The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Jean-nu-pieds, Vol. I
       chronique de 1832

Author: Albert Delpit

Release Date: March 19, 2006 [EBook #18015]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)







                           JEAN-NU-PIEDS

                                PAR

                           ALBERT DELPIT

                           TOME PREMIER



                               PARIS
                    E. DENTU, LIBRAIRE-DITEUR

                                1876



A MON CHER GRAND MATRE
AUGUSTE MAQUET

_Souvenir et gratitude pour les temps difficiles_

_ALBERT DELPIT_

Paris, 7 aot 1875.




                            PROLOGUE



                            FIDLE!




I

DEUX CAVALIERS


Vers la fin du mois de juillet de l'anne 1830, deux cavaliers
traversaient le village d'Ablon, situ  quinze kilomtres de Paris.

Ils paraissaient avoir fourni une longue course, car leurs vtements
poudreux indiquaient de lointains voyageurs.

Ce sont deux rudes hommes, et tels que l'imagination se reprsente les
chevaliers d'autrefois, enferms dans leurs puissantes armures.

Le plus vieux, auquel on et aisment donn plus de soixante-cinq ans,
porte un svre costume noir, pass de mode. Un manteau pli, 
l'arrire de la selle, rappelle le bagage des officiers de cavalerie; le
plus jeune est vtu d'une simple jaquette grise, et se tient, par
dfrence,  une demi-longueur en arrire. Le premier s'appelle
Huon-Anne, marquis de Kardign. Il est propritaire de plusieurs lieues
carres entre Gurande et Savenay.

La second se nomme tout simplement Aubin Ploguen. Il est n sur les
terres de Kardign, et y mourra, si Dieu le veut. Le marquis avait
quitt son chteau, en compagnie de Ploguen, pour aller embrasser ses
quatre enfants:

Louis, l'an, chef d'escadron dans la garde royale; le second,
Philippe, lve  l'cole Polytechnique; le troisime, Jean, qui, malgr
ses vingt ans, est entr aux gardes-du-corps, et, enfin, Marianne, sa
fille chrie, ravissante enfant de dix-sept ans, qu'il va chercher au
couvent de la Vierge, rue Saint-Paul, pour en faire la joie et la
consolation de ses vieux jours.

Si le marquis de Kardign est un de ces grands et robustes
gentilshommes, comme en a enfants la Bretagne, cette _terre de granit
recouverte de chnes_,  coup sr Aubin Ploguen rsume  merveille en
lui l'ide qu'on peut en faire de la force humaine.

Au reste, la conversation qu'il eut avec son matre, en entrant au
service de Kardign, difiera pleinement le lecteur sur ce personnage,
l'un des principaux de notre rcit.

C'tait vingt ans environ avant le commencement de cette histoire.

Cibot Ploguen, au moment de mourir, avait suppli le marquis de Kardign
de prendre chez lui son fils Aubin.

Cibot Ploguen, vtran de toutes les chouanneries, avait sauv plusieurs
fois la vie du gentilhomme pendant leurs ternelles guerres contre les
Bleus.

Le marquis rpondit seulement:

--Tu peux mourir tranquille, mon gars, je t'engage ma parole.

Et Cibot tait mort tranquille.

Le lendemain, M. de Kardign fit venir Aubin Ploguen.

--Ton pre t'a donn  moi.

--Je le sais, monsieur le marquis.

--Quel ge as-tu?

--Vingt ans.

--Eh bien, tu feras chez moi ce que tu voudras. Tu chasseras ou tu
pcheras, tu laboureras...

--Pardon, monsieur le marquis, je sais lire et crire. Pourquoi monsieur
le marquis ne me chargerait-il pas d'inspecter ses biens?

--Diable! tu ferais la besogne de deux intendants, alors?

--De quatre. C'est mon opinion.

--Va, mon garon!

Peu  peu, le vieux gentilhomme s'aperut d'une chose: c'est que si
Aubin faisait la besogne de quatre intendants, en revanche, il ne le
volait pas, ce  quoi un seul et parfaitement suffi.

Aussi, malgr la distance sociale qui les sparait, une sorte d'intimit
et d'affection s'tait lentement tablie entre eux.

Intimit et affection qui ne firent que s'augmenter quand, ses quatre
enfants tant partis pour Paris, le marquis se retrouva seul.

La marquise tait morte en donnant le jour  Marianne.

Mais revenons  la suite de la conversation que nous avons commence:

--Es-tu fort, mon gars? demanda M. de Kardign, aprs avoir confi 
Aubin la direction de ses domaines.

--Assez... c'est mon opinion.

--Donne-m'en une preuve.

Aubin Ploguen aperut une pice de cinq francs en argent qui flnait sur
la chemine.

Il la prit entre ses doigts, et sans aucun effort apparent la cassa tout
net.

--Bravo, mon gars! s'cria le gentilhomme merveill.

--Peuh! j'ai fait mieux que a, monsieur le marquis.

--Bah!

--Si monsieur le marquis veut atteler un cheval  une voiture, je me
charge de traner la voiture en arrire, malgr tous les efforts du
cheval pour la traner en avant.

Pendant les vingt ans qui s'coulrent entre l'entre du fils Ploguen au
chteau et le moment o nous les trouvons au village d'Ablon, le marquis
eut tant de preuves de cette force herculenne, qu'il en tait arriv 
y compter comme sur une chose naturelle.

Un jour, une vieille glise menaant ruine, il dit au cur:

--Je vous enverrai Aubin pour la soutenir pendant la messe!

Si j'ajoute que le serviteur adorait son matre, et les enfants de son
matre, avec l'admirable solidit des coeurs dvous, le lecteur le
connatra aussi bien que nous.

Il n'avait qu'un dfaut, c'tait de dire souvent aprs ses rponses:

--C'est mon opinion!

Cependant, malgr l'touffante chaleur qu'il faisait ce jour-l, sur la
grande route, entre Ablon et Paris, les deux cavaliers pressaient leurs
montures. On sentait qu'ils avaient hte d'arriver.

A trois heures de l'aprs-midi, ils approchaient des murs de la
capitale. Il y avait bien dans l'air de sourdes rumeurs, mais le matre
et le serviteur ne s'apercevaient de rien.

Ils taient tout entiers  leur causerie.

--Aubin, mon gars, mon fils Louis est bien beau!

--Et M. Jean? monsieur le marquis.

--Tu aimes mieux Jean. C'est ton prfr, avoue-le.

--Non, mais... c'est mon opinion.

--Chre Marianne! Quel bonheur ce sera de la ramener  Kardign. J'ai
hte de voir mon Philippe.

--M. le vicomte est tout le portrait de monsieur le marquis.

--Oui, mais Jean est celui de sa pauvre mre. Crois-tu qu'ils
s'attendent  me voir?

Avant qu'Aubin ait pu rpondre, une formidable rumeur traversa l'air et
vint frapper les oreilles des voyageurs.

--As-tu entendu, Aubin? demanda le marquis.

--Oui, monsieur.

Mais comme le vieillard parlait de ses enfants, il devint indiffrent
aux choses extrieures.

Cependant il devait videmment se passer quelque chose dans Paris.

--Chers enfants! murmura M. de Kardign, je sens mon coeur battre  la
pense de les serrer dans mes bras! Sais-tu que voil cinq ans que je ne
les ai vus! Le service du roi avant tout. Ils seront heureux, n'ayant
pas, comme moi,  vivre dans des temps de tourmente et de folie!...

Une larme glissa sur la joue ride du marquis. Mais il se redressa sur
son cheval, comme s'il avait honte de ce moment de faiblesse.

--Allons! un temps de galop, Aubin, mon gars; nous les reverrons plus
tt!

Les deux chevaux, vigoureusement peronns, franchirent un kilomtre
avec la rapidit de l'clair.

Tout  coup M. de Kardign entendit  l'horizon un crpitement sourd et
continu.

--Hol, Aubin! coute-moi cette musique-l, dit-il. Est-ce qu'on ne
dirait pas d'une fusillade?

--C'est mon opinion, monsieur le marquis.

--Plus vite, alors, plus vite!

Les deux cavaliers se lancrent  fond de train dans la direction de
Paris.

Bientt, la route prsenta un aspect lugubre et terrible: on voyait
passer des blesss sur des civires, et le bruit des coups de fusil,
auxquels se mlait de temps  autre la puissante voix du canon, domina
les vocifrations et les cris de dsespoir.

Ils entraient  ce moment dans Paris. En quelques minutes le faubourg
fut travers.

A l'entre de la rue Saint-Antoine, le marquis et Aubin s'arrtrent
court en face d'une barricade qui leur coupait le chemin.

Cette barricade tait dfendue par une trentaine d'ouvriers qui se
battaient comme des lions, et attaque avec non moins d'hrosme, par le
17e de ligne. Les balles sifflaient autour du gentilhomme et du paysan.

Mais ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'tait que la peur.
Ignorants des nouvelles politiques, ils ne comprenaient rien  ce qui se
passait.

Tout  coup, un groupe d'ouvriers aperut les cavaliers.

Aussitt ils les entourrent, et l'un d'eux appuyant son fusil sur la
poitrine de M. de Kardign, lui dit:

--Citoyen, crie: Vive la Rpublique!

Le vieux gentilhomme fit faire un bond terrible  son cheval.

Aussitt vingt fusils s'abattirent, prts  le tuer.

Mais le marquis avait fait un signe nergique  Aubin.

Tous les deux enfoncrent leurs perons dans le ventre de leurs chevaux,
qui sautrent la barricade avec rage.

Alors M. de Kardign souleva son chapeau, et dcouvrant ses cheveux
blancs, o se jouaient de lumineux rayons de soleil:

--Vive le Roi! dit-il lentement.




II

LA PREMIRE JOURNE.


Trente coups de fusil tirs par les rvolutionnaires envelopprent les
deux royalistes d'un pais nuage de poudre.

Sur l'ordre des officiers, les soldats du 17e cessrent leur feu.

Quand cette fume fut dissipe, les deux chevaux taient tus, Aubin
avait une balle dans le bras; mais le marquis demeurait intact.

Le gentilhomme et le paysan jetrent le mme cri:

--Un fusil!

Ds lors l'attaque de la barricade recommena. Rien n'tait chang,
sinon que le 17e comptait deux soldats de plus. Quand vint le soir, les
ouvriers taient repousss: vainqueurs et vaincus soignaient
indistinctement les blesss, chacun de leur ct, sans s'occuper de
savoir s'ils portaient un pantalon rouge, une blouse ou un paletot.

Il sortait de la grande ville, accroupie dans le sang, ce grondement
sourd, semblable aux rumeurs d'une colossale ruche d'abeilles; mais on
sentait planer sur ces murailles silencieuses ce je ne sais quoi de
lugubre que donnent les guerres civiles.

Aubin Ploguen avait envelopp son bras, soigneusement pans, dans un
foulard attach  son cou. Sa blessure l'inquitait  peu prs autant
qu'une piqre d'pingle.

Sombre, M. de Kardign marchait dans la rue, les yeux sur le sol, o la
lutte de la journe se lisait en lettres rouges. Il avait vu le 10 aot
auquel il avait chapp par miracle, et devinait que la royaut allait
subir une rude secousse.

--Souffres-tu, mon gars, demanda-t-il  son serviteur.

--De quoi? monsieur le marquis.

--De ta blessure.

--Oh! non!

--Alors pressons le pas, je veux embrasser mes trois fils. Je suis sr
que chacun d'eux, aujourd'hui, aura fait son devoir.

Le lecteur a dj compris que le vieux Breton tait une de ces natures
loyales, en qui la fidlit marche de pair avec la naissance. En 90, il
tait accouru  Paris se battre. Aprs l'assassinat de Louis XVI, il se
refusa  migrer, et gagna le Bocage, o il _chouanna_ jusqu'au
consulat. Pendant l'empire, il resta dans son chteau, levant ses
enfants jusqu' l'ge de dix ans, et les envoyant ensuite  Paris, pour
leur faire achever leur ducation.

Quand vint la premire Restauration, il alla saluer le Roi et revint 
Kardign, n'ayant rien demand.

Aprs le retour de l'le d'Elbe, il partit pour Gand. En 1815, il reut
la croix de Saint-Louis, sans l'avoir sollicite.

Puis, pendant les quinze annes de la Restauration, il demeura enferm
dans ses terres, agrandissant toujours sa fortune par l'agriculture et
le travail.

Intelligent, bon et doux, la devise de sa maison achevait de le peindre.
Cette devise se composait d'un seul mot: _Fidle!_ il est vrai que ce
mot-l en vaut bien d'autres! Aussi avait-il ressenti une amre
souffrance en assistant, ds son arrive  Paris, au prlude d'une
rvolution.

       *       *       *       *       *

Les deux hommes marchaient vite: le pre avait hte d'arriver auprs de
ses enfants.

Une voiture passait; le marquis l'arrta.

--A la caserne Babylone! dit-il.

Le rgiment de son fils an y tenait garnison.

Il fallut une heure au cocher pour conduire le fiacre rue de Babylone.

Paris se faisait dsert.

Cependant, par intervalles, on voyait passer, muettes et tristes, de
longues files de soldats, sac au dos.

En entrant dans la caserne, le marquis la trouva vide. On lui dit que le
rgiment, repli sur l'Arc-de-Triomphe, camperait probablement sur
l'avenue de Neuilly ou aux Champs-Elyses.

Les cuirassiers de la garde, o le comte de Kardign tait chef
d'escadron, s'taient battus toute la journe.

Malgr sa force d'me, le pre frissonna, si le Breton resta impassible:
il songea qu'il avait trois fils, soldats tous les trois...

De la rue de Babylone  l'Arc-de-Triomphe, il fallut encore une heure.

Enfin, ils arrivrent.

En effet, les cuirassiers campaient sur l'avenue de Neuilly.

--Savez-vous o est le commandant de Kardign? demanda le vieillard  un
soldat qui passait.

--Il est bless, monsieur.

--Bless!

--Oh! peu de chose, m'a-t-on dit.

Le marquis respira.

Son coeur tait impressionn par de si tristes pressentiments qu'il
craignait un malheur.

--O l'a-t-on transport?

--A l'hpital de la Charit.

Il fallut reprendre encore ce terrible voyage au milieu de la ville.
Enfin, au bout de la troisime heure, la voiture s'arrta, rue Jacob,
devant la Charit. Une religieuse guida le marquis  travers une longue
suite de dortoirs.

A la porte d'une chambre, elle s'arrta.

--Entrez, monsieur, dit-elle.

Pauvre pre!

Le comte Louis de Kardign tait bless  mort: il avait reu une balle
en pleine poitrine; l'agonie tait proche.

--Louis! Louis! s'cria le marquis, qui croyait que son fils tait peu
dangereusement bless.

Le jeune homme resta immobile  cette voix qu'il avait tant aime.

--Hlas! monsieur, rpondit la soeur qui veillait au chevet de
l'officier, il ne peut plus nous entendre.

--Il ne peut plus!...

Le vieillard ne comprenait pas encore. Il est de ces vrits auxquelles
il est si pouvantable de croire!

--Il dort? demanda-t-il tout bas, comme s'il et craint d'veiller le
bless.

Aubin Ploguen avait compris, lui, et pleurait silencieusement.

Au mme instant, le jeune homme eut un brusque tressaillement. Il se
dressa  demi sur sa couche sanglante, puis il retomba immobile, dj
glac.

La religieuse fit un long signe de croix, comme pour accompagner d'une
prire cette me que Dieu venait de rappeler  lui.

--Oui, il dort, reprit-elle... pour toujours!

--Dieu! mon enfant! mon enf...!

Le pre chancela.

Aubin Ploguen le retint dans ses bras.

M. de Kardign releva bientt la tte.

Il s'avana prs du lit, et s'agenouilla:

--Seigneur, dit-il, mon fils a rempli son devoir. Que ta volont soit
faite!

Puis il dposa un long baiser sur le front du mort.

Mais cet homme nergique tait atteint au plus profond de son tre,
comme un arbre robuste auquel le bcheron vient de porter un premier
coup de cogne.

Il resta ananti dans sa douleur, les yeux fixs sur ce cadavre, se
rappelant sans doute combien de souhaits, combien d'esprances avaient
entour celui qui gisait l, sur cet humble lit d'hpital.

Il regardait ce mle et fier visage, o la mort avait mis son empreinte
fatale, et dont les yeux, grands ouverts, immobiles, vitreux, ne
pouvaient plus le voir...

Alors il clata en sanglots, et, saisissant la main du jeune homme,
l'embrassa  plusieurs reprises.

--Monsieur le marquis!... monsieur le marquis!... dit Aubin Ploguen
d'une voix suppliante et coupe par les larmes.

--J'embrasse la main qui a tenu l'pe! rpliqua le vieillard avec un
sourire navrant.

La porte de la chambre s'ouvrit, un officier suprieur entra. C'tait le
colonel du rgiment de cuirassiers.

En apercevant M. de Kardign, il sentit qu'il tait en face du pre.

--Monsieur, dit-il, le commandant de Kardign est mort en hros. Entour
d'assaillants, il a refus de se rendre.

Le pre ne dit qu'un mot, un mot qui pour lui rsumait tous les devoirs
humains:

--Fidle! murmura-t-il en regardant son fils an.

--Ma soeur, reprit-il, j'ai d'autres enfants, soldats eux aussi. Je veux
les voir; dans la nuit je reviendrai. C'est  moi de veiller mon enfant.

Aubin Ploguen fit un geste que le marquis comprit aussitt.

--Oui... oui... reste!

Le serviteur s'assit au chevet du lit.

Le matre, lui, se tenait debout, les bras croiss, abm dans sa
souffrance. Il semblait qu'il n'et pu s'arracher  ce douloureux
spectacle.

L'homme qui souffre aime sa douleur, a crit un pote.

--Monsieur, dit le colonel, j'ai mon coup  la porte. Voulez-vous me
permettre de vous mener?

--Il est bien tard... n'importe!... Veuillez me conduire au couvent de
la Vierge, rue Saint-Paul, il me semble que cela me fera du bien
d'embrasser ma fille...

En effet, la nuit tait fort avance. Mais M. de Kardign voulait faire
veiller sa fille, sa Marianne chrie.

Cette dernire enfant tait sa prfre, autant qu'un pre peut avoir de
prfr. En naissant, elle avait cot la vie  sa femme, qu'il adorait.

On s'attache aux siens en raison des douleurs qu'ils vous causent.

Pendant que la voiture marchait lentement  travers les rues
barricades, le vieux Breton pleurait, la tte entre ses mains.

--Pauvre Marianne! comme elle sera malheureuse! pensait-il.

Le colonel souffrait de la souffrance de ce pre frapp si
douloureusement. Ah! si ceux qui font les guerres civiles savaient les
deuils qu'ils jettent et les coeurs qu'ils brisent!

La voiture s'arrta rue Saint-Paul.

Le couvent de la Vierge dressait sa muraille grise dans l'ombre.

--Adieu, monsieur le marquis! dit le colonel d'une voix triste.

--Ah! c'est la premire fois que les baisers de ma fille ne pourront me
consoler! murmura le gentilhomme en hochant sa tte blanchie...




III

LA SECONDE JOURNE


Quand, le matin, avaient retenti les premiers coups de fusil, beaucoup
de familles s'taient effrayes  la pense de voir leurs filles
exposes  la rvolution.

En effet, le couvent de la Vierge est situ rue Saint-Paul, au milieu de
la fournaise.

Les mres s'taient donc empresses de retirer les pauvres enfants et de
les emmener chez elles.

Marianne de Kardign alla chez une de ses tantes, la chanoinesse de
Riom.

Aussi, quand le marquis la demanda au parloir, il lui fut rpondu que
depuis le matin elle n'tait plus au couvent.

La nuit tait trop avance pour que le gentilhomme pt se rendre chez
madame de Riom; et, en mme temps, le jour trop proche pour qu'il ne dt
pas se rsoudre  ne pas retourner  l'hpital de la Charit.

En effet, la circulation devenait de plus en plus difficile dans Paris.

Les barricades sortaient de terre par enchantement; et les insurgs,
comme s'ils eussent pressenti leur victoire, commenaient  interroger
les passants, retenant ceux qui n'taient pas de leur bord.

Nanmoins M. de Kardign se dirigea vers la rue de Varennes, en quittant
le couvent de la Vierge.

Des hommes arms montaient la garde au bout de chaque rue.

La lutte s'annonait comme devant tre plus acharne que celle de la
veille.

Mais nul ne songea  arrter ce vieillard encore droit et ferme, malgr
son coeur bris, qui portait sur ses traits dvasts tout un pome de
dsespoir.

Le marquis marchait, l'oeil fixe, la pense immobile, comme ces Indiens
concentrs dans une mme ide.

Il voulut d'abord remonter la rue Saint-Paul, gagner la rue du Loir et
suivre le bord de la Seine.

Mais il lui fallut renoncer  ce projet.

Il dut passer par la place de la Bastille et prendre la ligne des
boulevards.

Le jour tait lev.

Des flots de soleil inondaient les pavs rougis. Les mines rsolues
annonaient que le combat serait proche.

M. de Kardign arriva rue de Varennes vers huit heures du matin
seulement.

L'htel o demeurait madame de Riom tait dj ouvert.

Il entra; des tentes leves  la hte encombraient la cour.

Sous ces tentes taient couchs des blesss, que soignaient deux femmes,
la chanoinesse et sa nice Marianne.

La jeune fille aperut son pre et jeta ce joli petit cri des fillettes
de dix-sept ans, qui rappelle le chant d'un oiseau. Le pre ouvrit ses
bras, et elle vint s'y prcipiter avec bonheur.

--O pre, pre chri!

--Ma pauvre enfant!

Il y avait tant de douleur dans la voix du marquis, que Marianne,
ignorant l'arrive de son pre, la veille, prit cette douleur pour de
l'inquitude.

--Rassurez-vous, dit-elle, mes frres sont tous sains et saufs...

Il frissonna.

--Louis a reu une gratignure... Vous savez que je l'adore, mon
commandant!

Et elle riait, ne se doutant pas qu'elle perait le coeur de M. de
Kardign.

--Quant  Philippe, un ordre du ministre dfend aux lves de l'cole
polytechnique de sortir.

--Et Jean?

--Il est venu nous voir hier au soir.

--Marianne, dit le pre, votre frre Louis a t tu.

--Louis... tu!...

La jeune fille tressaillit violemment et chancela.

Mais c'tait une vraie enfant de preux. Le ton ros de sa figure fut
remplac par une pleur mate; un cercle noir se forma autour de ses
yeux.

Elle alla au fond de la cour de l'htel s'agenouiller devant une madone
en pierre, et pria.

--Oh! mon pauvre pre, comme vous devez souffrir! s'cria-t-elle en se
relevant et en entourant de ses bras le cou du vieillard.

Elle ne pensait pas  sa souffrance  elle.

Cependant les heures marchaient.

M. de Kardign, rassur sur le compte de ses enfants, voulait retourner
 la Charit. Mais, au moment o il allait sortir de l'htel, une vive
fusillade clata dans la rue de Varennes.

Le vieux Breton sentit l'odeur de la poudre et respira longuement, comme
un cheval de bataille.

Des soldats, enferms dans la rue et bloqus par des insurgs trois fois
plus nombreux, se dfendaient avec acharnement.

M. de Kardign embrassa une dernire fois sa fille et se jeta dans la
lutte.

Un soldat frapp au front tait tomb au milieu du trottoir, tenant
encore son fusil dans sa main crispe.

Il ramassa l'arme et se battit.

L'hpital improvis de la chanoinesse de Riom s'encombrait rapidement.

La bataille devenait de plus en plus sanglante. A chaque instant on
apportait les blesss.

Il vint mme un moment o il ne resta plus une seule place vide dans la
cour de l'htel.

Alors madame de Riom fit jeter des matelas dans la rue mme, sur
lesquels on mettait les blesss.

Il y eut, pendant ces trois funbres journes, bien des dvouements
ignors, bien des sacrifices inconnus.

Mais, parmi ces dvouements et ces sacrifices, il faut compter ceux de
ces femmes qui n'hsitaient pas  braver la mort pour panser les
malheureux qui tombaient.

Marianne et sa tante allaient les relever sous la grle des balles,
trouvant de bonnes paroles et de doux encouragements pour ces
infortuns.

Le pre, entre deux coups de feu, contemplait sa fille avec orgueil.

Son sang parlait dans ce dvouement simple et sublime.

Les heures passaient rapides.

Tout  coup, celui qui dirigeait le mouvement des insurgs comprit qu'il
tait temps d'achever l'crasement de cette poigne d'hommes.

Des secours pouvaient leur arriver; il ordonna aux siens de faire une
attaque gnrale.

Ds lors, ce ne fut plus une bataille, mais un gorgement. L'histoire a
consacr le souvenir de quelques-unes des atrocits qui y furent
commises.

A mesure qu'ils conquraient une maison, les insurgs y entraient et
poursuivaient  travers les tages les malheureux soldats.

C'est dans cette rue de Varennes qu'on jeta par les fentres du
cinquime tage des Suisses et des gardes-du-corps.

Au milieu de ce tourbillon de fer, Marianne et madame de Riom taient
restes impassibles, continuant, sans reculer, leur oeuvre pieuse.

Tout  coup M. de Kardign crut entendre sa fille jeter un cri
dchirant.

Il se retourna et l'aperut, les genoux sur le sol, ple, presque
livide.

Il se prcipita en arrire, sans s'occuper des insurgs qui gagnaient du
terrain.

Marianne se releva pniblement; une balle venait de lui traverser le
bras.

Elle vint en chancelant se rfugier sur la poitrine de son pre.

La fire hrone redevenait femme: la douleur refaisait d'elle une
enfant.

--Pre! pre! je souffre, murmura-t-elle en laissant pencher son front
sur l'paule du marquis.

Au mme instant,  trente mtres de l, un insurg parut  la fentre
d'une maison.

--Ah! les femmes s'en mlent! cria-t-il. Eh bien, attends un peu!

Il abattit son fusil dans la direction de Marianne.

M. de Kardign voulut arracher au danger son bien-aim fardeau.

Mais il tait trop tard.

Marianne eut un tressaillement intrieur qui tendit son corps dans un
spasme suprme... puis ses bras retombrent inertes.

--Pre... pre! balbutia-t-elle encore.

Elle tait morte.

M. de Kardign se jeta dans l'htel, et, l, dposa la pauvre enfant sur
un de ces lits improviss par sa gnreuse charit.

Puis lui-mme, accabl par ce nouveau coup, perdit connaissance et
s'vanouit.

       *       *       *       *       *

La seconde journe s'acheva comme la premire. Quel chemin de croix pour
cet homme, qui venait  Paris pour embrasser ses enfants, et qui sur son
chemin ne rencontrait que des tombes!

Quand il revint  lui, la nuit--la seconde!--couvrait la ville.

Le sentiment de la ralit, se rveillant en lui avec la douleur, lui
rappela ces deux deuils qui l'crasaient.

On avait transport Marianne dans la chambre de sa tante. Elle reposait
sur le lit, revtue encore de son uniforme de soeur de charit.

M. de Kardign, vieilli de cent ans, courb en deux par l'angoisse et le
dsespoir, tenait sa tte cache dans les draps du lit.

La balle avait travers le coeur. La jeune fille semblait dormir: son
visage, laiss calme par ce grand repos de la mort, souriait encore.

Le pre regardait; ses yeux taient secs. Il avait tant pleur qu'il
n'avait plus de larmes!

--Elle aimait les fleurs... dit-il.

Alors il alla pniblement, se tranant plutt que marchant, vers une
serre naturelle o croissaient, sous le chaud soleil de juillet, des
plantes embaumes.

Il fit une abondante moisson, qu'il jeta sur le lit, donnant  la pauvre
morte aime un linceul de clmatites, de camlias et de roses.

Puis il reprit sa prire.

Quand madame de Riom, presque folle, eut recouvr un peu de raison, elle
supplia son cousin de quitter cette chambre.

--Ne soyez pas injuste, dit-elle; ceux qui ne sont plus doivent tre
aims d'un amour gal. Louis attend!

M. de Kardign se rappela qu'un autre cadavre l'attendait, en effet.

Il voulut s'loigner; mais comme un aimant invincible l'attachait  ce
lit; il se prcipita sur le corps de Marianne, couvrant de larmes et de
caresses ce front glac.

--Ah! mon Dieu, s'cria-t-il, qu'avait fait cette enfant pour que tu me
la prisses!




IV

LA TROISIME JOURNE


M. de Kardign eut une ide pieuse pendant qu'il quittait sa fille morte
pour aller retrouver son fils mort.

Il voulut runir dans la mme tombe ces deux tres, dont l'an n'avait
pas vingt-six ans, comme ils avaient t runis dans la vie.

Aubin Ploguen tait rest  la mme place.

--Lve-toi, mon gars, dit le marquis d'une voix sourde. Prends mon fils
dans tes bras, et viens!

Le directeur de l'hpital voulut s'opposer  la volont du gentilhomme.

Mais celui-ci le regarda en disant:

--Je suis le pre, monsieur!

Au reste, Aubin Ploguen avait dj obi.

Le corps du jeune comte pesait  ses bras comme une plume  la main d'un
enfant.

Ce fut une marche lugubre  travers cette cit sombre et agite.

M. de Kardign restait muet.

--Mademoiselle Marianne se porte bien? monsieur le marquis, demanda le
serviteur, qui croyait adoucir ainsi la plaie saignante de son matre.

--Oui... bien... trs-bien... elle repose.

Puis il retomba dans ses penses.

Aubin ne connut l'affreuse vrit de cette rponse qu'en arrivant 
l'htel de Riom.

Il demeura tout tremblant devant cette terrible catastrophe qui, par
deux fois, torturait ainsi le coeur du vieillard.

Dieu est le souverain consolateur.

Pas une plainte, pas une imprcation n'taient sorties de ces coeurs
loyaux et religieux.

M. de Kardign plaa cte  cte le frre et la soeur sur le mme lit.

Au jour lev, il commanda deux cercueils en chne, o il renferma
lui-mme ces deux tres, qu'il avait tant aims.

Les cercueils de chne furent souds ensuite dans des botes en plomb.

Il trouvait une sorte de volupt pre  remplir lui-mme ces
douloureuses fonctions.

Puis, quand tout fut termin:

--Viens les venger, maintenant! dit-il.

Les Mmoires de 1830 ont conserv le souvenir de deux hommes qui firent
des merveilles d'nergie et de bravoure, pendant la troisime de ces
journes maudites.

Enferms dans une maison du quai Voltaire, ils se battirent comme des
furieux, seuls contre quatre cents insurgs.

Exasprs d'tre dcims par ces deux hros, qui abattaient un homme 
chaque coup, ceux-ci rsolurent de mettre le feu  la maison.

Mais les deux hommes ne cessrent pas leurs meurtrires attaques.

Des trous sanglants se faisaient dans la colonne rvolutionnaire.

Quand les flammes dominrent le toit de la maison, la porte cochre,
barricade jusque-l, s'ouvrit, et ils s'lancrent au dehors, portant,
l'un une hache, l'autre une poutre enflamme, avec lesquelles ils se
frayrent un passage  travers des poitrines humaines.

Ces deux hommes taient le marquis de Kardign et Aubin Ploguen.

Un livre, publi en 1837, raconte ce fait unique.

Toute la journe, les Bretons s'taient battus.

Quand ils eurent lev un holocauste hroque  ceux qui n'taient plus,
M. de Kardign se dirigea, toujours suivi d'Aubin, vers la caserne de la
Place, o les gardes-du-corps avaient leur poste.

Naturellement les gardes-du-corps taient  Saint-Cloud avec le roi.

Pourtant on lui dit que M. le duc de Raguse, marchal Marmont, ayant
envoy  M. de Salis, colonel commandant les Suisses, son aide de camp
M. de Guise, M. de Salis avait expdi de son ct un officier des
gardes-du-corps au marchal.

Cet officier devait coucher  la caserne, et ne repartir pour
Saint-Cloud que le lendemain au soir.

--Quel est son nom? demanda le marquis.

--Le baron de Kardign.

C'tait son fils en effet.

Le Breton laissa Aubin Ploguen  la caserne, avec ordre d'annoncer 
Jean son arrive, mais de ne lui rien dire des deux catastrophes qui
venaient de fondre sur la famille.

Puis lui-mme gagna l'cole polytechnique.

Il n'y arriva qu' une heure avance.

--C'est le troisime de mes enfants que je vais voir, pensa le
vieillard. Vais-je le trouver mort comme les autres?

Il cherchait bien  se rassurer, en se disant que les lves de l'cole
n'avaient pu dsobir  l'ordre du ministre qui les consignait.

Mais il ne croyait plus qu'au malheur.

Son coeur se serra quand il entra dans la cour de l'cole.

Elle paraissait vide; de temps  autre, un polytechnicien traversait le
prau en courant, les vtements dchirs, l'oeil hagard.

Un groupe d'hommes causait vivement dans un coin.

Le marquis prta l'oreille pour couter ce qu'ils disaient.

--Il est mort? demandait une voix.

--Pas encore.

--O a-t-il t bless?

--D'un coup de baonnette dans le ventre.

--Mais est-ce sr?

--Trs-sr. C'est Charras et Lothon[1] qui ont apport la nouvelle.

En entendant ces quelques mots, le gentilhomme frissonna dans tout son
tre. Il fut oblig de se cramponner  la muraille pour ne pas tomber.

tait-ce de son fils qu'on parlait? Allait-il perdre aussi celui-l,
comme il avait dj perdu les autres? Philippe aprs Marianne, comme
Marianne aprs Louis!

La justice de Dieu a ses bornes, pourtant.

Il n'osa pas questionner...

Il est de ces questions qu'on n'ose pas faire, tant on redoute la
rponse.

La cour de l'cole, claire avec des torches, laissait quelques coins
dans l'ombre. L, s'tait rfugi M. de Kardign.

Il y gagnait de n'tre pas aperu et de pouvoir entendre.

La conversation continuait.

--Comment les lves ont-ils fait pour sortir?

--Le gnral a voulu s'y opposer, mais ils l'ont presque renvers.

--Est-ce le seul qui ait t tu?

--Jusqu' prsent, on n'a pas d'autres nouvelles.

Une demi-heure--un demi-sicle!--se passa, pendant laquelle le marquis
de Kardign passa par toutes les angoisses, par toutes les tortures.

Enfin, il entendit bientt un bruit de pas et des murmures  la porte de
l'cole.

On apportait un mort sur une civire. Un manteau de cavalerie le
recouvrait entirement; quatre soldats faisant partie des rgiments qui
avaient trahi, la portaient.

Sur le chemin de cette civire,  travers la cour, ceux qui taient l
se dcouvraient.

Livide, M. de Kardign se leva en chancelant, et regarda ce manteau qui
cachait le visage du mort.

Puis il marcha vers la civire et l'enleva brusquement.

--Ah! ce n'est pas lui! dit-il.

Ce cadavre tait celui de l'lve Vanneau.

Le pre, si frapp, put encore trouver un peu de joie au fond de son
coeur.

Son fils tait vivant, puisque nul autre que celui-l n'avait t tu.

De nouveau, les bruits de pas et les murmures recommencrent.

Une vingtaine d'lves rentraient, le fusil encore fumant sur l'paule,
ayant cet aspect sombre de gens qui se sont battus toute une journe.

--Ah! j'aurai de ses nouvelles! murmura M. de Kardign.

Ceux qui taient dj dans la cour serrrent la main des nouveaux venus.

Le Breton s'avanait dj pour les questionner sur son fils, quand une
voix dit:

--Eh bien, o est Philippe?

--Il va venir, reprit une autre.

Philippe! Il devait y avoir plusieurs Philippe  l'cole.

Pourquoi celui dont on prononait le nom et-il t le sien?

Nanmoins son coeur battit...

Tous ces jeunes gens venaient de faire cause commune avec la rbellion.
Mais, dans la loyaut suprme de son me, le marquis croyait qu'ils
avaient lutt pour le roi.

Ce gentilhomme de grande race n'et jamais suppos qu'un uniforme
franais et pactis avec la rvolution.

Aussi, rassur sur son fils, il se flicitait en lui-mme de ce qu'un de
ses enfants avait pu remplir son devoir sans tre frapp.

Oh! quelle ivresse pour lui de serrer son Philippe dans ses bras, encore
chaud d'une lutte o il avait, sans le savoir, veng son frre et veng
sa soeur! Philippe et Jean, c'tait tout ce qui lui restait de sa
famille.

Un des professeurs de l'cole aperut enfin le vieillard, courb et
bris. Il s'approcha de lui et lui demanda poliment s'il attendait
quelqu'un.

--Oui, monsieur, j'attends mon fils.

--Philippe est un hros! continua le premier qui avait dj parl.

--Combien Kardign en a-t-il descendu? dit le second.

Kardign! Il ne s'tait pas tromp.

--On ne sait pas, reprit la mme voix. Il s'est trouv avec Lothon au
Carrousel. Cela rappelait le 10 aot, comme le raconte M. Thiers. Quand
nous avons bris la grille des Tuileries, Kardign s'est jet, en tte
de la foule, sur les Suisses et y a fait une troue. Puis nous sommes
entrs aux Tuileries o la bataille a recommenc de chambre en
chambre... C'tait affreux. Sans Kardign, qui a fait sauter la cervelle
d'un Suisse, j'tais tu net...

Aux premiers mots de celui qui parlait, le marquis avait frmi de joie,
en entendant faire l'loge de son fils. Puis il reut un choc terrible,
en comprenant que Philippe s'tait battu contre le roi...

En entendant la phrase de l'lve, il bondit, et s'lana dans le
groupe:

--Vous mentez! s'cria-t-il, mon fils n'est pas un tratre! Vous mentez!
mon fils n'est pas un assassin! Il a tir l'pe pour le roi, pour son
roi: je lui ai donn ma devise: Fidle!

Au milieu de la stupeur gnrale, o jeta cette exclamation furieuse, un
jeune homme, trs-beau de visage, de haute taille,  l'allure fire et
dcide, entra dans la cour. C'tait Philippe de Kardign.

--Allons, dit-il joyeusement, la bataille est finie... Vive la
Rpublique!

Alors le vieux gentilhomme plit comme si on venait de le frapper au
visage. Il se redressa, et s'avanant vers son fils:

--Misrable! dit-il...




V

LE PRE ET LE FILS


Tous les assistants demeurrent consterns. Ils comprirent qu'il allait
se passer quelque chose de solennel entre ce pre et ce fils, mis ainsi
face  face...

Tous les deux sortaient de la fournaise: le vieillard et le jeune homme
avaient leurs habits dchirs par les mmes balles, leurs visages
souills par la mme poussire.

Ils se regardaient...

Philippe de Kardign s'tait demand souvent ce que dirait son pre
quand il apprendrait que lui, vicomte de Kardign, s'tait mis du ct
du peuple.

Les lves et les professeurs de l'cole virent briller la croix de
Saint-Louis sur la poitrine du gentilhomme, et devinrent la
signification de cette scne.

Comme ils voulaient discrtement se retirer, le marquis se tourna  demi
vers eux, pendant que Philippe restait muet, tremblant et le regard
baiss; puis tendant son bras vers le jeune homme:

--Moi, Huon-Anne, marquis de Kardign, gentilhomme franais, je vous
maudis, vous qui avez commis cette tratrise et cette honte, tant sorti
de moi!

Un frisson traversa ces groupes d'hommes comme une houle puissante.

--Et maintenant que vous avez entendu la maldiction, messieurs, sortez
ou demeurez, peu m'importe: je pars.

--Mon pre! s'cria Philippe d'une voix suppliante.

--Je ne suis pas votre pre!...

--C'est moi qui vous implore, moi... votre fils... votre Philippe...

--Je ne vous connais plus!

Cette scne ne manquait pas d'une grandeur sauvage et potique.

Le ciel, illumin d'toiles, brillait au-dessus des acteurs du drame
humain qui se jouait aprs le drame sanglant.

La lueur fumeuse des torches prtait des reflets rougetres  ces ttes
impressionnes.

Philippe pleurait...

Les lves et les professeurs se retirrent.

Le pre et le fils taient seuls.

--Par piti, monsieur, coutez-moi, balbutia le jeune homme... Si vous
saviez!... Je vous aime et je vous respecte... mais la vie a ses
entranements et ses volonts. Le serment que vous aviez fait  votre
roi, nul ne me l'a impos...

--Assez!

--Oh! coutez-moi!...

--Qu'auriez-vous  me dire? Vous tes le seul flon qu'il y ait jamais
eu dans ma famille! Je vous ai enseign l'honneur; qu'avez-vous fait de
votre honneur? Je vous ai enseign la loyaut; qu'avez-vous fait de
votre loyaut? Vous les avez fltris, souills, dshonors, quand ils
n'taient pas  vous, mais  ces aeux dont vous venez, et vers qui je
retourne!

--Ah! vous tes cruel! Vous m'avez envoy  Paris... Est-ce ma faute 
moi si je n'ai pas vu la vrit o vous la voyez? si je crois  d'autres
dieux que ceux que vous adorez?... Mon pre, je suis coupable peut-tre,
mais je ne suis pas un flon! Rendez-moi votre estime, au moins, si vous
ne me pardonnez pas!

--Je vous ai maudit!

--Souvenez-vous de ma mre... de ma mre qui m'a port dans ses flancs!
Je suis votre sang, comme je suis son sang, votre chair, comme je suis
sa chair... Faut-il que je me jette  vos genoux, que j'implore mon
pardon... Vous voyez, je pleure, mon pre!...

Le marquis regardait son enfant.

Un violent combat se livrait dans son me. Cet homme prouv par des
tortures si diverses, flchissait sous le poids de tant de souffrances.

Philippe le vit plir et chanceler.

Il crut que son pre cdait et pardonnait.

--Demandez-moi tout, continua le jeune homme d'une voix tremblante,
tout, except l'abjuration de mes croyances, et je vous jure que
j'obirai!... Aujourd'hui, mon pre, je ne crois plus aux vrits que
vous m'avez enseignes... Si vous aviez t l, je vous aurais tout
avou: le mensonge me rvolte vous le savez bien!

M. de Kardign dcouvrit son visage qu'un moment il avait cach de ses
mains.

--Rpondez-moi. Vous vous tes battu?

--Mon pre...

--Je veux que vous m'appreniez tout vous-mme. Vous vous tes battu?

--Oui, monsieur.

--Contre votre roi?

--Oui, monsieur.

--Vous avez tu quelques-uns de ses dfenseurs?

--Oui, monsieur.

Philippe trembla, en prononant cette rponse pour la troisime fois.

--Eh bien, parmi ces dfenseurs se trouvaient vos deux frres. Votre
soeur, elle, s'est fait soldat! Soldat de l'hrosme et de la charit.
Que me rpondriez-vous si je vous disais: On a tu ton frre!

--Je rpondrais: Je vais venger mon frre!

--Et si je vous disais: On a tu ta soeur!

--Je rpondrais: Je vais venger ma soeur!

--Ah! vous me rpondriez cela, monsieur! Alors coutez-moi. Ces hommes,
dont vous tiez, ces hommes qui sont vos compagnons, vos amis, vos
allis, ont tu votre frre Louis, ont tu votre soeur Marianne!

--Louis!... Marianne!...

--Vengez-les donc, maintenant, si vous pouvez!

Philippe tomba  genoux sur le sol.

Il sanglotait.

Enfin, il embrassa les genoux du vieillard:

--Mon pre, dites-moi que ce n'est pas vrai! Mon pre, dites-moi que
cette chose terrible n'a pas eu lieu... mon pre!... Oh! mon Dieu!...

--Depuis quand m'a-t-on vu mentir, moi? Laissez-moi passer: je n'ai plus
rien  faire ici, maintenant!

--Jean... Oh! parlez-moi de Jean...

--Il vit... Adieu!

--Non, ne partez pas encore... ne me quittez pas ainsi, dsespr,
ananti...

--Adieu!

--Il ne vous reste que deux de vos quatre enfants, et vous me tuez!

--Vous vous trompez, monsieur. Il ne m'en reste plus qu'un...

--Je serai donc  jamais chass de votre coeur, moi, l'an de la maison!

M. de Kardign s'avanait dj vers la porte du prau. A cette phrase de
son fils, il s'arrta et revint vers lui.

--Vous avez bien fait de dire ce mot. J'allais oublier. Vous, l'an de
ma race! Jamais! Je prfrerais briser mon cusson et en arracher ma
devise! Demain, vous m'crirez que vous renoncez  votre droit
d'anesse. Je ne veux pas que le marquis de Kardign soit un tratre 
sa famille et  son roi!

Philippe redressa son front et rpondit d'une voix douce, mais ferme:

--Ce que vous ordonnez sera accompli, monsieur le marquis. J'ai embrass
vos genoux pour implorer mon pardon... vous tes rest sans piti.
C'tait votre droit.

--C'tait mon devoir!

--Mais, quoi que vous ordonniez, j'obirai!

--Je vous dfends de reparatre jamais  mes yeux... Je ne vivrai pas
bien longtemps, d'ailleurs. Vous m'avez port le dernier coup. Comme je
ne veux pas qu'il y ait rien de commun entre mon fils unique et vous, je
ferai deux parts de ma fortune. Vous hriterez de moi de mon vivant, car
je suis mort pour vous, comme, pour moi, vous tes mort.

--Je ferai mieux, monsieur le marquis, dit Philippe avec une fiert
triste. Je comprends ce que vous souffrez. Un Kardign vous irrite dans
les rangs du peuple? Je quitterai mon nom..., mais, en retour,
laissez-moi vous adjurer une dernire fois... Oui, il y a des fatalits
humaines; oui, c'est affreux de penser que j'tais avec ceux qui ont tu
Louis... qui ont assassin Marianne... Mon pauvre frre! lui si beau et
si bon!... ma pauvre Marianne que j'aimais tant, et pour qui j'esprais
tant de joies!...

Il s'arrta un instant.

Puis il reprit plus bas:

--Ah! c'est l mon chtiment, mon pre! si vous pouviez lire dans mon
coeur, vous y verriez un tel dsespoir, que vous auriez piti de moi!...

M. de Kardign fit un mouvement comme pour s'avancer vers Philippe.

Mais il retomba dans son immobilit.

--Eh bien! je n'hsite pas  vous obir, continua le jeune homme. Tous
vos ordres seront respects, parce qu'ils viennent de vous. Mais ne
laissez point peser sur mon front cette maldiction qui me tue... Tenez!
ce n'est plus mme le pardon que j'implore, c'est l'oubli. Je comprends
qu'il est de ces traditions de fidlit qui ne doivent pas tre
brises... Mais pensez que je perds le mme jour mon pre, mon frre et
ma soeur!... Je reste orphelin et seul...

L'motion du marquis grandissait  cet appel dchirant qui frappait 
son coeur.

Il se disait que ce jeune homme tait son enfant et qu'il pleurait.

S'il l'et trouv orgueilleux devant lui, rebelle  sa volont,
peut-tre ft-il rest implacable.

--Mais au moins piti pour le reste! acheva faiblement Philippe...
Pardonnez-moi, mon pre! L'oubli ne me suffirait plus! et n'enseignez
pas  Jean  me har!

M. de Kardign tait vaincu.

--Mon Dieu, dit-il, ma parole a t plus rapide que mon coeur... Ne fais
pas retomber ta colre sur la tte de cet enfant.

Philippe s'tait agenouill.

--Me permettez-vous d'assister au convoi de nos pauvres morts, mon pre?

--Non!

--Oui... ils sont les victimes des miens.

--Je pardonne, parce que vous n'tes plus rien pour moi. J'accepte ce
que vous m'avez offert. Vous quitterez votre nom. Les Kardign ont
toujours t fidles!

Il fit de nouveau quelques pas vers la porte.

--Si je mourais, mon pre, vous ne me laisseriez pas m'en aller sans un
dernier adieu! Puisque je suis mort pour vous... que l'adieu soit le
mme!

Le marquis regarda ce jeune visage, o les larmes avaient creus leur
sillon.

Il eut piti...

Lentement, d'un geste noble et triste, il tendit sa main  Philippe, qui
l'embrassa  plusieurs reprises.

--Dieu vous garde! dit-il.

Et il s'loigna rapidement.




VI

FERNANDE


On sait que M. de Salis, colonel des Suisses, avait envoy Jean de
Kardign au marchal Marmont.

Le troisime fils du marquis tant le hros de ce roman, le lecteur nous
permettra de faire, en quelques lignes, son portrait.

Louis et Philippe tenaient de leur pre.

Jean, comme Marianne, ressemblait  sa mre. La forte race des Kardign
ne se retrouve pas dans cette frle nature, presque fminine. La taille
est moyenne. Les cheveux blonds couvrent un front o la pense a mis son
empreinte. C'est un adolescent de vingt ans, avec tout le charme et
toute l'lgance d'une nature fine.

Les yeux sont noirs, un peu trop enfoncs dans la tte pourtant. La
lvre rouge cache des dents trs blanches. Les extrmits sont petites;
une moustache et une royale blondes achvent de donner  cette charmante
figure une ressemblance frappante avec le portrait de Jean de l'Aigle,
aeul des Kardign, qu'on peut voir  Versailles. Mais c'est une me
indomptable qui vit dans ce corps.

Quand il tait arriv au rgiment avec son allure un peu timide, Jean
avait commenc par faire sourire ses camarades qui le surnommrent en
riant: Mademoiselle.

Le premier qui s'avisa de dire en face ce mot au jeune homme, reut en
plein visage le gant du baron.

Il s'appelait Aymond de Chelles.

Le lendemain, ils se rencontrrent au bois de Boulogne, dans une alle
carte.

Aymond, grand et beau garon, trs fort, semblait ne devoir faire qu'une
bouche de son adversaire.

De plus, il avait une rputation de tireur  l'pe qui en imposait aux
plus rsolus.

Or, pendant les dix minutes que dura le combat, Jean joua avec l'pe de
son adversaire comme l'et fait un Saint-Georges.

Quand il eut suffisamment montr sa force aux tmoins stupfaits, le
jeune baron prit de tierce le fer de M. de Chelles et l'envoya sauter 
dix pas.

Irrit, celui-ci ne fit qu'un bond jusqu' son pe, la ramassa, et se
remit en garde.

La seconde passe dura quelques instants. Aymond reut un coup droit qui
lui pera l'paule de part en part.

--Dis donc, camarade, la demoiselle est en acier! pronona Jean d'une
voix vibrante.

Ce fut le premier mouvement.

Le second fut de relever avec douceur son compagnon d'armes bless et de
le panser lui-mme.

Or, le lendemain, Jean eut un second duel. Voici comment.

Dans un bal au ministre de la guerre, le jour mme, il entendit un
jeune homme parler de cette rencontre en se moquant de M. de Chelles. Le
garde-du-corps s'avana, et lui dit:

--Monsieur, je suis le camarade de M. de Chelles, et je vous prie de
parler de lui en d'autres termes.

--Monsieur, j'en parle comme il me plat.

--C'est ce que nous verrons.

--Quand vous voudrez.

--J'allais vous le proposer.

--Aimez-vous le bois de Vincennes?

--Je ne le connais pas, riposta Jean, toujours avec le mme sang-froid.

--Voulez-vous me permettre de vous en faire les honneurs?

--J'en serai trs-flatt.

--L'honneur sera tout pour moi...

Etc., etc.

Le rsultat fut que le jeune homme, nomm Henry Delsarte, demeura
stupfait en voyant qu'il avait affaire au propre adversaire de celui
qu'il attaquait.

--Comment! vous dfendez votre ennemi! s'cria-t-il.

--Un homme n'est jamais mon ennemi, quand je me suis battu avec lui!
rpondit Jean.

Le second duel ressembla au premier, avec cette diffrence que M. de
Chelles avait eu l'paule droite traverse, et que M. Delsarte reut son
coup  l'paule gauche.

Aymond apprit l'aventure, et devint l'insparable de _Mademoiselle._

--Au fond, j'abhorre le duel, dit le baron de Kardign. Mais si je
n'avais pas fait une bonne fois mes preuves, on ne m'aurait jamais
laiss tranquille!

Avec un pareil caractre, Jean n'avait pas tard  tre ador de ses
compagnons.

Ils disaient de lui:

--C'est le dernier chevalier.

Et, en effet, le jeune homme tait profondment chevaleresque.

Or, le matin o nous faisons connaissance avec notre hros, il galope
ventre  terre sur la route de Saint-Cloud  Paris.

Il ignore encore les catastrophes qui se sont abattues sur sa famille.
S'il est dsespr, c'est de la chute de cette royaut que, comme son
pre, il aime d'un ardent amour.

Jean rflchissait tout en courant.

Il tait si bien absorb dans ses penses, qu'il ne vit pas,  mesure
qu'il s'approchait de Paris, des groupes d'hommes arms qui le
regardaient passer d'un oeil menaant.

On reconnaissait son uniforme royal.

Jean ne s'aperut de ces dispositions hostiles qu'en sortant de l'avenue
de Neuilly, pour entrer dans une des rues qui,  cette poque-l,
avoisinaient l'Arc de Triomphe.

Il y fit juste autant d'attention qu'un lion  une meute de chiens
aboyant aprs lui.

Pourtant, dans une rue troite, il se trouva cern par dix ou douze
hommes, le fusil  la main, qui arrtrent son cheval.

--Hol! cartez-vous! s'cria le jeune officier, en mettant la main dans
une de ses fontes.

--On ne passe pas!

--Bah! Et au nom de qui parlez-vous?

Il sortit le pistolet de la fonte.

--Au nom du peuple!

--Au nom du roi, passage! dit lentement le baron de Kardign.

Un cri de colre lui rpondit.

Le vaincu bravait les vainqueurs.

Les combattants de Juillet taient trop rapprochs de lui pour qu'ils
pussent faire feu. Mais l'un d'eux lana  Jean un violent coup de
baonnette.

Celui-ci fit faire une volte rapide  son cheval qui reut le coup.

Il tomba sur ses deux jambes, livrant l'officier sans dfense  ses
ennemis.

D'un bond Jean se dgagea.

Il commena par dcharger ses deux pistolets, puis, tirant son sabre, il
se colla contre la porte d'une maison, afin de ne pas tre pris par
derrire.

--Fusillons-le! dit un des hommes.

--Chargez vos fusils! reprit un second, moi, je vais m'amuser  le
larder de petits trous avec ma baonnette.

Heureusement, il n'eut pas le temps de _s'amuser_. Jean lui fendit la
tte d'un revers de sabre.

Mais il n'en tait pas plus avanc.

Dj les fusils taient chargs.

--Portez armes! cria le chef des rvolutionnaires.

Jean appuya sa main crispe, ttant la serrure, contre la porte place
derrire lui. Elle tait ferme.

--En joue!...

Au mme instant, le jeune baron se sentit tomber  la renverse. La porte
venait de s'ouvrir brusquement.

--Feu! ordonna le chef.

Les sept balles trourent le bois.

La porte se referma. Jean tait sauv... Sans couter les cris de rage
de ses ennemis, sans s'occuper des coups de crosse qu'ils frappaient, il
allait s'lancer dans la maison, quand une douce main prit la sienne, et
une voix mue lui dit:

--Chut! venez!

Alors il comprit que ce chemin de salut lui avait t ouvert par celle
qui lui parlait ainsi.

Il regarda...

Imaginez-vous la Juliette de Shakespeare, avec ses longs cheveux bruns,
ses yeux bleus et son front ple. C'tait en effet la plus adorable
crature que jamais pote ait pu rver ou peindre.

Tout entier  son admiration, Jean ne s'tait pas aperu que son
inconnue le conduisait  travers un large escalier, et le faisait entrer
dans une dlicieuse chambre de jeune fille.

--Restez l! et ne bougez pas, dit-elle.

Elle l'enferma  clef et redescendit.

Aussitt elle ouvrit la porte cochre.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle aux hommes qui se prsentrent.

--Un brigand qui est entr ici.

--Es-tu une bonne citoyenne, au moins?

Un vieillard, haut de taille, vert et solide, parut, attir par le
bruit.

--Que se passe-t-il? Je suis le citoyen Grgoire, chef de section,
dit-il.

A ce nom, le chef rvolutionnaire se dcouvrit.

--Oui, vous tes un bon, vous, citoyen! Nous cherchons un brigand qui
est entr dans cette maison.

--Un brigand?

--Oui, un garde du roi.

Le vieillard se mit  rire.

--Bon gibier pour vous, grommela-t-il d'un air froce. Cherchez, mes
enfants.

--Pardon, excuse, citoyenne, reprit le chef, mais l'avez-vous vu cet
assassin?

--Non, j'tais dans ma chambre.

--Vous n'avez rien entendu?

--Si, j'ai entendu des bruits de pas rapides dans l'alle qui mne au
jardin. Mais je ne m'en suis pas inquite, parce que j'ai cru que
c'tait une personne de la section qui venait parler  mon pre.

--Eh bien! si vous le permettez, mademoiselle, continua le chef,
impressionn comme ses compagnons par la souveraine beaut de la jeune
fille, nous allons chercher.

--Faites! dit-elle froidement.

Et, bien qu'une angoisse violente l'et saisie au coeur, elle resta
impassible.

La maison du sieur Grgoire se composait d'un rez-de-chausse, d'un
premier et d'un second tage.

On visita d'abord le rez-de-chausse.

Naturellement, on n'y trouva rien.

Pourtant, pour pousser l'enqute jusqu'au bout et n'avoir rien  se
reprocher, le chef ouvrit les armoires avec soin.

Grgoire et mme la jeune fille les aidrent dans cette perquisition.

Ensuite il passa au second tage, toujours suivi de ses hommes, moins
un, laiss de faction en bas.

La jeune fille frissonna. Pourtant elle rflchit qu'ayant dit tre dans
sa chambre, on n'aurait pas l'ide d'y entrer.

Par hasard, ce fut la dernire qu'on visita. Toutes taient vides.

L'un des hommes aperut cette porte ferme, quand les autres taient
ouvertes:

--Tiens! nous n'avons pas encore fouill celle-l, dit-il.

--Eh bien! entrez-y, dit Grgoire...

Jean n'avait rien entendu de ce qui se disait. Seulement le bruit de la
perquisition l'avertissait du danger.

Quand Grgoire dit:

--Eh bien, entrez-y...

Il comprit que tout tait fini, qu'il allait tre dcouvert et qu'il ne
lui restait plus qu' vendre chrement sa vie.

Pourquoi, quand sa pense embrassa tous ceux qu'il aimait, donna-t-il un
regard  cette jeune fille qu'il n'avait fait qu'entrevoir un instant?

Il entendit distinctement ce qui se passa. Aprs l'autorisation du
citoyen Grgoire, le chef des rvolutionnaires s'apprtait  ouvrir la
porte.

Elle tait ferme.

--Enfoncez-la, dit une voix.

Mais la jeune fille se jeta en travers.

--Vous n'entrerez pas! pronona-t-elle d'une voix ferme.

Un murmure d'tonnement accueillit ces paroles.

Le pre lui-mme ne comprenait pas.

--J'ai la clef, reprit-elle, mais je ne vous la donnerai pas. C'est ma
chambre... Nul n'y entrera...

Elle dit cette phrase d'un air tellement pudique, avec tant de chastet
rvolte, que ces rudes hommes qui venaient de se battre avec fureur
restrent mus devant cette noblesse de la beaut et de l'innocence.

C'taient des ouvriers. La plupart d'entre eux, tous travailleurs,
avaient pris le fusil pour un principe faux, gars par les discours de
ces gens qui savent soulever le peuple, et, quand ils l'ont soulev, le
laissent mourir, pendant qu'ils se cachent prudemment.

Ceux-l taient braves: ils devaient tre bons. Le peuple est comme
l'Ocan. Il en a les rages cruelles et les apaisements imprvus.

Puis la tte radieuse de la jeune fille les impressionnait.

Le chef s'inclina devant elle.

--Mademoiselle, dit-il, nous ne pouvons pas souponner de royalisme la
fille du citoyen Grgoire...

Un bruit lger se fit entendre dans la chambre. Elle plit.

Mais l'ouvrier continua.

--Nous nous retirons. Excusez-nous de vous avoir drangs. Hol! les
amis, redescendons, cria-t-il.

La petite troupe, Grgoire en tte, redescendit. L'ouvrier qui avait
parl tait en queue.

Il revint auprs de mademoiselle Grgoire qui demeurait debout contre la
porte, les bras tendus.

--Il est l, murmura-t-il  son oreille. Vous voulez sauver un homme...
Peut-tre avez-vous tort... mais il sera fait comme vous le dsirez. Ne
dites pas non! J'ai entendu tout  l'heure... Faites-le changer de
vtements, et qu'il s'enfuie par le jardin. Adieu!

Elle resta mue devant cet acte de gnrosit si simplement accompli.

--Voulez-vous me donner la main, monsieur? dit-elle  l'ouvrier, les
yeux humides, je suis des vtres, vous le savez... mais, je l'ai vu
jeune... et j'ai pens  ceux qu'il aimait.

Le chef embrassa lgrement la blanche et fine main qu'on lui tendait.

--Si vous avez besoin de Jrme Hvrard, reprit-il, appelez-le. Je suis
ouvrier sellier et je demeure rue Saint-Honor, n 117.

--Merci.

Quand le bruit des pas eut disparu dans l'escalier et qu'elle se vit
bien seule, elle tira la clef de sa poche et l'introduisit dans la
serrure.

Le danger tait pass.

Pourquoi tremblait-elle?

C'est qu'elle allait se trouver seule dans sa chambre avec un jeune
homme.

Mais ce n'tait pas une nature frle. Le sang rouge du Franc coulait
dans ses veines. Elle rentra et ferma la porte.

Jean se ft cru un misrable d'adresser un seul mot de galanterie 
celle qui venait de le sauver.

Puis, avec cette seconde vue du coeur que possdent les cratures fines
et distingues, il devinait que la pudeur de la jeune fille avait besoin
d'tre rassure.

--Mademoiselle, dit-il, j'ai tout entendu.

Elle rougit.

--J'ai une soeur qui vous ressemble; voulez-vous me dire votre nom? Elle
priera pour vous.

--Je m'appelle Fernande Grgoire.

Il mit un genou en terre.

--Mademoiselle, reprit Jean, avec son beau et fier sourire, je ne sais
pas quel avenir Dieu me garde; en des temps comme ceux-ci, la vie
humaine est si peu de chose! mais laissez-moi vous dire que je
n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, et que je vous
respecte comme si vous tiez ma femme ou ma soeur.

La noble phrase du jeune homme rassura Fernande.

Puis, il lui suffisait de le regarder pour qu'elle comprt qu'elle ne
courait aucun danger avec lui.

--Je suis le baron Jean de Kardign. Si cet ouvrier, qui s'appelle
Jrme Hvrard, a besoin de moi jamais, faites-moi signe. Lui aussi a
t gnreux.

--Pourquoi veniez-vous  Paris, monsieur, quand vous y saviez votre vie
menace?

--Le devoir, mademoiselle.

--Si l'on vous avait tu?

--J'aurais t pleur.

--Oh! vous me faites frissonner.

--Je n'ai pas encore accompli ma mission. Il faut que je parte.

--Maintenant, c'est impossible!

--Il le faut!

--Mais c'est impossible, vous dis-je!

--Il le faut!

--Eh bien! moi, monsieur, je ne vous le permettrai pas. D'abord, il faut
que vous changiez de vtements. Ensuite, vous ne pouvez fuir que par le
jardin. Or, la chambre de mon pre donne vue sur les alles. Il vous
apercevrait...

--Mais il faut que je parte, cependant!

--Attendez, mon pre sortira dans une heure, aprs djeuner, pour se
rendre  sa section.

--Une heure...

Jean plit beaucoup en prononant ces deux mots. Un lger filet de sang
parut sur le revers de son uniforme trou.

--Dieu! tes-vous bless?

--Oh! rien, mademoiselle...

--Je vous en supplie, monsieur!

--Ce doit tre une gratignure; quand, dans la rue, j'ai d me dfendre
contre les coups de baonnette de ces enrags, il m'a bien sembl...

Mais Fernande n'coutait plus.

Sans s'occuper du plus ou moins de convenance de ce qu'elle faisait,
elle dchira la manche de l'uniforme, aprs l'avoir entame avec des
ciseaux.

Ce n'tait qu'une gratignure.

Une pointe de baonnette avait perc le gras du bras de deux
centimtres.

Le sang coulait un peu.

Elle ouvrit son armoire, et prit deux mouchoirs. Puis elle lava la
blessure avec un mlange d'eau et d'arnica.

Jean la regardait, et une motion charmante s'emparait de lui.

Il admirait l'lgance inne, la beaut souveraine de cette jeune fille
qui entrait si brusquement dans sa vie.

Mais il ne voulut rien laisser voir de ce qu'il ressentait. Il et
considr comme une infamie de troubler ce jeune coeur. Rougissante, elle
attacha la compresse improvise sur le bras du baron. Puis, quand le
pansement fut termin, elle s'loigna instinctivement de quelques pas.

--Je vous quitte, monsieur, dit-elle. Sur votre me, ne parlez pas et ne
bougez pas...

Elle disparut, laissant la chambre remplie du parfum idal que semblent
possder la jeunesse et la beaut.

       *       *       *       *       *

Rest seul, Jean regarda autour de lui.

C'tait bien la chambre de jeune fille, lgante et chaste.

Dans un coin,  gauche, le lit virginal entour de ses rideaux blancs,
qui le cachaient entirement.

A la muraille, un grand Christ d'ivoire pleurant sur sa croix blanche.
Le citoyen Grgoire ne devait pas empcher sa fille d'tre pieuse. Une
gravure reprsentait la premire entrevue de Romo et de Juliette, au
bal des Montaigus. Avait-on dit  Fernande qu'elle ressemblait 
l'hrone de Shakespeare?

       *       *       *       *       *

Jean ne pouvait dtacher ses regards de ces objets qui parlaient si
loquemment  son esprit.

Le charme pntrant, qui se dgage des choses matrielles, quand elles
ont un sens pour l'me et pour le coeur, le gagnait lentement...

Il rvait... sans s'apercevoir que l'heure passait, rapide.

Il n'entendit mme pas la robe de la jeune fille qui frlait le mur du
corridor. Elle entra, rieuse, apportant un plateau.

--J'ai pens que vous auriez faim peut-tre, dit-elle avec gaiet.

C'tait la fin du rve. Le prosasme de la vie reparaissait.

Jean fit honneur au djeuner en homme de vingt ans, qui est  jeun et
qui a faim.

--Maintenant, dguisez-vous, dit-elle.

Le baron de Kardign secoua la tte.

--Non. Mon uniforme est mon drapeau. Je ne le cacherai pas!

--Je vous en supplie...

--N'insistez pas.

Un regard de Fernande obtint une concession.

D'autant plus que Jean rflchit que, peut-tre, s'il ne quittait pas
son uniforme, il n'accomplirait pas sa mission. Il se contenta de
retirer la veste d'ordonnance, et de la remplacer par un paletot noir.

De mme, il quitta le shako pour un chapeau vulgaire.

--Maintenant, suivez-moi, reprit Fernande, mon pre est sorti, et j'ai
loign ceux qui nous servent.

Elle le conduisit dans l'escalier et  travers le jardin.

Par cette superbe matine d't, une brise douce les enveloppait. Les
fleurs brillaient, les oiseaux chantaient.

Au moment de se sparer, ils se regardrent, inconsciemment, mus et
troubls...

Chacun d'eux emportait avec lui le coeur de l'autre.




VII

DPART


Jean de Kardign apprit, sur le soir, l'arrive de son pre  Paris.

Son premier mouvement fut une joie profonde. Il adorait le vieillard, et
sa tendresse n'avait d'gale que son respect pour lui.

Il trouva Aubin Ploguen  la Place.

Nous savons, en effet, que le marquis l'y avait laiss.

Le Breton avait un faible pour Jean.

Le jeune homme comprit, au premier regard jet sur le fidle serviteur,
que quelque chose de grave, de terrible, peut-tre s'tait pass.

Il voulut interroger Aubin; mais celui-ci ne rpondit que vaguement. Son
matre ne lui avait-il pas recommand le silence?

--O est mon pre? dit Jean.

--A l'cole polytechnique, monsieur.

--Il ne tardera pas  revenir?

--En effet... c'est mon opinion.

Jean ne put jamais tirer autre chose d'Aubin Ploguen.

Ils attendirent ainsi de longues heures.

Le baron de Kardign avait le coeur serr par de vagues pouvantes, quand
il contemplait le visage attrist du Breton.

On y lisait de sombres angoisses.

Pour dtourner son esprit des ides noires, il le reporta sur cet ange
qui lui tait apparu le matin,  une heure de danger mortel.

Sans qu'il s'en doutt, l'image de Fernande restait grave en lui.

Il revoyait son beau visage, ses yeux purs et rayonnants.

Se rendait-il compte, seulement, du lent travail qui se faisait en lui?

Non: quand l'amour vrai, c'est--dire l'amour chaste et sincre nat
dans une me humaine, cette me ne le sent pas: elle le devine.

Vers une heure du matin, le marquis arriva.

Jean chassa loin de lui toute pense importune et courut se jeter dans
les bras du vieillard.

Il lui sembla que son pre l'embrassait avec plus de tendresse que
d'habitude.

Mais il hsita avant d'avoir le courage de l'interroger. La figure
dvaste, presque livide, du marquis, parlait.

--Mon pre, qu'avez-vous? s'cria-t-il avec angoisse.

--_Monsieur le comte_, rpondit le marquis, vous tes le seul enfant que
Dieu m'ait laiss.

--Le seul enfant? Ciel! que voulez-vous dire, mon pre?

--Hlas!

--Mon frre Louis?

--Il est tu!

--Ma soeur Marianne?

--Elle est tue!

--Mon frre Philippe?

--Il est mort!...

Jean ne comprit pas d'abord le sens affreux de cette rponse
impitoyable. Cette nouvelle le terrifiait, le dsesprait. Il cacha sa
tte dans ses mains et pleura.

--Pleure, pleure, enfant bien-aim, murmura le vieillard en serrant son
dernier-n sur sa poitrine; pleure, car Dieu te garde sans doute de
rudes preuves!

--Ah! je vous aimerai pour nous tous, dit Jean en embrassant son pre.
Comment Louis et Marianne ont-ils t tus?

--En dfendant le roi.

--Comment Philippe a-t-il t tu?

--Je n'ai pas dit que votre frre Philippe et t tu.

--Mon pre...

--J'ai dit qu'il tait mort.

--Je ne vous comprends pas.

--Mon fils, pour la premire fois, depuis que notre aeul Kardign
mourut  Saint-Jean-d'Acre, notre devise _fidle_ a reu un sanglant
dmenti. Celui qui tait votre frre a trahi son nom, a trahi sa cause,
a trahi son roi! Je l'ai chass de ma famille, et dsormais j'entends
qu'il n'existe plus ni pour vous ni pour moi.

Jean connaissait son pre; il connaissait l'implacabilit de cette
nature loyale quand elle se trouvait place en face de son devoir.

Rien ne le ferait plier.

Il courba le front sous cet arrt, pleurant tout bas ces morts qui lui
brisaient le coeur, cette trahison qui le laissait seul.

--Venez, dit M. de Kardign.

Et les trois hommes allrent passer le reste de la nuit auprs des
cercueils de Louis et de Marianne.

Le lendemain, l'enterrement eut lieu.

C'tait en vrit quelque chose de navrant que ces deux convois blancs
qui marchaient lentement dans la rue.

M. de Kardign, Jean et Aubin Ploguen suivaient, tte nue; derrire eux,
quelques parents loigns, les seuls qu'on et pu prvenir par ce temps
troubl.

Sur les draperies blanches qui couvraient le cercueil de Louis brillait
le ruban rouge de la Lgion d'honneur; sur celui de Marianne, les mains
pieuses du pre et du frre avaient jet de belles fleurs... ces fleurs
que la jeune fille aimait tant.

Les passants regardaient mus.

--Qui est-ce? demandait-on.

--Un pre et un frre qui conduisent leurs chers aims au tombeau!

--Tus, tous les deux?

--Tus, l'officier et la fille!

Et on se dcouvrait sur le passage de cette grande douleur qui arrachait
des larmes  tous.

Jean portait son uniforme de garde-du-corps. Le peuple ne grondait plus
en le voyant. Que sont les haines politiques en face de pareils deuils?

La crmonie fut courte et silencieuse.

Une chaise de poste et deux chevaux sells attendaient  la porte. Le
marquis y monta, aprs avoir fait placer les deux cercueils dans la
voiture. Jean et Aubin Ploguen sautrent en selle.

Le duc d'Angoulme ayant accord un cong au baron pour rendre les
derniers devoirs  ceux qu'il avait perdus, Jean tait libre
d'accompagner son pre  Kardign.

On comprend combien fut triste un voyage accompli dans de pareilles
conditions.

La seule joie du jeune homme tait d'apercevoir  travers les portires
de la voiture la tte pensive de son pre.

Ils arrivrent  Kardign par une belle matine du mois d'avril.

L'inhumation eut lieu dans le cimetire de la famille.

Puis tous les deux reprirent leur vie d'autrefois, quand Jean n'tait
pas encore parti pour Paris.

M. de Kardign se courbait tous les jours de plus en plus. Sa tte
blanche prenait des teintes verdtres, par instants, qui inquitaient la
tendre sollicitude de son fils. Aubin Ploguen lui-mme restait muet. On
sentait qu'un vent de dsolation soufflait sur cette maison nagure si
fortune, si envie.

Un matin, Jean reut une lettre de Paris. Il tressaillit en
reconnaissant l'criture de Philippe.

La lettre tait dchirante.

Philippe avait consenti  perdre son nom, mais il ne consentait pas 
perdre l'affection du vieillard. Il suppliait Jean d'obtenir son pardon,
d'implorer pour lui.

Le jeune homme se sentit remu jusqu'au fond de l'me en lisant ces
lignes, o Philippe lui peignait sa souffrance.

Il entra dans la chambre de son pre. M. de Kardign, accoud  sa table
de travail, contemplait les portraits de ses deux enfants qui n'taient
plus.

Jean crut l'heure favorable.

Il s'avana prs de lui.

--Vous avez  me parler, mon fils? demanda le marquis en relevant le
front.

--Lisez, mon pre.

M. de Kardign prit la lettre; mais ds qu'il eut reconnu l'criture, il
la dchira et en jeta froidement les morceaux au vent.

--Pre! pre! il souffre et demande pardon!

--De qui me parlez-vous?

--De mon frre, de Philippe, de votre fils.

--Ce n'est pas votre frre, et ce n'est pas mon fils, ne l'oubliez pas!

--Monsieur le marquis, ayez piti.

--Celui pour lequel vous m'implorez est mort: je vous l'ai dj dit.

La voix du vieillard tait nette et inflexible.

Jean comprit qu'il serait inutile d'insister davantage. Il se retira et
raconta  son frre ce qui s'tait pass.

Il le blmait, lui aussi; mais il tait jeune, et l'ge ne lui avait pas
donn cette rigidit de conscience qui rendait le marquis impassible
dans ses volonts.

Le soir, M. de Kardign lui dit:

--Jean, vous allez me jurer de ne jamais lire une lettre comme celle de
ce matin, et de n'y jamais rpondre sans ma permission.

--Vous le voulez?

--Je le veux.

--Soit. Je vous le jure, mon pre.

--Bien, mon enfant.

Quelques jours se passrent encore.

Enfin, Jean vit, un matin,  son rveil, les quipages du marquis qui
attendaient dans la cour du chteau.

Au mme instant, son pre entra dans sa chambre en costume de voyage.

--J'aurais voulu te prvenir plus tt, mon enfant, dit celui-ci, mais je
n'ai reu la nouvelle que cette nuit.

--Nous partons?

--Oui.

--Quand?

--Dans deux heures.

Jean se hta de faire ses derniers prparatifs. En vrit, sa vie tait
si pleine d'vnements depuis la rvolution de Juillet, qu'il ne
s'tonnait plus de ce qui pouvait y survenir d'imprvu.

Aubin Ploguen restait au chteau.

L'affection qu'il portait  Jean avait doubl. Il sentait que la fin du
marquis tait proche, et que le comte resterait seul, n'ayant plus que
lui.

--Ne trouvez-vous pas M. de Kardign bien chang? lui demandait une fois
le cur du bourg.

--Oh! oui... c'est mon opinion.

Le pre et le fils montrent  cheval.

--O allons-nous, monsieur? demanda Jean  son pre, au moment o ils
passaient sous la verte alle du parc.

--Mon fils, nous allons saluer le roi de France. Il est bon de
renouveler son serment de fidlit aux souverains qui partent en exil...




VIII

LE SERMENT


Charles X s'embarquait  Cherbourg.

M. de Kardign et son fils gagnrent Savenay et arrivrent  Rennes par
Redon.

A Rennes, deux routes les conduisaient  Cherbourg: l'une suit le
littoral de la mer,  l'extrmit ouest de la presqu'le de Cotentin;
l'autre, la plus courte, passe  Avranches,  Pont-l'Abb et  Valognes.

C'est celle-ci que prirent les voyageurs.

Le roi tait annonc quand ils entrrent dans la ville.

Le lendemain, en effet, le btiment sur lequel devait s'embarquer
Charles X attendait en rade.

Il y a une chose qu'on n'a pas assez dite: c'est la profonde diffrence
qui existe entre le dpart de Charles X et celui de Louis-Philippe.

L'un fut un voyage, l'autre une fuite.

Le chef de la Maison de Bourbon quittait la France, entour des siens,
escort de ses fidles; le chef de la famille d'Orlans la quitta en se
cachant.

Le marquis et Jean taient des premiers sur la jete, quelques heures
avant l'embarquement.

Quand le roi parut, M. de Kardign s'avana respectueusement au-devant
de lui.

Le souverain connaissait son serviteur.

Il eut un sourire triste en apercevant cet ami des jours malheureux, qui
fut toujours absent pendant les jours heureux.

Il tendit la main au vieux gentilhomme, qui la baisa respectueusement.

--Sire, dit le marquis, je sollicite de Votre Majest quelques instants
d'audience.

Cette phrase, prononce en face de ce vaisseau qui allait emporter le
fils de saint Louis au milieu de cet abandon du malheur et de
l'infortune; cette phrase o vibrait tant de respect, o la fidlit de
trente gnrations rsumait son culte et sa croyance, impressionna
profondment ceux qui l'entendirent.

Une audience!

O taient le Louvre et les gardes-du-corps; et ceux qui, aprs avoir
mendi un sourire du matre, le trahissaient  cette mme heure pour
adorer le soleil levant?

Une audience!

L'Ocan tait l'huissier, attendant que le roi et cout son sujet pour
excuter les ordres reus et emporter le souverain loin de cette terre
de France qu'il avait tant aime!

Charles X comprit le sens sublime de ce mot:

--Parlez, monsieur, dit-il.

--Sire, continua le vieillard en redressant son front, sire, mon pre a
t guillotin  Nantes; ma mre a t excute  Nmes. L'un de mes
oncles fut tu  la bataille du Mans, le second fusill avec Charette;
sire, j'ai t bless trois fois en Vende; mon frre cadet mourut de
fatigue et d'puisement sous Maulvrier; mon fils an a t tu le 30
juillet  Paris,--pour le roi; ma fille a t tue  Paris, pour le roi;
le second de mes enfants n'existe plus... Je lui ai arrach son nom, sa
devise, son cusson: ainsi disparaissent et soient punis les tratres!
Il me reste un fils...

Il s'arrta, les pleurs touffaient ses paroles.

Il continua plus lentement encore, rptant les dernires paroles qu'il
avait prononces:

--Il me reste un fils... Je le voue au service de Votre Majest et de sa
race! Je jure en son nom qu'il sera toujours parmi ces hommes braves et
loyaux, prts  lever l'tendard du roi sur la terre de France!

Une larme glissa sur la joue du vieux roi.

--J'accepte ce serment, mon serviteur.

Puis il tendit la main  Jean, qui fit comme son pre et la baisa.

--Dieu vous garde! dit-il.

Le souverain acceptait le serment avec la mme simplicit que le sujet
en avait mis  l'offrir.

L'embarquement commena.

Jean, les bras croiss, ple, l'oeil brillant et rsolu, suivait du
regard cette scne solennelle et grandiose.

En quelques minutes, son pre venait de vouer toute sa vie  une cause.
Il lui avait mme sembl inutile d'ajouter une parole.

Ils restrent l tous les deux, muets, immobiles, contemplant ce
vieillard dcouronn, plus grand encore sur ce pont de vaisseau, son
dernier royaume, qu'au Louvre, sur son trne.

Le capitaine du navire fit hisser les voiles, et l'on vit le corps
souple et effil du btiment glisser sur la cime des vagues, comme un de
ces gigantesques albatros qui font une lieue en quelques coups d'ailes.

Quand les voiles blanches eurent disparu  l'horizon, quand le ciel, le
vaisseau et l'ocan semblrent ne plus former qu'un, M. de Kardign prit
le bras de son fils et le serra fortement.

--Salut  la majest tombe! dit-il.--N'oubliez jamais cela, comte!

Ils revinrent silencieux  leur htel, o les attendaient leurs
quipages.

Ils retournrent  Kardign  petites journes. On et dit que le
marquis, ayant termin ce qu'il avait  accomplir sur la terre, n'avait
plus qu' mourir.

Des symptmes d'affaiblissement commencrent  s'emparer de lui.

De Valognes  Pont-l'Abb, il resta encore bien droit et ferme sur sa
selle.

Mais plusieurs fois, entre Pont-l'Abb et Avranches, il trahit son
malaise par de sourdes plaintes qui sortaient malgr lui de ses lvres.

En approchant de Rennes, le marquis dut quitter le cheval pour la
voiture.

Jean suivait d'un regard navr ces progrs d'un affaiblissement qui
prsageait une proche fin. La pleur devenait de la lividit.

Nous avons compar une fois M. de Kardign  un chne robuste auquel le
bcheron vient de donner son premier coup de cogne.

Le chne ayant perdu sa sve,  mesure que ses branches taient tombes
une  une, courbait son front et mourait.

En arrivant  Kardign, le marquis se coucha.

En passant  Rennes, Jean avait demand  un clbre praticien de la
ville de lui indiquer un de ses confrres de Savenay ou de Gurande,
dans lequel il pt avoir confiance. Le praticien lui nomma le docteur
Hrault, que connaissaient bien les pauvres et les souffrants de la cte
bretonne.

M. Hrault fut appel par Jean.

--Je suis un homme, docteur, lui dit-il; donc traitez-moi en homme: ne
me cachez rien de la vrit, quelle qu'elle soit.

--Soit, monsieur! Dans trois jours votre pre sera mort!

Bien que prpar  ce rude coup, Jean chancela.

--Trois jours!

--Peut-tre moins... Tenez, monsieur, je serai franc. Il y a deux choses
chez l'homme: le corps et l'me. Les maladies du corps, nous les
connaissons, et nous pouvons en triompher quelquefois, quand Dieu le
veut bien.

Mais l'me!

Qui peut analyser les souffrances inconnues qui l'puisent? Votre pre
est frapp l. J'ai appris comme tout le monde le rude coup dont votre
maison a t atteinte. Ne cherchez pas ailleurs la maladie de M. de
Kardign. Sa vie s'en va par les blessures  travers lesquelles le sang
des siens a coul!

Jean serra la main du docteur.

Il devinait, lui aussi, que tout remde pour tenter une gurison serait
inutile.

Le marquis reposait dans son lit, pendant que son fils causait avec le
mdecin.

C'tait le soir.

Aubin Ploguen, assis au chevet du lit, veillait le moribond, comme
l-bas,  l'hpital de la Charit, il avait veill le mort. M. de
Kardign dormait.

Sa figure amaigrie gardait l'empreinte d'une souffrance intrieure
morale; et en mme temps on y voyait ce je ne sais quel rayonnement plus
qu'humain que donne une conscience pure.

La fentre ouverte laissait parvenir jusqu' lui le souffle chaud de la
soire, tidi par les brises salines qu'apporte la mer  ces ctes de
Bretagne.

Quand il s'veilla, son oeil regarda autour de lui, et un ple sourire
erra sur sa lvre en apercevant Aubin Ploguen.

--Mon fils... balbutia-t-il.

Aubin se hta de prvenir Jean, qui arriva auprs du malade.

--Comment tes-vous, pre? demanda le jeune homme.

--Mieux, merci, mon enfant.

--Vous ne dsirez rien?

--Si...

Le marquis tendit la main vers le tiroir de sa table de travail.

--Ouvre ceci, dit-il.

Jean obit et interrogea le marquis du regard, comme pour lui demander
quel ordre il dsirait lui donner.

--Prends une grande enveloppe scelle que tu trouveras, mon enfant.

Jean prit l'enveloppe.

--coute, mon enfant, dit le vieillard, cette nuit ou demain matin je
mourrai... Tu as fait venir un mdecin... ce n'est pas ce mdecin-l
qu'il me faut, c'est l'autre, celui qui parle de Dieu... Je te prie
d'envoyer chercher le cur de Kardign...

Jean frissonna devant l'assurance avec laquelle son pre parlait.

M. Hrault disait: trois jours. Le moribond, lui, disait: demain.

Le marquis reprit:

--Quand M. le cur me quittera, tu reviendras auprs de moi; j'aurai un
suprme entretien avec toi. Emporte ceci... c'est mon testament.

Une demi-heure aprs, l'abb Raymond, cur de Kardign, arriva, et reut
la confession du mourant; puis on introduisit toute la maison, les
valets et les paysans qui, agenouills derrire Jean et Aubin Ploguen,
assistaient  la communion dernire du matre.

--Je meurs dans ma religion catholique, apostolique et romaine, dit le
vieillard. Le ciel me pardonnera peut-tre mes pchs en faveur de mon
repentir!

Cette scne, impressionnante au plus haut degr, se passait au milieu du
recueillement de tous et du silence de cette nuit d't.

Tout le monde se retira quand le cur de Kardign laissa seul le
marquis.

--Restez, Jean, dit celui-ci.

Jean, qui s'apprtait  s'loigner, s'arrta.

--Venez vous asseoir prs de moi, mon fils.

Le jeune homme obit.

--Je vais mourir, dit lentement le marquis... coutez-moi, mon fils...




IX

LA LGENDE DE KARDIGAN[2]


Le marquis resta un moment les yeux fixes dans le vide, puis commena
ainsi:

--Vous savez, Jean, que, sous le roi Philippe Auguste, la branche
cadette de notre famille quitta la France et s'installa en Portugal.

Or, un sicle environ aprs, Alonzo de Kardigne,--notre nom franais
avait subi une altration,--jouissait de l'amiti du roi Jean.

Alonzo tait bon, brave et loyal.

Son souverain faisait cas de lui comme du meilleur et du plus dvou de
ses gentilshommes.

Un jour, un officier se prsenta au palais de Kardigne, situ aux
environs de Lisbonne, et vint dire  Alonzo que le roi le mandait auprs
de lui.

Le comte de Kardigne se hta d'obir aux ordres de son matre.

Il arriva au palais royal et le trouva plong dans les rjouissances.

La reine Christine-Amlie venait d'accoucher, et le nouveau-n avait t
salu prince-infant par la cour assemble.

On introduisit Alonzo dans la chambre mme de l'accouche.

En l'apercevant, le roi se leva et lui dit:

--Comte, je t'ai fait venir parce que j'ai besoin de toi.

--Je suis aux ordres de mon Sire, rpondit le gentilhomme.

Mais,  la mme minute, la pauvre Christine-Amlie jeta un cri suprme
et mourut.

Le roi Jean tait  la fois veuf et pre.

L'infant dormait, couch sur le lit de dentelles,  ct de la morte; il
dormait, car l'enfance ayant beaucoup  vivre, ne se lasse pas de
sommeil.

Jean prit la main de Kardigne et la plaa sur la tte du petit infant.

--Devant Dieu, en souvenir de la reine qui n'est plus, et sur ton pe
de chevalier, tu vas me jurer, comte, d'tre toute ta vie fidle  celui
que Dieu te donnera pour matre aprs moi.

--Je le jure!

--Dieu a reu ton serment. Je n'ai plus besoin de toi.

Et des annes passrent. Le comte de Kardigne vieillissait; jamais le
roi Jean ne lui avait rappel son serment de fidlit ternelle.

Un jour, un moine, comme l'officier longtemps auparavant, se prsenta
chez lui:

--Messire, dit-il, notre roi est  l'agonie. Le Ciel ait son me! Il
vous appelle.

Le comte sauta  cheval et courut au palais. On l'introduisit dans cette
mme chambre o la reine tait morte, o l'infant tait n.

A son tour, le roi tait couch sur le lit; on et cru qu'il tait dj
trpass. Lorsque le comte entra, il tourna pniblement la tte, et bien
qu'il n'et pas boug depuis des heures, il saisit la main du
gentilhomme, et de sa lvre dcolore pronona ces deux mots:
Souviens-toi!

Kardigne se mit  genoux, baisa la main du roi et sortit en faisant le
signe de croix.

Le jeune prince fut couronn roi le lendemain, sous le nom de dom
Sanche. Les gentilshommes, les officiers et les soldats lui jurrent
fidlit. Seul, le comte de Kardigne s'y refusa, et quand la raison lui
en fut demande, il rpondit:

--On ne peut pas prter deux fois le mme serment.

Cette rponse, que nul ne comprenait, fut rapporte  dom Sanche, qui,
conseill par son cousin et son favori dom Alphonse, marquis d'Algarac,
voulut exiler le comte. Seulement, en souvenir de l'amiti que son pre
avait prouve pour le vieillard, il se contenta de l'loigner de la
cour en lui donnant le commandement de la ville forte d'Oporto.

Quinze autres annes se passrent pendant lesquelles dom Sanche sembla
prendre  tche de soulever son peuple contre lui. Il mcontenta son
arme, doubla les impts et fit alliance avec les Maures.

Alphonse, le mauvais conseiller du roi, crut le moment venu de dmasquer
sa tratrise.

Il prit le palais de vive force, dclara dom Sanche indigne et l'enferma
au monastre des Bnits.

Le Portugal laissa faire. Il tait las de son ancien matre.

Seul, le comte de Kardigne refusa de reconnatre l'usurpateur et de lui
rendre la place d'Oporto.

--J'ai de l'honneur plein ma vie, dit-il au dput d'Alphonse, qui le
sommait de lui donner les clefs de la ville. Je ne deviendrai pas infme
 soixante-dix ans!

Quand le dput fut parti, Kardigne rassembla ses troupes,--trois cents
hommes!--il fit lever les herses, remplir les fosss d'eau et les
magasins de nombreuses provisions.

Un mois aprs, il tait assig.

Le sige dura cinq ans.

Kardigne avait une trop petite arme pour prendre l'offensive et tenir
la campagne. Il se contentait de repousser les assauts qui taient
donns  la citadelle.

Le chef des assigeants ne se lassait pas, car il se disait que, s'il ne
pouvait dompter Kardigne par la force, il aurait, un jour, raison de
lui par la faim.

En effet, les vivres taient presque puiss.

Le comte en fit une distribution plus rare; puis il ne donna plus que
des demies et des quarts de ration.

Un matin, l'intendant de la citadelle lui dclara qu'il n'y avait pas,
dans toute la ville, de quoi faire un pain d'enfant.

Alors on tua les chevaux et on les mangea.

Aprs les chevaux, on poursuivit les chiens, les chats et les rats.

Les animaux disparus, Kardigne fit bouillir les harnais et les selles;
mais la peste dcimait la garnison. Pendant ces cinq ans, les deux tiers
avaient t tus.

Des cent derniers, la maladie en prit soixante.

Alors le comte fit venir les quarante qui avaient rsist et leur dit:

--Vous n'avez pas fait de serment de fidlit, donc vous tes libres.
Si, aprs-demain, Dieu n'a pas accompli un miracle en notre faveur, les
portes de la ville vous seront ouvertes.

Des quarante soldats rests vivants, trente-trois dsertrent; sept
seulement demeurrent.

Le lendemain; un chevalier vint frapper de sa lance le fer de la herse,
et dit qu'il s'appelait dom Eyris, officier suprieur du roi Alphonse,
et qu'il voulait parler au comte de Kardigne.

Dom Eyris fut introduit dans la chambre o Kardigne dormait habill
dans son armure de fer. Le vieillard avait alors quatre-vingts ans. Son
sommeil, calme comme celui d'un enfant, exprimait la tranquillit de son
me.

Dom Eyris mit un genou en terre devant cet emblme vivant de la
fidlit humaine, et quand le vieillard fut veill, il lui dit:

--Messire comte, le roi dom Sanche vient de mourir, sans enfants.
Alphonse n'est donc plus un usurpateur, puisque c'est  lui que le trne
revenait de droit. Vous tes dli de votre serment. Remettez-moi les
clefs de la ville.

Kardigne lui rpondit:

--Je veux m'assurer de cette mort. Suivez-moi.

Les deux gentilshommes partirent d'Oporto et allrent au couvent des
Bnits. La, le comte demanda o tait le roi dom Sanche. On lui
rpondit qu'il tait mort.

--Menez-moi  son tombeau, dit-il.

On le conduisit  la chapelle du couvent o taient crits ces deux mots
sur une large dalle:

SANCHE, ROI

--Ouvrez le tombeau! reprit le comte.

On ouvrit le tombeau, et le corps embaum du roi dfunt apparut dans son
cercueil.

Alors Kardigne s'agenouilla, et, baisant la main glace du cadavre, il
dit:

--Mon Sire, c'est toi qui m'as donn les clefs de la ville; c'est  toi
que je dois les rendre!

Et, mettant les clefs dans le cercueil, il fit fermer le tombeau et
s'loigna.

Deux jours aprs, il arrivait  la cour.

--Je viens vous saluer, dit-il  Alphonse; car, maintenant, c'est vous
qui tes mon roi.

--Jure-moi fidlit, comme tu l'as jure  mon cousin, rpliqua
Alphonse, et je te fais le second du royaume.

Kardigne hocha la tte, et dit d'une voix triste:

--Monseigneur, j'ai fait un serment de fidlit dans ma vie, mais il m'a
cot trop cher pour que j'en veuille faire un second...

       *       *       *       *       *

Jean avait cout le long rcit de son pre, impressionn par la loyaut
sublime de son aeul.

Le vieillard reprit faiblement, car ces paroles l'avaient puis:

--Mon fils, la fille de celui dont je t'ai cont l'histoire a pous un
Kardign de France, son cousin. Tu es donc doublement son descendant.
Pense que c'est en souvenir de lui que notre devise: _Toujours prt_, a
t change pour celle qui brille aujourd'hui sur notre cusson:
_Fidle!_ Je vais mourir, mais je n'ai pas d'autre enseignement  te
donner...

Le marquis retomba sur le lit.

Jean se mit  genoux, priant et pleurant.

Tout  coup le vieillard se redressa:

--Fais entrer tout le monde! dit-il. Je veux que tout le monde me voie
mourir!

Les valets et les serviteurs rentrrent pour l'agonie, comme ils taient
venus pour la communion.

Il semblait que ce fils des chevaliers d'autrefois voult donner, en
exemple, la fin d'une belle vie:

--Monsieur le marquis de Kardign, dit le moribond d'une voix encore
ferme, vous tes dsormais le chef de la maison. Que tous n'oublient pas
qu'ils vous doivent obissance et respect!

Puis, il appuya sa tte sur l'oreiller et sembla dormir.

Un sourire voltigeait sur sa lvre; un frmissement agitait par instant
ce corps us par la vieillesse et la douleur.

--Jean! Jean! murmura-t-il soudain.

Le jeune homme se pencha sur le lit du vieillard, comme pour recueillir
sa dernire pense.

Celui-ci mit son doigt sur le front de Jean:

--Fidle! dit-il.

Ce fut son dernier mot.

FIN DU PROLOGUE




                         PREMIRE PARTIE

                       LES FRRES ENNEMIS




I

UN BAL DE L'OPRA EN 1831


Seize mois environ aprs la mort de M. le marquis Huon-Anne de Kardign,
c'est--dire vers le milieu du mois de dcembre de l'anne 1831, notre
drame recommence  Paris.

Paris s'amuse.

Ou plutt, pour tre plus juste, Paris cherche  s'amuser.

Il vient de passer par de rudes secousses. D'abord le cholra.

M. Gisquet, prfet de police, avait d placarder une affiche dfendant
le gouvernement contre l'accusation porte par le peuple de jeter du
poison dans les fontaines et dans les brocs des marchands de vin.

Cette proclamation, date du 2 avril, montre combien le nouveau rgime
tait impopulaire.

Pendant tout le temps que dura l'invasion du cholra, Paris fut
transform en un immense tombeau.

Un seul homme eut de l'esprit: M. Harel, directeur de la
Porte-Saint-Martin, qui fit insrer dans les journaux une rclame ainsi
conue:

--On a remarqu avec TONNEMENT que les salles de spectacle taient les
seuls endroits publics o, quel que ft le nombre des spectateurs, aucun
cas de cholra ne s'tait encore manifest. Nous livrons ce fait
INCONTESTABLE  l'investigation de la science et de l'Institut!!!

Puis le cholra disparut, aprs avoir emport quatre-vingt mille
victimes.

Aprs lui, vinrent les meutes.

meute  Grenoble, meute  Lyon, meute  Lille, meute partout!

On voit que ce pauvre Paris et ces pauvres Parisiens avaient t
durement secous pendant l'anne, et que vraiment il tait tout naturel
qu'ils songeassent  s'amuser.

Comme distractions, ils avaient eu Alexandre Dumas d'abord, le lion de
cette poque.

On ne s'tait occup, douze mois durant, que du grand bal d'Alexandre
Dumas; ensuite de la premire reprsentation du _Mari de la Veuve_,
d'Alexandre Dumas; troisimement, de la _Tour de Nesles_, d'Alexandre
Dumas; et, enfin, des discussions d'Alexandre Dumas avec M. Frdric
Gaillardet, toujours  propos de cette mme _Tour de Nesles_, qui
faisait flors.

La seule chose qui pt distraire un moment l'attention publique du plus
grand de nos romanciers, fut le bal de l'Opra, alors dans toute sa
splendeur:

_Quantum mutatus ab illo!_

Il en rsultait que, par suite de l'incroyable succs dont jouissait le
drame en vogue, tous les costumes du bal de l'Opra de l'anne 1831
taient des Buridan par centaines, des Marguerite de Bourgogne par
trentaines et des Gaultier d'Aunay par vingtaines.

Car,  cette poque, les hommes du monde ddaignaient d'employer  leur
usage le vulgaire habit noir, dont se servaient de nos jours les
habitus de M. Strauss.

La plupart d'entre eux venaient costums au bal de l'Opra.

Or, le samedi 17 dcembre, une foule nombreuse envahissait la rue Le
Peletier, dbordant presque sur le boulevard. C'taient des hues, des
cris, des applaudissements et des clats de rire.

Un flot de voitures entrait dans la rue: et les lgants coups, ou les
voitures de place, les citadines, jetaient les arrivants sur le pav de
l'Opra.

Une bouquetire se tenait  droite, portant son talage suspendu  son
cou.

Cet talage se composait de roses rouges et de roses blanches, ces
malheureuses fleurs ples, closes,  force d'art, dans une serre
d'industriel: et les pauvrettes, se sentant sans parfum, regrettaient
d'tre nes.

Un _lion_--le mot du temps--fit son emplette en passant, et demanda  la
jeune bouquetire:

--tes-vous contente, ce soir?

--Pas beaucoup, monsieur.

--Les affaires ne vont pas?

--Je n'ai vendu que trois bouquets de roses blanches et rouges.

--Je ferai le quatrime.

--Et tous ceux qui me les ont achets taient costums en Buridan et
masqus.

Le _lion_, dguis lui-mme en Palikare, se mit  rire et s'loigna.

Il comprenait encore, jusqu' un certain point, qu'on se dguist en
Buridan pour venir au bal de l'Opra, bien que l'extrme abondance de
ces costumes et d faire reculer un homme du monde.

Mais qu'on se masqut!

Voil ce qui tait impardonnable.

A peine eut-il disparu, qu'un jeune homme, envelopp d'un manteau pais,
s'arrta  son tour devant la bouquetire.

--Un bouquet ml, dit-il.

Un bouquet ml signifiait union gale de roses blanches et de roses
rouges.

--Voici, monsieur.

Le jeune homme, en voulant prendre un louis dans sa poche, entr'ouvrit
son manteau et laissa voir sa cotte de mailles de Buridan.

--Encore un Buridan!... pensa la bouquetire en riant.

L'inconnu tait masqu.

Il mit un louis sur l'talage et s'engouffra sous le portail.

Cinq minutes aprs, nouveau Buridan, galement masqu.

--Un bouquet ml, dit-il aussi.

Il fut suivi d'un troisime Buridan semblable aux autres, qui prit le
mme bouquet ml, donna un louis et passa.

--C'est bien curieux! murmura-t-elle; voil six Buridans, tous masqus,
qui m'ont demand la mme chose.

Puis, comme, somme toute, c'tait de peu d'importance, elle ne s'en
occupa plus.

Cependant suivons la foule, pour nous servir de l'expression en usage
auprs de messieurs les bateleurs de place publique. L'Opra, brl
nagure, ouvrait au public ses deux grands escaliers du bas, par
lesquels on arrivait au premier tage, o se trouvaient les loges,
l'amphithtre et le foyer.

Ce foyer, sans tre aussi grand que celui que nous avons connu, tenait
toute la largeur des panneaux du fond.

Les groupes y taient si compacts, qu' peine pouvait-on s'y promener.

Il y avait de tout dans cette cohue: des costumes, des habits et des
dominos multicolores qui se heurtaient, se parlaient, s'appelaient se
rpondaient tous ensemble, de manire qu'il en rsultait pour les
oreilles une cacophonie pouvantable.

Les Buridans taient en nombre.

Ils portaient tous le mme uniforme, si bien qu'il et t vraiment
difficile de s'y reconnatre.

Pourtant, une femme, enveloppe d'un ample domino noir, semblait s'tre
donn pour mission de les dvisager, car elle regardait attentivement
tous ceux qui passaient devant elle.

Un homme, couvert d'une robe flottante, la figure couverte d'un loup,
examinait  son tour cette femme qui se tenait debout, les bras croiss,
appuye contre un chambranle  la porte du foyer.

Il hsitait  l'aborder. Pourtant, dans un mouvement que fit ce domino,
il dmasqua un imperceptible noeud violet attach  son bras.

Aussitt l'homme s'approcha et lui toucha l'paule.

La femme se retourna:

--Charles! dit celui-ci.

--Marie! rpondit-elle.

videmment c'tait un mot de passe, car autrement l'homme n'et pas
appel la femme: Charles, et la femme n'et pas appel l'homme: Marie.

Elle tressaillit lgrement et prit le bras de l'inconnu.

--Eh bien! l'avez-vous vu? demanda l'homme dguis.

--Oui.

--Lui avez-vous parl?

--Non.

--Peut-tre n'est-ce pas lui!

--C'est lui, j'en suis certaine.

--A quoi l'avez-vous reconnu?

--Je ne l'ai pas reconnu, mais je l'ai suivi depuis sa maison jusqu'ici.

--A merveille.

--Comment est-il costum?

--En Buridan.

--Diable! il faudra le reconnatre au milieu de la centaine d'imbciles
qui se sont affubls de cette peau-l!

--Non, heureusement pour nous, le ciel a voulu qu'il portt un signe qui
le distingut des autres.

L'homme masqu gratta vivement le nez de son loup de carton.

Ce devait tre chez lui une habitude, peut-tre un signe de joie, car il
fit entendre un petit rire intrieur plein de gaiet.

--Ah! il porte un signe?

--Oui.

--Et quel est ce signe?

--Un bouquet de roses mles rouges et blanches,  l'paule droite.

--Trs-bien.

Il reprit aprs un lger silence:

--Est-il venu seul?

--Oui, seul.

--N'a-t-il parl  personne?

--A personne.

--Vous en tes sre?

--Oh! parfaitement. Il est entr chez lui, rue de ***  dix heures du
soir. J'tais dj toute prte pour le bal, dans ma voiture, en face de
la maison. Il est ressorti, habill comme je viens de vous le dire, vers
minuit et demi. Aussitt j'ai donn ordre au cocher de suivre son coup.
Il est venu directement ici.

--Diable! diable!

--Cela vous gne?

--Pas mal, en effet.

L'homme avait chang de mouvement. Au lieu de gratter le nez de carton
dont ne l'avait pas dou la nature, il grattait obstinment le derrire
de son oreille.

Le premier geste tait un signe de joie, le second tait ou devait tre
un signe de mcontentement.

--Est-ce que je me serais tromp dans mes calculs? pensa-t-il tout haut.

Pendant cette conversation, le flot des promeneurs du foyer s'tait
dispers du ct de la salle o se faisait entendre une assourdissante
musique; puis,  leur tour, avaient t remplacs dans le foyer par
d'autres promeneurs.

Il en rsultait que l'homme masqu et le domino pouvaient examiner de
nouveaux visages.

Tout  coup celui-ci serra fortement le bras de son cavalier.

--Attention, le voici! dit-elle.

Et, en effet, elle montrait  son interlocuteur un Buridan, lequel
portait  l'paule droite des roses blanches et des roses rouges mles.




II

ROSES BLANCHES ET ROSES ROUGES


En apercevant le Buridan, l'homme masqu renouvela son geste premier.

C'est--dire qu'il frotta fortement son nez en carton.

--Faut voir! faut voir! murmura-t-il.

Quant  la femme, elle semblait retombe dans une apathie profonde.

Peut-tre, si on et soulev son loup de velours noir, et-on vu des
larmes couler sur son visage.

L'homme avait fait un signe imperceptible: aussitt un dbardeur, appuy
contre une des colonnes, s'tait dtach d'un groupe compact pour
s'approcher de lui.

--Suis-moi ce gaillard! lui dit-il tout bas..

Le Buridan, escort de son dbardeur, s'enfona de nouveau dans la
foule.

--Je suis content de vous, reprit l'homme en s'adressant au domino, et
j'en ferai bon tmoignage.

--Alors vous tiendrez votre promesse? demanda-t-elle d'une voix
tremblante.

--Oui.

--Partons, alors!

--Partir, pourquoi?

Le domino, qui avait ressaisi le bras de son cavalier, laissa retomber
sa main avec accablement.

--Mais vous m'aviez dit que, si je vous servais, vous me rendriez...

--Plus bas! plus bas, que diable! interrompit l'homme d'une voix dure.

Il ajouta plus doucement:

--Oui, certes, je vous ai promis de vous rendre votre... Mais, faut
voir! faut voir! Vous comprenez bien que vous ne nous avez pas encore
suffisamment servi.

--Oh! mon Dieu!

--Allons! allons! ne nous dsolons pas! Est-ce de ma faute? Pourquoi
vous tes-vous mise dans ce hourvari? Nous vous tenons, tant pis pour
vous.

Une larme brilla  travers la barbe de dentelle qui couvrait le bas du
visage, attach au masque.

--Bon! des larmes maintenant! Mais, malheureuse que vous tes, vous
voulez donc vous perdre et nous perdre?

Un sanglot touff fut la seule rponse du domino.

--Je vous demande un peu si c'est raisonnable de se conduire comme cela,
et au bal de l'Opra encore! Si ja...

L'homme s'interrompit brusquement. Il venait d'apercevoir son Buridan,
qui se promenait tranquillement, n'ayant  ses trousses aucune espce de
dbardeur.

--Est-ce que la Licorne l'aurait perdu? murmura-t-il.

Il fit de nouveau le signe imperceptible auquel tait arriv le premier
dbardeur, et un second s'approcha de lui, costum en bohmien.

--Suis... dit-il, J'attends ici.

Quant  vous, ma chre, reprit-il en s'adressant au domino, vous allez
vous mler adroitement  cette foule. Vous reviendrez dans une
demi-heure. Je vous attends ici.

La femme obit et disparut.

Rest seul, l'trange personnage commena par gratter son nez; puis il
frotta vigoureusement ses deux mains l'une contre l'autre, et ensuite il
s'assit sur un de ces rebords en velours rouge, qui longeaient le foyer.

--Je ne pouvais pas causer plus longtemps avec elle, pensa-t-il. On nous
aurait remarqus. Et il faut de la prudence, beaucoup de prudence dans
toute cette affaire! O diable a pu passer ma Licorne! Faut voir! Faut
voir!

Un troisime Buridan se montra  ce moment dans la galerie.

Le bohmien qui avait suivi le second ne marchait pas derrire lui.

--Ah! par exemple, voil qui est trop fort!

Il allait se frotter l'oreille, quand sans doute une ide soudaine
illumina son esprit.

--Que je suis bte! Ils sont plusieurs! Plusieurs Buridans portant tous
le mme signe de reconnaissance  l'paule droite. Je comprends tout
maintenant! La Licorne et Trbuchet n'ont pas quitt leur homme... le
mystre s'explique. Ah! mais non, pas encore... Combien sont-ils?

Laissons l'homme masqu s'abmer dans ses rflexions, et pour que le
lecteur puisse saisir aussitt la signification des scnes qui vont
suivre, disons tout de suite quel tait ce personnage mystrieux.

Il n'tait autre que le fameux M. Jumelle, sous-chef de la police
politique et l'un des meilleurs collaborateurs de M. Gisquet, le prfet
rgnant alors  la rue de Jrusalem.

Nous avons dit, dans le chapitre prcdent, combien tait grande
l'opposition faite au gouvernement de Louis-Philippe.

Cette opposition venait de trois cts bien diffrents: des
lgitimistes, des rpublicains et des bonapartistes.

Il est vrai que ceux-ci se confondaient  cette poque-l avec les
rpublicains.

Le ministre, en butte  tant d'ennemis, se sentait peu solide, et comme
il tremblait bien plus encore pour ses portefeuilles que pour le trne,
il avait rsolu de mettre tout en oeuvre pour les conserver.

Il en rsultait que la police politique tait double. On lui avait
donn pour sous-chef M. Jumelle, l'homme masqu qui vient d'entrer dans
notre rcit, et avec lequel nous aurons meilleure occasion de faire plus
ample connaissance.

Comme M. Jumelle ne se drangeait _lui-mme_ que dans les grandes
occasions, il fallait que le cas prsent ft grave.

Aussi concentrait-il toutes ses ides, toute son intelligence, pour
rsoudre ce problme de la multiplication des Buridans portant des
bouquets  l'paule.

--Ce sera bien le diable, si en les faisant suivre, je n'arrive pas 
savoir leurs noms. Je connais dj l'un d'entre eux. Maintenant, est-ce
le chef?

Le domino reparut.

M. Jumelle lui fit signe de venir  lui et lui offrit son bras.

Avant qu'ils eussent eu le temps d'changer une parole, l'horloge du
foyer sonna trois heures du matin.

Le bal tait dans tout son clat. Les danses et la musique faisaient un
bruit infernal qui branlait les votes sonores de l'Opra.

Aussitt, le Buridan suivi par la Licorne, rentra dans la galerie, et
marcha vers la loge n 32.

M. Jumelle se promenait de long en large avec sa compagne, mais, en
ralit, tout en paraissant rire aux clats et causer avec elle, il ne
perdait pas de vue la loge o le premier Buridan venait d'entrer.

Cinq minutes aprs, un deuxime, puis un troisime entrrent dans la
loge.

Il fallut attendre dix minutes pour voir arriver le quatrime.

Enfin,  trois heures et demie, il en tait entr six.

--Je voudrais bien savoir si c'est tout! pensa l'agent de police.

Il parat que ce n'tait pas tout, car un jeune homme de taille
moyenne, lgrement ple, blond, et d'allure distingue vint frapper 
la porte de la loge.

Ce jeune homme tait dmasqu et il portait un habit de ville.

--Ouais! voil qui se corse! pronona M. Jumelle avec satisfaction. Je
n'ai pas ce signalement-l sur mes tablettes... Mais, si j'en crois mes
pressentiments, ce doit tre le chef.

--Avez-vous encore besoin de moi, monsieur? demanda le domino. Je suis
bien lasse et je voudrais me retirer.

--J'ai toujours besoin de vous, riposta sentencieusement M. Jumelle; et
maintenant plus que jamais!

--Parlez... j'obirai.

--Dame! je l'espre, pour vous... Vous pensez bien que si vous
n'obissez pas, on ne vous rendra pas votre...

La jeune femme eut un frissonnement qui l'agita de la tte aux pieds.

--Oh! vous tes un monstre! dit-elle d'une voix sourde.

--Mais non... mais non...

Il gratta son nez de carton et ajouta:

--Ecoutez-moi trs-attentivement. Vous voyez bien cette loge, n32? J'ai
besoin de savoir si les gens qui y sont iront quelque part en sortant
d'ici. Donc, voil ce que vous allez faire. La loge n34 qui est  cot,
est occupe par lord H..., sur lequel je vais vous donner quelques
renseignements...

Il lui parla bas quelques instants  l'oreille.

--N'oubliez pas, surtout! Vous entrerez au n34, et grce  ce que je
viens de vous apprendre, vous intriguerez  votre aise le pauvre lord.
Seulement, vous aurez soin de vous accouder contre la loge voisine, de
faon  vous en rapprocher, et vous vous efforcerez d'entendre ce qui
s'y dira.

La jeune femme hocha la tte en signe d'obissance.

Elle frappa  la porte de la loge o se tenait le grand seigneur
anglais, et s'effaa derrire le rideau de soie rouge qui cachait
l'entre.

M. Jumelle ne perdit pas de temps.

Il runit ses hommes qui taient dans le bal, au nombre de vingt
environ, et leur donna des ordres.

La Licorne et Trbuchet (tels taient, en effet, les noms des deux
honntes fonctionnaires en qui M. Jumelle avait une confiance
particulire), furent chargs d'une mission spciale.

Nous saurons bientt laquelle.

Pendant ce temps-l, le domino tait entr dans la loge de lord H...

Une femme est toujours libre de faire ce qu'il lui plat au bal de
l'Opra. Cependant le noble Anglais resta stupfait, quand il entendit
les premires phrases de la nouvelle venue.

Elle lui parla d'un secret de famille qu'il croyait bien ignor.

Entran par cette intrigue extraordinaire, lord H... supplia le domino
de rester dans la loge.

Elle obit aux instructions qu'elle avait reues.

Elle s'accouda contre la frle cloison, parlant seulement des lvres 
lord H..., et coutant avec toute son attention ce qui se disait dans la
loge voisine.

Cela dura un quart d'heure.

Rien ne l'avait encore frappe dans ce qu'elle entendait; quand, tout 
coup, le jeune homme en habit de ville dit:

--Nous sommes d'accord?

--Oui, rpliqua l'un des Buridans.

--Eh bien, dans une heure, je serai rue du Petit-Pas, n3.

--Nous y serons...

Le domino termina htivement sa conversation, malgr les supplications
de lord H..., et se jeta hors de la loge.

M. Jumelle attendait.

--Ils vont rue du Petit-Pas, n3, murmura-t-il.

L'agent de police se frotta les mains.

--Pour le coup, je crois que je les tiens! dit-il..




III

LA MAISON DE LA RUE DU PETIT-PAS


Le jeune homme en habit de ville, qui venait de donner rendez-vous aux
six Buridans, sortit  son tour de la loge[3]. Il tait accompagn d'un
de ces messieurs toujours masqu.

Tous les deux descendirent le large escalier, prirent leurs pelisses
fourres au vestiaire, et sautrent dans un petit coup bas qui
attendait.

Le Buridan se jeta dans les bras de son compagnon et l'embrassa.

--Ah! mon cher Jean, comme je suis heureux de te voir.

C'tait, en effet, le marquis Jean de Kardign; le Buridan avait nom
Henry de Puiseux, et nous ferons en quelques mots le portrait de ce
personnage important.

Henry de Puiseux tait alors g de vingt-cinq ans. Blond et fin, de
petite taille, d'une lgance suprme, il ressemblait  son ami Jean de
Kardign.

Seulement Jean tait un peu triste de nature.

Tandis que de Puiseux, toujours gai, joyeux et spirituel, rappelait ce
type du soldat de Fontenoy qu'un grand peintre a immortalis.

--Mon bon Henry, rpondit Jean en rendant  son ami sa chaleureuse
accolade, comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!

--Comptons: c'tait le 31 juillet au matin. Tu reus l'ordre d'aller
trouver M. de Raguse. Tu vins m'embrasser et tu partis pour Paris.
Depuis nous avons t spars...

--J'ai vcu vingt ans, ami, pendant les seize mois qui viennent de
s'couler.

--Tu as souffert?

--J'ai souffert... j'ai aim... et j'ai pleur.

Un silence triste s'tablit entre les deux jeunes gens. Enfoncs dans
l'ombre du coup, ils regardaient fuir les maisons  droite et  gauche.

--O sommes-nous maintenant? demanda Jean, sortant de ses penses.

--Au pont des Saints-Pres.

--Et toi, qu'es-tu devenu, pendant notre sparation?

--Moi? je ne sais pas.

--Tu es bien heureux!

--Ne me cache rien, mon ami. Tu aimes, m'as-tu dit? Qui aimes-tu!

--Une jeune fille... Je ne te ferai pas son portrait. Il n'y a pas de
mots humains qui pourraient te la peindre telle qu'elle est, ou telle
que la vois. Le premier jour o je l'ai connue, elle m'a sauv la vie.

--Peste!

--Depuis...

--Eh bien!

--Je ne l'ai plus revue.

--Tu sais o elle demeure, pourtant?

--Oui.

--Quoi! tu es  Paris depuis deux jours, et tu n'as pas encore couru
auprs d'elle!

--Est-ce que mon temps est  moi? Tu sais bien quelle sainte mission
j'ai reue!

--Certes! mais l'amour!

--Il y a quelque chose qui passe avant l'amour, Henry.

--Bah! Et quoi donc, s'il te plat!

--Le devoir.

--Tiens, tu as raison. Tu vaux mieux que moi, dcidment.

--Je ne vaux pas mieux que toi, mais j'ai souffert plus que toi, ce qui
est pire.

--Pauvre Jean!

--Je suis seul au monde. De notre belle et radieuse famille, il n'y a
plus que moi de vivant. Louis, Marianne, Philippe sont morts...

--Oui, j'ai su le drame terrible dont tes frres et ta soeur ont t les
hros. Tu n'as plus revu Philippe?

--Non, et je ne le reverrai jamais!

Un nouveau silence suivit ces paroles.

--Tu es mon meilleur ami, de Puiseux, reprit Kardign avec force. A toi
je peux tout dire. Dans les derniers temps de sa vie, et avant notre
voyage  Cherbourg, j'ai jur  mon pre de ne jamais crire  Philippe.
Lui mort, j'ai ouvert son testament: il me dfendait de le revoir... Si
je dsobissais, j'tais maudit par lui. Comprends-tu l'effrayante
menace de cette maldiction posthume! Ce mort qui se relverait pour
m'atteindre!...

Il se tut un moment.

--Mon pre avait fait de sa fortune deux parties gales. Chacun de nous
hrita de cent mille livres de rente environ. Et ce qu'il y a de plus
affreux, c'est que ce frre, que je ne puis revoir, dont je suis pour
toujours spar, ce frre, malgr sa trahison, malgr sa jalousie, je
l'aime!

--Ah! tu es bien malheureux!

--Malheureux? Nul autre que toi ne saura jamais combien je souffre!

--L'amour console, ami. Tu aimes... Je voudrais en dire autant!

--L'amour console... quand il ne torture pas.

--Est-ce qu'_elle_ t'aime, _elle_?

--Elle ignore mme que je l'adore.

--Elle t'aimera. Tu es jeune, tu es beau, tu es riche, tu portes un
grand nom: quelle famille ne serait pas heureuse de te voir devenir
sien?

Le coup tournait alors l'angle de la place du Panthon.

A cette poque, il existait dans ce quartier un ddale de petites rues,
que les constructions modernes ont dmolies.

La rue du Petit-Pas partait du quartier Mouffetard, touchant presque 
la barrire d'Italie.

Jean n'avait pas rpondu  son ami, parce qu'il regardait  droite et 
gauche,  travers les vitres de la voiture, l'endroit o ils se
trouvaient.

--Eh bien, nous sommes arrivs, je crois? dit-il  de Puiseux, qui avait
allum une cigarette et fumait tranquillement.

--En effet.

Le coup s'arrta.

De Puiseux leva le nez en l'air et examina la maison.

C'tait une de ces vieilles masures  six tages, comme les architectes
d'autrefois en ont bti  la douzaine.

--Peuh! voil qui ressemble passablement  un bouge, fit Henry.

--Tu ne te trompes pas de beaucoup.

--Et nous allons entrer l-dedans?

--Oui.

--Enfin... Je m'abandonne  toi.

Les deux amis levrent un loquet en fer, qui rsonna avec bruit contre
la porte cochre: elle s'ouvrit aussitt.

--Est-ce toi? demanda Jean qui entra le premier.

--Oui, monsieur le marquis, rpondit une voix dans l'ombre.

La voix partait d'un corps, lequel corps avait des bras, lesquels bras
ouvrirent une lanterne sourde, dont les rayons clairrent un corridor
obscur et sale.

Les premiers regards de M. de Puiseux se portrent sur l'individu qui
tenait la lanterne sourde.

--Diable! dit-il, voil un gaillard bien bti! a fait plaisir  voir.

En effet, le gaillard bien bti paraissait tre dou d'une force
herculenne.

--Tout est-il prpar? reprit Jean.

--Oui, monsieur le marquis.

--En avant, alors.

Les trois hommes traversrent une cour  droite:  cette heure avance
de la nuit tout le monde dormait.

Il commenait  neiger et le froid devenait plus intense.

--Diable! pronona de Puiseux, voil qui nous annonce un triste temps.

--C'est mon opinion, dit gravement le porteur de la lanterne.

A cette phrase, le lecteur reconnat, sans doute, notre ami Aubin
Ploguen qui avait gard pour le matre nouveau la mme affection, le
mme culte que pour le matre ancien.

Au bout de cette cour se trouvait une petite porte en bois.

Aubin tira de sa poche une clef et l'ouvrit. Une seconde porte fut
pousse, et les trois hommes se trouvrent dans une grande chambre qui
n'avait pas d'autre issue, et o brillait un feu clair allum dans la
chemine.

--Jamais les agents de M. Gisquet ne viendront nous attraper jusqu'ici!
s'cria de Puiseux, subitement ranim par la vue du feu et la sensation
douce de la chaleur.

--Rien n'est impossible, dit Aubin Ploguen.

--Peste! c'est un philosophe, celui-l!

--Mais s'ils viennent... ils ne nous surprendront pas, ajouta
sentencieusement le Breton.

--Bah! et pourquoi?

--Parce que... Mais s'ils nous surprenaient, cela ne ferait rien.

--Vraiment?

--Oui, ils ne pourraient pas nous dnoncer.

--En vrit?

--Je les aurais assomms avant.

Henry de Puiseux clata de rire en prsence de la srnit avec laquelle
Aubin Ploguen prononait cette phrase.

Il tendit la main au serviteur breton, qui la serra avec respect.

--Tu as raison, Henry, dit Jean, Aubin n'est pas mon serviteur, il est
mon ami.

--Tu es bien heureux d'avoir des amis comme celui-l!

--Je serai le vtre, monsieur, sauf votre permission, rpliqua navement
Aubin.

--Conclu, camarade! Maintenant, mon ami Jean, il s'en faut d'une
demi-heure que nos Buridans n'arrivent. Si tu le permets, je vais
m'offrir une demi-heure de sommeil.

--Dors, Aubin veille.

En effet, Aubin quitta les deux jeunes gens pour aller s'installer dans
le corridor.

Il devait y attendre la venue des cinq autres personnes.

Pendant ce temps-l, une scne d'un tout autre genre se passait dans la
rue.

Une dizaine d'hommes, cachs dans des encoignures de maisons, sortirent
 un coup de sifflet qui rsonna sitt que la voiture se fut loigne.

Un individu envelopp d'un large manteau tait assis sur la borne, dans
la rue voisine, ayant l'air de s'occuper trs-peu de la neige qui
tombait de plus en plus forte.

Cet individu tait M. Jumelle.

Il se grattait le nez, signe de joie.

Seulement, comme son nez de carton avait disparu, il se livrait  cet
exercice sur l'appendice nasal que la nature avait plant au beau milieu
de son visage.

--Combien sont entrs, la Licorne? demanda-t-il  l'un des hommes.

--Deux.

--Restent cinq: attendons.

Les dix hommes se replacrent dans leurs encoignures, et M. Jumelle
resta sur sa borne, en dpit des flocons de neige qui tombaient sur lui.




IV

LA SOURICIRE.


Henri de Puiseux dormait depuis une demi-heure quand il s'veilla.

--O diable suis-je donc? dit-il.

Tout en se frottant les yeux, il aperut Jean accoud sur une table et
plong dans de graves rflexions.

--Bon! je me rappelle, fit-il.

--As-tu bien dormi?

--Une demi-heure, ce n'est pas la peine d'en parler.

--Ils n'arrivent pas.

--Oui, on dirait que nos amis sont en retard.

--Ne nous impatientons pas: ils ont sans doute t retards par une
cause inconnue.

--Devaient-ils venir ensemble?

--Non.

--Bonne prcaution.

--Deux d'abord, puis un, puis deux ensuite.

--De cette faon, on ne pourra rien souponner.

--Oh! je ne crains pas que nous soyons surpris ici, dit Jean.

--Sommes-nous mme surveills? J'en doute un peu.

--Mais regarde donc cette neige qui blanchit le pav de la cour! Il fait
un temps  ne pas laisser un ennemi coucher dehors!

--Pauvres gens!

--Qui plains-tu ainsi? demanda de Puiseux  son ami.

--Je plains ceux qui n'ont pas d'asile, qui souffrent la faim, le froid
et la misre. Je plains cette lgion d'infortuns qui sont dehors par
cette nuit glace!

--Oui, cela est atroce, rpliqua Henry, dont l'ternelle gaiet fut
rembrunie par la phrase de son ami.

Il reprit au bout d'un moment.

--Tu arrives de Ludworth?

--Oui.

--Tu comprends par quel motif de discrtion je n'ai pas voulu te faire
encore aucune question  cet gard, mon cher Jean. Puisque tu nous as
runis ici, c'est que tu as quelque chose d'important  nous dire.

--Tu en jugeras tout  l'heure.

--M. de Breulh[4] est-il prvenu?

--Oui.

--Il viendra ici?

--Cette nuit.

--Alors, je vois que l'assemble sera srieuse.

--Il va en sortir la paix ou la guerre.

--Et Berryer?

--Berryer de mme.

--Diable! Tu n'en as pas encore un troisime  m'annoncer?

--Si.

--Tout est  craindre, ami.

--Lequel, s'il te plat?

--M. Saincaize.

Henry de Puiseux avait cout avec respect les noms de MM. de Breulh et
de Berryer. Il fit une lgre grimace en entendant prononcer celui de M.
Saincaize.

--Tu ne l'aimes pas? dit Jean.

--Ma foi, si tu dsires connatre mon opinion bien sincre, je te dirai
trs-franchement que je me mfie de lui. Retiens bien mes paroles: cet
homme-l n'est pas franc!

--Il me produit aussi un peu cet effet-l,  moi-mme.

--Tu vois? M. de Breulh, bravo! c'est un loyal gentilhomme, fier comme
son nom, et brave comme son pe. Mais le Saincaize! Cet homme-l nous
jouera un vilain tour.

--Sois tranquille: je le surveille.

--Vois-tu, quand j'tais enfant, j'avais la terreur du serpent. Cet
animal rampant m'aurait fait fuir  cent lieues... et je crois, ma
parole d'honneur, qu'il m'en est rest quelque chose... car, chaque fois
que je prononce, ou que j'entends prononcer son nom, j'prouve une
sensation analogue...

Henry de Puiseux fut interrompu par le bruit de la porte cochre qui se
refermait.

--Voil deux des Buridans! dit-il.

Aubin Ploguen veillait.

Quand il entendit rsonner le loquet en bas, sur la porte, il s'avana
dans l'ombre et ouvrit la serrure.

Deux hommes entrrent.

--_Donnez-nous la clef, M. Benoist_, dit l'un d'eux.

--_La porte est l_, rpondit Aubin.

C'taient les mots de passe.

Dix minutes s'coulrent encore.

Puis le troisime arriva.

--_Donnez-moi la clef, M. Benoist_, dit-il de mme.

--_La porte est l_, rpliqua encore Aubin Ploguen.

En vingt minutes, non-seulement les cinq Buridans arrivrent, mais
encore Berryer, M. de Breulh et M. Saincaize.

Le Breton les introduisit  mesure dans la chambre o attendaient dj
Jean et Henry.

Berryer, que nous avons connu vieillard seulement, tait, en 1831, un
vigoureux homme qui portait sur son visage la mle beaut de son gnie.

Un livre de Mmoires intituls De 1830  1835 fait son portrait en
quelques lignes:

Berryer n'est pas un orateur loquent, c'est l'loquence elle-mme. Il
est peut-tre beau: je l'ignore, ne l'ayant jamais vu, mais l'ayant
toujours cout.

M. de Breulh, lui, ressemble  Louis XIII, et affectionne l'allure de
Charles Ier, telle que l'a peinte Van-Dyck.

Quant  M. Saincaize, Henry de Puiseux et Jean de Kardign l'avaient
bien jug. Il portait sur sa figure l'empreinte de son me tortueuse et
fausse.

Comment avait-il pu trouver place dans le parti royaliste, si difficile
d'accs et si mfiant?

Ce n'est pas  nous de rpondre.

Nous dirons plus: M. Saincaize y jouissait d'une certaine influence, due
surtout  sa prodigieuse habilet.

Quand les dix hommes furent runis, Jean de Kardign se tourna vers
Berryer et le pria de prsider la petite assemble.

Le grand orateur prit place derrire la table: chacun des assistants
s'assit, et Berryer dit, au milieu du silence gnral:

--La parole est  M. le marquis de Kardign...

       *       *       *       *       *

M. Jumelle n'tait pas rest inactif; ds que les arrivants eurent, au
nombre de sept, pntr dans la maison du numro 3, il siffla de nouveau
ses hommes.

--Attention, mes mignons, leur dit-il. Il s'agit de prendre les oiseaux.
Il y aura une bonne rcompense.

Un grognement significatif fut la rponse de la petite troupe.

Elle approuvait videmment ce genre d'exorde en fait de discours.

Seuls, Trbuchet et la Licorne, principaux acolytes de M. le sous-chef
de la police politique, restrent muets.

M. Jumelle, qui les guettait du coin de l'oeil, s'aperut aussitt de
leur silence.

--Eh bien, mon bon la Licorne, et toi, mon doux Trbuchet, nous
n'approuvons donc pas la conduite de notre chef?

--Non, rpondirent les deux agents d'une seule et mme voix.

Ils taient pourtant rarement d'accord, se trouvant presque chaque jour
en rivalit constante.

Aussi, la concidence de leur opinion ne laissa-t-elle pas d'tonner,
voire mme d'inquiter M. Jumelle.

La Licorne et Trbuchet taient... taient... car, hlas! la Parque
cruelle a depuis longtemps tranch leurs jours! d'anciens bandits entrs
rue de Jrusalem sur le tard.

Ils connaissaient toutes les ruses, toutes les audaces et tous les
piges.

Aussi, M. Jumelle, lequel, soit dit en passant, tait dou d'une rare
intelligence et d'une finesse pour le moins gale  cette intelligence,
les consultait dans les circonstances graves.

--Et pourquoi ne m'approuvez-vous pas, chers amis? reprit M. Jumelle,
qui se servait des deux bandits tout en les mprisant parfaitement.
Rponds d'abord, mon bon la Licorne.

--Parce que nous avons laiss les oiseaux entrer dans la cage, au lieu
de les arrter  mesure qu'ils arrivaient.

--A toi, maintenant, mon doux Trbuchet.

--Mon opinion est celle de mon cher camarade.

La Licorne salua Trbuchet, qui rendit son salut  la Licorne.

--Faut voir! faut voir! grommela M. Jumelle en se grattant l'oreille.

Signe de proccupation.

Au mme instant parurent les trois derniers personnages dont nous avons
dj parl.

M. Jumelle, qui ne les attendait pas, fut assez tonn.

--Comment! il y en a encore? dit-il. Ma foi tant mieux!

Cette conversation avait lieu dans une rue voisine de la rue du
Petit-Pas, et sous une neige qui augmentait toujours.

--Savez-vous ce que c'est que les souricires? continua le sous-chef de
la police politique. C'est une petite prison de bois o on prend les
souris, les rats et les autres animaux. Eh bien! cette maison est une
souricire.

--Bien, fit la Licorne.

--Bien, fit Trbuchet.

--Maintenant qu'ils sont dans la souricire, ajouta M. Jumelle,
videmment flatt de cette double approbation, ils sont pris.

--Hol! Galimard! cria-t-il.

Galimard s'avana  l'ordre.

--Tu as ta carte d'agent?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, mon garon, tu vas courir au poste de soldats du Panthon, et
tu diras au lieutenant qui commande que moi, M. Jumelle, je lui demande
trente hommes. Va vite!

Et il ajouta, en se grattant le nez avec satisfaction:

--Voyez-vous, ils sont l-dedans une dizaine. Eh bien! quarante hommes
avec des fusils, ce ne sera pas encore de trop pour arrter dix
royalistes dsarms.




V

LES DERNIERS CHEVALIERS


Nous avons laiss Jean, Henry de Puiseux et leurs amis dans la chambre
cache, au moment o Berryer venait de dire:

--La parole est  monsieur le marquis de Kardign.

Tous les yeux se portrent vers le jeune homme, qui se leva et s'inclina
respectueusement devant les assistants.

--Messieurs, dit-il, j'avais besoin de vous consulter. Comme la police
de M. le duc d'Orlans nous surveille, j'ai d user de ruses. J'ai pri
MM. Henry de Puiseux, Pierre Prmontr, Louis Surville, Henri de
Bonnechose, Jacques Dervieux et Maurice de Carlepont de se rendre au bal
de l'Opra, avec un signe de reconnaissance  leur paule. Ce signe
tait compos de roses: blanches, couleur de notre drapeau; rouges,
couleur du sang que nos frres ont vers pour le roi!

--Et que nous verserons encore! dit Henry de Puiseux d'une voix forte.

--Je l'espre! rpondit Jean de Kardign.

Il reprit:

--Je les ai pris de revtir un costume de Buridan, parce que c'est le
plus commun et celui qui devait le moins attirer l'attention. Puis il
rappelle une poque, poque sainte! o ce n'taient pas les
gentilshommes qui faisaient un trne  leur roi, mais o c'tait le roi
qui faisait une noblesse  ses gentilshommes.

L'exorde chevaleresque du marquis avait impressionn les auditeurs.

Seul, M. Saincaize souriait.

Vous connaissez ce sourire, celui que l'homme vil a toujours aux lvres
quand il entend proclamer de nobles vrits ou prononcer de nobles
paroles.

--Vous, messieurs, continua Jean en s'adressant  Berryer,  M. de
Breulh et  M. Saincaize, votre prsence ici tait indispensable,
puisque vous tes membres du comit lgitimiste de Paris. Maintenant que
nous sommes runis, je vais vous transmettre les ordres de S. M. Charles
X, qui a daign me recevoir.

--Les ordres? hasarda M. Saincaize en plissant ddaigneusement les
lvres.

--Oui, monsieur, les ordres, insista froidement Jean. Le roi ne nous
demande pas des conseils, il nous demande de l'obissance. Le comit
fera ses observations et le roi apprciera.

En me recevant, Sa Majest m'a fait l'honneur de me demander mon opinion
sur l'tat des esprits en France. Je lui ai rpondu ce que je crois tre
la vrit: le gouvernement de M. le duc d'Orlans a cr, depuis sa
naissance, en impopularit. A Lyon,  Grenoble,  Lille, l'meute; 
Paris, un trouble profond, ce trouble qui prcde souvent les grands
bouleversements humains.

J'ai dit au roi que je croyais l'heure venue de tenter une restauration.

--Par quels moyens? demanda M. de Breulh, qui, jusqu'alors, avait cout
silencieusement, mais respectueusement, les paroles du marquis.

--Par les armes.

--C'est impossible! s'cria M. Saincaize.

Berryer tendit la main.

--Veuillez attendre, monsieur Saincaize, dit-il. M. de Kardign n'a pas
termin. Avant de discuter son projet, il faut le connatre.

--Je continue, messieurs. Sa Majest, aprs avoir entendu mes paroles, a
fait appeler madame la duchesse de Berry. Son Altesse Royale m'a ordonn
de rpter mes paroles.

--Ma fille, dit le roi, M. de Kardign est de votre avis, vous le voyez:
j'tais dj convaincu par vous avant de l'tre par lui.

--Ainsi le roi consent  une tentative de restauration  main arme?

--Oui, monsieur, rpliqua Jean  M. de Breulh, qui venait de faire cette
interruption.

--Et le comit de Paris? dit M. Saincaize.

--Je vous avais rpondu, monsieur, continua Jean, que Sa Majest
s'attendait  notre obissance et non  nos conseils: j'avais tort.
C'tait mon opinion que je formulais ainsi, non la sienne. Sa Majest
coutera les conseils du comit de Paris. Seulement, permettez-moi de
vous expliquer les ressources que nous avons  notre disposition.

Je vous ai pris, messieurs Berryer, de Breulh et Saincaize, de venir
ici, parce que votre opinion entranera celle du comit lgitimiste. De
mme que les six gentilshommes qui sont l pourront agiter leurs
provinces bretonnes si la guerre est dcide.

Le projet est celui-ci: soulever la Vende, y former un noyau arm, et
si Dieu nous donne la victoire, marcher immdiatement sur Paris. En mme
temps nos amis du Midi soulveront Marseille et Lyon. Les rpublicains
et les bonapartistes ne tireront pas l'pe pour dfendre un
gouvernement qu'ils excrent, quittes  nous attaquer, nous, si nous
sommes vainqueurs.

Avec l'aide de deux divisions de l'arme, dont les gnraux et les
officiers sont  nous, nous arriverons  Paris.

--Et aprs? dit encore M. de Breulh.

--Aprs? Si nous sommes vainqueurs...

--Vous serez grands. Mais si vous tes vaincus?

--Nous mourrons, voil tout!

--Bravo! Kardign, s'cria de Puiseux.

--Nous pouvons jeter en Vende dix mille fusils et de la poudre. Nous
avons sept millions de francs. Comme gnral en chef, M. le marchal de
Bourmont, le vainqueur d'Alger; comme gnraux, MM. de Charette,
d'Autichamp, Hbert, Cadoudal, Terrien, Cathelineau et de Coislin. Il y
aura cinq grandes divisions militaires  Paris,  Nantes, Angers, Rennes
et Lyon. Ces divisions seront partages chacune en cinq cantons; et ce
n'est pas exagrer que de croire qu'en chacun de ces cantons nous aurons
trois mille hommes. Cela fait donc une premire arme de soixante-quinze
mille hommes; diminuons d'un tiers, il reste encore cinquante mille.

--Quand aurait lieu le mouvement?

--Du 1er au 15 mai, parce que, dans cette quinzaine, les travaux de la
campagne donnent vacances aux paysans. J'ajoute un nom, messieurs, &
ceux que je vous avais annoncs comme tant ceux de nos chefs: celui de
Madame.

--Madame viendrait! s'cria Berryer.

--Oui.

--Comme soldat?

--Comme chef pour ordonner, comme soldat pour se battre.

Un frmissement courba toutes ces ttes.

Il y eut un assez long silence.

--Rpondez, monsieur de Breulh, dit Berryer.

M. de Breulh se leva.

--Une dcision aussi grave ne peut pas tre prise sur-le-champ, dit-il.
Pourtant, je crois tre l'interprte de ces messieurs du comit, en
dclarant que nous nous contenterons d'exposer au roi de simples
observations. Mais monsieur le marquis de Kardign voudra bien me
permettre de discuter.

--Je vous coute, monsieur.

--Croyez-vous  la russite d'un pareil plan?

--Oui, j'y crois.

--Sur quoi basez-vous cette opinion?

--Sur ceci: d'abord, l'impopularit du gouvernement; ensuite, sur la
lassitude des esprits, qui, ne pouvant prendre au srieux une royaut
faite par 221 parlementaires affols, attendent et esprent quelque
chose de dfinitif.

--Je le reconnais. Mais nous dfendons une cause autant qu'une dynastie:
un principe autant qu'un homme. Nous sommes, parce que nous sommes.
N'est-ce pas, selon vous, attaquer la vertu mme de ce principe, que
d'en rclamer l'excution par la force? Remarquez, monsieur le marquis,
que je ne discute pas: j'interroge.

--Eh bien, monsieur, je vous rpondrai de mme: franchement. Un droit a
besoin d'tre affirm. On nous a attaqus par l'pe, c'est par l'pe
que nous devons attaquer  notre tour. Ah! nous vivons dans un triste
temps! Tout ce qui est grand s'en va: tout ce qui est noble dgnre.
Charette, Lescure, La Rochejaquelein, n'ont pas song  se demander
s'ils seraient vainqueurs. Ils se sont battus! La socit moderne a deux
moyens de prouver son droit ou d'affirmer sa volont: la parole et le
fusil. La parole? on nous l'a retire; nos journaux doivent se taire. M.
Thiers, M. Casimir Prier ont peur! Reste le fusil. C'est lui qui doit
parler quand les lvres des hommes sont muettes!

M. Saincaize faisait de vains efforts pour garder son calme.

Il s'agitait avec angoisse sur sa chaise, et, de temps  autre, en
coutant les paroles de Jean, il jetait un regard effar sur la porte,
comme s'il devait voir apparatre le tricorne galonn d'un gendarme.

--Pardon... pardon... monsieur, dit-il. Peste! comme vous y allez! La
guerre civile! rien que cela, et du premier coup! On donne aux gens le
temps de rflchir et on ne leur met pas ainsi le couteau sous la gorge!
Un soulvement en Vende, un soulvement dans le Midi! Mais ce serait
effroyable!

--Pourquoi, monsieur, ce serait-il effroyable?

--Nous ruinons le commerce, nous arrtons le mouvement des affaires!

--Lesquelles? demanda Jean froidement.

--Comment, lesquelles?

--Oui, celles du peuple franais, ou bien les vtres?

--Monsieur le marquis!...

--Pourquoi venez-vous parler intrt, quand nous parlons destine d'une
nation et d'un roi? Ceux qui ont fait le 10 aot, le 2l janvier, le 9
thermidor, le 12 germinal et le 18 brumaire, pensaient-ils au mouvement
des affaires? Ceux qui ont fait les journes de juillet y songeaient-ils
davantage?

--Permettez! permettez!

--Ce n'est pas l'heure de discuter, monsieur Saincaize, dit Berryer; M.
de Kardign vient de nous soumettre un plan. Nous le communiquerons 
MM. Hyde de Neuville et de Chateaubriand nos collgues, et nous vous
donnerons notre rponse.

Pendant ces quelques paroles du grand orateur, Henry de Puiseux avait
consult ses amis:

--Monsieur le marquis, dit-il  Jean, ces messieurs partagent tous le
mme avis: ils sont aux ordres de Sa Majest; prts  vivre ou  mourir.
Vive le Roi!

Au mme instant, Aubin Ploguen entra:

--Messieurs, dit-il, voil les soldats.

M. Saincaize jeta un glapissement de terreur.

Le Breton avait prononc cette phrase avec une srnit sans pareille.

Tout le monde se regarda.

--Quels soldats? demanda M. Saincaize de plus en plus effar.

--Ceux du gouvernement.

--Ah! mon Dieu! hurla le mme Saincaize en se laissant choir.

--Qu'est-ce qu'ils viennent faire?

--Nous arrter, dit Jean.

En effet, un murmure sourd arrivait du dehors; on entendit enfoncer la
premire porte, et les crosses de fusil rsonnrent sur le pav blanc de
neige.




VI

LES RESSOURCES D'AUBIN PLOGUEN


Ainsi que l'avait voulu M. Jumelle, le poste de la place du Panthon
s'tait empress d'envoyer une compagnie de soldats.

Restait  accomplir la besogne.

Le sous-chef de la police politique n'tait pas embarrass.

Il fit cerner la maison par ses agents, se mit lui-mme  la tte des
soldats, cte  cte avec le sous-lieutenant qui les commandait, et il
frappa  la porte de la maison, comme il avait entendu frapper ceux qui
y taient entrs.

Peut-tre un malin et-il russi, mais pour tromper Aubin Ploguen qui
veillait, il fallait tre plus que malin.

Pourtant le Breton, au lieu d'aller prvenir immdiatement les
conspirateurs, fit une chose qui, pour un moment, tonnera le lecteur.

Il alla purement et simplement veiller le concierge et lui dit:

--On frappe  la porte. Allez donc voir ce que c'est.

En effet,  l'instant mme o Aubin Ploguen prononait ces paroles, une
voix retentissante criait de la rue:

--Au nom du roi, ouvrez!

Cet ordre eut pour effet immdiat de faire jeter  bas de son lit le
concierge qui, trs-probablement, aurait continu son sommeil.

Quant  Aubin, il traversa la cour, et alla prvenir les conspirateurs
de ce qui se passait.

Pourquoi Aubin Ploguen avait-il ainsi fait ouvrir la porte?

Il avait ses raisons, nous allons les connatre.

Les soldats, prcds de M. Jumelle, se prcipitrent dans la cour.

--Fouillez partout, criait celui-ci.

Une lumire brillait  travers les vitres de la chambre o Jean et ses
amis taient runis.

--Ce ne peut tre que l, pensa-t-il.

--Cette chambre a-t-elle plusieurs issues? demanda-t-il au concierge.

--Non, monsieur.

--Trs-bien. Alors, pour en sortir, il faut passer par cette porte?

--Oui, monsieur.

Cette rponse tait tellement satisfaisante que M. Jumelle se frotta le
nez avec joie.

--Eh! mordienne, je les tiens, dit-il.

--Enfoncez! ordonna le sous-chef de la police politique.

Ce fut l'affaire de deux ou trois coups de crosse. La porte vermoulue
tenait mal sur ses ais peu solides et s'ventra.

M. Jumelle voyait toujours briller la lumire derrire les rideaux.

Il entendait mme ce murmure confus de plusieurs voix qui parlent bas.

--Enfoncez la seconde porte! ordonna-t-il encore.

L'ordre fut excut aussi rapidement.

M. Jumelle se jeta en avant, mais il demeura stupfait en se trouvant en
face d'un grand gaillard couch dans un lit, appuy sur son coude, et
qui regardait d'un air stupfait.

--Est-ce que la maison brle? demanda le grand gaillard avec un rire
niais.

M. Jumelle entra dans une colre bleue.

--Ah ! on se moque de moi, ici!

Le concierge s'avana.

--Vous cherchez quelqu'un, monsieur?

--O sont les hommes qui taient dans cette chambre tout  l'heure?

Le concierge et l'homme couch se regardrent: l'un hbt, l'autre
surpris.

--Quels hommes?

--Les ennemis de la socit que je dois livrer  la vindicte de la loi!

M. Jumelle avait pour principe d'effrayer toujours ceux qu'il arrtait.
De cette faon, prtendait-il, on peut toujours leur arracher des aveux.

Aussi lana-t-il la phrase ronflante qu'on vient de lire,  peu prs sr
de l'effet qu'il allait obtenir.

Le concierge se mit  trembler. Mais le dormeur se fcha.

--Vindicte de la loi? Est-ce que je la connais, cette vindicte? Vous
allez me faire le plaisir de me laisser tranquille, d'abord!

La colre de M. Jumelle se changea en rage.

--Fouillez toute la maison! s'cria-t-il. Mais, avant, attachez-moi les
deux mains de cet imbcile-l.

Quand le lecteur saura que cet imbcile-l tait Aubin Ploguen, et qu'il
se laissa faire tranquillement, il comprendra que le Breton devait avoir
ses raisons pour agir ainsi.

Cependant le premier ordre de M. Jumelle s'excuta.

On fouilla les six tages de la maison du haut en bas, sans trouver le
moindre personnage suspect.

Le sous-chef de la police politique comprenait qu'il tait jou: mais
comment, et par qui?

Il rflchit que, s'il voulait savoir quelque chose, il devait commencer
par calmer sa fureur.

--O diable ont-ils pu passer? murmurait-il dans son dsespoir.

videmment il y avait l un mystre.

Si encore il n'avait pas entendu un bruit de voix rsonner quelques
instants auparavant dans la chambre, il aurait pu croire que personne
autre que le gaillard n'y tait.

--Comment vous appelez-vous? demanda-t-il  Aubin Ploguen, en tirant de
sa poche un carnet o il s'apprtait  crire les rponses de l'inculp.

--Nicolas Ferrol.

--Depuis quand habitez-vous ici?

--Depuis six semaines.

--Est-ce vrai? demanda-t-il au concierge.

--Oui, monsieur, c'est vrai.

--A quelle heure tes-vous rentr ce soir?

--A dix heures.

En effet, Aubin Ploguen n'tait pas sorti.

Il attendait les arrivants.

Ces rponses achevrent de troubler les ides de M. Jumelle.

--Mon garon, reprit-il, en regardant le prtendu Nicolas Ferrol bien
en face, et dans les deux yeux, je vous engage  me dire toute la
vrit.

--Quelle vrit? demanda Aubin Ploguen, en donnant  son visage le degr
de niaiserie dsirable.

--O sont les hommes qui taient dans votre chambre?

--Quels hommes?

Le sous-chef de la police politique tait mille fois trop intelligent
pour se laisser prendre au pige.

Il comprit que quelque part devait se trouver une cachette quelconque,
et que si lui, Jumelle, s'obstinait  interroger, Nicolas Ferrol, de
son ct, s'obstinerait  ne pas rpondre.

--Lieutenant, dit-il  l'officier, vous allez confier ce gaillard  cinq
de vos hommes, qui vont me le conduire au poste. Puis, je vous prierai
de faire demander par un caporal celui de mes agents qui s'appelle
Trbuchet.

Aubin Ploguen ne tenta mme pas de rsister. Il tait couch tout
habill, circonstance remarque par M. Jumelle, mais que celui-ci
n'avait eu garde de souligner. Le Breton sortit de la chambre, les mains
toujours attaches et escort par cinq soldats.

M. Jumelle fit vacuer la pice par ceux qui s'y trouvaient, et resta
seul.

--Voyons, se dit-il, on ne me prend pas sans vert, moi; je suis sr de
mon fait. Le sieur Henry de Puiseux nous a t signal comme ayant, au
bal de l'Opra de cette nuit, un rendez-vous politique. Je vois que le
rapport avait raison. Jacqueline ne s'tait pas trompe. Elle l'a suivi
de sa demeure  l'Opra, donc...

Il laissa tomber sa tte dans ses mains, et se gratta obstinment le
derrire de l'oreille.

--Ils taient tous les dix dans cette pice. Dans dix minutes je saurai
o est _la cache_. Il joue bien son rle, ce grand coquin que j'ai
empoign! Mais on ne trompe pas le pre Jumelle comme un oiseau!

Voil videmment ce qui s'est pass. Ce Nicolas Ferrol a lou cette
chambre, il y a six semaines, pour son matre.

Cette chambre doit faire partie de celles que les _carbonari_
choisissaient sous la Restauration pour s'y runir.

Quelque part,  droite ou  gauche, il y a une trappe, et, ds qu'ils
ont t surpris, en veux-tu, en voila! ils ont pris leur vole...

Le monologue de M. Jumelle fut interrompu par l'arrive de Trbuchet.

--Vous m'avez fait demander, monsieur? dit de sa voix mielleuse le
gredin.

--As-tu tes instruments, Trbuchet?

--Toujours, monsieur Jumelle.

--Sonde-moi ces murailles-l! Je t'ai fait appeler de prfrence  la
Licorne...

--Vous tes trop bon.

--Non, je ne suis pas bon. Je t'ai fait appeler de prfrence  la
Licorne parce que tu as eu autrefois des peines de coeur... au tribunal
de Niort,  propos de... de quoi donc, Trbuchet?

--De serrures, monsieur Jumelle.

--De serrures, c'est cela. Eh bien! voil ton affaire. Cherche, mon ami!

Trbuchet se mit  la besogne.

Il prit dans sa poche un petit marteau plat, et se mit  frapper 
lgers coups, tous les coins de la muraille.

M. Jumelle le regardait.

Et, tout en le regardant, il continuait ses rflexions.

--N'importe, ils ont eu beau s'enfuir, je connais maintenant tous les
fils de la petite affaire. Demain, je fais arrter le sieur de Puiseux,
et avec lui et ce Nicolas Ferrol, il faudra bien que j'arrive  un bon
rsultat.

Il s'interrompit pour dire:

--Trouves-tu, Trbuchet?

--a vient, monsieur Jumelle.

L'agent s'tait coll ventre  terre, et il frappait avec son marteau
contre la muraille, au ras du sol.

S'il y avait une porte secrte, cette porte tait videmment dans la
muraille. Or, quand il frapperait sur son extrmit, le son rendu ne
serait plus plein comme le son rendu par le mur, mais bien sonore.

Tout  coup, Trbuchet s'arrta dans ses investigations. Il frappait
nergiquement  un endroit o la maonnerie semblait lgrement
dprime.

--J'ai trouv, monsieur Jumelle!

Celui-ci allait courir au mur et l'examiner  son tour, quand quatre ou
cinq coups de fusil retentirent au dehors  travers le silence de la
nuit...




VII

LA PORTE SECRTE

M. Jumelle ne tarda pas  avoir l'explication, triste pour lui, de ces
coups de fusil qui venaient d'clater.

Un agent se prcipita dans la chambre en s'criant:

--Monsieur, le prisonnier s'est chapp.

--Tirez dessus.

--C'est ce qu'on a fait.

Dcidment, M. Jumelle jouait de malheur. Il est vrai qu'il ne
connaissait pas la force prodigieuse d'Aubin Ploguen.

Non content de lui faire attacher les mains, il aurait encore trouv
moyen de lui faire lier les pieds et la tte.

Aubin Ploguen tait un homme plein de ressources.

Il s'tait laiss lier les mains tranquillement; il s'tait laiss
arrter sans rsistance, sachant bien que, ds que cela lui plairait, il
pourrait recouvrer sa libert.

Seulement, pour s'enfuir, il lui fallait l'espace.

Quand il arriva dans la rue, la neige avait un peu calm son intensit
premire.

Les cinq hommes commencrent par le faire asseoir sur le trottoir, pour
qu'ils eussent le moyen de charger leurs fusils.

Il faisait froid; les mains geles par la neige tremblaient.

Cela dura dix bonnes minutes.

Au bout de dix minutes, ils prirent le prisonnier par les paules, et
l'entranrent dans la direction du poste du Panthon.

Aubin Ploguen ne bronchait pas.

On et jur qu'il en tait  sa vingtime arrestation.

Seulement, pour souffler dans ses doigts, sans doute, il portait de
temps  autre ses mains lies  ses lvres, mais en ralit, tout
doucement, il coupait avec ses dents les cordes qui liaient ses mains.

Un soldat le tenait par l'paule droite, pendant qu'un autre soldat le
tenait par l'paule gauche.

Ces braves lignards! ils n'y voyaient pas malice! Puis, au surplus, la
prcaution qu'ils avaient eue de charger leurs fusils sous les yeux mme
de leur prisonnier devait les rassurer sur toute tentative de fuite.

Bientt, au coin de la rue d'Ulm et de l'impasse Porniquet, Aubin
Ploguen s'arrta tout  coup et se planta au beau milieu du chemin,
aspirant l'air  pleines narines, comme s'il et voulu prendre le vent.

Un peu  gauche s'ouvrait la rue du Cerf, dmolie aujourd'hui, mais qui,
 cette poque, gagnait le quartier Mouffetard, en traversant le haut du
boulevard Saint-Jacques.

--Allons, en avant, l'ami! dit un des soldats en voulant entraner
Aubin.

Celui-ci eut un sourire de piti.

Il se contenta de se secouer tout doucement; mais la secousse ne fut pas
si douce qu'il l'aurait probablement voulu, car les deux soldats qui le
tenaient roulrent dans la neige en poussant un formidable juron.

Avant que les trois autres eussent eu le temps de revenir de leur
surprise, Aubin Ploguen avait pris sa course.

Avez-vous vu courir les cerfs, dans les halliers, quand un chasseur les
surprend? J'estime qu'ils sont moins rapides que le serviteur des
Kardign.

Deux coups de fusil, puis deux autres, puis un dernier, furent tirs par
les soldats; mais aucun n'atteignit le fugitif. Quant  le rattraper,
c'tait impossible, il tait dj trop loin.

M. Jumelle couta ce rcit d'un air tellement comique, que Henry de
Puiseux et Jean de Kardign lui-mme n'auraient pu s'empcher de rire
s'ils avaient contempl en ce moment la figure de M. le sous-chef de la
police politique.

--Diable! diable! grommelait-il.

Plus que jamais il se grattait l'oreille avec fureur.

Heureusement, Trbuchet lui gardait une consolation toute prte.

--J'ai trouv, monsieur Jumelle, rpta-t-il d'un air triomphant.

M. Jumelle sauta sur ses pieds et courut  la muraille.

On distinguait trs-bien une petite rainure, troite comme un fil, qui
glissait dans le mur, depuis le parquet jusqu' une hauteur d'homme
environ.

--Passe-moi un ciseau! fit-il.

Trbuchet obit.

Alors M. Jumelle introduisit le ciseau dans la rainure, et en suivit
toute la longueur. Il sentit bientt une rsistance.

--Le marteau, maintenant.

Docile, Trbuchet obit encore.

M. Jumelle donna un coup sec, mais bien appliqu, au ciseau, qui brisa
cette rsistance, et la porte s'ouvrit.

--J'en tais sr, dit-il.

Le lieutenant regardait d'un air satisfait.

--Eh! eh! la manivelle tait adroite; mais le pre Jumelle ne se laisse
pas engluer! Voyons, il y a une demi-heure  peine qu'ils sont partis,
donc on peut encore, sinon les arrter, au moins retrouver leurs
traces!...

Le lecteur comprend maintenant ce qui s'tait pass.

M. Jumelle ne s'tait pas tromp un seul instant. La chambre avait t,
jadis, un lieu de runion pour les _carbonari_, qui conspiraient.

Comme toutes celles o se tenaient leurs assembles, elle donnait sur un
couloir creus  mme des fondations de la maison, sous lesquelles
s'tendaient les catacombes.

Jean de Kardign l'avait loue en consquence. Aubin Ploguen y demeura
pendant le voyage du jeune homme  Ludworth.

Derrire la porte secrte, il avait plac un lit.

Quand les soldats entrrent dans la cour, il se hta de faire jouer le
ressort qui ouvrait cette porte, et il transporta le lit dans la
chambre.

Les chaises furent en partie caches, et tous les assistants purent
s'enfuir.

Lui, se glissa entre les draps, mais il n'eut pas le temps de se
dshabiller.

Il ne s'tait pas enfui avec les autres, pour la mme raison qui lui
avait fait ouvrir l'entre de la maison. Il esprait dtourner les
soupons de la police, et garder le secret de l'issue cache, qui
pouvait tre si utile, plus tard.

--Allons, Trbuchet, entrons l-dedans!

L'agent semblait peu dispos  obir, cette fois; mais M. Jumelle le
rassura, en priant l'officier de faire clairer la marche par un peloton
de soldats qui porteraient des torches.

La petite troupe entra.

Le couloir conduisait au milieu des fondations des maisons voisines, par
une pente trs-douce.

L, quelques marches de pierre descendaient dans les catacombes.

Quel chemin avaient suivi les fugitifs?

M. Jumelle tait trop habile pour ne pas savoir qu'en pareille
occurrence, on prend autant que possible la ligne droite. Au reste, la
route tait toute trace.

Elle suivait une ligne un peu courbe, cependant, mais o ne donnaient
que des impasses perdues.

Ils longrent cette route pendant une heure environ.

Arrivs  une sorte de clairire, ils demeuraient un peu dconcerts,
quand un des soldats ramassa dans l'avenue de gauche un mouchoir tomb
au milieu.

Ce mouchoir portait un V et un S, brods au coin.

Il appartenait  l'infortun M. Saincaize, qui laissait, dans sa
terreur, une trace vengeresse derrire lui!

Ce qui prouve, une fois de plus, qu'il n'arrive jamais rien aux gens
courageux, tandis que les lches sont toujours victimes.

Un second trajet de trente minutes conduisit la petite troupe  l'une
des issues des catacombes, dans la plaine de Montrouge.

M. Jumelle fit soulever par les soldats la grille de fer qui obstruait
le passage, et ils se trouvrent bientt tous en pleine lumire.

Car le jour s'tait lev,  mesure que la tourmente de neige
dcroissait.

M. Jumelle espra un moment que les pas des fugitifs resteraient marqus
sur la neige; mais ceux-ci avaient eu soin de les entrecroiser
tellement, qu'on ne pouvait les suivre.

Au reste, il tait  peu prs certain que, tous, ils avaient d rentrer
dans Paris, mais par des chemins diffrents.

M. Jumelle fit garder les deux issues, et, laissant l son escorte,
s'achemina vers Paris qui s'veillait au loin.

A mesure qu'il marchait, ses rflexions se condensaient, prenaient
corps, et lui montraient clairement tout ce qui avait d avoir lieu.

Il se htait, car il voulait faire son rapport  M. Gisquet, le prfet
de police, et discuter avec lui les moyens d'arrter Henry de Puiseux,
par lequel on pouvait arriver peut-tre  connatre une partie de la
vrit.

Cependant,  mesure qu'il traversait dans toute sa longueur la vaste
plaine de Montrouge, la solitude se faisait moins grande. A droite et 
gauche, passaient des marachers se rendant  Paris ou en revenant.

Il arriva bientt devant un petit cabaret de bas tage.

Alors son instinct de policier s'veilla. Il eut l'ide de demander des
renseignements aux gens qui tenaient ce cabaret. En s'approchant, il vit
un certain nombre de gens qui encombraient la petite salle du cabaret.

Il se mla  ces groupes, demanda un verre d'eau-de-vie.

--C'est bien, ce qu'il a fait l, disait l'un.

--Ma foi, oui. Le pauvre petit courait risque, sans ce brave monsieur,
de crever l comme un chien abandonn.

--Je l'ai vu, lui, dit tout haut une femme, pendant qu'il cherchait 
rchauffer l'enfant. Il avait un bel habit noir, et du linge comme en a
_l'pouse de notre maire_ de Gentilly.

A ces mots, M. Jumelle dressa l'oreille.

--D'o pouvait-il venir, par ce temps-l, et  cette heure de nuit?

--Je vais vous le dire, ajouta un autre tout bas. J'arrivais d'Arcueil
et j'ai vu une bande d'hommes qui portaient des catacombes...

--Eh! eh! grommela M. Jumelle.

--Au reste, nous saurons qui c'est, car Gervais l'a accompagn  Paris.

M. Jumelle se leva:

--Mes bons amis, dit-il, vous allez me donner immdiatement le
signalement de celui dont vous parlez, ou je vous arrte, au nom du
roi!...




VIII

L'ENFANT DANS LA NEIGE


C'tait Jean de Kardign qui avait recueilli l'enfant.

Voici ce qui s'tait pass:

En sortant des catacombes, les serviteurs du Roi dchu se sparrent.

Ils comprenaient qu'ils ne devaient pas rentrer  Paris ensemble.

Jean, lui, traversa la plaine de Montrouge,  peu prs au mme endroit
que M. Jumelle devait choisir quelques instants plus tard.

Le jeune homme, envelopp dans un ample et chaud manteau, marchait
rapidement. Il rflchissait  ce qui s'tait dit dans la runion
royaliste.

--Tous les partis sont les mmes, pensait-il. Ils rpugnent  la force.
Ils se plaisent aux paroles oiseuses, aux discours inutiles. Monck
a-t-il discut avec Lambert pour rtablir Charles II sur le trne
d'Angleterre? Charles X, lui-mme, a-t-il hsit, quand il a fallu
rendre  Ferdinand VII sa couronne, que venaient de lui prendre les
Corts d'Espagne?

Jean de Kardign tait un chaud partisan de cette insurrection de Vende
qui devait clater six mois plus tard.

Mais il sentait combien il serait difficile d'obtenir du comit de Paris
une dcision prompte. Malgr leur gnie, les deux personnages qui
conduisaient ce comit, Chateaubriand et Berryer, taient des hommes de
parole plutt que des hommes d'action.

Pour l'instant, le danger, selon Jean, tait double. Il fallait
convaincre le grand orateur et le grand crivain: et il ne se
dissimulait pas que ce serait difficile. Ensuite, il fallait chapper 
l'troite surveillance de la police.

Le marquis ne s'inquitait mme pas du sort d'Aubin Ploguen, qu'il
laissait aux mains de ses ennemis.

Le Breton et lui taient convenus, longtemps  l'avance, de ce qu'ils
feraient en pareil cas.

Quand Aubin Ploguen avait lou, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
la chambre que nous connaissons, il l'avait fait, nous le savons, en
prvision de l'avenir.

--Si la police arrive pendant une de nos runions, monsieur le marquis,
vous et vos amis n'aurez qu' ouvrir la porte secrte.

--Mais toi?

--Moi, je resterai.

--On t'arrtera.

--Je le sais bien. Mais rassurez-vous, je m'chapperai bien vite.

Puisque Aubin Ploguen avait promis de s'chapper, Jean tait tranquille:
il tiendrait parole.

A deux cents mtres environ du cabaret dont nous venons de parler dans
le prcdent chapitre, Jean s'arrta pour s'orienter.

La neige ne tombait plus.

Mais un fin brouillard et la demi-obscurit qui prcde en hiver le
lever du soleil, empchaient de voir briller  l'horizon les lumires
des faubourgs.

M. de Kardign jetait  droite et  gauche des regards indcis, quand il
heurta du pied un obstacle plac en travers de son chemin.

Il prit d'abord cet obstacle pour une pierre norme; mais sa forme
bizarre attira son attention.

Il se baissa:

--Ah! mon Dieu! murmura-t-il.

C'tait un enfant d'une douzaine d'annes environ, qui gisait, enfoui
dans la neige, et auquel le froid et la glace avaient fait perdre
connaissance.

Le pauvre petit, bleui par la souffrance, tait tomb, sans doute, en
traversant cette immense plaine de Montrouge. Les forces lui avaient
manqu pour se relever. Puis, peu  peu, la neige couvrant son corps, il
tait rest enferm dans ce linceul.

Le marquis carta de sa main la neige amoncele sur le corps de
l'enfant, et appuya l'oreille sur sa poitrine pour savoir s'il respirait
encore.

Pas un souffle ne sortait de ses lvres serres.

Les yeux taient ferms, comme si l'ternel sommeil berait dj dans
ses bras patients ce pauvre tre inanim.

Jean se sentait profondment mu.

Les tres forts sont toujours des tres bons, car la mchancet n'est
qu'une perptuelle irritation de la faiblesse.

Le lecteur se rappelle la plainte jete par ce noble gentilhomme sur
ceux qui souffraient, victimes de la misre et du froid.

Une immense piti envahit son coeur.

Comment ce malheureux tre se trouvait-il ainsi, seul et abandonn,
livr  tant de souffrances et  tant d'angoisses!

Il se reprsentait l'enfant, pliant sous cette triple et impitoyable
treinte de la faim, de la fatigue et de la neige.

Un pote oriental,  qui on a parl comme d'un jeu de la nature de cette
neige inconnue dans son climat brlant, s'crie:

--Oh! que ces baisers blancs et glacs doivent faire couler la glace
mortelle dans le sang et jusqu'au coeur!...

Qu'aurait dit Jean de Kardign s'il avait su que la vie de ce malheureux
se trouvait lie d'une trange faon  la sienne? Il n'couta que sa
piti, que sa charit.

Voyant qu'il tenterait vainement de rappeler un peu de chaleur  ses
membres gels, il serra l'enfant dans ses bras, et l'enveloppa dans son
manteau; puis il chercha des yeux une maison o il pt trouver les
premiers secours.

Il aperut alors le cabaret isol, et s'y dirigea  grands pas.

Les ouvriers qui y prenaient des forces pour le travail de la matine,
bien que ce ft un dimanche, se levrent tous en voyant cet homme
lgant, qui accourait avec ce malheureux enfant dans ses bras.

--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est mort? s'cria l'un d'eux, en se
penchant.

--J'espre que non, rpliqua Jean.

--O l'avez-vous trouv, monsieur?

--tendu au milieu de la plaine, et ayant dj un demi-pied de neige sur
le corps.

--Vite, vite! un grand feu! faites chauffer un bol d'eau-de-vie, reprit
Jean.

Un regard lui avait appris qu'il se trouvait chez des gens pauvres.

Il tira sa bourse et y prit deux louis qu'il mit sur la table.

--Tenez, madame, voici pour vous indemniser, dit-il.

L'htelire repoussa les deux louis, bien que, certes, elle ne dt pas
tre fort habitue  en voir souvent.

--Ce n'est pas la peine, monsieur, rpondit doucement cette femme.

--Vous tes bonne, continua le marquis, mais je suis riche et vous tes
pauvre. Il ne serait pas juste que vous dpensiez quelque chose.

Le feu flambait.

On y avait jet une grande brasse de sarments, qui produisirent cette
joyeuse flamme bien claire qui gaye et rchauffe.

Ds que la temprature de la pice basse du cabaret fut assez leve,
Jean, aid d'un des ouvriers, dshabilla entirement l'enfant et le
frotta avec l'eau-de-vie tide.

Un lger tressaillement vint annoncer bientt qu'il vivait encore.

On le rapprocha de la flamme salutaire. Alors il fut sensible que le
sang circulait avec plus de rgularit; le pouls devint perceptible;
enfin il ouvrit les yeux.

Mais il les referma aussitt, comme si la douleur passe le tenait
encore.

Enfin, au bout de vingt minutes, l'enfant tait revenu  lui.

--Pauvre petit! murmura Jean de Kardign en le regardant, mu: il ne
sera pas dit que je t'aurai arrach  la mort pour laisser ta vie dans
la misre!

Il tira une seconde fois deux louis de sa bourse et dit  l'htelire:

--Madame, avez-vous des vtements?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, je vous en achte pour couvrir cet enfant. Donnez-moi une
veste, un pantalon et une bonne couverture.

La toilette du pauvre petit ne fut pas longue. Compltement revenu 
lui, il ne se rendait pas encore entirement compte du miracle auquel il
devait la vie, et jetait autour de lui des regards tonns.

Le jour s'tait lev: ce jour gris, sale, qui couvre  peine d'une
teinte triste le toit des maisons ou la cime des arbres dpouills.

L'enfant, bien envelopp dans une paisse et chaude couverture, fut
repris par Jean.

--Merci, mes amis, dit-il, je l'emmne.

--Ah! vous tes un bon b...! s'cria l'un des ouvriers.

Cette phrase fit sourire le marquis.

Il tendit la main  l'ouvrier.

--Vous avez raison, l'ami, je suis un bon b..., rpondit-il.

--Tenez, monsieur, c'est dans mon opinion de vous rendre service.
Donnez-moi le paquet, je vais le porter jusqu' la barrire. Vous
trouverez des voitures.

--C'est une ide, a, dit l'htelier. Pars avec le monsieur, Gervais.

Gervais prit l'enfant, et tous les trois sortirent. Le petit, le
paquet, comme l'appelait le brave ouvrier, tait retomb dans un
sommeil hbt.

La route n'tait plus longue.

En un quart d'heure, l'ouvrier et le marquis voyaient apparatre les
premires maisons de la chausse du Maine.

Une place de citadines se trouvait l; Jean en prit une et y monta avec
l'enfant. Il voulut donner de l'argent  Gervais pour le remercier de
l'avoir aid:

--Allons donc, monsieur, rpondit-il, vous n'y pensez pas! Je ne me fais
payer que mon travail, moi. J'aime mieux que vous me donniez la main
comme tout  l'heure!

--Je vous demande pardon, l'ami...

--Oh! il n'y a pas de quoi, monsieur!

Le gentilhomme et l'ouvrier se serrrent la main; puis la citadine
partit, entranant le marquis de Kardign vers Paris, pendant que
Gervais regagnait la plaine de Montrouge.

Quand il arriva au cabaret, un spectacle trange frappa ses yeux.

Un homme, qui se grattait l'oreille d'une main, tait accul par une
quinzaine d'ouvriers contre la muraille et les menaait de l'autre main
d'un petit pistolet de poche, qui semblait, au reste, intimider fort peu
les assistants.

Cet individu tait M. Jumelle.

Voici ce qui s'tait pass.




IX

OU M. JUMELLE JOUE DE MALHEUR


Nous avons laiss le sous-chef de la police politique menaant les
ouvriers du cabaret de les arrter au nom du roi, s'ils ne lui donnaient
pas le signalement de l'homme qui avait relev l'enfant.

Le premier sentiment que ceux-ci prouvrent fut de la stupeur; le
second fut de la colre.

Le peuple a la haine de l'agent de police, et il a en partie raison.

Nul plus que nous ne respecte les obscurs et hroques dfenseurs de
l'ordre public, ceux qui risquent leur vie  chaque heure pour protger
la ntre. Mais il y a une grande diffrence entre l'agent de police qui
suit, pas  pas, le meurtrier, pour le livrer  la justice du chtiment,
et l'agent de police qui espionne au profit de la politique.

Le premier est un soldat;

Le second a t, avec raison, fltri par la conscience populaire de
l'ignoble nom de _mouchard_.

Et, au premier regard, on devinait en M. Jumelle un agent politique.

Aussi les ouvriers sentirent l'indignation s'emparer d'eux,  la demande
de signalement qui leur fut faite.

Peut-tre, en toute autre occasion, se seraient-ils contents de
rpondre vasivement, vitant ainsi de compromettre soit l'homme
poursuivi, soit eux-mmes.

Mais l, le cas tait autre.

La personne  laquelle on en voulait venait d'accomplir sous leurs yeux
un acte de charit qui les avait touchs.

Le marquis de Kardign avait plu  ces mes rudes et loyales.

Un ouvrier, grand et beau garon de vingt-cinq ans, retroussa ses
manches et s'avana d'un air menaant sur M. Jumelle.

--Ah! tu manges  la gamelle de la rue de Jrusalem! s'cria-t-il; eh
bien, attends un peu, espce de _mouche_!

M. Jumelle n'eut qu' examiner les bras respectables de son adversaire
pour comprendre qu'il pourrait bien s'tre mis dans une mauvaise
affaire.

--Comment, malheureux, dit-il en prenant une mine de souverain bless
dans sa dignit, tu refuses obissance  la loi et tu oses me menacer?

--La loi? Je ne la connais point, mais je suis sr qu'elle ne dit pas
que tu viendras nous espionner!

--Oui! oui! il a raison! crirent quelques-uns.

--Sus au mouchard!

--Une correction  la _mouche_!

Les braves ouvriers avaient une occasion d'administrer une vole
(terme vulgaire, mais expressif)  l'un de ces hommes qu'ils excraient.
Ils n'avaient donc garde de la laisser perdre.

En cinq minutes, M. Jumelle se trouva entour d'ennemis.

Il est hors de doute qu'il aurait saut un mauvais pas, quand l'ide lui
vint de se rfugier derrire deux tables places l'une sur l'autre, et 
l'abri desquelles il esprait se dfendre.

Aussi il se jeta derrire ces tables, s'en faisant un rempart improvis.

--Ah! tu crois que tu pourras nous chapper, _mouche de malheur_! reprit
le premier ouvrier. Attends un peu!

Mais M. Jumelle tira de sa poche un petit pistolet qu'il portait
toujours sur lui et en fit jouer la batterie:

--Le premier qui avance, dit-il, je le brle comme un lapin!

La menace, bien que srieuse, n'aurait certes pas eu un long effet.

videmment l'ouvrier, au risque d'tre bless et mme tu, allait se
jeter sur M. Jumelle, quand Gervais parut.

Il comprit aussitt une partie de la scne, et un mot du cabaretier
acheva de le mettre au courant de la situation.

--Viens donc ici, Franois, dit-il  l'ouvrier, et laisse-moi causer
avec monsieur.

Franois regarda Gervais, tout tonn:

--Tu ne sais donc pas que c'est _une mouche_?

--Si, mais si nous ne rpondons pas, la _mouche_ nous coffrera, reprit
Gervais.

--Il est intelligent, au moins, celui-l, murmura M. Jumelle, heureux,
au fond, de cette diversion inattendue.

--Sois tranquille, va, il ne nous coffrera pas, attendu que je vais
l'trangler!

--Tu seras bien avanc! on te guillotinera au lieu de te coffrer: voil
tout.

--Trs-intelligent, dcidment, trs-intelligent, grommela encore M.
Jumelle.

Gervais jeta un regard expressif  Franois.

Celui-ci comprit que son ami rservait  l'agent de police un plat de
son mtier.

--Voyez-vous, monsieur, il faut lui pardonner. Qu'est-ce que vous
voulez? Demandez-moi a,  moi, je vais vous rpondre.

--Je veux le signalement de l'homme qui vient de passer ici.

--Son signalement?

--Oui.

--Et si je vous le donne, vous me promettez de ne pas faire de mal 
Franois?

--Je le promets.

--Eh bien, je vais voir  vous contenter. C'est un jeune homme de trente
ans environ, brun, avec toute sa barbe, et qui porte une cicatrice  la
joue.

Gervais avait fait cette rponse d'un air tellement assur, que M.
Jumelle n'eut pas un instant l'ide de douter.

--O l'as-tu conduit?

--A la barrire.

--Et l, qu'est-ce qu'il a fait?

--Il a pris une voiture qui l'a conduit je ne sais o, mais dans le
centre, car le cocher a dit:--Une rude course!

M. Jumelle sortit de son abri.

Il mit le pistolet dans sa poche, et en tira son carnet, o il inscrivit
le signalement donn,  ct des rponses d'Aubin Ploguen.

--Et l'enfant?

--Il l'a emport.

--Bon.

M. Jumelle allait sortir du cabaret.

Gervais l'arrta, et d'un air niais:

--Il n'y a rien pour boire, monsieur l'agent? dit-il.

M. Jumelle donna  Gervais une pice de vingt sous, et s'loigna.

--Enfonce, _la mouche_! s'cria celui-ci, en voyant disparatre l'agent
de police  travers le brouillard. Tenez, la mre, vous donnerez ces
vingt sous-l  un pauvre. Cet argent est sale, il faut le laver!

Mais suivons M. Jumelle, qui gagnait rapidement Paris, ainsi que Jean de
Kardign l'avait fait quelques instants auparavant.

Il prit une citadine  la mme place o Jean avait pris la sienne, et se
dirigea vers la prfecture de police.

Il voulait runir toutes ses notes avant de communiquer au prfet les
vnements de la nuit. Depuis la veille il jouait de malheur; les
conjurs royalistes s'taient chapps; Nicolas Ferrol--_alias_ Aubin
Ploguen--s'tait enfui; et enfin, il avait failli payer cher un
renseignement, peut-tre inutile. Une surprise non moins dsagrable
l'attendait.

En entrant dans son bureau, il y trouva son secrtaire, qui se leva
vivement en l'apercevant.

--Quoi de nouveau, petit? demanda-t-il.

--L'enfant s'est enfui.

--Jacquelin?

--Oui.

--Ah! ah!

M. Jumelle frona le sourcil. Est-ce que par hasard cet enfant recueilli
dans la plaine de Montrouge serait le mme que Jacquelin?

--Bast! cela ne fait rien!

--Mais je croyais que vous aviez besoin de lui pour forcer la Jacqueline
 vous servir de surveillante?

--Jacqueline fait bien son mtier. Mais elle a trop de sentiment. Cette
nuit, au bal de l'Opra, elle a failli se mettre  pleurer. Je
l'enverrai promener... Tiens! rdige-moi un rapport avec ces notes.

M. Jumelle lana  son secrtaire ce fameux carnet qui avait si bien
travaill toute la nuit.

Et lui-mme se plongea dans ses rflexions.

Qu'tait cette Jacqueline dont le nom est revenu deux fois dans notre
rcit et que nous avons entrevue au bal de l'Opra?

Nous connatrons bientt cette lamentable histoire. C'tait une pauvre
crature, admirablement belle,  qui M. Jumelle avait pris son enfant en
lui disant:

--Vous vous tes mle de politique, tant pis pour vous! Vous allez
_travailler_ pour nous ou vous ne reverrez pas votre fils!

La malheureuse femme s'tait mle de politique parce qu'elle avait
voulu venger son mari tu par la police  l'meute de Lille.

Cependant le secrtaire avait mis au net le rapport destin  tre
prsent par M. Jumelle  M. Gisquet, le prfet de police.

--J'attends trois personnes  huit heures, dit-il. Tu les feras entrer,
une ici, la seconde dans ton cabinet, la troisime dans la salle
d'attente. Jacqueline viendra, tu lui diras que j'ai  lui parler.

--Bien, monsieur Jumelle.

Celui-ci mit le rapport dans sa poche et s'apprta  partir.

--Ah! j'oubliais, ajouta-t-il au moment d'ouvrir la porte et de
s'loigner.

Il revint  son bureau et prit dans son tiroir un paquet de fiches qui
portaient chacune un nom en tte. Il chercha un instant, et enfin en
trouva une qui le contenta, car il se gratta le nez en grommelant:

--C'est cela! faut voir! faut voir!

Cette fiche portait ces lignes:

POISEUX (Henry de)

--Brave.--Royaliste ardent. Chevaleresque.--Empress auprs des
femmes.--A surveiller.

--Ah! il est galant, le gentilhomme! eh bien, je vais lui servir quelque
chose qui sera de son got.

M. Jumelle sortit de son cabinet, et fit demander au prfet s'il pouvait
le recevoir. On l'introduisit aussitt chez M. Gisquet.

Il y resta une heure et demie.

Quand il rentra dans son bureau, les trois personnes qu'il attendait
taient arrives.

M. Jumelle, tout guilleret malgr la nuit de veille si fatigante qu'il
venait de passer, ordonna d'amener Jacqueline auprs de lui.

Cette seconde confrence dura aussi longtemps que la premire.

Quand la jeune femme sortit, elle tait ple, mais rsolue. Ses yeux
brillaient d'un feu trange.

--Je la tiens toujours! se dit en ricanant le sous-chef de la police
politique. Je n'ai plus son enfant, mais elle croit que je l'ai encore:
donc cela revient au mme!

Et il ajouta philosophiquement en serrant prcieusement un papier:

--Au surplus, si elle ne russit pas, elle... Voil une petite
machinette qui fera la mme besogne!

La petite machinette tait l'ordre d'arrter le sieur Henry de Puiseux,
suspect de complot contre la sret de l'tat.




X

JACQUELINE MOREL


Quelques mois avant que notre drame se renout  Paris, M. Jumelle avait
t envoy par M. Gisquet  Lille.

Le prfet de police avait reu avis qu'une socit secrte s'y tait
installe et prparait une meute dans la ville.

M. Jumelle savait  quoi s'en tenir sur cette prtendue socit secrte.
C'tait simplement une misre noire qui, jetant sur le pav les ouvriers
de Roubaix et de Tourcoing, faisait bouillonner dans des coeurs aigris
une colre toujours grandissante.

A son arrive  Lille, M. Jumelle recommena son ternel travail:
c'est--dire qu'il s'arrangea  faire surveiller par des gens  lui les
prtendus meutiers.

Il fut bientt persuad que l'intervention de la police devenait
inutile, parce qu'elle arrivait trop tard.

Il se contenta de prvenir le gnral commandant la division militaire
et le prfet du dpartement du Nord. Puis il leur conseilla d'attendre
que l'meute clatt pour la rprimer svrement, au lieu de chercher 
arrter la leve en armes des meutiers.

Il se contenta de faire noter les plus ardents parmi les ouvriers, afin
de les retrouver en temps et lieu.

Parmi ceux-l, on lui signala un certain ouvrier drapier du nom de
Maurice Morel.

Maurice Morel avait cinquante ans.

Son ge, la grande honntet de sa vie, et une belle instruction lui
avaient donn une trs-relle influence parmi ses compagnons et ses amis
de l'atelier.

Il tait l'un des chefs importants, sinon le plus important, du
mouvement qui se prparait.

Il tait mari depuis douze ou treize ans avec une jeune fille de
Roubaix, admirablement belle, laisse orpheline  quinze ans. Un
sentiment de piti avait mu le coeur de l'ouvrier quand il avait vu
cette enfant seule au monde.

La pense lui vint qu'elle pourrait cder au vice,--la beaut, quand
elle est pauvre, est toujours mal conseille!--Bien qu'il et pu tre le
pre de Jacqueline, il l'pousa.

Ce mariage disproportionn fut heureux.

Jacqueline avait pour son mari, sinon de l'amour, du moins un respect et
une affection que rien ne put effleurer.

Un fils,--un ange blond,--leur tait n.

Ils vivaient calmes et tranquilles. L'ouvrier gagnait abondamment de
quoi semer l'aisance dans son mnage.

Cela fut ainsi pendant onze ans.

Le fils,--Jacquelin,--avait grandi entre son pre et sa mre qui
l'adoraient, le choyaient, rvant de faire de lui un homme.

Puis, la rvolution de 1830 arriva, bouleversant l'atelier, comme elle
avait boulevers le salon. La pauvret survint.

Le mnage Morel dut toucher aux sept mille francs d'conomies si
pniblement amasses pendant ces onze annes de travail.

Maurice sentit que les affaires, dont lui et ses compagnons avaient
besoin pour vivre, seraient longues  reprendre.

C'est alors que l'ide folle d'une meute germa dans ces ttes exaltes
par la souffrance et par l'inquitude.

Puisque le gouvernement de Louis-Philippe les laissait mourir de faim,
ils voulurent essayer de renverser ce gouvernement.

Naturellement, le chef dsign d'avance tait Maurice Morel.

N'avait-il pas conquis et mrit la confiance de tous ces hommes?

Une distribution d'armes et de poudre fut faite avec soin. La petite
troupe pouvait compter sur quinze cents hommes environ. On prendrait la
prfecture, l'htel de ville et la caserne.

Il n'y avait qu'un rgiment  Lille.

Mais les pauvres gens ignoraient que parmi eux, comme toujours, s'tait
gliss un faux frre qui avait espionn leurs moindres paroles, leurs
moindres actions.

Quand le jour de l'meute fut fix (ce devait tre le 11 avril), la
prfecture en fut avise presque aussitt, et prit ses mesures en
consquence.

Dans la nuit du 10 au 11, on fit entrer dans la ville une brigade
d'infanterie et deux escadrons de dragons, le plus secrtement possible.

Quand, au matin, les ouvriers descendirent en armes des hauteurs de la
cit, ils se heurtrent contre un mur de baonnettes, qui menaaient de
les ventrer.

Le plus sage et t de se retirer; mais  ces heures solennelles o la
vie de tant d'hommes va se jouer sur un coup de ds, il se trouve
toujours un misrable que nul ne connat, qui vient on ne sait d'o,
pour tirer le premier coup de fusil.

Naturellement ce rle fut confi au tratre qui avait rvl le secret
de ses compagnons.

--Bas les armes! cria Maurice Morel qui commandait, en voyant que lui et
les siens allaient se briser contre une tentative impossible.

Mais le tratre arma son fusil, et fit feu sur la troupe qui riposta
aussitt par une dcharge gnrale.

La moiti de la troupe fut tue ou blesse.

Ds lors il fallait songer, non plus  se battre, mais  mourir.

C'est ce que comprit Maurice Morel.

Dans un dernier clair, dans une pense suprme, il revit ses deux
bien-aims, sa femme et son fils.

Puis, il se prcipita dans la mle ardente.

La bataille, car ce fut une vraie bataille avec toutes ses horreurs et
avec tous ses hrosmes, dura une heure et demie.

Les ouvriers, quatre contre un, se dfendaient comme des lions.

Mais une charge de cavalerie termina tout.

Maurice Morel, rest intact, commanda la retraite.

Jusqu'alors, il avait t  l'avant-garde. Pour fuir, il se mit 
l'arrire-garde.

Dj ses compagnons taient hors de danger, quand il fut cern par une
escouade de dragons.

Pris les armes  la main, son affaire ne fut pas longue. On le mit
contre un mur et on le fusilla.

C'tait justice. Nul n'a le droit de soulever un peuple.

Maurice Morel tomba comme il avait vcu, c'est--dire bravement, en
homme qui a la conscience d'avoir accompli son devoir.

Puis on laissa les cadavres dans les rues jusqu' ce qu'on les vnt
ramasser, et les vainqueurs disparurent.

Il y avait une heure  peine que tout tait fini, quand une femme, ple,
chevele, et tenant un enfant par la main, accourut.

C'tait Jacqueline.

Elle avait appris la terrible nouvelle!

Son mari tait tu! Tu! Son enfant devenait orphelin, et elle devenait
veuve du mme coup.

Elle trouva bientt ce corps aim, couvert de sang, trou au coeur et 
la poitrine. Son fils et elle s'agenouillrent dans la boue rouge sur
laquelle reposait le cadavre.

--Prie, Jacquelin, dit-elle.

L'enfant comprenait cette sauvage majest de la mort, cette douleur
mortelle de la perte et de la sparation ternelles!

Tout  coup une vingtaine de dragons passrent au petit trop de leurs
chevaux.

Elle se redressa, effrayante  voir:

--Tiens! n'oublie jamais que ce sont ceux-l qui ont tu ton pre!
s'cria-t-elle.

Le sous-officier qui commandait les dragons tourna la tte et fit
arrter Jacqueline et Jacquelin.

C'est alors que commena pour elle un supplice de toutes les heures, de
tous les instants.

On avait voulu d'abord la remettre en libert, mais M. Jumelle, au nom
du prfet de police, s'y tait oppos.

--Amenez-les-moi tous les deux, dit-il.

Dix jours plus tard, Jacqueline et Jacquelin arrivaient  Paris. M.
Jumelle avait eu soin de les tenir spars l'un de l'autre pendant le
voyage, si bien qu'ils ignoraient mme tre si prs l'un de l'autre.

Le sous-chef de la police politique ne perdit pas de temps.

Il fit venir Jacqueline dans son cabinet.

--Vous tes libre, madame, lui dit-il.

La jeune femme eut un mouvement de joie en entendant cette phrase. Elle
crut, la pauvre crature, qu'on allait lui rendre Jacquelin.

--O est-il, lui? demanda-t-elle.

--Votre fils?

--Oui.

--Ici.

--Me le rendrez-vous?

--Euh! euh! Faut voir, faut voir!

Elle plit.

--Vous voulez donc le garder!

--Oui.

--Ainsi, vous oseriez ne pas me rendre mon enfant?

--Je vous le rendrai. Seulement... pas maintenant.

--Quand?

--Lorsque je serai content de vous.

Jacqueline crut d'abord que le sous-chef de la police politique allait
lui proposer un de ces marchs infmes qui dshonorent celui qui le
propose et celle qui l'accepte.

Mais M. Jumelle avait des proccupations bien plus importantes que cela,
vraiment!

Il reprit:

--Comprenez-moi bien. Je serai content de vous, si vous me servez...
comment dirai-je?... de surveillante? Ce mot-l vous convient-il?

--Monsieur...

--Dame! nous avons des agents de police _hommes_, en veux-tu en voil,
ce n'est pas cela qui nous manque! Mais les agents de police _femmes_,
c'est rare.

--Quoi! vous voulez!...

--Choisissez! dit M. Jumelle d'un ton sec. Servez-nous pendant deux ans,
et dans deux ans je vous rendrai votre fils.

--Qu'en ferez-vous?

--Je le mettrai dans un pensionnat. Quant  vous, je me charge de votre
existence.

Que Jacqueline pouvait-elle rpondre  cela?

M. Jumelle tait le plus fort.

Elle courba la tte.

Le sous-chef de la police politique n'avait pas fait une mauvaise
affaire. D'ailleurs, frapp de l'admirable beaut de la jeune femme, il
avait aussitt senti de quelle utilit pourrait lui tre cette
beaut-l.

Depuis six mois qu'elle tait l'esclave de M. Jumelle, elle avait
_travaill_ pour le compte de la rue de Jrusalem.

_Travaill_ avec horreur! Car elle avait honte d'elle mme; la vie tait
un dgot pour elle; mais elle voulait revoir son enfant.

Le lecteur comprend maintenant dans quelles occasions M. Jumelle se
servait d'elle.

Au bal de l'Opra, elle remplissait une mission qui la dshonorait  ses
propres yeux; des bouffes de honte lui montaient au visage quand elle
pensait au rle infme qu'elle avait accept.

Le matin o nous la retrouvons, sortant du cabinet de M. Jumelle,
Jacqueline partait encore pour remplir une de ces tnbreuses et
hideuses missions qui rpugnent au coeur.




XI

JEAN ET HENRY


Jean de Kardign n'avait pas d'appartement  Paris. Pour endormir les
soupons de la police,  supposer qu'ils dussent tre veills, il
s'tait purement et simplement log  l'htel. Quand il revint de
l'expdition nocturne, en portant l'enfant dans ses bras, il se fit
conduire chez Henry de Puiseux.

Henry de Puiseux demeurait rue de Richelieu, presque au coin de la rue
Neuve-des-Petits-Champs.

Le marquis voulait lui confier le pauvre petit abandonn, et lui
demander aide et protection pour lui.

Quand il arriva chez de Puiseux, celui-ci, rentr depuis peu de temps,
dormait du sommeil des justes.

Jean l'veilla impitoyablement.

--Hein? qu'est-ce? que me veut-on? demanda Henry, quand dans l'ombre de
sa chambre  coucher, ferme aux rayons d'un ple soleil d'hiver, il
aperut la silhouette de son ami.

--C'est moi, Henry.

--Toi... Jean... Que le diable t'emporte! je dormais si bien!...

--Rveille-toi.

--Tu me la bailles belle! il y a longtemps que c'est fait... au moins
trois minutes.

--Pauvre ami! modula Jean avec un sourire railleur.

--C'est cela, moque-toi de moi maintenant.

--Je ne me moque pas de toi.

--Eh bien! je voudrais savoir alors ce que tu me veux.

--Je t'apporte un cadeau.

--Je te pardonne, en ce cas.

--Tu ne me demandes pas ce que c'est?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que je suis sr de toi. Ce doit tre un prsent royal.

--Je te remercie de cette confiance.

--Il n'y a pas de quoi.

Jean allait continuer.

Mais Henry reprit avec volubilit:

--Attends un peu, cher ami.

Il sonna et son domestique entra.

Ce serviteur ne ressemblait gure au brave et fidle Aubin Ploguen.

Il rsumait en lui le gamin parisien avec tous ses dfauts; ce
domestique, nomm Couriol, tait afflig des sept pchs capitaux. Il
tait menteur, gourmand, luxurieux, orgueilleux, paresseux, colre et
envieux. Je dois mme ajouter, pour rester dans le vrai, qu'il en
possdait un huitime: le vol.

--Couriol, dit Henry, ouvre les rideaux.

La chambre se trouva jete en pleine lumire.

--Eh bien! qu'est-ce que vous faites l, Couriol? demanda Henry, en
voyant que son domestique le regardait, plant curieusement sur ses deux
jambes.

Couriol comprit sans doute le reproche contenu dans cette phrase, car il
s'loigna, mais  regret.

--Tu peux parler, maintenant.

--Ce n'est pas malheureux.

--Tu disais donc que tu m'apportes un cadeau?

--Trs-bien.

--Tu approuves?

--Tout  fait!

Jean se mit  rire de l'assurance avec laquelle son ami fit cette
rponse.

--Et tu me pardonnes de t'avoir veill?

--Heu! heu!

--Quoi! malgr mon cadeau...

--Hlas! pourquoi ne me l'as-tu pas apport quelques heures plus tard!

--Tu n'es donc pas curieux de savoir en quoi il consiste?

--Si.

--Eh bien, cherche un peu.

--C'est un bijou?

--Non.

--Un cheval?

--Non.

--Une arme?

--Non.

--Diable! un mariage, peut-tre?

Henry avait pris une mine piteusement comique.

--Rassure-toi: ce n'est pas un mariage.

--Tu veux donc me rendre fou! C'est un vase de Chine, sans doute?

--Pas prcisment.

--Une aiguire d'argent?

--Non.

--Alors...

--C'est un compagnon.

--Un chien?

--Non, un enfant!

--Hein? Tu dis? Un enfant?

--Oui.

--Ah a! tu plaisantes!

--Moi? Nullement.

Le visage srieux de Jean empchait Henry de croire  une plaisanterie
de son ami. Pourtant il ne comprenait pas encore.

--Un enfant! un enfant! balbutia-t-il  moiti ahuri.

--Ainsi que je te l'ai dit.

--Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse?

--Dame! cela te regarde!

--Comment! cela me regarde?

--Mais oui, je te fais un cadeau, c'est  toi et non  moi de dcider
quel emploi tu feras de ce cadeau.

Jean recula dans le fond de la chambre et fit signe  Henry de se lever.

Le jeune homme sauta  bas de son lit, passa un pantalon  pied, une
paire de pantoufles et une robe de chambre.

--Regarde! dit Jean.

Il vit alors, couch sur son canap, un pauvre tre, envelopp d'une
couverture et plong dans un sommeil rparateur.

--Diable! diable! grommela Henry.

--Cela te gne?

--Nullement, mais...

--Mais?... Allons, j'ai piti de toi. coute.

Jean raconta  son ami ce que nous connaissons: le pauvre petit rveill
par lui dans la neige, et dont il comptait se charger dsormais.

A mesure qu'il parlait, Henry prenait une mine de plus en plus
satisfaite.

Quand Jean eut termin, il sauta  son cou.

--Bravo! Je ne faisais qu'admirer ton intelligence et ton dvouement;
mais maintenant j'admire encore plus ton coeur!

--Merci, ami.

--Merci? C'est plutt  moi de te remercier, misrable, puisque tu as
bien voulu m'associer  ton oeuvre de charit!

Une treinte silencieuse fut la seule rponse de Jean. De Puiseux
reprit:

--Voyons, qu'as-tu dcid?

--Que je ferais le bonheur de cet enfant. Cela t'tonne? Ah! regarde ma
vie! regarde ce que je souffre! O sont mes affections,  moi? Je ne
peux aimer ceux vers qui mon coeur volerait avec bonheur! Mon frre?
perdu  jamais pour moi. Sais-je seulement o il est maintenant?
Peut-tre m'a-t-il oubli, comme il doit croire que je l'ai oubli
moi-mme! Celle que j'aime... Fernande...

Il s'arrta. Une larme glissa lentement sur son visage.

--Amour! amour! je ne te connatrai pas! A d'autres qu' moi tes
dvouements sublimes et tes chastes bonheurs. Tiens! plus je vais, plus
je l'aime, cet ange apparu un jour dans ma vie. Elle est entre dans mon
coeur, ce matin-l, et n'en est jamais sortie!

--Tu n'es pas un homme, tiens! s'cria Henry avec colre.

--Henry!

--Ah! fche-toi, si cela te plat; cela m'est parbleu bien gal!
Seulement, je te dirai tout ce que j'ai sur le coeur. Comment, tu aimes,
et avec toutes les qualits que tu as, avec ta beaut,--car tu es beau,
pendard!--avec ton nom, ta fortune et ta libert, tu ne cherches mme
pas  savoir si tu es aim!

--Qu'en sais-tu?

--Bravo, alors!

--Je te ferai part tout  l'heure de la dcision que j'ai prise  cet
gard. Pour l'instant, je veux en revenir au sujet important. Voici ce
que je compte faire de cet enfant. Je veux l'adopter, pour ainsi dire.
Je veux avoir un tre sur lequel je puisse absolument compter, et qui
soit le frre que j'ai perdu. Dieu a jet sur ma route cet abandonn:
donc, Dieu a voulu que je le recueille!

Comprends-moi bien. Je vais repartir pour Kardign. Je ne veux pas
encore l'emmener avec moi. Mon intention est de le mettre dans un
collge, peut-tre au lyce Henri IV, o moi-mme j'ai fait mes tudes.
Seulement, comme je ne partirai que dans huit jours, et que la sant du
pauvre petit a besoin de secours, je te prie de le garder quelque temps,
jusqu' ce qu'il ait pris assez de forces pour supporter la vie de
collge.

--C'est convenu, parbleu.

--Merci.

--Regarde un peu comme il dort!

Comme s'il et voulu donner un dmenti immdiat aux paroles d'Henry,
l'enfant ouvrit les yeux et poussa un faible soupir. Jean se pencha sur
lui.

--Es-tu repos, mon enfant? dit-il.

Le pauvre abandonn regardait avec surprise autour de lui.

Cette chambre o il tait, ces deux jeunes gens qui fixaient sur lui
leurs regards mus, tout cela le surprenait, l'pouvantait presque.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-il.

--N'aie pas peur, dit Jean, tu es avec des amis.

--Comment t'appelles-tu? demanda Henry.

--Jacquelin Morel.

C'tait, en effet, le pauvre fils de cette pauvre Jacqueline Morel dont
nous venons de raconter la lugubre histoire.

--D'o viens-tu?

--Je ne sais pas.

--Comment! tu ne sais pas d'o tu viens?

--Non.

--Voyons, cherche un peu.

--J'tais avec maman et pre  Lille. Nous vivions tous bien joyeux.
Tout  coup, on a tu mon pre, puis on nous a arrts, maman et moi. On
nous a conduits  Paris. Depuis, je n'ai jamais revu ma mre.

--Pourquoi?

--Parce qu'on m'a spar d'elle.

--Et toi, o t'a-t-on mis?

--Dans une grande salle, avec d'autres enfants de mon ge. Puis, un
soir, comme j'appelais toujours ma mre, je me suis dit que, puisqu'on
ne voulait pas me la rendre, ce serait moi qui irais la retrouver. Je me
suis enfui.

--Bravo!

--Je traversai Paris en courant. Quand j'eus quitt la ville, puis,
mourant de faim, je fus assailli par la neige. Alors je tombai et je
crus que j'allais mourir... C'tait dans une grande plaine. Je souffrais
affreusement. J'errai toute la nuit,  droite et  gauche, cherchant mon
chemin. Enfin, tout  coup, les forces me manqurent.




XII

LA BARONNE DE SERGAZ


Jacquelin s'arrta. Le souvenir de son danger et de ses souffrances
agissait videmment sur son esprit d'une faon douloureuse. Jean de
Kardign en profita pour tcher d'obtenir de lui quelques
renseignements.

--Pourquoi a-t-on tu ton pre?

L'oeil de l'enfant s'alluma.

--Parce qu'il s'tait battu.

--Contre qui?

--Contre les soldats.

--A Lille?

--Oui,  Lille.

Les deux amis se regardrent. Ils comprenaient la vrit. Le pre de
Jacquelin tait mort sans doute dans cette meute du dpartement du Nord
dont on avait tant parl.

--Comment se fait-il, reprit Jean, qu'on ait pu te sparer de ta mre?

Jacquelin raconta ce que nous savons dj, mais, naturellement, en
taisant ce qu'il ignorait. Ce rcit, ainsi formul, devenait trop obscur
pour que les deux royalistes pussent deviner l'intervention de la police
dans ce drame de famille.

--coute, mon enfant, dit Jean, c'est moi qui t'ai recueilli ce matin.
Tu allais mourir. Dieu t'a jet dans ma vie. Nous chercherons ensemble
ta mre.

Jacquelin saisit la main du marquis et l'embrassa.

--Dsormais, je me charge de toi. Tu n'auras plus  souffrir: je te le
promets.

--Oh! vous tes bon, monsieur.

--Tu es encore faible. Il faut que tu prennes beaucoup de repos.
Monsieur est mon ami. Il va te garder chez lui.

Quelques instants aprs, Jacquelin Morel tait couch dans un grand lit
tout blanc. Un bon feu brillait dans la chemine de la chambre que lui
avait donne Henry, et il s'endormait de ce sommeil rparateur qui
sauve.

Alors seulement, Jean et Henry purent causer des affaires politiques qui
les proccupaient.

Il fut convenu que les gentilshommes prsents  la runion partiraient
dans un bref dlai pour leurs provinces, afin de prparer le soulvement
gnral.

Puis, Jean de Kardign quitta son ami et se dirigea vers l'glise
Saint-Eustache, o il avait habitude de faire ses dvotions.

Rest seul, Henry se remit  sa toilette.

A midi, il djeuna.

A une heure, il allait sortir  son tour, quand il entendit sonner  la
porte de son appartement.

Couriol lui apporta une carte. Henry la prit et lut avec tonnement un
nom de femme:

LA BARONNE DE SERGAZ.

--Une femme chez moi, murmura-t-il.

--Faites entrer au salon, Couriol, reprit-il, en s'adressant au valet de
chambre, et priez madame la baronne de m'excuser si je ne me rends pas
immdiatement auprs d'elle.

En cinq minutes, de Puiseux acheva de s'habiller, et il entra dans le
salon o l'attendait l'inconnue.

Il s'arrta sur le seuil, mu et troubl.

La baronne de Sergaz tait assise dans un fauteuil, enveloppe d'un
voile noir en dentelles  la faon des Espagnoles.

Elle paraissait trs-ple. Mais cette pleur faisait ressortir encore
plus sa beaut souveraine.

Car elle tait belle autant qu'une statue grecque ou qu'une femme du
Corrge.

De grands yeux sombres, gris-bleus, brillaient au milieu d'un visage
dont le dessin allong indiquait une noblesse d'origine indniable.

Les extrmits fines, la taille mince, compltaient un ensemble
charmant.

On voyait un sang bleu courir dans les veines des tempes et celles de la
main.

Le seul dfaut, peut-tre, de cette nature aristocratique, tait la
duret du regard, et des lvres, qui, comprimes au milieu, indiquent,
suivant les lois de la phrnologie, une pret de pense souvent
mchante.

Henry de Puiseux s'inclina respectueusement devant madame de Sergaz,
attendant que celle-ci lui ft signe de s'asseoir.

La baronne rpondit au salut du jeune homme par une lgre inclinaison
de tte, et d'un geste loyal lui indiqua un sige.

--Veuillez m'excuser, monsieur, lui dit-elle d'une voix harmonieuse, si
je prends la libert de vous importuner, mais il n'a rien moins fallu
qu'une circonstance grave pour me dcider  cette dmarche.

--Quelle qu'elle soit, madame, rpondit le jeune homme, je me flicite
d'une dmarche qui m'a procur l'honneur de vous voir chez moi.

--Voici ce qui m'amne auprs de vous, monsieur, reprit madame de
Sergaz. Je suis veuve depuis un an. Mon mari est mort me laissant une
fortune indpendante et la jouissance d'un chteau de la famille en
Vende. Je me trouvais bien seule. Heureusement, un ancien ami de mon
pre, M. le marquis de Rieux voulut bien tre mon protecteur. Avant de
mourir, il me donna plusieurs lettres d'introduction auprs de ses amis
de Paris, M. Berryer, M. Hyde de Neuville et M. de Puiseux, votre pre,
dont il ignorait la fin.

Madame de Sergaz s'arrta.

Henry de Puiseux avait fait un geste d'tonnement en entendant prononcer
le nom de M. le marquis de Rieux, l'un de ces purs et loyaux royalistes
dont l'amiti seule est un brevet d'honntet et de vertu.

Elle reprit:

--J'hsitai longuement avant de faire usage de ces lettres. Vous
comprenez sans doute le sentiment qui me faisait agir. Je me plaisais
dans ce vieux chteau de Sergaz. Pour que je me dcidasse  le quitter,
il a fallu que certains bruits fort graves vinssent jusqu' moi.

Henry de Puiseux ne perdait pas de vue madame de Sergaz, non qu'il ft
attir invinciblement vers cette radieuse beaut. Mais  une poque
comme celle-l, il fallait se mfier de tout et de tous.

Il attendait avant de juger.

--Votre discrtion est trop naturelle, monsieur, pour que je puisse m'en
offenser. Veuillez prendre connaissance de la lettre de M. de Rieux. M.
votre pre tant mort, c'est  vous que je dois la remettre.

Madame de Sergaz tendit la lettre  Henry. Il avait correspondu avec M.
de Rieux et il connaissait son criture.

--Vous permettez, madame? dit-il,

--Je vous en prie, monsieur.

Il dcacheta et lut.

C'tait une lettre de recommandation trs-chaude. M. de Rieux priait son
vieil ami, M. de Puiseux, de rendre  madame de Sergaz tous les services
que celle-ci pouvait rclamer de lui.

--Le fils fera ce que le pre et t heureux de faire, madame, dit
Henry en saluant la baronne. Que dsirez-vous?

--L'adresse de M. Berryer et de M. Hyde de Neuville, pour lesquels je
suis porteur d'une lettre galement.

Il n'y avait dans tout cela rien que de fort naturel, et Henry n'avait
pas  refuser une chose aussi simple qu'une adresse.

Au reste, il tait vident que madame de Sergaz pouvait se la procurer
autrement, et que si elle s'adressait  lui pour la connatre, c'est
qu'elle n'agissait pas avec de mauvaises penses.

Puis, comment supposer que le marquis de Rieux aurait muni d'une
recommandation aussi chaude une personne dont il n'et pas t
absolument sr?

--M. Berryer, madame, demeure rue Royale n7, et M. Hyde de Neuville rue
Neuve-des-Petits-Champs, n23.

La baronne se leva:

--Je suis loge  l'htel Richelieu, monsieur, dit-elle. Tous les jours
vous me trouverez chez moi de quatre  six heures.

Henry de Puiseux tait dou d'un grand fonds de prudence et d'habilet,
que sa gaiet habituelle empchait de souponner.

Certes, la mfiance tait peu de mise avec une femme comme madame de
Sergaz, mais il valait mieux l'exagrer que d'exposer les chefs du parti
 un danger rel.

--Veuillez m'excuser, madame, dit-il, si je vous fais une question; mais
j'ai cru deviner, dans vos paroles, que nous tions en communaut
d'ides. Donc vous pouvez me rpondre franchement. Il se peut que vous
vous tonniez, mais...

--Votre demande est naturelle, monsieur, et j'ai hte d'y souscrire. Je
suis reste veuve  vingt-sept ans sans enfants, et presque sans
parents. Ma fortune est assez grande, et bien suprieure  mes besoins.
J'ai entendu parler de certaines ventualits qui rendent le parti
royaliste--mon parti--oblig de recourir  un appel de fonds. Je dsire
voir M. Berryer pour lui remettre un bon de cinquante mille francs.

Somme toute, cela tait fort naturel. Berryer tait connu partout comme
l'un des chefs importants du parti lgitimiste. Jamais le gouvernement
ne s'tait plaint.

Madame de Sergaz voulait lui remettre cinquante mille francs.

Rien ne pouvait compromettre le grand orateur.

La baronne salua une seconde fois et sortit, aprs avoir jet un dernier
regard  Henry.

--Elle est bien belle, murmura le jeune homme quand elle eut disparu.

Il rflchit un moment.

--Bah! dit-il.

Il sortit  son tour et prit sa voiture. Quand il rentra,  cinq heures,
son domestique lui remit une carte d'invitation et une lettre.

La carte tait de M. Saincaize.

Elle le priait de venir dner le lendemain  six heures du soir, chez
lui.

La lettre tait de madame de Sergaz.

Voici ce qu'elle contenait:

Monsieur,

Je tiens  vous remercier de votre aimable accueil. Je sais que demain
nous nous retrouverons  dner chez M. Saincaize. Au cas o vos
occupations vous empcheraient d'accepter, je le regretterais fort.

Croyez  ma haute considration.

BARONNE DE SERGAZ.

--C'est trange, dit Henry, en regardant la lettre. A-t-elle donc devin
que j'avais dj hte de la revoir!




XIII

OU ALLAIT JEAN DE KARDIGN?


Le lecteur se rappelle qu'en quittant son ami de Puiseux, Jean se
dirigea vers l'glise Saint-Eustache.

Il s'agenouilla et pria quelques instants.

C'est qu'il voulait appeler sur lui la bndiction d'en haut, avant de
tenter la dmarche  laquelle il venait de se dcider.

Nous savons qu'il avait t sur le point de parler de cette dmarche 
son ami, et que les circonstances seules l'avaient empch de le faire.

Voici en quoi elle consistait:

Jean, en sortant de l'glise, arrta une voiture et se fit conduire 
l'Arc-de-Triomphe.

On se souvient que Fernande Grgoire demeurait dans une petite rue
voisine.

Le jeune homme descendit et, malgr le froid vif et piquant, fit
quelques pas en rflchissant dans la direction du bois de Boulogne.

Puis il revint vers l'Arc-de-Triomphe et gagna la rue de Mars o
demeurait la jeune fille.

La maison tait bien toujours la mme, telle qu'elle lui tait apparue,
en cette journe maudite o sa famille entire s'tait disperse aux
quatre vents.

Il laissa retomber la gueule de chien en fer, qui,  cette poque,
annonait l'arrive d'un visiteur.

La porte s'ouvrit.

--Que dsirez-vous, monsieur? demanda une femme de service.

--Parler  mademoiselle Grgoire.

La domestique le fit entrer dans un petit salon.

--Qui annoncerai-je?

--Le marquis de Kardign.

Cinq minutes aprs, Fernande s'arrtait, mue et tremblante, sur le
seuil du salon, jetant un regard profond sur le jeune homme.

--Je suis heureuse de vous revoir, monsieur, dit-elle, en lui tendant la
main.

Jean prit cette main.

Il lui sembla qu'elle tremblait beaucoup en touchant la sienne.

Un frisson l'agita des pieds  la tte.

Il ne pouvait se lasser de contempler ardemment celle qu'il adorait avec
tant de passion sainte.

Comme sa pense avait souvent vol vers elle pendant les longs mois qui
venaient de s'couler!

Il l'avait revue toujours belle, toujours chaste, avec son beau et
ravissant visage...

A la fin, il sentit que ce silence devait gner la jeune fille.

--Pardonnez-moi, lui dit-il, mais je me suis senti tout mu en vous
voyant.

Elle rougit un peu.

--Mademoiselle, continua Jean, pardonnez-moi galement la franchise
brutale de ce que vous allez entendre, mais j'estime qu'entre nous il
faut plus que des banalits: Je vous aime.

Elle fit un pas en arrire avec cette instinctive pudeur de la jeune
fille  laquelle on fait un pareil aveu.

--Je vous aime, reprit Jean. Je suis venu pour demander  votre pre de
m'accorder votre main... Me le permettez-vous?

Il y eut un court silence.

Elle baissait les yeux; lui la regardait de son regard doux et ferme.

Mais ce n'tait pas une crature faible. Elle tait ignorante des
purilits et des petitesses. Elle releva le front, non sans une
certaine fiert:

--Monsieur le marquis, dit-elle, je ne sais pas mentir, je ne mentirai
pas. Vous m'aimez... bni soit Dieu, c'tait mon voeu le plus cher et ma
plus chre esprance... Je vous aime aussi.

--Vous!...

Jean saisit la main effile de Fernande, et la couvrit de baisers:

--Oh! que ne puis-je vous peindre ce que je ressens, balbutia-t-il, au
milieu du trouble profond o le jetait la rponse de la jeune fille.
Vous m'aimez! vous m'aimez, Fernande! Jamais je n'aurais os esprer un
pareil bonheur!

Et pourtant, il me semblait que le jour o nous nous tions vus pour la
premire fois, nous avions chang nos mes dans un regard! il me
semblait que nous nous tions donns l'un  l'autre pour toujours.
J'avais emport votre image dans mon coeur et, depuis, je l'y ai toujours
garde. Il n'y a pas une seule de mes penses qui ne ft pour vous... O
Fernande, je vous aime! je vous aime!

Cette douce et pure musique de l'amour impressionnait la jeune fille.

--Jean, dit-elle, depuis que vous tes entr ici pour votre salut, j'ai
devin que je vous aimerais, et que mon coeur serait  jamais  vous! Je
me suis reproch souvent de penser  un inconnu, mais Dieu n'a pas voulu
que nous fussions matres de notre destine. Tout  l'heure, quand on
m'a annonc votre prsence, j'ai cru que j'allais dfaillir: il y avait
si longtemps que je vous esprais! Il y avait si longtemps que je vous
attendais!

Certaines impressions ne peuvent pas se traduire avec des mots, il faut
quelque chose de plus.

Un sentiment chaste et profond porte en lui une telle posie, une telle
grandeur, que c'est le rapetisser que de tenter mme de l'exprimer.

Ils s'aimaient. Ils taient nobles de coeur, jeunes d'annes, beaux de
visage...

Qu'y a-t-il au monde de plus charmant que ce radieux spectacle de deux
tres unis, sous le regard de Dieu, par l'change d'un aveu?

--Ami, reprit-elle, ma mre tait une sainte. Elle est morte, jeune,
trop jeune! Comme elle vous et chri, comme elle et t fire de vous
appeler son fils! Mais ses enseignements sont rests en moi et jamais je
ne les ai oublis. Elle m'avait fait jurer de venir prier sur sa tombe
et de lui raconter mes penses  chaque circonstance grave de ma vie. Il
lui semblait,  cette pauvre adore mourante, que son me reviendrait en
ce monde, et que Dieu lui permettrait de rpondre  mes confidences.
Jamais je n'y ai manqu.

Vous dirai-je plus? Je suis sre qu'elle m'entend, je suis sre qu'elle
me parle. Entre elle, morte, et moi, vivante, il y a de longues
causeries, pendant lesquelles je lui raconte ce que j'espre ou ce que
je souffre, et les rsolutions que me dicte ma conscience sont pour moi
comme des conseils que ma mre me donne...

Eh bien, le jour o j'ai senti que je vous aimais, je suis alle au
cimetire.

J'apportais  la tombe chrie son habituelle moisson de fleurs.

C'tait par une belle matine d'automne. Les oiseaux chantaient dans les
saules pleureurs et sur la cime verte des ifs rguliers, comme s'ils
eussent voulu gayer de leur voix ceux qui dormaient l pour toujours.

Il rgnait dans toute la nature une joie et une gaiet qui gagnaient mon
tre...

Je m'agenouillai sur le tombeau, puis, ma prire faite, je restai
longtemps pensive, causant avec ma mre...

Mon ami, ma conscience n'a pas tressailli. Rien en moi ne m'a averti que
mon coeur se ft mal donn. C'tait  force de songer  vous que j'avais
compris que je vous aimais. C'est ce matin-l que j'ai compris que je
pouvais vous aimer!

Jean avait cout, charm, la jeune fille. Il tenait sa main dans la
sienne. Quand elle et fini, il et voulu pouvoir lui dire: Encore!

O duo charmant, ternel, toujours le mme, et toujours nouveau, que Dieu
a mis sur les lvres de Jacob et de Rachel  la fontaine, comme sur les
lvres de Romo et de Juliette!

--Fernande, quand puis-je voir votre pre?

--A l'instant.

--Pourrai-je lui dire?...

--Dites-lui la vrit, mon ami: dites-lui que vous m'aimez et que je
vous aime.

Ils se regardrent encore longuement.

Fernande sortit et monta dans le cabinet de son pre pour le prvenir
que M. de Kardign dsirait lui parler.

Par malheur M. Grgoire tait sorti.

Ils se rsignrent  attendre.

Une heure, deux heures se passrent.

Les fiancs se sentaient gns de cette solitude et de ce tte--tte.

Jean se leva:

--Fernande, il ne serait pas convenable que je restasse ici plus
longtemps. Je demeure  Paris, sur le boulevard de Gand,  l'htel de
France. Ayez l'obligeance de me faire dire l'heure  laquelle votre pre
pourra me recevoir, je reviendrai.

--Vous partez?...

--Ne croyez-vous pas qu'il faut que je parte?

Elle rougit.

--Dieu m'est tmoin que c'tait pour moi un bonheur sans pareil que
d'tre l, auprs de vous, ma bien-aime; mais je ne veux pas que mme
un seul mot railleur ou mchant effleure celle qui sera ma compagne.

Fernande tendit son front au jeune homme.

Il y mit un premier baiser d'amour, gage de leurs fianailles, et pur
comme leurs mes.

--A bientt! dit-il.

--A bientt!...

Quand Jean eut disparu, elle resta plonge dans de tristes et amres
penses.

Pourquoi?

D'o venait cette angoisse irraisonne qui peu  peu s'emparait d'elle,
au point de lui tirer des larmes?

A mesure que le temps marchait,  mesure que la journe s'coulait,
Fernande sentait crotre en elle un trouble trange.

tait-ce donc le pressentiment d'un malheur?

A cinq heures du soir, M. Grgoire rentra.

Il tait souriant.

Il adorait sa fille. C'tait la joie de cet homme, la consolation des
crimes commis par lui, crimes que nous connatrons bientt. Il serra
tendrement sa fille dans ses bras.

--Chre enfant, dit-il, je viens t'annoncer une grande nouvelle. J'ai
promis ta main  l'un de mes jeunes amis, M. Robert Franais.

Fernande jeta un cri et tomba presque inanime sur un sige.

Le rveil tait rude.




XIV

LE PRE ET LA FILLE


Le citoyen Lucien Grgoire tait n  Dijon, vers la fin du rgne de
Louis XV. Il avait donc plus de soixante ans.

De sourdes et lentes ambitions couvaient en lui. Du fond de la boutique
de drapier o l'enfermait son pre, il regardait passer, l'envie et la
haine au coeur, les heureux de ce monde auxquels la destine a donn la
fortune et la noblesse.

De quinze  dix-sept ans, sa prcoce intelligence souffrit toutes les
tortures de l'impuissance.

Arriva le coup de tonnerre de 89.

Le jeune Grgoire avait vingt ans. Il n'hsita pas et se jeta dans les
clubs. Il devint bientt fameux par son loquence pre, emporte,
fivreuse, qui enthousiasmait son rude public de vignerons et de
paysans.

Quand la Lgislative, en se sparant, provoqua l'lection d'une
Convention nationale, Grgoire fut dsign un des premiers pour devenir
reprsentant du dpartement de la Cte-d'Or.

Il se fit remarquer par sa violence au milieu des violents, par sa
cruaut au milieu des cruels.

Il vota la mort du roi sans dlai, et en gnral, toutes les lois de
rpression quelles qu'elles fussent.

Vers la fin de la Terreur, il eut le tact politique de comprendre que ce
rgime de sang et de crimes ne pouvait durer. Il fut l'un des aides de
Tallien dans cette campagne qui renversa Robespierre et fit le 9
thermidor.

Sous le Directoire il se tint coi. Au reste sa fortune tait faite.

Son pre, le drapier de Dijon, lui avait laiss en 1793, au plus fort de
la Terreur, un hritage valu  trente mille livres, amasses louis par
louis.

L'or,  cette poque de dprciation des assignats, valait mille fois sa
valeur relle.

Grgoire se fit acqureur de biens nationaux. Il continua ce commerce
lucratif sur une large chelle. Au 18 brumaire, il possdait, vivants et
liquides, cent beaux mille cus tout battant neufs,  l'effigie de la
Rpublique franaise une et indivisible.

Quatre ou cinq ans se passrent encore.

Le jour de Marengo, Ouvrard reut une dpche apporte par son courrier,
qui annonait la perte de la bataille.

Aussitt la Rente baissa de cinq francs.

Grgoire se mit  la hausse et acheta tout ce qu'on lui proposa.

Le soir, il avait tripl sa fortune.

Sous la Restauration, il passa en Suisse, d'o il ne revint qu'en 1829.

Sa fille tait le seul tre qu'aimt ce vieillard goste. Il rsumait
en elle toutes ses joies; mais la tendresse qu'elle lui inspirait ne
l'empchait pas de maintenir son principe d'autorit.

Fernande avait t habitue  obir toujours. Grgoire aimait  ce que
ses ordres fussent respects.

Le lecteur connaissant le caractre du vieux rgicide, comprendra quelle
motion dut agiter le coeur de la jeune fille, quand elle entendit son
pre lui annoncer qu'il avait dispos de sa main.

N'ayant aucun parti en vue, il l'et laisse libre d'pouser M. de
Kardign; mais consentirait-il  abandonner ses projets?

M. Grgoire resta stupfait en voyant le trouble o ses paroles jetaient
sa fille.

Il la souleva dans ses bras:

--Qu'as-tu? voyons, rponds!

Le criminel, qui avait sign sans remords l'assassinat du roi-martyr; le
coupable de tant de meurtres, dont le bourreau tait l'excuteur,
ressentit une inquitude cache, presque du malaise.

Il aimait sa fille, cet homme; il l'aimait, bien qu'il ft prt  briser
son coeur plutt que de briser sa volont,  lui.

--Mon pre!...

Elle clata en larmes et retomba assise sur un fauteuil.

M. Grgoire se promenait de long en large dans le salon.

--Explique-toi! Pourquoi es-tu si trouble? Pourquoi l'pouvante
s'est-elle empare de toi?

--Vous me dites que vous avez dispos de moi, au moment o...

Elle s'arrta.

--Eh bien?

--Au moment o j'allais vous annoncer que j'en aime un autre.

Le pre saisit brusquement le bras de sa fille, et la regarda en face.

--Un autre? dit-il lentement.

Il y eut un silence.

--Bah! reprit-il, amourette de jeune personne bien sage! Cela passera.
Celui que je te destine t'a vue chez M. Ducroisy il y a un mois. Il t'a
aime, et veut t'pouser. Tu l'pouseras.

M. Grgoire pronona ce mot froidement, avec une rigidit d'expression
qui fit passer un frisson dans les veines de la pauvre Fernande.

--Il est riche, jeune et beau, continua M. Grgoire; il n'y a donc rien
dans ce mariage qui te doive pouvanter.

--Mais je ne l'aime pas, moi!

--Tu l'aimeras.

--Mon pre!

--Tu l'aimeras! te dis-je.

--Ah! vous ne savez pas...

--Je sais que je suis ton pre et que je suis le matre. J'ai l'habitude
qu'on m'obisse. Il ne me plat pas que toi, ma fille, tu manques au
respect d  mes volonts.

Fernande avait repris un peu d'nergie. C'tait une nature douce.

Mais la force de son me donnait  son coeur une puissance qu'elle ne se
souponnait pas elle-mme.

Nous l'avons vue s'exposer pour sauver un inconnu qui lui demandait
asile.

Elle retrouva pour son amour son nergie passe.

--Mon pre, dit-elle lentement, cet homme que vous voulez me faire
pouser, je ne le connais pas, je ne l'aime pas... et je ne l'pouserai
pas.

M. Grgoire, qui avait repris sa marche  grands pas  travers la pice,
s'arrta court.

Quoi! sa fille osait lui rsister!

--Vous ne l'pouserez pas?

--Non!

Fernande tait trs calme.

Son pre l'avait toujours vue, jusqu'alors, craintive et timide devant
lui. Il prouva le mme tonnement, la mme colre qu'un homme accoutum
 voir tout lui cder et devant lequel se dresse soudain une volont
aussi forte que la sienne.

--Vous me manquez de respect, Fernande, dit-il avec hauteur.

--Vous vous trompez, mon pre. Je vous respecte et je vous aime, mais je
ne crois pas que l'obissance que je vous dois me force  faire le
malheur de toute ma vie.

--Des phrases que tout cela!

--Non, ce ne sont pas des phrases, mais des ralits bien vraies, je
vous le jure! Vous avez donn votre parole. Moi, j'ai donn mon coeur, je
ne suis pas libre et je suis fiance  un honnte homme que j'aime et
qui m'aime. Je serais lche en vous obissant... O mon pre!
coutez-moi, comprenez-moi, je l'aime, je l'aime! Ne faites pas le
dsespoir de ma vie entire. Je suis votre unique enfant, ne la perdez
pas, ne la chassez pas de votre tendresse, parce qu'elle ne veut point
se rsoudre  mourir!

--Mourir!

--Je mourrais si j'tais  un autre que celui que j'ai choisi...

--Des phrases! rpta M. Grgoire dont la colre grandissait  mesure,
et pas autre chose.

--Ah! vous tes cruel.

--Assez! Cette comdie a trop dur. Je veux que vous pousiez M. Robert
Franais. Vous l'pouserez!

Fernande avait espr toucher cet homme implacable, bien qu'elle connt
la duret de sa volont.

Mais elle comptait  tort sur sa tendresse paternelle. Cette tendresse,
bien que relle, ne pouvait pas arracher M. Grgoire  ses projets.

Puis il ne croyait pas aux sentiments uniques et invincibles.

Fernande aimerait son mari aprs le mariage, au lieu de l'aimer avant.
Voil tout. Mais quand la jeune fille vit que ses prires n'taient de
rien, et que son pre se refusait  les couter, elle se reprit  son
amour, comme un homme qui se noie  une branche d'arbre, pour retrouver
l'nergie suffisante  la lutte:

--Mon pre, vous vous trompez, si vous me croyez faible. Dieu m'est
tmoin que j'eusse t heureuse d'tre toujours pour vous une fille
docile. Mais vous voulez me tuer! J'aime un galant homme. Quelques
instants avant que vous vinssiez ici, j'ai laiss tomber une main dans
la sienne, en me fianant  lui. C'est l'poux que je me suis choisi;
c'est le seul que j'aurai.

--Malheureuse!

Si M. Grgoire avait gard son visage colre et emport, Fernande avait,
de mme, gard son nergie.

Mais elle crut lire de la douleur sur les traits de son pre.

Elle se jeta  genoux, couvrant sa main de baisers.

--Ayez piti de moi, mon pre, s'cria-t-elle d'une voix que ses larmes
rendaient dchirante; ne me forcez pas  vous dsobir. Rappelez-vous
que je suis la fille de votre femme, la seule que vous ayez aime! Ne me
dsesprez pas, ne me tuez pas! Je l'aime, je l'aime... Ah! ne me
sparez pas de lui... Je vous en supplie, mon pre!

M. Grgoire la repoussa brusquement.

Elle tomba, dans le choc, le front sur le parquet du salon, et resta la
tte couche, pleurant et sanglotant.

Il eut comme un clair de remords, comme une lueur de sensibilit, en
voyant la prostration de cette belle et chaste crature, sa fille,
enfin!

Mais l'orgueil reprit vite le dessus.

--Relevez-vous, dit-il.

Fernande obit, essuyant les larmes qui inondaient son beau visage.

--Je vous donne jusqu' ce soir, jusqu' demain mme pour rflchir.
Mais que demain j'aie votre rponse.

Il sortit, laissant Fernande seule.

       *       *       *       *       *

Le soir, vers dix heures, la jeune fille jetait une mante sur ses
paules, ouvrait doucement la porte de la maison et se jetait dans la
rue...




XV

LE TESTAMENT


Jean de Kardign demeurait  l'htel de France, sur le boulevard de
Gand.

Le lecteur se rappelle sans doute pourquoi le jeune homme s'tait dcid
 y louer un appartement.

Il conspirait.

Or, un conspirateur doit avant tout viter d'inspirer des soupons  la
police.

C'est pourquoi il s'tait rsolu  se mettre lui-mme, sous son vrai
nom, sous la surveillance de cette police, qui inspecte toujours avec
soin le livre des htels.

Il rva quelques instants, troubl, ivre de bonheur, avant de rentrer
chez lui.

Il allait,  travers les rues, rptant en lui-mme ces paroles bnies:

--Elle m'aime! elle m'aime!

Elle l'aimait! Fernande, cette noble fille, en qui il avait devin tant
de vertus caches, tant de chastet, tant de grandeur!

Fernande l'aimait!

Il croyait porter crite sur son visage l'ivresse intime qu'il
prouvait.

Par instants il se reprochait d'avoir tant tard  lui avouer ce qu'il
ressentait. Puis venaient les projets d'avenir, ces projets qu'il est
plus doux de concevoir, peut-tre, que de raliser.

Il ne sentait pas le froid, son coeur battait  rompre sous l'motion
charmante de ce pur sentiment qui rend meilleur, et qui grandit l'me
assez haute pour l'prouver.

Il revint chez lui vers neuf heures du soir; celui qui lui aurait
demand s'il avait dn l'aurait fort tonn.

Jean ne comprenait pas, dans cette exaltation premire, qu'il pt
exister au monde d'autres proccupations que son amour.

Son valet de chambre lui remit plusieurs lettres. Il les ouvrit et les
lut, sans mme dchiffrer les lignes.

Pourtant, un peu de raison lui vint.

Il se dit qu'avant de songer  cet amour qui tait toute sa vie, il ne
devait pas oublier son devoir.

Il avait une correspondance importante  mettre en ordre. Il voulut
s'astreindre au travail; mais ses ides n'taient pas assez nettes pour
que ce travail pt aboutir. Il rejeta ses papiers, et ouvrit une valise
de voyage, dans laquelle tait enferm ce qu'il avait de prcieux.

Jean se sentait trop absorb; il lui fallait quelques heures de sommeil
pour que son cerveau ft libre de concevoir autre chose que Fernande.

Or, il gardait, comme un livre aim, qu'on aime  consulter souvent, le
testament o son pre avait trac pour lui ses dernires volonts.

Quand il sentait flchir sa force, quand le doute attaquait son me, il
lisait ce testament, dans lequel le vieux gentilhomme avait laiss
l'empreinte puissante de sa foi rigide et de sa croyance forte.

Ce soir-l, Jean tait mcontent de lui.

Il s'accusait de ngliger la mission sacre dont il s'tait charg; il
avait besoin de se retremper dans son devoir.

Voici quel tait le testament de M. de Kardign, ou plutt quels
enseignements il adressait  son fils, dans ce code d'honneur et de
noblesse:

Mon fils, vous devez avant tout aimer votre patrie. N'oubliez pas que
vous avez deux matres: le roi de France et Dieu. Vous devez servir ces
deux matres, car c'est votre devoir.

Aux temps o vous vivrez, un Kardign ne doit jamais hsiter en face de
ce devoir. Vous entendrez parler de vrits nouvelles. On vous dira
qu'un gentilhomme a d'autres missions que d'adorer ce qui est vaincu, et
qu'il est plus profitable d'adorer ce qui est vainqueur. Ceux qui
parlent ainsi mentent, mon fils. Ils mentent deux fois: au pass et 
l'avenir.

Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du sicle. Il
est des hommes que vous devez har. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
de commun entre vous et ceux qui ont renvers le roi.

Quant  ceux qui vivent encore parmi les rgicides, votre devoir est de
les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous dfends de
faire commerce avec eux; mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
filles, ni aucun des leurs. Car s'il en tait autrement, je sortirais de
ma tombe pour vous maudire!

Que ma maldiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
plus de frre. Qu'il soit chass de votre coeur, comme je l'ai chass de
notre famille! Qui fait alliance avec les rgicides est rgicide. En
mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la misricorde de Dieu. Car
Dieu ne pardonne pas,--il oublie. Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
peux pas oublier.

Jean s'absorba dans la lecture de ces lignes inflexibles, o M. de
Kardign mourant avait voulu tracer pour son fils les vrits humaines,
ternelles  ses yeux.

L'heure passait, et le jeune homme ne s'en apercevait pas. Il entendit
sonner onze heures du soir, tonn qu'il ft si tard.

Il s'apprtait  quitter son cabinet de travail pour rentrer dans sa
chambre  coucher, quand son domestique vint lui dire qu'une dame voile
demandait  lui parler.

--Une dame?

--Oui, monsieur le marquis. Je l'ai introduite dans le salon: elle prie
M. le marquis de la recevoir.

--Quel est son nom?

--Elle a refus de le dire.

Jean alla dans son salon, et s'arrta confondu en se trouvant en face de
Fernande.

La jeune fille tait ple, mue, tremblante.

--Vous! vous! s'cria-t-il. Oh! mon Dieu, que s'est-il donc pass?

En quelques mots elle lui raconta la scne qui venait d'avoir lieu entre
elle et son pre.

Jean coutait, dsespr. Quel rveil!

--O mon ami, si vous saviez tout ce que j'ai souffert! j'ai cru que
j'allais mourir. Enfin, j'ai retrouv assez de forces pour venir...

--Fernande! Fernande! je vous aimais bien, mais il me semble que
maintenant je vous aime mille fois plus encore, puisque vous souffrez!

--Je tremblais en me voyant seule dans la rue. Je n'osais avancer. Enfin
j'ai eu l'ide d'arrter une voiture et de donner l'adresse que vous
m'aviez indique. Maintenant que je suis ici, coutez-moi: mon pre m'a
donn jusqu' demain pour lui faire ma rponse; cette rponse, c'est 
vous de la dicter.

--A moi?

--Oui,  vous. Je viens vous dire: M'aimez-vous assez pour m'pouser
malgr mon pre? Voudrez-vous pour votre femme d'une fille rebelle?

--Vous, rebelle, quand vous coutez votre coeur, quand vous m'aimez?

--Rflchissez, mon ami. Je ne veux pas que vous cdiez  un mouvement
de votre coeur. Rflchissez!

--Rflchir, moi? A quoi, Fernande? Je vous aime et vous m'aimez: voil
tout ce que je sais. Aujourd'hui nous nous sommes fiancs. Pourquoi
irions-nous briser ces fianailles?

--Vous avez raison, mon ami. Mon coeur me dictait la mme rponse qu'
vous; mais avant de la transmettre  mon pre, je voudrais tre certaine
que je ne faillirais pas  vos yeux.

--Vous, faillir  mes yeux, Fernande!

--Merci, ami. Je suis forte maintenant.

Elle se leva.

--Qu'allez-vous faire? demanda Jean.

--Je retourne chez mon pre, car je sais ce que je dois lui rpondre.
J'ai dix-neuf ans. Dans deux ans, je serai majeure. Vous m'attendrez
deux ans?

--Je vous le jure!

--Alors, adieu!

--Adieu!

--Oui, car je ne vous reverrai plus avant le jour o nous pourrons tre
unis  jamais!

O noblesse de ces coeurs purs et loyaux! Ils s'adoraient, et Jean n'avait
mme pas voulu baiser la main de la jeune fille.

--Si vous voulez me rendre heureux, mon amie, dit-il au moment o elle
allait se retirer, crivez-moi quelquefois, et pensez  moi toujours!

Mais votre pre ne cdera-t-il pas? Faudra-t-il donc que nous perdions
deux ans de bonheur!

--Lucien Grgoire n'a jamais cd. Jadis, quand il tait reprsentant du
peuple, on l'appelait l'intraitable... Adieu!

--Adieu, Fernande!

Mais il n'eut pas la force de la laisser partir ainsi. Il mit un genou
en terre et lui baisa la main.

--Fernande, je le rpte, nous sommes fiancs. Je vous engage ma foi,
mon honneur et ma vie!

--J'accepte, dit-elle, car je vous engage mon amour!

Elle disparut, rapide et lgre, laissant dans le coeur de Jean une
tristesse pre.

--Deux ans! il faut attendre deux ans!

Eh bien, soit! ne l'attendrais-je pas avec joie sept annes comme Jacob?
N'est-ce pas ma vie, tout ce que j'ai de bon et de fort?

Il revint  sa chambre  coucher et s'assit, rveur,  sa table de
travail, o le testament de son pre tait rest dpli.

On sait que la correspondance du marquis tait jete sur cette table.

Son oeil tomba sur un des journaux  moiti ouverts que son domestique
lui avait apports sur un plateau d'argent.

--Son nom! murmura-t-il.

Il venait de lire dans une colonne du journal le nom du pre de
Fernande. Il fit sauter la bande et lut:

Lucien Grgoire... Oui, c'est bien lui.

M. Lucien Grgoire, ancien reprsentant du peuple, est port par les
comits de la Cte-d'Or pour les prochaines lections. M. Lucien
Grgoire fit partie de la Convention, o il vota la mort de Louis
XVI...

Jean se leva d'un bond.

Il vit le testament.

--C'est un rgicide! s'cria-t-il.




XVI

LE COMBAT DE L'AMOUR ET DU DEVOIR


Il y eut un moment de violente stupeur, pendant lequel Jean crut tre le
jouet d'un rve affreux.

--Non! c'est impossible! murmura-t-il, les yeux toujours fixs sur le
journal o il venait de dchiffrer les lignes rvlatrices. Je me
trompe: j'aurai mal lu...

Il reprit:

M. Lucien Grgoire fit partie de la Convention, o il vota la mort du
roi...

--Un rgicide!... et c'est son pre!...

Cinq minutes se passrent, pendant lesquelles le marquis de Kardign fut
la proie d'un trouble profond.

Mais  la fin, comme un homme qui secoue soudain l'treinte d'une
hallucination, il se leva, et jetant la feuille publique loin de lui,
avec colre:

--Et que m'importe! Sais-je seulement si ce journal dit vrai? Un
rgicide? Le crime a t commis par le pre et non par la fille! De quel
droit irais-je la rendre responsable? Pourquoi ferais-je porter  cet
ange le poids de ce lourd hritage? D'ailleurs, je l'aime! J'ai toujours
accompli mon devoir; quand j'tais soldat, mes chefs n'ont jamais eu
qu' faire mon loge. Qui oserait dire que je ne suis pas un honnte
homme, parce que j'pouserais la femme que j'aime, la femme dont je suis
aim?

Puis elle se mariera contre la volont de cet homme. Ce n'est pas lui
qui me la donne, c'est elle qui se donne librement et volontairement.

C'est dit: je l'pouserai. Tous ces maudits qui ont vendu leur roi comme
Judas a vendu son Dieu, sont bien oublis aujourd'hui. Nul n'y songe:
personne ne connat plus les noms qu'ils ont ports. Ils ont disparu,
crass sous l'infamie qu'ils avaient commise!

Un rgicide! Mais la France entire est rgicide!

N'a-t-elle pas permis que son roi ft dtrn, ft exil? N'a-t-elle pas
permis qu'on brist les traditions du pass?

J'pouserai Fernande: je l'aime!

Il se tut, secou par l'angoisse qui, peu  peu, treignait son coeur.

--Oui, je l'pouserai! J'ai donn ma vie  la cause sainte que je
dfends: je n'ai pas donn mon amour! J'ai promis de rpandre mon sang:
je n'ai pas promis de torturer mon coeur. Qu'on prenne cette vie, qu'on
fasse couler ce sang; mais mon amour est  moi: je le garde!

Il se tut une seconde fois.

La pleur envahissait son visage. Celui qui l'aurait vu et compris
qu'il dmentait en lui-mme les paroles prononces par ses lvres.

Un rude combat se livrait dans ce coeur dchir: l'ternel combat de
l'amour et du devoir.

--Elle m'a sauv, murmura-t-il. Je me rappelle ce jour-l. Son premier
regard m'a conquis. J'ai compris, en la quittant, que j'tais
irrmdiablement  elle. Depuis, jamais ma pense n'a tent de
s'chapper, quand elle se portait sur ce doux visage  peine entrevu
quelques heures.

J'ai rv d'elle, je me faisais une vie dont elle aurait la moiti, et
jamais je n'ai espr un bonheur dont elle n'et pas eu sa part. Elle
seule m'a soutenu dans mes dcouragements. Je n'avais plus rien: mon
pre, mes frres, ma soeur... ils taient tous morts!...

Assez de phrases. Ma dcision est prise irrvocablement.

Cet homme veut qu'elle en pouse un autre. Je n'aurai donc pas la honte
de voir son nom au bas de l'acte qui m'unira pour toujours  sa fille.

D'ailleurs, j'attendrai: il faut que j'attende. Elle a dix-neuf ans.
Qu'il vive ou qu'il meure, pour moi ce n'est de rien. Je ne le connais
pas, je ne veux pas le connatre!

Jean tait debout. Il semblait avoir de la rpugnance  rester assis 
cette table o il travaillait d'habitude.

Pourtant, un aimant invincible l'y ramenait sans cesse.

Le testament de M. de Kardign tait ouvert comme il l'avait laiss.

Il prit machinalement le papier et lut tout haut ce qu'il avait lu tout
bas une heure auparavant:

Vous ne devez jamais vous livrer aux concessions du sicle. Il est des
hommes que vous devez har...

Quant  ceux qui vivent encore parmi les rgicides, votre devoir est de
les punir, si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous dfends de
faire commerce avec eux. Mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
filles, ni aucun des leurs.

Car s'il en tait autrement, je sortirais de ma tombe pour vous
maudire!

--O mon pre! homme inflexible, coeur de bronze!  mon pre, si tu
voyais les tortures de ton enfant, tu aurais piti de lui!

Il se laissa retomber, assis et la tte dans ses mains, bris par sa
douleur.

Mais cette faiblesse fut passagre. Il se releva, reprenant avec
amertume:

De quel droit a-t-il engag ma vie? De quel droit m'a-t-il condamn 
la solitude,  la souffrance? J'aime Fernande, et je n'en aime pas une
autre. C'est  elle que je veux lier ma destine!...

Pourquoi discuterais-je tant avec moi-mme? Si je me sentais rellement
dans le vrai, pourquoi me soumettrais-je  cette torture de lutter
contre mon pre mort?

Si j'ai raison, pourquoi irais-je chercher des arguments auxquels je ne
crois pas? Pourquoi oserais-je me mentir  moi-mme, au point de renier
tout mon pass?

Je suis lche!

La vrit est une: pas de dtours! Ce serait une faute que d'pouser
Fernande... Une faute? Peut-tre un crime!

Le commettrai-je, ce crime? Je ne veux plus ergoter avec ma conscience!
Elle n'est pas en repos. Elle me parle; dois-je l'couter?

Il se tut de nouveau, puis, il reprit avec un dsespoir croissant:

--J'ai bien dit! j'tais lche! En l'pousant, je suis frapp de la
maldiction de mon pre: je deviens criminel. Notre famille a toujours
port le front haut. Et pour que ce nom n'et aucune souillure, le jour
o mon frre a dshonor ce nom, on le lui a arrach comme  un indigne!

Mieux vaut les paroles franches!

pouserai-je Fernande malgr mon serment, malgr mon pre, malgr ma
conscience? Faillirai-je  la tche que je me suis impose?

Ah! j'aurai beau plaider avec moi-mme, ma cause est mauvaise, je ne la
gagnerai pas!

Les larmes le suffoquaient. Il clata en sanglots. Sa douleur contenue
prouva ce soulagement qui commence le repos.

--Non, je ne t'pouserai pas, Fernande! dit-il d'une voix sourde. Non,
je ne te donnerai pas un poux dshonor  ses propres yeux,  ma douce
fiance!

Tu ne sauras jamais jusqu' quel point je t'ai aime! Tu ne sauras
jamais de combien d'adoration et de respect tait faite ma tendresse
pour toi!

Et toi, mon pre, sois content de ton fils. Tu lui appris, quand tu
vivais, qu'un homme de ma maison doit sacrifier, non-seulement sa vie,
mais encore son bonheur!

Je donnerai ce bonheur  la cause  laquelle tu m'as vou. De ce
jour-l, je ne m'appartenais plus, et je n'avais pas le droit de
m'arracher  la terrible logique des faits accomplis...

Les larmes le reprirent.

Je suis bien faible devant ma souffrance! murmura-t-il; je devrais
plutt penser  la sienne... penser au dsespoir de cette pauvre enfant
qui m'aime et qui avait reu ma parole...

Haut le coeur, Kardign! cela a trop dur. Il faut que demain tout soit
rompu entre nous... demain, car le devoir l'emporte, cette nuit... et
demain l'amour serait le plus fort peut-tre!

Il prit la plume et recopia entirement le testament de son pre.

Puis, il rsolut de briser le dernier lien qui le tenait encore attach
 cette passion funeste.

Il regarda une feuille de papier blanc et se dit que quelques lignes de
lui allaient creuser entre Fernande et son amour un foss qui ne serait
jamais combl.

--Fernande, je vous envoie les derniers renseignements que m'a laisss
mon pre mourant.

Lisez, mon amie. Quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le
courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,
Fernande. En cet instant o je vous cris, je suis bien dsespr, et
j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aim, et je n'aimerai jamais
que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en
mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon
amour ne m'ordonnait aussi de vivre.

Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lvres
depuis le premier jour o je vous ai vue...

Aujourd'hui tout est fini: l'esprance et le bonheur. Je dois plus que
mon sang  ceux que je sers: je me dois tout entier. Mon pre m'a donn,
je n'ai pas le droit de me reprendre.

Adieu, Fernande... Le pass ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le
veut pas... Ah! tenez, je m'tais promis de rester froid en vous
crivant, je m'tais promis!... Non, je vous aime, Fernande, je vous
aime, et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini...
Soit! mais sachez,  ma fiance, que je pleure en traant ces lignes, o
j'ai mis tout ce que j'ai en moi!

Adieu!

JEAN.

Quand le jeune homme eut termin cette lettre, il la mit sous enveloppe,
en y joignant la copie qu'il avait faite du testament de son pre. Il
ferma l'enveloppe et y apposa son cachet.

Puis il sonna son valet de chambre:

--Vous porterez cette lettre demain matin, dit-il.

Quand il se retrouva seul, seul, en face de son espoir ador, qui
n'tait plus qu'une ombre, et de son avenir noir, il tomba  genoux:

--Seigneur, mon Dieu, s'cria-t-il, vous m'avez donn la force de me
dsesprer: donnez-moi celle de supporter ce dsespoir!

Dieu l'exaua.

Jean aperut les lettres qu'on lui avait apportes, et qu'il avait
nglig de lire.

--Ah! tu te rvoltes, coeur faible, dit-il. Je te dompterai par la
fatigue et par le travail.

Et il s'enfona dans son labeur, encore saignant des coups du combat
terrible dont il tait sorti vainqueur.




XVII

L ESPIONNE


Le dner de M. Saincaize tait des plus brillants. Quand les convives se
trouvrent runis autour de la table du matre de la maison, il et
fallu tre bien blas sur les joies de ce monde pour ne pas admirer la
runion d'hommes distingus qui y avaient pris place.

En dehors des principaux chefs du parti lgitimiste, quelques
illustrations littraires taient prsentes.

Mais celle qui attirait tous les regards tait madame de Sergaz.

Elle rayonnait.

Sa toilette, fort simple, tait une robe de velours noir uni,
dcollete; sur ses paules nues tincelait une rivire de diamants.

Tous les yeux taient fixs sur elle, car l'empire de la beaut est et
sera toujours irrsistible.

On et dit que madame de Sergaz ne s'apercevait pas des hommages muets
et de l'admiration des personnes qui l'entouraient. Elle restait froide
et silencieuse comme une statue grecque impassible devant ses
adorateurs.

Henry de Puiseux, son voisin, obtenait seul quelques paroles d'elle.

Encore taient-ce des paroles banales, sans importance.

Au reste, le jeune gentilhomme s'occupait fort peu du plus ou moins
d'importance des phrases prononces par madame de Sergaz. Il ne
l'coutait pas, se contentait de la regarder parler, quand d'aventure
elle daignait desserrer les lvres.

Il tait absolument sous le charme.

Un observateur attentif et remarqu le lger frmissement qui agitait
la belle baronne  certains moments.

L'un des convives, le clbre M. de Balzac, alors dans tout l'clat de
ses dbuts, ne perdait pas de vue madame de Sergaz, et notait chacun des
mouvements instinctifs qui trahissaient l'motion de la belle crature.

Il n'y avait gure de silencieux autour de cette table, en dehors
d'Henry de Puiseux, d'Honor de Balzac et de madame de Sergaz. Henry,
parce qu'il regardait; Balzac, parce qu'il pensait; la baronne, parce
qu'elle rflchissait.

A la fin du dner, les convives passrent dans les salons. Henry donnait
le bras  sa voisine. A cette poque, il y avait encore des salons.
Cette expression aura bientt disparu de la langue, aujourd'hui que les
hommes ont l'habitude de quitter les femmes en sortant de table pour
aller au fumoir.

Ce qui est  la fois poli et agrable: le progrs!

--Vous m'avez autoris  aller vous voir, madame la baronne, dit Henry.
J'espre que vous ne m'en voudrez pas trop si j'use de la permission?

Madame de Sergaz fixa sur le jeune homme son regard clair et froid:

--Je ne puis que vous rpter la phrase de ma lettre, monsieur,
reprit-elle. Je serai toujours heureuse de vous voir.

Ou avait remarqu la cour assidue faite par Henry  la baronne; et mme,
l'un des convives observa que madame de Sergaz pourrait bien ne pas y
tre indiffrente.

--Eh bien! cher romancier, dit Berryer  Balzac, que pensez-vous de
cette belle dame?

--Ma foi, cher monsieur, vous m'interrogez sur une chose qui me
proccupe depuis le commencement du dner.

--Vraiment!

--C'est comme cela.

Deux ou trois personnes s'approchrent du grand crivain et du grand
orateur. Une causerie entre Balzac et Berryer, ce devait tre
merveilleux!

L'auteur de la _Comdie humaine_ baissa un peu la voix, subitement. Mais
la baronne avait d'un mouvement rapide rapproch son fauteuil du cercle
form  quelques pas d'elle; et, tout en paraissant prter une attention
soutenue  ce que lui disait de Puiseux, elle ne perdait, en ralit,
aucune des paroles d'Honor de Balzac.

--Vous serez bien tonn quand je vous communiquerai mon opinion,
continua celui-ci.

--tonn?

--Certes, oui!

--Et pourquoi?

--Parce qu'elle est, videmment, tout  fait l'oppos de la vtre.

--Allez toujours!

--Selon moi, le corps seul de madame de Sergaz est parmi nous ce soir.
La pense, l'me sont ailleurs.

--En vrit!

--Vous raillez? vous avez tort. Je ne me trompe pas. Regardez cet oeil
froid, qui ne s'allume que par clairs; regardez cette lvre comprime,
et le sourire glacial qui glisse sur elle sans l'clairer! Enfin, vous
pourriez compter les paroles qu'elle a prononces! Or, quand une femme
est muette, c'est qu'elle a au coeur ou une crainte, ou une angoisse, ou
une ambition.

Madame Saincaize se mit  rire.

--Et autrement? demanda-t-elle.

--Autrement, madame, rpliqua de Balzac en s'inclinant devant la
matresse de la maison, il n'y a pas d'exemple qu'une femme se taise!

On se rcria, on contredit, on approuva: bref, l'ide du romancier
clbre fut vivement discute.

Madame de Sergaz, l'objet de cette trange thorie, tait demeure
impassible.

Cependant, elle eut comme une lueur de colre quand Balzac ajouta:

--Maintenant, auquel de ces trois sentiments est-elle livre?
Choisissez!

--Votre avis,  vous?

--Oh! mon avis...

--Nous vous en prions...

--Eh bien, selon moi, ce n'est srement pas l'amour.

--Pourquoi?

--Encore un pourquoi? dit Balzac en riant.

--Dame! mon cher, vous nous parlez par nigmes: or, le rle des nigmes
est d'tre toujours interroges.

--Vous avez raison.

--Alors, parlez: nous coutons.

--Ce n'est pas l'amour, continua Balzac, presque  voix basse, attendu
que l'amour donne aux visages humains une douceur, une srnit qu'on ne
voit pas sur celui de la baronne. Une femme qui aime a des motions
subites, irraisonnes. Examinez madame de Sergaz, vous n'en lirez pas
une sur ses traits...

A ce moment, madame de Sergaz se retourna.

--Vous avez parfaitement raison, M. de Balzac, dit-elle.

On se regarda. Elle avait tout entendu.

--Je n'aime pas, continua-t-elle; mon mari est mort. Maintenant, vous
avez parl de crainte et d'angoisse? La crainte, je ne la connais pas;
quant  l'angoisse, c'est possible. J'ai perdu un enfant que j'adorais,
et j'y pense toujours.

La baronne avait prononc cette phrase avec une vrit de diction que
lui et envie une comdienne de profession.

Elle impressionna ceux qui l'entendirent.

Madame de Sergaz se leva:

--Excusez-moi, chre madame, dit-elle  madame Saincaize, je suis force
de me retirer.

Au moment o elle allait sortir du salon, elle entendit une personne qui
disait:

--Il y a une runion ici, ce soir?

--Oui, lui rpondit-on.

Elle n'eut pas l'air d'avoir saisi la pense de cette demande et de
cette rponse.

Madame Saincaize l'accompagna dans l'antichambre, o la baronne
s'enveloppa de sa sortie de bal et rabattit le capuchon sur sa tte.

--Jacques, dit la matresse de la maison, faites avancer sous la
marquise la voiture de madame la baronne.

Madame Saincaize salua une dernire fois la jeune femme et rentra au
salon. Alors madame de Sergaz toucha le bras du laquais qui s'appelait
Jacques et qui l'escortait respectueusement dans l'escalier.

Cet homme s'arrta, tonn.

--_Charles!_ murmura-t-elle.

--_Marie_, rpondit le valet, qui comprenait  peine ce qui se passait.

--Allez m'attendre au coin de la rue, dit-elle.

Trois minutes aprs, madame de Sergaz faisait signe au domestique, rest
dans l'ombre d'une porte cochre, de s'approcher du coup qui
stationnait au coin de la rue.

--Vous savez que vous devez m'obir?

--Oui, madame.

--Bien. Dans trois quarts d'heure je serai de retour ici. Vous
m'attendrez et vous m'introduirez dans l'htel.

--Oui, madame.

--Il y aura ce soir une runion. O est le cabinet de votre matre?

--Au premier tage.

--O pouvez-vous me placer pour que j'entende tout ce qui s'y dira?

--Dans la bibliothque.

--Personne n'y entrera?

--Je la fermerai  clef, et je la garderai. Si on me la demande, je
dirai qu'elle est perdue.

--Bien; mais n'oubliez pas: dans trois quarts d'heure.

La baronne,--ou plutt Jacqueline Morel (car le lecteur l'a dj
reconnue sans doute), fit un geste, et le coup partit. Quarante-cinq
minutes plus tard, une voiture jetait sur le trottoir une femme vtue
d'un costume d'ouvrire. C'tait elle.

Jacques tait au rendez-vous. Il l'accosta.

--La runion a-t-elle commenc?

--Non, madame.

--Bien. Allons vite.

Le valet fit entrer l'espionne dans la cour de l'htel, et prit
l'escalier de service. Jacqueline le suivait.

Parvenu au premier tage, il s'arrta, prtant l'oreille pour entendre
le moindre bruit. Mais cette partie de la maison tait dserte.
L'escalier de service tait dsert. Il ouvrit une porte qui conduisait 
l'appartement de M. Saincaize.

--Venez, dit-il.

Tous les deux se glissrent  travers deux chambres inhabites, o M.
Saincaize serrait ses livres et ses papiers.

--Voici la bibliothque, dit Jacques.

--Bien.

Il introduisit Jacqueline Morel dans cette pice attenante, en effet, au
cabinet o devaient se runir ceux qu'elle devait espionner.

Elle attendit une demi-heure environ; puis un jet de lumire passa entre
les fentes de la porte; elle distingua le bruit des paroles et des
pas...

La runion allait commencer.




XVI

EXPLICATIONS


La runion fut longue.

En effet, Jean de Kardign tait arriv quelques instants aprs le
dpart de Jacqueline Morel, apportant un message qui lui tait parvenu
le matin mme.

Le jeune homme avait pass une nuit sans sommeil: c'tait la seconde.

Enfonc dans son travail, il avait forc son esprit  se distraire de sa
pense constante en l'astreignant  un rude labeur.

Au matin seulement, il s'tait endormi.

A midi, il avait reu  son rveil le document dont il venait
d'apprendre la teneur  ses amis.

Ce document, qui n'a jamais t publi en France, croyons-nous, tait la
minute de l'acte de rgence, qu'un mois plus tard, le 27 janvier 1832,
Charles X devait dater d'Edimbourg.

Le voici:

M..., chef de l'autorit civile dans la province de..., se concertera
avec les principaux chefs pour rdiger et publier une proclamation en
faveur de Henri V, dans laquelle on annoncera que Madame, duchesse de
Berry, sera rgente du royaume pendant la minorit du roi, son fils, et
qu'elle en prendra le titre  son entre en France; car telle est notre
volont.

_Sign_ CHARLES.

Cette pice, dont tous les assistants comprenaient la haute
signification et l'extrme gravit, fut accueillie par deux opinions
bien opposes.

Ainsi que trois jours auparavant, dans la maison de la rue du Petit-Pas,
M. Saincaize, aid cette fois de MM. de Breulh et Hyde de Neuville, se
pronona carrment pour l'attente.

Berryer resta neutre.

Comme la runion avait plutt l'aspect d'une causerie que d'une
assemble politique, personne ne prsidait.

Il en rsultait que les conversations taient gnrales, et que l'on
s'entendait difficilement.

Pourtant M. Saincaize, en sa qualit de matre de maison, rclama un peu
de silence.

Le digne homme avait une observation  prsenter:

--La guerre est donc dcide? dit-il.

--Oui, monsieur, rpliqua Jean.

Henry de Puiseux ne put retenir un mouvement de mauvaise humeur.

M. Saincaize avait le don de toujours l'exasprer.

--Dfinitivement? appuya-t-il.

Le marquis de Kardign s'inclina de nouveau d'une manire affirmative.

--Cependant, l'avis du comit de Paris...

--Sa Majest a cru devoir passer outre.

--Pourtant, l'avis du comit de Paris!

Henry de Puiseux laissa chapper une exclamation:

--Il me semble, monsieur, qu'on vous avait expliqu que telle tait la
volont du roi! dit-il avec hauteur.

M. Saincaize ne se tenait pas pour battu.

--Pardon, pardon..., comme vous y allez. Il me semble,  moi, que l'avis
du comit de Paris...

Il n'avait qu'un argument, mais il le rptait, par exemple!

Berryer fit un pas en avant.

--Nous avons arrt, dit-il, que nous accepterions la dcision de Sa
Majest, comme devant trancher le diffrend. Le roi veut la guerre. Va
pour la guerre!

Somme toute, ce n'tait pas l le but de la runion.

Les principaux lgitimistes qui la composaient voulaient s'entendre
avant de partir chacun pour leurs provinces.

Le lecteur se rappelle qu'un double soulvement devait avoir lieu: l'un
 Lyon et dans le midi en gnral; l'autre dans l'ouest.

Or, comme l'insurrection devait clater du 1er au 15 mai, il fallait
qu'on et le temps de la prparer des deux cts.

Ces chefs comptaient effectuer leur dpart dans la semaine, de Puiseux
et Pierre Prmontr pour la Vende; Henri de Bonnechose pour les
dpartements situs au-dessus de la Loire; Jacques Dervieux pour Angers,
et Maurice de Carlepont pour Toulouse et Marseille.

Or, Jean de Kardign avait, en outre, la mission de leur remettre, avant
qu'ils quittassent Paris, la clef des noms dont ils devaient s'appeler
entre eux, et le mot de passe des correspondances.

Voici quelle tait cette clef que nous donnons entirement, afin de ne
pas garer le public, quand, dans le cours de cette histoire, nous
serons oblig d'y avoir recours:

                                               Ma tante.
MADAME........................................ Mathurine.
                                               Petit-Pierre.

                                               Le voisin.
Le marchal de Bourmont....................... Laurent.

N. de Maquill................................ Bertrand.

M. Terrien.................................... Coeur-de-Lion.

Marquis de Kardign........................... Jean-Nu-Pieds.

Henry de Puiseux.............................. Petit-Bleu.

Pierre Prmontr.............................. Pascal.

Louis Surville................................ Feuille-de-Chne.

H. de Bonnechose.............................. Vol-au-Vent.

M. Clout..................................... Saint-Amand.

Jacques Dervieux.............................. Antoine.

Cadoudal...................................... Bras-de-Fer.

Cathelineau................................... Le Jeune.

Charette...................................... Gaspard.

Maurice de Carlepont.......................... Achille.

M. Hbert..................................... Doineville.

Mademoiselle Stylite de Kersabiec (demoiselle
d'honneur et amie de la princesse)............ Franoise.

D'Autichamp................................... Marchand.

De Coislin.................................... Louis Renaud.

Dans les lettres qu'ils s'adresseraient entre eux, les soldats d'Henri V
avaient ordre de s'appeler toujours les uns les autres par leurs noms de
guerre.

Quant  la clef diplomatique, elle tait dans les vingt-quatre lettres
de ces deux mots: _le gouvernement provisoire_.

Jacqueline Morel entendait tout cela.

Elle surprenait un  un tous les secrets de ces hros qui allaient
risquer leur vie dans un lan sublime, ignorant que la police tait l,
aux aguets, piant leurs moindres paroles, leurs moindres gestes!

Une chose surtout frappa Jacqueline Morel: c'est que les deux clefs,
celle des noms de guerre et celle des lettres, furent remises  Henry de
Puiseux.

Le jeune gentilhomme devait les conserver jusqu' son dpart.

Quelques minutes avant la fin de la runion, Jacques, le valet de
chambre tratre, vint dire tout bas  l'espionne:

--Partez, madame, on pourrait vous surprendre.

En effet, il tait prudent peut-tre de se retirer.

Mais au lieu de suivre Jacqueline pendant qu'elle s'enfuit  travers les
corridors de l'htel Saincaize, expliquons en quelques mots  nos
lecteurs comment la veuve de l'ouvrier de Lille avait pu jouer son rle
de baronne.

A la mort de M. le marquis de Rieux, dcd quelques mois auparavant, la
police avait mis la main sur les papiers qu'il laissait.

On ne sait jamais ce qui peut arriver. Puis, M. de Rieux ayant jou un
certain rle politique, il pouvait tre bon de se prmunir contre des
accusations posthumes.

M. Jumelle ayant  dresser une batterie anti-lgitimiste, n'avait pas
hsit.

Il rsolut de construire un roman de toutes pices, par lequel il
arriverait  introduire parmi les lgitimistes un tratre sans qu'ils
s'en doutassent.

Le tratre devint une _tratresse_, parce que le sous-chef de la police
politique avait Jacqueline Morel sous la main et tenait  l'utiliser.

Puis il vaut toujours mieux agir au moyen d'une jolie femme, surtout
quand elle est doue de grands moyens de sduction.

Voici donc comment s'y prit l'intelligent M. Jumelle pour arriver  ses
fins.

Il fit copier l'criture du marquis de Rieux par un faussaire auquel on
promit sa grce, et il composa un certain nombre de lettres qui
recommandaient chaudement madame la baronne de Sergaz  plusieurs amis
du feu marquis.

Il poussa le soin et l'habilet jusqu' faire faire du papier semblable
 celui dont se servait le vieux gentilhomme, papier  couronne et 
chiffre identiques.

Puis il lana en avant Jacqueline Morel.

La ruse tait grossire, mais simple.

Et en police, comme en toutes choses, ce qui est simple russit
fatalement.

M. Jumelle avait une seule carte contre lui dans cette partie qu'il
jouait si dlibrment: c'tait que la veuve de l'ouvrier manqut de la
distinction ncessaire pour remplir le personnage d'une grande dame.

Mais M. Jumelle connaissait ce mot de Rivarol, ce Gustave Claudin du
XVIIIe sicle:

Toute femme, si humble qu'elle soit, saura toujours monter ou
descendre, selon que vous la conduirez en haut ou en bas.

Il savait que, s'il affublait Jacqueline d'un nom aristocratique, d'une
rivire de diamants et d'une robe de velours, il ne viendrait  personne
l'ide de croire que la baronne de Sergaz n'existt point.

Surtout, si elle se prsentait dans le parti lgitimiste, apportant
gnreusement son offrande  la guerre.

Or, les cinquante mille francs que la jeune femme avait remis  Berryer
avaient t pris, purement et simplement, sur les fonds particuliers du
ministre de l'intrieur, au chapitre: Dpenses secrtes.

Quant  Jacques, c'tait un de ces agents de sous-ordre comme, durant
tout le rgne de Louis-Philippe, la police en eut dans les maisons
qu'elle craignait.

On pourrait retrouver dans les pices politiques de 1830  1835 environ,
et de 1844  1848, un certain nombre de dnonciations faites contre
leurs matres par des domestiques que la police avait attachs  leur
service.

Il fallait donner ces explications au lecteur pour qu'il pt saisir,
sans tre arrt dsormais, les divers incidents de notre drame.

Les royalistes se sparrent.

Au moment o Jean de Kardign et Henry de Puiseux allaient quitter
l'htel, il fut convenu entre eux et leurs amis que toutes les
communications relatives  l'insurrection de Vende seraient transmises
 celui-ci, puis, qu'il devait se rendre, sous peu de jours, dans cette
province.

--Grand Dieu! qu'as-tu? demanda Henry  son ami, quand ils furent seuls,
et qu'il vit la figure ravage du marquis.

--Ah! si je te disais!

--Mais quoi?

--Attends, tu sauras tout.




XIX

UN AMI INATTENDU


Mais Henry de Puiseux ne voulait pas attendre.

Il tait impatient de savoir quel drame nouveau envahissait l'existence
de son ami.

--Mon cher Jean, dit-il, j'en suis bien fch, mais tu vas me faire le
plaisir de me conter immdiatement ta petite histoire.

--Henry!

--Fche-toi si tu veux! cela m'est, parbleu! bien gal. J'entends que tu
n'aies pas de secrets pour moi.

--Des secrets!

--Tu en as, et de terribles, encore, continua Henry, dont la voix devint
plus douce, de mordante qu'elle tait d'abord.

--Tu as raison.

--Eh! mon Dieu, ne t'ai-je donc pas devin facilement? Je connais la
vie, Jean; je la connais plus que toi, car elle m'a prouv souvent, et
sous mon masque de gaiet, je cache des angoisses dont nul ne sait le
compte. Aussi, je peux te consoler et te conseiller. Parle, ami, parle
sans crainte; et laisse-moi tre un peu ton frre, puisque tu as perdu
les tiens!

Les deux jeunes gens avaient quitt  pied l'htel de M. Saincaize. Ils
marchaient lentement et gagnaient l'appartement de de Puiseux, qui tait
voisin de M. Saincaize.

Ils ne rompirent de nouveau le silence que lorsqu'ils furent assis, au
coin du feu, dans cette chambre, o nous avons dj introduit le
lecteur.

--Couriol, dit Henry  son valet de chambre, comment va l'enfant?

On sait que, jusqu' sa gurison, Jacquelin Morel devait demeurer chez
M. de Puiseux.

--Bien, monsieur.

--Il dort?

--Oui, monsieur.

--Vous pouvez vous retirer.

Couriol sortit.

--Parle, maintenant, reprit Henry, nous sommes seuls; personne ne peut
nous entendre, et nous avons toute une nuit  nous.

Bien que Jean et dj parl  son ami de cette jeune fille qu'il
aimait, il l'avait fait avec peu de dtails.

Le marquis de Kardign reprit les choses de haut.

Il raconta cette pure histoire d'amour que nous connaissons, commence
par un jour d'meute et finie par une nuit de dsespoir.

De Puiseux tait violemment mu.

Ce drame si simple et en mme temps si poignant lui tirait des larmes
des yeux.

Quand Jean en vint  ce combat de l'amour et du devoir, o il avait d
subir de si terribles assauts, de Puiseux se leva, et, par un mouvement
spontan, il se jeta au cou du marquis:

--Bravo, Jean! dit-il.

--Tu m'approuves?

--Si je t'approuve? Je t'admire! Tu es grand par le coeur comme par la
loyaut; par le courage comme par l'honneur! Crois-tu donc que beaucoup
de gens seraient capables d'un pareil sacrifice, si fort au-dessus de
l'nergie humaine? Je t'admire, et je te le rpte, parce qu'il est
beau,  une poque comme la ntre, de voir un gentilhomme franais jeter
le gant ainsi  tout ce qui est tortueux et bas!

Henry s'arrta.

Le visage de Jean s'tait contract sous l'effet de la cuisante douleur
qu'il ressentait.

--Ah! tu es bien malheureux!

--Malheureux? Affreusement. Je vois noir! J'ai l'me tordue! Pense 
cela! Ceux que j'aime, je n'ai pas le droit de les aimer! Ceux qui
m'aimaient sont morts! Je me demande par instants si je n'ai pas une
fatalit implacable acharne aprs moi. Si je n'avais pas ma foi en mon
Dieu, ma foi en mon roi, qui me soutient et me rconforte, j'en
arriverais au dsespoir!

--Ami, dit Henry, je te demande pardon. Je t'ai promis de te consoler,
j'ai eu tort. Tu es inconsolable.

--Oh! oui, inconsolable!

--Dieu est bon, Dieu est juste, vois-tu. A chaque crature humaine, il a
donn sa part de souffrances  subir. Mais  ct de ces souffrances, il
a mis ce baume souverain qu'on appelle le temps. Espre.

--Je suis las de l'esprance.

--Pleure, alors.

--Je n'ai plus de larmes.

--Il ne te reste plus qu'un secours: la prire. Prie!

--Oui, et que Dieu m'entende!

Il se faisait tard.

Cette confidence avait pris deux heures environ.

Au moment o Jean allait quitter son ami pour revenir  son htel, il
eut comme une arrire-pense.

--Conduisez-moi auprs de l'enfant, dit-il.

Henry le regarda, tonn.

Mais, sans le questionner, il ouvrit la porte qui donnait de sa chambre
 coucher dans le salon, et le traversa pour entrer avec le marquis dans
la pice o Jacquelin tait couch.

L'enfant dormait.

Il tait rellement beau  voir, avec ses longs cheveux, que sa mre
avait laiss grandir par coquetterie.

Il tenait sa tte appuye sur son bras repli, et il souriait dans son
sommeil.

Peut-tre rvait-il  celle  qui on l'avait brutalement arrach.

--Pauvre petit! murmura Jean.

Et il l'embrassa au front.

--Laissez venir  moi les petits enfants! a dit le Christ.

Il a voulu ainsi enseigner aux hommes tout ce que l'enfance a de grand
et de sacr.

Jean ressentit le contre-coup de ce charme qu'exhale ce qui est jeune,
frais et pur.

L'innocente crature tait comme une consolation vivante que Dieu jetait
sur les pas du marquis.

Il le devina.

--Je l'aimerai, lui, au moins, pensa-t-il.

Cette me, toute sevre de tendresse, ce coeur dvou priv de
dvouement, rva de se faire un compagnon de cette innocente crature
abandonne.

Il rva de l'emmener avec lui, dans la lande bretonne, au bord de cet
ocan qui pleure ternellement.

--Tiens... je pars, dit-il tristement; je ne voudrais pas rester trop
longtemps ici...

Vingt minutes aprs, le marquis arrivait  son htel.

Une surprise l'y attendait.

Son valet de chambre lui dit qu'un homme tait l, qui voulait lui
parler.

--Un homme?

--Oui, monsieur.

--Vous ne deviez pas le recevoir. Comment!  trois heures du matin!...

--Que monsieur le marquis m'excuse, reprit le domestique, mais cet homme
est venu plusieurs fois dans la soire. Quand je lui ai dit que monsieur
ne rentrerait que trs-avant dans la nuit, il a dclar qu'il
attendrait.

--Ah! comment se nomme-t-il?

--Je lui ai demand son nom; il a refus de me le dire, sous prtexte
que M. le marquis ne le connaissait pas.

--Quelle personne est-ce?

--Un ouvrier.

Jean faisait toutes ces questions, parce qu'il se mfiait, avec raison,
de ce que la police pouvait diriger contre lui.

Ses mfiances furent encore excites par les quelques paroles que venait
de dire le valet de chambre.

Nanmoins, il se rsolut  entrer dans le salon, o tait l'inconnu.

Celui-ci tait assis au coin de la chemine o brlaient les restes d'un
feu presque teint.

Jean lui jeta un rapide regard.

Il ne l'avait jamais vu.

Pourtant, cet ouvrier (il tait facile de le reconnatre  sa blouse de
travail) inspirait de la confiance par sa mine ouverte, ses yeux clairs
et intelligents.

M. de Kardign devina qu'il tait en face d'un homme, et que, si cet
homme tait son ennemi, il serait, en tout cas, un ennemi loyal.

--C'est  monsieur le marquis de Kardign que j'ai l'honneur de parler?
dit l'ouvrier en apercevant le marquis.

--Oui, monsieur; et je suppose que, pour que vous m'ayez ainsi attendu
jusqu' une pareille heure de nuit, il faut que vous ayez  me faire
part de choses graves.

--Trs-graves, en effet.

L'ouvrier parlait d'une voix ferme.

Le domestique, un peu inquiet de laisser son matre  trois heures du
matin, seul avec un homme inconnu, tait rest debout  la porte du
salon.

--Je voudrais parler...  vous seul, continua l'ouvrier.

Tout cela intriguait Jean.

Au reste, son visiteur inconnu lui plaisait, par un je ne sais quoi de
franc qui se devinait en lui  premire vue.

Puis qu'importait?

Jean n'tait pas de ceux qu'une crainte ou un danger peut arrter.

--Laissez-nous, dit-il au domestique.

Il s'loigna.

Les deux hommes, l'homme de la noblesse, l'homme du peuple, taient
seuls, en face l'un de l'autre: et c'et t un spectacle curieux que
d'examiner ainsi ces deux types des deux grandes expressions de la
socit moderne.

Lamartine a parl, dans un vers fameux, de la diffrence qui existe
entre ces races distinctes d'origine, l'une portant dans ses veines le
sang rouge du Gaulois, l'autre le sang bleu du Franc.

Le Gaulois et le Franc taient en prsence.

Chacun d'eux combattait les dieux de l'autre; et cependant ils sentaient
rciproquement que quelque chose de cach les unissait dj.

En effet, si l'ouvrier et Jean ne se connaissaient pas de visage, le
premier avait jou un rle influent dans la vie du second.

--Vous rappelez-vous, monsieur le marquis, dit-il, cet ouvrier qui se
trouvait, le 30 juillet 1830, chez le citoyen Grgoire?

--Si je me le rappelle? Il m'a sauv la vie! Il se nomme Jrme Hbrard.

--C'est moi.

Jean serra la main de Jrme.

--Avez-vous besoin de moi, par bonheur?

--Non, monsieur, je vous remercie. Je vous apporte une lettre de
mademoiselle Fernande.

--Dieu! Elle est donc en danger?

--Oui... en danger, mortel...




XX

LE COMMENCEMENT DE LA LUTTE


L'avant-veille, en quittant son fianc, Fernande tait rentre chez elle
un peu rassure.

Elle venait de voir Jean. La vue de celui qu'elle aimait suffisait  lui
donner des forces.

Et pourtant elle tremblait  la pense de la lutte qu'elle allait tre
oblige de supporter contre son pre, non  cause des violences qu'elle
avait  craindre, mais parce que son pre devenait son ennemi, et que,
par devoir, elle l'aimait et le respectait.

La voiture qui l'avait amene au boulevard de Gand traversait rapidement
Paris pour la conduire  l'Arc de Triomphe: elle songeait.

Dans sa loyaut native, dans sa puret immacule, elle n'avait mme pas
eu l'ide qu'elle pt commettre une action rprhensible en allant chez
celui qu'elle considrait comme devant tre son mari. D'ailleurs, les
dangers n'existent que pour ceux qui les connaissent.

Comment, elle qui avait grandi dans l'ignorance du mal, pouvait-elle le
craindre?

Elle s'attendait  trouver la maison endormie.

Son pre l'avait leve  sa faon, la laissant parfaitement libre. Il
s'tait trouv que l'enfant  qui il avait donn toute licence, tait
une honnte crature. Mais une femme vicieuse et t perdue et jete
dans la mauvaise voie.

Donc, Fernande devait croire que son retour passerait inaperu, comme
son dpart.

Elle ouvrit la porte cochre avec la clef qu'elle avait sur elle et
monta rapidement  sa chambre.

Quelle ne fut pas sa surprise en y voyant son pre qui l'attendait!

M. Grgoire se leva froidement en apercevant Fernande.

--D'o venez-vous, dit-il,  une pareille heure, seule, dans les rues?

Le vieux conventionnel savait parfaitement que sa fille ne pouvait rien
avoir fait de mal. Il connaissait trop la puret de Fernande pour la
souponner. Mais il devinait en partie ce qui avait eu lieu, et cette
rsistance ouverte  ses ordres le rvoltait.

Elle ne mentait jamais.

Souvent, quand elle tait enfant, elle avait mieux aim tre punie que
de se sauver par un mensonge.

Et Dieu sait que la punition tait svre pour elle: sa mre ne venait
pas l'embrasser, le soir, dans sa chambre!

Aussi, M. Grgoire savait que sa fille lui rpondrait la vrit.

Si elle ne voulait pas lui raconter ce qui s'tait pass, elle se
tairait; mais  coup sur elle ne mentirait pas.

Fernande plit un peu  cette demande de son pre.

Mais elle comprit que, dans la voie douloureuse o elle tait entre,
elle ne devait reculer devant rien.

--Je viens de voir celui  qui je me suis fiance, mon pre, dit-elle.

Bien que M. Grgoire ft prpar  cette rponse, il ne s'attendait pas
 ce qu'elle ft aussi catgorique.

--Vous avez os me dsobir!...

--Mon pre, continua doucement la jeune fille, je vous ai averti de ce
que je croyais mon devoir. Je vous respecte trop pour vous mentir. J'ai
voulu parler  l'homme dont je porterai le nom, aprs l'arrt inflexible
qui est sorti de votre bouche.

--Et que lui avez-vous dit?

Elle se tut.

--Vous ne m'entendez pas?...

--Mon pre...

--Rpondez, je le veux!

--Je lui ai racont tout ce qui s'tait pass entre nous, et je l'ai
pri d'attendre deux ans, parce que dans deux ans je serai libre.

M. Grgoire sentit que, s'il restait encore quelques instants auprs de
sa fille, et surtout s'il continuait  l'interroger, il ne pourrait pas
rester matre de lui.

--C'est bien, dit-il.

Et il sortit.

Fernande s'agenouilla sur ce prie-Dieu que Jean de Kardign avait
remarqu lorsqu'elle l'avait enferm dans sa chambre, pour l'arracher 
la fureur des rvolutionnaires, et elle leva sa douleur vers Dieu, puis
elle se coucha.

Mais le sommeil ne venait pas.

Elle avait devant les yeux l'image de son pre courrouc; des frissons
inconscients s'emparaient d'elle, la secouant de la tte aux pieds. Elle
eut cette espce de dlire qu'on ressent pendant la crise, alors que les
ides ne sont pas effaces compltement par le sommeil et gardent, au
contraire, ce vague des choses indfinies.

C'tait l'heure o Jean se trouvait en face de son terrible sacrifice;
l'heure o celui qu'elle aimait luttait avec la douleur, comme Jacob
avec l'ange, cette image ternelle de l'homme terrassant ses passions.

Ah! si elle avait pu savoir qu'au moment o elle se dbattait contre
l'insomnie, o elle cherchait en vain  trouver un sommeil qui la
fuyait, sa vie, sa destine se jouaient dans le coeur de l'homme qu'elle
avait choisi!

Aux premires lueurs du soleil, vers huit heures du matin, elle put
prendre un peu de repos. A dix heures, elle s'veilla.

Elle se hta de se lever et de s'habiller, brise par cette nuit
d'insomnie.

Son habitude, chaque jour, tait de se lever  la premire heure. Elle
employait sa matine  entendre la messe d'abord et ensuite  visiter
les pauvres.

Voyant l'heure avance, elle craignit d'arriver trop tard; mais,
nanmoins, elle voulut accomplir ses devoirs quotidiens.

Elle fit demander  son pre s'il pouvait la recevoir.

M. Grgoire lui fit rpondre qu'il l'attendait.

--Vous allez sortir lui dit-il, en voyant qu'elle avait mis un mantelet
et un chapeau.

--Oui, mon pre, comme d'habitude. Mais je venais vous souhaiter le
bonjour.

--Je vous remercie. Vous pouvez quitter votre chapeau. Vous ne sortirez
pas.

--Vous avez besoin de moi?

--Non.

--Alors, mon pre, je vous demanderai la permission d'aller faire mes
prires accoutumes.

--Je vous la refuse.

Fernande ne comprenait pas encore.

Elle crut navement que son pre voulait reprendre avec elle la
conversation brutale commence la veille. Ne lui avait-il pas,
d'ailleurs, donn vingt-quatre heures de rflexion! Il voulait une
rponse, sans doute.

--Vous ne sortirez pas aujourd'hui.

--Vous ne voulez pas?...

--Ni demain, ni les autres jours.

--Mon pre!...

--Je vous fais savoir ma dcision. Assez!

--Je vous en supplie... Mon pre!...

--Assez, vous dis-je! Suis-je le matre, oui ou non? Il me semble que
j'ai le droit de faire dans ma maison et de ma fille ce qu'il me
convient.

Elle salua le vieillard et remonta chez elle.

A l'heure du djeuner, elle descendit.

--Il est venu une lettre pour vous, Fernande, lui dit-il. La voici.

C'tait la lettre de Jean.

M. Grgoire n'avait pas voulu l'ouvrir.

--Vous me connaissez, continua-t-il. Il ne m'a pas plu de savoir ce
qu'elle contenait; seulement, vous ne la lirez qu'aprs me l'avoir
donne vous-mme. Il ne me convenait pas de briser le cachet d'une
lettre  vous adresse.

--Cette lettre... vous voulez!...

--Je la lirai, ou vous ne la lirez pas.

--J'obis, mon pre.

Elle s'approcha du feu qui brillait dans la chemine, et y brla la
lettre.

Pauvre enfant! si elle s'tait doute de ce que contenait ce frle
papier!

Elle versa quelques larmes en regardant la flamme monter joyeusement
dans l'tre  cet aliment nouveau qui lui tait jet.

Mais elle ne voulut pas qu'on pt voir cette faiblesse d'un instant.
Elle se dtourna et en effaa toutes traces sur son visage.

Le repas fut silencieux.

Au moment o il allait se terminer, la porte cochre de la maison
rsonna sur ses gonds.

Un domestique vint annoncer  M. Grgoire qu'une personne le demandait.

--Restez ici, Fernande, dit le conventionnel  sa fille; j'aurai besoin
de vous tout  l'heure.

Elle frmit, devinant que la personne qui venait d'arriver tait l'homme
auquel son pre voulait la marier.

Tout la confirmait dans cette ide, d'abord cette prison o on
l'enfermait, ensuite le sourire de joie que M. Grgoire avait emport
aux lvres en la quittant.

En effet, dix minutes plus tard, elle fut invite par son pre  se
rendre au salon.

Debout, appuy sur la chemine, elle aperut un jeune homme de
vingt-quatre ans, de haute taille, ple et distingu, qui tressaillit
faiblement en la voyant.

--Monsieur Robert Franais, ma fille, dit M. Grgoire.

Elle chancela presque, mais sa force lui revint aussitt.

Elle allait  la bataille. Si elle tait victorieuse, son bonheur tait
sauf; si elle se laissait vaincre, sa vie entire tait perdue.

M. Robert Franais avait une figure belle et nergique, bien qu'un peu
triste.

Une fine moustache brune couvrait sa lvre, et la bouche dcouvrait,
quand il souriait, des dents trs blanches.

Il paraissait, sinon bon, au moins loyal et homme d'honneur.

Les yeux foncs et brillants indiquaient une nature habitue  regarder
en face.

Fernande rsolut d'aller droit au danger. Au reste, son pre semblait
vouloir laisser l'explication invitable se faire librement entre les
deux jeunes gens.

Il sortit.

Alors elle s'avana vers M. Robert Franais et lui dit d'une voix ferme:

--Monsieur, on veut que je sois votre femme. J'ai besoin de vous parler
sans dtours.

Le jeune homme s'inclina:

--Mademoiselle, rpondit-il, je suis  vos ordres...




XXI

ROBERT FRANAIS


Il y eut un moment de silence entre Robert Franais et Fernande avant
que la conversation s'engaget.

Tous les deux devinaient qu'elle serait grave, et que l'explication
souhaite par la jeune fille amnerait un rsultat important. Fernande
s'assit, et, d'un geste plein d'une noblesse sans pareille, elle fit
signe  Robert de s'asseoir galement.

--Monsieur, dit-elle, mon pre m'a appris la recherche dont vous
m'honorez. Je sais qu'aprs m'avoir vue chez des amis communs, vous avez
demand  M. Grgoire de vous accorder ma main...

Elle s'arrta, et un flot de sang qui afflua  son coeur la fit
subitement plir. Robert Franais comprit cette motion, et fut lui-mme
impressionn du trouble que rvlait le visage agit de la jeune fille.

--Quand mon pre m'eut fait part de sa rponse, quand j'eus examin la
dcision qu'il avait prise de vous accepter pour gendre, je lui ai avou
le secret de mon coeur: il ne m'a pas coute!

Je respecte et j'aime mon pre, monsieur, mais j'ai souvent souffert de
son implacable volont, qui ne tolre ni refus ni rsistance. Alors,
devant sa rsolution formelle de ne pas avoir piti de moi, je me suis
dcide  m'adresser  vous, et  vous dire:

Monsieur, je ne vous aime pas; monsieur, je ne suis pas libre.

Robert Franais s'attendait peu  cette franchise. Il frona lgrement
le sourcil, car il est toujours pnible de s'entendre dire de pareilles
choses.

Pourtant il se contint.

Fernande, elle, avait ferm les yeux, rougissant aprs cet aveu.

Voyant que M. Franais gardait toujours le silence, elle crut devoir
continuer:

--Que me reste-t-il  vous apprendre, monsieur? dit-elle d'une voix plus
lente. J'aime, et je suis aime. Je me croyais libre, j'ai engag ma
foi. J'ai jur  celui que j'ai choisi de n'tre  nul autre si je
n'tais pas  lui. Il a reu le serment que j'ai fait, serment que Dieu
a entendu et a bni. Faut-il que je sois parjure? Faut-il qu'il me
mprise et me hasse?...

Elle s'interrompit encore.

--Son mpris! sa haine! Ah! j'aimerais mieux mourir!

Jusqu'alors Fernande avait parl avec une froideur calcule..

Mais elle mit tant d'me, tant de dsespoir dans cette dernire phrase,
que Robert Franais frissonna en l'entendant prononcer.

--Continuez, mademoiselle, murmura-t-il, je vous coute.

--Que vous dirai-je encore, monsieur? reprit-elle en relevant son front.
Aprs le pnible aveu que vous venez de recevoir, je n'ai plus qu' me
taire et  attendre votre dcision.

--Ma dcision?

--Oui, monsieur.

--Je ne vous comprends pas, mademoiselle!

--Vous ne me comprenez pas?...

Robert Franais se leva et la regarda fixement.

Puis, d'une voix tremblante:

--Vous m'avez fait un aveu; permettez-moi de rpondre  votre confiance
par un aveu semblable. Vous m'avez dit que vous ne m'aimiez pas, et que
vous en aimiez un autre; je vous dis, moi, mademoiselle, que je vous
aime profondment, passionnment.

Fernande plit et recula instinctivement son fauteuil, comme pour
s'loigner de celui qui lui parlait ainsi.

Mais Robert Franais avait devin la rvolte intrieure de la jeune
fille. Il reprit avec une dignit suprme:

--Ne craignez rien! Il ne sortira pas un mot de mes lvres que vous ne
puissiez entendre. Je n'ai jamais compris l'amour sans le respect.
Comment pourrais-je donc en manquer envers vous? Je vous aime depuis le
premier jour o je vous ai vue. Vous ne savez pas cela, vous ne pouvez
pas le savoir; votre pre l'ignore, car ces mystres du coeur doivent
rester cachs  tous.

Je vous ai vue chez des amis communs, croyez-vous? Dtrompez-vous!

La nuit de ce bal o M. Ducraissy m'a prsent, je vous connaissais
depuis longtemps,--depuis longtemps, six mois, une ternit, quand on
aime! Comment pouviez-vous le savoir? je ne m'tais jamais montr 
vous!

Vous alliez souvent porter des secours  une pauvre vieille femme, que
son fils, tu sur une barricade en 1830, avait laisse sans pain.

Je vous ai rencontre pendant que vous accomplissiez votre oeuvre
d'anglique bont. J'ai lu sur votre visage tous les dvouements, tous
les sacrifices.

Puis, peut-tre, j'ai appris  vous aimer... Ceux  qui je parlais de
vous me racontaient tous une noble action accomplie.

Le soir o j'ai dsir vous tre prsent, vous n'tiez plus une
trangre pour moi, si moi j'tais toujours un tranger  vos yeux.

Je savais que votre vie se passait entre la charit et la prire... Je
vous aimais dj ardemment, quand mon nom a pour la premire fois frapp
votre oreille, et nous avions des penses communes que vous ignorez
encore...

Voil l'aveu que je voulais vous faire, mademoiselle, afin de vous
montrer que mon amour ne date pas d'hier, et que depuis longtemps mon
coeur tait entirement  vous!

Mille sentiments opposs avaient agit Fernande en coutant Robert.

Elle s'attendait si peu  une rvlation pareille!

Elle restait confondue. L'homme qui parlait ainsi, l'homme qui cachait
en lui tant de sentiments dlicats, devait tre une nature leve,
capable de comprendre.

Aussi le premier sentiment qu'elle prouva fut une joie profonde.

Robert Franais ne voudrait pas l'pouser malgr elle.

Elle ne pensait pas que le malheureux devait souffrir. Il y a toujours
de l'gosme dans le coeur humain, mme dans le meilleur.

Le jeune homme sentit qu'aprs ce qu'il venait de dire, Fernande devait
tre gne. Il voulut nanmoins tenter de la toucher davantage.

Car il prenait pour une motion vraie le trouble qu'il lisait sur le
visage de mademoiselle Grgoire.

S'il avait su!

--Oui, je souffre, reprit-il. Vous comprenez maintenant, mademoiselle,
quelle torture j'ai endure quand vous m'avez avou tout  l'heure la
vrit.

Vous brisiez mon rve sans piti! Ce que vous me disiez me rejetait
brutalement hors de mes esprances.

J'ai toujours t malheureux, mademoiselle. Des fous ceux qui prtendent
qu'il faut tre riche pour tre heureux!

--Le nom que je porte n'est pas le mien; mon pre m'a chass de sa
famille, m'a arrach le nom de mes anctres parce que je dfendais le
peuple quand lui dfendait le roi!

J'ai un frre... un frre qui vit, et pour lequel je suis mort! Un frre
qui m'a oubli et qui a froidement accept l'hritage de haine que mon
pre lui a lgu en mourant.

Alors, me trouvant seul en ce monde, j'ai regard autour de moi. J'ai vu
des indiffrents. L'amiti m'a trahi; je me suis promis de garder toute
ma tendresse pour celle qui serait ma femme. Je m'tais promis en mme
temps que, cette compagne, je la choisirais avec un soin jaloux, et que
je pourrais lui vouer toute ma vie...

Ah! c'tait la destine qui me condamnait d'avance. Celle que je
dsirais me repousse; et je ne peux mme plus esprer l'amour.

La figure de Robert Franais respirait un abattement qui toucha la jeune
fille. Si le premier sentiment avait t de l'gosme, le second fut de
la piti.

Pour comprendre ce que souffrait Robert, elle n'avait qu' s'interroger
elle-mme: son coeur pouvait rpondre.

--Ah! vous avez demand piti  votre pre, pronona-t-il avec amertume.
Croyez-vous que je n'aie pas le droit de demander piti moi aussi?

Croyez-vous que le plus  plaindre de nous deux ne soit pas moi?

Est-ce que l'amour d'une jeune fille, d'un enfant, peut se comparer 
l'amour d'un homme? Connat-elle la vie et sait-elle  quels engagements
elle se livre le jour o elle devient fiance?

Il s'interrompit, une animation trange se lisait en lui. Il se
promenait  grands pas  travers le salon, sans mme s'apercevoir de la
bizarrerie de cette attitude.

Fernande, tonne d'abord, ne tarda pas  tre effraye.

Robert avait lentement perdu le calme qu'elle lui avait vu dans les
premiers instants de leur entretien.

Pourtant, elle fit un effort et dit:

--Monsieur, je vous remercie d'avoir eu confiance en moi, comme moi
j'avais eu confiance en vous. Hlas! maintenant je n'ose plus terminer
l'aveu que j'avais commenc.

Quand j'ignorais votre secret, je pouvais me dcider  vous parler comme
je comptais le faire; maintenant, cela ne m'est plus possible...

Robert la regarda tonne.

--Mademoiselle...

--Vous ne comprenez pas, monsieur?

--Non, mademoiselle, et je vous supplie d'tre aussi confiante que vous
m'avez dj fait l'honneur de l'tre.

--Je n'ose...

--Je suis un galant homme, mademoiselle, dit-il lentement, et comme tel,
vous pouvez tout me dire, et moi je puis tout entendre.

Fernande leva les yeux sur Robert,--bien ple, mais rsolue.

--Eh bien! monsieur, je m'adresse  votre loyaut, pour vous supplier de
renoncer  moi.

Le visage de Robert se dcomposa.

Une ardente colre se peignit dans ses yeux.

--Renoncer  vous? Jamais! dit-il.

Le tonnerre tombant aux pieds de Fernande l'et moins pouvante que
l'exclamation furieuse du jeune homme.

Il rpta avec emportement:

--Je ne renoncerai pas  vous! et si vous n'tes pas ma femme, je ne
veux pas, au moins, que vous soyez la femme d'un autre!...




XXII

LE DANGER


Fernande trembla.

L'homme qu'elle avait devant les yeux depuis une heure se rvlait sous
un jour nouveau.

--Quoi! je vous ai dit que je vous aimais! reprit Robert Franais, et
vous esprez que je vous abandonnerai! Je vous ai dit que depuis six
mois je ne pensais qu' vous, et vous avez pu croire que je renoncerais
 mon rve!... N'attendez pas de moi une gnrosit ridicule!... J'aime,
voil tout ce que je sais!

Vous voir  un autre? Je prfrerais que vous fussiez morte!

Robert Franais mit une telle expression dans la manire de prononcer
cette phrase, que Fernande comprit bien que tout tait fini pour elle.

--Que vous ai-je donc fait? murmura-t-elle d'une voix brise. Vous ne
m'avez pas comprise. Si c'est moi qui refuse de vous pouser, mon pre
me poursuivra de sa volont, de sa colre. Mais vous!... vous pouvez
d'un seul mot me sauver et me rendre libre  jamais.

--Comment! vous voulez que, non content d'tre refus par vous, j'aille
encore!...

--Vous m'aimez, monsieur, je vous crois. Vos paroles m'ont mue, et des
paroles menteuses ne vont pas droit au coeur comme les vtres ont t au
mien! Vous avez souffert... Donc vous savez ce que c'est que la
souffrance! Ayez piti de la mienne!... Vous voyez, toute ma fiert
tombe... Je deviens humble... Un mot de vous  mon pre, et je suis
sauve!

Robert Franais dtournait les yeux pour ne pas voir cette belle jeune
fille qui l'implorait.

Il sentait qu'une pareille supplication arriverait peut-tre  le
toucher, et il ne voulait pas tre touch.

Voyant que le jeune homme conservait son impassibilit, Fernande sentit
sa fiert revenir. Elle eut honte d'tre descendue jusqu' la prire.

--Eh bien, non, dit-elle, je ne vous demande rien! Il y a des mes que
la souffrance lve et purifie, la vtre est de celles qui s'irritent et
s'aigrissent. Soit! je serai victime, mais je ne serai plus humilie.

Vous m'avez vue venir  vous, suppliante, vous m'avez repousse! Je ne
descendrai pas plus loin. Mon pre vous a accord ma main; mais moi,
monsieur, je vous la refuse!

Fernande tait redevenue la fire et courageuse jeune fille qui avait
sauv le marquis de Kardign.

Un sang gnreux colorait son visage; son regard brillait, et sa lvre
tremblante indiquait qu'elle subirait tout plutt qu'une volont
despotique et cruelle.

Robert Franais l'admirait.

Mais l'imptueux jeune homme, au lieu d'ouvrir son coeur  la piti,
regrettait encore plus le sacrifice que le refus de Fernande lui
imposait malgr lui.

Avant qu'il et le temps de rpondre, la porte s'ouvrit et M. Grgoire
entra.

Le vieux conventionnel tait souriant; mais son sourire avait cette
ironie glaciale des tres qui ne croient  rien.

Il s'tait imagin que sa fille repoussait le parti qu'on lui proposait,
parce qu'elle ne connaissait pas Robert; et, ingnument, avec ce cynisme
naf des hommes comme lui, il tait persuad que M. Franais gagnerait
rapidement sa cause auprs de Fernande.

Il arrivait donc, persuad que tout tait arrang selon ses dsirs.

Mais le premier coup d'oeil qu'il jeta sur les deux jeunes gens l'avertit
qu'il s'tait abus.

--Mademoiselle Grgoire vous a-t-elle fait part de ses intentions?
dit-il  Robert en se tournant vers lui.

--Oui, monsieur.

Le regard de M. Grgoire devint interrogateur.

--Elle a refus la demande que j'avais l'honneur de lui adresser.

Le conventionnel laissa chapper un geste de colre.

--Ayez l'obligeance d'aller m'attendre dans mon cabinet, monsieur,
dit-il.

Robert jeta un dernier regard  Fernande, et disparut...

M. Grgoire prit violemment le bras de sa fille.

--Cette comdie a assez dur, mademoiselle; il faut qu'elle ait une fin.
J'entends que vous m'obissiez.

Fernande redressa de nouveau le front.

--Non! dit-elle.

--Vous refusez?

--Je refuse!

--Alors, malheur  vous!

--J'accepte tout! et je m'attends  tout!

--Non. Vous ne vous attendez pas  ce que je vous rserve.

Elle n'eut pas peur; c'tait une nature trop vigoureusement trempe pour
cder  ce sentiment vulgaire.

Mais un lger frissonnement agita son corps, quand elle rflchit aux
dangers inconnus qui la menaaient.

Et Jean n'tait pas l! et Jean ne viendrait pas la secourir! Pauvre
femme! elle ignorait ce que son fianc lui avait crit dans sa nuit
d'angoisse, elle ignorait qu'elle tait seule dsormais, et que celui en
qui reposait toute son esprance s'entendait avec ses ennemis pour ne
pas l'pouser!

La dcision de M. Grgoire tait prte; il n'y avait plus  hsiter.

Il jeta un regard suprme  sa fille, regard qui fit trembler la
malheureuse Fernande, tant elle y lut de rage froide et concentre.

M. Grgoire sortit, la laissant seule.

Un instant aprs, elle quitta le salon  son tour, pour regagner sa
chambre  coucher; l au moins elle tait libre, libre de prier et de
pleurer.

Le cabinet du conventionnel tait situ en face du salon.

En passant devant la porte, Fernande entendit des clats de voix.
C'tait son pre qui parlait. Sans doute, elle allait s'loigner, quand
un mot attira son attention.

--Je l'enlverai demain!...

Elle comprit tout, et sa pense embrassa aussitt la porte de la
rsolution prise par M. Grgoire.

Sans doute, le vieillard s'tait dit qu'il ne pourrait pas dompter ce
fier et hautain caractre, et il voulait arracher Fernande  son amour
maudit, en l'arrachant  celui qu'elle aimait.

L'instinct de la conservation fut plus fort dans son coeur que la volont
du devoir.

Elle couta...

Malheureusement, les deux hommes parlaient tantt  voix haute, tantt 
voix basse. Elle entendit imparfaitement...

--L'aimez-vous? dit M. Grgoire brusquement quand il entra dans la
chambre o l'attendait Robert Franais.

--Si je l'aime!

--Ah! vous tes bien dgnrs, vous, les hommes de la gnration qui
commence! De mon temps, pour accomplir ce qu'on voulait, on ne reculait
devant rien!...

Le jeune homme arrta M. Grgoire du geste.

--Monsieur, dit-il, parlons franc. Quand je vous ai demand la main de
votre fille, je vous ai dit quelle tait ma position de fortune: j'ai
cent mille livres de rente, pas de famille, pas d'obligations. Enfin,
vous me connaissez, ou plutt, vos frres, ceux qui, comme vous et moi,
combattent pour la cause du peuple, me connaissent, et vous ont dit que
l'on pouvait compter en tout temps sur mon courage et mon intelligence.
Vous comprenez qu'il faut bien que je fasse ressortir ce que je vaux,
puisque vous en doutez! Or, ce qui vous a dcid  accepter
favorablement ma recherche, ce n'est pas ma fortune, vous tes riche
vous-mme; ce n'est pas ma jeunesse, puisque je suis vieux avant l'ge;
ni ma famille, puisque je n'en ai pas.

Donc, vous aviez une arrire-pense. Cette arrire-pense tait
celle-ci: votre gendre devait apporter  votre ambition une somme
d'influence et de pouvoir qui compltt la vtre. Vous trouvez que je
remplissais votre but: je le conois.

Mais moi, c'est une autre intention qui m'a guid... J'aime votre fille!
et il n'est rien que je ne sois dispos  faire pour devenir son mari.

Rien! entendez-vous?

Donc, quoi que vous vouliez, je le ferai.

--Vous tes l'homme qu'il me faut.

--Mademoiselle Fernande, spare de celui auquel elle s'est fiance,
cessera de l'aimer.

--Votre ide est la mienne. Je l'enlverai demain.

--Je n'aurais pas os vous soumettre ce projet, monsieur, rpliqua
Robert Franais, mais je l'approuve.

--Demain, dans la nuit, je partirai avec elle.

--O irez-vous?

--Je l'ignore encore...

Les deux hommes continurent  parler bas. Il fut arrt que Robert
Franais escorterait la chaise de poste  cheval, afin d'viter qu'elle
ne ft suivie.

Il devait se trouver le lendemain  minuit  la porte de la maison.

Fernande ne put entendre, nous l'avons dit, toute cette conversation.

Elle comprit seulement que le lendemain soir M. Grgoire comptait
l'arracher de Paris, comme s'il pouvait aussi l'arracher  ses
souvenirs.

Elle sentit alors tout le danger qu'elle courait.

Comment prvenir Jean?

Lui crire?

Qui porterait la lettre? Une consigne avait t donne, sans doute, dans
la maison. Ensuite, elle prfrait ne pas faire connatre au vieillard
que celui qu'elle avait choisi comme mari tait un de ces royalistes
qu'il hassait de tout son fanatisme.

La pauvre enfant, rfugie dans sa chambre, rflchissait avec ardeur. A
qui pouvait-elle se fier? A qui pouvait-elle demander du secours?

Elle se jeta sur son prie-Dieu. Elle savait bien que Dieu, ce
consolateur des affligs, ne la laisserait pas abandonne et sans
secours.

Tout  coup, elle jeta un cri de joie. Elle avait trouv. Dieu avait
entendu sa prire, sans doute, et lui envoyait la pense qui la
sauverait.

Elle se rappela cet ouvrier qui lui avait dit:

--Si vous avez besoin de Jrme Hbrard, appelez-le.

Jrme lui avait donn son adresse, garde par elle avec soin, comme si
elle et pu avoir la seconde vue de l'avenir.

Il tait ouvrier sellier, et demeurait rue Saint-Honor, n117.

Elle prit une plume et crivit:

Vous m'avez dit que je pouvais compter sur vous  l'heure du pril. Eh
bien! je suis en danger. Venez! je vous appelle!...

FERNANDE GREGOIRE.




XXIII

LE MESSAGE


Mais la lettre crite, comment la ferait-elle parvenir?

L tait la difficult.

Puisque M. Grgoire avait pris ses dispositions pour que sa fille ne pt
sortir, sans doute il avait veill  ce qu'elle ne pt crire.

Il est vrai qu'une lettre adresse  Jrme Hbrard, ouvrier, arriverait
plus facilement  son adresse qu'une lettre envoye  Jean de Kardign.

Fernande n'avait jamais nomm  son pre celui qu'elle avait choisi
comme fianc, celui auquel elle avait engag sa foi; mais M. Grgoire le
devinerait aussitt.

Tandis que nul soupon ne lui viendrait quand il saurait que sa fille
crivait  un ouvrier connu de lui. Au reste, la pense de M. Grgoire
fut ce qu'elle devait tre.

Il s'imagina que Fernande envoyait un secours au jeune rpublicain. Ses
habitudes charitables lui taient connues, et il savait que nul n'avait
jamais implor en vain la gnrosit de la jeune fille.

La lettre partit.

Fernande calcula le temps matriel pour qu'elle parvnt  son adresse.

Puis elle attendit impatiemment.

Elle se rendait compte des retards qui pouvaient reculer le moment o
elle verrait Jrme Hbrard.

Peut-tre l'ouvrier n'tait-il pas chez lui, peut-tre ne rentrerait-il
qu' une heure assez avance de la soire?...

La journe s'coula ainsi. La servante qui avait port la lettre revint
au bout de deux heures. En effet, Fernande ne s'tait pas trompe dans
ses craintes: Jrme tait absent; il fallut qu'elle attendt encore.

Comme tout tre humain qui se voit menac d'un pril prochain, elle
s'imaginait que ce pril augmentait  mesure que les heures s'ajoutaient
les unes aux autres.

Enfin,  sept heures du soir, on vint lui dire que quelqu'un demandait 
lui parler.

Son coeur battit  rompre quand elle entendit annoncer celui qui allait
servir de messager  sa douleur.

Elle avait refus de descendre pour partager le dner de son pre. M.
Grgoire ne s'en tait pas autrement proccup. Sa fille, tant
prisonnire, ne pourrait communiquer avec personne. Cela lui suffisait.

Enfin, Fernande se rendit au salon et se trouva en face de Jrme.

Elle lui tendit la main.

--Je vous remercie, mademoiselle, dit-il. Vous m'avez fait l'honneur de
vous rappeler mes paroles. Je suis  vous entirement.

--Vous pouvez me sauver.

--Vous sauver?

--Oui.

--Quoi, ce danger dont vous me parlez...

--C'est un danger rel et terrible, hlas! Une tempte me menace; il
dpend de vous de la dtourner de mon front.

--J'coute, mademoiselle, et veuillez savoir que tout ce qu'un homme
peut faire, je le ferai.

--Vous rappelez-vous, la... la personne que j'avais cache un jour
dans...

--Je me la rappelle.

--C'est vers elle que je vous envoie.

Fernande avait baiss les yeux instinctivement, et lgrement rougi en
prononant cette phrase. Il rpugnait  cette exquise crature de livrer
ainsi les secrets de son coeur  un tranger. Mais Jrme Hbrard tait
un de ces enfants du peuple en qui la loyaut est  la hauteur du
courage.

Son visage ne trahit en rien le plaisir ou l'tonnement que Fernande
venait d'veiller en lui. Il se contenta de rpondre:

--Je le rpte, mademoiselle, je suis  vos ordres.

--Merci! dit-elle une seconde fois.

Voici ce que j'attends de vous, reprit Fernande, M. le marquis de
Kardign demeure  l'htel de France, sur le boulevard de Gand. Je vous
prie d'y aller et de lui dire...

Elle hsita encore.

La pudeur de la jeune fille souffrait de cette confidence. Pour lui
faire achever ce qu'elle avait commenc, il fallait que la pense du
pril vnt lui rendre la volont d'aller jusqu'au bout:

--M. de Kardign est mon fianc, dit-elle  voix haute. Or, on veut
m'enlever  lui. Racontez-lui tout.

Alors, d'un ton ferme, elle raconta  Jrme Hbrard une partie de ce
que nous savons, mais en glissant rapidement sur ce qui avait pu se
passer entre elle et son pre.

Elle en dit assez pour que l'ouvrier pt expliquer au gentilhomme
l'imminence du danger et la ncessit d'un prompt secours. Quand elle
eut fini:

--Dites  M. de Kardign, ajouta-t-elle, que je n'ai pas d'instruction 
lui donner. Qu'il rflchisse et qu'il dcide.

--J'ai compris, mademoiselle, rpliqua respectueusement Jrme Hbrard,
mais...

--Mais...

--M. de Kardign voudra-t-il me croire?

L'observation de l'ouvrier tait juste.

Fernande crivit quelques lignes o elle recommandait  Jean de croire
l'ouvrier..

Jrme s'inclina respectueusement devant Fernande et sortit.

Suivons-le, et abandonnons pour un instant Fernande, livre  ses
tristesses,  sa proccupation.

Jrme Hbrard marcha rapidement.

Quand il arriva  l'htel de France, il demanda M. le marquis de
Kardign; on lui rpondit qu'il tait parti. Malgr le domestique du
jeune homme, il s'entta  rester. Jrme souffrait du retard apport
par la destine  la remise de son message.

Onze heures du soir, minuit, une heure du matin sonnrent. Il attendait
toujours.

Pourtant il se dit que l'enlvement dont Fernande tait menace ne
devait avoir lieu que le lendemain. Donc, il avait encore au moins douze
heures devant lui pour voir le marquis.

Enfin Jean arriva...

Nous savons le reste.

Quand Jrme eut rpt  son tour le rcit qu'il avait entendu de la
bouche de Fernande, Jean prouva une surprise mle de colre.

--Quoi! on lui arracherait Fernande!

Puis il rflchit. Comment, lui qui avait renonc  elle, pouvait-il
s'irriter de ce que M. Grgoire voult la lui prendre? C'est alors que
l'ide lui vint que Fernande pouvait ne pas avoir reu sa lettre.

Ce fut un coup affreux pour lui. Il avait pu crire  mademoiselle
Grgoire qu'une fatalit implacable se dressait entre eux deux, mais il
ne se sentait pas la force de le lui dire  elle-mme...

--Allons! pensa-t-il, il ne s'agit pas de me laisser affaiblir. Pour le
moment, elle est en danger: il faut que je la sauve!

Quelques mots changs avaient fait deux amis de ces deux hommes, si
spars l'un de l'autre par une position rciproque.

Il n'y avait plus ni gentilhomme ni ouvrier. Il y avait deux coeurs fiers
et honntes qui battaient  l'unisson,  la pense d'un mme devoir 
remplir, d'une mme noble action  faire.

Il fallait, en tous cas, attendre au lendemain avant de prendre une
dcision.

--Vous tes ici chez vous, dit Jean  Hbrard. Dormons; demain, au jour,
nous prparerons un plan de combat.

A onze heures du matin, les deux nouveaux amis se levrent et
djeunrent rapidement.

A midi et demi, ils arrivaient dans la rue de M. Grgoire.

En route, ils avaient dcid de leur conduite.

Un htel meubl, situ presque en face de la maison du vieux
conventionnel, semblait s'lever l exprs pour qu'on pt s'y tablir et
surveiller ce qui se passerait.

Ils entrrent et lourent deux chambres.

Puis ils se postrent en observation et attendirent. Somme toute, la
journe ne devait pas apporter de complications nouvelles. M. Grgoire
et M. Robert Franais voulaient enlever Fernande au milieu de la nuit et
 l'heure o nul passant ne pourrait entendre les cris d'appel de la
jeune fille.

A sept heures du soir, rien n'avait encore paru;  dix, la porte de la
maison s'ouvrit, et M. Grgoire parut.

Il regarda  droite et  gauche, comme un homme qui craint d'tre
aperu. Ne voyant personne dans la rue, il rentra et ferma la porte.

A onze heures et quart, l'oreille de Jean fut frappe par le bruit sourd
d'une chaise de poste courant rapidement sur l'avenue des
Champs-Elyses. Il appela Jrme, occup  ce moment  prparer une
double paire de pistolets et deux pes, qu'il sortait de leur fourreau.

C'taient les armes dont les jeunes gens avaient cru prudent de se
munir.

--coutez! dit Jean.

--C'est la voiture...

En effet, une chaise de poste, mais marchant au pas, tourna l'angle de
la rue et de l'avenue des Champs-Elyses.

Sans doute le cocher avait trouv bon de modrer la rapidit de la
course, afin de ne pas veiller ceux qui dormaient. Un homme qui dort
est un homme qui ne peut rien voir.

La voiture stoppa  deux mtres environ de la maison; la porte se
rouvrit de nouveau, livrant encore passage  M. Grgoire.

Il fit un mouvement de joie en apercevant la chaise de poste.

Cependant la portire de celle-ci s'entre-billa, et un homme, envelopp
d'un large et pais manteau, sauta sur le trottoir.

Un chapeau  bords inclins empchait de distinguer son visage.

Au reste, le froid vif de cette nuit d'hiver rendait naturel cet excs
de prcaution.

Il changea deux mots avec M. Grgoire.

Alors, Jean l'entendit qui disait au cocher:--Suivez-moi.

Jean et Jrme se regardrent. Ils s'taient compris au premier coup
d'oeil.

Ce qu'il tait important de savoir, c'tait o allait la chaise de
poste, puisque c'tait elle qui devait enlever Fernande.

Ils se partagrent les armes et descendirent doucement. La voiture
tournait la rue. Ils la rejoignirent, marchant  distance.

Elle s'arrta derrire le jardin de M. Grgoire.

videmment le conventionnel prfrait que l'enlvement et lieu de faon
 ce que nul ne pt s'en douter.

Une petite ruelle reliait ce jardin  la rue latrale.

L'homme qui suivait la chaise de poste tira une clef de sa poche et
ouvrit la petite porte du jardin.

S'il avait jet les yeux derrire lui, il aurait vu Jean et Jrme s'y
glisser aprs lui.




XXIV

L'ENLVEMENT


Le gentilhomme et l'ouvrier se cachrent derrire un pais massif
d'arbres dpouills.

Il rgnait une lugubre tristesse dans ce jardin noirci par l'hiver.

Le vent sifflait  travers les branches gerces par le froid, et 
l'extrmit de quelques jeunes chnes pendait du givre.

Jean et Jrme taient l, immobiles, malgr cette temprature glace
qui les gagnait peu  peu. Muets, serrs l'un contre l'autre, ils
cherchaient  percer du regard l'ombre tendue devant eux.

L'homme qu'ils avaient suivi traversa tout le jardin et arriva devant la
porte de la maison.

Cette porte tait ferme.

Sans doute, il ne s'y attendait pas, car il laissa chapper un geste de
colre.

Jrme et Jean, qui ne le perdaient pas de vue, aperurent ce mouvement
et devinrent qu'il y avait un retard dans l'excution du projet
d'enlvement.

Ce retard pouvait augmenter les chances qu'ils avaient de secourir
Fernande. C'tait donc une bonne fortune dont ils devaient profiter.

Ils prparrent doucement les armes dont ils s'taient munis.

Jean fit glisser dans sa main les deux pes, pendant que Jrme
examinait l'amorce des pistolets de combat.

D'o venait ce retard?

Le lecteur se rappelle que M. Grgoire avait dit quelques mots 
l'inconnu  l'arrive de la chaise de poste, et s'tait ht lui-mme de
rentrer dans la maison.

Il alla droit  la chambre de sa fille.

Fernande l'entendit monter lentement l'escalier et frissonna.

Il y avait plus de vingt-quatre heures que son message tait parti, et
elle n'avait encore aucune nouvelle de M. de Kardign. Elle tremblait 
la pense que Jrme pouvait n'avoir pas trouv le marquis,  la pense
qu'elle serait livre ainsi, sans dfense,  la merci de son pre et de
Robert Franais. O pourrait-elle trouver du secours, si ceux sur qui
elle avait compt lui manquaient tout  coup?

Quand elle entendit le pas de son pre, elle se douta que le vieillard
venait lui annoncer la rsolution prise par lui de l'enlever de Paris.

M. Grgoire entra.

Fernande, assise sur un fauteuil, l'oeil atone, ple, craintive, se leva
quand elle l'aperut.

Le pre resta un instant silencieux devant cette image du dsespoir qui
se dressait tout  coup devant lui.

Il se rappela que c'tait sa fille,  lui, qui souffrait et qui
pleurait, l'enfant de celle qui avait t la compagne de sa vie et qu'il
avait tant aime.

Mais l'me du rgicide n'tait pas de celles qu'une motion passagre
peut adoucir ou dompter. Il reprit bientt l'impassibilit de sa nature,
toujours muette devant la douleur.

--Fernande, dit-il, je vous ai fait part de ma volont. Vous l'avez
mconnue. Il ne faut donc ne vous en prendre qu' vous-mme si j'en suis
rduit contre vous aux dernires extrmits. Je vous emmne.

--Mon pre...

--L'air de Paris est malsain pour vous. Vous y avez appris la rsistance
 mes ordres. Vous refusez d'pouser M. Robert Franais, soit! mais
comme j'entends que ce mariage se fasse, je vous arrache  votre vie
accoutume,  vos plaisirs,  vos joies...

Les paroles hideuses du rgicide taient prononces par une voix froide
comme le coeur mme de cet homme.

Fernande restait calme en apparence, mais torture au fond du coeur
devant cet horrible gosme de l'orgueil.

--Je vais vous conduire en un lieu o les caractres comme le vtre
s'assouplissent rapidement; nous partons dans quelques minutes.

--Vous tes le matre, monsieur, rpliqua la jeune fille. Je n'obis
pas: je subis.

--Je suis votre pre!

--Non, vous n'tes pas mon pre! Mon pre ne me torturerait pas! mon
pre ne prendrait pas plaisir  me dsesprer,  me tuer,  m'anantir!
Non, vous n'tes pas mon pre! Je courbe le front, mais je ne cde pas.
Vous pouvez m'craser: vous ne me ferez pas plier.

--Malheureuse!

--Oh! monsieur, moi aussi j'ai de la volont! Je suis votre fille, aprs
tout, et le sang qui coule dans mes veines est celui qui coule dans les
vtres! Je vous le jure, j'avais pour vous tendresse et respect. En
quelques jours vous avez tu la tendresse; le respect seul est rest.
J'ai toujours t une fille selon Dieu...

--Selon Dieu! interrompit M. Grgoire. Vous m'tes tmoin que je ne vous
ai jamais gne dans l'accomplissement ridicule de vos momeries. Il faut
une religion aux femmes; mais, dites-moi, est-ce votre Dieu qui enseigne
aux filles  mpriser les ordres de leur pre?

--Mon Dieu, monsieur, reprit la jeune fille, qui retrouvait tout son
calme  mesure que son pre perdait le sien,--mon Dieu est celui que ma
mre m'a enseign  prier et  adorer. Il m'ordonne l'obissance  votre
volont, mais il me dfend le parjure.

--Le parjure!

--J'ai engag ma foi...

--Sans ma permission!

--Ne me laissiez-vous pas libre?

--Allons, assez! Je ne suis pas venu ici pour discuter, mais pour
commander. Vous allez partir.

--Je suis prte.

--Vous ignorez o je veux vous conduire?

--Je l'ignore, en effet.

--Quand vous le saurez, il est probable que vous serez moins rsigne.

--Vous vous trompez, monsieur, je suis rsigne  tout.

--Bien: coutez, alors. Je vais vous conduire  la maison laque des
Enfants rpublicains, prs de Tours.

Cette maison est dirige par d'austres femmes qui vous traiteront selon
vos mrites, je vous en prviens. Vous serez prisonnire sans avoir la
permission de sortir, jusqu' ce que vous ayez consenti  m'obir.

--Ou jusqu' ma majorit!

Un clair de rage s'alluma dans les yeux de M. Grgoire,  cette froide
rponse de la jeune fille.

--Faites vite, dit-il, j'attends.

Fernande runit  la hte quelques objets qu'elle dsirait emporter avec
elle.

--Ne vous proccupez pas des choses qui vous seraient ncessaires; j'ai
pourvu  tout.

Elle prit le mdaillon qui renfermait le portrait de sa mre, et le mit
sur sa poitrine. Puis elle s'agenouilla:

--Mon Dieu! murmura-t-elle, donnez-moi, je vous en supplie, la force
d'tre courageuse, la volont d'tre patiente. Mon Dieu! je vous bnis
pour les preuves que vous m'imposez!

--Htez-vous! dit M. Grgoire avec impatience; je suis press.

Fernande ne rpondit pas.

Elle alla pieusement baiser les pieds d'ivoire de son grand crucifix,
cette croix o Jsus pleure ternellement sur les souffrances et les
pchs de ce monde.

Puis elle jeta un dernier regard autour d'elle, comme pour dire un
suprme adieu  tous ces objets qui l'environnaient et qu'elle avait
aims...

Elle jeta un chle sur ses paules, puis avec une fermet triste:

--Partons, monsieur! dit-elle.

Ces quelques mots changs entre le pre et la fille avaient retard le
dpart. Robert Franais ne croyait pas qu'au point o en taient venues
les choses, ils pussent avoir entre eux une seule parole.

Il tait arriv  l'heure au rendez-vous que lui et le vieillard
s'taient donn.

Enfin, M. Grgoire et Fernande parurent dans le jardin...

Le vent avait augment. Il courbait les arbres qui pliaient avec un
sourd craquement.

Fernande jeta un coup d'oeil rapide devant elle.

Pauvre enfant!

Sa foi en Jean tait si grande, qu'il lui semblait  chaque instant
qu'il allait apparatre pour la dlivrer!

Robert Franais s'inclina et se dcouvrit.

Mais elle ne le regarda mme pas. Elle ressentait un mpris profond pour
cet homme qui s'abaissait  de semblables moyens.

Robert comprit ce ddain suprme et en souffrit. C'tait un homme
d'honneur. Il avait fallu la violence de son amour et de sa jalousie
pour le faire descendre  aider M. Grgoire.

Celui-ci prit la main de Fernande, Robert marchait devant.

Ils traversrent ainsi la moiti du jardin. La jeune fille frissonnait.
Elle avait froid, froid au corps et au coeur.

Tout  coup, deux ombres se dtachrent du massif d'arbres.

C'taient Jrme et Jean, arms.

--On ne passe pas! dit lentement Jean.

M. Grgoire poussa un cri de fureur, Robert un cri de colre, Fernande
un cri de joie. Tous les trois avaient devin qui tait cet homme, dont
on ne voyait pas le visage.

Pour Fernande, c'tait le salut; pour les deux hommes, c'tait l'ennemi.

--Passage! dit M. Grgoire, ou je vous fais arrter comme des assassins;
je suis ici chez moi!

--Monsieur, reprit Jean, cette jeune fille est violente. On la menace
dans son honneur et dans sa libert. Je viens l'arracher de vos mains
pour la remettre  M. le procureur du roi, qui la dfendra...

--Vous tes un assassin!

--Soit, parce que vous tes tous les deux des misrables, assez lches
pour torturer une femme!

Robert Franais bondit sous l'insulte.

--Ah! il tait temps que je pusse faire oeuvre d'homme! il tait temps de
relever tout ceci par un coup d'pe!...

Il s'lana sur Jrme, qui tenait les deux pes dans sa main:

--En garde, monsieur! cria-t-il.

Jean avait recul de faon  masquer la porte et  empcher M. Grgoire
d'entraner Fernande au dehors.

Lui aussi tenait une pe.

--Monsieur, dit-il, ds que les deux fers se furent croiss, vous tes
un infme, et comme tel je vais vous marquer au front!

Le marquis de Kardign rompit de deux pas, puis prenant de biais, il
fit, par un coup de fouet, sauter le chapeau de Robert Franais.

Au mme instant, il recevait un coup d'pe dans l'paule.

Mais ce ne fut pas la douleur qui lui fit jeter le cri terrible qu'il
poussa...

En Robert Franais il venait de reconnatre Philippe de Kardign.

--Philippe! Philippe! mon frre! dit-il.

Puis il roula vanoui...




XXV

SEUL!


A l'exclamation de Jean, un frisson d'horreur avait courb toutes les
ttes de ceux qui assistaient  ce drame.

Le frre venait-il donc de tuer son frre?

Philippe de Kardign venait-il, nouveau Can, d'immoler malgr lui Abel!

Robert Franais,--pour lui garder le nom que le jeune homme s'tait
donn,--se jeta  genoux sur le sol et souleva doucement dans ses bras
la tte ple du marquis:

--Jean! Jean! balbutiait le malheureux d'une voix rauque, Jean, c'est
moi, moi, ton frre! ne m'entends-tu pas?...

Fernande, agenouille elle aussi, priait et pleurait; Jrme Hbrard se
dtournait pour cacher ses larmes.

Quant  M. Grgoire, il s'tait loign, sentant bien que le fratricide
tait lui, lui qui avait arm ces deux jeunes gens l'un contre l'autre.

C'tait dchirant d'entendre les sanglots de Robert Franais. Il
couvrait de baisers le front ple de son frre.

--C'est moi qui l'ai tu! c'est moi qui l'ai tu! et c'est mon frre!

Jean ouvrit les yeux.

Jrme Hbrard s'lana au dehors, et revint au bout de dix minutes,
accompagn d'un mdecin qui demeurait heureusement prs de l.

Pendant ces dix minutes, Jean avait recouvr connaissance...

Dans quelle situation tait ce pauvre coeur infortun!

Il s'veillait  la vie entre son frre et sa fiance, frre qu'il
devait har, fiance qu'il ne devait pas aimer.

C'tait vraiment un de ces jeux terribles comme en a la fatalit que de
runir ainsi ces trois tres spars les uns des autres par tant de
choses!

Jean regardait son frre et la jeune fille: ses yeux mornes allaient
tristement de l'un  l'autre.

Toute sa vie tait la-dedans, et partant toute sa vie tait brise par
son devoir.

--Frre, disait tout bas Robert Franais, pardonne-moi!... J'tais gar
par la folie de mon amour, par l'exaspration de ma jalousie... Je suis
seul, seul au monde, moi! Tu comprends ce que j'ai d souffrir... Frre,
frre, pardonne-moi, car je ne me pardonne pas moi-mme!

Un faible sourire erra sur les lvres du marquis de Kardign.

Il serra doucement la main de Robert Franais.

--Fernande! dit-il.

La jeune fille se rapprocha...

En ce moment le mdecin arriva, accompagnant Jrme Hbrard. Il examina
la plaie du marquis.

Robert et Fernande dvoraient des yeux l'homme qui allait prononcer
l'arrt de vie ou de mort du dernier des Kardign.

--La blessure n'est pas dangereuse, dit-il enfin, aprs avoir
soigneusement examin le petit trou sans importance qu'avait produit
l'pe.

--Sauv! sauv! s'cria Robert.

Fernande, elle, s'tait agenouille de nouveau, remerciant Dieu avec
ardeur de lui avoir conserv Jean.

Un quart d'heure aprs, le bless, escort de Robert, de Jrme Hbrard
et de Fernande, arrivait  l'htel meubl qu'il avait choisi comme
observatoire.

M. Grgoire tait rentr dans sa maison, sans dire un seul mot.

Il n'osait pas s'opposer  ce que sa fille veillt celui qui venait de
tomber pour elle.

Un premier pansement fut fait, pansement qui rafrachit le bless.

Il s'endormit d'un profond sommeil aussitt aprs. Quand il s'veilla,
au matin, il avait un peu de fivre, mais le mdecin permit qu'on le
transportt  l'htel de France.

L, un sommeil lourd et pesant s'empara de nouveau de lui; le second
rveil eut lieu  six heures du soir.

Depuis l'instant o il tait tomb, Jean avait toujours eu pour gardes
Fernande et Robert. Les deux jeunes gens ne se parlaient pas; la fatigue
et l'motion les brisaient.

Jean les trouva changs tous les deux quand il rouvrit les yeux.

Il s'accouda sur le lit, soulevant  moiti son corps endolori, et les
contempla:

--Les voil donc tous les deux! pensa-t-il. Lui, c'est mon frre;
elle... c'tait ma fiance. Et entre nous, il y a le devoir, le devoir
implacable, dress comme une montagne que je ne franchirai jamais!

Il eut comme un retour sur lui-mme, embrassant d'un seul effort tout le
pass vcu et souffert:

--Le devoir? Si ce n'tait qu'un mot!... Si je me trompais? Si... Ah! je
la connais cette lutte, cette lutte o j'ai vaincu dj, mais o je
pourrais bien tre vaincu  mon tour! Que vais-je dire? Que vais-je
faire?

Une lampe brlait dans la chambre. La nuit tait venue. Une ombre grise
laissait dans une demi-obscurit ces deux ttes du frre et de la
fiance.

--Philippe! appela-t-il doucement.

Robert Franais s'veilla:

--Philippe! Ah! bni sois-tu de me nommer ainsi!

--Frre, dit Jean, nous nous voyons aujourd'hui pour la dernire fois.
Il a fallu l'ironie de la destine pour que nous nous retrouvions en
face l'un de l'autre. Mais, laisse-moi te le dire. Si j'obis  la
volont de mon pre, en sparant de nouveau ma vie de la tienne, j'obis
en me dbattant... O mon frre! Dieu m'est tmoin que mon coeur est
rempli pour toi d'une vraie et profonde affection...

Ils pleuraient, ces deux hommes, comme eussent pleur des enfants!

--Tu as mal agi, continua Jean. Pourquoi la torturais-tu, elle? Que
t'avait-elle fait?... Ce n'est pas toi qu'elle aimait... et mieux et
valu qu'elle t'et aim!...

Fernande entendait.

L'ombre empchait Jean d'apercevoir la jeune fille.

Quand le marquis dit:

--Mieux et valu qu'elle t'et aim!

Elle sentit un choc violent la frapper au coeur. Qu'est-ce que cela
signifiait?

Jean reprit:

--Si tu savais!... Tu souffres, toi? Oh! oui, tu as d bien souffrir
pour en arriver, toi noble de coeur,  accomplir une mauvaise action...
Eh bien, tu es moins malheureux, toi qu'elle n'aime pas, que je ne suis
malheureux, moi qu'elle aime pourtant! Tu es spar d'elle par
elle-mme; je suis spar d'elle par mon devoir, par l'ordre d'un
mourant que j'ai jur de respecter!... Et j'ignorais tout! Son pre,
Philippe, est un rgicide, et... et lis...

Du doigt il indiquait  Robert Franais le bureau  moiti ferm o il
serrait le testament du vieux marquis.

Il le prit et lut tout haut.

A mesure qu'il lisait, Fernande sentait la vie l'abandonner...

Quand Robert Franais eut fini:

--Jean, dit-il, je te jure que j'oublie ma douleur, qui n'est rien
auprs de la tienne; Jean, _ton_ pre avait bien de la cruaut dans
l'me pour perdre ainsi volontairement le bonheur de ses deux enfants!
pour briser le coeur de celle qui t'aime!...

--Adieu, Philippe, rpondit Jean, que les larmes touffaient. Nous ne
nous reverrons que morts! Embrasse-moi!

Les deux frres tombrent dans les bras l'un de l'autre.

--Adieu!

--Comment lui apprendras-tu l'affreuse vrit  cette pauvre enfant?

--A elle?

--Oui.

--Ne me dis pas cela... Cette pense m'pouvante!

Qui le lui expliquerait ce devoir sacr? Que me rpondrait-elle?

Fernande se leva, chancelante.

--Je vous rpondrais, Jean, que vous avez raison, que je vous admire et
vous respecte autant que je vous aime!

--Fernande!

--J'ai tout entendu.

--Oh! mon Dieu!

--Pourquoi craignez-vous, ami? Est-ce mon dsespoir que vous redoutez?
C'est un tort, Jean. Je suis digne de vous, puisque votre coeur m'a
choisie. Eh bien! celle qui est digne de vous saura s'en souvenir 
l'heure du sacrifice. Vous ne l'avez pas jug au-dessus de vos forces;
pourquoi voudriez-vous qu'il ft au-dessus des miennes?

--Fernande! Fernande!

--Ami, nous eussions t heureux, car notre amour tait grand comme
notre honneur! Dieu nous avait runis, Dieu nous spare, que sa volont
soit faite!

Robert Franais cachait sa tte dans ses mains; lui aussi se disait
qu'il avait bien choisi, et que c'tait une sublime crature, celle qui,
le coeur bris, trouvait encore des accents pour parler ainsi!

--Ah! partez, Fernande, partez, par piti, vos paroles me tuent...
partez!...

--Vous avez raison, grce...

--Ils s'en vont tous les deux, s'cria Kardign, que le dlire
commenait  prendre, ils s'en vont... le frre... la fiance... ceux
que j'aimais... oh! que je suis malheureux! que je suis malheureux!
Partez... partez!... cela me dchire de vous voir encore!...

--Jean, la fiance vous dit adieu, murmura Fernande.

Ils taient seuls: Robert venait de s'enfuir, pleurant et sanglotant.

Jean attira doucement la jeune fille  lui, et lui mit un baiser au
front.

--Nous ne serons jamais l'un  l'autre, dit-il, et pourtant, je vous
aimerai toujours...

--Moi aussi! balbutia-t-elle  travers ses larmes...

Elle sortit, ple, brise, muette...

--Seul! je suis seul! s'cria Jean! je suis seul! Ah! mon pre, sois
content! cela cote cher, l'honneur!...

La plaie se rouvrit, et il retomba sur son lit, baign dans son sang...




XXVI

LA VOLEUSE DE NUIT


Combien de temps resta-t-il plong dans cet vanouissement? Il ne s'en
rendit pas compte lui-mme.

Il revint  lui, tendu dans les bras de Henry de Puiseux qui attendait,
depuis de longues heures, que le visage ple de son ami reprt une
teinte colore.

Henry comprit que ce malheureux, gisant l, avait d tre secou par une
de ces effrayantes temptes morales qui brisent un homme comme la
tempte maritime brise un vaisseau.

Jean poussa un profond soupir et se souleva  demi sur sa couche.

--Partons! dit-il.

--Tu veux partir?

--Oui.

--Mais c'est de la folie!

--Folie ou non, peu importe! je ne resterai pas un jour de plus dans
cette ville maudite qui a dcim ceux que j'aimais, qui m'a tortur, qui
m'a dsespr!

--Jean!

--Partons! te dis-je. J'touffe ici. J'ai besoin de respirer un peu ce
grand air de mes landes incultes. J'ai besoin de vivre et d'oublier.

--Mais, malheureusement, ta blessure s'est rouverte; le chirurgien qui
l'a panse t'a ordonn un repos absolu... Si je n'tais pas venu ici,
par hasard, tu serais mort, l, seul, abandonn, sans secours!

--Je veux partir!

--Tu ne partiras pas!

--Henry!

--Ah! morbleu! fche-toi, irrite-toi, crie, hurle,  ta volont: je suis
le plus fort. Tu es malade, je suis bien portant, donc c'est  toi de
m'obir. Tu obiras!

Les yeux de Jean lancrent des clairs.

--Ah a! il parat que ce n'tait pas assez de perdre ma fiance et mon
frre: il faut encore que je perde mon ami.

--Malheureux!...

--Eh bien! soit, va-t'en!

--Tu es fou!

--Fou? oui, je suis fou, de douleur, de dsespoir. Va-t'en, va-t'en!

--Tu vas te tuer.

--Crois-tu donc me faire peur en me parlant ainsi? Mais la mort, je
l'appelle, je l'attends!

--Tu as le devoir de vivre!

--Le devoir de vivre? Mon devoir,  moi, sera donc toujours de souffrir?

Jean s'lana hors du lit, malgr les mains de Henry, qui s'efforait de
le retenir.

Une pleur livide, mortelle, couvrit ses traits.

Il fut oblig de s'appuyer  la muraille, sans quoi il serait tomb.

--Que te disais-je? s'cria Henry. Tu as  peine la force de te tenir
debout...

--La force! l'me saura la trouver si le corps ne peut pas l'avoir!

Henry ne reconnaissait pas son ami.

Sans doute, le dlire tait pour quelque chose dans cette frnsie
furieuse; mais il fallait que la secousse et t bien rude pour que
rien ne pt rappeler  la raison cette nature froide et fine du marquis
de Kardign.

Jean s'habilla lentement.

Quand il fut prt  sortir:

--Viens, dit-il...

Henry lui donna son bras, sur lequel il s'appuya.

Le bless semblait se soutenir avec peine. Mais la rsolution ardente
qui se lisait dans ses yeux indiquait que de lui-mme il ne renoncerait
pas aisment  livrer la lutte  la souffrance physique.

--O veux-tu aller? dit Henry.

--Chez toi.

De Puiseux ignorait encore comment et o son ami avait t bless.

Mais il ne voulait pas l'interroger, comprenant qu'il fallait dtourner
de son esprit le souvenir de la scne fatale qu'il devinait.

Henry donna l'ordre au cocher de la voiture de marcher lentement.

Il ne voulait pas que les cahots du chemin pussent envenimer la plaie.

Il tait neuf heures du soir quand ils arrivrent rue de Richelieu.

Les deux jeunes gens payrent le cocher et le renvoyrent.

Arrivs  l'entresol, Henry prit la clef de son appartement et
l'introduisit dans la serrure.

--O est donc Couriol? pensa-t-il.

L'antichambre tait dserte.

Ils entrrent dans le salon.

La porte qui donnait du salon dans la chambre  coucher tait ouverte,
et une bougie tait allume dans la chambre.

Ils allaient y pntrer, quand Henry s'arrta stupfait. La glace du
salon refltait ce qui se passait dans la salle voisine.

Lentement, il montra la glace  Jean...

Une femme, penche sur le coffre-fort o M. de Puiseux serrait ses
papiers et ses objets prcieux, fouillait avidement comme un voleur de
nuit.

Les deux royalistes restrent quelques instants muets, retenant leur
souffle, tmoins invisibles de ce crime.

Enfin, cette femme, comme si elle et trouv ce qu'elle cherchait, serra
rapidement dans son corset un papier, referma le coffre, et, prenant la
bougie, se dirigea vers le salon.

La lueur de cette bougie la frappa en plein visage.

Henry poussa un cri sourd...

C'tait la baronne de Sergaz!

Il s'lana en avant, et la saisissant par le bras:

--Ah! voleuse et espionne! dit-il.

Jacqueline s'arracha  l'treinte d'Henry par un effort dsespr.

--Oui, voleuse et espionne! pronona-t-elle d'une voix nette et
mtallique.

Cette motion terrassa Jean qui se laissa tomber assis sur un fauteuil.

--Qu'tes-vous venue faire ici? demanda Henry. Vous refusez de me
rpondre? Je le sais, moi, et je vais vous le dire! Vous tes une de ces
infmes qu'on lance sur nous! Vous avez voulu gagner le prix de votre
crime, et vous avez pu croire que je vous laisserais ainsi tuer les
premiers gentilshommes de France? Vous allez me rendre ce papier, ou,
foi de Puiseux! je vous tue comme un chien!

Madame de Sergaz clata de rire:

--Vous, me tuer? Allons donc! je vous en dfie!

Henry fit encore un pas:

--Je devine ce que vous avez vol! Vous avez voulu avoir la liste de nos
noms, de nos plans, pour la vendre  la police...

--Oui, c'est vrai! dit-elle insolemment..

--Misrable!

Elle ne plia pas le front sous l'insulte.

--Croyez-vous donc que je ne le sache pas? dit-elle. Mais on m'a enlev
mon bien le plus cher. Pour que je pusse le recouvrer, il fallait que je
trahisse: j'ai trahi...

Tout cela s'tait pass si rapidement, que Henry tait rest l'esprit un
peu en dehors de la ralit des faits.

Il s'avana encore prs de madame de Sergaz quand il rentra en
possession de lui-mme.

--Rendez-moi ce que vous avez vol! dit-il.

--Vous ne voulez donc plus me tuer?

--Je suis de sang-froid, maintenant. Il ne me plat pas de faire entrer
la police dans nos affaires. Rendez-moi ce que vous avez vol.

Madame de Sergaz suivait de l'oeil la marche des aiguilles de la pendule.

Quelques minutes les sparaient encore de dix heures.

--Jumelle sera exact, pensa-t-elle... Il n'y a plus que peu de minutes 
gagner.

--Rendez-moi ce que vous avez vol! dit Henry pour la troisime fois.

--Non!

--Vous refusez?

--Je refuse.

La colre, plus mme que la colre, la rage, s'empara de M. de Puiseux.

Avec cette rapidit de conception que possde la pense aux heures
mortelles, il se dit que cette femme tenait entre ses mains le sort de
tant de loyaux et fidles gentilshommes qui s'taient fis  lui.

Il saisit une hache d'armes moyen ge qui pendait  la muraille, au
milieu d'un trophe.

Madame de Sergaz le regardait, impassible, l'oeil brillant, immobile, les
bras serrs sur sa poitrine comme pour dfendre le papier prcieux dont
elle s'tait empare.

Henry leva la hache d'armes et la brandit au-dessus de la tte de
Jacqueline...

Mais Jean s'tait dress.

Chancelant comme un homme ivre, il s'avana vers son ami:

--Jette! dit-il en lui touchant le bras.

--Tu veux!...

--Jette! je suis ton chef.

Henry obit.

--On ne doit jamais frapper une femme, ami, mme avec une fleur.

La hache d'armes tomba sur le parquet.

--Cette femme est ici, avec nous, reprit le marquis de Kardign; elle
n'en sortira qu'aprs nous avoir rendu ce papier.

--Tu as raison, dit Henry.

Jacqueline eut besoin de contraindre sa figure  ne pas trahir sa
pense, sans quoi elle n'et pu cacher aux deux amis ce sourire de
triomphe qui lui venait aux lvres.

--Jumelle va venir...  dix heures! murmura-t-elle.

--Passez, madame, dit Jean, en indiquant  la jeune femme la chambre 
coucher d'Henry.

Il voulait l'y retenir prisonnire.

Au mme instant, une sourde rumeur monta de l'escalier.

Puis on entendit le bruit distinct de plusieurs pas d'hommes qui
branlaient les marches.

Jean et Henry se regardaient interdits.

Jacqueline poussa un long cri, cri de joie folle.

--Vous tes perdus! s'cria-t-elle... Dans un instant vous serez
arrts... dans un instant on vous conduira en prison, mes insolents
gentilshommes...

--Je comprends tout! s'cria Henry.

--Henry! saisis-la!

De Puiseux s'lana sur Jacqueline.

Elle s'chappa de leurs mains, et, sortant de la chambre, se rfugia de
nouveau dans le salon.

La poursuite commena.

Ils essayaient de s'emparer d'elle; mais elle parvenait  viter leur
approche.

Pendant ce temps-l, les arrivants cherchaient  branler la porte de
l'escalier.

--Au nom de la loi, ouvrez! dit une voix.

--Vous tes perdus! s'cria Jacqueline.

Et, prenant son lan, elle bondit  travers le salon, et ouvrit la porte
de la chambre o Henry avait fait dresser un lit pour l'enfant confi 
lui par Jean.

L'enfant, veill au bruit, sauta  bas de son lit et alla se jeter dans
les bras de Jacqueline.

--Maman!... maman!... dit-il.

--Dieu vivant! mon fils!...




XXVII

LA FUITE


Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'branler la porte.

Jacqueline serrait avec ivresse sur son coeur cet enfant pour lequel elle
avait consenti  devenir espionne.

--Toi! toi! mon fils bien-aim! murmurait-elle  travers ses larmes.

Larmes de joie, de bonheur, qui rachtent tant de douleurs et tant de
crimes.

Le petit Jacquelin regardait, tonn, ces deux hommes qui semblaient
menacer sa mre.

Il aperut Jean de Kardign et se prcipita vers lui.

--Vous! dit-il.

--Oui, mon enfant.

--Vous qui m'avez sauv!

Jacqueline bondit.

--Cet homme t'a sauv?

--Oui, maman.

--Mais alors...

--J'allais mourir, gel, touff par la neige. C'est lui qui m'a relev,
qui m'a rchauff sur son sein.

Jacqueline contemplait le marquis.

--Vous l'avez sauv?

--Oui, madame.

--Vous!

Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre
la porte. Il tait vident que, quelques instants encore, et tout serait
fini.

Jacqueline se redressa, fire et nergique. Ce coup imprvu l'avait
abattue un moment.

Mais elle tait de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitt la
plnitude de leurs moyens.

--Restez l et ne bougez pas! dit-elle.

Elle s'lana sans attendre la rponse des deux jeunes gens.

Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit
celle de l'escalier.

--Elle nous trahit donc? pensa Henry.

Mais Jean treignait la main de son ami dans la sienne.

--Tais-toi, dit-il.

--Mais...

--Tais-toi... et attends!

On pouvait entendre les paroles changes entre les agents de police et
Jacqueline.

--Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu...

--Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle.

--Oui.

--Quand nous pouvons!...

--Malheureux, ils n'y sont pas...

--Mais le papier...

--Je ne l'ai pas encore.

Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux
royalistes.

--Comprenez donc,  la fin, reprit la voix de la fausse baronne de
Sergaz. M. de Puiseux ne peut se mfier de moi. Si vous mettez le
pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je  son retour?...

--Mais ce papier, comment l'aurons-nous?

--Attendez, restez dans la rue...

--Dans la rue!

--Semez vos hommes  droite et  gauche; ds que M. de Puiseux et son
ami paratront...

--Ah!...

Ce Ah! n'tait pas une exclamation de dfiance. Comment M. Jumelle se
ft-il mfi de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement,
le sous-chef de la police politique rflchissait.

--Allons, dehors, et vite! dit-il.

Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents rsonner sur les
marches de l'escalier.

Ds qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon.

--Je vous avais perdus, je vous ai sauvs... murmura-t-elle.

--Madame!...

--Ah! ne me remerciez pas. C'est  moi de vous bnir, de vous adorer!
Vous avez arrach mon fils, mon bien-aim, mon Jacquelin,  cet atroce
supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.

--Pourquoi nous avoir vendus?

--Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul tre qui me
reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlev. Il me disait: Si vous
voulez le revoir, il faut qu'il soit des ntres, et pour cela, nous le
garderons jusqu' ce que vous nous ayez servis... Si vous pouviez
sentir tout ce que j'ai souffert! les dsespoirs auxquels j'tais en
proie, quand je me reprsentais la honte qui me couvrait...
Pardonnez-moi... j'ai bien souffert... bien suppli... bien pleur!...

Ce n'tait pas  Henry que Jacqueline s'adressait: c'tait  Jean, Jean,
l'homme  qui son fils avait dit:

--Vous m'avez sauv!

Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournt sur elle-mme et
voult dlivrer ceux qu'elle avait vendus.

Mais si M. Jumelle et ses hommes taient partis, ils pouvaient revenir
d'un instant  l'autre.

En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps prcieux.

--Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline  Jean.

--Oui, madame, dit le jeune homme.

M. de Kardign comprenait tout.

Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente  les sauver
qu'elle l'avait t  les combattre.

--Avez-vous une autre issue  cet appartement? reprit-elle en regardant
avec inquitude la porte d'entre.

--Une autre issue? demanda Henry.

--Oui.

--Diable!

M. de Puiseux jeta un cri.

--Bah! dit-il, essayons...

Jean semblait tre une statue grecque, immobile dans sa majest.
Seulement lui tait immobile dans sa souffrance.

Tant d'motions accumules puisaient ce malheureux. Il ne se tenait
plus debout que par un miracle de volont et de courage. De Puiseux
sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent
dfaut  leur ami.

--Bah! essayons! rpta-t-il.

--Essayer? quoi?

--Venez, dit-il.

--Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline.

--Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry.
Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces
hommes qui vont venir.

--Eh! qu'importe?

--Vous, peut-tre; mais votre fils?

--Oh! par piti, sauvez-le!

--Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a racont comment on
l'avait spar de sa mre. Les quelques mots que vous nous avez dits
suffisent pour me faire entrevoir toute la vrit.

--Monsieur...

--J'ai adopt votre enfant... Kardign ne revient jamais sur sa
parole!...

Le projet de Henry tait bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver
devait en assurer encore l'excution.

--Venez, ajouta-t-il.

Il conduisit ses amis sur le derrire de la maison qui donnait sur une
cour intrieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la
Sourdire, rue trs troite, on le sait, et o, sans doute, M. Jumelle
n'avait pas song  poster des agents.

Qu'ils puissent fuir jusqu' l'htel des Rois-Mages, sant place Royale,
au Marais, et les royalistes taient sauvs.

Ceci demande quelques mots d'explication.

En effet, le parti lgitimiste savait  quelle surveillance,  quels
dangers de tous les instante il tait soumis. Pour mettre ses membres
compromis  l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait
imagin d'tablir,  l'htel des Rois-Mages, au Marais, un service de
chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait  ceux qu'on
poursuivait de s'enfuir presque instantanment de Paris.

Henry de Puiseux s'lana dans la chambre occupe par Jacqueline.

Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour tait dserte.

--Vite! vite! dit-il.

Le lit de l'enfant fut promptement dfait; on enleva les draps, qui
furent attachs  l'anneau de fer de la fentre, en guise d'chelle de
corde.

--Descendez, dit-il  Jacqueline.

La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour.

--A ton tour! dit-il  Jacquelin.

L'enfant s'enfuit comme sa mre.

Jean de Kardign allait les imiter, quand Henry l'arrta.

--Pardon, cher ami, je passe avant toi.

--Avant moi?

--Oui.

--Mais...

--Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi.

De Puiseux ne tarda pas  suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin.

--Va! cria-t-il  Jean, quand il sentit sous ses pieds le pav de la
cour.

M. de Kardign chancelait de plus en plus. videmment, jamais il
n'aurait eu la force de se soutenir suspendu.

Il tenta nanmoins la prilleuse descente.

Henry le suivait d'un oeil inquiet.

Arriv au tiers du drap, Jean ferma les yeux, dtendit les mains et se
laissa aller.

L'vanouissement recommenait.

Mais Henry le reut dans ses bras. Tous les deux roulrent sur le pav.
De Puiseux tait dessous. Sa jambe gauche tait contusionne, mais Jean
demeurait sauf.

--Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry.

--Ah! sans toi...

--Veux-tu bien te taire!

Il n'y avait pas de temps  perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point
plac d'agents rue de la Sourdire. Les quatre fugitifs arrtrent une
voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure 
peine pour qu'une chaise de poste ft attele, prte  emmener les
fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place.

Au moment o ils allaient franchir la barrire d'Orlans, de Puiseux
clata de rire.

--Qu'as-tu? demanda Jean.

--Je pense  cet idiot qui attend l-bas! dit le jeune homme.

En effet, la situation ne manquait pas de comique.

M. de Kardign tait sombre:

--Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vende, nous
allons remplir notre devoir... Le pass s'oublie, va, dans ces luttes de
chaque heure... Tu oublieras, nous allons en Vende pour vaincre...

--Non, dit Jean en hochant la tte, nous y allons pour mourir!...

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.



                          DEUXIME PARTIE

                             LA LUTTE



I

LE DOCTEUR LAMBQUIN


Vers la fin du mois d'avril de cette mme anne 1832, c'est--dire le 28
ou le 29, une animation inaccoutume rgnait au chteau de Kardign.

Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures 
bouchonner les chevaux; les curies taient vides, et les dix ou douze
coursiers dont les _boxes_ excitaient l'admiration des paysans,
piaffaient en plein air.

Au reste, ces paysans semblaient peu s'tonner du remue-mnage auquel
ils assistaient.

Une semaine auparavant, la diligence de Rennes  Gurande avait amen un
homme d'une quarantaine d'annes,  la mine rjouie, lequel portait  la
main une grande caisse de cuir.

Le maire de Kardign, philippiste enrag, lui ayant demand son nom, cet
individu rpondit:

--Je suis le docteur Lambquin.

Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crcelle.

--Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?

--Soigner les malades.

--Il n'y en a pas!

--Il pourrait y en avoir.

Cette rponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire
de Kardign, qui fit, en _ parte_, cette rflexion naturelle:

--Voil un gaillard trs-fort.

--Mais pourquoi tes-vous venu prcisment vous installer  Kardign?
rpliqua le maire.

--Hum! hum!

--Vous dites?

--Je dis: hum! hum!

--Je ne comprends pas.

--C'est bien comprhensible, pourtant.

--Comme vous voudrez; seulement...

--Vous dsireriez une autre rponse?

--En effet...

Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits
vagues couraient depuis quelque temps, annonant une prochaine leve de
boucliers.

On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se
prparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le
drapeau d'Henri V.

Il en rsultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rvait de se
distinguer, et faisait subir un vritable examen  tous les individus
qui traversaient leur commune.

Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la
commune de Kardign, mais encore de s'y installer, le maire,
naturellement, frmissait rien que d'y penser:

Il renouvela donc sa demande.

--Pourquoi tes-vous venu vous loger  Kardign?

--coutez bien, monsieur le maire: il y a un mdecin  Savenay, n'est-ce
pas?

--Oui.

--Il y en a un autre  Gurande?

--Comme vous le dites.

--Eh bien, moi, j'aurai la clientle des malades des environs qui
n'auront le temps d'aller ni  Gurande, ni  Savenay.

--Ah! je comprends!

--Ce n'est pas malheureux!

--Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez  la main?

--C'est ma trousse.

--Votre trousse? bravo!

L'honnte maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot
lui en imposa.

Il autorisa le docteur Lambquin  sjourner  Kardign.

Celui-ci ne se le fit pas rpter deux fois: il commena par s'installer
 l'auberge et par demander  djeuner.

Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.

On remarqua qu'il buvait sec et dru.

Nanmoins, le bruit se rpandit en quelques heures qu'un fameux mdecin
tait arriv tout exprs de Rennes pour soigner le canton.

Aussi, de quatre  six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous
les paysans dfilrent devant l'auberge.

L'un, disait-il, venait montrer sa langue.

Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le
chiffre 1.

Le nom du second tait suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.

La paroisse de Kardign fournit ainsi trente individus.

Aprs la paroisse de Kardign, vint la paroisse de Bel-Rch: celle-l
contenait vingt-deux malades.

--Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait
cinquante-deux!

A cinq heures commena l'examen des malades de la paroisse de Garigny.
Elle n'en contenait que onze:

--Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore
soixante-trois.

Bref,  sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement
de Gurande, avait auscult trois cents malades.

La consternation tait peinte sur tous les visages.

--Qui aurait dit que nous tions si malades que a! s'criait avec
terreur M. Lourson, le maire de Kardign.

Et lui-mme s'examinait avec soin.

Peut-tre, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible
indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'taient pas
trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.

Au reste, ce devait tre la journe des vnements, car on apprit  la
nuit close que monsieur le marquis de Kardign avait fait une chute de
cheval et s'tait cass la jambe.

En effet, on vit bientt, descendant le grand sentier qui mne les
pitons au chteau, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait
par la main un petit garon de douze ans.

Cette jeune femme tait bien connue des paysans, qui l'avaient vue
souvent entrer dans leurs chaumires pour leur apporter du pain, du vin
ou de l'argent.

Ils la surnommaient la Plotte.

La Plotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant
et potique que nos peintres ont popularis et qu'on ne retrouve plus
gure aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic
sont devenus des plages parisiennes.

Elle tait arrive au chteau avec le marquis de Kardign, cinq mois
auparavant.

Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et
l'intendant Aubin Ploguen mangeaient  la table du matre, et taient
des amis plutt que des serviteurs.

En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises
langues avaient voulu gloser.

Or, ces mauvaises langues se rduisaient  deux: M. Lourson, le maire,
et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire taient des
libraux. Naturellement, _ils surveillaient les menes_, disaient-ils,
de _mssieu_ le marquis.

Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste taient aussi prudents
que libraux et avaient reu d'Aubin Ploguen un avis tellement nergique
de se taire... qu'ils s'taient tus.

Donc, ce jour-l, ou plutt cette soire-l, la Plotte descendit du
chteau et vint demander  l'auberge le fameux mdecin.

--Est-ce que quelqu'un est _afflig  la maison_? lui demanda un paysan.

--Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cass
la jambe.

On se hta de prvenir M. Lambquin.

Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Plotte.

--Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.

Tous les deux traversrent le village et s'engagrent bientt dans le
sentier dont nous avons parl.

Ce sentier contourne une colline sur laquelle le chteau est bti, et
d'o il domine la mer.

C'est un magique spectacle.

L'Ocan des ctes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a
une majest sublime.

L'oeil n'aperoit  l'horizon que les vagues et le ciel ternellement
confondus. C'est l'immensit.

La Plotte avait ramen son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise
tait forte.

Au loin, la nuit troue d'toiles s'tendait sur la mer comme un large
manteau brun.

Ils arrivrent au chteau.

Aubin Ploguen les attendait.

--Ah! comme on vous esprait, monsieur Lambquin, dit-il.

--Bien, mon garon, dit le docteur. Mne-moi vite auprs de ton matre.

Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle o le souper tait
prpar.

Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.

M. Lambquin semblait peu tonn de trouver debout, et se portant bien,
le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.

Jean avait un peu vieilli depuis l'heure o nous l'avons quitt.

Des rides prcoces creusaient un sillon sur son front.

Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Plotte
taient proccups.

Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il
gardait toujours la bouche pleine.

--Quel chiffre, docteur? dit Jean.

--Trois cents. En aurez-vous assez?

--Nous en aurons de trop.

--Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes _malades_.

Le brave mdecin clata de rire en prononant cette plaisanterie.

On le conduisit auprs de ses malades qui, tous les trois cents,
remplissaient une seule chambre.

Ces malades taient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin tait
peut-tre mdecin, mais  coup sr, et avant tout, il tait armurier...




II

L'EXCURSION MYSTRIEUSE


Le marquis de Kardign ne s'tait pas tromp. Il y avait dans son
commandement, situ dans l'arrondissement de Savenay, trois cents hommes
valides. Or, les fusils taient au nombre de quatre cent cinquante.

Car le lecteur a dj compris que les prtendus malades qui venaient
soumettre au docteur Lambquin leur langue, leur tte ou leur jambe,
taient tout simplement quelques-uns de ces hroques enrls qui
s'apprtaient  recommencer la chouannerie de 1793.

Il fallait se mfier du gouvernement de Louis-Philippe, et les chefs
n'avaient rien trouv de mieux que de se servir de ce stratagme.

--Eh bien, monsieur Lambquin? dit Jean, quand il eut install le
prtendu mdecin en face du tas de fusils.

--Eh bien... quoi? mon lieutenant?

--Comment trouvez-vous cette ferraille?

--Eh! eh! ce n'est pas en si mauvais tat que je le craignais.

M. Lambquin tait matre-armurier de la garde royale.

Aprs la rvolution de Juillet, il avait donn sa dmission; Jean de
Kardign s'tait empress de recommander ce royaliste ardent.

C'est pour cela qu'il appelait toujours le marquis mon lieutenant.

--Eh bien! monsieur Lambquin, je vous laisse  votre travail. J'ai
affaire ailleurs.

--Une bouteille de vin, une pipe, du tabac, une lampe et des allumettes,
voil tout ce que je vous demande!

Jean donna l'ordre qu'on obt  M. Lambquin comme  lui-mme.

Puis, quand celui-ci eut dficel sa trousse, laquelle tait pleine
d'instruments beaucoup plus aptes  remonter des fusils qu' couper des
jambes, le marquis sortit.

Comme il le disait, il avait affaire. Trois serviteurs attendaient dans
la grande cour du chteau, tenant par la bride des chevaux attels  des
charrettes.

Ces charrettes taient au nombre de trois.

Aubin Ploguen et la Plotte--ou, pour l'appeler par son vrai nom,
Jacqueline Morel,--portaient, suspendue  leur paule, une de ces fortes
lanternes sourdes qui clairent  distance, mais ne projettent qu'un
rayon lumineux trs-troit.

--Comment, vous vous tes obstine  venir, Jacqueline? dit Jean en
voyant la jeune femme.

--Oui, monsieur.

Jacquelin montra sa figure veille et charmante.

Il tait habill en matelot.

--Toi aussi? s'cria Aubin Ploguen en l'apercevant.

Jacqueline allait dfendre  son fils de les suivre dans l'expdition
mystrieuse, quand Jacquelin saisit la main de Jean.

--Vous avez dit qu'il y aurait peut-tre du danger cette nuit, monsieur,
dit-il, je dois tre avec vous. Et chaque fois qu'il en sera ainsi, vous
permettrez que je ne vous quitte pas.

La mre jeta un regard humide  son enfant. Elle tait un peu de cet
avis-l, elle aussi.

Jacqueline, Aubin Ploguen et Jean taient arms tous les trois d'un
fusil de munition. La jeune femme avait ramen sa mante en sautoir
autour de son corps.

--Quant  moi, monsieur, dit-elle  Jean, il a t convenu que je ne
quitterais pas mon fils.

--Venez alors, mes amis, rpliqua Jean en souriant tristement.

La fameuse excursion devait tre dangereuse, en effet, si on mesurait le
danger par les prcautions prises.

--Quelle heure est-il, Aubin? demanda Jean.

--Neuf heures, matre.

--Et tu crois qu'en deux heures nous pourrons tre  la crique de
Bel-Rch?

--Oh! facilement. Nous arriverons l-bas  onze heures. Deux heures de
travail, peut-tre trois: vous voyez que nous serons de retour pour le
milieu de la nuit.

La petite troupe se glissa hors du chteau, afin d'inspecter le chemin
vicinal qui se droulait au bas de la colline, clair par une belle
lune de printemps.

Puis ils rentrrent, et les prparatifs de dpart se firent.

Les serviteurs remplirent de foin une des trois charrettes; les deux
autres restrent vides. Puis Aubin, Jean et Jacqueline se placrent sous
le foin qui les recouvrit presque entirement.

Jacquelin devait marcher  pied avec les conducteurs des chevaux.

On ouvrit la grille du chteau, et les trois charrettes se mirent 
descendre le chemin qui conduisait au village.

Un quart d'heure aprs, elles suivaient la route de Savenay.

La marche fut silencieuse.

Ces hommes ne laissaient pas que d'tre impressionns malgr eux par ce
qu'ils allaient faire. Et pourtant, c'taient de fortes et nergiques
natures, auxquelles il ne manquait rien pour affronter sans plir de
mortels dangers.

levs dans le culte du Seigneur, ils avaient grandi sur la terre de
Kardign o ils taient ns. Certes, ils ne reculeraient devant rien.

Ainsi que l'avait dit Aubin Ploguen, il suffit de deux heures pour voir
poindre dans le ciel le coq de fer qui surmonte la pauvre glise de
Bel-Rch.

Mais les charrettes, au lieu de suivre encore le chemin vicinal qui les
et fait, en droite ligne, traverser le village, entrrent en pleins
champs.

Le mugissement de la mer annonait que ces landes sablonneuses o
s'engageaient les conducteurs, aboutissaient  la cte.

Le vent tait assez violent. Par instants, une forte rafale secouait la
membrure de bois des voitures.

Un peu  droite s'levait un petit bouquet de bois, accident commun sur
le littoral breton.

Ce bouquet de bois ne touche pas  la mer: il en est spar, au
contraire, par un espace de trente ou quarante mtres. Les conducteurs y
firent entrer les voitures.

Alors, Jean, Aubin Ploguen et Jacqueline sortirent de leur cachette.

--Le plus difficile reste  faire, dit Jean. Mes amis, vous allez
demeurer ici. Jacquelin, la Plotte et Aubin vont m'accompagner.

--Mais, monsieur le marquis... hasarda un des paysans.

--S'il y a des coups  donner... reprit un autre.

--Rassurez-vous, il n'y aura rien aujourd'hui, je vous le
promets.--Jacquelin!

L'enfant s'avana.

--Tu connais la falaise?

--Oui, monsieur.

--Eh bien; mon enfant, tu vas descendre prudemment  travers les
rochers, et tu regarderas, quand tu seras en bas, o sont posts les
douaniers.

Jacquelin ne se fit pas rpter cet ordre. Il descendit le petit
monticule o poussait le bouquet de bois, et parvint  la cime des
rochers.

Un homme se ft bris  vouloir suivre ce chemin, impossible  tout
autre qu' un chamois.

Mais le courageux enfant n'hsita pas. Il se pendit  une anfractuosit
de granit et se laissa glisser.

Arriv sur la plage, il se coucha  plat ventre et regarda.

A droite et  gauche tout tait silencieux. Pourtant, il lui sembla
qu'un point noir s'agitait au bas d'une haute falaise qui surplombe
entirement la mer.

L'enfant rampa sur le sable, faisant aussi peu de bruit qu'un goland
qui rase la surface des flots.

Ce point noir tait un douanier.

Jacquelin put parvenir  quelques pas de lui et le reconnatre.

Le douanier, enferm dans un pais caban, dormait, ou semblait dormir.
Il tenait son fusil entre ses jambes.

Jacquelin se glissa derrire les rochers et regagna un autre coin de la
plage.

Un second douanier veillait l.

L'enfant explora une longueur de cte d'environ deux cents mtres et y
compta dix douaniers, lesquels, par consquent, taient placs  vingt
mtres les uns des autres.

Quand il eut accompli sa mission, au lieu de regagner les rochers par
lesquels il tait descendu, il opra sa monte en s'accrochant aux
falaises qui s'levaient derrire lui.

Une demi-heure aprs son dpart, il tait de retour auprs de ses
compagnons.

--Eh bien? demanda vivement le marquis de Kardign.

--Il y en a dix.

--Dix?

--Oui, monsieur.

--As-tu examin l'horizon?

--Je n'ai rien vu.

--La mer est-elle forte?

--Assez; mais pas trop.

--Par o peut-on descendre?

--A gauche. Ce point-l n'est pas gard. Les douaniers n'ont surveill
que la crique.

Cette rponse ne faisait pas le compte de Jean. videmment elle
drangeait un plan conu.

--Quel est ton avis, Aubin? dit-il.

--Mon avis, matre, est que les _oiseaux verts_ auront dnich la
barque. Ils l'ont laisse en place, mais ils nous empcheront de nous en
servir.

--Comment faire, pourtant?

--Ne donnez pas le signal.

--Si je ne donne pas le signal, nos amis n'aborderont pas.

--Monsieur? dit Jacquelin.

--Quoi! mon enfant?

--J'ai une ide... Si je gagnais le navire  la nage?

--Tu es fou, c'est impossible...

Au mme instant, Aubin Ploguen dont les yeux interrogeaient l'horizon,
toucha en tressaillant le bras de son matre.

--Regardez, dit-il.

Un trois-mts apparaissait en mer  un kilomtre de la cte.

En mme temps une voix partant du bas des rochers, cria:

--Attention!

C'tait la voix d'un douanier.




II

EN MER


Jean et ses amis se regardrent.

Il ne fallait plus penser  viter la surveillance des douaniers. Ils
avaient l'veil.

Que ferait-on?

Nous avons dit que le navire n'tait pas  plus d'un kilomtre de la
cte: il s'en rapprochait insensiblement.

Ce trois-mts devait tre d'un faible tonnage; puis la mer est profonde
en cet endroit.

--Il suivra les instructions donnes, dit Jean, et tchera de mouiller
le plus prs possible.

En effet, le navire faisait des bordes et gagnait insensiblement.

videmment les douaniers l'avaient aperu. De temps en temps, l'un deux
poussait un: Qui vive! auquel tous les autres rpondaient.

--Matre, dit Aubin Ploguen, il ne faut pas penser  faire oprer le
dbarquement ici. Il faudrait que les matelots fussent prvenus.

--C'est impossible.

--Non, hasarda Jacquelin. coutez, monsieur, je nage comme un poisson.
En une heure, je puis aller...

--Tais-toi, dit Jean. Et quand mme les matelots seraient prvenus, o
iraient-ils?

--A l'anse d'Erqui, rpondit Aubin.

--Ils n'en forceront pas l'entre.

--S'ils ont un pilote, oui.

--Mais qui leur servira de pilote?

--Moi. L'enfant a raison. Il faut gagner le navire  la nage. J'irai
avec lui.

Jacquelin jeta un cri de joie, en voyant qu'en acceptait son aide.

Jacqueline, elle, saisit son enfant par le bras, comme si elle et voulu
l'empcher d'accomplir cet acte de tmrit.

Mais elle ne pronona pas une parole.

Seulement, la pleur de son visage, doucement clair par la lune,
annonait sa triste apprhension...

--Allez, mes amis, dit Jean.

Aubin Ploguen et Jacquelin disparurent dans les rochers...

L'anse d'Erqui est une espce d'entonnoir form par les caprices de la
nature, qui s'ouvre  cinq ou six cents mtres de la crique de Bel-Rch.

Imaginez-vous un demi-cercle, extrmement effil  l'une de ses parties,
et prsentant  la mer un troit goulet par lequel un navire a juste
assez de quoi passer.

L'anse est d'une grande profondeur. Des vaisseaux  trois ponts
pourraient y mouiller. Mais on ne cite pas deux navires, en cinq ans,
qui osent s'y aventurer.

La passe est troite et de plus forme par des rochers  pic contre
lesquels un trois-mts mme, malgr son exigut, courrait le risque de
se briser impitoyablement.

Les btiments en dtresse n'osent jamais se lancer dans cette passe: car
un caprice de la lame peut les faire dvier  droite ou  gauche, et une
dviation d'un mtre suffit  les faire sombrer.

Aubin Ploguen savait que jamais les rochers de l'anse d'Erqui ne sont
garnis de douaniers, qui considrent comme inutile de la surveiller.

Il voulait donc aborder le navire et le diriger vers ce goulet. Il
connaissait la cte et avait chance d'atterrir.

Jean et Jacqueline suivaient l'homme et l'enfant des yeux.

Mais heureusement ils les perdirent bientt de vue: heureusement, car la
lune voile n'clairait plus la mer, et, par consquent, cachait aussi
les nageurs  la vue des douaniers.

--A l'eau! dit Aubin, quand ils arrivrent tous les deux sur la plage.

Jacquelin ne se fit pas rpter l'ordre, et entra rsolument dans la
vague.

--Diable! c'est froid, dit-il.

L'eau tait froide, en effet.

La lame avanait avec force, souleve par la brise d'ouest.

--Bon vent, dit Aubin, qui marchait encore n'ayant pas perdu pied, et
soutenait son jeune compagnon par la ceinture, pour qu'il n'ust pas ses
forces en nageant aussitt.

--Bon vent! la mare monte et la brise vient de l'ouest: tout pousse 
la cte.

Brave Aubin Ploguen!

Le vent tait bon pour le navire, mais mauvais pour les nageurs,
puisqu'ils avaient  lutter  la fois contre la brise, la lame et la
mare.

Un silence se fit.

Ils nageaient vigoureusement tous les deux. Jacquelin n'avait pas
exagr ses mrites: c'tait un vrai poisson.

Il fendait la vague avec une nettet et une prcision tonnantes. De
temps  autre une lame plus haute le couvrait entirement, semant
d'cume ses cheveux bruns.

Aubin, lui, ressemblait  un dieu marin.

--Vois-tu, petit, dit-il, j'aurais pu faire le voyage tout seul, mais
j'avais besoin de toi.

--Grand merci!

--C'est mon opinion. Moi, je serai le pilote. Mais toi...

Le Breton eut la parole coupe par une vague, qui l'aveugla.

Il se secoua et ajouta;

--Nous causerons plus tard. Es-tu fatigu?

--Non.

--Va toujours!

La distance entre eux et le navire ne semblait gure diminuer. Ils
demeuraient silencieux, les yeux fixs sur ce but immobile. Immobile,
car le trois-mts devait avoir jet l'ancre, attendant un signal promis.

--Es-tu fatigu?

--Non.

--Va toujours!

Pauvre Jacquelin!

Il n'avait pas besoin d'encouragement, il _allait toujours_ avec la mme
nergie.

A ce moment la brise augmenta. Les vagues commencrent  s'enfler, 
grimper  des hauteurs plus considrables.

On et dit de vraies montagnes, montagnes noires, sombres comme des
abmes.

Et la mare, doublant sa force, par cela mme, opposait aux nageurs une
rsistance de plus en plus prilleuse.

--Chien de temps! formula Aubin.

La fatigue glissait sur ce corps robuste. Le Breton semblait tre un
dieu marin impassible au milieu des lames, et se jouant des dangers.

--Le petit faiblit, pensa-t-il, en jetant un regard sur Jacquelin.

En effet, l'enfant tait trs-ple. Sa figure, assombrie par la nuit,
grimaait.

--Fais la planche! dit Aubin.

Et joignant le geste au conseil, le fils de Cibot Ploguen fit tourner
Jacquelin, et quand celui-ci fut couch sur le dos, se mit  le pousser
comme une boue.

Ils nageaient depuis une heure dix minutes.

La brise se changeait en grain.

De larges gouttes de pluie tombaient, et des sifflements aigus,
interrompus quelquefois, ajoutaient au dramatique de cette scne.

--a se gte! murmura Aubin.

Le trois-mts s'tait sensiblement rapproch. On distinguait nettement 
travers la nuit sa masse brune qui sautait au milieu des vagues.

Vingt minutes s'coulrent encore, pendant lesquelles Aubin poussa
devant lui Jacquelin, qui faisait la planche. L'enfant n'avait pas senti
le froid, tant qu'il nageait; les mouvements le rchauffaient. Mais la
circulation du sang tait interrompue par la sorte d'inaction prouve.

--J'ai froid, dit-il.

--Alors, nage, petit! Seulement appuie une de tes mains sur mon dos.

--Non... j'aurais trop... froid...

--Soit!

Aubin Ploguen dut ralentir la rapidit de la nage pour ne pas laisser
derrire lui Jacquelin, trs-ple, et dont la respiration sifflante
annonait l'norme lassitude.

Ils continurent ainsi pendant une autre demi-heure. Il y avait deux
heures qu'ils taient partis.

Mais aussi le trois-mts n'tait plus qu' une quarantaine d'encablures.

Pour la premire fois, Aubin Ploguen eut peur que Jacquelin ne pt aller
jusqu'au bout. L'enfant donnait des signes vidents d'une lassitude
extrme.

Il ne disait rien, mais le pauvre petit sentait ses membres raidis par
le froid et l'puisement. Sa respiration se faisait rare. Il avait, par
instants, des frissons qui le secouaient des pieds  la tte.

La vague tait haute comme une maison.

Elle arrivait, lance comme un cheval emport qui brise le mors dans sa
bouche, et, derrire elle, une autre vague plus effrayante encore.

La mare et la rafale!

Jacquelin serait englouti avant de toucher le navire.

Aubin Ploguen, toujours aussi calme, s'arrtait de temps en temps pour
soutenir son jeune compagnon.

Mais l'enfant ne voulait pas arrter ses mouvements, car il comprenait
que le froid ne tarderait pas  l'envahir.

Le Breton se souleva sur la lame, sortant  moiti son corps de l'eau:

--Oh! du vaisseau! cria-t-il.

Mais ils taient encore trop loin. On n'entendit pas. Aubin voulait
hler une barque.

--Es-tu fatigu? dit-il.

--Non...

--Va toujours.

--Oh! du vaisseau! appela encore Aubin Ploguen.

En dix minutes ils arriveraient. Mais dix minutes sont aussi longues
qu'un sicle, en pleine mer, par une nuit de tourmente comme celle-l!

Jacquelin tait enfonc dans l'eau jusqu'aux oreilles. Aubin le soutint
par la ceinture.

--Es-tu fatigu, petit?

--Non... non...

Mais en mme temps qu'il rpondait ainsi, Jacquelin jeta un cri et
disparut.

La ceinture s'tait brise, et, entran par la lame, le pauvre enfant
puis venait de disparatre dans les profondeurs de l'Ocan...




IV

LE DBARQUEMENT


Aubin Ploguen poussa un cri sourd, mais il n'tait pas de ceux qui se
lamentent; il tait de ceux qui agissent.

Il plongea.

Jacquelin revint  la surface.

Le Breton saisit l'enfant par les cheveux et le hissa sur ses puissantes
paules.

--Oh! du vaisseau! cria-t-il pour la troisime fois.

Il y a en mer, par les temps de tourmente, des accalmies soudaines. On
dirait que la rafale s'arrte pour respirer et reprendre des forces.

Ce fut pendant un de ces silences de l'Ocan qu'Aubin jeta son appel
dsespr.

Aussitt une lumire s'agita  bord du trois-mts et une voix cria:

--Qui va l?

--Ami! dit Aubin.

--Un canot  la mer! ordonna la mme voix qui venait de se faire
entendre.

Le commandement fut excut en quelques minutes. Un canot glissa le long
des flancs du navire, ainsi qu'un oiseau blanc qui s'abat sur les
vagues.

Puis une chelle de corde pendit du sabord. Trois matelots descendirent
et la barque s'avana vers l'homme qui nageait et l'enfant vanoui.

Il tait temps: non pour Aubin Ploguen, dont la force herculenne tait
de taille  supporter de plus rudes fatigues, mais pour Jacquelin qui
avait besoin de repos, et surtout de secours.

En quelques minutes ils arrivrent dans les eaux du trois-mts, et
l'chelle de corde les hissait tous les cinq  bord.

Un homme, envelopp d'un manteau et la tte couverte d'un chapeau de
toile goudronne, causait avec le capitaine.

Il se retourna en voyant les nouveaux venus et laissa chapper un geste
de surprise:

--Aubin et Jacquelin! dit-il.

C'tait Henry de Puiseux.

--Vite! vite! ranimez l'enfant! dit le Breton.

Ce ne fut pas long.

Il n'tait qu'tourdi par la fatigue et la force des lames.

--Capitaine, deux mots, je vous prie, continua Aubin Ploguen; et vous,
monsieur de Puiseux, ayez la bont de m'entendre.

--Parlez, mon brave Breton; seulement je dois vous prvenir que le
capitaine n'entend pas le franais. Mais ne vous en inquitez pas; c'est
moi qui suis le vrai chef  bord.

--Bon! alors, cela ira mieux.

Aubin expliqua  Henry la situation. Il ne fallait pas songer 
dbarquer o il avait t convenu.

Seulement, en voulant pntrer dans l'anse d'Erqui, le trois-mts
courait risque de se briser.

--Peu importe!

--Que dira le capitaine?

--L'_Esprance_ n'est pas  lui: elle est  nous. Donc... tu comprends,
Aubin?

Aubin comprenait si bien qu'il alla s'emparer du gouvernail, et se mit 
commander la manoeuvre.

--Ah , tu es donc aussi marin? demanda Henry.

--Nous autres, les paysans de la cte, monsieur Henry, nous sommes un
peu amphibies...

--Virez de bord! cria Aubin.

L'_Esprance_ s'inclina gracieuse et lgre comme une hirondelle, et
s'avana vers la cte.

Le capitaine causait tout bas avec de Puiseux, en anglais, ou plutt
coutait le jeune homme qui parlait.

Lui, les yeux fixs sur la cte, contemplait impassiblement le rsultat
de la manoeuvre. Ce pilote arriv  l'improviste ne laissait pas que de
le surprendre.

En ralit, il ne comprenait pas encore.

Il croyait navement qu'Aubin Ploguen, connaissant la profondeur des
eaux, voulait rapprocher davantage l'_Esprance_. Jamais il ne lui
serait venu  l'ide qu'un homme sain d'esprit et voulu faire entrer un
trois-mts dans l'troit goulet de l'anse d'Erqui.

Pourtant il fallut bientt se rendre  l'vidence. L'_Esprance_
marchait droit au goulet. C'tait de la folie!

Il toucha le bras d'Henry:

--_You see_?

--_Yes_[5].

--Ah!

--Va, Aubin, cria le jeune homme.

--Toutes voiles dehors! ordonna le Breton.

Les matelots sont trop habitus  l'obissance passive pour hsiter dans
l'excution d'un commandement.

Mais, eux aussi, crurent que leur nouveau pilote tait fou.

Mettre toutes voiles dehors quand on est  cinq cents mtres de la cte,
et qu'on marche vers des brisants, pouss par cette double hlice du
vent et de la mare!

Les voiles se tendirent rapidement.

L'_Esprance_ s'arrta court, comme un cheval qui se cabre, plia sur
elle-mme, et s'lana avec une rapidit effrayante.

Cela dura  peine cinq minutes.

Le capitaine s'attendait si bien  voir le navire s'entr'ouvrir qu'il
ordonna aux matelots de se tenir prts  se jeter  la mer.
L'_Esprance_ n'tait plus qu' cinquante mtres de la passe. Le
capitaine toucha de nouveau le bras de de Puiseux.

--_The end_[6]! murmura-t-il.

Henry ne rpondit pas.

L'_Esprance_ fila comme une flche, et traversa le goulet sans
effleurer mme le rocher.

C'tait merveilleux  voir.

Ds lors le dbarquement tait facile.

Jean de Kardign et la Plotte avaient assist de loin  ce drame.

Leur coeur battit  rompre quand ils aperurent l'_Esprance_ se diriger
droit vers l'anse d'Erqui.

Tout tait sauv!

La barque jeta sur le sable Henry de Puiseux qui tomba dans les bras de
son ami.

--Tu ne m'attendais pas, hein?

--D'o viens-tu? qu'apportes-tu?

--D'o je viens? d'Angleterre. Ce que j'apporte?... on est en train de
le dbarquer, tiens! Mais d'abord prends connaissance de cette lettre.

Les deux jeunes gens s'assirent derrire un rocher, pendant que les
matelots dbarquaient de grandes caisses.

--Aubin, la lanterne! dit Jean.

Le Breton projeta sur son matre la clart de sa lanterne sourde,
pendant que Jean dcachetait un grand papier scell de cire bleue.

Ce papier contenait la lettre suivante, crite  l'encre ordinaire, et
une feuille de papier blanc.

La lettre crite  l'encre ordinaire tait ainsi conue:

Jean-Nu-Pieds,
              2                 2           1           2
Je serai _ut Voltgu_  la fin _oo kpnt_. _Grlvussu_, _Gpnient_
       2     11                 1 2    22           3 1  2 1
et _O'Losngrlnr_ sont prvenus. _Roniuor_ apporte _et rpoovu
   3     1  2
us eui glvspogrui_. Quinze _gllqti_ sont commands en
  13   1 1                       1  1   33
_Lteeusuvvuu_. Je dbarquerai  _Nlviuneeu_.

M.-C. R.

Les mots importants taient crits, on le voit, d'aprs une clef
commune.

Cette clef, nous la connaissons, car Jean l'avait communique aux
royalistes  Paris.

C'tait la phrase:

_Le gouvernement provisoire_,

substitue aux vingt-quatre lettres de l'alphabet.

Voici comment.

On crivait ainsi:

_L e g o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e_,

en un seul mot de vingt-quatre lettres. Puis, en dessous, on plaait
l'alphabet rel, ce qui donnait ceci:

+++++++++++++++++++++++++
 L|e|g|o|u|v|e|r|n|e|m|e
 A|B|C|D|E|F|G|H|I|J|K|L
+++++++++++++++++++++++++
 n|t|p|r|o|v|i|s|o|i|r|e
 M|N|O|P|Q|R|S|T|U|V|X|Y
+++++++++++++++++++++++++

C'est--dire que _l_ signifiait A, _e_, B, et ainsi de suite.

Seulement on numrotait les lettres rptes.

Par exemple ces deux mots: le _gouvernement provisoire_, renfermant
quatre fois la lettre _e_ et trois fois la lettre _o_, alors on crit la
premire _e_ naturellement, mais la seconde porte le chiffre 1, la
troisime le chiffre 2, et toujours de mme.

Ainsi, l'alphabet rel est celui-ci:

+++++++++++++++++++++++++++++
       |     1|     1|
 A -- L|G -- e|M -- n|S -- i
       |      |      |
 B -- e|H -- r|N -- t|T -- s
       |      |      |     2
 C -- g|I -- n|O -- p|U -- o
       |     2|     1|     1
 D -- o|J -- e|P -- r|V -- i
       |      |     1|     2
 E -- u|K -- m|Q -- o|X -- r
       |     3|     2|     4
 F -- v|L -- e|R -- v|Y -- e
+++++++++++++++++++++++++++++

Jean traduisit bien vite la lettre indchiffrable pour d'autres que pour
les initis.

Elle venait de S. A. R. Mme la duchesse de Berry:

_A monsieur le marquis de Kardign_.

Je serai _en France_  la fin _du mois_. _Charette_, _Coislin et
d'Autichamp_ sont prvenus. _Puiseux_ apporte _la poudre et les
cartouches_. _Quinze canons_ sont commands _en Angleterre_. Je
dbarquerai _ Marseille_.

Sign: MARIE-CAROLINE, rgente.

Nous avons soulign les mots importants dans la traduction comme dans
l'original.

On voit que toutes les prcautions taient bien prises.

A supposer que cette dpche ft tombe entre les mains de la police de
Louis-Philippe, la police n'y comprendrait rien.

Restait la feuille de papier blanc.

Jean la serra prcieusement.

--Ne la lis que dans ta chambre, celle-l! lui souffla de Puiseux 
l'oreille.

Jean rpondit  son ami par une nergique pression de main.

Tous les deux se levrent pour examiner le dbarquement.

Il s'avanait rapidement.

Vingt ou trente caisses couvraient dj la plage hors de l'atteinte de
l'eau.

--Les charrettes, maintenant! dit Jean. Et pendant que l'ordre
s'excutait:

--A propos, dit Henry, tu sais que je reste avec toi; nous irons  la
bataille ensemble!




V

LES DPCHES


Le retour s'effectua rapidement et tranquillement.

Les douaniers n'avaient rien vu. Comment eussent-ils pu croire que
l'anse d'Erqui ouvrirait un abri miraculeux aux contrebandiers?

Jean et Henry se tenaient par le bras et causaient. M. de Kardign avait
bien des choses  apprendre, et de Puiseux bien des choses  raconter.

Les deux amis taient spars depuis de longs mois. Chacun d'eux avait
fait de son ct son devoir.

--Mais nous ce nous quitterons plus maintenant, disait Henry. Je vais
demeurer  Kardign jusqu'au commencement de la fte. Mon brave Jean, je
tirerai mon premier coup de fusil avec toi!

Pas un mot ne fut chang entre eux sur les vnements antrieurs.

Jean voulait oublier, et Henry n'avait garde de le faire se souvenir.

Quand ils entrrent au chteau, M. Lambquin fumait sa pipe sur le
perron, les deux mains enfonces dans ses poches.

Il vint  leur rencontre:

--Bonjour, mon lieutenant, dit-il.

Henry et M. Lambquin se salurent.

Jean fit la prsentation.

Le matre armurier guignait de l'oeil les grandes charrettes couvertes de
foin.

--Hum! hum! dit-il. M'est avis qu'il ne faudrait pas mettre ce foin-l
dans l'auge des chevaux.

Henry clata de rire.

--Vous savez donc?...

--Je ne sais pas, mais je me doute. Diable! voil qui est clair. Vous
apportez l-dedans de quoi donner  manger  mes malades.

Ce fut au tour de M. Lambquin d'clater de rire.

Jean expliqua  son ami de quelle manire le matre armurier s'y tait
pris pour drouter la curiosit dangereuse de M. Lourson, le maire, et
de M. Sertaboire, ces farouches libraux!

Cependant, Jean avait hte de terminer la lecture des dpches.

Dans l'enveloppe qui contenait la lettre cryptographe, on sait que le
marquis avait trouv une feuille de papier blanc. Il monta dans son
cabinet avec Henry, et plaa cette feuille sur une plaque de cuivre.

Puis il prit dans son coffre-fort un petit flacon contenant une liqueur
brune. C'tait un acide.

Il fit courir l'acide sur la feuille de papier blanc.

Aussitt elle se couvrit de caractres crits  l'encre noire.

Il lut:

Vous devez tre maintenant bien tablie dans votre bonne et jolie
petite ville d'Aix. J'ai appris avec grand plaisir que les eaux
passaient bien et que vous tiez dj mieux. Soyez donc exacte  suivre
votre rgime. Nous serons si heureux d'apprendre votre entier
rtablissement.

J'espre que dans votre premire vous me donnerez des dtails sur cette
sant qui m'est si chre et sur l'emploi de votre temps. Pour moi, ma
chre amie, mes occupations sont toujours les mmes.  mon ge, on vit
d'habitude et de souvenir.

Je ne vous cris pas longuement. Vous savez combien cela me fatigue. Et
d'ailleurs, par le temps qu'il fait, il est bon d'tre rserve en
toutes choses: ce qui ne m'empchera pas de vous renouveler l'assurance
de mes meilleurs sentiments d'amiti chaque fois que j'en aurai
l'occasion.

Vous devinez cette lettre  demi-mots. Si elle n'est pas plus
comprhensible, c'est que je tiens  ne pas tre dcouverte. Je vous
embrasse.

Veuve RENAUD.

Lorsque Jean avait vu apparatre l'encre sympathique sur le papier, il
avait cru navement qu'il allait trouver ou des instructions ou des
recommandations dans ces lignes caches.

Et il se tenait en face d'une lettre incomprhensible.

Henry et lui restaient aussi penauds, quand tout  coup Puiseux se mit 
rire:

--Ah! j'y suis, parbleu!

--Quoi?

--Mon cher, les lettres  l'encre sympathique, c'est un moyen us.

--Aprs?

--Madame la duchesse de Berry a imagin la double lettre.

--Bravo! s'cria Jean. Je comprends.

--Oui, mais comment la faire ressortir?

--Attends!

Le marquis rflchit un instant, puis il reprit:

--Je devine tout, cher ami, dit-il. Madame a crit  l'encre sympathique
la premire lettre, celle que nous venons de lire. Si ce papier avait
t surpris par la police, sois bien sr que la police aurait eu la mme
ide que nous, et l'aurait soumise  l'opration d'un acide. Seulement,
fais attention  ceci; tous les acides peuvent arriver au mme rsultat.
Celui qui est contenu dans ce flacon a t compos avec soin, et il nous
a t ordonn  tous de n'user que de celui-l pour dchiffrer les
caractres: pour moi, c'est qu'il devait avoir videmment une double
action: l'une sur la lettre fausse, l'autre sur la lettre relle. Sans
quoi quelques gouttes d'un acide commun, du vinaigre ou de l'acide
sulfurique par exemple, auraient suffi. Donc, il y a encore sur cette
feuille de papier quelque chose  dchiffrer.

--C'est clair.

--Madame a crit la premire missive avec une encre soumise  l'action
immdiate de notre acide; la seconde, avec une encre soumise seulement 
l'action de ce mme acide aprs une contre-preuve.

--Laquelle?

--Je crois la deviner. Son Altesse a compt sur notre intelligence.

--Grand merci!

--Fais bien attention  cette phrase.

Jean reprit le papier et lut:

J'ai appris avec plaisir que les eaux passaient bien...

--Je comprends!

Ce ne fut pas long.

Jean versa dans une terrine un peu d'eau et trempa la lettre dans cette
eau.

Aussitt des lignes bleues se tracrent sous les lignes noires:

Voici ce que prsentait ds lors la feuille de papier:

Vous devez tre maintenant bien tablie dans votre
_Tout est dcid. Je serai  Marseille le 28, ou si je_
bonne et jolie ville d'Aix. J'ai appris avec plaisir que les
_subis un retard, dans la nuit du 28 au 29 avril. Mon cher_
eaux passaient bien, et que vous tiez dj mieux. Soyez
_marquis, je compte sur vous pour que l'armement des hommes_
donc exacte  suivre votre rgime. Nous serons si heureux
_de votre commandement soit termin  cette poque. Je tiens_
d'apprendre votre entier rtablissement. J'espre que
_ ce que le signal du combat soit donn du 5 au 15 mai._
dans votre premire vous me donnerez des dtails, sur
_C'est l'poque o les paysans sont libres et par consquent_
cette sant qui m'est si chre, et sur l'emploi de votre
_ont fini leurs semailles. Notre ami de Puiseux vous remettra_
temps. Pour moi, ma chre amie, mes occupations
_cette dpche. Agissez sans retard. Envoyez immdiatement_
sont toujours les mmes.  mon ge, on vit d'habitude
_trois mille livres de poudre  Clisson, sur les quinze_
et de souvenir. Je ne vous cris pas longuement.
_mille que vous aura apportes l'_Esprance. _Le bruit a_
Vous savez combien cela me fatigue. Et d'ailleurs, par
_couru que je ne viendrais pas. C'est un mensonge de mes_
le temps qu'il fait, il est bon d'tre rserve en toutes
_ennemis. Je descends  Marseille pour surveiller le mouvement_
choses: ce qui ne m'empchera pas de vous renouveler
_du Midi. Mais je n'y compte pas. Soyez le 4 mai_
l'assurance de mes meilleurs sentiments d'amiti chaque
_dans les bois de Machecoul avec vos hommes. Dieu nous_
fois que j'en aurai l'occasion. Vous devinez cette lettre 
_garde et nous protge. Nous sommes entre ses mains._
demi-mots. Si elle n'est pas plus comprhensible, c'est que
je tiens  ne pas tre dcouverte.

Je vous embrasse,
_Le 4 mai!_

Veuve Renaud.
_Marie-Caroline, Rgente._

Les lignes bleues sont crites en italiques. Le lecteur peut donc se
faire immdiatement une ide de la disposition typographique de cette
lettre.

Les deux jeunes gens se regardaient interdits.

--Quoi! Madame est en France!

--Oui, rpondit gravement Henry.

--Le 4 mai! murmura le marquis. Le 4 mai! C'est donc ce jour-l que nous
lverons le drapeau d'Henri V!

--Combien faut-il de temps pour aller d'ici au bois de Machecoul?

--Vingt-quatre heures en se cachant et en ne marchant que la nuit par
des chemins dtourns.

Au moment o Jean faisait cette rponse, la grosse cloche du portail
sonnait.

Cela annonait un arrivant.

--Qu'est-ce que cela? demanda Jean inquiet.

La rponse ne tarda pas  lui venir.

Aubin Ploguen vint frapper  la porte de la chambre:

--Entre! cria Jean.

--Matre, dit-il, un petit paysan bless, accompagn de Leneguy, un de
nos soldats de Savenay, arrive et demande l'hospitalit.

--Tu connais Leneguy?

--Oui, matre.

--Un homme sr?

--Un ancien chouan.

--Eh bien, donne-leur un lit  chacun et fais-les souper...




VI

PINSON


En effet, quelques instants auparavant, Leneguy, accompagn d'un jeune
paysan, s'tait prsent au chteau.

Il savait que ceux qui ont faim et n'ont pas d'abri trouvent toujours
une place au foyer des Kardign.

D'ailleurs, bien qu'on ft en pleine nuit, des lumires brillaient aux
fentres du chteau.

Aubin Ploguen redescendit et fit entrer les deux Bretons dans la haute
et vaste cuisine. Il alluma dans l'tre un feu de sarments ptillant et
joyeux.

Puis il mit sur la table des plats de viande et de lgumes et un fort
pichet de cidre.

--Prenez et mangez, mes gars, dit-il. Aprs, je vous conduirai dans vos
chambres.

Si Aubin Ploguen avait t un observateur, il et remarqu que le petit
compagnon de Leneguy avait les mains bien fines pour un paysan.

--Comment s'appelle ce petit gars, monsieur Leneguy? demanda-t-il.

Celui-ci regarda le fils de Cibot Ploguen d'un air naf.

--Quoi! tu ne le reconnais pas?

--Non.

--C'est le dernier du vieux Gousnon, mon camarade  la chouannerie sous
Charette.

--Le fils de Gousnon?

--Oui.

--Quel ge as-tu, l'enfant?

--Seize ans.

La voix de _l'enfant_ tait douce et harmonieuse comme un chant
d'oiseau.

--Et comment t'appelles-tu?

--Pinson.

--Tu chantes donc?

--Oui... je chante... dit Pinson en rougissant...

Aubin le regardait.

Pinson avait une charmante figure, et gentille comme une figure de
femme.

--Eh bien! veux-tu me chanter une chanson du pays, petit?

Pinson repoussa du doigt son verre de cidre encore plein, et commena:

Mon ami vient de s'en aller...
J'en ai le coeur tout en peine.
Vint un gars sous le grand chne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi!...
Hlas il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!
Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller!

Pinson chanta cette nave plainte d'une voix tellement mue, qu'Aubin
Ploguen se sentit tout troubl.

--Eh quoi! tu pleures, mon petit gars? dit-il en voyant des larmes
couler sur le visage de l'enfant.

--Oh! ce n'est rien, monsieur Aubin.

--Monsieur Aubin? Tu connais donc mon nom?

Pinson restait un peu interdit. Ce fut Leneguy qui repartit vivement:

--S'il te connat, mon Aubin? Par la croix d'Auray, en voil une
demande! Est-ce que je ne lui ai pas souvent parl de toi?

--Il est trange, cet enfant, pensa le Breton.

Le paysan avait fini son souper.

--Allons, allez dormir, dit-il.

Leneguy et Pinson traversrent l'aile droite du chteau qui conduisait 
la chambre du paysan et  celle de l'enfant.

Pour y arriver, il fallait passer devant le cabinet o causaient Henry
et Jean.

Au moment mme o ils frlaient la porte de ce cabinet, Jean parlait.

Pinson chancela en entendant la voix du marquis.

Il fut oblig de s'accrocher au bras de Leneguy pour ne pas tomber.

--Hum! hum! grommela Aubin.

Mais il ne dit rien encore, car il se rservait de causer avec Leneguy.

En effet, quand Pinson fut entr dans sa chambre, Aubin pntra dans
celle du paysan.

--Tu as quelque chose  me conter, mon Aubin? demanda celui-ci.

--Oui, l'ami.

--Parle.

Leneguy s'accroupit sur le carreau et alluma sa pipe.

--D'o viens-tu, maintenant?

--De Savenay.

--Et tu allais?

--Ici.

--Ah! et pourquoi?

--Pour savoir le jour de la prise d'armes. Les gars s'impatientent,
vois-tu. Il est temps de commencer.

--Pourquoi n'es-tu pas venu seul?

--Comment, seul?

--Oui... Pinson... ce petit qui t'accompagne...

Leneguy frappa  petits coups le fourneau de sa pipe contre son soulier
pour en faire tomber la cendre.

--Est-ce que tu te mfierais de moi? demanda-t-il tranquillement.

--Si je me mfie de toi?

--Oui.

--Un vieux chouan, c'est impossible!

--Alors dis-moi un peu, mon Aubin, pourquoi tu m'interroges avec autant
de soin.

Ce fut au tour d'Aubin Ploguen d'tre embarrass.

--C'est le petit qui t'tonne, pas vrai?

--Oui.

--Je vais t'expliquer la chose. Tu connais le vieux Gousnon, bien sr,
et tu le respectes comme tous ceux de ces cts-ci. Eh bien, le vieux
Gousnon a douze enfants forts comme des taureaux. Celui-l, qui est le
treizime, a t lev  Gurande,  la pension... Une folie de sa mre,
quoi! qui voulait en faire un savant, un cur. Il n'tait dj pas bien
fort; a l'a sch encore plus. Alors le vieux Gousnon a voulu qu'il
ft du mouvement.--Puisqu'on se bat, a-t-il dit, le petit se battra.
Seulement, je vais l'envoyer au seigneur, en le priant de le prendre
auprs de lui, o le service sera moins dur qu'avec nous autres. Voil
sa lettre, tiens.

--Pardonne-moi, mon bon Leneguy, mais j'en ai tant vu, tant vu  Paris,
que je me mfiais du petit...

--Il n'a donc pas l'air franc?

--Oh! si.

--Eh bien, moi, Leneguy, qui en ai tu deux cent sept, de ces bleus, et
de ma main, je garantis que mon Pinson est aussi brave qu'il est franc
et doux.

Une voix chanta dans la chambre voisine:

Mais je lui dis: Celui que j'aime...
Beau gars, ce n'est pas toi!
Hlas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!

--Ce n'est pas une voix d'homme, a!

--Une voix de femme peut-tre!

--Tiens, je draisonne.

--Ma foi, oui...

--Bonne nuit, mon Leneguy...

Les deux paysans se serrrent la main, il y avait longtemps qu'ils ne
s'taient vus.

       *       *       *       *       *

Pinson ne s'tait pas couch.

A peine entr dans sa chambre, il avait t son chapeau-bret, et enlev
la perruque blonde qui encadrait son visage. Une profusion de cheveux
bruns se droulrent...

Elle se mit  rver un instant; puis lentement elle marcha vers la
fentre et l'ouvrit.

Le vent s'tait calm  l'approche du matin. La nuit brillait calme et
limpide. Les toiles brillantes trouaient le ciel, et un blanc rayon de
lune argentait la cime des grands arbres.

Au loin pleurait la mer. Son lent et ternel gmissement arrivait  la
jeune fille accompagn d'un chant de rossignol.

Fernande tait accoude, et contemplait cet immense repos de la nature:

--Je suis donc prs de lui, murmura-t-elle.

Prs de lui! Ah! je m'tais jur de ne pas le suivre, de ne pas mler
encore ma vie  la sienne. Mais j'ai t lche... je ne pouvais pas!...
Je serais morte!

Elle se tut, regardant passer les nues blanches qui tachaient un moment
le bleu mat du ciel.

--Il est l! O mon Dieu! pourquoi ne m'avez-vous pas prt la force
d'oublier? Pourquoi m'avez-vous impos le combat, si vous ne deviez pas
en mme temps me donner l'nergie?

J'ai essay de lutter... mais je suis retombe, vaincue.

Il est l, prs de moi!... Il pense  moi, et ne sait pas que je respire
le mme air que lui, que mes yeux voient le mme horizon que les siens,
que je souffre  ct de sa souffrance! Sa pense va me chercher bien
loin, et je suis l!

Il ne m'tait pas permis de vivre avec lui; mais avec lui, du moins, je
pourrai mourir!...

Elle se tut encore, et reprit, chantant:

Mon ami vient de s'en aller,
J'en ai le coeur tout en peine:
Vint un gars sous le grand chne,
Qui voulut me consoler.
Mais je lui dis: Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi...
Hlas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!
Je ne peux pas me consoler.
Mon ami vient de s'en aller!

Fernande avait t leve en Bretagne, nous le savons.

Gousnon et Leneguy, ces deux vieux chouans, l'adoraient et avaient
consenti avec joie  la pieuse ruse de la jeune fille. Elle leur avait
tout cont,  ces braves coeurs loyaux.

Elle avait quitt son pre, et tait venue. La lutte tait trop rude
pour elle. Elle aimait!

Fernande referma la fentre, et se coucha.

Quand le sommeil la prit, elle murmurait encore les deux derniers vers
de sa chanson:

Je ne peux pas me consoler:
Mon ami vient de s'en aller...




VII

LE COMMENCEMENT


Laissons la Bretagne, et descendons vers le Midi de la France.

Traversons Tours, Vendme et Orlans, si nous passons par
Paris;--Toulouse, Agen et Montpellier, si nous passons par Bordeaux, et
arrivons  Marseille.

Dans la nuit du 28 au 29 avril,--pendant cette mme nuit o
l'_Esprance_ jetait vingt mille livres de poudre sur les ctes
bretonnes,--une motion profonde semblait s'tre empare de la vieille
Phoce.

Le prfet des Bouches-du-Rhne tait prvenu.

Il savait qu'une insurrection lgitimiste se prparait, et il avait mis
sur pied les deux rgiments de ligne, l'escadron de gendarmerie et les
agents de police.

On ne prcisait rien, mais on sentait vaguement que les royalistes
allaient jouer une importante partie.

De huit heures  dix heures du soir, un calme complet rgna dans la
cit. On et dit que Marseille s'apprtait  s'endormir comme
d'habitude, accroupie dans la Mditerrane.

Tout  coup,  onze heures, dix hommes du peuple, ou paraissant tels,
arrivrent devant l'glise Saint-Laurent.

Ces hommes portaient leur fusil en bandoulire:  la ceinture tait
attache une poudrire pleine de cartouches.

Celui qui paraissait tre le chef s'avana de quelques pas sur ses
camarades et frappa  la porte de l'glise.

Le sacristain parut.

Il voulut s'enfuir, en se trouvant seul,  une pareille heure, en face
d'un inconnu arm.

Mais celui-ci le retint par le bras.

--Mon ami, dit-il, je suis M. Pierre Prmontr, sujet de Sa Majest le
roi de France Henri, cinquime du nom. Je vous prie de me donner les
clefs du clocher.

Le sacristain dtacha, en tremblant, les clefs qui pendaient  son ct
et les mit entre les mains de M. Prmontr.

Le jeune homme fit un signe.

Un de ses soldats dplia un drapeau blanc enferm dans un tui de
goudron:

--Trois hommes, dit le chef.

Trois soldats sortirent du rang.

--Vous allez rester devant le portail, continua Pierre, le fusil charg.
Si vous voyez une ou deux, ou plusieurs personnes se diriger du ct de
l'glise, vous crierez deux fois: au large! Si on n'obit pas  la
seconde injonction, feu immdiatement.

--Et si c'est une troupe de soldats?

--Vous vous ferez tuer!

--Bien.

Prmontr trouvait tout naturel de donner cet ordre, et ses hommes
trouvaient tout aussi naturel de l'excuter sans rplique.

Ah! ce fut une grande poque!

--Quant  vous, mes enfants, dit Pierre  trois autres de ses
compagnons, vous allez faire votre besogne, pendant que nous quatre
allons faire la ntre.

Les deux petites troupes entrrent dans l'glise. L'une monta sur le
sommet de l'difice, et, arrive sur la plate-forme, planta le drapeau
blanc, qui se droula lentement et majestueusement au souffle frais de
la nuit.

Prmontr et ses amis, pendant ce temps-l, grimpaient l'escalier en
colimaon qui conduit au clocher.

Au moment o minuit commena de sonner:

--Attention! cria Pierre.

Chacun de ces cinq hommes tenait par le battant une des cloches de
Saint-Laurent. Quand le son lugubre des douze coups s'teignit, le chef
fit un signe...

Le tocsin commena.

Qui n'a t souvent impressionn par cet appel dchirant du tocsin
clatant soudainement au milieu de la nuit? Les cloches semblent gmir
et sangloter. Elles sont comme des voix d'en haut apportant  l'me
humaine des penses tristes et pieuses.

Cependant,  travers la ville, le bruit se rpandait que le signal de
l'insurrection tait sonn.

En effet, un quart d'heure  peine aprs le commencement du tocsin, un
rassemblement d'hommes arms traversa le coeur de la cit. Ce
rassemblement portait un drapeau blanc et criait: Vive Henri V!

Le prfet et le gnral de division, aprs une longue et importante
confrence, avaient dcid de laisser l'insurrection clater, et de ne
pas l'touffer en germe.

Ils y gagnaient de connatre le nom des agitateurs, s'ils taient
vainqueurs. Si, au contraire, ils taient vaincus, ils pouvaient se
targuer, auprs du nouveau pouvoir, d'une sorte de complicit tacite.

Tous les deux ayant trahi Charles X pour Louis-Philippe Ier, taient
prts  trahir Louis-Philippe Ier pour Henri V. C'tait mathmatique.

La prfecture de police avait expdi de Paris un de ses agents
suprieurs. Ne disait-on pas, en effet, que madame la duchesse de Berry
devait oprer, cette nuit-l mme, son dbarquement sur les ctes de
Marseille?

Or, cet agent suprieur, nous le connaissons, c'est notre ami M.
Jumelle.

M. Jumelle n'a pas chang pendant les quelques mois o nous l'avons
perdu de vue.

Il a toujours cette finesse de jugement, ce flair de chien courant qui
ne l'a tromp qu'une fois: dans l'affaire de la rue du Petit-Pas.

Tel qu'un bon bourgeois qui se promne aprs un plantureux souper,
l'honnte M. Jumelle, envelopp d'une douillette de soie puce, passe en
souriant, ses lunettes sur son nez,  travers les rassemblements les
plus tumultueux. De temps en temps, il imite les insurgs qui le
coudoient et pousse un formidable: Vive Henri V!

Un jeune homme remarquait depuis quelques instants ce doux et inoffensif
promeneur.

Il s'approcha de M. Jumelle et lui tendit la main.

--Je vois que vous tes des ntres, monsieur, lui dit-il.

--En effet, monsieur, riposta l'agent de police.

Et il pensait tout bas:

Ce sera bien le diable si ce gaillard-l ne m'apprend pas quelque chose
qu'il sera bon de savoir.

--Seulement, permettez-moi une simple question, continua l'agent de
police. Moi, voyez-vous, je suis un bon vieillard, bien calme et bien
doux. Je ne m'attendais nullement  ce qui se passe. Je dormais ma nuit
quand j'ai entendu crier: Vive Henri V! Aussitt, ce cri, cher  mon
coeur, m'a arrach au sommeil, et je suis venu me mler  vous,  vous,
mes braves amis!

En disant ces mots, M. Jumelle, dont les yeux versaient des larmes de
joie, tendit les deux mains au jeune homme qui les serra avec non moins
d'motion.

--A bas Louis-Philippe! cria un groupe d'hommes qui passaient.

--A bas Louis-Philippe! rpta M. Jumelle avec conviction.

--Vive Henri V! ajouta le mme groupe.

--Vive Henri V! ajouta galement le sous-chef de la police politique.

--Vous savez que c'est pour cette nuit? dit tout bas le jeune homme.

--Parbleu!

--Ah! vous tiez prvenu?

M. Jumelle se gratta le derrire de la tte, ce qui tait son signe
habituel quand il tait embarrass..

--Prvenu... heu! heu!.. prvenu... non pas officiellement... mais..,
heu! heu!... vous savez, officieusement.

--Parbleu!

--Alors...

--Alors?...

--Heu! heu!... je m'attendais au reste... seulement... je connaissais
l'arrive de...

--De...?

--... C'est cela!... mais j'ignore encore le point de dbarquement...

En causant ainsi, le jeune homme et M. Jumelle taient arrivs sur le
port.

--Venez! dit celui-ci.

Les choses tournaient si bien pour le sous-chef de la police politique,
qu'il avait chang son signe. Au lien de se gratter le derrire de la
tte, il se frottait obstinment le bout du nez. Signe de joie,
celui-l!

En passant devant l'esplanade de la Tourette, le jeune homme montra  M.
Jumelle une masse de monde qui regardait du ct de la mer.

--Ils attendent! rpta consciencieusement M. Jumelle, Et ils regardent!
ajouta-t-il.

--Oui, mais ils regardent... quoi? Le savez-vous?

--Heu! heu!

--Tenez!... apercevez-vous au loin ce navire?...

--Attendez donc!...

M. Jumelle se fit une longue-vue de ses deux mains, et aperut au loin,
en effet, un petit navire  vapeur qui tirait des bordes.

Quand je dis aperut, je devrais dire qu'il distingua les feux rouges et
verts du vaisseau, attendu qu' travers la nuit, il tait impossible de
rien prciser.

--Eh bien! continua le jeune homme, ce navire s'appelle le
_Carlo-Alberto_.

--Beau nom.

--Et il a  son bord madame la duchesse de Berry et le marchal de
Bourmont...

M. Jumelle ne se le fit pas dire deux fois.

--Ah! il faut que je monte aussi sur l'esplanade. Adieu, mon jeune ami.

Et il disparut tout courant, se dirigeant non vers l'esplanade, mais
vers la prfecture.

Le jeune homme le suivit des yeux quelques instants et murmura:

--Monsieur Jumelle, vous tes un imbcile!




VIII

MADAME


Le jeune homme, qui n'tait autre que Maurice de Carlepont, ce royaliste
entrevu par nous dans l'assemble de la rue du Petit-Pas, avait en effet
jou ce pauvre M. Jumelle.

De Carlepont et ses amis connaissaient la prsence  Marseille du
sous-chef de la police politique.

C'tait un danger pour leurs projets. En consquence, ils avaient rsolu
de dtourner l'attention de l'agent.

On a vu que Maurice de Carlepont avait russi.

Mais que se passait-il  bord du _Carlo-Alberto_?

La mer est grosse. Les lames balayent le pont du navire et le jettent
par instant de ct, comme un cheval effray qui ferait des bonds de
terreur.

A l'arrire, une jeune femme, enveloppe d'un de ces manteaux qu'on
nommait des _tartans_, se tient debout, la main place sur un cordage,
qui l'aide  rsister au roulis.

C'est S. A. R. madame la duchesse de Berry, mre du roi Henri V et
rgente de France.

Ds le mois de juin 1831 elle avait quitt l'Angleterre, accompagne de
la petite cour qui lui tait reste fidle. Arrive en Hollande, elle ne
s'y arrta que pour y prendre quelques jours de repos.

En aot, et au commencement de septembre, elle est  Francfort et 
Mayence, o elle rgle les pensions de la liste civile.

Vers la fin de ce mme mois de septembre, elle traverse la Suisse, entre
dans le Pimont, et enfin s'installe, sous le nom de comtesse de Sagana
 Sestri. Sestri est une petite ville situe dans les tats du roi
Charles-Albert,  douze lieues de Gnes.

Quelques mots d'histoire sont ici ncessaires pour faire comprendre aux
lecteurs par quelles routes semes d'pines passait cette hroque
princesse, qui rentrait en France, arme de son droit, forte de son
courage.

Madame, en arrivant  Sestri, n'avait dguis que son nom.

Le dimanche, elle se rendait  l'glise, situe  un quart de kilomtre
de son chteau,  pied, et entoure de curieux. Tous voulaient voir
cette fille, cette femme et cette mre de rois, qui devait errer de
ville en ville, de pays en pays.

Il y a une majest plus grande que celle du trne: la majest du
malheur!

Or, Madame sortait la tte presque nue, et couverte seulement d'une
dentelle. Le bruit ne tarda donc pas  se rpandre de sa prsence 
Sestri.

M. de Cases, consul de France  Gnes, en fut inform, comme les autres,
par la rumeur publique; mais il n'avait pas le droit de se plaindre. Il
tait tout naturel que le roi de Sardaigne offrt un asile  la
belle-fille de Charles X.

Seulement, la situation se compliqua. Comme Madame prparait de longue
main le double soulvement de la Bretagne et du Midi, elle tait en
correspondance quotidienne avec les chefs royalistes de ces provinces.

De la correspondance, on en vint  la confrence.

Si bien, qu'un beau jour, Gnes se trouva peuple de Franais voyageant
sous des noms d'emprunt trangers.

Celui-ci tait, sur son passe-port, Russe, et faisait viser ses papiers
au consulat de Russie; celui-l tait Anglais, et rendait chaque jour de
frquentes visites au consulat anglais.

Par consquent, ils chappaient tous  l'action de M. de Cases, qui
enrageait.

Le consul de France avisa son gouvernement de ce qui se passait et lui
demanda des ordres.

Aussitt une lettre partit des Tuileries, adresse au cabinet sarde, se
plaignant de l'asile offert par Charles-Albert  une conspiration trame
contre Louis-Philippe[7].

Charles-Albert crivit alors  Madame une lettre expliquant le systme
politique adopt par les trangers  l'gard de la France. C'tait une
invitation polie, mais relle, d'avoir  quitter le pays sarde.

Madame tait faite au malheur. Pourtant, elle ressentit un coup pnible
de cette dloyaut, de ce manque de gnrosit d'un prince de la maison
de Savoie.

C'tait mme une ingratitude, car ce mme roi Charles-Albert avait reu
jadis  la cour de France une hospitalit qu'il n'et pas d oublier.

Elle partit; mais, avant de quitter Sestri, elle dit un de ces mots
profonds qui la vengeaient:

--Dcidment, la noblesse des rois s'en va!--Mon aeul a fait btir des
palais, mon grand-pre des maisons, mon pre des bicoques et mon frre
des nids  rats. Dieu aidant, mon fils rebtira des palais!

Elle traversa Gnes et Modne, puis gagna Rome.

Elle partit de Massa, vers le milieu du mois d'avril 1832, et s'embarqua
sur le _Carlo-Alberto_. Le 26, elle fit relche  Gnes et, le
surlendemain, elle tait en vue de Marseille.

Il avait t convenu qu'un signal avertirait la princesse du moment
prcis o elle devait oprer son dbarquement.

Ce signal tait une fuse rouge qui devait tre lance  quelque
distance du phare de Planier.

En mme temps que M. Pierre Prmontr mettait en branle le tocsin de
l'glise Saint-Laurent, on lanait la fuse.

Quand nous montons  bord du _Carlo-Alberto_, Madame et son escorte
avaient vu la fuse et attendaient qu'une barque prpare  cet effet
vnt les chercher.

La nuit tait noire et la mer souleve, nous le savons.

Il fallut  la barque deux heures pour lutter contre les vagues, et
toucher au navire.

Aprs de grandes difficults, Madame put descendre du _Carlo-Alberto_
dans l'esquif; il fallut encore deux heures pour atterrir.

Une cabane de pcheurs servit d'asile cette nuit-l  celle qui avait vu
l'Europe, la France et Paris  ses pieds.

Quand elle se trouva dans cette masure, fouette par le vent de la mer,
seule, en face de sa destine, en face de ce royaume qu'elle venait
reconqurir, elle dut rflchir longuement sur le nant des choses
humaines.

Marie-Thrse, vaincue et fuyant, sa fille entre les bras, dut penser
ainsi, avant qu'elle entendt ses fidles Maggyars s'crier en la
saluant:

--_Moriamur pro rege nostro, Mari Theres._

Madame ne put dormir.

Comment aurait-elle trouv le sommeil quand,  deux lieues de l 
peine, se jouait le commencement de cette redoutable partie?

A sept heures du matin, elle apprenait que le mouvement de Marseille
avait chou.

Ce fut pour son Altesse Royale une violente douleur.

Le mouvement de Marseille chou, il fallait renoncer  toute esprance
de soulever Lyon et Toulouse.

Mais si elle tait profondment afflige de ce premier chec, Madame
n'tait pas dcourage. Ainsi qu'elle l'avait crit au marquis de
Kardign, elle comptait peu sur le Midi. Pour elle, toute la foi
royaliste, cette foi qui ne se contente pas d'esprer, mais qui agit,
s'tait rfugie en Bretagne.

Il semble que ces landes arides soient, en ce sicle, le dernier refuge
des sentiments chevaleresques d'autrefois. Bertrand Duguesclin est n en
Bretagne. Charette tait digne d'y voir le jour; il y est mort.

Aussitt deux partis bien opposs se formrent autour de la princesse.

L'un tait pour la retraite. Il engageait Madame  remonter  bord du
_Carlo-Alberto_ et  regagner Massa.

L'autre tait pour la lutte, puisque aussi bien elle tait commence.

--Ecoutez, mes amis, dit la duchesse aprs avoir rflchi, reculer
maintenant ne serait pas seulement une faiblesse, mais une lchet.

Quelques-uns de mes serviteurs se sont compromis pour moi; ils ont
risqu leur vie, leur libert, pour avoir eu confiance dans ma parole
royale. Cette parole ne leur fera pas dfaut. Une princesse de Bourbon
ne ment pas. Je suis en France: j'y reste.

M. de B...lh tenta vainement de prouver  Madame qu'elle devait partir.
Toute la froide raison du conseiller s'moussa contre cette phrase:

--J'ai promis  mes soldats de me battre avec eux!

L'important tait de quitter au plus vite la masure.

videmment, l'autorit devait tre prvenue de la prsence de Madame, et
ne tarderait pas  la faire arrter.

Elle s'enveloppa de nouveau de son tartan, et la petite escorte entoura
la princesse qui partit  pied, pendant que M. de B...lh allait  la
recherche d'une voiture.

Sur la route, pas le moindre tricorne de gendarme; tricorne menaant,
c'est--dire, car ceux qui rencontraient le cabriolet de la princesse
saluaient avec respect.

Madame ne laissait pas que d'tre intrigue.

Comment se faisait-il qu'on ne la surveillt pas davantage?

Elle en eut bientt l'explication.

Au moment de quitter l'troit chemin pour gagner la route de Marseille 
Toulouse, les fugitifs arrivrent sur le flanc d'une petite colline
dominant la mer. Madame aperut de loin le _Carlo-Alberto_ qui fuyait 
toute vapeur en prenant chasse devant une frgate de la marine:

--Ah! je comprends tout! dit-elle en riant.




IX

LE VOYAGE


Maurice de Carlepont avait bel et bien jou ce pauvre M. Jumelle, en lui
disant que Madame et le marchal de Bourmont taient  bord du
_Carlo-Alberto_.

Le sous-chef de la police politique se hta d'aller prvenir le prfet
du dpartement, pendant qu'on ordonnait  une frgate de se prparer 
donner la chasse au petit vapeur, ds que celui-ci ferait mine de
s'enfuir.

Si l'autorit croyait Son Altesse sur mer, elle ne penserait pas  la
chercher sur terre.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Quelques minutes aprs la rencontre comique avec le gendarme, Madame vit
la route de Marseille  Toulouse se drouler  peu de distance.

--Votre Altesse veut-elle continuer sa route? demanda M. de B...lh.

--Si je le veux!

--Cependant... j'avais espr...

--Qu'est-ce que vous aviez espr, je vous prie?

--Que Votre Altesse renoncerait  aller plus loin.

--Une fois pour toutes, de B...lh, rpondit gravement la princesse, je
ne veux plus qu'on me parle de cela. Je fais ce que je crois tre, ce
qui est mon devoir.

Monsieur de B...lh s'inclina.

Madame reprit avec animation:

--Quoi! des hommes jeunes, riches, heureux, aims, n'ont pas hsit 
quitter famille, bonheur et richesse, pour se battre sur un signe de
moi,--peut-tre pour mourir. Et moi je ne les suivrais pas! Non, je fais
ce que ferait mon fils  ma place; et je n'exposerai plus un prince
franais  recevoir une seconde lettre comme celle qu'crivit Charette!

Le cabriolet arrivait sur la route.

--A gauche! ordonna Madame.

A gauche!... le sort en est jet.

Le cabriolet partit.

Vers les quatre heures du soir, les voyageurs entraient dans un petit
bourg.

Par le plus grand des hasards une calche s'y trouvait  vendre.

Quand je dis: le plus grand des hasards, je parle du sentiment
qu'prouva la princesse; car au fond, bien qu'elle l'ignort, c'tait
une chose trs-naturelle.

M. de Bonnechose, ce noble et courageux jeune homme, qui gagna, dans
cette campagne, l'immortalit du dvouement, avait pris les devants et
fouill le bourg jusqu' ce qu'il et trouv cette calche.

M. de Bonnechose ne devait plus abandonner la princesse jusqu'en Vende.

Le transbordement se fit donc d'une voiture dans l'autre.

A la nuit close, Madame, trs-fatigue, voulut s'arrter pour souper et
coucher.

--O sommes-nous ici? demanda-t-elle.

--A X..., Madame.

--A X...? Tant mieux, nous avons un ami ici.

--Lequel?

--M. de...

M. de Bonnechose fit un mouvement.

--Il est absent.

--Oui, dit M. de B...lh, mais son frre peut le remplacer.

--Son frre, dit M. de Bonnechose, est non-seulement rpublicain, mais
encore maire de cette commune.

--Est-ce un honnte homme? demanda Son Altesse.

--Oui, madame.

--Eh bien, je me risque!

Elle alla frapper  la porte du gentilhomme rpublicain.

Une servante vint ouvrir.

--Je voudrais parler  monsieur de ***, dit Madame.

La servante alla chercher son matre.

--Monsieur, dit la princesse, vous tes rpublicain; mais je me suis
rappele Charles Stuart fugitif. Je suis la duchesse de Berry, et je
viens vous demander asile.

M. de *** salua respectueusement:

--Ma maison est aux ordres de Son Altesse, dit-il.

Madame passa chez cet ennemi une nuit calme.

Au matin arrivrent deux amis: M. de Mnars et M. de Villeneuve, parent
de M. de B... qu'ils devaient remplacer. M. de Villeneuve avait pris un
passeport en son nom, lequel portait: voyageant avec sa femme et son
domestique.

--Je vois bien la femme, dit son Altesse en riant, mais je ne vois pas
le domestique.

--Nous allons le trouver sur la route, dit M. de Villeneuve.

On partit.

Il faisait un vent piquant et sec. Les chevaux marchaient bien, trop
bien mme; car,  une descente un peu rapide, ils prirent tout  coup le
mors aux dents.

En vain M. de Mnars et M. de Villeneuve essayrent-ils de les arrter:
la calche descendait avec une rapidit effrayante.

De plus, cette voiture tait vieille et menaait  chaque soubresaut de
se briser en deux.

Elle se contenta de verser.

Tout le monde tait sain et sauf, mais la calche tait casse.

--Comment allons-nous faire? demanda Madame.

--Rien n'est perdu, dit M. de Villeneuve. Est-ce que mon domestique
n'attend pas sur la route?

--Oui, mais o?

--A deux kilomtres d'ici.

Madame prit le bras de M. de Villeneuve et fit bravement les deux
kilomtres  pied.

En effet, _le domestique_, venu de Marseille dans un char--bancs, se
tenait assis au bord du chemin.

Il se leva en apercevant les voyageurs. C'tait un jeune homme d'une
trentaine d'annes, qui portait une lgante livre noir et or.

M. de Villeneuve lui serra la main.

--Vous tes bien familier avec vos gens, de Villeneuve! dit Madame en
riant.

--J'ai l'honneur de prsenter  Votre Altesse M. de Lorge, dit M. de
Villeneuve.

--Humble serviteur de Son Altesse! riposta M. de Lorge.

--Bravo! Partons, continua la princesse. Seulement, messieurs, une
simple observation. A partir de cette heure, supprimez, je vous prie,
des appellations dangereuses. Une Altesse courant les routes pourrait
bien sembler extraordinaire. Je suis tout simplement madame de
Villeneuve. Ne l'oubliez pas.

Le 5 mai,  sept heures du soir, Madame entrait  Toulouse.

Personne ne faisait attention  ce char--bancs, car les propritaires
des environs sont accoutums  venir souvent en ville.

Pourtant un officier de la ligne se trouvait, par hasard, assis  la
porte de l'htel devant lequel le char--bancs tait arrt.

M. de Villeneuve avait pris les devants pour acheter une chaise de
poste.

Il devait continuer  petits pas jusqu' ce que le char--bancs le
rejoignt.

Cet officier regardait attentivement la princesse, qui sentait le
danger, mais n'osait faire un mouvement ni ordonner le dpart de peur
d'appeler une dnonciation.

--Voyez donc, de Lorge, comme cet officier me regarde? dit-elle.

En effet, l'officier ne quittait pas des yeux le petit groupe form par
les voyageurs. Tout  coup il se leva et vint  M. de Lorge.

Il lui mit la main sur l'paule.

Le gentilhomme croyait tout perdu, quand l'officier lui dit tout bas:

--Engagez votre matresse  acheter un autre chapeau, celui-l ne lui
couvre pas assez le visage.

Puis, soulevant son kpi, il salua la princesse en mettant dans cette
action un respect cach que la prudence l'empchait d'accentuer
davantage.

--Brave coeur! murmura Madame. Ah! mes Franais! mes Franais!...

M. de Mnars avait accompagn M. de Villeneuve.

Un jeune homme de Toulouse, fort connu dans la ville, M. Neychens,
aujourd'hui rdacteur de l'_Union_, devait les remplacer pour quelques
heures.

Il fallait, autant que possible, viter les soupons. Or, M. Neychens
avait l'habitude de faire souvent, en chaise de poste, le voyage de
Toulouse  Bordeaux.

M. de Villeneuve fut rejoint  onze heures du soir. On quitta le
char--bancs et le voyage se poursuivit avec une rapidit d'autant plus
grande que le temps pressait. Ainsi que Madame l'avait crit au marquis
de Kardign, elle voulait que le soulvement de la Vende et lieu du
1er au 15 mai. Or, on tait dj au 5, presque, au 6. Elle tait donc en
retard.

Aussi fut-il rsolu d'activer le voyage. A Agen, au lieu de continuer
droit sur Bordeaux, par Marmande et La Role, elle se dirigea vers
Saintes, par Villeneuve-sur-Lot, Sainte-Foy et Libourne.

Aux environs de Saintes, M. de Villeneuve avait un ami. Cet ami tait M.
le marquis de Dampierre. Par malheur, il n'tait pas chez lui. Il ne
devait rentrer que le soir.

Or, ce jour-l tait un dimanche.

Madame voulut assister  la messe du village, elle s'y rendit.

Naturellement personne ne la connaissait. Elle passa donc inaperue.

Pourtant, vers la fin de l'office, au moment o le cur se retourna pour
prononcer _l'Ite missa est_, il resta tout  coup interloqu.
Heureusement personne ne fit attention  cet incident, que pas mme la
duchesse n'avait remarqu.

Les voyageurs allaient sortir de l'glise, quand Madame s'arrta.

Elle venait d'entendre entonner le _Domine salvum fac regem nostrum
Ludovicum Philippum_...

Elle couta la tte baisse.

Puis deux grosses larmes roulrent sur son visage.

--Qu'avez-vous, madame? demanda M. de Villeneuve.

--Ah! _il_ a pris non-seulement le trne de mon fils... mais encore les
prires que son peuple devait faire pour lui!

Il y avait tant de coeur, tant de loyaut choque, tant de tendresse
maternelle blesse dans cette exclamation, que les compagnons de
l'illustre voyageuse se turent...

Pauvre princesse! hlas! on lui avait tout pris, en effet... tout, mme
les prires de la France!

Quelques heures plus tard, M. de Villeneuve arrivait, accompagn de la
princesse, de M. de Mnars et de M. de Lorge,  la grille du chteau du
marquis de Dampierre.

Le marquis tait de retour.

M. de Lorge sonna; le concierge qui demeurait  ct de la grille, dans
une petite maison de garde, vint ouvrir.

--Nous voudrions parler  M. le marquis, dit le gentilhomme.

--Oh! je crains que monsieur ne puisse vous recevoir, rpondit le
concierge.

--N'importe, conduisez-nous au chteau.

--Qui annoncerai-je  monsieur?

--Des amis: allez!

On introduisit les voyageurs dans un salon du rez-de-chausse, pendant
que le concierge transmettait  un valet de chambre la phrase de
l'tranger.

On entendit un grand bruit dans tout le chteau, semblable  celui que
produirait une lgion de valets.

--Je suis sre que nous tombons mal, observa la princesse.

Elle tait un peu cache par l'ombre des rideaux du salon. Aussi, quand
M. de Dampierre entra, ne l'aperut-il pas tout d'abord.

--Bonjour, cher ami! dit M. de Villeneuve en tendant la main au marquis.

--Comment toi!... toi! qui arrives  l'improviste? C'est mal.

Le marquis avait prononc cette phrase avec une telle conviction, que M.
de Lorge se dtourna pour cacher le sourire qui naissait sur ses lvres.

M. de Villeneuve continua ngligemment:

--Mon Dieu! cher ami, il ne faut pas m'en vouloir. Je passais  Saintes
avec ma femme, et...

--Ta femme!...

--Oui. Et elle a dsir que je te prsentasse  elle.

M. de Dampierre distingua seulement alors une dame dissimule dans
l'ombre des tentures. Il salua et reprit:

--Tu es donc mari?

--A ce qu'il parat.

Madame s'avana. Le marquis la reconnut.

--Dieu!

--Monsieur le marquis de Dampierre, Madame, dit M. de Villeneuve. Et
toi, cher ami, pardonne-moi cette petite comdie; mais Son Altesse est
triste depuis ce matin, et j'ai voulu l'gayer un peu.

--Je suis heureux et fier, Madame, dit le marquis, que Votre Altesse...

--Assez d'Altesse, marquis! reprit Madame, qui jusqu'alors avait gard
le silence. Je suis ici, sur la route et sur le passeport, madame de
Villeneuve.

--Alors, je remercie madame de Villeneuve, riposta le marquis en saluant
de nouveau, de l'honneur qu'elle fait  ma maison, en s'arrtant sous
mon toit.

--Marquis, nous avons faim et nous sommes las, dit de Lorge.

--Vous avez faim!... Ah! quel malheur! j'ai justement  dner, ce soir,
vingt personnes.

--Tant mieux!...

--Parmi lesquelles le sous-prfet de Saintes et le lieutenant de
gendarmerie de l'arrondissement.

--Qu'importe! dit la duchesse: ils ne me connaissent pas, et...
d'ailleurs, je suis madame de Villeneuve.

En effet, M. de Dampierre prsenta les nouveaux venus  ses htes, comme
des amis attendus par lui.

Personne ne reconnut la princesse, personne except le brave cur.

Le matin, en entonnant _l'Ite missa est_, il avait dj vu Madame. Il
eut un tressaillement en la retrouvant dans le salon du marquis.

Nous passerons rapidement sur les dtails de ce dner, malgr le comique
de la situation. Le lieutenant de gendarmerie et le sous-prfet de
Saintes rivalisaient d'amabilits pour Madame.

S'ils avaient su!...

A onze heures du soir on se spara; mais au moment de regagner son
presbytre, le cur demanda  _madame de Villeneuve_ de vouloir bien lui
accorder quelques instants d'entretien.

La duchesse, un peu tonne, y consentit.

--Madame, murmura le cur, ce matin,  la messe... j'ai laiss les
autres dire  leur faon. Moi j'ai chant: _Domine salvum fac regem
nostrum HENRICUM_.

--Merci! monsieur l'abb, dit-elle.

Ce pauvre cur de campagne n'avait-il pas devin l'motion profonde dont
ce coeur de princesse et de mre avait d tre secou?

Seul, quand ses ouailles oubliaient, seul il s'tait souvenu. Il est
vrai que celui qui reste fidle  son Dieu sait rester fidle  son roi.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, ds l'aube, ils repartaient. A Saintes, M. de Bonnechose
les rejoignait et montait dans la chaise de poste.

Puis, par un crochet fait  travers champs, Madame revenait chez M. de
Dampierre.

Il tait important que, dans le pays, on crt repartis les voyageurs de
la veille.

Au reste, Madame tait brise de fatigue, et,  la veille de s'exposer 
des fatigues plus grandes encore, elle sentait le besoin de prendre
quelques jours de repos.

Puis, la princesse voulait se faire prcder de ses ordres en Vende et
en Bretagne. Elle resta donc chez le marquis de Dampierre.

Son premier mot  M. de Bonnechose avait t:

--O est le marchal?

M. de Bonnechose l'ignorait, et tous l'ignoraient encore. M. de Bourmont
se tenait, avec raison, cach dans quelque retraite. Mais Madame
devinait que sa prsence tait indispensable.

En effet, M. de Bourmont pouvait seul empcher de se reproduire le fait
dsastreux qui avait tant nui  la premire guerre de Vende.

Les chefs de 1794, comme ceux de 1832, tant tous gaux entre eux, celui
qui obtenait le commandement en chef blessait, par cela mme, la
susceptibilit des autres. Hlas! mme dans le dvouement, il y a des
cts humains, donc des petitesses. Or, le marchal, par son nom, par
son grade, par l'clat des services rendus, tait plus qu'un autre
l'homme dsign pour tre gnralissime. Tous accepteraient avec joie
pour premier un marchal de France.

Ensuite, Madame envoya aux principaux chefs la lettre suivante:

Que mes amis se rassurent: je suis en France. Bientt, je serai en
Vende. C'est de l que vous parviendront mes ordres dfinitifs; vous
les recevrez avant le 25 de ce mois. Prparez-vous donc. Il n'y a qu'une
mprise dans le Midi. Je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra
ses promesses. Mes fidles provinces de l'Ouest ne manquent jamais aux
leurs. Dans peu, toute la France sera appele  reprendre son ancienne
dignit et  retrouver son ancien bonheur.

M-C. R.

15 mai 1832.

Cet ordre collectif fut bientt suivi d'une proclamation que Madame fit
tirer  plusieurs milliers d'exemplaires  l'aide d'une presse
portative.

Voici ce document:

PROCLAMATION

DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

_Rgente de France_

Vendens! Bretons! Vous tous habitants des fidles provinces de
l'Ouest!

Ayant abord dans le Midi, je n'ai pas craint de traverser la France au
milieu des dangers, pour accomplir une promesse sacre: celle de venir
avec mes braves amis, et de partager leurs prils et leurs travaux.

Je suis enfin parmi ce peuple de hros! Ouvrez  la fortune de la
France! Je me place  votre tte, sre de vaincre avec de pareils
hommes. Henri V vous appelle. Sa mre, rgente de France, se voue 
votre bonheur.

Rptons notre ancien et notre nouveau cri: Vive le Roi! Vive Henri V!

MARIE-CAROLINE.

Imprimerie royale de Henri V.

Comme la circulaire, cette proclamation fut date du 15 mai.

Quand, le lendemain, aprs huit jours de repos, Madame quitta le chteau
du marquis de Dampierre, elle tait prcde de ces lignes chaleureuses
et enthousiastes.

Pour la suivre maintenant, nous ne pouvons mieux faire que de copier
l'crivain militaire auquel nous devons une partie de ces
renseignements[8]:

Les chevaux de M. de Dampierre conduisirent Madame jusqu' la premire
poste, o elle prit des chevaux et continua sa route par Saint-Jean
d'Angly, Niort, Fontenai, Luon, Bourbon et Montaigu.

Madame la duchesse de Berry traversait en plein jour, et en voiture
dcouverte, le pays que quatre ans auparavant elle avait travers 
cheval, allant de chteau en chteau, et entoure des populations
accourues sur son passage. Quant  M. de Mnars, propritaire dans le
pays, habitu de toutes les lections, comme lecteur et ligible, ayant
prsid le grand collge de Bourbon, c'tait un miracle qu'il ne ft
point reconnu  chaque pas.

Sans doute, les voyageurs furent protgs par leur imprudence mme. Il
est vrai que Madame avait une perruque brune, mais elle avait oubli de
noircir ses sourcils blonds.

Elle fut oblige de les teindre avec du charbon, pour harmoniser leur
couleur avec celle de sa perruque noire...

... Au relais de Montaigu, M. de Lorge, habill toujours en domestique,
fut oblig, pour ne pas mentir  son costume, de manger avec les
domestiques, et d'aider  atteler les chevaux.

M. de Lorge se tira de son rle, comme s'il et jou la comdie en
socit.

Le 17 mai,  midi, Madame descendait, accompagne de M. de Mnars, au
chteau de M. de N... Les deux voyageurs changrent aussitt de costume
avec le matre et la matresse de la maison, qui montant dans leur
voiture, continurent la route en leur lieu et place.

Le postillon, que les valets avaient gris dans la cuisine, tandis que
les matres changeaient de vtements au premier, ne s'aperut de rien;
il enfourcha son porteur,  moiti ivre, et prit la route de Nantes, ne
se doutant pas qu'on lui avait chang ses voyageurs, ou plutt qu'ils
s'taient changs eux-mmes.

La Duchesse avait donn rendez-vous  ses amis dans une maison situe 
une lieue  peu prs du chteau, et appartenant  M. X... Vers cinq
heures de l'aprs-midi, elle prit le bras de M. O... et gagna cette
maison  pied, o MM. de Charette et de Mnars, vtus de blouses, et
chausss de souliers ferrs, ne tardrent pas  les rejoindre.

Le soir, Madame partit pour gagner une cachette qu'on lui avait mnage
dans la commune de Montbert. Elle tait accompagne en outre, par un
gentilhomme du pays, M. de la R...e.

Quelques paysans escortaient les voyageurs.

On demanda  la princesse si elle voulait faire un dtour ou passer la
Maine  gu. Comme si elle et voulu s'habituer du mme coup  tous les
prils, Madame prfra le danger  la lenteur.

On hsita pour savoir o l'on passerait la rivire. On se dcida pour
Romainville, o la Maine est moins profonde.

Un paysan qui connaissait les localits, prit la tte de la colonne,
sondant le chemin avec un bton qu'il tenait de la main droite, tandis
que de la gauche, il tirait  lui la Duchesse. Arrivs au tiers de la
rivire, le paysan et Madame sentirent s'crouler sous leurs pieds la
pile sur laquelle ils avaient cru pouvoir s'aventurer.

Tous les deux trbuchrent et tombrent  l'eau.

Madame, tombe  la renverse, avait disparu, entirement submerge. M.
de Charette s'lana aussitt, saisit la princesse par le bras, et la
tira de la rivire. Mais elle tait reste cinq ou six secondes sous
l'eau, et avait failli perdre connaissance.

Les compagnons de Madame ne voulurent pas lui permettre d'aller plus
avant. On la ramena  la maison d'o elle tait partie. Elle changea de
vtements, et dcide, ds lors,  changer de route, monta en croupe
derrire un paysan. En raison du dtour, elle n'arriva que le 18 mai au
village de Montbert. Elle y coucha...

Cependant, des gendarmes ayant t aperus aux environs, il fut dcid
que, pour plus de sret, Madame se rfugierait ailleurs. On approchait
du moment dcisif, et il ne fallait pas risquer de tout perdre par une
imprudence inutile.

Aussi le lendemain, 20 mai, Madame se rendit dans une ferme voisine.

Ce ne fut que le 21 au soir, que Son Altesse repartit pour gagner la
commune de Leg, o devaient se rendre M. de Breulh, et,  son dfaut,
M. Berryer.

Ce fut en effet ce qui arriva.

Les royalistes de Paris taient de plus en plus surveills. Les
ministres de Louis-Philippe devinaient que cette insurrection vendenne
serait srieuse, et faisaient tous leurs efforts pour arrter, sinon
supprimer, ce qui leur tait impossible, tout change de correspondances
entre Paris et la Vende.

Aussi les royalistes de Paris se dirent que si l'un d'eux se risquait 
faire le voyage, il serait aussi surveill troitement.

Une imprudence pouvait amener la dcouverte de la retraite de Madame, et
par consquent son arrestation.

Il y eut un moment d'embarras et d'ennui trs-rel pour eux.

Heureusement survint une circonstance fortuite qui sauva tout.

Berryer reut avis qu'un assassin de La Charente-Infrieure, qui devait
tre jug aux assises de la Rochelle, demandait  tre dfendu par lui.

Le motif d'un voyage tait tout trouv.

Le grand orateur cachait l'homme politique sous la robe de l'avocat.

Il n'allait plus en Vende pour aider  l'insurrection, mais bien au
contraire pour dfendre un assassin.

Pour en finir une bonne fois avec ces dtails historiques qui, bien
qu'arrtant la marche de notre action, sont rigoureusement ncessaires,
voici ce qui se passa:

Berryer partit de Paris le 20 mai au matin et arriva  Nantes le 22.

L'homme de confiance de la Duchesse l'y attendait. Il vint prendre
l'illustre voyageur, et tous deux s'loignrent de Nantes  cheval.

Au milieu de la nuit seulement, et aprs de nombreuses et mouvantes
pripties, les deux hommes parvinrent  la retraite que la princesse
avait choisie.

Que se passa-t-il dans cette entrevue?

Hlas! elle n'est que trop connue!

Berryer et le comit de Paris taient entirement opposs  une action
par les armes, action que les hommes nergiques, et rellement dvous
du parti, rclamaient et espraient.

M. Saincaize, M. de Breulh, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand
lui-mme, ne se rendaient pas bien compte de la situation, et
craignaient de se jeter dans ce qu'ils appelaient une aventure.

Berryer usa donc de son influence, influence double encore de son
loquence personnelle et de l'avis de ses collgues, pour combattre le
projet de Madame.

La confrence dura une partie de la nuit.

La princesse refusait au nom de son fils, au nom de son devoir, au nom
de la mission sacre qu'elle avait reue, et qu'elle devait accomplir.

A cinq heures du matin, Berryer l'emportait.

Madame tait vaincue. Elle pouvait rsister, refuser, quand on lui
parlait des dangers qu'elle courait...

Mais Berryer mit en oeuvre des raisons qu'une me leve et forte comme
celle de la princesse devait couter avec motion. Il lui parla de son
fils, dont elle pouvait compromettre la couronne dans une insurrection;
puis de ceux qu'elle ferait orphelins, de celles qu'elle ferait veuves.

Madame cda...

Elle crivit une lettre qui suspendait les prparatifs faits pour le 24
mai.

Ce fut une faute et une grande faute!

A qui doit en incomber la responsabilit?

A Berryer d'abord, aux royalistes de Paris et un peu  Madame.

Ce fut la seule. Elle manqua de promptitude dans la dcision, la force
de la volont et la rapidit dans l'excution tant un des traits
distinctifs de cette puissante nature.

Ds que Berryer eut reu des mains de Madame la lettre qui donnait
contre-ordre, il s'loigna rapidement pour rentrer  Nantes.

La princesse renonant  soulever la Bretagne et la Vende, devait
naturellement quitter la France, o sa prsence devenait non-seulement
inutile, mais encore dangereuse.

Elle comptait rejoindre  grande vitesse Nantes, dans une maison isole,
prendre l un passeport sous un nom suppos, qui l'y attendait, et
sortir de France.

Mais Berryer ne devait pas voir arriver la princesse.

Ds que le fatal conseiller eut disparu, Madame se rappela la mission
qu'elle avait reue: mission sainte, qu'elle tenait de Dieu encore plus
que des hommes, parce que Dieu seul donne aux rois l'hrdit de leurs
droits.

Elle se rappela tout ce qui s'tait fait dj, tout ce qui se ferait
encore, sans doute.

Peut-tre revit-elle les ombres hroques de Charette, de Lescure et de
la Rochejacquelein venir l'adjurer, au nom de leur mort, de continuer
l'oeuvre qu'elle avait commence...

Elle prit la plume, et, au lieu de partir, envoya  Berryer une lettre
o elle lui annonait que, au lieu d'clater le 24 mai, la guerre
commencerait du 3 au 4 juin.

En effet, le 25, M. de Bourmont reut la lettre suivante:

Ayant pris la ferme rsolution de ne pas quitter les provinces de
l'Ouest, et de me confier  leur fidlit si longtemps prouve, je
compte sur vous, mon cher marchal, pour prendre toutes les mesures
ncessaires  la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4
juin. J'appelle  moi tous les gens de courage. Dieu nous aidera 
sauver la patrie!

Aucun danger, aucune fatigue ne me dcouragera. On me verra toujours aux
premiers rassemblements.

Vende, 25 mai 1832.

Le lecteur comprend maintenant combien avait t funeste le conseil de
Berryer.

La plupart des chefs ayant fait leurs prparatifs pour le 24 mai,
reurent heureusement le contre-ordre qui remettait la leve de
boucliers au 4 juin. Mais quelques-uns de ceux d'en de de la Loire ne
purent tre prvenus, ce qui amena des soulvements partiels facilement
crass.

Or,  cette date du 25 mai o nous sommes parvenus, une dizaine de chefs
avaient reu des ordres pour attendre.

Nous savons que Jean de Kardign et Henry de Puiseux attendaient, eux,
avec leurs hommes, dans les bois de Machecoul.

Le 26 au matin, un paysan, le front couvert d'un large et pais chapeau
campagnard, se prsenta aux avant-postes, derrire lesquels se tenait
Madame.

Il montra une passe signe du marchal de Bourmont.

--Votre nom? demanda le factionnaire au paysan.

--Jean-Nu-Pieds.

Ils ne s'appelaient, les uns et les autres, que par des faux noms.

--Bien.

Jean-Nu-Pieds fut introduit dans une chambre o se trouvait un jeune
gars d'environ dix-huit ans, qui mangeait un potage aux choux.

Au bruit des pas il se retourna.

--Bonjour, marquis! dit-il.

C'tait Madame, ou plutt _Mathurine_.




X

LES BOIS DE MACHECOUL


Jean de Kardign et ses amis avaient t fidles au rendez-vous. Le 4
mai, toutes les troupes places sous son commandement, et qui, sans
compter les non-valeurs, se composaient de douze cents hommes, se
trouvrent runies dans les bois de Machecoul.

Mais revenons de quelques pas en arrire.

Le lecteur a, nous l'esprons, gard le souvenir de cette nuit agite o
le marquis, la Plotte, Jacquelin et Aubin Ploguen avaient fait leur
expdition  la crique de Bel-Rch.

Au retour, Henry du Puiseux, arriv sur le brick hollandais
l'_Esprance_, avait remis au marquis les dpches et les ordres de
Madame.

Puis, deux paysans, un jeune, Pinson, un vieux, Leneguy, taient venus
frapper  la porte du vieux manoir pour demander l'hospitalit.

Nul n'avait souponn que Pinson tait cette Fernande, dont le marquis
s'tait brusquement spar. Seul, Aubin Ploguen s'tait dout de quelque
chose; seul, le Breton fidle avait pressenti qu'un mystre tait cach
sous le dguisement de la jeune fille.

A son rveil, Pinson prouva ce double et contraire sentiment de la
crainte et de la joie.

La joie... car elle tait prs de Jean.

La crainte... car le jeune homme pouvait tout deviner et s'loigner
d'elle encore une fois.

Le marquis ne s'aperut de rien. A peine donna-t-il un regard  ce petit
paysan qui lui tait envoy; sur la lettre du vieux Gousnon, il l'avait
purement et simplement accept dans son tat-major; tat-major, hlas!
dont les fatigues dpassaient souvent celles des simples soldats!

Madame appelait  elle tous ses fidles pour le 4 mai.

Le marquis de Kardign, qui ne pouvait savoir qu' cette date Madame
tait  peine au milieu de son prilleux voyage, commanda tous ses
hommes pour qu'ils fussent arrivs avec lui dans les bois de Machecoul
au jour indiqu.

Le voyage de Kardign  Machecoul se fit par des chemins dtourns,
nuitamment; les douze cents hommes diviss en petites bandes marchaient
isolment.

Il est vrai que les autorits des communes savaient parfaitement  quoi
s'en tenir. A mesure que le moment de la prise d'armes approchait, les
maires dans les cantons, les lieutenants de gendarmerie dans les
arrondissements se tenaient prpars  tout vnement.

Fernande n'avait naturellement pas quitt Jean de Kardign.

Aubin Ploguen, depuis le dpart, suivait silencieusement des yeux cet
enfant. Il tait ravissant, ce petit Pinson!

Le costume des paysans bretons de la cte est d'une lgance
inconsciente  charmer Neuville ou Stevens, ces matres peintres.

Figurez-vous une veste troite s'arrtant  la taille, et attache par
devant par des boutons de cuivre. Le col de couleur est rabattu,
laissant apercevoir le cou bien attach et ferme de la jeune fille. Sur
ses cheveux bruns elle a mis une perruque blonde, cette longue chevelure
que les paysans du Morbihan et de l'Ille-et-Vilaine laissent pendre au
milieu des paules.

Ces cheveux blonds changeaient l'expression de la physionomie de
Fernande au point de la rendre mconnaissable.

Malgr les quelques regards que le marquis de Kardign avait
indiffremment jets sur elle, il ne s'tait pas un seul instant dout
que ce petit Pinson cachait ce qu'il adorait par-dessus tout au monde.

Dans la nuit qui suivit le dpart, ils arrivrent aux bois de Machecoul.

La troupe prit son cantonnement sous les fourrs pais.

Aubin s'tait cart de ces cantonnements pour aller chercher des
approvisionnements ncessaires.

Leneguy, la Plotte, Henry de Puiseux, Jean, Pinson, M. Lambquin et deux
autres paysans formaient l'tat-major.

Leneguy tailla  pleines branches et eut bientt construit un petit
bcher derrire lequel vinrent se chauffer les combattants futurs.

Il faisait un vent sec qui passait en sifflant  travers les branches.

Le pauvre Pinson grelottait.

Jean s'en aperut, et, dtachant son manteau, le jeta sur les paules de
l'enfant.

--Merci, monsieur, murmura-t-il.

Le marquis ne reconnut pas la voix.

Et pourtant Dieu sait que sa pense ne se dtournait pas de cette
radieuse image qui restait pour lui comme un paradis perdu.

Le feu flambait joyeusement. La flamme grimpait  mi-hauteur des arbres,
et nos hros s'taient couchs  terre, tourns vers cette douce
chaleur.

Jacquelin dormait, M. Lambquin dormait, les trois paysans dormaient.

Il n'y avait d'veills que ceux que secouait une passion humaine.

--Remarques-tu la tristesse de la Plotte? demanda Henry  Jean.

--Oui.

--Sais-tu d'o cela vient?

--Non.

--Mon cher, il y a dans cette femme quelque chose qui m'intrigue. Le
romanesque de sa vie a un ct sduisant. Quand on pense que cette
paysanne si belle sous sa robe de laine, qu'elle semble tre encore une
grande dame, a t la baronne de Sergaz! Et la baronne de Sergaz n'tait
elle-mme qu'une obscure ouvrire de Lille!

--O veux-tu en venir?

--Tu me traiteras de rveur.

--Va toujours.

--Eh bien! je suis convaincu qu'il y a en elle quelque chose que nous ne
connaissons pas: je viens de te le dire, et je suis sr de ne pas me
tromper.

--Quoi?

--Eh! si je le savais, je ne te le demanderais pas!

--Enfin...

--coute. Ses yeux ont parfois une fixit qui m'inquite...

Pinson tait plac  ct d'Henry de Puiseux. A mesure que le jeune
homme parlait, il se tournait doucement, afin de prter une attention
plus grande  ce qu'il disait.

Il eut un lger tressaillement, et jeta involontairement les yeux sur la
Plotte; en effet, la jeune femme, assise devant le feu, la tte appuye
dans la main, semblait rver profondment. Son regard fixe, dard sur la
flamme, paraissait y contempler la suite d'un roman, le spectacle d'un
drame.

--Dieu! murmura Pinson, elle aime!

tait-ce l'amour?

Henry continua:

--Mon cher Jean, la vie a des fatalits tranges. Plus je vais, plus je
le sens. Elle est faite de soubresauts et de hasards. Qui nous aurait
dit, il y a quatre ans, quand la flotte du roi de France partait pour
Alger, quand il racontait avec joie  LL. AA. RR. Madame la duchesse de
Berry et Madame la Dauphine, les premiers triomphes de ses soldats, qui
nous aurait dit qu'une heure viendrait, heure rapproche, o ce roi
vainqueur souffrirait en exil, o l'une de ces mmes princesses
viendrait partager notre existence de prils et de privations?

Eh bien! ami, je sens qu'un drame va se jouer autour de nous. Il est l,
dans l'ombre, prs de ce feu o nous nous chauffons, prs de ce bois o
nous nous sommes rfugis.

--Tu rves!

--Qu'avais-je dit? Tu ne me crois pas!... Tiens! as-tu remarqu ce petit
Pinson?

--Le fils de Gousnon?

--Ah! c'est le fils du fameux Gousnon?

--Oui.

--C'est tonnant...

--Pourquoi?

--Oh! rien.

--Mais que voulais-tu me raconter sur cet enfant?

--Rien, te dis-je...

Pinson avait cout la suite des paroles d'Henry de Puiseux avec une
attention aussi grande que le commencement.

Seulement, une crainte vague s'tait empare de son coeur.

Pauvre Fernande!

N'avait-elle donc pas encore fini son dur apprentissage de la
souffrance?

Henry et Jean avaient cess de causer. Tous les deux s'taient
envelopps dans leurs manteaux et dormaient. Les deux femmes, seules, ne
trouvaient pas le sommeil.

Ah! si la Plotte avait su!

Mais elle ne pouvait pas savoir. Pinson essuya doucement une larme qui
coulait sur sa joue.

--Il est l! et il me croit bien loin de lui, pourtant! murmura-t-il.

C'tait la seconde fois que cette ide-l lui venait...

Tout  coup, la Plotte se redressa. Elle jeta un regard autour d'elle.

Elle crut, sans doute, que personne ne pouvait la voir, car elle se
pencha vers Jean, comme pour contempler son visage.

Ses yeux brillaient, et la pleur de son front avait augment.

Ce fut une rvlation pour Pinson.

--Grand Dieu! dit-il  voix basse, est-ce que M. de Puiseux aurait eu
raison? Est-ce que?...

Elle n'acheva pas. Une angoisse sourde l'oppressait.




XI

LA PALOTTE ET PINSON


Quand vint le matin, tous les soldats rangs sous les ordres du marquis
de Kardign taient runis dans les bois de Machecoul. Ds lors une vie
nouvelle commenait pour nos hros.

Madame cessait de s'appeler madame; on ne devait plus la nommer que
_Mathurine_ ou _ma Tante_, quand elle resterait en paysanne; que
_Petit-Pierre_, quand, ainsi que Fernande, elle deviendrait un jeune
gars de Bel-Rch ou d'Erqui.

Le marquis de Kardign devenait _Jean-Nu-Pieds_, et Henry de Puiseux,
_Petit-Bleu_.

Jean-Nu-Pieds ordonna de commencer aussitt les travaux de dfense.

Ces travaux taient fort importants; car il ne fallait pas s'exposer 
se laisser tourner par les troupes de Louis-Philippe.

Voici en quoi ils consistaient:

Le marquis fit abattre  chaque sentier dbouchant de la fort dans la
plaine une centaine d'arbres. Ces arbres, placs en travers de la sente,
formrent un obstacle infranchissable devant lequel devaient s'arrter
les soldats, pendant que les chouans feraient feu, abrits derrire
leurs palissades.

Ce travail dura toute la matine, et chacun y prit part, Pinson et
Jacquelin comme les plus grands.

A midi, les chouans commencrent  visiter leurs armes  feu.

Puis, le marquis fixa  chaque escouade son cantonnement particulier.

Les onze ou douze cents hommes placs sous son commandement taient
diviss en dix bataillons de cent quinze hommes chacun environ; cinq
bataillons avaient pour chef Henry de Puiseux; les cinq autres
Jean-Nu-Pieds. A son tour, chaque bataillon formait quatre escouades de
vingt-cinq  trente hommes.

Au milieu des bois de Machecoul s'lvent des grottes vastes, qui ont d
tre autrefois des dolmens, ces autels o les prtres druidiques
offraient des sacrifices humains  leurs dieux sanglants. L taient
emmagasins des cartouches et des vivres. Il y en avait pour deux mois.
Et quand ces provisions seraient puises, la mer se chargerait, par le
vaisseau l'_Esprance_ ou un autre, d'en apporter de nouvelles.

Le soir de ce second jour, on distribua des vedettes.

Jean et Henry avaient  peine une heure  eux pour causer. Tout leur
temps tait absorb par les soins de leurs commandements.

Une huitaine de jours s'coulrent ainsi: on tait au 13 mai.
Jean-Nu-Pieds commenait  devenir inquiet du retard prouv par Madame.

Il savait cependant que Son Altesse tait en France, et que la tentative
de Marseille avait chou.

Toutes ces proccupations avaient naturellement empch le marquis de
remarquer Pinson. Mais si, lui, n'avait pas prt son attention au
prtendu fils du vieux Gousnon, il n'en tait pas de mme d'Aubin
Ploguen et de la Plotte.

Le Breton et la jeune femme, pour des raisons diffrentes, il est vrai,
voyaient plus clair que les autres. Seulement, Aubin tait arriv  une
certitude presque complte, tandis que la Plotte ne faisait encore que
souponner.

Fernande semblait ne pas se douter ni s'apercevoir de la surveillance
dont elle tait l'objet. Comment la pauvre enfant se serait-elle mfie?

Il est vrai que le regard calme d'Aubin Ploguen la gnait quand il
s'arrtait sur elle.

Mais la loyaut qu'elle lisait dans cet oeil clair ne lui inspirait
aucune crainte.

Quant  Henry de Puiseux, il avait oubli presque entirement les
soupons qui lui taient venus tout d'abord.

Vers le 17 mai, Jean-Nu-Pieds reut la proclamation et la circulaire
crites par Madame au chteau de M. de Dampierre, proclamation et
circulaire que le lecteur connat dj.

Ds lors, en calculant l'arrive probable de Madame, il pouvait fixer le
jour o il se rendrait auprs d'elle.

D'un autre ct, comme naturellement plus approchait le moment de la
lutte, plus il fallait augmenter la surveillance, il fit faire de
nouveaux travaux de dfense.

Les bois de Machecoul ne pouvaient tre attaqus que sur leur versant
nord. Il rsolut de les enceindre de ce ct-l par un long foss
circulaire qui formerait une espce de contrefort.

Il fut arrt que les travailleurs partiraient ds l'aube, pendant que
la Plotte, Jacquelin et Pinson iraient  Nantes aux nouvelles.

La Plotte accepta cette mission avec joie; mais quand elle sut que
Pinson devait l'accompagner, elle ordonna  son fils de rester dans les
bois.

Elle dsirait sans doute rester seule avec ce singulier paysan qui avait
les pieds si petits et les mains si blanches.

Ils partirent tous les deux au matin, emportant des provisions pour la
journe.

Fernande, loin de dprir dans cette vie de fatigues et de dangers,
prenait chaque jour de nouvelles forces. Il y a de ces natures que
l'existence active grandit et rconforte.

--Viens, petit, dit la Plotte en prenant le bras de la jeune fille.

Pinson dgagea son bras tranquillement, sans brusquerie, et suivit la
Plotte qui avait pris le sentier de la plaine.

--C'est trange, pensa la Plotte.

Les deux femmes descendaient le petit chemin tout vert, ombrag par des
arbres pais, dans lesquels chantaient les oiseaux, qui ftaient le
printemps.

De temps en temps, elle jetait un regard curieux sur son compagnon, non
qu'elle et devin une femme dans Pinson: elle tait  mille lieues de
cette ide, mais elle avait la prescience qu'on lui cachait un mystre,
peut-tre mme un danger menaant pour Jean de Kardign.

Fernande se taisait. Quand le coeur est rempli de penses, les lvres
restent muettes.

Arrives au tiers de leur course, la Plotte tira de son bissac le
djeuner et proposa  Pinson de prendre des forces:

--Au reste, petit, tu dois connatre le pays, dit-elle.

--Oui.

--Est-ce que tu n'es pas de Savenay?

--En effet.

--Ton pre, le vieux Gousnon, chez lequel nous arriverons  la nuit,
car n'oublie pas que nous ne devons pas nous montrer de jour, ton pre,
le vieux Gousnon, pourra bien nous offrir l'hospitalit?

--Certainement...

Il y eut un silence.

La Plotte avait fait deux parts de la viande froide et du pain emports
par elle.

--Tiens, prends, petit.

Et elle lui tendit sa part du djeuner.

--Merci.

--Sais-tu que tu n'es pas bavard? continua la Plotte.

--C'est que je parle mal le franais, rpondit Pinson, avec un lger
embarras et en tranant un peu sur ses mots, comme s'il et fait un
effort pour les trouver.

--Tu connais mieux le bas-breton, n'est-il pas vrai?

--Dame!...

--Eh bien! veux-tu m'en dire quelques mots? C'est une vraie musique,
votre langage de ces cts-ci, et je n'aime rien tant que l'entendre.

Fernande avait t leve aux environs de Savenay, nous l'avons dit.
Elle connaissait donc  merveille le patois breton, et rien ne lui tait
plus facile que de contenter la Plotte.

Celle-ci vit que cette premire preuve chouait. Elle remit  plus tard
la suite.

--Allons, en route, petit, dit-elle.

Toutes les deux reprirent leur marche. Au reste, elles n'avaient pas 
se hter; de Machecoul  Nantes il y a  peine une demi-journe de
marche. Elles devaient seulement entrer  la nuit tombante dans la
capitale de la Loire-Infrieure, o le vieux Gousnon tait venu de
Savenay, exprs pour les recevoir et leur donner des nouvelles.

Elles tournrent donc  droite, laissant sur la gauche le lac de
Grandlieu, et dpassrent bientt Chteau-Thibaut.

--Avons-nous des amis ici? demanda la Plotte, qui montra  son
compagnon le village assis  leurs pieds au bas de la colline.

Cette demande augmenta encore la gne de Pinson, qui de rouge qu'elle
tait devint blanche.

--Mais...

--Tu ne le sais pas?

--Si... je le sais...

--Aussi... je me disais que c'et t trop tonnant. Comment!
toi...--toi qui es du pays...--car tu es du pays...--ne connatrais-tu
pas ce chteau?

--Mais je le connais, je le connais.

--En bien!  qui appartient-il?

En faisant cette question, la Plotte ne se doutait pas de l'effet
qu'elle produisait sur Fernande.

--Il appartient  un bleu, murmura-t-elle d'une voix trangle.

--A un bleu?

--Oui.

--Et comment s'appelle-t-il? Tu dois le savoir, puisque tu es... puisque
tu es du pays.

--Il s'appelle...

Elle s'arrta et ajouta plus bas:

--Monsieur Grgoire...

En effet, la maison tait un bien de son pre.




XII

OU LA PALOTTE GUETTE


Le reste du voyage fut silencieux jusqu' Nantes. Elles y arrivrent 
la nuit tombe. La Plotte rflchissait aux trangets de Pinson;
Pinson s'effrayait des questions ritres de la Plotte.

Celle-ci tait de plus en plus persuade que son compagnon lui cachait
la vrit. Mais elle ne le souponnait pas d'tre une femme.

Non. Aubin Ploguen seul avait eu comme une arrire-pense de la ralit;
mais la Paltte croyait que Pinson tait un espion envoy par les
autorits de Louis-Philippe.

Comment M. de Kardign et-il pu se mfier de cet enfant?

Le vieux Gousnon les attendait dans une petite maison,  l'extrmit
des ponts de C.

Il vint les bras ouverts  Pinson, et l'embrassa en disant:

--Bonjours, mon gars!

--Il le connat donc! pensa la Plotte, alors il n'aurait pas menti.

En effet, il tait bien difficile de se mfier du vieux Gousnon, un
austre chouan, le seul vivant de ceux qui avaient fait toutes les
guerres de Vende depuis 1793.

On citait avec orgueil, dans la lande, un mot de Charles X, qui avait
dit:

--Le paysan Gousnon est un bon gentilhomme.

Gousnon conduisit les deux femmes aux deux couchettes qui leur avaient
t prpares.

Ces deux couchettes taient places dans des mansardes attenantes l'une
 l'autre. Pinson avait l'air d'tre bris de fatigue. La Plotte allait
s'tendre sur son lit, quand il lui sembla entendre un bruit de pas au
dehors.

Elle ouvrit la petite fentre de sa mansarde et regarda.

En effet, la chambre de Jacqueline tait au premier tage, et de l, on
pouvait facilement voir et entendre dans la rue.

Elle se pencha.

Il faisait nuit. Une clart douce s'pandait sur tous les objets,
colorant de ses reflets mats les murailles de la maison. Or, contre
cette muraille se tenait appuy un homme, envelopp d'un manteau, et
dont un chapeau couvrait le visage.

Cet homme ne pouvait se douter de l'espionnage dont il tait l'objet. Au
reste, il n'et pu apercevoir la Plotte,  demi cache derrire les
contrebas de la mansarde.

Il attendit l pendant un quart d'heure.

Cependant la ruelle tait dserte. Personne, en ce temps troubl, ne se
serait risqu si tard en un quartier isol.

Au del du cercle des maisons, on voyait l'enfilade des ponts de C,
dserts eux aussi.

Quand un quart d'heure se fut coul, l'homme se retourna, et ramassant
un petit caillou sur le sol, le jeta contre les vitres de la mansarde
occupe par Pinson. La Plotte avait teint sa chandelle. Celle du petit
gars se refltait encore derrire les fentres. tait-ce donc un signal?

Jacqueline retenait son souffle pour ne pas trahir sa prsence, elle se
croyait en face d'une machination infme: qui sait si elle n'tait pas
sur la trace d'un complot d'espionnage?

Deux fois de suite l'homme embusqu jeta des pierres contre les vitres.
La fentre de Pinson ne s'ouvrit pas. Enfin, il se mit  frapper cinq
fois dans ses mains,  intervalles ingaux.

Aussitt la fentre s'ouvrit.

--Est-ce vous? dit la voix de Pinson.

--Oui.

--Quand tes-vous arriv de Paris?

--Hier matin.

--Que m'apportez-vous?

--Une lettre.

--Ah!

Pinson pronona ce mot d'une voix touffe.

--Comment ferez-vous pour me l'envoyer?

--Avez-vous une corde?

--Oui.

--Laissez-la pendre. J'y attacherai la lettre.

Pinson fit glisser le long de la maison une ficelle assez forte. Elle se
releva bientt tire par la main mue de la jeune fille, et la Plotte
aperut distinctement un morceau de papier blanc  son extrmit.

--Si je pouvais m'en emparer? pensa-t-elle. Comment faire?

--Merci, ami, murmura Pinson. Vous avez t bon et dvou, merci!

--J'ai quelque chose  vous demander?

--A moi?

--Oui.

--Parlez vite. Si cela est en mon pouvoir...

--Je veux pntrer dans les bois de Machecoul.

--C'est impossible!

--Impossible? N'importe! il le faut.

--Hlas! Jrme, que me demandez-vous l? Je sens qu'on se mfie de moi
l-bas. Le vieux Gousnon m'a pourtant fait passer pour son fils, ce
devrait tre un titre suffisant. Mais non. Je devine aux regards qu'on
me lance qu'on me redoute: un enfant!

--Ils sont donc souponneux?

--Oh! oui.

--Comment faire?

--Pourquoi teniez-vous  pntrer dans les bois de Machecoul?

--Ce serait trop long  vous raconter. Attendez que je puisse causer
longuement avec vous.

--Avez-vous vu mon pre?

--Oui.

--coutez-moi aussi, je veux absolument vous parler. Demain soir nous
serons, ma compagne et moi, dans la cabane de Jozon le pcheur, au bord
du lac de Grandlieu. Allez au chteau de M. Grgoire,  Chteau-Thibaut.
Vous direz que vous venez de ma part et on vous ouvrira. Demain soir, 
onze heures, j'irai vous attendre dans une barque, qui est  cent mtres
environ de la cabane de Jozon. La barque est cache sous des arbres
trs-feuillus; on ne pourra nous voir.

--Bien. A demain!

--A demain. Vous n'oublierez rien?

--Non...

La fentre se referma, et la Plotte n'entendit plus que le bruit des
pas d'un homme qui s'loignait.

Elle rentra dans sa mansarde, et, haletante, mue jusqu'au fond de
l'me, elle se mit  rflchir  la porte,  la signification de la
scne nocturne qu'elle venait de surprendre.

--J'avais bien devin, pensait-elle. Ce Pinson est un espion, un
tratre! Il veut vendre le matre... Mais je suis l, moi!

Elle marchait dans l'troite chambre, les bras croiss sur sa poitrine;
un feu sombre brillait dans ses yeux.

--Et tous ces hommes qui sont les amis du matre n'ont rien vu! Ils ont
cru  ce Pinson! Oui, mais eux, ce ne sont que les amis, tandis que
moi... tandis que moi!...

Elle s'arrta.

Puis, elle reprit avec une animation croissante:

--Je garderai ce secret pour moi seule. Je veux tre seule  veiller...
Quand il saura que je l'ai sauv, peut-tre son coeur s'amollira, et
alors!...

Un sourire vint effleurer la lvre de cette splendide crature.

Elle resta quelques instants encore  rver; puis elle s'tendit sur sa
couchette. Mais elle ne put dormir.

Le lendemain, ds l'aube, elle tait debout, n'ayant pu russir  fermer
l'oeil de la nuit.

Elle avait rflchi. La complicit de Gousnon dans une trahison lui
paraissait inadmissible. Le mieux tait de croire, selon elle, que la
religion du vieux chouan avait t surprise.

En tous cas, elle tait frappe de ce qu'avait dit Pinson.

--Vous irez de ma part  la maison de M. Grgoire,  Chteau-Thibaut, et
l'on vous ouvrira.

Or, quand la veille, elle avait demand  Pinson qui tait ce M.
Grgoire, Pinson lui avait rpondu: C'est un bleu.

Au reste, l'enfant avait dit vrai. Gousnon les envoya au lac de
Grandlieu. Sa maison du pont de C tait observe. Il valait mieux ne
pas exposer les dpches  tre surprises.

La journe s'coula entirement, sans que ni l'une ni l'autre ne
sortissent. La Plotte feignait de ne rien savoir. Au rebours de la
veille, o elle s'tait montre mfiante avec son compagnon, elle fut
plus pleine d'entrain et de gaiet en lui parlant.

Puis,  quatre heures du soir, Gousnon fit atteler une petite
charrette. On la remplit de foin et de paille, comme pour simuler le
retour d'un march, les deux femmes montrent sur le petit banc, et
Gousnon prit place  ct d'elles.

En deux heures ils arrivrent  Chteau-Thibaut. Sur la route, ils
rencontrrent des soldats. A une lieue et demie du village, un groupe
d'hommes sur la route.

--Arrte, la voiture, cria une voix mle.

Gousnon retint son cheval. Celui qui avait cri s'approcha.

C'tait un homme de cinquante-cinq ans environ, haut en couleur, de
grande taille et d'expression nergique. Il portait les insignes de
gnral de brigade. Le cordon de commandeur de la Lgion d'honneur
brillait  son cou.

Cet homme tait le gnral Dermoncourt, rcemment envoy de Paris pour
commander la subdivision de la Loire-Infrieure.

Gousnon le reconnut sans doute, car il porta batement la main  son
bret, en prenant cette mine niaise que savent si bien se donner les
Bretons dans les circonstances difficiles. Que voulez-vous? La Bretagne
est si prs de la Normandie!

--O vas-tu? demanda le gnral.

--O je vas, monsieur?

Il y eut un silence. Dermoncourt observait attentivement le paysan.

--Ah! mon gaillard, je te connais! dit-il. Hol! deux hommes, pour
m'empoigner celui-l!...




XIII

BLANCS ET BLEUS


A l'ordre du gnral Dermoncourt, deux chasseurs  cheval s'lancrent.

Avant que Gousnon ait pu se dfendre, il tait jet  bas de la
charrette et conduit au milieu d'un groupe de soldats.

Le paysan ne dit pas un mot. Il se contenta de jeter un coup d'oeil 
Pinson, coup d'oeil nergique, qui contenait un monde de paroles.

Pinson-Fernande feignit de n'avoir rien vu. Mais se tournant vers le
gnral Dermoncourt:

--Comment, gnral, vous arrtez mon ami Gousnon?

--Tais-toi, blanc-bec! Et toi, le vieux, avance  l'ordre. Dis-moi, te
rappelles-tu le capitaine rpublicain commandant l'escouade qui prit
Charette?

--Oui, rpondit Gousnon d'une voix grave et sombre.

--L'as-tu reconnu?

Le paysan darda sur l'officier son regard farouche:

--Oui...

Il y eut un silence, pendant lequel ces deux hommes, ennemis ternels
l'un de l'autre, se regardrent attentivement.

--Ah! tu le reconnais? reprit Dermoncourt de sa voix sche et vibrante.
Eh bien, tu as bonne mmoire. Je ne t'ai pas oubli, mon gars! Tu tais
dans le bois,  cinq mtres de la place o Charette gisait, bless 
mort; ce qui n'a pas empch les gredins de Nantes de le fusiller...
lui, un soldat... lui, un hros!... Moi, j'tais le capitaine. Quand je
me suis avanc vers lui, pour le relever, tu t'es adoss contre un
arbre... Je te vois encore! et tu m'as tir un coup de fusil. Est-ce
vrai?

--C'est vrai!

--Tu vois que j'ai la mmoire bonne, mon gars. Tes cheveux et ta barbe
ont blanchi comme les miens. N'importe: les vnements et les annes ont
pass sur nous sans nous changer tous les deux...

Gousnon s'tait redress.

Un feu sombre luisait dans son oeil. Il se croisa les bras et se postant
en face du gnral:

--Je ne sais pas mentir! dit-il. Oui, je vous reconnais, moi aussi! je
vous l'ai avou. Vous tes le bleu qui a relev Charette... J'ai tir
sur vous... je vous hassais... je vous hais encore! Et aprs? Il n'y a
rien de chang, comme vous dites: vous  gauche, moi  droite.
Empoignez-moi, si bon vous semble; faites-moi fusiller, par rancune: je
m'en soucie comme d'une noix verte. Que j'aie le temps de me recommander
 la bonne Dame-d'Auray, et je serai content. Allons, faites vite! Vous
tes bleu, je suis blanc: ni vous, ni moi, n'aimons  attendre!

Rien ne saurait rendre l'nergie sauvage avec laquelle Gousnon pronona
ces paroles. Les soldats de Dermoncourt se regardaient, mus malgr eux
par le courage de cet homme qui, adoss  la mort, se retournait comme
le sanglier pour se dfendre encore.

Le gnral mchait sa moustache grise avec acharnement. Lui aussi tait
impressionn. C'tait un honnte homme, fort dans le danger, calme dans
le repos.

A quarante ans de distance, il retrouvait les mmes haines, les mmes
colres. Et lui, le rpublicain convaincu, lui, qui avait travers
l'pope impriale en gardant sa conviction pure et entire, il se
demandait quel pouvait bien tre ce principe qui faisait si grands, si
fermes dans leur foi, ces hommes, toujours les mmes.

--coute bien, vieux, reprit-il. Je t'ai fait arrter, non pour le
pass, mais pour le prsent... Jadis, en venant au secours de ton
gnral et en tirant sur moi comme sur un lapin, tu as fait ton devoir:
exactement comme je fais le mien aujourd'hui. Mais, comprends-moi: tu
m'es suspect. On m'a dit que les blancs s'taient rfugis dans les bois
de Machecoul... Je te rencontre sur le chemin de Machecoul... Tu saisis,
hein? Explique-toi, allons!

Pinson avait suivi cette scne impressionnante avec une vidente
motion. Il s'avana vers Dermoncourt.

--Gnral, dit-il...

--Ah! c'est encore toi, blanc-bec?

--Oui, c'est encore moi. J'ai  vous dire une chose importante.

--Eh bien! parle...

--Non.

--Tu ne veux pas parler?

--A vous, si; mais devant tous vos soldats, jamais!

Dermoncourt savait qu'en temps de guerre il ne faut rien ngliger. Il
poussa son cheval sur le ct, et fit signe  Pinson de s'approcher.

Quand le jeune gars fut  porte, il le saisit par la ceinture et, le
hissant jusqu' lui, l'assit sur le devant de sa selle.

--Allons, que veux-tu?

--Gnral, dit Pinson  voix basse, et de faon  n'tre entendu que de
l'officier gnral, me reconnaissez-vous?

--Toi!

--Oui, moi.

--Non!...

--Je suis Fernande Grgoire.

Dermoncourt fit un tel soubresaut que son cheval recula.

--La fille de votre ami M. Grgoire, continua Pinson, le rpublicain,
comme vous.

--Vous, Fernande!...

En effet, Dermoncourt tait un des meilleurs amis du conventionnel. Bien
souvent il avait fait sauter Fernande sur ses genoux quand elle tait
enfant.

--Oui, je comprends, dit-elle, vous ne reconnaissez plus votre Fernande.
Ces cheveux blonds la changent plus que les cheveux blancs n'ont chang
Gousnon...

--Comment tes-vous ici?

--Vous ne comprenez pas encore?

--Sous ce costume?...

--J'tais  Chteau-Thibaut, chez mon pre, quand le mouvement venden a
clat. Je suis sre des paysans de chez nous. Mais les autres, ceux des
paroisses d' ct, pouvaient m'arrter. Alors, quand je suis oblige
d'aller  Nantes, je me dguise, et Gousnon me conduit. Son royalisme
est connu: nul n'oserait me prendre avec lui.

L'explication tait tellement simple que le gnral Dermoncourt n'hsita
pas.

--Allons, descends, mon petit gars, fit-il tout haut  Fernande.

Pinson se laissa glisser le long de la selle et courut remonter en
voiture.

--Quant  toi, vieux, dit-il  Gousnon, tu es libre. Lchez-le, vous
autres.

Le chouan reprit sa place dans la charrette.

--A vous revoir, mon gnral! dit-il.

--Bah! je ne te souhaite pas de me revoir! rpondit l'officier. Bon
voyage, les enfants.

La carriole reprit sa route dans la direction du lac de Grandlieu,
pendant que Dermoncourt et son escorte retournaient  Nantes.

A mesure que Gousnon avanait, il comprenait la porte des paroles du
gnral. Comme on savait les blancs dans les bois de Machecoul, des
patrouilles nombreuses circulaient autour de Chteau-Thibaut et du lac.

A six heures ils arrivaient au village. A sept heures, en suivant de
nombreux dtours, ils dbouchaient sur le lac, et Gousnon conduisait
ses voyageurs  la petite cabane du garde.

La Plotte, depuis la rencontre faite sur la route, tait plus que
jamais convaincue que Pinson tait un espion. S'il en tait autrement,
comment expliquer que Dermoncourt aurait rendu le chouan si vite  la
libert? Elle se rptait tout bas les paroles que l'inconnu de la nuit
avait dites  Pinson:

--Il faut que je pntre dans les bois de Machecoul.

Et la rponse du petit gars:

--Demain,  onze heures du soir, j'irai vous attendre dans une barque
qui est  cent mtres environ de la cabane de Jozon. La barque est
cache sous des arbres trs-feuillus; on ne pourra nous voir!

Quand ils furent enferms tous les trois dans cette cabane, Gousnon mit
sur le banc de pierre, qui servait de lit  Jozon, un dner compos de
pain et de figues sches. Aprs le dner, il alluma sa pipe et se
plongea dans ses songes.

La Plotte, elle, ne perdait pas des yeux Pinson, qui feignait de
dormir.

Quand la jeune femme crut que le petit gars dormait, elle se leva
doucement. Elle ouvrit avec prcaution la porte de la cabane et se
dirigea vers la route.

Fernande ne prta qu'une attention mdiocre  ce dpart. Un instant
aprs, la Plotte rentra; dans un coin de la cabane, Jozon avait entass
les outils de menuiserie qui lui servaient  radouber sa barque ou 
rparer les dommages que le vent faisait  sa maisonnette.

Elle prit un vilbrequin et sortit. Mais elle avait eu le temps de
s'emparer de l'outil et de le cacher sous sa robe, avant que Fernande
s'en apert.

Au reste, la jeune fille dormait presque. Les fatigues physiques et
morales de son tre l'puisaient.

La Plotte avait quitt la cabane  huit heures;  dix heures, elle
revint.

Pinson attendait avec impatience l'heure du rendez-vous qu'elle avait
donn  Jrme, car l'homme embusqu de la nuit prcdente n'tait autre
que notre ancienne connaissance, l'ouvrier Jrme Hbrard.

Fernande avanait doucement, sous la nuit toile, vers la barque qui
attendait sous son dme de feuillage. Elle l'aperut bientt. Mais la
barque tait vide. Jrme n'y tait pas...




XIV

LA JALOUSIE DE L'UNE ET L'AMOUR DE L'AUTRE


Fernande regarda attentivement  droite et  gauche. Elle esprait
apercevoir Jrme. Rien ne paraissait.

Alors elle se glissa dans le feuillage, entra dans la barque et
attendit.

Quand elle tait seule, la pauvre enfant aimait  donner libre essor 
ses rves. Elle aimait  reporter sa pense sur celui qu'elle avait
choisi entre tous, et dont elle se sentait bien  jamais spare.

Combien de temps dura cette sorte de rve?

Il lui et t impossible de le dire.

Elle avait d'abord pens  cette trange disparition de Jrme. Comment
et pourquoi l'ouvrier n'tait-il pas au rendez-vous donn?

Puis la lassitude reprit le dessus. Elle attendit avec une impatience
moins fbrile, et enfin, elle s'endormit de nouveau, puise, comme dans
la cabane.

       *       *       *       *       *

Il faisait une radieuse nuit de printemps. De douces effluves
remplissaient l'air.

Par instants, la barque incline lgrement au gr des vagues invisibles
du lac, s'agitait et semblait s'loigner du rivage.

Une tte de femme, ple et triste, parut dans l'encadrement des feuilles
tombantes. Cette femme s'arrta un instant, examinant avec soin
l'tendue de l'eau.

C'tait la Plotte.

Quand elle se fut assure que le petit Pinson dormait, elle se glissa
dans la barque et dtacha l'amarre qui la retenait  la rive.

L'esquif entran commena de s'loigner doucement, et prit le large.

La Plotte n'tait pas reconnaissable. Un long et pais manteau la
recouvrait entirement.

Assise  l'arrire on n'et pu reconnatre son sexe. tait-ce un homme
on une femme, cette statue sombre qui se tenait l immobile?

La barque filait toujours, entrane par le remous cach.

La Plotte regardait fixement le petit gars. Un clair d'orgueil se
lisait dans son regard.

De temps  autre, elle reportait les yeux sur la cte, et ne pouvait
cacher sa joie en la voyant fuir du regard.

Quand l'esquif fut parvenu au milieu du lac de Grandlieu, la Plotte
tendit la main et toucha Pinson  l'paule.

La jeune fille souriait tristement dans son rve. Elle murmurait encore
le refrain de la nave chanson bretonne:

Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller!

--Pourquoi chante-t-il cela? pensa la Plotte.

Une seconde fois elle veilla Pinson.

L'enfant ouvrit les yeux, et aperut devant lui cette ombre assise.

--C'est vous, Jrme? dit-il.

La Plotte entr'ouvrit son manteau. Un rayon de lune tombant d'aplomb
sur elle l'enveloppa de clart.

--C'est... c'est vous!... balbutia Fernande.

--Oui, c'est moi.

--Pourquoi? Dieu! Pourquoi?...

--Pourquoi je suis ici? Parce que je me mfiais de vous. J'ai tout
entendu la nuit dernire; et je suis sre, maintenant, de ce que je ne
faisais encore que souponner.

--Je... je ne... comprends pas.

--Vous allez comprendre, reprit la Plotte de sa voix glace. Ah! vous
avez cru que je vous laisserais trahir le matre, le vendre? Allons
donc!

Fernande se souleva  moiti sur le banc vermoulu de la barque.

--Trahir le matre! le vendre! moi! Trahir Jean?... Oh!

Elle se cacha la figure avec un mouvement d'horreur tel, que la
conviction de la Plotte fut un moment branle.

--Je veillais, continua-t-elle bientt, je veillais et je sais tout
maintenant. Vous tes venu parmi nous pour deviner nos secrets et les
livrer; pour connatre le fort et le faible de vos prtendus amis et les
livrer. Ne niez pas... j'ai tout entendu la nuit dernire, je vous le
rpte.--Vous n'tes pas le fils de Gousnon. Qui tes-vous donc, sinon
un espion? vous qui d'un mot calmez la colre d'un gnral et faites
rendre la libert  un chouan?

Et comme Pinson, cras de stupeur, ne rpondait pas elle ajouta:

--Je vais vous le dire, vous tes un espion! Tu es un de ces maudits qui
viennent...

La Plotte ne put continuer.

Comprenait-elle le pass? Comprenait-elle qu'elle avait jou, elle
aussi, ce rle odieux qu'elle reprochait  Pinson?

--N'importe! je te tiens l et tu vas mourir!

--Mourir!

--Oui.

--Mais...

--Tais-toi. Tu ne saurais m'mouvoir. Tu vas mourir. Ton Jrme, ce
complice de ton crime, est prisonnier des ntres  l'heure qu'il est.
Ah! tu te croyais en sret chez ce Grgoire, dont tu lui avais ouvert
la maison? Eh bien, moi, je l'ai dnonc aux chouans, et,  cette heure,
il est transport dans les bois de Machecoul... Tu vas mourir!

--Madame, dit doucement Fernande, il y a un secret en moi, c'est vrai...

--Ton secret? Les vagues du lac de Grandlieu vont l'touffer!
Puissent-elles tre assez fortes pour en laver la souillure. Pendant que
tu dormais... l-bas... dans la cabane... j'ai pris une vrille, et
patiemment, pendant deux heures, j'ai creus le fond de cette barque.
Que j'te le tampon de feuilles plac dans cette plaie de l'esquif,
et...

Fernande poussa un cri sourd.

Elle comprenait!...

En effet, l'eau commenait  entrer dans la barque; elle perait 
travers les feuilles vertes que la Plotte avait mises dans le trou fait
par la vrille.

--Malheureuse! s'cria Pinson. Vous ne saviez pas qui j'tais!... et
vous avez cru!... Jrme, que vous croyiez un complice, Jrme est un
ami de Jean, comme moi. Il voulait pntrer dans les bois de Machecoul
pour voir le matre... Ah! votre haine nous a bien servis: il l'aura
vu... Savez-vous d'o il venait? M. de Chateaubriand l'envoyait 
Machecoul prvenir M. de Kardign d'une trahison qu'il a surprise...

--Aprs? et vous?

--Moi?...

Fernande hsita un moment.

Puis, d'un brusque geste, comme si elle et devin qu'elle tait entre
la vie et la mort et qu'il n'y avait pas  hsiter, elle arracha sa
perruque blonde.

La Plotte resta stupfaite.

Elle avait une femme devant elle.

--Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas? dit Fernande avec hauteur.

--Vous... une femme!

--Oui.

--Pourquoi ce dguisement?

--Ceci est mon secret.

--Alors gardez votre secret; moi, je garde mon soupon. Une femme qui se
dguise et vient pour nous... c'est un espion! Je me rappelle la lgende
qui m'a t conte, la lgende de 93. Ce chef venden que le Directoire
ne pouvant craser par les armes, fit vaincre par une femme  lui!

--Malheureuse!

--coutez. Je sais ce que peut ce pouvoir occulte de la rue de
Jrusalem. J'en ai trop souffert pour ne pas le connatre et le
redouter. Vous allez me dire, me prouver qui vous tes, ou sinon...

Fernande secoua la tte.

--Je ne vous le dirai pas.

--Alors...

--Vous me tuerez?

--Comme un chien! comme un animal dangereux qu'on noie pour se
dbarrasser de lui! Je n'ai qu' ter ces feuilles, et...

Un violent combat se livrait en Fernande. Mourir quand elle vivait
auprs de Jean, quand elle pouvait le voir, lui parler peut-tre, et ne
pas tre reconnue par lui... Non! non! ce serait trop affreux.

Ah! si la mort tait venue quand elle se trouvait  Paris, souffrante et
malheureuse, oh! comme alors elle l'et accepte avec joie!

Elle voulut vivre.

D'un mouvement rapide, elle se leva.

--Madame, vous me tueriez si je ne parlais pas... Je parlerai.

--Enfin!...

--Je suis une femme qui aime M. de Kardign et qui est aime de lui. Un
crime nous spare... Mais j'ai voulu pouvoir veiller sur lui... J'ai
voulu respirer le mme air que lui. Comprenez-vous?

Si elle comprenait!

Un frmissement fivreux agitait le corps de la Plotte. Son visage
tait devenu soudainement d'une pleur mortelle.

--Ah! vous l'aimez... et il vous aime?...

Elle se dressa de toute sa hauteur.

--Vous voyez o nous sommes ici! murmura-t-elle d'une voix stridente. Eh
bien, jamais vous ne pourrez regagner la rive... Jamais! c'est
impossible. Moi, je suis forte, j'ai jou avec les vagues tout enfant...
Moi, je vivrai et vous, vous allez mourir.

--Grand Dieu!

--Regardez-moi! Vous n'aviez donc pas lu dans mes yeux comme moi j'avais
lu dans les vtres? Vous l'aimez et il vous aime... Eh bien! c'est pour
cela que vous allez mourir!

--Par piti!

--Je l'aime, moi aussi, dit-elle.

Et elle arracha le tampon de feuilles qui empchait l'eau de pntrer
dans la barque.

Le trou fait par l'outil n'avait gure que dix millimtres de diamtre,
aussi l'eau ne pntrait que lentement.

Fernande laissa tomber son front sur sa poitrine. Si elle avait faibli
un instant, si tout en elle s'tait rvolt  la pense de la mort, elle
retrouvait sa force en prsence du danger.

La Plotte n'avait pas boug.

Elle regardait, avec tonnement cette fois, la crature qui une minute
auparavant, implorait sa piti, et qu'elle voyait maintenant
impassible...

... L'eau entrait. Elle tait au tiers de la barque qui penchait
lgrement.

Fernande rpta:

Je ne peux pas me consoler,
Mon ami vient de s'en aller.

Puis levant les yeux sur Jacqueline Morel:

--Une dernire grce, dit-elle froidement. Vous pourrez gagner la rive 
la nage, m'avez-vous dit. Eh bien, partez, laissez-moi au moins mourir
seule!...

La barque s'arrta court dans le mouvement d'volution o l'entranait
le remous du lac; l'eau entrait, entrait toujours et l'alourdissait au
point de la rendre immobile.

--Partez!... rpta Fernande.

Elle se leva toute droite.

--Vous ne me craindrez plus bientt, murmura-t-elle avec un sourire
triste.

Elle ajouta d'une voix plus basse:

--Mon Dieu, ayez piti de moi! mon Dieu, pardonnez-moi... comme je lui
pardonne,  elle qui me tue!

Au mme moment la barque sombra, et les deux femmes disparurent dans les
flots...

Mais le pardon suprme de sa victime avait boulevers le bourreau.

Ds que la Plotte reparut  la surface de l'eau, elle saisit Fernande
par le bras et la soutint un moment.

--Voulez-vous donc prolonger mon agonie? rla la pauvre enfant.
Laissez-moi, laissez-moi!

--Non..., je ne commettrai pas ce crime... Au secours! au secours!

La Plotte serrait nerveusement le bras de Fernande. La jalousie, la
haine qui gonflaient son coeur quelques minutes auparavant
disparaissaient.

Elle avait honte du crime commis.

Mais si elle tait forte nageuse, en effet, jamais elle ne pourrait
atteindre le rivage, ayant ce fardeau  traner, car la jeune fille
tait vanouie.

--Eh bien, soit! pensa-t-elle, au moins nous mourrons toutes les deux!

En effet, elles allaient mourir toutes les deux, si Dieu n'avait pas
veill.

Gousnon, au rveil, s'aperut de la disparition de ses deux compagnes
de voyage.

Il ouvrit la porte de la cabane. Il pouvait tre minuit. Le ciel
resplendissant inondait d'une clart vague le lac qui miroitait.

Il aperut au loin la barque qui drivait lentement; tout  coup il la
vit s'arrter, tourner sur elle-mme et sombrer.

Alors, il se jeta  l'eau, nageant vigoureusement dans la direction des
deux formes blanches qu'il distinguait.

Il arriva  temps.

La Plotte, puise, se soutenait  peine.

--Vivante! s'cria-t-il, en voyant Fernande, la tte appuye sur
l'paule de la Plotte.

--Allez... sauvez-la!... murmura Jacqueline; j'ai assez de force pour
moi seule... Sauvez-la!...

Gousnon la saisit, et la Plotte allge par ce secours inespr, put
le suivre. Mais au moment o elle se laissa tomber sur le rivage, elle
roula vanouie  ct de sa victime.

Le vieux chouan tait fort embarrass, ayant devant lui deux femmes sans
connaissance.

Mais, heureusement, il tait homme de ressource. Il courut 
Chteau-Thibaut et demanda du secours.

Quand les paysans surent qu'il s'agissait de Fernande, leur providence,
ce fut  qui s'offrirait pour transporter la jeune fille et la Plotte.
Puis, personne dans le village n'aurait os refuser quelque chose 
Gousnon.

Une heure aprs, Fernande et Jacqueline sortaient de leur vanouissement
au chteau de M. Grgoire, dans une chambre bien chauffe et couches
dans des lits improviss.

La jeune fille reconnut aussitt o elle tait.

Mais la Plotte jetait autour d'elle des regards indcis et tonns.

--O suis-je? balbutia-t-elle.

--Chez moi, madame.

--Chez vous?...

Jacqueline se voila le visage de ses deux mains.

--Ne vous ai-je pas dit que je vous pardonnais, quand j'ai cru que
j'allais mourir?

--Oh!

--Puis n'avez-vous pas voulu me sauver?...

Une paysanne veillait au dehors. Entendant parler dans la chambre, elle
entra. Fernande se tut.

--Ah! c'est toi, la Huberte, dit-elle en reconnaissant la paysanne.

--Oui, mam'selle.

--Eh bien, Huberte, tu sais o est la chambre que j'occupe, quand je
viens  Chteau-Thibaut avec mon pre?

--Oui, mam'selle.

--Va chercher du linge pour _mon amie_ et moi...

Mon amie!

La Plotte resta silencieuse en entendant ces deux mots. Comme elle lui
tait suprieure, cette enfant qu'elle avait voulu tuer!

Fernande s'habilla rapidement; puis allant s'asseoir au chevet de
Jacqueline:

--Vous n'avez rien rpondu tout  l'heure, dit-elle. Ne voulez-vous donc
pas tre mon amie?

--Ah! vous demandiez pardon  Dieu, l-bas... C'est  moi de vous
demander pardon... Je suis une misrable! J'ai voulu vous tuer... je
vous hassais.

--coutez, reprit Fernande; vous avez rpar votre crime en voulant me
sauver, en risquant de mourir vous-mme. Vous souffrez comme moi... vous
souffrez moins! Vous tes spare de lui par son amour pour moi... moi,
je suis spare de lui par un serment, serment solennel auquel il n'a
pas le droit de faillir. Et vous avez t jalouse de moi? On n'est pas
jalouse d'une morte, et je suis morte pour lui...

Alors, d'une voix frmissante, Fernande raconta  la Plotte quel
obstacle s'tait soudainement dress entre elle et le marquis de
Kardign.

A mesure qu'elle parlait, son visage devenait plus ple, comme si le
souvenir du pass achevait de la torturer.

La Plotte coutait, les yeux baisss. Ce rcit naf et troubl lui
rappelait quelques-unes des impressions qu'elle avait elle-mme
ressenties.

--Oui, vous tes encore plus malheureuse que moi, dit-elle; oui, l'abme
qu'il y a entre lui et vous, est plus profond encore que l'abme creus
entre lui et moi. Vous m'avez appele votre amie... je serai plus que
votre amie, je me ferai votre chose et votre bien. J'ai t criminelle;
je ne pourrai oublier mon crime que par le dvouement. L'acceptez-vous,
ce dvouement? et voulez-vous que je sois vtre?... Voulez-vous n'avoir
qu' prononcer un mot qu' faire un geste pour me trouver prte  vous
obir?

Fernande sourit.

Elle attira doucement la Plotte vers elle, et la serra sur son coeur.

Elles achevaient  peine cette causerie, quand on frappa  la porte.

Gousnon entra, accompagn d'un paysan.

C'tait un grand gaillard, aux paules carres, au teint color, aux
yeux profondment enfoncs dans le visage. Un mlange de finesse, de
loyaut et de force.

--Mam'selle Fernande, dit Gousnon, voila le gars Jean-Marie qui vous
demande.

--Ah! c'est toi, mon Jean-Marie, parle.

--Eh bien! voila, mam'selle, il est venu ici, l'autre jour, un gars qui
venait de votre part. C'est-y vrai?

--Oui.

--Il a demand qu'on le ft entrer au chteau.

--En effet, je le lui avais permis.

--Alors, ce n'tait donc pas un vilain homme?

La Plotte rougit et dtourna la tte.

--Un vilain homme, lui? repartit Fernande, certes non, mais un bon et
brave coeur.

--Ah!

--Eh bien?...

--Eh bien, mam'selle, on est venu me prvenir que ce gars-l pourrait
bien tre un espion des bleus. Alors, nous l'avons enlev d'ici et
conduit l-bas au matre, dans les bois de Machecoul.

--Tu as eu tort, Jean-Marie. Un homme qui venait de ma part devait tre
le bienvenu ici...

--C'est que...

--Parle, allons!...

--Votre pre est bleu, mam'selle, et...

Fernande plit.

--Tu ne me connais donc pas, toi, Jean-Marie, vous ne me connaissez donc
pas, vous autres ici? Depuis quand avez-vous eu le droit de souponner
Fernande Grgoire? Est-ce que vous ne m'avez pas vue toujours la mme?
Qui allait voir vos pres et vos enfants pauvres? qui soignait vos
femmes et vos filles malades? Tu diras aux tiens, Jean-Marie, que je
leur en veux et que je ne les aime plus. Va-t'en!

Le robuste paysan tournait gauchement son bret entre ses doigts
calleux.

Il tait constern.

--Mam'selle!...

--Va-t'en!

--Je vous en prie, mam'selle...

--Va-t'en! te dis-je.

Jean-Marie sortit  reculons.

Quant  la Plotte, elle pleurait...




XV

TRAHISON


Ainsi que Jean-Marie l'avait dit, Jrme Hbrard tait arriv 
Chteau-Thibaut, demandant qu'on le conduist  la maison de M.
Grgoire.

Le premier paysan qu'il rencontra s'offrit  lui servir de guide.

Le jeune ouvrier se proposait d'y prendre un peu de repos, et d'aller
ensuite au rendez-vous que Fernande lui avait donn.

Mais il avait compt sans la Plotte.

A sept heures, le mme soir o se passaient les vnements que nous
venons de raconter, quatre chouans arrivaient  Chteau-Thibaut,
enlevaient l'ouvrier et le conduisaient au matre dans les bois de
Machecoul.

Le matre, c'tait Jean de Kardign.

Aussi, le lecteur devine quelle rception le gentilhomme fit 
l'ouvrier. Il se hta de le mettre en libert; et, pour plus de sret,
il lui donna un laisser-passer crit et sign de sa propre main. Mais
cela ne suffisait pas  Jrme.

Sans trahir le secret du dguisement de Fernande, il expliqua 
Jean-Nu-Pieds que c'tait pour lui qu'il venait de Paris. Cet aveu
tonna fort le marquis. Mais il lut sur le visage d'Hbrard une
proccupation telle, qu'il le prit par le bras et l'entrana  l'cart.

--Est-ce personnel, ce que vous avez  me dire? demanda-t-il

--Oui et non, monseigneur.

--Pardon, ami. Je veux savoir si c'est une chose relative au but que
nous poursuivons?

--Oui; mais pourquoi me faites-vous cette question-l?

--Parce que je pense avoir besoin d'un conseil, d'un avis, et...

--Vous avez raison. Ce que j'ai  vous rvler est grave. Agissez comme
vous l'entendrez.

Jean appela Henry de Puiseux. Il prsenta les deux hommes l'un 
l'autre; mais, malgr la diffrence des situations sociales, ils
s'taient compris et estims au premier regard.

Est-ce que les tres loyaux et fiers ne se comprennent pas aussitt?

--Voici, dit Jrme. Nous autres, les rpublicains de Paris, nous
prparons aussi un mouvement insurrectionnel. Seulement, nous avons
rsolu d'attendre que la Vende ait commenc, pour que le gouvernement
ait affaire  deux ennemis au lieu d'un. Or, un des ntres a russi 
s'introduire  la prfecture de police. L, il a entendu parler des
troubles de Bretagne...

Jean et Henry prtaient une oreille attentive  ces paroles. On comprend
de quelle importance elles taient pour eux.

--Malgr l'importance des armements, malgr mme la prsence de Madame
la duchesse de Berry, qui ne fait plus un doute pour personne, un
employ suprieur expliqua que le ministre avait un moyen de s'emparer
de Madame, _quand il voudrait_...

Jrme souligna ces trois derniers mots de manire  bien faire
comprendre aux deux amis toute leur importance.

--Quel est ce moyen? je l'ignore, mais il y a l-dessous quelque
trahison. Vous tes prvenus. Agissez.

Henry et Jean rflchissaient  ce qu'ils venaient d'entendre.

Certes, il n'tait pas impossible que le roi Louis-Philippe voult
laisser clater l'insurrection en Vende pour l'touffer aprs plus
grandement.

C'tait la politique suivie  Marseille, et l'vnement venait de
prouver qu'elle tait bonne.

Pourtant, bien qu'en tout temps, hlas! la trahison ait t l'arme
commune, il semblait impossible que dans les rangs de l'arme royaliste
il pt se trouver un Judas capable de vendre sa reine.

Saint Jean disait la mme chose, et pourtant le Christ fut vendu pour
trente deniers!

Jean de Kardign se leva.

--Merci, ami, dit-il  Jrme. M. de Puiseux et moi nous ne pouvons
croire  une pareille infamie. Que le roi Louis-Philippe nous combatte 
main arme... soit! mais qu'il envoie contre nous, non plus des soldats,
mais un tratre, voil ce que je n'admettrai jamais. Puis, ce tratre il
faudrait le trouver. O peut-il tre? Dans nos rangs? C'est impossible!
Ami, ceux qui se jettent coeur et me dans une entreprise comme la ntre
savent ce qu'ils font.

Ils apportent leur vie entire, sans arrire-pense, et ne demandent
rien en change. Ils donnent leur sang: cela suffit. Qu'il y ait un
misrable parmi nous, je ne le crois pas!

--Et s'il n'est pas parmi vous?

--Comment?

--S'il est  ct, dans l'ombre, prparant son pige et son infamie?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'il y a un danger pour vous, je vous le jure!

--Eh bien, soit! reprit tristement Jean-Nu-Pieds. Quand on risque une
guerre comme la ntre, on n'a pas le droit de rien ngliger. Je partirai
demain matin pour la rsidence de Madame...

--Et moi, rpliqua Jrme, je partirai demain pour Paris.

--Dj!

--J'ai mon devoir l-bas, comme vous avez le vtre ici.

--Adieu, alors...

Les deux hommes taient mus en se quittant. En de pareilles aventures,
l'un tait-il sr de revoir l'autre?

Henry de Puiseux n'avait pu parler devant Jrme Hbrard, qui pour lui
tait un tranger.

Mais quand l'ouvrier se fut retir, il entrana Jean-Nu-Pieds dans une
promenade sous bois.

--coute, dit-il, tu tais le chef, je n'avais pas le droit de formuler
une opinion contraire  la tienne; mais maintenant que nous sommes entre
nous, veux-tu me laisser te la faire connatre?

--Parle.

--Eh bien! j'estime que ce que nous a appris Jrme est beaucoup plus
grave que tu ne le penses.

--Quoi! tu craindrais!...

--Je crains tout! repartit froidement Henry. Toi, tu es un peu...
comment dirais-je?... un peu chevaleresque, un peu Don Quichotte. Tu
rpugnes  admettre les vilenies. Tu as tort. Ce qui est mal doit
toujours tre considr comme possible. Mon cher, M. le duc d'Orlans,
que tu appelais tout  l'heure le roi Louis-Philippe... (et tu lui
faisais beaucoup trop d'honneur), M. le duc d'Orlans n'a pas t pour
rien professeur de mathmatiques. Il sait compter, et il sait surtout
que 2 et 2 cela fait 4. Or, je te prie de croire qu'il a,  cette heure,
la plus grande peur de ce qui se passe en Vende. La petite rsistance
que nous lui jetons dans les jambes doit passablement l'effrayer,
sois-en sr. On lui a racont, M. Thiers et autres, que nous prparions
une Vende. Or, c'est l un nom qui doit lugubrement tinter  ses
oreilles. Vende! pour lui, cela signifie Charette, la Rochejacquelein,
de Lescure, Cathelineau, d'Autichamp, Stofflet, Cadoudal et Maulvrier,
c'est--dire des noms qui lui rappellent sa trahison et l'pouvantent.
Donc, il doit tre peu rassur.

--Je le crois, mais aprs?

--Aprs? Ma conclusion est pourtant bien simple. L'arme franaise, avec
ses gnraux, ses colonels et ses soldats, ne doit pas tout  fait lui
sembler suffisante, quand il se rappelle que nos pres ont vaincu cent
fois les armes victorieuses de la Rpublique. Donc, il ne sera pas
fch de se dbarrasser de nous... Comprends-tu?

--Tu as raison!

--Ce n'est pas malheureux! Tu as de la peine  croire les choses; mais
c'est une justice  te rendre, quand on te les explique, tu deviens
raisonnable comme un mouton. Eh bien! M. le duc d'Orlans, qui est
trs-intelligent... (car il est trs-intelligent!) aura trouv
infiniment plus simple d'enlever Madame; car Madame enleve, il n'y a
plus de Vende possible.

--Certes.

--Et quand il n'y aura plus de Vende possible, ledit duc d'Orlans
dormira tranquille. Tu es convaincu?

--Oui.

--Bravo! Alors, je vais faire la mme chose, moi aussi.

--Dormir?

--Un peu.

--Bonne nuit.

--Tu pars demain matin?

--A cinq heures.

--Je t'escorterai une heure ou deux.

Les deux amis se sparrent.

Le lendemain, ds l'aube, ils montaient  cheval, vtus en paysans qui
vont vendre leur bl ou leur avoine au march. Les chevaux taient forts
et trapus, et ne semblaient pas indiquer qu'ils portaient des cavaliers
de race.

Chose extraordinaire! Aubin Ploguen n'accompagnait pas son matre;
lui-mme avait dsir rester, sous prtexte que sa prsence tait
ncessaire au camp.

Jean-Nu-Pieds se dirigeait vers le bourg de Leg, o il prsumait
trouver Madame.

Nous savons qu'il ne se trompait pas. Henry de Puiseux le quitta  trois
lieues de Machecoul, et le marquis continua sa route en prenant avec
soin des chemins dtourns, au lieu de suivre la ligne droite, toujours
dangereuse dans une pareille guerre.

Nous l'avons vu parvenir aux avant-postes qui gardaient Madame.

Ds qu'il eut dit son nom, on le fit pntrer auprs d'un petit paysan.

Ce petit paysan tait Petit-Pierre, autrement dit la rgente de France.




XVI

LE CONSEIL DE GUERRE


--Soyez le bienvenu! mon cher marquis, dit Madame en tendant la main au
jeune homme.

Elle s'arrta et reprit en riant:

--Bon! j'oublie ma consigne! Je vous appelle: marquis. Vous n'tes plus
marquis, vous tes Jean-Nu-Pieds; et moi je ne suis plus Altesse Royale:
je suis Petit-Pierre.

Et comme Jean s'inclinait.

--Qu'aviez-vous  me dire? ajouta Petit-Pierre.

--Madame...

--Encore!

--Eh bien, _ma Tante_...

--Petit-Pierre!

--Eh bien, Petit-Pierre, continua Jean-Nu-Pieds en souriant, voil ce
qui m'amne auprs de vous. Hier, un ami de Paris est venu  mon
cantonnement. Il m'apportait de graves nouvelles. Les rpublicains de
Paris,--il est rpublicain,--prparent un mouvement qui doit
correspondre avec le ntre, de manire  jeter le gouvernement dans un
double embarras.

--Bon, cela.

--Attendez, Mada...

--Encore!

--Petit-Pierre! Or, mon ami est un coeur loyal, un homme incapable de
trahir et de comprendre la trahison. Il a su que le ministre prparait
une trahison contre vous.

--Contre moi?

--Oui.

Petit-Pierre tait devenu srieux.

--Continuez, dit-il.

--D'o doit venir ce coup qui vous menace? Il l'ignore; mais il a pens
que vous deviez tre avertie, et il est venu tout m'apprendre.

Petit-Pierre rflchissait profondment. Il s'avana vers la petite
fentre de la chaumire et l'ouvrit.

Il faisait nuit. Le paysage tait magnifique. Au loin, le dme de
feuillage des bois de Leg, environns  droite et  gauche de champs
cultivs.  et l quelques chaumires.

Puis, au milieu de tout cela, dissmins ainsi que des abeilles dans un
champ, des points lumineux, semblables  des tincelles d'or.

C'taient les lumires du bivouac.

--Regardez, ami! dit Petit-Pierre, en montrant ce tableau 
Jean-Nu-Pieds.

Le marquis de Kardign regarda Petit-Pierre, tonn.

--Vous ne comprenez pas ce que j'ai voulu dire, mon ami. Il y a
l-dedans des hommes prts, sur un signe de moi,  mourir pour mon fils,
mon fils, un enfant qu'ils n'ont jamais vu, pour la plupart. N'importe!
le jour o je leur crierai: En avant! ils s'lanceront, et pas un seul
d'entre eux ne restera en arrire. C'est que mon fils, pour eux, est
plus que le descendant de saint Louis, plus que le petit-neveu de Louis
XVI, le roi-martyr, plus que le roi de France: mon fils, pour eux, c'est
la Royaut!

La princesse s'animait en parlant.

Jean-Nu-Pieds regardait, bloui.

--Trahir! un de ceux-l! continua Petit-Pierre, c'est impossible, je ne
le croirai jamais! Trahir! Non, ceux dans le coeur de qui Dieu a mis
cette foi sacre qui fait les hros et les martyrs, ceux qui ont tout
quitt pour apporter  Henri V le tribut de leur sang, ceux-l ne
trahiront pas!

--Dieu me garde d'accuser ou de souponner personne! repartit Jean en
hochant douloureusement la tte; mais dans une partie aussi aventure
que celle que nous jouons, il ne faut jamais s'endormir sur l'apparence.
Ah! il m'en cote de le dire! Mais qui a livr Charette aux
rpublicains? Qui a livr Stofflet? Qui a livr tous ceux qui sont
morts, fusills comme des assassins, et non tus comme des soldats?

Petit-Pierre ne rpondit rien d'abord, puis avec une amertume profonde:

--Peut-tre avez-vous raison, Jean. Ce m'est affreux  penser, et
pourtant, malgr moi, je vous approuve. Mais il faut que je consulte nos
amis. Eux et vous, rigs en conseil de guerre, me serez les plus srs
garants de ce que nous devons dcider.

Petit-Pierre fit quelques pas vers la porte et donna un ordre.

_Louis Renaud, Gaspard_ et _Marchand_ entrrent peu aprs.

Le lecteur sait que sous ces humbles noms se cachaient les noms glorieux
de MM. de Charette, de Coislin et d'Autichamp.

--Expliquez-vous, maintenant, dit Petit-Pierre  Jean-Nu-Pieds, et
rptez  ces messieurs ce que vous venez de me dire.

Jean recommena le rcit que lui avait fait la veille Jrme Hbrard.

Tous les trois furent galement frapps de son importance.

--Le fait, en lui-mme, peut tre exagr, dit Louis Renaud, mais il
importe de ne pas le ngliger.

--Certes, reprit Gaspard; seulement je crois que ce tratre ne peut pas
tre dans nos rangs. C'est impossible!

--Tel est aussi mon avis, dit Marchand. Quelle est l'opinion de
Petit-Pierre?

--La mme.

--Il faut donc le chercher ailleurs, dclara Jean-Nu-Pieds, c'est--dire
en dehors de nos soldats. Mais  qui avons-nous confi nos secrets? A
personne. Except ceux qui se battent et qui meurent, nul ne connat
notre organisation, nos moyens d'armement.

--Pardon, rpondit la princesse, il y a au moins une personne qui est au
courant de tout.

--Une personne?

--Oui.

--Laquelle?

--Mon filleul.

Les quatre Vendens se regardrent tonns.

--Vous ne comprenez pas, et vous tes bien tonns, continua la
duchesse. Je vais m'expliquer davantage. Il y a quelque temps, j'tais 
Rome, quand le bruit se rpandit qu'un isralite demandait  se
convertir  notre sainte religion. Le cardinal G... me parla de cet
vnement et me dit combien le Saint-Pre tait heureux. Puis, je restai
quelques jours sans en avoir de nouvelles. Un matin, le cardinal G... se
prsenta chez moi, accompagn d'un jeune homme et me fit demander si je
pouvais le recevoir. Quand j'eus donn l'ordre d'introduire auprs de
moi Son minence et la personne qui tait avec lui, j'appris le motif de
cette visite: le jeune homme tait le nophyte...

Celui-ci se jeta  mes pieds, me suppliant de lui accorder ce qu'il me
demanderait. Je regardai le cardinal: il souriait.

--Je joins ma prire  la sienne, me dit-il, et je fais des voeux pour
que Votre Altesse ne refuse pas.

--Quelle est donc cette demande?

--Madame, rpondit le jeune homme, les vrits augustes de l'glise
m'ont touch. C'est un grand bonheur pour moi. J'ai rsolu d'abandonner
le culte trompeur dans lequel je suis n, dans lequel j'ai t lev.
Son minence a bien voulu m'instruire. Je serai bientt baptis, et...

Il s'arrta comme intimid.

Je l'encourageai, et il ajouta:

-... Et je venais demander  Votre Altesse si elle voudrait bien me
faire l'honneur de me tenir sur les fonts baptismaux.

Le cardinal G... appuya chaudement la demande et je cdai.

Le baptme tait fix  huit jours de l.

Le jeune homme sollicita et obtint la permission de me voir pendant les
quelques jours qui le sparaient encore de cette auguste crmonie. Je
pus l'observer. Il me parut doux et honnte. Il m'exprimait sa
reconnaissance par des paroles chaudes et dvoues qui me touchaient.
Ah! dans les souffrances de l'exil, c'est une consolation que de trouver
des coeurs dvous!

Enfin, le jour du baptme arriva. Sa Saintet daigna s'y faire
reprsenter. Toute la ville de Rome tait prsente, mue, devant ce
jeune nophyte que la parole loquente du cardinal G... avait convaincu.

Il tait vtu de blanc, symbole de cette virginit spirituelle qu'il
retrouvait dans les eaux du baptme.

Ce fut une imposante crmonie, et je me souviens encore combien je
priai Dieu avec ardeur pour mon fils, pour la France ingrate et gare,
pour vous tous, mes faux. Il me semblait que Dieu ne pouvait rien me
refuser, le jour o je devenais la marraine d'une me qui s'lanait
vers lui.

En quittant l'glise, je me sentis l'esprance au coeur, il me semblait
que ma prire tait exauce d'avance.

Et voil comment j'ai un filleul.

Les quatre Vendens avaient cout avec motion le court rcit de
Petit-Pierre.

Jean-Nu-Pieds prit la parole:

--Pardonnez-moi, dit-il, si je fais encore une question, mais je
voudrais savoir si Votre Altesse...

--Encore!...

--Si Petit-Pierre a mis son filleul au courant de nos oprations?

--Il est venu me dire qu'il savait tout, et me suppliait de me servir de
lui, j'ai eu confiance...

--Et vous avez eu raison, Madame... pardon! Petit-Pierre. Celui-l qui a
eu la force de venir  Dieu, en tant si loin de lui, doit tre un noble
coeur.

--Je le crois. Il connat le mouvement que nous commenons en Vende, et
bien souvent il m'a servi de courrier.

--Comment se nomme-t-il, demanda Louis Renaud, afin qu'on puisse
l'introduire auprs de vous, s'il se prsente aux avant-postes?

Petit-Pierre regarda Louis Renaud, et rpondit tranquillement:

--Mon filleul s'appelle Deutz.




XVII

LE 5 JUIN!


... Il fait cette clart douteuse qui n'est pas encore le jour et qui
n'est plus la nuit...

Si quelque diable boiteux, suspendu dans les airs, comme Asmode, avait
plan au-dessus de la Bretagne et de la Vende, voici ce qu'il aurait vu
 travers le crpuscule, le 5 juin 1832.

Des masses d'hommes arms partant tous de points spars, convergeaient
vers un centre commun; dans le dpartement de la Loire-Infrieure, on
et dit une toile d'araigne gigantesque. Le corps de l'araigne est 
Nantes et ses pattes sont  Clisson, Machecoul, Gurande, Savenay,
Pont-Chteau, Guinravet, Avessac, Derval, Chteaubriand, Saint-Jullien
et les Touches. Comme sur une pression immdiate, les pattes se
resserrent et reviennent au corps.

En effet, ces hommes arms se levaient au signal gnral.

Ils ont pris leurs fusils, et s'lancent; dans leurs rangs flotte le
drapeau blanc; ce sont des paysans ou des gentilshommes confondus tous
ensemble.

Le matin, le gnral Dermoncourt avait quitt Nantes sur l'ordre du
gnral Solignac. Pendant que les chouans convergent vers Nantes, les
troupes de ligne s'en loignent. O aura lieu le choc? Il suffit d'une
tincelle.

Jean-Nu-Pieds et Henry, de Puiseux,--Petit-Bleu, comme disaient les
paysans,--se sont couchs  minuit, leurs postes inspects.

 trois heures du matin, ils sont sur pied.

--J'ai bien dormi, s'crie Henry au moment o il s'veilla, envelopp
dans son manteau.

--Comme Turenne! rpondit Jean.

--Hlas! quel dommage que nous n'en ayons pas un avec nous!

Les deux amis devaient se mettre  la tte de leurs soldats, et ne pas
se sparer.

En effet, dans toute la profondeur du bois de Machecoul, on entendait
des bruits tranges, comme ce murmure sourd et continu qui annonce et
devance la tempte.

De temps  autre, on voyait passer un homme, le fusil sur l'paule, qui
rejoignait son escouade.

Une ombre s'estompa  l'entre de la hutte o avaient pass la nuit les
deux chefs.

--C'est toi, Aubin? dit Jean. Entre.

Aubin Ploguen avait revtu un costume de chasseur. La gutre montante,
la blouse bleue serre  la taille par la cartouchire. Au chapeau le
coeur sanglant attach.

C'tait un souvenir de la grande Vende. Cibot Ploguen, son pre, avait
port ce coeur sanglant pendant les rudes campagnes sous le vieux marquis
de Kardign.

--Eh bien! qu'en dis-tu, Aubin? s'cria Henry. Une belle matine pour se
battre!

--C'est mon opinion, murmura le Breton impassiblement.

--As-tu vu nos hommes?

--Tous.

--Dj?

--Oh! j'ai pass mon inspection sans en avoir l'air.

--Sont-ils en train?

--De vrais terriers! ils vous poursuivront le bleu au fond des enfers!

--Bravo!

Un  un arrivrent les chefs de bataillon et les chefs de compagnie. Ils
firent leur rapport. Chacun de leurs hommes avait sur lui soixante
cartouches et un jour de vivres.

Jean leur donna l'itinraire.

Il fallait partir  cinq heures. On irait jusqu'au del du lac de
Grandlieu, entre Chteau-Thibaut, et la Maine.

Puis, l, on attendrait ceux de Clisson. Probablement que les gens de
Clisson arriveraient  midi. Alors, si on battait les bleus, on pouvait
marcher droit sur Nantes, l'objectif gnral.

Dans ces guerres de buissons, o l'avantage n'est pas toujours au
nombre, le tambour et la trompette sont trop bruyants: on ne s'en sert
pas. Aussi, les chefs d'escouades donnaient leurs ordres par de lgers
coups de sifflet.

 cinq heures et quart, Henry et Jean-Nu-Pieds,  cheval, sortaient du
bois.

La premire tape se fit tranquillement. De temps  autre, le marquis de
Kardign jetait un regard tonn  ses cts. Aubin Ploguen n'y tait
pas.

Un peu avant d'arriver  Chteau-Thibaut, le Breton parut.

--Enfin, te voil! lui dit son matre.

Il n'tait pas seul.

Pinson l'accompagnait.

--J'tais avec ce petit, matre, rpondit Aubin. Son pre me l'a confi.
C'est  ct de moi, et  ct de vous, si vous le permettez, qu'il
tirera son premier coup de feu...

Nous le rpterons, car la chose pourrait paratre invraisemblable.

Jusqu'alors, jamais Jean-Nu-Pieds n'avait remarqu le petit Pinson. Il
est vrai que le jeune garon se tenait avec soin hors de la porte du
regard du marquis.

Pourtant, ce matin-l, Jean l'aperut, et ne put s'empcher de
tressaillir.

--Dieu! balbutia-t-il.

--Hein! qu'as-tu donc? demanda Henry de Puiseux.

--Rien!... rien.

Petit-Bleu jeta un regard  son ami, et pensa:

--Pauvre Jean! il pense  elle!

Par un mouvement brusque, le cheval d'Henry bondit et se trouva  ct
de Pinson; ils marchrent ainsi l'un prs de l'autre.

--Ma parole! murmura le jeune homme, mes soupons de l'autre nuit me
reviennent en foule ce matin... Il est bien drle, ce petit Pinson?

Mais Henry n'eut pas le loisir d'approfondir la question.

Deux claireurs des chouans arrivaient au petit galop, annonant que les
troupes de ligne, au nombre de douze cents hommes, et commandes par le
gnral Dermoncourt en personne, paraissaient au loin sur la cte.

--On va en dcoudre, dit Aubin Ploguen. C'est mon opinion.

--Prparez vos armes! commanda Jean.

L'ordre se rpta dans toute la colonne.

--Dis donc, mon gars Aubin, pronona gravement Petit-Bleu, nous ne
sommes qu'un contre deux, on pourra les battre.

--C'est mon opinion...

Dans un coin de ce qu'on appelait l'tat-major, se trouvaient deux de
nos connaissances: la Plotte et son fils.

Bien qu'ils ne portassent pas de fusils, leur rle ne devait pas tre
moins glorieux, ni moins important. Jacquelin et sa mre tranaient une
petite charrette  bras, contenant de la charpie et des mdicaments.

Aller chercher des blesss sur le champ de bataille, c'est aussi beau
que de se battre.

Les bleus arrivaient en masses serres par la route montante qui va de
Nantes  Pornic et passe par Chteau-Thibaut, en faisant un coude vers
la Maine.

Quand ils furent arrivs au sommet de la monte, on put apercevoir
briller au loin les canons des fusils, aux reflets des rayons du soleil.

--Allons! dit Henry, dans une demi-heure, le bal commencera.

Jean-Nu-Pieds disposa sa petite arme en deux corps: l'un, command par
Henry, alla se poster  l'est du lac de Grandlieu; l'autre resta sur la
route, chelonn en petites bandes serres.

Le premier devait prendre les bleus de ct, pendant que le second
attaquerait de face.

Aubin Ploguen avait dtourn son attention des troupes de ligne pour
examiner Pinson.

Pauvre Pinson! Il semblait bien en peine d'armer son fusil, et mme de
glisser une cartouche dans le canon.

Le Breton sourit:

--Ma foi, pensa-t-il, il faut que je lui montre, au petit, que j'ai tout
devin.

Il s'avana vers Pinson, et lui dit tout bas:

--Mademoiselle, vous allez vous faire tuer, si vous restez l  rien
faire.

Fernande devint ple.

--Bah!... Tenez! je vous aime, moi, parce que vous l'aimez, lui! Et
puis, il faut que vous soyez brave, et bonne comme vous tes belle, pour
risquer votre vie comme cela.

--Vous savez donc?

--Tout!... mais chut!... D'abord comprenez-moi bien, voil ce que vous
allez faire. Savez-vous tirer? Non. Eh bien, la Plotte vous fait des
signes, l-bas; elle aura besoin de vous, c'est un poste de combat,
allez! que le sien! Si le matre vous voyait si gauche, il
souponnerait...

--Oh! merci! merci!

Pinson ne se le fit pas rpter: il se glissa  travers les chevaux et
rejoignit la Plotte.

... Les bleus avanaient. Encore trois minutes, et ils seraient  porte
de fusil. Jean avait dfendu qu'on tirt un seul coup de fusil avant
qu'il et donn le signal en levant son pe.

Il se tourna vers ses hommes:

--La prire! dit-il.

Ce fut un merveilleux spectacle.

L'ennemi tait l... et, chose horrible! l'ennemi est le Franais, un
frre!--et pas un de ceux que menaait le danger prochain, ne pensa  se
dfendre avant d'avoir pri Dieu.

Sur l'ordre des chefs, rpt de rang en rang, ils mirent tous un genou
en terre.

Le vieil aumnier pronona:

_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti... Amen!..._

Les bleus taient  vingt mtres.

--Feu! cria Dermoncourt.

... Et pas un chouan ne bougea.

Qu'importaient les coups de fusil, qu'importaient la mitraille et la
mort! La prire n'tait pas termine!

--_Amen!_ rpondirent-ils tous d'une seule voix, quand l'aumnier acheva
la bndiction...

On entendit Dermoncourt qui rptait:

--Feu!

Une seconde dcharge vint faire tourbillonner le plomb et le fer au
milieu des hros pensifs et calmes.

--Debout! dit Jean-Nu-Pieds, debout, et en avant!

Puis se dcouvrant comme jadis son pre  Paris:

--Vive le Roi! pronona-t-il lentement.

Ce fut une trombe.

Les paysans bondissaient comme de jeunes talons longtemps enferms dans
une clairire, et qu'on lche soudain  travers la prairie.

Ils s'taient jets en avant, d'un mouvement tellement irrsistible que
les premires lignes des bleus cdrent.

Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps  corps. Quand,
 travers la fume, on distinguait une claircie, on voyait s'entremler
furieusement la blouse et le veston bleu du lignard.

Dermoncourt se multipliait. C'tait un lion. Ple, anxieux, mais calme,
la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant  la
main, le gnral se rappelait, sans doute, ses charges hroques de
Jemmapes, d'Austerlitz et d'Ina.

Hlas! ce jour-l, c'taient des Franais qui se battaient contre des
Franais!

Jean-Nu-Pieds savait tre  la fois le soldat et le chef: le soldat pour
faire sa troue, le chef pour commander.

Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire,
faisaient feu les uns aprs les autres, lentement, mthodiquement, pour
ainsi dire.

Pendant que le petit corps d'arme de Jean supportait le gros de
l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche.
Dermoncourt eut peur d'tre tourn, et fit former  ses hommes un
triangle norme, dont la pointe portait  droite; la base rpondait aux
chouans de Petit-Bleu, les deux autres cts, angles aigus, tiraient sur
ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les
commandements htifs.

Trois fois les Vendens brisrent les lignes ennemies, trois fois
celles-ci se reformrent. Mais, malgr la supriorit de leur nombre,
les soldats de Dermoncourt furent obligs bientt de reculer.

Ils reculrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui
s'accule contre un fourr pour s'lancer mieux. Le plan de Dermoncourt
tait d'entraner derrire lui les chouans dans le village de Bersaunes.
Bersaunes tait alors un hameau de trente feux. Sa petite glise se
projette en avant, et fait angle droit avec la route.

Le combat se continua ainsi, en tirailleurs de part et d'autre, les
chouans avanant et les lignards reculant toujours.

Au milieu du village de Bersaunes, les deux corps se runirent.

Henry tait noir de poudre; ses vtements dchirs comme ceux de
Jean-Nu-Pieds montraient que lui aussi savait aussi bien se battre que
commander.

Quant  Aubin Ploguen, chacun de ses coups abattait un homme.

--Allons! la partie est gagne, pensa-t-il, en voyant que le mouvement
de retraite des bleus continuait  s'effectuer.

La Plotte, Pinson, et Jacqueline ne chmaient pas.

Hlas! les blesss tombaient, les hommes mouraient!

C'tait merveille de les voir tous les trois allant relever, panser,
transporter en lieu sur ceux qui restaient en chemin.

Tout  coup, aprs une dcharge furieuse des bleus, Pinson jeta un grand
cri. Jean-Nu-Pieds venait de tomber. Il s'lana. Le jeune chef avait eu
son cheval tu, et sa jambe tait prise sous la selle. Pinson l'aida 
se dgager.

--Merci!... balbutia Jean.

Pinson mit la main sur son coeur.

--S'ils l'avaient tu? se dit-il.

Puis, en souriant, il ajouta:

--Eh bien! s'ils l'avaient tu, la mort n'tait pas loin...

Le village de Bersaunes tait franchi, les bleus reculaient toujours.

Par bonheur, Jean-Nu-Pieds aperut sur la gauche un bouquet de bois. Il
eut la prudence de deviner que l se cachait un danger.

--Halte! cria-t-il.

En effet, derrire le bouquet de bois, Dermoncourt avait masqu trois
batteries de campagne. Il cria un commandement d'une voix de tonnerre,
qui domina le fracas des coups de fusil, et les canons furent points...

Il y eut un instant d'arrt terrible parmi les chouans. Eux n'avaient
pas d'artillerie. Ces gueules de bronze menaantes les pouvantrent
pendant quelques secondes... Mais Jean cria:

--Enfants! nous n'avons pas de canons; prenons ceux-l pour en avoir!

Les Vendens rpondirent par une acclamation, et le combat recommena...

La premire partie de la bataille avait dur de neuf heures  onze. Pour
Jean-Nu-Pieds, il fallait tenir bon jusqu' midi, au besoin une heure du
soir, pour donner le temps  ceux de Clisson de les rejoindre.

Mais la chance avait tourn. Les canons faisaient grand mal. Jean fit
s'parpiller tous ses hommes, en leur ordonnant de tirailler. Ils
couvraient ainsi un espace considrable. C'tait presque annihiler la
porte meurtrire de l'artillerie.

La tactique tait bonne, et avait russi maintes fois en Vende, pendant
les grandes guerres contre la Rpublique, alors que Henri de La
Rochejacquelein disait  ses chouans:

--Egaillez-vous, mes gars!

En ordonnant ce mouvement, le seul qui pt sauver sa petite arme,
Jean-Nu-Pieds savait parfaitement que c'tait compromettre le succs de
la journe, jusque-l obtenu.

Mais, au point o on en tait arriv, il ne s'agissait plus de vaincre;
seulement, il fallait tenir, tenir jusqu' l'arrive des Vendens de
Clisson.

Dermoncourt fit cesser le canon. Lui aussi avait fait la guerre, jadis,
en 1799, et il savait que le canon ne peut rien contre des hommes
dissmins  droite et  gauche.

Ce fut la deuxime phase du combat.

Il pouvait tre midi.

Midi, et les gens de Clisson ne venaient pas!

Cette seconde partie de la bataille dura deux heures pleines, de midi 
deux heures du soir. De chaque ct les pertes taient normes. Mais, de
chaque ct aussi, on continuait  se battre avec le mme acharnement.
Les hommes tombaient.

La Plotte, Jacquelin et Pinson couraient  et l sans s'occuper des
balles qui sifflaient  leurs oreilles.

Petit-Bleu et Jean-Nu-Pieds, dmonts tous les deux, faisaient le coup
de feu comme le premier venu de leurs paysans.

Jean-Nu-Pieds tait ple.

--Est-ce qu'ils ne viendront pas? murmurait-il.

Ils ne venaient pas!

--Matre, dit Aubin Ploguen en s'approchant du chef, si on faisait le
signal!

--Tu crois qu'ils entendraient?...

--C'est mon opinion.

--Alors, soit... mais pas toi. Hol! un homme pour mourir? appela-t-il.

Il s'en prsenta cent.

Qu'tait-ce donc que le signal?

Jean ne s'tait pas tromp en demandant un homme pour mourir:

Il s'agissait de monter tout en haut du clocher de Bersaunes, et de
recommencer ce qu'avait fait M. de Carlepont  Marseille, c'est--dire
de sonner le tocsin.

C'tait entreprise folle.

Le clocher se dtachait net et clair dans le ciel. Celui qui se
hasarderait  y monter servirait de point de mire aux fusils des
bleus...

Dj un chouan grimpait. Il grimpait du ct qui regarde le lac de
Grandlieu.

La fusillade, en bas continuait. Parce qu'un homme va mourir entre ciel
et terre, d'autres hommes peuvent bien mourir en mme temps...

Le son des cloches commena  tinter lgrement, cloches de petit
clocher. Le chouan frappait de la crosse de son fusil sur le bourdon et
lui arrachait une plainte lente, dsole, lugubre...

Dermoncourt frissonna  ce rveil-matin. Le tocsin! Il se rappelait la
terrible signification que ce signal avait autrefois, quand il appelait
les chouans  la lutte,  travers les bruyres et les gents!

--Abattez-moi celui-l! cria-t-il, en montrant du doigt le Venden qui
frappait sur la cloche.

Dj un second chouan grimpait  son tour dans la petite tourelle. Au
moment o celui-ci mettait le pied sur la plate-forme de bois, le
premier qui sonnait recevait une balle en plein coeur et tombait du haut
en bas.

La cloche ne s'arrtait pas. Le vivant prenait la place du mort, voil
tout. Les cent hommes pour mourir taient prts. Ce fut  qui
monterait.

Les bleus avaient dans leurs rangs de merveilleux tireurs. En trois
coups, ils abattaient le sonneur.

Les Bretons se relayaient sans hsiter  ce poste sublime...

Tous savaient ce qui les attendait l-haut. Mais il n'y avait pas un
silence d'un instant. Le bourdon rsonnait. La cloche ne s'arrtait pas.

Le huitime sonneur de cloches ne parvint pas jusqu'au sol dans sa
chute. Il resta accroch en chemin.

Le neuvime bondit sur lui-mme, et, quoique dj mort, vint se briser
le crne sur le chemin.

Le dixime resta sur place.

Les bleus visaient le sonneur, et les sonneurs arrivaient en foule pour
le remplacer. Il fallait bien donner le signal  ceux de Clisson! La
cloche ne s'arrtait pas.

Le vieil aumnier s'tait remis  genoux, et  chaque chouan qui tombait
du haut en bas de l'glise, il disait, les bnissant:

_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen!_

Et la cloche ne s'arrtait pas!...




XVIII

APRS LA BATAILLE


A cinq heures du soir, le tocsin n'avait pas cess un instant de se
faire entendre, et cependant rien n'annonait  l'oeil qui examinait
l'horizon que les secours promis fussent sur le point d'arriver.

Bleus et blancs avaient subi des pertes considrables. Le gnral
Dermoncourt, vainqueur, puisqu'il avait empch les chouans de passer,
donna l'ordre aux siens de se replier dans la direction de Nantes.

Jean-Nu-Pieds voulait continuer  occuper le village de Bersaunes.
Est-ce que son devoir n'tait pas de faire enterrer en grande crmonie
ceux qui avaient succomb en hros?

A six heures, les lignards commencrent  excuter leur marche en
arrire, protgs par deux bataillons de tirailleurs. A sept heures, ils
avaient disparu.

Alors Jean ordonna que les morts fussent relevs. Cette lugubre besogne
dura assez longtemps. Ceux qui gisaient tendus, dj glacs, perdant
leur sang par vingt blessures, taient si nombreux!

Ce ne fut qu' la nuit close que ce triste labeur fut termin. Les
Vendens avaient perdu environ cinquante hommes tus et quatre-vingt-dix
blesss, en tout cent quarante hommes hors de combat: chiffre norme, eu
gard surtout au total de l'arme.

Les cinquante cadavres taient tendus cte  cte, couverts de leurs
manteaux. On avait arrach les fusils, que leurs doigts crisps par
l'agonie serraient avidement.

Les uns, l'oeil ouvert encore, semblaient menacer leur ennemi vainqueur.
Les autres, tendus sur le ventre, avaient t ramasss dans la posture
affreuse des tres frapps de mort violente.

Chez tous se lisait le suprme et douloureux orgueil du devoir accompli.
Les traits, violemment contracts, conservaient je ne sais quelle
terrible expression de volont!

Toute la petite troupe tait sous les armes.

C'est--dire que les chouans portaient leurs fusils renverss, la gueule
du canon  terre.

En tte marchaient Jean et Henry, prcds de l'aumnier.

Dix civires portaient chacune cinq corps, et le tambour frappait
sourdement derrire.

De temps  autre, l'aumnier disait:

--_Dominus recipiet eos in vitam ternam_.

Et les chouans rpondaient:

--_Amen!_

Dix tombes avaient t creuses dans un champ pour recevoir ces hros.

Quel grandiose et sublime spectacle!

Il faisait nuit complte; des torches clairaient cette funbre
crmonie et le pas lourd des soldats rsonnait sur la route.

L'aumnier rptait:

--_Dominus recipiet eos in vitam ternam_.

--_Amen!_

Au-dessus de ces ttes inclines, un ciel trou d'toiles et la clart
rouge ple de la lune estompaient d'une lueur fauve ces figures
fatigues.

Les vtements taient poudreux, dchirs; les visages noircis par la
bataille. Plus d'un portait son bras en charpe, qui semblait ne pas
s'apercevoir qu'il tait bless...

Il fallait marcher pendant un kilomtre environ pour arriver aux tombes
creuses; mais les chouans mirent prs de quarante minutes pour le
franchir, tant ils avanaient lentement.

Et le profond silence qui rgnait n'tait interrompu, de cinq minutes en
cinq minutes, que par le roulement sinistre du tambour, et la lente
psalmodie du prtre:

--_Dominus recipiet eos in vitam ternam_.

--_Amen!_

Enfin on arriva aux tombes.

Tout le monde s'agenouilla: seul, l'aumnier resta debout et bnit les
morts,  mesure qu'on les enterrait.

Avant que les fossoyeurs jetassent les pelletes de terre qui devaient 
jamais couvrir ces nobles martyrs, Jean-Nu-Pieds se releva et fit
quelques pas en avant.

Puis, tendant la main:

--Enfants, dit-il, ceux qui sont l sont tombs pour Dieu, pour le Roi.
C'est au nom de Dieu que M. l'aumnier les a bnits: c'est au nom du Roi
que je les remercie.

Dieu et le Roi: ce sont les deux Seigneurs que doit servir un bon
Venden, et pour lesquels il doit mourir! Ceux-l sont morts...

Enfants, Dieu a leurs mes, car ils ont fait ce qu'ils devaient faire!

Puis les pelletes de terre tombrent l'une aprs l'autre, et tous
restrent l, muets et respectueux, jusqu' ce que ce ft termin.

Les torches fumeuses clairaient la route au retour comme au dpart.

Ils reprirent le chemin de Bersaunes.

L, on recommena l'appel. Jean-Nu-Pieds ordonna qu'on recueillt les
noms des quinze chouans tus au clocher, ou fracasss dans leur chute,
et que dsormais,  l'appel, chaque matin et chaque soir, le voisin
rpondrait:

--Mort pour le Roi!

Presque aussitt la petite arme s'loigna dans la direction des bois de
Machecoul, d'o elle sortirait de nouveau le lendemain.

La Plotte et Jacquelin avaient pris les devants avec Aubin Ploguen et
Pinson.

Depuis la fin de la bataille, le pauvre Pinson tremblait. Elle se
rappelait toujours ce regard que lui avait jet Jean, quand il l'avait
fixe sur la route. Si elle tait reconnue? Rien que cette seule pense
l'effrayait.

Car, reconnue, elle devrait partir; et partir, c'tait le quitter, lui
qu'elle aimait par-dessus tout! Partir, c'tait recommencer sa vie
dsespre, sans bonheur possible et attendu!

La jeune fille marchait un peu en avant, laissant pencher sa tte sur sa
poitrine: elle rvait.

Dj elle avait perdu de vue le lac de Grandlieu, et suivait la sente
troite et rapide qui mne aux bois de Machecoul.

Tout  coup, il lui sembla entendre derrire elle le pas rapide d'un
cheval lanc au galop sur la route. Alors, elle, qui venait de montrer
tant d'nergie et tant de courage, prouva comme le pressentiment d'un
danger. Elle eut peur...

Peur, parce qu'elle se trouvait seule, la nuit, au milieu de ces champs
dserts.

Elle s'arrta un moment et prta attentivement l'oreille... Le bruit du
cheval ne se faisait plus entendre.

--Je me serai trompe, murmura-t-elle.

Elle continua de marcher. La route faisait un lger coude qui la
rapprochait un peu de la grande route.

Le bruit du cheval qui l'avait frappe une premire fois se renouvela.

Elle jeta les yeux derrire elle et aperut,  cinquante mtres environ,
un cavalier de haute taille, envelopp d'un manteau, malgr la saison,
et dont le visage disparaissait presque sous les rebords pais d'un
chapeau de feutre.

Elle voulut courir et prit  travers champs: le cavalier la suivit.
Alors, sa peur d'un instant draisonne devint une terreur relle.

Elle s'lana, franchissant les taillis et se dchirant les pieds aux
racines de bruyres parses dans la lande.

Le cavalier prit le galop de chasse pour se maintenir toujours  la mme
distance d'elle.

Puis,  dix mtres environ d'un bouquet de peupliers, derrire lesquels
elle esprait pouvoir se cacher, le cavalier donna de l'peron  son
cheval, qui bondit.

Arriv prs de Pinson, il se pencha, la saisit  la taille et l'enleva
sur son cheval.

Fernande poussa un cri terrible, cri d'angoisse et de dsespoir.

L'inconnu voulut essayer de lui mettre sa main sur la bouche, mais elle
se dbattit et appela:

--Aubin!... mon Aubin, au secours! au secours!

L'inconnu avait lanc son cheval dans la direction de Bersaunes. Il
devait croire que les chouans, la bataille perdue, avaient regagn leurs
retraites caches.

Le cheval galopait furieusement, franchissant par bonds terribles les
quartiers de rochers. Fernande, affole, essayait d'appeler, mais la
main nerveuse du ravisseur touffait dsormais ses cris.

--Au secours!... put-elle cependant balbutier une dernire fois.

Tout  coup, dans l'ombre du chemin, une masse noire se dressa, qui
saisit le cheval  la bride, et mit un pistolet sur la poitrine du
cavalier.

--Lche, ou je te tue! pronona la voix d'Aubin Ploguen.

--Aubin! pensa Fernande. Je suis sauve.

Une lutte violente s'tait engage entre l'tranger et le Breton. Tous
les deux taient d'gale force, et il fallait videmment que tous deux
eussent une raison cache pour ne pas faire usage de leurs armes.

Le cavalier avait des pistolets dans ses fontes; Aubin Ploguen ne
dchargeait pas les siens.

Nous saurons bientt pourquoi.

La lutte restait indcise entre eux deux, malgr Fernande qui, en se
dbattant, devait annihiler les efforts de son ravisseur.

Mais une circonstance particulire devait bientt la terminer.

Au loin parut l'avant-garde des chouans.

L'inconnu tressaillit en l'apercevant.

--Fuis! dit tranquillement Aubin Ploguen.

Celui-ci n'hsita pas.

Aubin prit Fernande dans ses bras et la dposa sur le gazon qui bordait
la route.

Le son des binious vendens se faisait dj entendre, lger et charmant.

--Fuis! rpta le Breton, ou ceux-ci ne te feront pas quartier comme
moi!

Fernande tait vanouie.

Le cavalier jeta un dernier regard sur Fernande, et, se tournant vers
Aubin:

--Nous nous retrouverons!... dit-il.

Il disparut au tournant du coteau.

--Ce n'est pas son pre, alors? murmura le Breton en regardant s'effacer
dans le lointain la double silhouette du cheval et de l'homme. Ce n'est
pas son pre alors, car je connais cette voix...

Quel tait donc cet homme?




XIX

AUBIN PLOGUEN A UN PLAN


Aubin Ploguen chargea tranquillement Pinson sur son paule, et continua
sa route dans la direction du camp.

Il et sembl,  voir la figure si parfaitement calme du chouan, que
rien ne s'tait pass de grave.

--Si ce n'est pas son pre, quel est _son_ nom? qui est-_il_?

Et il ajoutait  voix basse:

--Je connais _sa_ voix pourtant...

Cette simple circonstance renversait tous les plans du brave Aubin. Quel
autre homme que M. Grgoire aurait pu vouloir enlever Fernande?

Mais il avait beau tourner et retourner cette question dans sa cervelle,
il n'arrivait pas  trouver quelque chose de satisfaisant.

Quand il parvint au campement des Vendens, il tendit Pinson sur un lit
de fougres, et attendit avec impatience le retour de la Plotte.

Ce rude Breton comprenait dans sa navet premire que la jeune fille
avait surtout besoin des secours d'une femme.

--Ah! te voil, mon Aubin, dit le marquis en apercevant son fidle
serviteur; qu'tais-tu donc devenu?

--Matre, j'ai port dans mes bras, jusqu'ici... le petit Pinson... vous
savez?... le dernier fils au Gousnon?

En faisant cette rponse, Aubin Ploguen ne perdait pas de vue son
matre. Il semblait guetter en lui une motion ou une gne.

En effet, Jean rougit lgrement quand il entendit prononcer le nom de
Pinson.

--Pauvre petit! continua Aubin... c'est faible et dlicat... dlicat
comme une femme!... Ce n'est pas fait comme nous, pour la grande vie
sans toits, pleine de luttes et de fatigues.

Jean cherchait  comprendre si Aubin mettait une intention dans ses
paroles, mais le visage du serviteur restait impassible. Ses yeux
regardaient dans le vague.

Il reprit, plus bas:

--Vous ne savez pas l'ide qui m'est venue, matre? J'ai pens que ce
devait tre une femme.

--Une femme!

--Pourquoi pas? Gousnon peut bien avoir une fille vaillante et rsolue,
comme si elle tait un garon. Est-ce que nos gars de Bretagne n'en
avaient pas beaucoup comme cela pendant les grandes guerres?

--Mais c'est impossible!

--Impossible! Oh! non, matre. L'avez-vous bien regard, cet enfant?

Jean prouva une gne cache; il ne se rendait pas compte de ce qu'il
prouvait.

--Oui, je l'ai regard, murmura-t-il.

Je l'ai regard deux fois... quand j'tais prs de lui avant la
bataille, et quand il est venu  mon secours au milieu des balles... Je
l'ai regard et je me suis souvenu... ce que je tche d'oublier!

Il y eut un court silence.

videmment Aubin Ploguen avait son projet. Il voulait le faire russir.

En toute autre circonstance, il et quitt son matre, car il le
connaissait trop pour ne pas sentir que Jean, le coeur tout entier  ses
souvenirs, avait besoin de solitude. Mais il continua:

--Je vous disais donc, matre: Pinson est une femme, j'en jurerais! et
d'ailleurs... c'est mon opinion; mais quand j'y songe, je pense qu'il ne
peut pas tre au Gousnon, c'est une de la ville.

--Aubin!

--Oh! de la ville!... Je ne crois pas me tromper. Les mains sont trop
fines et les pieds trop petits pour tre les mains et les pieds d'une
paysanne. Puis... elle cache ses cheveux noirs sous sa perruque blonde,
et voil une ide qui ne serait jamais venue  une femme de la campagne.

--Va-t'en, va-t'en, Aubin, laisse-moi, s'cria Jean, boulevers. Par
piti, mon vieil ami, va-t'en!... Tu ne sais pas combien tu me fais
souffrir! Tu ne sais pas... non, tu ne peux pas savoir!

Aubin contempla son matre, et un sourire triste effleura sa lvre:

--Comme il l'aime! pensa-t-il, et comme il est malheureux!

Il sortit de la hutte.

Rest seul, Jean laissa tomber sa tte entre ses mains, et clata en
sanglots.

--Ah! je suis faible et je suis lche! s'cria-t-il... Pauvre Aubin!
s'il savait combien il m'a tortur! Est-ce que je ne sais pas qui se
cache sous le nom de Pinson, et depuis le premier jour? Est-ce que je
pouvais ne pas la reconnatre, est-ce que je ne savais pas que c'tait
elle, elle, ma bien-aime?

J'esprais pouvoir me mentir  moi-mme, et trahir mon devoir! J'tais
fou! Fernande, nom ador, image chrie, je t'avais reconnue, et je
forais mes yeux  ne te pas regarder! car il me semblait ainsi ne pas
manquer  ce que je devais. Mais comme je te regardais, de loin! comme
je me glissais souvent sur tes pas, pour apercevoir un instant l'ombre
de ton corps au milieu du chemin!

Il s'arrta, puis, reprenant, pensif:

--Pourquoi m'a-t-il dit tout cela? Craint-il donc que je trahisse mon
devoir et a-t-il voulu me rappeler  moi-mme?

Aubin Ploguen n'avait pas laiss deviner  son matre sa pense intime.
Non, il ne voulait pas le rappeler  son devoir. Ce qu'il voulait, au
contraire, c'tait de rendre encore un peu de joie  ce pauvre dshrit
du coeur.

Il avait un plan, ce brave Breton, nous le savons, et quand nous le
verrons, nous serons obligs de reconnatre qu'il ne manquait pas
d'habilet.

Jean-Nu-Pieds sortit  son tour de la salle, comme Aubin quelques
instants auparavant.

Devant la hutte s'levait une clairire; deux sentiers, au nord et au
sud, se perdaient dans la feuille: puis, partout, la fort, avec son
imposante masse verte, et les arceaux de lierre et de chvrefeuille.

Jean allait droit devant lui. Il se dirigeait vers le campement o
logeaient la Plotte, Jacqueline et Pinson.

Mais tout  coup il s'arrta un peu interdit. Il avait vu Pinson quitter
 pas lents la clairire et s'engager dans un des sentiers.

Aucun bruit ne se faisait entendre; les chouans, fatigus par cette rude
journe de combat, dormaient profondment. C'tait le silence et presque
la solitude.

Fernande suivait lentement le petit sentier. Elle venait de s'veiller
et de sortir de ce rve, de cet vanouissement o l'avait jete la
brusque attaque dont elle venait d'tre l'objet. Sa poitrine oppresse
avait peine  respirer l'air de la nuit. Elle se leva pour marcher..

Jean s'avanait derrire elle, se dissimulant avec soin sous les
feuilles et les branches tombantes des grands arbres. Cette majest de
la nuit l'impressionnait. Il contemplait de loin cette gracieuse et
charmante crature, qui portait avec elle toute sa destine.

Ah! si elle avait su!

Fernande marchait, lgre, la tte incline, rveuse comme Juliette, sa
soeur, pensant  Romo...

Un moment elle s'arrta dans sa promenade: un rossignol chantait au
sommet d'un htre. Elle s'arrta pour l'entendre chanter; la mlodie
ravissante sortait du gosier du musicien ail comme une gamme de notes
perles.

Quand l'oiseau se tut, elle reprit sa marche, sans se douter que Jean
tait derrire elle.

Le sentier faisait quelques dtours dans la fort, puis, par une pente
trs-douce, descendait lentement vers la lisire. Fernande aperut
bientt le ciel de la plaine  travers les branches entre-croises.

Elle s'avana vers la lisire et s'assit sur le rebord du foss.

--Encore un jour coul, murmurait-elle; encore un jour disparu!... Ah!
j'aurais cru pourtant qu'il me reconnatrait. Lui, je l'aurais reconnu
malgr tout. Est-ce que mon coeur ne pense pas  lui toujours? est-ce
que, toujours mes lvres ne prononcent pas son nom? J'aurais cru qu'il
me reconnatrait!...

Elle se tut, l'oeil fix sur l'tendue de la plaine.

Quelques lumires couraient  l'horizon, et de loin, semblaient se
confondre avec les toiles. Il montait de la valle une vague odeur
d'herbes mouilles et de fruits verts, qui se mlangeait  la forte
senteur des arbres.

--M'aurait-il oublie? Non, c'est impossible! Deux tres qui s'aiment
comme nous nous aimons ne connaissent pas l'oubli. L'oubli est le lot de
ceux dont le coeur est faible. Notre coeur  nous est fort, puisqu'il n'a
pas trembl devant le devoir qui parlait... Notre devoir, c'tait
presque la mort pour nous, c'tait le dsespoir!...

Jean s'tait gliss  dix pas derrire la jeune fille. Encore cach par
l'ombre des derniers arbres de la fort, il coutait, haletant, les
paroles qu'elle prononait. Il frmit quand il s'entendit accuser
d'oubli. Oublier! lui!

--Ah! je suis certaine qu'il souffre, murmura Fernande, et qu'il souffre
autant que moi... Dieu juste! quand finira ce martyre qui nous tue! Ne
commande pas  la mort de ne pas vouloir de moi!...

Elle reprit, aprs un nouveau silence:

--J'ai raison de vouloir partir. La vie me pse ici. tre  la fois si
prs de lui et en tre si loin!... J'ai raison... Je vais partir.

Elle se levait dj, quand Jean dit doucement:

--Fernande, je ne veux pas que vous partiez...




XX

AMOUR


La jeune fille chancela et, bouleverse, vint s'appuyer  l'paule de
Jean.

--Amie, dit-il  voix basse, Dieu n'ordonne pas  l'homme un sacrifice
au-dessus de ses forces. J'ai lutt, j'ai t vaincu. Que le ciel me
pardonne!

--O Jean, que je suis heureuse!

--Et vous m'accusiez de vous oublier! vous oublier, vous, chre
crature! quand il n'est pas une seule de mes penses qui ne soit vtre;
quand je n'ai pas cess un instant de maudire la fatalit qui nous
sparait! Vous oublier, vous,  qui j'avais fianc ma vie,  qui j'avais
donn mon coeur! Je vous aime comme jamais femme n'a t aime, et, je le
jure, Fernande, il n'est pas une seule des minutes de mon existence o
je n'aie vu votre image se dessiner  mes yeux!...

Fernande coutait, muette et charme.

Un ineffable bonheur se peignait sur son visage.

--Mon Dieu, fais que ce ne soit pas un rve! murmura-t-elle, en levant
au ciel son regard humide.

--Si je vous racontais tout, Fernande! Le premier jour o j'ai vu
Pinson, j'ai tout devin... Mchante enfant, c'tait vous qui doutiez de
moi. Pouviez-vous donc penser que je ne vous reconnatrais pas! Tenez!
un soir, je vous ai suivie de loin, comme cette nuit... Vous avez
travers la fort, en allant du ct de Gurande. Moi, je m'tais gliss
 travers les arbres, et j'apercevais votre ombre remuer doucement dans
le cadre des branches. Vous vous tes assise, toujours ainsi que ce
soir, sur un tertre lev, et vous chantiez...

Elle le regarda, souriant, et chantant  mi-voix:

Mon ami vient de s'en aller;
J'en ai le coeur tout en peine;
Vint un gars sous le grand chne,
Qui voulut me consoler;
Mais je lui dis: Celui que j'aime,
Beau gars, ce n'est pas toi...
Hlas! il est bien loin de moi,
Celui que j'aime!
Je ne peux pas me consoler!
Mon ami vient de s'en aller!

--Il y a un second couplet, Jean!

Mais dj il s'tait mis  genoux, devant elle, et disait ardemment:

--Fernande, je me suis demand souvent, pendant mes longues heures
d'angoisses, si un pre pouvait enchaner la volont de son fils, mme
aprs sa mort. Je me suis demand si un homme disparu, et-il mme t
ador et respect de son enfant, comme M. de Kardign, pouvait briser
toute une vie, et... et ma conscience hsitait...

Il s'arrta, et ne vit pas une larme de dsespoir qui coulait sur le
visage de Fernande.

--Oui, chre femme, ma conscience hsitait; et quand elle ne me crie pas
hautement: Voil ton devoir, c'est que mon devoir n'est pas l,
peut-tre!

Ce fut elle qui rompit la premire le silence qui suivit ces paroles:

--Jean, tes-vous sr que ce que vous dites soit sincre?

--Sincre!

--Oui.

--Fernande!...

--Mon ami, quel ge avez-vous? vous et moi, faisons  nous deux l'ge
d'un homme mur. Il y a dans nos coeurs bien des hsitations et bien des
doutes. C'est que nous ne savons pas tre entiers dans la vrit. La
vrit est absolue, cependant! Ami, ami, deux tres comme nous n'ont pas
le droit de faillir au milieu du chemin trac! Dieu bon! Jean,
aurions-nous souffert pour rien, et ce que nous avons cru tre le devoir
tait-il donc un mensonge? Nous faudra-t-il revenir sur nos pas, et
dire: Notre coeur a menti! notre volont a menti! notre conscience a
menti!

Il la regardait, tonn, bloui de la hauteur et de l'loquence de son
langage. Comme il l'avait bien choisie! Un jour, elle lui avait dit:

--Si nous tions spars jamais, j'en mourrais!

Et elle plaidait maintenant pour tre spare de lui!

--C'est moi qui suis coupable, ami. J'aurais d rester loin de vous;
j'aurais d souffrir seule et triste, au lieu de chercher un
adoucissement  ma souffrance, en me rapprochant de vous. J'ai t
lche, lche! Dieu m'en punit en me faisant vous dsesprer.

--Me dsesprer? Ne croyez-vous donc pas que je souffrais aussi, moi!

--Ami, notre destine est l-dedans: spars! Nous sommes spars par le
crime qui tua jadis un roi, comme le bien est spar du mal. Je vous
aime et vous m'aimez... Mais tant qu'il n'y aura pas entre nous un abme
plus grand que la volont, nous serons en butte  une tentation plus
rude encore que la ralit. Cet abme, c'est  moi de le creuser.

Jean cacha sa tte dans ses mains.

--Pensez-vous donc que je ne vous aie pas compris tout  l'heure? Votre
conscience, que vous invoquiez, vous condamnait  l'heure mme o vous
parliez! Mais le coeur est faible devant la passion, et vous me disiez:
Nous sommes libres! Libres? Non, Jean, nous ne le sommes pas; nous
sommes les esclaves du devoir et du serment. Tant que je pourrai tre 
vous, vous aurez de ces retours faibles sur vous-mme. Le jour o vous
aurez l'impossible entre votre coeur et votre conscience, la conscience
ne sera plus vaincue...

--Grand Dieu! que voulez-vous dire?

--Je veux dire, Jean, que celle qui vous a t fiance, ne peut tre,
mme involontairement,  nul autre poux humain. Mais puisque je ne puis
me donner  vous, je me donnerai...

--Fernande!

--A Dieu!

Il clata en sanglots.

--Oui, Fernande, ma soeur, oui, vous avez devin le secret qui me tue. Je
suis un homme, hlas! c'est--dire un tre faible. J'ai de violents
combats  livrer  mon me; et si je n'tais pas fort, j'aurais dj
succomb... Tout  l'heure encore!... oh! je rougis d'y penser,
maintenant que vous m'avez rappel  moi-mme!... tout  l'heure encore,
j'tais prt  cder... Eh bien, soit! partez, Fernande, partez pour
toujours! Ce n'est pas vous qui demandez asile  Dieu: c'est moi qui
vous donne  lui!

--Adieu, mon frre! dit-elle en lui tendant son front.

--Adieu, ma soeur!

Ils changrent un long baiser, pur comme eux,  ce moment de se quitter
 jamais, au moment de rompre pour la vie les liens qui les unissaient
l'un  l'autre... Ils taient debout, dans ce cadre merveilleux d'une
splendide nuit de printemps. Un rayon de lune les entourait comme une
aurole sainte mise  leur front.

Ce fut lui qui s'loigna le premier. Fernande ne voulait mme pas
revenir au camp. Elle oubliait dj l'attaque nocturne dont elle avait
t la victime.

--Adieu! s'cria-t-il une dernire fois avant de disparatre au dtour
du chemin.

Elle n'eut pas la force de lui rpondre et se laissa retomber assise.

Le ciel eut piti d'elle et lui donna des larmes.

--Oui, adieu  ma jeunesse,  mon bonheur,  mon esprance, dit-elle
amrement; adieu  tout ce que j'aime,  tout ce qui m'a aim... adieu 
la vie que j'aurais eue si belle! O ma pauvre maman, que tu aurais t
malheureuse de me voir ainsi!

Elle n'entendit pas un bruit de feuillage derrire elle: ou, si elle
l'entendit, elle le prit pour la fuite soudaine d'un chevreuil effray.

Quelques minutes s'coulrent encore, pendant lesquelles Fernande resta
ainsi, absorbe dans l'amertume de sa vie perdue.

Tout  coup le feuillage s'carta et un homme parut.

C'tait Aubin Ploguen. Son visage inond de larmes prouvait qu'il avait
tout entendu. Il toucha lgrement Fernande du doigt.

Elle eut un instant d'effroi, mais elle reconnut vite le fidle
serviteur des Kardign.

--J'ai entendu ce qui s'est pass entre vous, mademoiselle, dit-il.

--Aubin...

--Pardonnez-moi! c'est pour votre bien, ce que j'en ai fait.

Fernande ne comprenait pas.

--Mademoiselle, continua le Breton, je suis un pauvre homme sans grande
instruction; mais il y a des choses que je comprends, ou que je devine.
Vous souffrez tous les deux, malheureux enfants que vous tes. Il y a
une fatalit entre vous: la pire de toutes, hlas! Vous vous aimez, et
tout vous spare. Mais je suis l, moi, et j'ai jur de vous rendre
votre bonheur perdu.

Elle croyait rver.

Certes, il lui faisait battre le coeur en parlant ainsi; mais quoiqu'elle
ne pt croire  la ralit de ce qu'il disait, la pauvre Fernande ne
pouvait s'empcher de se sentir au coeur une lueur d'esprance.

--coutez, continua Aubin Ploguen, coutez, mademoiselle...

Il se pencha vers elle et lui parla  voix basse quelques instants.

A mesure qu'il expliquait son ide  la jeune fille, les larmes de
Fernande se tarissaient, et un rayon de joie l'illuminait.

Quand Aubin eut termin:

--Ah! vous nous sauvez, s'cria-t-elle. J'allais  Dieu, mais j'en
serais morte... et lui aussi en serait mort.

Elle reprit le chemin du camp, au lieu de se rendre  Chteau-Thibaut.

Dsormais, elle avait foi dans l'avenir.

Quel pouvait donc tre le mot sauveur que le chouan avait murmur  son
oreille?

Ils arrivrent  la hutte occupe par la Plotte et Jacquelin, en
compagnie de Fernande.

--Nous partirons demain, lui dit Aubin Ploguen.




XXI

OU SE DESSINE LE PLAN D'AUBIN PLOGUEN


Fernande s'attendait  partir le lendemain ds l'aube avec Aubin
Ploguen. Mais, pendant la nuit, survint un chouan qui arrivait de
Vieillevigne.

Madame, Charette, Coislin, la Roberie et les autres principaux chefs
vendens s'y trouvaient runis. Madame envoyait  Jean-Nu-Pieds l'ordre
de venir l'y rejoindre.

Les chouans prparaient une bataille pour le lendemain, 6 juin. Or,
Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux devaient faire en sorte d'arriver 
Vieillevigne vers neuf heures du matin. L, ils donneraient  leurs
hommes deux heures de repos environ, et, un peu avant midi, prendraient
part  l'action avec des troupes fraches.

Cette dcision tait bonne.

D'abord, on ne laisserait pas aux paysans vendens le temps de se
dmoraliser par suite de l'chec subi  Chteau-Thibaut.

Ensuite on dgageait le Morbihan.

C'est qu'en effet les nouvelles taient mauvaises. Le retard apport au
commencement des oprations, le contre-ordre que les tergiversations du
comit de Paris avaient oblig la Duchesse de donner, tout cela avait
dissmin un peu les forces royalistes, si bien que quelques corps, au
lieu d'agir en commun, s'taient laiss battre sparment.

Mais tout pouvait encore se rparer.

Marseille, comme si elle avait eu honte de sa faiblesse, ne demandait
qu' lever,  son tour, l'tendard de l'insurrection.

De mme dans les provinces de la Gascogne, o l'on signalait dj des
symptmes graves de mcontentement.

Au reste, le gouvernement semblait dispos  agir avec vigueur.

On avait envoy  Nantes, comme prfet de la Loire-Infrieure, un
certain Maurice Duval qui devait mriter dans cette guerre un renom peu
enviable.

Ce Maurice Duval arrivait en droite ligne de Grenoble, d'o il tait
parti poursuivi par les clats de rire de toute la population.

Furieux de son chec dans l'Isre, il ne demandait qu' prendre sa
revanche, et celui qui l'expdiait  Nantes savait bien ce qu'il
faisait.

Il tait sr d'avance que M. Maurice Duval voudrait rentrer en grce
auprs du gouvernement, et ne s'arrterait devant rien.

La suite de notre histoire prouvera que nous n'exagrons pas.

En mme temps que se produisait ce changement dans l'administration
civile de la Loire-Infrieure, il s'en produisait un autre dans
l'administration militaire.

Le comte d'Erlon remplaait comme gnral divisionnaire M. Solignac. Le
ministre de la guerre, le marchal Soult, duc de Dalmatie, se
connaissait en hommes et trouvait excellent le gnral Dermoncourt, mais
bien pitre M. Solignac.

Tout cela annonait que le gouvernement s'apprtait  redoubler de
violence. En effet, les juste-milieu, cette plaie de toutes nos
Assembles nationales depuis 1780, commenaient  murmurer contre ce
qu'ils appelaient _le spectre blanc_.

Le spectre blanc leur avait d'abord paru trs-rjouissant. Il tait si
drle, en effet, de renouveler une Vende au tiers du dix-neuvime
sicle!

Puis, peu  peu, l'effroi tait venu. Quatre dpartements s'agitaient,
menaant de se soulever. On savait que le lgitimisme avait des rameaux
puissants qui s'tendaient  travers ces provinces. Le premier succs
des chouans pouvait mettre le feu  cette trane de poudre, et alors
adieu  toutes ces bonnes choses si particulirement adores des braves
juste-milieu; c'est--dire adieu au sige de pair de France, donn par
Louis-Philippe! adieu aux grasses sincures! adieu aux _broutages_ 
mme le budget! toutes rcompenses distribues si complaisamment par le
gouvernement aux fidles bourgeois qui l'avaient proclam sur les
barricades fumantes de 1830!

Ce rapide expos de la situation fera comprendre au lecteur l'extrme
importance prte par Madame et ses conseillers  une action rapide.

Voil pourquoi le plan de bataille, aprs avoir t conu avec soin,
demandait  tre excut encore plus soigneusement.

... A quatre heures du matin, les bois de Machecoul retentissaient de
coups de sifflet qui donnaient le signal du dpart. Dj Fernande tait
inquite, ignorant la cause de tout ce bruit qui se faisait autour
d'elle.

Elle se demandait si Aubin Ploguen l'abandonnait, et n'allait pas venir
la chercher pour l'expdition dont il lui avait parl la veille.

Ah! c'est que cela lui tenait au coeur!

Une joie ineffable s'emparait d'elle quand elle venait  penser que l
tait le salut pour elle et pour lui; non pas le salut, _peut-tre_,
mais le salut, _srement_.

Elle se disait tout cela, quand la Plotte, dj veille et sortie,
vint l'avertir que le Breton la demandait.

Elle se hta de quitter la hutte.

Elle trouva Aubin qui l'attendait au dehors. Un instant elle avait
craint que ce ne ft pour lui donner une mauvaise nouvelle; mais le
visage souriant du chouan la rassura aussitt.

--Il faut partir, mademoiselle, dit-il.

--Enfin!

--Je vais vous indiquer le chemin.

--Comment! le chemin?...

--Oui, mademoiselle.

--Tu ne viens donc pas avec moi?

--C'est impossible.

--Impossible? Mais hier...

--Hier, il ne se passait pas ce qui se passe aujourd'hui. Ne perdons pas
de temps, l'heure presse.

--L'heure presse? Tu m'effrayes, Aubin!...

--Ne vous effrayez pas, mademoiselle. M. le marquis part avec nous
autres justement pour aller o nous... o vous deviez aller vous-mme.

--Mon Dieu!...

--Je ne peux pas le quitter, moi, c'est impossible. Il est habitu 
m'avoir  ses cts, et aujourd'hui plus que jamais, je dois tre avec
lui et le prparer...

Un regard humide de la jeune fille fut la seule rponse qu'elle donna 
cette phrase d'Aubin. Mais pour tre muette, cette rponse n'en tait
que plus loquente. Elle prit la main d'Aubin Ploguen et la serra.

--Venez, dit-il.

Ils s'engagrent  travers les bois.

--Voyez-vous, mademoiselle, dit Aubin, nous prenons le plus long, mais
il faut que M. le marquis ne nous aperoive pas. Pensez que pour lui
vous n'tes plus au camp,  l'heure qu'il est. Il doit mme ignorer que
vous y avez pass la nuit.

--Tu as raison... viens, viens!...

C'tait elle qui marchait la premire; elle avanait si rapidement, que
le Breton avait presque peine  la suivre; et nous savons pourtant que
c'tait un rude marcheur que notre ami Aubin Ploguen!

Fernande n'avait qu'un sujet de causerie sur les lvres et dans le coeur:
le but de son expdition.

--Tu crois que je russirai?

--J'en jurerais!... C'est mon opinion.

--Ah! ne me dis pas cela!... Si j'allais chouer!...

Elle pronona cette parole d'une voix si vibrante que le Breton en
tressaillit.

--chouer! reprit-elle. Pense que ce serait bien plus affreux pour moi,
maintenant que tu m'as mis cette esprance folle au coeur. Tant que je
voyais l'abme creus  jamais entre lui et moi, je pouvais tre
rsigne. Les grandes douleurs ne sont pas celles qui ont les moins
grandes rsignations! Mais aujourd'hui que tu m'as parl de bonheur,
aujourd'hui que tu as fait luire  mes yeux tout un avenir que je
croyais perdu pour toujours, ce serait affreux, Aubin, affreux!... et,
je te le dis, j'en mourrais!

--coutez-moi bien, matresse, rpondit fermement Aubin, jamais je n'ai
menti; demandez au premier venu de nos gars, il vous dira aussi que
jamais je n'ai parl contrairement  la vrit. Eh bien!... vous
m'entendez, matresse?... je vous jure que dans un mois mon matre
mettra votre main dans la sienne!

--Dans un mois?

--C'est mon opinion.

--Oh! viens, marchons vite, alors.

Ils taient arrivs en ce moment  la lisire du bois.

--Maintenant, continua Aubin Ploguen, voil ce que vous allez faire:
vous allez vous rendre au bourg de Chteau-Thibaut; on vous y connat et
vous y aime. Tout ce que vous commanderez, vous l'aurez aussitt. Une
fois  Chteau-Thibaut, vous direz que vous avez besoin d'une voiture et
d'un bon cheval pour vous conduire  Leg. A Leg, vous irez chez un
gars que je connais, qui s'appelle Rigaud. Vous donnerez  Rigaud ceci
(il lui remit le coeur saignant qu'il portait  sa veste), en disant que
vous venez de ma part; puis vous resterez dans sa chaumire jusqu' ce
que je vienne vous y chercher.

--Bien.

--N'oubliez rien, surtout!

--Sois tranquille...

Fernande prit le sentier et descendit  travers la lande mouille par la
rose du matin.

Aubin Ploguen la suivait des yeux.

--Devant Dieu, not' matre, dit-il  voix haute, il faudra bien que vous
soyez heureux!

Puis il rentra sous bois pour rejoindre l'arme vendenne qui partait.




XXII

JUDAS


Pendant que ces vnements se passaient en Bretagne, un homme de taille
ordinaire, au teint jaune, aux yeux gris, entrait au ministre de
l'intrieur,  Paris.

Le ministre rgnant alors tait un illustre homme d'tat, encore vivant.

Cet homme monta les degrs du grand escalier qui mne aux bureaux, en
habitu qui sait o il va.

L'huissier tait assis sur une banquette avec cet air de profonde
philosophie qui caractrise l'huissier de tous les ministres.

La philosophie!

Fussent-ils incrdules comme saint Thomas, il faut bien qu'ils forment
tous les jours leur intelligence  contempler le nant des choses
humaines, quand ils assistent  tant de changements qui passent sur
leurs ttes sans les atteindre!

Les gouvernements s'croulent, les ministres se remplacent... l'huissier
seul est inamovible, immobile qu'il est dans sa majest! La chane
d'argent qu'il porte est plus solide que le portefeuille norme de son
matre.

L'huissier rgne!

Celui qui remplissait ces hautes fonctions au ministre de l'intrieur
en 1832 tait un gros bonhomme  la mine fleurie, au nez bourgeonn, qui
vivait tranquille dans sa sincure comme un rat dans un fromage de
Hollande.

Il ne put s'empcher de hausser les paules en voyant entrer l'homme
dont nous parlons dans la salle des audiences.

--Ah! c'est encore vous? dit-il.

L'homme fixa sur le gros fonctionnaire son regard terne et glauque,
mais pas un pli de sa physionomie ne bougea.

--Oui, c'est encore moi.

--Et vous croyez navement que Son Excellence vous recevra?

--J'en suis sr.

--Vous en tes sr! Voila pourtant huit jours que vous venez ici tous
les matins, et je ne m'aperois gure qu'il vous ait reu.

--Cela viendra.

--Alors, vous croyez l, vrai... que Son Excellence va perdre son temps
 causer avec le premier venu? Mais, mon brave garon, il en vient ici,
et des plus hupps que vous, allez! qui se cassent le nez contre la
porte, sans pouvoir entrer!

--Eux, c'est possible; mais moi, ce ne sera pas la mme chose.

A brle-pourpoint, cet homme recevait, sans sourciller, les injures
bnignes que l'huissier lui adressait. Les paroles semblaient glisser
sur sa peau huileuse comme celle d'un ngre.

--Avez-vous envoy une demande d'audience comme les autres fois?

--Non.

L'huissier eut un petit rire silencieux plein d'insolence et de
moquerie.

--Comment! Son Excellence ne vous reoit pas quand vous demandez une
audience, et vous voulez qu'il vous reoive quand vous n'en demandez
pas?

L'homme tira de sa poche une grande enveloppe qui tait scelle de cinq
grands cachets rouges au chiffre D.

--Vous allez lui porter ceci, dit-il.

Et en mme temps il glissait un billet de cent francs dans la main de
l'huissier.

--Voil pour porter ma lettre  M. le ministre, dit-il. Maintenant, cent
autres francs encore pour la porter tout de suite.

L'huissier hsitait. Pour gagner ces deux cents francs, il avait peu, si
peu de chose  faire! Certes, c'tait contre son devoir; mais aussi...

Pour tre huissier, on n'en n'est pas moins homme.

Les billets de banque font dans la main un froissement si soyeux et si
joli!

--Dites-moi, _monsieur_? fit-il avec respect,--l'affaire qui vous amne
auprs de Son Excellence doit donc vous rapporter beaucoup d'argent?

Si quelqu'un et t prsent  cette scne d'un ralisme si bourgeois,
et qu'il et su quelle tait cette _affaire_, il aurait frissonn en
entendant l'expression avec laquelle l'homme rpondit.

--Beaucoup d'argent... oui, beaucoup.

Et, en mme temps, un hideux sourire illumina cette tte infme.

L'huissier sentit crotre encore son respect, et s'avana discrtement 
la porte du cabinet du ministre.

Celui-ci tait depuis longtemps au travail.

On sait que l'homme d'tat illustre dont nous parlons se lve avec le
soleil, souvent mme avant le soleil. C'est un des travailleurs les plus
robustes et les plus puissants de ce temps-ci.

--Qu'est-ce? demanda-t-il.

--Une lettre trs-presse pour Son Excellence.

Le ministre tendit la main et regarda l'enveloppe. L'huissier sortit.

--Maintenant, dit-il  l'homme, vous pouvez partir, monsieur. Il est
impossible que M. le ministre vous reoive maintenant; mais il vous fera
envoyer sans doute une lettre d'audience pour un de ces jours.

--Non, je vais attendre, reprit l'homme. Ou je me trompe fort, ou d'ici
dix minutes vous aurez reu l'ordre de m'introduire.

Rest seul, le ministre dchira l'enveloppe htivement, comme un
travailleur press qu'on arrache  son labeur.

--Encore un importun! murmura-t-il. Rien  esprer. J'en tais sr,
reprit-il, en voyant la signature. C'est cet individu qui m'adresse tous
les jours une demande d'audience.

Il rejeta la lettre sur la table.

Puis il se remit  son travail. Mais un hasard fit qu'en reprenant sa
plume abandonne, il laissa tomber ses yeux sur le papier ouvert.

Alors il s'arrta, comme frapp soudainement; il saisit la lettre et la
lut attentivement d'un bout  l'autre.

Aussitt il sonna. L'huissier entra:

--La personne qui a apport cette lettre est-elle encore l?

--Oui, monsieur le ministre.

--Je vais la recevoir.

Oh! ce ne fut plus seulement avec respect que l'huissier adressa la
parole au solliciteur. Il y avait une humilit profonde dans ses
paroles. Pour un peu, il lui aurait,  lui aussi, donn de l'Excellence.
Puis il s'effaa pour le laisser pntrer auprs du ministre.

Celui-ci jeta sur le nouveau venu son regard clair et perant, un de ces
regards qui dshabillent un homme et lui creusent le coeur jusqu'au fond.

L'examen dura une bonne minute; l'homme le supporta sans broncher. Il
semblait ne pas s'tre aperu du mpris qui y tait renferm.

Enfin, le ministre rompit le premier le silence. Peut-tre tait-il
humili pour l'espce humaine de la perversit infme de cet individu
qui voulait lui proposer une affaire.

--C'est vous qui m'avez crit cette lettre?

--Oui.

--Je n'ai pas besoin de vous demander dans quel but vous agissez: je le
connais, ou plutt je le devine. Vous venez ici pour vendre, de mme que
moi je vous ai reu pour acheter. Parlez!

L'homme tait rest debout au milieu de la chambre. Le ministre n'avait
mme pas daign lui faire signe de s'asseoir.

Quand il entendit le haut fonctionnaire lui parler sur ce ton glacial,
il se croisa les bras, et avec assurance:

--Qu'en savez-vous, monsieur le ministre? C'est peut-tre le dsir de
rendre un grand service  mon pays qui me conduit auprs de vous.

--Ah!

--La France est trouble par des gens... trs-honorables d'ailleurs...

--Au fait!

--Et je veux rtablir le calme dans ma patrie. Moi seul, je puis le
faire. N'attribuez qu' ce motif l'action que je vais commettre.

Le ministre tait un grand historien. Lui qui avait appris la politique
plutt dans les faits du pass que dans la ralit de l'histoire
contemporaine, il se rappelait sans doute en ce moment Charles Ier,
vendu par les cossais; Marie Stuart, vendue par ses sujets, et
Napolon, vendu par ses marchaux.

Il reprit machinalement dans ses doigts la lettre de l'individu et lut
tout haut:

Monsieur le ministre,

Voici plusieurs demandes d'audience que j'ai l'honneur de vous adresser
et, jusqu' prsent, elles sont restes sans rponse. Mais les
vnements me pressent de ne reculer devant aucune humiliation, car il
s'agit pour moi de rendre un grand service  mon pays.

Je vais donc, monsieur le ministre, vous expliquer, en quelques mots, ce
que je vous aurais dit de vive voix, si vous aviez bien voulu me faire
l'honneur de me recevoir.

La guerre civile qui vient d'clater en Vende, n'a d'importance que par
Madame. Supprimez Son Altesse Royale et vous supprimez en mme temps
toute cause  l'agitation.

Je suis en mesure de livrer _facilement_ (le mot tait soulign) cette
coupable princesse, mais sous la rserve que Votre Excellence me
_remerciera_ de ce service dsintress.

J'apporte moi-mme cette lettre au cabinet de M. le ministre, et je le
prie d'avance de me recevoir, s'il le juge ncessaire.

Veuillez agrer, etc., etc.

DEUTZ.

--Je reprends ce que je viens de dire, monsieur Deutz, rpta le
ministre. Combien vous faut-il pour nous rendre ce service dsintress,
selon votre expression?

--Oh! monsieur le ministre!...

--Allons, vous voyez que je suis franc. Vous voulez vendre votre
princesse. Combien? Faites votre prix.

Les lvres de Judas se contractrent.

Puis une teinte plus jaune couvrit son visage.

--Je veux un million, dit-il...




XXIII

LES TRENTE DENIERS


Le visage du ministre ne sourcilla pas, en entendant Deutz noncer le
chiffre auquel il taxait sa trahison. Il se contenta de faire une
inclinaison de tte silencieuse.

Judas crut que le march tait conclu: on lui promettait les trente
deniers!

--Maintenant, monsieur, continua l'illustre homme d'tat, vous allez
m'expliquer comment vous pouvez vous y prendre, pour... comment
dirais-je?... pour tenir vos engagements...

Deutz rflchit un instant. Puis toujours de sa voix terne:

--Monsieur le ministre, dit-il, j'ai bien tudi la question sous toutes
ses faces. Rien ne m'est plus facile que de pntrer  toute heure
auprs de Son Altesse Royale.

--Ah!

--Je n'ai qu' lui adresser une demande d'audience.

--Mais vous recevra-t-on? Cette demande sera-t-elle accorde?

--J'en rponds.

--Qui vous fait croire?...

--Je suis le filleul de Son Altesse.

Le ministre avait d assister  bien des palinodies honteuses,  bien
des sacrifices de conscience: certes, malgr sa jeunesse relative, il
devait connatre  fond bien des infamies humaines; nanmoins il fit un
soubresaut en coutant la rponse du misrable.

--Son filleul!

--Oui, continua Deutz, Madame a daign me tenir sur les fonts du
baptme. J'tais dans une religion d'erreur: grce au ciel, j'ai connu
la vrit!

Le ministre commenait  entrevoir la porte d'ambition de ce misrable.

Ce n'tait pas une trahison soudaine; non: c'tait une machination
prpare de longue main. Quand il avait feint de se convertir, 'avait
t pour se prmunir d'une entre auprs de la noble crature qu'il
projetait de trahir. Non content de renier sa religion sans tre
entran par la conviction vers la grandeur de l'glise catholique, il
avait trafiqu d'une croyance sainte; il avait spcul sur l'vangile et
pris Dieu pour complice!

Il dut se passer dans l'me du ministre de Louis-Philippe un courant de
dgot et de colre.

Et, pourtant, il commit la mauvaise action de ne pas chtier ce drle
comme il le mritait, il chargea sa conscience d'une vilenie,--il faut
dire la vrit aux vivants, d'autant plus franchement qu'ils sont plus
grands,--en ne faisant pas jeter  la porte ce Judas qui mendiait son
salaire!

Deutz continua froidement:

--Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je
suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui
entourent Madame, ont... comment dirais-je?... des scrupules.

Ils considrent leur fidlit comme suprieure  l'amour de la patrie,
amour qui seul a dict ma dmarche. De plus, la guerre de Vende peut
s'terniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces
paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le
dcouragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes
de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Aprs la
Loire-Infrieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan.
Cela n'en finira plus. Tandis que si, grce  mes conseils, Votre
Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitt la cause de
l'agitation... rien de tout cela n'est  craindre. Madame prisonnire,
plus de guerre, et la guerre termine, Votre Excellence fait une grande
conomie d'hommes et d'argent.

Est-ce que cela ne vaut pas un million!

Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait dj fait une
fois.

--Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier
coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma dcision sera
prise, je vous ferai avertir, et...

--Bien, monsieur le ministre.

Il salua jusqu' terre et sortit  reculons.

L'homme d'tat laissa tomber sa tte entre ses mains. Peut-tre
discutait-il avec sa conscience. C'tait un homme d'une intelligence
trop suprieure pour ne pas comprendre que ce march accept par lui,
entacherait sa vie.

La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.

Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien
que nous croyons qu'elle sera svre.

Si elle est clmente, c'est qu'elle fera avec justice remonter le crime
plus haut.

... Deutz tait sorti du cabinet du ministre la tte haute,
heureux,--heureux!...

Et cet homme tait jeune, la vie ne pouvait pas avoir encore fltri son
coeur.

Sans doute, il avait des amis qui serraient sa main, des parents qui
croyaient en son intelligence et en son honntet.

Eut-il des remords, comme d'aucuns l'ont affirm?

Non. L'homme qui a des remords combat et le combat se change en
victoire, devant une aussi effroyable trahison!

Si les remords taient venus frapper  la porte de ce coeur, le coeur se
serait ouvert: car tant de causes parlaient contre le crime!

Cette femme, qu'il voulait vendre, ce n'tait pas seulement une
princesse: en elle se rsumait tout un glorieux principe, toute une
succession d'intrts normes. Elle tait, de par son fils royal,
l'hritire directe de cinquante rois. Saint Louis tait son aeul.
Enfin, elle pouvait rendre  la France, en tant victorieuse, la
prosprit passe.

Les remords! les historiens qui ont dit cela--et deux d'entre eux sont
encore vivants,--ont menti  la justice et  l'quit de la France: et
ils ont menti sciemment, bien persuads, en effet, que c'tait
impossible.

Des remords? Allons donc!

Quand Judas eut livr le Christ, il ne dut penser qu' l'emploi qu'il
ferait de ses trente deniers; il ne dut que calculer d'avance combien
ces trente deniers pourraient lui rapporter d'intrt et en faire
produire d'autres.

Deutz, lui, dut aussi se reprsenter son million enfantant d'autres
millions et l'enrichissant d'une faon fabuleuse.

Voil pourquoi il portait haut la tte; voil pourquoi il tait heureux!

Pendant les deux jours que le ministre prit pour rflchir, l'me...
s'il en avait une!... du monstre, dut avoir peur. Il devait trouver que
la rponse se faisait bien attendre, et qu'on ne lui disait pas: Oui,
assez vite. Enfin, il reut un matin avis de se rendre au ministre,
dans la soire du mme jour.

L'huissier le reut comme la premire fois, avec cette notable
diffrence qu'il tmoigna un respect profond  l'homme assez heureux
pour mriter ainsi la confiance de Son Excellence.

Le ministre l'attendait.

Il ne se leva mme pas.

--Approchez, dit-il. J'accepte vos conditions. Vous nous livrerez
Madame. Seulement, je ne vous donnerai pas un million, mais cinq cent
mille francs.

O noble princesse! qu'aurait-elle dit de se voir ainsi marchande?

Deutz fit une grimace significative. Il esquissa mme un mouvement de
retraite, esprant que le ministre le rappellerait. Mais, en le voyant
rester impassible, il sentit ses terreurs des jours d'attente lui
revenir.

Mieux valait encore la moiti que rien. Il se rapprocha.

Un violent combat se livrait en lui-mme... Puis faisant de nouveau
quelques pas:

--J'accepte, murmura-t-il.

--Quand pourrez-vous tenir votre promesse?

--Nous sommes au 2 juin. Je demande six mois.

--Six mois! c'est trop[9].

--Cela m'est impossible avant.

--Eh bien, soit.

Et d'un geste mprisant il fit signe au tratre de sortir.

Deutz craignait qu'on ne se ddt. Il se jeta au dehors du cabinet du
ministre, et disparut. Le jour mme, ceci est un fait historique, il se
prsentait dans l'tude de Me G..., notaire, et passait un contrat pour
l'achat d'une maison. Quand le notaire lui demanda quand il payerait la
maison, Deutz rpondit qu'il attendait une rentre au mois de dcembre,
et que l'achat ne deviendrait dfinitif qu' cette poque.

Le lendemain il allait louer une place de coup dans la diligence de
Nantes. Il s'tait prsent successivement chez deux des chefs
lgitimistes de Paris; mais ceux-ci n'avaient pas pu le recevoir.

Maintenant, quittons ce misrable jusqu' l'heure maudite o il rentrera
de nouveau dans le cadre de ce rcit. Aussi bien le coeur se soulve 
raconter de telles choses.

Et pour effacer la trace infme, retournons en Vende, o tant de nobles
gentilshommes allaient se battre, et allaient mourir, le sourire aux
lvres, et ayant au coeur le contentement sublime du devoir accompli.

Il ne faut rien moins que la pense des grandes choses de Vende, le
spectacle de l'pope royaliste pour nous chasser du coeur l'impression
de dgot que de telles hontes y font entrer...




XXIV

VIEILLEVIGNE


Les chouans de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux arrivrent 
Vieillevigne  l'heure dite. L'engagement tait dj commenc.

Lorsque s'tait lev le soleil de ce grand jour o, pour la seconde
fois, les Vendens allaient livrer un combat srieux, Madame, entoure
de son tat-major, ayant  sa droite M. de Charette et  sa gauche M. de
Coislin, regardait attentivement le village de Vieillevigne, qu'il
s'agissait de conserver, comme ligne d'attaque, et un monticule plac
sur la gauche, o Charette venait d'envoyer cent cinquante hommes, afin
d'empcher les bleus d'oprer un mouvement tournant.

Les paysans taient pleins d'enthousiasme. Les villes ne donnent plus 
leurs enfants d'aussi chauds dvouements. L'homme de la campagne est
habitu  vivre en libert, en contemplation ternelle de la nature,
qu'il ne comprend pas, mais qui agit sur lui  son insu.

De mme qu' Chteau-Thibaut, ils s'taient mis  genoux et priaient.

La bataille s'ouvrit par une dcharge gnrale des chouans, qui coucha
par terre le premier rang ennemi. Alors ils levrent leurs fusils
au-dessus de leur tte, en poussant de grands cris, et se prcipitrent
en avant...

M. de Charette avait combin un double mouvement qui, de l'aveu de ses
adversaires eux-mmes, devait lui assurer le triomphe. Il n'y a qu'
lire le rapport du gnral Dermoncourt et celui du gnral Solignac pour
s'en convaincre. Au reste, dans cette famille, le gnie militaire est
hrditaire.

Pendant qu'une partie des troupes devait s'lancer en avant, de manire
 former un angle rentrant dans la direction de Vieillevigne, la droite
avait l'ordre de s'tendre, en sorte qu'elle pt tendre la main aux
troupes fraches amenes de Machecoul par nos hros.

Pendant les deux premires heures, les chouans furent battus. Que
pouvaient-ils contre l'artillerie?

Jean-Nu-Pieds, par son arrive, ne pouvait changer la dfaite en
victoire.

Mais  mesure que le temps passait, les bleus voyaient leurs rserves
s'augmenter.

C'tait la lutte du nombre contre le courage, de la force brutale contre
la pense.

Est-il besoin de parler encore des prodiges d'hrosme accomplis par les
chouans?

Nous raconterons tout  l'heure la page pique de cette guerre qu'on
croirait crite par Homre.

Mais nous avons dcrit le combat de Chteau-Thibaut.

A Vieillevigne ce fut le mme entrain, la mme valeur, le mme mpris
souverain de la mort, ce caractre dominant de la race franaise.

A une heure de l'aprs-midi, la bataille tait perdue. On ne devait plus
songer  vaincre, mais  couvrir la retraite.

Ple, pleine d'angoisse, les dents serres, Madame se tenait debout,
regardant.

Tout  coup, elle s'cria:

--Un cheval! un cheval!

Elle poussait dans sa grandeur ce mme cri dsespr que Richard III
jetait  Bosworth dans son dsespoir.

En vain essaya-t-on de l'empcher de courir au danger: le danger
plaisait  cette frle femme, en qui battait le coeur d'un lion. Elle
rpta: Un cheval! un cheval!

La tradition est l; le roman devient de l'histoire quand il parle de
certains faits.

Madame conduisit Petit-Pierre  la mort avec cette pre nergie dont
elle ne cessa de faire preuve tout le temps que durrent ces graves
vnements.

Il nous reste encore des tmoins vivants. Ces tmoins l'ont vue, lance
en avant, sans armes, entranant sur ses pas, par son exemple, ceux qui
pliaient, ramenant ceux qui avaient recul.

Il s'tait form  l'arrire du village une sorte de fourmilire humaine
o s'entre-croisaient les soldats: Madame s'y jeta.

Les bleus savaient que c'tait elle, par sa prsence, qui animait les
masses, et l'on raconte que plus d'un reculait, frapp de l'hrosme de
cette femme qui, pour lui, devenait reine avant la mort. Charette ne
l'avait pas quitte un instant. Toujours  ses cts, le gentilhomme
venden ne pensait qu' dtourner de la Rgente de France les coups qui
la menaaient.

Pendant une demi-heure environ, la lutte parut se rtablir  l'avantage
des chouans.

Pas un qui n'aurait eu honte de fuir.

Deux fois les bleus reculrent. Mais  chaque troue faite dans leurs
rangs, on voyait reparatre derrire des bataillons frais, se resserrant
toujours. C'tait une mer d'hommes et de fume.

Madame comprit bien que tout tait perdu. Mais elle ne voulait pas fuir.

Tout  coup, les siens, qui ne la quittaient pas des yeux, la virent
disparatre.

Ce fut un long cri de rage et de dsespoir.

On la crut morte, tue.

Cette chute ne dura que l'espace de quelques secondes: le cheval de la
princesse avait reu une balle au flanc et s'tait abattu; mais comme
s'il et devin qu'il portait la mre du roi de France, il se releva
d'un bond.

Charette n'hsita pas, il saisit la bride du cheval et, malgr les
prires, malgr les ordres mmes de Madame, qui lui interdisaient de
l'arracher  ce qui tait pour elle le devoir, il l'entrana hors de la
mle. Les bleus, aveugls par la fume, enivrs par la poudre, tirrent
quelques coups de fusil de ce ct; mais heureusement aucun d'eux ne
porta.

Tout  coup, en dtournant la tte, Charette s'aperut qu'on avait lanc
aprs eux cinquante hommes de cavalerie.

Il enfona ses perons dans le ventre de son cheval, entranant toujours
aprs lui le coursier de la princesse.

Mais, dj, il donnait des signes non vidents d'une lassitude profonde.
La blessure qu'il avait reue au ct, bien que peu profonde,
l'affaiblissait.

Les dragons ennemis paraissaient au loin  deux cents mtres environ.

Le gentilhomme fuyait toujours, traversant en biais la lande de
Vieillevigne, pour gagner un petit bois qui entourait la ferme de Rass.

Une fois dans ces arbres, la poursuite devenait impossible pour des
cavaliers, et la princesse tait sauve. Il n'y avait pas  craindre
qu'ils se servissent de leurs mousquetons,  supposer mme qu'ils
arrivassent assez prs. Ces hommes avaient reu l'ordre de prendre
Madame vivante, et non de la tuer.

Les chouans s'taient aperus de la disparition de Petit-Pierre. Ils ne
se battaient plus que pour couvrir la retraite de leur chef.

Ah! s'ils avaient pu voir l'expression de son visage! Madame pleurait!
Quoi! elle fuyait, tandis que ses braves amis se faisaient tuer pour
elle! Elle ne se disait pas que son devoir n'tait pas de mourir, mais
de vivre; que la Rgente de France ne pouvait pas tomber dans une lande
bretonne avant d'avoir accompli son oeuvre, ou d'avoir chou.

... Les cavaliers se rapprochaient.

--Laissez-moi retourner l-bas... disait Madame,... Ma place n'est pas
ici... elle est auprs de ceux qui meurent.

Charette ne rpondait pas. Il continuait de traner aprs lui le cheval
qui rlait.

Dj il avait deux fois butt contre une pierre: une chute ferait perdre
cinq minutes et, en cinq minutes, ils tombaient entre les mains des
bleus, et, Madame prisonnire, tout tait perdu.

On distinguait nettement la figure des dragons, colls droit sur leurs
selles, et dvorant la lande...

Une troisime fois le cheval de Madame heurta son sabot contre une
pierre... Il plia sur ses jambes et s'abattit...

Les dragons virent cela et poussrent une exclamation de joie.

Charette enleva Madame de la selle et la transporta sur la sienne; puis
il sauta  bas de son cheval.

--Je ne vous abandonnerai pas! dit-elle avec douleur.

--Madame, vous prisonnire, tout serait perdu. Moi... qu'importe! Pensez
 votre fils, pensez  la France.

Et le noble gentilhomme frappant le cheval, qui partit au grand galop,
resta seul, en face de ses ennemis.

Mais Dieu le protgeait. Une heure plus tard, il retrouvait Madame  la
ferme de Rass. Ils taient tous sauvs.

L'chec subi tait grand. Non qu'il pt avoir une influence
dmoralisatrice sur les paysans: ces hommes ne se dcourageaient pas si
facilement; mais il fallait renoncer, et pour longtemps peut-tre, 
marcher sur Nantes; une attaque contre le chef-lieu de la
Loire-Infrieure tait impossible. Puis, un fait significatif, tait
l'immobilit des provinces. Le mouvement insurrectionnel sur lequel on
avait compt ne se produisait pas. Le Maine restait immobile. Angers,
malgr quelques bouillonnements intrieurs, ne semblait pas devoir
donner beaucoup de mal au gouvernement de Louis-Philippe.

Madame tait assise sur une chaise, ses coudes appuys sur une table, et
plonge dans une tristesse profonde; pour la premire fois depuis le
commencement de la guerre, elle doutait, non de la justice, mais de la
russite de sa tche. Encore vaincus, ces chouans qui avaient fait
autrefois trembler la grande Rpublique! ces chouans que Klber, Hoche
et Marceau avaient eu peine  vaincre  eux trois.

La princesse ne se rendait pas compte que les temps taient changs, et
que la Vende de 1832 avait onze fois moins de soldats que la Vende de
1793.

Elle regardait d'un oeil humide les lettres et les rapports non
dcachets qui encombraient la table. Par instants une larme silencieuse
coulait sur son visage. Ses amis l'entouraient, mus de cette profonde
et muette douleur.

Enfin elle se mit au travail, dpouillant la volumineuse correspondance
qu'on lui envoyait de tous les points de la Bretagne. Une lettre lui
parut importante seulement. Elle annonait une attaque des bleus pour le
lendemain.

--Le marquis de Kardign est-il ici? demanda-t-elle.

Jean-Nu-Pieds cach dans l'ombre de la chambre, s'avana:

--Marquis, prenez trois hommes  cheval avec vous, et allez clairer la
route du ct du chteau de la Pnissire. On m'annonce une attaque des
bleus pour demain. Vous savez l'importance que j'attache  ce que le
chteau de la Pnissire ne soit pas troubl...


FIN DU PREMIER VOLUME.



                               NOTES

[1: Le brave colonel Charras de 1848.--Quatre lves grads de l'cole
s'taient mis  la tte du mouvement: MM. Berthelin, Pinsonnire,
Tourneux et Lothon. Charras fut un hros.]

[2: Cette lgende n'est pas de notre invention, on nous l'a raconte en
Espagne. (_Note de l'auteur_.)]

[3: Nous croyons devoir prvenir nos lecteurs que nous avons respect
toujours la vrit historique. Notre roman est mme la reproduction
exacte, en beaucoup de points, de faits rels et dont nous aimons 
respecter les hros. Quelque invraisemblables que puissent paratre les
scnes qui vont suivre, il suffit de se reporter aux Mmoires du temps
pour voir qu'elles ne sont en rien exagres. (_Note de l'auteur_.)]

[4: Nous avons cru devoir cacher sous des pseudonymes les noms de nos
hros. Si nous n'avons pas fait de mme pour Berryer, c'est que ce
nom-l appartient  la France.]

[5: --Vous voyez?--Oui.]

[6: La fin!]

[7: _La Vende et Madame_, par le gnral de Pixrecourt (dition de
1833).]

[8: _La Vende et Madame_, par le gnral Dermoncourt (3e dition).]

[9: Nous croyons devoir faire remarquer  nos lecteurs que nous nous
sommes volontairement carts de l'histoire, en ce qui concerne
l'entrevue de Deutz et du ministre. La premire responsabilit de ce
crime, en ce qui regarde le gouvernement, revient d'abord au roi
Louis-Philippe, lui-mme. Aprs le roi,  M. le comte de Montalivet, qui
conduisit lui-mme Deutz chez le ministre dont nous parlons, en
l'engageant, de la part du roi,  s'entendre avec lui.]








End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. I, by Albert Delpit

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. I ***

***** This file should be named 18015-8.txt or 18015-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/0/1/18015/

Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
