The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil

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Title: Histoire des plus clbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
       Tome IV

Author: Jules Dumesnil

Release Date: November 4, 2005 [EBook #17004]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ISBN 2-8266-0072-9 DITION COMPLTE

ISBN 2-8266-0076-1

Rimpression de l'dition de Paris, 1853

HISTOIRE DES PLUS CLBRES AMATEURS ITALIENS

ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES

J.-G. DUMESNIL

TOME IV

MINKOFF REPRINT

GENVE

1973

       *       *       *       *       *

LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.

1478-1529.

La cour d'Urbin; Jules II et Lon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;
Dcouverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.
Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.
Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;
Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;
premire reprsentation de _la Calandria_; Jules Romain;
le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clment VII; Charles-Quint;
cole romaine.

PIETRO ARETINO.

1492-1557.

Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;
Andra Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;
Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;
Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;
Michel-Ange; Baccio Bandinelli.
Andr Doria; le marquis du Guast; le doge Andr Gritti;
Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Mdicis.
cole vnitienne.

DON FERRANTE CARLO.

1575-1641.

Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;
Lavinia Fontana Zappi;
Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.
Ecole bolonaise.

LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.

1590-1065.

Simon Vout; le Dominiquin; Peiresc;
Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;
Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jsuite Fra Giov. Saliano;
Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;
Paul Frart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.

AVIS IMPORTANT.

L'auteur et l'diteur de cet ouvrage se rservent le droit de le
traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
poursuivront, en vertu des lois, dcrets et traits internationaux,
toutes contrefaons ou toutes traductions faites au mpris de leurs
droits.

Le dpt lgal de l'ouvrage a t fait  Paris, au ministre de la
police gnrale, et toutes les formalits prescrites par les traits
sont remplies dans les divers tats avec lesquels la France a conclu des
conventions littraires.

HISTOIRE DES PLUS CLBRES AMATEURS ITALIENS

ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES

PAR

M. J. DUMESNIL

Membre du Conseil gnral du Loiret, de la Socit archologique de
l'Orlanais et de la Lgion d'honneur.

     Vitam excoluere per artes. VIRG.

TOME IV

PARIS

JULES RENOUARD ET Cie

diteurs de l'Histoire des Peintres de toutes les coles

6, RUE DE TOURNON

       *       *       *       *       *

1853




AVERTISSEMENT.

On a beaucoup crit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
C'est  peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
amateurs sont cits en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
les oeuvres qu'ils ont commandes ou qu'ils possdent. Cet oubli n'est
pas juste; car combien d'artistes ont d leur renomme et leur fortune
aux premiers encouragements qu'ils ont reus d'amateurs aussi gnreux
qu'clairs. Il est mme vrai de dire que le got des amateurs a souvent
ragi sur celui des artistes, et que les plus grands matres n'ont pas
chapp  leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphal,
de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
sujets de ses compositions. Les amateurs mritent donc d'occuper, dans
l'histoire de l'art, une place plus considrable que celle qui leur a
t accorde jusqu'ici par les historiens et les biographes.

Mais pour qu'il n'y ait ici aucune quivoque, il faut bien s'entendre
sur cette qualification d'amateur.

Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour tre un amateur dans le sens que
nous attachons  ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
collections d'antiquits, de statues, de dessins et de tableaux.

Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition  les
comprendre; mais il n'y a que l'amour joint  l'intelligence de l'art
qui constitue le vritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes tudes, des
connaissances varies, un got dlicat, un jugement sr. Le Poussin
semblait avoir en vue de dfinir le vritable amateur, lorsqu'crivant 
son ami, M. de Chantelou, il lui disait: Les oeuvres squelles il y a
de la perfection ne se doivent pas voir  la hte, mais avec temps,
jugement et intelligence; il faut user des mmes moyens  les bien juger
comme  les bien faire[1]. Ailleurs il ajoute: Le bien juger est
trs-difficile, si l'on n'a en cet art, grande thorie et pratique
jointes ensemble: nos apptits n'en doivent pas juger seulement, mais la
raison[2]. Le vritable amateur est donc celui qui joint,  l'amour de
l'art, le jugement et l'intelligence.

[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642,
p. 75.]

[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]

Telles sont les qualits qu'ont possdes,  un degr remarquable, le
comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherch  apprcier
l'influence sur les artistes de leur temps.

Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurment,
qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
vritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, o les arts ont brill
pendant longtemps d'un si vif clat, il serait facile de citer un
trs-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
membres du clerg, particulirement parmi les prlats, les vques et
les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exerc autant d'influence
sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes dtermin 
consacrer plus spcialement nos recherches. Chacun d'eux a t, de son
temps, en relations suivies, pendant un trs-grand nombre d'annes, avec
les principaux matres; et si leur amiti a t recherche par les
artistes, c'est qu' l'amour et  l'intelligence du beau, ils joignaient
la bienveillance, le dsir d'obliger avec discrtion, et toutes les
autres qualits qui appellent la confiance et qui font le charme de
l'intimit.

Un autre motif nous a engag  tudier la vie et l'influence de ces
quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache  l'histoire
d'une cole diffrente: Balthasar Castiglione  l'cole romaine, Pietro
Aretino  l'cole vnitienne, Don Ferrante Carlo  celle de Bologne, et
le Commandeur au plus grand artiste franais, Nicolas Poussin, que
l'Italie n'admire pas moins que la France.

En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amiti qui l'unissait
 Raphal, il nous aurait t impossible de ne pas parler d'Agostino
Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
contribu  procurer au Sanzio les occasions d'exercer son gnie. De
mme, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mle  celle de
Paul Frart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
taient lis au mme degr avec notre Poussin, qui tait comme leur
centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir sparer
Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphal, pas plus que M.
de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.

Les dtails donns sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
transition naturelle  la suite que nous nous proposons de publier sur
les amateurs franais.

Ce premier volume est le rsultat de plusieurs annes d'tudes et de
recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-tre qu'il
renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
dsir pouvoir m'effacer plus compltement encore, et laisser
entirement les artistes se faire connatre par eux-mmes. Je n'ai pas
la prtention d'apprendre quoi que ce soit  ceux qui savent; j'ai voulu
seulement pargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.

En terminant, qu'il me soit permis de tmoigner publiquement ma
reconnaissance  M. Le Go, secrtaire, depuis prs de vingt annes, de
l'Acadmie de France  Rome, possesseur d'une admirable bibliothque sur
les arts, forme par ses soins, qu'il a bien voulu mettre  ma
disposition;  M. Caillou, fix  Rome depuis longtemps par son got
pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une rputation
justement mrite;  MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, lves
de M. Ingres, ainsi qu' MM. Matout, Franais, Clestin Nanteuil,
Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
qu'ils ont bien voulu me donner.




LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE

       *       *       *       *       *
De tous les amateurs clbres qui vcurent sous les pontificats de Jules
II et de Lon X, il n'en est aucun qui exera une plus grande influence
sur l'cole romaine que Balthasar Castiglione. Intimement li avec
Raphal, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions,
et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la
reconnaissance et la restauration des prcieux restes de l'antiquit qui
existaient encore dans la ville ternelle. Aprs la mort de l'Urbinate,
son amiti valut  Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
Ce prince, grce  la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa
capitale, avec la plus clatante distinction, l'hritier de Raphal, et
l'on peut dire avec vrit que Mantoue est principalement redevable au
Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de
peinture qu'y a laisss le gnie de Jules Romain. Le Castiglione avait
puis l'amour du beau dans l'tude approfondie des oeuvres d'Homre, de
Platon, de Cicron et de Virgile, ces matres de ceux qui savent. Aussi,
malgr les agitations d'une vie mle aux intrigues des cours, aux chances
des combats et aux ngociations de la politique, il ne ngligea aucune
occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands matres, ses
contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-tre le seul
homme de son temps qui pt entretenir des relations d'amiti aussi
intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphal: il dut cet heureux privilge
non-seulement  l'amnit de ses manires et  la bienveillance de son
caractre, mais encore  ses connaissances profondes et varies,  la
solidit de son jugement,  son got si dlicat et si sr que Raphal
lui-mme craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin,  son amour d beau
qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le
sjour de Rome. Cette prfrence qu'il accorda toujours  la ville que le
Bramante, Raphal et ses lves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo,
Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune
patrie, ne se dmentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, o il
suivait, comme nonce de Clment Vil auprs de Charles-Quint, des
ngociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les
bandes indisciplines du conntable de Bourbon, la dispersion des lves
de Raphal, les ravages exercs dans le Vatican et la basilique de
Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant
d'autres malheurs irrparables, il fut tellement frapp de ces dsastres,
qu'au tmoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit
ne tarda pas  le conduire au tombeau.

Pour apprcier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
artistes de son temps, et en particulier sur Raphal et Jules Romain, il
est ncessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
ses propres lettres qui quivalent presque  des mmoires[3].

[Note 3: Ces lettres ont t publies par l'abb Serassi en deux
volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant
diteur a galement publi une dition du _Cortegiano_, du Castiglione,
qu'il a fait prcder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
des renseignements prcieux.]

Balthasar Castiglione naquit  Casatico, maison de campagne de sa
famille dans le Mantouan, le 6 dcembre 1478. Son pre, Christophe de
Castiglione, tait un noble et brave gentilhomme et sa mre, Louise de
Gonzague, tait une femme aussi distingue par son esprit que par sa
beaut. Elle appartenait  l'une des branches des Gonzague, dont le chef
tait marquis de Mantoue.

C'tait alors l'poque de la renaissance des lettres, et le got des
oeuvres de l'antiquit agitait tous les esprits. Les dcouvertes
d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication 
Florence, sous les auspices de Laurent de Mdicis; les travaux de
Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirig les
esprits vers l'tude des crivains de l'antiquit. Les nobles et riches
Italiens de ce sicle, bien suprieurs en cela aux seigneurs des nations
ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
faisaient pas consister exclusivement le mrite d'un chevalier dans la
force corporelle et dans l'adresse  manier les armes. L'tude des
lettres grecques et latines entrait ncessairement dans l'ducation d'un
jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait  jouer un rle dans
le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer  ce
devoir. Malgr les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune
mdiocre, ils n'hsitrent pas  lui donner les meilleurs matres, afin
de lui procurer des connaissances solides et brillantes.

[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frres, dont l'un
mourut trs-jeune.]

La ville de Milan tait alors gouverne par Louis Sforce, prince aussi
distingu par son amour des lettres que par ses qualits guerrires. Sa
cour tait le rendez-vous des littrateurs, des savants et des
artistes[5]. C'est l que Balthasar Castiglione fut envoy dans sa
jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
l'quitation, le maniement des armes, mais surtout pour y tudier les
crivains de l'antiquit. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
l'initia  la connaissance de la langue latine. Dmtrius Chalcondyles
lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
Broalde le vieux, il se livra  l'tude approfondie des auteurs grecs
et latins, consignant par crit ses observations et ses commentaires, et
montrant ainsi la finesse et la sagacit de son esprit, qui savait
dcouvrir les beauts les plus caches de ses modles. Les crivains
auxquels il donnait la prfrence et qu'il se rendit familiers furent,
en grec, Homre et Platon, types de la puret antique; en latin,
Virgile, Cicron et Tibulle, non moins dignes d'tre admirs. Le got
dcid qu'il conserva toute sa vie pour ces grands gnies de l'antiquit
ne le dtourna pas d'tudier galement les ouvrages les plus
remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulirement Dante,
Ptrarque, Laurent de Mdicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
la _Divine Comdie_ l'nergie et la science; chez le chantre de Laure la
tendresse et l'lgance; et chez Laurent de Mdicis et Politien le feu
naturel et la facilit.

[Note 5: Notamment du grand Lonard de Vinci.]

Il n'est pas douteux que le Castiglione dut  l'influence de ces fortes
tudes, continues pendant sa vie entire, l'amour du beau, et par suite
cette puret de got et cette rectitude de jugement que lui enviait
Raphal, le matre de la beaut idale. Il fut galement redevable 
cette instruction, acquise au contact d'hommes suprieurs, de cette
bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
dans tout le cours de sa carrire. On reconnat cette disposition de son
esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il et t libre de
vivre  sa manire, il aurait prfr le sjour de Rome et la socit
des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
de la politique.

La longue rsidence qu'il avait faite  Milan, son habilet dans tous
les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
littrature italienne, et par-dessus tout l'amabilit de son caractre
lui avaient attir l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
dsirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se raliser ses
esprances sans l'invasion des Franais en Italie, qui vint ruiner tous
ses projets. Son pre, bless  la bataille du Taro, mourut quelques
jours aprs. Louis Sforce fut dpouill de ses tats, et Balthasar
oblig de se retirer  Mantoue. Il y fut reu avec beaucoup de
bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mre; ce prince se
proposant, peu de temps aprs, d'aller  Pavie  la rencontre du roi de
France, voulut que le Castiglione l'accompagnt dans ce voyage, et fit
partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister 
l'entre du roi Louis XII,  Milan, le 5 octobre 1499.

Dans une lettre adresse de Milan, le 8 octobre 1499,  messere Jacques
Boschetto de Gonzague, son beau-frre[6], le Castiglione fait de cette
entre la description suivante, qui nous a paru digne d'tre
rapporte[7]:

[Note 6: Il avait pous sa soeur Polixne.]

[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]

Vous aurez sans doute appris l'entre de S. M. le roi de France 
Pavie. Notre trs-illustre seigneur[8] resta jusqu' samedi dernier 
Pavie avec Sa Majest, et ce soir vint  Milan. Le dimanche, aprs le
djeuner, il alla  la rencontre du roi qui vint  Saint-Eustorgio,
glise situe hors la ville,  la porte du Tsin, et y resta un bon bout
de temps. Le roi y reut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
le bton de commandement de l'tat et une pe. Le roi donna l'pe 
monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et marchal du royaume
de France. Il rendit le bton  messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
et d'autres Franais confusment et sans ordre, des bagages, des
prlats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
milanais sortaient de la ville en s'efforant de garder le meilleur
ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
pape[9]; les unes taient couvertes de velours noir, les autres de
brocart d'or. Elles taient accompagnes d'autant de pages, monts sur
de forts chevaux et trs-bien habills  la franaise, ce qui tait beau
 voir. Ensuite s'avancrent  la rencontre de S. M. le roi les
cardinaux Borgia, lgat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de
Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
seigneurs et des chevaliers franais ne cessaient d'aller et venir dans
cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades  leurs
chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
chevaliers taient arms, et ils heurtaient les personnes qui se
trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire vanglista,
notre matre de mange, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
Quand il plut  Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur
capitaine en avant  cheval, eux  pieds avec leurs lances sur l'paule,
suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
bas de mme. Ils taient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
que l'on dit n'tre compose que de gentilshommes; ils taient cinq
cents archers  pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde  la
main avec un casque en forme de coupe, un vtement rouge et vert depuis
les paules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
sur les cuisses.

[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-Franois Gonzague.]

[Note 9: Csar Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
VI.]

[Note 10: Jean Borgia, archevque de Montral, neveu du pape
Alexandre VI.]

[Note 11: Julien de la Rovre, qui fut ensuite Jules II.]

[Note 12: Georges d'Amboise, archevque de Rouen, premier ministre
de Louis XII.]

[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]

Cette broderie reprsentait un porc-pic secouant et lanant ses
dards[14]. Venaient aprs les trompettes du roi; ensuite les ntres avec
un vtement comme celui des arbaltriers, en satin. Immdiatement aprs
tait le roi, prcd de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
en main le bton de commandement. De chaque ct de Sa Majest,
quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne
et d'autres que je ne connais pas. Par derrire taient les cardinaux
ci-dessus nomms, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
tait plac entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
rappelle pas le nom. Le fils du pape tait mis trs-galamment. Ils
marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignit. Venaient ensuite
beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
prlats tant milanais qu'trangers. Fermaient la marche deux cents
gentilshommes franais, hommes d'armes, tous arms et galamment
habills.

[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-pic pour
emblme, avec cette devise: _Cominus_ et _Emins_, voulant faire
entendre que ses armes taient aussi redoutables de loin que de prs;
par allusion au porc-pic, qui perce de ses dards celui qui veut le
prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
l'irritent.]

[Note 15: Grand conntable, un des meilleurs capitaines que Charles
VIII et conduits avec lui en Italie. Il prit dans l'expdition de
Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
en droute et fait prisonnier dans, les lieux mmes o peu d'annes
auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
de Cordoue. Son nom tait Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
Voy. _Guicciardini_, lib. V.]

Tel tait le cortge qui accompagnait le roi dans toute l'tendue de
cette rue qui,  partir du chteau, tait couverte de draps et orne de
chaque ct de damas, de tapisseries et d'autres dcorations. Un
habitant, voulant montrer qu'il tait attach au roi, avait plac les
armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
avait pu imaginer. La rue tait toute remplie de monde, et le roi allait
regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tte, un
dais de brocart d'or tait port par des docteurs vtus de robes rouges,
avec le collet et le bonnet brods de vair. Autour du cheval marchaient
quelques gentilshommes milanais, de la premire noblesse, en bon ordre.
Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tte. Sa
Majest avait sur les paules un manteau ducal de damas blanc. Il
portait un bonnet ducal de la mme-toffe, brod de vair. Il s'avana
dans cet ordre jusqu'au chteau. La place tait pleine de monde, et,
pour le passage du roi, les arbaltriers gascons  pied, le casque 
coupe en tte et vtus de ces grandes vestes que j'ai dcrites, mais non
brodes, taient obligs de faire place. Ces Gascons sont hommes de
petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entre dans le
chteau de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce)  la fine
fleur des talents et de tous les hommes distingus, et maintenant rempli
de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans
son enceinte, le roi mit encore l'pe  la main et fit peur 
quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
sang de rpandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
allmes  la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
entendre la messe  Saint-Ambroise, toujours escort par ses
hallebardiers et accompagn de tous les seigneurs ci-dessus nomms. La
messe fut chante par l'vque de Plaisance[16]. La messe dite, et aprs
avoir reconduit le roi au chteau, nous allmes dner, et ensuite nous
revnmes  la cour. Mardi matin, notre duc,  la pointe du jour, se
rendit  la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
poing, car ainsi le roi l'avait ordonn, et ils sortirent dans la
campagne. Cette matine, je n'ai pas quitt la maison. Je ne vous cris
pas en quel tat sont les affaires de notre illustre matre, parce que
vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
mais aux grandes dmonstrations d'amiti que j'ai vues, et  la grande
intimit qui s'est tablie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
sembl comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformit
d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
s'arrangent au mieux de nos dsir.

[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier vque de Tortone
prlat clbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II,
p. 233.]

Les prvisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
Mantoue, bien qu'il et combattu peu de temps auparavant contre Charles
VIII, sut si bien se faire agrer par son successeur, que ce prince le
nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il mditait de la conqute du
royaume de Naples.

Le Castiglione se trouva, en 1503,  la bataille du Garigliano, que le
marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
historiens italiens, parce que les troupes franaises et leurs chefs
refusrent de lui obir. Dgot par cet chec du service de la France,
le marquis abandonna l'arme, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
dsirait, la permission de venir  Rome.

Jules II venait d'tre lu pape  la place de Pie III, qui n'avait
occup l chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Tmoin des
malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prtentions des
Franais et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
et l'importance des tats de l'glise, afin de pouvoir plus facilement
assurer leur indpendance. Dans ce but, il avait appel  Rome
Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
tats, grce  l'appui de la rpublique de Venise, grce surtout  la
mort d'Alexandre VI et  la haine qu'inspirait son fils le duc de
Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, mari depuis longtemps 
Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonait
qu'il ne fournirait pas une longue carrire.

Jules II, en lui rendant l'investiture du duch d'Urbin, dont l'avait
dpouill Alexandre VI au profit de Csar Borgia, son fils, et en lui
accordant le gnralat des troupes de l'glise, avait obtenu de
Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovre. Ces
importantes ngociations se poursuivaient  Rome vers la fin de 1503,
lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, aprs la bataille du
Garigliano[17].

Tous les historiens contemporains s'accordent  reconnatre que
Guidobaldo tait un prince ami des sciences et des arts, et vers dans
les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amens
 Rome  sa suite, se trouvait Csar Gonzague, cousin germain de
Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem, et comme lui
trs-amateur des belles-lettres[18]. Ils taient lis, depuis leur
enfance, non moins par les liens de l'amiti que par ceux du sang. Par
son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il dsira s'attacher
 sa fortune et se fixer  son service. Mais il lui fallait obtenir la
permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc
Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.

[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano,
Silvestri, 1821, in-8.]

[Note 18: Csar Gonzague joignait  la gloire des armes le got des
lettres, et il tait dou d'un jugement si prompt et si sr, qu'il
russit aussi bien dans la posie et le maniement des affaires que dans
la guerre. Aprs la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
successeur, Francesco della Rovre, auquel il rendit des services
signals. Ayant rduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obissance
de Jules II, il y fut pris de la fivre et y mourut  la fleur de l'ge.
Le Castiglione dplore sa perle dans Je quatrime livre de son
_Cortegiano_, dont Csar Gonzague est un des interlocuteurs. Ses posies
ont t publies  Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
prcdes de sa vie par l'abb Pietro Antonio Serassi, qui a publi
galement le _Recueil des lettres du Castiglione_.]

Il parat que le marquis se trouva bless de cette rsolution du
Castiglione: bien qu'il n'ost pas lui refuser l'autorisation d'entrer
au service de son beau-frre, il en garda rancune pendant trs-longtemps
 notre chevalier,  ce point de lui interdire l'entre de ses tats et
de ne pas vouloir qu'il y pntrt mme pour voir sa mre. On ignore le
motif vritable de ce mcontentement. Peut-tre prenait-il sa source
dans le regret qu'prouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait dj
donn des tmoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
influence sur l'avenir du Castiglione.

Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, tait alors en campagne dans la
Romagne, pour reconqurir les chteaux et les villes fortifies que le
duc de Valentinois y avait encore conservs. Le Castiglione quitta
Mantoue au milieu de l't 1504, pour se rendre au camp sous les murs
de Cesne. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
dans cette premire campagne; car son cheval s'tant abattu sous lui, il
se fractura un pied d'une manire si grave, qu'il eut beaucoup de peine
 se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
rtablit compltement que l'anne suivante, aprs avoir t prendre les
bains de San Casciario, prs de Sienne.

Cependant Guidobaldo, aprs avoir recouvr les villes de Cesne, d'Imola
et de Forli, se disposa  rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
ses tats.

Situe sur les pentes de l'Apennin, du ct de l'Adriatique et vers le
centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que place au milieu
de montagnes escarpes, est entoure d'un pays fertile et qui produit
tout ce qui est ncessaire  la vie. De nos jours, cette ville est
compltement oublie; elle est mme, le plus souvent, nglige par les
voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
enfants, l'immortel Raphal Sanzio, la dfend  peine contre
l'indiffrence des touristes. Vers le commencement du seizime sicle,
il n'en tait point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'tre gouverne par
un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frdric della Rovre,
pre de Guidobaldo. Ce prince, malgr les agitations de sa vie et les
vicissitudes auxquelles son rgne fut expos, avait montr en toute
occasion un got prononc pour les arts et pour les lettres. Il avait
fait lever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
alors pour le plus remarquable qu'il y et en Italie: et non-seulement
il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
chambre, des plus belles toffes de drap d'or, de soie et autres
semblables; mais il s'tait surtout efforc de l'orner d'un grand nombre
de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
d'instruments de musique de toutes espces; n'admettant dans ce palais
rien qui ne ft trs-rare et trs-beau. Ce n'est pas tout: il runit 
grands frais une quantit considrable d'excellents ouvrages hbreux,
grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, tant
persuad que sa bibliothque tait ce que son palais renfermait de plus
prcieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, hritier de ses
gots et de ses vertus, et qu'une ducation distingue, sous la
direction des meilleurs matres, avait initi  tous les trsors de
l'antiquit grecque et latine. Malheureusement, ce prince, ds sa
vingtime anne, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
tardrent pas  le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
tombeau, tant encore  la fleur de l'ge. Mais cette infirmit mme
contribua probablement  rendre le sjour d'Urbin plus agrable pour
les htes qu'il y attirait. Car oblig de chercher des distractions dans
d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
ou la politique dans les runions de savants, d'artistes et de
courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
rendez-vous  la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'tait
pas moins distingue par son esprit que par sa beaut. Elle avait pour
amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
da Montefeltro, frre naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualits brillantes et
le sens exquis. La prsence d'autres femmes galement distingues
ajoutait encore  l'agrment de ces runions: on y remarquait Marguerite
et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherches du Bembo, qui a dit
de cette dernire dans une de ses lettres latines  Frdric Fregose:
_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et
lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y
avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
duchesse, qui parat avoir t fort avant dans les bonnes grces du
Castiglione[20].

[Note 19: Noies de l'abb Serassi,  la suite des _Lettres du
Castiglione_, t. 11, p. 339.]

[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]

Il rgnait  la cour d'Urbin une douce libert que la seule prsence de
la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrtion et
de la politesse, tant tait grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
assembles n'taient pas seulement consacres aux danses,  la musique
et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'loge de la cour d'Urbin,
et ce qui la distingue parmi tant d'autres  cette poque et depuis,
c'est que souvent, dans ces runions, on agitait des questions
intressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et mme
les diffrentes formes de gouvernement.

Parmi les htes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les
deux frres Frgose, Ottaviano et Federico, nobles Gnois, alors bannis
de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, ds sa
jeunesse, par Guidobalde, s'tait exerc au mtier des armes sous sa
conduite, et se faisait remarquer par son courage. Aprs la mort du duc,
appel  faire de grandes choses, il dlivra la ville de Gnes, sa
patrie, de la domination franaise, et nomm doge, il donna des preuves
clatantes de sa valeur; particulirement lorsque les Fieschi et les
Adorai, chefs de la faction qui lui tait oppose, ayant pntr une
nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans arms qui les
suivaient. Son courage le rendit cher au pape Lon X, lequel, comme on
peut le voir dans ses brefs crits en son nom par le Bembo, en fit de
grands loges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
Agathe, qui lui avait t confr par Guidobalde. Au milieu du bruit des
armes, il ne mprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'loge et
l'amiti du Bembo et du Castiglione.

[Note 21: J'emprunte ces dtails  l'historien Baldi, _Vita di
Guidobaldo_, lib. und, t. II, p. 206 et suiv.]

Frdric Frgose, son frre, ne fut pas moins remarquable par sa
grandeur d'me et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
de montrer sa valeur, ayant embrass, ds sa jeunesse, la carrire
pacifique de l'glise. Le pape Jules II, qui apprciait les qualits de
son esprit, le fit archevque de Salerne. Il sut si bien se distinguer
dans le gouvernement de cette glise, qu'il reut, comme rcompense de
Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
dans sa vie, c'est qu'ayant' t fait amiral de la flotte gnoise contre
Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
non-seulement il le mit en fuite aprs avoir coul  fond une partie de
ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
sur les ctes d'Afrique, il dvasta et brla les forts de Biserte,
refuge et rsidence de cet cumeur de mer. Il tait dou d'une grande
loquence, et profondment vers dans les lettres sacres et profanes.
La lettre qu'il crivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de
Guidobalde, est un monument qui atteste le degr de perfection avec
lequel il savait se servir de la langue latine.

Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Mdicis,
alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa gnrosit
ont fait surnommer le Magnifique comme son pre Laurent. Il tait frre
du cardinal Jean de Mdicis, qui fut lu pape quelques annes plus tard,
aprs la mort de Jules II, et qui prit le nom de Lon X. Julien tait
trs-aim de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'lvation de
son coeur, de la noblesse de ses manires et de la vivacit de son
esprit.

L'auteur des _Asolani_, le Vnitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
un des secrtaires des brefs de Lon X, et cardinal sous Paul III,
quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
tats. Il avait t attir dans cette cour par l'amabilit de la
duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrire, et surtout par l'amour
des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
lui-mme dans plusieurs passages de sa correspondance[22].

[Note 22: Voir entre autres sa lettre  la duchesse Elisabeth
d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, dit.
des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che
sono il cibo della mia vita_.]

Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une trs-illustre
noblesse, et non moins distingu par ses connaissances, qui lui valurent
la protection et l'amiti de Jules II, bon juge des bons esprits.
S'tant fait homme d'glise, il obtint plus tard l'vch de Tricarico;
et ayant t envoy nonce apostolique auprs du roi Franois Ier, il
sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le rcompenser,
le nomma vque de Baiussa.

Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait t amen  la cour d'Urbin par
Julien de Mdicis, dont il tait un des serviteurs les plus dvous. La
nature l'avait dou d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
tant  Urbin qu' Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
son sicle  traiter les grandes affaires. La facilit qu'il avait 
assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
et l'amabilit de ses manires lui acquirent la bienveillance de
Guidobalde et du cardinal Jean de Mdicis. Lorsque ce dernier fut lu
pape, non-seulement il voulut l'employer  son service, mais il l'honora
de la dignit de cardinal. Il a laiss lui-mme l'ide de son caractre,
dans cette pice _de la Calandria_, par laquelle il a montr combien la
comdie peut procurer de plaisir,  l'aide du charme d'agrables
plaisanteries[23].

[Note 23: E lasci egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
quella commedia, che intitol _La Calandria_, nella quale mostr con le
piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.--Baldi,
_ut supr_, p. 209.]

Alexandre Trivulce tait encore un des htes d'Urbin. Il s'tait adonn
 la profession des armes, et fut employ  des expditions importantes
par le roi Franois Ier, dont il reut l'ordre de Saint-Michel.

Il exera en outre d'autres charges honorables, fut snateur de Milan et
gnral de la rpublique de Florence. Il fut tu sous les murs de
Reggio, au grand dplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
avec Guichardin, gouverneur de cette place.

On comptait encore  cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mrite. Les
hommes de lettres et les artistes taient reprsents par L'unico
Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccol Frisio et
Terpandro.

C'est au milieu de tous ces hommes distingus que le Castiglione passa
les plus belles annes de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
vingt-sixime anne, lorsqu'il arriva pour la premire fois  Urbin, le
6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient dj les qualits
brillantes de son esprit et la sret de ses relations.

Il est probable que c'est pendant ce premier sjour  Urbin que le
Castiglione eut l'occasion de connatre Raphal et de nouer avec lui ces
relations qui, plus tard  Rome, devinrent si intimes, et ne furent
rompues que par la mort prmature de l'Urbinate.

Le jeune artiste avait t appel dans sa patrie par des affaires de
famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il excuta pour le
due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
reprsentant la Vierge avec l'enfant Jsus, fut donne par le duc au roi
d'Espagne, par celui-ci  Gustave-Adolphe, roi de Sude, pre de la
reine Christine, et par cette dernire au duc d'Orlans, Gaston. On
suppose qu'elle aura t vendue avec les autres tableaux de la galerie
d'Orlans, et qu'elle doit tre en Angleterre[25]. On ignore ce que
l'autre madone est devenue.

[Note 24: L'poque prcise du retour de Raphal dans sa ville natale
est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
d'historiens. M. Quatremre de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
revint en 1505  Urbin, o le rappelaient la mort de son pre et celle
de sa mre. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
36, que, suivant le, pre Pungileoni, le pre de Raphal serait mort le
1er aot 1494, et sa mre le 7 octobre 1491. D'un autre ct,
l'archiprtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mmoires sur Raphal_,
imprims  Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait t
accorde au jeune Sanzio sur la demande de son pre, lequel, d'aprs les
termes de la lettre, tait alors encore vivant. Je trouve cette
explication dcisive: il me parat en effet impossible de donner un
autre sens  ce passage de la lettre en question: _E perch il padre sa
che  molto virtuoso_, _ed  mio affezionato_. Le pre de Raphal
n'tait donc pas mort  cette poque. De tout ce qui prcde, il faut
conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphal avait t rappel
 Urbin par des affaires de famille, ainsi que le prsume Longhena.]

[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]

Raphal peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois aptres endormis.--Vasari,
parlant de la dlicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
pourrait faire mieux ni autrement[26].

[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]

On peut facilement juger  Paris que cet loge n'a rien d'exagr, si
l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits galement pour
le duc d'Urbin  cette poque, et qui, maintenant, font partie de la
collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
Michel; tous deux de trs-petite dimension, bien que ce dernier soit
videmment l'ide premire du grand saint Michel, excut plus tard pour
Franois Ier[27].

[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placs dans le
grand salon carr, de chaque ct de la grande _Sainte-Famille_, aussi
de Raphal, dans l'angle . droite au tond, en entrant par la galerie
d'Apollon.]

Le saint Georges est arm  la manire des chevaliers de ce sicle; il
est occup  combattre le dragon: il a dj bris sa lance sur le
monstre, et il s'apprte  l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, 
droite du spectateur, on voit une femme couronne qui semble fuir au
milieu des montagnes, tandis qu' gauche, des arbres aux troncs lancs,
au feuillage rare et dlicat rappelant bien le type des arbres
raphalesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
horizons bleutres. Toute cette composition est pleine d'action, et
excute avec une puret de style, une facilit qui indiquent que dj
le jeune Sanzio n'en tait plus  copier servilement la manire de son
matre Prugin.

Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
moins remarquable. L'archange foule aux pieds le dmon ail qu'il a
renvers; et, bien que le monstre cherche  entortiller sa queue autour
d'une des jambes du messager cleste, on voit  l'pe que l'archange
tient leve, que le monstre ne tardera pas  recevoir le dernier coup.
Autour du groupe principal, Raphal, par un caprice d'artiste, a dispos
diffrents animaux  formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
une cit en flammes, et une procession d'hommes vtus d'habits de
religieux, d'une couleur gristre.

Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succs
de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur Csar
Borgia. En effet,  cette poque, Guidobalde, avec le secours de la
rpublique de Venise, personnifie dans le saint Georges, un de ses
patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duch d'Urbin,
dont le duc de Valentinois l'avait dpouill quelques annes auparavant.
La procession des moines pourrait signifier les funrailles d'Alexandre
VI, qui tait mort l'anne prcdente.

Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux excuts pour le
duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphal commenait 
s'tablir, et que son talent tait got dans sa patrie.

Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir t les
seules que le Sanzio ait excutes dans sa ville natale. Louis Crespi,
dans une lettre crite d'Urbin  monseigneur Bottari le 28 juin
1760[28], raconte que visitant le palais Albani,  Urbin, il y vit le
portrait de Raphal peint par lui-mme et vritablement merveilleux.
C'est, dit-il, la seule chose de Raphal qui se voie  Urbin; et il
ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adresse au mme
personnage: Le portrait de Raphal au palais Albani,  Urbin, est peint
sur mur, avec un verre devant et un grand cadre  feuillures, fort
pais.--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on
croit que c'est celui qu'on voit  la galerie de Florence, dans la
collection, des portraits des peintres peints par eux-mmes. Telle est,
du moins, l'opinion de M. Quatremre de Quincy, qui a donn la gravure
de ce portrait en tte de son ouvrage sur la vie de Raphal.--Il est
certain que ce portrait se rapporte parfaitement  l'ge de vingt ans,
que Raphal avait pendant son sjour  Urbin en 1504: on ignore  quelle
occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui parat
plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.

[Note 28: _Recueil de lettres_ publies par Bottari, t. IV,
p.-426-428, dit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]

[Note 29: _Ibid._, p. 430.]

Plusieurs crivains ont prtendu qu'avant de suivre les leons du
Prugin, Raphal s'tait exerc  peindre sur des vases de faence,
_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke
va mme jusqu' lui crer un nouveau parent, un certain Guido Durantino,
possesseur d'une fabrique de faence  Urbin; voulant faire entendre par
l que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on
sait la tempte souleve par le chanoine comte Malvasia, l'auteur del
_Felsina pittrice_. Dans sa prdilection pour les Carraches et les
peintres de Bologne, il avait os, dans la premire dition de cet
ouvrage, appeler Raphal: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de
pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut oblig
de rtracter en prsence de l'explosion d'indignation qu'elle avait
souleve dans toutes les parties de l'Italie et particulirement  Rome.
Sans doute, la qualification donne au Sanzio par l'apologiste de
l'cole de Bologne tait prise en mauvaise part, et pour rabaisser le
gnie de l'auteur de l'_cole d'Athnes_, de la _Transfiguration_ et de
tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier
qui modle ou vernit les vases les plus vulgaires. Nanmoins, nous ne
voyons pas en quoi la gloire de Raphal serait moins grande, s'il avait,
dans sa premire jeunesse, model, peint ou dessin des vases en
faence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en et fait un reproche.
L'aptitude  traiter d'une manire remarquable toutes les branches des
arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supriorit
qui annonce le gnie? Qui n'admire, presque  l'gal des plus belles
statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du
Vatican, des villas Borghse et Albani, des muses de Naples et du
Louvre? Raphal n'a donc rien  redouter de la qualification
malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons
plus tard qu' l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il
n'hsitait pas  composer des dessins pour des vases et plats en bronze
et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en
faence? Si la matire en est moins durable, la forme peut en tre aussi
pure, aussi gracieuse, et de plus, la pte comporte des dessins, des
maux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui
peuvent lutter avec ce que l'art trusque nous a laiss de plus parfait.
Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio
a fait un grand nombre de modles et de dessins pour des vases en
faence. Vasari, ordinairement bien inform, et qui n'est pas partial en
faveur de Raphal, a consign ce fait en ces termes dans la vie de
Battista Franco, peintre vnitien: Avant Franco, dit-il, les ouvriers
potiers s'taient beaucoup servis des dessins de Raphal, et de ceux
d'autres artistes distingus[30].

[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Lopold
Leclanch.]

On lui a attribu pendant longtemps les peintures des vases de l
fameuse collection de Lorette, prsent du duc Francesco Maria II  la
Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postrieure 
la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir t excuts sur ses
dessins, de 1540  1550[31].

[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante
dissertation sur cette question, o toutes les autorits sont analyses
et cites avec une judicieuse critique.]

Ce qui parat certain, c'est que, pendant son sjour  Urbin en 1504,
Raphal ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faence; il n'y fit
que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donn la
description.

La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand
peintre des temps modernes, ne possde plus rien de lui; mais elle
entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet
illustre enfant a reu le jour, et l'on peut encore lire sur sa faade
l'inscription suivante:

Numquam moriturus,
Exiguis hisce in aedibus
Eximius ille pietor
RAPHAEL
Natus est
Oct. id. april. an
M. CDXXCIII.
Venerare igitur hospes
Nomen et genium loci;
Ne mirere:
Ludit in humanis divina potentia rbus,
Et saepe in paucis claudere magna solet.

Malgr la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphal,
emport par le dsir de perfectionner sa manire et d'agrandir son
style, prit la rsolution de se rendre  Florence, alors le centre des
arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une
lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le
Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,
au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui parat probable,
d'aprs la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne
devait retrouver le Castiglione que quelques annes plus tard,  Rome.

[Note 32: Cette lettre est rapporte dans le _Recueil_ de Bottari,
t. 1er, p. 1, n 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphal_, de
Longhena, p. 518, n2, appendice.]

Le Castiglione lui-mme ne fit pas non plus,  cette poque, un long
sjour  Urbin. Au commencement de dcembre 1504, il se rendit 
Ferrare, o le duc Hercule d'Est tait  toute extrmit. Il eut
beaucoup  se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa
femme, la clbre Lucrce Borgia, dont on a fait en France et en
Angleterre le type de tous les vices, mais  laquelle ses plus illustres
contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans
hsiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les
qualits du coeur[33].

[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une
preuve clatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, dit. des
_Classiques de Milan_, 1810, in-8, t. IV, p. 5  37.--Cette
correspondance commence en aot 1503, et se termine en octobre 1517.]


Rentr  Urbin vers le milieu de dcembre, le Castiglione n'y demeura
que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait 
Rome, pour prendre possession de sa charge de gnral des troupes de
l'glise et pouf y passer la revue de son arme. Il arriva la veille de
Nol  la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4
janvier 1505, le duc ayant t oblig de s'arrter  Narni, par suite
d'une attaque de goutte. L'entre de Guidobalde se fit solennellement,
en compagnie de Francesco Maria della Rovre, son fils adoptif et neveu
de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des
capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. Le duc,
crit le Castiglione  sa mre[34] se fit beaucoup d'honneur par ses
gentilshommes, qui taient monts sur de beaux chevaux et vtus de
justaucorps de brocart d'or. J'en avais galement un dont je suis
redevable envers le duc. Arriv au palais, Sa Saintet le reut avec
beaucoup de distinction, et nous tous lui baismes le saint pied. Le duc
tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.

[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p.
11-12.]

Le Castiglione alla se loger, avec son ami Csar Gonzague, prs de
Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,
qui se prolongea jusqu'au mois d'aot 1505, que le Castiglione tablit
des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes
distingus, et qu'il commena  se former aux grandes affaires.

L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa
puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna
en mariage sa nice Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina,  Marc-Antoine
Colonna; et sa fille naturelle Felice,  Jean Jordan Orsini, veuf de
Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco
Maria della Rovre, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui
fit obtenir en mariage Lonore Gonzague, fille du marquis Francesco de
Mantoue et nice de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc
d'Urbin[36]. L'historien ajoute: On dit que cette alliance fut ngocie
par Balthazar Castiglione, homme aussi distingu par sa noblesse que par
sa valeur, et que ses brillantes qualits avaient rendu cher au pontife,
lorsque, s'tant arrt  Rome aprs la bataille du Garigliano, il sut
si bien gagner les bonnes grces de Jules II, qu'il le traita toujours
comme un de ses serviteurs les plus dvous et les plus intimes.

[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]

[Note 36: Les fianailles seules furent alors clbres: mais eu
gard  l'ge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre
1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses
lettres crites en latin.]

Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas  Rome:
c'tait le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,
des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le
Castiglione n'aimait pas beaucoup  prendre part. Mais il n'en tait pas
de mme des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once.
Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da
Bibbiena, qui devait tre, quelques annes plus tard, cardinal lui-mme:

Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_,
mon matre[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqu, 
berner des moines, ayant bien prpar ce qu'il voulait faire, vint un
jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres
cardinaux, se placer aux fentres d'une maison, rue de' Banchi[40],
tmoignant ainsi l'intention de rester  ce poste pour voir passer les
masques, comme c'est l'usage  Rome. tant dguis et masqu, j'aperus
un frre non loin de l, qui paraissait comme honteux d'tre ml 
cette foule. Je crus avoir trouv mon homme, et je lui courus sus comme
un faucon affam se prcipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demand
qui il tait, sur sa rponse je feignis de le connatre, et, avec
beaucoup de paroles, je m'efforai de lui persuader que le chef des
sbires tait  sa recherche, par suite de dnonciations faites contre
lui, et je l'engageai  venir avec moi jusqu' la chancellerie, lui
promettant de le tirer d'affaire.

[Note 37: Lettre  sa mre, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13,
x.]

[Note 38: Lib. II, p. 223; dit, in-8 des _Classiques de Milan_, t.
Ier.]

[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre
de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena tait secrtaire.]

[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] sicle, le
carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]

Le _frate_, tout tremblant et frapp de frayeur, semblait ne savoir quel
parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'loignait de
San-Celso[41], d'tre arrt. Cependant, je lui ritrai avec tant de
chaleur mes offres de service, qu'il se dcida  monter en croupe
derrire moi. Je crus alors avoir compltement atteint mon but. Je
commenai donc  pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et 
le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle
figure que faisait un _frate_ en croupe derrire un masque: son froc
s'envolait, sa tte penchait tantt en avant, tantt en arrire, et
lui-mme paraissait souvent prs de tomber. A ce beau spectacle, les
seigneurs commencrent  lancer des oeufs des fentres, et de mme
firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui
se trouvaient aux fentres, de telle sorte que jamais grle ne tomba du
ciel plus rapide et plus serre que les oeufs qui pleuvaient de ces
fentres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas
attention, et je croyais que tous les rires taient non pas pour moi,
mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs
fois d'un bout  l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette
grle sur les paules, bien que le moine, comme en pleurant, me prit de
le laisser descendre et de ne pas faire cet affront  sa robe. Mais le
coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais aposts 
cet effet, et faisant semblant de me tenir  bras-le-corps pour ne pas
tomber, il me les crasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tte
et mme sur le front; tellement que j'en tais tout abm, et ne savais
plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de
rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'tant cach
derrire son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:
Messire Bernardo, je suis un domestique d'curie de San Pietro ad
Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet. A ces mots, je ne sais
si c'est la douleur, la colre ou la honte qui s'empara de moi, mais,
pour moins souffrir, je me mis  fuir vers ma demeure, et le lendemain
je n'osais pas me montrer. Mais les rires excits par cette plaisanterie
recommencrent le jour suivant et durent encore maintenant.

[Note 41: glise situe dans la rue de' Banchi, prs la place du
pont Saint-Ange.]

Tels taient les amusements du carnaval  Rome au commencement du
seizime sicle; et ce rcit, plac parle Castiglione dans la bouche du
Bibbiena, son ami, secrtaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les
commentaires, une ide du caractre de l'auteur de _la Calandria_ et des
moeurs de cette poque.

La revue des troupes de l'glise que devait faire le duc Guidobaldo
tait remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet
1505. Le Castiglione mit  profit tout le temps que lui laissaient son
service auprs de son matre et les obligations que lui imposait son
rang  la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les
littrateurs. Dj l'on voit qu'il considrait la rsidence de Rome
comme un sjour privilgi, et comme la source o les savants pouvaient
puiser toutes leurs connaissances[42].

[Note 42: Qui (in Roma)  il fonte degli uomini dotti.--Lettre ,
sa mre, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]

Vers la fin de son sjour  Rome, il apprit la mort de son ami
d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'ducation de son frre Girolamo, et
qui mourut  Mantoue dans la maison des Castiglione. Li tendrement avec
ce jeune littrateur, qui donnait les plus belles esprances, il prouva
le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il
dplore cette mort prmature de la manire la plus touchante: Il n'y a
rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,
qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai
touffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort
s'acharne aprs moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu
d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre
infortun, comme nous avions t pour ainsi dire nourris ensemble depuis
notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au
monde qui connt aussi entirement le fond de mon coeur, si ce n'est
lui. En outre, il tait rempli de bonnes qualits, il avait un esprit
orn des dons les plus rares; nous avons t constamment compagnons dans
toutes nos tudes, et le pauvre camarade commenait  en retirer quelque
fruit. C'est  ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a
laiss sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a d
lui tre aussi pnible que de mourir. Si je viens  penser  cette
triste fin, je crois que je mrite bien d'tre plaint et excus, car je
suis sr et certain de ne jamais remplacer une telle perte. La douleur
qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans
une pice de vers latins, intitule _Alcon_, qui est empreinte d'une
grande sensibilit unie  une remarquable lgance[43].

[Note 43: Elle est rapporte par Serassi,  la suite du 2em
volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]

Quoique le Castiglione n'et pas encore atteint sa vingt-septime anne,
sa rputation de prudence tait si grande, sa sagacit dans les affaires
si bien tablie, et fia distinction de ses manires si bien reconnue
comme le modle des courtisans de cette poque, que Guidobalde rsolut
de l'envoyer en ambassade auprs du roi d'Angleterre. Voici  quelle
occasion[44].

[Note 44: Baldi, t. II, lib. und, p. 189.]

Henri VII rgnait alors dans ce pays, aprs avoir abattu tous ses
rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'loge, se souvenant que
son prdcesseur, Edouard IV, avait envoy  Frdric, duc d'Urbin
l'ordre de la Jarretire, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il
entendait vanter les brillantes qualits, dsirait obtenir la mme
distinction, rsolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il
envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le fliciter sur son exaltation
 la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre  Guidobalde la dcoration
et l'habit de l'ordre, dont le duc se revtit avec la plus grande
satisfaction, le jour de la fte de saint Georges, 1505, patron de ces
chevaliers. Le duc voulut tmoigner d'une manire clatante ses
remercments au roi d'Angleterre: il rsolut donc de lui envoyer un
ambassadeur spcialement charg d'offrir  ce monarque ses compliments
de gratitude. C'est pendant son sjour  Rome qu'il avait reu l'ordre
de la Jarretire, ce fut aussi pendant ce sjour qu'il fit choix, pour
le reprsenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour
le mieux fait pour donner  Henri VII et aux barons anglais la plus
haute ide des gentilshommes italiens, et particulirement de ceux
attachs  la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:
outre une habilet consomme dans tous les exercices du corps, et une
brillante valeur dj prouve en beaucoup de rencontres, le Castiglione
n'tait pas moins remarquable parles qualits de l'esprit, par une
bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitis, enfin par
ce tact et cette connaissance des hommes si ncessaires dans toutes les
positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.

On ignore les motifs qui firent ajourner le dpart du Castiglione pour
l'Angleterre. Revenu  Urbin avec le duc en aot 1505, et souffrant
encore des suites de sa blessure au pied, il fut oblig d'aller aux
bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.

Quelque temps aprs, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue,
son beau-frre, comme son reprsentant dans des affaires importantes.
Mais, arriv  Ferrare, vers la fin de dcembre 1505, le Castiglione
apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et
paraissait dispos  le faire arrter, nonobstant son caractre d'envoy
qui aurait d le protger. Guidobalde,  ce qu'il parat, ne voulut pas
se brouiller avec son beau-frre  cette occasion, et, agissant avec sa
prudence habituelle, il rappela le Castiglione  sa cour.

Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres
courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent
trs-brillants  Urbin.

Le Castiglione y fit paratre le talent qu'il possdait de faire des
vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il
composa, en compagnie de son ami Csar Gonzague, une pastorale de
cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la
rcitrent ensemble en prsence de la duchesse Elisabeth et de toute la
cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de
leurs peines d'amour et font l'loge des nymphes dont ils sont pris. On
croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et Csar Gonzague
sous celui de Dameta. Quant  Tirsis, il reprsente un berger tranger
qui, attir par la renomme de la cour d'Urbin, est venu pour admirer
les vertus qui brillent  cette cour, et se dcide  y rester pour
rparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait prouver.
En passant, les potes louent adroitement les personnages distingus qui
composaient toute cette runion. Mais les penses d'amour, aussi bien
que les voeux et les dsirs exprims, s'adressent toutes  la duchesse,
que les potes reprsentent d'abord sous le nom suppos de Galathe,
ensuite, plus clairement, sous le titre de desse de ces contres. On
prtend que la beaut et l'amabilit de cette princesse taient telles
qu'elles faisaient natre l'attachement le plus vif et le plus chaste
chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.
Il n'est donc pas tonnant que le Castiglione se soit enflamm pour la
duchesse d'une passion profonde. Il parat certain que, de son ct,
cette princesse n'tait pas insensible aux hommages de notre hros, et
qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle
tait entoure.

Il n'appartient pas  un tranger de se prononcer sur le mrite de la
pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus comptents l'ont toujours
trouve trs-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropries au
sujet, des passages les plus remarquables des potes bucoliques grecs et
latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en mme
temps qu'agrable et lger, et la composition judicieuse et bien
conduite. On croit que le Castiglione et Csar Gonzague ont voulu imiter
Politien dans sa pastorale d'Orphe. Quant au rhythme, il est _in ottava
rima_, mode gnralement employ  cette poque.

Les loges que reurent les deux amis excitrent, dit-on, le Bembo 
composer l'anne suivante les clbres stances qu'il rcita lui-mme
avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans
les ftes du carnaval, en 1507[45].

[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil
des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abb
Serassi, p. 244, mme vol.]

Cependant, l'poque fixe pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre
approchait; mais un triste vnement vint l'affliger peu de temps avant
son dpart. Il perdit son jeune frre Girolamo, celui dont son ami
Falcone avait commenc l'ducation, et qu'il regrette comme ce fidle
ami dans son idylle latine.

Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre  Londres, le 10 juillet
1506. Il tait arriv  Lyon, o il s'arrta quatre jours, le 20
septembre, et  Londres le 1er novembre suivant. Prsent au roi
Henri VII, il lui remit les lettres et les prsents du duc son matre,
et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort
loquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde,  tous les
chevaliers de la Jarretire, et reut, par procuration de son matre,
l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus
bienveillante rception; il le cra chevalier, lui fit don d'un
trs-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux
anglais. Ce brillant accueil ne le retint nanmoins pas longtemps en
Angleterre; il se remit en route presque aussitt, parvint  Milan le 9
fvrier 1507, et alla passer quelques jours  Casatico avec sa mre,
n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par
cette ville. Il tait de retour  Urbin dans les premiers jours de mars
1507. Son arrive y tait attendue avec impatience, non-seulement par
Guidobalde qui dsirait recevoir les lettres de Henri II et la
confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches
prsents  lui offerts, mais par toute la cour qui esprait entendre le
rcit de cette ambassade.

Il est  regretter que le Castiglione n'ait pas mis par crit la
relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,
cette relation aurait offert un grand intrt.

Le pape Jules II, accompagn de onze cardinaux, passait  Urbin pour la
seconde fois, en mme temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife
venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les ftes
recommencrent  la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des
principaux ornements. Mais cette anne, il ne rcita aucune pice de
vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui prcda son
retour, le Bembo avait compos les clbres stances qu'il rcita devant
toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqus et dguiss en
ambassadeurs de Vnus, envoys  la duchesse Elisabeth et  madame
Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-mme, dans une lettre
crite quelques jours aprs  son ami Fregoso, n'taient pas destines
 tre publies; il regrette mme d'tre oblig de les faire connatre
au public, parce que, dit-il, de mme que le poisson hors de l'eau perd
toute sa grce et sa beaut, de mme ces stances, lues en dehors du
temps et des circonstances dans lesquelles elles ont t rcites, ne
plairont plus  personne. Mais ce n'est l que le jugement d'un auteur
qui _s'coute et qui s'aime_; et la postrit a t plus juste, en
sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la posie
italienne du commencement du seizime sicle[46].

[Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, dit. de
Milan, t. II, p. 111.--La lettre  Fregoso est dans le tome VII, p. 57.]

Peu aprs, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoy  Milan
auprs du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il
tait de retour  Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette poque
jusqu'au mois de mars 1509, il sjourna dans cette ville ou dans les
pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508,
qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlev  la fleur de l'ge par
les affreuses douleurs de goutte dont il tait atteint depuis sa
premire jeunesse.

L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-mme[48] dans une loquente
lettre crite en latin  Henri VII, ont retrac les derniers moments de
ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande
rsignation.

[Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.]

[Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.]

Se sentant trs-malade, le duc s'tait fait transporter  Fossombrone,
petite ville de ses tats, dont il trouvait le sjour plus sain que
celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bientt, le
mal augmentant, il vit que sa fin tait proche, et se flicita
d'chapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis
si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient
mornes et consternes, se tournant vers le Castiglione qui se tenait
auprs de son lit, il lui rcita, avec une fermet d'me remarquable,
ces vers de Virgile, son pote favori:

Me circm limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus,
inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.

Il expira peu aprs, non sans avoir recommand  son fils adoptif tous
ses serviteurs[49].

[Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un trs-long
discours  son fils adoptif, compos dans le got des _Seicentistes_, et
tout  fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.]

Aussitt aprs la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoy  Gubbio
pour empcher les inimitis particulires d'clater et pour rprimer
toute tentative de soulvement contre le nouveau duc. Il n'y resta que
quelques jours, les habitants lui ayant tmoign beaucoup de respect et
de soumission.

Rentr  Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui
l'aurait certainement lev en trs-peu d'annes aux plus hautes
dignits. Depuis l'anne 1494, les Mdicis avaient t bannis de
Florence, et, malgr tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors
parvenir  y rentrer. Ils vivaient dans les diffrentes cours d'Italie,
et Julien de Mdicis avait choisi pour sa rsidence celle d'Urbin:

    Ov, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_,
    Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,
    Facea l'esiglio suo men duro e strano.

[Note 50: Satire IV.]

Julien avait pris en amiti le Castiglione, dj li avec son frre le
cardinal Jean de Mdicis. Ce dernier avait fait crire de Rome  Julien
par son secrtaire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du
Castiglione, pour tmoigner le dsir de voir le comte pouser leur nice
Clarisse, fille de Pierre Laurent de Mdicis, alliance qui convenait
galement  la mre, issue de la noble famille romaine Orsini. Le
Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa mre, parat flatt
de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproch des plus puissantes
familles d'Italie. Les Mdicis tant rentrs  Florence quatre ans
aprs, le 31 aot 1512, et presque aussitt, en mars 1513, le cardinal
Jean ayant t lu pape sous le nom de Lon X, le Castiglione aurait
probablement vu sa carrire politique s'agrandir. Il se serait trouv
d'abord neveu de Lon X, puis plus tard de Clment VII, et oncle de
Catherine de Mdicis. Mais il n'tait pas rserv  tant d'honneur: le
mariage manqua par des raisons politiques. Lucrze de Mdicis, soeur du
cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, dsirait marier sa nice
Clarisse  Florence,  l'un des partisans de leur famille, afin
d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de
mnager les moyens d'y faire rappeler ses frres et ses neveux. Une
occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le
cardinal Jean, bien qu'engag avec le Castiglione, qui considrait ce
mariage comme fait[51], n'hsita pas  rompre le projet que lui-mme
avait fait proposer: prfrant ainsi, comme presque tous les hommes
d'tat, la politique  l'amiti. Du de cet espoir, le Castiglione eut
pendant longtemps de la peine  se consoler de cet chec impos  son
amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes grces du cardinal,
qui lui en donna de nombreux tmoignages lorsqu'il fut devenu pape.

[Note 51: Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; cos N.S.
Dio lo faccia essere felice.--Lettre  sa mre du 9 aot 1508. T.
Ier, p. 44, XLVIII.]

On peut supposer, d'aprs une lettre  sa mre, du 22 aot 1508[52]
qu'il se rendit  Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour
assister  la revue que Jules II voulait faire de l'arme pontificale,
dont son neveu, Francesco Maria della Rovre, nouveau duc d'Urbin, avait
conserv le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa
correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il parat probable,
si l'on considre que ds le commencement de l'anne suivante, le pape
se mit en campagne contre les Vnitiens pour reprendre les villes de la
Romagne qu'ils avaient conserves.

[Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.]

Bien qu'il n'aimt pas la guerre, le Castiglione fit bravement son
devoir dans cette campagne, et donna des preuves clatantes de sa
valeur. Il se distingua particulirement au sige de Ravenne. Voici en
quels termes il raconte lui-mme  sa mre[53] le combat qui se donna
sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:

     Nous sommes ici  Russi, qui est une forte place, depuis huit ou
     neuf jours; nous tant prpars avant-hier  prsenter le combat,
     la garnison de Ravenne, ville loigne d'ici seulement de dix
     milles, fit une sortie compose d'environ trois cents chevaux et
     deux mille fantassins, et s'avana pour nous inquiter, afin de
     nous empcher de livrer combat. Notre cavalerie lgre courut
     aussitt  sa rencontre, et,  sa suite, notre illustre duc avec
     huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient
     l'arrire-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avana ainsi
     au-devant de l'ennemi. Bien qu'il ft plac dans une position
     trs-forte, nous nous prcipitmes  sa rencontre, et nous le
     rompmes avec grande furie. Mme quelques-uns des ntres le
     poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous fmes prisonniers environ
     trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de
     btail, au grand honneur de notre illustre duc.

[Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.]

Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus
grande modration, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne
voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque
le duc fut devenu matre de toute la Romagne, et qu'il eut fait un
accord avec les Vnitiens, le Castiglione, crivant  sa mre pour lui
apprendre que la campagne tait termine, dplorait tout le mal qu'on
avait fait  la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: Le moins de mal
que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagn
quelque chose, except moi; mais je ne m'en repens pas[54].

[Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.]

Ce dsintressement est d'autant plus remarquable, que notre hros,
non-seulement n'tait pas riche, mais se trouvait souvent fort gn. Sa
correspondance intime avec sa mre montre, presque  chaque lettre,
qu'il avait contract des dettes et qu'il s'efforait de les acquitter
honorablement. Mais son me chevaleresque et rougi de se procurer les
moyens de se librer par la violence, ou par les autres voies que le
droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de
nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez
frquemment, il se contentait d'en demander a sa mre d'une manire
pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer
de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.

[Note 55: Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria
singolarissimo piacere, et cos la prego che la voglia fare, o pochi
o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli pi presto che la
pu. Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs:
lo sono leggerissimo e viver non si pu senza. Lettre
LXXXIX.]

Les fatigues qu'il avait prouves dans cette campagne le firent tomber
gravement malade aprs sa rentre  Urbin. La duchesse et la signora
Emilia Pia lui donnrent dans cette circonstance des marques non
quivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus
affectueux. Dans une lettre  sa mre, du 19 novembre 1509[56], en lui
annonant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre 
Mantoue pour y chercher lonore Gonzague, la fiance du nouveau duc, il
l'engage vivement  remercier ces deux princesses de toutes les bonts
qu'il en a reues. Il serait convenable, crit-il, que vous rendissiez
grce  madame la duchesse des bonts infinies qu'elle m'a tmoignes
durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donn assez de preuves;
il en est de mme de la signora Emilia. Si j'avais t son fils ou son
pre, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont t faits
pour moi ne seront pas exaucs d'ici  longtemps.

[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.]

La jeune pouse du duc Francesco Maria, Lonore de Gonzague, qui lui
avait t fiance  Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut
conduite  Urbin vers la fin de 1509. La mre du Castiglione accompagna
cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses tats avec
les plus grandes dmonstrations d'allgresse. Mais, comme la guerre se
continuait malgr les rigueurs de l'hiver, les ftes furent remises
aprs la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier
1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze,
gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre  Jules II, qui se
trouva en personne  l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze,
aprs une dfense dsespre,  capituler en restant son prisonnier. Le
Castiglione prit part aux combats de ce sige, et nous voyons, par une
lettre  sa mre, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages
que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de
conserver.

[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.]

Rentr  Urbin, le Castiglione ne tarda pas  accompagner le duc qui,
suivi de toute sa cour, se rendit  Rome pour prsenter lonore de
Gonzague  Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval 
Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58].

[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510  Gaspardo Pallavicino,
dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, dit. des _Classiques de
Milan_.]

Les ftes se succdrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant
part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer 
suivre les travaux de Raphal au Vatican et  la villa Chigi. C'est
probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand
artiste. Il le trouva tout absorb par son amour pour cette belle
_Fornarina_ qui lui  servi tant de fois de modle, et qu'il a
immortalise, en plaant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son
portrait idalis, comme le type de la beaut dans sa plus admirable
expression: suivant en cela les prceptes de Michel Ange, le platonique
adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver
l'ide de celle qu'il aime:

    Non pure intende al bel che agli occhi piace,
    Ma perche  troppo debile e fallace
    Trascende in ver la forma universale[59].

[Note 59: Vers cits par Missirini, dans son _Discours sur la
suprmatie de Raphal_,  la suite de la description des peintures du
Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy.  l'appendice, n
I, une dissertation du mme Missirini.]

Le Castiglione prolongea son sjour  Rome jusqu'au 20 avril 1510[60].
Il retourna ensuite  Urbin o l'arrive de la cour fut le signal de
divertissements de toutes sortes.

[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle
Lettere di Negozj_.]

Parmi les ftes qui furent donnes en cette circonstance, nous
remarquons la premire reprsentation de la comdie _la Calandria_, de
Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrtaire du cardinal Jean de Mdicis,
depuis Lon X, et l'un des habitus de la cour d'Urbin.

Le Castiglione, dans une lettre sans date adresse d'Urbin  son ami le
comte Ludovico de Canossa, vque de Tricarico, nous a transmis sur
cette solennit dramatique des dtails qui mritent d'tre
rapports[61].

[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant
Tiraboschi, dans son _Histoire de la littrature italienne_, t.
VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut reprsente  Urbin
avant 1508; et Ginguen, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la
discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de
Canossa prouve que la premire reprsentation de la _Calandria_ eut lieu
 Urbin, en prsence des deux duchesses et aprs leur retour de Rome,
c'est--dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un
autre ct, on voit par les lettres adresses d'Urbin au Bibbiena, par
son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'anne 1507 
Rome, o il tait encore le 19 mai 1508. Ce sjour, loin d'Urbin, rend
peu probable la premire reprsentation de cette comdie dans cette
ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir 
Urbin, avec toute la cour, pour prsider aux prparatifs de la
reprsentation de sa comdie, prparatifs auxquels le Castiglione prit
une bonne part, comme on le voit dans le rcit qu'il en donne.--Voyez
les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 
41.]

Nos comdies, crit-il, ont trs-bien russi, surtout le _Calandro_,
qui a t honor d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous
rendre compte de la reprsentation, parce que votre seigneurie en aura
sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je
veux seulement raconter ceci: La scne tait cense se passer dans une
rue situe  l'extrmit d'une ville, entre le mur d'enceinte et les
dernires maisons. Du plancher du thtre jusqu' terre on avait figur
au naturel le mur de la cit avec deux grosses tours. Aux deux entres
de la salle taient placs d'un ct les joueurs de haut-bois
(_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu tait un autre
passage magnifiquement dcor. La salle tait dispose comme si elle et
t le foss de la ville, travers par deux murailles comme celles qui
soutiennent des aqueducs. Le ct o taient placs les gradins pour
s'asseoir tait orn de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand
entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres
blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moiti de
la salle, disait:

    Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse
    Caesar: magni etenim est utraque cura animi.

Au ciel de la salle taient attaches de trs-grandes guirlandes de
verdure; elles garnissaient presque la vote entire, de laquelle
pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette
vote, et ces fils portaient deux rangs de candlabres d'un ct 
l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au mme nombre
de trous percs dans la vote. Ces lettres taient disposes de la
manire suivante:

     DELICIAE POPULI.

Et elles taient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait
fait tenir depuis sept jusqu' dix torches qui rpandaient une
trs-grande lumire. La scne reprsentait une trs-belle ville, avec
des rues, des palais, des glises, des tours;--rues vritables ainsi que
les autres choses en relief, mais excutes en outre avec le secours
d'une trs-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre
autres choses, on y voyait un temple  huit faces en demi-relief, si
bien achev, qu'avec toutes les ressources que possde l'tat d'Urbin,
il paraissait impossible qu'il et t excut en quatre mois. Il tait
entirement travaill en stuc, avec de beaux bas-reliefs reprsentant
divers traits d'histoire. Les fentres imitaient l'albtre, et toutes
les architraves et les corniches taient en or fin et azur d'outre-mer:
 certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient
naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des
colonnettes dcoupes; il serait trop long d'numrer surplus. Ce temple
tait plac comme au milieu. D'un ct, tait un arc de triomphe,
loign du mur d'au moins une canne[62], excut au mieux. Entre
l'architrave et la voussure de l'arc tait reprsente admirablement,
imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans
deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait
plac deux statuettes sculptes, reprsentant deux Victoires tenant  la
main deux trophes, en stuc. Au sommet de l'arc tait une figure
galement trs-belle, entirement sculpte, revtue de son armure, dans
la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu tendu  ses
pieds.

[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes,  Rome,
selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, reprsentant 1 mtre
99 cent. 27 mill.]

De chaque ct du cheval, on avait lev comme de petits autels sur
chacun desquels tait un vase de feu trs-ardent qui dura pendant toute
la comdie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pices
reprsentes, il y eut une comdie compose par un enfant et rcite par
des enfants qui, en vrit, firent honte  des acteurs plus gs. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'ils jourent admirablement; et c'tait
une chose tonnante par sa nouveaut de voir ces petits vieillards,
hauts d'une palme, conserver une gravit, accompagne de gestes
emprunts, mais parfaitement adapts  ce que Mnandre aurait pu faire
de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre excute
pendant cette comdie, clatant de divers cts, sans qu'on pt voir
d'o elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a
fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut compos trs-tard, et
que les acteurs qui devaient le rciter n'avaient pas le temps de
l'apprendre, il en fut rcit un de ma composition qui russit assez
bien. Du reste, on ne changea presque rien  la pice, seulement
quelques scnes qui ne pouvaient pas tre reprsentes; mais ce fut peu
de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
intermdes furent ainsi: Le premier fut une moresque danse par Jason
qui parut du ct de la scne, dansant, arm  l'antique, dans un
trs-beau costume, avec une pe et une trs-belle targe. De l'autre
ct, parurent  l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
animaux de cette espce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu  peu des hommes arms 
l'antique parurent natre et sortir du plancher de la scne, mais si
bien, que je crois qu'il n'est gure possible de faire mieux. Les hommes
se mirent  danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
au fur et  mesure qu'ils faisaient leur entre, ils s'entretuaient l'un
aprs l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrire eux, Jason fit
son entre, et il sortit aussitt avec un voile d'or sur les paules, en
excutant une trs-belle danse  la moresque. Tel fut le premier
intermde. Le second fut un char de Vnus parfaitement beau, sur lequel
la desse tait assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
tait tran par deux colombes qui paraissaient rellement vivantes:
elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allums  la
main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les paules. En avant du
char, quatre petits amours, et en arrire, quatre autres, avec des
flambeaux allums de la mme manire, dansaient une moresque autour du
char, battant la mesure avec leurs flambeaux allums. Arrivs 
l'extrmit de la scne, les amours mirent le feu  une porte de
laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout
environns de flammes, qui se mirent  danser une autre moresque aussi
belle que possible. Le troisime intermde fut un char de Neptune
tran par deux chevaux, dont les extrmits se terminaient en nageoires
couvertes d'caills trs-bien imites. Sur le haut du char, Neptune
avec son trident; par derrire, huit monstres marins, quatre d'un rang
et quatre d'un autre, mais si bien reprsents que je ne saurais le
dire. Ils dansaient un branle, et le char tait tout rempli de feu: ces
monstres taient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
pourrait en faire la description  qui ne les a pas vus. Le quatrime
intermde fut un char de Junon, galement rempli de, feu, la desse au
sommet, avec une couronne sur la tte et un sceptre  la main, assise
sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinit de bouches
de vents. Le char tait tir par deux paons, tellement beaux et si
naturels que moi-mme je ne savais comment cela tait possible; et
cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
autruches; derrire, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
ceux qui sont tachets de diverses couleurs. Tous ces oiseaux taient si
bien imits, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
jamais aussi bien approch de la nature. Ces oiseaux dansaient galement
entre eux un branle avec autant de grce qu'il est possible de le dire
ou de l'imaginer. La comdie tant acheve, il sortit du plancher de la
scne,  l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
prcdemment et dans le mme costume, lequel expliqua, dans un petit
nombre de stances, la signification des intermdes qui, bien
qu'interrompus par la comdie, avaient un sens suivi. Voici cette
explication: Le combat entre les frres issus de la mme origine voulait
montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
flambeau sacr, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
des sentiments fraternels. Ceci fut plutt une esprance et un prsage;
car, en ralit, la guerre n'a t que trop vraie, pour notre malheur.
Je ne voulais pas vous envoyer les stances que rcita le petit amour;
cependant je me dcide  vous les adresser: que votre seigneurie en
fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont t composes  la hte et au
milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances rcites et
l'amour ayant disparu, on entendit une musique cache de quatre violes,
et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
un bel air, comme une prire  l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
fte, au grand plaisir et  la grande satisfaction de ceux qui purent y
assister. Si je n'avais pas tant fait l'loge de toutes choses, j'aurais
dit la part que j'ai prise  tout cela; mais je ne voudrais pas que
votre seigneurie pt croire que je veux me flatter moi-mme.

Malgr la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
des principaux organisateurs de cette fte, et qu'il en avait compos le
prologue, les intermdes et les stances qu'on y rcita. Ces intermdes
ont videmment servi de modles  un grand nombre de ballets qui taient
 la mode sous le rgne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
rapport l'ide de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_
assista  la premire reprsentation de sa comdie; elle eut un si grand
succs, que Lon X, comme on sait, voulut quelques annes plus tard la
faire reprsenter  Rome en sa prsence et devant la cour pontificale.
Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
distingus qui brillaient  sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
reprsenter la premire comdie rgulire compose depuis l'antiquit,
honneur qui vaut bien une bataille gagne.

Peu de temps aprs cette reprsentation, le Castiglione retourna  Rome,
o il resta jusqu'au mois d'aot 1510. On ignore le motif de ce voyage;
il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais 
l'enthousiasme des arts qui l'attirait  Rome, il se mlait sans doute
une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
par le sonnet suivant qu'il parat avoir compos  cette poque, et qui,
tout en peignant son admiration pour la ville ternelle, dvoile aussi
l'tat de son coeur,  la manire de Ptrarque[63].

[Note 63: L'abb Serassi, t. II, p. 286, croit, d'aprs Nigrine, que
ce sonnet a t inspir au Castiglione par son amour pour la duchesse
d'Urbin.]


    Superbi colli, et voi sacre ruine,
      Che'l nome sol di Roma ancor tenete,
      Ahi che reliquie miserande avete
      Di tant, anime, eccelse e pellegrine!
    Colossi, archi, teatri, opre divine,
      Trionfal pompe gloriose e liete,
      In poco cener pur converse siete,
      E fatte al vulgo vii favola al fine.
    Cos, se ben un tempo al tempo guerra
      Fanno l'opre famose, a passo lento
      E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:
    Vivr dunque fra'miei martiri contento;
      Che se'l tempo da fine a ci ch' in terra,
      Dar forse ancor fine al mio tormento[64].

     Superbes collines, et vous ruines sacres, qui seules gardez encore
     le nom de Rome, hlas! quels restes touchants vous conservez de
     tant de grands hommes, de tant d'mes illustres. Cirques, arcs,
     thtres, oeuvres dignes des dieux, levs pour orner la pompe des
     plus glorieux triomphes, vous tes aujourd'hui convertis en un peu
     de poussire, et bientt vous servirez de sujets aux vils rcits du
     vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques annes les monuments
     fameux rsistent aux atteintes du temps, le terme arrive o le
     temps, qui dtruit tout, emporte  la fois et les noms et les
     oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
     mon martyre; car puisque le temps amne la fin de tout ce qui est
     sur la terre, il amnera sans doute aussi la fin de mes tourments.

Le Castiglione gagna la fivre  Rome, dans ce voyage: il n'en tait pas
encore entirement guri, lorsqu'il revint  Urbin le 8 aot 1510. Il ne
resta dans cette ville que le temps strictement ncessaire a son
rtablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
campagne.



[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a t
traduit et imit en latin et en italien par un grand nombre d'crivains
cits par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le n VI et
se trouve  la page 225, t. II.]

Le duc d'Urbin tait alors occup  guerroyer pour le compte du pape
Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, alli des
Franais. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'arme
pontificale. Ds l'automne, Francesco Maria s'tait empar de plusieurs
places fortes; au printemps suivant, il avait port la guerre prs de
Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine droute, et ses
troupes furent obliges de se dbander et de se rfugier  grand'peine
jusqu'au milieu de ses tats. Le Castiglione, dans une lettre  sa mre
du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: Je vous fais
savoir, lui crit-il, que nous sommes sains et saufs  Urbin, mais sans
bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].

[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]

Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il tait
furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, lgat  Bologne, qui
l'avait accus auprs du pape d'avoir caus la perte de cette ville.
D'un caractre ardent, emport, ce jeune prince rsolut de se venger sur
la personne mme du cardinal. L'ayant rencontr dans une rue  Ravenne,
il se prcipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perant de
plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
lgat, surprise de cette attaque, pt venir le dfendre. Telles taient
les moeurs de ce sicle: il n'tait pas rare alors de voir les princes
et les plus grands seigneurs se dfaire eux-mmes de leurs ennemis. Il y
avait quelques annes  peine que Csar Borgia, ce hros du _Prince_ de
Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
meurtre excut par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
tait un prince de l'glise, un lgat du pape Jules II. Ce pontife, dans
les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Rvolt de la
violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut  Rome,
fit faire le procs du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
honneurs et dignits. Cependant, aprs un mois de ngociations,
Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
 Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape tait
occup  examiner cette grave affaire, il tomba tout  coup malade, et
que, le quatrime jour, il eut un trs-long vanouissement pendant
lequel on crut qu'il tait mort. Le bruit s'en tant rpandu dans la
ville, quelques' jeunes gens des premires familles de Rome appelrent
le peuple au Capitule, cherchant  l'exciter  secouer le joug et  se
dclarer libre. Mais le pape ayant recouvr l'usage de ses sens, fit
sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en prsence des
cardinaux, il donna  son neveu l'absolution de l'homicide par lui
commis, le rintgra dans ses tats et ajouta mme  ses possessions la
ville de Pesaro qu'il lui concda comme fief,  la condition de payer
chaque anne une trs-lgre redevance au saint-sige. Le Castiglione
prit une part active  toute cette ngociation: de retour  Urbin, il
crivait  sa mre, le 17 septembre 1511: Nous sommes revenus sains et
saufs de Rome, avec l'absolution et la rintgration dans l'tat de
ntre illustre seigneur, ayant nanmoins pass par une infinit de
dsagrments et d'inquitudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
figurer, principalement  cause de la grave maladie dont a souffert
notre saint-pre; lequel, on peut le dire, a d son rtablissement  un
miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'glise de
Dieu[67]. Dans cette mme lettre, il annonait  sa mre qu'il allait
se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait 
Notre-Dame-de-Lorette,  laquelle, dit-il, je suis engag par voeu;
passage qui tmoigne de sa pit et des ides de ce sicle.

[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad
notam_.]

[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]

Il avait promis  sa mre d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
lui accorder de cong, il fut oblig de retarder cette visite. Sa mre,
qui venait d'tre malade, en conut un vif chagrin. Elle se figurait
qu'il avait pris la rsolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
lui faire connatre cette grave dtermination. Il n'en tait rien
cependant, et, pour la rassurer compltement, il pria son beau-frre
Tommaso Strozza de lui expliquer les vritables motifs qui l'avaient
empch de se rendre prs d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
 la loyaut du Castiglione, et donnent la mesure de la dlicatesse de
ses sentiments.

Depuis le commencement de cette guerre, crit-il[68], le pape a
toujours pens et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
duc de Ferrare et les Franais ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
avec eux, qu'il tait un tratre, qu'il le ferait carteler, et autres
paroles semblables. Il les a rptes mille fois, et maintenant encore
il les rpte plus que jamais. Ayant rsolu actuellement d'attaquer
Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
compagnie, et il a tabli le duc de Termine chef de deux cents hommes
d'armes de conduite, avec des chevau-lgers  sa solde, et le titre de
lieutenant, lequel est plus lev que celui de capitaine: de telle sorte
que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'tre sous les
ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
parat rsolue  mourir plutt que de supporter cet affront, et cela
pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
seigneur duc a toujours cherch et cherche encore aujourd'hui  effacer
cette mauvaise impression que le pape a de lui et  lui faire
reconnatre son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
rentrer en grce auprs de sa saintet. C'est pourquoi il ne nglige
aucune occasion de combattre et loigner ces soupons imaginaires.

[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61,
t. Ier.]

Le pape a dit plusieurs fois que j'tais l'missaire dont le duc se
servait pour ngocier avec les Franais. Cette ide qu'il a de moi lui
fut donne,  ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
confirm dans cette ide, lorsque tant all  Parme conduire le
capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Franais avec les plus
grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
pape dit un jour  l'vque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
qu'il savait de source certaine que j'tais all  Mantoue, lorsque
l'vque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, mme pour le
compte des Franais; et il ne fut pas possible de le dtromper, mme
aprs que l'vque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
que je n'avais pu aller  Mantoue. Les choses taient en cet tat,
lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
le duc, dans la disposition o il est, n'a pas voulu me l'accorder et
m'a pri d'attendre jusqu' ce que le pape ait dcid ce qu'il veut
faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empcher de croire que j'y
tais all pour ces menes. C'est pourquoi j'ai trouv le refus du duc
trs-raisonnable et trs  propos; et il m'a sembl que le moment aurait
t mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent  cette cour
depuis tant d'annes.

[Note 69: Mathieu Lange, vque de Gurg, ngociateur de l'empereur
Charles-Quint en Italie.]

Cette lettre qui n'tait pas destine  la publicit, puisqu'elle a t
crite comme la confidence la plus intime verse dans le sein d'une
mre, prouve combien l'me du Castiglione tait pure et dlicate. Jules
II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accus de
trahison. Guichardin a cru galement  cette calomnie: Le duc d'Urbin,
dit-il (lib. X), avait envoy longtemps auparavant Balthasar Castiglione
au roi de France; il avait des hommes  sa discrtion auprs de Gaston
de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
Franais contre son oncle L'historien florentin aura sans doute fond
son opinion sur les _on dit_ de son poque et sur la frquence des
trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cache sous les
apparences de la plus grande loyaut. Mais le Castiglione, on le voit,
tait incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attach  la
cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rle trs-infrieur  son mrite:
cependant il n'aurait certainement pas t possible de le gagner  prix
d'argent. Toutes ses lettres font foi de son dsintressement, malgr
les dettes qu'il avait contractes et les embarras pcuniaires causs
par sa mdiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Franais: ils
lui avaient enlev son pre, tu  la bataille du Taro; il les avait
abandonns lui-mme aprs la bataille du Garigliano, et depuis, dans
toute sa carrire, il ne parat pas avoir dsir se rapprocher des
intrts de la France.

Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux
brillantes qualits des seigneurs et chevaliers franais de cette
poque, et il montre que ds lors ils taient en possession d'imposer
leurs modes et leurs manires en Italie, et de se faire imiter tant bien
que mal. En numrant les qualits que doit avoir un parfait
gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Franais pour lutter dans un
tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
voudrait que dans ces exercices il ft l'gal des meilleurs chevaliers
franais[70].--Plus loin, aprs avoir fait l'loge de la bont, et dit
que le principal et vritable ornement de l'esprit est l'amour et la
connaissance des lettres, il ajoute: Les Franais n'admettent que la
seule noblesse des armes et mprisent souverainement le reste; de telle
sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
considrent les littrateurs comme les hommes les plus mprisables;  ce
point, qu' leur sens, c'est adresser une grande injure  un homme que
de l'appeler clerc. Mais  ces reproches d'ignorance et de grossiret,
gnralement mrits  cette poque par la noblesse franaise, il oppose
le portrait du duc d'Angoulme, depuis Franois 1er, dont il met
l'loge dans la bouche de Julien le Magnifique. Si la fortune, dit
Julien, veut que monseigneur d'Angoulme succde, comme on doit
l'esprer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de mme
que la gloire des armes fleurit et brille en France, de mme celle des
lettres devra galement resplendir du plus vif clat. Il n'y a pas
longtemps que, me trouvant  la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
qu'indpendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
beaut de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
unie  un air de bont si gracieux, que le royaume de France devait lui
sembler au-dessous de son mrite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
gentilshommes tant franais qu'italiens, quelles taient ses nobles
qualits: sa grandeur d'me, sa valeur, sa libralit; et l'on me dit,
entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrmement les
lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
qu'il reprochait aux Franais d'tre si trangers  ces nobles tudes,
eu gard surtout  ce qu'ils ont  leur disposition une universit aussi
clbre que celle de Paris, o l'on vient tudier de toutes les parties
du monde.... C'est grande merveille que, ds sa jeunesse, ce prince,
form seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
se soit dirig de lui-mme dans une si bonne voie. Et comme les
infrieurs suivent toujours les exemples des suprieurs, il peut arriver
que les Franais finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
mritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
veulent seulement prter l'oreille  ses conseils: car il est certain
qu'il n'y a rien de si dsirable pour les hommes, rien qui s'identifie
mieux avec eux-mmes que le savoir: d'o il rsulte que c'est une grande
folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].

[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]

Cette esprance conue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
en France, et de l'initiation des Franais  l'amour des lettres, sous
les auspices du roi Franois 1er, s'est heureusement ralise
quelques annes plus tard. Mais les Franais ne se sont pas corrigs
aussi vite d'un autre dfaut qu'il leur reproche[72] la vanit
prsomptueuse, qui tait alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
l'expression du naf La Fontaine, _proprement le mal franais_. Le
Castiglione n'pargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
remarquer, s'empressaient d'imiter les manires franaises, et, comme
tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
La gravit particulire aux Espagnols, dit-il, me parat bien mieux
convenir  nous autres Italiens que cette extrme vivacit qui se fait
remarquer dans les Franais presque  chaque moment. Cette vivacit
n'est pas dsagrable dans un Franais; elle a mme de la grce, parce
qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
voudraient s'efforcer d'imiter cette manire, mais ils ne savent faire
autre chose que remuer la tte en parlant, saluer gauchement et de
mauvaise grce, et lorsqu'ils se promnent, marcher si vite que leurs
valets ont peine  les suivre. Avec ces manires, il leur semble qu'ils
doivent tre pris pour de vritables Franais, et qu'ils en ont toute
l'aisance, mais la vrit est qu'ils russissent rarement: ceux-l seuls
y parviennent, qui ont t levs en France, et qui, ds leur enfance,
ont pris l'habitude de ces manires[73]. Il n'y a rien que de trs-vrai
dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
trangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialit.

[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]

[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]

[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]

Le commencement de la campagne, en l'anne 1512. fut assez funeste aux
armes pontificales: les Franais avaient gagn, le 11 avril, la bataille
de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin  leurs succs. Le
duc d'Urbin ne tarda pas  recouvrer les villes qui s'taient rendues
aux Franais: il reprit mme l'importante place de Bologne, dont la
perte avait t pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entre, avec le cardinal
Sigismond Gonzague, legat du pape.


Le Castiglione prit une part active  cette campagne; il ne quitta le
thtre de la guerre que momentanment, pour aller, au commencement de
juillet, recevoir  Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
rendait  Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tcher de
rentrer en grce auprs du pontife et de se disculper de son alliance
avec les Franais; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
lui remt le duch de Ferrare, qu'il prtendait appartenir aux tats de
l'glise, et lui offrant, par une sorte de compensation drisoire, la
ville et le territoire d'Asti qui venaient d'tre enlevs aux Franais,
Le malheureux prince dut donc se rsigner  voir ses tats ravags par
les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
capitaines, se mit  vivre aux dpens des pauvres habitants du
Ferrarais[74].

[Note 74: Lettre  sa mre, du 29 septembre 1512, LXXXV, p.
68, t. Ier.]

Quelques mois aprs, au commencement d'octobre, il fut envoy par le duc
d'Urbin  Modne, pour confrer avec l'vque de Gurg, le ngociateur de
Charles-Quint.

C'est pendant le cours de ces ngociations qu'il reut du duc la
rcompense de ses longs et loyaux services  la cour d'Urbin. Ce prince,
on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
cardinal de Pavie et sa rintgration dans ses honneurs et dignits,
avait, en outre, reu l'investiture de la ville de Pesaro et de son
territoire, comme fief hrditaire,  la seule condition d'acquitter une
lgre redevance  la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
Castiglione un clatant tmoignage de son estime, avait dtach de ce
fief et lui avait donn un chteau appel Ginestreto, situ dans un
lieu plaisant et agrable, avec la vue de la mer, entour de
trs-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
revenu par an. Dans une lettre  sa mre, du 47 octobre 1512[75], le
Castiglione laisse chapper toute la joie que lui cause cette donation:
Il prie, en plaisantant, sa mre, d'avertir sa soeur Polixne de dire 
la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles
femmes de Mantoue, qui tait  marier, qu'il a son chteau  lui, qu'il
ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
plat, ils seront bientt d'accord.

[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]

[Note 76: Ses vertus et sa beaut ont t clbres par Le Molza.]

Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'tat de
Pesaro, dont il ne reut nanmoins l'investiture de Lon X que quelques
mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reut des mains de son
matre le chteau qu'il lui avait donn; mais, par des motifs qu'il
n'explique pas  sa mre, il en opra l'change, avec l'agrment du duc,
contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'tant
qu' deux milles de Pesaro, dans un trs-bon air, avec une trs-belle
vue de terre et de mer,  cinq milles de Fano, dans un pays
trs-fertile. Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
est du mme revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
m'accorde la grce d'en jouir avec contentement[77].

[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t.
Ier.]

Le Castiglione tait encore  Pesaro, tout occup de la joie que lui
donnait l'investiture de son chteau de Nuvilara, lorsque le duc reut
la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet vnement inattendu
devait exercer une grande influence sur les destines de l'Italie, et
particulirement sur le sort d'un prince qui tait attach au chef de
l'glise par les liens du sang et par les plus troites relations
politiques. Aussi, comprenant toute la porte de la perte qu'il venait
de faire, et voulant, autant qu'il dpendait de lui, se mnager la
protection de son successeur, le duc rsolut d'envoyer sur-le-champ 
Rome un charg d'affaires d'une fidlit  toute preuve et d'une
habilet consomme, afin de veiller  ses intrts et de les dfendre
s'ils taient menacs. Le Castiglione tait, mieux que tout autre, en
position de rendre au duc ces services. Li, de longue date, avec
presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et tait
trs-avant dans l'intimit des chefs les plus influents du sacr
collge. Il pouvait donc exercer,  l'occasion, une influence favorable
 son matre, et l'vnement prouva que le duc ne s'tait point tromp
en lui confiant cette dlicate mission. En effet, Jules II tait mort
dans la nuit du 20 fvrier 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
Jean de Mdicis, grand ami du comte et trs-attach  la maison d'Urbin,
au moins il le paraissait  cette poque, fut lu pape sous le nom de
Lon X.

Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin,  la prise de possession de
ce pontife dans l'glise Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois
juste aprs son lection. A cette occasion, les principaux habitants de
Rome se distingurent par les dcorations dont ils ornrent leurs palais
et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un tmoin
oculaire, le mdecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conserv un
curieuse description des ftes et des crmonies qui eurent lieu dans
cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.

Une preuve clatante de l'amiti dont le nouveau pontife honorait le
Castiglione apparat dans la ratification qu'il lui accorda, ds le 11
mai suivant, de la donation du chteau de Nuvilara qui lui avait t
faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don
renferme l'loge de la valeur, de la science et des autres qualits du
comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la
charge de prfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payt
tout ce qui lui tait d pour la solde de ses troupes pendant la
dernire campagne; ce qui n'tait point une mdiocre faveur obtenue pour
ce prince.

Vers la fin d'aot, le Castiglione revint  Urbin, mais il y resta peu
de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui tre utile
 Rome, ne tarda pas  l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur,  la
grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans
cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le
souverain pontife, les cardinaux et les prlats qu'il connaissait depuis
longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs
des lettres et des arts qui, dans ses prcdents voyages  Rome, avaient
pu apprcier son caractre aimable, la solidit et la varit de ses
connaissances, la puret de son got et la sret de son jugement.

On croit communment qu'avant l'avnement de Lon X, les sciences, les
lettres et les arts n'taient que mdiocrement cultivs  Rome; que
Jules II, absorb par les grandes questions politiques, et plus port 
la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et
les littrateurs. C'est l une erreur et une injustice; il est certain,
au contraire, que, malgr les agitations d'un pontificat continuellement
expos aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les
lettres et pour les arts que son successeur Lon X, dont ce sicle a
pris le nom.

Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquits  Rome, sous le
pontificat de Pie VII, et l'un des archologues les plus instruits et
les plus distingus de cette poque, a trac le parallle de Jules II et
de Lon X, et il n'hsite pas  donner le premier rang au neveu de Sixte
IV[79].

[Note 78: Il est  remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne
partie de sa vie, attach, en qualit de bibliothcaire,  la famille
Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adopte par le
pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra
ci-aprs. Le savant archologue ne s'est pas assez dfendu de ce
souvenir lorsqu'il traait le parallle de Jules II et de Lon X, et
qu'il rabaissait les qualits de ce dernier pontife pour faire mieux
ressortir celles de son prdcesseur.]

[Note 79: Ce parallle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele
Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo
Poggioli, stampatore della R. C. a.]

Sous tous les rapports, dit-il  la fin de ce parallle[80], je ferai
une dernire fois constater que le pontificat de Jules fut la vritable
poque de la rsurrection et de l'tablissement stable de la grandeur de
Rome; tandis que celui de Lon, suivi bientt aprs du pontificat de son
cousin Clment VII, fut le commencement d'une prompte dcadence, aprs
une splendeur et une magnificence phmre, il suffira de dire que la
population, qui tait de quatre-vingt-cinq mille mes du temps de Jules
II et de Lon X, fut rduite, selon les calculs de Paul Jove, aprs le
sac de Rome et la dsolation de 1527,  trente-deux mille habitants:
beau sicle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler sicle de
Titan, dvor par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long
parallle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est
interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit;
tamen est adhibenda interdum__vis veritati, ut eruatur_.

[Note 80: P. 80.]

Cette prfrence accorde par le savant archologue  Jules II sur Lon
X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postrit, et
n'enlvera pas  Lon le premier rang, comme protecteur des sciences et
des arts, suprmatie qui lui fut dcerne par l'illustre rasme, son
contemporain[81], et qui a t confirme depuis plus de trois sicles
par tant d'crivains minents de toutes les nations de l'Europe. Disons
aussi qu'il est peu juste de reprocher  la mmoire de Lon X et 
Clment VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les
soldats du conntable de Bourbon; car tout le monde sait que cet
vnement ne fut nullement provoqu par ce dernier pontife, qui en fut
la premire victime.

[Note 81: Quantum romani pontificis fastigium inter reliques
mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices. Erasmi epist.,
lib. 1, epist. 30.]

Mais en faisant la part des exagrations contenues dans le parallle de
Fea pour soutenir sa thse, on est forc de reconnatre que, sous
beaucoup de rapports, Jules II  tout autant fait pour les lettres et
les arts que son successeur.

Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut  soutenir presque
constamment pendant les dix annes de son pontificat, Jules ne cessa pas
d'attirer  Rome et de protger les artistes et les savants.

Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute
particulire Bramante, Michel-Ange et Raphal; ce qui suffirait seul
pour sa gloire.

Ds l'poque o il tait cardinal sous le titre de
Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait lever, de concert avec le
cardinal Raphal Riario de Saint-Georges, et sous la direction de
Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'glise
annexe de Saint-Laurent _in Damaso_.

Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire
aboutir  l'ancien pont triomphal, dont il avait rsolu la
reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit lever la
Monnaie o furent frapps, en 1508, les _Jules_, premires pices qui
aient port l'effigie d'un pape.

On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di
Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvdre, cause premire de la
nouvelle bibliothque rige par Sixte-Quint, du nouveau muse, et des
autres magniques galeries, salles et dpendances qui existent
aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,
dans une tendue d'environ deux milles et  la profondeur de plus de
cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican,
ensuite au Belvdre et  la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une
grande quantit d'glises, de monastres et d'autres difices publics,
parmi lesquels nous citerons seulement les glises de
Saint-Pierre-aux-Liens, o il voulut placer son tombeau, monument du
gnie de Michel-Ange; des Saints-Aptres, de Sainte-Agns hors les murs
et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, rpare en
1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait
reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'tait
que cardinal[83].

[Note 82: La palme romaine quivaut a 21 cent. 20 mill, environ,
suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]

[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]

Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient t excuts par
Jules II dans l'espace de moins de dix annes; aussi Thomas Inghirami,
en prononant son oraison funbre devant le sacr collge, put-il dire
avec l'assentiment de l'auguste assemble: Cette ville, de fangeuse,
sale et humble qu'elle tait, il l'a rendue brillante, magnifique,
superbe et digne entirement du nom romain; de telle sorte que si l'on
pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les difices levs depuis
quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone
(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait l seulement qu'on
trouverait la vritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du
mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misrables choppes.

C'est grce  la protection de Jules II, que Raphal, prsent au
pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor  son gnie, en
commenant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, poque o il
vint se fixer  Rome, jusqu'au mois de fvrier 1513, date de la mort du
pontife, le Sanzio travailla presque continuellement  ces fresques avec
une ardeur sans gale, et avec un progrs marqu dans chaque oeuvre.
Pendant ces cinq annes, il excuta la _Dispute du Saint-Sacrement_,
l'_cole d'Athnes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Hliodore_ et
la _Messe de Bolsne_; compositions qui suffiraient  elles seules pour
remplir la carrire de plusieurs peintres de nos jours.

Michel-Ange ne fut pas moins occup par Jules II: il travailla d'abord 
son tombeau, dont l'admirable statue de Mose ne devait former que la
moindre partie. Plus tard, il peignit la vote de la chapelle Sixtine,
qui fut dcouverte et livre aux regards du public le 1er novembre
1512[84]. Il est donc vrai de dire que Lon X n'eut qu' continuer, aux
deux grands matres de l'art, la protection que leur accordait son
illustre prdcesseur.

[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond,
sur l'abside de la mme chapelle, ne fut commenc que sous Paul III et
termin en 1547.]

Jules II fut le vritable fondateur du muse du Vatican; car c'est  lui
qu'on doit la runion des premires statues antiques qui furent
dcouvertes et places, sous son pontificat, dans la cour du Belvdre.
Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,
en rcompensant gnreusement ceux qui les avaient dcouvertes. Le
groupe du Laocoon en est un clbre exemple.

Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre crite par Francesco
di San-Gallo, fils de Giuliano, le clbre architecte, de laquelle il
rsulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvrent prsents  la fouille
faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment o fut
retrouv par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoy par ordre
de Jules II pour reconnatre cette dcouverte. Voici le passage de cette
lettre:

[Note 85: _Ut supr_, p. 20, n 18.]

J'tais, crit Francesco, encore fort jeune, la premire fois que je
vins  Rome, lorsqu'il fut rapport au pape que, dans une vigne prs
Sainte-Marie-Majeure, on avait trouv certaines statues fort belles. Le
pape dit  un palefrenier: Va dire  Giuliano da San Gallo que
sur-le-champ il aille les voir. Et il partit sur-le-champ. Et comme
Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment  la maison, parce que
mon pre l'avait fait venir et lui avait donn  faire le tombeau du
pape, il voulut qu'il vnt avec lui: je montai en croupe sur le cheval
de mon pre, et nous partmes. Descendus l o taient les statues, mon
pre dit aussitt: C'est le Laocoon dont Pline fait mention. Il fit
agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, aprs l'avoir
examin, nous retournmes dner.

Le Laocoon, ajoute Fea, fut dcouvert dans la vigne de Felice de
Fredis, qui s'tendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu
obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intrieur des Thermes ayant t
dblay, on peut voir mme la niche dans laquelle tait le groupe. Il en
fut enlev dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules
II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le
fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvdre, o
il fit faire exprs comme une chapelle pour l'exposer[86].

[Note 86: Dopo poi, il sommo pontific l'ha voluto mettere nella
villetta di Belvdre, evi ha fatto fare per essa a posta, come una
capella.--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]

Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a t excut dans un seul
bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:

[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]

_Ex uno lapide eum et libres draconumque mirabiles nexus de consilii
sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus
Rhodii_. Il parat que cette opinion n'est pas tout  fait exacte;
voici ce que dit  ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre prcdemment
cite: Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit tre d'un
seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88],
qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul
morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints
ensemble  une place si cache, et si bien ajusts et souds, qu'ils ne
peuvent tre aperus que par des personnes trs-habiles dans l'art de la
sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu
tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;
car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,
trois statues de grandeur naturelle, tailles dans un seul bloc de
marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorit de Pline est
grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit
pas faire fi du vieux dicton: _Felices fore artes, si de iis soli
artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient
en dcider. D'o je conclus que je ne sais que dire, ni  quelle
opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et
dignes des plus grands loges. Vous pourrez vous en convaincre par la
seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de
cette ville, lequel,  on avis, a dcrit le Laocoon et ses fils non
moins lgamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taill avec
leur ciseau.

[Note 88: Le texte porte: Giovan Angelo, Romano, e Michel
Cristofano, Florentino, Mais le docte Fea, avec sa sagacit ordinaire,
prouve que Trivulzio veut dsigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et
Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, n 19.]

Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la
statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya
gnreusement, mais il donna en outre  Felice de Fredis, le
propritaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait t retrouv, un
emploi lucratif  la cour pontificale.

[Note 89: _Notizie_, p. 22.]

Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules
II enrichit le Belvdre: il y fit placer galement l'Apollon, le Torse,
l'Hercule, l'Ariane abandonne par Thse, clbre sous le nom de
Cloptre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous
Lon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme
d'Alexandre Svre, en Vnus, toutes statues des plus admirables et des
plus prcieuses, et dont l'acquisition dnote chez le pontife un got
dcid pour les belles choses[91].

[Note 90: Voy.  l'appendice, n II.]

[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut supr_.]

Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,

     lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], tait
     dou d'un esprit lev et vaste dans lequel il n'y avait point
     place pour les petites choses,

c'est la construction de Saint-Pierre.

[Note 92: Panvinius, dans son _Trait indit sur la basilique de
Saint-Pierre_, cit par Fea, _Notizie_, p. 41.]

Nicolas V avait song  rparer la basilique du prince des aptres, et,
dans ce but, il avait fait tudier un plan de cette restauration par
l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empcha de donner suite
 ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention
de le reprendre. A l'avnement de Jules II, l'ancienne basilique
menaait ruine, et la ncessit de sa reconstruction ne pouvait tre
mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrrent opposs  la
dmolition de la vieille glise; non qu'ils ne dsirassent voir s'lever
une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus
magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gmir, se rsigner 
voir dtruire de fond en comble l'ancienne glise vnre dans toutes
les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de
saints et de martyrs, et clbre par tant d'vnements remarquables qui
s'taient accomplis dans son enceinte.

Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife  attacher son nom 
un monument digne de la puissance de l'glise et de sa propre grandeur.
Le pape avait consult Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il
avait grande confiance[93]. De son ct, Bramante avait rsolu de
repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui
ressemblt  ce qui tait alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,
prilleuse, qui fit un jour  venir l'admiration de la postrit, en
excitant un tonnement ml de terreur[94]. Pour vaincre les derniers
scrupules du pontife et le dterminer  approuver son projet, Bramante
fit excuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frapp
de la beaut du plan, ordonna sur-le-champ de dmolir la moiti de
l'ancienne glise, afin qu'on pt jeter les fondements du nouvel
difice[95].

[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]

[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de
Saint-Pierre, en 1621, cit par Fea, _Notizie_, p. 39.]

[Note 95: Panvinius, cit par Fea, _ut supr_, p. 42.]

La premire pierre de la basilique actuelle fut pose par le pontife, le
samedi 18 avril 1506, aprs une messe solennelle, en prsence des
cardinaux et d'un grand nombre de prlats.--Aprs des prires et des
crmonies, Jules bnit la premire pierre, fit dessus le signe de la
croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme esprance que
Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans
une forme plus vaste cette antique basilique, qui tait sur le point de
prir de vtust, lui donnerait, par le mrite des saints aptres et par
ses prires, les moyens de mener  bonne fin ce qu'il avait
commenc[96].

[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_,  sa date, la bulle
_Hoc die_, du 18 avril 1506.]

Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus
grand clat  cette crmonie. Vivant dans la meilleure intelligence
avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux
expditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il
ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de
traduire le prambule, qu'il serait fait part  Henri de la pose de la
premire pierre de la basilique du prince des aptres.--Ainsi, ce grand
pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commence, et
persuad que le monument lev par Bramante exciterait l'admiration de
la postrit, n'hsitait pas  signaler au monde entier la main mise 
cette colossale entreprise comme un des vnements les plus remarquables
de son pontificat. Cette prvision du protecteur de Bramante, de
Michel-Ange et de Raphal n'a point t due. La basilique de
Saint-Pierre, malgr les modifications introduites plus tard dans le
plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,
domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville ternelle,
et tant qu'elle existera, cette glise sera reconnue pour le plus
merveilleux difice des temps modernes.

Les grands travaux entrepris par Jules II, le got dcid du pontife
pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux
sciences, avaient attir  Rome un grand nombre de savants, de
littrateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le
patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal
Jean de Mdicis se faisait remarquer, Lien avant son avnement au
pontificat. Ils avaient form des runions, modles des acadmies qui
se formrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de
sujets. La maison de Lon X, lorsqu'il n'tait encore que cardinal,
situe dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, tait
frquente par ces littrateurs, parmi lesquels on comptait Ange
Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Broalde le jeune, Fedor
Inghirami, le pote Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jrme Vida,
Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jrme Niger
et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait  Rome, ne
manquait pas d'assister  ces runions, dans lesquelles, suivant les
expressions d'un des assistants[97], il se faisait remarquer
non-seulement par la noblesse et la dignit de ses manires, mais
surtout par l'lvation de son esprit, les qualits de son coeur, et par
des connaissances dignes d'un homme suprieur qui avait tudi toutes
les parties des sciences.

[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII  Ange
Colocci.]

La vie littraire,  cette poque, s'efforait de ramener les moeurs 
l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de mme
qu'on trouve dans les pices de vers adresses par Broalde et Sadolet
aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises
dans Horace, Tibulle et Properce, de mme aussi l'on rencontre, dans les
habitudes de la vie, des usages et des vices emprunts aux Romains
contemporains de ces potes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans
une anecdote qui mrite d'tre rapporte.

Il parat que lorsque les pcheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_,
ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils taient dans
l'usage d'en offrir la tte, comme un tribut, aux trois conservateurs de
la ville. Il y avait alors  Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
clbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
compltement mpris  cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
constamment apost au march aux poissons, et ds qu'il apprenait que la
tte d'un hombre monstrueux venait d'tre porte aux triumvirs, il
s'acheminait aussitt vers le Capitole. L, feignant d'tre retenu par
une affaire importante, il s'efforait adroitement, par d'habiles
flatteries, de se faire inviter  dner. Une fois, comme il accourait au
Capitole, il arriva que les conservateurs dcidrent que la tte de
l'hombre serait envoye en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
apercevant  l'entre du palais des conservateurs cette noble tte
place sur un grand plat orn de guirlandes, comprit qu'il avait manqu
sa proie. Mais, sans se dcourager, il se mit  la suivre  une certaine
distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
vue les porteurs. Apprenant peu aprs qu'on avait port ce mets
succulent au palais du cardinal Riario ( la grande chancellerie):
C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reus  bras
ouverts; car il tait depuis longtemps un des habitus de la table du
cardinal, table qui l'emportait, par sa dlicatesse, sur toutes les
autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui tait de sa nature
grand et gnreux,  la vue du prsent que lui envoyaient les
conservateurs, s'crie: Cette tte triumvirale, la plus grande qui ait
t trouve dans le Tibre, doit tre rserve pour le plus grand des
cardinaux. Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frdric San
Severino, clbre par sa prodigalit. Tamisius se remet aussitt en
route, maudissant la gnrosit inopportune du cardinal Riario: il
remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins dsintress, donne ordre
de porter la tte de l'hombre, orne de fleurs et d'herbes fraches et
place sur un plat dor, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
grosses sommes et des intrts normes. Tamisius, du pour la troisime
fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
rues de Rome, accabl de chaleur, et htant le pas de sa monture, car le
soleil tait dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
situs dans le Trastevre, que Chigi faisait alors dcorer avec la plus
grande magnificence. Arriv l, tout haletant et mouill de sueur, 
cause de son embonpoint, il est pour la quatrime fois tromp par la
fortune: il trouve Chigi occup  parer de fleurs la tte de l'hombre,
et donnant l'ordre de la porter de suite  une courtisane dont il tait
pris, et  laquelle sa beaut, ses charmes rehausss de la
connaissance de l'antiquit avaient fait donner le surnom d'_Imperia_.
Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui
brlait la rue conduisant au pont Sixte. En rsum, telles furent la
persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
qu'aprs avoir t ainsi ballott par toute la ville, ce savant en robe,
ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
tonne de l'arrive d'un hte si peu attendu[98].

[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49
et seq. dit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad
notam_.]

Cette courtisane Imperia tait alors la femme  la mode, _la lionne_,
_la dame aux camlias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
Broalde le jeune, elle s'efforait de vivre comme avaient pu faire
quinze cents ans plus tt Lesbie, Glycre ou Lydie. Elle cultivait la
posie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'tait
_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses
de ses adorateurs.

C'est probablement  cette courtisane que le Castiglione adressa ces
distiques,  l'imitation d'Horace et de Properce:

    Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
      Improbus et ver rusticus ille fuit.
    Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
      Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
    Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
      Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
    Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
      Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!

[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,
XI.]

Le savant Nicolas Campano, surnomm Strasimo, donnait  Imperia des
leons de versification: mais ces tudes ne l'empchaient pas de
rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffin, et
d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle
de la manire somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
faisaient visite. Tels taient l'clat et la magnificence de ses
appartements, que l'ambassadeur d'Espagne tant chez elle, cracha au
visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
celle-l. Imperia mourut  vingt-six ans, dans tout l'clat de sa vogue
et de sa beaut. Elle fut inhume dans l'glise de Saint-Grgoire, et
l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:

     Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
     homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies
     XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].

[Note 100: Part. III, nov. 42.]

[Note 101: Rosco, _Vie de Lon X_, t. II, p. 237, _ad notam_.]

Ainsi, dans ce sicle, la beaut, la forme, tait publiquement honore
presque  l'gal de la vertu, et  l'exemple des Athniens du temps de
Pricls, les Italiens du seizime sicle assuraient  la beaut, mme
couverte de vices, les honneurs de l'immortalit! En prsence de ces
faits, attests de la manire la plus authentique, on doit moins
s'tonner de la licence de moeurs qui rgnait alors dans tous les rangs
de la socit, et principalement dans les plus hautes classes[102].

[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
haute sagesse l'impudicit de sa mre, et qui prit par le poison,
auquel elle eut recours pour se soustraire  la brutalit du cardinal
Petrucci, le mme qui fut trangl en prison quelques annes plus tard,
pour avoir voulu faire empoisonner Lon X.--_Vide_ Rosco, _ut supr_.
Il cite Colocci, _Posie ital._, p. 29, note, dit. Iesi, 1772.]

Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'et fait
servir son immense fortune qu' satisfaire les caprices de cette
courtisane, sa mmoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
mieux mrit: mais son amour pour les arts, les gnreux encouragements
qu'il leur accorda, l'amiti qui l'attacha aux plus grands matres de
son temps ont fait surnager son nom sur l'ocan des ges, et l'ont
entour d'une brillante aurole. Li intimement avec le Castiglione
qu'il avait connu  la cour d'Urbin, il ne l'tait pas moins avec
Raphal;  ce double titre, sa biographie mrite d'tre rapporte avec
dveloppement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
des recherches les plus rcentes, publies  Rome, et particulirement
de celles du docte Fea, qui, comme bibliothcaire de l'illustre maison
Chigi, eut pendant trs-longtemps  sa disposition les titres et les
documents particuliers  cette famille, et toutes les richesses
manuscrites et imprimes de cette vaste collection rassemble depuis
plusieurs sicles.

Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le got des arts et
l'amiti des grands artistes, non moins que le dsir d'assurer sa
fortune, paraissent avoir dtermin  venir se fixer  Rome.

N  Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonne au
commerce et chez laquelle,  l'exemple des Mdicis, et sans doute par un
heureux privilge de cette contre, le dsir du lucre n'excluait pas
l'amour du beau. Les vastes spculations de son commerce, qui comprenait
la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
maritime, l'amenrent souvent  Rome sous les pontificats de Sixte IV et
d'Alexandre VI. On dit mme que, sous ce dernier pape, il convertit en
monnaie sa propre argenterie, pour fournir  Csar Borgia les moyens
d'assurer la conqute de la Romagne, que ce prince dsirait vivement
acqurir. Quelque temps aprs, lorsque Charles VIII se mit en campagne
avec une puissante arme pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
avana une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
pontificat de Jules II qu'il fixa dfinitivement sa rsidence  Rome. Ce
pontife l'honora d'une protection toute spciale; il le nomma trsorier
gnral de ses finances, lui concda le bail des principaux produits de
ses tats et particulirement des mines d'alun de la Tolfa, et dans
toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra mme souvent dsintress,
car il alla jusqu' prter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
ducats d'or, sans intrt, ainsi que le raconte le Buonafede, cit par
Fea[103], c'est--dire plus de quatre millions de francs, qui en
reprsenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprcier
les hommes, voulut prouver d'une manire clatante le prix qu'il
attachait aux services rendus au saint-sige par la famille Chigi. Par
un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frre Sigismond
Chigi dans sa propre famille della Rovre, dont il les autorisa 
prendre le nom et les armes[104].

[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.]

[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.]

Aprs la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Lon X. A
son lection, ce pontife avait donn  son neveu Laurent de Mdicis le
bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prdcesseur: mais,  la
suite d'une longue ngociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
beaucoup de gnrosit, Lon X lui renouvela la concession des mines et
le monopole de la vente de cette denre. A partir de cette poque, il
est souvent fait mention, de la manire la plus honorable, d'Agostino
Chigi dans la correspondance des Mdicis, et il y est considr comme
un associ et comme un ami.

Sa fortune tait immense: il passait pour le marchand le plus riche
qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
une histoire manuscrite de Sienne, cite par Fea[106], dit qu'il
possdait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
norme pour cette poque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postrit,
Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
mmoire, si, au lieu d'avoir appliqu une partie de ses revenus 
encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
de faire valoir leur gnie, il et augment ses richesses en accumulant
ses conomies, ou dissip ses revenus en dpenses d'un vain luxe? Son
nom, depuis longtemps oubli, serait pour jamais enseveli dans la nuit
des temps: tandis que, grce  la protection claire qu'il sut accorder
 l'art, sa mmoire, associe aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
de Sebastiano del Piombo et de Raphal, se perptuera d'ge en ge, et
vivra autant que la gloire de ces grands matres. Remarquable exemple de
la supriorit de l'art sur la richesse[107]!

[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di
Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.]

[Note 106: _Ut supr_, p. 7, note 1.]

[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
donne d'une mdaille reprsentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p.
36 (cite par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de
Raphal_, par M. Quatremre de Quincy, p. 33, note), rapporte une
anecdote curieuse qui vient , l'appui de l'opinion que nous mettons:
il raconte que le prince Marc-Antoine Borghse, grand seigneur
trs-riche, eut l'ide de voyager en France et en Angleterre, esprant
que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
l'admiration publique. Mais, arriv  Paris et surtout  Londres, il ne
tarda pas  reconnatre qu'il n'tait qu'un personnage peu important, eu
gard  tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonait pour un Borghse,
chacun s'empressait de le fliciter pour _le Gladiateur_, pour
l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphn_, pour le tableau des _Grces_ du
Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Raphal, et pour les autres
prcieux monuments de l'art qu'il possdait dans son palais et dans sa
villa; ce qui faisait dire  tout le monde qu'il tait heureux. Il avoua
depuis avoir ainsi appris pour la premire fois qu'il tait possesseur
de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait rellement pas
auparavant. Aussi, revenu de sa premire illusion, et convaincu que le
seul mrite et la seule vertu ont dans le monde une supriorit
incontestable, il changea compltement de manire de vivre. De retour 
Rome, il s'appliqua constamment  protger les arts, fit faire des
fouilles, lever des palais, acquit des objets d'art prcieux, et
employa une grande partie de sa fortune,  la gloire immortelle de son
nom, a lever et embellir sa magnifique villa situe prs de la porte du
Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.]

Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphal avant
l'arrive de ce dernier  Rome, dans le cours de l'anne 1508. On peut
bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
sacristie de la cathdrale de Sienne. Mais ce n'est l qu'une
supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirme.
Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
ses manires affables, l'affection de toutes les personnes qui
l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimit
de Jules II, le protecteur clair du jeune Sanzio, il n'ait pas tard 
reconnatre la supriorit de son gnie et  se lier avec l'artiste
d'une troite amiti. C'est sans doute pendant que Raphal excutait les
fresques de la salle de la _Signature_, que s'tablirent entre eux ces
relations, bases d'un ct sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
de l'autre sur le got clair de l'homme riche, relations qui ne
devaient finir qu' leur mort. Le premier tmoignage historique de cette
intimit est rapport par le savant Fea[108]. Il parat qu'au milieu de
ses grands travaux, Raphal ne ddaigna pas,  la demande de l'opulent
banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
aujourd'hui, _de plateaux_ destins  porter des rafrachissements,
selon l'usage de cette poque. Le Sanzio en avait ainsi command 
l'orfvre Cesarino di Francesco, de Prouse, et il fut charg par Chigi
de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:

Du 10 novembre 1510, matre Cesarino di Francesco, de Prouse, orfvre
dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnat avoir reu
du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du
seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
composition et faon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
conformment au dessin qui devra lui en tre donn par matre Raphal
Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
dlai de six mois  partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
Angelo a promis de solder ce qui restera d, d'aprs l'estimation des
experts en cette matire, sans aucune opposition, et au nom dudit
seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait  Rome, 
la banque des Chigi, etc.

[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.]

[Note 109: Agostino Chigi est galement appel Chisi, Chisio,
Ghisio.]

Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfvre Cesarino, mais dclarait
s'en rapporter  l'estimation qui serait faite de son travail par des
experts.

Lorsque le ngociant siennois vint se fixer  Rome, il tablit sa
rsidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
dans un palais situ rue de'Banchi,  main gauche en allant au pont
Saint-Ange, et  l'endroit o l'on traverse dans la rue. Julia[110].
Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'loigner
trop des affaires, lui permettrait nanmoins d'avoir de l'espace et de
jouir d'une vue agrable. Il fit choix,  cet effet, d'un vaste jardin
situ dans le Trastevre, et il ne ngligea rien pour faire de ce lieu
un dlicieux sjour.

[Note 110: Fea, p. 5.]

La villa Chigi, appele la _Farnesina_, du nom des Farnse, qui en sont
devenus possesseurs vers la fin du seizime sicle, est dans un des plus
beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
monuments de la ville, et s'tend en pente douce, avec ses jardins
d'orangers toujours verts et chargs de pommes d'or, jusque sur la rive
droite du Tibre. Du ct du couchant, la vue embrasse le sommet du
Janicule, couvert de dlicieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait
dj depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
villa, mais de la dcorer magnifiquement. L'architecte leva un lgant
palais, avec une loge ou portique, divis en cinq arcades, avec
pilastres qui soutiennent la vote. Comme il excellait galement dans la
peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la vote du portique l'histoire
de Mduse changeant les hommes en pierres, et reprsenta Perse au
moment o il vient de lui couper la tte. Dans les retombes de la
vote, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
imite, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
vritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant men le Titien voir cette
dcoration, le matre vnitien ne voulait pas croire que ce ft de la
peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changet de place, et
il en resta stupfait. Agostino, voulant faire dcorer sa villa par les
premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, clbre
par son admirable coloris. Il le mit de suite  l'oeuvre, et lui fit
faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
vote: l, Sebastiano peignit des sujets potiques  la manire
vnitienne, trs-diffrente de celle adopte alors par les artistes de
l'cole romaine. Il parat qu'Agostino voulait confier  Sebastiano
toute la dcoration de l'intrieur. Au moins c'est ce qu'on peut
supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait dj excut au
rez-de-chausse de la loge[112]. Peut-tre changea-t-il d'avis lorsqu'il
eut admir les premires fresques de Raphal au Vatican. Quoi qu'il en
soit, c'est dans les espaces rests libres de la loge que Raphal a
reprsent la fable de Psych, le triomphe de Cupidon, le conseil des
Dieux et les noces de l'Amour[113].

[Note 111: Cette vue est aujourd'hui gne par le palais Corsini,
lev depuis cette description de la Farnesina par Bellori
_Descrizioni_, etc., p. 128.]


[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Michle Sartorio, dans le
recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti,
1845, t. II, p. 368 et suiv.]

[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da
Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
Romanis.]

La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'gale
longueur, et dispose, par l'architecte de manire  recevoir une srie
de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
fut excute par Raphal: c'est celle qui reprsente le triomphe de
Galate. Cette composition, dans le got antique, rappelle, par les
accessoires, les peintures et les mosaques chappes  la destruction
des barbares et du temps. La Galate est un modle inimitable de got et
de beaut.

Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
ayant exprim  son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
Sanzio lui rpondit:

Seigneur comte, j'ai fait des dessins de diffrentes manires sur les
sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent  tous ceux qui les ont
vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vtre. Je vous
les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
en juge digne.--Notre Saint-Pre, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
sur les paules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espre
bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espre d'autant plus, que le
plan que j'en ai fait plat  Sa Saintet, et a reu les loges de
beaucoup d'hommes distingus. Mais je m'lve  de plus hautes penses:
je voudrais retrouver les belles formes des difices antiques, et je ne
sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
lumire, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant  la Galate,
je me tiendrais pour un grand matre, s'il y avait dans cette oeuvre la
moiti de toutes les belles choses que votre seigneurie m'crit. Mais,
dans ses paroles, je reconnais l'amiti qu'elle me porte, et je lui dis
que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine ide
qui me vient  l'esprit: si cette ide porte en soi un sentiment lev
de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].

Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amiti qui unissait le Sanzio
et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerait
sur le gnie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Raphal
les excutait de plusieurs manires diffrentes, sans tre certain de
satisfaire le got clair de l'illustre connaisseur. Nous admettons
donc volontiers, avec M. Quatremre de Quincy[115], qu'il est possible
que ce soit le Castiglione qui ait donn  son ami le sujet de Psych
tir de l'_Ane d'or_ d'Apule. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
judicieux Longhena[116], que Raphal peut bien avoir  lui seul le
mrit de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs annes auparavant,
il avait aid le Pinturicchio  composer les grandes fresques de la
cathdrale de Sienne; d'un autre ct, on peut supposer que Raphal
connaissait par lui-mme la fable invente par l'crivain latin,
lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
critiquant ou en le dfendant par les meilleures raisons; et cela avec
tant d'agrment, que sa critique tait exempte de toute espce de fiel.
_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].

[Note 114: Cette lettre est rapporte par Bottari. Elle est tronque
dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est complt
dans le t. II, p. 23; dit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve
aussi dans la traduction de Longhena, Appendice n.6, p. 927.]

[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.]

[Note 116: _Ibid._, note.]

[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib.
VII, p. 101.--Cette lettre est rapporte par Longhena, appendice n
V, p. 547 et suiv.]

Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galate fut commence et
termine bien avant la Psych. Si l'on devait s'en rapporter au savant
Fea et aux autorits qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farnsine
commandes par Agostino Chigi  Raphal auraient t _entirement_
acheves dans l'anne 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque
l'autorit de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
la Farnsine, publis  Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
second ds 1511, clbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
nous parat peu probable que Raphal ait termin _toutes_ les peintures
de la Farnsine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psych, tout le
monde sait que cette composition a t commence beaucoup plus tard,
qu'elle a t interrompue  plusieurs reprises[119], qu'elle n'tait pas
termine  la mort de Raphal, et qu'elle ne fut pas mme acheve par
ses lves[120]; elle ne pouvait donc pas tre dcrite ni mme indique
dans des ouvrages qui auraient t publis en 1511 et 1512.

[Note 118: _Notizie_, p. 4, n 2, et notes 1 et 2.]

[Note 119: M. Quatremre de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.]

[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.]

Quant  la Galate, la lettre de Raphal au Castiglione porte  penser
qu'elle aurait t termine peu de temps avant la nomination de
l'Urbinate  l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est--dire avant
le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du
traitement de 300 ducats d'or par an allou  Raphal,  partir du
1er avril 1514, en sa qualit d'architecte de cette basilique. La
Galate aurait donc t termine vers 1514, ainsi que l'admet M.
Quatremre de Quincy[122]; et cette date nous parat la plus probable.

[Note 121: _Ib._, p. 8, n 7, et p. 9.]

[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.]

En adoptant cette poque, il est impossible de ne pas tre frapp de la
prodigieuse varit de gnie du grand artiste, qui pouvait en mme temps
excuter au Vatican les sublimes fresques de l'_Hliodore_, de la _Messe
de Bolsne_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint
Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilit merveilleuse de la
hauteur de ces grandes et svres compositions, savait, comme en se
jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galate si
gracieuse et si potique, rappelant, avec son cortge de nymphes, de
tritons et de nrides, la voluptueuse Vnus ne de l'cume de la mer,
la desse clbre par Lucrce.

[Note 123: Bellori, _ut supr_, p. 185.]

     ...Hominum divumque voluptas Alma Venus.

La mre de Cupidon:

     Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a
     Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore
     eterno al sommo Giove[124].

[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cit par Bellori.]

Il est juste que la postrit se montre reconnaissante de la part que le
Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et
l'excution des peintures de la Farnsine; le premier, en indiquant 
son ami les sujets de la fable de Psych; le second, en prfrant, pour
orner son palais, des compositions potiques et tout empreintes du gnie
de l'antiquit grecque et romaine.

On a souvent remarqu que jusqu' la fin du quinzime sicle, la
peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est--dire que les
artistes traitaient constamment des sujets tirs de l'Ancien ou du
Nouveau Testament, de la vie des saints et des lgendes des martyrs.
Raphal,  l'exemple de son matre Prugin, employa ses premires annes
 peindre des compositions pour des glises et des couvents. Sa premire
grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent
encore des inspirations de son matre, et par sa disposition symtrique
et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont
peintes comme autant de portraits pris sparment, elle rappelle les
tableaux de l'ancienne cole florentine. Mais quel progrs marque
l'_cole d'Athnes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio
ait excute au Vatican! Dans cette oeuvre, la pense comme l'excution
attestent qu'une ide nouvelle est venue illuminer l'me de l'artiste.
Ce n'est plus dans les saintes critures, dans les ncrologes des saints
et des martyrs qu'il a t chercher ses inspirations; mais, remontant 
la plus brillante poque de l'antiquit paenne, il ne craint pas, dans
le palais du vicaire de J.-C., de reprsenter les chefs de la sagesse
antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _cole
d'Athnes_, o rgne dans la disposition des lieux une perspective si
bien entendue, o la gravit, la srnit des personnages se rpand sur
la composition tout entire et l'lve jusqu' la sublimit des plus
beaux prceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le
jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-mme, trouv ce magnifique sujet?
N'est-il pas permis de supposer que l, comme plus tard pour la Psych,
le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en
l'initiant aux beauts des plus sublimes maximes du matre d'Alcibiade,
de Xnophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_cole d'Athnes_ est
la premire grande composition qui ait t puise  une autre source
que l'art chrtien du moyen ge, et qui soit un reflet de la philosophie
paenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galate et de la
Psych sont des souvenirs et des reprsentations de la thogonie
d'Homre.

Les fresques de la Farnsine ne sont pas les seules que la postrit
doive au got d'Agostino Chigi et au gnreux emploi qu'il savait faire
de ses richesses. On a vu qu'il avait t admis dans la famille Dlia
Rovre par Jules II; dsirant, sans doute en considration du pape Sixte
IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, dcorer l'glise de
Sainte-Marie-de-la-paix, restaure par le premier de ces pontifes, et
voulant choisir sa spulture dans l'glise de Sainte-Marie-du-Peuple,
reconstruite galement par Sixte IV[125], il confia au Sanzio
l'excution des travaux d'art  faire pour l'accomplissement de ses
desseins.

[Note 125: Fea, p. 79, note 1.]

A l'glise de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque
des Sibylles, peinte dans les votes de la premire chapelle  main
droite en entrant. L, dans un espace troit, Raphal a reprsent
quatre sibylles et sept anges ails. La premire sibylle se fait
facilement reconnatre,  l'air grave que lui donne une extrme
vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse
et de beaut, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les
anges, entremls aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,
sont rellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et
leurs attitudes sont merveilleusement appropries  la place qu'occup
cette composition.

Les anciens ont suppos que les sibylles taient inspires par les dieux
infernaux:

     ...Deo furibunda recepto,

dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les potes les reprsentent
comme des tres terribles et semant l'pouvante:

     ...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;
     sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.

On remarque au contraire que les sibylles de Raphal sont calmes et
pleines de srnit. Missirini[126], auquel nous empruntons la
description de cette fresque, explique cette diffrence en disant que le
caractre attribu par Raphal  ses sibylles convenait  la nature de
leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de
consolation, en lui annonant la rdemption du genre humain.--Il est
possible que cette considration ait t la raison dterminante de
l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du got des anciens, il
aura prfr exprimer le calme et la srnit de l'expression, plutt
que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune
possd de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses
ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beaut
singulire; on voit qu'ils sont vritablement inspirs de l'esprit
divin: enfin, toute cette fresque est excute avec une merveilleuse
perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,
c'est l'ordre et la symtrie. En effet, dit Missirini, c'est une chose
surprenante que, dans un espace aussi restreint et mme irrgulier, cet
esprit ingnieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur
colossale, tellement bien ordonnes et spares par des vides si bien
mnags, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup
tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.--C'est ici le
cas de rpter avec l'abb Lanzi que, pour la composition, Raphal est
le matre de ceux qui savent; et, avec Raphal Mengs, que, dans la
composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127].

[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc.,
p. 209.]

[Note 127: Missirini,  la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea
prtend que _la Sibylle de Cumes_, de Raphal, est imite de celle que
Andra Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte  fresque dans une des
votes de la basilique de Saint-Franois, de la ville d'Assises. Voy.
_Notizie_, p. 2, et note.]

Ces minentes qualits se rencontrent avec le mme degr de perfection
dans la fresque des _Prophtes_, qui se trouve dans la mme glise 
ct de celle _des Sibylles_. Cette composition, place dans un espace
trs-irrgulier, et presque partage en deux parties, comprend deux
groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie
suprieure. Les prophtes choisis par Raphal sont, d'un ct, le roi
David dans la force de l'ge, et le jeune Samuel, avec un ange de
grandeur presque naturelle qui parat les inspirer de l'esprit divin; et
de l'autre ct, Jonas dans l'ge mr, et Habaccuc, sous les traits d'un
vieillard, galement avec un ange. Les prophtes ont l'air calme et
grave comme les sibylles; leurs ttes sont d'une beaut d'expression
merveilleuse et parfaitement approprie au sujet. On admire surtout le
Samuel dont la jeunesse, la grce et la candeur prsentent le plus
heureux contraste avec les autres prophtes. Les vtements dont il a plu
au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables
par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Prophtes_ ne le
cdent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le
premier rang dans les compositions du grand matre; Vasari ayant raison
de dire que cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et
aprs sa mort, tant la plus rare et la plus parfaite que Raphal ait
excute de son vivant.

A l'occasion de cette fresque des _Prophtes_, on raconte une anecdote
qui, pour son originalit, mrite d'tre rapporte. Le Bocchi, dans son
livre intitul: _Le bellezze della citt di Firenze_, etc., _ampliute ed
accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que
Raphal, aprs avoir reu 500 cus  compte sur cette peinture, aurait
demand au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghse, le surplus de la
somme qu'il croyait lui tre due. On aurait appel Michel-Ange pour
juger du mrite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait rpondu
que chaque tte valait 100 cus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128]
sans paratre en contester l'authenticit, ajoute que cette admiration
naturelle et cette louange sincre du Buonarotti prouvent la supriorit
qu'il attribuait  Raphal sur lui-mme: car, dit-il, Michel-Ange
n'aurait certainement pas fait tant d'loges de cette peinture, il ne
l'aurait pas examine avec tant d'attention, s'il y avait reconnu
seulement une imitation de sa propre manire, et si, en dfinitive, il
avait pu se considrer, comme le vritable inspirateur de cette
oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu' quel point cette
anecdote peut tre vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait
t appel par ordre d'Agostino Ghigi pour apprcier le mrite et la
valeur de la fresque des _Prophtes_, nous ne saurions admettre que
l'expression naturelle et rflchie de l'admiration du Buonarotti dt
constater qu'il reconnaissait la supriorit de Raphal sur lui-mme.
Cette admiration tmoignait  coup sr de son impartialit; et Raphal,
en acceptant un tel arbitre, s'honorait galement lui-mme. Mais, malgr
tout ce qu'ont crit les biographes et les critiques, nous ne pouvons
croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit gliss dans
les coeurs de ces deux hommes de gnie; et nous n'avons jamais compris
qu'on se soit efforc de les lever ou de les rabaisser tour  tour, au
prjudice de l'un ou de l'autre. Raphal et Michel-Ange, ces deux grands
matres de l'art, ont des qualits tellement diffrentes, qu'on ne
saurait comparer leur gnie[130]. Nous admirons le beau, le sublime mme
dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la varit de leurs
oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'tonnement et de plaisir. Nous
ne chercherons donc pas si Raphal, dans ses _Sibylles_ et dans ses
_Prophtes_, a pu agrandir et amliorer sa manire, d'aprs le style de
Michel-Ange, comme le prtend Vasari, en cela rpt et combattu par
bien d'autres. Nous aimons mieux reconnatre l'immense supriorit de
l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre diffrent, et dire avec
le clbre Mariette[131], bon juge en cette matire: Michel-Ange et
Raphal partagent la gloire d'avoir t les deux plus grands
dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un
est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicit qui gagnent le
coeur, l'autre est fier et montre un fond de science o Raphal lui-mme
n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre taient ns deux hommes
suprieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait t une
mauvaise vanit  Raphal, dont il n'tait pas capable, que de ngliger
d'tudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'aprs un
ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, tait suprieur  tout ce qui avait
paru.

[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette
antichit di Roma_.--1816, p. 34 et seg.]

[Note 129: _Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii
tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse
veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.]

[Note 130: M. Quatremre de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et
suiv.]

[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220,  la suite des
_Archives de l'art franais_, publies par M. de Chenevires.]

[Note 132: Le Carton de Florence, dessin en concours avec Lonard
de Vinci.]

M. Quatremre de Quincy fait remonter l'achvement des fresques de
Sainte-Marie-de-la-Paix  l'anne 1511[133]: Missirini pense qu'elles
durent tre excutes  la mme poque que l'Hliodore, c'est--dire en
1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur
l'inscription place derrire la chapelle o sont les fresques, et qui
constate qu'elle fut ddie  la Vierge en 1519, nous parat dcider,
avec raison, que cette composition doit tre des derniers temps de
Raphal, alors que son gnie avait atteint la plus grande
lvation[135].

[Note 133: Longhena, p. 101.]

[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.]

[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.]

Les travaux que Raphal excuta par ordre d'Agostino Chigi  l'glise de
Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de
Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille
Chigi avait voulu de son vivant se faire prparer un tombeau, et il
avait choisi pour sa spulture une des chapelles de
Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle
ait t construite sur le plan de Raphal, comme on le croit
gnralement: il est galement incertain s'il a donn les dessins des
peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaques qui
dcorent la vote et le tableau de l'autel[136], bien que le got si pur
de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut
termine que longtemps aprs sa mort. Mais il est positif que ce fut sur
le dessin de Raphal que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son lve,
excuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'lie, reste
inacheve, dcore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,
auteur contemporain[137], cette statue aurait t tailles dans un
morceau de corniche tomb du temple de Castor et Pollux dans le Forum
Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques
colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si
l'on vient  la comparer  celle de, la Vierge qui est dans l'une des
chapelles du Panthon, et qui ne fut excute par le mme artiste
qu'aprs la mort de Raphal, on voit combien les conseils du matre ont
fait dfaut  l'lve. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui
regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au
ciseau de Raphal. On peut supposer, d'aprs une lettre du Castiglione,
adresse de Mantoue, le 8 mai 1523,  Andra Piperario,  Rome[138], que
Raphal avait essay de se livrer  l'art que possdait si bien son
rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander 
Jules Romain si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce
petit enfant de marbre de la main de Raphal, et  quel prix il
consentirait  le cder[139]. On ignore ce qu'est devenue cette petite
statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans
lequel il est tomb, nous pensons que la vie de Raphal a t trop bien
remplie pour laisser rien  dsirer. Si Michel-Ange a pu mener de front
et soutenir  une gale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture
et de l'architecture, dans lesquels il a laiss d'gales preuves de son
gnie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrire
jusqu'aux dernires limites de la vie humaine. Il mourut  l'ge de
quatre-vingt-quatorze ans, et survcut quarante-quatre ans 
Raphal[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degr de la
perfection, comme peintre, et voulu, dans les dernires annes de sa
trop courte existence, se livrer aux tudes pratiques que demande la
statuaire, il aurait t forc de ngliger son pinceau, et la postrit
aurait t prive de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut nanmoins
supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son lve
Lorenzetto, que Raphal, avec cette merveilleuse aptitude de gnie qui
s'appliquait  tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des
oeuvres remarquables. Il existe encore  Rome plusieurs monuments
d'architecture, levs d'aprs ses dessins; le banquier siennois lui
avait confi le soin de construire les clbres curies qui portaient
son nom et qui taient situes dans la Longara, non loin de la villa
Chigi: malheureusement, ces curies ont. t dtruites; mais les
descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu' nous signalent la
grce et la beaut de cet difice.

[Note 136: M. Quatremre de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,
note.]

[Note 137: Cit par Fea, p. 6, note 3.]

[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108,  la fin de la
lettre LXIV.]

[Note 139: Voici le passage de cette lettre:
     Dite a Giulio (Romano), che mi ricordo che Raffaello, di buona
     memoria, mi disse che il datario aveva un satiretto il quale
     versava acqua da un'otre, che leneain spalla. Io sarei contento
     sapere se lo ha pi; e se pensa di seguitare l'edificar l nella
     sua vigna; e quando no, s'egli non riputasse troppo gran perdita
     il dar via quelli tre pezzi di pili, che erano nella stalla
     de'cardinali di Ferrara, io gli farei pagare ed ancor dire gran
     merc messere.  per Giulio fara bene a venire perche io forse
     gli farei dar via delli suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli
     ha pi quel puttino_ _di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si
     daria all'ullimo_.
]

[Note 140: Michel-Ange, n en 1474, mourut en 1564.--Raphal, n le
8 avril 1483, tait mort le 6 avril 1520.]

Agostino Chigi n'tait pas seulement le protecteur, l'ami, le Mcne des
artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le got
des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la
ville de Sienne[141], dit de lui: _Litteris modic conspersus fuit;
multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir
sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis
pretii_. Il tait mdiocrement vers dans les lettres; il avait lu
cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se
faisait remarquer par sa sagacit, et tait fort considr,  cause de
ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux. Sous les
auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua 
publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.
L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crte, qu avait vcu
longtemps  Venise, o, avec l'assistance de Mussurus, il avait publi,
en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui
valut beaucoup d'loges. Une imprimerie fut tablie dans la maison
d'Agostino Chigi, qui fit les dpenses ncessaires; en 1515, il en
sortit une magnifique dition des oeuvres de Pindare, fort recherche
pour l'exactitude et la beaut de l'impression, ainsi que pour les
scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la
premire fois. La mme imprimerie publia, vers 1516, une dition
trs-correcte des idylles et des pigrammes de Thocrite. Le clbre
Reiske s'en servit comme de la plus complte et de la plus exacte,
tant,  son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer
lorsqu'on veut viter les erreurs commises par l'ignorance des diteurs
subsquents[142].

[Note 141: T. VII, anno 1518; cite par Fea, p. 7,--Manuscrits de la
bibliothque Chigi, G, 11, 37.]

[Note 142: Rosco, _Vie de Lon X_, traduct. franaise, t. II, p.
253 et suiv.]

Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait t admis par Jules II dans la
famille della Rovre; il tait galement li avec la famille des
Mdicis; aussi voulut-il se distinguer pour clbrer l'avnement du
cardinal Jean de Mdicis, qui, sous le nom de Lon X, remplaa Jules II
au pontificat.

Le mdecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adresse de
Rome  la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous
a conserv la description des crmonies magnifiques qui eurent lieu,
lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre 
l'glise Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son
titre[143]. Cette fte fut clbre le 11 avril 1513, un mois juste
aprs son lection. Dans cet intervalle, les places et les rues que
devait parcourir le cortge avaient t dcores avec un grand luxe, et
ornes d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments excuts
par les premiers, artistes de Rome, dans le got du temps. Agostino
Chigi se fit remarquer par la magnificence des dcorations qu'il avait
fait lever devant la faade de sa maison, dans la rue de'Banchi,  ct
de la Monnaie, qui avait t non moins bien dcore par les soins de
Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre
apostolique.

[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe
vol. de la _Vie de Lon X_, par Rosco, trad. franc., p. 351, 353 et
suiv.]

On ne lira peut-tre pas sans intrt la description que le mdecin
Penni donne de ces dcorations: elles font connatre l'esprit du temps,
et montrent combien le got des arts tait dj rpandu  l'avnement de
Lon X, grce aux encouragements accords aux artistes par le grand
Jules II, son prdcesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre
l'exemple  lui laiss par son oncle Sixte IV, le vritable
restaurateur des lettres et des arts  Rome.

Aprs avoir donn des dtails trs-curieux sur la composition du cortge
qui accompagnait le pape, et avoir indiqu _l'ordre et la marche_,
depuis le Vatican jusqu'au del du pont Saint-Ange, le naf narrateur
continue ainsi:

Notre trs-saint Pre suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la
maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,
construit en la forme suivante. On avait dispos sur huit colonnes, en
carr, de chaque ct Une faade qua-drangulaire, et en dedans une
plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise
et entablemen't. Sur la frise, du cot qui regarde le chteau
(Saint-Ange), taient ces deux vers crits en lettres d'or:

     Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua
     nunc tempora Pallas habet.

Au-dessus tait l'entablement avec cette inscription:

     Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.

De chaque ct de l'inscription tait un tabernacle, c'est--dire une
demi-niche: dans l'une, du ct droit, se tenait un personnage vivant
qui reprsentait Apollon; et dans l'autre, du ct gauche, un autre
personnage reprsentant Mercure. Au-dessus de ces niches rgnait un
entablement dcor,  l'angle  droite, d'une statue en relief, moiti
homme et moiti serpent, tenant dans la main un sablier;  l'autre
angle  gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait t plac
au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,
flottait l'tendard du pape, et de chaque ct celui d'Agostino Chigi.
Sur chaque faade, un trs-beau tableau peint de diverses couleurs, et
sous les tableaux de chaque ct, trois demi-niches: dans celle du
milieu tait une nymphe, et  ses cts,  droite comme  gauche, deux
petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un ct que de l'autre. La
nymphe qui tait  main droite rcita (au passage du pape) quelques vers
avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulirement sur
celui qui tait  main droite, tait reprsente, au milieu de deux
monticules, une femme qui tirait une pine du pied d'un lion: cette
femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles
venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la
dfendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la dlivrait
du pril; et il y en avait plusieurs de morts  ses pieds. Il y avait
encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.
Dans le tableau  main gauche, on voyait aussi une femme figurant
galement la Vertu: quatre Vices paraissaient dchans aprs elle. L'un
d'eux, tendu  terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,
tenait  la main un mlange dmets. Les trois autres Vices taient
reprsents sous les traits de trois femmes s'efforant de fuir: l'une
d'elles, jeune et belle, portait une bourse  la main; l'autre, plus
belle encore, semblait se dchirer les bras, et la troisime avait les
traits d'une vieille. Ces figures reprsentaient la Gourmandise,
l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui reprsentait la Vertu tait
place dans un endroit plus lev que les autres: elle figurait dans le
Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'crevisse, des
Gmeaux et de la Balance. L'autre faade de l'arc, regardant la Zecca,
tait dcore de la mme manire que du ct du chteau Saint-Ange; il
n'y avait d'autre diffrence que dans la devise suivante, crite en
lettres d'or sur la frise:

     Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive pi ut solitus,
     vive di ut meritus.

Les figures qui taient places dans les niches reprsentaient, l'une
la Libralit, l'autre la desse Pallas. Des figures places aux angles,
l'une tait une femme tenant  la main un mors de cheval, et l'autre
reprsentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup
d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas tre trop
prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela
suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et
gnreux en toutes choses.

Je ne crois pas devoir omettre qu'aprs avoir pass sous l'arc que je
viens de dcrire, il y avait sur la boutique de matre Antonio de San
Marino, orfvre, une statue de Vnus en marbre, dont le socle portait
crit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion  ceux
adopts par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_:

     Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.

Et cette statue versait constamment une eau trs-limpide.

Penni ne dit pas si cette statue de Vnus, dont l'orfvre Antonio ne
craignit pas, en prsence du pape et de son cortge de cardinaux, de
placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, tait un
prcieux reste de l'antiquit, rcemment retrouv. Mais, plus loin, on
voit que le got pour les statues antiques tait dj fort rpandu, et
que leur beaut tait fort apprcie par un grand nombre de
connaisseurs.

Le mdecin florentin raconte que dans la rue qui fait suite  la place
_di Parione_ et devant la maison de l'vque della Valle, on avait lev
un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son
admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de
l'antiquit qu'il rappelait. Il tait construit de cette manire: la
faade tourne vers le Parione se composait de deux pyramidions de
chaque ct de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque
pyramidion tait un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;
chaque faune portait sur sa tte une corbeille pleine de diffrents
fruits. Ces faunes taient deux statues antiques, les plus belles qu'on
puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres taient une architrave,
une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le
ciel de l'arc tait en drap de soie le plus beau. Du ct d'une des
faces, on avait plac sur l'arc un Ganymde, un Apollon et un Bacchus,
statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes trs-beaux, galement
antiques. De l'autre ct taient une Vnus et un autre Bacchus, avec
d'autres ttes antiques comme les premires. L'autre faade de l'arc,
tourne vers Saint-Marc, tait semblable  celle regardant le Parione, 
l'exception que les statues de marbre places sur des pyramidions
taient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les
autres. Toute cette dcoration fut trouve trs-belle, uniquement 
cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquit.... Le
cortge ayant continu sa marelle, trouva devant la maison d'vangelist
de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,
d'albtre et de porphyre qui Valaient un trsor; et, parce qu'elles sont
antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description
abrge. Je vis d'abord une Diane d'albtre qui me paraissait vouloir
parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval
ail assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flte;
une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux
mouvements agiles; un fidle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable
Phbus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolme, avec deux autres
statues sans noms, toutes intactes, trs-antiques et trs-belles, avec
douze ttes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait t
ncessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces
chefs-d'oeuvre.

Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la
direction desquels toutes ces dcorations avaient t disposes; mais,
si l'on rflchit que Rome tait alors le sjour des plus grands matres
dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les
monuments phmres levs en l'honneur de Lon X n'aient d tre
excuts sur les plans et d'aprs les dessins des plus illustres
architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de dcorer les rues et
places publiques, dans les occasions solennelles, remonte,  Rome,  une
poque recule; il prend son origine dans les pompes publiques des
anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,
de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a
t sensible aux reprsentations et aux spectacles des crmonies
publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du mdecin
florentin, c'est l'admiration excite au milieu de la foule par les
statues et les bustes antiques, exposs dans les rues aux regards de
tout le monde. C'est, en grande partie,  ces prcieux dbris de l'art
antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et
romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa puret,
tradition que, parmi les modernes, Michel-Ange, Raphal et le Poussin,
entre tous, ont si bien su faire revivre dans leurs oeuvres.

Nous avons dit qu' la suite d'une ngociation dans laquelle Chigi
montra beaucoup de dsintressement, Lon X lui avait renouvel le bail
des mines d'alun qu'il tenait de Jules II et que, depuis cette
transaction, il avait toujours t considr par les Mdicis comme un
associ et un ami. L'histoire rapporte une preuve de l'intimit qui
rgnait entre le pontife et l'opulent Siennois. Au baptme de l'un de
ses enfants, Agostino invita Lon X, douze cardinaux et les ambassadeurs
trangers,  un splendide repas donn par lui  sa villa. On y servit
les mets qui passaient alors pour les plus rares et les plus dlicats,
entre autres des _langues de perroquet_ apprtes de diverses manires,
sans doute par allusion  l'apologue d'sope. Le service tait fait en
vaisselle d'or et d'argent magnifique, et d'autant plus prcieuse que
Raphal et d'autres matres avaient donn les dessins des plats et des
vases. Pour frapper l'imagination de ses convives, le riche amphitryon,
au fur et  mesure qu'on desservait, faisait jeter les plats dans le
Tibre, qui coule le long de la salle o se donnait la fte. Le public,
qui pouvait voir de l'autre rive et du pont voisin toute la vaisselle
d'or et d'argent ainsi lance dans le fleuve, fut frapp de cette
prodigalit inutile, et conut la plus haute ide des richesses du
marchand siennois. Le fait est qu'il n'y eut dans tout ceci qu'une scne
invente  l'imitation de Lucullus ou d'Antoine. Le banquier connaissait
sans doute trop bien le prix de l'argent, pour se dcider  le jeter
dans l'eau en pure perte; il tait d'ailleurs trop amateur de la beaut
de ses vases pour consentir  s'en sparer de cette manire. Les
narrateurs qui ont suppos que tout ce service d'or et d'argent avait
t bien rellement jet et perdu au fond du Tibre, ont commis une
erreur qu'il leur et t facile de rectifier. La vrit est que si
toute cette vaisselle fut lance dans le fleuve, elle fut jete de la
main  la main dans un filet dispos  cet effet, Agostino n'ayant
d'autre but que de montrer  ses convives que les plats et autres vases
ainsi enlevs de la table ne devaient pas y tre replacs une seconde
fois[144].

[Note 144: Il convito pi che regio dato ivi a Leone con 12
cardinal, in cui si gettavano  piatti ed altri istrumenti d'oro e
d'argento mano a mano nel Tevere a una rete; cos non ritornando in
tavola.--Fea, _Notizie_, etc., p. 74, et les auteurs qu'il cite dans
la note 2.]

Ce n'est pas sans raison que l'auteur de l'histoire manuscrite de
Sienne, Sigismondo Tizio, a pu dire d'Agostino Chigi qu'il tait fort
considr par les pontifes et par les cardinaux  cause de ses
richesses. C'est  l'intervention du marchand siennois que le cardinal
de Saint-Georges, Raphal di Riario, impliqu dans le complot que les
cardinaux Petrucci, Sauli et d'autres encore avaient form contre la vie
de Lon X[145], dut sa grce et sa mise en libert. Frapp d'une norme
amende de cinquante mille ducats d'or par le pontife, le cardinal de
Saint-Georges eut recours  l'obligeance de Chigi, qui promit de payer
cette somme au pape; voici la teneur de cette promesse:

[Note 145: Voy, Rosco, traduct, franc., t. III, p. 112 et suiv.]

Moi, Agostino Chigi, marchand siennois, en vertu de la prsente, je
promets de payer  Sa Saintt notre seigneur le pape Lon X, ou  qui
Sa Saintet ordonnera, cinquante mille ducats d'or de chambre, savoir:
vingt-cinq mille ducats le premier novembre prochain, et pareille somme
de vingt-cinq mille ducats  Pques de l'anne 1518. Laquelle promesse
est ainsi faite  la demande et rquisition des rvrends messires
Cesare di Riario, archevque de Pise, Augustin Spinola, voque de
Prouse, Jrme Sansoni, vque d'Arezzo, Octave di Riario, vque de
Viterbe, Thomas di Riario, vque de Savone, Franois Spinola,
protonotaire apostolique, Galeaz di Riario et Franois Sforzia di
Riario, pour la libration et rintgration du rvrendissime Raphal di
Riario, cardinal de Saint-Georges, conformment  la capitulation et 
la convention faite et clbre entre Sa Batitude et ledit
rvrendissime cardinal, par la main et le ministre de messire Donato
de Volterre et messire Jules de Narni, notaires de la chambre
apostolique, et pour l'excution de ladite capitulation la prsente
promesse est faite, sous la rserve, toutefois, des _moti proprii_ sur
ce signs de la main de Sa Saintet, et en foi de quoi, moi, Agostino
Chigi, soussign, j'ai souscrit la prsente de ma propre main,  Rome,
le 23 juillet 1517[146].

[Note 146: Fea, _Notizie_, etc., appendice, p. 83,--Ce savant
auteur,  la suite de cette promesse, rapporte l'acte d'accusation
dress contre les cardinaux conjurs contre Lon X, dans le consistoire
secret du 22 juin 1517, et tir des archives du Vatican.]

Au moyen de l'engagement pris par le marchand siennois, le cardinal
Raphal di Riario put recouvrer la libert. Il en profita pour quitter
Rome[147], o il avait vcu pendant plus de quarante ans avec splendeur,
et o il avait fait lever, avec le cardinal Julien della Rovre, depuis
Jules II, la grande chancellerie et l'glise annexe de Saint-Laurent
_in Damaso_, ouvrages grandioses de Bramante.

[Note 147: Il alla se fixer  Naples, o il mourut en 1520.]

Agostino Chigi mourut  l'ge de cinquante-cinq ans, le 10 avril 1520,
quatre jours aprs Raphal, laissant inachev le magnifique tombeau dont
il avait confi l'excution au Sanzio.

Ce tombeau est plac  Sainte-Marie-du-Peuple, dans la chapelle[148]
ddie  Notre-Dame-de-Lorette, qui est une des plus remarquables de
Rome. Elle prsente un bel ordre de pilastres corinthiens et une
lgante petite coupole. Raphal a fait lui-mme le dessin du grand
tableau de l'autel, reprsentant la nativit de la Vierge, qui fut
ensuite peint par Sebastiano del Piombo, et cela, dit Vasari,  cause de
la mort prmature du Sanzio. On croit que Raphal commena les ovales
sous la corniche: ils furent continus par Fra Sebastiano et termins
par Cecchino Salviati. Aujourd'hui, ils tombent pour ainsi dire en
ruine. Les ligures de David et d'Aaron, entre les lunettes, ont t
excutes par le Vanini.

[Note 148: Cette chapelle est la troisime en entrant dans la nef 
gauche.]

Les prcieuses mosaques qui ornent la coupole reprsentent les
plantes, et le Pre ternel imprimant le mouvement aux cieux: elles ont
t excutes par Marcello, Provenal; ou, comme d'autres le
soutiennent, par le Vnitien Luigi da Pace, sur les cartons laisss par
Raphal lui-mme, dont le gnie sublime pouvait seul crer une
composition aussi belle, aussi noble dans toutes ses parties[149]. Les
statues en marbre, entre les niches, reprsentant les prophtes lie et
Jonas, sont de Lorenzetto qui, ainsi que nous l'avons dit, les excuta
sur les dessins et sous la direction de Raphal: les deux autres,
figurant Daniel et Habaccuc, sont l'oeuvre du Bernin. Le beau bas-relief
en bronze sur le devant de l'autel a t excut par le mme Lorenzetto,
lequel y a reprsent la Samaritaine, et prs d'elle le Sauveur assis,
avec une multitude de figures de chaque ct. Le mme artiste a encore
excut la charmante lampe forme de trois petits enfants ails de
bronze, prsentant un gracieux groupe et soutenant une couronne[150].

[Note 149: Il est  remarquer que les copies de ces mosaques
excutes en clair-obscur ou grisaille se voient dans la galerie de
l'Acadmie romaine de Saint-Luc, prs le Capitole. Un artiste tranger,
M. Louis Gruner, aprs les avoir lui-mme dessines, les a publies en
dix planches, graves sur cuivre  la manire de Marc Antoine, avec un
texte explicatif de M. Antoine Grifi.]

[Note 150: _Roma nell'anno MDCCCXXXVIII_, _descritta da Antonio
Nibby_, _parte prima moderna_, t. Ier, p. 460, in-4.]

On voit par cette description, que cette chapelle est magnifiquement
dcore: elle a d son achvement  Fabiano Chigi, descendant
d'Agostino, et promu au pontificat sous le nom d'Alexandre VII. Ce pape,
hritier du got de son aeul, dpensa des sommes normes pour
encourager les arts, et entre autres monuments, dota la place
Saint-Pierre de cette magnifique colonnade, tmoignage le plus
remarquable du gnie du Bernin. L'achvement de Sainte-Marie-du-Peuple
et de la chapelle Chigi cota, dit-on[151],  Alexandre VII la somme de
prs de trente-huit mille cus romains (environ 205,000 fr.) Mais ce
monument est digne de cette illustre famille; c'est l que sont ses
tombeaux. Il y en a deux sous la forme d'oblisque: celui  droite en
entrant dans la chapelle est le tombeau d'Agostino Chigi. Le marchand
siennois mritait bien qu'on lui ft cette pitaphe:

     Augustino Chigio Senensi, Viro illustri Atque magnifie....

[Note 151: Fea, _Notizie_, p. 79, note 1, _in fine_.]

Il fut en effet un protecteur magnifique des arts, et bien digne d'tre
l'ami de Raphal et des autres matres minents du sicle incomparable
de Jules II et de Lon X.

Si l'on en croit le tmoignage de ses contemporains[152], la fortune du
banquier siennois s'levait  sa mort, tant en argent comptant qu'en
crances, prts ou hypothques, mines d'alun, biens immeubles, fonds de
banque produisant intrts, offices et autres valeurs,  la somme norme
de 8 millions de ducats, soit environ 50 millions de francs, qui
reprsenteraient aujourd'hui plus du triple.

[Note 152: Lettre de ser Marco Antonio Michiel de ser Vettor, date
de Rome le 11 avril 1520, adresse  Antonio di Marsilio,  Venise,
rapporte par Longhena, appendice, n VIII, p. 561.]

Agostino laissa pour hritiers quatre enfants et un cinquime qui vint
au monde aprs sa mort: ils taient sous la tutelle de son frre
Sigismond, et nous voyons, par un _matu proprio_ copi par Fea[153] dans
les archives du Vatican, qu' la date du 6 mai 1521, Lon X leur
emprunta une somme de dix mille cus d'or,  la sret de laquelle il
donna en gage des joyaux, perles, pierreries et autres objets prcieux
appartenant  la chambre apostolique. Cet emprunt ne fut rembours que
le 11 juin 1524 par Clment VII.

[Note 153: _Notizie_, p. 90 et p. 66.]

Soit que l'immense fortune d'Agostino ait t mal administre pendant la
minorit de ses enfants, soit qu'eux-mmes, devenus majeurs, aient
dissip les richesses accumules par leur pre, toujours est-il que la
villa de la Lungara, ce palais embelli  tant de frais par ses soins,
fut hypothque aux cranciers de ses hritiers, et vendue aux enchres
publiques, le 24 avril 1580, en excution d'un dcret de Grgoire XIII,
pour payer leurs dettes. Elle fut achete  vil prix par le cardinal
Alexandre Farnse, nonobstant les protestations des anciens
propritaires qui refusrent, jusqu'en 1590, de ratifier cette vente.
Plusieurs crivains[154] ont accus le pape Paul III, de la famille
Farnse, d'avoir expuls par violence les hritiers d'Agostino Chigi de
la villa, pour la runir au palais Farnse qui se trouve plac en face,
sur la rive gauche du Tibre. Mais cette accusation ne parat pas
fonde[155], puisque ce n'est que longtemps aprs la mort de Paul III
que la villa d'Agostino devint la proprit de la famille Farnse[156].
Elle en reut son nouveau nom de _Farnesina_, sous lequel elle est
connue depuis plus de deux sicles, et le souvenir d'Agostino Chigi, qui
la cra, ne vit plus aujourd'hui que dans la mmoire des savants, des
amateurs et des artistes. Mais c'est assez pour sauver de l'oubli son
nom qui vivra autant que les chefs-d'oeuvre dus  sa magnificence. Le
palais de la Lungara, avec le triomphe de Galate et la fable de Psych
et de Cupidon, les Sibylles et les Prophtes de Sainte-Marie-de-la-paix,
la statue de Jonas et les mosaques de Sainte-Marie-du-Peuple, sont
insparables de son souvenir. Tant que l'amour du beau attirera les
trangers  Rome, ces chefs-d'oeuvre attesteront le got d'Agostino
Chigi pour les arts et en mme temps l'troite amiti qui l'unit au
divin Raphal.

[Note 154: Bayle, _Dict_., art CHIGI;--Richardson, _Trait
de la peinture_, t. II, p. 201;--Rosco, _Vie de Lon X_, trad. fran.,
t. IV, p. 275, note.]

[Note 155: Fea, _Notizie_, p. 4.]

[Note 156: Elle appartient aujourd'hui au roi de Naples, tous les
domaines des Farnse tant passs, dans le sicle dernier, aux Bourbons
de Naples, hritiers d'Elisabeth Farnse, dernire descendante de cette
famille clbre.]

Le Castiglione, on l'a vu, vivait dans l'intimit de notre banquier; il
tait galement li avec le Sanzio et ses principaux lves, et plus
particulirement avec Jules Romain.

C'est probablement pendant le sjour que le comte fit  Rome comme
ambassadeur du duc d'Urbin, de la fin d'aot 1513  la fin de mai 1516,
que l'Urbinate excuta le clbre portrait qui fait aujourd'hui l'un des
ornements du muse du Louvre; il n'y a pas trace, dans la correspondance
du Castiglione, de l'poque prcise  laquelle il reut ce tmoignage de
l'amiti du peintre d'Urbin; mais tout porte  croire que ce doit tre
vers la fin de 1515, et quelques mois seulement avant son mariage. Ce
portrait n'est pas excut  la manire du Titien et de l'cole
vnitienne; mais il peut rivaliser avec ce que l'art a produit de plus
parfait pour reprsenter tout  la fois la ressemblance et la vie, le
caractre dominant de la physionomie et les sentiments habituels de
l'me. Le comte est coiff d'une toque noire en velours qui cache
presque toute sa chevelure, mais qui laisse  dcouvert, dans toute sa
puret, son front large clair de la plus douce lumire; ses yeux bleus
brillent d'une intelligence mle de bont, et prsentent bien de son
caractre l'ide qu'en donnent ses lettres les plus intimes; le nez et
les autres parties du visage ne sont pas trs-rguliers; mais l'ensemble
de la physionomie plat et attire par un air de bienveillance qui fait
contraste avec l'aspect grave, svre et quelquefois dur des figures
vnitiennes peintes par le Titien. Le Castiglione porte la barbe
longue, de couleur chtain; il se prsente presque de face; il est vtu
d'une espce de justaucorps en velours noir, garni d'une fourrure
blanchtre, ouvert sur la poitrine pour laisser voir la chemise plisse;
il a les mains poses l'une sur l'autre, la gauche sur la droite: cette
partie du tableau n'est pas acheve comme le visage, ou peut-tre
a-t-elle souffert. Ce qui frappe dans cette oeuvre, c'est le model du
visage, le fondu des ombres et de la lumire, l'expression de la
physionomie, et, en particulier, des yeux et de la bouche, parties si
difficiles  bien rendre. Enfin, c'est une peinture vivante et qui, 
coup sr, a d tre d'une ressemblance frappante, de celle qui saisit
l'me avec les traits de la physionomie, ce que voulait le pote:

     Pingere posse animum atque oculis proebere videndum[157].


[Note 157: Nigrini, dans ses _loges_, p. 428, dit qu'on voit 
Florence aux Offices: _Il ritratto di esso conte fatto da Michel
Angelo_, _nella prima fila della banda di ponente, fra li litterati_.
Mais je n'ai rien dcouvert sur ce portrait, pas plus que sur les
relations du Castiglione avec le Buonarotti.]

Le Bembo, dans une lettre date de Rome, le 19 avril 1516, et adresse
au cardinal Bernardo da Bibbiena (di Santa Maria in Portico), alors 
Rubera, ne se montre nanmoins pas satisfait de ce portrait. Voici le
passage de sa lettre[158]:

     Raphal, qui se recommande respectueusement  vous, vient de
     peindre notre Tebaldeo (le pote), avec un tel naturel, qu'il
     n'est pas aussi semblable  lui-mme que l'est cette peinture; et
     pour moi, je n'ai jamais vu ressemblance si tonnante. Vous
     pourrez juger par vous-mme ce qu'en dit et ce qu'en pense
     messire Antonio (Tebaldeo).--Dans le fait, il a grandement
     raison; car le portrait de messire Balthazar Castiglione, ou celui
     de notre duc de bonne et regrettable mmoire, auquel Dieu accorde
     la flicit ternelle, paraissent tre de la main d'un des lves
     de Raphal, pour ce qui a rapport  la ressemblance, en
     comparaison de celiu de Tebaldeo. J'en suis extrmement jalons, et
     je songe  me faire peindre aussi quelque jour. --Mais voici
     qu'aprs vous avoir crit ce qui prcde, arrive prcisment
     Raphal, comme s'il et devin que je m'occupais de lui en vous
     crivant. Il me dit d'ajouter ceci en peu de mots; c'est que vous
     lui envoyiez les autres sujets des ce peintures que vous voulez
     lui faire excuter dans votre salle de bains, c'est--dire
     l'explication crite des sujets, parce que ceux que vous lui avez
     envoys seront finis de peindre cette semaine. --En vrit, ce
     n'est point une plaisanterie: voici qu' l'instant m'arrive
     galement messire Balthazar, qui me charge de vous dire qu'il est
     dcid  rester cet t  Rome, pour ne pas interrompre ses
     douces habitudes; principalement, parce que messire Antonio
     Tebaldeo le veut ainsi. --Je baise la main  votre seigneurie, et
     je me recommande  sa bienveillance.

[Note 158: _Oeuvres du cardinal Pietro Bembo_, dans les _Classiques
italiens_. Milan 1809, t. v, p. 48.]

Cette lettre prouve l'intimit qui rgnait entre le Bernbo, le Bibbiena,
Raphal, le pote Tebaldeo et le Castiglione. Elle prouve aussi que le
Bibbiena, quoique cardinal, ne ddaignait pas de composer lui-mme les
sujets des peintures que Raphal devait excuter dans sa maison. Quelles
taient ces peintures? nous l'ignorons; car ni les lettres du Bembo, ni
celles du Bibbiena n'en donnent la description. Mais, c'est un honneur
que le Bibbiena partage avec le Castiglione: et cette circonstance
dmontre que l'auteur de la _Calandria_ n'aimait pas moins les arts que
les lettres.

Quant au portrait du pote Tebaldeo, dont Bembo vante l'excellence, on
ignore ce qu'il est devenu. Le savant Longhena, dans sa traduction de la
vie de Raphal, par M. Quatremre de Quincy, croit, avec le comte Luigi
Rossi, le clbre traducteur de la vie de Lon X, par Rosco, l'avoir
retrouv en la possession du professeur Antonio Scarpa, de Pavie. Les
raisons qu'en donnent les deux minents critiques paraissaient assez
concluantes: cependant il est difficile de rien affirmer sans avoir vu
l'oeuvre elle-mme; et l'on sait d'ailleurs qu'en l'absence de toute
preuve historique, on doit se montrer trs-rserv  l'endroit de
pareilles dcouvertes[159].

[Note 159: _Vide_ Longhena, p. 241, 242, _note_; et l'appendice, p.
638.--La gravure du portrait se trouve  la page 642. Ce qui me ferait
douter que le portrait dont parle Longhena soit bien celui du pote
Tebaldeo, c'est que, d'_aprs la gravure_, il parat vident que le
personnage reprsent est dans toute la force de l'ge; c'est tout au
plus s'il parat avoir trente-cinq ans. Or, d'aprs le comte Rossi
lui-mme (Longhena, p. 638), le Tebaldeo tait n  Ferrare en 1457. Son
portrait ayant d tre excut par Raphal au commencement de 1516,
suivant la lettre du Bembo, il avait  cette poque cinquante-neuf ans,
ge bien suprieur  celui que donne la gravure reproduite dans la
traduction de Longhena.]

On voit, par la lettre de Bembo, que le Castiglione se proposait de
passer  Rome tout l't de l'anne 1516, ne voulant pas interrompre les
douces liaisons qu'il y avait avec les savants et les artistes. Mais, un
vnement important vint modifier sa rsolution: le duc d'Urbin, dont il
tait l'ambassadeur auprs de la cour pontificale, se vit dpouiller de
ses tats, pendant le cours de cette mme anne 1516, par Lon X, auquel
il avait donn l'hospitalit, lorsqu'il tait exil de Florence avec les
autres Mdicis. Il ne rentre pas dans le but que nous nous sommes
propos de raconter de quelle manire le pape s'empara des tats de
Francesco Maria della Rovre. Il suffira de dire que Lon X cda, dans
cette circonstance, au dsir d'augmenter la puissance de sa famille; et
qu'en donnant l'investiture du duch d'Urbin  son neveu, Laurent de
Mdicis, il fit flchir la justice et la loyaut devant des
considrations politiques que la postrit a justement rprouves[160].

[Note 160: _Vide_ Rosco, _Vie de Lon X_, t. III, p. 87 et suiv.]

Cet vnement mettait fin  l'ambassade du Castiglione, et devait le
rapprocher du marquis de Mantoue, son seigneur naturel, dont il tait
loign depuis si longtemps. Ce prince avait accueilli avec
empressement, dans sa capitale, le duc d'Urbin, son gendre, la
duchesse, sa fille, avec ses petits-enfants. On peut croire que la
prsence de ces illustres rfugis aura contribu  oprer un
rapprochement entre le Castiglione, qui les avait toujours fidlement
servis, et le marquis de Mantoue,  la famille duquel il tenait par sa
mre. Il obtint donc la permission de rentrer  Mantoue, et il y fut
reu par toute la cour avec beaucoup de satisfaction.

Le comte touchait alors  sa trente-huitime anne: il y avait dj
longtemps qu'il songeait  se marier, c'tait le plus vif dsir de sa
mre; et, lui-mme, rendu plus srieux par les graves penses de l'ge
mr, il commenait  se lasser de la vie dtache qu'il avait mene
jusqu'alors.

On a prtendu que le Castiglione avait conu, pour la duchesse lisabeth
d'Urbin, une passion profonde qu'il garda pendant un grand nombre
d'annes, quoique sans espoir de retour. Nigrini, dans ses _loges_,
raconte mme  ce sujet une anecdote qui est rpte par l'abb
Serassi[161]. Suivant cet crivain, le Castiglione aurait fait faire
par Raphal le portrait de la duchesse lisabeth, et il l'aurait cach
derrire un trs-grand et trs-beau miroir, de telle sorte qu'il fallait
savoir le secret pour l'ouvrir et le fermer. Il aurait enferm avec ce
portrait deux sonnets italiens (ceux qui portent les nos VIII et IX
dans le recueil de Serassi, t. II, p. 226), crits en entier de sa main
en l'anne 1517. Ces sonnets auraient t retrouvs en 1560 par la
comtesse Catherine Mandella, qui devint ensuite sa belle-fille,
lorsqu'elle faisait restaurer le cadre us du miroir. Ces sonnets, comme
les bijoux les plus prcieux, tirs des trsors de la posie italienne,
furent communiqus aux seigneurs Volpi et publis par eux pour la
premire fois[162]. Nigrini ajoute: Si Paul Jove avait pu les voir,
ils lui auraient donn les moyens d'expliquer plus clairement ce qu'il a
dit des superbes rivaux que le comte eut dans ses ambitieux amours,
comme il les appelle.--Malheureusement Nigrini et les autres ont
compltement oubli de dire ce qu'est devenu le portrait renferm avec
les sonnets. Si rellement cette peinture tait du Sanzio, elle ne
mritait point cet oubli et devait valoir les sonnets de son ami,
quelque beaux qu'ils puissent tre. Serassi les croit rellement
composs en l'honneur de la duchesse Elisabeth d'Urbin. On sait
d'ailleurs, dit-il, que le comte l'aima perdument, et qu'il garda cette
passion pendant un grand nombre d'annes. Que cette inclination ait
longtemps empch le comte de songer srieusement au mariage, cela n'a
rien qui doive beaucoup tonner. Il parat mme certain que, peu avant
son retour  Mantoue, il luttait contre cet amour sans espoir.

[Note 161: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 286,
notes sur les sonnets vin et VIII et IX.]

[Note 162: Voyez-en le texte  l'appendice, nos III et
IV.]

Le Castiglione a traduit ces sentiments intimes de son me dans une
admirable carizone qu'il composa vers cette poque. Bien que la
conclusion, dans le got de Ptrarque, ne soit pas celle  laquelle on
pourrait s'attendre, d'aprs le commencement du morceau, il perce
nanmoins dans cette pice un dtachement, un dgot de la vie agite
qu'il avait mene jusqu' cette poque. Cette canzone nous parat tre
une des plus belles compositions du Castiglione dans sa langue
maternelle, c'est pourquoi nous nous sommes dcid  en donner ici la
traduction[163]:

[Note 163: Voy. le texte  l'appendice, n V.]

     La fleur de ma premire jeunesse est passe; je sens dans mon
     coeur de moins vagues dsirs, et peut-tre mon visage ne respire
     plus, comme autrefois, le feu de l'amour. Les jours regretts
     fuient en un moment plus vite qu'une flche, et le temps, dans
     son vol, emporte, sans jamais nous les rendre, toutes les choses
     sujettes  la mort. Cette vie fragile qui nous est si chre est
     une ombre, un nuage d'un moment, une fume, une vapeur lgre,
     une mer trouble par la tempte, une obscure prison.--En
     rflchissant ainsi  part moi, la raison vient m'clairer d'une
     vive lumire, au milieu de ces paisses tnbres, et me fait voir
     que, jusqu' ce jour, mon coeur a t le jouet des artifices de
     l'amour, qui seul a caus toutes mes peines.

     Aussi, je crois entendre une voix qui me crie: Insens, qui
     t'oublies toi-mme, rveille-toi maintenant de ce sommeil honteux,
     et hte-toi de te gurir de cette folle erreur qui depuis
     longtemps t'accable et commence  vieillir avec toi. Peut-tre
     est-il prs de son coucher, sans que tu le saches, ce soleil qui
     ne te parat tre encore qu'au milieu de sa carrire. Il se refuse
     maintenant  clairer de nouvelles folies. Le repentir, la
     douleur, la honte, le dsespoir seront  la fin le prix de tes
     illusions; et cependant tu t'y attaches, esprant y trouver le
     bonheur. Abandonne cet espoir trompeur, renonce  ces penses
     coupabls et tourne tes regards sur toi-mme j contemple ton
     propre martyre, et tu verras que l'accomplissement de tes dsirs
     ne peut te conduire qu' la haine de toi-mme et  l'indiffrence
     envers Dieu.

     C'est ainsi que la raison m'enlve l'pais bandeau qui couvrait
     mes yeux et me remplit de crainte; car, en me voyant loin du droit
     chemin, je redoute de me trouver prs du danger. Et cependant la
     flamme, qu'alluma dans mon coeur cette beaut cruelle, n'est ni
     moins vive, ni moins brlante, et je souffre tellement que je ne
     sais comment faire pour ne pas mourir. Toutefois, s'il me reste
     un peu de courage, j'espre encore, bien. que je sois prs de
     succomber  la douleur, prserver mon coeur de ce feu qui le
     consume. Mais, hlas! pendant que je parle, je sens mon me
     attire par je ne sais quelle douceur trange, se laisser
     entraner par la lumire de ces deux beaux yeux dans lesquels elle
     puise tant de bonheur que tout autre plaisir ne lui est rien.

     Si l'on me blme, tu peux rpondre: Celui qui veut, avec une
     faible rame, naviguer contre vent et mare devient bientt le
     jouet des flots.

Cette canzone parat avoir t compose  Rome par le Castiglione, peu
de temps avant son dpart pour Mantoue. Il y arriva dans les premiers
jours de mai 1516, et peu de temps aprs, il pousa Hypolita Torella,
fille du comte Guido Torello et de Francesco Bentivoglio, fille de Jean
Bentivoglio, autrefois seigneur de Bologne. Tous les contemporains
s'accordent  vanter la beaut, la grce, les qualits distingues qui
rendaient cette jeune fille digne d'un tel poux. Leur mariage fut
clbr  la cour de Mantoue par des joutes, des tournois et d'autres
dmonstrations d'allgresse; le marquis s'efforant ainsi, par ces
tmoignages publics, d'effacer toutes les traces de sa conduite passe 
l'gard du comte, et de montrer tout le cas qu'il faisait de son mrite.

Le Castiglione passa le reste de l'anne 1516  Mantoue; loin des
affaires publiques, et tout entier  son bonheur priv.

L'anne suivante, il conduisit sa jeune pouse  Venise, pour les ftes
de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux
soeurs Polixne et Franoise Castiglione, maries, l'une  Jacques
Boschetto, l'autre  Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En
considration du comte, ces dames furent reues avec beaucoup-d'honneur
dans cette merveilleuse ville, o elles vcurent dans l'intimit du
clbre Andra Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga
et de deux autres dames de la famille Morosina.

Peu de temps aprs le retour du comte  Mantoue, dans le mois d'aot
1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc
Alphonse de Ferrare lui crivit  cette occasion pour lui offrir ses
affectueuses flicitations[164].

[Note 164: Serassi, _Fita di Castiglione_, XXXM.]

Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires
publiques, le comte s'occupa de mettre la dernire main  son livre du
_Courtisan_. Il l'envoya, en octobre 1518,  son ami Bembo[165], afin
qu'il le revt et qu'il lui ft connatre son opinion avant de le
publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune
correspondance  ce sujet entre l'auteur des _Asolani_ et le
Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dt donner son
assentiment  un ouvrage qui est encore aujourd'hui considr comme un
modle de beau langage et de belles penses. Nous avons dit  quelles
circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc
Guidobaldo, tait le rendez-vous des savants et des littrateurs. Ce
prince, tourment de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes,
tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister  ces
exercices; mais il aimait surtout  s'entretenir avec les hommes
distingus que sa rputation et sa bienveillance avaient attirs  sa
cour. Toutes les heures de la journe taient donc bien employes. Mais
il arrivait souvent que le duc, accabl par la douleur, allait se
reposer aprs le dner. C'tait le moment o ses htes se runissaient
dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, o se rendait,
de son ct, madame Emilia Pia, qui, par la grce de son esprit, la
sret de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le
principal ornement de ces assembles. La conversation roulait sur divers
sujets alors  la mode, et particulirement sur les qualits ncessaires
pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France
cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations
que le Castiglione,  l'imitation du dialogue de l'_orateur_ de Cicron,
rapporte dans son livre, bien qu'il se dfende d'avoir pris part  ces
entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en
Angleterre; mais ils lui auraient t communiqus par des personnes
trs-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la
duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le
comte Gaspard Pallavino, Csar Gonzaga, Bernardo Accolti, surnomm
l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami
du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo
da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.


[Note 165: Voy. sa lettre  Bembo, du 20 octobre 1518, dans le
_Recueil_ de ses lettres, t. Ier, Ier partie, p. 159.]

[Note 166: _Il Cortegiano_, liv. Ier, p. 3, dit. in-8 des
_Classiques italiens_, de Milan, 1803.]

Ces personnages distingus taient tous plus ou moins lis avec le
Castiglione; aussi, malgr cet abri derrire lequel sa modestie
s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins tre
considr comme l'auteur de ce trait, dans lequel il a sem  profusion
les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances
acquises de son temps. Le livre _del Cortegiano_ est encore aujourd'hui
considr par les Italiens comme un des plus parfaits modles de leur
noble et belle langue. Il est  remarquer toutefois que le comte ne
voulut pas s'astreindre  n'employer que les termes admis par le seul
idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez  fond; mais,
choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes
italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus
lgantes, il en composa, grce  son jugement, un ensemble si
parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entranant, qu'il
n'existe peut-tre pas en italien un livre que, sous le rapport de la
justesse des expressions, on puisse comparer au trait _del
Cortegiano_[167].

[Note 167: Serassi, _ut supr_, XXXII-IV.]

Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un tranger
 la belle contre _ov il si suona_: mais ce qui assurera toujours au
livre du Castiglione une place distingue parmi les crivains du
seizime sicle, c'est qu'il donne une ide exacte des qualits que
devait possder  cette poque un homme de cour, un gentilhomme
accompli. Ce trait peut, sous certains rapports, tre oppos avec
succs au livre _du Prince_ de Machiavel, crit, comme on sait, sous les
inspirations de la politique astucieuse et cruelle de Csar Borgia.
Ainsi, tandis que le secrtaire florentin vante la dissimulation, la
ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins prsente, sans
aucun scrupule, l'emploi de la force et mme de la cruaut, et le mpris
de tout ce qu'il y a de plus sacr parmi les hommes, comme les moyens
les plus srs de gouvernement, on aime  voir le Castiglione, vivant 
la mme poque et assistant au spectacle des mmes crimes, s'inspirer
des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints
prceptes de l'vangile, et soutenir qu'un courtisan, vritablement
digne de ce nom, doit toujours dfendre la vrit et ne jamais craindre
de la faire connatre  son prince[168]; que le prince, de son ct,
doit tellement l'avoir  coeur, qu'il ne doit rien ngliger pour
parvenir  la dcouvrir[169]; allant jusqu' soutenir que la
dissimulation pousse trop loin chez les peuples est surtout nuisible au
prince[170].

[Note 168: T. II p. 117, 118, 122, 123, 171.]

[Note 169: _Ibid._, p. 151.]

[Note 170: _Ibid._, p. 153.]

Mais le passage peut-tre le plus remarquable de ce livr, est celui o,
sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, htes de la cour
d'Urbin, examinent la question de savoir _quel est le gouvernement le
plus propre  rendre les hommes heureux_; _si c'est celui d'un bon
prince_, _ou le gouvernement d'une bonne rpublique_? Il nous a paru
curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il
montre chez Fauteur des ides fort justes, mais pour faire voir que dans
ce sicle, tous les hommes d'tat, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient
pas et ne pratiquaient pas la politique  la manire de Machiavel et de
Csar Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:

[Note 171: _Il Cortegiano_, lib, IV, i II, p. 136 et suiv.]

     Je prfrerais toujours le rgne d'un bon prince ( la
     rpublique), rpondit le seigneur Ottaviano Fregoso, parce que
     c'est un pouvoir plus conforme  la nature; et, s'il est permis de
     comparer les petites choses aux grandes, c'est un pouvoir plus
     semblable  celui que Dieu a tabli, puisque, seul et unique, il
     gouverne l'univers. Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce
     que produit l'industrie humaine, comme les armes, les grands
     navires, les difices et autres choses semblables, tout se
     rapporte  un seul qui gouverne  sa guise. De mme, dans notre
     corps, tous les membres travaillent et se fatiguent au gr du
     coeur. En outre, il parat convenable que les peuples soient
     gouverns par un prince, de la mme manire que certains animaux,
     auxquels la nature enseigne l'obissance comme une chose
     trs-ncessaire. Voyez les corbeaux, les grues et beaucoup
     d'autres oiseaux, quand ils font leur passage, ils se choisissent
     toujours un chef qu'ils suivent et auquel ils obissent. Et les
     abeilles, ne respectent-elles pas leur roi comme si elles taient
     doues de raison, et avec autant et plus de soumission que les
     peuples les plus respectueux et les plus soumis? C'est l une
     preuve convaincante que le pouvoir des princes est plus conforme 
     la nature que le gouvernement des rpubliques.

     Alors messire Pierre Bembo rpondit: Pour moi, il me semble que
     la libert nous ayant t accorde par la volont de Dieu, comme
     le premier des biens, il n'est pas conforme  la raison qu'elle
     puisse nous tre enleve, ni qu'un homme, plus qu'un autre, ait
     seul le droit d'en jouir; ce qui arrive sous la domination des
     princes, qui tiennent leurs sujets dans la plus troite servitude.
     Mais dans les rpubliques bien gouvernes on conserve cette
     libert: outre que, dans les jugements et les dlibrations, il
     arrive le plus souvent que l'opinion d'un seul est plus sujette 
     l'erreur que celle de plusieurs, parce que le trouble, soit par
     colre, soit par mpris ou par cupidit, entre plus facilement
     dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion de la multitude,
     laquelle, comme une grande quantit d'eau, est moins expose  se
     corrompre qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux ne me
     parat pas bien choisi; car les corbeaux, les grues et les autres
     ne sont nullement dcids  suivre toujours le mme et  lui obir
     perptuellement; mais ils changent et varient, donnant le pouvoir
     tantt  l'un, tantt  l'autre; ce qui dmontre qu'ils se
     rapprochent plutt de la forme rpublicaine que de la royaut: car
     on peut dire que l se trouve une gale et vraie libert, o ceux
     qui commandent quelquefois sont eux-mmes aussi tenus  obir.
     L'exemple tir des abeilles ne me parat pas plus heureux, car
     leur roi n'est pas del mme espce. Aussi celui qui voudrait
     donner aux hommes un matre vritablement digne de ce nom,
     devrait aller le chercher parmi des tres d'un autre ordre et
     d'une nature suprieure  la race humaine, si, raisonnablement,
     les hommes taient ns pour obir. C'est ainsi que les troupeaux
     obissent, non  un animal qui leur ressemble, mais  un pasteur
     qui est homme et d'une espce suprieure  la leur. D'aprs ces
     considrations, j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment
     d'une rpublique est prfrable  celui d'un roi.

     Pour rfuter votre opinion, rpliqua le seigneur Fregoso, je veux
     seulement donner cette raison,  savoir que des diverses manires
     de bien gouverner les peuples, il n'y a que trois formes de
     gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la royaut; l'autre,
     le gouvernement des honntes gens, que les anciens appelaient
     _optimats_; l'autre, l'administration populaire. Et la transition,
     ou vice contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de ces
     gouvernements peut tomber en se gtant et en se corrompant, est la
     tyrannie, et lorsque le gouvernement des bons se change en celui
     d'un petit nombre de puissants qui ne sont pas honntes; et
     aussi, lorsque l'administration populaire est exerce par la plbe
     qui, confondant tous les rangs, remet, le gouvernement de tous 
     l'arbitraire de la multitude. De ces trois espces de mauvais
     gouvernements, il est certain que c'est la tyrannie qui est le
     pire, ainsi qu'il est facile de le dmontrer. Il en rsulte que
     des trois bons gouvernements, la royaut est le meilleur, parce
     qu'il est le contraire du plus mauvais: car vous savez que les
     effets des causes contraires sont eux-mmes galement contraires
     entre eux[172]. Maintenant, revenant sur ce que nous avons dit
     relativement  la libert, je rponds que la vraie libert n'est
     pas celle qui consiste  vivre comme on veut, mais  vivre en se
     conformant  de bonnes lois: et il n'est pas moins naturel, moins
     utile, moins ncessaire d'obir que de commander. Car il est
     certaines choses qui sont, pour ainsi dire, cres, destines et
     disposes dans l'ordre de la nature pour commander; comme il y en
     a d'autres qui doivent obir. Il est vrai qu'il y a deux manires
     de gouverner: l'une imprieuse et violente, comme celle des
     matres sur leurs esclaves; et c'est ainsi que l'me commande au
     corps: l'autre, plus douce et plus modre, comme celle des bons
     princes, par le moyen des lois, aux citoyens; et c'est ainsi que
     la raison commande aux passions. L'une et l'autre de ces manires
     est utile, parce que le corps est, par sa nature, destin  obir
      l'me, comme les passions doivent obir  la raison. Il y a
     encore un grand nombre d'hommes qui ne vivent que par l'usage de
     leur corps, et ceux-l diffrent autant des hommes vertueux que
     l'me du corps. Car, bien qu'ils soient des tres dous de raison,
     ils ne se servent de la raison qu'autant qu'ils peuvent la
     connatre. Mais ils ne la possdent rellement pas, et ils ne
     jouissent pas de ses avantages Ces hommes sont donc naturellement
     esclaves, et il est prfrable pour eux, il leur est plus utile
     d'obir que de commander.

     [Note 172: On reconnat dans ce raisonnement la scolastique du
     moyen ge, qui dominait encore l'enseignement vers la fin du
     XVe sicle, poque o le Castiglione reut les leons
     de ses matres. Il est naturel d'ailleurs, que, vivant  la cour
     d'Urbin et  celle de Mantoue, il prfre la monarchie  la
     rpublique; tandis qu'au contraire le Vnitien Bembo, issu d'une
     famille aristocratique de la srnissime rpublique, et dont le
     pre tait snateur, doit donner la prfrence au gouvernement
     rpublicain et aristocratique des _optimates_ inscrits au Livre
     d'or de Saint-Mare.]

     Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: De quelle manire
     doit-on donc gouverner ceux qui sont honntes et vertueux et qui
     ne sont pas naturellement esclaves?--On doit les gouverner avec
     modration, rpondit le seigneur Ottaviano, d'une manire royale
     et civile. Il convient de leur laisser l'administration des
     emplois et des magistratures qu'ils sont capables d'occuper, afin
     qu'ils puissent eux-mmes diriger et gouverner ceux qui sont
     moins sages qu'eux,  la condition nanmoins, que le principe de
     l'autorit drive tout entier du prince souverain. Et puisque nous
     avons dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit
     d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il est encore plus
     facile de trouver un seul homme honnte et sage que d'en trouver
     plusieurs. On doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est
     issu d'une noble race, s'il est enclin  la vertu par sa
     disposition naturelle, non moins que par le souvenir de ses
     anctres, et s'il a t form par de prudentes leons. Bien qu'il
     ne soit pas d'une espce suprieure  l'espce humaine, comme
     serait,  votre avis, le roi des abeilles, nanmoins, soutenu par
     les prceptes de ses matres, par une ducation suprieure et par
     les principes d'honneur d'un gentilhomme et d'un homme de cour,
     dirig par les conseils d'honntes gens, il deviendrait un roi
     prudent, sage, juste, plein de conscience, de modration et de
     courage; libral, magnifique, religieux, clment; en somme, il se
     couvrirait de gloire et serait galement aim des hommes et de
     Dieu... car Dieu aime et protge ces princes qui s'efforcent de
     l'imiter, non en talant une grande puissance pour se faire adorer
     parleurs sujets; mais ceux qui, indpendamment del puissance par
     laquelle ils sont levs au-dessus des autres hommes, s'efforcent
     de se rendre semblables  lui par la sagesse et la bont,  l'aide
     desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se montrer ses
     ministres, distribuant,  l'avantage des mortels, les biens et les
     dons qu'ils reoivent de la Divinit. Et, comme dans le ciel, le
     soleil, la lune et les autres astres montrent au monde, pour
     ainsi dire, dans un miroir, un tmoignage de l'existence de Dieu;
     de mme aussi, sur la terre, on peut trouver l'image beaucoup plus
     certaine de la Divinit dans les bons princes, qui l'aiment, la
     rvrent et montrent  leurs peuples l'clatante lumire de sa
     justice, accompagne d'un reflet de la raison et de l'intelligence
     divine. Dieu rpartit  ces princes l'honntet, l'quit, la
     justice, la bont et tous ces autres prcieux dons que je ne
     saurais nommer, qui sont au monde un tmoignage beaucoup plus
     clatant de la Divinit que la lumire du soleil, ou le mouvement
     rgulier des cieux avec le cours vari des toiles. Les peuples
     sont donc confis par la volont de Dieu  la garde des princes,
     lesquels, par ce motif, doivent en avoir le plus grand soin, afin
     de lui en rendre compte comme de sages ministres  leur seigneur.
     Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car le prince ne
     doit pas se contenter d'tre bon, mais aussi d'assurer le bonheur
     des autres; comme cette querre dont se servent les architectes,
     qui non-seulement est en soi droite et juste, mais qui redresse
     et rend justes toutes les choses auxquelles on l'applique.

Il est impossible de ne pas tre frapp de la beaut de ce passage:
Fnelon, dans son _Tlmaque_, ne dit pas mieux. Et si l'on songe que
l'auteur, qui crivait de si sages prceptes  l'usage des rois et des
princes, vivait au milieu d'hommes gnralement sans principes, et 
une poque o un autre crivain non moins remarquable quant au style, un
homme public, vantait la ruse, la fourberie, l'astuce et la violence,
comme les moyens les plus srs et les plus naturels de gouvernement, on
devra doublement estimer le livre du Castiglione, qui peint la puret de
sa conscience et la droiture de son coeur. Ajoutons que si rellement
cette discussion sur le mrite relatif de la rpublique et de la royaut
a pu librement avoir lieu  la cour de Guidobalde et en sa prsence,
elle tmoigne de la supriorit de ce prince qui, au lieu d'employer son
temps  de vaines et futiles occupations, prenait plaisir  couter des
vrits que les souverains aiment rarement  entendre.

Le Castiglione tait encore occup  revoir et  corriger le manuscrit
de son livre _del Cortegiano_ lorsque mourut, le 20 fvrier 1519, le
marquis de Mantoue Francesco de Gonzaga, laissant pour hritier et
successeur son fils an Frdric. Ce jeune prince dsirait obtenir le
gnralat des troupes de l'glise. Il pensa que le comte tait, par ses
relations  Rome et par l'intimit dont le pape l'honorait, l'homme qui
pouvait le mieux russir dans cette ngociation. Il l'envoya donc dans
cette ville, comme son ambassadeur extraordinaire, au commencement de
mars 1519. Le comte y resta jusqu'au 5 novembre suivant.

Pendant ce sjour, il retrouva son ami Raphal fort occup  mesurer et
dessiner les prcieux restes des monuments antiques que le temps et le
ravage des hommes avaient pargns. On peut croire que le comte lui
servit de secrtaire pour la lettre que l'Urbinate adressa au pape Lon
X  cette occasion. L'original, de son criture, fut trouv parmi les
manuscrits du Castiglione que conservait le marquis Scipion Maffei, et
imprim pour la premire fois en 1733. Dans un discours adress 
l'Acadmie de Florence, en 1799, et intitul: _Congettura che una
lettera creduta di Baldassare Castiglione sia di Raffaelle d'Urbino_,
l'abb Daniel Francesconi a revendiqu pour Raphal l'honneur d'avoir
lui-mme crit cette lettre. Les raisons qu'il en donne paraissent assez
probables. Toutefois, il reste toujours  expliquer pourquoi le
manuscrit original tait de l'criture de Balthasar Castiglione et parmi
ses papiers. L'intimit qui rgnait entre l'illustre amateur et le grand
artiste permet de supposer que Raphal aura eu recours, pour rendre ses
penses,  l'auteur du _Cortegiano_, auquel, prcdemment et  plusieurs
reprises, il avait demand des sujets de compositions pour ses
peintures. Dans tous les cas, on voit, par cette lettre, qu'elle a t
adresse  Lon X, la onzime anne du sjour de son auteur  Rome. En
admettant que le Castiglione l'ait crite au nom de Raphal, l'artiste
tant venu se fixer dans cette ville en 1508, elle aurait t compose
en 1519, ce qui s'accorde avec le sjour que le comte y fit de mars 
novembre de cette mme anne[173].

[Note 173: Cette lettre est rapporte par Serassi dans les _Lettres
du Castiglione_, t. Ier, p. 149. Elle se trouve galement dans
Longhena, p. 531, et dans Rasco, _Vie de Lon X_, t. IV, p. 474. Voy.
dans le mme volume, p. 275, _ad notam_, les raisons donnes par l'abb
Francesconi  l'appui de son opinion.]

Les ngociations qu'il avait entames au nom du marquis de Mantoue, les
srieuses distractions qu'il trouvait dans l'intimit des artistes et de
tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingus, ne
faisaient pas oublier au comte sa jeune pouse qu'il avait laisse 
Mantoue. Il l'aimait avec tendresse; aussi, pour charmer les ennuis de
l'absence, il composa une lgie latine,  l'imitation de Properce[174],
et il supposa qu'elle lui tait adresse par sa femme dans cette ville
de Rome qu'il avait coutume de lui vanter comme le seul sjour de
dlices digne des hommes et des dieux:

     Hippolyta mittit mandata haec Castiglioni. Addideram imprudens, hei
     mihi, poene suo. Te tua Roma tenet, mihi quam narrare solebas Unam
     delicias esse hominum atque Deum[175].

[Note 174: _Hoec Arethusa suo mittit mandata Lycotoe_. Propert.
Epist., lib. IV, lg. III.]

[Note 175: Voy. cette lgie dans le _Recueil des lettres du
Castiglione_, t. II, p. 297.]

Il parat qu'il avait emport  Mantoue son portrait peint par Raphal
quelque temps avant son mariage. Il suppose, dans son lgie latine, que
sa femme, en contemplant ses traits, admirablement reproduits par
l'artiste, peut se consoler en partie de son absence; et il lui fait
dire ces vers, qui sont un loge pour Raphal:

     Sola tuos vultus referens, Raphaelis imago Picta manu, curas
     allevat usque meas. Huic ego delicias facio, arrideoque, jocorque,
     Alloquor, et tanquam reddere verba queat. Assensu nutuque mihi
     saepe illa videtur Dicere, velle aliquid, et tua verba loqui.
     Agnoscit, balboque patrem puer ore salutat. Hoc solor, longos
     decipioque dies.

     Seule, la reprsentation des traits de ton visage, peinte de la
     main de Raphal, peut allger mes ennuis: je lui fais fte, je lui
     souris, je me rjouis avec elle, je lui parle comme si elle pouvait
     rpondre  mes paroles; souvent elle me semble exprimer son
     assentiment et sa volont, dire ou vouloir quelque chose, et me
     faire entendre ta voix. Ton enfant reconnat ta ressemblance et
     balbutie, en la voyant, le nom de son pre. Ce portrait est ma
     consolation, et charme l'ennui de mes longues journes[176].

[Note 176: Suivant Bottari, l. VI, _note_, Raphal aurait fait du
Castiglione un autre portrait, qui consistait dans sa figure, sans aucun
accessoire, et ce portrait aurait appartenu au cardinal Valenti, qui
l'aurait eu de la famille Castiglione. On ne sait ce que ce portrait est
devenu.--Voy. Longhena, p. 243, _ad notam_.]

Si le comte prtait ces sentiments  sa jeune pouse, il n'tait pas
moins lui-mme impatient de la revoir. Ce dsir perce, d'une manire
tout italienne, dans une lettre date de Rome le dernier jour d'aot
1519[177].

[Note 177: _Lett. du Castiglione_, l. Ier, p. 73.]

     Si vous tes reste, ma chre pouse, dix-huit jours sans avoir
     de mes lettres, de mon ct, pendant le mme temps, je ne suis pas
     rest quatre heures sans penser  vous. Depuis, je sais que vous
     avez eu souvent de mes lettres et que j'ai rpar mes torts. Mais
     vous n'agissez pas de la mme manire, car vous ne m'crivez que
     lorsque vous n'avez rien autre chose  faire. Il est vrai que
     votre dernire lettre est assez longue; Dieu soit lou! mais vous
     vous en remettez au comte Louis (de Canossa) pour qu'il me dise
     combien vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que vous
     voulussiez que je vous fisse dire par le pape comme je vous aime.
     Certainement tout Rome le sait, de telle sorte que chacun me dit
     que je suis au dsespoir et rempli de chagrin de ne pas tre avec
     vous; et je ne le nierai point. Mais on voudrait que j'envoyasse 
     Mantoue pour vous enlever et vous amener ici  Rome. Rflchissez
     si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. Dites-moi, sans
     plaisanterie, si vous voulez que je vous rapporte quelque chose
     qui vous plaise; je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais
     j'aurais  coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. Car
     j'arriverai l un matin que vous ne m'attendrez pas, et je vous
     trouverai au lit: et vous viendrez ensuite me donner  entendre
     que la nuit vous avez rv de moi; mais la vrit est qu'il n'en
     aura rien t. Je ne puis pas encore vous annoncer le jour de mon
     dpart, mais j'espre que ce sera sous peu. En attendant,
     souvenez-vous de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense
     constamment  vous, et vous aime passionnment et plus que je ne
     dis, et je me recommande  vous de tout coeur.

Son dpart de Rome, annonc comme prochain par cette lettre, se fit
encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette anne. Il quitta cette
ville sans avoir russi  faire nommer son jeune matre gnral des
troupes de l'glise; mais il emportait une lettre de Lon X qui, en
expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empch
jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte
lui avait t trs-agrable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage
plus distingu, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le
rappellerait lorsque le temps lui paratrait venu de pouvoir donner
satisfaction  ses dsirs[178].

[Note 178: Serassi, _Vita del Castiglione_, XXXIV.]

Rentr  Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta
jusqu'au commencement de juillet suivant, poque  laquelle il fut
renvoy auprs du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur
ordinaire, avec douze cents cus de traitement. Il passa, le 10 juillet,
 Florence, pu le lgat, le cardinal Jules de Mdicis, depuis Clment
VII, lui fit l'accueil le plus empress. Il tait  Rome le 17 du mme
mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, prouver un premier
chagrin, suivi bientt d'une peine plus profonde encore.

Il avait laiss, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphal plein de
vie, de gloire et d'honneurs, occup  mesurer et  dessiner les
antiquits de la ville ternelle, et marquant chaque anne de son
existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrs toujours
croissant dans son style et sa manire. Le bruit de sa mort, arrive le
6 avril prcdent, tait parvenue  Mantoue, comme la nouvelle d'un des
vnements les plus importants de ce sicle, bien avant le dpart du
comte, qui en avait prouv la plus vive douleur. Mais,  son arrive 
Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces
journes en s'levant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de
l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait
faite. Je suis arriv, crit-il  sa mre le 20 juillet 1520, bien
portant; mais il ne me semble pas tre  Rome, car je n'y retrouve plus
mon pauvre Raphal: que Dieu reoive son me bien-aime!--_Io son
sano_, _ma non mi pare essere a Roma_, _perch non vi  pi il mio
poveretto Raffaello_, _che Dio abbia quall'anima benedetta_[179].

[Note 179: _Lettres_, t. Ier, p. 74.]

Il voulut donner  la mmoire du grand peintre d'Urbin un tmoignage
public de ses regrets, en composant cette pitaphe latine:

     DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit
     arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est
     raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu
     quoque dm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael,
     ingnio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad
     vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam,
     indignataque mors est, Te dudm extinctis reddere posse animam: Et
     quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege
     parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa,
     Deberi et morti nostraque nosque mones.

[Note 180: Serassi fait observer dans ses notes sur ces vers, t. II
des _Lettres_, p. 342, que le Castiglione s'tait servi dj des mmes
expressions dans sa lettre  Lon X, o il dit: _Vedendo quasi il
cadavero di quella nobil patria, che  stata regina del mondo_, _cos
miserabilmente lacerato_. Ce qui prouverait que le comte a bien crit
lui-mme cette lettre.]

En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que
lui-mme allait ressentir de plus prs les coups de la mort. A peine
tait-il install  Rome, qu'il apprit par sa mre la mort de sa femme,
qui eut lieu  Mantoue, le 25 aot de cette anne, des suites de
couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse
douleur. La considration qu'il avait su acqurir  la cour pontificale,
sa bont, sa bienveillance, qui lui avaient gagn tous les coeurs, lui
valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de
tout ce que Rome renfermait d'hommes distingus, des cardinaux et du
pape lui-mme. Lon X voulut mme lui donner publiquement une preuve de
l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de
deux cents cus d'or. Mais, si tous ces tmoignages de sympathie
adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'prouver,
ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout
en continuant ses ngociations afin de faire obtenir le griralat des
troupes de l'glise au marquis de Mantoue, il s'occupait  recueillir
des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait  sa
mre,  Mantoue, avec l'intention d'en dcorer le palais des Castiglione
et d'en former un petit muse. C'est ainsi que, par une lettre adresse
de Rome  sa mre le 29 dcembre 1520, il lui annonce l'envoi  Mantoue
d'une Madone de la main de Raphal, d'une tte de paysan et d'une figure
antique en marbre: Objets, dit-il, qui me sont trs-chers; c'est
pourquoi, ainsi que je l'ai dit  votre seigneurie, je la prie en grce
de ne les laisser voir  qui que ce soit[181].

Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis
Frdric au grade de gnral des troupes de l'glise. Ce jeune prince
fut tellement transport de joie,  la rception de la dpche du comte
qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui crivit de sa main: Messire
Balthazar, j'ai vu ce que vous m'crivez par votre lettre, laquelle m'a
ressuscit de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du
monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose
secrte.... Je suis trs-satisfait de vous et de ce que vous avez
fait[182].

[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]

[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]

Il ne parat pas nanmoins que le marquis ait rcompens ce service
d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte  Rome, o il
pouvait continuer  lui tre utile.

Pendant les chaleurs de l't, si dangereuses dans cette ville, le comte
s'installa au Belvdre pour y trouver la fracheur.

     Plt  Dieu, crit-il  sa mre, que votre seigneurie et un lieu
     ainsi fait, avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant de
     telles antiquits, fontaines, rservoirs, eaux fraches, et tout
     prs du palais (du Vatican), ce qui est le mieux. Si Pietro Iacomo
     tait ici, je suis certain que ce sjour lui paratrait tout autre
     chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route qui s'tend
     au bas du Belvdre, que passent tous ceux qui arrivent  Rome de
     ce ct, ainsi que les personnes qui vont s'amuser dans les prs.
     Aprs le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et de femmes
     qui viennent y faire mille folies; et c'est ainsi qu'en les voyant
     j'essaie de me distraire[183].

[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]

Les habitudes de Rome sont bien changes depuis cette lettre: les
Romains d'aujourd'hui ne vont plus gure se promener dans les champs qui
avoisinent le Belvdre. Ces champs, comme presque tous ceux qui
entourent cette ville, sont chaque anne envahis pendant l't par le
mauvais air; et le Belvdre lui-mme, si sain du temps de Lon X, n'est
plus, de nos jours, malgr son lvation,  l'abri de ce flau.

Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reut du
marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour
prendre part  la guerre contre les Franais. Cette offre, comme celles
qui viennent d'un matre, ressemblait beaucoup  un ordre; elle n'avait
d'ailleurs rien de bien sduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas
tre oblig de l'accepter. Il en informait sa mre dans une lettre qui
peint bien ses sentiments intimes[184].

[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p.
77.]

     L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante lances, ce qui
     est rellement un grand honneur; et je reconnais que Son
     Excellence l'a fait avec beaucoup de bienveillance, ce dont je lui
     ai grande obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans
     quelques embarras d'argent, je crois que ce commandement me
     serait plutt nuisible que profitable, parce qu'il me faudrait
     dpenser largement du mien. En outre de cela, je suis sorti de la
     jeunesse, les fatigues me sont plus difficiles  supporter
     qu'autrefois, et je connais les embarras qu'on prouve 
     commander aux gens. D'ailleurs, s'il venait jamais  l'esprit de
     l'illustrissime seigneur marquis de me donner quelque rcompense
     des services que je me suis efforc de lui rendre, je voudrais
     que ce ft tout autre chose que cinquante lances, parce que je
     considre ce don comme une charge et non comme une rcompense; et
     si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne me serait pas refus.
     Mais, pour le peu de temps que j'ai  rester dans ce monde, je
     dsirerais ne plus manger le pain de douleur. Nanmoins, le
     seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une manire trs-aimable
     qu'il avait un gal besoin de moi tant  Mantoue qu' la guerre et
      Rome, et partout ailleurs o il lui arrive d'avoir  traiter
     quelque affaire, et m'ayant pri de lui faire connatre le choix
     que j'aurai fait, je me suis dcid  rester ici  Rome, par cette
     considration que c'est le poste le plus important, et celui o je
     puis rendre le plus de services. C'est aussi la rsidence qui,
     sous beaucoup de rapports, doit m'tre le plus profitable, eu
     gard  ce que ce sjour me plat beaucoup, que j'y ai des amis
     assez puissants, et que, grce  ma qualit d'ambassadeur, je puis
     un jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et  moi-mme.
     D'un autre ct, il n'y a personne ici qui me porte envie, ni qui
     cherche  ruiner mon crdit; il n'y a ni factions, ni partis, et
     je ne suis pas oblig de voir quelquefois les choses aller tout
     autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes ces
     considrations, il m'a paru bon de rester  Rome.

Au milieu de ces graves proccupations, le comte n'oubliait pas son fils
Camille qu'il avait laiss  Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de
sa mre. Bien que cet enfant et  peine quatre ans, il voulait que son
aeule l'envoyt aux coles pour qu'on lui ft apprendre l'alphabet
grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 aot 1521, les enfants
apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la mme
ide dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on
fasse apprendre  son fils la langue grecque avant le latin, parce
que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par
le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend
toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir;
mais il n'en est pas de mme du grec[186]. Cette opinion d'un disciple
de Dmtrius Chalcondyle mrite d'tre remarque; elle nous parat
pleine de justesse.

[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]

[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]

Vers la fin de cette anne, le comte prouva un nouveau chagrin en
perdant le pape Lon X, qui mourut le 1er dcembre 1521,  la fleur
de l'ge, aprs un pontificat d'un peu plus de huit annes.

Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et
particulirement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce
pontife avait combls de ses bienfaits et soutenus d'une clatante
protection.

Cet vnement rendait plus ncessaire pour le marquis de Mantoue la
prsence,  Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince
dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprs du sacr collge,
toutes les phases de l'lection du nouveau pontife, qui eut lieu au
commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses ngociations
auprs de la commission des trois cardinaux, qui avaient t choisis par
leurs collgues pour gouverner les affaires de l'glise, jusqu'
l'arrive  Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 aot 1522.

Le Castiglione rendit,  cette poque, de grands services au marquis de
Mantoue, l'informant exactement des vnements qu'il lui importait le
plus de connatre, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour dfendre
l'tat de l'glise.

Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa
vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au
nombre de trente-huit, crites du 22 dcembre 1521 au 15 juillet
1522[187] ainsi que celles adresses par lui au duc et  la duchesse
d'Urbin et  d'autres personnages minents, pendant le mme intervalle
jusqu' son dpart de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment
les renseignements les plus authentiques et les plus circonstancis sur
le conclave qui prcda l'lection d'Adrien VI et sur les actes qui
suivirent cette lection. Il n'entre pas dans le but que nous nous
sommes propos d'analyser cette correspondance exclusivement politique;
nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife
la confirmation du gnralat des troupes de l'glise que Lon X avait
accord au marquis de Mantoue; et que, d'un autre ct, il seconda
puissamment, par son influence  Rome et dans le duch d'Urbin,
l'entreprise de son ancien matre, Francesco della Rovre, sur ce duch
dont il reprit possession  l'aide du marquis de Mantoue, son
beau-frre, presque aussitt aprs la mort de Lon X. Cette
restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et,
entre autres,  la condition de ne pas restituer au comte le chteau de
Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donn en rcompense de ses bons
services, ainsi que nous l'avons rapport. Les habitants de Pesaro
avaient toujours vu avec dplaisir que ce domaine et t donn au
Castiglione; ils exigrent donc que Nuvilara ne lui ft pas restitu, et
ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le
comte en prouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc
d'Urbin lui rendrait plus tard ce chteau et ses dpendances[188]. Mais
rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais t remis en
possession de ce domaine.

[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di
Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]

[Note 188: Lettre CIII,  sa mre, t. Ier, p. 82.]

Tout en prenant une part active  ces importantes ngociations, le
Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la socit
des artistes, et, en particulier, des anciens lves de son cher
Raphal. La mort avait empch ce grand matre d'achever compltement
son tableau de la _Transfiguration_, et c'tait  Jules Romain, son
lve favori, qu'tait chue la tche honorable, mais ardue, de terminer
la dernire et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement li avec
Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, o la manire du
matre et celle de l'lve sont tellement confondues, que le connaisseur
le mieux exerc aurait peine  reconnatre ce qui appartient en propre
 l'un ou  l'autre. La _Transfiguration_ avait t commande au Sanzio
par le cardinal Jules de Mdicis, depuis Clment VII, pour l'glise de
Saint-Pierre in Montorio. Il parat que le cardinal, aprs l'entier
achvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules
Romain, que Raphal avait institu son principal lgataire avec un autre
de ses lves, Francesco Penni, surnomm _il Fattore_. Jules n'osait pas
trop rclamer au puissant cardinal ce qui lui restait d. Cependant, il
avait donn  cet argent une destination pieuse; il voulait le
constituer en dot  l'une de ses soeurs qui venait d'tre demande en
mariage. Il prit le parti de s'adresser  son protecteur,  l'ami intime
de son matre, et le comte s'empressa d'crire au cardinal la lettre
suivante, qui est non-seulement un tmoignage de sa bienveillance pour
Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphal lui avait
laiss de profonds regrets:

     Bien que les circonstances soient telles que ma demande puisse
     paratre importune, cependant, l'obligation que je crois avoir de
     rendre service  tous mes amis me force  supplier votre rvrence
     dissime seigneurie d'une chose, laquelle,  ce que je pense, ne
     devra pas lui dplaire, et sera trs agrable  l'un de ses
     serviteurs, qui est mon ami. Jules, lve de Raphal d'Urbin, par
     suite du tableau que ledit Raphal a excut pour votre
     rvrendissime seigneurie, est rest crancier d'une certaine
     somme d'argent. Il ne la demande pas actuellement, et il ne
     voudrait pas la recevoir; mais ayant une soeur dj grande, et
     pour laquelle il a trouv un mari, s'il pouvait lui assurer une
     dot, il dsirerait que votre seigneurie daignt, dans sa bont,
     dcider  quelle poque elle pourrait lui donner ces fonds: car,
     bien qu'il ne les ret pas maintenant, ni d'ici  six, huit ou
     dix mois, le jeune homme, qui est dispos  prendre pour femme
     cette soeur de Jules, ne s'en inquiterait pas, pourvu qu'il ft
     certain de les toucher  l'poque dtermine. C'est pourquoi, si
     votre seigneurie daigne accorder cette grce  Jules, qui lui est
     un serviteur si dvou, outre l'obligation que lui-mme en aura,
     de mon ct j'en conserverai une ternelle reconnaissance. J'ai
     pris la libert d'adresser cette prire  votre seigneurie,
     non-seulement  cause de l'amiti que je porte  Jules, mais pour
     donner satisfaction  la bonne mmoire de Raphal que je n'aime
     pas moins aujourd'hui qu' l'poque o il tait encore de ce
     monde; et je sais que lui-mme dsirait que cette soeur de Jules
     ft marie. Je n'en dirai pas davantage, et je baise humblement
     les mains de votre rvrendissime seigneurie[189].

[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74.
Cette lettre se trouve aussi rapporte par Bottari, _Lett. pitt._, t.
IV, p. 8, n111.]

Nous ne savons si cette requte fut favorablement accueillie; dans tous
les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de
Raphal et l'amiti qu[?]il portait  Jules Romain lui prescrivaient de
tenter auprs du puissant cardinal.

La peste s'tait dclare  Rome, dans le milieu de l't 1522, avant
l'arrive d'Adrien VI. Renferm dans le Belvdre, le comte tchait de
se garantir du flau, en empchant les gens de sa suite de communiquer
au dehors. Cette peste, comme le cholra, attaquait d'abord les classes
infrieures et y faisait les plus affreux ravages.

     Je suis en bonne sant, ainsi que tous les ntres, crivait-il 
     sa mre le 12 aot 1522[190]; mais, en ralit, la peste fait de
     grands ravages, bien qu'elle n'ait pas encore pntr dans les
     familles nobles. Le grand mal est que presque tous ceux qui
     tombent malades d'autres maladies sont abandonns et meurent de
     faim et de besoins, parce que tout le monde les repousse, et ceux
     qui sont atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; de
     manire que c'est un grand malheur. On ne manque pas de
     provisions. Je crois qu'il est parti de Rome plus de quarante
     mille personnes. Aujourd'hui, certaines confrries vont en
     procession aux glises principales; elles portent la tte de saint
     Sbastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrtent aux
     maisons infectes de la peste, rcitent des prires et implorent
     la misricorde de Dieu. Mais ce qui exciterait tes larmes
     abondantes, chre Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus,
     de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement se
     frappant, criant misricorde et disant: Seigneur, pargnez votre
     peuple! Ils sont accompagns d'hommes qui les font marcher en
     ordre et leur donnent  manger. Les prires de ces innocents
     meuvent beaucoup les hommes; puissent-elles galement toucher
     Dieu et parer les coups de sa justice!

[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]

[Note 191: Sa fille ane.]

Cette peste dura plusieurs annes  Rome; car on voit, par une autre
lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit  cette poque deux de ses
domestiques de cette maladie[192].

[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]

Le Castiglione quitta Rome quelque temps aprs l'arrive d'Adrien VI,
c'est--dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le
commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis
de Mantoue dans ses entreprises contre les Franais.

Rentr  Mantoue vers la fin de cette anne, il y passa la plus grande
partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance
suivie avec Andra Piperario, gentilhomme mantouan, fix  Rome, o il
remplissait les fonctions de secrtaire apostolique, et avec ses amis
Francesco Penni, et Jules Romain, qui tait son charg d'affaires pour
les acquisitions d'art et d'antiquits. C'tait toujours aux oeuvres de
Raphal qu'il donnait la prfrence. crivant de Mantoue, le 22 janvier
1523,  Andra Piperario, il lui disait:

     J'adresse la lettre ci-incluse  Jules, peintre, le priant de
     tcher de me faire avoir un certain tableau de la main de
     Raphal, qui appartenait  matre Antonio di San Marino[193], et
     auquel je n'ai pas song lorsque j'tais  Rome. Je vous prie d'en
     parler en outre, de votre ct, audit Jules; et si, pour avoir ce
     tableau, il faut dbourser quelque argent, ne manquez pas de
     l'avancer pour moi, et donnez-m'en avis; je vous le remettrai
     sur-le-champ[194].

Par la lettre suivante, adresse  Jules Romain de Mantoue, le 12
fvrier 1523[195], on voit quelle familiarit s'tait tablie entre le
grand seigneur et l'artiste.

[Note 193: Orfvre, le mme dont il est question p. 121.]

[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, n LXXVIII, p.
238, 239.]

[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, n LXXIX, p. 241.]

     Mon trs-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu' ce jour l'occasion de
     t'envoyer les deux toques[196]; maintenant, je t'en envoie deux
     des mieux que j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'cris. Vois
     si tu dsires avoir quelque autre chose de ces environs. Je n'ai
     rien  te dire autre chose, sinon que je me porte bien, grce 
     Dieu, et que je dsire te voir. Je ne rpterai pas que j'ai donn
     commission, avec l'argent,  messere Andr Piperario, de
     m'acheter quelque chose, t'en ayant dj inform. Je t'ai dj
     fait connatre galement le dsir que j'ai de possder ce tableau
     qui a appartenu  matre Antonio di San Marino: je ne te dirai
     donc rien de plus, si ce n'est que je me recommande  toi, ainsi
     qu' Gio. Francesco (Penni, surnomm il Fattore).

[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, brets, toques, probablement,
semblables  celle dont il est coiff dans son portrait par Raphal, qui
est au Louvre.]

Le Castiglione avait plus de confiance dans le got de Jules Romain que
dans celui du Fattore; la lettre suivante, adresse de Mantoue le 12
avril 1523  Andr Piperario, en offre la preuve[197].

     Gio. Francesco m'a crit ces jours derniers qu'il m'avait trouv
     quelques objets d'antiquit et qu'ils cotaient dix ducats.
     Pensant que le tout tait du consentement de Jules, je vous
     crivis de vouloir bien lui donner ces dix ducats. Aujourd'hui,
     j'apprends que l'opinion de Jules est que ces objets n'ont pas une
     grande valeur: je dsirerais donc, si vous ne lui avez pas remis
     les ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous excusant du
     mieux que vous pourrez, lui disant, par exemple, que vous n'avez
     plus d'argent  moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il
     vous plaira. J'y suis d'autant plus dcid, que Jules m'a fait
     venir l'eau  la bouche d'un came qu'il m'crit avoir vu et qu'il
     trouve une chose admirable. S'il pouvait l'obtenir  bon march,
     je serais content de le prendre avec la rsolution de n plus
     acheter cette anne d'autres antiques,  moins qu'il ne se
     prsentt une occasion extra extraordinaire, et pour le prix et
     pour la beaut des objets. Jules m'crit que celui auquel il
     appartient lui en demande cent ducats, mais qu'il croit qu'on
     l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui me parat encore trop
     cher, surtout dans ce moment, o je n'ai presque pas d'argent.
     Nanmoins, si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou trente
     ducats, je voudrais qu'on le prt, et mme en ajoutant deux ducats
     de plus, si c'est l'avis de Jules. Et je l'entends ainsi, dans le
     cas o vous n'auriez pas donn les dix ducats  Gio. Francesco,
     parce que je prfre de beaucoup avoir une seule chose excellente
     plutt que cinquante mdiocres. Je voudrais le tableau de matre
     Antonio di San Marino, le came et le torse que Jules m'crit
     avoir trouv pour la tte de marbre que je possde, et c'est tout
     ce que je voudrais acheter cette anne. Vous pourrez convenir du
     tout avec Jules, et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera
     trs-bien fait.

[Note 197: Elle est rapporte dans le _Recueil des lettres du
Castiglione_,  la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p.
105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28
mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V,
n LXXX, p. 241]

On voit par une lettre adresse  Piperario, le 8 mai suivant[198],
qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achets
 Rome: il aurait voulu que Jules Romain ft venu  Mantoue,

     parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques appartements, et je
     dsire extrmement les dcorer; ainsi, lorsque l'occasion vous
     paratra favorable, engagez-le avec instance  venir.

[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est
dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre,
sculpte par Raphal, et dont nous avons parl plus haut, p. 115.]

Malgr cette invitation, Jules Romain ne partit pas  cette poque pour
Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29
juillet 1523, que l'artiste lui avait achet et envoy le fameux came
antique que le comte dsirait tant possder. Il reprsentait une tte de
Socrate dont il fut extrmement satisfait[199]. Jules tait encore 
Rome au commencement de septembre de cette anne[200]: il n'en partit,
ou plutt il ne s'en chappa que dans les premiers mois de l'anne
suivante, alors qu'ayant dessin pour Marc-Antoine ces figures
indcentes que l'Artin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi
par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clment VII.

[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]

[Note 200: _Ibid._, le. LXVII, p. 110.]

Ce pontife avait succd dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien
VI, qui a laiss une mmoire dteste et mprise de tous les artistes
et de tous les littrateurs.

     --Tant que vcut Adrien, dit Vasari[201], peu s'en fallut que
     Jules Romain, le Fattore, Perino del Vaga, Jean d'Udine,
     Sebastiano de Venise et d'autres grands matres ne mourussent de
     faim. La consternation rgnait parmi les courtisans accoutums aux
     libralits et  la munificence de Lon X, et les artistes
     songeaient tristement  l'avenir, en voyant toute espce de
     talent plonge dans l'oubli, lorsque, par la volont de Dieu, la
     mort vint frapper Adrien. Le cardinal Jules de Mdicis lui succda
     sous le nom de Clment VII, et, en un moment, tous les arts
     commencrent  renatre.

[Note 201: Dans sa _Vie de Jules Romain_, traduct. de Leclanch, t.
V, p. 36.]

Aussitt aprs l'avnement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui
envoya le Castiglione, avec lequel il tait li depuis longtemps, comme
son ambassadeur extraordinaire.

Le comte se rendit  Rome vers le milieu de dcembre 1523; il tait
charg par son matre de dterminer Jules Romain  venir prendre 
Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire
excuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine,
Jules Romain put quitter Rome furtivement, grce  la protection du
comte; il tait arriv  Mantoue vers le printemps de l'anne 1524,
aprs avoir termin dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les
fameuses fresques reprsentant l'allocution de Constantin  son arme,
la bataille contre Maxence, le baptme de Constantin et la donation
faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette
composition, qui est la dernire excute  Rome par Jules Romain,
l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on
remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de
Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].

[Note 202: Vasari, _ut supr_, p. 39.]

Suivant Vasari,

     le comte aurait amen Jules  Mantoue, et l'aurait prsent 
     Frdric qui, aprs l'avoir combl de caresses, lui accorda une
     maison magnifiquement meuble, une forte pension et la table pour
     lui et pour Benedetto Pagni, son lve, et un autre jeune homme
     qui tait  son service. Le marquis lui envoya en outre du
     velours, du satin et d'autres riches toffes; puis, songeant
     qu'il n'avait point de monture, il se fit amener son cheval
     favori, nomm Ruggieri, et le lui donna[203].

[Note 203: Vasari, p. 42.]

Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-mme
prsent son ami et protg au marquis de Mantoue. Mais nous admettons
volontiers ce fait sur le tmoignage de Vasari, son contemporain,
ordinairement bien inform. Ce voyage du comte  Mantoue, avec Jules
Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car,  partir du 8
de ce mois jusqu' son dpart pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses
lettres dates de Rome.

Vasari a donn la description des travaux excuts  Mantoue par Jules
Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les
admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps
et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respect ses
fresques que celles de son matre et d'Annibal Carrache,  Rome.
Indpendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de
Mantoue, il orna cette ville de palais, d'glises et de maisons
particulires qui en changrent compltement l'aspect. Il fit plus: il
contribua puissamment  l'assainir et  la prserver des inondations
auxquelles elle tait expose depuis des sicles.

     Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au point d'tre
     presque inhabitable, devint, grce  Jules Romain, aussi saine
     qu'agrable; Elle lui dut la plupart de ses embellissements,
     chapelles, maisons, jardins, faades.... Le nombre des dessins
     qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment incroyable:
     car, comme nous l'avons dit, on ne pouvait, surtout dans la ville,
     lever des palais et d'autres difices considrables que d'aprs
     ses dessins.

[Note 204: _Id._, _loc. cit._, p. 42  51.]

[Note 205: P. 50, _ut supr_.]

Tous ces travaux ne furent pas achevs du vivant de Castiglione, mais
longtemps aprs sa mort: car Jules Romain, fix dsormais  Mantoue, y
termina sa carrire en 1546, dix-sept ans aprs la perte de son ami.

On prtend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome o il s'tait
fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette
ville si belle, et les ftes qu'on lui donna si bien ordonnes, qu'il ne
crut mieux faire, pour reconnatre le zle de Frdric Gonzague et sa
brillante rception, que d'riger en duch son marquisat[207]. Si telle
fut la cause de cette faveur, la dtermination de l'empereur fait
non-seulement l'loge de Jules Romain, dont le gnie avait plus obtenu
pour son matre que les combats et les ngociations, mais elle honore
galement Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et
d'admirer galement les oeuvres du plus grand lve de Raphal.

[Note 206: Voy. dans Vasari, _Vie de Battista Franco_, t. VIII, p.
360, la description des dcorations leves  Rome  l'occasion de cette
crmonie.]

Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut combl de prsents par
l'empereur et par le marquis de Gonzague.

     Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au point de ne pouvoir se
     passer de lui, et l'artiste, de son ct, rvrait au del de
     toute expression son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune
     faveur, et qui, par ses libralits, le rendit matre d'un revenu
     de plus de mille ducats. Jules se construisit  Mantoue, vis--vis
     San Barnaba, une maison dont il dcora la faade de stucs colors;
     il enrichit l'intrieur de peintures, de stucs semblables  ceux
     de la faade, et de morceaux antiques que lui avait donns le
     duc[208].

Un grand nombre de dessins de Raphal faisaient de cette maison un muse
prcieux.

[Note 207: Commentaire de M. Jeanron  la suite de la traduction de
la _Vie de Jules Romain_, par Vasari, t. V, p. 64.]

[Note 208: Vasari, _loc. cit._, p. 50-51.]

Bien que Jules Romain possde plusieurs des minentes qualits de son
matre, comme la puret, la fermet du dessin, la science de la
disposition, la varit inpuisable dans ses nombreuses compositions,
il lui est nanmoins fort infrieur dans beaucoup d'autres parties. Tout
le monde est d'accord pour reconnatre que si Raphal ne brille pas par
le coloris,  l'gal du Titien et des autres matres de l'cole
vnitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du
Sanzio. La prparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser
au noir presque tous ses tableaux, et leur enlve un des principaux
charmes de la peinture. Mais, indpendamment de ce dfaut, Jules Romain
ne procde pas comme son matre, par la recherche du beau idal: il ne
s'efforce pas, ainsi que Raphal l'explique au Castiglione, dans sa
lettre cite plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et
dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un
seul tout idal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirig
en cela par la puret, par la perfection de son got, se trouvait ainsi
d'accord avec les enseignements des anciens, et particulirement de
Socrate et de Platon, ces deux grands prcepteurs du beau dans
l'antiquit. Xnophon raconte, dans ses dires mmorables de
Socrate[210], que ce sage disait un jour  Pharrasius:


[Note 209: P. 102.]

[Note 210: Liv. III, chap. VII.]

     Si vous voulez reprsenter une beaut parfaite, comme il est
     extrmement difficile de trouver des hommes dont les formes soient
     exemptes de tout dfaut, vous runirez les beauts de beaucoup de
     modles pour en composer un tout accompli.--Assurment, lui
     rpondit Pharrasius, telle est notre manire d'oprer.

--Platon, dans sa _Rpublique_, disait de son ct:

     Pensez--vous qu'un peintre[211] doive tre rput moins excellent
     dans son art, si, aprs avoir peint un homme parfaitement beau et
     accompli dans toutes ses parties, il ne peut en montrer un
     semblable parmi les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]!

[Note 211: Liv. V.]

[Note 212: Voy. sur ce sujet intressant, un discours prononc par
le professeur cavalire Antonio Sala, aux lves de l'Acadmie de
Lucques,  la distribution des prix de 1833;--dans le recueil _degli
Opuscoli sopra argomento d'arti belle_. Roma, _tip. Menicanti_, 1846,
in-12, t. III, p. 56 et suiv.]

--Telle tait la mthode de Raphal: il crait le beau idal, en imitant
ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul,
mais dans plusieurs modles; et dplus, ainsi qu'il l'explique au
Castiglione dans la lettre prcite,

     _en suivant une certaine ide qui lui venait_ _ l'esprit, ide
     qui portait en soi_ _un sentiment lev de l'art_.

Ce n'est point ainsi que procde son lve: emport par la fougue de son
gnie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher 
idaliser ses figures et  modeler ses formes sur ce que la nature offre
de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de rflexions; mais
telles sont la force et la facilit de son gnie, que, pour la
composition, il n'est pas infrieur  son matre.

Tel fut l'artiste que l'amiti du comte Castiglione procura au marquis
de Gonzague et  la ville de Mantoue. En tudiant l'histoire de l'art en
Italie, dans la premire moiti du seizime sicle, on voit qu'il n'est
pour ainsi dire pas une ville de quelque importance qui,  cette poque,
n'ait eu ses matres minents:  Prouse, Andra Vanucci, matre de
Raphal;  Rome, le Bramante, Raphal et ses lves; le Pinturicchio,
comme lui, disciple du Prugin; Sebastiano del Piombo, le Pordenone,
Daniel de Volterre, le grand Michel-Ange;  Florence, le Buonarotti,
Baccio Baudinelli, Benvenuto Cellini, Bartholomeo di san Marco, et les
plus grands peintres de l'cole florentine;  Milan, Lonard de Vinci,
Luini et leur cole;  Venise, les Bellini, le Giorgione, Paris Bordone,
le Sansovino, le Titien, Paul Veronse;  Bologne, le Francia, l'ami,
l'mule de Raphal pour la puret, l'idalit de ses madones;  Ferrare,
le Garofolo, l'ami de l'Arioste;  Mantoue, Jules Romain;  Parme, le
Corrge. Nous ne voulons pas en citer d'autres, bien que les noms de
ceux que nous passons sous silence suffiraient  eux seuls pour soutenir
l'honneur de l'Italie. On a donc eu raison, au point de vue de l'art,
d'appeler cette poque le sicle d'or; car, depuis, jamais l'Europe n'a
pu voir une telle runion de rares et brillants gnies. Si leur
apparition simultane dans les principales villes de l'Italie est due 
une faveur spciale de la Providence, il faut, toutefois, tre juste
envers les princes et les grands seigneurs de ce temps. La protection
qu'ils accordrent aux artistes contribua puissamment  l'lvation de
l'art; non qu'elle ft natre le gnie, mais elle lui permit de se
donner libre carrire, en lui offrant les occasions de se produire, ce
qui manque le plus souvent aux hommes suprieurs. C'est ainsi que Jules
II, Lon X, Clment VII et Paul III, Agostino Chigi et le Castiglione, 
Rome; les Mdicis, Pallas Strozzi, les Soderini, les Ruccellai, 
Florence; Louis Sforce,  Milan; Andra Gritti et d'autres patriciens, 
Venise; les ducs Guidobalde et della Rovre,  Urbin; Alphonse d'Est et
Lucrce Borgia,  Ferrare; les Gonzague,  Mantoue, pousss par l'amour
du beau, encouragrent la production des chefs-d'oeuvre qu'ont laisss
les matres dans toutes les parties de l'art. Sous ce rapport, ces
princes et ces grands seigneurs mritent donc la reconnaissance de la
postrit.

Le temps approchait o le Castiglione allait pour jamais dire adieu 
cette ville de Rome qu'il aimait tant,  cette Italie, si belle malgr
les ravages d'une guerre furieuse, aux amis de sa jeunesse et
particulirement aux artistes dans l'intimit desquels il vivait depuis
un grand nombre d'annes. Le pape Clment VII, qui, dans beaucoup de
circonstances, avait pu apprcier le mrite du comte, la solidit de son
esprit rehausse de tant de qualits aimables et brillantes, avait jet
les yeux sur lui pour en faire son envoy extraordinaire auprs du
puissant empereur Charles-Quint, alors arbitre des destines de l'Italie
et de la plus grande partie de l'Europe. Le pontife le fit venir le 19
juillet 1524, et lui exprima son dsir avec les raisons les plus
pressantes et les plus honorables, en lui expliquant que cette mission
avait principalement pour objet de rtablir la paix entre toutes les
puissances chrtiennes[213]. Le comte accueillit cette ouverture avec
empressement, mais il ne voulut pas accepter cette importante mission
sans avoir obtenu la permission du marquis de Mantoue, son matre. Ce
prince se montra fort honor du choix que le pape avait fait de son
ministre, et il octroya au comte l'autorisation qu'il attendait. Le
Castiglione accepta donc l'offre du pontife, dans l'espoir, comme il
l'crivait  sa mre[214] d'en acqurir mrite auprs de Dieu, louange
et honneur chez les hommes, et peut-tre aussi un profit non mdiocre.
Ce qui veut dire, qu'embrassant l'tat ecclsiastique, puisqu'il
devenait nonce du pape en Espagne, il esprait revenir  Rome un jour
cardinal.

[Note 213: Lett.  sa mre, du 4 aot 1524, CIX, t. Ier,
p. 86.]

[Note 214: _Id._, _ibid._ _id._]

Le pape lui donna le titre de collecteur des taxes de l'glise en
Espagne, emploi fort important alors, parce que la cour de Rome
percevait une foule de droits et des revenus de toute espce sur les
bnfices, les offices et charges ecclsiastiques, les vacances, les
dispenses, etc. Cet emploi devait tre fort lucratif, et le comte en
reconnat l'importance en crivant  sa mre [215], que l'office de
collecteur en Espagne qu'il a, est grand, utile, et que mme les
revenus en sont encore considrables.

[Note 215: Le 17 sept. 1524, lett. CX, t. Ie, p. 86.]

Le 3 d'octobre, il partit de Rome, qu'il ne devait plus revoir, avec
une suite de trente chevaux, prenant la route de Lorette o il allait
accomplir un voeu. Il se dirigea ensuite sur Mantoue, pour voir le
marquis et faire ses adieux  sa mre. Il n'y resta que quelques jours,
reprit le chemin de l'Espagne et arriva le 11 mars 1525  Madrid. Nous
n'avons trouv dans sa correspondance d'autre indication, sur
l'itinraire qu'il parcourut, qu'une lettre qu'il dit avoir crite du
Mont-Cenis  son ami Piperario. Il est  croire, d'aprs cela, qu'il
suivit le chemin ordinaire, passant par Lyon et le reste de la France,
pour aller gagner la frontire d'Espagne.

Dans une lettre  Piperario, du 14 mars 1525, il lui annonce son arrive
 Madrid et la rception qui lui a t faite.

     Je suis arriv ici, trs-honor par tout le chemin, et de mme en
     cette ville. Car, bien que j'y aie fait mon entre assez tard dans
     la nuit, un grand nombre de seigneurs vinrent  ma rencontre, par
     ordre de Sa Majest,  laquelle, le jour suivant, j'allais baiser
     la main, et qui me fit le meilleur accueil, me dit les meilleures
     paroles de notre seigneur (le pape), de manire que j'espre que
     les intrigues ourdies par les Franais ne russiront pas dans
     cette occurrence[216].

[Note 216: Lett. XXXII, liv. III, t. Ier, p. 146.]

Les conjonctures taient trs-favorables pour combattre les prtentions
de la France. Le roi Franois Ier venait d'tre fait prisonnier 
Pavie, et la nouvelle de ce succs clatant pour les armes espagnoles
tait arrive en mme temps que le comte  Madrid, et y avait caus une
grande joie et une sensation profonde[217]. Le Castiglione crut devoir
crire au marquis du Guast, Alphonse d'Avalos, pour le fliciter de
cette victoire. Il crivit galement  la marquise de Pescaire, Vittoria
Colonna, femme de Ferdinand d'Avalos, qui avait galement pris part 
cette bataille[218].

[Note 217: Mme lettre, au commencement.]

[Note 218: _Lett. di Negozj_, VII et VIII, p. 167,
t. Ier.]

Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de suivre les ngociations
conduites par le Castiglione auprs de Charles-Quint. Les historiens
peuvent y trouver de curieux dtails et des explications prcieuses sur
la captivit de Franois Ier, sur les conditions de sa mise en
libert, et sur la politique adopte par le puissant empereur, qui tait
alors parvenu  l'apoge de sa gloire.

Ces grandes affaires ne faisaient oublier au comte ni sa chre Italie,
ni les lettres. On le voit, ds son arrive  Madrid, demander 
Piperario la grammaire du Trissino, qui ne parut qu'en 1529  Vicence,
chez Ptolme Gianicolo; celle de Bembo publie en 1525 sous le titre de
_prose_, dans lesquelles on raisonne de la langue vulgaire, et les
livres d'amour de matre Lione breo[219].

[Note 219: Lettre de Madrid, du 14 mars 1525  Piperario,
XXXII, liv. III, t. Ier, p. 147.]

Avant son dpart de Rome, il avait confi une copie manuscrite de son
_Cortegiano_, compos depuis longtemps,  la marquis de Pescaire, bien
digne, par son got et son savoir, d'apprcier les beauts de cet
ouvrage. Il lui en parle souvent, en lui crivant. Dans une lettre date
de Burgos, le 21 septembre 1527, le Castiglione explique  la marquise
les raisons qui l'ont dtermin  envoyer le manuscrit original de cet
ouvrage  Venise, pour le faire imprimer, afin d'viter qu'on en fasse
courir des copies incompltes et remplies de fautes[220].

[Note 220: Lettre XIV, t. Ier, p. 171.]

Mais cette raison n'tait pas la seule: il avait appris, au fond de
l'Espagne, la mort de la duchesse d'Urbin, Elisabeth Gonzague, veuve de
Guidobalde, qu'il avait aime si passionnment. Il voulut ne pas
retarder davantage l'hommage qu'il devait  sa mmoire, ainsi qu'au
souvenir des amis qu'il avait galement perdus, et qu'il fait figurer
dans son livre; comme Julien de Mdicis, Bernardo da Bibbiena, Ottaviano
Fregoso, et d'autres encore. Telle est l'explication que le Castiglione
donne de sa dtermination dans la prface de son _Cortegiano_, adresse
 l'vque de Viseu, don Michel da Silva[221].

[Note 221: Voy. cette prface, p. VII et suiv.]

En lisant cette prface, on voit que le comte tait, lorsqu'il la
composa, sous l'impression d'ides et de sentiments tristes, impression
cause par le souvenir des amis qu'il avait perdus, et qui l'avaient
laiss dans cette vie, ainsi qu'il le dit lui-mme, comme au milieu
d'une solitude pleine de douleur[222].

[Note 222: _Ibidem_, p. IX.]

Ces sentiments taient entretenus par sa position politique: le comte
avait suivi Charles-Quint en avril 1526  Sville et  Grenade, ne
cessant d'insister, auprs du puissant et astucieux monarque, pour le
rtablissement de cette paix gnrale qu'il avait espr ramener parmi
les princes chrtiens, sous les auspices du chef des fidles. Mais son
esprit droit et son coeur chevaleresque ne connaissaient pas assez les
dtours de la politique, et il voyait chouer, l'une aprs l'autre,
toutes les tentatives qu'il faisait dans ce but honorable, au nom du
souverain pontife. Clment Vil, trop loign du thtre des ngociations
pour pouvoir se rendre un compte exact de l'insistance de son envoy,
ainsi que des difficults qu'il rencontrait, paraissait croire qu'il
ngligeait l'objet principal de sa mission, et, sans lui tmoigner
positivement son mcontentement, il ne lui accordait plus la mme
confiance.

Le Castiglione se trouvait dans cette pnible situation, lorsque la
nouvelle de la prise de Rome par les troupes du conntable de Bourbon,
le 27 aot 1527, parvint  la cour de Charles-Quint. Personne ne
s'attendait  cet vnement, l'un des plus extraordinaires du seizime
sicle. L'empereur lui-mme en parut aussi surpris qu'afflig; car, bien
que l'habitude de la dissimulation ait t une des qualits de ce
prince, ou si l'on veut, un de ses avantages sur son rival Franois
Ier, il parat bien dmontr qu'il ne souponna pas l'intention du
conntable. Ce lieutenant de l'empereur agissait en effet autant pour
son propre compte que dans l'intrt de son nouveau matre. Chef d'une
arme compose d'aventuriers de toutes les nations et de toutes les
religions, et qui lui tait beaucoup plus dvoue qu' l'empereur, il
livra la pauvre ville de Rome et les richesses qu'elle renfermait en
holocauste  ses soldats affams de pillage. Tel tait  cette poque,
le respect qu'inspirait cette ville, qu'il ne vint  l'esprit de
personne de supposer que l'arme du conntable allait envahir la
capitale du chef des fidles.

Cette nouvelle porta un coup terrible au Castiglione: il crivit une
longue lettre au pape pour se justifier[223]; d'un autre ct, il
parvint  dterminer tous les voques espagnols  quitter leurs siges
et  venir  la cour, vtus d'habits de deuil, pour demander tous
ensemble la mise en libert du souverain pontife, que l'empereur leur
promit, mais qu'il ne s'empressa pas, de raliser. Charles-Quint, dans
ces circonstances, n cessa de combler le comte de sa bienveillance,
comme pour attnuer l'indignation qu'il avait ressentie de la prise de
Rome.

[Note 223: Lettre de Burgos, le 10 dcembre 1527; liv. IV,
XXIV, p. 147.]

C'est  cette poque, vers 1528, que le Castiglione rpondit  un
pamphlet, probablement crit  l'instigation et avec l'assentiment des
ministres de l'empereur. C'est un dialogue entre un archidiacre et
Lactance, compos par un Espagnol, Alphonse Valds, et dans lequel
l'auteur expose,  sa manire, ce qui s'est pass  Rome, en l'anne
1527[224].

[Note 224: Ce dialogue, crit en espagnol, a t traduit en italien
et imprim  Venise en 1545 ou 1548. Voy. Serassi, _Lettre du
Castiglione_, t. II, p. 169-170.]

Ce Valds parat avoir t un esprit ardent, ennemi du pape et des
prtres, et, comme le Castiglione l'en accuse, partisan des nouvelles
opinions de Luther. On voit par la rfutation mme que le comte fait de
diffrents passages du dialogue, que Valds employait contre le cierge
catholique la raillerie et l'invective  la manire du rformateur. Le
gouvernement imprial avait sans doute encourag et peut-tre mme pay
l'auteur de ce pamphlet; car il est difficile d'admettre que les
accusations qu'il lance contre le pape, les cardinaux, les vques et
les moines, eussent t tolres  la cour de Sa Majest Catholique, si
les ministres de Charles-Quint et l'empereur lui-mme n'y avaient pas
cru trouver un moyen d'excuser, ou tout au moins d'attnuer le sac de
Rome, en dversant le mpris sur toute la cour pontificale. Le
Castiglione rfute avec une grande verve et une haute loquence les
accusations du pamphltaire. Valds avait dit que les calamits qui
taient venues fondre sur Rome, non-seulement n'avaient pas t
nuisibles, mais avaient mme t utiles  la chrtient, et qu'elles
n'taient arrives que par la volont manifeste de Dieu. Il s'tait
ensuite moqu des vols sacrilges commis dans les glises par les
soldats du conntable, et particulirement  la Basilique de
Saint-Pierre, ainsi que des outrages qu'ils avaient fait subir aux
vques et aux membres du clerg romain. Le comte, tout en
reconnaissant que rien n'arrive dans ce monde sans la permission divine
s'afflige et s'indigne de voir que dans la propre maison de l'empereur,
prince si chrtien, trs-juste et trs-vertueux, il se trouve un
secrtaire qui ose excuser des impits si coupables, et se montrer un
ennemi public des rites et des crmonies chrtiennes. Il ne craint pas
d'appeler les soldats qui ont envahi Rome et ses temples, des soldats
impies, perfides, sans loi et sans crainte de Dieu[225]. Enfin, dans
toute cette rfutation, le Castiglione, bien que restant respectueux 
l'gard de l'empereur, n'hsite point  lui faire entendre
courageusement la vrit sur les excs commis par ses gnraux et par
ses soldats dans la capitale de la catholicit.

[Note 225: Voy. la rponse  Valds, dans le t. II des _Lettres du
Castiglione_, p. 175 et suiv.]

Si l'on en croit Serassi[226], cette rponse  Valds aurait eu pour
rsultat d'obliger le pamphltaire  se retirer  Naples, o il aurait
vcu misrablement, dsavou et abandonn, comme c'est l'usage, par le
gouvernement qui l'avait employ, mais qui, rconcili alors avec le
souverain pontife, tait embarrass de ses invectives et de ses
calomnies.

[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]

Charles-Quint, loin de se montrer offens de la courageuse hardiesse du
nonce de Clment VII, voulut lui donner un tmoignage clatant de son
estime: il le nomma  Tvch d'Avila, d'un revenu trs-considrable.
Mais le comte refusa d'accepter ce riche bnfice, tant que le pape et
l'empereur ne seraient pas entirement rconcilis.

Dans la dernire lettre en latin, qu'il crivit, le 3 juillet 1528[227],
 son fils Camille et  ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait
laisss aux soins de sa mre  Mantoue, nous voyons le comte en proie 
cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.

[Note 227: T. II, p. 363.]

     Quels conseils, dit-il  son fils, pourrais-je te donner, depuis
     si longtemps que je suis absent? J'oserai seulement, sans trop
     d'orgueil, te citer ces vers de Virgile:

     Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.

La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligs au souverain
pontife, aux cardinaux et  tout le clerg romain, le chagrin que lui
avaient caus le pillage de la capitale de la chrtient et la
destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient compltement ruin sa
sant. Le 2 fvrier 1529, se trouvant  Tolde, o se tenait la cour de
Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, aprs six jours de
souffrances, il mourut avec une grande rsignation chrtienne. Il avait
alors cinquante ans deux mois et un jour.

Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en
prouva un vif chagrin: il voulut que tous les prlats prsents  la
cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps  la
cathdrale de Tolde, o un service solennel fut clbr  sa mmoire.

Clment VII n'prouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de
son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref
trs-affectueux et rempli des louanges du dfunt, qu'il voulut bien
adresser  sa pauvre mre.

Les nombreux amis que le comte avait laisss en Italie parmi les
savants, les crivains et les artistes ne furent pas les derniers 
dplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve,
 la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux
tmoignages de ces regrets exprims en latin et en italien, dans des
loges et des pices de vers de tous les rhythmes[228].

[Note 228: Voy. t. II, p. 238  244, et 312  320.]

Son corps resta dans la cathdrale de Tolde pendant seize mois, aprs
lesquels sa mre, Louise de Gonzague, le fit transporter  Mantoue, et
dposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle
qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules
Romain, dans l'glise des Frres-Mineurs,  cinq milles hors la ville,
avec cette pitaphe compose par son ami Bembo:

     BALDASSARI CASTILIONI.

     MANTUANO.

     Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis
     litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido
     Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis
     legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae
     res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de
     instituenda regum familia perscripsisset, postrem, cum Carolus V,
     imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo,
     magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses
     II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P.
     Anno Domini MDXXIX.

Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des
agitations d'une carrire mle  d'importants vnements politiques et
militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans
lesquels il trouvait les plus agrables dlassements.

Nous avons dj fait connatre ce qu'il pensait de la supriorit des
lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare,
comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de
gentilshommes ultramontains, franais ou autres. On ne sera peut-tre
pas fch de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture
et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivs par l'homme de
cour vritablement digne de ce nom.

Aprs avoir cit dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur
l'Utilit de la musique et vant l'agrment qu'elle procure dans toutes
les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une ide de ce
qu'taient l'art et le got musical au commencement du seizime sicle,
et ses apprciations sont encore trs-justes aujourd'hui.

[Note 229: Lib I, p. 86.]

[Note 230: _Ibid._, p. 122.]

     C'est une belle musique de bien chanter  livre ouvert, sans
     broncher, et avec une bonne mthode; mais je prfre de beaucoup
     le chant avec accompagnement de viole, parce que toute la douceur
     consiste comme en un solo o l'on peut entendre et suivre avec
     beaucoup plus d'attention la mthode et l'air, les oreilles
     n'tant occupes qu' couter une seule Voix; c'est pourquoi l'on
     y distingue plus facilement la moindre faute: ce qui n'arrive pas
     lorsqu'on chante en choeur, une voix soutenant l'autre. Mais
     j'aime, par-dessus tout, chanter le rcitatif avec accompagnement
     de violes; car cette manire ajoute aux paroles une beaut, une
     expression merveilleuse. Tous les instruments  touches sont
     galement harmonieux, parce qu'ils ont les consonnances
     parfaitement justes, et qu'on peut y excuter avec facilit
     beaucoup de passages qui remplissent l'me d'une douce impression
     musicale. Je n'aime pas moins la musique excute par quatre
     violes  archet, car elle est trs-suave et trs-complique. La
     voix humaine ajoute de la grce et de l'agrment  tous ces
     instruments, desquels il convient que notre courtisan ait une
     connaissance suffisant..

     ...Quant au temps o l'on doit se livrer  faire de la musique,
     je pense que c'est toujours lorsqu'on se trouve dans la socit
     intime de personnes qui nous sont chres, quand on n'a rien 
     faire, mais surtout quand on est en la prsence des dames, parce
     que les accents de la musique adoucissent l'me des personnes qui
     l'coutent, et la rendent plus sensible par la suavit des sons;
     d'un autre ct, ils excitent l'intelligence de celui qui
     l'excute. Il convient, comme je l'ai dj dit, que l'on vite la
     foule, et surtout la multitude ignorante et vulgaire. Mais la
     condition oblige de toute composition musicale doit tre la
     discrtion, car il est impossible de prvoir toutes les
     circonstances qui pourront se prsenter. Aussi l'homme de cour,
     qui saura bien se juger lui-mme, s'accommodera aux circonstances,
     et reconnatra quand les esprits de ses auditeurs seront disposs
     ou non  l'couter. Il rflchira  son ge; car, vritablement,
     il n'est pas convenable, et mme il est dsagrable de voir un
     homme de condition leve, vieux, chauve, sans dents, couvert de
     rides, tenir une viole  son bras, en tirer des sons et chanter au
     milieu d'une socit de dames, surtout s'il s'en tire
     mdiocrement. Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on chante
     des paroles remplies d'amour, et, chez les vieillards, l'amour est
     une chose ridicule, bien qu'il advienne quelquefois que ce dieu se
     plaise, pour montrer sa puissance irrsistible,  enflammer des
     coeurs glacs par l'ge.--Le magnifique Julien de Mdicis
     rpondit alors: Ne privez pas, messere Frdric (Fregose), les
     pauvres vieux de ce plaisir; car j'ai connu des hommes gs qui
     avaient des voix plus belles et des doigts mieux exercs pour
     jouer des instruments, que certains jeunes gens.--Je ne veux
     pas, rpliqua messere Frdric, priver les vieillards de ce
     plaisir, mais bien je veux vous empcher, vous et ces dames, de
     rire de cette sottise. Si les vieillards veulent chanter avec
     accompagnement de viole, qu'ils le fassent sans tmoins, et dans
     le seul but de chasser de leur esprit ces srieuses penses, ces
     graves ennuis dont notre vie est seme, et pour goter ce plaisir
     divin que, dans mon opinion, Pythagore et Socrate prouvaient en
     entendant de la musique. Alors mme que les vieillards devraient
     ne plus en excuter, ayant depuis longtemps l'me accoutume aux
     effets de la musique, ils prouveraient  l'entendre un bien plus
     grand plaisir que ceux qui n'ont jamais eu la moindre notion de
     cet art; car, de mme que, souvent, les bras d'un forgeron, assez
     faible du reste, tant plus exercs, deviennent plus forts que
     ceux d'un homme plus vigoureux, mais non habitu  se servir de
     ses bras; de mme aussi, les oreilles exerces  l'harmonie la
     comprennent beaucoup mieux et plus vite, et la jugent avec un bien
     plus grand plaisir que d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles
     puissent tre, mais auxquelles il manque d'tre habitues aux
     varits des consonnances musicales. En effet, les modulations ne
     pntrent pas, mais traversent, sans laisser aucunes traces, les
     oreilles qui ne sont pas accoutumes  les entendre, quoiqu'on
     puisse dire que les btes froces elles-mmes parraissent
     ressentir un certain plaisir  entendre la mlodie, Tel est le
     dlassement que les vieillards doivent prendre de la musique.

Le Castiglione veut que son courtisan connaisse galement les arts du
dessin.

     Il est trs-important, dit-il[231], qu'il sache dessiner, et
     qu'il ait quelques notions de la pratique de l'art de la peinture.
     Ne vous tonnez pas si je veux qu'il connaisse ces arts, que l'on
     considre aujourd'hui comme mcaniques et peu convenables  un
     gentilhomme. Je me rappelle avoir lu que les anciens,
     principalement dans toute la Grce, voulaient que les jeunes gens
     nobles s'adonnassent dans les coles  l'tude de la peinture,
     comme  un art honnte et ncessaire. Cet art fut admis au rang
     des premiers arts libraux; et, plus tard, par un dit public, il
     fut dfendu de l'enseigner aux esclaves. Chez les Romains, la
     peinture fut en trs-grand honneur: c'est de cet art que la noble
     famille des Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant t
     nomm _Pictor_, parce qu'en effet il tait un excellent peintre.
     Il tait tellement adonn  cet art, qu'ayant peint les murailles
     d'un temple consacr  la desse de la sant, il y inscrivit son
     nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il ft issu d'une famille
     illustre, honore de titres consulaires, de triomphes et d'autres
     dignits, bien qu'il cultivt les lettres, qu'il ft vers dans la
     connaissance des lois et compt au nombre des orateurs,
     cependant il pouvait encore accrotre et augmenter la renomme de
     son nom, en laissant un tmoignage qu'il avait t peintre. On
     compte un grand nombre d'hommes, appartenant  des familles
     illustres, qui ont t clbres dans cet art. Indpendamment de sa
     noblesse et de sa dignit, la peinture est encore des plus utiles,
     principalement  la guerre, pour dessiner des vues de pays, des
     sites, des fleuves, ponts, rochers, forteresses et autres choses;
     lesquelles,  supposer qu'on en conservt la mmoire dans
     l'esprit, ce qui est assez difficile, on ne pourrait les
     reprsenter  d'autres. En vrit, celui qui n' estime pas cet
     art me parat presque totalement dnu de sens. Cette masse de
     l'univers, que nous contemplons avec l'immensit du ciel brillant
     des rayons de tant d'toiles, et, au milieu, la terre entoure par
     les mers, accidente par des montagnes, des valles et des
     fleuves, et dcore d'une grande varit d'arbres, de plantes et
     de fleurs, ne peut-on pas dire que c'est un noble et grand tableau
     compos par la main de la nature et de Dieu? Celui qui peut
     parvenir  imiter cette grande oeuvre me parat donc trs-digne de
     louanges, car on n'arrive pas  ce rsultat sans possder la
     connaissance de beaucoup de choses, ainsi que le savent bien ceux
     qui en ont fait l'exprience. Aussi les anciens avaient-ils en
     grand honneur les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le
     dernier degr de la perfection. Il est facile de s'en
     convaincre, par les statues antiques de marbre et de bronze qui
     existent encore. Bien que la peinture diffre de la statuaire,
     nanmoins ces deux arts dcoulent de la mme source qui est la
     beaut du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont d'une
     beaut divine, il est  croire que, de leur temps, la peinture a
     d tre galement belle, et cela avec d'autant plus de raison, que
     la peinture offre  l'artiste des ressources plus varies pour ses
     compositions.

     [Note 231: Lib 1, p. 87 et suiv.]

     Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. Christoforo,
     Romano[232], qui tait assis avec les autres: Que vous semble,
     dit-elle, de cette opinion? Direz-vous aussi que la peinture offre
     plus de ressources  l'artiste que la statuaire?

     [Note 232: Sculpteur, le mme dont il est question lors de la
     dcouverte du Laocoon; voir p. 82.]

     Pour moi, rpondit Christoforo, j'estime que l'exercice de la
     statuaire prsente de plus grandes difficults, est plus
     rellement un art, vraiment digne d'un artiste, que n'est la
     peinture.

     Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: De ce que les statues
     sont plus durables que les peintures, on pourrait peut-tre dire
     qu'elles sont plus dignes de Fart; car, tant faites pour durer
     longtemps, elles satisfont mieux  cette condition que la
     peinture. Mais, indpendamment de la dure, la statuaire et la
     peinture sont encore faites pour l'ornement. Or, sous ce rapport,
     la peinture l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas
     aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle peut rsister
     encore un bon bout de temps, et, pendant qu'elle existe, elle est
     beaucoup plus agrable.

     Christoforo rpondit alors: Je crois, en vrit, que vous parlez
     contrairement  ce que vous pensez intrieurement, et cela
     uniquement en considration des oeuvres de notre Raphal.
     Peut-tre croyez-vous que la supriorit que vous admirez en lui,
     dans l'art de la peinture, est tellement grande qu'il est
     impossible que la statuaire parvienne jamais  atteindre ce degr
     de perfection. Mais veuillez rflchir que c'est faire plutt
     l'loge de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je
     conviens que l'une comme l'autre est galement une imitation que
     l'art fait de la nature; mais je ne sais comment vous pouvez dire
     que la vrit n'est pas mieux imite, ainsi que l'oeuvre mme de
     la nature, par une statue de marbre et de bronze dans laquelle les
     membres sont en relief de la mme forme et dans la mme proportion
     que ceux que la nature a faits, que dans un tableau o l'on ne
     voit autre chose que la surface et ces couleurs qui trompent les
     yeux. Autant vaudrait dire que l'apparence approche plus du vrai
     que la ralit. Je crois ensuite que la sculpture est plus
     difficile, parce que, si l'on vient  commettre une faute, il est
     impossible de la corriger, car le marbre ne se raccommode pas;
     mais il faut recommencer une autre figure. Cet inconvnient
     n'arrive pas dans la peinture, que l'on peut, mille fois de
     suite, modifier, augmenter ou diminuer, toujours en la rendant
     meilleure.

     Le comte rpondit en riant: Je ne parle pas pour faire l'loge
     de Raphal, et vous ne devez pas me croire ignorant  ce point que
     je ne connaisse pas l'excellence de Michel-Ange, la vtre et celle
     d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. Mais je
     parle de l'art et non des artistes; et vous avez raison de dire
     que l'une comme l'autre est une imitation de la nature. Toutefois,
     il n'est pas exact de soutenir que la peinture n'offre que
     l'apparence, et la statuaire la ralit. Bien que les statues
     soient tout en relief, comme le modle vivant, et que la peinture
     ne prsente qu'une surface, il manque aux statues beaucoup de
     choses qui ne manquent pas  la peinture, particulirement les
     lumires et les ombres. Car autre chose est la lumire que donne
     la nature, autre chose celle donne par le marbre. Le peintre sait
     rendre exactement la premire, selon que l'exige sa composition,
      l'aide des clairs et des ombres; ce que ne peut faire la
     sculpture. Si le peintre n'excute pas ses figures en relief, il
     reproduit les muscles et les membres avec un tel model, qu'il
     fait facilement reconnatre les parties du corps qu'on ne voit
     point; de telle sorte qu'il est ais de comprendre que le peintre
     sait  fond la structure de ces parties. Pour produire cet effet,
     il faut employer un autre procd plus difficile; il faut savoir
     faire les membres en raccourci et reprsenter leur
     raccourcissement proportionnellement  la vue, calcule sur la
     ligne de perspective. C'est la perspective, qui, par la proportion
     des lignes exactement mesures, et  l'aide des couleurs, des
     lumires et des ombres, vous montre sur la surface d'un mur
     perpendiculaire, les premiers plans ou les lointains, plus ou
     moins, selon qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit
     de peu d'importance de bien imiter les couleurs naturelles, en
     reproduisant les chairs, les vtements et toutes les autres choses
     colores? Le sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore moins
     peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux noirs ou bleus, avec le
     brillant clat de leurs rayons d'amour. Il ne peut montrer la
     couleur des cheveux blonds, l'clat resplendissant des armures,
     l'obscurit d'une nuit profonde, la tempte qui bouleverse les
     flots, les clairs, les traits de feu qui traversent le ciel,
     l'incendie d'une cit, le lever de l'aurore avec les rayons ross,
     dors et empourprs qui l'accompagnent; il ne peut enfin montrer
     ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les montagnes, ni les
     forts, ni les prairies, ni les jardins, ni les fleurs, ni les
     villes, ni les maisons, toutes choses que la peinture peut
     reproduire. D'aprs toutes ces considrations, je pense que la
     peinture est un art plus noble, plus vari que la sculpture[233],
     et je crois que, chez les anciens, elle tait arrive  la
     perfection, comme les autres arts. On peut s'en convaincre, par
     quelques restes qui existent encore, spcialement dans les
     souterrains de Rome. Mais on en trouve la preuve complte dans
     les crits des anciens, qui font frquemment l'loge et des
     ouvrages et-des matres; ce qui dmontre combien les uns et les
     autres furent honors et estims, aussi bien par les gouvernements
     que par les principaux citoyens.

[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, n
IX, une lettre de Michel-Ange  Benedetto Varchi, dans laquelle
le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]

Aprs avoir cit l'exemple d'Alexandre, protgeant Aplles, et lui
abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui
avait demand de faire le portrait; aprs avoir rappel l'histoire de
Dmtrius Poliocertes, qui, assigeant Rhodes, ne voulut pas mettre le
feu  cette ville dans la crainte de brler un tableau de Protognis;
aprs avoir racont que Mtrodore fut envoy par les Athniens  Paul
mile, pour donner des leons  son fils  dcorer son triomphe,
l'interlocuteur du Castiglione ajoute:

     Il me suffira de dire qu'il convient que notre courtisan ait
     quelque notion de la peinture, cet art tant honnte, utile et
     apprci autrefois par des hommes qui avaient un bien plus grand
     mrite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc le cultiver, alors
     mme qu'il ne procurerait d'autre utilit ou d'autre plaisir que
     de servir  juger l'excellence des statues antiques et modernes,
     des vases, des difices, des mdailles, des cames, des
     intailles et d'autres objets semblables. Mais, en outre, il aide
      connatre la beaut des corps vivants, non-seulement dans la
     dlicatesse des traits du visage, mais dans la proportion de tout
     le reste, aussi bien chez les hommes que chez les autres animaux.
     Voyez donc comme la connaissance de la peinture est une cause
     d'extrme plaisir: que ceux-l surtout y pensent, qui aiment tant
      contempler les charmes des dames, qu'ils sont,  leur vue, comme
     ravis en extase dans le paradis, et cependant ils ne savent pas
     peindre; s'ils le savaient, ils prouveraient un bien plus grand
     contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup mieux apprcier
     cette beaut qui excite dans leur me tant de transports.

     Messere Csar Gonzague se mit  rire en entendant ces paroles et
     dit: Je ne suis pourtant pas peintre, et cependant je suis
     certain d'prouver,  la vue de certaine dame, beaucoup plus de
     plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que vous avez
     nomm, s'il pouvait revenir de l'autre monde.

     Le comte rpondt: Votre plaisir ne drive pas entirement de la
     beaut de cette dame, mais de l'affection que peut-tre vous lui
     portez. Si vous voulez bien dire la vrit, la premire fois que
     vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti la millime
     partie du plaisir que vous avez eu depuis, bien que ses charmes
     aient toujours t les mmes. C'est pourquoi vous devez
     comprendre que, dans le plaisir que vous prouvez, l'affection
     tient plus de place que l'impression de la beaut.

     --Je ne le nie pas, dit messere Csar, mais de  mme que le
     plaisir nat de l'affection, de mme aussi l'affection nat de la
     beaut. On peut donc dire que la beaut est la cause premire du
     plaisir.

     Le comte rpondit: Beaucoup d'autres causes peuvent enflammer
     notre me, indpendamment de la beaut; comme les manires, le
     savoir, le langage, les gestes, et mille autres choses que, sous
     certain rapport, on pourrait galement appeler des charmes. Mais,
     par-dessus tout, c'est de sentir qu'on est aim; de telle sorte
     que l'on peut aimer d'une ardeur extrme sans cette beaut dont
     vous parlez. Mais la passion qui nat seulement de la beaut que
     nous voyons  l'extrieur dans les personnes, causera, sans aucun
     doute, un bien plus grand plaisir  celui qui ce saura mieux
     apprcier cette beaut qu' celui qui est moins en tat d'en
     juger. Aussi, revenant  ce que j'ai dit plus haut, je pense
     qu'Apelles prouvait un bien plus grand plaisir en contemplant la
     beaut de Campaspe que ne pouvait l'prouver Alexandre, parce
     qu'on doit supposer que l'amour de l'un et de l'autre drivait
     seulement de cette beaut, et que ce fut un motif qui dtermina
     Alexandre  donner Campaspe  celui qui lui parut mieux en tat
     que lui-mme d'en apprcier toute la perfection. N'avez-vous pas
     lu que ces cinq jeunes filles de Crotone, lesquelles, parmi
     beaucoup d'autres de la mme ville, le peintre Xeuxis avait
     choisies pour composer, avec les cinq ensemble, une seule figure
     d'une beaut parfaite, ont t clbres par un grand nombre de
     potes, comme tant celles qui avaient t trouves belles par
     celui qui pouvait le mieux juger de la beaut?

On reconnat dans ce dernier passage l'ami du peintre de la Galate, qui
ne se contentait pas d'avoir pour modle la beaut de la Fornarine, mais
qui, pour idaliser ses figures, cherchait, comme il l'crivait au
comte,  voir en mme temps plusieurs belles femmes,  la condition que
le Castiglione, bon juge en cette matire, serait prsent, pour faire
choix de ce qu'il y aurait de plus parfait dans' chacune d'elles[234].

[Note 234: _Della Galatea mi terrei un gran maestro, se vi fossero
la met delle tante cose oh V. S. mi scrive: ma nette sue parole
riconosco l'amore che mi porta, e le dico che, per dipingere una bella,
mi bisogneria veder pi belle, con questa condizione che V. S. si
trovasse meco a fare scella del meglio_. _Ma essendo carestia e di buoni
giudicj e di belle donne, io mi servo di certa idea che mi viene alla
mente_. _Se questa ha in s alcuna excellenza d'arte, io non so; ben
m'affatico d'averla_. Recueil de Bottari, t. II, n V, p.
23-24.]

Il est difficile de ne pas croire, d'aprs l'opinion dveloppe par le
Castiglione dans son _Cortegiano_, qu'il n'ait pas lui-mme possd
quelque notion des arts du dessin. A la manire dont il raisonne de la
peinture, nous ne serions pas tonn que, pendant son sjour  Milan 
la cour de Louis Sforce, al et suivi les leons du grand Lonard de
Vinci, et pris peut-tre plus tard, dansson _Trait de la peinture_ les
principes de cet excellent got, auquel Raphal lui-mme n'hsitait pas
 se soumettre.

En terminant cette longue tude de la vie et des crits du Castiglione,
nous ne craindrons pas de dire que comme homme public, il se conduisit
toujours avec honneur et distinction, aussi bien dans les cours d'Urbin,
de Mantoue, de Rome et d'Espagne, que sur les champs de bataille; que la
droiture de son caractre et la loyaut de son me apparaissent
au-dessus des ngociations politiques dont il fut charg; que son talent
comme crivain et comme pote, tant en latin que dans sa langue
maternelle, le place au premier rang des littrateurs du seizime
sicle; que comme amateur des arts, il eut l'clatant honneur de vivre
dans l'intimit de Raphal, et d'tre consult par ce grand matre, qui
n'tait pas satisfait de son jugement lorsqu'il craignait de ne pas
satisfaire le jugement du comte[235]; qu'enfin, la ville de Mantoue est
redevable  l'amiti qui l'unissait  Jules Romain des admirables
difices, des magnifiques peintures, et des embellissements de toute
espce qui vint y crer l'lve et l'hritier de Raphal: Charles-Quint,
qui se connaissait en hommes, et qui aimait aussi les arts, comme le
montre sa liaison avec le Titien, avait donc raison de dire[236] en
apprenant la mort du Castiglione: _Io vos digo que es muerto uno de los
mejores cavalleros del mundo_.--Je vous dis que la mort vient de
frapper un des hommes les plus accomplis du monde.

[Note 235: ...Ma non sodisfacio al mio giudicio, perch temo di non
sodisfare al vostro.--Lettre prcite, _ut supr_.]

[Note 236: A Louis Strozzi, neveu du comte, lorsqu'il vint lui
annoncer sa mort.]

       *       *       *       *       *




PIETRO ARETINO

Les biographes et les critiques qui, jusqu' ce jour, se sont occups de
Pietro Aretino, frapps de la haute position  laquelle il sut s'lever,
malgr les scandales de sa vie, se sont attachs plutt  raconter ses
relations avec les papes, les souverains et les princes de son temps,
qu' donner une ide de ses rapports avec les artistes, rapports qui
tiennent une si grande place dans sa vie.

Vasari, dans sa biographie du Titien, avait cependant indiqu l'intimit
qui s'tablit entre le Titien, le Sansovino et l'Artin, aprs que ce
dernier ft venu se fixer  Venise. Il ajoute que cette amiti fut
trs-utile  la gloire et aux intrts du Titien: Car, dit-il, grce 
la plume de l'Artin, son nom ft connu de tous les princes de
l'Europe[237].

[Note 237: Vasari, t. IX, p. 208, traduction de M. Lopold
Leclanch.]

Le comte Mazzuchelli se borne  paraphraser ce passage: Artin, dit-il,
aima les beaux-arts, et particulirement la peinture et la musique. Il
jouait assez passablement de l'archiluth. Il fut intimement li avec le
Titien et avec Michel-Ange (ce qui n'est pas exact  l'gard de ce
dernier, comme on le verra plus tard), et son amiti ne fut pas
infructueuse au premier. Le pote aida le peintre  se faire connatre,
et ce fut sur son tmoignage que Charles-Quint nomma le Titien pour
faire son portrait, qu'il paya neuf mille cus d'or[238].

Ainsi, personne, jusqu' prsent, n'a cherch  tudier la vie de
l'Artin au point de vue de l'influence qu'il a pu exercer sur les
artistes de son temps, avec ua grand nomhre desquels il entretint des
liaisons intimes. Et cependant, cette tude est ncessaire  quiconque
veut avoir une ide exacte de ce personnage extraordinaire; car il est
certain que le culte du beau et le got des arts occuprent la plus
grande partie de son existence: il leur consacra peut-tre mme plus de
temps qu'il n'en donna aux lettres; et l'on peut dire avec vrit,
qu'aprs son indpendance et les satisfactions accordes  son
amour-propre, ce qu'il prfrait  tout, c'tait la socit des artistes
et la contemplation de leurs oeuvres. Aussi, son influence sur les arts,
et particulirement  Venise, a t trs-grande. Cette influence, Artin
la devait  un amour clair du beau,  une intelligence extraordinaire
des productions de l'art,  sa gnrosit,  la protection puissante
qu'il accordait aux artistes, enfin,  sa liaison intime pendant plus de
trente annes avec le Titien, le Sansovino et un grand nombre d'autres
illustres matres, parmi lesquels nous comptons les peintres Fra
Sebastiano, le Tintoret, Andra Schiavoni, Bonifazio, Lorenzo Lotto, il
Moretto, Vasari et le Salviati; les sculpteurs Cataneo Danese, Simon
Bianco, le Tribolo, Lione Lioni, Tiziano Aspretti, les graveurs Meo,
Enea Vico Parmigiano, Valerio de Vicence, et d'autres encore.

[Note 238: _Vie de l'Artin_, par le comte Mazzuchelli. Padova,
Comino, 1741. ln-12, p. 85.]

Nous allons essayer de faire connatre l'Artin, en l'tudiant dans ses
relations avec les artistes, comme un des amateurs les plus clairs et
les plus influents du seizime sicle.

Lorsque l'on veut donner d'un crivain une ide exacte, et qui laisse au
lecteur la libert la plus complte d'examen et d'apprciation, il est
indispensable de faire de nombreuses citations tires de ses oeuvres.
Les citations sont surtout ncessaires lorsqu'il s'agit de raconter des
relations prives: on est heureux alors de retrouver les lettres qu'il a
crites  ses amis, et qui, n'ayant pas t destines  la publicit,
rvlent, sans aucun dguisement, les opinions et les jugements de
l'auteur sur les hommes et sur les choses.

Nous suivrons cette mthode dans cette tude sur l'Artin: ses
nombreuses lettres crites  une foule d'artistes et  des personnages
clbres, et les rponses qui lui sont adresses offrent les
renseignements les plus prcieux. Nous y ferons une ample moisson, et le
lecteur pourra prononcer son jugement avec une entire connaissance des
documents historiques. Mais, avant de citer ou de traduire ces lettres,
il est ncessaire de retracer brivement les principales circonstances
de la vie de l'Artin. Nous suivrons dans ce rapide expos la biographie
donne par le comte Mazzuchelli.

Pietro Aretino naquit  Arezzo en Toscane, le 12 avril 1492. On le croit
fils naturel de Luigi Bacci sa mre sa nommait Tita, et, si l'on s'en
rapporte  lui, elle tait d'une beaut remarquable, puisqu'un peintre
du pays l'avait reprsente sous les traits de la Vierge, dans le
tableau de l'Annonciation, place au-dessus du portail de l'glise de
Saint-Pierre d'Arrzzo. Il conserva d'elle, tant qu'il vcut, un tendre
souvenir, et voulut avoir la copie de son portrait de la main de
Francesco Salviati. L'Artin passa son enfance  Arezzo, mais il n'y
resta pas longtemps. On prtend qu'il en fut chass pour un sonnet qu'il
avait fait contre les indulgences: cette anecdote a peut-tre t
invente par ses ennemis. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il tait,
ds sa jeunesse, d'une humeur satirique, querelleuse et fantasque, telle
enfin que celle attribue par Dante aux natifs d'Arezzo.

     Botoli trova poi venendo giuso Ringhiosi pi che non chiede lor
     possa[239].

Dans plusieurs de ses lettres, il se flicite d'tre n en cette ville,
et il attribue  cette circonstance la bizarrerie, l'_humour_, comme
diraient les Anglais, qui faisait le fonds de son caractre[240].

[Note 239: Purgat., XIV, 46.]

[Note 240: Voy. plus loin sa lettre  Lione Lioni.]

Il avait cela de commun avec Michel-Ange, qu'il attribuait  la
subtilit de l'air d'Arezzo, qu'il avait respir en naissant, ce qu'il
avait de bon dans l'esprit[241].

[Note 241: Giorgio, se io ho nulla di buono nell'ingegno, egli 
venuto dal nascere nella soltilit dell'aria del vostro paese di
rezzo.--Vasari, _Vie de Michel-Ange_.--Mais Vasari, qui tait lui-mme
d'Arezzo, a peut-tre voulu faire ici un compliment  sa patrie.]

Oblig de quitter sa ville natale, il choisit Prouse pour asile, et
passa plusieurs annes de sa jeunesse, en exerant l'tat de relieur. Il
dut probablement  cette circonstance d'apprendre, dans les livres qui
lui passaient par les mains, beaucoup de choses qu'il aurait, sans cela,
ignores. Mais son biographe fait remarquer qu'il ne put profiter que
des livres crits dans sa langue naturelle. Quoique plus tard, dans ses
comdies et dans ses autres oeuvres, il s'amuse souvent  faire des
citations latines, on suppose qu'il ne connaissait cette langue que
trs-imparfaitement, et on attribue ces passages  Nicolas Franco de
Bnvent, qu'il prit longtemps pour collaborateur. Quoi qu'il en soit,
Je commencement d'instruction qu'il avait acquis  Prouse fut sans
doute l'origine de sa fortune; aussi, se montra-t-il toujours
reconnaissant de l'hospitalit reue dans cette ville, qu'il appelle le
jardin de sa jeunesse[242]. Il la quitta, pouss par le dsir de voir
Rome, qui brillait alors de tout l'clat du pontificat de Lon X. On
ignore l'poque prcise de son arrive dans ce grand centre des arts; on
sait seulement qu'il parvint d'abord  se faire attacher  la maison
d'Agostino Chigi, l'ami de Raphal et l'un des plus illustres amateurs
de Rome  cette poque; il entra ensuite au service de Lon X, et passa
plus tard  celui du cardinal Jules de Mdicis, son neveu, qui,
lui-mme, devint pape sous le nom de Clment VII.

[Note 242: _Lett. de l'Artin_, t. Ier, p. 48.]

C'est  cette poque qu'il connut Michel-Ange et Fra Sebastiano, Raphal
et ses lves Giovanni da Udine, Perino del Vaga, Jules Romain et les
autres. Il se lia galement avec Benvenuto Cellini et d'autres graveurs
en mdailles; et l'on voit, par une de ses lettres  Donato de'Bardi,
qu'il s'occupait des mdailles que Clment VII avait commandes pour
orner une chape pontificale; mdailles qui lurent perdues ou disperses
dans le sac de Rome[243].

[Note 243: Bottari, t. Ier, p. 536, appendice, n XXXI,
_ad nota_.]

Cette position aurait pu le mener aux honneurs et aux dignits de
l'glise, si sa vie n'et t souille par toutes sortes de dbauches.
On connat sa liaison avec Jules Romain et la part qu'il prit  la
publication des sonnets licencieux qui accompagnaient les dessins de
l'artiste. Poursuivi par Jean Mathieu Ghiberti, vque de Vrone, et
dataire du pape, il fut oblig de quitter Rome furtivement, et de se
rfugier, en juillet 1524, dans sa ville natale. Il n'y demeura pas
longtemps: lorsqu'il tait attach  la maison de Lon X, ou  celle du
cardinal Jules de Mdicis, il avait fait la connaissance de Jean de
Mdicis, connu plus tard sous le nom de capitaine des Randes noires. Ce
prince, dou d'un grand talent pour la guerre, engag d'abord au
service de Charles-Quint, venait d'embrasser le parti de Franois
1er, lorsqu'il appela l'Artin auprs de lui. Il le prsenta au roi
de France, alors  Milan, qui l'accueillit avec une grande bienveillance
et le combla de prsents. Mais l'Artin, regrettant le sjour de Rome,
obtint,  force de sollicitations, son pardon du pape, et revint y
prendre ses anciennes habitudes. Il n'y resta pas longtemps: s'tant
permis d'crire une pice de vers satiriques contre une femme qui tait
au service de Ghiberti, son ennemi, il fut poursuivi par un de ses
amants, et laiss pour mort, aprs avoir reu plusieurs coups de
poignard dans la poitrine, sur les mains et sur le visage. N'ayant pu
obtenir de Clment VII satisfaction d'un si lche attentat, il quitta
Rome dfinitivement, pour s'attacher de nouveau  Jean de Mdicis, avec
lequel il vcut dans la plus complte intimit, jusqu' la mort de ce
capitaine, qui prit le 30 novembre 1526, des suites d'une blessure  la
jambe, qu'il avait reue  l'attaque de Governolo.

Tous les auteurs contemporains s'accordent  dire que l'Artin montra
une douleur profonde de la perte de Jean de Mdicis: il conserva
toujours de son protecteur le plus tendre souvenir; et pour perptuer sa
mmoire, il fit faire son portrait par Jules Romain et par le Titien,
son buste par le Sansovino, et sa mdaille par Lione Lioni.

Priv de ce puissant protecteur, l'Artin rsolut de se fixer  Venise,
et d'v vivre, dit son biographe, du produit de sa plume, c'est--dire du
tribut; qu'il levait sur les princes et sur les grands personnages de
cette poque, desquels il avait le talent de se faire craindre et
considrer tout ensemble. Il s'tablit  Venise vers la fin de 1527,
quelques mois aprs le sac de Rome[244]. Il y fut parfaitement accueilli
par les nobles vnitiens et par le doge Andr Gritti, lequel, grce 
l'amiti qui l'attachait au Titien, lui accorda constamment sa
protection.

[Note 244: Il eut lieu le 27 aot 1527.]

Ainsi fix  Venise, l'Artin n'en sortit plus;  l'exception de la
visite qu'il fit  Charles-Quint,  Vrone, en 1543, visite dans
laquelle l'empereur le fit placer  cheval  sa droite, et du voyage
qu'il entreprit  Rome, en 1553, pour remercier le pape Jules III
(cardinal del Monte), son compatriote, de la distinction qu'il lui avait
accorde, en le nommant chevalier de Latran. Il partit de Venise au mois
de mai 1553, et il y tait de retour dans le mois de dcembre suivant.
Sa mort arriva vers 1557: il tait alors g de soixante-cinq ans.

Telles sont les principales circonstances de la vie de l'Artin: on voit
qu'il habita Venise pendant plus de trente annes. C'est pendant ce long
sjour qu'il se lia troitement avec le Titien, le Sansovino et les
autres artistes que nous avons nomms plus haut. Il nous reste
maintenant  faire connatre les relations qu'il entretint avec ces
artistes, et l'influence qu'il a exerce sur l'art, et en particulier
sur l'cole tienne.

On a vu, parla citation que nous avons faite de Vasari, que, grce  la
plume de l'Artin, le Titien fut connu de tous les princes de l'Europe.
Parmi ces princes, Charles-Quint est celui qui l'honora de l'amiti la
plus soutenue et de la protection la plus clatante. De son ct, le
peintre travailla plus pour ce grand souverain que pour tous les autres
ensemble; et il est vrai de dire que les galeries de Madrid, d'Aranjuez
et de l'Escurial renferment, mme sans en excepter Venise, les
chefs-d'oeuvre les plus remarquables de ce matre. Sans doute le Titien
ne dut pas cette haute faveur  la recommandation de l'Artin: cette
recommandation servit seulement  le faire connatre de l'empereur. Mais
ds que ce prince, qui aimait les arts pour eux-mmes, non moins que
pour l'clat qu'ils pouvaient jeter sur son rgne, eut admir une seule
production du peintre, il rsolut de l'attacher  sa gloire, et il alla
jusqu' lutter avec son rival Franois Ier, pour s'assurer presque
exclusivement les oeuvres de l'illustre matre. Charles-Quint l'appela
en Flandres en 1545, en Allemagne en 1548, et une seule fois  Ausbourg
en 1550[245], pour faire son portrait qu'il avait dj excut deux
fois en Italie. C'est  l'occasion du premier de ces portraits fait en
1530, au moment du sacre de Charles  Bologne, que l'Artin, encourag
par la faveur dont jouissait son ami auprs de l'empereur, et par la
considration que ce prince lui tmoignait  lui-mme, crivit 
l'impratrice Isabelle une lettre[246] dans laquelle il lui fit hommage
de son livre de la _Chaste Sirne_, c'est--dire de ses posies,
composes en l'honneur de dona Angela Sirena, dame vnitienne, dont il
tait alors perdument pris[247].

[Note 245: Don Antonio Palomino Velasco, dans son ouvrage intitul:
_Las vidas de las pintores y estatuorios eminentes espagnoles_, etc.,
Londres, 1742, assure que le Titien est venu en Espagne en 1548, et y
est rest jusqu' 1553. Cette assertion est rfute victorieusement par
Stefano Ticozzi, dans ses _Vite dei pittori Vecelli di Cadore_, etc.
Milan, 1817, in-8, p. 11 et suiv. L'auteur de l'ouvrage intitul: _Les
Arts italiens en Espagne_ (M. Frdric Guillet, ancien conservateur des
monuments des arts dans les palais royaux d'Espagne), prtend que le
Titien est venu dans ce pays en 1532 ou au commencement de 1533, et
qu'il y resta jusqu'au milieu de l'anne 1535; il elle comme preuves, le
portrait de l'impratrice qu'il aurait fait en Espagne, et le litre de
comte palatin que lui confra Charles Quint, et qui est dat de
Barcelone l'an 1535. Mais cette date ne prouve nullement par elle seule
que l'artiste ft venu en Espagne; elle prouverait seulement que
Charles-Quint tait  Barcelone  cette poque, et qu'il y signa le
diplme en question. Quant au portrait de l'impratrice, il ne prouve
absolument rien, car le peintre aurait pu le faire partout ailleurs
qu'en Espagne, comme il a fait les quarante-sept autres cits par le
mme auteur. Une seule autorit pourrait trancher la question: ce
serait, s'il existait dans les palais de Madrid, d'Aranjuez ou de
l'Escurial une seule _fresque_ de la main du Titien. Or, toutes les
personnes qui ont visit ces palais s'accordent  dire qu'il n'en existe
aucune. Il nous parat donc dmontr, surtout d'aprs le tmoignage
trs-positif de l'Artin, que le Titien, g de cinquante-cinq ans en
1532, et de soixante et onze ans en 1548, n'a jamais voulu entreprendre
de voyage en Espagne. Voy. les _Lett. famil. de l'Artin_, t. Ier,
cites par Ticozzi, p. 3.--Voyez aussi dans le mme ouvrage, p. 307,
308, une lettre du Titien  messere Vendramo, cameriere del cardinale
Ippolito de Medici. Cette lettre, date de Venise le 20 dcembre 1534,
rfute compltement la supposition faite par l'auteur des _Arts italiens
en Espagne_.]

[Note 246: Bottari, t. Ier, p. 535, appendice, II
XXXI.]

[Note 247: _Lettres de l'Artin_, t. Ier, p. 63, 120, 215.]

L'impratrice le rcompensa sans doute de cet hommage; aussi, pour se
montrer reconnaissant, l'Artin engagea le Titien  lui envoyer un
tableau de l'_Annonciation_, dont il fait une longue description et un
grand loge dans la lettre qu'il crivit  l'artiste le 30 novembre
1537[248].

[Note 248: Bottari, t. III, p. 92, n XXIV.]

Vers la mme poque, le Titien peignit Francesco Maria della Rovre, duc
d'Urbin, gnral des troupes de l'glise, de Florence et de Venise. A
l'occasion de ce portrait, que Vasari appelle un merveilleux
chef-d'oeuvre[249], l'Artin crivit la lettre suivante  Vronica
Gambara[250], en lui envoyant les deux sonnets qu'il avait composs en
l'honneur du peintre, du duc et de la duchesse d'Urbin.

[Note 249: Vasari, t. IX, p. 211.]

[Note 250: Voy. sur cette illustre dame l'article de Ginguen dans
la _Biographie universelle_, t. XVI, p. 414.]

Je vous envoie, noble dame, le sonnet que vous m'avez demand et que
j'ai compos d'inspiration, sur le pinceau du Titien: car, de mme qu'il
ne pouvait faire le portrait d'un plus grand prince, de mme, aussi, je
ne pouvais exercer mon esprit sur un portrait plus honor. En le
contemplant, j'appelai la nature elle-mme en tmoignage, et lui
arrachai l'aveu que l'art s'tait transform en elle-mme. Tout, dans ce
portrait, la physionomie, la barbe et les cheveux, les signes du visage,
atteste que c'est le duc d'Urbin; et les couleurs elles-mmes qui ont
servi  le peindre ne montrent pas seulement le teint de sa figure,
mais dcouvrent la virilit de son me. Dans le brillant de l'armure
dont il est revtu, on voit se rflchir le vermillon du velours qui la
double et l'encadre comme un ornement. Quel bel effet produisent les
panaches de son casque! et comme ils sont rpts vivement dans les
reflets de la cuirasse brillamment polie du grand prince!--Qui pourrait
dire que les btons de commandement que lui donnent l'glise, Venise et
Florence ne sont pas d'argent? Quelle haine doit porter la mort 
l'immortel gnie qui fait revivre par la peinture ceux qu'elle a
frapps? Csar connat bien tout le prix de cette vivante peinture, lui
qui, la voyant  Bologne, se glorifia plus de cette oeuvre que des
victoires et des triomphes qui lui assurent l'immortalit. Lisez donc ce
sonnet, avec un autre,  la louange de la duchesse d'Urbin, et louez
surtout ici le dsir qui m'anime de clbrer ces grands personnages,
plutt que le style de mes faibles vers.

    Se 'L chiaro Apelle con la man dell' arte
      Rassmbro d'Alessandro il volto e 'l petto,
      Non fisse gi di pellegrin subietto
      L'alto vigor che l'anima comparte;
    Ma Tizian che dal cielo ha maggior parte
      Fuor mostra ogni invisibile concetto:
      Per 'l gran duca nel dipinto aspetto
      Scuopre le palme entro al suo core sparte.
    Egli ha il terror fra l'uno e l' altro ciglio,
      L'animo in gli occhi e l' alterezza in fronte,
      Nel oui spazio l' onor siede e 'l consiglio.
    Nel busto armato e nelle braecia pronte
      Arde il valor che guarda dal periglio.
      Italia sacra a sue virtuti conte.

    L'union de' colori, che lo stile
    Di Tiziano ha distesi, esprime fora
      La concordia che regge Lionora
      Le ministre del spirito gentile.
    Seco siede modestia in atti umile,
      Onesta nel suo abito dimora,
      Vergogna il petto e il crin le vela e onora,
      Le affigge amor il guardo signorile.
    Pudicizia e Belt, nimiche eterne,
      Le spazian nel semblante, et fra le ciglia
      Il tuono delle grazie si discerne.
    Prudenza il valor suo guarda e consiglia
      Nel bel tacer; l'altri virtuti interne
      L'ornan la fronte d'ogni meraviglia[251].

[Note 251: Bottari, t. Ier, p. 533, appendice, n XXIX.]

Il est probable que ces sonnets valurent  leur auteur quelques-uns de
ces prsents qu'il ne ddaignait pas de solliciter, lorsqu'ils ne lui
taient pas offerts.

Plus d'une fois, l'Artin servit d'intermdiaire entre le Titien et les
amateurs qui dsiraient obtenir quelque oeuvre de ce peintre; comme
aussi, on le vit se servir des productions de son ami pour s'attirer les
faveurs des grands personnages. Ainsi, c'est  sa recommandation, que le
Titien termina pour Gian. Batista Torniello, architecte et gentilhomme
fort riche, un tableau de la naissance de Jsus-Christ, qu'il attendait
depuis longtemps[252]. D'un autre ct, nous voyons, par une lettre
adresse, le 8 octobre 1531, au comte Maximilien Stampa, qu'il lui fit
cadeau d'un tableau de son ami, reprsentant saint Jean tenant un agneau
dans ses bras, tableau dont il vante la beaut[253].

[Note 252: _Id._, t. III, p. 108, n XXX.]

[Note 253: _Id._, t. Ier, p. 532, appendice, n
XXVIII.]

S'il ne s'agissait pas du plus grand peintre de l'cole vnitienne, on
pourrait croire que les loges que l'Artin prodigue aux oeuvres de
l'artiste ont t dicts par l'amiti qu'il lui portait. Mais, lorsqu'on
voit,  l'glise Saint-Jean-Saint-Paul de Venise, le magnifique martyre
de saint Pierre, il est impossible de ne pas reconnatre qu'il n'a fait
que rendre hommage  la vrit, en comparant cette composition aux
chefs-d'oeuvre les plus remarquables que possde l'Italie. Dans la
lettre qu'il crivait  ce sujet, le 19 octobre 1537, au sculpteur
Tribolo, son ami[254], aprs l'avoir remerci d'un groupe du Christ
mort, entre les bras de sa mre, que le sculpteur avait excut  son
intention, il ajoute:...A la vue du martyre de saint Pierre, vous et
Benvenuto Cellini, vous avez t frapps de stupeur, et vous avez
compris les vives terreurs de la mort et les vraies douleurs de la vie,
imprimes sur le front et dans l'expression du saint renvers par terre.
Vous vous tes merveills du froid et de la couleur livide qui se
montrent sur la pointe de son nez, ainsi qu'aux extrmits du corps, et
vous n'avez pu retenir une exclamation de surprise  la vue du disciple
qui s'enfuit, en remarquant sur son visage un air de lchet ml  la
pleur que donne la frayeur. En vrit, vous avez raison de dire que ce
tableau est la plus belle chose de l'Italie. Quel admirable groupe
d'anges dans l'air! Comme ils se dtachent bien des arbres, qui ornent
la perspective de leurs troncs et de leurs feuillages! Comme l'eau que
le pinceau du Titien fait couler, baigne bien ces rochers couverts
d'herbes!--Ces loges n'ont rien d'exagr: Vasari, qui avait vu ce
chef-d'oeuvre quelques annes aprs qu'il venait d'tre fini, dit que
jamais, dans toute sa vie, le Titien n'a produit un morceau plus achev
et mieux entendu[255]. Algarotti ajoute que, de l'aveu des plus grands
matres, _on ne saurait y trouver l'ombre d'un dfaut_; et l'abb Lanzi,
qui prfre, comme Vasari, l'cole florentine  celle de Venise,
reconnat que le martyre de saint Pierre et celui d'un disciple de
saint Antoine,  l'cole de ce saint  Padoue, sont des scnes tellement
mouvantes, qu'il serait difficile, dans toute la peinture, d'en trouver
une autre, ou plus horrible par l'expression du bourreau qui frappe, ou
plus attendrissante par l'air de la victime[256]. Suivant Vasari, le
doge Gritti, ami constant du Titien, ayant vu ce chef-d'oeuvre, lui fit
allouer, dans la salle du grand conseil, l'excution de la droute de
Chiaradadda, dans laquelle on voyait des soldats combattant avec furie
au milieu d'une effroyable tempte. Cette composition, entirement
d'aprs nature, tait regarde, au dire du mme auteur, comme la
meilleure de toutes celles qui garnissaient la salle du grand conseil.
Malheureusement ce chef-d'oeuvre a pri en 1576, dans l'incendie du
palais de Saint-Marc.

[Note 254: Bottari, t. III, p. 90, n XXIII.]

[Note 255: Vasari, t. IX, p. 208.]

[Note 256: Lanzi, t. III, p. 103-109.]

Le Titien consultait surtout l'Artin sur l'effet de ses tableaux: nous
en trouvons la preuve dans plusieurs lettres, et notamment dans celle du
6 juillet 1543, que l'Artin lui crit au sujet du portrait de la fille
de Robert Strozzi[257]. J'ai vu, compre, le portrait que vous avez
fait de la fille du seigneur Robert Strozzi, grave et excellent
gentilhomme; et puisque vous me demandez mon opinion, je vous dirai que
si j'tais peintre, je serais dsespr, bien qu'en voyant votre
tableau, il me fallt comprendre la cause de mon dsespoir. Il est bien
vrai que votre pinceau a rserv ses chefs-d'oeuvre pour votre verte
vieillesse[258]. Aussi, moi qui ne suis pas aveugle en cette science,
j'affirme, dans toute la sincrit de ma conscience, qu'il est difficile
d'imaginer que vous ayez pu faire un semblable chef-d'oeuvre, qui mrite
d'tre prfr  toutes les autres productions de la peinture:
tellement, que la nature jugerait que cette effigie n'est pas peinte,
bien que l'art nous force  reconnatre qu'elle n'est pas vivante. Je
voudrais louer le petit chien caress par la jeune fille, si la vivacit
de ses mouvements m'en laissait le temps. Je conclus donc en vous disant
que l'tonnement que me cause cette peinture m'te la parole et me ferme
la bouche[259].

[Note 257: Bottari, t. III, p. 107, n XXIX.]

[Note 258: Le Titien, tant n  Cadore en 1477, avait, en 1543,
soixante-six ans: il mourut en 1576.--Vasari le fait natre en 1480,
mais il est victorieusement rfut par Ticozzi, _Vite dei pittori
Veccellj di Cadore_. Milano, 1817, p. 7.]

[Note 259: Suivant une note de Bottari, _loc. cit._, ce tableau
tait, de son temps,  Rome, dans le palais des ducs Strozzi.]

C'est  cette poque que l'Artin fit un voyage  Vrone, et dans
d'autres villes des tats vnitiens, pour prsenter ses hommages 
Charles-Quint. On connat l'accueil que lui fit ce prince: aussitt
qu'il l'eut aperu, il lui fit signe d'approcher, le mit  sa droite et
s'entretint avec lui pendant le chemin. Arriv  son logement,
l'empereur le retint pendant qu'il expdiait ses affaires: l'Artin
profita de cette occasion pour lui rciter le pome qu'il avait compos
 sa louange[260].

[Note 260: _Vie de l'Artin_, p. 56.--_Lettres de l'Artin_, t. II,
36, 37, 40.]

Ces honneurs ne l'empchaient pas de regretter Venise, sa patrie
d'adoption: il crivait de Vrone, en juillet 1543,  son ami Titien?
Votre ami et le mien, le capitaine Adriano Perugino, aussitt son
arrive ici, aprs m'avoir vu avec le bon duc d'Urbin[261] et m'avoir
salu de votre part, s'est inform, dans le dsir de vous tranquilliser,
des motifs qui avaient pu,  la persuasion du duc, me dcider  quitter
le paradis terrestre. Mais qu'y a-t-il d'tonnant que vous ne puissiez
le croire, lorsque je doute encore moi-mme de ne pas tre dans la ville
que j'admire? Aussi, je rpondis au chevalier qui me rapportait vos
paroles: Si je ne le crois pas, pourquoi voulez-vous qu'il le croie,
lui? C'est une vrit, frre, que j'ai une ide de voir le grand canal,
et je ne mets pas une fois le pied  l'trier sans regretter le repos
que donne la jouissance d'une gondole. C'est fatiguer son corps, user
ses vtements et dpenser son argent que de monter  cheval: aussi, que
je m'chappe d'ici, que je regagne mon trou, et que je m'y installe, je
laisse les empereurs  leur poste, et jamais plus, pour tout au monde,
je n'abandonnerai ma retraite aussi  la lgre. Au prix de la noble, de
la belle, de l'adorable Venise, toutes les autres villes me paraissent
des fours, des cabanes et des cavernes.... Aussi, ds que j'aurai bais
les genoux de Csar, je rentrerai dans ma patrie de prdilection, en
prtant le serment solennel de n'en plus sortir[262].

[Note 261: Guidobaldo II della Rovere.]

[Note 262: Bottari, t. III, p. 110, n XXXII.]

Il revint effectivement  Venise, peu de temps aprs, combl des
prsents de l'empereur. Mais les fatigues du voyages lui valurent une
fivre quarte, qu'il garda pendant une partie de l'anne 1544. C'est 
cette occasion qu'il publia des vers mordants et burlesques, ddis au
duc d'Urbin et intituls: _Stambotti alla villanesca, freneticati dalla
quartana, con le stanze alla Sirena in comparazione degli stili_[263].

[Note 263: Ces _Stambotti_ sont des stances de huit vers chacune. Il
existe un exemplaire de cet ouvrage  la Bibliothque impriale.]

Mais il ne plaisantait pas tous les jours avec la fivre; et une lettre
adresse  son ami Titien, en mai 1544[264], en mme temps qu'elle peint
ses souffrances, nous prsente un magnifique tableau du grand canal, et
fait une admirable description du coucher du soleil  Venise.

[Note 264: Bottari, t. III, p. 115, n XXXVI.]

Aujourd'hui, mon cher compre, ayant fait violence  mes habitudes en
soupant seul, ou, pour mieux dire, en compagnie de cette ennuyeuse
fivre quarte qui ne me laisse plus goter la saveur d'aucun mets, je me
levai de table, rassasi de ce dsespoir qui ne m'avait pas quitt
depuis que je m'y tais assis; alors, m'appuyant les bras sur la
balustrade de la corniche de la fentre, et laissant pencher ma poitrine
et, pour ainsi dire, le reste de mon corps en dehors du balcon, je me
mis  regarder l'admirable spectacle que prsentait la runion
innombrable des barques qui, remplies d'trangers non moins que de
Vnitiens, charmaient non-seulement les regards des spectateurs, mais le
grand canal lui-mme, dont la vue charme quiconque sillonne ses ondes. A
peine eus-je suivi des yeux la course de deux gondoles qui, montes par
un nombre gal de rameurs fameux, luttaient de vitesse pour fendre les
flots, que je pris beaucoup de plaisir  voir la foule qui, pour jouir
du spectacle de la rgate, s'tait arrte sur le pont du Rialto, sur la
rive des Camerlingues,  la Poissonnerie, sur le passage de
Sainte-Sophie et sur celui da Casa Mosto. Et tandis que les
rassemblements qui s'taient forms de ct et d'autre s'en retournaient
 leurs affaires, en poussant de joyeux applaudissements, voici que moi,
comme un homme que la tristesse rend insupportable  lui-mme et qui ne
sait quel emploi faire de son esprit et de ses penses, je reporte mes
regards vers le ciel, dont l'espace, depuis que Dieu le cra, ne fut
jamais embelli d'une plus admirable peinture d'ombres et de lumires.
En effet, la perspective arienne tait telle que voudraient pouvoir la
reprsenter ceux qui vous portent envie, parce qu'ils ne peuvent pas
tre vos gaux, ainsi que vous allez le voir par mon rcit. D'abord, les
btiments, bien que construits en vritables pierres, paraissaient d'une
matire artificielle; ensuite, regardez l'air que j'aperus vif et pur 
certaines places, et trouble et terne  d'autres. Considrez encore le
merveilleux spectacle que me donnrent les nuages forms d'une vapeur
condense: dans la principale chappe de vue, ils paraissaient
suspendus au milieu des difices dont ils rasaient les toits, et ils
s'tendaient ainsi jusqu' l'avant-dernire ligne de l'horizon; tandis
que, sur la droite, l'air tait comme charg d'une paisse fume qui se
rpandait en flocons noirtres. Mais je fus surtout merveill des
diverses couleurs qui teignaient les nuages. Les plus rapprochs
brillaient des feux ardents de l'astre solaire, et les plus loigns
taient empourprs d'une nuance de vermillon beaucoup moins vive. Avec
quels admirables traits le pinceau de la nature poussait les nuages et
les loignait des palais, de la mme manire que le Titien les repousse
et les fait paratre loigns dans ses paysages! Dans certaines parties,
on voyait apparatre un vert-azur, et dans d'autres un azur-vert,
rellement compos par le caprice de la nature, cette matresse des
matres. Par l'opposition des lumires et des ombres, elle prsentait en
relief ce qui demandait  tre vu en relief, et dans un fond obscur ce
qui exigeait une dgradation dans les teintes. Je fus tellement frapp
de ce spectacle que, connaissant combien votre pinceau brille de
l'intelligence de votre esprit, je m'criai trois ou quatre fois: O
Titien, o es tu? En vrit, si vous aviez peint ce que je vous dcris,
vous feriez tomber les hommes dans cette stupeur qui s'empara de moi,
lorsqu'ayant contempl ce que je viens de vous raconter, j'en conservai
le souvenir dans mon esprit beaucoup plus longtemps que ne dura cette
merveilleuse peinture.

En lisant cette admirable description, on voit que l'Artin, ami du plus
grand des peintres coloristes, savait lui-mme apprcier en artiste les
grands effets des ombres et des lumires. Il avait d sans doute  son
intimit avec le Titien de perfectionner son got et d'apprendre 
connatre l'emploi des couleurs, en distinguant les nuances, leurs
demi-teintes et leurs dgradations au moyen du clair-obscur. Toutefois,
quoiqu'il paraisse avoir prfr l'cole coloriste du Titien  toutes
les autres, il ne parle jamais de Raphal ou de Michel-Ange qu'avec les
plus grands loges, et il admirait ces deux grands matres  l'gal du
Titien. Aussi, malgr les exagrations souvent ampoules de ses
louanges, les jugements qu'il a ports des principales oeuvres des
artistes de son temps ont t depuis confirms par les critiques les
plus accrdits et les plus clbres.

Les chefs-d'oeuvre dont le Titien embellissait Venise ne purent empcher
ses ennemis de l'accuser d'avoir apport peu de soin aux peintures dont
il avait t charg pour le palais ducal. Une lettre de l'Artin, de
fvrier 1545, en nous rvlant cette circonstance, nous apprend aussi
que la srnissime rpublique lui avait rendu compltement justice, en
repoussant cette calomnie. On sait qu'aprs la mort de Gian. Bellini, le
Titien, ayant achev dans la salle du grand conseil le tableau dans
lequel Frdric Barberousse, agenouill devant la porte de Saint-Marc,
fait amende honorable au pape Alexandre III qui lui met le pied sur la
gorge, le snat le rcompensa en lui accordant, dans l'entrept des
Allemands, l'office de la _senseria_, dont le revenu annuel tait de
trois cents ducats. L'obligation impose  cet office tait de faire, 
chaque lection, le portrait du nouveau doge, moyennant huit cus
seulement. Ce portrait tait ensuite expos dans une salle publique du
palais de Saint-Marc[265]. Le Titien fit ainsi les portraits des doges
Loredano, Grimani, Andra Gritti, son protecteur; Pietro Landi,
Francesco Donato, Marc Antonio de Trvise, et Venerio[266]. Il excellait
dans cette partie de l'art, et depuis aucun artiste ne l'a surpass ni
mme gal. Il fit, en 1545, pour l'vque Paul Jove, ami de l'Artin et
le sien, un portrait du jeune Barbaro Daniello, que ce prlat devait
placer dans la collection des portraits qu'il possdait de la main des
plus fameux artistes[267].

[Note 265: Vasari, t. IX, p. 204.]

[Note 266: _Id._, _ibid._, p. 207.]

[Note 267: Bottari, t. III, p. 128, n XLII.]

En rpondant  la lettre par laquelle l'Artin lui annonait l'envoi de
ce tableau, Paul Jove le prie de demander au Titien de faire une
esquisse colorie de sa figure, afin de pouvoir la placer dans sa
collection de portraits[268].

[Note 268: _Id._, t. V, p. 231, n LXXIII.--Le duc Cosme
fit copier ces portraits pour sa galerie par Cristofano
dell'Altissimo.--Note de Bottari, _ibid._, p. 232.]

Cette mme anne, le Titien se rendit  Rome, qu'il n'avait pas encore
visite, pour faire les portraits du pape Paul III, du cardinal et du
duc Ottaviano Farnse. Pendant son sjour, dit Vasari[269] il fut combl
de prsents par le pape et ses neveux. L'Artin lui crivit  cette
occasion, en octobre 1545[270], pour le fliciter de cette rception, et
le prier d'offrir ses compliments au Bembo, devenu alors cardinal, et
qui avait quitt Venise pour habiter Rome. Dans cette lettre, il donne
au Titien d'excellents conseils sur la conduite qu'il devait tenir 
Rome, pour y profiter de la vue des chefs-d'oeuvre de Raphal et de
Michel-Ange, conseils qui montrent bien que l'Artin savait admirer les
grands dessinateurs  l'gal des grands coloristes.--Que vous
regrettiez maintenant, lui dit-il, que la fantaisie qui vous a pouss 
visiter Rome ne vous soit pas venue il y a vingt ans, je le crois
facilement; mais, si vous tes merveill en la voyant telle qu'elle est
aujourd'hui, qu'auriez-vous fait si vous l'eussiez vue  l'poque o je
l'ai quitte?

[Note 269: T. IX, p. 214.]

[Note 270: Bottari, t. III, p. 146, n LIII.]

Sachez bien que cette grande ville est, au milieu des perturbations,
semblable  un prince illustre revenu de l'exil: les rvolutions
troublent son gouvernement et le dtournent de faire le bien; et
nanmoins, telle est la force de sa vertu, qu'il parvient  rparer le
mal. Il me semble que j'ai encore un mois  attendre que vous soyez
revenu, pour vous entendre raconter ce que vous pensez des statues
antiques de Rome, et pour que vous me disiez si le Buonarotti l'emporte
sur elles en beaut, ou si sa valeur est infrieure; et en quoi Raphal
s'loigne de ce grand matre ou le surpasse dans sa manire de peindre.
J'aurai plaisir  raisonner avec vous de cette grande oeuvre du
Bramante,  Saint-Pierre, et des travaux des autres architectes et des
sculpteurs. Fixez bien dans votre mmoire le faire de chaque peintre
fameux, et, en particulier, de notre Fra Sebastiano. Examinez avec
attention les mdailles antiques, et n'oubliez pas de comparer en
vous-mme les figures du compre Sansovino avec les statues des artistes
qui ont la prtention d'tre ses mules, et qui sont blms avec raison
de cette prsomption. Enfin, tenez vous au courant des usages de la cour
et des moeurs des courtisans, aussi bien que de l'art de la peinture et
de la sculpture; et, surtout, arrtez-vous devant les oeuvres de Perino
del Vaga, car il a une intelligence admirable. Au milieu de tout cela,
souvenez-vous de ne pas vous oublier, dans la contemplation du Jugement
de la chapelle Sixtine,  ce point que vous perdiez l'esprit de retour,
de telle sorte que vous restiez absent tout l'hiver, loin de moi et de
Sansovino..

Le Titien russit si bien dans le portrait de Paul III, qu'il fit 
Rome, qu'on aurait pu appliquer  cette peinture les vers du Dante:

    Dinanzi a noi pareva si verace
    Quivi intagliato in un atto soave,
    Che non sembiava imagine che tace:
    Giurato si saria che e'dicesse _ave_[271].

Aussi, l'effet que ce tableau produisit fut-il prodigieux. Francesco
Bocchi raconte[272] que ce portrait ayant t mis au soleil afin qu'il
prt mieux le brillant du vernis, chaque passant, tant la ressemblance
tait vivante, s'inclinait, se dcouvrait et saluait, de la mme manire
qu'il aurait fait, s'il et t devant le pontife en personne.

[Note 271: Purgat. 40.]

[Note 272: Dans son _Ragionamento sopra l'eccellenza del san
Gregorio di Donatello_.--Bottari, t. IV, p. 258, n CLIII.]

Il est certain que la beaut de cette oeuvre attira sur le Titien les
bonnes grces de tous les Farnse et de Paul III, en particulier. Aussi
Fra Sebastiano, qui tait en possession de l'office del Piombo, tant
venu  mourir en 1547, le pape s'empressa d'offrir cette charge
lucrative au Titien, afin de l'attirer et de le retenir  Rome. Mais le
digne artiste refusa cet honneur et ce profit, prfrant rester dans sa
chre Venise pour continuer  y vivre au milieu de ses amis, avec
l'independance que comportait la srnissime rpublique; laquelle,
pourvu qu'on ne s'occupt pas de ses affaires, souffrait volontiers
l'opposition que l'on pouvait faire aux autres tats. L'Artin flicite
son ami d'avoir pris cette rsolution, et il le loue fort de donner 
Venise la prfrence sur Rome, et surtout de n'avoir pas voulu consentir
 abandonner son habit laque pour endosser le vtement; ecclsiastique
que devait porter _il frate del Piombo_[273].

[Note 273: Bottari, t. III, p. 111, n XXXIII.]

Le sjour de Rome ne fut pas inutile au grand artiste: Giov. Batista
Leoni, dans une lettr au Montemazzano, peintre vronais, lve de Paul
Caliari, rapporte avoir entendu dire au Titien lui-mme, pendant que
dans sa jeunesse il allait souvent dans son atelier pour apprendre la
peinture, qu'aprs avoir t  Rome, il avait grandement amlior sa
manire: car, ajoutait-il, soit que l'on recherche la force du dessin,
la vivacit du coloris, la beaut de la composition ou la fidlit de
l'imitation, toutes qualits ncessaires  un peintre, on les trouve
runies dans cette ville, au plus haut degr d'excellence et de
perfection [274].

[Note 274: Bottari, t. V, p. 53, n XI.]

C'est aprs son retour de Rome que le Titien entreprit les portraits du
roi d'Angleterre et de son fils, que l'Artin le pria de terminer, pour
tre utile au seigneur Ludovico dell' Armi[275]: mais nous n'avons
trouv aucune explication sur la circonstance  laquelle ce passage fait
allusion.

[Note 275: _Id._, t. III, p. 155, n LIX.]

En dcembre 1547, le Titien fut appel en Allemagne,  la cour de
Charles-Quint, qui voulait que l'artiste ft de nouveau son portrait.
L'Artin lui crivit pour l'engager  accepter cette invitation, le
fliciter d'avoir inspir  ce grand souverain une si haute estime, et
le charger de ses hommages pour ce prince[276].

[Note 276: Bottari, t. III, p. 157, n LXI.]

Mais il parat que l'artiste ne se mit pas en route immdiatement: il
voulut finir, pour son ami, la rptition' d'un Christ qu'il destinait 
l'empereur. Il lui envoya cette copie de sa main, le jour de Nol 1547:
elle excita l'admiration de l'Artin au plus haut degr; il l'en
remercia par la lettre suivante:

La copie de ce Christ, vivant et vrai, destin  l'empereur, que vous
m'avez envoye le matin de Nol, est le prsent le plus prcieux qu'un
roi pourrait donner pour rcompense  celui auquel il voudrait tmoigner
toute sa bienveillance. D'pines est la couronne qui enserre sa tte, et
c'est bien du sang que leurs pointes font couler. L'instrument de la
flagellation ne ferait pas autrement enfler les membres immortels de
cette sainte image, et ne les rendrait pas plus livides que votre divin
pinceau ne les a reprsents livides et enfls. La douleur imprime sur
la figure de Jsus excite au repentir tout chrtien qui admire les bras
coups par les cordes qui lui lient les mains; qui contemplera le
supplice du roseau plac dans sa main droite, apprendra  devenir
humble; et nul ne conservera en soi-mme le moindre sentiment de haine
ou de rancune, en voyant la rsignation et la grce qui ornent son
visage. Aussi, ma chambre  coucher ne parat plus un lieu mondain, mais
un temple consacr  Dieu: tellement que je suis dispos  convertir mes
plaisirs en prires et ma luxure en chastet.--J'en rends grce  votre
talent et  votre courtoisie[277].

[Note 277: Bottari, t. III, p. 158, n LXII.]

L'Artin ne se contenta pas d'admirer seul ce chef-d'oeuvre: dans
l'excs de son ravissement, il crivit ce petit billet au Sansovino:

Messer Iacopo, que j'aime comme un frre, venez voir le Christ que le
Titien m'a donn, je vous en prie. Car, en le voyant ensemble, nous
pourrons, la louange et l'honneur tant l'aliment du gnie et des arts,
combler de louange et d'honneur le nom et le talent d'un si grand matre
[278].

[Note 278: _Id._, _id._, p. 159, n LXIII.]

D'aprs la description de l'Artin, ce tableau parat avoir beaucoup de
ressemblance avec celui qui est au Louvre. Nous ignorons si c'est le
mme; mais, en l'admettant, on pourra facilement juger qu'il n'y avait
rien d'exagr dans l'admiration qu'il inspirait  l'Artin. Le buste de
Tibre, que l'on aperoit au-dessus de la porte du Prtoire, est une
rminiscence des marbres antiques que le Titien avait admirs  Rome; et
l'on voit,  la puret du dessin du Christ et des soldats romains qui le
frappent et le torturent, que l'artiste avait profit de son sjour
dans la ville des chefs-d'oeuvre de Raphal et de Michel-Ange. Quel
devait tre l'effet produit par ce tableau, si l'on se reporte 
l'poque o, venant d'tre achev, il brillait de tout l'clat des
couleurs du plus grand coloriste qui ait jamais exist! L'Artin avait
donc raison de se glorifier et de se rjouir de possder un tel
chef-d'oeuvre. Aussi, Lodovico Dolce, aprs avoir fait remarquer que le
talent d'un peintre consiste principalement  savoir disposer les
formes, de manire  montrer la perfection de la nature, ajoute: C'est
en quoi l'illustre Titien se montre divin et sans gal, non pas
seulement  la manire que le monde croit, mais de telle sorte que,
runissant la perfection du dessin  la vivacit du coloris, ses
compositions ne semblent pas peintes, mais vivantes[279].

[Note 279: Bottari, t. V, p. 166-173, n XLI.]

Le Titien partit pour l'Allemagne, aprs avoir termin la copie qu'il
avait donne  son ami. Nous voyons, par une lettre de ce dernier,
crite en avril 1548, qu' cette poque il tait arriv  la cour de
Charles-Quint. L'Artin se plaint de n'avoir reu qu'une seule lettre de
lui, et l'engage  ne pas se laisser aller  l'orgueil que pourrait lui
inspirer la rception de l'empereur[280]; mais il s'apaise bien vite en
accusant rception d'une seconde lettre de son ami[281].

[Note 280: _Id._, t. III, p. 163, n LXVI.]

[Note 281: _Id._, _ibid._, p. 163, n LXVIII.]

L'Espagne possde un grand nombre de tableaux de premier ordre du
Titien; quelques-uns d'eux sont indiqus dans sa vie par Vasari. Raphal
Mengs, qui visita les galeries de Madrid et d'Aranjuez en mars 1776, a
fait, dans une lettre adresse  don Antonio Pons, la description des
oeuvres de ce matre, qu'il admira dans ces collections. Il fait
remarquer toutefois que quelques-unes de ces peintures, excutes par le
Titien,  Venise, dans sa vieillesse, n'ont pas le mrite de celles
qu'il avait faites sous le rgne de Charles-Quint[282].

[Note 282: Bottari, t. V, p. 305 et suiv., appendice, n
XI.]

C'est aprs son retour  Venise qu'il fit le portrait de l'une des
matresses de G. Battista Castaldi, un des gnraux de Charles-Quint et
protecteur de l'Artin, qui lui a crit un grand nombre de lettres[283].
Le Titien lui envoya ce portrait avec le billet suivant: Illustre
seigneur, par les dernires lettres si aimables et si chres que vous
m'avez adresses, j'ai appris le grand dsir qu'a votre seigneurie de
possder quelque nouvelle peinture de ma main; et parce que ma volont,
trs-dispose  vous complaire, voudrait vous tmoigner, par quelque
effet signal, que le seigneur Castaldi est mieux trait que tant et
tant d'autres seigneurs, ne pouvant lui faire un don plus prcieux, j'ai
rsolu de lui envoyer le portrait d'une de ses matresses que j'ai en ma
possession. Maintenant, que le got exerc de votre seigneurie juge de
la verve qui sait animer mon pinceau, lorsqu'il a un sujet qui lui plat
et qu'il travaille pour un personnage illustre[284].

[Note 283: _Id._, t. VI, p. 6, n I.]

[Note 284: Bottari, t. V, p. 59, n XIV.]

Le Titien ne resta pas longtemps  Venise; il repartit, en 1550, pour
aller rejoindre  Augsbourg Charles-Quint, qui ne se lassait pas de le
voir travailler, et qui voulait avoir de sa main un dernier portrait qui
le reprsentt dans sa vieillesse[285]. Aprs son arrive dans cette
ville, il rendit compte  l'Artin, par une lettre du 11 novembre 1550,
de sa premire entrevue avec l'empereur: Seigneur Pietro, compre
vnr, je vous ai crit par messer Enea (Vico Parmigiano) que je tenais
vos lettres sur mon coeur, attendant l'occasion de les donner  Sa
Majest. Le jour qui suivit son dpart, je fus mand par elle: aprs les
compliments d'usage, et lorsqu'elle eut examin les peintures que je lui
avais apportes, elle me demanda de vos nouvelles, et si j'avais votre
lettre. Je lui rpondis affirmativement, et je la lui prsentai.
L'empereur l'ayant lue tout bas pour lui, la lut ensuite de manire  ce
que l'altesse son fils, le duc d'Albe, don Louis d'Avila et les autres
seigneurs qui taient dans sa chambre, pussent l'entendre... Ainsi, cher
frre, je vous ai rendu le service que l'on rend  un vritable ami,
ainsi que vous l'tes; et si je puis vous servir en autre chose, ne
craignez pas de me transmettre vos ordres. Le duc d'Albe ne passe jamais
un jour sans parler avec moi du divin Artin, parce qu'il vous aime
beaucoup, et il dit qu'il veut tre votre agent auprs de Sa Majest. Je
lui ai dit que vous illustreriez un monde, que ce que vous possdez est
 tous, que vous donnez aux pauvres jusqu'aux vtements que vous avez
sur le dos, et que vous tes l'honneur de l'Italie, comme c'est la
vrit, et comme on le sait.... Soyez donc sans inquitude, et
conservez-moi votre bon souvenir, saluant le seigneur Iacomo Sansovino
de ma part[286].

L'Artin lui rpondit immdiatement: il le flicite de la rception que
l'empereur lui a faite; mais il se flicite plus encore lui-mme de
l'honneur que ce grand monarque lui avait fait en lisant les lettres
qu'il lui avait adresses. Qui n'prouverait la plus grande consolation
en apprenant avec quelle bienveillance, aussitt qu'elle vous aperut,
Sa Majest vous demanda des nouvelles de ma sant, et si vous, lui
apportiez des lettres de moi; ajoutant, aprs avoir lu lentement et 
haute voix ce que je lui avais humblement crit, qu'elle me rpondrait
sous peu; disant cela en prsence de Son Altessse, du duc d'Albe et de
d'Avila, ce qui est un honneur incomparable. Aussi, j'en rends grces 
Dieu du fond de mon me, car cette faveur vient de sa bienveillance et
nullement du mrite que je puis avoir. Je ne vous en dirai pas
davantage, homme divin, et je ne vous remercierai pas, parce qu' nous
deux nous ne faisons qu'un[287].

[Note 285: Vasari, t. IX, p. 215.]

[Note 286: Bottari, t. III, p. 188, n LXXXVII.]

[Note 287: _Id._, t. III, p. 180, n LXXX.]

Le Titien, aprs son retour  Venise, ayant fait, en 1553, le portrait
de Francesco Vargas, pria l'Artin de composer un sonnet  la louange
de Ce seigneur; il lui envoya le suivant, qui fait autant reloge du
peintre que du personnage[288]:

    Questo  il Varga dipinto e naturale;
      Egli  si vivo in la nobil figura,
      Ch' a Tiziano par che dice la natura:
      L'almo tuo stile pi elle il mio fiato vale:
    In carne io l'ho partorito mortale,
      Tu procreato divino in pittura,
      Il da te fatto la sorte non cura,
      Il di me nato il fin teme fatale.
    L'esemplo in vero ha gli spirti, e sensi
      Accolti in l'arte, e ch'il mira compende
      Cio che allo invece di Csar conviensi.
    Nel guardo suo certa virtu risplende,
      Che con l'ardor di desiderj intensi,
      Di Carlo in gloria ogni intelletto accende.

[Note 288: Bottari, t. III, p. 187, n LXXXV.]

Telles furent les relations de l'Artin avec l'illustre chef de l'cole
vnitienne; et l'on voit quelle intimit rgnait entre eux: cette
intimit ne fut pas moins grande avec le Sansovino.

Cet artiste, n  Florence en 1477, avait suivi dans sa jeunesse les
leons d'Andra Contucci di Monte Sansovino, dont il retint le nom:
Vasari fait remarquer qu'une troite amiti l'avait uni dans son enfance
avec Andra del Sarto, et que cette amiti fut trs-utile  l'un et 
l'autre[289]. Il avait t appel  Rome par Giuliano di San-Gallo,
architecte de Jules II, et il y avait excut de nombreux travaux. C'est
l qu'il avait connu l'Artin, et qu'il s'tait li avec lui, comme Fra
Sebastiano, G. da Udine et beaucoup d'autres artistes illustres: ce qui
prouve, en passant, que l'Artin n'tait pas d'un caractre aussi
difficile que ses ennemis ou ses critiques voudraient le faire croire.
Aprs le sac de Rome, le 27 aot 1527, par les troupes du conntable de
Bourbon, le Sansovino parvint  s'chapper, et, aprs avoir pass
quelque temps  Florence, il rsolut d'aller se fixer  Venise. L'amiti
qui l'unissait  l'Artin fut-elle la cause dterminante de cette
rsolution? On serait tent de le croire, si l'on rflchit qu'il passa
le reste de sa vie dans son intimit et celle du Titien, sans qu'aucun
nuage ne soit jamais venu refroidir ces douces relations. Une fois
tabli  Venise, le Sansovino ne voulut plus la quitter, imitant en cela
l'exemple de l'Artin. En 1537, Giov. Gaddi, clerc apostolique, et
plusieurs cardinaux le pressrent de revenir  Rome, o le pape Paul III
lui offrait des travaux considrables. Mais il refusa, pour ne pas
s'loigner de ses deux amis et pour ne pas quitter Venise. L'Artin loua
fort sa rsolution par une lettre du 20 novembre 1537, qui contient une
numration de tous les travaux excuts par le Sansovino jusqu' cette
poque, soit  Rome, soit  Florence, soit  Venise. Il ne me parat
pas tonnant, lui dit-il, que le magnanime Giov. Gaddi, clerc
apostolique, avec les cardinaux, et le pape lui-mme vous tourmentent de
leurs lettres et de leurs instances pour que vous retourniez  Rome,
afin de la dcorer de nouveau de vos oeuvres: mais j'aurais bien
mauvaise opinion de votre jugement, si vous cherchiez  quitter le nid
o vous tes en sret pour affronter le pril, abandonnant les
snateurs vnitiens pour les prlats courtisans. Mais on doit toutefois
leur pardonner les offres qu'ils vous font, sachant que vous tes
capable de restaurer les temples, les statues et les palais de Rome. Ils
ne contemplent jamais l'glise des Florentins que vous avez btie sur le
Tibre, au grand tonnement de Raphal d'Urbin, d'Antonio da San Gallo et
de Balthasar de Sienne; et ils ne se tournent pas du ct de San
Marcello, votre oeuvre, ni des figures de marbre, ni du tombeau des
cardinaux d'Aragon, de Sainte-Croix et d'Aginense, qu'ils ne regrettent
l'absence du Sansovino. Florence ne la regrette pas moins, tandis
qu'elle admire la vie que vous avez su donner au Bacchus plac dans les
jardins Bartolini[290], et tant d'autres oeuvres sculptes ou jetes en
bronze. Mais ils resteront privs de votre prsence, parce que votre
gnie a trouv un asile digne de lui dans la noble Venise, que vous
embellissez chaque jour des crations de votre ciseau et de votre
intelligence. Qui ne loue les travaux que vous avez entrepris pour
soutenir l'glise (la coupole) de Saint-Marc? Qui n'est merveill  la
vue de l'ordre corinthien de la _Misericordia_? Qui ne reste stupfait
de la construction dorique de la _Zecca_ (Monnaie)? Qui ne s'tonne de
voir l'oeuvre dorique place sur le soubassement ionique de l'difice
commenc en face le palais de la Seigneurie? Je ne parle pas du palais
Cornari dont vous venez de jeter les fondements; de la Vigna, de la
Notre-Dame-de-l'Arsenal, de cette admirable Mre du Christ, qui offre la
couronne au protecteur de cette ville[291].

[Note 289: T. IX, p. 264.]

[Note 290: Maintenant  la galerie de Florence.]

[Note 291: Vasari, t. IX, p. 274 et suiv.--Bottari, t. V, p. 60, n
XVI.]

Cette lettre contribua sans doute  affermir le Sansovino dans sa
rsolution de ne pas quitter Venise. Il y resta donc, et refusa, quelque
temps aprs, une proposition singulire qui lui fut faite par ses
anciens compatriotes. En 1537, le Sansovino reut de la rpublique de
Florence, qui venait de chasser les Mdicis, aprs le meurtre du duc
Alexandre, assassin le 6 janvier 1536, l'invitation de faire la statue
de l'un de ses meurtriers, Lorenzo di Pier Francesco de'Medici, qui
prenait le nom de librateur de la patrie. Comme l'artiste rsistait 
cette invitation, parce qu'il se rappelait les faveurs qu'il avait
reues des Mdicis dans sa jeunesse, un des conjurs, connaissant
l'empire que le Titien exerait sur le sculpteur, lui crivit, pour le
prier d'engager son ami  ne pas refuser cette grce  sa patrie. Mais
il ne parat pas que le Sansovino ait voulu accepter ces
propositions[292].

[Note 292: Bottari, t. V, p. 220, n LXVI.]

Nous avons dit[293] que l'Artin avait fait sculpter par le Sansovino le
buste du capitaine Jean de Mdicis dont le Titien avait peint le
portrait. C'est en 1545 que, ce buste fut excut: par une lettre crite
dans le mois de mai de cette anne, il lui recommande de rajeunir le
portrait du Titien, qui avait donn  la figure de Jean de Mdicis l'air
d'un homme de quarante ans, tandis que le capitaine des bandes noires
tait mort  l'ge de vingt-huit ans[294].

[Note 293: P. 217.]

[Note 294: Bottari, t. III, p. 134, n XLVI.]

La faveur dont le Sansovino jouissait auprs du doge, des procurateurs
de Saint-Marc et du snat vnitien, ne purent empcher l'envie de
s'attachera sa gloire et de lui susciter de grands chagrins. Il avait
t charg des travaux de la bibliothque de Saint-Marc. En 1545, cette
entreprise touchait  sa fin, puisqu'il ne restait plus  faire que la
vote de la partie occupe par les procuraties de Saint-Marc. Cette
vote,  peine acheve s'croula, soit que l'architecte et mal calcul
la rsistance des pierres ou des supports, soit, comme le dit l'Artin
dans une lettre crite au Titien,  cette occasion[295] que cet accident
et t caus par les ouvriers, par la rigueur de l'hiver ou par le
bruit des dtonations de l'artillerie que l'on avait tire pour saluer
l'arrive de quelques navires. Quoi qu'il en soit, le Sansovino, en sa
qualit d'architecte, fut considr comme responsable de cet accident:
il fut mis en prison par ordre du snat, et condamn  une forte amende.
Mais ses amis ne l'abandonnrent point. Le Titien, l'ami du doge et du
patriarche Grimani, l'Artin, l'ambassadeur de Charles-Quint, don Diego
de Mendoza, sollicitrent son largissement et obtinrent que le snat
revnt sur sa premire dcision. Le Sansovino fut rendu  la libert,
rintgr dans son emploi d'architecte de Saint-Marc, pay pour rtablir
la vote, et, par consquent, exempt de l'amende  laquelle il avait
t d'abord condamn[296].

[Note 295: _Id._, _ibid._, p. 153, n LVIII.]

[Note 296: Voy. dans Bottari, t. V, n XV, p. 60, une
lettre de Francesco Sansovino fils  Lione Lioni, sur les travaux du
palais Saint-Marc.]

L'Artin, qui s'tait vivement afflig avec le Titien du malheur arriv
 leur ami commun, fut le premier  le fliciter de la justice qui lui
avait t rendue. Le Bembo, alors cardinal et fix  Rome, mais qui
avait habit longtemps Venise, o il avait vcu dans l'intimit du
Sansovino, du Titien et de l'Artin, n'tait pas rest tranger  la
dcision favorable du snat vnitien. Aussi, le Sansovino
s'empressa-t-il, par une lettre d'avril 1548, de l'informer de
l'achvement de la bibliothque de Saint-Marc, en l'assurant que ses
envieux avaient exagr beaucoup l'importance de l'accident qui tait
arriv  la vote en construction[297].

[Note 297: Bottari, t. V, p. 204, n LV.]

Comme Titien, le Sansovino donnait souvent  l'Artin quelques-unes de
ses oeuvres, que celui-ci offrait  des personnages puissants de cette
poque, pour se procurer leurs bonnes grces. En 1552, il lui avait
donn un grand bas-relief, reprsentant le Christ mort entre les bras de
sa mre; et leur ami commun, l'imprimeur Francesco Marcolino, lui
conseillait de le conserver prcieusement: il eu fit nanmoins cadeau 
Vittoria Farnse, nice du pape Paul III. Ds que cette oeuvre parvint 
Rome, elle y fut l'objet de l'admiration de tous les artistes et de
Michel-Ange lui-mme[298].

Suivant Vasari, peu suspect de partialit en faveur des artistes
vnitiens, les connaisseurs disaient que Sansovino tait, en gnral,
infrieur  Michel-Ange, mais qu'il le surpassait en certaines choses.
En effet, la beaut des draperies, des ttes de femmes et des enfants
sculpts par Iacopo n'a jamais t gale par personne. Ses draperies
sont si lgres, si souples, qu'elles laissent deviner le nu: ses
enfants ont une vrit de formes qui approche de celle de la nature; ses
ttes de femmes ont une douceur, une grce, une lgance auxquelles rien
ne saurait se comparer, ainsi que le tmoignent clairement plusieurs de
ses Madones, de ses Vnus et de ses bas-reliefs[299].

[Note 298: Bottari, t. III, p. 184, n LXXXIII.]

[Note 299: T. IX, p. 284, traduct. de M. Lopold Leclanch.]

Le Sansovino, comme le Titien, poussa sa carrire jusqu'aux dernires
limites de la vie humaine, et, comme l'illustre peintre, il conserva
toutes ses facults jusqu' la fin. Il mourut  Venise le 2 novembre
1570,  l'ge de quatre-vingt-treize ans, treize annes aprs l'Artin,
laissant le Titien survivre seul  cette longue intimit qui les avait
unis tous les trois pendant plus de trente annes. Le Titien avait
pleur la mort de l'Artin, et l'on raconte que, pour adoucir sa
douleur, il quitta Venise et fit un voyage  Cadore, son pays
natal[300]. Il ne donna pas moins de regrets  la perte du Sansovino,
car l'ge n'avait rien enlev  la vivacit de ses sentiments.

[Note 300: Voy. la _Biographie universelle_ de Michaud, article du
Titien.]

Ce fut la gloire de Venise d'avoir attir dans ses murs, par
l'indpendance dont on y jouissait, et par les encouragements clairs
que sa noblesse donnait aux arts, les matres les plus minents de cette
poque, Michel-Ange seul except. C'est ainsi qu'avec le Titien et le
Sansovino, on y vit briller presqu'en mme temps, le Giorgione, Paris
Bordone, le Pordenone, le Tintoret, Andra Schiavoni, Paul Veronse, et
l'architecte Palladio qui, continuant l'oeuvre commence par le
Sansovino, orna Venise des plus beaux palais de l'Italie.

Aprs le Titien et le Sansovino, Lione Lioni d'Arezzo est, de tous les
artistes de cette poque, celui avec lequel l'Artin conserva pendant
toute sa vie les relations les plus intimes et les plus suivies.

Cet artiste, graveur en mdailles, fondeur et sculpteur, d'un grand
talent, tait natif d'Arezzo, et d'une famille unie par des liens de
parent avec celle de l'Artin. Aussi ce dernier le traita-t-il toujours
avec une cordialit particulire, l'appelant son fils et lui tmoignant
un intrt qui ne se dmentit jamais, mme dans des circonstances o
Lione mit sa protection  de difficiles preuves.

Vasari[301] dans la biographie qu'il consacre  Lione, ne donne aucuns
dtails sur sa jeunesse. Nous voyons, par une lettre que Lione crivait
 l'Artin le 23 avril 1537, qu' cette poque, il devait, aux
recommandations de ce protecteur puissant, d'tre employ  Padoue et 
Venise comme graveur en mdailles Il s'excusait de n'avoir pas encore
termin la mdaille de la duchesse de Salerne, que l'Artin lui avait
commande, et se mettait  la disposition de Bernardo Tasso, le pre du
Tasse. Enfin, il tait dj fort rpandu dans la haute socit de Venise
et de Padoue, car il explique  l'Artin qu'il lui crit de la maison de
messere Giorgio, secrtaire de la duchesse, qu'il avait suivie  Padoue.
On voit aussi qu'il devait  l'amiti de l'Artin d'tre bien avec
Francesco Marcolino, Niccol et Ambrogio, et les autres personnages avec
lesquels son protecteur entretenait des relations d'intimit.

[Note 301: T. 9.]

Lione ne dmentait pas le reproche que Dante adresse aux naturels
d'Arezzo[302]: il tait emport, querelleur, vindicatif et, de plus,
trs-jaloux des autres artistes. Benvenuto Cellini s'tant rendu de
Venise  Padoue pour y faire le portrait[303] du cardinal Bembo, reut
de cet ami des artistes un prix trs-lve de l'bauche qu'il lui avait
prsente. Cette gnrosit excita la colre du fougueux Lione, qui
tait alors occup  faire le coin destin  frapper la mdaille de la
tte de Bembo, devenu cardinal.

[Note 302: Voy. la citation faite plus haut, p. 214.]

[Note 303: Le texte dit: _Il quadro_, ce qui peut s'appliquer  un
buste ou  un bas-relief, ou mme  une mdaille.]

A cette occasion, l'Artin lui crivit, le 25 mai 1537, la lettre
suivante[304]:

Vous, mon fils, vous ne seriez ni d'Arezzo ni dou de talent, si vous
n'aviez l'esprit bizarre: mais il faut voir la fin des choses et
ensuite. Jouer ou blmer  propos. De ce que monseigneur (Berabo) a si
largement pay, comme on peut le dire, Dbauche de son portrait, vous
devez vous rjouir, parce que, comme il est la bont en personne et dou
du jugement le plus exquis, il ne manquera pas de rmunrer aussi
largement le coin de votre mdaille. Sa seigneurie, en se montrant aussi
librale que vous le dites, a voulu prouver la haute opinion qu'il a de
Benvenuto, lui tenir compte des deux annes qu'il a mises  venir le
trouver de Rome  Padoue, et faire clater l'amour qu'il lui porte. Vous
feriez bien de lui montrer le coin d'acier sur lequel est grave sa
tte, avec l'empreinte que vous en avez tire, afin de voir ce qu'il en
dira. Ici se trouvent le Titien et le Sansovino, avec une runion de
connaisseurs qui en sont merveills: ils rendront justice  votre
travail, et je ne puis croire que le Bembo manque  son honneur et s'y
connaisse assez peu pour ne pas remarquer la diffrence. Il est bien
vrai, toutefois, que l'amiti qui a vieilli avec la personne qui en est
l'objet, obscurcit le plus souvent les yeux et les empche de bien juger
des choses. Mais votre oeuvre ne doit pas tre soumise  sa seule
apprciation, bien qu'il soit bon connaisseur: il faut la montrer et 
lui et  ceux qui auront plaisir  la voir, et rserver votre colre
pour les besoins. Voici tout ce que j'ai  vous dire aujourd'hui, en
rponse au conseil que vous me demandiez.

[Note 304: Bottari, t. III, p. 85, n XXI.]

Nous ignorons si la tte du Bembo, grave par Lione, l'emporte
effectivement sur celle dessine par Benvenuto Cellini: toutefois, les
autres mdailles que l'artiste d'Arezzo a excutes donnent la plus
haute ide de son talent, et lui assignent une place trs-distingue
parmi les graveurs en mdailles de cette poque.

Lione ne resta pas longtemps  Venise. Entran par le dsir de voir
Rome, il ne tarda pas  s'y rendre et fut bientt recherch, grce  son
talent, non moins qu' la toute-puissante recommandation de son redout
protecteur. Il y tait depuis quelque temps et commenait  se faire
distinguer dans la foule d'artistes habiles qui habitaient cette ville,
lorsqu'emport par son caractre vindicatif, il blessa grivement, dans
un vritable guet-apens, le joaillier du pape, par lequel il prtendait
avoir t offens. De tels vnements n'taient pas rares dans ce
sicle: on peut voir dans les mmoires de Benvenuto Cellini que, chaque
jour, Rome tait le thtre de ces attentats qui n'taient blms par
l'opinion gnrale d'alors que lorsqu'ils n'avaient pas compltement
russi. Nous empruntons  une lettre d'un des amis de Lione, Iacopo
Giustiniano, adresse  l'Artin, de Rome, le 16 mai 1540 [305], le
naf rcit de cette aventure, qui mit d'abord notre artiste  deux
doigts de sa perte, et qui fut ensuite, comme on le verra, la vritable
origine de sa fortun.

[Note 305: Bottari, t. V, p. 247, n LXXXIII.]

Lione d'Arezzo, non moins distingu par sa naissance que par son
talent, m'a pri d'crire  votre seigneurie, pour lui faire connatre
en dtail tous les malheurs qui lui sont arrivs depuis peu de temps,
n'ayant pu en obtenir la permission  cause de son dpart prcipit.
Vous saurez donc que, se trouvant aussi avanc dans sa profession que
considr des grands de cette cour, il tait expos, par suite de la
jalousie et de la mchancet qu'excitait contre lui la supriorit de
son talent, aux perscutions de quelques artistes mdiocres de sa
profession, et principalement d'un certain _Pellegrino di Lenti_,
Allemand de nation, joaillier du pape. Cela vint  ce point qu'ayant su
que cet homme l'avait trait non-seulement de faussaire, mais l'avait
charg d'autres accusations non moins graves, et qu'en outre, il avait
diffam l'honneur de sa femme, il dlibra en lui-mme d'en tirer une
vengeance que rien ne pourrait effacer. C'est ainsi que le premier de
mars,  l'heure de l'_Ave Maria_, il lui fit une si affreuse balafre sur
le visage, qu' le voir maintenant il parat un monstre difforme, et que
rien, si ce n'est la mort, ne pourra dsormais l'en gurir. Le
lendemain, bien qu'il et fait le coup de propos dlibr et sans que
personne le st, il arriva qu'un nomm Iacopo Balducci, directeur de la
Monnaie de Rome, qui avait galement t accus de faux par ledit
Pellegrino et ses mules, et qui tait sorti de prison peu de jours
avant l'vnement, fut arrt de nouveau et incarcr avec Lione. Le
juge, pensant que le coup avait t fait  l'instigation de ce Iacopo,
sans autre indic que l'amiti qui l'unissait  Lione, ordonna que ce
dernier ft immdiatement mis  la question[306]. Pendant plus d'une
grande heure qu'il y resta, Lione supporta deux preuves avec courage et
avec une me virile. Mais le svre magistrat ayant fait venir devant
ses yeux sa vieille mre et sa pauvre femme, dj lies, afin qu'elles
fussent appliques galement  la question, il avoua sur-le-champ ce
dont il tait accus, l'amour qu'il portait  sa mre et  sa femme ne
permettant pas qu'il laisst ces pauvres innocentes expier sa propre
faute. C'est pourquoi il fut aussitt condamn  avoir la main droite
coupe. Dj le billot avait t dress, et le chef des sbires tait
arriv pouf excuter cette cruelle sentence, lorsque survint un ordre de
notre seigneur le pape, prescrivant qu'il ft sursis  l'excution. Cet
ordre avait t expdi  la sollicitation de monseigneur Achinto et de
monseigneur Durante, lesquels, mus de piti, avaient obtenu que Lione
conservt sa main. Il demeura ainsi entre la crainte et l'esprance,
soumis  de continuels interrogatoires, jusqu' la journe d'avant-hier
qu'il fut emmen, parce que son adversaire cherchait continuellement par
de faux tmoignages  le faire tomber dans quelque pige: et comme il
savait que Lione tait dtest par le snateur (de Rome), parce qu'il
n'avait pu lui faire autrefois je ne sais quel travail, il dclina la
juridiction du gouverneur pour cause de suspicion, et il fit tant, que
le pape remit la cause audit snateur et  messere Pietro Antonio. Ces
derniers, aprs avoir reconnu l'innocence de Lione, en ce qui avait
rapport aux autres accusations dont il avait t charg, l'ayant
seulement trouv coupable d'avoir fait cette balafre  Pellegrino di
Lenti (_s'il peut y avoir crime  cela_), le condamnrent, sous le bon
plaisir du pape, aux galres de sa saintet, dont le capitaine est Meo
da Talamone, Corse de nation; sans avoir aucune piti de sa pauvre mre,
de sa femme, de ses petits enfants et de ses frres qu'il nourrissait
tous de son travail. En vain il invoqua l'appui des Rvrends Cesarini
et Ridolfi, et la recommandation de l'illustre seigneur Costanza et de
beaucoup d'autres personnages distingus qui tous, protecteurs du
talent, s'efforcrent de venir en aide  l'infortun jeune homme.
Maintenant que votre seigneurie est instruite de tout, qu'elle voie donc
 trouver, le plus tt possible, le moyen d'obtenir la mise en libert
de votre Lione, qui non-seulement vous aime et vous vnre comme un
pre, mais _vous adore comme un Dieu_. Ne laissez pas reposer vtre
plume toute-puissante, car je sais qu'elle est tellement redoute des
princes, qu'elle seule suffirait pour faire sortir des galres un
assassin couvert de meurtres;  plus forte raison, un jeune homme de
bien et de talent, tel que Lione, qui s'y trouve seulement pour avoir
fait une balafre; et  qui?  un homme mchant et dcri, et seulement
pour dfendre son honneur. Et qui ne l'aurait pas fait? Pour Dieu,
seigneur Pietro, Rome entire plaint son sort, tant sa conversation est
douce et agrable. Quoique je n'aie avec votre seigneurie aucune
relation d'intimit, je me permets de vous le recommander, parce que je
l'aime plus que moi-mme, en invoquant le respectueux attachement que je
vous ai port, que je vous porte et que je vous porterai tant que je
vivrai.

[Note 306: Fu incontinente posto alla corda.]

Cette lettre, dans la navet de ses apprciations, contient un tableau
aussi exact que curieux des moeurs de ce sicle. On y voit un artiste
outrag n'couter que son ressentiment et se faire justice lui-mme
l'opinion publique d'alors pencher en faveur du meurtrier, et trouver
tout naturel qu'il ait foul aux pieds les lois de la justice et de
l'honneur, pour tirer vengeance de propos injurieux et outrageants. On
voit aussi comment la justice de cette poque procdait, non-seulement
contre les auteurs de pareils crimes, mais contre tous ceux qui tenaient
 l'accus parles liens du sang. Faire appliquer  la question la mre
et la femme d'un accus, afin d'arracher  celui-ci l'aveu de son crime,
tait un moyen assez frquemment en usage dans le seizime sicle; mais
nous doutons que jamais,  aucune poque, l'emploi d'un semblable moyen
ait pu concilier  la justice le respect des hommes; et nous sommes
moins tonns, en prsence d'un procd si compltement barbare, de voir
les hommes demander  leur propre bras la rparation d'un outrage
personnel.

Lione ne resta pas longtemps sur les galres du pape. Le Corse Meo da
Talamone, qui les commandait, tait sous les ordres d'Andr Doria, alors
amiral de l'empereur Charles-Quint. Soit que l'Artin et connu ce
personnage  la cour de l'empereur, soit que sa rputation seule et la
crainte qu'il inspirait aux hommes les plus puissants eussent suffi pour
l'autoriser  rclamer la mise en libert de Lione, toujours est-il
qu'il obtint de l'amiral sa grce entire. Transport  Gnes sur les
galres du pape, Lione y fut rendu  la libert par ordre de Doria.
L'amiral ne borna pas  cet clatant service la protection que valait 
Lione l'amiti de l'Artin, il lui fit le meilleur accueil et s'effora
de le retenir  Gnes. Mais Lione ne se plaisait pas dans cette ville;
accoutum aux moeurs de Rome, de Florence et de Venise, il ne pouvait se
faire  la vie de Gnes. Aussi, crivit-il  l'Artin, le 23 mars
1541[307], pour le prier de lui procurer de l'emploi ailleurs.

[Note 307: Bottari, t. Ier, p. 523, n XXI, appendice;
et une seconde fois t. V, p. 251, n LXXXIV.]

Cher et trs-respectable patron, lui disait-il, vous avez sans doute
appris, tant par mes lettres que par les rcits qui vous ont t faits,
ce qui m'arriva lorsque je fus secouru. Aprs avoir t mis de force sur
les galres du pape, j'obtins ma libert, grce  Andr Doria, prince de
Melfi, lequel, sans attacher la moindre importance  ce que j'avais
fait, donna des ordres de telle sorte que je restai libre  Gnes
Aujourd'hui, que le jeune et obligeant messere Giov... se rend  Venise,
j'ai voulu de nouveau vous offrir ma pauvre vie, qui est toujours
dispose  vous faire plaisir; et, comme il y a fort longtemps que je
n'ai entendu parler de vous, j'ai le plus grand dsir d'avoir de vos
nouvelles, ainsi que de vos amis de votre acadmie, tels que le compre
messere Tiziano, votre messere Iacopo Sansovino, le compre messere
Francesco Marcolino et les autres. Je vous prie instamment de m'crire,
afin que je ne paraisse pas manquer au respect que je dois  leur
mrite. Je me retrouve  Gnes recherch par plusieurs grands seigneurs,
peut-tre parce que le prince (Doria) et le capitaine Giovanettino[308]
font mine de me protger. Mais, tant n dans une autre ville, comme
vous savez, les manires de ce pays ne me chaussent pas trop. Aussi, je
vous supplie et vous conjure de me faire part de ces faveurs que vous
savez si bien rpandre sur les hommes de mrite, comme vous avez fait 
l'gard de Gianiacopo da Verona, lequel, par votre protection, est parti
pour la Pologne. Je trouverais ainsi un moyen honorable de me dlier
des obligations que m'impose la bienveillance du seigneur Andr Doria,
et je viendrais  vos ordres. Ainsi, de grce, je me recommande  vous.
Le seigneur marquis del Vasto (du Guast) dsirait m'attirer auprs de
lui[309], et, pensant peut-tre que le seigneur prince ne l'aurait pas
eu pour agrable, il ne m'en a plus reparl. Mais peut-tre irai-je avec
lui. Ma femme, ma fille et Pompeo[310] se recommandent  votre
bienveillance; ils sont venus me trouver au plus fort de l'hiver et sont
ici avec moi. Ainsi donc avisez. Pour moi, je reste ici, me moquant de
ces sales...[311], priant Dieu de faire mourir les mchants et vivre les
bons, mais il en chappera toujours plus qu'on ne voudrait. Ne pouvant
rien autre chose, donnez-moi vos ordres et je les excuterai
ponctuellement.

[Note 308: Doria, neveu de l'amiral.]


[Note 309: A Milan.]

[Note 310: Son fils;--voy. Vasari, t. IX, p. 208.]

[Note 311: Il y a un mot en blanc dans le texte; il veut sans doute
faire allusion  son aventure de Rome.]

Soit que l'Artin et conseill  Lione d'accepter les propositions du
marquis du Guast, soit que ce seigneur et fait  Lione de nouvelles
offres plus avantageuses que les premires, il est certain que notre
artiste quitta Gnes et prit cong d'Andr Doria, pour s'attacher au
glorieux gouverneur du Milanais. Ce fut l l'origine de sa fortune. Le
marquis du Guast, aussi distingu par son talent militaire que par son
intelligence claire des arts, n'pargnait rien pour honorer son
gouvernement, en attirant  Milan les artistes les plus renomms de
l'Italie. Connaissant les gots de son matre et sachant que, par
politique autant que par amour du beau, Charles-Quint dsirait
s'entourer des hommes les plus minents dans les arts, les lettres et
les sciences, il ne tarda pas  lui vanter Lione d'Arezzo comme un
artiste trs-remarquable. L'empereur voulut le voir et le fit venir
d'abord  Bruxelles, ensuite  Madrid, o il lui confia des travaux
trs-importants. On peut voir, dans Vasari, l'numration des statues,
des bustes et des mdailles excuts par lui en l'honneur de
Charles-Quint, qui l'en rcompensa en lui donnant une pension de cent
cinquante ducats sur la Monnaie de Milan, une maison dans la rue
de'Moroni, le titre de chevalier et divers privilges de noblesse pour
ses descendants. Tout le temps que Lione passa  Bruxelles avec
l'empereur, il habita le mme palais que ce prince qui, parfois,
s'amusait  le regarder travailler[312].

[Note 312: Vasari, t. IX, p. 303, traduction de M. Leclanch.]

Il ne fut pas moins employ par les principaux seigneurs de la cour.
Vasari rapporte le dtail des travaux qu'il excuta pour le duc d'Albe,
le cardinal de Granvelle, les seigneurs Vespasiano et Cesare Gonzaga, le
seigneur Giov. Batista Castaldo, le marquis de Pescaire et beaucoup
d'autres. On voit de lui, dans la cathdrale de Milan, le tombeau de
Jean-Jacques Mdicis, marquis de Marignane et frre du pape Pie IV. Ce
tombeau fut excut d'aprs les dessins de Michel-Ange,  l'exception
des cinq figures de bronze qui appartiennent  Lione. Ce monument fut
pay sept mille huit cents cus, suivant l'accord conclu  Rome par
l'illustrissime cardinal Moroni et le signor Agubrio Serbelloni[313].

[Note 313: Vasari, t. IX, p. 306-307.]

Devenu riche, Lione se construisit  grands frais, dans la rue
de'Moroni,  Milan, une magnifique habitation ddie  Marc-Aurle, 
cause de la statue questre moule en pltre sur celle qui est au
Capitule, qu'il avait place au milieu de la cour principale[314]. Il
rassembla dans cette maison les pltres mouls sur les meilleurs
ouvrages de sculpture antique et moderne, et vcut au milieu des
jouissances que donnent les richesses et les arts. C'est dans cette
maison que Lione reut son ami Francesco Salviati  son retour de
France: il s'y reposa quinze jours avant de se rendre  Florence[315].

[Note 314: _Id._, _ibid._, p. 306.]

[Note 315: _Id._, _ibid._, p. 120.]

Tout en s'occupant de couler en bronze des statues et des bustes, il ne
ngligeait pas sa premire profession de graveur en mdailles. Nous
voyons, par une lettre de l'Artin, de juin 1545[316], qu'il venait de
graver la mdaille du Molza, leur ami commun. L'Artin lui adressa de
grands loges  l'occasion de cette oeuvre. En vrit, lui crit-il, la
ressemblance de notre ami  le cachet de votre intelligente excution;
elle est tellement frappante, qu'il m'a sembl le voir en personne. Vous
faisiez grand tort  la postrit en la privant du glorieux modle d'un
homme aussi clbre. Reproduisez les traits de pareils personnages, et
non de ceux qui se connaissent  peine eux-mmes, bien loin d'tre
connus des autres. Le burin ne devrait reproduire aucune tte qui n'et
auparavant t trace par la renomme, et l'on ne comprend pas que les
anciennes lois aient permis qu'on reproduist sur le mtal les
ressemblances d'hommes qui n'en taient pas dignes. C'est ta honte, 
sicle, de souffrir que jusqu'aux tailleurs et aux bouchers soient
reprsents vivants en peinture!

[Note 316: Bottari, t. III, p. 135, n XLVII.]

L'indignation de l'Artin se comprend et se justifie si l'on ne veut
trouver dans un portrait ou dans une mdaille qu'un intrt historique.
Mais, au point de vue de l'art, les traits de l'homme le plus vulgaire
prsentent souvent autant d'intrt que ceux des personnages les plus
illustres. Qui n'admire certains portraits de Rembrandt ou du Titien,
reprsentant des inconnus,  l'gal des portraits de Balthazar
Castiglione, ou du roi Franois Ier? Sans doute l'esprit est plus
satisfait lorsque, par le talent du peintre, il peut connatre la
physionomie d'un personnage historique; mais l'art consistant surtout
dans le mrite de l'excution, il importe souvent fort peu  la
postrit de pouvoir mettre un nom sur un portrait; il lui suffit que
l'artiste, inspir par son gnie, ait su animer, par le contraste des
lumires et des ombres, par la vigueur ou par la grce de son pinceau,
les traits qu'il a voulu rendre.--Mais l'Artin a raille fois raison de
se plaindre des portraits vulgaires, lorsqu'ils n'ont aucun mrite
d'excution, car c'est ajouter  l'insignifiance du personnage la
mdiocrit de la peinture.

Au reste, dans le sicle de Lione et de l'Artin, les sculpteurs, les
peintres et les graveurs ne reproduisaient que trs-rarement l'effigie
d'hommes placs dans une condition ordinaire ou obscure; ils rservaient
leurs pinceaux, leurs ciseaux et leurs burins pour les rois, les
princes, les cardinaux et les grands seigneurs. Il fallait tre l'ami du
Titien, du Sansovino, de Lione ou d'un autre grand artiste, pour en
obtenir un portrait, un buste ou une mdaille.

Lione, en particulier, s'attacha  reproduire les traits des grands
personnages de son temps. Nous voyons, par une lettre de l'Artin (avril
1546[317]), qu'il grava sur plusieurs mdailles le portrait du pape Paul
III. Il avait si bien rendu l'expression de sa physionomie, que l'Artin
lui crivait que sans respirer elle respire, et sans mouvement elle
parat se mouvoir. A la mme poque, il excutait une tasse d'or pour
Ferrante Gonzaga, alors gouverneur de Milan; l'Artin le flicite de
travailler pour ce personnage illustre, et l'engage  mettre tous ses
soins  le satisfaire, parce qu'il en retirera plus d'honneur et de
profit qu'il ne peut le supposer[318].--Suivant Vasari, Lione coula en
bronze, pour Cesare Gonzaga, un groupe reprsentant don Ferrante, arm,
moiti  l'antique, moiti  la moderne, et foulant aux pieds le Vice et
l'Envie, par allusion aux ennemis qui avaient vainement essay de lui
nuire auprs de Charles-Quint, au sujet du gouvernement de Milan[319].

[Note 317: Bottari, t. III, p. 155.]

[Note 318: Bottari, t. III, _ibid._]

[Note 319: Vasari, t. IX, p. 306.]

En 1552, il venait de terminer des statues en bronze destines 
Charles-Quint: l'Artin en fait l'loge, non qu'il paraisse les avoir
vues, mais il lui dit que tous ceux qui ont quelque connaissance en
sculpture les louent comme elles le mritent, et les admirent  sa
trs-grande satisfaction, parce qu'il lui est aussi cher pour son talent
que pour la parent qui les unit[320].

[Note 320: Bottari, t. III, p. 182, n LXXXII.]

Cette mme lettre contient une allusion assez curieuse  des
propositions de dignits ecclsiastiques qui auraient t faites 
l'Artin, ou du moins que Lione supposait lui avoir t faites par
l'vque d'Arras, le clbre cardinal Granvelle. L'Artin rpond  Lione
qu'il a reu sa lettre avec celle de l'vque d'Arras, mais qu'il
suppose,  tort, que cette lettre renferme quelque proposition qui soit
 son avantage, tandis que l'vque ne fait que s'excuser de n'avoir pas
encore rpondu  la lettre qu'il avait adresse  l'empereur, et cela,
par la raison que la renomme avait rpandu le bruit, par raillerie,
qu'il avait daign se faire prtre,  l'aide de quelque dignit qu'on
lui aurait confre. Il ajoute: Je l'en remercie trs-sincrement, car
le jugement de son minence m'a tellement pntr l'me, que j'en
comprends le secret.

Malgr l'obscurit de ce passage, il est facile de voir que l'Artin
n'tait rien moins que dispos  se faire prtre, alors mme qu'on
aurait voulu lui confrer le cardinalat. Quand bien mme, grce  la
toute-puissante protection de Charles-Quint, ses antcdents et sa vie
licencieuse n'auraient mis aucun obstacle  cette trange mtamorphose,
il est plus que douteux que l'Artin et jamais consenti,  quitter
Venise et  perdre l'indpendance avec laquelle il y vivait, pour une
dignit qui ne pouvait rien ajouter  sa puissance et  sa rputation.
D'ailleurs, il lui aurait fallu trop d'efforts et trop d'hypocrisie pour
plier son esprit aux convenances de sa nouvelle position: sa rponse 
Lione doit donc paratre sincre.

Ce Lione, son parent, et qu'il appelle souvent son fils, tait destin 
lui crer constamment des embarras et des inquitudes; sa bonne fortune
ne l'avait pas rendu plus sage, et il avait conserv toute l'imptuosit
de ses passions et toute la fougue de son caractre. On a vu l'affreuse
vengeance qu'il tira de l'Allemand Pellegrino di Lenti, joaillier du
pape; une lettre de l'Artin, du mois d'avril 1546[321], prouve qu'il
se montra non moins impitoyable  l'gard d'un certain Martine, l'un de
ses lves, que Bottari suppose devoir tre le sculpteur Martino
Pasqualigo. Nous ne connaissons pas la cause de cette nouvelle
_vendetta_: il parat seulement que Lione, devenu riche et grand
seigneur, n'avait pas voulu faire le coup lui-mme, et qu'il en avait
charg l'un de ces _bravi_, toujours prts, moyennant salaire,  mettre
leurs bras  la disposition de qui en avait besoin. L'Artin reproche
vivement  Lione sa conduite: dans sa lettre, pour ne pas irriter cet
homme si emport, il s'efforce d'employer tour  tour les caresses d'un
pre et les remontrances d'un ami.

[Note 321: Bottari, t. III, p. 155, n.]

Si vous avez jamais dout, lui dit-il, que je vous regarde comme un
fils, l'indignation et le mpris que je vous ai tmoigns, en vritable
pre, puisque vous tes bien rellement mon fils, ont d faire
disparatre tous vos doutes. Croyez-vous qu'il et t digne de
l'attachement que je vous porte, tant parce que nous sommes d'une mme
patrie que parce que vous n'avez pas d'gal dans l'art de graver des
mdailles, de ne pas vous tmoigner mon indignation du traitement
inflig  Martino? Si vous l'eussiez vu avec son visage tout difforme et
son air si chang, je suis convaincu que non-seulement vous n'auriez pas
pu retenir vos larmes, mais que, reportant votre ressentiment sur celui
qui l'avait si cruellement frapp, votre propre conscience vous aurait
indign contre vous-mme. Cela doit vous paratre d'autant plus vrai,
qu'il ne vous fait pas honte dans votre art, puisqu'il vous imite si
bien, vous, son matre, que vous pouvez  bon droit vous glorifier et
non vous repentir de le lui avoir enseign. Maintenant je veux oublier
l'indignation que je vous avais tmoigne, pour la reporter tout entire
sur celui qui, au lieu de lui faire peur, selon votre intention, lui a
enlev la vie en la lui laissant, et je vous rends ma bienveillance.

Quelques annes plus tard, le fougueux artiste ayant offens, par son
mpris, les principaux citoyens d'Arezzo qui lui avait prpar une
entre solennelle dans sa ville natale, l'Artin l'en blma
vivement.--Les premiers personnages del ville, lui crit-il, taient
venus  votre rencontre en grand nombre et  cheval, et vous n'auriez
pas manqu de trouver dans la ville un logement honorable et des
visites, tmoignage de distinction aussi flatteur pour vous qu'exemple
remarquable de la rcompense que le talent peut obtenir.... Si toute
supriorit parat odieuse et insupportable, c'est surtout celle qui
accompagne un citoyen dans sa patrie: car, encore bien que l'envie
prenne racine partout, il n'y en a nulle part de plus acharne contre le
talent et le mrite que celle qui se rencontre l o l'homme a reu le
jour. Le dfaut des ignorants consistant  ne pouvoir pas supporter la
supriorit de l'intelligence, plus les esprits sont  leur niveau,
moins ils sont disposs  les attaquer. C'est pourquoi votre admirable
profession a reu de vous-mme une injure grave et une grande offense,
indpendamment du mcontentement que vous m'avez caus: et comme je vous
aime ainsi qu'on doit aimer tout  la fois un parent et un homme de
mrite, il me semble que vous m'avez enlev une partie de mon honneur et
de ma rputation, en perdant l'occasion de profiter des prparatifs qui
avaient t faits pour votre rception solennelle. Ne pouvant m'en
venger autrement, je ne vous salue pas de la part de Titien et de Iacopo
(Sansovino), bien que chacun de ces artistes illustres, l'un par son
coloris, l'autre par l'art de travailler le marbre, m'en ait pri avec
instance[322].

[Note 322: Bottari, t. III, p. 185, n LXXXIV.]

L'intimit tablie entre Lione et l'Artin tait fonde autant sur la
parent que sur une patrie commune. Ce dernier motif parat avoir amen
la liaison de l'Artin avec Vasari. Ce grand artiste, non moins illustre
par ses crits que par ses oeuvres de peinture et d'architecture, dut,
dans sa jeunesse, ainsi qu'il nous l'apprend lui-mme[323],  la
protection de Silvio Passerini, cardinal de Cortona, d'tudier le dessin
sous la direction de Michel-Ange et d'Andra del Sarto. Grce  la
protection du cardinal Hippolyte de Mdicis et du duc Alexandre, il ne
tarda pas  se trouver en faveur  Florence. Mais, tant plus jeune que
l'Artin[324], on peut prsumer qu'il dut  sa puissante recommandation
d'tre distingu dans la foule des artistes qu'attirait  Florence le
got bien connu des Mdicis pour les lettres, les sciences et les arts.
On voit, par une lettre que Vasari lui adresse de Florence, le 7
septembre 1535[325], qu'il le considrait comme son protecteur. Inform
du vif dsir qu'avait l'Artin de possder des dessins et autres oeuvres
du grand Buonarotti, qui ne les lui prodiguait pas, ainsi qu'on le verra
par la suite, il lui envoie une tte en cire, de la main de ce grand
matre et monarque de l'art, qui est plus qu'un homme et qui, seul,
s'efforce de suivre la nature. Connaissant, ajoute-t-il, le got et le
jugement dont le ciel vous a dot pour apprcier les oeuvres d'art, je
dsire que vous conserviez avec soin celle que je vous envoie: car,
puisque vous tes ce vritable miroir de toute espce de mrite, je suis
certain que cette bauche ne peut manquer de vous faire le plus grand
plaisir, tant  cause de la vivacit des traits mle  la profondeur du
dessin, qu' cause de son excution si nette et si digne d'admiration.
Je vous dirai que j'ai eu la plus grande peine  la retirer des mains de
son possesseur, non-seulement parce qu'il arrive toujours que ceux qui
ont de telles choses, mme lorsqu'ils ne s'y connaissent pas, attachent,
 cause du nom, beaucoup de prix  les conserver, mais ensuite parce
qu'un grand nombre de personnes dsirent les avoir. Soyez persuad que
si je n'eusse eu l'appui et la recommandation du trs-obligeant messere
Girolamo da Carpi, je ne l'aurais pas obtenue. Quoi qu'il en soit, je
vous la donne et vous l'envoie, et je n'ai aucun regret de m'en priver
pour vous en faire cadeau. Car le ciel m'a donn assez de jugement pour
que je comprenne qu'elle sera mieux place en vos mains qu'entre les
miennes. Ne doutez donc plus, d'aprs cela, que ma personne ne vous
appartienne entirement, et soyez persuad que, puisque je vous
appartiens, vous devez galement avoir ce que je possde. Mais c'est
assez dbibiter de compliments  la manire d'un jeune novice.

[Note 323: Dans sa propre biographie, t. X, p. 158.]

[Note 324: Vasari naquit en 1512 et mourut en 1874.]

[Note 325: Bottari, t. III, p. 190, n LXXXVIII.]

Par cette mme lettre, Vasari envoie  l'Artin un dessin de
Sainte-Catherine bauch de sa main: il lui rappelle qu'il lui a promis
de lui envoyer son portrait ainsi que ses oeuvres, et lui dit qu'il ne
lit, n'tudie et _n'adore_ que ce qui sort de sa plume. Il entre ensuite
dans des dtails qui prouvent qu'il tait charg des intrts de
l'Artin  Florence et  Arezzo, et qu'il tait en relations avec sa
soeur: enfin, il le charge de ses compliments pour le Titien, dont il
attend les ordres, dit-il, avec plus d'impatience que les pauvres la
distribution de la soupe (_la minestra_), le jour de la fte de
Saint-Antoine, et il se tient  sa disposition comme un prtre
nouvellement ordonn.

A quelque temps de l, Vasari envoya  l'Artin la copie d'un des quatre
cartons qu'il devait excuter, par ordre du duc Alexandre, dans une
salle du palais des Mdicis, que Giov. d'Udine avait laisse
inacheve[326]. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il lui crivit
 cette occasion, parce qu'elle contient sur ces cartons des dtails qui
ne se trouvent pas dans sa biographie[327].

[Note 326: Vasari, t. X, p. 163.]

[Note 327: Cette lettre est sans date dans le _Recueil_ de Bottari,
o elle est rapporte, t. III, p. 31, n X; mais comme elle a
t crite du vivant du duc Alexandre, qui fut assassin le 6 janvier
1536 Voy. Vasari, t. X, p. 166, et l'histoire de Vaschi, liv. XV, p.
590, et Bottari, t. V, p. 220, _ad notam_, elle doit tre des derniers
mois de 1535.--En parlant de ce travail dans sa biographie, t. X, p.
163, Vasari dit que, bien qu'il n'et alors gure plus de dix-huit ans,
le duc lui donnait six cus par mois, la table, un domestique et le
logement. Il y a ici une erreur vidente et volontaire de la part de
l'artiste. Vasari, tant n en 1512, avait vingt-trois ans en 1535: il a
voulu sans doute se rajeunir pour se donner plus de mrite.]

Le dsir bien naturel que vous me tmoignez, aprs m'avoir accord
votre protection en me traitant comme un fils, de possder quelque chose
de ma main, fait que je m'efforcerai de vous envoyer,  la premire
occasion, par le courrier Lorenzino, un des quatre cartons que j'ai fait
excuter dans cette chambre situe dans la partie du palais des Mdicis,
o tait, il y a peu d'annes, la loge publique: si ce n'et t d'un
poids trop lourd, je vous aurais envoy non-seulement celui-ci, mais les
quatre ensemble. Mais je vous expliquerai clairement la composition de
ceux qui me restent, et par celui que j'en voie, vous connatrez
facilement les airs des figures, la disposition des vtements, le
mouvement des personnages et leurs expressions; enfin, la manire et le
style avec lesquels j'ai trait les autres. Notre illustrissime duc
admire tellement les hauts faits de Jules Csar, que, s'il poursuit sa
carrire et que je passe ma vie  le servir, peu d'annes ne
s'couleront pas sans que ce palais ne soit rempli des peintures de
l'histoire entire de ce hros. Il a voulu que, pour la reprsentation
de cette histoire, j'excutasse les figures de grandeur naturelle, et
que je reprsentasse d'abord, pour premier tableau, qui est celui dont
je vous envoie le carton, l'aventure qui lui arriva en Egypte, lorsqu'il
fut forc de fuir devant Ptolme. Au milieu des vaisseaux qui
combattent les uns contre les autres, Csar, voyant le danger qui le
menace, n'hsite pas  se prcipiter dans la mer, et, nageant avec
vigueur, il porte dans ses dents le vtement imprial du commandement,
et tient d'une main, au-dessus des flots, le livre des _Commentaires_;
tandis que, se soutenant au milieu des ondes avec l'autre main, il
arrive sain et sauf au rivage, passant  travers les navires remplis de
soldats qui lui lancent une grle de traits et le poursuivent sans
pouvoir l'atteindre. Ainsi que vous le verrez, j'ai reprsent une mle
de soldats nus, afin de montrer l'tude que j'ai faite de l'art, et
ensuite pour me conformer  la vrit historique, qui nous montre les
navires monts par des rameurs combattant vigoureusement les uns contre
les autres.--Si cette composition vous plat, j'en serai charm, puisque
vous dsirez qu'il sorte de votre patrie, et de votre temps, un de ces
peintres qui ont le talent, avec leur pinceau, de faire parler les
figures. Et, comme il me semble que Dieu a combl vos dsirs,
conseillez-moi de mettre de ct la jeunesse avide de ces plaisirs qui
ont pour rsultat d'garer l'intelligence, del rendre strile et de
l'empcher de produire ces fruits qui entretiennent la mmoire des
hommes aprs leur mort. Ces paroles doivent suffire, mon cher messere
Pietro,  celui qui a rsolu de conqurir la renomme, pour l'exciter 
devenir un homme clbre parmi les esprits les plus distingus. Ne
doutez donc pas que je ne travaille tant, si le ciel m'en donne la
force, comme il a bien voulu me l'accorder jusqu' ce jour, que la ville
d'Arezzo, clbre seulement dans les arts et dans les lettres, mais qui,
 mon avis, n'a encore produit que des peintres mdiocres, pourra, grce
 moi, rompre la glace, pourvu que je poursuive les tudes que j'ai
commences.--Mais je reviens au second carton, o j'ai reprsent la
nuit, qui fait briller sur les figures la lumire clatante de la lune.
On y voit Csar, qui, aprs s'tre loign de sa flotte et de son arme,
occupe  dresser des feux et des fortifications sur le rivage, lutte
seul, dans une barque contre la mer dchane. Le nautonier hsitait,
troubl parla tempte; mais Csar lui dit: Ne crains rien, tu portes
Csar. On voit encore des matelots luttant contre les vents, et des
vaisseaux agits par les flots, et cette composition est
trs-complique. Le troisime carton reprsente Csar, lorsqu'on lui
apporte toutes les lettres que les amis de Pompe avaient crites  ce
rival contre lui, et qu'il les fait jeter dans le feu au milieu de la
foule assemble. Le dernier carton reprsente son clbre triomphe. On
voit, autour de son char, la multitude des rois prisonniers, et les
bouffons qui les tournent en drision, les chars portant les statues et
les tableaux des villes prises d'assaut, et un nombre infini de
dpouilles, rcompense et honneur des soldats. Cette dernire
composition n'est pas encore mise en oeuvre, parce que j'ai t oblig
de la suspendre pour excuter autre chose pour Son Excellence. Mais, je
viens de finir de colorier les trois premires.--Maintenant, portez-vous
bien, souvenez-vous de moi, qui dsire vous voir un jour j saluez de ma
part le Titien et le Sansovino j et lorsque vous aurez le carton que je
vais vous envoyer, daignez me faire savoir ce qu'ils en pensent et en
mme temps votre propre sentiment: et sur ce, je vous quitte.

Cette lettre est surtout remarquable par la rsolution qu'elle annonce
de la part de Vasari de travailler  acqurir la renomme et la gloire
qui assurent l'immortalit. Il tint parole, et ralisa la prdiction
qu'il avait faite  l'Artin d'illustrer sa ville natale. Mais,
lorsqu'il crivit cette lettre, il ne souponnait pas que sa rputation
d'crivain effacerait presque celle d'artiste, et il tait loin de
supposer que ses crits seraient un jour plus recherchs par la
postrit que ceux de son compatriote, alors dans tout l'clat de sa
renomme et de sa puissance[328].

[Note 328: Vasari, d'aprs l'explication qu'il en donne lui-mme
dans sa propre biographie, t. X, p. 187 et suiv., ne commena que vers
le mois de septembre 1546  crire ses Vies ou notices sur les plus
clbres artistes; il entreprit ce travail  la sollicitation du Molza,
d'Annibal Caro, de messer Gandolfo, de messer Claudio Tolomei, de messer
Romolo Amaseo, et de monsignor Giovio, qui se runissaient souvent chez
le cardinal Alexandre Farnse.]

Dans le mois de mai 1536, Charles-Quint visita Florence et y fut reu
avec tout le crmonial usit  cette poque. C'tait alors, comme
aujourd'hui, l'usage de clbrer l'entre, dans les grandes villes, des
papes, des souverains et des princes, par des arcs de triomphe et des
dcorations de toutes espces, ornes de peintures et de devises faisant
allusion aux principaux vnements de leur vie. Mais la diffrence qui
existe entre cette poque et la ntre, c'est que, de nos jours, ces
dmonstrations ont perdu toute leur originalit, et sont le plus souvent
abandonnes  la routine des entrepreneurs de ftes publiques; tandis
que dans le seizime sicle, les plus grands artistes ne ddaignaient
pas de concourir  ces crmonies, en mettant leur talent  la
disposition des princes ou des villes qui voulaient honorer la visite de
leurs illustres htes. C'est ainsi qu'en 1515, la venue du pape Lon X 
Florence fut l'occasion de nombreux travaux de dcoration. Le Sansovino,
qui tait alors dans cette ville, donna les dessins de plusieurs arcs de
triomphe construits en bois dans les diffrentes parties de la ville. En
outre, il entreprit, avec Andra del Sarto, d'excuter en bois, pour
Santa-Maria del Fiore, une faade temporaire, orne de statues et de
bas-reliefs. L'aspect de cette faade dcore de peintures tait si
majestueux, que Lon X s'cria en la voyant: Quel dommage que ce ne
soit pas la vritable faade[329]!

[Note 329: Vasari, _Vie de Sansovino, t_. IX, p. 269.]

De mme, lors de la venue de l'empereur Charles-Quint  Rome, en 1535,
Antonio da San Gallo avait construit  San Marco un arc de triomphe qui
fut orn par Francesco de Salviati de plusieurs sujets en clair obscur,
qui furent les meilleurs de tous ceux que l'on vit en ce jour
solennel[330].

[Note 330: _Id., Vie de Francesco de'Salviati_, t. IX, p. 103.--Pour
avoir une ide de ces crmonies, consultez les gravures reprsentant la
grande cavalcade de Clment VII et de Charles-Quint,  Bologne, lors du
sacre de ce dernier, tire de la salle du palais Ridolfi,  Vrone,
peinte par le Brusasorci et grave par Agostino Comerio.--Vrone, 1830,
grand in-folio oblong, huit planches.--Aprs la mort de Charles-Quint,
on clbra  Rome, en son honneur, de magnifiques funrailles. A cette
occasion, Taddeo Zucchero retraa en vingt-cinq jours les actions les
plus remarquables de cet empereur, et moula en carton une foule de
trophes et de superbes dcorations. Six cents cus d'or lui furent
pays pour ce travail, dans lequel il fut aid par son frre Federigo et
par d'autres artistes.--Vasari, _Vie de Taddeo Zucchero_, t. IX, p. 145.
--J'ignore si ces dcorations ont t graves.]

Le duc Alexandre ne voulait pas rester infrieur au pape dans la
rception qu'il dsirait faire  Charles-Quint, l'arbitre suprme de
tous les tats de l'Italie. Il s'adressa donc aux nombreux artistes qui
habitaient Florence, et leur commanda d'lever et de dcorer les arcs de
triomphe destins  orner les diffrentes parties de la ville par
lesquelles le cortge imprial devait faire son entre. Vasari fut
adjoint, par ordre du duc, aux commissaires chargs de prsider 
l'excution de ces dcorations [331].

[Note 331: Ces commissaires taient: Luigi Guicciardini, le pre de
l'historien; Giovanni Corsi, Palla Ruccellai et Alexandre Corsini.
--Voy. dans Bottari, t. III, p. 35, n XI, une lettre de Vasari
 Rafaello dal Borgo, lve de Raphal et de Jules Romain, dans laquelle
il lui demande son concours pour les travaux dont il tait charg.]

Il raconte ainsi dans sa biographie[332], la part qu'il prit  ces
travaux:

[Note 332: T. X, p. 165.]

Outre les grandes bannires du chteau, je dcorai la porte de San
Pietro Gattolini, et l'arc de triomphe haut de quarante brasses et large
de vingt que l'on leva sur la place San Felice. Alors se dchanrent
contre moi mille envieux, qui, pour m'empcher de conduire  fin ces
importantes entreprises, russirent, par leurs intrigues,  m'enlever
vingt auxiliaires au plus fort de ma besogne: mais j'avais prvu cette
machination, et partie en travaillant moi-mme jour et nuit, partie avec
le secours de peintres trangers  la ville, qui m'aidaient en cachette,
je menai bon train mon affaire, et m'efforai de vaincre les obstacles
que l'on me suscitait. Bertoldo Corsini, provditeur gnral de Son
Excellence, dit au duc que je ne pourrais jamais me tirer de tous les
ouvrages que j'avais en main, d'autant plus que je manquais
d'auxiliaires. Le duc me manda aussitt prs de lui, et m'instruisit de
ce qui lui avait t rapport. Je lui rpondis que je n'tais point en
retard, comme il lui serait facile de s'en convaincre. Peu de temps
aprs, le duc vint lui-mme examiner en secret mes travaux, et il
reconnut que les accusations diriges contre moi taient le fruit de
l'envie et de la malignit. Enfin,  l'poque voulue, ma tche se trouva
termine  la satisfaction du duc et du public, tandis que mes ennemis,
qui s'taient plus occups de moi que d'eux-mmes, restaient
honteusement en arrire[333].--Ce passage ne donne aucuns dtails sur
les prparatifs qui furent excuts pour l'entre de Charles-Quint 
Florence, et l'on ne trouve dans aucune autre partie des oeuvres de
Vasari la description de cette crmonie[334]. Mais elle est rapporte
en entier dans la lettre qu'il crivit  cette occasion, dans le mois de
mai 1536,  son protecteur l'Artin. Comme cette lettre est fort longue,
nous y renvoyons le lecteur[335].

[Note 333: T. X, p. 165, traduct. de M. Leclanch.]

[Note 334: L'dition de Vasari donne par MM. Leclanch et Jeanron
ne contient, t. X, p. 19, que la description des dcorations excutes
, Florence pour les noces de don Franois Mdicis et de la reine Jeanne
d'Autriche: cette description, qui remplit cent quarante pages, est fort
curieuse.]

[Note 335: Voy. Bottari, t. III, p. 39, XII.]

Les travaux que Vasari avait mens  bonne fin,  la satisfaction du duc
et de son hte illustre, lui furent gnreusement pays: il nous apprend
lui-mme, dans sa biographie, qu'aux quatre cents cus qui lui avaient
t assigns pour traitement, le duc ajouta trois cents cus, qu'il
prleva sur le salaire de ceux qui n'avaient pas achev leurs travaux au
temps fix par leurs contrats. Avec cet argent, dit-il, je mariai une
dnies soeurs, et j'en fis entrer une autre dans le couvent des _Murate_
d'Arezzo, auquel je donnai, en sus de la dot, une Annonciation et un
tabernacle qu'on plaa dans le choeur o se clbrent les
offices[336].--Il ne pouvait mieux agir, ni tenir plus fidlement
l'engagement qu'il avait pris vis--vis de lui-mme, d'employer sa
jeunesse  travailler pour devenir un homme clbre et illustrer sa
patrie.

[Note 336: T. X, p. 166.]

L'Artin lut avec plaisir la description que Vasari lui avait envoye:
il lui rpondit le 19 dcembre 1537[337], en lui faisant force
compliments: et repassant l'un aprs l'autre tous les tableaux que
Vasari avait dcrits dans sa lettre, il lui rpte  satit qu'il voit
tout le spectacle de l'entre de Charles-Quint  Florence, tout, 
l'exception des prlats qui marchaient derrire l'empereur, parce que,
dit-il, je n'ai pas des yeux qui puissent voir des prtres.--_Non
veggio gia dietro a Cesare i prelatij perch non ho occhio che possa
veder preli_.

[Note 337: Bottari, t. III, p. 97, n XXVI.]

Quelque annes aprs[338], Vasari se rendit  Venise, o j'tais
appel, dit-il, parle clbre pote messer Pietro Aretino, mon ami
intime, lequel avait un vif dsir de me voir. J'entrepris ce voyage
d'autant plus volontiers, qu'il m'offrait l'occasion de connatre les
productions du Titien et de plusieurs autres matres. Quelques jours me
suffirent pour examiner  Modne et  Parme celles du Corrge;  Mantoue
celles de Jules Romain, et  Vrone les nombreux et prcieux monuments
antiques que cette ville renferme. Enfin, j'arrivai  Venise avec deux
tableaux peints de ma main, d'aprs les cartons de Michel-Ange: je les
donnai  don Diego da Mendoza[339], qui m'envoya en retour deux cents
cus d'or. A peu de temps de l, je lis,  l prire de l'Aretino, pour
les seigneurs della Calza, en compagnie de Batista Lungi, de Cristofano
Gherardi et de Bastiano Flori d'Arezzo, des dcorations pour une fte,
et neuf tableaux destins  orner la soffite d'une chambre du palais de
messer Giovanni Cornaro[340].

[Note 338: En 1541, ainsi qu'il l'explique dans sa _Vie du Titien_,
t. IX, p. 212.]

[Note 339: Ambassadeur de Charles-Quint prs la rpublique de
Venise, amateur fort clair des arts et ami du Titien, qui fil son
portrait en pied en 1541.--Voy. Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]

[Note 340: Vasari, t. X, p. 176.--Traduct. de M. Leclanch.]

Vazari ne resta que treize mois  Venise[341]; il en repartit, le 16
aot 1542, pour la Toscane et Rome. Les chaleurs de l't furent si
fortes, en 1543, qu'il fut oblig de quitter cette ville, le jour de la
fte de Saint-Pierre, pour retourner  Florence[342].

[Note 341: Vasari, _Vie du Titien_, t. IX, p. 212.]

[Note 342: _Id._, t. X, p. 177-178.]

C'est l que l'Artin lui adressa, dans le mois de septembre 1543, une
lettre dans laquelle il lui reproche la lenteur qu'il mettait  excuter
les dessins qu'il lui avait promis; il lui annonce en mme temps qu'il a
crit au duc d'Urbin, Francesco Maria della Rovre, pour le prier de lui
accorder ce qu'il dsirait obtenir[343]; et, afin de voir sa demande
plus favorablement accueillie par ce prince, l'Artin ajoute qu'il a
envoy au duc son portrait (de lui Artin), excut parle Moretto, de
Brescia, artiste rempli de l'intelligence del peinture[344].

[Note 343: Bottari, t. III, p. 122, n XXXVIII.]

[Note 344: Alessandro Bon Vicino, de Rovato, sur le territoire de
Brescia, qu'on avait surnomm le Morello.--Voy, Vasari, _Vie du
Titien_.]

L'Artin crut devoir expliquer au Moretto les motifs qui l'avaient
dtermin  envoyer au duc d'Urbin le portrait qu'il avait excut. Le
Sansovino, lui crivit-il dans le mois de septembre 1544[345], sculpteur
fameux, architecte admirable et homme de bien, est venu en personne me
remettre le portrait que vous m'avez envoy. Tous ceux qui l'ont vu en
ont fait le plus grand loge, car il est vritablement digne d'tre
admir; et les connaisseurs ont vant l'union naturelle des couleurs
entremles d'ombres et de lumires avec un sentiment merveilleux et une
manire des plus gracieuses. Quant  moi, je me trouve si semblable 
moi-mme dans votre peinture, que souvent, lorsque mon imagination,
absorbe par les rflexions que je fais sur les vnements prsents, sur
les tristes circonstances au milieu desquelles nous vivons, et sur les
terribles dangers qui menacent la chrtient, me ravit pour ainsi dire
l'intelligence et me l'enlve par l'extrme dsespoir dans lequel je
suis plong, alors l'esprit qui fait que je respire ne sait plus si le
souffle qui l'anime est dans mon corps ou dans votre dessin; tant la
peinture jette plus de doute dans l'esprit du personnage vivant, que ne
ferait, avec les sens de la seule nature, le miroir qui reprsente
l'image d'un autre[346].En rsum, ayant jug ce portrait  cause du nom
de son auteur et non pour le sujet qu'il reprsent, digne d'tre offert
 un prince, j'en ai fait hommage  l'illustre duc d'Urbin, dont l'me
est le vrai refuge des talents de la malheureuse Italie. J'ai pense que,
par l, j'honorerais Brescia, cratrice de vtre divine intelligence, et
que je me ferait valoir moi-mme, tant reprsent par votre admirable
talent. Maintenant, ne sachant quelle autre chose je pourrais faire, je
me borne  remercier la gnrosit qui tous a excit  m'assurer ainsi
l'immortalit.

[Note 345: Bottari, t. III, p. 122, n XXXVIII.]

[Note 346: J'ai traduit cette longue priode, _nemico del pulmone_,
comme disait Algarotti, presque mot pour mot, pour faire connatre la
recherche de penses que l'on rencontre frquemment dans les lettres de
l'Artin, et qui est un dfaut particulier aux crivains italiens des
XVI et XVNe sicles.]

Vasari n'expliqu pas dans sa biographie ce qu'il dsirait obtenir du
duc d'Urbin; mais, d'aprs la recommandation de l'Artin et le cadeau
qu'il avait fait au duc, on doit supposer qu'il obtint tout ce qu'il
avait demand.

Au milieu de sa vie licencieuse et dsordonne, l'Artin parat avoir
conserv pour le souvenir de sa mre, qu'il avait perdue tant fort
jeune, un respect ml d'un tendre regret; ces sentiments clatent dans
une lettre qu'il adressa, en dcembre 1546,  son ami Vasari[347].

[Note 347: Bottari, t. III, p. 176, n LXXVIII.]

Si vos lettres ont le pouvoir par elles seules de remplir mon me de
cette tendresse qu'apportent dans le coeur d'un pre les douces paroles
crites par un fils, quelle consolation pensez-vous que j'eusse
ressentie dans le plus profond de mon coeur, si, avec elles, j'avais
reu galement le portrait de celle qui me donna naissance  Arezzo. Je
vous supplie, et ne vous prie pas seulement, par tout ce que vous avez
de talent et de bienveillance pour moi, de daigner mettre de ct tout
autre soin, et de copier[1] le tableau plac au-dessus de la porte de
Saint-Pierre (d'Arezzo) o elle est reprsente sous les traits de la
Vierge, devant l'ange, dans une Annonciation, et de me l'envoyer par le
courrier Lorenzetto, de Florence. L'image de cette mre chrie, ranime
par votre inimitable pinceau, respirera un tel air de vie, qu'il me
semblera, en voyant son portrait, jouir de sa prsence, comme j'en
jouissais lorsqu'elle tait vivante, et comme j'en jouis encore, bien
qu'elle soit trpasse. Si l'on ne connaissait toute sa bont, il aurait
suffi de la voir reprsente dans un tableau, sous les traits de la mre
du Christ, pour attester clairement  tous la sainte honntet de cette
respectable femme.

Le peintre satisfit promptement au dsir de son ami, qui l'en remercia
dans la lettre suivante, d'avril 1549[348]. Aprs avoir commenc par
faire son propre loge, en affirmant qu'il fait honneur  sa ville
natale, l'Artin lui annonce qu'il a reu avec une tendresse mle de
larmes le portrait de celle qui l'a mis au monde. J'ai appris avec
plaisir, dit-il, que vous avez refus d'ajouter quelques ornements au
tableau, parce que son effigie n'aurait plus t reconnaissable. Mais,
si elle parat admirable sous le pinceau de l'artiste peu habile qui la
reprsenta autrefois, combien elle va me paratre merveilleuse,
maintenant qu'elle est l'oeuvre de votre pinceau qui sait si bien rendre
les choses. Je vous jure, par la tendre affection que je porte  sa
mmoire, que tous ceux qui la voient affirment hautement que la douceur
et la bont clatent si manifestement en toute sa personne, que,
nonobstant les fautes de dessin commises par celui qui l'a reprsente,
on comprend la raison qui l'a dtermin  la la faire figurer dans une
Annonciation. La transformer en toute autre beaut idale pour orner une
autre scne, c'et t faire injure  la nature qui l'avait cre si
belle. Le Titien, ce peintre illustre, affirme n'avoir jamais rencontr
de jeune fille dont le visage ne lui ait laiss apercevoir quelque chose
de lascif,  l'exception d'Adria, dont le front, les yeux et le nez ont
tant de ressemblance avec Tita (c'tait le nom de mon excellente mre),
qu'on dirait qu'elle est plutt sa fille que la mienne. Je vous remercie
donc de ce cadeau; d'autant plus volontiers, que la fatigue que vous
avez endure pour me faire plaisir, n'a pas moins de prix pour vous, qui
tes toujours dispos  faire quelque chose qui me soit agrable et qui
puisse vous faire honneur, ainsi que vous l'avez prouv plusieurs fois
jusqu' ce jour.

[Note 348: Bottari, t. III, p. 177, n LXXIX.]

Tout en respectant le sentiment qui dtermine l'Artin  faire l'loge
des vertus et de la beaut de sa mre, on ne s'attendait gure  trouver
ici la remarque qu'il prte au Titien sur la physionomie de sa fille
Adria. Le pre, oubliant sa vie habituelle, se montre ici abus, comme
tous les pres, sur le caractre de beaut de sa fille; mais, bien qu'il
crive  un ami, il et mieux fait de garder le silence, car la
postrit aura peine  croire qu'il n'y ait pas eu un peu de raillerie
dans la remarque du grand peintre, que l'Artin parat avoir prise au
srieux.

On sait que Vasari avait pour ami intime le peintre Francesco de'Rossi,
plus connu sous le nom de Francesco, ou Cecchino de'Salviati,  cause de
la protection toute spciale dont il fut constamment l'objet de la part
du cardinal Salviati[349]. Cet artiste, n  Florence, o il avait
longtemps suivi les leons de Michel-Ange, de Baccio-Bandinelli et
d'Andra del Sarto, avait sans doute connu l'Artin par l'entremise de
son compatriote Vasari; il tait non moins li avec Lione Lioni,
galement d'Arezzo, et nous avons dit qu' son retour de France, le
Salviati s'tait arrt  Milan pendant plus de quinze jours chez Lione,
qui l'avait magnifiquement reu dans sa belle maison de la rue
de'Moroni. L'Artin, plus g que Francesco[350], dut tendre sa
protection sur lui, ayant qu'il ne ft parvenu  s'assurer la faveur du
cardinal, comme il l'avait tendue sur Vasari et sur Lione. Francesco
resta pendant toute sa vie en relation avec l'Artin et lui tmoigna
toujours de la reconnaissance. Pendant son sjour  Venise, vers 1540,
il fit son portrait que le pote envoya au roi Franois Ier, avec des
vers en l'honneur du peintre[351].

[Note 349: Vasari, t. IX, p. 294]

[Note 350: Suivant Vasari, _loc. cit._, le Salviati tait n en
1516.]

[Note 351: Vasari. _loc. cit._, p. 106.]

Le Salviati peignit  Venise, entre autres choses, pour le patriarche
Grimani, qui l'avait accueilli avec beaucoup de bienveillance, un
tableau octogone reprsentant Psych recevant des offrandes et des
hommages comme une desse. Ce tableau fut plac dans un salon de la
maison du patriarche, et Vasari ajoute que cette Psych l'emporte en
beaut, non-seulement sur les tableaux qui l'entourent, mais encore sur
tous ceux qui sont  Venise: loge videmment exagr, et que l'amiti
de Vasari pour Francesco et son peu de sympathie pour l'cole vnitienne
ont pu seules lui inspirer[352].

[Note 352: Voy. ce que pense de ce jugement l'abb Lanzi, t.
Ie,.p. 202.]

D'aprs le tmoignage de Vasari, le Salviati tait d'un caractre
mlancolique, et il dit qu'il ne fut jamais en grande faveur en France,
parce qu'il tait d'une humeur entirement oppose  celle des gens de
ce pays[353]. C'est probablement  cette disposition d'esprit que
l'Artin fait allusion dans une lettre d'aot 1515[354], qu'il lui
adressa pour le remercier d'un dessin de la Conversion de saint Paul que
le peintre lui avait envoy, aprs plusieurs annes de silence et
d'oubli. L'Artin vante beaucoup cette composition, dont il fait une
description complte: il rapporte les louanges donnes au cheval du
personnage qui porte l'tendard par le Titien et le Sansovino, galement
attachs au Salviati; il termine en faisant l'loge du duc Come II de
Florence, dont les encouragements et la bienveillance avaient permis 
l'artiste de faire graver son dessin sur cuivre par Enea Vico
Parmigiano, graveur trs-clbre et digne mule de Marc-Antoine[355].
Les loges donns par l'Artin  la Conversion de saint Paul lui
valurent, comme  l'ordinaire, un tableau du peintre; ce dont il le
remercia par une lettre d'octobre 1545[356].

[Note 353: Vasari, _loc. cit._, p. 111-119.]

[Note 354: Bottari, t. III, p. 138, n XLIX.]

[Note 355: Vasari, t. IX, p. 115.]

[Note 356: Bottari, t. III, p. 144, n LI.]

Le graveur Enea Vico, que l'Artin, dans la lettre prcdente, ne craint
pas de comparer  l'illustre Marc-Antoine, tait un artiste d'un talent
minent. Il grava deux mdailles de Charles-Quint, entour de figures et
d'attributs allgoriques, et ddia son oeuvre  ce grand monarque par
une-dclaration rapporte dans une lettre du Dont au marquis Doria et au
seigneur Ferrante Caraffa[357].

Il est le premier qui ait grav sur cuivre le Jugement dernier-de
Michel-Ange, d'aprs un dessin du Bazzacco, plus connu sous le nom de
Paolo Ponzio, un des lves de Buonarotti[358].

[Note 357: _Id._, t. 5, 140, XXXIV.]

[Note 358: Sur le Bazzacco, voy. Vasari, t. V, p. 92, et t. IX, p.
184, 197; et sur Enea Vico, t. VI, p. 315; t. VIII, p. 99  101, 146 
149, et t. IX, p. 115.]

L'Artin crivit  cette occasion, en janvier 1546,  Enea Vico, et le
loua beaucoup d'avoir entrepris ce travail: Car, dit-il, laisser une
semblable composition sans en faire aucune copie, serait ne pas la faire
servir  la gloire de la religion qu'elle enseigne. Et puisque, d'aprs
les dcrets de la Providence, la fin de tout ce monde doit arriver, il
est salutaire que le monde entier puisse profiter de la reprsentation
de cette redoutable catastrophe. Aussi, je suis certain que Jsus-Christ
vous tiendra compte de cette oeuvre, et que vous en serez rcompens par
le grand-duc de Florence. Ainsi donc, n'hsitez pas de mener  bonne fin
une si louable entreprise, encore bien que les figures, dessines par
Michel-Ange dans l'Enfer et dans le Paradis, puissent exciter le
scandale chez les luthriens. Mais ce n'est pas l ce qui peut vous
enlever l'honneur que vous mritez, pour avoir, le premier, mis cette
grande oeuvre  la porte de tout le monde[359].

[Note 359: Bottari, t. III, p. 132, n LVII.]

Nous ignorons si cette gravure tait termine en 1548, poque o Enea
Vico avait abandonn son art pour se transformer en courtisan. Dans
cette circonstance, l'Artin lui crivit deux lettres remplies
d'excellents conseils et dignes d'tre rapportes en entier[360]:

[Note 360: _Id._, t. III, p. 169, n LXXII; et p. 170, n
LXXIII.]

Puisque vous avez abandonn l'exercice du bel art dans lequel vous tes
unique, lui crit-il dans la premire, date d'avril 1548, pour vous
mettre au service des cours, o, ncessairement, vous ne jouerez qu'un
fort triste rle, vous me forcez de vous donner quelques conseils, afin
que vous ne paraissiez point trop novice dans la pratique de cette
servitude. Avant tout, retenez votre langue, car un franc et libre
parler est ce que les oreilles des grands supportent le plus
difficilement j d'o il suit qu'il faut adopter un de ces deux partis,
ou se rsigner  garder, constamment le silence, ou ne dire que ce qui
leur est agrable.

Dans la seconde lettre, du mois de mai suivant, l'Artin revient sur le
mme sujet et s'efforce de ramener Enea Vico  reprendre l'exercice de
son art.--De grce, lui dit-il, je vous en prie, mon fils, non pas
tant par l'amour que je vous garde en mon coeur, mais par la gloire que
je dsire vous voir acqurir, n'abandonnez pas votre profession. Voue
savez que je vous ai dj donn ce conseil, mais jugez par vous-mme
s'il ne vaut pas mieux vivre libre, en occupant la premire place parmi
ceux qui gravent les dessins que d'autres ont excuts sur le papier,
plutt que de mourir au dernier rang de ceux qui qutent leur pain
quotidien sous la dure domination des princes. Pour conclure, je dirai
qu'on est heureux d'tre libre, mme lorsqu'on achte la libert au prix
de la vie, tandis que la mort elle-mme est prfrable au malheur de
vivre dans la servitude. Et puisque l'homme n'a pas de plus grand ennemi
que lui-mme, tant qu'il se laisse dominer par ses passions,
efforcez-vous de faire mentir cette sentence dont l'exprience a
dmontr la vrit, en prouvant que l'homme n'a pas de meilleur
conseiller que lui-mme, lorsqu'il ne souffre pas que des fantaisies et
des dsirs de nouveauts usurpent l'empire de sa volont. Dcidez-vous
donc  jouir des avantages, des commodits que Venise vous offre; car il
vaut mille fois mieux vivre ici en travaillant, que de passer ses jours
au milieu de ce qu'on regarde comme le repos dans tout le reste de
l'Italie.

Ces sages conseils produisirent leur effet: notre graveur, un moment
dtourn de la voie glorieuse qu'il avait suivie jusqu'alors, reprit sa
vie d'artiste, et illustra sa carrire par des oeuvres qui ont assur 
son nom une immortalit qu'il n'aurait certainement pas acquise en
vivant dans l'oisivet  la cour des princes[361].

[Note 361: Ses gravures se font remarquer par la fermet des traits,
ce qui n'enlve rien  la douceur et  la _morbidesse_ du burin; elles
ont t excutes de 1541  1560.]

L'Artin ne se contentait pas d'entretenir des relations avec les
premiers artistes de son temps, il cherchait aussi  discerner le mrite
naissant et  le maintenir dans la voie du travail et de l'tude, en
donnant  ses premiers essais de puissants encouragements. C'est ainsi
qu'il protgea le peintre Gian Paolo, que Vasari nomme Gian Paolo di
Borgo[362].

[Note 362: Vasari, t. X, p. 187.]

En 1545, cet artiste se trouvait  Venise, et s'occupait  peindre des
portraits et un tableau de Jsus-Christ devant Pilate. Une lettre que
lui crivit; l'Artin, dans le mois de novembre de cette mme
anne[363], l'engage  lui apporter le portrait d'une femme dont il
tait pris, celui d'un gentilhomme allemand, celui d'un avocat
vnitien, et son tableau de Jsus-Christ devant le tribunal de Pilate.
Il voulait montrer ces tableaux  don Diego de Mendoza, ambassadeur de
Charles-Quint prs de la srnissime rpublique, bon connaisseur en
peinture, afin de procurer au jeune Paolo la protection de cet amateur
clair des arts. Par une autre lettre du mme mois[364], il fait
l'loge du portrait de Jean de Mdicis que Gian Paolo avait excut,
peut-tre  sa demande, et qui tait destin au duc Cosme, son
fils[365]. C'est probablement  la recommandation de l'Artin, que Gian
Paolo dut d'tre employ par Vasari, en 1546, aux travaux de la salle de
la chancellerie du palais de Saint-Georges  Rome, que Vasari excutait
pour le cardinal Farnse[366].

[Note 363: Bottari, t. III, p. 148, n LIV.]

[Note 364: _Id._, _ibid._, p. 151, n LVI.]

[Note 365: _Id._, _ibid._, p. 146, _ad notam_.]

[Note 366: Vasari, t. X, p. 187.]

Un autre peintre beaucoup plus connu que Gian Paolo, Andra Schiavoni,
lve du Titien, profita galement des conseils et des encouragements de
l'Artin. Il lui crivait, en avril 1548[367], une lettre remplie d'une
critique bienveillante, et qui contient une apprciation vraie des
qualits et des dfauts de cet artiste.--C'est une cruaut, lui dit-il,
semblable  celle qu'un fils ne craint pas de faire prouver  son
pre, lorsqu'il oublie l'amour qu'il lui doit, de ne plus me laisser
voir vos tableaux, ainsi que vous en usiez autrefois  mon gard, alors
que vous n'excutiez aucune composition profane ou sacre, sans l'avoir
fait porter chez moi afin que je pusse l'examiner. Et cependant,
l'inimitable Titien, non moins cher  Charles-Quint qu'Apelles le fut 
Alexandre le Grand, sait bien de quelle manire j'ai toujours lou la
justesse savante de votre intelligent pinceau. Il y a plus, ce grand
peintre s'est merveill de la pratique que vous montrez en inventant
les esquisses de ces compositions si bien entendues et si bien rendues:
tellement que si la fougue de l'invention vous permettait d'apporter
plus de soins  l'excution, vous seriez le premier  reconnatre
l'utilit de ces conseils. Mais l'invention que vous montrez pour runir
ensemble un grand nombre de personnages mrite d'tre loue sans
restriction; car la beaut de ces compositions frappe les hommes les
moins connaisseurs en fait de peinture. Je laisserai donc de ct tout
ce que je pourrais dire pour vous critiquer, ne voulant pas anticiper
sur l'effet du temps, dont l'office consiste  corriger les dfauts des
jeunes gens, lesquels, en acqurant des annes, acquirent aussi cette
rserve et cette retenue qui transforment en attention les lgrets de
la jeunesse. Je laisse tout cela de ct, dis-je, en vous priant de
venir jusqu'ici avec quelque peinture nouvelle. Si vous m'accordez cette
grce, je me rjouirai tout  la fois et de votre prsence et de votre
art.

[Note 367: Bottari, t. III, p. 168, n LXXI.]


Le jugement que l'Artin porte dans cette lettre sur la manire du
Schiavoni a t ratifi par la postrit: il est incontestable en effet
que ce peintre, dou d'une facilit merveilleuse, aussi bien pour
l'invention que pour l'excution, aurait beaucoup gagn  modrer sa
fougue et  mieux terminer ses tableaux. Il pche surtout par le dessin,
dfaut commun  toute l'cole vnitienne: mais, malgr tous ces
reproches, il est vrai de reconnatre, avec l'abb Lanzi, qu'
l'exception du dessin, tout le reste dans le Schiavoni est trs-digne
d'loges: belles compositions, mouvements imits avec beaucoup d'art des
gravures du Parmesan, coloris doux qui tient de la suavit d'Andra del
Sarto, touche de pinceau de grand matre[368].

[Note 368: Lanzi, t. V, p. 120.--Voy. la Vie du Schiavone dans
Ridolfi, Ier partie, p. 227.]

Un autre lve du Titien, non moins habile, non moins remarquable que le
Schiavone, le peintre Bonifazio[369], fut galement li avec l'Artin.
Nous trouvons,  la date du mois de mai 1548, une lettre de ce dernier,
qui s'excuse auprs de l'artiste d'avoir nglig de l'aller voir depuis
longtemps. Cette lettre contient aussi l'loge des tableaux que
Bonifazio avait peints pour dcorer l'appartement du cavalire della
Legge, procurateur vnitien, ami du Sansovino[370] et l'un des amateurs
les plus distingus de cette ville de Venise, alors si clbre par son
got pour les arts et par ses grands artistes. L'Artin, comme 
l'ordinaire, cherche  se faire valoir auprs du peintre; il prtend que
le noble procurateur a toujours eu en grande estime les tableaux qui
ornent son appartement: Mais depuis, dit-il, qu'il les a entendu louer
avec ce jugement sr que tous les professeurs de l'art s'accordent 
m'attribuer, il tient la chambre o ils se trouvent pour sa perle la
plus prcieuse. Je sais bien, ajoute-t-il, que les peintures que vous
excutez ailleurs, tantt dans une glise, tantt dans une autre,
brillent d'un tout autre mrite et resplendissent d'un tout autre clat.
C'est pourquoi je vous prie d'oublier le ressentiment que vous pourriez
garder contre moi, ressentiment que j'ai mrit, et de permettre que
demain, dans l'aprs-midi, je vienne vous faire mes excuses et jouir de
la vue de ce que vous voudrez bien me laisser regarder.... Je viendrai
donc sans faute, et dans le cas o vous me refuseriez l'entre, j'irai
au palais (ducal) jouir de l'clatante vue des belles choses qui
attirent les regards dans vos admirables peintures[371]. Parmi ces
peintures, celle qui reprsente les vendeurs chasss du temple,
remarquable par le grand nombre de personnages, l'habilet de la
composition, le coloris et son admirable perspective, suffirait seule,
suivant l'abb Lanzi[372], pour assurer au peintre l'immortalit.
L'Artin ne pouvait donc mieux louer Bonifazio qu'en lui rappelant
cette grande oeuvre qui, aujourd'hui encore, fait l'admiration de toutes
les personnes qui visitent l'ancien palais des doges [373].

[Note 369: Voy. Lanzi, t. III, p. 117; et Ridolfi, Ier partie, p.
269.]

[Note 370: Vasari, t. IX, p. 280.]

[Note 371: Bottari, t. III, p. 171, n LXXIV.]

[Note 372: T. III, p. 118.]

[Note 373: Vasari, t. IX, p. 301, place Bonifazio au rang des plus
habiles coloristes.]

On voit, par la lettre adresse  Bonifazio, quels mnagements l'Artin
savait apporter pour flatter l'amour-propre des artistes, _genus
irritabile_, avec lesquels il entretenait des relations.

On en trouve une nouvelle preuve dans une lettre du mois de mars 1545,
crite par lui au sculpteur Danese, un des lves de Sansovino. Cet
artiste, littrateur distingu, avait compos un pome des _Amours de
Marfise_: l'Artin lve cette oeuvre aux nues, et, suivant son usage,
il en exagre singulirement le mrite[374]. Ces loges outrs
n'empchrent pas l'artiste de se trouver bless de quelques critiques
que l'Artin s'tait permises  l'gard d'un de ses ouvrages. L'Artin
s'en expliqu dans une lettre d'aot 1545[375]:--Par attachement pour
vous, et non pour le plaisir de vous constituer en faute, je vous ai dit
ce que la vrit m'a mis sur la langue, lorsque j'ai vu la manire de
traiter le nu adopte par celui qui  la prtention de tenir le premier
rang pour l'excellence de son jugement en matire de peinture. Mais si
nous nous moquons de la nature, qui fait tout au hasard, lorsqu'elle
nous montre un homme d'une forte corpulence soutenu par les dbiles
appuis de jambes trs-grles, que doit-on dire de l'art, lorsque,
n'observant aucune mesure dans les choses qu'il a commences, il viole
dans ses figures dessines les rgles de proportion que l'on doit
observer? Grces soient rendues au Titien, et bni soit le Sansovino,
qui m'ont toujours su beaucoup de gr des avertissements que j'ai pu
leur donner quand ils taient  l'oeuvre; et cependant ce sont des
matres d'un singulier gnie! En somme, la prsomption du savoir est le
fait de ceux qui ne savent pas: c'est pourquoi je pardonne  l'ami le
ressentiment qu'il me tmoigne  cette occasion.

[Note 374: Bottari. t. III, p. 129, n XLIII.--Le comte
Mazzuchelli, dans sa _Vie de l'Artin_, dit que celui-ci avait commenc
un pome sur le mme sujet dont il n'a compos que deux chants.]

[Note 375: Bottari, t. III, p. 143, n L.]

Nous ne savons si l'artiste garda longtemps rancune au critique; mais ce
dernier n'en continua pas moins  rechercher son amiti, et  rendre
justice  celles de ses oeuvres qu'il trouvait dignes d'tre loues.
C'est ainsi que, par une lettre d'avril 1548[376], il lui demande la
permission de venir contempler plus de mille fois le buste de
l'immortel Bembo, que le Titien et le Sansovino taient venus voir plus
de cent fois. Il le prie de lui indiquer le jour et l'heure ou il
pourra venir, avec cette condition qu'aprs l'avoir fait jouir de la
vue de cette figure vnre, il lui accordera la satisfaction de lui
faire entendre la lecture d'une de ces compositions dont le style se
rapproche autant de Ptrarque et de Dante, que bon nombre de matres en
l'art de la statuaire s'loignent de Michel-Ange et de Sansovino. On
doit croire, d'aprs cette lettre, que le Danese avait oubli les
critique de l'Artin, et que ce dernier prenait un vritable plaisir 
connatre les oeuvres qui sortaient de la plume ou du ciseau de
l'artiste[377].

[Note 376: Bottari, t. III, p. 163, n LXVII.]

[Note 377: Voy., sur le Danese, Vasari, t. IX, p. 294 et suiv.]

L'Artin tait encore li avec beaucoup d'autres sculpteurs, presque
tous lves du Sansovino. C'tait d'abord Tiziano Aspetti, le neveu du
Titien[378], qui passa la plus grande partie de sa vie  Padoue, et y
mourut  trente-cinq ans, laissant inachevs les travaux qu'il avait
entrepris pour l'glise de San Antonio de cette ville[379]. Il avait
excut pour l'entre nuptiale  Urbin de la duchesse Vittoria Farnse,
pouse du duc Guidobaldo della Rovre, des bas-reliefs sculpts pour
orner des arcs de triomphe et autres dcorations en usage alors dans ces
crmonies. L'Artin, dans une lettre de juin 1546, fait un grand loge
de ces ornements dont l'artiste lui avait envoy les dessins[380].

[Note 378: Bottari, t. III, p. 150, n LV.]

[Note 379: Vasari, t. IX, p. 283-288.]

[Note 380: Bottari, t. III, p. 174, n LXXVI.]

Un autre lve du Sansovino, le Florentin Niccol Tribolo, reut
galement des encouragements de la part de l'Artin. Par une lettre du
29 octobre 1537[381], ce dernier le prie de lui envoyer un groupe que le
sculpteur avait compos  son intention, et qui reprsentait le Christ
mort entre les bras de sa mre. Le Tribolo fut aussi employ dans les
crmonies publiques  dcorer les monuments levs en, l'honneur des
grands personnages. Nous voyons, par la lettre du 19 dcembre 1537[382],
qu'il avait fait diverses figures pour orner les ponts et les arcs de
triomphe levs pour l'entre de Charles-Quint  Florence, en 1537.

[Note 381: _Id._, _ibid._, p. 90, n XXIIII.]

[Note 382: Bottari, t. III, p. 100, n XXVI.]

Nous trouvons encore au nombre de ses correspondants les sculpteurs
Simon Bianco de Florence[383]; Meo, qui fit  Padoue le tombeau de Marco
Mantova, clbre professeur de droit  l'universit de cette ville[384];
et le Tasso, sculpteur en bois, d'abord l'ami, ensuite l'un des
adversaires les plus dclars du Salviati[385].

[Note 383: _Id._, _ibid._, p. 173, n LXXV.--Vasari, t.
III, p. 370-378.]

[Note 384: _Id._, _ibid._, p. 134, n XLV.--Nous ignorons
si Meo tait lve du Sansovino; Vasari ne parle point de cet artiste.]

[Note 385: Bottari, t. 111, p. 109, n XXXI; et Vasari, t.
IX, p. 108 et 111--Il y'eut quatre sculpteurs sur bots du nom de Tasso:
Domenico, Giuliano, Lionardo et Marco; nous ne savons auquel s'adresse
la lettre de l'Artin, contenant des remercments et des loges pour un
envoi de petites sculptures excutes sur des noix.]

Parmi les peintres, nous citerons Gian Maria de Milan[386] que l'Artin
traite de compre, et avec lequel il parat avoir entretenu les
relations les plus intimes; Lorenzo Lotto, de Bergame, dont le Titien ne
ddaignait pas les conseils[387]; Francesco Terzo, galement de
Bergame, qui lui avait envoy un portrait de femme, pour s'attirer sa
protection[388]. L'Artin le remercia par une lettre d'aot 1551[389] en
lui donnant beaucoup d'loges, et en l'assurant que le Titien avait
extrmement got cette oeuvre. Il s'excuse ensuite de ne pouvoir lui en
donner un prix gal  son mrite; mais, dit-il, les artistes seraient
plus puissants que la fortune, si, en un moment, ils devenaient cousus
d'or et d'argent. Soyez, toutefois, certain que jamais aucun homme d'un
vritable mrite n'a vieilli dans la misre. Que celui donc qui veut
arriver  la richesse ait confiance dans son talent et dans son travail.
Voyez Lione[390] parvenu  la fortune, aprs avoir travers bien des
cueils et des ennuis intolrables: il en est de mme du Titien. Pour
moi, nanmoins, je ne changerais pas ma position contre les cus de l'un
et de l'autre, car les personnages de haut parage ne sont ni mieux
vtus, ni mieux logs, ni mieux nourris ou servis que moi. Le monde le
sait; je donne plus, je soutiens plus de personnes, j'ai plus d'amis et
l'on me fait plus d'honneur que si j'tais le personnage que peut-tre
je deviendrai un jour. Mais que je sois ou que je ne sois pas ce que je
crois tre, je n'en resterai pas moins  votre disposition pour
toujours. [Note 386: Bottari, t. 111, p. 175, n LXXVII;
et Vasari, t. VII, p. 249.]

[Note 387: _Id._, t. III, p. 183, n XLIV; et, dans le mme
vol., la lettre  Ponfredi, p. 179, n XLIII.--Voy. aussi
Lanzi, t. III, p. 32, et Vasari, t. VI, p. 187-197.]

[Note 388: Bottari, t. Ier, p. 420, n CLXXXV.--Sur ce
peintre, voy. Ridolfi, _Vie des peintres vnitiens_, Ier partie, p.
132.--Vasari ne parle pas de cet artiste.]

[Note 389: _Id._, t. III, p. 181, n LXXX.]

[Note 390: Voy. ci-dessus, p. 250 et suiv.]

L'Artin avait connu, pendant son sjour  Rome, Sebastiano Luciano,
plus connu sous le nom de Fra Sebastiano del Piombo. En 1527, quelque
temps aprs le sac de Rome par les bandes du conntable de Bourbon,
Sebastiano qui ne possdait pas encore l'office _du Plomb_, lui crivit,
probablement d'aprs les ordres du pape Clment VII, la lettre suivante:

Compre, frre et patron, c'est une vrit qu'il tait ncessaire, pour
notre salut, que Pierre Artin vnt au monde. Je vous rapporte ici ce
qu'a dit dans son dsespoir le pape Clment, enferm dans le chteau
Saint-Ange. Sa Saintet a impos  tous les savants qui sont  Rome
l'obligation de composer une lettre  l'empereur, pour recommander  Sa
Majet la pauvre ville de Rome, chaque jour de plus en plus saccage. Le
Tebaldeo et tous les autres, aprs s'tre enferms dans leurs cabinets
pour prparer cette lettre, ont fait prsenter chacun leur projet 
notre Seigneur: mais, aprs avoir lu quatre lignes de chaque, il les a
jetes par terre en s'criant: Il n'y a que l'Artin qui soit capable de
traiter un tel sujet. En somme, il vous aime beaucoup et beaucoup; et un
jour, on verra quelque chose au grand dplaisir des envieux. Adieu,
portez-vous bien[391].

[Note 391: Bottari, t. III, p. 188, n LXXXVI.]

Cette lettre montre  quel degr d'abaissement tait tomb le malheureux
pontife, et l'influence que, ds cette poque, l'Artin exerait sur le
tout-puissant Charles-Quint. Nous ignorons s'il consentit  intercder
auprs de ce prince pour la ville de Rome et pour le chef de la
chrtient: mais, d'aprs la considration que ce souverain tmoigna en
toute occasion  l'Artin, il n'est pas douteux que son intervention
n'et t plus favorable que celle des princes ou de leurs ambassadeurs.
La promesse que contient la fin de la lettre semble une allusion  la
dignit de cardinal. Le pape, ne voulant pas s'engager directement,
avait-sans doute charg Sebastiano, de laisser entendre  son ami que
cette haute dignit serait la rcompense du succs de ses dmarches
auprs de l'empereur.

La liaison de l'Artin avec Sebastiano dura jusqu' la mort de ce
dernier, arrive en 1547. Le peintre lui avait fait part, en dcembre
1531, de sa nomination par le pape Clment VII  l'office _del Piombo_.
Cette charge se donnait dans l'origine  un religieux de l'ordre de
Citeaux (Bernardins); elle devint ensuite un bnfice: nanmoins, celui
qui le possdait devait revtir l'habit monastique, lorsqu'il apposait
sur les bulles du souverain pontife le sceau du plomb: c'est pour cela
qu'on l'appelait _le frre du plomb_[392]. Cet office tait d'un grand
revenu: il fut donn,  titre de rcompense,  plusieurs artistes
clbres. Bramante l'avait possd avant Sebastiano, auquel succda
Guglielmo della Porta[393], par suite du refus fait par le Titien,
auquel Paul III l'avait offert pour l'attirer  Rome[394]

[Note 392: Bottari, t. V, p. 218; appendice, n LXV, _ad
notam_.]

[Note 393: Vasari, t. IX, p. 312.]

[Note 394: Voy. _supr_, p. 235.]

Il n'est pas tonnant qu'en se voyant investi de ce riche bnfice, le
peintre se soit laiss aller  la joie, comme on va le voir par sa
lettre  l'Artin[395]:

[Note 395: Cette lettre est rapporte deux fois par Bottari: t.
Ier, p. 521, appendice n XIX; et t. V, p. 218, n
LXV.]

Trs-cher frre, je pense que vous vous serez tonn de la ngligence
que j'ai mise en restant si longtemps sans vous crire. La cause en a
t que je n'avais rien qui mritt de vous tre mand. Mais aujourd'hui
que Sa Saintet m'a fait frre, je ne voudrais pas que vous pussiez
donner  entendre que la _fratrerie_ m'a gt et que je ne suis plus ce
mme Sebastiano, peintre, bon compagnon, tel que je l'ai toujours t
par le pass. Toutefois, je regrette de ne pouvoir me trouver avec mes
amis et camarades, pour me rjouir de ce que Dieu et notre patron, le
pape Clment, m'ont donn. Je ne crois pas qu'il soit ncessaire de vous
conter comment et de quelle manire cela s'est fait. Il suffit; je suis
frre plombateur (_piombatore_), c'est--dire que j'exerce l'office que
possdait Fra Mariano[396]; et vive le pape Clment! Plt  Dieu que
vous eussiez voulu me croire: patience, mon frre j je crois bel et
bien, et cela est le fruit de ma foi. Dites  Sansovino qu' Rome on
pche des offices, des plombs, des chapeaux et d'autres choses, comme
vous savez: tandis qu' Venise on n'attrape que des anguilles et du
fretin, avec la permission de ma patrie. Je ne dis pas cela pour la
dcrier, mais pour rappeler  notre Sansovino ce qui se passe  Rome,
choses que vous et lui savez mieux que moi. Daignez me rappeler
fraternellement  notre trs-cher compre Titien,  tous les amis, et 
Giulio, notre musicien. Le seigneur Vastona se recommande  vous mille
fois.

[Note 396: Il y a deux artistes de ce nom: l'un, Mariano de Prouse,
nous parat tre celui auquel succda Fra Sebastiano: Vasari en parle,
t. VI, p. 192; l'autre est Mariano da Pescia, lve du Ghirlandaio, Voy.
Vasari, t. VIII, p. 352, et Lanzi.]

La fortune que Fra Sebastiano avait trouve  Rome ne put dterminer le
Sansovino  quitter Venise, sa patrie adoptive, pour retourner dans la
ville des papes. Fidle  l'amiti qu'il avait voue  l'Artin et au
Titien, il passa le reste de sa vie  Venise, o, tout en cultivant les
arts, il jouissait d'une plus grande indpendance. Il laissa donc Fra
Sebastiano exercer  Rome ses fonctions de frre plombateur, tout en
profitant, pour ses peintures, des conseils de Michel-Ange. Cet
loignement ne fit pas oublier  Fra Sebastiano ses anciens amis: en
1536, il fit le portrait de l'Artin pour le palais du prieur d'Amizo,
et l'abb Lanzi remarque, qu'en excutant ce portrait, Fra Sebastiano
sut rendre, dans les vtements, cinq nuances de noir parfaitement
distinctes, ayant imit exactement celle du velours, celle du satin et
ainsi des autres[397]. C'est  l'occasion de ce portrait que l'Artin
crivit au duc de Florence, Alexandre de Mdicis, en 1536, la lettre
suivante[398]:

[Note 397: t. III, p. 79.]

Mon portrait, plac par mes compatriotes dans le palais, au-dessus de
l'entre de la chambre o vous avez pass la nuit, ne mritait pas qu'un
prince de Florence, un gendre de l'empereur Charles, un fils de duc, un
neveu de deux pontifes, daignt le regarder, et, le regardant en
peinture, comblt l'original de tant d'loges. Ce qui ajoute encore 
l'obligation dont je vous suis redevable, c'est que votre illustre
personne a voulu s'arrter devant la maison o je naquis, saluant ma
soeur avec le respect qu'elle seule aurait d montrer. Certes, la
politesse d'Alexandre de Mdicis a surpass celle d'Alexandre le
Macdonien, car ce dernier s'arrta bien devant le tonneau o se tenait
Diogne, mais parce que le philosophe s'y trouvait: tandis qu'il vous a
plu de visiter ma cabane, alors que je n'y tais pas. Vous agissez
ainsi, non par un vain simulacre, mais par bont naturelle: aussi, je
supplie Dieu d'loigner de votre illustrissime personne le dtestable
flau de l'envie et de la fraude, de dtourner le fer et le poison des
tratres, afin que votre vie soit le soutien de la ntre[399].

[Note 398: Bottari, t. Ier, p. 539, appendice n XXXIV.
Voy. aussi la note.--Dans cette note Bottari dit que ce portrait est
une trs-belle oeuvre de Francesco Salviati; mais cette assertion nous
parat une erreur, car le Marcolino, dans une lettre  l'Artin, que
nous rapporterons ci-aprs (Bottari, t. 1er, p. 522, appendice n
XX), dit que le portrait de l'Artin, dans le palais des
prieurs d'Arezzo, est de Fr. Sebastiano. Or, ce tmoignage d'un ami et
d'un contemporain nous parat prfrable  l'allgation du savant prlat
romain.]

[Note 399: Peu aprs, ce prince fut victime d'une conspiration,
ainsi qu'on le verra plus loin.]

Cette lettre, modle d'orgueil et de compliments ridicules, nous
rappelle l'air si connu: _Ainsi qu'Alexandre le Grand, dans son entre 
Babylon_.... Elle rvle nanmoins le pouvoir qu'exerait l'Artin sur
les souverains les plus absolus, et peut servir  expliquer, jusqu' un
certain point, la vanit de cet homme qui correspondait familirement
avec Charles-Quint, Franois Ier, les papes, les cardinaux et tous
les personnages les plus levs en dignits, tant en Italie qu'en
Espagne et en France.

Un autre peintre vnitien, non moins clbre que Fra Sebastiano, un des
plus remarquables lves du Titien, le fcond Tintoret, fit aussi le
portrait de l'Artin, dont il avait reu des encouragements dans sa
jeunesse. Notre crivain, que les plus grands artistes consultaient et
dont ils coutaient avec soumission les conseils-et les critiques,
contribua pour beaucoup  faire connatre les tableaux du Tintoret. Il
l'occupa d'abord, en 1545[400],  peindre  fresque, dans son
appartement, la fable d'Apollon et de Marsyas, et celle d'Argo et de
Mercure; par une lettre de fvrier 1545, il loue beaucoup la clrit
qu'il avait mise  excuter ces compositions. Mais il est probable que
l'artiste s'tait laiss emporter par la fougue de son caractre, et
qu'il s'tait brouill avec le critiqua; et si l'anecdote de la mesure
prise avec un pistolet, telle que la raconte Ridolfi, est vraie, elle a
d sans doute son origine  ces peintures. En effet, l'Artin dans cette
mme lettre, engage le Tintoret  demander  Dieu qu'il lui accorde la
bont, cette vertu sans laquelle les autres ne sont rien[401].

[Note 400: Le Tintoret est n vers 1512; il avait donc trente-trois
ans  cette poque.]

[Note 401: Bottari, t. III, p. 126, n XLI.]

Cette brouille ne dura pas Longtemps; eau, dans une lettre d'avril 1548,
l'Artin fait un magnifique loge du tableau du Miracle de
l'Esclave[402], que le Tintoret a peint dans l'cole de Saint-Marc.
Toutefois, aprs avoir lou cette grande oeuvre comme elle mrite, il
ajoute: Ne vous laissez pas aller  l'orgueil, car ce serait vouloir
abdiquer tout dsir d'arriver  une plus grande perfection; et
bienheureux votre nom, si vous pouvez transformer la prestesse de votre
excution en une manire de faire qui se hte avec lenteur, bien que peu
 peu les annes y pourvoient d'elles-mmes. Car, il n'y a qu'elles
seules qui puissent mettre un frein  l'emportement de la
jeunesse-toujours ardente et empresse[403]. Ces conseils taient fort
justes, et si le Tintoret les et suivis, beaucoup de ses peintures, au
lieu d'tre jetes  la hte, comme des esquisses non termines,
seraient devenues des chefs-d'oeuvre, comme le tableau de l'cole de
Saint-Marc.

[Note 402: L'abb Lanzi dit de ce tableau: La couleur en est
tizianesque; le clair-obscur trs-prononc, la composition sobre et
forte, les formes lgantes, les draperies tudies, les attitudes des
hommes qui assistent  ce spectacle sont varies, appropries au sujet
et vives au del de toute expression, particulirement celle du saint,
qui prsente jusqu' un certain point la lgret d'un corps arien. T.
III, p. 142.]

[Note 403: Bottari, t. III, p. 162, n LXV.]

Un autre peintre que Venise peut rclamer, comme lve du
Giorgione[404], mais que ses travaux avec Raphal d'Urbin ont fait
ranger parmi les artistes de l'cole romaine, Giovanni da Udine, fut
galement li avec l'Artin. Ils avaient fait connaissance  Rome, o
l'Artin avait fort admir les arabesques et autres ornements dont
Giovanni avait dcor les appartements du Vatican, sous la direction de
son illustre matre Raphal. L'impression qu'avait produite la vue de
ces chefs-d'oeuvre ne s'effaa point dans l'esprit de l'Artin. Devenu
comme le centre des artistes, des princes et des grands seigneurs de son
temps, il voulut faire reproduire sur verre par les artistes de la
clbre fabrique de Murano, prs de Venise, les arabesques de son ami.
Il y avait alors  la tte de cette manufacture un matre renomme,
Domenico Bellorini, dont on ne trouve aucune mention dans Vasari ou
Lanzi, mais dont le talent est extrmement vant par l'Artin dans la
lettre suivante qu'il adressait  Giovanni da Udine, le 5 septembre
1541[405]:

[Note 404: Voy. Lanzi, t. III, p. 81.]

[Note 405: Bottari, t. III, p. 103, n XXVLI.--G. d'Udine
ne fit pus de longs sjours  Venise; c'est probablement  cette poque
qu'il dcora _di grottesche_ le palais Grimani, appartenant alors au
patriarche d'Aquila, son protecteur.--Lanzi, t. III, p. 186.]

Excellent frre, j'ai t plus contrari d'avoir appris que vous tiez
venu me voir, sans m'avoir rencontr  la maison, que je n'aurais eu de
plaisir  faire attendre, pendant une demi-journe, cette foule entire
de seigneurs qui, jusqu' ce jour, sont venus me rendre visite: car
j'attache bien plus de prix  rappeler avec vous le commencement de
notre vieille amiti, qu' voir chez eux ce que nous pouvons appeler les
apparences de la grandeur. Assurment, la consolation que ressentent nos
mes quand nous venons  parler des qualits divines de Raphal d'Urbin,
par lequel vous avez t cr, et des libralits royales d'Augustin
Chigi, dont je suis l'lve, est semblable  celle qu'ils prouvaient
eux-mmes, pendant qu'il nous tait donn de voir de quelle manire l'un
savait faire usage de son talent, et l'autre, de ses richesses. Mais,
parce que nous sommes unis par la plus troite amiti, on pourrait
difficilement dcider lequel de nous deux a prouv le plus de regrets,
ou vous de ne m'avoir pas trouv, ou bien moi de ne vous avoir pas vu.
Quoi qu'il en soit, j'ai appris votre venue par l'inscription, qu' la
manire des peintres vous avez laisse,  l'aide d'un morceau de craie,
sur le ct intrieur de ma porte. Je vous en rends mille grces. Mais,
bien que je dsire plutt vous rendre service que vous fatiguer de mes
demandes, la confiance que j'ai dans votre obligeance m'engage  vous
demander un carton rempli de ces dessins, destins  tre reproduits sur
verre, et semblables  ceux que vous avez bien voulu me faire, alors que
Domenico Bellorini, le matre ador de cet art, tonn de vos
merveilles, se donna pour toujours  vous: car il venait de comprendre
et de voir,  l'aide des formes si belles et si varies des vases par
vous dessins, ce que jusqu'alors il n'avait pu ni voir ni comprendre.
Il est vrai de dire que vous possdez tellement les traditions de la
grce et de la facilit antique dans votre style, que les autres
apprennent votre manire sans mme la mettre en pratique. C'est pour
cela que le grand matre de Murano est dans mon coeur, et vous prie,
avec moi, de m'accorder un si prcieux don. Et, parce que la promptitude
redouble le prix du prsent et l'obligation de celui qui le reoit, que
votre bon plaisir soit que cette grce ne se fasse pas attendre, comme
seraient les services que vous daignerez m'imposer, si je pouvais tre
assez heureux pour vous en rendre.

G. d'Udine rpondit  cette gracieuse demande, en envoyant de nouveaux
dessins  son ami. Domenico Bellorini les reproduisit sur verre, et la
fabrique de Murano, copiant le style de Raphal et de son lve,
agrandit sa manire et s'attira l'admiration des connaisseurs. L'Artin,
crateur de cette nouvelle branche de l'art, dont les produits pouvaient
rivaliser avec les clbres mosaques de Venise[406], envoya un grand
nombre de ces vases de verre au duc de Mantoue et au pape, afin qu'ils
pussent juger de la beaut des vases excuts d'aprs les antiquits
dessines par Jean d'Udine. Dans une lettre crite au duc de
Mantoue[407], il lui dit que ces nouveauts ont fait tant de plaisir au
patron des fours[408] de la Sirne,  Murano, qu'ils appellent _artins_
toutes les sortes de choses qu'il y fait faire. Il ajoute que
monseigneur di Vasone, intendant de la maison du pape[409], en a
emport de Venise  Rome pour Sa Saintet, laquelle, d'aprs ce qu'il
crit, en a t trs-satisfaite. L'loge qu'on en a fait dans cette cour
et ailleurs a doubl le prix qu'on attache  une si noble industrie.

[Note 406: Voy. Lanzi, t. III, p. 186.]

[Note 407: Bottari, t. Ier, p. 537, n XXXII.]

[Note 408: Fours  verre.]

[Note 409: Maestro di casa.]

Quel a t, par la suite, le sort de cet art nouveau? S'est-il
entirement perdu dans le dclin des manufactures de glaces de Murano,
ou s'est-il conserv en partie jusqu' nos jours? Nous l'ignorons; mais,
dans l'une comme dans l'autre hypothse, on n'en doit pas moins
reconnatre que l'Artin avait t noblement inspir par le got du
beau, le jour o il avait fait reproduire sur verre les admirables
arabesques de Raphal et de Jean d'Udine: c'tait lever l'industrie au
niveau de l'art, et assurer aux fabriques de Murano une incontestable
supriorit.

On a vu plus haut par suite de quelles circonstances l'Artin fut oblig
de quitter Rome; on se rappelle l'amiti qui l'unissait alors  Jules
Romain, cet autre lve de Raphal, non moins clbre que Jean d'Udine.
Rfugi  Mantoue, comme l'Artin s'tait rfugi  Venise, le peintre,
tout en se livrant aux grands travaux qui ont immortalis son nom, n'en
conserva pas moins vif le souvenir de leur ancienne amiti. Il lui
envoya plusieurs fois des dessins au crayon et  la plume[410],
s'excusant sur les nombreux travaux que lui imposaient le duc et la
duchesse de Mantoue de ne pouvoir mieux le satisfaire.

L'Artin aurait beaucoup dsir que Jules Romain vnt se fixer  Venise.
Le peintre lui avait promis plusieurs fois d'aller le voir; il avait
renouvel cette promesse au Titien, avec lequel il tait galement
li,-mais il en remettait de jour en jour l'excution. C'est pour lui
enlever toute excuse que l'Artin lui crivit la lettre suivante[411]:

[Note 410: Bottari, t. V, p. 225, n LXIX, et p. 229, n
LXXI.]

[Note 411: _Id._, t. V, p. 105, n XXVIII.]

Si vous, illustre peintre et non moins admirable architecte, vous
demandiez ce que fait le Titien et ce  quoi je m'occupe, je vous
rpondrais que nous n'avons d'autre pense, tous les deux, que de
trouver le moyen depouvoir nous venger de la cruelle raillerie que votre
promesse de venir ici a inflige  l'affection que nous vous portons, et
dont nous sommes encore indigns. Le Titien renferme sa colre en
lui-mme pour m'avoir fait esprer une telle illusion; et moi, je m'en
veux  moi-mme d'avoir t assez simple pour le croire: d'o il suit
que ni sa colre ni ma rancune ne sont prs de s'vanouir en fume,
avant que vous n'ayez tenu la parole  laquelle vous avez manque tant
de fois. Mais c'est en vain que nous conservons cet espoir, car celui
qui a t assez cruel pour quitter sa patrie, ne saurait avoir la
bienveillance de venir visiter celle de ses amis; et cependant, Mantoue
n'est pas plus belle que Rome et que Venise. Oh! dites-vous, l'amour de
ma femme et de mes enfants m'en empche, et mes moyens me le dfendent.
Les quinze ou vingt jours que vous resteriez dehors sont un doux
intermde, et cette courte absence renouvelle l'affection et ranime la
tendresse. A vous parler franchement, quant  moi, tant que je me
souviendrai de vos manires et de votre talent, il faudrait que je fusse
priv de jugement si je ne dsirais jouir des unes et vous voir ici 
l'oeuvre. Vous tes aimable, srieux, attachant dans la conversation,
grand, admirable, surprenant dans l'exercice de votre art. Aussi, ceux
qui contemplent les constructions et les peintures sorties de votre
intelligence et de vos mains, ne les admirent pas moins que s'il leur
tait donn de voir les palais des dieux reprsents en peinture, et les
miracles de la nature reproduits sur la toile. Le monde vous prfre,
pour l'invention et le charme[412] de vos compositions,  tous ceux qui
ont mani un compas ou un pinceau. A pelle et Vitruve ne diraient pas
autre chose, s'ils pouvaient voir les difices que vous avez levs et
les peintures que vous avez excutes dans la ville de Mantoue, embellie
et magnifiquement dcore par les conceptions de votre gnie, qui sait
donner aux oeuvres modernes l beaut de l'antique, tout en conservant
aux imitations de l'antique le style des modernes Mais pourquoi le sort
ne vous a-t-il pas transport ici, au lieu de l-bas? Et pourquoi les
souvenirs que vous laissez aux ducs de Gonzague ne demeurent-ils point
aux seigneurs vnitiens?

[Note 412: _Vaghezza_,--Ce mot, souvent employ par les Italiens
pour indiquer cette beaut indfinissable qui charme et qui attire, est
traduit par Flibien par le mot _vaguesse_, qui n'est ni franais ni
italien.]

Jules Romain ne rsista pas  une invitation si pressante et si
gracieusement exprime. Il vint  Venise admirer en grand artiste, et
sans aucune arrire-pense de jalousie, les chefs-d'oeuvre du Titien et
des autres peintres de l'cole vnitienne, et il resserra, dans ses
entretiens avec l'Artin, les liens de leur ancienne amiti.

Quelques annes aprs, en 1545, le bruit de sa mort s'tant rpandu,
l'Artin, ds qu'il eut appris que cette nouvelle tait Sans fondement,
lui crivit pour en tmoigner sa joie Mais ce qui est le plus curieux,
c'est qu'il lui demanda de faire son portrait pour le rcompenser,
dit-il, des peines et des regrets qu'il avait prouvs, en apprenant le
bruit de sa mort, qui aurait t aussi regrettable que celle du divin
Raphal[413]. Cet argument flatteur ne parat point avoir produit
d'effet sur Jules Romain; car, dans l'numration des portraits de
l'Artin, faite en 1551 par son ami, l'imprimeur Francisco Marolino de
Venise, il n'est nullement question du peintre de Mantoue[414].

[Note 413: Bottari, t. III, p. 125, n XL.]

[Note 414: Voy. plus loin.]

Jusqu'ici, tous tes artistes que nous avons vus entretenir des relations
avec l'Artin furent traits par lui sur le pied de l'galit, ou, le
plue souvent, subirent sa protection. Mais il n'en est pas ainsi de
Michel-Ange Buonarotti. Ce grand homme,  la fois peintre, sculpteur et
architecte, et le premier dans chacun de ces arts, ne prodiguait pas son
amiti  tout le monde et savait surtout la refuser aux hommes pour
lesquels il n'avait que du mpris. Inaccessible  l'orgueil qu'aurait pu
lui inspirer la supriorit inconteste de son gnie, son me d'une
trempe antique, mprisait les flatteries: c'est assez dire que
l'illustre artiste tait peu dispos  accepter les avances de l'Artin,
qui tait connu pour flatter toutes les puissances, afin d'en obtenir
des faveurs. Les relations de ces deux hommes clbres furent donc
toujours empreintes d'une assez grande froideur, en dpit de tous les
efforts que put faire l'Artin pour obtenir, par ses loges, l'amiti du
grand matre. Mais ce qui est remarquable, c'est le ton respectueux avec
lequel l'Artin s'adresse au Buonarotti en lui crivant; tandis qu'avec
ses correspondants habituels il ne craint pas de faire usage de la
raillerie, et de la pousser quelquefois jusqu' l'insolence, avec
Michel-Ange il se renferme dans la plus grande rserve, et lorsqu'il ne
le loue pas, il ne se permet aucune phrase, aucun mot qui aurait pu
exciter la susceptibilit de l'artiste. Nous en trouvons la preuve dans
une lettre, du 15 septembre 1537, qu'il lui crivait pour le fliciter
d'avoir entrepris l'oeuvre immense du Jugement dernier dans la chapelle
Sixtine[415].

[Note 415: Bottari, l. III, p. 86, n XXII.]

De mme, homme vnrable, que c'est une honte de notre nature et un
pch de notre me, de ne pas se souvenir de Dieu; ainsi, c'est un
dfaut de vertu et un manque de jugement de la part de celui qui a vertu
et jugement, de ne pas vous rvrer, vous qui tes un crateur de
merveilles, et que les astres du ciel ont  l'envi combl de toutes
leurs faveurs. Car, dans vos mains, vit l'ide cache d'une nature
nouvelle; ce qui fait que la difficult des couleurs, ce dernier degr
de la science dans la peinture, vous est si facile, que vous montrez la
perfection de l'art dans les extrmits des corps.... Pour moi, qui ai
pass ma vie entire  lever le mrite par mes louanges, ou 
stigmatiser l'infamie par mes reproches, afin de ne pas annihiler le peu
que je vaux, je vous salue. Je n'oserais pas le faire, si mon nom,
familier aux oreilles des princes, n'avait pas perdu un peu de son
indignit. Il est bien vrai que je dois vous vnrer avec le plus grand
respect, puisque le monde compte beaucoup de rois, mais ne possde qu'un
seul Michel-Ange.

Chose surprenante! la nature ne saurait lever si haut un sujet de vos
compositions, que vous ne puissiez facilement le reproduire avec votre
art; et cependant elle ne parvient pas  imprimer  ses oeuvres cette
majest dont l'immense puissance de votre gnie possde seul le secret.
Aussi ceux qui vous admirent ne regrettent plus de n'avoir vu ni
Phidias, ni Apelle, ou Vitruve, dont les gnies furent l'ombre de votre
gnie. Mais il est heureux, pour Parrhasius et les autres peintres de
l'antiquit, que le temps n'ait pas permis que leurs oeuvres parvinssent
jusqu' nos jours; car c'est un motif pour que nous, qui ajoutons foi 
ce qu'en rapportent les historiens, nous soyons obligs de suspendre la
palme de la renomme qu'ils vous auraient cde eux-mmes, en vous
attribuant le premier rang parmi les sculpteurs, les peintres et les
architectes, s'ils eussent t assembls devant nos yeux pour juger
votre mrite.

Aprs ce prambule tant soit peu ampoul, suivant son usage, l'Artin se
permet de faire,  sa manire, la description du tableau du Jugement
dernier qu'il n'avait pas vu, et qu'il n'aurait pu voir sans la
permission de l'artiste; voulant, en quelque sorte, lui donner 
entendre qu'il ferait bien de suivre ses ides, et de se conformer, pour
la composition de sa grande fresque,  l'espce de programme qu'il lui
en avait trac. Il termine trs-gracieusement sa lettre, en demandant 
l'artiste s'il ne croit pas que le voeu qu'il a fait de ne jamais revoir
Rome se trouvera viol par le dsir qu'il a d'aller admirer son oeuvre?
Je veux, ajoute-t-il, faire mentir ta dtermination que j'avais prise,
plutt que de faire cette injure  votre gnie.

Michel-Ange parat avoir t mdiocrement touch de ces avances. Sa
rponse, malgr les prcautions oratoires dont il s'entoure et les
politesses dont il accable son redoutable interlocuteur, laisse percer
un mpris mai dguis pour le programme du Jugement dernier invent par
l'Artin.

Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frre,  la rception de
votre lettre, j'ai ressenti tout  la fois un grand plaisir et un grand
chagrin. Je me suis beaucoup rjoui de ce que cette lettre venait de
vous, qui tes unique au monde peur le mrite; mais j'ai prouv une
assez pnible contrarit, parce que, ayant achev une grande partie de
ma composition du Jugement dernier, je ne puis mettre en oeuvre votre
invention, qui est telle, que si le jour du jugement tait arriv et que
vous eussiez pu le voir de vos yeux, vos paroles ne pourraient en donner
une description plus exacte tenant pour rpondre  ce que vous voulez
bien crire de moi, je dis que non seulement je l'ai peur agrable, mais
je vous supplie de continuer, puisque les rois et les empereurs
attachent beaucoup de joie  tre nomms dans vos crits. Dans ces
termes, si j'ai quelque chose qui puisse vous tre agrable, je vous
l'offre de tout coeur. Et quant au voeu que vous avez fait de ne pas
revenir  Rome, je vous prie de ne pas le violer, seulement pour voir
la peinture que j'excute, car ce serait lui faire trop d'honneur. Je me
recommande  vous[416].

[Note 416: Bottari, t. II, R. 22, n IV.]

L'Artin, content en non de cette rponse, se le tint pour dit et
n'offrit plus  Michel-Ange un nouveau programme du Jugement dernier.
Mais, dsirant obtenir du grand matre de dessins de sa main, il
recommena ses flatteries, assaisonnes cette fois d'une incroyables
dose d'outrecuidance et d'amour-propre satisfait.--Si Csar[417], lui
crit-il en avril 1544[418], n'tait pas tel dans sa gloire, qu'il est
dans le commandement, je prfrerais l'allgresse que, j'ai ressentie
dans man coeur, lorsque j'ai reu de Cellini[419] la nouvelle que vous
avez bien voulu agrer mes compliments, aux honneurs prodigieux que Sa
Majest a daign  m'accorder. Mais, puisqu'il est aussi grand capitaine
que grand empereur, je puis-dire qu'en apprenait cette nouvelle, je me
suis rjoui en moi-mme de la mme manire que je me rjouissais
lorsque, par un effet de sa clmence impriale, il daignait me
permettre,  moi qui suis si peu de chose, de l'accompagner  cheval
tant plac  sa droite. Mais si votre seigneurie est rvre, grce 
la voix de la renomme, mme de ceux qui ne connaissent pas les miracles
enfants par votre intelligence divine, pourquoi refuserait-on de
croire que je vous vnre, moi qui suis capable de comprendre la
supriorit de votre immortel gnie? C'est parce que je suis ainsi fait,
qu'en voyant le dessin de votre terrible et redoutable jour du Jugement,
des larmes arraches par l'affection que je vous porte ont baign mon
visage. Jugez maintenant combien j'aurais pleur en contemplant votre
oeuvre elle-mme, telle qu'elle est sortie de vos mains sacres. S'il
pouvait m'tre donn de jouir de ce bonheur, non-seulement j'admirerais
les expressions de la nature vivante, si bien rendues par le judicieux
emploi des demi-teintes et des nuances de l'art, mais je rendrais grces
 Dieu qui a bien voulu m'accorder la faveur de me faire natre de votre
temps, faveur  laquelle j'attache autant de prix que de vivre sous le
rgne de Charles-Auguste (Charles-Quint). Mais pourquoi,  seigneur! ne
rcompensez-vous pas ce culte que je vous ai vou, et par suite duquel
je m'incline devant vos qualits divines, en m'accordant comme une
relique quelques-uns de ces dessins auxquels vous attachez le moins de
prix? Assurment, j'estimerais plus deux traits dessins de votre main
avec du charbon sur une feuille de papier, que toutes les coupes et
chanes qu'a pu m'offrir ce prince ou tout autre. Mais, alors mme que
mon indignit serait un obstacle  la ralisation de ce dsir, je me
trouve satisfait de la promesse qui m'en laisse l'esprance. J'en jouis
 l'avance en l'esprant, et je suis certain qu'il est impossible que ce
dsir, qui parat un songe, ne devienne pas une ralit. Le compre
Tiziano, homme d'une conduite exemplaire et d'une vie grave et modeste,
me confirme dans ce sentiment. Partisan dcid de votre style qui n'a
rien d'humain, il n'a pas hsit  m'crire, avec la considration qu'il
m'accorde, pour me remercier de la faveur, qu' ma recommandation le
souverain pontife a accorde  son fils: c'est pourquoi, lui et moi qui
vous chrissons galement, nous attendons cette grce de votre bont.

[Note 417: L'empereur Charles-Quint.]

[Note 418: Bottari, t. III, p. 113, n XXXV.]

[Note 419: Jacopo Cellini, auquel l'Artin crivit plusieurs
lettres, et non Benvenuto Cellini.--V. Bottari, t. III, p. 132, _ad
notam_.]

On ne voit pas que cette lettre ait produit sur Michel-Ange beaucoup
plus d'impression que la premire, malgr le nom du Titien, que l'Artin
invoque ici comme le _Deus ex machina_.

Nous trouvons en effet dans une autre lettre de l'Artin au Buonarotti,
d'avril 1545[420], de nouvelles plaintes de n'avoir pas reu les dessins
qu'il lui avait demands et des instances plus pressantes encore que la
premire fois, pour le dterminer  ne plus diffrer de lui accorder
cette faveur.--L'ardeur de nos dsirs nous fait souvent souhaiter des
choses incompatibles avec notre condition: de telle sorte que le mobile
qui dirige la volont des autres rend nos esprances vaines. C'est ainsi
que s'est vanoui l'espoir que j'avais conu, en sollicitant de votre
bienveillance des figures que les palais des rois seraient  peine
dignes de contenir, bien que je mrite d'tre puni en jouissant de leur
vue. Car il ne vous est pas permis,  vous qui possdez tant de
qualits minentes, dont le ciel, dans sa gnrosit, s'est montr
prodigue  votre gard, d'tre avare de tout ce qui excite  un si haut
degr l'admiration du monde.... Vous devez donc vous montrer gnreux
envers tous, et particulirement  mon gard.... Comblez donc mon
attente, en la rcompensant par l'octroi de ce qu'elle dsire, et ne
croyez pas que j'ai ainsi parl par un sentiment d'orgueil, mais
seulement par le dsir ardent de dcrire une de ces merveilles enfantes
par ce gnie divin qui entretient votre intelligence[421].

[Note 420: Bottari, t. III, p. 132, n XLIV.]

[Note 421: Il y a dans cette lettre une de ces phrases
amphigouriques dont l'Artin n'est point avare, et qu'Algarotti appelle
avec raison _periodi nemici del polmone_; on va en juger:

     Ma se a veruno dove esser largo, io sono del numero. Avvengach
     la natura ha infusa tanta forza nelle carte ch'ella mi porge, che
     si promette di portare i marmi mirabili e le mura stupende in
     virt dello scarpello e dello stile vostro in ogni parte, e per
     tutti secoli; onde nella maniera che oggidi intorno ai meriti di
     si faite opre, sono obbligati e gli occhi e le lingue, e
     l'orecchie e le mani, e i piedi e i pensieri, e gli animi di chi
     pi vede, di chi pi sa, di chi pi intende, di chi pi scrive, di
     chi pi considra, di chi pi pntra, e di chi pi ama, a
     guardarle, a predicarle, ad ascoltarle, a notarle, a cercarle, a
     contemplarle, e a inchinarle con il medesimo studio che ne'tempi
     di altri si vedr fare negli esempi di quegli che meglio di me
     sopranno lasciarne memoria.

--Le savant Bottari aurait pu dire de cette phrase ce qu'il disait du
style de Malvasia:

     _A dirla Schietta_, _egli ha il suo mrita_, _ma con quel suo
     stile fa venire il dolor di testa_.

--T. III, p. 471, n CXCIV.--Ce style est plus commun qu'on ne
pourrait le supposer chez les crivains italiens des XVI et
XIIe sicles, et il met souvent le traducteur, qui ne veut
pas tre un _traditore_, dans le plus grand embarras. J'ai trouv dans
Malvasia, le _Pitture di Bologna_, _introduction_, p. 2, une phrase de
_vingt-sept lignes_ dans laquelle est enchevtre une parenthse de _dix
lignes_.]

Rien, dans les _Lettere pittoriche_, ne prouve que ces nouvelles
instances aient t mieux accueillies que les premires: Michel-Ange
n'aimait pas  quitter ses graves travaux pour donner satisfaction  un
amateur, en composant  son intention quelque dessin. On sait qu'il
mprisait la peinture  l'huile. D'un autre ct, l'art de la statuaire
exige trop de temps et de peine pour l'excution du moindre buste ou
bas-relief, pour qu'il ait voulu mettre son ciseau  la disposition de
l'Artin. On doit en conclure que ce dernier aura t moins bien trait
par l'artiste que par les souverains auxquels il adressait des demandes:
il aura donc d se contenter des tableaux, dessins, bustes et mdailles
des autres artistes, sans avoir jamais pu rien obtenir de l'_unico
Buonarotti_.

Quoi qu'il en soit, l'Artin ne se fcha pas et continua pendant toute
sa vie  professer la plus grande admiration pour Michel-Ange.--Il
rservait sa colre et ses mpris pour les autres artistes qui, voulant
imiter l'illustre matre florentin, ne rpondaient point  ses avances.
Telle fut Baccio Bandinelli, cet envieux mule du Buonarotti dans l'art
de la statuaire, et qui, s'il n'avait pas son gnie, avait t comme lui
dot par la nature d'un caractre indomptable.

A toutes les demandes que l'Artin lui avait adresses pour obtenir
quelque oeuvre de son crayon ou de son ciseau, le Bandinelli avait
constamment oppos le silence et le mpris. Cette conduite,  laquelle
_le Flau des rois_ tait si peu habitu, finit par chauffer sa bile,
et, dans son ressentiment, il crivit au _cavalire_ la lettre suivante,
qui dut tre pour le Bandinelli,  cause de sa prsomption bien connue
de vouloir surpasser Michel-Ange, un sanglant outrage:

Mon cavalier, encore que rappeler les bienfaits qu'on a rendus aux
autres ne soit pas d'un homme magnanime, cependant je ne puis
m'empcher, en vous crivant, de me passer cette fantaisie, et de vous
remettre en l'esprit notre ancienne amiti, en vous faisant souvenir de
cette multitude de services qu' Florence et  Rome je vous ai rendus,
alors que le pape Clment[422] n'tait encore que cardinal, et plus tard
lorsqu'il fut lu pape. Le plaisir que j'prouve  me donner cette
satisfaction est gal  celui que j'aurais ressenti, si, obissant aux
remords de votre conscience, vous m'eussiez tmoign votre bienveillance
en m'envoyant quatre ou cinq esquisses dessines de votre main. Mais
telle est l'ingratitude de votre nature, qu'esprer si peu de chose est
une sottise plus grande que votre prsomption, alors qu'elle ne craint
pas, dans sa bizarre fantaisie, de vouloir surpasser Michel-Ange: et,
sur ce, je vous baise les mains[423].

[Note 422: Clment VII.]

[Note 423: Bottari, t. III, p. 145, n LII.]

Telles furent les relations de l'Artin avec les artistes de son temps;
et l'on voit qu' l'exception de Raphal, mort en 1520, pendant son
premier sjour  Rome, il vcut dans l'intimit avec presque tous les
peintres, sculpteurs, architectes et graveurs qui illustrrent la
premire moiti du seizime sicle. Tels furent Michel-Ange, le Titien,
le Sansovino, Jules Romain, Giovanni da Udine, Vasari, le Salviati,
Lione Lioni, Enea Parmigiano, Lorenzo Lotto, Bonifazio, le Schiavone,
Fra Sebastiano, le Tintoret, le Danese, le Tribolo, le Moretto et
beaucoup d'autres.

Mais l'Artin ne se contenta pas de louer les oeuvres de ces hommes
minents; le plus souvent, il encouragea leurs dbuts dans la carrire,
et leur procura la protection des souverains et des princes qui taient
alors connus pour encourager les arts; c'est ainsi que le Titien dut, 
la faveur dont jouissait l'Artin auprs de Charles-Quint, la protection
de ce monarque, non moins ami des artistes que notre roi Franois
Ier. Il avait recommand le Salviati  ce dernier souverain, et l'on
voit par une lettre de Roberto de'Rossi, ambassadeur de la rpublique de
Venise en France, qu'il avait envoy  Franois Ier deux bustes
d'Aristote et de Platon, bustes que le roi fit placer  Fontainebleau
parmi ses objets les plus prcieux[424]. Dans la mme lettre, il est
question d'un portrait du cardinal de Lorraine par le Titien, que
l'Artin avait recommand  ce prlat.

[Note 424: Bottari, t. V, p. 226, n LXX.]

Les papes Clment VII et Paul III ne furent pas moins bien disposs en
faveur de l'Artin que ne l'avaient t les souverains d'Espagne et de
France. Nous avons rapport la lettre de Fra Sebastiano[425], par
laquelle le malheureux Clment VII sollicitait l'intervention de
l'Artin auprs de l'empereur, pour faire cesser les horreurs et les
dvastations qui affligeaient la ville de Rome en 1527. Paul III, de la
maison Farnse, n'eut pas moins de considration pour lui;  sa
recommandation, il accorda au fils du Titien, Pomponio, un riche
bnfice que son pre sollicitait depuis plusieurs annes[426]. Le duc
de Parme, Ottaviano Farnse, neveu du souverain pontife et gendre de
Charles-Quint[427], ne le traita pas moins bien[428]. Il fut en
correspondance avec le marquis et avec la duc de Mantoue, de la maison
de Gonzague[429]. Au premier il envoya, en 1527, son portrait peint par
le Titien, pour le remercier de cinquante ducats et d'un manteau en drap
d'or qu'il en avait reu, en lui annonant que le Sansovino allait
terminer pour lui une Vnus, et Fra Sebastiano un tableau digne de son
admiration[430]. Plus tard, en 1529, il lui fit cadeau d'un magnifique
poignard orn de nielles de la main de Valerio Vicentino, excellent
graveur en pierres fines, en cames et en cristaux[431]. Au duc de
Mautoue, il fit don d'une collection de ces vases en verre de Murano,
sur lesquels il avait fait reproduire les arabesques de Jean d'Udine,
ainsi que nous l'avons expliqu plus haut[432].

[Note 425: Voy. _supr_, p. 301.]

[Note 426: Bottari, t. III, p. 118, n XXXVIII.--Vasari, t.
IX, p. 214.]

[Note 427: Il avait pous la princesse Marguerite, fille naturelle
de Charles-Quint.]

[Note 428: Bottari, _ut supr_, t. III, p. 118.]

[Note 429: _Id._, t. V, p. 216, n LXIII.]

[Note 430: _Id._, t. Ier, p. 531, appendice, n XXVII.]

[Note 431: Bottari, t. V, p. 217, n LXIV.--Sur Valerio de
Vicence, voy. Vasari, t. VIII, p. 156 et suiv.]

[Note 432: Voy. p. 308.]

Il vcut aussi dans la faveur des ducs Alexandre et Cosme de Mdicis.
Nous avons racont l'honneur que lui fit le premier, lorsque, passant
par Arezzo, il voulut voir son portrait dans le palais des Prieurs et
visiter la maison o il tait n. Le duc Cosme tait fils du grand
capitaine Jean de Mdicis, le chef des bandes noires, qui accueillit
l'Artin avec tant d'amiti, lorsqu'il fut oblig de quitter Rome. A ce
titre, l'Artin lui tmoigna toujours un attachement tout particulier.
Il lui envoya, en 1546, le portrait de ce grand capitaine, grav en
mdaille, d'aprs le Titien et le Sansovino, par Lione Lioni. Il lui
envoya galement,  la mme poque, le portrait du landgrave de Hesse,
Philippe le Magnanime, beau-pre de Maurice de Saxe, le chef des
luthriens et l'adversaire de Charles-Quint.[433]

[Note 433: Bottari, t. Ier, p. 67, n XXV.]

Il fut dans les bonnes grces des ducs d'Urbin, Francesco Maria della
Rovre et Guidobalde II. On a vu qu'il avait envoy  ce dernier son
portrait, peint par le Moretto, et qu'il lui avait recommand le
sculpteur Tiziano Aspetti.

Il lui suffit d'adresser un mot au grand amiral Andr Doria, pour
obtenir non-seulement la mise en libert de Lione Lioni, condamn aux
galres du pape, mais pour faire traiter cet artiste avec la plus grande
distinction[434].

Il jouit constamment de la faveur du doge Andr Gritti, du patriarche
Grimani, et du cavalire dlie Legge, l'un des procurateurs de
Saint-Marc, et, tous les trois, amis intimes du Titien et du
Sansovino[435].

[Note 434: Voy. p. 358.]

[Note 435: Vasari, Vies du Titien et du Sansovino, t. IX, p. 207,
208 274 et 280.]

Il fut donc aim, ou tout au moins respect de presque tous les princes
souverains de l'Italie.

Enfin, il passa plus de trente annes de sa vie  Venise[436], dans la
socit intime des artistes les plus illustres et des amateurs les plus
distingus, au nombre desquels, sans rappeler ceux cits plus haut, on
doit compter le Bembo, le Molza, Paul Jove, l'ambassadeur de
Charles-Quint  Venise, don Diego de Hurtado de Mendoza, Marco
Giustiniano, le Contarini, Bernardo Tasso, le pre du Tasse, Giulio
Bojardo, l'imprimeur Marceline, l'avocat Sinistri, et tant d'autres
hommes distingus dans les sciences, les arts et les lettres. Parmi ces
derniers, il ne faut pas oublier Ludovico Dolce, qui a compos son
dialogue intitul: _l'Aretino_. Ce dialogue fut crit  Venise, sous
l'inspiration et presque sous la dicte de l'Artin, et il renferme, au
dire de Giacomo Carrava, sur les arts de la peinture et de la
sculpture, ses jugements et ses opinions les plus intimes[437].

[Note 436: De 1527  1557.]

[Note 437: Bottari, t. VI, p. 236-241, n LI.--Ce dialogue
a t publi, avec la traduction franaise en regard,  Rome, vers 1730,
par Uleughes, qui tait alors directeur de l'Acadmie de France, et dont
on voit le tombeau , l'glise de Saint-Louis-des-Franais.]

Le bonheur dont l'Artin jouit pendant sa vie devait se perptuer aprs
sa mort; et comme il avait t, pour ainsi dire, le centre des artistes
de son temps, il tait juste que les artistes voulussent assurer  sa
mmoire l'immortalit que peuvent seules donner, avec les lettres, les
oeuvres qui naissent du ciseau, du burin ou du pinceau des grands
matres.

De son vivant, son portrait fut fait _huit_ fois par les premiers
matres de toutes les coles, savoir: quatre fois par le Titien, pour le
duc Cosme de Mdicis  Florence, pour le duc Frdric de Gonzague 
Mantoue, pour son ami Marcolino  Venise et pour le marquis du Guast 
Milan; une fois par le Tintoret,  Venise; une fois par le Moretto pour
le duc Guidobaldo della Rovre,  Urbin; une fois par Francesco Salviati
pour le roi Franois Ier; enfin, une fois par Fra Sebastiano del
Piombo pour le palais des Prieurs d'Arezzo. En outre, aprs sa mort, son
portrait, excut par Alvise ou Louis dal Friso[438], neveu et lve de
Paul Veronse, fut plac  ct de son tombeau dans l'glise de
Saint-Luc[439].

[Note 438: Lanzi, t. III, p. 179.]

[Note 439: Valry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 428.]

Certes, ni Charles-Quint, ni Franois Ier, ni Lon X lui-mme
n'eurent cette gloire; aussi son compre et ami, l'imprimeur vnitien
Francesco Marcolino, lui crivait, le 15 septembre 1551[440]:

[Note 440: Bottari, t. Ier, p. 522, appendice, n XX.]

Seigneur compre, avant que j'eusse vu le grand groupe (bas-relief), si
bien excut, de Notre-Dame avec le Christ dans ses bras, que, de sa
main, vous a donn notre messere Iacopo Sansovino, lou par Michel-Ange
lui-mme comme unique et admirable, je n'aurais pu croire que les autres
figures excutes par lui pussent rivaliser de beaut avec celles de
Mars et de Minerve que je tiens de lui, et que je conserve dans ma
maison comme des merveilles que je dois  sa grande courtoisie. Certes,
hier, lorsque je suis venu pour vous voir, et que, ne vous ayant pas
trouv, je me suis mis  contempler ce chef-d'oeuvre, je restai
stupfait et hors de moi-mme en voyant de quelle manire la mre et le
fils se regardent, les yeux fixs l'une sur l'autre, et paraissent comme
s'absorber dans la sainte attraction de leurs regards. Enfin cette
puret, cette chastet, cette beaut indfinissable dont l'imagination
peut revtir la Vierge, pendant qu'elle vcut sur la terre, se fait
remarquer 'sur son visage, aussi vraie, aussi vivante que la nature.
Mais telle est l'autorit que votre seigneurie exerce sur les artistes
minents de notre temps: voici Titien qui montre la puissance de son
gnie sans gal dans les portraits de vous qu'il a excuts de sa main
et d'une grande manire, l'un pour le palais du duc de Florence, au
milieu des rois et des empereurs; l'autre pour Mantoue, au milieu des
princes. Celui qu'a fait Fra Sebastiano pour la salle des Prieurs
d'Arezzo n'est pas un moindre tmoignage de la considration dont vous
jouissez parmi les artistes, considration atteste en outre par le
portrait que le Salviati a envoy en France au roi Franois Ier, qui
l'a fait placer parmi ses objets d'art les plus prcieux. Enfin, je
citerai encore, comme une preuve de k haute estime que vous leur
inspirez, cette toile sur laquelle l'inimitable Iacomo Tintoretto, que
j'aime comme un fils, vous a fait briller vivant en compagnie de
Gaspare, jeune homme d'une si rare et si sre esprance. Je ne parle
pas, mon compre, du coin que le cavalire Lione a entrepris de graver
dans ma maison, car le monde entier, jusqu' Barberousse en Turquie,
l'admire et le comble d'loges. Mais comment pourrais-je passer sous
silence l'incomparable et mille fois tonnant portrait que le clbre
peintre de Csar, je veux dire Titien, a excut en trois jours,  ma
demande? Celui qui vous a connu  cet ge vous voit en chair et en
esprit, en admirant ce portrait, tant il est naturel; aussi je le
conserve et le conserverai comme un trsor et comme mon idole, avec tout
le respect que le monde vous doit, tant que je vivrai, et le laisserai
comme un hritage  mes descendants[441]. C'est pourquoi je vous
supplie, de la part de tous vos amis, de garder l'oeuvre du grand
Sansovino en mmoire de lui; car ce que l'on donne aux grands est
toujours perdu ou mpris par eux, et ce serait encore trop de leur
offrir en tribut une salade ou dix figues. Portez-vous donc bien, et
conservez-vous dans cette haute et royale position que vous devez 
votre nature et  la faveur du ciel; tellement qu'on vous prendrait
plutt pour un demi-dieu ou un monarque que pour un pote ou un orateur,
et que celui qui me taxerait d'adulation vous admire arm, avec cet air
terrible, dans ce tableau o Titien, qui vous aime plus qu'un pre, a
peint de grandeur naturelle Alphonse d'Avalos, marquis del Vasto (du
Guast), qui harangue son arme sous le costume de Jules Csar. Qu'on
vous admire donc dans ce tableau, et qu'en vous y reconnaissant tout
Milan accoure contempler votre image divine.

[Note 441: Ce portrait serait-il celui qui passa plus tard dans les
mains de Giacomo Carrara, et dans lequel l'Artin est reprsent assis,
un livre  la main?--Voy. Bottari, t. VI, p. 236, 241, n LI.]

L'admiration du bon Marcolino, mme dans ce qu'elle a d'exagr,
s'explique par l'espce d'engouement que l'Artin eut l'art d'inspirer 
tout le monde; mais il n'y a rien  retrancher aux loges que Marcolino
adresse  ses portraits. Il est certain que ceux du Titien et des autres
peintres sont de vritables chefs-d'oeuvre, qui mritent d'tre vants 
l'gal de ce que l'art nous a lgu de plus remarquable dans ce genre.

Indpendamment de la mdaille grave par Lione Lioni, dont parle le
Marcolino dans la lettre qui prcde, le comte Mazzuchelli, dans sa Vie
de l'Artin[442], en pite une grave par Agostino Veneziano, et trois
autres que l'on peut attribuer, soit  Enea Vico, soit  Valerio de
Vicence.

[Note 442: P. 114.]

Enfin, pour que rien ne manque  sa gloire, on voit  Venise, dans
l'glise Saint-Marc, sur cette porte en bronze de la sacristie qui a
cot trente annes d'tudes et de travaux  Sansovino, les trois bustes
en relief de l'Artin, du Titien et du Sansovino, comme un tmoignage
indestructible de la liaison de ces trois hommes clbres. Ainsi, tant
que la vnrable basilique de Saint-Marc existera, tant que l'art sera
respect en Europe, cette porte de bronze, qui rivalise avec celles du
Donatello et de Lorenzo Ghiberti  Florence, attestera l'influence
qu'eut l'Artin sur le plus grand sculpteur et sur le plus grand peintre
qui aient embelli de leurs oeuvres la ville de Venise.

       *       *       *       *       *




DON FERRANTE CARLO

Si les recherches biographiques prsentent partout des difficults
srieuses  celui qui, voulant rester fidle  la vrit, s'efforce de
trouver dans la vie d'un homme les principaux traits de son caractre,
ses penchants et ses gots dominants, il est certain que ces difficults
sont bien plus grandes encore en Italie qu'en France. Dans ce dernier
pays, le dsir de _paratre un personnage_ et la vanit, ce dfaut
gnral de la nation, ont enfant une innombrable quantit de mmoires
et d'autobiographies qui, souvent, se contredisent et se rfutent, mais
qui, nanmoins, offrent des matriaux tout prpars  l'investigateur.
En Italie, rien de semblable: les mmoires y sont fort rares[443], et
l'on ne peut gure trouver les documents biographiques que dans des
discours acadmiques ou dans des loges funbres, dans lesquels la
vrit pure est rarement admise. Cette absence, ou tout au moins cette
raret d'autobiographies au del des monts, peut s'expliquer par trois
raisons. La principale vient du caractre italien, qui ne vise pas 
l'effet comme le ntre, et qui, trs-rarement imprgn de vanit, ne
comprend pas l'ardeur qu'ont les Franais  vouloir attirer sur eux les
regards du monde entier, mme aprs leur mort. La seconde raison est
que, depuis la renaissance des lettres, la position des crivains
italiens a t beaucoup plus dpendante que celle des Franais: bon
nombre d'entre eux ont t attachs  des princes, mais surtout  des
papes,  des cardinaux ou  des vques; la plupart taient engags dans
les ordres, et par consquent se trouvaient soumis  l'glise. Enfin, la
crainte de l'inquisition, de l'_index_, et mme d'une simple censure, et
 Venise du conseil des Dix, ont empch bien des publications.

[Note 443: On peut citer, comme de remarquables exceptions, les
mmoires de Benvenuto Cellini et ceux d'Alfieri.]

Mais s'il n'existe en Italie qu'un trs-petit nombre de mmoires et
d'autobiographies, on y rencontre, par compensation, une grande quantit
de lettres crites par les artistes, les littrateurs et les principaux
personnages de ce pays. Ces lettres, recueillies avec la plus grande
sollicitude par des hommes trs-clairs, donnent des dtails d'autant
plus prcieux sur la vie de ceux qui les ont crites, que, n'tant pas,
dans l'origine, destines  tre publies, elles ne cachent rien de ce
qui fait le charme d'une correspondance due aux seuls panchements de
relations intimes. C'est surtout dans le recueil des lettres publies
par le savant prlat Bottari, que l'on trouve les indications les plus
multiplies et les plus prcises sur la vie des artistes qui les ont
crites, et mme sur celle des personnes auxquelles elles furent
adresses. Combien d'artistes, combien d'amis des arts seraient
aujourd'hui compltement oublis, si ce recueil n'avait pas conserv
leur-correspondance!

Ces rflexions nous sont suggres par le nom mme du personnage que
nous avons entrepris de faire revivre. En France, qui a jamais entendu
parler de don Ferrante Carlo? La _Biographie universelle_ n'en fait pas
mention. Ginguen, dans son _Histoire littraire d'Italie_, n'en dit pas
un mot; l'abb Lanzi lui-mme, dans sa Table si complte des auteurs et
crivains qui se sont occups des beaux-arts, ne le cite point. Le
recueil des _Lettere pittoriche_ de Bottari ne contient de lui qu'une
seule lettre adresse  Lanfranc[444]; et cependant, si l'on parcourt ce
recueil, on voit que, pendant les quarante premires annes du
dix-septime sicle, don Ferrante Carlo a t constamment en
correspondance avec les plus clbres artistes de cette poque, si
fertile en grands peintres. Sa biographie existe sans doute dans le
recueil de l'une de ces anciennes acadmies italiennes dont il a d tre
membre; mais, aprs de nombreuses recherches restes infructueuses,
n'ayant trouv son nom que dans les lettres publies par le prlat
romain, c'est  l'aide de ces lettres que nous allons essayer de donner
une ide exacte de la vie et du caractre de ce personnage. Sa mmoire
mrite bien d'tre tire de l'oubli, si l'on considre que, pendant plus
de quarante ans, il fut le protecteur le plus dsintress, l'ami le
plus dvou, le conseiller le plus clair des Carraches, du Guerchin,
de Lanfranc et de tant d'autres illustres matres.

[Note 444: Pendant mon dernier sjour  Borne, en 1850-51, j'ai fait
de nombreuses recherches pour recueillir des renseignements sur don
Ferrante Carlo. Voici le rsultat de mes investigations.

Les manuscrits de cet crivain existent  la bibliothque du palais
Albani, all quattro Fontane,  Rome: ils se composent de huit volumes
in 8 d'oeuvres diverses, savoir:

1 Un volume, plus grand que les autres, de lettres crites au nom des
cardinaux Sfrondato (di Santa Cecilia) et Scipion Borghse, au roi de
France et  des princes et autres grands personnages. Il s'y rencontre
quelques lettres adresses  Louis Carrache, qui ne paraissent pas
prsenter un grand intrt.

2 Un volume de posies, sonnets, odes, etc.

3 Un volume de discours, dont un discours sur les ressemblances
potiques, prononc le 20 novembre 1605 a l'Acadmie des Humoristes de
Rome.

4 Deux volumes de notes et autres travaux bauchs et peu lisibles.

5 Un volume de discours latins et autres oeuvres en cette langue, dont
deux discours ou sermons composs pour la chapelle pontificale, et un
commencement de traduction de Procope.

6Enfin, quelques cahiers d'opuscules, dont une tragdie d'_Adraste_.

On voit, en parcourant ces manuscrits, que D. Ferrante Carlo tait de
Parme; mais je n'ai trouv aucun dtail sur sa vie, sur les fonctions
qu'il remplissait, non plus que sur l'poque de sa mort.

Parmi les manuscrits du commandeur del Pozzo qui existent galement  la
bibliothque Albani, il y a un gros volume de lettres adresses  ce
personnage, parmi lesquelles il y en a quelques-unes de D. Ferrante
Carlo.

Je dois la communication de ces manuscrits  l'obligeance de M. le
chevalier Colonna, conservateur de la bibliothque Albani.]

Nous savons, par une note de Bottari[445], que don Ferrante Carlo tait,
dans son temps, un crivain estim et clbre  Rome: _Litterato che al
suo tempo era in istima e famoso in Roma_.--Nous voyons ensuite, par
une autre note mise au bas d'une lettre de L. Carrache, du 5 janvier
1608[446], qu' cette poque il tait attach au cardinal Sfondrato,
vque de Crmone: _Stava pressa il cardinale Sfondrato, vescovo di
Cremona_.--Nous trouvons en outre, dans les lettres que lui adresse L.
Carrache, ainsi qu'on le verra plus tard, que don Ferrante Carlo a d
faire de longs et frquents sjours  Bologne, qu'il y avait beaucoup
d'amis et qu'il y vivait dans l'intimit des grands artistes bolonais,
si nombreux  cette poque. Enfin, par sa lettre  Lanfranc, du 18
juillet 1635, la seule que le recueil de Bottari donne de lui[447], don
Ferrante Carlo nous apprend qu'il a repris l'ancien service de la
chambre de son patron, lequel tait alors, suivant Bottari[448], le
cardinal Borghse.

[Note 445: T. Ier, p. 271, n LXXXII, au bas del
premire lettre adresse par Louis Carrache  D.F. Carlo.]

[Note 446: _Ibidem_, p. 272, n LXXIII.]

[Note 447: _Ibid._, p. 299, n CV.]

[Note 448: _Ibid._, p. 300, _ibid._]

Il ajoute qu'il a repris cet emploi avec autant de peine de sa part que
de satisfaction de la part de Son minence, qui lui en a spontanment
donn un tmoignage, en lui accordant un bnfice simple 
Saint-Grgoire, _al clivo di Scauro_[449],  l'autel privilgie o est
le tableau d'Annibal Carrache[450].

     _Io poi vivo sano_, _ma impegnato di nuovo_ _nel servizio antico
     della camra del padrone eminentissimo_, _con tanta mia pena,
     quanta  la sodisfazione_ _faxione che S. E. ne mostra, in segno
     della quale_ _m'ha spontaneamente donato un benefizio semplice_
     _in S. Gregorio, al clivo di Scauro, all'altare privilegiato,_
     _dov'  la tavola del sig. Annibale Caracci_.

[Note 449: glise de Rome, situe sur le mont Coelius, prs du
Colyse,  l'endroit o se trouvait le palais de Scaurus; elle a t
restaure en 1633 par les ordres du cardinal Scipion Borghse, ainsi que
l'atteste l'inscription place sur la frise de In faade.]

[Note 450: Ce tableau est celui qui reprsente saint Grgoire en
prires; il tait  la chapelle Salviati, et a t grav par Jacques
Frey.--Note de Bottari, _ibid._, p. 300.--Mais aujourd'hui ce tableau
est en Angleterre, et il a t remplac par une copie d'auteur inconnu,
--Nibby, _Itinraire de Rome_, 1849.]

Telles sont les seules particularits authentiques que nous connaissions
de la vie de don Ferrante Carlo; elles suffisent pour nous indiquer avec
certitude qu'il a d passer sa vie dans les ordres, sans s'y lever aux
dignits suprieures de l'glise; que dans sa jeunesse il a sans doute
habit Crmone et Bologne, et que dans un ge plus avanc il se fixa 
Rome, prs du cardinal Borghse, l'un des neveux de Paul V.

Cette position, que D.F. Carlo parat avoir occupe toute sa vie, auprs
de deux cardinaux, explique de quelle manire il a pu devenir et, rester
pendant plus de quarante annes, l'ami des plus illustres artistes de
son temps. On sait combien, depuis le commencement du seizime sicle,
et surtout depuis les pontificats de Jules II et de Lon X, les membres
du sacr collge se montrrent protecteurs clairs des arts. Ceux
d'entre eux qui appartenaient aux grandes familles italiennes, les
Mdicis, les Farnse, les Borghse, les Barberini, les Ludovisi, les
Aldobrandini et tant d'autres, attachrent une extrme importance 
encourager les arts, et, autant par got que par faste, ne ngligrent
aucune occasion d'employer dans leurs palais et leurs villas, aussi bien
que dans les glises, le gnie des grands artistes. Ce got, dominant
alors chez les princes de l'glise, explique l'influence qu'a pu exercer
sur les artistes de son temps un personnage plac dans la position de D.
F, Carlo, Si, form par des tudes srieuses, il s'tait vou au culte
du beau, s'il joignait  un jugement exerc une grande affabilit de
caractre, une douceur inaltrable dans ses relations, une bienveillance
discrte, toujours dispose  obliger, il devait ncessairement attirer
 soi d'illustres amitis et de sincres dvouements. Tels paraissent
avoir t les traits principaux du caractre de D.F. Carlo: toutes les
lettres qui lui sont adresses en font foi. Aussi, satisfait de se
trouver le patron et l'ami d'un grand nombre d'artistes, il dut vivre
heureux, exempt de toute ambition vulgaire, au milieu des pures
jouissances que donnent les arts et les lettres.

Le recueil de Bottari, qui est fort incomplet  cet gard, nous montre
D.F. Carlo, en correspondance, tour  tour, avec Gio. Valesio, Giulio
Cesare Procaccino, Lavinia Fontana, Niccol Tornioli, il Guercino, Simon
Vout, Alexandre Tiarini, et, principalement, de 1606  1619, avec
Lodovico Caracci, et de 1634  1641, avec Gio. Lanfranco. C'est par
cette correspondance que nous chercherons  donner une ide des
relations de D.F. Carlo avec les artistes.

En suivant l'ordre des dates, qui n'est nullement observ dans le
recueil du savant prlat romain, la premire lettre que nous trouvions,
adresse  D.F. Carlo, est celle de Gio. Valesio, date de Bologne, le
13 aot 1608.

En France, o,  trs-peu d'exceptions prs, l'on ne cite gnralement
des peintres italiens que ceux de premier et de second ordre, le nom de
cet artiste est tout  fait inconnu.

Gio. Luigi Valesio, dit l'abb Lanzi, dans son _Histoire de la peinture
en Italie_[451], tait de l'cole des Carraches, o il vint tard, et
dans laquelle il apprit plutt la miniature et la gravure que l'art de
peindre. Il passa  Rome, et l, s'tant mis  la suite des Ludovisj,
sous le pontificat de Grgoire XV, il y joua un grand rle. Le Marini et
d'autres potes de cette poque le louent, non pas tant pour son talent,
qui tait mdiocre, que pour sa fortune et son savoir-faire. Il fut un
de ces hommes qui, au manque de mrite, savent substituer d'autres
moyens plus faciles pour se faire valoir, entretenir  propos des
relations qui peuvent tre utiles, feindre la joie dans l'avilissement,
servir les penchants des autres, flatter, s'insinuer et suivre la mme
ligne jusqu' ce qu'ils soient arrivs  leur fin. C'est ainsi qu'il
roula carrosse dans Rome, l o Annibal Carrache, pendant plusieurs
annes, n'eut d'autre rcompense de ses honorables fatigues qu'une
chambre sous les toits pour reposer sa tte, le pain quotidien pour lui
et un domestique, et cent vingt cus par an[452].

[Note 451: T. V, p. 94, dit. italienne de Bassano, 1809, in-8.]

[Note 452: Environ 648 francs.]

Ce portrait de Valesio, trac de main de matre, n'est pas flatt: il
pourrait s'appliquer  bien d'autres qui, comme lui, sans talent, n'en
ont pas moins fait figure sur la scne du monde. Mais,  l'poque o il
crivit  D.F. Carlo, Valesio n'avait pas encore t  Rome, et il
n'avait peut-tre mme pas fait les tableaux qu'il a laisss  Bologne,
tableaux que cite Malvasia,[453], et que l'abb Lanzi trouve d'un faire
sec et de peu de relief, mais exact, comme c'est la manire des
miniaturistes[454].

[Note 453: Le _Pitture di Bologna_, dell'Ascoso, academico Gelato,
quarta edizione, in 12, Bologna, 1755.]

[Note 454: _Loc-cit_. p. 95,--Ce dfaut lui est galement reproch
par Malvasia, dans le _Pitture di Bologna_. On y lit, p. 84, en parlant
de l'glise de'Mendicanti: _Gio. Luigi Valesio della scuola del detto
Lodovico (Caracci)_, _s'arrischi passare dalla miniatura alla pittura,
ponendo ivi anch, egli con poco suo vantaggio la santissima
annunziata_. Il dit ailleurs, p. 127: _ piu bravo miniatore che
pittore_.--Pour tre juste envers Valesio, je dois ajouter que l'abb
Lanzi parat avoir une meilleure opinion des peintures qu'il a excutes
 Rome.--_Alquanto_, dit-il, p. 95, _loc. cit._, _par che Crescesse in
Roma; ove ne resta qualche opra a fresco e in olio; e tutto il suo
meglio  for se ivi una figura della Religione, nel chiostro della
Minerva_.]

En 1608, Valesio n'avait pas encore trouv les moyens de faire sa
fortune: on s'en aperoit bien  sa lettre:

Je dois, crit-il  D. F, Carlo, me sentir consol, par la lettre de
votre seigneurie, parce qu'elle me montre qu'elle ne m'a pas oubli, et
qu'elle veut me rendre service, en me tmoignant que mon faible mrite
n'est pas totalement ignor d'un homme qui connat si bien les illustres
travaux de tant de matres clbres dans l'art de la peinture. En outre,
je vois que votre seigneurie m'aime cordialement. Je puis assurer votre
seigneurie qu'elle ne pouvait m'accorder une grce plus signale que
celle de me faire une commande. Je ferai un dessin selon ses dsirs, et,
peut-tre, cette circonstance lui fournira les moyens de me venir en
aide, en faisant natre l'occasion de me donner  peindre une
composition, soit  l'huile, soit  fresque; et j'ose lui affirmer
qu'elle en tirera honneur[455].

[Note 455: Bottari, t. Ier, p. 325, n CXVI.]

L'assurance de Valesio, dans cette lettre, va de pair avec ses
flatteries: c'est bien l'homme que peint l'abb Lanzi. Mais on voit que,
ds cette poque, D.F. Carlo avait la rputation d'un connaisseur, qu'il
tait dj en relations avec beaucoup d'artistes, et qu'il s'occupait de
leur commander des tableaux et des dessins.

Ce dsir de possder des tableaux des diffrents matres de cette
poque, se rvle dans toutes les lettres des peintres, avec lesquels
D.F. Carlo a entretenu des relations. Ainsi, nous voyons dans une lettre
qui lui est adresse de Milan, le 15 janvier 1609, par Giulio Cesare
Procaccino, que cet artiste se met  sa disposition.--_Conoscendo mi
buono a servirla mi commandi_.--Sachant que je suis capable de le
satisfaire, qu'il veuille bien me donner ses ordres, lui crit-il, en
lui racontant les difficults qu'il avait avec les fabriciens d'une des
glises de Crmone, au sujet d'un tableau qu'ils lui avaient fait faire,
et dont ils refusaient de lui donner le prix qu'il demandait.--Il s'agit
probablement, dans cette lettre, de son tableau de la Mort de la Vierge,
plac  Crmone, dans l'glise de Saint-Dominique[456]. Il est difficile
de croire que l'intervention de D.F. Carlo n'ait pas obtenu un plein
succs. Attach alors  la personne du cardinal Sfondrato, vque de
Crmone, il avait sans doute assez d'influence pour triompher de la
rsistance des fabriciens. Aussi, le Procaccino ne parat pas douter de
la russite de son intervention, et il se flicite d'avoir  Crmone un
ami aussi dvou, en l'assurant qu'il ne l'oubliera jamais et qu'il
s'efforcera de lui prouver sa reconnaissance.

[Note 456: Voy. _les Voyages littraires et artistiques en Italie_,
par M. Valry, t. II, p. 288.]

La clbre Lavinia Fontana Zappi[457], qui avait t peintre en titre
du pape Grgoire XIII, tmoigne  don Ferrante Carlo des sentiments tout
aussi dvous. Il lui avait exprim le dsir d'avoir un tableau de sa
main, faveur qu'elle n'accordait pas  tout le monde; ne pouvant suffire
aux demandes qui lui taient adresses de toutes parts. La lettre de don
Ferrante Carlo avait mis quatre mois  parvenir de Crmone  Rome, o
Lavinia Fontana tait fixe depuis longtemps. Voici la rponse qu'elle
lui adresse le 7 fvrier 1609[458]:

[Note 457: Ce dernier nom est celui de son mari, qui tait d'une
famille d'Imola.]

[Note 458: Bottari, t. Ier, p. 293, n C.]

     Aprs un intervalle de quatre mois pleins, j'ai enfin reu la
     lettre de votre seigneurie: mais je ne m'tonne point de ce
     retard; votre lettre a sans doute voulu viter les pluies et les
     routes fangeuses pour me parvenir, comme elle est en effet,
     belle, propre et sans aucune tache soit au dehors, soit en
     dedans. Quoi qu'il en soit, je l'ai reue avec les sentiments
     d'une grande dfrence pour les qualits minentes de votre
     seigneurie, qualits que j'admire avec bien plus de vrit que
     votre seigneurie n'admire mon faible talent: car, en cela, je
     suis certaine de ne pas me tromper, si ce n'est seulement que je
     ne suis pas encore parvenue  connatre tout votre mrite; tandis
     que votre seigneurie a une trop haute ide du mien, soit parce
     qu'elle est anime  mon gard d'une grande bienveillance, soit,
     ainsi que j'aime  me le persuader, qu'elle veuille
     volontairement m'blouir, et m'enfoncer comme un peron flancs,
     afin de m'exciter  lui rpondre. J'accepterai son, invitation, et
     je ne lui donnerai pas un dmenti; car donner un dmenti des
     louanges exagres qu'on vous adresse n'est gure l'usage. J'en
     remercie donc votre seigneurie par paroles, en attendant que je
     puisse le faire autrement, lorsque j'aurai appris de nouveau du
     seigneur Achille quel est votre dsir et quelle est la demande
     que votre seigneurie daigne me faire. Toutefois, je ne pourrais me
     mettre  l'oeuvre que lorsque j'aurai termin les commandes que
     j'ai reues de mes patrons, commandes qu'il ne m'est pas loisible
     de refuser. Mais, songeant  la perfection de l'oeuvre que votre
     seigneurie dsire, je crains qu'elle ait peine  sortir bien
     russie de mes mains fatigues, surtout pour soutenir l'examen
     d'une personne doue d'un got si sr.

Nous ignorons quel tait le sujet du tableau demand par don Ferrante
Carlo  Lavinia Fontana. Peut-tre tait-ce son portrait dont elle ne se
montrait point avare, car elle excella dans l'art de faire les portraits
et surtout le sien. Elle en a laiss un grand nombre que l'on voit dans
la galerie de Florence et ailleurs, sans compter ceux dont elle a
affubl des saintes et qui figurent dans ses tableaux, d'glise, comme
celui o elle s'est reprsente avec cinq saintes,  _Saint-Michele in
Rosco_,  Bologne[459].

[Note 459: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 369.]

Quelquefois, cependant, Lavinia Fontana mettait une sorte de coquetterie
 faire attendre son portrait  ses admirateurs. On en trouve un exemple
dans la lettre suivante de Muzio Manfredi, du 6 juin 1591[460].

[Note 460: Bottari, t. V, p. 44, n iv.]

     Vous m'avez promis, lui crit-il, d'abord par des lettres d'amis,
     et ensuite par votre propre parole, un portrait de vous-mme fait
     de votre main. Cette double promesse, jointe au dsir de possder
     le modle d'une femme belle autant que vertueuse, ce qui est si
     rare, a excit en moi une telle motion, qu'aussitt qu'elle m'eut
     t donne, j'en fis un madrigal, et l'ayant fait imprimer avec
     les cent autres qui sont de moi, je vous envoyai le livre, ne
     doutant pas de recevoir pour rponse le portrait si dsir. Mais
     je n'obtins autre chose qu'une nouvelle promesse. De grce,
     signora Lavinia, ne me faites pas attendre plus longtemps le
     payement de cette dette. Les trois termes sont passs, et si
     maintenant vous ne me soldez pas mon compte, vous n'aurez ni 
     vous plaindre, ni  vous tonner si, pour obtenir satisfaction,
     je suis oblig d'avoir recours, avec une requte plus imprieuse,
      un tribunal plus svre que ne l'est celui de la politesse. Et
     sur ce je baise cette main qui doit me payer ma dette.

Nous ignorons si la belle Lavinia ne se trouva pas blesse par la menace
qui termine cette lettre, et si Muzio Manfredi n'en fut pas toute sa vie
pour l'improvisation de son madrigal, et pour les frais d'impression de
ses oeuvres.

Suivant l'abb Lanzi, Lavinia Fontana, au jugement de quelques
connaisseurs, surpassa son pre Prosporo Fontana dans l'art de faire les
portraits. Elle fut surtout recherche par les dames romaines; et elle
avait un talent tout particulier pour reprsenter leur costume[461].
Elle parvint  peindre avec une telle douceur de pinceau, surtout
lorsqu'elle eut connu les Carraches, que plus d'un de ses portraits a
pass pour tre du Guide [462].

[Note 461: L'abb. Lanzi, t. V, p. 50, se sert ici du mot _gale_,
qui veut dire exactement _tours de gorge, gorgerettes_,--C'est un
ornement de toilette particulier aux dames romaines.]

[Note 462: _Id._, _ibid._, p. 50.]

Lavinia Fontana n'est pas la seule artiste clbre qu'ait vu natre
Bologne: il n'est pas une ville dans le monde entier qui puisse se
glorifier d'avoir produit autant de femmes peintres que cette antique
cit. Indpendamment de Lavinia Fontana, dont le talent, dans le
portrait, est de premier ordre, Bologne s'enorgueillit, avec raison,
d'avoir form dans son sein,  l'cole de ses plus grands matres,
Elisabeth Sirani et ses deux soeurs, Veronica Franchi, Vincinzia Fabri,
Lucrezia Scarfaglia, Ginevra Cantofoli[463], Antonia Pinelli Zitella et
Lucia Casalini Torelli[464], qui toutes ont orn de nombreuses peintures
 fresque et  l'huile ses glises et ses palais, comme l'infortune
Properzia Rossi les a dcors de ses sculptures[465].

[Note 463: _Storia pittorica_, p. 116.]

[Note 464: _Le Pittura di Bologna_, p. 51, 314, 360;--70, 74, 136,
216, 259, 276, 277.]

Toutes ces femmes n'ont pas eu un gal talent: mais on ne saurait trop
admirer le gnie d'Elisabeth Sirani, cette lve chrie du Guide, qui,
morte empoisonne  vingt-six ans, a pu, dans une si courte carrire,
laisser dans sa patrie et ailleurs[466] tant de tableaux, aussi
remarquables par leur composition et leur belle ordonnance, que par leur
excution exempte de cette timidit inhrente  son sexe, et dont
Lavinia Fontana elle-mme ne put se corriger compltement. Sa mort fut
un deuil public  Bologne, elle fut enterre avec la plus grande pompe
et mise  ct du Guide, dans le mme tombeau,  Saint-Dominique, dans
la chapelle du Rosaire[467].

[Note 465: _Pitture di Bologna_, p. 264, 291.]

[Note 466: On en voit deux  Rome, au muse du Capitole, Ulysse et
Circ, et un Enfant.]

[Note 467: _Storia pittorica_, p. 116; et Valry, _Voyage en
Italie_, t. II, p. 146.--Voy. sur ce sujet _il Penello Lagrimato_,
orazione funebre del sign. Gio. Luigi Picinardi, con varie posie in
morle della signora Elisabetta Sirani, pillrice famosissima.--_Bologna,
Monti_, 1665, in-4.]

Si,  toutes ces femmes artistes, on ajoute toutes, les femmes docteurs,
professeurs et auteurs, qui ont occup des chaires et fait des cours 
l'universit de Bologne[468], on sera forc de convenir que, dans cette
ville, les femmes recevaient une ducation tout  fait virile, et qui
n'aurait certainement pas agr au Chrysale de Molire[469].

[Note 468: Voy. Valry, _Voyage en Italie_, t. II, p. 116.]

[Note 469: _Les Femmes savantes_, acte II, scne VII.]

De toutes les femmes artistes de Bologne, Lavinia Fontana est celle qui
eut, de son vivant, le plus de clbrit, dont l'existence fut entoure
de plus d'clat, et qui est reste la plus connue. Elle doit ce respect
de la postrit pour sa rputation, autant au nom de son pre et  la
position qu'elle occupa elle-mme sous le pontificat de Grgoire XIII, 
Rome, qu' son propre talent. Elle tait dj ge en 1609, lorsque don
Ferrante Carlo lui tmoigna le dsir de possder une oeuvre de sa main.
Nous ignorons si ce dsir fut satisfait; et, bien qu'il y ait lieu de le
supposer, nous n'en avons pas la preuve.

Nous ne savons pas davantage si le Guerchin excuta pour don Ferrante
Carlo le tableau qu'il lui avait demand, ainsi qu'on le voit par une
lettre de cet artiste, du 25 novembre 1618[470]; il est nanmoins 
prsumer qu'un amateur si distingu aura fait tous ses efforts pour
obtenir un ouvrage de ce peintre, qui excita de son temps une admiration
et une surprise extraordinaires[471].

[Note 470: Bottari, t. Ier, p. 325, n CXVII.]

[Note 471: _Id._, voy. la lettre de L. Carrache du 25 octobre 1617,
t. Ier, p. 287, n XCVI, ci-aprs.]

L'affabilit de don Ferrante Carlo lui attirait les confidences des
artistes, lorqu'tant employs par de grands personnages, ils croyaient
avoir  se plaindre du traitement que des subalternes leur faisaient
subir.

C'est ainsi que Niccol Tornioli lui raconte, dans une longue lettre,
sans date ni lieu, ses msaventures, et sollicite sa protection.

Cet artiste est tout  fait inconnu en France. Nous trouvons dans les
_Peintures de Bologne_, de Malvasia, qu'il tait de Sienne, et qu'il
avait excut  Bologne, dans la chapelle de l'glise de Saint-Paul,
deux tableaux latraux, reprsentant la lutte de Jacob avec l'ange, et
le meurtre d'Abel par Can[472].

De plus, Bottari nous apprend, dans une note mise au bas de la lettre
adresse par Tornioli  don Ferrante Carlo[473], que cet artiste tait
alors employ parle duc de Savoie, et qu'il prtendait avoir trouv le
moyen de faire pntrer les couleurs dans toutes les parties d'une
plaque de marbre qui n'aurait eu que l'paisseur d'un doigt. Il ajoute
qu'il fit ainsi le portrait de notre Seigneur dans son suaire, et qu'il
russit.

Cette dcouverte n'a pas prserv son nom de l'oubli, et, de son vivant,
elle ne parat pas avoir fait une grande impression sur ses
contemporains. Dans sa longue lettre, il se plaint du traitement que lui
font subir le vicaire et le contrleur des travaux; il rclame les
conseils de don Ferrante Carlo, et lui demande comment il doit s'y
prendre pour obtenir ce qui lui est d, ne pouvant vivre avec ce qu'il
reoit. Il lui signale les outrages dont il est accabl par des
subalternes qui viennent  plaisir passer et repasser dans sa chambre,
sans lui laisser aucun repos, mme lorsqu'il tait malade.
L'intervention de don Ferrante Carlo fit sans doute traiter le pauvre
Tornioli avec plus de justice et de considration.

[Note 472: P. 233.]

[Note 473: T. Ier, p. 320, n CXV.]

C'est surtout dans les relations que don Ferrante Carlo a entretenues
avec Louis Carrache et Lanfranc, qu'clat toute la confiance que les
peintres les plus minents de cette poque avaient dans ses lumires et
dans sa bienveillance.

Les lettres de Louis Carrache adresses  don Ferrante Carlo sont au
nombre de dix-sept dans le recueil de Bottari; elles furent crites du
11 novembre 1606 au 22 fvrier 1619, mais  des intervalles ingaux,
parce que don Ferrante Carlo vint plusieurs fois  Bologne pendant ces
treize annes, et que, de son ct, Louis Carrache se rapprocha de son
ami en allant travailler  Plaisance[474]. Toutes ces lettres tmoignent
de l'intimit qui rgnait entre le grand matre bolonais et don Ferrante
Carlo; elles attestent galement combien ce dernier tait dsireux
d'obtenir des tableaux du peintre. On voit en effet, par ces lettres,
que Louis Carrache fit cinq tableaux pour son ami, sans compter les
dessins qu'il lui envoyait.

[Note 474: En 1609. Il tait dans cette ville  l'poque de la mort
d'Annibal Carrache, arrive  Rome, le 15 juillet 1609.--Voy. dans le
_Recueil_ de Bottari la lettre du prlat Gio. Agucchi, t. II, p. 486.]

Dans le courant de l'anne 1606, don Ferrante Carlo avait demand au
peintre un tableau dans lequel il devait se reprsenter lui-mme sous
les traits de saint Joseph. L'artiste rpond, le 11 novembre 1606[475],
qu'il approuve le sujet de la composition[476], mais qu'il ne peut
admettre que la figure de saint Joseph soit son propre portrait. Car,
dit-il, je n'ai pas l'air qui convient  un semblable saint, qui demande
 tre reprsent avec une figure dcharne et amaigrie par le jene,
tandis que je ressemble plutt  un Silne par mon embonpoint et par les
grosses couleurs de mon teint. Il lui promet nanmoins de se mettre 
l'oeuvre, parce qu'il l'estime et l'aime de coeur, ds qu'il aura
termin les travaux commencs pour l'vque de Plaisance. Il lui promet
galement d'excuter, ds qu'il sera libre, un tableau qu'il lui a
demand pour l'glise _delle Convertite_ de Bologne[477]. Il travaillait
probablement alors, dans cette ville,  ses deux fameux tableaux, _la
Translation du corps de la Vierge_, et _les Aptres ouvrant son
cercueil_, qui ornaient la cathdrale de Plaisance, et qui, enlevs par
les Franais, en 1797, pour contribution de guerre, n'ont pas t rendus
 cette glise, mais sont placs au muse de Parme[478].

[Note 475: n CXXII. Bottari, Ier, p. 271, n
LXXXII.]

[Note 476: C'tait une madone avec saint Joseph et d'autres saints.]

[Note 477: Voy. Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 165.]

[Note 478: Ils ont t remplacs  Plaisance par deux tableaux
reprsentant les mmes sujets, et dus au pinceau de M. le chevalier
Gaspard Landi, l'un des premiers peintres actuels de l'Italie.--Valry,
t. II, p. 296.]

Il parat que l'voque de Plaisance s'tait montr accommodant et
gnreux avec Louis Carrache, car il charge don Ferrante Carlo, qui
tait alors  Rome, o se trouvait aussi cet vque, de le remercier
pour la manire noble avec laquelle il l'a trait  Plaisance. Nous
regrettons de ne pas connatre le nom cet vque, dont la conduite
envers les artistes prsente un si grand contraste avec celle d'un grand
nombre de princes et de cardinaux de son temps[479].

[Note 479: Notamment avec les procds du cardinal A. Farnse 
l'gard d'Annibal Carrache,--Voy. Flibien, t. III, p. 259 et suiv.]

C'est dans cette mme cathdrale de Plaisance, et  la demande de
Ranuccio Farnse, duc de Parme, que Louis Carrache a peint, en
concurrence avec Giulio Cesare Procaccino, l'archivolte de la coupole du
choeur et les trois compartiments du sanctuaire, ouvrages qui rappellent
les fresques du Corrge  l'glise de Saint-Jean de Parme, et qui
excitrent au mme degr l'admiration publique et la jalousie et
l'animosit du grand artiste lombard[480].

[Note 480: _Le Pittura di Bologna_, p. 30.]

Le travail que Louis Carrache excutait pour l'vque de Plaisance,
travail qu'il appelle lui-mme _il Lavoro dei tavoloni_, lui prit
beaucoup de temps; car on voit, par sa lettre  don Ferrante Carlo, du 5
janvier 1608[481], qu' cette poque il n'avait pas encore commenc le
tableau qu'il lui avait promis. La cause de ce retard tait une commande
imprvue qu'il avait reue du lgat de Bologne, et qu'il lui avait fallu
excuter de suite. Mais il l'assure qu'il va finir le travail de
Plaisance, et que, lorsqu'il conduira ses tableaux dans cette ville, il
passera par Crmone, afin de voir les dessins et les peintures que don
Ferrante Carlo avait achets  Rome. A son retour  Bologne, il lui
promet de se mettre  son tableau, et, Dieu aidant, dit-il, je vous
servirai, _con mio gran gusto_.

[Note 481: Bottari, t. Ier, p. 272, n IXXXIII.]

Le clbre fondateur de l'cole bolonaise, alors dans tout l'clat de
son admirable talent, tait tellement press par les commandes, que la
ralisation de sa promesse se fit encore attendre prs d'une anne; il
apprend  son ami, par sa lettre du 13 dcembre 1608, que sa Madone
touche  sa fin, et par celle du 5 fvrier 1609, il lui en annonce
l'envoi[482]. Il ne sait, lui crit-il, s'il se trouvera satisfait
autant qu'il le mrite; ce qu'il sait bien, c'est que si elle lui plat
autant qu'elle a plu  Bologne, il en prouvera un vif contentement. On
avait voulu la lui enlever; mais, Dieu soit lou, elle est envoye avec
son nom (de lui Carrache) par derrire.--Il lui serait trs-agrable,
ds qu'elle lui sera parvenue, et aprs qu'il l'aura place  son jour,
qu'il voult bien l'informer si elle lui plat ou non; il est
trs-inquiet de le savoir.

[Note 482: Bottari, t. Ier, p. 273-275, nos LXXXIV,
LXXXVI.]

Il parat que, dans l'intervalle qui s'tait coul avant l'achvement
de cette Madone, don Ferrante Carlo lui avait tmoign le dsir
d'obtenir une autre oeuvre. Par sa lettre du 18 dcembre 1608[483],
aprs avoir flicit don Ferrante Carlo d'une acquisition qu'il avait
faite pour son cabinet, il lui apprend que, bien qu'il n'aille pas 
Crmone, il a dj mis la main  une composition nouvelle, qui ne sera
pas carre, mais ovale, parce que telle est sa fantaisie. Le sujet,
continue-t-il, pourrait bien ne pas se trouver de votre got, tant tir
de l'Ancien Testament: c'est Isaac, dans sa jeunesse, avec Rebecca sa
femme, causant ensemble. Ils sont reprsents  mi-corps, de grandeur
naturelle. Je ne manquerai pas de mener cette oeuvre  bonne fin, ayant
pris got  ce sujet. Si cette composition dplat  votre seigneurie,
qu'elle me le fasse savoir; je suis prt  lui peindre quelque sujet
religieux, et il ne manquera pas de personnes ici qui voudront avoir la
Rebecca et l'Isaac. Que votre seigneurie soit persuade que je la
servirai de tout coeur, quelles que soient les commandes que j'aie dans
mon atelier, tant je l'estime et je l'honore,  cause de son mrite
qu'accompagn une grce si noble.--Nous ne savons si ce tableau fut
excut pour don Ferrante Carlo, la correspondance se trouvant
interrompue jusqu'au 26 janvier 1610, parce que L. Carrache avait t
travailler  Plaisance; c'est dans cette ville qu'il apprit la mort de
son cousin Annibal Carrache, enlev  l'art avant le temps.--Le prlat
Gio. Bat. Agucchi, qui lui avait ferm les yeux, raconte ainsi les
derniers moments du grand peintre, dans sa lettre du 15 juin 1609,
adresse au chanoine Dolcini, leur ami commun[484]:

[Note 483: _Id._, _ibid._, p. 274, n LXXXV.]

[Note 484: Boliari, t. II, p. 486, n CXXII.]

Je ne sais de quelle manire commencer cette lettre; je viens  cette
mme heure, c'est--dire  environ deux heures de nuit (dans le mois de
juin, dix heures et demie de France environ), de voir passer de cette
vie  l'autre le seigneur Annibal Carrache: Dieu le reoive dans le
ciel! Il alla dernirement, comme si la vie lui ft devenue
insupportable, chercher la mort  Naples, et ne l'ayant pas trouve l,
il revint, dans cette saison o il est si dangereux de changer d'air,
l'affronter  Rome. Il arriva il y a peu de jours, et, au lieu de
prendre des prcautions pour sa sant, il se livra aux plus grands
excs. Il y a six jours, il se mit au lit, et il est mort ce soir. Je
n'ai rien su de son retour, ni de sa maladie avant ce matin, que je l'ai
trouv avec toute sa connaissance et dans un tat qui laissait de
l'espoir. Mais, vers le soir, tant revenu le voir, je l'ai trouv dans
l'tat le plus dsespr. Je l'ai engag  recevoir la communion, et
moi-mme, par suite d'une crise qui lui est survenue, j'ai rcit les
prires des agonisants pour son me. Mais ayant recouvr sa
connaissance, et le cur tant arriv et lui ayant administr
l'extrme-onction, il a expir peu aprs. Il s'est remis assez bien au
moment de la sainte communion, et il a reconnu son tat. Il voulait
faire certaines dispositions de ce qu'il laisse principalement en
faveur de ses neveux, et surtout des femmes, mais il n'en a pas eu le
temps. J'ignore s'il possde autre chose que dix _luoghi di monte_,
quelques meubles et un peu d'argent. Antoine, son neveu, fils de messere
Augustin, qui est ici, prendra soin de toutes choses et le fera
ensevelir dans la Rotonde (le Panthon) auprs de Raphal, o il lui
sera lev un tombeau avec une pitaphe digne de son mrite[485]. Je ne
sais quelle est l'opinion des professeurs de Bologne sur son compte;
mais, de l'aveu des premiers peintres de Rome, il tait dans son art le
premier des matres vivants; et, bien que depuis cinq ans il n'ait
presque rien fait, nanmoins il avait conserv son jugement suprieur et
son got si exerc, et il commenait  faire quelques petites choses
dignes de lui, ainsi qu'il le montra par cette Madone faite en cachette
avant son dpart pour Naples, et qui est trs-belle. C'est pourquoi sa
perte doit exciter les regrets non-seulement de ses parents et de ses
amis, mais de notre ville entire et de tous les amateurs de ce bel art.
Pour moi, qui ai assist  sa mort, j'en ressens un chagrin
extraordinaire, et je m'empresse d'en donner avis  votre seigneurie,
afin qu'elle veuille bien en informer son frre (Augustin)  Bologne, et
le seigneur Louis  Plaisance.

[Note 485: Ce n'est que soixante-cinq ans aprs la mort d'Annibal
Carrache que Carie Maratti, l'un de ses admirateurs, lui rigea un
monument qui consistait dans un buste, maintenant au Capitule, et dans l
'pitaphe suivante, grave sur une tablette de marbre blanc,  droite de
l'autel de la Madona del Sasso, dans le Panthon (troisime chapelle 
gauche en entrant):

     Hannibal Caraccius Bononiensis Hic est, Raphaeli Sanctio Urbinati
     Ut arte, ingenie, fama, sic tumulo proximus. Par utrique funus et
     gloria; Dispar fortuna: Aequam virtuti Raphal tulit, Hannibal
     iniquam. Decessit die XV juni an. MDCIX, aet. XXXXIX. Carolus
     Maratius summi pietoris Nomen et studia colens, p. an. MDCLXXIV.
     Arte mea vivit natura et vivit in arte Mens, decus et nomen;
     caetera mortis erant.
]

Il est probable que les frquents voyages de don Ferrante Carlo 
Bologne suspendirent, de 1610  1616, sa correspondance avec Louis
Carrache; car, aprs la lettre du 26 janvier 1610, dans laquelle le
peintre annonce  son ami qu'il espre lui envoyer quelque dessin[486],
le recueil de Bottari ne contient aucune lettre de lui jusqu'au mois de
mai 1616. A cette poque, don Ferrante Carlo retourna se fixer  Crmone
pour y suivre un procs qui durait depuis longtemps, ainsi qu'on le voit
par les lettres de son ami des 11 mai et 14 juin de cette anne[487].
Bans cette dernire, aprs s'tre plaint de n'avoir pas encore reu de
ses nouvelles depuis son dpart, il lui dit quelle est sa manire de
vivre. Je me porte bien; je travaille peu par ces chaleurs excessives:
le tableau le sainte Marguerite est termin et envoy par mon frre
Paul  Mantoue, et il y a t extrmement got. Je ne suis plus dans le
palais des seigneurs Caprara: je me tiens retir  la maison; je
travaille le peu d'heures que je peux  une certaine Suzanne qui est
presque finie. Je l'enverrai, ds qu'elle sera termine,  Beggio (au
chevalier Tito Bosio[488]), et je me mettrai ensuite au tableau de
l'Adoration des Mages. Je ne Vous donne pas de nouvelles des autres
peintres, parce que je ne les frquente pas, et pour ne pas vous
ennuyer.

[Note 486: Bottari, t. Ier, p. 276, n LXXXVII.]

[Note 487: _Id._ t. Ier, p. 276-277, nos LXXXVIII,
LXXXIX.--Il finit par gagner ce procs.--Voy. la lettre du 25
octobre 1617, p. 287, n XCVI.]

[Note 488: Voy. la lettre du 29 juin 1616, p. 278, n XC.]

On voit que Louis Carrache vivait loin du monde et mme des autres
artistes, et qu'il dployait la plus grande activit pour suffire  tous
ses travaux. Indpendamment des trois tableaux dont il parle, il venait
de peindre  fresque deux grandes et trs-belles figures dans le palais
Caprara[489].

[Note 489: Voy. _le Pitture di Bologna_, p. 186.]

La lettre suivante, du 29 juin 1616, nous apprend la cause du retard que
don Ferrante Carlo avait mis  lui rpondre. C'tait la fivre qu'il
avait gagne en naviguant sur le P, lorsqu'il se rendait  Plaisance ou
Parme, pour prononcer dans l'Acadmie de cette ville un discours que
l'artiste lui demande la permission de relire avec lui. Il n'est pas
tonnant, lui crit-il, que vous ayez souffert une aussi grande chaleur,
tant entre deux soleils, Apollon dans le ciel et Phaton dans le P;
et il le flicite de son rtablissement. Il lui annonce qu'il a termine
le tableau de la Suzanne, et qu'il l'a envoy au chevalier Tito Bosio, 
Reggio; il l'engage  le voir dans cette ville,  son retour. Le
chevalier le lui montrera avec empressement, et il espre qu'il en sera
satisfait.

Dans une lettre du 1er janvier 1617, il lui raconte la position
dlicate dans laquelle il se trouve. Il avait commenc un tableau de la
Rsurrection pour un seigneur de la maison Savelli. Avant qu'il ne ft
achev, on vint lui proposer de le lui acheter pour la maison Malvezzi,
et il parat que don Ferrante Carlo tait pour quelque chose dans cette
offre. L'illustre artiste ne croit pas devoir accder au dsir de son
ami, parce que ce tableau tait destin  un cardinal.
Qu'arriverait-il, lui crit-il, si un Savelli, qui a dj vu ce
tableau, en compagnie du, marquis Pyrrhus Malvezzi, le retrouvait entre
les mains d'un autre? En effet, il-tait dangereux, en ce temps, de
manquer de parole  un cardinal, surtout lorsqu'il s'agissait d'une
oeuvre d'art. Les membres du sacr collge attachaient une importance
toute particulire au patronage qu'ils exeraient sur les grands
artistes, et rivalisaient entre eux pour se les attacher par les plus
grands travaux, tels que ceux des palais Farnse et Borghse, des villas
Aldobrandini, Ludovisi, Barberini, Rospigliosi et tant d'autres.

Comme pour consoler don Ferrante Carlo de ce refus, le peintre lui dit
qu'il est tout dispos  faire quelque autre chose  son got, pourvu
qu'il puisse l'excuter en peu de temps et qu'il n'y ait qu'un petit
nombre de figures. Car je ferais pour mon cher don Ferrante Carlo ce
que je ne ferais pas pour personne au monde, tant j'estime son mrite et
ses qualits si distingues, qui le font aimer de tous ceux qui le
connaissent comme je l'aime moi-mme. Bien que le temps me manque d'ici
 Pques pour terminer les quatre tableaux d'autel qui m'ont t
commands rcemment, dont trois pour des glises hors de Bologne et un
pour cette ville; indpendamment des autres tableaux anciennement
entrepris que j'ai  terminer, j'ai fini celui des prtres de
Saint-Paul, et il est en place[490]. Le tableau du chapitre de
Saint-Pierre[491], celui du marquis Facchinetto et d'autres ouvrages
moins considrables sont termins depuis Nol. Mais je trouverai bien le
temps de faire quelque chose pour vous, et il faudra que les autres
prennent patience.

[Note 490: Probablement l'admirable tableau reprsentant _le
Paradis_, et que cite Malvasia, _le Pitture di Bologna_, p. 222.]

[Note 491: Il y avait  Bologne deux glises de ce nom; la
cathdrale et Saint-Pierre-Martyr. L. Carrache peignit, dans la
premire, la salle du chapitre, et dans l'autre, au matre autel, la
Transfiguration sur le Thabor, dont Malvasia dit: Con nuova, n da lui
pi usata maniera die a dividere corne accopiar si potesse insieme il
delicato, e 'l terribile, il fiero e l'amoroso. _Le Pitture di
Bologna_, p. 47 et 290.]

En lui rpondant, don Ferrante Carlo lui avait donn pour sujet le
Christ mort. Louis Carrache lui crit, le 22 janvier 1617, que rien ne
pourra l'empcher de faire ce tableau, si ce n'est le peu de temps qu'il
a  sa disposition, voulant s'appliquer  faire une oeuvre qui lui
plaise. Je ferai, autant que possible, pour le mieux, et la composition
ne sera pas triviale. Il suffit: si je ne russis pas aussi bien que
vous le dsirez, j'emploierai tout mon savoir, et de coeur[492].

[Note 492: Bottari t. Ier, p. 282, n XCII.--Ce tableau
ne fut achev qu' la fin de l'anne, ainsi qu'on le voit par une lettre
du 23 octobre 1617.]

On tait alors dans le carnaval,  Bologne; il y avait des mascarades,
des festins, des bals, et l'on s'amusait beaucoup, Louis Carrache, qui
n'allait pas souvent dans le monde, prenait nanmoins sa part de ces
rjouissances extraordinaires. Au milieu de ces divertissements, il fut
agrablement surpris par une de ces scnes italiennes qui peignent bien
les moeurs d'une ville et d'une poque dans lesquelles les artistes
exeraient une si grande influence.

Nous la lui laissons raconter  son ami dans sa lettre du 15 fvrier
1617[493]:

[Note 493: Bottari, t. Ier, p. 283, n XCIII.]

Dans ces jours de carnaval, un soir, vers les trois heures de nuit, on
introduisit dans ma maison une femme dguise, ressemblant, par son
costume et par sa figure dcouverte,  un ange du paradis. Sa tte tait
orne de lauriers, elle tait vtue de blanc, et son costume tait
dessin d'une grande manire. Elle tenait  la main une trompette dont
elle se mit  sonner en entrant dans la chambre o je me trouvais, comme
pour annoncer son arrive. Puis, avec une grce virginale, elle me
rcita les vers ci-inclus, accompagnant ses paroles de gestes et
d'expressions si gracieuses qu'il me semblait que la posie ft
descendue du ciel pour me faire plaisir. Il m'est venu la pense de
prier votre seigneurie de mettre sa muse  ma disposition pour chanter
les louanges de cette jeune fille, qui est dans tout l'clat de sa
beaut virginale, et doue en outre d'une admirable taille de femme.
Cette jeune personne n'a pas plus de quinze  seize ans, et ses paroles
ont tant d'loquence, tant de douceur et de grce, que je n'ai jamais
entendu, mme sur la scne, rciter aussi bien, avec des gestes et des
mouvements si -propos. Je vous envoie les paroles qu'elle m'a
adresses: quant au pote, je ne le connais pas. Je vous prie de
m'honorer d'une rponse, et veuillez m'excuser si je suis trop
indiscret; mais j'ai une entire confiance en vous, et je prie votre
muse de faire comme  l'ordinaire.--Le nom de la jeune fille est
_Angela_.

Cette charmante surprise faite au grand artiste avait t imagine par
ses amis, ses lves et ses admirateurs. Us lui avaient allgoriquement
envoy la _Renomme_ pour clbrer son gnie. Cette jeune fille, dont la
beaut parat avoir fait sur Louis Carrache une si profonde impression,
serait-elle cette signera Giacomazzi qu'il s'est plu  reprsenter tant
de fois dans ses tableaux de Madones[494]?

[Note 494: Voy. une gravure de Raphal Morghen, reprsentant une
Madone et son fils, d'aprs L. Carrache; hauteur, quatre centimtres;
largeur, trois centim. On croit que cette madone est le portrait de la
signora Giacomazzi.]

On regrette doublement de ne pas trouver dans le recueil de Bottari les
vers adresss au grand matre bolonais, non plus que sa rponse par la
muse de don Ferrante Carlo. Nous voyons bien, par une lettre du 25
octobre 1617[495] que don Ferrante Carlo lui avait envoy un madrigal,
et qu'il l'avait communiqu  leur ami commun Bartolomeo Dolcini, qui
tait probablement l'un des inventeurs de la mise en scne de la
Renomme.--A dfaut des vers originaux, nous aimons  rapporter ici le
sonnet compos par Augustin Carrache  la louange de Niccolino Abati,
sonnet rapport par Lanzi, qui l'a tir de Malvasia, vie du
Primatriccio[496].

[Note 495: P. 287, n XCVI.]

[Note 496: _Storia pittorica_, t. V, p. 80.--C'est dans la _Felsina
pittrice_ que Malvasia rapporte ce sonnet.]

    Chi farsi un buon pittor brama e desia
      Il disegno di Roma abbia al mano,
      La mossa col l'ombrar Veneziano,
      E il degno colorir di Lombardia;
    Di Michel Angiol la terribil via,
      Il vero natural di Tiziano,
      Di Correggio lo stil puro e sovranno,
      E di un Raffael la vera simmetria;
    Del Tibaldi il decoro e il foridamento,
      Del dotto Primatriccio l'invantore,
      E un po' di grazia del Parmigiano:
    Ma senza tanti studj e tanto stento
      Si ponga solo l'opre ad imitare
      Che qui lasciocci il nostro Niccolino.

Il n'y a que le dernier mot de ce sonnet  changer pour l'appliquer avec
plus de vrit _al nostro Luddovico_. Ce grand peintre runit en effet,
dans ses compositions, les qualits des plus illustres matres des
diverses coles. Mais sa modestie et refus de telles louanges; et,
rpondant  la belle Angela ce qu'il crivait  don Ferrante Carlo, le
11 novembre 1606[497], il lui aurait dit:

[Note 497: Bottari, t. Ier, p. 271, n LXXXII.]

_Angel_, PIU CHE MORTAL ANGEL DIVINO[498], _io ho ricevuto il
suo sonetto_, _con molte lirate di cirimonie_, _e titoli di molto
illustre_, _che_ V. S. _sa che non convengono a me_; _e la prego a non
usarli_, _perche io non sia burlato_.

[Note 498: _Michel_, _piu che mortal angel divino_, commencement
d'un sonnet de l'Arioste  Michel-Ange.]

Cette docte ville de Bologne tait alors la patrie et le rendez-vous des
artistes les plus clbres.--Les premiers peintres de l'Italie sont
maintenant runis  Bologne, crit Louis Carrache  don Ferrante Carlo
le 19 juillet 1619[499]. Le seigneur Dominico Zampieri, cet artiste
d'une rputation si grande, vient d'arriver ici: Antonio Carrache [500]
sera au milieu de nous dans quinze ou vingt jours; il est maintenant 
Sienne, pour se rtablir compltement de la maladie qui a mis ses jours
en pril, et je l'attends dans ma maison. Le seigneur Guido (Reni) a t
appel par le duc de Mantoue, pour lui composer quelques tableaux. Le
seigneur Lionello Spada est de retour, et il vient d'arriver ici un
certain Jean-Franois Barbieri, de Cento (le Guerchin): il est venu pour
faire quelques tableaux  monseigneur le cardinal-archevque, et il s'en
acquitte hroquement. Je ne parle pas du seigneur Albano (l'Albane) et
des autres, qui tous dsirent jouir de nouveau du sjour de la patrie,
et qui sont les premiers peintres de l'Italie.

[Note 499: Bottari, t. Ier, p. 286, n XCV.]

[Note 500: Fils naturel d'Augustin, et lve d'Annibal.--Voy. Lanzi,
t. V, p. 92.]

C'est au milieu de ces hommes illustres, et dans la socit d'un petit
nombre d'amis vous au culte des lettres et des arts, tels que Ottavio
Casali, Achille Poggio, le marquis Facchinetto, les comtes Malveim et
Caprara, le chanoine Bartolomeo Dolcini, le savant prlat Gio, Bat.
Agucchi, que don Ferrante Carlo passait sa vie lorsqu'il pouvait venir 
Bologne. Les relations qu'il forma dans cette ville prouvent qu'il y
tait aussi recherch pour l'affabilit de son caractre que pour la
varit de ses connaissances et la sret de son got.

Dans cette foule d'artistes clbres et parmi tant d'amateurs distingus
qui vivaient  Bologne, on comprend quelle mulation, quelle critique
intelligente et souvent envieuse devait exciter l'apparition d'une
nouvelle manire de faire, d'un genre de peinture non encore connu,
comme tait la manire du Guerchin. L. Carrache, dont la bont ne se
dmentit jamais, et sur lequel l'envie ne put avoir prise, parce qu'il
tait vritablement suprieur, exprime, sans arrire-pense,
l'admiration qu'il ressent en voyant les tableaux du Guerchin. Il y a
ici un jeune homme de Cento, dit-il dans sa lettre du 25 octobre
1617[501], qui peint avec un grand bonheur d'invention: il est grand
dessinateur et trs-heureux coloriste; c'est un prodige de nature, un
miracle  frapper d'tonnement ceux qui voient ses ouvrages. Je n'en
dirai pas davantage; il frappe de stupeur les premiers peintres: vous le
verrez  votre retour. Au milieu de tant d'oeuvres de premier ordre, il
n'tait pas facile de conserver, dans un ge avanc, la rputation
acquise dans la jeunesse et l'ge mr. Ds 1618, L. Carrache redoutait
l'examen que ses rivaux pouvaient faire de ses ouvrages. crivant  don
Ferrante Carlo, le 11 dcembre de cette anne[502], il se flicite
d'apprendre que les tableaux qu'il avait excuts pour lui font fureur
jour et nuit: il lui sera trs-agrable d'tre inform des jugements
qu'en porteront tant de peintres d'un got excellent, et
particulirement ce peintre espagnol, qui suit l'cole de Caravage, si
c'est celui qui a peint un saint Martin,  Parme, et qui vivait avec le
seigneur Mario Farnse[503]. Il faut se tenir ferme, dit-il, afin
qu'ils ne se moquent pas du pauvre L. Carrache; il faut se tenir debout
avec les entraves.--Je sais bien qu'ils n'ont pas affaire  une personne
endormie.

[Note 501: Bottari, t. Ier, p. 287, n XCVI.]

[Note 502: P. 289, n XCVII.]

[Note 503: Bottari pense qu'il veut parler de Velasqus, ou plutt
de Ribera.--P. 289, _ad notam_.]

Cette dernire phrase annonce clairement la crainte qu'il avait de ne
pas rester, dans sa vieillesse, l'gal de lui-mme.--Le temps approchait
o il devait prouver  la fois les effets de l'ge et les atteintes de
ses rivaux et de ses ennemis.

Il venait de terminer,  la vote de la sixime chapelle de la
cathdrale de Bologne, une Annonciation: il parat que, dans cet
ouvrage, il lui tait chapp quelques incorrections de dessin. On lui
reprochait surtout d'avoir plac de travers le pied de l'ange qui
s'incline devant la Vierge. Ce reproche lui fut extrmement sensible: il
s'en ouvre  son confident habituel, avec amertume et tristesse, dans sa
dernire lettre du 22 fvrier 1619[504].

[Note 504: P. 291, n XCIII.]

Je suppose que vous avez appris les critiques malveillantes que des
peintres envieux ont fait subir  mon tableau de l'Annonciation, pendant
que monseigneur le cardinal Aloisi tait  Milan[505]. Il me parat
ncessaire d'en instruire le comte Louis Aloisi[506]; et, parce que les
membres du chapitre ont refus de prendre un parti avant le retour du
cardinal, j'ai rdig, et je vous adresse une note explicative de la
manire avec laquelle cette affaire demanderait  tre traite. Que
votre seigneurie me rende le service de faire, en mon nom, une lettre au
comte Louis Aloisi: qu'elle soit convenable et surtout sans arrogance,
et comme votre seigneurie sait les crire; parce qu'elle sera vue  Rome
et peut-tre  Bologne: fermez-la, et l'envoyez  la poste de Rome, d'o
elle sera remise au comte Louis. Veuillez m'excuser et compatir au
chagrin qui m'accable, car je suis atteint d'une grande mlancolie.
Priez Dieu pour moi dans cette tribulation, et rendez-moi ce service.

[Note 505: Ce cardinal tait lgat  Bologne.]

[Note 506: Son neveu.]

P.S. Dans le cas o il vous paratrait qu'il n'est pas convenable
d'envoyer cette lettre, je m'en remets  votre jugement si sr, et je me
conformerai  la rsolution que vous aurez adopte.

Nous ne savons si don Ferrante Carlo put faire rendre justice  son
illustre ami: mais tous les documents historiques s'accordent pour
prouver que le grand artiste ne put supporter la honte d'tre rest
au-dessous de lui-mme. Il en mourut de chagrin, dans la nuit du
mercredi qui prcda le 16 novembre 1619[507].

[Note 507: Malvasia, _le Pittura di Bologna_, p. 48; en parlant de
l'Annonciation de L. Carrache, qui est  la cathdrale, dit: _Nel gran
lunetone, in faccia, la SS. annunziata  l'ultima operazione del
susdetto Lodovico, che gli costo la vita_. Lanzi, l. V, p. 85-86,
exprime la mme opinion. _Ne alla sua gloria deon ostare certe poche
scorrezzioni di disegno, che in questo tempo gli venner fatte, come
nella mano del Redentore, che chiama san Matteo a seguitarlo, o nel pie
della nunziata dipinta a S. Pietro; fallo di cui tardi si avvide, e pu
dirsi che ne mori di afflizione_.]

Cette mort fut annonce ce jour-l mme,  don Ferrante Carlo, par un de
ses amis de Bologne, dont Bottari ne donne pas le nom[508].

[Note 508: Bottari, t. Ier, p. 36, n CXVIII.]

Ce n'est pas sans une vive douleur, crit-il, que je vous apprends que
le seigneur L. Carrache, peintre fameux, et qui vous tait si tendrement
attach, a quitt cette vie pour une meilleure, dans la nuit du
mercredi, et a t enseveli jeudi soir, avec une grande pompe, la
_Compagnie de la Vie_ l'ayant conduit  sa dernire demeure. J'ai appris
en mme temps la mort et la maladie qui a dur quatre semaines, avec une
fivre continuelle, ainsi que me l'a racont jeudi matin un de ses vieux
serviteurs.--Il lui dit ensuite qu'il a rclam le tableau de la
Nativit que dori Ferrante Carlo avait fait dposer chez L. Carrache,
mais 'sans indiquer si ce tahleau tait du peintre; il termine en lui
apprenant que dj on a mis en estampe les funrailles de son ami, comme
c'tait alors l'usage en Italie, et il lui demande s'il veut en voir un
exemplaire[509]

[Note 509: Boliari pense que ces gravures ont pu lre excutes par
Thomas Demster.--P. 327, t. Ier, _ad notam_.]

Une autre lettre adresse  don Ferrante Carlo par le peintre bolonais
Alexandre Tiarini, le 7 dcembre 1619, vint lui confirmer la perte de
son ami[510].

[Note 510: Bottari, t. Ier, p. 328, n CXIX.--Cette
lettre montre l'intimit qui rgnait entre D.F. Carlo et le Tiarini.]

La rputation de Louis Carrache n'a jamais t aussi grande en France
qu'en Italie: Flibien[511] le place bien au-dessous de son cousin
Annibal, qu'il regarde comme son matre; erreur manifeste, dmentie par
les contemporains et par les documents les plus certains. C'est ce que
prouvent avec beaucoup de force Malvasia[512] et Lanzi. Ce dernier
auteur fait de Louis Carrache le plus bel loge que l'on puisse faire
d'un artiste, en le comparant, parmi les peintres, au vieil Homre, En
rsum, dit-il, si l'on doit ajouter foi  l'histoire, Louis Carrache
est, dans son cole, comme Homre parmi les Grecs, FONS
INGENIORUM[513].

[Note 511: T. III, p. 248 et suiv.]

[Note 512: _Le Pitture_, p. 25  30.]

[Note 513: _Storia pittorica_, t. V, p. 84.]

Le savant Agucchi, l'ami d'Annibal Carrache et du Dominiquin, cit par
Malvasia[514], a parfaitement expos l'tat de la peinture avant les
Carraches, et les services qu'ils rendirent  l'art, La connaissance du
beau se perdait entirement, dit-il, et de toutes parts se montraient
des manires nouvelles et diverses, toutes galement loignes du vrai
et de la vraisemblance, et plus conformes  l'apparence qu' la ralit
des choses; les artistes se contentant d'blouir les yeux du public par
le charme des couleurs, par l'agencement des costumes, prenant  droite
et  gauche tantt une chose, tantt une autre, pour se faire valoir, le
tout avec une grande pauvret de contours, sans resserrer les
diffrentes parties de leurs compositions, et mme souvent avec de
grandes fautes. Ils s'loignaient ainsi de plus en plus de la bonne voie
qui conduit au beau. Mais, pendant que l'art tait infect, pour ainsi
dire, de tant d'hrsies, et qu'il se trouvait en pril de se perdre, on
vit, dans la ville de Bologne, surgir trois hommes qui, tant
troitement lis par les liens du sang, ne furent pas moins unis entre
eux et d'accord dans leur rsolution d'embrasser, sans craindre la
fatigue, toute tude qui pourrait les conduire  la perfection de l'art.
Tels furent Louis, Augustin et Annibal Carrache, Bolonais, desquels le
premier tait cousin des deux autres, qui taient frres: et comme Louis
tait le plus g d'entre eux, ce fut aussi lui qui s'adonna le premier
 la peinture, et c'est de lui que les deux autres reurent les premiers
enseignements de l'art.

[Note 514: _La Pitture_, p. 26.--Sous le nom de Graziado Maccati,
qui tait son nom  l'acadmie _dei Gelati_, de Bologne.]

Le mme prlat, qui, au dire de Bottari et du chanoine Crespi[515],
tait clbre  la cour de Rome pour ses connaissances en littrature,
et plus spcialement, pour une singulire intelligence des beaux-arts,
qu'il aimait et encourageait, avait propos  un cardinal[516] de
choisir Louis Carrache pour lui confier l'excution d'un tableau 
Saint-Pierre de Rome[517]. Il voulait ainsi procurer au grand artiste un
thtre digne de sa rputation, et, en mme temps, glorifier la ville de
Bologne, leur patrie commune. C'est un homme, crit-il  cette
minence, connu et estim des principaux peintres de l'Italie, dj g
et consomm dans la pratique de l'art, qui a excut un grand nombre
d'oeuvres parses en divers lieux, qui s'est particulirement exerc 
faire de grands tableaux pour les glises, et qui, parmi les peintres
qui se trouvent aujourd'hui  Bologne, occupe, de leur aveu unanime, le
premier rang.

[Note 515: Bottari, t. II, p. 486, _ad notam_;--_Id._, t. V, p. 85,
n XXI, et t. VII, p. 13, n II, la lettre du chanoine
Louis Crespi  Bottari.--On prtend que le prlat Agucchi fut peint par
le Dominiquin dans la chapelle de _Grotta Ferrata_, sous la figure d'un
seigneur qui descend de cheval, dans le tableau reprsentant l'entrevue
de saint Nil avec l'empereur Othon III.]

[Note 516: Probablement le cardinal Aldobrandini, dont il tait
secrtaire.]

[Note 517: Le chanoine L. Crespi, qui rapporte cette lettre, ignore
si L. Carrache excuta le tableau pour Saint-Pierre.]

Ce rang peut d'autant moins lui tre contest, qu'il est le matre
d'Augustin et d'Annibal, comme lui les rnovateurs de la peinture, et
qu'il partage avec eux la gloire d'avoir form le Guide, l'Albane, et
surtout le Dominiquin, que le Poussin estimait le premier des peintres
aprs Raphal.

Aussi le _Baglione_[518], comparant les Carraches au phnix, conclut:
Que la peinture, qui tait ne sous Raphal et Michel-Ange, paraissait
languissante et comme abattue par le temps, lorsqu'aprs un grand nombre
d'annes elle parut renouvele par les Carraches, pour la gloire de leur
sicle.

[Note 518: Cit par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]

De mme, le chanoine Bartolomeo Dolcini, l'un des amis des Cavraches,
disait d'eux qu'ils taient: _Lapsanti picturce suffecti
Hercules_[519].

[Note 519: Cit par Malvasia, _le Pitture_, p. 27.]

Ce Dolcini tait, comme don Ferrante Carlo, un grand amateur de
tableaux: il avait une galerie qu'il cherchait  enrichir des
productions des principaux artistes de son temps. Louis Carrache,
peignit pour lui plusieurs compositions. Une lettre qu'il lui crivait
le 27 mars 1599[520] montre quel tait le dsintressement de ce grand
matre j il ne voulait pas recevoir le prix d'un tableau avant son
complet achvement;--bien diffrent en cela du Guide et de tant
d'autres, qui se faisaient, au contraire, presque toujours payer
d'avance.

[Note 520: Bottari, t. Ier, p. 267 n LXXIX.]

Le chevalier Gio. Batista Marino, le pote  la mode du commencement de
ce sicle, grand admirateur du talent de Louis Carrache, avait voulu
avoir de lai l'histoire de Balmacis et d'Hermaphrodite, reprsents nus
au milieu d'une fontaine. Pour dterminer le peintre  mettre de ct
tout scrupule de pudeur, qui aurait pu l'empcher d'exercer sa main 
peindre un pareil sujet, il lui avait crit que cette composition tait
destine  orner le cabinet d'un grand seigneur, et qu'on ne la
montrerait  personne, si ce n'est aux intimes.

Louis Carrache peignit ce tableau: il excita au plus haut degr
l'admiration du pote, qui composa en son honneur ce madrigal, tout
empreint de ces _concetti_ qui taient dans le got de l'poque;

           Siccome di Salmace
    Aveano ni s l'acque tranqaille e chiare
           Virt d'inamorare;
    Cos per l'arte tua, la loro sembianza,
        Caracci, ha in te possanza
           Di far maravigliare.
    Ma, non si sa quai perde oqual avanza,
         Il miracol d'amore,
         O quel de lo stupore;
    Quello in un corpo sol congiunse dui,
    Questo divide da se stesso altrui[521].


Le chanoine Crespi, qui rapporte ce madrigal[522], blme, avec raison,
Louis Carrache d'avoir peint ce sujet; mais on doit dire,  la
justification de l'artiste, que son talent s'est rarement exerc sur de
pareilles compositions.

[Note 521: Bottari, t. VII, p. 23 et suiv.]

[Note 522: _Id._, _ibid._, p. 27 et suiv.]

Fix  Rome ds 1618, comme on le voit par la dernire lettre de Louis
Carrache, don Ferrante Carlo continua de vivre au milieu des artistes.
Il y fit la connaissance de Simon Vout, qui,  l'exemple de beaucoup
d'autres peintres franais, tait venu se former  la grande manire
italienne. Don Ferrante Carlo lui donna des lettres de recommandation
pour ses amis de Venise, ville que Vout visita en 1627,  son retour
en France. Ces recommandations lui valurent la commande du tableau de
l'autel de l'cole de Saint-Thodore, patron de Venise. Vout lui en
tmoigna sa reconnaissance en lui offrant ses services, et en se mettant
 sa disposition pour un tableau[523].

[Note 523: Bottari, t. Ier, p. 334, n CXXIV.]

Il est probable que depuis son sjour  Rome don Ferrante Carlo s'tait
li avec le Dominiquin, le Guide, l'Albane, et les autres lves des
Carraches. tait-il encore attach au cardinal Sfondrato? Nous
l'ignorons. La seule particularit que nous connaissions de la vie de ce
cardinal, c'est qu'il cherchait  runir les tableaux des artistes en
rputation. Flibien raconte que[524] le Guide avait envoy  ce
cardinal un tableau de son invention, que le cavalier Giuseppino,
Gaspard Celio et le Pomerancio, peintres alors considrs dans la cour
du pape, avaient beaucoup admir. Don Ferrante Carlo n'tait peut-tre
pas rest tranger au got de son patron, de mme qu'il dut contribuer 
former et  entretenir celui du cardinal Scipion Borghse.

[Note 524: T. III, p. 500.]

Les fonctions qu'il remplissait auprs de ce cardinal, neveu de Paul V,
le mirent  mme d'encourager les travaux des artistes, en leur faisant
obtenir des commandes, soit du pape, soit de son neveu.

Le palais Borghse avait t commenc, en 1590, par le cardinal Deza:
ses illustres et riches possesseurs ne voulurent pas rester en arrire
des Farnse, des Montalti, des Ludovisi, des Aldobrandini, et de tant
d'autres grandes familles romaines. Ils le firent orner et embellir avec
le plus grand soin, et y runirent une galerie, qui existe encore, et
qui est une des plus belles de l'Europe, puisqu'on y compte plus de
_quinze cents_ tableaux originaux des matres italiens. Dans cette
galerie, l'cole de Bologne est dignement reprsente. On y admire
surtout cette clbre Chasse du Dominiquin, cite comme un chef-d'oeuvre
par l'abb Lanzi[525], et une Sainte Ccile du mme artiste; les Quatre
lments de l'Albane, un Christ mort et une Charit romaine du Guerchin,
deux petites Madeleines et une Tentation de saint Antoine d'Annibal
Carrache, et Orco et Norandin, d'aprs l'Arioste, par Lanfranc.

[Note 525: _Storia pittorica_, t. V, p. 101.]

Don Ferrante Carlo ne resta sans doute pas tranger au choix de ces
tableaux fait par le cardinal Borghse; peut-tre le Dominiquin et le
Guide durent-ils  sa recommandation d'tre employs aux travaux que le
mme cardinal fit excuter dans l'glise de Saint-Grgoire, sur le mont
Celius. Le Dominiquin eut en partage tout ce qui regarde les ornements,
qu'il peignit en clair-obscur; et des deux tableaux qu'on y voit, il fit
celui o saint Andr est fouett par les bourreaux[526].

[Note 526: Flibien, t. III, p. 476.]

Mais le peintre avec lequel don Ferrante Carlo se lia le plus
intimement fut Lanfranc, qu'il devait connatre depuis longtemps. On
sait que cet artiste, n  Parme, avait t rduit, dans sa jeunesse, 
entrer au service du comte Horace Scotti,  Plaisance[527]. Apprciant
en connaisseur les dispositions que ce jeune homme montrait pour la
peinture, ce, seigneur le mit sous Augustin Carrache. Don Ferrante
Carlo, qui allait souvent de Crmone  Bologne, l'y reconnut dans
l'acadmie des Carraches. Lorsqu'il fut fix  Rome, Lanfranc fut charg
par le pape Paul V de grands travaux  l'glise de Sainte-Marie-Majeure
et au palais de Monte-Cavallo. Peut-tre, Lanfranc dut-il en partie  la
recommandation de son ami d'avoir obtenu les fresques de la coupole de
Saint-Andrea-della-Valle,  Rome, au prjudice du Dominiquin, qu'il
tait destin  supplanter pendant sa vie et aprs sa mort.

[Note 527: Flibien, t. III, p. 512.]

On peut regretter que le Dominiquin n'ait pas excut ce travail.
Toutefois Flibien, qui vit la coupole de Saint-Andrea-della-Valle
quelques annes aprs son achvement, en tmoigne une haute admiration.
C'est une chose surprenante, dit-il[528], de voir comment toutes les
figures, dont les plus proches ont trente palmes de haut (environ six
mtres trente centimtres), sont bien proportionnes, et diminuent si
conformment  leurs diffrentes positions,  leurs raccourcissements et
 leurs distances.

[Note 528: _Id._, _ibid._, p. 514.]

Cette coupe parat, dans son ouverture, d'une longueur si
extraordinaire, qu'elle reprsente un grand espace de ciel, o la vue se
porte insensiblement jusqu'au plus haut de la Gloire. Au milieu de cette
Gloire parat l'Humanit adorable de Jsus-Christ, qui est la source de
toute lumire qui se rpand, et qui claire les corps qui sont dans ce
grand ouvrage, dont l'harmonie des couleurs et des lumires est conduite
d'une manire qu'on ne voit pas dans de pareils sujets.

Lanfranc quitta Rome en 1634 pour se rendre  Naples, o il tait appel
par les jsuites de cette ville pour y peindre leur coupole du _Ges
Nuovo_.

C'est  partir de cette poque, que s'tablit entre le peintre et don
Ferrante une correspondance qui ne se termina qu'au mois d'avril 1641,
terme prsum de la mort de don Ferrante Carlo. Malheureusement, nous ne
trouvons pas dans le recueil de Bottari les lettres de ce dernier, 
l'exception d'une seule; mais celles crites par Lanfranc prsentent des
dtails fort intressants.

Par la premire, date de Naples, mars 1634[529] lui annonce son arrive
dans cette ville avec une partie de sa famille. Il dit qu'il y est bien
vu et bien accueilli, et que sa satisfaction serait complte s'il
n'tait pas assig par le souvenir, non-seulement de sa patrie et de
Rome, mais des amis et patrons qu'il a quitts: au nombre de ces
derniers, il lui laisse  dcider s'il ne doit pas le regretter plus
particulirement que tous les autres, lui qui, non-seulement est si
aimable et si obligeant, mais qui lui a t si utile dans toutes les
occasions. Aussi, espre-t-il qu'il ne l'oubliera pas pendant son
absence.--Ce passage prouve que des relations d'intimit taient depuis
longtemps tablies entre Lanfranc et don Ferrante Carlo.

[Note 529: Bottari, t. Ier, p. 297, n CIV.]

La fin de la lettre exprime plus vivement encore le sentiment de regret
profond qui s'tait empar de l'artiste, priv  Naples de ses douces
habitudes de Rome: Lorsque j'tais  Rome, l'escalier qui conduit 
votre appartement m'a souvent empch, par crainte de la fatigue, de me
rendre chez vous pour y profiter de votre conversation si intressante;
mais, aujourd'hui, cet obstacle ne me parat plus rien du tout, et je
rflchis en moi-mme  ma grande paresse, dont je me repens maintenant.
En vrit, pendant que je vous cris, il me semble que je suis avec vous
et que je vois vos manires si affables, lesquelles sont comme ces
choses qu'on n'estime pas assez lorsqu'on les possde en abondance, mais
qu'on dsire d'autant plus fortement lorsqu'on est loin comme je le
suis, et qu'on doute de retrouver tant de bonheur. Toutefois, j'espre
que Dieu m'accordera de pouvoir en jouir comme par le pass.

Il parat que Lanfranc avait t trs-bien accueilli par les jsuites de
Naples, et qu'il refusait toute recommandation pour le gnral de
l'ordre, esprant pouvoir se passer de ces protections qui engagent et
obligent. Don Ferrante Carlo, qui apercevait cette disposition d'esprit
de son ami, cherche  la combattre dans la seule lettre que Bottari nous
ait conserve de lui. N'tant point, comme l'artiste, un peu aveugl par
les succs et l'amour-propre, et connaissant mieux les hommes, il lui
crit le 18 juin 1635[530], pour lui conseiller de se mettre bien avec
le gnral des jsuites, de la prudence et de la bont duquel il est en
droit d'esprer une honorable satisfaction des grands travaux qu'il a
entrepris. Et quoique, continue-t-il, vous refusiez toute
recommandation et tout autre moyen  employer auprs de ce trs-rvrend
pre, il ne lui dplaira pas, et il vous sera trs-utile, que le pre
Gio. Bat. Ferrari interpose, lorsqu'il en sera temps ses bons offices,
ainsi qu'il est dispos  le faire pour l'amiti qu'il vous porte, et
pour la grande estime qu'il fait de votre mrite. Ce pre dsire
obtenir, pour garder parmi les souvenirs qu'il conserve d'excellents
artistes, un dessin bien ordonn de votre main. Il n'est pas ncessaire
que je m'vertue  vous faire comprendre combien il vous importe
d'entretenir l'affection de ce personnage: car sa plume dlicate et
cultive peut,  bon escient, rivaliser avec votre glorieux pinceau, et
contribuer  vous maintenir dans la possession de l'immortalit, que
vous vous tes acquise par tant de travaux fameux.

[Note 530: Bottari, t. Ier, p. 299, n CV.]

Le pre Ferrari, auteur de l'ouvrage intitul _Les jardins des
Hesprides_[531], tait un jsuite de beaucoup d'esprit et de got.
Lanfranc lui fit le dessin qui se voit grav dans cet ouvrage, et il est
probable que, de son ct, le rvrend pre s'en montra reconnaissant,
en patronnant l'artiste auprs du gnral de son ordre.

[Note 531: Botiari, t. Ier, p. 300, n CV.]

C'est dans cette mme lettre, que don Ferrante Carlo apprend  Lanfranc,
qu'il est de nouveau attach au service de la chambre du cardinal
Borghse, et que cette minence lui a fait don, spontanment, d'un
bnfice simple,  Saint-Grgoire, _al clivo di scauro_,  l'autel
privilgi, o est le tableau d'Annibal Carrache. Ce tableau lui remet
en mmoire de rappeler  Lanfranc le dessin des quatre triangles de la
coupole (du Ges nuovo), en grande feuille, qu'il lui avait apparemment
promis.

Cette coupole ne fut termine qu'en 1636, ainsi que Lanfranc l'annonce 
don Ferrante Carlo par une lettre du 18 juin de cette anne. Il parat
qu'il n'prouva aucune difficult de la part du gnral des jsuites,
homme, dit-il, d'un caractre bienveillant et fort habile en pareille
matire Mais cette oeuvre immense n'tait pas destine  durer
longtemps. Quelques annes aprs son achvement, la coupole s'croula,
entranant dans sa chute toutes les peintures: il ne reste aujourd'hui
de cette grande composition que les anges qui ont t gravs[532].

[Note 532: Note de Botiari, t. Ier, p. 299.]

L'anne suivante, Lanfranc eut recours  son ami, pour arranger une
affaire assez dlicate, et qui pouvait compromettre sa rputation. Voici
 quelle occasion.--Dans le mois de Juillet 1637[533], un seigneur nomm
Hippolyte Vitelleschi, se trouvant  Naples, vint rendre visite 
l'artiste, et voyant dans son atelier une Madeleine qu'il avait apporte
de Rome pour s en servir comme de modle, parmi d'autres saintes qu'il
voulait reprsenter dans l coupole du Ges nuovo, il s'engoua tellement
de cette figure qu'il voulut l'avoir, et il l'obtint pour soixante
ducats, ou cinquante-huit cus romains[534]. Ce prix n'avait rien
d'excessif, puisque, si l'on en croit Lanfranc, il avait souvent vendu
des copies de ses tableaux, faites de sa main, au del de cent cus.
Mais cette Madeleine tait trs-connue  Rome; elle tait de la jeunesse
de l'artiste, et, ainsi qu'il en convient lui-mme dans sa lettr du 17
octobre 1637[535], elle ne lui paraissait pas digne d'tre expose 
l'acadmie de cette ville. Peut-tre aussi les envieux qu'il avait
laisss  Rome avaient-ils persuad au seigneur Vitelleschi que ce
tableau ne valait pas le prix qu'il en avait donn. Quoi qu'il en soit,
et comme il arrive souvent  ceux qui, sans rflchir, se montrent
entichs d'une chose, ce seigneur avait renvoy le tableau  Naples, en
faisant demander  Lanfranc de le reprendre. L'artiste se trouvait fort
embarrass: en homme dlicat et dsintress qu'il tait, et bless
d'ailleurs dans son amour-propre d'artiste, il aurait bien voulu pouvoir
rendre l'argent qu'il avait reu. Mais, malheureusement pour lui, vivant
au jour le jour, et sans faire d'conomies, il avait dj dpens les
ducats qu'il croyait, avoir bien gagns. Aussi, dsirait-il extrmement
que son ami don Ferrante Carlo trouvt quelque moyen, tout en prservant
sa rputation, de le dispenser de rendre la somme qu'il avait reue.
J'ai pens, lui crit-il, que le moyen que vous pourriez employer avec
succs serait, ou de montrer au seigneur Vitelleschi qu'il a cd, sans
le vouloir,  l'influence des peintres mes envieux; ou bien, de lui
persuader qu'il ferait bien de me laisser cet argent pour un autre
tableau que je ferais plus  son got. Mais, il faudrait dire ces choses
comme venant de vous-mme, et lui faire connatre que j'ai donn ordre
de le rembourser. Jusqu' prsent, ce seigneur ne me rclame rien; mais
je tiens essentiellement  ne pas tre perdu de rputation. C'est
pourquoi je vous prie, par l'amiti que vous me portez, de vouloir bien
vous charger de cette ngociation, sachant que l o vous vous employez,
et o vous vous faites porteur de paroles, vous avez le talent de fermer
la bouche, de ramener les esprits, et d'obtenir ce que vous voulez.

[Note 533: Voy. la lettre du 1er aot 1637, p. 302, n
CVII.]

[Note 534: Environ trois cent cinquante francs.]

[Note 535: Bottari, t. Ier, p. 304, n CVIII.]


Malgr l'habilet des moyens que l'artiste avait suggrs  son ami,
pour s'assurer la conservation des soixante ducats, il ne parat pas
qu'il les ait gards. Sa lettre, du 17 octobre 1637, nous apprend,
qu'il fut oblig de restituer le prix de la Madeleine, restitution
qu'il opra par l'entremise de son frre Egidio, avec le plus grand
regret, et, comme il le dit lui-mme, _con la lacrima su
l'occhio[536]_.

[Note 536: Voy. la fin de la lettre du 17 octobre 1637, p. 304, n
CVIII.--Suivant une note de Bottari, cette Madeleine serait au
palais Barberini.]

Il parat que ces peintres, jaloux des succs de Lanfranc  Naples, ne
se bornaient pas  critiquer ses tableaux et  les lui faire reprendre.
_Ces bons amis de cour_ avaient rpandu,  cette poque, le bruit de sa
mort, qu'ils attribuaient charitablement  des excs de tous
genres.--Dans une lettre du 10 dcembre 1637[537], il rassure son ami
sur sa sant, le remercie des bons conseils qu'il lui avait adresss, et
le prie de se tranquilliser, attendu qu' Naples, on ne frquente ni
les runions, ni les htelleries, ni d'autres lieux, parce que ce n'est
pas l'usage.

[Note 537: P. 306, n CIX.]

Il tait alors en faveur auprs de l'ancien vice-roi, le comte de
Monterey, qui s'tait retir  Pouzzoles, et auprs de son successeur.
Le premier lui continuait sa protection, et venait de lui commander deux
nouveaux tableaux pour le roi d'Espagne, faveur qu'il n'avait encore
accorde  aucun des artistes qu'il avait employs; l'autre lui avait
demand un petit dessin, en lui tmoignant beaucoup de courtoisie et de
bienveillance.

Cette cour de Naples tait alors agite par les troubles qui prcdrent
la rvolte de Mazaniello: elle tait nanmoins trs-brillante. Lanfranc
raconte qu' la sortie du comte de Monterey pour Pouzzoles, il fut
accompagn par d'innombrables carrosses  six chevaux, avec des livres
bizarres, la suite la plus imposante et tous les honneurs qu'on aurait
rendus au roi lui-mme. Et cependant, ce jour-l, il faisait un temps
affreux j la foudre tomba sur les deux chteaux (Saint-Elme et de
l'OEuf), et brla les drapeaux et les mts qui les soutenaient. C'est
pendant cet orage que le comte de Monterey sortit de Naples, s'avanant
avec sa suite au milieu des nuages et des clairs qui sillonnaient la
terre, et qui ajoutaient la terreur  l'imposante beaut du
cortge[538].

[Note 538: P. 308.-, Lettre du 10 dcembre 1637, n CX.]

Bien que Lanfranc ft fix  Naples pour terminer les grands travaux
qu'il y avait entrepris, il s'chappait quelquefois de cette ville
bruyante et plus livre au luxe qu'au culte des arts, et il revenait 
Rome reprendre ses douces habitudes et ses anciennes relations. Il tait
alors dans toute la force de son talent, et avait peine  suffire aux
commandes qu'il recevait de toutes parts. Aussi, ne pouvait-il pas
rester longtemps de suite dans la capitale des arts, oblig qu'il tait
de mener  bonne fin les immenses entreprises auxquelles il travaillait
 Naples depuis plusieurs annes.

Au mois d'aot 1639, il tait reparti prcipitamment de Rome pour
retourner dans cette ville. Il y arriva au milieu d'une terrible
ruption du Vsuve; il l raconte  son ami dans sa lettre du 23 aot
de cette anne[539]. Le volcan s'tait ouvert et avait donn passage 
un fleuve de lave, qui, coulant sur une tendue de plus de six milles,
avait dtruit et entran des palais, des glises, des maisons de
campagne en grand nombre, et des villes presque tout entires.

[Note 539: _Id._, _ibid._]

Ce spectacle sublime rappela au peintre le dsir que lui avait manifest
son ami de possder une vue du Vsuve[540]: il en chercha de tous cts
une qui ft digne de lui tre offerte, et n'en trouva aucune, mme chez
les artistes qui, alors, comme aujourd'hui, faisaient profession
d'excuter exclusivement ce genre de tableaux. Il finit par en voir dans
le palais un qui lui parut meilleur que les autres, pare qu'il se
rapprochait le plus de la nature. Il demanda de quel matre il tait:
les uns lui dirent que le peintre tait mort, et les autres que le
tableau tait de Joseph Ribera[541]. Quoi qu'il en soit, ne pouvant
avoir ni le tableau original, ni le matre qui l'avait excut, Lanfranc
obtint la permission d'en prendre une copie. Il la fit faire par un de
ses lves, et aprs l'avoir retouche[542], il l'adressa dans le mois
d'aot 1638  son ami, en s'excusant de lui envoyer si peu de chose et
en lui promettant de se mettre  sa disposition pour une oeuvre plus
importante et de meilleur got.

[Note 540: Il _ritratto_ del Vesuvio.]

[Note 541: Dit l'Espagnolet;--il travailla longtemps  Naples, et
fut l'ennemi du Dominiquin.]

[Note 542: Voy. le commencement de la lettre du 11 septembre 1639,
p. 313, n CXII.]

A cette mme poque, Lanfranc eut recours au crdit que don Ferrante
Carlo avait sur son patron, le cardinal Borghse, pour le tirer d'une
difficult srieuse qu'il avait avec les moines[543] de Saint-Martin de
Naples. Cet artiste tait surtout recherch pour peindre, dans les
votes des glises et dans les dmes des coupoles, ces immenses
compositions qui font encore aujourd'hui l'tonnement de ceux qui les
admirent. Il avait donc t charg par les moines de Saint-Martin,
couvent situ sur l'un des points les plus levs de Naples, de peindre
 fresque leur glise. Il y avait reprsent les douze Aptres, en pied;
et dans une grande lunette, le mont Calvaire avec notre Seigneur, les
larrons, la foule et les bourreaux qui s'apprtent  consommer le
sacrifice; les Maries et un grand nombre de personnages qui assistent 
ce spectacle; ensuite, sur toute la vote de l'glise et des cts, des
scnes varies[544], peintures que Bottari trouve admirables[545].

[Note 543: Les Camaldules, auprs de Capo di Monte.]

[Note 544: Lettre du 30 aot 1639, p. 311, n CXI.]

[Note 545: _Eccellentissime_. T. Ier, p. 311, _ad
notam_.--Suivant Bottari, les douze aptres ont t gravs.]

Travaillant avec sa fougue ordinaire, le grand _Frescante_ avait termin
cette oeuvre immense, et namoins les moines ne lui avaient encore donn
qu'un faible -compte. Vivant  Naples en grand seigneur, l'artiste ne
pouvait pas attendre: il se vit donc forc, une premire fois, de
s'adresser, par l'intermdiaire de son ami, au cardinal Borghse,
lequel, interposant ses bons offices, avait fait payer  Lanfranc la
moiti de ce qui lui restait d, c'est--dire huit cents ducats. Les
moines avaient, en outre, promis au nonce apostolique,  Naples, qui
s'tait charg de cette premire ngociation, de satisfaire entirement
le peintre quinze jours aprs ce premier payement.--Mais ils n'en
avaient rien fait: plus de huit mois s'taient couls depuis cette
poque, et lorsque Lanfranc s'tait prsent pour recevoir les huit
cents ducats qui lui restaient dus, il avait prouv du prieur un refus
outrageant, suivi bientt d'un procs et de plusieurs autres, intents
avec un clat et un scandale sans exemple.

Ce dbat pouvait porter une atteinte profonde  la rputation de
l'artiste et  son honneur. En effet, les moines l'accusaient d'avoir
excut ses peintures _ sec_, au lieu de les avoir faites _ fresque_,
ainsi que le portait leur trait. Cette accusation tait des plus
graves. En France, o gnralement on appelle peintures  fresque toutes
celles qui sont destines  ne pas tre changes de place, qu'elles
soient  l'huile,  la cire ou  la dtrempe, mais excutes  sec sur
la muraille, sur bois ou sur tout autre fond, on ne comprendra peut-tre
pas bien toute l'importance du reproche adress  Lanfranc. Mais, en
Italie, o, de tout temps, la vritable peinture  fresque, c'est--dire
celle excute sur place, sans prparation, sur un enduit frais appliqu
 un mur, et en mme temps que cet enduit, a t prfre, pour les
monuments,  la peinture  l'huile et sur toile, l'accusation dirige
contre Lanfranc tait de nature  nuire extrmement  sa rputation. On
sait que les plus grands peintres italiens ont toujours plac l
fresque, pour la difficult de l'excution, avant la peinture sur toile.
Le Dominiquin a pass la plus grande partie de sa vie  peindre 
fresque[546]; Annibal Carrache s'est immortalis surtout par les
fresques du palais Farnse; Raphal a laiss au Vatican,  la Farnsine
et ailleurs, des preuves de sa supriorit pour ce genre de peinture; et
le sublime peintre du _Jugement dernier_, Michel-Ange, mprisait,
dit-on, la peinture  l'huile, et ne la jugeait pas digne de son gnie.
Lanfranc tait donc perdu de rputation, s'il demeurait prouv qu'au
lieu d'improviser  fresque les peintures de Saint-Martin, il avait pris
son temps pour les excuter lentement _ sec_, en les retouchant et en
les corrigeant tout  son aise. Aussi, cette accusation le transportait
d'indignation, et il la repoussait avec mpris, invoquant le tmoignage
de toutes les personnes qui l'avaient vu travailler, et, entre autres,
du cardinal Brancaccio, du seigneur don Francesco Peresa, de monseigneur
Herrera et principalement du seigneur Gio. Francesco Romanelli, clbre
peintre de Viterbe qui, se trouvant  Naples, tait all visiter
Lanfranc, et, pour mieux juger son travail, tait mont sur son
chafaud.

[Note 546: Flibien, t. III, p. 490.]

Il est difficile de croire que Lanfranc et os invoquer le tmoignage
de tant de connaisseurs s'il n'et pas eu cent fois raison. D'ailleurs,
les grandes fresques qu'il avait prcdemment excutes  Rome et 
Naples prouvent  elles seules ce dont il tait capable. Aussi, se
plaignant avec amertume  son ami du procd des moines de Saint-Martin
qui au moyen du procs qu'ils lui avaient intent, prtendaient
non-seulement ne pas lui payer ce qui restait d, mais lui faire rendre
ce qu'il avait dj reu, il ajoute, dans sa lettre du 30 aot 1639:
Maintenant, voyez s'il est possible d'agir avec plus d'inhumanit, pour
ne pas dire autre chose; tandis que j'ai fait mon devoir avec tant
d'amour et de diligence, n'ayant pas mme gagn mes dpenses,
travaillant seulement pour la gloire et pour une gratification qui
m'tait promise verbalement; aujourd'hui, voyez quelle sorte de
gratification ils m'offrent, voulant m'enlever ma rputation, mon bien
et jusqu' la vie, par le chagrin qu'ils me causent. Je m'en remets aux
bonts de Son Excellence, et  votre bienveillance, afin que vous lui
reprsentiez le triste cas o je me trouve, et dont je l'ai dj
entretenue par l'entremise de monseigneur Pancirolo[547].

[Note 547: Bottari, t. Ier, p. 311, n CXI.]

Dans sa lettre du 30 aot 1639, Lanfranc n'avait pas dit  don Ferrante
Carlo quelle tait la cause de ce scandaleux procs; il la lui apprend
dans celle du 11 septembre suivant.

Seigneur chevalier, mon patron, je vous dirai en confidence, et vous
pouvez le redire, si cela est ncessaire,  Son Excellence, quelle est
la cause des dsagrments que j'prouve. Dans le commencement de mon
entreprise, j'tais bien avec l'architecte ou sculpteur des moines de
Saint-Martin, et, par son moyen, j'tais galement bien avec les moines.
Mais, ayant mari  Giuliano Finello[548] ma fille ane, qui tait
recherche par l'architecte du couvent pour un de ses fils, artiste peu
avanc, mais jeune homme distingu, je me suis brouill avec cet
architecte, et, par suite, avec les pres, lesquels ne font, soit
ostensiblement, soit en secret, que ce que leur conseille cet homme. En
outre, mon gendre Giuliano est employ dans les occasions les plus
importantes,  cause de son mrite, d'o il rsulte une grande jalousie
dont je suis la victime dans cette circonstance. J'ai cru devoir vous
faire connatre toute la vrit, parce qu'il n'est pas vraisemblable que
je puisse tre maltrait, alors que j'ai fait tous mes efforts pour
excuter ces peintures le mieux que j'ai pu, et mieux que dans toutes
les autres occasions. En outre, j'ai eu la fatigue de monter chaque
jour, matin et soir, au sommet d'un mont escarp, et de travailler  Une
oeuvre immense et trs-fatigante. Si je plaide, je ne doute pas que je
gagnerai mon procs, mais avant d'obtenir justice ils me ruineront.
C'est pourquoi je vous supplie de prier Son Excellence d'user de son
autorit, et de daigner crire un second billet  ces moines qui, lui
ayant promis de me payer quinze jours aprs la rception du premier, ont
attendu plus de huit mois, et non-seulement refusent de le faire, mais,
usant de toute leur influence, vont jusqu' ternir ma rputation par des
mensonges et des calomnies de toutes sortes. Je vous supplie donc de me
rendre ce service, auquel j'attache la plus grande importance pour
plusieurs raisons, et duquel Dieu saura vous rcompenser.


[Note 548: Il tait trs-habile sculpteur et en grande
rputation.--Voy. Bottari, p. 315, _ad notam_, n CXII.]

Nous ignorons si la puissante intervention du cardinal Borghse
dtermina les moines de Saint-Martin  abandonner leurs prtentions. Ce
que nous savons, c'est que la vue des peintures de Lanfranc,
parfaitement intactes et brillantes encore aujourd'hui, aprs plus de
deux sicles, donne le dmenti le plus clatant  l'injuste accusation,
que la jalousie et l'intrt particulier d'un artiste subalterne avaient
eu l'art de susciter, et que l'avarice ou l'ignorance des moines avait
trop facilement accueillie.

La correspondance de Lanfranc avec don Ferrante Carlo se trouve
interrompue du mois d'aot 1639 jusqu'au 19 avril 1641. Pendant ces deux
annes, le peintre fit de frquents voyages  Rome, o il excuta de
nombreuses commandes. Revenu  Naples au commencement de 1641, il tait
dans cette ville au moment de la mort du Dominiquin, qui eut lieu le 15
avril de cette anne.

Ce grand peintre, appel  Naples en 1629 pour y peindre la chapelle du
trsor de Saint-Janvier, avait t en butte  la jalousie de
l'Espagnolet et des autres artistes fixs dans cette ville, qui
saisissaient toutes les occasions de lui nuire, en critiquant son
travail et en attaquant sa rputation. Dans l't de 1639, ne pouvant
plus rsister  tant d'intrigues, il avait quitt Naples secrtement
pour retourner  Rome, abandonnant sa femme et sa fille, comme des
otages  la merci de ses ennemis. Il ne revint qu'une anne aprs; mais,
lorsqu'il fut de retour, il eut  essuyer tant de dboires, qu'une
profonde mlancolie s'empara de son me et le conduisit au tombeau. Il
laissait inacheve la coupole de Saint-Janvier; quoiqu'il y et
travaill pendant plus de onze annes, elle tait  peine  moiti
faite.

Depuis longtemps, Lanfranc s'tait montr jaloux du Dominiquin. A
l'poque o ce dernier fit  Rome son tableau de la _Communion de Saint
Jrme_, que le Poussin admirait  l'gal de _la Transfiguration_ de
Raphal et de la _Descente de croix_ de. Daniel de Valterre[549],
Lanfranc avait fait graver  l'eau-forte par Franois Perler, son lve,
le tableau d'Augustin Carrache reprsentant le mme sujet: croyant par
ce moyen, dit Flibien, prouver plus fortement que ce que le Dominiquin
avait expos n'tait qu'un larcin qu'il avait fait  son matre[550].
L'abb Lanzi ajoute, qu'en rpandant les copies de cette eau-forte,
Lanfranc, principal instigateur de ces intrigues, opposait aux oeuvres
du Zampieri ses inventions toujours nouvelles, et mettait en regard de
la lenteur et de l'irrsolution de son rival, la fougue et la clrit
de son excution[551].

[Note 549: Flibien, t. III, p. 478.]

[Note 550: _Id._, _ibid._, p. 4.]

[Note 551: _Storia pittorica_, t. V, p. 99.]

La rivalit tablie entre les deux artistes avait clat surtout 
l'occasion des peintures de la coupole de San Andra della Valle. Dans
l'origine, le cardinal de Montalte, qui avait fait construire cette
glise, avait choisi le Dominiquin pour faire les tableaux dont il
voulait qu'elle ft embellie. Mais ce cardinal tant mort en 1623,
Lanfranc trouva moyen d'obtenir qu'il peindrait la coupole, sous
prtexte que le Dominiquin ne pourrait pas achever lui seul de si grands
travaux pour l'anne sainte, le jubil de 1625. Il en avait nanmoins,
ajoute Flibien[552], fait dj tous les dessins, et ce ne fut pas sans
dplaisir qu'il vit Lanfranc travailler  sa place.

[Note 552: T. III, p. 482.]

Malgr cette rivalit, on ne trouve, dans les lettres de Lanfranc  don
Ferrante Carlo, rien qui indique des sentiments de haine contre le
malheureux Dominiquin, ou qui laisse percer l'intention de lui nuire 
Naples. Au premier aperu, il peut paratre extraordinaire que, quatre
jours seulement aprs la mort du Zampieri, Lanfranc ait t charg de
terminer les peintures de la coupole de Saint-Janvier; mais si l'on
considre que cet artiste tait connu depuis longtemps comme le plus
habile peintre des coupoles, et qu'il venait d'excuter  Naples mme,
avec le plus grand succs, celles du _Ges Nuovo_ et de l'glise de
Saint-Martin, on ne sera plus surpris de ce choix.

Il l'annonce  son ami dans une lettre du 19 avril 1641[553]: J'ai eu,
lui crit-il, des nouvelles de votre sant par Egidio (son frre); il a
d vous apprendre la mort du Dominiquin, lequel a laiss son oeuvre
inacheve; lourde tche pour son successeur, car la peinture, par suite
des nombreuses retouches dont il l'a surcharge pendant tant d'annes,
tombe en ruine. En outre, les seigneurs dputs en tant peu satisfaits,
vont la revoir maintenant avec le plus grand soin, et, comme on dit, lui
compter les poils. Quant  moi, ayant  examiner et  estimer l'oeuvre
d'un autre, je suis dcid  lui nuire le moins que je pourrai, et mme
je lui viendrai en aide, comme je voudrais qu'on en ust  mon gard;
bien que le Dominiquin, pendant sa vie, ne mritt pas qu'on s'occupt
de lui, et que vous sachiez sa conduite envers moi. Cependant, je ne lui
ai pas gard rancune de son vivant, et je le ferais encore moins aprs
sa mort, puisque j'ai toujours dsir d'tre son ami, et que je n'ai
jamais rien fait contre lui. Maintenant, les seigneurs dputs m'ont
impos le fardeau de terminer cette oeuvre. Rien ne me retenait  Rome
et ne m'empchait de me rendre  Naples dans cette saison. Le Dominiquin
a eu, pour ce travail, dix-huit mille ducats en onze ans, et moi, j'en
ai gagn trente mille en sept ans et demi. Je le dis ici, parce que je
sais que vous en avez caus avec Egidio, lui manifestant votre
tonnement de ce qu'il ne m'en reste pas davantage. Mais le Dominiquin
n'avait pas les dpenses que j'ai; de plus, il faut considrer qu'avec
mille ducats on ne peut se faire que huit _luoghi di monte_[554], eu
gard  la dprciation des monnaies et  la valeur des _monti_. Vous
pourrez m'objecter qu'il y a trop de diffrence entre l'un et l'autre
(le Dominiquin et moi). Je vous rpondrai que toutes les fois que le
Dominiquin a eu  commander une paire de vtements, moi, j'en ai eu 
commander sept paires[555], et cela m'arrive tous les jours. Je ne parle
pas de la vie si retire qu'il a mene pour s'enrichir, car je la tiens
pour une conduite honteuse, ce qui apparat par la fin qu'il a faite. Il
n'a pas mari de fille, et moi je l'ai fait: il n'a pas voyag comme
moi, et chaque voyage m'a cot, l'un dans l'autre, un millier de ducats
au moins, dpense qui est toujours venue  contre-temps. Je vous dirais
bien une autre chose, et puisque vous pouvez facilement vous la figurer,
je ne puis m'empcher de vous mettre dans la confidence: c'est que si le
Dominiquin avait eu une femme du caractre de la mienne, il n'aurait pas
mme conserv de quoi se faire enterrer; et pourtant, on ne manquera pas
de dire, en toute occasion, que je n'ai jamais rien mis de ct.

[Note 553: Bottari, t. Ier, p. 316, n CXIII.]

[Note 554: Les _luoghi di monte_ taient des actions ou rentes sur
les _monts_, sortes de banques qui, dans l'origine, ont donn l'ide de
l'tablissement des grands livres des rentes sur l'tat.]

[Note 555: Lanfranc avait donc six enfants et sa femme, tandis que
le Dominiquin n'avait que sa femme et une fille unique.]

Je me console en pensant que d'autres maris ont t accabls, si ce
n'est par de semblables tres, tout au moins par la mme conduite. Vous
voyez que je ne vous ai jamais parl avec une franchise plus entire;
mais de voir que jamais, jamais cela ne finit, et que vous me donnez
l'occasion de vous ouvrir mon coeur, je n'ai pu me contenir.

Cette lettre montre que si Lanfranc tait heureux de ses succs
d'artiste, il tait loin de trouver le bonheur dans son intrieur,
puisque la signora Cassandra, sa femme, ne savait que dpenser ce qu'il
gagnait avec tant de travail.

Malgr les protestations d'impartialit qu'affectait Lanfranc pour
l'oeuvre du Dominiquin, il perce dans ses paroles une jalousie mal
dguise, et un dsir de faire dtruire cette peinture de Saint-Janvier
qui, suivant ses expressions, tombait en ruine[556].

[Note 556: _Cade in fine_.]

Sa lettre du 23 avril 1641[557] est empreinte des mmes sentiments: Je
vous ai inform, dit-il, de la mort du Dominiquin et du choix qui a t
fait de moi pour terminer l'oeuvre qu'il avait commence. Mais je crois
ncessaire de vous crire de nouveau, relativement,  ce que j'avais
entendu dire, que les seigneurs dputs voulaient lui revoir le poil,
parce que ce n'est pas la vrit. Au contraire, les dputs s'efforcent
de traiter les hritiers avec beaucoup de bienveillance; des arbitres
ayant t choisis dpart et d'autre pourvoir l'ouvrage, et pour donner
satisfaction s'il y  lieu. En vous crivant la premire fois, je vous
ai rapport ce que j'avais entendu dire: aujourd'hui, j'ai vu par
moi-mme; il n'y a pas tant de mal que je le pensais: c'est une belle
oeuvre. Il est vrai qu'il y a des choses tires par les cheveux, et que,
par suite du temps si long qu'il a employ  ce travail, les parties
termines les premires paraissent dj vieilles et passes[558], tandis
que le reste n'est pas fini. La coupole est  moiti, je veux dire 
moiti fate, et la partie qui s'y trouve excute est la moins bonne,
tant fort ordinaire et  ce degr d'avancement, tel, qu' proportion
des autres choses acheves, il lui aurait fallu encore une fois plus de
temps pour la terminer, car on y remarque une grande lassitude dans la
manire de finir. Malgr cela, les dputs agissent avec beaucoup de
bienveillance, quoiqu'ils aient eu de grands dsagrments avec le mort,
parce qu'il tranait son travail en longueur, et qu'il refusait mme
qu'on lui fournt l'or et les stucs qui doivent orner cette composition,
ne voulant pas que d'autres que des Bolonais, ses lves, entrassent
pour travailler  cette chapelle, tenant les autres pour suspects. Les
choses taient arrives  ce point que, de guerre las, les dputs
voulaient la faire ouvrir, dcids  jouir de sa vue, tout inacheve
qu'elle tait, plutt que d'attendre pour donner ce travail aux
Bolonais. Ils taient d'autant mieux fonds  agir ainsi, qu'il y a ici
des artistes excellents,  ce point que, depuis trs-peu de jours, ils
ont dj fait beaucoup de besogne, et bien.

[Note 557: P. 318.]

[Note 558: _Rancide_.]

Il n'est pas difficile de comprendre, aprs cette dernire lettre, par
quelle cause les peintures commences par le malheureux Dominiquin
furent totalement dtruites aprs sa mort. Malgr les rticences
tudies de Lanfranc, son ancienne jalousie perce  chaque ligne. Si les
peintures de la coupole de Saint-Janvier taient gtes par des
retouches et des emptements[559]; si elles paraissaient dj vieilles
et passes, si elles menaaient de tomber d'elles-mmes, il fallait
ncessairement les faire disparatre, et les remplacer par une oeuvre
nouvelle. Lanfranc craignait peut-tre la comparaison qui se serait
tablie dans l'enceinte de la mme coupole, entre ses fresques et celles
de son ancien rival. Suprieur surtout par l'expression, partie de l'art
si importante, et dans laquelle le Dominiquin ne le cde pas au divin
Raphal[560], ce grand artiste possdait, en outre, quoi qu'en puisse
dire Lanfranc, des qualits minentes pour l'ordonnance, comme pour
l'excution de ses compositions. Tout en rendant justice au talent
grandiose de Lanfranc pour peindre les immenses scnes qui remplissent
les glises et les coupoles, tout en admirant la fougue de son
imagination, la force de son pinceau, et son excution facile et
brillante, la postrit, plus juste que ses contemporains, a confirm
le jugement qu'avait port du Zampieri l'illustre prlat Gio. Bat.
Agucchi, lorsqu'il disait que sa valeur ne serait bien apprcie
qu'aprs sa mort[561].

[Note 559: _Pastelli_.]

[Note 560: Le Poussin, dont le tmoignage est d'un grand poids sur
cette matire, disait qu'il ne connaissait point d'autre peintre que le
Dominiquin pour ce qui regarde les expressions.--Flibien, t. III, p.
490.]

[Note 561: Lanzi, t. V, p. 100.]

La destruction des peintures qu'il avait excutes  la coupole de
Saint-Janvier est donc une perte irrparable pour l'art, en mme temps
qu'elle atteste jusqu' quel degr de rancune peut tre porte la
rivalit qui s'lve entre de grands artistes.

Il parat, au surplus, que les dputs commis pour l'examen de ces
peintures, loin de se montrer favorables aux hritiers du Dominiquin,
ainsi que l'crit Lanfranc, exigrent d'eux, par une injustice
extraordinaire, la restitution de la plus grande partie de l'argent que
le malheureux artiste avait reu de son travail[562].

[Note 562: Flibien, t. III, p. 480]

Lanfranc, charg de dcorer la coupole de nouvelles peintures,
s'acquitta de cette tche avec son talent ordinaire; et, pour ceux qui
ignorent que ses fresques remplacent celles du Dominiquin, l'admiration
peut se donner carrire sans mlange de regrets.

Il quitta Naples en 1646, pour venir  Rome assister  la profession
d'une de ses filles qui se faisait religieuse[563]. Retenu dans cette
ville par la rvolte des Napolitains contre les Espagnols, il y
entreprit les peintures de Saint-Charles _dei Catinari_, qu'il acheva en
six mois de temps, et il mourut le jour mme de la fte de ce saint, le
29 novembre 1647, o l'on dcouvrit ses peintures[564].

[Note 563: _Id._, _ibid._, p. 515.]

[Note 564: Flibien, t. III, p. 515.]

Don Ferrante Carlo l'avait probablement prcd dans la tombe depuis
plusieurs annes. La lettre du 23 avril 1641, que nous avons traduite
plus haut, est la dernire que Lanfranc lui ait adresse. Mais, telle
est l'obscurit qui entoure la vie de cet ami de tant d'illustres
artistes, qu'il nous a t impossible de trouver la date de sa mort.

L'existence de cet excellent homme s'est coule, nous l'avons vu, 
l'abri de toute ambition, partage seulement entre l'accomplissement de
ses devoirs et sa douce passion pour les arts et les lettres. Son
inpuisable bienveillance, sa discrtion, son affabilit lui assurrent,
pendant plus de quarante ans, des amis dvous parmi les principaux
artistes de son sicle; et la puret de son got, la sret de son
jugement, ne furent sans doute pas sans influence sur ceux avec lesquels
il vcut si longtemps dans l'intimit:  tous ces titres, nous nous
flicitons d'avoir rappel son nom, oubli depuis plus de deux sicles,
au respect de la postrit.




LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO


Dans son pangyrique du commandeur del Pozzo[565], Carlo Dati commence
par rappeler  ses auditeurs que l'homme ne possde rien autre chose en
propre que le temps. Prenant texte de cette maxime, qui n'tait pas plus
neuve au dix-septime sicle qu'aujourd'hui, le savant seicentiste se
lamente sur la brivet de la vie humaine, sur la vanit des choses
d'ici-bas, et conclut que l'homme sage seul domine et possde le temps,
parce qu'il sait jouir par la mmoire des douces productions du pass,
qu'il sait bien user du prsent par ses oeuvres, et qu'il dispose
prudemment de l'avenir par sa prvoyance. Tel fut, ajoute-t-il, le
commandeur Cassiano del Pozzo: l'amour qu'il voua pendant toute sa vie 
l'antiquit, le soin qu'il prit d'en recueillir et d'en conserver les
plus prcieux restes, les bienfaits qu'il ne cessa de rpandre, avec la
plus grande gnrosit, sur ses contemporains, et particulirement sur
les artistes; sa courtoisie, sa discrtion et ses autres vertus, lui
assurent l'admiration de la postrit. Aussi le pangyriste
n'hsiste-t-il point  affirmer que Cassiano del Pozzo a non-seulement
triomph du temps, mais doit tre propos comme la lumire et le soutien
des sicles passs, comme l'ornement et l'exemple du prsent, et comme
le plus parfait modle  citer aux gnrations  venir.

[Note 565: _Delle lodi del commendatore Cassiano del Pozzo_,
orazione di Carlo Dati.--In Firenze, all'insegna della Stella; MDCLXIV,
con licenza de'superiori; petit in-4 avec le portrait grav de del
Pozzo.]

En dpit de ces loges, le souvenir du bon commandeur est quelque peu
oubli de nos jours. Cependant, il est incontestable que, de son temps,
del Pozzo a rendu les plus grands services aux lettres, aux sciences et
aux arts. Comme amateur, son influence a t trs-considrable sur les
principaux artistes du dix-septime sicle; enfin, pour nous autres
Franais, sa liaison intime avec le Poussin, continue sans interruption
pendant prs de trente-quatre annes et rompue seulement par la mort,
rend sa biographie particulirement intressante.

Ces considrations nous ont engag  faire de la vie de cet homme
illustre une tude approfondie.

Cassiano del Pozzo naquit  Turin vers la fin du seizime sicle. Il
appartenait  une noble et trs-ancienne famille du Pimont. Au nombre
de ses anctres, il comptait des cardinaux et des vques, des guerriers
illustres, des magistrats minents. Son bisaeul tait un jurisconsulte
clbre; il devint snateur et conseiller des ducs de Savoie. Son aeul
fut prsident du snat du Pimont. Carlo Dati ne parle pas de son pre,
ce qui laisse  supposer qu'il tait mort jeune, ou qu'il n'tait pas
parvenu  une dignit aussi importante que celles occupes par ses
anctres. Un de ses cousins, Carlo Antonio del Pozzo[566], fut
archevque de Pis depuis l'anne 1587 jusqu' sa mort, arrive en 1607.
Ce fut lui qui prit soin de l'ducation du jeune Cassiano. Celui-ci
quitta Turin ds ses plus jeunes annes pour aller suivre les cours de
la clbre universit de Bologne: l, sous la direction de savants
professeurs, il acquit dans les lettres et dans les sciences les germes
de ces connaissances qu'il sut si bien cultiver et dvelopper pendant
toute sa vie. Appel ensuite  Pis par l'archevque, il suivit les
cours de droit  l'universit de cette ville, et s'adonna avec beaucoup
d'ardeur  l'tude de la jurisprudence, tant destin par sa famille 
remplir un office de magistrature  Turin, comme ses nobles aeux. Vers
la fin de son sjour  Pis, l'archevque lui confra la grande
commanderie qu'il avait fonde, pour un des membres de sa famille, dans
l'ordre ecclsiastique et militaire de Saint-Etienne. A la mme poque,
le grand-duc de Toscane, Ferdinand Ier, lui transmit le riche
bnfice dont il jouissait sur l'archevch de Pis, lorsqu'avant de
monter sur le trne de Toscane, il n'tait encore que cardinal. Ces deux
dignits, en procurant au jeune Cassiano les honneurs et la fortune, lui
permirent de se rendre  Turin, et d'y tenir son rang parmi la noblesse
du Pimont.

[Note 566: Bottari, tromp par l'identit des prnoms, a pris dans
une note,  la lettre du 4 octobre 1641, n CLXI, t. Ier, p.
382, Carlo Antonio, frre de Cassiano, pour le Carlo Antonio, archevque
de Pis, mort en 1607. C'est une erreur qui a t releve par Ughelli,
dans son _Italia sacra_, t. III, p. 490.]

C'est probablement pendant son sjour  Turin que del Pozzo fit la
connaissance de Simon Vout. Cet artiste, fix en Italie depuis 1613,
avait successivement parcouru toutes les parties de cette belle contre.
En mai 1621 il tait  Gnes, et del Pozzo lui demandait de venir faire
le portrait du cardinal de Savoie. Vout se trouvait encore  Gnes dan
s le mois de septembre suivant, trs-recherch par les seigneurs Doria,
qui l'avaient conduit  leur maison de campagne de Saint-Pierre-d'Arena,
et l'avaient pri de faire leurs portraits, ce  quoi il avait fini par
consentir, vaincu par leurs politesses et leurs prvenances[567].

[Note 567: Bottari, t. Ier, p. 331 et suiv., nos
CXXII, CXXIII.]

Del Pozzo ne voulut pas rester oisif  Turin: pour se prparer l'entre
dans la magistrature, il suivit le barreau et plaida plusieurs causes
devant le snat du Pimont. Bientt aprs, il fut nomm juge suprieur
au tribunal de la Rote de Sienne; mais il n'occupa pas longtemps ces
fonctions: entran par son amour pour l'antiquit, et pouss par une
inclination naturelle qui l'attirait vers Rome, il abandonna Sienne pour
aller vivre dans la ville des Csars et des papes, et pour s'y livrer
tout entier, dans le calme de la mditation et dans la socit des
artistes et des antiquaires,  ces tudes et  ces recherches qu'il
poursuivit, sans interruption, pendant prs de quarante annes.

Urbain VIII, Maffeo Barberini, occupait alors la chaire de Jules II et
de Lon X. Comme ses illustres prdcesseurs, ce pontife possdait  un
haut degr le got des arts, l'amour du beau, le gnie des entreprises
grandioses. Son rgne de vingt et un ans, l'un des plus longs que Rome
ait vus, a chang l'aspect de cette ville. Aujourd'hui encore, les
constructions leves par Urbain VIII et les Barberini attestent le got
fastueux de cette famille, et les normes dpenses qu'elle n'hsita pas
 faire pour l'utilit du peuple romain et pour l'embellissement de la
ville de Rome.

Ce pape avait combl sa famille d'honneurs et de richesses: il avait
lev  la dignit de cardinaux son frre, qui vcut dans la retraite,
et ses deux neveux, Antonio et Francesco Barberini, qui prirent une part
importante aux affaires, le premier comme camerlingue et surintendant
des finances; le second comme vice-chancelier. C'est  ce dernier que,
peu de temps aprs son arrive  Rome, Cassiano del Pozzo ne tarda pas 
tre attach en qualit de secrtaire. Cette position permit au
commandeur de faire la connaissance des gens de lettres et des artistes
alors fixs  Rome; car, partageant les gots de son oncle, le cardinal
Francesco tait leur protecteur le plus puissant et le plus empress, et
sa maison servait de rendez-vous  leurs runions habituelles.

Ce cardinal tait grand ami du Dominiquin: del Pozzo connut cet artiste
avant qu'il ne quittt Rome pour aller peindre  Naples la chapelle du
trsor de Saint-Janvier. On voit, par une lettre du Dominiquin adresse
au commandeur et date de Naples le 1er dcembre 1263[568], que
depuis longtemps ils taient en relations d'amiti, et que del Pozzo
avait fait plusieurs commandes au peintre de la _Communion de Saint
Jrme_. Dans cette lettre, le Dominiquin s'excuse de n'avoir pu, depuis
son arrive  Naples, remplir les engagements qu'il avait pris  l'gard
du commandeur.

[Note 568: Bottari, t. Ier, p. 356, n CXLIII.]

Ces seigneurs, crit-il, m'ont li les mains avec des chanes de fer,
et je ne sais comment me mouvoir. Ils ont voulu que je prisse
l'engagement de ne pas donner un coup de pinceau tant que l'oeuvre de la
chapelle de Saint-Janvier ne serait pas termine. Ils m'ont astreint 
faire cette promesse en donnant des cautions, et ils m'ont soumis  des
peines trs-graves si je venais  manquer  cet engagement; mes envieux
sont l, tout prts  me dchirer  belles dents par leurs calomnies; et
alors mme que leur rage sommeillerait, le temps qui m'est accord est
si court, que je suis dans la plus grande inquitude, ne sachant comment
je pourrai sortir sain et sauf d'une si grande peine. Nanmoins, je prie
votre seigneurie, qui a toujours montr un si grand dsir de me servir,
de vouloir bien, pour le moment, accepter les excuses que je lui
prsente avec toute franchise et sincrit d'esprit, tant persuad
qu'il ne manquera pas de se prsenter un grand nombre d'occasions dans
lesquelles il lui sera facile d'exercer l'empire qu'elle a sur ma
personne; tandis que, de mon ct, je m'empresserai d'obir  ses
ordres[569].

[Note 569: Bottari, t. Ier, p. 356, n CXLIII.]

A la suite de cette lettre, Bottari a publi un autre document qui
prouve le patronage qu'exerait le cardinal Francesco Barberini 
l'gard de la famille du Dominiquin; en voici la traduction: Je
soussign (le Dominiquin) reconnais avoir reu du chevalier del Pozzo,
par les mains de Gio. Pitro Oliva, quarante cus d'argent, qu'il m'a
dit me remettre au nom de l'illustrissime et rvrendissime cardinal
Barberini, son patron, en considration de ce que sa seigneurie
illustrissime a daign consentir  tenir sur les fonts de baptme une de
mes filles. En foi de quoi, etc.

Le cardinal Francesco Barberini avait emmen del Pozzo dans sa lgation
de France, en 1625, et dans celle d'Espagne l'anne suivante. C'est en
passant par Avignon, au commencement de l'anne 1625, que le commandeur
fit la connaissance du clbre Peiresc, qui tait venu d'Aix pour
complimenter le cardinal.

Gassendi[570] raconte, dans sa Vie de Peiresc, que ce savant tait li
depuis longtemps avec Alandre, qui accompagnait le lgat. Peiresc
l'avait connu lorsqu'il visita Rome et l'Italie, de 1598  1602, voyage
dans lequel il puisa ce got des arts, de l'antiquit, des sciences et
de l'histoire naturelle, qui fit la passion de sa vie et la gloire de
son nom. Del Pozzo tait bien digne d'entrer en relations avec un tel
homme, l'honneur de la France, et que tous les savants, tous les
littrateurs et tous les artistes de l'Europe vnraient comme leur
patron et leur guide. Par suite de la maladie de son pre, Peiresc ne
put suivre le lgat jusqu' Paris; mais il lui donna des lettres pour
ses amis, et nous voyons qu'il lui en remit une pour Rubens, alors
occup  peindre au Luxembourg la galerie de la reine-mre, Marie de
Mdicis. Il ne doutait pas, selon le tmoignage de Gassendi[571], que
cet artiste ne dt plaire au cardinal, tant  cause de l'agrment et de
l'amabilit de son esprit, que pour les nombreux chefs-d'oeuvre qu'il
pouvait lui montrer. A son retour, dans le mois d'octobre, le cardinal
se rendit  Aix, et vint visiter le savant conseiller, qui le reut avec
une grande magnificence, en cachant la douleur que lui causait la mort
de son pre, arrive tout rcemment. Le lgat prit grand intrt 
visiter le muse de son hte, et  passer de longues heures dans une
conversation intime, examinant, avec l'attention d'un curieux et
l'intelligence d'un connaisseur, les divers objets que le plus grand et
le plus savant collectionneur de ce sicle avait runis de toutes les
parties du monde[572]. Peiresc alla jusqu' Toulon faire ses adieux au
lgat et  del Pozzo.

[Note 570: _Viri illustris Nicolai Claudii Fabricii de Peiresc_,
_senatoris Aquisextiensis_, _vita_, per Petrum Gassendiim, philosoplmm
et raalliesebs profussorem Parisiensem, etc.; Hagae comitis, sumptibus
Adriani Ulaeq, 1051: petit in-32, p. 293 et suiv.]

[Note 571: _Ibid._, p. 294.]

L'anne suivante, le cardinal, se rendant en Espagne, fut pouss par le
mauvais temps sur les ctes de Provence, vers la tour de Bouc, 
l'entre de la plage de Martigue. Les vents contraires l'obligrent d'y
rester pendant quelques jours; Peiresc profita de cette circonstance
pour revenir voir le lgat et del Pozzo et passer ce temps dans leur
compagnie, en adoucissant les ennuis de ce retard par la lecture de bons
livres[573]. Comme le docte conseiller ne ngligeait aucune occasion de
s'instruire, il fit alors de nouvelles expriences sur l'eau de la mer:
elles parurent si intressantes au lgat, qu'il lui promit de les
continuer pendant son voyage. Il lui promit galement de lui faire part
de tout ce qui lui aurait paru digne de fixer son attention. Peiresc lui
demanda de faire copier les pitaphes et les portraits des comtes de
Barcelone, et, en particulier, d'Alphonse Casti. Pendant tout le temps
de son sjour en Espagne, le commandeur ne cessa pas d'tre en
correspondance avec Peiresc, et de runir les curiosits qu'il avait
demandes. Mais Peiresc ne put les recevoir du cardinal lui-mme, qui, 
son retour, dans le mois de septembre 1626, ne s'arrta pas  Marseille.
Il les fit parvenir  Aix, en s'excusant de ne pouvoir aller l'y
retrouver[574].

[Note 572: Gassendi, p. 299.]

[Note 573: _Ibid._, p. 301.]

[Note 574: Gassendi, p. 304.]

Rentr  Rome vers la fin de l'anne 1626, le commandeur y reprit le
cours de ses tudes sur l'antiquit et renoua ses liaisons avec les
artistes.

Le Bernin dut tre un des premiers artistes avec lesquels del Pozzo lia
des relations; bien que nous n'en ayons trouv aucunes traces, soit dans
les lettres publies par Bottari, soit dans les biographies donnes par
Passeri, Bellori et Baldinucci[575].

[Note 575: A la suite de la _Vie du Bernin_, qu'il a publie 
Florence en 1682, et ddie  la reine Christine, Baldinucci donne le
catalogue de l'oeuvre du Bernin, dans lequel on voit figurer un buste de
monsignor del Pozzo, au palais Barberini.--Mais nous ignorons si ce
buste est celui du, commandeur.]

On sait que Gio. Lorenzo Bernino fut, ds son enfance, honor de la
protection et de l'amiti d'Urbain VIII, lorsqu'il n'tait encore que le
cardinal Maffeo Barberini. Le jeune Gio. Lorenzo avait t ramen  Rome
par son pre, Pietro Bernini, peintre et sculpteur, rappel de Naples
par le pape Paul V, de l'illustre maison Borghse, pour travailler  la
chapelle de ce nom, construite par ce pontife dans la basilique de
Sainte-Marie-Majeure.

Si l'on doit ajouter foi au rcit du Baldinucci[576], Gio. Lorenzo
montra ds son enfance des dispositions extraordinaires pour les arts
du dessin, et en particulier pour la sculpture. Pendant que son pre
travaillait  l'un des grands bas-reliefs en marbre de la magnifique
chapelle Borghse, le jeune Lorenzo,  peine g de dix ans, commenait
sa longue et brillante carrire, en sculptant une tte de marbre
destine  l'glise de Sainte-Potentiane. tonn de trouver dans un
enfant un talent dj remarquable, Paul V dsira le Voir, et ds que le
Bernin fut en sa prsence, il lui demanda, comme en plaisantant, s'il
saurait faire une tte  la plume. Gio. Lorenzo l'ayant pri de dire
quelle tte il voulait, le pape reprit: S'il en est ainsi, c'est qu'il
sait les faire toutes; et il lui commanda de dessiner un saint Paul, ce
que l'enfant excuta dans l'espace d'une demi-heure, avec une franchise
de trait et une hardiesse qui surprirent et charmrent le pape. Dsirant
encourager et dvelopper ce talent naissant, et lui procurer les moyens
de parvenir  cet clat et  cette lvation que semblaient promettre
tant de dispositions naturelles, le pontife rsolut de confier  un
patron puissant et clair la direction des tudes du jeune Bernin. Il
le remit donc aux soins du cardinal Maffeo Barberino, amateur
trs-distingu des lettres et des arts, qui avait assist  l'preuve
impose  l'enfant. Paul V lui recommanda vivement, non-seulement de
donner aide et assistance  Gio. Lorenzo pour ses tudes, mais de
l'exciter et de l'encourager avec chaleur, et de se porter en quelque
sorte caution des succs qu'on devait attendre de lui. Aprs avoir
engag l'enfant, par de douces paroles,  continuer bravement ce qu'il
avait entrepris, et lui avoir donn douze grandes pices d'or, tout
autant que ses petites mains pouvaient en tenir, le pape, se tournant
vers le cardinal, lui dit en prophtisant: Nous esprons que cet enfant
deviendra le Michel-Ange de son sicle[577].

[Note 576: _Notizie de'professori del disegno da Cimabue in
qua_.--Secolo V, dal 1610 al 1670; decennale 11, della parte prima, dal
1610 al 1620. Vita del Bernino, p. 54 et suiv., dit. in-4. Firenze,
MDCCXXIII.--Voy aussi la _Vie du Bernin_, que Baldinucci a publie
sparment  Florence _in extenso_. 1682, in-4, avec un portrait du
Bernin.]

[Note 577: Baldinucci, _ut supr_, p. 56.]

La tche impose par Paul V au cardinal Maffeo Barberino fut remplie par
ce prlat, non-seulement avec toute la dfrence qu'il devait au
souverain pontife, mais encore avec amour et bonheur. Chaque jour il
voyait les progrs tonnants de son protg, et il s'y attachait
davantage. A l'ge de quinze ans, le jeune homme avait excut pour
Lorenzo Strozzi un Saint-Laurent attach  l'instrument de son supplice.
Il fit ensuite pour le cardinal Scipion Borghse, neveu du pape, la
statue d'ne portant son pre Anchise, figures un peu plus grandes que
nature, qu'on peut considrer comme le premier ouvrage dans lequel, bien
qu'on y reconnaisse encore les traces de la manire de son pre, il est
facile toutefois d'y remarquer un certain air de dlicatesse et de
vrit, principalement dans la tte du vieillard, qualits qui
attestent, ds cette poque, la direction de son got et de son-style.
Ce groupe excita l'admiration du cardinal Borghse, qui lui commanda
sur-le-champ une statue de David, de la mme grandeur. Le jeune artiste
se surpassa lui-mme dans cette oeuvre. Il l'acheva compltement dans
l'espace de sept mois; car, ds cette poque, il avait coutume, ainsi
qu'il le disait, de dvorer le marbre, ne donnant jamais un coup de
ciseau  faux, qualit ordinaire, non des simples praticiens, mais de
ceux qui savent dominer leur art. On sait qu'il prit son propre visage
pour modle de la figure du David s'apprtant, avec sa fronde,  viser
le front du gant philistin. Mais une circonstance qui est moins connue,
et qui peint bien l'amiti que lui portait son puissant protecteur, le
cardinal Maffeo Barberino, c'est que, pendant que le jeune homme tait
occup  travailler, en prenant sa propre ressemblance, le cardinal
voulut plusieurs fois rester dans son atelier, et, de sa main, lui tenir
le miroir[578].

[Note 578: Baldinucci, _ibid._, p. 57.]

Lorsque le Bernin eut termin pour le cardinal Scipion Borghse le beau
groupe de Daphn mtamorphose en laurier par Apollon, ouvrage que l'on
voit aujourd'hui  la villa Borghse, et dans lequel le marbre est
travaill avec une extrme dlicatesse, le cardinal Maffeo Barberino,
l'un des potes latins les plus remarquables de son sicle, composa le
distique suivant, et voulut qu'il ft grav sur la base de ce groupe:

     Quisquis amans sequitur fugitivae gaudia formae, Fronde manus
     implet, baccas seu carpit amaras.

L'amiti du cardinal pour le Bernin ne se dmentit pas lorsqu'il fut lu
pape sous le nom d'Urbain VIII, en remplacement de Grgoire XV,
Ludovisi, qui avait succd  Paul V, et n'avait occup que peu de temps
la chaire de Saint-Pierre. Apercevant l'artiste aussitt aprs son
intronisation, il lui dit: C'est un grand bonheur pour vous, Bernino,
de voir pape le cardinal Maffeo Barberino; mais c'en est un plus grand
encore pour moi, que le chevalier Bernin vive sous notre
pontificat.--Aussi, tant qu'Urbain VIII rgna, le Bernin fut
tout-puissant  Rome: il obtint tous les travaux qu'il voulut avoir, et
partageant le got fastueux du pontife, il dcora Rome et Saint-Pierre
de ses oeuvres colossales, d'une excution presque toujours bizarre et
tourmente, d'un style trs-loign de l'antique, mais souvent d'un
effet grandiose.

Urbain VIII n'employait pas seulement le Bernin comme sculpteur, il lui
donna la direction de constructions importantes, entre autres du palais
qu'il destinait  sa famille. Aprs avoir achet des Strozza ce palais
situ aux Quatre-Fontaines, il le fit agrandir sur les plans du Bernin,
et orner de peintures par les artistes alors les plus clbres.

C'est dans une des salles principales de cet difice, que Pierre de
Cortone, ami de del Pozzo comme le Bernin, peignit  fresque cette
immense composition qui excite encore aujourd'hui l'tonnement et
l'admiration, et dans laquelle les traits les plus remarquables de
l'histoire romaine se trouvent mls aux fables de l'antiquit, aux
scnes de la mythologie paenne, et  des compositions prises dans les
mystres et les emblmes de la religion catholique[579]. On sait que ce
grand travail a t grav par Corneille Bloemaert, sous la direction de
Pierre de Cortone lui-mme, et publi dans l'ouvrage intitul: _AEdes
Barberinae_, par le comte Girolamo Teti, avec l'explication latine[580],
ouvrage qui atteste combien cette noble famille Barberini encouragea les
arts.

[Note 579: Voy. la description de ces peintures dans Passeri, Vita
di Pietro Berettini, p. 408.]

[Note 580: AEdes Barberinae ad Quirinalem, a comit Hieronymo Tetio
Perusino, descriplae--Romae, Mascardi, 1642, in-4, fig.]

Corneille Bloemaert avait t appel  Rome par le marquis Vincenzo
Giustiniano, illustre amateur, que Baldinucci[581] appelle le Mcne des
artistes, pour graver les principaux chefs-d'oeuvre de sa magnifique
collection, l'une des plus belles et des plus nombreuses qu'il y et
alors dans cette ville. Bloemaert grava d'abord sept des plus fameux
tableaux du marquis, parmi lesquels le clbre _Mariage de sainte
Catherine_, de Raphal; il se mit ensuite  graver les statues antiques
les plus remarquables de la galerie Giustiniani, et il en avait dj
termin quarante, dans l'espace de trois ans, lorsque le marquis tant
venu  mourir, force lui fut d'interrompre ce travail. Mais, grce  la
protection du cardinal Sacchetti et de Pierre de Cortone, Corneille
Bloemaert trouva dans la famille Barberini de nouveaux et d'aussi
puissants patrons. Il continua pendant longtemps  rsider  Rome, o il
grava, d'aprs le Cortone, Carlo Maratta, Ciro Ferri, le Romanelli, le
Poussin et autres artistes contemporains, un trs-grand nombre de
tableaux et de dessins. Fidle  son ancienne amiti avec Peiresc, le
cardinal Barberini lui fit prsent, en 1636, des gravures des statues de
la galerie Giustiniani par Bloemaert; et, en change, le savant franais
lui adressa les deux premiers volumes des historiens de France, que
Duchesne venait de publier[582].

[Note 581: Dans sa Vie de Corneille Bloemaert, p. 239, t. Ier.]

[Note 582: Gassendi, p. 461.]

Les relations de Pierre de Cortone avec le commandeur furent toujours
trs-suivies; on peut en juger par les lettres que cet artiste lui
adressa, de 1641  1646, pendant son sjour  Florence, o il tait all
peindre les salles du palais Pitti. On voit par ces lettres que del
Pozzo cherchait  dissuader l'artiste de vouloir abandonner la peinture
pour se livrer  des travaux d'architecture[583]. Le Cortone avait en
effet entrpris de faire le plan d'une glise pour les pres de
l'glise-Neuve,  Florence, mais ce plan ne fut pas mis  excution.

[Note 583: Voy. dans Bottari les lettres du Cortone  del Pozzo, du
11 juin 1641 au 19 janvier 1646, t. Ier, p. 413 et suiv.]

On ne peut gure juger en France les grandes qualits que possdait
Pierre de Cortone. Les sept tableaux de ce matre que possde le
Louvre[584] ne sont pas trs-importants. D'ailleurs, c'est dans
l'excution des grandes fresques qu'il faut apprcier cet artiste. Il
possdait l'art de bien disposer sa composition, d'en faire puissamment
ressortir les effets principaux, et de donner  l'ensemble de ces vastes
machines un air de force et d'entrain, dans l'excution, qui fait
oublier en partie les ngligences et les incorrections du dessin, la
pesanteur des figures et le mauvais got des attitudes; aucun artiste
n'a eu plus de rputation de son temps; aucun n'a eu plus d'imitateurs,
particulirement parmi les Franais, puisque Pierre Puget, le Brun,
Pierre Mignard se sont souvent inspirs de ses oeuvres. Le Poussin seul
sut rsister  cet entranement gnral, et prfrer, aux oeuvres du
Cortone, l'tude del'antique et de Raphal, et la contemplation de la
nature, ces grandes sources du beau, qui levrent son gnie bien
au-dessus de tous ses contemporains.

[Note 584: Numros 73  79 du nouveau catalogue.]

On a souvent rpt que le Poussin avait longtemps travaill d'aprs
l'antique, en dessinant les plus beaux restes, statues, bas-reliefs et
autres, qu'il trouvait  Rome. Sans doute son got et son caractre
srieux le portaient vers'cette tude; mais il est juste de reconnatre
que del Pozzo contribua puissamment  encourager et  dvelopper cette
direction prise par le grand artiste franais. Le commandeur avait t
l'un de ses premiers patrons; il avait su reconnatre les grandes
dispositions du jeune artiste, son sens droit et solide, son jugement
sr, son caractre taill  l'antique, alors qu'aux prises avec la gne,
n'entrevoyant aucun avenir, le Poussin rsistait  l'adversit avec
cette inbranlable constance dans le travail, qui ne l'abandonna
jamais.

On sait que, dans les premiers temps de son sjour  Rome, le Poussin
vivait et travaillait avec le clbre sculpteur Franois Duquesnoy, dit
le Flamand, qui n'tait pas plus heureux que lui. Ils passaient leurs
journes  dessiner les choses les plus rares de Rome, tant statues et
bas-reliefs antiques que peintures de Raphal, de Jules Romain et de
leur cole. Ils copirent mme ensemble cette fte d'enfants, tableau du
Titien qui ornait alors le jardin Ludovisi prs de la porte Pinciana, et
qui est maintenant dans la galerie de Madrid. Cette manire de
reprsenter les enfants leur paraissait tre celle qui se rapproche le
plus de la nature; et le Poussin employait son temps  en modeler
rellement, car il prenait plaisir  modeler aussi en relief[585]. Quant
au Flamand, ne trouvant personne qui et assez de confiance en son
talent pour lui faire excuter des statues, des groupes ou mme des
bas-reliefs de grandeur naturelle, il faisait, pour les ateliers des
peintres et des sculpteurs de Rome, des petites statuettes en pltre,
avec des poses et des expressions originales, dans lesquelles on
reconnat un mrite non commun. Il en fit pour plusieurs princes et
grands seigneurs, entre autres pour le prlat Camille Massimi et pour le
commandeur del Pozzo, qui attachaient un grand prix  ces statuettes,
dont ils ornrent leurs palais[586].

[Note 585: Passeri, Vie du Poussin, p. 351.]

[Note 586: _Ibid._, Vie de Francesco Fiammingo, p. 87.]

Aimant l'antiquit avec une vritable passion, le commandeur mettait 
profit les avantages que lui donnaient sa position et sa fortune, pour
recueillir  grands frais les documents les plus prcieux sur les lois,
les usages, les crmonies et les habitudes domestiqus des anciens
Romains, dans la paix comme dans la guerre. Il achetait  tout prix les
fragments antiques qu'il pouvait se procurer, et faisait dessiner par
les meilleurs artistes les bas-reliefs, statues, vases et autres restes
de l'antiquit pars dans la ville de Rome. Il avait ainsi form un
muse trs-remarquable, non-seulement par la grande quantit des objets
qui s'y trouvaient rassembls, mais surtout par l'ordre qui rgnait dans
la disposition de toutes choses. Pour complter son oeuvre, le
commandeur voulut la publier; elle remplit vingt-trois volumes in-folio.
Cette immense collection comprenait vritablement toute l'antiquit
romaine[587].

[Note 587: Voy.  l'appendice n VI, la table ou
classification de cette collection, donne par Carlo Dati.]

Dans ces volumes, del Pozzo avait fait dessiner un choix des peintures
antiques rcemment dcouvertes dans divers souterrains de Rome, et qui
ne tardrent pas  se gter et  s'effacer au contact de l'air, de telle
sorte qu'elles furent bientt entirement perdues. C'est au commandeur
qu'on doit la restauration de la belle mosaque du temple ddi  la
Fortune, par Sylla, dans la ville de Prneste. Il avait fait relever un
dessin de la partie qui tait encore intacte, et l'on put, avec ce
modle, rparer compltement les parties endommages. Ce fut del Pozzo
qui, le premier, fit prendre le moulage des bas-reliefs de la colonne
Trajane et d'un grand nombre d'autres monuments antiques. La vue et
l'tude continuelle des chefs-d'oeuvre de l'antiquit lui avaient rendu
le got trs-pur et trs-dlicat. Carlo Dati, dans son pangyrique,
raconte qu'il avait plusieurs fois entendu dire au commandeur: C'est
grande honte pour notre sicle, alors que, pouvant admirer tant de
belles ides, tant de beaux modles laisss par les anciens dans leurs
difices, il permet nanmoins que, par le caprice de certains
professeurs qui veulent s'carter du got antique, l'architecture
rtrograde vers la barbarie. Ce n'est point ainsi que procdrent le
Brunellesco, le Buonarotti, Bramante, le Serlio, le Palladio, le Vignola
et les autres restaurateurs de ce grand art, qui tirrent des mesures
des difices romains les vritables proportions de ces ordres rguliers,
desquels il n'est pas permis de s'loigner sans faire fausse
route[588]. Le commandeur et son pangyriste font, sans doute, dans ce
passage, allusion au Borromini, dont le got bizarre et capricieux, sans
grce et sans beaut, tait fort  la mode vers le milieu du
dix-septime sicle.

[Note 588: Carte Dati, _ut supr_, p. c. 2, p. 15.]

Pendant les premires annes de son sjour  Borne, le Poussin fut
trs-activement employ  l'excution des dessins d'antiquits dont le
commandeur avait besoin pour sa collection. On voit par la premire
lettre rapporte dans le recueil de Bottari[589] combien l'artiste
avait confiance dans la bont de son patron j et ce premier tmoignage
d'une amiti que la mort seule put rompre, aprs trente-quatre ans de
relations intimes, ne fait pas moins l'loge du grand seigneur que du
peintre.

[Note 589: T. Ier, p. 372, n CLV.]

Vous regarderez peut-tre comme une indiscrtion et une importunit de
ma part, crivait le Poussin  del Pozzo, qu'aprs avoir reu de votre
maison tant de tmoignages d'intrt, je ne vous crive jamais sans vous
en demander de nouveaux; mais, persuad que tout ce que vous avez fait
pour moi procde de la bont, de la noblesse de votre coeur,
naturellement compatissant, je m'enhardis  vous crire la prsente, ne
pouvant pas venir vous saluer,  cause d'une incommodit qui m'est
survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je
suis malade la plupart du temps, et je n'ai aucun autre revenu pour
vivre que le travail de mes mains. J'ai dessin l'lphant dont il m'a
paru que votre seigneurie avait envie, et je lui en fais prsent. Il est
mont par Annibal et arm  l'antique. Je pense tous les jours  nos
dessins, et j'en aurai bientt fini quelqu'un. Le plus humble de vos
serviteurs[590].

[Note 590: Traduction de M. Quatremre de Quincy, lettres du
Poussin, 1824, Paris, imprimerie de Firmin Didot, in-8, p. Ier.]

On assure que, pour rponse, le commandeur envoya quarante cus romains
(environ 260 francs). Le Poussin n'oublia jamais les services que,
pendant l'adversit, il avait reus du commandeur. Il le vnrait comme
son pre, et nous verrons plus tard que, parvenu au comble de la gloire
et de la rputation, il se fit toujours un devoir de lui donner la
prfrence pour ses oeuvres, ne consentant mme pas toujours  en
accepter le prix.

Le Poussin se fit souvent aider, dans les dessins qu'il excutait pour
son protecteur, par un artiste dont le nom et les oeuvres sont peu
connus en France, mais qui mrite cependant la rputation qu'il a
conserve en Italie: c'est Pietro Testa, peintre, et surtout graveur 
l'eau-forte.

Il tait n  Lucques en 1611; mais il quitta cette ville de bonne heure
et vint  Rome tudier, d'abord sous le Dominiquin, et ensuite, par la
protection de del Pozzo[591], il fut admis dans l'atelier de Pierre de
Cortone. Comme il tait d'une humeur bizarre et orgueilleuse, il se
brouilla bientt avec ce matre, et fut oblig d'abandonner son cole
[592].

[Note 591: Passeri, Vita di Pietro Testa, p. 179.]

[Note 592: Baldinucci, t. II, p. 479, Vira di Pietro Testa.]

A cette poque vivait  Rome, dit Baldinucci, trs en faveur  la cour,
le commandeur Cassiano del Pozzo, dont la mmoire sera toujours
glorieuse, non-seulement  cause des qualits qui ornaient son esprit,
et pour l'amour et la grande intelligence qu'il avait de la peinture et
des autres arts les plus nobles, mais parce que, faisant profession
d'accueillir et de patronner ceux qui, montrant les plus heureuses
dispositions aux grandes choses, se trouvaient  Rome le moins appuys
de protection et de fortune, il s'tait acquis la rputation d'un
vritable Mcne des artistes. Ayant fait la connaissance du Testa, il
le prit sous sa protection, le recevant souvent dans sa maison, qu'il
avait orne et embellie de ce merveilleux muse et de cette galerie,
desquels le clbre Poussin avait coutume de dire qu'il tait lve,
dans son art, de la maison et du muse du cavalire del Pozzo. Et le
Poussin avait raison de le dire, car cette collection runissait dans ce
genre tant de merveilles, qu'elles pouvaient bien conduire  la
perfection celui qui voulait les tudier. Ce seigneur, qui joignait la
bienveillance  tant d'autres qualits, ayant reconnu que ce jeune homme
possdait, avec un dessin franc et sr, une disposition extraordinaire 
bien rendre l'antique, le chargea de dessiner toutes les plus belles
antiquits de la ville de Rome; et c'est un fait notoire, pour tous ceux
qui l'ont connu et pratiqu, que le Testa ne laissa aucun reste
d'architecture, aucun bas-relief, aucune statue, et gnralement aucun
fragment antique, sans le dessiner. Il tira un si grand profit de cette
tude, qu'il put ensuite inventer les belles planches  l'eau-forte
qu'il publia en si grand nombre, ainsi que nous le dirons plus loin....
Mais c'est justice de raconter d'abord les nobles travaux excuts par
cet artiste pour le cavalire del Pozzo. Ils sont tels, nous pouvons
l'affirmer, que non-seulement ils ajoutrent un prix considrable et une
grande beaut  sa galerie et  son muse, mais, pour ainsi dire,  Rome
elle-mme, puisque, dans l'oeuvre du Testa, on peut voir d'un coup
d'oeil tous les restes les plus curieux d'antiquits de cette commune
patrie, que les esprits les plus levs viennent voir et admirer de
toutes les parties du monde.

Le Testa donc termina de sa main cinq grands livres, le premier
desquels est tout plein de dessins faits d'aprs des bas-reliefs et des
statues antiques de Rome, et comprend toutes les choses qui se
rapportent tant aux fables de la mythologie et aux faux dieux du
paganisme qu'aux sacrifices. Dans le second livre, il reprsenta un
grand nombre de dessins tirs des marbres antiques, les crmonies
nuptiales, les vtements des consuls et des matrones, les inscriptions,
les habillements des ouvriers et gens du peuple, les crmonies
funbres, les spectacles, les choses rustiques, les bains, les
_triclinia_. Dans le troisime livre sont dessins, avec une grande
habilet, les bas-reliefs que l'on voit aux arcs de triomphe, les traits
de l'histoire romaine et de la fable. Le quatrime renferme les vases,
statues, ustensiles divers antiques, et autres choses curieuses pour les
rudits. Enfin, dans le cinquime, on voit les figures du Virgile
antique et du Trence de la Vaticane, la mosaque du temple de la
Fortune  Prneste, aujourd'hui Palestrine, rig par Sylla, et d'autres
sujets coloris. Non-seulement j'ai vu avec admiration, ajoute
Baldinucci, ces prcieux joyaux, qui m'ont t montrs par le noble
cavalire Carlo Antonio del Pozzo, parmi tant d'autres d'un si haut prix
conservs dans le palais et le muse de cette illustre famille; mais
j'en ai reu en outre une notice crite, ainsi que de tous les autres
travaux du Testa, qui contribua  la cration de cette oeuvre tout
autant que le clbre Poussin, avec lequel,  cette occasion, ntre
artiste contracta une amiti intime et durable[593].

[Note 593: Baldinucci, Vita di Pietro Testa, t. II, p. 480 et suiv.]

Tout en s'occupant  dessiner d'aprs l'antique, pour le commandeur, le
Testa n'en trouva pas moins l'occasion, grce  la protection de
Girolamo Buonvisi, qui devint plus tard cardinal, de peindre diffrents
tableaux dans plusieurs glises de Rome. Il voulut ensuite retourner 
Lucques, sa patrie, o il obtint des magistrats de la rpublique, par la
protection de del Pozzo, ainsi qu'on le voit dans la lettre qu'il lui
adressa de cette ville, le 26 aot 1632[594], de peindre dans le palais
ducal une grande composition idale, faisant allusion  la bonne
administration de la justice dans cette rpublique. Mais, dit le naf
Passeri, le Testa ne satisfit pas le got de ces seigneurs, parce que
rarement ou presque jamais aucun homme n'est prophte dans son pays: et,
pour dire vrai,  cette poque, il ne connaissait pas trop bien l'emploi
des couleurs, et on ajoute qu'il peignit  fresque, art qu'il avait
trs-peu pratiqu. Il s'aperut qu'il n'avait pas eu le bonheur de
plaire  ses concitoyens; aussi, s'adressant aux seigneurs qui lui
avaient donn cette commande, avec cette arrogance qui fut le principal
dfaut de son caractre, il leur dit: Je retournerai  Rome,
j'tudierai le coloris, ainsi que j'ai tudi le dessin, et alors je
pourrai vous donner satisfaction, lorsque, de votre ct, vous aurez
reconnu ce que je vaux. Cette orgueilleuse rponse irrita fort la
seigneurie de Lucques, qui, depuis, fit peu de cas du pauvre Testa.
Aussi, se rappelant fort  propos le proverbe trivial de sa patrie, il
se dit  lui-mme: _Lucca ti rividi_, et il retourna sur-le-champ 
Rome, o il se remit  l'tude avec ardeur[595].

[Note 594: Bottari, t. Ier, p. 357, n CXLV.]

[Note 595: Passeri, Vie du Testa, p. 179.]

Le Testa russissait beaucoup mieux dans le dessin et dans la gravure 
l'eau-forte que dans la peinture. Son coloris est sec et dur, et ses
tableaux manquent de cette qualit que les Italiens dsignent sous le
nom de _maestria_, parce qu'elle fait distinguer les matres. Dou d'une
imagination fconde, et soutenu par ses tudes approfondies de
l'antique, le Testa a compos un grand nombre d'eaux-fortes qui ont eu
beaucoup de succs[596].

[Note 596: Baldinucci,  la fin de la Vie du Testa, donne le
catalogue de ses oeuvres, t. II, p. 481.]

Il aurait sans doute pu facilement vivre de son travail, comme graveur,
s'il avait su rprimer son orgueilleuse nature, bien diffrent en cela
de son ami le Poussin, dont la modestie aurait d lui servir d'exemple.
La fortune, dit Passeri[597], qui veut avoir sa bonne part dans les
choses humaines, lui fut peu favorable, et ne lui procura jamais
l'occasion de se distinguer par un clatant succs; comme aussi, ne
sut-il pas lui-mme s'acqurir un appui assez fort pour se soutenir.
Cette malheureuse chance lui vint peut-tre d'une trop grande
prsomption, jointe  une simplicit naturelle pousse si loin, qu'on la
prenait souvent pour de la stupidit. Ajoutez  cela que le Testa ne sut
pas tre de ces madrs compres qui, portant le rire sur les lvres,
tiennent cachs sous leur manteau le rasoir et la hache avec lesquels
ils coupent et mettent en pices la bonne rputation des autres et leur
acheminement au succs.

[Note 597: Vie du Testa, p. 180.]

Il parat que, dans maintes occasions, le bon commandeur avait aid le
Testa de sa bourse, et qu'il l'avait pri de faire, en change, certains
travaux que l'artiste ngligeait ou ne voulait pas commencer. Aprs
avoir vainement attendu pendant longtemps la ralisation de cette
promesse, del Pozzo ayant appris, de source certaine, que le Testa se
disposait  quitter Rome, en tenant des propos offensants contre lui, se
dcida  le faire emprisonner. En France, avant la rvolution de 1789,
on mettait au For-l'vque les acteurs qui refusaient de jouer leurs
rles:  Rome, jusqu' la mme poque, on faisait enfermer au chteau
Saint-Ange ou  la tour de Nona les artistes qui, ayant pris
l'engagement d'excuter un tableau ou une statue, annonaient vouloir
manquer  cette obligation. Le pauvre Testa fut donc conduit  la tour
de Nona, prison situe sur les bords du Tibre, et qu'a remplace de nos
jours le thtre qui porte le mme nom. Il fallait que l'artiste et
bien gravement offens le commandeur, pour que cet homme, si
bienveillant, si facile dans ses relations, se ft dcid  recourir 
une semblable extrmit. Quoi qu'il on soit,  peine enferm dans la
tour, le Testa comprit ses torts, et adressa  son ancien protecteur la
lettre suivante, qui ne manque ni de raison ni de dignit[598]:

[Note 598: Bottari, t. Ier, p. 338, n CXLVI.]

Je suis  la tour de Nona; mais, par l'ordre de votre seigneurie, plus
eu sret que si j'tais en libert; non pas  cause de votre pouvoir
qui pntre o vous voulez, mais, parce que j'ai toujours fait
profession,  l'gard de votre seigneurie, du plus grand respect, autant
qu'il a dpendu de moi. J'prouve une peine infinie d'avoir si peu de
crdit auprs de votre seigneurie, depuis tant d'annes qu'elle
mconnat, et c'est pour moi un grand dplaisir de savoir qu'on va dire
partout que c'est comme contraint et forc que je me suis acquitt de
mes engagements vis--vis d'elle: chose qui est tout aussi loigne de
mes intentions que du respect que je dois  votre seigneurie. Le
seigneur Francesco Bni peut attester avec quelle confiance et quel
empressement j'avais accept la dernire rsolution de votre seigneurie
illustrissime, qui consentait  n'exiger, en payement de ce que je lui
dois, rien autre chose que deux tableaux de ma main, et aussi, comme je
m'apprtais  les excuter avec cet amour et cet ardeur que
m'inspiraient le soin de ma rputation et la haute considration dont
jouit votre seigneurie. La fortune ne m'a pas laiss cette heureuse
chance; et, pendant que j'attendais chaque jour les toiles que votre
seigneurie m'avait offertes, ce sont les sbires qu'elle m'a envoys  la
place; ce qui m'afflige pour beaucoup de raisons. La principale, c'est
d'avoir inspir si peu de confiance  votre seigneurie illustrissime,
qu'on lui aurait fait croire, ainsi que me l'a rapport le sbire, que je
voulais fuir et quitter Rome avec l'minentissime cardinal Franciotti.
Il est vrai que j'ai l'intention de mettre ce projet  excution, si
votre seigneurie le permet; et ce que je dis en prison, je le dirais
galement en libert, ainsi que pourraient le confirmer et le porteur de
cette lettre, et le seigneur Nicolas Poussin. trange conjoncture,
seigneur chevalier, que celle qui me conduisit de la rue que j'avais
prise pour me rendre auprs de votre seigneurie illustrissime, dans la
prison o je suis maintenant! Je n'aurais jamais voulu souponner un
pareil traitement, par la confiance que m'inspirait votre seigneurie,
d'aprs les explications donnes au seigneur Bni, et par ma propre
conscience. Ainsi que je l'ai expliqu  monsieur Poussin, ainsi que je
le rpte  votre seigneurie illustrissime, je venais, le jour mme o
je fus arrt, pour lui prsenter mes respects, pour prendre ses
derniers ordres au sujet des deux tableaux qu'elle m'avait commands,
pour lui donner avis de mon dpart, et pour la prier de vouloir bien me
permettre de prendre un simple calque de beaucoup de choses rares
qu'elle possde, c'est--dire de gravures anciennes, ainsi, du reste,
que monsieur Poussin m'y avait prcdemment autoris. La franchise
naturelle de mon caractre et la sincrit de ces explications que je
devais  votre seigneurie, lui feront comprendre la disposition de mon
esprit. Je ne m'tendrai pas davantage, parce que je connais sa prudence
et sa bont. Votre seigneurie exigera ce qui est juste, et je ne m'en
loignerai pas d'un iota.--Je lui baise les mains avec tout le respect
que je lui dois.--De la tour de Nona, le 9 septembre 1637.

Quelques jours aprs, un arrangement fut conclu entre l'artiste et le
grand seigneur j et nous voyons, par une lettre du Testa, du 16
septembre suivant, date encore de la Tour de Nona[599], que del Pozzo
avait consenti  ce qu'il s'acquittt, en le remboursant par -comptes
de cinq cus par mois; mais nous ne savons pas si, en outre, le peintre
dut excuter les tableaux qu'il avait promis.

[Note 599: Bottari, t. Ier, p. 360, n CXLVII.]

Cette aventure refroidit et peut-tre mme rompit pendant quelque temps
les relations qui s'taient tablies depuis un grand nombre d'annes
entre le peintre et son protecteur. Nanmoins, dans la suite, le Testa
reut de del Pozzo de nouveaux services, et c'est  lui qu'il avait
souvent recours dans la mauvaise fortune, alors qu'il se croyait trahi
par le sort et abandonn de tout le monde. Comme il avait une haute ide
de son talent, il ne pouvait pas prendre son parti de ne pas trouver
souvent l'occasion d'excuter de grandes oeuvres de peinture. Il
considrait ses eaux-fortes, qui assurent aujourd'hui sa rputation,
comme des passe-temps peu dignes de son savoir et de son ambition.
Enfin, dans les dernires annes de sa vie, il tait devenu
mlancolique, et constamment proccup par une humeur sombre, qui le
faisait passer, parmi les artistes ses camarades, pour un homme peu
sociable et mchant; aussi fuyait-il leur compagnie et vivait-il dans la
solitude. Passeri, son contemporain et qui habitait Rome en mme temps,
raconte ainsi la fin du malheureux Testa[600]:

[Note 600: P. 186.]

Les rigueurs de la fortune l'affligrent au del de toute raison; et
aprs avoir publi la gravure de Proserpine[601], d'une assez belle
manire et d'une riche invention, pour soulager sa douleur, il se mit 
graver l vie de Caton d'Utique, et il en publia quatre feuilles, avec
l'intention d'en faire une douzaine, en commenant par sa naissance
jusqu' la mort qu'il se donna de sa propre main, en se perant la
poitrine, plutt que de perdre la libert. Dans les divers vnements de
la vie de Caton d'Utique, il se figurait retrouver une parit
d'infortunes. Ce fut comme un pronostic de l'affreux et dernier malheur
qui l'attendait; car, ayant cd  une extrme mlancolie en se voyant
ainsi maltrait par le sort, et sachant qu'il n'tait pas dpourvu de
talent, il se laissa tout  fait abattre, et, s'loignant du commerce
des hommes, il passait sa vie retir dans les lieux les plus solitaires.
Le premier jour de Carme de l'anne 1650, il fut trouv noy dans le
Tibre, du ct de la Lungara, prs de l'glise de Saint-Romuald et de
Saint-Lonard-des-Camaldules, presque au bord de la rive, tout vtu,
avec son manteau sur le dos. Cette mort fit souponner  beaucoup de
personnes qu'il s'tait noy de lui-mme, et quelques mchantes langues
se mirent  dire qu'il avait prpar cette tragdie avec certaines
dmonstrations, comme en brlant ses dessins, en prenant cong de ses
amis avec des paroles ambigus, et avec d'autres apparences
significatives. D'autres prtendirent qu'il avait voulu annoncer sa mort
par les dernires gravures de Caton qu'il avait publies: calomnies et
pares inventions de mchantes gens. D'autres riaient et se moquaient
indignement d'une si triste fin, qui mrite les regrets et la
commisration de tout homme de bien et de tout chrtien, puisque, ds
qu'on n'est pas certain de la manire dont cette mort est arrive, on
doit plaindre un homme d'un si grand mrite et d'un si beau talent, mort
d'une faon si malheureuse dans la force de son ge,  environ quarante
ans. Ces rflexions de Passeri, qui tait prtre, montrent sa charit
toute chrtienne et lui font beaucoup d'honneur.

[Note 601: L'Enlvement de Proserpine aux Enfers, o il a voulu
montrer, dit Baldinucci (T. II, p. 482), que l'amour fut cause de cet
enlvement.]

Le rcit de Baldinucci ne diffre pas beaucoup de celui de Passeri;
seulement il attribue le dsespoir du pauvre Testa  une circonstance
particulire.

Il arriva qu'un jour, pouss par le besoin, il se prsenta dans la
maison d'un homme honorable et bienveillant (Baldinucci ne le nomme
pas), qui avait coutume de lui venir en aide et qui ne l'avait jamais
repouss par un refus. La fortune, contraire au malheureux artiste,
voulut que le domestique, auquel il s'tait adress, lui rpondt que le
patron n'tait pas  la maison. Testa crut que c'tait une dfaite du
matre pour se dbarrasser de lui; il tomba dans des accs de mlancolie
extraordinaire, et se plaignant  ses amis, il leur disait: Mon malheur
est arriv  ce point, que je ne puis trouver au monde un seul homme qui
consente  me secourir dans mes besoins.  On ajoute que, rentr chez
lui, il annona que ce matin il ne reviendrait pas djeuner, chose qui
lui tait assez habituelle lorsqu'il se trouvait dans la ncessit de se
livrer  ses tudes ou  ses affaires; mais la vrit est que, le soir
mme ou le lendemain, le malheureux homme fut trouv, entirement vtu
de ses habits, mort dans les eaux du Tibre[602].

[Note 602: Baldinucci, t. II, p. 480, Vita di Pietro Testa.]

Que le dsespoir ait conduit Testa au suicide, rsolution fort rare 
cette poque, ou qu'il soit tomb dans le Tibre par accident, toujours
est-il que sa mort prmature priva Rome d'un artiste remarquable. Le
Testa fut un grand et trs-franc dessinateur: il copia parfaitement
l'antique, et l'tude approfondie qu'il en fit en compagnie du Poussin
lui apprit  traiter le nu avec un grand style et une grande
intelligence. Il suivit la manire du Cortone, mais avec un gnie
particulier plus noble et plus fier. La fcondit de ses inventions 
l'eau-forte, la beaut de leur ordonnance, et la vivacit des
expressions qu'il avait l'art de faire voir dans ses gravures, peuvent
tre facilement apprcies d'aprs ses oeuvres elles-mmes, qui n'ont
pas besoin de descriptions, tant encore aujourd'hui assez rpandues. Le
Testa fut li avec le peintre Francesco Mola; il tait grand admirateur
des compositions du Poussin, avec lequel il avait longtemps tudi
d'aprs l'antique. Il tira un tel profit de ses tudes, que plus tard il
put s'en servir dans un grand nombre d'eaux-fortes, ainsi qu'on peut le
voir, particulirement dans la gravure du Repos de la Vierge Marie dans
la fuite en Egypte[603], oeuvre dans laquelle se retrouvent la
conception et les penses du grand artiste franais. Le Mola disait,
comme un tmoignage de ce qu'il avait vu, que jamais le Testa n'avait
excut aucune oeuvre de dessin ou de peinture, mme trs-minime, sans
l'avoir d'abord tudie d'aprs nature;  la confusion de ceux qui,
travaillant constamment de pratique, donnent  entendre qu'ils sont
toujours capables de bien faire[604].

[Note 603: Cette gravure est ddie au commandeur del Pozzo.--Voy.
Baldinucci, t. II, p. 482.]

[Note 604: Baldinucci, t. II, p. 481.]

Les relations du commandeur del Pozzo avec le Testa prouvent que, tout
en se livrant avec ardeur  ses recherches sur l'antiquit, il ne
ngligeait pas les oeuvres de ses contemporains. A. Naples,  Florence,
en France comme  Rome, il entretenait un grand nombre d'artistes qui
travaillaient d'aprs ses indications, soit pour le cardinal Francesco
Barberini et d'autres grands seigneurs, soit pour lui-mme.

A Naples, il tait en correspondance suivie, presqu'en mme temps, avec
deux femmes artistes, Artemisia Gentileschi et Giovanna Garzoni, dont il
avait fait la connaissance  Rome.

Artemisia tait fille d'Orazio Gentileschi, peintre originaire de Pis,
mais lev  Rome par un de ses oncles maternels, capitaine d'une
compagnie au chteau Saint-Ange[605], dont il avait pris le nom[606].
Cet artiste mena une vie fort agite: il travailla successivement 
Rome,  Gnes, en France et en Angleterre, o il mourut fort regrett de
toute la cour. Ses tableaux ne manquent pas de mrite: toutefois ils ne
peuvent prtendre qu' un rang trs-secondaire parmi les matres
italiens. A Rome, le Gentileschi se lia avec Agostino Tassi, le matre
du Lorrain; et comme ils taient de semblable humeur, aimant le luxe, la
reprsentation et la vie de gentilhomme, ils devinrent bientt intimes.
Le Tassi avait coutume de s'habiller comme un grand seigneur. Il sortait
toujours  cheval, l'pe au ct, un collier d'or sur sa poitrine,
accompagn d'un serviteur se tenant  l'trier, excitant par ces
manires la curiosit des passants, qui se demandaient quel tait ce
chevalier. Il donnait ainsi une haute opinion de lui-mme. Artemisia,
fille de Gentileschi, tudiait la peinture et faisait alors des
portraits. Comme elle ne manquait ni de beaut ni d'esprit, Agostino
Tassi, en la voyant frquemment, en devint amoureux, et grce 
l'intimit qui rgnait entre le pre de la jeune fille et lui, il fit si
bien que Gentileschi l'accusa d'avoir viol sa fille. Le fait tait
rellement arriv,  ce qu'il parat, mais on n'a jamais eu la certitude
qu'Agostino en ait t l'auteur. Nanmoins, il fut incarcr sur la
plainte du pre, et forc lui fut de souffrir le supplice de la
corde[607] qu'il endura avec courage, sans faire aucun aveu, ce qui lui
valut son largissement[608].

[Note 605: Baldinucci, t. V, p. 290 et suiv.]

[Note 606: Son nom de famille tait Lomi.]

[Note 607: Une des prouves de la question ordinaire, qui consistait
 lier fortement les poignets du patient avec une corde, et  les serrer
jusqu' ce que l'accus ft l'aveu de son crime.]

[Note 608: Passeri, Vie d'Agostino Tassi, p. 105.]

La belle Artemsia, nonobstant sa msaventure, n'en trouva pas moins un
mari, Pier Antonio Schialtesi, qui l'abandonna dans la suite[609].
Baldinucci raconte qu'elle avait inspir une vritable passion au
peintre Gio. Francesco Romanelli de Viterbe, lve de Pierre de Cortone.
Cet artiste, se trouvant  Rome du temps d'Urbain VIII, tait
trs-employ par la famille Barberini. Comme il tait jeune et fort
dispos  la galanterie, il s'tait insinu dans les bonnes grces de la
belle Artemisia, avec laquelle il discourait sur l'art, en prenant
plaisir  la voir peindre des fleurs et des fruits, genre de talent dans
lequel elle excellait. Il lui demanda la permission de faire son
portrait. Le Romarielli la pria de disposer un tableau tout rempli de
fruits,  l'exception de l'espace ncessaire pour qu'il put l
reprsenter elle-mme occupe  les peindre. Artemisia obit, et le
peintre excuta, de la manire la plus gracieuse, le portrait de la
charmante artiste, non pour elle, mais pour lui-mme. Le Romanelli
attachait tant de prix  ce portrait, que, de retour dans sa patrie, il
le prfrait  tous les cadeaux qu'il avait reus  Rome des princes et
des prlats. Il le fit voir  sa femme, et le plaa dans un lieu propre
 en faire ressortir la beaut, louant avec complaisance, devant sa
moiti, non-seulement l'art avec lequel Artemisia avait su reprsenter
les fruits qu'elle tait occupe  peindre, mais aussi sa grce, son
esprit, sa vivacit, sa conversation et ses autres avantages. Il en dit
tant et si bien, que sa femme, emporte par la jalousie, rsolut de se
dbarrasser de cette rivale en peinture. Profitant d'une absence du
Romanelli, elle s'arma d'une grosse aiguille ou poinon, et se mit 
percer le visage de la pauvre Artemisia, qu'elle hassait,
particulirement aux endroits qui excitaient le plus l'admiration de son
mari[610].

[Note 609: Baldinucci, t. V, p. 293.]

[Note 610: Baldinucci, t. V, p. 294.]

Aprs avoir longtemps travaill  Rome et  Florence, Artemisia s'tait
fixe  Naples, o elle ne manquait pas de commandes. Nous voyons par
ses lettres  del Pozzo, dates de Naples des 24 et 31 aot et 21
dcembre 1630, qu'elle s'excuse de n'avoir pu encore trouver le temps de
lui envoyer son portrait, que le commandeur lui avait demand, pour sa
collection de portraits des artistes, ses contemporains, peints par
eux-mmes[611].

[Note 611: Bottari, t. Ier, p. 348 et suiv., nos
CXXXVII-VIII et IX.]

Quelques annes plus tard, en janvier 1635, elle envoya son frre  del
Pozzo, en le priant de l'introduire en prsence du cardinal Antonio
Barberini, pour lui offrir un tableau de sa composition. Elle rclame
ses bons offices-dans cette ngociation, et le prie de lui continuer la
protection qu'il n'a cess de lui accorder en toute occasion[612].

[Note 612: Bottari, _id._, _ibid._, p. 351, n CXL.]

Enfin, deux ans aprs, dgote du sjour de Naples, et aspirant au
moment o elle pourra revenir se fixer  Rome, cette commune patrie des
artistes, elle a encore recours  l'obligeance du commandeur, et elle le
met dans la confidence de ses plus intimes affaires de famille.

La confiance que j'ai toujours eue dans la bont de votre seigneurie,
lui crit-elle de Naples le 24 octobre 1637, et l'occasion pressante qui
s'offre en ce moment de marier ma fille, me dcident  recourir  sa
bienveillance, en rclamant tout  la fois son aide et ses conseils,
tant certaine d'y trouver de la consolation, comme tant d'autres fois.
Cher seigneur, pour conclure et mener  fin ce mariage, il me manque une
petite somme d'argent: j'ai rserv  cet effet, n'ayant pas d'autre
capital disponible, ni d'autre gage  donner, quelques tableaux grands
de onze ou douze palmes chacun[613]. J'ai l'intention de les offrir 
leurs minences le cardinal Francisco, son patron, et le cardinal
Antonio. Toutefois, je ne veux pas mettre ce projet  excution avant
d'avoir reu l'avis de votre seigneurie, sous les auspices de laquelle
je me propose de marcher, et non autrement. Je la supplie donc de
vouloir bien me faire la meilleure rponse qu'elle pourra me donner,
afin que je puisse de suite mettre en route la personne qui doit
accompagner les tableaux, parmi lesquels il y en a un pour monseigneur
Filomarino, et un autre pour votre seigneurie, avec mon portrait  part,
conformment  l'intention qu'elle m'a manifeste de le placer au milieu
des peintres illustres. J'assure votre seigneurie que, dbarrasse du
poids de cette fille, je veux revenir sur-le-champ  Rome, pour jouir
des douceurs de la patrie, et servir mes amis et patrons[614].

[Note 613: La palme romaine quivaut, d'aprs l'_Annuaire des
Longitudes_,  environ 20 centimtres.]

[Note 614: Bottari, t. Ier, p. 352, n CXLI.]

Le dsir d'Artemisia fut exauc: elle maria sa fille, grce  la
bienveillance de del Pozzo, et elle put rentrer  Rome. Mais elle n'eut
pas le bonheur d'y rester. Appele en Angleterre par son pre, elle alla
l'y rejoindre, et mourut  Londres, deux annes avant lui, en 1644[615].

[Note 615: Ticozzi, _Dizionario de'Pittori_, in-8. Milan, 1818, p.
230.]

Giovanna Garzoni tait une artiste en miniature; elle peignait aussi
les fleurs avec beaucoup de talent. Elle tait ne  Ascoli vers 1600,
et aprs avoir longtemps fait des portraits  Florence, entre autres
ceux de la famille du grand-duc, et  Rome ceux des principaux membres
des maisons Colonna et Barberini, elle alla passer deux annes  Naples,
de 1630  1632, o elle tait appele par le vice-roi Alcala, qui
l'honora d'une protection toute particulire, ainsi que les lettres de
Giovanna en font foi[616].

[Note 616: Bottari, t. Ier, p. 342 et suiv. nos
CXXXII-III et IV.]

Il parat qu'elle avait promis  del Pozzo de faire pour lui un petit
tableau de saint Jean-Baptiste. Elle lui raconte, dans une lettre date
de Naples, le 12 juillet 1631[617], le malheur qui lui est arriv 
cette occasion. Elle avait termin ce tableau, et se disposait  le lui
envoyer, lorsqu'elle reut la visite de don Herrera, secrtaire du duc
Alcala, et du marquis de Vico. Pendant qu'elle tait occupe  leur
montrer plusieurs ouvrages commencs pour le vice-roi, ces seigneurs lui
jourent un tour  l'espagnole: le marquis de Vico lui enleva galamment,
d'un livre dans lequel elle l'avait plac, le tableau de saint Jean, et
l'Herrera, deux autres petits portraits, qu'ils emportrent sans plus de
faon. Giovanna fut donc oblige de recommencer le saint Jean, et en
l'envoyant  del Pozzo, elle le prie de vouloir bien l'accepter en don
d'Une faible partie de ce qu'elle lui doit, sans faire attention  la
valeur du prsent, mais en considrant seulement l'intention qui le lui
fait offrir.

[Note 617: _Id._, _ibid._, p. 347, n CXXXVI.]

Giovanna Garzoni fut plus heureuse qu'Artmisia Gentileschi. Comme cette
dernire, elle avait exprim au commandeur le dsir de revenir  Rome.
'Je supplie votre seigneurie, lui crivait-elle de Naples, le 19 avril
1631[618], de me procurer les moyens de la servir  Rome avec toute
obissance; quant au traitement, je m'en remets  votre seigneurie. Mon
dsir est de vivre et de mourir  Rome.

[Note 618: Bottari, t. Ier, p. 345, n CXXXV.]

Elle put raliser ce voeu. Rentre dans cette ville vers la fin de 1631,
elle y vcut dans la faveur des puissantes maisons Barberini et Colonna,
et dans l'intimit de del Pozzo. Elle mourut  Rome en 1673, aprs avoir
lgu ses biens et ses dessins  l'Acadmie de Saint-Luc, qui, pour
conserver la mmoire de cette libralit, fit riger  Giovanna un
monument eh marbre dans l'glise de Saint-Luc, prs le Capitole, avec
une inscription qui vante son talent pour la miniature.

A Florence et en Toscane, le commandeur tait depuis longtemps en
relation avec un grand nombre d'artistes et d'amateurs, qu'il employait
soit  faire des dessins, soit  graver les oeuvres des matres, soit
mme  chercher des gravures rares et estimes.

C'est ainsi que, pendant son sjour  Pis, il s'tait li avec
Jean-Baptiste Giunti Ammiani, qui lui recommanda, par une lettre de
Sienne, du 7 mars 1626, le graveur  l'eau-forte Bernardini Capitelli,
lve d'Alexandre Casolani[619].

[Note 619: _Id._, _ibid._, p. 340, n CXXX.]

Il avait voulu faire tirer les planches laisses par Cherubino Alberti,
peintre et graveur sur cuivre assez clbre, de Borgo San Sepolcro, et
il s'tait adress  Lattanzio Pichi, son gendre, au nom du cardinal
Francesco Barberini, pour prendre un arrangement  cet gard. Il parat
qu'on ne put s'entendre, car, suivant Bottari, les planches d'Alberti ne
furent ni runies, ni tires ensemble[620].

[Note 620: Bottari, t. Ier, p. 341, n CXXXI, et la note
2.]

Par la recommandation de del Pozzo, le cardinal occupait  Florence
Jacques Ligozzi[621], peintre n  Vrone, mais qui, depuis longtemps,
s'tait fix dans la capitale de la Toscane, o il fut trs-employ par
le grand-duc Ferdinand II, et o il a laiss de nombreux ouvrages.

[Note 621: _Id._, Ier, p. 356, n CXLIV.]

Dans la mme ville, le commandeur tait en correspondance suivie, depuis
1626, avec un certain Matteo Nigetti, qui parat avoir t attach  la
cour du grand-duc, et peut-tre mme prpos  la conservation des
objets prcieux achets par ce prince. Ce correspondant faisait des
acquisitions, tant pour le commandeur que pour son patron. Il faisait
dessiner des statues et bustes en bronze et en marbre, et des objets
d'ajustement qu'il leur envoyait. Il tenait del Pozzo au courant des
curiosits, peintures, horloges, tudioles rapportes d'Allemagne par le
grand-duc. Il faisait tailler des cames, et essayer des peintures
reprsentant des pierres et des minraux pour l'Acadmie des _Lincei_,
dont del Pozzo tait un des membres les plus actifs[622].

[Note 622: Bottari, t. Ier, p. 334 et suiv., nos CXXV
 CXXIX.]

Le commandeur avait envoy  Venise,  Bologne et dans la Romagne,
Giuseppe Rossi, pour lui chercher les plus belles gravures de Marc
Antoine et d'autres matres. On voit par une lettre de ce Rossi, date
de Pesaro le 24 mai 1634[623] qu'il tait parvenu  runir une belle
collection de ces gravures, mais, qu'en passant  Bologne, elles lui
furent enleves par le cardinal de Sainte-Croix, autre grand amateur
d'estampes.

[Note 623: _Id._, _ibid._, p. 371, n CLIV.]

Nous avons vu que le commandeur avait runi les portraits des peintres
vivants, ses contemporains, peints par eux-mmes, et qu'il en avait
form une galerie qui a peut-tre donn l'ide de la collection qu'on
voit aux _Offices_ de Florence. Il possdait galement un grand nombre
de portraits des plus belles femmes qu'il y et alors en Italie et en
France. Dans ce dernier pays, ou du moins dans le Comtat, qui
appartenait alors au saint-sige, c'tait un jsuite qu'il avait charg
de faire les portraits des plus jolies Avignonnaises. Les lettres du bon
pre, adresses  del Pozzo, prouvent qu'il s'y connaissait, et qu'il
s'acquittait de cette dlicate mission avec succs, mais non pas sans
dsagrment de la part de ses suprieurs.

Par une premire lettre du couvent de Saint-Augustin d'Avignon, le 13
mai 1633[624], Fra Gio. Saliano annonce au commandeur qu'il lui envoie
le portrait de madame d'Aubignan, qu'il lui promettait depuis longtemps.
Je n'ai pu, dit-il, le terminer et l'envoyer plus tt, parce que je ne
suis plus matre, maintenant, de cette libert avec laquelle je pouvais
disposer de mon temps pour rendre service  des amis. A prsent, je me
trouve, pour ainsi dire, esclave et incapable de mettre  excution
aucun projet honnte, ni de faire aucun dessin, et je pense que le peu
que j'ai fait depuis que je suis ici sera tout ce que j'e pourrai faire,
ayant  vivre avec des gens tout  fait incapables d'aucun travail
srieux, et qui n'estiment rien autre chose que de vaquer  leur
commerce et  gagner de l'argent pour leur mnage; tellement que je suis
dcid  changer de manire et  faire ce qui vritablement ne
conviendrait pas  un artiste. Que votre seigneurie accepte ce lger
tmoignage de ma gratitude; je voudrais lui en donner de plus grands,
car je ne puis oublier les services qu'elle m'a rendus.

[Note 624: Bottari, t. Ier, p. 361, n CXLVIII.]

Dans une autre lettre du 27 octobre 1633, Fra Saliano s'excuse de
n'avoir pu encore faire le portrait d'une autre dame d'Avignon que del
Pozzo lui avait demand.

Je n'ai pas rpondu  la lettre dans laquelle votre seigneurie me
faisait connatre son dsir d'avoir un portrait de madame d'Ampus, parce
que j'esprais toujours lui envoyer en mme temps la rponse et le
portrait; mais je n'ai pu y parvenir, la susdite dame ayant quitt
Avignon depuis plusieurs mois. Si j'avais t dans son intimit, je
serais all  Lisle. lieu ordinaire de sa demeure, et je l'aurais prie
de vouloir bien prendre son temps et sa commodit pour me laisser faire
son portrait. Mais comme on espre qu'elle sera de retour ici dans
quelques semaines, c'est--dire vers le carnaval, alors je trouverai
l'occasion de la voir, et de la prier de me laisser faire son portrait.
Que votre seigneurie excuse ce retard, et ne croie pas que ce soit de la
ngligence, car, pour toutes les choses qui l'intressent, elle ne
trouvera personne plus prompte et plus dispose  la servir[625].

[Note 625: Bottari, t. Ier, p. 362, n CXLIX.]

En attendant qu'il pt faire le portrait de madame d'Ampus, Fra Saliano
envoyait au commandeur, ainsi qu'il le lui annonce par une lettre
d'Avignon, du 27 mars 1635[626], le portrait d'une autre dame de ce
pays, qu'il avait excut deux annes auparavant, pendant qu'il se
trouvait dans la maison du pre de cette dame, son ami. Il prie del
Pozzo de l'accepter, non pas  cause de la ressemblance de la dame, que
le commandeur ne connat pas, mais parce qu'il avait fait ce portrait en
trs-peu de temps.

[Note 626: _Id._, _ibid._, p. 364, n CLI.]

Par une autre lettre du 28 dcembre 1635[627], Fra Saliano raconte au
commandeur qu'il a pri madame d'Ampus de lui permettre de faire son
portrait, et qu'elle lui a promis de lui en donner la facilit. Mais,
ajoute-t-il, elle ne m'a pas prcisment indiqu de jour, et j'y suis
all plusieurs fois sans pouvoir la trouver libre, tant continuellement
occupe  recevoir la compagnie qui vient la visiter. En attendant, j'ai
commenc le portrait d'une autre dame, qui, bien que n'tant pas d'aussi
haute naissance, est considre comme la plus belle et la plus gracieuse
qu'il y ait dans ce pays, et ce portrait sera de la mme dimension que
celui de madame d'Aubignan. Je demande pardon  votre seigneurie du
retard que j'apporte  lui donner satisfaction sur ce point.--Le bon
pre confie ensuite au commandeur les perscutions qu'il prouve de la
part de ses suprieurs, probablement  cause de ses peintures, et il
rclame sa protection auprs du gnral des jsuites rsidant  Rome.

[Note 627: _Id._, _ibid._, p.,367, n CLII.]

Je suis toujours travaill par ce gnral, lui crit-il, 
l'instigation d'un pre de cette maison, mon ennemi, qui s'est plaint
dernirement au rvrendissime suprieur d'avoir reu un soufflet de
moi, ce qui est trs-faux, ainsi que votre seigneurie pourra s'en
convaincre, en jetant les yeux sur l'attestation qui m'a t donne par
tous les pres et frres de ce couvent, que je lui envoie ouverte, afin
que votre seigneurie puisse la lire et faire lire  quelles personnes
elle jugera convenable. Je ne voudrais pas que votre seigneurie prt la
peine de remettre elle-mme cette attestation au gnral; il suffira
qu'elle soit porte par l'un de ses serviteurs, et que votre seigneurie,
 la premire rencontre, lui dise ce qu'elle pense de ma personne, et
lui fasse entendre que s'il persiste  me tourmenter, je serai contraint
d'abandonner cet habit et de me faire prtre sculier; car je suis
sollicit de mettre ce projet  excution par plusieurs vques qui me
veulent du bien. Que votre seigneurie daigne me pardonner tous les
ennuis que je lui cause: je n'ai pas  Rome de protecteur plus dvou et
plus puissant, et je ne saurais  qui confier mes tourments et mes
chagrins. La plus grande partie de mon temps se trouve absorbe  crire
des lettres,  chercher des raisons pour me justifier, et je ne puis pas
me livrer  la peinture, en partie parce que je n'en ai pas le temps, en
partie parce que j'ai toujours l'esprit proccup. Si votre seigneurie
illustrissime me fait l'honneur de m'crire, je la prie de me faire
parvenir en mme temps la rponse du gnral, sous une enveloppe
adresse au seigneur de'Zanobi, docteur s-lois, qui demeure prs du
Change,  Avignon: autrement, elle serait prise  la poste et cache,
ainsi que me l'ont fait plusieurs fois certains personnages qui ne me
veulent pas de bien. Nous ne savons si le bon frre obtint, par
l'entremise du commandeur, satisfaction de son suprieur; peut-tre le
gnral exigea-t-il que Fra Saliano renont  faire les portraits des
belles dames, car nous le retrouvons, en mai 1638, dans la ville
d'Orange, o il s'tait rendu pour dessiner l'arc antique de Marius, que
del Pozzo lui avait demand[628]. Le mauvais temps l'ayant oblig 
renoncer  ce travail, il envoya au commandeur des gravures anciennes de
ce monument, excutes par un Avignonais, qui avait fait hommage des
planches au prince d'Orange, et les lui avait envoyes en Hollande.

[Note 628: Bottari, t. Ier, p. 369, n CLIII.]

Nous n'avons trouv aucune notice sur le jsuite Fra Saliano: le
dictionnaire des peintres de Ticozzi n'en fait pas mention, et son nom
ne figure pas non plus dans les plus rcentes ditions de
l'_Abecedario_. S'il et excut des tableaux remarquables, l'ordre des
jsuites, auquel il appartenait, l'aurait sans doute fait connatre
comme les autres membres qui ont illustr cette compagnie par des
oeuvres d'art. Il est donc probable qu'il n'avait qu'un talent
ordinaire, et sans ses lettres adresses  del Pozzo et publies par
Bottari, il ne resterait aujourd'hui aucun tmoignage du got qu'il
avait pour la peinture.

Fra Saliano tait, comme del Pozzo, trs-lie avec Peiresc. On voit par
ses lettres, que c'est par le savant conseiller au parlement d'Aix que
le commandeur faisait parvenir au jsuite d'Avignon ses envois de Rome,
et que celui-ci lui faisait passer ses portraits et ses dessins.

Le jsuite vivait galement dans l'intimit de Nicolas Mignard, fix
depuis longtemps dans la ville d'Avignon. C'est  la recommandation du
bon frre, que Pierre Mignard, frre de Nicolas, dut le bon accueil que
lui fit le commandeur, lorsque ce jeune artiste se rendit  Rome. Les
lettres de Fra Saliano, des 2 et 17 mars 1635, prouvent que Pierre
Mignard partit d'Avignon au commencement de ce mois, et, par une autre
lettre du 4 mai 1638, il recommande de[1] nouveau  del Pozzo le jeune
Mignard, alors arriv  Rome, comme tant fort dsireux d'tre employ
par le commandeur, soutien et protecteur de tous les artistes[629].

[Note 629: Bottari, t. Ier, p. 369, n CLIII.]

Cette recommandation produisit son effet: del Pozzo accueillit Pierre
Mignard avec empressement; et non-seulement il lui procura des commandes
pour la famille Rarberini, et entre autres le portrait du cardinal
Francesco, mais il le dirigea de ses conseils, et, d'accord avec le
Poussin et les sculpteurs Duquesnoy et l'Algarde, il l'engagea fortement
a se dfaire de la manire de Simon Vout, qu'il avait apporte de
France[630].

[Note 630: _Vie de Pierre Mignard_, par l'abb de
Monville.--Amsterdam, aux dpens de la compagnie, 1731, p. 19 et
23.--Suivant cette biographie, p. 9, Pierre Mignard serait arriv  Rome
en 1636.]

De tout temps Rome a eu le privilge d'attirer les artistes; mais c'est
plus particulirement  partir du dix-septime sicle qu'elle a t
frquente par de nombreux artistes franais. Vers la fin du rgne de
Henri IV, et surtout sous celui de Louis XIII, Rome devint le plerinage
oblig de tous ceux qui voulaient tudier d'aprs l'antique, et se
faire une manire dans le got du grand Style des matres italiens des
sicles prcdents, dont les chefs-d'oeuvre, conservs  Fontainebleau
et au Louvre, excitaient l'admiration des amateurs et l'mulation des
artistes. C'est  Rome qu'ont t tudier Franois Prier, Jacques
Sarrasin, Simon Vout, le Valentin, J. Stella et d'autres matres, qui
ont exerc sur les commencements de l'cole franaise une influence qui
n'a cd, que longtemps aprs,  celle de Charles Lebrun.

A l'poque o Pierre Mignard vint se fixer  Rome, il trouva dans cette
ville une colonie franaise d'artistes et de gens de lettres.

A la tte des premiers brillait le Poussin, revendiqu  la fois par les
Franais et par les Italiens, dont les oeuvres pouvaient servir de
modles aux jeunes artistes, tandis que sa modestie lui conciliait le
respect et l'attachement de ses mules. A ct de ce grand matre, ses
trois lves, Pierre Erard, Jean Lemaire et Franois Lemaire, qu'il
occupait souvent, avec Pierre Mignard,  faire pour la France des copies
des principaux chefs-d'oeuvre de Rome; son beau-frre, Gaspard Duguet,
plus Romain que Franais, aussi son lve, dont les paysages, peu connus
en France, rvlent un talent original de premier ordre; un autre
paysagiste, Lorrain de naissance, mais Romain d'affection, Claude Gele,
le premier dans l'art si difficile de rendre la lumire, et dont les
oeuvres sont restes inimitables. Il y avait encore Sbastien Leclerc,
le graveur, Chapron, peintre et graveur, dont le Poussin faisait peu de
cas, et plusieurs autres.

Les savants et les gens de lettres taient reprsents par Gabriel
Naud, d'abord secrtaire du cardinal de Bagni, et, ensuite, pendant
trs-peu de temps, du cardinal Francesco Barberini; par Jean-Jacques
Boucard, l'ami, le correspondant de Peiresc, dont il pronona l'oraison
funbre en latin devant l'acadmie des _Lincei_, le 21 dcembre 1637;
enfin, par Dufresnoy, peintre mdiocre, mais pote latin distingu, qui,
pendant son long sjour en Italie, s'inspira de la vue des
chefs-d'oeuvre des plus grands matres, pour composer son pome de la
_Peinture_. Il tait trs-li, depuis sa jeunesse, avec Pierre Mignard,
qui,  Rome, le trouva occup  travailler  son pome. Leur intimit
est d'autant plus touchante que l'amour de l'art contribua puissamment 
la cimenter et  l'entretenir. Ils avaient dbut ensemble dans
l'atelier de Vout. Dufresnoy, n  Paris en 1611, fils d'un pharmacien,
avait t destin par son pre  l'exercice de la mdecine. Il avait
fait de fortes tudes, connaissait le grec et les potes latins lui
taient familiers. Mais cette ducation rie put le dtourner de son got
naturel pour le dessin. Aprs avoir suivi, malgr l'opposition de son
pre, les leons de Prier et de Vout, il se dcida, vers 1633,  l'ge
de vingt-un ans,  se rendre  Rome, o il se sentait attir par le
dsir d'admirer les matres, et de se perfectionner dans l'usage de la
langue latine. Il vcut de privations pendant son voyage, et, comme tant
d'autres, il fut oblig, les deux premires annes de son sjour  Rome,
de dessiner, pour vivre, des ruines et des vues d'architecture.
L'arrive de Pierre Mignard, plus inventif et plus habile en peinture,
amliora son sort. Mignard avait des lettres de recommandation pour le
commandeur del Pozzo; il lui prsenta son compatriote qui en reut le
meilleur accueil. Lorsque le cardinal Francesco Barberini voulut tre
peint de la main de Mignard, il lui communiqua les crits du pre Matteo
Zacolini, de l'ordre des Thatins, sur l'optique, qui taient
prcieusement conservs dans la bibliothque Barberine. L'ouvrage dans
lequel ce savant religieux a dvelopp les principes des lumires et des
ombres et les rgles de la perspective, fut, dit-on, d'un grand secours
 Mignard et  Dufresnoy[631].

[Note 631: _Vie de Mignard_, par l'abb Monville, p. 19.]

Les deux amis taient logs ensemble, et se livraient avec la mme
ardeur  l'tude d'un art pour lequel ils avaient la mme passion. Leurs
journes se passaient  dessiner d'aprs les statues et les bas-reliefs
antiques, ou dans les palais que Rome renferme, ou dans les vignes qui
font l'ornement de ses environs[632]. C'est ainsi qu'ils copirent
ensemble, pour le cardinal de Lyon, les plus beaux tableaux du palais
Farnse, sans toutefois ngliger les peintures de Raphal[633].

[Note 632: _Ibid._, p. 10.]

[Note 633: Flibien, dixime entretien sur _la Vie et les ouvrages
des plus fameux peintres_, t. IV. p. 419.]

Dufresnoy, tout en copiant les matres, s'attachait particulirement 
comprendre ce qui regarde la thorie de la peinture, et son amour pour
cet art, dit Flibien[634], le possdait de sorte qu'il ne pensait 
autre chose qu' en acqurir toutes les connaissances. C'est ce qui fit
que, ds ce temps-l et mme pendant son travail, il s'occupait  faire
des vers latins pour exprimer ses penses, et qu'il commena ainsi son
pome de la _Peinture_. Il ne l'acheva qu'aprs avoir bien lu tous les
meilleurs auteurs, et fait des observations sur les tableaux des plus
grands matres, mais surtout aprs les profondes rflexions et les
entretiens solides et continuels qu'il avait avec son ami, M. Mignard;
car l'un et l'autre ne voyaient et ne faisaient rien de ce qui regarde
leur profession, sans en faire un examen trs-exact. Dou d'une
imagination plus fconde et d'une facilit d'excution beaucoup plus
grande, Mignard composa, pendant son sjour en Italie, un nombre bien
plus considrable de tableaux de tous genres que son ami. Dufresnoy se
laissait trop absorber par l'ide de son pome _de Arte graphica_; et
s'il y gagnait comme crivain, il y perdait assurment comme peintre.
Flibien indique quelques-uns des tableaux que Dufresnoy a faits pour
des amateurs franais et italiens: ce sont des paysages composs plutt
dans le got de Pierre de Cortone que du Poussin; des scnes tires de
l'histoire romaine, des sujets mythologiques, la naissance de Vnus,
celle de Cupidon; Joseph et la femme de Putiphar, le Christ au
tombeau[635]. Cet artiste avait une estime particulire pour les
ouvrages du Titien, et en gnral pour l'cole vnitienne. Il avait
copi, pour Flibien et pour le chevalier d'Elbne, plusieurs paysages
de ce matre, qui se trouvaient alors  la villa Aldobrandini et  la
villa Borghse.

[Note 634: Flibien, t. IV, p. 420.]

[Note 635: Flibien, t. IV, p. 421.--Le Muse du Louvre possde deux
tableaux de Dufresnoy, une Sainte Marguerite et un Paysage.]

Ce got pour l'cole coloriste le dcida, en 1653,  se rendre  Venise
avec Mignard. Car les deux amis, dit Flibien, ne se quittaient jamais,
et c'est pourquoi on les appelait dans Rome les insparables. Il est
vrai que cette union d'esprit et de volont leur tait beaucoup
avantageuse. L'amiti qu'ils avaient l'un pour l'autre tait exempte de
toute sorte d'envie; ils n'avaient rien de secret ni de particulier. Les
biens de l'esprit comme ceux de la fortune leur taient communs: chacun
faisait part  son compagnon des connaissances qu'il acqurait dans son
art, et ils n'taient point plus contents l'un de l'autre que quand ils
se pouvaient rendre de mutuels services[636].

[Note 636: _Id._, p. 422.]

Aprs huit mois de sjour  Venise, pendant lesquels Dufresnoy peignit
une Vnus couche pour Marco Paruta, noble vnitien, les deux amis se
sparrent. Dufresnoy rsolut de rentrer en France, aprs avoir pass
vingt aimes en Italie; et Mignard ne pouvant se dcider  quitter
Rome, o il voulait se marier, reprit la route de cette ville. A sa
rentre, il fit avec le plus grand succs le portrait de Fabio Chigi,
qui venait d'tre lu pape sous le nom d'Alexandre VII Mignard s'tait
mari  Rome  la fin de l'anne 1656; il y serait sans doute rest
jusqu' sa mort, mais il fut oblig d'obir aux lettres de M. de Lionne
qui lui ordonna de la part du roi de se rendre en France, en l'assurant
de toute la protection du premier ministre[637]. Toutefois, avant de
quitter Rome, Mignard voulut terminer les tableaux qu'il avait
commencs. L'abb de Monville raconte mme que: la plus belle
courtisane de Rome dsirait passionnment d'tre peinte de sa main: La
Cocque, c'est ainsi qu'elle s'appelait, et mrit d'tre vertueuse;
elle s'tait fait distinguer par des sentiments nobles et dlicats.
Mignard consentit d'autant plus volontiers  la peindre, qu'elle ne lui
demandait son portrait qu'afn qu'il le portt en France, o il le
vendit  son retour un prix considrable[638].

[Note 637: Le cardinal Mazarin, _Vie de Mignard_, p. 37.]

[Note 638: _Ibid._, p. 38.]

Rentr en France vers la fin d'octobre 1657, Mignard s'arrta d'abord 
Marseille et  Aix, ensuite dans la ville d'Avignon o il trouva son
frre qui s'y tait fix. Une maladie qu'il gagna le fora de prolonger
son sjour  Avignon; il se rendit ensuite  Lyon o il demeura quelque
temps, de telle sorte qu'il ne parvint  Fontainebleau, o tait la
cour, que vers la fin de septembre 1658. Lorsque Mignard fut prsent
au roi par le cardinal Mazarin, la reine-mre, en lui montrant les plus
belles femmes de la cour, lui demanda s'il avait vu en Italie des
beauts plus parfaites[639].

[Note 639: Flibien, t. IV, p. 48.]

Nous ne suivrons pas Mignard dans ses travaux  la cour. Rentr bientt
 Paris, il y retrouva son fidle Dufresnoy qui n'hsita pas  quitter
la maison de M. Potel, secrtaire du conseil, chez lequel il tait
install depuis son retour d'Italie, pour aller vivre avec son camarade
Mignard. La mort de Dufresnoy, arrive en 1665, put seule sparer les
deux amis. Mais, pour excuter religieusement les dernires volonts de
Dufresnoy, Mignard fit imprimer, en 1668, le texte latin du pome _de
Arte graphica_, auquel ses entretiens et ses conseils avaient apport
bien des inspirations. On sait que de Piles en a donn une seconde
dition en 1684, avec une traduction et des notes; et que Dryden, en
1693, traduisit en anglais le pome de l'artiste franais, avec les
notes de Piles. Ce pome est certainement le meilleur qu'on ait crit
sur la peinture, et cependant il est totalement oubli de nos jours.
C'est en gnral le sort des pomes didactiques, et surtout de ceux qui
sont crits en latin moderne. Si Dufresnoy, au lieu de se laisser
absorber par les muses latines, avait plus souvent exerc son pinceau,
son nom serait aujourd'hui plus connu, et sa rputation, comme artiste,
galerait peut-tre celle de son ami Pierre Mignard, dont les oeuvres
font l'ornement des palais et des muses. Mais l'intimit qui a
constamment rgn entre ces deux artistes, rend, mme aprs leur mort,
leurs noms insparables; et en voyant un tableau de Mignard, il est
difficile de ne pas penser en mme temps  l'auteur du pome sur la
peinture.

L'amiti, qui unit pendant prs de trente-quatre ans le commandeur del
Pozzo et le Poussin, n'est pas moins touchante. Les douces relations
tablies entre ces deux hommes illustres furent pour beaucoup dans la
rsolution que prit le Poussin de revenir  Rome et d'y mourir. Ses
lettres au commandeur, pendant son voyage en France, de 1641  1643,
prouvent que si les tracas et les contrarits qu'il prouvait dans ses
travaux du Louvre le dgotaient du sjour de Paris, il se sentait
surtout rappel  Rome, non-seulement par l'indpendance de la vie qu'il
y menait, mais plus encore par le dsir d'y retrouver le patron de ses
premires annes, l'ami de son ge mr, le savant d'un got dlicat et
pur, vou comme lui au culte de l'art et de l'antiquit, et capable
d'apprcier galement ses chefs-d'oeuvre.

La rputation du Poussin tait dj grande en France vers l'anne 1638,
bien que ses tableaux y fussent assez rares. Il avait excut, avant
cette poque, le tableau de l'Assomption de la Vierge pour l'glise de
Valenciennes. Il avait aussi compos pour son ami le peintre Stella,
qui habitait Lyon, un tableau du Miracle de l'eau dans le dsert, et
trait le mme sujet, mais d'une manire diffrente, pour un amateur, M.
Gilli. La vue de ces tableaux dcida le cardinal de Richelieu  lui
commander quatre Bacchanales, avec le triomphe de Bacchus, et celui de
Neptune au milieu de la mer, sur un char tir par des chevaux marins,
environn de tritons et de nrides[640]. Tous ces ouvrages lui firent
beaucoup d'honneur.

[Note 640: Baldinucci, _Vie du Poussin_, dec. III, dal 1620
al 1630. Lib I, p. 300-301.]

C'est en 1638 que commencrent ses relations avec Paul Frart, sieur de
Chantelou, alors secrtaire de Sublet de Noyers, ministre de la guerre
et surintendant des btiments, arts et manufactures, sous le cardinal de
Richelieu. De Chantelou, qui aimait fort la peinture, voulut avoir un
tableau du Poussin. On voit, par les lettres que l'artiste lui adressait
de Rome les 25 janvier et 19 fvrier 1639[641] que le premier tableau
excut par le Poussin pour Chantelou fut celui de la manne dans le
dsert.

[Note 641: Voy. les _Lettres du Poussin_, publies par M. Quatremre
de Quincy. Paris, Didot, 1824, in-8, p. 2 et 8.--La premire lettre  M.
de Chantelou est indique  la date du 15 janvier 1638; mais M.
Quatremre fait remarquer, dans une note, qu'elle doit tre du 15
janvier 1639: en effet, le Poussin crit qu'il demeure  Rome depuis
quinze ans entiers; or, il n'y arriva qu'au printemps 1624; la lettre
doit donc avoir t crite en janvier 1639.]

Ds cette poque, des pourparlers avaient lieu entre Chantelou, au nom
de Sublet de Noyers, et le Poussin, pour dterminer ce dernier  venir
se fixer en France, et  travailler pour le roi Louis XIII, et pour le
cardinal, son premier ministre.

Le Poussin avait de la peine  se dcider  quitter Rome, o il se
trouvait bien.--Aprs avoir demeur l'espace de quinze ans entiers en
ce pays assez heureusement, crivait-il  Chantelou, mmement m'y tant
mari, et tant dans l'esprance d'y mourir, j'avais conclu en moi-mme
de suivre le dire italien: _Chi sta bene non si muove_[642].

[Note 642: Lettres du Poussin, p. 3.]

Il n'y avait pas longtemps qu'il venait de terminer, pour le commandeur,
la premire suite des Sept Sacremens qu'il refit plus tard, mais d'une
autre manire, pour M. de Chantelou. Ces tableaux avaient port sa
rputation au plus haut degr: ils attirrent tellement la curiosit des
trangers qui se rendaient  Rome, que le palais de del Pozzo tait
continuellement embarrass par le nombreux concours des personnes qui
s'y rendaient pour admirer ces tableaux[643].

[Note 643: Passeri, _Vie du Poussin_, p. 353.]

Au milieu de ce succs, une lettre de Louis XIII, de Fontainebleau, le
18 janvier 1639, crite au peintre  l'instigation de de Noyers, vint
annoncer au Poussin qu'il avait t choisi et retenu pour l'un des
peintres ordinaires du roi, et que ce prince voulait dornavant
l'employer en cette qualit. A cet effet, ajoutait la lettre, notre
intention est que la prsente reue, vous ayez  vous disposer  venir
par de, o les services que vous nous rendrez seront aussi considrs
que vos oeuvres et votre mrite le sont dans les lieux o vous
tes[644].

[Note 644: _Lettres du Poussin_, p. 4-5.]

De Noyers ne se borna pas  l'envoi de cette lettre: il crivit lui-mme
au Poussin dans les termes les plus nobles et les plus affectueux, qui
donnent une haute ide du got de cet homme d'tat, non moins que del
considration dont jouissait l'artiste.

Monsieur, crit de Noyers, aussitt que le roi m'eut fait l'honneur de
me donner la charge de surintendant de ses btiments, il me vint en
pense de me servir de l'autorit que Sa Majest me donne pour remettre
en honneur les arts et les sciences; et, comme j'ai un amour tout
particulier pour la peinture, je fis le dessein de la caresser comme une
matresse bien-aime et de lui donner les prmices de mes soins. Vous
l'avez su par vos amis qui sont de de, et comme je les priai de vous
crire de ma part que je demandais justice  l'Italie, et que du moins
elle nous ft restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant
d'annes, attendant que, pour une entire satisfaction, elle nous donnt
encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien par l que je
voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien.
Et, afin dfaire connatre aux uns et aux autres l'estime que le roi
fait de votre personne et des autres hommes rares et vertueux comme
vous. Je vous fais crire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui
vous servira de premire assurance de la promesse que l'on vous a faite,
jusqu' ce qu' votre arrive Je, vous mette en mains les brevets et les
expditions du roi: que je vous enverrai mille cus pour les frais de
votre voyage; que je vous ferai donner mille cus de gages pour chacun
an, un logement commode dans la maison du roi, soit au Louvre  Paris,
soit  Fontainebleau,  votre choix; que je vous le ferai meubler
honntement pour la premire fois que vous y logerez, si vous voulez,
cela tant  votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en
votes, et que vous ne serez engag que pour cinq annes, ainsi que vous
le dsirez, bien que j'espre que, lorsque vous aurez respir l'air de
la patrie, difficilement la quitterez-vous. Vous voyez maintenant clair
dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez dsires. Il
reste  vous en dire une seule, qui est que vous ne peindrez pour
personne que par ma permission; car je vous fais venir pour le roi et
non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure
de les servir, mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre. Aprs
cela, venez gaiement, et soyez assur que vous trouverez ici plus de
contentement que vous ne vous en pouvez imaginer[645].

[Note 645: _Lettres du Poussin_, p. 6-7.]

Cette lettre, toute flatteuse qu'elle tait, ne put dcider l'artiste 
quitter Rome sur-le-champ. En exprimant sa reconnaissance  MM. de
Noyers et de Chantelou[646], il demanda de rester dans cette ville
jusqu' l'automne, pour terminer les ouvrages qu'il avait entrepris
pour des personnes de considration, avec qui je veux, disait-il, en
sortir honntement, comme avec tous mes amis de par de, dsirant d'en
conserver l'amiti et la bienveillance[647]. Il crivit galement  son
ami Jean Lemaire, peintre du roi, pour le remercier de ses bons offices
et le prier de lui faire obtenir ce rpit. On voit qu'il travaillait
alors avec grand amour et soin pour son bon ami M. de Chantelou. Il y
a dans cette lettre un passage qui peint bien la droiture et la
dlicatesse du Poussin. Je vous supplie de me dire, comme il vous
semble que je m'aie  gouverner envers M. de Chantelou, touchant son
tableau (la Manne). Usera fini pour la mi-carme: il contient, sans le
paysage, trente-six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un
tableau de cinq cents cus, comme de cinq cents testons. Me trouvant son
oblig maintenant, je dsirerais le reconnatre; mais de lui en faire un
prsent, vous jugerez bien que ce serait des libralits qui me seraient
malsantes: j'ai donc rsolu de le traiter comme un homme  qui je suis
oblig: et puis, quand je serai par del, je saurai fort bien le
reconnatre mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous
semblera  propos. J'en dsirerais avoir deux cents cus d'ici (1078
fr.), faisant compte de lui en donner cent et plus. Toutefois, qu'il
fasse ce qu'il lui plaira; car, quand je lui crirai, je ne lui parlerai
d'autre chose, sinon, que son tableau est fini, et  qui je le dois
consigner, pour lui faire tenir[648].

En adressant ce tableau  Chantelou, vers la fin d'avril 1639, le
Poussin le suppliait, s'il le trouvait bien, de l'orner d'un peu de
bordure, car il en a besoin, disait-il, afin qu'en le considrant en
toutes ses parties, les rayons visuels soient retenus et non point pars
au dehors, et que l'oeil ne reoive pas les images des autres objets
voisins, qui, venant ple-mle avec les choses peintes, confondent le
jour; il dsirait que cette bordure ft dore d'or mat tout simplement,
car il s'unit trs-doucement aux couleurs sans les offenser. Il
ajoutait que ce tableau devait tre colloque fort peu au-dessus de
l'oeil, et plutt au-dessous.--C'est, en effet, la meilleure
disposition pour que le spectateur puisse mieux voir un tableau de la
proportion ordinaire de ceux du Poussin. Enfin, craignant que son oeuvre
ne ft pas bien comprise par Chantelou, il lui disait: Si vous vous
souvenez de la premire lettre que je vous crivis, touchant le
mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout
ensemble, vous considriez ce tableau, je crois que facilement vous
reconnatrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent; celles
qui ont piti, qui font action de charit, de grande ncessit, de
dsir de se repatre de consolation, et autres. Car les sept premires
figures  main gauche vous diront tout ce qui est ici crit, et tout le
reste est de la mme toffe. Lisez l'histoire avec le tableau, afin de
connatre si chaque chose est approprie au sujet. Et si, aprs l'avoir
considr plus d'une fois, vous en avez quelque satisfaction,
mandez-le-moi, s'il vous plat, sans rien dguiser, afin que je me
rjouisse de vous avoir content, pour la premire fois que j'ai eu
l'honneur de vous servir: sinon, nous nous obligeons  toute sorte
d'amendement, vous suppliant de considrer encore que l'esprit est
prompt et la chair dbile[649].

[Note 646: _Lettres du Poussin_, p. 8 et 13.]

[Note 647: _Ibid._, p. 9.]

[Note 648: _Lettres du Poussin_, p. 10.]

[Note 649: _Lettres du Poussin_, p. 18.]


L'poque que le Poussin avait lui-mme fixe pour son dpart arriva sans
qu'il et quitt Rome: il voulait tenir sa parole, et cependant il se
repentait presque de l'avoir engage. J'ai estime d'avoir fait une
grande folie, crivait-il  son ami Lemaire, le 17 aot 1639[650], en
donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, avec une indisposition
telle que la mienne (une maladie de vessie dont il souffrait depuis
quatre ans), et dans un temps o j'aurais plus besoin de repos que de
nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma
petite maison, pour des choses imaginaires qui me succderont peut-tre
tout au rebours. Toutes ces choses m'ont pass et me passent tous les
jours par l'entendement, avec un million d'autres plus peinantes; et
nanmoins, je conclurai toujours de la mme manire, c'est  savoir que
je partirai, et que j'irai  la premire commodit, en mme tat que si
on voulait me fendre par la moiti et me sparer en deux.

[Note 650: _Ibid._, p. 20.]

Il rsulte en effet de la correspondance du Poussin que, s'il quittait
Rome avec regret, il n'en tait pas moins dcid  remplir sa promesse,
et que la maladie de vessie dont il souffrait fut la principale cause du
retard qu'il apportait  se mettre en route.

Il n'tait pas encore entirement rtabli, lorsque Paul Frart de
Chantelou et son frre, l'abb de Chambray, arrivrent  Rome, vers le
printemps de 1640. Ils taient envoys par de Noyers, suivant l'ordre du
cardinal de Richelieu, pour y recueillir des tableau modernes et des
statues et bas-reliefs antiques, et pour faire choix d'un certain nombre
d'artistes italiens que l'on voulait appeler en France, pour les
employer aux travaux du Louvre et des btiments royaux.

Les deux frres furent introduits par le Poussin dans la socit du
commandeur del Pozzo, et ils durent aux indications et aux conseils
qu'ils en reurent de bien connatre les antiquits de cette ville, et
d'admirer les chefs-d'oeuvre de l'art moderne qu'elle renferme. Les
relations qui s'tablirent alors entre ces illustres amateurs devinrent,
grce au Poussin, une amiti durable, base sur une mutuelle estime, sur
les mmes gots, et, avant tout, sur une mme sympathie pour le grand
artiste, qui devint ainsi leur centre commun d'attraction. Le Poussin
quittait Rome avec peine, mais ses regrets taient moins amers en
songeant qu'il se rendait en France accompagn d'amis aussi dvous,
aussi dignes de le comprendre. D'un autre ct, il laissait sa femme 
Rome, sous la protection de del Pozzo, auquel il avait remis
l'administration de ses intrts, et il tait assur que cet ami fidle
s'acquitterait de ce soin aussi bien que lui-mme. Il ne fallait rien
moins que cette assurance pour le dterminer  partir. Il quitta Rome
dans l'automne de 1640, et fit le voyage avec les deux frres Chantelou,
qui retournaient en France.

A peine arriv  Paris, il se hta d'crire  Carlo Antonio del Pozzo et
 son frre Cassiano, pour leur rendre compte de sa premire entrevue
avec de Noyers, de son audience du cardinal de Richelieu, et de sa
prsentation au roi Louis XIII[651]. Il reut partout l'accueil le plus
empress, et l'es effets dpassrent les promesses. Le roi lui commanda
tout d'abord deux grands tableaux pour les chapelles des chteaux de
Saint-Germain et de Fontainebleau. Il fut bientt nomm, par brevet du
20 mars 1641, premier peintre ordinaire du roi, et, en cette qualit,
Louis XIII lui donna la direction gnrale de tous les ouvrages de
peinture et d'ornement qu'il se proposait de faire pour l'embellissement
de ses maisons royales, voulant que tous ses autres peintres ne
pussent faire aucuns ouvrages pour Sa Majest sans en avoir fait voir
les dessins, et reu sur iceux les avis et conseils dudit sieur Poussin.
Et pour lui donner moyen de s'entretenir  son service, le roi lui
accorda trois mille livres de gages par an, avec une maison et un
jardin, dans le milieu du jardin des Tuileries, pour y loger et en jouir
sa vie durant[652].

[Note 651: _Lettres du Poussin_, p. 25 et 23.--La lettre au
commandeur se trouve aussi en italien dans le _Recueil_ de Bottari, t.
Ier, p. 373, n CLVI.]

[Note 652: _Lettres du Poussin_, p. 30.]

On imprimait alors  Paris,  l'imprimerie royale, les oeuvres de
Virgile et d'Horace: de Noyers dsira que ces livres fussent orns d'un
frontispice dessin par le Poussin. En tte du Virgile, il reprsenta le
dieu des Muses, Apollon, couronnant de lauriers le pote de l'Enide. On
voit un enfant qui tient le titre de l'ouvrage, avec les chalumeaux ou
fltes champtres, pour indiquer les glogues pastorales, et la
faucille, symbole de la moisson, c'est--dire des Gorgiques. Dans le
frontispice des oeuvres d'Horace, une Muse pose un masque satirique sur
la figure du pote, emblme de ses satires, et elle tient  la main une
lyre, signe caractristique de ses odes et de ses autres posies lgres
[653].

[Note 653: Bellori, _Vie du Poussin_, dit. in-4 de 1672,  Rome,
ddie  Colbert, p. 430.]

Les dessins de ces frontispices n'empchaient pas l'artiste de continuer
avec ardeur un tableau du Baptme de Jsus-Christ, qu'il avait commenc
 Rome pour le commandeur, et d'entreprendre un autre tableau pour Gio.
Stefano, amateur romain[654]. Il recevait journellement des marques
d'amiti de M. de Chantelou, et l'une de ses lettres  ce seigneur, de
Paris, le 30 avril 1641, montre que, malgr sa gravit habituelle, le
Poussin savait assaisonner  propos son style du vieux sel gaulois.
Monsieur et patron, mardi dernier, aprs avoir eu l'honneur de vous
accompagner  Meudon et y avoir t joyeusement,  mon retour je trouvai
que l'on descendait en ma cave un muid de vin que vous m'aviez envoy.
Comme c'est votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de
faveurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses lettres, par laquelle je
vis que, particulirement, vous dsiriez savoir ce qu'il me semblait
dudit vin. Je l'ai essay avec mes amis aimant le piot: nous l'avons
tous trouv trs-bon, et je m'assure, quand il sera rassis, qu'on le
trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons  souhait, car nous en
boirons  votre sant, quand nous aurons soif, sans l'pargner. Aussi
bien, je vois que le proverbe est vritable, qui dit que chapon mang
chapon lui vient. Mmement hier M. Costage m'envoya un pt de cerf si
grand, que l'on voit bien que le ptissier n'en a rien retenu que les
cornes. Je vous assure, monsieur, que dsormais je ne manquerai pas, 
commencer par le dimanche, de me rjouir comme je fis le dimanche pass,
afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'anne est au
pays de Cocagne. Je vous suis le plus oblige homme du monde, comme
aussi je vous suis le plus dvou serviteur de tous vos
serviteurs[655].

[Note 654: _Lettres du Poussin_, p. 34-35.]

[Note 655: _Lettres du Poussin_, p. 36.]

Htons-nous de dire que loin de perdre son temps aux plaisirs de la
table, le Poussin ne se permettait pas mme, comme dlassement  ses
travaux, une excursion dans les environs de Paris, au chteau de Dangu,
appartenant  de Noyers, et  Chantilly. Il se trouvait dj surcharg
de besogne, et il calculait l'emploi de toutes ses heures[656]. Il
travaillait alors tout  la fois au tableau pour la chapelle de
Saint-Germain, aux profils et modnatures de la galerie du Louvre[657],
dont il avait ordonn les compartiments; enfin  un frontispice de la
grande Bible que l'on publiait  l'imprimerie royale. Ce frontispice
contient quatre figures. Voici l'explication qu'en donne le Poussin
lui-mme dans une lettre  M. de Chantelou, du 3 aot 1641[658]. La
figure aile reprsente l'histoire, l'autre figure voile reprsente la
prophtie. Sur le titre qu'elle tient on lit: _Biblia regi_. Le sphinx
qui est dessus ne reprsente autre que l'obscurit des choses
nigmatiques. La figure qui est au milieu reprsente le Pre ternel,
auteur et moteur de toutes les choses bonnes.

[Note 656: _Ibid._, p. 38.]

[Note 657: _Ibid._, p. 41.]

[Note 658: _Ibid._, p. 56.]

Comme il tait  l'oeuvre pour la dcoration de la grande galerie, un
peintre de paysages alors en rputation, Fouquires, qui avait eu
l'ordre de M. de Noyers de peindre les vues des principales villes de
France, pour mettre entre les fentres et en remplir les trumeaux, vint
se plaindre au Poussin qu'il ne lui laissait pas assez d'espace. Ce
peintre affectait des airs de grandeur; il ne travaillait jamais sans
avoir une longue rapire au ct[659]. Le Poussin instruisit M. de
Chantelou de cette rclamation en ces termes: Le _baron_ Fouquires est
venu me trouver avec sa grandeur accoutume; il trouve fort trange que
l'on ait mis la main  l'ornement de la grande galerie sans lui en avoir
communiqu aucune chose. Il dit avoir un ordre du roi, confirm par
monseigneur de Noyers, touchant ladite dcoration, et prtend que les
paysages sont l'ornement principal du lieu, tant le reste seulement des
accessoires. J'ai bien voulu vous crire ceci pour vous faire
rire[660]. Le titre de _baron_ que le Poussin, en se raillant, avait
donn  Fouquires, lui est rest. Ce peintre essaya de se venger par
une opposition sourde et par des tracasseries continuelles: il fut un
des adversaires les plus sots et les plus violents du grand matre.

[Note 659: Flibien, VIIIe entretien, t. IV, p. 34.]

[Note 660: _Lettres du Poussin_, p. 59, du 19 aot 1641.]

Au milieu de toutes ses occupations, le Poussin entretenait toujours une
correspondance active avec le commandeur del Pozzo. M. de Chantelou lui
avait envoy  Rome les portraits du cardinal de Richelieu et de Louis
XIII. Del Pozzo les avait reus en fort mauvais tat et
mconnaissables, mais ce cadeau prouve que leurs relations se
continuaient sur le pied de l'intimit. Ce qui le dmontre encore mieux,
c'est que le commandeur avait t charg par le Poussin de surveiller
les copies que Chantelou faisait excuter  Rome par Errard et J. Angelo
Comino[661].

[Note 661: _Lettres du Poussin_, p. 40.]

De Noyers faisait alors construire  Paris la chapelle du Noviciat des
Jsuites. Il voulut que le Poussin compost le tableau du matre-autel.
Le peintre y reprsenta le Miracle de saint Franois-Xavier ressuscitant
une jeune Japonaise. Pour la chapelle de Saint-Germain, il avait choisi
le sujet de la Cne, tableau qui est au Muse du Louvre.

Les fonctions multiplies qu'exerait de Noyers ne l'empchaient pas de
se livrer avec ardeur  son got sous les arts. Bien que secrtaire
d'tat de la guerre, pour un premier ministre qui entretenait six armes
et fortifiait ou levait un grand nombre de places, de Noyers trouvait,
dans son activit, le temps de s'occuper encore de la construction et de
l'embellissement des maisons royales, de l'achvement du Louvre et de la
dcoration de sa galerie. Il plaait  la tte de la monnaie le clbre
graveur Varin, qui prsida  la refonte de 1638, et qui fit les plus
beaux coins de l'Europe. Enfin, il tablissait au Louvre l'imprimerie
royale, qui bientt aprs, sous la savante et habile direction de
Trichet Dufresne et de Sbastien Cramoisy, publia, tant en franais
qu'en italien, en latin et en grec, des ditions aussi belles que
correctes.

Le cardinal de Richelieu, digne hritier du got de Franois Ier pour
les arts avait rsolu de terminer et de dcorer magnifiquement le
Louvre. Entre autres ornements, il voulait placer,  l'entre
principale, les copies des deux groupes antiques de _Monte Cavallo_, qui
passaient alors pour Alexandre et Bucphale. Il avait donn l'ordre de
les faire mouler et jeter en bronze. En outre, de Noyers, par son ordre,
faisait galement mouler et dessiner les plus beaux bas-reliefs et les
plus belles statues antiques: l'Hercule, du palais Farnse, le Sacrifice
du Taureau  la villa Medici, les Ftes nuptiales ou danse des nymphes,
dans la salle du jardin Borghse. Il fit prendre tous les bas-reliefs de
l'arc de Constantin et ceux de la colonne Trajane. Et, comme le Poussin
les avait prcdemment dessins, il se proposait de les rpartir parmi
les stucs et les ornements de la grande galerie. Pour l'tude de
l'architecture, on moula deux grands chapiteaux, l'un des colonnes,
l'autre des pilastres corinthiens de la rotonde (le Panthon), qui sont
les meilleurs. On devait galement mouler les autres ordres. De Noyers,
sur l'indication du Poussin, avait charg,  Rome, Charles Errard de
veiller  l'excution de tous ces travaux; et cet artiste dessinait, en
outre, les plus belles statues et les plus beaux bas-reliefs antiques,
tandis que d'autres peintres copiaient les chefs-d'oeuvre des matres
italiens[662]. On voit que l'amour du beau tenait une grande place dans
l'me du cardinal, de de Noyers, de Chantelou et des principaux
seigneurs de la cour de Louis XIII: ils prparaient dignement Pclat que
les arts rpandirent pendant le rgne de son successeur, sous
l'administration de Colbert.

[Note 662: Bellori, _Vie du Poussin_, p. 428.]

Dans la lettre adresse par de Noyers au Poussin pour l'engager  venir
en France, le ministre lui avait dit qu'il avait un amour tout
particulier pour la peinture, et qu'il voulait la caresser comme une
matresse bien-aime. Il tint parole. Ds que le Poussin fut arriv,
indpendamment des tableaux qu'il lui commanda au nom du roi, et des
travaux de la galerie du Louvre, il voulut que le peintre donnt
lui-mme le plan des dcorations de la maison qu'il faisait construire 
Paris. En envoyant ce plan  Chantelou, le Poussin se plaint des bvues
de l'architecte; il indique les distributions intrieures propres 
recevoir des peintures, telles que prophtes, sibylles, aptres,
empereurs, rois, docteurs, hommes illustres, mmement des devises et
sentences. Il propose de couvrir les autres espaces voisins de camaeux,
reprsentant soit des vases  l'antique, ou nus, ou remplis de fleurs,
soit quelques petites figures faites  plaisir, soit enfin quelques
personnages signals[663].

[Note 663: _Lettres du Poussin_, p. 57.]

De Noyers voulait, en outre, avoir une Madone du Poussin, afin que l'on
pt dire: la Vierge du Poussin, comme on dit la Vierge de Raphal[664].

[Note 664: _Lettres du Poussin_, p. 80.]

Au milieu de tout ce mouvement, l'artiste, continuellement drang par
des commandes nouvelles, ne pouvait que difficilement donner suite, avec
recueillement et maturit, au projet de dcoration de la grande galerie
du Louvre, but principal de son voyage en France. Toutefois, telles
taient son ardeur et son application au travail, qu'il crivait, le 3
aot 1641,  M. de Chantelou: La grande galerie s'avance fort, et
nanmoins il y a fort peu d'ouvriers: j'ai l'esprance qu' votre retour
vous vous tonnerez de ce que l'on aura fait. Je me suis occup sans
cesse  travailler aux cartons, lesquels je me suis oblig de varier sur
chaque fentre et sur chaque trumeau, m'tant rsolu d'y reprsenter une
suite de la vie d'Hercule; matire, certes, capable d'occuper un bon
dessinateur tout entier; d'autant que lesdits cartons veulent tre faits
en grand et en petit, pour plus de commodit des ouvriers, et afin que
l'oeuvre en devienne meilleure. Il faut mmement que j'invente tous les
jours quelque chose de nouveau, pour diversifier le relief du stuc;
autrement, il faudrait que les hommes restassent sans rien faire; mais
vous savez combien le beau temps, en ce pays-ci, doit tre tenu cher.
Toutes ces choses ont t la cause qu'encore je n'ai pu finir le tableau
de Saint-Germain, auquel il faut grandement retoucher, pour les effets
extraordinaires que l'humidit de l'hiver pass y a produits. Mais,
d'aprs l'ordre que, de nouveau, monseigneur (de Noyers) m'a donn de
faire le tableau du Noviciat des Jsuites pour la fin de novembre, je me
suis quand et quand rsolu d'y mettre la main, et de le faire pour ce
temps-l, si mes dbiles forces me le permettent. Pendant que la toile
se prparera, je pourrai retoucher la susdite Cne, au lieu d'aller
prendre des divertissements  Dangu[665], ou en d'autres lieux, ainsi
que monseigneur, de sa courtoisie, m'en a invit. Monsieur, je vous
assure, pourvu que j'y puisse rsister, que je n'ai point d'autre
plaisir que de le servir: l, sont mes promenades, mes jeux, mes
battements et ma dlectation. Je me contenterai, pour un jour ou deux,
de faire un tour aux environs de Paris, en quelques lieux, pour
seulement respirer un peu[666].

[Note 665: Chteau appartenant  de Noyers.]

[Note 666: _Lettres du Poussin_, p. 55.]

Indpendamment de tous ces travaux, le cardinal avait command au
Poussin huit sujets, tirs de l'Ancien Testament, pour en faire des
cartons, d'aprs lesquels on excuterait huit tapisseries pour les
appartements royaux,  l'imitation des tapisseries faites sur les
dessins de Raphal. Pour faciliter la prompte ralisation de ce projet,
on avait permis  l'artiste de se servir de ses propres inventions
prcdemment peintes; et dj l'on s'tait mis  reproduire le tableau
de la Manne et celui de Mose faisant jaillir l'eau du rocher. Ces
compositions taient copies en grand cartons coloris sur toiles 
l'huile, et encadrs de tissus d'or[667]. Mais le cardinal ne se borna
pas  faire au peintre ces commandes au nom du roi: il voulut, comme le
surintendant des btiments, possder aussi des oeuvres du matre
franais. Dans son impatience, il obligea le Poussin  remettre tout
autre travail. Le sujet, choisi par Richelieu, fut l'apparition de Dieu
 Mose au milieu du buisson ardent. Ce tableau devait tre plac sur la
chemine du cabinet de Son minence. L'artiste se mit  l'oeuvre sans
retard, et fit cette composition dans un ovale, avec des figures 
demi-grandeur. Il reprsenta le Pre ternel au-dessus des flammes du
buisson ardent, les bras tendus, et soutenu par les anges. D'une main
il commande  Mose d'aller dlivrer son peuple; de l'autre il lui
indique l'Egypte. Mose, en habit de pasteur, les pieds nus, met un
genou en terre, et considre la verge change en serpent: il ouvre les
bras et se retire avec un air d'tonnement et de crainte[668]. Le
cardinal fut si satisfait de l'excution de ce tableau, qu'il en
commanda de suite un second. Mais, cette fois, il n'en prit pas le sujet
dans la Bible: il le composa lui-mme, et donna au peintre une allgorie
digne de sa grande me, que le Poussin tait bien capable de comprendre.
Ce sujet est la Vrit, soutenue par le Temps, contre les attaques de
l'Envie et de la Calomnie. Ce tableau, dans lequel les figures sont plus
grandes que nature, fut plac au plafond de la mme pice[669].

[Note 667: Bellori, p. 427, 428.]

[Note 668: _Ibid._, p. 429.]

[Note 669: _Ibid._--Il est maintenant au Louvre.]

On voit que le Poussin n'avait pas de temps  perdre pour mener de front
tous les travaux si divers dont il tait surcharg. Pendant son sjour
en France, qui dura un peu moins de deux annes[670], il dessina les
frontispices du Virgile et de l'Horace, gravs par Claude Mellan; ceux
de la grande Bible et de l'Histoire des Conciles[671]; les armes de de
Noyers destines  la vote de la chapelle du Noviciat des
jsuites[672]; les ornements et dcorations de la grande galerie du
Louvre[673]; il commena les cartons des tapisseries; il excuta pour le
roi le grand tableau de l'Eucharistie, destin au matre autel de la
chapelle du chteau de Saint-Germain; pour le cardinal, le Buisson
ardent et le Temps soutenant la Vrit; pour de Noyers, les plans et
dessins d'ornementation de sa maison de Paris; le tableau de Saint
Franois Xavier pour la chapelle du Noviciat des jsuites; une Sainte
Famille; enfin il trouva encore moyen de terminer pour del Pozzo le
tableau du Baptme de J.-C., commenc  Rome, et une petite Madone pour
Stefano Roccatagliata, amateur romain. Cette rapide numration doit
faire facilement comprendre que si le Poussin avait le gnie des grands
matres italiens, il en possdait aussi la fcondit d'invention et la
prestesse d'excution. Ces qualits sont d'autant plus remarquables,
qu' la diffrence de ces matres, le peintre franais ne se faisait pas
aider par des lves. Seul, il composait et excutait ses ouvrages, ne
se servant d'lves ou de collaborateurs que dans les copies et dans les
dessins d'ornementation, comme ceux des stucs de la galerie du Louvre.

[Note 670: La lettre par laquelle le Poussin annonce  C. Ant. del
Pozzo son arrive  Paris est du 6 janvier 1641, et la dernire lettre
qu'il a crite de Paris au commandeur est du 21 septembre 1642; celle
qui suit est date de Rome, le 1er janvier 1643. Ainsi son sjour ne
dura pas plus de vingt-deux mois.--Voy. les _Lettres du Poussin_, p. 114
et 117.]

[Note 671: _Ibid._, p. 75.]

[Note 672: _Ibid._, p. 50.]

[Note 673: Ces ornements ont t gravs par Pesne, au nombre de
dix-neuf sujets, avec le frontispice.]

Cette vie constamment occupe, surcharge mme, tait bien diffrente de
celle si recueillie, mais non moins bien remplie que le Poussin menait 
Rome. Son esprit mditatif supportait impatiemment l'agitation
continuelle et souvent strile dont il tait entour; aussi
s'excusait-il auprs de son vieil ami le commandeur, de ne pouvoir
terminer son tableau du Baptme, qu'il avait bauch avant de venir en
France. Dans une lettre du 6 septembre 1641, il lui dvoile le fond de
son coeur.

Je prie votre seigneurie de croire que chaque fois que je mets la main
 la plume pour vous crire, je soupire en rougissant de me trouver ici
sans pouvoir vous servir. A la vrit, le joug que je me suis impos
m'empche de vous prouver mon affection comme je le devrais, mais
j'espre le secouer bientt pour tre libre de me donner  votre
service. Je travaille sans relche, tantt  une chose, tantt  une
autre. Je supporterais volontiers ces fatigues, si ce n'est qu'il faut
que des ouvrages qui demanderaient beaucoup de temps soient expdis
tout d'un trait. Je vous jure que si je demeurais longtemps dans ce
pays, il faudrait que je devinsse un vritable _strapazzone_, comme ceux
qui y sont. Les tudes et les bonnes observations sur les antiquits et
autres objets n'y sont connues d'aucune manire, et qui a de
l'inclination  l'tude et  bien faire doit certainement s'en
loigner[674].

Quelques jours aprs avoir crit cette lettre au commandeur, il lui
envoya, de la part de P. de Chantelou, leur ami commun, deux copies,
l'une de la Vierge de Raphal qui tait  Fontainebleau, l'autre de
celle qui tait dans le cabinet du roi. Chantelou les avait fait
excuter pour les offrir  del Pozzo, ne doutant pas du plaisir qu'il
lui causerait en les lui donnant pour sa galerie[675].

Dans une lettre du 21 novembre 1641, le Poussin expliquait ainsi  son
ami de Rome l'tat d'avancement de ses travaux:

...Mes ouvrages ont t extrmement accueillis. Le roi et la reine ont
lou le tableau de la Cne que j'ai fait pour leur chapelle, jusqu'
dire que la vue leur en tait aussi agrable que celle de leurs enfants.
Le cardinal de Richelieu a t satisfait des ouvrages que je lui ai
faits; il m'en a fait des compliments et m'a remerci en prsence de
monseigneur Mazarin. Je peins  prsent un grand tableau pour le matre
autel du Noviciat des jsuites, mais je le fais trop  la hte; sans
cela, sa composition pourrait le faire russir. Il sera fini pour Nol.
Nous travaillons assez lentement  la grande galerie, jusqu' ce que M.
de Noyers ait pris la rsolution de faire entreprendre le tout  la fois
et de suite. J'enverrai  votre seigneurie quelques dessins de toutes
ces choses, comme je vous l'ai promis: je les ferai cet hiver, car
pendant la belle saison cela ne m'aurait pas t possible. Mais
actuellement, le temps ne me permettant pas de faire autre chose que de
dessiner ou peindre en petit, ce me sera le moment de travailler pour
vous; du moins, je l'espre ainsi[676].

[Note 674: _Lettres du Poussin_, p. 63; et, en italien, dans
Bottari, t. Ier, p. 380, n CLX.]

[Note 675: _Ibid._, p. 60.--Bottari, t. Ier, p. 382, n
CLXI.]

Au milieu de ces travaux qui rclamaient tout son temps, le Poussin
tait encore oblig de suivre diverses ngociations  la cour de France
pour ses amis d'Italie. Le commandeur l'avait charg de lui faire
obtenir du cardinal de Richelieu la collation d'un riche bnfice en
Savoie, l'abbaye de Cavore. Le Poussin s'y employa pendant les premiers
mois de son sjour en France, et il fut assez heureux pour russir[677].

[Note 676: _Lettres du Poussin_, p. 67-68.--Bottari, t. Ier, p.
383, n CLXII.]

[Note 677: _Ibid._, p. 43, 44-70.]

Il mena aussi  bonne fin une ngociation entame avec le cardinal, au
nom du sieur Angeloni, savant antiquaire romain, oncle de Bellori, l'ami
et l'un des biographes du peintre[678]. On sait qu' cette poque les
auteurs, savants et gens de lettres avaient souvent la manie des
ddicaces aux souverains ou aux grands de ce monde. Mais ce qui est
gnralement moins connu, c'est qu'une ddicace n'tait presque jamais
gratuite. L'auteur voulait bien louer le patron auquel il ddiait son
livre, mais il tait encore plus dsireux de recevoir en argent comptant
le prix de sa louange. Telle tait la prtention du docte Angeloni. Il
avait charg le Poussin d'obtenir de M. de Noyers et du cardinal de
Richelieu la permission de ddier au roi Louis XIII son ouvrage
intitul: _Istoria augusta_, _da Giulio Cesare a Costantino_. Mais il en
donnait au roi pour son argent; il demandait deux cents pistoles: il
finit par les obtenir, grce aux dmarches du Poussin, qui les lui ft
passer de la part du cardinal, et l'_Histoire auguste de Jules Csar 
Constantin_ parut  Rome en 1641, avec une ddicace  Louis XIII, et des
vers adresss au cardinal de Richelieu.

[Note 678: Angeloni tait galement grand amateur de peinture, et
grand collectionneur de dessins et de gravures.--Mariette rapporte dans
soft _Abecedario_ (publi par M. de Chenevires dans les _Archives de
l'art franais_, p. 321, art. CARACCI, ANNIBALE), qu'Angeloni
avait rassembl jusqu' six cents des dessins faits par Annibal
Carrache, Comme tudes de la galerie Farnse. Indpendamment de son
_Historia Augusta_, Angeloni a compos d'autres ouvrages, entre autres
_l'Histoire de la ville de Terni_, in-4, avec son portrait grav par
Jean Angelo Canini, lve du Dominiquin. Voy. l'_Abecedario_, p. 300.]

Il parat que le succs d'Angeloni avait mis en got les autres faiseurs
de ddicaces. Un pre jsuite, Jean-Baptiste Ferrari, avait compos un
trait de la culture des orangers, sous le titre mythologique:
_Hesprides_, _sive de malorum aureorum cultur_. Cet ouvrage est orn
de gravures d'aprs les dessins des matres les plus clbres de ce
temps. Le Poussin a dessin une des planches qui a t grave par G.
Bloemaert, et l'auteur ne se montre pas ingrat envers ce grand peintre,
que Louis XIII, dit-il[679], a appel prs de lui, _ne Gallico Alexandro
suus deesset Apelles_, afin que l'Alexandre franais ne manqut pas
d'avoir son Apelles: louange, quant au roi, digne de figurer dans une
ddicace.

[Note 679: _Hesprides_, etc., p. 99.]

Le pre Ferrari, pour mieux faire apprcier le mrite de sa publication,
avait envoy au Poussin, sous les auspices du commandeur del Pozzo, dans
les premiers jours de janvier 1642[680], le frontispice du livre des
_Hesprides_, compos par Pierre de Cortone, et quatre feuilles de
miniature reprsentant un citron coup de diffrentes manires, avec
l'explication de la formation de ce fruit. Le Poussin traita secrtement
l'affaire, d'abord avec M. de Chantelou, ensuite avec M. de Noyers. Il
lui remit le frontispice et les quatre miniatures avec leur explication,
et sur la parole de M. de Chantelou, il se flattait qu'on ferait ce que
le bon pre et le commandeur dsiraient, et que le prix de la ddicace
serait bientt convenu et la somme remise[681]. Il n'en fut cependant
pas ainsi: la cour quitta Paris, et le Poussin, pendant le peu de temps
qu'il resta encore en France, ne put obtenir du cardinal de Richelieu la
conclusion, de cette affaire. Aprs avoir vainement attendu plusieurs
annes, le pre Ferrari dut se rsigner  publier son livre, qui parut 
Rome en 1646, sans ddicace, et partant, sans argent du roi de France.

[Note 680: _Lettres du Poussin_, p. 69.]

[Note 681: _Ibid._, p. 70, 72, 84.]

On comprend combien ces ngociations devaient tre antipathiques au
Poussin: non-seulement elles lui faisaient perdre un temps prcieux,
mais elles l'obligeaient  des dmarches pour lesquelles il eut toujours
beaucoup de rpugnance: il les faisait cependant, pour obliger son ami
le commandeur qui protgeait galement l'antiquaire Angeloni et le pre
jsuite. Mais il regrettait chaque jour davantage d'tre venu en France.
crivant  del Pozzo le 17 janvier 1642, il lui dit[682]:

[Note 682: _Lettres du Poussin_, p. 71.--Bottari, t. Ier, p. 385,
n CLXIII.]

M. de Chantelou a mis dans la tte de M. de Noyers, de vous prier de
permettre que vos Sept Sacrements soient copis par un peintre que je
dois, dit-il, dsigner. Certainement, ce n'est pas moi qui ai donn
cette ide. Votre seigneurie fera ce qu'il lui plaira; mais, pour moi,
je sais bien que je ne saurais avoir du plaisir  refaire ce que j'ai
dj fait une fois. Les travaux qu'on me donne ne sont pas d'une telle
importance, que je ne puisse les laisser pour me mettre  faire de
nouveaux dessins pour des tapisseries, si toutefois on pouvait s'lever
 quelques nobles penses. A dire vrai, il n'y a rien ici qui mrite
qu'on y ait confiance.

Il disait au commandeur, dans une autre lettre du 4 avril 1642[683]: Je
suis enchant de la rponse que vous avez faite  M. de Chantelou
touchant les copies de vos tableaux (les Sept Sacrements; del Pozzo en
avait offert des dessins coloris[684]). Je suis bon  faire du nouveau
et non  rpter les choses que j'ai dj faites. On peut juger par l
de leur _furia_ en toutes choses: c'est qu'ils s'imaginent par ce moyen
gagner beaucoup de temps. En dfinitive, il est bon que vous possdiez
seul ces ouvrages.

[Note 683: _Lettres du Poussin_, p. 81.--Bottari, t. Ier, p. 395,
n CLVII.]

[Note 684: _Ibid._, p. 77.--_Id._, t. Ier, p. 391, n
CLXVI.]

Le climat de Paris, de tout temps si variable, tait pour le Poussin,
habitu pendant quinze annes  la temprature presque toujours gale et
chaude de Rome, un autre sujet de regret. Il se plaignait  del Pozzo,
dans une lettre du 14 mars 1642[685], des brusques changements del
temprature: ...Votre petit tableau du Baptme n'a pu recevoir son
dernier fini, ayant t arrt, au moment o j'y travaillais avec le
plus d'ardeur, par un froid subit, et si vif, qu'on a de la peine  le
supporter, quoique bien vtu et  ct d'un bon feu. Telles sont les
variations de ce climat: il y a quinze jours la temprature tait
devenue extrmement douce; les petits oiseaux commenaient  se rjouir
dans leurs chants de l'apparence du printemps; les arbrisseaux
poussaient dj leurs bourgeons, et la violette odorante avec la jeune
herbe recouvraient la terre qu'un froid excessif avait rendue, peu de
temps auparavant, aride et pulvrulente. Voil qu'une nuit, un vent du
nord excit par l'influence de la lune rousse (ainsi qu'ils l'appellent
dans ce pays), avec une grande quantit de neige, viennent repousser le
beau temps, qui s'tait trop ht, et le chassent plus loin de nous,
certainement, qu'il ne l'tait en janvier. Ne vous tonnez donc pas si
j'ai abandonn les pinceaux, car je me sens glac jusqu'au fond de
l'me; mais sitt que le temps va le permettre, je me mettrai  terminer
votre petit tableau.

[Note 685: _Ibid._, p. 73.--_Id._, t. Ier, p. 389, n
CLXV.]

M. de Chantelou avait quitt Paris depuis quelque temps, pour aller 
Narbonne avec M. de Noyers. Ce ministre accompagnait Louis XIII et le
cardinal qui se rendaient dans le Roussillon, dont ils allaient achever
la conqute. Les proccupations del guerre et les obligations de son
emploi n'avaient pu faire oublier  M. de Chantelou de rechercher,
pendant ce voyage, la vue des monuments antiques de Nmes, d'Arles et du
midi de la France. Il les avait fort admirs, et dans ses lettres au
Poussin, il lui avait fait part de ses impressions. Le peintre, en lui
rpondant, le 20 mars 1642[686], lui donne ces conseils qu'on ne saurait
trop mditer. Je m'assure bien de la vrit de ce que vous dites, qu'
cette fois, vous aurez cueilli avec plus de plaisir la fleur des beaux
ouvrages, qu'autrefois vous n'aviez vus qu'en passant, sans les bien
lire. _Les choses squelles il y a de la perfection_, _ne se doivent
pas voir  la hte_, _mais avec temps_, _jugement et intelligence_; _il
faut user des mmes moyens  les bien juger comme  les bien faire_. Les
belles filles que vous avez vues  Nmes ne vous auront, je m'assure,
pas moins dlect l'esprit par la vue, que les belles colonnes de la
Maison-Carre; vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de
celle-l. C'est, ce me semble, un grand contentement, lorsque parmi nos
travaux il y a quelques intermdes qui en adoucissent la peine. Je ne me
suis jamais tant excit  prendre de la peine et  travailler, comme
quand j'ai vu quelque bel objet.--Hlas! ajoute-t-il en reportant sa
pense sur sa chre ville de Rome, nous sommes ici trop loin du soleil
pour pouvoir y rencontrer quelque chose de dlectable....

[Note 686: _Lettres du Poussin_, p. 75.]

Au commencement d'avril 1642, le Poussin avait termin le tableau du
Baptme destin  del Pozzo. Ce dernier lui avait demand une autre
composition. Il lui avait propos le sujet des _Noces de Thtis et
Pele_ Le Poussin lui rpondit, le 4 avril[687]: On ne saurait trouver
un sujet qui donne matire  une invention plus ingnieuse. Mais la
facilit que ces messieurs ont trouve en moi est cause que je ne puis
me rserver aucun moment, ni pour moi, ni pour servir qui que ce soit,
tant employ continuellement  des bagatelles, comme dessins de
frontispices de livres, ou projets d'ornements pour des cabinets, des
chemines, des couvertures de livres et autres niaiseries. Quelquefois
ils me proposent de grandes choses; mais  belles paroles et mauvaises
actions se laissent prendre les sages et les fous. Ils me disent que les
petits travaux me servent de rcration, afin de me payer en paroles;
car on ne me tient nul compte de tous ces emplois de mon temps, aussi
fatigants que futiles.

[Note 687: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
n CLXVII.]

Le roi avait consenti qu'aprs avoir mis en ordre tout ce qui regardait
la grande galerie, le Poussin prt pour second son ami Jean Lemaire, qui
avait longtemps travaill avec lui  Rome, et dont le commandeur avait
deux petits tableaux de ruines[688], afin que le Poussin pt vaquer
librement  l'excution des dessins et des peintures des Sept
Sacrements, pour en faire des tapisseries. Il parat nanmoins que, dans
l'excution, cet ordre du roi souffrait quelque difficult. Le peintre
s'en plaint dans une lettre  Chantelou, du 7 avril 1642[689]:
Monseigneur (de Noyers) me dit que Sa Majest sera fort aise que je
donne des ordres gnraux  M. Lemaire, pour conduire sous moi les
ouvrages de la grande galerie. Je le ferai volontiers, comme dsirant
son bien; car s'il peut, par ce travail, s'amaigrir, du moins il en aura
le gain. Mais nanmoins, je ne saurais bien entendre ce que monseigneur
dsire de moi sans grande confusion, d'autant qu'il m'est impossible de
travailler en mme temps  des frontispices de livres,  une Vierge, au
tableau de la congrgation de Saint-Louis,  tous les dessins de la
galerie, enfin  des tableaux pour les tapisseries royales. Je n'ai
qu'une main et qu'une dbile tte, et ne peux tre second de personne,
ni soulag. Il dit que je pourrai divertir mes belles ides  faire la
susdite Vierge et la Purification de Notre-Dame. C'est la mme chose
comme quand on me dit: Vous finirez un tel dessin  vos heures perdues.
Mais revenons  M. Lemaire: s'il est bastant pour faire ce que je lui
dirai, ds aussitt qu'il le voudra entreprendre, je l'informerai de
tout ce qu'il aura  faire; mais je ne veux plus aprs y mettre la main.
Mais s'il faut attendre que j'aie tabli un ordre gnral, ainsi que dit
monseigneur, il ne me faut donc point parler d'autres emplois; d'autant,
comme j'ai dit plusieurs fois, que c'est tout ce que je peux faire; et
quand je serais totalement dcharg de cette besogne, les dessins des
tapisseries sont bien suffisants pour me donner  penser, sans que j'aie
besoin d'y entremler d'autres occupations. Il confiait ainsi ses
ennuis  son ami Chantelou, qui, par son intervention auprs de M. de
Noyers, s'efforait de faire donner satisfaction  l'artiste, qu'il
craignait de voir retourner en Italie.

[Note 688: _Lettres du Poussin_, p. 80.--Bottari, t. Ier, p. 392,
n CLVII.]

[Note 689: _Ibid._, p. 83.]

L'amertume des rclamations du peintre tenait  l'opposition sourde
qu'il ne cessait de rencontrer autour de lui, de la part des artistes
mdiocres qu'il avait carts, et dont sa supriorit et sa faveur
excitaient doublement la jalousie. Flibien, contemporain du Poussin,
avec lequel il se lia pendant son sjour  Rome, en 1647, alors qu'il
tait secrtaire de l'ambassade du marquis de Fontenay de Mareuil, a
expliqu, dans son VIIIe entretien sur les vies et les ouvrages des
plus excellents peintres, les attaques que ce grand homme eut 
repousser de la part de ses envieux[690].

[Note 690: Flibien. t. IV, p. 39 et suiv. d. de Trv., in-12,
1725.]

Le Mercier, architecte du roi, avait commence  faire travailler  la
grande galerie du Louvre, et dans la vote, avait dj dispos des
compartiments pour y mettre des tableaux, avec des bordures et des
ornements  sa manire, c'est--dire fort pesants et massifs. Car,
quoiqu'il et les qualits d'un trs-bon architecte, il n'avait pas
nanmoins toutes celles qui sont ncessaires pour la beaut et
l'enrichissement des dedans. De sorte que le Poussin fit changer ce qui
avait t commenc par Le Mercier, comme choses qui ne lui paraissaient
rellement convenables ni au lieu, ni au dessein qu'il avait form. Ce
changement offensa Le Mercier, qui s'en plaignit, et les peintres
malcontents se joignirent  lui pour dcrier tout ce que le Poussin
faisait. On voyait alors le grand tableau qu'il avait fait pour le grand
autel du Noviciat des Jsuites. Il y en avait un aussi de Vout,  un
des autels de la mme glise, que ceux de son parti faisaient valoir
autant qu'ils pouvaient, disant que sa manire approchait de celle du
Guide. Cependant ils taient assez empchs de reprendre quelque chose
dans celui du Poussin, qui est d'une beaut surprenante, et dont les
expressions sont si belles et si naturelles, que les ignorants n'en sont
pas moins touchs que les savants. Pour y marquer nanmoins quelque
dfaut, et ne pas souffrir qu'il passt pour un ouvrage accompli, ils
publiaient partout que le Christ qui est dans la gloire, avait trop de
fiert et qu'il ressemblait  un Jupiter tonnant. Ces discours
n'auraient pas t capables de toucher le Poussin, s'il n'et su qu'ils
allaient jusqu' M. de Noyers qui les coutait, et qui peut-tre en fit
paratre quelque chose. Cela donna occasion au Poussin de lui crire une
grande lettre, dont Flibien nous a conserv l'analyse presque
textuelle. Il commenait par lui dire: qu'il aurait souhait, de mme
que faisait autrefois un philosophe, qu'on pt voir ce qui se passe dans
l'homme, parce que non-seulement on y dcouvrirait le vice et la vertu,
mais aussi les sciences et les bonnes disciplines; ce qui serait d'un
grand avantage pour les personnes savantes, desquelles on pourrait mieux
connatre le mrite. Mais comme la nature en a us d'une autre sorte, il
est aussi difficile de bien juger de la capacit des personnes dans les
sciences et dans les arts, que de leurs bonnes ou de leurs mauvaises
inclinations dans les moeurs. Que toute l'tude et l'industrie des gens
savants ne peut obliger le reste des hommes  avoir une croyance entire
de ce qu'ils disent; ce qui, de tout temps, t assez commun  l'gard
des peintres, non-seulement les plus anciens, mais encore des modernes,
comme d'un Annibal Carrache et d'un Dominiquin, qui ne manqurent ni
d'art ni de science pour faire juger de leur mrite, qui, pourtant, ne
fut point connu, tant par un effet de leur mauvaise fortune, que par les
intrigues de leurs envieux, qui jouirent pendant leur vie d'une
rputation et d'un bonheur qu'ils ne mritaient point. Qu'il se peut
mettre au rang des Carrache et des Dominiquin dans leur malheur.--Il
repousse ensuite les accusations de ses ennemis et dmontre qu'elles ne
sont nullement fondes. Il explique particulirement le systme qu'il a
cru devoir adopter pour la dcoration de la grande galerie, en se
fondant sur les effets de la perspective. Il faut savoir, dit-il, qu'il
y a deux manires de voir les objets, l'une en les voyant simplement,
l'autre en les considrant avec attention. Voir simplement n'est autre
chose que recevoir naturellement dans l'oeil la forme et la ressemblance
de la chose vue; mais voir un objet en le considrant, c'est que, outre
la simple et naturelle rception de la forme dans l'oeil, l'on cherche,
avec une application particulire, le moyen de bien connatre ce mme
Objet. Ainsi, on peut dire que le simple aspect est une opration
naturelle, et que ce que je nomme le _prospect_ est un office de raison
qui dpend de trois choses, savoir: de l'oeil, du rayon visuel et de la
distance de l'oeil  l'objet; et c'est de cette connaissance dont il
serait  souhaiter que ceux qui se mlent de donner leur jugement
fussent bien instruits.--Parlant ensuite de son tableau du Noviciat
des Jsuites, il disait que ceux qui prtendent que le Christ ressemble
plutt  un Jupiter tonnant qu' un Dieu de misricorde, devaient tre
persuads qu'il ne lui manquera jamais d'industrie pour donner  ses
figures des expressions conformes  ce qu'elles doivent reprsenter.
Mais qu'il ne peut (ce sont, dit Flibien, ses propres termes dont il me
souvient), et ne doit jamais s'imaginer un Christ, en quelque action que
ce soit, avec un visage de _Torticolis_ ou d'un _pre Douillet_, vu
qu'tant sur la terre parmi les hommes, il tait mme difficile de le
considrer en face. Il terminait sa lettre en s'excusant sur sa manire
de s'noncer, en disant qu'on devait lui pardonner, parce qu'il avait
vcu avec des personnes qui l'avaient su entendre par ses ouvrages,
n'tant pas son mtier de savoir bien crire.

Le Poussin pria son ami Chantelou de remettre cette justification  M.
de Noyers. Il crivait  Chantelou, le 24 avril 1642[691]: Les lettres
de monseigneur et celles dont il vous a plu de m'honorer, celles mme
que monseigneur a crites  M de Chambray, votre frre, m'ont oblig 
adresser tellement quellement une lettre  monseigneur, peu artificieuse
vritablement, mais pleine de franchise et de vrits. Je vous supplie,
comme mon bon protecteur, si, par aventure, monseigneur la trouvait mal
assaisonne, de l'adoucir un peu de ce miel de persuasion que vous savez
si bien employer Vous verrez, comme je crois, ce qu'elle contient, et
me ferez la grce de m'en faire donner un mot de rponse, si vous pensez
qu'elle le mrite. --Dans une autre lettre au mme, du 26 mai
1642[692], il craignait d'avoir trop parl  la bonne. Toutefois,
ajoutait-il, j'espre que monseigneur m'excusera, s'il y avait quelque
chose de mal digr, d'autant qu'il sait combien il est insupportable
d'endurer les sottes rprhensions des ignorants. Je m'assure que, de
votre ct, vous n'avez pas manqu de me favoriser en adoucissant ce qui
existait de trop rude. Je vous supplie de me tenir toujours en votre
protection.

[Note 691: _Lettres du Poussin_, p. 86.]

[Note 692: _Lettres du Poussin_, p. 101.]

L'intervention de Chantelou auprs de M. de Noyers, alors retenu 
Tarascon par la maladie du cardinal de Richelieu, dissipa les nuages que
les calomnies des envieux avaient russi  interposer entre le ministre
et l'artiste. Le Poussin l'en remercia par la lettre suivante, du 6 juin
1642[693], qui fait bien connatre sa grande me, inaccessible  tout
sentiment de basse vengeance, mais dont le commencement rappelle le
style et les ides de Voiture, ou les _concetti_ du cavaliere Marini, le
premier protecteur de l'artiste:

[Note 693: P. 104.]

Si l'or, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu
de la sensibilit qu'il te  qui plus en a plus en voudrait avoir, il
prouverait Un plaisir dmesur, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient
pour faux il apparat au contraire dans tout son clat, grce  la
vertu de la pierre de touche qui, sur le front de soi-mme, le dcouvre
parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'prouve en apprenant
que j'ai russi  triompher de la mauvaise impression que la bonne me
de monseigneur avait reue contre moi, par l'effet des menes d'hommes
envieux de la prosprit d'autrui. Nanmoins, au lieu de rpondre par la
haine  la haine que me portent mes rivaux, je sens que je dois me
venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir; d'autant que leur
perversit sera cause que Son Excellence, qui me trouve si franc et si
loin de la fraude, non-seulement ne prtera plus l'oreille aux
perscuteurs de mon honneur, mais au contraire, se confiant en ma
loyaut plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures
occasions que par le pass.

Bien qu'il et obtenu justice, le Poussin n'en tait pas moins oblig de
repousser chaque jour de nouvelles calomnies. Ces attaques incessantes,
ces basses jalousies, lui faisaient reporter ses penses vers sa chre
Italie. Il avait envoy au commandeur son tableau du Baptme, comme un
pur don[694].--Si le bonheur veut, lui crivait-il le 22 mai
1642[695], que mon petit tableau parvienne  sa destination, je vous
prie, monsieur, de me faire la grce de l'accepter avec le mme
sentiment qui me porte  vous l'offrir, et de n'y attacher d'autre
importance que celle de la bonne volont, car je n'estime pas que ce
soit, ainsi que mes autres ouvrages, chose digne d'tre offerte  une
personne de votre mrite; et qui s'y connat si bien.

[Note 694: _Lettres du Poussin_, p. 109.--Bottari, t. Ier, p.
408, n CLXXIV.]

[Note 695: _Id._, p. 100.--_Ibid._, t. Ier, p. 400, n
CLXX.]

Ce tableau ne partit que plus tard, avec la petite madone du seigneur
Roccatagliata; ils furent adresss d'abord  Lyon au peintre Stella, le
fidle ami du Poussin, qui les fit parvenir  Rome[696].

[Note 696: _Lettres du Poussin_, p. 105 et 107.--_Ibid._, t. Ier,
p. 404 et 405, nos CLXXIIet CLXXIII.]

Dans l'intervalle, del Pozzo lui avait command, pour le cardinal
Francesco Barberini, un dessin du sujet de Scipion. Il parat que
l'artiste en avait excut la premire esquisse avant de partir de Rome;
il ne lui en restait qu'un vague souvenir, qu'il promit de chercher 
mettre au net du mieux que sa main tremblante pourrait le lui permettre,
saisissant pour cela le temps qu'il lui serait possible de drober  ses
autres occupations[697].

[Note 697: _Id._, _ibid._]

Ds avant cette poque, sa rsolution tait prise de retourner  Rome.
Rpondant au commandeur le 25 juillet 1642[698] il lui disait: Quant au
dessin du Scipion et aux autres que je me proposais de vous adresser, il
serait bien possible que j'en fusse moi-mme le porteur. Au reste, je
vous crirai plus au long sur tout cela. C'est ce qu'il fit dans sa
lettre du 8 aot suivant[699], crite aprs son retour de Fontainebleau,
o il tait all par ordre de M. de Noyers, afin de voir si les
peintures du Primaticcio, altres par les injures du temps, pouvaient
tre restaures, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui
taient restes intactes.

[Note 698: _Id._, p. 109.--_Ibid._, n CLXXIV.]

[Note 699: _Id._, p. 110.--_Ibid._, p. 409, n CLXXV.]

J'ai profit de l'occasion, disait-il, pour parler  monseigneur (de
Noyers) du dsir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir
amener ma femme  Paris. Ayant, senti les raisons qui me font dsirer ce
voyage, il m'a tout de suite accord ce qui est l'objet de ma plus
grande satisfaction, avec une grce incomparable, sous la condition
cependant de donner un tel ordreaux choses commences par moi, qu'elles
ne restassent pas en arrire, et que je fusse de retour  Paris pour le
printemps prochain: de sorte que je vais me disposer  ce voyage, qui,
je l'espre, aura lieu au commencement de septembre prochain.

Son dpart fut retard jusqu'aprs le 21 septembre, et probablement par
les soins qu'il fut oblig de donner aux dessins de la chapelle du
chteau de Dangu, appartenant  de Noyers, et que ce ministre voulait
faire dcorer sur les plans des architectes Levau et Adam. Consult sur
le mrite respectif de ces plans, le Poussin donna la prfrence  ceux
de Levau, comme on le voit dans la dernire lettre qu'il adressa de
Paris, le 21 septembre 1642,  M. de Chantelou. Il ne pouvait partir
sans tmoigner  ce vritable ami tous ses regrets de le quitter. Je
joindrai  la prsente ces deux lignes, lui dit-il, pour vous supplier
de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur
de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille
de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu: adieu,
mon cher protecteur, adieu, l'unique amateur de la vertu, adieu, cher
seigneur, vous qui mritez vraiment d'tre honor et admir; adieu,
jusqu' tant que Dieu me donne la grce de revoir votre bnigne
face[700].

[Note 700: _Lettres du Poussin_, p. 117.]

Le Poussin arriva vers la fin de 1642  Rome. Bellori et Passeri, tous
deux ses contemporains, racontent que son retour, aprs une absence de
prs de deux annes, fut glorieux, sa rputation s'tant accrue
beaucoup, par suite des honneurs qu'il avait reus du roi de France.
Chacun dsirait le voir et se rjouir avec lui des rcompenses accordes
 son mrite[701]. Passeri ajoute que le Poussin se sentit rempli de
consolation, lorsqu'il se vit rentr dans cette ville de Rome qu'il
avait tant dsir revoir, afin d'y jouir de cette libert avec laquelle
il ne lui paraissait pas possible de vivre  Paris[702].

[Note 701: Bellori, Vie du Poussin, p. 531;--Passeri, _id._, p.
357.]

[Note 702: Passeri, Vie du Poussin, p. 358.]

Son vieil ami le commandeur ne fut sans doute pas le dernier  fter son
retour. Le Poussin avait crit, le 1er janvier 1643,  M. de
Chantelou pour lui faire part de son heureuse arrive. Bientt, il put
jouir, pendant quelques mois, de la prsence  Rome de ces deux amis,
entre lesquels il partageait ses plus vives affections. En effet,
Chantelou se rendit  Rome, au commencement de 1643, pour faire bnir
au pape, et prsenter  Notre-Dame-de-Lorette, les deux couronnes de
diamants et l'enfant d'or port par un ange d'argent, que Louis XIII et
sa femme Anne d'Autriche envoyrent comme _ex voto_  Lorette, en
actions de grces de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis
XIV[703].

[Note 703: Noies aux _Lettres du Poussin_, p. 363.--Le groupe de
l'Enfant port par un ange avait t fait sur les dessins du sculpteur
J. Sarrazin.]

Chantelou ne resta que peu de temps  Rome. Une lettre du Poussin, du 9
juin 1643, apprend qu' cette poque il tait dj en route et mme
arriv  Turin pour rentrer en France.

Pendant ce voyage, le cardinal de Richelieu tait mort; Louis XIII
l'avait suivi de prs dans la tombe, et de Noyers s'tait retir de la
cour. Ces vnements affligrent beaucoup le Poussin. Je vous assure,
monsieur, crivait-il  Chantelou, le 9 mai 1643[704], que, dans la
commodit de ma petite maison et dans l'tat de repos qu'il a plu  Dieu
de m'octroyer, je n'ai pu viter un certain regret qui m'a perc le
coeur jusqu'au vif, en sorte que je me suis trouv ne, pouvoir reposer
ni jour ni nuit. Mais,  la fin, quoi qu'il arrive, je me rsous 
prendre le bien et  supporter le mal. Ce nous est une chose si commune
que les misres et disgrces, que je m'merveille que les hommes senss
s'en fchent, et ne s'en rient plutt que d'en soupirer. Nous n'avons
rien  propre, nous avons tout  louage.

Les changements qui suivirent en France la mort de Louis XIII, et les
troubles qui clatrent presque aussitt, auraient sans doute dcid le
Poussin  rester  Rome, alors mme que sa dtermination n'et pas t
fixe par la prfrence qu'il accordait  cette ville sur toutes les
autres.

[Note 704: P. 109.]

Il continua d'y mener, pendant vingt-trois annes encore, la vie calme,
mditative et si bien remplie qui avait pour lui tant de charmes. Il ne
frquentait pas la cour pontificale et fuyait les conversations
d'apparat. Mais sa maison, situe sur le Pincio, prs de la
Trinit-des-Monts, tait le rendez-vous de tous les connaisseurs
illustres, de tous les amateurs de la vnrable antiquit, de tous ceux
enfin auxquels les arts taient chers. Il tait aim et honor de tous,
autant des Italiens que des Franais eux-mmes, qui le considraient
comme l'ornement de leur patrie[705].

[Note 705: Bellori, p. 438.]

Il refusait souvent des commandes, ne voulant pas contracter des
engagements pour plusieurs annes. Il menait une vie extrmement
rgulire, ne quittant sa maison que pendant les intervalles ncessaires
au repos de l'esprit et du corps, intervalles qu'il savait mettre 
profit pour ses tudes. Le Poussin, dit Bellori[706], se levait le matin
de bonne heure; il sortait pour une promenade d'une heure ou deux,
quelquefois dans la ville de Rome, mais presque toujours prs de la
Trinit-des-Monts, non loin de sa maison, sur le Pincio, o l'on monte
par une pente rapide[707], agrablement ombrage d'arbres et orne de
fontaines, d'o l'on jouit d'une trs-belle vue de Rome et de ses
superbes collines, lesquelles forment, avec les magnifiques difices
dont elles sont couvertes, comme une dcoration de thtre. L, il
s'entretenait avec ses amis de sujets curieux et intressants. Rentr
chez lui, il se mettait immdiatement  peindre jusqu' midi; et aprs
avoir pris son repas, il peignait encore plusieurs heures: et c'est
ainsi qu'il sut, par des tudes continuelles, mieux employer son temps
qu'aucun autre peintre. Le soir, il sortait de nouveau, se promenait au
bas du mme mont Pincio, sur la place (du Peuple), au milieu de la foule
des trangers qui ont coutume de s'y rassembler; il y tait toujours
entour de ses amis qui le suivaient, et c'est galement sur cette place
que ceux qui dsiraient le voir ou l'entretenir familirement pouvaient
le rencontrer, le Poussin tant dans l'usage d'admettre tout galant
homme dans sa familiarit. Il coutait volontiers les autres, mais ses
paroles taient graves et reues avec attention: il parlait souvent de
l'art, et avec tant de clart, que non-seulement les peintres, mais
encore les amateurs, venaient entendre de sa bouche les plus beaux
prceptes de la peinture, qu'il ne dbitait pas comme un professeur qui
fait sa leon, mais qu'il disait simplement, suivant l'occurrence[708].
Il lisait les histoires grecques et latines, annotait les vnements,
et,  l'occasion, s'en servait; et  ce propos, nous l'avons entendu
blmer, dit Bellori, ceux qui fabriquent une histoire de convention, de
six ou de huit figures, ou de tout autre nombre dtermin, alors qu'une
demi-figure de plus ou de moins peut la gter[709].

[Note 706: _Id._, p. 433.]

[Note 707: A l'poque o Bellori crivait la Vie du Poussin, en
1671, l'escalier de la Trinit-des-Monts n'avait pas encore t
construit.]

[Note 708: Bellori, p. 436.]

[Note 709: _Id._, p. 438.]

Bellori raconte que, se trouvant un jour  voir certaines ruines de Rome
avec un tranger trs-dsireux d'emporter dans sa patrie quelque raret
antique, le Poussin dit  cet tranger: Je veux vous donner la plus
belle antiquit que vous puissiez dsirer; et se baissant jusqu'
terre, il ramassa dans l'herbe un peu de sable, des restes de ciment
mls  de petits morceaux de porphyre et de marbre presque rduits en
poudre, et dit: Voici, seigneur, emportez cela pour votre muse, et
dites: Ceci est l'ancienne Rome [710]. Cette anecdote peint bien la
gravit des penses du Poussin, et la tournure philosophique de son
esprit.

[Note 710: _Id._, p. 411.]

Il tait trs-lie avec le prlat Camillo Massimi, qui devint plus tard
cardinal. Il arriva un jour, qu'entran par le plaisir de la
conversation engage avec l'artiste, le grand seigneur prolongea sa
visite jusqu'au milieu de la nuit. Comme le Poussin le reconduisait une
lanterne  la main pour l'clairer en descendant l'escalier jusqu' son
carrosse, le prlat lui dit, comme pour exprimer le regret de le voir
porter la lanterne: Je vous plains de ne pas avoir un domestique.--Et
moi, repartit le Poussin, je plains bien davantage votre seigneurie d'en
avoir un si grand nombre[711]. Avec ce prlat et ses autres amis, il ne
dbattit jamais le prix de ses tableaux; mais lorsqu'ils taient
termins, il le marquait derrire la toile, et, sans rien dduire, on
lui envoyait immdiatement la somme[712]. Sa socit intime et
habituelle se composait: du commandeur del Pozzo, pour lequel il fit la
premire suite des sept sacrements et beaucoup d'autres tableaux; du
cardinal A luigi Omodei, pour lequel il composa, dans les premires
annes de son sjour  Rome, le Triomphe de Flore, maintenant au muse
du Capitole, et l'Enlvement des Sabines[713]; du cardinal Jules
Rospigliosi, dont il a fait un magnifique portrait, et qui devint pape
en 1667, sous le nom de Clment IX; du prlat Gamillo Massimi, pour
lequel il fit Mose enfant, foulant aux pieds la couronne de Pharaon, et
Mose et Aaron confondant les Mages gyptiens[714], et auquel il laissa
son dernier tableau inachev d'Apollon et Daphn[715].

[Note 711: Bellori, p. 441.]

[Note 712: _Id._, _ibid._]

[Note 713: _Id._, p. 442, 449.]

[Note 714: _Id._, p. 451.]

[Note 715: _Id._, p. 443.]

En outre, il n'arrivait pas  Rome un seul tranger, ou Franais de
distinction, qui ne rechercht comme un honneur de voir le Poussin[716].
Depuis son retour, il eut le bonheur de recevoir dans cette ville
plusieurs de ses anciens amis de France. D'abord, indpendamment de M.
de Chantelou, qui arriva quelques mois aprs lui, il y revit le bon M.
Pointel qui vint  Rome deux fois; la premire en avril 1645, jusqu'
la fin de juillet 1646; et la seconde fois en 1657[717]: ensuite, M.
Ceriziers de Lyon, qui fit galement deux voyages en cette ville, le
premier en novembre 1647, le second au commencement de 1663[718]. Il y
revit aussi, en 1645 et 1649[719], M. Dufresne, de l'imprimerie royale,
qui, plus tard, fut attach comme bibliothcaire  la reine Christine,
et demeura plusieurs, annes avec cette princesse.

[Note 716: Baldinucci, t. Ier, p. 302; dec. del 1620 al 1630.]

[Note 717: _Lettres du Poussin_, p. 211, 247, 335.]

[Note 718: _Id._, p. 271, 342.]

[Note 719: _Id._, 218,301.]

Ayant repris ses douces habitudes de Rome, le Poussin se remit au
travail, sans perdre de temps, excutant les sujets que son got lui
faisait prfrer, et que ses rflexions prparaient. Il acceptait
nanmoins volontiers de ses amis l'ide de ses compositions, lorsque le
sujet en tait conforme  la tendance de son esprit. C'est ainsi que le
cardinal Giulio Rospigliosi, depuis Clment IX, lui donna le sujet de la
danse de la vie humaine, reprsente par quatre femmes semblables aux
quatre Saisons. Il y a plac le Temps assis et tenant une lyre, au son
de laquelle ces quatre femmes, la Pauvret, la Fatigue, la Richesse et
la Prodigalit, se tenant par la main, excutent en tournant une ronde
continuelle; pour montrer la diffrence des conditions entre les hommes.
Chacune d'elles exprime bien son propre caractre: la Prodigalit et la
Richesse sont sur le premier plan, l'une couronne de perles et d'or,
l'autre orne de guirlandes de roses et de fleurs, et toutes deux
brillamment vtues. Derrire, s'agite la Pauvret,  peine couverte, la
tte entoure de feuilles sches, comme un emblme des biens qu'elle a
perdus. Elle est suivie de la Fatigue qui montre ses paules nues, ses
bras endurcis et noircis par le soleil, et qui, regardant sa compagne,
lui dcouvre la maigreur de son corps et lui fait voir ses souffrances.
Aux pieds du Temps, un enfant tient dans sa main et regarde un sablier,
comptant les moments de la vie. De l'autre ct, son camarade, enfle
avec un chalumeau, comme c'est l'habitude des enfants dans leurs jeux,
des bulles de savon, qui presque au mme moment s'vanouissent et
crvent en l'air, allusion  la brivet et  la vanit de la vie
humaine. On voit aussi la statue de Janus, sous la figure du dieu Terme;
et, dans le ciel, Apollon sur son char, les bras tendus, qui entre dans
le cercle du zodiaque,  l'imitation de Raphal. Il est prcd de
l'Aurore qui rpand les brillantes fleurs du matin, et suivi des Heures,
qui excutent en volant leur rapide rvolution[720].

[Note 720: Bellori, p. 448.]

Suivant Bellori, ce serait le mme cardinal qui aurait galement donn
au Poussin le sujet de _la Vrit dcouverte par le Temps_, et celui des
_Pasteurs d'Arcadie_, ou, comme le dsigne Bellori, du bonheur sujet 
la mort[721].

[Note 721: Bellori, p. 448.]

Pendant les vingt-trois annes qu'il vcut  Rome, depuis son retour de
France, le Poussin continua, sans autres interruptions que celles
causes par les maladies et les infirmits de la vieillesse, de se
livrer  ses tudes et  ses travaux. Il entretint jusqu' la fin une
correspondance active avec M. de Chantelou. Il avait espr le voir en
1644: Si j'eusse eu le bonheur de vous revoir encore une fois dans
cette ville, lui crivait-il le 19 novembre 1644[722], je n'aurais plus
eu de regret de mourir. O Dieu! quelle joie c'et t pour moi, de jouir
encore de la prsence d'une personne que j'aime et j'honore sur tous les
hommes du monde. Cette esprance fut due, et les deux amis ne se
revirent plus dans ce monde.

[Note 722: P. 204., lett. du Poussin.]

Le Poussin surveillait les peintures et les copies que M. de Chantelou
faisait excuter  Rome par Pierre Mignard, Le Rieux, Franois Lemaire,
neveu de celui qui tait rest en France, Nocret, Chapron, tous
Franais, et par le Napolitain Chieco[723]. Il faisait aussi mouler,
pour M. de Chantelou, des statues antiques, entre autres le Faune
endormi du palais Barberini, l'Hercule Farnse et d'autres
chefs-d'oeuvre, par un sculpteur franais nomm Thibault: il lui
achetait des bustes et statues antiques; et lui faisait modeler des
ornements d'glise, probablement sur les dessins des plus beaux
ornements de Saint-Pierre et des autres glises de Rome[724].

[Note 723: Bellori, p. 121 et suiv.]

[Note 724: Bellori, p. 124, 142, 168, 221, 224 et _passim_.]

Les copies ne se faisaient pas sans difficults de la part des artistes
qui les avaient entreprises, et le Poussin se plaint de leurs mauvais
procds dans plusieurs de ses lettres  M. de Chantelou[725]. Parmi
celles que le Poussin indique, ou remarque la _Piet_, d'Annibal
Carrache, la Vierge du Parmesan, la Vierge au chat, la Madone de
Foligno, place alors dans l'glise de cette ville, o aucun peintre ne
voulait aller la copier; et plusieurs portraits de la galerie du
commandeur. Il est probable que le Poussin avait fait  Rome, pour del
Pozzo, le portrait de M. de Chantelou; car nous remarquons ce passage
dans une lettre du 25 aot 1643, adresse  cet amateur: J'ai retir de
leurs griffes (des copistes)..., la copie de _votre_ portrait, faite par
Nocret.

[Note 725: Voy. entre autres celle du 25 aot 1643, p. 130.]

De toutes les copies pour M. de Chantelou, celle qui donna le plus
d'ennui au Poussin fut la _transfiguration_ de Raphal. Ce tableau tait
alors plac dans l'glise de. _Saint-Pierre in Montorio_, sur le
Janicule. Il avait fallu descendre le tableau de dessus le matre autel,
pour donner au sieur Chapron, peintre charg de le copier, la facilit
de le mieux voir. Tout alla bien tant que M. de Noyers fut au pouvoir:
mais ds que le bruit de sa retraite ou disgrce fut parvenu  Rome,
Chapron signifia au Poussin qu'il ne voulait pas continuer sa copie sans
une forte augmentation du prix convenu. Les instances et les menaces ne
purent point le faire changer de rsolution: il quitta mme Rome, et se
rendit secrtement  Malte, o il sjourna pendant quelque temps. Les
moines de Saint-Pierre in Montorio, ne voyant pas terminer la copie,
s'ennuyrent de ce retard, et, malgr les dmarches du Poussin, se
dcidrent  remettre l'original  sa place. Ce n'est pas tout; le comte
de Chaumont, ambassadeur de France  Rome, ayant t voir la
Transfiguration  Saint-Pierre in Montorio, et trouvant la copie
abandonne, voulut savoir pourquoi elle n'tait pas acheve. Chapron,
qui tait revenu de Malte, fit  l'ambassadeur ses excuses  son
avantage, disant que l'argent lui avait manqu, et que le Poussin, qui
avait la commission de faire finir le tableau, n'avait pas voulu le
payer.--D'aprs cela, raconte le Poussin[726], je fus appel chez M.
l'ambassadeur, qui, du commencement, me reprit de ce que je ne l'avais
pas t saluer, et me dit que j'avais besoin de la protection du roi;
qu'il fallait que je retournasse en France, et, qu'en cela, il me
voulait favoriser; qu'il avait ou parler de moi. Je le remerciai fort
humblement. Alors, il me demanda comment il se faisait que le tableau de
_Saint-Pierre in Montorio_ n'avait pu tre fini. Je lui raccontai
brivement toute l'histoire. Or a, me dit-il, puisque vous l'avez chez
vous, je vous dfends de l'envoyer: mais crivez-en  M. de Noyers et
montrez-moi la rponse qu'il vous fera, car je veux la voir. Voil
brivement ce qui s'est pass entre M. l'ambassadeur et moi.

[Note 726: Lettre  Chantelou du 20 juin 1644, p. 190.]

La justification du Poussin ne se fit pas longtemps attendre: M. de
Chantelou lui envoya une lettre qui le mettait  l'abri de tout
reproche, et l'ambassadeur fut oblig de reconnatre que la copie avait
t paye des avances de M. de Chantelou, et non des deniers du roi, et
il quitta prise[727].

[Note 727: Lettre  Chantelou, p. 193, 195.]

Cet ambassadeur avait pour secrtaire un M. Matthieu, dont
l'amour-propre, bless par le Poussin, avait probablement indispos le
comte de Chaumont contre l'artiste, pour se venger de ce que le peintre
l'avait conduit sans trop de crmonie. Ce M. Matthieu, raconte le
Poussin  Chantelou[728], ds qu'il fut arriv  Rome, vint avec une
furie franaise me faire une proposition:--Il me dit qu'il avait  Lyon
une soeur religieuse, qui l'avait pri de lui faire faire un tableau de
dvotion, pour mettre sur l'autel principal de leur glise, dont le
tabernacle n'tait pas encore fait. Je lui rpondis qu'il trouverait 
Rome quantit de gens qui le pourraient servir: il me demanda si je
voulais me charger de cet ouvrage; mais je m'en excusai d'une manire
dont il se pouvait contenter. Depuis, je ne l'ai pas revu, C'est peu
de temps aprs cette aventure, que le Poussin dut s'expliquer devant
l'ambassadeur au sujet de la copie de la Transfiguration.--Qui s'occupe,
aujourd'hui, de M. le comte de Chaumont, ambassadeur de Louis XIV 
Rome, et qui sait le nom de son secrtaire, M. Matthieu? Mais, quel est
l'homme, aimant les arts, qui ne connaisse et ne vnre pas le nom et
les oeuvres immortelles du Poussin!

[Note 728: P. 189.]

Le copiste Chapron, qui causa tant d'ennui au Poussin, et que ce grand
matre tient en un profond mpris, n'tait cependant pas dnu d'un
certain talent, sinon comme peintre, au moins comme dessinateur et
graveur. Nicolas Chapron tait de Chteaudun et lve de Vout. Il fit
un long sjour  Rome, et il y publia en 1649, la suite des compositions
peintes par Raphal et ses lves dans les loges du Vatican. Il en
avait fait les dessins et les planches, dit Mariette[729], qui sont
graves de bon got et trs-bien reues. Il les fit paratre sous les
auspices du sieur Renard, qui tait alors ( Rome) l'homme  qui les
artistes s'adressaient le plus volontiers pour avoir de la
protection.--Je n'y trouve, ajout Mariette, qu'une chose  redire;
c'est trop de pesanteur: Raphal est tout autrement lger dans ses
figures. Il est vrai que les lves qu'il employa  peindre ces tableaux
y mirent de leur manire, et sortirent en cela du caractre de leur
matre. Mais cela n'empche pas que Chapron n'ait outr, et que ses
copies n'aient le dfaut que je leur reproche. Le frontispice du livre,
compos, dessin et grav par Chapron, est d'une belle manire: il
reprsente l'Art couronnant le buste de Raphal, tandis qu' ct, le
peintre s'est reprsent lui-mme, admirant son modle. Dans le fond, on
aperoit le dme de Saint-Pierre et les galeries ou loges du Vatican.

[Note 729: Dans son _Abecedario_, publi dans les _Archives de l'art
franais_, art. CHAPRON, p. 354. Mariette a donn une seconde
dition des gravures de Chapron.]

On a souvent dit et rpt qu'une fois rentr  Rome, le Poussin avait
rsolu d'y rester et de ne plus revenir en France. Il est certain qu'il
prfrait de beaucoup Rome  Paris; toute sa correspondance en fait foi.
Nanmoins, tant que M. de Noyers vcut, et qu'il put conserver l'espoir
de le voir rentrer aux affaires, le Poussin, li par ses engagements, ne
parat pas avoir pris dfinitivement le parti de ne pas les excuter. Au
contraire, il annonait  M. de Chantelou son retour pour le printemps
de 1644. J'irais au bout du monde pour servir monseigneur, et pour vous
obir, lui crivait-il le 23 septembre 1643[730]. Il continuait les
cartons de la galerie du Louvre, et proposait de les envoyer, si M. de
Noyers le dsirait[731]. Il se rjouissait de le voir plus florissant
que jamais[732]; et, dans plusieurs de ses lettres, il flicitait M. de
Chantelou de l'heureuse nouvelle du retour en cour de cet homme d'tat,
nouvelle qui s'tait rpandue  Rome. La joie qui m'a saisi est si
grande, disait-il, qu'elle dborde de tous cts, comme un torrent qui,
lorsque, aprs une longue scheresse, des pluies abondantes surviennent
 l'improviste, sort imptueusement de ses rives[733].

[Note 730: Lettre de Chantelou, p. 135.]

[Note 731: P. 136.]

[Note 732: P. 158.]

Nous avons dit que, par son brevet du 20 mars 1641, le roi Louis XIII
avait accord au Poussin la maison et le jardin qui est au milieu de
son jardin des Tuileries, o avait demeur le feu sieur Menou, pour y
loger et en jouir sa vie durant, comme avait fait ledit sienr Menou. Le
Poussin aimait beaucoup cette maison: C'est un petit palais,
crivait-il,  son arrive en France[734],  Carlo del Pozzo. Il est
situ au milieu du jardin des Tuileries; il est compos de neuf pices,
en trois tages, sans les appartements d'en bas qui sont spars. Us
consistent en une cuisine, la loge du portier, une curie, une serre
pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits o l'on peut placer
mille choses ncessaires. Il y a en outre un beau et grand jardin rempli
d'arbres  fruits, avec un grande quantit de fleurs, d'herbes et de
lgumes; trois petites fontaines, un puits, une belle cour, dans
laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. J'ai des points de vue de
tous cts, et je crois que c'est un paradis pendant l't.

[Note 733: _Lettr_., p. 144.]

[Note 734: P. 26.]

Rentr  Rome, et ne voulant pas revenir en France tant que M. de Noyers
serait en disgrce, il crivait  Chantelou, le 5 octobre 1643[735]: Si
M. Remy vous a dit quelque chose dmon retour, ce que je lui en ai pu
dire n'a t que pour amuser ceux qui convoitent ma maison du jardin des
Tuileries: car, mon cher matre,  vous dire la vrit, monseigneur
tant absent de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce ft, penser 
retourner en France. En attendant, il avait demand la permission de
faire un peu d'argent des meubles que de Noyers lui avait donns[736].
Ces meubles furent donc vendus, et cette circonstance, en accrditant le
bruit que le Poussin renonait dfinitivement  tout esprit de retour,
donna  ses ennemis beaucoup plus de force pour s'emparer de la maison
qui lui avait t octroye sa vie durant. Ils finirent par russir  s'y
installer. Le Poussin en ressentit un chagrin extrme, et c'est
peut-tre la seule occasion de sa vie, dans laquelle il se soit permis
de parler de lui-mme et de ses ennemis sans aucun mnagement.

[Note 735: P. 139.]

[Note 736: _Lettr_., p. 140.]

Vous savez, crit-il  Chantelou, le 18 juin 1645[737], que mon absence
a donn lieu  quelques tmraires, de s'imaginer que, puisque jusqu'
cette heure je n'tais point retourn en France, j'avais perdu l'envie
d'y jamais revenir. Cette fausse croyance les a pousss, sans aucune
autre raison,  chercher mille inventions pour tcher de me ravir
injustement la maison qu'il plut au feu roi, de trs-heureuse mmoire,
de me donner ma vie durant. Vous savez aussi qu'ils ont port l'affaire
si avant, qu'ils ont obtenu de la reine la permission de s'y tablir et
de m'en mettre dehors; vous savez, enfin, qu'ils ont compos de fausses
lettres, portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en
France, afin que ce mensonge dcidt la reine  leur accorder plus
fatalement leur demande. Je suis au dsespoir, de voir qu'une injustice
semblable ne trouve point d'obstacle. Maintenant que j'avais envie de
revenir cet automne mme jouir encore des douceurs de la patrie, l o
finalement chacun dsire mourir, je me vois enlever ce qui m'invitait le
plus  y retourner. Est-il possible qu'il n'y ait personne qui dfende
mon droit, et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil
laquais? Les Franais ont-ils si peu d'affection pour des concitoyens
dont le mrite honore la patrie! Veut-on souffrir qu'un homme comme
_Samson_ mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de
toute l'Europe! L'intrt du public ne permet pas qu'il en soit ainsi.
C'est pourquoi, monsieur, je vous supplie, s'il n'y a pas d'autre
remde, de faire du moins entendre aux honntes gens le tort que l'on me
fait, et d'tre mon protecteur en ce que vous pourrez. Connaissant une
partie de mes affaires, vous savez de plus que je n'ai point t pay de
mes travaux. Si, dans cette circonstance, vous pouvez venir  mon
secours, j'espre tre en France pour la Toussaint: que si l'injustice
l'emporte sur le bon droit et la raison, ce sera, alors, que j'aurai
lieu de me plaindre de l'ingratitude de mon pays, et que je serai forc
de mourir loin de ma patrie, comme un exil ou un banni.

[Note 737: P. 216.]

La rclamation du Poussin, bien que juste, ne fut point coute: peu de
temps aprs, le 20 octobre 1645, de Noyers mourut dans la retraite,  sa
terre de Dangu, et, en apprenant la perte de son protecteur le plus
puissant, le Poussin comprit que toute nouvelle dmarche devenait
inutile. Sous la rgence d'Anne d'Autriche et sous le ministre du
cardinal de Mazarin, la cour et la France furent, pendant plusieurs
annes, le thtre d'intrigues et de troubles continuels. Les nouvelles
de la cour ne m'tonnent en aucune manire, crivait le Poussin 
Chantelou, le 5 octobre 1643[738]: si nous vivons, nous en entendrons
bien d'autres. Il lui disait quelque temps aprs, le 17 mars 1644[739]:
C'est une folie de craindre les nouveauts et les brouilleries en
France, puisqu'on ne peut les y viter, et que jamais on n'y a t sans
cela. Il s'attacha donc de plus en plus  la rsidence de Rome, et,
tant que ses forces le lui permirent, on peut dire que l'art y occupa
toute sa vie.

[Note 738: _Lettr_., p. 140.]

[Note 739: P. 173.]

Il fit d'abord pour Chantelou un petit tableau du Ravissement de saint
Paul: commenc vers le mois d'octobre 1643, il tait termin et envoy
dans les premiers jours de dcembre suivant[740]. Flibien rapporte  ce
sujet, qu'en envoyant ce tableau  M. de Chantelou, le Poussin le
suppliait, dans une lettre du 2 dcembre 1643, pour viter la calomnie,
et en mme temps la honte qu'il aurait qu'on vt son tableau en parangon
de celui de Raphal, de le tenir spar et loign de ce qui pourrait le
ruiner et lui faire perdre si peu qu'il a de beaut[741]. Paroles qui
peignent bien sa modestie, et la haute admiration qu'il avait pour
Raphal. Le commandeur del Pozzo, bon juge en pareille matire, crivit,
 l'occasion de ce tableau, deux lettres dans lesquelles il disait:
Qu'il n'estimait pas moins le Ravissement de saint Paul que la Vision
d'zchiel; que c'tait ce que le Poussin avait fait de meilleur, et
qu'en comparant ces deux tableaux, on pourrait voir que la France a eu
son Raphal aussi bien que l'Italie[742].

[Note 740: P. 144-151.]

[Note 741: Flibien, t. IV, p. 51.]

[Note 742: Gault de Saint-Germain, _Vie du Poussin_, description de
ses tableaux, p. 7.]

M. de Chantelou avait dsir avoir les copies des tableaux des sept
sacrements, que le Poussin avait composs avant son voyage en France
pour son ami le commandeur. Le Poussin avait d'abord cherch des
copistes; il n'avait trouv qu'un Napolitain nomm Francesco, qui lui
et promis d'en faire deux, la _Confirmation_ et l'_Extrme-Onction_;
mais il apprhendait sa longueur[743]. Aprs avoir attendu et cherch
pendant plusieurs mois, faute de trouver quelqu'un qui st les faire, le
matre se dcida, pour contenter son ami,  lui proposer de refaire une
seconde fois les sept sacrements. Voici les motifs qu'il donnait de sa
dtermination, dans une lettre  Chantelou, du 12 janvier 1644[744].
J'ai pens mille fois au peu d'amour, au peu de soins et de nettet que
nos copistes de profession apportent  ce qu'ils excutent, et au prix
qu'ils demandent de leurs barbouilleries, et je me suis merveill en
mme temps de ce que tant de personnes s'en dlectent. Il est vrai que,
voyant les beaux ouvrages et ne pouvant les avoir, on est contraint de
se contenter de copies tant bien que mal faites; chose qui,  la vrit,
pourrait diminuer le renom de beaucoup de bons peintres, si ce n'tait
que leurs originaux sont connus d'un grand nombre de personnes, qui
savent bien l'extrme diffrence qu'il y a entre eux et les copies. Mais
ceux qui ne voient rien autre qu'une mauvaise imitation, croient
facilement que l'original n'est pas grand'chose, tandis que les malins
se servent avec avantage de ces copies mal faites pour dcrditer ceux
qui en savent plus qu'eux. Pensant en moi-mme  toutes ces choses, j'ai
cru faire bien, et pour mon honneur et pour votre contentement, de vous
prvenir que, demeurant ici, je souhaiterais tre moi-mme le copiste
des tableaux qui sont chez M. le chevalier del Pozzo, soit de tous les
sept, soit d'une partie; ou bien encore d'en faire de nouveaux d'une
autre disposition. Je vous assure, monsieur, qu'ils vaudront mieux que
des copies, ne coteront gure plus et ne tarderont pas plus  tre
faits. Si ce n'et t que, depuis votre dpart, j'ai t dans une
perptuelle irrsolution, j'aurais dj commenc. Je sais bien que vous
ne m'auriez pas dsavou, et arrive ce qui pourra, je suis pour y mettre
la main en attendant votre rponse.

[Note 743: _Lett_., p. 135.]

[Note 744: _Lett_., p. 160.]

On pense bien que Chantelou ne refusa point une telle offre; il s'en
remit entirement  son ami pour la disposition des sujets, la grandeur
des figures et toutes les autres particularits[745].

[Note 745: _Lett_., p. 171.]

Ds que le Poussin eut reu sa rponse, il se mit au travail avec
ardeur, esprant, quoique la besogne ft de longue haleine, l'avoir
bientt termine. Il entreprit d'abord le tableau de l'Extrme-Onction.
Hier, dit-il dans une lettre  Chantelou, du 15 avril 1644[746], je
commenai  travailler  l'un des sacrements. Je prie Dieu qu'il me
donne la vie assez longue pour les finir tous les sept, ainsi que je le
souhaite. Je sais bien que l'attente est une fcheuse chose, et que vous
ne la supporterez pas sans quelque ennui. Mais, monsieur mon cher
patron, je n'ai qu'une main et elle s'emploiera pour vous servir le plus
promptement qu'elle pourra.

[Note 746: P. 178.]

Le commandeur del Pozzo tant venu voir cette rptition de
l'Extrme-Onction, ne put se dfendre d'un sentiment de jalousie.
Quoiqu'il fasse bonne mine, on s'aperoit bien qu'il lui dplairait que
les susdits tableaux demeurassent  Rome; mais comme ils vont entre vos
mains, et bien loin d'ici, il boit le calice avec moins de rpugnance.
Il a t tonn de trouver, sur un mme sujet, une disposition si
diverse et des accessoires de figures toutes contraires aux siennes.
Enfin, je m'aperois, et je n'y puis porter remde, qu'il souffre, et
lui et les autres, de voir un de vos tableaux qui seul promet de valoir
mieux que tous les siens ensemble[747].

Le tableau de l'Extrme-Onction tait entirement termin et mme envoy
en octobre 1644[748].

Le Poussin continua, presque sans autres interruptions que celles
occasionnes par quelques indispositions auxquelles il tait sujet, la
rptition des six autres sacrements. Le dernier des sept tableaux, le
_Mariage_, tait termin et envoy vers la fin de mars 1648[749]. Il
employa donc  peu prs quatre annes  mener cette oeuvre  bonne
fin[750].

[Note 747: Lettre  Chantelou du 14 mai 1644, p. 182.]

[Note 748: _Id._, p. 200.]

[Note 749: _Id._, p. 283.]

[Note 750: Voici, d'aprs les lettres du Poussin, l'ordre
chronologique dans lequel furent commencs et termins les sept
sacrements destins  Chantelou: 1 _L'Extrme-Onction_, commence le 14
avril 1644, termine en octobre suivant (P. 178, 200); 2 _la
Pnitence_, commence en juin 1644, termine en mai 1647 (P. 186, 239,
240, 261); 3 _la Confirmation_, commence en mai 1645, termine en
dcembre suivant (P. 214, 232); 4 _le Baptme de J.-Ch_, commenc en
octobre 1646, termin  la fin de dcembre suivant (P. 252, 254); 5
_l'Ordre_, commenc en juin 1647, termin en aot suivant (P, 263, 268);
6 _l'Eucharistie_, commence vers la fin d'aot 1647, et termine au
commencement de novembre suivant (P. 270, 271); 7 et _le Mariage_,
commenc vers le 20 novembre 1647 et termin au commencement de mars
1648 (P. 275, 283).--On sait que ces tableaux, aprs avoir appartenu 
M. de Chantelou, ont fait partie du cabinet du duc d'Orlans, rgent, et
qu'ils ont pass en Angleterre avec tous les tableaux qui composaient ce
cabinet. Ils sont aujourd'hui dans la galerie du marquis de Stafford.]

De ces sept tableaux, le Baptme fut celui qui plut le moins 
Chantelou; il le lui avait crit sans dguisement. Le Poussin lui
rpondit avec la mme franchise[751]. Je ne suis point marri que l'on
me reprenne et que l'on me critique: j'y suis accoutum depuis
longtemps, car jamais personne ne m'a pargn. Souvent, au contraire,
j'ai t le but o la mdisance a tir, et non pas seulement la
rprhension; ce qui,  la vrit, ne m'a pas apport peu de profit,
car, en empchant que la prsomption ne m'aveuglt, cela m'a fait
cheminer cautement en mes oeuvres, chose que je veux observer toute ma
vie. Aussi, bien que ceux qui me reprennent ne me puissent pas enseigner
 mieux faire, ils seront cause nanmoins que j'en trouverai les moyens
de moi-mme. Une seule chose cependant je dsirerai toujours, et
cependant je ne l'aurai jamais, mais je n'oserai pas mme la faire
connatre, de peur d'tre blm de prtention trop grande. Je passerai
donc  vous dire que, lorsque je me mis en la pense de peindre votre
tableau du Baptme de la manire qu'il est, au mme moment, je devinai
le jugement que l'on en ferait; et il y a ici de bons tmoins qui vous
l'assureraient de vive voix. Je ne doute pas que le vulgaire des
peintres ne dise que l'on change de manire, si tant soit peu que l'on
sorte du ton ordinaire, car la pauvre peinture est rduite  l'estampe;
et quant  la sculpture, est-ce que, hors de la main des Grecs,
quelqu'un l'a jamais vue vivante? Je vous pourrais dire l-dessus des
choses qui sont trs-vritables, mais que ne comprendrait aucune des
personnes qui, de del, jugent mes ouvrages; il vaut donc mieux les
passer sous silence. Je vous prie seulement de recevoir de bon oeil,
comme c'est votre coutume, les tableaux que je vous enverrai, bien que
tous soient diffremment dpeints et coloris, vous assurant que je
ferai tous mes efforts pour satisfaire  l'art,  vous et  moi.--Comme
il s'aperut, par la rponse de Chantelou, qu'il persistait dans sa
premire impression, il lui crivit en insistant de nouveau:--Quoique,
avec belle manire, vous essayiez de me consoler, et tchiez de vous
montrer content, vous devez vous assurer que j'y ai procd avec le mme
amour et la mme diligence, et que j'y ai employ le mme temps qu'aux
prcdents, et qu'enfin le dsir de bien faire est chez moi toujours le
mme. Mais le succs de toutes nos entreprises est rarement gal, et
l'on ne russit pas toujours avec le mme bonheur. Tous les hommes du
monde ont t sujets  cette maladie; je n'en citerai aucun exemple, car
il y en a trop[752]. Le prix de ces tableaux tait bien minime, si nous
en jugeons par celui de la _Pnitence_, pour lequel il reut 250
cus[753], monnaie de Rome, c'est--dire environ 1,337 fr. 50 cent, au
cours actuel. Mais le Poussin tait aussi dsintress que modeste, et
jamais il n'leva de rclamation pour le prix de ses tableaux. Avec les
trangers et les indiffrents, il en fixait le prix  l'avance; avec ses
amis, il s'en remettait presque toujours  leur discrtion, aprs avoir
indiqu la somme qu'il croyait lui tre lgitimement due.

[Note 751: P. 258.]

[Note 752: _Lettr_., p. 261. Du 3 juillet 1647.]

[Note 753: P. 263.]

Pendant qu'il travaillait  la reproduction des sept sacrements pour M.
de Chantelou, de 1644  1648, le Poussin fit plusieurs autres tableaux
pour des amateurs italiens et franais, entre autres un Christ mort ou
crucifi, pour M. de Thou[754], et le Mose trouv dans les eaux du Nil,
qu'il excuta pour M. Pointel, de 1645  1646, pendant le sjour de cet
ami  Rome.

[Note 754: Termin en juin 1646, p. 246.]

La vue de ce tableau, que Pointel avait rapport en France, excita la
jalousie de Chantelou. Il se figurait que le Poussin avait soign
l'excution de ce tableau avec plus d'amour que celle de ses sept
sacrements. L'amiti est quelquefois ombrageuse. Les vrais amis veulent
tre l'objet d'une prfrence bien dcide. Mais, lorsqu'un artiste est
li avec un amateur, il se mle souvent  leurs relations un sentiment
de doute et d'envie, qui se fait jour alors que, travaillant pour
d'autres, le peintre russit mieux ou mme seulement aussi bien que pour
l'ami qu'il prfre. Tel tait le sentiment qui agitait Chantelou  la
vue du tableau de Mose trouv dans les eaux du Nil. Il se figura que
le Poussin avait nglig les sept sacrerments, parce qu'il donnait  M.
Pointel la premire place dans son amiti. L'artiste s'effora de
dtruire ce soupon par une longue lettre du 24 novembre 1647[755], qui
est une des plus remarquables qu'il ait crites, non-seulement parce
qu'elle fait connatre l'affection profonde qu'il avait pour Chantelou,
mais aussi parce qu'elle contient sur sa manire d envisager, la thorie
de l'art, en gnral, les renseignements les plus curieux.

[Note 755: _Lettr_., p. 275.]

...Quant  ce que vous m'crivez par votre dernire, il est ais pour
moi de repousser le soupon que vous avez que je vous honore moins que
quelques autres personnes, et que j'aie moins d'attachement pour vous
que pour elles. S'il tait ainsi, pourquoi vous aurai-je prfr,
pendant l'espace de cinq ans,  tant de gens de mrite et de qualit qui
ont dsir trs-ardemment que je leur fisse quelque chose, et qui m'ont
offert leur bourse pour y puiser, tandis que je me contentais d'un prix
si modique de votre part, que je n'ai pas mme voulu prendre ce que vous
m'avez offert? Pourquoi, aprs avoir envoy le premier de vos tableaux,
compos de seize ou dix-huit figures seulement, et lorsque je pouvais
n'en pas mettre davantage dans les autres, et mme en diminuer encore le
nombre pour venir plus tt  fin d'un si long travail, ai-je, au
contraire, enrichi de plus en plus mes sujets, sans penser  aucun
intrt autre que celui de gagner votre bienveillance? Pourquoi ai-je
employ tant de temps et fait tant de courses, de a et de l, par le
chaud et par le froid, pour vos autres services particuliers, si ce n'a
t pour vous tmoigner combien je vous aime et je vous honore? Je n'en
veux pas dire davantage; il faudrait sortir des termes de l'attachement
que je vous ai vou. Croyez certainement que j'ai fait pour vous ce que
je ne ferais pas pour aucune personne vivante, et que je persvre
toujours dans la volont de vous servir de tout mon coeur. Je ne suis
point homme lger ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un
sujet, c'est pour toujours. Si le tableau de Mose trouv dans les eaux
du Nil, que possde M. Pointel, vous a charm lorsque vous l'avez vu,
est-ce un tmoignage pour cela que je l'aie fait avec plus d'amour que
les vtres? Ne voyez-vous pas bien que c'est la nature du sujet et votre
propre disposition qui sont cause de cet effet, et que les sujets que je
traite pour vous doivent tre reprsents d'une autre manire? C'est en
cela que consiste tout l'artifice de la peinture. Pardonnez ma libert,
si je dis que vous vous tes montr prcipit dans le jugement que vous
avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est trs-difficile, si l'on
n'a, en cet art, grande thorie et pratique jointes ensemble: nos
apptits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison. C'est
pourquoi je vous soumettrai une considration importante, laquelle vous
fera connatre ce qu'il faut observer dans la reprsentation des sujets
que l'on traite.

Nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes les belles choses, ont
trouv plusieurs modes par le moyen desquels ils ont produit de
merveilleux effets. Ici, cette parole, _mode_, signifie proprement la
raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire
quelque chose; laquelle raison nous astreint  ne pas passer outre
certaines bornes, et  observer avec intelligence et modration, dans
chacun de nos ouvrages, l'ordre dtermin par lequel chaque chose se
conserve en son essence.

Les _modes_ des anciens tant une composition de plusieurs choses mises
ensemble, de la varit et diffrence qui se rencontrent dans
l'assemblage de ces choses, naissait la varit et diffrence de ces
modes; tandis que de la constance dans la proportion et l'arrangement
des choses propres  chaque mode, procdait son caractre particulier;
c'est--dire sa puissance d'induire l'me  certaines passions. De l
vient que les sages anciens attriburent  chaque mode une proprit
spciale, analogue aux effets qu'ils l'avaient vu produire. Ils
appliqurent le mode dorien aux matires graves, svres et pleines de
sagesse; le mode phrygien, au contraire, aux passions vhmentes, et par
consquent aux sujets de guerre. J'espre, avant qu'il soit un an,
peindre un sujet dans le mode phrygien. Ils voulurent encore que le mode
lydien se rapportt aux sentiments tristes et douloureux; le mode
hypolydien aux sentiments doux et agrables. Enfin, ils inventrent
l'ionien pour peindre les motions vives, les scnes joyeuses; telles
que les danses, les ftes, les bacchanales.

Les bons potes ont galement us d'une grande diligence et d'un
merveilleux artifice, non-seulement pour accommoder leur style aux
sujets  traiter, mais encore pour rgler le choix des mots et le
rhythme des vers, d'aprs la convenance des objets  peindre. Virgile,
surtout, s'est montr dans tous ses pomes grand observateur de cette
partie, et, il y est tellement minent, que souvent il semble, par le
son seul des mots, mettre devant les yeux les choses qu'il dcrit. S'il
parle de l'amour, c'est avec des paroles si artificieusement choisies,
qu'il en rsulte une harmonie douce, plaisante et gracieuse; tandis que
lorsqu'il chante un fait d'armes ou dcrit une tempte, le rhythme
prcipit, les sons retentissants de ses vers peignent admirablement une
scne de fureur, de tumulte et d'pouvant. Mais, d'aprs ce que vous me
marquez, si je vous avais fait un tableau de ce caractre, et o une
telle manire ft observe, vous vous seriez donc imagin que je ne vous
aimais pas!

Si ce n'tait que ce serait plutt composer un livre qu'crire une
lettre, j'ajouterais encore ici plusieurs choses importantes qu'il faut
considrer dans la peinture, afin que vous connussiez plus amplement
combien je m'tudie  faire de mon mieux pour vous contenter: car, bien
que vous soyez trs-intelligent en toutes choses, je crains que la
contagion de tant d'ignorants et d'insenss qui vous environnent ne
parvienne  vous corrompre le jugement.

Cette lettre montre quelle profonde tude le Poussin avait faite des
anciens, non-seulement dans les oeuvres d'art, mais dans leurs livres.
Les grands potes et les historiens grecs et latins lui taient aussi
familiers que l'ancien Testament, et s'il et consign par crit les
observations que leur lecture avait fait natre dans son esprit, nul
doute qu'il n'et compos un livre aussi remarquable par le style que
par la pense.

Nonobstant les explications de l'artiste, M. de Chantelou demeura ferme
dans l'opinion qu'il avait servi M. Pointel avec plus d'amour et de
diligence. Si je n'eusse cru que vous tiez plus intelligent que lui en
peinture, ajoutait le Poussin dans une troisime lettre[756], je
n'aurais pas manqu de chercher  vous satisfaire avec ce que les
Italiens appel lent _seccatura_; mais, au contraire, tenant pour certain
que vous tiez attach aux vritables et bonnes pratiques, de l'art, je
me suis imagin que je pourrais vous plaire avec les ouvrages que je
vous ai envoys, lesquels j'ai tous faits avec le plus de soin et
d'amour qu'il m'a t possible. J'ai maintenant le dernier (le tableau
du _Mariage_) entre les mains: j'y observerai diligemment ce que vous
aimez tant dans ceux que possdent les autres, puisque je ne trouve
point d'autre moyen de vous entretenir dans l'opinion que je suis
toujours pour vous le plus affectionn de tous les hommes.

[Note 756: Du 22 dcembre 1647, p. 279.]

Aprs avoir termin la rptition des Sept Sacrements, le Poussin fit
d'autres tableaux pour quelques amateurs franais, entre autres, pour M.
Delisle de la Sourdire, le Passage de la mer Rouge[757]; pour M.
Pucques, l'Enlvement d'Europe[758]; pour M. de Mauroy, la Nativit de
Jsus-Christ[759]; pour l'ambassadeur de France  Rome, en 1650, une
Vierge porte par quatre anges[760].

[Note 757: _Lett_., p. 280.]

[Note 758: P. 303.]

[Note 759: P. 310.--Voy. aussi dans Flibien, t. IV, p. 89 et suiv.,
l'numration des tableaux que le Poussin fit  Rome, pour des amateurs,
aprs 1648.]

[Note 760: P. 308.]

Un grand nombre de personnes dsiraient obtenir une composition de sa
main: mais le Poussin ne spculait pas sur son art; il ne se dcidait
qu'en faveur de celles qui lui taient recommandes par ses amis, ou
avec lesquelles il avait d'anciennes relations.

L'auteur du _Roman comique_, Scarron, qui tait li avec M. de Chantelou
et qui, de plus, avait connu le Poussin  Rome, pendant un voyage qu'il
fit en cette ville, vers 1635, dsirait beaucoup avoir une oeuvre de ce
matre. Ds le mois de juin 1646, Chantelou avait voulu disposer
l'artiste  faire un tableau pour le pauvre pote; mais le Poussin s'en
tait excus, ayant fermement rsolu de n'entreprendre rien, quelque
profit qu'il pt y avoir pour lui, avant d'avoir termin les Sept
Sacrements[761].

[Note 761: P. 245, 248.]

Scarron ne se tint pas pour battu; il supposa que l'hommage de ses
oeuvres pourrait dterminer l'artiste  modifier sa rsolution. Il les
lui envoya donc; mais cet envoi produisit l'effet tout contraire, ci
J'ai reu du matre de la poste de France, crivait le Poussin, le 4
fvrier 1647[762] un livre ridicule des facties de M. Scarron, sans
lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule
fois, et c'est pour toujours: vous trouverez bon que je ne vous exprime
pas tout le dgot que j'ai pour de pareils ouvrages.

[Note 762: _Lett_., p. 256.]

Scarron revint  la charge, en lui faisant remettre par un de ses amis 
Rome, un second livre avec une lettre. Le Poussin s'tait cru oblig d'y
rpondre, lorsque le bruit de la mort du pauvre auteur se rpandit 
Rome[763]. Il parat qu'il lui rpondit plus tard.--J'avais dj crit
 M. Scarron, en rponse  la lettre que j'avais reue de lui avec son
_Typhon burlesque_, disait-il  M. de Chantelou, le 12 janvier
1648[764], mais celle que je viens de recevoir avec la vtre me met en
une nouvelle peine. Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui
ft passe, et qu'il ne gott pas plus ma peinture que je ne gote son
burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son
ouvrage; mais ce qui me fche davantage, c'est qu'il me menace d'un sien
_Virgile travesti_, et d'une ptre qu'il m'a destine dans le premier
livre qu'il imprimera. Il prtend me faire rire d'aussi bon coeur qu'il
rit lui-mme, tout estropi qu'il est; mais, au contraire, je suis prt
 pleurer, quand je pense qu'un nouvel _rostrate_ se trouve dans notre
pays. Je vous dis cela en confidence, ne dsirant pas qu'il le sache. Je
lui crirai tout autrement, et j'essayerai de le contenter, au moins de
paroles.

[Note 763: P. 274.]

[Note 764: P. 282.]

On conoit que le burlesque de Scarron ne devait gure convenir  la
gravit du Poussin. L'amour qu'il avait vou  l'tude du beau antique,
le respect et l'admiration qu'il professa toute sa vie pour Virgile,
devaient le transporter d'indignation, en lisant les plaisanteries que
Scarron se permet sur les plus belles inventions de ce pote. Il ne
pouvait, sans doute, admettre la parodie _d'ne descendu aux Enfers_,
et y trouvant:

    ...L'ombre d'un laquais,
    Qui, tenant l'ombre d'une brosse,
    En frottait l'ombre d'un carrosse.

Cependant, vaincu par les obsessions et par les prires de Chantelou, il
se rsignait  dire, dans le mois d'aot 1649[765]: Avec le temps, je
pourrai servir M. Scarron, mais pour le prsent je suis trop engag. 
Il crivait de nouveau  Chantelou, le 17 janvier 1649[766]: M. Scarron
m'a crit un mot pour me faire souvenir de la promesse que je lui ai
faite: je lui ai rpondu et promis derechef de m'efforcer de le
satisfaire, et cela  votre sollicitation plus qu' la sienne, car il
n'y a rien  quoi je ne m'engageasse pour vous tre agrable. Il
ajoutait, dans la lettre du 7 janvier suivant: J'ai trouv la
disposition d'un sujet bachique, plaisant pour M. Scarron. Si les
turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai
cette anne  le mettre en tat.

[Note 765: _Lett_., p. 289.]

[Note 766: P. 296.]

Le Poussin supposait que l'auteur du _Roman Comique_ et de tant d'autres
facties prfrerait un sujet ayant de l'analogie avec ses crits; il se
trompait. Malgr la bouffonnerie et la licence de ses livres, Scarron
professait, dit-on, un grand respect pour la religion et s'acquittait
exactement des devoirs qu'elle impose. Cela tient  l'honnte homme,
disait-il, et calme la conscience, chose absolument ncessaire pour bien
vivre avec soi. Il n'y a point de licence potique qui autorise le
libertinage d'esprit, et je cesserais d'tre pote, s'il fallait l'tre
ace prix[767]. D'ailleurs, quoique mari, il possdait toujours, 
titre de bnfice, un canonicat au Mans. Il voulut donc avoir du Poussin
un tableau de saintet, et le peintre lui fit le petit, mais admirable
tableau du Ravissement de saint Paul, qui st maintenant au Louvre. Il
le termina vers la fin de mai 1650; car en crivant  Chantelou, le 29
de ce mois, il lui disait: Je pourrai envoyer en mme temps  M.
l'_abb_ Scarron son tableau du Ravissement de saint Paul, vous le
verrez, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment[768].--Le
pauvre Scarron laissa ce tableau  sa veuve, et madame de Maintenon le
donna au roi Louis XIV: singulire destine des hommes comme des choses!
Il est probable que ce tableau tait la rptition de celui que le
peintre avait fait en 1643 pour son ami Chantelou, et qui, aprs avoir
fait partie du cabinet du rgent, a pass en Angleterre.

[Note 767: _Biographie universelle_, art. SCARRON, t. XLII
p. 44.]

En 1651, il fit pour le Commandeur un grand paysage dans lequel il
reprsenta une tempte sur terre; imitant l'effet d'un vent imptueux,
d'un ciel rempli d'obscurit, de pluie, d'clairs, de foudres qui
tombent en plusieurs endroits, non sans y faire du dsordre. Toutes les
figures qu'on y voit, crivait-il  son ami Stella[769], jouent leurs
personnages selon le temps qu'il fait. Les uns fuient au travers de la
poussire et suivent le vent qui les emporte; d'autres, au contraire,
vont contre le vent et marchent avec peine, mettant leurs mains devant
leurs yeux. D'un ct, un berger court et abandonne son troupeau, voyant
un lion qui, aprs avoir mis par terre certains bouviers, en attaque
d'autres dont les uns se dfendent et les autres piquent leurs boeufs et
tchent de se sauver. Dans ce dsordre, la poussire s'lve par gros
tourbillons; un chien, assez loign, aboie et se hrisse le poil, sans
oser approcher: sur le devant du tableau, on voit Pyrame mort tendu
par terre et, auprs de lui, Thysb qui s'abandonne  sa douleur.

[Note 768: _Lett_., p. 313.]

[Note 769: P. 354.]

Paul Frart, sieur de Chantelou, l'ami intime du Poussin, avait deux
frres: l'an, Jean Frart, sieur de Chantelou, conseiller du roi et
commissaire principal en Champagne, Alsace et Lorraine; et le plus
jeune, Roland Frart de Chantelou, abb de Chambray, conseiller et
aumnier ordinaire du roi. Sans tre aussi intimement li avec ces
derniers qu'avec Paul de Chantelou, le Poussin entretenait avec eux de
trs-bonnes relations. Il commena en mai 1648, pour M. de Chantelou
l'an, un petit tableau du Baptme de saint Jean, qu'il excuta sur une
petite planche de cyprs[770]. Il le lui envoya en septembre suivant, en
s'excusant sur la dbilit de ses yeux et le peu de fermet de sa main,
qui ne lui ont pas permis de faire mieux un ouvrage d'une si petite
dimension. Vous accepterez, s'il vous plat, ce tableau, dit-il, d'aussi
bon coeur que s'il tait mieux. J'ai proportionn le prix  l'ouvrage,
et je puis encore le diminuer, si cela vous parat convenable[771].

[Note 770: _Lett_., p. 284, 288.]

[Note 771: Lettre du 19 septembre 1648  M. de Chantelou l'an, p.
290.]

La correspondance du Poussin ne contient aucune preuve qu'il ait jamais
fait de tableau pour M. de Chambray: mais cela parat trs-probable,
d'aprs une lettre du 3 juillet 1650  M. de Chantelou. Je suis
trs-aise, crit-il, que M. de Chambray se souvienne de moi, et qu'il
veuille me demander quelque chose; je le servirai de tout mon
coeur[772]. On sait que M. de Chambray publia en 1650,  Paris, le
parallle de l'architecture antique avec la Moderne, ouvrage ddi  ses
deux frres, et orn du portrait de M. de Noyers. Il faisait imprimer en
mme temps une traduction des quatre livres d'architecture d'Andr
Palladio, et le ddiait galement  ses frres. L'anne suivante, il
publia une traduction du trait de Lonard de Vinci sur la peinture, et
la ddia au Poussin, tandis que Dufresne publiait et ddiait  la reine
Christine le texte de ce mme trait, d'aprs un manuscrit enrichi de
dessins du Poussin, que le commandeur del Pozzo avait donn  MM. de
Chantelou, pendant leur sjour  Rome[773]. C'est au premier de ces
ouvrages que se rapporte le passage d'une lettre du peintre, du 29 aot
1650, dans lequel il dit: J'ai lu l'ptre liminaire de M. de Chambray,
laquelle m'a fait un plaisir tout particulier, me remettant comme devant
les yeux l'excellence de la vertu de feu monseigneur (de Noyers), qui ne
se peut assez exalter. Je n'aurais jamais pens qu'il et insr le nom
de son serviteur dans cette noble ptre et dans le courant du livre
aussi honorablement qu'il a bien voulu le faire; c'est un effet de sa
courtoisie naturelle et de l'amiti singulire qu'il me porte. Aussi
ai-je abandonn la pense que j'avais eue de lui envoyer une note sur
mon origine; car ce serait une grande et sotte prsomption que de
dsirer plus que ce qu'il dit de moi: c'est dj trop mille fois.
J'espre que vous ne dsapprouverez pas ce changement. J'ai cru aussi
qu'il tait plus convenable de ne pas laisser voir le jour aux
observations que j'ai commenc  ourdir sur le fait de la peinture, et
que ce serait porter de l'eau  la mer, que d'envoyer  M. de Chambray
quoi que ce soit qui toucht  une matire en laquelle il est si fort
expert. Si je vis, cette occupation sera celle de ma vieillesse[774].

[Note 772: _Lett_., p. 315.]

[Note 773: Appendice aux _Lettres du Poussin_, p. 364.]

[Note 774: _Lett_., p. 316.]

Il est extrmement regrettable que l'ouvrage de l'abb de Chambray sur
l'architecture ait fait abandonner au Poussin l'ide de continuer les
observations qu'il avait commenc  ourdir sur le fait de la peinture:
c'est une grande perte pour l'art.

Aprs avoir got les livres dont M. de Chambray l'avait favoris, le
Poussin en fit prsent au commandeur del Pozzo, qui les tient, crit-il
 Chantelou, le 11 mai 1653, comme autant de trsors, et les montre 
tous les habiles gens qui le vont visiter. J'en ai agi ainsi  cette fin
que ces livres soient vus en bon lieu, et que le nom et la rputation de
messieurs de Chantelou s'tendent partout[775].

[Note 775: P. 324.]

Vers la mme poque, le peintre excuta son portrait pour M. de
Chantelou: il en fit une rptition, avec quelques diffrences, pour son
ami Pointel: mais il envoya celui qui tait le mieux russi  Chantelou,
en lui recommandant de n'en rien dire, pour ne point causer de
jalousie[776]. Je prtends que ce portrait doit tre une preuve du
profond attachement que je vous ai vou; d'autant que, pour aucune
personne vivante, je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette
occasion. Je ne veux pas vous dire la peine que j'ai eue  faire ce
portrait, de peur que vous ne croyiez que je veuille le faire
valoir[777].

[Note 776: P. 302, 312.]

[Note 777: _Lett_., P. 312.]

Il en fit une copie pour un de ses meilleurs amis qu'il ne nomme pas:
Je n'ai pu, dit-il, honntement le lui refuser. C'est ce qui retarda
l'envoi de l'original, qui tait termin  la fin de mai 1650, et qui ne
fut expdi que dans le mois de juillet suivant[778].

M. de Chantelou lui ayant tmoign son admiration de ce portrait, dont
la rptition faite pour Pointel est aujourd'hui au Louvre, ce lui ayant
envoy une somme assez leve pour le prix, qui n'avait pas t fix 
l'avance, le Poussin, avec sa modestie et son dsintressement
ordinaires, lui rpondit: Il n'y a non plus de proportion entre
l'importance relle de mon portrait et l'estime que vous voulez bien en
faire, qu'entre le mrite de cette oeuvre et le prix que vous y mettez:
je trouve des excs dans tout cela[779].

[Note 778: P. 313.]

[Note 779: P. 316.]

Il composa encore pour M. de Chantelou une grande Vierge, qu'il lui
envoya en 1655. Il disait  son ami,  cette occasion: Je vous prie,
devant toute chose, de considrer que tout n'est pas donn  un homme
seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est
point de mon talent. Je ne doute nullement que les opinions de ceux qui
verront cet ouvrage ne soient entre elles fort diverses, parce que les
gots des amateurs de la peinture n'tant pas moins diffrents que ne le
sont les talents des peintres eux-mmes, il doit se trouver autant de
diversit dans le jugement des uns qu'il y en a rellement dans les
travaux des autres[780].

[Note 780: _Lett_., p. 324.]

Il fit quelque temps aprs, pour madame de Mont-mort, devenue bientt
madame de Chantelou, une Vierge en Egypte[781]. Il excuta ensuite pour
Chantelou la Conversion de saint Paul[782].

[Note 781: P. 333, 335.]

[Note 782: _Id._ et 336.]

Le commandeur del Pozzo tait mort avant que le Poussin ne mt la main 
ce tableau: le peintre l'annonce, dans sa lettre du 24 dcembre 1657, 
Chantelou, leur ami commun. Notre bon ami, M. le chevalier del Pozzo,
est dcd, et nous travaillons  son tombeau[783].

[Note 783: P. 335.]

L'artiste lui-mme commenait  ressentir plus fortement les atteintes
de la vieillesse; cependant il excuta encore pour Chantelou le tableau
de la Samaritaine. Mais il avait la conviction que cette oeuvre ne
pouvait valoir celles de sa jeunesse et de son ge mr. Il voyait
arriver sa fin avec la rsignation d'un chrtien et la fermet d'un
philosophe. Je suis assure, crit-il  Chantelou, le 20 novembre 1662,
que vous avez reu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est
peut-tre le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas
grand sujet d'en tre satisfait; mais vous devez considrer que j'y ai
employ, avec tout ce qui me reste de forces, la mme volont que j'ai
toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des tmoignages d'amiti
que vous m'avez donns pendant si longtemps et dans tant d'occasions, et
veuillez me les continuer jusqu' ma fin,  laquelle je touche du bout
de mon doigt: je n'en peux plus[784].

[Note 784: _Lett_., p. 341]

Au commencement de novembre 1664, le Poussin perdit la fidle compagne
de sa vie, celle qui avait contribu  le fixer  Rome. Il fit part de
cette perte  M. de Chantelou, dans une lettre du 16 novembre 1664[785]
et lui dit: Quand j'avais le plus besoin de son secours, la mort me
laisse seul, charg d'annes, paralytique, plein d'infirmits de toutes
sortes, tranger et sans amis, car, en cette ville, il ne s'en trouve
point. Voil l'tat auquel je suis rduit: vous pouvez vous imaginer
combien il est affligeant. On me prche la patience, qui est, dit-on, le
remde  tous les maux; je la prends comme une mdecine qui ne cote
gure, mais aussi qui ne me gurit de rien. Me voyant dans un semblable
tat, lequel ne peut durer longtemps, j'ai voulu me disposer au dpart.
J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse
plus de dix mille cus de ce pays (53,000 francs environ)  mes pauvres
parents, qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorants,
qui, ayant, aprs ma mort,  recevoir cette somme, auront grand besoin
du secours et de l'aide d'une personne honnte et charitable. Dans cette
ncessit, je viens vous supplier de leur prter la main, de les
conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne
soient pas tromps ou vols. Ils vous en viendront humblement requrir,
et je m'assure, d'aprs l'exprience que j'ai de votre bont, que vous
ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre
Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.

[Note 785: P. 344.]

Il avait demand  M. de Chantelou[786] le livre _De la perfection de la
Peinture_, publi par l'abb de Chambray, au Mans, en 1662. Lorsqu'il
l'eut examin, il crivit  M. de Chambray, le 7 mars 1665:

Il faut  la fin se rveiller. Aprs un si long silence, il faut se
faire entendre, pendant que le pouls nous bat encore. J'ai eu tout le
loisir de lire et d'examiner votre livre de la parfaite ide de l
peinture, qui a servi d'une douce pture  mon me afflige, et je me
suis rjoui de ce que vous tiez le premier des Franais qui aviez
ouvert les yeux  ceux qui ne voyaient que par les yeux d'autrui, se
laissant abuser  une fausse opinion commune. Vous venez d'chauffer et
d'amollir une matire rigide et difficile  manier, de sorte que,
dsormais, il se pourra trouver quelqu'un qui, en vous prenant pour
guide, s'occupera de nous donner quelque chose au bnfice de la
peinture.

[Note 786: Par sa lettre du 4 fvrier 1663, p. 342.]

Aprs avoir considr la division que Franois Junius fait des parties
de ce bel art[787], j'ai os mettre ici brivement ce que j'en ai
appris. Il est ncessaire premirement de savoir ce que c'est que cette
sorte d'imitation et de la dfinir.

[Note 787: _Francisci Junii, F. F. de pictura veterum_, libri tres.
La premire dition, ddie  Charles Ier, roi d'Angleterre, est de
1637.]

DFINITION. C'est une imitation faite avec lignes et couleurs,
sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil: sa fin
est la dlectation.

PRINCIPES que tout homme capable de raison peut comprendre.

Il ne se donne point de visible sans lumire;

Il ne se donne point de visible sans milieu transparent;

Il ne se donne point de visible sans forme;

Il ne se donne point de visible sans couleur;

Il ne se donne point de visible sans distance;

Il ne se donne point de visible sans instrument.

CHOSES qui ne s'apprennent point et qui forment les parties
essentielles de la peinture.

Premirement, pour ce qui est de la matire, elle doit tre noble, et
qui n'ait reu aucune qualit de l'ouvrier. Pour donner lieu au peintre
de montrer son esprit et son industrie, il faut la prendre capable de
recevoir la plus excellente forme. On doit commencer par la
disposition; puis viennent l'ornement, le _decorum_, la beaut, la
grce, la vivacit, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.
Ces dernires parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner. C'est
le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir s'il
n'est conduit par le Destin. Ces neuf parties contiennent plusieurs
choses dignes d'tre crites par de bonnes et savantes mains.

Je vous prie de considrer ce petit chantillon, et de m'en dire votre
sentiment sans aucune crmonie. J'ai l'exprience que vous savez
non-seulement moucher la lampe, mais encore y verser de bonne huile.
J'en dirais davantage, mais quand je m'chauffe maintenant le devant de
la tte par quelque forte attention, je m'en trouve mal. Au surplus,
j'ai toujours honte de me voir plac, dans votre ouvrage, avec des
hommes dont le mrite et la valeur sont au-dessus de moi, plus que
l'toile de Saturne n'est au-dessus de notre tte; je dois cela  votre
amiti, qui vous fait me voir plus grand de beaucoup que je ne
suis[788].

[Note 788: _Lett_., p. 346.]

Cette lettre doit redoubler les regrets de tous les amis de l'art: il
est vident que si le Poussin et voulu s'attacher  expliquer les
principes de la peinture, que nul ne connaissait aussi bien que lui, il
aurait fait un livre non-seulement bien suprieur  celui de l'abb
Chambray, maintenant fort oubli, mais mme  beaucoup d'autres traits
publis puis cette poque.

Il touchait  sa fin: sa dernire lettre  M. de Chantelou lui
renouvelle, d'une manire profondment sentie, l'assurance de son
affection. Je vous demande excuse, lui crivait-il le 28 mars 1665,
d'avoir tant tard  confesser de nouveau que vous tes celui  qui je
suis le plus redevable, que vous tes mon refuge, mon appui, et que je
serai, tant que je vivrai, le plus reconnaissant et le plus dvou de
vos serviteurs[789].

Huit mois plus tard, le 19 novembre 1665, le Poussin rendait  Dieu son
me fortement trempe. Le commandeur del Pozzo, nous l'avons vu, l'avait
prcd dans la tombe en 1657. M. de Chantelou mourut le dernier de ces
trois amis, dont l'un est la plus haute expression de l'art et le plus
grand honneur de l'cole franaise, et dont les deux autres rsument 
un gal degr, tant en France qu'en Italie, les qualits aimables et
srieuses qui font les grands amateurs.

[Note 789: _Lett_., p. 349.]

FIN.




APPENDICE

I

NOTICE SUR LA FORNARINE[790]


[Note 790: Voy. p. 51.]

Sur ton vritable portrait peint par Raphal, et conjecture sur la
vrit de ceux du palais Barberini,  Rome, et de la galerie des
offices,  Florence.

_Lettre de Melchior Missirini au noble seigneur Renato Arrigoni_[791].

[Note 791: Cette lettre est rapporte dans le _Piacevole raccolta di
opuscoli sopra argomento d'arti belle, scelti da autori antichi et
moderni, e ripublicati per cura di Niccol Laurenti e Francisco
Gasparoni_.--_Roma, lipografia Menicanti_, 1846.--T. III, p. 252.--Elle
se trouve aussi dans la traduction du la _Vie de Raphal_, de M.
Quatremre de Quincy, par Longhena.--Milano, 1829, p. 656.]

Rome, le 6 avril 1806.

Le pouvoir que votre supriorit et vos qualits minentes vous donnent
sur moi, me fait une douce violence en m'obligeant  vous dire mon avis
sur la Fornarine de la tribune de Florence, et en me demandant d'y
ajouter ce que je sais sur cette femme. Je ne me connais d'autre mrite,
pour entrer dans cette controverse, que l'opinion que vous daignez avoir
de moi: prenez garde de ne pas vous tromper! Quoi qu'il en soit, je veux
vous satisfaire et m'exposer, ainsi que vous, au danger de soulever une
infinit de rcriminations. Mais si l'on veut bien prendre mon opinion
pour une conjecture, comme c'en est une en effet, j'espre qu'on devra
me pardonner ma hardiesse.

Je dis donc, pour commencer par le commencement, que cette Fornarine
tait la fille d'un boulanger  Rome, qui demeurait au del du Tibre, du
ct de Sainte-Ccile. Il y avait dans sa maison un petit jardin entour
d'un mur, lequel, pour peu qu'un homme se hausst sur la pointe des
pieds, tait domin de telle sorte que celui qui regardait voyait tout
l'intrieur. C'tait l que cette fille venait trs-souvent prendre ses
bats: et comme la renomme de sa beaut s'tait rpandue et attirait la
curiosit des jeunes gens, et surtout celle des disciples de l'art, qui
vont en qute de la beaut, tous dsiraient la voir.

Or il arriva que Raphal vint  passer aussi par l, au moment mme o
la jeune fille tait dans la cour, et, croyant n'tre pas vue, se lavait
les pieds au bord du Tibre, qui baignait l'extrmit du jardin. Le
Sanzio, s'tant hauss par dessus le petit mur, vit la jeune fille et
l'examina attentivement; et, comme il tait extrmement amateur des
belles choses, la trouvant trs-belle, il en devint aussitt amoureux,
concentra toutes ses penses sur elle, et n'eut plus de repos qu'elle ne
ft  lui.

Ayant donc donn son coeur  cette femme, il la trouva encore plus
aimable et d'un caractre plus lev qu'il n'aurait pu le supposer
d'aprs sa condition; c'est pourquoi il s'enflamma de jour en jour d'une
passion plus ardente, tellement qu'il ne lui tait plus possible de
s'appliquer  l'art sans sa prsence. Cette passion n'chappa point 
Agostino Chigi, qui faisait alors travailler h la Farnsine; il fit en
sorte que la Fornarine pt chaque jour tenir compagnie  Raphal.

Vivant ainsi ensemble, le grand artiste rendit le nom de la Fornarine
immortel, non-seulement  cause de sa rputation, mais par ses oeuvres:
car, comme il arrive d'ordinaire aux amoureux de ne pouvoir tenir aucune
conversation sans y faire entrer l'objet de leur affection, ainsi
Raphal ne sut plus peindre, s'il ne parlait de sa bien-aime avec le
langage de l'art. Aussi, la peignit-il plusieurs fais: il la plaa dans
la grande fresque de l'Hliodore, oeuvre minente, qui l'emporte sur les
autres, et dans laquelle la Fornarine est reprsente avec une telle
aisance de mouvement, que j'ai entendu dire plusieurs fois  Canova, que
c'tait le plus beau corps mis en mouvement par Raphal, sous les traits
de sa matresse; il la mit dans le grand tableau de la Transfiguration;
il fit son portrait  part, dans un magnifique tableau sur bois qu'il
envoya en don  Taddeo, son ami intime  Florence; enfin, il la plaa
dans le Parnasse, sous le symbole de Clio; et ce fut vritablement le
portrait le plus vrai de la Fornarine, tant pour les traits du visage
que pour sa personne. C'est ainsi qu'il l'idalisait, comme en une
apothose, dans ses oeuvres les plus sublimes et les plus classiques.

Vous me demanderez peut-tre ce que je prtends faire de la Fornarine
qui existe dans la galerie de l'illustre famille Barberini, et de celle
de la tribune de Florence? Quant au tableau du palais Barberini, il
n'indique pas les qualits de la beaut de la Fornarine, qui fut
vritablement admirable; avec une rare souplesse des membres, des
traits fins et une physionomie, tout  la fois grecque et romaine. Les,
trois portraits introduits dans les ouvrages ci-dessus rappels, encore
qu'ils admettent cette libert et cette varit qu'exigent ces sortes de
compositions, ont la mme forme lgante et distingue, une gale
dsinvolture de la personne, une gale idalit de la physionomie, un
mme corps souple et lger paraissant form pour la danse, un mme air
tendre et passionn-qu'on croirait avoir t model par l'amour. Ces
caractres ne se rencontrent pas dans la Fornarine des Barberini, non
plus que dans celle de Florence. Que, si la peinture Barberini porte
crite[792] l'pigraphe _Amasia di Raffaello_, ce n'est pas une preuve
suffisante, parce que cette criture n'est pas de Raphal, et qu'elle a
pu tre trace par un autre. Les vrais connaisseurs en cette matire
prsument que ce portrait est celui d'une des femmes clbres dans les
lettres  cette poque; car on sait que Raphal a peint plusieurs de ces
femmes illustres, et c'tait alors l'usage des femmes leves par leur
esprit au-dessus de leur condition, de consentir  ce que les plus
grands artistes fissent leurs portraits[793].

[Note 792: Sur un bracelet qui entoure le bras gauche du portrait.]

[Note 793: Pour comprendre cette remarque de Missirini, il faut ne
pas oublier que la Fornarine du palais Barberini est reprsente 
mi-corps, absolument nue.]

A l'gard de la Fornarine de Florence, bien qu'elle soit une oeuvre
excellente et de premier ordre, je n'y vois point l'idalit de la
passion du Sanzio, ni cette forme lgante qu'on dirait d'une nymphe, ni
cette souplesse comparable  la plante la plus flexible. C'est le
portrait d'une femme ayant l'air grave et rsolu, annonant une me
fire et svre. Je ne m'explique pas non plus pourquoi Raphal l'a
orne d'une pelisse de fourrure, lui qui reprsente toujours la
Fornarine dcollete et dcouverte, l o les femmes aiment tant  faire
montre de leurs appas.

Le portrait de la Fornarine, que le Sanzio envoya  Florence, par suite
de ces vicissitudes auxquelles sont sujettes les choses de ce monde, a
pri ou a t emport loin de l'Italie. Le tableau de la tribune a t
baptis du nom de Fornarine par Puccini, qui, examinant les tableaux de
la Garde-robe ducale, vint a trouver cette peinture d'un prix
inestimable, et l'appela Fornarina; et comme c'tait un grand bonheur de
possder ce trsor, l'opinion de Puccini a prvalu, et maintenant est
tablie plus fermement que jamais dans la croyance commune.

Quelques personnes ont pens que ce tableau tait d  Giorgione, et
ce n'tait point sans fondement, car le coloris de ce portrait est de la
plus sublime couleur vnitienne: on pourrait peut-tre l'attribuer au
Giorgione, s'il n'tait facile de reconnatre que cette peinture est
plus fire et plus forte que sa manire ne le comporte; les cheveux sont
peut-tre mieux traits qu'il n'aurait pu le faire; les yeux sont
dessins et excuts avec une magie merveilleuse, et avec cette
perfection qui est le propre des plus grands artistes de l'cole
romaine, et toute la tte a un caractre de puissance qui annonce une
me plus vigoureuse que l'inspiration de Giorgione. C'est ce qui me
dcide  hasarder une conjecture que d'autres pourraient mieux que moi
vrifier,  savoir que cette oeuvre merveilleuse a t dessine par le
grand Michel-Ange et excute par Sbastien del Piombo; et je m'appuie
sur les, raisons suivantes.

Il y a lieu de croire que ce portrait reprsente Victoria Colonna,
marquise de Pescaire, flambeau brillant d'honntet, de beaut, de
gnie. Le Bulifon a fait excuter une gravure qui ressemble beaucoup,
quant  la pose et  l'ensemble,  ce tableau, comme on le voit par
l'original que je vous envoie.

L'estampe est des plus mdiocres, mais nanmoins elle laisse voir ce
que je dis; et comme la gravure est tout  fait mauvaise, elle n'a pu
retracer l'excellence de l'original. Le Bulifon ne pouvait se tromper,
ayant t un homme de got et fort vers dans toutes les choses d'art;
il n'aurait pas os ddier cette estampe, comme il le fit,  la duchesse
de Tagliacozzo, s'il n'avait fait qu'une supercherie.

Maintenant, voici mon raisonnement: Tout le monde sait de quelle sainte
affection furent unis les coeurs du grand Buonarotti et de Victoria
Colonna, qui en a laiss des preuves dans ses oeuvre potiques; tout le
monde sait que le grand artiste avoue, dans un madrigal, avoir dessin
le portrait de la marquise; on connat galement l'intimit qui rgnait
entre Michel-Ange et Sbastien del Piombo. Cette conjecture n'est donc
pas entirement dpourvue de fondement, outre que je trouve dans le
tableau de Florence le large style du faire micheangesque dans la pose,
la fiert, la sublimit de la composition, dans l'attitude et le visage,
elle brillant du coloris vnitien. Je ne veux point omettre de faire
remarquer que la marquise dut avoir cette force de caractre,
puisqu'elle avait engag sa foi  un vaillant guerrier, et qu'elle avait
donn son affection  une me forte comme tait celle de Michel-Ange.
L'amour nat et se nourrit d'une sympathique ressemblance.

Je sais bien que cette opinion que j'mets fera jeter les hauts cris,
principalement aux Florentins; mais quel tort leur fera-t-elle, si ce
tableau ne cesse point pour cela d'tre plac au premier rang, mais sera
mme plus remarqu, les peintures de Michel-Ange tant fort rares?
Lorsque j'entrepris d'indiquer d'une manire sre le vritable portrait
de Raphal, et que je montrai l'erreur qui l'avait i'ait confondre avec
celui d'Altoviti, je soulevai galement une grande rumeur; mais,  la
fin, il parat que les Toscans eux-mmes se mettent de mon ct depuis
la publication du livre de Moreni[794]. Quoi qu'il puisse arriver, ce
sera toujours pour moi la plus douce chose  penser, que je me suis
efforc, autant qu'il dpendait de moi, d'identifier les portraits de
Raphal et de la Fornarine, et de rapprocher, mme aprs leur mort, ces
deux nobles mes que l'amour enlaa si troitement de ses liens pendant
la vie.

[Note 794: C'est un mmoire du chanoine D. Moreni, intitul:
_illustrazione storico-critica di una rarissima medaglia rappresentante
Bindo Altoviti_. Cette notice contient des dtails intressants sur
l'amiti qui unissait Bindo et Raphal. Voyez _Notizie_ intorno Raffaele
Sanzio, etc., dall'avvocato D. Carlo Fea. Roma, 1822, chez Vincenzo
Poggioli, p. 19 et 92.]

--Je ne puis admettre comme vraie la conjecture du savant Missirini.
Bien qu'il n'y ait point de preuve certaine que le portrait de la
tribune de Florence soit celui de la Fornarine, il est permis nanmoins
de supposer que cette admirable peinture est l'oeuvre de Raphal, et
qu'il a voulu reprsenter sa matresse bien-aime. Pourquoi le portrait
qu'il avait envoy  son ami Taddeo n'aurait-il pas pass entre les
mains des Mdicis, comme tant d'autres chefs-d'oeuvre maintenant runis,
soit dans la galerie degli Uffizi, soit au palais Pitti? N'est-il pas
plus vraisemblable d'admettre cette supposition que de dcider sans
aucune preuve, ainsi que le fait le savant critique, que ce portrait a
d prir ou tre emport loin de l'Italie? L'objection tire de la
pelisse de fourrure qui couvre une partie des paules de la Fornarine ne
me parat pas mieux fonde. Pourquoi l'artiste, dans un caprice de son
art, n'aurait-il pas reprsent son modle avec l'ornement qui
caractrisait alors les femmes du plus haut rang, comme on le voit dans
le portrait de Jeanne d'Aragon qui est au Louvre? Quant  l'expression
du visage, elle nous parat aussi belle que l'idal permet de le
dsirer. Sans doute ce n'est point une expression ardente et passionne
comme on l'entend en France; mais, lorsqu'on connat les physionomies
romaines, empreintes d'une srnit, d'un calme qui rappelle les plus
belles figures antiques, on ne doit pas douter que le tableau de
Florence ne reprsente une Romaine dans tout l'clat de cette beaut
particulire aux femmes de cette ville et principalement  celles du
quartier du Transtvre, patrie de la Fornarine. Si l'on ne peut voir
dans ce portrait la souplesse, la dsinvolture de ses membres, cela,
lient uniquement  ce qu'elle est reprsente  mi-corps, dans une
altitude pose. La comparaison tablie entre cette merveilleuse peinture
et l'affreuse gravure  laquelle Bulifon a donn le nom de Victoria
Colonna, marquise de Pescaire, n'est pas heureuse; il suffit de jeter
les yeux sur la figure grosse, courte, paisse, que cette gravure
reprsente, et sur celle de la Fornarine de Morghen, reprsentant le
tableau de Florence, pour se convaincre qu'il n'y a entre elles rien
absolument de semblable ou de ressemblant; et je ne comprends pas
comment Missirini, qui est un crivain d'un got sr et d'une critique
claire, a pu fonder son raisonnement sur ce rapprochement. Les
amateurs pourront facilement dcider la question _de visu_, car
Longhena, dans la traduction de la _Vie de Raphal_ de M. Quatremre de
Quincy, en reproduisant la lettr de Missirini, a donn galement la
reproduction de la gravure de Bulifon. (Voy. Longhena, p. 657, 660). Ce
Bulifon, que Missirini cite comme un homme trs-vers dans les matires
d'art, et qui parat avoir t plutt un savant qu'un connaisseur, tait
d'origine franaise. Il alla se fixer  Naples vers 1680, et s'y fit
libraire. Il y publia un assez grand nombre d'ouvrages dont la
_Biographie universelle_ donne une nomenclature incomplte, puisqu'elle
n'nonce pas les oeuvres de Victoria Colonna, qu'il fit imprimer et
qu'il ddia  la duchesse de Tagliacozzo, comme l'indique l'pigraphe
mise au bas du portrait de Victoria Colonna, cit par Missirini et
reproduit par Longhena. La gravure qu'il a donne comme tant le
portrait de cette femme illustre, a t faite plus de cent quarante ans
aprs sa mort; le Bulifon ne parle point de son origine, et l'paisseur
du visage, la vulgarit des traits et de l'expression sont en dsaccord
complet avec la rputation de beaut que Victoria Colonna avait inspire
a tous ses contemporains. Cette gravure ne prouve donc absolument rien.
On voyait expos en 1851, au palais Doria, dans le Corso,  Rome, un
magnifique portrait en pied que l'on disait tre celui de la marquise de
Pescaire, et que les artistes et les connaisseurs attribuaient
gnralement  Sebastiano del Piombo ou  Michel-Ange. Ce portrait, que
j'ai longtemps et plusieurs fois admir, n'offre aucune ressemblance,
soit avec la Fornarina de la tribune de Florence, soit avec la gravure
que Missirini a t chercher dans les publications faites par le
Bulifon.

S'il est permis de supposer que le fameux tableau de la tribune ne
reprsente pas la Fornarine, la tradition s'accorde au moins  signaler
son portrait, ainsi que le reconnat le docte Missirini, dans trois des
principales compositions de Raphal, dans l'Hliodore et le Parnasse des
fresques du Vatican; et dans le tableau de la Transfiguration.
J'ajouterai qu'elle se trouve galement dans une autre oeuvre capitale
du grand matre, _lo Spasimo di Sicilia_, sous les traits d'une des
saintes femmes agenouilles  gauche de la Vierge,  l'angle du tableau,
sur le premier plan. Il est impossible de se mprendre ici sur les
traits de la Fornarine et sur son ajustement. C'est bien l son noble et
beau visage, aussi calme qu'expressif, et d'une rgularit tenant  la
fois de la beaut grecque et romaine. Ses cheveux sont bien natts et
attachs comme elle les porte dans la Transfiguration. Ses paules nues,
accusant la forme particulire des paules romaines, sont fortes et
remontent presque  la naissance du col. Enfin, ce qui me parat un
trait caractristique, c'est que dans le Spasimo, comme dans l'Hliodore
et dans la Transfiguration, Raphal a toujours laiss voir le pied de la
Fornarine, en souvenir sans doute de sa rencontre au bord du Tibre.
Quant  la Clio du Parnasse, assise  droite d Apollon et tenant  la
main la trompette de la renomme, c'est bien encore la Fornarine, mais
potise, idalise et mise en apothose  la hauteur des muses et des
desses qui l'entourent.

       *       *       *       *       *




II (voy. p. 83).

CLEOPATRA[795].


    Marmore quisquis in hoc saevis admorsa colubris
    Brachia, et aterna torpentia lumina nocte
    Aspicis, invitam ne crede occumbere leto.
    Victores vetuere diu me abrumpere vitam,
    Regina ut veherer celebri captiva triumpho
    Scilicet, et nuribus parerem serva latinis;
    Illa ego progenies tot ducta ab origine regum,
    Quam Pharii coluit gens fortunata Canopi,
    Deliciis fovitque suis AEgyptia tellus,
    Atque Oriens omnis divum dignatus honore est.
    Sed virtus, pulchraeque necis generosa cupido.
    Vicit vitae ignominiam, insidiasque tyranni.
    Libertas nam parla nece est, nec vincula sensi,

[Note 795: Voy.  la suite des lettres de Balthasar Castiglione, t.
II, p. 328, les notes de l'abb Serassi sur cette pice de vers.]

    Umbraque Tartareas descendi libera ad undas.
    Quod licuisse mihi indignatus perfidus hostis,
    Saeviliea insanis stimulis exarsit, et ira.
    Namque triumphali invectus Capitolia curru
    Insignes inter titulos, gentesque subaclas,
    Extinctea infelix simulacrum duxit, et amens
    Spectaclo explevit crudelia lumina inani.
    Neu longeva vetustas facti famam aboleret,
    Aut seris mea sors ignola nepolibus esset,
    Effigiem excudi spiranti e marmore jussit,
    Testari et casus falum miserabile nostri.
    Quam deinde, ingenium artificis miratus Iulus,
    Egregium, celebri visendara sede locavit
    Signa inter veterum heroum, saxoque perennes
    Supposait lacrymas, aegrea solatia mentis;
    Optatae non ut deflerem gaudia mortis,
    (Nam mihi nec lacrymas letali vipera morsu,
    Excussit, nec mors ullum intulit ipsa timorem);
    Sed caro ut cineri, et dilecti conjugis umbrea,
    AEternas lacryraas, aeterni pignus amoris
    Moesla darem, inferiasque inopes, et tristia dona.
    Has etiam tamen, infensi rapuere Quirites.
    At tu, magne Leo, divum genus, aurea sub quo
    Saecula, et antiques redierunt laudis honores,
    Si le praesidium miseris mortalibus ipse
    Omnipotens pater aetherio demisit Olympo;
    Et tua si immensae virtuli est aequa potestas,
    Munificaque manu dispensas dona deorum,
    Annue supplicibus votis; nec vana precari
    Me sine. Parva peto; lacrymas, pater optime, redde.
    Redde, ora, fletum, fletus mihi muneris instar,
    Improba quando aliud nil jam Fortuna reliquit.
    At Niobe ausa deos scelerata incessere lingua,
    Induerit licet in durum praecordia marmor,
    Flet tamen, assiduusque liquor de marmore manat.
    Vila mihi dispar, vixi sine crimine, si non
    (Induerim licet in durum praecordia marmor)
    Crimen amare vocas. Fletus solamen amantum est.
    Adde, quod afflictis nostrae jucunda voluptas
    Sunt lacrymae, dulcesque invitant marmore somnos.
    Et cum exusta sili Icarius canis arva perurit,
    Huc potum veniunt volucres, circumque, supraque
    Frondibus insultant; tenero tum gramine laeta
    Terra viret, rutilantque suis poma aurea ramis;
    Hic ubi odoratum surgens densa nemus umbra
    Hesperidum dites truncos non invidet hortis.

       *       *       *       *       *




III  ET IV

SONNET VIII (voy. p. 138).


    Quando il tempo, che'l ciel con gli anni gira,
      Avr distrutto questo fragile legno;
      Com' or qualche marmoreo antico segno,
      Roma, fra tue ruine ognuno ammira;
    Verran quel, dove ancor vita non spira,
      A contemplar l'espressa in bel disegno
      Belt divina dall'umano ingegno,
      Ond'alcuno avr invidia a chi or sospira.
    Altri, a cui nota fia vostra sembianza,
      E di mia mano insieme in altro loco
      Vostro valore, e 'l mio martir dipinto,
    Questo,  certo, diran, quel chiaro foco,
      Ch'acceso da desio pi che speranza,
      Nel cor del Castiglion mai non fu estinto.




IX

    Ecco la bella fronte, e'l dolce nodo,
      Gli occhi, e i labbri formaii in paradiso,
      E'l mento dolcemente in se diviso,
      Per man d'amor composto in dolce modo.
    O vivo mio bel sol, perch non odo
      Le soavi parole, e'l dolce riso,
      Siccome chiaro veggo il sacro viso,
      Per cui sempre pur piango, e mai non godo?
    E voi cari, beati, e dolci lumi,
      Per far gli oscuri miei giorni pi chiari,
      Passato avete tanti monti e fiumi:
    Or qu nel duro esiglio, in pianti amari
      Sostenete, ch'ardendo io mi consumi,
      Ver di me pi che mai scarsi ed avari.

       *       *       *       *       *




V

CANZONE III (voy. p. 139).

    Manca il fior giovenil de'miei primi anni,
      E dentro nel cor sento
      Men grate voglie; n pi 'l volto fore
      Spira, come solea, fiamma d'amore.
      Fuggon pi che saella in un momento
      I giorni invidiosi; e 'l tempo avaro
      Ogni cosa mortal ne porta seco.
      Questo viver cadco a noi s caro,
       un ombra, un sogno breve, un fumo, un vento,
      Un tempestoso mare, un carcer cieco:
      Ond' io pensando meco,
      Tra le tenebre oscure un lume chiaro
      Scorgo della ragione, che mostra al core,
      Come lo sforzin gli amorosi inganni
      Gir procacciando sol tutti i suoi danni.
     E parmi udire: O stolto, e pien d'obblio,
      Dal pigro sonno omai
      Destati, e di corregger t'apparecehia
      Il folle error, che gi teco s'invecchia.
      Fors'  presso all'occaso, et'tu nol sai,
      Il sol, ch'esser ti par sul mezzo giorno:
      Onde pi vaneggiar ti si disdice.
      Penitenza, dolorj Tergogha, e scorno
      Premio di tue fatiehe al fin rai;
      Pur ti struggi aspettando esser felice.
      Svelli l'empia radiee
      Di fallace speranza; e gli occhi intorno
      Rivolgendo, ne'tuoi martir ti specchia?
      E vedrai che null'altro  'l tuo desio
      Che odiar te stesso, e meno amare Iddio.
    Dagli occhi tal ragion la benda oscura
      Mi leva, ond'io por temo,
      Veggendomi lontan fuor del cammino
      A periglioso passo esser vicino:
      N trovo il feco mitigato o scemo,
      Che m'accese nel cor l' alma bellezza;
      Tal ch'io non so come da morte aitarlo.

    Pur s'in me resta dramma di fermezza
    Spero ancor, beneh' i' sia presse all' estremo
    Dall' incendie crudel vivo ritrarlo.
    Ma, ahi lasso, mentre io parlo,
    Sento da non so quai strania dolcezza
    L'anima traita gir dietro al divino
    Lucie de'duo begli occhi; onde ella fura
    Tanto placer, ch' altro piacer non cura.
    S'altri mi biasma, tu puoi dir: chi vuole
    A forza navigar contrario all'onda
    Con debil remo, gi scorre  seconda.

       *       *       *       *       *




VI

_Synopsis_, _atque ordo antiquitatum romanarum illustriss et eruditiss
viri equitis_ CASSIANI A PUTEO _studio_, _ad impensis XXIII
voluminibus digestarum_. (Voy. p. 420).

RES DIVINAE

DII

Patrii vel peregrini, seu, ut Varro vocabat, certi vel incerti;
Majores; medioxumi, minores, sive ut Cicero.
Caelestes, indigetes et genii. Ut Lares, Fauni, Salyri, Nymphae,
Flumina. Virtutes, et urbes deorum habita consecratae.
Fabulosse deorum actiones.
Templa et arae, earumque formae et dedicatio; item obelisci,
donaria, vota et ornamenta.

_Sacrificia et ritus_:
     Publici, victimee, pompae, ludi sacri eorumque appparatus.
     Privati, nuptiarum, funerum, consecrationes, monumeta.

_Sacrorum ministri_:
     Pontifices, Flamines, Augures, Haruspices, Vestales, Popae.

_Instrumenta sacrorum_:
     Litui, acerrae, simpuli, vasa varia.

RES HUMANAE

PACIS.--

_Publicoe, serioe_:
     Magistratus, eorumque vestitus, insignia, ornamenta,
     lictores, fasces, sellae, etc. Judicia,
     tribunalia, subsellia; manumissiones, pondera
     et meusurae.

_Ludricoe, theatrales, seu scenicae_:
     Theatra, scenae, apparatus scenicus, oscilla, mimi, instrumenta
     musica, tibiae.
     Amphitheatrales, gladiatoriae et venationes.
     Circenses, seu curules. Currus,
     aurigae, circi, metae.
     Largitiones et munera.

_Privatoe_:
     Vestes varice variorum et insignia; parles aedium, et
     varia supellex hortensia, et rustica opificia et artes;
     exercitia et ludi privati; balnea, accubitus et triclinium;
     servi et ministeria.

BELLI.

Castra eorumque partes; personae, duces eorumque habitus,
insignia; tribuni, signiferi, eorumque aquilae; milites privati.

Classis naves earumque gernera et partes; item classiarii et remiges.

Arma, tela, scuta, machinae, fundae, glandes.

_Actiones militares_:
     Commeatus, decursiones et ludi castrenses; alloculiones;

Munitiones, oppugnaliones; deditiones et captivi;

Victoria, triumphi, trophea, coronae, columnae,
     arcus eorumque ornamenta.

FIN DE L'APPENDICE.

ACHEV D'IMPRIMER

SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S.A. A CHNE-BOURG (GENVE),
SUISSE

SEPTEMBRE 1973






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
italiens et de leurs relations avec les artistes, by Jules Dumesnil

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