The Project Gutenberg EBook of Amours fragiles, by Victor Cherbuliez

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Title: Amours fragiles
       Le roi Appi--Le bel Edwards--Les inconsquences de M. Drommel

Author: Victor Cherbuliez

Release Date: February 12, 2006 [EBook #17758]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS FRAGILES ***




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                          VICTOR CHERBULIEZ

                       de l'Acadmie franaise.



                           AMOURS FRAGILES

                            LE ROI APPI.
                           LE BEL EDWARDS.
                  LES INCONSQUENCES DE M. DROMMEL



                         CINQUIME DITION


                               PARIS
                     LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

                               1906




                            LE ROI APPI




I


Un soir, en sortant de son cercle, o il avait dn, le marquis de
Miraval trouva chez lui une lettre de sa nice, Mme de Penneville, qui
lui crivait de Vichy:

Mon cher oncle, les eaux m'ont fait du bien; j'avais tout lieu
jusqu'aujourd'hui d'tre satisfaite de ma cure; mais le bon effet que
j'en attendais sera compromis, je le crains, par une fcheuse nouvelle
que je reois  l'instant et qui me cause plus de trouble, plus de
tracas que je ne puis vous le dire. Les mdecins dclarent que le
premier devoir des personnes qui souffrent d'une hpatite chronique est
de ne point se faire de soucis; je ne m'en fais pas, mais on m'en donne.
Je me ronge l'esprit en pensant  une certaine Mme Corneuil, c'est bien
ainsi qu'on la nomme. Je n'avais jamais entendu parler de cette femme,
et je la dteste sans la connatre. Vous avez toujours t fort curieux
et fort rpandu. Mon cher oncle, je suis sre que vous tes au fait;
apprenez-moi bien vite qui est Mme Corneuil. Cela m'importe beaucoup; je
vous expliquerai pourquoi.

Le marquis de Miraval tait un ancien diplomate, qui avait commenc
sa carrire sous le rgne de Louis-Philippe et qui sous l'Empire avait
rempli avec honneur plusieurs postes secondaires, dont s'tait contente
son ambition. Quand la rvolution du 4 septembre l'eut mis  la
retraite, il prit son parti en philosophe. Il ne souffrait pas comme sa
nice d'une hpatite chronique; son foie et sa bile ne l'incommodaient
point. Il avait de la sant, un estomac de fer, bon pied, bon oeil, et
deux cent mille livres de rente, ce qui n'a jamais rien gt. Comme il
voyait le bon ct de toute chose, il se flicitait d'tre parvenu 
l'ge de soixante-cinq ans en conservant tous ses cheveux, qui  la
vrit taient blancs comme neige; mais il ne s'avisait point de les
teindre. Ayant l'esprit et le caractre bien faits, il estimait que la
nature a le gnie de l'-propos, qu'elle sait mieux que nous ce qui nous
convient, qu'elle est aprs tout un bon matre et en tout cas un matre
tout-puissant, qu'il est inutile de vouloir la contrarier et ridicule
de disputer contre elle, qu'au surplus tous les ges ont leurs
plaisirs, qu'aprs avoir vcu tant bien que mal il n'est pas dsagrable
d'employer quelque dix annes  regarder vivre les autres, en riant sous
cape de leurs sottises et en se disant: Je n'en fais plus, mais je les
comprends toutes.

S'il n'en voulait pas  la vieillesse d'avoir blanchi ses abondants
cheveux couleur noisette, dont jadis il avait tir quelque vanit, le
marquis pardonnait facilement aux rvolutions d'avoir interrompu avant
le temps sa carrire. On a toujours vingt-quatre heures pour maudire
ses juges; aprs avoir soulag son dpit par quelques pigrammes bien
dcoches, M. de Miraval s'tait bientt consol d'un vnement qui
le condamnait  n'tre plus rien dans l'tat, mais qui en revanche lui
avait rendu son indpendance. La libert avait toujours t pour lui le
plus prcieux des biens; il jugeait que l'homme heureux est celui qui
s'appartient et gouverne sa vie  sa faon. C'est pour cela qu'aprs
avoir t mari pendant deux ans il avait rsolu de rester veuf. En vain
le pressait-on de convoler, il avait rpondu comme un peintre clbre:
Est-il donc si agrable, en rentrant chez soi, d'y trouver une
trangre? Il aimait mieux aller chercher les trangres chez elles, et
souvent il en avait t bien accueilli; mais il n'avait jamais pris les
femmes au grand srieux; il tait un peu sceptique  leur endroit, et
il les avait quittes avant qu'elles le quittassent. A cinquante ans, il
avait enray;  soixante, il avait dtel. Le marquis de Miraval tait
un sage, d'autres diront que c'tait un goste; c'est une distinction
qui n'est pas toujours facile  faire.

Qu'il ft un goste ou un sage, le marquis de Miraval avait pour sa
nice, la comtesse de Penneville, une sincre affection, et il se fit un
devoir de rpondre  sa lettre presque courrier par courrier; il ne faut
pas faire attendre les hpatiques. Sa rponse tait ainsi conue:

Ma chre Mathilde, je regrette infiniment qu'on te drange dans ta
cure en te donnant des dsagrments et des soucis; c'est la pire des
maladies, quoiqu'on n'en meure pas. Mais de quoi donc s'agit-il et de
quoi se mle Mme Corneuil? que peut-il y avoir entre cette femme que
tu ne connais pas et la comtesse de Penneville? Je demande un
prompt claircissement. En attendant, puisque tu le dsires, je vais
t'expliquer de mon mieux qui est Mme Corneuil, qu'au demeurant je n'ai
jamais vue; mais je connais  la rigueur des gens qui la connaissent.

Se peut-il bien, ma chre Mathilde, que jusqu' ce jour tu n'aies pas
entendu parler de Mme Corneuil? J'en suis fch; cela prouve que tu
es une femme sans littrature, une femme qui ne lit rien, pas mme la
_Gazette des tribunaux_. Ne va pas t'imaginer l-dessus que Mme Corneuil
soit une recleuse ou une empoisonneuse, ni qu'elle ait jamais comparu
en cour d'assises; mais, il y a de cela sept ou huit ans, elle
s'est spare de M. Corneuil. Cette affaire fit quelque bruit; voici
l'histoire, autant qu'il m'en souvient:

M. Corneuil tait jadis consul gnral de France  Alexandrie. Il
passait pour un bon agent,  qui l'on reprochait seulement d'avoir
l'humeur un peu brusque. C'est un pch vniel. Dans le pays du
_courbache_, il faut savoir dans l'occasion brusquer les hommes et les
choses. Quand un Oriental n'est pas de votre avis et qu'il vous demande
trop cher pour en changer, le seul moyen de le convaincre est de
l'trangler; mais ceci n'est pas de mon sujet. Un hasard heureux
pour les uns, malheureux pour les autres, fit dbarquer sur les quais
d'Alexandrie un certain M. Vretz, petit agent d'affaires, qui en avait
fait de mauvaises  Paris et qui, chappant  ses cranciers, arrivait 
toutes jambes pour tenter la fortune sur la terre des Pharaons, homme
de peu, parat-il, d'une moralit douteuse, d'une rputation plus
qu'quivoque. M. Vretz avait une fille de dix-huit ans, jolie  ravir.
O et comment M. Corneuil fit sa connaissance, la chronique n'en dit
rien; elle nous apprend seulement que ce bourru avait le coeur prenable
et ne savait rien refuser  son imagination. Ds sa premire rencontre
avec cette belle enfant, il en devint perdument amoureux. On prtend
qu'il essaya de s'en passer la fantaisie, sans pouser; il croyait avoir
affaire  une de ces innocences trs dgourdies qui entendent facilement
raison. Il se trompait bien; il s'tait adress  un dragon de vertu. Il
offrit tout et fut repouss avec perte et indignation. S'il n'avait tenu
qu' M. Vretz, on serait bien vite tomb d'accord. Heureusement pour
Mlle Hortense Vretz, elle avait une mre qui tait une femme habile, ce
qui est une grande bndiction pour une fille. Aprs quelques semaines
de poursuites inutiles, M. Corneuil se rsolut enfin  franchir le pas.
Ce consul gnral, qui avait de la fortune, prit son parti d'pouser
pour ses beaux yeux une fille qui n'avait rien et dont le pre tait un
homme tar; encore l'pousa-t-il sans contrat, en communaut de biens.
Cela fit esclandre; on lui reprocha son beau-pre, on clabauda contre
lui. Il en fut rduit  donner sa dmission, et il quitta l'gypte pour
retourner  Prigueux, sa ville natale,  quoi sa jeune et jolie femme
l'encouragea, car il lui tardait de s'loigner  jamais d'un pre
compromettant et d'aller jouir en France de sa nouvelle fortune. Je
me souviens que j'appris cette histoire au ministre des affaires
trangres, o l'on s'en occupa pendant huit jours, et puis on parla
d'autre chose. Mais l'ex-consul n'tait pas au bout de ses peines.
Quatre ans plus tard, Mme Corneuil plaidait en sparation. Sa mre
l'avait accompagne  Prigueux; quand on a le bonheur d'avoir une mre
habile, il ne faut jamais la quitter: on ne saurait mieux faire que de
se gouverner toujours par ses conseils.

Pourquoi Mme Corneuil s'est-elle spare de son mari? Il faut
entendre l-dessus les avocats. Ils furent admirables l'un et l'autre,
dployrent toutes les ressources de leur faconde. Ces deux plaidoyers,
o l'pigramme alternait avec l'apostrophe et l'apostrophe avec
l'invective, furent des morceaux de haut got, dont se reput la
malignit publique. Le dtail m'chappe, et je n'ai pas sous la main
la _Gazette des tribunaux_; mais il n'importe, je suis sr de mon fait.
Matre Papin, avocat de la demanderesse, l'un des princes du barreau,
venu de Paris  cet effet, dclara que M. Corneuil tait un vilain
homme, un franc butor, que Mme Corneuil tait une nature exquise, un
caractre anglique. Il attesta le ciel que ce monstre, aprs avoir aim
cet ange, s'tait dgot de son bonheur, dont il tait indigne, qu'il
avait us des procds les plus rvoltants, qu'il ne lui avait pas suffi
d'avoir des matresses et de les afficher, qu'il s'tait livr  des
emportements odieux, compliqus de voies de fait, de vritables svices.
A cela matre Virion rpliqua que, si son client avait eu l'imprudence
de s'abandonner par-devant tmoins  de regrettables vivacits, ce
n'tait point un monstre, et que, ai la demanderesse tait une crature
anglique, il y avait dans le coeur onctueux de cet ange beaucoup de
vinaigre et surtout beaucoup de calcul. Il s'effora de dmontrer  la
cour que M. Corneuil n'avait eu que des torts fort excusables, mais que
sa femme lui faisait un crime de s'obstiner  vivre  Prigueux, o
elle ne pouvait se souffrir, que n'ayant point russi  lui persuader de
transporter le domicile conjugal  Paris, seul sjour, pensait-elle, qui
ft digne de ses grces et de son gnie, elle avait form le projet de
reconqurir son indpendance, qu' cet effet elle s'tait applique avec
un art machiavlique  le mettre dans ses torts, qu'elle lui avait rendu
son intrieur insupportable par la scheresse de son humeur, par toute
sorte de petites perscutions, par ces mille coups d'pingle dont les
anges ont le secret et qui poussent  bout des hommes qui ne sont pas
des monstres. Le malheureux tait-il si coupable d'avoir cherch  se
consoler? Je le rpte, les deux avocats firent merveille. La difficult
est de savoir qui mentait; pour mon compte, je les aurais renvoys dos 
dos. Ce qui est certain, c'est que la cour donna raison  matre Papin.
La sparation fut prononce et la moiti de la fortune adjuge  Mme
Corneuil. Cependant matre Virion n'avait pas menti de tout point,
puisque, six mois aprs le jugement, Mme Corneuil partait pour Paris en
compagnie de sa mre.

Tu me demanderas, je le prvois, ma chre Mathilde, ce qu'a bien pu
devenir  Paris la belle Mme Corneuil; ce n'est pas ce que tu
penses. J'ai fait trois courses ce matin  l'unique fin de pouvoir te
renseigner; ne me remercie pas trop: j'aime  courir. Mme Corneuil n'a
pas encore assouvi toutes ses secrtes ambitions; elle ne peut pas dire:
Je suis arrive, m'y voil! Mais elle est en bon chemin. Le papillon n'a
pas dpouill entirement sa chrysalide; il est patient; quelque jour
il dploiera ses ailes et sortira triomphant de son tui. Cependant Mme
Corneuil reoit; elle donne  dner; elle a un salon. Une jolie femme,
qui a une mre habile et un bon chef, n'a pas  craindre qu'on la laisse
scher dans la solitude. On trouvait autrefois chez elle beaucoup de
gens de lettres, surtout de ceux qui appartiennent  la nouvelle cole,
 ce qu'on appelle le parti des jeunes. Grand bien leur fasse! Il en est
dans le nombre qui ont du talent et de l'avenir; il en est d'autres dont
on assure que leurs nouveauts ne sont pas neuves et que leur jeunesse
sent un peu le rance; mais ce ne sont pas mes affaires. Cela ne les
empche point d'avoir de bonnes dents, et on mange trs bien chez Mme
Corneuil. Elle ne se contentait pas de nourrir la littrature, elle en
faisait elle-mme, et elle employait les jeunes gens qui frquentaient
chez elle  crire  sa louange de petits articles dans les petite
journaux. Les estomacs reconnaissants sont d'excellentes trompettes, et
au surplus elle est assez riche pour payer sa gloire.

Dix-huit mois aprs son installation  Paris, elle publia un roman,
qui, par le plus grand des hasards, me tomba sous la main. Je te
confesse que je ne l'ai pas lu jusqu'au bout; on ne peut demander 
un homme d'avoir tous les genres de courage. Cela commenait par la
description d'un brouillard. Au bout de dix pages, le ciel soit lou! le
brouillard se levait, et on apercevait une femme dans une calche. Je
me souviens que cette calche sortait de chez Binder, et je me souviens
aussi que cette femme, dont le coeur tait un abme, gantait le six un
quart, qu'elle avait trois taches de rousseur  la tempe droite, ni plus
ni moins, des narines palpitantes, des ronds de bras inimitables et des
silences anhlants. Je ne sais si tu es comme moi, le charabia et les
descriptions me font peur, et je me sauve. J'ai d'ailleurs l'esprit
si mal fait que cette femme, dont le portrait a cot tant de mal 
l'auteur, je ne la vois pas; le bon Homre, qui n'tait pas un jeune,
s'est content de m'apprendre qu'Achille tait blond, et je le vois.
Enfin, que veux-tu? C'est la mode du jour; cela s'appelle tudier...
comment disent-ils? les documents humains, et il parat que personne ne
s'en tait avis jusqu'aujourd'hui, pas mme mon vieil ami Fielding, que
je relis tous les ans. Documentez  votre aise, mes enfants, et allez
dner chez Mme Corneuil, qui ne reoit que les gens qui documentent. Je
n'aime pas beaucoup les pdants srieux, mais j'ai la sainte horreur
de la pdanterie applique  la babiole; n'tant plus jeune, je suis de
l'avis de Voltaire, qui n'aimait pas qu'on discutt pesamment ce qui ne
vaut pas la peine d'tre remarqu lgrement.

Le roman de Mme Corneuil, j'ai regret  le dire, tomba tout  plat;
encore prtend-on qu'il y avait un teinturier. Elle tcha de se
rattraper sur les vers et publia un volume de sonnets; il n'tait pas
question l dedans de M. Corneuil; c'taient des vers crits au courant
de la plume, mais d'une plume taille par un ange, et pleins des
sentiments les plus exquis, les plus suaves, les plus raffins. Rgle
gnrale, quand les femmes spares font des sonnets, ces sonnets sont
toujours sublimes. Malheureusement le sublime ne se vend gure; ce fut
un cruel chagrin pour Mme Corneuil, qui du coup se brouilla avec la muse
et congdia son teinturier.

Tous les grands artistes, Mozart comme M. de Talleyrand, Raphal comme
M. de Bismarck, ont eu plusieurs manires. Mme Corneuil jugea  propos
de changer la sienne. Elle rforma son train de maison, sa cuisine, son
mobilier et ses toilettes. Son humeur tourna au grave; elle se prit d'un
got subit pour les tons neutres, pour les conversations svres, pour
la mtaphysique et pour les rubans feuille-morte. Cette belle blonde
s'aperut qu'elle ne valait tout son prix qu'en se dtachant en
demi-teinte dans un salon meubl de gens srieux. Elle s'imposa la tche
d'purer le sien; elle mit tout doucement  la porte la plupart de ses
petits messieurs, les plus bruyants du moins, ceux qui frquentaient les
coulisses et qui aimaient  conter des histoires grasses. Elle s'tait
dgote du tapage; elle avait dcouvert que la considration vaut
mieux, ft-elle achete par un peu d'ennui. Elle s'effora d'attirer
chez elle des hommes poss, des personnages, et surtout des femmes
irrprochables. C'tait difficile; mais, avec un peu de travail et
beaucoup de persvrance, une ambitieuse qui ne craint pas l'ennui
arrive  tout. Elle ne faisait plus de sonnets ni de romans; elle se
jeta  corps perdu dans les oeuvres de charit.

La charit, ma chre Mathilde, est  la fois et selon les cas la plus
belle des vertus ou la plus utile des industries. Tu as tes pauvres, et
Dieu seul pourrait nous dire comme tu les aimes, comme tu les soignes,
comme tu les choies; mais ce que fait ta main droite, ta main gauche
n'en saura jamais rien. J'ignore si Mme Corneuil a souvent vu des
pauvres ou des pauvresses; en revanche, elle va, elle vient, elle se
remue, elle s'intrigue, elle prore, elle est de six comits, de douze
sous-commissions; c'est une quteuse incomparable, une caissire trs
experte, une trsorire fort entendue, une vice-prsidente accomplie.
Oui, ma chre, on assure que personne ne prside comme elle. Voil de
fameux placements et le meilleur moyen de se pousser dans le monde.
J'ajoute que, si elle ne fait plus de vers, elle n'a pas renonc  la
prose. Elle a compos un loquent trait sur l'_Apostolat de la femme_,
qui se vend au profit d'un nouvel hospice et qui en est  sa cinquime
dition. Les sonnets taient sublimes; son trait est plus que sublime.
C'est un amalgame des tendresses de saint Franois de Sales et des
spiritualits de sainte Thrse; jamais on n'a tenu la drage si haute 
notre pauvre espce humaine; ce n'est plus de l'air respirable, c'est du
pur ther. Je serais curieux de savoir ce qu'en ont pens M. Corneuil et
Prigueux.

Le joli garon qui m'a fourni ces dtails s'en expliquait sur un ton
railleur; je m'avisai de lui demander... Il m'interrompit en me disant:
On n'en sait rien, les heureux qu'elle a pu faire ont t discrets. A
mon avis, elle est froide comme glace, et si jamais elle fait une faute,
c'est qu'elle y trouvera son compte. Elle pche  la ligne dormante;
quand le poisson mord, tant pis pour lui, elle n'y est pour rien. Ce qui
est certain, c'est qu'elle a l'oreille prude et qu'elle entend qu'on la
traite en divinit et qu'on la nourrisse d'ambroisie, sans lui mnager
l'encens. Je doute que sa vertu lui soit chre; mais elle tient beaucoup
 sa rputation par souci de l'avenir. Elle aspire  devenir une
puissance,  tre quelque chose dans la politique, et comme elle est
persuade que M. Corneuil en a dans l'aile, son rve est d'pouser
quelque jour un beau nom ou un dput; en ce cas, c'est elle qui 
son tour sera le teinturier. Le joli garon me disait tout cela avec
aigreur. J'ai appris dans le cours de la conversation que depuis prs
d'un an il n'a pas dn ni remis les pieds chez Mme Corneuil. J'en ai
conclu qu'il s'tait berc d'audacieuses esprances, qu'il avait trop
os, et que, le jour o le fameux salon a t nettoy, il ne s'tait pas
trouv du ct du manche de l'poussette. Montesquieu avait coutume de
dire: Le Pre Tournemine et moi, nous nous sommes brouills, et il
ne faudra pas nous croire quand nous parlerons l'un de l'autre. Je ne
crois qu' moiti les rcits de mon jeune homme, je le souponne d'avoir
charg les couleurs; mais donnez donc  dner aux gens! Ce sont de
fameuses dupes que les amphitryons.

Voil mes renseignements, ma chre Mathilde; dis-moi ce que tu en
comptes faire. L-dessus, ton vieil oncle t'embrasse tendrement, non
sans regretter un peu que cela ne tire pas  consquence.

_P. S._--Je rouvre ma lettre. Je sortais pour la jeter  la bote en
allant dner, quand par une grce du ciel je rencontrai au coin de la
rue de Choiseul matre Papin, dont l'loquence fit donner jadis gain de
cause  l'aimable femme que tu as prise en grippe, on ne sait pourquoi.
J'avais eu l'occasion de le consulter touchant une affaire qui m'tait
recommande, nous sommes rests bons amis, et, comme je savais qu'il
avait gard les meilleures relations avec sa blonde cliente, je
l'accostai pour lui en demander des nouvelles. Ma chre, les histoires
du bon jeune homme sont sujettes  caution; tout au moins n'est-il pas
au courant. Mme Corneuil a encore chang de manire, et je commence 
croire qu'elle en change trop souvent. Je crains qu'elle n'ait pas
cet esprit de suite, cette persvrance, que demandent les grandes
entreprises; les impatients, qui procdent par -coup, me font douter
de leur avenir. Aux premiers mots que je lui dis, matre Papin se
rengorgea, fit le gros dos, ce gros dos qui est particulier aux avocats,
le dos d'un homme qui porte l'univers sur ses robustes paules et qui
s'arc-boute pour ne pas le laisser tomber. Du mme ton qu'il apostrophe
le ministre public:--Monsieur le marquis, s'cria-t-il, cette femme
est tout simplement un prodige de vertu chrtienne. Elle apprit il y
a dix-huit mois que son mari tait gravement attaqu de la poitrine.
Qu'a-t-elle fait? Oubliant ses griefs, ses lgitimes ressentiments, elle
a couru le retrouver  Prigueux, elle s'est rconcilie avec lui. On a
conseill  M. Corneuil de partir pour l'gypte; elle a tout quitt
pour l'accompagner et pour se faire la garde-malade d'un brutal dont les
violences avaient mis ses jours en danger. Oui ou non, avais-je raison
d'affirmer  la cour que Mme Corneuil est un ange?--Tudieu! lui dis-je,
ne vous chauffez pas. J'admire autant que vous ce beau trait; mais, mon
cher matre, ne pourrait-il pas se faire qu'aprs avoir obtenu, grce 
vous, la moiti de la fortune, cet ange se propost d'avoir le reste
par voie d'hritage? Il fit un geste d'indignation; son dos grossit
encore.--Ah! monsieur le marquis, rpliqua-t-il, vous n'avez jamais
cru aux femmes, vous tes un affreux sceptique.--Je le regardais, il
me regarda; je riais, il se mit  rire; je crois que nous devions
ressembler aux aruspices de Cicron.

Ce qu'il y a de bon, ma chre Mathilde, c'est que tu n'as plus besoin
de rien m'expliquer. coute-moi bien; voici exactement ce qui s'est
pass. Ton fils Horace, cet gyptologue de grande esprance, qui me fait
l'honneur d'tre mon petit-neveu, est en gypte depuis deux ans. Il y a
rencontr une belle blonde, et pour la premire fois son coeur a parl;
il n'a pu se tenir de t'en crire, ses lettres sont pleines de Mme
Corneuil, et ta sollicitude maternelle s'est veille. N'est-ce que
cela? Fi donc! tu es ingrate envers la Providence. Tu avais mille fois
reproch  ton fils d'tre un garon trop sage, trop srieux, trop
plong dans ses chres tudes, un farouche Hippolyte de l'rudition,
mprisant le monde, les plaisirs, les femmes, les affaires, et ne
caressant d'autre rve que celui de composer quelque jour un gros livre
qui rvlera  l'univers tonn des secrets vieux de quatre mille ans.
Tu t'tais flatte de le mettre  la Chambre, ou au Conseil d'tat, ou
dans la diplomatie; il t'a dsole par ses refus. Ds sa plus tendre
enfance, il pleurait pour qu'on le ment au muse gyptien du Louvre.
Il aurait pu dire, les yeux ferms, ce que contenaient l'armoire K et la
vitrine Q de la salle des monuments religieux. Ce n'est pas ma faute; ce
n'est pas moi qui l'ai fait.

Ce jeune homme vraiment extraordinaire n'a jamais t amoureux que
de la desse Isis, femme et soeur d'Osiris; c'est la seule intrigue
compromettante qu'il ait  sa charge. Il ne s'est jamais intress
qu'aux vnements qui ont bien pu se passer sous le rgne de Ssostris
le Grand; les discussions les plus passionnes de nos dputs et
jusqu'aux gros mots qu'ils peuvent se dire lui ont toujours paru fades
auprs de l'histoire intime des Pharaons. A tous les divertissements que
tu lui as jamais proposs, il prfrait un papyrus mont sur toile ou
sur carton, un masque de momie, l'pervier, symbole des mes, ou un joli
scarabe dor, emblme de l'immortalit. J'en parle en connaissance de
cause: il m'honorait de ses confidences. La dernire fois que je le
vis, il m'en souviendra longtemps, je le trouvai enferm avec un texte
hiroglyphique, dispos en colonnes rtrogrades et orn de figures au
trait. Il tmoigna quelque humeur d'tre troubl dans son voluptueux
tte--tte. En haut du manuscrit, on voyait un hrone au visage jaune,
aux cheveux peints en bleu, au front orn d'un bouton de lotus et d'un
grand cne blanc. Je posai le doigt sur une des colonnes rtrogrades, et
je dis  ce cher enfant: Grand dchiffreur, que peut bien signifier ce
grimoire? Il me rpondit sans se fcher: Mon cher oncle, ce grimoire,
qui, ne vous en dplaise, est fort limpide et de la plus haute
importance, signifie que l'intendant des troupeaux d'Ammon, grammate
principal, Amen-Heb le vridique, et sa femme qui l'aime, la dame
qui fait toutes ses dlices, Amen-Apt la vridique, prsentent leurs
hommages  Osiris, habitant la rgion occidentale, seigneur des temps, 
Ptah-Sokari, seigneur du tombeau, et au grand Tum, qui a fait le ciel
et cr les essences qui sortent de la terre... Je l'coutais avec
tant d'intrt que le lendemain il pensa m'obliger en m'envoyant toute
l'histoire d'Amen-Heb couche par crit. Je la relis une fois chaque
anne  la Saint-Horace. M'accusera-t-on de ngliger mes devoirs de
grand-oncle?

Ne le nie pas, ma chre, cette fureur faisait ton dsespoir. De quoi
te plains-tu donc? Voil un garon  demi sauv. C'est le Ciel qui l'a
adress  Mme Corneuil; elle lui apprendra beaucoup de choses qu'il
ignora et lui en fera dsapprendre beaucoup d'autres: il boira dans
ses beaux yeux l'oubli d'Amnophis III, de la dix-huitime dynastie,
d'Amen-Apt la vridique et de l'homme au grand cne blanc. Ne lui envie
pas ses tardifs plaisirs, sans compter qu'il est bon d'tre charitable
envers une pauvre garde-malade. Lui feras-tu un crime,  cette sainte
femme, de se dlasser de ses fatigues dans la socit d'un beau jeune
homme qui lui dit des douceurs en l'aidant  prparer ses tisanes? Tout
est pour la mieux, ma chre Mathilde. Puisque l'occasion se prsente
de t'en faire l'aveu, j'tais un peu mortifi de penser qu'Horace, mon
futur hritier, avait attrap l'ge de vingt-huit ans sans que personne
lui connt une matresse; son aventure me rjouit fort, et je suis
bien tent de faire mettre la chose dans les journaux. Mais toi-mme,
conviens-en... Les mres ont beau s'en dfendre, rien ne les humilie
tant que d'avoir un fils  qui le monde reproche d'tre trop sage; c'est
un affront qu'on leur fait et qu'elles ont peine  digrer. Dieu
bnisse Mme Corneuil! La desse Isis a trouv  qui parler. cris-moi
incontinent que j'ai rencontr juste et que, toute rflexion faite, tu
es aussi contente que moi.

Le surlendemain, le marquis de Miraval reut de sa nice la courte
rponse que voici:

Mon cher oncle, votre lettre et les renseignements que vous avez eu
l'obligeance de me procurer ont redoubl mon inquitude. Ne doutez pas
un seul instant que le jeune homme qui s'est brouill avec Mme Corneuil
n'ait dit vrai; c'est  une intrigante que nous avons affaire. Pourquoi
faut-il qu'Horace se soit laiss prendre dans ses filets? Depuis que
j'ai eu le malheur de perdre mon mari, vous avez t dans tous les cas
importants mon seul conseil et mon suprme recours. Jamais je n'ai
eu plus besoin de votre assistance. Je sais qu'il est cruel de vous
arracher  votre cher Paris; mais je connais vos bons sentiments 
mon gard, votre sollicitude pour les intrts de notre famille, votre
amiti presque paternelle pour ce pauvre et absurde Horace. Je vous
en supplie, venez me trouver  Vichy; nous aviserons ensemble. Je vous
appelle et je vous attends.

Mme de Penneville avait raison de croire qu'il en cotait  son oncle
de quitter Paris; depuis qu'il n'tait plus diplomate, il ne pouvait se
souffrir ailleurs. Dans les mois brlants de l't, alors que tout le
monde s'en va, il n'avait garde de s'en aller. Il prfrait aux plus
belles sapinires les vernis du Japon et les ormeaux  petites feuilles
qu'il apercevait de la terrasse de son cercle, o il passait la
meilleure partie de ses journes et mme de ses nuits. Cependant cet
goste ou ce sage avait toujours pris  coeur les intrts de son
neveu,  qui il destinait son hritage, et au surplus il tait curieux
et ne s'en cachait pas. Il ordonna en soupirant  son valet de chambre
de prparer ses malles, et le soir mme il partait pour Vichy.

Prvenue par une dpche, Mme de Penneville l'attendait  la gare. Du
plus loin qu'elle l'aperut, elle courut  sa rencontre et lui dit:

Figurez-vous que cette femme est veuve et qu'il s'est mis en tte de
l'pouser!

--Ah! pauvre mre! s'cria le marquis. Cette fois, j'en conviens, le cas
est grave.




II


M. de Miraval ne s'tait pas tromp dans ses conjectures; les choses
s'taient passes  peu prs comme il l'avait pens. Le comte Horace de
Penneville avait fait au Caire la connaissance d'une belle blonde,
et pour la premire fois de sa vie son coeur s'tait pris. On s'tait
rencontr au _New-Hotel_; ds les premiers jours, Mme Corneuil s'tait
mise en frais pour attirer sur elle les regards et les penses du jeune
homme. M. Corneuil ayant paru se ranimer et pouvant se passer de
sa garde-malade, on avait profit de ce mieux trompeur pour visiter
ensemble le muse de Boulaq, les souterrains du Serapeum, les pyramides
de Gizeh et de Saqqarah. Horace avait pris au srieux son mtier de
cicrone; il s'tait fait une affaire et un plaisir d'expliquer l'gypte
 Mme Corneuil, et Mme Corneuil avait cout toutes ses explications
dans un profond recueillement, avec une attention mue,  laquelle se
mlaient par intervalles d'aimables transports. Elle tait comme saisie
et toute palpitante; au fond de ses yeux s'allumait une flamme sombre;
elle possdait mieux que personne l'art d'couter avec les yeux. Elle
n'avait fait aucune difficult d'admettre que Mose a vcu sous Rhamss
II; elle avait paru charme d'apprendre que la deuxime dynastie rgna
trois cent deux ans, que Mens tait originaire de Thinis, et que la
grande pyramide  degrs fut btie par Kkou, le Cchos de Manthon,
par qui fut tabli le culte du boeuf Apis, manifestation vivante du dieu
Ptah. Elle prouvait un enthousiasme de nophyte en se faisant initier
aux sacrs mystres de la chronologie gyptienne; elle dclara que
c'tait la plus belle des sciences et le plus doux des passe-temps; elle
jura d'apprendre  dchiffrer les hiroglyphes.

Ce fut dans une visite au tombeau de Ti,  la clart rougetre des
torches, que l'vnement se dcida. Ils examinaient dans une sorte
d'extase tous les tableaux gravs sur la paroi de chacune des chambres
funraires. Il en est un qui reprsente un chasseur assis dans une
barque, au milieu d'un marais o nagent des hippopotames et des
crocodiles. Comme ils se penchaient sur ces crocodiles, Mme Corneuil,
absorbe dans sa contemplation, fit un faux mouvement, et sa joue frla
celle du jeune homme; il sentit un frmissement qu'il n'avait jamais
prouv. Elle sortit la premire du tombeau; en la rejoignant, il fut
comme bloui; il dcouvrit tout  coup qu'elle avait un port de reine,
des yeux bruns mls de fauve, les plus admirables cheveux du monde,
qu'elle tait belle comme un songe et qu'il l'aimait comme un fou.

Quelques semaines aprs, M. Corneuil avait rendu son me  Dieu, en
laissant toute sa fortune  sa femme, qui l'avait soign, il faut le
dire, avec une hroque patience. La veille du jour o elle devait
s'embarquer pour emmener  Prigueux un cercueil plomb, Horace lui
demanda la faveur d'un instant d'entretien, et le soir, sur la terrasse
du _New-Hotel_, sous le ciel toil d'gypte, dans un air dlicieux o
flottaient les grandes ombres vagues des Pharaons, il lui fit l'aveu
de sa passion et tenta de lui arracher la promesse qu'avant un an elle
serait  lui pour la vie. Ce fut alors qu'il put connatre toute la
dlicatesse de ce coeur d'lite. Elle lui reprocha, les yeux baisss,
l'excs de son amour, lui reprsenta que le mort n'tait pas encore
enterr, qu'il lui rpugnait de marier les roses aux cyprs et les
penses amoureuses aux longs voiles de crpe. Mais elle lui permit
d'crire et s'engagea elle-mme  lui donner rponse dans six mois; en
le quittant, elle avait aux lvres un demi-sourire infiniment pudique,
mais fort encourageant. Il avait remont le Nil; il avait gagn la
Haute-gypte, heureux de passer ses mois d'attente dans la solitude
d'une Thbade, o les journes ont plus de vingt-quatre heures; on
n'en a jamais trop pour dchiffrer des hiroglyphes en pensant 
Mme Corneuil. Les crocodiles devaient jouer un grand rle dans cette
histoire. Horace tait  Kri ou Crocodilopolis quand il reut un billet
parfum et vraiment exquis, destin  lui apprendre que la femme adore
passait l't avec sa mre sur les bords du lac Lman, dans une pension
situe  quelques pas de Lausanne, et que, si le comte de Penneville s'y
prsentait, il n'aurait pas besoin de frapper deux fois  la porte pour
qu'elle s'ouvrit. Il tait parti comme une flche, il tait accouru
d'une seule traite  Lausanne. Il avait crit de l  Mme de Penneville
une lettre de douze pages, o il lui racontait son heureuse aventure
avec des effusions de tendresse et de joie bien propres  la dsesprer.

L'oncle et la nice employrent toute leur soire  causer,  dlibrer,
 discuter. Comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, on rptait
jusqu' vingt fois les mmes choses; cela n'avance  rien, mais cela
soulage. M. de Miraval, qui prenait rarement les choses au tragique,
s'appliquait  consoler la comtesse; elle tait inconsolable.

En bonne foi, disait-elle, pouvez-vous esprer que j'envisage de
sang-froid la perspective d'avoir pour bru une crature sortie on ne
sait d'o, la fille d'un homme tar, une demoiselle de rien, qui a
pous un homme de peu et qui s'en est spare pour aller courir la
bague  Paris, une femme dont le nom a tran dans la _Gazette des
tribunaux_, une femme qui dcrit des brouillards, qui compose des
sonnets et qui, j'en suis certaine, a eu dix aventures au moins?

--Je ne sais pas si le compte y est, rpondait le marquis, mais il
est certain qu'on a dit longtemps avant nous que les tres les plus
dangereux de cet univers sont les serpents  sonnettes et les femmes 
sonnets. Il y a dix  parier contre un que celle-ci est une intrigante
et que voil une affaire bien dsagrable.

--Horace, dsolant Horace, s'criait la comtesse, quel chagrin tu me
causes! Ce cher garon a le coeur le plus noble, le plus gnreux; par
malheur, il n'a jamais eu le sens commun; mais pouvais-je m'attendre?...

--Hlas! oui, il fallait s'y attendre, interrompait le marquis. On ne
saurait trop se dfier des sagesses prcoces; elles finissent souvent
par des catastrophes. Je t'ai dit cent fois, ma chre Mathilde, que ton
fils m'inquitait, qu'il nous mnageait quelque fcheuse surprise. Nous
naissons tous avec un certain fonds de folie  dpenser; heureux qui
le dpense en dtail dans sa jeunesse! Horace a tout gard jusqu'
vingt-huit ans, capital et intrts, et voil, le beau fruit de ses
conomies. Les petites folies multiplies sauvent des grandes; quand on
n'en fait qu'une, elle est presque toujours norme et le plus souvent
irrparable. J'ai su me servir de ma jeunesse, moi qui te parle;
j'aurais cru manquer  mes devoirs les plus sacrs si je l'avais laisse
en friche. A vingt-deux ans, les femmes n'avaient plus grand'chose 
m'apprendre; je savais par coeur ce bel animal.

--Ah! mon oncle, permettez! s'cria la comtesse un peu scandalise.

--Mille excuses. Je voulais seulement te faire entendre que, grce  des
expriences rptes, j'avais termin mon apprentissage avant l'ge
o l'on se marie, et que, si j'avais rencontr une Mme Corneuil, je
me serais donn beaucoup de peine pour lui plaire; mais du diable si
j'aurais song  l'pouser!

Mme de Penneville prsenta au marquis une tasse de th, qu'elle avait
sucre de sa blanche main, et elle lui dit d'une voix caressante:

Mon cher oncle, vous seul pouvez nous sauver.

--Et le moyen? demanda-t-il.

--Horace a pour vous tant de respect, tant de dfrence! Vous avez
toujours exerc une grande autorit sur lui.

--Bah! nous ne vivons plus sous le rgime autoritaire.

--Aussi bien, vous lui avez toujours permis de se considrer comme votre
hritier; cela vous cre des droits, ce me semble.

--Allons donc! les garons qui comme ton fils voyagent dans les espaces
renoncent facilement  un hritage. Qu'est-ce que cent mille livres de
rente au prix d'un joli scarabe, emblme de l'immortalit?

--Mon oncle, mon cher oncle, je suis persuade que, si vous consentiez 
partir pour Lausanne...

Le marquis fit un bond:

Seigneur Dieu! dit-il, Lausanne est bien loin.

Et il poussa un soupir en pensant  la terrasse de son cercle.

Rsignez-vous  cette corve, et je vous en serai  jamais
reconnaissante. Vous ferez entendre raison  ce cher enfant.

--Ma chre Mathilde, je relis quelquefois mes potes latins. J'en
connais un qui a dit que le propre de l'amour est de draisonner, et que
prcher la raison  un amoureux, autant vaut lui demander d'extravaguer
avec sagesse, _ut cum ratione insaniat_.

--Horace a du coeur. Vous lui reprsenterez que ce mariage me rduirait
au dsespoir.

--Il s'en doute, ma chre, puisqu'il n'a pas os venir t'embrasser en
arrivant d'gypte, et sois sre qu'il ne viendra pas avant que tu lui
aies donn ton consentement. On a beau aimer et respecter sa mre, quand
un homme est vraiment allum... Et il l'est bien, juste ciel! Sa lettre
en fait foi; c'est une prose qui sent la fivre et qui brle le papier.

Mme de Penneville s'approcha du marquis, caressa doucement ses cheveux
blancs, et lui passant ses bras autour du cou:

Vous tes si habile! vous avez l'esprit si dli! On assure que vous
avez rempli autrefois des missions infiniment dlicates, dont vous vous
tes acquitt  votre gloire.

--Cline, ngocier avec un gouvernement est chose plus aise que de
traiter avec un amoureux conduit par une intrigante.

--Vous ne me ferez jamais croire que rien vous soit impossible.

--Tu as jur de me piquer au jeu, lui dit-il. Et bien! soit,
l'entreprise mrite d'tre tente. Mais,  propos, as-tu dj rpondu 
la formidable ptre que tu viens de me lire?

--Je n'ai rien voulu faire sans m'tre concerte avec vous.

--Tant mieux, rien n'est compromis, l'affaire est entire. Allons, je te
dirai demain si je me dcide  partir pour Lausanne.

La comtesse remercia chaudement M. de Miraval. Elle le remercia plus
chaudement encore le lendemain, quand il lui annona qu'il avait pris
son parti et qu'il la priait de le faire conduire  la gare. Elle
l'accompagna pour s'assurer qu'il ne se ravisait pas, et elle lui dit en
chemin:

Voil un voyage que toutes les mres de famille glorifieront; mais,
s'il vous plat, quand vous serez l-bas, donnez-moi souvent de vos
nouvelles.

--Oui, je t'en donnerai, rpondit-il, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que tu ne croiras pas un mot de ce que je t'crirai.

--Que voulez-vous dire?

--J'exige aussi, continua-t-il, que tu me rpondes comme si tu me
croyais et que tu envoies mes lettres  Horace, en lui recommandant le
secret.

--Je vous comprends de moins en moins.

--Qu'est-ce donc qu'une femme qui ne comprend pas? Les lettres
ostensibles, c'est le fond de la diplomatie. Aprs tout, il n'est pas
ncessaire que tu me comprennes; l'essentiel est que tu te conformes
scrupuleusement  mes instructions. Adieu, ma chre! je m'en vais
o m'envoient le ciel et tes chatteries. Si je ne russis pas, cela
prouvera que nos amis les rpublicains ont eu raison de me mettre  la
retraite.

Cela dit, il embrassa sa nice et monta en wagon. Vingt-quatre heures
plus tard, il arrivait  Lausanne, o son premier soin fut, aprs avoir
retenu une chambre  l'htel Gibbon, de se procurer tout un attirail de
pche. L-dessus, fatigu du voyage, il dormit six heures durant.
Ds qu'il se fut rveill, il dna, et, ds qu'il eut dn, il se fit
conduire en voiture  la pension Vallaud, situe  vingt minutes de
Lausanne, sur le penchant de l'un des plus beaux coteaux du monde. Cette
charmante villa, convertie depuis peu en htellerie, se composait d'une
maison commune, o le comte de Penneville occupait un appartement, et
d'un joli chalet isol qu'habitaient Mme Corneuil et sa mre. Le chalet
et la maison commune taient spars ou, si l'on aime mieux, runis par
un grand parc bien ombrag, qu'Horace traversait plusieurs fois par jour
en se disant: Quand donc vivrons-nous sous le mme toit? Mais il faut
savoir attendre son bonheur.

En ce moment, Horace, la plume  la main, travaillait  sa grande
_Histoire des Hycsos_ ou _des Pasteurs_ ou _des Impurs_, c'est--dire
de ces terribles nomades chananens qui, deux mille ans avant l're
chrtienne, drangs dans leurs campements par les invasions lamites
des rois Chodornakhounta et Chodormabog, envahirent  leur tour la
valle du Nil, la mirent  feu et  sang et occuprent pendant plus de
cinq sicles le centre et le nord de l'gypte. Fort de son rudition,
riche de documents nouveaux pniblement recueillis par lui, il avait
entrepris de dmontrer par des tmoignages irrfragables que le Pharaon
sous lequel Joseph devint ministre tait bien Apophis ou Appi, roi des
Hycsos, et il se flattait de le prouver si bien que dsormais il serait
impossible aux esprits les plus prvenus de soutenir le contraire.
Quelques mois auparavant, il avait envoy, du Caire  Paris, les
premiers chapitres de son histoire, dont lecture fut faite  l'Institut;
sa thse avait scandalis quelques gyptologues; d'autres y trouvaient
du bon, et l'un d'eux lui avait crit  ce propos: Voil un dbut qui
promet. _Macte animo, generose puer_.

Vtu d'une sorte de burnous en laine blanche, le cou libre, les cheveux
en dsordre, il tait accoud sur une table ronde, en face d'une
critoire dont le couvercle tait surmont d'un sphinx, et sa figure
exprimait le contentement du coeur uni  la parfaite srnit de la
conscience. Au milieu de la table s'panouissait une belle rose pourpre,
presque noire, qu'il avait mise tremper dans un verre et dans laquelle
une statuette en faence bleue, qui reprsentait une desse gyptienne
au visage de chatte, plongeait indiscrtement, sans se drider, son
museau rbarbatif. Horace contemplait par instants ce museau, qui lui
tait cher, et cette rose, que Mme Corneuil avait cueillie pour lui il
n'y avait pas une heure; par instants aussi, tournant ses yeux vers sa
fentre toute grande ouverte, il s'apercevait que la lune, alors dans
son plein, projetait dans les eaux frissonnantes du lac une longue
trane de paillettes d'or. Mais, par une grce d'tat, il ne laissait
pas d'tre tout entier  son travail, il n'avait aucune distraction, il
appartenait aux Hycsos. La lune, la rose, Mme Corneuil, la desse  la
tte de chatte, le sphinx qui surmontait l'critoire, les _Impurs_ et
le roi Appi, tout cela se mariait, se confondait intimement dans sa
pense. Les bienheureux du paradis voient tout en Dieu et peuvent penser
 tout sans se distraire un seul moment de leur ide, qui est ternelle.
Le comte Horace tait tout  la fois  Lausanne, dans le voisinage d'une
femme dont l'image ne le quittait pas, et en gypte, deux mille ans
avant Jsus-Christ, et son bonheur tait parfait comme son application.

Il venait d'crire cette phrase: Considrez les sculptures de l'poque
des Pasteurs, examinez avec soin et sans parti pris ces figures
anguleuses, aux pommettes trs saillantes, et, si vous tes de bonne
foi, vous conviendrez que la race des Hycsos n'tait pas purement
smitique, mais qu'elle tait fortement mlange d'lments touraniens.

Satisfait de sa conclusion, il interrompit une seconde son travail,
posa la plume, et, attirant  lui la rose pourpre, il la pressa sur ses
lvres; mais il entendit frapper  sa porte. Il remit prcipitamment
la rose dans son verre, et d'un ton d'humeur il cria: Entrez! La porte
s'ouvrit. M. de Miraval entra. La figure d'Horace se rembrunit; cette
apparition inattendue le consterna: il se sentit comme subitement
expuls de son paradis. Hlas! la vie la plus heureuse n'est qu'un
paradis intermittent.

Le marquis, immobile sur le seuil, salua gravement son neveu, en lui
disant:

Eh quoi! je te drange? Tu n'as jamais su dissimuler tes impressions.

--Ah! mon oncle, rpondit-il, comment pouvez-vous croire?... Je
vous avoue que je ne m'attendais pas... Mais, je vous prie, par quel
hasard?...

--Je fais un voyage en Suisse. Pouvais-je passer  Lausanne sans venir
te voir?

--Convenez, mon oncle, que vous ne passez pas, reprit Horace; convenez
que vous tes beaucoup plus qu'un passant, que vous arrivez ici tout
exprs.

--Tout exprs, tu l'as dit, mon garon, repartit M. de Miraval.

--C'est donc  un ambassadeur que j'ai l'honneur d'avoir affaire?

--Oui,  un ambassadeur, trs ferr sur l'tiquette et qui demande qu'on
le reoive avec tous les gards qui lui sont dus et selon toutes les
rgles du droit des gens.

Horace s'tait remis de son trouble; il s'arma de philosophie, fit bonne
mine  mauvais jeu. Avanant un sige au marquis:

Asseyez-vous l, monsieur l'ambassadeur, lui dit-il, dans le meilleur
de mes fauteuils. Mais, au pralable, embrassons-nous, mon cher oncle.
Si je ne me trompe, il y a deux ans bien compts que nous n'avons eu
le plaisir de nous voir. Que pourrais-je vous offrir, pour vous tre
agrable? Je crois me souvenir que vous avez quelque got pour le
champagne frapp, que c'est votre boisson favorite. Oh! n'allez pas vous
imaginer que nous soyons ici dans un pays de sauvages; on y trouve tout
ce qu'on veut; vous serez satisfait  l'instant.

Il tira  ces mots un cordon de sonnette: un domestique parut; il lui
donna ses ordres, qui furent promptement excuts, quoiqu'on accuse les
Vaudois d'tre un peu lents.

Cependant M. de Miraval contemplait son neveu avec une satisfaction
mle d'un sourd dpit. Il lui sembla que ce beau garon bien dcoupl
avait encore embelli. Sa barbe courte tait du plus beau noir; ses
traits, jadis un peu mous, avaient pris de la fermet, de l'accent; ses
yeux, d'un gris bleutre, s'taient allongs; son teint s'tait hl,
basan, et cette couleur brune lui allait  merveille. Son sourire,
plein de douceur et de mystre, tait charmant; on et dit ce sourire
indfinissable que les sculpteurs gyptiens, dont la Grce a eu de la
peine  surpasser le gnie, imprimaient souvent aux lvres de leurs
statues. Tel sphinx du muse du Louvre aurait reconnu Horace  son air
de famille et l'et avou pour son parent. Il est tout naturel que l'on
prenne le teint des pays que l'on habite et quelquefois aussi le visage
des choses qu'on aime.

Matre sot! pensait le marquis tout fch, tu as la plus fire
tournure, la plus belle tte du monde, et voil tout ce que tu en sais
faire. Ah! si  ton ge j'avais eu les yeux, le sourire que voici, quel
parti j'en aurais tir! Non, aucune femme n'aurait pu me rsister...
Mais toi, que rpondras-tu  la Providence quand elle te demandera
compte de tous les dons qu'elle t'a faits? Tu lui diras: Je m'en suis
servi pour pouser Mme Corneuil... Eh! matre sot, te dira-t-elle, tu as
sottement commenc par o les autres finissent!

Horace tait  mille lieues de deviner les secrtes rflexions de M. de
Miraval. Aprs l'motion dsagrable du premier moment, il tait rentr
dans son naturel, et son naturel tait d'avoir du plaisir  revoir son
oncle, car il l'aimait beaucoup. A vrai dire, l'ambassadeur lui plaisait
peu, et il tait rsolu  ne point le mnager; mais, quand on est sr de
sa volont, on ne craint pas les objections, et il savait d'avance qu'il
aurait rponse  tout. Aussi attendait-il l'ennemi de pied ferme, et,
comme l'ennemi buvait du champagne et ne se pressait pas de commencer
l'attaque, il marcha au-devant de lui.

Et d'abord, mon cher oncle, lui dit-il, donnez-moi bien vite des
nouvelles de ma mre.

--Je voudrais t'en donner de bonnes, rpondit le marquis. Mais tu sais
que sa sant nous inquite, et tu conviendras que la lettre qu'elle a
reue de toi...

--Ma lettre l'a chagrine!

--L, tu le demandes?

--J'aime tendrement ma mre, rpliqua Horace d'un ton vif; mais je l'ai
toujours connue la plus raisonnable des femmes. Apparemment, je m'y
serai mal pris, je lui rcrirai ds demain, je me fais fort de la
rconcilier avec mon bonheur.

--Si tu m'en crois, tu n'criras plus; on ne gurit pas le mal par le
mal. Assurment, ta mre dsire ton bonheur; mais le projet extravagant
dont tu lui as fait confidence... Extravagant te blesse? Je retire
extravagant... Je voulais dire que le projet un peu bizarre... Allons,
je retire aussi bizarre. C'est ainsi qu'on en use  la Chambre, et il
ne faut pas tre plus fier qu'un dput. Bref, ce projet, qui n'est ni
extravagant ni bizarre, inspire  ta mre les plus vives inquitudes, et
tu ne triompheras pas de ses objections.

--Elle vous a charg de me les faire connatre?

--Dois-je te prsenter mes lettres de crance?

--C'est inutile, mon oncle. Parlez, dites-moi  coeur ouvert tout ce
qu'il vous plaira, ou plutt, si vous tes bien inspir, ne dites rien,
car, je vous en avertis, vous dpenserez votre loquence en pure perte,
et je sais que vous n'avez jamais aim  perdre vos paroles.

--Il faudra pourtant que tu te rsignes  m'entendre. Tu ne prtends
pas, je pense, que j'aie fait pour rien cent grandes lieues tout
courant. Mon discours est prt, tu le subiras.

--Jusqu'au matin, s'il le faut, repartit Horace. Ma nuit vous
appartient.

--Merci... Et maintenant, commenons par le commencement. Ce qui vient
de se passer ne m'a pas seulement afflig, mais cruellement humili. Je
me flattais de connatre les hommes, et j'tais fier de ma science. Or
je dois avouer,  ma confusion, que je me suis absolument mpris sur ton
compte. Comment! c'est toi, mon fils, toi que je croyais le garon le
plus sens, le plus rflchi, le plus tranquille de la terre, c'est toi
qui tout  coup t'avises de jeter l'pouvante dans le sein de ta famille
par une dcision!...

--Extravagante et bizarre, interrompit Horace.

--Puisque je t'ai dit que j'avais retir ces deux mots! Mais, oui ou
non, ce projet de mariage ne ressemble-t-il pas  un coup de tte?

--Dois-je vous rpondre article par article? s'cria-t-il, ou
prfrez-vous me rciter d'abord votre discours tout entier d'une seule
haleine?

--Non, ce serait trop fatigant. Rponds tout de suite.

--Eh bien! mon cher oncle, sachez que vous ne vous tes jamais mpris
sur mon compte, et que ce prtendu coup de tte est prcisment l'acte
le plus sens, le plus rflchi que m'ait jamais inspir mon bon gnie,
un acte o j'ai mis  la fois tout mon coeur et toute ma raison.

--Quoi donc! tu me dfendras de m'tonner que l'hritier d'un beau nom
et d'une belle fortune, qu'un comte de Penneville, qui pouvait choisir
dans son monde parmi cinquante jeunes filles vraiment dignes de lui,
refuse tous les partis que sa mre lui proposait et qu'il se ravise
subitement pour pouser... qui? une madame... je t'en prie, Horace,
comment s'appelle-t-elle? Je ne peux jamais retenir ce diable de nom.

--Elle s'appelle Mme Corneuil, pour vous servir, rpliqua Horace d'un
ton pinc. Je suis dsol que son nom vous dplaise, mais ne vous donnez
pas la peine de l'incruster dans votre mmoire. Dans deux mois d'ici,
vous l'appellerez tout simplement la comtesse Hortense de Penneville.

--Peste! comme tu y vas! Ce n'est pas encore fait.

--Nous avons chang nos paroles, mon oncle. Tenez la chose pour faite,
car je vous dfie bien de la dfaire.

M. de Miraval remplit et vida de nouveau son verre; puis il reprit:

Ne t'chauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais pour rien au monde
te dsobliger; mais je suis si tonn, si surpris... Dis-moi, qu'est-ce
donc que cette statuette en faence bleue coiffe d'un grand nimbe, 
la taille fine, au museau de chatte, qui tient dans sa main droite je ne
sais quelle faon de guitare?

--Ce n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un sistre, symbole de
l'harmonie du monde. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas dans cette
statuette la desse Sekhet, la Bubastis des auteurs grecs, qu'on avait
surnomme la grande amante de Ptah, divinit tour  tour bienfaisante
et vengeresse, qui, selon toute apparence, reprsentait la radiation
solaire dans sa double fonction?

--Mille excuses, je crois me la remettre. Et cette rose qu'elle semble
flairer d'un air malveillant... Ah! cette rose, je n'ai plus besoin de
demander d'o elle vient.

--Eh! oui! elle m'a t donne par cette femme dont il est impossible de
se rappeler le nom.

--Mais permets, je le sais trs bien, ce nom... Mme Corneuil... N'est-ce
pas Corneuil? Eh bien! mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la desse
Sekhet ou Bubastis, qui reprsente la radiation solaire, attache des
yeux courroucs, flamboyants d'indignation sur la rose pourpre, et
qu'elle maudit la rivale que tu as eu l'insolence de lui prfrer?
Prends-y garde, les roses se fanent; les roses et celles qui les donnent
ne vivent qu'un jour; les desses sont immortelles et leurs rancunes
aussi.

--Rassurez-vous, mon oncle, rpliqua Horace en souriant. La desse
Sekhet regarde cette fleur d'un oeil fort doux. Si vous l'interrogiez,
elle vous dirait: Les cinquante hritires que vous avez proposes au
comte de Penneville sont toutes ou la plupart de sottes cratures, 
l'esprit court et futile, uniquement occupes de chiffons et de misres;
aussi je l'approuve fort d'avoir ddaign ces poupes et de vouloir
pouser une femme comme il y en a peu, une femme dont l'intelligence est
aussi distingue que son coeur est aimant, une femme qui adore l'gypte
et  laquelle il tarde d'y retourner, une femme qui ne sera pas
seulement pour votre neveu la plus douce des socits, mais qui
s'intressera passionnment  ses travaux, qui l'aidera de ses conseils,
qui sera la confidente de toutes ses penses...

--Et qui mritera d'tre un jour de l'Institut comme lui, interrompit
M. de Miraval. Ce sera charmant de vous y voir entrer bras dessus
bras dessous. Horace, je renonce  te rciter la fin de mon discours.
Permets-moi seulement de t'adresser une ou deux questions. Voyons,
o cet inconcevable accident s'est-il produit? O donc ce fier
Hippolyte?... Oh! mais, je le sais; ta mre m'a racont que c'tait 
Memphis, au fond d'une cave.

--Ma mre n'a pas t discrte, rpondit Horace; mais soit! c'tait au
fond d'une cave. Nous appelons cela un hypoge.

--Va pour l'hypoge. Mes ides se dbrouillent; je me rappelle  prsent
que c'tait dans le tombeau du roi Ti.

--Ti n'tait pas un roi, mon oncle, rpliqua-t-il sur un ton
d'indulgente mansutude. Ti tait un des grands feudataires, un des
barons de quelque souverain de la quatrime dynastie, laquelle rgna
deux cent quatre vingt-quatre ans, ou peut-tre de la cinquime, qui,
vraisemblablement, fut aussi memphite.

--Dieu me prserve de soutenir le contraire! Vous voil donc dans ce
tombeau. Illumine par l'amour, Mme Corneuil dchiffra couramment une
inscription hiroglyphique, et, touch de ce beau miracle, tu tombas 
ses pieds.

--Ces miracles ne se font pas, mon oncle. Mme Corneuil ne lit pas encore
les hiroglyphes, mais un jour elle les lira.

--Et c'est pour cela que tu l'aimes, malheureux?

--Je l'aime, s'cria Horace avec feu, parce qu'elle est admirablement
belle, parce qu'elle est charmante, parce qu'elle est adorable, parce
qu'elle a toutes les grces, et qu'auprs d'elle toute femme me parat
laide. Oui, je l'aime, je lui ai donn pour jamais mon coeur et ma vie;
tant pis pour qui ne me comprend pas.

--Peste! voil parler, repartit M. de Miraval, et voil de l'amour.
Mais, mon cher enfant, je ne te reproche pas d'aimer cette femme; libre
 toi. Ce qui me fche, c'est que tu veux l'pouser. Eh! grand Dieu!
o en serions-nous si l'on tait tenu d'pouser toutes les femmes qu'on
aime?... Voyons, entre quatre yeux, est-ce donc une vertu si farouche?

Horace frona le sourcil et rpondit schement:

Assez, mon oncle! Ah! je vous prie, pas un mot de plus.

--A vrai dire, je ne sais rien, poursuivit le marquis; je n'y tais
pas. Mais ta mre, parat-il, a pria des informations, et les mauvaises
langues prtendent...

--Assez, vous dis-je, rpta Horace en haussant la voix. Si tout autre
que vous me parlait sur ce ton d'une femme pour qui mon estime gale ma
tendresse, d'une femme qui est digne de tous les respects, il aurait ma
vie ou j'aurais la sienne.

--Tu comprends bien que je n'ai aucune envie de me battre avec toi, 
mon unique hritier! Dame! que deviendrait l'hritage? Puisque tu me le
dis, je demeure convaincu que Mme Corneuil est une personne absolument
irrprochable; mais o diable ta mre a-t-elle pris ses renseignements?
Elle assure que c'est tout simplement une ambitieuse, voire une
intrigante, et que son rve... L, es-tu bien sr que cette femme ne
soit pas de la race des habiles? Es-tu bien sr qu'elle s'intresse
sincrement, passionnment aux exploits des Pharaons et au dieu Anubis,
conducteur des mes? Es-tu bien sr que les petits moyens ne produisent
pas quelquefois de grands effets et qu'elle n'ait pas jou l-bas, dans
le caveau de Ti, qui n'tait pas roi, mais baron, une petite comdie
dont un gyptologue de ma connaissance a t la dupe? J'imagine, quant
 moi, que le beau garon que voici, et-il le nez de travers, les
yeux ternes et le regard louche, Mme Corneuil l'aimerait encore, par
l'excellente raison que Mme Corneuil a mis dans son bonnet de s'appeler
un jour comtesse de Penneville.

--Vraiment, vous me faites piti, mon oncle, et je suis bien bon de
vous rpondre. Prter de misrables calculs d'intrt et de vanit 
une pareille femme,  l'me la plus fire, la plus noble, la plus pure!
Tenez, vous devriez rougir de vous abuser  ce point. Elle m'a racont
toute sa vie, jour par jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle n'a rien
 cacher! Pauvre sainte crature, marie toute jeune et malgr elle, par
la tyrannie de son pre,  un homme qui n'tait pas digne de toucher du
doigt le bas de sa robe! Et pourtant elle lui a tout pardonn. Si vous
saviez avec quelle tendre sollicitude elle l'a soign dans ses derniers
moments!

--Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle a t rcompense de ses
peines, puisqu'il lui a laiss sa fortune.

--Et  qui donc l'aurait-il laisse? N'avait-il pas beaucoup  rparer?
Non, jamais femme n'a tant souffert et ne fut plus digne d'tre
heureuse. Une seule chose l'aidait  supporter le dur fardeau de ses
chagrins. Elle tait intimement persuade qu'un jour elle rencontrerait
un homme capable de la comprendre et dont l'me serait  la mesure de
la sienne.--Oui, me disait-elle l'autre soir, je croyais en lui, j'tais
sre qu'il existait, et la premire fois que je vous ai vu, il m'a
sembl que je vous reconnaissais et je me suis dit: Ne serait-ce pas
lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le mme homme, et ce sera
la gloire de ma vie. Elle m'aime, vous dis-je, elle m'aime, vous n'y
changerez rien, et brisons l, s'il vous plat.

Le marquis passa deux fois ses mains dans ses cheveux blancs et s'cria:

Je te dclare, Horace, que tu es le plus candide des ingnus et le plus
naf des amoureux.

--Je vous affirme, mon oncle, que vous tes le plus obstin et le plus
incurable des sceptiques.

--Horace, j'atteste le sphinx que voici et le museau de la desse Sekhet
que la posie est la maladie des gens qui n'ont pas vcu.

--Et moi, mon oncle, je prends  tmoin la lune que voil et cette rose
pourpre, qui vous regarde en se moquant de vous, que le scepticisme est
le chtiment de ceux qui ont peut-tre abus de la vie.

--Et moi, je te jure par ce qu'il y a de plus sacr, par le grand
Ssostris lui-mme...

--Oh! mon oncle, comme vous tombez mal! Je sais bien qu'on ne peut pas
vous en vouloir, vous n'avez gure tudi l'histoire d'gypte, ce n'est
pas votre affaire; mais apprenez que, s'il y a jamais eu dans ce monde
une rputation surfaite et mme usurpe, ce fut celle de l'homme que
vous appelez le grand Ssostris et qui au demeurant s'appelait Ramss
II. Jurez, si vous le voulez, par le roi Chops, vainqueur des Bdouins;
jurez par Mens, qui btit Memphis; jurez par Amnophis III, dit
Memnon, ou, si vous l'aimez mieux, par Snfrou, avant-dernier roi de la
troisime dynastie, qui soumit les tribus nomades de l'Arabie Ptre;
mais apprenez que votre grand Ssostris tait en somme un homme fort
mdiocre, d'un mrite trs mince, qui a pouss la vanit jusqu' faire
effacer sur les monuments le nom des souverains ses prdcesseurs,
pour y substituer la sien, ce qui a fait prendre le change aux esprits
lgers,  Diodore de Sicile tout particulirement, et introduit dans
l'histoire les plus dplorables erreurs. Votre Ssostris, bon Dieu! il
n'a jamais vcu que sur un exploit de ses jeunes annes. Soit adresse,
soit bonheur, il tait parvenu  sortir d'une embuscade vie et bagues
sauves. Voil la belle prouesse qu'il a fait retracer cent et cent fois
sur les parois de tous les difices construits sous son rgne; ce fut l
son ternel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous le demande, quelles
conqutes a-t-il faites? Il opra des razzias de ngres, parce qu'il
avait besoin de maons; il fit la chasse  l'homme dans le Soudan, et
son seul titre de gloire est d'avoir eu cent soixante-dix enfants, dont
soixante-neuf fils.

--Diable! c'est bien quelque chose que cela... Mais enfin, qu'en veux-tu
conclure?

--J'en conclus, rpondit Horace,  qui l'incident avait fait perdre de
vue le principal, j'en conclus que Ssostris... Non, reprit-il, j'en
conclus que j'adore Mme Corneuil et qu'avant trois mois elle sera ma
femme.

Le marquis se leva brusquement, en s'criant:

Horace, mon hritier et mon petit-neveu, viens dans mes bras!

Et comme Horace, immobile, le regardait d'un air interdit:

Faut-il te le rpter? Viens dans mes bras, continua-t-il, je suis
content de toi. Vrai, ta passion me rajeunit. J'aime la jeunesse,
l'amour et la candeur. Je croyais que tu n'avais pour cette femme qu'une
fantaisie, un caprice de tte, je vois que ton coeur est pris, et on ne
peut mieux faire que d'couter la voix de son coeur. Pardonne-moi mes
sottes questions et mes objections impertinentes. Ce que j'en ai dit,
c'tait pour l'acquit de ma conscience. Ta mre m'avait fait ma leon,
je l'ai rpte comme un perroquet. Il ne faut pas leur en vouloir  ces
pauvres mres; leurs scrupules sont toujours respectables. La tienne...

--Oh! vous touchez l  l'endroit sensible et douloureux, interrompit le
jeune homme. Mais je saurai bien la ramener, je lui crirai ds demain.

--Encore un coup, n'cris pas; ta prose n'a pas le don de lui plaire.
Mais elle a beaucoup de confiance en moi. Ma parole aura du poids. Mon
fils, me voil tout prt  passer  l'ennemi; si l'aimable femme qui
demeure ici prs est vraiment ce que tu dis, je serai ton avocat auprs
de ta mre, et nous lui ferons entendre raison. Veux-tu me prsenter 
Mme Corneuil! Je lui tterai le pouls, et je te promets...

--tes-vous bien sincre, mon oncle? lui demanda Horace, en le regardant
d'un air de dfiance et de dfi. Puis-je compter sur votre parfaite
loyaut? Vous ne chercherez pas?...

--Foi d'oncle et de gentilhomme! interrompit  son tour le marquis.

--En ce cas, embrassons-nous, et cette fois sera la bonne, rpondit
Horace, en prenant la main qu'il lui tendait.

L'oncle et le neveu restrent quelque temps encore  causer comme de
bons amis. Il tait prs de minuit, quand M. de Miraval se souvint que
sa voiture l'attendait sur le chemin pour le ramener  son htel. Il se
leva et dit  Horace:

Il est donc convenu que tu me prsenteras demain?

--Oui, mon oncle,  deux heures prcises.

--C'est ton heure, l'heure o tu la vois?

--C'est une de mes heures. Je ne travaille jamais entre le djeuner et
le dner.

--Et tout cela est rgl comme du papier de musique. Tu as raison, il
faut mettre de la mthode en toute chose, mme dans l'amour, et tout
faire avec poids, nombre et mesure. J'ai connu un philosophe qui disait
que la mesure est la plus belle dfinition de Dieu... Mais,  propos,
j'ai fait ma sieste cette aprs-midi, et je n'ai plus sommeil. Prte-moi
un livre qui me tiendra compagnie dans mon lit. Tu possdes sans doute
les oeuvres de Mme Corneuil?

--En doutez-vous?

--Ne me donne pas son roman, je l'ai dj lu.

--C'est un pur chef-d'oeuvre, dit Horace.

--Pour mon got, il y a un peu trop de brouillard l-dedans. Mais le
bruit court qu'elle a publi des sonnets.

--Ce sont de vrais bijoux, s'cria-t-il.

--Et un _Trait sur l'apostolat de la femme_.

--O l'admirable livre! s'cria-t-il encore.

--Prte-moi le _Trait_ et les sonnets. Je les lirai cette nuit, pour me
prparer  l'entrevue de demain.

Horace se mit aussitt en qute des deux volumes, qu'il eut beaucoup de
peine  retrouver. A force de s'agiter, il les dcouvrit enfin sous un
gros tas d'in-quarto qui les crasaient de leur terrible poids. Il dit 
son oncle en les lui prsentant:

Soignez-les comme la prunelle de vos yeux. C'est elle qui ma les a
donns.

--Sois sans inquitude, je sens le prix de ce trsor, lui rpondit le
marquis.

Et du mme coup il s'avisa que le _Trait_ n'tait coup qu' moiti et
que le volume de sonnets ne l'tait pas du tout, ce qui fit natre dans
son esprit plusieurs rflexions qu'il garda soigneusement pour lui.




III


Le monde est plein d'incidents mystrieux, et Hamlet avait raison de
dire qu'il se passe dans le ciel et sur la terre beaucoup de choses que
n'explique pas la philosophie d'Horatio.

On a remarqu que dans les temps de grandes guerres o des peuples,
venus de tous les coins d'un vaste empire, se trouvent subitement runis
en corps d'arme pour faire campagne ensemble, on voit se dvelopper
parmi eux des contagions tranges, des pestes meurtrires, et un grand
spculatif n'a pas craint d'en attribuer la cause au rapprochement forc
d'hommes trs diffrents d'humeur, de langage, d'esprit, qui, n'tant
point faits pour vivre en socit, sont mis en contact par un mchant
caprice de la destine. On a remarqu aussi que, quand l'quipage
du btiment qui chaque anne apporte aux pauvres habitants des les
Shetland les denres ncessaires  leur subsistance vient  dbarquer
sur leurs ctes, ils sont pris d'une toux convulsive, et qu'ils ne
cessent pas de tousser avant que le navire ait remis  la voile. On
raconte galement qu' l'approche d'un navire tranger les naturels des
les Fro sont attaqus d'une fivre catarrhale, dont ils ont beaucoup
de peine  se dbarrasser. On a constat enfin qu'il suffit parfois de
l'arrive d'un missionnaire dans quelque le de la mer du Sud pour
y enfanter des pidmies pernicieuses, qui dciment les malheureux
sauvages.

Ceci doit servir  expliquer pourquoi, dans la nuit du 13 aot 1878,
la belle Mme Corneuil eut un sommeil trs agit, et pourquoi, en se
rveillant le matin sous ses blancs rideaux de mousseline, elle se
sentit comme brise dans tout son corps. Ce n'tait pas la peste, ce
n'tait pas le cholra, ce n'tait pas une fivre catarrhale, ni une
toux convulsive, mais elle prouvait une tension de tte, un malaise,
une irritation nerveuse toute particulire, et elle eut le pressentiment
qu'il y avait dans son voisinage un danger ou un ennemi tout frachement
dbarqu. Pourtant elle ne connaissait point le marquis de Miraval, elle
n'en avait jamais entendu parler, elle ne savait pas qu'il tait plus
dangereux que tous les missionnaires qui ont pu aborder dans les les de
l'ocan Pacifique.

Quand sa mre, qui tait toujours la premire  entrer dans sa chambre
pour lui prodiguer des soins qu'elle seule savait lui rendre agrables,
s'approcha de son lit sur la pointe des pieds et lui souhaita le
bonjour, Mme Corneuil, mal dispose, lui fit un accueil un peu sec, et
Mme Vretz put s'apercevoir que son ange ador s'tait rveill d'assez
mauvaise humeur. A la vrit, cette tendre mre tait accoutume aux
incartades; on la traitait de haut, comme une impratrice traite sa dame
du palais. Elle y tait faite et ne s'en affectait gure. Sa fille tait
sa reine, sa divinit, son tout; elle s'tait consacre tout entire
 son bonheur,  sa gloire; elle lui rendait un culte, de vritables
adorations. Elle appartenait  la race des mres servantes et martyres;
mais sa servitude lui plaisait, son martyre lui paraissait dlicieux, et
cette petite femme maigre, au regard vif, aux allures serpentines,
qui avait, comme Caton le Censeur, auquel du reste elle ne ressemblait
gure, l'oeil vert et les cheveux rouges, faisait toujours bon visage
aux durets qu'elle essuyait. Elle avait de quoi se consoler; on avait
beau la rudoyer, la gourmander, la renvoyer bien loin, on finissait
toujours par l'couter, attendu qu'on s'en tait toujours bien trouv.
C'tait par son conseil qu'au moment propice on s'tait brouill, puis
rconcili avec M. Corneuil; c'tait grce  ses prcieuses directions
qu'on avait pu tenir un salon  Paris et y devenir quelque chose. Mme
Corneuil rgnait, en dfinitive c'tait Mme Vretz qui gouvernait, et,
il faut le dire, elle n'avait jamais en vue que le bien de sa chre
idole. Nous avons tous des penses confuses, que nous avons peine 
dbrouiller, et des dsirs cachs, que nous n'osons pas nous avouer. Mme
Vretz avait le don de deviner sa fille, de lire dans tous les replis de
son coeur; elle se chargeait de dbrouiller ses penses confuses et de
lui rvler ses dsirs inavouables en les prenant  son compte. C'tait
le secret de son influence, qui tait considrable. Quand l'imagination
de Mme Corneuil voyageait, cette mre incomparable partait la premire
en courrier; en arrivant  l'tape, la belle voyageuse y trouvait des
chevaux de relais tout prpars et elle savait gr  Mme Vretz de
lui mnager d'agrables surprises. Aussi se serait-elle garde de
s'embarquer dans aucune aventure sans son courrier,  qui elle avait
l'obligation de n'tre jamais reste en chemin.

Aprs avoir renvoy sa mre et pass une demi-heure avec sa femme de
chambre, Mme Corneuil prit une tasse de th, puis elle s'assit  son
secrtaire. Elle employait ses matines  crire un livre qui devait
faire suite au _Trait sur l'apostolat_ et qui tait intitul: _Du rle
de la femme dans la socit moderne_. A vrai dire, c'tait tirer deux
moutures du mme sac. Son but tait de dmontrer que dans une socit
dmocratique, voue au culte brutal du nombre, le seul correctif  la
grossiret des moeurs, des penses et des intrts, est la souverainet
de la femme. Les rois s'en vont, avait-elle crit la veille dans un
moment d'inspiration, laissons-les partir; mais ne souffrons pas qu'ils
emportent avec eux la royaut, dont les bienfaits sont ncessaires aux
rpubliques elles-mmes. Sur le trne qu'ils laissent vide, faisons
asseoir la femme; avec elle rgneront la vertu, le gnie, les
aspirations sublimes, les dlicatesses du coeur, les sentiments
dsintresss, les nobles dvouements et les nobles mpris. Peut-tre
ai-je gt sa phrase, mais je crois en avoir rendu le sens. Je crois
aussi que, dans le portrait qu'elle en faisait, la femme suprieure
qu'elle proposait  l'adoration du genre humain, ressemblait tonnamment
 Mme Corneuil et qu'elle ne pouvait se la reprsenter sans de superbes
cheveux d'un blond chaud, enrouls autour de son front comme un diadme.

Quand on a mal dormi, on n'est pas en train d'crire. Ce jour-l, Mme
Corneuil n'tait pas en verve, la plume pesait  sa jolie main aux
doigts effils; les ides et l'expression lui manquaient. En vain elle
entortillait autour de son index une boucle voltigeante de ses cheveux,
en vain elle interrogeait du regard ses ongles roses, rien ne venait;
elle se prenait  croire qu'entre elle et son papier il y avait
quelque chose qui ressemblait  un malheur. Dieu sait pourtant qu'on
s'appliquait en pareil cas  mnager ses nerfs,  ne lui causer aucune
distraction; c'tait une consigne. Pendant les heures o on la savait
retire dans son sanctuaire, le silence le plus profond rgnait partout;
Mme Vretz y mettait bon ordre. Tout le monde parlait bas, marchait
 pas de loup, et quand Jacquot, qui faisait les courses et les
commissions, traversait la cour pave, il avait grand soin d'ter ses
sabots pour qu'on ne l'entendt pas. Cette prcaution tait le fruit
d'une douloureuse exprience. Jacquot cultivait la trompette  ses
moments perdus. Un matin qu'il s'tait permis d'en sonner, Mme Vretz,
survenant  l'improviste, lui avait appliqu un vigoureux soufflet
en lui disant: Tais-toi donc, petit imbcile; ne sais-tu pas qu'elle
mdite? Jacquot s'tait frott la joue et se le tint pour dit; tout le
monde en faisait autant. Aussi, de huit heures  midi, Jacquot disait
tout bas  la cuisinire, la cuisinire disait au cocher, le cocher
disait aux volailles de la basse-cour, qui le redisaient aux pierrots,
qui le rptaient aux merles et  tous les vents du ciel:

Frres, taisons-nous, elle mdite!

Au coup de midi, la porte du lieu trs saint se rouvrit doucement, et,
comme la premire fois, Mme Vretz s'avana sur la pointe des pieds,
disant:

Ma chre belle, est-il permis d'entrer?

Mme Corneuil frona ses beaux sourcils et, d'un air boudeur, renferma
ses papiers dans le plus lgant des buvards et son buvard dans les
profondeurs de son secrtaire en bois de rose, dont elle eut soin,
crainte des voleurs, de retirer la clef.

On s'est donn le mot, dit-elle, pour ne pas me laisser un moment de
repos.

--J'ai d faire une course ce matin, rpondit Mme Vretz. Est-ce que par
hasard Jacquot aurait profit de mon absence?...

--Jacquot ou un autre, je ne sais, mais on a fait du bruit, remu des
meubles. Cette course tait donc bien ncessaire?

--Indispensable. Tu t'es plainte hier  dner que le poisson n'tait pas
frais, que Julie ne savait pas acheter. Dsormais je fais moi-mme mon
march.

--Et pendant ce temps on mnera ici un vrai sabbat.

--Que veux-tu? entre deux maux...

--Non, interrompit Mme Corneuil, je ne veux pas que vous alliez en
personne marchander votre poisson; que n'enseignez-vous  Julie  le
choisir? Vous ne savez pas commander, il en rsulte que vous devez tout
faire vous-mme.

--J'apprendrai, je me formerai, ma mignonne, rpondit Mme Vretz en la
baisant tendrement sur le front.

Elle n'ajouta pas qu'aller au march lui plaisait, ce qui tait vrai.
Parmi les gens qui ont eu de petits commencements, les uns rpudient
leur pass et tchent de l'oublier, les autres prennent un extrme
plaisir  se le rappeler.

Qu'est-ce encore que cela? s'cria Mme Corneuil, qui s'aperut en ce
moment que sa mre tenait  la main un papier.

--Ceci, ma chre, est un billet par lequel M. de Penneville me charge
de t'annoncer que son grand-oncle, le marquis de Miraval, arriv hier
de Paris, lui a tmoign le dsir de t'tre prsent, et qu'il l'amnera
aujourd'hui  deux heures prcises. Tu sais qu'il est sujet au coup de
cloche.

--Qui l'empchait de venir nous l'annoncer?

--Apparemment il a craint de te dranger et peut-tre aussi de se
dranger lui-mme. Dans les existences bien ordonnes, la premire rgle
est de travailler jusqu' midi.

Mme Corneuil fit un geste d'impatience.

Qui est donc ce grand-oncle? Jamais Horace ne m'en avait parl.

--Je le crois sans peine. Il ne te parle jamais que de toi, ou bien de
lui... ou bien de l'gypte, ajouta-t-elle.

--Et s'il me plat qu'il m'en parle! rpliqua Mme Corneuil avec hauteur.
Est-ce encore une pigramme?

--Me juges-tu capable de faire des pigrammes contre ce cher et beau
garon? reprit vivement Mme Vretz. Je l'aime dj comme un fils.

Mme Corneuil tait devenue pensive.

J'ai fait cette nuit de mauvais rves, dit-elle. Vous vous moquez de
mes rves, car vous aimez  vous moquer de moi. Voyez pourtant!... En
venant de Paris, M. de Miraval a srement pass par Vichy. Ce marquis
est un danger.

--Un danger! s'cria Mme Vretz. Quel danger peux-tu craindre?

--Vous verrez que c'est Mme de Penneville qui l'envoie ici.

--Et tu t'imagines qu'Horace?... Eh! ma pauvre folle, n'es-tu pas sre
de son coeur?

--Est-on jamais sre du coeur d'un homme? rpondit-elle en feignant une
inquitude qu'elle tait loin d'prouver.

--D'un homme, peut-tre, dit en souriant Mme Vretz; mais le coeur d'un
gyptologue est autre chose et ne varie jamais. En fait de sentiment,
l'gyptologie est le beau fixe.

--Je vous dis que j'ai fait de mchants rves, que ce marquis est un
danger.

--Voil ma rponse, lui repartit sa mre en lui prsentant un miroir et
en l'obligeant  s'y regarder.

--Il me semble que je suis affreuse ce matin, dit Mme Corneuil, qui n'en
pensait rien.

--Vous tes belle comme le jour, ma chre comtesse, et je dfie tous les
marquis du monde...

--Non, je ne recevrai pas ce grand-oncle, reprit Hortense en cartant le
miroir; vous le recevrez pour moi. Prtendez-vous me condamner  essuyer
des impertinences?

--Te voil bien, tu mets les choses au pis, tu t'exaltes, tu te montes,
tu pars de la main...

--Je vous rpte que je suis malade.

--Ma chre adore, il ne faut jamais tre malade qu' propos, et dans ce
cas ci... Prends-y garde, il s'imaginera qu'il te fait peur.

Mme Corneuil jugea sans doute  la rflexion que sa mre avait raison,
car elle lui dit:

Puisque vous voulez absolument que je m'impose cette corve, soit!
ordonnez qu'on me monte mon djeuner, et envoyez-moi ma femme de
chambre.

--C'est on ne peut mieux, rpondit Mme Vretz. Ah! ma chre, ce n'est
pas une corve que je t'impose, c'est une victoire que je te prpare.

Et  ces mots elle se retira, non sans l'avoir embrasse une seconde
fois.

A deux heures prcises, Mme Vretz, sous les armes, installe dans un
ajoupa qui faisait face  la vranda du chalet, attendait le comte de
Penneville et M. de Miraval;  deux heures prcises, le marquis et
le comte parurent  l'horizon. La prsentation se fit dans toutes les
formes, et bientt l'entretien s'engagea. Mme Vretz tait une femme
experte en tous les cas difficiles; l'imprvu ne la dconcertait point:
elle savait faire fte aux visiteurs fcheux comme aux vnements
dsagrables. M. de Miraval ne lui fournit point l'occasion d'exercer
sa vertu. Il fut parfaitement courtois et gracieux; il dploya en cette
occurrence son amabilit, son brillant des grands jours; il se mit en
frais autant qu'il le faisait jadis pour les puissants de la terre qui
lui donnaient audience. A quoi servirait-il d'avoir t diplomate, si
l'on ne possdait l'art utile de parler beaucoup sans rien dire?
Il avait la parole  son commandement et, quand il le fallait, une
loquence fluente, le talent de faire couler, comme dit le proverbe
russe, du miel sur l'huile. Tout chemina fort bien. Horace, qui avait
beaucoup redout cette entrevue et qui d'abord avait eu l'air contraint
et gn, fut bientt hors de peine; il sentit se dissiper son embarras.
Il tait dans son caractre de se rassurer trs vite. Non seulement
il tait n optimiste, mais il avait trop approfondi la thologie
gyptienne pour ne pas savoir que dans le monde des hommes comme
dans celui des divinits la lutte entre les deux principes se termine
d'habitude par la victoire du bien, que Typhon finit par se laisser
dsarmer et qu'Horus, dieu bienfaisant, prend en main le gouvernement de
l'univers. La figure du comte de Penneville exprimait une foi profonde
dans le triomphe dfinitif d'Horus, dieu bienfaisant.

La glace tait tout  fait rompue lorsque Mme Corneuil fit son
apparition. Comme on peut croire, elle avait soign pour la circonstance
sa toilette et sa coiffure; son demi-deuil tait des plus coquets. Il
faut en prendre son parti, il y a des reines qui ressemblent beaucoup
 des bourgeoises, il y a des bourgeoises qui ressemblent  des
reines, moins la couronne et le roi. Ce jour-l, Mme Corneuil tait
non seulement reine, mais desse des pieds  la tte; on et dit Junon
sortant de son nuage. Elle ne manqua pas son entre. En la voyant venir,
le marquis ne put rprimer un tressaillement, et, quand il s'approcha
d'elle pour la saluer tte basse, il perdit contenance, ce qui ne lui
arrivait gure, il demeura confus, commena plusieurs phrases sans
pouvoir les achever, et l'on assure que c'tait la premire fois de
sa vie qu'il avait essuy pareille msaventure. Son trouble tait si
visible que le bon Horace, qui ne remarquait rien, ne laissa pas de le
remarquer.

M. de Miraval fit un effort sur lui-mme, il ne tarda pas  recouvrer
son assurance et toute l'aisance de ses manires. Aprs quelques propos
oiseux, il se mit  conter avec agrment plusieurs anecdotes de sa
carrire de diplomate, qu'il assaisonna de belle humeur et de sel
attique.

Tout en contant, il devisait avec lui-mme et se disait: Il n'y a pas 
dire, elle est fort belle; c'est une matresse femme, un morceau de roi.
Quels yeux, quels cheveux et quelles paules! Je gagerais que ce qu'on
ne voit pas vaut pour le moins ce qu'on voit. Est-il possible qu'elle
soit la fille de sa mre et que ces cheveux rouges aient produit ces
cheveux blonds? Aprs tout, elles se compltent. C'est une frgate
accompagne de sa mouche. Il n'y a pas  dire, sa beaut m'irrite,
m'exaspre. Elle tait faite pour se rendre heureuse en faisant le
bonheur de beaucoup de pauvres diables, et, si j'avais quarante ans
de moins, je voudrais tre du nombre de ces heureux. Mon Dieu! je ne
demanderais pas le morceau tout entier pour moi, je me contenterais
de ce qu'on voudrait bien me donner. Il faut tre philosophe et savoir
partager. Hlas! les prtentions ont tout gt; l'ambition, la fureur de
paratre, sont le flau du genre humain; la femme qui veut  toute force
jouer un rle tue son bonheur et celui des autres... En conscience, elle
est superbe! N'y trouverai-je rien  redire? Oui, elle a dans le regard
une inquitude qui ne me plat pas. Les lvres sont un peu minces; bah!
c'est un dtail. Grce  Dieu, elle n'a pas de tache d'encre au bout des
doigts; mais ils sont trop effils, trop nerveux, et dnotent des mains
prenantes. Les paupires sont trop longues; elles doivent lui servir
 cacher beaucoup de choses. La voix est bien timbre, mais elle sonne
sec... C'est gal, si j'avais quarante ans de moins...

Le marquis ne laissait pas de conter ses anecdotes. Mme Vretz tait
tout oreilles et souriait de la meilleure grce du monde. Quant  Mme
Corneuil, elle ne se dpartait pas de sa gravit un peu ddaigneuse.
Elle tait arrive avec un parti pris; elle s'tait mis dans la tte
qu'elle allait comparatre devant un juge malveillant, venu tout exprs
pour prendre sa mesure et la faire asseoir sur la sellette. Aussi
s'tait-elle arme d'une majest olympienne, de cette insolence de
beaut qui fait rentrer sous terre les impertinents, qui foudroie les
orgueilleux et transforme en cerf les Actons. Bien que le marquis
ft d'une politesse irrprochable et empresse, bien qu'il sollicitt
presque humblement sa bienveillance et ses regards, elle tenait ferme,
elle ne dsarmait pas. Pour Horace, il coutait tout d'un air satisfait;
il trouvait que son oncle tait charmant, et il mourait d'envie de
l'embrasser; il trouvait aussi que jamais Mme Corneuil n'avait t si
belle, que le soleil avait des clarts inaccoutumes, qu'il pleuvait de
la lumire sur son bonheur, que l'air embaumait et que toutes les choses
de ce monde allaient  merveille. Il avait cependant un scrupule qui
l'embarrassait et par instants faisait passer un nuage sur ses sourcils.
En relisant le matin un des fragments de Manthon, il s'tait achopp
 un passage qui semblait contrarier sa thse favorite,  laquelle il
tenait comme  sa vie. Par intervalles, il se prenait  douter si ce
fut vraiment sous le rgne d'Appi que Joseph, fils de Jacob, vint en
gypte; puis il se reprochait son doute, qui lui revenait l'instant
d'aprs. Cette contradiction le chagrinait, car il respectait beaucoup
Manthon. Mais quand il regardait Mme Corneuil, son me rentrait dans le
repos, et il croyait lire dans ses beaux yeux la preuve manifeste que le
Pharaon qui ne connaissait pas Joseph tait bien Sthos Ier, auquel
cas le Pharaon qui l'avait connu tait bien Appi. tre tendrement aim
d'une belle femme, cela fait tout croire, tout devient possible, tout
s'arrange, Manthon, Joseph, le roi Appi et le reste.

Que se passait-il dans le coeur du marquis? De quel charme vainqueur
tait-il la proie? Le fait est qu'il ne se ressemblait gure  lui-mme.
Il avait bien dbut, et Mme Vretz prenait plaisir  ses histoires.
Peu  peu, sa verve s'alanguit. Cet homme si matre de ses ides
ne parvenait plus  les gouverner; cet homme si matre de sa parole
cherchait pniblement ses mots. Il lutta quelque temps contre l'trange
fascination qui le privait de ses facults, mais ce fut en vain. Il ne
prit plus part  la conversation que par quelques phrases dcousues qui
manquaient absolument d'-propos et bientt il tomba dans une profonde
rverie, dans le plus morne silence.

Ma mre avait raison, se dit Mme Corneuil. Je lui impose, c'est moi qui
lui ai fait peur.

Et, s'applaudissant d'avoir fait taire les batteries de l'assigeant
et teint son feu, un sourire de fiert satisfaite effleura ses lvres.
L'instant d'aprs, elle se leva pour faire un tour de jardin, et Horace
s'empressa de la suivre.

Le marquis demeura seul avec Mme Vretz. Il suivit quelque temps du
regard le couple amoureux, qui s'loignait  pas lents et qui disparut
enfin derrire un buisson. Il parut alors que le charme tait rompu. M.
de Miraval recouvra la voix, et il se prit  murmurer:

  Amants, heureux amants.
  Soyez-vous l'un  l'autre un monde toujours beau,
    Toujours divers, toujours nouveau.

Puis, se tournant vers Mme Vretz, il s'cria d'un ton lyrique: Non, on
n'a rien invent jusqu'aujourd'hui de plus beau que la jeunesse, de plus
divin que l'amour. Mon neveu est un heureux coquin; je le flicite tout
haut, et je l'envie tout bas.

Mme Vretz le rcompensa de cette exclamation par un gracieux sourire,
qui signifiait:--Bon vieillard, nous t'avions mal jug. Pourrais-tu par
hasard nous servir  quelque chose?

Plus je les vois ensemble, monsieur le marquis, dit-elle, plus je me
persuade qu'ils ont t faits l'un pour l'autre. Jamais caractres ne
furent mieux assortis; ils ont les mmes gots et les mmes dgots, la
mme lvation d'esprit, le mme ddain pour les sentiments mdiocres et
pour les petits calculs, la mme insouciance des vulgaires intrts. Ils
vivent l'un et l'autre dans l'azur. Ah! monsieur le marquis, c'est par
une dispensation providentielle qu'ils se sont rencontrs.

--Trs providentielle, dit le marquis.

Et il ajouta _in petto_:

La vraie providence est l'habilet des mres.

Puis il reprit:

De quoi s'agit-il aprs tout? D'tre heureux. Mon neveu a mille fois
bien fait de ne consulter que son coeur. Il aura l'azur, comme vous
dites, chre madame, et tout le reste par-dessus le march; car Mme
Corneuil... Ne parlons pas de sa beaut, qui est incomparable, mais il
est impossible de la voir, de l'entendre sans reconnatre en elle une
femme vraiment suprieure, la plus propre du monde  bien conseiller un
homme,  le conduire,  le pousser.

--Certes vous la jugez bien, rpondit Mme Vretz. C'est une trange
crature que ma fille; elle a tous les nobles enthousiasmes, qu'elle
pousse jusqu' l'exaltation, et cependant elle est infiniment
raisonnable, trs intelligente des choses de la vie, et  la fois de
glace pour ses intrts, de feu pour ceux des autres.

--Une seule chose m'afflige, lui dit le marquis. Le fabuliste recommande
aux heureux amants de ne voyager qu'aux rives prochaines, et les ntres
iront enfouir leur flicit  Memphis ou  Thbes. Enlever Mme Corneuil
 Paris, c'est un crime.

--Oh! rassurez-vous, dit-elle, Paris les reverra.

--Vous ne connaissez pas mon neveu: il a horreur de cette ville perverse
et frivole. Il m'a fait hier ses confidences, il entend finir ses jours
en gypte, et il m'a soutenu que Mme Corneuil tait aussi amoureuse que
lui de la solitude et du silence des Thbades. Il a l'air fort doux,
personne n'est plus tenace dans ses volonts.

--A la garde de Dieu! fit Mme Vretz, en regardant le marquis d'un
air qui voulait dire:--Mon bel ami, il n'y a pas de volont qui tienne
contre la ntre, et Paris ne peut pas plus se passer de nous que nous de
Paris.

--Ils ont choisi la bonne part, poursuivit M. de Miraval en poussant un
profond soupir. Je me suis souvent moqu de mon petit-neveu,  qui je
reprochais de ne pas savoir jouir de la vie; c'est  son tour de se
moquer de moi, puisque j'en suis rduit  envier son bonheur. Cueillir
des roses, c'est charmant, et j'en ai beaucoup cueilli: mais il
arrive un ge o l'on regrette amrement de n'avoir pas su se crer un
intrieur... Vous devez tre tonne de mes confidences, chre madame.

--J'en suis flatte beaucoup plus qu'tonne, rpondit-elle.

--L'ennui me ronge, je dois en convenir. J'avais jur de passer le reste
de mes jours dans la retraite, dans le repos. L'ennui me fera sortir de
ma tanire. Je vais me replonger dans la politique active. On me presse
de me laisser porter  la dputation dans l'arrondissement o est mon
chteau, on me propose aussi le snat. Je vais me livrer de nouveau
au monstre. Passe encore si j'tais mari  une femme de sens, trs
intelligente des choses de la vie, quoiqu'un peu exalte. On ne russit
dans la politique que par les femmes, et  mon ge on ne peut plus se
flatter de russir par les femmes des autres. Que n'en ai-je une 
moi! Comme dit le pote: Ai-je pass le temps d'aimer?... Ah! si mon
coeur... Je ne me rappelle pas la suite, mais qu'importe! Heureux
Horace! trois fois heureux! Vivre en gypte avec une femme aime ou se
trmousser  Paris, sans femme aime, au milieu des tripotages de la
politique, quelle diffrence!

Mme Vretz trouvait en effet que la diffrence tait grande, mais toute
au profit du trmoussement et du tripot. Elle ne put s'empcher de
se dire: Si mon futur gendre avait l'humeur et les gots de son
grand-oncle, ce serait parfait, et nous n'aurions plus rien  dsirer.
De ce moment, le marquis de Miraval lui parut un homme intressant. Elle
essaya de le rconcilier avec son sort, et, comme elle avait l'esprit
des affaires et l'amour des dtails, elle lui adressa force questions
sur son arrondissement lectoral, sur les chances de son lection. Le
marquis, un peu embarrass, y rpondit de son mieux. Il ne put se tirer
d'affaire qu'en dtournant le propos et en faisant  cette curieuse une
ample description de son chteau, qui sans contredit en valait la
peine, mais o il n'allait gure. Les renseignements minutieux qu'il lui
fournit touchant ses terres et leurs revenus n'taient pas de nature 
refroidir l'intrt qu'elle commenait  lui porter.

Pendant ce temps, Mme Corneuil arpentait une alle du jardin avec
Horace, qui ne s'apercevait pas qu'elle avait les nerfs fort excits et
un peu orageux. Il y avait un certain nombre de choses dont le comte de
Penneville ne s'apercevait presque jamais.

Dieu! quel beau temps! lui disait-il. Le beau ciel! le beau soleil!
Ce n'est pourtant pas le soleil de l-bas. Quand le reverrons-nous?
Oh! l-bas, la-bas, comme dit Mignon. Vous me chanterez ce soir cette
chanson; personne ne la chante comme vous. Ce parc ne m'a jamais paru si
vert. Il faut convenir que la verdure a du bon, quoique je m'en passe 
merveille. J'ai connu un voyageur qui trouvait la Grce affreuse, parce
qu'elle manque d'arbres. Il y a des gens comme cela qui ont la manie
des arbres. Vous rappelez-vous notre premire excursion  Gizeh, cette
grande plaine nue, ces collines onduleuses, ce sable couleur jaune
d'ocre? On en mangerait! disiez-vous. Nous rencontrmes une longue
file de chameaux, je les vois encore. A l'horizon pointaient les
pyramides, qui nous semblaient toutes blanches et qui dgageaient
des tincelles. Comme elles s'enlevaient sur le ciel! Elles taient
vibrantes. L'air ne vibre jamais par ici. Oh, le bon djeuner que nous
fmes dans cette chapelle, assis sur des burnous! Vous tiez coiffe
d'un tarbouch, qui vous allait comme un charme. Quand donc vous
reverrai-je en tarbouch? Ah! par exemple, la dinde tait un peu maigre,
et puis je commis ce jour-l une fire maladresse. Je laissai choir la
gargoulette qui contenait notre eau du Nil. Nous en fmes quittes pour
rire et pour boire notre vin pur. Aprs quoi, nous descendmes dans
un caveau, et l, pour la premire fois, je vous traduisis des
hiroglyphes. Je n'oublierai jamais quel fut votre ravissement quand je
vous appris qu'un luth signifiait le bonheur, attendu que le signe du
bonheur est l'harmonie de l'me. Dans l'criture chinoise, le bonheur
est reprsent par une main pleine de riz. Et aprs cela, qui contestera
l'immense supriorit d'me et de gnie des gyptiens sur les habitants
du Cleste Empire?

Il finit pourtant par s'apercevoir que Mme Corneuil ne lui rpondait
pas; il en chercha l'explication, et il la trouva.

Quelle impression vous a faite le marquis de Miraval? lui demanda-t-il
d'une voix anxieuse.

Cette fois elle rpondit.

C'est un homme fort distingu, dit-elle. Il commence admirablement les
histoires, mais il les finit mal.... Dois-je tre sincre?

--Absolument sincre.

--Il me plat fort peu.

--Aurait-il dit quelque chose qui vous ait offense? s'cria Horace,
saisi d'un remords subit et de la crainte que son oncle n'et profit
perfidement des distractions que lui causaient Manthon et le roi Appi,
pour hasarder quelque mchant propos.

--C'est un homme d'esprit, rpliqua-t-elle; mais il faut avoir de l'me,
et je le souponne de n'en pas avoir.

En disant ces mots, elle attacha sur le visage du jeune homme ses grands
yeux bruns o l'on voyait une me, et peut-tre deux.

A votre tour, soyez franc, reprit-elle. Vous n'avez pas le talent de
mentir, c'est un peu pour cela que je vous aime. Vous m'aviez annonc
que vous cririez  Mme de Penneville... Le marquis est sa rponse.

--J'en conviens, dit-il; mais, quand l'univers entier se mettrait entre
vous et moi, il y perdrait ses peines. Vous savez si je vous aime, si je
vous adore.

--Votre coeur est  moi, bien  moi? demanda-t-elle en lui jetant un
regard ensorcelant.

--Pour toujours, pour jamais! rpondit-il d'une voix touffe.

Ils approchaient d'une charmille, dont l'entre tait troite.
Mme Corneuil passa la premire, et quand Horace l'eut rejointe, se
retournant, elle demeura immobile devant lui et le contempla avec un
sourire mlancolique. Jusqu' ce jour, elle l'avait tenu  distance,
sans lui rien accorder, sans lui rien permettre. Par une inspiration
soudaine, elle dpouilla sa farouche vertu et avana doucement vers lui
son front et ses lvres, qui semblaient rclamer un baiser. Il comprit,
mais il eut peur d'avoir mal compris. Il hsitait, enfin il osa, et, la
serrant dans ses bras, il appuya ses lvres sur les siennes. Ce baiser
le mit hors de lui, le grisa: il fut sur le point de se trouver mal. Une
seule fois jusqu'alors il avait prouv une ivresse d'motion comparable
 celle-ci: c'tait prs de Thbes, un jour que, faisant une fouille,
il avait vu de ses yeux apparatre au fond de la tranche un grand
sarcophage de granit rose. Ce jour-l aussi, il lui avait pris une
dfaillance.

Mme Corneuil s'assit sur un banc; il se laissa tomber  ses pieds, et
posant ses coudes sur des genoux adors, les mains dans les mains, il
resta quelque temps  la manger des yeux. Il n'y avait que la largeur
d'une route entre la charmille et le lac; ils entendaient la vague qui
causait tout bas avec la grve; elle balbutiait des mots d'amour, elle
racontait des joies et des mystres qu'aucune langue humaine ne peut
dire.

Aprs un long silence:

Les grands bonheurs sont toujours inquiets, toujours sur le qui-vive,
reprit Mme Corneuil; tout les effarouche, ils ont peur de tout. Je vous
en supplie, dbarrassez-nous de ce diplomate. Je n'ai jamais aim les
diplomates; des prjugs, des intrts, des calculs, des vanits, ils ne
voient que cela dans le monde.

--Vos volonts me sont sacres, lui dit-il, et, duss-je me brouiller 
jamais avec lui, je ferai tout ce qu'il vous plaira, quoique je lui aie
toujours rendu l'amiti qu'il me porte.

--Oui, renvoyez-le dans sa famille, qui nous en voudrait de l'accaparer.
Qu'il retourne bien vite lui raconter ses histoires!

--Permettez, sa famille, c'est moi; il est garon ou plutt veuf depuis
trente ans et sans fils ni fille. Mais que m'importe son hritage!

A ces mots, Mme Corneuil sortit de son extase, et dressant l'oreille
comme un chien qui flaire une piste inattendue:

Son hritage! Vous tes son hritier! Vous ne m'en avez jamais rien
dit.

--Et  quel propos vous l'aurais-je dit? L'argent, qu'est-ce que
l'argent?... Mon trsor, le voici, ajouta-t-il en essayant de prendre
un second baiser, qu'elle lui refusa sagement, car il ne faut abuser de
rien.

--Ce sont de lches misres que les questions d'argent, dit-elle...
Est-il trs riche, le marquis?

--Ma mre assure qu'il a deux cent mille livres de rente. Qu'il en fasse
ce qu'il voudra. Puisqu'il a eu le malheur de vous dplaire, je lui
dclarerai tout net que je renonce  la succession.

--Encore y faut-il mettre des formes, rpondit avec quelque vivacit Mme
Corneuil. Vous avez de l'affection pour lui; je serais dsole de vous
brouiller avec un parent que vous aimez.

--Vous, vous, rien que vous! s'cria-t-il. C'est si peu de chose que le
reste!

Il demeura quelques instants encore  ses genoux; mais,  son vif
chagrin, elle l'obligea de se relever, en lui disant:

M. de Miraval finira par remarquer que nous sommes longtemps absents.
Soyons polis.

Deux minutes aprs, elle rentrait dans l'ajoupa, o la suivit Horace, et
elle aborda le marquis avec une nuance d'affabilit qu'elle ne lui
avait pas encore montre; mais, quoiqu'elle et chang de visage et de
procd, le charme ne laissa pas d'oprer, ou plutt l'effet n'en fut
que plus sensible. M. de Miraval, qui avait recouvr toute la libert de
son esprit en conversant familirement avec Mme Vretz et en lui faisant
toute espce de confidences, se troubla de nouveau quand il revit sa
belle ennemie. Il rpondit  ses avances par des phrases incohrentes,
par des propos sans queue ni tte, qui semblaient tomber de la lune.
Bientt, comme pris de colre contre lui-mme et contre son indigne
faiblesse, il se leva brusquement, et se tournant vers Mme Vretz:

On n'oublie pas longtemps son La Fontaine, lui dit-il; je retrouve 
l'instant la fin du vers que je cherchais et que voici:

  Ah! si mon coeur osait encor se renflammer!

Il prit aussitt cong d'elle, la salua profondment; puis, s'avanant
vers Mme Corneuil, il la regarda dans les yeux et lui dit avec une sorte
d'pret dans la voix:

Madame, je suis venu, j'ai vu et j'ai t vaincu.

Et l-dessus il s'loigna comme un homme qui se sauve, en dfendant 
son neveu de le reconduire. On croira sans peine qu'aprs son dpart
il fut beaucoup parl de lui. Tout le monde s'accorda  dire que sa
conduite tait trange; mais Mme Vretz dclara qu'il lui paraissait
plus charmant encore que singulier. Mme Corneuil le trouvait plus
singulier que charmant. Quant  Horace, il expliqua ce qu'il y avait eu
d'un peu bizarre dans son attitude par des ingalits de sant ou par un
caprice d'humeur, que son ge rendait excusable. Il avoua du reste qu'il
ne l'avait jamais vu ainsi, qu'il l'avait toujours connu bon vivant,
alerte, sr de sa mmoire, dgourdi et se faisant tout  tous.

Il y a l un mystre que vous aurez soin d'claircir, lui dit Mme
Corneuil.

Et comme, ayant regard sa montre, il se disposait  se retirer:

A propos, grand paresseux, lui dit-elle, quand donc me lirez-vous ce
fameux quatrime chapitre de votre _Histoire des Hycsos_? N'allez pas
oublier que nous devons le lire un soir et faire  minuit un souper fin
en son honneur. Nous le commanderons  Paris, ce souper. Ne sera-ce pas
dlicieux?

A l'ide de cette petite fte intime en l'honneur d'Appi, le coeur
d'Horace tressaillit d'aise, et sa prunelle s'alluma.

Je ne veux rien vous lire qui ne soit digne de vous. Accordez-moi dix
jours encore.

--Dix jours, c'est un sicle! fit-elle. Mais au moins soyez de parole,
ou je me brouille avec vous.

Il s'loignait, elle ajouta:

Quand vous reverrez M. de Miraval, soyez dfiant, mais soyez adroit.

Lui, adroit! s'cria Mme Vretz, lorsqu'elle fut seule avec sa fille.
Ordonne-lui plutt de traverser le grand lac  la nage.

--Est-ce encore une pigramme? dit Mme Corneuil avec humeur.

--Puisque je l'adore tel qu'il est, lui rpondit sa mre, peut-on m'en
demander davantage? Quant  M. de Miraval, tu as tort de t'en inquiter.
M'est ide qu'il nous est tout acquis.

--Ce n'est pas la mienne, rpliqua-t-elle.

--En tout cas, ma chre, il faut le traiter avec beaucoup de mnagement,
car je sais de source certaine...

--Vous allez m'apprendre, interrompit d'un ton ddaigneux Mme Corneuil,
qu'il a deux cent mille livres de rente et qu'Horace est son hritier.
Ces misrables bagatelles sont pour vous des affaires d'tat.

Et aussitt aprs, elle lui dit:

Demandez donc  Horace d'inviter le marquis  venir au premier jour
djeuner avec nous.




IV


Le lendemain, dans l'aprs-midi, le comte de Penneville se rendit 
l'htel Gibbon, dans l'esprance d'y voir son oncle; il ne l'y trouva
pas. Il lui laissa sa carte avec un mot pour lui tmoigner son regret
d'avoir fait une course inutile et lui annoncer que Mme Vretz et sa
fille invitaient le marquis de Miraval  venir djeuner avec elles le
jour suivant. Le marquis lui fit porter sa rponse dans la soire; il
s'y plaignait d'tre indispos, priait son neveu de l'excuser auprs de
ces dames, dont l'attention le touchait infiniment. Inquiet de la sant
de son oncle, Horace sortit dans la matine, contrairement  toutes ses
habitudes, pour aller prendre de ses nouvelles. Cette fois encore, le
nid tait vide, et le comte eut tout ensemble le chagrin d'avoir perdu
ses pas et le plaisir d'en conclure que le malade se portait bien.

Press par Mme Corneuil, il lui crivit pour lui transmettre une
nouvelle invitation  djeuner. Le marquis lui fit rpondre par un
exprs qu'il venait de se dcider  repartir  l'instant pour Paris,
qu'il tait fort chagrin de n'avoir pas mme le temps de lui faire ses
adieux.

Cette rsolution subite et ce dpart inattendu murent beaucoup la
pension Vallaud. On en parla durant une heure d'horloge, et les jours
suivants on en reparla. M. de Penneville fut la premier  se remettre de
sa surprise.

Arrive que pourra, se dit-il; je serai comme un roc.

Et il eut bientt fait de penser  autre chose. La mre et la fille
furent moins philosophes. Mme Vretz prouvait un tonnement pnible,
une vive contrarit de s'tre trompe  ce point, car elle se piquait
de ne jamais se tromper. Mme Corneuil lui disait d'un ton de triomphe:

Je vous flicite de votre perspicacit. M. de Miraval nous tait,
disiez-vous, tout acquis. Il se trouve que sa bienveillance ne va
pas mme jusqu' la politesse la plus lmentaire. Il tait venu
en claireur, il est retourn bien vite faire son rapport  Mme de
Penneville. Nous aurons avant peu de ses nouvelles, qui ne seront pas
agrables. Je suis sre que vous n'avez pas su vous tenir avec lui, que
vous lui avez dit des choses compromettantes.

--Ai-je l'habitude d'en dire, ma chre? rpondait Mme Vretz. J'avoue
qu'une telle conduite me surprend. Elle est contraire  toutes mes
notions du droit des gens. Avant de faire la guerre, un galant homme la
dclare. Le monstre a bien cach son jeu.

--Vous avez toujours t d'une confiance aveugle.

--Et pourtant les mauvaises langues prtendent que je suis une mre
habile. Ne m'accable pas, ma mignonne. Ce qui m'afflige, c'est qu'un
hritage de deux cent mille livres de rente ne se trouve pas dans le pas
d'un cheval.

--Vous n'avez que cet hritage en tte. Il est bien question de cela!
Il s'agit d'un noir complot, dont nous verrons bientt les effets. Ce
vilain vieillard nous jouera quelque tour de sa faon.

--Attendons, attendons, rpondait Mme Vretz. Il faut du gros canon
pour prendre les forteresses. Tu as beau dire, nous pouvons dormir
tranquilles sur nos deux oreilles.

Trois jours plus tard, Mme Vretz, qui, en cachette de sa fille, tait
sortie de trs bonne heure pour aller faire elle-mme son march,
s'introduisit  pas de loup dans l'appartement du comte de Penneville,
entr'ouvrit la porte de son cabinet de travail, et, la main sur le
loquet, elle lui cria:

Voulez-vous savoir une chose, bel oiseau bleu? On vous en a donn
 garder, et M. de Miraval n'a pas quitt Lausanne. Je viens de le
rencontrer qui traversait la place Saint-Franois.

--Impossible! rpondit-il en laissant tomber sa plume.

--Impossible peut-tre, mais encore plus vrai qu'impossible, dit-elle
en se sauvant.

Horace se rendit incontinent  l'htel Gibbon et ne fut pas plus heureux
que les autres fois. Il y retourna dans la soire, et sa persvrance
fut enfin rcompense. Il eut la joie d'apercevoir M. de Miraval, qui
faisait sa digestion en fumant un cigare sur la terrasse de l'htel.

--Eh bien, mon oncle, lui dit-il, ce dpart?...

--L'esprit est prompt, la chair est faible, s'cria le marquis. Lausanne
est une ville si charmante, que je n'ai pas eu le courage de m'en
arracher.

--Daignerez-vous au moins m'instruire?...

--Montons dans ma chambre, interrompit-il; nous y serons mieux pour
causer.

Ds qu'ils y furent entrs, le marquis se laissa tomber sur un sofa en
murmurant:

Ouf! que je suis las!

Puis il offrit du geste un fauteuil  son neveu, qui lui dit:

Une fois pour toutes, expliquons-nous. Ami ou ennemi?

--Recourons au _distinguo_. Ami du cher garon que voici, mais ennemi
rsolu, ennemi jur, ennemi mortel de son mariage.

--Ainsi Mme Corneuil n'a pas eu le bonheur de vous plaire? repartit
Horace sur un ton d'amre ironie.

--C'est tout le contraire, dit le marquis en s'chauffant tout  coup.
Tu ne m'avais pas dit assez de bien de cette femme. Il n'y a qu'un mot
qui serve: elle est adorable.

--Eh bien! mon oncle, cela tant...

--Adorable, te dis-je; mais elle n'est pas du tout ton fait. Et d'abord,
tu crois l'aimer, tu ne l'aimes pas.

--Seriez-vous assez bon pour m'en fournir la preuve?

--Non, tu ne l'aimes pas. Tu la vois  travers vos communs souvenirs de
voyage,  travers le plaisir que tu as eu  lui expliquer le tombeau de
Ti; tu la vois  travers l'gypte,  travers les Pharaons. Du haut des
pyramides, quarante sicles ont contempl vos fianailles, et c'est
pourquoi ton amour t'est cher. Pur mirage du dsert que cet amour!
Supprime l'gypte, supprime Ti, et souffle sur le reste, il ne reste
rien.

--Si c'est l votre seule objection...

--J'en ai une autre. Tu n'es pas de son ge.

--Elle a dix-sept mois deux semaines et trois jours de plus que moi.
Est-ce la peine d'en parler?

--Je veux croire que ton compte est juste; je connais ta rigoureuse
exactitude en toute espce de calculs. Mais cette femme a l'esprit mr,
et tu n'es et ne seras toute ta vie qu'un enfant. C'est bien de toi
qu'on pourra dire comme de l'vque d'Avranches: Quand donc monseigneur
aura-t-il fini ses tudes? Si tu tais dans les affaires, dans la
diplomatie, dans la politique, je te dirais: pouse ce phnix, tu es
sr de ton avenir. Mais ce perptuel tudiant pouser une Mme Corneuil,
l, c'est absurde. Tu te flattes de lui communiquer tes gots et tes
fureurs, qui ne lui inspirent qu'une indulgente piti. Quand tu lui
parles de Manthon, tu l'assommes; mais comme elle a tous les talents,
elle a celui de dormir sans qu'on s'en aperoive.

--Est-ce tout, mon cher oncle?

--Mon doux ami, je te fais grce du reste.

--Et vous n'attendez pas que je prenne la peine de vous rpondre?

--Je t'en dispense; ma conviction est faite.

--Avez-vous crit  ma mre?

--Pas encore, je ne sais que lui crire. Mon embarras est extrme.

--S'il vous en souvient, vous m'avez donn votre parole d'oncle et de
gentilhomme que vous ne feriez rien  mon insu.

--Parole d'oncle et de gentilhomme, tu verras mes lettres. Reviens dans
deux jours,  la mme heure, car je ne rentre qu'au moment du dner. Je
te montrerai mon brouillon.

--Voil qui est entendu, rpondit Horace; c'est la guerre, mais une
guerre loyale.

Et il prit cong de son oncle sans lui donner la main, tant il avait sur
le coeur les impertinents propos que M. de Miraval lui avait tenus; mais
en chemin il ne tarda pas  les trouver plus plaisants qu'impertinents.
Il finit par se les rpter en riant, et ce fut aussi en riant qu'il les
rapporta  Mme Corneuil et qu'il lui fit un rcit fidle, minutieusement
exact de sa visite  l'htel Gibbon. Il fut rcompens de sa sincrit
par un sourire enchanteur, par des tmoignages de tendresse pleins de
saveur et de dlices. Comme dans la charmille, il vit un front radieux
se pencher vers lui pour venir chercher ses lvres. On a tort de dire
qu'il n'est rien de tel que le premier baiser: le second plongea Horace
dans une si douce ivresse qu'il lui fut impossible de travailler sans
distraction le reste du jour. Il tait occup  se souvenir.

Il n'tait pas au bout de ses tonnements. En arrivant le surlendemain
au rendez-vous que lui avait donn son oncle, il apprit que la veille
M. de Miraval tait parti, et cette fois tout de bon. Pour o, c'est ce
qu'on ne put lui dire. Il avait sold sa note, quitt l'htel sans autre
explication. Le marquis se doutait-il que les inconsquences, que le
dcousu de sa conduite portaient le trouble dans le coeur d'une femme
adorable et attentaient mme au repos de ses nuits? Mme Corneuil se
trouva replonge dans ses perplexits, qui prirent sur son humeur. Mme
Vretz eut beaucoup de peine  se dfendre, quoique  vrai dire elle
n'et rien  se reprocher.

Bah! leur disait Horace, nous nous affectons trop de tout cela. A quoi
bon nous tourmenter, nous mettre martel en tte? Ne souponnons pas de
noirs mystres o il n'y en a point. Je n'avais pas vu mon oncle depuis
deux ans. Peut-tre, si vert qu'il paraisse, l'ge lui fait-il sentir
ses atteintes; peut-tre n'a-t-il plus toute sa tte. Autrefois, il
savait  merveille ce qu'il voulait, il ne le sait plus. J'en suis
dsol, car je l'aime beaucoup, et, si son esprit s'est affaibli, je lui
pardonne de grand coeur toutes les normits qu'il a pu me dire.

Il ne sut plus que penser quand, au bout d'une semaine, un matin qu'il
pleuvait  verse, il vit entrer dans son cabinet de travail M. de
Miraval, l'air mlancolique et sombre, le front nuageux, l'oeil teint.

D'o sortez-vous, mon oncle? lui cria-t-il.

--Et d'o sortirais-je, si ce n'est de mon htel? rpondit le marquis.

--Mais vous l'avez quitt depuis huit jours.

--Je parle de l'htel de Beau-Rivage, situ au bord du lac,  Ouchy,
port de Lausanne, o je me suis install depuis que j'ai pris l'htel
Gibbon en dplaisance.

--Je sais trs bien, dit Horace, que l'htel de Beau-Rivage est  Ouchy,
et je n'ignore pas non plus qu'Ouchy est le port de Lausanne. Ce que je
ne sais pas, par exemple, c'est pourquoi vous avez chang de domicile
sans daigner m'en avertir.

--Mille excuses, mon garon. Je suis si occup!

--A quoi donc?

--C'est mon secret.

--J'en suis fch, mon oncle, mais votre secret ne vous rend pas
heureux. Qu'est devenue votre brillante gaiet? Vous me semblez sombre
aujourd'hui comme un verrou de prison. Ne seriez-vous pas tourment par
quelque remords?

--O prends-tu que j'aie des remords? C'est cette maudite pluie qui
m'agace. Regarde le lac, il est trouble et hideux. Pleut-il toujours
dans ce pays? As-tu un baromtre?

--En voici un, derrire vous, et tout  votre service. Mais, je vous
prie, racontez-vous vos secrets  ma mre? Ce brouillon de lettre que
vous deviez me montrer, l'avez-vous dans votre poche?

Le marquis ne rpondit ni oui ni non. Il allait et venait dans la
chambre, en maugrant contre la pluie qui rendait tout impossible, et
de temps en temps il retournait au baromtre, qu'il tapotait avec
insistance dans l'espoir de le dcider  marquer beau fixe. Puis, au
milieu d'une jrmiade, il prit son chapeau et sortit aussi brusquement
qu'il tait entr, malgr les efforts que fit son neveu pour le retenir
 djeuner.

Le lendemain, qui tait un dimanche, il ne plut pas, grce  Dieu; mais
en revanche il venta grand frais. Le lac, fouett par la bise, ne
se possdait plus; il avait des attitudes et des colres d'ocan. Le
marquis revint  la mme heure, l'air aussi maussade, aussi dconfit
que la veille, pestant contre la bise aussi nergiquement qu'il avait
protest contre la pluie. Il ne put parler d'autre chose, et il tapota
de nouveau le baromtre, mais cette fois pour le faire descendre.

L'imbcile a trop mont, murmura-t-il.

--Il n'aura pas compris ce que vous lui demandiez, fit Horace.

--Matre gouailleur, je ne suis pas d'humeur  plaisanter,
rpliqua-t-il, et je me sauve.

Horace tenta vainement de le faire rester, il gagna la porte et
l'escalier; mais son neveu le suivit et, s'emparant de son bras, se
dclara rsolu  le reconduire jusqu' son htel. Il esprait le faire
parler en chemin d'autre chose que de la bise. Ils n'avaient pas fait
cinquante pas lorsqu'ils virent arriver une voiture qui allait bon
train, comme pour chapper  l'ouragan, et dans laquelle se trouvaient
Mme Vretz et sa fille. Ces dames revenaient d'entendre la messe 
Lausanne, o l'on peut l'entendre depuis qu'il y a une glise catholique
sur la Riponne.

Au moment o l'on allait se croiser, Mme Vretz, qui n'avait jamais les
yeux au talon, donna un ordre  son cocher, et la voiture s'arrta net.
Horace n'eut garde de lcher le bras de son oncle, qu'il obligea  faire
halte. Apparemment le charme oprait de nouveau, car, en s'approchant
de la portire, le marquis rencontra le regard de Mme Corneuil et perdit
aussitt contenance. Il s'inclina gauchement, rougit, marmotta quelques
mots qui n'avaient ni sens ni l'air d'en avoir un. Puis, se dgageant de
l'treinte de son neveu, il fit un second salut, tourna le dos et gagna
pays.

Il devient de plus en plus inexplicable, dit Mme Vretz. Je commence 
croire qu'il a mauvaise conscience.

--C'est un conspirateur qui a des scrupules intermittents, dit Mme
Corneuil.

--Il m'a confess hier qu'il avait un secret, dit Horace.

--Je le devinerai, son secret, reprit Mme Vretz.

--Et moi, pour en avoir le coeur net, j'crirai ds ce soir  ma mre,
rpondit-il.

Le soir mme, comme il arrive quelquefois, la bise tomba brusquement; il
en rsulta que le lendemain on ne revit pas le marquis. Mme Vretz alla
aux informations; peut-tre avait-elle ses mouches, elle en mit une en
campagne. Quelques heures aprs, elle eut la satisfaction d'apprendre 
sa fille et  M. de Penneville que chaque matin, sauf les cas de
pluie ou de vent furieux, M. de Miraval s'embarquait sur le bateau qui
traverse le lac d'Ouchy  vian, qu'il passait la journe en Savoie et
revenait entre chien et loup dner  son htel. Qu'allait-il faire en
Savoie? On se perdit en conjectures. La plus vraisemblable,  laquelle
on s'arrta, fut que Mme de Penneville avait quitt Vichy pour vian,
que chaque jour son missaire, son suppt, allait l'y rejoindre et
confrer avec elle, qu'avant peu la bombe claterait. Mme Vretz mit
srieusement, quoique sous forme de plaisanterie, le dsir qu'on _filt_
le marquis et que M. de Penneville se transportt ds le lendemain 
vian pour s'assurer de ce qui s'y passait. Sa fille et Horace gotrent
peu son ide et dclinrent sa proposition, l'un par dignit, l'autre
par prudence. Toujours craintive depuis cette nuit o elle avait fait de
si mauvais rves, Mme Corneuil se disait: Loin des yeux, loin du coeur.
Elle ne se souciait pas qu'une journe durant son bien-aim mt le
lac entre elle et lui; elle avait peur que, dans les hasards de son
expdition, il ne tombt dans les mains des Philistins et qu'on ne le
lui volt.

On fut bientt hors de peine. Horace avait crit  sa mre; il en reut
la rponse suivante:

Mon cher enfant, M. de Miraval s'tait charg de te faire connatre
toute ma pense sur le mariage que tu mdites. Que parles-tu de
complots? Ton oncle m'a crit; pour te prouver  quel point je suis de
bonne foi dans cette affaire qui me donne tant de soucis, je prends le
parti de t'envoyer sa lettre, en te suppliant de ne lui en rien dire,
car srement il aurait peine  me pardonner mon indiscrtion. Tu verras
par cette lettre combien il est peu prvenu contre la femme que tu
aimes, et partant combien les objections qu'il fait  ton projet
mritent d'tre prises par toi en srieuse considration. Ta mre, qui
ne souhaite que ton bonheur.

La lettre du marquis tait ainsi conue:

Ma chre Mathilde, j'ai tard  prendre la plume, et je t'en fais mes
excuses. La cas est tout autre que je ne pensais et demande beaucoup
de rflexions. Je n'ai que peu d'espoir de russir  dtacher Horace de
celle que j'appelais sa couleuvre du Nil. Je t'avais promis d'exercer
en cette rencontre tous mes talents diplomatiques. J'avais tort de me
faire blanc de mon pe; que peut la diplomatie contre une pareille
femme? Tu n'ignores pas que je suis arriv ici arm de prventions
jusqu'aux dents; tu n'ignores pas non plus que je me connais en hommes
et en femmes, que je ne manque pas d'une certaine vivacit de coup
d'oeil. J'ai vu et j'ai t vaincu; je n'ai pu m'empcher de le dire 
Mme Corneuil elle-mme. Je ne te parle pas de sa miraculeuse beaut,
des grces de son esprit, de son talent littraire, qui est de premier
ordre, de la noblesse de ses sentiments. Un mot suffira. Tu sais quelle
tait mon horreur pour le mariage; j'ai fait campagne et j'ai gard du
service un dplaisant souvenir. Eh bien, pour la premire fois... tu
crois rver, ma chre, et pourtant cela n'est que trop vrai. Oui, si
Horace n'existait pas, si Mme Corneuil avait le coeur libre, si mes
soixante-cinq ans ne lui faisaient pas peur, oui, je franchirais le pas
sans hsiter, et je croirais assurer le bonheur des quelques annes
que j'ai encore  vivre. Tu te moques de moi, tu as mille fois raison.
Heureusement, Horace existe; au surplus, rassure-toi, je n'aurais aucune
chance d'tre agr. Laissons l ma petite utopie et parlons de ton
fils.--Cela tant, diras-tu, qu'il pouse!--Non, ma chre Mathilde, je
ne crois pas que cette union ft heureuse. Il y a entre ces deux
tres un dsaccord absolu d'humeurs, de gots, de caractres; il m'est
impossible d'admettre qu'ils soient faits l'un pour l'autre. Je m'en
suis expliqu franchement avec Horace; mais parlez donc raison  un
amoureux. Autant vaut jouer un air de flte  un poisson. Amoureux et
poissons, j'en ai fait la fcheuse exprience, sont les gens du monde
les plus difficiles  persuader. Je rpterai pourtant mes tentatives;
je reviendrai  la charge dans un moment propice, et tu auras avant peu
de mes nouvelles. Mais, soit dit sans reproche, je regrette amrement
d'tre venu  Lausanne; tu ne te doutes pas du triste service que tu
m'as rendu en m'y envoyant, des journes orageuses et des nuits agites
qu'y passe ton vieil oncle, qui t'embrasse.

Cinq minutes aprs avoir lu cette lettre, c'est--dire  dix heures
du matin, Horace, transgressant toutes les lois du pays, accourait au
chalet, o Mme Vretz le reut. Il tait hors de lui, et la premire
chose qu'il fit fut de partir d'un grand clat de rire.

Chut! lui dit-elle vivement, en lui pinant le bras. Oubliez-vous qu'on
ne rit jamais ici le matin?

Horace jeta un baiser passionn dans la direction du sanctuaire, et il
dit  Mme Vretz:

Chre madame, allons-nous-en bien vite dans le fond du jardin, car il
faut absolument que je rie.

Ds qu'ils furent installs dans la charmille:

Oh! dcidment, reprit-il, cette aventure est par trop plaisante!

--Quelle aventure? de quoi s'agit-il?

--Ah! mon oncle, mon pauvre oncle!

Et il se mit  rire de plus belle.

De grce, expliquez-vous, lui dit Mme Vretz.

--Eh! oui... Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!... Je
sais mon La Fontaine aussi bien que lui.

--Qui est la poule? demanda-t-elle.

--Imaginez-vous qu'il est perdument, follement amoureux d'Hortense.

Mme Vretz bondit.

Vous me faites un conte  dormir debout! s'cria-t-elle.

--coutez plutt, coutez, s'il vous plat.

Et l-dessus il lut  haute voix les deux lettres, en s'interrompant par
intervalles pour donner un libre cours  sa gaiet.

Le premier mouvement de Mme Vretz fut de rire aussi, le second
d'couter avec une religieuse attention, le troisime de prendre des
mains d'Horace les lettres qu'il venait de lire et d'en vrifier les
passages les plus intressants. Il est bon de n'en croire que ses yeux.

Oh! mon pauvre oncle, s'criait-il, voil donc son fameux secret! Il a
d refaire dix fois son ptre avant de l'envoyer; il craignait que ma
mre ne se moqut de lui. Et regardez un peu la peine qu'il se donne
pour plaisanter et comme malgr lui le srieux de sa passion se trahit.
Ah! oui, il a des journes orageuses et des nuits agites. Je le
conois. Voyez, je vous prie, comme tout s'explique, les incohrences
de sa conduite, ses rougeurs, son trouble, ses accs bizarres de
sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui si poli, si
esclave des biensances! Il a jur de ne plus remettre les pieds ici,
comme le papillon se jure de ne plus retourner  la flamme de la bougie.
Chaque matin il se dit: Quittons Lausanne, partons. Et il n'a pas le
courage de partir. Et pourtant il ne peut tenir en place, il promne ses
amoureux soucis sur le lac. Nous nous demandions ce qu'il allait faire
en Savoie. Eh! parbleu! il va  Meillerie, pour y contempler le rocher
de Saint-Preux, pour y raconter ses douleurs  cette grande ombre.
Puis il se dit de nouveau: Partons! Il ne part pas, et chaque jour il
recommence  dcrire sa lointaine et monotone orbite autour du chalet,
o son coeur est rest.

--Eh oui! c'est bien cela, dit Mme Vretz. Il faut croire que les
plantes aiment le soleil et que pourtant il leur fait peur. C'est pour
cela qu'elles tournent en cercle autour de lui.

--A vrai dire, rpondit-il en reprenant son srieux, ce n'est pas tout 
fait ainsi que les astronomes expliquent la chose.

--Dieu les bnisse! dit Mme Vretz.

Et,  ces mots, elle coula doucement dans sa poche la lettre du marquis,
qu'Horace ne songeait pas  lui redemander.

En vrit, reprit-il, j'aime et je respecte mon oncle, et je me fais
une conscience de me moquer de lui. Mais, l, il m'est impossible de
le plaindre. Il s'tait charg d'une vilaine mission, et notez qu'il
se flatte encore de gagner la partie; il caresse je ne sais quel vague
espoir... Dieu! qu'il me tarde de conter cette histoire  Hortense!
Va-t-elle s'en divertir!

--Si vous m'en croyez, mon cher comte, vous ne lui en toucherez pas un
mot, un seul mot, rpliqua gravement Mme Vretz. Rions entre nous comme
deux coliers, mais vous savez qu'Hortense n'aime pas  rire. C'est une
vraie sensitive, et ce qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la
chagriner.

--Dieu me garde en ce cas!... Toutefois votre dfense m'afflige. Elle
est si bonne, cette histoire! Convenez qu'on en pourrait faire une jolie
comdie. Il faudrait l'intituler _Le renard ou le diplomate pris au
pige_.

--Le titre serait peut-tre un peu long, dit-elle. Bah! quand nous
composerons notre affiche, nous aviserons.

L-dessus il la quitta; mais il se dit en rentrant chez lui:

C'est gal, je trouverai tt ou tard un moment pour en parler 
Hortense.




V


Il tait prs de dix heures du soir. La mre et la fille taient seules
dans leur salon. Mme Vretz brodait au tambour. Mme Corneuil rvait,
enfonce dans une causeuse; comme elle ne mditait pas, il tait permis
de parler.

C'est donc demain le grand jour, lui dit sa mre, en levant le nez de
dessus de son ouvrage.

--Que voulez-vous dire?

--M. de Penneville est accouch de ce soir,  terme ou avant terme, je
ne sais. Ce qui est certain, c'est que demain nous avalerons l'enfant.
Il m'a certifi que son manuscrit se composait de soixante-treize
feuillets, ni plus ni moins; tu sais qu'ils sont de consquence, ses
feuillets. Deux heures d'horloge, nous ne nous en tirerons pas  moins.
Ce diable d'homme a la voix si claire, si retentissante, qu'on entend
sans couter; bon gr, mal gr, les oreilles s'imprgnent. Tu es une
heureuse femme, ma chre; M. de Miraval l'a dit, tu as le talent de
dormir sans en avoir l'air.

--Voil une plaisanterie d'un got douteux, riposta Mme Corneuil avec
hauteur.

--Je ne t'en fais pas un crime, on se dfend comme on peut contre Appi;
chacun s'arrange  sa manire pour ne pas recevoir la pluie... Mon Dieu!
ce cher garon peut avoir des travers, cela n'empche pas qu'il n'ait
un coeur excellent et le reste; cela ne l'empche pas non plus d'tre
ador.

--Eh! oui, je l'adore, rpliqua Mme Corneuil d'une voix aigre, ou du
moins M. de Penneville m'est infiniment cher, et je vous prie de n'en
pas douter.

Mme Vretz se remit  broder, et aprs quelques instants de silence:

Bon Dieu! quel dommage!

--Qu'est-ce encore?

--Quel dommage que l'oncle ne soit pas le neveu ou que le neveu ne soit
pas l'oncle!

--De quel oncle parlez-vous?

--Du marquis de Miraval.

--De ce conspirateur? de cet affreux vieillard?

--Tu ne l'as pas bien regard, il n'est pas affreux du tout. Le regard
est charmant, la voix est jeune, la main potele et coquette, une vraie
main de diplomate ou de prlat. Il te dplat donc beaucoup?

--Infiniment.

--Tu es injuste, trs injuste, il a plusieurs genres de mrite. D'abord
il est marquis, l'autre n'est que comte, et les comtes courent les
rues. Ensuite il n'a pas soixante mille livres de rente, il en a plus du
triple.

--Deux cent mille, dit Mme Corneuil. A quoi vous arrtez-vous l?

--Autre avantage: s'il lui plaisait de convoler, il n'aurait pas besoin
de faire agrer son mariage  sa mre. Nous aurons beau faire, Mme de
Penneville ne nous agrera jamais. Tu verras qu'elle se brouillera avec
son fils, et ce sera une mauvaise note pour toi. Le monde en pareil cas
prend toujours le parti des mres. Et puis M. de Miraval n'est pas
un antiquaire, c'est un homme du monde et, qui plus est, un grand
ambitieux. Il a form le projet de rentrer dans la vie politique; avant
peu de mois, il sera dput ou snateur,  son choix.

--Qui vous l'a dit?

--Lui-mme, et il ajoutait que son seul chagrin est de n'tre pas mari,
parce qu'il aura besoin d'avoir un salon, et, sans femme, point de
salon. L'autre n'a de got que pour les caveaux, et il ne soupire
qu'aprs son cher Memphis, o il t'emmnera.

--Vous savez bien, rpondit-elle vivement, qu'Horace fera ce qui me
plaira.

--Ne t'y fie pas. M. de Miraval le dfinit un doux entt. Bon Dieu!
qu'irons-nous faire en gypte, nous qui considrons la vie comme une
mission, comme un apostolat?... Le moyen d'exercer sa mission au fond
d'un hypoge!

--Sur quelle herbe avez-vous march ce soir? dit Mme Corneuil, en
secouant sa belle tte de muse ennuye et en plissant ses lvres de
Junon, d'une Junon qui n'a pas encore rencontr son Jupiter.

Mme Vretz tirait l'aiguille et fredonnait tout bas une ariette. Ce fut
Mme Corneuil qui renoua l'entretien.

Non, je ne sais ce qui vous prend. On dirait que vous vous appliquez 
me dgoter de mon bonheur. Ce mariage, qui l'a voulu, ou du moins qui
l'a conseill?

--L'amour tient lieu de tout, ma fille. Ne regrette donc rien, puisque
tu l'aimes.

--Mon Dieu! vous savez bien que je n'ai pas rencontr l'homme de mes
rves. Mais j'aime Horace; je veux dire qu'il m'a plu, qu'il me plat...
Enfin vous ne m'expliquez pas pourquoi ce soir...

--Bon, pensa Mme Vretz, nous n'en sommes plus  l'adoration.

Et elle reprit:

Ma toute belle, M. de Penneville est un superbe parti, je n'en
disconviens pas, et je te l'ai recommand parce que je n'en avais pas un
plus beau encore  te proposer.

--Tandis que ce soir?...

--Eh! ce soir, j'en sais un autre.

Mme Vretz se leva de son fauteuil, et, aprs avoir fouill dans sa
poche, elle s'approcha de sa fille et lui dit:

Lis ces deux lettres; je ne te les donne pas, je te les prte, car
M. de Penneville s'est aperu que je les avais gardes, et je les lui
renverrai demain matin.

Mme Corneuil passa ddaigneusement les yeux sur la premire de ces
lettres; mais, quand elle eut commenc  lire la seconde, elle changea
d'attitude, elle secoua sa langueur, son teint mat se colora, et il se
passa au fond de ses yeux je ne sais quoi que ses longues paupires ne
prirent pas la peine de cacher.

Cependant, quand elle fut au bout de sa lecture, elle se leva, prit une
enveloppe dans un tiroir, y enferma les deux lettres, pria sa mre d'y
mettre l'adresse, sonna Jacquot et lui dit:

Qu' l'instant on porte ce pli  M. le comte de Penneville!

Aprs quoi elle se rassit dans sa causeuse.

Ces pattes de mouche te brlaient les doigts? lui dit en souriant Mme
Vretz.

--Vous auriez pu vous dispenser de me faire lire ces billeveses,
rpondit-elle.

--Des billeveses, ma chre? Que dirait le marquis s'il t'entendait?
Il est terriblement allum, ce pauvre homme. C'est sa faute; pourquoi
s'est-il approch de deux beaux yeux, qui sont accoutums  faire des
miracles?

--Ah! plus un mot! lui repartit sa fille. Vous savez que je ne puis
souffrir certain genre de badinages.

Mme Vretz retourna  son tambour. Mme Corneuil se leva, se promena
quelques instants dans la chambre d'un pas inquiet et fivreux. Puis
elle s'assit au piano et soupira d'une voix mue, passionne, cette
chanson de Mignon qu'Horace aimait tant. Elle s'arrta au milieu du
dernier couplet, et se retournant vers sa mre:

Non, je ne vous comprends pas. Pouvez-vous bien me proposer
srieusement de renoncer  un homme qui a toute sorte de bonnes
qualits,  un homme digne de mon estime, bien fait de sa personne?

--L'autre matin qu'il riait tant, il avait l'air d'un superbe mouton qui
a appris le copte, interrompit Mme Vretz.

--A un homme, reprit-elle, qui a ma parole. Vous craignez les mauvais
propos; c'est bien alors qu'on trouverait  gloser.

--Il n'est que de prendre ses prcautions. Nous ne le quitterons pas, il
nous quittera.

--Et  qui le sacrifierais-je? A un septuagnaire.

--Ah! permets, le marquis n'a que soixante-cinq ans, et il ne les parat
pas. C'est un homme d'un beau pass et d'un aimable avenir. Je lui
prdis les plus beaux succs de tribune, ce genre de succs qui fait
qu'on pense  vous pour un portefeuille. La France est si pauvre en
hommes! Et puis, ma chre adore, dis-toi bien qu'il n'y a que les
vieillards qui sachent aimer. Ils vous savent tant de gr de ce qu'on
leur fait la grce de les supporter! J'ajoute que M. de Miraval a le
got fin, il apprcie notre littrature. C'est crit, il la trouve du
premier ordre.

L-dessus, Mme Vretz quitta de nouveau sa broderie, courut  sa fille,
et la serrant dans ses bras:

Tu te fches? dit-elle. Eh bien, n'en parlons plus. La partie n'est pas
gale entre M. de Penneville et son oncle. L'un te plat...

--Vous n'avez jamais le mot juste... Il ne me dplat pas.

--Et l'autre te dplat.

--Mon Dieu! il me dplaisait.

--Bien! les voil de niveau et de plain-pied, logs  la mme enseigne.
Les paris sont ouverts.

--Vous avez raison, je finirai par me fcher srieusement, rpliqua Mme
Corneuil, qui alluma une bougie pour se retirer dans sa chambre.

Elle allait sortir, elle s'approcha d'une fentre, contempla un instant
la vote toile, comme pour y chercher une inspiration. Puis elle dit 
sa mre d'un ton rsolu et solennel:

Soyez certaine que je ne consulterai que mon coeur. Si vous vous
mprenez sur mes sentiments, je me rserve le droit de vous dsavouer.

Mme Vretz l'embrassa de nouveau, en lui disant:

Tu es un vrai roi de Prusse, toi; tu parles de ton coeur, de ta
conscience; tu laisses faire en te rservant de dsavouer. Allons, je
serai ton Bismarck.

Et,  ces mots, elle reconduisit son ange ador jusqu' la porte du lieu
trs saint.

Le lendemain, il tomba dans les premires heures de la matine une
petite pluie fine, qui mouillait; cependant le marquis ne rendit
pas visite  son neveu, ce qui affligea fort Mme Vretz; peut-tre
s'tait-elle promis de l'arrter, de s'emparer de lui au passage. Dans
l'aprs-midi, le temps s'leva, et elle proposa  sa fille de sortir
avec elle en calche. Horace ne les accompagna pas; il tenait  revoir
une fois encore son manuscrit, pour que le soir il n'y et pas d'accroc
dans sa lecture; il estimait que la marie ne serait jamais assez belle.

Comme ces dames revenaient de leur promenade en longeant la belle
esplanade de Montbenon, qui commande une vue admirable sur le lac et les
Alpes, Mme Vretz, dont les yeux de furet voyaient tout, aperut par la
portire le marquis mlancoliquement assis sur un banc solitaire. Elle
descendit lestement de voiture et pria sa fille de retourner au logis
toute seule. Quelques minutes aprs, sans faire semblant de rien, elle
passait  dix pas devant le marquis et poussait un petit cri de joyeuse
surprise. M. de Miraval s'aperut qu'entre les Alpes et lui il y avait
un chignon du plus beau rouge; il aimait mieux les cheveux blonds, mais
il prit galamment son parti.

Bnie soit Sa Majest le Hasard! s'cria Mme Vretz. Vous tes mon
prisonnier, monsieur la marquis; rendez-vous  discrtion.

Il lui offrit son bras, en lui disant:

Mon gelier me plat beaucoup, chre madame.

--Je vous dispense d'tre galant, rpondit-elle. Je vous demande
seulement de me parler  coeur ouvert, si toutefois c'est une chose 
demander  un diplomate. Voyons, voulez-vous tre sincre!

--Je le serai autant qu'Amen-Heb, surnomm le Vridique, lui dit-il,
intendant des troupeaux d'Ammon et grammate principal.

--Convenez d'abord que j'ai le droit de vous questionner. Votre conduite
 notre gard n'a-t-elle pas t singulire? Depuis le jour o M.
de Penneville vous a prsent  nous, vous avez pris  tche de nous
viter, de nous fuir.

--Oh! croyez, madame...

--En vrit, qu'avons-nous bien pu vous faire? Vous avez srement
dcouvert que je suis une sotte.

--Chre madame, ds la premire minute o j'ai eu l'honneur de vous
voir, je vous ai tenu pour une femme de beaucoup d'esprit, et je ne m'en
ddis pas.

--En ce cas, est-ce ma fille qui a eu le malheur de vous dplaire?

--Votre fille! s'cria le marquis. Serais-je assez maudit de Dieu et des
hommes!.. Mais elle est adorable, votre fille.

--C'est le mot de la lettre, pensa Mme Vretz; il a raison de s'y
tenir.

Puis elle reprit:

Monsieur le marquis, quel est donc ce mystre?

--Eh! madame, lui dit-il en la regardant de travers, vous tes une femme
trs fine, et vous vivez avec des gens qui dchiffrent des hiroglyphes.
Je crains bien que vous ne m'ayez devin.

--Vous vous faites une ide exagre de ma clairvoyance: je n'ai
rien devin du tout. Voyons, serait-il vrai, comme le prtend M. de
Penneville, que vous ayez un secret?

--Est-ce que par hasard mon neveu l'aurait pntr, ce secret? Vous
m'pouvantez; il est le dernier homme du monde  qui j'oserais faire mes
confessions!

--Je le crois sans peine, pensa-t-elle. Allons, nous tenons le livre
par les oreilles.

Elle pressa doucement le bras du marquis et lui dit:

Dcidment je ne vous comprends pas, et j'ai la passion de comprendre.
Vous ne voulez pas me le rvler, ce terrible secret?

--Jamais, madame, jamais. Je n'ai pas encore perdu le respect du mes
cheveux blancs, ils me font peur; voulez-vous que je les couvre d'un
ineffaable ridicule?

--Vous tes seul  vous apercevoir qu'ils sont blancs, dit-elle en lui
jetant une oeillade des plus encourageantes.

--Et puis, reprit-il, vous me trahiriez auprs d'Horace. C'est la
premire fois qu'un oncle a trembl devant son neveu.

--Il y faut renoncer, se dit Mme Vretz avec quelque dpit; ses cheveux
blancs et son neveu le gnent. Il ne parlera pas avant que l'autre ait
quitt la place.

Aprs une pause:

Monsieur le marquis, si vous aviez t moins avare de vos visites, vous
nous auriez fait  la fois honneur et plaisir, car il me tardait de vous
voir pour vous entretenir d'une inquitude qui me travaille. J'ai mon
secret, moi aussi, et je dsirais vous le confier. Oui, depuis quelques
jours j'ai l'esprit fort troubl. M. de Penneville, qui a la fcheuse
habitude de tout dire...

--Trs fcheuse en effet, madame, je la lui ai souvent reproche.

--Sans le corriger, poursuivit-elle, puisqu'il nous a rapport une
conversation qu'il avait eue avec vous, sans nous taire aucun des
scrupules qui vous sont venus au sujet de son mariage.

--Je le reconnais bien l, le malheureux, fit le marquis.

--Cela m'a donn beaucoup  penser, et je suis oblige de rendre
hommage  votre haute raison. Je dois passer condamnation, je m'tais
cruellement abuse. Il n'y a pas entre ces jeunes gens cette harmonie
des caractres et des gots qui est la premire condition du bonheur.

--Que j'ai de plaisir  vous entendre! s'cria-t-il. L'harmonie des
gots, c'est l le point; encore n'est-ce pas assez. Dans les vues de
la Providence et dans les miennes, le mariage doit tre une socit
d'admiration mutuelle. Or il est venu  ma connaissance... Oui,
chre madame, je connais une femme du plus rare mrite. Elle a publi
d'admirables sonnets, que lui envierait Ptrarque, s'il tait encore
de ce monde, et un trait sur les devoirs et les vertus de la femme
que Fnelon consentirait  signer, si Bossuet ne lui en disputait
l'honneur... M'coutez-vous?.. Elle a fait don de ces prcieux volumes 
un homme qui prtend l'aimer; l'infortun n'a pu les lire jusqu'au
bout. Que dis-je? je les ai vus, ces deux volumes; l'un n'est coup qu'
moiti, l'autre est encore vierge, absolument vierge..... Le plus beau
de l'affaire est que le pauvre garon s'imagine qu'il les a lus, et
il est prt  jurer qu'il les admire..... Mais n'allez pas conter mon
historiette  Mme Corneuil.

--Quand Mme Corneuil, ce qui ne peut manquer d'arriver un jour ou
l'autre, rpondit-elle en souriant, publiera un livre sur les devoirs
des mres, soyez sre qu'elle comptera l'indiscrtion au nombre de
leurs vertus. Hlas! oui, les mres sont tenues quelquefois d'tre
indiscrtes, et l'historiette que vous m'avez conte est bien propre 
clairer ma fille sur ses sentiments et sur ceux qu'on affecte d'avoir
pour elle. Au surplus, je dois vous confesser qu'elle-mme...

--Parlez, madame, parlez. Vous devez, dites-vous, me confesser
qu'elle-mme...

--Oh! ma fille est une me profonde qui renferme ses sentiments. Mais,
depuis quelque temps, je la vois pensive, soucieuse, presque triste, et
je me demande si elle n'a pas fait, elle aussi, ses rflexions.

Le marquis lcha le bras de Mme Vretz pour s'essuyer le front avec son
mouchoir. Il y a dans ce monde des sueurs de joie.

Ah! tu jubiles, mon bonhomme, lui disait intrieurement Mme Vretz, et
tu ne penses plus  tes cheveux blancs... Voyons si tu vas parler.

Le marquis ne parla pas. On et dit que son allgresse lui faisait
oublier o il tait et avec qui. Il finit pourtant par s'en souvenir.
Il s'empara de la main de Mme Vretz et la porta presque amoureusement
 ses lvres, si bien qu'elle crut  une mprise. Puis, aprs quelques
instants de mditation:

Madame, lui dit-il, ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est de
perdre son chien.

Elle se mit  rire et lui rpondit:

Je vous avais prvenu que je vous demanderais un conseil.

--Chre madame, rpliqua-t-il, dans tous les hommes qui se mlent
d'crire, il y a une passion plus forte et qui a la vie plus dure que
l'amour: c'est l'amour-propre, et, pour tuer l'amoureux, il suffit
quelquefois d'gratigner l'auteur avec la pointe d'une pingle.

--Nous sommes faits pour causer ensemble, lui dit-elle; nous nous
comprenons  demi-mot. Mais, je vous prie, monsieur la marquis, si
l'pingle produit cet effet miraculeux, me direz-vous votre secret?

--Non, madame, mais je vous l'crirai.

--Voil qui est bien entendu, rpondit-elle en lui tendant ses deux
mains, qu'il serra dans les siennes avec une reconnaissance convulsive.

Aprs quoi elle reprit le chemin de la pension Vallaud en se disant:

Cet homme est le gendre idal, celui de mes rves.




VI


Depuis vingt minutes bien comptes, il lisait. On l'coutait ou
l'on paraissait l'couter. Le joli salon du chalet tait situ au
rez-de-chausse, et, la soire tant tide, on avait laiss la fentre
ouverte. S'il y avait eu des passants, le bruit de leurs pas aurait pu
le dranger; mais, grce  Dieu, il ne passait personne. Jacquot et
sa trompette s'taient retirs dans leur mansarde o ils dormaient
paisiblement dans les bras l'un de l'autre. Les oiseaux du parc taient
convenus de se taire pour pouvoir mieux l'entendre, sans perdre un mot;
il est vrai qu'on tait dans la saison o ils ne chantent pas. Du sein
des demeures thres, les toiles, ces habitantes de l'ternel silence,
lui jetaient un regard ami. Il lisait avec dignit, avec feu, avec
conviction, mais avec modestie. De temps  autre, il s'arrtait pour
dire:

Trouvez-vous que j'aille trop vite? Dans mon enfance, on me reprochait
de bredouiller. Avez-vous de la peine  me suivre? Voulez-vous que je
recommence? Vous allez me demander mes preuves; attendez, je les fournis
plus loin. Si vous avez quelque observation  me faire, ne vous gnez
pas, je vous en serai fort oblig.

Mais on n'avait garde de lui adresser aucune observation, et personne ne
le conjura de recommencer.

Nous avons dit qu'il avait la prcieuse facult de combiner ses
sensations, ce qui lui permettait de se procurer plusieurs plaisirs  la
fois, et tous ces plaisirs divers n'en faisaient qu'un. Par la croise
entre-bille pntrait dans le salon une exquise senteur de trone
fleuri. Il respirait avec volupt ce parfum, et, bien qu'il ft trs
appliqu  sa lecture, il contemplait par instants les toiles, et il
pensait  deux beaux yeux bruns, mls de fauve, plus doux  regarder
que tous les astres du ciel. Ces yeux si doux, il ne les voyait pas; Mme
Corneuil s'tait assise  l'cart sur un divan moelleux, et l'importune
clart de la lampe n'arrivait pas jusqu' elle. A demi couche
et muette, elle tait tout oreilles; l'ombre est favorable au
recueillement. Je ne voudrais point jurer cependant qu'elle n'et pas
quelques distractions; peut-tre pensait-elle par intervalles  deux
volumes qui n'avaient pas t coups. Mme Vretz tait assise  son
tambour, en face du lecteur,  qui, tout en brodant, elle adressait de
petits signes de tte approbatifs. Son sourire et le ptillement de ses
yeux verts exprimaient assez le vif intrt qu'elle portait aux Hycsos,
 moins que ce sourire ne voult dire simplement:

Dieu soit lou, mon cher monsieur, l'habitude rend tout supportable.

Il lisait, tournant les feuillets  regret, car il se sentait si heureux
qu'il souhaitait que son bonheur et sa lecture ne prissent jamais fin.
Avant qu'il comment, une main dlicate, qu'il aurait voulu toujours
garder dans la sienne, avait plac devant lui un grand verre d'eau
sucre. Il y trempa ses lvres, toussa pour s'claircir la voix, puis
reprit en ces termes:

Nous avons dmontr que l'histoire de Joseph, fils de Jacob, telle
qu'elle est contenue dans les chapitres XXXIX et suivants de la
_Gense_, prsente un caractre manifeste d'authenticit. Les noms
propres, si importants en de pareilles manires, en font foi. Comme
chacun sait, l'officier de Pharaon, chef de ses gardes ou de ses
eunuques, qui avait achet Joseph aux Ismalites, et avec la femme
duquel il eut cette dplorable aventure d'o il ne russit  se tirer
qu'en lui laissant son manteau, s'appelait Potiphar, et Potiphar n'est
pas autre chose que Pet-Phra, qui signifie consacr  Ra ou au dieu
solaire. Joseph reut du Pharaon le titre de Zphanatpaneach, qu'il faut
traduire par Zpent-Pouch; or Zpent-Pouch veut dire crateur de la vie,
ce qui prouve assez la gratitude que les gyptiens gardaient  Joseph
pour avoir pourvu  leur subsistance pendant la famine. On lui donna en
mariage la fille d'un prtre de On ou Annu...

Ici, il se tourna vers Mme Vretz pour lui dire:

Est-il besoin de vous expliquer que On ou Annu est la ville du soleil,
ou Hliopolis?

--Me feriez-vous ce cruel affront? lui rpondit-elle.

On lui donna donc en mariage, reprit-il, la fille d'un prtre de On ou
Annu, laquelle s'appelait Asnath, mot qui s'explique par As-Neith et qui
tmoigne qu'elle tait consacre  la mre du soleil. Aprs cela, il ne
nous reste plus qu'une chose  dmontrer,  savoir que le Pharaon sous
le rgne duquel Joseph arriva en gypte tait bien le roi des Hycsos,
Appi.

--Nous y voil donc enfin, s'cria joyeusement Mme Vretz. J'ai toujours
aim cet Appi sans le connatre.

--Oh! je ne prtends pas le surfaire, rpondit-il, et je n'oserais pas
affirmer qu'il ft prcisment aimable; mais c'tait un homme de mrite,
et vous verrez qu'il est digne en quelque mesure de la considration que
voulez bien lui tmoigner. Je ne vous dirai pas non plus qu'il ft beau,
mais sa figure avait du caractre. Vous me demanderez comment je le
sais. Il y a, madame, au muse du Louvre, dans l'armoire A de la salle
historique, une figurine un peu fruste en basalte vert o l'on avait cru
reconnatre le meilleur style sate. Malheureusement, les cartouches
ont disparu. Madame, j'ai les plus srieuses raisons de penser que cette
prcieuse statuette n'est pas du tout sate, que c'est le portrait d'un
roi pasteur, et que ce roi pasteur tait Appi. Ainsi vous voyez...

Il porta de nouveau le verre  ses lvres, avala une seconde gorge avec
mthode, comme il faisait tout; puis, poursuivant sa lecture:

A cet effet, nous sommes obligs de reprendre les choses de plus haut.
Ce fut vers l'anne 1830 avant l're chrtienne que les souverains de
la dynastie thbaine commencrent  se soulever contre les Hycsos. Aprs
une longue et pnible lutte, o ils connurent toutes les vicissitudes de
la fortune, ils refoulrent les Pasteurs dans la basse gypte. Plus d'un
sicle aprs, le roi Raskenen tait assis sur le trne de Thbes, et
il est fait mention de lui dans un papyrus du Muse britannique, dont
l'importance ne peut chapper  personne.--Il arriva, est-il crit dans
ce papyrus, que la terre d'gypte devint la proprit des mchants, et
il n'y avait pas alors un roi dou de la vie, du salut et de la force.
Mais voici, le roi Raskenen apparut, dou de la force, du salut et de
la vie, et il rgnait sur le pays du midi. Les mchants taient dans la
forteresse du soleil, et tout le pays tait soumis  des corves et 
des tributs. Le roi des mchants s'appelait Appi, et il choisit pour
son seigneur, c'est toujours le papyrus qui parle, le dieu Sutech,
c'est--dire le dieu Set, qui n'est autre que le dieu Typhon, gnie du
mal.

--Il est certain, interrompit Mme Vretz, que Sutech, Set, Typhon...
Quand on y regarde de prs, cela se ressemble fort.

--Oh! de grce, chre madame, lui dit-il, nous touchons au point
capital.

Et il reprit:

Il lui btit un temple en solide maonnerie, et il ne servit aucun
des autres dieux qui taient en gypte. Voil ce que nous apprend le
papyrus, et cet important document prouve que: 1 les rois pasteurs
avaient tabli leur rsidence dans le Delta; 2 qu'ils tenaient sous
leur domination toute la basse gypte; 3 qu'Appi...

En ce moment, il s'avisa qu'il n'avait pas entendu depuis longtemps
cette voix adore, qui chantait si bien la chanson de Mignon, et s'tant
tourn du ct du divan, il dit:

On l'appelle aussi Apophis, mais Appi est le vrai nom. Lequel des deux
prfrez-vous, Hortense?

Hortense ne rpondit pas; peut-tre l'motion du rcit lui avait-elle
coup la parole.

Apophis ou Appi, lui cria Mme Veretz. Choisis hardiment. M. de
Penneville s'en remet  ta discrtion.

Hlas! elle ne rpondit pas davantage.

Horace tressaillit; il sentit courir dans tout son corps un long
frisson, qui tait un avertissement de sa destine. Il se leva, se
saisit de la lampe, marcha prcipitamment vers le divan. Ce n'tait que
trop vrai, et il n'en pouvait douter, Mme Corneuil dormait.

Peu s'en fallut qu'il ne laisst chapper de sa main cette lampe, qui
clairait son dsastre. Il la posa sur un guridon.

Dieu, quel sommeil! s'cria Mme Vretz. Ne seriez-vous pas un peu
magntiseur?

Elle faisait un mouvement pour rveiller sa fille; il l'en empcha en
lui disant avec un ricanement amer:

Oh! je vous prie, respectez son repos.

On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait que dans son amour-propre
d'auteur et de lecteur. Un jour s'tait fait en lui; il venait de
comprendre subitement que depuis plusieurs mois il s'tait tromp ou
laiss tromper. Immobile et tout d'une pice, il contemplait d'un oeil
dur, fixe, perant, le visage de la belle endormie, dont la pose tait
coquette, car elle savait dormir. Rien n'tait plus charmant que le
dsordre de ses beaux cheveux, dont une boucle pendait le long de sa
joue. Ses lvres bauchaient un demi-sourire; il est probable qu'elle
faisait un rve heureux; elle s'tait rfugie dans un monde o il n'y a
point d'Appi.

Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles cailles tombaient
une  une de ses yeux. Si charmante qu'elle ft, de minute en minute
il voyait s'vanouir ses grces, et il fut sur le point de la trouver
laide. En vrit, il ne la reconnaissait plus. Le miracle qui s'tait
fait  Saqqarah, au sortir du tombeau de Ti, venait de se dfaire;
il n'y avait plus rien entre cette femme qui dormait et l'gypte. En
quittant le Caire, elle avait emport dans ses cheveux blonds, dans son
sourire, dans son regard, un peu de ce soleil qui fait mrir les dattes,
qui rjouit le coeur des lotus, qui amuse par des mirages le sable jaune
du dsert et pour lequel l'histoire des Pharaons n'a point de secrets.
L'aurole dont elle avait couronn son front venait de s'teindre en
un instant, et il s'aperut, lui aussi, que ses paupires taient
trop longues, que sa lvre tait trop mince, que ses bras, mollement
arrondis, se terminaient par des mains prenantes, qu'il y avait une
griffe l-dessous et de petits plis autour de sa bouche comme  ses
tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne s'tait jamais avis,
trahissaient le travail sourd des petites passions, ces inquitudes de
la vanit qui vieillissent les femmes avant le temps. D'o lui venait sa
subite clairvoyance? Il tait en colre, et, on a beau dire, les grandes
colres sont lumineuses.

Il faut lui pardonner, dit Mme Vretz. Je l'ai guette du coin de
l'oeil; elle a lutt courageusement; par malheur, ses nerfs ne sont pas
aussi solides que les miens. Vous l'aviez dj mise  de rudes preuves;
elle s'en est tire avec honneur; mais quoi! peut-on rsister  la
longue au plus terrible des ennuis,  l'ennui pharaonique? Prenez-y
garde, mon cher comte. Elle a pour vous tant d'estime, tant d'amiti! Il
suffit quelquefois d'un travers pour lasser le coeur d'une femme.

Et lui montrant du doigt tour  tour les yeux ferms de sa fille et les
soixante-treize feuillets:

Mon cher comte, il faut choisir entre ceci et cela.

Il l'coutait en l'observant d'un air hagard, et ses cheveux rouges lui
firent horreur.

En vrit, madame, lui dit-il, il me semble que je commence  vous
connatre.

A ces mots, il retourna vers la table, rassembla les feuillets, les
enferma dans son portefeuille, mit le portefeuille sous son bras, fit un
profond salut et dtala.

Comme il contournait le chalet pour gagner la grande alle du parc:

Tu peux te rveiller, ma chre, dit en riant Mme Vretz. Nous voil
dlivrs  jamais du roi Appi, qui vivait quarante sicles avant
Jsus-Christ.

Une tte apparut au-dessus du rebord de la fentre, et une voix cria du
dehors:

Mettons-en seize, madame, car il faut toujours tre exact.

Le comte de Penneville rentra chez lui, la mort dans l'me. Ce qu'il
regrettait amrement, c'tait moins une femme qu'un songe. Pendant de
longs mois, une chimre avait t la dlicieuse compagne de sa vie; elle
ne le quittait pas, elle s'intressait  tout ce qu'il faisait, elle
mangeait et buvait avec lui, elle travaillait avec lui, elle rvait avec
lui; elle lui parlait, et il lui rpondait, et ils se comprenaient 
demi-mot; elle avait une voix qui lui fondait le coeur, elle avait des
cheveux blonds qui un jour avaient frl sa joue, elle avait aussi des
lvres que deux fois les siennes avaient touches. En y pensant, il lui
prit une colre qui fit diversion  sa douleur; le pauvre et naf garon
aurait beaucoup donn pour ravoir ses deux baisers.

Cependant il conservait encore un vague espoir.

Non, cela ne se peut, cela ne se passe pas de la sorte, pensait-il. Il
est impossible qu'elle m'ait laiss partir ainsi pour toujours. Elle me
rappellera, elle est occupe  m'crire. Avant minuit, Jacquot viendra,
m'apportant une lettre qui expliquera tout.

Jacquot ne vint pas, et bientt une horloge voisine sonna minuit. Cette
voix lamentable ressemblait  un glas funbre; cette horloge pleurait
quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut que sa chre
compagne, que sa chimre n'tait plus de ce monde. Dsormais il tait
seul, tout seul, et sa solitude l'pouvanta. Il laissa pendre son front
sur sa poitrine, de grosses larmes descendirent le long de ses joues.

En relevant la tte, il s'avisa qu'il n'tait pas seul, qu'il y avait
sur sa table une petite statuette d'un pied de haut, qui le regardait,
qu'elle s'appelait Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait vers
lui son joli museau de chat, dont le froncement tait empreint d'une
misricordieuse bienveillance. Il courut  elle, la prit dans ses mains.

Ah! te voil, lui dit-il; comment t'avais-je oublie? Je ne suis pas
seul, puisque tu me restes. Quelqu'un disait ici mme que les roses se
fanent, que les dieux demeurent. Je t'aime, tu m'aimes, et nous nous
aimerons toujours.

En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, ses hanches arrondies, et
il finit par la baiser dvotement sur le front. Il lui parut que cette
bonne petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle tait tout mue, tout
attendrie, qu'elle avait un bon petit coeur comme une soeur grise ou
simplement comme une honnte crature humaine; il lui parut aussi qu'il
y avait des larmes dans ses yeux, quoiqu'elle ft desse, et qu'elle lui
rendait son baiser, quoiqu'elle ft en faence bleue. Il lui parut enfin
qu'elle lui disait:

Tu m'es revenu, je ne te prterai plus  personne.

Eh! bon Dieu, elle l'avait si peu prt!

Il se sentit rconfort; il avait purifi son coeur et ses lvres. Il se
planta devant la glace, contempla son image. Il acquit la certitude que
le comte Horace avait les yeux un peu rouges et que nonobstant le comte
Horace tait un homme. Il alla chercher deux grandes malles vides, qu'il
avait remises dans un rduit; il les apporta dans sa chambre l'une
aprs l'autre; dix minutes plus tard, il tait occup  les remplir.

Le lendemain dans l'aprs-midi, le marquis de Miraval, qui par une
exception singulire n'avait pas travers le lac, quoiqu'il ft ce
jour-l un vrai temps de demoiselle, reut  la fois deux lettres, l'une
qui fut apporte par le facteur, l'autre que lui remit Jacquot, tout
habill de neuf.

La premire, crite d'une main ferme et tranquille, tait conue en ces
termes:

Mon cher oncle, la place est libre; vous pouvez la prendre. Si vous
avez des commissions pour Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser
 Genve; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai demain par le
train express de trois heures ou, pour mieux dire, de trois heures et
vingt-cinq minutes. Agrez l'expression de tous les voeux que je fais
pour votre bonheur et l'assurance de mon inaltrable affection.

La seconde, htivement gribouille, contenait ceci:

Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit vrai; il n'aimait pas
ou il aimait bien peu, puisqu'il n'a pu pardonner  la femme qu'il
prtendait aimer de s'tre assoupie pendant la lecture d'un mmoire sur
le roi Appi. Je vous laisse  deviner ce qu'en a pens ma fille; elle
a tois le personnage, et une femme n'aime plus l'homme qu'elle toise.
J'apprends qu'il se met en route  l'instant; vous n'avez donc plus 
craindre mes indiscrtions. Rien ne vous empche dsormais de m'crire
votre secret, ou plutt faites mieux, venez nous le dire ce soir en
dnant avec nous.

Jacquot rapporta  Mme Vretz la rponse que voici:

Chre madame, il faut donc vous le rvler, ce terrible secret! J'ai
une passion dplorable, que je cache avec grand soin, par respect
pour mes cheveux blancs; ceux de mes amis qui la connaissent m'en ont
cruellement plaisant. Je vous l'avoue en rougissant, j'adore la pche 
la ligne. Quand Mme de Penneville m'envoya  Lausanne pour y traiter
une affaire de famille, je me consolai de ce drangement, en me disant:
Lausanne est prs d'un lac, je pcherai. Mon premier soin en arrivant
fut de me procurer des lignes et tout l'attirail ncessaire. Je n'osais
pas pcher dans votre voisinage, craignant d'tre surpris et que mon
neveu ne se moqut de moi. Je m'informai; on m'assura qu'il se trouvait
en Savoie, prs d'vian, un joli petit parage trs poissonneux. Il y
a une auberge sur la cte; j'y louai une chambre, o j'installai mes
engins, et chaque matin je traversais le lac pour aller satisfaire ma
passion. Puisque je vous ai promis d'tre vridique comme Amen-Heb,
grammate principal, voyez un peu  quoi m'entrane cette fureur. Je
quittai Lausanne pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher du
poisson; j'oubliai si bien l'affaire qui m'avait amen que j'allai voir
deux fois seulement mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il
pleuvait, parce que ces jours-l on ne pche pas; enfin je refusai deux
invitations  djeuner des plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je
me serais priv pendant deux journes entires du plaisir de pcher.
Ce qui est lamentable, c'est que malgr mes soins, mon attention, ma
persvrance, je ne prenais rien, hormis quelques misrables goujons. Je
me disais: C'en est trop, partons. Et je ne partais pas. En dbarquant
 Lausanne, je croyais encore au poisson, je n'y crois plus, et c'est
ainsi que nos illusions s'en vont avec nos annes, nous en semons notre
route. Toutefois, je ne sais par quel miracle j'ai russi avant-hier 
prendre une anguille de fort jolie taille, qui est venue obligeamment
mordre  mon hameon, et l-dessus je pars. L'honneur de mes cheveux
blancs est sauf.

Veuillez, chre madame, prsenter  votre adorable fille et agrer
pour vous-mme les compliments empresss et respectueux du marquis de
Miraval.

Nous renonons  dcrire l'expression que revtit la figure de Mme
Vretz en prenant connaissance de cette rponse, l'embarras vraiment
cruel qu'elle prouva  la communiquer  sa fille, et la scne
vritablement pouvantable que lui fit cet ange ador. Mme Corneuil est
moins  plaindre que sa mre, puisque dans son dsastre elle a du moins
la ressource de soulager son coeur par les reproches les plus vhments,
par les rcriminations les plus virulentes, par des exclamations comme
celle-ci: N'est-ce pas toi qui es la cause de tout? On raconte qu'il
y a eu dans ce sicle une reine trs intelligente, trs claire, pleine
de bons sentiments, qui exerait une grande et lgitime influence dans
les affaires de l'tat. Le roi son poux aimait  prendre ses conseils
et s'en trouvait bien. Malheureusement, il lui arriva un jour de se
tromper, et le sort de toute une vie se dcide souvent en une minute.
De ce moment, elle ne fut plus consulte; les gens qu'elle recommandait
n'taient plus agrs; son auguste poux disait: Tout ce monde m'est
suspect, ce sont les amis de ma femme. Pour s'tre trompe une fois,
Mme Vretz a perdu toute son influence, tout son crdit. Sa fille lui
rappellera ternellement qu'un jour elle lui a fait lcher la proie pour
courir aprs une ombre en cheveux blancs.

Quand le comte Horace de Penneville se prsenta  la gare de Genve,
impatient de s'embarquer dans le train qui part non  trois heures, mais
 trois heures et vingt-cinq minutes de l'aprs-midi, son tonnement fut
grand d'apercevoir  l'un des coins du wagon o le hasard le fit monter
le marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en l'aidant  caser
convenablement sous les banquettes et dans le filet ses innombrables
petits paquets, lui dit:

J'ai rflchi, mon fils; il faut se dfier des femmes qui tour  tour
aiment Appi et ne l'aiment plus.





                           LE BEL EDWARDS




_A M. Charles Edmond._

Mon cher ami, cette histoire, qui a la prtention d'tre vraie, vous
appartient, car c'est vous qui me l'avez raconte, en m'autorisant  la
raconter  mon tour.

V. C.




I


.....Il y a quelques annes, nous dit le docteur Meruel, je vis paratre
ou plutt reparatre chez moi deux Amricains, deux Yankees, deux libres
citoyens de la plus libre des rpubliques. Ils ne se connaissaient
point, mais je les connaissais fort bien tous les deux. Jadis je les
avais guris, l'un d'une pritonite aigu, l'autre d'une laryngite
catarrheuse. Ils s'en souvenaient, et, leurs affaires les ayant ramens
en Europe,  peine dbarqus  Paris, ils taient venus me voir, charms
de m'apprendre et de me prouver qu'ils taient encore en vie. Je veux
beaucoup de bien aux malades que j'ai guris; il me semble qu'ils y ont
mis de la bonne volont, qu'ils se sont piqus de faire honneur  mes
ordonnances, et je leur sais gr de cette attention, qui vraiment n'est
pas commune; bref, je me considre un peu comme leur oblig, et leur
nom demeure  jamais inscrit dans le livre d'or de ma mmoire. J'eus
du plaisir  revoir mes Amricains; je les retrouvais bien portants,
gaillards, prospres, francs de toute avarie, et, pour leur en tmoigner
ma satisfaction, je les emmenai dner dans un caf du boulevard.

Ils s'appelaient l'un M. Severn, l'autre M. Bloomfield; M. Bloomfield
tait dmocrate, M. Severn tait rpublicain. C'est vous dire que M.
Severn et M. Bloomfield n'ont jamais t et ne seront jamais du mme
avis sur quoi que ce soit. Il y parut pendant le dner; quel que ft
le point en question, ils ne s'entendaient sur rien, hormis sur
l'excellence d'un chteau-yquem qui leur plaisait infiniment. Je
m'abstins d'abord de leur parler politique, craignant qu'ils ne se
prissent aux cheveux. Je ne tardai pas  me rassurer; ils taient
plus tranquilles, plus poss, plus flegmatiques que beaucoup de leurs
compatriotes, et ils auraient pu se disputer vingt-quatre heures durant
sans avoir envie de s'trangler. Entre la poire et le fromage, M.
Severn, je ne sais  quel propos, s'avisa de citer avec loge une parole
du regrettable, de l'inoubliable Abraham Lincoln, assassin quelques
semaines auparavant par John Wilkes Booth. M. Bloomfield tressaillit
lgrement, puis il se pencha sur son verre, l'examina quelques
instants, le porta  ses lvres, le vida d'un seul trait. Ce fut toute
sa rponse.

De toutes les mchantes et vilaines actions qu'a vues s'accomplir dans
le cours des sicles notre pauvre globule terraqu, j'estime que la
plus criminelle, la plus inexcusable, la plus insense, est l'assassinat
consomm par John Wilkes Booth, sur la personne du vertueux prsident
Abraham Lincoln. J'ai toujours ressenti les plus vives sympathies pour
celui que les Amricains appelaient _the old Abe_, pour cet homme de
rien, pour ce fils de ses oeuvres, charg par un dcret du destin de
gouverner et de sauver la rpublique toile  l'heure la plus critique
de son histoire.

Il parut d'abord infrieur  sa tche, on se moquait de lui, on le
mettait au dfi de porter jusqu'au bout son crasant fardeau. Lui-mme
semblait douter de ses forces, de son jugement et de son bonheur. Le
Sud remporta d'clatantes victoires, la rbellion se croyait sre de son
triomphe, l'Europe abuse se persuada que les tats-Unis avaient vcu.
Cependant,  mesure que le danger croissait, Abraham Lincoln sentait son
courage s'affermir, et il voyait plus clair dans son esprit comme dans
celui des autres. Il n'avait pas ces illuminations soudaines du gnie
qui abrgent les rflexions; il tait condamn  rflchir beaucoup et
longtemps avant de savoir nettement ce qu'il avait  faire; mais, une
fois qu'il le savait, la foudre ft tombe devant lui sans le dtourner
de son chemin. Il avait une me droite comme un jonc, la sainte
opinitret, l'enttement du bien, une vertu pleine de gravit, de
retenue, de modestie et de silence. Il ne parlait gure, mais il faisait
tout ce qu'il disait, se souciant peu de ce que l'univers pouvait penser
de lui; sa grande affaire tait de plaire  sa conscience et que Lincoln
ft content de Lincoln. Que lui importait cette fume qu'on appelle
la gloire? Il avait un devoir sacr  remplir, il s'acquittait de sa
redoutable besogne avec une parfaite simplicit, et il sauvait une
rpublique sans faire plus de bruit ni de gestes qu'un bcheron liant
son fagot ou qu'un savetier raccommodant un soulier qui fait eau. Il
avait toujours possd l'estime, il finit par conqurir l'admiration.

Il touchait au terme de ses efforts, il allait se reposer dans son
triomphe; la fortune avait tourn, le Sud vaincu posait les armes, le
gnral Lee venait de capituler, Washington tait en fte. Le soir du 14
avril 1865, Lincoln se rend au thtre, o on ne le voyait pas souvent;
il voulait prendre sa part de l'allgresse populaire. Il coutait la
pice en souriant et applaudissait les acteurs du bout des doigts. Un
homme se prsente subitement dans sa loge, dcharge sur lui un pistolet;
la balle l'atteint derrire l'oreille et pntre dans le cerveau. On se
lve de toutes parts, on crie, on court  lui. Le meurtrier russit 
s'chapper; il s'lance sur la scne, qu'il traverse en brandissant un
couteau, et, avant de s'enfuir, il s'crie d'une voix tragique: _Sic
semper tyrannis!_ Le malheureux s'imaginait qu'il venait de tuer un
tyran. Le croyait-il ou faisait il semblant de le croire? Certaines gens
ont la cervelle ainsi faite qu'ils croient tout ce qu'il plat.

L'un de vous, messieurs, demandai-je  mes Amricains, l'un de
vous a-t-il jamais eu l'occasion de rencontrer John Wilkes Booth, et
pourriez-vous me dire quel homme c'tait?

M. Bloomfield me rpondit:

Je n'ai pas eu l'avantage de connatre personnellement John Wilkes
Booth, et, pour ne dsobliger personne, je m'abstiendrai de juger son
action. Au surplus, je suis prt  convenir qu'en tuant Lincoln cet
honorable gentleman a fait quelque chose de parfaitement inutile, et
il ne faut jamais rien faire de parfaitement inutile. Cet honorable
gentleman se flattait que la mort du tyran mettrait fin  la tyrannie;
il s'est tromp, et il a pay son erreur de sa tte; mais vous avouerez
que sa folie n'tait pas d'une espce commune, qu'il n'est pas donn
 tout le monde de se tromper comme Brutus. Ce qui est hors de doute,
monsieur, c'est que Booth tait une me forte, conduite ou, si vous
l'aimez mieux, gare par une noble passion. Booth tait un hros, Booth
tait un patriote. Il adorait son pays, il avait dcid que la cause des
tats du Sud tait une cause juste et sainte, et que, si elle venait 
succomber, il serait son vengeur. Il avait toujours profess une ardente
admiration pour une femme qu'un de vos potes n'a pas craint d'appeler
l'ange de l'assassinat, et il s'tait jur  lui-mme qu'il serait la
Charlotte Corday des tats-Unis; il a tenu sa parole. Encore un coup, je
ne veux pas juger son action, je tiens  ne chagriner personne; mais je
me permets d'affirmer que le jour o l'humanit, grce au progrs de
la raison publique, de l'conomie politique, du confort, des
arts industriels, des machines  vapeur, de la philosophie, de la
philanthropie et de tout ce qu'il vous plaira, ne produira plus des
Charlotte Corday et des Booth, elle vaudra encore un peu moins qu'elle
ne vaut.

Aprs avoir achev sa profession de principes, M. Bloomfield se mit
 manger tranquillement une aile de dindonneau truff, sans s'occuper
autrement du prodigieux scandale que m'avait caus sa harangue. Marat
et Lincoln, Booth et Charlotte Corday, ce rapprochement me paraissait
odieux autant que ridicule; j'en tais comme suffoqu. M. Severn l'tait
encore plus que moi. Il prit  son tour la parole et dit:

Je dsire n'tre dsagrable  personne; mais vous m'avez demand,
monsieur, si j'avais connu Booth. Oui, monsieur, j'ai eu cet avantage,
qui m'est commun avec un nombre considrable de mes compatriotes. A la
vrit, je n'ai vu qu'une fois ce triste personnage, sans prouver la
moindre envie de le revoir; il m'en avait cot six dollars, que je
regrettai d'avoir si sottement employs. C'tait dans une petite
ville de l'Ouest, o m'avaient appel mes affaires; ce soir-la, Booth
s'essayait dans le rle de Hamlet, et je vous prie de croire sur ma
parole qu'il y fut mauvais, trs mauvais, dtestable. Il ne faut pas
dire: tel pre, tel fils. Le clbre Junius Brutus Wilkes tait
un comdien fort distingu, aussi recommandable dans sa vie prive
qu'applaudi pour son talent. John Wilkes Booth fut le fils trs indigne
d'un pre que tout le monde admirait et estimait. Quoique enfant de
la balle, il ne fit jamais au thtre qu'une pitre figure; il y avait
dbut  dix-sept ans, et il donna d'abord quelques esprances; mais
quoi! il tait n mdiocre, et il mprisait le travail. On assure qu'une
affection des bronches l'obligea de prendre un cong, il est probable
que le dgot lui vint; dans le fond, il se rendait justice, il se
sentait mdiocre, mais on l'aurait tu dix fois plutt que de l'en faire
convenir.

C'est une race trs dangereuse, monsieur, que celle des artistes sans
talent; ils s'en prennent  vous,  moi, et tt ou tard nous le leur
payerons. Booth tait un vrai cabotin, il l'tait jusque dans la moelle
des os, cabotin partout, le jour, la nuit, en chambre et  la ville. Il
ne quittait jamais les planches, il tait toujours sur un trteau,
le monde tait pour lui une salle de spectacle claire par un grand
lustre, et  toute heure il croyait voir  ses pieds les quinquets
fumeux d'une rampe. Le malheureux n'avait pas assez d'me pour
comprendre Shakespeare, mais il avait assez d'imagination pour composer
dans sa tte des scnes de mlodrame o Booth jouait le beau rle,
tonnait le public par l'audace de ses attitudes, par le feu de son
regard, par l'loquence sublime de ses gestes. A force de s'y appliquer,
il a pris son mlodrame au srieux, un beau jour il l'a jou _coram
populo_, et il a obtenu enfin ce grand succs d'tonnement, d'motion,
de larmes et d'pouvante qu'il avait rv et vainement poursuivi pendant
toute sa vie. Pour que Booth et la joie de s'emparer une fois de son
public, de s'imposer  son admiration, de lui faire dire: Booth est un
grand acteur! il fallait que Booth tut Lincoln; Booth a tu Lincoln.
Soyez sr, monsieur, que, aprs avoir excut son abominable coup, il
a pens: Ah! cette fois, je les tiens, je les ai empoigns, ils n'ont
d'yeux que pour moi. Soyez entirement convaincu que, lorsqu'il a
travers la scne, son couteau  la main, l'oeil farouche, la chevelure
hrisse, il a eu le temps de se dire avant de gagner pays: Dieu!
que je dois tre beau, et que je voudrais me voir! Je vous le rpte,
monsieur, on ne saurait trop se dfier des hommes  demi-talents et en
gnral de toute la race des cabotins, lesquels,  vrai dire, ne sont
pas tous au thtre. Je tiens beaucoup  ne dsobliger personne; mais
je me permets d'avancer, d'affirmer, de soutenir que l'assassin du
prsident Lincoln tait un comdien de bas tage, qui, comme vous dites,
vous autres, cherchait son _clou_, et qui malheureusement a fini par le
trouver.

En dpit de son flegme, M. Bloomfield tait rouge d'indignation, et
il ne s'occupait plus de son assiette ni du dindonneau. Les yeux
carquills, sa fourchette en l'air, il mditait une rplique
foudroyante. Je craignis que la conversation ne tournt  l'aigre; une
discussion parlementaire et courtoise favorise la digestion, une dispute
la trouble. Je m'empressai de couper la parole  M. Bloomfield, et je
dis  mes deux convives:

Selon moi, messieurs, vous avez tous les deux raison, et tous les deux
vous avez tort. Je vous accorde, mon cher Bloomfield, que John Wilkes
Booth tait un sudiste convaincu, fanatique et mme enrag; mais vous me
persuaderez difficilement que cet honorable gentleman ft une Charlotte
Corday et que le vertueux Lincoln ft un Marat. Quant  vous, mon cher
Severn, qui ne voyez en lui qu'un comdien sans talent, je suis prt 
admettre qu'il tait excrable dans le rle de Hamlet et que vous avez
sujet de regretter vos six dollars; mais vous convenez que ce pauvre
homme ne manquait pas d'imagination. Les gens qui en ont finissent
toujours par tre leur propre dupe; pour employer le mot vulgaire,
ils s'emballent, ils se figurent que c'est arriv, que leurs passions
imaginaires et fictives sont de vraies passions, que le fantme qu'ils
se sont forg est un tre en chair et en os, que Lincoln est un affreux
tyran et que Booth a t mis au monde pour le tuer. Un jour, l'histrion
se dit: Si j'tais Brutus et si j'en venais  me persuader qu'Abraham
Lincoln est Csar, je choisirais avec soin mon lieu et mon heure.
Je voudrais frapper ma victime devant une foule assemble, en plein
thtre. Aprs lui avoir brl la cervelle, je resterais debout dans une
attitude solennelle et dramatique, tenant mon pistolet d'une main, de
l'autre agitant un poignard. Tous les hommes se lveraient en sursaut
pour me regarder, les femmes s'vanouiraient, et celles qui ne
s'vanouiraient pas diraient: Seigneur Dieu, qu'il est beau! Ce serait
vraiment une superbe scne. Or il arrive que l'histrion,  force d'y
penser, se prend  croire  Csar et  dtester sincrement Lincoln.
Chaque soir, avant de s'endormir, il nourrit sa haine au biberon; en se
rveillant, il la retrouve sous son oreiller, et il dcouvre un matin
qu'elle a des griffes, de vraies griffes, trs pointues, trs crochues,
qui lui ont pouss pendant la nuit. Peut-tre en ce moment lui fait-elle
peur; il se repent de l'avoir trop bien nourrie; il lui dit: Tout doux,
ma belle, ne nous fchons pas, ceci n'tait qu'une plaisanterie. Elle
n'entend pas raison, elle le tourmente, elle l'obsde, elle ne lui
laisse aucun repos, elle veut boire du sang... Eh! parbleu, il lui en
fera boire. Qui pourrait dire, mon cher Severn, o commence et o finit
la sincrit? Booth tait un cabotin; mais, quand il a tu Lincoln, il
a cru srieusement sentir tressaillir en lui l'me de Brutus. Ce qui me
parat constant et dmontr, c'est qu'il tait malade, ce qui est le cas
de beaucoup d'assassins. Je voudrais parier aussi qu'il s'est dfendu
quelque temps contre sa maladie et qu'il en est venu  l'aimer. Il en
est ainsi de toutes les maladies de l'esprit, d'o je conclus que
si Booth avait rencontr en temps utile un bon mdecin, et que si ce
mdecin l'avait mis  un rgime rafrachissant, presque exclusivement
vgtal, lui avait administr au besoin quelques bonnes saignes ou
quelques douches d'eau froide sur la tte, ou simplement l'avait
exhort  voyager,  se distraire,  s'amuser, Booth aurait pu vivre
quatre-vingts ans sans tuer personne. Que n'est-il tomb sous ma patte!
je me serais fait fort de le gurir.

Mes deux Amricains ne gotrent ni l'un ni l'autre mes conclusions. Ils
s'accordrent  me rpondre que Booth tait un vigoureux gaillard, qui
s'tait toujours admirablement port, qu'il avait toujours joui d'une
parfaite lucidit d'esprit, qu'il avait rflchi mrement  son
projet et qu'il l'avait froidement excut, qu'il n'avait jamais
connu l'hsitation, ni le repentir, ni aucun scrupule, que d'ailleurs
j'exagrais singulirement l'efficacit de la mdecine, qu' la rigueur
elle gurit quelquefois les pritonites et les catarrhes, mais que
les maladies de l'me chappent  son empire, et qu'il n'y a point
de spcifique contre la fivre de l'assassinat. C'est ainsi qu'ils se
moqurent de moi et qu'ils faisaient la paix entre eux  mes dpens.

Je les quittai pour aller visiter un malade, et je ne pensai plus  John
Wilkes Booth. Il est si facile de penser  autre chose!




II


Quand je rentrai chez moi, vers minuit, continua le docteur Meruel, mon
domestique Jean, que j'avais pris tout rcemment  mon service et qui
embrouillait encore les noms et les visages, m'annona qu'une marquise
m'attendait depuis plus d'une heure, qu'elle avait des choses urgentes 
me dire, qu'elle paraissait rsolue  ne point quitter la place avant de
m'avoir vu. Je passai dans mon cabinet de consultations, et j'y trouvai,
blottie dans un fauteuil, une jolie brune qui n'est point marquise et
qui s'appelle Mlle Rose Perdrix. Vous la connaissez srement, car il y a
trois mois elle a dbut aux Bouffes avec un certain succs.

On avait peu parl d'elle jusqu'alors; elle avait vgt quelque temps
dans je ne sais quel thtre de feries, o elle ne jouait gure que des
rles muets. On lui demandait de montrer ses yeux, ses bras, ses paules
et ses jambes; elle les montrait consciencieusement et de la meilleure
grce du monde; mais cette figurante se sentait ne pour chanter
l'oprette, elle attendait son heure. Tout  coup son gnie s'est
rvl; elle a dploy ses ailes, elle a pris son essor. Ira-t-elle bien
loin et bien haut? J'en doute. Elle n'a qu'un mince petit filet de voix
et plus de gentillesse que de talent; mais elle est si jolie qu' la
rigueur elle peut se passer de tout le reste. C'est son opinion, c'est
la mienne; et c'est aussi l'avis du public.

Non, je ne crois pas qu'il y ait en elle l'toffe d'une toile. Les
artistes d'avenir, homme ou femme, ont la plupart un mauvais caractre,
un coin de frocit, ou tout au moins des ingalits dans l'humeur, le
got de creuser dans le noir, des mchancets rentres qui demandent 
sortir, une sorte de malfaisance naturelle et un penchant aux petites
sclratesses. Cette demoiselle a sans doute ses caprices musqus, ses
fantaisies; mais elle est incapable d'aucune sclratesse. Elle est
ce qu'on appelle une bonne fille; ainsi la jugent son directeur et ses
camarades. Elle a l'humeur gale, ne veut de mal  qui que ce soit,
s'accommode de tout ce qui lui arrive, prend les choses par le bon
ct, et se laisse vivre au jour le jour, sans s'inquiter de rien ni de
personne, peu curieuse de ce qui se passe ici-bas et encore bien moins,
j'imagine, de ce qui peut se passer l-haut.

Je fis nagure sa connaissance; elle avait le larynx dlicat, comme M.
Severn; elle me fut adresse par je ne sais qui, et elle se loua de mes
soins. Depuis lors, nous sommes rests bons amis; comme elle demeure
dans mon voisinage, en passant devant ma porte, elle s'informe de moi,
et, sre d'tre bien reue, elle vient souvent me trouver, tantt pour
me consulter, tantt pour faire un bout de causette. On m'a toujours
dit que j'ai une figure ronde et ouverte qui inspire la confiance; Mlle
Perdrix m'honore de la sienne, et elle se plat  me conter ses petites
histoires comme  son confesseur. Je ne me flatte pas qu'elle me dise
tout; si bonnes filles qu'elles soient, les femmes ne disent jamais
tout. Au demeurant, son cheveau est facile  dbrouiller, et ses cas
de conscience, dont elle m'entretient, ne sont pas des affaires
bien compliques ni qui lui donnent beaucoup de tablature. Ce qui
la tourmente bien davantage, c'est une malheureuse disposition 
l'embonpoint, qui se prononce et va croissant d'anne en anne; c'est
l-dessus qu'elle me consulte d'habitude. Je la mets au rgime le
plus svre, elle le suit exactement, mais rien n'y fait. Je lui dis
quelquefois:

Ma chre enfant, tchez donc de vous procurer quelque ennemi ou quelque
ennemie, que vous dtesterez de tout votre coeur, ou quelque gros souci,
ou l'une de ces passions vives qui rongent et font maigrir.

Ces moyens ne sont pas  sa porte; cette bonne fille aura beau faire,
elle mourra sans avoir connu les soucis, les ennemis et les passions
vives. Aussi ne maigrit-elle point, et avant dix ans elle sera ronde
comme une caille. Ce sera grand dommage; elle est si jolie!

Quand je poussai la porte de mon cabinet, Mlle Rose Perdrix, qui, les
jambes replies sous elle, la tte renverse, bayait aux mouches ou
contemplait les moulures du plafond, sortit brusquement de sa rverie.
Elle se dressa sur ses pieds, et courant  moi:

Enfin! s'cria-t-elle. Pourquoi rentrez-vous si tard?

Je la regardai avec tonnement; elle n'avait pas son visage de tous les
jours. Je ne lui avais jamais vu le teint si anim, l'oeil si luisant.
Je lui donnai une tape sur les deux joues, et je constatai que ses
pommettes taient brlantes. Je lui ttai le pouls, il tait duriuscule
et capricant. Pour la premire fois de sa vie, Mlle Perdrix avait la
fivre ou quelque chose d'approchant.

Qu'est-ce  dire? lui demandai-je. Cette petite machine allait 
merveille. Qui s'est permis de la dranger?

--Ah! mon bon monsieur, reprit-elle, si vous saviez ce qui m'arrive!

--Bah! lui dis-je, ce ne sera rien. Deux jours de repos, trois verres de
camomille, et cela passera.

Elle s'cria d'un ton tragique:

Cela ne passera jamais!

Puis, me prenant par les deux mains et m'obligeant  m'asseoir:

Je ne suis pas malade, et ce n'est pas le docteur que je suis venue
trouver, c'est l'ami. J'ai fait tout  l'heure une dcouverte!.. C'est
une histoire qu'il faut absolument que je vous raconte; je mourrais
si je ne la contais  quelqu'un, et il est juste que je vous donne la
prfrence. Je vous aime beaucoup, et vous coutez si bien! C'est pour
cela que toutes les femmes vous adorent.

Je lorgnai du coin de l'oeil ma pendule, qui marquait minuit et un petit
quart, et je dis:

Sera-ce long?

Mlle Perdrix me jeta un regard indign:

Plaignez-vous!  minuit et tte  tte! Ma foi, je connais des hommes
qui vous envieraient votre malheur.

--Je suis un ingrat, lui dis-je. Allez, ma belle, ne vous gnez pas,
commencez par le commencement, n'omettez aucun dtail inutile, faites
durer votre histoire jusqu'au matin; mais, au lieu de la rciter, cette
histoire, ne pourriez-vous pas la chanter, ou du moins l'accompagner de
quelques trilles, de quelques roulades places  propos? Vous avez fait,
assure-t-on, de prodigieux progrs dans les trilles, et il me tardait de
vous en fliciter.

Elle secoua la tte et les paules.

Mon histoire, rpondit-elle, est une histoire trs srieuse, qui ne
peut pas se chanter. Vous m'en direz des nouvelles quand j'aurai fini.

Je me rencognai dans mon fauteuil, et je me rsignai  mon destin. Mlle
Perdrix fit une roulade, tout  la fois pour me donner une ide de ses
progrs et pour s'claircir la voix. Puis elle me dit:

Que pensez-vous, docteur, du _Prince toqu_?

--Rien du tout, lui rpondis-je, mais j'en penserai tout ce qu'il vous
plaira.

--Pour une ferie, c'tait, on peut le dire, une belle ferie, o je fis
mes vritables dbuts. Jusqu'alors, personne n'avait pris garde  moi.
Le public est si bte! il faut lui rpter dix fois les choses avant
qu'il les comprenne: il m'avait vue bien souvent sans me voir, sans se
douter que je n'tais pas la premire venue. Il s'en aperut quand je
jouai dans le _Prince toqu_ le rle de la fe Mlimlo. Je n'avais
pourtant qu'une scne, comme vous le savez, la troisime du cinquime
tableau, et encore dans cette scne n'avais-je que deux mots  dire et
deux couplets  chanter. Mais il faut convenir que le directeur avait
bien fait les choses. J'avais une superbe robe de brocart toil
d'or, dont la queue tait porte en crmonie par dix pages fagots en
papillons, une couronne en forme de croissant sur la tte, et dans ma
main droite une baguette magique, avec laquelle je changeais le Prince
toqu en navet. La princesse Luciole arrivait sur ces entrefaites, et,
ne retrouvant plus son prince, elle me suppliait de le lui rendre. Je
lui chantais mes deux couplets pour lui expliquer que son prince tait
poursuivi par des malandrins, que je l'avais chang en navet par
pure charit et dans le dessein de lui sauver la vie. La princesse ne
comprenait rien  rien, et, comme elle ne cessait de se lamenter, je
finissais par perdre patience; d'un second coup de baguette, je la
transformais en betterave, aprs quoi je montais sur un beau clripde
drap de velours cramoisi, conduit par un joli diablotin habill de
jaune, et fouette cocher, bonsoir!.. Rellement, docteur, vous n'avez
pas assist  la premire du _Prince toqu_?

--J'en suis honteux, ma chre, lui dis-je; croyez qu'il a fallu quelque
affaire d'une extrme consquence...

--C'est fcheux; je regrette que vous n'ayez pas t tmoin de mon
premier succs. Vous allez croire que j'exagre, et cependant je vous
jure... Figurez-vous que le directeur avait dit: Cette grue ne s'en
tirera jamais. Il en eut le dmenti; c'est un vilain homme, il m'a fait
tant de passe-droits! je suis bien aise de ne plus avoir affaire  lui.
Le fait est que j'tais ce soir-l en beaut, et quand cette grue parut
en scne avec son brocart, avec sa couronne, avec sa baguette, avec ses
dix pages, il y eut, je vous en donne ma parole, comme un frmissement
dans toute la salle, et vous avez beau dire, il n'appartient pas  tout
le monde de faire frmir une salle rien qu'en se montrant, et sans dire
un mot, sans faire autre chose que de sourire d'un air modeste, mais
ais, pour dcouvrir ses dents. Je voudrais vous y voir!

--C'est un genre de succs auquel je renonce absolument, lui
repartis-je; j'en ai fait depuis longtemps mon deuil.

--J'tais trs mue; j'avais le souffle court, je voyais trouble.
J'avais eu une peur affreuse de manquer mon entre; je m'tais dit: Si
cette fois on ne me remarque pas, je suis perdue, c'en est fait, il ne
me reste plus qu' entrer au couvent. Je fus bientt rassure, je tenais
mon affaire, et je chantai en perfection mes deux couplets, qui furent
bisss. Quand j'eus fini, je laissai mes yeux trotter dans cette grande
salle comble, qui tait occupe  me regarder. Tout  coup il me sembla
que dans cette foule il y avait quelqu'un qui me regardait encore plus
que tous les autres, et j'aperus  l'orchestre, au bout du sixime
rang, tout prs du couloir, un homme qui devait tre un tranger et dont
la figure me frappa. Il avait une fort belle tte, une belle prestance,
l'air fier, dlibr, un teint clair, de grands yeux sombres, une fine
moustache, des cheveux noirs qui frisaient naturellement. Je ne m'tais
pas trompe, cet homme me regardait plus que tout le monde. Il ne me
perdait pas de vue, il me mangeait de la prunelle; pour lui, la pice,
c'tait moi. Je ne pouvais pas m'empcher de le regarder, moi aussi, et
chaque fois que je me tournais de son ct, je le retrouvais plong
dans son extase, immobile comme une statue, avec de grands yeux qui lui
sortaient de la tte pour se promener autour de moi. Il avait l'air
bien appliqu, je vous assure, bien recueilli; il m'apprenait par coeur,
comme un prtre tudie son brviaire. Enfin mon clripde arrive, je
monte dessus, je disparais dans la coulisse, o les trois auteurs, sans
oublier le compositeur, m'embrassent  tour de rle sur les deux joues.
Pour moi, machinistes et pompiers, j'aurais voulu embrasser toute
la terre; j'tais ivre, folle de joie, d'autant plus que la grande
Mathilde... Docteur, connaissez-vous la grande Mathilde?

--Si peu que rien, lui dis-je.

--Elle a toujours t jalouse de moi. Eh bien! dans ce moment, elle
tait, malgr son rouge, aussi jaune qu'un coing, elle avait les dents
serres, et si elle avait pu me donner de la griffe... L, vrai, cela me
fit plaisir; quoique je sois bonne fille, je n'ai jamais pu la sentir.
Dsagrable en scne, insupportable au foyer, interrogez qui vous
plaira, ils vous diront tous que c'est une mchante crature; avec cela,
point de talent, et trente ans bien sonns, quoi qu'elle en dise. La
preuve, c'est que...

--Et l'inconnu? interrompis-je pour en finir avec la grande Mathilde.

--Oh! l'inconnu! J'avais tant de choses  quoi penser que je restai
vingt-quatre heures sans repenser  lui. Mais le lendemain, en
approchant de la rampe, la premire figure que j'aperus, ce fut la
sienne. Il occupait le mme fauteuil d'orchestre que la veille, je
compris tout de suite ce que cela voulait dire. Cette fois, il avait
apport sa jumelle, qu'il tint continuellement braque sur moi. Cette
jumelle, qui ne me lchait pas, m'inquitait, me troublait, elle me
causait des distractions et faillit me faire manquer ma rplique. Que
vous dirai-je? Je trouvais cet homme fort beau, mais il me faisait peur.
Ce qui est certain, c'est qu'il me portait sur les nerfs; je ne savais
pas si j'tais contente ou fche qu'il ft l. Deux heures plus tard,
j'appris d'une ouvreuse qu'il tait Anglais et qu'il avait lou son
fauteuil pour quinze jours. Effectivement, le soir d'aprs, il y tait,
et le lendemain aussi, et le surlendemain je me demandais: Que va-t-il
arriver? Il arriva tout simplement que je reus un bouquet, que je
gardai, et un bijou, que je ne gardai pas. Dans le bouquet il y avait un
billet, et dans le billet des vers anglais, qui auraient t de l'hbreu
pour moi, si l'inconnu n'avait eu la bonne pense de les accompagner
d'une traduction franaise que je vais vous rciter, car j'ai bonne
mmoire. coutez ceci, et tchez de ne pas vous attendrir: Que la
terre, que les cieux, que le monde entier, que toutes choses m'en soient
tmoins. Quand je serais digne de ceindre une couronne impriale, quand
je serais le plus beau jeune homme qui ait jamais bloui les yeux, quand
j'aurais une force et une science plus grandes que n'en possda jamais
aucun mortel, je tiendrais tous ces biens  nulle estime, si ton amour
me manquait; mais, si tu viens jamais  m'aimer, je mettrai  tes pieds
tout ce que je possde, et je me consacrerai  ton service, ou je me
laisserai mourir de bonheur. L, qu'en dites-vous, docteur?

--Soyez sre, rpondis-je  Mlle Perdrix, que l'inconnu avait tir ces
vers de quelque pice de Shakespeare. Cela prouve qu'il avait de la
littrature et qu'il la fourrait dans sa correspondance amoureuse. Si
j'tais femme, c'est de tous les dfauts celui que j'aurais le plus de
peine  pardonner.

--Pourquoi cela, reprit-elle, du moment qu'on met la traduction  ct?
Deux jours plus tard, ne vous en dplaise, je reus un second bouquet.

--Et un second bijou? lui demandai-je.

--Je vous ai dj dit que j'avais renvoy l'autre. Quant au second
billet, il tait plus court que le premier; trois lignes en tout, que
voici: Quand vous parlez, je voudrais vous entendre toujours parler;
quand vous chantez, je voudrais que vous fissiez tout en chantant, et si
jamais je vous voyais danser, je voudrais que vous fussiez une vague de
la mer, afin que vous ne fissiez jamais que danser.

--Oh! pour le coup, lui dis-je, je suis bien tromp ou ceci est du
Shakespeare. J'en suis fch, mon enfant, mais l'amour qu'avait pour
vous l'inconnu tait de l'amour littraire et appris, et j'aime  croire
que vous ne lui avez rien accord avant qu'il ait russi  vous servir
quelque chose de son cru.

--Attendez, poursuivit-elle. Le troisime billet, qui accompagna le
troisime bouquet, ne ressemblait pas aux deux autres. L'criture en
tait bizarre; c'taient de grandes pattes d'araigne, qui montaient de
la cave au grenier. Je m'y repris  deux fois pour les dchiffrer, et je
lus ceci: Je vous en conjure, dites oui, et vous sauverez la vie  deux
hommes. Demain soir, au moment de monter sur votre clripde, tournez
les yeux de mon ct, dcrivez un cercle avec votre baguette, et vous
serez  jamais bnie de celui qui vous adore et qui ose s'appeler votre
Edwards. Cette fois, je savais son nom; c'tait toujours cela de gagn;
mais vous pouvez me croire, les pattes d'araigne me donnrent beaucoup
 penser. J'tais perplexe, trs tourmente. Je ne dormis pas trois
heures cette nuit-l, et en me rveillant je fis plus de rflexions dans
l'espace de vingt minutes que je n'en avais fait durant toute ma vie,
c'est--dire pendant vingt-deux ans et sept mois... Car je ne crains pas
de dire mon ge. Si vous dites oui, vous sauverez deux hommes... Cette
phrase me revenait sans cesse  l'esprit, et il me parut que le bel
Edwards tait encore plus fou que beau. La fe Mlimlo eut une grosse
dispute, une grosse querelle avec Rose Perdrix. La fe aimait les
mystres, les aventures, les yeux noirs, les moustaches frises; Rose
Perdrix se dfiait des fous. Quand ils vous tiennent, ils ne vous
lchent plus; c'est une affaire du diable de s'en dbarrasser, et  la
vrit on a quelquefois du plaisir avec eux, mais cela ne dure gure.

--Rien n'est plus vrai, dis-je  Mlle Perdrix. Le plaisir passe et le
fou reste.

--Il faut que vous sachiez aussi, reprit-elle, que je venais d'hriter
de ma grand'mre, qui l'avait hrit de je ne sais qui, un vieux, trs
vieux perroquet,  qui elle avait appris  dire: Pour Dieu! soyez sage,
mademoiselle, soyez sage.

--Autant que la charit le permet, ajoutai-je.

--C'est vous qui le dites, les perroquets n'en savent pas si long.
Jacquot criait tout le long du jour: Soyez sage! et c'tait tout. Il le
criait d'une voix si perante que cela me faisait beaucoup d'impression;
j'en tais quelquefois toute saisie. On a beau dire, un perroquet,
c'est quelqu'un. Quand j'avais mis dans ma tte de faire une sottise,
je jetais une serviette sur la cage de Jacquot, ce qui le faisait taire
tout de suite. Mais, ce jour-l, la serviette manqua son effet, il
criait plus fort que jamais: Soyez sage! Et je me dis: Ce n'est pas
Jacquot, c'est le bon Dieu qui parle... J'ai toujours cru au bon Dieu. Y
croyez-vous, docteur?

--Un peu plus qu' Jacquot, lui rpondis-je.

--On voit bien que vous n'avez jamais eu de perroquet; moi, je ne
comprends pas qu'on puisse vivre sans cela. Ce sont des animaux qui vous
connaissent, puisqu'ils vous appellent par votre nom. Et Jacquot tait
si beau! Vous n'en avez jamais vu qui ft plus rouge, ni plus vert,
ni plus jaune. Et quel bec! quelle houppe! quelle faon de cligner de
l'oeil et de se gratter la tte! Il tait plein de malice, et pourtant
un coeur d'or! Croiriez-vous que, pendant une absence que je fis, il
resta huit jours sans vouloir manger? Demandez plutt  ma concierge.
Ah! si les hommes savaient aimer comme cela!.. Mais vous me faites
perdre le fil de mon histoire. Quand j'arrivai le soir au thtre, eh
bien! l, je n'tais pas encore sre de ce que je ferais. Je disais oui,
je disais non, je ne savais pas o j'en tais.--Bah! pensai-je,
jetons la plume au vent; selon ce que sa figure me dira ce soir, je me
dciderai.--Or il advint que sa figure me dplut. En m'approchant de la
rampe, je le regardai du coin de l'oeil. Il s'avisa de passer sa main
droite dans ses cheveux d'un air vainqueur, et il se mit  sourire. Il
avait une expression de contentement qui ne me revint point; il tait
sr de son fait, il se flattait d'avoir dj ville prise. Je le regardai
de nouveau, il sourit encore. Il tenait  la main une bonbonnire pleine
de drages, qu'il croquait  belles dents, et cela voulait dire: Je
te tiens, tout  l'heure je te croquerai. Je lui rpondis  part moi:
Puisqu'il en est ainsi, attends un peu, mon bel ami; tout  l'heure,
il y aura du dcompte. Je ne le regardai plus, et, quand le clripde
arriva, ma baguette ne bougea pas dans mes doigts. Avant de sortir de
scne, je me retournai; son fauteuil tait vide.--Allons, c'est fini,
je ne le reverrai plus, pensai-je; aprs tout, qu'est-ce que cela me
fait?--Je mentais, docteur, cela me faisait quelque chose.

--Et quand l'avez-vous revu? lui demandai-je.

--Plus tt que vous ne pensez; mais je vous prie de croire que ce n'est
pas moi qui ai couru aprs lui. Vous savez que je ne jouais pas dans les
derniers tableaux; il n'tait pas onze heures quand je rentrai chez
moi. J'tais agace, nerveuse, oh! mais, nerveuse!... Je fis une scne
 Julie, ma vieille bonne, parce que j'avais attendu deux minutes sur le
palier avant qu'elle vint m'ouvrir. Cette fille tait une ahurie et,
qui pis est, une sournoise; depuis longtemps j'tais mcontente de son
service. Je lui dis que je n'avais pas besoin d'elle, que je saurais
bien me dfaire toute seule, et je l'envoyai se coucher. Aprs qu'elle
m'eut quitte, je fus quelques instants  rver. Debout devant ma glace,
je me demandais: Ai-je bien fait? ai-je mal fait?... Il me parut certain
que j'avais bien fait. Pourtant je me disais: Si j'avais dcrit un
beau rond avec ma baguette, il serait ici, et je saurais enfin par quel
mystre il ne tient qu' moi de sauver la vie  deux hommes... Tout 
coup il se passa quelque chose dans la glace; les rideaux ferms de
mon lit s'y refltaient, je les vis s'agiter, puis s'entr'ouvrir, et
un homme en sortit. Vous avez devin que c'tait lui. Je poussai un cri
perant, je me retournai tout d'une pice, je dis:

--Ah! vraiment, monsieur, c'est un peu fort, comment se fait-il?... Qui
vous a permis de vous introduire ici?

Il me rpondit avec un sourire narquois:

--Ma chre, votre femme de chambre a bon coeur; elle a piti des
malheureux, quand ils lui prouvent par de bonnes raisons qu'ils sont
dignes de son intrt; celles que je lui ai donnes lui ont paru
suffisantes.

L-dessus il se redresse de toute sa taille, lve le menton, fronce ses
noirs sourcils et me dit d'une voix imprieuse, presque menaante:

--Il faut bien que vous le vouliez, puisque je le veux.

Et,  ces mots, il s'avance vers moi les bras ouverts.

Si bonne fille qu'on soit, docteur, on n'aime pas certains genres de
surprises, ni que les gens se permettent d'entrer chez vous comme
dans un moulin. Il me parut que le bel Edwards allait un peu vite en
affaires, que son procd tait cavalier et mme brutal. Cela me dplut
trs fort, je me promis de faire une belle rsistance. Au moment o il
pensait me tenir, je lui chappai, et je m'lanai sur le balcon, en
disant:

--Si vous faites un pas, j'appelle au secours, et les sergents de ville
monteront.

Il secoua la tte comme pour dire: A d'autres! et il s'avana vers le
balcon. Mais voil que d'un coin de la chambre une voix perante se met
 crier:

--Pour Dieu! soyez sage, soyez sage!

Mon homme s'arrta comme clou sur place, l'oeil fixe, la bouche
ouverte. Il avait l'air si penaud, si dconfit, que pour un peu j'eusse
clat de rire. Qui avait parl? Il supposa, je pense, que c'tait le
diable, car, tournant casaque, il gagna la porte, puis l'escalier, puis
la rue... Et voil, docteur, de quoi est capable un perroquet qui se
rveille  propos.

--De bonne foi, dis-je  Mlle Perdrix, si Jacquot n'avait pas cri,
auriez-vous appel la garde?

--A demande indiscrte, point de rponse, rpliqua-t-elle. La vrit
est que j'tais en colre, et la preuve de ce que je dis, c'est que
le lendemain, au petit jour, je donnai son cong  Julie; j'entends la
plaisanterie, mais celle-ci tait trop forte... Sur quoi deux semaines
se passrent sans que le bel Edwards repart au thtre.

--Qui s'en mordit les doigts? lui dis-je. Ce fut la fe Mlimlo. Chaque
soir, elle contemplait d'un oeil morne un fauteuil d'orchestre qui
restait vide, et elle dchargeait sa mauvaise humeur sur Mlle Perdrix,
 qui elle disait:--Vous tes une sotte, ma mie, et vous avez eu l'autre
nuit un accs de pruderie assez ridicule. Vous ne savez pas le monde,
on n'conduit pas ainsi les gens, on ne se sauve pas sur son balcon; ce
n'est pas  cela que doivent servir les balcons. Quand le bonheur entre
chez vous un peu brusquement, par la porte ou par la fentre, on ne
le menace pas de le faire prendre par les gendarmes; on le prie
de s'asseoir, on s'explique avec lui, et les gens qui s'expliquent
finissent d'ordinaire par tomber d'accord. Mais quand on se fche, quand
on fait des grimaces et du bruit, Jacquot se rveille, il crie, et le
bel Edwards s'en va et ne revient pas.

--Voil un raisonnement auquel Mlle Perdrix ne trouvait rien  rpondre.

--Il faut tre juste, docteur, s'cria-t-elle. Mettez-vous plutt  ma
place.

--Mais il me semble, ma belle, que je m'y mets autant qu'il est possible
de s'y mettre.




III


Mlle Perdrix se tut un moment, poursuivit le docteur Meruel; puis elle
me dit:

Voyons, mon bon monsieur, vous qui tes si fin, si avis, si spirituel,
si sagace, vous qui devinez tout, avez-vous devin quelle sorte d'homme
ce pouvait tre que ce bel Edwards?

--Je n'en sais trop rien, lui repartis-je.

--En ce cas, laissez-moi continuer mon rcit. Savez-vous, docteur, vous
qui prtendez tout savoir, quel est le meilleur moyen de se consoler
d'un chagrin? C'est d'en avoir un autre, et ce fut prcisment ce qui
m'arriva. Ma vieille sorcire, que j'avais mise  la porte, jura que je
le lui payerais, et elle me joua un tour de sa faon. Avant de partir,
elle donna du persil  Jacquot; Jacquot en mourut, et peu s'en fallut
que moi-mme je ne mourusse de dsespoir.

Cependant, comme je suis ne raisonnable, je fis la rflexion qu'il en
est des perroquets comme des rois: Jacquot est mort, vive Jacquot! Un
jour que je passais sur le quai du Louvre, j'entrai chez un marchand
d'oiseaux, o je trouvai ce que je cherchais. Ce marchand tait
un Arabe, nous emes de la peine  nous entendre. Pendant que nous
discutions, voil que le ciel se couvre et qu'un nuage crve. Quand je
sortis de la boutique, mon perroquet sous mon bras, il pleuvait  verse,
et pas un fiacre sur la place; jugez de mon embarras. Mais, comme par un
miracle, une voiture ferme qui passait s'arrte; un homme en descend
et vient  moi. C'tait lui. Je vous assure que vous ne l'auriez pas
reconnu, tant il avait l'air soumis, humble, respectueux, contrit,
repentant. Malgr la pluie qui tombait, il restait nu-tte, l'chine
plie en deux, et il osait  peine me regarder.

--De grce, fit-il, acceptez ma voiture; vous direz  mon cocher o il
doit vous conduire.

Il me sembla qu'il y avait un coup du ciel dans cette affaire, et je
lui rpondis en riant:

--Cette fois, je dirai oui.

Je monte, il referme la portire, me salue encore, s'loigne 
reculons. Il me vint un scrupule; je ne voulus pas que cet homme se
mouillt, et je lui dis doucement:

--Grand nigaud, il y a place pour deux.

Je n'avais pas fini ma phrase qu'il tait install  ct de moi, et
nous voil partis. Nous roulions depuis cinq minutes sans qu'il et
trouv un mot  me dire. Accot dans son coin, il me regardait de
travers, tortillant sa moustache entre ses doigts; il avait grand'peur
de me fcher et la mine d'un chien qui a reu le fouet et qui s'en
souvient. Pour me donner une contenance, je caressais mon perroquet.
Frapp d'un trait de lumire, le bel Edwards s'crie:

--Si ce n'est le diable, c'est cet oiseau qui m'a mis en fuite l'autre
soir.

--Ce n'est pas lui, rpondis-je, c'est un autre, et il en est mort.

La glace tait rompue, la conversation s'engagea. Il me dit:

--Vous m'en voulez toujours?

--Beaucoup, lui rpliquai-je, et vous avouerez qu'il y a de quoi. A qui
donc pensiez-vous avoir affaire? Me prenez-vous pour une sotte, 
qui l'on fait accroire tout ce qu'on veut, et qui s'imagine qu'en se
laissant aimer elle sauvera la vie  deux hommes?

Il se redressa comme en sursaut, il devint trs ple, marmotta je ne
sais quoi, commena deux phrases sans les finir. Enfin il russit 
dire:

--Excusez-moi, ma lettre n'avait pas le sens commun. Ce n'est pas ma
faute, la fe qui change les princes en navets m'a rendu fou.

Et il ajouta, en me prenant les doigts, mais sans les serrer et
toujours prt  les lcher:

--Je suis un pauvre malade, vous tes mon mdecin. Qu'est-ce donc qu'un
mdecin qui refuse de gurir ses malades?

Il tait parti, il tait lanc. Il discourut tout d'une haleine pendant
dix minutes, passant sa main gauche sur son front ou la posant sur son
coeur, mlant de l'anglais  son franais, du comique  son tragique et
des vers  sa prose; il y avait l dedans  boire et  manger. Je n'en
comprenais que le quart, et je ne saurais vous rpter sa chanson, mais
la musique tait belle.

--Et Jacquot II, que disait-il? demandai-je  Mlle Perdrix.

--Ah! ma foi, dit-elle, on avait oubli de lui apprendre  parler. Nous
arrivons  ma porte, je descends. Le bel Edwards te son chapeau et me
dit:--Me permettez-vous de venir demain,  la mme heure, chercher
des nouvelles de votre perroquet?--Je lui rpondis par un geste qui
signifiait: Essayez, je ne rponds de rien... Effectivement, il se
prsenta le lendemain; je n'y tais pas.

--Mais le surlendemain, vous y tiez, interrompis-je, et il y eut dans
le monde un homme heureux de plus.

Cette parole malencontreuse causa  Mlle Perdrix un mouvement de
violente indignation. Elle se leva brusquement, repoussa du pied sa
chaise qu'elle renversa, et je crus que je ne saurais jamais la fin de
son histoire.

Je m'en vais, dit-elle, et vous ne me reverrez plus. La vrit vraie,
docteur, vous tes par trop impertinent. Le surlendemain! Voil ce que
c'est que d'tre mdecin, d'exercer un mtier qui oblige  voir mauvaise
compagnie. Vous ne croyez plus  la vertu des femmes. Il n'y a
donc point de principes dans ce monde, point d'honnte fille! Me
confondez-vous par hasard avec telle ou telle qu'on pourrait nommer? Ne
savez-vous pas que j'ai t leve au couvent, moi qui vous parle, que
j'y ai reu l'ducation la plus soigne, la plus distingue, que j'y ai
appris la grammaire, l'astronomie, tout ce qu'apprennent les demoiselles
du plus beau monde? Le surlendemain! Pour qui me prenez-vous? Sachez,
pour votre gouverne, que je l'ai fait languir, ce pauvre homme, pendant
huit grands jours.

--Huit grands jours! m'criai-je. C'en est fait, je crois  la vertu.

Je la calmai en lui disant beaucoup de bonnes paroles, et, pour la
remettre tout  fait, je lui prsentai un flacon de sels anglais,
qu'elle respira sans se faire prier. Les sels lui plurent, et elle
trouva le flacon  son got; en effet, il tait joli. Aprs m'avoir
interrog du regard, elle le coula dans sa poche. Puis elle consentit 
sourire, et quand j'eus relev sa chaise, o je la fis rasseoir:

Pendant un mois, il fut charmant, dit-elle, et j'imagine que ce fut le
plus heureux temps de ma vie. Il tait doux, trs doux, obissant, plein
de prvenances, de petites attentions, et il s'occupait assidment
de satisfaire toutes mes fantaisies. Je n'avais qu'un mot  dire, je
l'aurais fait marcher  quatre pattes. Il m'aimait follement, et c'est
la bonne manire; il n'y a que les fous qui sachent aimer. Il n'aurait
tenu qu' moi qu'il jett son argent par les fentres et qu'il vt
bientt le fond de sa caisse; je souponne qu'elle n'tait pas bien
lourde. Heureusement pour lui, l'honnte fille  qui il avait affaire
ne se fait pas gloire, comme la grande Mathilde, de ruiner un homme, et
elle a toujours prfr les petits plaisirs aux grands, et les petits
plaisirs, on peut en avoir tant qu'on veut avec trois mille francs par
mois, mettons-en quatre, sans compter les robes, bien entendu. Bref, il
tait content, ravi de son acquisition, et lui-mme me plaisait chaque
jour davantage. Il est aussi agrable pour une femme de gouverner  la
baguette un homme qui lui a fait peur que de possder un gros chien qui
aboie aux passants et qu'elle pourrait battre comme pltre sans qu'il
dcouvrit seulement le bout de ses crocs.

Je n'avais qu'un chagrin. Le bel Edwards tait toujours pour moi
l'inconnu; impossible de savoir qui il tait. Quand je le questionnais,
tantt il se retranchait dans un obstin silence, tantt il me faisait
des contes  dormir debout. Un jour, il me donna sa parole d'honneur la
plus sacre qu'il tait un prince perscut par sa famille, qu'il
avait rsolu de vivre cach jusqu' la mort de son pre, qu'alors il
revendiquerait ses droits et rclamerait sa couronne, qui pour le moment
tait en gage chez des juifs. Il me croyait plus oison que je ne suis.
On m'a appris ds ma plus tendre enfance...

--Au couvent? lui dis-je.

--Oui, au couvent... On m'a appris que tous les princes sont russes
ou italiens, et que les juifs ne leur prtent pas deux sous sur leur
couronne. Une autre chose que je ne savais pas encore, mais que j'ai
apprise depuis, c'est que les vrais princes, ceux qui doivent rgner,
gesticulent peu, et que dans toutes les affaires de ce monde ils vont
droit au fait. Or, dans ses jours de belle humeur, le bel Edwards
trouvait un plaisir particulier  me dbiter de longues tirades de vers
anglais, en les accompagnant de grands gestes. C'est gal, les gestes
ont leur charme; et les siens me plaisaient.

--J'y suis enfin! m'criai-je. Le bel Edwards tait un prince de thtre
en vacances, qui se servait de vous pour s'entretenir la main.

Elle ne daigna pas me rpondre.

Je vous rpte, poursuivit-elle, que pendant un mois il fut charmant.
Et pourtant ma mre ne l'aimait pas; elle me disait: Cet homme-l me
dplat. Je lui disais: Pourquoi te dplat-il? Elle me rpondait:
Je ne sais pas pourquoi, mais il me dplat. Il a dans l'oeil quelque
chose qui ne me va pas. Tu verras que c'est un mauvais gnie, qu'il
te jouera quelque tour; tu ferais bien de t'en dbarrasser. Nous nous
querellions l-dessus, vous savez que nous nous querellons quelquefois.
Je l'aime bien, elle m'aime bien, mais elle a un si drle de caractre!
Il faut que tout se passe  son ide,  sa mode. Aussi ne vivons nous
pas ensemble... Oh! docteur, je n'ai rien  me reprocher, je lui ai
souvent propos de la loger, j'ai de la place; mais elle prtend qu'elle
aime  vivre seule, ce qui ne l'empche pas d'tre toujours fourre chez
moi, trouvant  redire  ceci,  cela...

--Ainsi, pendant un mois, il fut charmant, interrompis-je avec un peu
d'impatience.

Mlle Perdrix me regarda d'un air de reproche, et me montrant du doigt la
pendule:

Il n'est encore que minuit trois quarts. Avez-vous quelque affaire
cette nuit?

--Et vous-mme, ma chre? lui demandai-je.

--Ne vous inquitez pas de moi; _il_ n'est pas  Paris. Mais vraiment
vous avez tort de ne pas m'couter; vous ne vous doutez pas de la
surprise que je vous mnage.

--Va pour la surprise, lui dis-je; mais tchons d'y arriver. Si aimable
que soit la compagnie, je n'ai jamais aim  rester en chemin.

--Patience, reprit-elle, nous arrivons. Un soir qu'il tait venu
me chercher au thtre, il me reprsenta que nous tions au premier
printemps, que l'air tait tide, que la lune clairait, qu'il serait
charmant de passer la nuit  courir les bois. Son intention me parut
bonne, et nous partmes. Tantt en voiture, tantt  pied, nous
cheminmes jusqu'au matin. O nous allions, o nous tions, je n'en
avais pas la moindre ide. Je me souviens seulement qu'il y avait
des endroits qui sentaient la violette; je me souviens aussi que par
instants j'avais peur; je croyais apercevoir au clair de la lune des
fantmes blancs qui me regardaient. Edwards riait  gorge dploye de
mes pouvantes, il m'expliquait que les bouleaux sont des bouleaux;
vrai, il avait raison. Au petit jour, je m'endormis;  mon rveil, je me
reconnus: nous tions  Villebon, et nous joumes au palet, en attendant
le djeuner. Le couvert fut mis dans un pavillon, o je n'ai jamais
voulu retourner depuis; je lui garde rancune, quoiqu'il soit joli. Je
pris cinq minutes pour arranger mes cheveux, qui taient fort drangs.

Quand je rejoignis Edwards, il venait de dplier un grand journal
anglais, qu'il avait apport dans sa poche. Il y passe les yeux, il
plit, il s'crie en serrant les poings:

--Oh! les misrables! Je les reconnais bien l!

--Qu'ont-ils fait? lui demandai-je.

Il me rpondit par un haussement d'paules, se remit  lire, et de
nouveau il serra les poings.

--Oh! bien, lui dis-je, tu m'ennuies, et nous sommes ici pour
nous amuser. De quoi s'agit-il? A qui en as-tu? Laisse-moi ces gens
tranquilles, je ne les connais pas. Ce sont d'affreux sclrats, voil
qui est dit. Qu'est-ce que a te fait?

Je lui arrachai son journal des mains, je le roulai en pelote, je le
jetai bien loin dans le gazon. Il fut sur le point de se fcher, il me
montra les dents; mais il se ravisa, il changea de visage, il me dit:

--Ma parole d'honneur, tu as raison... Qu'ils fassent ce qui leur
plaira. Qu'est-ce que a me fait?

--Rien du tout, lui dis-je.

--Absolument rien. Je t'adore, j'ai une faim de loup, et nous allons
djeuner.

Il se pencha vers moi, me regarda fixement  travers la table:

--Tu as les plus jolis cheveux bruns, la plus jolie bouche du monde, et
ces cheveux bruns comme cette bouche sont  moi,  moi tout seul. Et, au
coin de la joue, tu as une fossette; elle est aussi  moi.

Il ajouta, en remplissant son verre:

--Je crois  la fossette de Rose Perdrix, et je crois au coeur de la
fe Mlimlo. Et voil tout. Quant au reste, je m'en... Ce n'est rien du
tout que le reste, rien du tout.

Il se mit  manger de grand apptit,  boire comme un Polonais. Je
cherchai  le modrer, je savais par exprience qu'il avait le vin
colre. J'y perdis mes peines, il avait jur de se griser, car il disait
de temps  autre:--Vidons encore une bouteille, et je n'y penserai
plus.--A quoi donc?--A rien.--C'tait sans doute  ces misrables
qu'il ne voulait plus penser, et il les oublia tout  fait. Sa gaiet
devenait bruyante, il ne dparlait pas, il dbitait mille extravagances.
Il finit par s'en prendre aux verres, aux assiettes; il cassa tout,
parce que, disait-il, personne n'tait digne de manger dans une assiette
o avait mang Rose Perdrix, ni de boire dans un verre qu'avaient touch
ses lvres divines. C'est bien divines qu'il disait, et ce n'est pas moi
qui le lui fais dire.

Je m'amusai d'abord de ses folies, mais pas longtemps. J'aime la
gaiet, je n'aime pas le bruit, je n'aime pas non plus qu'on dpense
btement son argent, et vous pensez bien que la vaisselle brise figura
sur la carte. Ce que je dteste surtout, ce sont les disputes, et dans
l'ivresse Edwards avait une chienne de tte qui n'entendait plus
raison. Il se prit de querelle avec le garon qui nous servait, avec
l'aubergiste, avec les paysans, avec sa chaise, avec le vent, avec tout
le monde. Je vis le moment o il nous attirerait une mauvaise affaire.
Je m'emparai de sa canne, je le menaai de lui en cingler la figure. Il
se calma, paya l'addition, et nous repartmes par Paris en nous boudant
un peu, mais en chemin nous fmes la paix.

Je le quittai pour aller au thtre, je le retrouvai chez moi vers
minuit. Il tait tout  fait dgris; par malheur, il avait russi  se
procurer de nouveau ce maudit journal anglais que je lui avais arrach
des mains  Villebon. Il interrompit sa lecture pour me crier:

--Eh! oui, ce sont des misrables, et le plus misrable de tous, c'est
lui, c'est lui... Je ne veux pas le nommer.

Puis, se frappant le front de ses deux poings:

--Ah! si tu savais, ma chre, ce qu'il y a l dedans!

--Je n'ai aucune envie de le savoir, lui rpondis-je avec humeur; je
tombe de sommeil.

--Et moi aussi, me rpliqua-t-il du plus grand sang-froid.

Cela dit, il s'assit sur le bras d'un fauteuil et se remit  lire son
journal.

Il pouvait tre deux heures quand je fus rveille par le bruit que
firent subitement des clats de verre qui tombaient sur le plancher. Je
me mis sur mon sant. Edwards avait laiss filer la lampe, et le verre
venait de sauter. Il ne paraissait pas prter la moindre attention  cet
accident. Au moment o je rouvris les yeux, il tait assis au pied
de mon lit, raide comme un piquet, les bras croiss sur sa poitrine,
regardant d'un oeil fixe quelque chose ou quelqu'un que je ne voyais
pas. Je lui criai:--Et la lampe!--Il sentit comme une secousse dans tout
son corps et se retourna vivement de mon ct; il avait l'air d'un homme
qui sort d'un puits o il a pass vingt-quatre heures et qui est tout
tonn de revoir le soleil. Il se leva, sourit, vint  moi, posa ses
deux doigts sur mes paupires pour les refermer, m'appliqua un grand
baiser sur le front, et sortit  pas de loup.

Je ne le revis pas le lendemain; il m'crivit un mot pour m'annoncer
que deux de ses plus chers amis, de ses amis d'enfance, taient arrivs
 Paris, et qu'il se croyait tenu en conscience de leur en faire les
honneurs, qu'il craignait de n'avoir pas un moment  lui. Je n'en fus
pas fche; depuis deux jours, je me sentais un peu refroidie pour
lui. Son incartade  Villebon, la querelle qu'il avait cherche 
l'aubergiste, l'effet bizarre que faisait sur lui la lecture des
journaux, l'incident de la lampe, cet homme assis au pied de mon lit, le
regard perdu dans les espaces, tout cela me tourmentait. Le bel Edwards
avait pour sr l'humeur quinteuse et une flure dans le cerveau, je le
souponnais mme d'tre un peu somnambule; en tout cas, il me semblait
qu'il y avait du louche dans son affaire. Les botes  double fond ne
m'ont jamais plu, j'aime  savoir ce que j'ai dans ma poche. Je gardai
pour moi mes petites rflexions; je n'en soufflai mot  ma mre. Elle
aurait triomph, et il est si dsagrable de s'entendre dire:--Tu n'as
pas voulu me croire, je t'avais prvenue, mais tu n'en fais jamais qu'
ta tte!

Plusieurs jours se passrent, et il ne parut pas. Je commenais 
croire qu'il avait fait ses rflexions, lui aussi, et que c'tait fini,
que je ne le reverrais plus. Je me trompais. A quelques soirs de l, en
revenant du thtre, je le trouvai install prs de ma chemine, o il
avait fait grand feu. Il m'attendait avec une impatience fivreuse, il
tait plus amoureux que jamais. Ds qu'il m'aperut:--La voil! la voil
donc!--Puis il s'accroupit  mes pieds, et il me dclara mille fois
qu'il n'avait jamais rencontr de fille, de femme, de chatte ni aucune
crature plus adorable que moi, ni sur la terre, ni dans la lune, ni
dans aucune des plantes qu'il avait visites. Il ne se lassait pas de
me considrer; il semblait que notre connaissance ft toute neuve, qu'il
ne m'et pas encore aperue jusqu' ce jour; il venait de me dcouvrir,
l, tout  coup, sans y penser,  l'un des tournants du chemin, et sa
dcouverte l'enchantait, le mettait hors de lui, et il me rptait de
nouveau que j'tais adorable. Il avait, ce soir-l, une petite voix
flte, et de temps  autre il lui venait dans les yeux des larmes
grosses comme des noisettes, qui roulaient lentement le long de ses
joues. En vrit je croyais rver et je me demandais  qui il en avait.

J'eus la fcheuse ide de lui parler de ses chers amis, de ses amis
d'enfance, et je voulus savoir ce qu'il avait invent pour leur faire
fte. Voil un homme qui change aussitt du tout au tout. Son visage
s'assombrit, son regard devient froid comme glace; il lche mes deux
mains, se remet sur ses pieds et va s'adosser  la chemine. Puis il me
dit, en examinant ses ongles, que ses amis n'taient pas ceci, n'taient
pas cela, que ses amis n'taient pas des gens  qui l'on fit fte, que
c'taient des hommes d'affaires, qu'ils venaient d'en inventer une
qui promettait de rapporter beaucoup, de la gloire  revendre et des
monceaux d'or, mais qu'elle tait fort chanceuse, qu'ils l'avaient
press d'y entrer, de la prendre  son compte, qu'il avait rsist 
toutes leurs supplications.

--Ils ne veulent pas admettre que ce soit mon dernier mot, ajouta-t-il,
et ils m'ont donn une semaine pour rflchir. Quand je rflchirais
deux ans... Pour qui me prennent-ils? J'ai dit non, c'est non. Je ne les
reverrai pas; je te dis, Rose, que je ne veux plus les revoir. Et tiens,
pendant que j'y pense, donne-moi une plume, du papier. Je veux leur
crire ici mme et  l'instant que leur affaire est une vilaine affaire,
que je les somme de ne m'en plus parler et qu'ils aillent au diable!
Mais tu me donnerais des distractions; il faut que je sois seul pour
crire. Ce sera bientt fait, je ne te demande que cinq minutes.

Et reprenant sa petite voix douce:

--Et puis, sais-tu? nous ferons du punch. J'en veux boire dix verres 
ta sant, pour te remercier d'avoir eu un jour la bonne pense de venir
au monde. Il n'y a que toi pour en avoir de pareilles! Quand tu es ne,
il y avait une toile qui dansait. C'est Shakespeare qui me l'a dit.

L-dessus, il passa dans la pice voisine, o il fut plus de cinq
minutes  crire sa lettre, car j'eus le temps de prendre un livre en
attendant et de m'endormir; je dois avouer qu'en gnral c'est l'effet
que produit sur moi la lecture. Cette fois encore, je fus rveille en
sursaut. Le verre de la lampe n'avait pas saut; mais il y avait dans la
pice voisine un homme qui se promenait  grands pas et qui parlait tout
haut. A qui parlait-il? Je m'approchai de la porte, qu'il avait laisse
entr'ouverte, et je m'assurai qu'il tait tout seul. A qui parlait-il
donc? Il tait blme, livide; la sueur avait coll ses cheveux  ses
tempes, il roulait des yeux terribles, il avait l'air d'un spectre. Je
le regardais, je l'coutais, mais je ne pouvais comprendre un mot de son
discours,  cela prs qu'il rptait par intervalles: _I won't_, et que
j'avais appris assez d'anglais pour savoir que cela veut dire: Non, je
ne veux pas.

Sa figure tait si effrayante que mon premier mouvement fut de refermer
bien vite la porte et de la barricader. Cependant j'eus honte de n'tre
pas brave, je pris mon courage  deux mains, j'avanai d'un pas, je
criai:

--Edwards, pour l'amour de Dieu, avec qui vous disputez-vous?

Il me rpondit d'une voix tonnante:

--Avec qui serait-ce? Eh! parbleu, avec elle!

--Avec elle! lui dis-je. Avec qui donc?

Il me regardait sans me voir, il m'aperut enfin. Il tendit le bras,
et d'un ton caverneux:

--Ne la vois-tu pas?

Je courus chercher un verre d'eau, je lui en aspergeai le visage. Il se
laissa tomber sur une chaise, partit d'un clat de rire, s'cria:

--Merci, je ne la vois plus.

J'allai m'asseoir auprs de lui. Il promena sa main dans mes cheveux,
en disant:

--Ma parole, j'ai bien cru que j'en deviendrais fou.

--C'est tout fait, lui dis-je, et depuis longtemps. Mais tu me diras le
nom de cette femme.

Il se mit  rire de nouveau:

--Quelle plaisanterie! ces femmes-l n'ont point de nom.

--Est-ce une fille? est-ce une femme du monde?

--Une vraie sclrate, rpliqua-t-il. Un jour, elle est entre chez
moi, elle me fit peur, je l'ai renvoye, chasse. Elle est revenue, elle
m'a dit: Je te tiens, tu es  moi, je ne te lcherai plus... Je suis
parti, j'ai dtal, j'ai mis entre nous mille lieues d'eau sale; elle a
couru aprs moi, elle m'a rattrap, tout  l'heure elle tait ici. Mais
te voil, elle a disparu, je suis sauv.

--Quelle figure a-t-elle, cette femme qui n'a pas de nom? lui
demandai-je encore.

--Elle te ressemble, ma petite, autant qu'une fille de l'enfer peut
ressembler  une fille du ciel. Elle est aussi laide, aussi difforme que
tu es jolie, et tes colres sont moins terribles que ses sourires. Oh!
la vilaine femme! Ses baisers tuent le sommeil et font blanchir les
cheveux d'un homme en trois nuits. C'est un miracle que les miens ne
soient pas blancs... Mais ne parlons plus d'elle; ah! je t'en conjure,
ne parlons plus d'elle. C'est une affaire faite, je ne la reverrai plus.

Et s'emparant de mes deux bras, il les enlaa autour de sa taille, en
disant:

--Ce que garde Rose Perdrix est bien gard. Je suis ton prisonnier, ma
trs chre, et je veux vivre, je veux mourir dans ma prison. Buvons du
punch!




IV


Mlle Perdrix fit encore une pause, continua le docteur Meruel; puis elle
me regarda avec un sourire qu'elle cherchait  rendre mystrieux; mais
elle n'a pas le don du mystre, cela lui manque, et voil pourquoi je
crains pour son avenir; il y a du mystre dans tous les grands talents.

Docteur, me dit-elle, savez-vous qui tait cet homme?

--Je vous l'ai dit, ma chre, lui rpondis-je, quelque comdien en
cong, qui repassait ses rles, et je regrette pour vous que son
rpertoire manqut  ce point de gaiet.

Elle me fit la moue, elle me montra les cornes.

tes-vous comme moi? reprit-elle. Quand j'ai peur, je me sauve;
quand je me dcide, je me dcide trs vite, et quand les hommes ne me
conviennent pas ou ne me conviennent plus... Pourtant j'en touchai
deux mots  ma mre. C'est pour le coup qu'elle me dit:--Oui ou non,
t'avais-je prvenue? tu ne veux jamais me croire. J'tais pour l'autre,
moi. L'autre est un galant homme, un homme srieux, un homme rang.
Enfin tu avoues que j'avais raison; mieux vaut tard que jamais. Il ne
reste plus qu' te sauver bien vite. Sauve-toi donc!--Je fis ce qu'elle
disait, je me sauvai. Vraiment les chemins de fer sont une belle
invention. On a bientt fait de mettre ordre  ses petites affaires, et
votre servante! cherchez, il n'y a plus personne.

Seize heures plus tard, j'tais commodment installe dans un beau
wagon-coup, o je ne fis qu'un somme jusqu' Lyon. En me rveillant,
je poussai un profond soupir de dlivrance. Cependant une inquitude
me prit; peut-tre l'homme qui me faisait peur avait-il eu vent de ma
fuite, peut-tre courait-il  toutes jambes aprs le train. J'avanai la
tte  la portire, je poussai un second soupir de soulagement, et je
me rendormis. Je fis le plus beau rve du monde; je croyais voir mon
directeur qui s'arrachait les cheveux. Je me flattais de l'avoir plong
dans un cruel embarras et qu'il n'y avait pas moyen de jouer sans moi
le _Prince toqu_. J'tais bien jeune; une fe, cela se remplace aussi
aisment qu'un perroquet. Il faut vous dire que ce vieux roquentin avait
eu de grands torts  mon gard. Il m'avait solennellement promis un rle
dans la nouvelle pice qu'on rptait, et il avait eu l'infamie de le
donner  la grande Mathilde. J'avais jur d'en tirer vengeance. Oh! oui,
j'tais bien jeune, je ne prenais pas encore la vie au srieux, je ne
savais pas ce qu'il en cote d'avoir la tte et le pied trop lgers,
et qu'il suffit d'une escapade pour compromettre toute une carrire...
Aprs cela, il faut vous dire aussi qu'une superbe occasion s'offrait 
moi de voir l'Italie.

--Dites-moi tout d'un temps qui c'tait, repartis-je  Mlle Perdrix.

--De quoi vous mlez-vous, docteur? vous tes curieux, beaucoup trop
curieux.

Et aprs avoir rv un instant:

Ce que c'est que de nous, et  quoi tient le coeur d'une femme! Je vous
jure que cette villa tait un amour de villa, plante au bord d'un amour
de lac. Figurez-vous que de mon balcon je pouvais pcher des truites 
la ligne. Pendant deux semaines, je fus heureuse, parfaitement heureuse;
je me croyais en paradis. Mais un matin, je m'aperus que mon paradis
m'ennuyait, que mon bonheur sonnait creux, qu'il me manquait quelque
chose, que le charme de la vie est d'avoir  soi un beau fou qui parle
tout seul en gesticulant. Bref, je dis  l'autre:

--Mon cher, votre villa est charmante, mais on s'y ennuie  crever.

Et je repartis bien vite pour Paris, o,  peine fus-ja arrive, je
courus au Grand-Htel.

--Le numro 107 est-il chez lui?

--Ils sont  djeuner.

--Qu'est-ce  dire? Ils sont donc plusieurs  prsent? Il y a trois
semaines, ils n'taient qu'un.

Je dus me rendre  la vrit, le bel Edwards venait de partir, et une
famille avait pris sa place. J'en aurais fait une maladie, si je pouvais
tre srieusement malade, mais cela n'est pas dans mes moyens, et,
puisqu'on finit toujours par se consoler, le mieux n'est-il pas de
commencer par l?

Un mois aprs, je reus d'Angleterre une lettre en anglais, que j'ai eu
la sottise de brler. Je me l'tais fait traduire, et je l'avais apprise
par coeur. La voici mot pour mot, je vous ai dit que j'ai bonne mmoire:

Pendant plus de quinze jours, j'ai pass chaque soir et chaque matin
devant ta porte; je ne pouvais croire  mon malheur, c'est  peine si
j'y crois maintenant. Soit! que la volont du destin s'accomplisse! Tu
lui avais pris son ouvrier, tu le lui as rendu. Tout est pour le mieux,
je ne te reproche rien. C'tait ma lchet qui t'aimait... Est-il bien
possible que tu n'aies plus voulu de moi? Et pour qui m'as-tu trahi?
Tu m'as sacrifi  quelque pleutre,  quelque imbcile titr. Je crois
l'avoir rencontr un soir dans les coulisses de ton thtre. Tu en seras
bientt dgrise. Ah! pauvre fille, le vrai prince, c'tait moi, et tu
me regretteras, mais il sera trop tard... Je te le rpte, tout est pour
le mieux. En me rendant ma libert, tu as voulu sauver ma gloire et que
le monde parlt du bel Edwards. Il en parlera, ma chre, et alors tu
connatras mon vrai nom.

coute-moi: le jour o tu apprendras qu'un grand coup vient d'tre
frapp et que la terre a frmi d'pouvante, dis hardiment: L'homme
qui a fait cela, c'est lui... Et en vrit, si ce n'tait moi, qui
serait-ce? L'ide que j'ai dans la tte, d'autres l'ont eue, ma chre
Rosette; mais la main leur tremble, la mienne ne tremblera point, et ce
que je ferai, nul autre ne pourrait le faire  ma place... Je ne sais
pas encore ce que je dirai en frappant. Srement je dirai quelque chose;
ce sera vraiment le mot de la fin, et ce mot traversera les sicles.

Te souviens-tu de Villebon, de cette nuit passe dans les bois? Le
soleil tait dj lev, et tu dormais encore dans la voiture, car Dieu
sait si tu aimes  dormir. Je te rveillai, je t'emportai dans mes bras,
je t'assis au pied d'un vieux chne. Il y avait l des violettes caches
dans la mousse, l'air en tait comme embaum. Pense quelquefois  ces
violettes. J'y penserai, moi, le jour de ma mort, et je penserai aussi 
cette fossette que tu as au coin de la bouche.

J'ai une grce  te demander: envoie  l'adresse ci-jointe une boucle
de tes cheveux. Ils ne me quitteront pas, et quelque chose de toi sera
ml  mes derniers jours. Aprs ma mort, on les trouvera sur mon coeur,
et on se demandera qui me les avait donns. Sois sre que les journaux
en parleront; ces bavards parlent de tout. Copie bien exactement
l'adresse et expdie-moi sans plus tarder ton petit paquet. Elle y
consent, _elle!_ car _elle_ n'est plus jalouse de toi. Elle sait que
c'est fini, qu'elle m'a repris  jamais, qu'elle me tient, que je suis
 elle corps et me, et qu'avant peu de jours j'irai o elle m'envoie...
Tu veux boire du sang, vieille sorcire. Paix! tu en boiras.

Dieu! que ces violettes sentaient bon! et que ces cheveux bruns taient
doux  la main! N'en sois pas trop avare; il faut qu'il y en ait assez
pour que je puisse les ptrir dans mes doigts. Je fermerai les yeux, et
je croirai que tu es l.

Docteur, aprs avoir lu cette lettre, je fis ce que vous auriez fait
 ma place, je me coupai une grande boucle de cheveux... Tenez, on voit
encore l'endroit, ils n'ont pas tout  fait fini de repousser. Il a
d les recevoir, je m'tais beaucoup applique en copiant l'adresse.
Depuis, il s'est coul prs de deux annes, et je dois me rendre cette
justice que, pendant la premire, j'ai pens au bel Edwards une fois au
moins chaque semaine; mais, pendant la seconde, je n'y ai gure pens
qu'une fois par trimestre. Dame! j'tais devenue une fille raisonnable,
trs raisonnable. Vous savez ce que tout le monde dit de moi. Il faut
bien que l'exprience serve; ma petite fugue en Italie m'avait fait
beaucoup de tort. Les directeurs refusaient de me prendre au srieux,
impossible de trouver un engagement. Mais,  force de me remuer, j'ai
russi  me refaire une situation. La ferie n'est pas mon genre,
j'tais ne pour l'oprette. Je n'ai pas besoin de vous dire o
j'en suis maintenant, me voil tout  fait lance et mme classe.
Croiriez-vous qu'ils veulent absolument m'avoir  Saint-Ptersbourg?
Vous ne leur terez pas cela de la tte. Ils me font des propositions
superbes. Vrai, je suis bien perplexe  ce sujet et bien aise de vous
consulter.

A l'entendre, on lui offrait 60 000 francs, quatre mois de cong, un
palais imprial et pour le moins un grand-duc. Cette extravagante ne
tarissait pas sur cette matire; aprs avoir fini, elle recommenait.
Par moments, elle me regardait du coin de l'oeil, je comprenais ce que
cela voulait dire. Elle mourait d'envie que je l'interrompisse pour lui
demander la fin de son histoire. Je ne voulus pas lui faire ce plaisir,
et ce fut elle qui perdit patience et s'interrompit elle-mme, en
s'criant avec dpit:

Quel singulier homme vous faites, docteur! Tantt vous tes trop
curieux, tantt vous ne l'tes pas assez. Je vous ai dit qu'il m'tait
arriv quelque chose d'extraordinaire. Vous ne voulez donc pas savoir ce
que c'est?

--Gageons, lui dis-je, que vous avez revu sur le boulevard le bel
Edwards. Il vous a jur qu'il n'est plus fou, et vous voil rapatris.

--Ah! le pauvre garon! fit-elle en s'attendrissant tout  coup, autant
du moins qu'il lui est donn de s'attendrir. Oui, vous dites vrai; il y
a quelques heures, je l'ai rencontr sur le boulevard, dans la vitrine
d'un marchand de photographies. Je le reconnus sur-le-champ, et le coeur
me battit. Ses yeux, son front, sa moustache, ses cheveux friss, sa
main passe dans l'chancrure de son gilet... C'tait lui, vous dis-je,
lui tout entier. Je me prcipite comme un coup de vent dans le magasin,
et je dis au marchand:

--D'o avez-vous cette photographie?

Il me rpond d'un air tonn:

--Nous l'avons reue tantt de New-York.

--C'est donc le portrait d'un homme clbre?

--Trs clbre, mon enfant.

Et il ajouta... M'coutez-vous, docteur?... Il ajouta:

--C'est le portrait de John Wilkes Booth, l'assassin du prsident
Lincoln.

A ces mots, Mlle Perdrix, aprs m'avoir considr fixement pour jouir de
ma surprise, se leva et se mit  arpenter la chambre la tte haute, les
joues enflammes, la narine frmissante. Ses pieds ne touchaient pas 
la terre, on et dit qu'elle allait s'envoler. Par intervalles, elle se
retournait de mon ct, et, du haut de sa nue, elle abaissait sur
moi un regard superbe; c'tait une divinit contemplant un ciron. Je
l'arrtai au passage, je lui secouai nergiquement les deux bras, et je
lui dis:

Malheureuse, qu'as-tu fait? Ce fou avait t plac sous ta garde, et
il ne tenait qu' toi de le dfendre contre _elle_, de le soustraire aux
obsessions de cette fille de l'enfer, de cette horrible ide fixe dont
il tait tourment. Mais tu ne sais pas aimer, et tu as eu peur. Tu
as lch ton prisonnier, tu as dsert ton poste et ta mission, tu es
partie pour l'Italie avec je ne sais quel prince de rencontre, et,
grce  toi, _elle_ a repris sa proie. O destine  la fois tragique et
ridicule! Si Mlle Rose Perdrix avait eu la tte et le pied moins lgers,
un peu plus de coeur ou un peu plus de courage, le prsident Lincoln
vivrait encore!

Elle ne m'coutait point. Elle se dgagea, se remit  marcher  grands
pas, transporte et comme possde par son aventure et par sa gloire.
Elle se trouvait mle  un grand vnement, elle avait t aime d'un
homme dont l'excrable mmoire vivra toujours. Son air de triomphe me
parut souverainement dplaisant; je lui dis d'un ton sardonique:

Ma foi, ma belle, puisque vous voulez qu'on se mette  votre place, je
vous le dis franchement,  votre place je ne serais pas si fire; car
enfin est-ce une chose bien rjouissante et bien glorieuse d'avoir t
la matresse d'un homme qui a t pendu?

Elle se retourna vivement, revint sur moi comme un trait, l'oeil
courrouc et terrible; je crus vraiment qu'elle m'allait dvorer.

Mais vous ne savez donc pas l'histoire, docteur? Je me la suis
fait conter tout  l'heure dans le plus grand dtail. Lui, pendu! Y
pensez-vous? Est-ce qu'on pend un homme comme lui? Apprenez, je vous
prie, qu'il s'tait rfugi dans une grange, o la police le cerna;
comme il refusait d'en sortir et de se rendre  discrtion, on y mit
le feu;  travers une palissade, on tira sur lui plus de vingt coups de
carabine. Lui pendu! Mais taisez-vous donc. John Wilkes Booth est mort
les armes  la main, en se dfendant comme un hros.

Je la contemplais avec stupeur, et je m'criai: On croit connatre les
femmes, elles nous tonneront toujours. O donc la gloire va-t-elle se
nicher?

Cela dit, le docteur Meruel prit sa canne et son chapeau, et il se
dirigeait vers la porte, quand quelqu'un lui cria: Votre histoire
est-elle bien vraie?

Il rpondit: Je vous ai rpt fidlement ce qui m'a t cont l'autre
soir; si vous ne me croyez pas, vous vous ferez une mauvaise affaire
avec Mlle Perdrix.





                         LES INCONSQUENCES
                            DE M. DROMMEL




I


M. Johannes Drommel arriva  Barbison le mardi 30 septembre selon les
uns, le mercredi 1er octobre selon les autres. Ces derniers se trompent.
Ce qui en fait foi, c'est le double tmoignage trs authentique de M.
Taconet, ex-commissaire de police, et de Mme Denis, marchande de mare,
qui tous deux partirent de Melun dans le mme omnibus que M. Drommel
et firent route avec lui. Quoique M. Taconet ait la figure un peu dure,
d'pais sourcils, la parole brve, tranchante, le regard perant et
inquisitif, c'est le plus honnte et le meilleur des hommes, et tous
ceux qui le connaissent savent qu'il n'a jamais menti de sa vie, hors
les ncessits de sa profession. Quant  Mme Denis, cette digne personne
est incapable d'altrer sciemment la vrit, quand il n'y va pas de sa
tte ou de la dfaite de son poisson. D'ailleurs, il est de notorit
publique qu'elle ne porte sa mare  Barbison que deux fois la semaine
et jamais le mercredi. Il s'ensuit que ce fut bien le mardi 30 septembre
qu'elle eut l'honneur de faire route avec M. Johannes Drommel.

A quoi sert-il, demandera-t-on peut-tre, de dterminer minutieusement
cette date?

La main sur la conscience, cela ne sert  rien; mais on ne saurait
tre trop prcis dans ses informations lorsqu'il s'agit d'un sociologue
allemand, qui se pique lui-mme de la plus scrupuleuse exactitude en
toute matire, et qui reproche aux Franais de n'avoir jamais su ni la
gographie ni l'histoire. Se donne-t-il le plaisir de relever quelque
bvue commise par un Velche, son oeil gris ptille de malice, sa tte
a l'air de danser sur ses robustes paules, et il laisse chapper un de
ces gros rires qui font aboyer les chiens.

M. Drommel arriva  Barbison dans la matine,  dix heures ou dix heures
et demie; nous ne pouvons rien affirmer de plus prcis  ce sujet, et
pour cause. Tout l'univers sait que l'entreprise Lejosne fait le service
des voyageurs et de la poste entre Barbison, Chailly et Melun; l'univers
n'ignore pas non plus que cette recommandable entreprise s'acquitte de
son office  la satisfaction gnrale, qu'elle s'applique  concilier
l'utile et l'agrable. Quand vous allez  Melun, c'est pour y prendre le
train, et le train n'attend pas; fiez-vous  l'entreprise Lejosne, vous
ne le manquerez point. Ses chevaux n'ont pas besoin de sentir le fouet
pour courir comme le vent. Au retour, c'est une autre affaire: il n'y
a plus rien qui presse, et les choses se passent comme en famille.
Qu'importe d'tre  Chailly ou  Barbison une demi-heure plus tt
ou plus tard? Une allure modre permet au voyageur de contempler le
paysage, d'tudier la route, qui est charmante. Aussi ces mmes chevaux
si affairs, qui tantt dvoraient l'espace, se mettent  compter
leurs pas; ils lorgnent amoureusement toutes les maisons, comme s'ils
grillaient d'envie d'y entrer, et ils s'arrteraient volontiers pour
lier conversation avec tous les passants. Le cocher, qui se conforme 
leur humeur, multiplie les haltes. Il disparat dans un bouchon, o il
se rafrachit  loisir; il a des paquets  dposer ou  prendre, des
nouvelles  donner ou  demander, des accolades  distribuer ou 
recevoir; il a surtout une cousine  embrasser. Excusez-le, elle est
jolie, et laissez-le faire, il y a cela de bon avec l'entreprise Lejosne
qu'on finit toujours par arriver; c'est une grce du ciel.

Voil bien la France! s'cria M. Drommel lorsqu'il entendit la voiture
rouler sur le pav de Barbison! Deux heures pour faire dix kilomtres!
Et c'est ainsi qu'on perd les batailles.

C'tait une forte exagration. Quel que soit son got pour l'exactitude,
M. Drommel est un homme trs passionn, et la passion exagre toujours.

M. Johannes Drommel jouit dans son pays d'une certaine rputation, dont
il est fier. Peu lui importe que son mrite et son caractre soient
discuts; pourvu qu'on s'occupe de lui, il est content. Ce gros homme
court n'a pas un visage ordinaire. M. Taconet, qui tait assis en face
de lui dans l'omnibus, ne put s'empcher d'admirer l'ampleur de sa tte,
sa grande bouche tortueuse, la longueur dmesure de ses bras, son nez
conqurant, solennel, hroque, toujours prt  partir en guerre, un nez
fait pour affronter les grandes batailles de la vie. Tant que M. Drommel
garda le silence, M. Taconet l'admira; mais,  peine eut-il articul
deux mots, adieu le prestige! M. Drommel a deux voix, l'une grave, un
peu rauque, l'autre perante, aigu; il passe brusquement de l'une 
l'autre, et ce contraste est plus plaisant qu'agrable. Il y a dans le
monde de vieilles brouettes mal graisses, qui ont aussi deux voix et la
mme faon de parler que M. Drommel, quand on les pousse un peu vivement
sur le gravier. J'en connais une intimement; mais, comme elle est
modeste, elle est  mille lieues de s'imaginer que je ne puis l'entendre
sans penser  un grand homme.

M. Drommel est n en Lusace,  Goerlitz, et, si vous consultez  son
sujet les habitants de Goerlitz, ils vous diront que dans le fond c'est
un bonhomme, qu'il n'a jamais fait de mal  personne, mais qu'il
est difficile de trouver quelqu'un  qui il ait rendu service. Que
voulez-vous! il n'a pas le temps. Il est convaincu que le monde a t
mal fait et que M. Johannes Drommel est charg de le refaire; c'est 
cela qu'il emploie ses journes et ses veilles. On cite de lui un mot
mmorable qui prouve que cette proccupation lui vint ds sa plus tendre
jeunesse. Il n'avait pas dix-huit ans, quand trois ou quatre de ses
camarades, qui sortaient d'une brasserie, le rencontrrent par une
froide nuit d'hiver arpentant tout seul les rues de Goerlitz, les mains
dans ses poches, les cheveux au vent. Ils lui demandrent  qui il en
avait. Il les contempla d'un air compatissant; puis il leur rpondit:

Je cherche la synthse!

Et il passa son chemin. Depuis lors, il a toujours cherch la synthse,
et la satisfaction superbe qui se peint dans son regard tmoigne qu'il a
fini par la trouver. C'est un grand avantage qu'il a sur nous tous; car
enfin qui de nous l'a trouve? Assurment ce n'est pas moi.

Qu'on n'aille pas s'imaginer l-dessus que M. Drommel est un
mtaphysicien, un idaliste; il mprise profondment l'idalisme,
la mtaphysique et les songe-creux. Il appartient  cette nouvelle
gnration d'Allemands qui explique tout par les cellules et qui n'a
pour Goethe et Hegel qu'une mdiocre considration. M. Drommel se pique
d'tre raliste jusque dans la moelle des os. Il estime que la socit
repose sur des opinions errones et sur de sots prjugs. Son grand
principe est que la nature a, comme M. Drommel, le gnie de la synthse,
que toutes les maladies sociales proviennent de l'abus de l'analyse. Par
une srie de raisonnements fort bien dduits, il conclut de l que la
proprit et le mariage sont, de tous les prjugs, les plus ridicules,
les plus funestes, et que le point dont il s'agit est de remettre en
circulation la terre et la femme. Il en a dcouvert la mthode, et il se
fait fort de dmontrer qu'il suffirait de deux ou trois dcrets rendus
par un gouvernement intelligent pour que tout marcht  merveille. M.
Drommel ne demande  tre gouvernement que pendant quarante-huit heures
pour rformer  jamais l'humanit. Par malheur, jusqu' ce jour il
ne s'est pas trouv dans toute l'Allemagne un seul principicule qui
consentt  lui prter sa couronne d'un lever  un coucher de soleil. Il
s'en plaint, car il croit fermement  sa mthode.

Cet homme a du caractre, une forte volont. Son pre, qui ne croyait
pas  son gnie et qui le destinait au commerce, l'envoya faire ses
tudes dans une _Realschule_, o il n'apprit que quelques mots de latin.
Il en appela, et le dcret fut rapport. Il rpara le temps perdu,
suppla par ses efforts aux lacunes de sa premire ducation. Quelques
annes plus tard, il tait docteur, et,  peine fut-il docteur, il
enseigna la sociologie  l'universit de Koenigsberg en qualit de
_privat-docent_. Ses doctrines furent juges dangereuses, sans compter
qu'il avait la dplorable habitude de levrauder, de vilipender, de
dchirer  belles dents tous ses collgues. Du haut de sa chaire, il
traita l'un d'eux d'_asinus ridiculissimus_, ce qui fut pris en mauvaise
part. On lui donna des avertissements, des dgots; il reconnut qu'il
ne deviendrait jamais professeur ordinaire, ni mme extraordinaire; il
abandonna la partie. Il avait hrit de son pre, qui s'tait enrichi
dans le commerce du btail, une fortune assez rondelette. Il se retira
firement sous sa tente, c'est--dire  Goerlitz, o il fonda une
feuille hebdomadaire, intitule _das Licht_, ou _la Lumire_. Celui de
ses ex-collgues qu'il avait trait d'_asinus ridiculissimus_ crivit
contre lui un sanglant article dans les _Grenzboten_; il y dcriait sans
merci son journal et accusait le directeur d'tre une lanterne fumeuse
qui se prenait pour le soleil. M. Drommel mprisa ces injures et ne se
lassa point d'clairer l'univers. Ses abonns assurent qu'il les tonne
plus qu'il ne les convainc. Cela suffit  son bonheur.

M. Drommel n'est pas seulement un penseur et un polmiste; dans
l'occasion, il sait se remuer, tracasser, s'intriguer. Aprs une
tentative infructueuse, il russit  se faire lire au parlement
imprial, o il sigea dans le voisinage des socialistes, mais sans
frayer avec eux. Il les considrait comme de pauvres hres, car il n'est
pas socialiste, il est sociologue, et vous en sentez la diffrence. Si
le prince de Bismarck avait daign prendre quelquefois ses avis et se
gouverner par ses conseils, il serait peut-tre devenu bismarckien;
mais le prince de Bismarck ne lui ayant point fait d'avances et s'tant
permis de quitter un jour la salle des sances au moment o M. Drommel
tait  la tribune, M. Drommel se mit  bouder le gouvernement, se
dtermina  constituer un parti lui tout seul. Il reprsentait dans le
_Reichstag_ les drommeliens, et il n'y en avait qu'un, animal unique en
son espce. Sa solitude ne l'inquitait pas, la synthse est toujours
solitaire. Il jouit de son bonheur pendant trois ans, mais il ne fut pas
rlu. Cette mortification lui fut sensible; il s'en consola en pensant
que les temps n'taient pas mrs, que son jour viendrait.

On n'est jamais tout  fait consquent. Quoique M. Drommel aspire 
mettre la proprit en circulation, il ne laisse pas de possder une
maison fort cossue, qu'il ne songe point  faire circuler, et un assez
grand nombre de titres de rente, dont il ne fait part  personne. On
prtend qu'il est dur  la dtente, qu'il ne laisse jamais voir sans de
bons motifs la couleur de son argent. D'autre part, quoique le mariage
soit  ses yeux une pitre institution, destine  disparatre dans
un prochain avenir, il eut  cinquante-quatre ans la faiblesse de se
marier. Dans le temps qu'il tait dput, il avait conu de tendres
sentiments pour une danseuse de l'Opra de Berlin. Cette charmante
Francfortoise, qui passait pour tre aussi sage que jolie, le renvoya
bien loin. Il est persvrant, il n'eut garde de se rebuter, et le
destin lui vint en aide. Il arriva que la jolie et sage Ada se laissa
un soir tomber dans une trappe, o elle se cassa la jambe. On la
raccommoda; mais il lui resta de cette msaventure un lger clochement
du pied droit, qui, au dire de ses admirateurs, ajoutait  ses grces
et qui toutefois la gnait beaucoup dans ses entrechats. Elle se ravisa
subitement, prta l'oreille aux propositions de M. Drommel; mais elle
entendait tre pouse dans toutes les rgles, civilement et  l'glise.
Il en passa par tout ce qu'elle voulut, tout en lui reprsentant qu'il
est dur  un philosophe de faire le sacrifice de ses principes et de se
conformer aux prjugs. Il le lui dclara fort nettement, et peut-tre
eut-il le tort de le lui dclarer trop souvent: les gens convaincus
aiment  se rpter.

Il n'eut pas d'ailleurs  se repentir de son pnible sacrifice. Il
trouva dans Mme Ada Drommel non seulement une mnagre accomplie, mais
une femme exemplaire, qui tmoignait une soumission touchante  ses
volonts, un acquiescement absolu  ses ides, une parfaite dfrence
 ses conseils, une confiance entire en son gnie. Lui-mme
s'applaudissait d'tre l'unique et lgitime possesseur d'une beaut que
les connaisseurs lui enviaient et qui, tout en clochant un peu, faisait
sensation partout o elle se montrait. Il prouvait aussi quelque
satisfaction  l'ide qu'il s'tait fait aimer et adorer, lui Prussien,
d'une femme ne en pays rhnan, sur terre conquise. Il avait fait  sa
faon acte de conqurant; il n'avait pas pous sa femme, il se l'tait
annexe, sans compter qu'il tait beau de voir une danseuse devenir la
femme d'un sociologue. Il y avait un peu de synthse dans cette union,
et M. Drommel estimait que, si le mariage doit tre condamn comme un
prjug ridicule, les mariages synthtiques mritent peut-tre qu'on
fasse une exception en leur faveur. Il se flattait d'avoir donn au
monde un grand exemple, et par voie d'insinuation il en toucha quelques
mots discrets dans un article de _la Lumire_, ce qui fournit 
l'_asinus ridiculissimus_ l'occasion dsire de lui dire une fois
de plus son fait. M. Drommel, comme on peut croire, le remoucha
d'importance, en prenant tout l'empire germanique pour juge du camp. Ce
fut vraiment une belle polmique.

Il avait mis dans son bonnet de tenter de nouveau les chances du scrutin
dans les lections au parlement prussien qui ont eu lieu tout rcemment.
Il sonda le terrain, acquit la triste conviction qu'il courait au-devant
d'un chec assur. Pour se drober  sa dfaite et pour vaporer son
dpit, il rsolut d'aller faire un long voyage en France et en Italie.
Ce fut de sa part une dtermination salutaire. Tant qu'il tait dans son
pays, il tait mcontent de tout, critiquait amrement les institutions
et les hommes, se plaignait que les affaires allaient de mal en pis.
A peine avait-il pass la frontire, les comparaisons qu'il faisait le
rconciliaient avec sa maudite et chre Allemagne. S'il avait beaucoup
de griefs contre ses compatriotes, il contemplait les Velches du haut
d'un mpris juch sur cinquante canons Krupp. Il enferma dans une
sacoche de voyage, qu'il suspendit  son cou, cinq ou six mille marks
en billets et en rouleaux d'or, qu'il conomisait depuis longtemps  cet
effet, et, accompagn de sa charmante femme, il se mit en chemin pour
Paris, o il passa quinze jours, aprs quoi il continua son voyage, en
allant visiter la fort de Fontainebleau. Voil comment il se fit que,
le 30 septembre 1879, l'entreprise Lejosne eut le privilge de voir
monter M. Drommel dans un de ses omnibus et de le transporter moyennant
la somme d'un franc de Melun  Dammarie, de Dammarie  Chailly, de
Chailly  Barbison.

M. Drommel tait curieux de tout. Durant le trajet, il fit subir un
interrogatoire en rgle  ses compagnons de route; il avait l'air d'une
corneille qui abat des noix, et au demeurant il ne doutait pas que des
Franais ne fussent trs sensibles  l'honneur que leur fait un penseur
d'outre-Rhin en les questionnant. La marchande de mare, qui aimait 
jaser, lui rpondit de point en point. Il voulut savoir quelles espces
de poisson elle portait dans sa corbeille, et il sourit majestueusement
quand elle lui vanta ses anguilles; il lui fit la grce de lui dclarer
qu'il n'y a de vraies anguilles que celles qui barbotent dans la Neisse.
M. Taconet fut moins complaisant, se renferma dans un morne silence, et
ne daigna pas apprendre  l'interrogant sociologue que, tant n  Metz,
il avait peu de got pour les Allemands. Il n'eut garde non plus de
lui dire qu'il avait t commissaire de police  Melun, que, ayant fait
depuis peu un hritage, il avait pris sa retraite et qu'il se rendait
 Barbison pour y donner des ordres touchant une maisonnette qu'il y
faisait btir et dans laquelle il se promettait de passer ses vieux
jours. Il se donna encore moins la peine de lui rvler qu'il n'avait
lu dans toute sa vie qu'un seul livre, crit par Franois Rabelais, mais
qu'il l'avait bien lu, qu'il le savait par coeur, et qu' sa manire il
y avait trouv la synthse. A quoi bon le dire? M. Drommel n'en aurait
rien cru.

Choqu du silence obstin de l'ex-commissaire de police et trouvant
de ce ct portes et fentres closes, M. Drommel se retourna vers Mme
Denis. A peu de distance de Chailly, elle lui montra sur le bord de la
route une sorte de tour crnele coiffe d'une sorte de minaret, et
elle lui raconta que cette tour tait un tombeau qu'un particulier assez
original s'est fait construire pour y tre enterr avec ses chevaux
et ses chiens. M. Drommel sourit de nouveau; poussant le coude de Mme
Drommel, il s'cria: _Franzsische Eitelkeit_. M. Taconet, qui savait
un peu d'allemand, comprit que cela voulait dire: Voil bien la vanit
franaise! Un peu plus loin, on rencontra une jolie vachre qui, arme
d'une longue gaule, menait ses bestiaux aux champs. Elle interpella de
loin le cocher de l'omnibus, et lui montrant toutes ses dents, elle lui
cria:

Redemandez mon ombrelle  Eugnie, j'en aurai besoin pour la fte de
dimanche.

M. Drommel haussa les paules, poussa encore le coude de sa femme, et
lui dit: _Franzsische Frivolitt_. Quand M. Taconet n'aurait pas su
l'allemand, il aurait devin sans peine que cela signifiait: Voil bien
la frivolit franaise!

Cette seconde impertinence lui fut amre; il eut peine  digrer cette
pilule. Il fut bien tent de saisir M. Drommel  bras-le-corps et de le
jeter par la portire; mais quand on a t commissaire de police, on
a appris  matriser son premier mouvement. Il se contenta de penser 
Dindenaut, le marchand moutonnier,  ses insolents propos et, passant la
main sur ses favoris, il grommela sourdement:

Patience! rpondit Panurge.

M. Taconet et Panurge avaient raison, la patience est une bonne
chose, elle sait toujours trouver le mot de la fin. De ce moment,
l'ex-commissaire de police s'effora d'oublier l'existence de M.
Drommel, en ne regardant plus que Mme Drommel. Plus il la regardait,
plus elle lui plaisait. Il admira sans rserve ses cheveux d'un blond
argent, la douceur de sa voix flte, l'aisance de son maintien, la
vivacit de ses manires, ses yeux de teinte indcise couleur du temps.
Il admira surtout les grces mignonnes de son sourire. N'tant jamais
all  Francfort-sur-le-Mein, ce sourire lui tait nouveau; il ignorait
qu'on l'y rencontre souvent et qu'il est le frre des bons vins du
Rhin. Ce qui le chagrinait, c'tait le respect que Mme Drommel semblait
tmoigner  son mari, les attentions qu'elle avait pour lui, l'air
soumis dont elle l'coutait, l'empressement avec lequel elle approuvait
ses sentences comme les paroles d'un oracle. Il ressentit un accs
d'indignation, en pensant que ce butor avait su gagner le coeur de cette
ravissante crature,  qui il disait en lui-mme avec colre:

Ne vengeras-tu donc pas les Messins?

En descendant de l'omnibus, M. Drommel s'embarrassa les jambes dans son
parapluie, il trbucha sur le marchepied et faillit se laisser choir
tout de son long sur le pav, ce qui fit passer dans l'me et dans les
yeux de M. Taconet un clair d'esprance. Mais Mme Drommel tait l, car
elle tait toujours l, toujours attentive et toujours souriante. Elle
retint par le coude son mari, qui ne tomba point. Sa tendresse vigilante
s'alarmait facilement.

Tu m'as fait peur! lui dit-elle.

--Ce n'est rien, ma chatte, rpondit-il; M. Drommel n'est jamais tomb.

Cela dit, il lui mit sur les bras deux gros sacs de nuit, bien bonds et
fort lourds, se bornant, quant  lui,  porter sa poche de voyage, son
parapluie et sa personne.

Tout supporter et tout porter, pensa M. Taconet, voil le sort de cette
chatte.




II


Aprs avoir command son djeuner, M. Drommel voulut donner un coup
d'oeil  l'exposition permanente de peinture qui est ouverte au
rez-de-chausse de l'htel o il venait de descendre. Il a du got pour
les beaux-arts, la prtention de s'y connatre et d'en juger; il dessine
lui-mme  ses moments perdus. Jointe au talent, l'application d'esprit
produit des miracles; le talent manque  M. Drommel, mais il est
fort appliqu. Si jamais vous passez  Goerlitz, demandez  voir ses
tableaux; il y met de la synthse, comme il en a mis dans son mariage.
Il se plat  rassembler sur la mme toile toutes les roches connues,
le calcaire, le granit, la mollasse, et au moins dix essences d'arbres;
tout cela est rendu trs exactement. Il n'y manque qu'une chose, le
je ne sais quoi qui fait qu'un tableau est un tableau; mais il ne lui
importe gure, il estime que l'exactitude est une vertu qui tient lieu
de toutes les autres. Il en trouva peu dans les peintures des jeunes
exposants de Barbison, et il faut convenir que ce jour-l il n'y avait
dans le nombre aucun chef-d'oeuvre. Hlas! les Dioscures de ce glorieux
village sont morts: Rousseau et Millet ne peindront plus.

M. Drommel trouva tout dtestable et se dirigea vers la porte, en se
couvrant les yeux pour ne plus voir les honteux peinturlurages qui
offensaient la dlicatesse de son got. Comme il allait sortir, Mme
Drommel le rappela; elle venait de dcouvrir  l'un des bouts de
la cimaise une toute petite toile, qu'elle trouvait charmante. Ce
tableautin, qui reprsentait une cavalcade dans une chnaie, joignait
une finesse rare de dessin  un ragot de couleur tout  fait
apptissant. Le jeune homme qui l'avait peint, et que vous connaissez
tous, s'appelle Henri Lestoc. Ce joli garon a le diable au corps;
on peut lui promettre un superbe avenir, si ses premiers succs ne le
grisent pas. Puisse-t-il se dfier de l'habilet prodigieuse de sa main
et ne pas sacrifier le srieux de l'art au croustillant, qui est le dieu
du jour! La peinture qu'on prfre depuis quelques annes est celle qui
donne envie d'en manger; on peut douter pourtant qu'elle soit faite pour
cela.

Malgr son parti pris, M. Drommel se sentait attir par le croustillant
du tableautin. Il y promena longtemps ses yeux et son nez, et il
s'informa du prix. Son admiration redoubla quand on lui dit que le
peintre demandait deux mille francs de cette petite pochade, qu'on
aurait loge dans une tabatire. Tous les philosophes ont leurs
faiblesses; la sienne tait d'prouver une admiration naturelle pour les
choses qui cotent cher et un vif dsir de les avoir  bon march. Mais
quand on lui assura que M. Henri Lestoc n'avait qu'un prix et ne faisait
jamais de rabais, il dclara que M. Henri Lestoc tait un extravagant,
que ses prtentions taient impertinentes, et il s'en alla djeuner.

Le couvert avait t mis sous un hangar qui s'ouvre sur une alle
de jardin. M. Drommel mangea de grand apptit; il dvora, tout en
se plaignant que rien ne ft mangeable. Il prtendit que les oeufs
n'taient pas frais; la poule venait de les pondre. Il prtendit aussi
que sa ctelette de mouton tait coriace, que le jambonneau ne valait
pas le plus grossier jambon de la Westphalie. Il fit la grimace en
buvant son caf, qui tait exquis. Aprs avoir tout pass par l'tamine,
il voulut, avant de retenir une chambre, savoir ce que lui cotait son
djeuner. Il se rcria sur l'addition, discuta, marchanda, liarda, si
bien que l'aubergiste finit par se fcher, et de mmoire d'homme Mme
Picaud ne s'est jamais fche qu' bon escient. Il y a des voyageurs qui
aiment  voyager  bon compte et qui s'accommodent de tout; il y en
a d'autres qui sont fort exigeants et qui payent volontiers en
consquence; il y en a d'autres enfin qui exigent tout et qui voudraient
ne rien payer. C'tait le cas de M. Drommel.

L'ex-commissaire de police avait assist de loin  cette petite scne.
Il dit tout bas  l'aubergiste, qui se retirait en colre:

Il vous demandera ce soir pour son dner un ange rti, et il le payera
six sous comme une alouette.

Une demi-heure plus tard, M. Drommel traversait le Bas-Brau, se
dirigeant d'un pas dlibr vers les gorges et les rochers de la Solle.
Avant de se mettre en campagne, il n'avait consult personne,--il ne
consultait jamais que lui-mme. Son intention n'tait pas de visiter des
sites clbres; il faisait peu de cas des endroits o tout le monde
va, par la mme raison qu'en matire de politique, d'histoire et de
sociologie, il mprisait tous les lieux communs; c'tait sa bte noire.
Il avait daign acheter  Paris l'excellent Guide Joanne; il y avait
lu que les huit ou dix chanes qui traversent la fort de Fontainebleau
semblent tre des lambeaux d'une ancienne assise de sable et de grs,
dtruite en partie par des cataclysmes, que les valles qui les sparent
ont t formes par l'rosion violente de courants sous-marins, que les
immenses tables de grs, prives d'appui, se sont affaisses, et que
leurs dbris ont produit ces entassements sauvages et pittoresques qui
offrent un caractre si particulier. Cette explication n'avait pas eu
le bonheur d'agrer  M. Drommel. Il avait peu de got pour les courants
sous-marins, il ne croyait qu'aux actions lentes, et il dsapprouvait
tous les cataclysmes. Esprit mthodique, il tait fermement convaincu
que, comme lui, la nature procdait toujours avec mthode, qu'elle
avait, comme M. Drommel, le gnie novateur sans y mler aucune passion
rvolutionnaire, et que, si elle avait sig pendant trois ans au
_Reichstag_, elle aurait pris place dans le voisinage des socialistes
sans jamais frayer avec eux. Il se flattait de rapporter de son
excursion une petite thorie toute neuve, un rquisitoire en rgle
contre les ides reues. Il se promettait d'en faire le sujet d'un
article qu'il expdierait ds le lendemain  la rdaction de son
journal, en l'assaisonnant de quelques pigrammes contre l'_asinus
ridiculissimus_, qui avait la sottise de croire aux cataclysmes. Ce
qu'il cherchait  cette heure, ce n'tait pas le Nid-d'Amour, ni le
Gros-Fouteau, ni d'admirables cpes de charmes, ni de beaux points de
vue, ni le plaisir de ses yeux; c'taient des preuves sans rplique, des
arguments irrfutables, et, tout en marchant, il pensait  l'_asinus_,
qui peut-tre en ce moment pensait  lui. Touchante sympathie des belles
mes!

Il serait mort de confusion s'il avait demand sa route  qui que ce
ft, et mme il n'accordait que peu d'attention aux marques rouges et
aux marques bleues que des mains prvoyantes ont imprimes sur le
tronc des chnes ou sur la paroi des rochers, dans le dessein louable
d'orienter le piton. Il avait pris avec lui sa boussole et sa carte,
encore ne les consultait-il qu' de rares intervalles: son ide tait la
plus sre des boussoles. Devant lui marchait son grand nez hroque, aux
narines frmissantes, qui savait toujours son chemin, guide infaillible,
sondant l'espace et flairant l'inconnu. Mme Drommel suivait. Quoiqu'on
ft au 30 septembre, il faisait chaud; le ciel n'avait pas un nuage, et
la pauvre femme tait sans dfense contre le soleil, qui tait ardent.
Par l'ordre de son matre elle avait laiss  l'htel son parasol de
soie caroubier. Et d'ailleurs  quoi lui aurait-il servi? Elle avait les
deux bras empchs, l'un par un grand plaid  carreaux, pli en quatre,
que M. Drommel se proposait de mettre sous lui quand il s'assirait dans
l'herbe et sur lui quand le serein tomberait, l'autre par le panier
aux provisions, destin  parer  quelqu'une de ces crises violentes de
l'estomac auxquelles les sociologues sont sujets.

Le plaid tait gnant, le panier tait terriblement lourd; le sentier,
qui serpentait parmi des blocs pais, tait abrupt. Mme Drommel
souriait. On sait qu'elle avait peine quelquefois  se faire obir de
sa jambe droite: il lui prenait des lassitudes, elle doutait de pouvoir
aller jusqu'au bout; mais elle rassemblait ses forces, elle ramassait
son courage, et elle souriait. Le soleil l'incommodait beaucoup, elle
pensait en soupirant  son parasol. Ses pieds mignons enfonaient tour
 tour dans un sable poudreux ou glissaient sur de perfides aiguilles
de pins, et elle se disait que celui qui a invent les voitures 
huit ressorts tait un homme de gnie. Elle avait toujours eu peur des
serpents; il lui semblait  chaque instant qu'elle allait marcher sur
une vipre, qui se redresserait en sifflant; elle ne laissait pas
de sourire. Par intervalles, s'arrtant pour reprendre haleine, elle
regardait derrire elle et croyait apercevoir dans l'paisseur d'une
futaie ou dans le vague des airs je ne sais quoi, une vision, quelque
scne de son pass, un visage dont elle avait gard un obligeant
souvenir. Puis, se retournant, elle ne voyait plus qu'un gros homme
court, dont l'norme tte et la puissante nuque se dtachaient
insolemment sur le ciel bleu; ce gros homme court tait le prsent et
l'avenir; il possdait  la vrit la synthse, mais il ne songeait pas
 demander  sa chatte si elle tait lasse; nonobstant elle souriait.
Elle se disait parfois: Si pourtant... s'il arrivait par miracle...
Le miracle ne se faisait pas, et elle souriait encore, elle souriait
toujours.

Cette vaillante petite femme prenait tout en bonne part, ne regardait
que l'aimable ct des choses, brave dans les preuves, croyant
fermement aux occasions, convaincue par son exprience qu'il y a dans ce
monde plus d'pines que de roses, mais faisant bon visage aux pines et
cueillant la rose sans se piquer les doigts. Ce sourire de belle humeur,
qu'une mre accorte et facile lui avait appris ds son bas ge,  la
petite pointe du jour, ne l'avait jamais quitte. Il avait rsist 
toutes les inclmences du sort, il avait travers avec elle les misres
d'une ingrate jeunesse, il l'avait suivie dans tous les dfils, dans
tous les fourrs de la vie, dans les hasards de dbuts contests comme
dans l'ivresse des premiers succs, et il lui avait toujours tenu
compagnie,  la ville, sur les planches, au foyer de la danse, mme dans
la trappe o elle s'tait cass la jambe, et, ce qui est plus digne de
remarque, jusque dans les plaisirs douteux d'un mariage synthtique. Ce
sourire est destin  ne mourir qu'avec elle, et, quand on la clouera
dans son cercueil, ce bel oiseau sera encore l, doucement pos sur ses
lvres plies et chantant  la camarde sa dernire chanson.

Comme il venait de dboucher dans la valle de la Solle, M. Drommel se
mit  allonger le pas, et sa femme lui dit, tout essouffle:

Tu ne te mnages pas assez, je crains que tu ne te fatigues.

Elle s'approcha de lui. Il avana vers elle son vaste front ruisselant,
dont elle tancha la sueur avec son mouchoir de dentelle, se flattant du
vain espoir qu'il allait lui dire:

Imbcile que je suis, je te fais trotter, tu n'en peux plus,
reposons-nous.

Il lui montra du doigt ses jarrets et ses pieds d'lphant et lui dit:

C'est de l'acier.

Il ajouta:

N'est-il pas plaisant que tu aies pous depuis deux ans M. Drommel et
que tu ne saches pas encore que M. Drommel n'est jamais las?

A ces mots, il se remit en route.

Cependant, aprs trois heures d'enjambes et  travers beaucoup de
circuits, ils atteignirent le mont Chauvet, o M. Drommel rsolut de
faire une halte, non qu'il ft las, mais son estomac commenait  parler
ou plutt  crier. Il se garda bien de pousser jusqu' la fontaine, qui
commande un beau point de vue; on lui avait conseill d'y aller, et il
n'en faisait jamais qu' sa tte. Il avisa au pied d'un htre solitaire
une pierre plate, qui formait un sige commode. Laissant  sa femme
le soin de s'en procurer un autre, il la dchargea de son plaid, qu'il
tendit sur la pierre; il s'y installa, le htre lui servant de dossier.
Mme Drommel posa  terre son cabas, en tira un poulet froid que le
grand homme expdia lestement. Puis il avala trois verres de bire, en
dclarant qu'elle tait excrable. Aprs cela, il ouvrit son calepin, se
mit  crayonner des notes pour le grand article qu'il ruminait dans sa
tte, et dans lequel il comptait tailler des croupires au Guide Joanne
et  l'_asinus_.

Mme Drommel s'tait assise tant bien que mal sur un tronc d'arbre
renvers; elle n'avait pas de dossier, elle s'en passait. Elle croquait
des noisettes, qu'elle cassait entre deux cailloux, et elle admirait le
paysage. Par instants, elle grattait la bruyre dfleurie avec le bout
de son pied, et, comme prcdemment, elle se disait:

Si pourtant... oui, s'il arrivait par miracle qu'en creusant la terre
du pied, il en sortit?...

Quoi donc? Elle ne le disait pas, son sourire achevait sa phrase. Hlas!
le petit pied avait beau gratter, la terre tait sourde  son dsir, il
n'en sortait rien ni personne.

En ce moment, M. Drommel tait bien loin de se souvenir qu'elle existt.
Il continuait de prendre ses notes, et, selon sa coutume en crivant, il
pinait entre son pouce et son index la coquille de son oreille
gauche, il la chiffonnait, la tiraillait en tous sens, l'allongeait
indfiniment; c'tait sa manire de s'inspirer. Mme Drommel regardait
par intervalles cette oreille norme, qui tait du plus beau rouge, et
des visions de chauves-souris passaient devant ses yeux. Aprs cela,
elle contemplait le plaid  carreaux, le panier qu'elle avait port
et dont elle sentait encore le poids  son bras, puis le grand vide du
ciel, o elle croyait voir courir une belle calche, bien moelleuse,
dans laquelle il y avait quelqu'un qui la regardait. L'instant d'aprs,
son petit pied recommenait  gratter la terre. Le voeu qu'elle venait
de former ressemblait  une rsolution. Comme on peut croire, M. Drommel
ne se doutait de rien.

Il tait tellement absorb par son travail qu'il ne s'avisa pas de la
fuite des heures. Le soleil allait se coucher quand il quitta sa grosse
pierre et donna le signal du dpart. Soit que sa clairvoyance ft
intermittente, soit par l'effet de quelque distraction, il ne sut pas
retrouver son chemin et finit par s'garer compltement. Mme Drommel
s'en aperut, mais il coupa court  ses reprsentations en l'assurant
qu'il possdait au suprme degr la bosse des localits. Le malheur
fut que, en descendant un sentier rocailleux, elle fit une glissade et
tomba, sans se faire grand mal  la vrit. Il lui reprocha vivement sa
maladresse, la rabroua, se fcha, avant de l'aider  se relever. Elle
fut bientt sur pied, s'excusa de son mieux. tourdie par sa chute,
craignant d'en faire une autre, elle ralentit le pas. Il se fcha de
plus belle. Ce qui mit le comble  sa colre, c'est que le sentier
qu'ils suivaient les conduisit  un carrefour o aboutissaient cinq
chemins de traverse. Lequel prendre? M. Drommel tait fort embarrass
et furieux de l'tre. Il ne faisait plus assez jour pour qu'on pt
dchiffrer les indications des poteaux. Cet irascible sociologue s'en
prit  sa femme, qui, pendant qu'il parlait et dlibrait, s'assit sur
le revers d'un talus pour donner un peu de relche  ses pieds meurtris.

_Mulier magnum impedimentum!_ s'cria M. Drommel.

Et, la priant de l'attendre, il enfila au hasard l'une des cinq
traverses, dans l'esprance qu'elle aboutissait  une grande route, o
il trouverait  qui parler.

Mme Drommel n'aimait pas les vipres, elle n'aimait pas non plus la
solitude. Elle promena ses yeux autour d'elle et ressentit quelque
motion. Elle voyait le crpuscule s'paissir rapidement, et cette
grande fort, dont la nuit s'emparait par degrs, lui faisait peur.
Elle se mit  chanter, ce qui est un signe grave; elle ne se doutait
pas qu'on l'coutait. Elle s'interrompit soudain, elle avait entendu
le bruit d'un pas. Le coeur lui battit trs fort, le sang lui monta aux
joues.

Johannes, est-ce toi? cria-t-elle.

Une voix claire et frache lui rpondit:

Je ne suis pas Johannes, et j'en ai bien du regret, madame, puisque
c'est lui que vous appelez.

Son motion se dissipa subitement et fit place  la surprise. La voix
qui venait de lui parler n'avait rien d'inquitant; ce n'tait pas celle
d'un malandrin. Elle se rassura tout  fait quand elle vit apparatre
un joli garon,  la fine moustache blonde, qui portait sur ses paules
tout l'attirail d'un peintre. C'en tait un en effet, car il s'appelait
Henri Lestoc, et il revenait de faire une tude dans la gorge du Houx.
Si son talent ne fait pas banqueroute, peut-tre l'appellera-t-on un
jour le grand Lestoc ou Fortuny II; pour le moment, on le traite de
petit, non qu'il soit court sur jambes, mais parce qu'il est mince,
svelte, fluet, ce qui ne l'empche pas d'avoir une sant de fer. Jusqu'
trente ans au moins, il aura l'air jeunet. Il y a du reste deux petits
Lestoc, celui que connaissent les hommes et celui que connaissent les
femmes. Avec les hommes, il est froid, rserv, compass, narquois,
schement ironique, gai par accs, mais toujours pince-sans-rire;
beaucoup de gens le prennent pour un Anglais. Auprs des femmes, il
est tout autre: il a des navets volontaires, des candeurs calcules,
jointes  l'effronterie d'un page, et il se permet de grandes liberts
sans qu'elles se fchent. Se fche-t-on contre un enfant?

L'une d'elles, qui le connat bien, disait de lui:

C'est Chrubin qui en est  sa seconde comtesse et  sa seconde
manire.

--Ajoutons-y deux ou trois Suzannes, rpondit une autre qui le connat
mieux encore.

Il s'tait approch, la tte haute, l'oeil allum; il paraissait ravi
de la trouvaille qu'il venait de faire. Quand il fut  trois pas de Mme
Drommel, il ta respectueusement son chapeau, resta quelque temps  la
regarder, la mangeant ou, pour mieux dire, la buvant des yeux; il avait
l'air surpris et charm d'un gourmet savourant un grand cru qu'il a
dcouvert dans un cabaret du village. Elle le regardait aussi, et elle
se souvint du rve qu'elle avait caress sur la cime du mont Chauvet.
Elle ne put s'empcher de se dire que son joli pied n'avait pas
travaill en vain, que la terre s'tait mue, qu'il en tait sorti
quelque chose. tait-ce prcisment ce qu'elle cherchait? Certes, non;
mais ce qu'elle venait de trouver ne lui dplaisait pas. Elle s'tait
toujours rsigne  toutes les volonts du Ciel; elle lui disait dans
ses prires:

Si ce n'est lui, que ce soit un autre, pourvu que ce soit quelqu'un!

Elle se rappela qu'elle devait une rponse au jeune inconnu.

Vous voyez, monsieur, lui dit-elle, une femme bien malheureuse. Voici
cinq chemins, et je ne sais pas lequel conduit  Barbison.

--J'y vais de ce pas, rpondit-il. Convenez que c'est le Ciel qui
m'envoie.

Et il lui offrit son bras, qu'elle n'accepta point.

Ma situation est plus complique que vous ne pensez, reprit-elle. Mon
mari est all  la dcouverte, et je l'attends.

En apprenant qu'il y avait dans cette affaire un mari et que ce mari
tait proche, Henri Lestoc prouva la plus vive contrarit; il parut
constern, et son dpit se peignit si navement sur sa figure que Mme
Drommel, qui avait toujours bon coeur et beaucoup de piti pour les
chagrins qu'elle causait, trouva son cas intressant.

Me permettez-vous au moins de l'attendre avec vous? fit-il aprs un
silence.

Elle lui rpondit par un signe de tte qui voulait dire:

Il m'a fait faire tout d'une haleine quatre grandes lieues au moins,
sans s'informer si j'tais lasse, et notez que je portais  mon bras le
panier aux provisions; j'en ai encore la marque. Tout  l'heure, c'est
lui qui s'est assis sur le plaid, et, un sicle durant, il a griffonn
je ne sais quoi, sans trouver un mot  me dire; je n'avais pas d'autre
distraction que de contempler son oreille gauche, qui ne m'avait jamais
paru si grande; le fait est qu'elle est norme. Que tous ses pchs lui
soient pardonns! je suis une me sans malice. Mais vous arrivez dans un
bon jour, dans un moment favorable. Tchez d'en profiter. L'occasion a
des ailes et s'envole.

Quoique le petit Lestoc n'et pas compris la moiti de ce que voulait
dire le mouvement de tte de Mme Drommel, il s'assit bien vite  ses
cts, sur le talus, un peu plus bas qu'elle, et bientt il se trouva
presque  ses genoux.

La conversation s'engagea; ils firent connaissance avec une promptitude
qui s'explique par l'imprvu de leur rencontre, par la fatalit des
sympathies, par la nuit qui tombait, par le lieu o ils se trouvaient.
Les choses vont trs vite dans les bois; sous leurs votes mystrieuses,
la pense acquiert des rapidits qui l'tonnent elle-mme. Une fort
n'est jamais un tmoin incommode, quelquefois elle a la figure d'un
complice.

Aprs deux minutes d'entretien, Mme Drommel avait devin que ce joli
blondin tait l'auteur du petit tableau qu'elle avait admir, et elle
lui dit le cas infini qu'elle faisait de son talent. A son tour, il lui
adressa le compliment qu'il regardait comme le plus flatteur de tous:
il lui signifia qu'il l'avait prise pour une Parisienne, qu'il en avait
jug ainsi  ses manires,  sa tournure,  son chapeau,  sa jolie robe
jaune paille, qui sortait des mains de la meilleure faiseuse. Elle lui
apprit que son ducation avait t trs soigne; on lui avait enseign
ds son enfance qu'une Berlinoise doit se faire habiller  Francfort et
une Francfortoise  Paris. Il sut bientt qu'elle avait t danseuse et
que, par une dispensation singulire du sort, elle tait la femme d'un
sociologue. Ce genre d'animal lui tait absolument inconnu, mais il
avait l'imagination vive: il devina tout de suite de quoi il s'agissait,
et, bien que Mme Drommel s'exprimt en termes fort discrets, le
personnage lui apparut, il le refit tout entier de la tte aux pieds.
Bref, au bout d'un quart d'heure, il savait tout, sans qu'elle et rien
dit, mais ils taient l'un et l'autre fort intelligents et disposs 
s'entendre comme larrons en foire.

Cependant M. Drommel ne revenait pas, cela devenait inquitant. Mme
Drommel ne songeait plus  s'inquiter, elle pensait  toute autre
chose.

Madame, lui dit le jeune homme en attachant sur elle un regard  la
fois trs candide et trs audacieux, l'an dernier j'ai trouv dans la
fort un bijou de prix; j'ai fait mettre  ce sujet une annonce dans les
journaux, personne n'a rclam le bijou, et il m'est rest. Cette fois,
je viens de trouver une femme, et quelle femme! Personne ne la rclame,
j'ai bien envie de la garder.

Il mentait, car il aimait  prendre, mais il ne gardait jamais rien.

Sa hardiesse ne la choqua point.

Un instant, monsieur! rpliqua-t-elle en riant; commencez par me
mettre dans les journaux,  l'article des objets perdus, et nous verrons
aprs.

En ce moment, une voix aigu, qui partait du bout de l'un des chemins de
traverse, cria:

Ada! Ada!

--Me voici, j'y vais, rpondit-elle en se levant.

Le petit Lestoc se leva aussi; il fit un geste de dsespoir, murmura:

C'est lui! je reconnais sa voix. Dieu me fasse grce! Voici o mon
aventure se gte.

Il salua, fit quelques pas; puis, se retournant, l'audacieux jeune homme
dit tout bas:

Est-il gnant?

Elle se mit encore  rire et dit:

Vous en jugerez ce soir.

Elle ajouta d'un ton d'autorit, de commandement:

Tchez de lui plaire.

--On lui plaira, fit-il.

Et il disparut dans un sentier. Ada rejoignit aussitt son mari, qui lui
cria d'un ton goguenard:

Te voil tout mue; gageons que tu as eu peur. Tte de femme ou de
linotte, que pouvait-il donc t'arriver? Tu crois aux loups?

Elle aurait pu lui rpondre qu'elle venait d'en rencontrer un et qu'il
en est d'aimables. Elle se contenta de lui arranger sa cravate, qui
s'tait dnoue. Cela fait, elle lui dit:

Te voil superbe!

Puis elle lui tendit sa blanche main, pour qu'il la baist. Il
s'acquitta de cette formalit en rechignant et avec la grce d'un ours
qu'il tait.

Dpchons-nous, fit-il d'un ton d'humeur, et ne t'avise plus de tomber.
La route est ici prs, mais il faut une heure encore pour arriver au
gte, et je meurs de faim.

Elle fit un effort suprme pour se remettre vaillamment en chemin.
L'entorse qu'elle s'tait faite dans sa chute, et qu'elle avait oublie
en causant avec un jeune inconnu, se rappelait douloureusement  son
souvenir. A la vrit, cette entorse tait fort lgre, mais elle
n'avait plus le pied sr: elle butait  chaque instant. Quand elle
atteignit l'extrmit de la traverse,  peine eut-elle fait dix pas sur
le chemin de Fleury, elle se sentit au bout de ses forces et fut prise
d'une dfaillance qui lui attira une algarade.

La fortune, qui s'intresse aux jolies femmes, eut piti d'elle et lui
porta secours. Une calche vint  passer; un noble tranger mit sa tte
 la portire, et, agitant une main toute charge de bagues, il s'cria
avec un accent trs prononc:

Je viens de Fontainebleau, je retourne  Barbison; j'ai deux places 
offrir, et je serais charm si on les accepterait.

A ces mots, il s'lana  terre, fit monter M. et Mme Drommel, et coupa
court  leurs remerciements, en disant:

Quand je vois une femme qu'elle est lasse, mon coeur il s'meut.

Si le noble tranger ne parlait pas trs purement le franais, il avait
en revanche grand air, de grandes manires, une belle tte, un visage au
teint mat, encadr de noirs sourcils et d'une barbe artistement
peigne et taille. Ada, qui avait le got dlicat, trouvait  redire
 l'abondance excessive de ses bagues et  la profusion des odeurs
qu'exhalaient son mouchoir, ses vtements, ses cheveux. Mais, mollement
tendue dans la calche, elle se sentait revenir de mort  vie, et elle
avait trop d'obligations  cet homme providentiel pour ne pas tout lui
pardonner. Quant  M. Drommel, il tait dispos  voir dans la politesse
qu'un Italien venait de faire  un penseur allemand un de ces hommages
instinctifs et tout naturels que les races subalternes rendent aux races
suprieures. On aurait pu croire et peut-tre croyait-il lui-mme de
bonne foi que la calche tait  lui, que l'Italien tait son oblig; il
le traitait de haut, d'un air de condescendance. Cependant, quand il eut
appris par les hasards de la conversation que l'homme aux bagues tait
un grand personnage sicilien et portait la beau titre de prince de
Malaserra, il changea subitement d'attitude, sa morgue dgela, son coeur
s'attendrit et s'exalta. Il n'avait pas seulement la faiblesse d'admirer
les choses qui cotent cher, il avait un respect natif pour les
grandeurs; l'amiti d'un prince lui semblait un bienfait des dieux. Il
dploya toutes les grces de son esprit pour dmontrer au noble tranger
que, quoi qu'en pussent dire les mauvaises langues, M. Drommel ne
s'tait pas gar dans la fort, attendu qu'il ne s'garait jamais;
il lui expliqua point par point qu'en dfinitive le chemin qu'il avait
suivi tait le bon, et que, s'il avait prouv un moment d'embarras,
cela tenait  ce que la carte dont il s'tait muni tait celle de
l'tat-major franais; il profita de cette occasion pour dclarer que
les Franais n'ont jamais su la gographie et que leurs cartes sont de
qualit infrieure. Le noble tranger lui donna raison, abonda dans son
sens; il en fut charm, et, quand la calche s'arrta devant la porte
de l'auberge de Barbison, il ressentait dj une vive sympathie pour son
nouvel ami le prince de Malaserra.




III


Tout le monde s'accorde  dire que ce soir-l ils taient quatre 
table; c'est un fait acquis  l'histoire.

En descendant de voiture, M. Drommel, qui tait en proie  une vritable
fringale, se prcipita dans la cuisine, donna l'ordre qu'on lui
servt sans retard  dner. La matresse du logis, qui l'avait pris en
dplaisance, s'amusa  le contrarier. Elle lui dclara qu'il n'y avait
point de cabinets particuliers dans sa maison, que les retardataires
qui n'avaient pas dn  table d'hte mangeraient tous ensemble au mme
rtelier, et qu'elle attendrait pour servir que M. Taconet et le petit
Lestoc fussent arrivs. L'un tait son cousin remu de germain, et elle
avait pour lui toute la considration qu'il mritait; l'autre tait son
favori. Elle l'avait tout de suite distingu parmi les nombreux rapins
qui prenaient pension chez elle et qu'en considration de leur vareuse
elle appelait ses btes  laine. Elle le choyait, elle tait fire
d'hberger sous son toit un garon de grand avenir, un phnix, dont tout
le monde parlait; elle et volontiers fait mettre sur son enseigne
cette inscription: Ici demeure le petit Lestoc. Elle signifia donc 
M. Drommel que personne ne dplierait sa serviette avant que le petit
Lestoc ne ft l. Il protesta, s'emporta; elle lui rpondit que, s'il
n'tait pas content, il et  chercher un gte ailleurs. Elle tait
brusque, il tait colre; on et fini par se prendre aux cheveux, si
le prince de Malaserra ne ft intervenu. Il avait l'amnit, l'humeur
facile des vrais grands seigneurs. Avec sa grce enjoue, il concilia le
diffrend, calma les esprits, amadoua M. Drommel. Il lui dit en riant:

Mon cher monsieur, soyez philosophe comme moi. Quand les choses elles
ne font pas ce que je veux, moi je tche de faire ce qu'elles veulent.

Sur ces entrefaites, M. Taconet et le petit Lestoc arrivrent, et on
dna. Pour Mme Drommel, c'tait de repos qu'elle avait surtout besoin;
elle s'tait empresse de se mettre au lit.

Pendant le premier service, personne ne souffla mot; on n'entendait
que le bruit des couteaux, des fourchettes et des mchoires. Par
intervalles, M. Taconet examinait du coin de l'oeil le prince de
Malaserra; le prince observait  la drobe le petit Lestoc, qui
contemplait M. Drommel, lequel ne contemplait que son assiette.
Cependant, lorsqu'il eut englouti la moiti d'une fricasse de poulet,
lorsqu'il eut assouvi les fureurs de son estomac et qu'il sentit
circuler dans toutes ses veines la douce chaleur d'un excellent vin de
Bordeaux, sa mauvaise humeur se dissipa comme par enchantement, sa verve
se rveilla, et il attendit impatiemment qu'on lui fournt une occasion
de discourir, car il aimait  parler en mangeant et  joindre aux
plaisirs de la bonne chre celui d'tonner son prochain.

Ce fut M. Taconet qui lui procura l'occasion qu'il cherchait, en
rapportant et approuvant les termes d'un jugement qui venait d'tre
rendu contre un braconnier surpris en flagrant dlit dans la fort. Les
narines de M. Drommel se dilatrent; il gonfla ses joues, posa ses deux
coudes sur la table et s'cria:

Voil pourtant les beauts de notre civilisation!

--Que voulez-vous dire? lui demanda M. Taconet, en le regardant de
travers.

--Je m'explique, rpondit-il, et j'affirme que notre prtendue
civilisation me fait piti, que nous sommes encore dans un ge de
barbarie, ou l'tat punit les hommes, parce qu'il ne sait pas les
lever.

--Vous tes donc d'avis qu'il ne faut punir personne?

--Je suis d'avis et je soutiendrai jusqu' mon dernier soupir qu'il se
fait dans la triste socit o nous vivons une immense dperdition de
forces utiles, que les prisons sont pleines de gens d'esprit dont on n'a
pas su utiliser le mrite. coutez-moi bien; il y a dix  parier contre
un que le braconnier dont vous parlez est un homme trs intelligent, qui
braconne faute de pouvoir faire autre chose.

--A ce compte, les faux monnayeurs...

--Contestez-vous leur talent? Aussi vrai que j'existe, le lgislateur de
l'avenir saura faire servir au bien commun tous les talents.

L'ex-commissaire, fort agac, s'cria:

Dieu bnisse les voleurs! le lgislateur de l'avenir les emploiera 
garder nos poches.

--Monsieur, rpliqua-t-il avec un sourire sardonique, sauriez-vous me
dire ce que c'est qu'un voleur?

--Eh! morbleu, un voleur...

--Ah! monsieur, ne jurez pas, dit tranquillement le petit Lestoc, qui
tait tout attention, sans en avoir l'air. Oh! non, ne jurez pas. Ma
tante Dorothe, qui m'a lev, m'a appris que cela portait toujours
malheur.

--Vous avez eu tort d'interrompre monsieur, reprit M. Drommel, car il
allait me dire qu'un voleur est celui qui s'approprie le bien d'autrui.
Je l'attendais l, et j'aurais eu l'avantage de lui riposter que l'tat
est un voleur, puisqu'il exproprie quelquefois les gens pour cause
d'utilit publique.

--Je n'ai jamais eu de got pour les sophismes et pour les sophistes,
repartit M. Taconet,  qui les ricanements du sociologue portaient sur
les nerfs.

Le petit Lestoc l'interrompit de nouveau en lui disant de son ton froid
et pos:

Ah! de grce, rpondez, mais ne vous fchez pas; vous voyez que je ne
me fche pas, et pourtant les thses de notre honorable commensal... Je
voudrais bien savoir son nom; oserais-je le lui demander?

--Osez, jeune homme. Je m'appelle M. Drommel.

Il ajouta modestement:

C'est un nom qui jouit en Allemagne d'une certaine notorit, mais je
doute qu'il soit arriv jusqu' Barbison.

Lestoc s'inclina avec respect:

Eh quoi! monsieur, vous seriez!... Oh! j'aurais d le deviner. Mais
vraiment vous nous faites tort; pour qui nous prenez-vous? Pouvez-vous
penser que nous soyons assez ignares de toute bonne discipline pour
n'avoir jamais entendu parler du grand philosophe, du profond penseur,
de l'illustre publiciste qui a fond une feuille clbre, _la Lumire_,
 laquelle je me suis toujours promis de m'abonner?

M. Drommel conut aussitt la meilleure opinion de ce jeune homme bien
inform, et il le caressa de la prunelle. Il ne se doutait pas que sa
science tait toute frache, qu'il l'avait acquise dans un carrefour de
la fort.

Cela n'empche pas, poursuivit Lestoc, que, malgr l'autorit de
votre grand nom, vos thses ne me paraissent hrtiques, malsonnantes,
condamnables au premier chef. Je ne me fche pas, comme M. Taconet, je
ne me fche jamais; mais votre thorie sur les braconniers me scandalise
diablement... Excusez-moi, je retire cet adverbe, ma tante Dorothe ne
l'aimait pas.

--Vraiment je vous scandalise, mon jeune ami? rpondit d'un ton
d'indulgence M. Drommel, car il aimait les gens qui se scandalisaient
sans se fcher, c'taient ses auditeurs prfrs.

--Que voulez-vous? c'est la faute de mon ducation. Je suis n dans
la Brie,  Prigny, au milieu du village, en face du charron, dans la
maison du grand poirier. Connaissez-vous Prigny? connaissez-vous le
charron? connaissez-vous le grand poirier?... Non, et vous n'avez pas
connu non plus ma tante Dorothe, qui m'a lev, comme vous savez.
C'tait une demoiselle bien respectable, qui avait des principes et
trois grands poils sous le menton. Elle pesait deux cents livres, tout
compris, les trois poils et les principes.

--Deux cent cinquante, murmura M. Taconet.

--Deux cents, monsieur, reprit-il d'un ton pinc, et quand je dis
deux cents, c'est deux cents. Or ma tante Dorothe, qui avait l'esprit
bizarre, n'aimait pas les voleurs, et elle n'aurait jamais souffert
qu'on en mt dans le gouvernement. Quand il y en avait, elle admettait
bien qu'on les y laisst; mais qu'on les y mt tout exprs, non, cela ne
pouvait lui convenir. Ajouterai-je qu'elle m'a inculqu ds mon bas ge
le respect du bien d'autrui? Je croyais tout ce qu'elle me disait, et je
le crois encore.

--Je ne doute pas un instant, rpondit M. Drommel, que Mlle Dorothe ne
ft une personne infiniment recommandable; mais, mon cher enfant,
elle n'tait pas forte en dialectique. Autrement elle aurait su que
la proprit n'est pas un droit primordial, que la proprit est
une invention humaine, et qu'il nous est permis de la rformer en
l'accommodant aux lois naturelles.

Ici, le prince de Malaserra, qui n'avait rien dit jusqu'alors, poussa
une exclamation douloureuse.

Grand Dieu! dit-il, vous me faites frmir; la proprit, mon cher ami,
elle est mon idole, et vous voulez la dtruire! Vous tes un puissant
logicien, le plus puissant qu'il y ait dans tout l'univers, je m'en suis
dj aperu dans la calche; mais il est crit dans la _Divine Comdie_
que le diable aussi il est logicien. Je vous demande pardon, mon cher
ami, de vous comparer au diable. Mais je frmis, oui, je frmis.

M. Drommel se sentit fort flatt que le prince l'et appel deux fois
son ami par-devant tmoin, il en rougit de plaisir. Le regardant avec
les yeux tendres d'une colombe qui roucoule:

Oh! mon prince, que Votre Grce me pardonne, lui dit-il. Je ne supprime
pas la proprit, je la perfectionne. De quoi s'agit-il? Le point de la
question est que la terre produise tout ce qu'elle peut produire et que
la proprit devienne accessible  tout le monde. Prenez bien ma pense,
suivez mon raisonnement. Voici un paresseux qui a hrit de son pre
un champ, dont il ne tire qu'un mchant parti. Appelons-le X, si vous
daignez y consentir. Z est un homme de mrite, qui n'a point fait
d'hritage et qui ne sait  quoi employer ses talents. Z estime que,
s'il possdait le champ de X, il en doublerait le rendement, et il se
fait fort de payer  l'Etat un impt double. N'est-il pas de l'intrt
de l'Etat, de la socit, de tout le monde, que le champ de X soit donn
 Z? Quand l'expropriation pour cause d'utilit publique sera applique
dans toute sa rigueur, la terre rapportera dix fois plus, et, chacun
pouvant devenir propritaire, il n'y aura plus de voleurs.

--Except X, cria M. Taconet de plus en plus agac.

--Nous lui trouverons quelque emploi, rpondit-il ddaigneusement, et
d'ailleurs je dois convenir que X m'intresse fort peu. Je vous ai dit
que c'tait un paresseux. Malheur  qui n'est pas taill pour le grand
combat de la vie! Il n'y a pas de principe plus sacr que le droit du
plus fort, car dans ce monde il n'y a d'vident que la force, et la
slection est la loi de la socit comme de la nature.

A ces mots, il attacha un regard d'admiration complaisante sur ses
vigoureux poignets, sur ses longs bras puissamment emmanchs, qui lui
paraissaient de force  draciner un chne. En ce moment, on servit un
plat d'alouettes rties, qui taient le gibier favori du petit Lestoc,
et l'htesse le savait. M. Drommel en attira trois ou quatre sur son
assiette; il les avala en deux bouches, faisant craquer et crier les os
sous ses fortes dents. Il lui semblait que ces alouettes croyaient comme
lui  la grande loi de la slection, qu'elles s'applaudissaient d'avoir
t prdestines  rjouir l'estomac d'un grand homme,  s'incorporer
dans sa glorieuse substance.

Le prince de Malaserra, qui le regardait faire, frmit de nouveau, et
reprenant la parole:

Ah! vous me faites de la peine, mon cher ami, beaucoup de la peine!
Mais pensez donc  Malaserra! C'est une si belle terre que Malaserra! On
y trouve tout ce qu'on veut, des vignes, des oliviers, des champs, des
pis jaunes comme de l'or, des oranges grosses comme des citrouilles.
Ah! il m'est bien cher, Malaserra. Et puis j'ai un palais  Palerme,
j'en ai mme deux. Ils ne me sont pas si chers que Malaserra. Je dois
vous l'avouer, mon ami, comme je l'avouerais au meilleur de mes amis, si
Z il viendrait me demander Malaserra et si je le tiendrais au bout de ma
carabine, oh! srement il arriverait quelque accident. Mais ne parlons
plus de Malaserra; songez  la morale, mon cher ami! La morale, elle est
le tout de l'homme! Le respect de la proprit, il est le plus sacr des
sentiments! La distinction du tien et du mien, elle est l'arche sainte,
elle est le palladium, elle est la sauvegarde tutlaire des honntes
gens comme nous, elle est le fondement de tout l'univers, elle est...

Il avait envie d'en dire plus long, mais M. Taconet avait les yeux
braqus sur lui. Quand on a t pendant vingt-cinq ans commissaire de
police, il en reste quelque chose, et on a dans l'oeil un je ne sais
quoi qui peut paratre dsobligeant. Le prince de Malaserra avait 
cet gard une dlicatesse d'piderme qui tenait de la sensitive et qui
s'explique par l'habitude du grand monde.

M. Drommel attribua l'motion du prince aux inquitudes qu'il ressentait
pour Malaserra; il s'empressa de lui donner sa parole d'honneur que le
lgislateur de l'avenir n'aurait garde de le dpossder de ses terres,
de ses pis jaunes comme l'or, de ses oranges grosses comme des
citrouilles.

Je me pique d'tre physionomiste, lui dit-il; j'avais tout de suite
devin que vous tiez un grand agronome. Fiez-vous  moi, mon prince; on
ne touchera pas  Malaserra, la terre doit appartenir aux plus dignes.
Encore un coup, je n'abolis pas la proprit, je la fais circuler.

--Circule-t-elle dj en Allemagne? demanda le petit Lestoc.

M. Drommel poussa un profond soupir:

L'Allemagne, dit-il, est encore gouverne par les vieux prjugs, mais
elle commence  en revenir, et c'est elle qui donnera le signal de la
grande mancipation.

--Le grand Courbet, rpondit Lestoc, me fit jadis l'insigne honneur
de grimper  mon atelier pour y voir mon premier tableau qui, soit dit
entre nous, tait un assez vilain barbouillage.--Jeune homme, me dit-il
en posant sur ma tte cette puissante main qui plus tard dboulonna
la colonne, votre tableau me plat, c'est beau comme le Titien.--Je
ne savais o me mettre, je fis le plongeon, je fus tent de lui
crier:--Homme de gnie, viens sur mon coeur. Par malheur, il
reprit:--Oh! mais Titien, ce n'est pas encore cela.

--Non, l'Allemagne n'est pas encore cela, repartit M. Drommel, mais elle
y viendra; nous en sommes au crpuscule, demain le soleil se lvera.
Les Allemands se distinguent entre tous les peuples par le gnie du
ralisme, par le sentiment de la synthse.

Et il ajouta en dvorant une cinquime alouette:

Ne vous y trompez pas, c'est la synthse germanique qui a vaincu 
Sedan.

M. Taconet portait son verre  sa bouche; il le laissa retomber sur la
table si violemment qu'il faillit le briser, et ses yeux bruns jetrent
un clair. Il se calma aussitt et se contenta de murmurer:

Patience! rpondit Panurge.

--A propos, pendant que nous y sommes, qu'allons-nous faire de la
famille? demanda encore Lestoc.

--Je ne la dtruis pas, je la perfectionne, en faisant lever et nourrir
tous les enfants par l'tat.

--Et le mariage, l'abolissons-nous?

--Le mariage, mon cher enfant, est le plus absurde de tous les prjugs,
le plus grand attentat  la libert de l'homme et de la femme. Je le
remplace par l'amour libre.

--C'est entendu; comme la proprit, nous faisons circuler la femme.

--Sera-t-il permis d'en avoir plusieurs? demanda  son tour M. Taconet.

--Vous prenez toujours ma pense de travers, lui dit aigrement M.
Drommel. L'amour est essentiellement monogame, et la seule polygamie qui
soit conforme  la nature est la polygamie successive. L'homme n'a pas
le droit de disposer pour l'ternit de sa personne qui est sacre et
de sa volont qui est changeante. La loi ne reconnat plus les voeux
perptuels des moines, le lgislateur de l'avenir ne reconnatra pas
les voeux du mariage, et inscrira en tte de sa constitution le grand
principe des affinits lectives. Tout est chimie dans l'homme.

--Parfait! dit M. Taconet. Z a de l'affinit pour la femme de X comme
pour son champ, nous lui donnons le champ et la femme.

--Et qui vous dit, rpliqua M. Drommel, que la femme de Z n'ait pas de
l'affinit pour X? Voil un change qui fera d'un coup quatre heureux.

--change-t-on quelquefois les femmes en Allemagne? dit le petit Lestoc.

--Cela s'est vu, et tout le monde s'en est bien trouv.

--_Omnis clocha clochabilis_, s'cria M. Taconet, et c'est une belle
chose que d'tre clerc jusqu'aux dents en matire de brviaire.

--Je m'en tiendrai toujours  celui de ma tante Dorothe, fit Lestoc.
C'tait un jour, sous le grand poirier. Je me souviens que ce jour-l
elle avait un caraco couleur chocolat et une cornette  longues
barbes.--Henri, me dit-elle, ne le fais jamais aux autres, si tu
veux qu'on ne te le fasse jamais.--Et, pour qu'il m'en souvnt, elle
m'appliqua un grand soufflet sur la joue droite; c'tait sa faon de
graver fortement les choses dans ma mmoire... Il en est rsult que je
ne l'ai jamais fait aux autres.

--Eh quoi! joli garon, s'cria M. Drommel, serait-il vrai?...

--C'est la pure vrit, et voil un sacrifice qui ne me cote gure.
Je n'ai jamais t amoureux, moi qui vous parle. Il faut vous dire que
j'appartiens  l'cole du plein air, et l'cole du plein air a pour
principe que le milieu est tout, que la femme n'est qu'une tache. Entrez
dans ma pense. Je fais mon paysage, n'est-ce pas?... en commenant par
le ciel, car il faut toujours commencer par le ciel. Mon tableau fini,
je le trouve admirable, mais je dcouvre qu'il y manque une tache ou
deux taches, l'une rose, l'autre bleue ou jaune paille, la couleur ne
fait rien  l'affaire. Je fouille dans mes souvenirs, j'y trouve une
femme jaune paille ou bien je la vois passer dans la rue et je la prie
de monter, en lui disant:--Madame, vous tes ncessaire  mon bonheur,
vous tes la tache que je cherche.

--Sans calembour! dit M. Taconet.

--Je suis si bte que je ne les comprends pas, et l'amour non plus, je
ne l'ai jamais compris. L'amour, c'est le vieux jeu, c'est bon pour les
peintres d'intrieur; mais qu'en pourrions-nous bien faire, nous autres
de l'cole du plein air? Eh! que diable, est-on amoureux d'une tache?

M. Drommel le regardait avec une admiration mle de stupeur.

Il serait donc vrai, joli garon, que jamais?...

--Jamais, interrompit-il. D'ailleurs je suis trop occup.

--Sauf les dimanches et jours de fte, dit M. Taconet.

--Jamais, vous dis-je, au grand jamais, et je ne permets  personne d'en
douter. Il se peut que dans trente ans d'ici, sur mes vieux jours... Ce
sera la preuve que je serai ramolli.

--Il est vraiment prodigieux! dit M. Drommel au prince de Malaserra.

--Renversant! rpondit le prince. Pour ma part, le dixime commandement,
il m'a toujours t sacr. Je n'ai jamais convoit ni la maison de mon
prochain, ni son serviteur, ni son boeuf, ni son ne. Oh! l'homme, il
n'est jamais parfait. La seule partie du bien de mon prochain qu'il me
soit arriv quelquefois de convoiter, vous le dirai-je? c'est sa
femme, et si vous me permettez de vous expliquer plus copieusement ma
pense...

Il n'expliqua rien, attendu que M. Taconet le regardait et que
dcidment le regard de M. Taconet le gnait.

Il est une question, reprit Lestoc, que je grille d'envie d'adresser 
notre loquent convive M. Drommel.

--Adressez-moi toutes celles qu'il vous plaira, naf enfant de la Brie,
car vous m'intressez.

--N'avez-vous jamais t mari?

--Jeune homme, reprit gravement M. Drommel, quand vous connatrez mieux
la vie, vous saurez que les philosophes sont obligs quelquefois de
s'accommoder aux moeurs de leur sicle.

--Oh! je ne vous en veux pas; mais, je vous prie, avez-vous enseign 
Mme Drommel la thorie des affinits lectives et de la circulation?

--Mon jeune ami, rpondit-il plus gravement encore, apprenez que dans
certains pays les femmes n'ont pas d'autre rgle de conduite que les
entranements de leurs sens ou les caprices de leur imagination, et
qu'il serait peut-tre dangereux de leur laisser la bride sur le cou
et de s'en remettre  leur bonne foi. Mais, si vous connaissiez les
Allemandes, vous sauriez qu'elles n'ont pas besoin de prjugs pour
sauvegarder leur vertu. Ce qui les distingue entre toutes les femmes,
c'est l'intimit du sens moral, la profondeur dans les attachements, le
srieux de la passion. Quand une Allemande a donn son coeur, elle ne
le reprend plus; son amour est un culte, une religion, et jamais elle
ne renie son dieu. Vous ne contestez pas, je pense, la supriorit
intellectuelle et morale que tous les gens de bonne foi accordent 
la race germanique. Mon Dieu! il est possible que les prjugs soient
ncessaires aux races infrieures; les Mandingues ne sauraient se passer
de leurs gris-gris, ni les Peaux-Rouges de leurs manitous. J'en suis
fch pour les Latins, ils sont destins  faire place avant peu aux
nations jeunes, qui ont de la sve et les secrets de l'avenir. Quand
l'Allemagne aura transform le monde et pos de sa forte main les
assises de la socit nouvelle, malheur aux peuples qui seront
incapables d'en adopter les principes! ils disparatront comme les
Peaux-Rouges  l'approche des blancs.

L'ex-commissaire de police s'cria pour la troisime fois:

Patience! rpondait Panurge.

--Qui tait ce Panurge? demanda M. Drommel impatient.

Au rebours de l'ex-commissaire, il avait tout lu, sauf Rabelais.

Panurge, repartit M. Taconet, tait un homme de bien  qui l'on ne fit
jamais de chagrin sans repentance, et il en prit mal  Dindenaut d'avoir
eu maille  partir avec lui un jour qu'ayant ses lunettes il entendait
plus clairement de l'oreille gauche.

--Je me suis laiss dire, fit le petit Lestoc, que les Velches ayant
perdu le secret de faire des enfants, dans un sicle d'ici il n'y en
aura plus que trois sur la surface de la terre. L'un sera coiffeur, le
second cuisinier, et le troisime fera des calembours comme M. Taconet.
Mais on assure que, quand ils seront morts et qu'il n'y aura plus au
monde que des Allemands, l'Acadmie de Berlin, partant du principe que
plus on est de fous, plus on s'amuse, proposera un prix de cent mille
francs pour encourager les inventeurs  fabriquer de la graine de
Velches.

--Vous faites tort aux fous allemands, lui dit M. Taconet en se levant
de table; ils se suffisent parfaitement, et c'est assez de leurs petites
drleries pour tenir en gaiet la terre, la lune et les toiles.

Puis s'approchant de M. Drommel:

L'un des derniers Peaux-Rouges, lui cria-t-il, souhaite  la synthse
germanique une douce nuit et d'heureux songes.

Cela dit, il s'inclina humblement et prit la porte.

Cet homme est fort dsagrable, grommela M. Drommel; il a l'humeur
rche et dplaisante. Je me connais en physionomies, la sienne m'a
rebut tout de suite; c'est une de ces figures qu'on n'aime pas 
rencontrer au coin d'un bois.

--Je connais un honnte homme qui tait de votre avis, dit Lestoc, et
qui en serait encore si l'on ne l'avait guillotin l'autre jour.

--Qu'est-ce  dire? demanda le prince de Malaserra.

--Je veux dire, mon prince, que certaines gens aiment mieux rencontrer
dans les bois une jolie femme qu'un commissaire de police.

--Ah! M. Taconet, il est de la police! s'cria le prince. Je m'en tais
dout. La police, elle a quelque chose dans l'oeil, et elle manque de
formes, surtout en France.

Visiblement soulag par le dpart de cet homme sans formes, il sonna et
se fit donner une bouteille de vin d'A, dont il entendait rgaler son
illustre ami. On apporta trois coupes; mais le petit Lestoc dclara
que l'cole du plein air ne buvait jamais de vin d'A, et il sortit,
laissant le prince de Malaserra fter tte  tte avec M. Drommel la
bonne fortune qui lui avait fait rencontrer sur une grande route un des
plus clbres penseurs de notre temps, dont il admirait passionnment la
logique, tout en dsapprouvant nergiquement ses principes.

L'entretien devint plus intime, le vin d'A dispose les coeurs 
l'expansion. Le prince de Malaserra adressa  M. Drommel une foule de
questions marques au coin du plus sympathique intrt. Il fut charm
d'apprendre que notre sociologue se proposait de faire un sjour en
Italie; il l'engagea  pousser jusqu'en Sicile, il mit  son entire
disposition l'un de ses deux palais, le pressa de venir passer un mois
 Malaserra, o il comptait retourner avant peu et dont il lui dtailla
toutes les beauts, depuis le cdre jusqu' l'hysope. M. Drommel accepta
cette proposition avec enchantement; plus il pntrait dans la prcieuse
intimit du prince de Malaserra, plus il sentait que sa vraie vocation
tait de vivre avec les princes.

Cet entretien savoureux fut interrompu plus d'une fois par l'indiscrte
Mme Picaud. Cette brave femme a tant d'excellentes qualits qu'on peut,
sans lui faire tort, signaler ses dfauts. Elle n'prouve qu'un respect
modr pour les grands de la terre et pour les hommes clbres,
mme pour ceux qui boivent du vin d'A. On l'accuse aussi de traiter
cavalirement ceux de ses pensionnaires dont la physionomie ne lui
revient pas, en quoi elle manque au plus sacr devoir de sa profession,
qui est de ne jamais faire acception des personnes. Dis-moi ce que
tu consommes, et je te dirai qui tu es, tel est l'adage du parfait
aubergiste. A plusieurs reprises, Mme Picaud pntra brusquement dans
la salle  manger, esprant la trouver vide, et elle referma la porte
 grand bruit, avec un geste d'impatience. On ne pouvait dire plus
clairement: Allez-vous-en.

M. Drommel ne put se tenir de confesser au prince que la figure de Mme
Picaud lui paraissait aussi rbarbative que celle de M. Taconet, et
il s'informa d'un ton de mystre et d'inquitude si les auberges de
Barbison passaient pour des maisons honntes. Le prince en infra que
M. Drommel avait emport dans son bagage toute une collection de rubis
balais. Quand il sut qu'il s'agissait de cinq ou six mchants mille
francs en billets et en espces, il ne put rprimer un lger haussement
d'paules. Qu'est-ce que six mille francs pour un grand seigneur qui
possde Malaserra? Il ne laissa pas de reprsenter  M. Drommel qu'il
et t plus simple de se munir de lettres de crdit, et il l'exhorta
vivement  ne jamais se sparer de sa sacoche.

--Cette maison, lui dit-il, est la plus honnte du monde; mais l'homme,
mon cher ami, il n'est jamais sr que de ce qu'il tient.

Pendant ce temps, l'ex-commissaire de police, qui s'tait retir dans
sa chambre, croyait apercevoir dans les fumes de sa pipe une trs jolie
femme aux yeux de couleur indcise, un innocent jouvenceau  la blonde
moustache, une lourde sacoche pendue au cou d'un butor, la noble et ple
figure d'un prince sicilien, qui s'criait: Le respect de la proprit,
il est le fondement de tout l'univers. M. Taconet btissait l-dessus
un imbroglio, un roman  quatre personnages, o les affinits lectives
jouaient un grand rle; les coeurs, les espces, tout circulait. Puis il
se mit  songer aux races infrieures et aux nations qui ont les secrets
de l'avenir,  la synthse germanique,  Sedan, aux Peaux-Rouges, et il
finit par s'endormir en murmurant:

Patience! rpondit Panurge.




IV


M. Drommel aurait mieux fait peut-tre de suivre sa premire ide, qui
tait de partir ds le lendemain, 1er octobre, pour Lyon. Mais quoi! il
n'en fit rien, c'tait crit aux tablettes de Jupiter.

On a prtendu que la cause de tout le mal avait t Mme Drommel, qu'en
s'veillant elle s'tait plainte de son pied, qui avait enfl pendant la
nuit, qu'elle s'tait dclare incapable de se remettre en route. Ceux
qui ont adopt cette version mconnaissent le caractre anglique de
cette charmante femme. A la vrit, lorsque son mari se prsenta dans sa
chambre, elle lui insinua doucement qu'elle se ressentait des fatigues
de la veille et qu'un jour de repos lui ferait grand bien; mais elle
ajouta aussitt que, s'il l'avait pour agrable, elle tait prte 
partir, qu'elle se faisait une joie de dfrer  tous ses dsirs, qu'il
la connaissait trop pour en douter. Heureusement M. Drommel avait
rsolu d'employer cette journe  visiter le palais et le parc de
Fontainebleau, en compagnie de son cher prince, qui lui en avait fait
la proposition. Il rpondit que la sant de sa chatte lui tait plus
prcieuse que tout, que, quoi qu'il lui en cott, il retarderait de
vingt-quatre heures son dpart  la seule fin de lui faire plaisir. Elle
fit semblant de le croire, le remercia gentiment, le rcompensa par un
adorable sourire. Avoir l'air de croire est un art qu'elle possdait,
et un art trs utile, qui pargne aux familles beaucoup de contestations
pineuses, de chipotages, de picoteries.

On a prtendu aussi et mme affirm qu'un peu plus tard, M. Drommel
ayant rencontr sur l'escalier le petit Lestoc, celui-ci lui proposa
de but en blanc de faire le portrait de sa femme. Il n'en est rien, et
voil comme on crit l'histoire. Les choses se passrent tout autrement,
comme vous le pensez bien; voici le fait. M. Drommel, qui avait gard un
aimable souvenir du jeune peintre, de l'agrment de son commerce, de la
facilit de son humeur, de la navet de ses propos, s'informa de son
nom. Lorsqu'il apprit que le neveu de Mlle Dorothe tait l'auteur
du tableautin cot deux mille francs, qu'il tait en passe de devenir
clbre et qu'un jour ses peintures se vendraient un prix fou, l'estime
qu'il faisait de lui s'accrut considrablement. La pense lui vint
d'obtenir de ce bon jeune homme,  titre de souvenir et sans bourse
dlier, bien entendu, une aquarelle, une pochade, quelque croquis, et de
le rapporter  Goerlitz comme un chantillon de l'cole du plein air,
 laquelle il se promettait de consacrer quelque jour l'une de ses plus
savantes lucubrations. M. Drommel a toujours eu le gnie du troc, il
donne l'oeuf pour avoir le boeuf, un abonnement  _la Lumire_ contre un
tableau ou un livre de prix. Souvent mme il ne donne rien du tout. Il
ne rencontre gure de peintres, d'artistes, de collectionneurs d'objets
rares sans leur soutirer quelque chose; ils sont tous tenus de lui payer
leur tribut, qu'il empoche gaillardement, comme une preuve sensible
et palpable du vif intrt qu'il leur porte. Les indiscrets sont les
heureux de ce monde.

Aprs y avoir mrement rflchi, M. Drommel trouva bon de charger sa
femme de cette petite ngociation. Il alla sur-le-champ la rejoindre
dans un kiosque  claire-voie, qui terminait l'une des alles du jardin
de l'auberge. Elle s'y tait achemine en boitant trs bas, et y
prenait le frais, enveloppe dans son mantelet, la jambe allonge sur un
coussin. Il lui annona que, pour la sauver de l'ennui en son absence,
il voulait lui prsenter un jeune homme trs singulier, trs original,
qui la divertirait par ses naves saillies.

Te souviens-tu, Ada, lui dit-il, d'une jolie petite toile signe Henri
Lestoc?

Elle eut beaucoup de peine  s'en souvenir.

Que les femmes sont oublieuses! reprit-il. J'ai dn hier avec lui.

--Comment l'appelles-tu? demanda-t-elle.

Il se fit un cornet de ses deux mains et cria dans l'oreille de sa
femme:

Henri Lestoc! T'en souviendras-tu, tte  l'vent?

--Je crois le voir d'ici, rpondit-elle. Un gros garon chevelu, hriss
comme un porc-pic.

--Tu peux te vanter de rencontrer juste dans tes conjectures. C'est un
petit blondin, qui a encore aux lvres le lait de sa nourrice, ce qui ne
l'empche pas d'tre fort intelligent. Il me connaissait, ma chre. Je
ne voudrais pas jurer qu'il m'ait lu, mais il avait entendu parler de
moi.

--Le beau mrite! fit-elle. C'est le plus lmentaire de ses devoirs.

--Enfin veux-tu que je te l'amne?

--A quoi bon? qu'en ferais-je?

J'ai mon projet, rpondit-il.

Elle le regarda en se disant:

Il est vraiment prodigieux.

--Oui, reprit-il, j'ai mon ide. Ce galopin a du talent, et j'ai dcid
que j'aurais de sa peinture sans qu'il m'en cott rien.

--Et c'est sur moi que tu comptes pour cela?

--Dans le courant de la conversation, tu demanderas  visiter ses
portefeuilles; il ne te refusera pas un petit souvenir. On ne refuse
rien  une jolie femme qui sait s'y prendre... Et puis il t'amusera.
Croirais-tu, ma chatte, qu'il a fait voeu?... Ils sont tous comme
cela dans l'cole du plein air. Oui, croirais-tu que jamais, au grand
jamais?.. C'est lui-mme qui le dit. Ma parole d'honneur! ces Franais
sont bien tonnants! Quand ils ne sont pas des Lovelace, ils sont
candides au del de tout ce qu'on peut se figurer. Celui-ci a t lev
par une vieille tante, vertu farouche, qui avait de la barbe au menton,
et il est vraiment incomparable... Dame! il est un peu sauvage. Tche de
l'apprivoiser. Voyons, puis-je te l'amener? y consens-tu?

Aprs s'tre fait longtemps prier, Mme Drommel finit par consentir; en
fin de compte, elle tait toujours consentante.

M. Drommel se mit  la recherche du petit Lestoc. Il le trouva qui
sortait de sa chambre, fredonnant une vocalise, tout frais, tout
pimpant, portant beau, le chapeau sur l'oreille, le nez au vent,
les mains dans les poches de sa vareuse, un bouquet de myosotis  sa
boutonnire, dcoration qui tait peut-tre de circonstance. Chaque
matin, il se rveillait plus jeune d'un jour que la veille; chaque
matin, on lisait sur son visage la hte fivreuse d'un dpart, et il
partait en effet pour prendre le train qui conduit  la gloire ou pour
chercher quelque chose dont il avait rv pendant la nuit. Qu'tait-ce
donc? Il ne le savait pas toujours, mais m'est avis que ce matin-l il
le savait.

M. Drommel le happa au passage, lui fit force caresses et gros
compliments, l'emmena dans le jardin, lui demanda la permission de le
prsenter  Mme Drommel, qui adorait la peinture. Le petit Lestoc
fit froide mine  cette ouverture, tcha de s'vader, inventant des
dfaites, prtextant des affaires urgentes. M. Drommel eut rponse 
tout. Il ne lcha pas son prisonnier, il le conduisit par le bouton de
son habit vers le kiosque, o l'ayant pouss:

Ma chre Ada, dit-il avec son gros rire, je te prsente un jeune
artiste de grand avenir, qui t'expliquera les principes de Mlle Dorothe
et de l'cole du plein air.

Quelque peine que se donnt M. Drommel, la glace fut difficile  rompre.
Lestoc tait raide comme un piquet, hautain, gourm; impossible de le
drider. Mme Drommel tait gracieuse; pouvait-elle ne pas l'tre? Mais
elle avait malgr elle l'air d'une femme qu'on drange et qui prfre la
solitude aux importuns.

M. Drommel les laissa se dbrouiller. Leur tournant le dos, il se mit 
arpenter une des alles du jardin. Il tenait d'une main son crayon,
de l'autre son carnet. Il s'tait avis, en prenant son caf, d'une
sanglante pigramme  dcocher  l'_asinus_, il avait hte de la noter.
C'tait une vraie trouvaille, et, si tenace que ft sa mmoire, crire
lui paraissait plus sr. Il n'avait une confiance absolue qu'en deux
choses, sa femme et son calepin.

Tout en crivant, il prtait l'oreille de temps  autre; il lui parut
qu'on s'tait mis  causer, et il jugea mme que l'entretien tait assez
anim. Il entendit tout  coup le petit Lestoc s'crier:

L, franchement, convenez que c'est un sot.

M. Drommel carta les branches d'un chvrefeuille, qui obstruait
l'entre du kiosque; il avana sa tte carre et dit:

Qui est le sot?

Lestoc s'lana vers lui, et lui mettant la main sur la bouche:

Chut! ne nous trahissez pas, il est ici tout prs.

M. Drommel promena son regard autour de lui; il aperut M. Taconet, qui
faisait un tour dans le potager.

Vous avez mille fois raison, dit-il, et, qui pis est, c'est un sot
hargneux et malfaisant. Je ne comprends pas que Mme Drommel fasse
difficult d'en convenir.

--Il est des choses, rpondit Lestoc, qu'on pense sans oser les dire.

M. Drommel retourna dans son alle, o il continua de prendre des notes,
jusqu' ce qu'on vnt l'avertir que la voiture tait avance, que
le prince de Malaserra l'attendait. Il se dirigea de nouveau vers le
kiosque pour prier sa femme de retoucher son noeud de cravate; il tenait
 faire honneur  son noble ami. Cette fois, le petit Lestoc disait avec
un accent trs doux, mais trs dlibr:

Je vends toujours  prix fixe. Par exception, je consens  vous faire
un rabais. J'en demandais quatre, il m'en faut trois; mais c'est mon
dernier mot, et j'entends tre pay comptant.

A ces mots, il sortit du kiosque en courant, faillit heurter M. Drommel.
Lui prenant la main qu'il secoua vivement:

Mon cher monsieur, il m'en faut trois, s'cria-t-il; faites entendre
raison  Mme Drommel.

Et il s'loigna en levant les bras au ciel, comme pour l'attester que
c'tait bien son dernier mot.

Il lui en faut trois? demanda M. Drommel  sa femme. Qu'est-ce  dire?

Elle courut  lui, oubliant qu'elle avait mal au pied, et se mit en
devoir de lui arranger sa cravate.

Tu t'es bien mpris  son sujet, lui dit-elle. Il est original, je le
veux; mais innocent, il ne l'est gure.

--Ah , est-ce que par hasard cet lve de Mlle Dorothe?...

--Quel Arabe! Trois cents francs pour une misrable aquarelle! Il a une
faon de vous demander les choses de but en blanc qui n'est vraiment
qu' lui, et il exige qu'on le paye comptant.

--Ses prtentions sont ridicules, rpondit M. Drommel. Je le croyais
mieux lev, plus galant homme. Bah! il ne verra pas la couleur de notre
argent. Tche de l'enguirlander, ma chre Ada; tu en viendras bien 
bout.

--Je ferai de mon mieux, dit-elle.

Puis, s'loignant de deux pas, elle le regarda fixement, et lui tira une
de ces profondes rvrences qu'elle faisait jadis au public de Berlin,
les soirs o il l'applaudissait  faire crouler la salle.

Il parat que ton pied ne te fait plus mal, lui dit-il.

--Il s'est guri comme par enchantement.

Elle le regarda de nouveau, elle le trouvait phnomnal, et elle se mit
 rire comme une folle.

Eh bien! qu'est-ce qui te prend?

Elle rpondit avec une volubilit qui ne lui tait pas ordinaire:

Le ciel est bleu, il y a l-bas des roses, l'herbe de la pelouse est
toute frache, ton noeud de cravate est irrprochable, et il me semble
que j'ai seize ans.

--Ajoutons-en douze, dit-il. Mme Drommel est ne le 26 juillet 1851.

--Pour la premire fois, dit-elle; mais Mme Drommel renat de temps 
autre.

Il y avait en ce moment un baptme ou un mariage  Chailly, et le vent
apportait jusqu' Barbison le bruit des cloches qui sonnaient  toute
vole.

Foi de danseuse! reprit-elle, les cloches nous annoncent une joyeuse
nouvelle. L'air a aujourd'hui une couleur toute particulire, celle
qu'il a les jours de fte.

--Je m'informerai tantt, lui rpliqua-t-il, s'il y a dans le voisinage
quelque hospice d'alins. Je viendrai t'y voir en passant  mon retour
d'Italie.

Une gupe indiscrte voltigeait autour de son front, Mme Drommel la
chassa d'un coup d'ventail. Puis elle contempla ce vaste front qui
portait un monde, et il lui parut qu'il y avait quelque chose d'crit.
En sa qualit de femme de savant, elle respectait les critures. Elle
voulut pourtant en avoir le coeur net.

Sais-tu quoi? dit-elle. Je suis horriblement jalouse de ce prince  qui
tu me sacrifies durant toute une journe. Si je te disais que je meurs
d'envie de voir Fontainebleau et si je te suppliais de m'emmener,
gageons...

--Ne gage pas, ma chatte, tu perdrais. Les femmes sont quelquefois de
grands trouble-fte.

--Dcidment tu ne veux pas m'emmener?

--Non, et voil celui qui veut, dit-il en se frappant la poitrine  tour
de bras; voici celle qui obit.

Il lui prit la main, et, comme dans la fort, il effleura ngligemment
de ses grosses lvres des ongles roses qui n'avaient jamais gratign
personne. Il tait press de s'en aller, on ne fait pas attendre
les princes. Elle l'accompagna jusqu'au milieu du jardin, en lui
recommandant d'viter les courants d'air, de se dfier du serein, de ne
pas oublier son plaid  Fontainebleau, de s'en envelopper avec soin au
retour, enfin d'avoir les plus grand gards pour sa prcieuse personne.
Puis elle le regarda s'loigner.

Il parat bien que l'criture est en rgle, pensa-t-elle.

Les cloches sonnait toujours. Elle s'adossa contre un pommier, ferma 
moiti les yeux. Il lui sembla qu'un bras tmraire s'enlaait autour
de sa taille, que des lvres audacieuses se pressaient sur les siennes,
qu'une voix jeune et frmissante lui disait:

Je vous adore, il m'en faut trois.

tait-ce un rve ou un souvenir?

Elle fut rveille en sursaut par son mari, qui rebroussait chemin pour
lui dire:

Il me vient une ide; promets-lui un abonnement  _la Lumire_.

--Je crains bien que cela ne suffise point, rpliqua-t-elle.

Et elle l'exhorta de nouveau  viter soigneusement les mauvais pas et
les courants d'air.

Au diable les femmes qui ont l'amour des litanies! rpondit-il,
indign qu'elle ne gott pas son ide.

Ds qu'il fut mont en voiture:

Me voil en tat de grce, dit-il au prince de Malaserra, je suis muni
de tous les sacrements de l'glise.

Et il se rcria, en s'en moquant un peu, sur la tendre et trop craintive
sollicitude que lui tmoignait sa femme. Il ajouta qu'il n'avait jamais
t malade de sa vie, et que jamais il n'avait rien perdu en voyage, pas
mme son parapluie.

O mon cher ami, lui rpondit le prince, que je vous envie votre
florissante sant, votre bonheur et, oserai-je vous le dire? votre
dlicieuse pouse. Hlas! la princesse de Malaserra... Je suis bien
malheureux, mon ami, car la princesse elle s'est sauve avec un
mprisable aventurier. Oh! si je les tenais! Le dsespoir il est
cannibale, et les femmes elles sont inconcevables. M'avoir prfr
l'autre! Tout le monde s'accorde  dire que je suis assez bel homme, et
l'autre il tait affreux, un petit homme camus... Vous voyez que je vous
dis tous mes secrets, j'ai toujours eu la coutume de montrer mon me 
mes amis. Oui, mon ami, c'est pour cela que je voyage, car, depuis cette
horrible aventure, Malaserra il me dplat quelquefois, et vous verrez
pourtant comme il est beau, Malaserra.

A ces mots, le prince porta son mouchoir  ses yeux, et M. Drommel
lui-mme crut devoir par biensance verser quelques larmes sur la
dplorable escapade de la princesse.

Dites-moi la franche vrit, mon ami, reprit le prince, n'avez-vous
jamais t jaloux? La princesse de Malaserra elle m'a fait mourir de
jalousie.

M. Drommel clata de rire, tant la question lui sembla baroque.

Prince, rpondit-il, Mme Drommel est d'un pays o les femmes savent
aimer, parce qu'elles ont de l'me, du _Gemth_.

--Le _Gemth_! Qu'est-ce donc cela?

--Impossible de vous le faire comprendre, cela ne peut se traduire ni en
italien ni en franais. Qu'il vous suffise de savoir qu'une femme qui a
du _Gemth_ n'aime qu'une fois et ne se sauvera jamais avec l'_autre_.

--Mme quand il ne serait pas camus?

--Une femme qui a du _Gemth_, rpliqua solennellement M. Drommel,
mprise de tout son coeur ce qu'on appelle dans ce pays-ci la bagatelle,
et pour les femmes de ce pays-ci, la bagatelle est tout.

L-dessus il lui reprocha de prendre son aventure trop au tragique;
il lui reprsenta que les vrais philosophes ne s'meuvent de rien, ne
s'tonnent de rien et ne sont jamais jaloux, que les femmes aprs
tout ne sont que de jolis jouets, quand elles ne sont pas de grands
empchements, _maximum impedimentum_, qu'au surplus l'affinit lective
est une loi fatale, une loi sacre, dont il faut s'accommoder avec
gaiet et bonne humeur. Il partit de l pour l'engager  tudier
srieusement la sociologie, science d'un prix inestimable, qui nous
apprend  mpriser tous les petits accidents dont s'affecte le profane
vulgaire.

Ce fut en devisant ainsi qu'ils arrivrent  Fontainebleau, o ils
firent un excellent djeuner, arros des meilleurs vins. Aprs cela, ils
visitrent le chteau;  vrai dire, M. Drommel le trouva infrieur  sa
rputation, dcida qu'on l'avait surfait comme la fort; la cour ovale,
la porte dore, la salle du conseil le laissrent froid. Il trouva mme
beaucoup  reprendre dans la merveilleuse galerie de Henri II; pour un
peu, il aurait prtendu qu'il y avait mieux  Goerlitz. Cependant, en
traversant la cour de la fontaine, il prit quelque plaisir  contempler
les bats des fameuses carpes; il daigna acheter au rabais une
brioche rance, qu'il leur jeta avec un sourire de majest dbonnaire;
comprirent-elles, en la dvorant,  quelle glorieuse main elles taient
redevables de leur bonheur?

Au retour, la conversation tomba sur la gymnastique allemande. M.
Drommel entreprit d'expliquer au prince de Malaserra que, grce 
un systme d'ducation et d'entranement que les autres peuples sont
rduits  envier sans le pouvoir imiter, l'Allemagne est non seulement
le seul pays o les femmes aient du _Gemth_, mais le seul o les hommes
aient des muscles. Pour l'en mieux convaincre, il retroussa ses manches
et montra ses robustes poignets au prince, qui, hlas! n'avait que
son me  montrer, tant il tait maigre. Ils venaient en ce moment de
laisser leur voiture sur le grand chemin, ils suivaient un sentier qui
conduit  un chaos de rochers dont le propritaire de Malaserra dsirait
faire les honneurs  son cher ami. Arrivs dans ce lieu sauvage et
solitaire, M. Drommel voulut que le prince pt juger par ses yeux des
prodiges qu'accomplit la gymnastique allemande. Il se mit  soulever
d'normes pierres,  porter  bras tendu des fragments de roc. Le prince
merveill l'engagea  se dbarrasser de son pardessus et de tout son
attirail de touriste, qui le gnaient; mais M. Drommel affirma que rien
n'tait capable de le gner, et, comme il avait la tte un peu dure, il
ne se laissa pas persuader. Le prince lui demanda s'il tait aussi agile
que fort et le mit au dfi de grimper jusqu' la cime d'un rocher
fort abrupt. M. Drommel accepta cette nouvelle preuve, d'o il sortit
triomphant, quoique hors d'haleine et tremp de sueur. Il fit aprs cela
quelques sauts prilleux, jusqu' ce que le prince, devenu pensif, lui
dit:

Je frmis, mon cher ami; oui, vous me faites frmir. Laissez donc,
en voil assez. Si par un malheur dont je serais inconsolable il vous
arrivait quelque accident, comment oserais-je reparatre devant la femme
qu'elle vous adore?

Ils regagnrent leur voiture. De ce moment, le prince fut moins causant;
il devint mme taciturne: il semblait distrait, proccup, mlancolique.
M. Drommel s'imagina qu'il pensait  la princesse de Malaserra. Je
croirais plutt que les merveilles que produit la gymnastique allemande
et les prouesses de son cher ami l'avaient rendu rveur, qu'il lui
enviait ses incomparables jambes, la puissance de ses bras musculeux;
les plus belles mes sont sujettes  l'envie. Pour M. Drommel, il tait
enchant de sa journe et d'avoir pass quelques heures de plus dans
l'intimit d'un homme d'lite, qui l'honorait de son amiti et dont
la conversation tait aussi instructive que ses manires taient
sduisantes. Ce qui surtout le remplissait d'aise, c'est que sa petite
excursion ne lui avait rien cot, attendu que le prince de Malaserra
avait tout pay, la voiture, le djeuner, les pourboires, tout, sauf la
brioche rance dont les carpes s'taient rgales.

Une autre satisfaction l'attendait  son arrive. Mme Drommel avait eu
raison du petit Lestoc, non sans peine. Elle se trouvait en possession
d'une aquarelle, qui avait t peinte dans l'aprs-midi avec une furie
toute franaise et offerte  titre de souvenir, de don purement gratuit
ou peu s'en fallait. Cette charmante aquarelle reprsentait un bout de
grand chemin. D'un ct se dressait un norme chne qui n'avait pas une
feuille; il tait mort ou quasi mort;  main gauche, un sentier courait
dans un bois de pins. A l'un des coudes du sentier, on voyait de dos un
joli couple d'amoureux, qui apparemment s'taient pris de querelle.
Un jeune homme, agenouill dans la poussire, levait au ciel des bras
suppliants; il implorait son pardon ou mendiait une grce. Vtue d'une
robe jaune paille, la jeune femme, penchant vers lui sa tte blonde,
le menaait d'une baguette de coudrier qu'elle agitait dans l'air. Elle
avait laiss tomber son parasol, qui avait roul  quelques pas plus
loin et sur lequel se jouait un furtif rayon de soleil.

M. Drommel se plaignit que le sujet fut un peu lger; il se plaignit
aussi que le peintre et esquiv la principale difficult de son art
en montrant de dos ses personnages. Il tait curieux, il aimait
l'exactitude en toute chose; il aurait voulu voir ces deux visages.
Cependant la double tache que faisaient la petite femme et le parasol
de soie caroubier le charma, et, par une de ces intuitions soudaines
qui sont propres au gnie, il conut incontinent le plan d'un article
 crire sur l'cole du plein air. Il fit remarquer  sa femme que
l'aquarelle n'tait pas signe. Elle lui montra, sur un rocher de grs
qui assistait muet  la querelle des deux amants, ces mots, crits en
caractres trs fins: _Souvenir du 1er octobre 1879_. Elle lui montra
cet autre mot: _Sempre_, qui veut dire en italien toujours, et 
ce propos elle lui apprit que _sempre_ tait le nom de guerre d'Henri
Lestoc.

Jamais et toujours! dit M. Drommel, voil,  ce qu'il semble, des
vocables que ce petit homme affectionne, et il faut croire que Mlle
Dorothe les employait volontiers. Mais, je te prie, est-il devenu
raisonnable? combien demande-t-il pour ces deux taches?

--Ton ide tait bonne, lui dit-elle; il s'est content d'un abonnement
perptuel  _la Lumire_, ce qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'il
ne sait pas l'allemand.

--Il en sera quitte pour l'apprendre, rpondit-il. Allons, voil qui est
bien; mais par exemple c'est lui qui payera le port.

Il ajouta en embrassant sa femme et lui tirant doucement l'oreille:

La journe t'a paru longue? Bah! console-toi, ma chatte; il n'y a rien
 voir dans leur Fontainebleau.




V


Cette fois, Mme Drommel fut du dner. Son aimable prsence mit en joie
la petite table ronde autour de laquelle se runirent les convives de la
veille; il en est de la beaut comme du bon vin: elle rjouit le coeur
de l'homme. Le petit Lestoc fut le seul qui ne fit pas fte  cette
jolie femme. Il ne paraissait pas se douter qu'elle ft l. Il tait
distrait, proccup; il avait le regard rveur et le front nuageux. M.
Drommel en conclut malignement qu'il regrettait ses trois cents
francs; il le plaisanta finement sur son silence, sur son air raide et
taciturne.

Excusez-moi, rpondit le jeune homme; je creuse un problme. Oh! j'y
arriverai; mais il y a l une question de lieu, de temps, de mthode qui
me donne beaucoup  penser.

--La mthode est la grande chose, dit M. Drommel. Jeune homme,
faites-moi part de vos perplexits, je vous aiderai  rsoudre ce cas
embarrassant.

--Je compte bien sur vous pour m'y aider, rpliqua-t-il; mais vous
m'y aiderez sans avoir besoin de parler. Je gage que l'inspiration me
viendra en vous regardant.

Et il se replongea dans sa mditation.

Sur ces entrefaites, l'ex-commissaire de police arriva. En voyant
paratre son ennemi intime, M. Drommel se renfrogna; cet homme lui tait
souverainement antipathique; il se promit de ne pas manquer l'occasion
de lui dire son fait.

Le prince de Malaserra avait secou sa mlancolie; assis  ct de Mme
Drommel, il se montrait galant et attentif.

Le sort de M. Drommel, lui dit-il, il est le plus enviable de tous les
sorts; mais ce que je lui envie surtout, c'est qu'il est ador par une
femme qu'elle est, parat-il, un ange de douceur et de complaisance.
Et pourtant, qu'a-t-il besoin d'tre heureux, M. Drommel? Il m'a dit
lui-mme qu'il se consolerait facilement de tous les petits accidents
qui pourraient lui arriver. Les sociologues, ils se consolent de tout.

--Surtout des chagrins des autres, je le crois sans peine, interrompit
M. Taconet, en remuant ses pais sourcils. Mais, quant aux petits
accidents qui peuvent les atteindre dans leur chre personne, je les
crois  cet gard aussi tendres aux mouches que le premier pkin venu.

Le regard de M. Drommel s'alluma; on en vit jaillir cette flamme qui
sort quelquefois de l'oeil des sages et qui dvore le profane vulgaire.
Si M. Taconet eut la vie sauve, cela prouve qu'il est solidement bti et
de forte trempe.

Un homme qui se respecte, lui cria M. Drommel, s'abstient soigneusement
de parler de ce qu'il ne sait pas. Que savez-vous de la sociologie?

--J'en sais, rpliqua-t-il, ce que vous avez bien voulu nous en
apprendre hier au soir. Au surplus, que Dieu bnisse les sociologues!
mais j'ai dj rencontr dans ma vie beaucoup de faiseurs de paradoxes,
et je puis vous certifier que, le cas chant, leurs paradoxes taient
 la merci des accidents et ne les consolaient de rien. Il y a des
gens qui ne prennent leur parapluie que quand le temps est beau et qui
l'oublient chez eux ds qu'il se gte. Aussi sont-ils mouills comme le
commun des martyrs.

--Et moi, repartit imptueusement M. Drommel, je connais des gens qui
traitent de paradoxes toutes les vrits qui dpassent la mdiocrit de
leurs penses et la faiblesse de leur petit entendement.

--Croyez-moi, reprit M. Taconet, il faut se dfier des opinions
singulires. Le lieu commun est le fond de la vie!

--Les lieux communs sont le cachet des sots, rpondit M. Drommel en
colre.

--Et les inconsquences, dit l'autre, sont le propre des sociologues.
Tt ou tard, ils ont le sort de l'colier limousin.

--Que voulez-vous dire avec votre Limousin?

--Il est donc inconnu  Goerlitz? Voici l'histoire. Un jour, je ne sais
quand, Pantagruel se promenait aprs boire par la porte d'o l'on va 
Paris, et il advint qu'il rencontra un colier tout joli et qui venait
par icelui chemin.--Mon ami, d'o viens-tu? lui dit-il.--L'colier
rpondit:--De l'alme, inclyte et clbre acadmie que l'on vocite
Lutce, o nous dambulions par les compites et quadrivies, en despumant
la verbocination latiale.--Bren, bren, dit Pantagruel, qu'est-ce
que veut dire ce fou! Je crois qu'il nous forge ici quelque langage
diabolique. Par Dieu! je lui apprendrai  parler; mais devant,
rponds-moi, d'o es-tu?--A quoi l'colier rpondit: L'origine primve
de mes aves et ataves fut indigne des rgions lemoviques.--J'entends
bien, dit Pantagruel, tu es Limousin pour tout potage.--Et le prenant
 la gorge: Tu corches le latin; par saint Jean! je t'corcherai tout
vif. Lors commena le pauvre Limousin  crier: Vee dicou gentilastre,
laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas grou! Ce qui
signifiait: Eh! dites donc, mon gentilhomme, laissez-moi, au nom de
Dieu, et ne me touchez pas.--Dieu soit lou! rpondit Pantagruel, 
cette heure tu parles limousin.

--Je n'entends rien  cette histoire, s'cria M. Drommel; mais, si en
la racontant vous aviez l'intention de m'insulter, je vous jure que vous
m'en rendrez raison.

L'ex-commissaire lui rpondit:

C'est bien de cela que vous avez besoin, comme le disait je ne sais
plus qui.

A ces mots, M. Drommel, ne se possdant plus, se leva pour courir sus 
l'insolent; heureusement, sa femme l'arrta par le bras, tandis que le
prince de Malaserra le retenait par une des basques de son habit, en lui
disant:

Les philosophes ils ne se fchent jamais.

--Au nom de Dious! ne vous disputez pas, dit tranquillement le petit
Lestoc. Vous m'empchez de piocher mon problme.

--Bah! lui dit M. Taconet sans se dpartir de son flegme, quand on est
deux  chercher, l'un aidant l'autre, on finit toujours par trouver.

En prononant ces paroles, il regardait fixement Mme Drommel, qui ne put
s'empcher de rougir jusqu'au blanc des yeux. Il ajouta:

Au surplus, qui de nous n'a son problme  piocher? Gageons que Son
Excellence M. le prince de Malaserra a le sien, qui l'occupe beaucoup,
et c'est lui qu'il faut plaindre, car personne ne l'aidera.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, rpondit le prince un peu troubl,
en fourrant son nez dans son assiette.

--Monsieur, reprit l'ex-commissaire, s'adressant  M. Drommel, j'ai peu
de got pour vos ides, pour vos manires, pour votre personne, et
aussi bien il n'y a qu'un mot qui serve, je suis de Metz, et vous tes
Allemand. Cependant j'tais venu ici dtermin  vous donner un bon
conseil; mais de l'humeur dont vous tes...

--Je n'ai que faire de vos conseils, interrompit-il, et le seul service
que vous puissiez me rendre est de me dlivrer de votre sotte prsence.

--Qu' cela ne tienne, tout est pour le mieux, rpondit en souriant M.
Taconet.

Et, jetant sa serviette sur la table, il sortit.

Nous avons le regret de dire que son dpart soulagea tout le monde, y
compris le petit Lestoc, qui s'cria:

Dcidment cet homme est un gneur.

Quant  M. Drommel, il jura par la synthse universelle et par la
gymnastique allemande qu'il retrouverait ce croquant, ce bltre, et lui
ferait payer cher ses insolences.

Eh quoi! mon cher ami, lui dit le prince, irez-vous vous commettre avec
une espce? car il est une espce, cet homme, et un esprit tout  fait
subalterne. Je vous l'ai dj dit, la police en France elle n'a aucune
ducation. Et puis, le combat serait trop ingal. Je vous ai vu 
l'oeuvre cette aprs-midi. Dieu! quel gymnaste, quels poignets et quel
quilibriste! Ma parole d'honneur, les rochers ils avaient peur de vous,
ils ne pouvaient vous regarder sans frmir, et ils frmissent encore.

Il raconta  Mme Drommel les prouesses par lesquelles s'tait illustr
son mari en revenant de Fontainebleau. Il les clbra en si bons termes
que le hros de l'aventure, chatouill dans son amour-propre, finit par
se drider.

M. Drommel, je n'ai qu'un reproche  lui faire, poursuivit le prince;
il n'admire pas assez la fort, et pourtant elle est une belle chose la
fort. S'il la voyait par la lune!... Mais savez-vous quoi? La nuit elle
est douce, elle est tide, et la lune elle claire. Que diriez-vous si
nous irions souper  Franchard? Le vin d'A, vous savez qu'il est bon,
et j'ai dans mon armoire un pt de perdreaux truffs qu'il attendait
une occasion... O mon cher ami, vous ne direz plus que la fort on l'a
surfaite, quand vous l'aurez vue par la lune.

La proposition fut gote comme elle le mritait. Les forts et la lune
ne rvlant toutes leurs beauts qu'aux pitons, il fut convenu que M.
Drommel et le prince feraient une partie de la route  pied, que Mme
Drommel irait les rejoindre en voiture dans les gorges d'Apremont,
emportant avec elle les bouteilles et le pt, et que de l on
s'acheminerait de compagnie sur Franchard.

Et vous, joli garon, neveu de Mlle Dorothe, naf enfant de la Brie et
glorieux reprsentant de l'cole du plein air, ne serez-vous pas de la
partie? s'cria M. Drommel.

Le joli garon commena par refuser, allguant qu'il avait affaire
ailleurs. M. Drommel insista, le pressa vivement. Il aimait  faire
politesse aux gens sans bourse dlier, aux frais d'autrui; il tait
charm que le vin d'A, que le pt de perdreaux du prince de Malaserra
lui servissent  payer l'aquarelle. Nous avons dj dit qu'il tait
fort entendu dans ce genre de petites combinaisons. Mme Drommel ne
prit aucune part  ce dbat, elle paraissait absolument indiffrente au
dnouement. Sans mot dire, elle pliait et dpliait son ventail, seul
confident de ses penses.

Eh bien, soit! rpondit enfin le jeune homme. Quoique le vin d'A et
les perdreaux truffs ne me disent rien, je ne veux pas vous dsobliger.
Mais j'ai la sainte horreur des voitures; encore un hritage qui me
vient de ma tante Dorothe. J'irai l-bas tout seul par des sentiers
que je connais, o je serai fort  mon aise pour rver  mon satan et
dlicieux problme, car il est dlicieux mon problme. Il a un visage
comme il n'y en a pas deux dans tout l'univers, une gorge et des bras
faits au tour, une taille ronde et souple, des cheveux clairs  rendre
jaloux le soleil, un sourire qui donne la fivre, et avec cela un joli
petit coeur tout vide, il n'y a rien dedans, c'est une maison  louer.
Oh! que bienheureux sera le locataire, s'il a le bon esprit de faire
un bail  vie!... Je vous rpte que je l'adore, mon problme; j'en
raffole, j'en perds la tte, je donnerais mon corps et mon sang pour le
rsoudre, pour le possder, pour qu'il soit  moi tout entier, et vive
Dieu! j'en viendrai  bout ds ce soir, ou que le diable emporte mon
me et l'cole du plein air!... ce qui ne m'empchera pas, messieurs,
d'arriver avant vous  Franchard.

Cela dit, il quitta la salle en courant.

Ma parole d'honneur! il est devenu fou, dit M. Drommel  sa femme.

--Sa folie ne me dplat pas, rpondit-elle d'un ton bref, car depuis
un moment elle avait le souffle un peu court.

Il tait onze heures et demie quand M. Drommel et le prince de Malaserra
quittrent la grande avenue de Barbison pour s'engager dans la cavalire
de la Mare du Revoir, qui conduit aux gorges d'Apremont en grimpant et
serpentant au travers d'un boulis. La lune, qu'on avait prie  cette
petite fte, s'tait pique de faire honneur  la parole d'un prince.
Elle avait revtu tous ses atours, elle tait charmante, elle tait
coquette; on et dit une lune toute frache, fabrique pour la
circonstance. Elle se plaisait  argenter le sable fin des sentiers,
elle semait  profusion ses diamants sur les blocs de grs. Deux nuages
noirs laissaient entre eux un intervalle d'un bleu sombre o elle
voguait mollement, ils cherchaient  l'arrter au passage, et tout 
coup elle disparaissait, comme mange par la nuit. L'instant d'aprs,
elle recommenait  rpandre dans la fort ses mystrieuses blancheurs,
son ple sourire, la douceur de ses longs silences, que Virgile a
chants.

Quand les deux pitons eurent atteint la crte de la colline, le prince
s'arrta, et montrant de la main  M. Drommel l'ocan de verdure qui se
droulait devant eux:

Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne trouvez-vous pas cela fort beau, et ne
frmissez-vous pas?

--Prince, je ne frmis jamais, repartit M. Drommel. Cela n'est pas dans
mes moyens.

Et il redressa brusquement sa puissante nuque, appliqua ses poings sur
ses hanches. Il avait l'air de jeter le gant  la fort, il la mettait
au dfi d'mouvoir M. Drommel.

Comment donc tes-vous fait, mon ami? Votre coeur il est de chne,
il est de bronze... Moi je trouve cela tout  fait romantique. Ah! le
romantisme il est un certain vague dans l'me.

--Le romantisme est un poison qui engourdit le sang, qui amollit les
cervelles, qui nerve les volonts, rpliqua M. Drommel de sa voix
aigu, dont l'intonation gouailleuse tait tempre par le respect qu'on
doit aux princes. Nous en sommes bien revenus, nous autres Allemands. De
sottes gens prtendaient jadis que les Franais avaient pris la
terre, les Anglais la mer, et qu'il n'tait rest pour tout potage aux
Allemands que le bleu du ciel. Aujourd'hui la terre est  nous, un jour
nous aurons la mer, et nous laisserons le bleu  qui voudra. Des mes
fortes et ruses dans des corps d'acier, voil ce qui convient aux
matres du monde. Nous possdons la force, nous avons Csar, la ruse
nous vient, et dj Rome se sent revivre en nous.

Ainsi s'exprimait M. Drommel, saisi d'un noble transport, et il appuyait
sa pense en frappant la terre du pied. Ses deux bras tendus, qui
semblaient s'allonger jusqu' perte de vue, menaaient  la fois le
Sngal et la Chine.

Je vous laisse la force, mon ami, rpondit le prince, et la ruse,
 pauvre moi! elle n'est pas mon affaire... Mais la rverie elle a
toujours t la compagne de mon coeur.

--Dfiez-vous du vague dans l'me, prince, lui cria M. Drommel; il est
cause que vous vous trompez de chemin.

En effet, le prince, s'tant remis en marche, venait d'enfiler un
sentier mal trac, qui aboutit  un dvaloir ou pour mieux dire  un
vritable casse-cou, dans lequel il ne serait pas prudent de s'aventurer
de nuit.

Laissez donc, rpondit-il, je connais la fort comme le fond de ma
poche.

--Permettez, prince, dit M. Drommel, un homme tel que vous peut se
tromper une fois par hasard, sans que cela tire  consquence. La gorge
d'Apremont est ici, devant nous. Vous me l'avez montre de loin en
revenant de Fontainebleau; il me suffit de voir les choses une fois,
elles me restent dans l'oeil, et en voil pour l'ternit.

Le prince de Malaserra n'en voulait pas dmordre et cherchait 
l'entraner; mais M. Drommel tait un homme de fortes convictions.
Malgr le prestige qu'exeraient sur lui deux palais, les plus beaux
oliviers de la Sicile et le nom si bien sonnant de Malaserra, son
enttement l'emporta sur son respect; pour la premire fois il s'leva
une lgre contestation entre les deux amis; mais ce nuage se dissipa
bientt. Le prince finit par confesser son erreur, il se rendit de
bonne grce, il revint sur ses pas. L'instant d'aprs, on entendit le
roulement d'une voiture.

Ma femme, dit M. Drommel, est arrive avant nous et nous attend.

Il se trompait, car la voiture ne s'arrta pas; elle passa tout droit et
s'loigna rapidement.

Il parat, mon cher ami, dit le prince, que nous trouverons de la
socit  Franchard; la lune elle a beaucoup d'amateurs.

Ils allaient dboucher sur la grande route. Le cirque de rochers qu'ils
venaient de traverser, s'largissant tout  coup, offrit  leurs
yeux les plus beaux accidents de terrain et l'un des sites les plus
admirables de la fort. Devant eux se dressaient au milieu d'une lande
quatre ou cinq chnes normes aux branches tortueuses et tourmentes,
semblables  de grands bras tragiques; ces cinq patriarches se
dtachaient sur un ciel blanc et contemplaient leur ombre sommeillant 
leurs pieds dans la bruyre. Plus loin, de minces bouleaux,  l'corce
argente, mergeaient comme des fantmes du sein des fourrs pineux.
Le sol s'levait en gradins, couronns de lierre et de ronces. Des
genvriers d'une taille extraordinaire montraient de toutes parts leur
front bouriff, leur verdure noire, maigre et hrisse. Quelques-uns
semblaient tre en colre, on ne savait pourquoi. D'autres causaient
tranquillement avec la lune. Il y en avait un qu'on et pris pour un coq
gigantesque qui dormait, sa tte rentre dans ses plumes. Les blocs
de grs faisaient  et l des taches de neige dans les feuillages. Le
rocher de Marie-Thrse ressemblait  un sphinx accroupi, qui propose
des questions aux passants et qui les mange, quand ils rpondent de
travers. Rochers, arbres, chnes, genvriers, ils avaient tous cet air
particulier aux choses qui ont longtemps vcu, qui ont un pass, des
habitudes, des souvenirs, une histoire  raconter, et sur lesquelles les
sicles ont us leur lime et les temptes leurs fureurs.

Quoique M. Drommel considrt l'admiration comme une faiblesse coupable,
il ne put se dfendre d'un certain saisissement; il observa pendant
deux minutes ce site merveilleux, o le sauvage s'unit  la noblesse des
formes,  la beaut des lignes, et qui, n'en dplaise  la lune et au
prince de Malaserra, l'et frapp bien davantage encore s'il l'avait vu
de jour. Il se remit bien vite de son motion; il dclara que les forts
franaises manquent de cette intimit qui caractrise le moindre bocage
allemand, que les chnes franais ont toujours un air apprt, un
peu poseur, qu'on ne trouve qu'en Allemagne des arbres parfaitement
naturels, qui aient du _Gemth_. Il ajouta aimablement qu'il tait du
reste enchant de sa petite expdition, que, lorsqu'on avait le bonheur
de possder pour _cicerone_ un prince de Malaserra, tous les lieux de la
terre semblent beaux.

Cependant il avait martel en tte; Mme Drommel n'arrivait pas. Il
n'aimait point  attendre, et pour la premire fois de sa vie il
attendait.

Mme Drommel elle nous est bien ncessaire, lui dit le prince. Non
seulement sa prsence elle est adorable, mais c'est elle qui a le
champagne et le pt.

Il ajouta que sans doute il y avait eu erreur, que le cocher avait fait
passer Mme Drommel par un autre chemin, que le mieux tait de se diriger
 pied sur Franchard, o ils ne pouvaient manquer de la retrouver. M.
Drommel rpondit du ton le plus assur que jamais sa femme ne s'tait
carte d'un iota de ses instructions, qu'elle tait absolument
incapable de passer par d'autres chemins que ceux qu'il lui prescrivait,
que son dpart avait t retard par quelque incident. Il proposa au
prince d'aller  sa rencontre, en s'acheminant par la grande route
dans la direction de Barbison. Le prince s'y rsigna, non sans faire la
grimace.

A peine eurent-ils fait deux cents pas:

Mon ami, regardez cet arbre, s'cria-t-il. N'est-il pas beau,
celui-l?

Il lui montrait du doigt, au bord de la route, celui qu'on a appel _le
Rageur_, et, comme chacun sait, _le Rageur_ est un gros chne qui, 
vrai dire, n'est plus; il a rendu les armes, il est fini. Adieu les
bourgeons et les glands! il ne lui reste qu'un tronc crevass, des
branches sans rameaux, couvertes de balafres et de cicatrices; qui
pourrait compter ses blessures? En vain les derniers printemps lui ont
chant leurs plus douces chansons, ils n'ont pu le rveiller, rien
n'a remu dans son vieux coeur et dans sa sve tarie. Il n'a plus de
feuilles, et les oiseaux l'vitent. Longtemps il a bataill contre les
vents, contre les noirs hivers, contre les destins; il s'est endormi 
jamais dans sa lassitude, et il porte sur son front ravag l'tonnement
de sa fin. Mais ce vaincu est mort debout, il est encore solide sur ses
pieds, sa suprme dfaite ressemble  une victoire.

--J'ai vu mieux que cela dans la Suisse saxonne, rpondit M. Drommel. Si
gros qu'il paraisse, gageons que j'en fais le tour avec mes bras.

Il courut s'appliquer les bras tendus contre l'arbre, qui le laissa
faire; mais il reconnut aussitt le ridicule de sa prtention.

Je veux savoir de combien il s'en faut, s'cria le prince de Malaserra.
Mon ami, je vous prie, restez l comme vous tes. J'ai une petite
mthode  moi pour mesurer les arbres; c'est une petite exprience que
je veux faire.

M. Drommel craignait d'avoir bless son cher prince en se permettant
deux fois de n'tre pas de son avis, en refusant  deux reprises
d'obtemprer  ses dsirs. Il voulut se faire pardonner d'avoir pris
cette libert grande; il se prta, le sourire aux lvres,  une petite
exprience dont le sens lui chappait.

Avec une agilit tourdissante, le prince avait dtach de son cou une
longue charpe de soie rouge qu'il portait sous son manteau et dont les
bouts tranaient jusqu' terre. De l'un des bouts il lia solidement le
poignet gauche de M. Drommel, qui le regardait avec des yeux tonns.
Puis il enroula l'charpe autour du tronc.

Je crains qu'elle ne soit trop courte, dit-il, et la petite exprience
elle serait manque. Avancez bien le bras droit. L'charpe elle n'aura
pas de jeu; mais ce n'est pas un malheur.

La minute d'aprs, le second poignet de M. Drommel tait li aussi
solidement que l'autre.

Qu'est-ce que cela prouve, mon cher prince? fit-il. Dcidment, je ne
comprends rien  votre petite mthode.

Il n'en put dire davantage; profitant de ce qu'il avait la bouche
ouverte, le prince y avait introduit de ses doigts subtils une jolie
petite poire d'angoisse en caoutchouc, tenue par un cordon lastique,
qui fut ramen vivement derrire une grosse tte, laquelle savait
beaucoup de choses, mais n'avait pas devin celle-l.

Puis, d'un coup de canif, le prince coupa la courroie de la sacoche,
qu'il ouvrit pour s'assurer que les rouleaux d'or et les billets de
banque s'y trouvaient.

Alors, d'un ton presque suppliant et avec un sourire exquis, que M.
Drommel n'oubliera jamais, que M. Drommel reverra souvent dans ses
rves:

Excusez-moi, mon cher ami, murmura-t-il, je vous les rendrai 
Malaserra.

Et il disparut.




VI


Il survient quelquefois dans la vie des circonstances si bizarres, si
tranges, si imprvues, que le premier mouvement est de ne pas croire.
On n'y est plus, on ne se reconnat pas. On se dit: O suis-je? est-ce
bien moi?--Et on se frotte les yeux pour se rveiller; mais, pour se
frotter les yeux, il faut avoir les mains libres, et c'est un bonheur
que n'a pas tout le monde.

M. Drommel demeura d'abord confondu, comme perdu de son aventure.
Le coup l'avait tourdi, hbt; il ne parvenait pas  rassembler ses
penses, ses souvenirs; il y avait un gros nuage entre l'univers et lui.
Sa premire ide fut de se croire  Goerlitz, dans son jardin, sous un
berceau de chvrefeuille; il fut tent de s'crier: Ada, apporte-moi
mes pantoufles et va-t'en bien vite  l'imprimerie dire  ces paresseux
qu'ils m'envoient mes preuves. Le jardin disparut; il aperut
distinctement un carrefour de fort, et il se souvint que tantt il y
avait dans cette fort deux hommes qui se promenaient au clair de la
lune et qui s'entretenaient des effets que peut produire le vague dans
l'me. L'un tait un sociologue, qui avait trouv la synthse; l'autre
tait un prince sicilien, et le prince traitait le sociologue de pair
 compagnon, ce qui le flattait infiniment. En cet instant, une grosse
mouche, qui prenait la lune pour le soleil et qui avait oubli d'aller
se coucher, se heurta contre son front. Il voulut la chasser et ne put
pas. Ce fut pour lui une occasion de dcouvrir qu'il avait les
deux mains lies par les deux bouts d'une charpe et qu'il tait le
prisonnier d'un chne. Il regarda le chne, le chne le regarda. Il fut
sur le point d'appeler son cher prince, pour qu'il vnt le dlivrer;
mais, ses ides s'tant dbrouilles, il s'avisa que c'tait son noble
ami qui l'avait attach  l'arbre, avant de lui voler sa bourse et de
se sauver. Il crut le voir courir, il crut entendre le bruit sourd que
faisait une sacoche bien garnie en dtalant  toutes jambes au travers
des fourrs et des fondrires, et il fit la rflexion judicieuse qu'
chaque minute qui s'coulait cette sacoche gagnait de l'avance, devenait
plus difficile  rattraper, qu'entre elle et lui il y aurait bientt
toute l'paisseur d'une fort.

Alors son sang bouillonna dans ses veines; il lui sembla que sa colre
dcuplait ses forces, qu'il avait  ses pieds des bottes de sept lieues
pour rejoindre son voleur, des bras d'acier pour le saisir, des mains
de fer pour l'trangler, et il fit un violent effort pour se dgager.
L'arbre ne le lcha pas, il garda son prisonnier. On l'avait insult,
cet arbre, on lui avait fait l'affront de le comparer aux sapins de la
Suisse saxonne; il prenait sa revanche, il se vengeait, et la vengeance
est douce au coeur des vieux arbres, mme quand ils sont morts. Quand
M. Drommel eut reconnu la vanit de ses efforts et que la gymnastique
allemande avait trouv son matre, il prouva un accs de rage, il fut
comme suffoqu par le sentiment de son impuissance, auquel se joignaient
l'humiliation d'avoir t dupe, la honte d'avoir pu croire aux oliviers
et aux oranges de Malaserra, l'amer chagrin de s'tre laiss berner par
un faux prince, par un escroc de haute vole, qui dans ce moment faisait
sans doute des gorges chaudes en pensant  son cher ami. S'il n'avait
pas eu un billon sur la bouche, il aurait pouss un cri plus terrible
que celui qui jadis dans les plaines d'Ilion pouvanta les Grecs et les
Troyens; mais son cri lui resta au cou. Pour la seconde fois M. Drommel
regarda le chne et le chne regarda M. Drommel, il avait l'air de lui
dire: Souviens-toi, mon grand sociologue, que la slection est la loi
de ce monde et qu'il n'y a de sacr dans la nature que le droit du plus
fort. Le fait est qu'il ne disait rien; mais peut-tre n'en pensait-il
pas moins. Qui peut savoir ce qui se passe dans l'me d'un chne mort?

M. Drommel se calma, s'apaisa. Elle va venir, pensa-t-il; car il est
impossible qu'elle ne vienne pas. C'tait de sa femme qu'il entendait
parler. A vrai dire, il tait tourment par l'ide qu'il allait s'offrir
 ses yeux dans une situation bien peu digne de lui. Elle aurait peine
 reconnatre son matre et son dieu, elle le prendrait en piti, son
prestige en souffrirait. Il cherchait pniblement dans sa tte les
termes d'une explication propre  sauver sa dignit. Cependant les
quarts d'heure succdaient aux quarts d'heure, et Mme Drommel ne venait
pas, et personne ne passait sur la route,  l'exception de celui qui
passe sans cesse dans les forts, de ce rdeur infatigable qui va, vient
et tantt court  perte d'haleine; tantt s'arrte pour muser, frlant
de son aile la cime des arbres, secouant les fanes des htres pour
s'assurer qu'elles sont solides, remuant les feuilles, drobant les
secrets des nids et disant aux oiseaux qu'il rveille: Ne vous drangez
pas, je passe mon chemin, je suis le vent, je suis l'ternel passant.

Comment se faisait-il que Mme Drommel ne vint pas? Comment une femme
si dvoue, si attentive, qui avait toutes les clairvoyances du coeur,
n'tait-elle pas avertie par un pressentiment secret de l'affreuse
dtresse  laquelle se trouvait rduit l'objet unique de son culte? Une
ide sinistre traversa l'esprit de M. Drommel. Il se rappela certains
propos de son cher prince, l'admiration que Mme Drommel avait inspire
 ce sclrat, les empressements qu'il lui avait tmoigns pendant le
dner. Ce monstre ne lui avait-il pas confess  lui-mme qu'il tait n
avec une disposition fatale  convoiter la femme d'autrui? Il lui parut
dmontr que ce pick-pocket doubl d'un don Juan lui avait vol du mme
coup sa femme et sa bourse, que le cocher de Fontainebleau tait un
argousin  la solde du ravisseur, qu'il avait emmen sa chre Ada dans
quelque repaire, qu'en cet instant elle se dbattait dans les bras d'un
faux prince, en s'criant: Johannes, mon ternel amour, dfends-moi
contre cet infme! Il fut saisi d'un nouveau transport de rage, il
rassembla tout ce qui lui restait de force pour tenter une fois encore
de rompre les noeuds o ses poignets taient pris. Ne pouvant parler 
son arbre, il lui dit avec les yeux: Ne vois-tu pas qu'il faut que je
coure aprs elle? Son arbre ne sourcilla pas, et l'charpe rsista.
Elle tait d'une excellente toffe: le prince de Malaserra n'achetait
jamais que de la marchandise de premire qualit et du meilleur choix.

Le dsespoir de M. Drommel se transforma par degrs en une sorte de
stupeur. Il tourna la tte, promena dans la clairire ses yeux hagards.
Il lui parut qu'il y avait l beaucoup de gens occups  se moquer
de lui. Les cinq grands chnes qu'il apercevait au loin dans la lande
causaient entre eux; ils trouvaient que _le Rageur_ avait fait preuve
d'esprit, qu'on n'en pouvait demander davantage  un arbre mort, qu'il
avait jou un bien bon tour  un sociologue allemand. Les genvriers
se haussaient sur la pointe des pieds pour observer la scne, pour se
rendre compte de cette aventure. Celui qui ressemblait  un grand coq
ne dormait plus; il avait sorti sa tte de son noir plumage, et il
regardait. Les rochers blancs se dressaient dans les hautes herbes pour
attacher sur le prisonnier leurs yeux mornes et sculaires. La lune
elle-mme le contemplait d'un oeil blme, ironique, narquois. Il y avait
derrire elle une petite toile trs brillante, qui lui servait de
page; cette toile tait en joie et dansait, tant le cas lui paraissait
plaisant. M. Drommel s'indigna de l'insolente et maligne curiosit
qu'osaient tmoigner ces rochers latins et cette lune velche. Il sentit
que l'inviolable majest de la sociologie allemande tait insulte en sa
personne; il pensa aux canons Krupp, et il appela  son secours le
grand empire germanique et son omnipotent chancelier. Malheureusement,
l'empire germanique tait occup ailleurs. Il sifflait un air de chasse
et se disposait  lancer ses chiens sur quelque chose ou sur
quelqu'un; il aiguisait son oeil pour savoir ce qui se prparait 
Saint-Ptersbourg, il prtait l'oreille pour savoir ce qui se disait
 Vienne. Bref, M. Drommel eut beau implorer son assistance, l'empire
germanique ne bougea point, et les canons Krupp n'eurent garde de se
dranger.

Les souffrances physiques font quelquefois une diversion utile aux
douleurs morales. A vrai dire, M. Drommel ne souffrait pas prcisment
du froid. Il se trouvait par bonheur que cette nuit d'octobre tait
presque tide; au surplus, il tait bien vtu, sans compter qu'il n'est
rien de tel qu'une grande colre pour vous tenir chaud. Mais
l'attitude contrainte et immobile  laquelle il tait condamn
gnait singulirement la circulation de son sang; il prouvait des
fourmillements insupportables, et ses deux clavicules lui faisaient
mal. Une pnible langueur s'empara de lui. Il n'tait plus matre de ses
ides et se sentait dfaillir. Il lui semblait que sa cervelle s'tait
vide, que les sublimes thories dont son orgueil tait amoureux
venaient de s'envoler comme une fume, de se dissiper comme un nuage. Il
ne trouvait plus dans sa royale tte que certaines maximes trs sottes,
trs vulgaires, trs rebattues, fort triviales, qu'on peut ramasser
 tous les coins de rue, et pour lesquelles il professait jadis un
souverain mpris. Apparemment M. Taconet avait eu raison d'avancer que
le lieu commun est le fond de la vie, puisque M. Drommel employait son
temps  mditer sur des aphorismes tels que ceux-ci:

L'homme n'est vraiment libre que lorsqu'il peut disposer de ses bras et
de ses jambes.

Si mes jambes taient libres, je m'en servirais pour courir aprs ma
sacoche et ma femme, et si je pouvais disposer de mes bras, j'en ferais
usage pour trangler mon voleur.

Le gnie est la chose du monde la plus inutile quand on a les poignets
pris dans un noeud coulant.

La proprit est sacre; ceux qui attentent au bien d'autrui sont des
sclrats.

Lorsqu'on a une femme, on entend la garder pour soi.

Tous les faux princes mriteraient d'tre mis en croix.

La vie est pleine d'accidents fcheux; mais le plus fcheux de tous les
accidents est un gros arbre auquel on se trouve troitement li. On lui
parle, et il n'entend pas, parce qu'il est sourd; on l'interroge, et il
ne rpond pas, parce qu'il est muet; en quoi il ressemble  la destine,
qui, elle aussi, est sourde et muette et ne rpond mot  toutes les
questions qu'on lui peut faire.

Si peu romantique que ft M. Drommel, il avait, comme le prince de
Malaserra, du vague dans l'me. L'angoisse toujours croissante qu'il
prouvait, les vives douleurs qu'il commenait  ressentir  l'paule
et dans les bras lui portrent au coeur. Il vit la lune disparatre
derrire la crte d'un coteau, et la nuit se fit dans sa pense comme
dans les gorges d'Apremont. Il perdit  moiti connaissance. Ce fut un
bonheur pour lui; il fut dispens de la tche ingrate de compter les
heures et les minutes. Le temps coula plus rapidement.

Il recouvra ses sens  la pointe du jour; la fracheur du matin dissipa
sa somnolence, le rendit  lui-mme. Il rouvrit et leva les yeux. Le
premier objet qu'il avisa fut un cureuil, qui, perch sur la plus haute
branche d'un pin, fronant le nez, la queue en panache, attachait
sur lui son oeil vif et l'observait avec une attention soutenue. Cet
cureuil,  ce qu'il faut croire, n'avait jamais de sa vie rencontr
de sociologue; il tait bien aise d'en voir un, de s'assurer comment
c'tait fait, ne ft-ce que pour pouvoir en parler. Ds qu'il eut
satisfait sa curiosit, il fit une gambade, se perdit dans le taillis.

M. Drommel baissa la tte, et il aperut devant lui, juste  la hauteur
de ses yeux, quelque chose qui frappa vivement son regard et son esprit.
C'taient des caractres gravs  la pointe du couteau dans l'corce du
_Rageur_; libre  vous de les voir, ils y sont encore. Ces caractres
formaient l'inscription que voici:

    A. D.
    H. L.
     79.
    SEMPRE.

Ce mot de _sempre_ fit jaillir une tincelle de son cerveau. Il regarda
autour de lui, il s'avisa que le lieu o il se trouvait, le vieux chne
mort, la route, le sentier qui se perdait dans un bois de pins, il
avait dj vu tout cela en peinture. O donc? Dans une charmante petite
aquarelle. On voyait aussi dans cette aquarelle un amant agenouill aux
pieds de sa matresse. M. Drommel se souvint que cette jolie femme tait
blonde, qu'elle avait une robe jaune paille et un parasol rouge. Il lui
revint  la mmoire que la veille au matin, comme il se promenait prs
d'un kiosque, il avait entendu un jeune homme qui s'criait: Convenez
que c'est un sot. tait-il prouv que le sot ft M. Taconet? Un peu
plus tard, le mme jeune homme avait dit: J'en demandais quatre, je
n'en demande plus que trois. S'agissait-il bien de trois cents francs?
M. Drommel crut mme se rappeler qu'en ce moment il avait vu une femme
qui s'appelait Ada, qu'elle tait mue, qu'elle avait la joue en feu.
Un poison brlant coula dans toutes ses veines, la jalousie le prit  la
gorge et la serra plus fortement que l'charpe du prince de Malaserra ne
serrait ses deux mains; il lui sembla que tout ce qu'il avait souffert
dans cette nuit de malheur tait peu de chose auprs de ce qu'il
ressentait depuis deux minutes. Tous les souvenirs qu'il venait
d'voquer s'taient rassembls, combins, tasss dans sa tte, et il en
tait rsult une grosse vidence. Il lui paraissait clair comme le jour
que le neveu de Mlle Dorothe s'tait moqu de lui, que l'cole du plein
air est une cole de jeunes libertins, et que l'inscription qu'il avait
sous les yeux signifiait ceci: Le 1er octobre 1870, Ada Drommel
et Henri Lestoc ont pris un gros chne  tmoin qu'ils s'aimeraient
toujours.

Un bruit de pas se fit entendre. Un promeneur qui s'tait lev matin
pour aller  la cueillette des champignons parut sur la route. Ce
promeneur, qui avait d'normes sourcils, s'arrta tout  coup, frapp
d'tonnement; il plaa ses deux mains au-dessus de ses yeux en guise
d'abat-jour, il aperut distinctement un gros chne et un gros homme, et
il lui sembla que ce gros homme avait contract une intime liaison avec
ce gros chne.

O dieux hospitaliers, que vois-je? cria-t-il. Voil un genre de
synthse qui ne manque ni d'imprvu ni de piquant.

Il ajouta:

Hier soir, s'il m'en souvient, mon cher monsieur, vous m'avez signifi
que j'tais de trop. Dois-je m'en aller ou avez-vous chang d'avis?

Point de rponse, et pour cause. Il continua d'avancer, s'approcha,
reconnut le cas, et il eut bientt fait de dbarrasser M. Drommel de son
billon. Alors tout ce que le coeur du prisonnier avait amass de colre
rentre, de rage impuissante, de maldictions silencieuses, sortit,
dborda; ce fut un torrent, ce fut une avalanche.

Ce sont des drles, des sclrats; vous les connaissez, arrtez-les...
Il y avait plus de cinq mille francs dans ma sacoche, je les ai compts
hier matin. Faites jouer le tlgraphe, car c'est un faux prince, un
prince de carton... Il m'ont indignement tromp; Mlle Dorothe est
une coureuse, l'cole du plein air est une sentine... Vous savez
bien qu'elle a une robe jaune paille et un parasol rouge, comme dans
l'aquarelle. Donnez partout son signalement, elle n'a pas eu le temps
d'aller bien loin, elle a mal au pied... Je vous ai dj dit qu'elle est
toute neuve, elle tait pendue  mon cou par une courroie qu'il a coupe
avec un canif. Ils m'ont tout pris, tout vol. Y a-t-il par hasard des
tribunaux et des lois dans ce triste pays? Votre fort est une caverne,
un vrai coupe-gorge. Je le dirai, je l'crirai, tout l'univers le saura.
On ne se moque pas d'un homme comme moi, et, quand je le tiendrai par sa
moustache blonde, je l'arracherai poil  poil... N'allez pas croire un
mot de ce qu'ils vous rpondront. Ils mentent tous comme l'_asinus_, ils
n'ont pas plus de vergogne qu'une danseuse. Dansera bien qui dansera le
dernier!.. M'entendez-vous? Un parasol rouge. Et l'autre, qui se croit
bel homme avec son teint blme et ses oliviers! S'il y avait une police,
il serait sous les verrous depuis vingt ans. tes-vous assez niais pour
croire  ses oliviers, vous? Il n'y a pas plus de Malaserra en Sicile
que dans mon oeil... Mille tonnerres! Qu'attendez-vous pour les arrter?
Je veux qu'on les coffre tous, qu'on les btonne et qu'on les pende.

A ces mots, Taconet l'interrompit en s'criant:

Vee dicou gentilastre, au nom de Dious ne me touquas grou... Quand je
vous disais que les sociologues parlent quelquefois limousin!

M. Drommel ne l'coutait pas, il continuait d'couler son torrent.
Les mots se pressaient, s'entre-choquaient sur ses lvres, qui ne
suffisaient pas  ce dbordement. Il entremlait dans sa harangue sa
sacoche, sa femme, la moustache blonde du petit Lestoc, la barbe noire
du prince de Malaserra, l'cole du plein air, les pick-pockets, les
tribunaux, les prisons, la potence et tout l'univers. Pendant ce temps,
M. Taconet travaillait activement  le dlier, et quand il eut fini:

De quoi vous plaignez-vous, mon grand philosophe? lui dit-il avec un
sourire un peu trop goguenard. Vous ne croyez donc plus aux affinits
lectives? Vos espces, votre femme, tout circule, et vous n'tes pas
content? L, vous avez l'humeur difficile.

Il changea de ton en voyant le pauvre homme, qui avait enfin les mains
libres, plir, flageoler sur ses jambes, prt  se trouver mal.
Se repentant de ses ironies, il le soutint dans ses bras, l'aida 
s'asseoir sur le talus de la route, tira de sa poche un flacon de rhum,
dont il lui fit avaler une gorge. Il se comparait en lui-mme au bon
Samaritain.

Le rhum produisit un effet magique. En un clin d'oeil M. Drommel
recouvra ses forces et toute la vivacit de son humeur bouillante. La
premire chose qu'il fit fut de saisir son sauveur  la gorge en lui
criant:

Vous tes commissaire de police, je vous rends responsable de tout.

--Vous vous trompez, rpondit M. Taconet; adressez-vous  mon
successeur.

--Tout est donc faux, dans ce pays, les commissaires comme les princes?

--Commissaire, je le fus, je ne le suis plus... Mais en vrit, mon
cher monsieur, vous n'tes pas homme commode. Quoique je n'eusse pas de
preuves, il m'tait venu des soupons touchant ce prince de Malaserra,
dont la visage me plaisait peu; j'tais dispos  vous en faire part,
vous m'avez envoy au diable, et  l'heure qu'il est vous voulez
m'trangler... Laissez donc, votre malheur n'est pas si grand que vous
le pensez. M. Lestoc est un gentil garon, incapable d'enlever une femme
et de se la mettre sur les bras; il prend quelquefois, mais il rend
toujours. Vous retrouverez Mme Drommel. En gnral, lorsqu'on perd sa
femme, on la retrouve. Quant  la sacoche, je ne rponds de rien, mais
si je puis vous tre bon  quelque chose...

M. Drommel ne le laissa pas achever. Il avait cru confier ses malheurs 
un reprsentant de la loi; il rougissait d'avoir drog en les racontant
et en ouvrant son me  un simple croquant qui s'appelait M. Taconet. Il
abaissa sur lui un regard de suprme mpris, et, sans vouloir accepter
le secours de son bras, il s'achemina vers Barbison avec une majest
vraiment olympienne, que l'ex-commissaire de police ne put s'empcher
d'admirer.

Il avait dit vrai M. Taconet; il est absolument certain que M. Drommel
ne tarda pas  retrouver sa femme. Au premier tournant du chemin, il
la vit accourir  lui. L'abordage fut tragique; mais les protestations
qu'elle lui fit et l'innocence de ses beaux yeux dsarmrent bientt
sa fureur. Elle lui affirma qu'elle tait partie en voiture  l'heure
convenue, qu'elle l'avait attendu longtemps dans les gorges d'Apremont,
que, ne le voyant pas venir, elle avait continu sa route, esprant
toujours le rejoindre, qu'arrive  Franchard elle avait trouv M.
Lestoc, qu'elle avait envoy incontinent le jeune homme  la recherche
de son cher Johannes, tandis qu'elle-mme se rongeait, se dvorait
d'inquitude. Le petit Lestoc, qui survint en ce moment, rpta de
point en point toute cette histoire. En ce qui concernait la fameuse
inscription grave sur l'corce du _Rageur_, il reprsenta  M. Drommel
qu'il y a des hasards de concidence dont les esprits graves se gardent
bien de rien conclure. M. Drommel interrogea en secret le cocher,
qui confirma par ses dires la parfaite exactitude de cette double
dposition. A la vrit, il avait l'air narquois; mais les cochers de
Fontainebleau sont tous narquois, sans que cela tire  consquence.
Aussi ne faut-il ajouter aucune foi au tmoignage suspect d'un bcheron,
qui se trouvait dans les environs de Franchard quand Mme Drommel y
arriva, et qui n'a pas craint d'avancer qu'elle n'tait pas seule,
qu'il a vu, de ses yeux vu, un jeune homme assis auprs d'elle dans la
voiture. Que deviendrait la rputation des femmes si l'on se mettait 
tenir pour parole d'vangile tout ce que peut dire un bcheron?

L'essentiel est que M. Drommel ait pris le bon parti: il abjura ses
soupons tmraires, il crut fermement  l'innocence de l'cole du
plein air. Le petit Lestoc acheva de se concilier ses bonnes grces
en l'assistant dans toutes ses dmarches pour recouvrer son argent, et
surtout en lui ouvrant sa bourse, car il lui prta cinq mille francs
avec de grandes facilits de remboursement. Il lui gagna si bien le
coeur, que M. Drommel l'engagea  faire avec sa femme et lui le voyage
d'Italie. Le jeune homme a des affaires urgentes qui le retiennent
encore  Paris, mais on s'est donn rendez-vous  Venise. Mme Drommel
souriait en lui disant adieu, elle sourira en le revoyant au mois de
fvrier, et le printemps se mettra de la partie. Honni soit qui mal y
pense!

Quant  la sacoche, c'est une autre affaire, et il a t impossible de
la retrouver, impossible de mettre la main sur le prince de Malaserra.
Une bonne femme prtend qu'elle a rencontr dans la gorge aux Nfliers
quelqu'un qui lui ressemblait. Nous sommes en mesure de certifier qu'il
n'est pas dans la fort, qu'on ne l'y retrouvera jamais, non plus que le
Grand-Veneur noir qui apparut  Henri IV et que la jument de Gargantua.

On raconte qu'un communiste  tous crins, qui rclamait dans ses crits
le partage universel, vint  hriter de soixante mille francs; il publia
une seconde dition de son livre, dans laquelle il dmontrait que, toute
rflexion faite, il serait plus quitable et plus humain de ne partager
que les fortunes suprieures  trois mille livres de rente. M. Drommel
ne se rendra jamais coupable d'une si criante inconsquence. Il s'est
born  faire insrer dans _la Lumire_ un article explicatif, destin
 tablir nettement que l'tat seul a le droit de mettre en circulation
les espces, et que dans la socit  venir tous les voleurs
continueront d'tre mis sous clef; il propose mme qu'on leur donne
de temps  autre la bastonnade. Il publie en ce moment un rcit de son
voyage. Il dclare dans sa prface que, somme toute, la France n'est pas
un pays aussi corrompu qu'on le prtend, qu'il est facile d'y rencontrer
de jeunes artistes pleins de talent et fort aimables, mais qu'en
revanche les aubergistes et les commissaires de police franais, en
charge ou dmissionnaire, sont de vilains malotrus, qui mriteraient
qu'on leur administrt une verte correction pour leur enseigner les
gards que les races subalternes doivent aux races suprieures.

Patience! rpondaient Panurge et M. Taconet.

FIN



TABLE DES MATIRES


Le roi Appi
Le bel Edwards
Les inconsquences de M. Drommel








End of the Project Gutenberg EBook of Amours fragiles, by Victor Cherbuliez

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AMOURS FRAGILES ***

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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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page at http://pglaf.org

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