, et quelques larmes
avaient subitement roul dans ses yeux.

Le jeune prtre tait demeur enferm avec le condamn pendant plus
d'une heure, et il l'avait prpar  la mort.

Cependant, depuis quinze jours, le prtre travaillait avec ses amis a
sauver John Colden.

Comment donc, alors qu'on tait presque sr des amis, ne lui avait-il
pas laiss entrevoir le salut?

Ceci tenait  la prudence de l'homme gris.

Celui-ci avait dit la veille:

--L'homme qui se noie s'accroche souvent  ceux qui essayent de le
sauver, d'une faon si malheureuse, si dsespre, si maladroite, qu'il
les fait prir avec lui.

Ainsi de John.

Il est rsign  mourir; il faut mme qu'il n'espre plus, car il
pourrait nous trahir par son attitude confiante, veiller l'attention de
l'autorit, et faire chouer tous nos projets.

Le prtre quitta donc John en lui parlant du ciel et de Dieu, qui
n'abandonne jamais ses serviteurs.

Il le quitta en lui promettant de revenir le soir et de passer la nuit
en prires auprs de lui.

Aprs l'abb Samuel, ce fut le tour des dames des prisons.

Puis enfin, comme la nuit venait, la porte de la cellule s'ouvrit.

Le gardien-chef lui dit:

--John, voici deux jeunes clercs du collge de Christ's hospital qui
vienne vous visiter, selon la coutume tablie par le roi Edward.

Et John vit apparatre d'abord un grand jeune homme, le plus ancien des
lves, et un enfant, le dernier venu et le plus jeune.

Et soudain, en regardant celui-ci, John poussa un cri et se demanda si
Dieu ne faisait pas un miracle en sa faveur.

Dans cet enfant, John Colden venait de reconnatre l'enfant de Jenny
l'Irlandaise, le petit Ralph, celui pour qui il allait subir le dernier
supplice, le rdempteur enfin que la pauvre Irlande attendait.

Mais l'enfant avait pos un doigt sur ses lvres, et John matrisa sa
joie.

Ralph, car c'tait bien lui, apparaissait  John Colden comme un ange
descendu sur la terre.

L'enfant, on l'a vu plusieurs fois dj, avait la raison et le courage
d'un homme.

Quand il eut fait un signe  John Colden, il se tourna vers son
compagnon, le grand colier:

--George, lui dit-il, cet homme est Irlandais, n'est-ce pas?

--On nous l'a dit, rpondit l'colier.

--Veux-tu que je lui parle, le langage de son pays?

--Mais, dit le grand camarade avec tonnement, Anglais ou Irlandais, ne
parlons-nous pas la mme langue?

--Non, rpondit Ralph, les pcheurs de l'Irlande ont un idiome que je
sais.

John Colden coutait et regardait toujours l'enfant avec une muette
extase.

Alors Ralph dit au condamn, en patois irlandais:

--Je suis bien heureux qu'on m'ait choisi pour venir te voir, mon bon
John, toi qui m'as sauv du moulin.

--Ah! dit John dans la mme langue, Dieu a donc fait un miracle?

--Pourquoi? fit navement l'enfant.

--Il a donc fait un miracle pour que je vous voie sous cet habit,
continua le condamn.

--C'est Shoking et ma mre, et notre ami l'homme gris qui m'ont mis 
Christ's hospital, rpondit Ralph. Et je vois tous les jours ma mre et
mon amie Suzannah.

--Suzannah! murmura John, dont les yeux s'emplirent de larmes.

Et l'enfant raconta au condamn comment il tait entr  Christ's
hospital, sous le nom de Ralph Waterley, et comment Shoking tait devenu
lord Vilmot.

Et en l'coutant, John ne pensait plus  lui-mme, et il ne songeait
plus qu'il allait mourir.

N'avait-il pas devant lui l'enfant promis  la dlivrance de l'Irlande?

--Mon bon John, dit encore le petit Ralph, ils disent tous que tu seras
pendu demain.

--A sept heures, dit John.

--Mais je suis sr que non, moi.

John tressaillit et regarda l'enfant.

--Je suis bien sr qu'on te sauvera, moi, rpta l'enfant.

Et  ces dernires paroles, il s'leva dans l'me du condamn une voix
confuse qui lui dit:

--La vrit est dans la bouche des enfants.

Et son me, o venait de se faire entendre cette voix mystrieuse,
s'emplit tout  coup d'une vague esprance.




XXXVIII


John Colden regardait toujours Ralph, cherchant  lire sur son visage la
cause de cette assurance avec laquelle il parlait de son salut.

L'enfant tait calme, il souriait.

--Oui, mon bon John, disait-il, on te sauvera. Notre ami l'homme gris
l'a promis  ma mre, et tu sais bien que tout ce qu'il a promis, il le
tient.

--Ah! cher enfant de Dieu, rpondit John, puisque vous n'tes plus au
moulin, que m'importe  prsent de mourir!

--Tu ne mourras pas, j'en ai la conviction.

John Colden secoua la tte:

--Le prtre est venu, dit-il.

--L'abb Samuel?

--Oui.

--Et il t'a dit comme moi que tu ne mourrais pas?

--Non, fit John, il ne m'a pas dit cela.

--Alors c'est que l'homme gris ne lui a pas promis, comme il l'a promis
 ma mre.

--Mon Dieu! mon Dieu! murmurait le condamn, j'avais fait le sacrifice
de ma vie, j'attendais avec calme ma dernire heure, et voici que cet
enfant vient branler mon courage.

Le grand colier de Christ's hospital coutait sans la comprendre cette
conversation du condamn et de son petit camarade.

D'ailleurs, ce jeune homme,--il avait prs de vingt ans,--tait peu
intelligent.

Anglais de pur sang, indiffrent et froid, il tait venu l comme il et
assist  un cours.

De temps en temps, pendant que Ralph et John Colden continuaient 
causer, il tirait sa montre et paraissait trouver le temps long.

De temps en temps aussi, un oeil s'appliquait au trou vitr pratiqu
dans la porte.

C'tait le surveillant qui avait le droit de voir, mais non pas
d'entendre.

Enfin, des pas retentirent dans le corridor et la porte de la cellule
s'ouvrit de nouveau.

Cette fois, c'tait l'abb Samuel qui revenait.

En mme temps, le gardien chef dit aux deux lves de Christ's hospital:

--Messieurs, il est temps que vous vous retiriez.

Ralph se jeta au cou de John Colden.

--Adieu, mon jeune matre, dit celui-ci.

--Au revoir, mon bon John, rpondit l'enfant.

John secoua la tte.

Il avait regard l'abb Samuel et celui-ci lui avait paru triste et
rsign.

--Non, dit-il encore, je sais bien que je vais mourir... adieu, mon
jeune matre, je meurs pour l'Irlande et pour vous.

--L'Irlande n'abandonne point ses enfants, dit alors le prtre d'une
voix grave et douce.

Et John tressaillit encore, et ce vague espoir qui avait dj envahi son
me, l'emplit de nouveau.

Les deux coliers se retirrent et le prtre demeura seul avec le
condamn.

Ce bruit sourd comme celui d'une tempte lointaine que John avait
entendu dj dans la nuit qui avait prcd l'excution de Bulton,
commenait  se faire entendre et perait les murs pais de Newgate.

--John, dit l'abb Samuel, on dresse votre chafaud.

--Ah! dit-il en plissant, je savais bien que l'enfant me berait d'un
fol espoir.

--Que vous disait-il, John?

--Qu'on travaillait  me sauver.

--C'est vrai, dit le prtre.

John attacha sur lui un oeil perdu:

--Ah! dit-il, je m'tais rsign... ne me donnez donc pas une esprance
qui pourrait affaiblir mon courage. Ce matin, d'ailleurs...

--Ce matin, interrompit l'abb Samuel, je ne pouvais pas rester avec
vous jusqu' la dernire heure.

--Je ne comprends pas, dit John.

--Ce matin, reprit l'abb Samuel compltant sa pense, la joie que vous
auriez prouve en apprenant que nos frres d'Irlande esprent vous
sauver, pouvait vous trahir et tout perdre.

--Et... maintenant?

--Maintenant, John, j'ai obtenu la permission de demeurer avec vous
cette nuit; et comme je ne vous quitterai plus, je puis vous dire: on a
l'espoir de vous sauver.

John avait des battements de coeur terribles  mesure que le prtre
parlait.

Celui-ci continua:

--Nos frres travaillent: mais la Providence a quelquefois des vues
secrtes, et le plan le mieux combin peut chouer. A tout hasard,
mon ami, il faut me faire votre confession et vous prparer  mourir
saintement et noblement, comme un digne fils de l'Irlande que vous tes.

--Mais, mon pre, dit John, comment pourrait-on me sauver? Les murs de
Newgate sont pais et les soldats veillent.

Le prtre ne rpondit pas.

Le sourd murmure du dehors grandissait de minute en minute, pntrant
l'enceinte massive de la prison, comme une vibration de cloche
gigantesque.

John se mit  genoux; il se confessa, il couta les exhortations du
prtre qui lui parlait toujours de la vie ternelle, comme si lui-mme
il et perdu cette esprance qu'il avait mise tout  l'heure au coeur du
condamn.

Les heures passaient, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus
stridents.

L'abb tira sa montre.

--Cinq heures, dit-il, ils vont venir.

--Ah! fit John Colden, que l'angoisse reprit un moment  la gorge, nos
amis ont chou, vous voyez bien.

Le prtre ne rpondit pas.

Mais il se mit  rciter en latin, les vpres des morts.

A cinq heures et demie, la porte de la cellule s'ouvrit et le lord
gouverneur, le bon et jovial sir Robert M..., entra.

--Allons, mon ami, voici l'heure... Vous n'avez plus que quelques
mauvais instants  passer.

Derrire le sous-gouverneur se tenait le shriff.

Celui-ci s'approcha de John.

--Au dernier moment, John Colden, lui dit-il, je vous adjure, au nom de
Dieu et de la justice, de nommer vos complices, si vous en avez.

--Je n'en ai pas, rpondit-il.

--Habillez-vous, dit le sous-gouverneur, on va vous conduire  la
chapelle.

Et il appela deux gardiens, qui dbarrassrent le condamn de ses
entraves et l'aidrent  s'habiller.

L'abb Samuel rcitait toujours les vpres des morts.

Quand John fut prt, il regarda de nouveau le jeune prtre.

Celui-ci tait d'une pleur mortelle.

--Allons, pensa le condamn, il est comme moi, il a perdu tout espoir.

Appuy sur le bras de l'abb Samuel, escort par le sous-gouverneur, le
shriff et une escouade de gardiens, John monta  la chapelle.

Le prtre avait obtenu la permission de clbrer la messe.

Dans les pays protestants, il arrive souvent que les catholiques, qui
sont en minorit, n'ont point d'glise et clbrent dans le temple, 
de certains jours et  de certaines heures, les crmonies de leur
religion.

Ainsi fait-on  Newgate, o il n'y a pas de chapelle catholique.

Les gardiens, le sous-gouverneur et le shriff demeurrent en dehors,
le prtre revtit ses habits sacerdotaux et dit la messe devant un autel
improvis.

Comme il achevait, un bruit domina tous les autres bruits et vint
frapper l'oreille du condamn prostern sur les dalles.

C'tait le tintement lugubre des cloches de l'hpital Saint-Barthlmy,
qui sonnent des glas funbres, une demi-heure auparavant et pendant
tout le temps ensuite que dure l'excution et que le corps du supplici
demeure accroch au gibet.

Et John se releva, murmurant:

--Il faut mourir... Que Dieu protge et sauve l'Irlande!




XXXIX


John, le rough qui, la nuit prcdente, avait conduit l'homme gris dans
le logement de Betty, situ, comme on le sait, au-dessus de celui de
Calcraff, n'avait rien exagr dans les dtails qu'il avait donns sur
le bourreau de Londres.

Calcraff tait un homme entre deux ges, d'une force herculenne et d'un
caractre sombre.

Beaucoup de ceux qui exercent cette terrible profession sont en proie 
une ternelle tristesse.

Plusieurs encore, sinon presque tous, sont chirurgiens et s'occupent
d'anatomie avec une sorte de passion.

Isols de la socit qui les repousse avec une muette horreur, les
bourreaux vivent  l'cart, parlent peu, et se livrent ordinairement 
des tudes srieuses.

La plupart sont sobres.

Calcraff rentrait de bonne heure, chaque soir, faisait un repas frugal
et se couchait.

La veille des excutions il ne soupait pas.

Ainsi John avait dit vrai. Ce soir-l, Calcraff s'tait content d'une
tasse de th et s'tait mis au lit avant huit heures.

Le gros oeuvre, comme on dit, concernait Jefferies.

Calcraff n'avait  se mler que d'une chose, passer la corde au cou du
condamn, lui rabattre le bonnet noir sur les yeux et le lancer dans
l'ternit.

Quand il arrivait  Newgate, tout tait prt.

Calcraff dormit donc jusqu' trois heures et demie du matin et ne se
leva que lorsque la sonnerie d'un _rveil_ plac sur la chemine de sa
chambre, se fit entendre.

Avant de s'habiller, il trempa ses bras jusqu'au coude dans un baquet
d'eau froide et plaa sa tte sous un appareil hydrothrapique qui se
trouvait dans le laboratoire et qui laissa pleuvoir dessus une gerbe
glace.

Cet homme qui depuis trente annes exerait son terrible ministre
n'avait jamais excut un patient sans tre pris, deux ou trois heures
auparavant, d'un tremblement nerveux dont il ne devenait matre qu'en
s'administrant des douches d'eau glace.

Sa toilette termine, il s'enveloppa dans son manteau, et descendit sans
bruit l'escalier de sa maison, aprs avoir soigneusement ferm la porte.

Well close square tait dsert,  cette heure matinale.

Cependant il y avait un cab dans un angle de la place qui paraissait
attendre le bourreau.

Ce cab avait t retenu par lui, la veille,  la station de voitures la
plus proche.

Calcraff y monta sans prononcer un mot, et le cabman ne lui fit aucune
question.

Il savait o il allait.

Jusques  Saint-Paul, le cab put se frayer un passage au milieu de
la foule norme qui de toute part se rendait  Newgate, mais devant
Saint-Paul, le cabman s'arrta.

Calcraff, habitu  cela sans doute, descendit, donna une demi-couronne
au cabman et appela deux policemen, de qui il se fit reconnatre.

Alors les deux policemen agitrent leur bton et, se plaant  ct de
lui, crirent:

--Place! place  Calcraff!

Et si compacte qu'elle ft, la foule s'cartait en entendant ces mots,
et Calcraff passait.

Le peuple de Londres a une superstition.

Quiconque touche au bourreau, meurt de sa main quelque jour.

Aussi s'cartait-on avec une sorte de terreur, et Calcraff put-il
arriver jusqu' la porte de Newgate, qui s'ouvrit aussitt devant lui.

Il tait alors cinq heures et demie du matin.

Ce fut le portier-consigne qui le reut.

--Vous tes en avance, lui dit-il.

--Un peu, rpondit Calcraff.

--Le condamn est catholique, comme vous savez.

--Je le sais, dit Calcraff.

--Et on lui dit la messe dans la chapelle.

Calcraff se fit ouvrir la grille qui spare l'avant-greffe de
l'intrieur de la prison et il se rendit  la cuisine, selon son
habitude.

Il tait fort ple et, bien qu'il ne tremblt plus, il tait en proie 
cette motion qu'il ne parvenait jamais  dominer qu'au dernier moment.

Le cuisinier, le voyant entrer, lui dit:

--Vous venez boire votre tasse de lait?

--Oui.

Le cuisinier lui prsenta une assiette sur laquelle se trouvait un bol
de lait froid.

Calcraff le vida d'un trait, le reposa sur l'assiette et sortit de la
cuisine sans dire un mot.

Deux gardiens l'accompagnaient.

Il y a  Newgate, tout  ct de la chapelle, une petite salle qui prend
le jour par en haut.

C'est la salle de la toilette.

C'est l que le bourreau et son aide attendent que le condamn sorte de
la chapelle.

C'est l que la remise leur en est faite solennellement.

Sur un pupitre  hauteur d'appui se trouve un norme registre tout
ouvert.

Le gouverneur et les gardiens entrent avec le condamn dans cette salle,
dont on ferme les portes...

Alors le valet du bourreau ouvre une armoire dans laquelle il prend une
ceinture de cuir et des courroies.

Les courroies servent  entraver les jambes du condamn, la ceinture lui
prend les mains, les ramne et les lie derrire le dos.

Quand ces sinistres prparatifs sont termins, le gouverneur de la
prison, qui est venu l en grand uniforme, dit  Calcraff:

--Maintenant cet homme est  vous.

--Je le reois, dit Calcraff.

Et il s'approche du registre ouvert et donne un reu du condamn, qu'il
signe de son nom et de son paraphe.

Alors les portes s'ouvrent et le condamn, appuy sur le ministre ou le
prtre qui l'assiste, et sur le valet de l'excuteur, s'achemine vers
l'chafaud.

Lorsque Calcraff arriva dans la chambre de la toilette, Jefferies y
tait seul.

Jefferies tait plus ple et plus tremblant que Calcraff et il
dissimulait mal son motion.

Cependant Calcraff n'y prit pas garde.

--Tout est prt? demanda-t-il.

--Tout, rpondit le valet.

Calcraff s'assit sur un banc qui rgnait tout le long du mur.

--Est-ce que vous avez encore votre tremblement? demanda Jefferies aprs
un silence.

--Non, mais...

Calcraff s'arrta et porta la main  son front.

--Quoi donc? fit Jefferies.

--Voil que j'prouve une lourdeur de tte.

--Ah!

--J'ai comme du feu dans la poitrine et de la glace sur le front.

Et Calcraff, pris d'un malaise subit, se leva vivement.

--Oh! c'est singulier, dit-il.

Il fit quelques pas et ses jambes tremblrent.

--Vous devriez pourtant vous habituer, depuis trente ans que vous tes
dans le mtier,... dit Jefferies.

--Ce n'est pas l'motion, c'est... autre chose... Oh! maintenant, voil
que c'est la tte qui me brle... dit Calcraff.

Et il se laissa retomber sur le banc d'o il s'tait lev tout 
l'heure.

Un clair de sombre joie passa alors dans les yeux de Jefferies.

En mme temps les cloches de Saint-Barthlmy commencrent  tinter, et,
faisant un effort suprme, le bourreau se releva et dit:

--Il faut pourtant que je fasse mon mtier... Bon! voil que mes jambes
flchissent... Soutiens-moi donc, Jefferies... Qu'est-ce que j'ai, mon
Dieu!

--Voulez-vous une autre tasse de lait? dit Jefferies, qui sentait
gronder dans son coeur une tempte de joie.




XL


Calcraff n'eut le temps ni d'accepter ni de refuser l'offre que lui
faisait Jefferies d'aller lui chercher une seconde tasse de lait.

La porte s'ouvrit et les gardiens qui prcdaient le condamn apparurent
dans le corridor.

Calcraff avait fini par se lever; mais il s'appuyait au mur et la
souffrance qu'il prouvait devenait de plus en plus vive.

--Voici l'heure, dit un des gardiens en entrant.

Jefferies cessa un moment de regarder Calcraff sur le visage duquel
il piait avec anxit les progrs de ce mal mystrieux dont il tait
subitement atteint.

Et, dtournant les yeux de Calcraff, il regarda le condamn qui entrait
soutenu par le prtre et par le sous-gouverneur.

Jefferies aperut l'abb Samuel, et une lgre rougeur monta  son
front.

La prsence de l'abb Samuel en ce lieu, c'tait une attestation muette
que l'homme gris continuait  veiller sur le malheureux qui croyait sa
dernire heure arrive.

John tait ple, mais il marchait la tte haute, et s'il ne conservait
que peu d'espoir, du moins il voulait mourir en digne fils de l'Irlande.

L'attitude de John tait si noble, si rsigne, si exempte de faiblesse,
du reste, qu'une grande motion s'tait empare de tous ceux qui
composaient son funbre cortge.

Le bon sir Robert M..., le sous-gouverneur avait cess de rire, et on
voyait deux grosses larmes rouler dans ses yeux.

Le shriff dit  Calcraff, selon l'usage:

--Nous vous remettons cet homme, et il est  vous dsormais.

Calcraff fit un signe de tte, mais il ne bougea pas de la place o il
tait.

Peut-tre avait-il peur de se laisser tomber en perdant le point d'appui
de la muraille.

L'abb Samuel avait pli en voyant Calcraff, mais un regard de Jefferies
le rassura.

Ce dernier s'approcha alors du condamn avec les entraves et il lui
passa la ceinture.

John Colden n'opposa aucune rsistance.

Tout le monde se tenait  l'cart, comme si chacun avait eu peur de
toucher  ces courroies maudites qui allaient rduire John Colden 
l'impuissance.

Seul, l'abb Samuel tait demeur auprs de lui, et il y eut un moment
o les lvres de Jefferies furent si prs de l'oreille du prtre
qu'elles murmurrent:

--Calcraff ne peut plus marcher... courage!

John Colden entendit et le sang afflua  son coeur, et son visage ple
s'empourpra tout  coup.

Il se laissa fixer les mains derrire le dos, aprs la ceinture.

Puis Jefferies se baissa et lui mit les courroies aux pieds.

Alors le gouverneur de la prison, personnage qui n'apparaissait qu'aux
grandes occasions, entra et fit un signe  Calcraff.

Celui-ci, par un effort surhumain, s'approcha du registre et se mit 
crire d'une main tremblante le reu du condamn.

Mais, comme il ne manquait plus que sa signature au bas de l'acte, ses
jambes flchirent, ses genoux ployrent, et il s'affaissa en murmurant:

--Je crois que je vais mourir.

Ce ft un coup de thtre.

Les gardiens, le gouverneur, le sous-gouverneur et le shriff se
regardrent.

Jefferies, qui voulait gagner du temps, dit:

--Ce n'est rien. C'est son moment de faiblesse qui le prend.
Ordinairement, c'est la veille qu'il l'a.

On savait que Calcraff avait souvent un tremblement nerveux quelques
heures avant les excutions.

Le shriff lui dit:

--Remettez-vous, mon ami, et obissez  la loi. Du courage!

Mais Calcraff se roulait sur le sol en proie  d'horribles convulsions
et disait:

--Ce n'est pas le courage qui me manque, c'est la force.

On le releva, on l'assit sur un banc, le gouverneur tira de sa poche un
flacon de sels.

Calcraff essaya par deux fois de se relever, il ne le put pas.

Cependant on n'tait plus assez loin du mur d'enceinte de la prison pour
ne pas entendre le murmure strident de la foule qui s'impatientait 
mesure que l'heure approchait.

--Il faut surseoir  l'excution, dit le sous-gouverneur.

--C'est impossible! dit le shriff. Allons, Calcraff, levez-vous!

--Je ne peux pas! gmit le bourreau, dont les tortures n'avaient plus de
nom.

John Colden tait redevenu fort ple. Il sentait qu'en ce moment sa vie
tenait  un miracle.

--Messieurs, dit l'abb Samuel, le peuple hurle et chacun de ses
hurlements augmente l'agonie de ce malheureux.

--Il faut en finir, dit le shriff.

--Certainement, dit le gouverneur.

Alors Jefferies fit un pas vers ce dernier.

--Je ne suis pas le valet de Calcraff depuis vingt ans pour ne le savoir
remplacer au besoin, dit-il, et si Votre Honneur daigne le permettre...

--Oui, oui, dit le gouverneur, marchons!...

Et on laissa Calcraff se dbattre dans les convulsions, et le shriff
fit signe qu'il fallait passer outre.

Le prtre soutint John Colden et rpta le mot: Courage.

Jefferies se plaa  sa droite et le cortge se mit en route.

Il n'y avait qu'un corridor  traverser pour atteindre la cuisine.

C'est par l, on le sait, que le condamn sort pour mourir.

On avait tendu dans la cuisine deux grands draps blancs qui masquaient
les fourneaux et formaient comme une ruelle.

La porte qui allait s'ouvrir sur l'chafaud tait encore ferme, mais on
entendait, au travers, les trpignements et les sourds frmissements de
la foule impatiente de voir mourir un homme.

En ce moment John Colden sentit un peu de sa force d'me l'abandonner.

Comment pouvait-il croire encore qu'on allait le sauver?

C'est  cette dernire minute qu'on offre au condamn un verre de gin.

Le cuisinier se prsenta donc avec un plateau sur lequel tait un verre
plein.

John Colden le refusa.

--A quoi bon? dit-il.

Et il se remit en marche.

Alors la porte s'ouvrit.

Un moment John Colden s'arrta, ivre d'horreur et serr  la gorge par
cette mystrieuse pouvante de la mort qui s'empare des plus braves.

Il venait de voir l'chafaud de plain-pied avec le seuil de la porte et
tout  l'entour une nue de ttes qui vocifraient.

Les torches des aides brlaient encore.

La corde pendait au gibet.

--Courage! dit le prtre.

Et il embrassa le condamn.

John Colden fit un effort suprme, et, franchissant le seuil de la
porte, il se trouva sur l'chafaud.

Alors, il promena un dernier regard, un regard o se lisait encore un
reste d'amour pour la vie, mlang  une rsignation toute chrtienne.

Jefferies lui passa le noeud fatal autour du cou.

John se retourna et chercha le prtre des yeux.

Le prtre n'tait plus l.

--Allons! murmura-t-il, c'est fini... Dieu sauve l'Irlande!

Et comme il regardait encore, cherchant dans cette mare humaine un
visage ami, Jefferies lui abaissa le bonnet noir sur les yeux, et il ne
vit plus rien!




XLI


Pour comprendre maintenant ce qui allait se passer, il faut sortir de
Newgate, abandonnant un moment John Colden, qui avait dj la corde
au cou et le fatal bonnet sur les yeux, et rejoindre l'homme gris et
Shoking. Ceux-ci n'avaient pas boug de cette chambre dans laquelle le
commis dormait toujours profondment.

Jusqu' l'heure o les cloches de Saint-Barthlmy avaient commenc  se
faire entendre, l'homme gris, accoud  la fentre, dominant cette nue
de ttes d'o montait, un murmure plus strident de minute en minute,
avait tranquillement fum cigare sur cigare. La lueur des torches,
que les sous-aides du bourreau avaient fiches aux quatre coins de
l'chafaud, projetait dans la chambre assez de clart pour que l'homme
gris et Shoking se passassent de lumire.

Au petit jour, les torches s'teignirent; puis les cloches commencrent
 tinter. Alors l'homme gris quitta la fentre et dit  Shoking:

--Je vais avoir besoin de ton paule.

--Comment cela?

--Tu vas voir.

Il ferma la fentre et alla prendre sur la chemine cette boule de
cuivre qu'il avait apporte dans sa poche et qui avait la grosseur d'une
pomme de calville.

--Regarde bien, dit-il.

--Bon! fit Shoking, qu'est-ce que cela?

--Cette boule est creuse.

--Ah!

--Elle est pleine d'air comprim et si elle clatait, elle produirait
l'effet d'une bombe: c'est--dire que ses clats iraient tuer  cent
mtres et briseraient tout ce qu'ils rencontreraient...

--Aprs? fit Shoking avec curiosit.

L'homme gris prit ensuite la canne  laquelle il ajusta une petite
crosse.

Puis il vissa la boule en dessous.

--Voil que cela ressemble  un fusil, dit Shoking.

--C'en est un.

--O est la balle?

--Dans le canon. Vois-tu la dtente?

--Oui.

--Eh bien! cette dtente fait mouvoir un piston; ce piston descend dans
la boule pleine d'air comprim et soulve une soupape.

La soupape laisse chapper un jet d'air et ce jet d'air chasse la balle
avec autant de force qu'une charge de poudre.

Le canon est ray et la balle va tout droit  son but, pour peu que le
tireur ait vis juste.

--Mais, dit Shoking, on entendra le bruit du coup.

--Imbcile! rpondit l'homme gris, un fusil  vent ne fait pas de bruit:
sans cela je me servirais d'une arme  feu.

--Matre, dit encore Shoking, qu'arriverait-il si votre balle ne coupait
pas la corde?

--John Colden serait perdu.

Shoking frissonna, puis, regardant son interlocuteur:

--Pourquoi donc avez vous besoin de mon paule?

--Pour me faire un point d'appui et viser plus juste.

--Ah!

Le fusil tait prt. L'homme gris s'approcha de la fentre, mais,
au lieu de l'ouvrir, il passa sa main gauche sur un des carreaux, et
Shoking entendit un sourd crpitement.

Avec un diamant qu'il avait au doigt, l'homme gris venait de couper une
vitre.

--Que faites-vous? dit Shoking.

--Je fais un passage  la balle.

--Pourquoi ne pas ouvrir simplement la fentre?

--Parce qu'il faut tout prvoir, et que si la fentre tait ouverte,
nous pourrions tre aperus des gens qui seront sur l'chafaud au
dernier moment. Les cloches sonnaient toujours et le jour grandissait.

La foule avait peine  contenir son impatience, car le moment
approchait.

--Mets-toi l, dit l'homme gris en plaant Shoking au milieu de la
chambre,  deux pas de la fentre et tiens-toi bien quand tu sentiras le
canon du fusil sur ton paule.

--Soyez tranquille, rpondit Shoking, je serai aussi immobile qu'une
statue.

L'homme gris s'approcha de la fentre et attendit, la montre  la main.

Sept heures sonnrent. Au mme instant, la porte de Newgate s'ouvrit et
le condamn parut.

La foule se prit  trpigner et on entendit de sourds craquements.
C'taient les chanes qui entouraient l'chafaud qui se brisaient sous
l'effort de la foule.

L'homme gris vit John Colden debout sur l'chafaud,  ct de Jefferies,
plus ple que lui.

Et alors il revint derrire Shoking et appuya le canon du fusil sur son
paule.

Le bonnet noir fut abattu sur les yeux du condamn, la trappe joua et un
immense murmure monta des profondeurs de la foule.

John Colden se balana dans les airs l'espace d'une seconde. Soudain
l'homme gris pressa la dtente et la balle siffla.

Soudain aussi la corde fut coupe en deux,  un pied ou deux de la tte
de John Colden.

Et le pendu tomba sur le sol, en mme temps qu'une nouvelle rumeur se
faisait entendre... La foule avait bris les chanes, envahi l'espace
rest libre autour de l'chafaud, bouscul les policemen et renvers
l'chafaud...

Alors l'homme gris et Shoking rouvrirent la fentre et purent voir un
spectacle inou.

Les fenians taient matres du terrain et ils emportaient John Colden
vanoui, mais vivant.

* * * * *

--Maintenant, dit l'homme gris  Shoking, sauvons-nous et au plus vite,
car il ne fait pas bon ici dsormais.




XLII


On lisait le lendemain dans le _Times_.

Il est temps que le gouvernement de Sa Majest la reine s'aperoive
des prils que nous courons et qu'il mette un terme  l'audace toujours
croissante du fenianisme.

Ce n'est plus seulement la police qu'il faut armer et mettre en
campagne.

La police est insuffisante vis--vis de cette arme occulte,
souterraine, et qui menace notre ordre social jusque dans ses
fondements.

C'est avec une profonde stupeur que nous avons appris et que l'Europe
apprendra ce qui s'est pass hier.

Un Irlandais, appel John Colden, condamn  mort pour crime
d'assassinat, a t enlev sur l'chafaud mme et soustrait  la
vindicte publique.

Diverses circonstances mystrieuses ont prcd et suivi cet vnement
trange et audacieux.

Calcraff, le bourreau de Londres, arriv  Newgate vers six heures du
matin pour y remplir son ministre, a t pris subitement de convulsions
et de coliques, et comme il tait impossible de surseoir  l'excution,
c'est son valet, nomm Jefferies, qui l'a remplac.

Le condamn, assist d'un prtre Irlandais, est mont sur l'chafaud.

On lui a pass la corde au cou, on l'a coiff ensuite du bonnet noir et
la trappe s'est ouverte, lanant le patient dans l'espace.

Mais au mme instant la corde s'est casse, et le patient est tomb sur
le sol, encore vivant.

Au mme instant aussi le peuple a bris les chanes qui entouraient
l'chafaud, et, malgr la police, malgr la force arme, le patient 
t enlev et emport.

Jusqu' prsent il a t impossible de savoir ce qu'il tait devenu.

Tout ce qu'on sait, c'est que dix ou quinze mille Irlandais entouraient
l'chafaud, et que le peuple ordinaire de Londres, celui qui se presse
aux excutions, n'avait pu approcher.

Les policemen de service dans la Cit ont affirm que, ds la veille,
neuf ou dix heures du soir, une vritable mare humaine avait envahi les
abords de Newgate, et que l'lment irlandais y dominait.

Un brigadier de policemen tait mme all  Scotland Yard avertir sir
Richardson, le chef de la police de Londres.

Mais cet honorable magistrat n'a pas souponn le but rel de cette
manifestation populaire, et il s'est born  doubler le nombre des
policemen.

Ce n'est qu'aprs deux ou trois heures, et quand la foule a fini par
s'claircir, qu'on a fini par comprendre ce qui s'tait pass.

D'abord on a cru que Jefferies, le valet du bourreau, tait le complice
des fenians et qu'il avait pratiqu une entaille  la corde qui, ds
lors, se serait brise facilement sous le poids du condamn.

Mais il a fallu renoncer  cette supposition et reconnatre l'innocence
de Jefferies.

La corde a t coupe par une balle, au moment mme o elle se tendait.

On a retrouv cette balle dans le mur de la prison, un peu  gauche de
la porte.

Cependant on n'avait pas entendu de coup de feu.

A force de recherches, voici ce qu'on a appris:

Tout le monde connat  Londres la grande maison de banque Harris et
Cie.

Ses bureaux sont situs dans Old Bailey, vis-vis Newgate et prcisment
en face de l'endroit o on dresse ordinairement l'chafaud.

Un seul employ couche dans la maison.

Tous les autres, y compris leur chef, M. Harris, demeurent dans
l'agglomration et arrivent le matin par les chemins de fer ou les
omnibus.

L'tonnement de ces divers employs a t grand lorsqu'ils ont trouv la
porte ferme  dix heures du matin.

La police avait fini par faire vacuer Old Bailey, l'chafaud avait
disparu et tout tait rentr dans l'ordre accoutum.

Cependant le caissier avait frapp vainement, la maison demeurait close
et l'employ gardien ne paraissait pas.

Un serrurier a ouvert la porte.

Alors on est mont dans la chambre o M. Smith, c'est le nom de cet
employ, couche ordinairement.

On l'a trouv sur son lit, en proie  un profond sommeil, dont il a t
impossible de le tirer tout d'abord.

Un mdecin, appel sur-le-champ, a constat qu'il tait sous l'influence
d'un narcotique puissant, et ce n'est qu'en lui faisant respirer de
l'ther  forte dose qu'il est parvenu  le rappeler  la vie.

Press de questions, l'employ a rpondu alors qu'il avait, sur l'ordre
de M. Harris, introduit la veille, dans sa chambre, un Franais curieux
de voir de prs une excution capitale, que ce Franais lui avait offert
un cigare et que lui, M. Smith, s'tait endormi aprs avoir aspir trois
gorges de fume.

La police a t avertie.

Elle a commenc par dcouvrir un carreau de la fentre coup avec un
diamant; puis elle a retrouv dans un coin de la chambre un fusil 
vent, celui qui a servi sans doute  chasser la balle qui est alle
s'enfoncer dans le mur de Newgate, aprs avoir opr la section de la
corde.

A propos de fusil  vent, il faut que la police de Londres nous permette
de lui donner un conseil.

En France, le fusil  vent est une arme prohibe, et en France on a
raison.

En Angleterre, cette arme qui ne fait aucun bruit et qui peut, par
consquent, servir  commettre des crimes, est vendue publiquement chez
tous les arquebusiers.

Nous respectons la libert, mais nous ne pensons pas que cette libert
doive s'tendre jusqu' permettre la vente d'un engin qui peut tre
employ d'une manire aussi funeste.

M. Harris, averti par la police, s'est empress d'accourir, et voici les
renseignements qu'il a donns:

Un Franais, se faisant appeler Firmin Bellecombe, se disant charg par
le gouvernement de son pays d'une mission scientifique, s'est prsent
porteur d'une lettre de crdit importante.

M. Harris a cru pouvoir se mettre entirement  sa disposition et
accder  tous ses dsirs.

C'est ainsi qu'il a obtenu la permission de visiter Newgate,
Saint-Barthlmy, et enfin qu'il s'est install dans cette chambre de
la maison de banque, dans le but, disait-il, de faire des tudes sur la
mort par strangulation.

Cet audacieux tranger est-il rellement Franais? On en doute.

Ce dont on est sur, par contre, c'est qu'il tait de connivence avec les
fenians qui ont enlev John Colden.

On est  sa recherche et on a tout lieu d'esprer que la police
l'arrtera.

Le mal subit qui s'tait empar de Calcraff a t pareillement l'objet
d'une enqute.

On a cru d'abord que Calcraff avait t empoisonn dans une tasse de
lait.

Un chimiste, ayant analys ce qui restait au fond du bol, a dclar
qu'il n'y avait aucune trace de poison.

Du reste, Calcraff a t rtabli au bout de quelques heures.

Il est rentr chez lui, et l, il a pu constater qu'un trou avait t
perc dans le plafond de son laboratoire.

Ce trou, comme on va le voir, a t un indice prcieux pour la
police...




XLIII


L'article du _Times_ continuait ainsi:

Calcraff demeure dans Well close square, quartier du Wapping.

Il habite une maison de chtive apparence occupe par un public-house au
rez-de-chausse et par des gens sans aveu aux tages suprieurs.

Parmi ces derniers est une femme, si on peut donner ce nom  une
crature perdue de vices et de dbauches, qui vit avec les matelots et
les voleurs, et est perptuellement en tat d'ivresse.

Cette femme, qui se nomme Betty, occupe une chambre juste au-dessus du
laboratoire de Calcraff.

C'est donc chez elle que le trou a t perc  l'aide d'une tarire.

Betty a t arrte.

Mais elle a prouv qu'elle n'avait point pass la nuit chez elle depuis
trois jours.

Seulement, elle s'est souvenue avoir pass la soire dans une
taverne appele le Black horse, en compagnie de deux hommes qu'elle a
parfaitement dpeints.

L'un est un de ces ouvriers des docks qui appartiennent  la canaille de
Londres.

C'est un rough appel John.

Il a t facile de le retrouver dans un public-house o il buvait sans
relche depuis l'avant-veille, montrant complaisamment une poigne d'or
qui lui avait t donne, disait-il, par lord Vilmot.

Qu'est-ce que lord Vilmot?

Nul ne le sait, et, en dpit des assertions du rough, aucun membre du
parlement ne porte ce nom-l.

Selon lui, ce lord Vilmot serait un seigneur excentrique qui se dguise
en mendiant et court les tavernes du Wapping en se faisant appeler
Shoking.

Press de questions et menac d'tre mis en prison, John a fait des
aveux.

Il a reconnu qu'il avait pass la soire au Black horse avec Betty et
un certain personnage dont il a donn le signalement et qui n'est connu
dans le Wapping que sous le sobriquet de l'_homme gris_.

Cet homme gris l'aurait aid  coucher Betty ivre morte sur un banc de
Well close square et  lui voler ensuite la cl de sa chambre.

Tous deux, pour satisfaire une fantaisie de ce mystrieux lord Vilmot,
qui est, parat-il, introuvable, se sont introduits dans la chambre de
Betty, tandis que cette crature dormait  la belle toile.

Alors l'homme gris a perc un trou dans le plancher, au-dessus du
laboratoire de Calcraff, afin, disait-il, de se procurer de la corde de
pendu pour plaire  lord Vilmot.

Mais, le trou perc, cet homme a renvoy le rough et il est rest seul
dans la chambre de Betty.

A quoi a servi ce trou?

On a fini par le dcouvrir.

Calcraff prend du th le soir, et la thire dont il se sert tait
prcisment au-dessous de ce trou sur une table.

Le mme chimiste qui avait analys le bol de lait, a trouv dans la
thire une substance vnneuse qui a occasionn les vomissements et les
tranches auxquelles il s'tait trouv en proie le lendemain.

On a tout lieu de croire que les fenians, dont l'homme gris parat tre
un agent important, avaient voulu empoisonner le bourreau pour gagner du
temps et faire surseoir l'excution.

Enfin, le rough John, ayant t mis en rapport avec M. Harris, lui
a dpeint ce personnage appel l'homme gris avec une exactitude
si parfaite que le banquier a cru reconnatre le Franais Firmin
Bellecombe.

La police continue ses investigations, mais jusqu' prsent elle n'a pu
dcouvrir ni le prtendu lord Vilmot ni l'homme gris.

Il est probable que ces deux hommes sont affilis au fenianisme.

Ainsi se terminait l'article du _Times_.

Or, il tait dix heures du matin, et lord Palmure, qui achevait de
djeuner, en avait fait la lecture  sa fille miss Ellen.

Miss Ellen tait demeure impassible.

--Que pensez-vous de tout, cela, Ellen? dit enfin le noble lord.

--Mon pre, rpondit-elle, je pense que le _Times_ se trompe.

--Comment cela?

--Ne dit-il pas que cet homme qu'on appelle l'homme gris est affili aux
fenians?

--Oui.

--Le _Times_ se trompe. Cet homme n'est point un affili, c'est leur
chef suprme.

Lord Palmure eut un geste d'tonnement.

--Cet homme poursuivit miss Ellen, est le mme qui nous a enlev Ralph.

--Oh! par exemple!

--Le mme qui a os venir ici... en pleine nuit...

--Vous l'avez donc vu?

--Oui, mon pre.

--Et c'est un Franais?

--Je ne sais pas. Il parle le franais, l'anglais et l'allemand avec une
remarquable puret.

Cet homme, poursuivit miss Ellen, est celui-l qui vous a mis un masque
de poix sur le visage.

--Est-ce possible?

--C'est lui qui a sauv Ralph du moulin, c'est lui qui l'a fait
disparatre.

--Et o peut-il tre cet enfant? dit encore lord Palmure.

--Je le sais, moi.

--Vous!

--Oui, mon pre. Il est aujourd'hui, sous un nom d'emprunt, inscrit sur
les registres de Christ's hospital et, par consquent, inviolable.

Lord Palmure poussa un cri de rage.

--Mais comment savez-vous tout cela? dit-il.

Miss Ellen frona le sourcil.

--coutez-moi, mon pre, dit-elle enfin.

--Parlez...

--Je ne suis qu'une femme, moi, mais je me suis fait un serment.

--Lequel?

--Celui de briser l'oeuvre tout entire, en terrassant l'ouvrier.

--Je ne vous comprends pas.

--Le jour o les fenians n'auront plus de chef, ils seront vaincus.

--Et, selon vous, ce chef est cet _homme gris_?

--Oui.

--Et c'est avec lui que vous voulez lutter?

--Je lutterai et je triompherai, dit froidement mis Ellen.

--Vous, ma fille?

--Moi, mais  une condition.

--Voyons?

--Au lieu de m'interroger, mon pre, au lieu de vouloir pntrer mes
projets, vous les servirez aveuglment.

--Mais.

Un sourire altier vint aux lvres de la jeune fille:

--Oh! je sais bien, dit-elle, que je ne suis qu'une femme, une enfant
mme, et il est temps encore que je reste dans mon rle. Cependant j'ai
la foi qui fait les mes hardies, j'ai la volont, j'ai le gnie!...

Seule, toute seul, si vous le voulez, mon pre, j'engagerai avec
le personnage mystrieux que je hais, une lutte dans laquelle il
succombera, je vous le jure.

Lord Palmure regardait sa fille avec une sorte d'admiration.

--Et, dit-il, pour cela il faut que je vous obisse.

--Sans m'interroger jamais.

--Soit, dit le noble lord.

--Vous me le promettez, mon pre?

--Je vous le jure.

Un clair passa dans les yeux de miss Ellen.

--A nous deux donc, l'homme gris, murmura-t-elle, je saurai bien
t'arracher ton masque et te faire dire ton vrai nom.

A nous deux?




XLIV


Miss Ellen, fille de lord Palmure, avait donc jur la perte de l'homme
gris.

tait-ce parce que ce mystrieux personnage avait os s'introduire chez
elle en pleine nuit et lui tenir un langage plein d'audace?

tait-ce parce qu'il s'tait jet au travers des projets de lord Palmure
et lui avait arrach cet enfant sur lequel le noble pair avait fond de
secrtes esprances de fortune?

tait-ce enfin parce que cet homme l'avait, par deux fois, tenue courbe
sous son regard dominateur?

Non, miss Ellen et peut-tre pardonn tout cela.

Elle hassait maintenant l'homme gris, elle s'tait fait le serment de
lui voir un jour au cou la corde de Calcraff, parce que l'homme gris
avait son secret.

Et qu'il nous soit permis de nous reporter  ce jour o il lui tait
apparu dans cette petite chambre d'une maison de Sermon lane o la jeune
patricienne allait revtir son costume de dame des prisons.

On se rapelle ce qui s'tait pass.

L'homme gris avait dit  miss Ellen:

--Je sais o sont les lettres d'amour que vous avez crites au
malheureux Dick Harrisson.

Et ds lors, miss Ellen avait fait tout ce qu'il avait voulu.

Elle avait consenti  cder son voile noir et sa robe de laine 
Suzannah l'Irlandaise; elle avait attendu dans cette chambre le retour
de la matresse de Bulton.

Puis, quand Suzannah tait revenue, lorsqu'elle lui avait rendu ce
costume que miss Ellen considrait dsormais comme souill par un impur
contact, elle l'avait entass pice  pice,  l'exception de la plaque
de cuivre, dans le pole de faence, qui se trouvait dans la chambre et
elle y avait mis le feu.

On se souvient encore que l'homme gris, en quittant miss Ellen, lui
avait dit:

--Demain,  minuit, je serai chez vous.

L'homme gris n'avait point tenu sa parole.

Pourquoi?

Miss Ellen, le lendemain soir, en rentrant chez elle, avait trouv une
lettre sur sa chemine.

D'o venait-elle? qui l'avait apporte? mystre!

La lettre tait ainsi conue:

    Miss Ellen,

    Je m'absente pour quelques jours et ne puis tre au rendez-vous
    que je vous ai donn. Ne craignez rien, _elles_ sont en sret.

    Votre ennemi.

Depuis lors, miss Ellen avait attendu vainement. L'homme gris n'avait
point reparu.

Mais, comme on le voit, le _Times_ donnait de ses nouvelles, et miss
Ellen avait fait le serment de perdre cet homme qui avait l'audace de
possder le secret de sa faute.

Donc, la fire patricienne avait obtenu que son pre devnt l'aveugle
instrument de ses volonts.

Ds ce jour-l, elle lui dit:

--Mon pre, l'argent est le nerf de la guerre, il me faut un crdit
illimit chez vos banquiers.

Lord Palmure lui avait remis un volumineux carnet de chques de la
banque de Londres, lui disant:

--Quand il sera puis, je vous en remettrai un autre.

Et, le soir mme, miss Ellen se mit en campagne.

A huit heures et demie, tandis que lord Palmure se rendait au parlement,
miss Ellen vtue de couleurs sombres, un voile pais sur le visage et
enveloppe dans un grand manteau dont le capuchon pouvait au besoin
dissimuler compltement ses traits, miss Ellen, disons-nous, monta dans
un petit coup bas, attel d'un seul cheval, conduit par un cocher sans
livre, et, quittant l'aristocratique quartier de Belgrave square, se
fit conduire de l'autre ct du pont de Westminster, dans le quartier du
Southwark.

--Adams' street! avait-elle dit au cocher, pour lui indiquer la rue o
elle voulait aller.

C'tait dans Adams' street, si on s'en souvient, que logeait la pauvre
mistress Harrisson, la mre de l'infortun Dick, qui tait mort d'amour
pour miss Ellen.

Le coup tait tran par un excellent cheval, et, bien que le trajet
ft assez long, miss Ellen fut bientt arrive  l'entre d'Adams'
street.

L elle fit arrter, mit pied  terre, enjoignit au cocher de ne point
bouger de place et s'aventura toute seule dans ce quartier misrable, o
une femme de qualit n'aurait pas os passer en plein jour.

Le Southwark n'est pas, du reste, un quartier dangereux et mal fam
comme White Chapel et le Wapping.

Quelques belles de nuit, quelques ivrognes en parcourent les rues; il y
a peu de voleurs, par la raison toute simple qu'il n'y a rien  voler.

Les tavernes, qui sont assez rares, sont rarement aussi le thtre
de ces scnes de meurtre qui ensanglantent si souvent les quartiers
populeux de Londres.

Les habitants sont mi-partie anglicans, mi-partie catholiques.

C'est dans le Southwark qu'est, du reste, la cathdrale de ces derniers,
Saint-George.

Peut-tre aussi est-ce  cause de cela que les prtres anglicans, avides
de propagande et de conversions, sont plus nombreux l que partout
ailleurs.

Il y a des chapelles  chaque coin de rue, et il n'est pas de famille
catholique qui ne soit pie, surveille, et auprs de laquelle les
clergymen ne tentent mille efforts pour la ramener dans le giron de
l'glise rforme.

O allait miss Ellen?

Elle passa sans s'arrter devant la porte de cette maison, o tait mort
Dick Harrison; elle suivit Adams' street dans toute sa longueur, et ne
ralentit sa marche qu' l'entre d'un de ces passages noirs, qui sont
nombreux dans Londres et qui portent le nom de _court_.

Celui-l se nommait _King's court_, ce qui voulait dire _passage du
Roi_.

Ce n'tait certainement pas la premire fois que miss Ellen s'aventurait
dans ce quartier, car elle entra dans le passage sans aucune hsitation,
et peu soucieuse de l'obscurit brumeuse qui y rgnait et que ne
parvenait point  dissiper un maigre et unique bec de gaz plac 
l'entre.

Elle chemina jusqu'au milieu et frappa  une porte qui se trouvait sur
la gauche.

La maison dans laquelle cette porte donnait accs tait noire, enfume,
compose d'un seul tage et d'un rez-de-chausse, et les fentres en
taient garnies de carreaux de papier huil, en guise de vitres.

Une seule de ces fentres tait claire, si toutefois on pouvait
prendre pour de la clart un rayon blafard qui s'en chappait.

Miss Ellen frappa trois petits coups secs et rgulirement espacs.

Alors une voix se fit entendre derrire la porte.

--Qui est l? disait-elle.

--Je viens de Chester street, rpondit miss Ellen.

La porte s'ouvrit.

La jeune patricienne se trouva alors au seuil d'une salle dlabre, d'o
s'chappait une odeur nausabonde, et au milieu de laquelle un pole en
faence laissait chapper quelques flammes bleutres.

C'tait la clart aperue du dehors.

Deux enfants, demi-nus, un petit garon et une fille de dix ou douze
ans, taient couchs sur un amas de paille ftide.

Auprs du pole, une femme encore jeune, mais dont le visage amaigri
trahissait une vie de privations, raccommodait,  la lueur du foyer
quelques loques qui n'avaient plus forme de vtements humains.

En voyant miss Ellen, cette femme se leva avec une sorte d'empressement.

--Ah! dit-elle, vous cherchez Paddy, n'est-ce pas?

--Oui, dit miss Ellen.

--Il n'est plus ici, milady, les hommes de loi l'ont emmen; il est en
prison.

Les enfants s'taient levs et entouraient la jeune fille avec une sorte
de curiosit mlancolique.

--Oui, reprit la femme, depuis que vous nous avez abandonns, milady,
le malheur est revenu... Paddy est en prison, et sans la charit d'un
prtre catholique, nos enfants et moi serions morts de faim...

Miss Ellen ferma la porte, puis elle vint s'asseoir silencieusement
auprs du pole, sans tmoigner la moindre rpugnance pour ce bouge
infect, o rgnait une atmosphre nausabonde.




XLV


La pauvresse continua:

--Vous nous avez abandonns, milady, et vous avez eu bien tort, je vous
jure, car Paddy n'tait point coupable; il a bien fait tout ce qu'il a
pu pour faire parler mistress Harrisson et lui arracher son secret.

Prires et menaces n'y ont rien fait.

Quand il vous a dit que lui et les hommes qu'il avait employs par votre
ordre, ont tout boulevers dans le logis de la pauvre dame, fouill
partout et qu'ils sont alls jusqu' la menacer de la tuer, si elle ne
vous rendait pas ce qu'elle savait, il vous a dit la vrit.

Mais vous n'avez pas voulu me croire et vous nous avez abandonns.

--Je m'en repens, dit simplement miss Ellen, et je vais venir de nouveau
 votre aide.

Ce disant, elle posa deux guines sur le pole.

La pauvresse allongea vivement la main vers cet or et un rayon de joie
brilla dans ses yeux.

Mais ce rayon s'teignit presque aussitt.

--Hlas! dit-elle, cela ne me rendra pas mon Paddy.

--Il est donc en prison? demanda miss Ellen.

--Oui, milady.

--En prison pour dettes?

--A White cross, milady.

--Et pour quelle somme?

--M. Thomas Elgin, qui savait que vous lui vouliez du bien, lui avait
prt cinq guines,  la condition qu'il en rendrait quinze.

--Et c'est lui qui l'a fait mettre en prison?

--Oui, milady.

--Il faudra l'aller dlivrer, Ann, dit miss Ellen.

Et elle tira de son sein un petit portefeuille en maroquin vert et en
retira un billet de vingt livres, qu'elle tendit  la pauvresse.

Celle-ci jeta un cri de joie, puis elle se mit  genoux devant la jeune
fille et baisa le bas de sa robe.

--Relevez-vous, Ann, dit miss Ellen, il est trop tard, ce soir, pour que
vous alliez  White cross payer la pension de votre mari; mais vous irez
demain, n'est-ce pas?

--Oh! oui, milady, ds demain matin.

--Et vous lui direz que j'ai de la besogne  lui donner; et que s'il
veut venir dans Chester street demain,  pareille heure, et m'attendre
 la petite porte du jardin, je lui apprendrai des choses qui lui seront
agrables.

La pauvresse pleurait de joie et les enfants baisaient avec tendresse
les mains de miss Ellen.

Celle-ci reprit:

--Ne me disiez vous pas, Ann, que vous aviez t rduite  implorer la
charit d'un prtre catholique?

--Oui, milady.

--Vous n'tes pourtant pas de cette religion?

--Non, milady, mais la paroisse n'a rien voulu faire pour nous, disant
que nous ne sommes pas du quartier. J'ai voulu conduire mes enfants 
la maison de refuge; on les a refuss en disant qu'il n'y avait pas de
place.

Il y avait un mois que Paddy tait en prison. J'avais tant travaill que
j'avais les yeux comme perdus; nous avions tout vendu, et le jour sans
pain tait arriv.

Mes pauvres enfants n'avaient pas mang depuis la veille et je me
soutenais  peine.

Comme je les entendais crier et pleurer, le dsespoir me prit; je sortis
comme une folle et je m'en allai par les rues tendant la main, au risque
de me voir conduire en prison par un policeman.

Mais dans le Southwark, qui donc pourrait faire l'aumne, puisque tout
le monde aurait besoin de la recevoir?

Il y avait plus de deux heures que j'errais  l'aventure, implorant
vainement la charit des passants.

Mes forces s'puisaient, mes oreilles bourdonnaient, j'avais du sang
dans les yeux.

A force de marcher, j'tais arrive  la porte de Saint-George, l'glise
des catholiques.

L, mes yeux se fermrent, en mme temps que mes jambes flchissaient,
et je m'criai:

--Mon Dieu! laissez-moi mourir, si telle est votre volont, mais donnez
du pain  mes enfants...

Un prtre sortait de l'glise en ce moment.

Il entendit mes dernires paroles, il vint  moi et me releva.

--Dieu est bon, me dit-il, et il n'abandonne jamais ceux qui s'adressent
 lui.

Que voulez-vous, milady, poursuivit Ann avec motion, j'oubliai en ce
moment tout ce que les clergymen nous ont enseign contre les prtres
catholiques.

Celui-l me donna le bras et voulut que je le conduisisse auprs de mes
enfants.

En route, il entra chez un boulanger et il acheta du pain, puis chez
un boucher et il y prit un morceau de viande, et enfin dans un
public-house, o il se fit donner un pot de bire.

Il ne me demanda pas, lui, si j'tais anglicane ou catholique. Il disait
que tous les hommes sont frres.

Chaque semaine, il vient nous visiter et il nous donne une couronne.
C'est de quoi vivre pendant huit jours.

--Lui avez-vous dit que Paddy tait en prison?

--Hlas! oui, rpondit Ann, mais il n'est pas riche, le pauvre homme, et
je crois bien qu'il donne aux pauvres le peu qu'il a. O aurait-il pris
quinze guines?

--C'est juste.

Miss Ellen garda un moment le silence, puis tout  coup:

--Ainsi il vient toutes les semaines?

--Oui, milady.

--A jour fixe?

--Oui.

--Quel est ce jour?

--Le dimanche soir.

Miss Ellen rflchit qu'on tait alors au lundi.

--Ainsi, dit-elle, il est venu hier?

--Oui, milady.

--Et vous ne le verrez pas avant dimanche prochain?

--Je ne crois pas.

Miss Ellen rflchit encore.

--Vous dites, reprit-elle encore, que c'est un prtre de la paroisse
Saint-George?

--Non, rpondit Ann, il est de Saint-Gilles, de l'autre ct de l'eau,
mais il vient  Saint-George quelquefois.

Miss Ellen tressaillit.

--Savez-vous son nom? dit-elle encore.

--Oui, on l'appelle l'abb Samuel.

Ce nom n'tait sans doute pas inconnu  miss Ellen, car elle ne put
rprimer un geste de surprise et peut-tre de joie.

--Vous le connaissez? dit Ann.

--On m'en a parl. Il est jeune, n'est-ce pas?

--Tout jeune. Il n'a pas trente ans.

Miss Ellen se leva.

--Ann, dit-elle, suivez bien le conseil que je vais vous donner.

--Parlez, milady.

--Demain matin, vous irez  White cross, et vous ferez mettre votre mari
en libert.

--Oui, milady.

--Puis, vous lui direz que sa fortune, la vtre, celle de vos enfants
est faite s'il veut m'obir.

--Oh! il passera dans le feu pour vous, s'il le faut, dit Ann.

Miss Ellen sourit.

--Non, dit-elle, je ne lui demanderai rien d'impossible. Vous lui direz
qu'il ne manque pas de venir demain soir.

--Dans Chester street,  la petite porte du jardin?

--Oui.

--Il y sera, milady, je vous le jure.

--Faites-moi encore une promesse, Ann.

--J'coute, milady.

--Si par hasard le prtre catholique vous venait visiter avant dimanche,
vous ne lui parleriez pas de moi.

--Je vous le jure, dit Ann.

Miss Ellen se leva, laissa retomber son voile sur son visage et s'en
alla.

--Je suis bien sur la trace de l'abb Samuel, se dit-elle, quand je
tiendrai celui-l, je serai sur la piste de l'homme gris!

Voici que le hasard se met dans mon jeu.

Et miss Ellen rentra dans Adam's street pour rejoindre la voiture qui
l'attendait  l'autre extrmit.




XLVI


Comme miss Ellen entrait dans Adam's street deux roughs compltement
ivres sortaient d'une taverne.

Miss Ellen doubla le pas.

Nanmoins l'un de ces deux hommes l'atteignit, lui prit la taille et lui
dit:

--O vas-tu donc ainsi, cher amour?

Miss Ellen avec la souplesse d'une couleuvre glissa des bras de
l'ivrogne et prit la fuite.

Mais l'ivrogne et son compagnon se mirent  courir aprs elle.

Le rough lui criait:

--Tu as beau te sauver, je te reconnais... tu es Fanny, la fille de
l'caillre Bentam, et tu cours chez John Farlen, ton amant.

En parlant ainsi, le rough tait de bonne foi; et miss Ellen avait beau
courir, il la gagnait de vitesse, rptant:

--Tu es la fille  la mre Bentam, je te reconnais, et la matresse de
ce fainant de John Farlen,  qui j'ai cass trois dents d'un coup de
poing; mais a n'est pas assez. Je veux lui prendre sa femme... et nous
verrons alors, s'il est bon  quelque chose.

Miss Ellen courait de toutes ses forces; elle tait tout  l'heure 
l'extrmit d'Adams' street, o elle retrouverait sa voiture...

Mais le rough l'atteignit une seconde fois, juste au moment o elle
passait devant un autre public-house.

Alors, miss Ellen jeta un cri:

--Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas Fanny Bentam.

--Mais si... mais si... dit l'ivrogne, je reconnais ta voix.

--Laissez-moi, vous dis-je.

Et cette fois, l'accent de miss Ellen devint imprieux.

--Bah! bah! dit l'ivrogne, John Farlen n'est pas l pour te dfendre.
D'ailleurs, c'est un propre  rien.

Miss Ellen se dbattait toujours.

Tout  coup, le rough jeta un cri, ouvrit les bras, et miss Ellen put se
dgager.

La courageuse jeune fille avait toujours sur elle un petit stylet  lame
damasquine,  manche de nacre.

Tandis que le rough la tenait brutalement par les paules, elle tait
parvenue  prendre cette arme  sa ceinture et  dgager son bras.

--Ah! poison! vipre! s'cria le rough, elle m'a assassin.

Et il tomba.

Miss Ellen avait repris la fuite, mais l'autre ivrogne s'tait acharn 
sa poursuite, et il parvint  la ressaisir.

En mme temps, le cri du rough bless avait retenti jusque dans le
cabaret, et les gens qui s'y trouvaient taient sortis en toute hte.

Avez-vous pass quelquefois auprs d'une de ces vastes ruches de
frelons, qui se trouvent dans les bois, et presque toujours au long d'un
poteau indicateur?

C'est en t, l'atmosphre est brlante, l'air est orageux; les frelons
dorment dans leur demeure souterraine.

Un seul se trouve au dehors, se tranant paresseusement au soleil, au
bord de son trou.

Vous passez, et vous l'crasez...

Soudain, la ruche tout entire s'veille, les frelons en sortent,
bourdonnant, irrits, terribles, et si vous n'avez pris la fuite assez
vite, vous tes perdu!

Il en fut ainsi de miss Ellen.

Tandis que le rough qu'elle avait frapp en pleine poitrine tombait
baign dans son sang, l'autre avait saisi la jeune fille et, de la
taverne voisine, des maisons environnantes, des profondeurs du sol,
de partout avait surgi tout  coup une foule en guenilles, furieuse,
hurlante, et qui entourait miss Ellen.

Cette fois, la jeune fille se dbattait vainement.

--Ah! coquine! disaient les uns.

--Ah! misrable! hurlaient les autres.

--Elle m'a assassin! vocifrait le bless, qui se tordait sur le sol.

--C'est une voleuse!

--Non, c'est une belle de nuit de Regent' street.

--C'tait sa matresse, et elle l'a quitt, disait l'autre ivrogne, qui
secouait toujours miss Ellen aprs lui avoir arrach son poignard.

--Il faut la conduire  la station de police! criait une grosse commre
qui s'tait approche le poing sur la hanche.

En se dbattant, miss Ellen avait laiss tomber son voile, et son
radieux visage apparaissait maintenant  dcouvert dans le rayon
lumineux qui partait du public-house.

--Un beau brin de fille, ma foi, dit un autre ivrogne.

--Ce serait dommage de lui passer la corde au cou...

--C'est pourtant ce qui lui arrivera, dit un autre, si ce pauvre diable
vient  mourir.

Un moment tourdie, frappe de stupeur, miss

Ellen avait fini par retrouver un peu de sang-froid.

Elle promena mme sur cette foule irrite un regard imprieux et
s'cria:

--Mais regardez-moi donc, vous verrez que vous ne me connaissez pas!

--C'est vrai, dit le landlord de la taverne, je ne la connais pas, et il
y a trente ans que je suis du quartier...

--Cet homme, dit miss Ellen, en montrant le bless qui continuait 
vocifrer, m'a insulte comme je passais... J'ai pris la fuite... il m'a
rejointe... je me suis dbattue...

--Et tu l'as frapp, dit la commre, qui se sentait d'autant moins
porte  l'indulgence que miss Ellen tait jolie.

Cependant la jeune fille parlait avec nergie, avec autorit, et elle
s'tait fait des partisans.

--Je me suis dfendue, disait-elle, j'tais dans mon droit...

--Oui, oui, firent quelques voix.

--Non! ripostrent plusieurs autres.

Miss Ellen tait, on s'en souvient, vtue fort simplement; nanmoins son
linge irrprochable et ses mains blanches attestaient qu'elle n'tait
pas une fille du peuple.

--H! mes amis, dit la marchande de poisson, je vous le rpte,
mademoiselle est une belle de nuit de Regent' street, et ce pourrait
bien tre une voleuse aussi.

--Vous mentez, madame! s'cria miss Ellen avec une grande nergie.

--Il faut la conduire  la station de police! rpta la marchande de
poisson.

--Oui, oui, dirent les uns.

--Non, firent les autres.

Cette populace tait dj divise en deux camps.

Seulement les partisans de la jeune fille n'taient pas en nombre et
ceux qui la voulaient conduire en prison allaient l'emporter.

Soudain un nouveau personnage intervint.

D'o sortait-il?

Personne n'aurait pu le dire.

Mais il arriva comme un ouragan; il tomba comme la foudre au milieu de
cette foule qui voulait conduire miss Ellen  la station de police.

Ses deux poings ferms dcrivirent un double moulinet en sens inverse et
frapprent.

Et,  chaque tour de bras, un des hommes qui serraient miss Ellen de
plus prs, tomba comme un boeuf sous la masse du boucher.

En mme temps cet homme prit miss Ellen dans ses bras, fit un bond
prodigieux, et, enlevant la jeune fille, il se mit  courir jusqu'au
coup qui attendait toujours au coin d'Adam's street.

Cela dura cinq minutes.

L'homme ouvrit la portire, jeta miss Ellen suffoque au fond de sa
voiture et cria au cocher:

--Chester street.

En mme temps, il s'assit  ct de miss Ellen.

Et comme un rayon des lanternes du coup tombait en ce moment sur son
visage, la jeune patricienne jeta un cri:

--_L'homme gris!_




XLVII


C'tait bien l'homme gris, en effet, qui venait de sauver miss Ellen.

D'o venait-il? comment tait-il arriv  point?

C'tait l ce que nul n'aurait pu dire; et probablement personne ne le
connaissait dans le Southwark.

Quand le coup fut en mouvement, lorsque miss Ellen eut respir, l'homme
gris dit d'un ton railleur  la jeune fille:

--Avouez, miss Ellen, que je suis arriv  temps.

--Vous! vous! disait-elle avec un accent gar.

--Moi, miss Ellen.

--Mais qui donc tes-vous?... Comment vous trouvez-vous toujours sur mon
chemin?...

--Le hasard.

--Oh! fit-elle, le hasard n'a que faire avec vous.

--Miss Ellen, dit l'homme gris avec un accent de gravit mlancolique,
je vous jure bien que c'est un pur hasard qui, ce soir, m'a permis de
vous venir en aide.

Que venez-vous faire ici? je l'ignore et ne veux point le savoir.
Peut-tre esprez-vous revoir la mre de Dick...

--Taisez-vous! s'cria-t-elle.

--Veuillez m'excuser, miss Ellen, reprit-il, si, au lieu de me retirer
sur-le-champ, j'ai os monter dans votre voiture, c'est que je ne suis
pas fch de causer un instant avec vous...

--Parlez, dit-elle, si vous avez quelque chose  me dire, je suis prte
 vous couter. Mais, ajouta-t-elle d'une voix plus sourde, vous m'avez
rendu un service aujourd'hui, un grand service mme, car si on m'avait
conduite  la station de police, j'eusse t contrainte de me faire
reconnatre. Permettez-moi donc de vous remercier, monsieur.

Elle essaya de prononcer ces derniers mots d'un ton affectueux, et n'y
put parvenir.

En dpit de ses efforts, la haine perait dans sa voix.

--Si j'ai os m'asseoir prs de vous, miss Ellen, reprit l'homme gris,
c'est que je voulais m'excuser d'avoir manqu au rendez-vous que je vous
avais donn...

--Ah! c'est juste.

--Je vous avais mme promis de vous dire o taient les lettres que vous
aviez crites  Dick...

Miss Ellen se sentit plir, et elle regretta peut-tre de ne pas encore
tre aux mains de cette populace en dlire qui lui pouvait faire un
mauvais parti.

--Miss Ellen, dit encore l'homme gris, vous avez un cheval qui marche un
train d'enfer; nous voici tout  l'heure au pont de Westminster, et, si
cela continue, en un rien de temps nous serons dans Belgrave square, et,
par consquent, chez vous.

Miss Ellen baissa la glace du coup.

--Williams, dit-elle  son cocher, allez au pas, traversez le pont,
passez devant l'abbaye, prenez Parliament street et White hall, et
allez-vous-en jusqu' Trafalgar square.

Le cocher fit un signe de tte affirmatif et mit son cheval au pas.

Alors miss Ellen dit  l'homme gris:

--Maintenant, monsieur, vous pouvez parler, je vous coute.

--Miss Ellen, reprit l'homme gris, je suis coupable d'incivilit, en
apparence, et je tiens  me disculper.

J'ai eu besoin de vous, vous m'avez rendu un vritable service en
consentant  cder vos habits et votre plaque de cuivre  cette pauvre
Suzannah, qui voulait voir Bulton une dernire fois.

En change, je vous avais promis... de me prsenter chez vous... le
lendemain.

--A minuit, fit miss Ellen avec un accent d'ironie.

--C'tait l'heure la plus commode pour ne vous point compromettre.

--C'est juste, mais vous n'tes pas venu.

--J'ai t accabl de courses, d'affaires mystrieuses, miss Ellen; vous
savez qu'on allait pendre John Colden.

--En effet, dit miss Ellen.

--John Colden est un des fils dvous de cette Irlande que votre pre a
trahie et dont vous vous tes dclare l'ennemie.

--Aprs? dit froidement miss Ellen.

--John Colden, poursuivit-il, avait risqu sa vie pour arracher l'enfant
au moulin.

--Oui, oui, dit miss Ellen d'une voix sifflante, je sais cela.

--Il fallait donc  tout prix sauver John Colden.

--Et-vous l'avez sauv! ricana la patricienne.

--J'aurais mauvaise grce  nier ce que le _Times_ a racont si
longuement.

--Continuez, dit froidement miss Ellen.

--Or donc, poursuivit l'homme gris, John Colden est sauv; mais ma tte
est mise  prix.

L'accent d'ironie de miss Ellen prit des proportions plus larges:

--Compteriez-vous par hasard sur moi, dit-elle, pour la mettre en
sret?

--J'attends moins et plus de vous, miss Ellen.

--Ah! par exemple!

Tenez, reprit-il avec ce sang-froid superbe qui avait plusieurs fois
dj dconcert miss Ellen, je suis l'homme qui a coup la corde de John
Colden; la police me recherche; si je suis pris, je serai condamn, et
si je suis condamn, je serai pendu. Je sais que vous me hassez...

--J'ai la franchise d'en convenir, dit miss Ellen, bien que tout 
l'heure vous m'ayiez sauve.

--Eh bien! continua l'homme gris, j'ai nanmoins l'audace de monter dans
cette voiture. Nous voici dans Parliament street et, Scotland yard est
 deux pas; j'aperois des policemen se promenant deux par deux sur les
trottoirs, je vois deux horse-guard, dans leur gurite,  la porte le
l'amiraut. Vous n'avez qu' baisser la glace de cette portire,  jeter
un cri,  faire un signe, et je suis pris...

--Cela est vrai, dit miss Ellen, qui eut, en ce moment, un furieux
battement de coeur.

--Cependant, miss Ellen, je ne tremble pas, je reste auprs de vous, et
je suis si bien arm que je ne crains rien.

--Ah! vous tes arm?

--Oui; d'un secret.

Miss Ellen tressaillit.

--Je vous ai dit tout  l'heure, miss Ellen, que j'attendais de vous
plus que le salut de ma tte.

--En vrit! fit-elle avec une ironie croissante.

--Je veux que vous deveniez mon allie...

--Ah! par exemple!

--Je dis mieux, ma complice.

--Vous tes fou!

--coutez, dit-il froidement, votre pre a trahi l'Irlande.

--Mon pre est Anglais, monsieur.

--Soit, miss Ellen; je ne veux pas chicaner sur les mots. Je veux que
vous serviez l'Irlande, moi.

Miss Ellen eut un ricanement cruel.

--Si je le fais jamais, dit-elle, ce sera contrainte et force.

--Qui sait?

Et il la regarda; et, une fois encore, elle se sentit palpiter sous cet
oeil noir et profond qui la bouleversait.

Pourtant elle releva bientt la tte:

--Et vous comptez sans doute sur ces lettres que le hasard, la trahison
ou peut-tre un crime ont mises entre vos mains? Car, vous les avez,
n'est-ce pas?

--Oui, mis Ellen.

--O donc les avez-vous prises?

--Dans le cercueil de Dick Harrisson.

Miss Ellen touffa un cri:

--Ah! sotte que j'tais, murmura-t-elle, j'aurais d m'en douter!

L'homme gris poursuivit:

--Eh bien! non, miss Ellen, ce n'est pas sur ces lettres que je compte.
Je les garde, nanmoins, car elles sont pour moi une arme dfensive.

--Et sur quoi donc basez-vous cette esprance de me voir un jour servir
l'Irlande? demanda miss Ellen toujours railleuse.

--Vous me hassez trop pour que je ne vous domine pas un jour,
rpondit-il.

Et il ouvrit la portire vivement:

--Adieu, miss Ellen, dit-il, au revoir plutt... ne craignez rien... vos
lettres sont en sret...

Il sauta lestement  terre, et miss Ellen stupfaite, n'avait pas encore
eu le temps de prononcer un mot qu'il s'loignait en courant.




XLVIII


Miss Ellen demeura stupfaite de ce brusque dpart.

Elle n'avait pas eu le temps de respirer que l'homme gris avait dj
disparu.

--Oh! dit-elle enfin avec un accent de haine et de mpris tout  la
fois, cet homme me brave, mais je l'craserai comme un reptile.

La patricienne avait des temptes dans l'me.

Quel tait cet homme qui possdait son secret?

Cet homme qui savait tout sur elle, et sur qui elle ne savait rien?

Aujourd'hui gentleman, rough demain, tantt montant  Hyde Park un
cheval pur sang, et tantt s'attablant dans une taverne du Wapping avec
des voleurs et des filles perdues, cet homme avait os parler la tte
haute  miss Ellen.

Il l'avait courbe sous son regard d'aigle, il avait eu l'impudence de
lui dire: Je veux que vous serviez l'Irlande que votre pre a trahie!

Ces dernires paroles taient une menace, une menace qui froissait
l'orgueil de miss Ellen, plus encore que celle de faire usage de ces
lettres que Dick Harrisson avait fait mettre dans sa bire.

--Oh! se dit miss Ellen, aprs une minute de rverie, il faut que cet
homme soit chti!

Elle secoua alors le cordon de soie qui correspondait au petit doigt du
cocher.

Celui-ci s'arrta et se pencha pour recevoir ses ordres.

--A Notting Hill, lui dit la jeune fille, et ventre  terre.

Le cocher rendit la main  son trotteur, qui fila comme une flche.

Pendant que le rapide attelage dvorait l'espace, miss Ellen se disait:

--Les haines religieuses sont mieux, trempes que les haines politiques.
Ce prtre que je vais voir servira ma vengeance plus srement et plus
fidlement que tous les ministres du monde.

Une lueur s'tait faite, comme on va le voir, dans l'esprit de miss
Ellen, et la fire patricienne avait tout  coup trouv un auxiliaire
digne de la comprendre.

Notting Hill est un quartier loign de Londres,  l'ouest de Kinsington
gardens.

Il y a de belles rues larges, des squares merveilleusement ratisss et
entretenus, quelques parcs en miniature o paissent  et l deux ou
trois moutons, des centaines de jolies maisons, toutes bties sur le
mme modle et qui paraissent sortir d'une bote  jouets de Nuremberg;
et pas une boutique ni un magasin.

Aussi, ds neuf heures du soir, les rues sont dsertes, et si l'Anglais
tait curieux, tout le monde se mettrait aux fentres en entendant
rouler une voiture.

En vingt minutes, le coup de miss Ellen s'arrta entre la grille de
Kinsington gardens et Notting Hill.

Le cocher se pencha de nouveau et attendit.

--Elgin Crescent, lui dit mis Ellen.

Le coup repartit. Quelques minutes aprs, il s'arrtait devant une
petite maison, soeur jumelle de toutes celles du quartier, ayant son
petit jardin donnant, par derrire, sur un square, avec une grille de
communication.

Miss Ellen mit pied  terre, monta lentement les trois marches de
la porte d'entre et appuya ses doigts mignons sur le bouton de la
sonnette.

Il n'y avait pas une me dans la rue, pas une lumire ne brillait aux
fentres de la maison.

On et dit qu'elle tait dserte.

Cependant,  peine miss Ellen et-elle sonn que des pas retentirent
 l'intrieur, des pas lents, mesurs, qui avaient quelque chose de
mthodique et de solennel.

Puis la porte s'ouvrit, et un homme se montra sur le seuil, tenant 
la main un de ces bougeoirs  dossier de cuivre poli qu'on appelle des
lampes d'escalier.

Cet homme tait vtu de noir des pieds  la tte et cravat de blanc.

Il portait une de ces longues redingotes auxquelles il est toujours
facile,  Londres, de reconnatre les ministres de la religion
anglicane.

A la vue d'une femme, il fit un pas de retraite, comme il convient 
un saint pasteur, qui doit toujours se mettre en garde contre les
tentations du dmon.

--Vous tes le rvrend sir Peters Town? lui dit la jeune fille.

--Oui, milady, rpondit-il, attachant sur la jeune fille un oeil
austre.

--C'est bien vous que je cherche, dit miss Ellen.

Et elle entra.

Sir Peters Town fit un nouveau pas de retraite.

Miss Ellen lui dit:

--C'est bien  Votre Honneur que j'en ai, et que Votre Honneur se
rassure, je ne suis ni une solliciteuse ni une importune.

Le rvrend tait dj fix. Il avait aperu dans la rue le coup de
miss Ellen.

En dpit de ses vtements d'une simplicit bourgeoise, miss Ellen avait
un grand air qui acheva de subjuguer sir Peters Town.

Il emmena la jeune fille au fond du corridor et poussa une porte d'o
s'chappait un rayon de clart.

Miss Ellen tait au seuil d'une manire de cabinet de travail, dont les
fentres donnaient sur le jardin et le square; ce qui expliquait que, de
la rue, elle n'et pas vu de lumire.

Cette pice assez vaste tait tendue d'une toffe verte qui devait la
rendre fort sombre, pendant le jour.

Une vaste table surcharge de livres et de papiers tait au milieu, et
tout auprs se trouvait une chemine dans laquelle brlait un maigre
feu.

L'homme chez qui miss Ellen pntrait ne paraissait pas, comme on voit,
sacrifier grand chose au confortable.

Il avana un sige  miss Ellen de l'autre ct de la table qu'il mit
entre elle et lui comme une barrire et lui dit:

--A qui ai-je l'honneur de parler?

--Je le vois, rpondit miss Ellen, vous ne me reconnaissez pas.

--En effet, dit-il, je ne sais... il me semble pourtant...

Et il la regardait avec une attention mticuleuse et qui n'tait pas
dpourvue de dfiance.

Ce personnage tait un homme d'environ cinquante-cinq ans.

Il tait grand, mince, chauve, avec quelques mches de cheveux
grisonnants qui descendaient irrgulirement aux deux cts de ses
tempes osseuses.

Ses lvres minces, son nez droit, ses petits yeux gris, profondment
enfoncs sous une arcade sourcilire norme, lui donnaient une
expression de volont sauvage et d'nergique duret.

On devinait en lui,  premire vue, un de ces prtres mthodistes qui
ne songent qu' convertir de gr ou de force  leur doctrine tous ceux
qu'ils trouvent sur leur chemin.

Miss Ellen lui dit:

--Je vous ai vu cependant deux fois.

--Ah! fit le rvrend.

--Chez mon pre, ajouta-t-elle.

--Votre... pre?...

--Oui, et j'ai assist mme a un entretien des plus srieux que vous
avez eu avec lui.

Le rvrend regardait miss Ellen avec une tnacit croissante.

--J'ai pourtant la mmoire des visages, dit-il.

--Vraiment? fit miss Ellen avec un sourire quelque peu ironique, tandis
que le prtre baissait tout  coup les yeux sous son regard.

--Mais, reprit-il, il y a videmment quelque chose de chang... dans
votre personne...

--Ou dans mon costume, dit miss Ellen.

--Peut-tre...

--Mon rvrend, reprit-elle, je n'ai vraiment pas le temps d'exercer
votre mmoire et je vais lui venir en aide sur-le-champ.

--Ah! fit M. Peters' Town.

--Je m'appelle miss Ellen et je suis fille de lord Palmure.

Ce fut comme un coup de thtre.

A ce nom, le rvrend se leva vivement et s'inclina aussi bas que
possible en disant:

--Pardonnez-moi, miss Ellen, je suis un tourdi, et cependant  mon
ge...

--Monsieur, ajouta miss Ellen, je ne viens pas chez vous  dix heures et
demie du soir, et toute seule, sans de graves et puissantes raisons...

Le rvrend s'inclina encore.

--Je viens _pour l'Irlande_, dit-elle.

Ces mots firent passer un nuage sur le front blafard du prtre, et un
clair de haine subite s'chappa de ses petits yeux qui ptillaient
alors d'un fauve clat.




XLIX


Ces mots: _pour l'Irlande_, accentus d'une certaine faon par miss
Ellen, avaient suffi pour tablir comme un courant de sympathie
lectrique entre elle et le rvrend Peters Town. Elle continua:

--Mon rvrend, la fille de lord Palmure, comme vous le pensez bien, est
au courant de la politique.

--Cela doit tre, fit le prtre en saluant de nouveau.

--Et elle n'ignore aucune des questions qui intressent en ce moment
l'Angleterre.

Ici, il y eut un nouveau salut du rvrend.

Miss Ellen poursuivit:

--Mon pre n'a pas d'autre secrtaire que moi.

--Ah!

--Je dcachette son courrier et je rponds souvent en son nom aux plus
hauts personnages.

Miss Ellen disait vrai, et on le sentait, en dpit de sa jeunesse,
 cette voix calme, lgrement ironique, et doue d'un timbre plein
d'autorit.

--Mon pre, poursuivit miss Ellen, a, comme vous le savez, une grande
autorit  la Chambre haute.

Le rvrend fit un geste affirmatif.

--Et on le sait un ennemi acharn de l'Irlande et de ces misrables qui
ont depuis quelque temps dclar  l'Angleterre une guerre tnbreuse.

Le petit oeil du rvrend eut un nouvel clair de haine.

--Cependant, reprit la jeune fille, l'Irlande a des ennemis plus
acharns que mon pre et les hommes de son parti.

--Et... fit le rvrend en fronant le sourcil, quels sont ces hommes,
mademoiselle?

--Vous et les vtres.

--Vous croyez?

La haine de parti s'mousse quelquefois, continua miss Ellen, la haine
de secte, jamais.

Le clerg anglican hait mortellement le clerg catholique, dont le
foyer, pour les trois royaumes, est l'Irlande.

--Fort bien, dit le prtre.

--C'est une haine sans trve, sans merci, que celle que vous avez voue
 l'Irlande, reprit miss Ellen, et c'est pour cela que je suis venue.

Le rvrend attendait que la patricienne s'expliqut nettement.

--Vous avez offert  mon pre le secours de cette arme occulte que vous
commandez, n'est-ce pas?

Sir Peters Town regarda de nouveau miss Ellen.

Celle-ci avait aux lvres ce sourire confiant et moqueur qui sied  ceux
qui touchent  la diplomatie.

--La religion anglicane, comme le catholicisme, poursuivit miss Ellen,
a ses affiliations religieuses qui ont un but politique, ses socits
mystrieuses et secrtes qui tiennent en chec le clerg rgulier et
l'archevque de Cantorbry lui-mme.

Or, vous tes le chef suprme d'une de ces associations, la plus
puissante, selon moi, celle qui a vou une guerre d'extermination 
l'Irlande...

--Cela est vrai, miss Ellen.

--Et c'est pour cela qu'au lieu de ddaigner votre concours, comme mon
pre, qui a t mal inspir ce jour-l, je viens  vous.

--Ah! fit le rvrend, qui se mprit aux paroles de miss Ellen, lord
Palmure se ravise?

--Non, je ne viens pas de sa part.

--De laquelle donc venez-vous?

--De la mienne, dit froidement miss Ellen.

Le rvrend la regarda de nouveau.

Et, cette fois, il eut un tressaillement par tout son tre.

Son regard avait heurt celui de miss Ellen comme se heurteraient deux
lames d'pe forges et trempes ensemble, aprs avoir t tires du
mme bloc d'acier.

Et le prtre eut soudain une confiance aveugle en cette jeune fille 
l'oeil dominateur, et que la nature avait arme pour la lutte, en lui
donnant une beaut souveraine.

--Parlez, miss Ellen, dit-il.

Cela voulait dire:

--Je suis prt  me lier  vous et  vous servir comme vous me servirez.

--Mon rvrend, dit alors miss Ellen, vous et les vtres avez fait
beaucoup contre l'Irlande, et cependant vos tentatives n'ont pas t
couronnes de succs.

Le ministre se mordit les lvres.

--Un de vos instruments les plus dociles et les plus srs vous a manqu
tout  coup. Je veux parler d'un usurier nomm Thomas Elgin, qui avait
emprisonn  White cross un homme que vous considrez avec raison comme
un des amis du parti irlandais.

Je veux parler de l'abb Samuel.

--Vous savez cela? dit Peters' Town.

--Je sais encore que vos ennemis attendaient quatre chefs qui devaient
se trouver, un dimanche,  huit heures, dans l'glise Saint-Gilles, et
se runir autour de ce prtre dont je vous parle.

--C'est vrai.

--Le prtre mis en prison, ces hommes n'ont pu d'abord se runir, et ils
ont err longtemps dans les rues de Londres, se cherchant mutuellement
et ne parvenant pas  se rencontrer, car ils ne se connaissaient pas.

--Cela est vrai encore.

--M. Thomas Elgin a failli tre assassin, et il vous a manqu au moment
o vous aviez le plus besoin de lui.

Le rvrend soupira.

--Le prtre est sorti de prison.

--Hlas!

--Et les quatre chefs que vous aviez disperss aux quatre coins de
Londres et qui certainement n'auraient jamais d se runir, ont fini par
se rejoindre. Suis-je informe, mon rvrend?

--Parfaitement, dit sir Peters Town.

--Enfin, dit encore miss Ellen, il y a deux jours, les fenians, car
il faut bien les appeler par leur nom, ont arrach un des leurs 
l'chafaud,  l'heure mme de l'excution, et quand il avait au cou la
corde du bourreau.

L'oeil du rvrend Peters Town tincela de fureur.

--Vous savez aussi cela, continua miss Ellen, mais il est une chose que
vous ne savez pas.

--Ah!

--C'est que cet homme qu'on croit tre leur instrument...

--L'homme gris?

--Oui.

--Eh bien? fit le prtre anxieux.

--C'est leur chef suprme, dit miss Ellen.

Vous le voyez, poursuivit-elle toujours souriante, ce que vous, le
chef d'une arme mystrieuse, ce que mon pre, un membre influent de la
Chambre haute, ne saviez pas, je le sais, moi.

Sir Peters Town voulut parler; miss Ellen l'arrta d'un geste:

--Attendez encore, dit-elle. Ce chef invisible, ou plutt introuvable
et qui a mis sur les dents depuis deux jours toute la police de Scotland
Yard, je le connais, moi.

--Vous! exclama le prtre.

--Je l'ai vu.

--Mais o?

--Chez moi, et ailleurs.

--Quand?

--Chez moi, il y a trois semaines.

--Il a os aller chez vous!

--Ailleurs, il y a huit jours, et il y a une heure.

--Une heure! s'cria sir Peters Town.

--Je l'ai eu  mes cts, dans ma voiture, et je lui ai parl
familirement comme je vous parle...

--Mais... cet homme... balbutia le prtre stupfait, d'o venait-il, que
vous voulait-il?...

--Ceci est mon secret, dit miss Ellen. Maintenant, voulez-vous savoir
pourquoi je suis venue?

--Parlez...

--Mon pre hait l'Irlande pour des motifs politiques.

--Fort bien, dit le rvrend.

--Vous hassez l'Irlande, vous et les vtres, de toute la puissance
sauvage et vivace d'une haine de secte et de croyance.

--Soit.

--Je hais l'Irlande, moi, parce que je hais cet homme dont je vous
parle, et qui semble tenir les destines de ce pays dans sa main et les
prparer  un triomphe prochain.

--Oh! cela ne sera pas! s'cria sir Peters Town.

--Je le hais, reprit miss Ellen avec un accent cruel, et je me suis fait
un serment, celui de ne me reposer ni jour ni nuit que je ne l'aie bris
comme un roseau, et tenu palpitant et demandant grce sous mes pieds.

Comprenez-vous maintenant, mon rvrend, pourquoi je suis venue  vous?

--Oui, rpondit-il.

Et la jeune fille, froisse dans son orgueil et le ministre austre et
fanatique changrent un nouveau regard, et ce regard fut un pacte de
haine et de vengeance tout entier.

Puis ils se tendirent la main...

L'homme gris avait dsormais deux ennemis implacables.


FIN DU TROISIME VOLUME






End of the Project Gutenberg EBook of Les misres de Londres
by Pierre Alexis de Ponson du Terrail

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISRES DE LONDRES ***

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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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