The Project Gutenberg EBook of Les cotillons clbres, by mile Gaboriau

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Title: Les cotillons clbres

Author: mile Gaboriau

Release Date: November 19, 2005 [EBook #17105]

Language: French

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LES COTILLONS CLBRES

PAR

MILE GABORIAU

       *       *       *       *       *

PARIS
E. DENTU, DITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLANS, 13
MDCCCLXI



[Illustration: DIANE DE POITIERS]

Un vieil ami de ma famille, que je consulte quelquefois, bien que la
jeunesse prsomptueuse d'aujourd'hui le considre, en raison de sa
qualit d'acadmicien, comme fort peu apte  juger des choses
littraires, m'a affirm que, de son temps, un livre ne paraissait
jamais sans une prface, d'autant plus longue que le livre tait plus
mauvais, dans laquelle l'auteur exposait au lecteur les _motifs urgents
qui l'avaient dtermin  prendre la plume_.

Je me conformerai  cet usage antique et solennel, quoiqu'il soit fort
pass de mode depuis qu'il est devenu presqu'aussi facile de faire un
livre que de ne pas faire une comdie en cinq actes et en vers pour
l'Odon.

La littrature courante et le roman soi-disant historique ont depuis
longtemps dfigur toutes ces femmes clbres, parvenues de l'amour,
reines de la main gauche, de par leur esprit ou leur beaut. Hrones de
drame ou de roman, les matresses des rois de France ont d subir toutes
les vicissitudes de l'intrigue ou de la mise en scne, tantt places
dans le nuage ou tranes au ruisseau. La svre histoire se voilait la
face, mais les romanciers et les dramaturges sont impitoyables.

Si bien que nous ne connaissons plus gure aujourd'hui ces reines
d'amour, qui, d'un regard souvent ont chang la politique des rois
qu'elles dominaient.

Que les dames se plaignent donc encore de la loi salique!!!

J'ai entrepris de restituer  ces femmes clbres leur vritable
physionomie. Ce n'est ni une rhabilitation ni un anathme, je ne tresse
point de couronnes, mais je ne prpare pas de claie.

Au milieu de toutes les contradictions des chroniques et des mmoires,
j'ai cherch la vrit, voil tout.

Quant  ce titre de _Cotillons clbres_ que d'aucuns trouveront
peut-tre un peu vert, je l'ai sans faon emprunt  S.M. le roi de
Prusse.

Il y a longtemps que trop de gens travaillent pour le roi de Prusse: il
n'est pas malheureux qu'une fois par hasard il se trouve avoir travaill
pour quelqu'un.

       *       *       *       *       *




I

LES MAITRESSES LGENDAIRES.


Avec Clovis, le premier roi des barbares Francs, commence la longue
liste de ces favorites qui, de rgne en rgne, se transmirent le sceptre
du caprice et dont quelques-unes, plus habiles ou plus ambitieuses que
les autres, dirigent et rsument la politique de leur temps.

Dans l'acception moderne du mot pourtant, les descendants chevelus de
Mrove, les hritiers abtardis de Charlemagne et les premiers
successeurs de Hugues Capet n'eurent point de matresses, mais plutt 
la fois plusieurs femmes de rangs et d'ordres diffrents.

Ces femmes de condition subalterne que le souverain fait entrer dans la
couche royale, nos plus anciens chroniqueurs les dsignent sous le nom
de concubines, mot latin qui rend imparfaitement leur vritable tat.

Les concubines taient  peu prs ce que sont encore aujourd'hui en
Allemagne, berceau de la race franque, les pouses morganatiques des
princes,  cette diffrence prs que ces unions de la main gauche ne
sauraient maintenant exister concurremment avec une autre alliance. Mais
cette diffrence, on le comprend de reste, n'est que le rsultat de la
civilisation chrtienne qui ne tarda pas  proscrire cette sorte de
polygamie.

Les enfants des concubines taient lgitimes, bien qu'ils ne fussent pas
aptes  succder  la couronne, du moins dans l'ordre rgulier de
l'hrdit royale. Quelques-uns nanmoins arrivrent au trne, du fait
de l'ascendant ou des crimes de leur mre.

Ce rang officiel des concubines ne venait donc pas de la dpravation des
moeurs, comme on l'a cru longtemps; c'tait un des traits
caractristiques de la constitution de la famille chez les barbares.
Tacite nous montre les Germains pntrs, pour la femme, d'un respect
mystique, qui va jusqu'au culte; mais ce sentiment dlicat, compltement
ignor du monde ancien, ne s'levait pas cependant jusqu' la conception
du mariage chrtien.

L'glise toujours prudente lorsqu'elle n'est pas toute-puissante, cda 
la rigueur des temps. Elle tolra, chez ses matres, ce qu'elle ne
pouvait empcher, et pendant plusieurs sicles encore, elle oublia de
frapper sur les trnes l'adultre et l'inceste.

Ce serait une longue et fastidieuse histoire que celle de ces premires
favorites, matresses lgendaires, dont, la plupart du temps, les noms
seuls nous sont parvenus. Et quels noms! La bouche se contorsionne 
essayer de prononcer ces syllabes tudesques.

Clotaire 1er aima tour  tour _Argonde, Chunsne, Gondiuque_ et
_Waldetrude_; les matresses de Gontran, ce roi bonhomme qui joue les
pres-nobles dans le drame mrovingien, s'appellent des noms harmonieux
de _Marcatrude_ et _Austregilde_. Clotaire II, plus rserv, se borna 
la seule _Haldetrude. Miroflde_ et _Marcouefve_ se partagrent le coeur
de Caribert. Il n'est pas jusqu' Dagobert qui n'ait fait rsonner les
chos de la fort de Compigne et de la fort de Braine des noms de
_Raguetrude_, damoiselle d'Austrasie, et de _Wlfgunde_;

          Le bon roi Dagobert
          Aimait  tort et  travers.

Eloi, l'argentier, le sermonnait fort, dit-on, sur ce chapitre; mais le
roi faisait la sourde oreille,  ce que prtend, du moins, la fin du
couplet grivois, dont nous avons cit les deux premiers vers.

Du milieu de ces figures effaces se dtachent plusieurs physionomies
saisissantes ou sympathiques qui personnifient ou symbolisent un rgne,
une poque.

La premire que nous rencontrons est celle de Frdgonde, la blonde
matresse de Chilpric, qu'il finit par pouser, aprs deux alliances
royales.

Il n'y a peut-tre dans l'histoire que deux princesses, Marie Stuart et
Marie-Antoinette, sur qui la calomnie se soit acharne avec plus de
rage. On a prt  Frdgonde tous les crimes et toutes les infamies, et
son nom, comme celui de Nron, est devenu

          Dans la race future,
          Aux matresses des rois la plus cruelle injure.

On en a fait une frntique de luxure comme Messaline, une horrible
empoisonneuse comme Lucrezia Borgia.

Mais la critique moderne[1] a fait justice de ces imputations absurdes,
amonceles sur elle par la haine des gens d'glise, qui seuls alors
crivaient l'histoire. Elle a relev toutes les contradictions et les
impossibilits de cet chafaudage d'accusations monstrueuses qui
s'tayaient les unes contre les autres, et de ce tissu d'horreurs
sanglantes, il n'est rest que la dmonstration nette, irrfutable et
concluante de la supriorit des talents et du gnie de cette femme.

[Note 1: Voir,  ce sujet, les travaux d'Augustin Thierry.]

Ne dans une condition obscure, esclave dans sa jeunesse, sa ravissante
beaut et les grces de son esprit firent la plus vive impression sur le
coeur de Chilpric Ier. Ce prince lui sacrifia _Audovre_ et
_Galsuinthe_, ses deux pouses lgitimes, et les trois fils qu'il avait
eus d'Audovre. Leurs fins misrables ou violentes, on les a longtemps
attribues aux artifices et  la sclratesse de la favorite; c'est elle
qui avait tout fait, tout prpar, tout excut; chaque coup de poignard
partait de sa main blanche; dans sa monomanie meurtrire, on lui faisait
gorger jusqu'au roi son mari et son seul protecteur.

Par contre, on n'avait que des paroles d'excuses et de mnagements pour
les crimes bien autrement rels et positifs de Brunehaut, sa rivale. La
reine d'Austrasie, il est vrai, fut toujours au mieux avec le haut
clerg; elle trouva en lui un appui sr dans le prsent et un
pangyriste dvou pour l'avenir.

L'cole historique moderne a replac les choses  leur vritable point
de vue. Brunehaut nous apparat telle qu'elle fut, une princesse
arrogante, imprieuse,  demi Romaine, s'acharnant  une lutte
au-dessus de ses forces et de son gnie contre l'indpendance farouche
des leudes de l'Est.

Frdgonde, au contraire, sortie des rangs du peuple vaincu pour
s'asseoir sur le trne de Neustrie, personnifie la rsistance 
l'lment tranger; la cause qu'elle dfend, et qui triomphe avec et par
elle, est celle de la nationalit franaise, dont les germes se
dveloppent dj dans les provinces d'entre Seine et Loire.

Frdgonde a, sur la reine d'Austrasie, un autre avantage, celui du
dsintressement; j'ajouterai mme, si le mot ne sonnait pas trangement
 cette poque, celui de l'humanit. En opposition aux exactions,  la
cupidit insatiable de Brunehaut, on aime  constater la noble conduite
de la femme de Chilpric, se dpouillant de ses joyaux et de ses biens
pour soulager la misre et les souffrances gnrales dans une cruelle
pidmie qui dcima le royaume, en l'anne 580.

Maintenant, quittons le terrain svre de l'histoire pour rentrer dans
le cadre de ce livre. Frdgonde, cette femme que Chilpric aima toute
sa vie d'un amour exalt, lui fut-elle fidle? Aimoin et les moines qui
ont crit le _Gesta Francorum_ lui donnent pour amant, du vivant de son
mari, un des plus brillants officiers de la cour, Landry ou Landeric, et
accusent celui-ci de l'assassinat du roi.

Ces deux imputations paraissent aussi peu justifies l'une que l'autre.

Voici le rcit d'Aimoin: La reine, dit-il, venait de quitter Chilpric
qui se disposait  partir pour la chasse; elle entra dans une salle de
bain, o elle attendait Landry. Le roi, revenant tout  coup sur ses
pas, aperut sa femme, et lui donna un lger coup de baguette par
derrire. Frdgonde, croyant que c'tait son amant qui l'avait touche,
dit, sans se retourner et en le nommant, qu'il n'tait pas bien d'en
user ainsi avec une femme comme elle; puis, elle ajouta en riant qu'il
n'agissait pas en galant homme, en l'attaquant par trahison. Le roi,
confondu, s'loigna sans lui parler; mais la reine, ayant tourn la
tte, le reconnut, et prvoyant  quelles extrmits la jalousie le
porterait, elle dcida Landry  assassiner son matre, en lui rapportant
ce qui venait de se passer et en lui faisant sentir que ce crime tait
leur seule chance de salut.

Il n'est pas besoin de relever toutes les invraisemblances de cette
fable. Comment admettre que le prince outrag, dont la patience et le
sang-froid n'taient pas les vertus dominantes, ait pu s'loigner sans
mot dire, au moment o le hasard lui rvlait la liaison criminelle de
sa femme? Il faudrait supposer  ce barbare la dignit et le bon ton
d'un de nos raffins de civilisation. D'ailleurs, Frdgonde avait tout
 craindre et rien  esprer de la mort de son poux. Elle demeurait
seule, charge de la tutelle d'un enfant de quatre mois, presse de tous
cts par des ennemis furieux.

Rduite  cette extrmit, la reine se montra  la hauteur du danger.
Comme Marie-Thrse enflammant d'enthousiasme les magnats de Hongrie et
les ralliant  la cause de son fils, nous la voyons,  la journe de
Soissons, parcourir les rangs de l'arme, haranguer les soldats et faire
passer dans l'me de chacun d'eux la confiance et l'espoir. Elle met 
leur tte ce Landry dont les talents militaires lui assurent la
victoire.

Blanche de Castille, la chaste mre de saint Louis, n'hsita pas en
pareille circonstance  employer les bras du comte de Champagne dont
elle avait repouss l'amour. Pourquoi donc la veuve de Chilpric
aurait-elle refus les services d'un capitaine dvou et habile, qu'une
calomnie posthume s'est plu ensuite  transformer en sducteur et en
meurtrier?

Le triomphe dfinitif de l'arme neustrienne assura le repos et la
gloire du rgne de Frdgonde pendant la minorit de son fils. Elle
mourut dans tout l'clat d'un trne affermi et pacifi,  l'ge de
cinquante-quatre ans, ayant conserv jusqu' cet ge toute sa grce et
toute sa beaut. Femme, reine et mre, Frdgonde nous parat
irrprochable, de tous points. La dissolution des moeurs de Brunehaut,
au contraire, est atteste par tous les historiens; elle causa la ruine
de la monarchie austrasienne; et pour garder le pouvoir, on la voit,
octognaire, livrer  une dbauche prcoce ses deux petits-fils qu'elle
ne tarde pas  faire gorger, quand ils essaient de secouer son joug
odieux.

Franchissons sans autre transition l'espace de plusieurs sicles qu'une
nuit paisse enveloppe, et arrtons-nous devant une touchante figure que
tour  tour le drame et le roman ont popularise. Agns de Mranie, qui
a inspir  M. Ponsard une de ses meilleures pices, ne fut pas la
matresse de Philippe-Auguste; mais son union avec ce prince ayant t
dclare illgitime par les foudres toutes-puissantes de la Papaut, on
ne peut gure la considrer que comme une de ces pouses morganatiques
dont nous parlions tout  l'heure. L'histoire des amours de Philippe et
d'Agns est triste et curieuse. Aprs la mort d'Isabelle de Hainaut, sa
premire femme, le roi de France avait demand la main de la fille du
roi de Danemark, Waldemar Ier, la princesse Isemburge. Elle lui fut
accorde et le mariage se clbra en grande pompe  Amiens. Mais cette
union n'eut point de lune de miel; au lendemain de la premire nuit de
ses noces, le roi quitta brusquement sa nouvelle pouse et refusa de la
revoir. Que s'tait-il pass dans le royal tte--tte? C'est un
mystre que le temps n'a point clairci.

Dans la procdure qui eut lieu  l'occasion de la dissolution de ce
mariage, le roi n'argu d'aucune imperfection physique, il n'lve aucun
soupon sur la chastet d'Isemburge; il dclare seulement ressentir pour
elle un loignement insurmontable, et comme il fallait un prtexte aux
vques de son royaume pour rompre le lien religieux qui l'engageait, il
allgue une prtendue parent avec elle sans mme en fournir la preuve.
Son clerg, obissant  ses dsirs, pronona la nullit du mariage.

Presque aussitt il pousait Agns, fille du duc Berthold de Mranie,
dont il s'tait pris  la simple vue d'un portrait. Cette union, que
l'amour des deux poux et rendue si heureuse, ne tarda pas  tre
trouble. Le pape Clestin, et aprs lui son successeur Innocent III, un
des plus nergiques pontifes du moyen ge, refusrent de sanctionner le
divorce prononc par les prlats franais.

Vainement le roi de France essaya de lutter contre le pouvoir formidable
qui prtendait rendre toutes les couronnes vassales de la tiare: le
lgat du Pape assembla un concile  Lyon, excommunia Philippe, et mit le
royaume en interdit.

L'amant d'Agns ne se laissa pas abattre par cet anathme, arme terrible
alors; il fit casser par le parlement la dcision du concile et saisir
le temporel des prlats qui l'avaient condamn.

A ce jeu il et perdu sa couronne, si Agns, voyant l'isolement se faire
autour du monarque impuissant  lutter contre les superstitions de son
temps, ne s'tait dcide au plus douloureux des sacrifices. Elle
craignit de causer la perte de Philippe-Auguste et se retira dans un
couvent o elle mourut de chagrin la mme anne.

Elle avait eu de ce prince deux enfants qu'Innocent III n'hsita pas 
reconnatre pour lgitimes.

Nous voici arrivs  une des poques les plus tristes de notre histoire.
Un fou est assis sur le trne de France;  ses cts s'agite une
incroyable mle de trahisons, de dbauches et d'infamies. Les princes
du sang, les frres du roi, se disputent les lambeaux du pouvoir, tandis
qu'Isabeau de Bavire, pouse adultre, mre dnature, le vend 
l'tranger[2].

Dans ce palais de l'htel des Tournelles, o la luxure trbuche  chaque
pas dans le sang, une intressante et douce physionomie se dtache du
moins sur le fond sombre du tableau, la matresse ou plutt la
garde-malade de l'insens Charles VI. Elle seule a le pouvoir de calmer
ses accs furieux; il obit  sa voix et le peuple attendri dcerne 
cet ange consolateur le surnom de _petite reine_.

L'histoire nous apprend peu de choses d'Odette de Champdivers. C'tait,
dit-on, la fille d'un marchand de chevaux; le roi la vit et la trouva
belle; ce fut Isabeau elle-mme qui, pour se dbarrasser du malheureux
insens, la jeta dans le lit de son mari.

A dater de ce moment, toujours aux cts du roi de France, on retrouve
Odette de Champdivers, sa seule joie dans ses intervalles lucides, comme
les cartes  jouer ou tarots taient sa seule distraction.

[Note 2: Voir, pour les dtails de moeurs de cette poque dplorable
de l'histoire de France, _le Charnier des Innocents_, de M. Julien
Lemer.]

C'tait, en effet, pour ce vieil enfant que l'on venait d'inventer les
cartes dont l'imagier Jacquemin Gringonneur peignait si merveilleusement
les bizarres figures.

Tandis que chacun cherchait  s'attacher  une fortune nouvelle et
prenait parti pour le Bourguignon ou pour l'Anglais, la _petite reine_
restait fidle au malheur. Tandis que nobles et grands seigneurs
abandonnaient le monarque infortun, Odette de Champdivers, symbole du
pauvre peuple attach  son matre, semble annoncer dj l'apparition
prochaine de ces deux vierges, l'une sainte et l'autre folle, qui
devaient sauver la France agonisante, Jeanne Darc et Agns Sorel.




II

AGNES SOREL.

LA COUR DE CHARLES VII.


Souverain dpossd, roi sans couronne, Charles VII s'en allait perdant
une  une les plus riches provinces de ce beau pays de France, devenu la
proie des Anglais. La Normandie tait conquise; Paris obissait  des
matres venus d'outremer; Orlans et toutes les villes environnantes ne
voyaient plus briller la fleur-de-lis d'or de la royaut franaise.

A l'insens Charles VI il et fallu un successeur actif et nergique,
Charles VII tait indolent et faible: loin de profiter de l'ardeur
guerrire de ses chevaliers fidles, il ne songeait qu' la contenir,
et, sans souci de son devoir de roi, il ne s'occupait que de plaisirs et
de ftes,  l'heure o pice  pice s'croulait l'difice si
pniblement construit de la nationalit.

L'Anglais, dj, se croyait vainqueur, et le roi d'Angleterre prenait le
titre de roi d'Angleterre et de France.

Quelques jours encore, et c'en tait fait du royaume de Charles VII, la
France tait  deux doigts de sa perte, un miracle seul pouvait la
sauver....

Le miracle eut lieu!

Une jeune paysanne, bien ignorante, bien inconnue, apparat tout  coup
 la cour du roi fugitif. C'est Jeanne Darc, l'humble bergre de
Domrmy.

A travers mille prils, elle est venue trouver Charles VII, parce
qu'elle en a reu l'ordre d'en haut; des voix ont parl  son oreille;
elle a obi.

A cette heure o le dcouragement s'est empar de tous, elle annonce
qu'elle a mission de Dieu pour chasser l'Anglais, pour faire sacrer le
gentil Dauphin, pour sauver la France.

L'incrdulit et la raillerie l'accueillent. En ce temps de
superstitions et de ridicules croyances nul ne veut ajouter foi  ses
paroles.

--Que peut cette vilaine pour votre cause? disent au roi les courtisans.

Mais Charles VII rpond:

--Quelle que soit la main qui me rendra ma couronne, je bnirai cette
main.

Et il accueille Jeanne Darc, et il dclare que, le premier, il veut
combattre sous sa miraculeuse bannire.

A dater de ce moment la vierge de Vaucouleurs devient le premier
capitaine de Charles VII, tous les seigneurs se disputent l'honneur de
la suivre au combat. On forme sa maison, D'Aulon est son premier cuyer,
Raymond et Louis de Contes sont ses pages; elle choisit pour hrauts
d'armes d'Ambleville et Guienne; le frre Jean Pasquerel, lecteur du
couvent des Augustins de Tours, est son aumnier.

La France, comme l'agonisant qui recueille avidement la moindre parole
de salut, a entendu la voix de la vierge inspire, la France tressaille
et renat  l'esprance.

Jeanne Darc dit:

--Levez vous, et marchons!

Chacun se lve et la suit.

--Allons sauver Orlans!

Et Orlans est sauv.

De ce jour, les choses changent de face; l'ennemi tremble  son tour.
Jeanne Darc lui renvoie la terreur que, la veille encore, il inspirait 
tous. L'Anglais n'attaque plus, il se dfend. Il se renferme dans ses
places fortes dont les murailles ne lui semblent mme plus un abri
suffisant. L'heure de la dlivrance a sonn et, chaque jour, depuis
l'arrive de l'hroque jeune fille, est marqu par de nouvelles
conqutes.

Jeanne Darc tient cependant toutes ses promesses, et bientt,  la tte
de douze mille hommes, elle traverse un pays presqu'entirement occup
par l'ennemi, et arrive jusqu' Reims o Charles VII doit tre sacr.

A l'glise, elle se tient prs du roi, son tendard  la main.

--Il tait  la peine, dit-il, il est juste qu'il soit  l'honneur.

Mais l s'arrte la mission de la vierge inspire, les crmonies du
sacre termines, Jeanne Darc conjure le roi de lui permettre de se
retirer. Se mettant  genoux devant lui, _l'accolant par les genoux_,
elle se met  fondre en larmes et toute l'assemble avec elle:

--Gentil roi, dit-elle, ores est excut le plaisir de Dieu qui voulait
que vous vinssiez  Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que
vous tes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir, voil mon
devoir accompli, souffrez donc que je retourne vers mes parents qui
sont en grand mal de moi.

Mais elle exerait un trop grand prestige sur le peuple et sur l'arme
pour qu'on la laisst partir. Oblige de rester, elle en prouve un
grand regret; sa confiance en elle mme l'abandonne.

--Je n'entends plus _mes voix_, disait-elle, et c'est l'indice de ma fin
prochaine.

Ce triste pressentiment allait, hlas! se raliser bientt.

Le duc de Bourgogne assigeait alors Compigne, qui venait de se rendre
aux armes de Charles VII.

Toujours la premire au danger, Jeanne Darc accourt  la dfense de la
ville menace. Ds le jour de son arrive, elle tente contre les
Bourguignons une vigoureuse sortie. Les Franais, infrieurs en nombre,
sont repousss. Jeanne, toujours la dernire  la retraite, reste seule
expose  tous les coups; elle tient tte aux masses afin de laisser aux
siens le temps de se retirer. Enfin, elle songe  rentrer dans la ville;
il est trop tard. Imprudence, fatalit ou trahison, la poterne qui doit
assurer son salut est ferme, et, aprs d'hroques efforts, elle est
oblige de se rendre.

Un chevalier bourguignon, le btard de Vendme, reoit son pe.

A la nouvelle fatale, une morne tristesse enveloppe la France comme un
crpe de deuil. Les Anglais, au contraire, font clater les transports
de la joie la plus vive; dans toutes leurs glises ils font chanter des
_Te Deum_; c'est que la Pucelle leur semble plus redoutable qu'une
arme!

Mais tenir Jeanne Darc prisonnire n'est point assez pour l'Anglais. Il
faut tenter de dtruire le prestige de l'hrone de la France, et, par
un procs infme, on essaie de la fltrir.

L'vque de Beauvais, Pierre Cauchon, accepte le dshonneur et
l'ignominie de cette tche.

Jeanne Darc est conduite  Rouen. Douze mois on la retient prisonnire,
la harcelant nuit et jour d'odieuses obsessions. Enfin, aprs une
procdure dans laquelle le ridicule le dispute  l'ignoble, au mpris de
toutes les lois divines et humaines, Jeanne Darc, dite _Pucelle_, est
dclare _hrtique, dissolue, invocatrice de dmons, blasphmeresse de
Dieu, pernicieuse, abuseresse du peuple, cruelle, devineresse,
idoltre_.

Le 24 mai 1431, l'inique sentence reoit son excution, et Jeanne,
conduite au bcher, expire au milieu des plus cruels tourments.

--Jsus! Jsus! Jsus!

Telle est sa dernire parole, l'expression suprme de ses mortelles
angoisses, cri de douleur et d'esprance qui, dominant les gmissements
et les sanglots de la foule agenouille autour du bcher, monte vers le
ciel comme pour demander grce pour cette France oublieuse qu'elle vient
de sauver, pour ce roi ingrat qui lui doit sa couronne, et qui n'ont
rien tent pour l'arracher des mains de ses ennemis.

Le supplice de Jeanne Darc fit horreur aux Anglais eux-mmes, et l'un de
leurs gnraux ne put s'empcher, lorsqu'on lui en apprit les dtails,
de s'crier d'une voix indigne:

--Ah! nous venons de commettre l un excrable forfait! il nous portera
malheur.

La France apprit avec pouvante l'horrible martyre de Jeanne Darc. Seul,
peut-tre, de tout son royaume, Charles VII ne sembla point mu. En
douze mois il avait eu le temps d'oublier celle qui avait,  Reims,
replac la couronne sur sa tte. Pendant un an qu'avait dur son
illgale captivit, il n'avait rien entrepris pour l'arracher 
l'horreur de la prison; il ne tenta rien pour venger sa mort.

Le roi de France tait retomb dans son ancienne apathie, comme
autrefois il ne songeait qu'aux amusements frivoles. Tandis que les
Anglais s'acharnaient  dtruire l'oeuvre de la Pucelle, Charles VII
dissipait ses journes en parties de chasse et passait les nuits 
excuter des ballets de sa composition.

Ses capitaines, braves compagnons de Jeanne, murmuraient hautement; mais
le roi ne voulait pas les entendre; il n'avait d'oreilles que pour les
courtisans assez vils pour flatter tous ses gots. Que de fois cependant
il eut  rougir de son inaction!

Un matin, Xaintrailles et La Hire taient venus trouver le roi afin de
tenir conseil; les vnements se pressaient avec une inquitante
rapidit; on le trouva, entour de quelques familiers, fort occup d'un
ballet qu'on devait donner le soir mme. Charles VII, bien que fort
contrari de la visite matinale des deux vaillants hommes d'armes,
voulut faire bonne contenance.

--Eh bien! mes amis, leur dit-il, que pensez-vous de cette danse? Ne
trouv-je pas, malgr l'Anglais, moyen de me divertir?

--Il est vrai, Sire, rpondit froidement La Hire, et oncques on n'a vu
ny oy qu'aucun prince perdist si gaiement son estat.

Charles VII tourna brusquement le dos au censeur incommode; il tait de
ceux que la vrit blesse; sensible  la gloire, ambitieux, il dsirait
le renom de grand capitaine et souhaitait de tout son coeur rentrer
dans le domaine de ses pres, mais l'nergie lui manquait et nul
n'avait sur lui assez d'ascendant pour l'arracher aux obscurs plaisirs
de sa petite cour.

--Vous tes heureux, Sire, de savoir vous contenter de si peu, lui
disait dans une autre occasion un de ses meilleurs amis.

Le roi de France, en effet, avait grandement besoin d'tre philosophe;
tous les jours n'taient pas jours de fte  sa cour; l'argent manquait
souvent le lendemain des festoyements, il fallait alors recourir aux
expdients. Toutes les chroniques de l'poque parlent de cet incroyable
dnment; le roi manquait des choses les plus ncessaires, ses cuyers
n'avaient rien  servir sur sa table, ses fournisseurs refusaient de lui
faire crdit.

Voici ce que raconte Martial d'Auvergne.

          Un jour que La Hire et Pothon
          Le vinrent voir pour festoyment,
          N'avoit qu'une queue de mouton
          Et deux poulets tant seulement.
          Las! cela est bien au rebours
          De ces viandes dlicieuses,
          Et de ces mets qu'on a tous jours
          En dpenses trop somptueuses.

Une autre fois, Charles VII, qui se trouvait alors  Bourges, vint 
manquer de chaussures; il fit mander un matre cordonnier de la ville.

--Matre, lui dit-il, prends moi la mesure d'une paire de souliers.

L'homme obit.

--Maintenant, reprit le roi, tu peux te retirer, j'entends que ces
souliers soient faits sans dlai.

Et comme l'homme ne bougeait pas.

--Ne m'as-tu donc pas entendu? ajouta Charles VII.

--Pardonnez-moi, Sire, dit alors le matre cordonnier, seulement il faut
tre juste en affaires.

--Certainement, mais que veux-tu dire?

--Rien, sinon qu'il m'est impossible de faire les souliers dont je viens
de prendre la mesure.

--Et pourquoi?

--Je n'ai point l'habitude, Sire, de faire crdit aux gens insolvables,
et depuis longtemps ceux qui fournissent au roi ne sont pas pays....

Charles VII entra dans une furieuse colre, mais le matre cordonnier
n'avait rien dit qui ne ft l'exacte vrit; comment se rvolter contre
un fait?

Le soir mme, le roi se plaignait amrement de l'insolence de cet homme.

--Hlas, Sire, rpondit un de ses familiers, il faut bien vous rsoudre
 n'avoir plus crdit  Bourges, puisque vous laissez les Anglais vous
prendre tout.

A ces moments d'humiliants dboires la rougeur d'une noble vergogne
colorait le front du prince; il maudissait son apathie et jurait de
reconqurir son royaume, il demandait ses armes et voulait,  l'instant
mme, courir sus  l'Anglais, puis il allait s'enfermer seul dans une
des pices les plus sombres de son chteau et rpandait des larmes
amres. Mais sa colre se dissipait aussi vite qu'elle tait venue, le
lendemain il avait tout oubli et de rechef ne pensait qu' trouver
expdients de divertissements et de ftes.

Tel tait le caractre de ce prince, faible, nonchalant, mobile.
Impressionnable  l'excs, il avait des clairs d'indignation et de
courage, mais frquentes taient ses heures d'abattement et de
dsespoir. Un instant la voix inspire de Jeanne Darc avait rveill en
lui le sentiment du devoir, mais cette voix teinte, son caractre
avait repris le dessus, et il semblait puis par les efforts d'nergie
qu'il avait d faire. Si bien que l'oeuvre de la Pucelle menaait de
devenir inutile, lorsque parut Agns Sorel.

Le trne, sous Charles VII, a t sauv par deux femmes, tel est le cri
de l'histoire.

L'une est la vierge inspire, qui, son miraculeux tendard  la main,
conduisait elle-mme les soldats  la bataille; l'autre est la matresse
du roi, la dame de beaut

          Qui toujours songeant  la gloire
          Avant de songer  l'amour,

devint la bonne fe de son amant et contribua  lui faire mriter ce
surnom de Victorieux que lui dcernrent ses contemporains.

La France doit tant aux femmes, disait le tendre et discret Fontenelle,
que pour les Franais la galanterie est un vritable devoir de
reconnaissance.

C'tait vers la fin du mois d'octobre 1431; cinq mois s'taient couls
depuis la mort de Jeanne Darc. La cour errante du roi de France avait
pris ses quartiers d'hiver au chteau de Chinon. Charles VII
affectionnait tout particulirement cette rsidence btie au sommet d'un
cteau au milieu de l'un des plus ravissants paysages de ce beau pays de
Touraine.

Charles VII n'tait, pas encore _le victorieux_, il n'tait que le
_roi de Bourges_, surnom que lui avaient donn ses ennemis.

          Les Anglais, avec leurs croix rouges,
          Voyant lors sa confusion,
          L'appelaient le _roi de Bourges_,
          Par forme de drision.

Les affaires,  cette poque, allaient plus mal que jamais, les finances
taient compltement puises; et, de tous cts, on annonait ou l'on
prvoyait des dsastres; on comprend ds lors la mortelle tristesse de
cette petite cour.

C'est donc avec un plaisir infini que Charles VII apprit l'arrive 
Chinon d'Isabelle de Lorraine, femme de Ren d'Anjou; il esprait que
cette visite ferait quelque diversion  la monotonie de ses journes.

Isabelle de Lorraine, l'une des princesses les plus distingues de son
temps, venait  la cour de France, pour y solliciter la libert de son
mari fait prisonnier  la bataille de Bulgneville. Elle avait  plaider
une cause difficile, puis elle comptait pour russir, sur son adresse et
sur les beaux yeux d'une de ses filles d'honneur, Agns Sorel, que l'on
appelait alors la _demoiselle de Fromenteau_.

Les esprances d'Isabelle ne furent pas trompes, toute la cour de
Chinon n'eut plus bientt d'yeux que pour la _belle Tourangelle_, et,
plus que tous les autres, le roi la comblait de soins et d'attentions.

Agns Sorel tait, il faut le dire, dans tout l'clat de son admirable
beaut, et voici le portrait que trace d'elle un de ses contemporains,
c'est--dire de ses admirateurs:

C'tait un teint de lis et de roses, des yeux o la vivacit tait
tempre par tout ce que l'air de douceur a de plus sduisant, une
bouche que les grces avaient forme; tout cela tait accompagn d'une
taille libre et dgage, et relev d'un esprit ais, amusant, et d'un
entretien dont la gat et le tour agrable n'excluaient ni la justesse,
ni la solidit.

La femme de Ren d'Anjou, certaine dsormais de l'influence d'Agns sur
le coeur du roi, comprit que sa cause tait gagne; cependant Charles
hsitait  se prononcer. C'est qu'il savait qu'une fois la libert de
son mari assure, Isabelle partirait pour la Sicile, o l'accompagnerait
sa belle fille d'honneur, et il ne se sentait plus la force de se
sparer d'Agns.

Isabelle avait, depuis longtemps dj, pntr le motif des hsitations
du roi de France, mais il ne lui appartenait pas de les faire cesser.
Elle attendit, dcide  profiter de la premire occasion qui se
prsenterait. Elle n'eut pas longtemps  attendre.

Heureusement pour la libert de Ren d'Anjou, les princes et les rois
vont fort vite en amour, et Agns avait t touche de la grande passion
de Charles; elle se sentit prise de tendresse pour ce monarque que tout
abandonnait, et ds ce moment elle prit la rsolution de cder.
Peut-tre fut-elle tente par la grandeur de la tche impose  l'amie
de ce roi si faible, et conut-elle ds ce moment la pense d'user de
toute son influence pour en faire un hros.

Agns consentit donc  se rendre aux voeux du roi,  seconder les
secrets dsirs d'Isabelle. Elle tomba malade, subitement, et, ds les
premiers jours, sa maladie prsenta un caractre si grave que les
mdecins, appels par le roi, dclarrent que la jeune fille ne pouvait
entreprendre un long voyage, sans danger pour ses jours.

Cette dclaration ne trompait certainement personne; mais elle sauvait
les apparences. Charles VII, peu habitu  dissimuler ses impressions,
laissa clater sa joie. Isabelle de Lorraine, au contraire, tmoigna un
violent dpit; elle hsitait, disait-elle, entre deux partis: attendre
le rtablissement de sa fille d'honneur ou partir sans elle. Il fallait
cependant prendre une dcision. Isabelle demanda une audience au roi, et
lui fit observer que si elle tardait davantage  se mettre en route,
elle serait probablement arrte par les neiges; d'un autre ct, elle
hsitait beaucoup  abandonner une jeune fille si belle, si aimable, et
qui lui avait t confie.

Un mot de Charles VII arrangea tout. Il fut convenu qu'Agns Sorel
resterait  la cour, sous la surveillance de la reine Marie d'Anjou, et
Isabelle de Lorraine, ayant obtenu la grce qu'elle sollicitait, fit ses
prparatifs de dpart et ne tarda pas  quitter Chinon.

Voil donc Agns Sorel seule  la cour de France. Elle tait tombe
malade subitement, son rtablissement fut tout aussi rapide, le roi ne
laissa mme pas l'indisposition durer ce qu'il fallait pour la
justifier. A peine rtablie, Agns Sorel fut attache  la reine en
qualit de fille d'honneur. Marie d'Anjou se souvenait-elle des
recommandations d'Isabelle de Lorraine ou obissait-elle  une
inspiration du roi, c'est ce qu'il est impossible de dcider, bien que
la suite des vnements donne  penser qu'elle agit vritablement de son
propre mouvement....

Agns Sorel avait environ vingt-deux ans  cette poque (1431). Elle
tait fille d'un gentilhomme longtemps attach  la Maison de Clermont,
du nom de _Sorelle_, _Soreau_ ou _Surel_[3], seigneur de Saint-Gran, et
de Catherine de Maignelais.

[Note 3: Les armes _parlantes_ de cette famille taient un _sureau_
de sinople en champ d'or.]

Ne vers 1409, au village de Fromenteau, dont elle portait le nom, elle
perdit jeune encore son pre et sa mre, et fut confie aux soins d'une
tante maternelle, la dame de Maignelais.

Agns, ds l'ge le plus tendre, tait, au dire de tous, un vritable
miracle de beaut, les paysans se mettaient sur le seuil de leurs
portes pour la voir passer lorsqu'elle traversait quelque village,
tantt  pied, tantt monte sur un beau cheval alezan. Elle n'avait
d'autre prestige alors que celui de sa taille charmante et de son
admirable figure, et cependant on lui donnait dj un surnom que
devaient confirmer, plus tard, les Seigneurs de la cour de France; les
nafs habitants de la Lorraine ne l'appelaient jamais que la reine de
beaut.

Bientt, aux dons de la nature, elle joignit les avantages d'une
ducation soigne, chose si rare  cette poque, et tous ceux qui
l'entendaient causer se retiraient esbahis de son esprit et de son
merveilleux enjouement.

--Nous ne sommes point en peine de la fortune d'Agns, disait alors la
dame de Maignelais, sa tante; elle a d'esprit et de beaut de quoi faire
la fortune de trois familles.

Mais tous ces avantages qui merveillaient chacun, tournrent contre la
jeune orpheline. La dame de Maignelais avait une fille, nomme
Antoinette qui, bien infrieure  Agns, sous tous les rapports, ne
tarda pas  en devenir jalouse; ds lors le sjour de cette maison,
jusque l si paisible, devint insupportable.

Impuissante  dfendre sa nice contre sa propre fille, madame de
Maignelais ne songea plus qu' loigner la _reine de beaut_. Une
occasion ne tarda pas  se prsenter et l'orpheline,  peine ge de
quinze ans, repousse par ses protecteurs naturels, dut se rsigner 
accepter la position de demoiselle d'honneur prs d'Isabelle de
Lorraine, celle-l mme que nous venons de voir l'abandonner  la cour
de France,  la merci de l'amour du roi.

Jeune, belle, spirituelle, protge par la reine, aime du roi, Agns
Sorel ne tarda pas  devenir l'me de la petite cour de France. Charles
VII n'avait eu jusqu'alors que des amours vulgaires; sa passion pour une
femme suprieure ressemblait fort  un culte; il et volontiers proclam
 la face du monde la dame de ses penses et rompu des lances en son
honneur, mais, doue et modeste autant que belle, Agns ne souhaitait
que le mystre.

--A quoi bon, disait-elle, donner de l'clat  une faute?

Elle disait encore au roi:

--Je vous aimerai, Sire et de toute mon me, et jamais je ne cesserai de
vous aimer; si cependant on venait  connatre ce qui se passe, pleine
de confusion, je m'irais cacher au fond de la campagne la plus dserte.

Si bien que, durant longtemps encore, la liaison d'Agns et du roi
demeura enveloppe d'un mystre, assez transparent pourtant pour ne
tromper personne. Malheureusement pour le secret de ses amours, Agns ne
sut point assez repousser les prsents incessants de son amant.

Prodigue, comme tous les princes ruins, Charles VII avait la main
toujours ouverte, surtout pour sa belle et douce amie; chaque jour
quelque nouvelle marque de munificence dcelait son grand amour; les
joyaux succdaient aux parures, les maisons aux terres, les seigneuries
aux chteaux. Si bien que les courtisans accusaient Agns Sorel
d'avidit et d'avarice.

--Cette douce colombe ne serait-elle point une pie effronte? disait un
jour le btard de Dunois qui avait gard son franc parler.

Ce propos, vritablement injuste, ne tarda pas  tre rapport  la
tendre Agns. Ses beaux yeux se mouillrent de larmes et, tout plore,
elle courut se jeter aux pieds du roi....

--Reprenez, mon cher Sire, lui dit-elle, tous les prsents dont vous
m'avez enrichie, et permettez-moi de quitter cette cour mchante.

Charles VII eut toutes les peines imaginables  calmer son amie, et
cependant il tait bien plus irrit qu'elle. Mais comment la venger?
Chtier Dunois, il n'y fallait pas penser; un chtiment n'et fait
qu'accrotre la jalousie et la haine. Est-il d'ailleurs un roi si absolu
que jamais il ait pu faire taire les mchants propos de sa cour?

Ne pouvant imposer silence aux contemporains, Charles VII espra tromper
l'histoire. Il manda Jean Chartier, son historiographe, et lui ordonna
d'employer tout son talent  dmentir les propos injurieux qui
entachaient l'honneur de la belle Agns.

Jean Chartier promit d'obir, et c'est pour tenir sa parole, sans doute,
qu'il crivit les lignes suivantes qui n'ont pu abuser la postrit:

Or, j'ai trouv, tant par le rcit des chevaliers, cuyers,
conseillers, physiciens ou mdecins et chirurgiens, comme par le rapport
d'autres de divers tats et amens par serment, comme  mon office
appartient, afin d'ter et lever l'abus du peuple,... que, pendant les
cinq ans que la dite demoiselle a demeur avec la reine, oncques le roi
ne dlaissa de coucher avec sa femme, dont il a eu quantit de beaux
enfants,... que, quand le roi allait voir les dames et damoiselles, mme
en l'absence de la reine, ou qu'icelle belle Agns le venait voir, il y
avait toujours grande quantit de gens prsents, qui oncques ne la
virent toucher par le roi, au-dessous du menton... et que, si aucune
chose... elle a commise avec le roi dont on ne se soit pu apercevoir,
cela aurait t fait trs-cauteleusement et en cachette, elle tant
encore au service de la reine (Marie d'Anjou).

Jean Chartier nous la baille belle, dit un historien qui crivait
quelques annes plus tard, que prouvent les enfants que le roi avait
eus avec la reine? Quant  ces mots de trs-cauteleusement et en
cachette, c'est l tout au plus la stricte dcence.

La postrit a partag l'opinion du railleur de Jean Chartier; il est de
fait que le bon et naf historiographe et pu trouver, pour dfendre la
belle Agns, quelques raisons plus ingnieuses et plus concluantes,
surtout lorsqu'il s'agissait de dmentir tout un sicle. Mille
tmoignages, en effet, sculptures, pomes, mmoires, lgendes, retracent
les amours de Charles VII et d'Agns Sorel. Mais si le nom de la dame
de beaut ne nous est point parvenu pur de toute tache, au moins
doit-on absoudre, en raison de son oeuvre, cette douce amie du _roi de
Bourges_.

En pleine Restauration, Branger, qui cherchait  se faire arme de tout
contre l'_Anglomanie_, donna  Agns Sorel une dernire conscration, le
jour o il fit paratre cette charmante chanson:

          Je vais combattre, Agns l'ordonne!

Malheureusement, en 1432, nul ne se doutait encore qu'Agns Sorel
faisait tous ses efforts pour rveiller une noble ambition dans le coeur
de son royal amant. Tout entier  son amour, Charles semblait avoir
oubli qu'il tait le roi de France; que lui importaient dsormais
Anglais et Bourguignons! Ils pouvaient sans obstacle dvaster les
provinces, dmanteler les villes, faire manger le bl en herbe  leurs
chevaux. Il rgnait, lui, sur le coeur de la dame de beaut et cela
suffisait  son bonheur.

Vainement Agns le conjurait de se remettre  la tte de tous ses braves
compagnons d'armes, qui jadis aux cts de Jeanne Darc versaient leur
sang sur les champs de bataille.

--Eh! ma mie, rpondit-il, avez-vous donc si peu de souci de mon amour
que vous veuilliez m'loigner de vos beaux yeux.

Que rpondre  ces douces paroles? Gloire, devoir, disait Agns.
Plaisir, amour, disait Charles VII.

Mais les courtisans et les peuples ignoraient toutes ces tentatives
inutiles, et hautement ils murmuraient. On accusait Agns de l'indigne
inaction du prince; on maudissait le jour o,  la suite d'Isabelle de
Lorraine, elle tait venue  la cour. On la comparait  Dalila, nervant
entre ses bras un nouveau Samson; les plus malveillants allaient jusqu'
dire que sans nul doute elle avait t envoye par les ennemis de la
France pour ensorceler et sduire le roi.

Le bruit de cette indignation arriva enfin aux oreilles d'Agns; elle
comprit que c'en tait fait de sa rputation et de celle de son amant si
cette situation se prolongeait;  tout prix elle rsolut de le dcider 
se mettre  la tte de ses troupes afin d'en finir avec l'Anglais.

Justement Charles VII avait manifest l'intention de se retirer en
Dauphin pour y chercher quelque peu de solitude et de paix. Une
semblable rsolution excute ruinait  tout jamais la monarchie.

--Eh quoi! lui dit Agns Sorel indigne, vous ne serez mme plus le roi
de Bourges!

--Las! ma dame aussi doute de mon courage, murmura tristement Charles
VII.

Puis comme Agns ne rpondait pas:

--Qu'il soit donc fait, reprit-il, comme vous le dsirez nous nous
sparerons.

Le lendemain de ce jour, pour faire souvenir le roi de sa promesse, tant
de fois donne, tant de fois oublie, Agns paya des groupes de gens du
peuple qui, sous les fentres mmes du chteau vinrent chanter
quelques-uns des couplets ironiques que les Anglais avaient fait
composer sur le roi de Bourges:

          Mes amis, que reste-t-il
          A ce dauphin si gentil?
          Orlans et Beaugency,
          Notre Dame de Clry,
            Vendme!

Ces chants injurieux irritaient le roi; il parlait de faire pendre les
chanteurs, mais il ne se dcidait point  partir.

Enfin, un matin, Agns Sorel parut devant le roi, plus triste qu'
l'ordinaire; depuis longtemps en effet les soucis et le chagrin avaient
chass l'air d'enjouement qui rayonnait autrefois sur son beau visage.

--Avez-vous donc, ma mie, quelque nouveau sujet de tristesse? demanda le
roi tout inquiet.

--Hlas! Sire! rpondit la dame de beaut, peut-tre suis-je  la
veille de m'loigner de vous pour toujours.

--Eh! que dites-vous l?

--La vrit, Sire; elle est pnible et dure, elle vous fchera
peut-tre  entendre.

--Et qu'importe, ma mie; je veux savoir la cause de votre chagrin.

--Sachez donc, Sire, que j'ai fait, hier, tirer mon horoscope.

--Bon! je devine, on vous aura dit quelques menteries.

--On m'a dit, au contraire, des choses fort srieuses, on m'a prdit
l'honneur d'tre aime du plus grand roi du monde.

Charles VII, rassur, se prit  sourire:

--Que voyez-vous l, ma mie, de si effrayant? Cette prdiction ne
s'est-elle pas dj accomplie, au moins en partie?

Agns Sorel secoua tristement la tte, quelques larmes brillrent dans
ses beaux yeux.

--Que vous a-t-on donc dit encore, ma mie? demanda vivement le roi.

--On ne m'a dit que cela, Sire; mais si l'oracle ne me trompe pas, je
vous supplie de me permettre de me retirer  la cour du roi d'Angleterre
afin de remplir ma destine.

--Et pourquoi, s'il vous plat,  la cour du roi d'Angleterre? dit-il
d'une voix trangle par la colre.

--C'est certainement lui, continua Agns, que regarde la prdiction;
puisque vous tes  la veille de perdre votre royaume et que Henri va
bientt le runir au sien, il est assurment un plus grand monarque que
vous.

Ces paroles, dit Brantme, piqurent si fort le coeur du roi qu'il se
mit  pleurer de rage, et courut s'enfermer dans son appartement.

Effraye, non de la colre, mais de la douleur de son amant, Agns Sorel
essaya de le revoir; elle voulait le consoler sans doute ou pleurer avec
lui. Charles VII s'obstina  ne recevoir personne. Mais le lendemain le
chteau tait plein de mouvement et de bruit, le roi faisait ses
prparatifs de dpart. Agns venait enfin de russir.

Plus tard, se souvenant de cette anecdote charmante, Franois Ier
crivit les vers suivants au-dessus d'un portrait de la dame de beaut:

          Ici dessous, des belles gist l'lite,
          Car de louanges sa beaut plus mrite,
          La cause tant de France recouvrer,
          Que tout cela qu'en cloistre peut ouvrer
          Close nonain, ni en dsert ermite.

Peu de jours aprs la venue si opportune de l'astrologue, une foule
immense de peuple se pressait tout le long de la rampe rapide qui, des
bords de la Vienne, conduit au royal chteau de Chinon. Depuis le matin
tous les habitants de la ville et des bourgs des environs taient sur
pied, impatients de voir dfiler le cortge de Charles VII, qui se
dcidait enfin  aller chasser les Anglais. La cour du chteau tait
trop troite pour les gens d'armes, les pages, les cuyers, les chevaux;
la brise agitait les oriflammes, les armures tincelaient au soleil.

Enfin, sur le perron, entour de ses familiers, apparut Charles VII; la
reine, quelques nobles dames et les demoiselles d'honneur,
l'accompagnaient. Aux mille cris de joie qui l'accueillirent, le roi
rpondit par son cri de guerre sus  l'Anglais. Il prit alors cong de
la reine, puis, s'approchant d'Agns, toute rougissante de honte:

--Belle amie, murmura-t-il, souvenez-vous que c'est  vos pieds que je
viendrai dposer ma couronne reconquise.

Ds ce moment, dit un tmoin oculaire, il parut  tous vident que,
vritablement, la demoiselle de Fromenteau tait la mie du roi.

Tandis qu'Agns, interdite, courbait la tte sous les regards dirigs
vers elle, Charles VII s'lana  cheval; d'un dernier geste il salua
les dames et demoiselles runies sur les marches du perron, et, prenant
la tte du cortge, il disparut bientt sous la vote troite de la
porte du chteau de Chinon.

Les premiers jours de solitude furent bien tristes pour la dame de
beaut; elle aimait le roi, et la sparation, aprs tant de douces
journes passes en amoureux discours lui semblait cruelle. Mais plus
que son amant elle aimait l'honneur et son pays.

Loin de Charles VII d'ailleurs, Agns se trouvait seule avec sa faute,
et l'amour chez elle n'touffa jamais le remords. Pour cette femme
dvoue, les satisfactions de la puissance et de l'amour-propre taient
bien peu de chose, une douce parole, un tendre regard du roi, taient
son unique ambition. Sous les grands respects des courtisans il lui
semblait toujours voir percer un secret mpris, et ce nom de concubine
royale que donnait le peuple  l'amie du roi lui faisait verser bien des
larmes.

La situation d'Agns loigne du roi n'tait pas sans prils; elle avait
des ennemis, et des ennemis puissants. Elle avait contrari la politique
de plus d'un et ne l'ignorait pas; mais ses dangers personnels taient
la moindre de ses proccupations. Pour la dfendre elle avait la reine
dont elle resta toujours l'amie; elle avait aussi un serviteur fidle,
dvou jusqu' la mort, protecteur qu'en partant lui avait donn le roi,
tienne Chevalier.

L'amiti qui toujours unit l'pouse et la favorite de Charles VII a
donn lieu  bien des commentaires. Quelques chroniqueurs ont suppos
que la reine ignorait l'intimit des relations d'Agns et du roi, mais
cette supposition est inadmissible. Marie d'Anjou savait parfaitement
qu'Agns rgnait en souveraine sur le coeur du roi, et peut-tre en
secret en tait-elle jalouse; mais reine, avant d'tre femme, elle
comprit qu'il tait de son intrt, sinon de son devoir, de protger de
toutes ses forces cette favorite qui n'usait de son empire que pour le
bien de l'tat.

Quant au bon tienne Chevalier, contrleur des finances, nul plus que
lui n'aima et n'admira la dame de beaut; sur un signe d'elle, il se ft
prcipit sans hsiter dans le brasier de messire Satanas. Cette
grande passion, cet absolu dvouement, ont pu faire croire qu'tienne
Chevalier partageait au moins avec le roi le coeur de la belle Agns,
mais rien ne prouve cependant qu'il ait t autre chose qu'un ami.

Quelques rbus galants, quelques lgendes naves, viendraient  peine 
l'appui de cette assertion. tienne Chevalier avait l'amiti fort
expansive, voil tout. Servant fidle d'une dame, il portait ses
couleurs. Fier de son dvouement dsintress, il tenait  honneur de
l'apprendre par ses devises  l'univers entier.

Arm chevalier par le roi, qui, en lui donnant l'accolade, lui avait
dit: _Chevalier dsormais seras de fait comme de nom_, l'ami d'Agns
Sorel fit peindre sur son cu cet amoureux hiroglyphe:

Le mot _tant_, une _aile_ d'oiseau, le mot _vaut_, une _selle_ de
cheval, les mots _pour qui je_, et enfin un _mors_ de bride.

Ce qui voulait dire:

          Tant elle vaut, celle pour qui je meurs.

Plus tard, sur la porte de sa maison,  Paris, rue de la Verrerie,
tienne Chevalier fit graver, en grandes lettres antiques, au milieu de
feuilles d'or entrelaces, ce rbus dont tout le mrite consistait 
rappeler le nom de _Sorel_ ou Surelle:

          Rien sur L n'a regard.

Cependant, les soucis de la guerre ne faisaient point oublier  Charles
VII sa gentille amie; au moindre instant de rpit, il accourait, tantt
 Loches, tantt  Chinon, sjour favori d'Agns Sorel. Chaque jour, le
roi se plaisait  enrichir celle qu'il aimait. Dj il lui avait donn
le duch de Penthivre; il lui faisait construire une maison  Loches.
On voit encore, en cette ville, le logis qu'occupa la dame de beaut; il
est reli maintenant au spacieux chteau que fit plus tard btir Louis
XI. A l'occident est une tour carre, _dans laquelle_, dit la chronique
du pays, _le roi enfermait sa mie, lorsqu'il allait  la chasse_.

C'est vers cette poque qu'Agns commit l'imprudence d'introduire  la
cour son ancienne ennemie d'enfance, cette Antoinette de Maignelais,
dont la jalousie l'avait rduite  chercher un refuge prs d'Isabelle de
Lorraine.

Depuis longtemps, Antoinette enviait le sort d'Agns  la cour de
France; maintes fois dj elle lui avait crit pour la prier de la
prendre prs d'elle. Instinctivement, la dame de beaut redoutait sa
cousine; mais au souvenir des bonts premires de sa tante de
Maignelais, elle crut de son devoir d'oublier ce qui s'tait pass et
d'accueillir sa fille, dont grce  son influence, elle pourrait
faciliter l'tablissement.

Elle dpcha donc au chteau de Maignelais, son fidle chevalier, et,
moins de huit jours aprs, Antoinette arrivait  Chinon.

La premire entrevue des deux cousines fut tout au moins singulire.
Sans mme songer  remercier Agns, sans se soucier des femmes de
service qui pouvaient l'entendre, Antoinette clata en reproches amers.

--Eh quoi! cousine, est-ce bien vrai, ce que l'on dit, que vous tes la
mie du roi?

Et comme Agns confuse ne rpondait point:

--Ce bruit tait venu jusqu' nous, continua Antoinette, ma mre
refusait d'y croire. Moi-mme, je doutais; mais, dans mon court voyage,
et depuis hier soir que je suis ici, j'ai appris d'tranges choses.

Agns, les larmes aux yeux, voulut protester de la parfaite innocence de
ses relations avec le roi; mais Antoinette tait impitoyable.

--Fi, cousine, que cela est vilain; qui jamais et pu croire, vous
voyant si douce, que par vous le dshonneur arriverait sur notre maison.
Vous avez donc mis en oubli toute honntet et toute retenue; pour moi,
je ne resterai point ici plus longtemps, je prfre retourner prs de ma
mre que j'instruirai de la vrit, afin qu'elle arrache de son coeur
toute amiti pour vous.

Cette menace pouvanta tellement Agns, que, se jetant aux pieds de sa
cousine, elle la conjura de rester, lui jurant de changer de vie, de ne
plus faillir  l'honneur, de ne jamais revoir le roi.

Antoinette voulut bien, pour le moment, se contenter de ces prires et
de ces promesses, et consentit  se fixer pour quelques mois  Chinon.

Le plan de la jeune Tourangelle tait des plus simples: veiller les
remords dans le coeur d'Agns, les exploiter habilement, l'engager
vivement  aller pleurer ses fautes au fond de quelque monastre, et...
prendre sa place  la cour et prs du roi.

Mais ce beau projet choua. En dsespoir de cause, Antoinette entreprit
de disputer  Agns le coeur de Charles VII. Le roi ne fut point
insensible aux meurtrires oeillades de la cousine de sa mie; mais tant
que vcut la dame de beaut, elle fut toujours la dame souveraine et la
plus aime de son amant.

Les entrevues du roi et de sa douce matresse devinrent rares jusque
vers 1438. Charles VII reprenait alors, pice  pice, son royaume aux
Anglais.

--Vous voyez, ma mie, que je tiens loyalement mes promesses, disait-il,
lorsqu'aprs quelque succs, il faisait  Loches ou  Chinon, une courte
apparition.

De riches prsents attestaient d'ailleurs que l'amour de Charles VII
n'avait point diminu. Aux logis et aux terres que possdait dj son
amie, il avait ajout la seigneurie de la Roche-Servire, les
seigneuries de Roqueserieu, d'Issoudun en Berry et de Vernon sur Seine,
enfin le chteau de Beaut-sur-Marne.

--Ainsi de fait, ma mie, serez ce que de nom tes depuis longtemps dj,
chtelaine et dame de beaut.

En 1438, Charles VII vint avec toute sa cour s'tablir, pour quelques
mois,  Bourges. Dsireux d'avoir non loin de lui sa douce amie, qui ne
voulait point habiter le chteau royal, il lui donna,  peu de distance
de la ville, une rsidence charmante, le chteau de Bois-Trousseau,
qu'elle vint habiter immdiatement.

Ce fut un heureux temps pour Charles VII et sa belle matresse; plus
jamais ils ne retrouvrent ces heures dlicieuses qui s'envolaient si
rapides et si lgres qu'on et pu vivre ainsi plus de mille ans sans
vieillir. Le chteau de Bois-Trousseau, avec ses jardins et ses grands
bois, abritait merveilleusement le mystre de leurs amours. L, point
d'importuns, point d'indiscrets; quelques serviteurs dvous, muets,
aveugles. Ensemble les deux amants passaient de longues soires, aussi
pris encore qu'au jour o, pour la premire fois, ils avaient senti
battre leur coeur. Charles racontait  sa mie ses exploits contre les
Anglais, ses succs, ses esprances. Agns,  son tour, faisait la
lecture dans quelque manuscrit ou rcitait des vers; car elle tait
savante et bien instruite, s'tant toujours complue  la socit des
beaux esprits.

Leurs amours au chteau de Bois-Trousseau avaient d'ailleurs commenc
comme un roman de chevalerie.

C'tait un soir, il pouvait tre neuf heures; seule dans sa chambre,
Agns Sorel feuilletait un livre d'heures curieusement imag, lorsqu'on
vint lui annoncer qu'un chasseur gar demandait l'hospitalit.

--Qu'on le conduise  ma plus belle chambre, rpondit Agns, et qu'on
veille  ce qu'il ne manque de rien.

Quelques instants aprs, on revint dire  la belle chtelaine que le
chasseur, comptant partir de grand matin, le lendemain, demandait  la
remercier le soir mme. Dj elle se levait pour aller recevoir
l'tranger, lorsqu'il parut lui-mme, souriant et joyeux  la porte.

--Ah! mon cher Sire aim s'cria Agns, vous ici, seul  cette heure,
quelle imprudence!

Cette imprudence devait se renouveler souvent.

Chaque soir, autant pour guider le roi que pour lui rappeler qu'elle
l'attendait, la belle Agns faisait allumer un falot sur la plus haute
tour de son castel. A ce signal, impatiemment attendu, l'amoureux
Charles VII accourait  toute bride, suivi d'un seul confident. Accoude
 son balcon, la dame de beaut inquite, mue, interrogeait la route
que suivait d'ordinaire son royal amant. L'apercevait-elle  l'extrmit
de la longue avenue qui conduisait  Bois-Trousseau, lgre et joyeuse,
elle descendait le recevoir, et avec une grce inimitable, lui faisait
les honneurs du logis et du souper.

Parfois, bien rarement, il arrivait que le roi retenu par d'importantes
affaires, qu'il maudissait du fond du coeur, ne pouvait quitter Bourges.
Alors, pour rpondre au signal de son amie, il faisait au sommet du
chteau royal apparatre une vive lumire.

Seule et triste ces soirs-l, en son manoir, la douce Agns se consolait
en pensant qu'une noble ambition tait sa seule rivale dans le coeur de
Charles VII.

La charmante lgende de ce tlgraphe lumineux s'est conserve  travers
les sicles, et, dans le pays, on montre encore au voyageur, au sommet
d'une colline boise, les restes d'une tour qui a gard le nom de _la
tour du signal_.

Tout entier  l'enivrement de cette existence de bonheur et d'amour,
Charles VII, une fois encore, oubliait et son royaume et les Anglais.
Mais Agns se souvenait pour lui.

--Bientt, hlas! mon cher Sire, il faudra nous sparer derechef.

--Je partirai, ma mie, rpondait tristement le roi.

L'intrt du royaume, telle fut la constante proccupation d'Agns
Sorel, l'oeuvre de Charles VII fut la sienne, et c'est  cela qu'elle
doit d'avoir trouv grce devant la svre histoire qui fltrit
d'ordinaire les matresses royales, c'est pour cela que son nom, comme
un nom bni, a travers les sicles.

Le roi de France n'tait dj plus ce monarque humili que les Anglais
railleurs appelaient le roi de Bourges, bientt il allait mriter son
surnom de Victorieux. L'ennemi n'tait pas encore expuls; mais on avait
reconquis une bonne partie des provinces, d'heureuses nouvelles
arrivaient de tous cts, les soldats taient nombreux, les finances
commenaient  se rtablir.

Charles VII, il faut le dire, fut un prince heureux, nul autant que lui
ne dut  ceux qui l'entouraient. Le ciel et la terre, dit un vieil
historien, semblent s'tre runis pour l'aider  reconqurir son
royaume.

Tout d'abord, et lorsque ses affaires paraissaient le plus dsespres,
il eut Jeanne Darc, la vierge martyre, dont la miraculeuse intervention
rendit le courage aux peuples dsols. Les noms de ses compagnons
d'armes sont devenus les synonymes de fidlit et de courage,  ses
cts en effet, combattaient Boussac et Vignoles, Xaintrailles, La Hire,
Guillaume de Barbassan, le btard de Dunois, et bien d'autres capitaines
sans reproche et sans peur. Pour matresse il eut une femme belle,
spirituelle, dvoue, toujours prte  s'oublier elle-mme. Enfin, pour
rtablir ses finances puises, il trouva un homme de gnie, financier
illustre, dans l'acception politique de ce mot, Jacques Coeur, qui, sans
compter, lui ouvrit ses coffres et lui fournit de l'argent, ce nerf
indispensable de la guerre.

Mais Charles VII tait un prince ingrat: il avait laiss prir Jeanne
Darc, nous le verrons, vers la fin de son rgne, dpouiller Jacques
Coeur, son argentier, son bienfaiteur.

C'est  Bourges, alors que la pnurie du roi tait telle qu'il ne
pouvait mme pas payer une paire de souliers, que pour la premire fois
Jacques Coeur se prsenta  la cour o chacun se racontait sa
prodigieuse fortune.

Dans l'origine, l'argentier du roi n'tait rien. Fils d'un pauvre et
obscur pelletier du Bourbonnais, il devint bientt l'homme le plus
opulent de France. Possdant au plus haut degr le gnie du commerce, il
avait fait fructifier au centuple le trs-mince pcule que lui avait
laiss son pre. A mesure que sa fortune augmentait, il tendait le
cercle de ses relations. C'est ainsi qu'il tait arriv  tablir des
comptoirs nombreux dans le Levant et  devenir le premier ngociant du
monde entier.

--Sire, avait dit Agns Sorel  son amant, faites bon accueil  Jacques
Coeur, l'or n'est pas moins ncessaire que le fer, lorsqu'il s'agit de
reconqurir un royaume.

Charles VII couta son amie; trs peu de temps aprs une premire
entrevue, Jacques Coeur fut nomm _matre de la monnaie de Bourges_, et
ds lors il commena  faciliter au prince les moyens de faire la guerre
 l'Anglais.

Dans la suite, Jacques Coeur eut l'administration des finances; avec la
charge d'_Argentier du roi_. Un pareil titre quivalait  celui de
fermier gnral. Les receveurs des provinces remettaient tous les ans
une somme dtermine  l'argentier pour acquitter les dpenses de
l'htel et des officiers. Jacques Coeur eut un pouvoir beaucoup plus
tendu, puisqu'il rglait avec les provinces les contributions qu'elles
devaient fournir  l'tat. Il tait en mme temps ministre des finances
et dpositaire du Trsor. Souvent il eut occasion de faire au roi des
avances considrables, toujours sans intrts, et, lorsqu'il s'agit de
reconqurir la Normandie, il sacrifia, sans hsiter, deux cent mille
cus d'or, somme vritablement fabuleuse pour le temps.

L'argentier tait alors au comble de la faveur, Charles n'avait rien 
refuser  cet ami qui largement fournissait l'or, qu'il ft question de
guerre ou de plaisirs, qui payait les soldats et donnait  son matre
les moyens de danser des ballets ou de dessiner des parterres.

--Vous tes, messire, avec Jeanne Darc, les deux sauveurs de la France,
lui disait Agns Sorel.

De son ct Charles VII disait  son argentier:

--Vous me demanderiez ma plus belle province, que je vous la donnerais,
je crois; ne vous dois-je pas ma puissance?

Vaines paroles, qu'oublia le roi lorsqu'il crut n'avoir plus besoin de
son ami Jacques Coeur.

Durant les annes qui suivirent les jours heureux du chteau de
Bois-Trousseau, Agns Sorel parut fort peu  la cour; elle habitait
tantt Loches, tantt Chinon, le plus souvent le petit logis de
Fromenteau; le roi venait passer prs d'elle ses moments de libert, ses
jours s'coulaient heureux et calmes. L'vnement le plus important de
cette poque de sa vie fut son entrevue avec Isabelle de Lorraine dont
elle avait t demoiselle d'honneur, celle-l mme qui l'avait
abandonne  la merci de l'amour du roi de France, et qui lui devait la
libert de son mari.

Agns se faisait une fte de revoir son ancienne matresse. Mais la
femme de Ren d'Anjou fut cruelle.

--tes-vous donc si honte, lui dit-elle, que vous osiez vous
prsenter devant moi sans rougir, aprs avoir oubli la pudeur au point
d'tre publiquement la matresse du roi?

Agns pouvait rpondre  cette Isabelle, alors si svre, qu'elle-mme
l'avait pousse dans les bras du roi; mais douce et rsigne, elle
baissa la tte sans mot dire. Ces reproches amers lui taient plus
sensibles encore qu'autrefois ceux de sa cousine Antoinette de
Maignelais.

Dsol d'tre spar de sa belle matresse, Charles VII, lors de ses
frquents voyages  Chinon ou  Bourges, se plaignait  sa mie de son
obstination  demeurer loin de lui.

--Belle entre les plus belles, lui disait-il, que ne venez-vous  la
cour du roi dont vous tes l'unique souveraine?

Mais la dame de beaut prfrait sa tranquille solitude. Si parfois le
roi insistait pour l'emmener  Paris, si la reine joignait ses instances
 celles de son poux, Agns se jetait aux pieds de son amant et le
conjurait de lui permettre de cacher au moins sa honte.

Agns Sorel avait du reste ses raisons pour dtester le sjour de Paris.
Elle y tait venue, en 1437,  la suite de la reine et le luxe qu'elle
avait dploy en cette circonstance causa une espce de scandale.

Agns Sorel avait paru aux cts de la reine vtue de velours et de
fourrures, tincelante de diamants qui faisaient clater sa miraculeuse
beaut. Les bourgeois, toujours les mmes en tout temps et en tout pays,
avaient murmur hautement de cette grande magnificence. Des paroles
malplaisantes taient venues aux oreilles de la dame de beaut. Ces
mpris, ces outrages, lui avaient fait verser bien des larmes, et elle
avait dit au roi:

--Ces Parisiens ne sont que des villains; et si j'avais cuid qu'on ne
m'et point fait plus d'honneur en Paris, je n'y aurais j entr ni mis
le pied.

Cependant les ennemis de la matresse du roi, jaloux de sa
toute-puissance, s'agitaient dans l'ombre et cherchaient  la renverser.

A la tte de ces ennemis se trouvait le fils mme de Charles VII, le
Dauphin Louis. On est encore  s'expliquer les motifs de la haine de ce
prince sombre et dissimul. Avait-il aim Agns Sorel et en avait-il t
repouss comme quelques-uns le prtendent, redoutait-il simplement
l'influence d'une femme spirituelle et dvoue, c'est ce qu'il est
impossible de dcider; toujours est-il qu'il fit tous ses efforts pour
la perdre.

On tait alors  la fin de l'anne 1446, Charles VII et toute la cour
habitaient le chteau de Chinon o Agns tait venue joindre le roi. Le
Dauphin, qui pensait que toute liaison entre le roi et sa mie serait
rompue si celle-ci avait un autre amour et que cet amour vnt  tre
dcouvert, rsolut de lui faire prendre cet amant qu'elle n'avait pas.

Il fit donc appeler un de ses confidents, Antoine de Chabannes, comte de
Dammartin, l'homme le plus beau et le mieux fait de la cour, et lui
donna l'ordre de se faire aimer d'Agns.

Depuis longtemps dj, Chabannes aimait la dame de beaut, et le rus
Louis le savait fort bien lorsqu'il choisit le comte pour tre
l'instrument de sa haine. Mais cet amour fut le salut d'Agns, Chabannes
ne put se rsoudre  faire le malheur d'une femme aime.

C'tait une prilleuse mission que le Dauphin donnait l  son
confident, et longtemps Chabannes ne sut quel parti prendre, il
craignait presqu'galement d'chouer et de russir.

Bien accueilli, il avait  redouter la furieuse colre du roi, et le
premier mouvement de Charles VII tait terrible. Repouss, il ne se
dissimulait pas qu'il aurait en Louis un redoutable ennemi.

Il choisit un terme moyen et rsolut de tromper tout  la fois le
Dauphin et le roi. En consquence, il commena  entourer Agns de soins
et d'hommages.

Toute la cour s'aperut bientt du grand amour du comte de Dammartin
pour la dame de beaut, mais Agns agrait-elle ou repoussait-elle ses
hommages, c'est ce que les mieux informs ne savaient dire....

--Avances-ce tu nos affaires, Chabannes? demandait chaque jour le
Dauphin.

Et invariablement le comte rpondait.

--Je crois, monseigneur, que nos affaires sont en bonne voie.

Le Dauphin commenait  se dfier de son confident, Charles VII, prvenu
par quelques courtisans, commenait  prendre l'veil, lorsqu'une scne
inattendue vint mettre un terme aux assiduits de Chabannes.

Le roi revenait un soir de la chasse et regagnait seul ses appartements,
lorsqu'au dtour d'un corridor sombre il se trouva face  face avec
Agns Sorel.

Elle paraissait vivement mue; elle courait poursuivie par le comte.

Charles VII frona les sourcils en les apercevant, et d'une voix svre
demanda une explication.

Agns lui apprit alors que depuis longtemps elle tait importune par le
comte. Ce soir-l, se trouvant seul avec elle il s'tait jet  ses
pieds, lui parlant avec passion de son amour. Repouss, il avait
redoubl d'instances, et tait bientt devenu si pressant qu'elle avait
cru devoir sortir et aller chercher un refuge dans les appartements du
roi, remplis de monde  cette heure. Chabannes alors s'tait lanc sur
ses traces, et l'avait poursuivie jusque-l, non plus pour lui parler
d'amour, mais pour la conjurer de garder le silence.

La contenance embarrasse du comte, immobile  quelques pas, prouvait au
roi qu'Agns n'avait rien dit qui ne ft l'exacte vrit.

Charles VII,  ce rcit, entra dans une pouvantable colre et ordonna
au comte de quitter  l'instant mme le chteau pour ne jamais
reparatre  la cour.

Chabannes, pouvant du courroux du roi, tremblant presque pour sa vie,
courut  l'appartement du Dauphin et lui raconta ce qui venait de se
passer.

Louis, bien que marri de voir son projet manqu, consola son confident.

--C'est sur mes ordres que tu t'es expos, lui dit-il; sois sr que je
ne t'abandonnerai pas; demain mme je veux parler pour toi  mon pre.

Le lendemain, en effet, en prsence d'Agns, Louis demanda au roi la
grce de Chabannes.

Charles VII fut inflexible; et comme le Dauphin insistait et rappelait
au roi les bons et fidles services du comte:

--Oncques, rpondit le roi, cet homme ne reparatra en ma prsence, et
il se doit estimer heureux que la dame de beaut, ma mie, veuille bien
se contenter de si petit chtiment pour si mortelle injure.

--Par la Pques-Dieu! s'cria alors le Dauphin, c'est cependant cette
effronte ribaude qui cause toutes nos querelles!

Et s'avanant vers Agns, il lui donna un soufflet.

A cet outrage, le roi bondit sur son fils et le saisit si brusquement
par les paules qu'il le fit tomber. Menaant et terrible, il allait
frapper lorsqu'Agns, toujours gnreuse, arrta sa main.

--Revenez  vous, mon cher Sire, et songez que c'est l votre fils.

--Soit! mais qu'il quitte  l'instant Chinon, dit le roi.

Le Dauphin, dvorant sa colre, se releva lentement; ple et sombre, il
sortit sans profrer une parole, mais dans son dernier regard Agns put
lire une terrible promesse de vengeance.

Quelques chroniques, qui font allusion  cette terrible scne entre le
pre et le fils, disent tout simplement que _le jeune Dauphin, mal
conseill, se laissa aller envers Agns  quelques promptitudes_.

Le mot vaut la peine d'tre conserv.

Et maintenant, Agns Sorel avait-elle partag l'amour de Chabannes,
avait-elle pour lui trahi Charles VII? S'il en est ainsi, et rien n'est
moins dmontr, il faut fliciter le comte de sa discrtion et de son
adresse. Il sut en ce cas chapper aux nombreux espions du Dauphin qui
nuit et jour surveillaient ses moindres dmarches, et, plutt que de
compromettre sa dame, il se laissa hroquement exiler.

Peu de temps aprs l'vnement que nous venons de rapporter, Agns Sorel
quitta la cour pour n'y plus revenir. Les larmes et les prires du roi,
les instances de la reine et de ses amis les plus chers, ne purent
vaincre sa rsolution. Retire en son logis de Loches, elle voulait,
disait-elle, finir ses jours dans cette charmante retraite, qui domine
un des plus beaux sites de France, et que Charles VII s'tait plu 
embellir de tout ce que le luxe de l'poque offrait de plus recherch.
Aucun vnement, en effet, ne troubla ses dernires annes; les visites
du roi rompaient seules la monotone uniformit de l'existence de la dame
de beaut.

Vers la fin de l'anne 1448, Agns Sorel, ayant eu connaissance d'un
complot tram contre la personne du roi, alors occup de la conqute de
la Normandie, elle se dcida  sortir de sa retraite.

Elle crivait  son cher Sire, d'avoir  se tenir sur ses gardes, et
lui annona que bientt elle se mettrait en route afin de lui
communiquer des dtails qu'elle n'osait confier mme  ceux dont elle se
croyait sre.

Ds les premiers jours de l'anne suivante (1449), la dame de beaut
quitta son gentil manoir pour rejoindre le roi alors  l'abbaye de
Jumiges.

Mais elle ne put arriver jusque l; prise d'une indisposition subite,
elle fut force de s'arrter au chteau de Mesnil-la-Belle, situ 
quelques lieues seulement de l'abbaye qu'habitait le roi.

Cette indisposition, lgre au dbut, offrit bientt les symptmes les
plus alarmants, et en peu d'heures la vie de la dame de beaut fut en
danger.

Elle ne s'abusa pas un instant sur sa position.

--Je vois bien, disait-elle, que tout est fini; jamais plus ne reverrai
ma Touraine.

Elle prit alors ses dispositions dernires, recommandant ses enfants 
Charles VII, pour qu'il en prt souci comme si elle n'avait point cess
de vivre.

Elle fit alors venir toutes les demoiselles attaches  son service et
longuement les exhorta  la sagesse, essayant de les convaincre par le
rcit de ses souffrances, endures en secret, du peu de bonheur que l'on
trouve en cette vie, lorsqu'on a cess d'avoir le droit de supporter
tous les regards sans rougir.

Peu d'heures aprs, le 9 fvrier 1449, vers six heures du soir, elle
poussa quelques grands soupirs, dit: Ah! Jsus! et trpassa.

Agns Sorel avait alors quarante ans.

          Et retir (le roi), l'hiver  Gemige sjourne,
          L o la belle Agns, comme lors on disait,
          Vint pour lui dcouvrir l'emprise qu'on faisait
          Contre Sa Majest. _La trahison fut telle_
          _Et tels les conjurs qu'encore on nous les cle_....
          Mais las! elle ne put rompre sa destine,
          Qui pour trancher ses jours l'avait ici mene
          O la mort la surprit....

Ainsi s'exprime Baf, laissant  entendre que le chef de cette
conjuration, qu'Agns allait dcouvrir au roi, n'tait autre que le
Dauphin lui-mme.

La dame de beaut avait choisi pour excuteurs testamentaires Robert
Poitevin, _physicien_ (mdecin), matre tienne Chevalier, trsorier du
roi, et Jacques Coeur. Elle laissait des biens considrables qui furent
rpartis entre les trois filles qu'elle avait du roi, savoir:

Charlotte, qui pousa Jacques de Brz, comte de Maulevrier;
Marguerite, marie  Prgent de Cotivi, et Jeanne, qui devint la femme
de Antoine de Beuil, comte de Sancerre.

La mort de la dame de beaut plongea Charles VII dans un morne
abattement:

--J'ai perdu ma meilleure amie, disait-il  tous ceux qui
l'approchaient.

Puis, jour et nuit, il se rptait comme  lui-mme, les larmes aux
yeux:

--Las! Las! quel malheur! mourir si jeune!

Il n'y eut qu'un cri  la cour de France:

--Agns Sorel est morte empoisonne!

Mais quel tait l'auteur de ce crime?

Tour  tour on accusa Antoinette de Maignelais, Jacques Coeur, et enfin
le Dauphin de France.

Les deux premires suppositions sont parfaitement ridicules, quant  la
troisime, qui parat avoir plus de probabilit, elle ne s'appuie sur
aucune preuve.

Le Dauphin, aprs la mort d'Agns, fit tout son possible pour effacer
toute trace de la haine passe, et plusieurs historiens, pour prouver le
peu d'inimiti qui avait d rgner entre la dame de beaut et le
Dauphin, racontent le fait suivant:

Bien des annes aprs la mort d'Agns, le Dauphin, devenu roi, tait
all prier dans l'glise de Loches o la dame de beaut avait t
enterre.

Les chanoines, croyant faire leur cour au monarque, lui demandrent
l'autorisation de faire enlever de leur glise la tombe de cette femme
dont la vie avait t si scandaleuse.

--Je croyais, leur rpondit Louis XI, que cette femme avait t votre
bienfaitrice: m'a-t-on tromp, ne vous a-t-elle donc rien donn?

--Pardonnez-nous, Sire, elle nous a fait quelques prsents.

--Mais quoi encore?

--Des tapisseries assez belles, des joyaux, des ornements, une image
d'argent de la Madeleine.

--Sa gnrosit s'est-elle donc borne l?

--Elle a encore donn au chapitre deux mille cus d'or et quelques
terres.

--Vous oubliez, je crois, les terres de Fromenteau et de Bigorre: ne
vous les a-t-elle donc pas octroyes par testament?

--Pardonnez-nous, Sire.

--Et c'est ainsi, reprit le roi avec toutes les marques de la plus vive
indignation, que vous gardez la mmoire de celle qui fut votre
bienfaitrice! Non-seulement je vous dfends de troubler ses cendres,
mais je veux que son tombeau soit plus respect qu'il ne l'est.

Puis, comme l'un des chanoines essayait de se disculper:

--Souvenez-vous, dit encore Louis XI, de ne jamais mriter que je vous
fasse rendre tout ce que vous a donn dame Agns Sorel.

Cette anecdote, il est vrai, ne prouve absolument rien. Car si les uns y
voient une marque d'amiti et de bon souvenir pour une femme qui en
tait si digne, d'autres, au contraire, y dcouvrent un trait d'habile
politique d'un prince qui donna tant d'exemples de sa profonde
dissimulation.

Antoinette de Maignelais dtestait sa cousine; elle en tait jalouse,
mais non pas au point de l'empoisonner; les moyens d'ailleurs lui
eussent manqu. Ambitieuse et coquette, Antoinette avait tent de
supplanter Agns Sorel dans le coeur de Charles VII; elle n'y put
russir, mais elle eut la joie de recueillir la succession de la dame de
beaut; elle fut la matresse du roi, mais ne fut jamais son amie.

Quant  Jacques Coeur, il ne put lui venir  l'ide d'attenter aux jours
d'Agns; en elle, au contraire, il perdit sa plus fidle protectrice.

Les mauvais jours, hlas! ne tardrent pas  venir pour l'argentier de
Charles VII. Le roi croyait pouvoir se passer de lui, ses ennemis
levrent la tte.

La fortune de Jacques Coeur tait alors  son apoge, ses richesses
taient si grandes que les plus crdules assuraient que Raymond Lulle,
mort cependant depuis plus de cent quarante ans, lui avait communiqu le
secret de faire de l'or.

Les courtisans dtestaient Jacques Coeur, dont le faste royal les
crasait; ils lui enviaient ses terres, ses chteaux, ses palais.
Presque tous taient ses dbiteurs pour des sommes considrables: ils se
dirent qu'avec le crancier disparatrait la dette. La perte du
malheureux fut donc rsolue; la dame de beaut n'tait plus l pour le
dfendre, la reconnaissance pesait  Charles VII. L'argentier succomba.

On l'accusa d'abord d'avoir empoisonn Agns, et Anne de Vendme, femme
de Franois de Montberon se chargea du rle d'accusatrice.

Jacques Coeur fut donc arrt; mais il se disculpa si compltement, il
prouva si bien que cette femme, qui l'avait choisi pour excuter ses
volonts dernires, tait son amie, qu'il fut remis en libert et que la
dame de Vendme fut condamne  lui faire amende honorable.

Ses ennemis ne se tinrent pas pour battus, ils l'accusrent de
concussion.

Une fois encore, l'argentier du roi fut arrt et conduit  Poitiers.
Son procs s'instruisit rapidement, on ne voulut mme pas lui permettre
de se dfendre;  tout prix il fallait le trouver coupable.

Ses juges ne purent le convaincre d'aucun des crimes dont on l'accusait,
et cependant, aux mpris de toutes les lois divines et humaines, il fut
condamn. L'arrt portait que Jacques Coeur durement atteint des crimes
 lui imputs avait encouru la _peine de mort_ que le roi lui remettait
_en considration de certains services rendus_ et  la recommandation du
Pape.

Il va sans dire que tous les biens de l'argentier de Charles VII furent
confisqus et partags entre ses ennemis.

Moins ingrats que le roi, les commis de cet homme vritablement
malheureux, se cotisrent pour lui venir en aide et lui offrirent 60,000
cus d'or.

Jacques Coeur, profondment touch de ce tmoignage d'estime et de
reconnaissance, ne crut pas devoir refuser. Avec la mme intelligence
et le mme bonheur il recommena l'difice de sa fortune, et, en peu
d'annes, le commerce lui rendit tout ce qu'il avait perdu.

--Je jure, disait-il  ses derniers moments, que je n'ai jamais trahi le
roi! je jure que je suis innocent de la mort d'Agns Sorel.

Jacques Coeur, aim et estim de tous ceux qui l'avaient approch,
mourut  l'le de Chio, o l'on voit encore son tombeau.

Plus lard, ses enfants firent casser comme _nul, manifestement et
expressment injuste_, le jugement qui l'avait condamn, mais dj
depuis longtemps l'opinion publique avait rhabilit cet homme de bien.

Aprs la mort d'Agns Sorel, Charles VII resta toujours triste et
sombre. Antoinette de Maignelais ne fut jamais pour lui qu'une matresse
vulgaire. Les dernires annes du rgne de l'amant de la dame de beaut
furent d'ailleurs troubles par les perptuelles rbellions du dauphin
Louis.

Le roi en tait arriv  redouter tellement son fils, que, craignant
d'tre empoisonn par lui, il se laissa mourir de faim (22 juillet
1461).

Au nom de la dame de beaut sont restes attaches bien des lgendes
potiques, rcits nafs que l'on conte en Touraine, ce riant pays de ses
amours.

Il ne reste plus rien, dans l'glise de Loches, du tombeau d'Agns
Sorel; sur un socle de marbre noir tait sa statue couche, deux anges,
deux amours plutt, soutenaient l'oreiller sur lequel reposait sa tte.

Il n'y a plus aujourd'hui  Loches qu'un froid monument, dans l'une des
tours du chteau; une barbare inscription y relate le nom de tous ceux
qui contriburent  la translation de ce mausole, restaur avec les
fonds vots par le conseil gnral.

Il tait cependant si facile d'y crire la charmante strophe de Franois
Ier, ou seulement les deux derniers vers du pome de Baf:

          Agns de belle Agns portera le surnom
          Tant que de la beaut beaut sera le nom.




III

LES AMOURS DE FRANOIS Ier

       *       *       *       *       *

LE ROI CHEVALIER


Dans la nuit du 1er janvier 1515,  l'heure mme o commenait
l'anne, le bon roi Louis XII rendait le dernier soupir,  l'htel des
Tournelles, non loin de la porte Saint-Antoine.

Louis XII, toute sa vie, s'tait montr digne de ce glorieux surnom de
_pre du peuple_ qui lui avait t dcern. Bien suprieur  tous les
souverains de son temps, il fut bon sans faiblesse, et juste sans
rigueur. La prosprit publique fut son unique mobile et avant tout il
s'inquita du bonheur de ses peuples.

--Un bon berger ne saurait trop engraisser son troupeau, disait-il
souvent.

Il disait encore:

--J'aime mieux voir rire mes courtisans de mes pargnes que de voir
pleurer mon peuple de mes dpenses.

Le plus cruel souci des dernires annes du vieux monarque avait t de
laisser aux mains de Franois d'Angoulme, prince ami du faste et de
l'clat, ce peuple qui lui tait si cher et au milieu duquel il aimait 
se promener familirement, mont sur une petite mule.

La France tout entire, que ne dsolaient plus les guerres, que ne
ruinaient plus les impts excessifs, bnissait alors le nom du roi. La
capitale tait enfin calme et paisible, et l'on avait pu, pour le blason
de la bonne ville, faire l'acrostiche suivant:

          P aisible domaine,
          A moureux vergier,
          R epos sans dangier,
          I ustice certaine,
          S cience haultaine.

          C'est Paris entier.

--Las! rptait souvent Louis XII  ses conseillers, en hochant
tristement la tte et en montrant le duc d'Angoulme, vainement nous
besognons pour le bien du pays, voil un gros gas qui gtera tout cela.

Les tristes prvisions du _pre du peuple_ ne tardrent pas  se
raliser.

Donc, avec la nouvelle anne 1515, commena un nouveau rgne. Au matin
du premier janvier, les courtisans, en guise de souhaits de bonne anne,
vinrent saluer Franois d'Angoulme du nom de roi de France.

Franois Ier succdait  Louis XII.

L'histoire a toujours trait Franois Ier en vritable enfant gt.
Mort, on a continu  le louer comme on l'avait lou vivant, et il a
conserv, malgr tout, les titres de _roi-chevalier_ et de _restaurateur
des lettres et des arts_.

La vrit est que Franois ne fut remarquable que par son got drgl
pour le faste, pour les ftes, pour les crmonies. Il se croyait
magnifique et n'tait que follement dissipateur. Il fit tout pour son
orgueil et ses plaisirs, et rien pour la France, jetant au vent de
toutes ses fantaisies des sommes considrables, au moment mme o ses
gnraux se faisaient battre, faute d'argent pour payer les soldats.

Il n'eut mme pas l'habilet vulgaire de faire tourner tout son faste au
profit de ses projets. A-t-il, par exemple, une entrevue avec Henri
VIII, roi d'Angleterre, il lui faudra puiser le trsor royal pour
subvenir aux magnificences du _champ du drap d'or_, et il se retirera
sans avoir fait autre chose qu'essayer sa force musculaire avec le
robuste monarque Anglais.

A suivre l'exemple du roi, la noblesse se ruinait: Plusieurs portaient
alors sur leur dos leurs moulins, leurs forts et leurs prs. Mais on
comptait sur la gnrosit du matre.

Les impts, on doit le comprendre, avaient t considrablement
augments, et si, comme le dit l'auteur des _Mmoires du chevalier
Bayard_, oncques n'avait est veu roi de France de qui la noblesse
s'esjouit tant, les provinces accables murmuraient hautement. La
raillerie et la chanson, alors comme toujours depuis, taient les seules
armes des opprims; ils s'en servaient.

Pour combler le dficit creus par les dpenses du mariage de Jeanne
d'Albret, nice du roi, avec le duc de Clves, il fallut tablir la
gabelle sur le sel dans plusieurs provinces du midi; le peuple appelait
ces noces somptueuses des _noces trop sales_.

Faible, indcis, changeant, trop prsomptueux pour se l'avouer 
lui-mme, Franois Ier ne fut qu'un jouet aux mains de ceux qui
l'entouraient. Pantin magnifique, dont tour  tour tenaient les fils:
ses ministres, dont deux au moins furent des misrables; sa mre,
ambitieuse passionne; enfin toutes ses matresses, diriges elles-mmes
par leur famille ou leurs amants, car il fut trahi, en amour comme en
politique, sans jamais s'en apercevoir.

Amoureux de combats, de belles troupes, de gens de guerre, de grands
coups de lance ou d'pe, il n'eut jamais que le courage brillant, mais
alors si commun, d'un chevalier mourant les armes  la main; il pouvait
passer  deux cents pas de l'ennemi, vingt heures, armet en tte et le
cul sur la selle, comme il l'crivait  sa mre, mais il tait
incapable de diriger une bataille. Il russit presque toujours  se
faire battre et finit par tomber aux mains de l'ennemi.

Il eut recours, pour quitter la prison o le retenait Charles-Quint, 
des promesses bien jsuitiques pour un roi-chevalier. Il faisait grande
parade de sa foi de gentilhomme, et ne garda pas toujours
scrupuleusement sa parole, sauf peut-tre dans les circonstances o il
et t politique de la violer.

Le plus beau titre de Franois Ier  l'admiration et  la
reconnaissance est donc celui de _Restaurateur des lettres et des arts_.
Malheureusement il se trouve qu'il a plutt entrav qu'aid le mouvement
des lumires. Il protgea, il est vrai, quelques artistes trangers et
quelques potes, ses adulateurs; mais, tandis que, tour  tour, et au
gr de la matresse rgnante, Sbastien Serlio, Le Rosso, Benvenuto
Cellini et bien d'autres, trouvaient  la cour une magnifique
hospitalit qu'ils payaient en chefs-d'oeuvre, on essayait de supprimer
l'imprimerie, sans doute dans le but de restaurer les lettres
manuscrites, et on tablissait la censure.

Le successeur de Louis XII prtendit tre tout  la fois religieux et
tolrant; il ne fut ni l'un ni l'autre. Ses convictions cependant ne
devaient pas le gner. Il avait accept les principes de la religion
rforme, et pourtant il obissait  tous les ordres de la Cour de Rome.

Il donna l'exemple de l'horrible perscution contre les luthriens, qui,
pendant trente-sept annes conscutives, fit prir tant de braves gens,
de sujets dvous; il alluma les premiers bchers qui devaient dvorer
tant de victimes. Enfin il perscuta ou laissa perscuter par le
Parlement ou la Sorbonne des savants que lui-mme avait attirs  Paris,
et laissa condamner et excuter plusieurs professeurs, tienne Dolet
entre autres, que l'on disait, fort  tort probablement, tre son propre
fils.

En un mot, le restaurateur des lettres et des arts passa sa vie 
teindre d'une main, les lumires qu'il allumait de l'autre.

L'avnement de Franois Ier fut le signal d'un changement complet
dans les moeurs de la Cour de France. Le sombre caractre de Louis XI,
la simplicit bourgeoise de Louis XII ne se prtaient gure  la
reprsentation: Lors on ne voyait, aux rsidences royales que ceux qui
y avaient affaire, commandants de troupes, magistrats ou hommes d'tat.
Il n'tait point ais alors, d'approcher la personne royale, le
souverain passait sa vie dans une retraite pleine de majest, et la
noblesse mme tait arrire.

Le successeur de Louis XII, brillant, lger, fastueux, dissolu,
entreprit de faonner son entourage  son caractre. Il russit
facilement.

Il avait le coeur hroque, dans l'acception niaise du mot, et l'esprit
fort rempli de toutes les ridicules fadaises des romans de chevalerie;
tous ceux qui l'approchaient n'aspirrent plus qu' atteindre les rares
et sublimes perfections d'Amadis. On ne rvait alors que ftes et
tournois, joutes et passes d'armes.

Le roi voulait avant tout une cour nombreuse:  sa voix accoururent de
toutes les provinces les reprsentants des grandes familles: les
demeures fodales ne furent plus habites que par les hiboux et quelques
vieux mcontents, reprsentants grondeurs d'un pass oubli.

A ct de la noblesse, se pressait la troupe des aventuriers. Point
n'tait besoin, alors, de faire ses preuves pour tre admis  l'honneur
des ftes royales. Une belle prestance, un riche ajustement, une longue
rapire, suffisaient. On avait deux cents cus par an et le titre de
gentilhomme du roi.

Mais une cour sans femmes, c'est une anne sans printemps, un printemps
sans roses. Il fallait une dame et souveraine de la pense  chacun de
ces mules d'Amadis, une matresse dont il pt porter les couleurs. Que
serait un tournoi pour les chevaliers qui se prparent  bien faire
dans la lice, sans beaux yeux pour les encourager, sans petites mains
pour les applaudir?

Franois Ier voulut avoir autour de lui les filles des plus nobles
maisons de France: les pres durent amener leurs filles, les maris leurs
femmes, les frres leurs soeurs. De sorte que jamais on n'avait vu
troupe si brillante et si bien ajuste de dames de familles nobles et
de damoiselles de rputation.

Il y a loin de ces assembles honntes, aux sujettes du roi des
Ribauds, qu'avant cette poque tranaient  leur suite les rois de
France.

Brantme, pour sa part, flicite fort Franois Ier d'avoir institu
sa belle cour, frquente de si belles et honntes princesses, grandes
dames et damoiselles; dsormais on pouvait s'approprier d'un amour
point sallaud, mais gentil, net et pur.

Faire l'amour, en effet, tait la grande occupation de toute cette
noblesse qui alors entourait le roi et suivait son exemple. Les dames
favorisaient, il est vrai, leur amants et serviteurs, mais les pres et
les maris n'taient pas si mal aviss que de s'en fcher, ils
cherchaient  se venger ailleurs, voil tout.

Le langage tait alors  la hauteur des moeurs, tandis que toute
dbauche tait excuse sous le nom de galanterie, on parlait comme ont
crit les vieux chroniqueurs, comme Rabelais dans _Pantagruel_ et dans
_Gargantua_, comme Brantme dans _les Dames galantes_, comme Marguerite
de Navarre dans ses Contes. On appelait alors chaque chose par son nom.
Comme le latin, le vieux franais bravait la pudeur en ce _bon vieux
temps_ de libres moeurs et de libre parler.

La cour de Franois Ier tait alors la plus brillante de l'Europe, la
noblesse se ruinait pour suivre l'exemple du roi qui ruinait la France.
Un luxe inconnu jusqu'alors clatait de toutes parts. Hommes et femmes
semblaient lutter pour la richesse ridicule de leurs accoutrements, le
velours, les fourrures, les draps d'or, taient alors  la mode, et
Brantme nous apprend que les dames savaient fort bien se procurer les
toilettes que leurs maris ou leurs familles ne pouvaient leur donner.

C'tait chaque jour une fte nouvelle, les prtextes ne manquaient pas.
Tournois, bals masqus, feux d'artifices, comdies, chasses, promenades
aux flambeaux, les jours, dit un vieil auteur luthrien, ne suffisaient
pas aux folies et aux divertissements, il fallait prendre sur les
nuits. coutons Ronsard, qui dcrit, de souvenir, les splendeurs et les
plaisirs des rsidences royales:

          Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau;
          Quand verrons-nous, par tout Fontainebleau
          De chambre en chambre aller les mascarades?
          Quand ourons-nous, au matin, les aubades
          De divers luths maris  la voix?
          Et les cornets, les fifres, les hautbois,
          Les tambourins, violons, pinettes
          Sonner ensemble avecque les trompettes?
          Quand verrons-nous, comme balles, voler
          Par artifice, un grand feu dedans l'air?
          Quand verrons-nous, sur le haut d'une scne
          Quelque farceur, ayant la joue pleine
          Ou de farine, ou d'encre, qui dira
          Quelque bon mot qui nous rjouira?...

Souverain magnifique de cette cour brillante et licencieuse, Franois
Ier allait adressant de l'une  l'autre ses hommages passagers. On en
tait arriv  ne plus compter ses caprices; n'importe, il ne
rencontrait gure plus de cruelles que de maris jaloux. N'tait-il pas
le roi!

Nous ne savons au juste quelle tait la physionomie de Franois Ier
avant l'accident qui l'obligea, pour cacher une cicatrice,  couper ses
cheveux et  laisser crotre sa barbe; mais le Titien nous a laiss un
portrait du roi-chevalier que l'on admire encore dans une des galeries
du Louvre.

Le peintre a su donner  cette figure un noble et grand caractre,
malgr sa frappante ressemblance avec certain personnage burlesque de la
Comdie Italienne, ressemblance qui tient  la ligne du nez, trop
avance sur une lvre mince, et  la prominence du menton un peu bomb
et termin par une barbe pointue. On retrouve bien l d'ailleurs le
rival de Charles-Quint, le front un peu ramass, mais noble cependant,
l'oeil ouvert et spirituel, la bouche fine, sensuelle, pleine d'apptits
et de dsirs.

Franois Ier tait d'une stature au-dessus de la moyenne, sa jambe
nerveuse tait mince et un peu maigre, sa taille bien prise; peut-tre
pchait-il par les paules, un peu bombes, mais il avait adopt un
costume qui dissimulait ce lger dfaut.

Tel tait Franois Ier  l'poque la plus florissante de son rgne.
Le chteau d'Amboise, le palais des Tournelles taient devenus trop
petits pour toute cette noblesse amoureuse de mascarades et des champs
clos qui vivait  l'ombre du trne. Le roi songea alors  construire de
nouvelles rsidences, dignes des nouvelles splendeurs de la cour.

Dans tous ces btiments, dont le roi avait pris le got en Italie, on
retrouve comme un reflet de cette poque qui sacrifia tout au dehors.
Mais Chenonceaux, Chambord, disent toute la vie du roi-chevalier: sa
prodigalit, ses faiblesses, son got pour les arts, ses ftes, ses
soucis, ses peines d'amour.

A Chambord furent englouties bien des annes du revenu de la France,
mais aussi quelle merveille!

Avez-vous quelquefois gravi ses vingt-quatre escaliers? Vous tes-vous
promen dans ses quatre cent quarante pices? Avez-vous compt ses
fentres aussi nombreuses que les jours de l'anne?

Le Primatice en a donn les dessins, dix-huit cents ouvriers ont mis
douze ans  lever les pavillons, les terrasses, les galeries,  creuser
les bassins,  dtourner le lit des ruisseaux.

Jean Goujon et Germain Pilon avaient t chargs des sculptures; Lonard
de Vinci et Jean Cousin avaient peint les belles fresques, aujourd'hui
dgrades.

Lorsque parfois quelque audacieux faisait remarquer au roi les normes
dpenses de ce merveilleux chteau:

--Ce ne sera jamais trop pour mes amours! rpondait le roi.

C'est  Chambord, surtout, que revivent les amours de l'amant de madame
d'tampes et de la comtesse de Chateaubriant. Le temps n'a point effac
les amoureuses devises et les galants emblmes.

Au milieu des dlicates sculptures qui courent le long des corniches, ou
qui pendent comme de fines dentelles du haut des piliers, on aperoit
encore bien des initiales enlaces, non loin de cette salamandre
entoure de flammes, symbole choisi par le roi, avec cette devise si
explicite: _nutrisco et extinguo_.

Que d'amoureux soupirs sous les charmilles des jardins, sous les
ombrages frais du parc, que de tendres causeries prs des fentres
charmantes des grandes salles habilles de riches tapisseries de
Flandre, que de chansons joyeuses sous ces lambris tincelants d'or!

Soupirs dans le nuage, hlas! chanteurs au tombeau!

Chambord est rest debout, muet tmoin, et la lgende n'est plus qu'un
vague murmure. Que de pieds lgers cependant ont gravi l'escalier secret
de la chambre du roi! qui donc a compt les ombres qui passaient rapides
le long des corridors?

Il a trahi, le roi-chevalier, tant de serments d'amour!

Et c'est lui cependant, en un jour de mlancolie, alors qu'il pensait au
beau Brissac, peut-tre, qui traait son distique fameux:

          Souvent femme varie;
          Bien fol est qui s'y fie.




IV

MADAME DE CHATEAUBRIANT.


Mari jeune encore, et lorsqu'il n'tait que duc d'Angoulme,  la fille
d'Anne de Bretagne, la faible et douce Claude, Franois Ier ne tarda
pas  devenir un poux infidle. Il n'attendit mme pas pour dlaisser
sa femme, la fin de la lune de miel.

Peu scrupuleux dans le choix de ses amies, il aimait,  la fois, en
haut et en bas lieu, ne rougissant pas de partager avec les domestiques
de sa maison les faveurs de quelque dame.

--Notre matre, disait un gentilhomme de Franois Ier, a eu quelques
bonnes fortunes et beaucoup de mauvaises.

C'est tout  fait l'opinion de Brantme, mais le vieux seigneur de
Bourdeilles s'exprime d'une faon bien autrement nergique.

Lorsque Charles VII, profitant des rares heures de rpit que lui
laissait l'Anglais, courait aux genoux d'Agns Sorel, il y avait quelque
chose de dsintress et de chevaleresque dans cette folle tendresse
d'un roi, malheureux et sans couronne, pour une belle fille de Touraine.

Agns disait  son royal amant:

--Assez de temps avez perdu  faire l'amour, mon cher Sire, tirez l'pe
derechef, chassez l'Anglais et reprenez votre royaume.

Et, docile aux conseils de la dame de beaut, Charles VII quittait 
regret le manoir de sa mie et se mettait  la tte de ses troupes.

Rien de pareil dans les nombreuses passions de Franois 1er.

--Il tait si fort chevalier, dit un vieux critique, qu'il lui fallait 
la fois plusieurs dames dont il entremlait les couleurs.

On perdrait son temps, en effet,  compter les liaisons passagres du
roi-chevalier, et la liste de ses matresses tait dj bien longue
lorsqu'il monta sur le trne.

La troisime pouse du bon roi Louis XII, la belle et frivole Marie
d'Angleterre, soeur du roi Henri VIII, fut la dernire passion du duc
d'Angoulme.

Mais cette fois, et ce fut peut-tre la seule, l'ambition et l'intrt
arrtrent un prince qui sacrifia toujours tout  son plaisir.

Louis XII, dj vieux et puis, s'en allait mourant, et comme il
n'avait pas d'enfants, sa jeune veuve allait tre contrainte,  sa mort,
de quitter le trne, et la France peut-tre, ce plaisant pays, pour
aller tristement finir ses jours de l'autre ct de la Manche, au pays
de la brume.

Mais, si par adventure, de son mari ou de quelqu'autre plus jeune, un
fils lui survenait, ce fils, au dtriment du duc Franois, hriterait de
la couronne; elle serait rgente alors, et jouirait de tous les
privilges de ce beau titre pendant de longues annes de minorit.

La belle Anglaise avait peut-tre calcul toutes ces ventualits,
lorsque, pour la premire fois, il lui fut impossible de ne pas
s'apercevoir de l'amour du jeune et sduisant duc d'Angoulme.

Elle se montra fort sensible, plus qu'il ne convenait, aux
empressements de l'hritier du trne. Ils taient jeunes tous les deux,
aimables, amoureux, le dnoment de cette intrigue ne devait pas se
faire attendre, lorsque tous les intrts compromis vinrent se jeter 
la traverse.

Un gentilhomme prigourdin, le sieur de Grignaux, dcouvrit, le premier,
le gentil roman de la reine. Il prvint en toute hte la mre de
Franois, qui le chargea de dsenchanter le jeune prince, en lui faisant
apercevoir un calcul habile l o il ne croyait voir que de l'amour.
Madame d'Angoulme se rservait de brusquer une rupture si les
avertissements d'un ami ne suffisaient pas.

--Pasque-Dieu! Monseigneur, dit  Franois le prudent de Grignaux,
voulez-vous toujours tre simple duc d'Angoulme et jamais roi de
France!

Et comme l'amoureux Franois feignait de ne pas comprendre:

--Jour de Dieu! continua l'excellent donneur d'avis, gardez-vous,
monseigneur, des caresses de la reine; vous jouez l  vous donner un
matre, un accident est tt arriv: tes-vous si press de vous faire un
roi?

Le jeune prince ne fit que rire des avertissements de Grignaux.

--J'aime autant, rpondit-il, voir rgner mes enfants que de rgner
moi-mme.

Et il continua d'entourer de ses galantes prvenances la reine Marie,
qui l'accueillait et lui faisait fte d'une faon vraiment inquitante
pour l'honneur du vieux roi, et si ouvertement que chacun  la cour s'en
apercevait.

C'est alors qu'intervinrent Louise de Savoie et Claude de France, la
mre et la femme du jeune prince.

Leurs exhortations rveillrent l'ambition dans le coeur de l'hritier
de la couronne; ses yeux se dessillrent, l'illusion s'envola.

Il avait t l'amant de Marie, il devint presque son espion, tant il
craignait de voir un autre que lui se charger du soin de donner un fils
 Louis XII.

La reine tait devenue l'objet d'une surveillance incommode pour ses
gots, lorsque la mort du roi la dlivra de tous ces argus intresss;
elle pousa le duc de Suffolk, son ancien amant, qui l'avait suivie en
France, et retourna avec lui en Angleterre.

Devenu roi, peut-tre pour avoir une fois en sa vie su commander  ses
dsirs, Franois ne changea point ses habitudes galantes.

La cour tait toujours accompagne d'une troupe nombreuse de dames:
c'taient d'abord les matresses avoues du roi, elles avaient le pas
sur toutes les autres; puis les princesses; les femmes des grands
dignitaires, des favoris et des principaux officiers venaient ensuite.

Il y avait encore, au dire de Brantme, _la petite bande_, troupe
galante, choisie par le roi parmi les plus belles, les plus jeunes, les
plus coquettes. Au dessus de toutes les autres, les dames de cette
aimable confrrie taient les favorites de Franois Ier, souvent avec
elles il quittait la cour et se retirait, pour des semaines entires,
quelquefois plus, suivant son humeur, dans quelqu'une des rsidences
royales. L, on courait le cerf, on dansait, on festoyait du matin au
soir et du soir au matin.

Libre, jeune, tout-puissant, le roi aimait fort et trop; il allait,
sans diffrence, embrassant qui l'une, qui l'autre, si bien que celle de
la veille n'tait jamais celle du lendemain.

Le nombre mme des matresses du roi leur tait toute influence durable,
et les choses continurent ainsi jusqu'au jour o, pour la premire
fois, il aperut la belle Franoise de Foix, comtesse de Chateaubriant.

Belle, spirituelle, aimable, la comtesse jouit bien vite  la cour d'une
grande influence et, pendant plusieurs annes, elle rgna, souveraine
matresse, sur l'esprit, sinon sur les sens de son royal amant.

Franoise de Foix, comtesse de Chateaubriant, tait issue de grande et
noble race: sa famille, allie aux maisons royales de France et de
Navarre, tait, depuis plusieurs sicles, clbre dans les fastes de la
chevalerie.

Son pre tait ce Gaston de Foix, qui dut  la beaut de son visage et 
ses longs cheveux blonds et boucls le surnom de Phbus. C'tait un
grand chasseur et beau savant, lorsqu'il rentrait le soir aprs avoir
pass la journe  battre les grands bois, il rdigeait les prceptes du
grand art de la chasse, et il a laiss un livre prcieux  bien des
titres: _le miroir de Phbus, avec l'art de faulconnerie et cure des
lestes  ce propices_.

La mre de Franoise-Jeanne d'Aydie, tait la fille ane et l'hritire
d'Odet d'Aydie, comte de Comminges.

En l'an 1495, c'est--dire vingt ans avant l'avnement de Franois
Ier au trne, il y avait grand moi au castel hrditaire de la
maison de Foix: la dame chtelaine touchait au terme de sa grossesse, et
d'heure en heure on attendait sa dlivrance.

Phbus de Foix, qui, en sa qualit de savant homme, croyait, avec tout
son sicle,  l'influence des astres, avait mand en son logis un
astrologue fort en rputation dans le midi de la France.

--Or a, matre, lui avait-il dit, vous devez savoir ce que j'attends de
vous?

L'astrologue s'inclina.

--Ma dame et pouse va prsentement me donner un enfant, et je
souhaiterais savoir quelles destines l'attendent, fille ou garon.
Mettez-vous en besogne et satisfaites ma curiosit.

--Ainsi je ferai, monseigneur, et la chose me sera facile.

--a donc, matre, usez de mon logis et de mes domestiques comme de
vtres, pour toutes choses ncessaires  votre art, chacun ayant reu
l'ordre de vous obir comme  moi-mme, et comptez surtout sur bonne
rcompense.

Le sire de Foix, sur ces mots, congdia le savant homme et se rendit,
 l'appartement qu'occupait la chtelaine.

L'astrologue, lui, s'installa dans une des tourelles du chteau et passa
la nuit  interroger le ciel, tandis que la dame de Foix mettait au
monde une petite fille.

Le matin,  l'aube du jour, l'accouche avait oubli ses souffrances, et
reposait paisiblement dans le vaste lit  colonnes, entour d'paisses
draperies, qui occupait presqu'entirement un des cts de la salle. La
petite fille, accorte, mignonnette, dormait dans un riche berceau.

Monseigneur Phbus auquel le plaisir d'tre pre faisait oublier les
motions de la nuit, il aimait tendrement sa femme, chargea un page
d'aller qurir l'astrologue.

Au bout d'un instant le page revint seul.

--Je n'ai point trouv l'homme, monseigneur, dit-il, ni mme aucune
trace de son passage dans le rduit de la tourelle; mais sur un
escabeau, plac en vidence au milieu de la salle, j'ai aperu le
parchemin que voici.

C'tait une grande feuille bizarrement dcoupe, presqu'entirement
couverte de dessins tranges et de figures cabalistiques. Un clou avait
sans doute servi  la fixer  l'escabeau, car on voyait au milieu une
petite dchirure.

Messire de Foix prit avec empressement le parchemin que lui tendait le
page, et non sans difficult il parvint  dchiffrer cette obscure
prdiction, rime comme c'tait l'usage alors:

          Par beaut, et quoi qu'advienne[4]
          A l'encontre, tt sera reine.

[Note 4: Mss. de la Biblioth.]

Un sourire de satisfaction claira la physionomie du bon seigneur.

--Je ne serais point surpris de cela, murmura-t-il, notre maison tant
maison souveraine.

Il reprit sa lecture:

          Aura la reine, de son fait,
          Dplaisance dure et mfait.

Messire Phbus s'interrompit un instant, cherchant sans doute le sens
de cette phrase obscure, mais ne le trouvant pas, il continua:

          Du fait du roi aura grand heur
          Las! puis grand malheur
          .  .  .  .  .  .  .  .  .
          .  .  .  .  .  .  .  .  .

L s'arrtait la prdiction. Monseigneur de Foix eut beau tourner et
retourner le parchemin, examiner avec attention chaque signe, il n'y
avait rien de plus. Effray sans doute de ce qu'il avait lu dans les
astres, l'astrologue avait jug prudent d'en rester l. Une interruption
semblable quivalait  l'annonce d'un grand malheur.

Telle fut du moins la pense du vieux chevalier.

Il appela aussitt et donna l'ordre de chercher partout l'astrologue et
de l'amener en sa prsence.

cuyers, varlets et pages, se mirent sur l'heure en besogne. Mais
vainement on fouilla tous les coins du chteau, vainement on battit la
campagne aux environs, l'astrologue resta introuvable. Il s'tait enfui
sans laisser aucune trace, aucun indice, personne ne l'avait vu.

Si bien que quelques bons cuyers n'taient pas fort loigns de
croire que leur matre avait eu affaire  messire Satanas en personne.

Cette singulire disparition ne laissa pas que d'inquiter monseigneur
Phbus, et, lors des ftes qui suivirent le baptme de sa fille, il
raconta cette histoire et montra l'obscur horoscope  un vieux
chevalier, son compagnon.

Mais ce dernier, chose bien plus extraordinaire que la fuite de
l'astrologue, tait fort peu crdule de sa nature.

--Ce sont l dit-il, insignes menteries et si vous m'en croyez, vous
jetterez ce grimoire au feu et n'y penserez plus.

Monseigneur Phbus n'couta pas ce conseil. Il enveloppa, au contraire,
le parchemin et soigneusement le dposa dans le coffre o il serrait
d'ordinaire ses objets prcieux.

La petite Franoise, tel est le nom qu'avaient donn  leur fille le
seigneur et la dame de Foix, grandit rapidement  l'ombre du manoir
paternel. Elle courait, tant que durait le jour, dans les grands bois
des environs, s'exerant  monter  cheval,  suivre les grandes
chasses, et  lancer l'oiseau.

Telles taient alors, avec la lecture des vieux romans de chevalerie,
les uniques distractions des chtelaines du moyen ge. Seules en leur
castel, entoures seulement de quelques suivantes, d'un petit nombre
d'cuyers et de pages, elles restaient quelquefois des annes entires
sans nouvelles de leurs poux, occups  guerroyer dans quelque province
loigne.

Franoise avait prs d'elle de hardis chasseurs pour courre le cerf. Son
pre d'abord, ce Nemrod aux huit cents chiens de chasse, ses trois
frres ensuite: Odet, vicomte de Lautrec; de Lesparre, qu'on appelait
aussi d'Asparrot, et Lescun. Vaillants soldats tous les trois, ils
avaient fait leurs preuves dans les guerres italiennes de Louis XII et
allaient devenir les gnraux de Franois Ier.

C'tait un noble et grand sjour, que le chteau de monseigneur de Foix!

La cour n'avait pas encore attir dans son rayonnement les reprsentants
des plus illustres familles de France. Les grands seigneurs n'avaient
pas pris l'habitude d'aller dpenser leurs revenus, plus que leurs
revenus souvent, auprs du souverain, afin de concourir, par leur luxe,
 l'clat de la couronne.

Les rois n'appelaient  eux la noblesse qu' l'heure du danger;
lorsqu'il fallait ceindre le casque et tirer l'pe, elle accourait
alors. Mais en temps de paix, les gentilshommes vivaient chez eux, au
milieu de leurs vassaux, comme autant de petits souverains, et parfois,
disons-le, de petits tyrans.

Chaque province possdait alors quelque seigneur qui, plus riche et plus
puissant que les autres, attirait  lui toute la noblesse des environs
et se formait ainsi une cour qui rivalisait avec celle du souverain. Il
en tait ainsi de monseigneur Phbus. Chaque jour arrivait  son logis
quelqu'hte nouveau, sr d'y trouver une hospitalit royale.

Une foule de nobles hommes, de vaillants chevaliers, de hautes et
puissantes dames, se pressait dans les cours du chteau lorsque venait
l'heure de la chasse ou de quelque joyeuse chevauche.

Les festins succdaient aux chasses, les danses aux festins. Puis
venaient les joutes  armes courtoises, dans une clairire voisine,
ombrage d'arbres sculaires et entoure d'estrades pour les dames.
C'tait la distraction suprme de l'poque, hroque et dangereux
passe-temps d'o d'aucuns et des meilleurs revenaient souvent moulus et
saignants de quelque bonne blessure.

La gentille Franoise tait la gloire et l'ornement de toutes ces ftes;
elle allait avoir quatorze ans et tait, au dire de tous, un vritable
miracle de beaut.

Souvent, lorsqu'il la voyait passer, si accomplie, si gracieuse sous son
costume merveilleusement riche, le bon Phbus ne pouvait s'empcher de
murmurer les premiers vers de l'horoscope:

          Par beaut, et quoiqu'il advienne
          A l'encontre, tt sera reine.

Reine elle tait en effet, par sa beaut, par son esprit, par sa
naissance; et si nul souverain encore ne lui avait adress ses hommages,
les plus vaillants et les plus nobles se disputaient ses regards et ses
sourires, et sollicitaient sa main.

Jean de Laval, seigneur de Chateaubriant, en Bretagne, fut l'poux qu'au
milieu de tous Phbus de Foix choisit pour sa fille chrie.

C'tait un seigneur de haute et fire mine, que le comte de
Chateaubriant, des plus dignes et des plus nobles, pass matre en fait
de vaillantise. Il avait fait ses premires armes avec le conntable
Anne de Montmorency, qui le tenait en grande estime.

Le mariage fut clbr en 1509. Franoise de Foix avait quatorze ans,
Jean de Laval tait de dix annes plus g que sa jeune pouse.

Les ftes et rjouissances des noces taient  peine termines, qu'il
fallut songer aux prparatifs du dpart.

Jean de Laval emmenait sa jeune femme en Bretagne,  ce manoir de
Chateaubriant que, plus qu'une longue ligne de preux chevaliers, devait
illustrer l'admirable auteur de _Ren_.

Le lendemain mme de la crmonie, Phbus de Foix avait mand prs de
lui la nouvelle comtesse. Il tenait  la main, lorsqu'entra Franoise,
un large pli li avec un fil d'or et scell  ses armes.

--Vous allez quitter votre pre, ma fille, lui dit-il, gardez
prcieusement ceci en mmoire de l'affection qu'il eut pour vous.

Il lui remit en mme temps le pli. Franoise, mue de l'air solennel du
vieux seigneur, tait prs de fondre en larmes.

--Maintenant, continua Phbus, jurez-moi de ne jamais briser ce scel, 
moins que dans votre vie advienne quelque grave vnement qui vous
trouble et vous inquite.

Franoise fit le serment que lui demandait son pre.

Cependant l'heure de la sparation tait venue. Les chevaux et les
mulets de bagage emplissaient les cours. cuyers et pages achevaient en
toute hte les derniers apprts, donnaient un coup d'oeil aux harnais,
fixaient solidement les coffres.

Une dernire fois, monseigneur Phbus embrassa sa fille chrie.

--Vous emportez, comte, dit-il  Jean de Laval, mon plus cher trsor; je
suis sr que vous ne tromperez point la confiance que j'ai mise en vous.

Jean de Laval, pour toute rponse, se jeta dans les bras de son
beau-pre.

Or, c'tait bien  la jeune comtesse que s'appliquait le titre de plus
cher trsor; il n'y avait pas d'quivoque possible, la fille de la noble
maison de Foix n'avait eu en mariage d'autre dot que son esprit et sa
beaut.

Les yeux rouges de larmes, la belle comtesse de Chateaubriant monta sur
sa blanche haquene. Jean de Laval s'lana  cheval et toute la troupe
se mit en route.

Phbus de Foix rentra tristement dans son manoir dsert. Longtemps
accoud au parapet d'une de ses tours, il suivit des yeux  travers les
sinuosits de la valle Jean de Laval et Franoise qui chevauchaient
lentement en tte de leur escorte. La vie de la comtesse de
Chateaubriant s'coula paisible et ignore pendant les premires annes
de son mariage. Jean de Laval avait pris au srieux ses devoirs de mari.
Il possdait un trsor, il le savait, aussi veillait-il sur sa jeune
femme avec une sollicitude inquite que les voisins taxaient de
jalousie.

Les femmes attaches  leurs devoirs n'ont pas d'histoire; celles-l
sont heureuses.

Tant qu'elle habita le manoir de Chateaubriant, Franoise se contenta
d'tre la plus belle et la plus aime des chtelaines.

L'amour de son poux lui suffisait: elle l'accompagnait partout, aux
ftes des chteaux des environs et aux grandes chasses qui se
renouvelaient souvent.

La Bretagne tait alors un merveilleux pays, pour courre, la proprit
n'tait pas morcele  l'infini. Le pays n'tait pas comme aujourd'hui
coup de fosss profonds et de talus de six pieds, qui font du champ de
chaque propritaire comme un camp retranch, inaccessible aux chevaux et
aux chiens.

Pendant ces premires et trop courtes annes, Louis XII tait mort et
Franois Ier tait mont sur le trne.

Un des premiers actes du jeune roi avait t de nommer deux marchaux de
France, hommes de guerre fort en renom: l'un tait Jacques de Chabannes,
sieur de la Palice, l'autre, Odet de Foix, vicomte de Lautrec, frre de
la comtesse de Chateaubriant.

On tait alors  l'aurore blouissante d'un rgne nouveau. Franois
Ier, dans la premire ivresse du pouvoir suprme, ne songeait qu' la
joie.

Ardent au plaisir comme au danger, il avait aux jours de fte la mme
ardeur que sur les champs de bataille. Qui m'aimera me suive!

Et chacun suivait le roi  qui mieux mieux.

D'Amboise  Romorantin et  Vendme, ce n'taient,  ce moment que
ftes, bals costums, petites guerres, grands repas et grande liesse.
Tout l'or des impts y suffisait  peine, mais nul n'en prenait souci.
C'tait une vie toute nouvelle.

C'est  cette poque, et pendant les ftes du carnaval, que le futur
protecteur des lettres provoqua, sans le vouloir, une rvolution dans
l'art de la coiffure.

Les longs cheveux, on le sait, taient au XVIe sicle la
marque distinctive, le privilge exclusif de la noblesse. Les longs
cheveux taient interdits aux vilains, et c'est Pierre Lombard,
l'illustre matre des _Sentences_, qui leva cette interdiction. Mais il
n'y parvint pas sans peine, et la noblesse protesta toujours.

Elle et protest longtemps encore, et la rvolution en question n'et
point t accomplie, sans l'accident survenu au roi de France.

La cour tait alors  Romorantin et chacun ftait le jour des rois.
Franois Ier allait se mettre  table lorsqu'on vint lui dire que le
comte de Saint-Paul avait fait en son logis un roi de la fve.

--Par ma foi de gentilhomme! s'cria-t-il, voil un roi que je
dtrnerai tout  l'heure. Qu'on aille avertir Saint-Paul de bien
veiller sur son lu.

Ainsi dfi, le comte de Saint-Paul s'apprta  faire bonne rsistance.
C'tait un moyen sr d'tre agrable au roi. La terre tait alors
couverte de neige: il en fit transporter des monceaux dans l'intrieur
de son htel, et tandis qu'une partie de ses amis et de ses gens
prparaient des pelotes, les autres s'parpillaient de tous cts, en
qute d'oeufs et de pommes, munitions ordinaires de ces simulacres de
combats.

Lors donc que parut la troupe royale, elle fut accueillie par une grle
de projectiles. Un sige en rgle commena aussitt.

L'assaut tait vaillamment et habilement men, mais les assigs se
dfendaient avec vigueur et le combat menaait de durer longtemps
encore, lorsque les pelotes de neige et les pommes vinrent  manquer
dans l'intrieur de la place.

Les amis de Saint-Paul allaient ouvrir les portes de l'htel et se
rendre faute de munitions, lorsque l'un d'eux, esprant retarder l'heure
de la dfaite, eut la malheureuse ide de prendre dans le foyer un tison
enflamm et de le lancer au milieu d'un groupe d'assaillants.

Le dangereux engin de guerre atteignit Franois Ier  la tte et lui
fit une profonde blessure.

A ces cris: le roi est bless! assigeants et assigs se
prcipitrent prs du jeune souverain, il fut plac sur un brancard et
transport en son logis. Les mdecins, dj prvenus de l'accident,
taient accourus. Aprs un court examen, ils dclarrent que la blessure
n'offrait aucune gravit, mais sous leurs ciseaux tombrent les beaux
cheveux noirs du roi.

Ds le lendemain tous les courtisans taient tondus comme des oeufs.
Bourgeois et manants imitrent les gentilshommes, et, ds lors, les
longs cheveux furent dclars ridicules.

A dater de cet accident le roi laissa crotre sa barbe, et chacun
tenant  honneur de suivre l'exemple royal, on ne rencontra plus que
ttes rases et visages barbus.

La maladie de Franois Ier fut de courte dure, et bientt les ftes
recommencrent plus brillantes et plus nombreuses que jamais.

Cependant, le renom de la beaut de madame de Chateaubriant tait venu
jusqu' Franois Ier, et ce roi, qui voulait que sa cour ft comme
un parterre o viendraient s'panouir les plus rares beauts de France,
avait, plusieurs fois dj, tmoign le dsir de voir la comtesse.

D'ordinaire, ses moindres dsirs taient des ordres, presqu'aussitt
excuts que donns; mais cette fois, nul ne sembla en tenir compte.

Le seigneur breton avait bien t averti du dsir du roi; plusieurs
courtisans s'taient fait un devoir de lui envoyer message sur message;
mais tous ces avertissements n'avaient fait que le confirmer dans sa
rsolution de ne point paratre  la cour. La rputation du roi tait,
il faut l'avouer, de nature  conseiller ce parti  tout homme jaloux de
son honneur.

Enfin, un jour, cdant  l'irrsistible attrait du fruit dfendu,
Franois Ier s'adressa directement  Odet de Foix, marchal de
France, frre de madame de Chteaubriant.

--J'ai ou parler, Lautrec, lui dit-il, de la merveilleuse beaut de la
comtesse votre soeur, pourquoi donc s'obstine-t-elle  rester tristement
au fond de sa Bretagne, pourquoi ne la voit-on pas  la cour, comme
toutes les grandes dames de France?

--Sire, le comte Jean de Laval, son mari, est,  ce qu'il parat, le
plus souponneux des hommes; il redoute pour sa femme les plaisirs et
les ftes de la cour la plus brillante du monde.

Le roi sourit  cette dlicate flatterie.

--Cependant, reprit-il, je vois, ce me semble, des femmes de grande
vertu  la cour, Lautrec, est-ce donc que je me trompe?

--Votre Majest a parfaitement raison, Sire, et chacun sait que la reine
est une femme sans gale et la princesse Marguerite une merveille  tous
gards.

--Bien parl, Lautrec, pour un homme de guerre. Raison de plus pour
faire comprendre au sire de Laval qu'il n'a pas le droit de cacher,
ainsi qu'il le fait, sa femme  tous les yeux.

--Je crains, Sire, que cela ne soit difficile.

--Pourquoi donc? il peut tre tranquille. Par ma foi de gentilhomme! on
aura pour la comtesse tous les gards qu'elle mrite.

C'tait un ordre, et des plus formels. Lautrec se hta d'crire  son
beau-frre que le roi le demandait, et l'engageait  amener sa femme.

Cette lettre ne surprit aucunement le comte, depuis longtemps il s'y
attendait. Son parti fut vite pris.

--Madame, dit-il  la comtesse, je viens de recevoir une lettre de votre
frre; il parat que le roi a grand dsir de nous voir  la cour.

--Et comptez-vous, messire, obir aux ordres du roi? demanda timidement
madame de Chateaubriant.

--C'est le devoir de tout loyal sujet, madame; et, avant qu'il soit
trois jours, je veux me mettre en route.

--Ne dois-je point vous suivre?

--Non, madame, non certainement. Le sjour de la cour est dangereux pour
une femme attache  ses devoirs, surtout lorsque le matre est un roi
comme le ntre; j'ai donc rsolu de vous laisser ici, o vous tes en
sret.

--Mais ne craignez-vous pas la colre du roi?

--La colre du roi m'affligerait grandement, rpondit le comte d'un air
sombre; mais je prfre ce malheur  celui qui pourrait advenir si,
suivant le conseil de votre frre, je vous conduisais  la cour.

La comtesse se tut. Elle aimait son mari, le vaillant Jean de Laval;
elle se plaisait en son beau chteau de Bretagne; les splendeurs de la
cour, dont maintes fois elle avait entendu des descriptions, ne la
tentaient nullement; mais c'est avec une secrte et indfinissable
angoisse qu'elle voyait s'loigner le comte.

Soucieux et triste, le seigneur de Chateaubriant surveilla les
prparatifs de son voyage; lorsqu'enfin tout fut termin, que le moment
des derniers adieux fut venu:

--Franoise, dit-il  sa femme, il se peut que, tandis que je serai prs
du roi, on vous tende des piges pour vous attirer  la cour.

--Soyez certain, messire, que je ne veux obir qu' vos ordres.

--Je le crois, Franoise; mais il se peut encore que le roi me force de
vous crire moi-mme de venir, sans que telle soit mon intention; d'un
autre ct, il est possible que je veuille vritablement vous appeler
prs de moi.

--Mais alors, comment faire?

--J'ai pens  cela, Franoise; il y a longtemps que je prvoyais ce qui
arrive. Voici donc ce que j'ai imagin: si vritablement je souhaite
vous avoir prs de moi, je vous enverrai la bague que je porte toujours
au doigt et qui me sert de scel; et comme il pourrait encore y avoir
erreur ou tromperie, je vous donne cette autre qui est absolument
semblable; en comparant donc et la bague que vous recevrez et celle que
je vous laisse, vous pourrez vous assurer de la vrit.

La comtesse prit les deux bagues, les examina un instant; puis, en
rendant une  son mari, elle passa l'autre  son doigt.

--Vous avez sagement fait, dit-elle, et de cette faon, il sera vraiment
impossible de me tromper.

--Je le crois comme vous, Franoise; et maintenant, quelque message,
quelque lettre que vous receviez, mme de moi, demeurez au chteau,
faites rpondre que vous tes trop malade pour entreprendre un voyage;
mais si vous recevez mon anneau, accourez.

Sur ces mots le comte embrassa sa femme une dernire fois et partit.

Franois Ier attendait avec la plus vive impatience la ralisation
des dsirs si nettement exprims au marchal de Lautrec, lorsqu'un soir
on lui annona le comte de Chateaubriant. Ce fut avec un empressement
visible qu'il donna l'ordre de le faire approcher. Mais lorsqu'il vit
que le comte tait seul, il frona le sourcil, et sans se soucier de
contenir son dpit:

--N'avez-vous donc pas, comte, dit-il d'un ton bref, amen votre femme?

--Hlas! sire, balbutia le mari de la belle Franoise, la comtesse est
fort malade  cette heure, et mon dvouement au roi a pu seul me dcider
 l'abandonner en si fcheux tat.

Le roi ne rpondit rien, mais il tourna brusquement le dos au pauvre
comte, et les courtisans aussitt s'loignrent de cet homme qui venait
d'encourir la disgrce royale.

Franois Ier, cependant, ne se tint pas pour battu; il fit prendre
des informations. Mais le comte avait si bien pris ses mesures, il avait
lui-mme si bien jou son rle que tout le monde, Lautrec le premier,
tait convaincu de la maladie de la comtesse. Plusieurs fois dj, M. de
Chateaubriant avait, devant son beau-frre, crit  sa femme de le venir
rejoindre, le doute n'tait presque pas possible. L'enqute secrte
dmontra que le comte avait dit vrai.

Certain qu'un obstacle imprvu, involontaire, avait seul arrt le
comte, le roi ne tarda pas  lui rendre ses bonnes grces; il allait
mme l'engager  retourner en Bretagne, prs de sa femme, lorsque la
trahison d'un domestique vint rendre inutiles toutes les prcautions
prises par le malheureux poux.

Ce serviteur infidle avait, par une porte entrebille, surpris le
dernier entretien du comte et de la comtesse. Arriv  la cour  la
suite de son matre, et sachant la grande impatience qu'avait le roi de
voir la belle dame de Chteaubriant, il songea  tirer parti du secret
qu'il possdait, comptant avec raison recevoir un bon prix de sa
dlation.

Il alla trouver un des confidents du roi, et aprs s'tre assur une
rcompense honnte, raconta l'invention des deux bagues.

Une heure aprs, Franois Ier savait la vrit.

En apprenant qu'il avait t jou, l'imptueux monarque entra dans une
furieuse colre; il voulait sur-le-champ user de son autorit, se venger
de ce qu'il appelait une dloyale tratrise, faire emprisonner le mari
et enlever la femme, sa complice.

Heureusement ou malheureusement, les confidents du roi parvinrent  le
calmer et  le faire renoncer  ses projets. Ils lui persuadrent
d'employer la ruse, et,  son tour, de tromper le trompeur.

Il fut dcid qu' tout prix on enlverait, pour quelques heures, la
bague du comte; un ouvrier habile l'imiterait avec toute la promptitude
et l'exactitude possibles.

Matre du gage de reconnaissance, le roi pourrait, lorsqu'il le
voudrait, faire venir la comtesse, qui arriverait  la cour au moment o
son mari l'attendrait le moins.

Ce plan fut excut de point en point, grce  l'adresse du domestique
de M. de Chteaubriant. Cet homme parvint  drober la bague de son
matre et  la lui restituer sans qu'il s'apert de cette disparition
momentane. Un orfvre habile prit l'empreinte, se mit aussitt 
l'oeuvre, et moins de huit jours aprs, un messager galopait vers la
Bretagne, porteur d'un gage de reconnaissance imit de faon  tromper
l'oeil du mari le plus souponneux.

Certain de la russite de son stratagme, le roi se rjouissait fort de
voir arriver la comtesse, et d'avance se faisait une fte de la surprise
et de la colre du comte de Chateaubriant.

Il allait justement y avoir de grandes ftes  la cour. Un fils tait n
au roi, et le Pape, qui avait bien voulu tre le parrain de ce
nouveau-n, avait envoy, pour le reprsenter au baptme du Dauphin de
France, son neveu, Laurent de Mdicis, duc d'Urbin.

On faisait au chteau d'Amboise de grands prparatifs pour les
crmonies, qui devaient tre splendides: bals, festins, joutes, grandes
chasses, le roi ne voulait rien pargner. Grands seigneurs, nobles
dames, princes trangers, ambassadeurs de toutes les puissances,
accouraient de tous cts. Le roi pensait avec orgueil que madame de
Chateaubriant, cette beaut clbre, ne serait pas insensible aux
hommages d'un roi entour de ce magnifique appareil de puissance et de
grandeur.

En attendant, Franois Ier faisait au triste comte l'accueil le plus
charmant. Il l'arrtait, toutes les fois qu'il le rencontrait, et lui
demandait, avec les marques du plus touchant intrt:

--Comment se porte donc votre femme, comte? avez-vous de ses nouvelles?

--Hlas! Sire, rpondait le malheureux poux, la comtesse va trs-mal.

C'est avec une surprise profonde que madame de Chateaubriant reut des
mains du messager le faux gage de reconnaissance qui l'appelait  la
cour. Elle eut un clair de doute et compara les deux bagues; elles
taient bien exactement pareilles; il n'y avait pas  douter.

Quelle cause avait donc pu dterminer le comte  lui faire entreprendre
ce voyage qu'il redoutait nagure si fort? La belle comtesse se perdait
en conjectures; mieux que personne, elle connaissait le caractre jaloux
de son mari, plusieurs fois elle avait eu  en souffrir, il avait fallu
de bien graves motifs pour changer ainsi ses dterminations.

Enfin, elle allait voir la cour, le roi. Elle allait assister  ces
ftes splendides, qui trouvaient un cho jusqu'au fond des manoirs les
plus reculs de la Bretagne.

Tandis qu'elle faisait en toute hte ses prparatifs, le coeur serre par
de vagues inquitudes, elle se souvint de ce pli mystrieux, que le
lendemain de son mariage lui avait remis son pre et que la douce
monotonie de son existence lui avait fait presque oublier. Elle se dit
que le moment tait venu de l'ouvrir, un grave vnement bouleversant sa
vie; d'une main tremblante elle brisa le fil d'or et lut:

          Par beaut, et quoiqu'il advienne
          A l'encontre, tt sera reine.

C'tait bien l l'expression des pressentiments qu'elle n'osait s'avouer
 elle-mme: serait-elle donc la matresse du roi?

Le comte de Chateaubriant assistait  un grand bal donn dans la cour
d'honneur du chteau d'Amboise, transforme en une salle splendide,
lorsqu'un serviteur vint l'avertir que sa femme l'attendait en son
logis.

Le roi, prvenu quelques instants avant de l'arrive de la comtesse,
suivait des yeux le malheureux poux. Il le vit chanceler sous ce coup
inattendu; rougir d'abord, puis plir affreusement; son oeil tincela,
ses lvres se contractrent, enfin il s'lana dehors.

--Qu'on suive le sire de Laval, dit le roi  un de ceux qui taient dans
le secret, il est capable de faire quelque malheur.

Le comte, en effet, arriv en prsence de sa femme, laissa clater sa
colre, elle fut terrible.

perdue, tremblante, sans force pour prononcer une parole de
justification, l'infortune Franoise de Foix ne sut que tomber  genoux
en levant au-dessus de sa tte les deux gages de reconnaissance.

 la vue de ces deux bagues, si parfaitement semblables, le comte
comprit tout; sa colre tomba subitement pour faire place  un calme
plus effrayant encore.

Sans mot dire il ta de son doigt la bague un instant drobe par les
ordres du roi et la prsenta  la comtesse.

--Partons, oh! partons, messire, s'cria alors Franoise; quittons ce
sjour de tromperie et retournons en notre manoir.

Mais le sire de Laval, aprs un instant de rflexion:

--Non, madame, non. N'essayons pas de lutter davantage; celui qui a
employ la ruse est assez puissant pour employer la force. De ce jour je
vous abandonne la garde de mon honneur, voyez ce que vous en voulez
faire. Songez toutefois qu'un jour viendra o je vous en demanderai
compte. Ce jour pourra tre terrible pour vous.

La prsentation de la belle comtesse fut un vritable triomphe. A chaque
pas, dans les salles du chteau,  la promenade, le long des rues de la
ville, le comte entendait cette exclamation qui redoublait sa jalousie
et son effroi:

--Dieu! qu'elle est belle!

A sa vue, Franois Ier fut bloui et il n'essaya pas de cacher
l'impression que produisait sur son coeur cette merveilleuse beaut.

--J'ai enfin aperu la comtesse votre soeur, disait-il  Lautrec, et
ceux qui m'avaient vant ses charmes taient rests bien au-dessous de
la vrit.

Aux crmonies du baptme du Dauphin succdaient alors les rjouissances
du mariage du duc d'Urbin, qui pousait Madeleine de La Tour, hritire
du comte d'Auvergne. La belle Franoise de Foix tait dj la reine de
toutes ces ftes, l'amour du roi n'tait plus un secret pour personne.

Vainement le sire et la dame de Laval essayaient de se perdre dans la
foule, vainement ils se rfugiaient dans les salles les plus loignes,
Franois Ier, bien servi par ses familiers, finissait toujours par
dcouvrir la retraite de la comtesse et bientt il tait auprs d'elle.

Chaque jour d'ailleurs elle recevait quelque prsent du roi. C'tait un
collier d'or, une parure de perles, un bracelet dlicatement ouvrag.
Gages d'amant que le comte et voulu renvoyer  celui qui les offrait,
et qui soulevaient en son coeur d'horribles dsirs de vengeance.

Pour comble d'infortune, le comte s'aperut bientt que sa femme n'avait
pu voir, sans en tre touche, le roi de France  ses pieds. Jour par
jour, pour ainsi dire, il put suivre les progrs de cet amour. La
comtesse rsistait encore, mais tt ou tard elle devait succomber.

Le sire de Laval ne voulut pas tre tmoin de son malheur. Sa femme
venait d'tre nomme dame d'honneur de la reine, et cette charge
dsormais l'attachait  la cour. Mais rien ne l'y retenait, lui; aussi
se dcida-t-il  partir. Il courut cacher au fond de son castel de
Bretagne, ce muet tmoin des jours heureux, sa honte et son dsespoir.

Sa femme essaya faiblement de le retenir.

--Allez-vous donc, messire, lui dit-elle, m'abandonner ainsi seule, au
milieu des ftes de la cour?

--Vous ne serez point seule, madame, rpondit-il avec un rire amer. Un
plus puissant que moi vous protgera dsormais. Faites en sorte
seulement que jamais le bruit de vos amours adultres ne vienne troubler
la paix de ma solitude.

Et il partit, maudissant le roi de France et sa femme.

C'en tait fait, la noble fille de Phbus de Foix tait la matresse
dclare de Franois Ier.

Ce ne fut pas sans rsistance et sans remords que la belle comtesse se
donna  son royal amant. Elle se sentait glace, au souvenir de son
poux outrag, ses dernires paroles retentissaient menaantes  son
oreille. Souvent, lors de ses premires entrevues avec le roi, elle
tressaillait au moindre bruit, et toute frissonnante elle disait:

--N'avez-vous rien entendu, Sire, j'ai cru reconnatre les pas du sire
de Laval. Ah! quelque jour il voudra me ramener avec lui au chteau de
Combourg.

--N'ayez aucune crainte, madame, rpondait Franois, tant que mon coeur
battra, je vous aimerai, tant que je vous aimerai vous me trouverez
debout pour vous dfendre.

Les douces paroles du roi rassuraient la comtesse. Bientt elle n'eut
plus le loisir de songer  sa faute. Son amant l'avait entoure d'un
luxe vraiment royal, et tous les courtisans, tous ceux qui aspiraient
aux bonnes grces du roi taient  ses pieds. Enivre d'amour, elle se
laissait aller au tourbillon des plaisirs de cette cour licencieuse et
folle.

Le roi s'tait hautement dclar le chevalier de la comtesse de
Chateaubriant. A la face de tous il avait ml ses couleurs aux siennes,
la salamandre en feu  la pourpre et  l'hermine de Laval. Pour elle,
il descendait dans la lice aux jours de tournoi, pour ses beaux yeux il
rompait des lances, et s'il dsirait remporter le prix, c'est qu'il
voulait le dposer  ses pieds.

Alors Franois Ier avait essay de rajeunir et de remettre  la mode
tout le bric--brac des vieux romans de chevalerie, lui-mme se piquait
d'tre le parangon et le modle des preux prsents et  venir.

On ne rvait alors que choses hroques, impossibles et merveilleuses;
le rel, le vraisemblable taient considrs comme choses plates et
communes. Les exploits de Roland, d'Oger le Danois, de Renaud de
Montauban, et de Lancelot du Lac, qui devaient troubler la cervelle du
bon chevalier de la Manche, remplissaient alors tous les esprits. Les
dames surtout, aprs avoir admir les hauts faits de ces hros
illustres, rvaient les perfections d'Anglique, de Bradamante ou de
Marphise.

La belle Franoise de Foix fut la reine des derniers tournois, de ces
ftes de la chevalerie qui devaient tomber sous les coups redoubls du
ridicule, et dont Rabelais riait dj de son gros rire.

L'influence de la comtesse de Chateaubriant fut bientt trs-grande  la
cour. Franois Ier ne voyait que par les yeux de sa belle matresse,
et,  son gr, elle disposait des places et des commandements.

Mais cette influence mme fut plus tard une des causes de la disgrce de
la comtesse. La mre du roi, Louise de Savoie, habitue  gouverner sous
le nom de son fils, ne put voir sans dpit la toute-puissance de la
favorite; de ce moment, elle jura sa perte, et attendant une occasion
favorable, elle aida  lui susciter des rivales. Mais le crdit de la
comtesse n'en fut point branl, et, aprs ses passagres infidlits,
Franois revenait toujours aux pieds de sa belle matresse, plus pris
que jamais.

Il faut rendre  la comtesse de Chateaubriant cette justice, qu'elle
n'abusa jamais de son pouvoir sur le roi. Elle s'en servit pour faire la
fortune de sa famille, de ses trois frres surtout, Lautrec, Lescun et
Lesparre. Mais tous trois taient de vaillants hommes de guerre et
d'habiles capitaines, dj en renom, les deux premiers surtout, avant
que leur soeur ft devenue la matresse du roi.

Tous trois, il est vrai, jourent de malheur en Italie et compromirent
singulirement le pouvoir du roi: mais presque tous leurs checs doivent
tre attribus  la lutte sourde de la favorite et de la mre du roi.

Lautrec se trouvait en Italie  la tte de soldats mercenaires braves 
la condition d'tre bien pays, et capables pour la moindre augmentation
de solde de passer d'un ct  l'autre; et c'est un gnral commandant
de pareilles troupes qu'on laissait sans argent! Madame de Chateaubriant
obtenait 500,000 livres pour son frre, mais la reine mre arrtait cet
argent en route, il ne parvenait pas, les soldats dsertaient, et
Lautrec, aprs avoir sacrifi son bien et celui de ses amis, se voyait
sans arme et tait forc de battre en retraite.

Ce que dsirait Louise de Savoie faillit arriver: aprs la bataille de
la Bicoque, Lautrec fut rappel, mais la comtesse lui fit rendre son
commandement. Il repartit pour l'Italie emportant... beaucoup de
promesses que l'on ne tint jamais.

Lesparre, aprs l'impolitique attaque de Reggio, qui dcida Lon X  se
dclarer contre la France, fut galement sauv par sa soeur d'une
disgrce mrite. La comtesse sut dtourner les effets de la colre
royale.

On ne peut gure lui reprocher ces faits; malheureusement elle eut le
tort d'aider  la disgrce de Jacques Trivulce, qui aprs avoir, sous
trois rois, rendu des services rels  la France, se vit priv de ses
commandements et exil de la cour.

Desservi par Lautrec et par la comtesse, ce vieillard, qui ne mritait
que des rcompenses, tait devenu odieux au roi. Il voulut se justifier.
Trop faible pour marcher, il se fit porter sur le passage de Franois
Ier, et quand de loin il l'aperut il s'cria: Sire! Sire!

Mais l'ingrat monarque ne daigna point s'arrter, ni mme tourner la
tte, et le vieux soldat mourut de douleur.

Aime du roi, adule par les courtisans, envie par la reine mre, reine
au conseil comme au bal, la belle comtesse de Chateaubriant se flattait
alors de conserver toujours cette haute position, en dpit de ses
ennemis. Il n'tait plus question de remords, ni mme de regrets. Les
chroniques nous apprennent mme qu'elle ne fut gure plus fidle au roi
qu' son mari et qu'elle se vengeait  l'occasion des nombreuses
trahisons de son volage amant.

Le conntable de Bourbon et l'amiral Bonnivet furent, dit-on, trs-avant
dans ses bonnes grces. Ce sont l, peut-tre, des calomnies, mais ces
calomnies eurent au moins  l'poque assez de vraisemblance pour donner
des inquitudes au roi.

On n'a d'autre garant de la bonne fortune du conntable de Bourbon avec
la belle comtesse que les assertions de Bourbon lui-mme. Peut-tre se
vantait-il? Quelques historiens cependant veulent voir dans ces
relations un des motifs de la haine du roi contre son conntable,
laquelle eut par la suite de si dsastreux effets pour la France; mais
cette haine fut bien plus l'oeuvre de la mre de Franois Ier, qui
avait aim Bourbon et en avait t repousse.

Les heureuses aventures de l'amiral Bonnivet semblent un peu mieux
prouves, et l'on en retrouve des traces dans Brantme, qui n'est pas, 
vrai dire, une indiscutable autorit.

Favori de Franois Ier, l'amiral Bonnivet tait une des plus
parfaites copies du roi, si hardi, si sage, dit Marguerite, que de son
ge et de son temps il y a eu peu ou point d'hommes qui l'aient
surpass.

Beau, spirituel, brave, gnreux et magnifique, quelle dpense, dit
Brantme, est impossible  un favori de roi. Audacieux dans toutes les
entreprises de guerre ou d'amour, l'amiral Bonnivet devait plaire  la
belle favorite. Il la voyait souvent, tantt ouvertement, tantt en
secret, et le roi tait fort jaloux de lui.

Mais la comtesse de Chateaubriant savait si bien rassurer Franois
Ier, que jamais l'amiral ne perdit un seul jour la faveur royale.

--Moi aimer ce fat! disait la belle comtesse, j'aimerais autant me jeter
dans un puits.

D'autres fois elle disait en riant:

--Mais il est bon, le sire de Bonnivet, qui pense tre beau. Et tant
plus je lui dis qu'il l'est, tant plus il le croit. Je me moque de lui
et j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de trs-bons
mots, si bien qu'on ne saurait s'en garder de rire quand on est prs de
lui, tant il rencontre bien.

Aprs de telles paroles, le roi et t bien difficile s'il n'et t
compltement rassur.

Il est une anecdote, cependant, qui prouverait que jusqu' un certain
point le roi n'tait pas dupe des protestations de sa belle matresse.

C'tait un soir d't, la comtesse et l'amiral allaient se mettre 
table pour souper; tout  coup on annonce le roi.

Grande frayeur. L'amiral n'a que le temps de se glisser dans la chemine
derrire des plantes et des arbustes qui servaient  cacher l'tre,
tandis que la favorite fait disparatre toute trace de sa prsence.

Franois Ier entre, il remercie sa mie de l'avoir attendu, bien qu'il
ne dt pas venir, et gament il se met  table.

Tant que dura le souper le roi, qui jamais n'avait t plus joyeux, prit
un malin plaisir  lancer dans la chemine tous les dbris du repas.
Vins, sauces, pelures de fruits, reliefs de viande, pleuvaient sur le
malheureux amiral.

Enfin, dit le texte de la chronique, qu'il est ici ncessaire
d'expurger, Franois Ier, aprs un entretien fort vif et fort anim,
se tourna vers la chemine et oublia qu'il n'tait pas le long d'un des
grands arbres des forts de la couronne. Gulliver en pareille
circonstance faillit noyer une foule de Lilliputiens; l'heureux amant ne
fut que largement arros.

Le roi parti, la comtesse eut toutes les peines du monde  consoler
l'amiral; il tait rest prs de trois heures dans la plus ridicule des
positions, il voulait se venger; enfin sa belle amie russit  lui
prouver que le roi tait encore le plus malheureux.

Cette leon ne corrigea nullement du reste l'amiral Bonnivet; comme son
matre il aimait les femmes  la passion; mais tandis que Franois
Ier s'adressait  des femmes de toutes conditions, il ne rechercha
jamais que les plus nobles, et les plus hautes, celles en un mot dont la
conqute prsentait le plus de difficults.

Aim de madame de Chateaubriant, il voulut l'tre de la reine
Marguerite, et une nuit il osa s'introduire dans son appartement, par
une trappe qu'il avait russi  faire pratiquer en secret.

La belle et _sage_(!!!) reine de Navarre a pris la peine de nous
raconter cette aventure dans son _Heptamron_. Bonnivet osa essayer de
la violence, mais il fut repouss avec perte, si bien, dit la belle
conteuse, que le galant se retira, portant sur son visage les marques
sanglantes de la rsistance qu'il avait rencontre.

Brantme prtend que la tentative audacieuse de Bonnivet eut un tout
autre dnouement, mais il est convenu que le vieux seigneur de
Bourdeilles s'est toujours plu  calomnier la vertu.

Cependant le beau roman d'amour de Franoise de Foix touchait  sa fin;
l'horizon politique s'assombrissait de tous cts et la guerre s'tait
rallume en Italie.

Franois Ier, qui rvait la gloire d'un autre Marignan, partit avec
tous ses gentilshommes, pour aller prendre le commandement de ses
troupes.

--Revenez-moi fidle, mon cher Sire, lui dit la comtesse de
Chateaubriant, c'est l ce que je souhaite le plus au monde.

--Les femmes changent les premires toujours, rpondit le roi, je vous
reviendrai fidle, et aussi, Dieu aidant, aprs avoir dfait les ennemis
qui ont iniquement envahi mon royaume.

Ces heureuses esprances ne se ralisrent pas. Bientt on reut la
nouvelle d'un immense dsastre, la bataille de Pavie tait perdue, le
roi tait prisonnier. Franois Ier en cette journe s'tait conduit
comme le plus vaillant de ses chevaliers; aprs avoir eu son cheval tu
sous lui, il avait mis pied  terre, et bien que bless au front et  la
jambe, il avait combattu presque seul, sur les cadavres entasss de ses
officiers qui s'taient fait tuer autour de lui. Dj il avait renvers
sept hommes de sa main, ses forces taient puises, ses armes fausses
en mille endroits ne le protgeaient plus, lorsqu'un officier du
conntable de Bourbon, Pomprant, vint se jeter  ses genoux, le
conjurant de se rendre  son matre qui combattait prs de l.

Mais Franois s'cria qu'il mourrait plutt. Il fit appeler le vice-roi
de Naples, Lannoy, et lui tendit son pe, que le lieutenant du roi
d'Espagne reut en lui baisant la main.

Bonnivet, l'imprudent auteur de cet immense dsastre, ne voulut pas
survivre  cette grande dsaventure et destruction. Relevant la
visire de son casque, il se jeta au plus fort de la mle, appelant
Bourbon et le dfiant au combat; mais il tomba, perc de mille coups,
avant d'avoir pu rencontrer son ennemi.

Il est difficile de peindre la consternation de la cour  l'arrive de
la terrible nouvelle. Franois Ier lui-mme avait voulu l'apprendre 
sa mre, et le soir mme de la bataille, sous la tente de Lannoy o il
tait gard  vue, il avait crit cette lettre devenue si fameuse, et
que les faiseurs de mots aprs coup ont rsume en cette phrase
chevaleresque: _Tout est perdu, madame, fors l'honneur_. Voici ce
qu'crivait le roi:

          Madame.

     Pour vous avertir comment se porte le ressort de mon infortune, de
     _toutes choses ne m'est demeur que l'honneur et la vie qui est
     sauve_; et pour ce que en nostre adversit, cette nouvelle vous
     fera quelque peu de resconfort, j'ai pri qu'on me laisst vous
     escripre, ce qu'on m'a agrablement accord....

La nouvelle de la captivit du roi fut un coup de foudre pour la
comtesse de Chateaubriant: le roi tait son unique appui, avec lui elle
perdait toute force, toute influence. Ses amis se retiraient d'elle, les
ennemis seuls restaient, et  leur tte tait la mre du roi, qui allait
devenir rgente jusqu'au retour de son fils.

Autant par douleur que par prudence, la belle favorite se renferma donc
en son logis, refusant absolument de voir personne, sauf peut-tre
Clment Marot, le pote, et la reine de Navarre.

Les ennemis de Franoise de Foix prtendaient que tous ses amants
s'taient donn rendez-vous  Pavie, mais qu'ils n'y avaient point eu de
chance.

Le roi y avait perdu la libert, l'amiral Bonnivet la vie, et le
conntable de Bourbon l'honneur.

Cependant, Louise de Savoie, la mre du roi, avait pris la direction des
affaires, que compliquait fort son impopularit, et l'on avait commenc
les ngociations relatives  la libert du roi de France.

Franois Ier, en rendant son pe au lieutenant du roi d'Espagne,
avait compt sur une de ces captivits dont on trouve de si charmantes
descriptions dans les romans de chevalerie. Il s'tait imagin que
Charles-Quint, en prince magnanime, devenu son ami par le seul fait de
sa victoire, viendrait au devant de lui, les bras ouverts, et lui
offrirait de partager son palais.

Malheureusement Charles Quint tait un homme fort positif; ayant eu le
rare bonheur de faire prisonnier son frre de France, il tait
parfaitement rsolu  abuser de cette bonne fortune, et tait dcid 
ne lui rendre la libert que sous de terribles conditions. Tout captif,
 cette poque, devait une ranon. Le roi d'Espagne en voulait une en
rapport avec ses intentions politiques.

Franois Ier fut donc conduit tout d'abord  la citadelle de
Pizzitone, non loin du funeste champ de bataille de Pavie. Bientt on le
transfra  la forteresse de Sciativa, au royaume de Valence, au milieu
d'un pays aride et dsert, et qui servait  renfermer les prisonniers
d'tat.

Franois, qui avait repris esprance en touchant le sol d'Espagne,
s'aperut bien vite qu'il n'avait rien  esprer de la gnrosit
chevaleresque de son vainqueur. Il tait troitement enferm, gard 
vue, et il ne put mme obtenir une entrevue avec l'empereur.

Le chagrin le prit alors, le mal du pays, il soupirait aprs le grand
air, la libert; bientt sa vie fut en danger et on dut le conduire en
un autre chteau, aussi prs de Valence, entour de forts, de canaux et
de jardins.

Cependant,  la nouvelle de la maladie de son frre, Marguerite de
Navarre crivit  Charles-Quint pour obtenir, avec un sauf-conduit, la
faveur de partager la prison du royal captif. L'empereur accorda avec
plaisir les autorisations ncessaires; il en tait arriv  trembler
pour la vie de son prisonnier, et la mort du roi anantissait tous ses
projets. Marguerite partit donc, suivie de ses dames d'honneur, au
nombre desquelles avait pris place la comtesse de Chateaubriant,
impatiente de trouver son amant.

Des officiers de Charles-Quint escortrent la reine de Navarre et les
dames de sa suite; partout, sur leur passage, elles trouvrent un
accueil royal, et lorsqu'elles arrivrent  Madrid, o, sur ses
pressantes instances, Franois Ier avait t transfr, on mit  leur
disposition une somptueuse demeure.

Ce fut un grand bonheur, pour le pauvre prisonnier, que l'arrive de
cette soeur bien-aime, de cette Marguerite, si spirituelle, si enjoue,
qui, pour charmer les ennuis de sa captivit, accourait, avec un essaim
de jeunes femmes, belles et rieuses comme elle. Franois accueillit avec
transport la comtesse de Chateaubriant; en pressant sur son coeur sa
belle matresse, il put croire que tous ses malheurs taient finis.

Ce n'taient pas cependant les ftes folles de Fontainebleau ou
d'Amboise, mais ce n'tait dj plus la triste solitude de la forteresse
de Valence.

Franois se sentait renatre, au milieu de cette petite cour aimable et
dvoue, lui qui avait failli mourir d'ennui, au milieu du lugubre
crmonial de tous ces Castillans si fiers qui l'entouraient. Lui
toujours si joyeux, si ais, si familier, il avait t pris de marasme 
la vue de tous ces grands d'Espagne, esclaves de la tradition et de
l'tiquette, toujours juchs sur les prrogatives de leur grandesse.

Ne s'avisrent-ils pas un jour de vouloir, comme c'tait l'usage  la
cour de Charles-Quint, que Franois les salut avant de retirer leurs
sombrero?

De ce jour le prisonnier n'avait plus voulu voir personne, et l'ennui
avait jet sur lui son manteau glac.

Franois Ier racontait toutes ses tristesses  sa bonne Marguerite,
il lui parlait des heures mortelles de la forteresse de Sciativa, il
lisait les posies composes alors qu'il n'esprait plus, et dont
quelques-unes taient adresses  madame de Chateaubriant. C'est les
larmes aux yeux que la belle comtesse coutait ces vers plaintifs, doux
souvenir d'un amour royal:

          O triste dpartie
          De mon tant regrett
          Deuil ne sera ost
          Qui faict mon coeur parl.
          Sur moi laisse le fait,
          Je t'en supplie, amie,
          Car mort j'aurai pour vie,
          Si autrement ne fait.

A ces vers obscurs et incorrects, la comtesse de Chateaubriant rpondait
par de douces paroles de consolation, et la reine de Navarre, pour
chasser les derniers nuages de tristesse, racontait alors quelqu'une de
ces nouvelles d'amour et de galanterie qui devaient plus tard former
l'_Heptamron_.

Charles-Quint surveillait, avec une visible inquitude, la petite cour
qui entourait son prisonnier; toutes ces ftes intimes lui paraissaient
cacher quelque projet d'vasion. Franois Ier ne songeait nullement 
tromper la surveillance de ses gardiens; mais, rconfort par la
prsence de sa soeur Marguerite et de sa bien-aime Franoise, il avait
conu un autre plan, beaucoup moins hasardeux, et tout aussi propre 
tromper les ambitieuses esprances de son vainqueur.

Entre sa soeur et sa mie, Franois Ier crivit un acte solennel
d'abdication. Cet acte donnait au Dauphin le titre de roi de France, la
reine nomme rgente prenait la direction des affaires, et lui-mme,
devenu simple gentilhomme, ne prsentait plus aucune garantie srieuse 
celui qui le retenait.

La reine Marguerite emporta, cach dans un des plis de sa robe, cet acte
qui tait la couronne du front de son frre. Le temps accord par le
sauf-conduit venait d'expirer, et la belle reine de Navarre, toujours
suivie de son escorte de dames, avait d regagner la France.

Lorsque Charles-Quint apprit l'existence de l'acte d'abdication, il
tait trop tard, la soeur du roi de France avait pass la frontire.

Cette rsolution, vritablement chevaleresque, ne fut jamais excute,
les rigueurs de la captivit devaient avoir raison des projets de
Franois Ier.

Aprs le dpart de la reine Marguerite et de madame de Chateaubriant, la
captivit du roi de France devint plus rigoureuse que jamais:
Charles-Quint tait dcid  obtenir toutes les concessions qu'il avait
demandes, et il ne voulait plus attendre davantage. Le prisonnier tait
retomb malade, la rgente se vit force de s'excuter. Un trait
minutieusement rdig fut sign  Madrid, et aprs un an et un mois de
captivit, le roi de France put revoir son royaume.

L'heure de la dlivrance de Franois Ier, si impatiemment attendue
par la comtesse de Chateaubriant, fut le signal de sa disgrce. Elle
avait compt, l'infortune, sans l'inconstance de son amant, sans la
haine que lui portait Louise de Savoie.

En arrivant  Bayonne, Franois Ier trouva sa mre, qui, jalouse
d'tre agrable  son fils, avait amen avec elle un brillant cortge de
dames et de demoiselles. Il s'prit aussitt d'un fol amour pour la
plus belle d'entre elles, la jeune de Heilly, qu'on appelait aussi Anne
de Pisseleu et qui devint la duchesse d'tampes.

Louise de Savoie joua en cette circonstance un assez triste rle: dans
son dsir de renverser son ancienne rivale en influence, la comtesse de
Chateaubriant, elle avait longtemps  l'avance styl la belle de Heilly;
elle la poussa, pour ainsi dire, entre les bras de son fils.

_Sunt regum matres nonnunquam filiorum suorum leonae_, dit assez
brutalement Corneille Agrippa, un rhteur, alors astrologue de la reine
mre; ce qui signifie qu'une mre de roi, lorsqu'il s'agit d'assurer
son pouvoir, ne regarde pas  donner une matresse  son fils.

En apprenant qu'elle avait une rivale vritablement aime, la comtesse
de Chateaubriant fut saisie d'une douleur mortelle. Cependant elle ne
voulut point s'avouer vaincue sans combattre: elle reparut  la cour,
elle croyait pouvoir disputer le coeur de Franois Ier, mais elle
n'arriva que pour tre tmoin du triomphe de mademoiselle de Heilly.
Elle tait  tout jamais sacrifie.

Telle tait dj l'influence de l'adroite Anne de Pisseleu sur son
amant, qu'elle fit commettre au roi-chevalier un de ces actes
inqualifiables dont rougirait aujourd'hui le plus grossier bourgeois.

Au temps heureux de sa faveur, alors que reine et matresse elle voyait
la cour  ses pieds, la belle Franoise avait reu de son royal amant de
riches bijoux, orns d'amoureux emblmes ou de galantes devises
composes par la reine de Navarre.

Vaniteuse, jalouse, dsireuse d'essayer son pouvoir naissant,
mademoiselle de Heilly exigea du roi qu'il redemandt  son ancienne
matresse tous les prsents dont il l'avait comble.

Franois Ier, dans l'aveuglement de sa passion, eut la faiblesse d'y
consentir.

Il envoya vers la comtesse un de ses gentilshommes, charg d'exiger la
restitution de tous ces gages d'amour, souvenirs des heures de bonheur,
mille fois plus chers  la favorite depuis qu'elle tait dlaisse.

Madame de Chateaubriant, dit Brantme, fit la malade sur le coup, et
remit le gentilhomme dans trois jours  venir et qu'il aurait ce qu'il
demandait.

Cependant de dpit, elle envoya qurir un orfvre et luy fit fondre
tous ses joyaux, sans respect ni exception des belles devises qui y
taient engraves. Et aprs, le gentilhomme tant revenu, elle lui donna
tous les joyaux converti lis et contournez en lingots d'or.

--Allez, dit-elle, portez cela au roy, et dites-luy que puisqu'il luy a
pleu de me rvoquer ce qu'il m'avait donn, je le luy rends et renvoye
en lingots. Pour quant aux devises, je les ay si bien empreintes et
colloques en ma pense et les y tiens si chres, que je n'ay peu
permettre que personne, en disposast, en jouist, et en eust du plaisir
que moy-mesme.

Quant le roy eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il
ne fit autre chose sinon:

--Retournez-luy le tout; ce que j'en faisais ce n'tait point pour la
valeur, car je lui eusse rendeu deux fois plus, mais pour l'amour des
devises; mais puisqu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux point de
l'or et le luy renvoye. Elle a monstr en cela plus de courage et
gnrosit que n'eusse pens pouvoir provenir d'une femme.

Et Brantme ajoute en manire de moralit:

Un coeur de femme gnreuse dpit et ainsi ddaign fait de grandes
choses.

Dlaisse par le roi, perscute par la reine mre qui voyait en elle
une ancienne rivale de puissance et protgeait mademoiselle de Heilly,
la belle, la tant aime comtesse de Chateaubriant dut se rsigner 
quitter cette cour qui dj l'avait oublie pour la nouvelle favorite.

Elle ne songea plus qu' rentrer en grce prs de son mari, homme
infortun qu'elle avait outrag dans ses affections les plus saintes.
Elle connaissait le sire de Laval, elle esprait qu' l'ardent amour
qu'il avait jadis pour elle avait succd un peu de piti.

Elle partit donc pour la Bretagne.

Que de fois, le long de ce douloureux voyage, incertaine du sort qui
l'attendait, elle rpta les derniers vers de son horoscope:

          Du fait du roi aura grand heur,
          Las! puis grand malheur!

Ici le roman prend la place de l'histoire.

Peu satisfait, sans doute, du vulgaire dnouement des amours de la belle
matresse de Franois Ier, l'historien Varillas a jug convenable d'y
substituer un drame lugubre qui fait plus d'honneur  son imagination
qu' son amour pour la vrit.

Mainte fois rpte, amplifie, tantt en vers, tantt en prose, la
lgende de Varillas a fini par prendre assez de consistance pour qu'il
soit ncessaire de la mentionner, ne ft-ce que pour en dmontrer
l'invraisemblance.

Voici donc la tragique histoire qu'avec le plus beau sang-froid du monde
raconte cet historien de Franois Ier.

Par une triste soire d'hiver, une femme suivie d'un petit nombre de
serviteurs vint frapper  la porte du manoir de Combourg; les
domestiques se htrent d'ouvrir.

Alors cette femme, qui n'tait autre que la belle Franoise, insista
pour voir, sur l'heure, le sire de Laval.

Le comte de Chateaubriant, prvenu, parut presqu'aussitt.

En reconnaissant sa femme, il ne tmoigna aucune surprise, son ple
visage ne trahit pas la plus lgre motion.

--Je vous attendais, madame, dit-il, et j'ai fait prparer votre
appartement, vous tes ici chez vous.

Offrant alors la main  la comtesse toute frissonnante devant ce calme
impitoyable, il la conduisit  la chambre qui avait autrefois t leur
chambre nuptiale.

--Voici, madame, dit-il, quelle sera dsormais votre demeure.

Et il sortit implacable et froid comme la vengeance.

La comtesse tait tombe vanouie sur le carreau,  l'aspect de la
demeure que lui rservait son mari, et certes il y avait de quoi.

Aux riches tapisseries de l'appartement, on avait substitu des
draperies noires, le lit tait tendu de noir; les fentres avaient t
mures, et une petite lampe d'glise suspendue  une des poutres du
plafond jetait seule quelques lueurs blafardes dans ce morne intrieur.

La comtesse vcut dix mois dans ce spulcre, et chaque jour son mari
venait se repatre de sa douleur et de ses larmes.

Lorsque parfois elle se jetait  ses genoux et les mains jointes lui
demandait grce:

--Avez-vous eu piti de moi, rpondait-il, lorsque vous m'avez
abandonn, pouse dloyale, pour suivre votre amant?

D'autres fois l'infortune comtesse suppliait ce barbare de lui
permettre de revoir une fois encore la lumire du jour, de respirer, ne
ft-ce qu'un instant, l'air pur du dehors.

Alors avec un rire effrayant il disait:

--Pourquoi le roi Franois, qui vous aimait tant, ne vient-il pas vous
arracher  ce spulcre? O donc sont les belles ftes de la cour? Que
sont devenus vos amants? Pensez-vous que Clment Marot fasse encore des
vers  votre louange?

Enfin, au bout du dixime mois, le comte, trouvant que sa femme ne
mourait pas assez vite, pntra un jour dans la chambre tendue de noir,
avec six hommes masqus et deux chirurgiens.

--Faites votre devoir, dit-il.

Aussitt ces matres bourreaux saisirent la comtesse et lui tirrent
tout le sang des veines. La vie s'exhala avec la dernire goutte.

Pour comble d'horreur, Varillas donne  la comtesse qui n'eut jamais
d'enfants une petite fille qui partagea le tombeau de sa mre, mais qui,
ne pouvant supporter cette horrible captivit, mourut au bout de deux
mois, sous les yeux du sire de Laval.

Tel est le roman de Varillas, roman qu'accepte Sauval de la meilleure
foi du monde; il ajoute que le comte de Chateaubriant tua sa femme pour
pouvoir se remarier.

Malheureusement pour ce lugubre drame, une foule de preuves en
dmontrent la fausset.

Depuis longtemps le sire de Laval avait pris son parti de l'infidlit
de sa femme. Il dut  sa toute-puissance sur l'esprit du roi un
avancement considrable qu'il accepta de la meilleure grce du monde.

Ceci seul suffirait pour exclure la supposition de l'horrible vengeance;
mais ce n'est pas tout. Plusieurs chroniques affirment que la comtesse
de Chateaubriant reparut plusieurs fois  la cour aprs le triomphe de
mademoiselle de Heilly. Aprs avoir t la matresse du roi elle sut
rester son amie, et dans un recueil des lettres de Franois Ier, on
trouve une rponse de la comtesse qui remercie son ancien amant d'une
riche broderie qu'il a eu la galanterie de lui envoyer.

Enfin, il se trouve que, bien des annes aprs celle o Varillas place
son horrible drame, Franois Ier a visit le manoir de Chateaubriant,
 deux reprises il y a pass quelques jours et y a mme sign des dits.
Or jamais le roi n'et fait cette faveur  l'assassin d'une femme qui
avait t sa matresse bien-aime.

La vrit est que la belle Franoise de Foix, rconcilie avec son mari,
vcut dans la retraite, jusqu' l'poque de sa mort, qui arriva le 15
octobre de l'anne 1537.

A la mort de sa femme, le sire de Laval fit clater une grande douleur,
et lui fit lever un magnifique tombeau dans l'glise des Mathurins de
Chateaubriant.

Clment Marot, qui se souvenait de celle qui avait t sa protectrice,
fit pour elle,  la demande du comte, l'pitaphe grave sur le socle de
marbre qui soutenait sa statue:


     FF

     PROU DE MOINS

     PEU DE TELLES.

Sous ce tombeau gt Franoise de Foix
De qui tout bien chacun soulait en dire.
En le disant, onc une seule voix
Ne s'avana d'y vouloir contredire.
De grand beaut, de grce qui attire,
De bon savoir, d'intelligence prompte,
De biens, d'honneur, et mieux que ne raconte,
Dieu ternel richement l'toffa.
O viateur! pour abrger le compte,
Ci gt un rien, l o tout triompha.

     POINT DE PLUS

     FF




V

ANNE DE PISSELEU,
DUCHESSE D'TAMPES.


Le 11 mars 1526, aprs un an et vingt-deux jours de captivit, Franois
Ier put enfin regagner son royaume.

Plus seul, plus triste que jamais dans sa prison aprs le dpart de sa
soeur Marguerite, le roi-chevalier s'tait dit que la France aprs tout
vaut bien un trait de plume, et il avait sign le dur trait de Madrid,
avec l'intention bien arrte de ne le point excuter, compromettant
ainsi ce qu'il se rjouissait si fort d'avoir sauv  Pavie.

Les deux fils ans du roi, le dauphin Franois et Henri, duc d'Orlans,
le plus g n'avait pas dix ans encore, taient donns en otage et
garantissaient le trait.

L'change des prisonniers eut lieu dans des bateaux, au milieu de la
Bidassoa. Franois Ier, dans sa joie d'tre libre, ne songea mme pas
 embrasser ses enfants, il sauta dans une barque franaise et gagna le
bord.

--Enfin, s'cria-t-il en touchant terre, enfin je suis roi derechef!

Et s'lanant sur un cheval turc que tenaient ses serviteurs, il courut
 toute bride jusqu' Saint-Jean-de Luz, puis jusqu' Bayonne o sa mre
l'attendait avec toute la cour.

Mais, dit une vieille chronique, le monarque qui venait de recouvrer sa
libert devait trouver en France de nouvelles chanes, plus douces
peut-tre, mais bien autrement troites.

A la duchesse de Chateaubriant allait succder Anne de Pisseleu.

Depuis longtemps dj, l'ambitieuse Louise de Savoie avait jur la perte
de la comtesse de Chateaubriant. Elle hassait cette favorite altire,
qui plus d'une fois s'tait jete  la traverse de ses projets, et dont
l'influence dans le conseil balanait la sienne. Mais pour renverser la
belle comtesse, il fallait lui donner une rivale dans le coeur du roi,
une rivale qui st borner son ambition  satisfaire les caprices de sa
vanit. Louise de Savoie se chargea de ce soin. Elle jeta les yeux sur
une de ses demoiselles d'honneur, fille de Guillaume de Pisseleu et
d'Anne Sanguin, son pouse en secondes noces. Ce choix prouve que la
reine mre connaissait merveilleusement le caractre de son fils.

Anne de Pisseleu, ou plutt mademoiselle de Heilly, comme on l'appelait
alors, venait d'atteindre sa dix-huitime anne. Vive, enjoue,
spirituelle, elle se faisait remarquer entre toutes les nobles et belles
filles dont aimait  s'entourer la mre de Franois Ier. Son
ducation tait bien suprieure  celle des femmes de son poque, et
chacun la savait trs-rudite et bien disante.

Deux oeuvres immortelles, un portrait de Primatice et un buste de Jean
Goujon, nous ont conserv les traits d'Anne de Pisseleu. Sa beaut est
certainement au-dessous des loges de ses contemporains, mais sa
physionomie est charmante, ses yeux d'un bleu opaque ont d'irrsistibles
sductions, et sur sa bouche, rose vermeille, du dessin le plus
dlicat et le plus correct, erre un spirituel et tendre sourire.

Il est une chose enfin que n'ont pu rendre ni le sculpteur, ni le
peintre, c'est la grce de l'enchanteresse, son esprit, son savoir, et
par-dessus tout sa voix si tendre et si harmonieuse, qu'elle faisait
vibrer toutes les cordes de l'me.

Telle tait mademoiselle de Heilly, lorsque pour la premire fois le roi
de France l'aperut auprs de Louise de Savoie. Il l'aima.

Ces nouvelles amours de Franois Ier n'ont point, pour ainsi dire, de
prface.

Il n'y eut ni luttes, ni traverses, ni mme aucun mystre. La protge
de la reine mre avait un rle  jouer, elle le joua merveilleusement.
Du premier jour elle fut favorite en titre, et chacun salua avec
surprise ce pouvoir nouveau qui n'avait point eu d'aurore.

Dj le roi aimait follement la belle fille d'honneur. A ses pieds, dans
l'ivresse premire de la passion, il semblait avoir tout oubli: son
royaume, le dsastreux trait de Madrid, la captivit des enfants de
France.

Il ne se souvenait plus de la tant aime comtesse de Chateaubriant, qui,
n'ayant pas os suivre la cour  Bayonne, attendait  Paris le retour de
son inconstant amant.

La cour, cependant, avait repris le chemin de la capitale. On voyageait
 petites journes, toutes les villes se disputaient l'honneur de
clbrer le retour du souverain. A Bordeaux les ftes furent magnifiques
et durrent plus de quinze jours. Anne de Pisseleu, la plus belle, la
mieux pare, tait partout la reine, ses moindres dsirs taient des
ordres.

Aprs un an de privations, Franois Ier s'enivrait de plaisir et de
bruit. Il tait si heureux de retrouver enfin cette vie splendide et
voluptueuse dont le souvenir avait si souvent troubl les tristes nuits
de sa captivit!

La fin de cette anne (1526) se passa  Cognac, o le roi, d'aprs le
conseil des mdecins, s'tait arrt pour respirer l'air natal; il s'y
livra avec fureur au plaisir de la chasse et faillit se tuer en courant
le cerf.

Enfin, dans les premiers mois de 1527, Franois Ier fit son entre 
Paris, dont il tait absent depuis prs de trois ans, mais il ne s'y
arrta que peu de jours, le temps de tenir un lit de justice; il avait
hte de revoir Fontainebleau, sa rsidence favorite. Les affaires
taient dans le plus fcheux tat, mais le roi avait bien loisir
vraiment de songer aux affaires. Il aimait chaque jour davantage la
belle Anne de Pisseleu et avait  rattraper le temps perdu pendant un
an pour l'amour et pour le plaisir. Il faisait alors construire, non
loin de Paris, une nouvelle rsidence orne  la mauresque, le chteau
de Madrid, souvenir de ses jours de captivit.

Un instant madame de Chaleaubriant caressa l'esprance de ramener  elle
son infidle amant, elle voulut lutter avec Anne de Pisseleu dont le
pouvoir grandissait chaque jour; mais elle n'tait pas de force, elle
fut brise dans la lutte. La fille de Phbus de Foix dut se retirer,
sans avoir rien obtenu qu'un sanglant outrage de ce prince  qui elle
avait tout sacrifi.

Charles-Quint, cependant, rclamait plus imprieusement chaque jour
l'excution du trait de Madrid. L'ambassadeur de France, Calvimont, 
bout de dlais et de prtextes, ne rpondait plus que des paroles
vasives. Irrit de tant de mauvaise volont, Charles-Quint s'cria en
prsence de Calvimont:

Le roi de France a manqu dloyalement  sa foi de chevalier qu'il
m'avait donne, et s'il osait le nier, je le soutiendrais seul  seul
avec lui les armes  la main.

C'tait un bel et bon dfi d'armes.

Franois Ier, ce constant admirateur d'_Amadis des Gaules_, n'tait
point homme  laisser tomber ces paroles  terre. Il y rpondit par un
cartel que Guyenne, son hraut, alla porter  l'empereur:

A toi, lu empereur d'Allemagne, tu en as menti par la gorge, quand tu
soutiens que j'ai manqu  ma foi de gentilhomme; j'accepte ton dfi.
Assigne un lieu de combat, promets-moi la sret de camp, et terminons
par l'pe ce qui s'est trop continu par l'criture.

A la grande surprise de tous, Charles-Quint ne refusa pas le dfi:

--Rapporte au roi ton matre, dit-il au hraut de France, que j'accepte
son cartel. Le lieu fix pour le combat sera l'le de Bidassoa, la place
mme o Franois Ier m'a donn sa parole de gentilhomme d'excuter le
trait.

L'empereur, toujours si politique, si froid, prenait ce duel fort au
srieux. Il choisit un second, le brave Baltazar Castiglione, et envoya
en France un hraut. Ce fut alors  Franois Ier  chercher des
prtextes pour viter le combat.

Lorsque se prsenta Bourgogne, le hraut d'Espagne, porteur de la
provocation de son matre, on refusa tout d'abord de le conduire au roi.
On le promena de rsidence en rsidence, sans lasser sa tnacit. Il
allait prcd de trompettes, et du gonfalon aux armes de Castille, de
Fontainebleau  Paris, de Paris  Lonjumeau. De guerre lasse on le mena
devant le roi. Alors il commena  lire le cartel de l'empereur.
Interrompu dix fois, il s'obstina  recommencer, quand mme. Mais on le
contraignit  quitter la cour et il s'loigna sans avoir pu achever la
lecture du dfi.

Le _Miroir de la chevalerie_  la main, il est assez difficile
d'expliquer d'une faon satisfaisante la conduite de Franois Ier.
Cependant on ne peut douter du courage du hros de Marignan, du
chevalier qui  Pavie se prcipitait presque seul au milieu de la mle.
Toutes ces tergiversations tiennent probablement  quelque cause
politique qui n'est pas venue jusqu' nous.

Ainsi finit l'histoire passablement grotesque de ce dfi dont on ne
trouve gure d'exemple que dans les romans de chevalerie, au temps o
les empereurs faisaient profession de rompre des lances au coin des bois
avec de mystrieux chevaliers, au temps o Charlemagne, comme dans
_Roland furieux_, ne ddaignait pas de se mesurer avec le terrible
_sacripant_.

Les armes des deux adversaires furent, selon l'usage, charges de vider
la querelle. L'Italie, comme toujours, tait le champ de bataille.
Bourbon n'tait plus, il avait t tu sous les murs de Rome par
l'arquebuse de Benvenuto Cellini, le merveilleux artiste, mais ses
soldats avaient trouv d'autres chefs. Hordes indisciplines qui
l'avaient ador lorsqu'il les conduisait  la victoire, qui avaient
march sur la ville sainte pour faire danser la sarabande aux cardinaux
et pendre le Pape, et qui pour venger sa mort avaient promen le
massacre, le viol et l'incendie sur les sept collines, aux cris de:
_Carne! Sangue! Cierra! Bourbon_!

La lutte menaait de s'terniser et les forces des deux partis
s'puisaient. L'empereur n'esprait plus gure l'excution du trait de
Madrid, le roi de France battu sur tous les points comprenait qu'il
devait cder quelque chose. Charles et Franois s'entendirent alors pour
que la question se dbattt  huis clos entre eux. Le premier envoya sa
tante Marguerite d'Autriche, le second sa mre,  Cambrai, et les
ngociations commencrent, mystrieuses, entre les deux princesses.
Aprs trois semaines de confrences le trait de Cambrai fut sign. On
l'appella la Paix des Dames.

Franois Ier, en dpit de ses allures chevaleresques abandonnait sans
pudeur tous ses allis, mais il obtenait la libert de ses fils
moyennant deux millions d'cus d'or; enfin, il s'engageait  pouser
sans retard la princesse Elonore d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et
veuve d'Emmanuel le Grand, roi de Portugal, celle-l mme qui avait t
promise au conntable de Bourbon.

Tout aussitt commencrent d'immenses prparatifs. Franois Ier
voulait par le luxe de sa cour, par la splendeur des ftes surprendre,
tonner la soeur de Charles-Quint, cette princesse espagnole dont la vie
jusqu'alors avait t close et voile comme celle des femmes mauresques.
C'tait alors ainsi, au pays des Espagnes, le couvent remplaait le
srail.

Avant tout cependant il fallait trouver deux millions d'cus d'or pour
la ranon du Dauphin et de son frre. Somme norme! mais pour une cause
sacre, chacun tenait  honneur de se dpouiller. La noblesse, le peuple
et le clerg s'excutrent. La matire manquait-elle, le roi empruntait
 ses sujets leur vaisselle d'argent dont le trsorier donnait des
reconnaissances. Vases, coupes, aiguires, bijoux prcieux, on portait
tout  la monnaie, tant tait grande l'impatience de revoir les fils de
France. Le chancelier du Prat eut mme l'ide d'altrer la monnaie, il
fit mler  l'or un fort alliage de cuivre. Mais les commissaires
espagnols taient  la hauteur de cette ruse, ils ventrent la fraude
et, bon gr mal gr, il fallut complter la somme.

Enfin les derniers cus d'or furent remis aux mains des Espagnols, les
ftes commencrent. Depuis trois mois dj des hrauts d'armes
parcouraient la province, ils allaient de chteau en chteau, convier
toute la noblesse au mariage du roi de France, aux crmonies et
tournois qui devaient en tre la suite.

Ce furent, dit Marot, de gorgiales ftes. Franois Ier s'tait
port suivi de toute sa cour, et de sa bien-aime Anne de Pisseleu,
jusqu' Bayonne o tout avait t prpar pour recevoir dignement la
soeur de Charles-Quint.

En revoyant ses deux fils, le roi pleura d'attendrissement, longtemps il
les tint serrs sur sa poitrine. Le mariage fut clbr  Bordeaux, et
c'est  cette occasion que fut reprsente en France la premire
_bergerie_. Les acteurs taient habills de riches toffes qui n'avaient
pas cot moins de cinquante livres tournois.

Partout sur le passage de la cour, qui chevauchait vers Paris en grande
pompe, par monts et par vaux, clataient les transports des
populations. Le peuple voyait dans cette union avec une fille d'Espagne
un gage de paix et de bonheur. Les cathdrales taient trop troites
pour contenir la foule qui venait remercier Dieu; les cloches sonnaient
 toute vole, les feux d'artifice clataient partout, dans la nuit.

Mais de toutes les ftes, la plus belle, la plus riche, la plus dsire
eut lieu  Paris,  la porte Saint-Antoine. Tournoi magnifique dont les
splendeurs dpassrent de beaucoup tout ce qu'on avait vu jusqu' ce
jour. De toutes les contres de l'Europe, des chevaliers taient
accourus; les plus nobles et les plus riches, couverts d'armures
tincelantes, se pressaient dans la lice.

Huit jours durant on rompit des lances aux acclamations des nobles
dames. Le roi lui-mme voulut combattre sous les yeux de sa nouvelle
pouse, et ses coups, disent les chroniques, ne furent ni les moins durs
ni les moins forts.

On ne savait rien alors au-dessus de ces grandes ftes de la chevalerie.
Les dames se passionnaient pour ce dangereux passe-temps; et, pour
encourager les chevaliers  bien faire, elles jetaient dans l'arne
leurs joyaux d'abord, puis leurs vtements, jusqu' se trouver presque
nues.

Non moins que les dames, le peuple tait avide de ces terribles jeux
d'armes. Ce bruit de fer lui montait  la tte; il saluait les
vainqueurs de formidables acclamations et applaudissait avec frnsie,
comme la Rome paenne aux combats des gladiateurs.

De toutes ces ftes donnes en l'honneur de la nouvelle pouse de
Franois Ier, la reine vritable tait la sduisante favorite.
N'tait-elle pas la plus belle, sous sa riche parure? Elle portait une
robe de drap d'or fris et une cotte de toile d'or incarnat seme de
pierreries.

C'est elle que le roi cherchait des yeux lorsque, descendu dans la lice,
il frappait quelque bon coup. C'est elle qui remettait aux heureux
chevaliers le prix de l'adresse et du courage.

La reine Elonore ne tarda pas  s'apercevoir qu'elle ne serait jamais
rien pour son poux. Abandonne comme l'avait t la premire femme du
roi, la douce et malheureuse Claude, ses jours s'coulrent dans une
tristesse morne, dans une humiliante solitude. Que de fois, en voyant
les hommages dont on entourait la favorite, elle dut regretter une union
accueillie avec tant de joie! Car elle, aussi, s'tait laiss prendre
aux brillants dehors de Franois Ier.

La devise d'Elonore tait un phnix avec cette lgende: _Unica semper
avis_, oiseau toujours unique. Les beaux esprits de la cour riaient tout
bas de cet emblme bien ambitieux pour une pouse dlaisse, pour une
reine sans influence.

Cependant la belle Anne de Pisseleu tait devenue l'une des plus riches
et des plus grandes dames de France. L'amour si brusque et si imptueux
du roi ne s'tait point affaibli, malgr ses caprices passagers et les
intrigues des ennemis de la favorite. Il l'avait comble de prsents et
de richesses, et enfin, pour lui assurer  la cour un tat digne de ses
fonctions, il l'avait marie  Jean de Brosse, mari de facile
composition, qui, en change de son nom, ne demanda rien que de l'argent
et des honneurs.

Jean de Brosse tait fils d'un complice du conntable de Bourbon, Ren
de Brosse, mort  la bataille de Pavie en combattant sous les drapeaux
trangers. Les biens du coupable avaient t confisqus, et son fils
rclamait vainement leur restitution, exigible en vertu d'une clause du
trait de Cambrai.

Dchu de son ancienne splendeur, Jean de Brosse menait en France une vie
misrable, lorsqu'on vint lui proposer le march honteux qui ferait de
lui l'poux de la matresse du roi. En change, on lui offrait de le
remettre en possession des domaines de sa famille.

Il accepta. La pauvret tait pour lui une trop lourde charge, et de
l'infamie il ne considra que le prix. Il tait grand: Franois Ier
fit Jean de Brosse comte de Penthivre, chevalier de ses ordres et enfin
duc d'Etampes.

Le mariage fut clbr en grande pompe. Les trois complices, le roi, la
femme et le mari portaient fort allgrement leur honte. A l'issue de la
crmonie Jean de Brosse s'loigna. Comme il ne devait point voir sa
femme on l'envoyait gouverner en Bretagne.

De ce jour on n'appela plus Anne de Pisseleu que la duchesse d'Etampes.

Un des premiers soins de la duchesse, lorsqu'elle fut bien sre de son
pouvoir, fut d'enrichir sa famille. Dpositaire de toutes les grces,
elle en abusa avec une prodigalit inoue. Le trsor de l'Etat, les
dignits, les bnfices de l'Eglise furent littralement mis au pillage.

Antoine Sanguin, son oncle maternel, devint archevque de Toulouse;
Charles, Franois, et Guillaume de Pisseleu, ses frres, eurent les
vchs de Condom, d'Amiens et de Pamiers, et se partagrent en outre un
grand nombre de riches abbayes. Ses soeurs ne furent point oublies:
deux furent nommes abbesses; les autres allies aux maisons de
Barbanon-Cany, de Chabot-Jarnac et du comte des Vertus.

Les sept annes qui suivirent le trait de Cambrai furent les plus
brillantes du rgne de madame d'Etampes. Elle tait alors  l'apoge de
sa puissance et de sa beaut. Nulle rivale encore ne songeait 
contre-balancer son influence. Ralisant les prvisions de Louise de
Savoie, elle s'abstenait compltement de politique et ne semblait
occupe que de ftes et de plaisirs. Le roi, qui n'tait heureux que
prs d'elle, passait  ses pieds de longues journes; il aimait son
esprit, son humeur enjoue, ses fantaisies les plus folles, ses
caprices.

Instruite, savante mme pour son temps, la duchesse d'Etampes avait une
cour nombreuse de potes et d'artistes. Les uns faisaient des vers  sa
louange, les autres sculptaient son buste ou reproduisaient sur la toile
ses traits charmants. Franois Ier, que les arts enchantaient, se
plaisait au milieu des protgs de sa matresse bien-aime; en change
d'une hospitalit royale, ils lui donnaient des chefs-d'oeuvre ou
chantaient les perfections infinies de celle qu'on appelait _des belles
trs-rudite et des rudites trs-belle_.

Le roi faisait-il prsent  la favorite du duch d'Etampes, Marot
aussitt prenait la plume et envoyait ces jolis vers:

          Ce plaisant val que l'on nommait Temp,
          Dont mainte histoire est encore embellie,
          Arros d'eaux, si doux, si attremp,
          Sachez que plus il n'est en Thessalie.
          Jupiter roi, qui les coeurs gagne et lie,
          L'a de Thessale en France remu,
          Et quelque peu son nom propre mu:
          Car pour Temp veut qu'Etampes s'appelle.
          Ainsi lui plat, ainsi l'a situ,
          Pour y loger de France la plus belle.

Une autre fois, la duchesse d'Etampes avait,  la suite des fatigues
d'un long voyage, perdu quelque peu de sa fracheur; aussitt Marot de
s'crier:

          Vous reprendrez, je l'affirme
              Par la vie,
          Ce teint que vous a ost
          La desse de beaut
              Par envie.

A chaque instant dans les oeuvres du pote, on retrouve le nom de la
duchesse d'Etampes, c'est pour elle qu'il aiguise en pointes ses plus
dlicates penses, qu'il cisle ses plus gracieux rondeaux, qu'il
cherche ses rimes les plus riches. Ecoutez ces jolies trennes:

          Sans prjudice de personne,
            Je vous donne
          La pomme d'or de beaut,
          Et de ferme loyaut
            La couronne.

          Dix et huict ans je vous donne,
            Belle et bonne;
          Mais  votre sens rassis
          Trente-cinq ou trente-six
            J'en ordonne.

En change de cet encens prodigu  pleines mains, la duchesse d'Etampes
accordait  Clment Marot sa haute protection. Et certes, le valet de
chambre de Marguerite de Valois, car telles taient les fonctions du
pote, en avait plus besoin que personne.

Remuant et batailleur, il avait souvent maille  partir avec les
sergents: plus d'une fois il fut arrt sur la voie publique. Original,
amateur d'ides nouvelles, il eut plus d'un dml avec la Sorbonne qui
ne plaisantait pas, et avec le Chtelet. Aussi, il faut voir sa colre
quand il parle des gens de justice. C'est du Chtelet qu'il disait:

          L, sans argent pauvret n'a raison.

A chaque affaire nouvelle il se promettait d'tre plus prudent, mais
bridez donc la langue d'un pote! si bien que lorsqu'il n'tait pas en
prison, il travaillait  s'y faire mettre.

Une grave accusation d'ailleurs pesait sur lui. On le disait huguenot.
On avait raison, mais toute vrit n'est pas bonne  dire. Marot fut
mme arrt  ce sujet, sa _mie_ l'avait dnonc dans un jour de
brouille:

          Un jour j'crivis  ma mie
          Son inconstance seulement.
          Mais elle, ne fut endormie,
          A me le rendre chaudement.
          Ds lors, elle tint parlement
          Avec ne sais quel papelard,
          Elle lui dit tout bellement:
          Prenez-le.... Il a mang du lard.

Manger du lard! pouvantable accusation  une poque o ne point
observer les abstinences de l'Eglise tait un crime. Manger du lard!...
A quoi pensait la _mie_ du pote! le rsultat d'une plaisanterie de ce
genre pouvait tre de vous faire flamber tout vif. On prit, ma foi, la
dnonciation au srieux, car Marot continue le rcit de ses infortunes:

          Lors, six pendards ne faisant mie,
          A me surprendre finement
          Et de jour, pour plus d'infamie,
          Firent mon emprisonnement.
          Ils vinrent  mon logement
          Lors, il va dire aux gros pendards
          Par l, morbleu! voil Clment,
          Prenez-le... il a mang du lard.

Cette fois encore Marot s'en tira, sans y rien laisser accroch de sa
peau. Mais il alla mourir en exil, c'tait le seul moyen de finir
tranquille.

Mais Clment Marot n'tait pas le seul  sacrifier sur l'autel de la
divinit; madame d'Etampes avait bien d'autres potes, ou plutt elle
avait tous les potes. Pour elle, Charles de Sainte-Marthe bouleversait
le vieil Olympe avec plus d'audace que de bonheur, et son admiration lui
arrachait des vers dans le got de ceux-ci:

          Junon, Vnus et Pallas, trois ensemble,
          Ont heu dbat merveilleux  vous voir:
          , dit Junon, mienne est comme me semble,
          Pour son grand los, sa jeunesse et avoir.
          Mais, fit Vnus, pour moi la veux avoir,
          Car en beaut au monde n'a seconde.
          Quoi! dit Pallas, sa trs-noble faconde,
          Son bel esprit, ses grces sont la mienne.
          Lequel aura des trois la pomme ronde
          Pour vous tenir justement comme sienne?

On pourrait citer bien d'autres vers de Sainte-Marthe, il avait le
pathos facile. Mais la duchesse le protgeait, bien qu'excellent juge,
assurent les chroniques. En fait d'encens, peut-tre tenait-elle plus 
la quantit qu' la qualit.

Mais de tous les potes de la cour, Mellin de Saint-Gelais tait le
prfr de Franois Ier. Fils d'Octavien, l'vque d'Angoulme,
Saint-Gelais appartenait lui-mme  l'Eglise; il tait aumnier du
prince Henri, le second fils du roi. A tous ces avantages il joignait
celui d'tre noble, et n'en tait pas mdiocrement fier. On l'avait
surnomm l'_Ovide franais_; et on le mettait bien au-dessus de Clment
Marot, ce dernier _des enfants sans souci_.

Saint-Gelais, dans ses vers bien autrement obscnes que tous ceux de ces
contemporains, confond trangement le paganisme et la religion
chrtienne, mais il faut l'excuser, il tait abb de Reclus. C'est lui
qui moralisait en ces termes une nouvelle venue  la cour:

          Si du parti de celle que voulez tre
          Par qui Vnus de la cour est bannie,
          Moi, de son fils, ambassadeur et prtre,
          Vous fais savoir qu'il vous excommunie.

Franois Ier trouvait charmants le tour d'esprit et les saillies de
Saint-Gelais; il s'amusait  faire avec lui assaut d'_impromptus_. Il
est vrai qu'il y gagnait toujours quelque bonne et grosse flatterie. Un
jour, en regardant son cheval, le roi disait:

          --Joli, gentil petit cheval,
            Bon  monter, bon  descendre.

Et Saint-Gelais continuait:

          --Sans que tu sois un Bucphal
            Tu portes plus grand qu'Alexandre.

Mais il y avait bien d'autres potes encore  la cour de France: Jean
Daurat, Lazare le Baf, et Jean Salmon, surnomm _le Maigre_, et Joachim
du Bellay, et Ronsard, qui devait les faire oublier tous, et qui n'tait
encore qu'un dbutant obscur.

Les rudits prenaient place  ct des potes. Franois Ier, qui de
tous cts faisait chercher des livres et des manuscrits prcieux pour
la bibliothque de Fontainebleau, aimait beaucoup les savants. Il les
admettait  sa table et prenait plaisir  les faire discuter. Les
favoris taient Guillaume Bude, l'_aigle des interprtes_, et Pierre
Duchtel, l'vque de Mcon.

La duchesse d'tampes protgeait encore d'une faon toute spciale
l'immortel crateur de _Gargantua_ et de _Pantagruel_, un des pres de
la langue franaise, Rabelais, dont les livres avaient ds lors un
immense succs.

Prenons en piti ceux qui ne comprennent pas le large rire du philosophe
gouailleur et qui prfrent  son cynisme les petites obscnits des
crivains de son temps. Ceux-l n'ont pas compris la porte de ces
bouffonneries; ils n'ont pas su pntrer le livre qu'il eut l'audace et
l'adresse d'crire  une poque o, pour toute lumire, on avait la
lugubre lueur des bchers.

Savants et beaux esprits vivaient en bonne intelligence  la cour de la
duchesse d'tampes: mais il n'en tait pas de mme des artistes. Ces
rivaux de gloire, dvors de jalousie, emplissaient le palais de
Fontainebleau du bruit de leurs querelles. Franois Ier, qui les
aimait tous, ne savait auquel entendre, et puisait sa diplomatie 
essayer de les mettre d'accord.

Sbastien Serlio de Bologne avait commenc les travaux de Fontainebleau;
lorsque les constructions touchrent  leur terme, une arme d'artistes,
peintres et sculpteurs, Nicolao Bellini, Pellegrino, Domenico Barbieri,
Lorenzo Naldino, et bien d'autres accoururent de Florence, sous les
ordres du Rosso, peintre, musicien, pote, un de ces admirables
architectes comme en avait alors l'Italie, et que se disputaient les
souverains.

Tant que le Rosso rgna en matre  Fontainebleau, tout alla bien. Mais
voici qu'un jour arrivrent le Bolonais Primatice, lve chri de Jules
Romain, et le Florentin Benvenuto Cellini, l'admirable artiste, dont la
moindre coupe se paie aujourd'hui dix fois son poids d'or.

De ce moment, la paix fut trouble. Une haine terrible divisa bientt
ces trois hommes. Le Rosso fut vaincu le premier; il s'empoisonna de
douleur, en apprenant que le Primatice tait envoy en Italie pour
recueillir les plus belles statues antiques.

La lutte fut alors entre le Primatice et Benvenuto. Ce dernier fut
oblig de s'loigner; il avait perdu les bonnes grces de la duchesse
d'tampes.

Il faut lire dans les mmoires de Benvenuto Cellini le rcit des
querelles de l'artiste et de la favorite. Cellini avait oubli de
demander l'avis de madame d'tampes sur un travail qui lui avait t
command. De l, grande colre. Vainement Franois voulut s'interposer,
la favorite fut inflexible. Et comme un jour, Benvenuto, qui voulait
rentrer en grce, tait all faire sa cour  la duchesse et lui offrir
une coupe qu'il venait de terminer, elle le fit attendre une journe
entire dans son antichambre, et cela inutilement. De ce jour, il n'y
eut plus de rconciliation possible.

Benvenuto d'ailleurs avait commis un bien plus irrmissible crime.
Dtestant la duchesse, sans cesse il reproduisait les traits d'une
rivale qui commenait  l'effrayer, de Diane de Poitiers, qui devait
plus tard rgner sous le nom de son amant, second fils de Franois
Ier.

Bless cruellement dans son amour-propre, Benvenuto Cellini quitta la
cour de France malgr les prires du roi, et pour se venger de la
favorite il crivit ses mmoires.

Il ne faut pas oublier, au nombre des artistes que protgea le roi,
Lonard de Vinci, le peintre immortel de la Joconde; mais il ne prit
point part  ces luttes, il tait mort plusieurs annes auparavant,
entre les bras de Franois Ier.

Le Primatice resta donc seul matre  Fontainebleau.

Mais le tableau de la cour de Franois Ier serait incomplet, si l'on
ne disait un mot des astrologues et des fous, personnages importants.

Franois Ier eut quatre ou cinq fous; mais deux seulement sont bien
connus: Triboulet et Brusquel. Les autres, tels que Caillette, Tony et
Ortis, jourent sans doute un moins grand rle. Le dernier, Ortis, tait
ngre et quelque peu moine. Clment Marot lui fit cependant l'honneur
d'une pitaphe:

          Sous cette tombe git et qui?
          Un qui chantait Lacochiqui.
          Cy git, que dure mort piqua,
          Un qui chantait Lacochiqui.
          C'est Ortis. O quelles douleurs!
          Nous le vmes de trois couleurs.
          Tout mort, il m'en souvient encore.
          Premirement, il tait mort,
          Puis en habit de cordelier
          Fut enterr sous ce pilier.
          Avant qu'il et l'esprit rendu
          Tout son bien avait dpendu.
          Par ainsi mourut le foltre,
          Aussi blanc comme un sac de pltre,
          Aussi gris qu'un foyer cendreux,
          Et noir comme un beau diable ou deux.

Voici maintenant, d'aprs Jean Marot, dans le _Sige de Pesquaire_, le
portrait de Triboulet:

          . . . . . . . . . . De la tte corn,
          Aussi saige  trente ans que le jour qu'il fut n,
          Petit front et gros yeux, nes grant et taille  voste,
          Estomac plat et long, hault dos  porter hote,
          Chacun contrefaisant, dansa, chanta, prescha,
          Et de tout, si plaisant qu'onc homme se fascha.

Tout tait permis  ces singuliers personnages, et leur impudence
galait leur cynisme. L'un d'eux, Triboulet, alla, dans un moment de
gat, jusqu' battre un prtre  l'autel. Tous les tours des fous
n'taient pas bons, tant s'en faut, ils avaient en gnral plus de
succs que de mrite; mais nous les retrouvons aujourd'hui riches de
tout l'esprit que depuis quatre sicles leur ont prt tous les
crivains qui les ont mis en scne.

La _mission_ des astrologues tait bien autrement srieuse. Comme les
fous, ils avaient la prtention de dire la vrit. On les consultait
dans les graves circonstances de la vie, lors des naissances, des
mariages, lorsqu'on entreprenait quelque difficile affaire. Ce mtier
avait bien ses prils, les astres sont si trompeurs! Henri Corneille
Agrippa, astrologue de Louise de Savoie, tait encore un des plus
clbres de l'poque. Malheureusement, il lui manquait la foi; lui-mme
appelle sa science l'_art de moucher les cus_. Chass par Louise de
Savoie, pour avoir os lui prdire des choses dplaisantes, il s'en
vengea en faisant des satires o il l'appelait _vilaine Jzabel_.

Au milieu de cette cour voluptueuse et brillante de Fontainebleau, dans
ce palais peupl d'artistes et de potes, que chaque jour enrichissait
de quelque nouveau chef-d'oeuvre, la duchesse d'tampes rgnait toujours
en souveraine. Certaine de son empire absolu sur le coeur de son royal
amant, elle usait les heures dans les plus doux passe-temps, prparant
la veille les plaisirs du lendemain, reine toujours, au bal comme au
festin,  la chasse comme au tournoi.

Elle regardait l'avenir sans inquitude, et cependant,  ct d'elle,
dans l'ombre, grandissait une puissance rivale. Lorsqu'elle s'en
aperut, il tait trop tard pour la renverser: elle ne pouvait
qu'accepter la lutte. Elle l'accepta, rsolue  se faire arme de tout.

L'lvation de la duchesse d'tampes, son pouvoir, ses tendances, lui
avaient valu bien des ennemis. Plus que tous les autres, les Guise et
les Montmorency, reprsentants du parti catholique et de la vieille
fodalit, supportaient en frmissant ce qu'ils appelaient l'insolence
de la favorite. Ils s'taient rapprochs pour essayer, sinon de la
renverser, du moins de balancer son crdit.

Ils avaient trouv un redoutable auxiliaire dans Diane de Poitiers,
veuve de Louis de Brz, comte de Maulevrier, et qu'on appelait madame
la snchale. A quarante ans passs, Diane tait la matresse du second
fils de Franois Ier, le prince Henri, qu'elle avait tenu enfant sur
ses genoux, et qui avait alors dix-sept ans  peine.

Ce fut entre ces deux femmes une guerre  outrance, et la haine qui les
animait l'une contre l'autre divisa bientt la cour en deux partis.

Diane reprsentait les vieilles imaginations de la noblesse fodale; la
duchesse, les ides nouvelles de la renaissance. L'une tait le progrs,
l'autre la raction.

La duchesse d'Etampes avait beau jeu  railler sa rivale. Les amours
d'une _vieille coquette_ et d'un jeune homme qui n'avait point encore de
duvet au menton prtaient fort au ridicule. Madame d'Etampes demandait
sans cesse des nouvelles des cheveux blancs de madame la snchale; et
hautement, elle disait qu'elle tait ne le jour mme o on avait sign
le contrat de mariage de Diane de Poitiers.

Aux yeux des Montmorency et des Guise, le grand crime de madame
d'Etampes tait de protger les calvinistes et d'user de son empire sur
Franois Ier pour le pousser dans cette voie, tandis qu'eux ne
rvaient que bchers et inquisition.

On comprend l'exaspration de ces grandes familles: les ides nouvelles
commenaient  se faire jour en France. La rforme avait des partisans 
la cour, et la soeur du roi, madame Marguerite, tait fortement
souponne de s'tre laiss gagner par l'hrsie.

Dans le peuple, on parlait de conciliabules secrets, de prdications
passionnes. De hardis penseurs avaient os mettre leur opinion. Enfin,
pour tout dire, les ides de Calvin commenaient  faire d'autant plus
de progrs que les scandales d'un clerg profondment gangren taient
plus grands.

Franois Ier, dans sa haine contre Charles-Quint, pouss d'un autre
ct par la duchesse d'Etampes, n'tait pas loign d'accorder
ouvertement son assentiment  la nouvelle doctrine. Dj il avait tendu
la main aux rforms de l'Allemagne et accept la ddicace des oeuvres
de Calvin. Enfin, il avait autoris Clment Marot  traduire en vers
franais les psaumes de David.

Chaque soir, sur le Pr aux Clercs, alors ombrag de grands arbres,
rendez-vous cher aux Parisiens, on chantait les psaumes de Clment
Marot, auxquels on avait adapt les airs les plus nouveaux et les plus
populaires. Bientt la vogue de ces psaumes fut si grande, que le roi en
encouragea la continuation, et le pote put crire ces vers en tte de
son livre:

          Puisque voulez que je poursuive,  Sire,
          L'oeuvre royal du psaultier commenc,
          Et que tous ceux aimant Dieu le dsire,
          D'y besogner m'y tiens tout dispos.

Les catholiques fervents, Guise et Montmorency en tte, attaquaient avec
fureur ces chants qui _sentaient le fagot_; ils traitaient la traduction
de Marot de _chansons_ bonnes tout au plus pour des _mangeurs de vache 
Colas_, et un crivain du parti faisait paratre le _Contre-poison des
chansons de Clment Marot_.

Sur les instances pressantes de la duchesse et de madame Marguerite, le
roi se dcida  une dmarche bien autrement grave, bien autrement
significative. Par une lettre du 28 juin 1535, il invita Mlanchton 
venir  Paris confrer avec les docteurs de la Sorbonne. Il lui envoyait
un sauf-conduit pour traverser la France; mais le voyage du clbre
rformateur n'eut pas lieu. Quelles en eussent t les consquences? A
quoi a-t-il tenu que la France ne devint protestante?

Mais dj la raction commenait, le parti de Diane de Poitiers,
reprenait le dessus.

Franois Ier, accus par son ternel ennemi Charles-Quint de
favoriser l'hrsie, de pactiser avec les infidles, Franois Ier
s'pouvanta. Au loin, il entrevoyait Rome menaante; il tremblait en
songeant au pouvoir terrible et mystrieux du clerg.

Il rsolut de se disculper, et c'est dans le sang qu'il lava cette
accusation. Il n'avait qu' laisser faire. La Sorbonne et le Chtelet
guettaient leur proie depuis longtemps. La perscution commena, les
bchers s'allumrent. Brantme, l'ennemi passionn des hrtiques,
flicite Franois Ier d'en avoir _fait faire de grands feux_ et
d'avoir _montr le chemin  ses brlements_. Ici le courtisan va trop
loin, mais ses paroles resteront la honte ternelle d'un roi qui
souffrit ces abominables perscutions contre des gens dont en secret il
ne dsapprouvait pas les doctrines.

Depuis l'anne 1533, une jeune et charmante femme tait venue prendre
place  la cour, aux cts de la duchesse d'Etampes et de Diane de
Poitiers. C'tait Catherine de Mdicis, que l'on venait de donner pour
femme au jeune prince Henri, l'amant toujours pris de madame la
snchale.

Lorsqu'elle arriva en France, la jeune Italienne trouva son poux tout
entier  son amour pour une vieille matresse. Une autre et voulu
lutter sans doute, se disant qu'une femme de dix-huit ans a facilement
raison d'une femme de quarante; elle ne l'essaya mme pas. Elle
attendit.

Ses dbuts  Fontainebleau furent des plus habiles. Peu parler, agir
moins encore, telle fut sa devise. Place entre deux ennemies dont l'une
tait la matresse de son mari, elle sut ne prendre parti ni pour l'une
ni pour l'autre, elle resta neutre, galement bien avec toutes deux.
Elle dvora sa rage et sa jalousie, se composa un visage riant, et, tout
en tudiant avec soin les partis et les hommes, elle ne sembla occupe
que d'arts et de plaisirs. Belle, de riche taille, de grande majest,
elle semblait attacher une grande importance  ses ajustements, et
prenait plaisir, dit Brantme, un de ses admirateurs,  montrer ses
belles jambes et ses mains d'une rare perfection. Quelques-uns la
redoutaient, mais uniquement parce qu'elle tait Italienne, car nul
sous les dehors frivoles de cette jeune princesse ne songeait  deviner
la sombre et habile politique qui devait tre plus tard si terrible 
ses ennemis.

Au milieu de cette cour o chacun ne songeait qu' soi, o les amours et
les intrigues se croisaient d'une inextricable faon, Catherine de
Mdicis ne semblait avoir d'autre dessein que de plaire  tous, au roi
surtout. Bientt Franois Ier, que la maladie et les chagrins
rendaient de jour en jour plus sombre, ne put plus se passer de
l'adroite Italienne. Il admirait son esprit, sa beaut, sa grce dans
les ballets, sa vaillantise  courre le cerf. Elle fut dsormais de
toutes les ftes. Elle suivait le roi partout, mme lorsqu'avec quelques
intimes et des favorites de la _petite bande_ il s'loignait pour
quelqu'une de ces parties qui se terminaient toujours en dbauches. Mais
elle tait moins curieuse de galanterie que de politique, et son but,
dit Brantme, en prenant part  ces rjouissances, tait de voir toutes
les actions du roi, d'en tirer les secrets et d'couter et savoir toutes
choses.

Tout  coup, au mois d'aot de l'anne 1536, une terrible nouvelle se
rpandit  la cour, la mort du dauphin Franois, le fils an du roi.

Le jeune prince se trouvait alors  Lyon. Jouant  la paume avec
quelques-uns de ses amis, fort chauff par le jeu, il eut soif et vida
d'un seul trait un grand verre d'eau glace. Pris d'un mal subit, il fut
emport en quelques heures.

On ne douta pas qu'il n'et t empoisonn, comme si l'eau glace qu'il
avait bue n'avait pas pu produire l'effet d'un poison. Mais quelle main
avait commis le crime? Comme d'ordinaire, on accusait tout le monde,
Charles-Quint, Catherine de Mdicis.

Un gentilhomme de Ferrare, Sbastien de Montecuculli, coupable de
s'tre approch du vase qui contenait le breuvage du prince, fut arrt.
Soumis  la question, il avoua tout ce qu'on voulut, et finalement fut
cartel. De ses rvlations, il rsulta que l'empereur Charles-Quint
avait ordonn le crime. Ce fut presque un fait avr, et Clment Marot
put dire:

          Un Ferrerais lui donna le poison
          Au veuil d'autrui qui en crainte rgnait,
          Voyant Franois qui _Csar_ devenait.

Malherbe, dans ses stances  Duperrier, est bien autrement explicite, ce
qui prouve que l'accusation s'tait fort accrdite:

          Franois, quand la Castille ingale  ses armes
              Lui vola son dauphin,
          Semblait d'un si grand coup devoir jeter des larmes
              Qui n'eussent jamais fin;

          Il les scha pourtant, et comme un autre Alcide,
              Contre fortune instruit,
          Fit qu' ses ennemis, d'un acte si perfide
              La honte fut le fruit.

Plus justes, la postrit et l'histoire ont proclam l'innocence de
Charles-Quint. Quel intrt pouvait avoir l'empereur  cette mort? Et il
tait trop habile pour commettre un crime inutile. Le dernier vers de
Malherbe nous rvle les intentions des juges de Montecuculli. Franois
Ier avait intrt  jeter de l'odieux sur un ennemi qui envahissait
ses provinces, il saisit avec empressement cette occasion.

Le coupable, si toutefois il y en eut d'autres que les juges qui
torturrent le gentilhomme pimontais pour lui faire avouer les
accusations qu'ils lui dictaient, le coupable tait  la cour de
Franois Ier. Nul plus que Catherine de Mdicis n'avait intrt  la
mort du Dauphin, rien ne la sparait plus de la couronne. On sait
d'ailleurs qu'elle hassait furieusement le fils an du roi, l'ambition
de rgner tait sa seule passion, et depuis elle montra ce dont elle
tait capable lorsqu'il s'agissait de renverser un obstacle.

La mort du Dauphin rendit plus terrible et plus funeste  la France la
rivalit de Diane de Poitiers et de la duchesse d'Etampes. L'orgueil de
la premire, qui voyait son amant hritier de la couronne de France,
tait devenu immense; la haine de la seconde tait dsormais double de
crainte, elle sentait qu' la mort de Franois Ier elle n'avait pas
de merci  attendre de sa rivale.

De ce moment, madame d'Etampes s'appliqua  fomenter des discordes dans
la famille royale. Franois Ier avait toujours prfr son dernier
fils, le duc d'Orlans: bientt la favorite lui rendit insupportable
Henri son hritier qu'elle lui peignait toujours avec les couleurs les
plus sombres. Elle le montrait  Franois, pench sur le lit de son
agonie, attendant avec impatience l'heure de poser la couronne sur sa
tte.

Une imprudence du nouveau Dauphin sembla justifier les tristes
prvisions de la duchesse d'Etampes.

Soupant un jour avec ses courtisans, Henri, chauff par le vin, se mit,
en manire de plaisanterie,  leur distribuer toutes les charges de la
couronne. A l'un il donnait une arme,  l'autre un gouvernement.

Averti de cette scne inconvenante par Triboulet, un de ses fous, le roi
entra dans une pouvantable colre. Sautant sur son pe, il courut
droit aux appartements de son fils  la tte des archers de la garde
cossaise. Les jeunes fous, prvenus  temps, avaient heureusement pu
s'enfuir.

Franois Ier s'en prit alors aux valets; mais ceux-ci ayant russi 
sauter par les fentres, il _passa son courroux_, dit une vieille
chronique, sur l'ameublement qu'il mit en pices.

Cette affaire accrut la haine de Franois pour son fils an. Son
affection pour le duc d'Orlans redoubla. Il l'appelait son petit
Guichardet, en souvenir des _quatre fils Aymon_. Madame d'Etampes, qui
protgeait ce jeune prince, poussait le roi  lui trouver un
gouvernement indpendant. La sant de Franois tait fort chancelante,
et la favorite songeait  se mnager une retraite pour le jour o, avec
Henri, Diane de Poitiers monterait sur le trne. On destinait alors au
jeune duc d'Orlans une fille de l'Espagne, avec l'investiture du duch
de Milan, et, se croyant appel  rgner en Italie, il s'habituait aux
moeurs et  la langue de la Lombardie.

Au mois d'avril 1539, Franois Ier, triste et malade, habitait le
chteau de Compigne, qu'il aimait presque autant que Fontainebleau, 
cause du voisinage de la fort, lorsqu'il reut de Charles-Quint une
lettre confidentielle qui surprit et embarrassa fort son conseil.

L'empereur demandait  son frre de France passage et sauf-conduit 
travers ses provinces, pour aller punir les Gantois qui s'taient
rvolts  l'occasion d'un nouveau subside que rclamait d'eux la
gouvernante des Pays-Bas.

Les circonstances taient graves: toutes les villes de mtiers, Lige,
Ypres, Namur, n'attendaient qu'un signal pour arborer l'tendard de la
rbellion et suivre l'exemple de Gand, et au mme instant les corts de
Castille faisaient retentir aux oreilles de l'empereur un langage
sditieux; les corts rclamaient le rtablissement des franchises et
des privilges de la noblesse.

Charles-Quint tait perdu si le roi de France prtait le secours de ses
armes et de son nom aux rvolts des Flandres.

C'est ce qu'objectrent tout d'abord les conseillers du roi, lorsque la
lettre de l'empereur leur fut communique. Madame d'Etampes, que le roi
consultait toujours la premire, avait dj mis cette opinion.

Mais les premiers troubles du protestantisme dans son royaume avaient si
fort pouvant Franois Ier, que sans cesse il se croyait  la veille
d'une rvolte gnrale, et pour rien au monde, tant il redoutait la
contagion, il n'et voulu favoriser l'insurrection, mme contre un
ennemi.

A l'encontre de tous ses conseillers, le roi de France se dcida donc 
accorder  Charles-Quint le passage et le sauf-conduit qu'il demandait.
Faut-il le dire, Franois Ier voyait dans cette perspective de
devenir l'hte de son plus cruel ennemi quelque chose de grand, de
chevaleresque, qui flattait singulirement ses ides. Les hros de
romans n'agissaient point autrement. Ainsi et fait Amadis des Gaules,
ce miroir de la chevalerie, en pareille occurrence.

--Sur ma foi de gentilhomme! s'cria Franois Ier, j'accorderai
passage  l'empereur, et dans mon royaume il sera trait comme si
vritablement il tait mon frre.

Et afin que nul ne put mettre en doute sa sincrit et sa loyaut, il
envoya ses deux fils, le Dauphin et le duc d'Orlans, jusqu'au pied des
Pyrnes pour se mettre  la disposition de l'empereur. Les jeunes
princes devaient lui offrir de demeurer comme otages dans quelque ville
d'Espagne tant que durerait son voyage  travers la France.

Franois Ier crivait en outre  Charles-Quint une lettre qui se
terminait ainsi:

...Voulant bien vous asseurer, monsieur mon bon frre, par ceste lettre
de ma main, sur mon honneur et en foy de prince et du meilleur frre que
vous ayez, que passant par mon royaulme, il vous sera faict et port
tout l'honneur accueil et bon traictement que faire se pourra et tel
qu' ma propre personne.

Mais Charles-Quint n'envoya pas les jeunes princes en Espagne, il voulut
les garder prs de lui pour lui faire compagnie, comme fils de son
meilleur compaing et confdr.

--La parole du roi de France, rpondit-il  ceux qui lui conseillaient
de prendre ses srets, m'est un garant assez sr.

Enfin on se mit en route. Les volonts de Franois Ier avaient t
scrupuleusement excutes, et l'empereur tait vritablement trait
comme lui-mme. Devant l'hte du roi-chevalier marchait le conntable de
France, portant devant lui l'pe nue et droite, les plus nobles
gentilshommes lui faisaient escorte, et chacun lui rendait les honneurs
dus au seul souverain.

Partout, sur son passage, les villes se pavoisaient aux couleurs
impriales, les gouverneurs et les corporations venaient aux portes le
recevoir et lui rendre hommage. Il avait toutes les prrogatives du
_droit rgalien_, faisait acte de justice et de souverainet, et dans
chaque ville dlivrait les prisonniers.

La cit de Poitiers se distingua entre toutes: les bourgeois n'avaient
point regard  la dpense, et des ftes magnifiques signalrent le
passage de _l'alli_ de Franois Ier.

Ainsi, dit une vieille chronique, l'empereur s'avanait  travers les
provinces, chassant sur les rivires et dans les forts, s'merveillant
de la richesse du pays, et disant que son frre de France tait bien
plus riche et bien plus puissant que lui, dont les tats taient si
vastes que le soleil ne s'y couchait jamais.

A la cour de France, on faisait d'immenses prparatifs et chacun
attendait avec une fivreuse impatience l'arrive de Charles-Quint. Le
sauf-conduit avait t donn malgr l'avis du conseil, mais bien des
gens pensaient que le roi saurait tirer avantage de la venue de
l'empereur lorsqu'il le tiendrait en son pouvoir. Le cardinal de
Tournon engageait fort Franois Ier  ne point laisser chapper une
occasion si belle d'obtenir l'investiture du duch de Milan; Anne de
Montmorency, au contraire, tait pour que l'on tnt loyalement une
parole librement donne.

Triboulet, le fou du roi, ne se gnait point pour exprimer hautement
l'opinion publique. Il avait un livre, sorte de calendrier de la folie,
o il inscrivait le nom de tous ceux qui  son avis semblaient avoir
perdu la raison. Sa liste tait longue. Un jour, devant le roi, il y
inscrivit le nom de Charles-Quint.

--Que fais-tu l, bouffon? demanda le roi.

--Vous le voyez, je place dans mon livre des fous votre frre l'empereur
qui vient se mettre au pouvoir d'un ennemi.

--Mais j'ai donn ma parole, bouffon, et l'empereur sortira librement
ainsi que je l'ai promis.

--Si cela arrive, rpondit Triboulet, j'effacerai son nom et je mettrai
le vtre  la place.

La premire entrevue des deux souverains eut lieu vers la mi-dcembre
1539  Chtellerault o Franois Ier, bien que malade s'tait port
avec toute la cour. Les deux rois se jetrent dans les bras l'un de
l'autre, s'embrassant avec tendresse, se faisant mille protestations
d'une amiti sans doute bien loin de leurs coeurs.

Charles-Quint voulait continuer son voyage aussi promptement que
possible, mais ce n'tait pas le compte de Franois Ier. Le
roi-chevalier voulait faire  son rival les honneurs de la France, et
quels honneurs! Des prparatifs immenses avaient t faits dans toutes
les rsidences royales, le Rosso avait ordonn des ftes magnifiques;
Paris prparait une entre digne des deux grands souverains; enfin, tous
les gentilshommes, jaloux de plaire au matre, avaient emprunt de tous
cts afin de faire assaut de luxe et de richesse.

Franois Ier voulait blouir Charles-Quint par son faste, par les
richesses, par les splendeurs de sa cour; il russit  l'tourdir.

Habitu au morne silence du sombre palais de l'Escurial, l'empereur se
sentait mal  l'aise au milieu de cette cour bruyante. En voyant toute
cette noblesse de France, si vive, si spirituelle, si tapageuse, si
amoureuse de festins et de mascarades, il pensait involontairement aux
mornes ricoshombres qui habitaient ses rsidences impriales sans les
peupler, et qui mme aux jours de fles, toujours silencieux et
funbres, semblaient n'avoir d'autre souci que leur dignit de grands
d'Espagne.

En coutant la longue numration des ftes de toutes sortes qui
l'attendaient, Charles-Quint se sentit pris d'un terrible soupon; il
tait pay pour savoir ce que valaient les serments de son frre de
France; il trembla en pensant que toutes ces crmonies n'taient qu'un
vain prtexte pour le retenir.

Il fit cependant contre fortune bon coeur, il se rsigna, mais de ce
jour il perdit toute confiance: son front assombri disait toutes ses
inquitudes, ses yeux toujours en mouvement semblaient chercher de quel
ct allait venir le pige.

Les ftes avaient commenc, cependant; mais comme pour justifier les
craintes de Charles,  chaque instant arrivait un accident.

A Amboise, une torche maladroite mit le feu aux tentures, il y eut une
mle terrible. Franois voulait faire pendre l'auteur de l'accident,
mais Charles,  peine remis d'une frayeur facile  comprendre, demanda
et obtint sa grce.

Ailleurs, une poutre mal ajuste tomba si prs de l'empereur que ses
vtements furent dchirs.

Enfin le 31 dcembre les deux rois couchrent  Vincennes, leur entre 
Paris devait avoir lieu le lendemain.

Il faut lire dans les chroniques du temps les dtails de cette
solennelle entre. La longueur seule du rcit donne une ide de la
longueur des processions. Le corps de la ville offrit  Charles-Quint
_un Hercule tout d'argent, et revtu de sa peau de lion en or; ledit
Hercule de la hauteur d'un grand homme_.

Puis les ftes de toutes sortes recommencrent, bals, festins, concerts,
mascarades, comdies burlesques, tournois, chasses aux flambeaux, le
Rosso savait varier sa mise en scne.

Mais l'ambitieux Charles-Quint avait peu de got pour ces pompes
frivoles, pour ce faste bruyant, passions de Franois Ier. Il avait
hte de quitter la France, ses craintes avaient grandi, il ne vivait
plus.

Un jour, comme il tait  cheval, un chevalier sauta en croupe; et le
serrant vigoureusement lui dit d'une voix forte!

--Sire empereur, vous tes mon prisonnier.

L'empereur pouvant se retourna. Ce n'tait qu'une plaisanterie du
jeune duc d'Orlans, mais quelle plaisanterie!

Franois Ier, malgr la frayeur de son rival, n'en pouvait cependant
rien obtenir. A plusieurs reprises il lui avait parl de l'investiture
du duch de Milan pour ce mme duc d'Orlans qui faisait de si terribles
espigleries, mais il n'avait reu que des rponses vasives.

Charles-Quint avait, il faut le dire, trouv le moyen de se faire des
amis  la cour; de ce nombre tait le conntable Anne de Montmorency,
dont il n'avait pas ddaign de flatter la grossire vanit. Il
l'appelait  tout propos le plus grand capitaine de l'Europe.

Il avait t moins heureux dans ses tentatives prs de la duchesse
d'Etampes, la vritable souveraine du royaume, et cependant il se
portait fort admirateur de cette beaut clbre, seul trsor qu'il
envit  son frre de France.

Un jour,  la chasse, Franois Ier, qui prenait un malin plaisir 
augmenter les terreurs de son hte, lui avait dit, en lui montrant la
favorite:

--Voici une belle dame, mon frre, qui me presse fort de ne vous point
laisser partir sans avoir dtruit  Paris l'ouvrage de Madrid.

Charles-Quint avait pli  ces mots; cependant, avec un sourire blme il
avait rpondu:

--Si le conseil est bon il faut le suivre.

Mais le soir mme, tandis que la duchesse d'Etampes lui prsentait
l'aiguire pour se laver les mains, l'empereur laissa tomber dans le
bassin de vermeil un diamant d'une merveilleuse beaut et d'un prix
incomparable. Et comme la duchesse voulait le lui rendre:

--Dieu me garde, dit-il, de le reprendre, il est en trop belles mains
pour cela. Gardez-le en souvenir de moi.

Madame d'Etampes conserva le diamant, mais ils se sont tromps ceux qui
ont cru qu'un tel prsent pouvait acheter la matresse de Franois
Ier. Certes elle fut sensible  cette courtoisie,  cet hommage rendu
 sa beaut, mais jusqu' la fin elle persista dans son opinion
premire. Ce n'est que plus tard qu'elle devait avoir recours 
l'empereur.

Aprs de touchants adieux, aprs mille protestations au sujet de la
fameuse investiture, l'empereur Charles-Quint quitta Franois Ier et
continua sa route. Il ne pouvait plus dissimuler son impatience.

A mesure qu'il approchait des frontires, il sentait son coeur plus
lger et oubliait ses promesses, d'ailleurs toutes conditionnelles.

Enfin il toucha ses domaines. Lors poussant un long soupir de
satisfaction, il dit  ceux qui l'entouraient:

--Ce soir, pour la premire fois depuis que j'ai mis le pied en France,
je m'endormirai tranquille.

Fidle  son ide, Triboulet inscrivit Franois Ier sur le _livre des
fous_.

Quelques historiens qui nient toute bonne foi politique ont fait comme
Triboulet. Ceux-l, aprs avoir rappel le manque de foi de Franois
Ier lors du trait de Madrid, se demandent pourquoi en cette
circonstance il tint si scrupuleusement sa parole de gentilhomme.
Qu'importe, disent-ils, un serment de plus ou de moins!

Aprs le dpart de Charles-Quint, la cour de France, si bruyante et si
gaie, tomba dans une morne tristesse. Le roi tait malade, un ulcre
honteux lui faisait des nuits sans repos. Les soins de la duchesse
d'Etampes parvenaient  peine  le distraire. Les journes se passaient
 examiner les prcieux objets d'art venus d'Italie,  admirer l'oeuvre
des peintres et des sculpteurs,  regarder l'un aprs l'autre les riches
manuscrits de la bibliothque. Mais ni la gat de madame d'Etampes, ni
la conversation des savants, ni les louanges des potes ne pouvaient
tirer le roi de son marasme.

Peut-tre la conscience de ce faible souverain tait-elle trouble par
les perscutions horribles que souffraient en son nom ceux de la
religion rforme. Les cris des victimes devaient monter jusqu' lui. Et
cependant il laissait faire. Le chancelier avait rendu contre les
novateurs une srie de terribles ordonnances o il n'tait question que
de hart et d'estrapade. Les frres prcheurs avaient install un petit
tribunal dans le genre de l'inquisition.

Vainement la duchesse d'Etampes qui allait au prche, et madame
Marguerite qui professait la religion nouvelle, essayrent d'interposer
leur autorit; le roi rpondait qu'il ne pouvait rien. A grand'peine
elles prservrent les savants et les beaux esprits, presque tous
entachs d'hrsie, qu'elles protgeaient. Le roi les aimait sans doute,
il les admettait  sa table, mais il les aurait laiss pendre. En deux
ou trois circonstances seulement le roi se laissa arracher une grce.

Le peuple cependant s'habituait  la vue des supplices, la populace
dansait autour des bchers. Aux jours de grande fte, comme
divertissement suprme on accrochait quelque financier aux fourches de
Montfaucon. La pendaison d'un financier a toujours t d'un bon effet.
Sembleay avait t donn aux corbeaux, uniquement parce qu'il tait
riche. Une pigramme de Marot l'a veng:

          Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
          A Montfaucon Sembleay l'me rendre,
          A votre avis, lequel des deux tenait
          Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,
          Maillard semblait homme que mort va prendre,
          Et Sembleay fut le ferme vieillard
          Que l'on cuidait pour vrai qu'il menait pendre
          A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Le chancelier Poyet ne fut point pendu, lui, mais dgrad, ruin, il
mourut dans la misre. Quel crime avait-il donc commis? Hlas, il avait
dplu  madame d'Etampes, grave faute! puis il avait fait condamner un
innocent, Brion. Cet innocent, qui tait un peu parent de la favorite,
fut bien veng.

On demanda des comptes  Poyet, et en attendant qu'il pt les rendre on
le mit  la Bastille. Il y resta trois ans. Il esprait que la duchesse
d'Etampes se lasserait de le perscuter, il rclama des juges. On lui en
donna.

--Qu'on le juge, dit le roi, et s'il n'est coupable que de cent crimes,
qu'on l'absolve.

Les misrables qui instruisaient le procs, malgr toute leur bonne
volont, furent bien loin de ce compte. Ils ne purent trouver qu'un
crime, un seul, il est vrai qu'il n'tait pas bien prouv. Poyet fut
condamn cependant, mais non  mort. On se contenta de confisquer ses
biens et de l'enfermer dans la grosse tour de Bourges. Lorsqu'on lui
ouvrit les portes de sa prison, il chercha  gagner sa vie, il ne le
put, chacun le fuyait, alors il prit de faim.

Le grand, le vrai, le seul crime de Poyet, tait d'avoir t un aveugle
instrument de tyrannie. Qu'avait-il fait que n'et approuv le roi? Il
n'avait pas compris, l'insens, que l'instrument d'un pouvoir doit
prendre ses prcautions et garder toujours une arme, sous peine d'tre
bris, sacrifi, le jour o ses services sont devenus inutiles.

Au milieu de toutes ces tristesses, un heureux vnement avait rempli de
bruit et de ftes les salles splendides du palais de Fontainebleau
(1543).

La femme du Dauphin, Catherine de Mdicis, venait, aprs dix ans de
mariage, de donner un fils  la France. Franois Ier fut au comble de
la joie, et se servant d'une phrase dont les grands-pres ont abus
depuis, il dclara qu'il se sentait revivre en son petit-fils.

Aprs les ftes, le deuil: deux ans plus tard Franois Ier perdit le
duc d'Orlans, ce fils bien-aim de sa vieillesse, ce protg de la
duchesse d'Etampes. Ce jeune prince, dou des plus remarquables
qualits, prit victime d'une terrible pidmie qui dcimait l'arme.
Cette fois encore on parla de poison. On compta ses ennemis, il en avait
beaucoup, sans compter son frre Henri, Diane de Poitiers et Catherine
de Mdicis, qui convoitait pour elle-mme le duch de Milan.

Cette mort a inspir  Ronsard une admirable lgie; Ronsard avait aim
ce jeune prince si gnreux et si brave:

          A peine un poil blondelet,
            Nouvelet
          Autour de sa bouche tendre,
          A se friser commenait,
            Qu'il pensait
          De Csar tre le gendre.

          J, brave, se promettait
            Qu'il tait
          Duc des lombardes campagnes
          Et qu'il verrait quelquefois
            Ses fils rois
          De l'Itale et des Espagnes.
          Mais la mort qui le tua
            Lui mua
          Son pouse en une pierre
          Et pour tout l'heur qu'il conut
            Ne reut
          Qu' peine six pieds de terre.

Nous touchons maintenant aux plus sombres annes du long rgne de la
duchesse d'Etampes; nous allons voir l'indigne favorite, aveugle par sa
haine contre Diane de Poitiers, trahir, au bnfice de Charles-Quint, et
la France et ce roi qui l'avait tant aime.

Depuis 1541 la guerre s'tait rallume entre la France et l'Espagne,
mais l'empereur marchait  coup sr, et il allait de succs en succs,
djouant tous les plans de Franois Ier et de son conseil. C'est que
madame d'Etampes veillait. En change de promesses illusoires, elle
livrait les secrets du conseil, les chiffres des gnraux, et d'avance
dvoilait tous les projets d'attaque ou de dfense. Ainsi l'empereur put
dfendre Perpignan, prendre Saint-Dizier, s'emparer des magasins forms
dans Epernay par le Dauphin. Pareille trahison livra encore
Chteau-Thierry qui renfermait d'immenses provisions de bl et de
farine. Ainsi les impriaux vivaient dans l'abondance, tandis que dans
l'arme du Dauphin les soldats mouraient de privations.

Un certain comte de Bossut, de la maison de Longueval, fut l'artisan et
l'intermdiaire de toutes ces trahisons. Agent gag de Charles-Quint 
la cour de France, il dut  ses infamies une grande fortune. Sous le
rgne de Henri II, il est vrai, tout le secret de cette affaire ayant
t dvoil, le comte faillit porter sa tte sur l'chafaud; il
n'chappa au juste chtiment dont il tait menac qu'en cdant, au
tout-puissant et avide cardinal de Lorraine une magnifique proprit.
Aprs quoi il vcut longuement, riche, heureux et honor, dit un
historien du temps.

Franois Ier voyait bien qu'il tait trahi; il accusait tout le
monde, le Dauphin, Catherine de Mdicis, la reine Elonore, les
gnraux, son conseil, mais jamais un seul instant il ne souponna la
misrable favorite.

Cependant l'arme de l'empereur tait aux portes de la capitale, dj la
population pouvante cherchait  s'enfuir. L'nergie de Franois Ier
sauva la France. Le danger lui rendit la vigueur et l'activit de sa
jeunesse. Bientt la paix fut signe  Crpy, paix honteuse pour la
France, dont tous les avantages taient pour Charles-Quint qui ne
donnait qu'une vague promesse d'un mariage avantageux pour le duc
d'Orlans, avec l'investiture dfinitive du duch de Milan. L'empereur
devait bien cette dernire clause  la favorite qui l'avait si bien
servi. L'investiture pour le duc d'Orlans, tel avait t le mobile de
la duchesse d'Etampes. En agissant ainsi elle croyait s'assurer une
retraite lorsque le Dauphin monterait sur le trne. La mort du duc
d'Orlans rendit tous ces crimes, toutes ces trahisons inutiles.

Bien tristes furent les dernires annes de Franois Ier. Alors la
perfide favorite expia sa vie. Chaque jour ajoutait une pine  la
couronne de honte qui ceignait son front, couronne de duchesse. Lie,
comme les supplicis antiques, vivante  un cadavre, dvore de regrets
et de haines, assaillie d'anxits, elle ne savait plus elle-mme si
elle devait craindre ou souhaiter la mort de son amant.

Le brillant, le chevaleresque Franois Ier n'tait plus que l'ombre
de lui-mme. Son mal avait empir d'une faon terrible, et la science
des mdecins tait impuissante. Fermait-on l'horrible ulcre, il se
rouvrait plus pouvantable. Ambroise Par lui-mme, le grand chirurgien,
s'avouait vaincu et ne trouvait point de remde contre les indicibles
douleurs du malade.

Parfois rsolu  vaincre la souffrance, il se levait et demandait des
ftes, encore des ftes, des festins, des mascarades; mais l'instant
d'aprs il retombait bris sur son lit.

Fou de douleur et de rage, il ne pouvait rester nulle part; il courait,
esprant fuir ses tourments horribles, de Paris  Compigne, de
Fontainebleau  Saint-Germain, puis  Loches,  Amboise, partout. C'est
o il n'tait pas qu'il dsirait tre. Toujours  ses cts il lui
fallait la duchesse d'Etampes, non plus sa matresse, mais sa
garde-malade.

La chasse, une chasse folle, enrage, infernale, tait son unique, sa
dernire passion. L'excs mme du mal lui donnait quelque rpit. En se
brisant ainsi de fatigue, il esprait retrouver le sommeil qu'il
appelait vainement et qui depuis si longtemps avait fui sa paupire.

Enfin au retour d'une chasse,  Rambouillet, il fut contraint de se
mettre au lit. Les symptmes les plus graves se dclarrent, il sentit
qu'il tait perdu.

--Je suis cruellement puni, dit-il, par o j'ai pch.

Puis il voulut faire une fin chrtienne; il dplora la longue saturnale
de sa vie, adjura son fils de se mfier des Guises et du conntable de
Montmorency, et mourut en recommandant son me  Dieu et son peuple 
son fils, deux choses qui ne l'avaient gure inquit durant sa vie.

Au grotesque, maintenant: Pierre Castelan, qui pronona l'oraison
funbre de Franois Ier, dit en pleine chaire: que sa pieuse mort
avait d le dispenser du purgatoire.

L'universit jugea la proposition hrtique et envoya une commission de
docteurs se plaindre  la cour.

--Messieurs, leur dit l'Espagnol Jean Mendoze, matre d'htel du
dfunt, vous venez pour dbattre avec M. le grand aumnier le lieu o
peut bien tre l'me du dfunt roi, notre bon matre? Rapportez-vous-en
 moi qui l'ai bien connu, il n'tait pas d'humeur  s'arrter longtemps
en quelque lieu que ce ft. Si donc il a t en purgatoire il n'y aura
gure demeur que le temps d'y goter le vin en passant, selon sa
coutume.

Dans le peuple on rptait l'pigramme suivante:

          L'an mil cinq cent quarante sept
          Franois mourut  Rambouillet
          Du mal de Naples qu'il avait.

Le corps de Franois Ier n'tait pas refroidi encore, que dj la
duchesse d'Etampes avait reu l'ordre de quitter la cour et de se
retirer dans ses terres. Elle se rsigna. Aussi bien ses prparatifs
taient faits depuis longtemps.

Les biens de madame d'Etampes taient considrables: le roi pendant
toute sa vie s'tait fait un plaisir de la combler de richesses, il lui
avait prodigu les terres, les chteaux, les seigneuries, elle avait 
Paris plusieurs htels, et voici ce qu'on lit dans Saint-Foix au sujet
du logis favori de la duchesse.

Au bout de la rue Gt-le-Coeur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui
avec la rue de Hurepoix, Franois Ier fit btir un petit palais qui
communique  un htel qu'avait la duchesse d'Etampes dans la rue de
l'Hirondelle.

Les peintures  fresque, les tableaux, les tapisseries, les
salamandres, accompagnes d'emblmes et de tendres et amoureuses
devises, tout annonait, dans ce petit palais et cet htel, le dieu et
les plaisirs auxquels ils taient consacrs.

De toutes ces devises, Sauval ne put se ressouvenir que de celle-ci:
c'tait un coeur enflamm, plac entre un _alpha_ et un _omga_ pour
dire probablement: _il brlera toujours_.

Le cabinet de bains de la duchesse d'Etampes sert  prsent d'curie 
une auberge qui a retenu le nom de la _Salamandre_; un chapelier fait la
cuisine dans la chambre du _lever_ de Franois Ier, et la femme d'un
libraire tait en couches dans son _petit salon de dlices_, lorsque
j'allai pour examiner les restes de ce palais.

A dater de la mort de Franois Ier on perd  peu prs de vue la
duchesse d'Etampes, les chroniqueurs oublient son nom, et les potes qui
l'avaient tant loue semblent ne plus se souvenir d'elle.

Il est  peu prs certain cependant qu'elle embrassa ouvertement la
religion rforme.

Mais comment vcut-elle? essaya-t-elle par son repentir, par sa conduite
rgulire, de faire oublier ses scandaleux dsordres? c'est ce qu'on ne
saurait affirmer. Beaucoup prtendent que dans sa retraite et bien
qu'elle ne ft plus jeune, elle eut plusieurs amants, Dampierre entre
autres.

Au reste, du vivant du roi elle ne s'tait jamais pique d'une grande
constance, et elle lui avait largement rendu ses infidlits. Le plus
connu de tous ceux qui eurent part  ses faveurs est le comte de Bossut,
celui-l mme qui fut son agent lors de ses abominables trahisons.

Ses relations avec Jarnac son beau-frre ne sont rien moins que
prouves. Il y a mme tout lieu de croire  une calomnie. La
Chtaigneraie, en effet, auteur de ces bruits, tait fort avant dans
les bonnes grces de Diane de Poitiers, qui regardait comme bons tous
les moyens pour perdre une rivale ou ruiner son crdit. Ces bruits
obligrent Jarnac  provoquer la Chtaigneraie. Mais Franois Ier,
qui avait une admirable foi en sa matresse, ne voulut pas autoriser le
combat. Ce ne fut que partie remise, et sous le rgne de Henri II nous
assisterons  ce duel, le dernier des duels judiciaires.

Vers l'anne 1556, la duchesse d'Etampes sortit un instant de son
obscurit. Le duc d'Etampes, Jean de Brosse, son mari,--car il ne faut
pas l'oublier, elle avait un mari,--lui intenta un procs.

Jean de Brosse ne cherchait aucunement  faire constater son dshonneur,
il tait en vrit assez prouv. Comme c'tait un homme d'ordre et qui
ne voulait pas avoir donn son nom pour rien, il rclamait une grande
part de la fortune de sa femme, fortune dont la duchesse et le comte de
Bossut avaient dispos sans avoir aucun gard  ses droits. Le roi Henri
II lui-mme consentit  servir de tmoin dans l'enqute qui prcda le
procs. Jean de Brosse gagna. C'tait justice.

La duchesse d'Etampes vcut par la suite dans une telle obscurit qu'on
ignore jusqu' la date prcise de sa mort. O donc s'en vont, dit
Beyle, les toiles qui filent?




VI

LA BELLE FERRONNIRE


Pour donner la vie au portrait de cette belle matresse de Franois
Ier, il fallait toute la puissance d'un artiste de gnie, de Lonard
de Vinci, l'hte bien-aim du roi de France. Seul le pinceau d'un grand
matre pouvait rendre la dsolante perfection de cette tte charmante,
ce col d'un dessin si ferme et si exquis, ce front blanc et pur, cette
bouche divine qu'effleure un doux sourire, et ces grands yeux ombrags
de longs cils, ces yeux adorables d'expression et de langueur.

Que nous reste-t-il aujourd'hui, cependant, de cette femme si
radieusement belle? Un bijou, que les chtelaines portaient au front
comme un diadme, et le portrait du Louvre, un chef-d'oeuvre.

N'est-il pas trange que rien ne soit venu jusqu' nous de l'histoire de
cette femme si clbre, rien absolument? A son gard, les histoires du
temps se taisent, les chroniques sont muettes, ou prononcent  peine son
nom, sans une anecdote, sans un dtail. O potes,  beaux esprits de la
cour de Franois Ier, quelle cole buissonnire faisait donc alors
votre muse?  quelle toile adressiez-vous vos hommages? Quoi! vous si
prodigues d'ordinaire et d'encens et de rimes, vous n'avez pas trouv
une louange, pas un sonnet pour la plus radieuse de toutes celles qui
devant leur beaut virent ployer le genou royal!

C'est que la belle Ferronnire ne fut point une femme politique, ses
intrigues ne divisrent pas les gentilshommes. On ne trouve pas un seul
dit qui la concerne, pas une donation. Elle ne demanda la grce d'aucun
grand coupable, on ne lui accorda pas le brlement d'un seul hrtique.

Nul donc ne peut dire ce qu'ont t les amours de Franois Ier et de
la belle Ferronnire, on en est rduit  des conjectures, c'est--dire 
rien. Il est impossible en effet d'ajouter la moindre foi aux cinq ou
six versions mises en circulation depuis, et brodes sur un mme thme,
saugrenu, malpropre, invraisemblable.

Tel qu'il est cependant, ce thme a fait fortune, et des historiens
extrmement srieux en ont tir de surprenants aphorismes moraux et en
ont fait le sujet de tirades aussi longues que fastidieuses.

Voici ce que dit Mzeray, un historiographe plus grave que si quatre
ttes de docteurs en Sorbonne eussent log sous son bonnet:

En 1538, le roi fut grivement malade d'un fcheux ulcre. Ce mal,
disait-on, tait un effet d'une mauvaise aventure qu'il avait eue avec
la belle Ferronnire, l'une de ses matresses. Le mari de cette femme,
dsespr d'un outrage que les gens de cour n'appellent que galanterie,
s'avisa d'aller en un mauvais lieu s'infecter lui-mme, pour la gter et
faire passer sa vengeance jusqu' son rival. La malheureuse en mourut;
le mari s'en gurit par de prompts remdes. Le roi eut tous les fcheux
symptmes, et comme les mdecins le traitrent selon sa qualit plutt
que selon son mal, il lui en resta toute sa vie quelques-uns.

Saint-Foix adopte l'opinion de Mzeray, mais il dramatise
considrablement le rcit. Il met en scne un moine,--un affreux moine,
retour de Naples, et il en fait tout  la fois le conseiller et
l'instrument de la vengeance du mari outrag.

Enfin dans presque toutes les histoires de France, il est dit
expressment que Franois Ier mourut des suites de cette abominable
machination.

A tout ceci il n'y a qu'une objection vritablement inattaquable, mais
elle est capitale:

Lonard de Vinci, l'inimitable auteur du portrait de la belle
Ferronnire, est mort le 2 mai 1519. L'amour du roi pour le charmant
modle est par consquent antrieur  cette date. Ce qui fait,
ncessairement, remonter tout ce roman aux belles annes du rgne de
Franois Ier, lorsqu'il tait encore dans toute la force de la
jeunesse, c'est -dire avant sa captivit de Madrid, avant sa passion
pour Anne de Pisseleu, avant son mariage avec la princesse Elonore.
Franois Ier est mort plus de vingt-cinq ans plus tard (1547). Il
faut avouer que le poison, si poison il y eut, fut lent  agir.

Quelle tait la condition de la belle Ferronnire? c'est ce qu'on ne
saurait dcider non plus. tait-elle, comme on le prtend, la femme d'un
avocat, ou d'un drapier, ou d'un certain Fron? avait-elle t baladine,
avait-elle dans et chant dans les rues avant d'pouser un marchand de
fers? Cette dernire hypothse est la plus probable, son surnom lui
viendrait alors de la profession de son mari. A Lyon, on appelait Louise
Lab _la belle cordire_.

Au milieu de toutes ces contradictions, mieux vaut s'abstenir. Une seule
chose est certaine, c'est qu'on ne sait rien: peut-tre mme
douterait-on de l'existence de la belle Ferronnire, sans le beau
portrait de Lonard de Vinci, chef-d'oeuvre que ne fait point plir
l'admirable toile de la Joconde.

       *       *       *       *       *

Franois Ier eut bien d'autres matresses encore, mais elles ne
jourent aucun rle, amours de hasard et de passage, caprices d'un jour,
 quoi bon en parler? Ah! le roi-chevalier n'y allait pas de main morte.
Ecoutons, pour finir, le seigneur de Bourdeilles, qui tient  donner une
ide du caractre _chevaleresque_ de ce roi dont il fut le courtisan:

J'ai ou parler que le roi Franois, une fois, voulut aller coucher
avec une dame de la cour qu'il aimait. Il trouva son mari l'pe au
poing, pour l'aller tuer; mais le roi lui porta son pe  la gorge, et
lui commanda sur sa vie de ne lui faire aucun mal, et que s'il lui
faisait la moindre chose du monde, qu'il le tuerait ou qu'il lui ferait
trancher la tte, _et pour cette nuit, l'envoya dehors et prit sa
place_.... J'ai ou dire que plusieurs autres dames obtinrent _pareille
sauvegarde_ du roi.

Et des pangyristes se sont trouvs pour faire l'loge du caractre
chevaleresque et de la galanterie raffine de Franois Ier! Pourquoi
pas de la _protection_ qu'il accordait aux dames?

Si tels doivent tre absolument les _rois-chevaliers_,  tout jamais le
ciel nous en prserve!




VII

DIANE DE POITIERS

DUCHESSE DE VALENTINOIS


Tandis que Franois Ier agonisait dans une des salles du chteau de
Rambouillet, cachs dans une pice voisine, l'ambitieux cardinal de
Lorraine et Diane de Poitiers, la matresse toujours aime du Dauphin,
attendaient haletants d'impatience le dernier soupir du roi-chevalier.

--Il s'en va, le galant, rptaient-ils, il s'en va.

Tout  coup une rumeur profonde et contenue s'leva dans la chambre du
malade.

Le cardinal de Lorraine alla, sur la pointe des pieds, soulever la
lourde portire en tapisserie de Flandres, il prta l'oreille un
instant, et revenant vers Diane, il lui dit avec une explosion de joie
qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler:

--Le roi est mort!

--Enfin je suis reine! s'cria Diane.

Elle s'tait leve, son visage rayonnait de l'orgueil du triomphe.

Ce n'tait pas le dauphin Henri, en effet, qui montait sur le trne,
c'tait sa vieille et imprieuse matresse. Diane de Poitiers succdait
 la duchesse d'Etampes.

Jamais empire d'une favorite ne fut plus absolu, plus tyrannique, et, il
faut le dire, plus dsastreux pour la France.

Diane de Poitiers tait fille de Jean de Poitiers, seigneur de
Saint-Vallier, et de Jeanne de Batarnay, deux des plus anciennes
familles du Dauphin.

Eleve par son pre, vaillant homme de guerre et grand chasseur, elle
passa ses premires annes au manoir de sa famille, demeure fodale,
btie comme une citadelle au milieu des rochers abrupts qui dominent le
cours imptueux du Rhne.

Son ducation fut celle de toutes les jeunes chtelaines du moyen ge,
jeunes filles au coeur viril que l'on destinait  quelque brave
chevalier ou  quelque rude chasseur. La lecture des romans de
chevalerie, le _dduit de la chasse_ occupaient les longues heures.
Comme la desse dont elle portait le nom, Diane aimait  galoper sur les
traces des meutes ardentes, dans les grands bois qui entouraient alors
toutes les nobles demeures.

Elle tait, ds son enfance, experte en l'art de fauconnerie et
s'entendait  dresser les merillons. Nulle plus qu'elle n'tait
gracieuse et hardie, lorsqu'elle s'avanait sur sa blanche haquene,
le faucon au poing, suivie de quelqu'un de ces merveilleux lvriers
dont la race est aujourd'hui perdue.

A seize ans, et lorsque grand tait dj le renom de sa beaut, Diane
pousa le seigneur Louis de Brz, comte de Maulevrier, grand snchal
de Normandie, dont la mre tait fille d'Agns Sorel et de Charles VII.

Ainsi, les descendants de cette grande race des Brz purent
s'enorgueillir de compter dans leur famille deux des plus clbres
matresses des rois de France.

La prsentation  la cour de la jeune et belle comtesse de Maulevrier,
prsentation qui eut lieu l'anne mme de son mariage, fit une grande
sensation. Son nom, sa fortune, sa beaut lui donnrent aussitt un
grand tat, et l'admiration des hommes, non plus que l'envie des femmes,
ne lui firent dfaut. On l'appelait ds lors la grande snchale.

Franois Ier, que toutes les femmes tentaient, ne fut point
insensible aux charmes de la fire comtesse. Diane, pas plus que les
autres, ne sut rsister au roi; un instant donc, elle fut sa matresse;
mais son rgne ne dura qu'un jour. Favorite sans influence, elle
n'essaya mme pas de lutter contre la comtesse de Chateaubriant, alors
toute-puissante.

Les relations du roi et de Diane de Poitiers furent toujours si
secrtes, que le comte de Maulevrier ne se douta jamais de rien et
mourut sans avoir un seul instant souponn la fidlit de sa femme.

Diane affichait d'ailleurs une grande passion pour son mari. Trop habile
pour se laisser prendre aux apparences, elle devina qu'elle ne
dominerait jamais Franois Ier; elle savait son inconstance, et, pour
une faveur passagre, elle ne voulut point compromettre la grande
position que lui donnait le comte de Maulevrier.

On ne peut dire au juste ni l'origine, ni mme la date des amours de
Franois Ier pour la fire Diane de Poitiers; il convient cependant
de les reporter aux premires annes de l'apparition  la cour de la
belle comtesse.

Mais il est une autre version, pleine d'horreurs, que racontent les
chroniques, et que nombre d'historiens ont adopte, un peu lgrement
peut-tre.

Selon ces chroniques, c'est au pied mme de l'chafaud du pre de Diane,
le sire de Saint-Vallier, condamn  mort comme complice de la trahison
du conntable de Bourbon, que commena ce roman d'amour; un abominable
et honteux march livra Diane de Poitiers au roi. Mais laissons parler
les chroniques.

Poursuivi par la haine de Louise de Savoie, dont il avait repouss
l'amour et refus la main, le conntable de Bourbon ne tarda pas  tre
victime des plus injustes perscutions. La mre et la matresse du roi,
ces deux irrconciliables ennemies, se rapprochrent un instant pour
perdre le conntable; elles avaient  satisfaire, l'une sa vengeance,
l'autre l'insatiable ambition de sa famille.

Bientt Bourbon fut priv de ses fiefs et de ses domaines; on lui retira
ses commandements pour les confier aux mains inhabiles des frres de la
favorite; enfin, on commena contre lui un odieux procs.

Justement irrit, le conntable entama des ngociations avec
Charles-Quint. L'empereur, heureux de s'attacher le meilleur gnral de
l'Europe, n'hsita pas  lui promettre, pour prix de sa dfection, une
principaut indpendante et la main d'une de ses soeurs.

Toujours menac par deux femmes qui sacrifiaient  leurs passions le
vritable intrt de la France, Bourbon n'hsita plus. Il promit son
pe et l'appui immense de son nom  l'empereur. Il confia alors ses
projets  quelques gentilshommes dont il se croyait sr, au pre et au
mari de Diane, entre autres, le sire de Saint-Vallier, un de ses plus
anciens compagnons d'armes, et le comte de Maulevrier. Tous avaient jur
le secret sur des morceaux de la vraie croix.

Le comte de Maulevrier ne tint pas son serment; il rvla le complot, 
la condition que grce lui serait faite, ainsi qu' son beau-pre.

Prvenu  temps, Bourbon put s'enfuir; mais le sire de Saint-Vallier fut
arrt  Lyon et traduit devant un tribunal compos de membres du
parlement.

Vainement, pour sa dfense, l'accus invoqua les lois fodales qui le
faisaient, avant tout, sujet de son seigneur immdiat; vainement il
allgua son serment sur des morceaux de la vraie croix, serment
terrible, jurant qu'il avait fait tous ses efforts pour dtourner le
conntable d'une trahison; il fut dclar coupable de flonie et
condamn  avoir la tte tranche.

Tout aussitt, les parents et les amis du sire de Saint-Vallier vinrent
implorer la clmence royale. Franois Ier fut inflexible. Il tait
profondment irrit et tenait  se venger sur quelqu'un de la perte de
son meilleur capitaine, perte d'autant plus dsastreuse que la guerre
recommenait.

Les supplications du dnonciateur lui-mme, du comte de Maulevrier, ne
furent point coutes.

Diane de Poitiers voulut alors tenter une dmarche suprme. Elle alla se
jeter aux pieds du roi, lui embrassant les genoux, et, d'une voix
entrecoupe par les sanglots, elle le conjura de lui accorder la vie de
son pre.

Franois Ier se laissa flchir; mais il mit  la grce du sire de
Saint-Vallier une condition infme, c'est que sa fille se donnerait 
lui, sur l'heure. Diane, dans cet abominable march, ne vit qu'une
chose, le salut de son pre.

Ainsi, Diane de Poitiers devint la matresse du roi de France.

Heureusement, rien n'est moins prouv que cette horrible histoire.
Presque tous les chroniqueurs qui la rapportent se contredisent entre
eux et commettent d'ailleurs un grossier anachronisme.

Ainsi, selon Mzeray et les auteurs qui ont adopt son opinion, le roi
n'accorda la vie au sire de Saint-Vallier qu'aprs avoir pris  Diane,
sa fille, alors ge de quatorze ans, ce qu'elle avait de plus
prcieux.

Or,  l'poque du procs du conntable, Diane de Poitiers avait de
vingt-trois  vingt-quatre ans, et depuis plus de six ans elle avait
donn  son mari, le comte de Maulevrier, ce qu'elle avait de plus
prcieux. L'ge, il est vrai, ne fait rien  l'affaire; mais outre que
le caractre mme de Franois Ier doit loigner l'ide d'une si
affreuse action, la suite des vnements te toute espce de probabilit
 ce march infme impos  la fille d'un malheureux dont la tte allait
tomber.

Franois Ier laissa jouer, jusqu'au dernier acte, la lugubre comdie
de la mort. Un chafaud fut dress, haut de sept pieds, tout tendu de
draperies noires. Le condamn fut tir de sa prison et tran jusqu'au
lieu du supplice; il tait si affaibli par la maladie, qu'il ne pouvait
marcher. Dj le malheureux avait gravi l'chelle fatale; il avait pos
sa tte sur le billot; le bourreau levait sa hache, lorsque la grce
arriva. Et quelle grce! une prison perptuelle. Plus horribles furent
les souffrances du sire de Saint-Vallier: aprs une lente et
douloureuse agonie, il mourut dans le cachot sombre o on l'avait jet.

Ce dernier fait de la captivit du sire de Saint-Vallier suffit presque,
 lui seul, pour dmontrer l'impossibilit de l'histoire raconte par
les chroniques. Si Diane se donna, ce jour-l, pour sauver son pre,
est-il possible qu'elle n'ait pas obtenu la grce entire? Si elle
devint ensuite la matresse de Franois Ier, comment croire que ce
prince, toujours si faible avec les dames, ait refus  une femme aime
la libert de son pre, tandis que bien d'autres complices du conntable
n'taient pas mme inquits? Il est bien plus simple d'admettre que
dj,  cette poque, toutes relations entre Diane et le roi avaient
cess.

Les annes qui suivirent la condamnation du sire de Saint-Vallier
s'coulrent tranquilles, sinon heureuses, pour Diane de Poitiers. Elle
n'avait pas quitt la cour, mais elle faisait peu parler d'elle. Louise
de Savoie tait alors toute-puissante et ne souffrait aucune influence
rivale; elle rgnait, tandis que son fils se donnait tout entier  ses
plaisirs et  ses amours. De cette poque datent les premires liaisons
de Diane et des Guise. La parole passionne de Luther avait trouv de
l'cho en France; la religion nouvelle avait des proslytes, et comme
les princes lorrains, Diane croyait que, par tous les moyens possibles,
chafauds et bchers, il fallait arrter les progrs de l'hrsie.

Diane de Poitiers n'aimait pas madame Marguerite, soeur du roi;
plusieurs fois elle avait raill son got pour les savants et les
beaux-esprits, presque tous entachs des principes de la doctrine
nouvelle; elle avait mme os blmer hautement sa tolrance en matire
de religion et ses tendances huguenotes. Aussi, la comtesse de
Maulevrier n'accompagna pas Marguerite en Espagne, lorsqu'elle alla
consoler son frre prisonnier; elle ne suivit pas non plus la cour 
Bayonne, lors de la dlivrance du roi.

En 1531, une meilleure occasion s'offrit  Diane de faire paratre le
grand amour qu'elle avait pour son mari. Le comte de Maulevrier mourut
le 23 juillet. Les regrets de la veuve clatrent aussitt, mais si
bruyants, si fastueux, que chacun pensa qu'il devait y avoir au moins un
peu d'exagration.

Ce fut, du reste, une des grandes proccupations de la vie de Diane de
Poitiers, de faire croire  cet amour pour son mari, et aux regrets que
lui causait sa mort. Toute sa vie, elle porta le deuil de cet homme si
cher, et mme aux premiers jours de ses amours avec le jeune prince
Henri, elle s'habillait de noir et de blanc, comme une veuve de l'anne.
Mais dans le choix de ces couleurs, qui devinrent celles de son amant,
il y avait plus de coquetterie que d'austrit, et selon Brantme, un de
ses admirateurs, cependant, il y avait, dans son ajustement noir et
blanc, plus de mondanit que de rformation, et surtout toujours
montrait sa belle gorge.

Aprs la mort de son mari, Diane fit lever  cet homme si tendrement
aim, et tromp, un magnifique mausole, dans l'glise de Notre-Dame de
Rouen. Une longue pitaphe disait  tous et les vertus du dfunt et les
regrets de sa veuve inconsolable.

Elle se retira alors dans sa maison d'Anet, qui n'tait encore qu'une
simple et modeste demeure; elle voulait, disait-elle, dans cette
solitude, pleurer ternellement son poux.

L'ternit dura un peu moins de deux ans.

Lorsque plus belle et plus jeune que jamais, Diane de Poitiers reparut
 la cour, son premier soin fut de s'assurer quelque influence, chose
capitale  une poque o tout le monde rgnait, except peut-tre le
roi.

Vritablement s'assurer une influence n'tait pas chose facile, toutes
les places taient prises. Franois Ier appartenait tout entier 
madame d'Etampes, et nul n'entrevoyait mme la possibilit de renverser
la favorite.

Il ne fallait pas songer au fils an du roi, le dauphin Franois,
prince mlancolique, toujours tout de noir habill, et qui ne buvait
que de l'eau. Il ressemblait fort  son grand-pre Louis XII et semblait
la vivante satire de cette cour dbauche. Il avait une matresse,
cependant, la belle de l'Estrange,  laquelle une chanson faisait dire:

          Brunette suis, jamais ne serai blanche,

et que Marot clbrait ainsi dans ses _Etrennes_:

          A la beaut de l'Estrange,
            Face d'ange,
          Je donne longue vigueur;
          Pourvu que son gentil coeur
            Ne change.

Mais, prcisment parce qu'il avait une matresse qu'il aimait, le
dauphin Franois ne pouvait, en aucune sorte, servir les projets de
Diane de Poitiers.

C'est alors qu'elle songea  s'emparer du prince Henri, le second fils
de Franois Ier. A dire vrai, ce n'tait encore qu'un enfant, il
avait vingt ans presque de moins qu'elle; mais elle ne s'arrta pas 
ces considrations, et ne s'pouvanta nullement du ridicule qui pouvait
l'atteindre.

Aprs avoir t la matresse du pre, elle entreprit l'ducation du
fils, douce tche! Franois Ier donna, dit-on, son assentiment aux
projets de Diane; il pensait qu'en fait de matresse, le jeune prince
pouvait tomber plus mal. Il se trompait, et devait plus tard l'apprendre
 ses dpens.

Henri avait, il faut le dire, toutes les qualits qui peuvent et doivent
sduire une femme ambitieuse.

Bien fait, de belle et fire mine, c'tait un des plus brillants
cavaliers de la cour. Il maniait un cheval avec une incomparable adresse
et avait sous les armes une bonne grce inimitable. Adroit  tous les
exercices du corps, il pouvait dfier, sans crainte d'tre vaincu, les
gentilshommes les plus renomms. Il passait pour le plus agile sauteur
du royaume et franchissait jusqu' vingt-cinq pieds; enfin, il n'avait
pas de rival au jeu de paume. La chasse, la petite guerre l'hiver 
coups de boules de neige, les armes, tels taient ses passe-temps
favoris.

Au moral, il semblait fait pour tre domin. Timide, indcis, il tait
long  se dcider. Avait-il un projet en tte, il prenait conseil de
tous ceux qui l'entouraient. Il est vrai qu'une fois son opinion
arrte, bonne ou mauvaise, on ne l'en faisait pas revenir facilement.

Tel tait l'adolescent dont Diane de Poitiers entreprit la conqute.
Elle dut se rsigner  faire les premires avances; mais ses peines ne
furent point perdues, et bientt toute la cour apprit, avec
stupfaction, que la veuve inconsolable du comte de Maulevrier tait la
matresse du second fils du roi.

Un aussi beau succs ne pouvait manquer d'veiller la jalousie; on fit
pleuvoir les quolibets sur la vieille matresse de l'enfant royal; on
osa faire les allusions les plus injurieuses; le gros mot d'inceste fut
prononc, et,  deux ou trois reprises, Franois Ier trouva dans sa
chambre royale, sur son lit, des vers o ni lui, ni la grande snchale
n'taient mnags.

Diane baissait la tte et sans mot dire laissait passer l'orage; quelque
pressentiment l'avertissait sans doute qu'un jour viendrait o elle
prendrait une clatante revanche.

L'ambitieuse coquette jouait alors une grande passion pour son jeune
amant, ce qui ne l'empchait pas de porter toujours le deuil de feu
monsieur de Maulevrier. Voulait-elle tromper ceux qui l'entouraient,
s'abusait-elle sur ses vritables sentiments, c'est ce qu'il est
difficile de dire.

Nous avons, des premiers jours de ces amours, des vers charmants,
composs par Diane elle-mme pour Henri; ils semblent crits au
lendemain de la chute; il est difficile de rien trouver de plus frais et
de plus coquet:

          Voici vraiment qu'Amour, un beau matin,
          S'en vint m'offrir fleurette trs-gentille.
          L se prit-il  orner votre teint,
          Et vitement. Marjoleine et jonquille
          Me rejetait,  tant que ma mantille
          En tait pleine, et mon coeur se pmait.
          Car, voyez-vous, fleurette si gentille
          tait garon, frais, dispos et jeunet.
          Ains, tremblotant et dtournant les yeux:
          --Nenni, disais-je.--Ah! ne serez due,
          Reprit Amour; et soudain  ma vue
          Va prsenter un laurier merveilleux.
          --Mieux vaut, lui dis-je, tre sage que reine!
          Ains me sentis et frmir et trembler....
          Et Diane faillit...; et comprendrez sans peine
          Duquel matin je prtends reparler.

Quels vers charmants! quel trouble dlicieux et naf! Ne croirait-on pas
entendre fillette de seize ans, tout inquite de s'tre laiss voler son
coeur!

Ces vers donnent une ide de l'esprit de Diane de Poitiers; il tait
souple et brillant. Elle avait du got, quoi qu'en aient dit les
crivains rforms, qui avaient d'ailleurs de bonnes raisons de la
dtester, et savait parfaitement distinguer le vrai mrite. Il ne faut
donc pas s'tonner de l'effet de ses sductions sur le coeur de Henri. A
dire vrai, le jeune prince l'idoltrait, et chaque jour clatait plus
forte et moins contenue son ardente passion.

Les beaux seigneurs et les belles dames s'tonnaient dj de la dure de
ces amours. On ne se piquait pas de constance  la cour de Franois
Ier, les lunes de miel y avaient des quartiers fort courts, et dj
plus d'une dame avait essay de continuer l'ducation de l'adolescent.
Mais lui, fidle  sa matresse, dclarait n'avoir point de penses
pour d'autre. Le mcontentement succda  la surprise.

Bientt, pour expliquer la violence et la persvrance tranges de cette
passion, on accusa Diane de Poitiers d'avoir ensorcel Henri. On la
disait fort curieuse de magie, et on prtendait qu'elle avait donn 
son amant une bague enchante qui devait ternellement l'enchaner 
elle. De Thou lui-mme croit, ou feint de croire  l'histoire de cette
bague merveilleuse.

Mais, pour retenir Henri dans ses filets, Diane de Poitiers avait bien
d'autres enchantements; elle avait sa beaut d'abord, puis son esprit et
ses grces infinies; enfin, elle avait son exprience. Il est impossible
ici de citer textuellement nos vieux crivains; mais tous s'accordent 
dire que la dame, fort experte en l'art de galanterie, tait encore
plus impudique que belle, et plus dprave que spirituelle. Voil le
charme expliqu.

Cependant, l'influence de Diane de Poitiers grandissait de jour en jour,
et bientt elle put balancer le crdit de la duchesse d'Etampes, la bien
aime du roi. Nous ne rappellerons pas ici les effets dsastreux de la
rivalit des deux favorites. Tous les avantages de cette lutte furent
pour Diane. Elle avait l'avenir pour elle, et son ennemie, matresse
d'un roi dont la sant tait depuis longtemps perdue, tait  peine sre
du lendemain.

La mort mme sembla se mettre du ct de la grande snchale.

Ainsi, le dauphin Franois mourut, et son amant se trouva l'hritier de
la couronne. Le duc d'Orlans, sur lequel s'appuyait encore madame
d'Etampes, ne tarda pas  suivre son frre, et Diane alors, dans
l'avenir au moins, ne vit plus de rivale.

Diane de Poitiers ne pouvait compter comme une rivale Catherine de
Mdicis, la femme de son amant, cette jeune Italienne, qui avait accept
sans murmure cette singulire condition d'pouser un homme entirement
subjugu par une matresse moins belle et plus vieille qu'elle.

Le luxe de Diane de Poitiers tait alors princier, et chaque jour elle
imposait  Henri de nouveaux sacrifices pour subvenir  ses dpenses.
Aprs la galanterie, dit M. Haurau, les arts taient sa plus grande
passion; et, autant pour satisfaire ses gots que pour lutter avec la
duchesse d'Etampes, elle voulait se faire une cour d'artistes et de
potes. Tous les nouveaux venus  la cour devaient choisir entre les
deux favorites. Benvenuto Cellini se dcida pour Diane, mais il fut
oblig de quitter Fontainebleau.

--Restez, disait Franois Ier  l'inimitable artiste, restez, je vous
couvrirai d'or.

Mais le fier et indpendant ciseleur n'et pas support une injure pour
tout l'or du nouveau monde, et la duchesse d'Etampes l'avait abreuv de
dgots.

Au palais de Fontainebleau, toujours aux cts de la favorite de
Franois Ier, on retrouve la grande snchale. Cette Diane
Chasseresse, aux traits si nobles et si beaux,  la dmarche si pleine
de majest, c'est l'altire matresse du Dauphin.

Elle eut du moins le mrite de bien placer ses bonnes grces; elle
encouragea bien d'autres artistes, bien d'autres gloires. Toujours elle
protgea le Primatice, elle combla Jean Goujon. Bernard Palissy,
l'inimitable potier-mailleur, put la compter au nombre de ses
admiratrices.

C'est une triste histoire que celle de Bernard Palissy, le glorieux
artiste, l'inventeur d'un art aujourd'hui perdu. Quel courage! quelle
patience! Victime de l'envie et de la btise, il luttait contre toutes
les horreurs de la misre, tandis qu'il faisait ses premiers
chefs-d'oeuvre; ses enfants n'avaient pas de pain, et il brlait son
pauvre mobilier pour chauffer son four; ce four enchant d'o sortaient
ces admirables faences dont le prix est aujourd'hui illimit, et ces
plats merveilleux qui font l'admiration et le dsespoir de nos artistes.

Diane s'prit des poteries de Bernard Palissy, et bientt il eut une
autre protectrice, Catherine de Mdicis. Alors les angoisses du
malheureux eurent un terme; alors il paya en chefs-d'oeuvre les jours de
repos qu'on lui faisait. Pour Diane, pour Catherine, pour Henri II, il
composa ces plats, ces assiettes marqus au chiffre royal et qui, sur la
table aux jours de gala placs  ct des vases et des coupes de
Benvenuto Cellini, devaient donner au festin un ferique appareil.

Puis elle eut ses potes; on lui jetait aussi l'encens  pleines mains:

          Ne vante plus,  Rome, ta Lucrce,
          Cessez, Thbains, pour Corinne combattre,
          Taire te faut de Pnlope,  Grce!
          Encore moins pour Hlne dbattre:
          Et toi, gypte, te ta Cloptre;
          La France seule a tout cela et mieux:
          En quoi Diane a l'un des plus beaux lieux,
          Soit en vertus, beaut, faveur et race;
          Car si n'avait le tout reu des cieux,
          D'un si grand roi n'et mrit la grce.

Lorsque Le Pelletier lui envoyait ces vers, elle tait reine de France
par la mort de Franois Ier, et depuis longtemps son oreille s'tait
habitue au doux murmure de la louange.

En 1537, Marot lui envoyait ces trennes:

          Que voulez-vous que vous donne,
            Diane bonne?
          Vous n'etes, comme j'entends,
          Jamais tant d'heur au printemps
            Qu'en automne.

Du Bellay, Ronsard, et bien d'autres, _la Pliade_, eurent des vers pour
elle, et pourquoi non? Le pote ne chante-t-il pas toujours les yeux
tourns vers l'Orient?

Mais les arts et les jouissances de l'esprit, choses frivoles, son
amour pour le Dauphin, chose grave, ne suffisaient pas  emplir sa vie.
Il fallait d'autres aliments  son ambition. Il lui fallait d'ailleurs
tayer sa puissance. Elle tait bien sre de son amant, mais le pouvoir
d'une favorite est chose si fragile!

C'est alors que plus que jamais elle se rapprocha des Guise, et qu'elle
donna toute sa confiance au conntable Anne de Montmorency.

Ce fut en son temps un terrible soudard, que monseigneur le conntable,
premier baron chrtien. Dur, cruel, superstitieux, altier, il rsumait
en lui tous les vices de la noblesse fodale, qui en avait un assez bon
nombre. De plus, il tait incapable et avare; oh! mais d'une avarice
sordide. Enfin, il se distingua par le cynisme de ses pilleries. Il
recevait de toutes mains; peu lui importait la valeur du prsent, il
acceptait avec la mme avidit d'immenses domaines ou _une paire de
brodequins neufs_ achets  Madrid. Quand on ne lui donnait pas... il
prenait. Avait-on un procs, il vous en assurait le gain moyennant
finance; il vendait les ordres du roi, et, envoy pour punir des
dprdations, il partageait simplement avec les fripons. Tuteur
infidle, il ruina sa nice, Charlotte de Laval.

Mais son pret  la chasse aux cus n'tait rien compare  sa
cruaut. Il n'avait qu'un argument, la potence. Il fit en sa vie prir
une foule de malheureux, coupables de lui avoir dplu. A Bordeaux, il
donna aux corbeaux plus de cent bourgeois.

Avec cela fort dvot; il jenait et gardait les observances. Chaque
jour, il disait soigneusement ses prires; mais on connat les
_patentres de M. le conntable_. Terribles patentres! Brantme nous en
donne une ide: _Pater noster_,--brlez-moi ce village;--_qui es in
coelis_,--pendez-moi ces coquins;--_sanctificetur nomen tuum_,--qu'on
assomme, celui-ci;--_adveniat regnum tuum_,--qu'on cartle celui-l,
etc....

Aussi, il faut voir si on redoutait les patentres de ce _terrible
rabroueur de personnes_ qui regardait brler des villages entiers sans
passer un grain de son chapelet.

Un jour,  Fontainebleau, il trouva que les solliciteurs venaient
frapper en trop grand nombre au palais du roi; il fit lever des
potences hautes comme un clocher d'glise, et personne n'osa plus
approcher.

C'est dans les derniers jours de sa vie que le terrible soudard montra
surtout de quelles cruauts il tait capable. Les huguenots n'eurent
jamais de perscuteur plus ardent; chaque jour, il dnonait  Franois
Ier quelque coupable  faire pendre. Il osa lui dire que, si on
voulait extirper tous ces hrtiques damns, il fallait frapper leurs
protectrices, madame Marguerite, soeur du roi, et la duchesse d'Etampes.
Le roi trouva que le conntable allait trop loin.

Tel est l'homme dont Diane de Poitiers devint la fidle allie. Tandis
qu'elle commandait altire au Dauphin, elle se courbait sans murmure
sous la terrible volont du conntable. Anne de Montmorency fut, dit-on,
plus qu'un ami pour la grande snchale, et cet on-dit s'appuie sur des
preuves. Ecoutons ce que dit l'histoire: Le temprament de Diane la
portait quelquefois  chercher ailleurs le comble du plaisir quand elle
trouvait en lui (le Dauphin) le comble des biens et des honneurs.

Trahir un prince jeune et beau, pour un vieux soldat brutal, c'est de la
dpravation; car enfin le conntable n'avait rien de ce qui sduit une
femme. Sa seule qualit tait la bravoure, une bravoure enrage. Au
fort de la mle, il lanait son cheval en criant: Gare! gare! et ainsi
il ouvrait les bataillons ennemis; car ceux qui ne se garaient pas assez
vite tombaient bientt sous ses coups.

Tout le crdit de Diane de Poitiers ne put cependant maintenir Anne de
Montmorency: pendant les dernires annes du rgne de Franois Ier,
la duchesse d'Etampes parvint  le faire disgracier et loigner de la
cour.

La grande snchale donna bien d'autres rivaux  son royal amant; les
plus connus sont le cardinal de Lorraine et le marchal de Brissac. Les
crivains protestants prtendent aussi que Marot fut trs-avant dans ses
bonnes grces; mais rien n'est moins prouv.

Il est constant, cependant, que Marot lui adressa ses hommages et qu'il
fut assez favorablement cout pour concevoir des esprances. Ne dit-il
pas:

          tre Phbus bien souvent je dsire
          Pour tre aim de Diane la blonde.

Mais les choses tournrent  mal, parat-il, car ailleurs le pote
s'crie d'un ton dsespr:

          Je n'ai pas eu de vous grand avantage,
          Un moins aimant aura peut-tre mieux.

La _mie_ qui accusa Marot d'avoir _mang du lard_ et le fit ainsi
enfermer, n'est autre que Diane de Poitiers; il s'appuie sur ses vers:

          Bien avez lu, sans qu'il s'en faille un a,
          Comme je fus, par l'instinct de _luna_,
          Men en lieu plus mal sentant que soufre
          Par cinq ou six ministres de ce gouffre.

Ceci se passait avant la toute-puissance de Diane. Depuis, les douceurs
de Marot tournrent  l'aigre, les pigrammes remplacrent les loges,
et il se tourna du ct de la duchesse d'Etampes et de madame
Marguerite.

Mais, dit un vieil auteur, pourquoi la grande snchale l'aurait-elle
fait renfermer? tait-il trop pressant, ou craignait-elle qu'il ne
devnt indiscret?

Diane de Poitiers voulait bien, de temps  autre, choisir un amant; mais
elle ne permettait pas  Henri de penser  une autre femme. Trois ou
quatre fois, soit tant dauphin, soit tant roi, Henri eut quelques
vellits d'amour; mais Diane sut y mettre bon ordre. Elle s'en prenait,
non point au prince, mais  l'objet de son caprice. C'est ainsi qu'elle
fit loigner mademoiselle Flamyn, celle-l mme qui, tant enceinte du
roi, disait avec un naf orgueil:

--J'ai tant fait, que, Dieu merci! j'aurai un enfant du roi, dont je
m'en sens trs honore et trs heureuse.

Mademoiselle Flamyn exprimait l ce qu'eussent pens,  cette poque,
toutes les femmes,  sa place.

Enfin, Franois Ier mourut, et Diane de Poitiers monta sur le trne.
Elle avait alors bien prs de cinquante ans, son amant en avait
vingt-neuf.

Cet amour persvrant d'un jeune roi entour de sduction, en butte aux
amoureuses tentatives de toutes les dames de la cour, cette passion pour
une femme si vieille, peut sembler invraisemblable; c'est que Diane de
Poitiers est un de ces rares exemples de longvit florissante qu'on ne
rencontre pas une fois par sicle. Elle tait admirablement belle et ne
paraissait pas vingt-cinq ans,  un ge o les femmes renoncent
ordinairement  dissimuler leurs rides. Brantme, qui la vit lorsqu'elle
avait plus de soixante ans, resta confondu d'admiration. Six mois avant
sa mort, dit-il, je la vis si belle encore, que je ne sache coeur de
roche qui n'en ft mu.

Cette ternelle jeunesse, Diane la devait, dit-on,  un philtre que, par
reconnaissance, lui avait autrefois donn une jeune bohmienne dont elle
avait sauv le pre, condamn  la potence. Pour un tel prsent, quelle
femme ne sauverait tous les bohmiens de la terre? Outre ce breuvage
magique, elle avait, assurent des auteurs fort srieux du temps, une
pommade enchante, qui rendait  sa peau la fracheur et l'clat de
l'adolescence.

Mais les graves auteurs se trompent. Diane rejeta toujours, au
contraire, avec le plus grand soin, les pommades et les cosmtiques; son
_eau de beaut_ tait simplement de l'eau de puits: chaque jour, mme
par les plus grands froids, elle se lavait le visage et tout le corps
avec de l'eau glace. Eveille le matin ds six heures, elle montait
ordinairement  cheval, faisait une ou deux lieues dans les bois, et
venait se remettre dans son lit, o elle lisait jusqu' midi.

Le premier soin de Diane, en arrivant au pouvoir, fut de chasser
honteusement sa rivale, la duchesse d'Etampes, que Franois Ier avait
comble de richesses et d'honneurs. Elle n'osa cependant la dpouiller
de ses biens, c'et t tablir un prcdent et donner pour elle-mme un
fcheux exemple.

Elle ne s'en tint point l; elle avait des vengeances  exercer, des
partisans  rcompenser. Tous ceux qui avaient t attachs  la
duchesse d'Etampes, ou qui lui devaient leur lvation, furent
disgracis et remplacs par des cratures  elle. D'Annebaut dut cder
 Jacques de Saint-Andr sa charge de marchal de France; le marchal de
Biez fut dgrad: encore un peu, il portait sa tte sur l'chafaud. Le
conntable de Montmorency fut rappel, et partagea toute la puissance
avec les Guise. Le cardinal de Lorraine remplaa le cardinal de Tournon.

Finances, arme, clerg, conseil, Diane s'assura de tout. Partout elle
mit des hommes  elle, incapables de la trahir, parce qu'ils lui
devaient tout et savaient qu'ils tomberaient avec elle.

Tous ces changements s'oprrent si vite, que le troisime jour aprs la
mort de Franois Ier, Montmorency, que le roi Henri II appelait son
_compre_, tabli  Saint-Germain-en-Laye, recevait les dputs envoys
de Paris pour complimenter le nouveau roi.

Alors les Guise jetrent les fondements de cette puissance colossale
qui, sous les successeurs de Henri II, devait menacer le trne.

Les factions runies des princes lorrains, des Montmorency et de Diane
entouraient le roi de toutes parts. Rien ne leur chappait, dit un
crivain du temps, non plus que mouches aux hirondelles, que tout ne ft
englouti; de sorte qu'il tait impossible  ce prince dbonnaire
d'tendre  d'autres sa libralit.

Cruellement clipse par la favorite, la femme de Henri II, Catherine de
Mdicis, en prenait sans fausse honte son parti. Elle s'exerait, par
avance, aux ruses de sa politique nationale, flattant, pour se les
mnager, toutes les influences rivales de la sienne, quelque odieuses
qu'elles pussent lui tre.

Henri II, cependant, tenait  faire montre de son pouvoir royal, et,
dans ce but, il comblait sa matresse bien-aime. Pour elle, il ne
trouvait rien d'assez magnifique; il se plaisait  l'entourer d'un faste
vraiment royal. Pour orner les logis et les palais de Diane de Poitiers,
il faisait de tous cts rechercher les chefs-d'oeuvre des arts de
l'poque: meubles, tapisseries, tableaux, vtements, ouvrages
d'orfvrerie, riches parures. Depuis le mois d'octobre 1548, Diane avait
pris le titre de duchesse de Valentinois, du riche duch de ce nom, l'un
des plus beaux domaines de la couronne, que son amant lui avait donn 
vie.

Un remarquable vnement marqua les premires annes du rgne de Henri
II. Le combat du sire de La Chtaigneraie et du comte de Jarnac. Ce
devait tre le dernier duel judiciaire. Franois Ier avait cru devoir
refuser le champ clos, son successeur l'accorda, sur les instances de
Diane de Poitiers. Tous deux d'ailleurs, le souverain et la favorite,
avaient pris parti dans cette querelle, qui avait troubl le rgne du
dernier roi.

La Chtaigneraie n'avait t, disait-on, que l'cho du Dauphin et de sa
matresse, et, plus tard, il tait devenu leur champion.

Voici ce qui s'tait pass: Le bruit s'tait tout  coup rpandu  la
cour de Franois Ier que la duchesse d'Etampes honorait son
beau-frre, le comte de Jarnac, de ses faveurs. On voulut remonter  la
source de cette accusation; on pensait arriver jusqu' Henri,
profondment hostile  la matresse de son pre; mais La Chtaigneraie
s'interposa. Il dclara que lui-mme avait tenu le propos; que,
d'ailleurs, il le tenait de Jarnac lui-mme, qui lui avait fait cette
confidence. Il offrait le combat pour soutenir son dire. Franois Ier
touffa cette affaire.

Mais sous Henri II, la haine se rveilla, un nouveau dfi fut jet, le
roi accorda le champ-clos.

Au dire de toute la cour, la lutte n'tait point gale entre les deux
adversaires: La Chtaigneraie, haut de la main et querelleur, tait
dou d'une vigueur extraordinaire; il excellait dans tous les exercices
du corps, et passait pour la meilleure lame du royaume. Fier de son
adresse et de sa vaillance, il se vantait orgueilleusement de courir 
tous venants.

Jarnac, au contraire tait, dit Brantme, un petit dameret qui faisait
plus grande profession de curieusement se vestir que des armes de
guerre.

Cependant, ou avait prpar le champ-clos dans le parc du chteau de
Saint-Germain; on avait par les estrades de draperies, comme pour un
tournoi, et, au jour indiqu, le roi, Diane de Poitiers et toute la cour
vinrent assister  ce grand combat judiciaire.

Les adversaires entrrent en lice au coucher du soleil; leurs armes,
suivant l'usage, avaient t bnies  Saint-Denis. Le combat commena.
La Chtaigneraie, qui ne doutait pas de la victoire, se prcipita
furieusement sur son ennemi; mais Jarnac para prestement, et, avec une
adresse sans pareille, riposta par un coup qui renversa son adversaire.

Ce coup fameux a pris depuis le nom de _coup de Jarnac_. Il est vrai
qu'on ne sait pas au juste quel il tait; seulement, il n'est pas permis
de douter qu'il ne ft trs-loyal.

Aussitt Jarnac fut sur La Chtaigneraie; l'pe sur la gorge, il le
somma de se rtracter. La Chtaigneraie refusa. Graci par le roi, le
vaincu fut transport, pour y tre pans, au chteau de son parent, le
duc de Guise; mais il tait trop fier pour survivre  sa dfaite, il
arracha tous ses appareils, prfrant la mort  l'humiliation. Sur le
mausole qu'on lui fit lever, on lisait cette inscription:

          AUX MANES FIRES DU TRS-VALEUREUX
                  CHEVALIER FRANAIS
                  FRANOIS DE VIVONNE
             SEIGNEUR DE LA CHATAIGNERAIE.

Ds l'avnement de Henri II au trne, les perscutions contre les
huguenots avaient commenc avec une fureur jusqu'alors inconnue. Sous
l'inspiration des Guise, du conntable de Montmorency et de la nouvelle
duchesse de Valentinois, de toutes parts on levait des potences et des
bchers, le sang coulait  flots.

Ce n'est pas, dit un auteur calviniste, que la favorite fut anime d'un
bien grand zle pour la religion catholique, mais la duchesse d'Etampes
avait protg la religion rforme, et cela seul avait dtermin Diane
de Poitiers  faire prcisment le contraire. De plus, elle et ses
infmes complices se partageaient les dpouilles de tous les martyrs de
leur croyance, innocentes victimes dont on confisquait les biens.

L'acharnement de Diane de Poitiers contre les huguenots est
vritablement incroyable. Non contente d'ordonner des supplices, il lui
arriva quelquefois d'assister aux interrogatoires, et d'accabler des
injures les plus vhmentes les malheureux que, devant elle, on
soumettait  la torture. Ainsi, suivant J. Crespin, dans l'affaire du
tailleur du roi, elle voulut elle-mme assister au jugement et _en dire
sa rtele_.

Y avait-il quelque brlement, elle s'en rjouissait longtemps 
l'avance, et y assistait toujours avec le roi. Accoude  quelque
fentre, la tte appuye sur l'paule de son amant, heureuse, souriante,
elle regardait brler les hrtiques. Les jours de bcher taient jours
de fte pour la cour.

Il s'est cependant trouv des potes pour chanter ces fureurs de Diane
de Poitiers:

          Sur tout, vous avez soin
          De Dieu, de son glise,
          De vous repoulsant bien loin
          Toute malice et feintise.

Par la toute-puissance de la favorite, le cardinal de Lorraine, Charles,
tait comme le vritable roi de France. A chaque amant de la matresse
royale, il fallait une part du pouvoir: le peuple murmurait et son
indignation s'exhalait en pigrammes. Un jour, Henri II, en se mettant 
table, trouvait ce quatrain sous son couvert:

          Sire, si vous laissez comme Charles dsire,
          Comme Diane veut, par trop vous gouverner,
          Fondre, ptrir, mollir, refondre, retourner,
          Sire vous n'tes plus, vous n'tes plus que cire.

Ces vers irritaient le roi, mais ne lui donnaient pas le courage d'tre
le matre; il ne pouvait se _dguiser_.

Le conntable de Montmorency avait peut-tre plus de pouvoir que le
cardinal de Lorraine. Ses maladresses et son incapacit ne diminuaient
pas son influence. Diane le soutenait. Il s'tait fait battre, puis il
tait tomb aux mains de l'ennemi. Mais, du fond de sa prison, il
tenait encore une des ficelles qui faisaient mouvoir Henri II. Le roi
crivait au conntable captif pour l'informer de tout ce qui se passait
 la cour, pour lui dire ses griefs contre les Guise, qui parfois lui
faisaient peur, enfin pour le consulter. Diane tait de moiti dans la
correspondance. Le monarque tantt servait  cette dame de secrtaire,
tantt lui cdait, puis reprenait la plume, comme on peut s'assurer par
quelques lettres, conserves  la Bibliothque, qui sont de deux
critures, et se terminent ainsi:

               _Vos anciens et meilleurs amis_,

                     DIANE, HENRI.

Les perscutions contre les huguenots continuaient toujours, et leur
nombre cependant allait en augmentant. Ils cherchaient et trouvaient des
protecteurs pour remplacer ceux qu'ils avaient perdus, la duchesse
d'Etampes et madame Marguerite.

Pauvre Marguerite! Ils taient bien loin les jours de sa jeunesse, jours
de folie et d'amour. Avec la vieillesse l'heure du repentir tait venue.
Aprs avoir crit l'_Heptamron_, elle avait compos _le Miroir de l'me
pcheresse_, et la Sorbonne avait voulu y voir des propositions
hrtiques.

Ses protgs, savants et beaux esprits, lui furent au moins
reconnaissants; ils firent des inscriptions et frapprent des mdailles
o ils l'appelaient la _dixime Muse et quatrime Grce_. Pour elle,
Ronsard a eu des strophes charmantes:

          Ici la reine sommeille,
          Des reines la non pareille,
          Qui si doucement chanta:
          C'est la reine Marguerite,
          La plus belle fleur d'lite
          Qu'oncques l'Aurore enfanta.

Mais ni les horreurs de la perscution ni les malheurs de la guerre ne
suspendaient les plaisirs  cette cour de Henri II, _si gentiment
corrompue_, dit Brantme. C'tait chaque jour quelque fte nouvelle, et
toujours la duchesse de Valentinois en tait la reine. Catherine de
Mdicis, l'pouse dlaisse, ordonnatrice des bals et des festins,
s'effaait devant la favorite. La ruse Italienne avait alors acquis une
vritable influence, occulte, il est vrai, mais qui pour cela n'en tait
pas moins sre. Elle ne semblait cependant songer qu'aux plaisirs, mais
les plaisirs taient un de ses moyens favoris de gouvernement. Elle
organisait l'escadron nombreux et dangereux de ses filles d'honneur,
escadron charmant o les rois de France prirent l'habitude de choisir
des matresses. Libre tait la conduite des filles d'honneur, et nul,
assure Brantme, n'y trouvait  redire, pourvu que sussent se garder de
l'enflure du ventre.

A toutes ces ftes, chasses, bals, mascarades, Henri II ne paraissait
que vtu des couleurs de la duchesse de Valentinois. Il avait adopt ses
emblmes, un croissant plac sur des montagnes avec cette devise: _Donec
totum implicit orbem_. Il faisait plus, il faisait frapper des mdailles
en l'honneur de l'altire favorite: la plus connue porte d'un ct cette
inscription: _Diana, dux Valentinorum clarissima_. Au revers, on voit
Diane foulant aux pieds un Amour, avec cette lgende: _Victorem omnium
vici_.

Henri II se faisait gloire de son amour: il semblait vouloir l'apprendre
 tout l'univers, et en transmettre le souvenir  la postrit.
Partout, sur les palais qu'il aimait  faire construire, on voit le
chiffre du roi uni  celui de Diane; on le retrouve, ce chiffre, 
Fontainebleau,  Chambord et  Saint-Germain. On les aperoit encore,
ces deux lettres, amoureusement enlaces au milieu des feuilles
d'acanthe qui courent le long du palais du Louvre.

De grands artistes btissaient de royales demeures pour le roi Henri II.
Il fallait de somptueuses rsidences pour loger toutes les merveilles
des arts de ce temps, et jamais on ne vit tant de chefs-d'oeuvre. Ce fut
alors vraiment le beau moment de la Renaissance.

Le chteau d'Anet, bti pour Diane de Poitiers, rsumait toutes les
splendeurs, toutes les magnificences de cette admirable poque.

Anet, merveilleux chteau, s'levait entre les deux forts d'Yves et de
Dreux. Philibert Delorme avait donn les dessins, Cousin et Jean Goujon
y puisrent leur gnie. C'tait comme un palais de fe, demeure
enchante des contes arabes. Tout y tait merveille, du perron aux
combles. Chaque serrure tait un pome, le moindre clou tait une oeuvre
d'art. L'escalier avait une lgret inimitable, les chemines taient
des monuments. Jamais la perfection n'avait t porte si loin.

Hlas! que reste-t-il d'Anet, le joyau du seizime sicle? quelques
dbris incomplets, mais si admirables encore que, devant eux, on
s'arrte bloui.

Mais on ne peut se faire une ide de la richesse de l'ameublement
d'Anet. L, madame la duchesse de Valentinois avait accumul tous les
trsors de ce sicle si riche. Les meubles taient d'ivoire et d'bne
rehausss d'or; l'Espagne et la Flandre avaient fourni les tentures de
cuir et les tapisseries de fine laine. Les tapis venaient d'Orient, les
glaces de Venise. Puis sur les tagres, sur les bahuts sculpts  jour,
s'entassaient les poteries de Palissy, les coupes et les aiguires de
Benvenuto; enfin, ces mille objets d'un fini si admirable,
qu'excutaient, non pas des ouvriers, mais des artistes. Luxe inou,
ferique, que nous pouvons  peine comprendre aujourd'hui.

Dans ce palais d'Anet, on voyait, aux cts de Diane, une autre Diane,
une toute jeune fille, belle, charmante; on l'appelait madame de Castro.
Encore enfant, elle avait t fiance  un autre enfant, Hercule de
Farnse, duc de Castro; mais elle tait reste veuve avant d'tre
nubile.

On la destinait  Franois de Montmorency, fils du conntable.

Diane de Castro tait fille de Henri II, mais nul ne connaissait sa
mre; on pensait que ce pouvait bien tre Diane de Poitiers, et l'on
expliquait qu'encore aux premiers temps de leurs relations, les deux
amants avaient d dissimuler la naissance de cet enfant.

On dit encore que Henri II voulait lgitimer Diane de Castro; mais la
duchesse de Valentinois ne le voulut pas. Aux premires paroles que lui
en dit le roi:

--Par ma naissance, rpondit-elle, j'tais en droit d'avoir de vous des
enfants lgitimes; j'ai t votre matresse, parce que je vous aimais,
mais je ne souffrirai pas qu'un arrt me dclare votre concubine.

Singulier scrupule, chez une femme qui emplissait le monde du bruit et
du scandale de ses amours.

La duchesse de Valentinois touchait  sa soixantime anne; mais
toujours belle, toujours jeune, plus que jamais adore de son amant,
elle pouvait esprer encore un long rgne, lorsqu'un terrible accident
causa la mort de Henri II, encore dans toute la force de l'ge.

Depuis longtemps une prdiction menaait le roi d'un danger inconnu;
voici ce que disait la centurie:

          Le lion jeune le vieux surmontera
          Au champ bellique, par singulier duel
          Dans cage d'or les yeux lui crvera:
          Deux plaies donnent la mort cruelle!

Chacun pensait bien qu'il s'agissait de quelque combat singulier  armes
courtoises ou non; mais Henri II ne croyait pas aux horoscopes.

Aussi, lors du tournoi donn  l'occasion des mariages d'Elisabeth de
France et de Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, soeur de
Henri II, avec le duc de Savoie, l'amant de la duchesse de Valentinois
descendit dans la lice.

Dj cent lances avaient t rompues, lorsque le roi voulut en courir
une dernire contre un de ses gentilshommes, le comte de Montgomery.

Mais cette fois l'horoscope eut raison.

Atteint au-dessous de l'oeil par le tronon de la lance de Montgomery,
Henri II, dangereusement bless, dut tre port en son palais. On ne
comprit pas d'abord toute la gravit de la blessure; mais bientt elle
empira, et le roi fut en danger de mort.

--Que l'on n'inquite pas le comte de Montgomery, avait dit le roi en
tombant.

On s'tait conform  la volont royale; mais le meurtrier involontaire,
le malheureux comte tait au dsespoir.

Grand aussi tait le deuil autour du lit du royal malade; grandes
taient les ambitions si longtemps comprimes qui commenaient 
s'agiter. Les cratures de la duchesse de Valentinois, les amis des
Guise sentaient le pouvoir leur chapper; tous ceux qui s'taient
dvous  Catherine de Mdicis saluaient l'aurore de son rgne.

Bientt on en vint  compter les minutes que le roi avait encore 
vivre. Alors Catherine jeta son masque. Sa haine contre la favorite, si
longtemps contenue, clata. Elle envoya l'ordre  la duchesse de
Valentinois de rendre les bijoux de la couronne qui lui avaient t
confis par son amant, et de quitter la cour sur l'heure.

--Le roi est-il donc mort? demanda-t-elle firement  celui qui avait
t charg de cette commission.

--Non, Madame, rpondit-il; mais il ne passera pas la journe.

--Je n'ai donc pas encore de matre, dit-elle. Je veux que mes ennemis
le sachent bien: lorsque le roi ne sera plus, je ne les craindrai pas;
car si j'ai le malheur de lui survivre, ce que je n'espre pas, mon
coeur sera trop occup de sa douleur pour que je puisse tre sensible
aux chagrins et aux dgots qu'on voudra me donner.

Henri mort, les courtisans s'loignrent de celle qu'ils avaient
encense aux jours de la prosprit. Retire en son chteau d'Anet, elle
ne dut le repos dont on la laissa jouir dans sa solitude, qu'
l'intervention du conntable de Montmorency, qui eut au moins ce rare
courage de demeurer fidle  une favorite tombe.

Elle put compter ses ennemis, le nombre en tait immense. A leur tte
tait Gaspard de Saulx, depuis marchal de Tavannes, qui, mme du vivant
du roi, hassait si fort la favorite, qu'il avait propos  Catherine de
Mdicis _d'aller couper le nez  la duchesse de Valentinois_. Et
certes, il l'et fait, sans la dfense expresse de Catherine.

Un scandaleux procs la fora un instant de sortir de sa retraite.
Accuse d'avoir favoris et partag les rapines de ceux qui, sous son
rgne, avaient tenu les gabelles, elle fut condamne  restituer des
sommes considrables; elle dut s'excuter.

Elle avait eu de son mari, le comte de Maulevrier, deux filles, maries
du vivant de Henri aux ducs d'Aumale et de Bourbon; mais ses gendres
cessrent de s'occuper d'elle du jour o elle devint inutile  leur
ambition.

Fidle au rle de toute sa vie, la duchesse de Valentinois en consacra
les dernires annes  des oeuvres de pit. Elle fonda mme un hpital,
non loin de son chteau d'Anet, et une chapelle sous l'invocation de la
Vierge immacule.

Sa haine contre les protestants avait redoubl avec ses malheurs;
peut-tre, en essayant de les perscuter encore, croyait-elle racheter
un scandaleux pass. Par une clause de son testament, elle dshritait
ses filles, si jamais elles venaient  abandonner la religion
chrtienne.

Diane de Poitiers, comtesse de Brz, duchesse de Valentinois, mourut 
Anet, le 22 avril 1566, ge de soixante-six ans, trois mois et
vingt-sept jours. Elle tait si belle encore qu'elle ne paraissait pas
la moiti de cet ge.




VIII

MARIE TOUCHET


Charles IX fut un prince malheureux.

Il hrita, en montant sur le trne, des fautes de ses prdcesseurs, et
c'est lui seul cependant que l'histoire semble en rendre responsable.

Engag malgr lui dans une voie sans issue, il vit clater les funestes
vnements qu'avaient prpars les rgnes de Franois Ier, de Henri
II, la minorit de Franois II et sa minorit  lui, qui l'avait laiss
sous la toute-puissance de l'ambitieuse et ruse Catherine de Mdicis.

Catherine de Mdicis, voil la vraie coupable: c'est elle qui rgna sous
le nom de son fils.

Faible jouet aux mains de sa mre, Charles IX n'eut que le tort de ne
point savoir rsister  ses obsessions; souvent mme, et pour les choses
les plus importantes, il ne fut point consult; c'est  son insu que se
prparrent les horribles massacres de la Saint-Barthelmy; prvenu, il
les et empchs.

Il ne fut pas des moins surpris, lorsque sonna le tocsin, non pas 
Saint Germain-l'Auxerrois, comme on l'a dit  tort, mais  la grosse
tour du Palais de Justice; et s'il fallait des preuves de ce que nous
avanons ici, nous dirions que la princesse Marguerite, la femme de
Henri de Navarre, cette soeur aime du roi de France, n'avait point t
avertie, de telle sorte qu'elle faillit tomber sous le couteau des
assassins: ils pntrrent jusque dans son alcve, o ils osrent
poursuivre un malheureux huguenot qui dut la vie au courage de la
princesse.

Il est inutile de rfuter cette tradition ridicule qui nous montre
Charles IX tirant sur ses propres sujets du haut du balcon du Louvre.
Ceux qui, d'aprs quelques chroniques mensongres, ont colport ce
conte, ne se sont point souvenus qu' cette poque le fameux balcon
n'tait point construit encore.

Charles IX a t un prince calomni; il avait plus de bonnes qualits
que de mauvaises, et certes il lui fallait un naturel heureux pour
n'avoir point t compltement corrompu par l'ducation que lui donna sa
mre.

La cour de France tait alors plus licencieuse que jamais: tous les
crimes et toutes les dbauches y avaient leurs grandes entres; on y
tramait l'assassinat et on y prparait le poison. Comme appt pour ceux
qu'elle voulait attirer dans ses filets, Catherine de Mdicis avait ses
filles d'honneur, belles et dangereuses sirnes qui mettaient leurs
faveurs et leur beaut au service de la politique de la reine-mre.

Nul plus que Charles IX ne porta impatiemment le poids de la couronne.

--Que je regrette donc d'tre roi! disait-il souvent.

Pote, peintre, musicien, il mettait les arts bien au-dessus du pouvoir;
c'est lui qui adressait  Ronsard, son pote, son ami, ces vers
charmants:

          L'art de faire des vers, dt-on s'en indigner,
          Doit tre  plus haut prix que celui de rgner:
          Tous deux galement nous portons des couronnes,
          Mais roi, je la reois, pote, tu les donnes;
          Ta lyre qui ravit par de si doux accords
          T'asservit les esprits dont je n'ai que les corps;
          Elle t'en rend le matre et te sait introduire
          O le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.

Charles IX se plaisait au milieu d'un cnacle de potes, d'rudits et de
beaux esprits dont la savante Marguerite tait l'me et la reine. Aux
heures de loisir, il recherchait avec empressement tous les
chefs-d'oeuvre de l'art de cette poque, parvenu alors  son apoge; il
faisait recueillir les manuscrits prcieux, les tentures richement
ouvrages, les meubles merveilleusement sculpts, puis les tableaux, les
armures, les ouvrages d'orfvrerie. Il nous est rest de cette poque
des collections aujourd'hui sans prix. La grande passion du roi tait la
chasse; il ne redoutait ni dangers, ni fatigues; il tuait ses chevaux 
appuyer les chiens, et les favoris s'puisaient en vains efforts pour le
suivre.

Au retour, il faisait des armes; il tait fier d'tre la meilleure lame
de son royaume; il donnait du cor  pleins poumons jusqu' cracher le
sang. Il dfiait  la balle tous ses gentilshommes. On avait encore
d'autres passe-temps moins dangereux et moins violents: le bilboquet
venait de faire son apparition  la cour; nul seigneur de bon air ne
sortait sans le joujou  la mode, et c'tait merveille, vraiment, que de
voir dployer leur adresse  ce jeu, lgrement niais, des raffins que
le moindre prtexte mettait l'pe  la main.

Il y avait encore un nouveau jeu, venu tout rcemment de Florence, le
jeu des billes que l'on faisait rouler sur un vaste tapis; c'tait
l'enfance du billard; qui devait plus tard charmer la vieillesse de
Louis XIV et faire la fortune politique de M. de Chamillard.

Tel est pourtant le roi aimable et spirituel que l'on nous montre couch
sanglant sur un lit d'agonie, tortur par d'horribles remords et disant
avec terreur  sa nourrice, vieille huguenote mnage, ajoute-t-on, par
ses ordres:

--Ah nourrice! que de sang, que de sang!

Les amours de Charles IX et de Marie Touchet forment un contraste
remarquable avec les amours de tous les rois dont nous venons de parler.

Ici point de bruit, point de faste, point de scandale. Marie Touchet
n'est pas une favorite ambitieuse, c'est une matresse dvoue; Charles
IX eut ce rare bonheur d'tre aim pour lui-mme.

Marie Touchet tait fille d'un bourgeois d'Orlans, Jean Touchet,
lieutenant particulier au prsidial d'Orlans selon les uns, apothicaire
ou parfumeur selon les autres, dans tous les cas un des beaux esprits du
temps, car plusieurs potes lui firent des ddicaces. C'est  Blois, au
retour d'une chasse, que le roi, qui n'avait encore que dix-huit ou
dix-neuf ans, aperut cette charmante fille; il ne put la voir sans
l'aimer.

La beaut de Marie Touchet tait blouissante, et, chose rare  cette
poque, son esprit tait aussi incomparable que sa beaut; elle avait,
dit un crivain du temps, le visage plus rond qu'ovale. Ses yeux, trop
grands peut-tre, avaient une expression de douceur infinie; son nez
tait du dessin le plus fin; ses cheveux noirs et merveilleusement
abondants; et sa bouche rose et mignonnette s'ouvrait sur des dents plus
blanches que neige.

Enfin, elle mritait de tout point l'anagramme que son amant fit plus
lard de son nom: _Marie Touchet_, je charme tout.

Longtemps la passion du jeune roi pour la belle Marie Touchet fut un
secret  la cour: Charles IX redoutait pour sa douce matresse la colre
de Catherine de Mdicis. L'ambitieuse tait jalouse de tous ceux qui
approchaient son fils. Toujours elle craignait de voir s'lever quelque
influence qui pt contre-balancer la sienne.

Il et t dans son caractre de donner une _amie_  son fils, quelque
belle fille d'honneur dont elle et t sre; elle devait craindre une
femme trangre qui pouvait apprendre au roi qu'aprs tout il tait le
matre.

Un profond mystre entoure donc les commencements de ces amours. Charles
IX n'avait qu'un seul confident. Lorsque la nuit tait venue, que chacun
croyait le roi enferm dans ses appartements, il s'enveloppait d'un
grand manteau sombre, rabattait un large feutre sur son visage et
s'chappait par quelque porte secrte du chteau; seul le plus souvent,
sans penser que plus d'un chef huguenot ne se ft fait aucun scrupule de
s'emparer de sa personne royale.

Les deux amants avaient choisi pour leurs rendez-vous un petit logis qui
jadis avait servi de halte de chasse. L, presque chaque soir, Charles
IX passait de longues heures aux pieds de la belle Marie Touchet, tandis
que son confident faisait le guet dans les environs.

Ces premires entrevues furent des plus innocentes: le roi de France
soupirait comme un amoureux transi et n'osait rien demander. Ce prince,
qu'on s'est plu  nous reprsenter si terrible et si farouche, tait, au
fond, d'une grande timidit.

Mais,  dfaut d'audace, sa passion plaida bien mieux sa cause. Marie ne
sut pas rsister longtemps  ce bel adolescent, qui tait son seigneur
et son matre, et qui priait, quand il aurait pu commander.

Elle se donna  Charles librement, sans arrire-pense et sans
conditions, non pas au monarque trs-chrtien, mais au jeune et lgant
gentilhomme aux moustaches et aux cheveux dors, dont le pinceau net et
suave de Franois Clouet nous a laiss de si charmants portraits.

Le moment arriva bientt o leurs discrtes amours se virent menaces de
l'implacable ressentiment de la reine-mre.

Marie Touchet portait dans son sein un gage de l'amour du roi.

Que se passa-t-il alors entre les deux amants? Virent-ils seulement dans
le rve de leur imagination effraye se dresser menaante la figure de
Catherine de Mdicis? ou la panique dont ils furent saisis fut-elle
dtermine par la rvlation de leur secret trahi ou vendu?

La chronique hsite  se prononcer sur ce point; mais pour qui connat
les pratiques et les manoeuvres astucieuses dont s'armait, envers et
contre tous, la politique italienne de la mre du roi, il est plus que
probable qu'elle avait t informe de la grossesse de Marie par les
espions dont elle formait toujours une escorte invisible  son cher
fils.

Celui-ci, habitu  trembler devant elle, s'arrta au parti que
prennent, en pareille circonstance, les caractres faibles et domins.

Pour sauver sa matresse, il l'loigna en toute hte; et la pauvre
enfant alla faire ses couches hors de France, dans un pre coin des
terres du duc de Savoie. C'est l qu'elle donna le jour  un fils qui ne
vct que quelques mois.

Cet obstacle cart, Catherine reprit avec ardeur l'oeuvre de corruption
dont elle avait fait le pivot et la base de sa puissance.

Ce qu'il fallait au roi, pour servir ses desseins et la laisser suprme
matresse du gouvernement, ce n'tait point une obscure et chaste
liaison avec une petite bourgeoise, inoffensive jusqu' prsent, mais
qui pouvait cesser de l'tre  un moment donn.

Elle redoutait l'empire que pouvait prendre sur le coeur de Charles
l'habitude, ce petit fil invisible qui matrise  la longue le coeur des
princes comme celui des vulgaires mortels.

Elle redoutait surtout la vertu de Marie. La vertu pouvait bien, aux
yeux de son royal fils, lev au milieu de ces trs-belles et
trs-honntes dames dont Brantme fut l'historien, sembler la sduction
la plus irrsistible, parce qu'elle tait l'attrait le plus rare.

Et puis elle sentait qu'elle n'aurait aucune prise sur cette me
dsintresse, dnue d'ambition peut-tre, et qui n'engagerait jamais
la lutte avec son gnie suprieur, mais qui ne serait pas  elle.

Or, ce que Catherine voulait avant tout, c'tait qu'on lui appartnt,
corps et me.

Mettant  profit l'absence de Marie, elle essaya d'effacer entirement
son souvenir de l'esprit du roi. Dans ce but, elle lui donna de sa main
plusieurs autres matresses, des nobles dames de la cour, faonnes par
elle-mme  ce mtier de galanterie politique qu'elle avait import en
France d'au-del des monts.

Trois ans se passrent dans une vie de plaisirs, de ftes, de
dissipation et d'enivrement continuel, trois ans pendant lesquels
Charles IX sembla avoir oubli la pauvre exile et son premier amour.

A la fin pourtant, il se lassa de ces joies mensongres et factices; il
prit en dgot ces courtisanes titres qui recueillaient soigneusement
chacune de ses paroles pour les verser dans l'oreille de sa mre; il
s'aperut que ces belles cratures taient de froids espions qui
calculaient, soupesaient et notaient jusqu'aux mots sans suite qu'il
bgayait dans l'ivresse des sens.

Alors il se souvint de la vierge sur le sein de laquelle il avait pleur
et souri sans contrainte, et l'avenir lui apparut encore riche du pass.

Marie Touchet, cependant, avait souffert sans se plaindre de son
abandon. Elle tait revenue en France, pour vivre au moins prs de
Charles, s'il ne lui tait plus permis de vivre pour lui.

Un jour que le roi se trouvait dans cette disposition d'esprit que je
viens de dire et dans cette amre et profonde lassitude de son existence
actuelle, il l'aperut, par hasard, d'une fentre de son palais.

Elle tait vtue simplement, d'habits de couleur sombre, presque de
deuil; elle lui parut mille fois plus belle dans sa douleur et sa
rsignation.

L'amour qui s'tait chapp de son me furtivement et  son insu y
rentra en matre.

Revoir Marie, la revoir  l'instant mme, telle fut la pense
irrsistible qui s'empara du prince.

Et comme il ressemblait assez peu  sa mre pour ne pas suivre son
premier mouvement, cette journe bnie ne s'tait pas coule qu'il
tait aux pieds de la charmante femme, implorant encore son pardon,
quand il tait dj tout pardonn.

Au sortir de cette longue et dlicieuse extase de l'amour partag,
Charles se rveilla transform. Ce n'tait plus l'enfant timide,
drobant par la fuite l'objet de sa tendresse aux sinistres jalousies
d'une mre; c'tait un homme jaloux de faire respecter le choix de son
coeur, si ce n'tait pas encore un roi se souvenant qu'en France le
sceptre ne doit jamais tomber en quenouille.

--Je vous aime, Marie, dit-il simplement, et je vais  l'instant
informer la reine, ma mre, de mes intentions  votre gard. N'ayez
nulle inquitude de ce ct, je saurai bien la faire consentir  nous
laisser libres, l'un et l'autre, de nous aimer. Qu'elle rgne, j'y
consens; la couronne est lourde  porter pour un front de vingt ans.

--Sire, rpondit Marie Touchet, il adviendra ce qu'il plaira  Dieu; en
lui j'ai confiance comme aussi en vous; que votre royale volont soit
accomplie.

Le roi entoura tendrement Marie de ses bras et la baisa au front, puis
il sortit prcipitamment.

Quelques instants aprs, il tait de retour au Louvre et rejoignait sa
mre dans une grande salle tendue de cuir brun gaufr d'or, la seule qui
subsiste encore des appartements du roi Henri II. C'tait dans cette
salle que Catherine de Mdicis avait l'habitude de se tenir aprs
souper; c'est l qu'elle recevait les hommages des courtisans, toujours
plonge dans un grand fauteuil au coin de l'immense chemine, encadrant
dans un bonnet de velours noir faonn en pointe son visage froid et
imprieux comme le masque d'une suprieure de couvent, et vtue de noir,
portant le deuil de son poux qu'elle ne quitta jamais.

Prcisment, au moment o le roi son fils l'aborda, Catherine venait de
congdier ses conseillers ordinaires, Nostradamus et les Ruggieri.

On sait la foi sans bornes que la fille des Mdicis avait aux sciences
occultes. Ses astrologues ordinaires lui avaient tir son horoscope au
dbut de sa vie, et elle avait vu se raliser, avec une singulire
prcision, les prdictions qu'ils lui avaient faites.

Sans doute il avait t question de Charles et de ses amours dans le
conciliabule qui venait d'tre tenu, car aux premiers mots du roi sur le
retour de Marie Touchet et sur sa passion pour elle, Catherine
l'interrompit en lui disant:

--Je sais tout.

--Alors, vous savez aussi, ma mre, reprit Charles avec imptuosit, que
Marie est une jeune fille sans ambition, pleine de respect et d'amour
pour vous, qui n'a jamais entrevu seulement la pense de paratre  la
cour, et qui prfre  tout un bonheur modeste et ignor de tous.

--Je connais ses sentiments, rpondit lentement la reine, et je les
approuve.

--Oh! merci pour cette bonne parole, ma mre, s'cria le roi. Ainsi,
vous permettez qu'elle vive prs de moi; vous ne prendrez pas d'ombrage
de mon amour pour elle?

--A une condition, mon fils, fit Catherine en se levant majestueuse et
solennelle, c'est que vous ne sacrifierez pas  un caprice de votre
coeur les intrts de votre couronne. Ecoutez-moi.

--Je vous coute, ma mre, rpondit docilement Charles IX.

--Sire, continua la reine, il faut que vous vous mariiez.

--Qu' cela ne tienne, dit le roi, dont le front soucieux s'tait
subitement clairci.

--Je vous ai trouv une femme; je ne vous dirai pas que c'est une douce
et belle princesse, de tout point digne de votre amour; votre pense
tant ailleurs, vous ne me comprendriez point. Je vous dirai seulement
que c'est la petite-fille de Charles-Quint, et que, dans trois mois,
elle sera dans votre lit.

--Une princesse d'Autriche, ma mre!

--Oui, mon fils, dona Isabelle; et si je vous la fais pouser, c'est
pour mieux prparer la ruine de sa maison, l'ternelle ennemie de la
France et de l'Italie. L'Italie, je veux qu'elle soit runie tout
entire sous le sceptre des Mdicis, dont les intrts se confondent
avec ceux de la maison de France,  qui doit naturellement revenir
l'hritage de la couronne d'Espagne. Un jour viendra, mon fils,
ajouta-t-elle d'un air inspir, o il n'y aura plus d'Alpes ni de
Pyrnes, o ces trois peuples, France, Italie, Espagne, unis par la
religion et le sang, n'en feront qu'un. Voil pourquoi je dfends le
catholicisme. Monsieur, la France doit rester catholique ou disparatre
de la carte d'Europe.

Mais Charles IX n'coutait point cette politique transcendante; sa
pense n'tait plus au Louvre.

A dater de ce moment, aucun nuage ne troubla plus les amours du roi et
de sa douce matresse. Bien qu'enveloppes toujours de ce transparent
mystre qui dissimule mal les passions des rois, nous les voyons
inspirer la verve des potes ordinaires de la cour.

Tour  tour Daurat, Ronsard, Desportes et bien d'autres ont chant la
beaut de Marie Touchet sous des noms allgoriques qui ne trompaient
personne.

Dj Desportes, dans des strophes touchantes, avait clbr le
rapprochement des deux amants; dans ces beaux vers, o la parole est
laisse au roi, nous trouvons le portrait psychologique de ce prince qui
nous aide singulirement  restituer cette physionomie dfigure par
l'ignorance et la haine des historiens:

          La royaut me nuit et me rend misrable.
          Jamais  la grandeur amour n'est favorable.
          Si je n'tais point roi, je serais plus content;
          Je la verrais sans cesse et, par ma contenance,
          Mes pleurs et mes soupirs, elle aurait connaissance,
          Que je sens bien ma faute et qu'en suis repentant.

          Digne objet de mes voeux qui m'avez pu contraindre
          Par tant d'heureux efforts, votre honneur serait moindre
          Si j'avais obi ds le commencement:
          Deux fois vous m'avez mis en l'amoureux cordage,
          Deux fois je suis  vous; c'est l'tre davantage
          Que si vous m'aviez pris une fois seulement.

          Il est bien mal-ais qu'une amour vhmente
          Soit toujours en bonace et jamais en tourmente.
          Vnus, mre d'Amour, est fille de la mer.
          Comme ou voit la marine et calme et courrouce,
          L'amant est agit de diverse pense.
          Qui dure en un tat ne se peut dire aimer.

Charles IX, d'ailleurs, aussi pote que les plus illustres de la
Pliade, n'avait pas besoin d'interprte pour rendre ses sentiments, et
voici les vers qu'il composa lui-mme sur sa matresse:

            _Toucher, aimer_, c'est ma devise,
            Ce celle-l que plus je prise,
            Bien qu'un regard d'elle  mon coeur
            Darde plus de traits et de flamme
            Que de tous l'Archerot vainqueur
        N'en ferait onc appointer dans mon me.

Le roi avait log Marie Touchet au coin de la rue de l'Autruche et de la
rue Saint-Honor,  deux pas du Louvre, dans une jolie petite maison
construite en 1520 pour la fameuse duchesse d'Alenon sur une partie du
jardin du vieil htel de ce nom.

C'tait un pavillon lev d'un tage seulement au-dessus du
rez-de-chausse, bti en briques; les fentres taient encadres de
pierre blanche, fouille en bosselage vermicul suivant le got du
temps. Une cour troite la sparait de la rue, et un petit jardin
l'isolait sur le derrire de l'htel d'Alenon.

L'intrieur, pour la simplicit et le bon got, rpondait au dehors de
cette modeste habitation.

C'est dans ce nid mystrieux que Charles IX abritait ses amours, quand
il ne cachait pas sa matresse dans les sombres appartements du chteau
de Madrid.

Marie Touchet ne tarda pas  devenir mre une seconde fois.

Elle accoucha d'un fils au chteau de Fayet en Dauphin, le 28 avril
1572.

Catherine de Mdicis, qui dcidment lui avait accord ses bonnes
grces, fit reconnatre cet enfant par le Parlement et permit que le
petit Charles de Valois portt le titre de comte d'Auvergne.

Dj elle avait fait don  la matresse de son fils de la seigneurie de
Belleville, prs Vincennes, o Marie Touchet se rendait parfois quand,
aprs la chasse, le roi passait la nuit au chteau.

Moins favorise du ciel que sa rivale, la reine Elisabeth ne donna
qu'une fille au roi de France.

Dcidment, l'toile de la petite-fille de Charles-Quint plissait
devant celle de Marie. La matresse royale, dans le naf et goste
orgueil de l'amour, ne faisait mme pas  la pauvre reine l'honneur
d'tre jalouse d'elle.

C'est du moins ce que prtend cette mauvaise langue de Brantme: Cette
belle dame, lorsqu'on traictoit le mariage du roy et de la royne, un
jour ayant veu le portraict de la royne et bien contempl, ne dist autre
chose, sinon que: L'Allemagne ne me fait point de peur, infrant par
l qu'elle prsumait autant de soy et de sa beaut que le roy ne s'en
scaurait passer.

Elisabeth qui, selon le mme Brantme, fut une des plus douces roynes
qui aient jamais t et qui ne fit oncques mal ni dplaisir  personne,
nglige de son poux, offrait en silence ses larmes  Dieu et passait
ses nuits solitaires  lire ses Heures.

Ce n'tait point cette victime rsigne qui pouvait faire chec  la
passion du roi, surexcite par les joies de la paternit.

Le fils de Marie Touchet, que Brantme dclare encore tre un trs-beau
et trs-agrable prince, et la vraie ressemblance du pre en toute
valeur, gnrosit et vertu, ressemblait, en effet, beaucoup  Charles
IX.

Tout enfant, il en avait dj les traits, les gestes, le sourire.

Le roi passait de longues heures dans le petit logis de la rue de
l'Autruche,  le faire jouer et sauter sur ses genoux.

Dlicieuses soires qui ne devaient pas avoir de lendemain!

Une nuit, Charles arriva chez sa matresse, ple, l'oeil hagard,
convulsif, tremblant, le front baign d'une sueur froide. Pour la
premire fois, il repoussa les caresses de la jeune femme et ne se
pencha point sur le berceau de son fils.

C'tait au lendemain de la Saint-Barthelmy; des bandes d'assassins
couraient encore les rues, et, pour franchir la courte distance qui
sparait le Louvre de la rue de l'Autruche, Charles IX avait trbuch
sur vingt cadavres.

A dater de cette nuit terrible, o l'on avait violent sa volont
royale, l'infortun prince n'eut plus un instant de repos.

En vain, pour chasser le fantme sanglant, se jeta-t-il dans tous les
excs d'une dbauche furieuse et se livra-t-il avec emportement aux
exercices les plus violents.

Il ne fit plus, jusqu'au jour de sa mort, que de rares apparitions chez
Marie Touchet, et chaque fois il lui disait d'un air sombre:

--Ma mie, je suis condamn. Je prirai bientt!

Et il serrait le petit Charles de Valois contre son coeur et s'criait,
en versant des torrents de larmes:

--Enfant, que tu es heureux! Tu ne seras jamais roi.

Aprs la mort de Charles IX, Marie Touchet, qui ne s'tait en rien mle
des affaires et n'avait pris aucune part aux intrigues, recueillit le
fruit de sa sagesse.

La reine-mre laissa par testament au petit Charles de Valois ses
propres, les comts d'Auvergne et de Lauraguais.

Plus tard, la reine Marguerite, la premire femme d'Henri IV, contesta
la donation et la fit casser par le Parlement. Mais le roi Louis XIII
indemnisa par la suite le comte d'Auvergne en lui donnant le duch
d'Angoulme.

Marie Touchet pousa Charles de Balzac, marquis d'Entragues, gouverneur
d'Orlans, qui l'avait connue et aime toute jeune, avant sa liaison
avec le roi.

Elle lui donna deux filles: l'ane fut la clbre marquise de Verneuil,
matresse de Henri IV, qui voulut dtrner ce prince, lors de la
conspiration du marchal de Biron, pour donner la couronne  son frre
utrin, le comte d'Auvergne.

Gravement compromis dans cette conspiration et mme jet en prison,
celui-ci ne fut rendu  la libert que par respect pour le sang des
Valois, assure l'auteur de la _Confession de Sancy_.

C'est sans doute le mme sentiment qui fit fermer les yeux  Louis XIV
quand le comte d'Auvergne, devenu duc d'Angoulme avec droit de battre
monnaie sur ses terres, s'amusa  altrer les titres et  se faire faux
monnayeur.

Marie Touchet mourut presque nonagnaire et fut inhume dans l'glise
des Minimes de la place Royale. Sur une lame de cuivre enferme dans
son tombeau, on avait grav cette pitaphe:

                      CY GIST
         le corps de haute et puissante dame
               madame MARIE TOUCHET,
         de belleville, au jour de son dcs,
        veuve de feu haut et puissant seigneur
             messire franois de balzac,
                seigneur d'entragues,
             chevalier des ordres du roi
               et gouverneur d'orlans,
           laquelle dcda le 28 mars 1638,
                  age de 89 ans.

La seconde fille de Marie Touchet, Marie de Balzac, eut le malheur
d'aimer un fat, Bassompierre, qui la paya de ses bonts en outrageant et
en calomniant sa mre.

Voici en quels termes le galant marchal raconte dans ses _Mmoires_ le
touchant pisode des amours de Charles IX et de Marie Touchet:

Le lieutenant-gnral d'Orlans, nomm Touchet, fut accus d'avoir aid
au prince de Cond de surprendre Orlans aux premiers troubles; car il
tait souponn d'tre de la religion. Ce fut pourquoi on lui suscita
une accusation pour le perdre. Mais Antragues, gouverneur d'Orlans, qui
l'aimait, offrit une jeune fille qu'il avait, nomme Marie, d'excellente
beaut, au roi Charles, moyennant quoi il eut la vie sauve. Et la fille
fut produite au roi qui la dvirgina, et elle fut  lui. Puis ensuite,
tant devenue grosse, l'extrme respect que ce roi portait  sa mre fit
qu'il l'envoya sur la frontire de Savoye, hors de France, o elle
accoucha d'un fils qui mourut. Cependant, le roi devint amoureux de
madame de Clermont d'Antragues et de madame de Narmoustier, et ne se
soucia plus de Marie Touchet, jusqu' ce qu'au bout de trois ans,
l'ayant vue en une fentre, comme il allait au palais, il lui prit envie
de la revoir, et l'engrossa de nouveau d'un fils, dont elle accoucha
encore en Savoye. Et le roi Charles tant  la mort, le recommanda  la
reine sa mre, qui en eut soin et le fit tudier; puis le roi Henri III
le prit en amiti, et l'et fait grand s'il et vcu, le recommandant
fort au roi Henri IV, son successeur: c'est le duc d'Angoulme. Marie
Touchet depuis se maria avec le mme Antragues qui l'avait produite au
roi Charles.

M. le marchal de Bassompierre, en crivant ces lignes, ne songeait sans
doute pas  la postrit qui fltrit les lchets, de quelque part
qu'elles viennent.




IX

LE VERT GALANT


          Vive Henri-Quatre!
          Vive ce roi vaillant!
          Ce diable  quatre
          A le triple talent
          De boire et de battre
          Et d'tre un vert-galant.

Ce refrain d'une chanson dont la Restauration fit en quelque sorte une
marseillaise royaliste ou tout au moins une antienne politique, nous
reprsente admirablement le caractre de Henri IV.

Il y avait du soudard dans ce roi qui passa une partie de sa vie dans
les camps, et qui aprs la bataille ftait joyeusement avec ses
compagnons le vin du cr, ou allait demander l'hospitalit  quelqu'une
des matresses qu'il avait toujours dans les environs.

On attribue mme  Henri IV le second couplet de la chanson:

          J'aimons les filles,
          Et j'aimons le bon vin.
          De nos vieux drilles
          Rptons le refrain:
          J'aimons les filles,
          Et j'aimons le bon vin.

Certes ce couplet ne dut pas coter de grands efforts d'imagination au
roi, mais il fit plus pour sa popularit que ses victoires et sa
proverbiale bont.

Nous sommes toujours les vieux Gaulois; gat et gaillardise sont des
fleurs naturelles du terroir. Lorsque notre matre sent, pense, agit
comme nous, ce n'est plus un matre, c'est un des ntres. Il est  nous,
nous sommes  lui.

Et ceci n'est point un paradoxe. D'ailleurs la thse n'est pas nouvelle:
le marquis de Belloy l'a soutenue dans un livre brillant[5] dont je vais
sans faon dtacher une page ou deux:

[Note 5: _Les Toqus_, Paris, 1860.]

Oui, la gaillardise est un instrument d'autorit, un moyen d'ascendant,
et c'est l ce qu'ont mconnu les meilleurs de nos souverains, nobles
coeurs, mais petits esprits, faibles tempraments  qui le
_Diable--quatre_ a vainement enseign l'art, le seul art d'tre
populaire en ce pays; car pour en revenir  Henri IV,  quoi doit-il
d'tre encore aujourd'hui

          Le seul roi dont le peuple ait gard la mmoire?

A la _poule-au-pot_? mais il ne l'a jamais donne cette fameuse
poule-au-pot, que personne plus que lui ne donnera jamais au peuple:
voyez le prix dont elle est maintenant.--A ses victoires,  sa bont, 
son gnie? Pas davantage: saint Louis aussi, et combien d'autres ont t
des victorieux! Louis XII fut le pre du peuple, et qui le connat ce
pre du peuple? Ah! s'il l'et t comme ce bon roi d'Yvetot, passe
encore.

Non, le secret de la popularit d'Henri IV, demandez-le  la chanson, 
la plus populaire de nos chansons: _J'aimons les filles_.... Mais tout
le monde la sait par coeur, mme les dvots, mme les plus graves.

Le fils du Vert-Galant galait au moins son pre en bravoure. S'il
n'eut pas de gnie, il sut se donner un ministre qui en avait, et bien
qu'il le hat  juste titre, il le supporta, il s'effaa devant lui
pendant tout son rgne, par dvoment pour ses sujets. Quel plus noble
exemple de sagesse et d'abngation! Personne cependant ne lui en sut
gr. Pourquoi? Parce qu'il n'aima pas _les filles et le bon vin_, parce
qu'il ne fut pas un _diable--quatre_, un _joyeux drille_, un
_gaillard_; parce qu'il prit un jour des pincettes pour tirer un billet
du sein d'une dame; et, en vrit, c'taient bien des faons.--Je tiens
de mon pre, disait-il, je sens le gousset.--Il s'agissait bien du
gousset!

Louis XIV s'y tait mieux pris: il avait dbut, tout jeune, par faire
l'amour sur les toits pour que tout le monde le vt: c'tait le
programme du nouveau rgne. Aussi, pendant longtemps, sa popularit
fut-elle immense, d'autant plus que les suites rpondirent aux
commencements; mais il perdit par le confessionnal tout ce qu'il avait
gagn de terrain par les gouttires.

Tant qu'on lui crut encore une ou deux matresses au moins, on lui
pardonna sa grandeur, on lui aurait mme pass sa pit; mais ds
qu'entre autres choses on sut que madame de Maintenon n'tait que sa
compagne lgitime, au lieu de tout ce qu'on avait espr, il n'y eut
qu'un cri, pour le coup, du Rhin jusqu'aux Pyrnes. Quelle trahison en
effet, quel dtestable abus de confiance! Le tartufe! le faux gaillard!
De ce moment la popularit du grand roi s'croula, son nom tomba dans le
mpris. Ses faiblesses ne lui furent comptes pour rien; on ne vit plus
que sa vertu. Il perdit le coeur de son peuple.

Poursuivons! L'histoire de France ne saurait trop tre envisage  ce
point de vue.

Parlez-moi du rgent: en voil un gaillard! et Dubois, son ministre, la
gaillardise en chapeau rouge! et ce charmant roi Louis XV, Louis le
bien-aim!--Mais qu'ai-je donc fait  ce bon peuple pour qu'il m'aime
tant? disait-il.--Ce que vous avez fait, Sire? Rien encore peut-tre,
vous tes si jeune!--Il avait quatre ans,--mais on pressent ce que vous
ferez. On lit dans vos yeux que vous ne serez pas comme votre aeul
Louis le Grand, Louis le dlicat, Louis le dgot, dont le coeur tait
comme l'abbaye de Remiremont: pour y mettre il fallait prouver
trente-deux quartiers de noblesse. Vous n'y regarderez pas de si prs,
ni de si loin. Vive l'galit, morbleu! Vous prendrez vos matresses de
toutes mains; la dernire fille du peuple, aussi bien que la plus grande
dame, pourra tre appele  trner un quart d'heure sur vos genoux: et
si on la dcrasse, si on la parfume pour la circonstance, volontiers
direz-vous peut-tre comme le bon Henri: Ah! les malheureux! ils me
l'ont gte.

Heureusement pour les plaisirs d'Henri IV, on ne lui gta pas toutes ses
matresses, surtout dans les commencements. Il aimait alors o il
pouvait et quand il pouvait, des cuisines jusqu'aux combles; et Dieu
sait les aventures, bonnes et mauvaises, mauvaises le plus souvent,
autant vaudrait dire toujours. Il n'eut point de bonheur en amour, le
roi vert-galant; mais il prenait gament son parti des trahisons, il
tait si dispos  trahir lui-mme.

Aventureux en amour comme en guerre, il s'en allait contant fleurettes 
toutes celles qu'il trouvait sur son passage, jolies ou laides. Au
besoin il promettait mariage: ce n'est point pour rien qu'on le surnomma
le roi prometteur. Il allait mme jusqu' donner des promesses crites.
Devenu roi, il conserva toutes les habitudes d'un soldat de fortune.

Lorsqu'il n'avait que la cape et l'pe, le rachat de ses promesses ne
lui cotait gure; il en fut autrement lorsqu'il eut chang la couronne
de France contre une messe: il fallait alors dbourser de beaux cus.
Sully grondait, mais il payait; c'tait son mtier d'tre conome pour
son matre, et il avait besoin d'tre conome. Outre qu'Henri aimait le
vin et les filles, il ne dtestait pas le jeu, et il n'y avait pas plus
de chances qu'en amour.

Alors il crivait  Sully:

     Mon ami, j'ai perdu au jeu vingt-deux mille pistoles (plus de six
     cent mille francs de la monnaie de nos jours); je vous prie de les
     distribuer incontinent aux particuliers auxquels je les dois.

Aux remontrances de Sully:

Ventre-saint-gris, disait Henri IV, n'ai-je pas assez travaill pour
mes peuples, et ne puis-je pas prendre un peu de bon temps?

De loin la bonhomie d'Henri IV ne parat pas toujours d'un trs-franc
aloi. Il est  croire que souvent sa rondeur et sa rude franchise ne
furent qu'un masque; il excellait  mettre en scne, et il ne sentait
gure le besoin de promener ses enfants sur son dos que lorsqu'il devait
recevoir l'ambassadeur du roi d'Espagne.--Vous tes pre, monsieur
l'ambassadeur?--Oui, Sire.--Alors, j'achverai la promenade.

Il promit toujours plus de poule-au-pot qu'il ne donna de pain; mais
promettre est un grand art en ce beau pays de France. En attendant, on
pendait les braconniers haut et court.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'Henri IV se ruina pour toutes ses
matresses. Au commencement, se ruiner lui et t difficile; il n'avait
pas alors toujours un pourpoint neuf pour remplacer son pourpoint
dchir; en ce temps il empruntait au lieu de donner, et deux de ses
amies au moins contriburent puissamment  payer ses partisans et ses
adversaires, ses adversaires surtout.

L'histoire ne nous dit point que le roi se soit jamais proccup de
rendre ce qui avait t prt au pauvre prtendant.

Le scandale de ses amours n'offensait d'ailleurs que quelques
calvinistes austres ou quelques catholiques dfiants. Les pamphlets
pleuvaient alors; la langue latine se prtant  toutes les licences, on
dpeignait les _abominations_ du huguenot converti. Jusque sur les murs
du Louvre on osait afficher les placards les plus injurieux. D'autres
fois c'tait seulement des conseils un peu aigres:

          Hrtique point ne seras
          De fait ni de consentement;
          Tous tes pchs confesseras
          Au Saint Pre dvotement;
          Les glises honoreras,
          Rtabliras entirement;
          Bnfices ne donneras
          Qu'aux catholiques seulement;
          Ta bonne soeur convertiras
          Par ton exemple doucement;
          Tous les ministres chasseras,
          Les huguenots pareillement;
          La femme d'autrui tu rendras
          Que tu retiens paillardement;
          La tienne tu reprendras,
          Si tu peux vivre saintement;
          Justice  chacun tu feras,
          Si tu veux vivre longuement;
          Grce ou pardon ne donneras
          Contre la mort uniquement;
          Ce faisant tu te garderas
          Du couteau de frre Clment.

Ce funeste pronostic qui devait se raliser n'pouvantait point Henri
IV; il ne changea jamais rien  son genre de vie pas plus qu' sa
politique. Mais nous n'avons point ici  juger le roi ni l'habile homme
de gouvernement qui, louvoyant entre les partis, sut arriver au trne et
crer une France forte et une, et qui, au faite de sa puissance, rva,
dit-on, une fdration europenne et la paix universelle. Le _gaillard_
seul est de notre comptence.

Henri de Bourbon avait t dans sa jeunesse un assez beau cavalier; sa
taille au-dessus de la moyenne tait bien prise; il avait l'air noble,
le regard spirituel et fier, le teint et les cheveux bruns; son nez,
d'une courbure un peu trop aquiline, donnait  son visage une expression
de rsolution, et son front haut et dcouvert dnotait une intelligence
pratique que la finesse de sa bouche lgrement contracte aux
commissures ne dmentait point.

Les fatigues de la guerre le vieillirent de bonne heure; sa barbe en
ventail se nuana de fils d'argent; le nez, ce trait saillant de sa
physionomie, s'allongea et se recourba davantage, tandis que son menton
se projetait en avant, effaant de plus en plus la bouche dgarnie de
ses dents sous ses moustaches raides et grisonnantes.

Mais s'il perdit, avec l'ge, la rgularit et la bonne grce de ses
traits, en revanche sa physionomie s'empreignait d'un grand caractre de
bont sereine et de bienveillance sympathique; en somme le masque
d'Henri IV est de ceux qui attirent, et Lavater lui pardonnerait la
flamme grillarde de ses yeux  cause de l'amnit de son sourire.

Naturellement simple, il poussait jusqu' la ngligence et presque 
l'incurie le soin de sa personne et le dtail de son habillement; sa
garde-robe fut toujours des plus lmentaires, et ce n'est pas par ses
agrments extrieurs qu'il dut jamais sduire ses nombreuses conqutes.

Il est difficile, impossible mme de suivre le Vert-Galant dans toutes
ses quipes amoureuses. Le roi avait un grand faible pour les femmes,
dit hypocritement Bassompierre, et il en rsultait des scandales.
Tallemant des Raux prtend de son ct qu'Henri faisait plus de bruit
que de besogne et qu'il n'tait pas _grand abatteur de bois_. Mais
Tallemant crivait aprs les fatigues de la guerre.

On ferait un calendrier avec le nom de toutes les _saintes_ que fta ce
dvot de la beaut. Son histoire amoureuse commence comme une idylle: il
s'adressa d'abord  des desses en jupons courts, vertus champtres
faciles  sduire: il inscrivait alors sur sa liste des noms obscurs de
paysannes, de boulangres, ou de filles de service. Il aimait le
torchon, dit avec amertume l'austre d'Aubign.

De tous ces noms un seul est venu jusqu' nous, sauv de l'oubli par une
lgende nave, celui de Fleurette. Les potes de mirlitons se sont
empars de l'histoire de la jardinire de Nrac et l'ont arrange pour
les besoins de la romance et de l'Opra-Comique. Mais ces amours furent
beaucoup moins potiques, et le pre de Fleurette, un homme brutal,
obligea une fois le prince  sauter par la fentre.

Fleurette eut un enfant de Henri IV et le pote Dufresny tait
arrire-petit-fils de la belle jardinire. Voltaire assure qu'il
ressemblait  son bisaeul, et que son origine tait la vritable cause
de la bienveillance de Louis XIV  son gard. Dufresny tenait de son
grand-pre. Le grand roi avait renonc  l'enrichir, la France n'y et
pas suffi; le pote finit par pouser sa blanchisseuse, seul moyen en
son pouvoir d'acquitter la note de ses jabots et de ses manchettes.

Les voyages forment la jeunesse. Henri IV eut bientt un champ plus
vaste pour ses exploits galants. Dans ses courses aventureuses, nous le
voyons chaque jour entamer le premier chapitre d'un roman nouveau, et
quels romans! Le burlesque  chaque instant menace de tourner au
tragique: on dgane les pes, il pleut des coups de bton. Dguis en
palefrenier, le roi s'lance sur une chelle qui doit le conduire
auprs de sa belle; mais les chelons ont t scis  l'avance, et voil
le galant par terre. Heureusement quelques-uns de ses compagnons
faisaient le guet.

Une autre fois il s'agit encore d'une fentre; elle tait au
rez-de-chausse, il n'y avait pas besoin d'chelle. Notre prince
d'aventures arrive au milieu de la nuit, pousse le volet entr'ouvert et
saute dans la chambre. Il court au plus press, c'est--dire au lit; la
belle n'y tait pas, mais bien un galant plus favoris, un galant qui
avait le poignet solide. Pourtant, l'obscurit aidant, Henri put
s'chapper sans esclandre.

Moins heureux dans une autre circonstance, il perdit  la bataille son
pourpoint et son haut-de-chausses, et dut s'enfuir dans un appareil trop
primitif, en criant  l'aide.

Tout n'tait pas profit, non plus, dans le mtier d'ami du prince, et 
deux ou trois reprises de hardis compagnons qu'il avait envoys en
reconnaissance emboursrent pour le compte de leur matre de bonnes
voles de bois vert.

Mais  quoi bon s'appesantir sur ces amours vulgaires? Faut-il nommer
toutes ces femmes inconnues qu'numrent des compilateurs plus inconnus
encore: Catherine du Luc, mesdemoiselles de Montagu et de Tignonville,
la fille du prsident Rebours, mesdames de Petonville Aarssen, de Ragny,
de Boinville, Le Clein et tant d'autres?

Il en est qu'une anecdote, une circonstance fortuite dtachent de la
trame banale de la chronique scandaleuse: c'est d'Ayelle, cette
charmante Cypriote, aussitt dlaisse que sduite; dame Martine, femme
d'un docteur de La Rochelle,  qui il fit oublier ses devoirs et le
bonnet carr de son poux, ce qui lui valut des rprimandes publiques au
prche, mademoiselle de la Bourdaisire, fille d'honneur de la reine
Louise, veuve de Henri III, qui l'occupa quelque temps, dans
l'intervalle d'une de ses brouilles avec la marquise de Verneuil; la
comtesse de Limoux, dont la faveur dura galement le temps d'une lune
rousse; l'abbesse de Vernon, qui, dit Bassompierre, le gratifia d'un
_Souvenez-vous de moi_ qui ne le rendit pas plus prudent; Catherine de
Verdun, autre religieuse, vrai ragot de huguenot; Louise Marguerite
de Lorraine, qu'il et peut-tre pouse, s'il n'avait, dit Sully,
apprhend la trop grande passion qu'elle tmoignait pour sa maison, et
surtout pour ses frres; mademoiselle Paulet, qu'il allait voir 
l'htel de Zamet quand il fut assassin en la rue de la Ferronnerie,
prtend Sauval; etc., etc.

Mais ne nous occupons que des figures qui appartiennent  l'histoire.
Celles des amours de Henri IV qui y ont leur place marque ne
commencrent qu'aprs son mariage avec Marguerite de Navarre, et pendant
qu'il tait retenu prisonnier  la cour de France.

Ce fut une union singulire que celle de Marguerite et de Henri de
Navarre. Belle, spirituelle, enjoue, la jeune princesse et pu prendre
un ascendant sans contrepoids sur le coeur de son poux, ou tout au
moins le fixer pour toujours, mais elle ne le tenta mme pas. Elle se
maria pour obir  la politique de sa mre et ne changea rien  son
genre de vie; or chacun connat le genre de vie de la docte Marguerite:
ses aventures avaient t au moins aussi nombreuses que celles de Henri;
on ne comptait plus ses amants, et on disait tout bas  la cour que ses
frres eux-mmes avaient eu part  ses faveurs.

Cette union n'eut point de lune de miel; tout au plus fut-ce une
association politique, et Marguerite, on doit lui rendre cette justice,
fut une allie fidle. Les deux poux, au lendemain de leur mariage, se
regardrent comme aussi libres que par le pass. Ils n'attendirent mme
pas au lendemain. Le soir mme de la clbration des noces, Henri se
contenta de conduire sa femme jusqu' son appartement; aprs de
crmonieuses salutations, il se retira, et la porte tait  peine
ferme sur lui que la fentre de Marguerite s'ouvrait  l'lu du moment.

Henri aimait alors Charlotte de Beaune-Samblanay, dame de Sauves,
marquise de Noirmoustier. Charlotte, dame d'atours de Catherine de
Mdicis, avait t leve  son cole. Autant par sa beaut que par sa
coquetterie et son esprit, elle servait la politique de la reine-mre,
qui n'eut jamais de plus aveugle instrument de ses volonts.

Les galanteries de madame de Sauves suffiraient  dfrayer des volumes,
et cinq ou six galants se partageaient ses faveurs. C'est cette femme
cependant qu'aimait ou faisait semblant d'aimer le jeune roi de Navarre.
Les chroniques n'ont point de mots assez forts pour peindre la violence
de la passion de Henri; elles racontent que les coquetteries de madame
de Sauves faillirent plusieurs fois armer l'un contre l'autre le
Barnais et le duc d'Alenon.

Les chroniques se trompent. Aussi rus au moins que Catherine de
Mdicis, Henri ne se servit de l'espionne qu'elle avait jete dans son
lit que pour mieux tromper l'Italienne sur son caractre et sur ses
vritables intentions. Cette liaison dura jusqu'au moment o le roi de
Navarre put s'enfuir de la cour de France, c'est--dire vers la fin de
fvrier 1576. Plus tard madame de Sauves, qui avait conserv un bon
souvenir de Henri, lui rendit d'importants services en l'avertissant des
vritables intentions de la cour  son gard.

C'est dans la maison mme de la reine sa femme que Henri devait trouver
celle qui lui inspira sa premire passion srieuse. La petite cour du
roi de Navarre s'ennuyait profondment  Nrac, quand l'poux _in
partibus_ de Marguerite s'prit follement de Franoise de Montmorency,
qu'on appelait _la belle Fosseuse_, suivant l'usage du temps de donner
aux noms de femme une terminaison fminine, parce que son pre portait
le titre de baron de Fosseux.

Toute belle et toute bonne, au dire de la reine Marguerite, Fosseuse ne
rsista pas longtemps au roi; et bientt, quelques prcautions que
prissent les deux amants, leurs rendez-vous ne furent un mystre pour
personne. Loin de se fcher, la reine Marguerite protgeait en secret
les amours de son mari. Fosseuse lui rendait service. A cette poque la
_guerre des Amoureux_ venait d'clater, et plusieurs fois Henri faillit
tre pris ou recevoir quelque arquebusade en allant voir sa belle
matresse.

Il ne tarda pas  devenir impossible  Fosseuse de dissimuler; elle
tait enceinte. Le roi dut tout avouer  sa femme, et voil comment
Marguerite dans ses _Mmoires_ s'explique sur cette aventure:

Le mal prenant  Fosseuse au point du jour, tant couche en la chambre
des filles d'honneur, elle envoya qurir mon mdecin et le pria
d'avertir le roi mon mari; ce qu'il fit. Nous tions couchs en une mme
chambre, en divers lits, comme nous avions accoutum. Lorsque le mdecin
lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que
faire, craignant d'un ct qu'elle ft dcouverte, et de l'autre qu'elle
ft mal secourue, car il l'aimait fort. Il se rsolut enfin de m'avouer
tout et de me prier de l'aller secourir, sachant bien que, malgr tout
ce qui s'tait pass, il me trouverait toujours prte de le servir en
ce qu'il lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit:

--Ma mie, je vous ai cl une chose qu'il faut que je vous avoue; je
vous prie de m'en excuser et de ne point garder souvenir de tout ce que
je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever
tout  l'heure, pour aller  l'aide de Fosseuse qui est fort mal. Vous
savez combien je l'aime! je vous en prie, obligez-moi en cela.

Je lui dis que je l'honorais trop pour m'offenser de chose qui vint de
lui, que je m'y en allais et y ferais comme si c'tait ma fille propre;
que cependant il s'en allt  la chasse et emment tout le monde, afin
qu'il n'en ft point ou parler.

Je fis promptement ter Fosseuse de la chambre des filles et la mis
dans une chambre carte avec mon mdecin et des femmes pour la servir,
et la fis trs-bien secourir. Dieu voulut qu'elle ne ft qu'une fille
qui encore tait morte.

A son retour de la chasse, Henri trouva Fosseuse presque rtablie et
toute souriante; il se confondit en remercments envers la reine
Marguerite, mais il ne put obtenir d'elle qu'elle gardt Fosseuse et
continut  lui tmoigner la mme amiti.

--Je craignais, dit Marguerite, en lui obissant, qu'on ne me montrt
du doigt.

Ce devait tre le dernier chapitre des amours de Henri et de la belle
Fosseuse. Une nouvelle passion allait s'emparer du coeur du frivole
monarque, Corisandre d'Andouins.

Ce fut  Bordeaux que, pour la premire fois, le roi de Navarre aperut
Diane de Louvigny, comtesse de Gramont-Guiche. La belle Corisandre, dont
le nom rappelle ceux des hrones de d'Urf, tait la fille unique de
Paul, vicomte de Louvigny, seigneur de Lescun; elle avait pous
trs-jeune Philibert de Gramont, gouverneur de Bayonne, snchal de
Barn, qui, ayant eu un bras emport d'un coup de canon au sige de la
Fre, mourut, quelques jours aprs, de cette blessure,  l'ge de
vingt-huit ans  peine.

De toutes les matresses d'Henri IV, la belle Corisandre est celle dont
l'amour parat avoir t le plus vrai et le plus dsintress.

Pendant qu'il tenait campagne dans les provinces du Midi, elle vendait
ses diamants et engageait tous ses biens, faisait la guerre pour lui 
ses dpens et lui envoyait des leves de plusieurs milliers de Gascons.
Le roi, de son ct, aprs chaque victoire de ses armes, se drobait 
son arme pour courir dans les bras de sa matresse. L'amour, dit
Sully, le rappelait aux pieds de la comtesse de Guiche, pour y dposer
les drapeaux pris sur l'ennemi, qu'il avait fait mettre  part pour son
usage.

Il avait promis le mariage  cette belle veuve de vingt-six ans, qui
portait un des plus grands noms des provinces mridionales. On lit mme,
dans les _Mmoires de Gramont_, qu'il voulut reconnatre le fils que
Diane avait eu de Philibert. Il n'a tenu qu' mon pre, dit le
chevalier de Gramont, d'tre le fils de Henri IV: le roi voulait  toute
force le reconnatre, et ce diable d'homme ne le voulut pas; vois donc
ce que seraient les Gramont sans ce beau travers, ils auraient le pas
sur les Csar de Vendme.

D'Aubign dtourna le roi de ce projet d'union:--Il faut, lui dit-il,
que vous soyez _aut Caesar aut nihil_.... Si vous devenez l'poux de
votre matresse, le mpris que vous ferez rejaillir sur votre personne
vous fermera sans ressource le chemin du trne.

La correspondance du roi avec la comtesse de Guiche, dont nous avons
quelques fragments, est toujours d'ailleurs du ton le plus tendre et le
plus respectueux:

     J'arrivai hier au soir de Marans, lui crivait-il, en 1588. Ah!
     que je vous y souhaitais! C'est le lieu le plus selon votre humeur
     que j'aie jamais vu.... L'on peut s'y rjouir avec ce que l'on
     aime, et plaindre une absence. Je pars jeudi pour aller  Pons, o
     je serai plus prs de vous; mais je n'y ferai gure de sjour. Je
     crois que mes autres laquais sont morts; il n'en est revenu nul.
     Mon me, tenez-moi en votre bonne grce; croyez ma fidlit tre
     blanche et hors de tache. Il ne fut jamais sa pareille. Si cela
     vous porte contentement, vivez heureuse.

                    Henri.



Oh! la fine fleur de Gascon qui parle de sa fidlit avec cette
assurance! La comtesse savait  quoi s'en tenir sur ce point; moins de
six mois aprs, le roi lui annonait en ces termes la mort d'un fils
qu'il avait eu de quelque matresse obscure:

     Mon cher coeur, renvoyez-moi Bryquesires, et il s'en retournera
     avec tout ce qu'il vous faut, except moi. _Je suis fort afflig de
     la mort de mon petit, qui mourut hier. Il commenait  parler_.

La belle Corisandre avait des gots mondains que lui reprochent les
crits satiriques du temps. Elle allait  la messe escorte de pages, de
bouffons, de chiens, de singes, d'animaux privs de toute espce. Son
amant attentif  lui plaire lui crit encore:

     Je suis sur le point de vous recouvrer un cheval qui a l'entrepas,
     le plus beau que vous vtes et le meilleur, force panache
     d'aigrette. Bonnires est all  Poitiers pour acheter des cordes
     de luth pour vous; il sera ce soir de retour.... Mon coeur,
     souvenez-vous toujours de _Petiot_.

Petiot, c'est lui-mme.

Plus tard, il lui offre encore un cadeau du mme genre.

     J'ai deux petits sangliers privs et deux faons de biche;
     mandez-moi si vous les voulez.

Madame de Gramont resta quelque temps encore la matresse en titre du
roi, mme aprs qu'il eut pass la Loire et fait sa jonction avec
l'arme catholique et royale; mais la beaut de Corisandre s'altra
rapidement et le charme se rompit.

Cette rupture fut peut-tre prcipite par une nouvelle passion inspire
 Henri par la comtesse de Guercheville. Pourtant cette passion ne fut
point heureuse, et madame de Guercheville eut ce rare honneur de
rsister  l'amour du roi.

C'est pendant sa campagne de Normandie que Henri s'prit  premire vue
d'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la
Roche-Guyon. Tout aussitt, il lui adressa les billets les plus
passionns; mais les billets restrent sans rponse. Pour l'aller voir,
il faisait, dit Bassompierre, des traites et des quipes incroyables.
Peines et soins perdus.--Je suis trop pauvre pour tre votre femme,
rpondait la marquise, et de trop bonne maison pour tre votre
matresse.

Aux billets cependant succdaient les prsents. La marquise ne recevait
pas plus les uns que les autres, et l'amour du roi croissait avec les
difficults. Il prit alors une rsolution dsespre.

Un jour,  la chasse, il perdit ses compagnons et courut  toute bride
demander l'hospitalit  la belle veuve. Il fut reu comme un roi devait
l'tre; le cor sonna  son arrive, le chteau s'illumina du haut en
bas; un souper magnifique fut prpar; la marquise, en grands habits de
crmonie, en fit les honneurs. Henri, tout heureux de cette belle
rception, croyait toucher au triomphe; il accablait madame de
Guercheville de ses empressements et de ses flatteries, jurant que
volontiers il changerait sa couronne contre un tel trsor de beaut.

L'heure du coucher venue, le roi fut conduit en grande pompe  son
appartement par tous les gens de Guercheville. Cet apparat commenait 
l'inquiter, lorsque tout  coup il entendit, dans la cour, un grand
bruit de chevaux et d'quipages. La marquise donnait des ordres pour son
dpart.

Henri descendit tout perdu, et courant  elle:

--Quoi! madame, dit-il, je vous chasserais de votre maison!

--Sire, rpondit madame de Guercheville, un roi est le matre partout
o il se trouve; et pour ne vous dsobir en rien, vous trouverez bon
que je me retire.

Et, sans couter davantage les supplications du prince, elle monta dans
son carrosse et alla passer la nuit  deux lieues de l.

Le Gascon, maudissant les vertus provinciales, s'en fut rver batailles
et grands coups d'pe.

Ce mcompte pourtant ne le dcouragea pas; mais, aprs deux ou trois
autres tentatives aussi infructueuses, il en dut prendre dfinitivement
son parti, et trouva plus tard l'occasion de rendre un public hommage 
l'hroque rsistance de la marquise de Guercheville, devenue madame de
Liancourt. Il la nomma dame d'honneur de sa nouvelle pouse, Marie de
Mdicis.

--Celle-l, dit-il, rhabilitera l'emploi; je connais son honneur, m'y
tant frott.

Une jeune religieuse, Marie de Beauvilliers, se chargea de panser la
blessure de son amour-propre.

Le roi assigeait alors Paris. Aux heures d'ennui, il allait chercher
quelques distractions au couvent de Montmartre, qui tait devenu le lieu
de rendez-vous de tous les galants de l'arme.

Le joli couvent que c'tait l!

Les ribauds de l'arme royale avaient rim des chansons sur madame
l'abbesse et ses nonains. A Paris, les ligueurs hurlaient au scandale et
se donnaient de la satire  coeur joie. Cajtan, le lgat du pape, ce
fougueux prlat qui organisait des processions armes et courait les
carrefours en criant _Guerra! Guerra_! disait  M. de Mayenne, en
faisant allusion aux passe-temps de Henri IV:

          Con sempre estar en bordello
          Ercole non se fato immortello!

S'adressant  une communaut religieuse et venant d'un prince de
l'Eglise, le mot tait piquant!

Marie de Beauvilliers, que la pauvret, plutt que la vocation, avait
dcide  faire profession, saisit avec empressement l'occasion qui se
prsenta de jeter son bguin par-dessus les moulins de Montmartre. Henri
IV, une belle nuit, la prit en croupe et la conduisit  Senlis; il lui
avait jur amour ternel et lui promettait de la faire relever de ses
voeux par le pape.

Ces huguenots ne doutaient de rien!

Mais cette passion ne dura qu'une campagne; ce fut un intermde entre
deux batailles. Marie tait encore dans la premire ivresse de sa
fortune que dj le Vert-Galant songeait  bien autre chose. Dcidment,
il la trouvait plus jolie sous le bguin.

Triste et repentante, faute de mieux, la pauvre religieuse regagna le
couvent de Montmartre; elle en devint abbesse avec la protection du roi;
elle entreprit mme de rformer les moeurs de ses nonnes; elles en
avaient besoin. Le couvent de Montmartre tait alors dans un piteux
tat, dit Sauval; les revenus taient nuls; les plus jeunes religieuses
gagnaient leur pain  la pointe de leurs oeillades, et les vieilles
taient rduites  garder les vaches. Marie de Beauvilliers perdit ses
soins et ses peines; ses religieuses rvoltes faillirent mme
l'assassiner.

Ici se placent les rgnes successifs des deux femmes les plus aimes
d'Henri IV, Gabrielle d'Estres et la marquise de Verneuil; mais leur
influence sur les affaires et la politique du temps fut trop grande pour
que nous ne leur consacrions pas un chapitre  part. Nous passerons donc
tout de suite  la comtesse de Moret.

Jacqueline de Bueil, se fiant  sa figure et  ses charmes, essaya de
renverser la marquise de Verneuil, dont l'ambition et les tracasseries
fatiguaient Henri IV; mais l'esprit lui manquait; toutes ses petites
intrigues ne russirent mme point  lui donner une grande position 
la cour. Un fils qu'elle avait eu du roi, dit Bassompierre, aurait d
cependant lui donner un grand ascendant; elle tait malhabile.

Ce fils, qui fut lgitim sous le nom d'Antoine de Bourbon, et qui, plus
tard, joua un rle  la cour de Louis XIII, sous le nom de comte de
Moret, tait-il bien de Henri IV? C'est ce dont il est permis de douter.

La comtesse sa mre, en effet, tait d'humeur plus que facile, et le roi
avait beau monter la garde autour de sa vertu, l'ennemi emportait la
place d'assaut; et quel ennemi! le Guise, cet ternel ennemi de Henri de
Bourbon, qui, n'ayant pu lui ravir son royaume, s'en vengeait en lui
soufflant ses matresses.

Nous voici arrivs  la dernire passion de Henri IV, la plus violente
et la plus fatale. Vieillard  barbe grise, le Vert-Galant se prit d'un
amour imptueux, irrsistible, extravagant pour une enfant de seize ans,
Charlotte-Marguerite de Montmorency. Bassompierre, qu'elle aimait, avait
d l'pouser; mais le roi avait prvenu son favori.

--Je suis, lui avait-il dit, non-seulement amoureux, mais furieux et
outr de mademoiselle de Montmorency. Si tu l'pouses, et qu'elle
t'aime, je te harais; si elle m'aime, tu me harais. Je suis rsolu de
la marier  mon neveu le prince de Cond, et de la tenir prs de ma
famille.

Un bon averti en vaut deux; Bassompierre, en courtisan bien appris, se
retira; mais le prince de Cond eut le courage de tenter l'aventure.

Chose rare  cette poque, le prince de Cond prtendit garder sa femme
pour lui seul. Henri fut outr de ce manque de respect; il ne songea
plus qu' lutter de ruses avec son neveu. La belle Charlotte, il faut le
dire, n'accueillait point mal le roi; elle semblait mme assez dispose
 se rendre, mais elle tait garde  vue.

Alors commence une srie d'aventures qui, pardonnables chez un jeune
homme, devenaient ridicules chez un barbon. Dguis en garde chasse ou
en retre, le roi de France allait rder sous les fentres de sa belle;
il avait perdu la facult de penser  toute autre chose, et, pour
attirer les regards de celle qu'il aimait, il n'est pas de folle
entreprise dans laquelle il ne s'embarqut.

A Saint-Leu, le roi, accompagn de M. de Vendme et des frres d'Elben,
dguiss comme lui et porteurs de fausses barbes, fut poursuivi et
arrt: le prvt les avait pris pour des voleurs.

Malherbe avait t nomm d'office pour chanter les amours de Henri IV;
il avait alors  peindre son dsespoir et ses angoisses:

          O beaut, reine des beauts,
          Seule de qui les volonts
          Prsident  ma destine,
          Pourquoi n'est, comme la toison,
          Votre conqute abandonne
          A l'essor d'un autre Jason?

Les essors du vieux Jason n'aboutissaient  rien, tant tait vigilant M.
de Cond; il avait emmen sa femme loin de la cour et refusait
obstinment de revenir; cadeaux, pensions, promesses le trouvaient
inflexible. --Le roi veut m'abaisser le coeur, disait-il, et me hausser
la tte; nenni.

Malherbe cependant chantait toujours:

          Donc cette merveille des cieux,
          Parce qu'elle est chre  mes yeux,
          En sera toujours loigne;
          Et mon impatiente amour,
          Par tant de larmes tmoigne,
          N'obtiendra jamais son retour.

Sully cherchait  consoler le roi, qui tait inconsolable.

--Ah! Sire, disait le vieux ministre, que n'avez-vous fait mettre M. de
Cond  la Bastille! Vous lui eussiez pris sa femme bien plus
facilement.

C'tait aussi l'avis de Bassompierre, dont la fertile cervelle ne
trouvait cependant aucun expdient.

Les couches de Marie de Mdicis, la seconde pouse de Henri IV,
fournirent, pour attirer le prince de Cond  la cour, un prtexte
auquel il ne put rsister. Le roi tait au comble de la joie de revoir
sa bien-aime, et Malherbe chantait:

          Revenez mes plaisirs; ma dame est revenue,
          Et les voeux que j'ai faits pour revoir ses beaux yeux,
          Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
              Ont eu grce des cieux.

Le roi tait alors compltement mtamorphos. Jaloux du bien paratre
aux yeux de sa dame, il s'habillait avec recherche, soignait sa barbe et
s'inondait d'essence. Il avait  la cour tout le monde pour lui; on
trouvait impardonnable M. de Cond, et, tandis que chacun conspirait
contre lui, les bons amis de cour lui insinuaient qu'il jouait gros jeu
 lutter contre le matre.

Se voyant hors d'tat de rsister  l'orage qui menaait son front, le
prince prit le parti de fuir, et bravement il enleva sa femme, presque
malgr elle.

Le roi tait au jeu, dit Bassompierre, quand le chevalier du guet lui
porta la nouvelle de cette fuite. J'tais le plus proche de lui. Il me
dit tout bas  l'oreille:--Bassompierre, mon ami, je suis perdu. Cet
homme mne sa femme dans un bois, je ne sais si c'est pour la tuer ou
pour la conduire hors de France.

Il se retira aussitt dans sa chambre, confiant le jeu et son argent 
Bassompierre. Il n'avait plus la tte  lui. Chez sa femme, il se livra
 tous les transports d'une colre furieuse et d'un dsespoir insens.
Il fit mander ses ministres et leur dclara qu' tout prix il voulait
faire revenir en France le prince de Cond et sa femme.

Malherbe, lui, chantait encore cette grande dsolation:

          Quelles pointes de rage
          Ne sent point mon courage
          De voir que le danger,
          En vos ans les plus tendres,
          Vient menacer vos cendres
          D'un cercueil tranger.

Il parat que la douleur fit maigrir Henri IV, que l'embonpoint n'avait
cependant jamais gn, car le pote ajoute:

          Aussi suis-je un squelette;
          Ainsi la violette
          Qu'un froid hors de saison
          Ou le soc a touche,
          De ma peau dessche
          Est la comparaison.

La douceur d'tre compar  une violette ne suffit pas  consoler le
roi, ni mme  le faire renoncer  l'esprance de revoir madame de
Cond.

Le prince s'tait rfugi dans les Pays-Bas; des missaires de Henri IV
tentrent un enlvement: ils chourent. La diplomatie ne russit pas
mieux que le coup de main, et le roi allait sans doute dclarer la
guerre  l'Autriche, quand le couteau de Ravaillac, le mystrieux
rgicide, vint dtourner le cours des vnements.

Sully prte  son matre les plus vastes projets; cette lutte, qu'il
allait engager avec la maison d'Autriche, devait avoir pour rsultat le
remaniement de la carte de l'Europe,  la tte de laquelle la France se
ft dfinitivement place.

Il ne nous appartient pas de discuter ici la valeur de ces assertions,
et nous laissons  la svre histoire le soin de rsoudre ce grand
problme politique.

Du reste, Henri IV tait bien de taille  le poser. L'homme avait ses
faiblesses, mais le monarque tait bien capable de les faire servir 
ses desseins.




X

LA BELLE GABRIELLE.


Entre tous les noms amoureux et chris que la tradition s'est plu 
entourer d'une potique aurole, celui de Gabrielle d'Estres est
assurment un des plus populaires.

Cette belle matresse du roi de France, cependant, tait loin en son
temps d'tre l'idole de la foule: ses titres, son luxe, son ambition
offusquaient les bourgeois. Elle fut marquise d'abord, puis duchesse;
ils craignaient de la voir un jour assise sur le trne. Ils lui
faisaient un crime de son esprit, de sa beaut mme, beaut damnable!

Un Genevois,  Paris depuis la veille, est arrt un matin aux portes du
Louvre par la litire de la belle favorite.

--Quelle est, demande-t-il, cette grande dame si richement pare
qu'entoure une si magnifique escorte de seigneurs et de damoiselles?

--Ne faites nulle attention  _cela_, rpond le bourgeois de Paris, et
remettez votre chapeau; ce n'est rien qui vaille, c'est la matresse du
roi.

Il faut dire que les parures de Gabrielle, ses belles robes, ses
diamants tiraient les yeux aux femmes des chevins:  chaque crmonie
elles trouvaient amplement matire  la critique.--Encore un ajustement
nouveau! et aussitt d'en valuer le prix.

Le peuple s'obstinait  voir en elle la cause de tous ses maux;
volontiers il l'et accuse de la duret des temps ou du manque de
rcoltes. On disait qu'elle ruinait son amant et l'empchait de remplir
ses bonnes intentions.--Sans elle, depuis longtemps, nous tiendrions la
poule au pot!

Le temps a plus fait pour la duchesse de Beaufort que les pangyriques
de ses historiens et de ses potes, admirateurs de commande. Chaque
anne a ajout quelques traits charmants  la lgende de ses amours,
lgende romanesque qui a fini par se substituer  l'histoire, et qui
n'est cependant vridique ou menteuse qu' demi. La popularit de cette
femme sduisante a grandi  l'ombre de la popularit du Barnais, et
dsormais le nom de la Belle Gabrielle est insparable de celui de Henri
IV.

On doit glisser lgrement sur les premires annes de mademoiselle
d'Estres et se dfier de toutes les exagrations en bien ou en mal des
chroniques et des mmoires du temps. Sa position fut telle  la cour de
France, qu'elle avait des amitis dvoues et des haines ardentes, et
nul de tous ceux qui ont parl d'elle n'tait compltement
dsintress, c'est--dire impartial.

Issue d'une famille qui avait dj plusieurs quartiers de noblesse dans
les fastes de la galanterie, Gabrielle suivit forcment les traditions
de sa maison, et c'est sous les auspices d'une mre plus que
complaisante qu'elle fit ses dbuts  la cour de Henri III.

          Dans le fond d'un chteau, tranquille et solitaire,
          Loin du bruit des combats elle attendait son pre.
          . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          Son coeur, n pour aimer, mais fier et gnreux,
          _D'aucun amant encor n'avait reu les voeux_.

Ainsi parle Voltaire, lorsque, pour la premire fois, il met en scne la
belle amie de Henri IV. Ici nous prenons la _Henriade_ en flagrant dlit
d'adulation, mais l'pope a ses exigences.

Bassompierre, sur le mme sujet, s'explique tout autrement;
malheureusement, ce brillant sducteur est lgrement suspect de
calomnie. Trop bien trait par les femmes, il paya leurs faveurs au
moins en mdisances.

Le premier amant de Gabrielle parat avoir t Henri III, auquel sa mre
la livra moyennant une somme de six mille cus; mais l'ami de Qulus, de
Schomberg et de Maugiron, qui avait en amour sa manire de voir, se
dgota bien vite de sa jeune matresse; il la trouvait trop blanche et
trop dlicate.--Pour du blanc et du maigre, disait-il, j'en ai tant que
j'en veux chez la reine ma femme.

Cet chec dcouragea fort madame d'Estres, que les beaux cus d'or
avaient mise en apptit; et sans doute pour remplacer la qualit des
galants par la quantit, elle continua  _produire_ sa fille dans le
monde.

Le riche Zamet et d'autres partisans avaient succd  Henri III,
lorsque le cardinal de Guise vint  s'prendre de Gabrielle. Cette
passion durait depuis un an, quand le cardinal, tant devenu jaloux de
M. de Longueville, rompit brusquement. M. de Longueville et Stanay, qui
recueillirent sa succession, firent bientt place au duc de Bellegarde,
qui lui-mme,  son grand regret, dut se retirer devant Henri IV.

Amant heureux de Gabrielle, enivr de cette rare fortune d'tre aim
d'une femme si charmante, le duc de Bellegarde ne savait  qui conter
son bonheur et vanter les charmes infinis d'une matresse adore,
lorsqu'il eut la malheureuse ide de choisir Henri pour confident. Il
devait cependant savoir  quoi s'en tenir sur le coeur inflammable de
son matre.

Du matin au soir, il ne cessait de lui dcrire les infinies perfections
de Gabrielle; il ne tarissait pas en loges; il dpeignait avec passion
ses grces, sa beaut, son esprit, tant et tant qu' sans cesse entendre
exalter les charmes d'une femme qu'il ne connaissait pas, Henri IV en
devint amoureux et pria Bellegarde de le mettre  mme de l'admirer. Le
duc y consentit, d'autant plus volontiers que son amour-propre y
trouvait son compte et qu'il ne pensait pas avoir rien  redouter du
roi, fort occup alors de Marie de Beauvilliers.

La premire entrevue du roi et de Gabrielle eut lieu au chteau de
Coeuvres en Picardie. Bellegarde ne tarda pas  s'apercevoir qu'il avait
fait une cole, car il reut l'ordre de ne plus penser  sa matresse.
Il promit tout ce que voulut le roi; mais en secret, il prvint
Gabrielle des exigences de Henri. Soit qu'elle aimt rellement le duc,
qui tait, du reste, un des plus beaux cavaliers de la cour, soit
qu'elle chercht par une rsistance calcule  irriter la passion du
roi, elle le reut fort mal au dbut et lui dclara net qu'elle lui
prfrait Bellegarde qui devait l'pouser.

Le hros de son temps prouva un vif chagrin de ce refus, et quoique
Mantes, dont il s'tait fait comme une petite capitale pendant qu'il
tenait la campagne aux alentours de Paris, ft distant de sept lieues du
chteau de Coeuvres, et que la fort  travers laquelle il fallait
passer ft entoure de partis ennemis, il rsolut d'aller en personne
apaiser la belle courrouce. Il partit accompagn de cinq gentilshommes
de sa suite seulement. A trois lieues de Coeuvres, il descendit de
cheval, endossa des habits de paysan, mit un sac plein de paille sur sa
tte, et se rendit  pied au chteau o, la veille, il avait fait
annoncer son arrive. Gabrielle lui fit le plus froid accueil, lui
disant qu'il tait si laid sous cet accoutrement qu'elle ne pouvait se
rsoudre  le regarder.

L'insuccs de cette ridicule dmarche ne dcouragea point le roi; il
s'tait piqu au jeu, et bientt Gabrielle cessa de l'accabler de ses
rigueurs. Il appela alors prs de lui,  Mantes, le marquis d'Estres
sous prtexte de le faire entrer dans son conseil. Naturellement le
marquis avait t invit  amener sa fille. Comme chaperon, le roi avait
donn  Gabrielle une de ses tantes, madame de Sourdis, ce qui, dit
gravement Dreux du Radier, _sauvait_ toutes les apparences.

Cependant la prsence d'un bonhomme de pre ne laissait pas que d'tre
fort gnante pour des relations si publiques; il y avait aussi un frre,
le marquis de Coeuvres, esprit fin et dli, un des plus habiles
intrigants de la cour, qui semblait vouloir surveiller la conduite de
sa soeur. Le roi ne trouva d'autre expdient que de marier sa matresse.
On trouva tout exprs pour l'manciper un bon gentilhomme de Picardie,
Nicolas d'Armeval, seigneur de Liancourt. Ce gentilhomme tergiversa bien
tout d'abord, le mariage lui semblait dur  avaler; mais on le
convainquit  force d'arguments, des arguments de poids, dirait Basile.

Il avait t convenu que le jour de la noce,  l'heure o les poux ont
l'habitude de rclamer leurs droits, le roi paratrait, _adsum qui
feci_, et arracherait Gabrielle  M. de Liancourt.

Le roi manqua de parole; il tait si Gascon qu'il ne pouvait mme se la
tenir  lui-mme. Mais, en poux bien appris, M. de Liancourt ne
demanda rien, et, ds le lendemain, accompagn de sa femme, il rejoignit
le roi. Disons, pour en finir avec ce comparse, que quelques mois plus
tard il mit non moins de bonne volont  rompre le mariage, en se
laissant dclarer dans le seul cas qui pt alors faire prononcer un
divorce.

En 1593, Gabrielle devint enceinte. La joie du roi et t immense sans
quelques doutes qu'il avait au sujet de l'authenticit de sa paternit.
En effet, lorsque Alibour, son mdecin, lui avait appris cette heureuse
nouvelle, Henri n'en avait rien voulu croire, ayant de bonnes raisons
pour cela, dit une chronique ridiculement mensongre.

--Vous rvez, bonhomme, aurait dit le roi.

Cette jolie petite calomnie semble avoir t arrange tout exprs pour
accuser Gabrielle de la mort d'Alibour, arrive  quelque temps de l.

Elle n'avait point cependant renonc entirement  Bellegarde, et peu
s'en fallut qu'un beau jour, ou plutt une belle nuit, le roi ne les
surprt. Une entreprise qu'il avait forme l'ayant oblig de s'loigner
de trois ou quatre lieues de Gabrielle, il partit; mais, n'ayant pas
trouv ce qu'il cherchait, il revint aussitt et pensa trouver ce qu'il
ne cherchait point. Bellegarde, qui avait feint de partir de son ct,
tait rest auprs de madame Gabrielle.

Au retour imprvu du roi, ils taient ensemble. Tout ce que put faire
une confidente, ce fut de faire passer Bellegarde dans un cabinet o
elle couchait prs du lit de sa matresse. Cela s'tait fait sans que le
roi s'en apert, et tout tait tranquille lorsqu'il s'avisa de demander
des confitures qu'on mettait dans ce cabinet. Madame Gabrielle appela
_la Rousse_ (c'tait le nom de cette confidente); on avait pris des
mesures pour qu'elle ne s'y trouvt point. Soit que cette absence donnt
du soupon au roi, ou qu'il ne penst qu' se satisfaire sur les
confitures, il dit qu'il n'y avait qu' forcer la serrure. Sa matresse
s'y opposa et prtexta un grand mal de tte. Le roi, auquel cette
rsistance ne parut pas naturelle, n'en devint que plus obstin  faire
ouvrir le cabinet, et donna mme quelques coups de pied dans la porte
pour l'enfoncer.

Bellegarde tait perdu s'il n'et pris le parti de sauter par une
fentre qui s'ouvrait sur le jardin: heureusement il ne se blessa point,
quoiqu'elle ft assez haute. _La Rousse_, qui tait aux aguets, parut
aussitt, s'excusa sur son absence, ouvrit la porte, et donna au roi les
confitures qu'il demandait.

Cette mme _Rousse_ fut plus tard embastille avec son mari. Chasse par
Gabrielle, elle tait devenue une de ses plus cruelles ennemies; elle se
rpandit en diatribes et en calomnies, si bien que cette histoire de
Bellegarde pourrait fort bien avoir t mise en circulation par elle.

Si toutefois cette aventure est vritable, elle ne fit aucun tort 
Gabrielle dans l'esprit du roi, et bientt son influence fut immense.

Il ne faut point s'tonner de la toute-puissance de la belle Gabrielle:
dans les diverses phases de ses amours avec Henri IV, elle avait pu se
faire apprcier par ce prince, qui avant tout, dans ses matresses,
nous dit Sully, cherchait une amie dvoue et une confidente sre.
L'esprit de Gabrielle acheva ce qu'avait commenc sa beaut.

Cette beaut tait si remarquable que ce nom de belle lui avait t
donn comme un titre naturel, et ses plus grands ennemis la constatent
avec une amertume qui certes n'est pas suspecte.

C'tait une blonde aux yeux bleus et limpides; ses cheveux lgrement
onds semblaient d'or fin; son nez tait droit et dlicat; sa bouche,
petite, pourprine et souriante, faisait songer  une grenade pleine de
perles; son teint tait d'une blancheur et d'une transparence
admirables, une carnation anglaise avec plus d'accent et de chaleur.

Quant  son esprit, il tait des plus fins et des plus dlis. Souvent
Henri IV eut recours  elle, lorsqu'elle jouait  la cour le rle de
souveraine. Il en tirait service, dit l'historien Mathieu, aux
dmlements de plusieurs brouilleries; il lui fiait les avis et rapports
qu'on lui faisait de ses serviteurs, et _lui dcouvrait les blessures de
son coeur, dont elle apaisait incontinent la douleur_, en sorte que
cette grande faveur, dangereuse d'ordinaire  un sexe imprieux,
soutenait chacun et n'opprimait personne.

Voil le grand et vritable titre de Gabrielle  notre intrt, j'allais
presque dire  notre estime. L'ambition qu'on lui a reproche plus tard
fut presque une ncessit politique. Lorsqu'il fut question de la
placer sur le trne, c'est qu'elle tait l'me d'un parti, du parti
huguenot, qui voyait en ses enfants des protecteurs naturels, et se
trouvait dbarrass de la crainte de quelque alliance qui lui et t
oppose.

L'entre de Henri IV  Paris est le commencement des triomphes de la
belle Gabrielle. Aux cts du roi, elle tenait la tte du cortge, 
demi-couche dans une litire o l'or superbement se relevait en
bosse. C'est sur elle que, brillant d'ivresse et d'orgueil,
s'arrtaient les yeux de Henri IV.

Les rues de l'ancien Paris taient trop troites pour la foule qui se
pressait bruyante et joyeuse autour du roi. Le tableau de Grard donne
une ide assez juste de cette grande scne historique.

Toute cette population parisienne, amoureuse de bruit et d'meutes, mal
remise des souffrances et des perplexits d'un sige dsastreux,
acclamait dans Henri IV l'homme qui allait lui rendre la paix et lui
donner du pain. Aussi jamais souverain ne fit plus triomphale entre
dans une capitale reconquise. Gabrielle tait femme, ce jour-l elle dut
aimer Henri IV.

Mais n'tait-ce pas pour elle que triomphait son amant? A chaque instant
arrtant son cheval, il venait caracoler prs de la riche litire
dcouverte o elle trnait en souveraine.

Le roi, dit l'Estoile, avait un visage fort riant et content de voir
tout ce monde crier si allgrement _Vive le roi_! Il avait presque
toujours son chapeau au poing, surtout pour saluer les dames et
damoiselles qui taient aux fentres.

Nous avons les plus grands dtails sur cette triomphale entre; c'est
toujours l'Estoile qui nous les donne; le brave bourgeois de Paris avait
d jouer des coudes pour fendre la foule, pour tout voir, pour tout
entendre. Il a compt les clous de la selle royale et mesur la longueur
des housses de drap d'or; il n'oublie point la toilette de Gabrielle,
il nous la dcrit avec complaisance.

Elle avait une robe de satin noir, toute houppe de blanc, plus
constelle de pierreries et de perles que d'toiles le manteau de la
nuit. Les chroniques reviennent souvent sur les toilettes de la belle
favorite. Ses diamants, ses dentelles, ses robes, ses fourrures,
inquitent singulirement les gens du tiers. Ils mettent en contraste
les misres prsentes et le luxe de la cour o Gabrielle donne le ton.

Aujourd'hui quinze fvrier, le roi est venu  Paris avec sa Gabrielle;
elle avait un capot et une devantire pour porter  cheval, de satin
couleur de zizolin, en broderies d'argent avec du passement d'argent mis
en btons rompus; dessus des passepoils de satin vert. Le capot-doubl
de satin vert gaufr, et ladite devantire double de taffetas couleur
de zizolin avec le chapeau de taffetas aussi couleur de zizolin garni
d'argent. Le tout valant au moins deux cents cus.

Gabrielle affectionnait cette couleur verte qui seyait admirablement 
sa beaut; on la voit toujours ainsi vtue aux cts de Henri IV,
habill toujours, lui, tout en gris. Nous ne ferons pas avec l'Estoile
l'inventaire des coffres de Gabrielle. Le cinq mars elle assistait au
bal magnifiquement pare; elle avait douze brillants dans les cheveux.
Le huit octobre, elle avait un manteau doubl de satin d'une richesse
incroyable. Enfin le samedi douze novembre un brodeur de Paris acheva
pour elle un mouchoir du prix de dix-neuf cents cus.

Dix-neuf cents cus! Pays comptant! Voil l'impopularit.

Moins de trois mois aprs son entre  Paris, Gabrielle mit au monde un
fils qu'elle appela Csar, comme pour exalter cet amour de la gloire
qui, par bouffes, montait au cerveau du roi.

L'arrive du _poupon_ combla de joie le Barnais; la naissance de cet
enfant lui semblait un vnement aussi heureux que la prise de
possession de sa capitale; et comme il fallait un titre  la mre de
Monsieur, duc de Vendme, il la nomma marquise de Monceaux. La fortune
de mademoiselle d'Estres grandissait; le roi commanda qu'on lui rendt
dsormais plus de respects. Ici commence le rle politique de
Gabrielle, beaucoup plus grand qu'on ne pense. C'est un sujet que nous
ne ferons qu'effleurer.

Tout d'abord elle protge Sully et le fait entrer aux finances. C'est
donc  Gabrielle que cet homme d'Etat, dont la rputation eut des
fortunes si diverses, et qui est une des _crations_ de Mzeray, dut de
pouvoir servir si utilement son matre.

Sully, dans ses _OEconomies_, s'occupe beaucoup de la matresse du roi;
il ne la traite pas toujours avec le respect d'un homme qui lui doit
tout. De l le reproche qu'on lui a fait d'ingratitude, reproche
injuste. Sully pouvait-il changer de politique, parce que madame de
Monceaux lui avait rendu quelques services? Elle lui causa souvent de
terribles embarras dont il ne savait comment sortir. Une petite aventure
de voyage, que l'on trouve dans les _OEconomies_, nous en donne la
preuve. Sully accompagnait alors madame Gabrielle, qui allait rejoindre
le roi. Sully tait  cheval prs de la litire. Celle-ci vint  verser
tout  coup. On entendit un grand cri, auquel succda le plus profond
silence. Sully croit  un malheur, et tout aussitt il pense  la
douleur du roi.

--Cette mort serait, cependant, un grand embarras de moins, ne peut-il
s'empcher de se dire.

Il tait alors plus que jamais question du mariage du roi et de sa
matresse.

La belle Gabrielle fut un des auteurs de l'abjuration du roi, et elle
contribua puissamment  vaincre des scrupules qu'il n'avait point, mais
qu'il joua toute sa vie.

Car il y avait en lui bien plus d'Auguste que de Csar.--Mes amis,
ai-je bien jou cette comdie?

A tort on a accus Henri IV de tenir si prodigieusement  la religion
rforme. Si quelquefois il en fredonnait les psaumes, c'est qu'il les
avait appris dans son enfance, et que ces pieux airs chantaient dans son
coeur comme un cho affaibli de ses jeunes annes. La belle Gabrielle
alors lui mettait la main sur la bouche et, malgr ses
_Ventre-saint-gris_, le faisait taire.

--Souvenez-vous, Sire, que vous tes le fils an de l'glise.

Plus tard nous voyons Gabrielle pousser  la conqute de la
Franche-Comt, prendre les intrts de Balaguy-Montluc, s'entremettre
entre Henri IV et le duc de Mercoeur, enfin,  l'apoge de sa puissance,
faire ngocier  Rome la rupture du mariage du roi et de Marguerite de
Navarre.

pouse dlaisse. Marguerite expiait alors les folies de sa jeunesse.
Relgue en Auvergne dans sa rsidence d'Usson, elle se plaignait en
beaux vers d'tre une pouse sans mari, et elle crivait ses _Mmoires_
qui ne russissent point  donner  nos yeux tort  Henri IV. Dj elle
pouvait prvoir qu'elle allait avoir  lutter contre l'influence de la
favorite.

Aucun nuage n'obscurcissait alors le radieux avenir de la marquise de
Monceaux. Sa position  la cour tait devenue officielle, et chacun lui
rendait les hommages dus  une souveraine.

Partout nous la retrouvons aux cts de Henri IV, aux bals, aux ftes,
et jusque dans les conseils. Le roi reoit-il des ambassadeurs, il la
fait cacher derrire une tapisserie, afin qu'elle puisse our tout ce
qu'on dira et lui donner son avis.

Le premier prsident du parlement de Normandie, Groulard, nous donne
dans ses curieux _Mmoires_ la mesure de la toute-puissance de
Gabrielle.

Le roi tait venu  Rouen pour tenir l'assemble des notables; c'est
mme  cette occasion qu'il fit cette mmorable harangue, dans laquelle
il disait aux notables que, bien que ce ne ft l'usage des rois, des
barbes grises et des victorieux, il venait se mettre en tutelle entre
leurs mains.

Comme,  l'issue du conseil, le roi demandait l'avis de Gabrielle sur le
discours qu'il avait prononc devant ces bourgeois:

--Je suis fort tonne, Sire, rpondit la marquise de Monceaux, que
Votre Majest ait parl de se mettre en tutelle.

--Ventre-saint-gris! rpondit le roi, il est vrai; mais je l'entends
avec mon pe au ct.

Gabrielle en cette circonstance fut officiellement prsente au
parlement. Le bonhomme Groulard ne laisse pas que d'en tre surpris;
mais il en prend son parti et nous raconte que ds le lendemain matin il
se transporta en l'htel de madame Gabrielle pour lui faire sa visite.

Lorsqu'elle suivait le roi  la chasse, Gabrielle avait adopt un galant
costume d'homme, sous lequel sa beaut semblait plus piquante. Ils s'en
allaient tous les deux le long des chemins de la fort, faisant la cour
buissonnire, leurs chevaux tellement rapprochs qu'ils pouvaient se
donner la main.

Mais cette douce et charmante existence ne pouvait durer toujours. Le
royaume n'tait point si pacifi encore que Henri pt se permettre les
tranquilles amours des rois fainants. La ncessit, botte et
peronne, vint plus d'une fois soulever les rideaux de son alcve au
milieu de la nuit. Alors il fallait partir. Toute frissonnante et
demi-nue, Gabrielle accompagnait son amant jusqu' la cour d'honneur.

--Dieu vous garde, Sire, et au revoir!

Et le roi s'lanait  cheval, non sans avoir pris auparavant le baiser
de l'trier.

C'est en telles circonstances qu'il envoyait  Gabrielle cette charmante
romance, digne d'un mnestrel du gai savoir, et qui est la gloire et le
renom mme de Gabrielle:

          Charmante Gabrielle,
          Perc de mille dards
          Quand la gloire m'appelle
          A la suite de Mars,
          Cruelle dpartie!
            Malheureux jour!
          Que ne suis-je sans vie
            Ou sans amour!

          L'amour sans nulle peine
          M'a, par vos doux regards,
          Comme un grand capitaine,
          Mis sous ses tendards.
          Cruelle dpartie!
            Malheureux jour!
          Que ne suis-je sans vie
            Ou sans amour!

La rponse de Gabrielle, bien que moins populaire, mrite d'tre
rappele, car c'est  tort qu'on en a contest l'authenticit.

          Hros dont la prsence
          Fait mes plus doux plaisirs,
          Que ta cruelle absence
          Me cote de soupirs!
          Que ne puis-je te suivre;
            Dans les hasards
          Ou bien cesser de vivre,
            Lorsque tu pars.

          Quoi! toujours aux alarmes
          Tu veux livrer mon coeur,
          Le moindre bruit des armes
          Le glace de frayeur.
          Il n'est point de remde
            A mon tourment;
          Si le guerrier ne cde
            Au tendre amant.

On a attribu bien d'autres vers  Henri IV, comme on lui a attribu
bien des mots qu'il n'a jamais dits. Quel que soit le pote qui ait
adress  Gabrielle les vers charmants que nous allons citer, le
Barnais n'a pas  se plaindre d'en avoir vu grossir son bagage
d'crivain.

            Viens, Aurore,
            Je t'implore,
          Je suis gai quand je te voi.
            La bergre
            Qui m'est chre
          Est vermeille comme toi.
            Pour entendre
            Sa voix tendre
          On dserte le hameau,
            Et Tityre
            Qui soupire
          Faire taire son chalumeau.

            Elle est blonde,
            Sans seconde;
          Elle a la taille  la main;
            Sa prunelle
            Etincelle
          Comme l'astre du matin.

            De rose
            Arrose
          La rose a moins de fracheur,
            Une hermine
            Est moins fine;
          Le lys a moins de blancheur.

            D'ambroisie
            Bien choisie
          Hb la nourrit  part;
            Et sa bouche,
            Quand j'y touche,
          Me parfume de nectar.

Les sparations momentanes des deux amants nous ont valu une srie de
lettres charmantes qui forment, avec les billets froisss soigneusement
recueillis par la belle Corisandre, un galant recueil que Saint-Preux de
sa plume ampoule n'et certes point crit.

Les expressions les plus heureuses y peignent la passion la plus
ardente, et rien n'gale la grce des laconiques billets que chaque
soir, avant de s'endormir sous la tente, Henri IV envoyait  sa
matresse.

Mes belles amours, deux heures aprs l'arrive de ce porteur, vous
verrez un cavalier qui vous aime fort, qu'on appelle roi de France et de
Navarre, titre bien-honneureux, mais bien pnible; celui de votre sujet
est bien plus dlicieux.

Voici quelques traits pris au hasard dans cette correspondance; plus
nombreux et recueillis avec soin, ils ajouteraient un chapitre 
l'histoire du Barnais, chapitre que l'on pourrait intituler _Esprit de
Henri IV_:

       *       *       *       *       *

Cette lettre est courte, afin que vous vous endormiez aprs l'avoir
lue.

       *       *       *       *       *

Passer le mois d'avril absent de sa matresse, c'est ne vivre pas.

       *       *       *       *       *

Pour femme, il n'en est pas de pareille  vous; pour homme nul ne
m'gale  savoir bien aimer.

       *       *       *       *       *

Que ne puis-je partir en croupe derrire le messager que je vous
envoie! je pourrais au moins baiser un million de fois vos belles
mains.

       *       *       *       *       *

Il faut citer encore cette lettre si clbre qui dit en quatre lignes
toute l'histoire des amours de Henri IV et de Gabrielle.

     Je vous cris, mes chres amours, des pieds de votre peinture que
     j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous, non qu'elle
     vous ressemble. J'en puis tre juge comptent, vous ayant peinte en
     toute perfection dans mon me,--dans mon me, dans mon coeur, dans
     mes yeux.

                    Henri

Pourquoi faut-il, hlas! que ces tendres expressions se retrouvent dans
toutes les lettres de Henri IV! le roi galant ne change que les noms:
c'est cette pauvre Fosseuse ou Corisandre, Gabrielle ou la fire
Henriette d'Entragues, ritournelle d'amour qui sert d'ouverture  toutes
les mlodies de la passion.

Au moment o nous sommes arrivs, l'toile de la belle Gabrielle est au
znith. La sduisante matresse de Henri IV a dj le pied sur la
premire marche du trne; quelques jours encore,

          Et le roi va poser la couronne  son front.

Aprs quatre ans d'une union qui avait surmont toutes les traverses,
Gabrielle avait reu du roi le titre de duchesse de Beaufort. Elle lui
avait donn deux nouveaux enfants, Catherine-Henriette, et Alexandre de
Vendme, dont on clbra le baptme avec autant de pompe et d'clat que
s'il et t fils de France.

Ce baptme fut la premire cause des discordes de Sully et de la belle
Gabrielle, qui bientt devaient s'envenimer de tous les rapports des
courtisans.

Un instant, presse par ses amis, Gabrielle eut l'ide de renverser le
ministre qu'elle avait protg; elle y et perdu son temps et ses
peines.

Les historiens de Henri IV lui prtent un mot superbe.

--Je ne sais comment, Sire, vous prfrez un valet  une amie, avait dit
Gabrielle.

--Je retrouverais plus facilement vingt matresses comme vous qu'un
ministre comme lui, aurait rpondu le roi.

Ajoutons cette anecdote  vingt autres tout aussi vraisemblables, et
qu'elles aillent rejoindre la poule au pot dans les nuageux lointains de
la fantaisie historique.

Cette question du mariage de Gabrielle avec le roi apparaissait dj 
l'horizon, grosse d'orages.

On en parlait tout bas  la cour; les cratures de la favorite avaient
de grandes esprances, mais le roi ne s'tait point encore prononc.

C'est  Sully qu'il s'en ouvrit tout d'abord. Il faut lire dans les
_OEconomies_ la curieuse conversation du roi et de son ministre.

--Je voudrais bien, disait Henri IV, trouver femme  mon gr, non point
pouser par politique quelque princesse qui ferait lit  part; je la
veux jolie, bonne et indulgente, je veux surtout qu'elle me fasse de
gros enfants, un tous les ans. Ne connatrais tu point, Rosny, celle
qu'il me faut?

Et Sully de faire semblant de chercher.

--Voyons, cependant, continue Henri IV, les princesses qui sont  marier
en Europe.

Sully savait bien o le roi voulait en venir;

--Cherchons, Sire.

Et il grena la liste des filles nubiles de souches royales, sans en
omettre une seule, avec une sret de mmoire et de renseignements qu'on
trouverait  peine aujourd'hui chez le rdacteur aux gages de Justus
Perthes, l'heureux diteur de l'Almanach de Gotha.

A chaque nom nouveau, Henri IV secouait la tte.

--Ce n'est point encore mon affaire.

--Cherchons, Sire. Mais je ne vois plus qu'un moyen. Donnez rendez-vous
dans la cour de votre Louvre  toutes les jolies filles de France de
dix-sept  vingt-cinq ans, vous choisirez.

--Eh bien! non, dit le roi impatient de la mauvaise volont de son
ministre, nous n'avons que faire de chercher. N'ai-je pas la duchesse de
Beaufort?

Le grand mot tait lch. Sully poussa les hauts cris. Mais le roi
tenait ferme  son ide. Il y eut des dmarches faites  Rome d'abord,
puis prs de madame Marguerite, afin d'obtenir la libert du roi.

Le Vatican la marchanda longtemps. Marguerite de Valois dclara qu'elle
ne s'y prterait jamais et que ce n'tait pas pour l'ancienne matresse
du duc de Bellegarde, l'pouse dshonore de Liancourt, qu'elle
consentirait  briser son union avec Henri IV.

Les ngociations se poursuivirent nanmoins, et une nouvelle
complication, le projet de mariage du roi et de Marie de Mdicis, vint
ajouter aux embarras dj trs-grands et trs-rels de la cour de
France.

Les choses en taient  ce point, lorsque, comme un coup de foudre,
parvint au roi la nouvelle de la mort de Gabrielle.

Quelques dtails sur cette fin si prmature.

On tait alors dans la semaine sainte. Madame de Beaufort, enceinte de
quatre mois, se rendit  Paris pour faire ses pques dans cette ville,
afin de se faire voir bonne catholique au peuple qui ne la croyait pas
telle. Gabrielle descendit chez Zamet, ce fameux seigneur de dix-sept
cent mille cus qui prtait  Henri IV pour ses petites parties le
magnifique htel qu'il avait fait construire.

Le jeudi de la semaine sainte, aprs un dner o Zamet avait dpass le
_nec plus ultr_ de la somptuosit, madame de Beaufort eut envie
d'entendre les Tnbres en musique au petit Saint-Antoine. Elle s'y
rendit accompagne de mademoiselle de Guise et de la duchesse de Retz.
Elle tait fort joyeuse ce jour-l; les ngociations pour son mariage
allaient  son gr, et elle avait reu du roi une lettre trs-passionne
dans laquelle il lui annonait que, pour en finir, il venait de dpcher
 Rome le sieur du Fresne.

Pendant l'office, elle fut prise de douleurs d'entrailles et
d'blouissements. On la reconduisit chez Zamet. A son arrive  l'htel,
elle se trouvait un peu mieux. Elle fit un tour de jardin et gota d'un
fruit.

C'est alors que Zamet lui annona que le mariage de Henri IV et de Marie
de Mdicis tait dcid.

Ses convulsions la reprirent presque aussitt, accompagnes des
symptmes les plus alarmants. Fortement frappe de l'ide qu'elle tait
empoisonne, dit Sully, elle commanda qu'on la tirt de chez Zamet et
qu'on la transportt chez sa tante madame de Sourdis.

Le trajet ne fit qu'augmenter ses douleurs, et, aprs un jour et demi
d'atroces souffrances, elle expira le samedi 10 avril  sept heures du
matin.

Les mdecins et chirurgiens, dit le journal de Henri IV, n'osrent pas,
 cause de sa grossesse, lui faire des remdes violents. Tels avaient
t ses efforts et ses syncopes, que sa bouche fut tourne vers la nuque
de son col. Elle tait devenue si hideuse qu'on ne pouvait la regarder
sans effroi. Son corps ayant t ouvert, son enfant fut trouv mort.

Henri IV, prvenu trop tard, fit clater le plus vif dsespoir. Il
sanglotait tout haut, refusait toute consolation, se plaignant d'tre
dsormais seul sur la terre.

Il prit le deuil et il voulut que toute la cour suivit son exemple. Des
funrailles presque royales furent faites pour cette belle matresse de
Henri IV. Son corps fut conduit en pompe solennelle  l'abbaye de
Maubuisson, dont une de ses soeurs tait alors abbesse.

Des bruits sinistres se rpandirent autour du cercueil de la duchesse de
Beaufort. Ce mot terrible de poison, si souvent murmur dans les sombres
appartements du Louvre lorsque rgnait une premire Mdicis, revenait
fatalement avec une autre princesse de ce nom.

Zamet fut accus, et bien d'autres.

Mais il faut se garder de prter l'oreille aux vagues murmures du
soupon.

Dieu seul, dit Shakespeare, a jamais su ce qu'il y avait au fond de la
coupe.

Le peuple, qui avait ha Gabrielle, ne s'agenouilla point au passage du
cortge funbre, et les cendres de la belle favorite n'taient pas
froides encore, que dj couraient sur elle les pamphlets les plus
injurieux.

Voici le commencement d'un dialogue de quatre pages, en vers, compos le
lendemain de sa mort. C'est son ombre qui revient tout exprs de l'enfer
pour confesser ses crimes:

          De mes parents l'amour voluptueuse
          Et de mes soeurs l'ardeur incestueuse
          Rendent assez mon lignage connu.
          De l'excrable et malheureux Atre
          Est emprunt notre surnom d'Estre,
          Nom d'adultre et d'inceste venu.

Les haines ardentes contenues pendant sa vie clataient, et les six
soeurs de la belle Gabrielle ayant assist  ses obsques, il se trouva
un pote pour faire ce sixain.

          J'ai vu passer sous ma fentre
          Les six pchs mortels vivants
          Conduits par le btard d'un prtre,
          Qui tous les six allaient chantants:
          Un requiescat in pace
          Pour le septime trpass.

La Restauration eut l'ide de faire lever une statue  la belle
Gabrielle, en 1820, poque o l'on ne parlait d'Henri IV dans les salons
bien pensants que les larmes aux yeux.

Louis XVIII donna son approbation. Cet homme d'esprit dut bien rire ce
jour-l.

tait-ce sa faute  lui si ceux qui l'entouraient n'avaient lu
l'histoire de France que dans les Pre Loriquet de la maison de Bourbon?




XI

CATHERINE-HENRIETTE D'ENTRAGUES.

MARQUISE DE VERNEUIL.


Les cloches qui avaient sonn le glas funbre de la duchesse de Beaufort
vibraient encore, que dj Henri IV songeait a pourvoir son coeur d'une
nouvelle matresse. Son dsespoir fut aussi court qu'il avait t
violent.

Les distractions qu'il trouvait  l'htel de Zamet ne suffisaient pas
pour combler le vide creus par la mort de Gabrielle. Il s'en allait,
comme a dit un crivain du temps, escarmouchant du coeur avec l'une et
avec l'autre, fort indcis de son choix, lorsque le hasard, aid d'une
mre peu scrupuleuse, jeta sur son passage la belle et fire Henriette
d'Entragues. Cette mre complaisante n'tait autre que la charmante
Marie Touchet, qui, en pousant le seigneur de Balzac d'Entragues, ne
songeait probablement pas  faire souche de matresses royales. Mais
nous rencontrerons plus d'une fois dans l'histoire de ces familles
prdestines.

Une partie de chasse, fut le thtre de la premire entrevue. Le roi,
tout aussitt, mordit  cet appt irrsistible de deux yeux ardents
d'une vivacit plus que provoquante. Les traits d'Henriette, sans avoir
la rgularit de ceux de Gabrielle, taient peut-tre encore plus
sduisants. Et puis, n'tait-elle pas encore embellie, aux yeux d'Henri
IV, du piquant attrait de la nouveaut?

Mais le Vert-Galant dut modrer son impatience. La fille de Marie
Touchet savait trop l'art de se faire dsirer pour ne pas reculer 
propos aprs tre alle au-devant de l'amour. Les commencements de cette
liaison ont toute la majest d'une ngociation diplomatique.

Il y eut des pourparlers, des alles, des venues; un ambassadeur, de
Lude, avait t nomm.--Triste ambassade! La pierre d'achoppement,
c'tait M. de Balzac d'Entragues. Ce gentilhomme tenait  conserver ce
qui restait d'honneur  sa maison; peut-tre parce que la vertu de sa
femme avait fait naufrage, il tenait  garder celle de sa fille. Il mit
de Lude  la porte. Par bonheur, l'ambassadeur d'Henri IV connaissait le
chemin des fentres.

Le roi maugrait fort de tous ces contre-temps. Oubliant que dj sa
barbe grisonnait, le Vert-Galant sur le retour se croyait aim
d'Henriette et n'accusait que la tyrannie des parents.

Bientt cependant on entra dans la voie des transactions. Les bases des
premiers protocoles furent poses par la jeune fille, ou plutt par sa
mre. M. d'Entragues continuait  jouer  l'cart son rle de pre
rigide, sans doute pour se mnager une entre lorsque le moment lui
paratrait convenable. La modeste, sduisante et spirituelle Henriette
d'Entragues mettait sa capitulation au prix de cent mille cus.

Ce chiffre formidable fit pousser les hauts cris  Henri IV. Il
marchanda mme, le ladre! oui, il marchanda; mais la place tint bon, et,
un beau matin, Sully reut l'ordre de compter la somme.

Le ministre, fort embarrass  ce moment de runir les quatre millions
ncessaires au renouvellement de l'alliance des Suisses, commena par
refuser net. Il disait que pour une somme si norme son matre aurait
dix femmes plus belles et plus vertueuses que mademoiselle d'Entragues.
Il avait dix mille fois raison, mais on ne raisonnait pas avec
l'impatience amoureuse du Vert-Galant, et il fallut bien s'excuter.

C'est alors que Sully s'avisa d'un stratagme qui, mieux que de longues
considrations, nous donne une exacte ide de son caractre et de celui
de son matre.

Il fit porter les cent mille cus dans le cabinet du roi, et en sa
prsence les fit compter et recompter avec une grande ostentation par
ses secrtaires. Cet or et cet argent, qui couvraient presqu'entirement
le plancher du cabinet, blouirent le Barnais.

--Nous sommes, dit-il d'un ton joyeux, bien plus riches que je ne
croyais.

--Il est vrai, rpondit Sully, mais tout ce que vous voyez l, Sire,
doit tre, par vos ordres, port  mademoiselle d'Entragues.

Henri resta un instant pensif; puis, comme honteux de lui-mme, il
sortit en murmurant:

--Ventre-saint-gris, voil une nuit bien paye.

Cette nuit, tant dsire et si chrement achete, il ne la tenait point
encore.

Avec les cent mille cus, de nouveaux scrupules taient venus  la
famille d'Entragues. Il y eut de nouvelles difficults, de nouvelles
ngociations. Le roi, de jour en jour plus pressant, sommait Henriette
de tenir sa promesse; mais elle, avec un art infini, maudissait comme
son amant la surveillance fcheuse d'une famille trop attache  un vain
point d'honneur, lui jurait qu'elle attendait avec impatience une
occasion favorable, et finissait par le remettre au lendemain.

Henri IV, de guerre lasse, allait peut-tre abandonner la partie et ses
cent mille cus, qui  cette heure lui tenaient au coeur au moins autant
que son amour, lorsqu'il reut d'Henriette une lettre o elle lui
expliquait qu'une promesse de mariage en bonne et valable forme,
adresse  M. d'Entragues, mettrait en repos la conscience chatouilleuse
de ce bon pre et assurerait enfin leur libert et leur bonheur.

Les chroniques nous ont conserv la curieuse ptre de l'adroite
demoiselle: avec une heureuse habilet d'expressions, elle prouve au roi
qu'elle n'est pour rien dans cette dernire exigence: elle a engag ses
parents  se contenter d'une promesse verbale, mais ils s'opinitrent 
exiger un crit, Enfin, Sire, ajoute-t-elle en terminant, puisqu'ils
s'enttent de cette vaine formalit, quel risque y a-t-il  se prter 
leur manie? Vous ne ferez point difficult de les satisfaire, _si vous
m'aimez comme je vous aime_. A mon gard, tout ce qui m'assurera mon
amant me satisfera.

Il ne fallait pas tant d'loquence pour convaincre le roi; une promesse,
de mariage surtout, ne lui avait jamais sembl un obstacle srieux.
Aprs un don de cent mille cus, cette _vaine formalit_, comme disait
mademoiselle d'Entragues, lui paraissait une plaisanterie. Il et
dfendu son coffre-fort, il signa sans hsiter et de la meilleure grce
du monde la promesse de mariage qui devait lui ouvrir l'alcve de la
belle Henriette.

Nous avons ce document, crit en entier de la main de Henri IV, et
scell du sceau royal; il tait de nature  satisfaire le pre le plus
exigeant:

     Nous, Henri, roi de France et de Navarre, en foi et parole de roi,
     promettons et jurons  M. de Balzac d'Entragues, que nous donnant
     pour compagne demoiselle Catherine-Henriette d'Entragues, sa fille,
     au cas que dans six mois elle devienne grosse, et qu'elle accouche
     d'un fils, alors et  l'instant, nous la prendrons pour femme et
     lgitime pouse, dont nous solenniserons le mariage publiquement et
     en face de notre mre sainte Eglise, selon les solennits requises
     et accoutumes.

                    Henri.


L'histoire de cette promesse de mariage, que Sully appelle un honteux
papier, n'est pas la page la moins curieuse des _OEconomies_.

Henri IV, au moment de partir pour le chteau de M. d'Entragues, s'avise
de montrer le fameux acte  son ministre. Sully le prend, le lit avec
une attention triste qui fait monter le rouge au front du Vert-Galant,
et enfin le lui rend froidement et sans prononcer une parole.

--L! l! dit le roi, parlez librement et ne faites pas tant le
discret; n'ayez crainte que je me fche.

Sully alors reprend la promesse et la met en pices.

--Comment, morbleu! s'crie Henri, que prtendez-vous faire? Je crois
que vous tes fou!

--Il est vrai, Sire, que je suis fou, rpond le hardi confident; plt 
Dieu que je le fusse tout seul en France!

Le roi s'loigna en maugrant, comme c'tait son habitude lorsqu'il ne
voulait pas avouer que Sully avait raison; mais avant de partir pour
Malesherbes, rsidence de la famille d'Entragues, il eut soin de
prparer une nouvelle cdule.

De ce jour, Henriette fut toute  lui, et un mois ne s'tait pas coul
qu'elle jouissait de toutes les prrogatives et de toute l'influence que
dix ans de dvouement et d'affection avaient mrites  la belle
Gabrielle. Mais quelle diffrence! L'humeur gale et douce de la
duchesse de Beaufort la faisait aimer de tous ceux qui approchaient le
roi, son esprit conciliant suffisait  apaiser les mille querelles que
des intrts divers font natre entre les courtisans; avec l'altire
Henriette, au contraire, la discorde entra  la cour, et Henri IV ne
tarda pas  s'apercevoir qu'il avait choisi la tempte pour compagne.

Les graves embarras que, ds le premier jour, suscita la nouvelle
favorite ne diminurent en rien la passion du Barnais: le pouvoir des
femmes sur son esprit grandissait avec les annes.

Gabrielle avait t duchesse de Beaufort, Henriette fut marquise de
Verneuil; et telle tait aprs peu de semaines son influence, que le duc
de Savoie se crut oblig d'acheter par des prsents d'une norme valeur
sa toute-puissante protection.

Souveraine matresse au palais de Fontainebleau, ces dserts chers 
Henri IV, la marquise ordonnait  son gr les ftes et les chasses, ce
qui ne l'empchait pas d'assister aux conseils du roi, d'avoir sa
politique et d'mettre son avis, au grand dplaisir de Sully, des
gnraux et des ministres.

Pour mademoiselle d'Entragues, le Barnais tait devenu prodigue, et
chaque jour quelque don nouveau venait tmoigner de la vivacit de sa
passion. S'loignait-il, tait-il forc de quitter les genoux
d'Henriette, mme pour une seule journe, il retrouvait pour lui crire
de ces expressions si tendres, si navement amoureuses, qui jadis
mouillaient de douces larmes les yeux de la Belle Gabrielle:

     Mon cher coeur, un livre m'a men jusque devant Malesherbes, j'y
     ai prouv la douce souvenance des plaisirs passs; je vous ai
     souhaite entre mes bras comme autrefois je vous y ai vue....
     Bonjour, chres amours. Si je dors, mes songes seront de vous, si
     je veille, mes penses seront de mme. Recevez un million de
     baisers de moi.

                    Henri



O roi prometteur et oublieux!  marchand de belles paroles! Tandis qu'il
signait ainsi une promesse de mariage, qu'il crivait  sa matresse des
billets passionns, ses ambassadeurs ngociaient  Rome la rupture de
son mariage avec Marguerite de Valois et une nouvelle alliance avec
Marie de Mdicis.

Les ngociations taient sur le point de russir: la reine de Navarre
avait accord son consentement au divorce, et le pape devait saisir avec
empressement cette occasion de donner en France une nouvelle force au
parti catholique, cet ancien parti de la Ligue qui n'avait cess de
lutter de tout son pouvoir contre l'influence de la Belle Gabrielle.

Le moment approchait cependant o Henri IV allait tre somm de tenir
sa parole royale fort aventure. La marquise de Verneuil tait enceinte
et comptait avec une fbrile impatience les jours qui la sparaient du
moment o la naissance d'un fils,--elle tait sre, disait-elle, que ce
serait un fils,--lui assurerait la couronne.

Le roi tait fort inquiet; il sentait que si la marquise mettait au
monde un garon les fauteurs de rbellions auraient en main une arme
terrible. Le hasard, ce complice de toute sa vie, vint  son aide.

La favorite, en l'absence de son amant, alors dans les environs de
Moulins, attendait au chteau de Monceaux le moment de ses couches,
auxquelles Henri avait promis d'assister. Une nuit, le tonnerre tomba
dans sa chambre et lui causa une telle frayeur, que quelques heures plus
tard elle mit au monde, avant terme, un enfant mort.

Ainsi Henri IV fut dli de son engagement imprudent, mais non d'un
amour disproportionn dont les consquences devaient tre si fcheuses.

Cependant,  la premire nouvelle du terrible accident survenu  sa
matresse, le roi tait accouru. Tant que la vie de la malade fut en
danger, il veilla fidlement  son chevet, et sa prsence, plus que
l'habilet des mdecins, contribua au salut de la marquise.

Une triste nouvelle attendait Henriette  sa convalescence; elle ne
recouvra la sant que pour apprendre le mariage de Henri IV avec Marie
de Mdicis.

La colre et le dsespoir de mademoiselle d'Entragues sont faciles 
comprendre, pour qui connat le caractre fougueux de cette jeune
ambitieuse; elle voulait aller trouver son amant, lui reprocher sa
flonie et son manque de parole, l'accabler des plus cruelles injures.
Mais dj le Barnais, redoutant une orageuse explication, avait quitt
Monceaux et galopait vers la Savoie.

Quelques jours suffirent pour changer les dispositions d'Henriette. Ne
pouvant tre reine, elle pensa qu'elle devait au moins conserver comme
matresse la toute-puissance, et nous la voyons accabler le roi de
lettres tendrement plaintives:

     Souvenez-vous, Sire, crit-elle, d'une demoiselle que vous avez
     possde et qui s'est livre  vous sur votre foi et parole
     royale.

Ailleurs nous trouvons ce curieux passage:

     Je ne vous parle que par soupirs, car pour mes autres plaintes
     secrtes, Votre Majest les peut sourdement entendre de ma pense,
     puisque vous connaissez aussi bien mon me que mon corps. En mon
     me misrable, Sire, il ne me reste que cette seule gloire d'avoir
     t aime du plus grand monarque de la terre.

Ces larmes et ces tristesses troublaient comme un remords l'me de Henri
IV; et il n'y put rester insensible; plus d'une fois il quitta l'arme
pour aller implorer son pardon, et c'est  Henriette qu'il fit porter
les drapeaux pris sur l'ennemi, galanterie dplace qui fit hautement
murmurer les vieux compagnons d'armes du roi de Navarre.

Il est  croire que toutes ces belles prvenances du roi avaient leur
but: Il dsirait vraiment se faire rendre sa promesse de mariage, qui ne
laissait pas que de l'inquiter. Mais cet engagement tait en bonnes
mains; et tandis que la marquise trompait Henri par une feinte
rsignation, ses parents envoyaient  Rome la fameuse promesse. Elle
arriva trop tard, lorsque dj Marie de Mdicis, marie par
procuration, mettait le pied sur la terre de France.

La premire entrevue des nouveaux poux eut lieu  Lyon, le 9 dcembre
de l'an 1600. Le genre de beaut de Marie de Mdicis ne plut point au
Vert-Galant; pour une fois en sa vie, il se trouva une femme qui n'tait
pas  son gr, c'tait la sienne. La nouvelle reine avait alors
vingt-sept ans; elle tait grosse, commune, n'avait rien de l'lgance
ni de l'esprit des Mdicis, ses anctres paternels, et ne tenait que du
sang autrichien de sa mre.

Elle justifiait assez bien, on le voit, cette pithte de _grosse
banquire_ qu'en un jour de querelle devait lui donner la marquise de
Verneuil.

Le caractre de Marie ne rachetait pas tous ces dfauts, elle tait
jalouse, emporte et bigote.

Malgr tout, Henri IV, le soir mme de la premire entrevue, passa
par-dessus toutes les lenteurs de l'tiquette et pntra dans
l'appartement de la nouvelle reine; il avait hte de rendre indissoluble
un mariage que trop de prtextes pouvaient faire annuler.

Le voyage de Marie de Mdicis continua  petites journes, le roi parti
en avant faisait l'office de fourrier. Ce voyage fut un long triomphe.
Le parti catholique devait bien cette ovation  la nice du Saint-Pre,
et c'est au milieu des acclamations les plus enthousiastes qu'elle fit
son entre  Paris, o l'attendaient de cruelles dceptions.

Il tait dans la destine de Marie de Mdicis de voir sa vie trouble
par des favorites royales. Jeune fille, elle avait d fuir le palais
paternel o rgnait despotiquement Bianca Capello, la belle courtisane
vnitienne; pouse et reine, elle dut subir une humiliante rivalit avec
la marquise de Verneuil; mre enfin, elle eut la douleur de voir des
btards partager avec son fils les caresses paternelles.

Il ne faudrait pas cependant se trop apitoyer sur les malheurs de Marie;
sa vertu est reste trop quivoque pour qu'on lui accorde tout l'intrt
que mrite une pouse trahie. Son cousin Virginio Orsini, dont
l'affection n'tait rien moins que fraternelle, le duc de Bellegarde, et
enfin le trop fameux Concini, l'aidrent, dit-on,  se venger des
infidlits trop nombreuses de son poux. Pour les deux premiers, la
chronique s'aventure peut-tre, mais le doute n'est pas possible 
l'gard de celui qui devint plus tard le marchal d'Ancre.

Tranquille du ct de ses ennemis, Henri IV, aprs son mariage, avait
espr vivre enfin en repos. Il se trompait: il retrouva dans sa maison
la guerre qui avait cess au dehors.

Un mois ne s'tait pas coul depuis l'arrive de Marie de Mdicis, que
dj le Louvre tait devenu un enfer. La faute en tait au Vert-Galant,
qui avait caress cet espoir insens d'accorder deux femmes
terriblement jalouses, une femme lgitime et une matresse, et qui
avait la prtention de les faire vivre en bonne intelligence sous le
mme toit.

Henri n'accorda mme pas  sa femme les trois mois du pote, mois bnis
du premier amour; il avait t repris d'une belle passion pour
Henriette, dont le bon bec l'amusait infiniment, et il ne se passait
pas de semaine qu'il ne fit quelque nouvelle entreprise pour aller
coucher au chteau de Verneuil.

Aussi chaque jour de terribles querelles clataient dans le mnage
royal; cette illustre paire d'amants, dit une chronique, vivait dans
une brouillerie perptuelle. Sully avait assez  faire  mettre le
hol, et deux ou trois fois il n'eut que le temps d'arrter le bras de
la reine qui se levait menaant sur son poux. Le ministre n'tait pas
l sans doute le jour o elle gratigna si fort la figure de Henri qu'il
en porta les marques plus d'une semaine.

Comme de juste, la marquise de Verneuil avait t prsente  la reine.
Marie de Mdicis l'avait reue plus que froidement, et tout l'esprit de
la favorite n'avait pu arracher une parole  l'pouse outrage.

Le rve de Henri tait de donner  sa matresse un logement au Louvre;
mais toute son habilet diplomatique avait chou contre la juste
jalousie de la reine. Les courtisans qui s'taient entremis ne
russirent pas mieux que leur matre, et deux ou trois d'entre eux
payrent d'une disgrce un chec auquel ils eussent d s'attendre. Rosny
lui-mme n'eut pas une chance meilleure. Le roi dsesprait presque,
lorsqu'une des femmes de la reine offrit de le servir. Cette femme tait
Lonora Galiga.

Cette intrigante, toute-puissante sur l'esprit de sa matresse, la
dcida  subir la marquise de Verneuil, et bientt les deux ennemies,
l'pouse et la matresse, semblrent vivre dans la meilleure
intelligence.

Ce fut un scandaleux et triste spectacle: la reine et la favorite eurent
chacune leur appartement au Louvre, appartements si voisins qu'une
simple porte de communication dont le roi avait la clef les
sparait.--Je suis enfin heureux, disait le Vert-Galant. Il y avait de
quoi!

A quelque temps de l Marie de Mdicis et la marquise eurent chacune un
fils  peu de semaines de distance. Le roi fit aussi bon accueil  l'un
qu' l'autre. Les enfants avaient toujours eu le don de le rjouir, de
quelque part qu'ils vinssent. Ils taient pour lui comme un signe de
prosprit, et  ce compte Henri put s'estimer un monarque prospre. Il
n'tait alors question que de la bonne intelligence des deux mres. Aux
ftes qui clbrrent la naissance d'un dauphin, Marie de Mdicis
inscrivit le nom d'Henriette sur la liste des dames qui devaient danser
un ballet qu'elle avait compos. Chaque dame reprsentait une vertu.

Ce fut le dernier triomphe d'Henriette. Nous allons voir plir son
toile jusqu' ce qu'elle s'teigne dans les brumes paisses de l'oubli.
Le premier coup qui devait branler sa fortune, lui fut port par la
reine; cette Italienne qui pouvait se composer un visage souriant, mais
non tancher le fiel de son coeur. Marie de Mdicis, par l'entremise
d'une des soeurs de Gabrielle, fit tenir au roi des lettres de la
marquise adresses au duc de Joinville, pour lequel elle avait eu une
vive passion. Dans ces lettres, que Joinville avait sacrifies  une
nouvelle matresse, le roi et la reine taient indignement outrags.
L'amour d'Henri surtout y tait tourn en ridicule au bnfice d'un
prfr.

Le Vert-Galant, si naf au fond avec les femmes, fut altr par la
lecture de cette correspondance. Il se croyait aim! Joinville dut
quitter la cour, et on conseilla  la marquise d'aller prendre l'air
dans une de ses terres. Elle obit furieuse et jurant de se venger.

Nous n'entrerons point ici dans les dtails des intrigues sourdes et des
conspirations qui troublrent le rgne de Henri IV. A presque toutes
nous trouvons mles mademoiselle d'Entragues et sa famille.

Dj, lors de la conspiration de Biron, le pre et le frre de la
favorite n'avaient d la vie qu' ses prires. Une nouvelle entreprise
ne fut pas plus heureuse; mais Henriette elle-mme se trouva compromise,
et le roi ordonna sa mise en jugement.

Rendue  la libert, dvore de rage et d'ambition due, elle passa sa
vie  susciter des ennemis  ce roi qui l'avait tant aime. Telles
avaient t ses menaces, elle avait parl si haut de ses projets de
vengeance, qu'on l'accusa d'avoir, de concert avec d'pernon, mis le
couteau aux mains de l'infme Ravaillac.

De ce moment elle cessa de paratre  la cour, et nul ne se souvenait
plus de cette belle et fire Henriette d'Entragues, lorsqu'elle mourut 
son chteau de Verneuil le 9 fvrier 1633. Elle avait cinquante-quatre
ans.




XII

MADEMOISELLE DE HAUTEFORT

ET

MADEMOISELLE DE LA FAYETTE.


Seule, la loi des contrastes donne ici une place aux chastes amours de
Louis XIII; le noble caractre des belles et vertueuses amies de ce
prince mlancolique reoit un clat nouveau du voisinage de tant de
favorites royales, qui n'ont mme pas pour excuse la violence de la
passion, et dont l'ambition semble avoir t le seul mobile.

Des chroniques mensongres peuvent, il est vrai, donner au roi seul tout
l'honneur d'une sagesse si rare  cette poque qu'elle en est presque
invraisemblable; mais il faut avoir tudi bien superficiellement la
vie de mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette pour avancer que
leur vertu ne fut qu'impuissance, et qu'elles firent, l'une et l'autre,
tous leurs efforts pour forcer la triple cuirasse de pudeur, de glace et
de scrupules religieux, qui dfendait contre leurs galantes tentatives
le coeur de leur royal ami.

Leur conduite politique, bien que toute de dvouement et de
dsintressement, mrite moins d'loges: leur nom se trouve ml 
toutes les cabales,  tous les complots des grands seigneurs, de la
reine-mre et d'Anne d'Autriche. Abuses par l'influence personnelle de
la reine, dupes de sa dangereuse amiti, elles la secondrent de toutes
leurs forces dans ses entreprises contre un ministre dtest.

Mais  une cour o Richelieu tait le matre, les femmes devaient avoir
une faible influence; le cotillon s'effaait devant la robe rouge de
l'ombrageux cardinal.

On n'en a pas trop dit sur la chastet de Louis XIII; la froideur de sa
nature lui rendait facile la vertu que lui imposaient ses scrupules
religieux. Ce fils du Vert-Galant n'aimait pas les femmes, et il
considrait l'immodestie comme un scandaleux et damnable pch.

On pense s'il eut  souffrir au milieu d'une cour licencieuse, dont les
dames n'avaient pas assez d'admiration ni de regrets pour la galanterie
de Henri IV. Au moins ne se gnait-il pas pour exprimer ses sentiments
d'une faon souvent plus que brutale.

Un jour,  la table royale, il remarqua une dame qui talait avec une
complaisance exagre les splendeurs d'une fort belle gorge.--Les
portraits des femmes modestes du temps nous donnent une ide de ce que
pouvait tre l'exagration.--Le roi ne dit mot, tout d'abord, vitant
seulement de tourner les yeux de ce ct. Mais  la fin du repas il
conserva dans sa bouche une gorge de vin rouge et la lana dans le
corset de la dame.

La chastet chez Louis XIII tait bien moins une vertu qu'une affaire de
temprament; ainsi, souvent il allait, suivant l'usage d'alors, coucher
avec le conntable de Luynes, et bien qu'il fut amoureux de la femme du
conntable, il s'endormait tranquille sur le mme chevet.

--Pour moi, disait-il souvent, les femmes sont chastes jusqu' la
ceinture.

--Il fallait donc, disait Bassompierre, la leur faire porter aux genoux.

Mais que dire de l'incroyable pruderie de ce prince!

Entrant un jour  l'improviste chez la reine, il aperut aux mains de
mademoiselle de Hautefort un billet qu'elle venait de recevoir. Il la
pria de le lui laisser lire; mais comme il contenait quelques
plaisanteries sur les platoniques amours du roi, la jeune fille refusa
et cacha le billet dans son sein. La reine alors saisit en plaisantant
les mains de mademoiselle de Hautefort, et, les retenant dans les
siennes, dit au roi de prendre le billet o il se trouvait. Louis XIII,
n'osant se servir de ses mains, prit les pincettes d'argent du foyer et
essaya d'atteindre le malencontreux billet. Il n'y put russir et
s'loigna, fort attrist des rires des deux femmes.

Ainsi agit le Louis XIII de l'admirable drame de Victor Hugo, et lorsque
Marion Delorme a cach dans son sein la grce de Didier, l'Angely peut
lui dire:

                                         Bon, gardez-la
          Tenez ferme, le roi ne met pas les mains l;
          Il n'oserait rien prendre au corset de la reine.

Tel tait ce prince mlancolique qui, plus que tout autre, avait besoin
des douces consolations de l'amiti. Avec une abngation hroque, digne
de toute notre admiration, il avait abdiqu aux mains de Richelieu. Il
sentait son impuissance et admirait, tout en le redoutant, le sombre
gnie du ministre. Mais aussi que de penses amres en ce coeur royal,
que de rages dvores en secret, que de sourdes rvoltes!

          . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          Il me gne, il m'opprime! et je ne suis ni matre
          Ni libre, moi qui suis quelque chose peut-tre.
          A force de marcher si lourdement sur moi
          Craint-il pas  la fin de rveiller le roi?
          . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
          Le manant est du moins matre et roi dans son bouge!
          Mais toujours sous les yeux avoir cet homme rouge;
          Toujours l, grave et dur, me disant  loisir:
          --Sire, il faut que ceci soit votre bon plaisir!
          Drision! cet homme au peuple me drobe,
          Comme on fait d'un enfant, il me met dans sa robe,
          Et quant un passant dit:--Qu'est-ce donc que je voi
          Devant le cardinal?--On rpond: C'est le roi.

Ce roi si profondment malheureux, ce mari sans pouse, ce fils sans
mre, eut au moins ce rare bonheur d'aimer deux femmes parfaitement
vertueuses, Mesdemoiselles de Hautefort et de La Fayette, deux anges
consolateurs dont la moins aime fut pour lui comme un baume cleste sur
ce Golgotha qu'on appelle le trne.

C'est  Lyon, en 1630, au sortir d'une grave maladie, que Louis XIII,
parmi les filles d'honneur de sa mre, Marie de Mdicis, remarqua
mademoiselle de Hautefort. C'tait une toute jeune fille encore,
presqu'une enfant. On l'appelait l'_Aurore_, pour marquer son extrme
jeunesse et son innocent clat. Elle tait blanche et rose; ses grands
yeux bleus voils de longs cils avaient une admirable expression, ses
cheveux d'un blond cendr taient d'une richesse incomparable, enfin un
trs-grand air tempr par une tenue presque svre relevait encore
cette beaut prcoce.

La modestie, aussi bien que la beaut de mademoiselle de Hautefort, dit
M. Cousin, touchrent profondment Louis XIII; peu  peu il ne put se
passer du plaisir de la voir et de s'entretenir avec elle; et lorsqu'
son retour de Lyon, aprs la fameuse _journe des dupes_, l'intrt de
l'Etat et sa fidlit  Richelieu le forcrent d'loigner sa mre, il
lui ta la jeune Marie et la donna  la reine Anne, en la priant de la
bien traiter et de l'aimer pour l'amour de lui.

La reine reut avec une froideur facile  comprendre sa nouvelle fille
d'honneur; elle voyait en elle une rivale, et, ce qui lui tait bien
autrement pnible, une surveillante charge d'pier ses moindres actions
et d'en rendre compte. Elle se trompait, et ne tarda pas  le
reconnatre: jamais elle n'eut au contraire d'amie plus sre et plus
dsintresse.

Certaine du dvouement de mademoiselle de Hautefort, Anne d'Autriche put
la voir sans inquitude et mme favoriser l'amour du roi pour la belle
Marie; elle trouvait en elle un appui contre son ennemi le cardinal de
Richelieu. Le caractre des deux amants lui tait un sr garant de
l'innocence de leurs relations; et d'ailleurs, que lui importait!

Rien de triste, de platonique, de glacial comme ces amours de Louis
XIII. Tous les soirs il l'entretenait dans une embrasure de fentre du
salon de la reine; mais il ne lui parlait d'ordinaire que de la chasse,
de ses chiens et de ses oiseaux de proie, sans doute il s'attachait 
lui dmontrer qu'ils ont tort ceux qui croient

          Que l'Alte au grand vol ne vaut pas l'Alfanet.

Dans le jour, Louis XIII tenait un registre fort exact de tout ce qu'il
disait  son amie: on a retrouv  sa mort ces singuliers
procs-verbaux; ou bien il composait pour elle des chansons et des vers
lgiaques.

Il n'est rien rest des posies amoureuses de Louis XIII. Mais voici un
couplet qui peint avec assez de grce le charme qu'exerait mademoiselle
de Hautefort sur l'humeur chagrine de son royal amant:

          Hautefort merveille
            Rveille
          Tous les sens de Louis,
          Quand sa bouche vermeille
          Lui fait voir un souris.

Ces relations si tristes, ces glaciales assiduits pesaient horriblement
 mademoiselle de Hautefort. Si elle n'avait pas profit pour rompre
d'une de ces brouilles incessantes que soulevait l'humeur capricieuse du
roi, c'tait autant par amiti pour la reine que par piti pour le
malheureux Louis XIII. Un peu d'orgueil se mlait  ces sentiments; elle
tait fire de rsister  Richelieu, dont elle s'tait dclare
l'ennemie.

Le cardinal-ministre, dans le principe, avait vu d'un oeil favorable
l'amour du roi pour mademoiselle de Hautefort; il pensait l'attirer
facilement  lui, et en faire un des instruments de sa politique; mais
il n'avait pas tard  se convaincre que toutes ses sductions ne
tenteraient jamais la fire jeune fille tout entire au parti de la
reine qu'elle croyait injustement dlaisse et perscute.

Craignant sans doute de trouver en mademoiselle de Hautefort un obstacle
srieux, Richelieu entreprit de l'loigner; il y russit facilement. Il
tenait entre ses mains le confesseur de Louis XIII. Ce prtre veilla
dans le coeur de son pnitent des scrupules que calment d'ordinaire les
directeurs des consciences royales, et le faible prince essaya
d'arracher de son coeur une passion que le reprsentant de Dieu sur la
terre lui disait tre criminelle. Mademoiselle de Hautefort dut quitter
la cour pour quelque temps, plus heureuse que triste d'une rupture que
souvent elle avait song  provoquer la premire.

Priv de cette douce affection qui l'avait aid  supporter les amres
tristesses de sa vie, Louis XIII tait devenu plus morose et plus sombre
que jamais. Telles furent alors les inquitudes de Richelieu et des
politiques de son parti, qu'ils rsolurent de remplacer, s'il tait
possible, mademoiselle de Hautefort dans le coeur du roi.

C'est sur mademoiselle de La Fayette que l'on jeta les yeux. L'vque de
Limoges, l'ex-favori Saint-Simon et autres, se chargrent de la
ngociation.

La beaut de mademoiselle de La Fayette tait le contraste vivant de
celle de mademoiselle de Hautefort. Petite, frle et brune, toute sa
force semblait s'tre rfugie dans ses grands yeux. Louis XIII ne tarda
pas  la prendre en affection, et, au contraire de mademoiselle de
Hautefort, mademoiselle de La Fayette s'prit d'une tendre passion pour
ce roi dshrit de vraie tendresse. Mais elle aussi eut le tort de
prendre parti pour la reine Anne; et Richelieu, voyant un nouveau
danger, employa le moyen qui dj lui avait si bien russi. D'habiles
confesseurs jetrent le trouble dans l'me de ces deux amants si faibles
et si timides, dont l'amour tait devenu si vif, qu'ils se dfiaient
d'eux-mmes, et mademoiselle de La Fayette se retira dans un couvent. Le
roi continua de la voir: il ne croyait plus au danger maintenant que la
grille d'un clotre le sparait de son amie. Du fond de sa cellule,
mademoiselle de La Fayette put rendre  la reine, son amie, un grand et
dernier service! Un soir d'orage, elle envoya le roi demander
l'hospitalit  sa femme, qui habitait le Louvre: peut-tre
s'agissait-il pour Anne d'Autriche de lgitimer la naissance d'un enfant
qui devait tre Louis XIV.

Mais, pour Richelieu, mademoiselle de La Fayette, au couvent, visite
par le roi, tait tout aussi dangereuse. C'est alors qu'il s'avisa de
donner  Louis XIII un ami au lieu d'une matresse, Cinq-Mars. M. Alfred
de Vigny nous a fait verser des larmes sur le sort du grand-cuyer de
Louis XIII. Ces larmes, Cinq-Mars ne les mrite pas. Ce ne fut qu'un
courtisan brouillon, vaniteux et avide. Il trahit tout  la fois
Richelieu et sa patrie. Sa condamnation ne fut que justice, et Louis
XIII ne put s'y opposer. Mais, dit M. Edouard Fournier, jamais le triste
monarque n'a prononc le mot cruel qu'on lui a prt, le jour de
l'excution de son ami: Monsieur le Grand doit  cette heure faire une
assez triste grimace[6].

[Note 6: Au sujet de tous les mots historiques ou prtendus tels, il
est intressant de lire le curieux et spirituel travail de M. Edouard
Fournier, _l'Esprit dans l'Histoire_, 1 v. in-18, Dentu, dit. Paris
1860.]

Pntr de douleur, au contraire, de la mort et de la trahison de son
cher d'Effiat, Louis XIII le pleura longtemps. Il ne fallut rien moins,
pour scher ses larmes, que la douce voix de mademoiselle de Hautefort.
Un instant, il se rapprocha de cette ancienne amie; mais, de nouveau,
Richelieu l'loigna de lui, et, cette fois, pour toujours. Le cardinal
n'avait pas tort de redouter la sduisante Marie. Toute dvoue  la
reine, son caractre chevaleresque pouvait la conduire aux plus folles
entreprises. C'est peut-tre  elle que Richelieu doit de n'avoir pu
savoir le dernier mot de la conspiration avec l'Espagne. Dguise en
grisette, elle pntra  la Bastille jusqu'auprs du chevalier de Jars,
ce hros de dvouement qui, plutt que de trahir le secret de la reine,
s'tait laiss condamner  mort et venait d'tre graci au moment mme
o il avait dj la tte sur le billot. De Jars n'hsita pas  exposer
sa vie de nouveau, et ce fut par lui que La Porte, prvenu, put
confirmer les fausses rvlations de la reine.

Quelques annes plus tard, en 1646, mademoiselle de Hautefort pousa le
marchal duc de Schomberg, qu'elle aimait, et trouva, dans cet amour, la
force de repousser les hommages du jeune Louis XIV.

Telles furent les royales amours pendant le rgne de Louis XIII. Si la
galanterie politique joua, durant cette priode, un rle un peu effac,
elle prit bien sa revanche sous la Fronde; nous verrons les femmes
atteindre, sous Louis XIV,  l'apoge de leur puissance, prsider plus
tard aux orgies de la Rgence, et, sous la dnomination sarcastique de
_Cotillons_, que leur donna le grand Frdric, achever, sous Louis XV,
la ruine de la monarchie franaise.


FIN DE LA PREMIRE SRIE.




TABLE DES MATIRES.


I. Les Matresses lgendaires

II. Agns Sorel

III. Les Amours de Franois Ier

IV. La comtesse de Chateaubriant

V. La duchesse d'Etampes

VI. La belle Ferronnire

VII. Diane de Poitiers

VIII. Marie Touchet

IX. Le Vert-Galant

X. La belle Gabrielle

XI. Henriette d'Entragues

XII. Mademoiselle de Hautefort et mademoiselle de La Fayette






Imprim par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.






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     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
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- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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- You comply with all other terms of this agreement for free
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1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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