The Project Gutenberg EBook of L'le  hlice, by Jules Verne

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Title: L'le  hlice

Author: Jules Verne

Release Date: February 19, 2006 [EBook #17798]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jules Verne

L'LE  HLICE

(1895)




Table des matires


PREMIRE PARTIE
I -- Le Quatuor Concertant
II -- Puissance d'une sonate cacophonique
III -- Un loquace cicrone
IV -- Le Quatuor Concertant dconcert
V -- Standard-Island et Milliard-City
VI -- Invits... _inviti_
VII -- Cap a l'ouest
VIII -- Navigation
IX -- L'archipel des Sandwich
X -- Passage de la ligne
XI -- les Marquises
XII -- Trois semaines aux Pomotou
XIII -- Relche  Tahiti
XIV -- De ftes en ftes
SECONDE PARTIE
I -- Aux les de Cook
II -- D'les en les
III -- Concert  la cour
IV -- Ultimatum britannique
V -- Le Tabou  Tonga-Tabou
VI -- Une collection de fauves
VII -- Battues
VIII -- Fidji et Fidjiens
IX -- Un casus belli
X -- Changement de propritaires
XI -- Attaque et dfense
XII -- Tribord et Bbord, la barre
XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat
XIV -- Dnouement




PREMIRE PARTIE




I -- Le Quatuor Concertant


Lorsqu'un voyage commence mal, il est rare qu'il finisse bien.
Tout au moins, est-ce une opinion qu'auraient le droit de soutenir
quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En
effet, le coach, dans lequel ils avaient d prendre place  la
dernire station du rail-road, vient de verser brusquement contre
le talus de la route.

Personne de bless?... demande le premier, qui s'est lestement
redress sur ses jambes.

-- J'en suis quitte pour une gratignure! rpond le second, en
essuyant sa joue zbre par un clat de verre.

-- Moi pour une corchure! rplique le troisime, dont le mollet
perd quelques gouttes de sang. Tout cela peu grave, en somme. Et
mon violoncelle?... s'crie le quatrime. Pourvu qu'il ne soit
rien arriv  mon violoncelle!

Par bonheur, les tuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les
deux violons, ni l'alto, n'ont souffert du choc, et c'est  peine
s'il sera ncessaire de les remettre au diapason. Des instruments
de bonne marque, n'est-il pas vrai?

Maudit chemin de fer qui nous a laisss en dtresse  moiti
route!... reprend l'un.

-- Maudite voiture qui nous a chavirs en pleine campagne
dserte!... riposte l'autre.

-- Juste au moment o la nuit commence  se faire!... ajoute le
troisime.

-- Heureusement, notre concert n'est annonc que pour aprs-
demain! observe le quatrime.

Puis, diverses rparties cocasses de s'changer entre ces
artistes, qui ont pris gaiement leur msaventure. Et l'un d'eux,
suivant une habitude invtre, empruntant ses calembredaines aux
locutions de la musique, de dire:

En attendant, voil notre coach _mi_ sur le _do_!

-- Pinchinat! crie l'un de ses compagnons.

-- Et mon opinion, continue Pinchinat, c'est qu'il y a un peu trop
_d'accidents  la clef_!

-- Te tairas-tu?...

-- Et que nous ferons bien de _transposer nos morceaux_ dans un
autre coach! ose ajouter Pinchinat. Oui! un peu trop d'accidents,
en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder  l'apprendre.

Tous ces propos ont t tenus en franais. Mais ils auraient pu
l'tre en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott
et de Cooper comme sa propre langue, grce  de nombreuses
prgrinations au milieu des pays d'origine anglo-saxonne. Aussi
est-ce en cette langue qu'ils viennent interpeller le conducteur
du coach.

Le brave homme a le plus souffert, ayant t prcipit de son
sige  l'instant o s'est bris l'essieu de l'avant-train.
Toutefois, cela se rduit  diverses contusions moins graves que
douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d'une
foulure. De l, ncessit de lui trouver quelque mode de transport
jusqu'au prochain village.

C'est miracle, en vrit, que l'accident n'ait provoqu mort
d'homme. La route sinue  travers une contre montagneuse, rasant
des prcipices profonds, borde en maints endroits de torrents
tumultueux, coupe de gus malaisment praticables Si l'avant-
train se ft rompu quelques pas en aval, nul doute que le vhicule
et roul sur les roches de ces abmes, et peut-tre personne
n'aurait-il survcu  la catastrophe.

Quoi qu'il en soit, le coach est hors d'usage. Un des deux
chevaux, dont la tte a heurt une pierre aigu, rle sur le sol.
L'autre est assez grivement bless  la hanche. Donc, plus de
voiture et plus d'attelage.

En somme, la mauvaise chance ne les aura gure pargns, ces
quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux
accidents en vingt-quatre heures... et,  moins qu'on ne soit
philosophe...

 cette poque, San-Francisco, la capitale de l'tat, est en
communication directe par voie ferre avec San-Digo, situe
presque  la frontire de la vieille province californienne. C'est
vers cette importante ville, o ils doivent donner le surlendemain
un concert trs annonc et trs attendu, que se dirigeaient les
quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train
n'tait gure qu' une cinquantaine de milles de San-Digo,
lorsqu'un premier contretemps s'est produit.

Oui, _contretemps!_ comme le dit le plus jovial de la troupe, et
l'on voudra bien tolrer cette expression de la part d'un ancien
laurat de solfge.

Et s'il y a eu une halte force  la station de Paschal, c'est que
la voie avait t emporte par une crue soudaine sur une longueur
de trois  quatre milles. Impossible d'aller reprendre le rail-
road  deux milles au del, le transbordement n'ayant pas encore
t organis, car l'accident ne datait que de quelques heures.

Il a fallu choisir: ou attendre que la voie ft redevenue
praticable, ou prendre,  la prochaine bourgade, une voiture
quelconque pour San-Digo.

C'est  cette dernire solution que s'est arrt le quatuor. Dans
un village voisin, on a dcouvert une sorte de vieux landau
sonnant la ferraille, mang des mites, pas du tout confortable. On
a fait prix avec le louager, on a amorc le conducteur par la
promesse d'un bon pourboire, on est parti avec les instruments
sans les bagages. Il tait environ deux heures de l'aprs-midi,
et, jusqu' sept heures du soir, le voyage s'est accompli sans
trop de difficults ni trop de fatigues. Mais voici qu'un deuxime
_contretemps_ vient de se produire: versement du coach, et si
malencontreux qu'il est impossible de se servir dudit coach pour
continuer la route.

Et le quatuor se trouve  une bonne vingtaine de milles de San-
Digo!

Aussi, pourquoi quatre musiciens, Franais de nationalit, et, qui
plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurs  travers
ces rgions invraisemblables de la Basse-Californie?

Pourquoi?... Nous allons le dire sommairement, et peindre de
quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste
distributeur de rles, allait introduire parmi les personnages de
cette extraordinaire histoire.

Dans le cours de cette anne-l, -- nous ne saurions la prciser 
trente ans prs, -- les tats-Unis d'Amrique ont doubl le nombre
des toiles du pavillon fdratif. Ils sont dans l'entier
panouissement de leur puissance industrielle et commerciale,
aprs s'tre annex le Dominion of Canada jusqu'aux dernires
limites de la mer polaire, les provinces mexicaines,
guatmaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes
jusqu'au canal de Panama. En mme temps, le sentiment de l'art
s'est dvelopp chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs
productions se limitent  un chiffre restreint dans le domaine du
beau, si leur gnie national se montre encore un peu rebelle en
matire de peinture, de sculpture et de musique, du moins le got
des belles oeuvres s'est-il universellement rpandu chez eux. 
force d'acheter au poids de l'or les tableaux des matres anciens
et modernes pour composer des galeries prives ou publiques, 
force d'engager  des prix formidables les artistes lyriques ou
dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils
se sont infus le sens des belles et nobles choses qui leur avait
manqu si longtemps.

En ce qui concerne la musique, c'est  l'audition des Meyerbeer,
des Halvy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des
Mass, des Saint-Sans, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les
clbres compositeurs de la seconde moiti du XIXe sicle, que se
sont d'abord passionns les dilettanti du nouveau continent. Puis,
peu  peu, ils sont venus  la comprhension de l'oeuvre plus
pntrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers
les sources de cet art sublime, qui s'panchait  pleins bords au
cours de XVIIIe sicle. Aprs les opras, les drames lyriques,
aprs les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites
d'orchestre. Et, prcisment,  l'heure o nous parlons, la sonate
fait fureur chez les divers tats de l'Union. On la paierait
volontiers  tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars
la noire, cinq dollars la croche.

C'est alors que, connaissant cet extrme engouement, quatre
instrumentistes de grande valeur eurent l'ide d'aller demander le
succs et la fortune aux tats-Unis d'Amrique. Quatre bons
camarades, anciens lves du Conservatoire, trs connus  Paris,
trs apprcis aux auditions de ce qu'on appelle la musique de
chambre, jusqu'alors peu rpandue dans le Nord-Amrique. Avec
quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment
profond, ils interprtaient les oeuvres de Mozart, de Beethoven,
de Mendelsohn, d'Haydn, de Chopin, crites pour quatre instruments
 cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle!
Rien de bruyant, n'est-il pas vrai, rien qui dnott le mtier,
mais quelle excution irrprochable, quelle incomparable
virtuosit! Le succs de ce quatuor est d'autant plus explicable
qu' cette poque on commenait  se fatiguer des formidables
orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit
qu'un branlement artistement combin des ondes sonores, soit.
Encore ne faut-il pas dchaner ces ondes en temptes
assourdissantes.

Bref, nos quatre instrumentistes rsolurent d'initier les
Amricains aux douces et ineffables jouissances de la musique de
chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et,
pendant ces deux dernires annes, les dilettanti yankees ne leur
mnagrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matines ou
soires musicales furent extrmement suivies. Le Quatuor
Concertant -- ainsi les dsignait-on, -- pouvait  peine suffire
aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fte,
pas de runion, pas de raout, pas de five o'clock, pas de garden-
partys mme qui eussent mrit d'tre signals  l'attention
publique.  cet engouement, ledit quatuor avait empoch de fortes
sommes, lesquelles, si elles se fussent accumules dans les
coffres de la Banque de New-York, auraient constitu dj un joli
capital. Mais pourquoi ne point l'avouer? Ils dpensent largement,
nos Parisiens amricaniss! Ils ne songent gure  thsauriser,
ces princes de l'archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris
got  cette existence d'aventures, assurs de rencontrer partout
et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York  San-
Francisco, de Qubec  la Nouvelle-Orlans, de la Nouvelle-cosse
au Texas, enfin quelque peu bohmes, -- de cette Bohme de la
jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la
plus enviable, la plus aime province de notre vieille France!

Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les prsenter
individuellement et nommment  ceux de nos lecteurs qui n'ont
jamais eu et n'auront mme jamais le plaisir de les entendre.

Yverns, -- premier violon, -- trente-deux ans, taille au-dessus
de la moyenne, ayant eu l'esprit de rester maigre, cheveux blonds
aux pointes boucles, figure glabre, grands yeux noirs, mains
longues, faites pour se dvelopper dmesurment sur la touche de
son Guarnrius, attitude lgante, aimant  se draper dans un
manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de
soie  haute forme, un peu poseur peut-tre, et,  coup sr, le
plus insoucieux de la bande, le moins proccup des questions
d'intrt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des
belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir.

Frascolin, -- deuxime violon, -- trente ans, petit avec une
tendance  l'obsit, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de
barbe, tte forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et
marqu de rouge  l'endroit o portent les pinces de son lorgnon
de myope  monture d'or dont il ne saurait se passer, bon garon,
obligeant, serviable, acceptant les corves pour en dcharger ses
compagnons, tenant la comptabilit du quatuor, prchant l'conomie
et n'tant jamais cout, pas du tout envieux des succs de son
camarade Yverns, n'ayant point l'ambition de s'lever jusqu'au
pupitre du violon solo, excellent musicien d'ailleurs, -- et alors
revtu d'un ample cache-poussire par-dessus son costume de
voyage.

Pinchinat, -- alto, que l'on traite gnralement de Son Altesse,
vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus foltre aussi,
un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entire,
tte fine, yeux spirituels toujours en veil, chevelure tirant sur
le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents
blanches et acres, indcrottable amateur de calembredaines et
calembours, prt  l'attaque comme  la riposte, la cervelle en
perptuel emballement, ce qu'il attribue  la lecture des diverses
cls d'_ut_ qu'exige son instrument, -- un vrai trousseau de
mnagre, disait-il, -- d'une bonne humeur inaltrable, se
plaisant aux farces sans s'arrter aux dsagrments qu'elles
pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois
rprimand, morign, attrap par le chef du Quatuor Concertant.

Car il y a un chef, le violoncelliste Sbastien Zorn, chef par son
talent, chef aussi par son ge, -- cinquante-cinq ans, petit,
boulot, rest blond, les cheveux abondants et ramens en accroche-
coeurs sur les tempes, la moustache hrisse se perdant dans le
fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique
cuite, les yeux luisant  travers les lentilles de ses lunettes
qu'il double d'un lorgnon lorsqu'il dchiffre, les mains poteles,
la droite, accoutume aux mouvements ondulatoires de l'archet,
orne de grosses bagues  l'annulaire et au petit doigt.

Nous pensons que ce lger crayon suffit  peindre l'homme et
l'artiste. Mais ce n'est pas impunment que, pendant une
quarantaine d'annes, on a tenu une bote sonore entre ses genoux.
On s'en ressent toute sa vie, et le caractre en est influenc. La
plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le
verbe haut, la parole dbordante, non sans esprit d'ailleurs. Et
tel est bien Sbastien Zorn, auquel Yverns, Frascolin, Pinchinat
ont trs volontiers abandonn la direction de leurs tournes
musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s'y entend.
Habitus  ses faons imprieuses, ils en rient lorsqu'elles
dpassent la mesure, -- ce qui est regrettable chez un
excutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux
Pinchinat. La composition des programmes, la direction des
itinraires, la correspondance avec les imprsarios, c'est  lui
que sont dvolues ces occupations multiples qui permettent  son
temprament agressif de se manifester en mille circonstances. O
il n'intervenait pas, c'tait dans la question des recettes, dans
le maniement de la caisse sociale, confie aux soins du deuxime
violon et premier comptable, le minutieux et mticuleux Frascolin.

Le quatuor est maintenant prsent, comme il l'et t sur le
devant d'une estrade. On connat les types, sinon trs originaux,
du moins trs distincts qui le composent. Que le lecteur permette
aux incidents de cette singulire histoire de se drouler: il
verra quelle figure sont appels  y faire ces quatre Parisiens,
lesquels, aprs avoir recueilli tant de bravos  travers les tats
de la Confdration amricaine, allaient tre transports... Mais
n'anticipons pas, ne pressons pas le mouvement! s'crierait Son
Altesse, et ayons patience.

Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir,
sur une route dserte de la Basse-Californie, prs des dbris de
leur voiture verse -- musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si
Frascolin, Yverns et lui ont pris philosophiquement leur parti de
l'aventure, si elle leur a mme inspir quelques plaisanteries de
mtier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l'occasion
de se livrer  un accs de colre. Que voulez-vous? Le
violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dt, du sang sous les
ongles. Aussi Yverns prtend-il qu'il descend de la ligne des
Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l'antiquit.

Pour ne point l'oublier, mentionnons que si Sbastien Zorn est
bilieux, Yverns flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d'une
surabondante jovialit, -- tous, excellents camarades, prouvent
les uns pour les autres une amiti de frres. Ils se sentent
runis par un lien que nulle discussion d'intrt ou d'amour-
propre n'aurait pu rompre, par une communaut de gots puiss  la
mme source. Leurs coeurs, comme ces instruments de bonne
fabrication, tiennent toujours l'accord.

Tandis que Sbastien Zorn peste, en palpant l'tui de son
violoncelle pour s'assurer qu'il est sain et sauf, Frascolin
s'approche du conducteur:

Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu'allons-nous faire, s'il
vous plat?

-- Ce que l'on fait, rpond l'homme, quand on n'a plus ni chevaux
ni voiture... attendre...

-- Attendre qu'il en vienne! s'crie Pinchinat. Et s'il n'en doit
pas venir...

-- On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique
n'abandonne jamais.

-- O?... rugit Sbastien Zorn, qui se dmenait fivreusement sur
la route.

-- O il y en a! rplique le conducteur.

-- H! dites donc, l'homme au coach, reprend le violoncelliste
d'une voix qui monte peu  peu vers les hauts registres, est-ce
que c'est rpondre, cela! Comment... voil un maladroit qui nous
verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente
de dire: Tirez-vous del comme vous pourrez!...

Entran par sa loquacit naturelle, Sbastien Zorn commence  se
rpandre en une interminable srie d'objurgations  tout le moins
inutiles, lorsque Frascolin l'interrompt par ces mots:

Laisse-moi faire, mon vieux Zorn. Puis, s'adressant de nouveau
au conducteur: O sommes-nous, mon ami?...

--  cinq milles de Freschal.

-- Une station de railway?...

-- Non... un village prs de la cte.

-- Et y trouverons-nous une voiture?...

-- Une voiture... point... peut-tre une charrette...

-- Une charrette  boeufs, comme au temps des rois mrovingiens!
s'crie Pinchinat.

-- Qu'importe! dit Frascolin.

-- Eh! reprend Sbastien Zorn, demande-lui plutt s'il existe une
auberge dans ce trou de Freschal... J'en ai assez de courir la
nuit...

-- Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque 
Freschal?...

-- Oui... l'auberge o nous devions relayer.

-- Et pour rencontrer ce village, il n'y a qu' suivre la grande
route?...

-- Tout droit.

-- Partons! clame le violoncelliste.

-- Mais, ce brave homme, il serait cruel de l'abandonner l... en
dtresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez-
vous pas... en vous aidant...

-- Impossible! rpond le conducteur. D'ailleurs, je prfre rester
ici... avec mon coach... Quand le jour sera revenu, je verrai  me
sortir de l...

-- Une fois  Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous
envoyer du secours...

-- Oui... l'aubergiste me connat bien, et il ne me laissera pas
dans l'embarras...

-- Partons-nous?... s'crie le violoncelliste, qui vient de
redresser l'tui de son instrument.

--  l'instant, rplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main
pour dposer notre conducteur le long du talus...

En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il
ne peut se servir de ses jambes fort endommages, Pinchinat et
Frascolin le soulvent, le transportent, l'adossent contre les
racines d'un gros arbre dont les basses branches forment en
retombant un berceau de verdure.

Partons-nous?... hurle Sbastien Zorn une troisime fois, aprs
avoir assujetti l'tui sur son dos, au moyen d'une double courroie
dispose _ad hoc_.

-- Voil qui est fait, dit Frascolin. Puis, s'adressant 
l'homme: Ainsi, c'est bien entendu... l'aubergiste de Freschal
vous enverra du secours... Jusque l, vous n'avez besoin de rien,
n'est-ce pas, mon ami?...

-- Si... rpond le conducteur, d'un bon coup de gin, s'il en reste
dans vos gourdes. La gourde de Pinchinat est encore pleine, et
Son Altesse en fait volontiers le sacrifice. Avec cela, mon
bonhomme, dit-il, vous n'aurez pas froid cette nuit... 
l'intrieur! Une dernire objurgation du violoncelliste dcide
ses compagnons  se mettre en route. Il est heureux que leurs
bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d'avoir t
chargs sur le coach. S'ils arrivent  San-Digo avec quelque
retard, du moins nos musiciens n'auront pas la peine de les
transporter jusqu'au village de Freschal. C'est assez des botes 
violon, et, surtout, c'est trop de l'tui  violoncelle. Il est
vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se spare jamais de
son instrument, -- pas plus qu'un soldat de ses armes ou un
limaon de sa coquille.




II -- Puissance d'une sonate cacophonique


D'aller la nuit,  pied, sur une route que l'on ne connat pas, au
sein d'une contre presque dserte, o les malfaiteurs sont
gnralement moins rares que les voyageurs, cela ne laisse pas
d'tre quelque peu inquitant. Telle est la situation faite au
quatuor. Les Franais sont braves, c'est entendu, et ceux-ci le
sont autant que possible. Mais, entre la bravoure et la tmrit,
il existe une limite que la saine raison ne doit pas franchir.
Aprs tout, si le rail-road n'avait pas rencontr une plaine
inonde par les crues, si le coach n'avait pas vers  cinq milles
de Freschal, nos instrumentistes n'auraient pas t dans
l'obligation de s'aventurer nuitamment sur ce chemin suspect.
Esprons, d'ailleurs, qu'il ne leur arrivera rien de fcheux.

Il est environ huit heures, lorsque Sbastien Zorn et ses
compagnons prennent direction vers le littoral, suivant les
indications du conducteur. N'ayant que des tuis  violon en cuir,
lgers et peu encombrants, les violonistes auraient eu mauvaise
grce  se plaindre. Aussi ne se plaignent-ils point, ni le sage
Frascolin, ni le joyeux Pinchinat, ni l'idaliste Yverns. Mais le
violoncelliste avec sa bote  violoncelle, -- une sorte d'armoire
attache sur son dos! On comprend, tant donn son caractre,
qu'il trouve l matire  se mettre en rage. De l, grognements et
geignements, qui s'exhalent sous la forme onomatopique des ah!
des oh! des ouf!

L'obscurit est dj profonde. Des nuages pais chassent  travers
l'espace, se trouant parfois d'troites dchirures, parmi
lesquelles apparat une lune narquoise, presque dans son premier
quartier. On ne sait trop pourquoi, sinon parce qu'il est
hargneux, irritable, la blonde Phoeb n'a pas l'heur de plaire 
Sbastien Zorn. Il lui montre le poing, criant:

Eh bien, que viens-tu faire l avec ton profil bte!... Non! je
ne sais rien de plus imbcile que cette espce de tranche de melon
pas mr, qui se promne l-haut!

-- Mieux vaudrait que la lune nous regardt de face, dit
Frascolin.

-- Et pour quelle raison?... demande Pinchinat.

-- Parce que nous y verrions plus clair.

-- O chaste Diane, dclame Yverns,  des nuits paisible
courrire,  ple satellite de la terre,  l'adore idole de
l'adorable Endymion...

-- As-tu fini ta ballade? crie le violoncelliste. Quand ces
premiers violons se mettent  dmancher sur la chanterelle...

-- Allongeons le pas, dit Frascolin, ou nous risquons de coucher 
la belle toile...

-- S'il y en avait... et de manquer notre concert  San-Digo!
observe Pinchinat.

-- Une jolie ide, ma foi! s'crie Sbastien Zorn, en secouant sa
bote qui rend un son plaintif.

-- Mais cette ide, mon vieux camaro, dit Pinchinat, elle vient de
toi...

-- De moi?...

-- Sans doute! Que ne sommes-nous rests  San-Francisco, o nous
avions  charmer toute une collection d'oreilles californiennes!

-- Encore une fois, demande le violoncelliste, pourquoi sommes-
nous partis?...

-- Parce que tu l'as voulu.

-- Eh bien, il faut avouer que j'ai eu l une inspiration
dplorable, et si...

-- Ah!... mes amis! dit alors Yverns, en montrant de la main
certain point du ciel, o un mince rayon de lune ourle d'un liser
blanchtre les bords d'un nuage.

-- Qu'y a-t-il, Yverns?...

-- Voyez si ce nuage ne se dessine pas en forme de dragon, les
ailes dployes, une queue de paon tout oeille des cent yeux
d'Argus!

Il est probable que Sbastien Zorn ne possde pas cette puissance
de vision centuple, qui distinguait le gardien de la fille
d'Inachus, car il n'aperoit pas une profonde ornire o son pied
s'engage malencontreusement. De l une chute sur le ventre, si
bien qu'avec sa bote au dos, il ressemble  quelque gros
coloptre rampant  la surface du sol.

Violente rage de l'instrumentiste, -- et il y a de quoi rager, --
puis objurgations  l'adresse du premier violon, en admiration
devant son monstre arien. C'est la faute d'Yverns! affirme
Sbastien Zorn. Si je n'avais pas voulu regarder son maudit
dragon...

-- Ce n'est plus un dragon, c'est maintenant une amphore! Avec un
sens imaginatif mdiocrement dvelopp, on peut la voir aux mains
d'Hb qui verse le nectar...

-- Prenons garde qu'il y ait beaucoup d'eau dans ce nectar,
s'crie Pinchinat, et que ta charmante desse de la jeunesse nous
arrose  pleines douches! Ce serait l une complication, et il
est vrai que le temps tourne  la pluie. Donc, la prudence
commande de hter la marche afin de chercher abri  Freschal.

On relve le violoncelliste, tout colre, on le remet sur ses
pieds, tout grognon. Le complaisant Frascolin offre de se charger
de sa boite. Sbastien Zorn refuse d'abord d'y consentir... Se
sparer de son instrument... un violoncelle de Gand et Bernardel,
autant dire une moiti de lui-mme... Mais il doit se rendre, et
cette prcieuse moiti passe sur le dos du serviable Frascolin,
lequel confie son lger tui au susdit Zorn.

La route est reprise. On va d'un bon pas pendant deux milles.
Aucun incident  noter. Nuit qui se fait de plus en plus noire
avec menaces de pluie. Quelques gouttes tombent, trs grosses,
preuve qu'elles proviennent de nuages levs et orageux. Mais
l'amphore de la jolie Hb d'Yverns ne s'panche pas davantage,
et nos quatre noctambules ont l'espoir d'arriver  Freschal dans
un tat de siccit parfaite.

Restent toujours de minutieuses prcautions  prendre afin
d'viter des chutes sur cette route obscure, profondment ravine,
se brisant parfois  des coudes brusques, borde de larges
anfractuosits, longeant de sombres prcipices, ou l'on entend
mugir la trompette des torrents. Avec sa disposition d'esprit, si
Yverns trouve la situation potique, Frascolin la trouve
inquitante.

Il y a lieu de craindre galement de certaines rencontres
fcheuses qui rendent assez problmatique la scurit des
voyageurs sur ces chemins de la Basse-Californie. Le quatuor n'a
pour toute arme que les archets de trois violons et d'un
violoncelle, et cela peut paratre insuffisant en un pays o
furent invents les revolvers Colt, extraordinairement
perfectionns  cette poque. Si Sbastien Zorn et ses camarades
eussent t Amricains, ils se fussent munis d'un de ces engins de
poche engain dans un gousset spcial du pantalon. Rien que pour
aller en rail-road de San-Francisco  San-Digo, un vritable
Yankee ne se serait pas mis en voyage sans emporter ce viatique 
six coups. Mais des Franais ne l'avaient point jug ncessaire.
Ajoutons mme qu'ils n'y ont pas song, et peut-tre auront-ils 
s'en repentir.

Pinchinat marche en tte, fouillant du regard les talus de la
route. Lorsqu'elle est trs encaisse  droite et  gauche, il y a
moins  redouter d'tre surpris par une agression soudaine. Avec
ses instincts de loustic, Son Altesse se sent des vellits de
monter quelque mauvaise fumisterie  ses camarades, des envies
btes de leur faire peur, par exemple de s'arrter court, de
murmurer d'une voix trmolante d'effroi:

Hein!... l-bas... qu'est-ce que je vois?... Tenons-nous prts 
tirer...

Mais, quand le chemin s'enfonce  travers une paisse fort, au
milieu de ces mammoth-trees, ces squoias hauts de cent cinquante
pieds, ces gants vgtaux des rgions californiennes, la
dmangeaison de plaisanter lui passe. Dix hommes peuvent
s'embusquer derrire chacun de ces normes troncs... Une vive
lueur suivie d'une dtonation sche... le rapide sifflement d'une
balle... ne va-t-on pas la voir... ne va-t-on pas l'entendre?...
En de tels endroits, videmment disposs pour une attaque
nocturne, un guet-apens est tout indiqu. Si, par bonheur, on ne
doit pas prendre contact avec les bandits, c'est que cet estimable
type a totalement disparu de l'Ouest-Amrique, ou qu'il s'occupe
alors d'oprations financires sur les marchs de l'ancien et du
nouveau continent!... Quelle fin pour les arrire-petits-fils des
Karl Moor et des Jean Sbogar!  qui ces rflexions doivent-elles
venir si ce n'est  Yverns? Dcidment, -- pense-t-il, -- la
pice n'est pas digne du dcor!

Tout  coup Pinchinat reste immobile.

Frascolin qui le suit en fait autant.

Sbastien Zorn et Yverns les rejoignent aussitt.

Qu'y a-t-il?... demande le deuxime violon.

-- J'ai cru voir... rpond l'alto.

Et ce n'est point une plaisanterie de sa part. Trs rellement une
forme vient de se mouvoir entre les arbres.

Humaine ou animale?... interroge Frascolin.

-- Je ne sais.

Lequel et le mieux valu, personne ne se ft hasard  le dire. On
regarde, en groupe serr, sans bouger, sans prononcer une parole.
Par une claircie des nuages, les rayons lunaires baignent alors
le dme de cette obscure fort et,  travers la ramure des
squoias, filtrent jusqu'au sol. Les dessous sont visibles sur un
rayon d'une centaine de pas. Pinchinat n'a point t dupe d'une
illusion. Trop grosse pour un homme, cette masse ne peut tre que
celle d'un quadrupde de forte taille. Quel quadrupde?... Un
fauve?... Un fauve  coup sr... Mais quel fauve?... Un
plantigrade! dit Yverns.

-- Au diable l'animal, murmure Sbastien Zorn d'une voix basse
mais impatiente, et par animal, c'est toi que j'entends,
Yverns!... Ne peux-tu donc parler comme tout le monde?... Qu'est-
ce que c'est que a, un plantigrade?

-- Une bte qui marche sur ses plantes! explique Pinchinat.

-- Un ours! rpond Frascolin. C'est un ours, en effet, un ours
grand module. On ne rencontre ni lions, ni tigres, ni panthres
dans ces forts de la Basse-Californie. Les ours en sont les htes
habituels, avec lesquels les rapports sont gnralement
dsagrables. On ne s'tonnera pas que nos Parisiens aient, d'un
commun accord, l'ide de cder la place  ce plantigrade. N'tait-
il pas chez lui, d'ailleurs... Aussi le groupe se resserre-t-il,
marchant  reculons, de manire  faire face  la bte, lentement,
posment, sans avoir l'air de fuir. La bte suit  petits pas,
agitant ses pattes antrieures comme des bras de tlgraphe, se
balanant sur les hanches comme une manola  la promenade.
Graduellement elle gagne du terrain, et ses dmonstrations
deviennent hostiles, -- des cris rauques, un battement de
mchoires qui n'a rien de rassurant. Si nous dcampions, chacun
de son ct?... propose Son Altesse.

-- N'en faisons rien! rpond Frascolin. Il y en aurait un de nous
qui serait rattrap, et qui paierait pour les autres! Cette
imprudence ne fut pas commise, et il est vident qu'elle aurait pu
avoir des consquences fcheuses.

Le quatuor arrive ainsi, en faisceau,  la limite d'une clairire
moins obscure. L'ours s'est rapproch -- une dizaine de pas
seulement. L'endroit lui parat-il propice  une agression?...
C'est probable, car ses hurlements redoublent, et il hte sa
marche.

Recul prcipit du groupe, et recommandations plus instantes du
deuxime violon:

Du sang-froid... du sang-froid, mes amis!

La clairire est traverse, et l'on retrouve l'abri des arbres.
Mais l, le danger n'est pas moins grand. En se dfilant d'un
tronc  un autre, l'animal peut bondir sans qu'il soit possible de
prvenir son attaque, et c'est bien ce qu'il allait faire, lorsque
ses terribles grognements cessent, son pas se ralentit...

L'paisse ombre vient de s'emplir d'une musique pntrante, un
_largo_ expressif dans lequel l'me d'un artiste se rvle tout
entire.

C'est Yverns, qui, son violon tir de l'tui, le fait vibrer sous
la puissante caresse de l'archet. Une ide de gnie! Et pourquoi
des musiciens n'auraient-ils pas demand leur salut  la musique?
Est-ce que les pierres, mues par les accords d'Amphion, ne
venaient pas d'elles-mmes se ranger autour de Thbes? Est-ce que
les btes froces, apprivoises par ses inspirations lyriques,
n'accouraient pas aux genoux d'Orphe? Eh bien, il faut croire que
cet ours californien, sous l'influence de prdispositions
ataviques, est aussi artistement dou que ses congnres de la
Fable, car sa frocit s'teint, ses instincts de mlomane le
dominent, et  mesure que le quatuor recule en bon ordre, il le
suit, laissant chapper de petits cris de dilettante. Pour un peu,
il et cri: bravo!...

Un quart d'heure plus tard, Sbastien Zorn et ses compagnons sont
 la lisire du bois. Ils la franchissent, Yverns toujours
violonnant... L'animal s'est arrt. Il ne semble pas qu'il ait
l'intention d'aller au del. Il frappe ses grosses pattes l'une
contre l'autre. Et alors Pinchinat lui aussi, saisit son
instrument et s'crie: La danse des ours, et de l'entrain! Puis,
tandis que le premier violon racle  tous crins ce motif si connu
en ton majeur, l'alto le soutient d'une basse aigre et fausse sur
la mdiante mineure... L'animal entre alors en danse, levant le
pied droit, levant le pied gauche, se dmenant, se contorsionnant,
et il laisse le groupe s'loigner sur la route. Peuh! observe
Pinchinat, ce n'tait qu'un ours de cirque.

-- N'importe! rpond Frascolin. Ce diable d'Yverns a eu l une
fameuse ide!

-- Filons... _allegretto_, rplique le violoncelliste, et sans
regarder derrire soi! Il est environ neuf heures, lorsque les
quatre disciples d'Apollon arrivent sains et saufs  Freschal. Ils
ont march d'un fameux pas pendant cette dernire tape, bien que
le plantigrade ne soit plus  leurs trousses. Une quarantaine de
maisons, ou mieux de maisonnettes en bois, autour d'une place
plante de htres, voil Freschal, village isol que deux milles
sparent de la cte. Nos artistes se glissent entre quelques
habitations ombrages de grands arbres, dbouchent sur une place,
entrevoient au fond le modeste clocher d'une modeste glise, se
forment en rond, comme s'ils allaient excuter un morceau de
circonstance, et s'immobilisent en cet endroit, avec l'intention
d'y confrer.

a! un village?... dit Pinchinat.

-- Tu ne t'attendais pas  trouver une cit dans le genre de
Philadelphie ou de New-York? rplique Frascolin.

-- Mais il est couch, votre village! riposte Sbastien Zorn, en
haussant les paules.

-- Ne rveillons pas un village qui dort! soupire mlodieusement
Yverns.

-- Rveillons-le, au contraire! s'crie Pinchinat. En effet, -- 
moins de vouloir passer la nuit en plein air, il faut bien en
venir  ce procd. Du reste, place absolument dserte, silence
complet. Pas un contrevent entr'ouvert, pas une lumire aux
fentres. Le palais de la _Belle au bois dormant_ aurait pu
s'lever l dans des conditions de tout repos et de toute
tranquillit.

Eh bien... et l'auberge?... demande Frascolin.

Oui... l'auberge dont le conducteur avait parl, o ses voyageurs
en dtresse doivent rencontrer bon accueil et bon gte?... Et
l'aubergiste qui s'empresserait d'envoyer du secours  l'infortun
coach-man?... Est-ce que ce pauvre homme a rv ces choses?... Ou,
-- autre hypothse, -- Sbastien Zorn et sa troupe se sont-ils
gars?... N'est-ce point ici le village de Freschal?...

Ces questions diverses exigent une rponse premptoire. Donc,
ncessit d'interroger un des habitants du pays, et, pour ce
faire, de frapper  la porte d'une des maisonnettes, --  celle de
l'auberge, autant que possible, si une heureuse chance permet de
la dcouvrir.

Voici donc les quatre musiciens oprant une reconnaissance autour
de la tnbreuse place, frlant les faades, essayant d'apercevoir
une enseigne pendue  quelque devanture... D'auberge, il n'y a pas
apparence.

Eh bien,  dfaut d'auberge, il n'est pas admissible qu'il n'y ait
point l quelque case hospitalire, et comme on n'est pas en
cosse, on agira  l'amricaine. Quel est le natif de Freschal qui
refuserait un et mme deux dollars par personne pour un souper et
un lit?

Frappons, dit Frascolin.

-- En mesure, ajoute Pinchinat, et  six-huit! On et frapp 
trois ou  quatre temps, que le rsultat aurait t identique.
Aucune porte, aucune fentre ne s'ouvre, et, cependant, le Quatuor
Concertant a mis une douzaine de maisons en demeure de lui
rpondre.

Nous nous sommes tromps, dclare Yverns... Ce n'est pas un
village, c'est un cimetire, o, si l'on y dort, c'est de
l'ternel sommeil... _Vox clamantis in deserto._

_-- Amen!..._ rpond Son Altesse avec la grosse voix d'un chantre
de cathdrale. Que faire, puisqu'on s'obstine  ce silence
complet? Continuer sa route vers San-Digo?... On crve de faim et
de fatigue, c'est le mot... Et puis, quel chemin suivre, sans
guide, au milieu de cette obscure nuit?... Essayer d'atteindre un
autre village!... Lequel?...  s'en rapporter au coachman, il n'en
existe aucun sur cette partie du littoral... On ne ferait que
s'garer davantage... Le mieux est d'attendre le jour!...
Pourtant, de passer une demi-douzaine d'heures sans abri, sous un
ciel qui se chargeait de gros nuages bas, menaant de se rsoudre
en averses, cela n'est pas  proposer -- mme  des artistes.
Pinchinat eut alors une ide. Ses ides ne sont pas toujours
excellentes, mais elles abondent en son cerveau. Celle-ci,
d'ailleurs obtient l'approbation du sage Frascolin.

Mes amis, dit-il, pourquoi ce qui nous a russi vis--vis d'un
ours ne nous russirait-il pas vis--vis d'un village
californien?... Nous avons apprivois ce plantigrade avec un peu
de musique... Rveillons ces ruraux par un vigoureux concert, o
nous n'pargnerons ni les _forte_ ni les _allegro_...

-- C'est  tenter, rpond Frascolin. Sbastien Zorn n'a mme pas
laiss finir la phrase de Pinchinat. Son violoncelle retir de
l'tui et dress sur sa pointe d'acier, debout, puisqu'il n'a pas
de sige  sa disposition, l'archet  la main, il est prt 
extraire toutes les voix emmagasines dans cette carcasse sonore.
Presque aussitt, ses camarades sont prts  le suivre jusqu'aux
dernires limites de l'art.

Le quatuor en _si bmol_ d'Onslow, dit-il. Allons... Une mesure
pour rien!

Ce quatuor d'Onslow, ils le savaient par coeur, et de bons
instrumentistes n'ont certes pas besoin d'y voir clair pour
promener leurs doigts habiles sur la touche d'un violoncelle, de
deux violons et d'un alto.

Les voici donc qui s'abandonnent  leur inspiration. Jamais peut-
tre ils n'ont jou avec plus de talent et plus d'me dans les
casinos et sur les thtres de la Confdration amricaine.
L'espace s'emplit d'une sublime harmonie, et,  moins d'tre
sourds, comment des tres humains pourraient-ils rsister? Et-on
t dans un cimetire, ainsi que l'a prtendu Yverns, que, sous
le charme de cette musique, les tombes se fussent entr'ouvertes,
les morts se seraient redresss, les squelettes auraient battu des
mains...

Et cependant les maisons restent closes, les dormeurs ne
s'veillent pas. Le morceau s'achve dans les clats de son
puissant final, sans que Freschal ait donn signe d'existence.

Ah! c'est comme cela! s'crie Sbastien Zorn, au comble de la
fureur. Il faut un charivari, comme  leurs ours, pour leurs
oreilles de sauvages?... Soit! recommenons, mais toi, Yverns,
joue en _r_, toi, Frascolin, en _mi_, toi, Pinchinat, en _sol_.
Moi, je reste en _si bmol_, et, maintenant,  tour de bras!

Quelle cacophonie! Quel dchirement des tympans! Voil qui
rappelle bien cet orchestre improvis, dirig par le prince de
Joinville, dans un village inconnu d'une rgion brsilienne! C'est
 croire que l'on excute sur des vinaigrius quelque horrible
symphonie, -- du Wagner jou  rebours!...

En somme, l'ide de Pinchinat est excellente. Ce qu'une admirable
excution n'a pu obtenir, c'est ce charivari qui l'obtient.
Freschal commence  s'veiller. Des vitres s'allument a et l.
Deux ou trois fentres s'clairent. Les habitants du village ne
sont pas morts, puisqu'ils donnent signe d'existence. Ils ne sont
pas sourds, puisqu'ils entendent et coutent...

On va nous jeter des pommes! dit Pinchinat, pendant une pause,
car,  dfaut de la tonalit du morceau, la mesure a t respecte
scrupuleusement.

-- Eh! tant mieux... nous les mangerons! rpond le pratique
Frascolin. Et, au commandement de Sbastien Zorn, le concert
reprend de plus belle. Puis, lorsqu'il s'est termin par un
vigoureux accord parfait en quatre tons diffrents, les artistes
s'arrtent. Non! ce ne sont pas des pommes qu'on leur jette 
travers vingt ou trente fentres bantes, ce sont des
applaudissements, des hurrahs, des hips! hips! hips! Jamais les
oreilles freschaliennes ne se sont emplies de telles jouissances
musicales! Et, nul doute que toutes les maisons ne soient prtes 
recevoir hospitalirement de si incomparables virtuoses.

Mais, tandis qu'ils se livraient  cette fougue instrumentale, un
nouveau spectateur s'est avanc de quelques pas, sans qu'ils
l'aient vu venir. Ce personnage, descendu d'une sorte de char 
bancs lectrique, se tient  un angle de la place. C'est un homme
de haute taille et d'assez forte corpulence, autant qu'on en
pouvait juger par cette nuit sombre.

Or, tandis que nos Parisiens se demandent si, aprs les fentres,
les portes des maisons vont s'ouvrir pour les recevoir, -- ce qui
parait au moins fort incertain, -- le nouvel arriv s'approche,
et, en parfaite langue franaise, dit d'un ton aimable:

Je suis un dilettante, messieurs, et je viens d'avoir la bonne
fortune de vous applaudir...

-- Pendant notre dernier morceau?... rplique d'un ton ironique
Pinchinat.

-- Non, Messieurs... pendant le premier, et j'ai rarement entendu
excuter avec plus de talent ce quatuor d'Onslow! Ledit
personnage est un connaisseur,  n'en pas douter.

Monsieur, rpond Sbastien Zorn au nom de ses camarades, nous
sommes trs sensibles  vos compliments... Si notre second morceau
a dchir vos oreilles, c'est que...

-- Monsieur, rpond l'inconnu, en interrompant une phrase qui et
t longue, je n'ai jamais entendu jouer si faux avec tant de
perfection. Mais j'ai compris pourquoi vous agissiez de la sorte.
C'tait pour rveiller ces braves habitants de Freschal, qui se
sont dj rendormis... Eh bien, messieurs, ce que vous tentiez
d'obtenir d'eux par ce moyen dsespr, permettez-moi de vous
l'offrir...

-- L'hospitalit?... demande Frascolin.

-- Oui, l'hospitalit, une hospitalit ultra-cossaise. Si je ne
me trompe, j'ai devant moi ce Quatuor Concertant, renomm dans
toute notre superbe Amrique, qui ne lui a pas marchand son
enthousiasme...

-- Monsieur, croit devoir dire Frascolin, nous sommes vraiment
flatts... Et... cette hospitalit, o pourrions-nous la trouver,
grce  vous?...

--  deux milles d'ici.

-- Dans un autre village?...

-- Non... dans une ville.

-- Une ville importante?...

-- Assurment.

-- Permettez, observe Pinchinat, on nous a dit qu'il n'y avait
aucune ville avant San-Digo...

-- C'est une erreur... que je ne saurais m'expliquer.

-- Une erreur?... rpte Frascolin.

-- Oui, messieurs, et, si vous voulez m'accompagner, je vous
promets l'accueil auquel ont droit des artistes de votre valeur.

-- Je suis d'avis d'accepter... dit Yverns.

-- Et je partage ton avis, affirme Pinchinat.

-- Un instant... un instant, s'crie Sbastien Zorn, et n'allons
pas plus vite que le chef d'orchestre!

-- Ce qui signifie?... demande l'Amricain.

-- Que nous sommes attendus  San-Digo, rpond Frascolin.

--  San-Digo, ajoute le violoncelliste, o la ville nous a
engags pour une srie de matines musicales, dont la premire
doit avoir lieu aprs-demain dimanche...

-- Ah! rplique le personnage, d'un ton qui dnote une assez vive
contrarit. Puis, reprenant: Qu' cela ne tienne, messieurs,
ajoute-t-il. En une journe, vous aurez le temps de visiter une
cit qui en vaut la peine, et je m'engage  vous faire reconduire
 la prochaine station, de manire que vous puissiez tre  San-
Digo  l'heure voulue!

Ma foi, l'offre est sduisante, et aussi la bien venue. Voil le
quatuor assur de trouver une bonne chambre dans un bon htel, --
sans parler des gards que leur garantit cet obligeant personnage.

Acceptez-vous, messieurs?...

-- Nous acceptons, rpond Sbastien Zorn, que la faim et la
fatigue disposent  favorablement accueillir une invitation de ce
genre.

-- C'est entendu, rplique l'Amricain. Nous allons partir 
l'instant... En vingt minutes nous serons arrivs, et vous me
remercierez, j'en suis sr!

Il va sans dire qu' la suite des derniers hurrahs provoqus par
le concert charivarique, les fentres des maisons se sont
refermes. Ses lumires teintes, le village de Freschal est
replong dans un profond sommeil.

L'Amricain et les quatre artistes rejoignent le char  bancs, y
dposent leurs instruments, se placent  l'arrire, tandis que
l'Amricain s'installe sur le devant, prs du conducteur-
mcanicien. Un levier est manoeuvr, les accumulateurs lectriques
fonctionnent, le vhicule s'branle, et il ne tarde pas  prendre
une rapide allure, en se dirigeant vers l'ouest.

Un quart d'heure aprs, une vaste lueur blanchtre apparat, une
blouissante diffusion de rayons lunaires. L est une ville, dont
nos Parisiens n'auraient pu souponner l'existence.

Le char  bancs s'arrte alors, et Frascolin de dire: Enfin nous
voici sur le littoral.

-- Le littoral... non, rpondit l'Amricain. C'est un cours d'eau
que nous avons  traverser...

-- Et comment?... demande Pinchinat.

-- Au moyen de ce bac dans lequel le char  bancs va prendre
place. En effet, il y a l un de ces ferry-boats, si nombreux aux
tats-Unis, et sur lequel s'embarque le char  bancs avec ses
passagers. Sans doute, ce ferry-boat est m lectriquement, car il
ne projette aucune vapeur, et en deux minutes, au del du cours
d'eau, il vient accoster le quai d'une darse au fond d'un port. Le
char  bancs reprend sa route  travers les alles d'une campagne,
il pntre dans un parc, au-dessus duquel des appareils ariens
versent une lumire intense.  la grille de ce parc s'ouvre une
porte, qui donne accs sur une large et longue rue pave de dalles
sonores. Cinq minutes plus tard, les artistes descendent au bas du
perron d'un confortable htel, o ils sont reus avec un
empressement de bon augure, grce  un mot dit par l'Amricain. On
les conduit aussitt devant une table servie avec luxe, et ils
soupent de bon apptit, qu'on veuille bien le croire. Le repas
achev, le majordome les mne  une chambre spacieuse, claire de
lampes  incandescence, que des interrupteurs permettront de
transformer en douces veilleuses. L, enfin, remettant au
lendemain l'explication de ces merveilles, ils s'endorment dans
les quatre lits disposs aux quatre angles de la chambre, et
ronflent avec cet ensemble extraordinaire qui a fait la renomme
du Quatuor Concertant.




III -- Un loquace cicrone


Le lendemain, ds sept heures, ces mots, ou plutt ces cris
retentissent dans la chambre commune, aprs une clatante
imitation du son de la trompette, -- quelque chose comme la diane
au rveil d'un rgiment:

Allons!... houp!... sur pattes... et en deux temps! vient de
vocifrer Pinchinat.

Yverns, le plus nonchalant du quatuor, et prfr mettre trois
temps -- et mme quatre --  se dgager des chaudes couvertures de
son lit. Mais il lui faut suivre l'exemple de ses camarades et
quitter la position horizontale pour la position verticale.

Nous n'avons pas une minute  perdre... pas une seule! observe
Son Altesse.

-- Oui, rpondit Sbastien Zorn, car c'est demain que nous devons
tre rendus  San-Digo.

-- Bon! rplique Yverns, une demi-journe suffira  visiter la
ville de cet aimable Amricain.

-- Ce qui m'tonne, ajoute Frascolin, c'est qu'il existe une cit
importante dans le voisinage de Freschal!... Comment notre
coachman a-t-il oubli de nous l'indiquer?

-- L'essentiel est que nous y soyons, ma vieille clef de sol, dit
Pinchinat, et nous y sommes!  travers deux larges fentres, la
lumire pntre  flots dans la chambre, et la vue se prolonge
pendant un mille sur une rue superbe, plante d'arbres.

Les quatre amis procdent  leur toilette dans un cabinet
confortable, -- rapide et facile besogne, car il est machin
suivant les derniers perfectionnements modernes: robinets
thermomtriquement gradus pour l'eau chaude et pour l'eau froide,
cuvettes se vidant par un basculage automatique, chauffe-bains,
chauffe-fers, pulvrisateurs d'essences parfumes fonctionnant 
la demande, ventilateurs-moulinets actionns par un courant
voltaque, brosses mues mcaniquement, les unes auxquelles il
suffit de prsenter sa tte, les autres ses vtements ou ses
bottes pour obtenir un nettoyage ou un cirement complets.

Puis, en maint endroit, sans compter l'horloge et les ampoules
lectriques, qui s'panouissent  porte de la main, des boutons
de sonnettes ou de tlphones mettent en communication instantane
les divers services de l'tablissement.

Et non seulement Sbastien Zorn et ses compagnons peuvent
correspondre avec l'htel, mais aussi avec les divers quartiers de
la ville, et peut-tre, -- c'est l'avis de Pinchinat, -- avec
n'importe quelle cit des tats-Unis d'Amrique.

Ou mme des deux mondes, ajoute Yverns. En attendant qu'ils
eussent l'occasion de faire cette exprience, voici,  sept heures
quarante-sept, que cette phrase leur est tlphone en langue
anglaise: Calistus Munbar prsente ses civilits matinales 
chacun des honorables membres du Quatuor Concertant, et les prie
de descendre, ds qu'ils seront prts, au dining-room
d'_Excelsior-Hotel_, o leur est servi un premier djeuner.
_Excelsior-Hotel_! dit Yverns. Le nom de ce caravansrail est
superbe!

-- Calistus Munbar, c'est notre obligeant Amricain, remarque
Pinchinat, et le nom est splendide!

-- Mes amis, s'crie le violoncelliste, dont l'estomac est aussi
imprieux que son propritaire, puisque le djeuner est sur la
table, allons djeuner, et puis...

-- Et puis... parcourons la ville, ajoute Frascolin. Mais quelle
peut tre cette ville?

Nos Parisiens tant habills ou  peu prs, Pinchinat rpond
tlphoniquement qu'avant cinq minutes, ils feront honneur 
l'invitation de M. Calistus Munbar.

En effet, leur toilette acheve, ils se dirigent vers un ascenseur
qui se met en mouvement et les dpose dans le hall monumental de
l'htel. Au fond se dveloppe la porte du dining-room, une vaste
salle tincelante de dorures.

Je suis le vtre, messieurs, tout le vtre!

C'est l'homme de la veille, qui vient de prononcer cette phrase de
huit mots. Il appartient  ce type de personnages dont on peut
dire qu'ils se prsentent d'eux-mmes. Ne semble-t-il pas qu'on
les connaisse depuis longtemps, ou, pour employer une expression
plus juste, depuis toujours?

Calistus Munbar doit avoir de cinquante  soixante ans, mais il
n'en parat que quarante-cinq. Sa taille est au-dessus de la
moyenne; son gaster bedonne lgrement; ses membres sont gros et
forts; il est vigoureux et sain avec des mouvements fermes; il
crve la sant, si l'on veut bien permettre cette locution.

Sbastien Zorn et ses amis ont maintes fois rencontr des gens de
ce type, qui n'est pas rare aux tats-Unis. La tte de Calistus
Munbar est norme, en boule, avec une chevelure encore blonde et
boucle, qui s'agite comme une frondaison tortille par la brise;
le teint est trs color: la barbe jauntre, assez longue, se
divise en pointes; la moustache est rase; la bouche, releve aux
commissures des lvres, est souriante, railleuse surtout; les
dents sont d'un ivoire clatant; le nez, un peu gros du bout, 
narines palpitantes, solidement implant  la base du front avec
deux plis verticaux au-dessus, supporte un binocle, que retient un
fil d'argent fin et souple comme un fil de soie. Derrire les
lentilles de ce binocle rayonne un oeil mobile,  l'iris verdtre,
 la prunelle allume d'une braise. Cette tte est rattache aux
paules par un cou de taureau. Le tronc est carrment tabli sur
des cuisses charnues, des jambes d'aplomb, des pieds un peu en
dehors.

Calistus Munbar est vtu d'un veston trs ample, en toffe
diagonale, couleur cachou. Hors de la poche latrale se glisse
l'angle d'un mouchoir  vignettes. Le gilet est blanc, trs vid,
 trois boutons d'or. D'une poche  l'autre festonne une chane
massive, ayant  un bout un chronomtre,  l'autre un podomtre,
sans parler des breloques qui tintinnabulent au centre. Cette
orfvrerie se complte par un chapelet de bagues dont sont ornes
les mains grasses et roses. La chemise est d'une blancheur
immacule, raide et brillante d'empois, constelle de trois
diamants, surmonte d'un col largement rabattu, sous le pli duquel
s'enroule une imperceptible cravate, simple galon mordor. Le
pantalon, d'toffe raye,  vastes plis, retombe en se
rtrcissant sur des bottines laces avec agrafes d'aluminium.

Quant  la physionomie de ce Yankee, elle est au plus haut point
expressive, toute en dehors, -- la physionomie des gens qui ne
doutent de rien, et qui en ont vu bien d'autres, comme on dit.
Cet homme est un dbrouillard,  coup sur, et c'est aussi un
nergique, ce qui se reconnat  la tonicit de ses muscles,  la
contraction apparente de son sourciller et de son masster. Enfin,
il rit volontiers avec clat, mais son rire est plutt nasal
qu'oral, une sorte de ricanement, le _hennitus_ indiqu par les
physiologistes.

Tel est ce Calistus Munbar.  l'entre du Quatuor, il a soulev
son large chapeau que ne dparerait pas une plume Louis XIII, il
serre la main des quatre artistes. Il les conduit devant une table
o bouillonne la thire, o fument les rties traditionnelles. Il
parle tout le temps, ne laissant pas place  une seule question, -
- peut-tre pour esquiver une rponse, -- vantant les splendeurs
de sa ville, l'extraordinaire cration de cette cit, monologuant
sans interruption, et, lorsque le djeuner est achev, terminant
son monologue par ces mots:

Venez, messieurs, et veuillez me suivre. Mais une
recommandation...

-- Laquelle? demande Frascolin.

-- Il est expressment dfendu de cracher dans nos rues...

-- Nous n'avons pas l'habitude... proteste Yverns.

-- Bon!... cela vous pargnera des amendes!

-- Ne pas cracher... en Amrique! murmure Pinchinat d'un ton o
la surprise se mle  l'incrdulit.

Il et t difficile de se procurer un guide doubl d'un cicrone
plus complet que Calistus Munbar. Cette ville, il la connat 
fond. Pas un htel dont il ne puisse nommer le propritaire, pas
une maison dont il ne sache qui l'habite, pas un passant dont il
ne soit salu avec une familiarit sympathique.

Cette cit est rgulirement construite. Les avenues et les rues,
pourvues de vrandas au-dessus des trottoirs, se coupent  angles
droits, une sorte d'chiquier. L'unit se retrouve en son plan
gomtral. Quant  la varit, elle ne manque point, et dans leur
style comme dans leur appropriation intrieure, les habitations
n'ont suivi d'autre rgle que la fantaisie de leurs architectes.
Except le long de quelques rues commerantes, ces demeures
affectent un air de palais, avec leurs cours d'honneur flanques
de pavillons lgants, l'ordonnance architecturale de leurs
faades, le luxe que l'on pressent  l'intrieur des appartements,
les jardins pour ne pas dire les parcs disposs en arrire. Il est
 remarquer, toutefois, que les arbres, de plantation rcente sans
doute, n'ont pas encore atteint leur complet dveloppement. De
mme pour les squares, mnags  l'intersection des principales
artres de la ville, tapisss de pelouses d'une fracheur tout
anglaise, dont les massifs, o se mlangent les essences des zones
tempres et torrides, n'ont pas aspir des entrailles du sol
assez de puissance vgtative. Aussi cette particularit naturelle
prsente-t-elle un contraste frappant avec la portion de l'Ouest-
Amrique, o abondent les forts gantes dans le voisinage des
grandes cits californiennes.

Le quatuor allait devant lui, observant ce quartier de la ville,
chacun  sa manire, Yverns attir par ce qui n'attire pas
Frascolin, Sbastien Zorn s'intressant  ce qui n'intresse point
Pinchinat, -- tous, en somme, trs curieux du mystre qui
enveloppe la cit inconnue. De cette diversit de vues devra
sortir un ensemble de remarques assez justes. D'ailleurs, Calistus
Munbar est l, et il a rponse  tout. Que disons-nous rponse?...
Il n'attend pas qu'on l'interroge, il parle, il parle, et il n'y a
qu' le laisser parler. Son moulin  paroles tourne et tourne au
moindre vent.

Un quart d'heure aprs avoir quitt _Excelsior-Hotel_, Calistus
Munbar dit: Nous voici dans la Troisime Avenue, et on en compte
une trentaine dans la ville. Celle-ci, la plus commerante, c'est
notre Broadway, notre Regent-street, notre boulevard des Italiens.
Dans ces magasins, ces bazars, on trouve le superflu et le
ncessaire, tout ce que peuvent exiger les existences les plus
soucieuses du bien-tre et du confort moderne!

-- Je vois les magasins, observe Pinchinat, mais je ne vois pas
les acheteurs...

-- Peut-tre l'heure est-elle trop matinale?... ajoute Yverns.

-- Cela tient, rpondit Calistus Munbar,  ce que la plupart des
commandes se font tlphoniquement ou mme tlautographiquement...

-- Ce qui signifie?... demande Frascolin.

-- Ce qui signifie que nous employons communment le
tlautographe, un appareil perfectionn qui transporte l'criture
comme le tlphone transporte la parole, sans oublier le
kintographe qui enregistre les mouvements, tant pour l'oeil ce
que le phonographe est pour l'oreille, et le tlphote qui
reproduit les images. Ce tlautographe donne une garantie plus
srieuse que la simple dpche dont le premier venu est libre
d'abuser. Nous pouvons signer lectriquement des mandats ou des
traites...

-- Mme des actes de mariage?... rplique Pinchinat d'un ton
ironique.

-- Sans doute, monsieur l'alto. Pourquoi ne se marierait-on pas
par fil tlgraphique...

-- Et divorcer?...

-- Et divorcer!... C'est mme ce qui use le plus nos appareils!
L-dessus, bruyant clat de rire du cicrone, qui fait trembloter
toute la bibeloterie de son gilet.

Vous tes gai, monsieur Munbar, dit Pinchinat, en partageant
l'hilarit de l'Amricain.

-- Oui... comme une envole de pinsons un jour de soleil! En cet
endroit, une artre transversale se prsente. C'est la Dix-
neuvime Avenue, d'o tout commerce est banni. Des lignes de trams
la sillonnent ainsi que l'autre. De rapides cars passent sans
soulever un grain de poussire, car la chausse, recouverte d'un
parquet imputrescible de karry et de jarrah d'Australie, --
pourquoi pas de l'acajou du Brsil? -- est aussi nette que si on
l'et frotte  la limaille. D'ailleurs, Frascolin, trs
observateur des phnomnes physiques, constate qu'elle rsonne
sous le pied comme une plaque de mtal. Voil bien ces grands
travailleurs du fer! se dit-il. Ils font maintenant des chausses
en tle! Et il allait s'informer prs de Calistus Munbar, lorsque
celui-ci de s'crier: Messieurs, regardez cet htel! Et il
montre une vaste construction, d'aspect grandiose, dont les avant-
corps, latraux  une cour d'honneur, sont runis par une grille
en aluminium. Cet htel, -- on pourrait dire ce palais, -- est
habit par la famille de l'un des principaux notables de la ville.
J'ai nomm Jem Tankerdon, propritaire d'inpuisables mines de
ptrole dans l'Illinois, le plus riche peut-tre, et, par
consquent, le plus honorable et le plus honor de nos
concitoyens...

-- Des millions?... demande Sbastien Zorn.

-- Peuh! fait Calistus Munbar. Le million, c'est pour nous le
dollar courant, et ici on les compte par centaines! Il n'y a en
cette cit que des nababs richissimes. Ce qui explique comment, en
quelques annes, les marchands des quartiers du commerce font
fortune, -- j'entends les marchands au dtail, car, de ngociants
ou de commerants en gros, il ne s'en trouve pas un seul sur ce
microcosme unique au monde...

-- Et des industriels?... demande Pinchinat.

-- Absents, les industriels!

-- Et les armateurs?... demande Frascolin.

-- Pas davantage.

-- Des rentiers alors?... rplique Sbastien Zorn.

-- Rien que des rentiers et des marchands en train de se faire des
rentes.

-- Eh bien... et les ouvriers?... observe Yverns.

-- Lorsqu'on a besoin d'ouvriers, on les amne du dehors,
messieurs, et lorsque le travail est termin ils s'en
retournent... avec la forte somme!...

-- Voyons, monsieur Munbar, dit Frascolin, vous avez bien quelques
pauvres dans votre ville, ne ft-ce que pour ne pas en laisser
teindre la race?...

-- Des pauvres, monsieur le deuxime violon?... Vous n'en
rencontrerez pas un seul!

-- Alors la mendicit est interdite?...

-- Il n'y a jamais eu lieu de l'interdire, puisque la ville n'est
pas accessible aux mendiants. C'est bon cela pour les cits de
l'Union, avec leurs dpts, leurs asiles, leurs work-houses... et
les maisons de correction qui les compltent...

-- Allez-vous affirmer que vous n'avez pas de prisons?...

-- Pas plus que nous n'avons de prisonniers.

-- Mais les criminels?...

-- Ils sont pris de rester dans l'ancien et le nouveau continent,
o leur vocation trouve  s'exercer dans des conditions plus
avantageuses.

-- Eh! vraiment, monsieur Munbar, dit Sbastien Zorn, on croirait,
 vous entendre, que nous ne sommes plus en Amrique?

-- Vous y tiez hier, monsieur le violoncelliste, rpond cet
tonnant cicrone.

-- Hier?... rplique Frascolin, qui se demande ce que peut
exprimer cette phrase trange.

-- Sans doute!... Aujourd'hui vous tes dans une ville
indpendante, une cit libre, sur laquelle l'Union n'a aucun
droit, qui ne relve que d'elle-mme...

-- Et qui se nomme?... demande Sbastien Zorn, dont l'irritabilit
naturelle commence  percer.

-- Son nom?... rpond Calistus Munbar. Permettez-moi de vous le
taire encore...

-- Et quand le saurons-nous?...

-- Lorsque vous aurez achev de la visiter, ce dont elle sera trs
honore d'ailleurs.

Cette rserve de l'Amricain est au moins singulire. Peu importe,
en somme. Avant midi, le quatuor aura termin sa curieuse
promenade, et, dt-il n'apprendre le nom de cette ville qu'au
moment de la quitter, cela lui suffira, n'est-il pas vrai? La
seule rflexion  faire, est celle-ci: Comment une cit si
considrable occupe-t-elle un des points de la cte californienne
sans appartenir  la rpublique fdrale des tats-Unis, et,
d'autre part, comment expliquer que le conducteur du coach ne se
ft pas avis d'en parler? L'essentiel, aprs tout, est que, dans
vingt-quatre heures, les excutants aient atteint San-Digo, o on
leur donnera le mot de cette nigme, si Calistus Munbar ne se
dcide pas  le rvler.

Ce bizarre personnage s'est de nouveau livr  sa faconde
descriptive, non sans laisser voir qu'il dsire ne point
s'expliquer plus catgoriquement.

Messieurs, dit-il, nous voici  l'entre de la Trente-septime
Avenue. Contemplez cette admirable perspective! Dans ce quartier,
non plus, pas de magasins, pas de bazars, ni ce mouvement des rues
qui dnote l'existence commerciale. Rien que des htels et des
habitations particulires, mais les fortunes y sont infrieures 
celles de la Dix-neuvime Avenue. Des rentiers  dix ou douze
millions...

-- Des gueux, quoi! rpond Pinchinat, dont les lvres dessinent
une moue significative.

-- H! monsieur l'alto, rplique Calistus Munbar, il est toujours
possible d'tre le gueux de quelqu'un! Un millionnaire est riche
par rapport  celui qui ne possde que cent mille francs! Il ne
l'est pas par rapport  celui qui possde cent millions!

Maintes fois dj, nos artistes ont pu noter que, de tous les mots
employs par leur cicrone, celui de million revient le plus
frquemment, -- un mot prestigieux s'il en fut! Il le prononce en
gonflant ses joues avec une sonorit mtallique. On dirait qu'il
bat monnaie rien qu'en parlant. Si ce ne sont pas des diamants qui
s'chappent de ses lvres comme de la bouche de ce filleul des
fes qui laissait tomber des perles et des meraudes, ce sont des
pices d'or.

Et Sbastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yverns, vont toujours 
travers l'extraordinaire ville dont la dnomination gographique
leur est encore inconnue. Ici des rues animes par le va-et-vient
des passants, tous confortablement vtus, sans que la vue soit
jamais offusque par les haillons d'un indigent. Partout des
trams, des haquets, des camions, mus par l'lectricit. Certaines
grandes artres sont pourvues de ces trottoirs mouvants, actionns
par la traction d'une chane sans fin, et sur lesquels les gens se
promnent comme ils le feraient dans un train en marche, en
participant  son mouvement propre.

Circulent aussi des voitures lectriques, roulant sur les
chausses, avec la douceur d'une bille sur un tapis de billard.
Quant  des quipages, au vritable sens de ce mot, c'est--dire
des vhicules trans par des chevaux, on n'en rencontre que dans
les quartiers opulents.

Ah! voici une glise, dit Frascolin. Et il montre un difice
d'assez lourde contexture, sans style architectural, une sorte de
pt de Savoie, plant au milieu d'une place aux verdoyantes
pelouses. C'est le temple protestant, rpond Calistus Munbar en
s'arrtant devant cette btisse.

-- Y a-t-il des glises catholiques dans votre ville?... demande
Yverns.

-- Oui, monsieur. D'ailleurs, je dois vous faire observer que,
bien que l'on professe environ mille religions diffrentes sur
notre globe, nous nous en tenons ici au catholicisme et au
protestantisme. Ce n'est pas comme en ces tats-Unis, dsunis par
la religion s'ils ne le sont pas en politique, o il y a autant de
sectes que de familles, mthodistes, anglicans, presbytriens,
anabaptistes, wesleyens, etc... Ici, rien que des protestants
fidles  la doctrine calviniste, ou des catholiques romains.

-- Et quelle langue parle-t-on?...

-- L'anglais et le franais sont employs couramment...

-- Ce dont nous vous flicitons, dit Pinchinat.

-- La ville, reprend Calistus Munbar, est donc divise en deux
sections,  peu prs gales. Ici nous sommes dans la section...

-- Ouest, je pense?... fait observer Frascolin en s'orientant sur
la position du soleil.

-- Ouest... si vous voulez...

-- Comment... si je veux?... rplique le deuxime violon, assez
surpris de cette rponse. Est-ce que les points cardinaux de cette
cit varient au gr de chacun?...

-- Oui... et non... dit Calistus Munbar. Je vous expliquerai cela
plus tard... J'en reviens donc  cette section... ouest, si cela
vous plat, qui est uniquement habite par les protestants,
rests, mme ici, des gens pratiques, tandis que les catholiques,
plus intellectuels, plus raffins, occupent la section... est.
C'est vous dire que ce temple est le temple protestant.

-- Il en a bien l'air, observe Yverns. Avec sa pesante
architecture, la prire n'y doit point tre une lvation vers le
ciel, mais un crasement vers la terre...

-- Belle phrase! s'crie Pinchinat. Monsieur Munbar, dans une
ville si modernement machine, on peut sans doute entendre le
prche ou la messe par le tlphone?...

-- Juste.

-- Et aussi se confesser?...

-- Tout comme on peut se marier par le tlautographe, et vous
conviendrez que cela est pratique...

--  ne pas le croire, monsieur Munbar, rpond Pinchinat,  ne pas
le croire!




IV -- Le Quatuor Concertant dconcert


 onze heures, aprs une si longue promenade, il est permis
d'avoir faim. Aussi nos artistes abusent-ils de cette permission.
Leurs estomacs crient avec ensemble, et ils s'accordent sur ce
point qu'il faut  tout prix djeuner.

C'est aussi l'avis de Calistus Munbar, non moins soumis que ses
htes aux ncessits de la rfection quotidienne. Reviendra-t-on 
_Excelsior-Hotel_?

Oui, car il ne parat pas que les restaurants soient nombreux en
cette ville, o chacun prfre sans doute se confiner en son home
et qui ne semble gure tre visite des touristes des deux mondes.

En quelques minutes, un tram transporte ces affams  leur htel
et ils s'assoient devant une table copieusement servie. C'est l
un contraste frappant avec ces repas  l'amricaine, o la
multiplicit des mets ne rachte pas leur insuffisance.
Excellente, la viande de boeuf ou de mouton; tendre et parfume,
la volaille; d'une allchante fracheur, le poisson. Puis, au lieu
de cette eau glace des restaurations de l'Union, des bires
varies et des vins que le soleil de France avait distills dix
ans avant sur les coteaux du Mdoc et de la Bourgogne.

Pinchinat et Frascolin font honneur  ce djeuner,  tout le moins
autant que Sbastien Zorn et Yverns... Il va de soi que Calistus
Munbar a tenu  le leur offrir, et ils auraient mauvaise grce 
ne point l'accepter.

D'ailleurs, ce Yankee, dont la faconde ne tarit pas, dploie une
humeur charmante. Il parle de tout ce qui concerne la ville, 
l'exception de ce que ses convives auraient voulu savoir, --
c'est--dire quelle est cette cit indpendante dont il hsite 
rvler le nom. Un peu de patience, il le dira, lorsque
l'exploration sera termine. Son intention serait-elle donc de
griser le quatuor dans le but de lui faire manquer l'heure du
train de San-Digo?... Non, mais on boit sec, aprs avoir mang
ferme, et le dessert allait s'achever dans l'absorption du th, du
caf et des liqueurs, lorsqu'une dtonation branle les vitres de
l'htel.

Qu'est-ce?... demanda Yverns en sursautant.

-- Ne vous inquitez pas, messieurs, rpond Calistus Munbar. C'est
le canon de l'observatoire.

-- S'il ne sonne que midi, rplique Frascolin en consultant sa
montre, j'affirme qu'il retarde...

-- Non, monsieur l'alto, non! Le soleil ne retarde pas plus ici
qu'ailleurs! Et un singulier sourire relve les lvres de
l'Amricain, ses yeux ptillent sous le binocle, et il se frotte
les mains. On serait tent de croire qu'il se flicite d'avoir
fait une bonne farce. Frascolin, moins merillonn que ses
camarades par la bonne chre, le regarde d'un oeil souponneux,
sans trop savoir qu'imaginer. Allons, mes amis -- vous me
permettrez de vous donner cette sympathique qualification, ajoute-
t-il de son air le plus aimable, -- il s'agit de visiter la
seconde section de la ville, et je mourrais de dsespoir si un
seul dtail vous chappait! Nous n'avons pas de temps  perdre...

--  quelle heure part le train pour San-Digo?... interroge
Sbastien Zorn, toujours proccup de ne point manquer  ses
engagements par suite d'arrive tardive.

-- Oui...  quelle heure?... rpte Frascolin en insistant.

-- Oh!... dans la soire, rpond Calistus Munbar en clignant de
l'oeil gauche. Venez, mes htes, venez... Vous ne vous repentirez
pas de m'avoir pris pour guide!

Comment dsobir  un personnage si obligeant? Les quatre artistes
quittent la salle d'_Excelsior-Hotel_, et dambulent le long de la
chausse. En vrit, il faut que le vin les ait trop gnreusement
abreuvs, car une sorte de frmissement leur court dans les
jambes. Il semble que le sol ait une lgre tendance  se drober
sous leurs pas. Et pourtant, ils n'ont point pris place sur un de
ces trottoirs mobiles qui se dplacent latralement.

H! h!... soutenons-nous, Chatillon! s'crie Son Altesse
titubant.

-- Je crois que nous avons un peu bu! rplique Yverns, qui
s'essuie le front.

-- Bon, messieurs les Parisiens, observe l'Amricain, une fois
n'est pas coutume!... Il fallait arroser votre bienvenue...

-- Et nous avons puis l'arrosoir! rplique Pinchinat, qui en a
pris sa bonne part et ne s'est jamais senti de si belle humeur.

Sous la direction de Calistus Munbar, une rue les conduit  l'un
des quartiers de la deuxime section. En cet endroit, l'animation
est tout autre, l'allure moins puritaine. On se croirait
soudainement transport des tats du Nord de l'Union dans les
tats du Sud, de Chicago  la Nouvelle-Orlans, de l'Illinois  la
Louisiane. Les magasins sont mieux achalands, des habitations
d'une fantaisie plus lgante, des homesteads ou maisons de
familles, plus confortables, des htels aussi magnifiques que ceux
de la section protestante, mais de plus rjouissant aspect. La
population diffre galement d'air, de dmarche, de tournure.
C'est  croire que cette cit est double, comme certaines toiles,
 cela prs que ces sections ne tournent pas l'une autour de
l'autre, -- deux villes juxtaposes.

Arriv  peu prs au centre de la section, le groupe s'arrte vers
le milieu de la Quinzime Avenue, et Yverns de s'crier: Sur ma
foi, voici un palais...

-- Le palais de la famille Coverley, rpond Calistus Munbar. Nat
Coverley, l'gal de Jem Tankerdon...

-- Plus riche que lui?... demande Pinchinat.

-- Tout autant, dit l'Amricain. Un ex-banquier de la Nouvelle-
Orlans, qui a plus de centaines de millions que de doigts aux
deux mains!

-- Une jolie paire de gants, cher monsieur Munbar!

-- Comme vous le pensez.

-- Et ces deux notables, Jem Tankerdon et Nat Coverley, sont
ennemis... naturellement?...

-- Des rivaux tout au moins, qui tchent d'tablir leur
prpondrance dans les affaires de la cit, et se jalousent...

-- Finiront-ils par se manger?... demande Sbastien Zorn.

-- Peut-tre... et si l'un dvore l'autre...

-- Quelle indigestion ce jour-l! rpond Son Altesse. Et Calistus
Munbar de s'esclaffer en bedonnant, tant la rponse lui a paru
plaisante. L'glise catholique s'lve sur une vaste place, qui
permet d'en admirer les heureuses proportions. Elle est de style
gothique, de ce style qui n'exige que peu de recul pour tre
apprci, car les lignes verticales qui en constituent la beaut,
perdent de leur caractre  tre vues de loin. Saint-Mary Church
mrite l'admiration pour la sveltesse de ses pinacles, la lgret
de ses rosaces, l'lgance de ses ogives flamboyantes, la grce de
ses fentres en mains jointes.

Un bel chantillon du gothique anglo-saxon! dit Yverns, qui est
trs amateur de l'architectonique. Vous aviez raison, monsieur
Munbar, les deux sections de votre ville n'ont pas plus de
ressemblance entre elles que le temple de l'une et la cathdrale
de l'autre!

-- Et cependant, monsieur Yverns, ces deux sections sont nes de
la mme mre...

-- Mais... pas du mme pre?... fait observer Pinchinat.

-- Si... du mme pre, mes excellents amis! Seulement, elles ont
t leves d'une faon diffrente. On les a appropries aux
convenances de ceux qui devaient y venir chercher une existence
tranquille, heureuse, exempte de tout souci... une existence que
ne peut offrir aucune cit ni de l'ancien ni du nouveau continent.

-- Par Apollon, monsieur Munbar, rpond Yverns, prenez garde de
trop surexciter notre curiosit!... C'est comme si vous chantiez
une de ces phrases musicales qui laissent longuement dsirer la
tonique...

-- Et cela finit par fatiguer l'oreille! ajoute Sbastien Zorn.
Voyons, le moment est-il venu o vous consentirez  nous apprendre
le nom de cette ville extraordinaire?...

-- Pas encore, mes chers htes, rpond l'Amricain en rajustant
son binocle d'or sur son appendice nasal. Attendez la fin de notre
promenade, et continuons...

-- Avant de continuer, dit Frascolin, qui sent une sorte de vague
inquitude se mler au sentiment de curiosit, j'ai une
proposition  faire.

-- Et laquelle?...

-- Pourquoi ne monterions-nous pas  la flche de Saint-Mary
Church. De l, nous pourrions voir...

-- Non pas! s'crie Calistus Munbar, en secouant sa grosse tte
bouriffe... pas maintenant... plus tard...

-- Et quand?... demande le violoncelliste, qui commence  s'agacer
de tant de mystrieuses chappatoires.

-- Au terme de notre excursion, monsieur Zorn.

-- Nous reviendrons alors  cette glise?...

-- Non, mes amis, et notre promenade se terminera par une visite 
l'observatoire, dont la tour est d'un tiers plus leve que la
flche de Saint-Mary Church.

-- Mais enfin, reprend Frascolin en insistant, pourquoi ne pas
profiter en ce moment?...

-- Parce que... vous me feriez manquer mon effet! Et il n'y a pas
moyen de tirer une autre rponse de cet nigmatique personnage. Le
mieux tant de se soumettre, les diverses avenues de la deuxime
section sort parcourues consciencieusement. Puis on visite les
quartiers commerants, ceux des tailleurs, des bottiers, des
chapeliers, des bouchers, des piciers, des boulangers, des
fruitiers, etc. Calistus Munbar, salu de la plupart des personnes
qu'il rencontre, rend ces saluts avec une vaniteuse satisfaction.
Il ne tarit pas en boniments, tel un montreur de phnomnes, et sa
langue ne cesse de carillonner comme le battant d'une cloche un
jour de fte.

Environ vers deux heures, le quatuor est arriv de ce ct aux
limites de la ville, ceinte d'une superbe grille, agrmente de
fleurs et de plantes grimpantes. Au del s'tend la campagne, dont
la ligne circulaire se confond avec l'horizon du ciel.

En cet endroit, Frascolin se fait  lui-mme une remarque qu'il ne
croit pas devoir communiquer  ses camarades. Tout cela
s'expliquera sans doute au sommet de la tour de l'observatoire.
Cette remarque porte sur ceci que le soleil, au lieu de se trouver
dans le sud-ouest, comme il aurait d l'tre  deux heures, se
trouve dans le sud-est.

Il y a l de quoi tonner un esprit aussi rflchi que celui de
Frascolin, et il commenait  se matagraboliser la cervelle,
comme dit Rabelais, lorsque Calistus Munbar change le cours de ses
ides en s'criant:

Messieurs, le tram va partir dans quelques minutes. En route
pour le port...

-- Le port?... rplique Sbastien Zorn...

-- Oh! un trajet d'un mille tout au plus, -- ce qui vous permettra
d'admirer notre parc!

S'il y a un port, il faut qu'il soit situ un peu au-dessus ou un
peu au-dessous de la ville sur la cte de la Basse-Californie...
En vrit, o pourrait-il tre, si ce n'est en un point quelconque
de ce littoral?

Les artistes, lgrement ahuris, prennent place sur les banquettes
d'un car lgant, o sont assis dj plusieurs voyageurs. Ceux-ci
serrent la main  Calistus Munbar, -- ce diable d'homme est connu
de tout le monde, -- et les dynamos du tram se livrent  leur
fougue locomotrice.

Parc, Calistus Munbar a raison de qualifier ainsi la campagne qui
s'tend autour de la cit. Des alles  perte de vue, des pelouses
verdoyantes, des barrires peintes, droites ou en zigzag, nommes
fences; autour des rserves, des bouquets d'arbres, chnes,
rables, htres, marronniers, micocouliers, ormes, cdres, jeunes
encore, anims d'un monde d'oiseaux de mille espces. C'est un
vritable jardin anglais, possdant des fontaines jaillissantes,
des corbeilles de fleurs alors dans tout l'panouissement d'une
fracheur printanire, des massifs d'arbustes o se mlangent les
sortes les plus diversifies, des graniums gants comme ceux de
Monte-Carlo, des orangers, des citronniers, des oliviers, des
lauriers-roses, des lentisques, des alos, des camlias, des
dahlias, des rosiers d'Alexandrie  fleurs blanches, des
hortensias, des lotus blancs et ross, des passiflores du Sud-
Amrique, de riches collections de fuchsias, de salvias, de
bgonias, de jacinthes, de tulipes, de crocus, de narcisses,
d'anmones, de renoncules de Perse, d'iris barbatas, de cyclamens,
d'orchides, des calcolaires, des fougres arborescentes, et
aussi de ces essences spciales aux zones tropicales, balisiers,
palmiers, dattiers, figuiers, eucalyptus, mimosas, bananiers,
goyaviers, calebassiers, cocotiers, en un mot, tout ce qu'un
amateur peut demander au plus riche des jardins botaniques.

Avec sa propension  voquer les souvenirs de l'ancienne posie,
Yverns doit se croire transport dans les bucoliques paysages du
roman d'Astre. Il est vrai, si les moutons ne manquent pas  ces
fraches prairies, si des vaches rousstres paissent entre les
barrires, si des daims, des biches et autres gracieux quadrupdes
de la faune forestire bondissent entre les massifs, ce sont les
bergers de D'Urf et ses bergres charmantes, dont il y aurait
lieu de regretter l'absence. Quant au Lignon, il est reprsent
par une Serpentine-river, qui promne ses eaux vivifiantes 
travers les vallonnements de cette campagne.

Seulement, tout y semble artificiel. Ce qui provoque l'ironique
Pinchinat  s'crier: Ah ! voil tout ce que vous avez en fait
de rivire? Et Calistus Munbar  rpondre: Des rivires?... 
quoi bon?...

-- Pour avoir de l'eau, parbleu!

-- De l'eau... c'est--dire une substance gnralement malsaine,
microbienne et typhoque?...

-- Soit, mais on peut l'purer...

-- Et pourquoi se donner cette peine, lorsqu'il est si facile de
fabriquer une eau hyginique, exempte de toute impuret, et mme
gazeuse ou ferrugineuse au choix...

-- Vous fabriquez votre eau?... demande Frascolin.

-- Sans doute, et nous la distribuons chaude ou froide  domicile,
comme nous distribuons la lumire, le son, l'heure, la chaleur, le
froid, la force motrice, les agents antiseptiques, l'lectrisation
par auto-conduction...

-- Laissez-moi croire alors, rplique Yverns, que vous fabriquez
aussi la pluie pour arroser vos pelouses et vos fleurs?...

-- Comme vous dites... monsieur, rplique l'Amricain en faisant
scintiller les joyaux de ses doigts  travers les fluescentes
touffes de sa barbe.

-- De la pluie sur commande! s'crie Sbastien Zorn.

-- Oui, mes chers amis, de la pluie que des conduites, mnages
dans notre sous-sol, permettent de rpandre d'une faon rgulire,
rglementaire, opportune et pratique. Est-ce que cela ne vaut pas
mieux que d'attendre le bon plaisir de la nature et de se
soumettre aux caprices des climats, que de pester contre les
intempries sans pouvoir y remdier, tantt une humidit trop
persistante, tantt une scheresse trop prolonge?...

-- Je vous arrte l, monsieur Munbar, dclare Frascolin. Que vous
puissiez produire de la pluie  volont, soit! Mais quant 
l'empcher de tomber du ciel...

-- Le ciel?... Qu'a-t-il  faire en tout ceci?...

-- Le ciel, ou, si vous prfrez, les nuages qui crvent, les
courants atmosphriques avec leur cortge de cyclones, de
tornades, de bourrasques, de rafales, d'ouragans... Ainsi, pendant
la mauvaise saison, par exemple...

-- La mauvaise saison?... rpte Calistus Munbar.

-- Oui... l'hiver...

-- L'hiver?... Qu'est-ce que c'est que cela?...

-- On vous dit l'hiver, les geles, les neiges, les glaces!
s'exclame Sbastien Zorn, que les ironiques rponses du Yankee
mettent en rage.

-- Connaissons pas! rpond tranquillement Calistus Munbar. Les
quatre Parisiens se regardent. Sont-ils en prsence d'un fou ou
d'un mystificateur? Dans le premier cas, il faut l'enfermer; dans
le second, il faut le rosser d'importance. Cependant les cars du
tram filent  petite vitesse au milieu de ces jardins enchants. 
Sbastien Zorn et  ses camarades il semble bien qu'au del des
limites de cet immense parc, des pices de terre, mthodiquement
cultives, talent leurs colorations diverses, pareilles  ces
chantillons d'toffes exposs autrefois  la porte des tailleurs.
Ce sont, sans doute, des champs de lgumes, pommes de terre,
choux, carottes, navets, poireaux, enfin tout ce qu'exig la
composition d'un parfait pot-au-feu. Toutefois, il leur tarde
d'tre en pleine campagne, o ils pourront reconnatre ce que
cette singulire rgion produit en bl, avoine, mas, orge,
seigle, sarrazin, pamelle et autres crales.

Mais voici qu'une usine apparat, ses chemines de tle dominant
des toits bas,  verrires dpolies. Ces chemines, maintenues par
des tais de fer, ressemblent  celles d'un steamer en marche,
d'un _Great-Eastern_ dont cent mille chevaux feraient mouvoir les
puissantes hlices, avec cette diffrence qu'au lieu d'une fume
noire, il ne s'en chappe que de lgers filets dont les scories
n'encrassent point l'atmosphre.

Cette usine couvre une surface de dix mille yards carrs, soit
prs d'un hectare. C'est le premier tablissement industriel que
le quatuor ait vu depuis qu'il excursionne, qu'on nous pardonne
ce mot, sous la direction de l'Amricain.

Eh! quel est cet tablissement?... demande Pinchinat.

-- C'est une fabrique, avec appareils vaporatoires au ptrole,
rpond Calistus Munbar, dont le regard aiguis menace de perforer
les verres de son binocle.

-- Et que fabrique-t-elle, votre fabrique?...

-- De l'nergie lectrique, laquelle est distribue  travers
toute la ville, le parc, la campagne, en produisant force motrice
et lumire. En mme temps, cette usine alimente nos tlgraphes,
nos tlautographes, nos tlphones, nos tlphotes, nos sonneries,
nos fourneaux de cuisine, nos machines ouvrires, nos appareils 
arc et  incandescence, nos lunes d'aluminium, nos cbles sous-
marins...

-- Vos cbles sous-marins?... observe vivement Frascolin.

-- Oui!... ceux qui relient la ville  divers points du littoral
amricain...

-- Et il a t ncessaire de crer une usine de cette
importance?...

-- Je le crois bien... avec ce que nous dpensons d'nergie
lectrique... et aussi d'nergie morale! rplique Calistus Munbar.
Croyez, messieurs, qu'il en a fallu une close incalculable pour
fonder cette incomparable cit, sans rivale au monde!

On entend les ronflements sourds de la gigantesque usine, les
puissantes ructations de sa vapeur, les -coups de ses machines,
les rpercussions  la surface du sol, qui tmoignent d'un effort
mcanique suprieur  tout ce qu'a donn jusqu'ici l'industrie
moderne. Qui aurait pu imaginer que tant de puissance ft
ncessaire pour mouvoir des dynamos ou charger des accumulateurs?

Le tram passe, et, un quart de mille au del, vient s'arrter  la
gare du port. Les voyageurs descendent, et leur guide, toujours
dbordant de phrases laudatives, les promne sur les quais qui
longent les entrepts et les docks. Ce port forme un ovale
suffisant pour abriter une dizaine de navires, pas davantage.
C'est plutt une darse qu'un port, termine par des jetes, deux
piers, supports sur des armatures de fer, et clairs par deux
feux qui en facilitent l'entre aux btiments venant du large. Ce
jour-l, la darse ne contient qu'une demi-douzaine de steamers,
les uns destins au transport du ptrole, les autres au transport
des marchandises ncessaires  la consommation quotidienne, -- et
quelques barques, munies d'appareils lectriques, qui sont
employes  la pche en pleine mer. Frascolin remarque que
l'entre de ce port est oriente vers le nord, et il en conclut
qu'il doit occuper la partie septentrionale d'une de ces pointes
que le littoral de la Basse-Californie dtache sur le Pacifique.
Il constate aussi que le courant marin se propage vers l'est avec
une certaine intensit, puisqu'il file contre le musoir des piers
comme les nappes d'eau le long des flancs d'un navire en marche, -
- effet d, sans doute,  l'action de la mare montante, bien que
les mares soient trs mdiocres sur les ctes de l'Ouest-
Amrique. Ou est donc le fleuve que nous avons travers hier soir
en ferry-boat? demande Frascolin.

-- Nous lui tournons le dos, se contente de rpondre le Yankee.

Mais il convient de ne pas s'attarder, si l'on veut revenir  la
ville, afin d'y prendre le train du soir pour San-Digo.

Sbastien Zorn rappelle cette condition  Calistus Munbar, lequel
rpond:

Ne craignez rien, chers bons amis... Nous avons le temps... Un
tram va nous ramener  la ville, aprs avoir suivi le littoral...
Vous avez dsir avoir une vue d'ensemble de cette rgion, et
avant une heure, vous l'aurez du haut de la tour de
l'observatoire.

-- Vous nous assurez?... dit le violoncelliste en insistant.

-- Je vous assure que demain, au lever du soleil, vous ne serez
plus o vous tes en ce moment!

Force est d'accepter cette rponse assez peu explicite.
D'ailleurs, la curiosit de Frascolin, plus encore que celle de
ses camarades, est excite au dernier point. Il lui tarde de se
trouver au sommet de cette tour, d'o l'Amricain affirme que la
vue s'tend sur un horizon d'au moins cent milles de
circonfrence. Aprs cela, si l'on n'est pas fix au sujet de la
position gographique de cette invraisemblable cit, il faudra
renoncer  jamais l'tre.

Au fond de la darse s'amorce une seconde ligne de trams qui longe
le bord de la mer. Le tram se compose de six cars, o nombre de
voyageurs ont dj pris place. Ces cars sont trans par une
locomotive lectrique, avec accumulateurs d'une capacit de deux
cents ampres-ohms, et leur vitesse atteint de quinze  dix-huit
kilomtres.

Calistus Munbar fait monter le quatuor dans le tram, et nos
Parisiens purent croire qu'il n'attendait qu'eux pour partir.

Ce qu'ils voient de la campagne est peu diffrent du parc qui
s'tend entre la ville et le port. Mme sol plat et soigneusement
entretenu. De vertes prairies et des champs au lieu de pelouses,
voil tout, champs de lgumes, non de crales. En ce moment, une
pluie artificielle, projete hors des conduites souterraines,
retombe en averse bienfaisante sur ces longs rectangles, tracs au
cordeau et  l'querre.

Le ciel ne l'et pas dose et distribue d'une manire plus
mathmatique et plus opportune.

La voie ferre suit le littoral, ayant la mer d'un ct, la
campagne de l'autre. Les cars courent ainsi pendant quatre milles
-- cinq kilomtres environ. Puis, ils s'arrtent devant une
batterie de douze pices de gros calibre, et dont l'entre est
indique par ces mots: Batterie de l'peron.

Des canons qui se chargent, mais qui ne se dchargent jamais par
la culasse... comme tant d'engins de la vieille Europe! fait
observer Calistus Munbar.

En cet endroit, la cte est nettement dcoupe. Il s'en dtache
une sorte de cap, trs aigu, semblable  la proue d'une carne de
navire, ou mme  l'peron d'un cuirass, sur lequel les eaux se
divisent en l'arrosant de leur cume blanche. Effet de courant,
sans doute, car la houle du large se rduit  de longues
ondulations qui tendent  diminuer avec le dclin du soleil.

De ce point repart une autre ligne de tramway, qui descend vers le
centre, la premire ligne continuant  suivre les courbures du
littoral.

Calistus Munbar fait changer de ligne  ses htes, en leur
annonant qu'ils vont revenir directement vers la cit.

La promenade a t suffisante. Calistus Munbar tire sa montre,
chef-d'oeuvre de Sivan, de Genve, -- une montre parlante, une
montre phonographique, dont il presse le bouton et qui fait
distinctement entendre ces mots: quatre heures treize.

Vous n'oubliez pas l'ascension que nous devons faire 
l'observatoire?... rappelle Frascolin.

-- L'oublier, mes chers et dj vieux amis!... J'oublierais plutt
mon propre nom, qui jouit de quelque clbrit cependant! Encore
quatre milles, et nous serons devant le magnifique difice, bti 
l'extrmit de la Unime Avenue, celle qui spare les deux
sections de notre ville.

Le tram est parti. Au del des champs sur lesquels tombe toujours
une pluie aprsmidienne, -- ainsi la nommait l'Amricain, -- on
retrouve le parc clos de barrires, ses pelouses, ses corbeilles
et ses massifs.

Quatre heures et demie sonnent alors. Deux aiguilles indiquent
l'heure sur un cadran gigantesque,  peu prs semblable  celui du
Parliament-House de Londres, plaqu sur la face d'une tour
quadrangulaire.

Au pied de cette tour sont rigs les btiments de l'observatoire,
affects aux divers services, dont quelques-uns, coiffs de
rotondes mtalliques  fentes vitres, permettent aux astronomes
de suivre la marche des toiles. Ils entourent une cour centrale,
au milieu de laquelle se dresse la tour haute de cent cinquante
pieds. De sa galerie suprieure, le regard peut s'tendre sur un
rayon de vingt-cinq kilomtres, puisque l'horizon n'est limit par
aucune tumescence, colline ou montagne.

Calistus Munbar, prcdant ses htes, s'engage sous une porte que
lui ouvre un concierge, vtu d'une livre superbe. Au fond du hall
attend la cage de l'ascenseur, qui se meut lectriquement. Le
quatuor y prend place avec son guide. La cage s'lve d'un
mouvement doux et rgulier. Quarante-cinq secondes aprs, elle
reste stationnaire au niveau de la plate-forme suprieure de la
tour.

Sur cette plate-forme, se dresse la hampe d'un gigantesque
pavillon, dont l'tamine flotte au souffle d'une brise du nord.

Quelle nationalit indique ce pavillon? Aucun de nos Parisiens ne
peut le reconnatre. C'est bien le pavillon amricain avec ses
raies transversales rouges et blanches; mais le yacht, au lieu des
soixante-sept toiles qui brillaient au firmament de la
Confdration  cette poque, n'en porte qu'une seule: une toile,
ou plutt un soleil d'or, cartel sur l'azur du yacht, et qui
semble rivaliser d'irradiation avec l'astre du jour.

Notre pavillon, messieurs, dit Calistus Munbar en se dcouvrant
par respect.

Sbastien Zorn et ses camarades ne peuvent faire autrement que
l'imiter. Puis, ils s'avancent sur la plate-forme jusqu'au
parapet, et se penchant...

Quel cri -- de surprise d'abord, de colre ensuite, -- s'chappe
de leur poitrine!

La campagne entire se dveloppe sous le regard. Cette campagne ne
prsente qu'un ovale rgulier, circonscrit par un horizon de mer,
et, si loin que le regard puisse se porter au large, il n'y a
aucune terre en vue.

Et pourtant, la veille, pendant la nuit, aprs avoir quitt le
village de Freschal dans la voiture de l'Amricain, Sbastien
Zorn, Frascolin, Yverns, Pinchinat, n'ont pas cess de suivre la
route de terre sur un parcours de deux milles... Ils ont pris
place ensuite avec le char  bancs dans le ferry-boat pour
traverser le cours d'eau... Puis ils ont retrouv la terre
ferme... En vrit, s'ils eussent abandonn le littoral
californien pour une navigation quelconque, ils s'en seraient
certainement aperu...

Frascolin se retourne vers Calistus Munbar: Nous sommes dans une
le?... demande-t-il.

-- Comme vous le voyez! rpond le Yankee, dont la bouche dessine
le plus aimable des sourires.

-- Et quelle est cette le?...

-- Standard-Island.

-- Et cette ville?...

-- Milliard-City.




V -- Standard-Island et Milliard-City


 cette poque, on attendait encore qu'un audacieux statisticien,
doubl d'un gographe, et donn le chiffre exact des les
rpandues  la surface du globe. Ce chiffre, il n'est pas
tmraire d'admettre qu'il s'lve  plusieurs milliers. Parmi ces
les, ne s'en trouvait-il donc pas une seule qui rpondit au
desideratum des fondateurs de Standard-Island et aux exigences de
ses futurs habitants? Non! pas une seule. De l cette ide
amricamcaniquement pratique de crer de toutes pices une le
artificielle, qui serait le dernier mot de l'industrie
mtallurgique moderne.

Standard-Island, -- qu'on peut traduire par l'le-type, est une
le  hlice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom?
videmment parce que cette capitale est la ville des
milliardaires, une cit gouldienne, vanderbiltienne et
rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n'existe
pas dans la langue anglaise... Les Anglo-Saxons de l'ancien et du
nouveau continent ont toujours dit: _a thousand millions_, mille
millions... Milliard est un mot franais... D'accord, et,
cependant, depuis quelques annes, il est pass dans le langage
courant de la Grande-Bretagne et des tats-Unis -- et c'est 
juste titre qu'il fut appliqu  la capitale de Standard-Island.

Une le artificielle, c'est une ide qui n'a rien d'extraordinaire
en soi. Avec des masses suffisantes de matriaux immergs dans un
fleuve, un lac, une mer, il n'est pas hors du pouvoir des hommes
de la fabriquer. Or, cela n'et pas suffi. Eu gard  sa
destination, aux exigences qu'elle devait satisfaire, il fallait
que cette le pt se dplacer, et, consquemment, qu'elle ft
flottante. L tait la difficult, mais non suprieure  la
production des usines o le fer est travaill, et grce  des
machines d'une puissance pour ainsi dire infinie.

Dj,  la fin du XIXe sicle, avec leur instinct du _big_, leur
admiration pour ce qui est norme, les Amricains avaient form
le projet d'installer  quelques centaines de lieues au large un
radeau gigantesque, mouill sur ses ancres. C'et t, sinon une
cit, du moins une station de l'Atlantique, avec restaurants,
htels, cercles, thtres, etc., o les touristes auraient trouv
tous les agrments des villes d'eaux les plus en vogue. Eh bien,
c'est ce projet qui fut ralis et complt. Toutefois, au lieu du
radeau fixe, on cra l'le mouvante.

Six ans avant l'poque o se place le dbut de cette histoire, une
compagnie amricaine, sous la raison sociale _Standard-Island
Company limited_, s'tait fonde au capital de cinq cents millions
de dollars[1], divis en cinq cents parts, pour la fabrication d'une
le artificielle qui offrirait aux nababs des tats-Unis les divers
avantages dont sont prives les rgions sdentaires du globe
terrestre. Les parts furent rapidement enleves, tant les immenses
fortunes taient nombreuses alors en Amrique, qu'elles
provinssent soit de l'exploitation des chemins de fer, soit des
oprations de banque, soit du rendement des sources de ptrole,
soit du commerce des porcs sals.

Quatre annes furent employes  la construction de cette le,
dont il convient d'indiquer les principales dimensions, les
amnagements intrieurs, les procds de locomotion qui lui
permettent d'utiliser la plus belle partie de l'immense surface de
l'ocan Pacifique. Nous donnerons ces dimensions en kilomtres,
non en milles, -- le systme dcimal ayant alors triomph de
l'inexplicable rpulsion qu'il inspirait jadis  la routine anglo-
saxonne.

De ces villages flottants, il en existe en Chine sur le fleuve
Yang-tse-Kiang, au Brsil sur le fleuve des Amazones, en Europe
sur le Danube. Mais ce ne sont que des constructions phmres,
quelques maisonnettes tablies  la surface de longs trains de
bois. Arriv  destination, le train se disloque, les maisonnettes
se dmontent, le village a vcu.

Or l'le dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait tre
lance sur la mer, elle devait durer... ce que peuvent durer les
oeuvres sorties de la main de l'homme.

Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un
jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre prs de six
milliards en 2072 --  ce que, d'aprs Ravenstein, les savants
affirment avec une tonnante prcision? Et ne faudra-t-il pas
btir sur la mer, alors que les continents seront encombrs?...

Standard-Island est une le en acier, et la rsistance de sa coque
a t calcule pour l'normit du poids qu'elle est appele 
supporter. Elle est compose de deux cent soixante-dix mille
caissons, ayant chacun seize mtres soixante-six de haut sur dix
de long et dix de large. Leur surface horizontale reprsente donc
un carr de dix mtres de ct, soit cent mtres de superficie.
Tous ces caissons, boulonns et rivs ensemble, assignent  l'le
environ vingt-sept millions de mtres carrs, ou vingt-sept
kilomtres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs
lui ont donne, elle mesure sept kilomtres de longueur sur cinq
kilomtres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomtres
en chiffres ronds[2].

La partie immerge de cette coque est de trente pieds, la partie
mergeante de vingt pieds. Cela revient  dire que Standard-Island
tire dix mtres d'eau  pleine charge. Il en rsulte que son
volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mtres
cubes, et son dplacement, soit les trois cinquimes du volume,
par deux cent cinquante-neuf millions de mtres cubes.

Toute la partie des caissons immerge a t recouverte d'une
prparation si longtemps introuvable -- elle a fait un
milliardaire de son inventeur, -- qui empche les gravans et
autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau
de mer.

Le sous-sol de la nouvelle le ne craint ni les dformations, ni
les ruptures, tant les tles d'acier de sa coque sont, puissamment
maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage
ont t faits sur place avec solidit.

Il fallait crer des chantiers spciaux pour la fabrication de ce
gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la _Standard-
Island Company_, aprs avoir acquis la baie Madeleine et son
littoral,  l'extrmit de cette longue presqu'le de la Vieille-
Californie, presque  la limite du tropique du Cancer. C'est dans
cette baie que s'excuta ce travail, sous la direction des
ingnieurs de la _Standard-Island Company_, ayant pour chef le
clbre William Tersen, mort quelques mois aprs l'achvement de
l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son
_Great-Eastern_. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose
qu'un _Great-Eastern_ modernis, et sur un gabarit des milliers de
fois plus considrable?

On le comprend, il ne pouvait tre question de lancer l'le  la
surface de l'Ocan. Aussi l'a-t-on fabrique par morceaux, par
compartiments juxtaposs sur les eaux de la baie Madeleine. Cette
portion du rivage amricain est devenue le port de relche de
l'le mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des rparations
sont ncessaires.

La carcasse de l'le, sa coque si l'on veut, forme de ces deux
cent soixante-dix mille compartiments, a t, sauf dans la partie
rserve  la ville centrale, o ladite coque est
extraordinairement renforce, recouverte d'une paisseur de terre
vgtale. Cet humus sufft aux besoins d'une vgtation restreinte
 des pelouses,  des corbeilles de fleurs et d'arbustes,  des
bouquets d'arbres,  des prairies,  des champs de lgumes. Il et
paru peu pratique de demander  ce sol factice de produire des
crales et de pourvoir  l'entretien des bestiaux de boucherie,
qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation rgulire. Mais il y
eut lieu de crer les installations ncessaires, afin que le lait
et le produit des basses-cours ne dpendissent pas de ces
importations.

Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affects  la
vgtation, soit vingt et un kilomtres carrs environ, o les
gazons du parc offrent une verdure permanente, o les champs,
livrs  la culture intensive, abondent en lgumes et en fruits,
o les prairies artificielles servent de ptures  quelques
troupeaux. L, d'ailleurs, l'lectroculture est largement
employe, c'est--dire l'influence de courants continus, qui se
manifeste par une acclration extraordinaire et la production de
lgumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de
quarante-cinq centimtres, et des carottes de trois kilos.
Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux
de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en
tonner: on ne regarde pas  la dpense dans cette le, si
justement nomme le Joyau du Pacifique.

Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquime qui lui a
t rserv sur les vingt-sept kilomtres carrs, soit  peu prs
cinq kilomtres superficiels ou cinq cents hectares, avec une
circonfrence de neuf kilomtres. Ceux de nos lecteurs qui ont
bien voulu accompagner Sbastien Zorn et ses camarades pendant
leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre.
D'ailleurs, on ne s'gare pas dans les villes amricaines,
lorsqu'elles ont  la fois le bonheur et le malheur d'tre
modernes, -- bonheur pour la simplicit des communications
urbaines, malheur pour le ct artiste et fantaisiste, qui leur
fait absolument dfaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale,
est divise en deux sections, spares par une artre centrale, la
Unime Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomtres.
L'observatoire, qui s'lve  l'une de ses extrmits, a comme
pendant l'htel de ville, dont l'importante masse se dtache 
l'oppos. L sont centraliss tous les services publics de l'tat
civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de
la police municipale, de la douane, des halles et marchs, des
inhumations, des hospices, des diverses coles, des cultes et des
arts.

Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette
circonfrence de dix-huit kilomtres?

La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, -- dont
quatre en Chine, -- qui possdent plus d'un million d'habitants.
Eh bien, l'le  hlice n'en a que dix mille environ, -- rien que
des natifs des tats-Unis. On n'a pas voulu que des discussions
internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui
venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le
repos et la tranquillit. C'est assez, c'est trop mme qu'ils ne
soient pas, au point de vue de la religion, rangs sous la mme
bannire. Mais il et t difficile de rserver aux Yankees du
Nord, qui sont les Bbordais de Standard-Island, ou inversement,
aux Amricains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit
exclusif de fixer leur rsidence en cette le. D'ailleurs, les
intrts de la _Standard-Island Company_ en eussent trop souffert.

Lorsque ce sol mtallique est tabli, lorsque la partie rserve 
la ville est dispose pour tre btie, lorsque le plan des rues et
des avenues est adopt, les constructions commencent  s'lever,
htels superbes, habitations plus simples, maisons destines au
commerce de dtail, difices publics, glises et temples, mais
point de ces demeures  vingt-sept tages, ces sky-scrapers,
c'est--dire grattoirs de nuages, que l'on voit  Chicago. Les
matriaux en sont  la fois lgers et rsistants. Le mtal
inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium,
sept fois moins lourd que le fer  volume gal -- le mtal de
l'avenir, comme l'avait nomm Sainte-Claire Deville, et qui se
prte  toutes les ncessits d'une dification solide. Puis, on y
joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent
avec tant de facilits. On fait mme usage de ces briques en
verre, creuses, souffles, moules comme des bouteilles, et
runies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui,
si on le dsire, peuvent raliser l'idal de la maison de verre.
Mais, en ralit, c'est l'armature mtallique qui est surtout
employe, comme elle l'est actuellement dans les divers
chantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est-
ce autre chose qu'un immense navire?

Ces diverses proprits appartiennent  la _Standard-Island
Company_. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires,
quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris
soin d'y prvoir toutes les exigences en fait de confort et
d'appropriation, rclames par ces Amricains invraisemblablement
riches, auprs desquels les souverains de l'Europe ou les nababs
de l'Inde ne peuvent faire que mdiocre figure.

En effet, si la statistique tablit que la valeur du stock de l'or
accumul dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui
de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les
habitants de ce Joyau du Pacifique en possdent leur bonne part.

Au surplus, ds le dbut, l'affaire s'est bien prsente du ct
financier. Htels et habitations se sont lous  des prix
fabuleux. Certains de ces loyers dpassent plusieurs millions, et
nombre de familles ont pu, sans se gner, dpenser pareilles
sommes  leur location annuelle. D'o un revenu pour la Compagnie,
rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island
justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature gographique.

Ces opulentes familles mises  part, on en cite quelques centaines
dont le loyer va de cent  deux cent mille francs, et qui se
contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population
comprend les professeurs, les fournisseurs, les employs, les
domestiques, les trangers dont le flottement n'est pas
considrable, et qui ne seraient point autoriss  se fixer 
Milliard-City ni dans l'le. D'avocats, il y en a trs peu, ce qui
rend les procs assez rares; de mdecins, encore moins, ce qui a
fait tomber la mortalit  un chiffre drisoire. D'ailleurs,
chaque habitant connat exactement sa constitution, sa force
musculaire mesure au dynamomtre, sa capacit pulmonaire mesure
au spiromtre, sa puissance de contraction du coeur mesure au
sphygmomtre, enfin son degr de force vitale mesure au
magntomtre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafs, ni
cabarets, rien qui provoque  l'alcoolisme. Jamais aucun cas de
dipsomanie, disons d'ivrognerie pour tre compris des gens qui ne
savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services
urbains lui distribuent l'nergie lectrique, lumire, force
mcanique et chauffage, l'air comprim, l'air rarfi, l'air
froid, l'eau sous pression, tout comme les tlgrammes
pneumatiques et les auditions tlphoniques. Si l'on meurt, en
cette le  hlice, mthodiquement soustraite aux intempries
climatriques,  l'abri de toutes les influences microbiennes,
c'est qu'il faut bien mourir, mais aprs que les ressorts de la
vie se sont uss jusque dans une vieillesse de centenaires.

Y a-t-il des soldats  Standard-Island? Oui! un corps de cinq
cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu
prvoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours srs.
Aux approches de certains groupes d'les, il est prudent de se
prmunir contre l'agression des pirates de toute espce. Que cette
milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement
suprieur  celui des gnraux en chef de la vieille Europe, cela
n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logs,
nourris, habills aux frais de l'administration, s'opre dans des
conditions excellentes, sous le contrle de chefs rents comme des
Crsus. On n'a que l'embarras du choix.

Y a-t-il de la police  Standard-Island? Oui, quelques escouades,
et elles suffisent  garantir la scurit d'une ville qui n'a
aucun motif d'tre trouble. Une autorisation de l'administration
municipale est ncessaire pour y rsider. Les ctes sont gardes
par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne
peut y dbarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y
introduiraient-ils? Quant  ceux qui, par exception, deviendraient
des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main,
condamns, et comme tels, dports  l'ouest ou  l'est du
Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent,
sans possibilit de jamais revenir  Standard-Island.

Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en
existe plusieurs? Oui, deux, situs chacun  l'extrmit du petit
diamtre de l'ovale que l'le affecte dans sa forme gnrale. L'un
est nomm Tribord-Harbour, l'autre Bbord-Harbour, conformment
aux dnominations en usage dans la marine franaise.

En effet, en aucun cas, il ne faut avoir  craindre que les
importations rgulires risquent d'tre interrompues, et elles ne
peuvent l'tre, grce  la cration de ces deux ports,
d'orientation oppose. Si, par suite du mauvais temps, l'un est
inabordable, l'autre est ouvert aux btiments, dont le service est
ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bbord-Harbour et
Tribord-Harbour que s'opre le ravitaillement en diverses
marchandises, ptrole apport par des steamers spciaux, farines
et crales, vins, bires et autres boissons de l'alimentation
moderne, th, caf, chocolat, piceries, conserves, etc. L,
arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs
marchs de l'Amrique, et qui assurent la consommation de la
viande frache, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des
gourmets en fait d'articles comestibles. L aussi s'importent les
toffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy
le plus raffin ou la femme la plus lgante. Ces objets, on les
achte chez les fournisseurs de Milliard-City, --  quel prix,
nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrdulit du
lecteur.

Cela admis, on se demandera comment le service des steamers
s'tablit rgulirement entre le littoral amricain et une le 
hlice qui de sa nature est mouvante, -- un jour dans tels
parages, un autre  quelque vingt milles de l?

La rponse est trs simple. Standard-Island ne va point 
l'aventure. Son dplacement se conforme au programme arrt par
l'administration suprieure, sur avis des mtorologistes de
l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de
quelques modifications,  travers cette partie du Pacifique, qui
contient les plus beaux archipels, et en vitant, autant que
possible, ces -coups de froid et de chaud, cause de tant
d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis  Calistus Munbar
de rpondre au sujet de l'hiver: Connaissons pas! Standard-
Island n'volue qu'entre le trente-cinquime parallle au nord et
le trente-cinquime parallle au sud de l'quateur. Soixante-dix
degrs  parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines,
quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc
toujours o trouver le Joyau du Pacifique, puisque son dplacement
est rglement d'avance entre les divers groupes de ces les
dlicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le dsert de
l'immense Ocan.

Eh bien, mme en pareil cas, les navires ne sont pas rduits 
chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la
Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq cbles, longs de
seize mille milles, que possde l'_Eastern Extension Australasia
and China Co_. Non! L'le  hlice ne veut dpendre de personne.
Aussi a-t-il suffi de disposer  la surface de ces mers quelques
centaines de boues qui supportent l'extrmit de cbles
lectriques relis avec Madeleine-bay. On accoste ces boues, on
rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des
dpches, et les agents de la baie sont toujours informs de la
position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en
rsulte que le service des navires d'approvisionnement se fait
avec une rgularit railwayenne.

Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'tre
lucide.

Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples
besoins de l'le?

L'eau?... On la fabrique par distillation dans deux usines
spciales voisines des ports. Des conduites l'amnent aux
habitations ou la promnent sous les couches de la campagne. Elle
sert ainsi  tous les services domestiques et de voirie, et
retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui
ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette
eau est douce, mais elle est distille, lectrolyse, plus
hyginique que les plus pures sources des deux continents, dont
une goutte de la grosseur d'une tte d'pingle peut renfermer
quinze milliards de microbes.

Il reste  dire dans quelles conditions s'effectue le dplacement
de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas
ncessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les
parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent
trentime et cent quatre-vingtime mridiens, de l'autre. Quinze 
vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande
pas davantage. Or, ce dplacement, il et t ais de l'obtenir au
moyen d'un touage, en tablissant un cble fait de cette plante
indienne qu'on nomme bastin,  la fois rsistant et lger, qui et
flott entre deux eaux de manire  ne point se couper aux fonds
sous-marins. Ce cble se serait enroul, aux deux extrmits de
l'le, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se
ft toue  l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent
ou descendent certains fleuves. Mais ce cble aurait d tre d'une
grosseur norme pour une pareille masse, et il et t sujet 
nombre d'avaries. C'tait la libert enchane, c'tait
l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand
il s'agit de libert, les citoyens de la libre Amrique sont d'une
superbe intransigeance.

 cette poque, trs heureusement, les lectriciens ont pouss si
loin leurs progrs, que l'on a pu tout demander  l'lectricit,
cette me de l'Univers. C'est donc  elle qu'est confie la
locomotion de l'le. Deux usines suffisent  faire mouvoir des
dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant
l'nergie lectrique  courant continu sous un voltage modr de
deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant systme
d'hlices places  proximit des deux ports. Elles dveloppent
chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grce  leurs centaines
de chaudires chauffes avec ces briquettes de ptrole, moins
encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en
calorique. Ces usines sont diriges par les deux ingnieurs en
chef, MM. Watson et Somwah, aids d'un nombreux personnel de
mcaniciens et de chauffeurs, sous le commandement suprieur du
commodore Ethel Simco. De sa rsidence  l'observatoire, le
commodore est en communication tlphonique avec les usines,
tablies, l'une prs de Tribord-Harbour, l'autre prs de Bbord-
Harbour. C'est par lui que sont envoys les instructions de marche
et de contremarche, suivant l'itinraire dtermin. C'est de l
qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de
Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la cte
californienne au dbut de sa campagne annuelle.

Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pense, s'y
embarquer de confiance, assisteront aux diverses pripties de ce
voyage  la surface du Pacifique, et peut-tre n'auront-ils pas
lieu de le regretter.

Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island,
lorsque ses machines dveloppent leurs dix millions de chevaux,
peut atteindre huit noeuds  l'heure. Les plus puissantes lames,
quand quelque coup de vent les soulve, n'ont pas de prise sur
elle. Par sa grandeur, elle chappe aux ondulations de la houle.
Le mal de mer n'y est point  craindre. Les premiers jours 
bord, c'est  peine si l'on ressent le lger frmissement que la
rotation des hlices imprime  son sous-sol. Termine en perons
d'une soixantaine de mtres  l'avant et  l'arrire, divisant les
eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ
liquide offert  ses excursions.

Il va de soi que l'nergie lectrique, fabrique par les deux
usines, reoit d'autres applications que la locomotion de
Standard-Island. C'est elle qui claire la campagne, le parc, la
cit. C'est elle qui engendre derrire la lentille des phares
cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projets au
large, signalent de loin la prsence de l'le  hlice et
prviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les
divers courants utiliss par les services tlgraphiques,
tlphotiques, tlautographiques, tlphoniques, pour les besoins
des maisons particulires et des quartiers du commerce. C'est elle
enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir gal chacune 
cinq mille bougies, qui peuvent clairer une surface de cinq cents
mtres superficiels.

 cette poque, cet extraordinaire appareil marin en est  sa
deuxime campagne  travers le Pacifique. Un mois avant, il avait
abandonn Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquime
parallle, afin de reprendre son itinraire  la hauteur des les
Sandwich. Or, il se trouvait le long de la cte de la Basse-
Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les
communications tlphoniques que le Quatuor Concertant, aprs
avoir quitt San-Francisco, se dirigeait vers San-Digo, proposa
de s'assurer le concours de ces minents artistes. On sait de
quelle faon il procda  leur gard, comment il les embarqua sur
l'le  hlice, laquelle stationnait alors  quelques encablures
du littoral, et comment, grce  ce tour pendable, la musique de
chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City.

Telle est cette neuvime merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du
gnie humain, digne du vingtime sicle, dont deux violons, un
alto et un violoncelle sont actuellement les htes, et que
Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Ocan
Pacifique.




VI -- Invits... _inviti_


 supposer que Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns, Pinchinat
eussent t gens  ne s'tonner de rien, il leur et t difficile
de ne point s'abandonner  un lgitime accs de colre en sautant
 la gorge de Calistus Munbar. Avoir toutes les raisons de penser
que l'on foule du pied le sol de l'Amrique septentrionale et tre
transport en plein Ocan! Se croire  quelque vingt milles de
San-Digo, o l'on est attendu le lendemain pour un concert, et
apprendre brutalement qu'on s'en loigne  bord d'une le
artificielle, flottante et mouvante! Au vrai, cet accs et t
bien excusable.

Par bonheur pour l'Amricain, il s'est mis  l'abri de ce premier
coup de boutoir. Profitant de la surprise, disons de l'hbtement
dans lequel est tomb le quatuor, il quitte la plate-forme de la
tour, prend l'ascenseur, et il est, pour le moment, hors de porte
des rcriminations et des vivacits des quatre Parisiens.

Quel gueux! s'crie le violoncelle.

-- Quel animal! s'crie l'alto.

-- H! h!... si, grce  lui, nous sommes tmoins de
merveilles... dit simplement le violon solo.

-- Vas-tu donc l'excuser? rpond le second violon.

-- Pas d'excuse, rplique Pinchinat, et s'il y a une justice 
Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de
Yankee!

-- Et s'il y a un bourreau, hurle Sbastien Zorn, nous le ferons
pendre! Or, pour obtenir ces divers rsultats, il faut d'abord
redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne
fonctionnant pas  cent cinquante pieds dans les airs. Et cela
sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la
cage de l'ascenseur n'a point remont, et il n'y a rien qui
ressemble  un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se
trouve donc sans communication avec le reste de l'humanit. Aprs
leur premier panchement de dpit et de colre, Sbastien Zorn,
Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yverns  ses admirations, sont
demeurs silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus
d'eux, l'tamine du pavillon se dploie le long de la hampe.
Sbastien Zorn prouve une envie froce d'en couper la drisse, de
l'abaisser comme le pavillon d'un btiment qui amne ses couleurs.
Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et
ses camarades le retiennent au moment o sa main brandit un bowie-
knife bien affil. Ne nous mettons pas dans notre tort, fait
observer le sage Frascolin.

-- Alors... tu acceptes la situation?... demande Pinchinat.

-- Non... mais ne la compliquons pas.

-- Et nos bagages qui filent sur San-Digo!... remarque Son
Altesse en se croisant les bras.

-- Et notre concert de demain!... s'crie Sbastien Zorn.

-- Nous le donnerons par tlphone! rpond le premier violon,
dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilit du
bouillant violoncelliste.

L'observatoire, on ne l'a pas oubli, occupe le milieu d'un vaste
square, auquel aboutit la Unime Avenue.  l'autre extrmit de
cette principale artre, longue de trois kilomtres, qui spare
les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent
apercevoir une sorte de palais monumental, surmont d'un beffroi
de construction trs lgre et trs lgante. Ils se dirent que l
doit tre le sige du gouvernement, la rsidence de la
municipalit, en admettant que Milliard-City ait un maire et des
adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, prcisment, l'horloge de ce
beffroi commence  lancer un joyeux carillon, dont les notes
arrivent jusqu' la tour avec les dernires ondulations de la
brise.

Tiens!... C'est en _r majeur_, dit Yverns.

-- Et  deux quatre, dit Pinchinat. Le beffroi sonne cinq heures.
Et dner, s'crie Sbastien Zorn, et coucher?... Est-ce que, par
la faute de ce misrable Munbar, nous allons passer la nuit sur
cette plate-forme,  cent cinquante pieds en l'air?

C'est  craindre, si l'ascenseur ne vient pas offrir aux
prisonniers le moyen de quitter leur prison.

En effet, le crpuscule est court sous ces basses latitudes, et
l'astre radieux tombe comme un projectile  l'horizon. Les regards
que le quatuor jette jusqu'aux extrmes limites du ciel,
n'embrassent qu'une mer dserte, sans une voile, sans une fume. 
travers la campagne circulent des trams courant  la priphrie de
l'le ou desservant les deux ports.  cette heure, le parc est
encore dans toute son animation. Du haut de la tour, on dirait une
immense corbeille de fleurs, o s'panouissent les azales, les
clmatites, les jasmins, les glycines, les passiflores, les
bgonias, les salvias, les jacinthes, les dahlias, les camlias,
des roses de cent espces. Les promeneurs affluent, -- des hommes
faits, des jeunes gens, non point de ces petits vernis qui sont
la honte des grandes cits europennes, mais des adultes vigoureux
et bien constitus. Des femmes et des jeunes filles, la plupart en
toilettes jaune-paille, ce ton prfr sous les zones torrides,
promnent de jolies levrettes  paletots de soie et  jarretires
galonnes d'or. a et l, cette gentry suit les alles de sable
fin, capricieusement dessines entre les pelouses. Ceux-ci sont
tendus sur les coussins des cars lectriques, ceux-l sont assis
sur les bancs abrits de verdure. Plus loin de jeunes gentlemen se
livrent aux exercices du tennis, du crocket, du golf, du foot-
ball, et aussi du polo, monts sur d'ardents poneys. Des bandes
d'enfants, -- de ces enfants amricains d'une exubrance
tonnante, chez lesquels l'individualisme est si prcoce, les
petites filles surtout, -- jouent sur les gazons. Quelques
cavaliers chevauchent des pistes soigneusement entretenues, et
d'autres luttent dans d'mouvants garden-partys.

Les quartiers commerants de la ville sont encore frquents 
cette heure. Les trottoirs mobiles se droulent avec leur charge
le long des principales artres. Au pied de la tour, dans le
square de l'observatoire, se produit une alle et venue de
passants dont les prisonniers ne seraient pas gns d'attirer
l'attention. Aussi,  plusieurs reprises, Pinchinat et Frascolin
poussent-ils de retentissantes clameurs. Pour tre entendus, ils
le sont, car des bras se tendent vers eux, des paroles mme
s'lvent jusqu' leur oreille. Mais aucun geste de surprise. On
ne parat point s'tonner du groupe sympathique qui s'agite sur la
plate-forme. Quant aux paroles, elles consistent en _good-bye_, en
_how do you do_, en bonjours et autres formules empreintes
d'amabilit et de politesse. On dirait que la population
milliardaise est informe de l'arrive des quatre Parisiens 
Standard-Island, dont Calistus Munbar leur a fait les honneurs.
Ah a!... ils se fichent de nous! dit Pinchinat.

-- a m'en a tout l'air! rplique Yverns. Une heure s'coule, --
une heure pendant laquelle les appels ont t inutiles. Les
invitations pressantes de Frascolin n'ont pas plus de succs que
les invectives multiplies de Sbastien Zorn. Et, le moment du
dner approchant, le parc commence  se vider de ses promeneurs,
les rues des oisifs qui les parcourent. Cela devient enrageant, 
la fin!

Sans doute, dit Yverns, en voquant de romanesques souvenirs,
nous ressemblons  ces profanes qu'un mauvais gnie a attirs dans
une enceinte sacre, et qui sont condamns  prir pour avoir vu
ce que leurs yeux ne devaient pas voir...

-- Et on nous laisserait succomber aux tortures de la faim! rpond
Pinchinat.

-- Ce ne sera pas du moins avant d'avoir puis tous les moyens de
prolonger notre existence! s'crie Sbastien Zorn.

-- Et s'il faut en venir  nous manger les uns les autres... on
donnera le numro un  Yverns! dit Pinchinat.

-- Quand il vous plaira! soupire le premier violon d'une voix
attendrie, en courbant la tte pour recevoir le coup mortel.

En ce moment, un bruit se fait entendre dans les profondeurs de la
tour. La cage de l'ascenseur remonte, s'arrte au niveau de la
plate-forme. Les prisonniers,  l'ide de voir apparatre Calistus
Munbar, s'apprtent  l'accueillir comme il le mrite...

La cage est vide. Soit! Ce ne sera que partie remise. Les
mystifis sauront retrouver le mystificateur. Le plus press est
de redescendre  son niveau, et le moyen tout indiqu, c'est de
prendre place dans l'appareil. C'est ce qui est fait. Ds que le
violoncelliste et ses camarades sont dans la cage, elle se met en
mouvement, et, en moins d'une minute, elle atteint le rez-de-
chausse de la tour. Et dire, s'crie Pinchinat en frappant du
pied, que nous ne sommes pas sur un _sol naturel!_

Que l'instant est bien choisi pour mettre de pareilles
calembredaines! Aussi ne lui rpond-on pas. La porte est ouverte.
Ils sortent tous les quatre. La cour intrieure est dserte. Tous
les quatre ils la traversent et suivent les alles du square.

L, va-et-vient de quelques personnes, qui ne paraissent prter
aucune attention  ces trangers. Sur une observation de
Frascolin, qui recommande la prudence, Sbastien Zorn doit
renoncer  des rcriminations intempestives. C'est aux autorits
qu'il convient de demander justice. Il n'y a pas pril en la
demeure. Regagner _Excelsior-Hotel_, attendre au lendemain pour
faire valoir les droits d'hommes libres, c'est ce qui fut dcid,
et le quatuor s'engage pdestrement le long de la Unime Avenue.

Ces Parisiens ont-ils, au moins, le privilge d'attirer
l'attention publique?... Oui et non. On les regarde, mais sans y
mettre trop d'insistance, -- peut-tre comme s'ils taient de ces
rares touristes qui visitent parfois Milliard-City. Eux, sous
l'empire de circonstances assez extraordinaires, ne se sentent pas
trs  l'aise, et se figurent qu'on les dvisage plus qu'on ne le
fait rellement. D'autre part, qu'on ne s'tonne pas s'ils leur
paraissent tre d'une nature bizarre, ces mouvants insulaires, ces
gens volontairement spars de leurs semblables, errant  la
surface du plus grand des ocans de notre sphrode. Avec un peu
d'imagination, on pourrait croire qu'ils appartiennent  une autre
plante du systme solaire. C'est l'avis d'Yverns, que son esprit
surexcit entrane vers les mondes imaginaires. Quant  Pinchinat,
il se contente de dire:

Tous ces passants ont l'air trs millionnaire, ma foi, et me font
l'effet d'avoir une petite hlice au bas des reins comme leur
le.

Cependant la faim s'accentue. Le djeuner est loin dj, et
l'estomac rclame son d quotidien. Il s'agit donc de regagner au
plus vite _Excelsior-Hotel_. Ds le lendemain, on commencera les
dmarches convenues, tendant  se faire reconduire  San-Digo par
un des steamers de Standard-Island, aprs paiement d'une indemnit
dont Calistus Munbar devra supporter la charge, comme de juste.

Mais voici qu'en suivant la Unime Avenue, Frascolin s'arrte
devant un somptueux difice, au fronton duquel s'tale en lettres
d'or cette inscription: _Casino_.  droite de la superbe arcade
qui surmonte la porte principale, une restauration laisse
apercevoir,  travers ses glaces enjolives d'arabesques, une
srie de tables dont quelques-unes sont occupes par des dneurs,
et autour desquels circule un nombreux personnel.

Ici l'on mange!... dit le deuxime violon, en consultant du
regard ses camarades affams.

Ce qui lui vaut cette laconique rponse de Pinchinat:

Entrons!

Et ils entrent dans le restaurant  la file l'un de l'autre. On ne
semble pas trop remarquer leur prsence dans cet tablissement
pulatoire, d'habitude frquent par les trangers. Cinq minutes
aprs, nos affams attaquent  belles dents les premiers plats
d'un excellent dner dont Pinchinat a rgl le menu, et il s'y
entend. Trs heureusement le porte-monnaie du quatuor est bien
garni, et, s'il se vide  Standard-Island, quelques recettes 
San-Digo ne tarderont pas  le remplir.

Excellente cuisine, trs suprieure  celle des htels de New-York
ou de San-Francisco, faite sur des fourneaux lectriques galement
propres aux feux doux et aux feux ardents. Avec la soupe aux
hutres conserves, les fricasses de grains de mas, le cleri
cru, les gteaux de rhubarbe, qui sont traditionnels, se succdent
des poissons d'une extrme fracheur, des rumsteaks d'un tendre
incomparable, du gibier provenant sans doute des prairies et
forts californiennes, des lgumes dus aux cultures intensives de
l'le. Pour boisson, non point de l'eau glace  la mode
amricaine, mais des bires varies et des vins que les vignobles
de la Bourgogne, du Bordelais et du Rhin ont verss dans les caves
de Milliard-City,  de hauts prix, on peut le croire.

Ce menu ragaillardit nos Parisiens. Le cours de leurs ides s'en
ressent. Peut-tre voient-ils sous un jour moins sombre l'aventure
o ils sont engags. On ne l'ignore pas, les musiciens d'orchestre
boivent sec. Ce qui est naturel chez ceux qui dpensent leur
souffle  chasser les ondes sonores  travers les instruments 
vent, est moins excusable chez ceux qui jouent des instruments 
cordes. N'importe! Yverns, Pinchinat, Frascolin lui-mme
commencent  voir la vie en rose et mme couleur d'or dans cette
cit de milliardaires. Seul, Sbastien Zorn, tout en tenant tte 
ses camarades, ne laisse pas sa colre se noyer dans les crus
originaires de France.

Bref, le quatuor est assez remarquablement parti, comme on dit
dans l'ancienne Gaule, lorsque l'heure est venue de demander
l'addition. C'est au caissier Frascolin qu'elle est remise par un
matre d'htel en habit noir.

Le deuxime violon jette les yeux sur le total, se lve, se
rassied, se relve, se frotte les paupires, regarde le plafond.

Qu'est-ce qui te prend?... demande Yverns.

-- Un frisson des pieds  la tte! rpond Frascolin.

-- C'est cher?...

-- Plus que cher... Nous en avons pour deux cents francs...

--  quatre?...

-- Non... chacun.En effet, cent soixante dollars, ni plus ni
moins, -- et, comme dtail, la note compte les grooses  quinze
dollars, le poisson  vingt dollars, les rumsteaks  vingt-cinq
dollars, le mdoc et le bourgogne  trente dollars la bouteille, -
- le reste  l'avenant. Fichtre!... s'crie Son Altesse.

-- Les voleurs! s'crie Sbastien Zorn. Ces propos, changs en
franais, ne sont pas compris du superbe matre d'htel.
Nanmoins, ce personnage se doute quelque peu de ce qui se passe.
Mais, si un lger sourire se dessine sur ses lvres, c'est le
sourire de la surprise, non celui du ddain. Il lui semble tout
naturel qu'un dner  quatre cote cent soixante dollars. Ce sont
les prix de Standard-Island. Pas de scandale! dit Pinchinat. La
France nous regarde! Payons...

-- Et n'importe comment, rplique Frascolin, en route pour San-
Digo. Aprs demain, nous n'aurions plus de quoi acheter une
sandwiche!

Cela dit, il prend son portefeuille, il en tire un nombre
respectable de dollars-papiers, qui, par bonheur, ont cours 
Milliard-City, et il allait les remettre au matre d'htel,
lorsqu'une voix se fait entendre:

Ces messieurs ne doivent rien. C'est la voix de Calistus Munbar.
Le Yankee vient d'entrer dans la salle, panoui, souriant, suant
la bonne humeur, comme d'habitude. Lui! s'crie Sbastien Zorn,
qui se sent l'envie de le prendre  la gorge et de le serrer comme
il serre le manche de son violoncelle dans les _forte_.

-- Calmez-vous, mon cher Zorn, dit l'Amricain. Veuillez passer,
vos camarades et vous, dans le salon o le caf nous attend. L,
nous pourrons causer  notre aise, et  la fin de notre
conversation...

-- Je vous tranglerai! rplique Sbastien Zorn.

-- Non... vous me baiserez les mains...

-- Je ne vous baiserai rien du tout! s'crie le violoncelliste, 
la fois rouge et ple de colre. Un instant aprs, Calistus Munbar
et ses invits sont tendus sur des divans moelleux, tandis que le
Yankee se balance sur une rocking-chair. Et voici comment il
s'exprime en prsentant  ses htes sa propre personne:

Calistus Munbar, de New-York, cinquante ans, arrire-petit-neveu
du clbre Barnum, actuellement surintendant des Beaux-Arts 
Standard-Island, charg de ce qui concerne la peinture, la
sculpture, la musique, et gnralement de tous les plaisirs de
Milliard-City. Et maintenant que vous me connaissez, messieurs...

-- Est-ce que, par hasard, demande Sbastien Zorn, vous ne seriez
pas aussi un agent de la police, charg d'attirer les gens dans
des traquenards et de les y retenir malgr eux?...

-- Ne vous htez pas de me juger, irritable violoncelle, rpond le
surintendant, et attendez la fin.

-- Nous attendrons, rplique Frascolin d'un ton grave, et nous
vous coutons.

-- Messieurs, reprend Calistus Munbar en se donnant une attitude
gracieuse, je ne dsire traiter avec vous, au cours de cet
entretien, que la question musique, telle qu'elle est actuellement
comprise dans notre le  hlice. Des thtres, Milliard-City n'en
possde point encore; mais, lorsqu'elle le voudra, ils sortiront
de son sol comme par enchantement. Jusqu'ici, nos concitoyens ont
satisfait leur penchant musical en demandant  des appareils
perfectionns de les tenir au courant des chefs-d'oeuvre lyriques.
Les compositeurs anciens et modernes, les grands artistes du jour,
les instrumentistes les plus en vogue, nous les entendons quand il
nous plat, au moyen du phonographe...

-- Une serinette, votre phonographe! s'crie ddaigneusement
Yverns.

-- Pas tant que vous pouvez le croire, monsieur le violon solo,
rpond le surintendant. Nous possdons des appareils qui ont eu
plus d'une fois l'indiscrtion de vous couter, lorsque vous vous
faisiez entendre  Boston ou  Philadelphie. Et, si cela vous
agre, vous pourrez vous applaudir de vos propres mains...

 cette poque, les inventions de l'illustre Edison ont atteint le
dernier degr de la perfection. Le phonographe n'est plus cette
bote  musique  laquelle il ressemblait trop fidlement  son
origine. Grce  son admirable inventeur, le talent phmre des
excutants, instrumentistes ou chanteurs, se conserve 
l'admiration des races futures avec autant de prcision que
l'oeuvre des statuaires et des peintres. Un cho, si l'on veut,
mais un cho fidle comme une photographie, reproduisant les
nuances, les dlicatesses du chant ou du jeu dans toute leur
inaltrable puret.

En disant cela, Calistus Munbar est si chaleureux que ses
auditeurs en sont impressionns. Il parle de Saint-Sans, de
Reyer, d'Ambroise Thomas, de Gounod, de Massenet, de Verdi, et des
chefs-d'oeuvre imprissables des Berlioz, des Meyerbeer, des
Halvy, des Rossini, des Beethoven, des Haydn, des Mozart, en
homme qui les connat  fond, qui les apprcie, qui a consacr 
les rpandre son existence d'imprsario dj longue, et il y a
plaisir  l'couter. Toutefois il ne semble pas qu'il ait t
atteint par l'pidmie wagnrienne, en dcroissance d'ailleurs 
cette poque.

Lorsqu'il s'arrte pour reprendre haleine, Pinchinat, profitant de
l'accalmie: Tout cela est fort bien, dit-il, mais votre Milliard-
City, je le vois, n'a jamais entendu que de la musique en bote,
des conserves mlodiques, qu'on lui expdie comme les conserves de
sardines ou de salt-beef...

-- Pardonnez-moi, monsieur l'alto.

-- Mon Altesse vous pardonne, tout en insistant sur ce point:
c'est que vos phonographes ne renferment que le pass, et jamais
un artiste ne peut tre entendu  Milliard-City au moment mme o
il excute son morceau...

-- Vous me pardonnerez une fois de plus.

-- Notre ami Pinchinat vous pardonnera tant que vous le voudrez,
monsieur Munbar, dit Frascolin. Il a des pardons plein ses poches.
Mais son observation est juste. Encore, si vous pouviez vous
mettre en communication avec les thtres de l'Amrique ou de
l'Europe...

-- Et croyez-vous que cela soit impossible, mon cher Frascolin?
s'crie le surintendant en arrtant le balancement de son
escarpolette.

-- Vous dites?...

-- Je dis que ce n'tait qu'une question de prix, et notre cit
est assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, toutes ses
aspirations en fait d'art lyrique! Aussi l'a-t-elle fait...

-- Et comment?...

-- Au moyen des thtrophones qui sont installs dans la salle de
concert de ce casino. Est-ce que la Compagnie ne possde pas
nombre de cbles sous-marins, immergs sous les eaux du Pacifique,
dont une extrmit est rattache  la baie Madeleine et dont
l'autre est tenue en suspension par de puissantes boues? Eh bien,
quand nos concitoyens veulent entendre un des chanteurs de
l'Ancien ou du Nouveau-Monde, on repche un des cbles, on envoie
un ordre tlphonique aux agents de Madeleine-bay. Ces agents
tablissent la communication soit avec l'Amrique, soit avec
l'Europe. On raccorde les fils ou les cbles avec tel ou tel
thtre, telle ou telle salle de concert, et nos dilettanti,
installs dans ce casino, assistent rellement  ces lointaines
excutions, et applaudissent...

-- Mais l-bas, on n'entend pas leurs applaudissements... s'crie
Yverns.

-- Je vous demande pardon, cher monsieur Yverns, on les entend
par le fil de retour.

Et alors Calistus Munbar de se lancer  perte de vue dans des
considrations transcendantes sur la musique, considre, non
seulement comme une des manifestations de l'art, mais comme agent
thrapeutique. D'aprs le systme de J. Harford, de Westminster-
Abbey, les Milliardais ont pu constater les rsultats
extraordinaires de cette utilisation de l'art lyrique. Ce systme
les entretient en un parfait tat de sant. La musique exerant
une action rflexe sur les centres nerveux, les vibrations
harmoniques ont pour effet de dilater les vaisseaux artriels,
d'influer sur la circulation, de l'accrotre ou de la diminuer,
suivant les besoins. Elle dtermine une acclration des
battements du coeur et des mouvements respiratoires en vertu de la
tonalit et de l'intensit des sons, tout en tant un adjuvant de
la nutrition des tissus. Aussi des postes d'nergie musicale
fonctionnent-ils  Milliard-City, transmettant les ondes sonores 
domicile par voie tlphonique, etc.

Le quatuor coute bouche be. Jamais il n'a entendu discuter son
art au point de vue mdical, et probablement il en prouve quelque
dplaisir. Nanmoins, voil le fantaisiste Yverns prt 
s'emballer sur ces thories, qui, d'ailleurs, remontent au temps
du roi Sal, conformment  l'ordonnance et selon la formule du
clbre harpiste David.

Oui!... oui!... s'crie-t-il, aprs la dernire tirade du
surintendant, c'est tout indiqu. Il suffit de choisir suivant le
diagnostic! Du Wagner ou du Berlioz pour les tempraments
anmis...

-- Et du Mendelsohn ou du Mozart pour les tempraments sanguins,
ce qui remplace avantageusement le bromure de strontium! rpond
Calistus Munbar. Sbastien Zorn intervient alors et jette sa note
brutale au milieu de cette causerie de haute vole. Il ne s'agit
pas de tout cela, dit-il. Pourquoi nous avez-vous amens ici?...

-- Parce que les instruments  cordes sont ceux qui exercent
l'action la plus puissante...

-- Vraiment, monsieur! Et c'est pour calmer vos nvroses et vos
nvross que vous avez interrompu notre voyage, que vous nous
empchez d'arriver  San-Digo, o nous devions donner un concert
demain...

-- C'est pour cela, mes excellents amis!

-- Et vous n'avez vu en nous que des espces de carabins musicaux,
d'apothicaires lyriques?... s'crie Pinchinat.

-- Non, messieurs, rpondit Calistus Munbar, en se relevant. Je
n'ai vu en vous que des artistes de grand talent et de grande
renomme. Les hurrahs qui ont accueilli le Quatuor Concertant dans
ses tournes en Amrique, sont arrivs jusqu' notre le. Or, la
_Standard-Island Company_ a pens que le moment tait venu de
substituer aux phonographes et aux thtrophones des virtuoses
palpables, tangibles, en chair et en os, et de donner aux
Milliardais cette inexprimable jouissance d'une excution directe
des chefs-d'oeuvre de l'art. Elle a voulu commencer par la musique
de chambre, avant d'organiser des orchestres d'opra. Elle a song
 vous, les reprsentants attitrs de cette musique. Elle m'a
donn mission de vous avoir  tout prix, de vous enlever, s'il le
fallait. Vous tes donc les premiers artistes qui auront eu accs
 Standard-Island, et je vous laisse  imaginer quel accueil vous
y attend!

Yverns et Pinchinat se sentent trs branls par ces
enthousiastes priodes du surintendant. Que ce puisse tre une
mystification, cela ne leur vient mme pas  l'esprit. Frascolin,
lui, l'homme rflchi, se demande s'il y a lieu de prendre au
srieux cette aventure. Aprs tout, dans une le si
extraordinaire, comment les choses n'auraient-elles pas apparu
sous un extraordinaire aspect? Quant  Sbastien Zorn, il est
rsolu  ne pas se rendre.

Non, monsieur, s'crie-t-il, on ne s'empare pas ainsi des gens
sans qu'ils y consentent!... Nous dposerons une plainte contre
vous!...

-- Une plainte... quand vous devriez me combler de remerciements,
ingrats que vous tes! rplique le surintendant.

-- Et nous obtiendrons une indemnit, monsieur...

-- Une indemnit... lorsque j'ai  vous offrir cent fois plus que
vous ne pourriez esprer...

-- De quoi s'agit-il? demande le pratique Frascolin. Calistus
Munbar prend son portefeuille, et en tire une feuille de papier
aux armes de Standard-Island. Puis, aprs l'avoir prsente aux
artistes: Vos quatre signatures au bas de cet acte, et l'affaire
sera rgle, dit-il.

-- Signer sans avoir lu?... rpond le second violon. Cela ne se
fait nulle part!

-- Vous n'auriez pourtant pas lieu de vous en repentir! reprend
Calistus Munbar, en s'abandonnant  un accs d'hilarit, qui fait
bedonner toute sa personne. Mais procdons d'une faon rgulire.
C'est un engagement que la Compagnie vous propose, un engagement
d'une anne  partir de ce jour, qui a pour objet l'excution de
la musique de chambre, telle que le comportaient vos programmes en
Amrique. Dans douze mois, Standard-Island sera de retour  la
baie Madeleine, o vous arriverez  temps...

-- Pour notre concert de San-Digo, n'est-ce pas? s'crie
Sbastien Zorn, San-Digo, o l'on nous accueillera par des
sifflets...

-- Non, messieurs, par des hurrahs et des hips! Des artistes tels
que vous, les dilettanti sont toujours trop honors et trop
heureux qu'ils veuillent bien se faire entendre... mme avec une
anne de retard!

Allez donc garder rancune  un pareil homme! Frascolin prend le
papier, et le lit attentivement. Quelle garantie aurons-nous?...
demande-t-il.

-- La garantie de la _Standard-Island Company_ revtue de la
signature de M. Cyrus Bikerstaff, notre gouverneur.

-- Et les appointements seront ceux que je vois indiqus dans
l'acte?...

-- Exactement, soit un million de francs...

-- Pour quatre?... s'crie Pinchinat.

-- Pour chacun, rpond en souriant Calistus Munbar, et encore ce
chiffre n'est-il pas en rapport avec votre mrite que rien ne
saurait payer  sa juste valeur!

Il serait malais d'tre plus aimable, on en conviendra. Et.
cependant, Sbastien Zorn proteste. Il n'entend accepter  aucun
prix. Il veut partir pour San-Digo, et ce n'est pas sans peine
que Frascolin parvient  calmer son indignation.

D'ailleurs, en prsence de la proposition du surintendant, une
certaine dfiance n'est pas interdite. Un engagement d'un an, au
prix d'un million de francs pour chacun des artistes, est-ce que
cela est srieux?... Trs srieux, ainsi que Frascolin peut le
constater, lorsqu'il demande:

Ces appointements sont payables?...

-- Par quart, rpond le surintendant, et voici le premier
trimestre. Des liasses de billets de banque qui bourrent son
portefeuille, Calistus Munbar fait quatre paquets de cinquante
mille dollars, soit deux cent cinquante mille francs, qu'il remet
 Frascolin et  ses camarades.

Voil une faon de traiter les affaires --  l'amricaine.

Sbastien Zorn ne laisse pas d'tre branl dans une certaine
mesure. Mais, chez lui, comme la mauvaise humeur ne perd jamais
ses droits, il ne peut retenir cette rflexion:

Aprs tout, au prix o sont les choses dans votre le, si l'on
paye vingt-cinq francs un perdreau, on paie sans doute cent francs
une paire de gants, et cinq cents francs une paire de bottes?...

-- Oh! monsieur Zorn, la Compagnie ne s'arrte pas  ces
bagatelles, s'crie Calistus Munbar, et elle dsire que les
artistes du Quatuor Concertant soient dfrays de tout pendant
leur sjour sur son domaine!

 ces offres gnreuses, que rpondre, si ce n'est en apposant les
signatures sur l'engagement?

C'est ce que font Frascolin, Pinchinat et Yverns. Sbastien Zorn
murmure bien que tout cela est absurde... S'embarquer sur une le
 hlice, cela n'a pas de bon sens... On verra comment cela
finira... Enfin il se dcide  signer.

Et, cette formalit remplie, si Frascolin, Pinchinat et Yverns ne
baisent pas la main de Calistus Munbar, du moins la lui serrent-
ils affectueusement. Quatre poignes de main  un million chacune!

Et voil comme quoi le Quatuor Concertant est lanc dans une
aventure invraisemblable, et en quelles circonstances ses membres
sont devenus les invits _inviti_ de Standard-Island.




VII -- Cap a l'ouest


Standard-Island file doucement sur les eaux de cet ocan
Pacifique, qui justifie son nom  pareille poque de l'anne.
Habitus  cette translation tranquille depuis vingt-quatre
heures, Sbastien Zorn et ses camarades ne s'aperoivent mme plus
qu'ils sont en cours de navigation. Si puissantes que soient ses
centaines d'hlices, atteles de dix millions de chevaux,  peine
un lger frmissement se propage-t-il  travers la coque
mtallique de l'le. Milliard-City ne tremble pas sur sa base.
Rien, d'ailleurs, des oscillations de la houle  laquelle
obissent pourtant les plus forts cuirasss des marines de guerre.
Il n'y a dans les habitations ni tables ni lampes de roulis. 
quoi bon? Les maisons de Paris, de Londres, de New-York ne sont
pas plus inbranlablement fixes sur leurs fondations.

Aprs quelques semaines de relche  Madeleine-bay, le conseil des
notables de Standard-Island, runis par le soin du prsident de la
Compagnie, avait arrt le programme du dplacement annuel. L'le
 hlice allait rallier les principaux archipels de l'Est-
Pacifique, au milieu de cette atmosphre hyginique, si riche en
ozone, en oxygne condens, lectris, dou de particularits
actives que ne possde pas l'oxygne  l'tat ordinaire. Puisque
cet appareil a la libert de ses mouvements, il en profite, et il
lui est loisible d'aller  sa fantaisie, vers l'ouest comme vers
l'est, de se rapprocher du littoral amricain, s'il lui plat, de
rallier les ctes orientales de l'Asie, si c'est son bon plaisir.
Standard-Island va o elle veut, de manire  goter les
distractions d'une navigation varie. Et mme, s'il lui convenait
d'abandonner l'ocan Pacifique pour l'ocan Indien ou l'ocan
Atlantique, de doubler le cap Horn ou le cap de Bonne-Esprance,
il lui suffirait de prendre cette direction, et soyez convaincus
que ni les courants ni les temptes ne l'empcheraient d'atteindre
son but.

Mais il n'est point question de se lancer  travers ces mers
lointaines, o le Joyau du Pacifique ne trouverait pas ce que cet
Ocan lui offre au milieu de l'interminable chapelet de ses
groupes insulaires. C'est un thtre assez vaste pour suffire 
des itinraires multiples. L'le  hlice peut le parcourir d'un
archipel  l'autre. Si elle n'est pas doue de cet instinct
spcial aux animaux, ce sixime sens de l'orientation qui les
dirige l o leurs besoins les appellent, elle est conduite par
une main sre, suivant un programme longuement discut et
unanimement approuv. Jusqu'ici, il n'y a jamais eu dsaccord sur
ce point entre les Tribordais et les Bbordais. Et, en ce moment,
c'est en vertu d'une dcision prise que l'on marche  l'ouest,
vers le groupe des Sandwich. Cette distance de douze cents lieues
environ qui spare ce groupe de l'endroit o s'est embarqu le
quatuor, elle emploiera un mois  la franchir avec une vitesse
modre, et elle fera relche dans cet archipel jusqu'au jour o
il lui conviendra d'en rallier un autre de l'hmisphre
mridional.

Le lendemain de ce jour mmorable, le quatuor quitte _Excelsior-
Hotel_, et vient s'installer dans un appartement du casino qui est
mis  sa disposition, -- appartement confortable, richement
amnag, s'il en fut. La Unime Avenue se dveloppe devant ses
fentres. Sbastien Zorn, Frascolin, Pinchinat, Yverns, ont
chacun sa chambre autour d'un salon commun. La cour centrale de
l'tablissement leur rserve l'ombrage de ses arbres en pleine
frondaison, la fracheur de ses fontaines jaillissantes. D'un ct
de cette cour se trouve le muse de Milliard-City, de l'autre, la
salle de concert, o les artistes parisiens vont si heureusement
remplacer les chos des phonographes et les transmissions des
thtrophones. Deux fois, trois fois, autant de fois par jour
qu'ils le dsireront, leur couvert sera mis dans la restauration,
o le matre d'htel ne leur prsentera plus ses additions
invraisemblables.

Ce matin-l, lorsqu'ils sont runis dans le salon, quelques
instants avant de descendre pour le djeuner:

Eh bien, les violoneux, demande Pinchinat, que dites-vous de ce
qui nous arrive?

-- Un rve, rpond Yverns, un rve dans lequel nous sommes
engags  un million par an...

-- C'est bel et bien une ralit, rpond Frascolin. Cherche dans
ta poche, et tu pourras en tirer le premier quart du dit
million...

-- Reste  savoir comment cela finira?...Trs mal, j'imagine!
s'crie Sbastien Zorn, qui veut absolument trouver un pli de rose
 la couche sur laquelle on l'a tendu malgr lui.

D'ailleurs, et nos bagages?...

En effet, les bagages devaient tre rendus  San-Digo, d'o ils
ne peuvent revenir, et o leurs propritaires ne peuvent aller les
chercher. Oh! bagages trs rudimentaires: quelques valises, du
linge, des ustensiles de toilette, des vtements de rechange, et
aussi la tenue officielle des excutants, lorsqu'ils comparaissent
devant le public.

Il n'y eut pas lieu de s'inquiter  ce sujet. En quarante-huit
heures, cette garde-robe un peu dfrachie serait remplace par
une autre mise  la disposition des quatre artistes, et sans
qu'ils eussent eu  payer quinze cents francs leur habit et cinq
cents francs leurs bottines.

Du reste, Calistus Munbar, enchant d'avoir si habilement conduit
cette dlicate affaire, entend que le quatuor n'ait pas mme un
dsir  former. Impossible d'imaginer un surintendant d'une plus
inpuisable obligeance. Il occupe un des appartements de ce
casino, dont les divers services sont sous sa haute direction, et
la Compagnie lui sert des appointements dignes de sa magnificence
et de sa munificence... Nous prfrons ne point en indiquer le
chiffre.

Le casino renferme des salles de lecture et des salles de jeux;
mais le baccara, le trente et quarante, la roulette, le poker et
autres jeux de hasard sont rigoureusement interdits. On y voit
aussi un fumoir o fonctionne le transport direct  domicile de la
fume de tabac prpare par une socit fonde rcemment. La fume
du tabac brl dans les brleurs d'un tablissement central,
purifie et dgage de nicotine, est distribue par des tuyaux 
bouts d'ambre spciaux  chaque amateur. On n'a plus qu' y
appliquer ses lvres, et un compteur enregistre la dpense
quotidienne.

Dans ce casino, o les dilettanti peuvent venir s'enivrer de cette
musique lointaine,  laquelle vont maintenant se joindre les
concerts du quatuor, se trouvent aussi les collections de
Milliard-City. Aux amateurs de peinture, le muse, riche de
tableaux anciens et modernes, offre de nombreux chefs-d'oeuvre,
acquis  prix d'or, des toiles des coles italienne, hollandaise,
allemande, franaise, que pourraient envier les collections de
Paris, de Londres, de Munich, de Rome et de Florence, des Raphal,
des Vinci, des Giorgione, des Corrge, des Dominiquin, des
Ribeira, des Murillo, des Ruysdael, des Rembrandt, des Rubens, des
Cuyp, des Frans Hals, des Hobbema, des Van Dyck, des Holbein,
etc., et aussi, parmi les modernes, des Fragonard, des Ingres, des
Delacroix, des Scheffer, des Cabat, des Delaroche, des Rgnant,
des Couture, des Meissonier, des Millet, des Rousseaux, des Jules
Dupr, des Brascassat, des Mackart, des Turner, des Troyon, des
Corot, des Daubigny, des Baudry, des Bonnat, des Carolus Duran,
des Jules Lefebvre, des Vollon, des Breton, des Binet, des Yon,
des Cabanel, etc. Afin de leur assurer une ternelle dure, ces
tableaux sont placs  l'intrieur de vitrines, o le vide a t
pralablement fait. Ce qu'il convient d'observer, c'est que les
impressionnistes, les angoisss, les futuristes, n'ont pas encore
encombr ce muse; mais, sans doute, cela ne tarderait gure, et
Standard-Island n'chappera pas  cette invasion de la peste
dcadente. Le muse possde galement des statues de relle
valeur, des marbres des grands sculpteurs anciens et modernes,
placs dans les cours du casino. Grce  ce climat sans pluies ni
brouillards, groupes, statues, bustes peuvent impunment rsister
aux outrages du temps.

Que ces merveilles soient souvent visites, que les nababs de
Milliard-City aient un got trs prononc pour ces productions de
l'art, que le sens artiste soit minemment dvelopp chez eux, ce
serait risqu que de le prtendre. Ce qu'il faut remarquer,
toutefois, c'est que la section tribordaise compte plus d'amateurs
que la section bbordaise. Tous, d'ailleurs, sont d'accord quand
il s'agit d'acqurir quelque chef-d'oeuvre, et alors leurs
invraisemblables enchres savent l'enlever  tous les duc
d'Aumale,  tous les Chauchard de l'ancien et du nouveau
continent.

Les salles les plus frquentes du casino sont les salles de
lecture, consacres aux revues, aux journaux europens ou
amricains, apports par les steamers de Standard-Island, en
service rgulier avec Madeleine-bay. Aprs avoir t feuilletes,
lues et relues, les revues prennent place sur les rayons de la
bibliothque, o s'alignent plusieurs milliers d'ouvrages dont le
classement ncessite la prsence d'un bibliothcaire aux
appointements de vingt-cinq mille dollars, et il est peut-tre le
moins occup des fonctionnaires de l'le. Cette bibliothque
contient aussi un certain nombre de livres phonographes: on n'a
pas la peine de lire, on presse un bouton, et on entend la voix
d'un excellent diseur qui fait la lecture -- ce que serait _Phdre_
de Racine lue par M. Legouv.

Quant aux journaux de la localit, ils sont rdigs, composs,
imprims dans les ateliers du casino sous la direction de deux
rdacteurs en chef. L'un est le _Starboard-Chronicle_ pour la
section des Tribordais; l'autre, le _New-Herald_ pour la section
des Bbordais. La chronique est alimente par les faits divers,
les arrivages des paquebots, les nouvelles de mer, les rencontres
maritimes, les mercuriales qui intressent le quartier commerant,
le relvement quotidien en longitude et en latitude, les dcisions
du conseil des notables, les arrts du gouverneur, les actes de
l'tat civil: naissances, mariages, dcs, -- ceux-ci trs rares.
D'ailleurs, jamais ni vols ni assassinats, les tribunaux ne
fonctionnant que pour les affaires civiles, les contestations
entre particuliers. Jamais d'articles sur les centenaires, puisque
la longvit de la vie humaine n'est plus ici le privilge de
quelques-uns.

Pour ce qui est de la partie politique trangre, elle se tient 
jour par les communications tlphoniques avec Madeleine-bay, o
se raccordent les cbles immergs dans les profondeurs du
Pacifique. Les Milliardais sont ainsi informs de tout ce qui se
passe dans le monde entier, lorsque les faits prsentent un
intrt quelconque. Ajoutons que le _Starboard-Chronicle_ et le
_New-Herald_ ne se traitent pas d'une main trop rude. Jusqu'ici,
ils ont vcu en assez bonne intelligence, mais on ne saurait jurer
que cet change de discussions courtoises puisse durer toujours.
Trs tolrants, trs conciliants sur le terrain de la religion, le
protestantisme et le catholicisme font bon mnage  Standard-
Island. Il est vrai, dans l'avenir, si l'odieuse politique s'en
mle, si la nostalgie des affaires reprend les uns, si les
questions d'intrt personnel et d'amour-propre sont en jeu...

En outre de ces deux journaux il y a les journaux hebdomadaires ou
mensuels, reproduisant les articles des feuilles trangres, ceux
des successeurs des Sarcey, des Lematre, des Charmes, des
Fournel, des Deschamps, des Fouquier, des France, et autres
critiques de grande marque; puis les magasins illustrs, sans
compter une douzaine de feuilles cercleuses, soiristes et
boulevardires, consacres aux mondanits courantes. Elles n'ont
d'autre but que de distraire un instant, en s'adressant 
l'esprit... et mme  l'estomac. Oui! quelques-unes sont imprimes
sur pte comestible  l'encre de chocolat. Lorsqu'on les a lues,
on les mange au premier djeuner. Les unes sont astringentes, les
autres lgrement purgatives, et le corps s'en accommode fort
bien. Le quatuor trouve cette invention aussi agrable que
pratique.

Voil des lectures d'une digestion facile! observe judicieusement
Yverns.

-- Et d'une littrature nourrissante! rpond Pinchinat. Ptisserie
et littrature mles, cela s'accorde parfaitement avec la musique
hyginique!

Maintenant, il est naturel de se demander de quelles ressources
dispose l'le  hlice pour entretenir sa population dans de
telles conditions de bien-tre, dont n'approche aucune autre cit
des deux mondes. Il faut que ses revenus s'lvent  une somme
invraisemblable, tant donns les crdits affects aux divers
services et les traitements attribus aux plus modestes employs.

Et, lorsqu'ils interrogent le surintendant  ce sujet: Ici,
rpond-il, on ne traite pas d'affaires. Nous n'avons ni _Board of
Trade_, ni Bourse, ni industrie. En fait de commerce, il n'y a que
ce qu'il faut pour les besoins de l'le, et nous n'offrirons
jamais aux trangers l'quivalent du World's Fair de Chicago en
1893 et de l'Exposition de Paris de 1900. Non! La puissante
religion des business n'existe pas, et nous ne poussons point le
cri de _go ahead_, si ce n'est pour que le Joyau du Pacifique
aille de l'avant. Ce n'est donc pas aux affaires que nous
demandons les ressources ncessaires  l'entretien de Standard-
Island, c'est  la douane. Oui! les droits de douane nous
permettent de suffire  toutes les exigences du budget...

-- Et ce budget?... interroge Frascolin.

-- Il se chiffre par vingt millions de dollars, mes excellents
bons!

-- Cent millions de francs, s'cria le second violon, et pour une
ville de dix mille mes!...

-- Comme vous dites, mon cher Frascolin, somme qui provient
uniquement des taxes de douane. Nous n'avons pas d'octroi, les
productions locales tant  peu prs insignifiantes. Non! rien que
les droits perus  Tribord-Harbour et  Bbord-Harbour. Cela vous
explique la chert des objets de consommation, -- chert relative,
s'entend, car ces prix, si levs qu'ils vous paraissent, sont en
rapport avec les moyens dont chacun dispose.

Et voici Calistus Munbar qui s'emballe  nouveau, vantant sa
ville, vantant son le -- un morceau de plante suprieure tomb
en plein Pacifique, un Eden flottant, o se sont rfugis les
sages, et si le vrai bonheur n'est pas l, c'est qu'il n'est nulle
part! C'est comme un boniment! Il semble qu'il dise:

Entrez, messieurs, entrez, mesdames!... Passez au contrle!... Il
n'y a que trs peu de places!... On va commencer... Qui prend son
billet... etc.

Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers!
Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que
des units dans cette cit milliardaise!

C'est au cours de cette tirade, o les phrases se dversent en
cascades, o les gestes se multiplient avec une frnsie
smaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses
branches de l'administration. Et d'abord, les coles, o se donne
l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont diriges par des
professeurs pays comme des ministres. On y apprend les langues
mortes et les langues vivantes, l'histoire et la gographie, les
sciences physiques et mathmatiques, les arts d'agrment, mieux
qu'en n'importe quelle Universit ou Acadmie du vieux monde, -- 
en croire Calistus Munbar. La vrit est que les lves ne
s'crasent point aux cours publics, et, si la gnration actuelle
possde encore quelque teinture des tudes faites dans les
collges des tats-Unis, la gnration qui lui succdera aura
moins d'instruction que de rentes. C'est l le point dfectueux,
et peut-tre des humains ne peuvent-ils que perdre  s'isoler
ainsi de l'humanit.

Ah a! ils ne voyagent donc pas  l'tranger, les habitants de
cette le factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays
d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent
donc pas les contres auxquelles le pass a lgu tant de chefs-
d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un
certain sentiment de curiosit pousse en des rgions lointaines.
Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y
retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y
souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y
enrhument, et on ne s'enrhume pas  Milliard-City. Aussi n'ont-ils
que hte et impatience de rintgrer leur le, ces imprudents qui
ont eu la malencontreuse ide de la quitter. Quel profit ont-ils
retir de ces voyages? Aucun. Valises ils sont partis, valises
ils sont revenus, ainsi que le dit une ancienne formule des
Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.

Quant aux trangers que devra attirer la clbrit de Standard-
Island, cette neuvime merveille du monde, depuis que la tour
Eiffel, -- on le dit du moins, -- occupe le huitime rang,
Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais trs nombreux. On
n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des
deux ports eussent t une nouvelle source de revenus. De ceux qui
sont venus l'anne dernire, la plupart taient d'origine
amricaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu
quelques Anglais, reconnaissables  leur pantalon invariablement
relev, sous prtexte qu'il pleut  Londres. Au surplus, la
Grande-Bretagne a trs mal envisag la cration de cette Standard-
Island, qui,  son avis, gne la circulation maritime, et elle se
rjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils
n'obtiennent qu'un mdiocre accueil comme des gens qui auraient
vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y
laissait prendre pied. Les Franais sont de tous les trangers
ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de
prvenances, tant donn qu'ils n'appartiennent pas aux races
envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Franais avait-il
jamais paru  Standard-Island?...

Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat.

-- Nous ne sommes pas assez riches... ajoute Frascolin.

-- Pour tre rentier, c'est possible, rpond le surintendant, non
pour tre fonctionnaire...

-- Y a-t-il donc un de nos compatriotes  Milliard-City?...
demande Yverns.

-- Il y en a un.

-- Et quel est ce privilgi?...

-- M. Athanase Dormus.

-- Et qu'est-ce qu'il fait ici, cet Athanase Dormus? s'crie
Pinchinat.

-- Il est professeur de danse, de grces et de maintien,
magnifiquement appoint par l'administration, sans parler des
leons particulires au cachet...

-- Et qu'un Franais est seul capable de donner!... rplique Son
Altesse.

 prsent, le quatuor sait  quoi s'en tenir sur l'organisation de
la vie administrative de Standard-Island. Il n'a plus qu'
s'abandonner au charme de cette navigation, qui l'entrane vers
l'ouest du Pacifique. Si ce n'est que le soleil se lve tantt sur
un point de l'le, tantt sur un autre, selon l'orientation donne
par le commodore Simco, Sbastien Zorn et ses camarades
pourraient croire qu'ils sont en terre ferme.  deux reprises,
pendant la quinzaine qui suivit, des orages clatrent avec
violentes bourrasques et terribles rafales, car il s'en forme bien
quelques-unes sur le Pacifique, malgr son nom. La houle du large
vint se briser contre la coque mtallique, elle la couvrit de ses
embruns comme l'accore d'un littoral. Mais Standard-Island ne
frmit mme pas sous les assauts de cette mer dmonte. Les
fureurs de l'Ocan sont impuissantes contre elle. Le gnie de
l'homme a vaincu la nature.

Quinze jours aprs, le 11 juin, premier concert de musique de
chambre, dont l'affiche,  lettres lectriques, est promene le
long des grandes avenues. Il va sans dire que les instrumentistes
ont t pralablement prsents au gouverneur et  la
municipalit. Cyrus Bikerstaff leur a fait le plus chaleureux
accueil. Les journaux ont rappel les succs des tournes du
Quatuor Concertant dans les tats-Unis d'Amrique, et flicit
chaudement le surintendant de s'tre assur son concours, -- de
manire un peu arbitraire, on le sait. Quelle jouissance de voir
en mme temps que d'entendre ces artistes excutant les oeuvres
des matres! Quel rgal pour les connaisseurs!

De ce que les quatre Parisiens sont engags au casino de Milliard-
City  des appointements fabuleux, il ne faut pas s'imaginer que
leurs concerts doivent tre offerts gratuitement au public. Loin
de l. L'administration entend en retirer un large bnfice, ainsi
que font ces imprsarios amricains auxquels leurs chanteuses
cotent un dollar la mesure et mme la note. D'habitude, on paye
pour les concerts thtrophoniques et phonographiques du casino,
on paiera donc, ce jour-l, infiniment plus cher. Les places sont
toutes  prix gal, deux cents dollars le fauteuil, soit mille
francs en monnaie franaise, et Calistus Munbar se flatte de faire
salle comble.

Il ne s'est pas tromp. La location a enlev toutes les places
disponibles. La confortable et lgante salle du casino n'en
contient qu'une centaine, il est vrai, et si on les et mises aux
enchres, on ne sait trop  quel taux ft monte la recette. Mais
cela eut t contraire aux usages de Standard-Island. Tout ce qui
a une valeur marchande est cot d'avance par les mercuriales, le
superflu comme le ncessaire. Sans cette prcaution, tant donnes
les fortunes invraisemblables de certains, des accaparements
pourraient se produire, et c'est ce qu'il convenait d'viter. Il
est vrai, si les riches Tribordais vont au concert par amour de
l'art, il est possible que les riches Bbordais n'y aillent que
par convenance.

Lorsque Sbastien Zorn, Pinchinat, Yverns et Frascolin
paraissaient devant les spectateurs de New-York, de Chicago, de
Philadelphie, de Baltimore, ce n'tait pas exagration de leur
part que de dire: voil un public qui vaut des millions. Eh bien,
ce soir-l, ils seraient rests au-dessous de la vrit s'ils
n'avaient pas compt par milliards. Qu'on y songe! Jem Tankerdon,
Nat Coverley et leurs familles brillent au premier rang des
fauteuils. Aux autres places, _passim_, nombre d'amateurs qui pour
n'tre que des sous-milliardaires, n'en ont pas moins un fort
sac, comme le fait justement remarquer Pinchinat.

Allons-y! dit le chef du quatuor, lorsque l'heure est arrive de
se prsenter sur l'estrade.

Et ils y vont, pas plus mus d'ailleurs, ni mme autant qu'ils
l'eussent t devant un public parisien, lequel a peut-tre moins
d'argent dans la poche, mais plus de sens artiste dans l'me.

Il faut dire que bien qu'ils n'aient point encore pris des leons
de leur compatriote Dormus, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin,
Pinchinat ont une tenue trs correcte, cravate blanche de vingt-
cinq francs, gants gris-perle de cinquante francs, chemise de
soixante-dix francs, bottines de cent quatre-vingts francs, gilet
de deux cents francs, pantalon noir de cinq cents francs, habit
noir de quinze cents francs -- au compte de l'administration, bien
entendu. Ils sont acclams, ils sont applaudis trs chaudement par
les mains tribordaises, plus discrtement par les mains
bbordaises, -- question de temprament.

Le programme du concert comprend quatre numros que leur a fournis
la bibliothque du casino, richement approvisionne par les soins
du surintendant:

Premier quatuor en _mi bmol_: Op. 12 de Mendelsohn,
Deuxime quatuor en _fa majeur_: Op. 16 d'Haydn,
Dixime quatuor en _mi bmol_: Op. 74 de Beethoven,
Cinquime quatuor en _la majeur_: Op. 10 de Mozart.

Les excutants font merveille dans cette salle emmilliarde, 
bord de cette le flottante,  la surface d'un abme dont la
profondeur dpasse cinq mille mtres en cette portion du
Pacifique. Ils obtiennent un succs considrable et justifi,
surtout devant les dilettanti de la section tribordaise. Il faut
voir le surintendant pendant cette soire mmorable: il exulte. On
dirait que c'est lui qui vient de jouer  la fois sur deux
violons, un alto et un violoncelle. Quel heureux dbut pour des
champions de la musique concertante -- et pour leur imprsario!

Il y a lieu d'observer que si la salle est pleine, les abords du
casino regorgent de monde. Et, en effet, combien n'ont pu se
procurer ni un strapontin ni un fauteuil, sans parler de ceux que
le haut prix des places a carts. Ces auditeurs du dehors en sont
rduits  la portion congrue. Ils n'entendent que de loin, comme
si cette musique ft sortie de la bote d'un phonographe ou du
pavillon d'un tlphone. Mais leurs applaudissements n'en sont pas
moins vifs.

Et ils clatent  tout rompre, lorsque, le concert achev,
Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin et Pinchinat se prsentent sur
la terrasse du pavillon de gauche. La Unime Avenue est inonde de
rayons lumineux. Des hauteurs de l'espace, les lunes lectriques
versent des rayons dont la ple Sln doit tre jalouse.

En face du casino, sur le trottoir, un peu  l'cart, un couple
attire l'attention d'Yverns. Un homme se tient l, une femme 
son bras. L'homme, d'une taille au-dessus de la moyenne, de
physionomie distingue, svre, triste mme, peut avoir une
cinquantaine d'annes. La femme, quelques ans de moins, grande,
l'air fier, laisse voir sous son chapeau des cheveux blanchis par
l'ge.

Yverns, frapp de leur attitude rserve, les montre  Calistus
Munbar:

Quelles sont ces personnes? lui demande-t-il.

-- Ces personnes?... rpond le surintendant, dont les lvres
bauchent une moue assez ddaigneuse. Oh!... ce sont des mlomanes
enrags.

-- Et pourquoi n'ont-ils pas lou une place dans la salle du
casino?

-- Sans doute, parce que c'tait trop cher pour eux.

-- Alors leur fortune?...

--  peine deux centaines de mille francs de rente.

-- Peuh! fait Pinchinat. Et quels sont ces pauvres diables?...

-- Le roi et la reine de Malcarlie.




VIII -- Navigation


Aprs avoir cr cet extraordinaire appareil de navigation, la
_Standard-Island Company_ dut pourvoir aux exigences d'une double
organisation, maritime d'une part, administrative de l'autre.

La premire, on le sait, a pour directeur, ou plutt pour
capitaine, le commodore Ethel Simco, de la marine des tats-Unis.
C'est un homme de cinquante ans, navigateur expriment,
connaissant  fond les parages du Pacifique, ses courants, ses
temptes, ses cueils, ses substructions corallignes. De l,
parfaite aptitude pour conduire d'une main sre l'le  hlice
confie  ses soins et les riches existences dont il est
responsable devant Dieu et les actionnaires de la Socit.

La seconde organisation, celle qui comprend les divers services
administratifs, est entre les mains du gouverneur de l'le.
M. Cyrus Bikerstaff est un Yankee du Maine, l'un des tats
fdraux qui prirent la moindre part aux luttes fratricides de la
Confdration amricaine pendant la guerre de scession. Cyrus
Bikerstaff a donc t heureusement choisi pour garder un juste
milieu entre les deux sections de l'le.

Le gouverneur, qui touche aux limites de la soixantaine, est
clibataire. C'est un homme froid, possdant le self control, trs
nergique sous sa flegmatique apparence, trs anglais par son
attitude rserve, ses manires gentlemanesques, la discrtion
diplomatique qui prside  ses paroles comme  ses actes. En tout
autre pays qu'en Standard-Island, ce serait un homme trs
considrable et, par suite, trs considr. Mais ici, il n'est, en
somme, que l'agent suprieur de la Compagnie. En outre, bien que
son traitement vaille la liste civile d'un petit souverain de
l'Europe, il n'est pas riche, et quelle figure peut-il faire en
prsence des nababs de Milliard-City?

Cyrus Bikerstaff, en mme temps que gouverneur de l'le, est le
maire de la capitale. Comme tel, il occupe l'htel de ville lev
 l'extrmit de la Unime Avenue,  l'oppos de l'observatoire,
o rside le commodore Ethel Simco. L sont tablis ses bureaux,
l sont reus tous les actes de l'tat civil, naissances, avec une
moyenne de natalit suffisante pour assurer l'avenir, dcs, --
les morts sont transports au cimetire de la baie Madeleine, --
mariages qui doivent tre clbrs civilement avant de l'tre
religieusement, suivant le code de Standard-Island. L
fonctionnent les divers services de l'administration, et ils ne
donnent jamais lieu  aucune plainte des administrs. Cela fait
honneur au maire et  ses agents. Lorsque Sbastien Zorn,
Pinchinat, Yverns, Frascolin lui furent prsents par le
surintendant, ils prouvrent en sa prsence une trs favorable
impression, celle que produit l'individualit d'un homme bon et
juste, d'un esprit pratique, qui ne s'abandonne ni aux prjugs ni
aux chimres.

Messieurs, leur a-t-il dit, c'est une heureuse chance pour nous
que de vous avoir. Peut-tre le procd employ par notre
surintendant n'a-t-il pas t d'une correction absolue. Mais vous
l'excuserez, je n'en doute pas? D'ailleurs, vous n'aurez point 
vous plaindre de notre municipalit. Elle ne vous demandera que
deux concerts mensuels, vous laissant libres d'accepter les
invitations particulires qui pourraient vous tre adresses. Elle
salue en vous des musiciens de grande valeur, et n'oubliera jamais
que vous aurez t les premiers artistes qu'elle aura eu l'honneur
de recevoir!

Le quatuor fut enchant de cet accueil et ne cacha point sa
satisfaction  Calistus Munbar.

Oui! c'est un homme aimable, M. Cyrus Bikerstaff, rpond le
surintendant avec un lger mouvement d'paule. Il est regrettable
qu'il ne possde point un ou deux milliards...

-- On n'est pas parfait! rplique Pinchinat. Le gouverneur-maire
de Milliard-City est doubl de deux adjoints qui l'aident dans
l'administration trs simple de l'le  hlice. Sous leurs ordres,
un petit nombre d'employs, rtribus comme il convient, sont
affects aux divers services. De conseil municipal, point.  quoi
bon? Il est remplac par le conseil des notables, -- une trentaine
de personnages des plus qualifis par leur intelligence et leur
fortune. Il se runit lorsqu'il s'agit de quelque importante
mesure  prendre -- entre autres, le trac de l'itinraire qui
doit tre suivi dans l'intrt de l'hygine gnrale. Ainsi que
nos Parisiens pouvaient le voir, il y a l, quelquefois, matire 
discussion, et difficults pour se mettre d'accord. Mais
jusqu'ici, grce  son intervention habile et sage, Cyrus
Bikerstaff a toujours pu concilier les intrts opposs, mnager
les amours-propres de ses administrs. Il est entendu que l'un des
adjoints est protestant, Barthlmy Ruge, l'autre catholique,
Hubley Harcourt, tous deux choisis parmi les hauts fonctionnaires
de la _Standard-Island Company_, et ils secondent avec zle Cyrus
Bikerstaff. Ainsi se comporte, depuis dix-huit mois dj, dans la
plnitude de son indpendance, en dehors mme de toutes relations
diplomatiques, libre sur cette vaste mer du Pacifique,  l'abri
des intempries dsobligeantes, sous le ciel de son choix, l'le
sur laquelle le quatuor va rsider une anne entire. Qu'il y soit
expos  certaines aventures, que l'avenir lui rserve quelque
imprvu, il ne saurait ni l'imaginer ni le craindre, quoi qu'en
dise le violoncelliste, tout tant rgl, tout se faisant avec
ordre et rgularit. Et pourtant, en crant ce domaine artificiel,
lanc  la surface d'un vaste ocan, le gnie humain n'a-t-il pas
dpass les limites assignes  l'homme par le Crateur?... La
navigation continue vers l'ouest. Chaque jour, au moment o le
soleil franchit le mridien, le point est tabli par les officiers
de l'observatoire placs sous les ordres du commodore Ethel
Simco. Un quadruple cadran, dispos aux faces latrales du
beffroi de l'htel de ville, donne la position exacte en longitude
et en latitude, et ces indications sont reproduites
tlgraphiquement au coin des divers carrefours, dans les htels,
dans les difices publics,  l'intrieur des habitations
particulires, en mme temps que l'heure qui varie suivant le
dplacement vers l'ouest ou vers l'est. Les Milliardais peuvent
donc  chaque instant savoir quel endroit Standard-Island occupe
sur l'itinraire.  part ce dplacement insensible  la surface de
cet Ocan, Milliard-City n'offre aucune diffrence avec les
grandes capitales de l'ancien et du nouveau continent. L'existence
y est identique. Mme fonctionnement de la vie publique et prive.
Peu occups, en somme, nos instrumentistes emploient leurs
premiers loisirs  visiter tout ce que renferme de curieux le
Joyau du Pacifique. Les trams les transportent vers tous les
points de l'le. Les deux fabriques d'nergie lectrique excitent
chez eux une relle admiration par l'ordonnance si simple de leur
outillage, la puissance de leurs engins actionnant un double
chapelet d'hlices, l'admirable discipline de leur personnel,
l'une dirige par l'ingnieur Watson, l'autre par l'ingnieur
Somwah.  des intervalles rguliers, Bbord-Harbour et Tribord-
Harbour reoivent dans leurs bassins les steamers affects au
service de Standard-Island, suivant que sa position prsente plus
de facilit pour l'atterrissage.

Si l'obstin Sbastien Zorn se refuse  admirer ces merveilles, si
Frascolin est plus modr dans ses sentiments, en quel tat de
ravissement vit sans cesse l'enthousiaste Yverns!  son opinion,
le vingtime sicle ne s'coulera pas sans que les mers soient
sillonnes de villes flottantes. Ce doit tre le dernier mot du
progrs et du confort dans l'avenir. Quel spectacle superbe que
celui de cette le mouvante, allant visiter ses soeurs de
l'Ocanie! Quant  Pinchinat, en ce milieu opulent, il se sent
particulirement gris  n'entendre parler que de millions, comme
on parle ailleurs de vingt-cinq louis. Les banknotes sont de
circulation courante. On a d'habitude deux ou trois mille dollars
dans sa poche. Et, plus d'une fois, Son Altesse de dire 
Frascolin:

Mon vieux, tu n'aurais pas la monnaie de cinquante mille francs
sur toi?...

Entre temps, le Quatuor Concertant a fait quelques connaissances,
tant assur de recevoir partout un excellent accueil. D'ailleurs,
sur la recommandation de l'tourdissant Munbar, qui ne se ft
empress de les bien traiter?

En premier lieu, ils sont alls rendre visite  leur compatriote,
Athanase Dormus, professeur de danse, de grces et de maintien.

Ce brave homme occupe, dans la section tribordaise, une modeste
maison de la Vingt-cinquime Avenue,  trois mille dollars de
loyer. Il est servi par une vieille ngresse  cent dollars
mensuels. Enchant est-il d'entrer en relation avec des
Franais... des Franais qui font honneur  la France.

C'est un vieillard de soixante-dix ans, maigriot, efflanqu, de
petite taille, le regard encore vif, toutes ses dents bien  lui
ainsi que son abondante chevelure frisottante, blanche comme sa
barbe. Il marche posment, avec une certaine cadence rythmique, le
buste en avant, les reins cambrs, les bras arrondis, les pieds un
peu en dehors et irrprochablement chausss. Nos artistes ont
grand plaisir  le faire causer, et volontiers il s'y prte, car
sa grce n'a d'gale que sa loquacit.

Que je suis heureux, mes chers compatriotes, que je suis heureux,
rpte-t-il vingt fois  la premire visite, que je suis heureux
de vous voir! Quelle excellente ide vous avez eue de venir vous
fixer dans cette ville! Vous ne le regretterez pas, car je ne
saurais comprendre, maintenant que j'y suis habitu, qu'il soit
possible de vivre d'une autre faon!

-- Et depuis combien de temps tes-vous ici, monsieur Dormus?
demande Yverns.

-- Depuis dix-huit mois, rpond le professeur, en ramenant ses
pieds  la seconde position. Je suis de la fondation de Standard-
Island. Grce aux excellentes rfrences dont je disposais  la
Nouvelle-Orlans o j'tais tabli, j'ai pu faire accepter mes
services  M. Cyrus Bikerstaff, notre ador gouverneur.  partir
de ce jour bni, les appointements qui me furent attribus pour
diriger un conservatoire de danse, de grces et de maintien, m'ont
permis d'y vivre...

-- En millionnaire! s'crie Pinchinat.

-- Oh! les millionnaires ici...

-- Je sais... je sais... mon cher compatriote. Mais, d'aprs ce
que nous a laiss entendre le surintendant, les cours de votre
conservatoire ne seraient pas trs suivis...

-- Je n'ai d'lves qu'en ville, c'est la vrit, et uniquement
des jeunes gens. Les jeunes Amricaines se croient pourvues en
naissant de toutes les grces ncessaires. Aussi les jeunes gens
prfrent-ils prendre des leons en secret, et c'est en secret que
je leur inculque les belles manires franaises!

Et il sourit en parlant, il minaude comme une vieille coquette, il
se dpense en gracieuses attitudes.

Athanase Dormus, un Picard du Santerre, a quitt la France ds sa
prime jeunesse pour venir s'installer aux tats-Unis,  la
Nouvelle-Orlans. L, parmi la population d'origine franaise de
notre regrette Louisiane, les occasions ne lui ont pas manqu
d'exercer ses talents. Admis dans les principales familles, il
obtint des succs et put faire quelques conomies, qu'un crack des
plus amricains lui enleva un beau jour. C'tait au moment o la
_Standard-Island Company_ lanait son affaire, multipliant ses
prospectus, prodiguant ses annonces, jetant ses appels  tous ces
ultra-riches auxquels les chemins de fer, les mines de ptrole, le
commerce des porcs, sals ou non, avaient constitu des fortunes
incalculables. Athanase Dormus eut alors l'ide de demander un
emploi au gouverneur de la nouvelle cit, o les professeurs de
son espce ne se feraient gure concurrence. Avantageusement connu
de la famille Coverley, qui tait originaire de la Nouvelle-
Orlans, et grce  la recommandation de son chef, lequel allait
devenir l'un des notables les plus en vue des Tribordais de
Milliard-City, il fut agr, et voil comment un Franais, et mme
un Picard, comptait parmi les fonctionnaires de Standard-Island.
Il est vrai, ses leons ne se donnent que chez lui, et la salle de
cours au casino ne voit jamais que la propre personne du
professeur se rflchir dans ses glaces. Mais qu'importe, puisque
ses appointements n'en subissent aucune diminution.

En somme, un brave homme, quelque peu ridicule et maniaque, assez
infatu de lui-mme, persuad qu'il possde, avec l'hritage des
Vestris et des Saint-Lon, les traditions des Brummel et des lord
Seymour. De plus, aux yeux du quatuor, c'est un compatriote, --
qualit qui vaut toujours d'tre apprcie  quelques milliers de
lieues de la France.

Il faut lui narrer les dernires aventures des quatre Parisiens,
lui raconter dans quelles conditions ils sont arrivs sur l'le 
hlice, comme quoi Calistus Munbar les a attirs  son bord --
c'est le mot, -- et comme quoi le navire a lev l'ancre quelques
heures aprs l'embarquement.

Voil qui ne m'tonne pas de notre surintendant, rpond le vieux
professeur. C'est encore un tour de sa faon... Il en a fait et en
fera bien d'autres!... Un vrai fils de Barnum, qui finira par
compromettre la Compagnie... un monsieur sans-gne, qui aurait
bien besoin de quelques leons de maintien... un de ces Yankees
qui se carrent dans un fauteuil, les pieds sur l'appui de la
fentre!... Pas mchant, au fond, mais se croyant tout permis!...
D'ailleurs, mes chers compatriotes, ne songez point  lui en
vouloir, et, sauf le dsagrment d'avoir manqu le concert de San-
Digo, vous n'aurez qu' vous fliciter de votre sjour 
Milliard-City. On aura pour vous des gards... auxquels vous serez
sensibles...

-- Surtout  la fin de chaque trimestre! rplique Frascolin, dont
les fonctions de caissier de la troupe commencent  prendre une
importance exceptionnelle.

Sur la question qui lui est pose au sujet de la rivalit entre
les deux sections de l'le, Athanase Dormus confirme le dire de
Calistus Munbar.  son avis, il y aurait l un point noir 
l'horizon, et mme menace de prochaine bourrasque. Entre les
Tribordais et les Bbordais, on doit craindre quelque conflit
d'intrts et d'amour-propre. Les familles Tankerdon et Coverley,
les plus riches de l'endroit, tmoignent d'une jalousie croissante
l'une envers l'autre, et peut-tre se produira-t-il un clat, si
quelque combinaison ne parvient pas  les rapprocher. Oui... un
clat!...

Pourvu que cela ne fasse pas clater l'le, nous n'avons point 
nous en inquiter... observe Pinchinat.

-- Du moins, tant que nous y serons embarqus! ajoute le
violoncelliste.

-- Oh!... elle est solide, mes chers compatriotes! rpondit
Athanase Dormus. Depuis dix-huit mois elle se promne sur mer, et
il ne lui est jamais arriv un accident de quelque importance.
Rien que 3 rparations insignifiantes, et qui ne l'obligeaient
mme pas d'aller relcher  la baie Madeleine! Songez donc, c'est
en tle d'acier!

Voil qui rpond  tout, et si la tle d'acier ne donne pas une
absolue garantie en ce monde,  quel mtal se fier? L'acier, c'est
du fer, et notre globe lui-mme est-il autre chose en presque
totalit qu'un norme carbure? Eh bien, Standard-Island, c'est la
terre en petit.

Pinchinat est alors conduit  demander ce que le professeur pense
du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Est-il en acier, lui aussi?

-- Oui, monsieur Pinchinat, rpond Athanase Dormus. Dou d'une
grande nergie, c'est un administrateur fort habile.
Malheureusement,  Milliard-City, il ne suffit pas d'tre en
acier...

-- Il faut tre en or, riposte Yverns.

-- Comme vous dites, ou bien l'on ne compte pas!C'est le mot
juste. Cyrus Bikerstaff, en dpit de sa haute situation, n'est
qu'un agent de la Compagnie. Il prside aux divers actes de l'tat
civil, il est charg de percevoir le produit des douanes, de
veiller  l'hygine publique, au balayage des rues,  l'entretien
des plantations, de recevoir les rclamations des contribuables, -
- en un mot, de se faire des ennemis de la plupart de ses
administrs, -- mais rien de plus.  Standard-Island, il faut
compter, et le professeur l'a dit: Cyrus Bikerstaff ne compte pas.
Du reste, sa fonction l'oblige  se maintenir entre les deux
partis,  garder une attitude conciliante,  ne rien risquer qui
puisse tre agrable  l'un si cela n'est agrable  l'autre.
Politique peu facile. En effet, on commence dj  voir poindre
des ides qui pourraient bien amener un conflit entre les deux
sections. Si les Tribordais ne se sont tablis sur Standard-Island
que dans la pense de jouir paisiblement de leurs richesses, voil
que les Bbordais commencent  regretter les affaires. Ils se
demandent pourquoi on n'utiliserait pas l'le  hlice comme un
immense btiment de commerce, pourquoi elle ne transporterait pas
des cargaisons sur les divers comptoirs de l'Ocanie, pourquoi
toute industrie est bannie de Standard-Island... Bref, bien qu'ils
n'y soient que depuis moins de deux ans, ces Yankees, Tankerdon en
tte, se sentent repris de la nostalgie du ngoce. Seulement, si,
jusqu'alors, ils s'en sont tenus aux paroles, cela ne laisse pas
d'inquiter le gouverneur Cyrus Bikerstaff. Il espre, toutefois,
que l'avenir ne s'envenimera pas, et que les dissensions
intestines ne viendront point troubler un appareil fabriqu tout
exprs pour la tranquillit de ses habitants. En prenant cong
d'Athanase Dormus, le quatuor promet de revenir le voir.
D'ordinaire, le professeur se rend dans l'aprs-midi au casino, o
il ne se prsente personne. Et l, ne voulant pas qu'on puisse
l'accuser d'inexactitude, il attend, en prparant sa leon devant
les glaces inutilises de la salle. Cependant l'le  hlice gagne
quotidiennement vers l'ouest, et un peu vers le sud-ouest, de
manire  rallier l'archipel des Sandwich. Sous ces parallles,
qui confinent  la zone torride, la temprature est dj leve.
Les Milliardais la supporteraient mal sans les adoucissements de
la brise de mer. Heureusement, les nuits sont fraches, et, mme
en pleine canicule, les arbres et les pelouses, arross d'une
pluie artificielle, conservent leur verdeur attrayante. Chaque
jour,  midi, le point, indiqu sur le cadran de l'htel de ville,
est tlgraphi aux divers quartiers. Le 17 juin, Standard-Island
s'est trouve par 155 de longitude ouest et 27 de latitude nord
et s'approche du tropique.

On dirait que c'est l'astre du jour qui la remorque, dclame
Yverns, ou, si vous voulez, plus lgamment, qu'elle a pour
attelage les chevaux du divin Apollon!

Observation aussi juste que potique, mais que Sbastien Zorn
accueille par un haussement d'paules. a ne lui convenait pas de
jouer ce rle de remorqu... malgr lui.

Et puis, ne cesse-t-il de rpter, nous verrons comment finira
cette aventure!

Il est rare que le quatuor n'aille pas chaque jour faire son tour
de parc,  l'heure o les promeneurs abondent.  cheval,  pied,
en voiture, tout ce que Milliard-City compte de notables se
rencontre autour des pelouses. Les mondaines y montrent leur
troisime toilette quotidienne, celle-l d'une teinte unie, depuis
le chapeau jusqu'aux bottines, et le plus gnralement en soie des
Indes, trs  la mode cette anne. Souvent aussi elles font usage
de cette soie artificielle en cellulose, qui est si chatoyante, ou
mme du coton factice en bois de sapin ou de larix, dfibr et
dsagrg.

Ce qui amne Pinchinat  dire:

Vous verrez qu'un jour on fabriquera des tissus en bois de lierre
pour les amis fidles et en saule pleureur pour les veuves
inconsolables!

Dans tous les cas, les riches Milliardaises n'accepteraient pas
ces toffes, si elles ne venaient de Paris, ni ces toilettes, si
elles n'taient signes du roi des couturiers de la capitale, --
de celui qui a proclam hautement cet axiome: La femme n'est
qu'une question de formes.

Quelquefois, le roi et la reine de Malcarlie passent au milieu de
cette gentry fringante. Le couple royal, dchu de sa souverainet,
inspire une relle sympathie  nos artistes. Quelles rflexions
leur viennent  voir ces augustes personnages, au bras l'un de
l'autre!... Ils sont relativement pauvres parmi ces opulents, mais
on les sent fiers et dignes, comme des philosophes dgags des
proccupations de ce monde. Il est vrai que, au fond, les
Amricains de Standard-Island sont trs flatts d'avoir un roi
pour concitoyen, et lui continuent les gards dus  son ancienne
situation. Quant au quatuor, il salue respectueusement Leurs
Majests, lorsqu'il les rencontre dans les avenues de la ville ou
sur les alles du parc. Le roi et la reine se montrent sensibles 
ces marques de dfrence si franaises. Mais, en somme, Leurs
Majests ne comptent pas plus que Cyrus Bikerstaff, -- moins peut-
tre.

En vrit, les voyageurs que la navigation effraie devraient
adopter ce genre de traverse  bord d'une le mouvante. En ces
conditions, il n'y a point  se proccuper des ventualits de
mer. Rien  redouter de ses bourrasques. Avec dix millions de
chevaux-vapeur dans ses flancs, une Standard-Island ne peut jamais
tre retenue par les calmes, et elle est assez puissante pour
lutter contre les vents contraires. Si les collisions constituent
un danger, ce n'est pas pour elle. Tant pis pour les btiments qui
se jetteraient  pleine vapeur ou  toutes voiles sur ses ctes de
fer. Et encore ces rencontres sont-elles peu  craindre, grce aux
feux qui clairent ses ports, sa proue et sa poupe, grce aux
lueurs lectriques de ses lunes d'aluminium dont l'atmosphre est
sature pendant la nuit. Quant aux temptes, autant vaut n'en
point parler. Elle est de taille  mettre un frein  la fureur des
flots.

Mais, lorsque leur promenade amne Pinchinat et Frascolin jusqu'
l'avant ou  l'arrire de l'le, soit  la batterie de l'peron,
soit  la batterie de Poupe, ils sont tous deux de cet avis que
cela manque de caps, de promontoires, de pointes, d'anses, de
grves. Ce littoral n'est qu'un paulement d'acier, maintenu par
des millions de boulons et de rivets. Et combien un peintre aurait
lieu de regretter ces vieux rochers, rugueux comme une peau
d'lphant, dont le ressac caresse les gomons et les varechs  la
mare montante! Dcidment, on ne remplace pas les beauts de la
nature par les merveilles de l'industrie. Malgr son admiration
permanente, Yverns est forc d'en convenir. L'empreinte du
Crateur, c'est bien ce qui manque  cette le artificielle.

Dans la soire du 25 juin, Standard-Island franchit le tropique du
Cancer sur la limite de la zone torride du Pacifique.  cette
heure-l, le quatuor se fait entendre pour la seconde fois dans la
salle du casino. Observons que, le premier succs aidant, le prix
des fauteuils a t augment d'un tiers.

Peu importe, la salle est encore trop petite. Les dilettanti s'en
disputent les places. videmment, cette musique de chambre doit
tre excellente pour la sant, et personne ne se permettrait de
mettre doute ses qualits thrapeutiques. Toujours des solutions
de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, suivant la formule.

Immense succs pour les excutants, auxquels des bravos parisiens
eussent certainement fait plus de plaisir. Mais,  leur dfaut,
Yverns, Frascolin et Pinchinat savent se contenter des hurrahs
milliardais, pour lesquels Sbastien Zorn continue  professer un
ddain absolu.

Que pourrions-nous exiger de plus, lui dit Yverns, quand on
passe le tropique...

-- Le tropique du concert! rplique Pinchinat, qui s'enfuit sur
cet abominable jeu de mot.

Et, lorsqu'ils sortent du casino, qu'aperoivent-ils au milieu des
pauvres diables qui n'ont pu mettre trois cent soixante dollars 
un fauteuil?... Le roi et la reine de Malcarlie se tenant
modestement  la porte.




IX -- L'archipel des Sandwich


Il existe, en cette portion du Pacifique, une chane sous-marine
dont on verrait le dveloppement de l'ouest-nord-ouest  l'est-
sud-est sur neuf cents lieues, si les abmes de quatre mille
mtres, qui la sparent des autres terres ocaniennes, venaient 
se vider. De cette chane, il n'apparat que huit sommets: Nhau,
Kaoua, Oahu, Moloka, Lana, Mau, Kaluhani, Hawa. Ces huit
les, d'ingales grandeurs, constituent l'archipel hawaen,
autrement dit le groupe des Sandwich. Ce groupe ne dpasse la zone
tropicale que par le semis de roches et de rcifs qui se prolonge
vers l'ouest.

Laissant Sbastien Zorn bougonner dans son coin, s'enfermer dans
une complte indiffrence pour toutes les curiosits naturelles,
comme un violoncelle dans sa bote, Pinchinat, Yverns, Frascolin
raisonnent ainsi et n'ont pas tort.

Ma foi, dit l'un, je ne suis pas fch de visiter ces les
hawaennes! Puisque nous faisons tant que de courir l'ocan
Pacifique, le mieux est d'en rapporter au moins des souvenirs!

-- J'ajoute, rpond l'autre, que les naturels des Sandwich nous
reposeront un peu des Pawnies, des Sioux ou autres Indiens trop
civiliss du Far-West, et il ne me dplat pas de rencontrer de
vritables sauvages... des cannibales...

-- Ces Havaens le sont-ils encore?... demande le troisime.

-- Esprons-le, rpond srieusement Pinchinat. Ce sont leurs
grands-pres qui ont mang le capitaine Cook, et, quand les
grands-pres ont got  cet illustre navigateur, il n'est pas
admissible que les petits-fils aient perdu le got de la chair
humaine!

Il faut l'avouer, Son Altesse parlait trop irrvrencieusement du
clbre marin anglais qui a dcouvert cet archipel en 1778.

Ce qui ressort de cette conversation, c'est que nos artistes
esprent que les hasards de leur navigation vont les mettre en
prsence d'indignes plus authentiques que les spcimens exhibs
dans les Jardins d'Acclimatation, et, en tout cas, dans leur pays
d'origine, au lieu mme de production. Ils prouvent donc une
certaine impatience d'y arriver, attendant chaque jour que les
vigies de l'observatoire signalent les premires hauteurs du
groupe hawaen.

Cela s'est produit dans la matine du 6 juillet. La nouvelle s'en
rpand aussitt, et la pancarte du casino porte cette mention
tlautographiquement inscrite:

Standard-Island en vue des les Sandwich.

Il est vrai, on en est encore  cinquante lieues; mais les plus
hautes cimes du groupe, celles de l'le Hava, dpassant quatre
mille deux cents mtres, sont, par beau temps, visibles  cette
distance.

Venant du nord-est, le commodore Ethel Simco s'est dirig vers
Oahu ayant pour capitale Honolulu, qui est en mme temps la
capitale de l'archipel. Cette le est la troisime du groupe en
latitude. Nhau, qui est un vaste parc  btail, et Kaoua lui
restent dans le nord-ouest. Oahu n'est pas la plus grande des
Sandwich, puisqu'elle ne mesure que seize cent quatre-vingts
kilomtres carrs, tandis que Hawa s'tend sur prs de dix-sept
mille. Quant aux autres les, elles n'en comptent que trois mille
huit cent-douze dans leur ensemble.

Il va de soi que les artistes parisiens, depuis le dpart, ont
nou des relations agrables avec les principaux fonctionnaires de
Standard-Island. Tous, aussi bien le gouverneur, le commodore et
le colonel Stewart que les ingnieurs en chef Watson et Somwah, se
sont empresss de leur faire le plus sympathique accueil. Rendant
souvent visite  l'observatoire, ils se plaisent  rester des
heures sur la plate-forme de la tour. On ne s'tonnera donc pas
que ce jour-l, Yverns et Pinchinat, les ardents de la troupe,
soient venus de ce ct, et, vers dix heures du matin, l'ascenseur
les a hisss en tte de mt, comme dit Son Altesse.

Le commodore Ethel Simco s'y trouvait dj, et, prtant sa
longue-vue aux deux amis, il leur conseille d'observer un point 
l'horizon du sud-ouest entre les basses brumes du ciel.

C'est le Mauna Loa d'Hava, dit-il, ou c'est le Mauna Kea, deux
superbes volcans, qui, en 1852 et en 1855, prcipitrent sur l'le
un fleuve de lave couvrant sept cents mtres carrs, et dont les
cratres, en 1880, projetrent sept cents millions de mtres cubes
de matires ruptives!

-- Fameux! rpond Yverns. Pensez-vous, commodore, que nous aurons
la bonne chance de voir un pareil spectacle?...

-- Je l'ignore, monsieur Yverns, rpond Ethel Simco. Les volcans
ne fonctionnent pas par ordre...

-- Oh! pour cette fois seulement, et avec des protections?...
ajoute Pinchinat. Si j'tais riche comme MM. Tankerdon et
Coverley, je me paierais des ruptions  ma fantaisie...

-- Eh bien, nous leur en parlerons, rplique le commodore en
souriant, et je ne doute pas qu'ils fassent mme l'impossible pour
vous tre agrables.

L-dessus, Pinchinat demande quelle est la population de
l'archipel des Sandwich. Le commodore lui apprend que, si elle a
pu tre de deux cent mille habitants au commencement du sicle,
elle se trouve actuellement rduite de moiti.

Bon! monsieur Simco, cent mille sauvages, c'est encore assez,
et, pour peu qu'ils soient rests de braves cannibales et qu'ils
n'aient rien perdu de leur apptit, ils ne feraient qu'une bouche
de tous les Milliardais de Standard-Island!

Ce n'est pas la premire fois que l'le rallie cet archipel
havaen. L'anne prcdente, elle a travers ces parages, attire
par la salubrit du climat. Et, en effet, des malades y viennent
d'Amrique, en attendant que les mdecins d'Europe y envoient leur
clientle humer l'air du Pacifique. Pourquoi pas? Honolulu n'est
plus maintenant qu' vingt-cinq jours de Paris, et quand il s'agit
de s'imprgner les poumons d'un oxygne comme on n'en respire
nulle part...

Standard-Island arrive en vue du groupe dans la matine du 9
juillet. L'le d'Oahu se dessine  cinq milles dans le sud-ouest.
Au-dessus, pointent,  l'est, le Diamond-Head, ancien volcan qui
domine la rade sur l'arrire, et un autre cne nomm le Bol de
Punch par les Anglais. Ainsi que l'observe le commodore, cette
norme cuvette ft-elle remplie de brandy ou de gin, John Bull ne
serait pas gn de la vider tout entire.

On passe entre Oahu et Moloka. Standard-Island, ainsi qu'un
btiment sous l'action de son gouvernail, volue en combinant le
jeu de ses hlices de tribord et de bbord. Aprs avoir doubl le
cap sud-est d'Oahu, l'appareil flottant s'arrte, vu son tirant
d'eau trs considrable,  dix encablures du littoral. Comme il
fallait, pour conserver  l'le son vitage, la tenir  suffisante
distance de terre, elle ne mouillait pas, dans le sens rigoureux
du mot, c'est--dire qu'on n'employait pas les ancres, ce qui et
t impossible par des fonds de cent mtres et au del. Aussi, au
moyen des machines, qui manoeuvrent en avant ou en arrire pendant
toute la dure de son sjour, la maintient-on en place, aussi
immobile que les huit principales les de l'archipel havaen.

Le quatuor contemple les hauteurs qui se dveloppent devant ses
yeux. Du large, on n'aperoit que des massifs d'arbres, des
bosquets d'orangers et autres magnifiques spcimens de la flore
tempre.  l'ouest, par une troite brche du rcif, apparat un
petit lac intrieur, le lac des Perles, sorte de plaine lacustre,
troue d'anciens cratres.

L'aspect d'Oahu est assez riant, et, en vrit, ces
anthropophages, si dsirs de Pinchinat, n'ont point  se plaindre
du thtre de leurs exploits. Pourvu qu'ils se livrent encore 
leurs instincts de cannibales, Son Altesse n'aura plus rien 
dsirer...

Mais voici qu'elle s'crie tout  coup:

Grand Dieu, qu'est-ce que je vois?...

-- Que vois-tu?... demande Frascolin.

-- L-bas... des clochers...

-- Oui... et des tours... et des faades de palais!... rpond
Yverns.

-- Pas possible qu'on ait mang l le capitaine Cook!...

-- Nous ne sommes pas aux Sandwich! dit Sbastien Zorn, en
haussant les paules. Le commodore s'est tromp de route...

-- Assurment! rplique Pinchinat. Non! le commodore Simco ne
s'est point gar. C'est bien l Oahu, et la ville, qui s'tend
sur plusieurs kilomtres carrs, c'est bien Honolulu. Allons! il
faut en rabattre. Que de changements depuis l'poque o le grand
navigateur anglais a dcouvert ce groupe! Les missionnaires ont
rivalis de dvouement et de zle. Mthodistes, anglicans,
catholiques, luttant d'influence, ont fait oeuvre civilisatrice et
triomph du paganisme des anciens Kanaques. Non seulement la
langue originelle tend  disparatre devant la langue anglo-
saxonne, mais l'archipel renferme des Amricains, des Chinois, --
pour la plupart engags au compte des propritaires du sol, d'o
est sortie une race de demi-Chinois, les Hapa-Pak, -- et enfin
des Portugais, grce aux services maritimes tablis entre les
Sandwich et l'Europe. Des indignes, il s'en trouve encore,
cependant, et assez pour satisfaire nos quatre artistes, bien que
ces naturels aient t fort dcims par la lpre, maladie
d'importation chinoise. Par exemple, ils ne prsentent gure le
type des mangeurs de chair humaine. O couleur locale, s'crie le
premier violon, quelle main t'a gratte sur la palette moderne!
Oui! Le temps, la civilisation, le progrs, qui est une loi de
nature, l'ont  peu prs efface, cette couleur. Et il faut bien
le reconnatre, non sans quelque regret, lorsqu'une des chaloupes
lectriques de Standard-Island, dpassant la longue ligne de
rcifs, dbarque Sbastien Zorn et ses camarades. Entre deux
estacades, se rejoignant en angle aigu, s'ouvre un port abrit des
mauvais vents par un amphithtre de montagnes. Depuis 1794, les
cueils qui le dfendent contre la houle du large, se sont
exhausss d'un mtre. Nanmoins il reste encore assez d'eau pour
que les btiments, tirant de dix-huit  vingt pieds, puissent
venir s'amarrer aux quais.

Dception!... dception!... murmure Pinchinat. Il est vraiment
dplorable qu'on soit expos  perdre tant d'illusions en
voyage...

-- Et l'on ferait mieux de demeurer chez soi! riposte le
violoncelliste en haussant les paules.

-- Non! s'crie Yverns toujours enthousiaste, et quel spectacle
serait comparable  celui de cette le factice venant rendre
visite aux archipels ocaniens?...

Nanmoins, si l'tat moral des Sandwich s'est regrettablement
modifi au vif dplaisir de nos artistes, il n'en est pas de mme
du climat. C'est l'un des plus salubres de ces parages de l'ocan
Pacifique, malgr que le groupe occupe une rgion dsigne sous le
nom de Mer des Chaleurs. Si le thermomtre s'y tient  un degr
lev, lorsque les alizs du nord-est ne dominent pas, si les
contre-alizs du sud engendrent de violents orages nomms kouas
dans le pays, la temprature moyenne d'Honolulu ne dpasse pas
vingt et un degrs centigrades. On aurait donc mauvaise grce 
s'en plaindre sur la limite de la zone torride. Aussi les
habitants ne se plaignent-ils pas, et, ainsi que nous l'avons
indiqu, les malades amricains affluent-ils dans l'archipel.

Quoi qu'il en soit,  mesure que le quatuor pntre plus avant les
secrets de cet archipel, ses illusions tombent... tombent comme
les feuilles millevoyennes  la fin de l'automne. Il prtend avoir
t mystifi, quand il ne devrait accuser que lui-mme de s'tre
attir cette mystification.

C'est ce Calistus Munbar qui nous a une fois de plus mis dedans!
affirme Pinchinat, en rappelant que le surintendant leur a dit des
Sandwich qu'elles taient le dernier rempart de la sauvagerie
indigne dans le Pacifique.

Et, lorsqu'ils lui en font des reproches amers:

Que voulez-vous, mes chers amis? rpond-il en clignant de l'oeil
droit. C'est tellement chang depuis mon dernier voyage que je ne
m'y reconnais plus!

-- Farceur! riposte Pinchinat, en gratifiant d'une bonne tape le
gaster du surintendant.

Ce qu'on peut tenir pour certain, c'est que si des changements se
sont produits, cela s'est fait dans des conditions de rapidit
extraordinaires. Nagure, les Sandwich jouissaient d'une monarchie
constitutionnelle, fonde en 1837, avec deux chambres, celle des
nobles et celle des dputs. La premire tait nomme par les
seuls propritaires du sol, la seconde par tous les citoyens
sachant lire et crire, les nobles pour six ans, les dputs pour
deux ans. Chaque chambre se composait de vingt-quatre membres, qui
dlibraient en commun devant le ministre royal, form de quatre
conseillers du roi.

Ainsi, dit Yverns, il y avait un roi, un roi constitutionnel, au
lieu d'un singe  plumes, et auquel les trangers venaient
prsenter leurs humbles hommages!...

-- Je suis sr, affirme Pinchinat, que cette Majest-l n'avait
mme pas d'anneaux dans le nez... et qu'elle se fournissait de
fausses dents chez les meilleurs dentistes du nouveau monde!

-- Ah! civilisation... civilisation! rpte le premier violon. Ils
n'avaient pas besoin de rtelier, ces Kanaques, lorsqu'ils
mordaient  mme leurs prisonniers de guerre!

Que l'on pardonne  ces fantaisistes cette faon d'envisager les
choses! Oui! il y a eu un roi  Honolulu, ou, du moins, il y avait
une reine, Liliuokalani, aujourd'hui dtrne, qui a lutt pour
les droits de son fils, le prince Adey, contre les prtentions
d'une certaine princesse Kaiulani au trne d'Hava. Bref, pendant
longtemps, l'archipel a t dans une priode rvolutionnaire, tout
comme ces bons tats de l'Amrique ou de l'Europe, auxquels il
ressemble mme sous ce rapport. Cela pouvait-il amener
l'intervention efficace de l'arme havaenne, et ouvrir l're
funeste des pronunciamientos? Non, sans doute, puisque ladite
arme ne se compose que de deux cent cinquante conscrits et de
deux cent cinquante volontaires. On ne renverse pas un rgime avec
cinq cents hommes, -- du moins, au milieu des parages du
Pacifique.

Mais les Anglais taient l, qui veillaient. La princesse Kaiulani
possdait les sympathies de l'Angleterre, parat-il. D'autre part,
le gouvernement japonais tait prt  prendre le protectorat des
les, et comptait des partisans parmi les coolies qui sont
employs en grand nombre sur les plantations...

Eh bien, et les Amricains, dira-t-on? C'est mme la question que
Frascolin pose  Calistus Munbar au sujet d'une intervention tout
indique.

Les Amricains? rpond le surintendant, ils ne tiennent gure 
ce protectorat. Pourvu qu'ils aient aux Sandwich une station
maritime rserve  leurs paquebots des lignes du Pacifique, ils
se dclareront satisfaits.

Et pourtant, en 1875, le roi Kamhamha, qui tait all rendre
visite au prsident Grant  Washington, avait plac l'archipel
sous l'gide des tats-Unis. Mais, dix-sept ans plus tard, lorsque
M. Cleveland prit la rsolution de restaurer la reine
Liliuokalani, alors que le rgime rpublicain tait tabli aux
Sandwich, sous la prsidence de M. Sanford Dole, il y eut des
protestations violentes dans les deux pays.

Rien, d'ailleurs, ne pouvait empcher ce qui est crit sans doute
au livre de la destine des peuples, qu'ils soient d'origine
ancienne ou moderne, et l'archipel hawaen est en rpublique
depuis le 4 juillet 1894, sous la prsidence de M. Dole.

Standard-Island s'est mise en relche pour une dizaine de jours.
Aussi nombre d'habitants en profitent-ils pour explorer Honolulu
et les environs. Les familles Coverley et Tankerdon, les
principaux notables de Milliard-City, se font quotidiennement
transporter au port. D'autre part, bien que ce soit la seconde
apparition de l'le  hlice sur ces parages des Hava,
l'admiration des Havaens est sans bornes, et c'est en foule
qu'ils viennent visiter cette merveille. Il est vrai, la police de
Cyrus Bikerstaff, difficile pour l'admission des trangers,
s'assure, le soir venu, que les visiteurs s'en retournent 
l'heure rglementaire. Grce  ces mesures de scurit, il serait
malais  un intrus de demeurer sur le Joyau du Pacifique sans une
autorisation qui ne s'obtient pas aisment. Enfin, il n'y a que de
bons rapports de part et d'autre, mais on ne se livre point  des
rceptions officielles entre les deux les.

Le quatuor s'offre quelques promenades trs intressantes. Les
indignes plaisent  nos Parisiens. Leur type est accentu, leur
teint brun, leur physionomie  la fois douce et empreinte de
fiert. Et quoique les Havaens soient en rpublique, peut-tre
regrettent-ils leur sauvage indpendance de jadis.

L'air de notre pays est libre, dit un de leurs proverbes, et eux
ne le sont plus.

Et, en effet, aprs la conqute de l'archipel par Kamhamha,
aprs la monarchie reprsentative tablie en 1837, chaque le fut
administre par un gouverneur particulier.  l'heure actuelle,
sous le rgime rpublicain, elles sont encore divises en
arrondissements et sous-arrondissements.

Allons, dit Pinchinat, il n'y manque plus que des prfets, des
sous-prfets et des conseillers de prfecture, avec la
constitution de l'an VIII!

-- Je demande  m'en aller! rplique Sbastien Zorn. Il aurait eu
tort de le faire, sans avoir admir les principaux sites d'Oahu.
Ils sont superbes, si la flore n'y est pas riche. Sur la zone
littorale abondent les cocotiers et autres palmiers, les arbres 
pain, les aleurites trilobas, qui donnent de l'huile, les ricins,
les daturas, les indigotiers. Dans les valles, arroses par les
eaux des montagnes, tapisses de cette herbe envahissante nomme
menervia, nombre d'arbustes deviennent arborescents, des
chenopodium, des halapepe, sortes d'asparigines gigantesques. La
zone forestire, prolonge jusqu' l'altitude de deux mille
mtres, est couverte d'essences ligneuses, myrtaces de haute
venue, rumex colossaux, tiges-lianes qui s'entremlent comme un
fouillis de serpents aux multiples ramures. Quant aux rcoltes du
sol, qui fournissent un lment de commerce et d'exportation, ce
sont le riz, la noix de coco, la canne  sucre. Il se fait donc un
cabotage important d'une le  l'autre, de manire  concentrer
vers Honolulu les produits qui sont ensuite expdis en Amrique.

En ce qui concerne la faune, peu de varit. Si les Kanaques
tendent  s'absorber dans les races plus intelligentes, les
espces animales ne tendent point  se modifier. Uniquement des
cochons, des poules, des chvres, pour btes domestiques; point de
fauves, si ce n'est quelques couples de sangliers sauvages; des
moustiques dont on ne se dbarrasse pas aisment; des scorpions
nombreux, et divers chantillons de lzards inoffensifs; des
oiseaux qui ne chantent jamais, entre autres l'oo, le drepanis
pacifica au plumage noir, agrment de ces plumes jaunes dont
tait form le fameux manteau de Kamhamha, et auquel avaient
travaill neuf gnrations d'indignes.

En cet archipel, la part de l'homme, -- et elle est considrable,
-- est de l'avoir civilis,  l'imitation des tats-Unis, avec ses
socits savantes, ses coles d'instruction obligatoire qui furent
primes  l'Exposition de 1878, ses riches bibliothques, ses
journaux publis en langue anglaise et kanaque. Nos Parisiens ne
pouvaient en tre surpris, puisque les notables de l'archipel sont
Amricains en majorit, et que leur langue est courante comme leur
monnaie. Seulement, ces notables attirent volontiers  leur
service des Chinois du Cleste Empire, contrairement  ce qui se
fait dans l'Ouest-Amrique pour combattre ce flau auquel on donne
le nom significatif de peste jaune.

Il va de soi que depuis l'arrive de Standard-Island en vue de la
capitale d'Oahu, les embarcations du port, charges des amateurs,
en font souvent le tour. Avec ce temps magnifique, cette mer si
calme, rien d'agrable comme une excursion d'une vingtaine de
kilomtres  une encablure de ce littoral d'acier, sur lequel les
agents de la douane exercent une si svre surveillance.

Parmi ces excursionnistes, on aurait pu remarquer un lger
btiment, qui, chaque jour, s'obstine  naviguer dans les eaux de
l'le  hlice. C'est une sorte de ketch malais,  deux mts, 
poupe carre, mont par une dizaine d'hommes, sous les ordres d'un
capitaine de figure nergique. Le gouverneur, cependant, n'en
prend point ombrage, bien que cette persistance et pu paratre
suspecte. Ces gens, en effet, ne cessent d'observer l'le sur tout
son primtre, rdant d'un port  l'autre, examinant la
disposition de son littoral. Aprs tout, en admettant qu'ils
eussent des intentions malveillantes, que pourrait entreprendre
cet quipage contre une population de dix mille habitants? Aussi
ne s'inquite-t-on point des allures de ce ketch, soit qu'il
volue pendant le jour, soit qu'il passe les nuits  la mer.
L'administration maritime d'Honolulu n'est donc pas interpelle 
son sujet.

Le quatuor fait ses adieux  l'le d'Oahu dans la matine du 10
juillet. Standard-Island appareille ds l'aube, obissant 
l'impulsion de ses puissants propulseurs. Aprs avoir vir sur
place, elle prend direction vers le sud-ouest, de manire  venir
en vue des autres les havaennes. Il lui faut alors prendre de
biais le courant quatorial qui porte de l'est  l'ouest, --
inversement  celui dont l'archipel est long vers le nord.

Pour l'agrment de ceux de ses habitants qui se sont rendus sur le
littoral de bbord, Standard-Island s'engage hardiment entre les
les Moloka et Kaoua. Au-dessus de cette dernire, l'une des
plus petites du groupe, se dresse un volcan de dix-huit cents
mtres, le Nirhau, qui projette quelques vapeurs fuligineuses. Au
pied s'arrondissent des berges de formation coralligne, domines
par une range de dunes, dont les chos se rpercutent avec une
sonorit mtallique, quand elles sont violemment battues du
ressac. La nuit est venue, l'appareil se trouve encore en cet
troit canal, mais il n'a rien  craindre sous la main du
commodore Simco.  l'heure o le soleil disparat derrire les
hauteurs de Lana, les vigies n'auraient pu apercevoir le ketch,
qui, aprs avoir quitt le port  la suite de Standard-Island,
cherchait  se maintenir dans ses eaux. D'ailleurs, on le rpte,
pourquoi se serait-on proccup de la prsence de cette
embarcation malaise?

Le lendemain, quand le jour reparut, le ketch n'tait plus qu'un
point blanc  l'horizon du nord.

Pendant cette journe, la navigation se poursuit entre Kaluhani et
Mau. Grce  son tendue, cette dernire, avec Lahaina pour
capitale, port rserv aux baleiniers, occupe le second rang dans
l'archipel des Sandwich. Le Haleahala, la Maison du Soleil, y
pointe  trois mille mtres vers l'astre radieux.

Les deux journes suivantes sont employes  longer les ctes de
la grande Hava, dont les montagnes, ainsi que nous l'avons dit,
sont les plus hautes du groupe. C'est dans la baie Kealakeacua,
que le capitaine Cook, d'abord reu comme un dieu par les
indignes, fut massacr en 1779, un an aprs avoir dcouvert cet
archipel auquel il avait donn le nom de Sandwich, en l'honneur du
clbre ministre de la Grande-Bretagne. Hilo, le chef-lieu de
l'le, qui est sur la cte orientale, ne se montre pas; mais on
entrevoit Kailu, situe sur la cte occidentale. Cette grande
Hava possde cinquante-sept kilomtres de chemin de fer, qui
servent principalement au transport des denres, et le quatuor
peut apercevoir le panache blanc de ses locomotives...

Il ne manquait plus que cela! s'crie Yverns.

Le lendemain, le Joyau du Pacifique a quitt ces parages, alors
que le ketch double l'extrme pointe d'Hava, domine par le
Mauna-Loa, la Grande Montagne, dont la cime se perd  quatre mille
mtres entre les nuages.

Vols, dit alors Pinchinat, nous sommes vols!

-- Tu as raison, rpond Yverns, il aurait fallu venir cent ans
plus tt. Mais alors nous n'aurions pas navigu sur cette
admirable le  hlice!

-- N'importe! Avoir trouv des indignes  vestons et  cols
rabattus au lieu des sauvages  plumes que nous avait annoncs ce
roublard de Calistus, que Dieu confonde! Je regrette le temps du
capitaine Cook!

-- Et si ces cannibales avaient mang Ton Altesse?... fait
observer Frascolin.

-- Eh bien... j'aurais eu cette consolation d'avoir t... une
fois dans ma vie... aim pour moi-mme!




X -- Passage de la ligne


Depuis le 23 juin, le soleil rtrograde vers l'hmisphre
mridional. Il est donc indispensable d'abandonner les zones o la
mauvaise saison viendra bientt exercer ses ravages. Puisque
l'astre du jour, dans sa course apparente, se dirige vers la ligne
quinoxiale, il convient de la franchir  sa suite. Au del
s'offrent des climats agrables, o, malgr leurs dnominations
d'octobre, novembre, dcembre, janvier, fvrier, ces mois n'en
sont pas moins ceux de la saison chaude. La distance qui spare
l'archipel havaen des les Marquises est de trois mille
kilomtres environ. Aussi Standard-Island, ayant hte de la
couvrir, se met-elle  son maximum de vitesse.

La Polynsie proprement dite est comprise dans cette spacieuse
portion de mer, limite au nord par l'quateur, au sud par le
tropique du Capricorne. Il y a l, sur cinq millions de kilomtres
carrs, onze groupes, se composant de deux cent-vingt les, soit
une surface merge de dix mille kilomtres, sur laquelle les
lots se comptent par milliers. Ce sont les sommets de ces
montagnes sous-marines, dont la chane se prolonge du nord-ouest
au sud-est jusqu'aux Marquises et  l'le Pitcairn, en projetant
des ramifications presque parallles.

Si, par l'imagination, on se figure ce vaste bassin vid tout 
coup, si le Diable boiteux, dlivr par Clophas, enlevait toutes
ces masses liquides comme il faisait des toitures de Madrid,
quelle extraordinaire contre se dvelopperait aux regards! Quelle
Suisse, quelle Norvge, quel Tibet, pourraient l'galer en
grandeur? De ces monts sous-marins, volcaniques pour la plupart,
quelques-uns, d'origine madrporique, sont forms d'une matire
calcaire ou corne, scrte en couches concentriques par les
polypes, ces animalcules rayonns, d'organisation si simple, dous
d'une force de production immense. De ces les, les unes, les plus
jeunes, n'ont de manteau vgtal qu' leur cime; les autres,
drapes dans leur vgtation de la tte aux pieds, sont les plus
anciennes, mme lorsque leur origine est corallode. Il existe
donc toute une rgion montagneuse, enfouie sous les eaux du
Pacifique. Standard-Island se promne au-dessus de ses sommets
comme ferait un arostat entre les pointes des Alpes ou de
l'Himalaya. Seulement, ce n'est pas l'air, c'est l'eau qui la
porte.

Mais, de mme qu'il existe de larges dplacements d'ondes
atmosphriques  travers l'espace, il se produit des dplacements
liquides  la surface de cet ocan. Le grand courant va de l'est 
l'ouest, et, dans les couches infrieures, se propagent deux
contre-courants de juin  octobre, lorsque le soleil se dirige
vers le tropique du Cancer. En outre, aux abords de Tati, on
observe quatre espces de flux, dont le plein n'a pas lieu  la
mme heure, et qui neutralisent la mare au point de la rendre
presque insensible. Quant au climat dont jouissent ces diffrents
archipels, il est essentiellement variable. Les les montagneuses
arrtent les nuages qui dversent leurs pluies sur elles; les les
basses sont plus sches, parce que les vapeurs fuient devant les
brises rgnantes.

Que la bibliothque du casino n'et pas possd les cartes
relatives au Pacifique, cela aurait t au moins singulier. Elle
en a une collection complte, et Frascolin, le plus srieux de la
troupe, les consulte souvent. Yverns, lui, prfre s'abandonner
aux surprises de la traverse,  l'admiration que lui cause cette
le artificielle, et il ne tient point  surcharger son cerveau de
notions gographiques. Pinchinat ne songe qu' prendre les choses
par leur ct plaisant ou fantaisiste. Quant  Sbastien Zorn,
l'itinraire lui importe peu, puisqu'il va l o il n'avait jamais
eu l'intention d'aller.

Frascolin est donc seul  piocher sa Polynsie, tudiant les
groupes principaux qui la composent, les les Basses, les
Marquises, les Pomotou, les les de la Socit, les les de Cook,
les les Tonga, les les Samoa, les les Australes, les Wallis,
les Fanning, sans parler des les isoles, Niue, Tokolau, Phoenix,
Manahiki, Pques, Sala y Gomez, etc. Il n'ignore pas que, dans la
plupart de ces archipels, mme ceux qui sont soumis  des
protectorats, le gouvernement est toujours entre les mains de
chefs puissants, dont l'influence n'est jamais discute, et que
les classes pauvres y sont entirement soumises aux classes
riches. Il sait en outre que ces indignes professent les
religions brahmanique, mahomtane, protestante, catholique, mais
que le catholicisme est prpondrant dans les les dpendant de la
France, -- ce qui est d  la pompe de son culte. Il sait mme que
la langue indigne, dont l'alphabet est peu compliqu, puisqu'il
ne se compose que de treize  dix-sept caractres, est trs
mlange d'anglais et sera finalement absorbe par l'anglo-saxon.
Il sait enfin que, d'une faon gnrale, au point de vue ethnique,
la population polynsienne tend  dcrotre, ce qui est
regrettable, car le type kanaque, -- ce mot signifie homme, --
plus blanc sous l'quateur que dans les groupes loigns de la
ligne quinoxiale, est magnifique, et combien la Polynsie ne
perdra-t-elle pas  son absorption par les races trangres! Oui!
il sait cela, et bien d'autres choses qu'il apprend au cours de
ses conversations avec le commodore Ethel Simco, et, lorsque ses
camarades l'interrogent, il n'est pas embarrass de leur rpondre.

Aussi Pinchinat ne l'appelle-t-il plus que le Larousse des zones
tropicales.

Tels sont les principaux groupes entre lesquels Standard-Island
doit promener son opulente population. Elle mrite justement le
nom d'le heureuse, car tout ce qui peut assurer le bonheur
matriel, et, d'une certaine faon, le bonheur moral, y est
rglement. Pourquoi faut-il que cet tat de choses risque d'tre
troubl par des rivalits, des jalousies, des dsaccords, par ces
questions d'influence ou de prsance qui divisent Milliard-City
en deux camps comme elle l'est en deux sections, -- le camp
Tankerdon et le camp Coverley? Dans tous les cas, pour des
artistes, trs dsintresss en cette matire, la lutte promet
d'tre intressante.

Jem Tankerdon est Yankee des pieds  la tte, personnel et
encombrant, large figure, avec la demi-barbe rougetre, les
cheveux ras, les yeux vifs malgr la soixantaine, l'iris presque
jaune comme celui des yeux de chien, la prunelle ardente. Sa
taille est haute, son torse est puissant, ses membres sont
vigoureux. Il y a en lui du trappeur des Prairies, bien que, en
fait de trappes, il n'en ait jamais tendu d'autres que celles par
lesquelles il prcipitait des millions de porcs dans ses
gorgeoirs de Chicago. C'est un homme violent, que sa situation
aurait d rendre plus polic, mais auquel l'ducation premire a
manqu. Il aime  faire montre de sa fortune, et, il a, comme on
dit, les poches sonores. Et, parat-il, il ne les trouve pas
assez pleines, puisque lui et quelques autres de son bord ont ide
de reprendre les affaires...

Mrs Tankerdon est une Amricaine quelconque, assez bonne femme,
trs soumise  son mari, excellente mre, douce  ses enfants,
prdestine  lever une nombreuse progniture, et n'ayant point
failli  remplir ses fonctions. Quand on doit partager deux
milliards entre des hritiers directs, pourquoi n'en aurait-on pas
une douzaine, et elle les a tous bien constitus.

De toute cette smala, l'attention du quatuor ne devait tre
attire que sur le fils an, destin  jouer un certain rle dans
cette histoire. Walter Tankerdon, fort lgant de sa personne,
d'une intelligence moyenne, de manires et de figure sympathiques,
tient plus de Mrs Tankerdon que du chef de la famille.
Suffisamment instruit, ayant parcouru l'Amrique et l'Europe,
voyageant quelquefois, mais toujours rappel par ses habitudes et
ses gots  l'existence attrayante de Standard-Island, il est
familier avec les exercices de sport,  la tte de toute la
jeunesse milliardaise dans les concours de tennis, de polo, de
golf et de crocket. Il n'est pas autrement fier de la fortune
qu'il aura un jour, et son coeur est bon. Il est vrai, faute de
misrables dans l'le, il n'a point l'occasion d'exercer la
charit. En somme, il est  dsirer que ses frres et soeurs lui
ressemblent. Si ceux-l et celles-l ne sont point encore en ge
de se marier, lui, qui touche  la trentaine, doit songer au
mariage. Y pense-t-il?... On le verra bien.

Il existe un contraste frappant entre la famille Tankerdon, la
plus importante de la section bbordaise, et la famille Coverley,
la plus considrable de la section tribordaise. Nat Coverley est
d'une nature plus fine que son rival. Il se ressent de l'origine
franaise de ses anctres. Sa fortune n'est point sortie des
entrailles du sol sous forme de nappes ptroliques, ni des
entrailles fumantes de la race porcine. Non! Ce sont les affaires
industrielles, ce sont les chemins de fer, c'est la banque qui
l'ont fait ce qu'il est. Pour lui, il ne songe qu' jouir en paix
de ses richesses et -- il ne s'en cache pas, -- il s'opposerait 
toute tentative de transformer le Joyau du Pacifique en une norme
usine ou une immense maison de commerce. Grand, correct, la tte
belle sous ses cheveux grisonnants, il porte toute sa barbe, dont
le chtain se mle de quelques fils argents. D'un caractre assez
froid, de manires distingues, il occupe le premier rang parmi
les notables qui conservent,  Milliard-City, les traditions de la
haute socit des tats-Unis du Sud. Il aime les arts, se connat
en peinture et en musique, parle volontiers la langue franaise
trs en usage parmi les Tribordais, se tient au courant de la
littrature amricaine et europenne, et, quand il y a lieu,
mlange ses applaudissements de bravos et de bravas, alors que les
rudes types du Far-West et de la Nouvelle-Angleterre se dpensent
en hurrahs et en hips.

Mrs Coverley, ayant dix ans de moins que son mari, vient de
doubler, sans trop s'en plaindre, le cap de la quarantaine. C'est
une femme lgante, distingue, appartenant  ces familles demi-
croles de la Louisiane d'autrefois, bonne musicienne, bonne
pianiste, et il ne faut pas croire qu'un Reyer du XXe sicle ait
proscrit le piano de Milliard-City. Dans son htel de la Quinzime
Avenue, le quatuor a mainte occasion de faire de la musique avec
elle, et ne peut que la fliciter de ses talents d'artiste.

Le ciel n'a point bni l'union Coverley autant qu'il a bni
l'union Tankerdon. Trois filles sont les seules hritires d'une
immense fortune, dont M. Coverley ne se targue pas  l'exemple de
son rival. Elles sont fort jolies, et il se trouvera assez de
prtendants, dans la noblesse ou dans la finance des deux mondes,
pour demander leur main, lorsque le moment sera venu de les
marier. En Amrique, d'ailleurs, ces dots invraisemblables ne sont
pas rares. Il y a quelques annes, ne citait-on pas cette petite
miss Terry, qui, ds l'ge de deux ans, tait recherche pour ses
sept cent cinquante millions? Esprons que cette enfant s'est
marie  son got, et qu' cet avantage d'tre l'une des plus
riches femmes des tats-Unis, elle joint celui d'en tre l'une des
plus heureuses.

La fille ane de M. et Mrs Coverley, Diane ou plutt Dy, comme on
l'appelle familirement, a vingt ans  peine. C'est une trs jolie
personne, en qui se mlangent les qualits physiques et morales de
son pre et de sa mre. De beaux yeux bleus, une chevelure
magnifique entre le chtain et le blond, une carnation frache
comme les ptales de la rose qui vient de s'panouir, une taille
lgante et gracieuse, cela explique que miss Coverley soit
remarque des jeunes gens de Milliard-City, lesquels ne laisseront
point  des trangers, sans doute, le soin de conqurir cet
inestimable trsor, pour employer des termes d'une justesse
mathmatique. On a mme lieu de penser que M. Coverley ne verrait
pas, dans la diffrence de religion, un obstacle  une union qui
lui paratrait devoir assurer le bonheur de sa fille.

En vrit, il est regrettable que des questions de rivalits
sociales sparent les deux familles les plus qualifies de
Standard-Island. Walter Tankerdon et paru tout spcialement cr
pour devenir l'poux de Dy Coverley.

Mais c'est l une combinaison  laquelle il ne faut point
songer... Plutt couper en deux Standard-Island, et s'en aller,
les Bbordais sur une moiti, les Tribordais sur l'autre, que de
jamais signer un pareil contrat de mariage!

 moins que l'amour ne se mle de l'affaire! dit parfois le
surintendant en clignant de l'oeil sous son binocle d'or.

Mais il ne semble pas que Walter Tankerdon ait quelque penchant
pour Dy Coverley, et inversement, -- ou, du moins, si cela est,
tous deux observent une rserve, qui djoue les curiosits du
monde slect de Milliard-City.

L'le  hlice continue  descendre vers l'quateur, en suivant 
peu prs le cent soixantime mridien. Devant elle se dveloppe
cette partie du Pacifique qui offre les plus larges espaces
dpourvus d'les et d'lots et dont les profondeurs atteignent
jusqu' deux lieues. Pendant la journe du 25 juillet, on passe
au-dessus du fond de Belknap, un abme de six mille mtres, d'o
la sonde a pu ramener ces curieux coquillages ou zoophytes,
constitus de manire  supporter impunment la pression de telles
masses d'eau, value  six cents atmosphres.

Cinq jours aprs, Standard-Island s'engage  travers un groupe
appartenant  l'Angleterre, bien qu'il soit parfois dsign sous
le nom d'les Amricaines. Aprs avoir laiss Palmyra et Suncarung
sur tribord, elle se rapproche  cinq milles de Fanning, un des
nombreux gtes  guano de ces parages, le plus important de
l'archipel. Du reste, ce sont des cimes merges, plutt arides
que verdoyantes, dont le Royaume-Uni n'a pas tir grand profit
jusqu'alors. Mais il a un pied pos en cet endroit, et l'on sait
que le large pied de l'Angleterre laisse gnralement des
empreintes ineffaables.

Chaque jour, tandis que ses camarades parcourent le parc ou la
campagne environnante, Frascolin, trs intress par les dtails
de cette curieuse navigation, se rend  la batterie de l'peron.
Il s'y rencontre souvent avec le commodore. Ethel Simco le
renseigne volontiers sur les phnomnes spciaux  ces mers, et,
lorsqu'ils offrent quelque intrt, le second violon ne nglige
pas de les communiquer  ses compagnons.

Par exemple, ils n'ont pu cacher leur admiration en prsence d'un
spectacle que la nature leur a gratuitement offert dans la nuit du
30 au 31 juillet.

Un immense banc d'acalphes, couvrant plusieurs milles carrs,
venait d'tre signal dans l'aprs-midi. Il n'a point encore t
donn  la population de rencontrer de telles masses de ces
mduses auxquelles certains naturalistes ont octroy le nom
d'ocanies. Ces animaux, d'une vie trs rudimentaire, confinent
dans leur forme hmisphrique aux produits du rgne vgtal. Les
poissons, si gloutons qu'ils soient, les considrent plutt comme
des fleurs, car aucun, parat-il, n'en veut faire sa nourriture.
Celles de ces ocanies qui sont particulires  la zone torride du
Pacifique ne se montrent que sous la forme d'ombrelles
multicolores, transparentes et bordes de tentacules. Elles ne
mesurent pas plus de deux  trois centimtres. Que l'on songe  ce
qu'il en faut de milliards pour former des bancs d'une telle
tendue!

Et, lorsque de pareils nombres sont noncs en prsence de
Pinchinat:

Ils ne peuvent, rpond Son Altesse, surprendre ces
invraisemblables notables de Standard-Island pour qui le milliard
est de monnaie courante!

 la nuit close, une partie de la population s'est porte vers le
gaillard d'avant, c'est--dire cette terrasse qui domine la
batterie de l'peron. Les trams ont t envahis. Les cars
lectriques se sont chargs de curieux. D'lgantes voitures ont
vhicul les nababs de la ville. Les Coverley et les Tankerdon s'y
coudoient  distance... M. Jem ne salue pas M. Nat, qui ne salue
pas M. Jem. Les familles sont au complet d'ailleurs. Yverns et
Pinchinat ont le plaisir de causer avec Mrs Coverley et sa fille,
qui leur font toujours le meilleur accueil. Peut-tre Walter
Tankerdon prouve-t-il quelque dpit de ne pouvoir se mler  leur
entretien, et peut-tre aussi miss Dy et-elle accept de bonne
grce la conversation du jeune homme. Dieu! quel scandale, et
quelles allusions plus ou moins indiscrtes du _Starboard-
Chronicle_ ou du _New-Herald_ dans leur article des mondanits!

Lorsque l'obscurit est complte, autant qu'elle peut l'tre par
ces nuits tropicales, semes d'toiles, il semble que le Pacifique
s'claire jusque dans ses dernires profondeurs. L'immense nappe
est imprgne de lueurs phosphorescentes, illumine de reflets
ross ou bleus, non point dessins comme un trait lumineux  la
crte des lames, mais semblables aux effluences qu'mettraient
d'innombrables lgions de vers luisants. Cette phosphorescence
devient si intense qu'il est possible de lire comme au rayonnement
d'une lointaine aurore borale. On dirait que le Pacifique, aprs
avoir dissous les feux que le soleil lui a verss pendant le jour,
les restitue la nuit en lumineux effluves.

Bientt la proue de Standard-Island coupe la masse des acalphes,
qui se divise en deux branches le long du littoral mtallique. En
quelques heures, l'le  hlice est entoure d'une ceinture de ces
noctiluques, dont la source photognique ne s'est pas altre. On
et dit une aurole, une de ces gloires au milieu desquelles se
dtachent les saints et les saintes, un de ces nimbes aux tons
lunaires qui rayonnent autour de la tte des Christs. Le phnomne
dure jusqu' la naissance de l'aube, dont les premires
colorations finissent par l'teindre.

Six jours aprs, le Joyau du Pacifique touche au grand cercle
imaginaire de notre sphrode qui, dessin matriellement, et
coup l'horizon en deux parties gales. De cet endroit, on peut en
mme temps voir les ples de la sphre cleste, l'un au nord,
allum par les scintillations de l'toile Polaire, l'autre, au
sud, dcor, comme une poitrine de soldat, de la Croix du Sud. Il
est bon d'ajouter que, des divers points de cette ligne
quatoriale, les astres paraissent dcrire chaque jour des cercles
perpendiculaires au plan de l'horizon. Si vous voulez jouir de
nuits et de jours parfaitement gaux, c'est sur ces parages, dans
les rgions des les ou des continents traverss par l'quateur
qu'il convient d'aller fixer vos pnates.

Depuis son dpart de l'archipel havaen, Standard-Island a relev
une distance d'environ six cents kilomtres. C'est la seconde
fois, depuis sa cration, qu'elle passe d'un hmisphre  l'autre,
franchissant la ligne quinoxiale, d'abord en descendant vers le
sud, puis en remontant vers le nord.  l'occasion de ce passage,
c'est fte pour population milliardaise. Il y aura des jeux
publics dans le parc, des crmonies religieuses au temple et  la
cathdrale, des courses de voitures lectriques autour de l'le.
Sur la plate-forme de l'observatoire on doit tirer un magnifique
feu d'artifice, dont les fuses, les serpenteaux, les bombes 
couleurs changeantes, rivaliseront avec les splendeurs toiles du
firmament.

C'est l, vous le devinez, comme une imitation des scnes
fantaisistes habituelles aux navires, lorsqu'ils atteignent
l'quateur, un pendant au baptme de la Ligne. Et, de fait, ce
jour-l est toujours choisi pour baptiser les enfants ns depuis
le dpart de Madeleine-bay. Mme crmonie baptismale  l'gard
des trangers, qui n'ont pas encore pntr dans l'hmisphre
austral.

Cela va tre notre tour, dit Frascolin  ses camarades, et nous
allons recevoir le baptme!

-- Par exemple! rplique Sbastien Zorn, en protestant par des
gestes d'indignation.

-- Oui, mon vieux racleur de basse! rpond Pinchinat. On va nous
verser des seaux d'eau non bnite sur la tte, nous asseoir sur
des planchettes qui basculeront, nous prcipiter dans des cuves 
surprises, et le bonhomme Tropique ne tardera pas  se prsenter,
suivi de son cortge de bouffons, pour nous barbouiller la figure
avec le pot au noir!

-- S'ils croient, rpond Sbastien Zorn, que je me soumettrai aux
farces de cette mascarade!...

-- Il le faudra bien, dit Yverns. Chaque pays a ses usages, et
des htes doivent obir...

-- Pas quand ils sont retenus malgr eux! s'crie l'intraitable
chef du Quatuor Concertant.

Qu'il se rassure au sujet de ce carnaval dont s'amusent quelques
navires en passant la Ligne! Qu'il ne craigne pas l'arrive du
bonhomme Tropique! Ses camarades et lui, on ne les aspergera pas
d'eau de mer, mais de champagne des meilleures marques. On ne les
mystifiera pas non plus en leur montrant l'quateur, pralablement
trace sur l'objectif d'une lunette. Cela peut convenir  des
matelots en borde, non aux gens graves de Standard-Island.

La fte a lieu dans l'aprs-midi du 5 aot. Sauf les douaniers,
qui ne doivent jamais abandonner leur poste, les employs ont reu
cong. Tout travail est suspendu dans la ville et dans les ports.
Les hlices ne fonctionnent plus. Quant aux accumulateurs, ils
possdent un voltage qui doit suffire au service de l'clairage et
des communications lectriques. D'ailleurs, Standard-Island n'est
pas stationnaire. Un courant la conduit vers la ligne de partage
des deux hmisphres du globe. Les chants, les prires s'lvent
dans les glises, au Temple comme  Saint-Mary Church, et les
orgues y donnent  pleins jeux. Joie gnrale dans le parc o les
exercices de sport s'excutent avec un entrain remarquable. Les
diverses classes s'y associent. Les plus riches gentlemen, Walter
Tankerdon en tte, font merveille dans les parties de golf et de
tennis. Lorsque le soleil sera tomb perpendiculairement sous
l'horizon, ne laissant aprs lui qu'un crpuscule de quarante-cinq
minutes, les fuses du feu d'artifice prendront leur vol  travers
l'espace, et une nuit sans lune se prtera au dploiement de ces
magnificences.

Dans la grande salle du casino, le quatuor est baptis, comme il a
t dit, et de la main mme de Cyrus Bikerstaff. Le gouverneur lui
offre la coupe cumante, et le champagne coule  torrents. Les
artistes ont leur large part du Cliquot et du Roederer. Sbastien
Zorn aurait mauvaise grce  se plaindre d'un baptme qui ne lui
rappelle en rien l'eau sale dont ses lvres furent imbibes aux
premiers jours de sa naissance.

Aussi, les Parisiens rpondent-ils  ces tmoignages de sympathie
par l'excution des plus belles oeuvres de leur rpertoire: le
septime quatuor en _fa_ majeur, op. 59 de Beethoven, le quatrime
quatuor en _mi_ bmol, op. 10 de Mozart, le quatrime quatuor en
_r_ mineur, op. 17 d'Haydn, le septime quatuor, _andante,
scherzo, capriccioso_ et fugue, op. 81 de Mendelsohn. Oui! toutes
ces merveilles de la musique concertante, et l'audition est
gratuite. On s'crase aux portes, on s'touffe dans la salle. Il
faut bisser, il faut trisser les morceaux, et le gouverneur remet
aux excutants une mdaille d'or cercle de diamants respectables
par le nombre de leurs carats, ayant sur une face les armes de
Milliard-City, et sur l'autre ces mots en franais:

_Offerte au Quatuor Concertant par la Compagnie, la Municipalit
et la population de Standard-Island._

Et, si tous ces honneurs ne pntrent pas jusqu'au fond de l'me
de l'irrconciliable violoncelliste, c'est que dcidment il a un
dplorable caractre, ainsi que le lui rptent ses camarades.

Attendons la fin! se contente-t-il de rpondre, en
contorsionnant sa barbe d'une main fbrile.

C'est  dix heures trente-cinq du soir, -- le calcul a t fait
par les astronomes de Standard-Island, -- que l'le  hlice doit
couper la ligne quinoxiale.  ce moment prcis, un coup de canon
sera tir par l'une des pices de la batterie de l'peron. Un fil
relie cette batterie  l'appareil lectrique dispos au centre du
square de l'observatoire. Extraordinaire satisfaction d'amour-
propre pour celui des notables auquel est dvolu l'honneur
d'envoyer le courant qui provoque la formidable dtonation.

Or, ce jour-l, deux importants personnages y prtendent. Ce sont,
on le devine, Jem Tankerdon et Nat Coverley. De l, extrme
embarras de Cyrus Bikerstaff. Des pourparlers difficiles ont t
pralablement tablis entre l'htel de ville et les deux sections
de la cit. On n'est pas parvenu  s'entendre. Sur l'invitation du
gouverneur, Calistus Munbar s'est mme entremis. En dpit de son
adresse si connue, des ressources de son esprit diplomatique, le
surintendant a compltement chou. Jem Tankerdon ne veut point
cder le pas  Nat Coverley, qui refuse de s'effacer devant Jem
Tankerdon. On s'attend  un clat.

Il n'a pas tard  se produire dans toute sa violence, lorsque les
deux chefs se sont rencontrs dans le square, l'un en face de
l'autre. L'appareil est  cinq pas d'eux... Il n'y a qu' le
toucher du bout du doigt...

Au courant de la difficult, la foule, trs souleve par ces
questions de prsance, a envahi le jardin.

Aprs le concert, Sbastien Zorn, Yverns, Frascolin, Pinchinat se
sont rendus au square, curieux d'observer les phases de cette
rivalit. tant donnes les dispositions des Bbordais et des
Tribordais, elle ne laisse pas de prsenter une gravit
exceptionnelle pour l'avenir.

Les deux notables s'avancent, sans mme se saluer d'une lgre
inclinaison de tte.

Je pense, monsieur, dit Jem Tankerdon, que vous ne me disputerez
pas l'honneur...

-- C'est prcisment ce que j'attends de vous, monsieur, rpond
Nat Coverley.

-- Je ne souffrirai pas qu'il soit manqu publiquement dans ma
personne...

-- Ni moi dans la mienne...

-- Nous verrons bien! s'crie Jem Tankerdon en faisant un pas
vers l'appareil. Nat Coverley vient d'en faire un, lui aussi. Les
partisans des deux notables commencent  s'en mler. Des
provocations malsonnantes clatent de part et d'autre dans leurs
rangs. Sans doute, Walter Tankerdon est prt  soutenir les droits
de son pre, et, cependant, lorsqu'il aperoit miss Coverley qui
se tient un peu  l'cart, il est visiblement embarrass. Quant au
gouverneur, bien que le surintendant soit  ses cts, prt 
jouer le rle de tampon, il est dsol de ne pouvoir runir en un
seul bouquet la rose blanche d'York et la rose rouge de Lancastre.
Et qui sait si cette dplorable comptition n'aura pas des
consquences aussi regrettables qu'elles le furent, au XVe sicle,
pour l'aristocratie anglaise?

Cependant la minute approche o la pointe de Standard-Island
coupera la ligne quinoxiale. tabli  la prcision d'un quart de
seconde de temps, le calcul ne comporterait qu'une erreur de huit
mtres. Le signal ne peut tarder  tre envoy par l'observatoire.

J'ai une ide! murmure Pinchinat.

-- Laquelle?... rpond Yverns.

-- Je vais flanquer un coup de poing au bouton de l'appareil, et
cela va les mettre d'accord...

-- Ne fais pas cela! dit Frascolin, en arrtant Son Altesse d'un
bras vigoureux. Bref, on ne sait comment l'incident aurait pris
fin, si une dtonation ne se ft produite... Cette dtonation ne
vient pas de la batterie de l'peron. C'est un coup de canon du
large, qui a t distinctement entendu.

La foule reste en suspens.

Que peut indiquer cette dcharge d'une bouche  feu qui
n'appartient pas  l'artillerie de Standard-Island? Un tlgramme,
envoy de Tribord-Harbour, en donne presque aussitt
l'explication.  deux ou trois milles, un navire en dtresse vient
de signaler sa prsence et demande du secours. Heureuse et
inattendue diversion! On ne songe plus  se disputer devant le
bouton lectrique, ni  saluer le passage de l'quateur. Il n'est
plus temps d'ailleurs. La ligne a t franchie, et le coup
rglementaire est rest dans l'me de la pice. Cela vaut mieux,
en somme, pour l'honneur des familles Tankerdon et Coverley. Le
public vacue le square, et, comme les trams ne fonctionnent plus,
il s'est pdestrement et rapidement dirig vers les jetes de
Tribord-Harbour. Au reste, aprs le signal envoy du large,
l'officier de port a pris les mesures relatives au sauvetage. Une
des lectric-launchs, amarre dans la darse, s'est lance hors
des piers. Et, au moment o la foule arrive, l'embarcation ramne
les naufrags recueillis sur leur navire, qui s'est aussitt
englouti dans les abmes du Pacifique. Ce navire, c'est le ketch
malais, qui a suivi Standard-Island depuis son dpart de
l'archipel des Sandwich.




XI -- les Marquises


Dans la matine du 29 aot, le Joyau du Pacifique donne  travers
l'archipel des Marquises, entre 7 55' et 10 30' de latitude sud
et 141 et 1436' de longitude  l'ouest du mridien de Paris. Il
a franchi une distance de trois mille cinq cents kilomtres 
partir du groupe des Sandwich.

Si ce groupe se nomme Mendana, c'est que l'Espagnol de ce nom
dcouvrit en 1595 sa partie mridionale. S'il se nomme les de la
Rvolution, c'est qu'il a t visit par le capitaine Marchand en
1791 dans sa partie du nord-ouest. S'il se nomme archipel de
Nouka-Hiva, c'est qu'il doit cette appellation  la plus
importante des les qui le composent. Et pourtant, ne ft-ce que
par justice, il aurait d prendre aussi le nom de Cook, puisque le
clbre navigateur en a opr la reconnaissance en 1774.

C'est ce que le commodore Simco fait observer  Frascolin, lequel
trouve l'observation des plus logiques, ajoutant:

On pourrait galement l'appeler l'archipel Franais, car nous
sommes un peu en France aux Marquises.

En effet, un Franais a le droit de regarder ce groupe de onze
les ou lots comme une escadre de son pays, mouille dans les
eaux du Pacifique. Les plus grandes sont les vaisseaux de premire
classe _Nouka-Hiva_ et _Hiva-Oa_; les moyennes sont les croiseurs
de divers rangs, _Hiaou, Uapou, Uauka_; les plus petites sont les
avisos _Motane, Fatou-Hiva, Taou-Ata_, tandis que les lots ou les
attolons seraient de simples mouches d'escadre. Il est vrai, ces
les ne peuvent se dplacer comme le fait Standard-Island.

Ce fut le 1er mai 1842 que le commandant de la station navale du
Pacifique, le contre-amiral Dupetit-Thouars, prit, au nom de la
France, possession de cet archipel. Mille  deux mille lieues le
sparent soit de la cte amricaine, soit de la Nouvelle-Zlande,
soit de l'Australie, soit de la Chine, des Moluques ou des
Philippines. En ces conditions, l'acte du contre-amiral tait-il 
louer ou  blmer? On le blma dans l'opposition, on le loua dans
le monde gouvernemental. Il n'en reste pas moins que la France
dispose l d'un domaine insulaire, o nos btiments de grande
pche trouvent  s'abriter,  se ravitailler, et auquel le passage
de Panama, s'il est jamais ouvert, attribuera une importance
commerciale des plus relles. Ce domaine devait tre complt par
la prise de possession ou dclaration de protectorat des les
Pomotou, des les de la Socit, qui en forment le prolongement
naturel. Puisque l'influence britannique s'tend sur les parages
du nord-ouest de cet immense ocan, il est bon que l'influence
franaise vienne la contre-balancer dans les parages du sud-est.

Mais, demande Frascolin  son complaisant cicrone, est-ce que
nous avons l des forces militaires de quelque valeur?

-- Jusqu'en 1859, rpond le commodore Simco, il y avait  Nouka-
Hiva un dtachement de soldats de marine. Depuis que ce
dtachement a t retir, la garde du pavillon est confie aux
missionnaires, et ils ne le laisseraient pas amener sans le
dfendre.

-- Et actuellement?...

-- Vous ne trouverez plus  Taio-Ha qu'un rsident, quelques
gendarmes et soldats indignes, sous les ordres d'un officier qui
remplit aussi les fonctions de juge de paix...

-- Pour les procs des naturels?...

-- Des naturels et des colons.

-- Il y a donc des colons  Nouka-Hiva?...

-- Oui... deux douzaines.

-- Pas mme de quoi former une symphonie, ni mme une harmonie, et
 peine une fanfare!

Il est vrai, si l'archipel des Marquises, qui s'tend sur cent
quatre-vingt-quinze milles de longueur et sur quarante-huit milles
de largeur, couvre une aire de treize mille kilomtres
superficiels, sa population ne comprend pas vingt-quatre mille
indignes. Cela fait donc un colon pour mille habitants.

Cette population marquisane est-elle destine  s'accrotre, alors
qu'une nouvelle voie de communication aura t perce entre les
deux Amriques? L'avenir le dira. Mais, en ce qui concerne la
population de Standard-Island, le nombre de ses habitants s'est
augment depuis quelques jours par le sauvetage des Malais du
ketch, opr dans la soire du 5 aot.

Ils sont dix, plus leur capitaine, -- un homme  figure nergique,
comme il a t dit. g d'une quarantaine d'annes, ce capitaine
se nomme Sarol. Ses matelots sont de solides gaillards, de cette
race originaire des les extrmes de la Malaisie occidentale.
Trois mois avant, ce Sarol les avait conduits  Honolulu avec une
cargaison de coprah. Lorsque Standard-Island y vint faire une
relche de dix jours, l'apparition de cette le artificielle ne
laissa pas d'exciter leur surprise, ainsi qu'il arrivait dans tous
les archipels. S'ils ne la visitrent point, car cette
autorisation ne s'obtenait que trs difficilement, on n'a pas
oubli que leur ketch prit souvent la mer, afin de l'observer de
plus prs, la contournant  une demi-encablure de son primtre.
La prsence obstine de ce navire n'avait pu exciter aucun
soupon, et son dpart d'Honolulu, quelques heures aprs le
commodore Simco, n'en excita pas davantage. D'ailleurs et-il
fallu s'inquiter de ce btiment d'une centaine de tonneaux, mont
par une dizaine d'hommes? Non, sans doute, et peut-tre fut-ce un
tort...

Lorsque le coup de canon attira l'attention de l'officier de
Tribord-Harbour, le ketch ne se trouvait qu' deux o trois
milles. La chaloupe de sauvetage, s'tant porte  son secours,
arriva  temps pour recueillir le capitaine et son quipage.

Ces Malais parlent couramment la langue anglaise, -- ce qui ne
saurait tonner de la part d'indignes de l'Ouest-Pacifique, o,
ainsi que nous l'avons mentionn, la prpondrance britannique est
acquise sans conteste. On apprend donc  quel accident de mer ils
ont d de s'tre trouvs en dtresse. Et mme, si la chaloupe
avait tard de quelques minutes, ces onze Malais eussent disparu
dans les profondeurs de l'Ocan.

Au dire de ces hommes, vingt-quatre heures avant, pendant la nuit
du 4 au 5 aot, le ketch avait t abord par un steamer en grande
marche. Bien qu'il et ses feux de position, le capitaine Sarol
n'avait pas t aperu. La collision dut tre si lgre pour le
steamer que celui-ci n'en ressentit rien, parat-il, puisqu'il
continua sa route,  moins toutefois, -- fait qui malheureusement
n'est pas rare, -- qu'il et prfr, en filant  toute vapeur,
se dbarrasser de rclamations coteuses et dsagrables.

Mais ce choc, insignifiant pour un btiment de fort tonnage, dont
la coque de fer est lance avec une vitesse considrable, fut
terrible pour le navire malais. Coup  l'avant du mt de misaine,
on ne s'expliquait gure qu'il n'et pas coul immdiatement. Il
se maintint cependant  fleur d'eau, et les hommes restrent
accrochs aux pavois. Si la mer et t mauvaise, pas un n'aurait
pu rsister aux lames balayant cette pave. Par bonne chance, le
courant la dirigea vers l'est, et la rapprocha de Standard-Island.

Toutefois, lorsque le commodore interroge le capitaine Sarol, il
manifeste son tonnement que le ketch,  demi-submerg, ait driv
jusqu'en vue de Tribord-Harbour.

Je ne le comprends pas non plus, rpond le Malais. Il faut que
votre le ait fait peu de route depuis vingt-quatre heures?...

-- C'est la seule explication possible, rplique le commodore
Simco. Il n'importe, aprs tout. On vous a sauvs, c'est
l'essentiel. Il tait temps, d'ailleurs. Avant que la chaloupe se
ft loigne d'un quart de mille, le ketch avait coul  pic.

Tel est le rcit que le capitaine Sarol a fait d'abord 
l'officier qui excutait le sauvetage, puis au commodore Simco,
puis au gouverneur Cyrus Bikerstaff, aprs qu'on eut donn tous
les secours dont son quipage et lui paraissaient avoir le plus
pressant besoin.

Se pose alors la question du rapatriement des naufrags. Ils
faisaient voile vers les Nouvelles-Hbrides, lorsque la collision
s'est produite. Standard-Island, qui descend au sud-est, ne peut
modifier son itinraire et obliquer vers l'ouest. Cyrus Bikerstaff
offre donc aux naufrags de les dbarquer  Nouka-Hiva, o ils
attendront le passage d'un btiment de commerce en charge pour les
Nouvelles-Hbrides.

Le capitaine et ses hommes se regardent. Ils semblent fort
dsols. Cette proposition afflige ces pauvres gens, sans
ressources, dpouills de tout ce qu'ils possdaient avec le ketch
et sa cargaison. Attendre aux Marquises, c'est s'exposer  y
demeurer un temps interminable, et comment y vivront-ils?

Monsieur le gouverneur, dit le capitaine d'un ton suppliant, vous
nous avez sauvs, et nous ne savons comment vous prouver notre
reconnaissance... Et pourtant nous vous demandons encore d'assurer
notre retour dans des conditions meilleures...

-- Et de quelle manire?... rpond Cyrus Bikerstaff.

--  Honolulu, on disait que Standard-Island, aprs s'tre dirige
vers les parages du sud, devait visiter les Marquises, les
Pomotou, les les de la Socit, puis gagner l'ouest du
Pacifique...

-- Cela est vrai, dit le gouverneur, et trs probablement elle
s'avancera jusqu'aux les Fidji avant de revenir  la baie
Madeleine.

-- Les Fidji, reprend le capitaine, c'est un archipel anglais, o
nous trouverions aisment  nous faire rapatrier pour les
Nouvelles-Hbrides, qui en sont peu loignes... et si vous
vouliez nous garder jusque-l...

-- Je ne puis rien vous promettre  cet gard, rpondit le
gouverneur. Il nous est interdit d'accorder passage  des
trangers. Attendons notre arrive  Nouka-Hiva. Je consulterai
l'administration de Madeleine-bay par le cble, et, si elle
consent, nous vous conduirons aux Fidji, d'o votre rapatriement
sera en effet plus facile.

Telle est la raison pour laquelle les Malais sont installs  bord
de Standard-Island, lorsqu'elle se montre en vue des Marquises 
la date du 29 aot.

Cet archipel est situ sur le parcours des alizs. Mme gisement
pour les archipels des Pomotou et de la Socit, auxquels ces
vents assurent une temprature modre sous un climat salubre.

C'est devant le groupe du nord-ouest que le commodore Simco se
prsente ds les premires heures de la matine. Il a d'abord
connaissance d'un attolon sablonneux que les cartes dsignent sous
le nom d'lot de corail, et contre lequel la mer, pousse par les
courants, dferle avec une extrme violence.

Cet attolon laiss sur bbord, les vigies ne tardent pas 
signaler une premire le, Fetouou, trs accore, ceinte de
falaises verticales de quatre cents mtres. Au del, c'est Hiaou,
haute de six cents mtres, d'un aspect aride de ce ct, tandis
que de l'autre, frache et verdoyante, elle offre deux anses
praticables aux petits btiments.

Frascolin, Yverns, Pinchinat, abandonnant Sbastien Zorn  sa
mauvaise humeur permanente, ont pris place sur la tour, en
compagnie d'Ethel Simco et de plusieurs de ses officiers. On ne
s'tonnera pas que ce nom d'Hiaou ait excit Son-Altesse  mettre
quelques onomatopes bizarres.

Bien sr, dit-il, c'est une colonie de chats qui habite cette
le, avec un matou pour chef...

Hiaou reste sur bbord. On ne doit pas y relcher, et l'on prend
direction vers la principale le du groupe, dont le nom lui a t
donn, et auquel va s'ajouter temporairement cette extraordinaire
Standard-Island.

Le lendemain 30 aot, ds l'aube, nos Parisiens sont revenus 
leur poste. Les hauteurs de Nouka-Hiva avaient t visibles dans
la soire prcdente. Par beau temps, les chanes de montagne de
cet archipel se montrent  une distance de dix-huit  vingt
lieues, car l'altitude de certaines cimes dpasse douze cents
mtres, se dessinant comme un dos gigantesque suivant la longueur
de l'le.

Vous remarquerez, dit le commodore Simco  ses htes, une
disposition gnrale  tout cet archipel. Ses sommets sont d'une
nudit au moins singulire sous cette zone, tandis que la
vgtation, qui prend naissance aux deux tiers des montagnes,
pntre au fond des ravins et des gorges, et se dploie
magnifiquement jusqu'aux grves blanches du littoral.

-- Et pourtant, fait observer Frascolin, il semble que Nouka-Hiva
se drobe  cette rgle gnrale, du moins en ce qui concerne la
verdure des zones moyennes. Elle parat strile...

-- Parce que nous l'accostons par le nord-ouest, rpond le
commodore Simco. Mais lorsque nous la contournerons au sud, vous
serez surpris du contraste. Partout, des plaines verdoyantes, des
forts, des cascades de trois cents mtres...

-- Eh! s'crie Pinchinat, une masse d'eau qui tomberait du sommet
de la tour Eiffel, cela mrite considration!... Le Niagara en
serait jaloux...

-- Point! riposte Frascolin. Il se rattrape sur la largeur, et sa
chute se dveloppe sur neuf cents mtres depuis la rive amricaine
jusqu' la rive canadienne... Tu le sais bien, Pinchinat, puisque
nous l'avons visit...

-- C'est juste, et je fais mes excuses au Niagara! rpond Son
Altesse. Ce jour-l, Standard-Island longe les ctes de l'le  un
mille de distance. Toujours des talus arides montant jusqu'au
plateau central de Tovii, des falaises rocheuses qui semblent ne
prsenter aucune coupure. Nanmoins, au dire du navigateur Brown,
il y existait de bons mouillages, qui, en effet, ont t
ultrieurement dcouverts. En somme, l'aspect de Nouka-Hiva, dont
le nom voque de si gracieux paysages, est assez morne. Mais,
ainsi que l'ont justement relat MM. V. Dumoulin et Desgraz,
compagnons de Dumont d'Urville pendant son voyage au ple sud et
dans l'Ocanie, toutes les beauts naturelles sont confines dans
l'intrieur des baies, dans les sillons forms par les
ramifications de la chane des monts qui s'lvent au centre de
l'le. Aprs avoir suivi ce littoral dsert, au del de l'angle
aigu qu'il projette vers l'ouest, Standard-Island modifie
lgrement sa direction en diminuant la vitesse des hlices de
tribord, et vient doubler le cap Tchitchagoff, ainsi nomm par le
navigateur russe Krusenstern. La cte se creuse alors en dcrivant
un arc allong, au milieu duquel un troit goulet donne accs au
port de Taioa ou d'Akani, dont l'une des anses offre un abri sr
contre les plus redoutables temptes du Pacifique.

Le commodore Simco ne s'y arrte pas. Il y a au sud deux autres
baies, celle d'Anna-Maria ou Taio-Ha au centre, et celle de
Comptroller ou des Tapis, au revers du cap Martin, pointe extrme
du sud-est de l'le. C'est devant Taio-Ha que l'on doit faire une
relche d'une douzaine de jours.

 peu de distance du rivage de Nouka-Hiva, la sonde accuse de
grandes profondeurs. Aux abords des baies, on peut encore mouiller
par quarante ou cinquante brasses. Donc facilit de rallier de
trs prs la baie de Taio-Ha, et c'est ce qui est fait dans
l'aprs-midi du 31 aot.

Ds qu'on est en vue du port, des dtonations retentissent sur la
droite, et une fume tourbillonnante s'lve au-dessus des
falaises de l'est.

H! dit Pinchinat, voici que l'on tire le canon pour fter notre
arrive...

-- Non, rpond le commodore Simco. Ni les Tas ni les Happas, les
deux principales tribus de l'le, ne possdent une artillerie
capable de rendre mme de simples saluts. Ce que vous entendez,
c'est le bruit de la mer qui s'engouffre dans les profondeurs
d'une caverne  mi-rivage du cap Martin, et cette fume n'est que
l'embrun des lames rejetes au dehors.

-- Je le regrette, rpond Son Altesse, car un coup de canon, c'est
un coup de chapeau.

L'le de Nouka-Hiva possde plusieurs noms, -- on pourrait dire
plusieurs noms de baptme -- dus aux divers parrains qui l'ont
successivement baptise: le Fdrale par Ingraham, le Beaux par
Marchand, le Sir Henry Martin par Hergert, le Adam par Roberts,
le Madison par Porter. Elle mesure dix-sept milles de l'est 
l'ouest, et dix milles du nord au sud, soit une circonfrence de
cinquante-quatre milles environ. Son climat est salubre. Sa
temprature gale celle des zones intertropicales, avec le
temprament qu'apportent les vents alizs.

Sur ce mouillage, Standard-Island n'aura jamais  redouter les
formidables coups de vent et les cataractes pluviales, car elle
n'y doit relcher que d'avril  octobre, alors que dominent les
vents secs d'est  sud-est, ceux que les indignes nomment
tuatuka. C'est en octobre qu'on subit la plus forte chaleur, en
novembre et dcembre la plus forte scheresse. Aprs quoi, d'avril
 octobre, les courants ariens rgnent depuis l'est jusqu'au
nord-est.

Quant  la population de l'archipel des Marquises, il a fallu
revenir des exagrations des premiers dcouvreurs, qui l'ont
estime  cent mille habitants.

lise Reclus, s'appuyant sur des documents srieux, ne l'value
pas  six mille mes pour tout le groupe, et c'est Nouka-Hiva qui
en compte la plus grande part. Si, du temps de Dumont d'Urville,
le nombre des Nouka-Hiviens a pu s'lever  huit mille habitants,
diviss en Tas, Happas, Taionas et Tapis, ce nombre n'a cess de
dcrotre. D'o rsulte ce dpeuplement? des exterminations
d'indignes par les guerres, de l'enlvement des individus mles
pour les plantations pruviennes, de l'abus des liqueurs fortes,
et enfin, pourquoi ne pas l'avouer? de tous les maux qu'apport la
conqute, mme lorsque les conqurants appartiennent aux races
civilises.

Au cours de cette semaine de relche, les Milliardais font de
nombreuses visites  Nouka-Hiva. Les principaux Europens les leur
rendent, grce  l'autorisation du gouverneur, qui leur a donn
libre accs  Standard-Island.

De leur ct, Sbastien Zorn et ses camarades entreprennent de
longues excursions, dont l'agrment les paie amplement de leurs
fatigues.

La baie de Taio-Ha dcrit un cercle, coup par son troit goulet,
dans lequel Standard-Island n'et pas trouv place, d'autant moins
que cette baie est sectionne par deux plages de sable. Ces plages
sont spares par une sorte de morne aux rudes escarpements, o se
dressent encore les restes d'un fort construit par Porter en 1812.
C'tait  l'poque o ce marin faisait la conqute de l'le, alors
que le camp amricain occupait la plage de l'est, -- prise de
possession qui ne fut pas ratifie par le gouvernement fdral.

En fait de ville, sur la plage oppose, nos Parisiens ne trouvent
qu'un modeste village, les habitations marquisanes tant, pour la
plupart, disperses sous les arbres. Mais quelles admirables
valles y aboutissent, -- entre autres celle de Taio-Ha, dont les
Nouka-Hiviens ont surtout fait choix pour y tablir leurs
demeures! C'est un plaisir de s'engager  travers ces massifs de
cocotiers, de bananiers, de casuarinas, de goyaviers, d'arbres 
pain, d'hibiscus et de tant d'autres essences, emplies d'une sve
dbordante. Les touristes sont hospitalirement accueillis dans
ces cases. L o ils auraient peut-tre t dvors un sicle plus
tt, ils purent apprcier ces galettes faites de bananes et de la
pte du mei, l'arbre  pain, cette fcule jauntre du taro, douce
lorsqu'elle est frache, aigrelette lorsqu'elle est rassise, les
racines comestibles du tacca. Quant au haua, espce de grande raie
qui se mange crue, et aux filets de requin, d'autant plus estims
que la pourriture les gagne, ils refusrent positivement d'y
mettre la dent.

Athanase Dormus les accompagne quelquefois dans leurs promenades.
L'anne prcdente, ce bonhomme a visit cet archipel et leur sert
de guide. Peut-tre n'est-il trs fort ni en histoire naturelle ni
en botanique, peut-tre confond-il le superbe spondias cytherea,
dont les fruits ressemblent  la pomme, avec le pandanus
odoratissimus, qui justifie cette pithte superlative, avec le
casuarina dont le bois a la duret du fer, avec l'hibiscus dont
l'corce fournit des vtements aux indignes, avec le papayer,
avec le gardnia florida? Il est vrai, le quatuor n'a pas besoin
de recourir  sa science un peu suspecte, quand la flore
marquisane leur prsente de magnifiques fougres, de superbes
polypodes, ses rosiers de Chine aux fleurs rouges et blanches, ses
gramines, ses solanes, entre autres le tabac, ses labies 
grappes violettes, qui forment la parure recherche des jeunes
Nouka-Hiviennes, ses ricins hauts d'une dizaine de pieds, ses
dracnas, ses cannes  sucre, ses orangers, ses citronniers, dont
l'importation assez rcente russit  merveille dans ces terres
imprgnes des chaleurs estivales et arroses des multiples rios
descendus des montagnes.

Et, un matin, lorsque le quatuor s'est lev au del du village
des Tas, en ctoyant un torrent, jusqu'au sommet de la chane,
lorsque, sous ses pieds, devant ses yeux, se dveloppent les
valles des Tas, des Tapis et des Happas, un cri d'admiration
lui chappe! S'il avait eu ses instruments, il n'aurait pas
rsist au dsir de rpondre par l'excution d'un chef-d'oeuvre
lyrique au spectacle de ces chefs-d'oeuvre de la nature! Sans
doute, les excutants n'eussent t entendus que de quelques
couples d'oiseaux! Mais elle est si jolie la colombe kurukuru qui
vole  ces hauteurs, si charmante, la petite salangane, et il
balaie l'espace d'une aile si capricieuse, le phaton, hte
habituel de ces gorges nouka-hiviennes!

D'ailleurs, nul reptile venimeux  redouter au plus profond de ces
forts. On ne fait attention ni aux boas, longs de deux pieds 
peine, aussi inoffensifs qu'une couleuvre, ni aux simques dont la
queue d'azur se confond avec les fleurs.

Les indignes offrent un type remarquable. On retrouve en eux le
caractre asiatique, -- ce qui leur assigne une origine trs
diffrente des autres peuplades ocaniennes. Ils sont de taille
moyenne, acadmiquement proportionns, trs musculeux, larges de
poitrine. Ils ont les extrmits fines, la figure ovale, le front
lev, les yeux noirs  longs cils, le nez aquilin, les dents
blanches et rgulires, le teint ni rouge ni noir, bistr comme
celui des Arabes, une physionomie empreinte  la fois de gat et
de douceur.

Le tatouage a presque entirement disparu, -- ce tatouage qui
s'obtenait non par entailles  la peau, mais par piqres,
saupoudres du charbon de l'aleurite triloba. Il est maintenant
remplac par la cotonnade des missionnaires.

Trs beaux, ces hommes, dit Yverns, moins peut-tre qu'
l'poque o ils taient simplement vtus de leurs pagnes, coiffs
de leurs cheveux, brandissant l'arc et les flches!

Cette observation est prsente pendant une excursion  la baie
Comptroller, en compagnie du gouverneur. Cyrus Bikerstaff a dsir
conduire ses htes  cette baie, divise en plusieurs ports, comme
l'est La Valette, et, sans doute, entre les mains des Anglais,
Nouka-Hiva serait devenue une Malte de l'ocan Pacifique. En cette
rgion s'est concentre la peuplade des Happas, entre les gorges
d'une campagne fertile, avec une petite rivire alimente par une
cascade retentissante. L fut le principal thtre de la lutte de
l'Amricain Porter contre les indignes.

L'observation d'Yverns demandait une rponse, et le gouverneur la
fait en disant:

Peut-tre avez-vous raison, monsieur Yverns. Les Marquisans
avaient plus grand air avec le pagne, le maro et le paro aux
couleurs clatantes, le ahu bun, sorte d'charpe volante, et le
tiputa, sorte de poncho mexicain. Il est certain que le costume
moderne ne leur sied gure! Que voulez-vous? Dcence est
consquence de civilisation! En mme temps que nos missionnaires
s'appliquent  instruire les indignes, ils les encouragent  se
vtir d'une faon moins rudimentaire.

-- N'ont-ils pas raison, commodore?

-- Au point de vue des convenances, oui! Au point de vue
hyginique, non! Depuis qu'ils sont habills plus dcemment, les
Nouka-Hiviens et autres insulaires ont, n'en doutez pas, perdu de
leur vigueur native, et aussi de leur gat naturelle. Ils
s'ennuient, et leur sant en a souffert. Ils ignoraient autrefois
les bronchites, les pneumonies, la phtisie...

-- Et depuis qu'ils ne vont plus tout nus, ils s'enrhument...
s'crie Pinchinat.

-- Comme vous dites! Il y a l une srieuse cause de dprissement
pour la race.

-- D'o je conclus, reprend son Altesse, qu'Adam et ve n'ont
ternu que le jour o ils ont port robes et pantalons, aprs
avoir t chasss du Paradis terrestre, -- ce qui nous a valu, 
nous, leurs enfants dgnrs et responsables, des fluxions de
poitrine!

-- Monsieur le gouverneur, interroge Yverns, il nous a sembl que
les femmes taient moins belles que les hommes dans cet
archipel...

-- Ainsi que dans les autres, rpond Cyrus Bikerstaff, et ici,
cependant, vous voyez le type le plus accompli des Ocaniennes.
N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi de nature commune aux races qui
se rapprochent de l'tat sauvage? N'en est-il pas ainsi du rgne
animal, o la faune, au point de vue de la beaut physique, nous
montre presque invariablement les mles suprieurs aux femelles?

-- Eh! s'crie Pinchinat, il faut venir aux antipodes pour faire
de pareilles observations, et voil ce que nos jolies Parisiennes
ne voudront jamais admettre!

Il n'existe que deux classes dans la population de Nouka-Hiva, et
elles sont soumises  la loi du tabou. Cette loi fut invente par
les forts contre les faibles, par les riches contre les pauvres,
afin de sauvegarder leurs privilges et leurs biens. Le tabou a le
blanc pour couleur, et aux objets tabous, lieu sacr, monument
funraire, maisons de chefs, les petites gens n'ont pas le droit
de toucher. De l, une classe taboue,  laquelle appartiennent
les prtres, les sorciers ou touas, les akarkis ou chefs civils,
et une classe non taboue, o sont relgus la plupart des femmes
ainsi que le bas peuple. En outre, non seulement il n'est pas
permis de porter la main sur un objet protg par le tabou, mais
il est mme interdit d'y porter ses regards.

Et cette rgle, ajoute Cyrus Bikerstaff, est si svre aux
Marquises, comme aux Pomotou, comme aux les de la Socit, que je
ne vous conseillerais pas, messieurs, de jamais l'enfreindre.

-- Tu entends, mon brave Zorn! dit Frascolin. Veille  tes mains,
veille  tes yeux! Le violoncelliste se contente de hausser les
paules, en homme que ces choses n'intressent aucunement. Le 5
septembre, Standard-Island a quitt le mouillage de Tao-Ha. Elle
laisse dans l'est l'le de Houa-Houna (Kahuga), la plus orientale
du premier groupe, dont on n'aperoit que les lointaines hauteurs
verdoyantes, et  laquelle les plages font dfaut, son primtre
n'tant form que de falaises coupes  pic. Il va sans dire qu'en
passant le long de ces les, Standard-Island a soin de modrer son
allure, car une telle masse, lance  toute vitesse, produirait
une sorte de raz de mare qui jetterait les embarcations  la cte
et inonderait le littoral. On se tient  quelques encablures
seulement de Uapou, d'un aspect remarquable, car elle est hrisse
d'aiguilles basaltiques. Deux anses, nommes, l'une, baie
Possession, et l'autre, baie de Bon-Accueil, indiquent qu'elles
ont eu un Franais pour parrain. C'est l, en effet, que le
capitaine Marchand arbora le drapeau de la France. Au del, Ethel
Simco, s'engageant  travers les parages du second groupe, se
dirige vers Hiva-Oa, l'le Dominica suivant l'appellation
espagnole. La plus vaste de l'archipel, d'origine volcanique, elle
mesure une priphrie de cinquante-six milles. On peut observer
trs distinctement ses falaises, tailles dans une roche noirtre,
et les cascades qui se prcipitent des collines centrales,
revtues d'une vgtation puissante. Un dtroit de trois milles
spare cette le de Taou-Ata. Comme Standard-Island n'aurait pu
trouver assez de large pour y passer, elle doit contourner Taou-
Ata par l'ouest, o la baie Madre de Dios, -- baie Rsolution, de
Cook, -- reut les premiers navires europens. Cette le gagnerait
 tre moins rapproche de sa rivale Hiva-Oa. Peut-tre alors, la
guerre tant plus difficile de l'une  l'autre, les peuplades ne
pourraient prendre contact et se dcimer avec l'entrain qu'elles y
apportent encore. Aprs avoir relev  l'est le gisement de
Motane, strile, sans abri, sans habitants, le commodore Simco
prend direction vers Fatou-Hiva, ancienne le de Cook. Ce n'est, 
vrai dire, qu'un norme rocher, o pullulent les oiseaux de la
zone tropicale, une sorte de pain de sucre mesurant trois milles
de circonfrence!

Tel est le dernier lot du sud-est que les Milliardais perdent de
vue dans l'aprs-midi du 9 septembre. Afin de se conformer  son
itinraire, Standard-Island met le cap au sud-ouest, pour rallier
l'archipel des Pomotou dont elle doit traverser la partie mdiane.

Le temps est toujours favorable, ce mois de septembre
correspondant au mois de mars de l'hmisphre boral.

Dans la matine du 11 septembre, la chaloupe de Bbord-Harbour a
recueilli une des boues flottantes,  laquelle se rattache un des
cbles de la baie Madeleine. Le bout de ce fil de cuivre, dont une
couche de gutta assure le complet isolement, est raccord aux
appareils de l'observatoire, et la communication tlphonique
s'tablit avec la cte amricaine.

L'administration de _Standard-Island Company_ est consulte sur la
question des naufrags du ketch malais. Autorisait-elle le
gouverneur  leur accorder passage jusqu'aux parages des Fidji, o
leur rapatriement pourrait s'oprer dans des conditions plus
rapides et moins coteuses?

La rponse est favorable. Standard-Island a mme la permission de
se porter vers l'ouest jusqu'aux Nouvelles-Hbrides, afin d'y
dbarquer les naufrags, si les notables de Milliard-City n'y
voient pas d'inconvnient.

Cyrus Bikerstaff informe de cette dcision le capitaine Sarol, et
celui-ci prie le gouverneur de transmettre ses remerciements aux
administrateurs de la baie Madeleine.




XII -- Trois semaines aux Pomotou


En vrit, le quatuor ferait preuve d'une rvoltante ingratitude
envers Calistus Munbar s'il ne lui tait pas reconnaissant de
l'avoir, mme un peu tratreusement, attir sur Standard-Island.
Qu'importe le moyen dont le surintendant s'est servi pour faire
des artistes parisiens les htes fts, aduls et grassement
rmunrs de Milliard-City! Sbastien Zorn ne cesse de bouder, car
on ne changera jamais un hrisson aux piquants acrs en une
chatte  la moelleuse fourrure. Mais Yverns, Pinchinat, Frascolin
lui-mme, n'auraient pu rver plus dlicieuse existence. Une
excursion, sans dangers ni fatigues,  travers ces admirables mers
du Pacifique! Un climat qui se conserve toujours sain, presque
toujours gal, grce aux changements de parages! Et puis, n'ayant
point  prendre parti dans la rivalit des deux camps, accepts
comme l'me chantante de l'le  hlice, reus chez la famille
Tankerdon et les plus distingues de la section bbordaise, comme
chez la famille Coverley et les plus notables de la section
tribordaise, traits avec honneur par le gouverneur et ses
adjoints  l'htel de ville, par le commodore Simco et ses
officiers  l'observatoire, par le colonel Stewart et sa milice,
prtant leur concours aux ftes du Temple comme aux crmonies de
Saint-Mary Church, trouvant des gens sympathiques dans les deux
ports, dans les usines, parmi les fonctionnaires et les employs,
nous le demandons  toute personne raisonnable, nos compatriotes
peuvent-ils regretter le temps o ils couraient les cits de la
rpublique fdrale, et quel est l'homme qui serait assez ennemi
de lui-mme pour ne pas leur porter envie?

Vous me baiserez les mains! avait dit le surintendant ds leur
premire entrevue.

Et, s'ils ne l'avaient pas fait, s'ils ne le firent pas, c'est
qu'il ne faut jamais baiser une main masculine.

Un jour, Athanase Dormus, le plus fortun des mortels s'il en
fut, leur dit:

Voil prs de deux ans que je suis  Standard-Island, et je
regretterais qu'il n'y en et pas soixante, si l'on m'assurait que
dans soixante ans j'y serai encore...

-- Vous n'tes pas dgot, rpond Pinchinat, avec vos prtentions
 devenir centenaire!

-- Eh! monsieur Pinchinat, soyez sr que j'atteindrai la centaine!
Pourquoi voulez-vous que l'on meure  Standard-Island?...

-- Parce que l'on meurt partout...

-- Pas ici, monsieur, pas plus qu'on ne meurt dans le paradis
cleste! Que rpondre  cela? Cependant il y avait bien, de temps
 autre, quelques gens malaviss qui passaient de vie  trpas,
mme sur cette le enchante. Et alors les steamers emportaient
leurs dpouilles jusqu'aux cimetires lointains de Madeleine-bay.
Dcidment, il est crit qu'on ne saurait tre compltement
heureux en ce bas monde. Pourtant il existe toujours quelques
points noirs  l'horizon. Il faut mme le reconnatre, ces points
noirs prennent peu  peu la forme de nuages fortement lectriss,
qui pourront avant longtemps provoquer orages, rafales et
bourrasques. Inquitante, cette regrettable rivalit des Tankerdon
et des Coverley, -- rivalit qui approche de l'tat aigu. Leurs
partisans font cause commune avec eux. Est-ce que les deux
sections seront un jour aux prises? Est-ce que Milliard-City est
menace de troubles, d'meutes, de rvolutions? Est-ce que
l'administration aura le bras assez nergique, et le gouverneur
Cyrus Bikerstaff la main assez ferme, pour maintenir la paix entre
ces Capulets et ces Montaigus d'une le  hlice?... On ne sait
trop. Tout est possible de la part de rivaux dont l'amour-propre
parat tre sans limites.

Or, depuis la scne qui s'est produite au passage de la Ligne, les
deux Milliardaires sont ennemis dclars. Leurs amis les
soutiennent de part et d'autre. Tout rapport a cess entre les
deux sections. Du plus loin qu'on s'aperoit, on s'vite, et si
l'on se rencontre, quel change de gestes menaants, de regards
farouches! Le bruit s'est mme rpandu que l'ancien commerant de
Chicago et quelques Bbordais allaient fonder une maison de
commerce, qu'ils demandaient  la Compagnie l'autorisation de
crer une vaste usine, qu'ils y importeraient cent mille porcs, et
qu'ils les abattraient, les saleraient et iraient les vendre dans
les divers archipels du Pacifique...

Aprs cela, on croira volontiers que l'htel Tankerdon et l'htel
Coverley sont deux poudrires. Il suffirait d'une tincelle pour
les faire sauter, Standard-Island avec. Or, ne point oublier qu'il
s'agit d'un appareil flottant au-dessus des plus profonds abmes.
Il est vrai, cette explosion ne pourrait tre que toute morale,
s'il est permis de s'exprimer ainsi; mais elle risquerait d'avoir
pour consquence que les notables prendraient sans doute le parti
de s'expatrier. Voil une dtermination qui compromettrait
l'avenir et, trs probablement, la situation financire de la
_Standard-Island Company_!

Tout cela est gros de complications menaantes, sinon de
catastrophes matrielles. Et qui sait mme si ces dernires ne
sont pas  redouter?...

En effet, peut-tre les autorits, moins endormies dans une
scurit trompeuse, auraient-elles d surveiller de prs le
capitaine Sarol et ses Malais, si hospitalirement accueillis  la
suite de leur naufrage! Non pas que ces gens s'abandonnent  des
propos suspects, tant peu loquaces, vivant  l'cart, se tenant
en dehors de toutes relations, jouissant d'un bien-tre qu'ils
regretteront dans leurs sauvages Nouvelles-Hbrides! Y a-t-il donc
lieu de les souponner? Oui et non. Toutefois un observateur plus
veill constaterait qu'ils ne cessent de parcourir Standard-
Island, qu'ils tudient sans cesse Milliard-City, la disposition
de ses avenues, l'emplacement de ses palais et de ses htels,
comme s'ils cherchaient  en lever un plan exact. On les rencontre
 travers le parc et la campagne. Ils se rendent frquemment soit
 Bbord-Harbour, soit  Tribord-Harbour, observant les arrives
et les dparts des navires. On les voit, en de longues promenades,
explorer le littoral, o les douaniers sont, jour et nuit, de
faction, et visiter les batteries disposes  l'avant et 
l'arrire de l'le. Aprs tout, quoi de plus naturel? Ces Malais
dsoeuvrs peuvent-ils mieux employer le temps qu'en excursions,
et y a-t-il lieu de voir l quelque dmarche suspecte?

Cependant le commodore Simco gagne peu  peu vers le sud-ouest
sous petite allure. Yverns, comme si son tre se ft transform
depuis qu'il est devenu un mouvant insulaire, s'abandonne au
charme de cette navigation. Pinchinat et Frascolin le subissent
aussi. Que de dlicieuses heures passes au casino, en attendant
les concerts de quinzaine et les soires o on se les dispute 
prix d'or! Chaque matin, grce aux journaux de Milliard-City,
approvisionns de nouvelles fraches par les cbles, et de faits
divers datant de quelques jours par les steamers en service
rgulier, ils sont au courant de tout ce qui intresse dans les
deux continents, au quadruple point de vue mondain, scientifique,
artiste, politique. Et,  ce dernier point de vue, il faut
reconnatre que la presse anglaise de toute nuance ne cesse de
rcriminer contre l'existence de cette le ambulante, qui a pris
le Pacifique pour thtre de ses excursions. Mais, de telles
rcriminations, on les ddaigne  Standard-Island comme  la baie
Madeleine.

N'oublions pas de mentionner que, depuis quelques semaines dj,
Sbastien Zorn et ses camarades ont pu lire, sous la rubrique des
informations de l'tranger, que leur disparition a t signale
par les feuilles amricaines. Le clbre Quatuor Concertant, si
ft dans les tats de l'Union, si attendu de ceux qui n'ont pas
encore eu le bonheur de le possder, ne pouvait avoir disparu,
sans que cette disparition ne ft une grosse affaire. San-Digo ne
les a pas vus au jour indiqu, et San-Digo a jet le cri
d'alarme. On s'est inform, et de l'enqute a rsult cette
constatation, c'est que les artistes franais taient en cours de
navigation  bord de l'le  hlice, aprs un enlvement opr sur
le littoral de la Basse-Californie. Somme toute, comme ils n'ont
pas rclam contre cet enlvement, il n'y a point eu change de
notes diplomatiques entre la Compagnie et la Rpublique fdrale.
Quand il plaira au quatuor de reparatre sur le thtre de ses
succs, il sera le bien venu.

On comprend que les deux violons et l'alto ont impos silence au
violoncelle, lequel n'et pas t fch d'tre cause d'une
dclaration de guerre, qui et mis aux prises le nouveau continent
et le Joyau du Pacifique!

D'ailleurs, nos instrumentistes ont plusieurs fois crit en France
depuis leur embarquement forc. Leurs familles, rassures, leur
adressent de frquentes lettres, et la correspondance s'opre
aussi rgulirement que par les services postaux entre Paris et
New-York.

Un matin, -- le 17 septembre, -- Frascolin, install dans la
bibliothque du casino, prouve le trs naturel dsir de consulter
la carte de cet archipel des Pomotou, vers lequel il se dirige.
Des qu'il a ouvert l'atlas, ds que son oeil s'est port sur ces
parages de l'ocan Pacifique:

Mille chanterelles! s'crie-t-il, en monologuant, comment Ethel
Simco fera-t-il pour se dbrouiller dans ce chaos?... Jamais il
ne trouvera passage  travers cet amas d'lots et d'les!... Il y
en a des centaines!... Un vritable tas de cailloux au milieu
d'une mare!... Il touchera, il s'chouera, il accrochera sa
machine  cette pointe, il la crvera sur cette autre!... Nous
finirons par demeurer  l'tat sdentaire dans ce groupe plus
fourmillant que notre Morbihan de la Bretagne!

Il a raison, le raisonnable Frascolin. Le Morbihan ne compte que
trois cent soixante-cinq les, -- autant que de jours dans
l'anne, -- et, sur cet archipel des Pomotou, on ne serait pas
gn d'en relever le double. Il est vrai, la mer qui les baigne
est circonscrite par une ceinture de rcifs corallignes, dont la
circonfrence n'est pas infrieure  six cent cinquante lieues,
suivant lise Reclus.

Nanmoins, en observant la carte de ce groupe, il est permis de
s'tonner qu'un navire, et a _fortiori_ un appareil marin tel que
Standard-Island, ose s'aventurer  travers cet archipel. Compris
entre les dix-septime et vingt-huitime parallles sud, entre les
cent trente-quatrime et cent quarante-septime mridiens ouest,
il se compose d'un millier d'les et d'lots, -- on a dit sept
cents au juger -- depuis Mata-Hiva jusqu' Pitcairn.

Il n'est donc pas surprenant que ce groupe ait reu diverses
qualifications: entre autres, celles d'archipel Dangereux ou de
mer Mauvaise. Grce  la prodigalit gographique dont l'ocan
Pacifique a le privilge, il s'appelle aussi les Basses, les
Tuamotou, ce qui signifie les loignes, les Mridionales,
les de la Nuit, Terres mystrieuses. Quant au nom de Pomotou ou
Pamautou, qui signifie les Soumises, une dputation de
l'archipel, runie en 1850  Papaet la capitale de Tati, a
protest contre cette dnomination. Mais, quoique le gouvernement
franais, dfrant en 1852  cette protestation, ait choisi, entre
tous ces noms, celui de Tuamotou, mieux vaut garder, en ce rcit,
l'appellation plus connue de Pomotou.

Cependant, si dangereuse que puisse tre cette navigation, le
commodore Simco n'hsite pas. Il a une telle habitude de ces
mers, que l'on peut s'en fier  lui. Il manoeuvre son le comme un
canot. Il la fait virer sur place. On dirait qu'il la conduit  la
godille. Frascolin peut tre rassur pour Standard-Island: les
pointes de Pomotou n'effleureront mme pas sa carne d'acier.

Dans l'aprs-midi du 19, les vigies de l'observatoire ont signal
les premiers mergements du groupe  une douzaine de milles. En
effet, ces les sont extrmement basses. Si quelques-unes
dpassent le niveau de la mer d'une quarantaine de mtres,
soixante-quatorze ne sortent que d'une demi-toise, et seraient
noyes deux fois par vingt-quatre heures, si les mares n'taient
pas  peu prs nulles. Les autres ne sont que des attols, entours
de brisants, des bancs corallignes d'une aridit absolue, de
simples rcifs, rgulirement orients dans le mme sens que
l'archipel.

C'est par l'est que Standard-Island attaque le groupe, afin de
rallier l'le Anaa que Fakarava a remplace comme capitale, depuis
qu'Anaa a t en partie dtruite par le terrible cyclone de 1878,
-- lequel fit prir un grand nombre de ses habitants, et porta ses
ravages jusqu' l'le de Kaukura.

C'est d'abord Vahitahi, qui est releve  trois milles au large.
Les prcautions les plus minutieuses sont prises dans ces parages,
les plus dangereux de l'archipel,  cause des courants et de
l'extension des rcifs vers l'est. Vahitahi n'est qu'un
amoncellement de corail, flanqu de trois lots boiss, dont celui
du nord est occup par le principal village.

Le lendemain, on aperoit l'le d'Akiti, avec ses rcifs tapisss
de prionia, de pourpier, d'une herbe rampante  teinte jauntre,
de bourrache velue. Elle diffre des autres en ce qu'elle ne
possde pas de lagon intrieur. Si elle est visible d'une assez
grande distance, c'est que sa hauteur au-dessus du niveau
ocanique est suprieure  la moyenne.

Le jour suivant, autre le un peu plus importante, Amanu, dont le
lagon est en communication avec la mer par deux passes de la cte
nord-ouest.

Tandis que la population milliardaise ne demande qu' se promener
indolemment au milieu de cet archipel qu'elle a visit l'anne
prcdente, se contentant d'admirer ses merveilles au passage,
Pinchinat, Frascolin, Yverns, se seraient fort accommods de
quelques relches, pendant lesquelles ils auraient pu explorer ces
les dues au travail des polypiers, c'est--dire artificielles...
comme Standard-Island...

Seulement, fait observer le commodore Simco, la ntre a la
facult de se dplacer...

-- Elle l'a trop, rplique Pinchinat, puisqu'elle ne s'arrte
nulle part!

-- Elle s'arrtera aux les Hao, Anaa, Fakarava, et vous aurez,
messieurs, tout le loisir de les parcourir.

Interrog sur le mode de formation de ces les, Ethel Simco se
range  la thorie la plus gnralement admise; c'est que, dans
cette partie du Pacifique, le fond sous-marin a d graduellement
s'abaisser d'une trentaine de mtres. Les zoophytes, les polypes,
ont trouv, sur les sommets immergs, une base assez solide pour
tablir leurs constructions de corail. Peu  peu, ces
constructions se sont tages, grce au travail de ces infusoires,
qui ne sauraient fonctionner  une profondeur plus considrable.
Elles ont mont  la surface, elles ont form cet archipel, dont
les les peuvent se classer en barrires, franges et attelions ou
plutt attol, -- nom indien de celles qui sont pourvues de lagons
intrieurs. Puis des dbris, rejets par les lames, ont form un
humus. Des graines ont t apportes par les vents; la vgtation
est apparue sur ces anneaux corallignes. La marge calcaire s'est
revtue d'herbes et de plantes, hrisse d'arbustes et d'arbres,
sous l'influence d'un climat intertropical.

Et qui sait? dit Yverns, dans un lan de prophtique
enthousiasme, qui sait si le continent, qui fut englouti sous les
eaux du Pacifique, ne reparatra pas un jour  sa surface,
reconstruit par ces myriades d'animalcules microscopiques? Et
alors, sur ces parages actuellement sillonns par les voiliers et
les steamers, fileront  toute vapeur des trains express qui
relieront l'ancien et le nouveau monde...

-- Dmanche... dmanche, mon vieil Isae! rplique cet
irrespectueux de Pinchinat.

Ainsi que l'avait dit le commodore Simco, Standard-Island vient
s'arrter le 23 septembre, devant l'le Hao qu'elle a pu approcher
d'assez prs par ces grands fonds. Ses embarcations y conduisent
quelques visiteurs  travers la passe qui,  droite, s'abrite sous
un rideau de cocotiers. Il faut faire cinq milles pour atteindre
le principal village, situ sur une colline. Ce village ne compte
gure que deux  trois cents habitants, pour la plupart pcheurs
de nacre, employs comme tels par des maisons tatiennes. L
abondent ces pandanus et ces myrtes mikimikis, qui furent les
premiers arbres d'un sol, o poussent maintenant la canne  sucre,
l'ananas, le taro, le prionia, le tabac, et surtout le cocotier,
dont les immenses palmeraies de l'archipel contiennent plus de
quarante mille.

On peut dire que cet arbre providentiel russit presque sans
culture. Sa noix sert  l'alimentation habituelle des indignes,
tant bien suprieure en substances nutritives aux fruits du
pandanus. Avec elle, ils engraissent leurs porcs, leurs volailles,
et aussi leurs chiens, dont les ctelettes et les filets sont
particulirement gots. Et puis, la noix de coco donne encore une
huile prcieuse, quand, rpe, rduite en pulpe, sche au soleil,
elle est soumise  la pression d'une mcanique assez rudimentaire.
Les navires emportent des cargaisons de ces coprahs sur le
continent, o les usines les traitent d'une faon plus fructueuse.

Ce n'est pas  Hao qu'il faut juger de la population pomotouane.
Les indignes y sont trop peu nombreux. Mais, o le quatuor a pu
l'observer avec quelque avantage, c'est  l'le d'Anaa, devant
laquelle Standard-Island arrive le matin du 27 septembre.

Anaa n'a montr que d'une courte distance ses massifs boiss d'un
superbe aspect. L'une des plus grandes de l'archipel, elle compte
dix-huit milles de longueur sur neuf de largeur mesurs  sa base
madrporique.

On a dit qu'en 1878, un cyclone avait ravag cette le, ce qui a
ncessit le transport de la capitale de l'archipel  Fakarava.
Cela est vrai, bien que, sous ce climat si puissant de la zone
tropicale, il tait prsumable que la dvastation se rparerait en
quelques annes. En effet, redevenue aussi vivante qu'autrefois,
Anaa possde actuellement quinze cents habitants. Cependant elle
est infrieure  Fakarava, sa rivale, pour une raison qui a son
importance, c'est que la communication entre la mer et le lagon ne
peut se faire que par un troit chenal, sillonn de remous de
l'intrieur  l'extrieur, dus  la surlvation des eaux. 
Fakarava, au contraire, le lagon est desservi par deux larges
passes au nord et au sud. Toutefois, nonobstant que le principal
march d'huile de coco ait t transport dans cette dernire le,
Anaa, plus pittoresque, attire toujours la prfrence des
visiteurs.

Ds que Standard-Island a pris son poste de relche dans
d'excellentes conditions, nombre de Milliardais se font
transporter  terre. Sbastien Zorn et ses camarades sont des
premiers, le violoncelliste ayant accept de prendre part 
l'excursion.

Tout d'abord, ils se rendent au village de Tuahora, aprs avoir
tudi dans quelles conditions s'tait forme cette le, --
formation commune  toutes celles de l'archipel. Ici, la marge
calcaire, la largeur de l'anneau, si l'on veut, est de quatre 
cinq mtres, trs accore du ct de la mer, en pente douce du ct
du lagon dont la circonfrence comprend environ cent milles comme
 Rairoa et  Fakarava. Sur cet anneau sont masss des milliers de
cocotiers, principale pour ne pas dire unique richesse de l'le,
et dont les frondaisons abritent les huttes indignes.

Le village de Tuahora est travers par une route sablonneuse,
clatante de blancheur. Le rsident franais de l'archipel n'y
demeure plus depuis qu'Anaa a t dchue de son rle de capitale.
Mais l'habitation est toujours l, protge par une modeste
enceinte. Sur la caserne de la petite garnison, confie  la garde
d'un sergent de marine, flotte le drapeau tricolore.

Il y a lieu d'accorder quelque loge aux maisons de Tuahora. Ce ne
sont plus des huttes, ce sont des cases confortables et salubres,
suffisamment meubles, poses pour la plupart sur des assises de
corail. Les feuilles du pandanus leur ont fourni la toiture, le
bois de ce prcieux arbre a t employ pour les portes et les
fentres. a et l les entourent des jardins potagers, que la main
de l'indigne a remplis de terre vgtale, et dont l'aspect est
vritablement enchanteur.

Ces naturels, d'ailleurs, s'ils sont d'un type moins remarquable
avec leur teint plus noir, s'ils ont la physionomie moins
expressive, le caractre moins aimable que ceux des les
Marquises, offrent encore de beaux spcimens de cette population
de l'Ocanie quatoriale. En outre, travailleurs intelligents et
laborieux, peut-tre opposeront-ils plus de rsistance  la
dgnrescence physique qui menace l'indignat du Pacifique.

Leur principale industrie, ainsi que Frascolin put le constater,
c'est la fabrication de l'huile de coco. De l cette quantit
considrable de cocotiers plants dans les palmeraies de
l'archipel. Ces arbres se reproduisent aussi facilement que les
excroissances corallignes  la surface des attol. Mais ils ont un
ennemi, et les excursionnistes parisiens l'ont bien reconnu, un
jour qu'ils s'taient tendus sur la grve du lac intrieur, dont
les vertes eaux contrastent avec l'azur de la mer environnante.

 un certain moment, voici que leur attention d'abord, leur
horreur ensuite, est provoque par un bruit de reptation entre les
herbes.

Qu'aperoivent-ils?... Un crustac de grosseur monstrueuse.

Leur premier mouvement est de se lever, leur second de regarder
l'animal.

La vilaine bte! s'crie Yverns.

-- C'est un crabe! rpond Frascolin. Un crabe, en effet, -- ce
crabe qui est appel birgo par les indignes, et dont il y a grand
nombre sur ces les. Ses pattes de devant forment deux solides
tenailles ou cisailles, avec lesquelles il parvient  ouvrir les
noix, dont il fait sa nourriture prfre. Ces birgos vivent au
fond de sortes de terriers, profondment creuss entre les
racines, o ils entassent des fibres de cocos en guise de litire.
Pendant la nuit plus particulirement, ils vont  la recherche des
noix tombes, et mme ils grimpent au tronc et aux branches du
cocotier afin d'en abattre les fruits. Il faut que le crabe en
question ait t pris d'une faim de loup, comme le dit Pinchinat,
pour avoir quitt en plein midi sa sombre retraite. On laisse
faire l'animal, car l'opration promet d'tre extrmement
curieuse. Il avise une grosse noix au milieu des broussailles; il
en dchire peu  peu les fibres avec ses pinces; puis, lorsque la
noix est  nu, il attaque la dure corce, la frappant, la
martelant au mme endroit. Ouverture faite, le birgo retire la
substance intrieure en employant ses pinces de derrire dont
l'extrmit est fort amincie.

Il est certain, observe Yverns, que la nature a cr ce birgo
pour ouvrir des noix de coco...

-- Et qu'elle a cr la noix de coco pour nourrir le birgo, ajoute
Frascolin.

-- Eh bien, si nous contrariions les intentions de la nature, en
empchant ce crabe de manger cette noix, et cette noix d'tre
mange par ce crabe?... propose Pinchinat.

-- Je demande qu'on ne le drange pas, dit Yverns. Ne donnons
pas, mme  un birgo, une mauvaise ide des Parisiens en voyage!

On y consent, et le crabe, qui a sans doute jet un regard
courrouc sur Son Altesse, adresse un regard de reconnaissance au
premier violon du Quatuor Concertant.

Aprs soixante heures de relche devant Anaa, Standard-Island suit
la direction du nord. Elle pntre  travers le fouillis des lots
et des les, dont le commodore Simco descend le chenal avec une
parfaite sret de main. Il va de soi que, dans ces conditions,
Milliard-City est un peu abandonne de ses habitants au profit du
littoral, et plus particulirement de la partie qui avoisine la
batterie de l'peron. Toujours des les en vue, ou plutt de ces
corbeilles verdoyantes qui semblent flotter  la surface des eaux.
On dirait d'un march aux fleurs sur un des canaux de la Hollande.
De nombreuses pirogues louvoient aux approches des deux ports;
mais il ne leur est pas permis d'y entrer, les agents ayant reu
des ordres formels  cet gard. Nombre de femmes indignes
viennent  la nage, lorsque l'le mouvante range  courte distance
les falaises madrporiques. Si elles n'accompagnent pas les hommes
dans leurs canots, c'est que, ces embarcations sont taboues pour
le beau sexe pomotouan, et qu'il lui est interdit d'y prendre
place.

Le 4 octobre, Standard-Island s'arrte devant Fakarava,  l'ouvert
de la passe du sud. Avant que les embarcations dbordent pour
transporter les visiteurs, le rsident franais s'est prsent 
Tribord-Harbour, d'o le gouverneur a donn l'ordre de le conduire
 l'htel municipal.

L'entrevue est trs cordiale. Cyrus Bikerstaff a sa figure
officielle, -- celle qui lui sert dans les crmonies de ce genre.
Le rsident, un vieil officier de l'infanterie de marine, n'est
pas en reste avec lui. Impossible d'imaginer rien de plus grave,
de plus digne, de plus convenable, de plus en bois de part et
d'autre.

La rception termine, le rsident est autoris  parcourir
Milliard-City, dont Calistus Munbar est charg de lui faire les
honneurs. En leur qualit de Franais, les Parisiens et Athanase
Dormus ont voulu se joindre au surintendant. Et c'est une joie
pour ce brave homme de se retrouver avec des compatriotes.

Le lendemain, le gouverneur va  Fakarava rendre au vieil officier
sa visite, et tous les deux reprennent leur figure de la veille.
Le quatuor, descendu  terre, se dirige vers la rsidence. C'est
une trs simple habitation, occupe par une garnison de douze
anciens marins, au mt de laquelle se dploie le pavillon de la
France.

Bien que Fakarava soit devenue la capitale de l'archipel, on l'a
dit, elle ne vaut point sa rivale Anaa. Le principal village n'est
pas aussi pittoresque sous la verdure des arbres, et d'ailleurs,
les habitants y sont moins sdentaires. En outre de la fabrication
de l'huile de coco, dont le centre est  Fakarava, ils se livrent
 la pche des hutres perlires. Le commerce de la nacre qu'ils
retirent de cette exploitation, les oblige  frquenter l'le
voisine de Toau, spcialement outille pour cette industrie.
Hardis plongeurs, ces indignes n'hsitent pas  descendre jusqu'
des profondeurs de vingt et trente mtres, habitus qu'ils sont 
supporter de telles pressions sans en tre incommods, et  garder
leur respiration plus d'une minute.

Quelques-uns de ces pcheurs ont t autoriss  offrir les
produits de leur pche, nacre ou perles, aux notables de Milliard-
City. Certes, ce ne sont point les bijoux qui manquent aux
opulentes dames de la ville. Mais, ces productions naturelles 
l'tat brut, on ne trouve pas  se les procurer facilement, et,
l'occasion se prsentant, les pcheurs sont dvaliss  des prix
invraisemblables. Du moment que Mrs Tankerdon achte une perle de
grande valeur, il est tout indiqu que Mrs Coverley suive son
exemple. Par bonheur, il n'y eut pas lieu de surenchrir sur un
objet unique, car on ne sait o les surenchres se fussent
arrtes. D'autres familles prennent  coeur d'imiter leurs amis,
et, ce jour-l, comme on dit en langage maritime, les Fakaraviens
firent une bonne mare.

Aprs une dizaine de jours, le 13 octobre, le Joyau du Pacifique
appareille ds les premires heures. En quittant la capitale des
Pomotou, elle atteint la limite occidentale de l'archipel. De
l'invraisemblable encombrement d'les et d'lots, de rcifs et
d'attol, le commodore Simco n'a plus  se proccuper. Il est
sorti, sans un accroc, de ces parages de la mer Mauvaise. Au large
s'tend cette portion du Pacifique qui, sur un espace de quatre
degrs, spare le groupe des Pomotou du groupe de la Socit.
C'est en mettant le cap au sud-ouest que Standard-Island, mue par
les dix millions de chevaux de ses machines, se dirige vers l'le
si potiquement clbre par Bougainville, l'enchanteresse Tahiti.




XIII -- Relche  Tahiti


L'archipel de la Socit ou de Tati est compris entre le
quinzime (15 52') degr et le dix-septime (17 49') degr de
latitude mridionale, et entre le cent-cinquantime (150 8')
degr et le cent-cinquante-sixime (156 30') de longitude 
l'ouest du mridien de Paris. Il couvre deux mille deux cents
kilomtres superficiels.

Deux groupes le constituent: 1 les les du Vent, Tati ou Tahiti-
Tahaa, Tapamanoa, Eimeo ou Morea, Tetiaroa, Meetia, qui sont sous
le protectorat de la France; 2 les les Sous-le-Vent, Tubuai,
Manu, Huahine, Raiatea-Thao, Bora-Bora, Moffy-Iti, Maupiti,
Mapetia, Bellingshausen, Scilly, gouvernes par les souverains
indignes.

Les Anglais les nomment les Gorgiennes, bien que Cook, leur
dcouvreur, les ait baptises du nom d'archipel de la Socit, en
l'honneur de la Socit Royale de Londres. Situ  deux cent
cinquante lieues marines des Marquises, ce groupe, d'aprs les
divers recensements faits dans ces derniers temps, ne compte que
quarante mille habitants trangers ou indignes.

En venant du nord-est, Tati est la premire des les du Vent qui
apparaisse aux regards des navigateurs. Et c'est elle que les
vigies de l'observatoire signalent d'une grande distance, grce au
mont Maiao ou Diadme qui pointe  mille deux cent trente-neuf
mtres au-dessus du niveau de la mer.

La traverse s'est accomplie sans incidents. Aide par les vents
alizs, Standard-Island a parcouru ces eaux admirables au-dessus
desquelles le soleil se dplace en descendant vers le tropique du
Capricorne. Encore deux mois et quelques jours, l'astre radieux
l'aura atteint, il remontera vers la ligne quatoriale, l'le 
hlice l'aura  son znith pendant plusieurs semaines d'ardente
chaleur; puis elle le suivra, comme un chien suit son matre, en
s'en tenant  la distance rglementaire.

C'est la premire fois que les Milliardais vont relcher  Tati.
L'anne prcdente, leur campagne avait commenc trop tard. Ils
n'taient pas alls plus loin dans l'ouest, et, aprs avoir quitt
les Pomotou, avaient remont vers l'quateur. Or, cet archipel de
la Socit, c'est le plus beau du Pacifique. En le parcourant, nos
Parisiens ne pourraient qu'apprcier davantage tout ce qu'il y
avait d'enchanteur dans ce dplacement d'un appareil libre de
choisir ses relches et son climat.

Oui!... Mais nous verrons ce que sera la fin de cette absurde
aventure! conclue invariablement Sbastien Zorn.

-- Eh! que cela ne finisse jamais, c'est tout ce que je demande!
s'crie Yverns. Standard-Island arrive en vue de Tati ds l'aube
du 17 octobre. L'le se prsente par son littoral du nord. Pendant
la nuit, on a relev le phare de la pointe Vnus. La journe et
suffi  rallier la capitale Papeet, situe au nord-ouest, au del
de la pointe. Mais le conseil des trente notables s'est runi sous
la prsidence du gouverneur. Comme tout conseil bien quilibr, il
s'est scind en deux camps. Les uns, avec Jem Tankerdon, se sont
prononcs pour l'ouest; les autres, avec Nat Coverley, se sont
prononcs pour l'est. Cyrus Bikerstaff, ayant voix prpondrante
en cas de partage, a dcide que l'on gagnera Papeet en
contournant l'le par le sud. Cette dcision ne peut que
satisfaire le quatuor, car elle lui permettra d'admirer dans toute
sa beaut cette perle du Pacifique, la Nouvelle Cythre de
Bougainville. Tati prsente une superficie de cent quatre mille
deux cent quinze hectares, -- neuf fois environ la surface de
Paris. Sa population, qui en 1875 comprenait sept mille six cents
indignes, trois cents Franais, onze cents trangers, n'est plus
que de sept mille habitants. En plan gomtral, elle offre trs
exactement la forme d'une gourde renverse, le corps de la gourde
tant l'le principale, runie au goulot que dessine le presqu'le
de Tatarapu par l'tranglement de l'isthme de Taravao.

C'est Frascolin qui a fait cette comparaison en tudiant la carte
 grands points de l'archipel, et ses camarades la trouvent si
juste qu'ils baptisent Tati de ce nouveau nom: la Gourde des
tropiques.

Administrativement, Tati se partage en six divisions, morceles
en vingt et un districts, depuis l'tablissement du protectorat du
9 septembre 1842. On n'a point oubli les difficults qui
survinrent entre l'amiral Dupetit-Thouars, la reine Pomar et
l'Angleterre,  l'instigation de cet abominable trafiquant de
bibles et de cotonnades qui s'appelait Pritchard, si
spirituellement caricatur dans les _Gupes_ d'Alphonse Karr.

Mais ceci est de l'histoire ancienne, non moins tombe dans
l'oubli que les faits et gestes du fameux apothicaire anglo-saxon.

Standard-Island peut se risquer sans danger  un mille des
contours de la Gourde des tropiques. Cette gourde repose, en
effet, sur une base coralligne, dont les assises descendent  pic
dans les profondeurs de l'Ocan. Mais, avant de l'approcher
d'aussi prs, la population milliardaise a pu contempler sa masse
imposante, ses montagnes plus gnreusement favorises de la
nature que celles des Sandwich, ses cimes verdoyantes, ses gorges
boises, ses pics qui se dressent comme les pinacles aigus d'une
cathdrale gigantesque, la ceinture de ses cocotiers arrose par
l'cume blanche du ressac sur l'accore des brisants.

Durant cette journe, en prolongeant la cte occidentale, les
curieux, placs aux environs de Tribord-Harbour, la lorgnette aux
yeux, -- et les Parisiens ont chacun la leur, -- peuvent
s'intresser aux mille dtails du littoral: le district de
Papenoo, dont on aperoit la rivire  travers sa large valle
depuis la base des montagnes et qui se jette dans l'Ocan, 
l'endroit o le rcif manque sur un espace de plusieurs milles;
Hitiaa, un port trs sr, et d'o l'on exporte pour San-Francisco
des millions et des millions d'oranges; Mahaena, o la conqute de
l'le ne se termina, en 1845, qu'au prix d'un terrible combat
contre les indignes.

Dans l'aprs-midi, on est arriv par le travers de l'troit isthme
de Taravao. En contournant la presqu'le, le commodore Simco s'en
approche assez pour que les fertiles campagnes du district de
Tautira, les nombreux cours d'eau qui en font l'un des plus riches
de l'archipel se laissent admirer dans toute leur splendeur.
Tatarapu, reposant sur son assiette de corail, dresse
majestueusement les pres talus de ses cratres teints.

Puis, le soleil dclinant sur l'horizon, les sommets s'empourprent
une dernire fois, les tons s'adoucissent, les couleurs se fondent
en une brume chaude et transparente. Ce n'est bientt plus qu'une
masse confuse dont les effluves, chargs de la senteur des
orangers et des citronniers, se propagent avec la brise du soir.
Aprs un trs court crpuscule, la nuit est profonde.

Standard-Island double alors l'extrme pointe du sud-est de la
presqu'le, et, le lendemain, elle volue devant la cte
occidentale de l'isthme  l'heure o se lve le jour.

Le district de Taravao, trs cultiv, trs peupl, montre ses
belles routes, entre les bois d'orangers, qui le rattachent au
district de Papeari. Au point culminant se dessine un fort,
commandant les deux cts de l'isthme, dfendu par quelques canons
dont la vole se penche hors des embrasures comme des gargouilles
de bronze. Au fond se cache le port Phaton.

Pourquoi le nom de ce prsomptueux cocher du char solaire
rayonne-t-il sur cet isthme? se demande Yverns.

La journe, sous lente allure, s'emploie  suivre les contours,
plus accentus de la substruction coralligne, qui marque l'ouest
de Tati. De nouveaux districts dveloppent leurs sites varis, --
Papiri aux plaines marcageuses par endroits, Mataiea, excellent
port de Papeuriri, puis une large valle parcourue par la rivire
Vaihiria, et, au fond, cette montagne de cinq cents mtres, sorte
de pied de lavabo, supportant une cuvette d'un demi-kilomtre de
circonfrence. Cet ancien cratre, sans doute plein d'eau douce,
ne parat avoir aucune communication avec la mer.

Aprs le district d'Ahauraono, adonn aux vastes cultures du coton
sur une grande chelle, aprs le district de Papara, qui est
surtout livr aux exploitations agricoles, Standard-Island, au
del de la pointe Mara, prolonge la grande valle de Paruvia,
dtache du Diadme, et arrose par le Punarn. Plus loin que
Taapuna, la pointe Tatao et l'embouchure de la Fa, le commodore
Simco incline lgrement vers le nord-est, vite adroitement
l'lot de Motu-Uta, et,  six heures du soir, vient s'arrter
devant la coupure qui donne accs dans la baie de Papeet.

 l'entre se dessine, en sinuosits capricieuses  travers le
rcif de corail, le chenal que balisent jusqu' la pointe de
Farente des canons hors d'usage. Il va de soi que Ethel Simco,
grce  ses cartes, n'a pas besoin de recourir aux pilotes dont
les baleinires croisent  l'ouvert du chenal. Une embarcation
sort cependant, ayant un pavillon jaune  sa poupe. C'est la
sant qui vient prendre langue au pied de Tribord-Harbour. On est
svre  Tati, et personne ne peut dbarquer avant que le mdecin
sanitaire, accompagn de l'officier de port, n'ait donn libre
pratique.

Aussitt rendu  Tribord-Harbour, ce mdecin se met en rapport
avec les autorits. Il n'y a l qu'une simple formalit. De
malades, on n'en compte gure  Milliard-City ni aux environs.
Dans tous les cas, les maladies pidmiques, cholra, influenza,
fivre jaune, y sont absolument inconnues. La patente nette est
donc dlivre selon l'usage. Mais, comme la nuit, prcd de
quelques bauches crpusculaires, tombe rapidement, le
dbarquement est remis au lendemain, et Standard-Island s'endort
en attendant le lever du jour.

Ds l'aube, des dtonations retentissent. C'est la batterie de
l'peron qui salue de vingt et un coups de canon le groupe des
les Sous-le-Vent, et Tati, la capitale du protectorat franais.
En mme temps, sur la tour de l'observatoire, le pavillon rouge 
soleil d'or monte et descend trois fois.

Une salve identique est rendue coup pour coup par la batterie de
l'Embuscade,  la pointe de la grande passe de Tati.

Tribord-Harbour est encombr ds les premires heures. Les trams y
amnent une affluence considrable de touristes pour la capitale
de l'archipel. Ne doutez pas que Sbastien Zorn et ses amis soient
des plus impatients. Comme les embarcations ne pourraient suffire
 transporter ce monde de curieux, les indignes s'empressent
d'offrir leurs services pour franchir la distance de six
encablures qui spare Tribord-Harbour du port.

Toutefois, il est convenable de laisser le gouverneur dbarquer le
premier. Il s'agit de l'entrevue d'usage avec les autorits
civiles et militaires de Tati, et de la visite non moins
officielle qu'il doit rendre  la reine.

Donc, vers neuf heures, Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthlmy
Ruge et Hubert Harcourt, tous trois en grande tenue, les
principaux notables des deux sections, entre autres Nat Coverley
et Jem Tankerdon, le commodore Simco et ses officiers en
uniformes brillants, le colonel Stewart et son escorte, prennent
place dans les chaloupes de gala, et se dirigent vers le port de
Papeet.

Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns, Pinchinat, Athanase Dormus,
Calistus Munbar, occupent une autre embarcation avec un certain
nombre de fonctionnaires.

Des canots, des pirogues indignes font cortge au monde officiel
de Milliard-City, dignement reprsente par son gouverneur, ses
autorits, ses notables, dont les deux principaux seraient assez
riches pour acheter Tati tout entire, -- et mme l'archipel de
la Socit, y compris sa souveraine.

C'est un port excellent, ce port de Papeet, et d'une telle
profondeur que les btiments de fort tonnage peuvent y prendre
leur mouillage. Trois passes le desservent: la grande passe au
nord, large de soixante-dix mtres, longue de quatre-vingts, que
rtrcit un petit banc balis, la passe de Tanoa  l'est, la passe
de Tapuna  l'ouest.

Les chaloupes lectriques longent majestueusement la plage, toute
meuble de villas et de maisons de plaisance, les quais prs
desquels sont amarrs les navires. Le dbarquement s'opre au pied
d'une fontaine lgante qui sert d'aiguade, et qu'approvisionnent
les divers rios d'eaux vives des montagnes voisines, dont l'une
porte l'appareil smaphorique.

Cyrus Bikerstaff et sa suite descendent au milieu d'un grand
concours de population franaise, indigne, trangre, acclamant
ce Joyau du Pacifique, comme la plus extraordinaire des merveilles
cres par le gnie de l'homme.

Aprs les premiers enthousiasmes du dbarquement, le cortge se
dirige vers le palais du gouverneur de Tati.

Calistus Munbar, superbe sous le costume d'apparat qu'il ne revt
qu'aux jours de crmonie, invite le quatuor  le suivre, et le
quatuor s'empresse d'obtemprer  l'invitation du surintendant.

Le protectorat franais embrasse non seulement l'le de Tati et
l'le Moorea, mais aussi les groupes environnants. Le chef est un
commandant-commissaire, ayant sous ses ordres un ordonnateur, qui
dirige les diverses parties du service des troupes, de la marine,
des finances coloniales et locales, et l'administration
judiciaire. Le secrtaire gnral du commissaire a dans ses
attributions les affaires civiles du pays. Divers rsidents sont
tablis dans les les,  Moorea,  Fakarava des Pomotou,  Taio-
Ha de Nouka-Hiva, et un juge de paix qui appartient au ressort
des Marquises. Depuis 1861 fonctionne un comit consultatif pour
l'agriculture et le commerce, lequel sige une fois par an 
Papeet. L aussi rsident la direction de l'artillerie et la
chefferie du gnie. Quant  la garnison, elle comprend des
dtachements de gendarmerie coloniale, d'artillerie et
d'infanterie de marine. Un cur et un vicaire, appoints du
gouvernement, et neuf missionnaires, rpartis sur les quelques
groupes, assurent l'exercice du culte catholique. En vrit, des
Parisiens peuvent se croire en France, dans un port franais, et
cela n'est pas pour leur dplaire.

Quant aux villages des diverses les, ils sont administrs par une
sorte de conseil municipal indigne, prsid par un tavana,
assist d'un juge, d'un chef muto et de deux conseillers lus par
les habitants.

Sous l'ombrage de beaux arbres, le cortge marche vers le palais
du gouvernement. Partout des cocotiers d'une venue superbe, des
miros au feuillage ros, des bancouliers, des massifs d'orangers,
de goyaviers, de caoutchoucs, etc. Le palais s'lve au milieu de
cette verdure que dpasse  peine son large toit, gay de
charmantes lucarnes en mansarde. Il offre un aspect assez lgant
avec sa faade que se partagent un rez-de-chausse et un premier
tage. Les principaux fonctionnaires franais y sont runis, et la
gendarmerie coloniale fait les honneurs.

Le commandant-commissaire reoit Cyrus Bikerstaff avec une infinie
bonne grce, que celui-ci n'et certes pas rencontre dans les
archipels anglais de ces parages. Il le remercie d'avoir amen
Standard-Island dans les eaux de l'archipel. Il espre que cette
visite se renouvellera chaque anne, tout en regrettant que Tati
ne puisse pas la lui rendre. L'entrevue dure une demi-heure, et il
est convenu que Cyrus Bikerstaff attendra les autorits le
lendemain  l'htel de ville.

Comptez-vous rester quelque temps  la relche de Papeet?
demande le commandant-commissaire.

-- Une quinzaine de jours, rpond le gouverneur.

-- Alors vous aurez le plaisir de voir la division navale
franaise, qui doit arriver vers la fin de la semaine.

-- Nous serons heureux, monsieur le commissaire, de lui faire les
honneurs de notre le.

Cyrus Bikerstaff prsente les personnes de sa suite, ses adjoints,
le commodore Ethel Simco, le commandant de la milice, les divers
fonctionnaires, le surintendant des beaux-arts, et les artistes du
Quatuor Concertant, qui furent accueillis comme ils devaient
l'tre par un compatriote.

Puis, il y eut un lger embarras  propos des dlgus des
sections de Milliard-City. Comment mnager l'amour-propre de Jem
Tankerdon et de Nat Coverley, ces deux irritants personnages, qui
avaient le droit...

De marcher l'un et l'autre  la fois, fait observer Pinchinat,
en parodiant le fameux vers de Scribe.

La difficult est tranche par le commandant-commissaire lui-mme.
Connaissant la rivalit des deux clbres milliardaires, il est si
parfait de tact, si ptri de correction officielle, il agit avec
tant d'adresse diplomatique que les choses se passent comme si
elles eussent t rgles par le dcret de messidor. Nul doute
qu'en pareille occasion, le chef d'un protectorat anglais n'et
mis le feu aux poudres dans le but de servir la politique du
Royaume-Uni. Il n'arrive rien de semblable au palais du
commandant-commissaire, et Cyrus Bikerstaff, enchant de l'accueil
fait  lui-mme, se retire, suivi de son cortge.

Inutile de dire que Sbastien Zorn, Yverns, Pinchinat et
Frascolin avaient l'intention de laisser Athanase Dormus,
poumon dj, regagner sa maison de la Vingt-cinquime Avenue.
Eux comptent, en effet, passer  Papeet le plus de temps
possible, visiter les environs, faire des excursions dans les
principaux districts, parcourir les rgions de la presqu'le de
Tatarapu, enfin puiser jusqu' la dernire goutte cette Gourde du
Pacifique.

Ce projet est donc bien arrt, et lorsqu'ils le communiquent 
Calistus Munbar, le surintendant ne peut que donner son entire
approbation. Mais, leur dit-il, vous ferez bien d'attendre
quarante-huit heures avant de vous mettre en voyage.

-- Pourquoi pas ds aujourd'hui?... demande Yverns, impatient de
prendre le bton du touriste.

-- Parce que les autorits de Standard-Island vont offrir leurs
hommages  la reine, et il convient que vous soyez prsents  Sa
Majest ainsi qu' sa cour.

-- Et demain?... dit Frascolin.

-- Demain, le commandant-commissaire de l'archipel viendra rendre
aux autorits de Standard-Island la visite qu'il a reue, et il
convient...

-- Que nous soyons l, rpond Pinchinat. Eh bien, nous y serons,
monsieur le surintendant, nous y serons.

En quittant le palais du gouvernement, Cyrus Bikerstaff et son
cortge se dirigent vers le palais de Sa Majest. Une simple
promenade sous les arbres, qui n'a pas exig plus d'un quart
d'heure de marche.

La royale demeure est trs agrablement situe au milieu des
massifs verdoyants. C'est un quadrilatre  deux tages, dont la
toiture,  l'imitation des chalets, surplombe deux ranges de
vrandas superposes. Des fentres suprieures, la vue peut
embrasser les larges plantations, qui s'tendent jusqu' la ville,
et au del se dveloppe un large secteur de mer. En somme,
charmante habitation, pas luxueuse mais confortable.

La reine n'a donc rien perdu de son prestige  passer sous le
rgime du protectorat franais. Si le drapeau de la France se
dploie  la mture des btiments amarrs dans le port de Papeet
ou mouills en rade, sur les difices civils et militaires de la
cit, du moins le pavillon de la souveraine balance-t-il au-dessus
de son palais les anciennes couleurs de l'archipel, -- une tamine
 bandes rouges et blanches transversales, frappes,  l'angle, du
yacht tricolore.

Ce fut en 1706, que Quiros prit connaissance de l'le de Tati, 
laquelle il donna le nom de Sagittaria. Aprs lui, Wallis en 1767,
Bougainville en 1768, compltrent l'exploration du groupe. Au
dbut de la dcouverte rgnait la reine Obra, et c'est aprs le
dcs de cette souveraine qu'apparut, dans l'histoire de
l'Ocanie, la clbre dynastie des Pomars.

Pomar I (1762-1780), ayant rgn sous le nom d'Otoo, le Hron-
Noir, le quitta pour prendre celui de Pomar.

Son fils Pomar II (1780-1819) accueillit favorablement en 1797
les premiers missionnaires anglais, et se convertit  la religion
chrtienne dix ans plus tard. Ce fut une poque de dissensions, de
luttes  main arme, et la population de l'archipel tomba
graduellement de cent mille  seize mille.

Pomar III, fils du prcdent, rgna de 1819  1827, et sa soeur
Aimata, la clbre Pomar, la protge de l'horrible Pritchard,
ne en 1812, devint reine de Tati et des les voisines. N'ayant
pas eu d'enfants de Tapoa, son premier mari, elle le rpudia pour
pouser Ariifaaite. De cette union naquit, en 1840, Arione,
hritier prsomptif, mort  l'ge de trente-cinq ans.  partir de
l'anne suivante, la reine donna quatre enfants  son mari, qui
tait le plus bel homme du groupe, une fille, Teriimaevarna,
princesse de l'le Bora-Bora depuis 1860, le prince Tamatoa, n en
1842, roi de l'le Raiatea, que renversrent ses sujets rvolts
contre sa brutalit, le prince Teriitapunui, n en 1846, afflig
d'une disgracieuse claudication, et enfin le prince Tuavira, n en
1848, qui vint faire son ducation en France.

Le rgne de la reine Pomar ne fut pas absolument tranquille. En
1835, les missionnaires catholiques entrrent en lutte avec les
missionnaires protestants. Renvoys d'abord, ils furent ramens
par une expdition franaise en 1838. Quatre ans aprs, le
protectorat de la France tait accept par cinq chefs de l'le.
Pomar protesta, les Anglais protestrent. L'amiral Dupetit-
Thouars proclama la dchance de la reine en 1843, et expulsa le
Pritchard, vnements qui provoqurent les engagements meurtriers
de Mahana et de Rapepa. Mais l'amiral ayant t  peu prs
dsavou, comme on sait, Pritchard reut une indemnit de vingt-
cinq mille francs, et l'amiral Bruat eut mission de mener ces
affaires  bonne fin.

Tati se soumit en 1846, et Pomar accepta le trait de
protectorat du 19 juin 1847, en conservant la souverainet sur les
les Raiatea, Huahine et Bora-Bora. Il y eut bien encore quelques
troubles. En 1852, une meute renversa la reine, et la rpublique
fut mme proclame. Enfin le gouvernement franais rtablit la
souveraine, laquelle abandonna trois de ses couronnes: en faveur
de son fils an celle de Raiatea et de Tahaa, en faveur de son
second fils celle de Huahine, en faveur de sa fille celle de Bora-
Bora.

Actuellement, c'est une de ses descendantes, Pomar VI, qui occupe
le trne de l'archipel.

Le complaisant Frascolin ne cesse de justifier la qualification de
Larousse du Pacifique, dont l'a gratifi Pinchinat. Ces dtails
historiques et biographiques, il les donne  ses camarades,
affirmant qu'il vaut toujours mieux connatre les gens chez qui
l'on va et  qui l'on parle. Yverns et Pinchinat lui rpondent
qu'il a eu raison de les difier sur la gnalogie des Pomar,
laissant Sbastien Zorn rpliquer que cela lui tait parfaitement
gal.

Quant au vibrant Yverns, il s'imprgne tout entier du charme de
cette potique nature tatienne. En ses souvenirs reviennent les
rcits enchanteurs des voyages de Bougainville et de Dumont
d'Urville. Il ne cache pas son motion  la pense qu'il va se
trouver en prsence de cette souveraine de la Nouvelle Cythre,
d'une reine Pomar authentique, dont le nom seul...

Signifie nuit de la toux, lui rpond Frascolin.

-- Bon! s'crie Pinchinat, comme qui dirait la desse du rhume,
l'impratrice du coryza! Attrape, Yverns, et n'oublie pas ton
mouchoir!

Yverns est furieux de l'intempestive rpartie de ce mauvais
plaisant; mais les autres rient de si bon coeur que le premier
violon finit par partager l'hilarit commune.

La rception du gouverneur de Standard-Island, des autorits et de
la dlgation des notables, s'est faite avec apparat. Les honneurs
sont rendus par le muto, chef de la gendarmerie, auquel se sont
joints les auxiliaires indignes.

La reine Pomar VI est ge d'une quarantaine d'annes. Elle
porte, comme sa famille qui l'entoure, un costume de crmonie
ros ple, couleur prfre de la population tatienne. Elle
reoit les compliments de Cyrus Bikerstaff avec une affable
dignit, si l'on peut s'exprimer de la sorte, et que n'et point
dsavoue une Majest europenne. Elle rpond gracieusement, en un
franais trs correct, car notre langue est courante dans
l'archipel de la Socit. Elle avait, d'ailleurs, le plus vif
dsir de connatre cette Standard-Island, dont on parle tant dans
les rgions du Pacifique, et espre que cette relche ne sera pas
la dernire. Jem Tankerdon est de sa part l'objet d'un accueil
particulier, -- ce qui ne laisse pas de froisser l'amour-propre de
Nat Coverley. Cela s'explique, cependant, parce que la famille
royale appartient au protestantisme, et que Jem Tankerdon est le
plus notoire personnage de la section protestante de Milliard-
City.

Le Quatuor Concertant n'est point oubli dans les prsentations.
La reine daigne affirmer  ses membres qu'elle serait charme de
les entendre et de les applaudir. Ils s'inclinent
respectueusement, affirmant qu'ils sont aux ordres de Sa Majest,
et le surintendant prendra des mesures pour que la souveraine soit
satisfaite.

Aprs l'audience, qui s'est prolonge pendant une demi-heure, les
honneurs, dcerns au cortge  son entre au palais royal, lui
sont de nouveau rendus  sa sortie.

On redescend vers Papeet. Une halte est faite au cercle
militaire, o les officiers ont prpar un lunch en l'honneur du
gouverneur et de l'lite de la population milliardaise. Le
champagne coule  pleins bords, les toasts se succdent, et il est
six heures, lorsque les embarcations dbordent des quais de
Papeet pour rentrer  Tribord-Harbour.

Et, le soir, lorsque les artistes parisiens se retrouvent dans la
salle du casino:

Nous avons un concert en perspective, dit Frascolin. Que
jouerons-nous  cette Majest?... Comprendra-t-elle le Mozart ou
le Beethoven?...

-- On lui jouera de l'Offenbach, du Varney, du Lecoq ou de
l'Audran! rpond Sbastien Zorn.

-- Non pas!... La bamboula est tout indique! rplique Pinchinat,
qui s'abandonne aux dhanchements caractristiques de cette danse
ngre.




XIV -- De ftes en ftes


L'le de Tahiti est destine  devenir un lieu de relche pour
Standard-Island. Chaque anne, avant de poursuivre sa route vers
le tropique du Capricorne, ses habitants sjourneront dans les
parages de Papeet. Reus avec sympathie par les autorits
franaises comme par les indignes, ils s'en montrent
reconnaissants en ouvrant largement leurs portes ou plutt leurs
ports. Militaires et civils de Papeet affluent donc, parcourant
la campagne, le parc, les avenues, et jamais aucun incident ne
viendra, sans doute, altrer ces excellentes relations. Au dpart,
il est vrai, la police du gouverneur doit s'assurer que la
population ne s'est point frauduleusement accrue par l'intrusion
de quelques Tahitiens non autoriss  lire domicile sur son
domaine flottant.

Il suit de l que, par rciprocit, toute latitude est donne aux
Milliardais de visiter les les du groupe, lorsque le commodore
Simco fera escale  l'une ou  l'autre.

En vue de cette relche, quelques riches familles ont eu la pense
de louer des villas aux environs de Papeet et les ont retenues
d'avance par dpche. Elles comptent s'y installer comme des
Parisiens s'installent dans le voisinage de Paris, avec leurs
domestiques et leurs attelages, afin d'y vivre de la vie des
grands propritaires, en touristes, en excursionnistes, en
chasseurs mme, pour peu qu'elles aient le got de la chasse.
Bref, on fera de la villgiature, sans avoir rien  craindre de ce
climat salubre dont la temprature varie de quatorze  trente
degrs entre avril et dcembre, les autres mois de l'anne
constituant l'hiver de l'hmisphre mridional.

Au nombre des notables qui abandonnent leurs htels pour les
confortables habitations de la campagne tahitienne, il faut citer
les Tankerdon et les Coverley. M. et Mrs Tankerdon, leurs fils et
leurs filles se transportent ds le lendemain dans un chalet
pittoresque, situ sur les hauteurs de la pointe de Tatao. M. et
Mrs Coverley, miss Diana et ses soeurs remplacent galement leur
palais de la Quinzime Avenue par une dlicieuse villa, perdue
sous les grands arbres de la pointe Vnus. Il existe entre ces
habitations une distance de plusieurs milles, que Walter Tankerdon
estime peut-tre un peu longue. Mais il n'est pas en son pouvoir
de rapprocher ces deux pointes du littoral tahitien. Du reste, des
routes carrossables, convenablement entretenues les mettent en
communication directe avec Papeet.

Frascolin fait remarquer  Calistus Munbar que, puisqu'elles sont
parties, les deux familles ne pourront assister  la visite du
commandant-commissaire au gouverneur.

Eh! tout est pour le mieux! rpond le surintendant, dont l'oeil
s'allume de finesse diplomatique. Cela vitera les conflits
d'amour-propre. Si le reprsentant de la France venait d'abord
chez les Coverley, que diraient les Tankerdon, et si c'tait chez
les Tankerdon, que diraient les Coverley? Cyrus Bikerstaff ne peut
que s'applaudir de ce double dpart.

-- N'y a-t-il donc pas lieu d'esprer que la rivalit de ces
familles prendra fin?... demande Frascolin.

-- Qui sait? rpond Calistus Munbar. Cela ne tient peut-tre qu'
l'aimable Walter et  la charmante Diana...

-- Il ne semble pas, cependant, que jusqu'ici cet hritier et
cette hritire... observe Yverns.

-- Bon!... bon!... rplique le surintendant, il suffit d'une
occasion, et, si le hasard ne la fait pas natre, nous nous
chargerons de remplacer le hasard... pour le profit de notre le
bien aime!

Et Calistus Munbar excute sur ses talons une pirouette qu'eut
applaudie Athanase Dormus, et que n'aurait pas dsavoue un
marquis du grand sicle.

Dans l'aprs-midi du 20 octobre, le commandant-commissaire,
l'ordonnateur, le secrtaire gnral, les principaux
fonctionnaires du protectorat dbarquent au quai de Tribord-
Harbour. Ils sont reus par le gouverneur avec les honneurs dus 
leur rang. Des dtonations clatent aux batteries de l'peron et
de la Poupe. Des cars, pavoiss aux couleurs franaises et
milliardaises, conduisent le cortge  la capitale, o les salons
de rception de l'htel de ville sont prpars pour cette
entrevue. Sur le parcours, accueil flatteur de la population, et,
devant le perron du palais municipal, change de quelques discours
officiels qui se tiennent dans une dure acceptable.

Puis, visite au temple,  la cathdrale,  l'observatoire, aux
deux fabriques d'nergie lectrique, aux deux ports, au parc, et
enfin promenade circulaire sur les trams qui desservent le
littoral. Un lunch est servi au retour dans la grande salle du
casino. Il est six heures, lorsque le commandant-commissaire et sa
suite se rembarquent pour Papeet aux tonnerres de l'artillerie de
Standard-Island, emportant un excellent souvenir de cette
rception.

Le lendemain matin, 21 octobre, les quatre Parisiens se font
dbarquer  Papeet. Ils n'ont invit personne  les accompagner,
pas mme le professeur de maintien, dont les jambes ne suffiraient
plus  d'aussi longues prgrinations. Ils sont libres comme
l'air, -- des coliers en vacances, heureux de fouler sous leurs
pieds un vrai sol de roches et de terre vgtale.

En premier lieu, il s'agit de visiter Papeet. La capitale de
l'archipel est incontestablement une jolie ville. Le quatuor prend
un rel plaisir  muser,  baguenauder sous les beaux arbres qui
ombragent les maisons de la plage, les magasins de la marine, la
manutention, et les principaux tablissements de commerce tablis
au fond du port. Puis, remontant une des rues qui s'amorce au quai
o fonctionne un railway de systme amricain, nos artistes
s'aventurent  l'intrieur de la cit.

L, les rues sont larges, aussi bien traces au cordeau et 
l'querre que les avenues de Milliard-City, entre des jardins en
pleine verdure et pleine fracheur. Mme,  cette heure matinale,
incessant va-et-vient des Europens et des indignes, -- et cette
animation qui sera plus grande aprs huit heures du soir, se
prolongera toute la nuit. Vous comprenez bien que les nuits des
tropiques, et spcialement les nuits tatiennes, ne sont pas
faites pour qu'on les passe dans un lit, bien que les lits de
Papeet se composent d'un treillis en cordes files avec la bourre
de coco, d'une paillasse en feuilles de bananier, d'un matelas en
houppes de fromager, sans parler des moustiquaires qui dfendent
le dormeur contre l'agaante attaque des moustiques.

Quant aux maisons, il est facile de distinguer celles qui sont
europennes de celles qui sont tatiennes. Les premires,
construites presque toutes en bois, surleves de quelques pieds
sur des blocs de maonnerie, ne laissent rien  dsirer en
confort. Les secondes, assez rares dans la ville, semes avec
fantaisie sous les ombrages, sont formes de bambous jointifs et
tapisses de nattes, ce qui les rend propres, ares et agrables.

Mais les indignes?...

Les indignes?... dit Frascolin  ses camarades. Pas plus ici
qu'aux Sandwich, nous ne retrouverons ces braves sauvages, qui,
avant la conqute, dnaient volontiers d'une ctelette humaine et
rservaient  leur souverain les yeux d'un guerrier vaincu, rti
suivant la recette de la cuisine tatienne!

-- Ab a! il n'y a donc plus de cannibales en Ocanie! s'crie
Pinchinat. Comment, nous aurons fait des milliers de milles sans
en rencontrer un seul!

-- Patience! rpond le violoncelliste, en battant l'air de sa main
droite comme le Rodin des _Mystres de Paris_, patience! Nous en
trouverons peut-tre plus qu'il n'en faudra pour satisfaire ta
sotte curiosit!

Il ne savait pas si bien dire! Les Tatiens sont d'origine
malaise, trs probablement, et de cette race qu'ils dsignent sous
le nom de Maori. Raiatea, l'le Sainte, aurait t le berceau de
leurs rois, -- un berceau charmant que baignent les eaux limpides
du Pacifique dans le groupe des les Sous-le-Vent. Avant l'arrive
des missionnaires, la socit tatienne comprenait trois classes:
celle des princes, personnages privilgis, auxquels on
reconnaissait le don de faire des miracles; les chefs ou
propritaires du sol, assez peu considrs, et asservis par les
princes; puis, le menu peuple, ne possdant rien foncirement, ou,
quand il possdait, n'ayant jamais au del de l'usufruit de sa
terre. Tout cela s'est modifi depuis la conqute, et mme avant,
sous l'influence des missionnaires anglicans et catholiques. Mais
ce qui n'a pas chang, c'est l'intelligence de ces indignes, leur
parole vive, leur esprit enjou, leur courage  toute preuve, la
beaut de leur type. Les Parisiens ne furent point sans l'admirer
dans la ville comme dans la campagne.

Tudieu, les beaux garons! disait l'un.

-- Et quelles belles filles! disait l'autre.

Oui! des hommes d'une taille au-dessus de la moyenne, le teint
cuivr, comme imprgn par l'ardeur du sang, des formes
admirables, telles que les a conserves la statuaire antique, une
physionomie douce et avenante. Ils sont vraiment superbes, les
Maoris, avec leurs grands yeux vifs, leurs lvres un peu fortes,
finement dessines. Maintenant le tatouage de guerre tend 
disparatre avec les occasions qui le ncessitaient autrefois.

Sans doute, les plus riches de l'le s'habillent  l'europenne,
et ils ont encore bon air avec la chemise chancre, le veston en
toffe ros ple, le pantalon qui retombe sur la bottine. Mais
ceux-l ne sont pas pour attirer l'attention du quatuor. Non! Au
pantalon de coupe moderne, nos touristes prfrent le paro dont
la cotonnade colorie et bariole se drape depuis la ceinture
jusqu' la cheville, et, au lieu du chapeau de haute forme et mme
du panama, cette coiffure commune aux deux sexes, le hei, dans
lequel s'entrelacent le feuillage et les fleurs.

Quant aux femmes, ce sont encore les potiques et gracieuses
otatiennes de Bougainville, soit que les ptales blancs du tiare,
sorte de gardnia, se mlent aux nattes noires droules sur leurs
paules, soit que leur tte se coiffe de ce lger chapeau fait
avec l'piderme d'un bourgeon de cocotier, et dont le nom suave
de revareva semble venir d'un rve, dclame Yverns. Ajoutez au
charme de ce costume, dont les couleurs, comme celles d'un
kalidoscope, se modifient au moindre mouvement, la grce de la
dmarche, la nonchalance des attitudes, la douceur du sourire, la
pntration du regard, l'harmonieuse sonorit de la voix, et l'on
comprendra pourquoi, ds que l'un rpte:

Tudieu, les beaux garons! les autres rpondent en choeur Et
quelles belles filles!

Lorsque le Crateur a faonn de si merveilleux types, aurait-il
t possible qu'il n'et pas song  leur donner un cadre digne
d'eux? Et qu'et-il pu imaginer de plus dlicieux que ces paysages
tatiens, dont la vgtation est si intense sous l'influence des
eaux courantes et de l'abondante rose des nuits?

Pendant leurs excursions  travers l'le et les districts voisins
de Papeet, les Parisiens ne cessent d'admirer ce monde de
merveilles vgtales. Laissant les bords de la mer, plus
favorables  la culture, o les forts sont remplaces par des
plantations de citronniers, d'orangers, d'arrow-root, de cannes 
sucre, de cafiers, de cotonniers, par des champs d'ignames, de
manioc, d'indigo, de sorgho, de tabac, ils s'aventurent sous ces
pais massifs de l'intrieur,  la base des montagnes, dont les
cimes pointent au-dessus du dme des frondaisons. Partout
d'lgants cocotiers d'une venue magnifique, des miros ou bois de
rose, des casuarinas ou bois de fer, des tiairi ou bancouliers,
des puraus, des tamanas, des ahis ou santals, des goyaviers, des
manguiers, des taccas, dont les racines sont comestibles, et aussi
le superbe taro, ce prcieux arbre  pain, haut de tronc, lisse et
blanc, avec ses larges feuilles d'un vert fonc, entre lesquelles
se groupent de gros fruits  l'corce comme cisele, et dont la
pulpe blanche forme la principale nourriture des indignes.

L'arbre le plus commun avec le cocotier, c'est le goyavier, qui
pousse jusqu'au sommet des montagnes ou peu s'en faut, et dont le
nom est tuava en langue tatienne. Il se masse en paisses forts,
tandis que les puraus forment de sombres fourrs dont on sort 
grand'peine, lorsqu'on a l'imprudence de s'engager au milieu de
leurs inextricables fouillis.

Du reste, point d'animaux dangereux. Le seul quadrupde indigne
est une sorte de porc, d'une espce moyenne entre le cochon et le
sanglier. Quant aux chevaux et aux boeufs, ils ont t imports
dans l'le, o prosprent aussi les brebis et les chvres. La
faune est donc beaucoup moins riche que la flore, mme sous le
rapport des oiseaux. Des colombes et des salanganes comme aux
Sandwich. Pas de reptiles, sauf le cent-pieds et le scorpion. En
fait d'insectes, des gupes et des moustiques.

Les productions de Tati se rduisent au coton,  la canne 
sucre, dont la culture s'est largement dveloppe au dtriment du
tabac et du caf, puis  l'huile de coco,  l'arrow-root, aux
oranges,  la nacre et aux perles.

Cependant, cela sufft pour alimenter un commerce important avec
l'Amrique, l'Australie, la Nouvelle-Zlande, avec la Chine en
Asie, avec la France et l'Angleterre en Europe, soit une valeur de
trois millions deux cent mille francs  l'importation,
contrebalance par quatre millions et demi  l'exportation.

Les excursions du quatuor se sont tendues jusqu' la presqu'le
de Tabaratu. Une visite rendue au fort Phaton le met en rapport
avec un dtachement de soldats de marine, enchants de recevoir
des compatriotes.

Dans une auberge du port, tenue par un colon, Frascolin fait
convenablement les choses. Aux indignes des environs, au muto du
district, on sert des vins franais dont le digne aubergiste
consent  se dfaire  bon prix. En revanche, les gens de
l'endroit offrent  leurs htes les productions du pays, des
rgimes venant de cette espce de bananier, nomm fe, de belle
couleur jaune, des ignames apprts de faon succulente, du maore
qui est le fruit de l'arbre  pain cuit  l'touffe dans un trou
empli de cailloux brlants, et enfin une certaine confiture, 
saveur aigrelette, provenant de la noix rpe du cocotier, et qui,
sous le nom de taero, se conserve dans des tiges de bambou.

Ce luncheon est trs gai. Les convives fumrent plusieurs
centaines de ces cigarettes faites d'une feuille de tabac sche
au feu enroule d'une feuille de pandanus. Seulement, au lieu
d'imiter les Tatiens et les Tatiennes qui se les passaient de
bouche en bouche, aprs en avoir tir quelques bouffes, les
Franais se contentrent de les fumer  la franaise. Et lorsque
le muto lui offrit la sienne, Pinchinat le remercia d'un mea
maita, c'est--dire d'un trs bien! dont l'intonation cocasse
mit en belle humeur toute l'assistance.

Au cours de ces excursions, il va sans dire que les
excursionnistes ne pouvaient songer  rentrer chaque soir 
Papeet ou  Standard-Island. Partout, d'ailleurs, dans les
villages, dans les habitations parses, chez les colons, chez les
indignes, ils sont reus avec autant de sympathie que de confort.

Pour occuper la journe du 7 novembre, ils ont form le projet de
visiter la pointe Vnus, excursion  laquelle ne saurait se
soustraire un touriste digne de ce nom.

On part ds le petit jour, d'un pied lger. On traverse sur un
pont la jolie rivire de Fantahua. On remonte la valle jusqu'
cette retentissante cascade, double de celle du Niagara en
hauteur, mais infiniment moins large, qui tombe de soixante-quinze
mtres avec un tumulte superbe. On arrive ainsi, en suivant la
route accroche au flanc de la colline Taharahi, sur le bord de la
mer,  ce morne auquel Cook donna le nom de cap de l'Arbre, -- nom
justifi  cette poque par la prsence d'un arbre isol,
actuellement mort de vieillesse. Une avenue, plante de
magnifiques essences, conduit,  partir du village de Taharahi, au
phare qui se dresse  l'extrme pointe de l'le.

C'est en cet endroit,  mi-cte d'une colline verdoyante, que la
famille Coverley a fix sa rsidence. Il n'y a donc aucun motif
srieux pour que Walter Tankerdon dont la villa s'lve loin, bien
loin, au del de Papeet, pousse ses promenades du ct de la
Pointe Vnus. Les Parisiens l'aperoivent, cependant. Le jeune
homme s'est transport  cheval, aux environs du cottage Coverley.
Il change un salut avec les touristes franais, et leur demande
s'ils comptent regagner Papeet le soir mme.

Non, monsieur Tankerdon, rpond Frascolin. Nous avons reu une
invitation de mistress Coverley, et il est probable que nous
passerons la soire  la villa.

-- Alors, messieurs, je vous dis au revoir, rplique Walter
Tankerdon. Et il semble que la physionomie du jeune homme s'est
obscurcie, bien qu'aucun nuage n'ait voil en cet instant le
soleil. Puis, il pique des deux, et s'loigne au petit trot, aprs
avoir jet un dernier regard sur la villa toute blanche entre les
arbres. Mais aussi, pourquoi l'ancien ngociant a-t-il reparu sous
le richissime Tankerdon, et risque-t-il de semer la dissension
dans cette Standard-Island qui n'a point t cre pour le souci
des affaires!

Eh! dit Pinchinat, peut-tre aurait-il voulu nous accompagner, ce
charmant cavalier?...

-- Oui, ajoute Frascolin, et il est vident que notre ami Munbar
pourrait bien avoir raison! Il s'en va tout malheureux de n'avoir
pu rencontrer miss Dy Coverley...

-- Ce qui prouve que le milliard ne fait pas le bonheur? rplique
ce grand philosophe d'Yverns.

Pendant l'aprs-midi et la soire, heures dlicieuses passes au
cottage avec les Coverley. Le quatuor retrouve dans la villa le
mme accueil qu' l'htel de la Quinzime Avenue. Sympathique
runion,  laquelle l'art se mle fort agrablement. On fait
d'excellente musique, au piano s'entend. Mrs Coverley dchiffre
quelques partitions nouvelles. Miss Dy chante en vritable
artiste, et Yverns, qui est dou d'une jolie voix, mle son tnor
au soprano de la jeune fille.

On ne sait trop pourquoi, -- peut-tre l'a-t-il fait  dessein, --
Pinchinat glisse dans la conversation que ses camarades et lui ont
aperu Walter Tankerdon qui se promenait aux environs de la villa.
Est-ce trs adroit de sa part, et n'et-il pas mieux valu se
taire?... Non, et si le surintendant et t l, il n'aurait pu
qu'approuver Son Altesse. Un lger sourire, presque imperceptible,
s'est bauch sur les lvres de miss Dy, ses jolis yeux ont brill
d'un vif clat, et lorsqu'elle s'est remise  chanter, il semble
que sa voix est devenue plus pntrante.

Mrs Coverley la regarde un instant, se contentant de dire, tandis
que M. Coverley fronce le sourcil:

Tu n'es pas fatigue, mon enfant?...

-- Non, ma mre.

-- Et vous, monsieur Yverns?...

-- Pas le moins du monde, madame. Avant ma naissance, j'ai d tre
enfant de choeur dans une des chapelles du Paradis! La soire
s'achve, et il est prs de minuit, lorsque M. Coverley juge
l'heure venue de prendre quelque repos. Le lendemain, enchant de
cette si simple et si cordiale rception, le quatuor redescend le
chemin vers Papeet.

La relche  Tati ne doit plus durer qu'une semaine. Suivant son
itinraire rgl d'avance, Standard-Island se remettra en route au
sud-ouest. Et, sans doute, rien n'et signal cette dernire
semaine pendant laquelle les quatre touristes ont complt leurs
excursions, si un trs heureux incident ne se ft produit  la
date du 11 novembre.

La division de l'escadre franaise du Pacifique vient d'tre
signale dans la matine par le smaphore de la colline qui
s'lve en arrire de Papeet.

 onze heures, un croiseur de premire classe, le _Paris_, escort
de deux croiseurs de deuxime classe et d'une mouche, mouille sur
rade.

Les saluts rglementaires sont changs de part et d'autre, et le
contre-amiral, dont le guidon flotte sur le _Paris_, descend 
terre avec ses officiers.

Aprs les coups de canon officiels, auxquels les batteries de
l'peron et de la Poupe joignent leurs tonnerres sympathiques, le
contre-amiral et le commandant-commissaire des les de la Socit
s'empressent de se rendre successivement visite.

C'est une bonne fortune pour les navires de la division, leurs
officiers, leurs quipages, d'tre arrivs sur la rade de Tati,
pendant que Standard-Island y sjourne encore. Nouvelles occasions
de rceptions et de ftes. Le Joyau du Pacifique est ouvert aux
marins franais, qui s'empressent d'en venir admirer les
merveilles. Pendant quarante-huit heures, les uniformes de notre
marine se mlent aux costumes milliardais.

Cyrus Bikerstaff fait les honneurs de l'observatoire, le
surintendant fait les honneurs du casino et autres tablissements
sous sa dpendance.

C'est dans ces circonstances qu'il est venu une ide  cet
tonnant Calistus Munbar, une ide gniale dont la ralisation
doit laisser d'inoubliables souvenirs. Et cette ide, il la
communique au gouverneur, et le gouverneur l'adopte, sur avis du
conseil des notables.

Oui! Une grande fte est dcide pour le 15 novembre. Son
programme comprendra un dner d'apparat et un bal donns dans les
salons de l'htel de ville.  cette poque les Milliardais en
villgiature seront rentrs, puisque le dpart doit s'effectuer
deux jours aprs.

Les hauts personnages des deux sections ne manqueront donc point 
ce festival en l'honneur de la reine Pomar VI, des Tatiens
europens ou indignes et de l'escadre franaise.

Calistus Munbar est charg d'organiser cette fte, et l'on peut
s'en rapporter  son imagination comme  son zle. Le quatuor se
met  sa disposition, et il est convenu qu'un concert figurera
parmi les plus attractifs numros du programme.

Quant aux invitations, c'est au gouverneur qu'incombe la mission
de les rpartir.

En premier lieu, Cyrus Bikerstaff va en personne prier la reine
Pomar, les princes et les princesses de sa cour d'assister 
cette fte, et la reine daigne rpondre par une acceptation. Mmes
remerciements de la part du commandant-commissaire et des hauts
fonctionnaires franais, du contre-amiral et de ses officiers, qui
se montrent trs sensibles  cette gracieuset.

En somme, mille invitations sont lances. Bien entendu, les mille
invits ne doivent pas s'asseoir  la table municipale. Non! une
centaine seulement: les personnes royales, les officiers de la
division, les autorits du protectorat, les premiers
fonctionnaires, le conseil des notables et le haut clerg de
Standard-Island. Mais il y aura, dans le parc, banquets, jeux,
feux d'artifice, -- de quoi satisfaire la population.

Le roi et la reine de Malcarlie n'ont point t oublis, cela va
sans dire. Mais Leurs Majests, ennemies de tout apparat, vivant 
l'cart dans leur modeste habitation de la Trente-deuxime Avenue,
remercirent le gouverneur d'une invitation qu'ils regrettaient de
ne pouvoir accepter.

Pauvres souverains! dit Yverns.

Le grand jour arriv, l'le se pavoise des couleurs franaises et
tatiennes, mles aux couleurs milliardaises.

La reine Pomar et sa cour, en costumes de gala, sont reues 
Tribord-Harbour aux dtonations de la double batterie.  ces
dtonations rpondent les canons de Papeet et les canons de la
division navale.

Vers six heures du soir, aprs une promenade  travers le parc,
tout ce beau monde a gagn le palais municipal superbement dcor.

Quel coup d'oeil offre l'escalier monumental dont chaque marche
n'a pas cot moins de dix mille francs, comme celui de l'htel
Vanderbilt  New-York! Et dans la splendide salle  manger, les
convives vont s'asseoir aux tables du festin.

Le code des prsances a t observ par le gouverneur avec un
tact parfait. Il n'y aura pas matire  conflit entre les grandes
familles rivales des deux sections. Chacun est heureux de la place
qui lui est attribue, -- entre autres miss Dy Coverley, qui se
trouve en face de Walter Tankerdon. Cela suffit au jeune homme et
 la jeune fille, et mieux valait ne pas les rapprocher davantage.

Il n'est pas besoin de dire que les artistes franais n'ont point
 se plaindre. On leur a donn, en les mettant  la table
d'honneur, une nouvelle preuve d'estime et de sympathie pour leur
talent et leurs personnes.

Quant au menu de ce mmorable repas, tudi, mdit, compos par
le surintendant, il prouve que, mme au point de vue des
ressources culinaires, Milliard-City n'a rien  envier  la
vieille Europe.

Qu'on en juge, d'aprs ce menu, imprim en or sur vlin par les
soins de Calistus Munbar.

Le potage  la d'Orlans,
La crme comtesse,
Le turbot  la Mornay,
Le filet de boeuf  la Napolitaine,
Les quenelles de volaille  la Viennoise,
Les mousses de foie gras  la Trvise.
Sorbets.
Les cailles rties sur canap,
La salade provenale,
Les petits pois  l'anglaise,
Bombe, macdoine, fruits,
Gteaux varis,
Grissins au parmesan.

_Vins:_
Chteau d'Yquem. -- Chteau-Margaux. Chambertin. -- Champagne.

_Liqueurs varies_

 la table de la reine d'Angleterre, de l'empereur de Russie, de
l'empereur allemand ou du prsident de la Rpublique franaise, a-
t-on jamais trouv des combinaisons suprieures pour un menu
officiel, et eussent-ils pu mieux faire les chefs de cuisine les
plus en vogue des deux continents?

 neuf heures, les invits se rendent dans les salons du casino
pour le concert. Le programme comporte quatre morceaux de choix, -
- quatre, pas davantage:

Cinquime quatuor en _la majeur_: Op. 18 de Beethoven;
Deuxime quatuor en _r mineur_: Op. 10 de Mozart;
Deuxime quatuor en _r majeur_: Op. 64 (deuxime partie) d'Haydn;
Douzime quatuor en _mi bmol_ d'Onslow.

Ce concert est un nouveau triomphe pour les excutants parisiens,
si heureusement embarqus, -- quoi qu'en pt penser le
rcalcitrant violoncelliste, --  bord de Standard-Island!

Entre temps, Europens et trangers prennent part aux divers jeux
installs dans le parc. Des bals champtres s'organisent sur les
pelouses, et, pourquoi ne pas l'avouer, on danse au son des
accordons qui sont des instruments trs en vogue chez les
naturels des les de la Socit. Or, les marins franais ont un
faible pour cet appareil pneumatique, et comme les
permissionnaires du _Paris_ et autres navires de la division ont
dbarqu en grand nombre, les orchestres se trouvent au complet et
les accordons font rage. Les voix s'en mlent aussi, et les
chansons de bord rpondent aux himerres, qui sont les airs
populaires et favoris des populations ocaniennes.

Au reste, les indignes de Tati, hommes et femmes, ont un got
prononc pour le chant et pour la danse, o ils excellent. Ce
soir-l,  plusieurs reprises, ils excutent les figures de la
rpauipa, qui peut tre considre comme une danse nationale, et
dont la mesure est marque par le battement du tambour. Puis les
chorgraphes de toute origine, indignes ou trangers, s'en
donnent  coeur joie, grce  l'excitation des rafrachissements
de toutes sortes offerts par la municipalit.

En mme temps, des bals, d'une ordonnance et d'une composition
plus slect, runissent, sous la direction d'Athanase Dormus, les
familles dans les salons de l'htel de ville. Les dames
milliardaises et tatiennes ont fait assaut de toilettes. On ne
s'tonnera pas que les premires, clientes fidles des couturiers
parisiens, clipsent sans peine, mme les plus lgantes
europennes de la colonie. Les diamants ruissellent sur leurs
ttes, sur leurs paules,  leur poitrine, et c'est entre elles
seules que la lutte peut prsenter quelque intrt. Mais qui et
os se prononcer pour Mrs Coverley ou Mrs Tankerdon, blouissantes
toutes les deux? Ce n'est certes pas Cyrus Bikerstaff, toujours si
soucieux de maintenir un parfait quilibre entre les deux sections
de l'le.

Dans le quadrille d'honneur ont figur la souveraine de Tati et
son auguste poux, Cyrus Bikerstaff et Mrs Coverley, le contre-
amiral et Mrs Tankerdon, le commodore Simco et la premire dame
d'honneur de la reine. En mme temps, d'autres quadrilles sont
forms, o les couples se mlangent, en ne consultant que leur
got ou leurs sympathies. Tout cet ensemble est charmant. Et,
pourtant, Sbastien Zorn se tient  l'cart, dans une attitude
sinon de protestation, du moins de ddain, comme les deux Romains
grognons du fameux tableau de la _Dcadence_. Mais Yverns,
Pinchinat, Frascolin, valsent, polkent, mazurkent avec les plus
jolies Tatiennes et les plus dlicieuses jeunes filles de
Standard-Island. Et qui sait si, ce soir-l, bien des mariages ne
furent pas dcids fin de bal, -- ce qui occasionnerait sans doute
un supplment de travail aux employs de l'tat civil?...

D'ailleurs, quelle n'a pas t la surprise gnrale, lorsque le
hasard a donn Walter Tankerdon pour cavalier  miss Coverley dans
un quadrille? Est-ce le hasard, et ce fin diplomate de
surintendant ne l'a-t-il pas aid par quelque combinaison savante?
Dans tous les cas, c'est l l'vnement du jour, gros peut-tre de
consquences, s'il marque un premier pas vers la rconciliation
des deux puissantes familles.

Aprs le feu d'artifice qui est tir sur la grande pelouse, les
danses reprennent dans le parc,  l'htel de ville, et se
prolongent jusqu'au jour.

Telle est cette mmorable fte, dont le souvenir se perptuera 
travers la longue et heureuse srie d'ges que l'avenir -- il faut
l'esprer, -- rserve  Standard-Island.

Le surlendemain, la relche tant termine, le commodore Simco
transmet ds l'aube ses ordres d'appareillage. Des dtonations
d'artillerie saluent le dpart de l'le  hlice, comme elles ont
salu son arrive, et elle rend les saluts coups pour coups 
Tati et  la division navale.

La direction est nord-ouest, de manire  passer en revue les
autres les de l'archipel, le groupe Sous-le-Vent aprs le groupe
du Vent.

On longe ainsi les pittoresques contours de Moorea, hrisse de
pics superbes, dont la pointe centrale est perce  jour, Raiatea,
l'le Sainte, qui fut le berceau de la royaut indigne, Bora-
Bora, domine par une montagne de mille mtres, puis les lots
Motu-Iti, Mapta, Tubuai, Manu, anneaux de la chane tatienne
tendue  travers ces parages.

Le 19 novembre,  l'heure o le soleil dcline  l'horizon,
disparaissent les derniers sommets de l'archipel.

Standard-Island met alors le cap au sud-ouest, -- orientation que
les appareils tlgraphiques indiquent sur les cartes disposes
aux vitrines du casino.

Et qui observerait, en ce moment, le capitaine Sarol, serait
frapp du feu sombre de ses regards, de la farouche expression de
sa physionomie, lorsque, d'une main menaante, il montre  ses
Malais la route des Nouvelles-Hbrides, situes  douze cents
lieues dans l'ouest!

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




SECONDE PARTIE




I -- Aux les de Cook


Depuis six mois Standard-Island, partie de la baie de Madeleine,
va d'archipel en archipel  travers le Pacifique. Pas un accident
ne s'est produit au cours de sa merveilleuse navigation.  cette
poque de l'anne, les parages de la zone quatoriale sont calmes,
le souffle des alizs est normalement tabli entre les tropiques.
D'ailleurs, lorsque quelque bourrasque ou tempte se dchane, la
base solide qui porte Milliard-City, les deux ports, le parc, la
campagne, n'en ressent pas la moindre secousse. La bourrasque
passe, la tempte s'apaise.  peine s'en est-on aperu  la
surface du Joyau du Pacifique.

Ce qu'il y aurait plutt lieu de craindre dans ces conditions, ce
serait la monotonie d'une existence trop uniforme. Mais nos
Parisiens sont les premiers  convenir qu'il n'en est rien. Sur
cet immense dsert de l'Ocan se succdent les oasis, -- tels ces
groupes qui ont t dj visits, les Sandwich, les Marquises, les
Pomotou, les les de la Socit, tels ceux que l'on explorera
avant de reprendre la route du nord, les les de Cook, les Samoa,
les Tonga, les Fidji, les Nouvelles-Hbrides et d'autres peut-
tre. Autant de relches varies, autant d'occasions attendues qui
permettront de parcourir ces pays, si intressants au point de vue
ethnographique.

En ce qui concerne le Quatuor Concertant, comment songerait-il 
se plaindre, si mme il en avait le temps? Peut-il se considrer
comme spar du reste du monde? Les services postaux avec les deux
continents ne sont-ils pas rguliers? Non seulement les navires 
ptrole apportent leurs chargements pour les besoins des usines
presque  jour fixe, mais il ne s'coule pas une quinzaine sans
que les steamers ne dchargent  Tribord-Harbour ou  Bbord-
Harbour leurs cargaisons de toutes sortes, et aussi le contingent
d'informations et de nouvelles qui dfrayent les loisirs de la
population milliardaise.

Il va de soi que l'indemnit attribue  ces artistes est paye
avec une ponctualit qui tmoigne des inpuisables ressources de
la Compagnie. Des milliers de dollars tombent dans leur poche, s'y
accumulent, et ils seront riches, trs riches  l'expiration d'un
pareil engagement. Jamais excutants ne furent  pareille fte, et
ils ne peuvent regretter les rsultats relativement mdiocres de
leurs tournes  travers les tats-Unis d'Amrique.

Voyons, demanda un jour Frascolin au violoncelliste, es-tu revenu
de tes prventions contre Standard-Island?

-- Non, rpond Sbastien Zorn.

-- Et pourtant, ajoute Pinchinat, nous aurons un joli sac lorsque
la campagne sera finie!

-- Ce n'est pas tout d'avoir un joli sac, il faut encore tre sr
de l'emporter avec soi!

-- Et tu n'en es pas sr?...

-- Non. cela que rpondre? Et pourtant, il n'y avait rien 
craindre pour ledit sac, puisque le produit des trimestres tait
envoy en Amrique sous forme de traites, et vers dans les
caisses de la Banque de New-York. Donc, le mieux est de laisser le
ttu s'encroter dans ses injustifiables dfiances.

En effet, l'avenir parat plus que jamais assur. Il semble que
les rivalits des deux sections soient entres dans une priode
d'apaisement. Cyrus Bikerstaff et ses adjoints ont lieu de s'en
applaudir. Le surintendant se multiplie depuis le gros vnement
du bal de l'htel de ville. Oui! Walter Tankerdon a dans avec
miss Dy Coverley. Doit-on en conclure que les rapports des deux
familles soient moins tendus? Ce qui est certain, c'est que Jem
Tankerdon et ses amis ne parlent plus de faire de Standard-Island
une le industrielle et commerante. Enfin, dans la haute socit,
on s'entretient beaucoup de l'incident du bal. Quelques esprits
perspicaces y voient un rapprochement, peut-tre plus qu'un
rapprochement, une union qui mettra fin aux dissensions prives et
publiques.

Et si ces prvisions se ralisent, un jeune homme et une jeune
fille, assurment dignes l'un de l'autre, auront vu s'accomplir
leur voeu le plus cher, nous croyons tre en droit de l'affirmer.

Ce n'est pas douteux, Walter Tankerdon n'a pu rester insensible
aux charmes de miss Dy Coverley. Cela date d'un an dj. tant
donne la situation, il n'a confi  personne le secret de ses
sentiments. Miss Dy l'a devin, elle l'a compris, elle a t
touche de cette discrtion. Peut-tre mme a-t-elle vu clair dans
son propre coeur, et ce coeur est-il prt  rpondre  celui de
Walter?... Elle n'en a rien laiss paratre, d'ailleurs. Elle
s'est tenue sur la rserve que lui commandent sa dignit et
l'loignement que se tmoignent les deux familles.

Cependant un observateur aurait pu remarquer que Walter et miss Dy
ne prennent jamais part aux discussions qui s'lvent parfois dans
l'htel de la Quinzime Avenue comme dans celui de la Dix-
neuvime. Lorsque l'intraitable Jem Tankerdon s'abandonne 
quelque fulminante diatribe contre les Coverley, son fils courbe
la tte, se tait, s'loigne. Lorsque Nat Coverley tempte contre
les Tankerdon, sa fille baisse les yeux, sa jolie figure plit, et
elle essaie de changer la conversation, sans y russir, il est
vrai. Que ces deux personnages ne se soient aperus de rien, c'est
le lot commun des pres auxquels la nature a mis un bandeau sur
les yeux. Mais, -- du moins Calistus Munbar l'affirme, -- Mrs
Coverley et Mrs Tankerdon n'en sont plus  ce degr d'aveuglement.
Les mres n'ont pas des yeux pour ne point voir, et cet tat d'me
de leurs enfants est un sujet de constante apprhension, puisque
le seul remde possible est inapplicable. Au fond, elles sentent
bien que, devant les inimitis des deux rivaux, devant leur amour-
propre constamment bless dans des questions de prsance, aucune
rconciliation, aucune union n'est admissible... Et pourtant,
Walter et miss Dy s'aiment... Leurs mres n'en sont plus  le
dcouvrir...

Plus d'une fois dj, le jeune homme a t sollicit de faire un
choix parmi les jeunes filles  marier de la section bbordaise.
Il en est de charmantes, parfaitement leves, d'une situation de
fortune presque gale  la sienne, et dont les familles seraient
heureuses d'une pareille union. Son pre l'y a engag de faon
trs nette, sa mre aussi, bien qu'elle se soit montre moins
pressante. Walter a toujours refus, donnant pour prtexte qu'il
ne se sent aucune propension au mariage. Or, l'ancien ngociant de
Chicago n'entend pas de cette oreille. Quand on possde plusieurs
centaines de millions en dot, ce n'est pas pour rester
clibataire. Si son fils ne trouve pas une jeune fille  son got
 Standard-Island, -- de son monde s'entend, -- eh bien! qu'il
voyage, qu'il aille courir l'Amrique ou l'Europe!... Avec son
nom, sa fortune, sans parler des agrments de sa personne, il
n'aura que l'embarras du choix, -- voult-il d'une princesse de
sang imprial ou royal!... Ainsi s'exprime Jem Tankerdon. Or,
chaque fois que son pre l'a mis au pied du mur, Walter s'est
dfendu de le franchir, ce mur, pour aller chercher femme 
l'tranger. Et sa mre lui ayant dit une fois:

Mon cher enfant, y a-t-il donc ici quelque jeune fille qui te
plaise?...

-- Oui, ma mre! a-t-il rpondu. Et, comme Mrs Tankerdon n'a pas
t jusqu' lui demander quelle tait cette jeune fille, il n'a
pas cru opportun de la nommer. Que pareille situation existe dans
la famille Coverley, que l'ancien banquier de la Nouvelle-Orlans
dsire marier sa fille  l'un des jeunes gens qui frquentent
l'htel dont les rceptions sont trs  la mode, cela n'est pas
douteux. Si aucun d'eux ne lui agre, eh bien, son pre et sa mre
l'emmneront  l'tranger... Ils visiteront la France, l'Italie,
l'Angleterre... Miss Dy rpond alors qu'elle prfre ne point
quitter Milliard-City... Elle se trouve bien  Standard-Island...
Elle ne demande qu' y rester... M. Coverley ne laisse pas d'tre
assez inquiet de cette rponse, dont le vritable motif lui
chappe. D'ailleurs, Mrs Coverley n'a point pos  sa fille une
question aussi directe que celle de Mrs Tankerdon  Walter, cela
va de soi, et il est prsumable que miss Dy n'aurait pas os
rpondre avec la mme franchise -- mme  sa mre. Voil o en
sont les choses. Depuis qu'ils ne peuvent plus se mprendre sur la
nature de leurs sentiments, si le jeune homme et la jeune fille
ont quelquefois chang un regard, ils ne se sont jamais adress
une seule parole. Se rencontrent-ils, ce n'est que dans les salons
officiels, aux rceptions de Cyrus Bikerstaff, lors de quelque
crmonie  laquelle les notables milliardais ne sauraient se
dispenser d'assister, ne ft-ce que pour maintenir leur rang. Or,
en ces circonstances, Walter Tankerdon et miss Dy Coverley
observent une complte rserve, tant sur un terrain o toute
imprudence pourrait amener des consquences fcheuses... Que l'on
juge donc de l'effet produit aprs l'extraordinaire incident qui a
marqu le bal du gouverneur, -- incident o les esprits ports 
l'exagration ont voulu voir un scandale, et dont toute la ville
s'est entretenue le lendemain. Quant  la cause qui l'a provoqu,
rien de plus simple. Le surintendant avait invit miss Coverley 
danser... il ne s'est pas trouv l au dbut du quadrille --  le
malin Munbar!... Walter Tankerdon s'est prsent  sa place et la
jeune fille l'a accept pour cavalier... Qu' la suite de ce fait
si considrable dans les mondanits de Milliard-City, il y ait eu
des explications de part et d'autre, cela est probable, cela est
mme certain. M. Tankerdon a d interroger son fils et M. Coverley
sa fille  ce sujet. Mais qu'a-t-elle rpondu, miss Dy?... Qu'a-t-
il rpondu, Walter?... Mrs Coverley et Mrs Tankerdon sont-elles
intervenues, et quel a t le rsultat de cette intervention?...
Avec toute sa perspicacit de furet, toute sa finesse
diplomatique, Calistus Munbar n'est pas parvenu  le savoir.
Aussi, quand Frascolin l'interroge l-dessus, se contente-t-il de
rpondre par un clignement de son oeil droit, -- ce qui ne veut
rien dire, puisqu'il ne sait absolument rien. L'intressant 
noter, c'est que, depuis ce jour mmorable, lorsque Walter
rencontre Mrs Coverley et miss Dy  la promenade, il s'incline
respectueusement, et que la jeune fille et sa mre lui rendent son
salut.  en croire le surintendant, c'est l un pas immense, une
enjambe sur l'avenir! Dans la matine du 25 novembre, a lieu un
fait de mer qui n'a aucun rapport avec la situation des deux
prpondrantes familles de l'le  hlice. Au lever du jour, les
vigies de l'observatoire signalent plusieurs btiments de haut
bord, qui font route dans la direction du sud-ouest. Ces navires
marchent en ligne, conservant leurs distances. Ce ne peut tre que
la division d'une des escadres du Pacifique.

Le commodore Simco prvient tlgraphiquement le gouverneur, et
celui-ci donne des ordres pour que les saluts soient changs avec
ces navires de guerre.

Frascolin, Yverns, Pinchinat, se rendent  la tour de
l'observatoire, dsireux d'assister  cet change de politesses
internationales.

Les lunettes sont braques sur les btiments, au nombre de quatre,
distants de cinq  six milles. Aucun pavillon ne bat  leur corne,
et on ne peut reconnatre leur nationalit.

Rien n'indique  quelle marine ils appartiennent? demande
Frascolin  l'officier.

-- Rien, rpondit celui-ci, mais,  leur apparence, je croirais
volontiers que ces btiments sont de nationalit britannique. Du
reste, dans ces parages, on ne rencontre gure que des divisions
d'escadres anglaises, franaises ou amricaines. Quels qu'ils
soient, nous serons fixs lorsqu'ils auront gagn d'un ou deux
milles.

Les navires s'approchent avec une vitesse trs modre, et, s'ils
ne changent pas leur route, ils devront passer  quelques
encablures de Standard-Island.

Un certain nombre de curieux se portent  la batterie de l'peron
et suivent avec intrt la marche de ces navires.

Une heure plus tard, les btiments sont  moins de deux milles,
des croiseurs d'ancien modle, grs en trois-mts, trs
suprieurs d'aspect  ces btiments modernes rduits  une mture
militaire. De leurs larges chemines s'chappent des volutes de
vapeur que la brise de l'ouest chasse jusqu'aux extrmes limites
de l'horizon.

Lorsqu'ils ne sont plus qu' un mille et demi, l'officier est en
mesure d'affirmer qu'ils forment la division britannique de
l'Ouest-Pacifique, dont certains archipels, ceux de Tonga, de
Samoa, de Cook, sont possds par la Grande-Bretagne ou placs
sous son protectorat.

L'officier se tient prt alors  faire hisser le pavillon de
Standard-Island, dont l'tamine, cussonne d'un soleil d'or, se
dploiera largement  la brise. On attend que le salut soit fait
par le vaisseau amiral de la division.

Une dizaine de minutes s'coulent. Si ce sont des Anglais,
observe Frascolin, ils ne mettent gure d'empressement  tre
polis!

-- Que veux-tu? rpond Pinchinat. John Bull a gnralement son
chapeau viss sur la tte, et le dvissage exige une assez longue
manipulation. L'officier hausse les paules. Ce sont bien des
Anglais, dit-il. Je les connais, ils ne salueront pas.

En effet, aucun pavillon n'est hiss  la brigantine du navire de
tte. La division passe, sans plus se soucier de l'le  hlice
que si elle n'et pas exist. Et d'ailleurs, de quel droit existe-
t-elle? De quel droit vient-elle encombrer ces parages du
Pacifique? Pourquoi l'Angleterre lui accorderait-elle attention,
puisqu'elle n'a cess de protester contre la fabrication de cette
norme machine qui, au risque d'occasionner des abordages, se
dplace sur ces mers et coupe les routes maritimes?...

La division s'est loigne comme un monsieur mal lev qui se
refuse  reconnatre les gens sur les trottoirs de Regent-Street
ou du Strand, et le pavillon de Standard-Island reste au pied de
la hampe.

De quelle manire, dans la ville, dans les ports, on traite cette
hautaine Angleterre, cette perfide Albion, cette Carthage des
temps modernes, il est ais de l'imaginer.

Rsolution est prise de ne jamais rpondre  un salut britannique,
s'il s'en fait, -- ce qui est hors de toute supposition.

Quelle diffrence avec notre escadre lors de son arrive  Tati!
s'crie Yverns.

-- C'est que les Franais, rplique Frascolin, sont toujours d'une
politesse...

-- _Sostenuta con expressione!_ ajoute Son Altesse, en battant la
mesure d'une main gracieuse.

Dans la matine du 29 novembre, les vigies ont connaissance des
premires hauteurs de l'archipel de Cook, situ par 20 de
latitude sud et 160 de longitude ouest. Appel des noms de Mangia
et d'Harwey, puis du nom de Cook qui y dbarqua en 1770, il se
compose des les Mangia, Rarotonga, Watim, Mittio, Hervey,
Palmerston, Hage-meister, etc. Sa population, d'origine mahorie,
descendue de vingt mille  douze mille habitants, est forme de
Malais polynsiens, que les missionnaires europens convertirent
au christianisme. Ces insulaires, trs soucieux de leur
indpendance, ont toujours rsist  l'envahissement exogne. Ils
se croient encore les matres chez eux, bien qu'ils en arrivent
peu  peu  subir l'influence protectrice -- on sait ce que cela
veut dire -- du gouvernement de l'Australie anglaise.

La premire le du groupe que l'on rencontre, c'est Mangia, la
plus importante et la plus peuple, -- au vrai, la capitale de
l'archipel. L'itinraire y comporte une relche de quinze jours.

Est-ce donc en cet archipel que Pinchinat fera connaissance avec
les vritables sauvages, -- ces sauvages  la Robinson Cruso
qu'il avait cherchs vainement aux Marquises, aux les de la
Socit et de Nouka-Hiva? Sa curiosit de Parisien va-t-elle tre
satisfaite? Verra-t-il des cannibales absolument authentiques,
ayant fait leurs preuves?...

Mon vieux Zorn, dit-il ce jour-l  son camarade, s'il n'y a pas
d'anthropophages ici, il n'y en a plus nulle part!

-- Je pourrais te rpondre: qu'est-ce que cela me fait? rplique
le hrisson du quatuor. Mais je te demanderai: pourquoi... nulle
part?...

-- Parce qu'une le qui s'appelle Mangia, ne peut tre habite
que par des cannibales. Et Pinchinat n'a que le temps d'esquiver
le coup de poing que mrite son abominable calembredaine. Du
reste, qu'il y ait ou non des anthropophages  Mangia, Son Altesse
n'aura pas la possibilit d'entrer en communication avec eux.

En effet, lorsque Standard-Island est arrive  un mille de
Mangia, une pirogue, qui s'est dtache du port, se prsente au
pier de Tribord-Harbour. Elle porte le ministre anglais, simple
pasteur protestant, lequel, mieux que les chefs mangiens, exerce
son agaante tyrannie sur l'archipel. Dans cette le, mesurant
trente milles de circonfrence, peuple de quatre mille habitants,
soigneusement cultive, riche en plantations de taros, en champs
d'arrow-root et d'ignames, c'est ce rvrend qui possde les
meilleures terres.  lui la plus confortable habitation d'Ouchora,
capitale de l'le, au pied d'une colline hrisse d'arbres  pain,
de cocotiers, de manguiers, de bouraaux, de pimentiers, sans
parler d'un jardin en fleur, o s'panouissent les colas, les
gardnias et les pivoines. Il est puissant par les mutois, ces
policiers indignes qui forment une escouade devant laquelle
s'inclinent leurs Majests mangiennes. Cette police dfend de
grimper aux arbres, de chasser et de pcher les dimanches et
ftes, de se promener aprs neuf heures du soir, d'acheter les
objets de consommation  des prix autres que ceux d'une taxe trs
arbitraire, le tout sous peine d'amendes payes en piastres, -- la
piastre valant cinq francs, -- et dont le plus clair va dans la
poche du peu scrupuleux pasteur.

Lorsque ce gros petit homme dbarque, l'officier de port s'avance
 sa rencontre, et des saluts sont changs.

Au nom du roi et de la reine de Mangia, dit l'Anglais, je
prsente les compliments de Leurs Majests  Son Excellence le
gouverneur de Standard-Island.

-- Je suis charg de les recevoir et de vous en remercier,
monsieur le ministre, rpond l'officier, en attendant que notre
gouverneur aille en personne prsenter ses hommages...

-- Son Excellence sera la bien reue, dit le ministre dont la
physionomie chafouine est vritablement ptrie d'astuce et
d'avidit.

Puis, reprenant d'un ton doucereux: L'tat sanitaire de Standard-
Island ne laisse rien  dsirer, je suppose?...

-- Jamais il n'a t meilleur.

-- Il se pourrait, cependant, que quelques maladies pidmiques,
l'influenza, le typhus, la petite vrole...

-- Pas mme le coryza, monsieur le ministre. Veuillez donc nous
faire dlivrer la patente nette, et, ds que nous serons  notre
poste de relche, les communications avec Mangia s'tabliront dans
des conditions rgulires...

-- C'est que... rpondit le pasteur, non sans une certaine
hsitation, si des maladies...

-- Je vous rpte qu'il n'y en a pas trace.

-- Alors les habitants de Standard-Island ont l'intention de
dbarquer...

-- Oui... comme ils viennent de le faire rcemment dans les autres
groupes de l'est.

-- Trs bien... trs bien... rpond le gros petit homme. Soyez sr
qu'ils seront accueillis  merveille, du moment qu'aucune
pidmie...

-- Aucune, vous dis-je.

-- Qu'ils dbarquent donc... en grand nombre... Les habitants les
recevront de leur mieux, car les Mangiens sont hospitaliers...
Seulement...

-- Seulement?...

-- Leurs Majests, d'accord avec le conseil des chefs, ont dcid
qu' Mangia comme dans les autres les de l'archipel, les
trangers auraient  payer une taxe d'introduction...

-- Une taxe?...

-- Oui... deux piastres... C'est peu de chose, vous le voyez...
deux piastres pour toute personne qui mettra le pied sur l'le.

Trs videmment le ministre est l'auteur de cette proposition, que
le roi, la reine, le conseil des chefs se sont empresss
d'accepter, et dont un fort tantime est rserv  Son Excellence.
Comme dans les groupes de l'Est-Pacifique, il n'avait jamais t
question de semblables taxes, l'officier de port ne laisse pas
d'exprimer sa surprise.

Cela est srieux?... demande-t-il.

-- Trs srieux, affirme le ministre, et, faute du paiement de ces
deux piastres, nous ne pourrions laisser personne.

-- C'est bien! rpond l'officier.

Puis, saluant Son Excellence, il se rend au bureau tlphonique,
et transmet au commodore la susdite proposition.

Ethel Simco se met en communication avec le gouverneur. Convient-
il que l'le  hlice s'arrte devant Mangia, les prtentions des
autorits mangiennes tant aussi formelles qu'injustifies?

La rponse ne se fait pas attendre. Aprs en avoir confr avec
ses adjoints, Cyrus Bikerstaff refuse de se soumettre  ces taxes
vexatoires. Standard-Island ne relchera ni devant Mangia ni
devant aucune autre des les de l'archipel. Le cupide pasteur en
sera pour sa proposition, et les Milliardais iront, dans les
parages voisins, visiter des indignes moins rapaces et moins
exigeants.

Ordre est donc envoy aux mcaniciens de lcher la bride  leurs
millions de chevaux-vapeur, et voil comment Pinchinat fut priv
du plaisir de serrer la main  d'honorables anthropophages, --
s'il y en avait. Mais, qu'il se console! on ne se mange plus entre
soi aux les de Cook, --  regret peut-tre!

Standard-Island prend direction  travers le large bras qui se
prolonge jusqu' l'agglomration des quatre les, dont le chapelet
se droule au nord. Nombre de pirogues se montrent, les unes assez
finement construites et gres, les autres simplement creuses
dans un tronc d'arbre, mais montes par de hardis pcheurs, qui
s'aventurent  la poursuite des baleines, si nombreuses en ces
mers.

Ces les sont trs verdoyantes, trs fertiles, et l'on comprend
que l'Angleterre leur ait impos son protectorat, en attendant
qu'elle les range parmi ses proprits du Pacifique. En vue de
Mangia, on a pu apercevoir ses ctes rocheuses, bordes d'un
bracelet de corail, ses maisons blouissantes de blancheur,
crpies d'une chaux vive qui est extraite des formations
corallignes, ses collines tapisses de la sombre verdure des
essences tropicales, et dont l'altitude ne dpasse pas deux cents
mtres.

Le lendemain, le commodore Simco a connaissance de Rarotonga, par
ses hauteurs boises jusqu' leurs sommets. Vers le centre, pointe
 quinze cents mtres un volcan, dont la cime merge d'une
frondaison d'paisses futaies. Entre ces massifs se dtache un
difice tout blanc,  fentres gothiques. C'est le temple
protestant, bti au milieu de larges forts de maps, qui
descendent jusqu'au rivage. Les arbres, de grande taille, 
puissante ramure, au tronc capricieux, sont djets, bossus,
contourns comme les vieux pommiers de la Normandie ou les vieux
oliviers de la Provence.

Peut-tre, le rvrend qui dirige les consciences rarotongiennes,
de compte  demi avec le directeur de la _Socit allemande
ocanienne_, entre les mains de laquelle se concentre tout le
commerce de l'le, n'a-t-il pas tabli des taxes d'trangers, 
l'exemple de son collgue de Mangia? Peut-tre les Milliardais
pourraient-ils, sans bourse dlier, aller prsenter leurs hommages
aux deux reines qui s'y disputent la souverainet, l'une au
village d'Arognani, l'autre au village d'Avarua? Mais Cyrus
Bikerstaff ne juge pas  propos d'atterrir sur cette le, et il
est approuv par le conseil des notables, habitus  tre
accueillis comme des rois en voyage. En somme, perte sche pour
ces indignes, domins par de maladroits anglicans, car les nababs
de Standard-Island ont la poche bien garnie et la piastre facile.

 la fin du jour, on ne voit plus que le pic du volcan se dressant
comme un style  l'horizon. Des myriades d'oiseaux de mer se sont
embarqus sans permission et voltigent au-dessus de Standard-
Island; mais, la nuit venue, ils s'enfuient  tire-d'aile,
regagnant les lots incessamment battus de la houle au nord de
l'archipel.

Alors il se tient une runion prside par le gouverneur, et dans
laquelle est propose une modification  l'itinraire. Standard-
Island traverse des parages o l'influence anglaise est
prdominante. Continuer  naviguer vers l'ouest, sur le vingtime
parallle, ainsi que cela avait t dcid, c'est faire route sur
les les Tonga, sur les les Fidji. Or, ce qui s'est pass aux
les de Cook n'a rien de trs encourageant. Ne convient-il pas
plutt de rallier la Nouvelle-Caldonie, l'archipel de Loyalty,
ces possessions o le Joyau du Pacifique sera reu avec toute
l'urbanit franaise? Puis, aprs le solstice de dcembre, on
reviendrait franchement vers les zones quatoriales. Il est vrai,
ce serait s'carter de ces Nouvelles-Hbrides, o l'on doit
rapatrier les naufrags du ketch et leur capitaine...

Pendant cette dlibration  propos d'un nouvel itinraire, les
Malais se sont montrs en proie  une inquitude trs explicable,
puisque, si la modification est adopte, leur rapatriement sera
plus difficile. Le capitaine Sarol ne peut cacher son
dsappointement, disons mme sa colre, et quelqu'un qui l'et
entendu parler  ses hommes aurait sans doute trouv son
irritation plus que suspecte.

Les voyez-vous, rptait-il, nous dposer aux Loyalty... ou  la
Nouvelle-Caldonie!... Et nos amis qui nous attendent  Erro-
mango!... Et notre plan si bien prpar aux Nouvelles-Hbrides!...
Est-ce que ce coup de fortune va nous chapper?...

Par bonheur pour ces Malais, -- par malheur pour Standard-Island,
-- le projet de changer l'itinraire n'est pas admis. Les notables
de Milliard-City n'aiment point qu'il soit apport des
modifications  leurs habitudes. La campagne sera poursuivie,
telle que l'indique le programme arrt au dpart de la baie
Madeleine. Seulement, afin de remplacer la relche de quinze jours
qui devait tre faite aux les de Cook, on dcide de se diriger
vers l'archipel des Samoa, en remontant au nord-ouest, avant de
rallier le groupe des les Tonga.

Et, lorsque cette dcision est connue, les Malais ne peuvent
dissimuler leur satisfaction...

Aprs tout, quoi de plus naturel, et ne doivent-ils pas se rjouir
de ce que le conseil des notables n'ait pas renonc  son projet
de les rapatrier aux Nouvelles-Hbrides?




II -- D'les en les


Si l'horizon de Standard-Island semble s'tre rassrn d'un ct,
depuis que les rapports sont moins tendus entre les Tribordais et
les Bbordais, si cette amlioration est due au sentiment que
Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prouvent l'un pour l'autre,
si, enfin, le gouverneur et le surintendant ont lieu de croire que
l'avenir ne sera plus compromis par des divisions intestines, le
Joyau du Pacifique n'en est pas moins menac dans son existence,
et il est difficile qu'il puisse chapper  la catastrophe
prpare de longue main.  mesure que son dplacement s'effectue
vers l'ouest, il s'approche des parages o sa destruction est
certaine, et l'auteur de cette criminelle machination n'est autre
que le capitaine Sarol.

En effet, ce n'est point une circonstance fortuite qui a conduit
les Malais au groupe des Sandwich. Le ketch n'a relch  Honolulu
que pour y attendre l'arrive de Standard-Island,  l'poque de sa
visite annuelle. La suivre aprs son dpart, naviguer dans ses
eaux sans exciter les soupons, s'y faire recueillir comme
naufrags, les siens et lui, puisqu'ils ne peuvent y tre admis
comme passagers, et alors, sous prtexte d'un rapatriement, la
diriger vers les Nouvelle-Hbrides, telle a bien t l'intention
du capitaine Sarol.

On sait comment ce plan, dans sa premire partie, a t mis 
excution. La collision du ketch tait imaginaire. Aucun navire ne
l'a abord aux approches de l'quateur. Ce sont les Malais qui ont
eux-mmes sabord leur btiment, mais de manire qu'il pt se
maintenir  flot jusqu'au moment o arriveraient les secours
demands par le canon de dtresse et de manire aussi qu'il ft
prt  couler, lorsque l'embarcation de Tribord-Harbour aurait
recueilli son quipage. Ds lors, la collision ne serait pas
suspecte, on ne contesterait pas la qualit de naufrags  des
marins dont le btiment viendrait de sombrer, et il y aurait
ncessit de leur donner asile.

Il est vrai, peut-tre le gouverneur ne voudrait-il pas les
garder? Peut-tre les rglements s'opposaient-ils  ce que des
trangers fussent autoriss  rsider sur Standard-Island? Peut-
tre dciderait-on de les dbarquer au plus prochain archipel?...
C'tait une chance  courir, et le capitaine Sarol l'a courue.
Mais, aprs avis favorable de la Compagnie, rsolution a t prise
de conserver les naufrags du ketch et de les conduire en vue des
Nouvelles-Hbrides.

Ainsi sont alles les choses. Depuis quatre mois dj, le
capitaine Sarol et ses dix Malais sjournent en pleine libert sur
l'le  hlice. Ils ont pu l'explorer dans toute son tendue, en
pntrer tous les secrets, et ils n'ont rien nglig  cet gard.
Cela marche  leur gr. Un instant, ils ont d craindre que
l'itinraire ne ft modifi par le conseil des notables, et
combien ils ont t inquiets -- mme jusqu' risquer de se rendre
suspects! Heureusement pour leurs projets, l'itinraire n'a subi
aucun changement. Encore trois mois, Standard-Island arrivera dans
les parages des Nouvelles-Hbrides, et l doit se produire une
catastrophe qui n'aura jamais eu d'gale dans les sinistres
maritimes.

Il est dangereux pour les navigateurs, cet archipel des Nouvelles-
Hbrides, non seulement par les cueils dont sont sems ses
abords, par les courants de foudre qui s'y propagent, mais aussi
eu gard  la frocit native d'une partie de sa population.
Depuis l'poque o Quiros le dcouvrit en 1706, aprs qu'il eut
t explor par Bougainville en 1768, et par Cook en 1773, il fut
le thtre de monstrueux massacres, et peut-tre sa mauvaise
rputation est-elle propre  justifier les craintes de Sbastien
Zorn sur l'issue de cette campagne maritime de Standard-Island.
Kanaques, Papous, Malais, s'y mlangent aux noirs Australiens,
perfides, lches, rfractaires  toute tentative de civilisation.
Quelques les de ce groupe sont de vritables nids  forbans, et
les habitants n'y vivent que de pirateries.

Le capitaine Sarol, Malais d'origine, appartient  ce type
d'cumeurs, baleiniers, sandaliers, ngriers, qui, ainsi que l'a
observ le mdecin de la marine Hagon lors de son voyage aux
Nouvelles-Hbrides, infestent ces parages. Audacieux,
entreprenant, habitu  courir les archipels suspects, trs
instruit en son mtier, s'tant plus d'une fois charg de diriger
de sanglantes expditions, ce Sarol n'en est pas  son coup
d'essai, et ses hauts faits l'ont rendu clbre sur cette portion
de mer de l'Ouest-Pacifique.

Or, quelques mois avant, le capitaine Sarol et ses compagnons
ayant pour complice la population sanguinaire de l'le Erromango,
l'une des Nouvelles-Hbrides, ont prpar un coup qui leur
permettra, s'il russit, d'aller vivre en honntes gens partout o
il leur plaira. Ils connaissent de rputation cette le  hlice
qui, depuis l'anne prcdente, se dplace entre les deux
tropiques. Ils savent quelles incalculables richesses renferme
cette opulente Milliard-City. Mais, comme elle ne doit point
s'aventurer si loin vers l'ouest, il s'agit de l'attirer en vue de
cette sauvage Erromango, o tout est prpar pour en assurer la
complte destruction.

D'autre part, bien que renforcs des naturels des les voisines,
ces No-Hbridais doivent compter avec leur infriorit numrique,
tant donne la population de Standard-Island, sans parler des
moyens de dfense dont elle dispose. Aussi n'est-il point question
de l'attaquer en mer, comme un simple navire de commerce, ni de
lui lancer une flotille de pirogues  l'abordage. Grce aux
sentiments d'humanit que les Malais auront su exploiter, sans
veiller aucun soupon, Standard-Island ralliera les parages
d'Erromango... Elle mouillera  quelques encablures... Des
milliers d'indignes l'envahiront par surprise... Ils la jetteront
sur les roches... Elle s'y brisera... Elle sera livre au pillage,
aux massacres... En vrit, cette horrible machination a des
chances de russir. Pour prix de l'hospitalit qu'ils ont accorde
au capitaine Sarol et  ses complices, les Milliardais marchent 
une catastrophe suprme.

Le 9 dcembre, le commodore Simco atteint le cent soixante et
onzime mridien,  son intersection avec le quinzime parallle.
Entre ce mridien et le cent soixante-quinzime gt le groupe des
Samoa, visit par Bougainville en 1768, par Laprouse en 1787, par
Edwards en 1791.

L'le Rose est d'abord releve au nord-ouest, -- le inhabite qui
ne mrite mme pas l'honneur d'une visite.

Deux jours aprs, on a connaissance de l'le Manoua, flanque des
deux lots d'Olosaga et d'Ofou. Son point culminant monte  sept
cent soixante mtres au-dessus du niveau de la mer. Bien qu'elle
compte environ deux mille habitants, ce n'est pas la plus
intressante l'archipel, et le gouverneur ne donne pas l'ordre d'y
relcher. Mieux vaut sjourner, pendant une quinzaine de jours,
aux les Ttuila, Upolu, Sava, les plus belles de ce groupe, qui
est beau entre tous. Manoua jouit pourtant d'une certaine
clbrit dans les annales maritimes. En effet, c'est sur son
littoral,  Ma-Oma, que prirent plusieurs des compagnons de Cook,
au fond d'une baie  laquelle est reste le nom trop justifi de
baie du Massacre.

Une vingtaine de lieues sparent Manoua de Ttuila, sa voisine.
Standard-Island s'en approche pendant la nuit du 14 au 15
dcembre. Ce soir-l, le quatuor, qui se promne aux environs de
la batterie de l'peron, a senti cette Ttuila, bien qu'elle
soit encore  une distance de plusieurs milles. L'air est embaum
des plus dlicieux parfums.

Ce n'est pas une le, s'crie Pinchinat, c'est le magasin de
Piver... c'est l'usine de Lubin... c'est une boutique de parfumeur
 la mode...

-- Si Ton Altesse n'y voit pas d'inconvnient, observe Yverns, je
prfre que tu la compares  une cassolette...

-- Va pour une cassolette! rpond Pinchinat, qui ne veut point
contrarier les envoles potiques de son camarade.

Et, en vrit, on dirait qu'un courant d'effluves parfums est
apport par la brise  la surface de ces eaux admirables. Ce sont
les manations de cette essence si pntrante,  laquelle les
Kanaques samoans ont donn le nom de moussooi.

Au lever du soleil, Standard-Island longe Ttuila  six encablures
de sa cte nord. On dirait d'une corbeille verdoyante, ou plutt
d'un tagement de forts qui se dveloppent jusqu'aux dernires
cimes, dont la plus leve dpasse dix-sept cents mtres. Quelques
lots la prcdent, entre autres celui d'Anuu. Des centaines de
pirogues lgantes, montes par de vigoureux indignes demi-nus,
maniant leurs avirons sur la mesure  deux-quatre d'une chanson
samoane, s'empressent de faire escorte. De cinquante  soixante
rameurs, ce n'est pas un chiffre exagr pour ces longues
embarcations, d'une solidit qui leur permet de frquenter la
haute mer. Nos Parisiens comprennent alors pourquoi les premiers
Europens donnrent  ces les le nom d'Archipel des Navigateurs.
En somme, son vritable nom gographique est Hamoa ou
prfrablement Samoa.

Sava, Upolu, Ttuila, chelonnes du nord-ouest au sud-est,
Olosaga, Ofou, Manoua, rparties dans le sud-est, telles sont les
principales les de ce groupe d'origine volcanique. Sa superficie
totale est de deux mille huit cents kilomtres carrs, et il
renferme une population de trente-cinq mille six cents habitants.
Il y a donc lieu de rabattre d'une moiti les recensements qui
furent indiqus par les premiers explorateurs.

Observons que l'une quelconque de ces les peut prsenter des
conditions climatriques aussi favorables que Standard-Island. La
temprature s'y maintient entre vingt-six et trente-quatre degrs.
Juillet et aot sont les mois les plus froids, et les extrmes
chaleurs s'accusent en fvrier. Par exemple, de dcembre  avril,
les Samoans sont noys sous des pluies abondantes, et c'est aussi
l'poque  laquelle se dchanent bourrasques et temptes, si
fcondes en sinistres.

Quant au commerce, entre les mains des Anglais d'abord, puis des
Amricains, puis des Allemands, il peut s'lever  dix-huit cent
mille francs pour l'importation et  neuf cent mille francs pour
l'exportation. Il trouve ses lments dans certains produits
agricoles, le coton dont la culture s'accrot chaque anne, et le
coprah, c'est--dire l'amande dessche du coco.

Du reste, la population, qui est d'origine malayo-polynsienne,
n'est mlange que de trois centaines de blancs, et de quelques
milliers de travailleurs recruts dans les diverses les de la
Mlansie. Depuis 1830, les missionnaires ont converti au
christianisme les Samoans, qui gardent cependant certaines
pratiques de leurs anciens rites religieux. La grande majorit des
indignes est protestante, grce  l'influence allemande et
anglaise. Nanmoins, le catholicisme y compte quelques milliers de
nophytes, dont les Pres Maristes s'appliquent  augmenter le
nombre, afin de combattre le proslytisme anglo-saxon.

Standard-Island s'est arrte au sud de l'le Ttuila,  l'ouvert
de la rade de Pago-Pago. L est le vritable port de l'le, dont
la capitale est Leone, situe dans la partie centrale. Il n'y a,
cette fois, aucune difficult entre le gouverneur Cyrus Bikerstaff
et les autorits samoanes. La libre pratique est accorde. Ce
n'est pas Ttuila, c'est Upolu qu'habite le souverain de
l'archipel, o sont tablies les rsidences anglaise, amricaine
et allemande. On ne procde donc pas  des rceptions officielles.
Un certain nombre de Samoans profitent de la facilit qui leur est
offerte pour visiter Milliard-City et ses environs. Quant aux
Milliardais, ils sont assurs que la population du groupe leur
fera bon et cordial accueil.

Le port est au fond de la baie. L'abri qu'il offre contre les
vents du large est excellent, et son accs facile. Les navires de
guerre y viennent souvent en relche.

Parmi les premiers dbarqus, ce jour-l, on ne s'tonnera pas de
rencontrer Sbastien Zorn et ses trois camarades, accompagns du
surintendant qui veut tre des leurs. Calistus Munbar est comme
toujours de charmante et dbordante humeur. Il a appris qu'une
excursion jusqu' Leone, dans des voitures atteles de chevaux
nozlandais, est organise entre trois ou quatre familles de
notables. Or, puisque les Coverley et les Tankerdon doivent s'y
trouver, peut-tre se produira-t-il encore un certain
rapprochement entre Walter et miss Dy, qui ne sera point pour lui
dplaire.

Tout en se promenant avec le quatuor, il cause de ce grand
vnement; il s'anime, il s'emballe suivant son ordinaire.

Mes amis, rpte-t-il, nous sommes en plein opra-comique... Avec
un heureux incident, on arrive au dnouement de la pice... Un
cheval qui s'emporte... une voiture qui verse...

-- Une attaque de brigands!... dit Yverns.

-- Un massacre gnral des excursionnistes!... ajoute Pinchinat.

-- Et cela pourrait bien arriver!... gronde le violoncelliste
d'une voix funbre, comme s'il et tir de lugubres sons de sa
quatrime corde.

-- Non, mes amis, non! s'crie Calistus Munbar. N'allons pas
jusqu'au massacre!... Il n'en faut pas tant!... Rien qu'un
accident acceptable, dans lequel Walter Tankerdon serait assez
heureux pour sauver la vie de miss Dy Coverley...

-- Et l-dessus, un peu de musique de Boeldieu ou d'Auber! dit
Pinchinat, en faisant de sa main ferme le geste de tourner la
manivelle d'un orgue.

-- Ainsi, monsieur Munbar, rpond Frascolin, vous tenez toujours 
ce mariage?...

-- Si j'y tiens, mon cher Frascolin! J'en rve nuit et jour!...
J'en perds ma bonne humeur! (Il n'y paraissait gure)... J'en
maigris... (Cela ne se voyait pas davantage). J'en mourrai, s'il
ne se fait...

-- Il se fera, monsieur le surintendant, rplique Yverns, en
donnant  sa voix une sonorit prophtique, car Dieu ne voudrait
pas la mort de Votre Excellence...

-- Il y perdrait! rpond Calistus Munbar. Et tous se dirigent
vers un cabaret indigne, o ils boivent  la sant des futurs
poux quelques verres d'eau de coco en mangeant de savoureuses
bananes. Un vrai rgal pour les yeux de nos Parisiens, cette
population samoane, rpandue le long des rues de Pago-Pago, 
travers les massifs qui entourent le port. Les hommes sont d'une
taille au-dessus de la moyenne, le teint d'un brun jauntre, la
tte arrondie, la poitrine puissante, les membres solidement
muscls, la physionomie douce et joviale. Peut-tre montrent-ils
trop de tatouages sur les bras, le torse, mme sur leurs cuisses
que recouvre imparfaitement une sorte de jupe d'herbes ou de
feuillage. Quant  leur chevelure, elle est noire, dit-on, lisse
ou ondule, suivant le got du dandysme indigne. Mais, sous la
couche de chaux blanche dont ils l'enduisent, elle forme perruque.

Des sauvages Louis XV! fait observer Pinchinat. Il ne leur manque
que l'habit, l'pe, la culotte, les bas, les souliers  talons
rouges, le chapeau  plumes et la tabatire pour figurer aux
petits levers de Versailles!

Quant aux Samoanes, femmes ou jeunes filles, aussi
rudimentairement vtues que les hommes, tatoues aux mains et  la
poitrine, la tte enguirlande de gardnias, le cou orn de
colliers d'hibiscus rouge, elles justifient l'admiration dont
dbordent les rcits des premiers navigateurs -- du moins tant
qu'elles sont jeunes. Trs rserves, d'ailleurs, d'une pruderie
un peu affecte, gracieuses et souriantes, elles enchantent le
quatuor, en lui souhaitant le kalofa, c'est--dire le bonjour,
prononc d'une voix douce et mlodieuse.

Une excursion, ou plutt un plerinage que nos touristes ont voulu
faire, et qu'ils ont excut le lendemain, leur a procur
l'occasion de traverser l'le d'un littoral  l'autre. Une voiture
du pays les conduit sur la cte oppose,  la baie de Frana, dont
le nom rappelle un souvenir de la France. L, sur un monument de
corail blanc, inaugur en 1884, se dtache une plaque de bronze
qui porte en lettres graves les noms inoubliables du commandant
de Langle, du naturaliste Lamanon et de neuf matelots, -- les
compagnons de Laprouse, -- massacrs  cette place le 11 dcembre
1787.

Sbastien Zorn et ses camarades sont revenus  Pago-Pago par
l'intrieur de l'le. Quels admirables massifs d'arbres, enlacs
de lianes, des cocotiers, des bananiers sauvages, nombre
d'essences indignes propres  l'bnisterie! Sur la campagne
s'talent des champs de taros, de cannes  sucre, de cafiers, de
cotonniers, de canneliers. Partout, des orangers, des goyaviers,
des manguiers, des avocatiers, et aussi des plantes grimpantes,
orchides et fougres arborescentes. Une flore tonnamment riche
sort de ce sol fertile, que fconde un climat humide et chaud.
Pour la faune samoane, rduite  quelques oiseaux,  quelques
reptiles  peu prs inoffensifs, elle ne compte parmi les
mammifres indignes qu'un petit rat, seul reprsentant de la
famille des rongeurs.

Quatre jours aprs, le 18 dcembre, Standard-Island quitte
Ttuila, sans que se soit produit l'accident providentiel, tant
dsir du surintendant. Mais il est visible que les rapports des
deux familles ennemies continuent  se dtendre.

C'est  peine si une douzaine de lieues sparent Ttuila d'Upolu.
Dans la matine du lendemain, le commodore Simco range
successivement,  un quart de mille, les trois lots Nun-tua,
Samusu, Salafuta, qui dfendent cette le comme autant de forts
dtachs. Il manoeuvre avec grande habilet, et, dans l'aprs-
midi, vient prendre son poste de relche devant Apia.

Upolu est la plus importante le de l'archipel avec ses seize
mille habitants. C'est l que l'Allemagne, l'Amrique et
l'Angleterre ont tabli leurs rsidents, runis en une sorte de
conseil pour la protection des intrts de leurs nationaux. Le
souverain du groupe, lui, rgne au milieu de sa cour de Malinuu,
 l'extrmit est de la pointe Apia.

L'aspect d'Upolu est le mme que celui de Ttuila; un entassement
de montagnes, domin par le pic du mont de la Mission, qui
constitue l'chine de l'le suivant sa longueur. Ces anciens
volcans teints sont actuellement couverts de forts paisses qui
les enveloppent jusqu' leur cratre. Du pied de ces montagnes,
des plaines et des champs se relient  la bande alluvionnaire du
littoral, o la vgtation s'abandonne  toute la luxuriante
fantaisie des tropiques.

Le lendemain, le gouverneur Cyrus Bikerstaff, ses deux adjoints,
quelques notabilits, se font dbarquer au port d'Apia. Il s'agit
de faire une visite officielle aux rsidents d'Allemagne,
d'Angleterre et des tats-Unis d'Amrique, cette sorte de
municipalit composite, entre les mains de laquelle se concentrent
les services administratifs de l'archipel.

Tandis que Cyrus Bikerstaff et sa suite se rendent chez ces
rsidents, Sbastien Zorn, Frascolin, Yverns et Pinchinat, qui
ont pris terre avec eux, occupent leurs loisirs  parcourir la
ville.

Et, de prime abord, ils sont frapps du contraste que prsentent
les maisons europennes o les marchands tiennent boutique, et les
cases de l'ancien village kanaque, o les indignes ont
obstinment gard leur domicile. Ces habitations sont
confortables, salubres, charmantes en un mot. Dissmines sur les
bords de la rivire Apia, leurs basses toitures s'abritent sous
l'lgant parasol des palmiers.

Le port ne manque pas d'animation. C'est le plus frquent du
groupe, et la _Socit commerciale de Hambourg_ y entretient une
flotille, qui est destine au cabotage entre les Samoa et les les
environnantes.

Cependant, si l'influence de cette triplice anglaise, amricaine
et allemande est prpondrante en cet archipel, la France est
reprsente par des missionnaires catholiques dont l'honorabilit,
le dvouement et le zle la tiennent en bon renom parmi la
population samoane. Une vritable satisfaction, une profonde
motion mme saisit nos artistes, quand ils aperoivent la petite
glise de la Mission, qui n'a point la svrit puritaine des
chapelles protestantes, et, un peu au del, sur la colline, une
maison d'cole, dont le pavillon tricolore couronne le fate.

Ils se dirigent de ce ct, et quelques minutes aprs ils sont
reus dans l'tablissement franais. Les Maristes font aux
falanis, -- ainsi les Samoans appellent-ils les trangers -- un
patriotique accueil. L rsident trois Pres, affects au service
de la Mission, qui en compte encore deux autres  Sava, et un
certain nombre de religieuses installes sur les les.

Quel plaisir de causer avec le suprieur, d'un ge avanc dj,
qui habite les Samoa depuis nombre d'annes! Il est si heureux de
recevoir des compatriotes -- et qui plus est -- des artistes de
son pays! La conversation est coupe de rafrachissantes boissons
dont la Mission possde la recette.

Et, d'abord, dit le vieillard, ne pensez pas, mes chers fils, que
les les de notre archipel soient sauvages. Ce n'est pas ici que
vous trouverez de ces indignes qui pratiquent le cannibalisme...

-- Nous n'en avons gure rencontr jusqu'alors, fait observer
Frascolin...

--  notre grand regret! ajoute Pinchinat.

-- Comment...  votre regret?...

-- Excusez, mon Pre, cet aveu d'un curieux Parisien! C'est par
amour de la couleur locale!

-- Oh! fait Sbastien Zorn, nous ne sommes pas au bout de notre
campagne, et peut-tre en verrons-nous plus que nous ne le
voudrons, de ces anthropophages rclams par notre camarade...

-- Cela est possible, rpond le suprieur. Aux approches des
groupes de l'ouest, aux Nouvelles-Hbrides, aux Salomons, les
navigateurs ne doivent s'aventurer qu'avec une extrme prudence.
Mais aux Tati, aux Marquises, aux les de la Socit comme aux
Samoa, la civilisation a fait des progrs remarquables. Je sais
bien que les massacres des compagnons de Laprouse ont valu aux
Samoans la rputation de naturels froces, vous aux pratiques du
cannibalisme. Mais combien changs depuis, grce  l'influence de
la religion du Christ! Les indignes de ce temps sont des gens
polics, jouissant d'un gouvernement  l'europenne, avec deux
chambres  l'europenne, et des rvolutions...

--  l'europenne?... observe Yverns.

-- Comme vous le dites, mon cher fils, les Samoa ne sont pas
exemptes de dissensions politiques!

-- On le sait  Standard-Island, rpond Pinchinat, car que ne
sait-on pas, mon Pre, en cette le bnie des dieux! Nous croyions
mme tomber ici au milieu d'une guerre dynastique entre deux
familles royales...

-- En effet, mes amis, il y a eu lutte entre le roi Tupua, qui
descend des anciens souverains de l'archipel, que nous soutenons
de toute notre influence, et le roi Malietoa, l'homme des Anglais
et des Allemands. Bien du sang a t vers, surtout dans la grande
bataille de dcembre 1887. Ces rois se sont vus successivement
proclams, dtrns, et, finalement, Malietoa a t dclar
souverain par les trois puissances, en conformit des dispositions
stipules par la cour de Berlin... Berlin!

Et le vieux missionnaire ne peut retenir un mouvement convulsif,
tandis que ce nom s'chappe de ses lvres.

Voyez-vous, dit-il, jusqu'ici l'influence des Allemands a t
dominante aux Samoa. Les neuf diximes des terres cultives sont
entre leurs mains. Aux environs d'Apia,  Suluafata, ils ont
obtenu du gouvernement une concession trs importante,  proximit
d'un port qui pourra servir au ravitaillement de leurs navires de
guerre. Les armes  tir rapide ont t introduites par eux... Mais
tout cela prendra peut-tre fin quelque jour...

-- Au profit de la France?... demande Frascolin.

-- Non... au profit du Royaume-Uni!

-- Oh! fait Yverns, Angleterre ou Allemagne...

-- Non, mon cher enfant, rpond le suprieur, il faut y voir une
notable diffrence...

-- Mais le roi Malietoa?... rpond Yverns.

-- Eh bien, le roi Malietoa fut une autre fois renvers, et savez-
vous quel est le prtendant qui aurait eu alors le plus de chances
 lui succder?... Un Anglais, l'un des personnages les plus
considrables de l'archipel, un simple romancier...

-- Un romancier?... --Oui... Robert Lewis Stevenson, l'auteur de
_l'le au trsor_ et des _Nuits arabes_.

-- Voil donc o peut mener la littrature! s'crie Yverns.

-- Quel exemple  suivre pour nos romanciers de France! rplique
Pinchinat. Hein! Zola Ier, ayant t souverain des Samoans...
reconnu par le gouvernement britannique, assis sur le trne des
Tupua et des Malietoa, et sa dynastie succdant  la dynastie des
souverains indignes!... Quel rve!

La conversation prend fin, aprs que le suprieur a donn divers
dtails sur les moeurs des Samoans. Il ajoute que, si la majorit
appartient  la religion protestante wesleyenne, il semble bien
que le catholicisme fait chaque jour plus de progrs. L'glise de
la Mission est dj trop petite pour les offices, et l'cole exige
un agrandissement prochain. Il s'en montre trs heureux, et ses
htes s'en rjouissent avec lui.

La relche de Standard-Island  l'le Upolu s'est prolonge
pendant trois jours. Les missionnaires sont venus rendre aux
artistes franais la visite qu'ils en avaient reue. On les a
promens  travers Milliard-City, et ils ont t merveills. Et
pourquoi ne pas dire que, dans la salle du casino, le Quatuor
Concertant a fait entendre au Pre et  ses collgues quelques
morceaux de son rpertoire? Il en a pleur d'attendrissement, le
bon vieillard, car il adore la musique classique, et,  son grand
regret, ce n'est pas dans les festivals d'Upolu qu'il a jamais eu
l'occasion de l'entendre.

La veille du dpart, Sbastien Zorn, Frascolin, Pinchinat,
Yverns, accompagns cette fois du professeur de grce et de
maintien, viennent prendre cong des missionnaires maristes. Il y
a, de part et d'autre, des adieux touchants, -- ces adieux de gens
qui ne se sont vus que pendant quelques jours et qui ne se
reverront jamais. Le vieillard les bnit en les embrassant, et ils
se retirent profondment mus.

Le lendemain, 23 dcembre, le commodore Simco appareille ds
l'aube et Standard-Island se meut au milieu d'un cortge de
pirogues, qui doivent l'escorter jusqu' l'le voisine de Sava.

Cette le n'est spare d'Upolu que par un dtroit de sept  huit
lieues. Mais, le port d'Apia tant situ sur la cte
septentrionale, il est ncessaire de longer cette cte pendant
toute la journe avant d'atteindre le dtroit.

D'aprs l'itinraire arrt par le gouverneur, il ne s'agit pas de
faire le tour de Sava, mais d'voluer entre elle et Upolu, afin
de se rabattre, par le sud-ouest, sur l'archipel des Tonga. Il
suit de l que Standard-Island ne marche qu' une vitesse trs
modre, ne voulant pas s'engager, pendant la nuit,  travers
cette passe que flanquent les deux petites les d'Apolinia et de
Manono.

Le lendemain, au lever du jour, le commodore Simco manoeuvre
entre ces deux lots, dont l'un, Apolinia, ne compte gure que
deux cent cinquante habitants, et l'autre, Manono, un millier. Ces
indignes ont la rputation justifie d'tre les plus braves comme
les plus honntes Samoans de l'archipel.

De cet endroit, on peut admirer Sava dans toute sa splendeur.
Elle est protge par d'inbranlables falaises de granit contre
les attaques d'une mer que les ouragans, les tornades, les
cyclones de la priode hivernale, rendent formidable. Cette Sava
est couverte d'une paisse fort que domine un ancien volcan, haut
de douze cents mtres, meuble de villages tincelants sous le
dme des palmiers gigantesques, arrose de cascades tumultueuses,
troue de profondes cavernes d'o s'chappent en violents chos
les coups de mer de son littoral.

Et, si l'on en croit les lgendes, cette le fut l'unique berceau
des races polynsiennes, dont ses onze mille habitants ont
conserv le type le plus pur. Elle s'appelait alors Savaki, le
fameux den des divinits mahories.

Standard-Island s'en loigne lentement et perd de vue ses derniers
sommets dans la soire du 24 dcembre.




III -- Concert  la cour


Depuis le 21 dcembre, le soleil, dans son mouvement apparent,
aprs s'tre arrt sur le tropique du Capricorne, a recommenc sa
course vers le nord, abandonnant ces parages aux intempries de
l'hiver et ramenant l't sur l'hmisphre septentrional.

Standard-Island n'est plus qu' une dizaine de degrs de ce
tropique.  descendre jusqu'aux les de Tonga-Tabou, elle
atteindra la latitude extrme fixe par l'itinraire, et reprendra
sa route au nord, se maintenant ainsi dans les conditions
climatriques les plus favorables. Il est vrai, elle ne pourra
viter une priode d'extrmes chaleurs, pendant que le soleil
embrasera son znith; mais ces chaleurs seront tempres par la
brise de mer, et diminueront avec l'loignement de l'astre dont
elles manent.

Entre les Samoa et l'le principale de Tonga-Tabou, on compte huit
degrs, soit neuf cents kilomtres environ. Il n'y pas lieu de
forcer la vitesse. L'le  hlice ira en flnant sur cette mer
constamment belle, non moins tranquille que l'atmosphre  peine
trouble d'orages rares et rapides. Il suffit d'tre  Tonga-Tabou
vers les premiers jours de janvier, d'y relcher une semaine, puis
de se diriger sur les Fidji. De l, Standard-Island remontera du
ct des Nouvelles-Hbrides, o elle dposera l'quipage malais;
puis, le cap au nord-est, elle regagnera les latitudes de la baie
Madeleine, et sa seconde campagne sera termine.

La vie se continue donc  Milliard-City au milieu d'un calme
inaltrable. Toujours cette existence d'une grande ville
d'Amrique ou d'Europe, -- les communications constantes avec le
nouveau continent par les steamers ou les cbles tlgraphiques,
les visites habituelles des familles, le rapprochement manifeste
qui s'opre entre les deux sections rivales, les promenades, les
jeux, les concerts du quatuor toujours en faveur auprs des
dilettanti.

La Nol venue, le Christmas, si cher aux protestants et aux
catholiques, est clbr en grande pompe au temple et  Saint-Mary
Church, comme dans les palais, les htels, les maisons du quartier
commerant. Cette solennit va mettre toute l'le en fte pendant
la semaine qui commence  Nol pour finir au premier janvier.

Entre temps, les journaux de Standard-Island, le _Starboard-
Chronicle_, le _New-Herald_, ne cessent d'offrir  leurs lecteurs
les rcentes nouvelles de l'intrieur et de l'tranger. Et mme
une nouvelle, publie simultanment par ces deux feuilles, donne
lieu  nombre de commentaires.

En effet, on a pu lire dans le numro du 26 dcembre que le roi de
Malcarlie s'est rendu  l'htel de ville, o le gouverneur lui a
donn audience. Quel but avait cette visite de Sa Majest... quel
motif?... Des racontars de toutes sortes courent la ville, et ils
se fussent sans doute appuys sur les plus invraisemblables
hypothses, si, le lendemain, les journaux n'eussent rapport une
information positive  ce sujet.

Le roi de Malcarlie a sollicit un poste  l'observatoire de
Standard-Island, et l'administration suprieure a immdiatement
fait droit  sa demande.

Parbleu, s'est cri Pinchinat, il faut habiter Milliard-City
pour voir de ces choses-l!... Un souverain, sa lunette aux yeux,
guettant les toiles  l'horizon!...

-- Un astre de la terre, qui interroge ses frres du
firmament!... rpond Yverns. La nouvelle est authentique, et
voici pourquoi Sa Majest s'est trouve dans l'obligation de
solliciter cette place.

C'tait un bon roi, le roi de Malcarlie, c'tait une bonne reine,
la princesse sa femme. Ils faisaient tout le bien que peuvent
faire, dans un des tats moyens de l'Europe, des esprits clairs,
libraux, sans prtendre que leur dynastie, quoiqu'elle ft une
des plus anciennes du vieux continent, et une origine divine. Le
roi tait trs instruit des choses de science, trs apprciateur
des choses d'art, passionn pour la musique surtout. Savant et
philosophe, il ne s'aveuglait gure sur l'avenir des souverainets
europennes. Aussi tait-il toujours prt  quitter son royaume,
ds que son peuple ne voudrait plus de lui. N'ayant pas d'hritier
direct, ce n'est point  sa famille qu'il ferait tort, quand le
moment lui paratrait venu d'abandonner son trne et de se
dcoiffer de sa couronne.

Ce moment arriva, il y a trois ans. Pas de rvolution d'ailleurs,
dans le royaume de Malcarlie, ou du moins pas de rvolution
sanglante. D'un commun accord, le contrat fut rompu entre Sa
Majest et ses sujets. Le roi redevint un homme, ses sujets
devinrent des citoyens, et il partit sans plus de faon qu'un
voyageur dont le ticket a t pris au chemin de fer, laissant un
rgime se substituer  un autre.

Vigoureux encore  soixante ans, le roi jouissait d'une
constitution, -- meilleure peut-tre que celle dont son ancien
royaume essayait de se doter. Mais la sant de la reine, assez
prcaire, rclamait un milieu qui ft  l'abri des brusques
changements de temprature. Or, cette presque uniformit de
conditions climatriques, il tait difficile de la rencontrer
autre part qu' Standard-Island, du moment qu'on ne pouvait pas
s'imposer la fatigue de courir aprs les belles saisons sous des
latitudes successives. Il semblait donc que l'appareil maritime de
_Standard-Island Company_ prsentait ces divers avantages, puisque
les nababs les plus haut cots des tats-Unis en avaient fait leur
ville d'adoption.

C'est pourquoi, ds que l'le  hlice eut t cre, le roi et la
reine de Malcarlie rsolurent d'lire domicile  Milliard-City.
L'autorisation leur en fut accorde, moyennant qu'ils y vivraient
en simples citoyens, sans aucune distinction ni privilge. On peut
tre certain que Leurs Majests ne songeaient point  vivre
autrement. Un petit htel leur est lou dans la Trente-neuvime
Avenue de la section tribordaise, entour d'un jardin qui s'ouvre
sur le grand parc. C'est l que demeurent les deux souverains,
trs  l'cart, ne se mlant en aucune faon aux rivalits et
intrigues des sections rivales, se contentant d'une existence
modeste. Le roi s'occupe d'tudes astronomiques, pour lesquelles
il a toujours eu un got trs prononc. La reine, catholique
sincre, mne une vie  demi claustrale, n'ayant pas mme
l'occasion de se consacrer  des oeuvres charitables, puisque la
misre est inconnue sur ce Joyau du Pacifique.

Telle est l'histoire des anciens matres du royaume de Malcarlie,
-- une histoire que le surintendant a raconte  nos artistes,
ajoutant que ce roi et cette reine taient les meilleures gens
qu'il ft possible de rencontrer, bien que leur fortune ft
relativement trs rduite.

Le quatuor, trs mu devant cette dchance royale, supporte avec
tant de philosophie et de rsignation, prouve pour les souverains
dtrns une respectueuse sympathie. Au lieu de se rfugier en
France, cette patrie des rois en exil, Leurs Majests ont fait
choix de Standard-Island, comme d'opulents personnages font choix
d'une Nice ou d'une Corfou pour raison de sant. Sans doute, ils
ne sont pas des exils, ils n'ont point t chasss de leur
royaume, ils auraient pu y demeurer, ils pouvaient y revenir, en
ne rclamant que leurs droits de citoyens. Mais ils n'y songent
point et se trouvent bien de cette paisible existence, en se
conformant aux lois et rglements de l'le  hlice.

Que le roi et la reine de Malcarlie ne soient pas riches, rien de
plus vrai, si on les compare  la majorit des Milliardais, et
relativement aux exigences de la vie  Milliard-City. Que voulez-
vous y faire avec deux cent mille francs de rente, quand le loyer
d'un modeste htel en cote cinquante mille. Or, les ex-souverains
taient dj peu fortuns au milieu des empereurs et des rois de
l'Europe, -- lesquels ne font pas grande figure eux-mmes  ct
des Gould, des Vanderbilt, des Rothschild, des Astor, des Makay et
autres dieux de la finance. Aussi, quoique leur train ne comportt
aucun luxe, -- rien que le strict ncessaire, -- ils n'ont pas
laiss d'tre gns. Or la sant de la reine s'accommode si
heureusement de cette rsidence que le roi n'a pu avoir la pense
de l'abandonner. Alors il a voulu accrotre ses revenus par son
travail, et, une place tant devenue vacante  l'observatoire, --
une place dont les moluments sont trs levs, -- il est all la
demander au gouverneur. Cyrus Bikerstaff, aprs avoir consult par
un cblogramme l'administration suprieure de Madeleine-bay, a
dispos de la place en faveur du souverain, et voil comment les
journaux ont pu annoncer que le roi de Malcarlie venait d'tre
nomm astronome  Standard-Island.

Quelle matire  conversations en tout autre pays! Ici on en a
parl pendant deux jours, puis on n'y pense plus. Cela parat tout
naturel qu'un roi cherche dans le travail la possibilit de
continuer cette tranquille existence  Milliard-City. C'est un
savant: on profitera de sa science. Il n'y a rien l que de trs
honorable. S'il dcouvre quelque nouvel astre, plante, comte ou
toile, on lui donnera son nom qui figurera avec honneur parmi les
noms mythologiques dont fourmillent les annuaires officiels.

En se promenant dans le parc, Sbastien Zorn, Pinchinat, Yverns,
Frascolin, se sont entretenus de cet incident. Dans la matine,
ils ont vu le roi qui se rendait  son bureau, et ils ne sont pas
encore assez amricaniss pour accepter cette situation au moins
peu ordinaire. Aussi dialoguent-ils  ce sujet, et Frascolin est-
il amen  dire:

Il parat que si Sa Majest n'avait pas t capable de remplir
les fonctions d'astronome, elle aurait pu donner des leons comme
professeur de musique.

-- Un roi courant le cachet! s'crie Pinchinat.

-- Sans doute, et au prix que ses riches lves lui eussent pay
ses leons...

-- En effet, on le dit trs bon musicien, observe Yverns.

-- Je ne suis pas surpris qu'il soit fou de musique, ajoute
Sbastien Zorn, puisque nous l'avons vu se tenir  la porte du
casino, pendant nos concerts, faute de pouvoir louer un fauteuil
pour la reine et pour lui!

-- Eh! les mntriers, j'ai une ide! dit Pinchinat.

-- Une ide de Son Altesse, rplique le violoncelliste, ce doit
tre une ide baroque!

-- Baroque ou non, mon vieux Sbastien, rpond Pinchinat, je suis
sr que tu l'approuveras.

-- Voyons l'ide de Pinchinat, dit Frascolin.

-- Ce serait d'aller donner un concert  Leurs Majests,  elles
seules, dans leur salon, et d'y jouer les plus beaux morceaux de
notre rpertoire.

-- Eh! fait Sbastien Zorn, sais-tu qu'elle n'est pas mauvaise,
ton ide!

-- Parbleu! j'en ai, de ce genre-l, plein la tte, et quand je la
secoue...

-- a sonne comme un grelot! rpond Yverns.

-- Mon brave Pinchinat, dit Frascolin, contentons-nous pour
aujourd'hui de ta proposition. Je suis certain que nous ferons
grand plaisir  ce bon roi et  cette bonne reine.

-- Demain, nous crirons pour demander une audience, dit Sbastien
Zorn.

-- Mieux que cela! rpond Pinchinat. Ce soir mme, prsentons-nous
 l'habitation royale avec nos instruments comme une troupe
musiciens qui viennent donner une aubade...

-- Tu veux dire une srnade, rplique Yverns, puisque ce sera 
la nuit...

-- Soit, premier violon svre mais juste! Ne chicanons pas sur
les mots!... Est-ce dcid?...

-- C'est dcid. Ils ont vraiment une excellente pense. Nul
doute que le roi dilettante soit trs sensible  cette dlicate
attention des artistes franais et trs heureux de les entendre.
Donc,  la tombe du jour, le Quatuor Concertant, charg de trois
tuis  violon et d'une bote  violoncelle, quitte le casino, et
se dirige vers la Trente-neuvime Avenue, situe  l'extrmit de
la section tribordaise. Trs simple demeure, prcde d'une petite
cour avec pelouse verdoyante. D'un ct, les communs; de l'autre,
les curies qui ne sont point utilises. La maison ne se compose
que d'un rez-de-chausse auquel on accde par un perron, et d'un
tage, surmont d'une fentre mezzanine et d'un toit mansard. Sur
la droite et sur la gauche deux magnifiques micocouliers ombragent
le double sentier par lequel on se rend au jardin. Sous les
massifs de ce jardin, qui ne mesure pas deux cents mtres
superficiels, s'tend un tapis gazonn. Ne songez point  comparer
ce cottage aux htels des Coverley, des Tankerdon et autres
notables de Milliard-City. C'est la retraite d'un sage, qui vit 
l'cart, d'un savant, d'un philosophe. Abdolonyme s'en ft
content en descendant du trne des rois de Sidon. Le roi de
Malcarlie a pour unique chambellan son valet de chambre, et la
reine pour toute dame d'honneur, sa femme de chambre. Qu'on y
adjoigne une cuisinire amricaine, c'est l tout le personnel
attach au service de ces souverains dchus, qui traitaient
autrefois de frre  frre avec les empereurs du vieux continent.
Frascolin pousse un bouton lectrique. Le valet de chambre ouvre
la porte de la grille. Frascolin fait connatre le dsir que ses
camarades et lui, des artistes franais, ont de prsenter leurs
hommages  Sa Majest, et ils demandent la faveur d'tre reus.

Le domestique les prie d'entrer, et ils s'arrtent devant le
perron.

Presque aussitt, le valet de chambre revient les informer que le
roi les recevra avec plaisir. On les introduit dans le vestibule
o ils dposent leurs instruments, puis dans le salon o Leurs
Majests entrent  l'instant mme.

Ce fut l tout le crmonial de cette rception.

Les artistes se sont inclins, pleins de respect devant le roi et
la reine. La reine, trs simplement vtue d'toffes sombres, n'est
coiffe que de sa chevelure abondante, dont les boucles grises
donnent un charme extrme  sa figure un peu ple,  son regard
lgrement voil. Elle va s'asseoir sur un fauteuil, plac prs de
la fentre qui ouvre sur le jardin, au del duquel se dessinent
les massifs du parc.

Le roi, debout, rpond au salut de ses visiteurs, et les invite 
lui faire connatre quel motif les a conduits dans cette maison,
perdue  l'extrme quartier de Milliard-City.

Tous quatre se sentent mus en regardant ce souverain dont la
personne est empreinte d'une inexprimable dignit. Son regard est
vif sous des sourcils presque noirs -- le regard profond du
savant. Sa barbe blanche tombe large et soyeuse sur sa poitrine.
Sa physionomie, dont un charmant sourire tempre le caractre un
peu srieux, ne peut que lui assurer la sympathie des personnes
qui l'approchent.

Frascolin prend la parole, et, non sans que sa voix tremble
quelque peu:

Nous remercions Votre Majest, dit-il, d'avoir daign recevoir
des artistes qui dsiraient lui offrir leurs respectueux hommages.

-- La reine et moi, rpond le roi, nous vous remercions,
messieurs, et nous sommes touchs de votre dmarche. Sur cette
le, o nous esprons achever une existence si trouble, il semble
que vous ayez apport un peu de ce bon air de votre France!
Messieurs, vous n'tes point inconnus d'un homme qui, tout en
s'occupant de sciences, aime passionnment la musique, cet art
auquel vous devez un si beau renom dans le monde artiste. Nous
connaissons les succs que vous avez obtenus en Europe, en
Amrique. Ces applaudissements qui ont accueilli  Standard-Island
le Quatuor Concertant, nous y avons pris part, -- d'un peu loin,
il est vrai. Aussi avons-nous un regret, c'est de ne vous avoir
pas encore entendus comme il convient de vous entendre.

Le roi indique des siges  ses htes; puis il se place devant la
chemine, dont le marbre supporte un magnifique buste de la reine,
jeune encore, par Franquetti.

Pour entrer en matire, Frascolin n'a qu' rpondre  la dernire
phrase prononce par le roi.

Votre Majest a raison, dit-il, et le regret qu'elle exprime
n'est-il pas justifi en ce qui concerne le genre de musique dont
nous sommes les interprtes. La musique de chambre, ces quatuors
des matres de la musique classique, demandent plus d'intimit que
ne comporte une nombreuse assistance. Il leur faut un peu du
recueillement d'un sanctuaire...

-- Oui, messieurs, dit la reine, cette musique doit tre coute
comme on couterait quelques pages d'une harmonie cleste, et
c'est bien un sanctuaire qui lui convient...

-- Que le roi et la reine, dit alors Yverns, nous permettent donc
de transformer ce salon en sanctuaire pour une heure, et de nous
faire entendre de Leurs Majests seules...

Yverns n'a pas achev ces paroles que la physionomie des deux
souverains s'est anime. Messieurs, rpond le roi, vous voulez...
vous avez eu cette pense...

-- C'est le but de notre visite...

-- Ah! dit le roi, en leur tendant la main, je reconnais l des
musiciens franais, chez lesquels le coeur gale le talent!... Je
vous remercie au nom de la reine et au mien, messieurs!... Rien...
non! rien ne pouvait nous faire plus de plaisir!

Et, tandis que le valet de chambre reoit l'ordre d'apporter les
instruments et de disposer le salon pour ce concert improvis, le
roi et la reine invitent leurs htes  les suivre au jardin. L,
on converse, on parle de musique comme le pourraient faire des
artistes dans la plus complte intimit.

Le roi s'abandonne  son enthousiasme pour cet art, en homme qui
en ressent tout le charme, en comprend toutes les beauts. Il
montre, jusqu' en tonner ses auditeurs, combien il connat ces
matres qu'il lui sera donn d'entendre dans quelques instants...
Il clbre le gnie  la fois naf et ingnieux d'Haydn... Il
rappelle ce qu'un critique a dit de Mendelssohn, ce compositeur
hors ligne de la musique de chambre, qui exprime ses ides dans la
langue de Beethoven... Weber, quelle exquise sensibilit, quel
esprit chevaleresque, qui en font un matre  part!... Beethoven,
c'est le prince de la musique instrumentale... Il se rvle une
me dans ses symphonies... Les oeuvres de son gnie ne le cdent
ni en grandeur ni en valeur aux chefs-d'oeuvre de la posie, de la
peinture, de la sculpture et de l'architecture, -- astre sublime
qui est venu s'teindre  son dernier coucher dans la _Symphonie
avec choeur_, o la voix des instruments se fond si intimement
avec les voix humaines!

Et pourtant, il n'avait jamais pu danser en mesure!

On l'imagine, c'est du sieur Pinchinat qu'mane cette observation
des plus inopportunes.

Oui, rpond le roi en souriant, ce qui prouve, messieurs, que
l'oreille n'est pas l'organe indispensable au musicien. C'est par
le coeur, c'est par lui seul qu'il entend! Et Beethoven ne l'a-t-
il pas prouv dans cette incomparable symphonie dont je vous
parlais, compose alors que sa surdit ne lui permettait plus de
percevoir les sons?

Aprs Haydn, Weber, Mendelssohn, Beethoven, c'est de Mozart que Sa
Majest parle avec une entranante loquence.

Ah! messieurs, dit-il, laissez dborder mon ravissement! Il y a
si longtemps que mon me est empche de se livrer ainsi! N'tes-
vous pas les premiers artistes dont j'aurai pu tre compris depuis
mon arrive  Standard-Island? Mozart!... Mozart!... L'un de vos
compositeurs dramatiques, le plus grand,  mon avis, de la fin du
dix-neuvime sicle, lui a consacr d'admirables pages! Je les ai
lues, et rien ne les effacera jamais de mon souvenir! Il a dit
quelle aisance apporte Mozart en faisant  chaque mot sa part
spciale de justesse et d'intonation, sans troubler l'allure et le
caractre de la phrase musicale... Il a dit qu' la vrit
pathtique il joignait la perfection de la beaut plastique...
Mozart n'est-il pas le seul qui ait devin, avec une sret aussi
constante, aussi complte la forme musicale de tous les
sentiments, de toutes leurs nuances de passion et de caractre,
c'est--dire de tout ce qui est le drame humain?... Mozart, ce
n'est pas un roi, -- qu'est-ce qu'un roi maintenant? ajoute Sa
Majest en secouant la tte, -- je dirai qu'il est un dieu,
puisqu'on tolre que Dieu existe encore!... C'est le dieu de la
Musique!

Ce qu'on ne peut rendre, ce qui est inexprimable, c'est l'ardeur
avec laquelle Sa Majest manifeste son admiration. Et, lorsque la
reine et lui sont rentrs dans le salon, lorsque les artistes l'y
ont suivi, il prend une brochure dpose sur la table. Cette
brochure, qu'il a d lire et relire, porte ce titre: _Don Juan de
Mozart_. Alors il l'ouvre, il en lit ces quelques lignes, tombes
de la plume du matre qui a le mieux pntr et le mieux aim
Mozart, l'illustre Gounod: O Mozart! divin Mozart! qu'il faut peu
te comprendre pour ne pas t'adorer! Toi, la vrit constante! Toi,
la beaut parfaite! Toi, le charme inpuisable! Toi, toujours
profond et toujours limpide! Toi, l'humanit complte et la
simplicit de l'enfant! Toi, qui as tout ressenti, tout exprim
dans une phrase musicale qu'on n'a jamais surpasse et qu'on ne
surpassera jamais!

Alors Sbastien Zorn et ses camarades prennent leurs instruments
et,  la lueur de l'ampoule lectrique qui verse une douce lumire
sur le salon, ils jouent le premier des morceaux dont ils ont fait
choix pour ce concert.

C'est le deuxime quatuor en _la mineur_, Op. 13 de Mendelssohn,
dont le royal auditoire prouve un plaisir infini.

 ce quatuor succde le troisime en _ut majeur_, Op. 75 d'Haydn,
c'est--dire _l'Hymne autrichien_, excut avec une incomparable
maestria. Jamais excutants n'ont t plus prs de la perfection
que dans l'intimit de ce sanctuaire, o nos artistes n'ont pour
les entendre que deux souverains dchus!

Et lorsqu'ils ont achev cet hymne rehauss par le gnie du
compositeur, ils jouent le sixime quatuor en _si bmol_, Op. 18
de Beethoven, cette _Malinconia_, d'un caractre si triste, d'une
puissance si pntrante, que les yeux de Leurs Majests se
mouillent de larmes.

Puis vient l'admirable fugue en _ut mineur_ de Mozart, si
parfaite, si dpourvue de toute recherche scolastique, si
naturelle qu'elle semble couler comme une eau limpide, ou passer
comme la brise  travers un lger feuillage. Enfin, c'est l'un des
plus admirables quatuors du divin compositeur, le dixime en _r
majeur_, Op. 35, qui termine cette inoubliable soire, dont les
nababs de Milliard-City n'ont jamais eu l'gale.

Et ce ne sont pas ces Franais qui se seraient lasss 
l'excution de ces oeuvres admirables, puisque le roi et la reine
ne se lassent pas de les entendre.

Mais il est onze heures, et Sa Majest leur dit:

Nous vous remercions, Messieurs, et ces remerciements viennent du
plus profond de notre coeur! Grce  la perfection de votre
excution, nous venons d'prouver des jouissances d'art dont le
souvenir ne s'effacera plus! Cela nous a fait tant de bien...

-- Si le roi le dsire, dit Yverns, nous pourrions encore...

-- Merci, Messieurs, une dernire fois, merci! Nous ne voulons pas
abuser de votre complaisance! Il est tard, et puis... cette
nuit... je suis de service...

Cette expression, dans la bouche du roi, rappelle les artistes au
sentiment de la ralit. Devant le souverain qui leur parle ainsi,
ils se sentent presque confus... ils baissent les yeux...

Eh oui! Messieurs, reprend le roi d'un ton enjou. Ne suis-je pas
astronome de l'observatoire de Standard-Island... et, ajoute-t-il
non sans quelque motion, inspecteur des toiles... des toiles
filantes?...




IV -- Ultimatum britannique


Pendant cette dernire semaine de l'anne, consacre aux joies du
Christmas, de nombreuses invitations sont envoyes pour des
dners, des soires, des rceptions officielles. Un banquet,
offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard-
City, accept par les notables bbordais et tribordais, tmoigne
d'une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les
Tankerdon et les Coverley se retrouvent  la mme table. Le
premier jour de l'an, il y aura change de cartes entre l'htel de
la Dix-neuvime Avenue et l'htel de la Quinzime. Walter
Tankerdon reoit mme une invitation  l'un des concerts de Mrs
Coverley. L'accueil que lui rserve la matresse de la maison
parat tre de bon augure. Mais, de l  former des liens plus
troits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son
emballement chronique, ne cesse de rpter  qui veut l'entendre:

C'est fait, mes amis, c'est fait!

Cependant, l'le  hlice continue sa paisible navigation, en se
dirigeant vers l'archipel de Tonga-Tabou. Rien ne semblait mme
devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 dcembre se
manifeste un phnomne mtorologique assez inattendu.

Entre deux et trois heures du matin, des dtonations loignes se
font entendre. Les vigies ne s'en proccupent pas plus qu'il ne
convient. On ne peut supposer qu'il s'agisse l d'un combat naval,
 moins que ce ne soit entre navires de ces rpubliques de
l'Amrique mridionale, qui sont frquemment aux prises. Aprs
tout, pourquoi s'en inquiterait-on  Standard-Island, le
indpendante, en paix avec les puissances des deux mondes?

D'ailleurs, ces dtonations, qui viennent des parages occidentaux
du Pacifique, se prolongent jusqu'au jour, et, certainement, ne
sauraient tre confondues avec le grondement plein et rgulier
d'une artillerie lointaine.

Le commodore Simco, avis par un de ses officiers, est venu
observer l'horizon du haut de la tour de l'observatoire. Aucune
lueur ne se montre  la surface du large segment de mer qui
s'tend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne prsente pas son
aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu'au
znith. L'atmosphre parat embrume, bien que le temps soit beau,
et le baromtre n'indique pas, par une baisse soudaine, quelque
perturbation des courants de l'espace.

Au point du jour, les matineux de Milliard-City ont lieu
d'prouver une trange surprise. Non seulement les dtonations ne
cessent d'clater, mais l'air se mlange d'une brume rouge et
noire, sorte de poussire impalpable, qui commence  tomber en
pluie. On dirait une averse de molcules fuligineuses. En quelques
instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont
recouverts d'une substance o se combinent les couleurs de carmin,
de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirtres.

Tous les habitants sont dehors, -- nous excepterons Athanase
Dormus, qui n'est jamais lev avant onze heures, aprs s'tre
couch la veille  huit. Il va de soi que le quatuor s'est jet
hors de son lit, et il s'est rendu  l'observatoire, o le
commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau
fonctionnaire royal, cherchent  reconnatre la nature du
phnomne.

Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matire rouge
ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de
Pomard ou de Chteau-Lafitte!

-- Soiffard! rpond Sbastien Zorn.

Au vrai, quelle est la cause du phnomne? On a de nombreux
exemples de ces pluies de poussires rouges composes de silice,
d'albumine, d'oxyde de chrome et d'oxyde de fer. Au commencement
du sicle, la Calabre, les Abruzzes furent inondes de ces averses
o les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang,
lorsque ce n'tait, comme  Blancenberghe, en 1819, que du
chlorure de cobalt. Il y a galement des transports de ces
molcules de suie ou de charbon, enleves  des incendies
lointains. N'a-t-on mme pas vu tomber des pluies de soie, 
Fernambouc en 1820, des pluies jaunes,  Orlans en 1829, et dans
les Basses-Pyrnes en 1836, des pluies de pollen arrach aux
sapins en fleurs?

Quelle origine attribuer  cette chute de poussires, mles de
scories, dont l'espace semble charg, et qui projette sur
Standard-Island et sur la mer environnante ces grosses masses
rougetres?

Le roi de Malcarlie met l'opinion que ces matires doivent
provenir de quelque volcan des les de l'ouest. Ses collgues de
l'observatoire se rangent  son opinion. On ramasse plusieurs
poignes de ces scories dont la temprature est suprieure  celle
de l'air ambiant, et que n'a pas refroidies leur passage  travers
l'atmosphre. Une ruption de grande violence expliquerait les
dtonations irrgulires qui se font encore entendre. Or, ces
parages sont sems de cratres, les uns en activit, les autres
teints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra-
tellurique, sans parler de ceux qu'une pousse gologique relve
parfois du fond de l'Ocan, et dont la puissance de projection est
souvent extraordinaire.

Et, prcisment, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie
Standard-Island, est-ce que, quelques annes auparavant, le piton
Tufua n'a pas couvert une superficie de cent kilomtres de ses
matires ruptives? Est-ce que, durant de longues heures, les
dtonations du volcan ne se propagrent pas jusqu' deux cents
kilomtres de distance?

Et, au mois d'aot de 1883, les ruptions du Krakatoa ne
dsolrent-elles pas la partie des les de Java et de Sumatra,
voisines du dtroit de la Sonde, dtruisant des villages entiers,
faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de
terre, souillant le sol d'une boue compacte, soulevant les eaux en
remous formidables, infectant l'atmosphre de vapeurs sulfureuses,
mettant les navires en perdition?...

C'est  se demander, vraiment, si l'le  hlice n'est pas menace
d'un danger de ce genre...

Le commodore Simco ne laisse pas d'tre assez inquiet, car la
navigation menace de devenir trs difficile. Aprs l'ordre qu'il
donne de modrer sa vitesse, Standard-Island ne se dplace plus
qu'avec une extrme lenteur.

Une certaine frayeur s'empare de la population milliardaise. Est-
ce que les fcheux pronostics de Sbastien Zorn touchant l'issue
de la campagne seraient sur le point de se raliser?...

Vers midi, l'obscurit est profonde. Les habitants ont quitt
leurs maisons qui ne rsisteraient pas, si la coque mtallique se
soulevait sous les forces plutoniennes. Pril non moins  craindre
en cas o la mer passerait par-dessus les armatures du littoral,
et prcipiterait ses trombes d'eau sur la campagne!

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simco se rendent 
la batterie de l'peron, suivis d'une partie de la population. Des
officiers sont envoys aux deux ports, avec ordre de s'y tenir en
permanence. Les mcaniciens sont prts  faire voluer l'le 
hlice, s'il devient ncessaire de fuir dans une direction
oppose. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus
difficile  mesure que le ciel s'emplit d'paisses tnbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit gure  dix pas de soi. Il
n'y a pas trace de lumire diffuse, tant la masse des cendres
absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout  redouter, c'est
que Standard-Island, surcharge par le poids des scories tombes 
sa surface, ne parvienne pas  conserver sa ligne de flottaison
au-dessus du niveau de l'Ocan.

Elle n'est pas un navire que l'on puisse allger en jetant les
marchandises  la mer, en le dbarrassant de son lest!... Que
faire, si ce n'est d'attendre en se fiant  la solidit de
l'appareil.

Le soir arrive, ou plutt la nuit, et encore ne peut-on le
constater que par l'heure des horloges. L'obscurit est complte.
Sous l'averse des scories, il est impossible de maintenir en l'air
les lunes lectriques que l'on ramne au sol. Il va sans dire que
l'clairage des habitations et des rues, qui a fonctionn toute la
journe, sera continu tant que se prolongera ce phnomne.

La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble
cependant que les dtonations sont moins frquentes et aussi moins
violentes. Les fureurs de l'ruption tendent  diminuer, et la
pluie de cendres, emporte vers le sud par une assez forte brise,
commence  s'apaiser.

Les Milliardais, un peu rassurs, se dcident  rintgrer leurs
habitations, avec l'espoir que le lendemain Standard-Island se
retrouvera dans des conditions normales. Il n'y aura plus qu'
procder  un complet et long nettoyage de l'le  hlice.

N'importe! quel triste premier jour de l'an pour le Joyau du
Pacifique, et de combien peu s'en est fallu que Milliard-City ait
eu le sort de Pompi ou d'Herculanum! Bien qu'elle ne soit pas
situe au pied d'un Vsuve, sa navigation ne l'expose-t-elle pas 
rencontrer nombre de ces volcans dont sont hrisses les rgions
sous-marines du Pacifique?

Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables
restent en permanence  l'htel de ville. Les vigies de la tour
guettent tout changement qui se produirait  l'horizon ou au
znith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l'le 
hlice n'a cess de marcher, mais  la vitesse de deux ou trois
milles  l'heure seulement. Lorsque le jour reviendra -- ou du
moins ds que les tnbres seront dissipes, -- elle remettra le
cap sur l'archipel des Tonga. L, sans doute, on apprendra
laquelle des les de cette portion de l'ocan a t le thtre
d'une telle ruption.

Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s'avance,
que le phnomne tend  s'amoindrir.

Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un
nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City.

Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup
s'est propag  travers les compartiments de sa coque. Il est
vrai, la secousse n'a pas eu assez de force pour provoquer
l'branlement des habitations ou le dtraquement des machines. Les
hlices ne se sont pas arrtes dans leur mouvement propulsif.
Nanmoins,  n'en pas douter, il y a eu collision  l'avant.

Que s'est-il pass?... Standard-Island a-t-elle heurt quelque
haut-fond?... Non, puisqu'elle continue  se dplacer... A-t-elle
donc donn contre un cueil?... Au milieu de cette obscurit si
profonde, s'est-il produit un abordage avec un navire croisant sa
route et qui n'a pu apercevoir ses feux?... De cette collision
est-il rsult de graves avaries, sinon de nature  compromettre
sa scurit, du moins  ncessiter d'importantes rparations  la
prochaine relche?...

Cyrus Bikerstaff et le commodore Simco se transportent, non sans
peine en foulant cette paisse couche de scories et de cendres, 
la batterie de l'peron.

L, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement d
 une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de
l'ouest  l'est, a t heurt par l'peron de Standard-Island. Que
ce choc ait t sans gravit pour l'le  hlice, peut-tre n'en
a-t-il pas t de mme pour le steamer?... On n'a entrevu sa masse
qu'au moment de l'abordage... Des cris se sont fait entendre, mais
n'ont dur que quelques instants... Le chef du poste et ses
hommes, accourus  la pointe de la batterie, n'ont plus rien vu ni
rien entendu... Le btiment a-t-il sombr sur place?... Cette
hypothse n'est, par malheur, que trop admissible.

Quant  Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a
occasionn aucun dommage srieux. Sa masse est telle qu'il lui
suffirait, mme  petite vitesse, de frler un btiment, si
puissant qu'il soit, ft-ce un cuirass de premier rang, pour que
celui-ci ft menac de se perdre corps et biens. C'est l ce qui
est arriv, sans doute.

Quant  la nationalit de ce navire, le chef du poste croit avoir
entendu des ordres jets d'une voix rude, -- un de ces
rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise.
Il ne saurait cependant l'affirmer d'une faon formelle.

Cas trs grave et qui peut avoir des consquences non moins
graves. Que dira le Royaume-Uni?... Un btiment anglais, c'est un
morceau de l'Angleterre, et l'on sait que la Grande-Bretagne ne se
laisse pas impunment amputer...  quelles rclamations et
responsabilits Standard-Island ne doit-elle pas s'attendre?...

Ainsi dbute la nouvelle anne. Ce jour-l, jusqu' dix heures du
matin, le commodore Simco n'est point en mesure d'entreprendre
des recherches au large. L'espace est encore encrass de vapeurs,
bien que le vent qui frachit commence  dissiper la pluie de
cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l'horizon.

Dans quel tat se trouvent Milliard-City, le parc, la campagne,
les fabriques, les ports! Quel travail de nettoyage! Aprs tout,
cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et
d'argent. Ni l'un ni l'autre ne manquent.

On va au plus press. Tout d'abord, les ingnieurs gagnent la
batterie de l'peron, sur le ct du littoral o s'est produit
l'abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque
d'acier n'a pas plus souffert que le coin qui s'enfonce dans le
morceau de bois, -- en l'espce, le navire abord.

Au large, ni dbris ni paves. Du haut de la tour de
l'observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien
apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard-Island ne se
soit pas dplace de deux milles.

Il convient de prolonger les investigations au nom de l'humanit.

Le gouverneur confre avec le commodore Simco. Ordre est donn
aux mcaniciens de stopper les machines, et aux embarcations
lectriques des deux ports de prendre la mer.

Les recherches, qui s'tendent sur un rayon de cinq  six milles,
ne donnent aucun rsultat. Cela n'est que trop certain, le
btiment, crev dans ses oeuvres vives, a d sombrer, sans laisser
trace de sa disparition.

Le commodore Simco fait alors reprendre la vitesse rglementaire.
 midi, l'observation indique que Standard-Island se trouve  cent
cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa.

Entre temps, les vigies sont charges de veiller avec un soin
extrme.

Vers cinq heures du soir, on signale d'paisses fumes qui se
droulent vers le sud-est. Ces fumes sont-elles dues aux
dernires pousses du volcan, dont l'ruption a si profondment
troubl ces parages? Ce n'est gure prsumable, car les cartes
n'indiquent ni le ni lot  proximit. Un nouveau cratre est-il
donc sorti du fond ocanien?...

Non, et il est manifeste que les fumes se rapprochent de
Standard-Island.

Une heure aprs, trois btiments, marchant de conserve, gagnent
rapidement en forant de vapeur.

Une demi-heure plus tard, on reconnat que ce sont des navires de
guerre.  une heure de l, on ne peut avoir aucun doute sur leur
nationalit. C'est la division de l'escadre britannique qui, cinq
semaines auparavant, s'est refuse  saluer les couleurs de
Standard-Island.

 la nuit tombante, ces navires ne sont pas  quatre milles de la
batterie de l'peron. Vont-ils passer au large et poursuivre leur
route? Ce n'est pas probable, et en relevant leurs feux de
positions, il y a lieu de reconnatre qu'ils demeurent
stationnaires.

Ces btiments ont sans doute l'intention de communiquer avec
nous, dit le commodore Simco au gouverneur.

-- Attendons, rplique Cyrus Bikerstaff. Mais de quelle faon le
gouverneur rpondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci
vient rclamer  propos du rcent abordage? Il est possible, en
effet, que tel soit son dessein, et peut-tre l'quipage du navire
abord a-t-il t recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses
chaloupes? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu'on
saura de quoi il s'agit.

On le sait, le lendemain, ds la premire heure.

Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mt
d'artimon du croiseur de tte, qui se tient sous petite vapeur 
deux milles de Bbord-Harbour. Une embarcation en dborde et se
dirige vers le port.

Un quart d'heure aprs, le commodore Simco reoit cette dpche.

Le capitaine Turner, du croiseur l'_Herald_, chef d'tat-major de
l'amiral sir Edward Collinson, demande  tre conduit
immdiatement prs du gouverneur de Standard-Island.

Cyrus Bikerstaff, prvenu, autorise l'officier du port  laisser
le dbarquement s'effectuer et rpond qu'il attend le capitaine
Turner  l'htel de ville.

Dix minutes aprs, un car, mis  la disposition du chef d'tat-
major qui est accompagn d'un lieutenant de vaisseau, dpose ces
deux personnages devant le palais municipal.

Le gouverneur les reoit aussitt dans le salon attenant  son
cabinet.

Les salutations d'usage sont alors changes -- trs raides de
part et d'autre.

Puis, posment, en ponctuant ses paroles, comme s'il rcitait un
morceau de littrature courante, le capitaine Turner s'exprime
ainsi, rien qu'en une seule et interminable phrase:

J'ai l'honneur de porter  la connaissance de Son Excellence le
gouverneur de Standard-Island, en ce moment par cent soixante-dix-
sept degrs et treize minutes  l'est du mridien de Greenwich, et
par seize degrs cinquante-quatre minutes de latitude sud, que,
dans la nuit du 31 dcembre au 1er janvier, le steamer _Glen_, du
port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, charg
de bl, d'indigo, de riz, de vins, cargaison de considrable
valeur, a t abord par Standard-Island, appartenant  _Standard-
Island Company limited_, dont le sige social est  Madeleine-bay,
Basse-Californie, tats-Unis d'Amrique, bien que ce steamer et
ses feux rglementaires, feu blanc au mt de misaine, feux de
position vert  tribord et rouge  bbord, et que, s'tant dgag
aprs la collision, il a t rencontr le lendemain  trente-cinq
milles du thtre de la catastrophe, prt  couler bas par suite
d'une voie d'eau dans sa hanche de bbord, et qu'il a
effectivement sombr, aprs avoir pu heureusement mettre son
capitaine, ses officiers et son quipage  bord du _Herald_,
croiseur de premire classe de Sa Majest Britannique naviguant
sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel
dnonce le fait  Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en
lui demandant de reconnatre la responsabilit de la _Standard-
Island Company limited_, sous la garantie des habitants de ladite
Standard-Island envers les armateurs du dit _Glen_, dont la valeur
en coque, machines et cargaison s'lve  la somme de douze cent
mille livres sterling[3], soit six millions de dollars, laquelle
somme devra tre verse entre les mains dudit amiral sir Edward
Collinson, faute de quoi il sera procd mme par la force contre
ladite Standard-Island.

Rien qu'une phrase de trois cent sept mots, coupe de virgules,
sans un seul point! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne
laisse place  aucune chappatoire! Oui ou non, le gouverneur se
rsout-il  admettre la rclamation faite par sir Edward Collinson
et accepte-t-il son dire touchant: 1 la responsabilit encourue
par la Compagnie; 2 la valeur estimative de douze cent mille
livres, attribue au steamer _Glen_ de Glasgow?

Cyrus Bikerstaff rpond par les arguments d'usage en matire de
collision:

Le temps tait trs obscur en raison d'une ruption volcanique qui
avait d se produire dans les parages de l'ouest. Si le _Glen_
avait ses feux, Standard-Island avait les siens. De part et
d'autre, il tait impossible de les apercevoir. On se trouve donc
dans le cas de force majeure. Or, d'aprs les rglements
maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne
peut y avoir matire ni  rclamation ni  responsabilit.

Rponse du capitaine Turner:

Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas
o il s'agirait de deux btiments naviguant dans des conditions
ordinaires. Si le _Glen_ remplissait ces conditions, il est
manifeste que Standard-Island ne les remplit pas, qu'elle ne
saurait tre assimile  un navire, qu'elle constitue un danger
permanent en mouvant son norme masse  travers les routes
maritimes, qu'elle quivaut  une le,  un lot,  un cueil qui
se dplacerait sans que son gisement pt tre port d'une faon
dfinitive sur les cartes, que l'Angleterre a toujours protest
contre cet obstacle impossible  fixer par des relvements
hydrographiques, et que Standard-Island doit toujours tre tenue
pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature,
etc., etc.

Il est vident que les arguments du capitaine Turner ne manquent
pas d'une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la
justesse. Mais il ne saurait de lui-mme prendre une dcision. La
cause sera porte devant qui de droit, et il ne peut que donner
acte  l'amiral sir Edward Collinson de sa rclamation. Trs
heureusement, il n'y a pas eu mort d'hommes...

Trs heureusement, rpond le capitaine Turner, mais il y a eu
mort de navire, et des millions ont t engloutis par la faute de
Standard-Island. Le gouverneur consent-il dores et dj  verser
entre les mains de l'amiral sir Edward Collinson la somme
reprsentant la valeur attribue au _Glen_ et  sa cargaison?

Comment le gouverneur consentirait-il  faire ce versement?...
Aprs tout, Standard-Island offre des garanties suffisantes...
Elle est l pour rpondre des dommages encourus, si les tribunaux
jugent qu'elle soit responsable, aprs expertise, tant sur les
causes de l'accident que sur l'importance de la perte cause.

C'est le dernier mot de Votre Excellence?... demande le capitaine
Turner.

-- C'est mon dernier mot, rpond Cyrus Bikerstaff, car je n'ai pas
qualit pour engager la responsabilit de la Compagnie.

Nouveaux saluts plus raides encore, changs entre le gouverneur
et le capitaine anglais. Dpart de celui-ci par le car, qui le
ramne  Bbord-Harbour, et retour  l'_Herald_ par la chaloupe 
vapeur, qui le transporte  bord du croiseur.

Lorsque la rponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des
notables, elle reoit son approbation pleine et entire, et, aprs
le conseil, celle de toute la population de Standard-Island. On ne
peut se soumettre  l'insolente et imprieuse mise en demeure des
reprsentants de Sa Majest Britannique.

Ceci bien tabli, le commodore Simco donne des ordres pour que
l'le  hlice reprenne sa route  toute vitesse.

Or, si la division de l'amiral Collinson s'entte, sera-t-il
possible d'chapper  ses poursuites? Ses btiments n'ont-ils pas
une marche trs suprieure? Et s'il appuie sa rclamation de
quelques obus  la mlinite, sera-t-il possible de rsister? Sans
doute, les batteries de l'le sont capables de rpondre aux
Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont arms. Mais le
champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste... Que
deviendront les femmes, les enfants, dans l'impossibilit de
trouver un abri?... Tous les coups porteront, tandis que les
batteries de l'peron et de la Poupe perdront au moins cinquante
pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile!...

Il faut donc attendre ce que va dcider l'amiral sir Edward
Collinson.

On n'attend pas longtemps.

 neuf heures quarante-cinq, un premier coup  blanc part de la
tourelle centrale du _Herald_ en mme temps que le pavillon du
Royaume-Uni monte en tte de mt. Sous la prsidence du gouverneur
et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle
des sances  l'htel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat
Coverley sont du mme avis. Ces Amricains, en gens pratiques, ne
songent point  essayer d'une rsistance qui pourrait entraner la
perte corps et biens de Standard-Island. Un second coup de canon
retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirig de manire
 tomber  une demi-encablure en mer, o il clate avec une
formidable violence, en soulevant d'normes masses d'eau. Sur
l'ordre du gouverneur, le commodore Simco fait amener le pavillon
qui a t hiss en rponse  celui du _Herald_. Le capitaine
Turner revient  Bbord-Harbour. L, il reoit des valeurs,
signes de Cyrus Bikerstaff et endosses par les principaux
notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures
plus tard, les dernires fumes de la division s'effacent dans
l'est, et Standard-Island continue sa marche vers l'archipel des
Tonga.




V -- Le Tabou  Tonga-Tabou


Et alors, dit Yverns, nous relcherons aux principales les de
Tonga-Tabou?

-- Oui, mon excellent bon! rpond Calistus Munbar. Vous aurez le
loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le
droit d'appeler archipel d'Hapa, et mme archipel des Amis, ainsi
que l'a nomm le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil
qu'il y avait reu.

-- Et nous y serons sans doute mieux traits que nous ne l'avons
t aux les de Cook?... demande Pinchinat.

-- C'est probable.

-- Est-ce que nous visiterons toutes les les de ce groupe?...
interroge Frascolin.

-- Non certes, attendu qu'on n'en compte pas moins de cent
cinquante...

-- Et aprs?... s'informe Yverns.

-- Aprs, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hbrides, puis,
ds que nous, aurons rapatri les Malais, nous reviendrons 
Madeleine-bay o se terminera notre campagne.

-- Standard-Island doit-elle relcher sur plusieurs points des
Tonga?... reprend Frascolin.

--  Vavao et  Tonga-Tabou seulement, rpond le surintendant, et
ce n'est point encore l que vous trouverez les vrais sauvages de
vos rves, mon cher Pinchinat!

-- Dcidment, il n'y en a plus, mme dans l'ouest du Pacifique!
rplique Son Altesse.

-- Pardonnez-moi... il en existe un nombre respectable du ct des
Nouvelles-Hbrides et des Salomon. Mais,  Tonga, les sujets du
roi Georges Ier sont  peu prs civiliss, et j'ajoute que ses
sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant
d'pouser une de ces ravissantes Tongiennes.

-- Pour quelle raison?...

-- Parce que les mariages entre trangers et indignes ne passent
point pour tre heureux. Il y a gnralement incompatibilit
d'humeur!

-- Bon! s'crie Pinchinat, et ce vieux mntrier de Zorn qui
comptait se marier  Tonga-Tabou!

-- Moi! riposte le violoncelliste en haussant les paules. Ni 
Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant!

-- Dcidment, notre chef d'orchestre est un sage, rpond
Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus -- et mme permettez-moi
de vous appeler Eucalistus, tant vous m'inspirez de sympathie...

-- Je vous le permets, Pinchinat!

-- Eh bien, mon cher Eucalistus, on n'a pas racl pendant quarante
ans des cordes de violoncelle sans tre devenu philosophe, et la
philosophie enseigne que l'unique moyen d'tre heureux en mariage,
c'est de n'tre point mari.

Dans la matine du 6 janvier, apparaissent  l'horizon les
hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce
groupe est trs diffrent, par sa formation volcanique, des deux
autres, Hapa et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le
dix-septime et le vingt-deuxime degr sud, et le cent soixante-
seizime et le cent soixante-dix-huitime degr ouest, -- une aire
de deux mille cinq cents kilomtres carrs sur laquelle se
rpartissent cent cinquante les peuples de soixante mille
habitants.

L se promenrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de
Cook en 1773, pendant son deuxime voyage de dcouvertes  travers
le Pacifique. Aprs le renversement de la dynastie des Finare-
Finare et la fondation d'un tat fdratif en 1797, une guerre
civile dcima la population de l'archipel. C'est l'poque o
dbarqurent ls missionnaires mthodistes, qui firent triompher
cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le
roi Georges Ier est le souverain non contest de ce royaume, sous
le protectorat de l'Angleterre, en attendant que... Ces quelques
points ont pour but de rserver l'avenir, tel que le fait trop
souvent la protection britannique  ses protgs d'outre-mer.

La navigation est assez difficile au milieu de ce ddale d'lots
et d'les, plants de cocotiers, et qu'il est ncessaire de suivre
pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao.

Vavao est volcanique, et, comme telle, expose aux tremblements de
terre. Aussi s'en est-on proccup en levant des habitations,
dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs
tresss forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et
sur des piliers ou troncs d'arbres repose une toiture ovale. Le
tout est trs frais et trs propre. Cet ensemble attire plus
particulirement l'attention de nos artistes, posts  la batterie
de l'peron, alors que Standard-Island passe  travers les canaux
bords de villages kanaques.  et l, quelques maisons
europennes dploient les pavillons de l'Allemagne et de
l'Angleterre.

Mais si cette partie de l'archipel est volcanique, ce n'est pas 
l'un de ses volcans qu'il convient d'attribuer le formidable
panchement, ruption de scories et de cendres, vomi sur ces
parages. Les Tongiens n'ont pas mme t plongs dans des tnbres
de quarante-huit heures, les brises de l'ouest ayant chass les
nuages de matires ruptives vers l'horizon oppos. Trs
vraisemblablement, le cratre qui les a expectores appartient 
quelque le isole dans l'est,  moins que ce ne soit un volcan de
formation rcente entre les Samoa et les Tonga.

La relche de Standard-Island  Vavao n'a dur que huit jours.
Cette le mrite d'tre visite, bien que, plusieurs annes
auparavant, elle ait t ravage par un terrible cyclone qui
renversa la petite glise des Maristes franais et dtruisit
quantit d'habitations indignes. Nanmoins, la campagne est
reste trs attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de
ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne 
sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mriers, d'arbres 
pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des
porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons
par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant
caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et
de jolis lzards verts, que l'on prendrait pour des feuilles
tombes des arbres.

Le surintendant n'a point exagr la beaut du type indigne --
commun, du reste,  cette race malaise des divers archipels du
Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu
obses peut-tre, mais d'une admirable structure et de noble
attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre fonc
jusqu' l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnes, les
mains et les pieds d'une dlicatesse de forme et d'une petitesse
qui font commettre plus d'un pch d'envie aux Allemandes et aux
Anglaises de la colonie europenne. On ne s'occupe, d'ailleurs,
dans l'indignat fminin, que de la fabrique des nattes, des
paniers, des toffes semblables  celles de Tati, et les doigts
ne se dforment pas  ces travaux manuels. Et puis, il est ais de
pouvoir _de visu_ juger des perfections de la beaut tongienne. Ni
l'abominable pantalon, ni la ridicule robe  trane n'ont encore
t adopts par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture
pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en
fines corces sches pour les femmes, qui sont  la fois rserves
et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soigne,
que les jeunes filles relvent coquettement sur leur front, et
dont elles maintiennent l'difice avec un treillis de fibres de
cocotier en guise de peigne.

Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de
ses prventions le rbarbatif Sbastien Zorn. Il ne se mariera pas
plus  Vavao,  Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde
sublunaire.

C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui,
de dbarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur
plat; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non
plus pour leur dplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes,
de vrais cours d'eau, cela repose des rivires factices et des
littoraux artificiels. Il faut tre un Calistus Munbar pour donner
 son Joyau du Pacifique la supriorit sur les oeuvres de la
nature.

Bien que Vavao ne soit pas la rsidence ordinaire du roi Georges,
il possde  Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu'il
habite assez frquemment. Mais c'est sur l'le de Tonga-Tabou que
s'lvent le palais royal et les tablissements des rsidents
anglais.

Standard-Island va faire l sa dernire relche, presque  la
limite du tropique du Capricorne, point extrme qui aura t
atteint par elle au cours de sa campagne  travers l'hmisphre
mridional.

Aprs avoir quitt Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux
jours, d'une navigation trs varie. On ne perd de vue une le que
pour en relever une autre. Toutes, prsentant le mme caractre
volcanique, sont dues  l'action de la puissance plutonienne. Il
en est,  cet gard, du groupe septentrional comme du groupe
central des Hapa. Les cartes hydrographiques de ces parages,
tablies avec une extrme prcision, permettent au commodore
Simco de s'aventurer sans danger entre les canaux de ce ddale,
depuis Hapa jusqu' Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui
manqueraient pas, s'il avait  requrir leurs services. Nombre
d'embarcations circulent le long des les; -- pour la plupart des
golettes sous pavillon allemand employes au cabotage, tandis que
les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le caf, le
mas, principales productions de l'archipel. Non seulement les
pilotes se seraient empresss de venir, si Ethel Simco les et
fait demander, mais aussi les quipages de ces pirogues doubles 
balanciers, runies par une plate-forme et pouvant contenir
jusqu' deux cents hommes. Oui! des centaines d'indignes seraient
accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix
du pilotage et t calcul sur le tonnage de Standard-Island!
Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes! Mais le commodore
Simco,  qui tous ces parages sont familiers, n'a pas besoin de
leurs bons offices. Il n'a confiance qu'en lui seul, et compte sur
le mrite des officiers qui excutent ses ordres avec une absolue
prcision.

Tonga-Tabou est aperue dans la matine du 9 janvier, alors que
Standard-Island n'en est pas  plus de trois  quatre milles. Trs
basse, sa formation n'tant pas due  un effort gologique, elle
n'est pas monte du fond sous-marin, comme tant d'autres les
immobilises aprs tre venues respirer  la surface de ces eaux.
Ce sont les infusoires qui l'ont peu  peu construite en difiant
leurs tages madrporiques.

Et quel travail! Cent kilomtres de circonfrence, une aire de
sept  huit cents kilomtres superficiels, sur lesquels vivent
vingt mille habitants!

Le commodore Simco s'arrte en face du port de Maofuga. Des
rapports s'tablissent immdiatement entre l'le sdentaire et
l'le mouvante, une soeur de cette Latone de mythologique
souvenir! Quelle diffrence offre cet archipel avec les Marquises,
les Pomotou, l'archipel de la Socit! L'influence anglaise y
domine, et, soumis  cette domination, le roi Georges Ier ne
s'empressera pas de faire bon accueil  ces Milliardais d'origine
amricaine.

Cependant,  Maofuga, le quatuor rencontre un petit centre
franais. L rside l'vque de l'Ocanie, qui faisait alors une
tourne pastorale dans les divers groupes. L s'lvent la mission
catholique, la maison des religieuses, les coles de garons et de
filles. Inutile de dire que les Parisiens sont reus avec
cordialit par leurs compatriotes. Le suprieur de la Mission leur
offre l'hospitalit, ce qui les dispense de recourir  la Maison
des trangers. Quant  leurs excursions, elles ne doivent les
conduire qu' deux autres points importants, Nakualofa, la
capitale des tats du roi Georges, et le village de Mua, dont les
quatre cents habitants professent la religion catholique.

Lorsque Tasman dcouvrit Tonga-Tabou, il lui donna le nom
d'Amsterdam, -- nom que ne justifieraient gure ses maisons en
feuilles de pandanus et fibres de cocotier. Il est vrai, les
habitations  l'europenne ne manquent point; mais le nom indigne
s'approprie mieux  cette le.

Le port de Maofuga est situ sur la cte septentrionale. Si
Standard-Island et pris son poste de relche plus  l'ouest de
quelques milles, Nakualofa, ses jardins royaux et son palais royal
se fussent offerts aux regards. Si, au contraire, le commodore
Simco se ft dirig plus  l'est, il aurait trouv une baie qui
entaille assez profondment le littoral, et dont le fond est
occup par le village de Mua. Il ne l'a pas fait, parce que son
appareil aurait couru des risques d'chouage au milieu de ces
centaines d'lots, dont les passes ne donnent accs qu' des
navires de mdiocre tonnage. L'le  hlice doit donc rester
devant Maofuga pendant toute la dure de la relche.

Si un certain nombre de Milliardais dbarquent dans ce port, ils
sont assez rares ceux qui songent  parcourir l'intrieur de
l'le. Elle est charmante, pourtant, et mrite les louanges dont
lise Reclus l'a comble. Sans doute, la chaleur est trs forte,
l'atmosphre orageuse, quelques pluies d'une violence extrme sont
de nature  calmer l'ardeur des excursionnistes, et il faut tre
pris de la folie du tourisme pour courir le pays. C'est nanmoins
ce que font Frascolin, Pinchinat, Yverns, car il est impossible
de dcider le violoncelliste  quitter sa confortable chambre du
casino avant le soir, alors que la brise de mer rafrachit les
grves de Maofuga. Le surintendant lui-mme s'excuse de ne pouvoir
accompagner les trois enrags.

Je fondrais en route! leur dit-il.

-- Eh bien, nous vous rapporterions en bouteille! rpond Son
Altesse. Cette perspective engageante ne peut convaincre Calistus
Munbar, qui prfre se conserver  l'tat solide. Trs
heureusement pour les Milliardais, depuis trois semaines dj le
soleil remonte vers l'hmisphre septentrional, et Standard-Island
saura se tenir  distance de ce foyer incandescent, de manire 
conserver une temprature normale. Donc, ds le lendemain, les
trois amis quittent Maofuga  l'aube naissante, et se dirigent
vers la capitale de l'le. Certainement, il fait chaud; mais cette
chaleur est supportable sous le couvert des cocotiers, des leki-
leki, des toui-touis qui sont les arbres  chandelles, les cocas,
dont les haies rouges et noires se forment en grappes
d'blouissantes gemmes. Il est  peu prs midi lorsque la capitale
se montre dans, toute sa splendide floraison, -- expression qui ne
manque pas de justesse  cette poque de l'anne. Le palais du roi
semble sortir d'un gigantesque bouquet de verdure. Il existe un
contraste frappant entre les cases indignes, toutes fleuries, et
les habitations, trs britanniques d'aspect, -- citons celle qui
appartient aux missionnaires protestants. Du reste, l'influence de
ces ministres wesleyens a t considrable, et, aprs en avoir
massacr un certain nombre, les Tongiens ont fini par adopter
leurs croyances. Observons, cependant, qu'ils n'ont point
entirement renonc aux pratiques de leur mythologie kanaque. Pour
eux le grand-prtre est suprieur au roi. Dans les enseignements
de leur bizarre cosmogonie, les bons et les mauvais gnies jouent
un rle important. Le christianisme ne dracinera pas aisment le
tabou, qui est toujours en honneur, et, lorsqu'il s'agit de le
rompre, cela ne se fait pas sans crmonies expiatoires, dans
lesquelles la vie humaine est quelquefois sacrifie...

Il faut mentionner, d'aprs les rcits des explorateurs --
particulirement M. Aylie Marin dans ses voyages de 1882, -- que
Nakualofa n'est encore qu'un centre  demi civilis.

Frascolin, Pinchinat, Yverns, n'ont aucunement prouv le dsir
d'aller dposer leurs hommages aux pieds du roi Georges. Cela
n'est point  prendre dans le sens mtaphorique, puisque la
coutume est de baiser les pieds de ce souverain. Et nos Parisiens
s'en flicitent lorsque, sur la place de Nakualofa, ils
aperoivent le tui, comme on appelle Sa Majest, vtu d'une
sorte de chemise blanche et d'une petite jupe en toffe du pays,
attache autour de ses reins. Ce baisement des pieds et certes
compt parmi les plus dsagrables souvenirs de leur voyage.

On voit, fait observer Pinchinat, que les cours d'eau sont peu
abondants dans le pays!

En effet,  Tonga-Tabou,  Vavao, comme dans les autres les de
l'archipel, l'hydrographie ne comporte ni un ruisseau ni un lagon.
L'eau de pluie, recueillie dans les citernes, voil tout ce que la
nature offre aux indignes, et ce dont les sujets de Georges Ier
se montrent aussi mnagers que leur souverain.

Le jour mme, les trois touristes, trs fatigus, sont revenus au
port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur
appartement du casino. Devant l'incrdule Sbastien Zorn, ils
affirment que leur excursion a t des plus intressantes. Mais
les potiques incitations d'Yverns ne peuvent dcider le
violoncelliste  se rendre, le lendemain, au village de Mua.

Ce voyage doit tre assez long et trs fatigant. On s'pargnerait
aisment cette fatigue, en utilisant l'une des chaloupes
lectriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers  la
disposition des excursionnistes. Mais, d'explorer l'intrieur de
ce curieux pays, c'est une considration de quelque valeur, et les
touristes partent pdestrement pour la baie de Mua, en contournant
un littoral de corail que bordent des lots, o semblent s'tre
donn rendez-vous tous les cocotiers de l'Ocanie.

L'arrive  Mua n'a pu s'effectuer que dans l'aprs-midi. Il y
aura donc lieu d'y coucher. Un endroit est tout indiqu pour
recevoir des Franais. C'est la rsidence des missionnaires
catholiques. Le suprieur montre, en accueillant ses htes, une
joie touchante -- ce qui leur rappelle la faon dont ils ont t
reus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soire, quelle
intressante causerie, o il a t plutt question de la France
que de la colonie tongienne! Ces religieux ne songent pas sans
quelque regret  leur terre natale si loigne! Il est vrai, ces
regrets ne sont-ils pas compenss par tout le bien qu'ils font
dans ces les? N'est-ce point une consolation de se voir respects
de ce petit monde qu'ils ont soustrait  l'influence des ministres
anglicans et convertis  la foi catholique? Tel est mme leur
succs que les mthodistes ont d fonder une sorte d'annexe au
village de Mua, afin de pourvoir aux intrts du proslytisme
wesleyen.

C'est avec un certain orgueil que le suprieur fait admirer  ses
htes les tablissements de la Mission, la maison qui fut
construite gratuitement par les indignes de Mua, et cette jolie
glise, due aux architectes tongiens, que ne dsavoueraient pas
leurs confrres de France.

Pendant la soire, on se promne aux environs du village, on se
porte jusqu'aux anciennes tombes de Tui-Tonga, o le schiste et le
corail s'entremlent dans un art primitif et charmant. On visite
mme cette antique plantation de mas, banians ou figuiers
monstrueux  racines entrelaces comme des serpents, et dont la
circonfrence dpasse parfois soixante mtres. Frascolin tient 
les mesurer; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le
fait certifier exact par le suprieur. Allez donc, aprs cela,
mettre en doute l'existence d'un pareil phnomne vgtal!

Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission.
Aprs quoi, bon djeuner, bons adieux des missionnaires qui
rsident  Mua, et retour  Standard-Island, au moment o cinq
heures sonnent au beffroi de l'htel de ville. Cette fois, les
trois excursionnistes n'ont point  recourir aux amplifications
mtaphoriques pour assurer  Sbastien Zorn que ce voyage leur
laissera d'inoubliables souvenirs.

Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reoit la visite du capitaine
Sarol; voici  quel propos:

Un certain nombre de Malais -- une centaine environ, -- avaient
t recruts aux Nouvelles-Hbrides, et conduits  Tonga-Tabou
pour des travaux de dfrichement, -- recrutement indispensable eu
gard  l'indiffrence, disons la paresse native des Tongiens qui
vivent au jour le jour. Or, ces travaux tant achevs depuis peu,
ces Malais attendaient l'occasion de retourner dans leur archipel.
Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur
Standard-Island? C'est cette permission que vient demander le
capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera 
Erromango, et le transport de ces indignes n'aura pas t une
grosse charge pour le budget municipal. Il n'et pas t gnreux
de refuser  ces braves gens un service si facile  rendre. Aussi
le gouverneur accorde-t-il l'autorisation, -- ce qui lui vaut les
remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de
Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient t recruts.

Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s'adjoignait ainsi
des complices, que ces No-Hbridiens lui viendraient en aide,
lorsqu'il en serait temps, et n'avait-il pas lieu de se fliciter
de les avoir rencontrs  Tonga-Tabou, de les avoir introduits 
Standard-Island?...

Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans
l'archipel, le dpart tant fix au lendemain.

L'aprs-midi, ils vont pouvoir assister  l'une de ces ftes mi-
civiles, mi-religieuses, auxquelles les indignes prennent part
avec un extraordinaire entrain.

Le programme de ces ftes, dont les Tongiens sont aussi friands
que leurs congnres des Samoa et des Marquises, comprend
plusieurs numros de danses varies. Comme cela est de nature 
intresser nos Parisiens, ceux-ci se rendent  terre vers trois
heures.

Le surintendant les accompagne, et, cette fois, Athanase Dormus a
voulu se joindre  eux. La prsence d'un professeur de grces et
de maintien n'est-elle pas tout indique dans une crmonie de ce
genre? Sbastien Zorn s'est dcid  suivre ses camarades, plus
dsireux sans doute d'entendre la musique tongienne que d'assister
aux bats chorgraphiques de la population.

Quand ils arrivrent sur la place, la fte battait son plein. La
liqueur de kava, extraite de la racine dessche du poivrier,
circule dans les gourdes et s'coule  travers les gosiers d'une
centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes
filles, ces dernires coquettement ornes de leurs longs cheveux
qu'elles doivent porter tels jusqu'au jour du mariage.

L'orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flte
nasale nomme fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont
des tambours sur lesquels on frappe  coups redoubls, -- et mme
en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat.

videmment, le trs comme il faut Athanase Dormus ne peut
qu'prouver le plus parfait ddain pour des danses qui ne rentrent
pas dans la catgorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses
de l'cole franaise. Aussi ne se gne-t-il pas de hausser les
paules,  l'encontre d'Yverns, auquel ces danses paraissent
empreintes d'une vritable originalit.

Et d'abord, excution des danses assises, qui ne se composent que
d'attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps,
sur un rythme lent et triste d'un trange effet.

 ce balancement succdent les danses debout, dans lesquelles
Tongiens et Tongiennes s'abandonnent  toute la fougue de leur
temprament, figurant tantt des passes gracieuses, tantt
reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les
sentiers de la guerre.

Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant  quel
degr arriveraient ces indignes, s'ils taient surexcits par la
musique enlevante des bals parisiens.

Et alors, Pinchinat, -- l'ide est bien de lui, -- fait cette
proposition  ses camarades: envoyer chercher leurs instruments au
casino, et servir  ces ballerins et ballerines, les plus enrags
_six-huit_ et les plus formidables _deux-quatre_ des rpertoires
de Lecoq, d'Audran et d'Offenbach.

La proposition est accepte, et Calistus Munbar ne doute pas que
l'effet doive tre prodigieux.

Une demi-heure aprs, les instruments ont t apports, et le bal
de commencer aussitt.

Extrme surprise des indignes, mais aussi extrme plaisir qu'ils
tmoignent d'entendre ce violoncelle et ces trois violons, manis
 plein archet, d'o s'chappe une musique ultra-franaise.

Croyez bien qu'ils ne sont pas insensibles  de tels effets, ces
indignes, et il est prouv jusqu' l'vidence que ces danses
caractristiques des bals musettes sont instinctives, qu'elles
s'apprennent sans matres, -- quoi qu'en puisse penser Athanase
Dormus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les carts, les
dhanchements et les voltes, lorsque Sbastien Zorn, Yverns,
Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiabls _d'Orphe
aux Enfers_. Le surintendant lui-mme ne se possde plus, et le
voil s'abandonnant dans un quadrille chevel aux inspirations du
cavalier seul, tandis que le professeur de grces et de maintien
se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de
cette cacophonie,  laquelle se mlent les fltes nasales et les
tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum
d'intensit, et l'on ne sait o cela se serait arrt, s'il ne ft
survenu un incident qui mit fin  cette chorgraphie infernale.

Un Tongien, -- grand et fort gaillard, -- merveill des sons que
tire le violoncelliste de son instrument, vient de se prcipiter
sur le violoncelle, l'arrache, l'emporte et s'enfuit, criant:

Tabou... tabou!...

Ce violoncelle est tabou! On ne peut plus y toucher sans
sacrilge! Les grands-prtres, le roi Georges, les dignitaires de
sa cour, toute la population de l'le se soulverait, si l'on
violait cette coutume sacre...

Sbastien Zorn ne l'entend pas ainsi. Il tient  ce chef-d'oeuvre
de Gand et Benardel. Aussi le voil-t-il qui se lance sur les
traces du voleur.  l'instant ses camarades se jettent  sa suite.
Les indignes s'en mlent. De l, dbandade gnrale.

Mais le Tongien dtale avec une telle rapidit qu'il faut renoncer
 le rejoindre. En quelques minutes, il est loin... trs loin!

Sbastien Zorn et les autres, n'en pouvant plus, reviennent
retrouver Calistus Munbar qui, lui, est rest poumon. Dire que
le violoncelliste est dans un tat d'indescriptible fureur, ce ne
serait pas suffisant. Il cume, il suffoque! Tabou ou non, qu'on
lui rende son instrument! Dt Standard-Island dclarer la guerre 
Tonga-Tabou, -- et n'a-t-on pas vu des guerres clater pour des
motifs moins srieux? -- le violoncelle doit tre restitu  son
propritaire.

Trs heureusement les autorits de l'le sont intervenues dans
l'affaire. Une heure plus tard, on a pu saisir l'indigne, et
l'obliger  rapporter l'instrument. Cette restitution ne s'est pas
effectue sans peine, et le moment n'tait pas loign o
l'ultimatum du gouverneur Cyrus Bikerstaff allait,  propos d'une
question de tabou, soulever peut-tre les passions religieuses de
tout l'archipel.

D'ailleurs, la rupture du tabou a d s'oprer rgulirement,
conformment aux crmonies cultuelles du fata en usage dans ces
circonstances. Suivant la coutume, un nombre considrable de porcs
sont gorgs, cuits  l'touffe dans un trou rempli de pierres
brlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macor,
puis mangs  l'extrme satisfaction des estomacs tongiens.

Quant  son violoncelle, un peu dtendu dans la bagarre, Sbastien
Zorn n'eut plus qu' le remettre au diapason, aprs avoir constat
qu'il n'avait rien perdu de ses qualits par suite des
incantations indignes.




VI -- Une collection de fauves


En quittant Tonga-Tabou, Standard-Island met le cap au nord-ouest,
vers l'archipel des Fidji. Elle commence  s'loigner du tropique
 la suite du soleil qui remonte vers l'quateur. Il n'est pas
ncessaire qu'elle se hte. Deux cents lieues seulement la
sparent du groupe fidgien, et le commodore Simco se maintient 
l'allure de promenade.

La brise est variable, mais qu'importe la brise pour ce puissant
appareil marin? Si, parfois, de violents orages clatent sur cette
limite du vingt-troisime parallle, le Joyau du Pacifique ne
songe mme pas  s'en inquiter. L'lectricit, qui sature
l'atmosphre, est soutire par les nombreuses tiges dont ses
difices et ses habitations sont arms. Quant aux pluies, mme
torrentielles, que lui versent ces nuages orageux, elles sont les
bienvenues. Le parc et la campagne verdoient sous ces douches,
rares d'ailleurs. L'existence s'coule donc dans les conditions
les plus heureuses, au milieu des ftes, des concerts, des
rceptions.  prsent, les relations sont frquentes d'une section
 l'autre, et il semble que rien ne puisse dsormais menacer la
scurit de l'avenir.

Cyrus Bikerstaff n'a point  se repentir d'avoir accord le
passage aux No-Hbridiens embarqus sur la demande du capitaine
Sarol. Ces indignes cherchent  se rendre utiles. Ils s'occupent
aux travaux des champs, ainsi qu'ils le faisaient dans la campagne
tongienne. Sarol et ses Malais ne les quittent gure pendant la
journe, et, le soir venu, ils regagnent les deux ports o la
municipalit les a rpartis. Nulle plainte ne s'lve contre eux.
Peut-tre tait-ce l une occasion de chercher  convertir ces
braves gens. Ils n'ont point jusqu'alors adopt les croyances du
christianisme, auquel une grande partie de la population no-
hbridienne se montre rfractaire en dpit des efforts des
missionnaires anglicans et catholiques. Le clerg de Standard-
Island y a bien song, mais le gouverneur n'a voulu autoriser
aucune tentative en ce genre.

Ces No-Hbridiens, dont l'ge varie de vingt  quarante ans, sont
de taille moyenne. Plus foncs de teint que les Malais, s'ils
offrent de moins beaux types que les naturels des Tonga ou des
Samoa, ils paraissent dous d'une extrme endurance. Le peu
d'argent qu'ils ont gagn au service des Maristes de Tonga-Tabou,
ils le gardent prcieusement, et ne songent point  le dpenser en
boissons alcooliques, qui ne leur seraient vendues d'ailleurs
qu'avec une extrme rserve. Au surplus, dfrays de tout, jamais,
sans doute, ils n'ont t si heureux dans leur sauvage archipel.

Et, pourtant, grce au capitaine Sarol, ces indignes, unis 
leurs compatriotes des Nouvelles-Hbrides, vont conniver 
l'oeuvre de destruction dont l'heure approche. C'est alors que
reparatra toute leur frocit native. Ne sont-ils pas les
descendants des massacreurs qui ont fait une si redoutable
rputation aux populations de cette partie du Pacifique?

En attendant, les Milliardais vivent dans la pense que rien ne
saurait compromettre une existence o tout est si logiquement
prvu, si sagement organis. Le quatuor obtient toujours les mmes
succs. On ne se fatigue ni de l'entendre ni de l'applaudir.
L'oeuvre de Mozart, de Beethoven, d'Haydn, de Mendelssohn, y
passera en entier. Sans parler des concerts rguliers du casino,
Mrs Coverley donne des soires musicales, qui sont trs suivies.
Le roi et la reine de Malcarlie les ont plusieurs fois honores
de leur prsence. Si les Tankerdon n'ont pas encore rendu visite 
l'htel de la Quinzime Avenue, du moins Walter est-il devenu un
assidu de ses concerts. Il est impossible que son mariage avec
miss Dy ne s'accomplisse pas un jour ou l'autre... On en parle
ouvertement dans les salons tribordais et bbordais... On dsigne
mme les tmoins des futurs fiancs... Il ne manque que
l'autorisation des chefs de famille... Ne surgira-t-il donc pas
une circonstance qui obligera Jem Tankerdon et Nat Coverley  se
prononcer?...

Cette circonstance, si impatiemment attendue, n'a pas tard  se
produire. Mais au prix de quels dangers, et combien fut menace la
scurit de Standard-Island!

L'aprs-midi du 16 janvier,  peu prs au centre de cette portion
de mer qui spare les Tonga des Fidji, un navire est signal dans
le sud-est. Il semble faire route sur Tribord-Harbour. Ce doit
tre un steamer de sept  huit cents tonneaux. Aucun pavillon ne
flotte  sa corne, et il ne l'a pas mme hiss lorsqu'il n'tait
plus qu' un mille de distance.

Quelle est la nationalit de ce steamer? Les vigies de
l'observatoire ne peuvent le reconnatre  sa construction. Comme
il n'a point honor d'un salut cette dteste Standard-Island, il
ne serait pas impossible qu'il ft anglais.

Du reste, ledit btiment ne cherche point  gagner l'un des ports.
Il semble vouloir passer au large, et, sans doute, il sera bientt
hors de vue.

La nuit vient, trs obscure, sans lune. Le ciel est couvert de ces
nuages levs, semblables  ces toffes pelucheuses, impropres au
rayonnement, qui absorbent toute lumire. Pas de vent. Calme
absolu des eaux et de l'air. Silence profond au milieu de ces
paisses tnbres.

Vers onze heures, changement atmosphrique. Le temps devient trs
orageux. L'espace est sillonn d'clairs jusqu'au del de minuit,
et les grondements de la foudre continuent, sans qu'il tombe une
goutte de pluie.

Peut-tre ces grondements, dus  quelque orage lointain, ont-ils
empch les douaniers en surveillance  la batterie de la Poupe
d'entendre de singuliers sifflements, d'tranges hurlements qui
ont troubl cette partie du littoral. Ce ne sont ni des
sifflements d'clairs, ni des hurlements de foudre. Ce phnomne,
quelle qu'en ait t la cause, ne s'est produit qu'entre deux et
trois heures du matin.

Le lendemain, nouvelle inquitante qui se rpand dans les
quartiers excentriques de la ville. Les surveillants prposs  la
garde des troupeaux en pture sur la campagne, pris d'une soudaine
panique, viennent de se disperser en toutes directions, les uns
vers les ports, les autres vers la grille de Milliard-City.

Fait d'une bien autre gravit, une cinquantaine de moutons ont t
 demi dvors pendant la nuit, et leurs restes sanglants gisent
aux environs de la batterie de la Poupe. Quelques douzaines de
vaches, de biches, de daims, dans les enclos des herbages et du
parc, une vingtaine de chevaux galement, ont subi le mme sort...

Nul doute que ces animaux aient t attaqus par des fauves...
Quels fauves?... Des lions, des tigres, des panthres, des
hynes?... Est-ce que cela est admissible?... Est-ce que jamais un
seul de ces redoutables carnassiers a paru sur Standard-Island?...
Est-ce qu'il serait possible  ces animaux d'y arriver par mer?...
Enfin est-ce que le Joyau du Pacifique se trouve dans le voisinage
des Indes, de l'Afrique, de la Malaisie, dont la faune possde
cette varit de btes froces?...

Non! Standard-Island n'est pas, non plus,  proximit de
l'embouchure de l'Amazone ni des bouches du Nil, et pourtant, vers
sept heures du matin, deux femmes, qui viennent d'tre recueillies
dans le square de l'htel de ville, ont t poursuivies par un
norme alligator, lequel ayant regagn les bords de la Serpentine-
river, a disparu sous les eaux. En mme temps, le frtillement des
herbes le long des rives indique que d'autres sauriens s'y
dbattent en ce moment.

Que l'on juge de l'effet produit par ces incroyables nouvelles!
Une heure aprs, les vigies ont constat que plusieurs couples de
tigres, de lions, de panthres, bondissent  travers la campagne.
Plusieurs moutons, qui fuyaient du ct de la batterie de
l'peron, sont trangls par deux tigres de forte taille. De
diverses directions, accourent les animaux domestiques, pouvants
par les hurlements des fauves. Il en est ainsi des gens que leurs
occupations avaient appels aux champs ds le matin. Le premier
tram pour Bbord-Harbour n'a que le temps de se remiser dans son
garage. Trois lions l'ont pourchass, et il ne s'en est fallu que
d'une centaine de pas qu'ils aient pu l'atteindre.

Plus de doute, Standard-Island a t envahie pendant la nuit par
une bande d'animaux froces, et Milliard-City va l'tre, si des
prcautions ne sont immdiatement prises.

C'est Athanase Dormus qui a mis nos artistes au courant de la
situation. Le professeur de grces et de maintien, sorti plus tt
que d'habitude, n'a pas os regagner son domicile, et il s'est
rfugi au casino, dont aucune puissance humaine ne pourra plus
l'arracher.

Allons donc!... Vos lions et vos tigres sont des canards, s'crie
Pinchinat, et vos alligators des poissons d'avril!

Mais il a bien fallu se rendre  l'vidence. Aussi la municipalit
a-t-elle donn l'ordre de fermer les grilles de la ville, puis de
barrer l'entre des deux ports et des postes de douane du
littoral. En mme temps, le service des trams est suspendu, et
dfense est faite de s'aventurer sur le parc ou dans la campagne,
tant qu'on n'aura pas conjur les dangers de cet inexplicable
envahissement.

Or, au moment o les agents fermaient l'extrmit de la Unime
Avenue, du ct du square de l'observatoire, voici qu' cinquante
pas de l, bondit un couple de tigres, l'oeil en feu, la gueule
sanglante. Quelques secondes de plus, et ces froces animaux
eussent franchi la grille.

Du ct de l'htel de ville, mme prcaution a pu tre prise, et
Milliard-City n'a rien  craindre d'une agression.

Quel vnement, quelle matire  copie, que de faits-divers, de
chroniques, pour le _Starboard-Chronicle_, le _New-Herald_ et
autres journaux de Standard-Island!

En ralit, la terreur est au comble. Htels et maisons se sont
barricads. Les magasins du quartier commerant ont clos leurs
devantures. Pas une seule porte n'est reste ouverte. Aux fentres
des tages suprieurs apparaissent des ttes effares. Il n'y a
plus dans les rues que les escouades de la milice sous les ordres
du colonel Stewart, et des dtachements de la police dirigs par
leurs officiers.

Cyrus Bikerstaff, ses adjoints Barthlmy Ruge et Hubley Harcourt,
accourus ds la premire heure, se tiennent en permanence dans la
salle de l'administration. Par les appareils tlphoniques des
deux ports, des batteries et des postes du littoral, la
municipalit reoit des nouvelles des plus inquitantes. De ces
fauves, il y en a un peu partout... des centaines  tout le moins,
disent les tlgrammes, o la peur a peut-tre mis un zro de
trop... Ce qui est sr, c'est qu'un certain nombre de lions, de
tigres, de panthres et de camans courent la campagne.

Que s'est-il donc pass?... Est-ce qu'une mnagerie en rupture de
cage s'est rfugie sur Standard-Island?... Mais d'o serait venue
cette mnagerie?... Quel btiment la transportait?... Est-ce ce
steamer aperu la veille?... Si oui, qu'est devenu ce steamer?...
A-t-il accost pendant la nuit?... Est-ce que ces btes, aprs
s'tre chappes  la nage, ont pu prendre pied sur le littoral
dans sa partie surbaisse qui sert  l'coulement de la
Serpentine-river?... Enfin, est-ce que le btiment a sombr
ensuite?... Et pourtant, aussi loin que peut s'tendre la vue des
vigies, aussi loin que porte la lunette du commodore Simco, aucun
dbris ne flotte  la surface de la mer, et le dplacement de
Standard-Island a t presque nul depuis la veille!... En outre,
si ce navire a sombr, comment son quipage n'aurait-il pas
cherch refuge sur Standard-Island, puisque ces carnassiers ont pu
le faire?...

Le tlphone de l'htel de ville interroge les divers postes  ce
sujet, et les divers postes rpondent qu'il n'y a eu ni collision
ni naufrage. Cela n'aurait pu tromper leur attention, bien que
l'obscurit ait t profonde. Dcidment, de toutes les
hypothses, celle-l est encore la moins admissible.

Mystre... mystre!... ne cesse de rpter Yverns.

Ses camarades et lui sont runis au Casino, o Athanase Dormus va
partager leur djeuner du matin, lequel sera suivi, s'il le faut,
du djeuner de midi et du dner de six heures.

Ma foi, rpond Pinchinat, en grignotant son journal chocolat
qu'il trempe dans le bol fumant, ma foi, je donne ma langue aux
chiens et mme aux fauves... Quoi qu'il en soit, mangeons,
monsieur Dormus, en attendant d'tre mangs...

-- Qui sait?... rplique Sbastien Zorn. Et que ce soit par des
lions, des tigres ou par des cannibales...

-- J'aimerais mieux les cannibales! rpond Son Altesse. Chacun son
got, n'est-ce pas? Il rit, cet infatigable blagueur, mais le
professeur de grces et de maintien ne rit pas, et Milliard-City,
en proie  l'pouvante, n'a gure envie de se rjouir.

Ds huit heures du matin, le conseil des notables, convoqu 
l'htel de ville, n'a pas hsit  se rendre prs du gouverneur.
Il n'y a plus personne dans les avenues ni dans les rues, si ce
n'est les escouades de miliciens et des agents gagnant les postes
qui leur sont assigns.

Le conseil, que prside Cyrus Bikerstaff, commence aussitt sa
dlibration.

Messieurs, dit le gouverneur, vous connaissez la cause de cette
panique trs justifie qui s'est empare de la population de
Standard-Island. Cette nuit, notre le a t envahie par une bande
de carnassiers et de sauriens. Le plus press est de procder  la
destruction de cette bande, et nous y arriverons, n'en doutez pas.
Mais nos administrs devront se conformer aux mesures que nous
avons d prendre. Si la circulation est encore autorise 
Milliard-City dont les portes sont fermes, elle ne doit pas
l'tre  travers le parc et la campagne. Donc, jusqu' nouvel
ordre, les communications seront interdites entre la ville, les
deux ports, les batteries de la Poupe et de l'peron.

Ces mesures approuves, le conseil passe  la discussion des
moyens qui permettront de dtruire les animaux redoutables qui
infestent Standard-Island.

Nos miliciens et nos marins, reprend le gouverneur, vont
organiser des battues sur les divers points de l'le. Ceux de nous
qui ont t chasseurs, nous les prions de se joindre  eux, de
diriger leurs mouvements, de chercher  prvenir autant que
possible toute catastrophe...

-- Autrefois, dit Jem Tankerdon, j'ai chass dans l'Inde et en
Amrique, et je n'en suis plus  mon coup d'essai. Je suis prt et
mon fils an m'accompagnera...

-- Nous remercions l'honorable M. Jem Tankerdon, rpond Cyrus
Bikerstaff, et, pour mon compte, je l'imiterai. En mme temps que
les miliciens du colonel Stewart, une escouade de marins oprera
sous les ordres du commodore Simco, et leurs rangs vous sont
ouverts, messieurs!

Nat Coverley fait une proposition analogue  celle de Jem
Tankerdon, et, finalement, tous ceux des notables auxquels leur
ge le permet, s'empressent d'offrir leur concours. Les armes 
tir rapide et  longue porte ne manquent point  Milliard-City.
Il n'est donc pas douteux, grce au dvouement et au courage de
chacun, que Standard-Island ne soit bientt dbarrasse de cette
redoutable engeance. Mais, ainsi que le rpte Cyrus Bikerstaff,
l'essentiel est de n'avoir  regretter la mort de personne.

Quant  ces fauves, dont nous ne pouvons estimer le nombre,
ajoute-t-il, il importe qu'ils soient dtruits dans un bref dlai.
Leur laisser le temps de s'acclimater, de se multiplier, ce serait
compromettre la scurit de notre le.

-- Il est probable, fait observer un des notables, que cette bande
n'est pas considrable...

-- En effet, elle n'a pu venir que d'un navire qui transportait
une mnagerie, rpond le gouverneur, un navire expdi de l'Inde,
des Philippines ou des les de la Sonde, pour le compte de quelque
maison de Hambourg, o se fait spcialement le commerce de ces
animaux.

L est le principal march des fauves, dont les prix courants
atteignent douze mille francs pour les lphants, vingt-sept mille
pour les girafes, vingt-cinq mille pour les hippopotames, cinq
mille pour les lions, quatre mille pour les tigres, deux mille
pour les jaguars, -- d'assez beaux prix, on le voit, et qui
tendent  s'lever, tandis qu'il y a baisse sur les serpents.

Et,  ce propos, un membre du conseil, ayant fait observer que la
mnagerie en question possdait peut-tre quelques reprsentants
de la classe des ophidiens, le gouverneur rpond qu'aucun reptile
n'a encore t signal. D'ailleurs, si des lions, des tigres, des
alligators, ont pu s'introduire  la nage par l'embouchure de la
Serpentine, cela n'et pas t possible  des serpents.

C'est ce que fait observer Cyrus Bikerstaff.

Je pense donc, dit-il, que nous n'avons point  redouter la
prsence de boas, corals, crotales, najas, vipres, et autres
spcimens de l'espce. Nanmoins, nous ferons tout ce qui sera
ncessaire pour rassurer la population  ce sujet. Mais ne perdons
pas de temps, messieurs, et, avant de rechercher quelle a t la
cause de cet envahissement d'animaux froces, occupons-nous de les
dtruire. Ils y sont, il ne faut pas qu'ils y restent.

Rien de plus sens, rien de mieux dit, on en conviendra. Le
conseil des notables allait se sparer afin de prendre part aux
battues avec l'aide des plus habiles chasseurs de Standard-Island,
lorsque Hubley Harcourt demande la parole pour prsenter une
observation.

Elle lui est donne, et voici ce que l'honorable adjoint croit
devoir dire au conseil:

Messieurs les notables, je ne veux pas retarder les oprations
dcides. Le plus press, c'est de se mettre en chasse. Cependant
permettez-moi de vous communiquer une ide qui m'est venue. Peut-
tre offre-t-elle une explication trs plausible de la prsence de
ces fauves sur Standard-Island?

Hubley Harcourt, d'une ancienne famille franaise des Antilles,
amricanise pendant son sjour  la Louisiane, jouit d'une
extrme considration  Milliard-City. C'est un esprit trs
srieux, trs rserv, ne s'engageant jamais  la lgre, trs
conome de ses paroles, et l'on accorde grand crdit  son
opinion. Aussi le gouverneur le prie-t-il de s'expliquer, et il le
fait en quelques phrases d'une logique trs serre:

Messieurs les notables, un navire a t signal en vue de notre
le dans l'aprs-midi d'hier. Ce navire n'a point fait connatre
sa nationalit, tenant sans doute  ce qu'elle restt ignore. Or,
il n'est pas douteux,  mon avis, qu'il transportait cette
cargaison de carnassiers...

-- Cela est l'vidence mme, rpond Nat Coverley.

-- Eh bien, messieurs les notables, si quelques-uns de vous
pensent que l'envahissement de Standard-Island est d  un
accident de mer... moi... je ne le pense pas!

-- Mais alors, s'crie Jem Tankerdon, qui croit entrevoir la
lumire  travers les paroles de Hubley Harcourt, ce serait
volontairement...  dessein... avec prmditation?...

-- Oh! fait le conseil.

-- J'en ai la conviction, affirme l'adjoint d'une voix ferme, et
cette machination n'a pu tre que l'oeuvre de notre ternel
ennemi, de ce John Bull,  qui tous les moyens sont bons contre
Standard-Island...

-- Oh! fait encore le conseil.

-- N'ayant pas le droit d'exiger la destruction de notre le, il a
voulu la rendre inhabitable. De l, cette collection de lions, de
jaguars, de tigres, de panthres, d'alligators, que le steamer a
nuitamment jete sur notre domaine!

-- Oh! fait une troisime fois le conseil. Mais, de dubitatif,
qu'il tait d'abord, ce oh! est devenu affirmatif. Oui! ce doit
tre une vengeance de ces acharns English, qui ne reculent devant
rien quand il s'agit de maintenir leur souverainet maritime! Oui!
ce btiment a t affrt pour cette oeuvre criminelle; puis,
l'attentat commis, il a disparu! Oui! le gouvernement du Royaume-
Uni n'a pas hsit  sacrifier quelques milliers de livres dans le
but de rendre impossible  ses habitants le sjour de Standard-
Island!

Et Hubley Harcourt d'ajouter:

Si j'ai t amen  formuler cette observation, si les soupons
que j'avais conus se sont changs en certitude, messieurs, c'est
que ma mmoire m'a rappel un fait identique, une machination
perptre dans des circonstances  peu prs analogues, et dont les
Anglais n'ont jamais pu se laver...

-- Ce n'est pourtant pas l'eau qui leur manque! observe l'un des
notables.

-- L'eau sale ne lave pas! rpond un autre.

-- Pas plus que la mer n'aurait pu effacer la tache de sang sur la
main de lady Macbeth! s'crie un troisime. Et notez que ces
dignes conseillers ripostent de la sorte, avant mme que Hubley
Harcourt leur ait appris le fait auquel il vient de faire
allusion:

Messieurs les notables, reprend-il, lorsque l'Angleterre dut
abandonner les Antilles franaises  la France, elle voulut y
laisser une trace de son passage, et quelle trace! Jusqu'alors, il
n'y avait jamais eu un seul serpent ni  la Guadeloupe ni  la
Martinique, et, aprs le dpart de la colonie anglo-saxonne, cette
dernire le en fut infeste. C'tait la vengeance de John Bull!
Avant de dguerpir, il avait jet des centaines de reptiles sur le
domaine qui lui chappait, et depuis cette poque, ces venimeuses
btes se sont multiplies  l'infini au grand dommage des colons
franais!

Il est certain que cette accusation contre l'Angleterre, qui n'a
jamais t dmentie, rend assez plausible l'explication donne par
Hubley Harcourt. Mais, est-il permis de croire que John Bull ait
voulu rendre inhabitable l'le  hlice, et mme avait-il tent de
le faire pour l'une des Antilles franaises?... Ni l'un ni l'autre
de ces faits n'ont jamais pu tre prouvs. Nanmoins, en ce qui
concerne Standard-Island, cela devait tre tenu pour authentique
par la population milliardaise.

Eh bien! s'crie Jem Tankerdon, si les Franais ne sont pas
parvenus  purger la Martinique des vipres que les Anglais y
avaient mis  leur place...

Tonnerre de hurrahs et de hips  cette comparaison du fougueux
personnage.

... Les Milliardais, eux, sauront dbarrasser Standard-Island des
fauves que l'Angleterre a lchs sur elle!

Nouveau tonnerre d'applaudissements, qui ne cessent que pour
recommencer de plus belle, d'ailleurs, aprs que Jem Tankerdon a
ajout:

 notre poste, messieurs, et n'oublions pas qu'en traquant ces
lions, ces jaguars, ces tigres, ces camans, c'est aux English que
nous donnons la chasse!

Et le conseil se spare.

Une heure aprs, lorsque les principaux journaux publient le
compte rendu stnographi de cette sance, quand on sait quelles
mains ennemies ont ouvert les cages de cette mnagerie flottante,
lorsqu'on apprend  qui l'on doit l'envahissement de ces lgions
de btes froces, un cri d'indignation sort de toutes les
poitrines, et l'Angleterre est maudite dans ses enfants et ses
petits-enfants, en attendant que son nom dtest s'efface enfin
des souvenirs du monde!




VII -- Battues


Il s'agit de procder  la destruction totale des animaux qui ont
envahi Standard-Island. Qu'un seul couple de ces redoutables
btes, sauriens ou carnassiers, chappe, et c'en est fait de la
scurit  venir. Ce couple se multipliera, et autant vaudrait
aller vivre dans les forts de l'Inde ou de l'Afrique. Avoir
fabriqu un appareil en tle d'acier, l'avoir lanc sur ces larges
espaces du Pacifique, sans qu'il ait jamais pris contact avec les
ctes ou les archipels suspects, s'tre impos toutes les mesures
pour qu'il soit  l'abri des pidmies comme des invasions, et,
soudain, en une nuit... En vrit, la _Standard-Island Company_ ne
devra pas hsiter  poursuivre le Royaume-Uni devant un tribunal
international et lui rclamer de formidables dommages intrts!
Est-ce que le droit des gens n'a pas t effroyablement viol dans
cette circonstance? Oui! il l'est, et si jamais la preuve est
faite...

Mais, ainsi que l'a dcid le conseil des notables, il faut aller
au plus press.

Et tout d'abord, contrairement  ce qu'ont demand certaines
familles sous l'empire de l'pouvante, il ne peut tre question
que la population se rfugie sur les steamers des deux ports et
fuie Standard-Island. Ces navires n'y suffiraient pas, d'ailleurs.

Non! on va donner la chasse  ces animaux d'importation anglaise,
on les dtruira, et le Joyau du Pacifique ne tardera pas 
recouvrer sa scurit d'autrefois.

Les Milliardais se mettent  l'oeuvre sans perdre un instant.
Quelques-uns n'ont pas hsit  proposer des moyens extrmes, --
entre autres d'introduire la mer sur l'le  hlice, de propager
l'incendie  travers les massifs du parc, les plaines et les
champs, de manire  noyer ou  brler toute cette vermine. Mais
dans tous les cas, le moyen serait inefficace en ce qui concerne
les amphibies, et mieux vaut procder par des battues sagement
organises.

C'est ce qui est fait.

Ici, mentionnons que le capitaine Sarol, les Malais, les No-
Hbridiens, ont offert leurs services, qui sont accepts avec
empressement par le gouverneur. Ces braves gens ont voulu
reconnatre ce qu'on a fait pour eux. Au fond, le capitaine Sarol
craint surtout que cet incident interrompe la campagne, que les
Milliardais et leurs familles veuillent abandonner Standard-
Island, qu'ils obligent l'administration  regagner directement la
baie Madeleine, ce qui rduirait ses projets  nant.

Le quatuor se montre  la hauteur des circonstances et digne de sa
nationalit. Il ne sera pas dit que quatre Franais n'auront point
pay de leur personne, puisqu'il y a des dangers  courir. Ils se
rangent sous la direction de Calistus Munbar, lequel, 
l'entendre, a vu pire que cela, et hausse les paules en signe de
mpris pour ces lions, tigres, panthres et autres inoffensives
btes! Peut-tre a-t-il t dompteur, ce petit-fils de Barnum, ou
tout au moins directeur de mnageries ambulantes?...

Les battues commencent dans la matine mme, et sont heureuses ds
le dbut.

Pendant cette premire journe, deux crocodiles ont eu
l'imprudence de s'aventurer hors de la Serpentine, et, on le sait,
les sauriens trs redoutables dans le liquide lment, le sont
moins en terre ferme par la difficult qu'ils prouvent  se
retourner. Le capitaine Sarol et ses Malais les attaquent avec
courage, et, non sans que l'un d'eux ait reu une blessure, ils en
dbarrassent le parc.

Entre temps, on en a signal une dizaine encore -- ce qui, sans
doute, constitue la bande. Ce sont des animaux de grande taille,
mesurant de quatre  cinq mtres, par consquent fort dangereux.
Comme ils se sont rfugis sous les eaux de la rivire, des marins
se tiennent prts  leur envoyer quelques-unes de ces balles
explosives qui font clater les plus solides carapaces.

D'autre part, les escouades de chasseurs se rpandent  travers la
campagne. Un des lions est tu par Jem Tankerdon, lequel a eu
raison de dire qu'il n'en est pas  son coup d'essai, et a
retrouv son sang-froid, son adresse d'ancien chasseur du Far-
West. La bte est superbe, -- de celles qui peuvent valoir de cinq
 six mille francs. Un lingot d'acier lui a travers le coeur au
moment o elle bondissait sur le groupe du quatuor, et Pinchinat
affirme qu'il a senti le vent de sa queue au passage!

L'aprs-midi, lors d'une attaque dans laquelle, un des miliciens
est atteint d'un coup de dent  l'paule, le gouverneur met 
terre une lionne de toute beaut. Ces formidables animaux, si John
Bull a compt qu'ils feraient souche, viennent d'tre arrts dans
leur espoir de progniture.

La journe ne s'achve pas avant qu'un couple de tigres soit tomb
sous les balles du commodore Simco,  la tte d'un dtachement de
ses marins, dont l'un, grivement bless d'un coup de griffe, a d
tre transport  Tribord-Harbour. Suivant les informations
recueillies, ces terribles flins paraissent tre les plus
nombreux des carnassiers dbarqus sur l'le  hlice.

 la nuit tombante, les fauves, aprs avoir t rsolument
poursuivis, se retirent sous les massifs, du ct de la batterie
de l'peron, d'o l'on se propose de les dbusquer ds la pointe
du jour.

Du soir au matin d'effroyables hurlements n'ont cess de jeter la
terreur parmi la population fminine et enfantine de Milliard-
City. Son pouvante n'est pas prs de se calmer, si mme elle se
calme jamais. En effet, comment tre assur que Standard-Island en
a fini avec cette avant-garde de l'arme britannique? Aussi les
rcriminations contre la perfide Albion de se drouler en un
chapelet interminable dans toutes les classes milliardaises.

Au jour naissant, les battues sont reprises comme la veille. Sur
l'ordre du gouverneur, conforme  l'avis du commodore Simco, le
colonel Stewart se dispose  employer l'artillerie contre le gros
de ces carnassiers, de manire  les balayer de leurs repaires.
Deux pices de canon de Tribord-Harbour, de celles qui
fonctionnent comme les Hotckiss en lanant des paquets de
mitraille, sont amenes du ct de la batterie de l'peron.

En cet endroit, les massifs de micocouliers sont traverss par la
ligne du tramway qui s'embranche vers l'observatoire. C'est 
l'abri de ces arbres qu'un certain nombre de fauves ont pass la
nuit. Quelques ttes de lions et de tigres, aux prunelles
tincelantes, apparaissent entre les basses ramures. Les marins,
les miliciens, les chasseurs dirigs par Jem et Walter Tankerdon,
Nat Coverley et Hubley Harcourt, prennent position sur la gauche
de ces massifs, attendant la sortie des btes froces que la
mitraille n'aura pas tues sur le coup.

Au signal du commodore Simco, les deux pices de canon font feu
simultanment. De formidables hurlements leur rpondent. Il n'est
pas douteux que plusieurs carnassiers aient t atteints. Les
autres, -- une vingtaine -- s'lancent, et, passant prs du
quatuor, sont salus d'une fusillade qui en frappe deux
mortellement.  cet instant, un norme tigre fonce sur le groupe,
et Frascolin est heurt d'un si terrible bond qu'il va rouler 
dix pas.

Ses camarades se prcipitent  son secours. On le relve presque
sans connaissance. Mais il revient assez promptement  lui. Il n'a
reu qu'un choc... Ah! quel choc!

Entre temps, on cherche  pourchasser les camans sous les eaux de
Serpentine-river, et comment sera-t-on jamais certain d'tre
dbarrass de ces voraces animaux. Heureusement, l'adjoint Hubley
Harcourt a l'ide de faire lever les vannes de la rivire, et il
est possible d'attaquer les sauriens dans de meilleures
conditions, non sans succs.

La seule victime  regretter est un magnifique chien, appartenant
 Nat Coverley. Saisi par un alligator, le pauvre animal est coup
en deux d'un coup de mchoire. Mais une douzaine de ces sauriens
ont succomb sous les balles des miliciens, et il est possible que
Standard-Island soit dfinitivement dlivre de ces redoutables
amphibies.

Du reste, la journe a t bonne. Six lions, huit tigres, cinq
jaguars, neuf panthres, mles et femelles, comptent parmi les
btes abattues.

Le soir venu, le quatuor, y compris Frascolin remis de sa
secousse, est venu s'attabler dans la restauration du casino.

J'aime  croire que nous sommes au bout de nos peines, dit
Yverns.

--  moins que ce steamer, seconde arche de No, rpond Pinchinat,
n'ait renferm tous les animaux de la cration...

Ce n'tait pas probable, et Athanase Dormus s'est senti assez
rassur pour rintgrer son domicile de la Vingt-cinquime Avenue.
L, dans sa maison barricade, il retrouve sa vieille servante, au
dsespoir de penser que, de son vieux matre, il ne devait plus
rester que des dbris informes!

Cette nuit a t assez tranquille.  peine a-t-on entendu de
lointains hurlements du ct de Bbord-Harbour. Il est  croire
que, le lendemain, en procdant  une battue gnrale  travers la
campagne, la destruction de ces fauves sera complte.

Les groupes de chasseurs se reforment ds le petit jour. Il va
sans dire que, depuis vingt-quatre heures, Standard-Island est
reste stationnaire, tout le personnel de la machinerie tant
occup  l'oeuvre commune.

Les escouades, comprenant chacune une vingtaine d'hommes arms de
fusils  tir rapide, ont ordre de parcourir toute l'le. Le
colonel Stewart n'a pas jug utile d'employer les pices de canon
contre les fauves  prsent qu'ils se sont disperss. Treize de
ces animaux, traqus aux alentours de la batterie de la Poupe,
tombent sous les balles. Mais il a fallu dgager, non sans peine,
deux douaniers du poste voisin qui, renverss par un tigre et une
panthre, ont reu de graves blessures.

Cette dernire chasse porte  cinquante-trois le nombre des
animaux dtruits depuis la premire battue de la veille.

Il est quatre heures du matin. Cyrus Bikerstaff et le commodore
Simco, Jem Tankerdon et son fils, Nat Coverley et les deux
adjoints, quelques-uns des notables, escorts d'un dtachement de
la milice, se dirigent vers l'htel de ville, o le conseil attend
les rapports expdis des deux ports, des batteries de l'peron et
de la Poupe.

 leur approche, lorsqu'ils ne sont qu' cent pas de l'difice
communal, voici que des cris violents retentissent. On voit nombre
de gens, femmes et enfants, pris d'une soudaine panique, s'enfuir
le long de la Unime Avenue.

Aussitt, le gouverneur, le commodore Simco, leurs compagnons, de
se prcipiter vers le square, dont la grille aurait d tre
ferme... Mais, par une inexplicable ngligence, cette grille
tait ouverte, et il n'est pas douteux qu'un des fauves, -- le
dernier peut-tre, -- l'ait franchie.

Nat Coverley et Walter Tankerdon, arrivs des premiers, s'lancent
dans le square.

Tout  coup, alors qu'il est  trois pas de Nat Coverley, Walter
est culbut par un norme tigre.

Nat Coverley, n'ayant pas le temps de glisser une cartouche dans
son fusil, tire le couteau de chasse de sa ceinture, et se jette
au secours de Walter, au moment o les griffes du fauve s'abattent
sur l'paule du jeune homme.

Walter est sauv, mais le tigre se retourne, se redresse contre
Nat Coverley...

Celui-ci, frappe l'animal de son couteau, sans avoir pu
l'atteindre au coeur, et il tombe  la renverse.

Le tigre recule, la gueule rugissante, la mchoire ouverte, la
langue sanglante...

Une premire dtonation clate...

C'est Jem Tankerdon qui vient de faire feu.

Une seconde retentit...

C'est la balle de son fusil qui vient de faire explosion dans le
corps du tigre.

On relve Walter, l'paule  demi dchire.

Quant  Nat Coverley, s'il n'a pas t bless, du moins n'a-t-il
jamais vu la mort de si prs.

Il se redresse, et s'avanant vers Jem Tankerdon lui dit d'une
voix grave.

Vous m'avez sauv... merci!

-- Vous avez sauv mon fils... merci! rpond Jem Tankerdon. Et
tous deux se donnent la main en tmoignage d'une reconnaissance,
qui pourrait bien finir en sincre amiti... Walter est aussitt
transport  l'htel de la Dix-neuvime Avenue, o sa famille
s'est rfugie, tandis que Nat Coverley regagne son domaine au
bras de Cyrus Bikerstaff. En ce qui concerne le tigre, le
surintendant se charge d'utiliser sa magnifique fourrure. Le
superbe animal est destin  un empaillement de premire classe,
et il figurera dans le Muse d'Histoire naturelle de Milliard-
City, avec cette inscription:

_Offert par le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande 
Standard-Island, infiniment reconnaissante._

 supposer que l'attentat doive tre mis au compte de
l'Angleterre, on ne saurait se venger avec plus d'esprit. Du
moins, est-ce l'avis de Son Altesse Pinchinat, bon connaisseur en
semblable matire.

Qu'on ne s'tonne pas si, ds le lendemain, Mrs Tankerdon fait
visite  Mrs Coverley pour la remercier du service rendu  Walter,
et si Mrs Coverley rend visite  Mrs Tankerdon pour la remercier
du service rendu  son mari. Disons mme que miss Dy a voulu
accompagner sa mre, et n'est-il pas naturel que toutes deux lui
aient demand des nouvelles de son cher bless?

Enfin tout est pour le mieux, et, dbarrasse de ses redoutables
htes, Standard-Island peut reprendre en pleine scurit sa route
vers l'archipel des Fidji.




VIII -- Fidji et Fidjiens


Combien dis-tu?... demande Pinchinat.

-- Deux cent cinquante-cinq, mes amis, rpond Frascolin. Oui... on
compte deux cent cinquante-cinq les et lots dans l'archipel des
Fidji.

-- En quoi cela nous intresse-t-il, rpond Pinchinat, du moment
que le Joyau du Pacifique ne doit pas y faire deux cent cinquante-
cinq relches?

-- Tu ne sauras jamais ta gographie! proclame Frascolin.

-- Et toi... tu la sais trop! rplique Son Altesse. Et c'est
toujours de cette sorte qu'est accueilli le deuxime violon,
lorsqu'il veut instruire ses rcalcitrants camarades. Cependant
Sbastien Zorn, qui l'coutait plus volontiers, se laisse amener
devant la carte du casino sur laquelle le point est report chaque
jour. Il est ais d'y suivre l'itinraire de Standard-Island
depuis son dpart de la baie Madeleine. Cet itinraire forme une
sorte de grand S, dont la boucle infrieure se droule jusqu'au
groupe des Fidji. Frascolin montre alors au violoncelliste cet
amoncellement d'les dcouvert par Tasman en 1643, -- un archipel
compris d'une part entre le seizime et le vingtime parallle
sud, et de l'autre entre le cent soixante-quatorzime mridien
ouest et le cent soixante-dix-neuvime mridien est.

Ainsi nous allons engager notre encombrante machine  travers ces
centaines de cailloux sems sur sa route? observe Sbastien Zorn.

-- Oui, mon vieux compagnon de cordes, rpond Frascolin, et si tu
regardes avec quelque attention...

-- Et en fermant la bouche... ajoute Pinchinat.

-- Pourquoi?...

-- Parce que, comme dit le proverbe, en close bouche n'entre pas
mouche!

-- Et de quelle mouche veux-tu parler?...

-- De celle qui te pique, quand il s'agit de dblatrer contre
Standard-Island! Sbastien Zorn hausse ddaigneusement les
paules, et revenant  Frascolin: Tu disais?...

-- Je disais que, pour atteindre les deux grandes les de Viti-
Levou et de Vanua-Levou, il existe trois passes qui traversent le
groupe oriental: la passe Nanoukou, la passe Lakemba, la passe
Onata...

-- Sans compter la passe o l'on se fracasse en mille pices!
s'crie Sbastien Zorn. Cela finira par nous arriver!... Est-ce
qu'il est permis de naviguer dans de pareilles mers avec toute une
ville, et toute une population dans cette ville?... Non! cela est
contraire aux lois de la nature!

-- La mouche!... riposte Pinchinat. La voil, la mouche  Zorn...
la voil! En effet, toujours ces fcheux pronostics dont l'entt
violoncelliste ne veut pas dmordre! Au vrai, en cette portion du
Pacifique, c'est comme une barrire que le premier groupe des
Fidji oppose aux navires arrivant de l'est. Mais, que l'on se
rassure, les passes sont assez larges pour que le commodore Simco
puisse y hasarder son appareil flottant, sans parler de celles
indiques par Frascolin. Parmi ces les, les plus importantes, en
dehors des deux Levou situes  l'ouest, sont Ono Ngaloa,
Kandabou, etc.

Une mer est enferme entre ces sommets mergs des fonds de
l'Ocan, la mer de Koro, et si cet archipel, entrevu par Cook,
visit par Bligh en 1789, par Wilson en 1792, est si
minutieusement connu, c'est que les remarquables voyages de Dumont
d'Urville en 1828 et en 1833, ceux de l'Amricain Wilkes en 1839,
de l'Anglais Erskine en 1853, puis l'expdition du _Herald_,
capitaine Durham, de la marine britannique, ont permis d'tablir
les cartes avec une prcision qui fait honneur aux ingnieurs
hydrographes.

Donc, aucune hsitation chez le commodore Simco. Venant du sud-
est, il embouque la passe Voulanga, laissant sur bbord l'le de
ce nom, -- une sorte de galette entame servie sur son plateau de
corail. Le lendemain, Standard-Island donne dans la mer
intrieure, qui est protge par ces solides chanes sous-marines
contre les grandes houles du large.

Il va sans dire que toute crainte n'est pas encore teinte
relativement aux animaux froces apparus sous le couvert du
pavillon britannique. Les Milliardais se tiennent toujours sur le
qui-vive. D'incessantes battues sont organises  travers les
bois, les champs et les eaux. Aucune trace de fauves n'est
releve. Pas de rugissements ni le jour ni la nuit. Pendant les
premiers temps, quelques timors se refusent  quitter la ville
pour s'aventurer dans le parc et la campagne. Ne peut-on craindre
que le steamer ait dbarqu une cargaison de serpents -- comme 
la Martinique! -- et que les taillis en soient infests? Aussi une
prime est-elle promise  quiconque s'emparerait d'un chantillon
de ces reptiles. On le paiera  son poids d'or, ou suivant sa
longueur  tant le centimtre, et pour peu qu'il ait la taille
d'un boa, cela fera une belle somme! Mais, comme les recherches
n'ont pas abouti, il y a lieu d'tre rassur. La scurit de
Standard-Island est redevenue entire. Les auteurs de cette
machination, quels qu'ils soient, en auront t pour leurs btes.

Le rsultat le plus positif, c'est qu'une rconciliation complte
s'est effectue entre les deux sections de la ville. Depuis
l'affaire Walter-Coverley et l'affaire Coverley-Tankerdon, les
familles tribordaises et bbordaises se visitent, s'invitent, se
reoivent. Rceptions sur rceptions, ftes sur ftes. Chaque
soir, bal et concert chez les principaux notables, -- plus
particulirement  l'htel de la Dix-neuvime Avenue et  l'htel
de la Quinzime. Le Quatuor Concertant peut  peine y suffire.
D'ailleurs, l'enthousiasme qu'ils provoquent ne diminue pas, bien
au contraire.

Enfin la grande nouvelle se rpand un matin, alors que Standard-
Island bat de ses puissantes hlices la tranquille surface de
cette mer de Koro. M. Jem Tankerdon s'est rendu officiellement 
l'htel de M. Nat Coverley, et lui a demand la main de miss Dy
Coverley, sa fille, pour son fils Walter Tankerdon. Et M. Nat
Coverley a accord la main de miss Dy Coverley, sa fille,  Walter
Tankerdon, fils de M. Jem Tankerdon. La question de dot n'a
soulev, aucune difficult. Elle sera de deux cents millions pour
chacun des jeunes poux.

Ils auront toujours de quoi vivre... mme en Europe! fait
judicieusement remarquer Pinchinat.

Les flicitations arrivent de toutes parts aux deux familles. Le
gouverneur Cyrus Bikerstaff ne cherche point  cacher son extrme
satisfaction. Grce  ce mariage, disparaissent les causes de
rivalit si compromettantes pour l'avenir de Standard-Island. Le
roi et la reine de Malcarlie sont des premiers  envoyer leurs
compliments et leurs voeux au jeune mnage. Les cartes de visite,
imprimes en or sur aluminium, pleuvent dans la bote des htels.
Les journaux font chronique sur chronique  propos des splendeurs
qui se prparent, -- et telles qu'on n'en aura jamais vu ni 
Milliard-City ni en aucun autre point du globe. Des cblogrammes
sont expdis en France en vue de la confection de la corbeille.
Les magasins de nouveauts, les tablissements des grandes
modistes, les ateliers des grands faiseurs, les fabriques de
bijouterie et d'objets d'art, reoivent d'invraisemblables
commandes. Un steamer spcial, qui partira de Marseille, viendra
par Suez et l'ocan Indien, apporter ces merveilles de l'industrie
franaise. Le mariage a t fix  cinq semaines de l, au 27
fvrier. Du reste, mentionnons que les marchands de Milliard-City
auront leur part de bnfices dans l'affaire. Ils doivent fournir
leur contingent  cette corbeille nuptiale, et, rien qu'avec les
dpenses que vont s'imposer les nababs de Standard-Island, il y
aura des fortunes  raliser.

L'organisateur tout indiqu de ces ftes, c'est le surintendant
Calistus Munbar. Il faut renoncer  dcrire son tat d'me,
lorsque le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley a
t dclar publiquement. On sait s'il le dsirait, s'il y avait
pouss! C'est la ralisation de son rve, et, comme la
municipalit entend lui laisser carte blanche, soyez certains
qu'il sera  la hauteur de ses fonctions, en organisant un ultra-
merveilleux festival.

Le commodore Simco fait connatre par une note aux journaux qu'
la date choisie pour la crmonie nuptiale, l'le  hlice se
trouvera dans cette partie de mer comprise entre les Fidji et les
Nouvelles-Hbrides. Auparavant, elle va rallier Viti-Levou, o la
relche doit durer une dizaine de jours -- la seule que l'on se
propose de faire au milieu de ce vaste archipel.

Navigation dlicieuse.  la surface de la mer se jouent de
nombreuses baleines. Avec les mille jets d'eau de leurs vents, on
dirait un immense bassin de Neptune, en comparaison duquel celui
de Versailles n'est qu'un joujou d'enfant, fait observer Yverns.
Mais aussi, par centaines, apparaissent d'normes requins qui
escortent Standard-Island comme ils suivraient un navire en
marche.

Cette portion du Pacifique limite la Polynsie, qui confine  la
Mlansie, o se trouve le groupe des Nouvelles-Hbrides[4].
Elle est coupe par le cent quatre-vingtime degr de longitude,
 -- ligne conventionnelle que dcrit le mridien de partage entre
les deux moitis de cet immense Ocan. Lorsqu'ils attaquent ce
mridien, les marins venant de l'est effacent un jour du calendrier,
et, inversement, ceux qui viennent de l'ouest en ajoutent un. Sans
cette prcaution, il n'y aurait plus concordance des dates. L'anne
prcdente, Standard-Island n'avait pas eu  faire ce changement
puisqu'elle ne s'tait pas avance dans l'ouest au del dudit
mridien. Mais, cette fois, il y a lieu de se conformer  cette
rgle, et, puisqu'elle vient de l'est, le 22 janvier se change en
23 janvier.

Des deux cent cinquante-cinq les qui composent l'archipel des
Fidji, une centaine seulement sont habites. La population totale
ne dpasse pas cent vingt-huit mille habitants, -- densit faible
pour une tendue de vingt et un mille kilomtres carrs.

De ces lots, simples fragments d'attol ou sommets de montagnes
sous-marines, ceints d'une frange de corail, il n'en est pas qui
mesure plus de cent cinquante kilomtres superficiels. Ce domaine
insulaire n'est,  vrai dire, qu'une division politique de
l'Australasie, dpendant de la Couronne depuis 1874, -- ce qui
signifie que l'Angleterre l'a bel et bien annex  son empire
colonial. Si les Fidgiens se sont enfin dcids  se soumettre au
protectorat britannique, c'est qu'en 1859 ils ont t menacs
d'une invasion tongienne,  laquelle le Royaume-Uni a mis obstacle
par l'intervention de son trop fameux Pritchard, le Pritchard de
Tati. L'archipel est prsentement divis en dix-sept districts,
administrs par des sous-chefs indignes, plus ou moins allis 
la famille souveraine du dernier roi Thakumbau.

Est-ce la consquence du systme anglais, demande le commodore
Simco, qui s'entretient  ce sujet avec Frascolin, et en sera-t-
il des Fidji comme il en a t de la Tasmanie, je ne sais! Mais,
fait certain, c'est que l'indigne tend  disparatre. La colonie
n'est point en voie de prosprit, ni la population en voie de
croissance, et, ce qui le dmontre, c'est l'infriorit numrique
des femmes par rapport aux hommes.

-- C'est, en effet, l'indice de l'extinction prochaine d'une race,
rpond Frascolin, et, en Europe, il y a dj quelques tats que
menace cette infriorit.

-- Ici, d'ailleurs, reprend le commodore, les indignes ne sont
que de vritables serfs, autant que les naturels des les
voisines, recruts par les planteurs pour les travaux de
dfrichements. En outre, la maladie les dcime, et, en 1875, rien
que la petite vrole en a fait prir plus de trente mille. C'est
pourtant un admirable pays, comme vous pourrez en juger, cet
archipel des Fidji! Si la temprature est leve  l'intrieur des
les, du moins est-elle modre sur le littoral, trs fertile en
fruits et en lgumes, en arbres, cocotiers, bananiers, etc. Il n'y
a que la peine de rcolter les ignames, les taros[5], et la moelle
nourricire du palmier, qui produit le sagou...

-- Le sagou! s'crie Frascolin. Quel souvenir de notre Robinson
Suisse!

-- Quant aux cochons, aux poules, continue le commodore Simco,
ces animaux se sont multiplis depuis leur importation avec une
prolificence extraordinaire. De l, toute facilit de satisfaire
aux besoins de l'existence. Par malheur, les indignes sont
enclins  l'indolence, au _far niente_, bien qu'ils soient
d'intelligence trs vive, d'humeur trs spirituelle...

-- Et quand ils ont tant d'esprit... dit Frascolin.

-- Les enfants vivent peu! rpond le commodore Simco. Au fait,
tous ces naturels, polynsiens, mlanaisiens et autres, sont-ils
diffrents des enfants? En s'avanant vers Viti-Levou, Standard-
Island relve plusieurs les intermdiaires, telles Vanua-Vatou,
Moala, Ngan, sans s'y arrter. De toutes parts cinglent, en
contournant son littoral, des flotilles de ces longues pirogues 
balanciers de bambous entre-croiss, qui servent  maintenir
l'quilibre de l'appareil et  loger la cargaison. Elles
circulent, elles voluent avec grce, mais ne cherchent  entrer
ni  Tribord-Harbour ni  Bbord-Harbour. Il est probable qu'on ne
leur et pas permis, tant donne l'assez mauvaise rputation des
Fidgiens. Ces indignes ont embrass le christianisme, il est
vrai. Depuis que les missionnaires europens se sont tablis 
Lecumba, en 1835, ils sont presque tous protestants wesleyens,
mlangs de quelques milliers de catholiques. Mais, auparavant,
ils taient tellement adonns aux pratiques du cannibalisme qu'ils
n'ont peut-tre pas perdu tout  fait le got de la chair humaine.
Au surplus, c'est affaire de religion. Leurs dieux aimaient le
sang. La bienveillance tait regarde, dans ces peuplades, comme
une faiblesse et mme un pch. Manger un ennemi, c'tait lui
faire honneur. L'homme que l'on mprisait, on le faisait cuire, on
ne le mangeait pas. Les enfants servaient de mets principal dans
les festins, et le temps n'est pas si loign o le roi Thakumbau
aimait  s'asseoir sous un arbre, dont chaque branche supportait
un membre humain rserv  la table royale. Quelquefois mme une
tribu, -- et cela est arriv pour celle des Nulocas,  Viti-Levou,
prs Namosi, -- fut dvore tout entire, moins quelques femmes,
dont l'une a vcu jusqu'en 1880.

Dcidment, si Pinchinat ne rencontre pas sur l'une quelconque de
ces les des petits-fils d'anthropophages ayant conserv les
vieilles coutumes de leurs grands-pres, il devra renoncer 
jamais demander un reste de couleur locale  ces archipels du
Pacifique.

Le groupe occidental des Fidji comprend deux grandes les, Viti-
Levou et Vanua-Levou, et deux les moyennes, Kandavu et Taviuni.
C'est plus au nord-ouest que gisent les les Wassava, et que
s'ouvre la passe de l'le Ronde par laquelle le commodore Simco
doit sortir en relevant sur les Nouvelles-Hbrides.

Dans l'aprs-midi du 25 janvier, les hauteurs de Viti-Levou se
dessinent  l'horizon. Cette le montagneuse est la plus
considrable de l'archipel, d'un tiers plus tendue que la Corse,
-- soit dix mille six cent quarante-cinq kilomtres carrs.

Ses cimes pointent  douze cents et quinze cents mtres au-dessus
du niveau de la mer. Ce sont des volcans teints ou du moins
endormis, et dont le rveil est gnralement fort maussade.

Viti-Levou est relie  sa voisine du nord, Vanua-Levou, par une
barrire sous-marine de rcifs, qui mergeait sans doute 
l'poque de formation tellurique. Au-dessus de cette barrire,
Standard-Island pouvait se hasarder sans pril. D'autre part, au
nord de Viti-Levou, les profondeurs sont values entre quatre et
cinq cents mtres, et, au sud, entre cinq cents et deux mille.

Autrefois, la capitale de l'archipel tait Levuka, dans l'le
d'Ovalau,  l'est de Viti-Levou. Peut-tre mme les comptoirs,
fonds par des maisons anglaises, y sont-ils plus importants
encore que ceux de Suva, la capitale actuelle, dans l'le de Viti-
Levou. Mais ce port offre des avantages srieux  la navigation,
tant situ,  l'extrmit sud-est de l'le, entre deux deltas,
dont les eaux arrosent largement ce littoral. Quant au port
d'attache des paquebots en relation avec les Fidji, il occupe le
fond de la baie de Ngalao, au sud de l'le de Kandava, le gisement
qui est le plus voisin de la Nouvelle-Zlande, de l'Australie, des
les franaises de la Nouvelle-Caldonie et de la Loyaut.

Standard-Island vient relcher  l'ouverture du port de Suva. Les
formalits sont remplies le jour mme, et la libre pratique est
accorde. Comme ces visites ne peuvent qu'tre une source de
bnfices autant pour les colons que pour les indignes, les
Milliardais sont assurs d'un excellent accueil, dans lequel il
existe peut-tre plus d'intrt que de sympathie. Ne pas oublier,
d'ailleurs, que les Fidji relvent de la Couronne, et que les
rapports sont toujours tendus entre le _Foreign-Office_ et la
_Standard-Island Company_, si jalouse de son indpendance.

Le lendemain, 26 janvier, les commerants de Standard-Island qui
ont des achats ou des ventes  effectuer, se font mettre  terre
ds les premires heures. Les touristes, et parmi eux nos
Parisiens, ne sont point en retard. Bien que Pinchinat et Yverns
plaisantent volontiers Frascolin, -- l'lve distingu du
commodore Simco, -- sur ses tudes ethno-rasantogographiques,
comme dit Son Altesse, ils n'en profitent pas moins de ses
connaissances. Aux questions de ses camarades sur les habitants de
Viti-Levou, sur leurs coutumes, leurs pratiques, le deuxime
violon a toujours quelque rponse instructive. Sbastien Zorn ne
ddaigne pas de l'interroger  l'occasion, et, tout d'abord,
lorsque Pinchinat apprend que ces parages taient, il n'y a pas
longtemps, le principal thtre du cannibalisme, il ne peut
retenir un soupir en disant:

Oui... mais nous arrivons trop tard, et vous verrez que ces
Fidgiens, nervs par la civilisation, en sont tombs  la
fricasse de poulet et aux pieds de porc  la Sainte-Menehould!

-- Anthropophage! lui crie Frascolin. Tu mriterais d'avoir figur
sur la table du roi Thakumbau...

-- H! h! un entrecte de Pinchinat  la Bordelaise...

-- Voyons, rplique Sbastien Zorn, si nous perdons notre temps 
des rcriminations oiseuses...

-- Nous ne raliserons pas le progrs par la marche en avant!
s'crie Pinchinat. Voil une phrase comme tu les aimes, n'est-ce
pas, mon vieux violoncellulodiste! Eh bien, en avant, marche!

La ville de Suva, btie sur la droite d'une petite baie, parpille
ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des
quais disposs pour l'amarrage des navires, des rues garnies de
trottoirs planchis, ni plus ni moins que les plages de nos
grandes stations balnaires. Les maisons en bois,  rez-de-
chausse, parfois, mais rarement, avec un tage, sont gaies et
fraches. Aux alentours de la ville, des cabanes indignes
montrent leurs pignons relevs en cornes et orns de coquillages.
Les toitures, trs solides, rsistent aux pluies d'hiver, de mai 
octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871,  ce que
raconte Frascolin, trs ferr sur la statistique, Mbua, situe
dans l'est de l'le, a reu en un jour trente-huit centimtres
d'eau.

Viti-Levou, non moins que les autres les de l'archipel, est
soumise  des ingalits climatriques, et la vgtation diffre
d'un littoral  l'autre. Du ct expos aux vents alizs du sud-
est, l'atmosphre est humide, et des forts magnifiques couvrent
le sol. De l'autre ct, s'tendent d'immenses savanes, propres 
la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent 
dprir, -- entre autres le sandal, presque entirement puis, et
aussi le dakua, ce pin spcial aux Fidji.

Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de
l'le est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forts de
cocotiers et de palmiers, aux troncs tapisss d'orchides
parasites, des massifs de casuarines, de pandanus, d'acacias, de
fougres arborescentes, et, dans les parties marcageuses, nombre
de ces paltuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais
la culture du coton et celle du th n'ont point donn les
rsultats que ce climat si puissant permettait d'esprer. En
ralit, le sol de Viti-Levou, -- ce qui est commun dans ce
groupe, -- argileux et de couleur jauntre, n'est form que de
cendres volcaniques, auxquelles la dcomposition a donn des
qualits productives.

Quant  la faune, elle n'est pas plus varie que dans les divers
parages du Pacifique: une quarantaine d'espces d'oiseaux,
perruches et serins acclimats, des chauves-souris, des rats qui
forment lgions, des reptiles d'espce non venimeuse, trs
apprcis des indignes au point de vue comestible, des lzards 
n'en savoir que faire, et des cancrelats rpugnants, d'une
voracit de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point,
-- ce qui provoque cette boutade de Pinchinat:

Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait d conserver quelques
couples de lions, de tigres, de panthres, de crocodiles, et
dposer ces mnages carnassiers sur les Fidji... Ce ne serait
qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent  l'Angleterre.

Ces indignes, mlange de race polynsienne et mlansienne,
prsentent encore de beaux types, moins remarquables cependant
qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes,  teint cuivr, presque
noirs, la tte couverte d'une chevelure toisonne, parmi lesquels
on rencontre de nombreux mtis, sont grands et vigoureux. Leur
vtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne,
ou une couverture, faite de cette toffe indigne, le masi,
tire d'une espce de mrier qui produit aussi le papier.  son
premier degr de fabrication, cette toffe est d'une parfaite
blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et
elle est demande dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il
faut ajouter que ces hommes ne ddaignent pas de revtir, 
l'occasion, de vieilles dfroques europennes, chappes des
friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matire 
plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncs
d'un pantalon dform, d'un paletot hors d'ge, et mme d'un habit
noir, lequel, aprs maintes phases de dcadence, est venu finir
sur le dos d'un naturel de Viti-Levou.

Il y aurait  faire le roman d'un de ces habits-l!... observe
Yverns.

-- Un roman qui risquerait de finir en veste! rpond Pinchinat.
Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les
habillent d'une faon plus ou moins dcente, en dpit des sermons
wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la
jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle
dtestable habitude elles ont, -- les hommes aussi, -- d'enduire
de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau
calcaire, qui a pour but de les prserver des insolations! Et
puis, elles fument, autant que leurs poux et frres, ce tabac du
pays, qui a l'odeur du foin brl, et, lorsque la cigarette n'est
pas mchonne entre leurs lvres, elle est enfile dans le lobe de
leurs oreilles,  l'endroit o l'on voit plus communment en
Europe des boucles de diamants et de perles. En gnral, ces
femmes sont rduites  la condition d'esclaves charges des plus
durs travaux du mnage, et le temps n'est pas loign o, aprs
avoir pein pour entretenir l'indolence de leur mari, on les
tranglait sur sa tombe.  plusieurs reprises, pendant les trois
jours qu'ils ont consacrs  leurs excursions autour de Suva; nos
touristes essayrent de visiter des cases indignes. Ils en furent
repousss, --non point par l'inhospitalit des propritaires, mais
par l'abominable odeur qui s'en dgage. Tous ces naturels frotts
d'huile de coco, leur promiscuit avec les cochons, les poules,
les chiens, les chats, dans ces nausabondes paillottes,
l'clairage suffocant obtenu par le brlage de la gomme rsineuse
du dammana... non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et,
d'ailleurs, aprs avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il
pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de
tremper ses lvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par
excellence? Bien que, pour tre tir de la racine dessche du
poivrier, ce kava piment soit inacceptable aux palais europens,
il y a encore la manire dont on le prpare. N'est-elle pas pour
exciter la plus insurmontable rpugnance? On ne le moud pas, ce
poivre, on le mche, on le triture entre les dents, puis on le
crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une
insistance sauvage qui ne permet gure de le refuser. Et, il n'y a
plus qu' remercier, en prononant ces mots qui ont cours dans
l'archipel: _E mana ndina_, autrement dit: _amen_. Nous ne
parlons que pour mmoire des cancrelats qui fourmillent 
l'intrieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dvastent,
et des moustiques, -- des moustiques par milliards, -- dont on
voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vtements des
indignes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'tonnera-t-on pas
que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns
anglais, se soit exclam envoyant fourmiller ces formidables
insectes: Mioustic!... Mioustic!

Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pntrer
dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs tudes
ethnologiques sont incompltes, et le savant Frascolin lui-mme a
recul, -- ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de
voyage.




IX -- Un casus belli


Toutefois, alors que nos artistes se dpensent en promenades et
prennent un aperu des moeurs de l'archipel, quelques notables de
Standard-Island n'ont pas ddaign d'entrer en relation avec les
autorits indignes de l'archipel. Les papalangis, -- ainsi
appelle-t-on les trangers dans ces les, -- n'avaient point 
craindre d'tre mal accueillis.

Quant aux autorits europennes, elles sont reprsentes par un
gouverneur gnral, qui est en mme temps consul gnral
d'Angleterre pour ces groupes de l'ouest qui subissent plus ou
moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff
ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou
trois fois, les deux chiens de faence se sont regards, mais
leurs rapports n'ont pas t au del de ces regards.

Pour ce qui est du consul d'Allemagne, en mme temps l'un des
principaux ngociants du pays, les relations se sont bornes  un
change de cartes.

Pendant la relche, les familles Tankerdon et Coverley avaient
organis des excursions aux alentours de Suva et dans les forts
qui hrissent ses hauteurs jusqu' leurs dernires cimes.

Et.  ce propos, le surintendant fait  ses amis du quatuor une
observation trs juste.

Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades  de
hautes altitudes, dit-il, cela tient  ce que notre Standard-
Island n'est pas suffisamment accidente... Elle est trop plate,
trop uniforme... Mais, je l'espre bien, on lui fabriquera un jour
une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus
hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu'ils
en trouvent l'occasion, nos citadins s'empressent d'aller
respirer,  quelques centaines de pieds, l'air pur et vivifiant de
l'espace... Cela rpond  un besoin de la nature humaine...

-- Trs bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus!
Quand vous construirez votre montagne en tle d'acier ou en
aluminium, n'oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les
entrailles... un volcan avec botes fulminantes et pices
d'artifices...

-- Et pourquoi pas, monsieur le railleur?... rpond Calistus
Munbar.

-- C'est bien ce que je me dis: Et pourquoi pas?... rplique Son
Altesse. Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley
prennent part  ces excursions et qu'ils les font au bras l'un de
l'autre. On n'a pas nglig de visiter,  Viti-Levou, les
curiosits de sa capitale, ces mbur-kalou, les temples des
esprits, et aussi le local affect aux assembles politiques. Ces
constructions, leves sur une base de pierres sches, se
composent de bambous tresss, de poutres recouvertes d'une sorte
de passementerie vgtale, de lattes ingnieusement disposes pour
supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de
mme l'hpital, tabli dans d'excellentes conditions d'hygine, le
jardin botanique, en amphithtre derrire la ville. Souvent ces
promenades se prolongent jusqu'au soir, et l'on revient alors, sa
lanterne  la main, comme au bon vieux temps. Dans les les Fidji,
l'dilit n'en est pas encore au gazomtre ni aux becs Aur, ni
aux lampes  arc, ni au gaz actylne, mais cela viendra sous le
protectorat clair de la Grande-Bretagne! insinue Calistus
Munbar.

Et le capitaine Sarol et ses Malais et les No-Hbridiens
embarqus aux Samoa, que font-ils pendant cette relche? Rien qui
soit en dsaccord avec leur existence habituelle. Ils ne
descendent point  terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines,
les uns pour les avoir frquentes dans leur navigation au
cabotage, les autres pour y avoir travaill au compte des
planteurs. Ils prfrent, de beaucoup, rester  Standard-Island,
qu'ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la
ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe
et de l'peron. Encore quelques semaines, et, grce  la
complaisance de la Compagnie, grce au gouverneur Cyrus
Bikerstaff, ces braves gens dbarqueront dans leur pays, aprs un
sjour de cinq mois sur l'le  hlice...

Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est trs
intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur
parle d'un ton enthousiaste des Nouvelles-Hbrides, des indignes
de ce groupe, de leur faon de se nourrir, de leur cuisine -- ce
qui intresse particulirement Son Altesse. L'ambition secrte de
Pinchinat serait d'y dcouvrir un nouveau mets, dont il
communiquerait la recette aux socits gastronomiques de la
vieille Europe.

Le 30 janvier, Sbastien Zorn et ses camarades,  la disposition
desquels le gouverneur a mis une des chaloupes lectriques de
Tribord-Harbour, partent dans l'intention de remonter le cours de
la Rewa, l'une des principales rivires de l'le. Le patron de la
chaloupe, un mcanicien et deux matelots ont embarqu avec un
pilote fidgien. En vain a-t-on offert  Athanase Dormus de se
joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosit est teint
chez ce professeur de maintien et de grces... Et puis, pendant
son absence, il pourrait lui venir un lve, et il prfre ne
point quitter la salle de danse du casino.

Ds six heures du matin, bien arme, munie de quelques provisions,
car elle ne doit revenir que le soir  Tribord-Harbour,
l'embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral
jusqu' la baie de la Rewa.

Non seulement les rcifs, mais les requins se montrent en grand
nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns
comme aux autres.

Peuh! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont mme plus
des cannibales d'eau sale!... Les missionnaires anglais ont d
les convertir au christianisme comme ils ont converti les
Fidgiens!... Gageons que ces btes-l ont perdu le got de la
chair humaine...

-- Ne vous y fiez pas, rpond le pilote, -- pas plus qu'il ne faut
se fier aux Fidgiens de l'intrieur. Pinchinat se contente de
hausser les paules. On la lui baille belle avec ces prtendus
anthropophages qui n' anthropophagent mme plus les jours de
fte!

Quant au pilote, il connat parfaitement la baie et le cours de la
Rewa. Sur cette importante rivire, appele aussi Wa-Levou, le
flot se fait sentir jusqu' une distance de quarante-cinq
kilomtres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre-
vingts.

La largeur de la Rewa dpasse cent toises  son embouchure. Elle
coule entre des rives sablonneuses, basses  gauche, escarpes 
droite, dont les bananiers et les cocotiers se dtachent avec
vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa,
conforme  ce redoublement du mot, qui est presque gnral parmi
les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yverns,
n'est-ce pas l une imitation de cette prononciation enfantine
qu'on retrouve dans les _papa, maman, toutou, dada, bonbon_, etc.
Et, au fait, c'est  peine si ces indignes sont sortis de
l'enfance!

La vritable Rewa est forme par le confluent du Wa-Levou (eau
grande) et du Wa-Manu, et sa principale embouchure est dsigne
sous le nom de Wa-Ni-ki.

Aprs le dtour du delta, la chaloupe file devant le village de
Kamba,  demi cach dans sa corbeille de fleurs. On ne s'y arrte
point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri.
D'ailleurs,  cette poque, ce village venait d'tre dclar
tabou, avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu'aux
eaux de la Rewa qui en baignent la grve. Les indignes n'eussent
permis  personne d'y prendre pied. C'est une coutume sinon trs
respectable, du moins trs respecte que le tabou, -- Sbastien
Zorn en savait quelque chose, -- et on la respecta. Lorsque les
excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite  regarder
un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle
de la rive. Et qu'a-t-il de remarquable, cet arbre?... demande
Frascolin.

-- Rien, rpondit le pilote, si ce n'est que son corce est raye
d'incisions depuis ses racines jusqu' sa fourche. Or, ces
incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en
cet endroit, mangs ensuite...

-- Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses btonnets!
observe Pinchinat, dont les paules se haussent en signe
d'incrdulit.

Il a tort pourtant. Les les Fidji ont t par excellence le pays
du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas
entirement teintes. La gourmandise les conservera longtemps chez
les tribus de l'intrieur. Oui! la gourmandise, puisque, au dire
des Fidgiens, rien n'est comparable, pour le got et la
dlicatesse,  la chair humaine, trs suprieure  celle du boeuf.
 en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui
faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut,
leur nombre s'levait  huit cent vingt-deux.

Et savez-vous ce qu'indiquaient ces pierres?...

-- Il nous est impossible de le deviner, rpond Yverns, mme en y
appliquant toute notre intelligence d'instrumentistes!

-- Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait
dvors!

--  lui tout seul?...

--  lui tout seul!

-- C'tait un gros mangeur! se contente de rpondre Pinchinat
dont l'opinion est faite au sujet de ces blagues fidgiennes.

Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le
village de Naililii, compos de quelques paillettes, apparat
entre les frondaisons, sous l'ombrage des cocotiers et des
bananiers. Une mission catholique est tablie dans ce village. Les
touristes ne pourraient-ils s'arrter une heure, le temps de
serrer la main du missionnaire, un compatriote? Le pilote n'y voit
aucun inconvnient, et l'embarcation est amarre  une souche
d'arbre.

Sbastien Zorn et ses camarades descendent  terre, et ils n'ont
pas march pendant deux minutes qu'ils rencontrent le suprieur de
la Mission.

C'est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante,
figure nergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour 
des Franais, il les emmne jusqu' sa case, au milieu du village
qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses
htes acceptent quelques rafrachissements du pays. Que l'on se
rassure, il ne s'agit pas du rpugnant kava, mais d'une sorte de
boisson ou plutt de bouillon d'assez bon got, obtenu par la
cuisson des cyreae, coquillages trs abondants sur les grves de
la Rewa.

Ce missionnaire s'est vou corps et me  la propagande du
catholicisme, non sans de certaines difficults, car il lui faut
lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une srieuse
concurrence dans le voisinage. En somme, il est trs satisfait des
rsultats obtenus, et convient qu'il a fort  faire pour arracher
ses fidles  l'amour du bukalo, c'est--dire la chair humaine.

Et puisque vous remontez vers l'intrieur, mes chers htes,
ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes.

-- Tu entends, Pinchinat! dit Sbastien Zorn. On repart un peu
avant que l'anglus de midi ait sonn au clocher de la petite
glise. Chemin faisant, l'embarcation croise quelques pirogues 
balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de
bananes. C'est la monnaie courante que le collecteur de taxes
vient de toucher chez les administrs. Les rives sont toujours
bordes de lauriers, d'acacias, de citronniers, de cactus aux
fleurs d'un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les
cocotiers dressent leurs hautes branches charges de rgimes, et
toute cette verdure se prolonge jusqu'aux arrire-plans des
montagnes, domines par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs
se dtachent une ou deux usines  l'europenne, peu en rapport
avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre,
munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les
produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, peuvent
avantageusement soutenir la comparaison vis--vis des sucres des
Antilles et des autres colonies. Vers une heure, l'embarcation
arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le
jusant se fera sentir, et il y aura lieu d'en profiter pour
redescendre la rivire. Cette navigation de retour s'effectuera
rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront
rentrs  Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose
donc d'un certain temps en cet endroit, et comment le mieux
employer qu'en visitant le village de Tampoo, dont on aperoit les
premires cases  un demi-mille. Il est convenu que le mcanicien
et les deux matelots resteront  la garde de la chaloupe, tandis
que le pilote pilotera ses passagers jusqu' ce village, o
les anciennes coutumes se sont conserves dans toute leur puret
fidgienne. En cette partie de l'le, les missionnaires ont perdu
leurs peines et leurs sermons. L rgnent encore les sorciers; l
fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom
compliqu de Vaka-Ndran-ni-Kan-Tacka, c'est--dire la
conjuration pratique par les feuilles. On y adore les Katoavous,
des dieux dont l'existence n'a pas eu de commencement et n'aura
pas de fin, et qui ne ddaignent pas des sacrifices spciaux, que
le gouverneur gnral est surtout impuissant  prvenir et mme 
chtier. Peut-tre et-il t plus prudent de ne point s'aventurer
au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux
comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent  les
accompagner, en leur recommandant de ne point s'loigner les uns
des autres. Tout d'abord,  l'entre de Tampoo, form d'une
centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de vritables
sauvagesses. Vtues d'un simple pagne nou autour des reins, elles
n'prouvent aucun tonnement  la vue des trangers qui viennent
les mouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les
gner depuis que l'archipel est soumis au protectorat de
l'Angleterre. Ces femmes sont occupes  la prparation du
curcuma, sortes de racines conserves dans des fosses
pralablement tapisses d'herbes et de feuilles de bananier; on
les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des
paniers garnis de fougre, et le suc qui s'en chappe est
introduit dans des tiges de bambou.

Ce suc sert  la fois d'aliment et de pommade, et,  ce double
titre, il est d'un usage trs rpandu.

La petite troupe entre dans le village. Aucun accueil de la part
des indignes, qui ne s'empressent ni  complimenter les visiteurs
ni  leur offrir l'hospitalit. D'ailleurs, l'aspect extrieur des
cases n'a rien d'attrayant. tant donne l'odeur qui s'en dgage,
o domine le rance de l'huile de coco, le quatuor se flicite de
ce que les lois de l'hospitalit soient ici en maigre honneur.

Cependant, lorsqu'ils sont arrivs devant l'habitation du chef,
celui-ci, -- un Fidgien de haute taille, l'air farouche, la
physionomie froce, -- s'avance vers eux au milieu d'un cortge
d'indignes. Sa tte toute blanche de chaux, est crpue. Il a
revtu son costume de crmonie, une chemise raye, une ceinture
autour du corps, le pied gauche chauss d'une vieille pantoufle en
tapisserie, et -- comment Pinchinat n'a-t-il pas clat de rire? -
- un antique habit bleu  boutons d'or, en maint endroit rapic,
et dont les basques ingales lui battent les mollets.

Or, voici qu'en s'avanant vers le groupe des papalangis, ce chef
butte contre une souche, perd l'quilibre, s'tale sur le sol.

Aussitt, conformment  l'tiquette du baie muri, tout
l'entourage de trbucher  son tour, et de s'affaler
respectueusement, afin de prendre sa part du ridicule de cette
chute.

Cela est expliqu par le pilote, et Pinchinat approuve cette
formalit, pas plus risible que tant d'autres en usage dans les
cours europennes --  son avis du moins.

Entre temps, lorsque tout le monde s'est relev, le chef et le
pilote changent quelques phrases en langue fidgienne, dont le
quatuor ne comprend pas un mot. Ces phrases, traduites par le
pilote, n'ont d'autre objet que d'interroger les trangers sur ce
qu'ils viennent faire au village de Tampoo. Les rponses ayant t
qu'ils dsirent simplement visiter le village et faire une
excursion aux alentours, cette autorisation leur est octroye
aprs change de quelques demandes et rponses.

Le chef, d'ailleurs, ne manifeste ni plaisir ni dplaisir de cette
arrive de touristes  Tampoo, et, sur un signe de lui, les
indignes rentrent dans leurs paillotes.

Aprs tout, ils n'ont pas l'air d'tre bien mchants! fait
observer Pinchinat.

-- Ce n'est point une raison pour commettre quelque imprudence!
rpond Frascolin.

Une heure durant, les artistes se promnent  travers le village
sans tre inquits par les indignes. Le chef  l'habit bleu a
regagn sa case, et il est visible que l'accueil des naturels est
empreint d'une profonde indiffrence.

Aprs avoir circul dans les rues de Tampoo, sans qu'aucune
paillote se soit ouverte pour les recevoir, Sbastien Zorn,
Yverns, Pinchinat, Frascolin et le pilote se dirigent vers des
ruines de temples, sortes de masures abandonnes, situes non loin
d'une maison qui sert de demeure  l'un des sorciers de l'endroit.

Ce sorcier, camp sur sa porte, leur adresse un coup d'oeil peu
encourageant, et ses gestes semblent indiquer qu'il leur jette
quelque mauvais sort.

Frascolin essaie d'entrer en conversation avec lui par
l'intermdiaire du pilote. Le sorcier prend alors une mine si
rbarbative, une attitude si menaante, qu'il faut abandonner tout
espoir de tirer une parole de ce porc-pic fidgien.

Pendant ce temps, et en dpit des recommandations qui lui ont t
faites, Pinchinat s'est loign en franchissant un pais massif de
bananiers tages au flanc d'une colline.

Lorsque Sbastien Zorn, Yverns et Frascolin, rebuts par la
mauvaise grce du sorcier, se prparent  quitter Tampoo, ils
n'aperoivent plus leur camarade.

Cependant l'heure est venue de regagner l'embarcation. Le jusant
ne doit pas tarder  s'tablir, et ce n'est pas trop des quelques
heures qu'il dure pour redescendre le cours de la Rewa.

Frascolin, inquiet de ne point voir Pinchinat, le hle d'une voix
forte. Son appel reste sans rponse. O est-il donc?... demande
Sbastien Zorn.

-- Je ne sais... rpond Yverns.

-- Est-ce que l'un de vous a vu votre ami s'loigner?...
interroge le pilote. Personne ne l'a vu! Il sera sans doute
retourn  l'embarcation par le sentier du village... dit
Frascolin.

-- Il a eu tort, rpond le pilote. Mais ne perdons pas de temps,
et rejoignons-le. On part, non sans une assez vive anxit. Ce
Pinchinat n'en fait jamais d'autre, et, de regarder comme
imaginaires les frocits de ces indignes, demeurs si
obstinment sauvages, cela peut l'exposer  des dangers trs
rels. En traversant Tampoo, le pilote remarque, avec une certaine
apprhension, qu'aucun Fidgien ne se montre plus. Toutes les
portes des paillotes sont fermes. Il n'y a plus aucun
rassemblement devant la case du chef. Les femmes, qui s'occupaient
de la prparation du curcuma, ont disparu. Il semble que le
village ait t abandonn depuis une heure. La petite troupe
presse alors le pas.  plusieurs reprises, on appelle l'absent, et
l'absent ne rpond point. N'a-t-il donc pas regagn la rive du
ct o l'embarcation est amarre?... Ou bien est-ce que
l'embarcation ne serait plus  cet endroit, sous la garde du
mcanicien et des deux matelots?... Il reste encore quelques
centaines de pas  parcourir. On se hte, et, ds que la lisire
des arbres est dpasse, on aperoit la chaloupe et les trois
hommes  leur poste. Notre camarade?... crie Frascolin.

-- N'est-il plus avec vous?... rpond le mcanicien.

-- Non... depuis une demi-heure...

-- Ne vous a-t-il point rejoint?... demande Yverns.

-- Non.Qu'est donc devenu cet imprudent? Le pilote ne cache pas
son extrme inquitude. Il faut retourner au village, dit
Sbastien Zorn. Nous ne pouvons abandonner Pinchinat... La
chaloupe est laisse  la garde de l'un des matelots, bien qu'il
soit peut-tre dangereux d'agir ainsi. Mais mieux vaut ne revenir
 Tampoo qu'en force et bien arm, cette fois. Dt-on fouiller
toutes les paillotes, on ne quittera pas le village, on ne
ralliera pas Standard-Island sans avoir retrouv Pinchinat. Le
chemin de Tampoo est repris. Mme solitude au village et aux
alentours. O donc s'est rfugie toute cette population? Pas un
bruit ne se fait entendre dans les rues, et les paillotes sont
vides. Il n'y a plus malheureusement de doute  conserver...
Pinchinat s'est aventur dans le bois de bananiers... il a t
saisi... il a t entran... o?... Quant au sort que lui
rservent ces cannibales dont il se moquait, il n'est que trop
ais de l'imaginer!... Des recherches aux environs de Tampoo ne
produiraient aucun rsultat... Comment relever une piste au milieu
de cette rgion forestire,  travers cette brousse que les
Fidgiens sont seuls  connatre?... D'ailleurs, n'y a-t-il pas
lieu de craindre qu'ils ne veuillent s'emparer de l'embarcation
garde par un seul matelot?... Si ce malheur arrive, tout espoir
de dlivrer Pinchinat serait perdu, le salut de ses compagnons
serait compromis...

Le dsespoir de Frascolin, d'Yverns, de Sbastien Zorn, ne
saurait s'exprimer. Que faire?... Le pilote et le mcanicien ne
savent plus  quel parti s'arrter.

Frascolin, qui a conserv son sang-froid, dit alors:

Retournons  Standard-Island...

-- Sans notre camarade?... s'crie Yverns.

-- Y penses-tu?... ajoute Sbastien Zorn.

-- Je ne vois pas d'autre parti  prendre, rpond Frascolin. Il
faut que le gouverneur de Standard-Island soit prvenu... que les
autorits de Viti-Levou soient averties et mises en demeure
d'agir...

-- Oui... partons, conseille le pilote, et pour profiter de la
mare descendante, nous n'avons pas une minute  perdre!

-- C'est l'unique moyen de sauver Pinchinat, s'crie Frascolin,
s'il n'est pas trop tard! L'unique moyen, en effet.

On quitte Tampoo, pris de cette apprhension de ne pas retrouver
la chaloupe  son poste. En vain le nom de Pinchinat est-il cri
par toutes les bouches! Et, moins troubls qu'ils le sont, peut-
tre le pilote et ses compagnons auraient-ils pu apercevoir
derrire les buissons quelques-uns de ces farouches Fidgiens, qui
pient leur dpart.

L'embarcation n'a point t inquite. Le matelot n'a vu personne
rder sur les rives de la Rewa.

C'est avec un inexprimable serrement de coeur que Sbastien Zorn,
Frascolin, Yverns, se dcident  prendre place dans le bateau...
Ils hsitent... ils appellent encore... Mais il faut partir, a dit
Frascolin, et il a eu raison de le dire, et l'on a raison de le
faire.

Le mcanicien met les dynamos en activit, et la chaloupe, servie
par le jusant, descend le cours de la Rewa avec une rapidit
prodigieuse.

 six heures, la pointe ouest du delta est double. Une demi-heure
aprs, on accoste le pier de Tribord-Harbour.

En un quart d'heure, Frascolin et ses deux camarades, transports
par le tram, ont atteint Milliard-City et se rendent  l'htel de
ville.

Ds qu'il a t mis au courant, Cyrus Bikerstaff se fait conduire
 Suva et, l, il demande au gouverneur gnral de l'archipel une
entrevue qui lui est accorde.

Lorsque ce reprsentant de la reine apprend ce qui s'est pass 
Tampoo, il ne dissimule pas que cela est trs grave... Ce Franais
aux mains d'une de ces tribus de l'intrieur qui chappent  toute
autorit...

Par malheur, nous ne pouvons rien tenter avant demain, ajoute-t-
il. Contre le reflux de la Rewa, nos chaloupes ne pourraient
remonter  Tampoo. D'ailleurs, il est indispensable d'aller en
nombre, et le plus sr serait de prendre  travers la brousse...

-- Soit, rpond Cyrus Bikerstaff, mais ce n'est pas demain, c'est
aujourd'hui, c'est  l'instant qu'il faut partir...

-- Je n'ai pas  ma disposition les hommes ncessaires, rpond le
gouverneur.

-- Nous les avons, monsieur, rplique Cyrus Bikerstaff. Prenez
donc des mesures pour leur adjoindre des soldats de votre milice,
et sous les ordres de l'un de vos officiers qui connatra bien le
pays...

-- Pardonnez, monsieur, rpond schement Son Excellence, je n'ai
pas l'habitude...

-- Pardonnez aussi, rpond Cyrus Bikerstaff, mais je vous prviens
que si vous n'agissez pas  l'instant mme, si notre ami, notre
hte, ne nous est pas rendu, la responsabilit retombera sur vous,
et...

-- Et?... demande le gouverneur d'un ton hautain.

-- Les batteries de Standard-Island dtruiront Suva de fond en
comble, votre capitale, toutes les proprits trangres, qu'elles
soient anglaises ou allemandes!

L'ultimatum est formel, et il n'y a qu' s'y soumettre. Les
quelques canons de l'le ne pourraient lutter contre l'artillerie
de Standard-Island. Le gouverneur se soumet donc, et, qu'on
l'avoue, il aurait tout d'abord mieux valu qu'il le ft de
meilleure grce, au nom de l'humanit.

Une demi-heure aprs, cent hommes, marins et miliciens, dbarquent
 Suva, sous les ordres du commodore Simco, qui a voulu lui-mme
conduire cette opration. Le surintendant, Sbastien Zorn,
Yverns, Frascolin, sont  ses cts. Une escouade de la
gendarmerie de Viti-Levou leur prte son concours.

Ds le dpart, l'expdition se jette  travers la brousse, en
contournant la baie de la Rewa, sous la direction du pilote qui
connat ces difficiles rgions de l'intrieur. On coupe au plus
court, d'un pas rapide, afin d'atteindre Tampoo dans le moins de
temps possible...

Il n'a pas t ncessaire d'aller jusqu'au village. Vers une heure
aprs minuit, ordre est donn  la colonne de faire halte.

Au plus profond d'un fourr presque impntrable, on a vu l'clat
d'un foyer. Nul doute qu'il n'y ait l un rassemblement des
naturels de Tampoo, puisque le village ne se trouve pas  une
demi-heure de marche vers l'est.

Le Commodore Simco, le pilote, Calistus Munbar, les trois
Parisiens, se portent en avant...

Ils n'ont pas fait cent pas qu'ils s'arrtent et demeurent
immobiles...

En regard d'un feu ardent, entour d'une foule tumultueuse
d'hommes et de femmes, Pinchinat, demi nu, est attach  un
arbre... et le chef fidgien court vers lui, la hache leve...

Marchons... marchons! crie le commodore Simco  ses marins et 
ses miliciens. Surprise subite et terreur trs justifie de ces
indignes, auxquels le dtachement n'pargne ni les coups de feu
ni les coups de crosse. En un clin d'oeil, la place est vide, et
toute la bande s'est disperse sous bois...

Pinchinat, dtach de l'arbre, tombe dans les bras de son ami
Frascolin.

Comment exprimer ce que fut la joie de ces artistes, de ces
frres, --  laquelle se mlrent quelques larmes et aussi des
reproches trs mrits. Mais, malheureux, dit le violoncelliste,
qu'est-ce qui t'a pris de t'loigner?...

-- Malheureux, tant que tu voudras, mon vieux Sbastien, rpond
Pinchinat, mais n'accable pas un alto aussi peu habill que je le
suis en ce moment... Passez-moi mes vtements, afin que je puisse
me prsenter d'une faon plus convenable devant les autorits!

Ses vtements, on les retrouve au pied d'un arbre, et il les
reprend tout en conservant le plus beau sang-froid du monde. Puis,
ce n'est que lorsqu'il est prsentable, qu'il vient serrer la
main du commodore Simco et du surintendant.

Voyons, lui dit Calistus Munbar, y croirez-vous, maintenant... au
cannibalisme des Fidgiens?...

-- Pas si cannibales que cela, ces fils de chiens, rpond Son
Altesse, puisqu'il ne me manque pas un membre!

-- Toujours le mme, satan fantaisiste! s'crie Frascolin.

-- Et savez-vous ce qui me vexait le plus dans cette situation de
gibier humain sur le point d'tre mis  la broche?... demande
Pinchinat.

-- Que je sois pendu, si je le devine! rplique Yverns.

-- Eh bien! ce n'tait pas d'tre mang sur le pouce par ces
indignes!... Non! c'tait d'tre dvor par un sauvage en
habit... en habit bleu  boutons d'or... avec un parapluie sous le
bras... un horrible ppin britannique!




X -- Changement de propritaires


Le dpart de Standard-Island est fix au 2 fvrier. La veille,
leurs excursions acheves, les divers touristes sont rentrs 
Milliard-City. L'affaire Pinchinat a produit un bruit norme. Tout
le Joyau du Pacifique et pris fait et cause pour Son Altesse,
tant le Quatuor Concertant jouit de la sympathie universelle. Le
conseil des notables a donn son entire approbation  l'nergique
conduite du gouverneur Cyrus Bikerstaff. Les journaux l'ont
vivement flicit. Donc Pinchinat est devenu l'homme du jour.
Voyez-vous un alto terminant sa carrire artistique dans l'estomac
d'un Fidgien!... Il convient volontiers que les indignes de Viti-
Levou n'ont pas absolument renonc  leurs gots
anthropophagiques. Aprs tout, c'est si bon, la chair humaine, 
les en croire, et ce diable de Pinchinat est si apptissant!

Standard-Island appareille ds l'aurore, et prend direction sur
les Nouvelles-Hbrides. Ce dtour va l'loigner ainsi d'une
dizaine de degrs, soit deux cents lieues vers l'ouest. On ne peut
l'viter, puisqu'il s'agit de dposer le capitaine Sarol et ses
compagnons aux Nouvelles-Hbrides. Il n'y pas lieu de le
regretter, d'ailleurs. Chacun est heureux de rendre service  ces
braves gens -- qui ont montr tant de courage dans la lutte contre
les fauves. Et puis ils paraissent si satisfaits d'tre rapatris
dans ces conditions, aprs cette longue absence! En outre, ce sera
une occasion de visiter ce groupe que les Milliardais ne
connaissent pas encore.

La navigation s'effectue avec une lenteur calcule. En effet,
c'est dans les parages compris entre les Fidji et les Nouvelles-
Hbrides, par cent soixante-dix degrs trente-cinq minutes de
longitude est, et par dix-neuf degrs treize minutes de latitude
sud, que le steamer, expdi de Marseille au compte des familles
Tankerdon et Coverley, doit rejoindre Standard-Island.

Il va sans dire que le mariage de Walter et de miss Dy est plus
que jamais l'objet des proccupations universelles. Pourrait-on
songer  autre chose? Calistus Munbar n'a pas une minute  lui. Il
prpare, il combine les divers lments d'une fte qui comptera
dans les fastes de l'le  hlice. S'il maigrissait  la tche,
cela ne surprendrait personne.

Standard-Island ne marche qu' la moyenne de vingt  vingt-cinq
kilomtres par vingt-quatre heures. Elle s'avance jusqu'en vue de
Viti, dont les rives superbes sont bordes de forts luxuriantes
d'une sombre verdure. On emploie trois jours  se dplacer sur ces
eaux tranquilles, depuis l'le Wanara jusqu' l'le Ronde. La
passe,  laquelle les cartes assignent ce dernier nom, offre une
large voie au Joyau du Pacifique qui s'y engage en douceur. Nombre
de baleines, troubles et affoles, donnent de la tte contre sa
coque d'acier, qui frmit de ces coups. Que l'on se rassure, les
tles des compartiments sont solides, et il n'y a pas d'avaries 
craindre.

Enfin, dans l'aprs-midi du 6, les derniers sommets des Fidji
s'abaissent sous l'horizon.  ce moment, le commodore Simco vient
d'abandonner le domaine polynsien pour le domaine mlansien de
l'ocan Pacifique.

Pendant les trois jours qui suivent, Standard-Island continue 
driver vers l'ouest, aprs avoir atteint en latitude le dix-
neuvime degr. Le 10 fvrier, elle se trouve dans les parages o
le steamer attendu d'Europe doit la rallier. Le point, reproduit
sur les pancartes de Milliard-City, est connu de tous les
habitants. Les vigies de l'observatoire sont en veil. L'horizon
est fouill par des centaines de longues-vues, et, ds que le
navire sera signal... Toute la population est dans l'attente...
N'est-ce pas comme le prologue de cette pice si demande du
public, qui se terminera au dnouement par le mariage de Walter
Tankerdon et de miss Dy Coverley?...

Standard-Island n'a donc plus qu' demeurer stationnaire,  se
maintenir contre les courants de ces mers resserres entre les
archipels. Le commodore Simco donne ses ordres en consquence, et
ses officiers en surveillent l'excution.

La situation est dcidment des plus intressantes! dit ce jour-
l Yverns.

C'tait pendant les deux heures de _far niente_ que ses camarades
et lui s'accordaient d'habitude aprs leur djeuner de midi.

Oui, rpondit Frascolin, et nous n'aurons pas lieu de regretter
cette campagne  bord de Standard-Island... quoi qu'en pense notre
ami Zorn...

-- Et son ternelle scie... _scie majeure_ avec cinq dizes!
ajoute cet incurable Pinchinat.

-- Oui... et surtout quand elle sera finie, cette campagne,
rplique le violoncelliste, et lorsque nous aurons empoch le
quatrime trimestre des appointements que nous aurons bien
gagns...

-- Eh! fait Yverns, en voil trois que la Compagnie nous a rgls
depuis notre dpart, et j'approuve fort Frascolin, notre prcieux
comptable, d'avoir envoy cette forte somme  la banque de New-
York!

En effet, le prcieux comptable a cru sage de verser cet argent,
par l'entremise des banquiers de Milliard-City, dans une des
honorables caisses de l'Union. Ce n'tait point dfiance, mais
uniquement parce qu'une caisse sdentaire parat offrir plus de
scurit qu'une caisse flottante, au-dessus des cinq  six mille
mtres de profondeur que mesure communment le Pacifique.

C'est au cours de cette conversation, entre les volutes parfumes
des cigares et des pipes, qu'Yverns fut conduit  prsenter
l'observation suivante:

Les ftes du mariage promettent d'tre splendides, mes amis.
Notre surintendant n'pargne ni son imagination ni ses peines,
c'est entendu. Il y aura pluies de dollars, et les fontaines de
Milliard-City verseront des vins gnreux, je n'en doute pas.
Pourtant, savez-vous ce qui manquera  cette crmonie?...

-- Une cataracte d'or liquide coulant sur des rochers de diamants!
s'crie Pinchinat.

-- Non, rpond Yverns, une cantate...

-- Une cantate?... rplique Frascolin.

-- Sans doute, dit Yverns. On fera de la musique, nous jouerons
nos morceaux les plus en vogue, appropris  la circonstance...
mais s'il n'y a pas de cantate, de chant nuptial, d'pithalame en
l'honneur des maris...

-- Pourquoi non, Yverns? dit Frascolin. Si tu veux te charger de
faire rimer _flamme_ avec _me_ et _jours_ avec _amours_ pendant
une douzaine de vers de longueur ingale, Sbastien Zorn, qui a
fait ses preuves comme compositeur, ne demandera pas mieux que de
mettre ta posie en musique...

-- Excellente ide! s'exclame Pinchinat. a te va-t-il, vieux
bougon bougonnant?... Quelque chose de bien matrimonial, avec
beaucoup de _spiccatos_, d'_allgros_, de _molto agitatos_, et une
_coda_ dlirante...  cinq dollars la note...

-- Non... pour rien... cette fois... rpond Frascolin. Ce sera
l'obole du Quatuor Concertant  ces nababissimes de Standard-
Island. C'est dcid, et le violoncelliste se dclare prt 
implorer les inspirations du dieu de la Musique, si le dieu de la
Posie verse les siennes dans le coeur d'Yverns.

Et c'est de cette noble collaboration qu'allait sortir la Cantate
des Cantates,  l'imitation du _Cantique des Cantiques_, en
l'honneur des Tankerdon unis aux Coverley.

Dans l'aprs-midi du 10, le bruit se rpand qu'un grand steamer
est en vue, venant du nord-est. Sa nationalit n'a pu tre
reconnue, car il est encore distant d'une dizaine de milles, au
moment o les brumes du crpuscule ont assombri la mer.

Ce steamer semblait forcer de vapeur, et on doit tenir pour
certain qu'il se dirige vers Standard-Island. Trs
vraisemblablement, il ne veut accoster que le lendemain au lever
du soleil.

La nouvelle produit un indescriptible effet. Toutes les
imaginations fminines sont en moi  la pense des merveilles de
bijouterie, de couture, de modes, d'objets d'art, apportes par ce
navire transform en une norme corbeille de mariage... de la
force de cinq  six cents chevaux!

On ne s'est pas tromp, et ce navire est bien  destination de
Standard-Island. Aussi, ds le matin, a-t-il doubl la jete de
Tribord-Harbour, dveloppant  sa corne le pavillon de la
_Standard-Island Company_.

Soudain, autre nouvelle que les tlphones transmettent 
Milliard-City: le pavillon de ce btiment est en berne.

Qu'est-il arriv?... Un malheur... un dcs abord?... Ce serait l
un fcheux pronostic pour ce mariage qui doit assurer l'avenir de
Standard-Island.

Mais voici bien autre chose. Le bateau en question n'est point
celui qui est attendu et il n'arrive pas d'Europe. C'est
prcisment du littoral amricain, de la baie Madeleine, qu'il
vient. D'ailleurs, le steamer, charg des richesses nuptiales,
n'est pas en retard. La date du mariage est fixe au 27, on n'est
encore qu'au 11 fvrier, et il a le temps d'arriver.

Alors que prtend ce navire?... Quelle nouvelle apporte-t-il...
Pourquoi ce pavillon en berne?... Pourquoi la Compagnie l'a-t-elle
expdi jusqu'en ces parages des Nouvelles-Hbrides, o il savait
rencontrer Standard-Island?...

Est-ce donc qu'elle avait  faire aux Milliardais quelque
pressante communication d'une exceptionnelle gravit?...

Oui, et on ne doit pas tarder  l'apprendre.

 peine le steamer est-il  quai, qu'un passager en dbarque.

C'est un des agents suprieurs de la Compagnie, qui se refuse 
rpondre aux questions des nombreux et impatients curieux,
accourus sur le pier de Tribord-Harbour.

Un tram tait prt  partir, et, sans perdre un instant, l'agent
saute dans l'un des cars.

Dix minutes aprs, arriv  l'htel de ville, il demande une
audience au gouverneur, pour affaire urgente, -- audience qui
est aussitt consentie.

Cyrus Bikerstaff reoit cet agent dans son cabinet dont la porte
est ferme.

Un quart d'heure ne s'est pas coul que chacun des membres du
conseil des trente notables est prvenu tlphoniquement d'avoir 
se runir d'urgence dans la salle des sances.

Entre temps, les imaginations vont grand train dans les ports
comme dans la ville, et l'apprhension, succdant  la curiosit,
est au comble.

 huit heures moins vingt, le conseil est assembl sous la
prsidence du gouverneur, assist de ses deux adjoints. L'agent
fait alors la dclaration suivante:

 la date du 23 janvier, la _Standard-Island Company limited_ a
t mise en tat de faillite, et M. William T. Pomering a t
nomm liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des
intrts de ladite Socit.

M. William T. Pomering, auquel sont dvolues ces fonctions, c'est
l'agent en personne.

La nouvelle se rpand, et la vrit est qu'elle ne provoque pas
l'effet qu'elle et produit en Europe. Que voulez-vous? Standard-
Island, c'est un morceau dtach de la grande partition des
tats-Unis d'Amrique, comme dit Pinchinat. Or, une faillite
n'est point pour tonner des Amricains, encore moins pour les
prendre au dpourvu... N'est-ce pas une des phases naturelles aux
affaires, un incident acceptable et accept?... Les Milliardais
envisagent donc le cas avec leur flegme habituel... La Compagnie a
sombr... soit. Cela peut arriver aux socits financires les
plus honorables... Son passif est-il considrable?... Trs
considrable, ainsi que le fait connatre le bilan tabli par le
liquidateur: cinq cent millions de dollars, ce qui fait deux
milliards cinq cent millions de francs... Et qui a caus cette
faillite?... Des spculations, -- insenses si l'on veut,
puisqu'elles ont mal tourn, -- mais qui auraient pu russir...
une immense affaire pour la fondation d'une ville nouvelle sur des
terrains de l'Arkansas, lesquels se sont engloutis  la suite
d'une dpression gologique que rien ne pouvait faire prvoir...
Aprs tout, ce n'est pas la faute de la Compagnie, et, si les
terrains s'enfoncent, on ne peut s'tonner que des actionnaires
soient enfoncs du mme coup... Quelque solide que paraisse
l'Europe, cela pourra bien lui arriver un jour... Rien  craindre
de ce genre, d'ailleurs, avec Standard-Island, et cela ne
dmontre-t-il pas victorieusement sa supriorit sur le domaine
des continents ou des les terrestres?...

L'essentiel, c'est d'agir. L'actif de la Compagnie se compose _hic
et nunc_ de la valeur de l'le  hlice, coque, usines, htels,
maisons, campagne, flotille, -- en un mot, tout ce que porte
l'appareil flottant de l'ingnieur William Tersen, tout ce qui s'y
rattache, et, en outre, les tablissements de Madeleine-bay. Est-
il  propos qu'une nouvelle Socit se fonde pour l'acheter en
bloc,  l'amiable ou aux enchres?... Oui... pas d'hsitation 
cet gard, et le produit de cette vente sera appliqu  la
liquidation des dettes de la Compagnie... Mais, en fondant cette
Socit nouvelle, serait-il ncessaire de recourir  des capitaux
trangers?... Est-ce que les Milliardais ne sont pas assez riches
pour se payer Standard-Island rien qu'avec leurs propres
ressources?... De simples locataires, n'est-il pas prfrable
qu'ils deviennent propritaires de ce Joyau du Pacifique?... Leur
administration ne vaudra-t-elle pas celle de la Compagnie
croule?...

Ce qu'il y a de milliards dans le portefeuille des membres du
conseil des notables, on le sait de reste. Aussi sont-ils d'avis
qu'il convient d'acheter Standard-Island et sans retard. Le
liquidateur a-t-il pouvoir de traiter?... Il l'a. D'ailleurs, si
la Compagnie a quelque chance de trouver  bref dlai les sommes
indispensables  sa liquidation, c'est bien dans la poche des
notables de Milliard-City, dont quelques-uns comptent dj parmi
ses plus forts actionnaires.  prsent que la rivalit a cess
entre les deux principales familles et les deux sections de la
ville, la chose ira toute seule. Chez les Anglo-Saxons des tats-
Unis, les affaires ne tranent pas. Aussi les fonds sont-ils faits
sance tenante. De l'avis du conseil des notables, inutile de
procder par une souscription publique. Jem Tankerdon, Nat
Coverley et quelques autres offrent quatre cent millions de
dollars. Pas de discussion, d'ailleurs, sur ce prix... C'est 
prendre ou  laisser... et le liquidateur prend.

Le conseil s'tait runi  huit heures treize dans la salle de
l'htel de ville. Quand il se spare,  neuf heures quarante-sept,
la proprit de Standard-Island est passe entre les mains des
deux archirichissimes Milliardais et de quelques autres de leurs
amis sous la raison sociale _Jem Tankerdon, Nat Coverley and Co._

De mme que la nouvelle de la faillite de la Compagnie n'a, pour
ainsi dire, apport aucun trouble chez la population de l'le 
hlice, de mme la nouvelle de l'acquisition faite par les
principaux notables n'a produit aucune motion. On trouve cela
chose trs naturelle, et, et-il fallu runir une somme plus
considrable, les fonds auraient t faits en un tour de main.
C'est une profonde satisfaction pour ces Milliardais de sentir
qu'ils sont chez eux, ou, au moins, qu'ils ne dpendent plus d'une
Socit trangre. Aussi le Joyau du Pacifique, reprsent par
toutes ses classes, employs, agents, fonctionnaires, officiers,
miliciens, marins, veut-il adresser des remerciements aux deux
chefs de famille qui ont si bien compris l'intrt gnral.

Ce jour-l, dans un meeting tenu au milieu du parc, une motion est
faite  ce sujet et suivie d'une triple salve de hurrahs et de
hips. Aussitt nomination de dlgus, et envoi d'une dputation
aux htels Coverley et Tankerdon.

Elle est reue avec bonne grce, et elle emporte l'assurance que
rien ne sera chang aux rglements, usages et coutumes de
Standard-Island. L'administration restera ce qu'elle est! Tous les
fonctionnaires seront conservs dans leurs fonctions, tous les
employs dans leurs emplois.

Et comment et-il pu en tre autrement?...

Donc il rsulte de ceci, que le commodore Ethel Simco demeure
charg des services maritimes, ayant la haute direction des
dplacements de Standard-Island, conformment aux itinraires
arrts en conseil des notables. De mme pour le commandement des
milices que garde le colonel Stewart. De mme pour les services de
l'observatoire qui ne sont pas modifis, et le roi de Malcarlie
n'est point menac dans sa situation d'astronome. Enfin personne
n'est destitu de la place qu'il occupe, ni dans les deux ports,
ni dans les fabriques d'nergie lectrique, ni dans
l'administration municipale. On ne remercie mme pas Athanase
Dormus de ses inutiles fonctions, bien que les lves s'obstinent
 ne point frquenter le cours de danse, de maintien et de grces.

Il va de soi que rien n'est chang au trait pass avec le Quatuor
Concertant, lequel, jusqu' la fin de la campagne, continuera 
toucher les invraisemblables moluments qui lui ont t attribus
par son engagement.

Ces gens-la sont extraordinaires! dit Frascolin, lorsqu'il
apprend que l'affaire est rgle  la satisfaction commune.

-- Cela tient  ce qu'ils ont le milliard coulant! rpond
Pinchinat.

-- Peut-tre aurions-nous pu profiter de ce changement de
propritaires pour rsilier notre trait... fait observer
Sbastien Zorn, qui ne veut pas dmordre de ses absurdes
prventions contre Standard-Island.

-- Rsilier! s'crie Son Altesse. Eh bien! fais seulement mine
d'essayer! Et, de sa main gauche dont les doigts s'ouvrent et se
ferment comme s'il dmanchait sur la quatrime corde, il menace le
violoncelliste de lui envoyer un de ces coups de poing qui
ralisent une vitesse de huit mtres cinquante  la seconde.
Cependant une modification va tre apporte dans la situation du
gouverneur. Cyrus Bikerstaff, tant le reprsentant direct de la
_Standard-Island Company_, croit devoir rsigner ses fonctions. En
somme, cette dtermination parat logique en l'tat actuel des
choses. Aussi la dmission est-elle accepte, mais dans des termes
les plus honorables pour le gouverneur. Quant  ses deux adjoints,
Barthlmy Ruge et Hubley Harcourt,  demi ruins par la faillite
de la Compagnie, dont ils taient gros actionnaires, ils ont
l'intention de quitter l'le  hlice par un des prochains
steamers.

Toutefois, Cyrus Bikerstaff accepte de rester  la tte de
l'administration municipale jusqu' la fin de la campagne.

Ainsi s'est accomplie sans bruit, sans discussions, sans troubles,
sans rivalits, cette importante transformation financire du
domaine de Standard-Island. Et l'affaire s'est si sagement, si
rapidement opre, que ds ce jour-l le liquidateur a pu se
rembarquer, emportant les signatures des principaux acqureurs,
avec la garantie du conseil des notables.

Quant  ce personnage, si prodigieusement considrable, qui a nom
Calistus Munbar, surintendant des beaux-arts et des plaisirs de
l'incomparable Joyau du Pacifique, il est simplement confirm dans
ses attributions, moluments, bnfices, et, en vrit, aurait-on
jamais pu trouver un successeur  cet homme irremplaable?

Allons! fait observer Frascolin, tout est au mieux, l'avenir de
Standard-Island est assur, elle n'a plus rien  craindre...

-- Nous verrons! murmure le ttu violoncelliste. Voil dans
quelles conditions va maintenant s'accomplir le mariage de Walter
Tankerdon et de miss Dy Coverley. Les deux familles seront unies
par ces intrts pcuniaires qui, en Amrique comme ailleurs,
forment les plus solides liens sociaux. Quelle assurance de
prosprit pour les citoyens de Standard-Island. Depuis qu'elle
appartient aux principaux Milliardais, il semble qu'elle soit plus
indpendante qu'elle ne l'tait, plus matresse de ses destines!
Auparavant, une amarre la rattachait  cette baie Madeleine des
tats-Unis, et cette amarre, elle vient de la rompre!

 prsent, tout  la fte!

Est-il ncessaire d'insister sur la joie des parties en cause,
d'exprimer ce qui est inexprimable, de peindre le bonheur qui
rayonne autour d'elles? Les deux fiancs ne se quittent plus. Ce
qui a paru tre un mariage de convenance pour Walter Tankerdon et
miss Dy Coverley est rellement un mariage de coeur. Tous deux
s'aiment d'une affection dans laquelle l'intrt n'entre pour
rien, que l'on veuille bien le croire. Le jeune homme et la jeune
fille possdent ces qualits qui doivent leur assurer la plus
heureuse des existences. C'est une me d'or, ce Walter, et soyez
convaincus que l'me de miss Dy est faite du mme mtal, -- au
figur s'entend, et non dans le sens matriel qu'autoriseraient
leurs millions. Ils sont crs l'un pour l'autre, et jamais cette
phrase, tant soit peu banale, n'a eu un sens plus strict. Ils
comptent les jours, ils comptent les heures qui les sparent de
cette date si dsire du 27 fvrier. Ils ne regrettent qu'une
chose, c'est que Standard-Island ne se dirige pas vers le cent
quatre-vingtime degr de longitude, car, venant de l'ouest 
prsent, elle devrait effacer vingt-quatre heures de son
calendrier. Le bonheur des futurs serait avanc d'un jour. Non!
c'est en vue des Nouvelles-Hbrides que la crmonie doit
s'accomplir, et force est de se rsigner.

Observons, d'ailleurs, que le navire, charg de toutes ces
merveilles de l'Europe, le navire-corbeille n'est pas encore
arriv. Par exemple, voil un luxe de choses dont les deux fiancs
se passeraient volontiers, et qu'ont-ils besoin de ces
magnificences quasi-royales? Ils se donnent mutuellement leur
amour, et leur en faut-il davantage?

Mais les familles, mais les amis, mais la population de Standard-
Island, dsirent que cette crmonie soit entoure d'un clat
extraordinaire. Aussi les lunettes sont-elles obstinment braques
vers l'horizon de l'est. Jem Tankerdon et Nat Coverley ont mme
promis une forte prime  quiconque signalera le premier ce steamer
que son propulseur ne poussera jamais assez vite au gr de
l'impatience publique.

Entre temps, le programme de la fte est labor avec soin. Il
comprend les jeux, les rceptions, la double crmonie au temple
protestant et  la cathdrale catholique, la soire de gala 
l'htel municipal, le festival dans le parc. Calistus Munbar a
l'oeil  tout, il se prodigue, il se dpense, on peut bien dire
qu'il se ruine au point de vue de la sant. Que voulez-vous! Son
temprament l'entrane, on ne l'arrterait pas plus qu'un train
lanc  toute vitesse.

Quant  la cantate, elle est prte. Yverns le pote et Sbastien
Zorn le musicien se sont montrs dignes l'un de l'autre. Cette
cantate sera chante par les masses chorales d'une socit
orphonique, qui s'est fonde tout exprs. L'effet en sera trs
grand, lorsqu'elle retentira dans le square de l'observatoire,
lectriquement clair  la nuit tombante. Puis viendra la
comparution des jeunes poux devant l'officier de l'tat civil, et
le mariage religieux se clbrera  minuit, au milieu des
feriques embrasements de Milliard-City.

Enfin, le navire attendu est signal au large. C'est une des
vigies de Tribord-Harbour qui gagne la prime, laquelle se chiffre
par un nombre respectable de dollars.

Il est neuf heures du matin, le 19 fvrier, lorsque ce steamer
double la jete du port, et le dbarquement commence aussitt.

Inutile de donner par le dtail la nomenclature des articles,
bijoux, robes, modes, objets d'art, qui composent cette cargaison
nuptiale. Il sufft de savoir que l'exposition qui en est faite
dans les vastes salons de l'htel Coverley, obtient un succs sans
prcdent. Toute la population de Milliard-City a voulu dfiler
devant ces merveilles. Que nombre de ces personnages
invraisemblablement riches puissent se procurer ces magnifiques
produits en y mettant le prix, soit. Mais il faut aussi compter
avec le got, le sens artiste, qui ont prsid  leur choix, et
l'on ne saurait trop les admirer. Au surplus, les trangres
curieuses de connatre la nomenclature des dits articles pourront
se reporter aux numros du _Starboard-Chronicle_ et du _New-Herald_
des 21 et 22 fvrier. Si elles ne sont pas satisfaites, c'est que
la satisfaction absolue n'est pas de ce monde.

Fichtre! dit simplement Yverns, quand il est sorti des salons de
l'htel de la Quinzime Avenue en compagnie de ses trois
camarades.

-- Fichtre! me parat une expression juste entre toutes, fait
observer Pinchinat. C'est  vous donner envie d'pouser miss Dy
Coverley sans dot... rien que pour elle-mme!

Quant aux jeunes fiancs, la vrit est qu'ils n'ont accord
qu'une vague attention  ce stock des chefs-d'oeuvre de l'art et
de la mode.

Cependant, depuis l'arrive du steamer, Standard-Island a repris
la direction de l'ouest afin de rallier les Nouvelles-Hbrides. Si
on est en vue de l'une des les du groupe avant la date du 27, le
capitaine Sarol dbarquera avec ses compagnons, et Standard-Island
commencera sa campagne de retour.

Ce qui va faciliter cette navigation, dans ces parages de l'Ouest-
Pacifique, c'est qu'ils sont trs familiers au capitaine malais.
Sur la demande du commodore Simco, qui a rclam ses services, il
se tient en permanence  la tour de l'observatoire. Ds que les
premires hauteurs apparatront, rien ne sera plus ais que
d'approcher l'le Erromango, l'une des plus orientales du groupe,
-- ce qui permettra d'viter les nombreux cueils des Nouvelles-
Hbrides.

Est-ce hasard, ou le capitaine Sarol, dsireux d'assister aux
ftes du mariage, s'est-il appliqu  ne manoeuvrer qu'avec une
certaine lenteur, mais les premires les ne sont signales que
dans la matine du 27 fvrier, -- prcisment le jour fix pour la
crmonie nuptiale.

Peu importe, du reste. Le mariage de Walter Tankerdon et de miss
Dy Coverley n'en sera pas moins heureux pour avoir t clbr en
vue des Nouvelles-Hbrides, et, si cela doit causer tant de
plaisir  ces braves Malais, -- ils ne le dissimulent point, --
libre  eux de prendre part aux ftes de Standard-Island.
Rencontr d'abord quelques lots du large, et, aprs les avoir
dpasss sur les indications trs prcises du capitaine Sarol,
l'le  hlice se dirige vers Erromango, en laissant au sud les
hauteurs de l'le Tanna. En ces parages, Sbastien Zorn,
Frascolin, Pinchinat, Yverns, ne sont pas loigns, -- trois
cents milles au plus, -- des possessions franaises de cette
partie du Pacifique, les les Loyalty et la Nouvelle-Caldonie, ce
pnitentiaire qui est situ aux antipodes de la France. Erromango
est trs boise  l'intrieur, accidente de multiples collines,
au pied desquelles s'tendent de larges plateaux cultivables. Le
commodore Simco s'arrte  un mille de la baie de Cook de la cte
orientale. Il n'et pas t prudent de s'approcher davantage, car
les bandes corrallignes s'avancent  fleur d'eau jusqu' un demi-
mille en mer. Du reste, l'intention du gouverneur Cyrus Bikerstaff
n'est point de stationner devant cette le, ni de relcher en
aucune autre de l'archipel. Aprs les ftes, les Malais
dbarqueront, et Standard-Island remontera vers l'quateur pour
revenir  la baie Madeleine.

Il est une heure aprs midi, lorsque Standard-Island demeure
stationnaire. Par ordre des autorits, tout le monde a sa libert,
fonctionnaires et employs, marins et miliciens,  l'exception des
douaniers de garde dans les postes du littoral que rien ne doit
distraire de leur surveillance. Inutile de dire que le temps est
magnifique, rafrachi par la brise de mer. Suivant l'expression
consacre, le soleil s'est mis de la partie. Positivement, ce
disque orgueilleux parat tre aux ordres de ces rentiers! s'crie
Pinchinat. Ils lui enjoindraient, comme autrefois Josu, de
prolonger le jour, qu'il leur obirait!... O puissance de l'or!
Il n'y a pas lieu d'insister sur les divers numros du programme 
sensation, tel que l'a rdig le surintendant des plaisirs de
Milliard City. Ds trois heures, tous les habitants, ceux de la
campagne comme ceux de la ville et des ports, affluent dans le
parc, le long des rives de la Serpentine. Les notables se mlent
familirement au populaire. Les jeux sont suivis avec un entrain,
auquel l'appt des prix  gagner n'est pas tranger peut-tre. Des
bals sont organiss en plein air. Le plus brillant est donn dans
l'une des grandes salles du casino, o les jeunes gens, les jeunes
femmes, les jeunes filles, font assaut de grce et d'animation.
Yverns et Pinchinat prennent part  ces danses, et ne le cdent 
personne, quand il s'agit d'tre le cavalier des plus jolies
milliardaises. Jamais Son Altesse n'a t si aimable, jamais elle
n'a eu tant d'esprit, jamais elle n'a eu un tel succs. Qu'on ne
s'tonne donc pas si, au moment o l'une de ses danseuses lui dit
aprs une valse tourbillonnante: Ah! monsieur, je suis en eau!
il a os rpondre: En eau de Vals, miss, en eau de Vals!
Frascolin, qui l'coute, rougit jusqu'aux oreilles, et Yverns,
qui l'entend, se demande si les foudres du ciel ne vont pas
clater sur la tte du coupable! Ajoutons que les familles
Tankerdon et Coverley sont au complet, et les gracieuses soeurs de
la jeune fille se montrent trs heureuses de son bonheur. Miss Dy
se promne au bras de Walter, -- ce qui ne saurait blesser les
convenances, lorsqu'il s'agit de citoyens originaires de la libre
Amrique. On applaudit ce groupe sympathique, on l'acclame, on lui
offre des fleurs, on lui dcerne des compliments qu'il reoit en
montrant une parfaite affabilit.

Et pendant les heures qui se succdent, les rafrachissements
servis  profusion ne laissent pas d'entretenir la belle humeur du
public.

Le soir venu, le parc resplendit des feux lectriques que les
lunes d'aluminium versent  torrents. Le soleil a sagement fait de
disparatre sous l'horizon! N'aurait-il pas t humili devant ces
effluences artificielles, qui rendent la nuit aussi claire que le
jour.

La cantate est chante entre neuf et dix heures, -- avec quel
succs, il ne sied ni au pote ni au compositeur d'en convenir. Et
peut-tre mme,  ce moment, le violoncelliste a-t-il senti se
dissoudre ses injustes prventions contre le Joyau du Pacifique...

Onze heures sonnant, un long cortge processionnal se dirige vers
l'htel de ville. Walter Tankerdon et miss Dy Coverley marchent au
milieu de leurs familles. Toute la population les accompagne en
remontant la Unime Avenue.

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff se tient dans le grand salon de
l'htel municipal. Le plus beau de tous les mariages qu'il lui
aura t donn de clbrer pendant sa carrire administrative, va
s'accomplir...

Soudain des cris clatent vers l'extrme quartier de la section
bbordaise.

Le cortge s'arrte  mi-avenue.

Presque aussitt, avec ces cris qui redoublent, de lointaines
dtonations se font entendre.

Un instant aprs, quelques douaniers, -- plusieurs blesss, -- se
prcipitent hors du square de l'htel de ville.

L'anxit est au comble.  travers la foule se propage cette
pouvante irraisonne qui nat d'un danger inconnu...

Cyrus Bikerstaff parat sur le perron de l'htel, suivi du
commodore Simco, du colonel Stewart et des notables qui sont
venus les rejoindre.

Aux questions qui leur sont faites, les douaniers rpondent que
Standard-Island vient d'tre envahie par une bande de No-
Hbridiens, -- trois ou quatre mille, -- et le capitaine Sarol est
 leur tte.




XI -- Attaque et dfense


Tel est le dbut de l'abominable complot prpar par le capitaine
Sarol, auquel concourent les Malais recueillis avec lui sur
Standard-Island, les No-Hbridiens embarqus aux Samoa, les
indignes d'Erromango et les voisines. Quel en sera le
dnouement? On ne saurait le prvoir, tant donnes les conditions
dans lesquelles se produit cette brusque et terrible agression.

Le groupe no-hbridien ne comprend pas moins de cent cinquante
les, qui, sous la protection de l'Angleterre, forment une
dpendance gographique de l'Australie. Toutefois, ici comme aux
Salomon, situes dans le nord-ouest des mmes parages, cette
question du protectorat est une pomme de discorde entre la France
et le Royaume-Uni. Et encore les tats-Unis ne voient-ils pas d'un
bon oeil l'tablissement de colonies europennes au milieu d'un
ocan dont ils songent  revendiquer l'exclusive jouissance. En
implantant son pavillon sur ces divers groupes, la Grande-Bretagne
cherche  se crer une station de ravitaillement, qui lui serait
indispensable dans le cas o les colonies australiennes
chapperaient  l'autorit du _Foreign-Office_.

La population des Nouvelles-Hbrides se compose de ngres et de
Malais, d'origine kanaque. Mais le caractre de ces indignes,
leur temprament, leurs instincts, diffrent suivant qu'ils
appartiennent aux les du nord ou aux les du sud, -- ce qui
permet de partager cet archipel en deux groupes.

Dans le groupe septentrional,  l'le Santo,  la baie de Saint-
Philippe, le type est plus relev, de teint moins fonc, la
chevelure moins crpue. Les hommes, trapus et forts, doux et
pacifiques, ne se sont jamais attaqus aux comptoirs ni aux
navires europens. Mme observation en ce qui concerne l'le Vat
ou Sandwich, dont plusieurs bourgades sont florissantes, entre
autres Port-Vila, capitale de l'archipel, -- qui porte aussi le
nom de Franceville -- o nos colons utilisent les richesses d'un
sol admirable, ses plantureux pturages, ses champs propices  la
culture, ses terrains favorables aux plantions de cafiers, de
bananiers, de cocotiers et  la fructueuse industrie des
coprahmakers[6]. En ce groupe, les habitudes des indignes
se sont compltement modifies depuis l'arrive des Europens.
Leur niveau moral et intellectuel s'est hauss. Grce aux efforts
des missionnaires, les scnes de cannibalisme, si frquentes
autrefois, ne se reproduisent plus. Par malheur, la race kanaque
tend  disparatre, et il n'est que trop vident qu'elle finira par
s'teindre au dtriment de ce groupe du nord, o elle s'est
transforme au contact de la civilisation europenne.

Mais ces regrets seraient trs dplacs  propos des les
mridionales de l'archipel. Aussi n'est-ce pas sans raison que le
capitaine Sarol a choisi le groupe du sud pour y organiser cette
criminelle tentative contre Standard-Island. Sur ces les, les
indignes, rests de vritables Papous, sont des tres relgus au
bas de l'chelle humaine,  Tanna comme  Erromango. De cette
dernire surtout, un ancien sandalier a eu raison de dire au
docteur Hayen: Si cette le pouvait parler, elle raconterait des
choses  faire dresser les cheveux sur la tte!

En effet, la race de ces Kanaques, d'origine infrieure, ne s'est,
pas revivifie avec le sang polynsien comme aux les
septentrionales.  Erromango, sur deux mille cinq cents habitants,
les missionnaires anglicans, dont cinq ont t massacrs depuis
1839, n'en ont converti qu'une moiti au christianisme. L'autre
est demeure paenne.

D'ailleurs, convertis ou non, tous reprsentent encore ces
indignes froces, qui mritent leur triste rputation, bien
qu'ils soient de taille plus chtive, de constitution moins
robuste que les naturels de l'le Santo ou de l'le Sandwich. De
l, de srieux dangers contre lesquels doivent se prmunir les
touristes qui s'aventurent  travers ce groupe du sud.

Divers exemples qu'il convient de citer:

Il y a quelque cinquante ans, des actes de piraterie furent
exercs contre le brick _Aurore_ et durent tre svrement
rprims par la France. En 1869, le missionnaire Gordon est tu 
coups de casse-tte. En 1875, l'quipage d'un navire anglais,
attaqu tratreusement, est massacr, puis dvor par les
cannibales. En 1894, dans les archipels voisins de la Louisiade, 
l'le Rossel, un ngociant franais et ses ouvriers, le capitaine
d'un navire chinois et son quipage, prissent sous les coups de
ces anthropophages. Enfin, le croiseur anglais _Royalist_ est
forc d'entreprendre une campagne, afin de punir ces sauvages
populations d'avoir massacr un grand nombre d'Europens. Et,
quand on lui raconte cette histoire, Pinchinat, rcemment chapp
aux terribles molaires des Fidgiens, se garde maintenant de
hausser les paules.

Telle est la population chez laquelle le capitaine Sarol a recrut
ses complices. Il leur a promis le pillage de cet opulent Joyau du
Pacifique dont aucun habitant ne doit tre pargn. De ces
sauvages qui guettaient son apparition aux approches d'Erromango,
il en est venu des les voisines, spares par d'troits bras de
mer -- principalement de Tanna, qui n'est qu' trente-cinq milles
au sud. C'est elle qui a lanc les robustes naturels du district
de Wanissi, farouches adorateurs du dieu Teapolo, et dont la
nudit est presque complte, les indignes de la Plage-Noire, de
Sangalli, les plus, redoutables et les plus redouts de
l'archipel.

Mais, de ce que le groupe septentrional est relativement moins
sauvage, il ne faut pas conclure qu'il n'a donn aucun contingent
au capitaine Sarol. Au nord de l'le Sandwich, il y a l'le d'Api,
avec ses dix-huit mille habitants, o l'on dvore les prisonniers,
dont le tronc est rserv aux jeunes gens, les bras et les cuisses
aux hommes faits, les intestins aux chiens et aux porcs. Il y a
l'le de Paama, avec ses froces tribus qui ne le cdent point aux
naturels d'Api. Il y a l'le de Mallicolo, avec ses Kanaques
anthropophages. Il y a enfin l'le Aurora, l'une des plus
mauvaises de l'archipel, dont aucun blanc ne fait sa rsidence, et
o, quelques annes avant, avait t massacr l'quipage d'un
ctre de nationalit franaise. C'est de ces diverses les que
sont venus des renforts au capitaine Sarol.

Ds que Standard-Island est apparue, ds qu'elle n'a plus t qu'
quelques encablures d'Erromango, le capitaine Sarol a envoy le
signal qu'attendaient les indignes.

En quelques minutes, les roches  fleur d'eau ont livr passage 
trois ou quatre mille sauvages.

Le danger est des plus graves, car ces No-Hbridiens, dchans
sur la cit milliardaise, ne reculeront devant aucun attentat,
aucune violence. Ils ont pour eux l'avantage de la surprise, et
sont arms non seulement de longues zagaies  pointes d'os qui
font de trs dangereuses blessures, de flches empoisonnes avec
une sorte de venin vgtal, mais aussi de ces fusils Snyders dont
l'usage est rpandu dans l'archipel.

Ds le dbut de cette affaire, prpare de longue main, puisque
c'est ce Sarol qui marche  la tte des assaillants, il a fallu
appeler la milice, les marins, les fonctionnaires, tous les hommes
valides en tat de combattre.

Cyrus Bikerstaff, le commodore Simco, le colonel Stewart, ont
gard tout leur sang-froid. Le roi de Malcarlie a offert ses
services, et s'il n'a plus la vigueur de la jeunesse, il en a du
moins le courage. Les indignes sont encore loigns du ct de
Bbord-Harbour, o l'officier de port essaie d'organiser la
rsistance. Mais nul doute que les bandes ne tardent  se
prcipiter sur la ville.

Ordre est donn tout d'abord de fermer les portes de l'enceinte de
Milliard-City, o la population s'tait rendue presque tout
entire pour les ftes du mariage. Que la campagne et le parc
soient ravags, il faut s'y attendre. Que les deux ports et les
fabriques d'nergie lectrique soient dvasts, on doit le
craindre. Que les batteries de l'peron et de la Poupe soient
dtruites, on ne peut l'empcher. Le plus grand malheur serait que
l'artillerie du Standard-Island se tournt contre la ville, et il
n'est pas impossible que les Malais sachent la manoeuvrer...

Avant tout, sur la proposition du roi de Malcarlie, on fait
rentrer dans l'htel de ville la plupart des femmes et des
enfants.

Ce vaste htel municipal est plong dans une profonde obscurit,
comme l'le entire, car les appareils lectriques ont cess de
fonctionner, les mcaniciens ayant d fuir les assaillants.

Cependant, par les soins du commodore Simco, les armes qui
taient dposes  l'htel de ville sont distribues aux miliciens
et aux marins, et les munitions ne leur feront pas dfaut. Aprs
avoir laiss miss Dy avec Mrs Tankerdon et Coverley, Walter est
venu se joindre au groupe dans lequel se tiennent Jem Tankerdon,
Nat Coverley, Calistus Munbar, Pinchinat, Yverns, Frascolin et
Sbastien Zorn.

Allons... il parat que cela devait finir de cette faon!...
murmure le violoncelliste.

-- Mais ce n'est pas fini! s'crie le surintendant. Non! ce n'est
pas fini, et ce n'est pas notre chre Standard-Island qui
succombera devant une poigne de Kanaques!

Bien parl, Calistus Munbar! Et l'on comprend que la colre te
dvore,  la pense que ces coquins de No-Hbridiens ont
interrompu une fte si bien ordonne! Oui, il faut esprer qu'on
les repoussera... Par malheur, s'ils ne sont pas suprieurs en
nombre, ils ont l'avantage de l'offensive.

Pourtant les dtonations continuent d'clater au loin, dans la
direction des deux ports. Le capitaine Sarol a commenc par
interrompre le fonctionnement des hlices, afin que Standard-
Island ne puisse s'loigner d'Erromango, o se trouve sa base
d'opration.

Le gouverneur, le roi de Malcarlie, le commodore Simco, le
colonel Stewart, runis en comit de dfense, ont d'abord song 
faire une sortie. Non, c'et t sacrifier nombre de ces
dfenseurs dont on a tant besoin. Il n'y a pas plus de merci 
esprer de ces sauvages indignes, que de ces fauves qui, quinze
jours auparavant, ont envahi Standard-Island. En outre, ne
tenteront-ils pas de la faire chouer sur les roches d'Erromango
pour la livrer ensuite au pillage?...

Une heure aprs, les assaillants sont arrivs devant les grilles
de Milliard-City. Ils essaient de les abattre, elles rsistent.
Ils tentent de les franchir, on les dfend  coups de fusil.

Puisque Milliard-City n'a pu tre surprise ds le dbut, il
devient difficile de forcer l'enceinte au milieu de cette profonde
obscurit. Aussi le capitaine Sarol ramne-t-il les indignes vers
le parc et la campagne, o il attendra le jour.

Entre quatre et cinq heures du matin, les premires blancheurs
nuancent l'horizon de l'est. Les miliciens et les marins, sous les
ordres du commodore Simco et du colonel Stewart, laissant la
moiti d'entre eux  l'htel de ville, vont se masser dans le
square de l'observatoire, avec la pense que le capitaine Sarol
voudrait forcer les grilles de ce ct. Or, comme aucun secours ne
peut venir du dehors, il faut  tout prix empcher les indignes
de pntrer dans la ville.

Le quatuor a suivi les dfenseurs que leurs officiers entranent
vers l'extrmit de la Unime Avenue.

Avoir chapp aux cannibales des Fidji, s'crie Pinchinat, et
tre oblig de dfendre ses propres ctelettes contre les
cannibales des Nouvelles Hbrides!...

-- Ils ne nous mangeront pas tout entiers, que diable! rpond
Yverns.

-- Et je rsisterai jusqu' mon dernier morceau, comme le hros de
Labiche! ajoute Yverns. Sbastien Zorn, lui, reste silencieux.
On sait ce qu'il pense de cette aventure, ce qui ne l'empchera
pas de faire son devoir.

Ds les premires clarts, des coups de feu sont changs 
travers les grilles du square. Dfense courageuse dans l'enceinte
de observatoire. Il y a des victimes de part et d'autre. Du ct
des Milliardais, Jem Tankerdon est bless  l'paule --
lgrement, mais il ne veut point abandonner son poste. Nat
Coverley et Walter se battent au premier rang. Le roi de
Malcarlie, bravant les balles des snyders, cherche  viser le
capitaine Sarol, lequel ne s'pargne pas au milieu des indignes.

En vrit, ils sont trop, ces assaillants! Tout ce qu'Erromango,
Tanna et les les voisines ont pu fournir de combattants,
s'acharne contre Milliard-City. Une circonstance heureuse,
pourtant, -- et le commodore Simco a pu le constater, -- c'est
que Standard-Island, au lieu d'tre drosse vers la cte
d'Erromango, remonte sous l'influence d'un lger courant, et se
dirige vers le groupe septentrional, bien qu'il et mieux valu
porter au large.

Nanmoins le temps s'coule, les indignes redoublent leurs
efforts, et, malgr leur courageuse rsistance, les dfenseurs ne
pourront les contenir. Vers dix heures, les grilles sont
arraches. Devant la foule hurlante qui envahit le square, le
commodore Simco est forc de se rabattre vers l'htel de ville,
o il faudra se dfendre comme dans une forteresse.

Tout en reculant, les miliciens et les marins cdent pied  pied.
Peut-tre, maintenant qu'ils ont forc l'enceinte de la ville, les
No-Hbridiens, entrans par l'instinct du pillage, vont-ils se
disperser  travers les divers quartiers, ce qui permettrait aux
Milliardais de reprendre quelque avantage...

Vain espoir! Le capitaine Sarol ne laissera pas les indignes se
jeter hors de la Unime Avenue. C'est par l qu'ils atteindront
l'htel de ville, o ils rduiront les derniers efforts des
assigs. Lorsque le capitaine Sarol en sera matre, la victoire
sera dfinitive. L'heure du pillage et du massacre aura sonn.

Dcidment... ils sont trop! rpte Frascolin, dont une zagaie
vient d'effleurer le bras.

Et les flches de pleuvoir, les balles aussi, tandis que le recul
s'accentue.

Vers deux heures, les dfenseurs ont t refouls jusqu'au square
de l'htel de ville. De morts, on en compte dj une cinquantaine
des deux parts, -- de blesss, le double ou le triple. Avant que
le palais municipal ait t envahi par les indignes, on s'y
prcipite, on en ferme les portes, on oblige les femmes et les
enfants  chercher un refuge dans les appartements intrieurs, o
ils seront  l'abri des projectiles. Puis Cyrus Bikerstaff, le roi
de Malcarlie, le commodore Simco, le colonel Stewart, Jem
Tankerdon, Nat Coverley, leurs amis, les miliciens et les marins
se postent aux fentres, et le feu recommence avec une nouvelle
violence.

Il faut tenir ici, dit le gouverneur. C'est notre dernire
chance, et que Dieu fasse un miracle pour nous sauver!

L'assaut est aussitt donn par ordre du capitaine Sarol, qui se
croit sr du succs, bien que la tche soit rude. En effet, les
portes sont solides, et il sera difficile de les enfoncer sans
artillerie. Les indignes les attaquent  coups de hache, sous le
feu des fentres, ce qui occasionne de grandes pertes parmi eux.
Mais cela n'est point pour arrter leur chef, et, pourtant, s'il
tait tu, peut-tre sa mort changerait-elle la face des choses...

Deux heures se passent. L'htel de ville rsiste toujours. Si les
balles dciment les assaillants, leur masse se renouvelle sans
cesse. En vain les plus adroits tireurs, Jem Tankerdon, le colonel
Stewart, cherchent-ils  dmonter le capitaine Sarol. Tandis que
nombre des siens tombent autour de lui, il semble qu'il soit
invulnrable.

Et ce n'est pas lui, au milieu d'une fusillade plus nourrie que
jamais, que la balle d'un snyders est venue frapper sur le balcon
central. C'est Cyrus Bikerstaff, qui est atteint en pleine
poitrine. Il tombe, il ne peut plus prononcer que quelques paroles
touffes, le sang lui remonte  la gorge. On l'emporte dans
l'arrire-salon, o il ne tarde pas  rendre le dernier soupir.
Ainsi a succomb celui qui fut le premier gouverneur de Standard-
Island, administrateur habile, coeur honnte et grand.

L'assaut se poursuit avec un redoublement de fureur. Les portes
vont cder sous la hache des indignes. Comment empcher
l'envahissement de cette dernire forteresse de Standard-Island?
Comment sauver les femmes, les enfants, tous ceux qu'elle
renferme, d'un massacre gnral?

Le roi de Malcarlie, Ethel Simco, le colonel Stewart, discutent
alors s'il ne conviendrait pas de fuir par les derrires du
palais. Mais o chercher refuge?...  la batterie de la Poupe?...
Mais pourra-t-on l'atteindre?...  l'un des ports?... Mais les
indignes n'en sont-ils pas matres?... Et les blesss, dj
nombreux, se rsoudra-t-on  les abandonner?...

En ce moment, se produit un coup heureux, qui est de nature 
modifier la situation.

Le roi de Malcarlie s'est avanc sur le balcon, sans prendre
garde aux balles et flches qui pleuvent autour de lui. Il paule
son fusil, il vise le capitaine Sarol,  l'instant o l'une des
portes va livrer passage aux assaillants...

Le capitaine Sarol tombe raide.

Les Malais, arrts par cette mort, reculent en emportant le
cadavre de leur chef, et la masse des indignes se rejette vers
les grilles du square.

Presque en mme temps, des cris retentissent dans le haut de la
Unime Avenue, o la fusillade clate avec une nouvelle intensit.

Que se passe-t-il donc?... Est-ce que l'avantage est revenu aux
dfenseurs des ports et des batteries?... Est-ce qu'ils sont
accourus vers la ville... Est-ce qu'ils tentent de prendre les
indignes  revers, malgr leur petit nombre?...

La fusillade redouble du ct de l'observatoire?... dit le
colonel Stewart.

-- Quelque renfort qui arrive  ces coquins! rpond le commodore
Simco.

-- Je ne le pense pas, observe le roi de Malcarlie, car ces coups
de feu ne s'expliqueraient pas...

-- Oui!... il y a du nouveau, s'crie Pinchinat, et du nouveau 
notre avantage...

-- Regardez... regardez! rplique Calistus Munbar. Voici tous ces
gueux qui commencent  dcamper...

-- Allons, mes amis, dit le roi de Malcarlie, chassons ces
misrables de la ville... En avant!... Officiers, miliciens,
marins, tous descendent au rez-de-chausse et se prcipitent par
la grande porte... Le square est abandonn de la foule des
sauvages qui s'enfuient, les uns le long de la Unime Avenue, les
autres  travers les rues avoisinantes.

Quelle est au juste la cause de ce changement si rapide et si
inattendu?... Faut-il l'attribuer  la disparition du capitaine
Sarol... au dfaut de direction qui s'en est suivi?... Est-il
inadmissible que les assaillants, si suprieurs en force, aient
t dcourags  ce point par la mort de leur chef, et au moment
o l'htel de ville allait tre envahi?...

Entrans par le commodore Simco et le colonel Stewart, environ
deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et
Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades,
descendent la Unime Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se
retournent mme pas pour-leur lancer une dernire balle ou une
dernire flche, et jettent snyders, arcs, zagaies.

En avant!... en avant!... crie le commodore Simco d'une voix
clatante. Cependant, aux abords de l'observatoire, les coups de
feu redoublent... Il est certain qu'on s'y bat avec un effroyable
acharnement... Un secours est-il donc arriv  Standard-Island?...
Mais quel secours... et d'o aurait-il pu venir?... Quoi qu'il en
soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie  une
incomprhensible panique. Sont-ils donc attaqus par des renforts
venus de Bbord-Harbour?... Oui... un millier de No-Hbridiens a
envahi Standard-Island, sous la direction des colons franais de
l'le Sandwich! Qu'on ne s'tonne pas si le quatuor fut salu dans
sa langue nationale, lorsqu'il rencontra ses courageux
compatriotes! Voici dans quelles circonstances s'est effectue
cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse.
Pendant la nuit prcdente et depuis le lever du jour, Standard-
Island n'avait cess de driver vers cette le Sandwich, o, on ne
l'a point oubli, rsidait une colonie franaise en voie de
prosprit. Or, ds que les colons eurent vent de l'attaque opre
par le capitaine Sarol, ils rsolurent, avec l'aide du millier
d'indignes soumis  leur influence, de venir au secours de l'le
 hlice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l'le
Sandwich ne pouvaient suffire... Que l'on juge de la joie de ces
honntes colons, lorsque, dans la matine, Standard-Island,
pousse par le courant, arriva  la hauteur de l'le Sandwich.
Aussitt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des
indignes --  la nage pour la plupart, -- et tous de dbarquer 
Bbord-Harbour... En un instant, les hommes des batteries de
l'peron et de la Poupe, ceux qui taient rests dans les ports,
purent se joindre  eux.  travers la campagne,  travers le parc,
ils se portrent vers Milliard-City, et, grce  cette diversion,
l'htel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, dj
branls par la mort du capitaine Sarol. Deux heures aprs, les
bandes no-hbridiennes, traques de toutes parts, n'ont plus
cherch leur salut qu'en se prcipitant dans la mer, afin ce
gagner l'le Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coul
sous les balles de la milice.

Maintenant, Standard-Island n'a plus rien  craindre: elle est
sauve du pillage, du massacre, de l'anantissement.

Il semble bien que l'issue de cette terrible affaire aurait d
donner lieu  des manifestations de joie publique et d'actions de
grce... Non! Oh! ces Amricains toujours tonnants! On dirait que
le rsultat final ne les a pas surpris... qu'ils l'avaient
prvu... Et pourtant,  quoi a-t-il tenu que la tentative du
capitaine Sarol n'aboutt  une pouvantable catastrophe!

Toutefois, il est permis de croire que les principaux
propritaires de Standard-Island durent se fliciter _in petto_
d'avoir pu conserver une proprit de deux milliards, et cela, au
moment o le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley
allait en assurer l'avenir.

Mentionnons que les deux fiancs, lorsqu'ils se sont revus, sont
tombs dans les bras l'un de l'autre. Personne, d'ailleurs, ne
s'est avis de voir l un manque aux convenances. Est-ce qu'ils
n'auraient pas d tre maris depuis vingt-quatre heures?...

Par exemple, o il ne faut pas chercher un exemple de cette
rserve ultra-amricaine, c'est dans l'accueil que nos artistes
parisiens font aux colons franais de l'le Sandwich. Quel change
de poignes de main! Quelles flicitations le Quatuor Concertant
reoit de ses compatriotes! Si les balles ont daign les pargner,
ils n'en ont pas moins fait crnement leur devoir, ces deux
violons, cet alto et ce violoncelle! Quant  l'excellent Athanase
Dormus, qui est tranquillement rest dans la salle du casino, il
attendait un lve, lequel s'obstine  ne jamais venir... et qui
pourrait le lui reprocher?...

Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee
qu'il soit, sa joie a t dlirante. Que voulez-vous? Dans ses
veines coule le sang de l'illustre Barnum, et on admettra
volontiers que le descendant d'un tel anctre ne soit pas _sui
compos_, comme ses concitoyens du Nord-Amrique!

Aprs l'issue de l'affaire, le roi de Malcarlie, accompagn de la
reine, a regagn son habitation de la Trente-septime Avenue, o
le conseil des notables lui portera les remerciements que mritent
son courage et son dvouement  la cause commune.

Donc Standard-Island est saine et sauve. Son salut lui a cot
cher, -- Cyrus Bikerstaff tu au plus fort de l'action, une
soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou
les flches,  peu prs autant parmi ces fonctionnaires, ces
employs, ces marchands, qui se sont si bravement battus.  ce
deuil public, la population s'associera tout entire, et le Joyau
du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir.

Du reste, avec la rapidit d'excution qui leur est propre, ces
Milliardais vont promptement remettre les choses en tat. Aprs
une relche de quelques jours  l'le Sandwich, toute trace de
cette sanglante lutte aura disparu.

En attendant, il y a accord complet sur la question des pouvoirs
militaires, qui sont conservs au commodore Simco. De ce chef,
nulle difficult, nulle comptition. Ni M. Jem Tankerdon ni M. Nat
Coverley n'mettent aucune prtention  ce sujet. Plus tard,
l'lection rglera l'importante question du nouveau gouverneur de
Standard-Island.

Le lendemain, une imposante crmonie appelle la population sur
les quais de Tribord-Harbour. Les cadavres des Malais et des
indignes ont t jets  la mer, il ne doit pas en tre ainsi des
citoyens morts pour la dfense de l'le  hlice. Leurs corps,
pieusement recueillis, conduits au temple et  la cathdrale, y
reoivent de justes honneurs. Le gouverneur Cyrus Bikerstaff,
comme les plus humbles, sont l'objet de la mme prire et de la
mme douleur.

Puis ce funbre chargement est confi  l'un des rapides steamers
de Standard-Island, et le navire part pour Madeleine-bay,
emportant ces prcieuses dpouilles vers une terre chrtienne.




XII -- Tribord et Bbord, la barre


Standard-Island a quitt les parages de l'le Sandwich le 3 mars.
Avant son dpart, la colonie franaise et leurs allis indignes
ont t l'objet de la vive reconnaissance des Milliardais. Ce sont
des amis qu'ils reverront, ce sont des frres que Sbastien Zorn
et ses camarades laissent sur cette le du groupe des Nouvelles-
Hbrides, qui figurera dsormais dans l'itinraire annuel.

Sous la direction du commodore Simco, les rparations ont t
rapidement faites. Du reste, les dgts taient peu considrables.
Les machines des fabriques d'lectricit sont intactes. Avec ce
qui reste du stock de ptrole, le fonctionnement des dynamos est
assur pour plusieurs semaines. D'ailleurs, l'le  hlice ne
tardera pas  rejoindre cette partie du Pacifique o ses cbles
sous-marins lui permettent de communiquer avec Madeleine-bay. On
a, par suite, cette certitude que la campagne s'achvera sans
mcomptes. Avant quatre mois, Standard-Island aura ralli la cte
amricaine.

Esprons-le, dit Sbastien Zorn alors que le surintendant
s'emballe comme d'habitude sur l'avenir de son merveilleux
appareil maritime.

-- Mais, observe Calistus Munbar, quelle leon nous avons
reue!... Ces Malais si serviables, ce capitaine Sarol, personne
n'aurait pu les suspecter!... Aussi, est-ce bien la dernire fois
que Standard-Island aura donn asile  des trangers...

-- Mme si un naufrage les jette sur votre route?... demande
Pinchinat.

-- Mon bon... je ne crois plus ni aux naufrags ni aux naufrages!
Cependant, de ce que le commodore Simco est charg, comme avant,
de la direction de l'le  hlice, il n'en rsulte pas que les
pouvoirs civils soient entre ses mains. Depuis la mort de Cyrus
Bikerstaff, Milliard-City n'a plus de maire, et, on le sait, les
anciens adjoints n'ont pas conserv leurs fonctions. En
consquence, il sera ncessaire de nommer un nouveau gouverneur 
Standard-Island. Or, pour cause d'absence d'officier de l'tat
civil, il ne peut-tre procd  la clbration du mariage de
Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley. Voil une difficult qui
n'aurait pas surgi sans les machinations de ce misrable Sarol! Et
non seulement les deux futurs, mais tous les notables de Milliard-
City, mais toute la population, ont hte que ce mariage soit
dfinitivement accompli. Il y a l une des plus sres garanties de
l'avenir. Que l'on ne tarde pas, car dj Walter Tankerdon parle
de s'embarquer sur un des steamers de Tribord-Harbour, de se
rendre avec les deux familles au plus proche archipel, o un
maire, pourra procder  la crmonie nuptiale!... Que diable! il
y en a aux Samoa, aux Tonga, aux Marquises, et, en moins d'une
semaine, si l'on marche  toute vapeur... Les esprits sages font
entendre raison  l'impatient jeune homme. On s'occupe de prparer
les lections... Dans quelques jours le nouveau gouverneur sera
nomm... Le premier acte de son administration sera de clbrer en
grande pompe le mariage si ardemment attendu... Le programme des
ftes sera repris dans son ensemble... Un maire... un maire!... Il
n'y a que ce cri dans toutes les bouches!... Pourvu que ces
lections ne ravivent pas des rivalits... mal teintes peut-
tre! fait observer Frascolin. Non, et Calistus Munbar est dcid
 se mettre en quatre, comme on dit, pour mener les choses 
bonne fin. Et d'ailleurs, s'crie-t-il, est-ce que nos amoureux
ne sont pas l?... Vous m'accorderez bien, je pense, que l'amour-
propre n'aurait pas beau jeu contre l'amour!

Standard-Island continue  s'lever au nord-est, vers le point o
se croisent le douzime parallle sud et le cent soixante-
quinzime mridien ouest. C'est dans ces parages que les derniers
cblogrammes lancs avant la relche aux Nouvelles-Hbrides ont
convie les navires de ravitaillement expdis de la baie
Madeleine. Du reste, la question des provisions ne saurait
proccuper le commodore Simco. Les rserves sont assures pour
plus d'un mois, et de ce chef, il n'y a aucune inquitude 
concevoir. Il est vrai, on est  court de nouvelles trangres. La
chronique politique est maigre. _Starboard-Chronicle_ se plaint,
et _New-Herald_ se dsole... Qu'import! Est-ce que Standard-
Island  elle seule n'est pas un petit monde au complet, et qu'a-
t-elle  faire de ce qui se passe dans le reste du sphrode
terrestre?... Est-ce donc la politique qui la dmange?... Eh! il
ne tardera pas  s'en faire assez chez elle... trop peut-tre!

En effet, la priode lectorale est ouverte. On travaille les
trente membres du conseil des notables, o les Bbordais et les
Tribordais se comptent en nombre gal. Il est certain, d'ores et
dj, que le choix du nouveau gouverneur donnera lieu  des
discussions, car Jem Tankerdon et Nat Coverley vont se trouver en
rivalit.

Quelques jours se passent en runions prparatoires. Ds le dbut,
il a t visible qu'on ne s'entendrait pas, ou du moins
difficilement, tant donn l'amour-propre des deux candidats.
Aussi une sourde agitation remue-t-elle la ville et les ports. Les
agents des deux sections cherchent  provoquer un mouvement
populaire, afin d'oprer une pression sur les notables. Le temps
s'coule, et il ne semble pas que l'accord puisse se faire. Ne
peut-on craindre, maintenant, que Jem Tankerdon et les principaux
Bbordais ne veuillent imposer leurs ides repousses par les
principaux Tribordais, reprendre ce malencontreux projet de faire
de Standard-Island une le industrielle et commerciale?... Cela,
jamais l'autre section ne l'acceptera! Bref, tantt le parti
Coverley semble l'emporter, tantt le parti Tankerdon parat tenir
la tte. De l des rcriminations malsonnantes, des aigreurs entre
les deux camps, un refroidissement manifeste entre les deux
familles, -- refroidissement dont Walter et miss Dy ne veulent
mme pas s'apercevoir. Toute cette broutille de politique, est-ce
que cela les regarde?...

Il y a pourtant un trs simple moyen d'arranger les choses, du
moins au point de vue administratif; c'est de dcider que les deux
comptiteurs rempliront  tour de rle les fonctions de
gouverneur, -- six mois celui-ci, six mois celui-l, un an mme
pour peu que la chose semble prfrable. Partant, plus de
rivalit, une convention de nature  satisfaire les deux partis.
Mais ce qui est de bon sens n'a jamais chance d'tre adopt en ce
bas monde, et pour tre indpendante des continents terrestres.
Standard-Island n'en subit pas moins toutes les passions de
l'humanit sublunaire!

Voil, dit un jour Frascolin  ses camarades, voil les
difficults que je craignais...

-- Et que nous importent ces dissensions! rpond Pinchinat. Quel
dommage en pourrait-il rsulter pour nous?... Dans quelques mois,
nous serons arrivs  la baie Madeleine, notre engagement aura
pris fin, et chacun de nous remettra le pied sur la terre ferme...
avec son petit million en poche...

-- S'il ne surgit encore quelque catastrophe! rplique
l'intraitable Sbastien Zorn. Est-ce qu'une pareille machine
flottante est jamais sre de l'avenir?... Aprs l'abordage du
navire anglais, l'envahissement des fauves; aprs les fauves,
l'envahissement des No-Hbridiens... aprs les indignes, les...

-- Tais-toi, oiseau de mauvaise augure! s'crie Yverns. Tais-toi,
ou nous te faisons cadenasser le bec!

Nanmoins, il y a grandement lieu de regretter que le mariage
Tankerdon-Coverley n'ait pas t clbr  la date fixe. Les
familles tant unies par ce lien nouveau, peut-tre la situation
et-elle t moins difficile  dtendre... Les deux poux seraient
intervenus d'une faon plus efficace... Aprs tout, cette
agitation ne saurait durer, puisque l'lection doit se faire le 15
mars.

C'est alors que le commodore Simco essaie de tenter un
rapprochement entre les deux sections de la ville. On le prie de
ne se mler que de ce qui le concerne. Il a l'le  conduire,
qu'il la conduise!... Il a ses cueils  viter, qu'il les
vite!... La politique n'est point de sa comptence.

Le commodore Simco se le tient pour dit.

Elles-mmes, les passions religieuses sont entres en jeu dans ce
dbat, et le clerg, -- ce qui est peut-tre un tort, -- s'y mle
plus qu'il ne convient. Ils vivaient en si bon accord pourtant, le
temple et la cathdrale, le pasteur et l'vque!

Quant aux journaux, il va de soi qu'ils sont descendus sur
l'arne. Le _New-Herald_ combat pour les Tankerdon, et le
_Starboard-Chronicle_ pour les Coverley. L'encre coule  flots, et
l'on peut mme craindre que cette encre ne se mlange de sang!...
Grand Dieu! n'a-t-il pas dj t trop arros, ce sol vierge de
Standard-Island, pendant la lutte contre ces sauvages des
Nouvelles-Hbrides!...

En somme, la population moyenne s'intresse surtout aux deux
fiancs, dont le roman s'est interrompu au premier chapitre. Mais,
que pourrait-elle pour assurer leur bonheur? Dj les relations
ont cess entre les deux sections de Milliard-City. Plus de
rceptions, plus d'invitations, plus de soires musicales! Si cela
dure, les instruments du Quatuor Concertant vont moisir dans leurs
tuis, et nos artistes gagneront leurs normes moluments les
mains dans les poches.

Le surintendant, quoiqu'il n'en veuille rien avouer, ne laisse pas
d'tre dvor d'une mortelle inquitude. Sa situation est fausse,
il le sent, car toute son intelligence s'emploie  ne dplaire ni
aux uns ni aux autres, -- moyen sr de dplaire  tous.

 la date du 12 mars, Standard-Island s'est leve sensiblement ci
vers l'quateur, pas assez en latitude cependant pour rencontrer
les navires expdis de Madeleine-bay. Cela ne peut tarder
d'ailleurs; mais vraisemblablement les lections auront eu lieu
auparavant, puisqu'elles sont fixes au 15.

Entre temps, chez les Tribordais et chez les Bbordais, on se
livre  des pointages multiples. Toujours des pronostics
d'galit. Il n'est aucune majorit possible, s'il ne se dtache
quelques voix d'un ct ou de l'autre. Or, ces voix-l tiennent
comme des dents  la mchoire d'un tigre.

Alors surgit une ide gniale. Il semble qu'elle soit ne au mme
moment dans l'esprit de tous ceux qui ne devaient pas tre
consults. Cette ide est simple, elle est digne, elle mettrait un
terme aux rivalits. Les candidats eux-mmes s'inclineraient sans
doute devant cette juste solution.

Pourquoi ne pas offrir au roi de Malcarlie le gouvernement de
Standard-Island? Cet ex-souverain est un sage, un large et ferme
esprit. Sa tolrance et sa philosophie seraient la meilleure
garantie contre les surprises de l'avenir. Il connat les hommes
pour les avoir vus de prs. Il sait qu'il faut compter avec leurs
faiblesses et leur ingratitude. L'ambition n'est plus son fait, et
jamais la pense ne lui viendra de substituer le pouvoir personnel
 ces institutions dmocratiques qui constituent le rgime de
l'le  hlice. Il ne sera que le prsident du conseil
d'administration de la nouvelle Socit _Tankerdon-Coverley and
C._

Un important groupe de ngociants et de fonctionnaires de
Milliard-City,  laquelle se joint un certain nombre d'officiers
et de marins des deux ports, dcide d'aller prsenter  leur royal
concitoyen cette proposition sous forme de voeu.

C'est dans le salon du rez-de-chausse de l'habitation de la
Trente-neuvime Avenue, que Leurs Majests reoivent la
dputation. coute avec bienveillance, elle se heurte  un
inbranlable refus. Les souverains dchus se rappellent le pass,
et sous l'empire de cette impression:

Je vous remercie, messieurs, dit le roi. Votre demande nous
touche, mais nous sommes heureux du prsent, et nous avons
l'espoir que rien ne viendra troubler dsormais l'avenir. Croyez-
le! Nous en avons fini avec ces illusions qui sont inhrentes 
une souverainet quelconque! Je ne suis plus qu'un simple
astronome  l'observatoire de Standard-Island, et je ne veux pas
tre autre chose.

Il n'y avait pas lieu d'insister devant une rponse si formelle,
et la dputation s'est retire.

Les derniers jours qui prcdent le scrutin voient accrotre la
surexcitation des esprits. Il est impossible de s'entendre. Les
partisans de Jem Tankerdon et de Nat Coverley vitent de se
rencontrer mme dans les rues. On ne va plus d'une section 
l'autre. Ni les Tribordais ni les Bbordais ne dpassent la Unime
Avenue. Milliard-City est forme maintenant de deux villes
ennemies. Le seul personnage qui court de l'une  l'autre, agit,
rompu, fourbu, suant sang et eau, s'puisant en bons conseils,
rebut  droite, rebut  gauche, c'est le dsespr surintendant
Calistus Munbar. Et, trois ou quatre fois par jour, il vient
s'chouer comme un navire sans gouvernail dans les salons du
casino, o le quatuor l'accable de ses vaines consolations.

Quant au commodore Simco, il se borne aux fonctions qui lui sont
attribues. Il dirige l'le  hlice suivant l'itinraire convenu.
Ayant une sainte horreur de la politique, il acceptera le
gouverneur, quel qu'il soit. Ses officiers comme ceux du colonel
Stewart, se montrent aussi dsintresss que lui de la question
qui fait bouillonner les ttes. Ce n'est pas  Standard-Island que
les pronunciamientos sont  craindre.

Cependant, le conseil des notables, runi en permanence  l'htel
de ville, discute et se dispute. On en vient aux personnalits. La
police est force de prendre certaines prcautions, car la foule
s'amasse du matin au soir devant le palais municipal, et fait
entendre des cris sditieux.

D'autre part, une dplorable nouvelle vient d'tre mise en
circulation; Walter Tankerdon s'est prsent la veille  l'htel
de Coverley et il n'a pas t reu. Interdiction aux deux fiancs
de se rendre visite, et, puisque le mariage n'a pas t clbr
avant l'attaque des bandes no-hbridiennes, qui oserait dire s'il
s'accomplira jamais?...

Enfin le 15 mars est arriv. On va procder  l'lection dans la
grande salle de l'htel de ville. Un public houleux encombre le
square, comme autrefois la population romaine devant ce palais du
Quirinal, o le conclave procdait  l'exaltation d'un pape au
trne de Saint-Pierre.

Que va-t-il sortir de cette suprme dlibration? Les pointages
donnent toujours un partage gal des voix. Si les Tribordais sont
rests fidles  Nat Coverley, si les Bbordais tiennent pour Jem
Tankerdon, que se passera-t-il?...

Le grand jour est arriv. Entre une heure et trois, la vie normale
est comme suspendue  la surface de Standard-Island. De cinq  six
mille personnes s'agitent sous les fentres de l'difice
municipal. On attend le rsultat des votes des notables,--
 rsultat qui sera immdiatement communiqu par tlphone aux deux
sections et aux deux ports. Un premier tour de scrutin a lieu 
une heure trente-cinq. Les candidats obtiennent le mme nombre de
suffrages. Une heure aprs, second tour de scrutin. Il ne modifie
en aucune faon les chiffres du premier.  trois heures trente-
cinq, troisime et dernier tour. Cette fois encore, aucun nom
n'obtient la moiti des voix plus une.

Le conseil se spare alors, et il a raison. S'il restait en
sance, ses membres sont  ce point exasprs qu'ils en
viendraient aux mains. Alors qu'ils traversent le square pour
regagner, les uns l'htel Tankerdon, les autres l'htel Coverley,
la foule les accueille par les plus dsagrables murmures.

Il faut pourtant sortir de cette situation, qui ne saurait se
prolonger mme quelques heures. Elle est trop dommageable aux
intrts de Standard-Island.

Entre nous, dit Pinchinat, lorsque ses camarades et lui
apprennent du surintendant quel a t le rsultat de ces trois
tours de scrutin, il me semble qu'il y a un moyen trs simple de
trancher la question.

-- Et lequel?... demande Calistus Munbar, qui lve vers le ciel
des bras dsesprs. Lequel?...

-- C'est de couper l'le par son milieu... de la diviser en deux
tranches gales, comme une galette, dont les deux moitis
navigueront chacune de son ct avec le gouverneur de son choix...

-- Couper notre le!... s'crie le surintendant, comme si
Pinchinat lui et propos de l'amputer d'un membre.

-- Avec un ciseau  froid, un marteau et une clef anglaise, ajoute
Son Altesse, la question sera rsolue par ce dboulonnage, et il y
aura deux les mouvantes au lieu d'une  la surface de l'Ocan
Pacifique!

Ce Pinchinat ne pourra donc jamais tre srieux, mme lorsque les
circonstances ont un tel caractre de gravit! Quoi qu'il en soit,
si son conseil ne doit pas tre suivi, -- du moins matriellement,
-- si l'on ne fait intervenir ni le marteau ni la clef anglaise,
si aucun dboulonnage n'est pratiqu suivant l'axe de la Unime
Avenue, depuis la batterie de l'peron jusqu' la batterie de la
Poupe, la sparation n'en est pas moins accomplie au point de vue
moral. Les Bbordais et les Tribordais vont devenir aussi
trangers les uns aux autres que si cent lieues de mer les
sparaient. En effet, les trente notables se sont dcids  voter
sparment faute de pouvoir s'entendre. D'une part, Jem Tankerdon
est nomm gouverneur de sa section, et il la gouvernera  sa
fantaisie. De l'autre, Nat Coverley est nomm gouverneur de la
sienne, et il la gouvernera  sa guise. Chacune conservera son
port, ses navires, ses officiers, ses marins, ses miliciens, ses
fonctionnaires, ses marchands, sa fabrique d'nergie lectrique,
ses machines, ses moteurs, ses mcaniciens, ses chauffeurs, et
toutes deux se suffiront  elles-mmes.

Trs bien, mais comment fera le commodore Simco pour se
ddoubler, et le surintendant Calistus Munbar pour remplir ses
fonctions  la satisfaction commune?

En ce qui concerne ce dernier, il est vrai, cela n'a pas
d'importance. Sa place ne va plus tre qu'une sincure. De
plaisirs et de ftes, pourrait-il en tre question, lorsque la
guerre civile menace Standard-Island, car un rapprochement n'est
pas possible.

Qu'on en juge par ce seul indice:  la date du 17 mars, les
journaux annoncent la rupture dfinitive du mariage de Walter
Tankerdon et de miss Dy Coverley.

Oui! rompu, malgr leurs prires, malgr leurs supplications, et,
quoi qu'ait dit un jour Calistus Munbar, l'amour n'a pas t le
plus fort! Eh bien, non! Walter et miss Dy ne se spareront pas...
Ils abandonneront leur famille... ils iront se marier 
l'tranger... ils trouveront bien un coin du monde o l'on puisse
tre heureux, sans avoir tant de millions autour du coeur!

Cependant, aprs la nomination de Jem Tankerdon et de Nat
Coverley, rien n'a t chang  l'itinraire de Standard-Island.
Le commodore Simco continue  se diriger vers le nord-est. Une
fois  la baie Madeleine, il est probable que, lasss de cet tat
de choses, nombre de Milliardais iront redemander au continent ce
calme que ne leur offre plus le Joyau du Pacifique. Peut-tre mme
l'le  hlice sera-t-elle abandonne?... Et alors on la
liquidera, on la mettra  l'encan, on la vendra au poids, comme
vieille et inutile ferraille, on la renverra  la fonte!

Soit, mais les cinq mille milles qui restent  parcourir, exigent
environ cinq mois de navigation. Pendant cette traverse, la
direction ne sera-t-elle pas compromise par le caprice ou
l'enttement des deux chefs? D'ailleurs, l'esprit de rvolte s'est
infiltr dans l'me de la population. Les Bbordais et les
Tribordais vont-ils en venir aux mains, s'attaquer  coups de
fusil, baigner de leur sang les chausses de tle de Milliard-
City?...

Non! les partis n'iront pas jusqu' ces extrmits, sans doute!...
On ne reverra point une autre guerre de scession, sinon entre le
nord et le sud, du moins entre le tribord et le bbord de
Standard-Island... Mais ce qui tait fatal est arriv au risque de
provoquer une vritable catastrophe.

Le 19 mars, au matin, le commodore Simco est dans son cabinet, 
l'observatoire, o il attend que la premire observation de
hauteur lui soit communique.  son estime, Standard-Island ne
peut tre loigne des parages o elle doit rencontrer les navires
de ravitaillement. Des vigies, places au sommet de la tour,
surveillent la mer sur un vaste primtre, afin de signaler ces
steamers ds qu'ils paratront au large. Prs du commodore se
trouvent le roi de Malcarlie, le colonel Stewart, Sbastien Zorn,
Pinchinat, Frascolin, Yverns, un certain nombre d'officiers et de
fonctionnaires, -- de ceux que l'on peut appeler les neutres, car
ils n'ont point pris part aux dissensions intestines. Pour eux,
l'essentiel est d'arriver le plus vite possible  Madeleine-bay,
o ce dplorable tat de choses prendra fin.

 ce moment, deux timbres rsonnent, et deux ordres sont transmis
au commodore par le tlphone. Ils viennent de l'htel de ville,
o Jem Tankerdon, dans l'aile droite, Nat Coverley, dans l'aile
gauche, se tiennent avec leurs principaux partisans. C'est de l
qu'ils administrent Standard-Island, et ce qui n'tonnera gure, 
coups d'arrts absolument contradictoires.

Or, le matin mme,  propos de l'itinraire suivi par Ethel Simco
et sur lequel les deux gouverneurs auraient au moins d
s'entendre, l'accord n'a pu se faire. L'un, Nat Coverley, a dcid
que Standard-Island prendrait une direction nord-est afin de
rallier l'archipel des Gilbert. L'autre, Jem Tankerdon, s'enttant
 crer des relations commerciales, a rsolu de faire route au
sud-ouest vers les parages australiens.

Voil o ils en sont, ces deux rivaux, et leurs amis ont jur de
les soutenir.

 la rception des deux ordres envoys simultanment 
l'observatoire:

Voil ce que je craignais... dit le commodore.

-- Et ce qui ne saurait se prolonger dans l'intrt public! ajoute
le roi de Malcarlie.

-- Que dcidez-vous?... demande Frascolin.

-- Parbleu, s'crie Pinchinat, je suis curieux de voir comment
vous manoeuvrerez, monsieur Simco!

-- Mal! observe Sbastien Zorn.

-- Faisons d'abord savoir  JemTankerdon et  Nat Coverley, rpond
le commodore, que leurs ordres sont inexcutables, puisqu'ils se
contredisent. D'ailleurs, mieux vaut que Standard-Island ne se
dplace pas en attendant les navires qui ont rendez-vous dans ces
parages!

Cette trs sage rponse est immdiatement tlphone  l'htel de
ville.

Une heure s'coule sans que l'observatoire soit avis d'aucune
autre communication. Trs probablement, les deux gouverneurs ont
renonc  modifier l'itinraire chacun en un sens oppos...

Soudain se produit un singulier mouvement dans la coque de
Standard-Island... Et qu'indique ce mouvement?... Que Jem
Tankerdon et Nat Coverley ont pouss l'enttement jusqu'aux
dernires limites. Toutes les personnes prsentes se regardent,
formant autant de points interrogatifs. Qu'y a-t-il'?... Qu'y a-
t-il?...

-- Ce qu'il y a?... rpond le commodore Simco, en haussant les
paules. Il y a que Jem Tankerdon a envoy directement ses ordres
 M. Watson, le mcanicien de Bbord-Harbour, alors que Nat
Coverley envoyait des ordres contraires  M. Somwah, le mcanicien
de Tribord-Harbour. L'un a ordonn de faire machine en avant pour
aller au nord-est, l'autre, machine en arrire, pour aller au sud-
ouest. Le rsultat est que Standard-Island tourne sur place, et
cette giration durera aussi longtemps que le caprice de ces deux
ttus personnages!

-- Allons! s'crie Pinchinat, a devait finir par une valse!... La
valse des cabochards!... Athanase Dormus n'a plus qu' se
dmettre!... Les Milliardais n'ont pas besoin de ses leons!...

Peut-tre cette absurde situation, -- comique par certain ct, --
aurait-elle pu prter  rire. Par malheur, la double manoeuvre est
extrmement dangereuse, ainsi que le fait observer le commodore.
Tiraille en sens inverses sous la traction de ses dix millions de
chevaux, Standard-Island risque de se disloquer.

En effet, les machines ont t lances  toute vitesse; les
hlices fonctionnent  leur maximum de puissance, et cela se sent
aux tressaillements du sous-sol d'acier. Qu'on imagine un attelage
dont l'un des chevaux tire  _hue_, l'autre  _dia_, et l'on aura
l'ide de ce qui se passe!

Cependant, avec le mouvement qui s'accentue, Standard-Island
pivote sur son centre. Le parc, la campagne, dcrivent des
cercles, concentriques, et les points du littoral situs  la
circonfrence se dplacent avec une vitesse de dix  douze milles
 l'heure.

De faire entendre raison aux mcaniciens dont la manoeuvre
provoque ce mouvement giratoire, il n'y faut pas songer. Le
commodore Simco n'a aucune autorit sur eux. Ils obissent aux
mmes passions que les Tribordais et les Bbordais. Fidles
serviteurs de leurs chefs, MM. Watson et Somwah tiendront jusqu'au
bout, machine contre machine, dynamos contre dynamos...

Et, alors, se produit un phnomne dont le dsagrment aurait d
calmer les ttes en amollissant les coeurs.

Par suite de la rotation de Standard-Island, nombre de
Milliardais, surtout de Milliardaises, commencent  se sentir
singulirement troubls dans tout leur tre.  l'intrieur des
habitations, d'coeurantes nauses se manifestent, principalement
dans celles qui, plus loignes du centre, subissent un mouvement
de valse plus prononc.

Ma foi, en prsence de ce rsultat farce et baroque, Yverns,
Pinchinat, Frascolin, sont pris d'un fou rire, bien que la
situation tende  devenir trs critique. Et, en effet, le Joyau de
Pacifique est menac d'un dchirement matriel qui galera, s'il
ne le dpasse, son dchirement moral.

Quant  Sbastien Zorn, sous l'influence de ce tournoiement
continu, il est ple, trs ple... Il amne ses couleurs! comme
dit Pinchinat, et le coeur lui remonte aux lvres, est-ce que
cette mauvaise plaisanterie ne finira pas?... tre prisonnier sur
cette immense table tournante, qui n'a mme pas le don de dvoiler
les secrets de l'avenir...

Pendant toute une interminable semaine, Standard-Island n'a pas
cess de pivoter sur son centre, qui est Milliard-City. Aussi la
ville est-elle toujours remplie d'une foule qui y cherche refuge
contre les nauses, puisque en ce point de Standard-Island le
tournoiement est moins sensible. En vain le roi de Malcarlie, le
commodore Simco, le colonel Stewart, ont essay d'intervenir
entre les deux pouvoirs qui se partagent le palais municipal...
Aucun n'a voulu abaisser son pavillon... Cyrus Bikerstaff lui-
mme, s'il et pu renatre, aurait vu ses efforts chouer contre
cette tnacit ultra-amricaine.

Or, pour comble de malheur, le ciel a t si constamment couvert
de nuages pendant ces huit jours, qu'il n'a pas t possible de
prendre hauteur... Le commodore Simco ne sait plus quelle est la
position de Standard-Island. Entrane en sens oppos par ses
puissantes hlices, on la sentait frmir jusque dans les tles de
ses compartiments. Aussi personne n'a-t-il song  rentrer dans sa
maison. Le parc regorge de monde. On campe en plein air. D'un ct
clatent les cris: Hurrah pour Tankerdon!, de l'autre: Hurrah
pour Coverley! Les yeux lancent des clairs, les poings se
tendent. La guerre civile va-t-elle donc se manifester par les
pires excs, maintenant que la population est arrive au paroxysme
de l'affolement?...

Quoi qu'il en soit, ni les uns ni les autres ne veulent rien voir
du danger qui est proche. On ne cdera pas, dt le Joyau du
Pacifique se briser en mille morceaux, et il continuera de tourner
ainsi jusqu' l'heure o, faute de courants, les dynamos cesseront
d'actionner les hlices...

Au milieu de cette irritation gnrale,  laquelle il ne prend
aucune part, Walter Tankerdon est en proie  la plus vive
angoisse. Il craint non pour lui, mais pour miss Dy Coverley,
quelque subite dislocation qui anantisse Milliard-City. Depuis
huit jours, il n'a pu revoir celle qui fut sa fiance et qui
devrait tre sa femme. Aussi, dsespr, a-t-il vingt fois suppli
son pre de ne pas s'entter  cette dplorable manoeuvre... Jem
Tankerdon l'a conduit sans vouloir rien entendre...

Alors, dans la nuit du 27 au 28 mars, profitant de l'obscurit,
Walter essaye de rejoindre la jeune fille. Il veut tre prs
d'elle si la catastrophe se produit. Aprs s'tre gliss au milieu
de la foule qui encombre la Unime Avenue, il pntre dans la
section ennemie, afin de gagner l'htel Coverley...

Un peu avant le lever du jour, une formidable explosion branle
l'atmosphre jusque dans les hautes zones. Pousses au del de ce
qu'elles peuvent supporter, les chaudires de bbord viennent de
sauter avec les btiments de la machinerie. Et, comme la source
d'nergie lectrique s'est brusquement tarie de ce ct, la moiti
de Standard-Island est plonge dans une obscurit profonde...




XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat


Si les machines de Bbord-Harbour sont maintenant hors d'tat de
fonctionner par suite de l'clatement des chaudires, celles de
Tribord-Harbour sont intactes. Il est vrai, c'est comme si
Standard-Island n'avait plus aucun appareil de locomotion. Rduite
 ses hlices de tribord, elle continuera de tourner sur elle-
mme, elle n'ira pas de l'avant.

Cet accident a donc aggrav la situation. En effet, alors que
Standard-Island possdait ses deux machines, susceptibles d'agir
simultanment, il et suffi d'une entente entre le parti Tankerdon
et le parti Coverley pour mettre fin  cet tat de choses. Les
moteurs auraient repris leur bonne habitude de se mouvoir dans le
mme sens, et l'appareil, retard de quelques jours seulement, et
repris sa direction vers la baie Madeleine.

 prsent, il n'en va plus ainsi. L'accord se ft-il, la
navigation est devenue impossible, et le commodore Simco ne
dispose plus de la force propulsive ncessaire pour quitter ces
lointains parages.

Et encore si Standard-Island tait stationnaire pendant cette
dernire semaine, si les steamers attendus eussent pu la
rejoindre, peut-tre et-il t possible de regagner l'hmisphre
septentrional...

Non, et, ce jour-l, une observation astronomique a permis de
constater que Standard-Island s'est dplace vers le sud durant
cette giration prolonge. Elle a driv du douzime parallle sud
jusqu'au dix-septime.

En effet, entre le groupe des Nouvelles-Hbrides et le groupe des
Fidji, existent certains courants dus au resserrement des deux
archipels, et qui se propagent vers le sud-est. Tant que ses
machines ont fonctionn en parfait accord, Standard-Island a pu
sans peine refouler ces courants. Mais,  partir du moment o elle
a t prise de vertige, elle a t irrsistiblement entrane vers
le tropique du Capricorne.

Ce fait reconnu, le commodore Simco ne cache point  tous ces
braves gens que nous avons compris sous le nom de neutres, la
gravit des circonstances. Et voici ce qu'il leur dit:

Nous avons t entrans de cinq degrs vers le sud. Or, ce qu'un
marin peut faire  bord d'un steamer dsempar de sa machine, je
ne puis le faire  bord de Standard-Island. Notre le n'a pas de
voilure, qui permettrait d'utiliser le vent, et nous sommes  la
merci des courants. O nous pousseront-ils? je ne sais. Quant aux
steamers, partis de la baie Madeleine, ils nous chercheront en
vain sur les parages convenus, et c'est vers la portion la moins
frquente du Pacifique que nous drivons avec une vitesse de huit
ou dix milles  l'heure!

En ces quelques phrases, Ethel Simco vient d'tablir la situation
qu'il est impuissant  modifier. L'le  hlice est comme une
immense pave, livre aux caprices des courants. S'ils portent
vers le nord, elle remontera vers le nord. S'ils portent vers le
sud, elle descendra vers le sud, -- peut-tre jusqu'aux extrmes
limites de la mer Antarctique. Et alors...

Cet tat de choses ne tarde pas  tre connu de la population, 
Milliard-City comme dans les deux ports. Le sentiment d'un extrme
danger est nettement peru. De l, -- ce qui est trs humain, --
un certain apaisement des esprits sous la crainte de ce nouveau
pril. On ne songe plus  on venir aux mains dans une lutte
fratricide, et, si les haines persistent, du moins ne se
traduiront-elles pas par des violences. Peu  peu, chacun rentre
dans sa section, dans son quartier, dans sa maison. Jem Tankerdon
et Nat Coverley renoncent  se disputer le premier rang. Aussi,
sur la proposition mme des deux gouverneurs, le conseil des
notables prend-il le seul parti raisonnable, qui soit dict par
les circonstances; il remet tous ses pouvoirs entre les mains du
commodore Simco, l'unique chef auquel est dsormais confi le
salut de Standard-Island.

Ethel Simco accepte cette tche sans hsiter. Il compte sur le
dvouement de ses amis, de ses officiers, de son personnel. Mais
que pourra-t-il faire  bord de ce vaste appareil flottant, d'une
surface de vingt-sept kilomtres carrs, devenu indirigeable
depuis qu'il ne dispose plus de ses deux machines!

Et, en somme, n'est-on pas fond  dire que c'est la condamnation
de cette Standard-Island, regarde jusqu'alors comme le chef-
d'oeuvre des constructions maritimes, puisque de tels accidents
doivent la rendre le jouet des vents et des flots?...

Il est vrai, cet accident n'est pas d aux forces de la nature,
dont le Joyau du Pacifique, depuis sa fondation, avait toujours
victorieusement brav les ouragans, les temptes, les cyclones.
C'est la faute de ces dissensions intestines, de ces rivalits de
milliardaires, de cet enttement forcen des uns  descendre vers
le sud et des autres  monter vers le nord! C'est leur
incommensurable sottise qui a provoqu l'explosion des chaudires
de bbord!...

Mais  quoi bon rcriminer? Ce qu'il faut, c'est se rendre compte
avant tout des avaries du ct de Bbord-Harbour. Le commodore
Simco runit ses officiers et ses ingnieurs. Le roi de
Malcarlie se joint  eux. Ce n'est certes pas ce royal philosophe
qui s'tonne que des passions humaines aient amen une telle
catastrophe!

La commission dsigne se transporte du ct o s'levaient les
btiments de la fabrique d'nergie lectrique et de la machinerie.
L'explosion des appareils vaporatoires, chauffs  outrance, a
tout dtruit, en causant la mort de deux mcaniciens et de six
chauffeurs. Les ravages sont non moins complets  l'usine o se
fabriquait l'lectricit pour les divers services de cette moiti
de Standard-Island. Heureusement, les dynamos de tribord
continuent  fonctionner, et, comme le fait observer Pinchinat:

On en sera quitte pour n'y voir que d'un oeil!

-- Soit, rpond Frascolin, mais nous avons aussi perdu une jambe,
et celle qui reste ne nous servira gure! Borgne et boiteux,
c'tait trop.

De l'enqute il rsulte ainsi que les avaries n'tant pas
rparables, il sera impossible d'enrayer la marche vers le sud.
D'o ncessit d'attendre que Standard-Island sorte de ce courant
qui l'entrane au del du tropique.

Ces dgts reconnus, il y a lieu de vrifier l'tat dans lequel se
trouvent les compartiments de la coque. N'ont-ils pas souffert du
mouvement giratoire qui les a si violemment secous pendant ces
huit jours?... Les tles ont-elles largu, les rivets ont-ils
jou?... Si des voies d'eau se sont ouvertes, quel moyen aura-t-on
de les aveugler?...

Les ingnieurs procdent  cette seconde enqute. Leurs rapports,
communiqus au commodore Simco, ne sont rien moins que
rassurants. En maint endroit, le tiraillement a fait craquer les
plaques et bris les entretoises. Des milliers de boulons ont
saut, des dchirements se sont produits. Certains compartiments
sont dj envahis par la mer. Mais, comme la ligne de flottaison
n'a point baiss, la solidit du sol mtallique n'est pas
srieusement compromise, et les nouveaux propritaires de
Standard-Island n'ont point  craindre pour leur proprit. C'est
 la batterie de la Poupe que les fissures sont plus nombreuses.
Quant  Bbord-Harbour, un de ses piers s'est englouti aprs
l'explosion... Mais Tribord-Harbour est intact, et ses darses
offrent toute scurit aux navires contre les houles du large.

Cependant des ordres sont donns afin que ce qu'il y a de
rparable soit fait sans retard. Il importe que la population soit
tranquillise au point de vue matriel. C'est assez, c'est trop
que, faute de ses moteurs de bbord, Standard-Island ne puisse se
diriger vers la terre la plus proche.  cela, nul remde.

Reste la question si grave de la faim et de la soif... Les
rserves sont-elles suffisantes pour un mois... pour deux mois?...

Voici les relevs fournis par le commodore Simco:

En ce qui concerne l'eau, rien  redouter. Si l'une des usines
distillatoires a t dtruite par l'explosion, l'autre, qui
continue  fonctionner, doit fournir  tous les besoins.

En ce qui concerne les vivres, l'tat est moins rassurant. Tout
compte fait, leur dure n'excdera pas quinze jours,  moins qu'un
svre rationnement ne soit impos  ces dix mille habitants. Sauf
les fruits, les lgumes, on le sait, tout leur vient du dehors...
Et le dehors... o est-il?...  quelle distance sont les terres
les plus rapproches, et comment les atteindre?...

Donc, quelque dplorable effet qui doive s'ensuivre, le commodore
Simco est forc de prendre un arrt relatif au rationnement. Le
soir mme, les fils tlphoniques et tlautographiques sont
parcourus par la funeste nouvelle.

De l, effroi gnral  Milliard-City et dans les deux ports, et
pressentiment de catastrophes plus grandes encore. Le spectre de
la famine, pour employer une image use mais saisissante, ne se
lvera-t-il pas bientt  l'horizon, puisqu'il n'existe aucun
moyen de renouveler les approvisionnements?... En effet, le
commodore Simco n'a pas un seul navire  expdier vers le
continent amricain... La fatalit veut que le dernier ait pris la
mer, il y a trois semaines, emportant les dpouilles mortelles de
Cyrus Bikerstaff et des dfenseurs tombs pendant la lutte contre
Erromango. On ne se doutait gure alors que des questions d'amour-
propre mettraient Standard-Island dans une position pire qu'au
moment o elle tait envahie par les bandes no-hbridiennes!

Vraiment!  quoi sert de possder des milliards, d'tre riches
comme des Rothschild, des Mackay, des Astor, des Vanderbilt, des
Gould, alors que nulle richesse n'est capable de conjurer la
famine!... Sans doute, ces nababs ont le plus clair de leur
fortune en sret dans les banques du nouveau et de l'ancien
continent! Mais qui sait si le jour n'est pas proche, o un
million ne pourra leur procurer ni une livre de viande ni une
livre de pain!...

Aprs tout, la faute en est  leurs dissensions absurdes,  leurs
rivalits stupides,  leur dsir de saisir le pouvoir! Ce sont eux
les coupables, ce sont les Tankerdon, les Coverley, qui sont cause
de tout ce mal! Qu'ils prennent garde aux reprsailles,  la
colre de ces officiers, de ces fonctionnaires, de ces employs,
de ces marchands, de toute cette population qu'ils ont mise en un
tel pril!  quels excs ne se portera-t-elle pas, lorsqu'elle
sera livre aux tortures del faim?

Disons que ces reproches n'iront jamais ni  Walter Tankerdon ni 
miss Dy Coverley que ne peut atteindre ce blme mrit par leurs
familles! Non! le jeune homme et la jeune fille ne sont pas
responsables! Ils taient le lien qui devait assurer l'avenir des
deux sections, et ce ne sont pas eux qui l'ont rompu!

Pendant quarante-huit heures, vu l'tat du ciel, aucune
observation n'a t faite, et la position de Standard-Island n'a
pu tre tablie avec quelque exactitude.

Le 31 mars, ds l'aube, le znith s'est montr assez pur, et les
brumes du large n'ont pas tard  se fondre. Il y a lieu d'esprer
que l'on pourra prendre hauteur dans de bonnes conditions.

L'observation est attendue, non sans une fivreuse impatience.
Plusieurs centaines d'habitants se sont runis  la batterie de
l'peron. Walter Tankerdon s'est joint  eux. Mais ni son pre, ni
Nat Coverley, ni aucun de ces notables que l'on peut si justement
accuser d'avoir amen cet tat de choses, n'ont quitt leurs
htels, o ils se sentent murs par l'indignation publique.

Un peu avant midi, les observateurs se prparent  saisir le
disque du soleil,  l'instant de sa culmination. Deux sextants,
l'un entre les mains du roi de Malcarlie, l'autre entre les mains
du commodore Simco, sont dirigs vers l'horizon.

Ds que la hauteur mridienne est prise, on procde aux calculs,
avec les corrections qu'ils comportent, et le rsultat donne:

29 17' latitude sud.

Vers deux heures, une seconde observation, faite dans les mmes
conditions favorables, indique pour la longitude:

179 32' longitude est.

Ainsi, depuis que Standard-Island a t en proie  cette folie
giratoire, les courants l'ont entrane d'environ mille milles
dans le sud-est.

Lorsque le point est report sur la carte, voici ce qui est
reconnu:

Les les les plus voisines, --  cent milles au moins, --
constituent le groupe des Kermadeck, rochers striles,  peu prs
inhabits, sans ressources, et d'ailleurs comment les atteindre? 
trois cents milles au sud, se dveloppe la Nouvelle-Zlande, et
comment la rallier, si les courants portent au large? Vers
l'ouest,  quinze cents milles, c'est l'Australie. Vers l'est, 
quelques milliers de milles, c'est l'Amrique mridionale  la
hauteur du Chili. Au del de la Nouvelle-Zlande, c'est l'ocan
Glacial avec le dsert antarctique. Est-ce donc sur les terres du
ple que Standard-Island ira se briser?... Est-ce l que des
navigateurs retrouveront un jour les restes de toute une
population morte de misre et de faim?...

Quant aux courants de ces mers, le commodore Simco va les tudier
avec le plus grand soin. Mais qu'arrivera-t-il, s'ils ne se
modifient pas, s'il ne se rencontre pas des courants opposs, s'il
se dchane une de ces formidables temptes si frquentes dans les
rgions circumpolaires?...

Ces nouvelles sont bien propres  provoquer l'pouvante. Les
esprits se montent de plus en plus contre les auteurs du mal, ces
malfaisants nababs de Milliard-City, qui sont responsables de la
situation. Il faut toute l'influence du roi de Malcarlie, toute
l'nergie du commodore Simco et du colonel Stewart, tout le
dvouement des officiers, toute leur autorit sur les marins et
les soldats de la milice pour empcher un soulvement.

La journe se passe sans changement. Chacun a d se soumettre au
rationnement en ce qui concerne l'alimentation et se borner au
strict ncessaire, -- les plus fortuns comme ceux qui le sont
moins.

Entre temps, le service des vigies est tabli avec une extrme
attention, et l'horizon svrement surveill. Qu'un navire
apparaisse, on lui enverra un signal, et peut-tre sera-t-il
possible de rtablir les communications interrompues. Par malheur,
l'le  hlice a driv en dehors des routes maritimes, et il est
peu de btiments qui traversent ces parages voisins de la mer
Antarctique. Et l-bas, dans le sud, devant les imaginations
affoles, se dresse ce spectre du ple, clair par les lueurs
volcaniques de l'Erebus et du Terror!

Cependant une circonstance heureuse se produit dans la nuit du 3
au 4 avril. Le vent du nord, si violent depuis quelques jours,
tombe soudain. Un calme plat lui succde, et la brise passe
brusquement au sud-est dans un de ces caprices atmosphriques si
frquents aux poques de l'quinoxe.

Le commodore Simco reprend quelque espoir. Il suffit que
Standard-Island soit rejete d'une centaine de milles vers l'ouest
pour que le contre-courant la rapproche de l'Australie ou de la
Nouvelle-Zlande. En tout cas, sa marche vers la mer polaire
parat tre enraye, et il est possible que l'on rencontre des
navires aux abords des grandes terres de l'Australasie.

Au soleil levant, la brise de sud-est est dj trs frache.
Standard-Island en ressent l'influence d'une manire assez
sensible. Ses hauts monuments, l'observatoire, l'htel de ville,
le temple, la cathdrale, donnent prise au vent dans une certaine
mesure. Ils font office de voiles  bord de cet norme btiment de
quatre cent trente-deux millions de tonneaux!

Bien que le ciel soit sillonn de nues rapides, comme le disque
solaire parat par intervalles, il sera sans doute permis
d'obtenir une bonne observation.

En effet,  deux reprises, on est parvenu  saisir le soleil entre
les nuages.

Les calculs tablissent que, depuis la veille, Standard-Island a
remont de deux degrs vers le nord-ouest.

Or il est difficile d'admettre que l'le  hlice n'ait obi qu'au
vent. On en conclut donc qu'elle est entre dans un de ces remous
qui sparent les grands courants du Pacifique. Qu'elle ait cette
bonne fortune de rencontrer celui qui porte vers le nord-ouest, et
ses chances de salut seront srieuses. Mais, pour Dieu! que cela
ne tarde pas, car il a t encore ncessaire de restreindre le
rationnement. Les rserves diminuent dans une proportion qui doit
inquiter en prsence de dix mille habitants  nourrir!

Lorsque la dernire observation astronomique est communique aux
deux ports et  la ville, il se produit une sorte d'apaisement des
esprits. On sait avec quelle instantanit une foule peut passer
d'un sentiment  un autre, du dsespoir  l'espoir. C'est ce qui
est arriv. Cette population, trs diffrente des masses
misrables entasses dans les grandes cits des continents, devait
tre et tait moins sujette aux affolements, plus rflchie, plus
patiente. Il est vrai, sous les menaces de la famine, ne peut-on
tout redouter?...

Pendant la matine, le vent indique une tendance  frachir. Le
baromtre baisse lentement. La mer se soulve en longues et
puissantes houles, preuve qu'elle a d subir de grands troubles
dans le sud-est. Standard-Island, impassible autrefois, ne
supporte plus comme d'habitude ces normes dnivellations.
Quelques maisons ressentent de bas en haut des oscillations
menaantes, et les objets s'y dplacent. Tels les effets d'un
tremblement de terre. Ce phnomne, nouveau pour les Milliardais,
est de nature  engendrer de trs vives inquitudes.

Le commodore Simco et son personnel sont en permanence 
l'observatoire, o sont concentrs tous les services. Ces
secousses qu'prouve l'difice, ne laissent pas de les proccuper,
et ils sont forcs d'en reconnatre l'extrme gravit.

Il est trop vident, dit le commodore, que Standard-Island a
souffert dans ses fonds... Ses compartiments sont disjoints... Sa
coque n'offre plus la rigidit qui la rendait si solide...

-- Et Dieu veuille, ajoute le roi de Malcarlie, qu'elle n'ait pas
 subir quelque violente tempte, car elle n'offrirait plus une
rsistance suffisante!

Oui! et maintenant la population n'a plus confiance dans ce sol
factice... Elle sent que le point d'appui risque de lui manquer...
Mieux valait cent fois, cette ventualit de se briser sur les
roches des terres antarctiques!... Craindre,  chaque instant, que
Standard-Island s'entr'ouvre, s'engloutisse au milieu de ces
abmes du Pacifique, dont la sonde n'a encore pu atteindre les
profondeurs, c'est l ce que les coeurs les plus fermes ne
sauraient envisager sans dfaillir.

Or, impossible de mettre en doute que de nouvelles avaries se sont
produites dans certains compartiments. Des cloisons ont cd, des
cartements ont fait sauter le rivetage des tles. Dans le parc,
le long de la Serpentine,  la surface des rues excentriques de la
ville, on remarque de capricieux gondolements qui proviennent de
la dislocation du sol. Dj plusieurs difices s'inclinent, et
s'ils s'abattent, ils crveront l'infrastructure qui supporte leur
base! Quant aux voies d'eau, on ne peut songer  les aveugler. Que
la mer se soit introduite en diverses parties du sous-sol, c'est
de toute certitude, puisque la ligne de flottaison s'est modifie.
Sur presque toute la priphrie, aux deux ports comme aux
batteries de l'peron et de la Poupe, cette ligne s'est enfonce
d'un pied, et si son niveau baisse encore, les lames envahiront le
littoral. L'assiette de Standard-Island tant compromise, son
engloutissement ne serait plus qu'une question d'heures.

Cette situation, le commodore Simco aurait voulu la cacher, car
elle est de nature  dterminer une panique, et pis peut-tre! 
quels excs les habitants ne se porteront-ils pas contre les
auteurs responsables de tant de maux! Ils ne peuvent chercher le
salut dans la fuite, comme font les passagers d'un navire, se
jeter dans les embarcations, construire un radeau sur lequel se
rfugie un quipage avec l'espoir d'tre recueilli en mer... Non!
Ce radeau, c'est Standard-Island elle-mme, prte  sombrer!...

D'heure en heure, pendant cette journe, le commodore Simco fait
noter les changements que subit la ligne de flottaison. Le niveau
de Standard-Island ne cesse de baisser. Donc l'infiltration se
continue  travers les compartiments, lente, mais incessante et
irrsistible.

En mme temps, l'aspect du temps est devenu mauvais. Le ciel s'est
color de tons blafards, rougetres et cuivrs. Le baromtre
accentue son mouvement descensionnel. L'atmosphre prsente toutes
les apparences d'une prochaine tempte. Derrire les vapeurs
accumules, l'horizon est si rtrci, qu'il semble se circonscrire
au littoral de Standard-Island.

 la tombe du soir, d'effroyables pousses de vent se dchanent.
Sous les violences de la houle qui les prend par en dessous, les
compartiments craquent, les entretoises se rompent, les tles se
dchirent. Partout on entend des craquements mtalliques. Les
avenues de la ville, les pelouses du parc menacent de
s'entr'ouvrir... Aussi, comme la nuit s'approche, Milliard-City
est-elle abandonne pour la campagne, qui, moins surcharge de
lourdes btisses, offre plus de scurit. La population entire se
rpand entre les deux ports et les batteries de l'peron et de la
Poupe.

Vers neuf heures, un branlement secoue Standard-Island jusque
dans ses fondations. La fabrique de Tribord-Harbour, qui
fournissait la lumire lectrique, vient de s'affaisser dans
l'abme. L'obscurit est si profonde qu'elle ne laisse voir ni
ciel ni mer.

Bientt de nouveaux tremblements du sol annoncent que les maisons
commencent  s'abattre comme des chteaux de cartes. Avant
quelques heures, il ne restera plus rien de la superstructure de
Standard-Island!

Messieurs, dit le commodore Simco, nous ne pouvons demeurer plus
longtemps  l'observatoire qui menace ruines... Gagnons la
campagne, o nous attendrons la fin de cette tempte...

-- C'est un cyclone, rpond le roi de Malcarlie, qui montre le
baromtre tomb  713 millimtres.

En effet, l'le  hlice est prise dans un de ces mouvements
cycloniques, qui agissent comme de puissants condensateurs. Ces
temptes tournantes, constitues par une masse d'eau dont la
giration s'opre autour d'un axe presque vertical, se propagent de
l'ouest  l'est, en passant par le sud pour l'hmisphre
mridional. Un cyclone, c'est par excellence le mtore fcond en
dsastres, et, pour s'en tirer, il faudrait atteindre son centre
relativement calme, ou, tout au moins, la partie droite de la
trajectoire, le demi-cercle maniable qui est soustrait  la
furie des lames. Mais cette manoeuvre est impossible, faute de
moteurs. Cette fois, ce n'est plus la sottise humaine ni
l'enttement imbcile de ses chefs qui entrane Standard-Island,
c'est un formidable mtore qui va achever de l'anantir.

Le roi de Malcarlie, le commodore Simco, le colonel Stewart,
Sbastien Zorn et ses camarades, les astronomes et les officiers
abandonnent l'observatoire, o ils ne sont plus en sret. Il
tait temps!  peine ont-ils fait deux cents pas que la haute tour
s'croule avec un fracas horrible, troue le sol du square, et
disparat dans l'abme.

Un instant aprs, l'difice entier n'est plus qu'un amas de
dbris.

Cependant, le quatuor a la pense de remonter la Unime Avenue et
de courir au casino, o se trouvent ses instruments qu'il veut
sauver, s'il est possible. Le casino est encore debout, ils
parviennent  l'atteindre, ils montent  leurs chambres, ils
emportent les deux violons, l'alto et le violoncelle dans le parc
o ils vont chercher refuge.

L sont runies plusieurs milliers de personnes des deux sections.
Les familles Tankerdon et Coverley s'y trouvent, et peut-tre est-
il heureux pour elles qu'au milieu de ces tnbres, on ne puisse
se voir, on ne puisse se reconnatre.

Walter a t assez heureux cependant pour rejoindre miss Dy
Coverley. Il essaiera de la sauver au moment de la suprme
catastrophe... Il tentera de s'accrocher avec elle  quelque
pave... La jeune fille a devin que le jeune homme est prs
d'elle, et ce cri lui chappe:

Ah! Walter!...

-- Dy... chre Dy... je suis l!... Je ne vous quitterai plus...

Quant  nos Parisiens, ils n'ont pas voulu se sparer... Ils se
tiennent les uns prs des autres. Frascolin n'a rien perdu de son
sang-froid. Yverns est trs nerveux. Pinchinat a la rsignation
ironique. Sbastien Zorn, lui, rpte  Athanase Dormus, lequel
s'est enfin dcid  rejoindre ses compatriotes: J'avais bien
prdit que cela finirait mal!... Je l'avais bien prdit!

-- Assez de _trmolos_ en mineur, vieil Isae, lui crie son
Altesse, et rengaine tes psaumes de la pnitence!

Vers minuit, la violence du cyclone redouble. Les vents qui
convergent soulvent des lames monstrueuses et les prcipitent
contre Standard-Island. O l'entranera cette lutte des
lments?... Ira-t-elle se briser sur quelque cueil... Se
disloquera-t-elle en plein ocan?...

 prsent, sa coque est troue en mille endroits. Les joints
craquent de toutes parts. Les monuments, Saint-Mary Church, le
temple, l'htel de ville, viennent de s'effondrer  travers ces
plaies bantes par lesquelles la mer jaillit en hautes gerbes. De
ces magnifiques difices, on ne trouverait plus un seul vestige.
Que de richesses, que de trsors, tableaux, statues, objets d'art,
 jamais anantis! La population ne reverra plus rien de cette
superbe Milliard-City au lever du jour, si le jour se lve encore
pour elle, si elle ne s'est pas engloutie auparavant avec
Standard-Island!

Dj, en effet, sur le parc, sur la campagne, o le sous-sol a
rsist, voici que la mer commence  se rpandre. La ligne de
flottaison s'est de nouveau abaisse. Le niveau de l'le  hlice
est arriv au niveau de la mer, et le cyclone lance sur elle les
lames dmontes du large.

Plus d'abri, plus de refuge nulle part. La batterie de l'peron,
qui est alors au vent, n'offre aucune protection ni contre les
paquets de houle, ni contre les rafales qui cinglent comme de la
mitraille. Les compartiments s'ventrent, et la dislocation se
propage avec un fracas qui dominerait les plus violents clats de
la foudre... La catastrophe suprme est proche...

Vers trois heures du matin, le parc se coupe sur une longueur de
deux kilomtres, suivant le lit de la Serpentine-river, et par
cette entaille la mer jaillit en paisses nappes. Il faut fuir au
plus vite, et toute la population se disperse dans la campagne.
Les uns courent vers les ports, les autres vers les batteries. Des
familles sont spares, des mres cherchent en vain leurs enfants,
tandis que les lames cheveles balayent la surface de Standard-
Island comme le ferait un mascaret gigantesque.

Walter Tankerdon, qui n'a pas quitt miss Dy, veut l'entraner du
ct de Tribord-Harbour. Elle n'a pas la force de le suivre. Il la
soulve presque inanime, il l'emporte entre ses bras, il va ainsi
 travers les cris d'pouvante de la foule, au milieu de cette
horrible obscurit...

 cinq heures du matin, un nouveau dchirement mtallique se fait
entendre dans la direction de l'est.

Un morceau d'un demi-mille carr vient de se dtacher de Standard-
Island...

C'est Tribord-Harbour, ce sont ses fabriques, ses machines, ses
magasins, qui s'en vont  la drive...

Sous les coups redoubls du cyclone, alors  son summum de
violence, Standard-Island est ballotte comme une pave... Sa
coque achve de se disloquer... Les compartiments se sparent, et
quelques-uns, sous la surcharge de la mer, disparaissent dans les
profondeurs de l'Ocan.

...........................

Aprs le crack de la Compagnie, le crac de l'le  hlice!
s'crie Pinchinat.

Et ce mot rsume la situation.

 prsent, de la merveilleuse Standard-Island, il ne reste plus
que des morceaux pars, semblables aux fragments sporadiques d'une
comte brise, qui flottent, non dans l'espace, mais  la surface
de l'immense Pacifique!




XIV -- Dnouement


Au lever de l'aube, voici ce qu'aurait aperu un observateur, s'il
et domin ces parages de quelques centaines de pieds: trois
fragments de Standard-Island, mesurant de deux  trois hectares
chacun, flottent sur ces parages, une douzaine de moindre grandeur
surnagent  la distance d'une dizaine d'encablures les uns des
autres.

La dcroissance du cyclone a commenc aux premires lueurs du
jour. Avec la rapidit spciale  ces grands troubles
atmosphriques, son centre s'est dplac d'une trentaine de milles
vers l'est. Cependant la mer, si effroyablement secoue, est
toujours monstrueuse, et ces paves, grandes ou petites, roulent
et tanguent comme des navires sur un ocan en fureur.

La partie de Standard-Island qui a le plus souffert est celle qui
servait de base  Milliard-City. Elle a totalement sombr sous le
poids de ses difices. En vain chercherait-on quelque vestige des
monuments, des htels qui bordaient les principales avenues des
deux sections! Jamais la sparation des Bbordais et des
Tribordais n'a t plus complte, et ils ne la rvaient pas telle
assurment!

Le nombre des victimes est-il considrable?... Il y a lieu de le
craindre, bien que la population se ft rfugie  temps au milieu
de la campagne, o le sol offrait plus de rsistance au
dmembrement.

Eh bien! sont-ils satisfaits, ces Coverley, ces Tankerdon, des
rsultats dus  leur coupable rivalit!... Ce n'est pas l'un d'eux
qui gouvernera  l'exclusion de l'autre!... Engloutie, Milliard-
City, et avec elle l'norme prix dont ils l'ont paye!... Mais que
l'on ne s'apitoie pas sur leur sort! Il leur reste encore assez de
millions dans les coffres des banques amricaines et europennes
pour que le pain quotidien soit assur  leurs vieux jours!

Le fragment de la plus grande dimension comprend cette portion de
la campagne qui s'tendait entre l'observatoire et la batterie de
l'peron. Sa superficie est d'environ trois hectares, sur lesquels
les naufrags -- ne peut-on leur donner ce nom? -- sont entasss
au nombre de trois mille. Le deuxime morceau, de dimension un peu
moindre, a conserv certaines btisses qui taient voisines de
Bbord-Harbour, le port avec plusieurs magasins
d'approvisionnements et l'une des citernes d'eau douce. Quant  la
fabrique d'nergie lectrique, aux btiments renfermant la
machinerie et la chaufferie, ils ont disparu dans l'explosion des
chaudires. C'est ce deuxime fragment qui sert de refuge  deux
mille habitants. Peut-tre pourront-ils tablir une communication
avec la premire pave, si toutes les embarcations de Bbord-
Harbour n'ont pas pri. En ce qui concerne Tribord-Harbour, on n'a
pas oubli que cette partie de Standard-Island s'est violemment
dtache vers trois heures aprs minuit. Elle a sans doute sombr,
car si loin que les regards puissent atteindre, on n'en peut rien
apercevoir. Avec les deux premiers fragments, en surnage un
troisime, d'une superficie de quatre  cinq hectares, comprenant
cette portion de la campagne qui confinait  la batterie de la
Poupe, et sur laquelle se trouvent environ quatre mille naufrags.
Enfin, une douzaine de morceaux, mesurant chacun quelques
centaines de mtres carrs, donnent asile au reste de la
population sauve du dsastre.

Voil tout ce qui reste de ce qui fut le Joyau du Pacifique!

Il convient donc d'valuer  plusieurs centaines les victimes de
cette catastrophe.

Et que le ciel soit remerci de ce que Standard-Island n'ait pas
t engloutie en entier sous les eaux du Pacifique!

Mais, si elles sont loignes de toute terre, comment ces
fractions pourront-elles atteindre quelque littoral du
Pacifique?... Ces naufrags ne sont-ils pas destins  prir par
famine?... Et survivra-t-il un seul tmoin de ce sinistre, sans
prcdent dans la ncrologie maritime?...

Non, il ne faut pas dsesprer. Ces morceaux en drive portent des
hommes nergiques et tout ce qu'il est possible de faire pour le
salut commun, ils le feront.

C'est sur la partie voisine de la batterie de l'peron que sont
runis le commodore Ethel Simco, le roi et la reine de
Malcarlie, le personnel de l'observatoire, le colonel Stewart,
quelques-uns de ses officiers, un certain nombre des notables de
Milliard-City, les membres du clerg, -- enfin une partie
importante de la population.

L aussi se trouvent les familles Coverley et Tankerdon, accables
par l'effroyable responsabilit qui pse sur leurs chefs. Et ne
sont-elles dj frappes dans leurs plus chres affections,
puisque Walter et miss Dy ont disparu!... Est-ce un des autres
fragments qui les a recueillis?... Peut-on esprer de jamais les
revoir?...

Le Quatuor Concertant, de mme que ses prcieux instruments, est
au complet. Pour employer une formule connue, la mort seule
aurait pu les sparer! Frascolin envisage la situation avec sang-
froid et n'a point perdu tout espoir. Yverns, qui a l'habitude de
considrer les choses par leur cte extraordinaire, s'est cri
devant ce dsastre:

Il serait difficile d'imaginer une fin plus grandiose!

Quant  Sbastien Zorn, il est hors de lui. D'avoir t bon
prophte en prdisant les malheurs de Standard-Island, comme
Jrmie les malheurs de Sion, cela ne saurait le consoler. Il a
faim, il a froid, il s'est enrhum, il est pris de violentes
quintes, qui se succdent sans relche. Et cet incorrigible
Pinchinat de lui dire.

Tu as tort, mon vieux Zorn, et deux _quintes_ de suite, c'est
dfendu... en harmonie!

Le violoncelliste tranglerait Son Altesse, s'il en avait la
force, mais il ne l'a pas.

Et Calistus Munbar?... Eh bien, le surintendant est tout
simplement sublime... oui! sublime! Il ne veut dsesprer ni du
salut des naufrags, ni du salut de Standard-Island... On se
rapatriera... on rparera l'le  hlice... Les morceaux en sont
bons, et il ne sera pas dit que les lments auront eu raison de
ce chef-d'oeuvre d'architecture navale!

Ce qui est certain, c'est que le danger n'est plus imminent. Tout
ce qui devait sombrer pendant le cyclone a sombr avec Milliard-
City, ses monuments, ses htels, ses habitations, les fabriques,
les batteries, toute cette superstructure d'un poids considrable.
 l'heure qu'il est, les dbris sont dans de bonnes conditions,
leur ligne de flottaison s'est sensiblement releve, et les lames
ne les balayent plus  leur surface.

Il y a donc un rpit srieux, une amlioration tangible, et comme
la menace d'un engloutissement immdiat est carte, l'tat
symptomatique des naufrags est meilleur. Un peu de calme renat
dans les esprits. Seuls, les femmes et les enfants, incapables de
raisonner, ne peuvent matriser leur pouvante.

Et qu'est-il arriv d'Athanase Dormus?... Ds le dbut de la
dislocation, le professeur de danse, de grces et de maintien
s'est vu emport avec sa vieille servante sur une des paves. Mais
un courant l'a ramen vers le fragment o se trouvaient ses
compatriotes du quatuor.

Cependant le commodore Simco, comme un capitaine sur un navire
dsempar, aid de son dvou personnel, s'est mis  la besogne.
En premier lieu, sera-t-il possible de runir ces morceaux qui
flottent isolment? Si c'est impossible, pourra-t-on tablir une
communication entre eux? Cette dernire question ne tarde pas 
tre rsolue affirmativement, car plusieurs embarcations sont
intactes  Bbord-Harbour. En les envoyant d'un dbris  l'autre,
le commodore Simco saura quelles sont les ressources dont on
dispose, ce qui reste d'eau douce, ce qui reste de vivres.

Mais est-on en mesure de relever la position de cette flottille
d'paves en longitude et en latitude?...

Non! faute d'instruments pour prendre hauteur, le point ne saurait
tre tabli, et, ds lors, on ne saurait dterminer si ladite
flottille est  proximit d'un continent ou d'une le?

Vers neuf heures du matin, le commodore Simco s'embarque avec
deux de ses officiers dans une chaloupe que vient d'envoyer
Bbord-Harbour. Cette embarcation lui permet de visiter les divers
fragments, et voici les constatations qui ont t obtenues au
cours de cette enqute.

Les appareils distillatoires de Bbord-Harbour sont dtruits, mais
la citerne contient encore pour une quinzaine de jours d'eau
potable, si l'on rduit la consommation au strict ncessaire.
Quant aux rserves des magasins du port, elles peuvent assurer
l'alimentation des naufrags durant un laps de temps  peu prs
gal.

Il est donc de toute ncessit qu'en deux semaines au plus, les
naufrags aient atterri en quelque point du Pacifique.

Ces renseignements sont rassurants dans une certaine mesure.
Toutefois le commodore Simco a d reconnatre que cette nuit
terrible a fait plusieurs centaines de victimes. Quant aux
familles Tankerdon et Coverley, leur douleur est inexprimable. Ni
Walter ni miss Dy n'ont t retrouvs sur les dbris visits par
l'embarcation. Au moment de la catastrophe, le jeune homme,
portant sa fiance vanouie, s'tait dirig vers Tribord-Harbour,
et de cette partie de Standard-Island il n'est rien rest  la
surface du Pacifique...

Dans l'aprs-midi, le vent ayant molli d'heure en heure, la mer
est tombe, et les fragments ressentent  peine les ondulations de
la houle. Grce au va-et-vient des embarcations de Bbord-Harbour,
le commodore Simco s'occupe de pourvoir  l'alimentation des
naufrags, en ne leur attribuant que ce qui est ncessaire pour ne
pas mourir de faim.

D'ailleurs, les communications deviennent plus faciles et plus
rapides. Les divers morceaux, obissant aux lois de l'attraction,
comme des dbris de lige  la surface d'une cuvette remplie
d'eau, tendent  se rapprocher les uns des autres. Et comment cela
ne paratrait-il pas de bon augure au confiant Calistus Munbar,
qui entrevoit dj la reconstitution de son Joyau du Pacifique?...

La nuit s'coule dans une profonde obscurit. Il est loin le temps
o les avenues de Milliard-City, les rues de ses quartiers
commerants, les pelouses du parc, les champs et les prairies
resplendissaient de feux lectriques, o les lunes d'aluminium
versaient  profusion une blouissante lumire  la surface de
Standard-Island!

Au milieu de ces tnbres, il s'est produit quelques collisions
entre plusieurs fragments. Ces chocs ne pouvaient tre vits,
mais, par bonne chance, ils n'ont pas t assez violents pour
causer de srieux dommages.

Au jour levant, on constate que les dbris se sont trs
rapprochs, et flottent de conserve sans se heurter sur cette mer
tranquille. En quelques coups d'aviron, on passe de l'un 
l'autre. Le commodore Simco a toute facilit pour rglementer la
consommation des vivres et de l'eau douce. C'est la question
capitale, les naufrags le comprennent et sont rsigns.

Les embarcations transportent plusieurs familles. Elles vont  la
recherche de ceux des leurs qu'elles n'ont pas encore revus.
Quelle joie chez celles qui se retrouvent, sans souci des dangers
qui les menacent! Quelle douleur pour les autres, qui ont
vainement fait appel aux absents!

C'est videmment une circonstance des plus heureuses que la mer
soit redevenue calme. Peut-tre est-il regrettable, toutefois, que
le vent n'ait pas continu  souffler du sud-est. Il et aid le
courant, qui, dans cette partie du Pacifique, porte vers les
terres australiennes.

Par l'ordre du commodore Simco, les vigies sont postes de
manire  observer l'horizon sur tout son primtre. Si quelque
navire apparat, on lui fera des signaux. Mais il n'en passe que
rarement en ces parages lointains et  cette poque de l'anne o
se dchanent les temptes quinoxiales.

Elle est donc bien faible, cette chance d'apercevoir quelque fume
se droulant au-dessus de la ligne de ciel et d'eau, quelque
voilure se dcoupant  l'horizon... Et, pourtant, vers deux heures
de l'aprs-midi, le commodore Simco reoit la communication
suivante de l'une des vigies:

Dans la direction du nord-est, un point se dplace sensiblement,
et, quoiqu'on ne puisse en distinguer la coque, il est certain
qu'un btiment passe au large de Standard-Island.

Cette nouvelle provoque une extraordinaire motion. Le roi de
Malcarlie, le commodore Simco, les officiers, les ingnieurs,
tous se portent du ct o ce btiment vient d'tre signal. Ordre
est donn d'attirer son attention soit en hissant des pavillons au
bout d'espars, soit au moyen de dtonations simultanes des armes
 feu dont on dispose. Si la nuit vient avant que ces signaux
aient t aperus, un foyer sera tabli sur le fragment de tte,
et, pendant la nuit, comme il sera visible  une grande distance,
il est impossible qu'il ne soit pas aperu.

Il n'a pas t ncessaire d'attendre jusqu'au soir. La masse en
question se rapproche visiblement. Une grosse fume se droule au-
dessus, et il n'est pas douteux qu'elle cherche  rallier les
restes de Standard-Island.

Aussi les lunettes ne la perdent-elles pas de vue, quoique sa
coque soit peu leve au-dessus de la mer, et qu'elle ne possde
ni mture ni voilure.

Mes amis, s'crie bientt le commodore Simco, je ne me trompe
pas!... C'est un morceau de notre le... et ce ne peut tre que
Tribord-Harbour qui a t entran au large par les courants!...
Sans doute, M. Somwah a pu faire des rparations  sa machine et
il se dirige vers nous!

Des dmonstrations, qui touchent  la folie, accueillent cette
nouvelle. Il semble que le salut de tous soit maintenant assur!
C'est comme une partie vitale de Standard-Island qui lui revient
avec ce morceau de Tribord-Harbour!

Les choses, en effet, se sont passes telles que l'a compris le
commodore Simco. Aprs le dchirement, Tribord-Harbour, pris par
un contre-courant, a t repouss dans le nord-est. Le jour venu,
M. Somwah, l'officier de port, aprs avoir fait quelques
rparations  la machine lgrement endommage, est revenu vers le
thtre du naufrage, ramenant encore plusieurs centaines de
survivants avec lui.

Trois heures aprs, Tribord-Harbour n'est plus qu' une encablure
de la flottille... Et quels transports de joie, quels cris
enthousiastes accueillent son arrive!... Walter Tankerdon et miss
Dy Coverley, qui avaient pu y trouver refuge avant la catastrophe,
sont l l'un prs de l'autre...

Cependant, depuis l'arrive de Tribord-Harbour avec ses rserves
de vivres et d'eau, on entrevoit quelque chance de salut. Ces
magasins possdent une quantit suffisante de combustible pour
mouvoir ses machines, entretenir ses dynamos, actionner ses
hlices durant quelques jours. Cette force de cinq millions de
chevaux dont il dispose doit lui permettre de gagner la terre la
plus voisine. Cette terre est la Nouvelle-Zlande, d'aprs les
observations qui ont t faites par l'officier de port.

Mais la difficult est que ces milliers de personnes puissent
prendre passage sur Tribord-Harbour, sa superficie n'tant que de
six  sept mille mtres carrs. En sera-t-on rduit  l'envoyer
chercher des secours  cinquante milles de l?...

Non! cette navigation exigerait un temps trop considrable, et les
heures sont comptes. Il n'y a pas un jour  perdre, en effet, si
l'on veut prserver les naufrags des horreurs de la famine.

Nous avons mieux  faire, dit le roi de Malcarlie. Les fragments
de Tribord-Harbour, de la batterie de l'peron et de la batterie
de la Poupe peuvent porter en totalit les survivants de Standard-
Island. Relions ces trois fragments par de fortes chanes, et
mettons-les en file, comme des chalands  la suite d'un
remorqueur. Puis, que Tribord-Harbour prenne la tte, et avec ses
cinq millions de chevaux, il nous conduira  la Nouvelle-Zlande!

L'avis est excellent, il est pratique, il a toutes chances de
russir, du moment que Tribord-Harbour dispose d'une si puissante
force locomotrice. La confiance revient au coeur de la population,
comme si elle tait dj en vue d'un port.

Le reste de la journe est employ aux travaux que ncessite
l'amarrage au moyen des chanes que fournissent les magasins de
Tribord-Harbour. Le commodore Simco estime que, dans ces
conditions, ce chapelet flottant pourra faire de huit  dix milles
par vingt-quatre heures. Donc, en cinq jours, aid par les
courants, il aura franchi les cinquante milles qui le sparent de
la Nouvelle-Zlande. Or, on a l'assurance quelles
approvisionnements peuvent durer jusqu' cette date. Par prudence,
cependant, en prvision de retards, le rationnement sera maintenu
dans toute sa rigueur.

Les prparatifs termins, Tribord-Harbour prend la tte du
chapelet vers sept heures du soir. Sous la propulsion de ses
hlices, les deux autres fragments, mis  sa remorque, se
dplacent lentement sur cette mer au calme plat.

Le lendemain, au lever du jour, les vigies ont perdu de vue les
dernires paves de Standard-Island.

Aucun incident  relater pendant les 4, 5, 6, 7 et 8 avril. Le
temps est favorable, la houle est  peine sensible, et la
navigation s'effectue dans d'excellentes conditions.

Vers huit heures du matin, le 9 avril, la terre est signale par
bbord devant, -- une terre haute, que l'on a pu apercevoir d'une
assez grande distance.

Le point ayant t fait, avec les instruments conservs  Tribord-
Harbour, il n'y a aucun doute sur l'identit de cette terre.

C'est la pointe d'Ika-Na-Mawi, la grande le septentrionale de la
Nouvelle-Zlande.

Une journe et une nuit se passent encore et, le lendemain, 10
avril, dans la matine, Tribord-Harbour vient s'chouer  une
encablure du littoral de la baie Ravaraki.

Quelle satisfaction, quelle scurit toute cette population
prouve  sentir sous son pied la vraie terre et non plus ce sol
factice de Standard-Island! Et cependant combien de temps n'et
pas dur ce solide appareil maritime, si les passions humaines,
plus fortes que les vents et la mer, n'eussent travaill  sa
destruction!

Les naufrags sont trs hospitalirement reus par les No-
Zlandais, qui s'empressent de les ravitailler de tout ce dont ils
ont besoin.

Ds l'arrive  Auckland, la capitale d'Ika-Na-Mawi, le mariage de
Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley est enfin clbr avec
toute la pompe que comportent les circonstances. Ajoutons que le
Quatuor Concertant se fait une dernire fois entendre  cette
crmonie  laquelle tous les Milliardais ont voulu assister.
C'est l une union qui sera heureuse, et que ne s'est-elle
accomplie plus tt dans l'intrt commun! Sans doute, les jeunes
poux ne possdent plus qu'un pauvre million de rentes chacun...

Mais, comme le formule Pinchinat, tout porte  croire qu'ils
trouveront encore le bonheur dans cette mdiocre situation de
fortune!

Quant aux Tankerdon, aux Coverley et autres notables, leur projet
est de retourner en Amrique, o ils n'auront pas  se disputer le
gouvernement d'une le  hlice.

Mme dtermination en ce qui concerne le commodore Ethel Simco,
le colonel Stewart et leurs officiers, le personnel de
l'observatoire, et mme le surintendant Calistus Munbar, qui ne
renonce point, tant s'en faut,  son ide de fabriquer une
nouvelle le artificielle.

Le roi et la reine de Malcarlie ne cachent point qu'ils
regrettent cette Standard-Island dans laquelle ils espraient
terminer paisiblement leur existence!... Esprons que ces ex-
souverains trouveront un coin de terre o leurs derniers jours
s'achveront  l'abri des dissensions politiques!

Et le Quatuor Concertant?...

Eh bien, le Quatuor Concertant, quoi qu'ait pu dire Sbastien
Zorn, n'a point fait une mauvaise affaire, et, s'il en voulait 
Calistus Munbar de l'avoir embarqu un peu malgr lui, ce serait
pure ingratitude.

En effet, du 25 mai de l'anne prcdente au 10 avril de la
prsente anne, il s'est coul un peu plus de onze mois, pendant
lesquels nos artistes ont vcu de la plantureuse vie que l'on
sait. Ils ont touch les quatre trimestres de leurs appointements,
dont trois sont dposs dans les banques de San-Francisco et de
New-York, lesquelles les verseront contre signature, quand il leur
conviendra...

Aprs la crmonie du mariage  Auckland, Sbastien Zorn, Yverns,
Frascolin et Pinchinat sont alls prendre cong de leurs amis sans
oublier Athanase Dormus. Puis ils ont pu s'embarquer sur un
steamer  destination de San-Digo.

Arrivs le 3 mai dans cette capitale de la Basse-Californie, leur
premier soin est de s'excuser par la voie des journaux d'avoir
manqu de parole onze mois auparavant, et d'exprimer leurs vifs
regrets de s'tre fait attendre.

Messieurs, nous vous aurions attendu vingt ans encore!

Telle est la rponse qu'ils reoivent de l'aimable directeur des
soires musicales de San-Digo.

On ne saurait tre ni plus accommodant ni plus gracieux. Aussi la
seule manire de reconnatre tant de courtoisie est-elle de donner
ce concert annonc depuis si longtemps!

Et, devant un public aussi nombreux qu'enthousiaste, le quatuor en
_fa, majeur_ de l'Op. 9 de Mozart vaut-il  ces virtuoses,
chapps au naufrage de Standard-Island, l'un des plus grands
succs de leur carrire d'artistes.

Voil comment se termine l'histoire de cette neuvime merveille du
monde, de cet incomparable Joyau du Pacifique! Tout est bien qui
finit bien, dit-on, mais tout est mal qui finit mal, et n'est-ce
pas le cas de Standard-Island?...

Finie, non! et elle sera reconstruite un jour ou l'autre, --  ce
que prtend Calistus Munbar.

Et pourtant, -- on ne saurait trop le rpter, -- crer une le
artificielle, une le qui se dplace  la surface des mers, n'est-
ce pas dpasser les limites assignes au gnie humain, et n'est-il
pas dfendu  l'homme, qui ne dispose ni des vents ni des flots,
d'usurper si tmrairement sur le Crateur?...

FIN DE LA SECONDE ET DERNIRE PARTIE.




[1] Deux milliards 500 millions de francs.
[2] L'enceinte fortifie de Paris mesure trente-neuf kilomtres, et
compte vingt-trois kilomtres  son ancien mur d'octroi.
[3] 30 millions de francs.
[4] Ces relevs sont donns d'aprs les cartes franaises dont le
mridien zro passe par Paris, -- mridien qui tait gnralement
adopt  cette poque.
[5] Cette arode est largement utilise dans l'alimentation des
naturels du Pacifique.
[6] Industrie qui utilise les noix de coco, lesquelles, aprs avoir
t fendues et dessches soit au soleil, soit au feu, fournissent
cette pulpe dsigne sous le nom de coprah qui entre dans la
composition des savons de Marseille.






End of the Project Gutenberg EBook of L'le  hlice, by Jules Verne

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