The Project Gutenberg EBook of Ellnore, Volume II, by Sophie Gay

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Ellnore, Volume II

Author: Sophie Gay

Release Date: April 10, 2006 [EBook #18142]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLNORE, VOLUME II ***




Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))







                             SOPHIE GAY


                              ELLNORE

                                 II




                                PARIS
                MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
          RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                        LA LIBRAIRIE NOUVELLE


                                1864




                                  I


En cdant aux nombreuses sollicitations des lecteurs, curieux de savoir
la fin de l'histoire d'Ellnore, de cette vie commence sous l'influence
de tant d'vnements romanesques, de tant de sentiments passionns, je
ne me dissimule pas l'impossibilit d'en soutenir l'intrt. Comment le
rcit des sensations d'un coeur dj fltri par de longues souffrances,
des rves d'une imagination tant de fois due aurait-il l'attrait de la
peinture exacte des tourments d'un coeur naf, ignorant du mal, dupe par
la loyaut, victime par innocence?

Non, les consquences d'une fausse position dans le monde sont trop
prvues pour avoir le piquant des faits qui l'ont amene; mais,
peut-tre le tableau de la socit de cette poque, dont nulle autre ne
saurait donner l'ide, sera-t-il assez attachant pour faire supporter la
simplicit du sujet.

Assez d'historiens plus ou moins vrais, plus ou moins loquents, se sont
chargs de transmettre  la postrit les grands vnements de ce rgne
de gloire. Je me borne  constater l'effet qu'ils produisaient sur les
diffrents salons de Paris, que le deuil de la noblesse, la misre
des anciens riches, la perscution de toutes les clbrits passs et
prsentes n'empchaient pas d'exercer cette influence toute spirituelle
qui a t si longtemps une puissance dans notre pays.

Madame de Stal a donn, dans ses _Considrations sur la rvolution
franaise_, une esquisse de la socit de Paris, telle qu'elle tait
lorsque la vigueur de la libert se runissait, ainsi qu'elle le dit, 
toute la grce de la politesse chez les personnes, et que les hommes
du tiers tat, distingus par leurs lumires et leurs talents, se
joignaient  ces gentilshommes plus fiers de leur propre mrite que de
leurs anciens privilges, dans le temps o les plus hautes questions que
l'ordre social ait jamais fait natre taient traites par les hommes
les plus capables de les entendre et de les discuter; mais  cette
poque, o sauf la disposition des esprits, tout tait encore  sa
place; o l'on discutait sur les diffrents partis de l'Assemble
constituante avec la mme chaleur qui animait l'anne d'avant les
disputes entre les voltairiens et les sides du citoyen de Genve, la
conversation avait conserv cette lgance aristocratique, cette
ironie implacable dont la terreur de l'chafaud, ou le pouvoir d'un
gouvernement tout militaire, devaient seuls triompher.

Alors, les vainqueurs et les vaincus, se faisant une guerre loyale sans
se douter qu'en suivant des routes diffrentes ils marchaient vers le
mme prcipice, causaient ensemble avec l'espoir commun de se ramener
rciproquement  leur opinion. Sorte d'illusion qui maintient l'urbanit
dans les discussions et ne leur permet pas d'arriver  ce point
d'loquence o la vrit l'emporte sur l'intrt personnel.

Depuis la chute du rgne de la guillotine, le bourreau et la victime,
se rencontrant sans cesse dans le mme salon, forcs, par des
considrations imprieuses, de se supporter, de se parler mme, ils
devaient ncessairement se crer un nouveau langage, de manires qui,
sans manifester le juste ressentiment des uns et la haine des autres,
taient toute ide de conciliation, et donnaient  leurs discours la
rudesse de l'indpendance et  leurs plaisanteries l'amertume de la
satire.

L devait se perdre ce dsir mutuel de se plaire qui engageait autrefois
le causeur  prodiguer toutes les richesses de son esprit pour le seul
bonheur d'tre cout; l devait expirer cette bienveillance intresse
qui encourage et double les facults en tous genres.

L devait finir ce marivaudage galant qui avait longtemps suffi aux
amours de salon; l devait s'vanouir cette gaiet sans sujet qui
faisait l'envie des _loustics_ allemands et de l'_humour_ anglaise.

La gravit politique, la mlancolie shakspearienne s'emparrent des
jeunes esprits, et il en rsulta une opposition entre les nouveaux
gots, les nouvelles moeurs et l'ancien caractre des Franais, qui a
dur assez longtemps pour mriter d'tre constate, et qui peut servir
de transition  la peinture de nos moeurs prsentes, si dramatiquement
retraces par nos grands romanciers modernes.

Nous avons laiss Ellnore chez madame Talma au moment o Adolphe de
Rheinfeld venait d'y entrer.

Il avait quitt une petite cour d'Allemagne o sa famille s'tait
rfugie lors des perscutions religieuses, pour visiter la France dont
la rvolution l'intressait; mais bientt, retenu par la difficult de
franchir les frontires, sous peine d'tre arrt comme migr, par le
dsir de constater ses droits de citoyen franais, et plus encore par
l'attrait de la socit spirituelle qui l'avait accueilli, il s'tait
dcid  vivre  Paris; c'tait la vraie patrie de son esprit, dont la
finesse, l'ironie, la profondeur, la gaiet, n'auraient obtenu autant de
succs dans aucun autre pays.

--Comment trouvez-vous mon cher Adolphe, dit  voix basse madame Talma
en se penchant vers Ellnore, pendant que M. de Rheinfeld rpondait
 MM. Riouffe et  Chnier, qui taient assis de l'autre ct de la
chemine.

--Mais je n'ose trop vous l'avouer, rpondit Ellnore; il est, je crois,
un des amis que vous prfrez!...

--Oh! vous pouvez dire le plus cher... car il est si aimable!...

--Alors, je suis forc de le trouver charmant, reprit en souriant
Ellnore.

--Non, vraiment, je ne suis pas si exigeante, et d'ailleurs je sais
l'effet qu'Adolphe produit  la premire vue, sa grande taille un peu
dgingande, sa figure ple, ses cheveux d'tudiant de Gottingen, ses
bsicles et son air moqueur le font prendre tout d'abord en excration.
J'ai prouv cela comme vous; mais comme moi aussi, vous subirez
l'influence de son esprit, de sa grce irrsistible, et vous le
trouverez ravissant en dpit de tout ce qu'il a de dsagrable.

--Savez-vous bien que vous en faites un homme fort dangereux; car on ne
peut aimer qu'avec passion celui qui dplat?

--Aussi l'aime-t-on passionnment. Demandez  madame de Seldorf?

--Quoi! cette femme entoure de tant d'adorations?  qui sa clbrit
tient lieu de beaut? Cette femme dont m'a tant parl le comte de
Narbonne, et qui le rendait amoureux fou, elle le dlaisserait pour ce
monsieur-l?... C'est difficile  croire.

--Cela est vrai pourtant; mais je comprends votre tonnement; nous
sommes, nous autres Franaises, les seules femmes du monde chez qui
l'amour s'introduit par les oreilles plutt que par les yeux. En
Angleterre, l'homme le plus spirituel qui n'est pas tir  quatre
pingles, s'il n'a pas avant tout la tenue d'un gentleman, n'a aucune
chance de plaire. En Espagne, pour tre aim, il faut tre noble. En
Italie, il faut tre beau. En Allemagne, il faut tre riche. En France
seulement, il faut avoir de l'esprit; mon cher Adolphe en est la preuve.

--Je regrette moins de n'tre point Franaise, car mon culte pour
l'esprit ne saurait aller si loin.

En ce moment Chnier interrompit sa conversation pour demander  madame
Talma si elle ne consentirait pas  venir le lendemain soir  la reprise
de _Charles IX_.

--Pour applaudir mon infidle? En vrit, c'est me supposer trop
d'hrosme, rpondit-elle.

--Est-ce qu'une femme de votre supriorit prend garde  ces choses-l?
N'tes-vous pas ce que Talma honore le plus?

--Je le crois, mais pour me contenter de son estime, il aurait fallu ne
pas avoir eu mieux, et quand je le vois sublime et accabl sous le poids
des applaudissements que son talent excite, je rentre chez moi fort
triste. C'est une faiblesse qui va trs-mal, j'en conviens, avec ce
caractre de _Romaine_ qu'il vous plat de m'accorder; mais les Romaines
aussi taient jalouses.

--Quand la rivale en valait la peine, dit Riouffe, en pensant flatter
madame Talma, par cette rflexion ddaigneuse.

--Elles en valent toujours la peine, reprit celle-ci; qu'importe
leurs qualits, leurs agrments, elles les ont tous, puisqu'elles sont
prfres. Au reste, je suis juste, et comme je veux que madame Mansley
ne prenne pas de moi une ide ridicule, je vous dirai qu'en pousant un
homme beau, clbre, et beaucoup plus jeune que moi, je ne me suis
pas fait d'illusion sur le sort qui m'attendait, mais j'esprais
qu'il s'accomplirait moins vite, et que je le supporterais plus
courageusement; il en est de l'infidlit comme de la mort: plus on la
prvoit, plus elle est cruelle.

M. de Rheinfeld, touch du sentiment douloureux qu'exprimait alors le
visage de madame Talma, s'empressa de ramener la conversation sur les
intrts politiques.

L'arrive de la marquise de Condorcet n'en changea pas le sujet. Elle
mla son avis aux questions les plus graves, et fut coute par Ellnore
avec toute l'attention qu'on prte aux personnes clbres.

Madame de Condorcet l'tait  plus d'un titre. Sa beaut, plus svre
qu'attrayante, l'avait fait surnommer par Chnier la _Junon_ des
philosophes; et le talent de son mari, les opinions rpublicaines dont
il avait pri victime, le noble courage qui l'avait port  se livrer
aux terroristes plutt que d'exposer  leur fureur la personne qui lui
avait donn asile, rejetait sur sa veuve un extrme intrt.

Les malheurs historiques qui ont eu un grand retentissement dans la
socit restent souvent plus vifs dans la mmoire des indiffrents que
dans celle des familles qui les ont longtemps pleurs. Cela est facile 
expliquer. Il faut mourir ou se distraire momentanment de ses regrets,
lorsqu'ils sont de nature  dvorer la vie. Leur part est encore assez
grande dans la solitude des jours et dans l'insomnie des nuits. On ne
les porte dans le monde qu' la condition de ne les pas montrer.
Mais l'indiffrent aux yeux duquel vous n'avez de prix que par votre
dsespoir, ne vous pardonne pas de l'avoir laiss amortir par le temps,
et vous fait un crime de vos efforts  le lui cacher.

Ellnore commit cette injustice, et tout au souvenir du sjour de M. de
Condorcet dans les carrires, o il avait souffert la faim; de ce petit
livre latin qui avait t le dlateur du marquis, de son courage  se
laisser mourir d'inanition pour se soustraire  l'chafaud; Ellnore
s'tonnait que sa veuve pt parler d'autre chose.

Cependant la belle Sophie de Condorcet avait un air imposant qui allait
fort bien  son nom et  ses malheurs. Son srieux lui tenait lieu
de tristesse; et ses amis seuls savaient que sa gravit n'tait pas
invincible.

--Puisque vous venez ici en solliciteuse, dit  part madame Talma 
Ellnore, il faut vous rsigner  tre un peu coquette, c'est l'unique
moyen d'attendrir nos farouches rpublicains. Chnier, par exemple, vous
saurait gr d'un petit mot sur sa dernire tragdie.

--Sur _Timolon_, rpondit Ellnore, je croyais que c'tait lui rendre
service que de n'en rien dire.

--Il ne tient pas  ces sortes de dlicatesse, reprit en souriant madame
Talma. Vantez-le, n'importe comment. C'est l'homme du monde le plus
sensible  l'loge, surtout lorsqu'il sort d'une jolie bouche.

--Je ne saurais; il a l'air trop ddaigneux.

--Ah! si vous en tes encore  croire aux airs, vous ne parviendrez 
rien de ce que vous voulez. Apprenez donc, ma chre enfant, qu'on se
donne toujours l'air du caractre le plus oppos au sien; par exemple,
Chnier, qui affecte des principes antimonarchiques, et nous crit des
odes spartiates, est marquis dans l'me; il fait faire antichambre chez
lui aux _sans-culottes_, comme les courtisans faisaient antichambre chez
le prince de Rohan. C'est toujours les mmes souplesses d'une part, les
mmes airs protecteurs de l'autre. Les rvolutions dplacent les
choses et les gens, mais ne les changent pas de nature. Chnier est
n aristocrate; la peur des cachots et de la guillotine l'a fait
rpublicain. N'allez pas en rien conclure contre sa bravoure. Il a
prouv, dans plus d'une circonstance, qu'il savait porter l'pe d'un
gentilhomme; mais on en a vu d'aussi braves que lui flchir devant
l'chafaud: il n'y a que nous autres femmes qui n'y prenions pas garde.
C'est qu'il menaait d'ordinaire ceux que nous aimions plus que la vie.
Vous tes l pour le prouver, car le moment de votre arrive ici fut
bien mal choisi; mais votre courage a t rcompens: ne vous en
faites pas un droit pour commettre la moindre imprudence. La chute de
Robespierre n'a pas entran celle de tous ses amis, et ce qu'il en
reste est sans piti pour les partisans de l'ancien rgime. On sait que
vous en recevez plusieurs. Eh bien, dans leur intrt mme, faites-vous
des amis parmi les ntres. Il y en a de dignes d'une prfrence.

--Je n'en doute pas, reprit Ellnore, puisqu'ils sont honors de
la vtre; mais vous me permettrez, madame, de m'en tenir  votre
protection.

En disant ces mots, Ellnore se retira.




                                 II


--Quelle ravissante personne! s'crirent  la fois M. Riouffe et
Maillat Garat ds que madame Mansley eut quitt le salon. Elle est
Irlandaise, dites-vous? mais elle parle franais sans le moindre accent,
et avec une dlicatesse d'expression ordinairement impossible aux
trangers.

--C'est qu'elle a t leve en France, rpondit madame Talma.

--Ah! racontez-nous son histoire, dit Riouffe. Si jeune qu'elle soit,
elle a dj d faire des passions.

--Sans compter la vtre, car vous me paraissez dcid  l'adorer,
interrompit Chnier.

--Ma foi, si j'tais plus aimable, je tenterais sa conqute.

--Tentez toujours; les femmes ont des caprices si bizarres.

--Non, Riouffe n'a pas de chances, dit Garat: sa conversation est trop
lgre. La pruderie de madame Mansley s'en effaroucherait trop vite.

--Elle est prude? dit Chnier. J'aurai d le deviner. Elle doit tre
fire aussi. Son rang l'y oblige, ajouta-t-il d'un ton moqueur. Mais
tout cela n'empche pas qu'elle ne soit fort jolie, et ne draisonne
srieusement avec beaucoup d'esprit.

Alors il s'engagea une sorte de combat entre les admirateurs et les
dtracteurs d'Ellnore, qui dplaisait visiblement  la matresse de la
maison, et qu'elle voulut terminer en disant:

--Vous tes tous galement exagrs dans votre opinion sur madame
Mansley. Je suis certaine que celle d'Adolphe, qui garde le silence, est
la seule raisonnable. Voyons, que pensez-vous de cette belle Ellnore?

--Moi, madame, rpondit Adolphe avec l'air d'un homme qu'on veille en
sursaut. Je ne l'ai pas vue.

--Quoi; vous n'avez pas vu cette femme charmante dont nous parlons
depuis une heure?

--J'ai de mauvais yeux... vous le savez... J'tais plac loin d'elle...
je ne l'ai pas regarde...

--Voil une insouciance qui pourra vous coter cher, mon ami, si jamais
on la raconte  celle qu'elle offense, dit madame Talma. Ce sont de ces
fautes que la meilleure des femmes punit comme un crime.

--Lorsqu'on lui en fournit l'occasion; mais...

--Elle se trouve toujours, interrompit Chnier, et je vous prdis
qu'avant peu...

--Je ne crois point aux oracles; les vtres surtout ont beaucoup perdu
de leur crdit depuis qu'ils m'ont prdit le triomphe de la rpublique
en France sur tous les autres gouvernements; je la vois tourner de jour
en jour au despotisme militaire, et je ne doute pas que dans le nombre
de vos jeunes conqurants il ne se trouve un futur Csar.

--C'est possible, dit Riouffe, mais la race des Brutus n'est pas encore
teinte.

--A quoi servent-ils? reprit Chnier,  prparer le rgne d'un Tibre.
En vrit, j'aimerais autant celui d'un cardinal de Richelieu.

--Esprons mieux que tout cela, dit madame Talma; la libert nous cote
assez cher pour la dfendre contre toute espce de tyrannie, mme celle
de la gloire. Et puis n'tes-vous pas l pour plaider sa cause? Les
tournois de la tribune ont aussi leurs vainqueurs, et les couronnes de
chne valent bien celles de laurier.

Adolphe ayant ainsi ramen la conversation sur les intrts politiques.
Il n'aurait plus t question d'Ellnore, si le vicomte de Sgur n'tait
arriv en disant:

--Je croyais madame Mansley ici?

--Elle y tait il y a peu de moments, dit madame Talma.

--Ce sont vos discussions politiques qui l'auront fait fuir. Vous avez
la rage de vouloir gouverner chacun  votre manire; aussi Dieu sait
comme cela va. Ce n'est pas que ses ides anglaises sur la libert 
la mode soient meilleures que les vtres, et qu'elle les soutienne avec
moins d'enttement; mais elles ont un faux air de raison qui ne leur
permet pas de supporter vos folies; je l'avais prvu, elle sera partie
d'ici rvolte.

--J'en serais dsol, dit Riouffe, car je me fais une grande joie de
la revoir, et s'il ne fallait pour cela que se dguiser en Venden, je
n'hsiterais pas un instant, au risque d'tre trait comme ce pauvre
Charrette... Mais vous qui la connaissez depuis longtemps, dites-nous,
je vous prie, ce qu'il faut croire de tout ce qu'on en raconte. Les uns
prtendent que c'est la chaste victime d'un de nos rous de l'ancienne
cour, et qu' ce titre elle mrite la protection de tout bon patriote;
les autres la rangent dans la classe des femmes tout simplement lgres,
et l'accusent de vouloir rehausser ses faiblesses par l'aristocratie de
ses choix. Cela serait fort dcourageant pour un bourgeois de ma sorte.
Par grce! clairez-nous sur ce qu'il en faut penser.

Alors le vicomte de Sgur raconta comment il avait vu pour la premire
fois Ellnore, encore enfant, chez la duchesse de Montvreux; que
c'tait la fille d'un officier irlandais; qu'aprs s'tre engage
d'lever Ellnore comme son enfant, la duchesse en tait devenue
jalouse, au point de la forcer  quitter sa maison pour accepter l'asile
que lui offrait le marquis de Croixville; il parla de son enlvement
et de son faux mariage avec le jeune marquis de Rosmond; de la manire
cruelle dont elle avait appris que le contrat, la crmonie nuptiale,
tout n'avait t qu'une comdie; que son enfant n'tait pas lgitime;
qu'il existait une vritable marquise de Rosmond, et que la pauvre
Ellnore dshonore sans avoir jamais manqu  l'honneur, malheur
dont la profonde estime et l'attachement dvou de M. de Savernon ne
parvenait point  la consoler. Chacun se rcria sur la fatalit de sa
destine, sur le romanesque de ses aventures; M. de Rheinfeld seul ne
mla aucune de ses rflexions  toutes celles qui interrompirent le
narrateur. Et pourtant il tait facile de voir que le rcit captivait
entirement l'attention d'Adolphe.

--Que faut-il conclure de tout cela? demanda Garat.

--Qu'habitue  tre trompe, elle ne demande pas mieux que de l'tre
encore, dit Chnier.

--Oh! si j'en tais sr, j'irais  l'instant mme me jeter  ses pieds,
dit Riouffe.

--- Eh bien, vous pourriez y rester longtemps, car j'en connais d'aussi
aimables que vous, reprit le vicomte de Sgur, qu'elle laisse soupirer
sans la moindre piti de leur peine. C'est une femme trange, qui a tout
ce qui fait le bonheur: la beaut, la jeunesse, l'esprit, la fortune, et
qui ne sera jamais heureuse.

--Vous verrez qu'elle aura plac son amour sur quelque sot, dit M. de
Rheinfeld avec un sourire amer.

--Non; elle a bien une passion malheureuse, mais personne n'en est
l'objet.

--Serait-elle avare? demanda madame de Condorcet.

--Plt au ciel! On aurait un moyen sr de la sduire, mais il n'est au
pouvoir de qui que ce soit de satisfaire son ambition. Elle est  la
poursuite d'un bien qu'on usurpe souvent, mais qu'on ne rattrape jamais;
elle a la manie de la considration, et vous comprenez qu'on n'y arrive
gure par le chemin qu'elle a pris, ou plutt en sortant du gouffre o
le sort l'a jete. Mais le ciel s'amuse souvent  djouer l'effet de
tous ses dons par un got dsordonn pour l'impossible. Voyez plutt
madame de Seldorf, toute l'Europe est aux pieds de son esprit; on va
jusqu' parler de son gnie. Eh bien, cela ne lui suffit pas, elle veut
qu'on la trouve belle.




                                 III


Au nom de madame de Seldorf, Adolphe fit un mouvement qu'il rprima
aussitt, se promettant de venger plus tard la baronne d'un reproche
malheureusement trop bien fond; il eut recours  l'influence qu'il
exerait  volont sur la conversation, et l'amena sur le burlesque
des mtiers adopts par plusieurs des victimes de la Rvolution pour se
soustraire  la misre.

Il parla du comte de R..., qui donnait des leons de guitare sans savoir
une note de musique; de la marquise de F..., qui tenait une pension
bourgeoise o les hommes dnaient gratis, et ne payaient que le souper,
et il finit par demander au vicomte si son commerce de vieux meubles
tait aussi lucratif.

--Il devient chaque jour meilleur, rpondit M. de Sgur sans se
dconcerter, surtout depuis que nos parvenus tournent  l'aristocratie:
ils veulent tous des meubles d'migrs, et nous savent trs-bon gr
de les avoir sauvs de leur propre pillage. J'ai vendu ce matin 
mon ancienne fruitire un meuble complet tout en damas jaune, et qui
figurera merveilleusement dans le grand appartement qu'elle vient
de louer sur les boulevards, pour y recevoir ce qu'elle appelle sa
_compagnie_; elle compte y donner de beaux bals, suivis d'excellents
soupers, le tout pay avec les bnfices des petits accaparements de
grains tents par son mari avec beaucoup de succs. Ah! c'est une femme
de joyeuse humeur, et pas du tout fire, car elle m'a invit  son
prochain bal.

--Et vous irez?

--Pourquoi pas? Je suis sr de n'y tre pas connu, et je ne suis pas
fch de voir comment ce monde-l s'amuse.

--Mais vous lui ferez, je pense, le sacrifice de vos ailes de pigeon
poudres  frimas, dit madame de Condorcet.

--Non, vraiment! ces ailes-l ne se sont pas plies devant la
guillotine, je ne vois pas pourquoi elles s'abattraient devant ma riche
fruitire.

--Vous aurez bientt une occasion de les placer avantageusement, dit
madame Talma, car on prtend que le perruquier Clnard va donner une
fte superbe,  ce bel htel de Salm qu'il a achet presque pour rien de
la nation, qui l'avait encore eu  meilleur march.

--Certes, j'irai  sa fte, si le citoyen Clnard daigne me mettre
sur sa liste en qualit d'ancienne pratique. Je vous affirme que ces
soires-l sont fort divertissantes de plus d'une manire. D'abord, il
y a un luxe de fleurs, une nouveaut d'ameublements et de parures dont
l'effet ne peut se peindre. Figurez-vous le boudoir d'Aspasie, rempli
de Grecques plus belles les unes que les autres, et d'une beaut
incontestable, car leurs tuniques sont drapes avec tant d'art, qu'on
devine tous les attraits qu'elles ne montrent pas. Ce sont autant de
statues animes qui semblent tre descendues de leur pidestal pour
recevoir de plus prs les adorations des humains; mais quels humains,
bon Dieu! et que leur costume, leur ton, leurs manires sont peu en
harmonie avec la grce de cet essaim de desses! Je voyais hier la
belle madame Tallien  ct d'un incroyable  gilet frang,  cravate 
cornes,  badine en massue; elle avait l'air d'Hermione causant avec un
escamoteur franais.

--Mais c'en tait peut-tre bien un aussi...

--Non, vous le connaissez tous. C'est un homme trs comme il faut, mais
pour qui la mode est une religion. Il la suit dans tout ce qu'elle a de
plus extravagant. Si son titre lui avait permis de se montrer sous
le rgne des sans-culottes, il n'aurait pu s'empcher d'imiter leur
non-costume. C'est sa folie.

--Elle est moins courageuse que la vtre, dit madame Talma, et vous
vivrez dans notre histoire, rien que pour avoir travers le temps de
la Terreur, coiff et vtu comme vous l'tiez aux petits soupers de
Trianon. Il a fallu bien moins d'hrosme pour triompher de Robespierre.

Chnier revendiqua une part dans cet loge. En effet, il avait conserv
sa grande coiffure de l'ancien rgime, en dpit du nouveau; mais il
avait tant contribu  l'tablissement de ce dernier par ses discours 
la tribune, que ses phrases rpublicaines avaient obtenu grce pour sa
frisure de royaliste; aussi le vicomte de Sgur ne se refusa-t-il point
le plaisir de lui dire en riant:

--Sans doute il y a du mrite  garder son plumage, mme en changeant
de langage; mais vous conviendrez que j'ai toujours gard les paroles de
mon air.

--Ah! c'est un fait incontestable, dit Riouffe, et qui prouve que le
jeu des rvolutions ressemble  tous les autres. Il ne s'agit pas de
les bien jouer, mais d'avoir la chance. On en a tu vingt mille de moins
aristocrates que le vicomte.

--C'est qu'on ne m'a pas fait l'honneur de me croire dangereux. Mais,
comme on pourrait se raviser, et qu'il reste encore beaucoup d'amateurs
des journes de septembre, je vous supplie de me laisser jouir le plus
longtemps possible du ddain de nos Brutus. J'aime la vie, surtout
depuis que je suis oblig de gagner la mienne en faisant le mtier de
brocanteur. Et puis je suis curieux de savoir o tout cela nous mnera.
J'ai dans l'ide que si le ciel m'accordait encore une dizaine d'annes,
je vous verrais tous plus royalistes que moi.

A ces mots, de grands clats de rire se firent entendre. On traita la
prdiction de rve insens. Le gnral Bernadotte, qui arriva juste
au moment o elle excitait la gaiet gnrale, s'en divertit plus que
personne, et raconta plusieurs traits de notre arme rpublicaine, qui
dmontraient assez sa haine contre les tyrans, et ne laissa pas douter
d'une rvolte sanguinaire contre le premier qui tenterait de s'emparer
du pouvoir.

--Bons soldats! disait le vicomte de Sgur en haussant les paules;
mais ce sont des esclaves ns, qui obissent comme des ngres, sans oser
demander pourquoi et pour qui on les fait tuer. Leur gnral est leur
roi; et le premier de vous qui le voudra s'en fera couronner sans la
moindre opposition.

Bernadotte se rcria tellement sur l'absurdit de cette sentence,
et chacun la trouva si extravagante que le vicomte, accabl sous les
moqueries de tout le monde, en fut rduit  se retirer, en disant
humblement:

--Je n'ai pas la prtention de passer pour un oracle, mais c'est ainsi
que les plus vrais ont t reus.




                                 IV


En rentrant chez elle, Ellnore trouva M. de Savernon qui l'attendait.

--Eh bien, dit-il, pendant qu'elle tait son chle, qu'avez-vous obtenu
de tous ces coquins-l?

--Ah! pouvez-vous traiter ainsi des gens  qui nous devons tout, et sans
lesquels vous seriez exil de France!

--C'est  vous seule que je veux devoir ce service, je ne veux pas
savoir qui vous l'a rendu pour n'tre pas oblig de partager ma
reconnaissance entre l'amour et la haine, car je devrais cent fois la
vie  tous ces jacobins, que je ne pourrais m'empcher de les har.

--Grce au ciel, les jacobins dont vous parlez ne sont plus
tout-puissants, et les patriotes qui leur ont succd ne demandent qu'
rparer les maux causs par Robespierre et ses sides.

--Dites plutt qu'ils affichent une sorte de modration pour mieux
consolider leurs lois rpublicaines, et ramener ainsi le rgne du peuple
souverain. Quels taient les coryphes de ce noble parti, les Manlius
qui se pavanaient ce soir chez madame Talma.

--Le vicomte de Sgur, rpondit avec malice Ellnore.

--Oh! celui-l n'est pas des leurs, et l'on ne conoit pas sa
complaisance  souffrir leur socit.

--C'est sans doute qu'il la trouve spirituelle; car vous le connaissez,
son ancien amour pour madame Talma, tout ce qu'il lui doit pour l'avoir
protg contre les prils les plus imminents, ne lui feraient pas
supporter volontairement une conversation ennuyeuse.

--Oui, j'admire sa bonne grce  sourire  ces fiers Spartiates,  ces
hros de la libert, qu'il voudrait voir pendus; mais je ne saurais
l'imiter. La vue de ces gens-l me fait horreur.

--Vous confondez  tort, vous dis-je, les partisans de la libert avec
les chefs de la Terreur. Les premiers se sont laiss dpasser par les
seconds. Voil leur seul crime; et la plupart en ont dj t punis par
la mort. Ce triste exemple, et la fidlit de ceux qui restent attachs
aux opinions qui deviennent tous les jours plus difficiles  soutenir
doivent leur assurer l'estime de tous les partis.

--Oh! j'en connais un qui ne leur pardonnera jamais d'avoir dmantibul
le plus doux des gouvernements pour nous mener au plus froce.

--En ce cas, pourquoi avoir recours  eux?

--Par la mme raison qu'on se sert d'un couteau qui a dj bless plus
d'une fois, et qu'un gnral a recours  des espions pour surprendre
l'ennemi, mais il n'en fait pas sa socit; et j'avoue que je serais
dsol d'tre expos  rencontrer chez vous ces messieurs de la
Rpublique; cela ne m'empche pas de rendre justice  leur esprit; celui
de M. de Rheinfeld surtout m'a paru des plus piquants.

--Ah! vous le connaissez? dit Ellnore avec tonnement.

--Oui, j'ai dn plusieurs fois avec lui chez la baronne de Seldorf;
c'est le hros de son salon, et ce n'est pas par une galanterie servile
qu'il se maintient dans la prfrence de cette femme clbre, car il
la contrarie  tout propos, mais juste ce qu'il faut pour animer son
amour-propre et redoubler son loquence. Rien n'est si amusant que leurs
attaques rciproques; on croirait,  la chaleur de leurs discussions, 
la malice de leurs plaisanteries, au mordant de leurs pigrammes, qu'ils
vont se brouiller pour toujours: bien au contraire, ils n'en sont que
mieux ensemble.

--Cela se comprend. Quand les coeurs sont d'accord, les esprits peuvent
se combattre impunment.

--Leurs coeurs? Je ne crois pas qu'ils soient pour rien dans tout cela;
ce qui ne les empchera pas d'tre trs-fidles l'un  l'autre: les
chanes de l'amour-propre sont plus solides que celles de l'amour,
dit-on, et comme ils se connaissent rciproquement plus d'esprit qu'
personne au monde, ils ne se laisseront pas chapper. On tient toujours
 ce qu'on ne peut remplacer.

--Mais si j'en crois les amis de la baronne, elle ne se contente pas des
suffrages de M. de Rheinfeld.

--Sans doute elle les veut tous, elle sait trop bien qu'elle leur doit
son amour, et qu'un peu moins admire par le monde dans ce qu'elle a de
suprieur, M. de Rheinfeld ne verrait plus que la beaut qui lui manque.
Ah! vous ne saurez jamais combien il est difficile de se faire aimer
quand on n'est pas jolie!

--Pourtant les exemples ne sont pas rares. Madame de Bourdic, madame
Fanny de Beauharnais sont encore l pour prouver...

--Que la petite vanit de voir sa complaisance et ses infidlits
clbres dans de jolis vers de boudoirs, peut donner le courage de
se consacrer quelque temps  une femme laide, voil tout; mais ces
amours-l ne font point de dupes, pas mme parmi les gens qui en
paraissent le plus domins. L'illusion n'entre pour rien dans leur
attachement, c'est ce qui en assure la dure.

--Celui de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf est fond sur des
motifs plus graves; il y a tant de prestige dans une grande supriorit!

--Aussi est-il fier de sa conqute, et ne se donne-t-il parfois des airs
d'inconstance que pour empcher le sentiment de la baronne de s'endormir
dans la scurit.

--Ah! vous le croyez capable d'un si misrable calcul?

--Et de bien d'autres, vraiment; mais ne me demandez pas ce que je pense
de vos rvolutionnaires; je me reconnais injuste envers ceux qui valent
quelque chose; j'ai trop vu les autres  l'oeuvre. Il en est rsult une
antipathie pour tous, que je ne saurais vaincre; heureusement, j'ai peu
l'occasion de les voir.

--Parce que vous ne rendez pas  madame Talma les visites que vous lui
devez; et c'est un tort qui touche  l'ingratitude.

--J'en conviens, mais je m'en donnerais un plus grand en lui montrant
mon aversion pour ses amis. Quant  elle, vous savez combien j'aime  la
trouver chez vous et  lui parler de ma reconnaissance. Ce n'est pas que
j'ignore ses lans patriotiques et sa prdilection pour les nouvelles
ides, mais je les lui pardonne en faveur de leur tnacit; car du
temps de ce vieux prince de Soubise, dont elle a hrit, elle amusait la
socit du prince par des pigrammes sur les travers de la noblesse,
et par ses prdictions sur les malheurs que tant d'abus attiraient
aux premires familles de France. En l'appelant la _Cassandre_ de la
Rvolution, hlas! on ne pensait pas dire si juste!

--Puisse-t-elle tre encore doue de la mme puissance, car elle m'a
prdit ce soir le prochain retour de votre soeur  Paris.

--Quoi! Siys consentirait...

--Oui,  se rendre caution, prs des autorits rgnantes, de la famille
dont il sollicite la radiation. Vous voyez qu'il y a du bon dans ces
monstres-l.

--Ah! qui pourrait vous voir, vous entendre, et ne pas faire tout ce que
vous dsirez? s'cria M. de Savernon, en baisant la main d'Ellnore.

Cet entretien prouva  madame Mansley l'impossibilit d'amener jamais M.
de Savernon  supporter la socit des gens d'une opinion contraire 
la sienne, malgr les obligations qu'il pourrait leur avoir. Elle se
rsigna  porter  elle seule tout le poids de la reconnaissance due
 de si minents services. Noble dtermination qui ajouta encore 
l'embarras de sa situation et partagea sa vie journalire entre les deux
socits les plus opposes.

A mesure qu'un personnage de l'ancien rgime obtenait la faveur de
rentrer en France, M. de Savernon l'amenait chez madame Mansley, o
son titre d'exil ruin lui attirait un accueil gracieux, et quand elle
avait fait les honneurs de son modeste dner au prince de Poix, au duc
de Duras, au comte Charles de Noailles, au vieux duc de Laval, elle
allait finir sa soire chez une des amies de nos grands publicistes. L,
sduite par l'attrait de tant d'esprit suprieurs, elle se flicitait
du sentiment qui l'obligeait  se montrer bienveillante envers eux,
et voyait avec plaisir les plus influents lui fournir chaque jour un
nouveau motif de reconnaissance.

Elle rencontrait souvent chez madame Talma et chez la marquise de
Condorcet une jeune femme que la reconnaissance y attirait aussi, et
dont le mari tait sorti de prison par suite des dmarches d'Ellnore
auprs des rpublicains qu'elle voyait habituellement chez ces dames.
Madame Delmer, que la Rvolution avait saisie au moment o les jeunes
filles commencent  penser, et qui faillit en tre plus d'une fois
victime, s'tait leve dans l'admiration des ides philosophiques qui
l'avaient enfante et dans l'horreur des atrocits dont elle venait
d'tre le prtexte. Afflige d'une imagination exalte, madame Delmer
s'enflammait au rcit de tous les traits de dvouement et d'hrosme
si communs alors dans tous les partis, et en divinisait les hros, sans
s'informer seulement de l'opinion qui les avait fait agir. Pourtant
une prdilection trs-marque pour la politesse lgante des fidles
de l'ancienne cour, sans diminuer son got pour les illustrations
nouvelles, lui faisait rechercher la socit des premiers: sorte de
plaisir qui pouvait passer alors pour une bonne action; car les migrs
rentrs taient pauvres et suspecte au gouvernement.

Madame Delmer frappe de la beaut, de l'esprit d'Ellnore, et plus
encore des malheurs qui la plaaient dans une fausse position, se prit
d'amiti pour elle, l'admit parmi les gens distingus qu'elle recevait,
et dont le plus continuellement aimable tait le clbre chevalier de
Boufflers.

Ce vivant souvenir des hommes  la mode de la cour de Louis XVI tait
aussi le type du philosophe franais, moiti prtre, moiti soldat,
moiti rhteur, moiti pote bon et malin, brave et galant, loyal et
adroit, gai jusqu' la folie, srieux jusqu' la profondeur; il faisait
galement rver et rire.

Destin par sa famille aux bnfices de l'tat ecclsiastique, il leur
avait prfr la gloire des armes. Aprs s'tre fait distinguer, comme
capitaine de hussards, dans la guerre de sept ans, il avait command
l'le Saint-Louis, au Sngal. Sa naissance illustre, ses longs
services, ses grands voyages, l'amiti de Voltaire, celle de madame de
Stal, de la marchale de Luxembourg, la protection de la reine, et,
plus que tout cela, son esprit gracieux, original et piquant, lui
avaient acquis cette bienveillance passionne que le monde accorde
toujours aux gens qui l'amusent. Sa conversation avait pour chacun un
attrait particulier; il parlait aux amateurs de l'ancien rgime de ces
jolis concerts o Marie-Antoinette chantait, accompagne par un piano,
et ravissait un petit cercle de courtisans plus dcids  l'applaudir
qu' la dfendre.

Il racontait aux fanatiques de la libert son sjour parmi les esclaves;
aux militaires, ses campagnes et sa sanglante bataille d'Amnebourg, 
nos jeunes crivains, ses visites  Ferney, et  nos jolies femmes, son
dernier dner chez madame Bonaparte; il leur redisait la joyeuse chanson
qui en avait gay le dessert. Cette facult de parler  chaque esprit
sa langue faisait rechercher la socit du chevalier de Boufflers par
les partis les plus contraires.

La pntration qui lui avait souvent fait prdire les fautes des
autorits passes et prsentes, son indulgence pour ce qu'il appelait
l'_humanit_ des grands hommes et le _revers_ des grandes actions,
le garantissait de cette haine politique qui divisait alors tous les
chapps de la Terreur. Il ne concevait pas comment, aprs avoir
couru en masse d'aussi terribles dangers, on ne s'embrassait point
cordialement, sans gard au rang,  la fortune, ainsi que le font les
marins d'une frgate chapps  un rcent naufrage. Il prenait en piti
ces malheureux encore mutils par la Rvolution, qui, au lieu de se
runir pour conserver la libert achete par tant de sacrifices, se
disputaient  qui la perdrait le plus tt. Son got pour les caractres
originaux, les vnements dramatiques; son faible pour l'esprit, le
mettaient en relation avec toutes les supriorits de l'poque; aussi,
il est fort  regretter qu'il n'ait point laiss de mmoires; car nul
mieux que lui n'aurait racont les moeurs de ce temps de rvolution, o
les prjugs, battus par les intrts, s'efforaient de vivre, quoique
mutils, et o les vainqueurs de ces mmes prjugs ne pensaient  les
craser que pour les relever  leur profit.

Dans ce bouleversement gnral, il a exist un moment, fort court 
la vrit, o la beaut, le mrite rel, les avantages naturels, si
communment soumis aux avantages de convention, avaient retrouv toute
la puissance que le ciel leur donne, et que la socit leur conteste.

On pardonnait  la belle madame Tallien de porter un nom odieux; d'abord
parce qu'elle ne s'tait rsigne  l'accepter que pour sauver sa
tte, et qu'elle en avait sauv beaucoup d'autres, en convertissant
son adorateur jacobin  la religion des simples patriotes. Et puis
elle rappelait si bien les charmes, la grce irrsistible de l'antique
Aspasie, son dvouement courageux pour tous les malheurs, mme les
plus obscurs; pour toutes les victimes, mme les plus ingrates, cette
protection infatigable, qui l'a fait appeler par ses ennemis mmes,
_Notre-Dame de bon secours_, lui avait acquis une sorte de royaut
rpublicaine, que les plus farouches de nos _Brutus_ n'osaient lui
disputer.

Une petite maison, dguise en chaumire, et situe dans l'alle des
Veuves, lui servait de temple. C'est l que chaque jour, un prisonnier,
accus et convaincu du crime d'aristocratie, un migr muni d'un faux
certificat de rsidence, un prtre travesti, venaient baigner des larmes
de la reconnaissance les belles mains de madame Tallien.

C'est l que tout ce qu'il y avait de talents novices, de hros futurs,
de clbrits en herbe, venaient causer de leurs projets, et s'enrichir
rciproquement de leurs ides; c'est l que les parvenus se civilisaient
par degr, en se frottant aux anciens chtelains dont ils se
partageaient les terres. C'est l que Barras imitait le marchal de
Richelieu, Siys le cardinal de Retz, et un riche fournisseur le
surintendant Fouquet; tandis que tous les porteurs de grands noms
franais affectaient les manires et le langage des petits ngociants.

Ce travestissement rciproque offrait chaque jour les scnes les plus
tranges, surtout quand un de ces artisans, sorti tout  coup de sa
classe par l'effet d'une spculation plus hardie que loyale, prenait en
protection un pauvre diable de grand seigneur trop heureux de continuer
la bonne chre dont il avait l'habitude et qu'il tait d'autant plus
sr de retrouver chez le parvenu, que celui-ci avait hrit de son
cuisinier, avec la plupart des autres biens de son illustre famille.
Enfin, c'est l que la comtesse de Beauharnais, cette aimable crole,
veuve d'un des hommes les plus lgants de la cour de Louis XVI, avait
vu pour la premire fois ce petit officier corse, qui devait la placer
au-dessus de toutes les souveraines de l'Europe.




                                  V


Ceux qui n'en ont pas t tmoins ne concevront jamais comment tant
de classes, de fortunes, de rancunes, d'opinions diffrentes se
runissaient chaque jour, pour le seul plaisir d'chapper aux
souvenirs de terreur qui avaient fini par atteindre les plus ardents
rvolutionnaires, aussi bien que les plus fidles de l'ancien rgime.

Ces runions, loin d'engager  des concessions mutuelles, maintenaient
au contraire les partis les plus opposs dans leur malveillance
rciproque; mais le besoin de s'amuser est tel en France, que la
noblesse ruine (sauf quelques-unes de ces familles dont le puritanisme
chevaleresque s'est fait honorer), se prtait de fort bonne grce 
profiter des invitations dont les nouveaux enrichis l'accablaient; car
la vanit de ceux-ci visant  dpenser leur argent en bonne compagnie,
il fallait voir l'air qu'ils prenaient lorsque charm du beau visage et
de la tournure lgante d'une jeune fille, qui avait pour toute parure
de bal une robe de grosse mousseline et des cheveux coups  la Titus,
vous demandiez son nom, et qu'ils vous rpondaient en appuyant sur
chaque syllabe:

--C'est la fille du ci-devant comte de***, la nice du duc de***, qui
est migr. La pauvre enfant danse comme si elle avait encore une dot.

Et tous convenaient qu'elle pouvait s'en passer.

C'tait un mlange de ddain insolent d'une part, de protection
grossire de l'autre, d'imitation de l'antique et de singerie anglaise,
de luxe et de misre, d'lgance et de burlesque qui alimentait la
conversation de tout le monde.

Ceux qui n'avaient perdu au grand naufrage que leur fortune, s'en
consolaient en riant des bvues de ceux qui l'avaient repche et qui
la dpensaient d'une faon si comique; enfin, jamais poque n'a mieux
montr  quel point on peut supporter courageusement les plus dures
privations, lorsque l'amour-propre n'en souffre pas; c'tait  qui
se vanterait de sa pauvret. Les femmes, qui se rendaient autrefois 
Versailles en berline  six chevaux, se cotisaient pour payer le
fiacre qui devait les conduire au spectacle, et les incroyables du jour
mettaient autant de fatuit  se raconter leurs conomies forces, que
leurs pres en mettaient, avant la Rvolution,  se vanter de leurs
dettes.

Monarchistes ou rpublicains, rvolutionnaires ou modrs, chacun
prouvait au mme degr le besoin de se distraire des dangers passs,
et de l'affreux spectacle qu'on avait eu si longtemps sous les yeux.
La crainte de voir revenir d'un instant  l'autre le rgne de la
guillotine, donnait  tous les partis le dsir de profiter des
intervalles de calme; chacun agissait, comme le malheureux atteint de
la fivre quarte, qui ne se refuse rien, dans le rpit d'un accs 
l'autre. On s'amusait pour s'tourdir. Les htels, les palais, les
jardins les plus beaux de nos seigneurs en fuite, taient mtamorphoss
en salles de bals publics, o l'on entrait pour son argent, et o
l'affluence d'une socit ncessairement trs-mlange, n'amenait aucun
dsordre, tant le petit nombre de gens bien levs qui se trouve dans un
salon, exerce sur les autres une autorit tacite, qui les porte malgr
eux,  l'imitation des bonnes manires.

Ellnore refusait de paratre  toutes les ftes, o sa beaut lui
aurait attir les regards des curieux, et sa position, les propos des
mdisants. Cependant, M. de Savernon aimait le monde et souffrait de
la retraite  laquelle se condamnait madame Mansley, ce qui la fit
consentir  prendre une loge  l'anne, au Thtre-Franais; il tait
alors dans toute sa splendeur tragique et comique.

De la loge d'Ellnore, place au rez-de-chausse au-dessus de
l'orchestre, on voyait toute la salle sans tre vu, et l'on avait pour
vis--vis, aux loges des premires, celle de la baronne de Seldorf, qui
offrait un spectacle trs-amusant dans les entr'actes, par la quantit
de gens clbres de toutes faons et de tous pays, qui venaient rendre
hommage  la femme suprieure, dont l'esprit tait alors une des gloires
de la France.

C'tait le jour de la premire reprsentation de l'_Agamemnon_ de
Npomucne Lemercier. La jeunesse de l'auteur, l'amiti que lui portait
madame de Seldorf, la rputation de causeur brillant qu'il s'tait
acquise dans le salon de la baronne, les loges donns  l'avance par
Talma aux principaux rles de la pice, tout devait exciter la curiosit
du public; aussi la salle tait-elle remplie jusqu'au comble. On y
remarquait un grand nombre d'amateurs de spectacle et de littrature,
que nos drames et nos vaudevilles rvolutionnaires avaient loigns
depuis longtemps du Thtre-Franais.

Les mmes femmes qui, l'anne d'avant, n'osaient sortir que vtues d'une
robe d'indienne et coiffes d'un bonnet de servante, se montraient l
pares de tuniques lgantes et les cheveux si parfaitement natts  la
grecque, qu'elles semblaient chappes des jeux olympiques d'Athnes.
On pouvait seulement leur reprocher de pousser l'imitation un peu trop
loin, et de justifier ces vers de M. de la Chabaussire:

  Les hommes dlicats m'en seront tous tmoins,
  Nos beauts  la mode lgamment vtues,
  Voulant rivaliser les grces demi-nues
  A montrer leurs appas mettent beaucoup de soins,
  Mais on les aimait mieux quand on les voyait moins.

Que dirait aujourd'hui cet aimable critique,  la vue des mmes
nudits[1] que ne recouvrent plus un chle drap  l'antique, ni mme
des gants longs?

[Note 1: On lit dans un journal de cette poque-l: Deux femmes, ces
jours-ci, se sont fait huer aux Champs-lyses par l'effet de
leurs robes transparentes. Huer!... ce qui et t affreux pour nos
grand'mres.

(_Dcade philosophique_, anne 5, trimestre 1.)]

Dans cette tragdie d'_Agamemnon_, M. Lemercier avait fait preuve de
son culte pour l'antique plus que ne le permettaient alors nos habitudes
dramatiques, et cette routine  laquelle Racine s'tait lui-mme soumis
de franciser les classiques grecs au got des courtisans de Louis XIV;
l'auteur s'tait permis le tutoiement gnral des personnages, et avait
laiss  celui de Cassandre,  cette somnambule troyenne, dont les
oracles taient aussi sans crdit, toute la mlancolie de la rsignation
au plus grand des supplices: celui de dire toujours la vrit sans tre
jamais crue.

Ce caractre, qui sortait des limites au del desquelles les jeunes
princesses de tragdie n'osaient s'aventurer, avait inspir de si vives
craintes  un acadmicien, ami de l'auteur, qu'il l'avait engag 
arranger ce rle sur les patrons accoutums, en l'ornant d'un petit
amour bien timide et de toutes les jrmiades  l'usage de cet emploi.
Heureusement, Lemercier avait l'esprit trop courageux pour cder  cet
avis. Le succs a rcompens son audace. Mais, en dpit de cet exemple,
on ne peut nier qu'en France, o l'on nous accuse de vouloir _du
nouveau, n'en ft-il plus au monde_, il y a peine de mort pour toute
espce d'ouvrage dramatique qui hasarde la moindre innovation. Notre
public n'est inconstant qu'en parure; il n'est point de vieilles beauts
qu'on ne puisse lui faire applaudir,  la faveur d'une robe nouvelle.
Il garde toute sa malveillance pour les visages inconnus. C'est
probablement ce qui fait qu'on lui en montre si rarement.

Talma, qui brlait du dsir d'enrichir notre scne de tous les effets
mles et franchement tragiques d'Eschyle, de Sophocle, de Shakspear
et de Schiller, saisit avec joie l'occasion de reprsenter le plus
fidlement possible un vritable Grec.

On lui pardonna l'exactitude de son costume en considration de la
noblesse, de la grce qu'il mettait  le porter. Ce manteau bleu attach
sur une paule par un came, et retenu de l'autre ct par la main
d'giste  la manire de l'Apollon du Belvdre, sans que les mouvements
de l'acteur en fussent gns, faisait une illusion complte et donnait
une ide fort juste de la coquetterie d'un tyran qui tient sa puissance
de l'amour d'une femme criminelle. Ce mlange d'lgance et de cruaut,
trs-commun dans le monde et trs-neuf au thtre, o chaque tyran tait
forc d'endosser la cuirasse de fer et le manteau couleur de sang, parut
trange, inconvenant; et il fallut tout le talent de Talma pour le faire
accepter. Mais la terreur qu'il inspira en disant ce vers:

  Il est temps qu'un forfait rvle qui je suis.

lui acquit si bien l'attention, la faveur du public, qu'on lui permit de
braver l'usage en tant vrai de toutes les manires.

La tragdie termine au bruit des applaudissements les plus vifs, le
nom du jeune auteur circula dans toutes les bouches; chacun dsirait le
connatre, et lorsque le chevalier de Panat vint demander  Ellnore ce
qu'elle pensait de l'ouvrage, elle lui rpondit que la pice lui donnait
une grande ide du talent de l'auteur.

--Voulez-vous le voir? dit le chevalier; tenez, le voil qui entre dans
la loge de madame de Seldorf; elle tait impatiente de lui faire ses
compliments; elle a pri M. de Rheinfeld d'aller le lui chercher.

--N'tait-ce pas mettre sa complaisance  une grande preuve? demanda
Ellnore.

--On pourrait le supposer, et peut-tre s'en flatte-t-elle; mais Adolphe
a sur ce point une philosophie dsesprante. D'ailleurs, vous le savez,
nous ne prenons jamais la jalousie qu'on veut nous donner.

--En effet, M. de Rheinfeld semblait couter avec tout le calme possible
ce que l'enthousiasme le plus loquent fournissait de flatteries
enivrantes  madame de Seldorf sur le succs mrit de M. Lemercier.
Un auteur moins spirituel en aurait eu la tte tourne, et un adorateur
plus passionn en aurait perdu son repos; mais tous deux savaient que
dans cet loge acadmique, madame de Seldorf voulait encore plus montrer
son esprit que vanter celui de Npomucne.

Malgr le plaisir qu'Ellnore prenait  regarder l'auteur qu'on venait
d'applaudir avec tant de chaleur, elle fut oblige de dtourner les yeux
de la loge de madame de Seldorf, pour viter ceux de M. de Rheinfeld
qui taient constamment fixs sur elle. Cette importunit la fatiguait
d'autant plus qu'elle n'osait s'en plaindre; enfin, elle prit le parti
de se retourner et de causer avec le comte Arch... de P... Son frre
venait d'tre nomm ministre des relations extrieures, en remplacement
du citoyen Lacroix et en compagnie du citoyen Cochon, ministre de la
police, qui ne fut destitu qu'un mois aprs.

Cette admission dans le conseil suprme des ministres de la rpublique
d'un ci-devant prtre, tait le sujet de toutes les conversations.

Les patriotes accusaient madame de Seldorf d'avoir influenc le choix du
Directoire, et les aristocrates ne lui pardonnait pas d'avoir engag un
des leurs  faire partie d'un gouvernement dont ils dsiraient ardemment
la chute.

Les journaux trangers, plus libres que les ntres, retentissaient
d'injures sur les nouveaux ministres et sur ceux qui fixaient alors
l'attention publique; on lisait dans l'un que M. Adolphe de Rheinfeld
tait _un ambitieux qui cherchait  se ddommager au Luxembourg de
l'indiffrence des collges lectoraux_; et nos journaux rpondaient 
ces mchancets:

Que c'est bien connatre ce jeune et loquent dfenseur de la
constitution actuelle! Ceux qui le voient dans les socits, modeste,
timide, rserv, ne seront pas peu surpris d'apprendre que c'est un
intrigant minemment adroit, qui s'est form  l'cole de la baronne de
Seldorf. Et voil, ajoutait le journaliste,  quelles calomnies il faut
s'attendre aujourd'hui, ds que l'on a le courage d'attacher son nom 
des crits rpublicains.

Au milieu d'opinions si diffrentes et soutenues chacune avec
acharnement par les divers partis, il tait bien difficile  Ellnore
de s'en former une sur le vrai caractre de M. de Rheinfeld; elle
l'entendait alternativement lever aux nues et traner dans la fange,
ce qui reportait souvent sa pense sur lui; car l'esprit revient
naturellement sur ce qu'il a peine  comprendre. Ellnore, se reprochant
le temps qu'elle employait  se rendre compte des qualits et des
dfauts d'une personne qui devait lui tre si indiffrente, crut expier
sa proccupation en penchant pour les mauvaises impressions qui lui
restaient des mchants bruits rpandus sur Adolphe. Elle s'empressa mme
de montrer ses prventions dfavorables contre M. de Rheinfeld, pour
s'en faire un bouclier contre les traits de son esprit piquant et contre
le charme invincible de son silence.

La conscience des femmes a des ruses dont elles sont involontairement
complices. Ellnore se croyait de bonne foi  l'abri de la sduction
d'un homme dont les dfauts, les dsagrments lui taient antipathiques,
et pourtant une voix intrieure lui disait qu'il pouvait tre dangereux
pour elle.

Le coeur a la seconde vue dont l'esprit se moque en qualit de
philosophe. Son ddain pour l'instinct, pour les avertissements secrets,
les terreurs inexplicables, pour l'attraction ou la rpulsion sans
motif, le fait tomber souvent dans de grandes fautes; l'esprit est un
fat qui croit tout savoir; le coeur seul devine.




                                 VI


A la sortie du thtre de la Rpublique, ainsi qu'on appelait alors le
Thtre-Franais, Ellnore, cache modestement derrire une des colonnes
du vestibule, regardait le groupe de flatteurs qui se formait autour
de madame de Seldorf, dont la plupart venait demander son avis sur la
tragdie nouvelle pour s'en faire un.

M. de Rheinfeld profita de la ncessit o se trouvait la baronne de
rpondre  tant d'hommages pour prouver  madame Mansley que, malgr le
soin qu'elle prenait de dissimuler sa prsence, il saurait toujours
la dcouvrir, il lui fit un salut respectueux; elle y rpondit avec
embarras, et en se retournant vivement prs du chevalier de Panat, comme
pour dcourager Adolphe du dsir de venir lui parler, s'il en avait eu
l'ide.

--Pardon, si je vous quitte un moment, dit le chevalier; mais il faut
bien que j'aille remercier madame de Seldorf de son invitation. Je dois
dner demain chez elle avec la belle madame Rcamier; je n'ai garde de
manquer une aussi bonne occasion de satisfaire  la fois mon estomac,
mes yeux et mes oreilles.

Alors le vestibule se remplit de femmes lgantes, dont les plus belles
fixrent l'attention d'Ellnore: elle dsira savoir leurs noms.

--Celle-ci, lui rpondit le comte Charles de N..., en lui dsignant
la plus remarquable, est une Milanaise, qui veut bien se consacrer 
l'adoration de nos gnraux franais. Cette autre, dont l'attitude fire
et tant soit peu ddaigneuse donne l'ide d'une vertu austre, est,
dit-on, sous le charme des accords de ce jeune et joli compositeur que
vous voyez l prs d'elle. Les grands talents sont fort  la mode. Le
hros de nos concerts de Feydeau, de nos concerts de salon, est aussi
celui de la belle comtesse de B..., qui est en face de vous, tout prs
de madame de V..., qui peut  bon droit prendre sa part du succs de la
tragdie que nous venons de voir, car son intrt pour l'auteur va aussi
loin que possible. Quant  la marquise de C..., vous savez son histoire
mieux que moi; c'est d'elle que Champcenest disait:

--Je ne connais pas de femme plus gnreuse: elle donne  ses ennemies
autant d'amants qu'elle en voudrait avoir.

Et le comte Charles continua sa revue, en joignant aux noms que
demandait Ellnore l'histoire des aventures galantes qu'elle ne
demandait pas.

En ce moment, plusieurs personnes se rangrent pour laisser passer
madame Bonaparte et sa fille; car on accordait par avance au conqurant
de l'Italie et  sa famille les dfrences qui seraient bientt
exiges par l'empereur. Le public saisissait avec joie les occasions de
tmoigner sa reconnaissance  celui qui cachait sous des lauriers toutes
les plaies de la Rvolution.

--Si j'tais aussi mchant que vous le prtendez, dit le comte de
N..., je vous rpterais ce que l'on racontait ce matin chez un de
nos directeurs, en parlant de certain malheur conjugal dont le laurier
vainqueur ne dfend pas ses... gnraux en chef; mais je ne veux pas
m'attirer votre colre, et vous ter la douce illusion de croire que la
gloire ne trouve pas d'infidles.

A ces mots, M. de N... fut interrompu par une de ses parentes qui lui
dit  voix basse:

--Vous tes l avec une bien jolie femme; comment l'appelez-vous?

--C'est une Irlandaise que j'ai connue  Londres, rpondit le comte en
ludant la question.

--Cela ne me dit pas son nom. Elle est sans doute depuis peu de temps 
Paris, car je ne l'ai rencontre nulle part.

--Elle vit fort retire.

--Je le pense; car avec ce visage-l elle serait remarque de tout le
monde. Enfin, comment la nommez-vous?

--Madame Mansley.

--Quoi, c'est l cette madame Mansley qui a enlev le marquis de
Savernon  la princesse de V..., aprs s'tre fait enlever elle-mme
par deux amants? Ah! vraiment, je ne l'aurais pas devin,  voir l'air
respectueux que vous aviez en lui parlant. Passons de l'autre ct, je
ne me soucie pas de me montrer en si mauvaise compagnie.

Ces mots, dits assez haut pour tre entendus d'Ellnore, vinrent frapper
son coeur. Il lui sembla sentir le froid glac de la lame d'un poignard;
la pleur de la mort couvrit son visage, et il lui fallut un courage
surnaturel pour ne pas succomber  sa souffrance. Appuye sur la colonne
derrire laquelle elle se tenait, elle ne s'aperut pas que le comte de
N... l'avait quitte pour suivre sa belle mdisante. L'indignation, la
honte la dominaient  un tel point, qu'elle ne pensait qu' sortir
le plus tt possible de ce lieu, o la poursuivaient la calomnie et
l'insulte, lorsqu'une voix douce et sonore vint la tirer de sa cruelle
proccupation.

C'tait celle de M. de Rheinfeld. Sans adresser  Ellnore une seule
parole qui pt lui faire souponner qu'il savait ce qu'elle souffrait,
elle ne douta pas un moment qu'il n'et vu ou devin la dmarche ou les
mots outrageants qui la plongeaient dans un trouble insurmontable; elle
lui sut gr de lui tmoigner un intrt si vif  l'instant o elle se
croyait sans dfense contre la mchancet des indiffrents; et, bien
qu'elle ne lui rpondit que par les lieux communs d'une politesse
ordinaire, Adolphe sentit,  l'accent pntr qui accompagnait ces
phrases banales, qu'il avait t compris.

Il y a parfois si peu de choses dans ce qu'on se dit, et tant dans ce
qu'on ne se dit pas, que le vrai langage des gens du monde est tout
entier dans les inflexions; aussi le souvenir de cette voix mue,
animant une rponse insignifiante, fit-il rver longtemps M. de
Rheinfeld.

Au moment o il saluait madame Mansley pour aller conduire la baronne de
Seldorf jusqu' sa voiture, M. de Savernon venait prvenir Ellnore que
la sienne tait avance. Il parut surpris de la trouver en conversation
avec un homme qu'il faisait profession de dtester, et ne put s'empcher
de lui dire, quand ils furent seuls:

--Je suis fch qu'on vous voie parler  cet enrag rpublicain... Quand
vous le rencontrez chez la marquise de Condorcet, ou chez madame Talma,
je conois qu'en considration des services qu'elles vous ont rendus
vous traitiez leurs amis avec plus d'gards qu'ils n'en mritent;
mais dans un lieu public, l o vous ne pouvez expliquer les motifs de
semblables relations, vous pourriez vous en viter la honte.

--Je ne rougirai jamais, dit Ellnore avec vhmence, des politesses
d'une personne bien leve, dont les opinions peuvent diffrer de celles
que vous professez, mais dont les manires et le ton sont semblables
aux vtres; ce sont les impertinences de vos ci-devant grandes dames qui
blessent tout ce qu'il y a de nobles sentiments dans mon me, et jusqu'
ma conscience; car j'ai la certitude de valoir mieux qu'elles, et
supporter leur mpris est un supplice avilissant auquel je ne saurais
me rsigner, je vous en prviens. Le monde est en droit de me mal juger,
c'est vrai, mais j'ai aussi le droit de le fuir; et je suis dcide  me
soustraire  ses insultes.

Cette violente sortie amena tout naturellement le rcit de l'injure, de
l'humiliation qui venait d'accabler la malheureuse Ellnore. En vain,
M. de Savernon jura de la venger; en vain, il tmoigna, par son
indignation, sa douleur, le regret de livrer ainsi l'tre qui'il
aimait le plus au monde, aux ddains de la socit,  la mchancet des
envieux,  celle des femmes galantes, la plus froce de toutes; en
vain, il lui rpta ce que peut inspirer l'amour le plus dvou, le
plus passionn. Rien ne put apaiser la rvolte de cette me si fire, ni
consoler l'esprit si juste d'Ellnore; car elle se condamnait d'avance
aux arrts, dont elle avait pour ainsi dire autoris l'injustice.

En subissant chaque jour le triste effet des sacrifices qu'elle faisait
au dvouement de M. de Savernon, il tait impossible qu'un bonheur pay
si cher ne perdt pas beaucoup de son charme.

Ellnore, se reprochant de laisser chapper trop souvent des mots qui
trahissaient son supplice, vitait tous les sujets de conversation qui
pouvaient rappeler ce qui s'tait pass  la sortie du thtre de la
Rpublique. M. de Savernon prit ce silence pour de l'oubli, et arriva
quelque temps aprs chez Ellnore, avec les coupons d'une loge qu'il
venait de louer au thtre Feydeau, o se donnait le soir mme un beau
concert.

--Vous aimez la musique, dit-il; j'ai pens qu'il vous serait agrable
d'entendre chanter Garat et madame de Valbonne; tous deux sont
ravissants dans le duo d'_Orphe_; on y excutera la grande symphonie
en _ut_ de Haydn; le concert finira par des romances de Boeldieu et la
_Gasconne_, chantes par Garat; on s'arrache les loges.

--Eh bien, faites des heureux en disposant de celle-ci, dit Ellnore;
car je me sens trop souffrante pour en profiter. D'ailleurs, j'ai promis
 madame de Condorcet, de passer la soire chez elle.

--Si vous tes assez bien portante pour braver le savant bavardage
du salon de madame de Condorcet, vous vous trouverez mieux encore du
plaisir d'entendre de la bonne musique, sans tre oblige mme d'en
dire votre avis; car je m'engage  n'interrompre par aucune question la
rverie o vous paraissez vous complaire.

--Je ne demande pas mieux que d'en tre distraite, je vous l'affirme;
mais les brillants plaisirs du monde, loin d'avoir cette puissance,
ajoutent  ma tristesse; vous savez toutes les raisons que j'ai de
les fuir, n'insistez pas et laissez-moi leur prfrer les plaisirs de
l'intimit.

--Mais n'est-ce pas un plaisir intime, que d'tre dans sa loge avec ses
amis particuliers, surtout lorsque cette loge est, comme les premires
du thtre Feydeau, ferme de tous cts?

--Except de celui par lequel on est vu de toute la salle. Les jours
de concert, vous n'en pouvez disconvenir, ce sont les spectateurs qui
deviennent le spectacle. Encore, si les plus belles femmes, celles qui
visent le plus  l'effet, captivaient  elles seules la curiosit des
spectateurs, on pourrait esprer rester inaperue; mais les plus
humbles ne sauraient chapper aux regards de la malveillance, et c'est
l'encourager que de s'y exposer volontairement.

--Ainsi, vous refusez? dit M. de Savernon d'un ton amer; tout ce que
j'imagine pour dissiper votre ennui vous parat insipide; mes soins vous
deviennent odieux. Chacune de vos actions, chacune de vos paroles, si
nobles, si douces qu'elles soient, laissent percer l'antipathie que je
vous inspire. Oh! je suis bien malheureux!

--Non, reprit Ellnore; mais vous tes insens, et je vous supplie de
m'pargner dans votre accs. Songez que votre malheur est une injure, et
que vous ne pouvez vous plaindre sans m'accuser et me dsesprer.

A ces mots, accompagns d'un sourire charmant, Ellnore prit la
main d'Auguste et la serra cordialement. C'tait plus et moins qu'il
n'esprait; car dans cette caresse, dans cet accueil si tendre, il y
avait plus d'amiti que d'amour.

--Pour vous prouver  quel point j'attache du prix  vos aimables
prvenances, ajouta Ellnore, je vais disposer de cette loge, pour avoir
le droit de vous en remercier; mais vous irez l'offrir de ce pas  votre
jolie nice, qui la parera bien mieux que moi; de cette faon, je vous
devrai le plaisir de lui procurer une soire amusante, et vous m'en
sauverez une pnible.

M. de Savernon n'osa plus insister, il fit ce que dsirait Ellnore,
et la laissa se rendre chez la marquise de Condorcet, o elle devait
rencontrer M. de Rheinfeld.




                                 VII


La brochure qu'Adolphe venait de publier sur les _Effets de la Terreur_,
dans un temps o plusieurs jacobins qui avaient cr cette puissance
meurtrire travaillait  la ranimer, lui attirait alors tous les
suffrages des honntes gens, et fixait sur lui l'attention gnrale.

Cette brochure politique tait le sujet d'une discussion trs-vive
chez madame de Condorcet, lorsque madame Mansley y arriva: on la savait
trs-capable d'y mler une ide ingnieuse; les habitudes anglaises qui
permettent  une femme d'esprit de prendre un grand intrt aux
affaires d'tat avaient dvelopp chez elle une disposition  des
tudes srieuses, qui la rendait fort digne d'avoir part  ces sortes de
discussions: aussi crut-on devoir les continuer devant elles.

Certes, l'avis tait unanime sur le tort que la Terreur avait fait  la
libert; et l'on savait bon gr  l'auteur de le constater, seulement
quelques-uns, lui reprochaient cette phrase:

Le gouvernement avait le droit de punir les tratres agitateurs; mais
la Terreur poursuivit, assassina, voulut anantir tous les prtres;
elle recra une classe pour les massacrer; et, tandis que la justice et
paralys le fanatisme, la Terreur en le poursuivant, en le combattant
par l'injustice et la cruaut, en a fait un objet sacr aux yeux d'un
grand nombre, _presque intressant_ aux yeux de tous.

Ce _presque intressant_ appliqu  de malheureuses victimes dont
le sang coulait encore dans les villages de la Vende, semblait une
expression bien froide en parlant de tels massacres, et pourtant, les
personnes qui croyaient y voir une sorte d'antipathie contre les prtres
n'auraient pas eu le courage d'en imprimer autant  une poque encore si
menaante. Siys, qui prvoyait sa dsertion aux ides librales que
M. de Rheinfeld soutiendrait toujours, rptait avec complaisance
les principaux avis des journaux anglais sur la nouvelle brochure, et
comment ils traitaient l'auteur:

--C'est, disaient-ils un intrigant minemment adroit qui s'est form 
l'cole de la baronne de Seldorf.

--Eh! voil  quelle calomnies il faut s'attendre aujourd'hui, ds qu'on
a le courage d'attacher son nom  des crits rpublicains! s'criait
tout le monde, except Ellnore.

Son silence fut remarqu; madame de Condorcet lui demanda si elle avait
lu le dernier ouvrage d'Adolphe.

Cette question la troubla  tel point qu'elle se rsigna  mentir plutt
que d'tre oblige de donner son avis sur les opinions et le style de M.
de Rheinfeld; elle dit ne l'avoir pas encore lu, et son trouble augmenta
en voyant sur plusieurs visages qu'on ne la croyait pas.

C'est une bonne fortune pour les bavards que de trouver une personne
ignorante de la chose  la mode, de celle que chacun sait; ils se
croient le droit de la lui raconter, et madame Mansley ne gagna rien 
sa ruse; il lui fallut subir cinquante citations de pages qu'elle savait
par coeur, et dire ce qu'elle en pensait. Impatiente de se voir ainsi
dconcerte dans son mutisme, elle se laissait aller  la critique de
plusieurs phrases du livre qu'on lui citait, lorsque l'auteur entra.

--Ma foi, dfendez-vous vous-mme, dit Garat l'oncle, ainsi qu'on
l'appelait; vous tes bien assez fort pour cela.

--Et contre qui faut-il m'armer? demanda Adolphe.

--Contre madame! rpondit Garat en montrant Ellnore.

--Est-ce bien vrai? reprit Adolphe en s'adressant  elle d'un ton o le
reproche se mlait  la surprise.

C'tait mettre  l'preuve le courage de madame Mansley, et il ne la
trahissait jamais. Elle soutint bravement le paradoxe qu'elle
avait adopt, mettant sur le compte de ses opinions monarchiques
constitutionnelles, les raisons bonnes ou mauvaises qu'elle opposait
 l'crit rpublicain; et se retranchant pour ainsi dire dans son
injustice et sa mauvaise foi, pour se soustraire  l'empire que cet
homme d'un esprit suprieur exerait sur le sien.

Elle ignorait qu'en sortant de la vrit on va toujours plus loin qu'on
ne veut dans la ruse.

L'envie de cacher son admiration pour le mrite d'Adolphe, la fit tomber
dans le tort de le nier. M. de Rheinfeld, justement offens de tant de
svrit, d'ingratitude mme, y rpondit par des mots piquants qui lui
auraient attir pour jamais la haine d'une autre femme; mais celle-ci,
que le ddain seul outrageait, parut enchante d'avoir pu irriter un
instant l'esprit le plus calme et le plus ironique. Il en rsulta
un combat trs-amusant pour les tmoins, o madame Mansley reprit
l'offensive, et dans lequel Adolphe retrouva toute sa malice et sa
gaiet; car il venait d'acqurir la preuve que la mdisance d'Ellnore
n'tait qu'un voile pour cacher sa pense.

--Eh bien, soit, pensa-t-il, nous nous dtesterons, nous ne serons
jamais du mme avis. Nos amis dsespreront de pouvoir jamais nous
accorder. Qu'importe! si je l'aime, si elle le devine, et si elle se
croit oblige de me maltraiter pour se dfendre!

Malgr les applaudissements prodigus  l'loquence d'Ellnore et  sa
profession de foi politique, que l'on prtendait alors tre dicte par
_Pitt et Cobourg_, et qui est devenue depuis un lieu commun national,
Ellnore sortit de ce brillant tournoi mcontente d'elle. Le sourire de
reconnaissance qui rpondait  ses pigrammes contre ce qu'elle appelait
la diplomatie genevoise du spirituel auteur de la brochure, l'irritait
d'autant plus, qu'elle ne pouvait s'en plaindre, et elle se promit
d'viter avec soin les occasions de rencontrer M. de Rheinfeld, trouvant
plus facile de le fuir que de se soustraire  son ascendant sur elle.

Ce projet une fois arrt dans son esprit, Ellnore ne pensa point qu'il
pt s'y prsenter aucun obstacle; M. de Rheinfeld la savait entoure de
personnes qui hassaient galement ses opinions, ses succs, et ne lui
pardonnaient pas de joindre au caractre d'un rpublicain, le ton et les
manires d'un aristocrate. Il n'oserait jamais demander  tre prsent
chez elle; et n'ayant nul rapport de socit intime, encore moins
d'intrts politiques, il tait impossible qu'il s'en tablit entre eux
d'aucune espce.

N'est-ce pas ainsi que la prudence la plus sincre raisonne contre tout
les penchants qu'on redoute?

Malgr le plaisir que les amis de madame de Condorcet prenaient 
exciter le dpit d'Ellnore et la malice d'Adolphe, elle sentit que tous
deux pouvaient se porter des coups dangereux dans ce combat d'esprit, et
elle changea la conversation en disant  madame Mansley:

--Vous serez sans doute, mardi prochain chez madame Delmer, M. de Sgur
y lit sa pice; ce n'est rien moins qu'un ouvrage en cinq actes et en
vers.

--Ah! mon Dieu, s'cria la ci-devant duchesse de Fl***, quelle ambition!
sauter ainsi tout  coup des fariboles du vaudeville aux profondeurs du
drame ou aux inspirations de la haute comdie; des pointes du couplets 
la sublimit de l'alexandrin, cela me parat d'une audace extrme.

--Et qui mrite d'tre encourage, reprit madame de Condorcet. On a la
manie, en France, de condamner les auteurs  ne pas sortir du genre
o ils font leurs premiers essais. Tant pis pour eux si, se mfiant
de leurs forces, ils ont commenc par les proverbes pour arriver  la
tragdie, on les condamnera longtemps, et peut-tre toujours,  ne point
dpasser les petits succs de leurs petits ouvrages, et je ne doute pas
que cette tyrannie de la routine ne nous prive souvent de bonnes pices
de thtre.

--Cette tyrannie-l, comme tant d'autres, a son beau ct, dit le
chevalier de Panat, vous en conviendrez mardi.

--Le vicomte vous a confi son sujet?

--Non, madame, mais un de ces amis indiscrets qui s'affligent si
vivement et si haut des travers de leurs camarades dramatiques, m'a
dit, avec l'accent du plus tendre intrt, qu'il tait dsol de voir
un talent de si bonne compagnie se livrer aux caprices d'un parterre
grossier, et j'en ai conclu  l'affectueuse piti du critique qu'il
comptait sur la mdiocrit de l'ouvrage pour viter galement le
scandale d'une chute ou l'clat d'un succs.

--M. de Rheinfeld est le plus fidle habitu du salon de madame Delmer.
Il sera  cette lecture, pensa Ellnore, cela m'te tout dsir de
l'entendre.

--J'ai brav la prison, dit la duchesse, j'allais braver l'chafaud
lorsqu'il vous a plu, messieurs, de l'abattre, et je ne prvoyais pas
que mon courage pt tre mis jamais  une plus grande preuve; mais la
lecture d'un drame en cinq actes et en vers! du drame d'un ami!... quel
supplice! bon Dieu! et que la terreur qu'il inspire fait plir celle
dont nous sortons!

--Qui sait, dit Riouffe, ce sera peut-tre plus comique que vous ne
pensez.

--Quant  moi, je n'y manquerai pas, dit un jeune tragique, qui venait
d'obtenir un succs au thtre. Je suis curieux de savoir comment un
chapp de l'OEil-de-Boeuf traite les sujets srieux.

--Avec la mme facilit que des rpublicains font des vers  Chloris,
dit le chevalier de Panat en faisant allusion  un madrigal nouveau.

--Enfin, quel que soit le motif de votre curiosit  tous, interrompit
madame de Condorcet, venez la satisfaire, et n'exposez pas la pauvre
madame Delmer  se trouver mardi soir en tte--tte avec son lecteur.

M. de Rheinfeld rpondit  cet ordre amical par un salut qui ne
laissait aucun doute sur sa soumission, et qui affermit Ellnore dans sa
rsolution d'chapper  la lecture du drame. Mais les dcisions les plus
sages sont souvent dconcertes par les personnes les plus intresses 
les voir maintenir.

En surprenant madame Mansley au moment o elle crivait  madame Delmer
pour s'excuser de ne pouvoir se rendre  son invitation, M. de Savernon
lui reprocha son peu de complaisance pour un ami spirituel, et lui fit
entendre que s'il s'agissait d'applaudir quelque ouvrage d'un de ces
rpublicains qu'elle aimait tant  rencontrer chez madame Talma, elle se
rsignerait sans peine  ce qui lui semblait alors une corve.

--Vous me faites bien de l'honneur, dit-elle, en pensant que mon absence
serait remarque par M. de Sgur, entour, comme il va l'tre ce soir,
des plus aimables flatteurs et des plus jolies pdantes; mais si
vous croyez qu'il tienne le moins du monde  ce que j'assiste  cette
solennit littraire, j'irai en dpit de ma migraine.

M. de Savernon la remercia de cet acte de condescendance; et l'on
ne saurait peindre le malaise qu'prouvait Ellnore en recevant ses
remercments.

Sans se rendre compte d'aucun des sentiments qui la dominaient, elle
cdait  leur impression. L'ide que M. de Rheinfeld et M. de Savernon
allaient se rencontrer chez madame Delmer lui tait dsagrable; et
pourtant elle les avait souvent vus dans le mme salon sans que leur
diffrence d'opinion ament la moindre discussion entre eux. Leur
politesse, leur bon ton mutuel ne pouvaient lui donner de craintes sur
leurs rapports, qui, du reste, ne seraient jamais assez intimes pour
risquer d'tre interrompus. A quoi donc attribuer ce qu'elle souffrait
en cette circonstance? Elle l'ignorait sincrement, et un instinct
secret lui faisait viter avec soin tout ce qui aurait pu le lui
apprendre.




                                VIII


Le soir de la lecture arriv, Ellnore s'y rendit avec la marquise de
Condorcet. M. de Savernon vint de son ct, et il et soin de se placer
loin d'Ellnore; car, malgr la libert qui s'appliquait alors aux
moeurs les plus intimes, on n'en tait pas encore venu  ce point de
franchise galante qui ne laisse aucun doute sur les liaisons amoureuses
et leur donne dans le monde un air de conjugalit qui les fait tolrer.
On n'est svre aujourd'hui que pour les plaisirs cachs. Le mystre
ajoute tant de charme  l'amour qu'on ne mdit plus de celui qui s'en
passe; cependant la socit est trop corrompue pour n'tre pas prude;
elle exige des sacrifices aux convenances, et permet qu'on offense les
lois et la morale, pourvu qu'on respecte les usages et le bon got.

Ellnore, place prs de madame Delmer, en face de la porte du salon,
s'occupa tellement de regarder les personnes qui entraient, qu'elle
n'entendit pas un mot de l'exposition de la pice. Cependant le premier
acte tait lu, il fallait en dire son avis; son embarras tait visible;
M. de Boufflers s'en apercevant, dit  voix basse  madame Mansley:

--Rpondez hardiment que c'est parfait; tous ces gens-l vous
comprendront, et l'auteur vous croira.

Le conseil suivi, Ellnore retomba dans sa rverie; elle en sortait
brusquement chaque fois que la porte s'entrouvrait pour laisser entrer
un auditeur en retard; elle s'attendait voir paratre M. de Rheinfeld
d'un instant  l'autre.

La lecture entire s'accomplit sans lui. Et Ellnore, uniquement
attache  deviner la cause de son absence, rptait,  la fin de chacun
des actes qu'elle n'avait point couts, la phrase dicte par M. de
Boufflers, et dont l'effet, loin de s'affaiblir par la rptition,
allait toujours en croissant.

--Si vous saviez combien votre suffrage m'enchante, s'cria le vicomte.
Certes, je suis trs-flatt de ceux de tous les gens d'esprit ici
rassembls; mais mon ouvrage serait dtestable qu'ils l'auraient
applaudi de mme: vous seule auriez eu le courage de me dire la vrit,
parce que vous coutez et jugez avec conscience, et que vous ne craignez
pas d'clairer un ami, votre lumire dt-elle lui faire mal aux yeux.

On devine ce que souffrait Ellnore pendant cet loge si peu mrit;
ce fut pis encore lorsqu'on entendit une voix, qui fit la tressaillir,
s'crier:

--Eh! bni soit le bon gnie qui fait de la mmoire de madame l'espoir
et la consolation des malheureux qui n'ont pu venir assez tt pour
joindre leurs applaudissements  tous ceux que j'entends.

--Vraiment, vous arrivez  une belle heure, dit M. de Sgur en
s'adressant  M. de Rheinfeld, qui sortait du boudoir de madame Delmer.
Je reconnais bien l votre adresse  chapper aux corves littraires.

Adolphe s'excusa sur la longueur d'un dner ministriel suivi de
confrences politiques, et finit par ajouter:

--Mais je n'y perdrai rien, madame est trop bonne pour n'avoir pas piti
de moi, et elle a trop d'esprit pour n'tre pas ravie de raconter le
vtre.

--Eh bien, je lui laisse le soin de le faire valoir, reprit le vicomte
en s'loignant pour rpondre  tous les aimables menteurs qui venaient
le complimenter.

Alors, feignant un trs-vif intrt pour l'auteur et son drame, Adolphe
accabla Ellnore de questions sur la marche et les scnes principales de
l'ouvrage, et dcouvrit bientt qu'elle n'en savait pas un mot. Madame
de Condorcet, qui vient se mler  leur conversation, ne cessait de
rpter:

--Mais o donc aviez-vous la tte, ma chre amie, pendant la lecture?
Vous avez compris tout de travers. Serait-ce la prsence de ce beau
colonel, ou les tristes nouvelles qu'il nous apporte, qui vous ont
captive  ce point?

--Quelles nouvelles? demanda vivement Ellnore, empresse de changer le
sujet de l'entretien.

--Il prtend que pendant que nous sommes ici  singer l'htel de
Rambouillet, on se bat sur le boulevart.

--Ah! mon Dieu! s'cria Ellnore avec un accent qui rappelait le temps
de la Terreur.

--Tranquillisez-vous, dit M. de Rheinfeld, les combats ont cess, grce
 une proclamation du gnral Augereau, qui engage ses soldats  ne pas
sauter sur les petits collets noirs qu'ils rencontrent dans les rues;
malgr cet avertissement, si vous avez, mesdames, quelque ami qui, par
got ou par opinion, ait adopt le costume des Chouans, l'habit gris
orn d'un collet de velours noir, conseillez-lui de ne le porter que
dans sa chambre; car la vue de ce charmant nglig met en fureur tous
ceux qui ont fait la guerre de la Vende; et comme ces braves enrags
accusent le gouvernement de ne pas assez fusiller de bas Bretons, ils
se font justice eux-mmes. C'est ce qu'ils ont tent aujourd'hui en
s'amusant d'abord simplement  couper les collets noirs qui voulaient
bien se laisser tailler en pices; mais plusieurs s'tant rvolts
contre cette plaisanterie militaire, il en est rsult des combats 
outrance. La garde nationale, la police s'en sont mles, et l'on est
en ce moment  la poursuite des malheureux Chouans rfugis  Paris;
pourtant ceux qui viennent ici pour chapper aux horreurs de la guerre
civile devraient y tre protgs; mais on prtend qu'ils conspirent.
C'est le mot  la mode; et comme en France la mode a toujours raison,
si folle qu'elle soit, loin de la contrarier, il faut se ranger pour la
laisser passer.

A toute autre poque, une semblable nouvelle aurait jet l'effroi parmi
tous les invits d'un salon. Chacun n'aurait pens qu' se mnager une
retraite sre,  viter les rues o l'on se battait, les gens qu'on
poursuivait; mais depuis les atroces preuves subies sous le rgne de
l'chafaud, on tait difficile en terreur, et le meurtre de quelques
inconnus n'avait plus la puissance d'interrompre les plaisirs d'une
socit bien choisie. Aussi, aprs quelques rflexions banales sur les
troubles partiels qui sont la suite invitable des grandes rvolutions,
les amis de madame Delmer revinrent-ils paisiblement  la causerie
littraire et coquette qui avait suivi la lecture du drame. On parla de
sa premire reprsentation, qui devait avoir lieu au thtre de Louvois,
o mademoiselle Raucourt avait rassembl les dbris de l'ancienne
Comdie franaise. Saint-Phal, Naudet devaient remplir les premiers
rles, et l'auteur avait insist pour qu'il lui ft permis d'en confier
un petit  un jeune acteur comique dont il aimait l'esprit et la
vivacit. Cet acteur, qui jouait la comdie pour apprendre  la faire,
mditait dj le succs de la _Petite ville_: c'tait le joyeux Picard.

Aprs avoir employ tout son esprit  prdire  l'auteur un triomphe que
l'on n'esprait pas, chacun se retira.

En rentrant chez elle, madame Mansley vit sa femme de chambre venir
au-devant d'elle, l'oeil hagard, la pleur sur le visage et les lvres
si tremblantes qu'il n'en pouvait sortir aucune parole.

--Oh! mon Dieu! qu'est-il arriv? demanda Ellnore effraye.

--Rien... rien, madame, rpond mademoiselle Rosalie en faisant signe
 sa matresse qu'elle ne peut parler devant le domestique qui
l'accompagne.

Alors Ellnore envoie Germain se coucher et se dispose  passer par son
salon pour entrer dans sa chambre, mais Rosalie l'arrte:

--Madame va peut-tre me gronder, dit-elle, pourtant il n'y avait pas
moyen de faire autrement, ils l'auraient tu le malheureux...

--Tu!... qui?

--Un pauvre jeune homme, poursuivi par les soldats de la caserne qui est
dans la rue  ct. Ils l'avaient dj cribl de coups de sabre, quand
un portier, qui faisait mine de tomber sur lui avec les autres, et
criait  toute force: A la lanterne! le collet noir; mort aux chouans!
l'a pouss de force dans la maison qui fait le coin, a ferm vivement la
porte cochre sur le nez des soldats, et a entran le jeune homme vers
la grille qui donne de la cour de cette maison dans la ntre. J'tais
sur te pallier, m'apprtant  descendre pour m'informer de la cause du
bruit que j'entendais dans la rue; car les soldats poussaient des cris
de rage qui retentissaient dans tout le quartier; j'avais laiss
la porte de l'appartement entr'ouverte: un homme se prcipite vers
l'escalier, le monte quatre  quatre, se jette dans l'antichambre. Je
cours aprs lui en criant au voleur. Il tombe  genoux; il me supplie
de lui sauver la vie; il me montre sa tte toute sanglante; il me jure
qu'il vous connat, que son pre est l'ami de M. de Savernon, que vous
tes trop bonne pour m'en vouloir de l'empcher d'tre massacr par des
furieux. Enfin, que vous dirai-je, madame? La piti me prend quand je
vois le malheureux perdre connaissance; je ne pense plus qu' arrter
le sang qui sort de sa blessure, qu' le faire sortir de son
vanouissement, et je lui faisais respirer de l'eau de Cologne, lorsque
j'ai entendu une voiture s'arrter. J'ai pens que c'tait madame, et
j'ai tout laiss l pour venir la prvenir qu'il y avait dans son salon
un pauvre garon  moiti mort, et que je ne...

--Allons le secourir au plus vite, interrompit Ellnore en ouvrant
prcipitamment la porte du salon... Grand Dieu! comme il est ple!...
Ah! celui-l est dans un vritable danger, ajouta-t-elle en se rappelant
la ruse de M. de Norbelle. Courez vite chercher un chirurgien...

Et, tout en s'exclamant ainsi, madame Mansley,  genoux, prs du corps
inanim tendu sur le tapis, entourait de coussins la tte du bless.

--Mais, madame, je vais rveiller toute la maison si je demande des
secours  cette heure; on se doutera que le chouan s'est rfugi chez
nous, et on viendra piller la maison sous prtexte de le trouver.

--Non, dites... que c'est... moi... oui, moi... qui me trouve mal...
que je viens d'tre frappe... d'un coup de sang... qu'il faut qu'on me
saigne  l'instant mme... Allez...

En ce moment le bless se ranima, et fit un geste qui semblait vouloir
empcher Rosalie d'obir; puis, joignant les mains en signe de prire,
il articula avec peine quelques mots pour supplier sa protectrice de lui
permettre de mourir sous son toit hospitalier, plutt que d'tre charp
par les bourreaux arms qui l'avaient mis dans l'tat o il se trouvait.

L'ide de livrer ce malheureux  une mort certaine, l'emporta sur toutes
les considrations qui devaient dcider Ellnore  refuser l'hospitalit
 un Venden poursuivi: d'abord, parce qu'il tait moins en sret chez
une femme accuse de recevoir beaucoup de royalistes: et ensuite,
par les inconvnients de la position d'Ellnore, qui pouvait rendre
trs-suspecte la prsence d'un jeune rvolt, cach chez elle. Mais la
bont, la noblesse qui la caractrisaient ne lui permirent pas d'hsiter
un instant.

--Il a sans doute une mre, pensa-t-elle; je crois l'entendre me crier:
_Sauvez-le!_ Et frmissant  ce cri imaginaire, Ellnore n'couta que
son coeur; elle ordonna  mademoiselle Rosalie de cder sa chambre
au bless, de l'y tablir ds qu'il pourrait s'y traner, et de lui
prodiguer tous les soins que la prudence rendrait possibles.

En attendant, elle souleva les cheveux sanglants de cette belle tte;
rapprocha de son mieux les chairs spares par la lame du sabre, posa
dessus une compresse imbibe d'eau frache, dchira par bandes un
mouchoir qu'elle avait sur elle, entoura le front ple du bless; puis
apercevant une manche de son habit coupe en plusieurs endroits, elle
parvint  la dtacher avec l'aide de Rosalie, et elle ne put retenir un
cri de piti en voyant ce bras dchir et sabr du haut en bas. Elle le
pansa avec le mme soin, et dit:

--Cela suffira, j'espre, pour lui faire attendre sans trop de
souffrances le moment o le docteur Moreau pourra venir chez moi. Je
vais m'tablir malade, cela justifiera l'appel du docteur, et c'est vous
Rosalie, qui serez charge de faire faire ce qu'il ordonnera.

A ces mots Ellnore sentit une main brlante se poser sur la sienne.

--O bont cleste! dit le bless en cherchant  se lever. Vous me
rendez... la vie... madame, mais je ne doit pas vous punir de ce...
bienfait. Ds que le jour paratra faites-moi porter...  l'hospice...
Sinon, les misrables sont capables de venger leur frocit due... et
je mourrais dsespr d'avoir compromis le salut d'un ange.

--Tranquillisez-vous rpondit Ellnore, l'meute est dissipe, et les
prcautions sont prises sans doute pour qu'elle ne recommence point. Le
docteur Moreau est non-seulement un homme trs-savant dans son art, mais
un homme d'esprit et de bon conseil; il vous gurira d'abord, et vous
indiquera ensuite le meilleur parti  prendre pour chapper  tous les
dangers qui vous menacent. J'ai pour valet de chambre un brave garon
discret et dvou, Rosalie va se mettre  vos ordres sans laisser
souponner votre prsence ici. Celle de Rosalie dans ma chambre nuit et
jour sera motive par la feinte maladie dont je ne gurirai, je vous le
jure, que le jour o vous serez hors de tout danger.

Un regard mouill des larmes de la reconnaissance rpondit seul  cet
ordre donn avec toute l'autorit d'une volont gnreuse.

--Il faut que vous sachiez... madame... de qui vous tes... la
providence... Je m'appelle Lucien de...

--Je ne veux pas savoir votre nom, interrompit vivement Ellnore; il
se peut qu'on vienne m'interroger; on fait journellement des visites
domiciliaires, et j'aurais peur de mal mentir en rpondant que vous
n'tes pas chez moi. Voici votre gardien, ajouta-t-elle en voyant entrer
Germain qu'amenait Rosalie, fiez-vous  lui.

En finissant ces mots, Ellnore se sauva dans sa chambre, autant
pour viter au bless d'user du peu de forces qui lui restait en
protestations de reconnaissance que pour chapper aux aveux que ce
malheureux croyait devoir lui faire sur sa position et sur le danger
qu'elle courait en lui donnant asile.




                                 IX


Le lendemain,  sept heures du matin, Ellnore fut rveille en sursaut
par la voix d'un inconnu qui s'tait cru autoris, en qualit de
commissaire de police de la section,  entrer en mme temps que
mademoiselle Rosalie dans la chambre de sa matresse, pour tre plus sr
de la surprendre, elle et la personne suspecte qu'il cherchait.

--Pardon citoyenne, dit-il en soulevant son norme casquette, mais le
salut de la patrie passe avant tout, on te souponne d'avoir cach dans
ta maison un sclrat de conspirateur. Nous venons la visiter du haut en
bas, elle est cerne par un piquet de garde nationale, et je t'engage
en ami  nous dire franchement o se tapit ce beau gibier, pour nous
pargner la peine de tout bouleverser ici, et de t'arrter toi-mme pour
t'apprendre  protger les ennemis de la Rpublique.

Ds les premiers mots, prononcs d'un ton menaant par le commissaire,
Rosalie tait sortie de la chambre en lanant un regard  sa matresse
qui semblait dire: Faites-le causer le plus longtemps possible.

--En vrit, citoyen, vous m'avez caus une telle surprise... et je
dormais si profondment quand vous tes entr dans ma chambre, que j'ai
 peine entendu ce que vous m'avez dit... on m'accuse... et de quoi!
s'il vous plat...

--De cacher ici le tratre Drouet.

--Qui cela? le Drouet de Varennes?

--Oui. Celui qui, aprs nous avoir dbarrass du tyran a envie de le
remplacer par son camarade Gracchus-Babeuf; mais le Directoire est l
pour l'en empcher.

--Moi... protger ce monstre de Drouet, s'cria Ellnore; moi le
soustraire au chtiment qui lui est d! Ah! je vous jure bien sur tout
ce qu'il y a de sacr sur la terre, que s'il tait en mon pouvoir de
vous le livrer... je n'hsiterais pas.

Ce serment fait avec tant de chaleur et de bonne foi, branla un instant
la svrit du commissaire.

--Si c'est ainsi reprit-il, tu ne dois pas craindre nos perquisitions.
Fais-nous conduire par ta bonne dans tous les coins et recoins de ton
appartement; car il faut que je fasse un rapport dtaill qui constate
que je n'ai trouv chez toi ni conspirateur, ni chouan.

Ellnore sonna Rosalie.

--C'est que ce Drouet est bien le plus rus coquin... On ne sait comment
il a pu russir  s'chapper de la Conciergerie, et je ne me laisserai
pas _dindonner_ par lui comme ce bta de gelier qui...

--Rosalie vous allez conduire le citoyen dans toutes les chambres
de cet... appartement dit madame Mansley avec une tranquillit assez
naturelle qui naissait de l'ide que si le rfugi tait le premier
bourreau de la famille royale, elle le verrait arrter sans regret.

--Quoi, madame, il faut que je mne le citoyen mme dans la chambre de
notre pauvre cuisinire qui est si malade? le mdecin a pourtant bien
recommand qu'on la laisst en repos. Elle a eu la fivre toute la
nuit, j'en sais quelque chose, c'est moi qui l'ai veille; elle vient de
s'assoupir, si on la tourmente, Dieu sait ce qu'il adviendra.

--N'importe, obissez au citoyen, reprit Ellnore en montrant le
commissaire qui furetait partout, et qui regardait jusque dessous les
meubles; pendant que vous ferez vos perquisitions, je passerai une robe
pour vous laisser continuer dans cette chambre.

Ds qu'elle fut seule, Ellnore sentit son coeur se serrer en pensant
que ce beau jeune homme qui lui avait inspir une piti si vive, pouvait
tre le fils du matre de poste de Sainte-Menehould. Cependant son
costume de Venden lui semblait un dguisement mal choisi pour un
terroriste, puisque tous deux taient galement pourchasss.

--Non, c'est un homme comme il faut, pensa-t-elle, je n'en puis douter
au peu de mots qu'il m'a adresss, et si ce terrible commissaire ne le
reconnat pas pour l'infme Drouet, il acceptera facilement le conte que
Rosalie lui fera de la cuisinire malade.

Puis passant de cette supposition  une autre, elle perdit et retrouva
vingt fois son inquitude.

Enfin la grosse voix du commissaire retentit dans le salon. Ellnore
alla tremblante au-devant de lui, prfrant connatre tout de suite ce
qu'elle avait  redouter.

--Le gaillard nous chappe encore, dit l'agent du Directoire; car,
d'aprs nos renseignements, il est certain qu'il est entr ici un fuyard
de je ne sais quel endroit, et tout porte  croire que c'est celui que
nous cherchons;  moins que ce ne soit un de ces damns de chouans dont
nos soldats ont jur la mort. Mais comme nos sabreurs sont bien assez
forts pour faire leurs affaires eux-mmes, cela ne nous regarde pas. Par
ainsi, ma petite citoyenne, nous allons nous retirer tout doucement, non
pas pourtant sans prendre quelques prcautions contre les ennemis de
la Rpublique. Nous allons laisser deux de nos hommes ici; ils seront
nourris et logs  la charge des locataires tant que durera l'tat de
surveillance. Que cela ne vous inquite pas, ajouta-t-il en surprenant
le geste d'effroi que ne put rprimer Rosalie: ds que nous aurons mis
la main sur Drouet, nous vous dbarrasserons de nos agents. Aussi bien
la citoyenne n'a pas l'air de vouloir risquer la prison pour sauver ce
gueux-l. Adieu donc, et vive la rpublique!

--Vive la rpublique! rpta Rosalie en conduisant le rpublicain jusque
chez le portier, o il installa ses deux surveillants, aprs leur
avoir enjoint de ne laisser entrer ni sortir aucun homme, sans l'avoir
confront avec le signalement qu'ils avaient dans leur poche.

--Par quel miracle a-t-il chapp  ce cerbre? demanda Ellnore 
Rosalie, ds qu'elle la revit.

--Ma foi, le bon Dieu m'a inspire: quand j'ai vu que ce gros jacobin
tait bavard, j'ai pens que j'aurais le temps d'aller coiffer notre
pauvre garon d'un bonnet  moi, de lui recommander de cacher son menton
sous sa couverture, de faire comme s'il dormait, ou plutt comme s'il
tait mort, le trouvant bien assez ple pour jouer ce rle-l. Puis,
j'ai imagin de le faire passer pour notre cuisinire. Puis suppliant
le jacobin de ne pas effrayer la malade par sa grosse voix, je lui ai
rpt dix fois qu'il tait trop ami du peuple pour n'avoir pas piti
des domestiques, surtout quand ils taient mourants. Alors je suis
entre sur le bout des pieds dans ma chambre, j'y avais brl une grande
quantit de sucre pour faire croire qu'elle tait empeste, on ne s'y
voyait qu' travers un nuage; cela n'a pas engag le commissaire  y
rester longtemps, il s'est approch de la malade, a vu cette figure
dcolore, a tt le lit pour s'assurer qu'il n'y avait qu'une personne
couche dedans, et il est sorti en toussant de toute sa force, et en me
disant d'ouvrir la fentre pour empcher cette malheureuse cuisinire
d'touffer.

--Croyez-vous qu'il ait assez regard cette figure, pour pouvoir la
reconnatre s'il l'avait dj vue?

--Je n'en doute pas; car mon bonnet lui allait fort bien, et ne cachait
ni son front, ni ses yeux.

--C'est qu'en me laissant aller  cette bonne action, j'ai peur d'avoir
sauv un grand misrable.

--Se pourrait-il? grand Dieu! Non, je ne le croirai jamais... et ce
qu'il m'a dit hier, aprs avoir aid Germain  le faire monter le
petit escalier qui mne  ma chambre, me donne trop bonne ide de lui.
Savez-vous bien, madame, qu'il a offert  Germain tout ce qu'il avait
d'argent dans sa bourse, en lui promettant bien plus encore, s'il
voulait le transporter dans un fiacre  l'Htel-Dieu; et cela pour qu'on
ne vous inquitt pas  propos de lui, et comme Germain le refusait de
manire  lui ter tout espoir  cet gard, le malheureux s'criait:

--Mais songez donc que je perds votre matresse en l'exposant 
la vengeance de ces furieux; que je suis le fils du marquis de la
Menneraye, qui commande dans la Vende; que sans tre hors la loi mme,
mon nom est proscrit, et que soldats ou magistrats, tous ont le droit de
me poursuivre, de me tuer. J'tais venu ici pour revoir ma mre, qu'ils
gardent en otage dans une maison de sant. Je voulais l'embrasser avant
qu'elle succombt  tous nos malheurs, mais le ciel ne l'a pas permis.
Laissez-moi mourir, mes amis, mon existence ne vaut pas qu'on lui
sacrifie sa tranquillit.

Est-ce qu'un mchant parlerait ainsi, madame; non, les mauvais coeurs
ne pensent qu' eux, il se moquent bien des dangers qu'on peut courir en
les sauvant. Ce jeune officier-l est un brave garon, j'en mettrais ma
main au feu, et je voudrais tre aussi sre qu'il ne sera pas fusill
par les patriotes comme je suis sre qu'il mrite ce que nous faisons
pour lui.

--Le marquis de la Menneraye? tes-vous certaine que ce soit bien ce
nom-l? demanda Ellnore en rflchissant.

--Oh! je me suis applique  le bien retenir. Il a dit: le marquis de la
Menneraye, et Germain l'a entendu comme moi.

--M. de Savernon le connat, dit Ellnore en se parlant  elle-mme. Ils
se sont vus  Bruxelles... en migration... Je puis lui confier ce qui
m'arrive... il trouvera peut-tre un moyen...

En ce moment on annona le docteur Moreau; il venait rendre compte
 madame Mansley de l'tat du malade pour qui elle l'avait envoy
chercher.

--Il n'a rien de fractur, dit-il, et j'espre le gurir sans avoir
recours au talent d'un chirurgien; mais il s'obstine  se faire
transporter dehors de chez vous, et je m'y oppose formellement. Je sais
fort bien que s'il avait dpendu de moi de lui choisir un autre asile,
il ne serait pas ici; mais puisque sa bonne toile l'a conduit sous
votre toit hospitalier, il faut qu'il en sorte sain et sauf. Il a un
bras taillad en sept endroits. Ce n'est rien; il le portera longtemps
en charpe, voil tout. Les blessures de sa tte sont plus graves... et
demandent de grands soins.

--Il faut les lui donner, docteur, dit Ellnore, et nous entendre sur le
prtexte qui doit vous attirer ici tous les jours. J'ai fort  propos un
commencement de rhume, dont vous pouvez faire facilement une espce de
fluxion de poitrine.

--Sans doute, mais ce serait vous rendre prisonnire aussi, et je
prfre avoir recours  un de mes clients, qui m'a dj servi dans
une occasion semblable; car en qualit de Breton, je suis accabl de
requtes de la part de mes pauvres compatriotes; ceux qui sont pris les
armes  la main et qui ternisent une guerre civile inutile, je ne puis
rien pour eux; mais pour les malheureux enfants qu'ils entranent dans
leur folie, sans les consulter; qu'ils font tuer pour le soutien d'une
cause perdue, pour un culte abandonn, dont les dieux sont en fuite et
que ces jeunes gens n'ont pas connus; pour les victimes de cette dmence
politique, je combats de toutes mes forces, et je vous engage  faire
comme moi,  solliciter vos amis patriotes en faveur de ce jeune chouan,
dont la conversion ne vous sera pas difficile, car sa reconnaissance me
parat trop vive pour vous rien refuser.

--J'ai peur de le dnoncer en voulant le servir.

--Aussi faut-il le faire sortir de France sous un faux nom; j'ai pour
ami un certain gentilhomme Allemand, n de Franais rfugis en Bavire
depuis les guerres de religion; il vient de se reconstituer Franais;
et cet acte flatteur pour un pays dsol par l'migration le met fort en
crdit; je vais le consulter sur les moyens d'obtenir un passe-port  un
de mes malades, nomm Durand. Je lui laisserai entendre qu'il y va de
la vie pour ce pauvre jeune homme, et je suis sr de son zle  nous
seconder dans cette charitable intrigue, surtout s'il sait que vous vous
y intressez.

--Moi?... Ah! par grce, docteur, faites que je ne sois pas compromise
dans cette affaire, c'est le seul prix que j'attache  mon dvouement
pour cet inconnu; ne me nommez pas  votre ami.

--Tant pis. Je vous obirai, mais c'est dommage; car Adolphe de
Rheinfeld aurait trouv encore plus de plaisir  sauver votre protg
que le mien.




                                  X


Aprs le dpart du docteur Moreau, Ellnore resta longtemps immobile,
sous l'impression que ce nom d'Adolphe de Rheinfeld venait de lui
produire. Justement effraye du trouble o ce nom la jetait, elle se
rvolta contre l'ascendant de ce pouvoir occulte, inexplicable, que rien
ne motivait, n'autorisait, et dont elle pensait qu'une volont ferme
devait triompher.

Alors, cherchant  se prouver  elle-mme toutes les raisons qu'elle
avait de se rassurer sur la crainte d'une prfrence impossible, elle se
disait:

--D'o vient que son nom m'agite? sa personne est-elle donc si
sduisante, ou mon aveuglement si complet? Non, je suis sans illusions
sur son compte. Ses grands cheveux trop blonds, ses bsicles inamovibles
qui devraient m'empcher de jamais surprendre un de ses regards, ce
sourire sardonique, ce calme ddaigneux qu'il oppose  toutes les
opinions qui ne sont pas les siennes; sa tenue nonchalante, ses
habitudes; enfin, tout en lui me dplat, et l'attrait d'un esprit
suprieur ne saurait l'emporter sur tant de causes d'antipathie.

Malgr cette conclusion rassurante, Ellnore sentit qu'il fallait mettre
entre elle et M. de Rheinfeld un de ces obstacles infranchissables,
qui rendent tout rapprochement impossible. Elle mdita plusieurs de ces
injures que l'amour-propre ne pardonne jamais, et s'arrta  celle
qui lui parut devoir le mieux provoquer la colre la plus implacable,
c'est--dire celle d'un auteur.

Adolphe venait de publier une seconde brochure politique qui alimentait
toutes les conversations. C'tait une prophtie sur les ractions qui
sont les consquences de tous les partis extrmes. Il y prouvait que la
rvolution de France, faite contre les privilges, et ayant dpass
son but en atteignant les proprits, risquait de voir revenir les abus
qu'elle avait dtruits, en punition des droits qu'elle avait usurps.

Cette vrit politique, attaque par tous les gens qui en taient
le mieux convaincus, prcdait dans l'ouvrage une sortie contre les
journaux qui devait attirer  l'auteur un grand nombre d'ennemis.

On reproche  la presse quotidienne de notre temps ses indiscrtions,
son caquetage. Elle s'est pourtant fort amliore,  en juger par ce
passage d'un livre d'un grand publiciste de 1797.

La puissance des journaux s'est leve comme par magie, au milieu d'un
croulement universel. Elle donne de l'audace aux plus lches et de la
crainte aux plus courageux. L'innocence n'en garantit pas, le mpris ne
peut la repousser: destructive de toute estime et profanatrice de toute
gloire, elle dfigure le pass, elle devance l'avenir pour le dfigurer
de mme; et, grce  ses efforts et  ses succs, aprs une rvolution
de sept annes, il ne reste, dans une nation de 25 millions d'hommes,
pas un nom sans tache, pas une action qui n'ait t calomnie, pas un
souvenir pur, pas une vrit rassurante, pas un principe consolateur.

Ce n'tait pas sur la ressemblance de ce tableau qu'Ellnore
pouvait asseoir sa critique; elle chercha ligne par ligne celles qui
prsentaient un ct faible ou une ide facile  interprter, et elle
tomba sur celle-ci:

On n'est oblig de dire la vrit qu' celui qui a le droit de la
savoir.

--Voil un prcepte commode, pensa Ellnore, et que je m'engage  faire
valoir de mon mieux.

En effet, se trouvant le lendemain chez madame Delmer en prsence de
plusieurs amis de M. de Rheinfeld, elle prouva avec toute l'loquence
de l'indignation qu'une semblable maxime rigeait la mauvaise foi en
principe; que tout homme devenant ainsi juge du droit qu'un autre a
de savoir la vrit, lui mentira sans scrupule. Comme si l'on pouvait
composer avec une vertu et l'altrer selon ses prventions!

L'arrive de l'auteur n'interrompit point la discussion sur l'ouvrage;
seulement, plusieurs des personnes qui approuvaient tout bas la critique
de madame Mansley la critiqurent tout haut, ce qui redoubla le zle
d'Ellnore  soutenir son opinion sur l'inviolabilit de la vrit.

--Mais dfendez-vous donc, dit madame Delmer  Adolphe; vous comptez
peut-tre sur tout ce qu'il y a dans votre brochure d'ides fortes et
profondes, exprimes dans un style brillant, pour vous mettre  l'abri
de tout reproche? Dtrompez-vous. Nous vous accusons de certaines
rserves propices au mensonge, dignes d'un jsuite politique.

--Que d'honneur! s'cria M. de Rheinfeld. Vous voulez bien m'attaquer?
c'est prouver que vous m'avez lu, mesdames, et je ne saurais trop payer
cette faveur insigne.

--On ne peut mieux viter le combat contre de faibles adversaires. Chez
vous, le ddain tourne en galanterie.

--Ah! c'est me faire injure, et, puisque vous le voulez, je vais m'armer
de toutes pices pour rpondre  vos critiques.

Alors la discussion s'engagea d'une manire trs-srieuse entre Ellnore
et Adolphe, car il devina que c'tait la flatter que de paratre bless
des coups qu'elle portait  son amour-propre. Comme on exagre toujours
ce que l'on feint, il montra tant de ressentiment, il s'exprima avec
tant d'amertume, que madame Mansley crut avoir atteint le but qu'elle se
proposait.

--Enfin, pensa-t-elle, j'ai trouv le chemin de sa haine; l'auteur me
sauvera de l'homme aimable, et voici probablement la dernire fois
que nous causerons ensemble. Tant mieux, car il me ferait contracter
l'habitude de dire des choses dsagrables. Je ne sais  quoi attribuer
le besoin que j'prouve de le contrarier; mais quand il est l, je cde
 une colre sans sujet qui m'emporte, malgr moi,  des discussions
ridicules. Celle-ci lui laissera, j'espre, une trop mauvaise opinion de
mon humeur querelleuse pour qu'il s'expose encore  la braver.

Cette petite scne, que toute la politesse des acteurs et des
spectateurs avait eu peine  maintenir dans les bornes d'une querelle
ordinaire, plongea l'me d'Ellnore dans une satisfaction d'elle-mme,
qui lui fit une complte illusion.

Elle rentra chez elle, comme dans un port assur contre toutes les
temptes; la certitude qu'Adolphe n'oserait s'y prsenter, et que
s'il en avait jamais conu l'envie, ce qu'ils venaient de se dire
mutuellement la lui ferait perdre pour toujours, inspira  Ellnore une
scurit qu'elle crut inaltrable.

Dcide  ne s'occuper que du malheureux qu'elle avait recueilli, elle
le confia aux soins de M. de Savernon; puis elle pensa  implorer les
amis rpublicains, dont elle avait dj mis l'obligeance  l'preuve,
pour obtenir les moyens de faire sortir de France M. de la Menneraye;
car malgr les hymnes patriotiques, malgr les odes du champ de Mars, o
l'on clbrait, chaque dcade, le bonheur et la prosprit de la France,
malgr le bien-tre qu'on prouvait depuis la chute du formidable comit
de salut public, c'tait encore une fort triste poque que celle o tant
d'hritiers de nobles familles sollicitaient l'exil comme une faveur!

M. de Savernon connaissait le pre du jeune Lucien; il approuva tout
ce que la gnrosit de madame Mansley lui avait inspir pour le pauvre
bless; mais ce malheureux tait beau, brave, spirituel, et M. de
Savernon approuvait encore plus vivement les dmarches qu'Ellnore
allait tenter pour l'loigner de Paris.

Elle s'apprtait  se rendre chez l'ex-abb Siys, lorsqu'on lui remit
une grande enveloppe cachete; elle ouvre, et voit les lettres imprimes
de: _Rpublique franaise_, en tte d'un passe-port revtu de la
signature de toutes les autorits du jour, portant le nom du citoyen
Nicolas Durand, horloger, n  Genve, et retournant dans sa famille.

A la vue du passe-port qui assurait le salut de son protg, Ellnore
ne put contenir un cri de joie, et cda sans rflexion au dsir d'aller
montrer au bless le baume municipal qui devait lui rendre la vie. Son
domestique l'arrta en disant:

--Madame oublie ce papier qui est tomb de l'enveloppe lorsqu'elle l'a
ouverte.

Ellnore prend la petite feuille volante que lui prsente Germain, et
lit ce peu de mots:

N'est-ce pas l ce que vous dsiriez, madame?

Comme l'criture lui est inconnue, elle rappelle Germain.

--Qui vous a remis ce paquet?

--C'est le portier, madame.

--Allez lui demander qui le lui a donn.

--Il n'en sait rien, madame, car je l'ai questionn pour savoir si l'on
attendait en bas la rponse; il m'a dit que cette lettre venait d'tre
pose sur sa table par un grand monsieur qui n'a pas mme demand si
madame y tait, mais qui a bien recommand de lui remettre tout de suite
ce paquet.

--C'est sans doute un des amis qui viennent souvent ici, et qu'il n'aura
pas reconnu? demanda madame Mansley d'une voix trouble.

--Oh! non, madame, car j'tais  la fentre de la salle  manger quand
ce monsieur est entr sous la porte cochre, et je suis bien sre de ne
l'avoir jamais vu ici. Avec ses grands cheveux blonds et ses bsicles,
il me serait rest dans la mmoire.

--Il suffit, dit Ellnore; et, ds que Germain fut sorti, elle se laissa
tomber dans un fauteuil, accable sous le poids de tant de sensations
contraires, de soupons  la fois si doux et si effrayants, qu'elle
avait peine  se soutenir.

Les vives motions bonnes ou cruelles, ont le pouvoir de suspendre la
pense, de remplacer les craintes les mieux fondes par un vague, o
l'espoir se fait jour comme un rayon du soleil  travers les nuages, et
cette impression indfinissable, Ellnore s'y abandonna comme  un rve
dont le rveil lui serait pnible.

M. de Savernon la surprit dans cet assoupissement moral. En la voyant
tressaillir au son de sa voix, et le regarder d'un air gar, il
s'cria, avec l'accent de la terreur:

--Grand Dieu! vous tes dnonce? La Menneraye est arrt? Nous sommes
perdus?... Ah! je l'avais trop prvu, cet affreux malheur!...

Et M. de Savernon continuait de dclamer contre l'imprudence charitable
d'Ellnore, contre la tyrannie des rpublicains, sans couter ce qu'elle
lui disait pour le sortir d'erreur; mais, en croyant mieux l'tat de
stupeur o il l'avait trouve que tout ce qu'elle pouvait tenter pour
le rassurer, M. de Savernon persistait dans son dsespoir. Enfin, madame
Mansley, lui mettant le passe-port sous les yeux, lui commanda d'un ton
si imprieux de le lire, qu'il obit.

Alors, sa fureur se changea en un dlire de joie. Il se jeta aux pieds
de celle qu'il appelait la providence des proscrits, et lui prodigua
toutes les adorations de la reconnaissance.

Embarrasse de recevoir tant de bndictions pour un bienfait qui
n'tait pas son ouvrage, Ellnore avoua sans dtour comment lui tait
parvenu ce passe-port sauveur.

--C'est probablement un ami de la Menneraye, que dis-je? de Nicolas
Durand, car il ne faut plus maintenant lui donner d'autre nom, qui,
sachant par lui l'asile qu'il vous devait, se sera compromis pour lui
faire avoir ce moyen de fuir, et de ne pas vous exposer plus longtemps
aux recherches de la police rpublicaine. C'est qu'elle a des manires
trs-expditives, ajouta M. de Savernon en se levant pour aller
instruire le jeune bless de ce qui lui arrivait d'heureux.

Il est permis de cacher aux autres ce qu'on ne s'avoue pas  soi-mme.
Ellnore cherchait de si bonne foi les raisons qui devaient lui faire
douter de la part qu'avait M. de Rheinfeld dans cette affaire, qu'elle
adopta, sans hsiter, la supposition de M. de Savernon, et l'affermit
dans sa croyance. Mais lorsque rendue par la solitude  ses rflexions,
elle tenta d'essayer sur son esprit les mmes raisonnements qui venaient
de lui russir sur celui d'un autre, elle sentit rgner au fond de son
me une conviction invincible, elle ne pensa plus qu' la difficult
de rester froide sans paratre ingrate, ou d'exprimer sa reconnaissance
sans trahir trop de sensibilit. La crainte de tomber dans ce dernier
tort l'emporta.

--Dcidment, j'aime mieux passer pour ingrate, pensa-t-elle; il m'en
dtestera un peu plus, et je ne sais quoi m'avertit que sa haine vaut
mieux que son amour.




                                 XI


A vingt ans, tre sauv par une jolie femme, lui devoir la vie, la
libert, et n'en pas devenir amoureux, ce serait un miracle de raison et
de froideur auquel personne ne voudrait croire. Aussi trouvera-t-on fort
simple que Lucien de la Menneraye reut le passe-port qui assurait
sa fuite sans tmoigner la moindre joie. Il affecta mme de souffrir
tellement de ses blessures, qu'on ne pourrait sans cruaut l'engager 
braver les fatigues d'une longue route avant d'avoir repris des forces.
En vain M. de Savernon insista pour vaincre une rsistance dont il
devinait trop bien le motif, Lucien rpondait  tout que, mourir pour
mourir, il aimait mieux que ce ft sous les yeux de celle  qui sa vie
appartenait.

--Je crois que vous seule pouvez lui faire entendre raison, dit M. de
Savernon  Ellnore, car le docteur y a dj perdu son loquence,
et cependant nous jugeons tous deux qu'il y aurait danger pour votre
libert, et mme un peu d'inconvenance  garder ce jeune homme plus
longtemps chez vous.

--Si c'est votre avis, dit Ellnore, et celui du docteur je m'y
conformerai, malgr ma rpugnance  congdier un malheureux dont
les blessures sont  peine fermes. Allez lui demander s'il peut me
recevoir.

--Ne vaudrait-il pas mieux lui crire?

--Non, vraiment; ce que je vais lui dire est fort peu agrable, et doit
tre adouci par un ton affectueux. D'ailleurs, je tiens  lui prouver la
vrit: c'est qu'en le dterminant  profiter sans dlai du passe-port
qui doit le mettre  l'abri de toutes poursuites, je pense bien plus 
son intrt qu'au mien.

Un quart d'heure aprs cet entretien, Ellnore entrait dans la petite
chambre o elle avait recueilli le jeune Venden.

On aurait entendu les battements du coeur de Lucien lorsque sa porte
s'entr'ouvrit et qu'une voix douce dit:

--Peut-on entrer?

Il ne rpondit qu'en se jetant aux genoux de sa bienfaitrice.

--Ne parlons point de reconnaissance, s'empressa de dire madame Mansley,
en faisant signe  M. de la Menneraye de s'asseoir sur l'une des deux
chaises de paille qui, avec un lit, une commode et une table  ouvrage,
composaient tout le mobilier de cette chambre.

Dans ce temps de rvolution, continua-t-elle, on peut facilement
s'acquitter du service qu'on reoit; le proscrit de la veille devient
souvent le roi du lendemain, et la gratitude est une monnaie courante.
Dieu sait si vous ne me sauverez pas avant peu de la fureur d'un parti
quelconque.

--Ah! que je le voudrais! s'cria Lucien avec un enthousiasme qui fit
sourire Ellnore.

--Eh bien, puisque vous tes dcid  tant faire pour moi, dit-elle,
commencez par m'ter toute inquitude sur vous.

--Mais sous quel abri, dans quel temple puis-je tre mieux protg
qu'ici?

--Le temple est modeste, vous en conviendrez, reprit Ellnore en
montrant l'espce de soupente o ils se trouvaient; mais si misrable
que soit ce pauvre asile, vous ne pouvez l'habiter plus longtemps sans
risquer de le voir dcouvert.

--Mais je serai rest un jour de plus, l, prs de vous, entendant tous
les bruits de votre appartement, la sonnette qui annonce votre rveil,
le glissement des anneaux de vos rideaux lorsque votre belle main les
ouvre, les aboiements de cette jolie levrette, qui m'avertissent du
degr de votre affection pour les gens qu'on annonce. Enfin, je vous
entendrai vivre, et ce bonheur me suffira; il vaut bien...

--Tout cela est fort galant, interrompit Ellnore en affectant de
plaisanter sur ce que Lucien dclarait trs-srieusement; mais puisque
vous m'y contraignez, je vais vous parler au nom de ma sret. D'aprs
l'avis que je viens de recevoir, vous ne pouvez rester cach ici sans la
compromettre.

--Je pars  l'instant mme, rpond Lucien. Dieu me garde d'exposer au
moindre pril l'ange qui m'a sauv la vie! Je pars... mais non pas sans
lui jurer que, quel que soit le lieu, quelle que soit la situation o
je me trouve, ft-ce au bout du monde, dans huit jours comme dans vingt
ans, un signe ou un mot d'elle disposera de moi, me ramnera  ses pieds
pour y obir  ses ordres, pour y servir ses projets, et sacrifier, s'il
le faut, mon existence entire  ses moindres caprices.

--Songez, dit Ellnore, avec un ton presque solennel, que du fond de
cette petite chambre, Dieu entend votre serment et que je l'accepte,
comme une consolation rserve  mes chagrins  venir. Soyez sage, ne
vous battez plus que pour votre pays, et consacrez-lui cette bravoure
qui vous rpond d'un beau grade dans ses armes, et d'une bonne part
dans sa gloire. Dgotez votre pre des triomphes de la guerre civile,
de ces triomphes suivis de larmes, de remords, et revenez bientt
rapporter ici quelques-uns des drapeaux que le vainqueur de l'Italie
y envoie si souvent. J'ai beau n'tre pas ne en France, elle est ma
patrie adoptive, et je me sens une grande prdilection pour tous ceux
qui se consacrent  sa prosprit.

--Ce mot dcide de ma destine; adieu, madame, vous apprendrez bientt
tout ce que peut le despotisme d'un ange.

Madame Mansley essaya ce despotisme sur Lucien, en lui ordonnant
d'attendre la nuit pour sortir de sa maison, et pour aller chercher
le mauvais cabriolet qui le conduirait hors des barrires de Paris; il
devait ensuite continuer sa route  pied, ou dans quelque charrette
s'en retournant  vide, selon que ses forces de convalescent lui
permettraient de braver la fatigue; mais c'tait la manire de voyager
la moins compromettante et qui semblait la plus agrable  un malheureux
reclus.

Dix jours aprs ce dpart, madame Mansley reut un billet, dat de
Wurtemberg, crit sur du papier d'office, et contenant ces trois mots:

Grce  vous.

Elle en conclut que M. de la Menneraye tait en sret, et elle ne s'en
occupa plus.

Esprant oublier de mme celui qui l'avait si bien seconde dans cette
bonne action, elle se tint loigne des amies chez lesquelles elle
rencontrait habituellement M. de Rheinfeld; mais on aimait trop  la
voir,  l'entendre, pour supporter patiemment son absence. La marquise
de Condorcet, madame Talma, madame Delmer vinrent tour  tour l'accabler
d'invitations. Il fallut bien se rendre  quelques-unes, sous peine de
laisser deviner le motif qui les lui faisait redouter.

--Je viens vous enlever de force, dit un matin madame Delmer  Ellnore.
Garat dne chez moi avec madame de Valbonne; ils nous chanteront ce soir
le beau duo d'Armide, et quelques morceaux italiens, cela nous dlassera
de nos conversations politiques, qui dgnrent trop souvent en
querelles. On laissera en repos le nouvel ouvrage de madame de Stal,
dont les critiques amres commencent  me fatiguer.

--Quoi! dit Ellnore, ce livre sur l'_Influence des passions_, qui,
selon l'avis de M. de Talleyrand, serait bien plus amusant si, au lieu
d'analyser les ntres, l'auteur avait racont les siennes?

--Oui, c'est ainsi qu'en parle un ami de l'auteur, celui qui lui doit
d'tre aujourd'hui ministre. Jugez de ce qu'en disent les indiffrents!
Heureusement tous ces bons mots, plus ou moins perfides, n'empchent pas
madame de Stal d'tre la femme la meilleure et la plus spirituelle du
sicle.

--Vous n'aurez donc chez vous que des amateurs de musique? demanda
madame Mansley avant de s'engager.

--Je l'espre, car j'ai suppli mes charmants bavards de ne pas venir.

--Ils aiment un peu  vous contrarier, et vous tes si bonne, qu'ils
n'ont pas  craindre votre colre.

--Vous vous trompez, je suis sans piti pour ces beaux parleurs qui,
n'aimant pas la musique, empchent les amateurs d'en jouir; pour ces
grandes coquettes de salon, qui ont si peur de manquer leur entre
(comme on dit en style de coulisse), qu'elles ont soin d'arriver au
beau milieu du morceau le plus important, et de dranger vingt personnes
avant de parvenir  la place qu'un homme poli leur cde, ce qui met
au supplice les chanteurs et la matresse de la maison. Je trouve fort
simple qu'on ne soit pas sensible  la musique; mais pourquoi afficher
les gots qu'on n'a point? pourquoi s'obstiner  venir s'ennuyer de
ce qui ravit les mlomanes, ou refroidir par une admiration feinte les
lans d'un enthousiasme vrai? Dans l'espoir d'viter cet inconvnient,
j'ai divis ma socit: mes discuteurs, mes _Climnes_, mes
_incroyables_ ont leur jour; mes amateurs, mes artistes en ont un autre;
mes potes, mes auteurs sont de chaque runion, car pour ceux-l tout
est profit: la beaut, les travers, les talents, les ridicules leur
fournissent galement des images et des ides.

--Ainsi, vous me rangez parmi vos amateurs; j'en suis trs-flatte, et
je vous promets d'arriver si discrtement que Garat lui-mme ne saura
pas que je suis l pour l'applaudir, rpondit Ellnore, rassure sur
la crainte de rencontrer ce jour-l M. de Rheinfeld chez madame Delmer,
tant il lui semblait qu'il devait tre compris parmi les discuteurs.

Elle s'abusait; ce fut la premire personne qu'elle aperut en entrant
dans le salon de musique: il tait debout derrire le piano, appuy sur
une des consoles qui sparaient les fentres, et plac tellement en face
de la porte du salon, qu'on ne pouvait y entrer sans tre aperu de lui.

Ellnore se sentit rougir  son aspect; et dans le dpit de ne pouvoir
surmonter son motion, elle rsolut de dtourner si bien ses regards de
l'endroit o se trouvait Adolphe, qu'elle ne pt jamais rencontrer les
siens.

Dans l'intervalle de la premire partie du concert  la seconde,
tous les hommes de sa connaissance vinrent la saluer, except M.
de Rheinfeld. Pourtant il s'approcha de la belle Regnault de
Saint-Jean-d'Angly, qui tait  si peu de distance d'Ellnore que leur
conversation lui parvenait.

--En vrit, vous m'difiez par la manire dont vous coutez la musique,
disait madame Regnault, je croyais que vous ne l'aimiez pas?

--Qu'importe? si j'aime les personnes qui l'aiment, rpondait Adolphe.
Et puis ne doit-on pas savoir gr  un chanteur tel que Garat d'exprimer
les sentiments qu'on prouve? Il y a dans cette manire de faire
parvenir les aveux qu'on n'oserait hasarder, quelque chose de ravissant.

--Eh! comment voulez-vous qu'on devine votre passion dans les reproches
amoureux dont Armide accable l'insensible Renaud?

--Tout ce qui parle amour est mon complice, madame, reprit M. de
Rheinfeld avec un sourire ironique.

Alors M. de Chauvelin venant se mler  la conversation, elle se
continua tout en moquerie sur l'effet de grandes passions. Mais, du
milieu de ce feu roulant de plaisanteries, il s'chappa quelques mots
dits srieusement, et qui, sortis du coeur d'Adolphe, vinrent retentir 
celui d'Ellnore.

Pourtant, de son ct, elle paraissait entirement captive par les
hommages que lui rendaient plusieurs des gens clbres qui faisaient
les plaisirs et la gloire du salon de madame Delmer. Chnier, Lemercier,
Ducis, Isabey, Garat, Chrubini, Andrieux, Legouv, Grard, Mhul,
Alexandre Duval, le joyeux Picard, le malin Hoffman, Longchamps,
l'auteur de _Ma tante Aurore_, l'aimable Dupaty, l'lgant Forbin, les
deux Sgur, le chevalier de Boufflers, le comte de Lauraguais, et ce
groupe de jeunes officiers monts depuis aux grades de gnraux, de
marchaux, de princes, tous s'empressaient d'obtenir un mot, un sourire
d'Ellnore.

Ce soir-l, un sentiment involontaire la portait  rpondre avec une
sorte de coquetterie aux charmantes flatteries qu'on lui adressait: elle
esprait sans doute en voir prendre un peu d'humeur  la seule personne
qui affectait de ne lui point parler. Mais ayant jet  la drobe
un regard sur M. de Rheinfeld, elle fut frappe de la douce joie qui
animait sa physionomie; feignant d'couter la conversation de ses
voisins, y mlant de temps en temps un mot inutile, il contemplait avec
ravissement tout ce que faisait Ellnore pour lui dplaire.

Il fut tir de cette contemplation par de mchants propos que deux
femmes, places devant lui, se disaient  l'oreille, mais  si haute
voix, qu'on ne pouvait s'abuser sur leur dsir de les faire entendre.
Ils portaient particulirement sur la facilit de madame Delmer 
recevoir de certaines personnes qui n'taient point faites,  ce
qu'elles prtendaient, pour se trouver en bonne compagnie.

--Grce au ciel! disait l'une, nous ne sommes plus sous le rgne de
cette galit froce qui mettait au mme rang l'assassin et la victime,
le brave et le poltron, l'inepte et le savant, l'honnte femme et la
prostitue. La socit se reconstruit et tout nous fait prsager le
retour de nos anciens usages. Aussi est-il de notre devoir de
nous opposer vivement  ce qui entraverait ce retour aux vieilles
convenances.

--Sans doute, rpondait l'autre, et le code du monde n'tait pas assez
rigide pour qu'on ne soit pas trs-heureux d'y revenir. Il tait mme
fort indulgent pour la galanterie, et pourvu qu'on et un certain
rang... et d'excellentes manires...

--On fermait les yeux sur tout le reste, interrompit l'autre... Mais
souffrir que des cratures sans nom, ayant pour toute recommandation une
ou deux aventures scandaleuses, viennent s'asseoir  ct de vous dans
un salon, et y attirer tous les hommes que l'espoir d'un succs facile
rend si smillants; vous obliger  tre spectateur du prologue de leurs
intrigues futures; c'est ce qu'on ne saurait tolrer, ajouta-t-elle en
montrant par un geste madame Mansley.

A ces mots dits avec le ddain le plus insolent, M. de Rheinfeld se
sentit rougir de colre. Entendre insulter Ellnore, sans pouvoir la
dfendre, le livrait  un supplice au-dessus de ses forces; et pourtant
comment oser prendre son parti contre des femmes qu'il connaissait
 peine, et dont rien ne l'autorisait  interrompre les confidences?
Malheureusement pour elles, un de ces nouveaux enrichis qui se
faufilaient alors dans le monde lgant, avides d'en apprendre les
usages, et de savoir les noms des personnages les plus marquants, vint
demander  M. de Rheinfeld s'il connaissait les deux femmes qui taient
devant lui.

--Fort peu, rpondit-il, on les dit mchantes et plus que lgres; moi
je les crois simplement gares. Elles ont pris l'offensive pour la
dfensive, voil tout.

Alors, certain de sa vengeance dont l'effet se lisait sur le visage
crisp de ces dames, il s'loigna d'elles et se rapprocha d'Ellnore,
dcid  lui parler, et se flattant d'en tre accueillis comme si madame
Mansley avait pu deviner le tort qu'il venait de se donner pour elle.

--Oh! mon Dieu! se disait Ellnore,  chaque pas que faisait M. de
Rheinfeld pour arriver prs d'elle, ne permettez pas qu'il voie
mon trouble; ou plutt armez-moi contre cet ascendant inexplicable;
donnez-moi l'amertume de l'ironie, la mauvaise grce du ddain,
l'apparence de la profonde ingratitude; enfin, tout ce qui spare
irrvocablement une me sensible d'un coeur sec, un esprit suprieur de
la sottise vulgaire!

Le ciel, touch, probablement, par la nouveaut de cette prire,
l'exaua en partie, et peu s'en fallut qu'Adolphe ne ft dcourag par
l'air glacial de madame Mansley, par le soin qu'elle prenait de rpondre
au voisin qui ne lui parlait pas, et cela uniquement pour ter  M. de
Rheinfeld le dsir de l'interrompre; mais l'affectation des sentiments
contraires  ceux qu'on prouve russit mal aux personnes d'une nature
franche. L o l'on devine un effort, on recherche une cause, et toutes
les ruses de l'esprit ne parviennent pas  dissimuler le sentiment qui
bouleverse un pauvre coeur.

Cdant moins  une prsomption ridicule qu' un soupon flatteur,  une
sympathie entranante, Adolphe, pressentant qu'Ellnore rpondrait 
peine aux mots insignifiants qu'on adresse ordinairement dans le monde
aux femmes avec lesquelles on n'a que des rapports de politesse, se
pencha vers elle, et lui dit sans prambule:

--Pourquoi vous faire moins gracieuse et moins bonne que vous ne l'tes?

Cette attaque imprvue dconcertait tous les plans d'Ellnore. Furieuse
de rpondre  sa pense, lorsqu'elle s'efforait si bien de la cacher,
elle feignit de paratre surprise de l'espce de familiarit que M. de
Rheinfeld hasardait en entrant ainsi en conversation avec elle.

--Je ne vous comprends pas, dit Ellnore d'un ton svre.

--Tant mieux, reprit Adolphe; cela m'autorise  m'expliquer, et j'ai
tant de choses  vous dire!

--Pardon; un concert exige le silence, et nous ne sommes ici que pour
couter... de bonne musique.

--Vous, peut-tre, madame; mais moi, je n'y suis venu que pour voir...

--Eh bien, n'empchez pas les autres d'entendre, interrompit Ellnore,
en souriant malgr elle, comme pour adoucir la rigueur de cet ordre.

--Je me tais... aussi bien, vous savez mieux que moi ce que je pense,
ce que j'prouve, autrement seriez-vous si svre, si malveillante pour
moi. Ah! me punir ainsi, il faut que vous connaissiez mon crime.

--Est-ce que Garat ne va pas chanter son air basque? s'empressa de
demander Ellnore  madame Delmer qui passait prs d'elle.

--Si, vraiment, il finira par un _Soir de cet automne_. Mais nous
voulons qu'il nous dise avant sa dernire romance:

  Je t'aime tant, je t'aime tant,
  Je ne puis assez te le dire.

--Ah! oui, s'cria M. de Rheinfeld, qu'il chante celle-l, je
l'applaudirai de tout mon coeur; et vous madame? ajouta-t-il d'une voix
mue en s'adressant  Ellnore.

--J'aime peu ces sortes de fadeurs, rpondit-elle avec ddain; mais le
talent de Garat fait passer bien des choses.

--A quoi bon feindre pour si mal tromper? Convenez-en, madame, le talent
de Garat et toutes les richesses d'harmonie qu'on prodigue ici, ne nous
occupent gure en ce moment; il y va d'un plus grand intrt pour vous
et pour moi.

A ces mots, Ellnore fit un geste d'impatience.

--Calmez-vous, ajouta Adolphe, et ne laissez pas deviner ce que je vous
dis par votre peu de complaisance  l'couter. Comptez sur mon honneur,
sur ma prudence, sur ma crainte de vous compromettre en rien. Mais
puisque vous me rduisez  des tte--tte de ce genre, qu'il me faut la
protection de soixante tmoins pour oser vous dire un mot de ce que je
pense, vous me pardonnerez de profiter de la seule occasion que j'aie de
vous apprendre que vos injures, vos ddains, vos mpris mme ne peuvent
rien contre ce que vous redoutez; qu'en devenant, malgr vous, l'idole,
vous avez accept le culte et qu'il faut le subir.

--Je n'en vois pas la ncessit, rpondit Ellnore, en prenant un air
dgag.

--Mais vous la sentez, interrompit Adolphe; on n'exerce pas un pouvoir
absolu sans y tenir, croyez-moi. Laissons  d'autres toutes les
minauderies, tout le _doratisme_ des petites comdies qui se jouent
dans le monde galant. Vous tes mon secret, je suis peut-tre le vtre,
aidons-nous mutuellement  le garder.

En finissant ces mots, il se leva pour retourner  la place qu'il venait
de quitter, et laissa Ellnore en proie  une motion qui tenait  la
fois de la surprise, du dpit, de la colre et de l'amour.

Dans l'agitation fbrile qui la dominait, elle s'excita  l'indignation,
 la rvolte, contre ce qu'elle appelait le comble de l'insolence et de
la fatuit.

--Grce  cet excs d'audace,  cette confiance si impertinente,
pensa-t-elle, je n'ai plus rien  craindre; c'en est assez pour faire
oublier tout ce que je lui supposais de sentiments nobles et dvous. Le
service mme qu'il vient de me rendre, en m'aidant  sauver un proscrit,
disparat sous le vil motif qui l'a fait agir. Il a cru m'asservir
par la reconnaissance; mais si la gnrosit, la dlicatesse, sont des
sductions irrsistibles, le calcul appliqu au bienfait est ce que je
connais de plus mprisable, ce qui doit tuer  jamais toute affection
naissante. Bni soit Dieu, pour m'avoir claire  temps; je suis
sauve.

En se flicitant ainsi d'chapper  l'empire qu'elle redoutait, Ellnore
s'tonnait de la tristesse qui pesait sur son coeur. C'tait ce qu'on
prouve  la perte d'une esprance vive, c'tait comme la douleur d'un
adieu dchirant. Des larmes s'chappaient de ses yeux sans qu'elle s'en
apert. Une voix secrte lui disait qu'elle tait profondment aime,
que cet homme, si matre de lui en apparence, venait d'obir au besoin
de lui parler de sa passion, et non pas  l'orgueil de s'en vanter,
qu'il avait trop d'esprit pour tomber dans le tort des sots qui se
croient irrsistibles, et que s'il avait os lui rvler  elle-mme ce
qu'elle ressentait pour lui, c'est que sans cesse occup d'elle, piant
ses penses, ses moindres mouvements, traduisant ses paroles, il avait
lu dans son coeur, et que, ddaignant cette ruse vulgaire qui consiste
 se plaindre de n'tre point compris, lorsque tout vous prouve le
contraire, il lui avait parl sans dtour de leur pense commune.

Pendant que tant de rflexions, de suppositions contrastantes
torturaient l'esprit d'Ellnore, Adolphe se complaisait  voir passer
sur son beau front les ides qui l'clairaient ou l'assombrissaient tour
 tour. Peu lui importait que ces ides lui fussent ou non favorables.

--Elle pense  moi, disait-il; et le bonheur attach  cette certitude
l'emportait sur toutes les craintes qu'il aurait pu concevoir.

Plongs tous deux dans une rverie profonde, ils ne prenaient aucune
part aux ravissements causs par la voix de Garat, et surtout par sa
chaleur entranante  exprimer l'amour: quand on possde l'original, on
se soucie peu de la copie.

Enfin, les transports de dilettanti se calmrent; aux applaudissements
effrns succdrent les compliments flatteurs. Garat et madame de
Valbonne se retirrent de bonne heure par gard pour leur sant et leurs
belles voix.

A voir les soins, les inquitudes qu'on leur tmoignait, on ne se serait
pas dout qu'il y et pour chacun d'autre intrt au monde; et pourtant,
on se battait sur toutes nos frontires; les brigands infestaient nos
grandes routes; les jacobins assoupis menaaient d'un rveil terrifiant;
on tait ruin par le papier-monnaie; rvolt contre un gouvernement qui
autorisait tous les dsordres, on en dsirait et redoutait galement
la chute. Dans cette crainte d'un funeste avenir, et encore meurtri du
pass, on ne pensait qu' jouir du prsent.

L'absence du plus grand ennemi des plaisirs contribuait beaucoup 
le rendre agrable. La vanit avait pri avec tant d'autres victimes
conduites par elle  l'chafaud. La faux de la Rvolution, en coupant,
 l'exemple du tyran de l'antiquit, toutes les ttes qui dpassaient
celle du peuple, avait dgot de cette rage de paratre plus qu'on est,
de dpenser plus qu'on a, de briller plus qu'on ne le doit, enfin on
ignorait ce supplice volontaire qui ne laisse aux vaniteux, ni paix, ni
trve. Maudite soit la rsurrection de cette divinit infernale.




                                 XII


Il tait une sorte de recherche de pauvret, adopte par la classe des
ci-devants, ainsi dsigne par le rang qu'elle occupait sous l'ancien
rgime; recherche dont l'lgance faisait plir le luxe des parvenus.

Par exemple, madame de N..., rduite  mettre son titre de ct pour ne
garder que son beau nom, ne paraissait jamais dans le monde que vtue
d'une simple tunique de mousseline blanche; ses cheveux retenus par une
rsille en rubans de laine rouge, sa ceinture en ruban pareil, faisait
deux fois le tour de sa taille et tait noue  l'antique, ses bras
seulement cachs prs des paules par quelques plis artistement draps,
ses pieds emprisonns dans des cothurnes de taffetas couleur de chair,
orns de bandelettes vertes  la manire des dames grecques, dont ce
costume et surtout le beau profil de madame de N..., rappelaient la
tournure noble et la grce austre.

Avec tant d'avantages, elle n'aurait pas chapp sans doute aux
bourreaux de la Terreur; mais son plus proche parent, ayant jet son
titre et son froc aux orties pour se sauver de leurs sanglantes mains,
venait d'accepter un emploi minent sous la dictature de Barras, et
elle se trouvait naturellement protge par l'apostasie et le pouvoir
naissant de son illustre parent.

En dtaillant ainsi la grande parure de cette poque de transition
entre la misre et la magnificence, nous voulons prouver  quel point la
vanit tait dconcerte par la simplicit  la mode.

Il doit tre bien difficile de faire comprendre aujourd'hui, o l'argent
est le mobile de tout, le dieu des ambitieux, la gloire des hommes
d'tat, la passion des amants, le but des artistes, la muse des auteurs,
qu'il a exist en France un moment, trs-court  la vrit, o ce roi de
l'univers s'est vu dtrn par le mrite, la bravoure et la rsignation:
un moment o nos soldats ni pays, ni vtus, ni nourris, marchaient
gaiement  l'ennemi et gagnaient des batailles; un moment, o le jeune
gnral choisi par la Victoire pour les conduire dans tant de capitales
de l'Europe, disait  ceux que la faim, la misre abattaient:

Soldats, vos besoins sont grands; mais la premire qualit du soldat
est la constance  supporter la fatigue et la privation; la valeur n'est
que la seconde.

Et tous, blouis par ces nobles paroles, ressaisirent leurs armes, en
s'criant:

--La victoire nous donnera du pain!

Un moment o les banquiers de Paris, seuls financiers  qui leurs gains
lgitimes permettaient de venir au secours de nos armes, prtaient,
sur sa simple garantie,  un gnral sans fortune, douze millions en
numraire, et cela pour empcher ses braves, qu'il appelait ses enfants,
de succomber  la misre;

Un moment o une jeune personne, jolie, bien leve, trouvait  se
marier sans dot et sans trousseau;

O le manuscrit d'un auteur distingu, se donnait pour le prix des frais
d'impression.

Mais chaque sicle a sa passion dominante: si l'avarice tue l'amour, l
o elle ne rgne pas, il a tout son empire.

Chaque jour alors amenait de ces mariages, o la fortune pousait
l'esprit, le pouvoir la beaut; de ces divorces, qui faisaient prfrer
la misre  l'antipathie et  la trahison. Le coeur, une fois livr 
tous les dlices, les tourmente d'une passion naissante, avait bien de
la peine  la surmonter. Nul intrt de vanit ne venait vous distraire
de ce rve continuel, o l'on ne voit jamais que la mme image, o
l'on n'entend que la mme voix. On aimait pour le bonheur d'aimer,
sans calcul, sans d'autre but que celui de plaire, et comme tous les
sentiments gnreux, l'amour de ce temps allait souvent jusqu' la
folie. Ellnore en voyait de si nombreux exemples, qu'elle tait
terrifie. Mais que peuvent les craintes, les avis de la raison
en faveur du repos, contre les agitations, le dlire d'un malheur
sduisant!

L'Europe commenait  retentir des victoires de Bonaparte. C'taient
des acclamations, une ivresse populaire, dont les grands
politiques s'alarmaient pour la libert; ils savaient qu'en France,
particulirement, on obit sans restriction  ce qu'on admire, et ils
s'encourageaient  dfendre une libert, achete par tant de douleurs et
de crimes.

M. de Rheinfeld, qui devait succomber plus tard  la sduction du gnie
aux abois, se rangea parmi les opposants  la nouvelle puissance, juge
d'autant plus redoutable, qu'elle avait pour berceau la gloire, pour
prestige le succs.

Cette rsistance  l'entranement gnral, lui donnait de frquentes
occasions de faire briller son esprit. On ne pouvait raconter les
vnements du jour, sans citer ses pigrammes et les bons mots de son
amie, madame de Seldorf. C'tait fort contrariant pour la personne qui
fuyait sa prsence, les salons o on le rencontrait, et tout cela dans
le dsir qu'elle avait de n'en plus entendre parler.

Cependant, Ellnore agit courageusement contre sa faiblesse; elle cessa
d'aller chez les amis de M. de Rheinfeld, l'vita le plus possible dans
les endroits publics; et, aprs avoir mis tant de mois et de soins 
l'oublier, elle crut y tre parvenue.

Mais Adolphe en avait trop dit, pour supporter cette obstination  le
fuir sans se plaindre.

Il crivit d'abord  Ellnore, dans le seul but de se soulager du poids
de ses penses, sans intention de les lui adresser; puis, enhardi par
la sincre peinture des sentiments qu'il prouvait pour elle, il avait
raisonn (car on raisonne aussi dans la folie), et il s'tait prouv,
qu'aprs l'audace de son aveu  Ellnore, il n risquait pas d'augmenter
sa colre; que les torts d'un amour passionn ne se faisaient pardonner
qu'en se continuant, et il se dcida  envoyer ses lettres  madame
Mansley, non pas sans avoir pris toutes les prcautions possibles, pour
qu'elles ne tombassent pas en d'autres mains.

Reproduire ces lettres, serait une indiscrtion coupable; s'efforcer de
les imiter, serait une prtention ridicule. Ceux  qui l'on a confi des
lettres d'amour de M. de Rheinfeld savent si tant de mlancolie dans
le coeur, tant de grce dans l'esprit, tant de dlicatesse dans la
flatterie, tant d'loquence dans le dsir d'tre aim, sont imitables.

Leur sduction fut irrsistible. Madame Mansley se persuada que le
sacrifice d'un semblable amour suffisait  sa conscience, et qu'elle
n'tait pas force d'y joindre celui des preuves parlantes d'un
sentiment qu'elle pouvait combattre, mais non ddaigner.

Elle ignorait toute la supriorit d'une lettre sur une entrevue, o
la prsence de tmoins importuns porte souvent la personne la plus
spirituelle  dire des sottises, la plus prudente  commettre une
indiscrtion, ou, ce qui est pis encore,  se trahir par l'affectation
de son mutisme ou de son parlage  l'envers. Elle ne se mfiait pas
de cette facult de choisir dans ce qu'on pense, qui fait d'une lettre
l'expression franche de la passion, sans s'exposer  trahir aucun de
ces mouvements spontans qui en pourraient faire souponner le
dsintressement et la dure; elle s'abandonnait  tout le charme de
ce portrait flatt, de cette harmonie de paroles qui enivraient son
imagination et son coeur.

O don cleste de peindre ce qu'on sent avec des mots heureux,
persuasifs! Prsent funeste qui fait tant d'innocents parjures et tant
de belles dupes! Passer la journe, la nuit, avec un billet tendre,
le relire, le commenter cent fois, le graver dans sa mmoire, en faire
l'vangile de son coeur! Quoi de moins coupable, dit-on, lorsqu'on se
promet de fuir celui qui l'a crit? L'absence n'est-elle pas un sr
remde contre cette affreuse maladie?

A cela nous rpondons, en suivant la mtaphore, que l'amour est comme la
peste, il se gagne par lettre.

Plus Ellnore reconnaissait cette vrit, plus elle cherchait 
s'aveugler et  se contenter de se montrer svre et mme assez
malveillante envers M. de Rheinfeld, esprant lui cacher sous cette
froideur glaciale, sous une diffrence d'opinions dont elle exagrait
l'antipathie, la faiblesse qu'elle avait pour ses lettres; mais les
recevoir sans les renvoyer tait leur accorder une faveur dont Adolphe
se trouvait trop heureux pour ne pas la payer sans regret de tout ce que
tentait Ellnore pour lui ter de son prix.

D'ailleurs, Adolphe savait que madame Mansley, sans cesse en lutte avec
sa destine, protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions et
de ses paroles, contre les jugements qu'on portait sur elle; que sans
cesse tourmente d'une ide particulire, au milieu de la conversation
la plus gnrale, elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais,
par cela mme, il y avait dans sa manire quelque chose de fougueux,
d'inattendu qui la rendait encore plus piquante; dans ses moments de
verve, d'indignation, Adolphe l'examinait avec intrt et curiosit
comme un bel orage.

Le dpit d'Ellnore s'augmentait de cette espce d'admiration; elle
s'en faisait un prtexte vis--vis d'elle-mme, pour se rassurer contre
l'attrait d'un amour assez froid pour s'y bien observer, lorsqu'un mot
d'Adolphe, une allusion  la lettre de la veille venaient la replonger
dans ce trouble divin, cette ivresse de la pense qui nat de ce
mot:--_Il m'aime!_

De toutes les personnes qui s'amusaient  exciter les discussions, les
mots amers d'Adolphe et d'Ellnore, madame Talma seule en avait devin
le vrai motif.

--On ne se hait pas si haut, disait-elle  Chnier, et j'ai peur pour
cette pauvre rvolte. Si le malheur veut qu'elle s'aperoive de tout
ce que ce grand ple d'Adolphe a de ravissant dans l'esprit et le coeur,
son got pour la sagesse, sa rsolution d'expier les torts dont elle est
innocente, sa terreur de l'opinion, sa rage de vouloir reconqurir une
place  jamais perdue, n'y pourront rien; elle l'aimera, et le pis est
qu'elle aura la sottise de s'en faire un crime.

--J'ignore ce qui se passe dans l'me de madame Mansley, dit Chnier en
souriant, et si les injures spirituelles dont elle accable souvent M.
de Rheinfeld sont un langage de convention pour prouver notre crdulit
imbcile; mais j'ai parfaitement dcouvert  l'interrogatoire que j'ai
subi ce matin, ce qui rend Adolphe rveur, impatient, enthousiaste,
ironique, selon que la voix de votre belle amie devient plus svre ou
plus douce.

--Quoi! madame de Seldorf se douterait?...

--On se doute toujours de ce que l'on craint. Ce n'est pas qu'elle
le souponne _de porter ailleurs son hommage_, comme vous dirait le
vicomte, il ne trouvera jamais une plus belle occasion de le placer;
elle est sre de ne pas perdre les adorations ostensibles dues  ses
talents et  sa clbrit; mais les devoirs de l'amour-propre une
fois remplis envers les coryphes de la socit, l'amour va souvent se
divertir en moins bonne compagnie, et madame de Seldorf souponne celui
d'Adolphe de cette petite dbauche. Je ne sais par quelle fatalit
la calomnie qui travaille si bien d'ordinaire, a manqu son effet sur
l'esprit de madame de Seldorf. On a eu grand soin de lui rpter les
sots bruits accrdits sur le compte de madame Mansley; de la ranger
parmi ces femmes galantes qui aiment et qu'on aime sans consquence;
elle a devin, avec sa perspicacit ordinaire, la supriorit de cette
jolie femme,  l'acharnement qu'on mettait  en mdire, et j'ai t
confondu de la trouver si dispose  croire le bien que j'en pense.

--Cela ne m'tonne pas; l'esprit rend juste. Mais ce qui me surprend,
c'est que madame de Seldorf ait t assez domine par le sentiment
dont les femmes dtestent le plus  convenir, pour vous en parler si
navement.

--Aussi ne l'a-t-elle pas fait. Nous avons eu grand soin d'employer
l'un et l'autre tous les mots qui devaient dguiser le vrai sujet de
la conversation. Elle me questionnait sur madame Mansley, comme cdant
uniquement  l'intrt qu'inspire une personne injustement fltrie, mais
distingue, partant fort malheureuse. Quant  moi, je lui rpondais
sur Adolphe en amenant tant bien que mal la diffrence d'opinion qui
provoquait souvent entre lui et madame Mansley des querelles assez
vives, et o leur peu de sympathie se laissait trop souvent apercevoir.
Enfin, je tchais de calmer l'inquitude que madame de Seldorf me
cachait; et, de son ct, elle m'apprenait le nouvel amour d'Adolphe,
en voulant m'en ter l'ide. Ainsi, sans nous rien avouer, nos penses
s'chappaient  travers un flot de paroles insignifiantes. Vous avez d
souvent causer de mme; cela pargne l'embarras des aveux sans rien ter
aux charmes de la confiance.

--Eh bien, qu'est-il rsult de ce beau mange?

--Que me voil initi malgr moi dans un mystre qui intresse galement
trois personnes que j'aime et qui vont me prendre en horreur ds
qu'elles me croiront dans le secret de ce qui les agite. J'ai toujours
eu de ces bonnes fortunes-l.

--Pauvre Adolphe! je le plains.

--C'est singulirement placer votre piti; je la croyais due aux
victimes, et non pas au bourreau.

--En amour, reprit madame Talma, il est d'excellents bourreaux, pleins
de remords, d'gards et de tendresse. Vous qui parlez, vous l'avez
t tout comme un autre, et vous ne pouvez avoir perdu le souvenir du
supplice attach au crime d'une infidlit de bon got; l'inconstance
brutale est bien moins douloureuse pour l'innocent et le coupable, mais
ces mnagements humiliants pour tous deux, ces ruses, dont le succs
vous dgrade plus aux yeux de celle qui vous plat qu'aux yeux de celle
qui vous pleure; cet arsenal de tromperies qu'il faut dployer  chaque
bataille, les rend mortelles. Le mieux est de rsister en Spartiate
ou de cder en Sybarite. Et voil prcisment ce dont Adolphe est
incapable; il n'aura jamais la force de renoncer  l'honneur d'adorer
madame de Seldorf, d'tre le confident de son esprit, l'esclave de son
gnie, et il ne saura pas davantage rsister au charme invincible qui
fait de madame Mansley la femme la plus attrayante, la plus piquante, la
plus tourmentante  aimer, la plus impossible  oublier.

--Alors comment faire pour le sortir de peine, ou plutt de son luxe de
plaisir?

--Il faut l'engager  suivre madame de Seldorf dans le voyage qu'elle
projette.

--Et nos affaires politiques? Songez donc que dans la crise o nous
sommes, une voix puissante et plaidant pour la libert nous est fort
utile. Le nombre de ses dfenseurs diminue  chaque conqute de notre
gnral. Une campagne de plus, et nous n'aurons tant fait de bien et de
mal que pour changer de dynastie. Si l'amour se joint  la victoire pour
faire dserter ce qui nous reste de rpublicains, nous ne serons pas
longtemps libres.

--Eh bien, si la prsence d'Adolphe vous est ncessaire, c'est madame
Mansley qu'il faut loigner d'ici, et je me charge de ce soin. La pauvre
femme ne sera pas difficile  dterminer. Elle est de trop bonne foi
dans sa rsolution vertueuse pour se refuser au seul moyen de la tenir.

Au moment ou madame Talma achevait ces mots, Ellnore parut  la porte
du salon, le visage ple, les traits contracts et dans une agitation
pnible qu'elle s'efforait en vain de dissimuler. On devinait qu'elle
tait porteur d'une nouvelle triste et qu'elle cherchait les expressions
qui en devaient le mieux attnuer l'effet, soin touchant qui trompe
toutes les terreurs, except celles d'une mre.




                                 XIII


Si, comme le prtendent certains philosophes, les faibles humains ont
t de tout temps pourvus des mmes vertus et des mmes vices, on ne
peut nier l'influence des rvolutions sur la manire d'exercer les unes
et les autres.

Les grands dangers ramnent aux ides vraies; l seulement, la
gnrosit, le dvouement, le courage hroque reprennent leur rang. Les
convenances du monde, ces mille et une lois d'une socit dtrne,
se bravent sans inconvnient. On pardonne aux fautes rachetes par
de nobles qualits; on prfre l'imprudence au calcul, la faiblesse 
l'hypocrisie; enfin, l'on est moins prude et plus svre.

Cela explique l'indulgence qu'on avait,  l'poque que nous retraons,
pour les torts de l'amour, et le peu de soins qu'on prenait d'en cacher
les suites. Les plus grandes dames de l'ancien rgime rduite au veuvage
par la faute de l'anarchie, payaient quelquefois leur sortie de prison
d'un abandon complet; et quand le librateur tait jeune et beau,
lorsqu'il risquait sa vie pour sauver celle de la noble prisonnire, la
reconnaissance de celle-ci tait sans bornes. Il existe encore plusieurs
preuves vivantes de cet excs de gratitude; on les cachait peu, lorsque
le mystre n'tait pas indispensable, et l'on voyait chaque jour de
jeunes insenses prfrer l'clat d'une rupture  l'ennui de tromper un
vieux mari, au remords de lui donner des hritiers de fantaisie.

C'tait fort immoral, dit-on, d'un exemple pernicieux. Il vaut mieux
tromper saintement, soit: on ne peut disputer des gots ni des vices;
mais enfin, la navet dans les passions, le dsintressement dans les
liaisons de coeur, tait un des travers de l'poque. On en est bien
corrig.

La spirituelle Julie, dont la vie noblement galante avait t
cruellement expie par son mariage avec un homme de grand talent, d'une
admirable figure, mais beaucoup plus jeune qu'elle, avait eu avant ce
mariage un fils, que son pre, excellent gentilhomme, ne reniait pas, et
auquel il avait donn son nom et la meilleure ducation militaire.

Flix de Sgur tait un de ces modles de jeunes officiers, dont les
auteurs de romans et les femmes exaltes faisaient alors leurs hros.
Intrpides  l'arme, timides dans un salon, passant de la mlancolie
d'un amoureux  la gaiet d'un enfant; c'tait la bravoure, l'lgance
en personne.

L'abngation de soi-mme, si commune chez les mres, avait dcid madame
Talma  laisser demeurer Flix chez son pre pendant ses moments de
cong. Elle comptait avec raison sur l'empire d'une si douce prsence.
En effet, le vicomte de Sgur, dont la frivolit se bornait  son
langage, sans influer sur ses actions, avait pour Flix une tendresse
extrme, et ne s'absentait jamais de Paris quand il tait permis  son
fils d'y sjourner quelque temps; mais il tait  l'arme, et le vicomte
venait de partir pour Barge, o une affection de poitrine l'attirait.
Son appartement tait rest confi  un vieux valet de chambre, qui,
aprs avoir rgn sur un nombreux domestique, en tait rduit  cumuler
les emplois d'intendant, de cuisinier, de frotteur, etc.

Ce brave homme balayait humblement l'antichambre de son matre,
lorsqu'on frappa vivement  la porte. Il ouvre, et jette un cri perant
en voyant le jeune Flix tendu sur un brancard port par deux hommes.
La pleur du bless redouble l'effroi du valet de chambre. Il aide 
le transporter sur le lit du vicomte, et commande  l'un des porteurs
d'aller chercher un chirurgien.

Il accable de questions le jeune officier, qui ne l'entend pas; car
la douleur d'une blessure rouverte et la perte de sang qui en rsulte,
l'ont fait vanouir. Enfin, le commissionnaire arrive suivi de M. du
P... et d'une garde-malade, qui vient offrir ses soins; le portefaix la
recommande avec un zle tout particulier.

A son air modeste, preuve de douceur,  ses cheveux gris, preuve
d'exprience, Comtois pense qu'elle lui sera fort utile dans les soins
qu'exige l'tat de son jeune matre, et il lui promet de l'installer la
nuit mme, auprs du lit du mourant.

Les secours de M. du P... l'ont bientt ranim, et Flix raconte comment
ayant eu la poitrine ouverte par un coup de sabre autrichien, au
mme moment o la balle d'un Bavarois lui labourait le bras gauche, 
l'affaire de Mantoue, on l'avait transport  l'ambulance; l ayant
t trait par des moyens expditifs, il s'tait cru assez rtabli pour
avoir la force de venir achever sa gurison dans sa famille, mais les
cahots des fourgons et de la diligence ayant rouvert ses plaies, il
tait tomb sans connaissance en arrivant  Paris.

Aux vifs reproches que le docteur lui adressa sur l'imprudence
d'entreprendre une si grande route dans un tat si dplorable, Flix
devina sans peine qu'il tait en danger. Il s'excusa en disant:

--Vous avez raison, ce dpart devait m'achever. Mais, que voulez-vous?
je prfrais mourir ici,  souffrir l-bas; j'avais si peur de ne pas
pouvoir dire adieu ... mes amis.

En finissant ces mots, la bouche de Flix se remplit de sang. Le
chirurgien lui recommanda le plus grand calme et un silence absolu;
puis, prenant  part le vieux Comtois, ils passrent dans un cabinet qui
sparait la chambre  coucher de la salle  manger. Le docteur, aprs
avoir crit plusieurs ordonnances, dit en les remettant au valet de
chambre d'en presser l'envoi.

--La situation est grave, ajouta-t-il, et je vous engage  en prvenir
ses parents.

Au mme instant un cri aigu se fit entendre; il venait de la salle 
manger. Comtois, dans son trouble, n'y prit point garde.

A peine le chirurgien est-il parti qu'il va rejoindre la garde-malade,
lui fait quitter la salle  manger, l'tablit au chevet du lit de Flix,
et court chez l'apothicaire. Pendant que celui-ci confectionne, pse les
drogues ordonnes, Comtois va chez madame Mansley, lui apprend l'tat
dplorable dans lequel on vient de rapporter son jeune matre, et la
supplie de prparer madame Talma  recevoir cette triste nouvelle.

L'effroi qui fait balbutier Comtois passe vite dans l'me d'Ellnore.
Elle se charge du soin douloureux d'amener sa vieille amie  comprendre
le malheur qui la menace; mais la pauvre mre la devine plus qu'elle ne
l'coute, et, faible de sant, sans dfense contre un coup si rude, elle
tombe dans une attaque de convulsions, suivie d'une fivre chaude, qui
la plonge elle-mme dans un danger imminent.

Ellnore, mue par la reconnaissance, n'hsite pas  se consacrer aux
soins que rclame la maladie de la mre, et veut la remplacer la plus
possible auprs de son fils.

Ds qu'elle a confi madame Talma  l'amiti de madame de Condorcet,
elle se rend chez Flix, demande  le voir au nom de sa mre. Comtois
rpond qu'on lui a dfendu de laisser entrer personne chez son jeune
matre.

--Grce  la potion qu'il a prise, il est assoupi maintenant,
ajoute-t-il, et ce serait un meurtre que de le rveiller.

--N'importe, dit Ellnore, j'ai promis  madame Talma de lui rapporter
la vrit sur l'tat de son fils; il y va de sa vie  elle et je le
verrai, fiez-vous  moi pour respecter son sommeil.

En disant ces mots, elle ouvrit doucement la porte de la chambre, et
marchait  pas muets vers le lit du malade.

Tout  coup elle s'arrte et retient une exclamation en reconnaissant
dans la garde qui tient le poignet de Flix et compte les battements de
son pouls, une des plus belles femmes de Paris, la comtesse d'Ermoise la
nice de M. de Savernon.

--Vous le voyez, dit la comtesse d'une voix  peine articule, il se
meurt.

Et cachant sa tte dans ses mains, ses larmes l'inondent.

Il y avait dans ce peu de mots toute l'histoire des amours de la
charmante Honorine avec l'aimable Flix.

Madame Mansley se trouvait inopinment initie dans un secret dont il
fallait qu'elle ft dlateur ou complice.




                                 XIV


Madame d'Ermoise tait l'ennemie de madame Mansley, comme toutes les
nices qui rvent des amours ambitieux pour leur oncle le sont de la
femme qu'il aime. Elle ne pardonnait pas  Ellnore d'inspirer  M. de
Savernon un sentiment assez exclusif pour le rendre trs-insouciant des
affections, des intrts de sa famille. En dpit des obligations qu'elle
lui avait, elle mdisait si souvent et si hautement de madame Mansley,
affectait tant de mpris pour ce qu'elle appelait ses aventures
galantes, et tant de ddain pour sa position dans le monde, que le noble
coeur d'Ellnore n'avait pas le choix en cette circonstance.

--Rassurez-vous, madame, dit-elle  la fausse garde-malade, et n'ajoutez
pas  toutes vos douleurs la crainte d'une lchet dont je suis
incapable; ne pensons qu' ce pauvre ami.

--Ah! madame, que de gnrosit! s'cria madame d'Ermoise d'une voix
touffe, et en couvrant la main d'Ellnore de baisers et de larmes.

--Les vomissements de sang sont-ils arrts? interrompit madame Mansley,
dsirant se soustraire  la reconnaissance d'Honorine.

--Seulement depuis deux heures; mais M. du P... qui me parle sans
mnagement, comme  une vraie garde-malade, ne me dissimule pas le
danger du pauvre bless; et comme je ne lui survivrai point, peu
m'importe ce que dira le monde aprs nous.

--Dieu nous le rendra, j'espre, reprit Ellnore, il doit ce miracle 
l'amour qu'il inspire,  votre dvouement, madame; mais il ne faut
pas lui faire acheter son bonheur au prix de votre perte, il en serait
inconsolable. Vous avez un mari, une famille  mnager. Songez aux
querelles sanglantes qui pourraient rsulter d'un clat entre Flix et
celui dont vous portez le nom; ils sont tous deux de braves officiers
servant dans la mme arme, se rencontrant sans cesse, et trop jeunes
pour mpriser les propos mdisants, les avis anonymes. Votre prsence
ici serait bientt rvle; par amour pour lui, ajouta-t-elle en
montrant Flix, retournez dans votre maison, je m'engage  vous y faire
porter d'heure en heure des nouvelles du malade,  vous laisser pntrer
chez lui, sous ce dguisement, un moment chaque matin; mais qu'on vous
voie chez vous, qu'on ne souponne pas que la belle comtesse d'Ermoise
ait oubli ce qu'elle doit  ses devoirs,  son nom,  sa position, pour
n'couter qu'un amour coupable.

--Et c'est vous qui m'ordonnez un semblable sacrifice? Vous qui savez si
ce monde injuste tient compte des tortures qu'on s'impose pour lui?...
Non, tant que je craindrai pour la vie de Flix, je ne le quitterai pas.

En cet instant, M. du P... vint savoir l'effet de sa potion, il trouva
le malade plus calme, et dit que si le sommeil se prolongeait dans la
nuit, et qu'il ne survint pas de nouveaux accidents, sa blessure serait
probablement ferme et le malade hors de danger, mais  la condition
de garder un rgime svre et d'viter toute espce d'motion; car une
nouvelle hmorragie le replongerait dans un tat dsespr.

--Vous l'avez entendu, madame, dit Ellnore aprs le dpart du
chirurgien. Vous vous soumettrez  l'ordonnance. Je cours rpter ces
paroles d'esprances  la mre de Flix. Elles la sauveront, j'espre;
dans un quart d'heure, la gouvernante qui a lev ce pauvre bless
viendra vous remplacer prs de ce lit, c'est une vieille amie habitue
 le soigner, et qu'il reverra avec un plaisir d'enfant. Il n'en
serait pas ainsi de la joie de vous retrouver l. Elle lui donnerait un
battement de coeur qui serait le dernier. Par piti pour lui, pour sa
mre, cdez  mes supplications; promettez-moi ce qu'il exigerait de
vous, s'il avait la force de vous implorer.

--Oui... c'est sa volont... qui passe par votre bouche... J'obirai...
mais vous me le jurez... j'aurai  chaque instant de ses nouvelles...
sinon je deviendrai folle, et l'inquitude me fera tout tenter.

Aprs avoir rassur madame d'Ermoise et s'tre bien convaincue de sa
rsignation  suivre un avis d'o dpendaient tant de grands intrts,
aprs s'tre engage de son ct  ne pas parler  M. de Savernon de
la rencontre qu'elle venait de faire,  le tromper s'il fallait sur
l'imprudence de sa nice, Ellnore courut rendre  la mre de Flix
l'espoir qui devait la ranimer; puis elle voulut remplacer prs d'elle
la bonne Marguerite, dont les soins intelligents allaient passer de la
mre au fils.

Par cet arrangement, madame Mansley sauva peut-tre la vie  deux
amis, et srement l'honneur  une ennemie; on verra comment elle fut
rcompense de la plus belle de ces deux actions.

Avec l'esprance de revoir bientt son fils, madame Talma recouvra assez
de sant pour permettre  Ellnore de la ne pas veiller plus d'une nuit.

En rentrant le lendemain chez elle, madame Mansley trouva M. de Savernon
dans une agitation extrme.

--Ah! mon Dieu! que vous est-il arriv? s'cria-t-elle.

--Nous sommes dans une inquitude horrible, rpondit-il; ma nice a
disparu depuis hier matin; on ne sait o elle a pass la nuit. Nous
craignons qu'elle n'ait t arrte. Elle parle souvent fort mal des
autorits rgnantes, et si le malheur veut qu'un de vos patriotes l'ait
dnonce comme suspecte, surtout comme munie de faux certificats de
rsidence, on l'aura conduite en prison sans lui donner le temps ou les
moyens de prvenir sa famille. Voil ce que nous pouvons supposer de
moins malheureux; car j'ai bien une autre crainte vraiment; c'est une
femme  moiti folle, et qui l'est devenue tout  fait depuis que ce
petit Flix s'est amus  s'en faire adorer. Elle aura lu dans les
journaux qu'il a t grivement bless  la dernire bataille, elle est
capable d'tre partie pour le rejoindre et le revoir avant de mourir. Si
c'est ainsi, son mari dsertera pour les venir tuer tous deux; et Dieu
sait quel sera le dsespoir de toute notre famille.

--Rassurez-vous, dit Ellnore en adoptant la premire supposition de
son ami, pour lui ter toute ide de la seconde. Je sais... qu'en effet
madame de Sermoise a t mise en surveillance pendant plusieurs...
heures... par suite d'une imprudence... qu'il ne faut pas bruiter...
mais j'ai tout lieu de croire qu'elle est libre maintenant... Je vais
m'en assurer...

--Comment cela?

--Je ne puis vous le dire... Les personnes qui me servent en cette
circonstance demandent... le secret. Qu'il vous suffise de savoir que
c'est... Mais qu'importe la cause d'un fait sans nulle importance? Sauf
quelques mots imprudents, votre nice n'a rien  se reprocher. On l'a
traite avec beaucoup d'gards. Soyez tous assez raisonnables pour
oublier ce petit vnement, et il n'en restera pas trace.

En vain M. de Savernon insista pour en savoir davantage. Ellnore resta
muette; elle menaa de ne plus s'intresser  la mise en libert de
madame de Sermoise, si l'on s'obstinait  vouloir en apprendre plus
qu'elle n'en pouvait dire.

A peine se donna-t-elle le temps de changer de robe, de monter en
fiacre, d'arriver chez Flix, et de faire demander sa garde.

Madame de Sermoise, confuse et joyeuse, lui saute au cou en s'criant:

--Il est sauv! M. du P... vient de nous l'assurer; ah! pardonnez-moi
de ne vous avoir point obi; je vous ai trompe sans le vouloir... Je me
croyais plus de courage; mais tant que je l'ai cru mourant...

--Que je le voie, interrompit Ellnore, qu'il m'aide  vous secourir,
maintenant, sinon vous tes perdue.

En parlant ainsi, madame Mansley entre dans la chambre de Flix, lui
raconte l'effet de la disparition de madame de Sermoise dans sa famille,
les moyens qu'elle a de l'expliquer sans la compromettre. Mais pour
cela, il faut qu'elle se prte au service qu'on veut lui rendre; il faut
qu'elle adopte le conte imagin par son oncle, et se laisse  l'instant
mme ramener chez elle par Ellnore.

Flix, touch d'un zle si gnreux, commande au nom de l'amour. Sa
voix, quoique bien faible, est entendue; et bientt, protge par
Ellnore, madame de Sermoise rentre chez elle, sans avoir mme 
rougir prs de sa femme de chambre,  qui madame Mansley fait un rcit
tellement probable de la prtendue arrestation de sa matresse, qu'elle
n'a pas le moindre soupon de la vrit.

Bientt toute la famille de madame de Sermoise vient s'assurer de
son retour, et promettra de ne pas divulguer la faute ni la punition
imaginaire.

Les secrets ne devraient jamais tre trahis par les personnes les plus
intresses  les garder, et pourtant c'est ce qu'on voit sans cesse.

Le jeune Flix, ravi des preuves d'amour et d'amiti que lui avait valu
l'honneur d'tre perc d'une balle autrichienne, faisait ajouter chaque
semaine quelques jours de plus  son cong pour les employer  tmoigner
sa reconnaissance trop passionnment peut-tre.

La manire dont on vivait alors, sans tiquette, sans devoir de socit
ni d'orgueil, donnait une grande facilit  suivre ses inclinations. Il
en rsultait que les amours, dj si mal dissimuls quand le monde s'en
occupe et s'en indigne, taient navement trahis par le besoin de
se voir, d'tre toujours ensemble, et par le peu d'obstacles qu'on
rencontrait dans l'accomplissement de son bonheur.

Cette classe choisie, composes de rangs plus ou moins levs, mais dont
les manires sont semblables, cette espce de confrrie qu'on a
appele de tous temps la bonne compagnie, tait alors si disperse, si
bouleverse, qu'on se croyait  l'abri de sa police et de ses jugements;
sauf l'intress principal qu'il fallait tromper  tout prix, on se
contraignait fort peu avec les indiffrents, et ce ddain offensant,
ils s'en vengeaient d'ordinaire par d'innocentes plaisanteries, qui,
rptes de bouche en bouche, devenaient bientt d'infmes dlations.

C'est ainsi que M. de Sermoise fut instruit des assiduits de Flix prs
de sa femme. Un de ces amis zls, dont le plus grand plaisir est de
mettre au dsespoir l'ami qu'il prfre, s'tait vant, par lettre
au jeune capitaine, d'avoir exerc une telle surveillance sur les
sentiments et les dmarches de madame de Sermoise, qu'il ne pouvait se
taire plus longtemps sur sa conduite.

Cette perfide nouvelle arriva au camp le soir mme d'une affaire o M.
de Sermoise s'tait particulirement distingu. Succs glorieux;  cette
poque o l'hrosme courait les rangs de l'arme. Confiant dans sa
rputation de brave, dans la nouvelle preuve qu'il vient de donner
de son dvouement  la patrie, M. de Sermoise croit pouvoir suivre
l'impulsion de sa colre sans compromettre son honneur militaire. Il
part la nuit mme, et sous la blouse d'un charretier, il traverse 
pied les montagnes qui sparent la France de l'Italie. Muni d'une petite
somme en or, il se met  la suite d'un conducteur de vins du Midi, lui
rend quelques services, guide ses chevaux pendant que le charretier
sommeille tendu sur ses tonneaux, et parvient ainsi  gagner Paris, en
passant partout pour l'aide du conducteur.

A la faveur de son dguisement, M. de Sermoise va se placer en embuscade
prs de la maison de sa femme. Il y voit entrer M. Flix de Sgur. Il a
peine  matriser le premier mouvement qui le porte  se jeter sur lui
pour l'trangler, quitte  se battre ensuite s'il choue dans l'attaque.
Mais son amour l'arrte. Si l'avis qu'il a reu tait faux? si, abus
par l'apparence, on avait pris l'intrt que toute femme porte  un
pauvre bless, pour l'entranement d'une passion coupable? si quelque
matresse dtrne par le mariage avait imagin cette calomnie pour
se venger du mme coup de son infidle et de sa rivale? O doux espoir!
comment ne pas tout tenter pour s'assurer de ce qu'on dsire!

C'en est fait, M. de Sermoise n'en croira que lui; et pour combiner 
loisir les moyens les plus propres  l'clairer, il s'assied  la seule
table qui soit libre, les autres tant occupes par des ouvriers et des
domestiques du voisinage.

Ces derniers, chauffs par le vin, parlent trs-haut; l'un d'eux
demande  un de ses camarades s'il ne viendra pas avec lui, la soir
mme, au fameux drame de _Robert, chef de Brigands_, qui fait courir
tout Paris au Marais.

--Est-ce que je le peux? rpond ce dernier; ne faut-il pas que j'aille
chercher mon matre au Vaudeville, ous qu'on donne une pice de son
pre?

--Est-ce qu'il n'est pas guri de sa blessure? est-ce qu'il a encore
besoin de toi pour le soutenir?

--Ah! vraiment il se porte aussi bien que toi et moi, et il ne craint
pas d'aller  pied; mais quand il est avec madame de Sermoise, ce qui
arrive tous les jours, et qu'il fait mauvais temps, faut que je sois l
pour leur aller chercher un fiacre.

--Ah a! dis donc, a va joliment avec cette petite femme-l; et si,
comme je le crois, ton matre est gnreux, c'est un amour qui doit
doubler tes profits.

--Cela ne te regarde pas; les domestiques ne doivent pas se mler des
affaires des matres. Certainement, plus on porte de billets, plus on
a de pourboires, et je ne me plains pas; aussi je serais trs-fch
de perdre une si bonne place; c'est pourquoi je ne veux pas me faire
gronder: j'irai un autre jour voir ce beau brigand; mais, quant  ce
soir, je serai de planton au Vaudeville de la rue de Chartres.

On devine qu'au nom de madame de Sermoise, le faux charretier avait
tressailli, et que son attention s'tait porte tout entire sur les
causeurs attabls prs de lui.

--J'irai au Vaudeville, pensa-t-il, je me placerai dans les combles, 
l'abri de tous les regards qui pourraient me reconnatre. De l, je les
observerai tous les deux, et je saurai bientt  quoi m'en tenir. Oh!
que le ciel prenne piti de moi, et m'pargne quelque folie.

M. de Sermoise passa tout le temps qui s'coula entre la conversation
qu'il venait d'entendre et l'heure du spectacle,  se raisonner sur sa
situation et sur le parti  prendre dans le cas, trop facile  prvoir,
o il aurait la certitude d'tre trahi; car il avait t aim de sa
femme; il savait de quel feu ses yeux s'animaient lorsqu'elle coutait
la voix qui lui tait chre; de quelle langueur divine s'embellissait
chacun de ses mouvements quand une tendre motion troublait son coeur;
et, semblable  l'avare  qui l'on vient de voler son trsor, il tait
sr d'en reconnatre jusqu'aux moindres pices de monnaie.

L'envie de se convaincre, cette manie si fatale aux jaloux, qui les
porte d'ordinaire  la tyrannie, au meurtre mme, agit diffremment
sur M. de Sermoise; lorsque par la suite de son espionnage conjugal,
il n'eut plus aucun doute sur son malheur, il ne pensa qu' s'ter tout
moyen de cder  sa juste colre; il sentit qu'en revoyant son rival ou
son infidle, il ne pourrait contenir sa rage; qu'il en rsulterait un
clat funeste  tous les trois, sans que la joie froce de la vengeance
pt compenser la perte d'un bonheur  jamais vanoui. Enfin, dans son
dsespoir gnreux, prfrant souffrir seul,  la triste consolation de
faire partager son supplice, il se dcide  s'enfuir au bout du monde, 
dserter,  laisser croire sa mort, certain qu'on le supposerait plutt
tu que tratre  sa patrie.

Sans autre ressource que les dix-huit louis qui lui restent, il
marche vers le nord tant que ses forces le lui permettent, demandant
l'hospitalit de grange en grange, vivant de pain et d'eau, couchant sur
la paille, lavant lui-mme son linge dans les rivires qu'il lui faut
traverser, vitant toute camaraderie de voyageur qui pourrait faire
souponner sa blouse de cacher un habit, choisissant les sentiers les
plus dserts; il marche sans repos, sans dsir d'arriver; uniquement
pour mettre le plus d'espace possible entre lui et ce qu'il regrette!

Nous ne le suivrons pas dans ce plerinage sans but, sans exemple,
peut-tre, car le courage de s'isoler dans sa douleur est le plus
difficile  l'homme. Se venger et se plaindre, voil les besoins les
plus imprieux de son me. N'y pas cder, se rsigner  porter sa croix
sans murmure,  subir dignement son martyre, c'est imiter le Christ;
c'est s'lever jusqu' Dieu.

Le bruit de la disparition du capitaine Sermoise se rpand bientt
dans l'arme. Son gnral crit  Paris pour avoir des nouvelles du
dserteur; mais personne ne l'a vu, et toutes les dmarches ordonnes
pour s'assurer qu'il n'a pas t la victime d'un accident ou d'un
assassinat n'amnent aucun renseignement. Sa famille, ses amis sont
dans une anxit sans pareille. Sa femme pleure, mais sans montrer cette
cruelle agitation qui nat du combat d'une triste certitude avec un
reste d'espoir. On dirait qu'elle est dans la confidence du ciel, et
qu'elle sait comment il a dispos du sort de son mari; des sanglots
seuls s'chappent de son coeur; nulle plainte, nulle parole ne soulage
sa peine, et lorsqu'mue de sa sombre douleur on cherche  lui prouver
que n'ayant pas la preuve du malheur qui la dsole, elle doit en douter
encore, elle lve au ciel ses yeux baigns de larmes et rpond par cet
amer sourire du dsespoir qui dconcerte toute tentative de consolation.

Ellnore avait prvu ce que l'imprudence de Flix et de madame de
Sermoise leur attirerait de chagrins et de blme. Elle aurait pu s'armer
contre eux de leurs ddains de ses avis pour les abandonner au chtiment
qu'ils avaient mrit. Mais la noblesse de son coeur ne lui permettait
pas ces lches procds que le monde appelle de sages prcautions, et
elle courut offrir  madame de Sermoise tous les secours d'une amiti
qui tenait plus de la piti que de la sympathie.

Elle fut accueillie avec les tmoignages d'une tendre reconnaissance;
car c'tait avec madame Mansley seule qu'Honorine pouvait parler de
Flix. L'clat produit par la disparition de M. de Sermoise avait port
l'attention publique sur sa femme; il ne lui tait plus possible
de laisser entrevoir sa faiblesse sans devenir aussitt l'objet de
l'indignation gnrale. Il avait fallu cesser tous ses rapports avec
celui qu'on souponnait tre la cause de l'vnement qui faisait alors
le sujet de toutes les conversations, et le beau visage d'Ellnore tait
le seul qui refltt aux yeux d'Honorine les regards qui venaient de se
fixer sur lui.

Mais ce prestige consolant devait bientt s'vanouir. Le ministre de la
guerre venait d'envoyer au jeune de Sgur l'ordre de rejoindre l'arme
d'Italie; il partit.

Ds lors, la prsence d'Ellnore perdit beaucoup de son charme auprs
de madame de Sermoise, dont l'amour tant goste comme elle, ne se
drangeait de son sentiment que pour ce qui le servait.

Ce refroidissement, Ellnore le mit d'abord sur le compte de l'atonie
qui succde aux grandes crises. Mais elle fut bientt oblige d'en
reconnatre le vrai motif. Les insolences marques de la marquise de La
Rochette et de la vieille duchesse de Nortvallon ne lui laissrent pas
la moindre illusion  cet gard. Ces dames, toutes deux proches parentes
de madame de Sermoise, accusaient madame Mansley d'avoir non-seulement
protg, mais encourag l'amour d'Honorine pour M. de Sgur.
L'indiscrtion d'un domestique avait appris leur rencontre auprs du
lit du jeune bless. On n'ignorait que les efforts d'Ellnore pour
faire quitter  madame de Sermoise, son dguisement et pour la dcider 
rentrer chez elle. Enfin cette famille, qui aurait d bnir l'influence
d'Ellnore en cette circonstance, fut la plus acharne  calomnier sa
conduite et ses louables intentions.

--Que pouviez-vous attendre des conseils d'une semblable crature?
disait la duchesse  sa petite-fille; vous tiez bien sre qu'elle vous
entranerait le plus possible  suivre son exemple; parce qu'elle est
la matresse de votre oncle, ce n'est pas une raison pour lui obir.
Ces dames-l ont tant d'intrt  faire tomber une femme honnte  leur
niveau!

--Encore, rpondait l'autre, si Honorine avait l'excuse d'une de ces
camaraderies de prison qui nous ont lies parfois  des tres indignes
de nous approcher, et qu'il fallait une rvolution sanglante pour mettre
en rapport avec nous. Mais payer le peu de services que cette madame
Mansley prtend avoir rendus  notre famille par le dshonneur de cette
mme famille, c'est trop cher. Nous sommes quittes du reste, et nous
pouvons, sans scrupule, la remettre  sa place, en lui tmoignant
notre juste ressentiment pour la part qu'elle a prise dans cette sotte
aventure. C'est une bonne occasion de cesser de la voir, il ne faut pas
la laisser chapper, et M. de Savernon en pensera ce qu'il voudra; mais
notre complaisance envers lui ne peut aller plus loin.

Madame de Sermoise combattit faiblement ces prceptes d'ingratitude;
d'abord, parce qu'elle savait  quel point ces dames taient opinitres
dans leurs ides, et puis laisser attribuer sa faute  l'entranement
de conseils dangereux, c'tait presque s'en disculper. Cette supposition
ajoutait bien peu  la mauvaise opinion que ces dames avaient
d'Ellnore; aussi madame de Sermoise les laissa tranquillement
dblatrer contre sa bienfaitrice, et lui donner tant de preuves de leur
malveillance, que madame Mansley, indigne de leurs procds offensants,
se dcida  ne plus s'y exposer.




                                 XV


Le monde est long  prendre le parti des innocents, il lui faut des
preuves pour croire  la vertu, il n'est pas si difficile pour le vice.
En moins de quinze jours, il fut tabli dans plusieurs salons que madame
Mansley avait servi de manteau  une intrigue qui n'aurait peut-tre
jamais t tente sans son secours, et dont le scandale tait son
ouvrage.

Le vieux baron de B... en parlait dans ce sens, un soir, chez madame de
Seldorf, lorsque M. de Rheinberg, aprs avoir cout patiemment le rcit
calomniateur qui accusait Ellnore, se leva tout  coup et affirma qu'il
n'y avait pas un mot de vrai dans cette histoire.

Un dmenti aussi formel amena une discussion trs-vive dans laquelle
Adolphe laissa trop apercevoir son estime passionne pour madame
Mansley.

--Ah! mon Dieu! quel beau plaidoyer! s'cria madame de Seldorf d'un ton
ironique; je ne vous savais pas si bien au courant de toutes les vertus
de cette jolie femme.

--Il n'est pas ncessaire de la connatre beaucoup pour la savoir
incapable d'une action fltrissante. Quant  moi, qui n'ai jamais eu
l'honneur d'tre reu chez elle, je ne m'en crois pas moins le droit
de la dfendre contre des suppositions absurdes, car j'ai appris de ses
amis  l'honorer.

--Et de ses amants  l'aimer, interrompit madame de Seldorf; cela est
tout naturel, ajouta-t-elle avec un rire forc.

--Vous aussi! dit avec surprise M. de Rheinberg.

--Ah! ne pensez pas que je me joigne aux mchants qui s'acharnent 
cette pauvre femme, reprit vivement la baronne, pousse par un sentiment
gnreux qui l'emportait sur une impression pnible. Je sais mieux que
personne comment le monde juge ce qu'il ne comprend pas, et combien
il est difficile de le ramener  la vrit lorsqu'il s'est commodment
tabli dans une erreur. Il dteste tout ce qui le drange, et malheur
au talent,  la passion ou  la supriorit originale qui dpasse les
limites de son admiration routinire; il les punit de leur audace en
la calomniant. Aussi suis-je toujours tente de prendre le parti des
victimes de sa svrit. D'ailleurs, les amis distingus dont madame
Mansley est entoure, prouvent assez pour son mrite, et je crois qu'on
ne parle si mal d'elle que par envie.

Madame de Seldorf dit cette dernire phrase en regardant Adolphe de
manire  lui traduire le mot _envie_ par celui de jalousie. Il
la devina et faillit se trahir par l'expression trop vive d'une
reconnaissance qui avait plus pour objet la bont, l'esprit loyal de
madame de Seldorf, que son dpit flatteur.

Elle paraissait rassure; mais sa pense ne l'tait pas, et aprs avoir
attidi l'admiration d'Adolphe pour Ellnore, en en professant une plus
exalte encore, elle fit tomber la conversation sur le malheur d'avoir
t abandonne par un homme que madame Mansley croyait de son devoir
d'aimer, et elle partit de l pour peindre les tortures attaches 
l'tat du dernier qui aime.

--Qu'il est dvorant le malheur qu'une telle destruction de la vie fait
prouver! dit-elle. Le premier instant o ces caractres, qui tant de
fois avaient trac les serments les plus sacrs de l'amour, gravent en
traits d'airain que vous avez cess d'tre aim; lorsque cette voix,
dont les accents vous suivaient dans la solitude, retentissaient 
votre me branle et semblaient rendre prsents encore les plus doux
souvenirs; lorsque cette voix vous parle sans motion, sans tre brise,
sans trahir un mouvement du coeur, oh! pendant longtemps encore la
passion que l'on ressent rend impossible de croire qu'on ait cess
d'intresser l'objet de sa tendresse, que des coeurs qui se sont compris
ne sauraient cesser de s'entendre; et rien ne peut faire renatre
l'entranement dont une autre a le secret; vous savez qu'il est heureux
loin de vous par l'objet qui vous rappelle le moins; les traits de
sympathie sont rests en vous seule; leur rapport est ananti, il faut
pour jamais renoncer  voir celui dont la prsence renouvelait vos
souvenirs, et dont les discours les rendaient plus amers; il faut errer
dans les lieux o il vous a aim, dans ces lieux dont l'immobilit est
l pour attester le changement de tout le reste. Le dsespoir est au
fond du coeur, tandis que mille devoirs, que la fiert mme, commandent
de le cacher. On n'attire pas la piti par aucun malheur apparent; seul,
en secret, tout votre tre a pass de la vie  la mort. Quelle ressource
dans le monde peut-il exister contre une telle douleur? Le courage de se
tuer? Mais, dans cette situation, le secours mme de cet acte terrible
est priv de la sorte de douceur qu'on peut y attacher; l'espoir
d'intresser aprs soi, cette immortalit si ncessaire aux mes
sensibles est ravie  celle qui n'espre plus de regrets!

Dans ces accs d'loquence, madame de Seldorf tait bien sre de ne pas
tre interrompue. Elle parlait avec tant de feu; elle appliquait si bien
les gnralits  des intrts particuliers, qu'on se laissait entraner
 penser comme elle. Adolphe seul osait souvent la contredire, comme
on excite un noble coursier pour redoubler son ardeur; mais cette fois,
terrifi par le tableau qu'elle venait de mettre sous ses yeux, par
cette menace dchirante du supplice qu'elle subirait s'il persistait
dans son amour pour Ellnore, il se jura d'en triompher.

--Non pensa-t-il, non je ne risquerai pas le bonheur de la personne la
plus dvoue, la plus noble, la plus spirituelle, pour le dsir insens
de vaincre une antipathie inexplicable, une haine si passionne qu'elle
devrait m'ter tout espoir de l'teindre, mais c'est cette haine, si
ressemblante  de l'amour, qui me captive malgr moi; c'est l'attrait
d'un succs impossible, d'un voyage dangereux, d'un ennemi  combattre,
 tuer,  faire prisonnier surtout! Et c'est  cette joie froce que
j'immolais mon repos, celui de... Non... je ne la verrai plus; je ne lui
donnerai plus le plaisir de m'accabler de ses ddains; rien ne m'est si
facile que de l'viter; je sais les heures o elle se rend chez nos amis
communs, j'aurai soin de ne m'y pas trouver.

Adolphe en tait l de ses rflexions, lorsqu'on annona le chevalier
de Boufflers; chacun s'empressa de le questionner sur M. de Sermoise.
En qualit d'ami intime de son pre, il devait tre mieux instruit qu'un
autre de ce qu'on savait sur le fugitif; mais il dit que toutes les
perquisitions restaient sans effet, et que la famille commenait 
perdre tout son espoir.

A chaque personne qui arrivait, on renouvelait les questions sur cette
funeste disparition; et dans les rponses, les explications, les causes
prsumes, le nom de madame Mansley se trouvait souvent ml, de manire
 rendre sa dfense difficile.

La baronne, fidle  l'opinion qu'elle avait soutenue sur le mrite
d'Ellnore, disait bien quelques mots en sa faveur; mais la meilleure
des femmes d'esprit craint le ridicule avant tout, et celui de se
rpter lui ferait abandonner la plus juste cause.

C'est ce qui arriva. Adolphe n'osa continuer la dfense que madame de
Seldorf ne pouvait ou ne voulait plus soutenir, et M. de Boufflers seul
chercha  intresser les plus mdisants, en leur racontant comment, sous
prtexte de venger la morale et les maris, on adressait  madame Mansley
des lettres infmes.

--Enfin, ajoutait-il, la pauvre femme en est rduite  ne pas sortir
de chez elle, dans la crainte d'tre insulte publiquement. Et dj
plusieurs des personnes qu'elle croyait tre de ses amis ont dcid en
plein salon qu'elles ne la verraient plus.

--Quoi! mmes celles qui lui doivent leur retour en France, et partant
leur fortune? demanda M. de Rheinberg.

--Voil une question bien niaise, pour un homme d'esprit, reprit en
souriant le chevalier; mais votre jeunesse l'excuse; plus tard, vous
saurez que pour la plupart des obligs, rien n'est si vite saisi qu'une
occasion honnte de se brouiller avec son bienfaiteur.

--Je le conois  merveille, dit madame de F...; je vous avoue qu'il me
serait fort pnible d'tre sauve d'un grand danger par un chapp
du bagne, et qu'aprs avoir pay son dvouement de ma fortune, je le
fuirais comme la peste.

--La comparaison n'est pas soutenable, dit M. de Rheinberg ne pouvant
plus contenir son indignation. Et il allait sans doute ajouter tout ce
qu'il s'tait promis de taire, lorsqu'un regard de madame de Seldorf
l'arrta.

Le silence o retomba Adolphe parut une dfaite. La conversation se
continuant sans qu'il y prt aucune part, on le crut dcourag par la
difficult de changer l'opinion tablie sur le compte de madame Mansley.
Madame de Seldorf elle-mme pensa qu'ennuy d'entendre bavarder sans
cesse sur une histoire, qui, dans le fond, l'intressait peu, il
s'occupait du dcret qu'il devait attaquer le lendemain  la tribune.

Pendant ce temps, M. de Rheinberg, oubliant les rsolutions qu'il venait
de prendre, honteux de l'ide d'avoir projet un moment de fuir madame
Mansley, lorsque tout se runissait pour l'accabler, plus entran que
jamais  la dfendre et  la servir, composait la lettre qu'en rentrant
chez lui il allait crire  Ellnore.




                                 XVI


--Et de quel droit ce monsieur ose-t-il m'crire? se disait madame
Mansley chaque fois qu'on lui remettait une lettre d'Adolphe.

Puis, cdant involontairement au dsir de savoir ce qu'elle contenait,
Ellnore la dcachetait avec dpit, jetait l'enveloppe au feu en se
reprochant de n'avoir pas le courage d'en faire autant de la lettre. A
mesure qu'elle la lisait, elle sentait sa colre s'affaiblir, se changer
en douce motion, et elle s'abandonnait au charme d'une loquence
persuasive; puis, jalouse d'en prolonger l'effet, elle recommenait sa
lecture  travers un voile de larmes.

Mais plus l'amour d'Adolphe se cachait sous des sentiments gnreux,
plus il s'efforait d'en modrer les expressions, de le rendre
pour ainsi dire insensible au coeur timor d'Ellnore, plus elle en
reconnaissait le danger. En vain elle voquait tous les dfauts qu'elle
croyait dtester dans M. de Rheinfeld, en vain elle se rptait.

--Je le hais pourtant; ses opinions, ses habitudes, tout nous spare.
L'enttement qu'il met  me dfendre,  me plaire, ne se soutient que
par l'espoir de se venger un jour de mon indiffrence. Il ne comprend
pas qu'ayant pu subjuguer la femme la plus spirituelle, la plus clbre
de l'Europe, il choue auprs d'une personne aussi simple, aussi
malheureuse que moi. Hlas! sa constance  me poursuivre s'teindrait
bientt s'il devinait tout ce que je souffre. Ah! qu'il l'ignore
toujours!.. Mais, je le sens, pour n'avoir pas  craindre sa
pntration, il faut avoir recours  l'unique moyen d'y chapper. La
paix vient d'tre signe avec l'empereur d'Allemagne; j'obtiendrai
un passe-port pour Vienne; de l, j'irai  Londres. L'obligation
d'y conduire mon fils pour y tre lev sous la protection de mon
respectable ami, M. Ham..., et dans l'ignorance des calomnies, des
malheurs qui fltrissent ma vie, sera le prtexte de mon voyage.
Quelques mois d'absence suffiront pour dcourager la constance de M. de
Rheinberg, et pour me rendre le calme dont j'ai besoin.

Ellnore, forte de ce projet, et sans aucun doute sur le rsultat
qu'elle en attendait, ne pensa plus qu' le faire approuver par M. de
Savernon et  disposer ses amies  recevoir bientt ses adieux.

Elle commena par se rendre chez la marquise de Condorcet, o
Adolphe venait tous les soirs depuis huit jours, dans l'espoir de l'y
rencontrer. Lorsqu'elle entra, il captivait l'attention gnrale par le
rcit de la solennit qui avait eu lieu le matin mme au Luxembourg
en l'honneur de la paix et du hros qui l'avait acquise  coups de
victoires.

--Jamais on n'a vu la gloire tant et si justement applaudie, reprit
Adolphe, aprs s'tre interrompu pour saluer Ellnore, et peut-tre
aussi pour se donner le temps de rprimer l'motion produite par cette
prsence si dsire.--- Mais je ne sais pourquoi, continua-t-il, l mme
o je voyais les statues de la libert et de l'galit dcorer l'autel
de la patrie, il m'a pris tout  coup une vive inquitude pour ces
nouvelles patronnes de la France. Cependant rien n'tait si modeste que
l'attitude du gnral Bonaparte en coutant les acclamations du peuple
de spectateurs qui le portait aux nues, et je ne puis accuser que le
discours du ministre de l'intrieur des mauvaises penses qui me sont
venues. Je ne sais s'il vous produira le mme effet: je lui ai trouv
ce parfum d'adulation avec lequel les courtisans enivrent les rois;
et comme M. de Talleyrand n'est pas homme  jeter sa _flatterie_ aux
moineaux, j'en conclus qu'il espre beaucoup de l'ambition du hros
qu'il encense. Pourtant il a commenc par ces paroles rassurantes:

On doit remarquer, et peut-tre avec quelque surprise, tous mes
efforts en ce moment pour expliquer, pour attnuer presque la gloire de
Bonaparte; il ne s'en offensera pas. Le dirai-je? j'ai craint un instant
pour lui cette ombrageuse inquitude qui, dans une rpublique naissante,
s'alarme de tout ce qui semble porter une atteinte  l'galit; mais je
m'abusais: la grandeur personnelle, loin de blesser l'galit, en est le
plus bel ornement, et, dans cette journe mme, les rpublicains doivent
tous se trouver plus grands. Et quand je pensa  tout ce qu'il faut pour
se faire pardonner cette gloire,  ce got antique de la simplicit qui
le distingue,  son amour pour les sciences abstraites,  ses lectures
favorites,  ce sublime OSSIAN qui semble le dtacher de la terre; quand
personne n'ignore ses profonds mpris pour l'clat, pour le luxe, pour
le faste, ces mprisables ambitions des mes communes, ah! loin de
redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous
faudra peut-tre le solliciter un jour pour l'arracher aux douceurs de
sa studieuse retraite. La France entire sera libre. Peut-tre lui ne le
sera jamais.

--Et vous concluez de ce discours que le petit caporal veut profiter de
ses succs pour s'emparer du pouvoir? dit madame de Condorcet.

--Sur ce point, je ne sais pas positivement ce qui est; mais je sais
bien ce que M. de Talleyrand suppose; il est trop fin pour ne s'tre pas
aperu qu'on n'aime rien tant que d'tre vant sur les qualits qu'on
n'a pas, et s'il exalte le rpublicanisme de Bonaparte, c'est qu'il a
devin ses projets ambitieux, reprit Adolphe en affectant d'tre tout
entier aux intrts politiques qui alimentaient la conversation.

Ellnore, ne voulant pas paratre avoir l'esprit moins libre, y mla
quelques-unes de ces observations profondes qui rvlent les habitudes
studieuses d'un esprit rflchi. Puis, craignant de tomber dans le
pdantisme politique, elle se jeta dans l'ironie et demanda  tous
les prtendus champions de la libert, l prsents, si c'tait bien
srieusement qu'ils s'tablissaient les dfenseurs d'une divinit 
laquelle pas un d'eux ne croyait.

On peut se faire une ide des exclamations qui accueillirent cette
singulire attaque. Et Adolphe la mit sur le compte des prventions
anglaises de madame Mansley.

--Cette chre libert, dit-il, n'ayant pas moins cot  nos voisins
qu' nous, pour la conqurir et l'pouser, ils ont, comme tous les
maris, la prtention de la garder pour eux seuls. Mais nous en sommes
les amants, et ce titre-l rpond de notre constance.

--Vous, messieurs! reprit Ellnore, avec un sourire de piti; vous, les
fanatiques de la libert. Vous, qui n'aimez qu' dominer ou  servir!
Vous avez bien trop d'esprit, vraiment, pour le sacrifier aux simples
intrts de la chose publique. Il vous faut des effets surprenants, des
succs miraculeux, des hros  encenser, des puissants  flatter. Enfin,
vous ne vivez que des charmants poisons qui tuent l'galit.

--Ceci est d'une injustice rvoltante, s'cria Garat, le publiciste,
imaginer que les auteurs d'une rvolution telle que la ntre se
courberont de nouveau si volontairement sous le joug qu'ils ont secou,
et reprendront gaiement les chanes rompues au prix de tant de sang!
C'est nous calomnier tous.

--Eh bien, si je vous fais injure, si dans moins de cinq ans, vous
n'tes pas les sujets les plus soumis d'un pouvoir despotique, je
consens  subir tous les supplices qu'il vous plaira de m'imposer.

--Cinq ans! c'est bien long, madame, dit Adolphe en souriant; ne
pourriez-vous avancer un peu l'poque o nous aurons quelques droits sur
vous?

--Je le pourrais, je crois, sans nul danger, car vous qui, le premier,
avez dout de ce que je prdis, vous ne rsisterez pas plus qu'un autre
au torrent qui emportera la libert franaise et tous ses loquents
soutiens.

--Cela aurait t possible il y a quelques moments, madame; mais 
prsent qu'il y va de l'honneur de vous vaincre, de vous infliger
une punition  son choix, je vous jure qu'il n'est pas d'attrait, de
menaces, de pouvoir au monde qui puisse me faire changer d'opinion.

--Qu'on dise aprs ceci que la rpublique a tu la galanterie! s'cria
Chnier: heureusement, nous sommes l pour prouver que c'est une
calomnie; mais c'en est une aussi que de nous croire assez faibles pour
nous prosterner devant une tyrannie quelconque, ft-ce mme celle de la
gloire. Il y a tout  parier que ce vainqueur de l'Italie, malgr les
belles phrases patriotiques qu'il nous a dbites ce matin en rpondant
 notre ministre dfroqu, ne pense qu' changer son pe en sceptre;
d'ailleurs, il n'en aurait pas l'ide que nos ministres la lui
donneraient, tant ils se courbent devant lui;  cet gard, je partage
l'opinion de madame Mansley. Seulement, je ne crois pas  l'unanimit
des suffrages de serments parjures qu'elle prdit; j'espre qu'il
restera assez de fidles  la libert pour gner le despotisme qui
couve; quant  moi, j'ai pay trop cher l'honneur de la dfendre, pour
ne pas tre un de ses martyrs.

En finissant ces mots, Chnier se retira, et ds qu'il fut sorti, chacun
se rcria sur l'altration de son visage, qui portait l'empreinte d'une
vive douleur morale et physique.

--Ce n'est pas tonnant, dit M. Guingun, l'un des amis dvous de
Chnier, le malheureux est assassin chaque matin par un poignard
anonyme, et il n'est pas de sant ni de force d'me qui puissent
rsister  de semblables coups.

--Mais d'o viennent-ils? demanda madame de Condorcet.

--D'une main inconnue, qui change chaque jour d'criture pour lui
adresser les mmes mots.

--Ces mots sont donc bien terribles; car Chnier a trop d'exprience et
d'esprit pour attacher la moindre importance  une lettre anonyme.

--C'est ce que je lui rpte sans cesse, et ce qu'il dit lui-mme. Ce
qui ne l'empche pas de devenir ple comme la mort toutes les fois
qu'on lui remet une lettre, et de rester des heures entires la poitrine
haletante, les mains contractes, les yeux rouges fixs sur cette phrase
sanglante:

Can, qu'as-tu fait de ton frre?

--Quelle horreur! s'cria M. de Rheinfeld.

--Dites: Quelle calomnie! ajouta le citoyen Garat; car j'ai t tmoin
de tout ce qu'a tent Chnier pour sauver son frre, et combien de fois
il a risqu de se faire arrter et guillotiner pour arracher Andr aux
mains de ses bourreaux.

--Sans doute, c'est une calomnie, dit le chevalier de Panat, mais
convenez que, dans la mme position, elle n'aurait jamais atteint ni
vous ni moi.

--Que voulez-vous dire?

--Que ni vous ni moi, ni aucune personne ici prsente, ne seraient
rests, une minute aprs le supplice de leur frre, attachs au
gouvernement qui l'avait fait prir sur l'chafaud.

--Cela est bien facile  dire, reprit M. Guingun; mais quand la
dmission est un arrt du mort, on hsite  l'offrir ou  la demander.

--Alors on subit les consquences de sa timidit. C'est ainsi que les
plus belles actions avortent: on les porte au plus haut degr; elles
allaient atteindre au sublime, il ne fallait plus qu'un effort, le
courage puis en est incapable, et tout ce qu'on a fait d'admirable
disparat sous le reproche de ce qu'on aurait du faire.

Cette rflexion ne trouvant pas de contradicteurs, on se rejeta sur la
piti qu'inspirait l'tat de Chnier et sur les moyens d'empcher la
fatale lettre de lui parvenir.

--Vous pensez bien que j'en ai beaucoup tent, rpondit M. Guingun;
mais tous ont t djous avec une adresse inconcevable. Enfin,
craignant qu'aids de ses domestiques, nous puissions soustraire
quelques-unes de ces lettres quotidiennes, les lches auteurs les ont
adresses au prsident mme de la Convention, et depuis au membre du
conseil des Cinq-Cents.

C'est en pleine assemble, et souvent au milieu d'une vive discussion
que le malheureux reoit sur la mme plaie le mme coup qui l'a faite,
et qui la rend chaque jour plus mortelle.

--Mais  quoi sert donc cette police qui cote si cher  l'tat, si ce
n'est  dcouvrir les assassins de tous genres?

--Elle est trop occupe  crer ou  djouer des conspirations, pour
s'intresser aux intrts des honntes particuliers. D'ailleurs, que
gagnerait Chnier  connatre ces misrables anonymes; il ne pourrait
pas se battre avec eux comme il l'a fait dernirement avec M. de
Kerbourg; des ennemis qui se cachent sont toujours lches; il faut les
mpriser, et supporter leurs insultes comme on supporte les maladies
invitables dans une longue existence.

--J'tais l, dit madame Delmer, au thtre de la Rpublique, dans la
mme loge d'avant-scne o se trouvaient Chnier et madame de la B...,
lorsqu'Amde de Kerbourg insulta Chnier, qui d'abord n'y fit pas
attention; mais M. de Kerbourg ayant ajout un mot offensant pour madame
de la B..., Chnier la vengea par une injure fltrissante  laquelle M.
de Kerbourg rpondit par un geste qui lui a valu une blessure grave. Je
suis li d'amiti avec le bless; mais je suis force de convenir qu'il
a eu le premier tort.

--Et que Chnier a eu le second, interrompit vivement M. de Rheinfeld.

--Comment cela?

--En ne tuant pas celui qui avait insult la femme qu'il aime. Je ne
serais pas si humain en pareille circonstance.

--Beau mrite de votre part, vraiment! dit Garat; quand on se fait des
adorations qui sont celles de tout le monde, on n'est pas expos  ces
ennuis-l.

Ellnore avait rougi de reconnaissance aux derniers mots d'Adolphe. Elle
se sentit plir en coutant la rponse de Garat, qui faisait allusion
aux sentiments trs-connus de M. de Rheinfeld pour madame de Seldorf.

--Et je serais assez folle, assez lche pour aimer l'esclave de madame
de Seldorf? Celui que tout le monde reconnat pour l'heureux adorateur
de cette femme clbre, pensa Ellnore, et je me laisserais blouir,
entraner par son loquence perfide, par ses soins  m'obsder de son
souvenir, par cet enttement  me plaire, qui n'a peut-tre pour but que
le plaisir de tromper? Ah! bni soit l'avis qui me rappelle ce que je
n'aurais jamais d oublier.




                                 XVII


Pendant qu'Ellnore s'armait de toutes les forces de sa raison et de
son esprit contre Adolphe, celui-ci rflchissait sur le triste effet
produit par le souvenir de madame de Seldorf.

Ce malheureux Garat, pensait-il, vient de dtruire par un seul mot le
fruit de toutes mes peines, l'espoir de tous mes plaisirs! Il n'est rien
comme l'innocente main d'un ami pour vous porter un coup mortel. Que
faire maintenant pour rparer cette gaucherie funeste?... Ah! quelle
fatalit! jamais elle ne m'avait souri avec tant de bienveillance;
jamais, aprs m'avoir lu, elle ne s'tait montre moins offense de mon
audace; j'tais peut-tre au moment d'obtenir, non pas un aveu, car elle
mourrait plutt que d'avouer qu'elle m'aime, mais une de ces injures
ravissantes qui prouvent son dpit contre sa faiblesse et m'autorise
 lui parler de mon amour; jamais les circonstances n'avaient t plus
propices: le monde l'accable de la plus injuste rigueur, c'est  qui lui
donnera le nom le plus fltrissant; j'avais mille occasions de prendre
son parti, de me faire tuer pour elle, et voil qu'un seul mot, une
sotte rflexion renverse mon beau chteau en Espagne, et la rend 
toute sa haine pour moi! Par quel sacrifice, par quel acte de dvouement
puis-je la ramener? la convaincre de ma passion? Car je le sens, ce que
j'ai cru longtemps tre une simple prfrence, un dfi d'amour-propre,
est devenu un sentiment imprieux. Je ne fais, je ne dis plus rien que
pour m'attirer un regard courrouc, un mot offensant de sa belle bouche.
A dfaut de mieux, je prfre ses refus  tout ce que la femme la plus
sduisante voudrait bien m'accorder. Ah! mon Dieu! que je souffre  la
seule pense de perdre sa haine!...

Par suite de cet examen de coeur, Adolphe se dcida  tout braver pour
dissiper l'impression qu'Ellnore s'efforait vainement de dissimuler.
Il vint se placer derrire le fauteuil qu'elle occupait auprs de la
chemine, et lui dit  voix basse:

--Si l'on vous jurait, sur tout ce que vous inspirez, que l'allusion de
Garat n'est _plus_ vraie?

--Je ne le croirais pas, rpondit schement Ellnore.

--C'est trop me flatter. Je n'ai pas une constance  toute preuve, et
par malheur une amiti fonde sur l'admiration ne me sauve pas d'une
adoration exalte. Que faut-il faire pour vous prouver cette vrit?

--Rien.

--Quoi! pas mme une mauvaise action?... Une rupture clatante...

--Je vous le dfends.

--Ah! vous commandez!... c'est reconnatre votre puissance, je vous en
avertis. Eh bien, soit, on vous obira, mais  une condition pourtant.

--Je n'en accepte aucune.

--Celle-l sera de votre got.

--J'en doute.

--C'est de me continuer cette malveillance dont les preuves sont
devenues aussi ncessaires  ma vie que l'air que je respire.

--De la malveillance? reprit en souriant Ellnore, vous lui donnez un
bien beau nom.

--Ne riez pas, ceci est plus srieux que vous ne le croyez.

--Raison de plus pour n'y plus penser.

--N'y plus penser? je vous en dfie.

--Vous verrez.

--Non, je ferai tant d'extravagances que vous serez bien oblige d'y
prendre garde.

--Taisez-vous, par grce! si l'on vous entendait?

--On devinerait que, pour vous menacer ainsi, il faut que j'aie perdu la
tte, et l'on vous accuserait de ma dmence.

--Quelle tyrannie!

--Oui, j'en conviens, c'est la plus cruelle de toutes, celle d'un
esclave rvolt; mais qu'un seul mot peut rendre  la plus aveugle
soumission... dites-le?

--Jamais.

--Eh bien, je me contenterai d'un regard, d'un signe qui m'ordonnera
de vivre... pour vous... sans me promettre d'autre bonheur que mon
adoration... Laissez tomber votre ventail.

Cette prire faite d'une voix tremblante, quoique de l'air le plus
insouciant, mit le comble au trouble d'Ellnore. Traiter de semblables
intrts, au milieu d'un cercle d'indiffrents,  travers des
discussions politiques, confier sa destine  la chute d'un ventail,
cela paratrait impossible, si cela n'arrivait pas tous les jours. Mais
qui n'a pas dans sa vie jou son repos sur le fait le plus insignifiant
en apparence?

Ellnore effraye de ce qu'Adolphe pouvait hasarder pour la convaincre
de sa passion, crut ne cder qu' la prudence, en se prtant  une
dmarche de si peu de consquence en elle-mme; elle laissa glisser son
ventail sur le tapis... il y resta...

Adolphe, pris tout  coup d'un violent battement de coeur, d'un
tourdissement complet, crut qu'il allait succomber  sa joie.

Ellnore se retourna involontairement, et la vue de l'extrme motion
qui dominait Adolphe, lui donna aussitt le remords de l'avoir cause;
elle ne pensa plus qu' en attnuer l'effet; mais Adolphe qui la
devinait, se leva en disant:

--Je ne veux plus rien entendre, laissez-moi dans le ciel.

Pendant qu'il glissait ces mots d'une voix mue dans l'oreille
d'Ellnore, M. de Chauvelin, que ses ides librales n'empchaient pas
d'tre fidle  notre vieille galanterie, ramassait l'ventail et le
rendait  madame Mansley.

Que de fois on s'est ainsi innocemment fait le complice des faiblesses
qu'on blme.

De tous les secrets, le plus difficile  garder est celui de son
bonheur. Le regard, l'agitation, l'loquence applique aux sujets les
plus indiffrents, tout le trahit. Madame Talma, frappe de la gaiet
subite d'Adolphe et de l'accablement o tait tombe tout  coup
Ellnore, devina sans peine qu'il s'tait pass entre eux un de ces
vnements imperceptibles qui, sans nulle importance pour les autres,
dcident parfois du sort de deux personnes.

Sa prvention en faveur de M. de Rheinfeld ne lui permettait pas de
croire qu'on pt, non-seulement le har, mais n'tre pas sensible 
son amour, et sa prudente amiti commenait  trembler pour le repos
d'Ellnore.

--Si leur malveillance rciproque tait relle, pensait madame Talma; si
leurs injures n'taient pas un voile, si elles partaient du coeur, il y
a longtemps qu'ils seraient brouills  mort. C'est le pressentiment des
malheurs qui doivent rsulter d'une liaison deux fois coupable, qui
leur a inspir jusqu'ici ce moyen de dfense; mais il vient d'chouer.
J'ignore comment une si courageuse rsolution a pu succomber  la
conversation politique qui captive depuis deux heures l'attention de
tous ceux qui sont ici. Il faut que le diable ou l'amour s'en soit ml,
et je ne saurais, sans trahison, laisser Adolphe s'embarquer  la vue de
l'orage, et ne pas lui montrer les remords qui l'attendent, s'il ajoute
un malheur de plus  tous ceux qui ont dj fltri l'existence de madame
Mansley.

En consquence de ce raisonnement, madame Talma choisit un moment o
Adolphe passait prs d'elle pour lui dire:

--Je voudrais vous voir demain matin, j'ai  causer avec vous.

--J'en suis dsol, mais cela m'est impossible, rpondit Adolphe. C'est
demain la premire sance du club de l'htel de Salm. J'ai promis d'en
faire le discours d'ouverture, et je ne veux pas laisser chapper une
si bonne occasion de dire tout ce que je pense sur le _terrorisme_,
le _royalisme_ et le faux _patriotisme_ qui sont aujourd'hui les plus
grands ennemis de la France, enfin j'espre un succs, et je vous
avouerai que jamais il ne viendra plus  propos.

--Ah! ah! vous comptez sur votre talent pour vous seconder dans quelque
mauvaise action, n'est-ce pas? Eh bien, soit; montrez-vous avec toute
votre supriorit, je me charge de faire valoir vos dfauts.

--Vous me faites frmir.

--Eh bien, rsignez-vous  m'entendre avant ou aprs votre sance
politique.

--Comme il vous plaira. Cependant j'aurai l'esprit plus libre, je crois,
avant de vous avoir entendue; mais, de toute faon, promettez-moi de
garder un profond silence  mon gard tant que je n'aurai pas plaid ma
cause.

Il fut convenu qu'Adolphe viendrait se faire sermonner le lendemain,
n'importe sur quel sujet, en sortant du club de l'htel de Salm.

Son discours, quoique fort raisonnable pour l'poque, eut un succs
clatant, et jamais aucun de ceux qu'il a obtenus depuis sur un plus
grand thtre ne l'a plus doucement enivr. L'ide qu'Ellnore ne
pourrait chapper  son loge, qu'il la poursuivrait jusque chez
les ennemis de la Rvolution, le ravissait, car son discours portait
l'empreinte d'une horreur profonde pour les crimes commis au nom de
la libert, et promettait aux opprims du gouvernement nouveau un zl
dfenseur. Aussi les royalistes en parlaient-ils avec une admiration qui
tenait de l'espoir, M. de Savernon seul persistait  blmer toutes les
actions et les paroles de M. de Rheinfeld.

Les travers attachs  l'esprit de parti taient alors fort communs et
faisaient le tourment des familles, dont la moiti, ayant pris part 
la rvolution, en suivait les chances, tandis que l'autre moiti, leve
dans le culte de l'absolutisme royal, ne comprenait pas que la France
pt se soumettre encore longtemps  un autre pouvoir, et en attendait
impatiemment le retour.

Malgr cette loi du Directoire qui forait les membres des assembles
lgislatives  jurer, par serment, qu'ils n'avaient aucun parent migr,
on en voyait tous les jours solliciter la radiation de soi-disant
amis intimes, qui leur tenaient encore de plus prs. Eh bien, dans ces
Franais rendus  leur patrie, grce au crdit d'un honnte rpublicain,
il s'en trouvait un bien petit nombre d'assez reconnaissants pour ne pas
har leur bienfaiteur, et d'assez sages pour permettre  leurs enfants
d'aller chercher dans nos armes ce qui pare toujours un grand nom: les
dangers et la gloire.

--Je pourrais me dispenser de vous parler de ce qui m'a fait vous
demander cet entretien, dit madame Talma en voyant entrer M. de
Rheinfeld, car vous le savez sans doute aussi bien que moi; mais si je
n'ai pas la prtention de vous instruire, j'ai celle de vous clairer
sur les suites du roman que vous commencez, sans nulle prvision des
scnes qu'il doit amener.

--Vous oubliez qu'on ne fait pas un roman sans amour mutuel, et que le
courage d'aimer tout seul est bientt puis. Mais je rponds l  ma
pense plus qu' la vtre, dit Adolphe en souriant.

--Vous rpondez fort mal, il est vrai, mais vous comprenez fort bien,
cher ami, et je ne serai pas oblige de vous prouver pourquoi il est
urgent que vous accompagniez madame de Seldorf dans le voyage qu'elle va
faire en Suisse, pendant que son mari sera en mission.

--Non, vraiment, je ne comprendrai jamais la ncessit de quitter Paris
au moment o l'absence de Bonaparte et de son arme nous expose  de
grands revers, o le gouvernement ne sait plus o donner de la tte, o
le trsor est  sec, o les soldats manquent de tout, et o ma voix, si
faible qu'elle soit, peut crier au secours et ranimer l'nergie de ce
peuple affaibli par ses excs et engourdi par la terreur, et ce que
je comprends encore moins c'est que ce soit vous, la personne la plus
dvoue  la France,  sa prosprit, qui m'engagiez  l'abandonner
lorsque les terroristes et les royalistes sont l, tout prts 
ressaisir le pouvoir et  nous rendre la guillotine ou les lettres de
cachet.

--Sans doute il faut un motif trs-imprieux pour l'emporter sur de
si grandes considrations; mais d'autres sont encore l pour sauver le
pays; et vous tes seul l'arbitre d'un sort qui m'intresse vivement. Je
vous propose l'ternelle ressource de l'loignement, parce que c'est un
lieu commun qui russit toujours; mais j'en prfrerais un autre, car je
ne me dissimule pas tout ce que nous perdrons avec votre prsence, et si
votre imagination nous fournit un aussi bon moyen de vous faire oublier,
je ne demande pas mieux que de l'adopter; mais je suis dcide  vous
sauver malgr vous, s'il le faut, des remords d'une double sclratesse.

--Peine inutile, j'ai un fond d'innocence qui peut tout braver.

--Quoi, jusqu'au malheur d'une femme adorable? Ah! vous vous calomniez.

--D'abord on ne fait le malheur que des gens dont on est aim. Quant
 ceux qui nous hassent, on n'est pas tenu  leur tout sacrifier,
convenez-en.

--Je suis de cet avis; mais cette haine-l ne vous abuse pas plus que
moi, je vous prie de la traiter avec tous les gards qu'elle mrite.

--Que faire?

--N'y donner aucune suite, mditer srieusement sur le tort de tromper
une femme dont l'esprit est indispensable  votre existence, ce qui ne
vous permet pas de disposer de vous, et ne vous laisse  offrir pour
prix d'un abandon complet qu'un amour partag, une chane  demi brise,
un de ces attachements qui font galement le supplice des deux rivales
et de l'infidle. Je vous connais, vous n'avez ni assez de probit,
ni assez de duplicit, pour vous tirer d'une situation pareille. Vous
serez, avant six mois, dtest, et, qui pis est, mpris des deux
personnes que vous aimez le plus au monde.

--Que dites-vous? s'cria Adolphe, terrifi par cette menace.

--La vrit, reprit madame Talma. L'une ne vous pardonnera pas votre
ingratitude; l'autre, votre reconnaissance. Oui, l'affection que vous
conserverez pour madame de Seldorf, en dpit de votre inconstance, sera
un crime aux yeux de madame Mansley. Elle ne peut plus couter l'amour
que de l'homme qui lui sera assez dvou pour lui donner son nom...
Serez-vous cet homme-l?

Adolphe garda le silence et parut absorb sous le poids d'une pense qui
ne s'tait point encore offerte  son esprit.

--Se taire, c'est rpondre, continua madame Talma; et je me fie
maintenant  votre honneur pour vous guider dans le parti qu'il faut
prendre.

--L'honneur! reprit Adolphe avec impatience, et depuis quand l'honneur
des hommes est-il compromis par leurs faiblesses de coeur? N'avons-nous
pas fait les lois de manire  tre absous de tous crimes en ce genre?
Non, la crainte du blme ne saurait nous arrter dans un sentiment
passionn; celle de causer le malheur d'une femme dvoue pourrait seule
donner le courage de la fuir. Mais je vous le rpte, madame Mansley
s'indigne et s'amuse de mon amour. Voil tout.

--Et pourquoi cet amour? Je vous prie, tes-vous bien sr de l'prouver?
N'est-ce pas une de ces taquineries qui servent souvent au dveloppement
de votre esprit, et dont vous voulez divertir votre coeur?

--Quelle mchante supposition!

--C'est que je ne m'explique pas comment les qualits, les dfauts et
les gots les plus opposs, mnent  un amour mutuel.

--Mutuel! rpta Adolphe, la joie dans les yeux. Vous tes bien honnte,
ajouta-t-il en souriant.

--Hlas! oui, mutuel, et je n'en veux pour preuve que les efforts de la
pauvre Ellnore pour se persuader qu'elle vous hait. Vous pensez bien
que si votre repos avait t seul en danger dans cette circonstance,
je ne m'en serais pas inquite. Je vous aurais laiss _jouer_ de vos
dfauts avec toute la grce qui leur a dj valu tant de succs; mais
quand j'ai vu que leur sduction commenait  agir sur un coeur dj
meurtri, et qu'un coup de plus doit tuer, j'ai cru vous servir tous
deux, en mettant mon amiti entre vos deux haines pour les empcher de
se battre trop passionnment.

--Vous me faites tant de bien et tant de mal avec vos beaux discours,
que je ne sais plus que rsoudre.

--Eh bien, laissez-vous conduire.

--J'y consens, mais n'abusez pas de ma soumission; n'en demandez pas
trop  ma raison.

--Je ne veux pas mme avoir  faire  elle. Votre coeur entendra bien
mieux ce que j'ai  lui demander: d'abord la sincre rsolution de
renoncer  plaire  une personne que tout doit sparer de vous. Songez
que sans moi elle ne vous aurait jamais connu; que la diffrence de vos
opinions avec les siennes, avec celles de ses amis, ne permet aucune
liaison entre vous; que vous ne pouvez sacrifier toutes les antipathies
qu'on sait exister entre vous deux, sans apprendre  tout le monde que
vous vous adorez. Et ce secret une fois divulgu, je n'ai pas besoin de
vous dire les affreux malheurs qui s'ensuivront. Ne vous flattez pas de
les dtourner, ils sont invitables. Madame de Seldorf se changera en
Eumnide acharne  vos pas; et M. de Savernon poignardera Ellnore.

Ce rsultat tait si probable qu'Adolphe en frmit, et qu'il s'engagea 
partir pour la Suisse avec madame de Seldorf sans en prvenir Ellnore,
sans lui crire dans l'absence.

--C'est un indigne procd que vous exigez l, s'cria-t-il en se
levant.

--Je l'avoue, et c'est tout son mrite, reprit madame Talma, car un peu
moins offensant, il serait sans effet. Mais Ellnore a l'me fire, et
j'espre bien qu'elle ne vous le pardonnera jamais. Ds que j'en aurai
la certitude, et que je croirai sa dignit et sa rancune plus fortes que
son amour, je vous crirai de revenir.

--Ce sera la premire lettre de vous que j'aurai reue sans plaisir.

--Ce n'est pas tout; vous ne reviendrez ici qu' la condition de ne vous
prsenter chez moi qu'aux heures o madame Mansley ne s'y trouve jamais;
enfin, qu'en me jurant, en malade soumis, de suivre mes ordonnances.

--J'ai bien peur que ce malade-l ne meure entre vos mains, dit M. de
Rheinfeld en respirant avec peine. Il est atteint plus gravement que
vous ne le pensez. Mais, qu'importe, ajouta-t-il d'une voix touffe,
elles ignoreront mon supplice... Vous seule le saurez... Votre piti me
suffira, et si... je...

L'excs de son motion l'empcha de continuer; il sortit prcipitamment
et laissa sa vieille amie effraye de l'impression qu'elle venait de
produire sur cet esprit  la fois si profond, si lger, et qu'elle
supposait plus fort contre les agitations du coeur.

C'est une erreur gnralement tablie dans le monde civilis que de
croire les gens d'esprit insensibles. Et pourtant leurs crits, leurs
longs attachements sont l pour prouver le contraire. Mais l'envie qui
s'attache aux supriorits leur conteste les qualits  la porte de
tout le monde; ce serait bien dommage pourtant que le ciel, dans sa
munificence, n'et accord qu'aux sots la facult d'aimer.




                                XVIII


Les embarras du gouvernement devenaient chaque jour plus graves. Chacun
se disputait le pouvoir sans savoir l'usage qu'il en ferait, et le
secours des hommes politiques, des opinions indpendantes tait plus
ncessaire que jamais contre le retour des mesures rvolutionnaires ou
l'usurpation d'un despotisme militaire.

Madame de Seldorf, pntre de cette vrit, et rassure par
l'empressement d'Adolphe  vouloir la suivre dans son voyage, lui imposa
l'obligation de revenir  Paris sur-le-champ, si quelque vnement
politique y rclamait la prsence des dfenseurs de la libert.

Ravi de se soumettre  un ordre qui devait le ramener, peut-tre
bientt, prs d'Ellnore, il partit avec plus de courage, non sans
dplorer le serment qu'il avait fait  madame Talma de ne pas crire un
mot d'adieu  Ellnore.

Si ne rien tenter pour plaire  ce qu'on aime est un sacrifice souvent
impossible, quel nom donner  ce dvouement surhumain qui va jusqu'
s'attirer volontairement la haine de l'tre dont on paierait un regard,
un sourire au prix du reste de sa vie?

La route entire se passa en suppositions plus douloureuses l'une que
l'autre.

--Comment apprendra-t-elle ma dsertion? se demandait tacitement
Adolphe; quelque ami charitable se chargera-t-il d'en attnuer l'effet
en lui prtant un motif louable? Je ne puis l'esprer. C'est dans la
brutalit du coup, dans l'indignation du procd, que madame Talma
compte pour dtruire  jamais le faible monument que j'levais avec tant
de peine. Elle aura tout prvu pour qu'Ellnore reoive la nouvelle
de mon dpart devant tmoins, sans y tre prpare, et par consquent
doublement offense de se voir dlaisse, et livre dans sa surprise
 l'observation maligne des indiffrents, pour qui toutes les motions
invincibles sont autant de spectacles divertissants... et j'en suis
rduit  dsirer qu'elle ait peine  retenir ses larmes...

--A quoi pensez-vous donc? disait alors madame de Seldorf; vous avez
l'air sombre d'un conspirateur. Si Barras vous voyait en cet instant, il
vous ferait arrter rien que sur votre mine.

--Et il aurait raison, car si je pouvais renverser lui et son
Directoire, je le ferais de grand coeur.

--Vous regrettez de n'tre pas rest  Paris pour hter sa chute, je le
vois, dit madame de Seldorf avec amertume; car sans se l'expliquer, elle
devinait une pense rivale dans celle qui absorbait Adolphe.

--Vous vous trompez, reprit-il, je ne puis regretter un succs
impossible,  moi, du moins, qui ne voudrais changer que pour tre
mieux, et non pour remplacer le gouvernement pitoyable du directeur
Barras par le despotisme du dictateur Bonaparte.

--Alors pourquoi vous inquiter autant des vnements auxquels vous ne
voulez pas prendre part?

--On n'a pas besoin d'tre acteur dans un drame pour s'y intresser;
et vous-mme, madame, vous avez prouv plus d'une fois qu'on pouvait
s'animer vivement pour des intrts politiques trangers aux siens.

--Cela est vrai, mais c'est un travers dont j'espre me corriger, et
j'exige que vous m'y aidiez. tre tout seul  combattre pour la libert
dans un pays qui n'en veut pas, est une duperie ridicule. Je commence
 me lasser des sentiments patriotiques qui m'ont t transmis comme un
hritage, et que j'ai adopts ds que j'ai pu rflchir sur les hautes
penses dont ils drivent et sur les belles actions qu'il inspirent. Les
scnes cruelles qui ont dshonor la rvolution franaise n'tant que
de la tyrannie sous des formes populaires, n'avaient diminu en rien
mon culte pour la libert. Mais cette soumission aveugle d'une
nation claire pour un gouvernement faible et arbitraire, pauvre et
dissipateur, grossier et immoral, a dcourag ma constance, et je suis
dcide  ne plus m'occuper du sort de ces aimables Franais dont j'aime
tant la conversation et que le ciel a dous de tous les genres d'esprit,
except de l'esprit national.

--Le parti est fort sage, mais vous ne le suivrez pas plus que moi; il
est de la nature des mes gnreuses de se prendre d'amour pour le bien
public, en dpit de tous les maux attachs  cette belle passion. On
s'ordonne beaucoup de vertus par calcul, par exprience ou par religion;
l'amour-propre mme en cre souvent; mais on a beau se la commander, on
ne se fait point d'indiffrence. Voir la nation la plus brave, la plus
intelligente de l'Europe, courir au-devant de toutes les dominations,
mme les plus vulgaires, plutt que de rester matresse d'elle-mme,
sera toujours une douleur pour vous, et une douleur que vous ne pourrez
vous empcher d'exprimer avec toute votre loquence; sorte de crime
toujours puni par les autorits rgnantes, quelle que soit l'indulgence
de leur despotisme.

--Y pensez-vous!... c'est me prdire de longues perscutions, et il y a
de la barbarie  menacer les imaginations faibles des malheurs qui les
attendent.

--Oui, quand on ne doit pas les partager, dit Adolphe d'un accent triste
et doux qui pntra jusqu'au fond du coeur de madame de Seldorf.

Cette conversation avait lieu en prsence d'un vieil ami de la baronne,
d'une gouvernante tenant endormi sur ses genoux le plus jeune des
enfants de madame de Seldorf, et, dans une berline que six chevaux
entranaient vers la frontire.

Comme ceux que le mouvement emporte, que le voyage distrait en dpit de
leur proccupation, sont beaucoup moins  plaindre, quelque soit leur
chagrin, que les malheureux dont l'existence immobile ternise les
regrets, nous reviendrons  Ellnore.




                                XIX


Pendant qu'Adolphe livrait madame Mansley  tous les dangers
d'une surprise mortelle,  tout le ressentiment du procd le plus
inexplicable, elle se reprochait de ne lui avoir point cach sa
faiblesse pour lui; et, pressentant l'motion qu'elle prouverait en
le revoyant aprs la petite scne de l'ventail, elle s'tait renferme
plusieurs jours chez elle pour viter la rencontre d'Adolphe. Pourtant
l'ide de le revoir, aprs l'aveu muet qui lui tait chapp, lui
causait une de ces joies mles de terreur qui ont tant de charme en
amour. Aussi apprit-elle avec une sorte de plaisir l'accident arriv 
madame Delmer, qui s'tait foul le pied en descendant de cheval. Cette
dernire blessure la rendant prisonnire, elle avait rclam la
socit de ses amis pour l'aider  supporter sa rclusion; et tous
s'empressaient  lui tenir compagnie.

Ellnore, certaine de trouver parmi eux celui dont l'esprit avait la
puissance de charmer toutes ses douleurs et de conjurer tous ses ennuis,
s'arrta quelques moments dans l'antichambre qui prcdait le salon de
madame Delmer, pour laisser calmer les battements de son coeur.

Elle redoutait tellement l'effet du premier regard de M. de Rheinfeld,
qu'en entrant dans le salon elle salua tout le monde sans lever les
yeux. Les phrases faites d'avance sur l'accident de madame Delmer
vinrent d'abord au secours de son embarras. C'tait  qui lui
raconterait comment le cheval de madame Delmer s'tait cabr, et comment
la frayeur lui ayant fait poser son pied  faux sur un caillou, elle
s'tait donn une entorse. Dans ce conflit de voix, Ellnore s'attendait
 entendre vibrer celle d'Adolphe; mais elle connaissait sa rpugnance
pour les paroles insignifiantes, et s'expliquait son silence par
l'motion qu'elle lui supposait. On aurait dit qu'avertie secrtement
de ce qu'elle devait ressentir  la perte de son illusion, elle la
prolongeait le plus possible.

Enfin, elle se sentit tout  coup glace par l'ide qu'Adolphe n'tait
pas l; cependant, bien des raisons pouvaient expliquer son absence;
il y avait le soir mme une sance extraordinaire au club de l'htel de
Salm. On donnait  l'Odon un drame nouveau qui attirait tout Paris.
Ce drame, traduit de l'Allemand, ayant pour titre: _Misanthropie et
Repentir_, tait une importation qui pouvait amener notre public 
goter le thtre de Schiller, si souvent vant par Adolphe. Tout devait
faire prsumer  Ellnore qu'il avait voulu tre tmoin du succs de ce
drame; mais la vrit est une fe invisible, dont la baguette agit en
dpit de toutes les apparences, de tous les raisonnements; ds qu'elle
a touch votre coeur, ds qu'elle a droul le tableau de l'avenir qui
vous attend, ses rayons ont beau ne pas l'clairer encore, vous souffrez
avant d'avoir vu.

Rien n'avertissait Ellnore du dpart d'Adolphe; madame Talma qui se
trouvait l semblait reculer devant l'effet qu'elle avait dsir, et
redoutait l'instant o Ellnore serait frappe du coup qu'elle lui avait
prpar. Semblable au mdecin qui vient d'ordonner une opration cruelle
d'o dpend la vie du bless et qui souffre d'en tre le tmoin, elle
sentait succomber son courage  l'ide de la pleur qui allait couvrir
ce beau front au premier mot qui se rattacherait  ce dpart subit;
elle allait jusqu' esprer que la soire se passerait sans qu'il en ft
question. On oublie si vite ceux qu'on ne voit plus, que cette esprance
se serait trs-probablement ralise, sans l'arrive du comte de Sgur
et de Npomucne Lemercier.

Tous deux revenaient de l'Odon. On les questionna sur le drame nouveau.

--C'est dtestable, dit le vicomte, et pourtant je me suis laiss
prendre  plusieurs scnes assez dramatiques. Malgr mon horreur pour
les querelles de mnage, cette femme gare, avec son profil grec, ses
grands yeux noirs et ses petits airs prudes, m'a presque fait pleurer.
Quant  son mari, je n'ai jamais pu m'intresser une minute  cette
classe de gens-l, et ce n'est pas Saint-Phal avec son air lugubre, sa
voix spulcrale et ses sentences de... mari tromp, qui me fera revenir
de mes prventions.

--Voil bien nos esprits superficiels qui ne voient dans un sujet
srieux que le ct comique, dit madame Delmer. Comment se faire une
ide de l'ouvrage sur de telles plaisanteries! Heureusement nous
avons l M. Lemercier qui obtient trop de succs pour ne pas apprcier
celui-l  sa juste valeur.

--Je les trouve tous lgitimes, madame, car ils sont le fruit du talent
ou de l'adresse  flatter le mauvais got  la mode, dit l'auteur
d'_Agamemnon_, et le malheureux qui abaisse son esprit aux absurdits,
aux invraisemblances, aux exagrations qu'un certain public applaudit
toujours, a peut-tre plus de mal et plus de mrite que l'auteur qui
obit tout simplement  son gnie. Mais le drame que nous venons de
voir, quoique _tranard, pleurnichard_, enfin pourvu de tous les dfauts
du genre, a pour sujet un de ces malheurs conjugaux si communs dans les
familles, qu'il n'est gure de spectateur qui ne l'coute avec une
sorte d'intrt personnel, soit comme sducteur, soit comme parent de la
victime. On entend de tous les cots de la salle des sanglots dlateurs
qui confirment ce que j'avance. Mais quand l'art dramatique en est
rduit  fouiller dans les adultres bourgeois pour produire de l'effet,
c'est un aveu de son impuissance, et je ne sais pas ce que notre thtre
peut gagner  imiter sur ce point les Allemands.

--Ah! si M. de Rheinfeld vous entendait, s'cria la marquise de
Condorcet, comme il relverait ce blasphme!

--Je n'en resterais pas moins de mon avis.

--Quel dommage qu'il soit parti! nous aurions t tmoins d'un combat
ravissant!

--Parti!... rpta machinalement Ellnore.

Puis, croyant avoir mal entendu, elle s'appliqua  couter plus
attentivement la conversation.

--Oui, tous deux aussi spirituels, aussi entts l'un que l'autre, se
seraient battus  coups de Corneille et de Schiller, et nous aurions eu
les profits de la bataille, dit Garat; car lorsque de semblables lances
se croisent, il en jaillit toujours beaucoup d'tincelles.

--Ah! nous sommes un peu blass sur ce plaisir-l, dit Lemercier. Madame
de Seldorf, qui aime toutes les discussions, n'a pas manqu de nous
offrir souvent l'occasion de guerroyer chacun pour nos idoles. Elle a
d tre contente l'autre jour. C'tait la veille de son dpart pour
la Suisse; elle avait runi  dner plusieurs des amis que son absence
afflige. On tait triste, la conversation languissait, elle imagina
de la porter sur le drame nouveau et de m'exciter  mdire de cette
production germanique, pour forcer Adolphe  rompre le silence. Il avait
de l'humeur; il a soutenu son opinion avec une sorte de violence qui m'a
donn de l'avantage sur lui. Cependant je commenais  m'tonner et 
me lasser des pigrammes dont il lardait son plaidoyer en faveur des
Allemands, lorsque madame de G..., qui tait place  ct de moi, m'a
dit  voix basse: Vous voyez bien que le pauvre homme n'a pas sa tte.
Ne prenez pas garde  ce qu'il dit;  la veille d'un dpart, on n'a
pas l'esprit libre. Alors j'ai compris ce que je devais accorder aux
agitations trop douces ou trop cruelles attaches  l'honneur de suivre
madame de Seldorf dans son voyage.

A ces mots, madame Talma fixa ses yeux sur Ellnore; elle la vit plir
et s'appuyer sur les bras de son fauteuil comme si elle allait se
trouver mal; mais, en pareilles circonstances, les vanouissements si
communs dans les romans, sont rares dans le monde, o la crainte de
laisser voir le rel de son motion donne presque toujours la force de
la vaincre.

La fiert, l'indignation vinrent au secours d'Ellnore. C'tait dj se
venger que de paratre insensible au coup qui la frappait; et elle fit
bonne contenance.

En la voyant ainsi immobile, le visage altr, mais calme, madame Talma
pensa qu'Adolphe, tratre  son serment, n'avait pu quitter Ellnore
sans lui crire. Elle voulut claircir ce soupon, et profita de
l'arrive d'une visite pour s'approcher de madame Mansley, qui,
plonge dans une sorte de torpeur, ne s'aperut pas de sa dmarche, et
n'entendit rien des premiers mots qu'elle lui adressa.

--Pauvre amie! dit alors madame Talma en posant sa main sur le bras
d'Ellnore, vous souffrez...

--Moi?... Non, rpondit-elle avec un sourire dchirant.

--Voulez-vous... me ramener chez moi? Chnier avait promis de venir me
prendre; mais il tarde trop... et je compte sur vous.

--Pourquoi? demanda Ellnore d'un air gar.

--Pour me mettre  ma porte, si votre voiture est l.

--Oui... vous avez raison... Il vaut mieux que je sorte d'ici... il y
fait trop chaud... j'touffe...

--Attendez un moment... on va bientt apporter la table de whist, cela
causera un drangement dont nous profiterons pour nous retirer sans tre
aperues.

En cet instant, plusieurs personnes s'approchrent de madame Mansley
dans l'espoir de causer avec elle. Madame Talma, craignant quelque
inadvertance qui aurait trahi le trouble d'Ellnore, s'empressait de
rpondre pour elle. Mais cette ruse ne pouvant se prolonger, elle prit
son bras et l'entrana vers la porte.

Comme elles la franchissaient, elles entendirent ces mots:

--Madame Mansley se retire de bien bonne heure, ce soir! N'y aurait-il
plus ici tous les gens qui lui plaisent?

Cette rflexion de Chnier piqua la fiert d'Ellnore, elle lui lana un
regard svre pour toute rponse. Mais elle recevait de lui l'avis de se
mieux contraindre, et elle se jura d'en profiter.




                                  XX


Un chagrin vient souvent au secours d'un autre: arrive chez elle,
Ellnore trouva mademoiselle Rosalie au bas de son escalier, qui venait
la supplier de ne pas s'inquiter de l'tat du petit Frdric.

--Oh! mon Dieu! qu'a-t-il? s'cria sa mre.

--Le docteur est prs de lui, car, madame pense bien que je l'ai
t chercher tout de suite quand j'ai vu l'enfant pris subitement de
vomissements et mme de convulsions; mais M. Moreau assure que ce ne
sera rien que la rougeole.

Et Rosalie, dans la meilleure intention possible, ajoutait  cela tout
ce qui devait redoubler l'effroi de sa matresse.

Heureusement celle-ci ne l'entendait pas et se prcipitait vers la
chambre de son fils, certaine qu'on ne lui disait qu'une partie du
malheur qu'elle devait redouter, sorte de mensonge officieux dont on
a fait tant d'abus  propos de tristes nouvelles, qu'ils sont plus
sinistres que rassurants.

Rosalie avait dit vrai, l'enfant commenait  souffrir de la rougeole,
et la maladie s'accomplit sans un seul accident fcheux. Mais comme une
mre n'est pas facile  tranquilliser, mme lorsque son fils est hors
de danger, Ellnore s'enferma prs du sien, et, sous prtexte de la
contagion attache  cette maladie, ne voulut recevoir personne.

Une fois calme sur l'tat de Frdric, elle ne put s'empcher de
revenir  ses agitations personnelles. Elle se fit mme le reproche
d'avoir ml le souvenir d'Adolphe  ses craintes maternelles. Mais que
faire contre la pense, contre ce fantme qui nous apparat  son gr,
en dpit de tout ce que nous tentons pour le fuir, pour le tuer? Quel
raisonnement, quelle rsolution, quel serment peuvent sauver du retour
d'une image, du trouble d'un souvenir? On peut comme le savant clbre,
dire qu'on a trouv le secret de la terre: _En y pensant toujours_,
c'est du ressort de la volont; mais _n'y penser jamais_, est une
facult qui n'est donne  aucune puissance humaine.

Ainsi donc, Ellnore avait beau s'ordonner l'oubli brusque du dpart
qui dtruisait d'un seul coup toutes ses illusions; l'impossibilit de
l'expliquer le ramenait sans cesse  son esprit; elle tait, comme le
prtendent les docteurs du somnambulisme, sous l'empire du vrai; elle
s'imposait inutilement une colre non mrite, une indiffrence non
rciproque; elle tait aime, pleure; sa raison le niait, son coeur le
sentait. La ralit agissait en dpit de l'loignement, de la rancune,
de toutes les fureurs d'un amour-propre justement irrit.

Qui n'a pas prouv cette domination secrte, ce sentiment ngatif de ce
qu'on voit, de ce qu'on sait, de cet ennemi de l'vidence qui dconcerte
tous les calculs pour nous soumettre au pouvoir sympathique dont nous
ignorons l'existence? Qui n'a pas souvent obi  sa raison en se disant:
J'ai tort.

La convalescence du petit Frdric exigeant des soins particuliers et
surtout un air pur, Ellnore loua une jolie maison dans la valle de
Montmorency et fut s'y tablir. Elle esprait y jouir d'une solitude
complte, mais la proximit de Paris lui attirait beaucoup de visites;
seulement elles taient plus longues qu' la ville.

Tout faisait prsager un nouveau changement dans le gouvernement; le
retour inopin du gnral Bonaparte donnait l'espoir de le voir mettre
fin aux abus de tous genres qui entranaient l'tat  sa ruine. Chaque
parti se flattait d'un succs; les rpublicains seuls se mfiaient des
protestations dmocratiques qui ornaient les proclamations loquentes du
vainqueur de l'Italie. Les plus indpendants se disposaient  combattre
de tous leurs moyens le pouvoir absolu qui devait bientt remplacer
l'anarchie.

Peu de temps avant le dbarquement de Bonaparte  Frjus, avait eu lieu,
dans le champ de Mars, la grande fte nationale de la fondation de
la Rpublique. Chaque ministre,  l'imitation des orateurs grecs et
romains, qui, grce au climat d'Athnes et de Rome, pouvaient haranguer
le peuple en plein air, s'tait imagin de monter tour  tour  une
tribune drape  la grecque, pour proclamer, dans une foule de phrases
emphatiques, l'un les belles actions, les bons ouvrages, l'autre les
dpartements qui avaient bien mrit de la patrie par leurs victoires
sur les _hordes royales_.

A ces discours, dont le vent emportait la moiti, succda la marche
d'un bataillon de conscrits qui venait recevoir son drapeau des mains du
prsident du Directoire; il profita de cette occasion pour les inviter
 abjurer les haines,  ne songer qu' la patrie en pril. Pendant qu'il
leur prchait la douceur, deux colombes passrent, d'un vol gal et
tranquille, au-dessus de l'autel de la Concorde, et traversrent le
champ de Mars sans jamais se sparer! Dans notre application  singer
les anciens, les Parisiens ne manqurent pas de tirer de ce vol
d'oiseaux le plus heureux prsage. Ce qui n'empcha pas, huit jours
aprs, de faire, au conseil des Cinq-Cents, la proposition de dclarer
la _patrie en danger_.

Cette proposition, malheureusement trs-fonde, devait ramener  Paris
tous ceux qui, par leurs talents et leur courage, pouvaient apporter
quelques secours au mauvais tat des affaires publiques. Dj plusieurs
chefs vendens taient arrivs sous de faux noms, et y attendaient
secrtement la rvolution invitable qu'ils espraient faire tourner au
profit de leur cause. On y parlait dans les salons, dans les endroits
publics, sans nulle contrainte, de la chute prochaine du Directoire,
et l'on discutait sur ce qu'on dsirait mettre  sa place avec une
franchise qui bravait la police et les vnements.

Le souvenir de la Terreur tait encore si vif, qu' la condition d'en
tre pour jamais  l'abri, la France devait se laisser gouverner par le
premier qui consoliderait ses victoires et rtablirait l'ordre dans ses
finances. Mais ce hros, les migrs le voyaient dans un Bourbon;
les Vendens dans un colonel vque; les rpublicains dans le gnral
Moreau, et l'arme entire dans Bonaparte.

La crainte d'une insurrection dont il tait impossible de prvoir
l'issue servait de prtexte  Ellnore pour prolonger son sjour 
la campagne; elle se promettait mme d'y passer l'hiver, en dpit des
instances de M. de Savernon, pour qui le sjour de Paris tait un besoin
imprieux.

Il faisait partie d'une classe assez nombreuse alors, compose de gens
chapps par miracle  la faux rvolutionnaire, et  qui suffisait le
plaisir de se revoir. Ils n'allaient pas dans le monde; mais ils ne
pouvaient se passer des nouvelles du jour, de la reprsentation des
pices  succs, et mme des caquets  la mode.

Avec ces gots-l, on ne croit pas facilement aux plaisirs de la
retraite; aussi M. de Savernon amenait-il sans cesse  madame Mansley
les amis qu'il prfrait, et mme se hasardait-il parfois  lui
prsenter de nouvelles connaissances, et cela dans l'ide de la secourir
contre l'ennui. Elle les accueillit d'abord froidement; puis, touche de
la bienveillance qu'on lui tmoignait, elle y rpondait par toutes
les grces d'une politesse hospitalire, dissimulant son profond
dcouragement sous les dehors d'une douce mlancolie, se levant chaque
matin sans former un dsir, se reprochant de n'tre pas assez heureuse
de la sant de son fils, du calme, du bien-tre de son existence;
car voil le triste effet d'un sentiment du. Dans les romans, on
en triomphe ou on en meurt; dans la vie relle, on ne fait ni l'un ni
l'autre; satisfait de matriser ses actions, on laisse aller sa pense.
C'est le feu souterrain qui dessche la plante et qui transforme en
dsert aride la montagne o le lis fleurissait.

--Je vous apporte de grandes nouvelles, dit M. de Savernon en arrivant
un matin  Eaubonne, accompagn du chevalier de Panat et d'un jeune
homme, qui, envelopp dans un vaste manteau, se tenait  la porte du
salon, sans oser la franchir.

--De grandes nouvelles! rpte Ellnore. Ah, mon Dieu! vous me faites
peur.

--Rassurez-vous, jamais rvolution ne s'est faite  moins de frais. On
ne s'est battu qu' coups de langue; tout tait prpar par votre ami
l'abb Siys, et vous tes en ce moment sous son rgne, si toutefois
Bonaparte veut bien lui laisser une part dans le pouvoir qu'il vient
d'envahir. Voil encore un gouvernement de renvers, nous n'avons plus
de Directoire. Reste  savoir ce que durera celui qu'on chafaude en ce
moment; mais en attendant qu'il revienne  qui de droit, il faut
bien s'y soumettre, et s'arranger pour chapper au zle de sa police
consulaire et nationale.

--Seriez-vous poursuivi?

--Pas encore, mais s'il fait beaucoup de recrues dans le genre de
celle-ci, dit le chevalier en dsignant la personne qui n'osait se
montrer, il aura bientt  rpondre au plus rus de tous les ministres.

--Quel est donc ce monsieur! demanda madame Mansley  voix basse.

--L'homme du monde qui a le moins de droit  votre bienveillance, reprit
M. de Savernon, et qui est le plus innocent du mal qu'on vous a
fait; aussi lui ai-je promis votre secours; mais il n'osera jamais le
rclamer, si vous ne daignez l'y encourager.

--Votre intrt pour monsieur lui rpond de mon empressement  lui...

--Ah! madame, s'cria le jeune homme en se jetant aux pieds d'Ellnore,
ne vous engagez point avant de savoir tout ce qu'on exige de vous; vous
ne me reconnaissez pas, je voyageais avec mon gouverneur lorsque vous
avez... fui... la maison... de ma mre...

--Quoi! vous seriez?... mais oui, ce sont ses traits, ses beaux cheveux
blonds... C'est douard!...

--De Montvreux! ajouta le jeune homme d'un air humble, et ce nom,
comment oser le prononcer devant vous?

--Ah! je ne me souviens plus que de notre amiti d'enfance, que de ces
jeux o vous me protgiez toujours; mais comment tes-vous ici?

--Par suite d'une imprudence impardonnable, interrompit M. de Savernon;
monsieur s'ennuyait de son tat d'migr, et sans consulter ni parents
ni amis qui auraient pu le dtourner de son projet, il s'est li avec
un marchand de toile de Flandre; et s'affublant comme lui d'une grosse
veste de laine grise et de bons souliers ferrs, il est rentr en France
sous le titre de neveu du marchand. C'est dans cet quipage qu'il
s'est prsent chez ma soeur, sous prtexte de vendre des torchons  sa
cuisinire; mais, celle-ci que la rvolution a rendue mfiante, et
qui voit dans tout inconnu un espion de police, reconduisait le pauvre
diable, et menaait d'appeler la garde nationale, s'il s'obstinait 
entrer malgr elle. Voyez un peu  quoi il s'exposait! Enfin les cris de
la servante ayant attir tous les voisins et ma soeur elle-mme, elle a
pli en reconnaissant douard, et s'est empresse de dire qu'elle avait
fait demander ce marchand et qu'on avait tort de le renvoyer. Sans ce
tmoignage, Dieu sait ce que la garde nationale, qui tait dj  la
porte, aurait fait de cet insens; mais comme il y avait dans le piquet
de gardes un malin qui paraissait se douter de quelque ruse, et que je
crois fort capable de revenir avec des camarades plus exigeants, j'ai
jug qu'il fallait soustraire douard  leur surveillance, et l'loigner
surtout d'une maison o logent plusieurs migrs rentrs; en vous
l'amenant, je lui choisissais l'asile le plus sr, car il est un excs
de gnrosit  l'abri de tous les soupons.

--Vous me rendrez la justice d'affirmer que je n'ai pas dout un instant
du bon accueil qu'il recevrait, dit le chevalier; j'ai beau tre
souvent oppos aux raisonnements de madame Mansley, je n'en ai pas moins
d'admiration pour son caractre. Mais il ne s'agit pas de mettre douard
momentanment en sret chez elle, il faut encore qu'elle lui obtienne
la protection de ces farouches rpublicains qui ne savent rien refuser
aux prires d'une jolie femme.

--Je ne sais si leur crdit pourra procurer  ce jeune imprudent les
moyens de rester ici sans danger, dit Ellnore; mais je vais m'adresser
au seul de ces rpublicains qui passe au service du gouvernement
consulaire. Je place toute ma fidlit sur les principes, et
m'embarrasse fort peu de celle des instruments. Peu m'importe que Siys
soit prtre, conventionnel, directeur ou courtisan d'un gnral, en
attendant mieux, pourvu qu'il m'aide  sauver quelques proscrits, je ne
lui en demande pas plus. Puissent vos nobles amis, qui me font un
crime de n'avoir pas rompu toute relation avec ce qu'ils appellent mes
rpublicains, vous rendre d'aussi bons services.

douard de Montvreux fut tabli dans un petit pavillon, au bout du
jardin de madame Mansley, faveur bien grande, et qui devait lui coter
bien cher.




                                 XXI


Le retour miraculeux de Bonaparte tait un succs qui en prsageait
beaucoup d'autres; celui qui avait pass inaperu au milieu de la flotte
ennemie pour venir rtablir l'ordre en France ne devait pas rencontrer
une vive opposition  ses projets d'lvation. D'ailleurs son serment au
dfunt Directoire tait encore dans le souvenir de tous les patriotes:

Citoyens, avait-il dit, en mettant la main sur le pommeau de son
pe, je jure qu'elle ne sera jamais tire que pour la dfense de la
Rpublique et celle de son gouvernement.

Mais les serments politiques, comme ceux d'amour, ont cela de
particulier qu'on y croit toujours. On sait comment celui profr par
Lucien Bonaparte, dans cette grande journe, eut le pouvoir de sauver
son frre de la fureur des fanatiques de la libert.

Je jure, avait-il dit, de percer le sein de mon propre frre, si jamais
il porte atteinte  la libert des Franais!

Et ce mouvement dramatique, appuy par la compagnie de grenadiers que
commandait Murat, avait mis les reprsentants de la nation en droute,
mais non pas sans que le gnral Bonaparte leur et adress force
paroles et proclamations. Aussi le soir, accabl de fatigue,
demandait-il  son secrtaire s'il n'avait pas dit bien des btises; 
quoi celui-ci rpondit:

--Pas mal, gnral.

Sauf un petit nombre, tous les amis de la gloire, las d'obir aux
caprices de Barras, et confiants dans les promesses du vainqueur
de l'Italie, se prtrent au mouvement qui livrait  Bonaparte le
commandement de l'arme et la direction des affaires de l'tat.

En homme habile, il chargea l'homme qu'il dtestait le plus du soin de
lui faire une constitution  leur usage. Pourtant Siys avait prononc
un discours peu de temps avant o du haut d'une tribune populaire il
avait dit:

La royaut ne se relvera jamais. On ne verra plus ces hommes qui se
disaient dlgus du ciel pour opprimer avec plus de scurit la terre,
et qui ne voyaient dans la France que leur patrimoine, dans les
Franais que leurs sujets, et dans les lois que l'expression de leur bon
plaisir.

Mais Bonaparte connaissait la valeur de ces paroles, et ne s'en servit
pas moins de l'orateur pour asseoir sa nouvelle puissance.

Nous ne rappelons ces faits que pour constater la partie comique
attache aux plus grands vnements de notre histoire moderne.
Siys, qui avait l'esprit fin et enjou, tait le premier  rire des
inconsquences politiques dont il donnait l'exemple. C'est le mrite, ou
le tort du caractre franais que de tourner en plaisanterie les sujets
les plus srieux. L'abb-consul avait dj fait preuve de sa gaiet
philosophique, lorsqu'en 1797, le 12 avril, il fut assassin chez lui
par l'ex-moine, nomm Poule, qui lui avait tir  bout portant un
coup d'arme  feu charge de deux balles mches, dont l'une lui avait
fracass le bras, et l'autre dchir la poitrine: l'ex-moine fut livr
 la justice; mais elle tait si indulgente  cette poque pour les
intentions librales des jacobins fanatiques, que le moine assassin fut
bientt remis en libert.

En apprenant ce singulier jugement, Siys se contenta de dire  son
portier:

--Si l'ex-moine Poule revient, vous lui direz que je n'y suis pas.

Depuis, en votant le snatus-consulte qui revtait Napolon du titre
d'empereur, et, en se rappelant son vote sur la mort de Louis XVI, il
disait:

--C'tait bien la peine!

Le souvenir de ce coupable entranement donnait  Siys le dsir de
s'clairer des lumires de nos esprits indpendants; il fut le premier
 engager Bonaparte  admettre dans son tribunat les dfenseurs de la
libert, tels que Chnier, Stanislas Girardin, Guingun, et autres; M.
de Rheinfeld fut du nombre.

Cette nomination devait le rappeler  Paris. L'ide d'tre utile aux
intrts de la France devait l'emporter dans son esprit sur toute autre
considration. La crainte du retour d'Adolphe dcida madame Mansley 
passer l'hiver  la campagne. M. de Savernon, mal inspir, combattit de
son mieux cette rsolution, sans deviner la part qu'il y avait; mais il
ne put rien obtenir sur ce point d'Ellnore. Seulement elle promit de se
laisser conduire  la ville lorsqu'on y donnerait un spectacle digne de
curiosit; mais  la condition qu'elle profiterait de la proximit o
elle tait de Paris pour revenir coucher  la campagne.

--Que de fatigues inutiles! s'criait le chevalier de Panat en entendant
Ellnore s'obstiner  braver l'hiver dans les champs. C'est nous seuls
qui serons victimes de cette belle passion pour la retraite, car les
amis dont vous savez si bien vous passer, ont la sottise de ne pouvoir
vivre sans vous; il n'est pas jusqu' cette pauvre madame Talma dont la
sant fait piti qui ne mdite de faire six lieux l'un de ces jours pour
venir causer avec vous; pourtant son causeur favori lui est rendu, je
l'ai trouv hier au coin de son feu.

--Eh bien, que pense-t-il de notre petite dernire rvolution? demanda
le comte de Sgur.

--Il en parle comme de tout, avec ironie, ce qui me ferait croire qu'il
y porte assez d'intrt; car vous connaissez sa manie de se moquer des
choses qu'il a le plus  coeur.

--Quoi! vous pensez, reprit le comte, que M. de Rheinfeld est sous
l'illusion du rpublicanisme de Bonaparte? Oh! c'est calomnier son
esprit, j'en appelle au jugement de madame Mansley.

Mais Ellnore, tout  l'ide du retour d'Adolphe, n'entendit pas le
comte; il fut oblig de la questionner plus directement pour la sortir
de sa rverie.

--Moi? dit-elle, je n'ai aucune opinion sur le caractre de M. de
Rheinfeld.

--Cependant, je vous ai entendu cent fois combattre ses ides, et mme
avec assez d'amertume, ce qui m'avait fait supposer que vous n'aviez pas
meilleure ide de lui que de sa politique.

Une femme comme il y en a tant, ravie de voir si mal interprter ses
sentiments, n'aurait pas manqu d'abonder dans le raisonnement de M. de
Sgur, mais la loyaut d'Ellnore s'y refusa. Loin de se mettre  l'abri
du soupon par une lchet, elle dclara hautement son estime pour la
personne et le talent de M. de Rheinfeld. Seulement, ajouta-t-elle, nos
opinions, nos habitudes diffrent; je vois d'abord le ct srieux des
choses, lui s'applique  n'en dmontrer que le ct plaisant; mais ce
dfaut qui m'est dsagrable dans sa conversation, il ne le porte, il
faut en convenir, ni dans ses discours, ni dans ses ouvrages.

--Ce qui ne les empche pas d'tre fort insipides, dit M. de Savernon
dont la partialit ne manquait pas une occasion d'tre injuste et
injurieuse pour Adolphe.

--Enfin, nous allons voir comment tous ces beaux esprits se conduiront,
dit le chevalier. Voici dj les Tuileries reconquises. On ne se
loge pas dans ce palais monarchique pour y faire de l'galit, et je
m'attends  toutes les parodies des farces qui ont dtermin la grande
rvolution. C'est toujours ainsi, on ne chasse les gens que pour se
mettre  leur place. Eh bien, tant mieux. Nous reverrons un peu de cette
grandeur, de ce faste que nous regrettons. Sans compter qu'il y aura des
apprentissages comiques, dont nous pourrons nous amuser.

--C'est fort bien, dit le duc de D...; mais avec le pouvoir arbitraire
reviendront les conspirations; l'on rpand dj le bruit d'une tabatire
empoisonne trouve sur le bureau du premier consul, et je sais de bonne
part qu'on a fait cette nuit plusieurs arrestations.

A cette nouvelle, Ellnore et M. de Savernon changrent un regard qui
exprimait leur crainte pour le jeune proscrit rfugi dans le pavillon
du jardin, car,  chaque tentative contre la vie de Bonaparte, le
ministre de la police redoublait de zle, et ne manquait pas  se faire
un mrite prs de lui de son adresse  djouer un complot, parfois
imaginaire, mais plus souvent rel.

Il venait d'tre averti, par ses espions, de la commande de plusieurs
uniformes absolument semblables  ceux des guides consulaires, qui
faisaient alors jour et nuit le service auprs du premier consul. Il sut
que sous ce dguisement, et avec l'aide de prtendus ouvriers en marbre
appels pour travailler aux chemines de la Malmaison, les conspirateurs
devaient pntrer dans le chteau, se cacher dans la carrire qui se
trouve au bas du parc, et assassiner le gnral pendant une de ses
promenades solitaires.

L'ordre de fermer l'entre de cette carrire par une porte de fer ayant
donn l'veil aux chefs de la conspiration, elle avorta; mais la police
n'en devint que plus active. Des agents furent envoys, non-seulement
dans tous les endroits de Paris souponns de receler quelques officiers
vendens, ou quelques jacobins dcids  reconqurir  tout prix leur
sceptre encore teint du sang de tant d'innocentes victimes; mais Fouch
donna l'ordre de soumettre aux mmes recherches les environs de Paris.

Le maire de chaque village fut oblig de dclarer le nombre et l'tat
des habitants de sa commune; de plus, on lui enjoignit de faire savoir
 l'autorit occulte la qualit des visiteurs qui passaient ou
sjournaient quelque temps dans les chteaux et maisons de campagne
dpendant de sa mairie.

Il tait difficile d'chapper  tant de surveillance. L'ambition,
comprime sous la Terreur, commenait  se rveiller dans toutes les
classes; c'tait  qui se ferait valoir prs du gouvernement par un acte
propice au maintien de l'ordre et surtout  l'expulsion des terroristes,
dont le retour au pouvoir tait l'effroi de tous les autres partis. On
parlait de rtablir plusieurs emplois supprims au nom de l'galit
et dont les petits moluments taient dj convoits par ceux qui en
avaient le plus vivement sollicit l'abolition.

Malheureusement, le maire d'Eaubonne tait un de ces _zls_ qui
dnonceraient leur pre pour avoir le plaisir de le sauver, et pour
se rendre important aux yeux d'un ministre quelconque. Instruit par
le garon jardinier de madame Mansley qu'il voyait tous les soirs une
lumire  travers les persiennes du pavillon, o personne n'habitait
d'ordinaire, il mit un petit garon du village en embuscade sur un
cerisier qui, du champ voisin, dominait le jardin d'Ellnore; de la,
le petit drle voyait tout ce qui se passait dans le pavillon. Mais une
journe entire s'tait dj coule sans qu'il et eu l'occasion de
faire aucune remarque, et il se disposait  quitter son poste lorsqu'
la lueur du crpuscule il vit une persienne s'entr'ouvrir et un homme
sortir du pavillon avec toutes les prcautions d'une personne qui craint
d'tre vue ou entendue.

Comme dans l'extrme jeunesse on ne se cache qu'aprs avoir fait une
mauvaise action, Nicolas ne douta pas que le monsieur entour d'un tel
mystre ne ft un grand coupable. On ne le rencontrait jamais en plein
jour, il ne se promenait que la nuit; donc il tait suspect. Quelle
admirable dcouverte pour une autorit subalterne! Comme monsieur le
maire allait payer un si grand service!

En effet, le maire donna une pice de quinze sols au mouchard en herbe,
et se hta de faire part  son prfet de la prsence mystrieuse d'un
tranger dans la maison habite  Eaubonne par madame Mansley.

Elle soupait un soir en tte--tte avec une de ses soeurs nouvellement
arrive d'Irlande, o elle avait pous un ngociant; toutes deux se
livraient  leurs souvenirs d'enfance et au plaisir de se retrouver
aprs avoir t si longtemps spares, lorsqu'on vint prvenir madame
Mansley que le pavillon de son jardin tait envahi par la garde
nationale du village, assiste d'un piquet de marchausse.

--Ah! mon Dieu, s'cria-t-elle, douard est dnonc, nous sommes perdus.

--Rassurez-vous, madame, dit Germain; le pauvre monsieur a dclar qu'il
s'tait introduit furtivement dans le pavillon pour chapper  ceux
qui le poursuivaient; il a rpt dix fois que les matres de la maison
ignoraient qu'il ft chez eux. Lorsqu'on lui a dit votre nom, il a jur
qu'il ne vous connaissait pas, et qu'on ne devait pas vous inquiter par
rapport  lui. Enfin, ils ont eu l'air de le croire, et je pense
bien que madame ne sera pas arrte par eux comme ces coquins nous en
menaaient; quant  lui... il n'y a plus d'espoir. Dieu seul sait ce
qu'ils vont en faire.

--Ils ne l'emmneront pas, ou ils me traneront avec lui, s'cria
Ellnore en courant vers le pavillon.

Elle y arriva au moment o les cavaliers de la marchausse ayant
fait placer au milieu d'eux celui qu'ils appelaient l'agent de Pitt et
Cobourg, le damn chouan, l'assassin futur du premier consul, ils lui
ordonnaient de marcher en prison.

En vain, Ellnore criait:

--Citoyens, vous vous trompez, ce n'est point un ennemi de la
Rpublique; menez-moi vers le juge de paix, je serai sa caution;
conduisez-moi chez le consul Siys, il rpondra de lui...

Mais la troupe des gardes, suivie de tous les curieux et des enfants du
village, n'coutait pas ces cris. Ils parvinrent seulement  l'oreille
d'douard de Montvreux, qui se retourna sans oser faire  Ellnore le
moindre signe, dans la crainte de la compromettre, mais en fixant sur
elle un regard qui l'aurait console, si elle avait t consolable.

De tous les malheurs qui avaient dj frapp Ellnore, l'arrestation
d'douard de Montvreux chez elle fut peut-tre le plus sensible; car il
compromettait son caractre et la livrait  des soupons dont la seule
ide couvrait son front d'une rougeur brlante.

En effet, le bruit de cette capture s'tait vite rpandu chez les
migrs rentrs et dans les familles qui en pouvaient redouter de
pareilles; chacun se rpandit en reproches contre une imprudence qui les
exposait tous.

--Comprenez-vous, disait la vieille marquise de F... la sotte confiance
d'douard qui va se loger chez la plus mortelle ennemie de sa mre, chez
une femme  qui elle a fait trop de mal pour qu'elle n'ait pas l'envie
de s'en venger, et qui attend l tranquillement qu'on le dnonce?

--Quoi, vous pensez, dit le comte de T..., que cette madame Mansley,
dont Panat nous vante sans cesse les beaux sentiments, serait
capable...?

--Ah! vraiment, les beaux sentiments de ces dames-l ne les empchent
pas de se laisser entraner par l'amour et par la haine. L'occasion
tait trop belle pour n'en pas profiter. Il aurait fallu avoir une de
ces gnrosits hroques qu'on ne trouve que dans les romans... Et de
mieux fames qu'elle en auraient fait tout autant  sa place; mais
ce qui m'tonne au dernier point, c'est que M. de Savernon ait engag
douard  choisir un tel asile.

--Vous oubliez son fanatisme pour sa superbe Ellnore, dit le comte de
C..., et cette foi aveugle qui le ferait douter de la misricorde de
Dieu plutt que de la loyaut de sa belle; je parierais qu'en ce moment
il jette feu et flammes contre ceux qui osent la souponner.

--Eh bien, s'il se fait le dfenseur de son innocence, il aura fort
 faire, reprit la marquise, car il n'est pas un de nous, qui ne soit
convaincu de la duperie d'douard de Montvreux.

Les probabilits, qui sont ordinairement en faveur du mal, accrditrent
cette opinion, et la malheureuse Ellnore pressentit que tout ce qu'elle
allait tenter pour dlivrer M. de Montvreux ne la justifierait pas de
la calomnie si bien tablie sur son compte.

Si la fiert d'une conscience pure aide  supporter dignement les
injustices du monde, elle redouble aussi la rancune amre qu'inspire une
destine constamment fatale.

En apprenant les nouvelles infamies qui se dbitaient sur elle  propos
de l'arrestation du jeune douard, Ellnore dit  M. de Savernon:

--C'en est trop, vous ne pouvez partager plus longtemps les avanies
dont on m'accable; vous avez beau savoir que je ne les mrite pas, comme
cette vrit est impossible  prouver, l'honneur ne vous permet pas d'en
affronter la honte. D'ailleurs, vous ne sauriez exiger que je reste plus
longtemps dans un pays o je ne puis faire un pas sans rencontrer une
personne qui se croie le droit de me mpriser. Mon courage est  bout.
Tant que la mchancet ne s'est porte que sur la partie romanesque
de ma vie, sur ces mystres d'amour qui, n'tant jamais bien connus,
peuvent tre calomnis sans consquence, je l'ai subie avec rsignation;
mais aujourd'hui qu'elle attaque ma loyaut, mon caractre dans ce qu'il
a de plus honorable, la rvolte devient un devoir. Adieu! Ne cherchez
pas  me retenir.

--Quoi! vous voulez fuir au moment de combattre!... avant d'avoir
terrass vos ennemis par la force de vos armes! avant d'avoir prouv
 tous la vrit qui doit les faire rentrer sous terre! Et vous me
supposez assez faible, assez lche pour vous laisser accomplir cette
fuite: mais songez donc qu'elle confirmerait tous les soupons qui
nous indignent; qu'en ddaignant de vous justifier, vous affermissez la
calomnie.

--Que m'importe l'opinion de gens que je mprise!

--Mais cette opinion, injuste, atroce, entrane celle des honntes gens.
Et celle-l vaut la peine qu'on y sacrifie quelque chose.

--Rien ne peut plus me la ramener, vous dis-je; gare par les
apparences les plus prestigieuses, l'opinion me sera ternellement
contraire. Elle me disputait dj l'estime qu'on doit au malheur; elle
m'accable aujourd'hui de la fltrissante colre due  la trahison.
Je n'ai plus rien  en redouter. Qu'elle poursuive le cours de ses
injustices; mais que je ne sois plus l pour recevoir toutes les
insultes de la haine, pour tendre ma poitrine  tous les poignards de la
calomnie.

En cet instant, madame Delmer entra sans se faire annoncer. Elle venait
prvenir Ellnore, que leur ami commun, M. Duchosal avait  lui parler
d'une chose importante, et qu'il la priait de le recevoir dans la
matine.

--Vous savez, ajouta madame Delmer, qu'il est li avec le ministre de la
police, avec ce Fouch qui, aprs avoir fait tuer tant de monde  Lyon
et  Paris, a bien voulu pargner le pre de Duchosal; en reconnaissance
de ce bienfait, notre ami le voit souvent; et se fait un droit de cette
intimit pour lui demander beaucoup de grands et de petits services;
c'est sans doute pour vous offrir son intercession auprs du ministre
qu'il dsire vous voir. Ne le refusez pas; le sort de M. de Montvreux
dpend peut-tre de cette dmarche.

Madame Delmer accompagna cette recommandation de toutes les preuves d'un
vif intrt pour Ellnore.

--Vous le voyez, dit M. de Savernon d'une voix attendrie, tout le monde
ne partage pas l'opinion qui vous rvolte; et peut-tre de semblables
amitis devraient-elles vous rendre plus forte contre les injures des
indiffrents.

--Vous avez raison, reprit Ellnore en serrant la main de madame Delmer.
Mais ces injures, j'y serais moins sensible, si vous n'en aviez pas
votre part; car c'est mettre votre dvouement  une trop grande preuve
que de vous obliger  combattre sans cesse pour ma cause. Elle a beau
tre juste, elle ne le parat pas, et vous feriez mieux de...

--Ceci ne vous regarde point, interrompit en riant madame Delmer; s'il
est vrai que notre amiti nous donne quelques droits, soumettez-vous 
nos conseils; laissez passer ce hourra des Solons ressuscits. Laissez
toutes nos vieilles et jeunes mdisantes s'puiser en phrases pompeuses
sur les torts qu'elles vous supposent, sur le malheur qui en rsulte,
vous n'en jouirez que mieux de leur confusion quand M. de Montvreux,
rendu par vos soins  la libert, leur apprendra ce qu'il vous doit et
tout ce que vous mritez.

Jamais le baume des douces paroles n'tait venu plus  propos calmer les
douleurs d'une me en souffrance. Ellnore promit d'obir  de si doux
commandements. M. de Savernon ne la quitta qu'aprs lui en avoir fait
rpter les assurances.

Deux heures aprs, Ellnore tant seule se disposa  recevoir la visite
qu'on venait de lui annoncer. En pareil cas, on se creuse ordinairement
la tte pour deviner la motif de l'entretien demand; on va jusqu'
composer les questions, les rponses;  chaque supposition diffrente,
on invente de nouveaux discours, en ayant soin, comme de raison, de
garder pour ceux qu'on s'attribue les meilleurs raisonnements et les
mots les plus loquents. Il arrive souvent que tous ces soins sont
perdus, et que les suppositions sont fort dpasses par le fait.




                                XXII


A peine M. Duchosal fut-il arriv chez Ellnore, qu'elle devina,  son
air contraint,  l'espce de mnagement qu'il mettait  lui dire les
choses les plus ordinaires, qu'il tait proccup d'un sujet difficile
 aborder. Aprs avoir pass par tous les lieux communs de la sant, du
mauvais temps, des fatigues de la ville, des charmes de la campagne, M.
Duchosal en vint  dire:

--J'espre que vous n'avez pas dout, madame, de la part que j'ai prise
au chagrin que vous avez prouv dernirement en voyant arrter dans
votre maison le malheureux exil  qui vous donniez refuge.

--Je crois d'autant plus  votre bon intrt, dit Ellnore avec un peu
de fiert, que jamais je n'en ai t plus digne.

--Vous pensez bien que cinq minutes aprs avoir entendu raconter cette
arrestation, j'tais chez Fouch, et que je lui demandais l'explication
de ce coup d'autorit, tout comme si j'avais eu le droit de le faire.
Un autre  sa place se serait moqu de moi, et n'aurait pas mme pris
la peine de me rpondre; mais Fouch est un homme d'esprit, dont je ne
dfends pas les excs rvolutionnaires, je suis mme certain qu'il sait
 quel point ce souvenir me gne dans ma reconnaissance pour lui, mais
je sais aussi que son esprit lui sert  reconnatre ses torts,  tcher
de les faire oublier par de grands services, et surtout  ne pas faire
de mal inutile. Or, la perscution contre les migrs qui cherchent 
rentrer en France me semble une mesure fort impolitique; je ne lui en ai
pas fait mystre. A cela il rpond qu'il est de mon avis, et que, sans
les conspirations que les migrs tentent chaque jour et qui forcent
l'autorit  svir contre eux, il y a longtemps qu'il aurait demand
leur rappel  tous; mais on vient de dcouvrir un nouveau complot contre
la vie de Bonaparte. Les septembriseurs et les chouans sont galement
compromis. La police a besoin d'tre claire pour atteindre les vrais
coupables, et pour ne pas tourmenter les innocents. C'est par cette
raison qu'elle rclame l'aide des gens intresss  maintenir l'ordre,
et  soustraire leurs amis aux soupons qui psent sur eux.

Pendant ce long prambule, Ellnore se disait: o veut-il en venir?
Enfin, ne pouvant deviner ce que M. Duchosal voulait d'elle, mais
sachant trs-bien ce qu'elle voulait de lui, elle prit le parti de lui
demander brusquement si, par son crdit prs du ministre, il ne pourrait
pas obtenir la mise en libert d'douard de Montvreux.

--Cela dpend maintenant plus de vous que de moi, reprit M. Duchosal.

--De moi, qui n'ai jamais vu le citoyen Fouch? qui ne le connais que
de rputation? ce qui explique assez mon loignement pour lui; comment
m'accorderait-il la moindre grce? En vrit, ce serait par trop
gnreux de sa part.

--Oh! les hommes d'tat n'entrent pas dans ces petites considrations;
ils se servent de ceux qui leur sont utiles, et servent ceux qu'ils
dtestent, sans tre arrts par les opinions et les sentiments qu'ils
leur supposent. Je vous en donne pour exemple Bonaparte et Fouch: tous
deux se hassent cordialement, ils sont sans aucune illusion l'un sur
l'autre; mais le premier a besoin de la ruse, des intrigues du second
pour arriver  son but, et le second espre trop bien exploiter  son
profit l'ambition du vainqueur de l'Italie, pour ne pas la servir de
tout son pouvoir.

--En quoi puis-je tre utile au ministre de la police?

--Je n'en sais rien, mais il dsire vous parler; et c'est pour obtenir
de vous l'honneur d'un moment d'entretien, qu'il m'a envoy vers vous!

--Voil donc ce que vous aviez tant de peine  m'apprendre? s'cria
Ellnore... Je le conois; car tous les soins que prend votre amiti
pour gazer une sommation brutale n'y change rien. Je suis mande  la
police, voil le fait.

--Vous confondez une invitation avec un ordre.

--Parce qu'il faut obir galement  tous deux, et que l'ide d'un
semblable interrogatoire me glace de terreur.

--Il ne saurait vous embarrasser. En recevant M. de Montvreux  la
campagne, vous pouviez ignorer qu'il n'et pas la permission d'tre en
France.

--Sans doute, mais je ne l'ignorais pas.

--Ah! si vous allez vous piquer de franchise avec la police, vous vous
perdrez sans sauver votre protg. Prenez-y garde, la conspiration
dont tous les complices ne sont pas encore dnoncs rend son affaire
trs-mauvaise. N'ajoutez pas au danger de sa situation par des aveux de
luxe ou par des mots injurieux. Vous tes belle, aimable, spirituelle;
servez-vous de tous ces dons pour flchir la svrit de son juge. Je
ne vous dis pas d'avoir l'air de l'adorer; mais la plus honnte femme
du monde sait fort bien employer ses moyens de sduction au profit
d'une bonne oeuvre, sans qu'il en cote rien  sa vertu. Un sourire,
une flatterie indirecte, suffisent pour apaiser la colre d'un tyran, et
changent souvent sa rigueur en clmence. Essayez.

--Je ne saurais, dit Ellnore accable sous la ncessit de subir cet
interrogatoire. Ma nature s'y refuse. Je puis dissimuler le dgot qu'on
m'inspire, mais feindre la bienveillance pour qui me fait horreur,
est un effort au-dessus de mon courage. Ah! mon Dieu! s'il vous tait
possible de m'pargner cette cruelle preuve! Dites que je suis malade,
en fuite... que sais-je?... trouvez un moyen...

--Il n'en est pas, interrompit M. Duchosal; croyez que si j'en avais
dcouvert un, je ne serais pas venu vous supplier, au nom de votre
repos, au nom de la sret des royalistes qui vous intressent, de cder
 cette invitation, et d'en tirer tout le parti possible en faveur du
pauvre prisonnier, dont le sort est peut-tre dans vos mains.

Aprs avoir perdu toute esprance de s'pargner une si pnible dmarche,
Madame Mansley ne pensa plus qu' la rendre secrte; car les rapports
avec la police, si innocents qu'ils puissent tre, sont toujours
suspects.

Le ministre l'attendait le lendemain matin; il fut dcid, entre elle et
M. Duchosal, qu'elle irait le prendre pour qu'il l'introduisit chez
le citoyen Fouch  l'heure qui suit son djeuner, moment qu'il se
rservait ordinairement pour sa correspondance particulire, et o l'on
tait moins expos  rencontrer des postulants d'audience.

--Si le malheur qui me poursuit, veut que je sois vue chez ce ministre
infernal par quelque parent de la duchesse de Montvreux, venu comme
moi dans cet antre de perdition pour en tirer le pauvre douard, je suis
perdue, dit Ellnore avec rage; il croira que je viens faire mon rapport
ou chercher la rcompense de mon infamie! Non, tout vaut mieux que de se
prter  affermir de si atroces suppositions. Je n'irai point... qu'on
m'y trane prisonnire, qu'on m'y fasse subir le sort qu'on rserve aux
conspirateurs, peu m'importe; le supplice que le bourreau des Lyonnais
et de Louis XVI m'infligera sera toujours plus doux et moins honteux que
celui de passer pour tre sa complice.

Et, revenue par cette ide  toute sa rsistance, Ellnore n'coutait
plus les reprsentations de son ami; il fut oblig de la menacer de
nouveau des malheurs dont son refus allait la rendre responsable. Il
lui en fit une peinture si effrayante, qu'elle se rsigna  se rendre
 l'htel de la police  peu prs aussi tristement qu'on marche 
l'chafaud.

Le malheur est moins dur  supporter qu' craindre, a crit un auteur
moderne, et l'on en peut dire autant des dmarches qu'on redoute le
plus. Il y a un fond de curiosit dans l'esprit humain qui le distrait
en dpit de sa proccupation. Puis, le mouvement, l'aspect d'objets
nouveaux, de visages inconnus sont autant de nuages qui passent devant
votre pense et qui la calment en la voilant.

Ellnore ne connaissant le citoyen Fouch que par ses exploits
rvolutionnaires, s'en tait fait une ide analogue  ses actions, et se
le figurait, avec la chevelure noire, l'oeil caverneux et le rire froce
d'un brigand de mlodrame.

Dj la vue des salons dors du ministre l'avait dconcerte sur
l'austrit rpublicaine de l'ancien conventionnel; mais ce luxe tenant
au riche htel livr par ses nobles propritaires  leurs dmocrates
vainqueurs, ne prouvait rien contre la haine du matre prsent pour tout
ce qui brillait, et elle s'attendait  trouver l'empereur des espions.

                                  Dans le simple appareil
  _D'un mouchard_ que l'on vient d'arracher au sommeil.

Elle fut trs-tonne, lorsque la porte du cabinet du ministre s'ouvrit,
et qu'il en sortit un petit homme blond, tir comme on dit  quatre
pingles, et dont les manires froides et polies rappelaient beaucoup
plus celles d'un courtisan de Louis XVI que celles d'un Brutus.

--J'ai voulu servir de chevalier  madame Mansley pour la conduire
chez vous, dit M. Duchosal en allant au-devant de Fouch; on la sort
difficilement de chez elle, et j'espre que vous lui donnerez lieu de se
fliciter de la peine qu'elle prend. Pardon si je vous quitte, mais une
affaire pressante m'appelle chez mon notaire.

En finissant ces mots, M. Duchosal pressa la main que lui tendait le
ministre, et il sortit du salon.

--Quoi! vous partez? s'cria Ellnore sans penser qu'il tait dj trop
loin pour l'entendre.

--Il sait, madame, que le sujet de l'entretien que vous voulez bien
m'accorder ne doit tre connu de personne, et c'est au nom de cet
inviolable secret que j'ose rclamer de votre part une confiance
entire.

Et le ministre appuyant sur chacune de ces paroles, comme pour se donner
plus de temps  examiner l'effet qu'elles produisaient et se demander
s'il fallait continuer sur ce ton de dfrence, ou en prendre un plus
leste, levait timidement ses yeux bords de rouge sur le noble
visage d'Ellnore, et se sentait domin, malgr lui, par l'admiration
respectueuse que sa beaut inspirait.

Comme elle gardait le silence, il crut devoir s'expliquer plus
clairement.

--J'ai d'abord  m'excuser auprs de vous, madame, de la mesure de
rigueur qu'il m'a fallu prendre contre une personne que vous n'auriez
certainement pas cache dans le pavillon de la maison que vous habitez,
si vous aviez su  qui vous donniez asile.

--Je le savais trs-bien, citoyen, rpondit firement Ellnore.

--Permettez-moi d'en douter: les femmes aiment  protger le malheur,
mais non le crime; et si vous aviez pu souponner qu'en croyant faire un
simple acte d'hospitalit, vous vous rendiez complice d'un assassinat,
vous auriez...

--douard de Montvreux un assassin? c'est une horreur invente pour le
perdre; il est incapable d'une lchet sanglante.

--Eh! madame, en temps de rvolution, ces choses-l prennent des noms
fort divers. Ce que vous appelez,  bon droit, une horreur, passe pour
un dvouement hroque chez les gens aveugls par l'esprit de parti. Se
battre contre sa patrie a t de tout temps un crime puni de mort; et
l'histoire a fltri des noms les plus odieux ceux qui s'en sont rendus
coupables. Eh bien, demandez  ces messieurs de l'arme de Cond s'ils
ne croient pas faire la plus belle chose du monde en tuant le plus
qu'ils peuvent des soldats de la rpublique franaise? Cependant, nous
ne pouvons pas en bonne conscience, encourager cette erreur. Encore
s'ils se bornaient  nous faire ouvertement la guerre; mais, non
contents de soulever nos plus beaux dpartements contre la rpublique,
ils viennent en fraude  Paris, dans de fort mauvaises intentions, et
ils nous mettent dans l'obligation de les arrter.

--Je crois pouvoir affirmer qu'en venant en secret  Paris, douard
de Montvreux n'avait d'autre projet que de solliciter sa rentre en
France.

--Peut tre aussi voulait-il voir sa mre? ajouta le ministre en fixant
sur Ellnore un regard scrutateur.

--Sa mre? rpta-t-elle avec surprise.

--Oui, reprit Fouch  voix basse, la ci-devant duchesse de Montvreux:
celle que vous connaissez trop bien, citoyenne, est en ce moment cache
 Paris, et vous le savez aussi bien que moi.

--Je l'ignore, je vous le jure!

--Je m'attendais  cette rponse, elle fait honneur  votre caractre:
aussi n'est-ce pas dans l'espoir d'apprendre par vous o elle se cache
que je vous en parle; c'est, au contraire, pour que vous lui fassiez
parvenir un avis salutaire.

--Je n'en ai aucun moyen, vous dis-je, et je vous crois mal inform, car
la duchesse de Montvreux a trop de prudence et d'amour d'elle-mme pour
s'exposer ainsi  toute la rigueur de vos lois contre les migrs.

Puis, Ellnore, tout  la crainte de nuire par la moindre parole
inconsquente  la femme qui tait la cause de tous ses malheurs, se
disait intrieurement:

--Voil donc pourquoi je suis mande ici; cet homme, me jugeant d'aprs
lui, attend de mon juste ressentiment la dnonciation qui doit mettre
en son pouvoir ma plus cruelle ennemie. Voyons ce que sa finesse tentera
pour me corrompre.

--Les plus beaux sentiments nous garent quelquefois, reprit le ministre
avec un air de bonhomie. Vous croyez peut-tre rendre service  la mre
et au fils en refusant de vous charger de faire savoir  la premire que
sa lettre au citoyen Demerville a t surprise, et qu'elle contient une
phrase entre autres qui la mnerait tout droit  l'chafaud, si nous la
mettions en jugement.

Ici, Fouch s'arrta, pour contempler la pleur qui couvrit tout  coup
les traits d'Ellnore. Ne pouvant la souponner d'tre si mue  l'ide
du danger d'une ennemie.--Elle aime le fils, pensa-t-il, et cet amour-l
m'aidera  tout savoir.

--Le premier consul sait, continua-t-il, que le complot tram contre
sa vie avait pour chefs des migrs qui ont abaiss leur fiert jusqu'
traiter avec des rpublicains, ou plutt des sectateurs de Robespierre,
et cela dans la noble intention de le faire assassiner  la sortie de
l'Opra; lui, dont le systme politique admettait l'oubli des torts
comme un moyen de s'acqurir la popularit; lui qui me recommande
tous les jours l'indulgence pour les migrs qui se convertissent et
reviennent au culte de la patrie; lui qui a autant d'horreur pour la
guerre civile que de passion pour la guerre trangre; l'assassiner!
pour prix de sa peine  rtablir l'ordre,  rendre  chacun les
moyens d'existence que lui ont enlev les troubles et l'anarchie. Vous
conviendrez qu'on s'indignerait  moins, et qu'il est permis de svir
contre des ennemis si sottement ingrats. Eh bien, ces ennemis contre
lesquels la loi serait inexorable, nous voulons leur sauver la vie; mais
 condition qu'ils sortiront sans dlai du territoire de la Rpublique.

--Vous oubliez, citoyen, qu'il est aussi difficile de sortir de
France que d'y rentrer, et qu' moins d'tre muni de tous les papiers
ncessaires...

--Je les donnerai, interrompit vivement le ministre...

Puis s'arrtant un moment, il ajouta:

--Ds que je saurai positivement que la ci-devant duchesse consent  en
faire usage.

--Je vous le rpte, j'ignore o elle se cache. Autrement, je lui
conseillerais de profiter de votre avis.

--Et ce serait fort prudent; car son arrestation une fois bruite, je
ne serai plus matre d'en attnuer les suites. La lettre qui l'accuse
est dj dans les mains du grand juge... Rflchissez... Ah! mon Dieu!
le moindre indice peut nous mettre sur la trace. Ne nous exposez pas 
frapper  faux.

--Frappez  votre gr, mettez-moi en prison, vous n'en saurez pas
davantage.

--Mme en exilant les gens qui vous sont chers?

--Mes amis sont blass sur les perscutions.

--Pourquoi me faire repentir de leur avoir accord de faux certificats
de rsidence? C'est  cet excs de bont que je dois l'embarras o je
me trouve et les reproches du gouvernement. Je devais me dfier de
la prtendue loyaut chevaleresque de ces migrs, qui leur permet de
prter le serment de fidlit au premier consul le jour mme o ils
mditent son assassinat.

--Tous ne sont pas si ingrats, dit Ellnore en cherchant  surmonter
son trouble. Le jeune de La Menneraye, auquel vous avez daign vous
intresser est, dit-on, maintenant un des officiers les plus distingus
de l'arme d'Italie, et celui-l ne vous donnera jamais lieu de vous
repentir de votre protection pour lui. Il est la preuve vivante de ce
qu'un gouvernement peut gagner  employer la gnrosit plutt que la
rigueur.

--C'est prcisment quelques exceptions de ce genre qui nous ont fait
fermer les yeux sur la rentre en France des complices d'Arna. Le jeune
Montvreux est du nombre. Sa mre les connat tous; il faut qu'elle nous
les livre ou qu'elle partage leur sort.

--Et c'est sur moi que vous comptiez pour vous rendre ce service?
Heureusement, je n'en ai ni le pouvoir ni la volont.

--Tant pis pour eux, car c'est la protection qu'ils trouvent contre
nous qui les perd; rappelez-vous, madame, qu'en refusant de nous aider 
trouver les vrais coupables, vous vous rangez parmi nos ennemis, et que
vous nous forcez  surveiller vos dmarches.

--Surveillez, piez mme, je ne conspire pas. Je hais les assassins de
tous les partis, et ne crains pas qu'on me surprenne  les protger.

En ce moment, on entr'ouvrit la porte du cabinet, puis une voix dit:

--C'est l'heure du conseil.

--J'y vais, rpondit Fouch. Pardon, citoyenne, de vous quitter ainsi,
ajouta-t-il en se levant, mais un devoir imprieux m'appelle aux
Tuileries. J'aurais dsir m'y rendre muni des renseignements que vous
auriez pu me donner, et, par consquent, plus en tat d'agir en faveur
des gens qui vous intressent; mais, loin d'imiter votre manque de
confiance, je vous dirai que leur sort  tous,  commencer par celui de
l'migr trouv chez vous, dpend de votre discrtion  ne pas parler de
cet entretien, et de votre complaisance  nous faire connatre l'asile
o se cache l'ex-duchesse de Montvreux.

En finissant ces mots, Fouch offrit sa main de la faon la plus galante
 madame Mansley, pour la reconduire jusqu' sa voiture, et ils se
sparrent fort mcontents l'un de l'autre.




                                XXIII


Avant de retourner dans sa retraite  la campagne, Ellnore alla voir
madame Talma, qui tait souffrante; elle la trouva seule avec le vicomte
de Sgur, et tous deux dans une grande agitation.

--C'est le ciel qui nous l'envoie, s'cria madame Talma en apercevant
Ellnore; nulle ne peut mieux qu'elle...

--Prenez garde, interrompit brusquement le vicomte, rappelez-vous tout
ce qui s'est pass entre elles deux...

--C'est parce que je m'en souviens, reprit madame Talma, que je rponds
de sa prudence comme de sa gnrosit. Apprenez, chre amie, que par
suite d'une de ces confiances absurdes qu'ont tous les conspirateurs
royalistes, la duchesse de Montvreux se trouve horriblement compromise
dans cette affaire d'assassinat, qui, vritable ou imagine par Fouch
pour faire sa cour  Bonaparte, n'en sera pas moins fatale  ceux qui
s'en seront mls. On a beau rpter  ces malheureux migrs que leur
cause est perdue, qu'ils sont entours de piges et d'agents de police
qui n'ont d'autre mission que de les y faire tomber, ils s'obstinent 
croire que le peuple de Paris soupire aprs le retour des princes, et
qu'en tuant l'idole de l'arme, rien ne s'opposerait au rtablissement
de cet ancien rgime dont ils taient le plus bel ornement.

Dans cette croyance, tout ce qui vient leur parler de servir leurs
projets insenss est accueilli d'eux comme le Messie. Ils ne supposent
pas que la police elle-mme puisse avoir l'_inconvenance_ de venir,
au nom de leur roi, leur proposer d'entrer dans un complot tendant 
renverser la Rpublique; et ils se livrent en toute confiance  ces
russ mouchards, qui commencent par les engager  rentrer en France sans
prendre aucune des prcautions qu'exigerait leur sret; enfin, qui les
encouragent si bien dans leur folie, en leur persuadant qu'elle trouvera
ici mille complices contre un ennemi, que, dans leur crdulit d'enfant,
ils conspirent tout haut et s'crivent ce qu'ils font, ce qu'ils
veulent, ce qu'ils esprent avec une navet digne de leur politique. Eh
bien, c'est une de ces lettres crites par la duchesse de Montvreux, et
que nous savons tre entre les mains de Fouch, qui plonge tous ses amis
dans l'tat o vous voyez la pauvre vicomte. Il sait de bonne part que
le ministre a jur  Bonaparte, non pas sur son honneur, ce qui n'aurait
pas grand poids, mais sur sa vie, qu'il lui livrerait avant huit jours
tous les complices d'Arna; qu'ils taient tous connus de la duchesse de
Montvreux, et que, ds qu'il se serait empar d'elle, il tiendrait tous
les fils de la conspiration, ce qui n'est pas vrai; car la pauvre femme,
en travaillant pour le retour des princes, ne se doutait pas que l'on
voult procder par assassinat. Mais comme ce fait est difficile 
constater, si Fouch la dcouvre, il ne lui fera pas grce. Ce qui
achve de dsesprer ses amis, c'est l'impossibilit o se trouve la
duchesse de rester plus longtemps cache dans la chambre qu'habite son
ancienne femme de charge, rue de la Harpe, n...

--Ah! ne me le dites pas, s'cria Ellnore, en cdant  un mouvement
involontaire.

--Pourquoi cela?

--C'est... que... si par suite... des perquisitions... Enfin, il est
plus prudent de laisser... ignorer... o elle est...

--Oui, de tout le monde, mais de vous! Elle vous a fait bien trop de mal
vraiment pour que vous lui en rendiez. Je vous connais si bien, qu'en
cherchant tout  l'heure avec M. de Sgur o il pourrait la mettre sans
crainte d'tre dnonce par ses htes, je lui avais conseill de la
conduire chez vous. Mais il a pens avec raison que l'arrestation du
jeune de Montvreux prouvait  quel point la police tait bien instruite
de ce qui se passait dans votre maison, et que vous tiez aussi suspecte
par la noblesse de votre caractre que d'autres le sont par leurs
turpitudes. Mais si vous ne pouvez offrir  votre ennemie l'hospitalit
qu'elle vous a ravie si cruellement autrefois, vous pouvez nous guider
sur le choix d'un asile.

--Je ne saurais, dit Ellnore, dans un trouble extrme: ces affreuses
calomnies rpandues sur moi depuis l'arrestation de son fils me forcent
 rester trangre  tout ce qui concerne sa sret et  ignorer surtout
l'abri qu'on lui prtera contre l'orage qui gronde sur sa tte.

--C'est impossible, dit le vicomte, nous vous avons dj livr son
secret; il vous faut la perdre ou la sauver.

--Ni l'un ni l'autre, reprit Ellnore avec fermet, et pourtant le ciel
sait que je donnerais ma vie pour me venger de cette femme en sauvant la
sienne.

--Eh bien, vengez-vous  moins. Vous avez demand et obtenu un
passe-port pour votre soeur madame Gardner qui demeure  Boulogne?

--C'est vrai, ne pouvant me rendre en ce moment moi-mme  Londres pour
y conduire mon fils chez l'ami qui veut bien diriger son ducation,
j'ai pri ma soeur de me remplacer; elle est moins... connue... que moi,
ajouta-t-elle avec embarras. Elle peut risquer un voyage en Angleterre
sans tre souponne d'aller y intriguer en faveur d'amis dont les
opinions inquitent le gouvernement; et je l'attends ce soir mme, car
j'ai reu l'avis que le btiment qui doit les transporter d'Ostende 
Douvres mettra  la voile le 14 de ce mois, et il faut qu'ils partent
de Paris ds demain. Ce serait une cruelle sparation pour moi, si je
n'avais l'espoir de les rejoindre bientt.

--Et la bonne Rosalie, la gouvernante de Frdric, l'accompagne sans
doute!

--Autrement, pourrais-je le dcider  me quitter? Ah! mon Dieu, le
pauvre enfant ne saura mme pas le temps qu'il doit rester loin de moi.
On ne lui parlera d'abord que d'une promenade  la campagne. Sa tante
lui dira qu'on ne lui fait faire tant de chemin que pour me rejoindre;
et comme ma soeur est une seconde mre pour lui, j'espre qu'il obira
sans trop de chagrin.

--Et moi aussi, repartit M. de Sgur, car il faut que la prsence et les
caresses de cette bonne tante le consolent de ne plus tre avec vous ni
avec sa Rosalie.

--Que voulez-vous dire? demanda vivement Ellnore, terrifie par la
pense qu'elle supposait au vicomte.

--Vous l'avez dj devin. Votre regard inquiet, vos lvres tremblantes
me le disent assez. Et bien, oui; l'ide est excellente, et je rponds
du succs. Que la duchesse se coiffe de la cornette de Rosalie, qu'elle
endosse sa robe d'indienne, son chle de casimir, qu'elle prenne
Frdric sur ses genoux...

--Mon enfant! interrompit Ellnore avec l'accent de la terreur... Lui
confier mon enfant!... Jamais... jamais!...

--Et que pouvez-vous craindre d'une femme qui vous devra tant?

--Avez-vous oubli ce que je lui dois, moi? la honte, le dsespoir qui
empoisonnent ma vie. Songez-donc que, sans nul motif, sans nul tort
de ma part, pour prix de l'amour filial que je lui portais, elle
m'a plonge de sa propre main dans un abme affreux, et qu' chaque
tentative pour en sortir, elle me frappe d'un nouveau coup qui m'y
replonge pour toujours. Et c'est  mon bourreau que je livrerais ce que
j'ai de plus cher au monde! Non... Que justice se fasse; qu'elle expie
sa mchancet, sans demander secours  l'enfant dont elle a dshonor la
mre.

--Pardonnez-lui ce trop juste ressentiment, dit madame Talma au vicomte
en s'emparant de la main d'Ellnore, dont l'agitation tenait du dlire.
L'amour maternel est le moins gnreux de tous, et vous lui demandez-l
un grand sacrifice; mais il n'est pas au-dessus des forces de sa grande
me, et je le sens  cette main qui frmit dans la mienne,  cette
oppression qui la suffoque, son hroque bont va l'emporter; en vain
de cruels souvenirs, en vain le besoin d'assouvir une juste vengeance
combattent les sentiments de son noble coeur, elle succombe  sa
gnrosit, je le sens, je le vois, je l'espre!...

Et madame Talma pleurant aussi, serrait Ellnore dans ses bras et
s'initiait tellement  toutes les impressions de son me qu'on n'aurait
pas pu deviner laquelle des deux tait la plus mue.

--Quoi! vous voulez?... dit Ellnore sans pouvoir achever sa phrase.

--Je le veux maintenant moins que vous, rpondit madame Talma avec un
sourire o se confondaient l'admiration et la joie.

--Est-il bien vrai? s'cria M. de Sgur, en se prcipitant aux pieds de
madame Mansley, et en couvrant sa main de baisers et de larmes; c'est
 vous qu'elle devra la libert et la vie! C'est l'ange qu'elle a
prcipit du ciel qui sera son sauveur sur la terre! Ah! l'exemple
de tant de vertus convertirait le plus grand coupable; croyez-moi, la
duchesse n'a t si barbare envers vous que pousse par une passion
qui fait des plus honntes gens des insenss et des criminels. Je suis
garant de sa reconnaissance pour vous; elle galera la mienne. Mais le
temps presse; il faut que toutes nos mesures soient prises, pour que, la
nuit venue, ce dpart puisse s'effectuer sans obstacle. Je vais prvenir
la duchesse... je vais lui apprendre...

--Arrtez! s'cria Ellnore; je mets une condition  ce service: c'est
que la duchesse de Montvreux ignorera toujours qui le lui a rendu;
cette condition est irrvocable, et je ne me prterai  rien que vous ne
m'ayez jur tous deux de la remplir.

--Quant  moi, cela ne me sera pas difficile, dit madame Talma, car je
ne connais madame de Montvreux que par le mal qu'elle vous a fait, et
le bien qu'en disent plusieurs de ses amis, qui sont aussi les miens; il
rsulte de tout cela que je la dteste, mais pas assez pour dsirer
sa perte, et pour me refuser  aucune des conditions qui doivent
l'empcher.

--Mais comment esprez-vous lui laisser ignorer que c'est  vous qu'elle
doit?...

--Rien n'est plus simple, interrompit Ellnore. Elle ne connat ma
soeur, ni de vue, ni de nom. Madame Gardner ayant t leve par notre
oncle  Dublin, elle y est reste jusqu'au moment de son mariage avec
un officier qui est encore  Calcutta. Vous pouvez laisser la duchesse
ignorer que c'est ma soeur qui la patronne et mon enfant qui protge sa
fuite.

--Vous voulez lui pargner jusqu' l'humiliation de tout recevoir de
la main qu'elle a dchire. Ah! c'est pousser la gnrosit trop loin!
Aprs avoir t aussi indignement accuse, calomnie, manquer une
si belle occasion de se faire rendre justice serait une faute
impardonnable, dit madame Talma; et vous devez  vous-mme et aux
amis que vous avez conservs, en dpit de tout ce que la duchesse
de Montvreux a fait pour vous les enlever, de donner  votre noble
vengeance tout l'clat qu'elle a donn  son insultante conduite envers
vous. Le monde ne sait que ce qu'on lui laisse voir, et quand aprs
avoir souffert de ses prventions injustes, de ses arrts fltrissants
on peut l'clairer, le dtromper par une bonne action, il n'y a pas 
hsiter.

--Aussi n'hsitai-je point, reprit Ellnore avec une nergie fivreuse.
Je ne veux pas que madame de Montvreux joigne  tous ses mauvais
sentiments pour moi l'ide que je me sois prte  la sortir du danger
o elle est, dans l'unique intention de jouer publiquement une de
ces scnes de vieux drames, o la victime se fait avec ostentation le
sauveur du tyran. Je ne veux pas qu'elle rougisse de me devoir quelque
chose. En faisant de mon fils l'instrument de sa dlivrance, je fais, il
est vrai, le plus grand effort dont mon courage soit capable; mais il
me reste encore trop de haine au fond du coeur pour accepter la moindre
reconnaissance en retour d'un dvouement que j'avoue tre le fruit d'un
orgueil vindicatif, et non l'effet d'une clmence gnreuse. Puisque
le ciel a voulu me soumettre  cette nouvelle preuve, laissez-moi
l'accomplir  mon honneur et au profit de la duchesse; n'empoisonnez pas
la joie qu'elle aura en chappant  la mort, peut-tre, par la pense,
par le remords de me devoir la vie. Laissez-lui croire que madame
Gardner est une de vos amies, faites-lui le conte le plus probable
sur l'obligation o est cette madame Gardner de vous rendre un minent
service en se chargeant d'elle jusqu' Londres. Enfin, je m'en rapporte
 vous pour satisfaire  la fois votre dsir et ma volont; mais j'exige
votre parole d'honneur que mon nom ne sera point prononc, et que la
duchesse de Montvreux ne saura jamais que la malheureuse Ellnore,
l'enfant confie  ses soins par un brave officier, par un pre mourant,
celle qu'elle a rpudie sans cause, qu'elle a perdue sans piti, s'est
venge d'elle en la sauvant.

Le ton ferme, le regard fier qui accompagnaient cette dclaration ne
permettaient pas l'espoir d'y rien changer. Le vicomte de Sgur, trop
heureux d'obtenir de madame Mansley un secours si gnreux, se soumit,
quoiqu'avec peine,  la condition qu'elle imposait. Madame Talma
s'engagea aussi au secret, mais en haussant les paules et en murmurant
tout bas:

--Quelle duperie!

Il fut convenu que madame Gardner se rendrait,  l'heure du dpart, au
bureau des diligences avec le petit Frdric; qu'un peu avant de monter
en voiture, elle entrerait dans le caf voisin, sous le prtexte d'y
faire boire un verre de limonade  son enfant; que l, elle trouverait
Thomassin, le vieux valet de chambre du vicomte, avec la nouvelle bonne
de Frdric; que cette bonne, la tte couverte d'un capuchon de serge
grise bord de velours noir, comme en portent les nourrices de campagne,
aurait une provision de bonbons et d'images colories pour se faire bien
accueillir de l'enfant et que Thomassin ne les quitterait pas qu'il ne
les et vus se mettre en route.

Pour que rien ne manqut  l'excution de ce projet, il fallait prendre
beaucoup de prcautions et prparer les acteurs aux diffrents rles
qu'ils allaient jouer. Madame Gardner devait s'abstenir de toute
dfrence envers la duchesse, et mme lui commander un peu brusquement.
Frdric lui-mme devait tre prvenu que sa bonne le quitterait pendant
quelque temps, et qu'une autre la remplacerait pendant le voyage. Madame
de Montvreux devait abdiquer ses manires de grande dame; se faire
une marche pesante, des gestes gauches, des regards hbts; des bas de
laine, de gros souliers ferrs devaient cacher sa jambe fine et son pied
mignon; elle devait supporter patiemment les galanteries du conducteur
et les propos des voyageurs, qui, croyant avoir affaire  une servante
assez jolie pour tre courtise et assez ge pour savoir se dfendre,
ne se gneraient pas dans leurs propositions; mais  cette poque o
toute la noblesse restante n'avait chapp  la guillotine qu' l'aide
de la fuite ou d'un dguisement, le talent de jouer un personnage tout
contraire  celui qu'on avait reprsent dans le monde n'tait pas rare.
Aussi la duchesse de Montvreux se rsigna-t-elle sans peine  tout ce
qu'exigeait son rang de nourrice picarde, devenue bonne d'enfant.

Ellnore, qui pressentait plus de difficults pour dcider sa soeur 
lui obir en cette occasion, se leva pour aller la rejoindre  Eaubonne.
Elle s'arracha aux embrassements de sa vieille amie, qui ne cessait de
louer son hrosme; aux actions de grces du vicomte, qui lui donnait
tous les noms qu'on ne donne qu' la Providence, lorsque la porte
s'ouvrit, et qu'une femme de chambre pronona  haute voix le nom de M.
de Rheinfeld.

Ellnore dj branle par tant d'motions cruelles, tourdie par ce nom
magique, par cette prsence si enivrante et si fatale, passa rapidement
devant Adolphe et s'enfuit de toute la force qui lui restait.

Mais  peine monte dans la voiture qui l'attendait, elle perdit
connaissance. Le ciel sait combien de temps elle resta dans cet tat
lthargique qui n'est ni la vie, ni la mort.

En arrivant chez elle, une vive souffrance colorait ses joues; elle
avait la fivre, mais le sourire tait sur ses lvres; et au milieu des
tortures que ce moment de sparation maternelle lui faisait endurer,
elle sentait qu'une impression heureuse calmait toutes ses douleurs.
Elle l'avait revu.

Adolphe s'attendait  trouver madame Mansley chez madame Talma; il avait
reconnu sa voiture  la porte, et comme elles taient encore fort rares
 cette poque, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. C'tait bien
Ellnore qu'il allait revoir, cette ide l'emportant sur toutes
ses rsolutions de rupture, le transportait d'une telle joie, qu'il
tremblait de tous ses membres en franchissant la porte du salon.

Cette motion pleine de charmes se changea bientt en surprise
dsagrable par la fuite prcipite d'Ellnore. Adolphe en fut si
outrageusement bless, qu'oubliant sa longue absence, et qu'aprs tant
de mois passs loin d'elle, il devait  madame Talma sa premire pense
comme ses premires paroles, il s'cria avec amertume:

--Je savais n'tre pas honor de la bienveillance de madame Mansley,
je savais mme lui dplaire; mais j'ignorais que ce ft au point de ne
pouvoir rester une minute dans l'endroit o j'arrive.

--Ne prenez pas garde  cette brusque sortie, dit madame Talma. Vous
n'tes pour rien dans l'agitation qui n'a pas mme permis  madame
Mansley de vous saluer en nous quittant. M. de Sgur vous dira que la
pauvre femme a la tte  l'envers.

En ce moment, un regard du vicomte ordonna  madame Talma la plus
profonde discrtion sur ce qui venait de se dcider chez elle.

--douard de Montvreux, continua-t-elle, tait venu lui demander
asile, il vient d'tre arrt chez elle,  la campagne, et vous devez
comprendre le trouble, l'inquitude o cet vnement la jettent; elle
court toute la journe aprs ceux qui pourraient intercder pour le
jeune migr, dont la situation est trs-mauvaise en ce moment.

--Si mauvaise, interrompit le vicomte, que je vous quitte pour aller en
parler  mon frre; il connat plusieurs de ces coquins en place, dont
le crdit lui a servi plus d'une fois en semblable occasion. Je vais le
faire agir prs d'eux en faveur d'douard.

A ces mots, il sortit, et M. de Rheinfeld se flicitait de rester
seul avec madame Talma, dans l'espoir de la questionner sur Ellnore,
lorsqu'on annona Chnier et madame Baguerval, vieille femme, riche,
spirituelle, avec des manires communes et un caractre distingu.

Cette madame Baguerval, veuve d'un opulent financier, avait pour premier
mrite de dire tout ce qui lui passait par la tte. D'abord enthousiaste
de la Rvolution, elle l'avait prise en horreur en en voyant les suites,
et elle se moquait galement des travers de tous les partis et des
dfenseurs de toutes les opinions. Avide de savoir ce qui se passait
par pur intrt pour le pays, elle en tirait des consquences qui se
ralisaient trs-souvent, et qui lui avaient fait donner par Chnier le
surnom de _sibylle bourgeoise_.

Loin de se choquer du sobriquet, elle en tait vaine, et s'efforait de
le justifier  chaque vnement politique assez important pour exciter
l'inquitude publique.

--Eh bien, que faut-il croire de cette conspiration avorte, dit-elle en
entrant, est-il vrai que la plupart de nos ci-devants aient donn dedans
comme des imbciles, et que nous allons revoir les beaux jours de la
guillotine? Ah! si c'est ainsi, je vous dis adieu, et retourne dans les
vignes de mes bons Champenois; j'aime encore mieux mourir d'ennui que de
mort violente.

--De semblables horreurs ne se revoient pas... dans le mme sicle du
moins, dit Chnier. Nous avons bien plutt  craindre un retour de
la tyrannie. Mais voil un renfort, ajouta-t-il en tendant la main
 Adolphe, contre les invasions despotiques, et tant qu'il restera
quelques voix indpendantes, elles tonneront de toute leur loquence
contre ces bourreaux de la libert qui, aprs l'avoir mutile  coups
d'chafaud, veulent l'achever  coups de sabre.

--Il est certain, dit madame Talma, que si on le laisse faire, le
vainqueur de l'Italie sera bientt celui de la France.

--Il l'est dj, dit madame Baguerval, et vos beaux discours, tous les
efforts d'une opposition bourgeoise ou rpublicaine n'obtiendront rien
contre la puissance d'un ambitieux  paulettes. En France, on ne se
soumet qu' ce qui se bat, qu' ce qui tue. Robespierre n'a d son rgne
d'un moment qu' son systme sanguinaire, qu' ses massacres quotidiens;
et Bonaparte, couvert de sang autrichien, prussien et autres, fera
tout ce qu'il voudra de notre nation. C'est ce qu'avaient parfaitement
compris Arna et ses complices. A propos de ceux-l, est-il vrai
qu'douard de Montvreux soit du nombre, et qu'il ait t dnonc par
cette belle personne que j'ai vue chez vous, et qui avait, dit-on,  se
venger de la duchesse de Montvreux!

--Quelle infamie! souponner madame Mansley d'une pareille atrocit, et
c'est vous, madame Baguerval, vous dont chaque journe est marque
par quelque noble dvouement, qui croyez si facilement  une si lche
vengeance!

--coutez-donc, ma chre amie, si comme on l'assure, la duchesse a t
sans piti pour votre belle Ellnore: si elle lui a fait tout le mal
qu'on raconte, ma foi,  sa place, je crois que je n'aurais pas rsist
...

--Vous vous calomniez... Votre vie entire est l pour vous dmentir;
elle est seme de pardons sublimes, d'actions gnreuses.

--Oui, j'en fais bien encore quelques-unes, par-ci par-l, mais je ne
les conseille plus. C'est une duperie dont l'ingratitude est le seul
profit. Je n'ai d'ennemis que parmi ceux  qui j'ai rendu le bien
pour le mal; ils ne vous pardonnent jamais ce genre de supriorit.
D'ailleurs, je pense comme un grand tragique, que si le ciel vous livre
votre ennemi, c'est pour lui faire justice; et madame Mansley avait bien
le droit de se venger sur le fils des coups donns par la mre.

Au nom de madame Mansley, Adolphe tait sorti de sa rverie, et avait
cout attentivement la conversation. Malgr le souvenir de sa promesse
 madame Talma, malgr sa ferme rsolution de combattre  mort sa
passion pour Ellnore, il ne pouvait entendre parler d'elle sans
rougir de plaisir ou plir de colre, selon qu'on la louait ou qu'on
l'accusait, et l'ide qu'on la souponnait en ce moment d'une lche
vengeance le mettait au supplice. Cependant, il se contint en laissant
aux amis d'Ellnore le soin de la dfendre, et en se promettant de
prendre parti pour elle, quand il l'entendrait attaquer par de plus
mchants ennemis. L'occasion s'en prsenta bientt.

--Vous n'avez pas attendu ma permission pour revenir  Paris, lui dit en
riant madame Talma; mais je vous le pardonne; en lisant votre nom sur la
liste des membres du tribunal, j'ai bien pens que vous ne pourriez vous
refuser  cette invitation flatteuse,  cette coquetterie consulaire;
mais prenez-y garde, en politique comme en amour, on ne fait d'agaceries
qu'aux gens qu'on veut corrompre.

--Soyez tranquille, madame, j'ai rsist  de plus grandes sductions,
et je reviens trs-dcid  me faire tuer, s'il le faut, pour le
triomphe de mes opinions.

--Rien n'est moins ncessaire: bornez-vous  en dmontrer l'avantage sur
celles de ces plats orateurs, ternels valets du pouvoir, qui puisent
toutes les formes du langage pour prouver au despotisme qu'il ne saurait
s'tablir trop tt.

--Beau moyen vraiment! dit madame Baguerval. Vous vous ferez chasser du
tribunal, renvoyer de France et il n'en sera ni plus ni moins. Il n'y a
qu'un remde au mal prsent; il parat que madame de Montvreux et
ses amis l'avaient trouv, mais on ne leur a pas laiss le temps de
l'administrer. La pauvre femme va, dit-on, payer cher le tort de n'avoir
pas russi.

--Serait-elle arrte? demanda vivement madame Talma.

--Pas encore, mais on disait tout  l'heure chez Siys,  la sortie du
conseil, que, par suite d'un petit conciliabule qui a eu lieu ce matin
au ministre de la police entre Fouch et madame Mansley, on tait sur
les traces de la duchesse et qu'elle serait avant deux jours entre les
mains de la justice.

--Madame Mansley avoir des rapports avec Fouch! s'cria madame Talma,
voil encore une nouvelle turpitude dont on s'amuse  la fltrir.

--Et qui ne doit exciter que le mpris, dit Adolphe avec ddain.

--Ah! quant  la visite, reprit madame Baguerval, j'en ignore le motif,
mais elle est positive. J'tais appele ce matin, de bonne heure,
chez notre amie R... pour lui donner tous les renseignements propres
 prouver que la famille des Garneville n'est jamais sortie de France,
bien qu'on l'ait inscrite tout entire sur la liste des migrs. Son
bureau est  l'entre-sol, les fentres en donnent sur la cour; c'est
de l que j'ai vu, oui, de mes deux yeux vu votre belle madame Mansley
monter le perron qui conduit  l'escalier particulier du ministre.

A cette affirmation faite avec toute l'nergie de la vrit, chacun
garda le silence, les yeux seuls se disaient entre eux: Est-il possible?

Enfin, madame Talma, indigne contre elle-mme de s'tre laisse un
moment entraner  croire ce que disait madame Baguerval, s'cria:

--Vous vous serez trompe, ma chre;  cette heure, les femmes sont
toutes mises de mme, et vous aurez...

--Non pas vraiment. Malgr son petit chapeau et le voile noir de
dentelle qui le recouvrait, j'ai fort bien reconnu la taille et les
traits de la charmante Ellnore. Voil le malheur d'tre belle, et
distingue surtout; on ne peut vous confondre avec personne.

--Mais l'erreur est d'autant mieux prouve, que madame Mansley sort
d'ici, o elle est reste fort longtemps. Adolphe peut vous l'affirmer;
car elle tait encore l lorsqu'il est venu. Elle ne nous a pas dit un
mot de cette trange visite, et, j'en suis certaine, c'est une illusion
de votre part.

--Je le veux bien; mais ce qu'on disait du rsultat de cette visite chez
Siys constate que je ne suis pas seule  l'avoir rve. Ce que savent
ces gens-l, je puis bien l'avoir vu! Je ne les connais pas, nous
n'avons pu nous concerter pour imaginer un conte. Rflchissez  toutes
ces circonstances, et vous verrez si vous pouvez douter du fait.

--Oui, j'en douterai tant qu'Ellnore ne m'aura pas dit elle-mme:
c'tait moi, c'tait bien moi. Oui, celle que vous avez cru si longtemps
le modle du plus noble caractre, celle dont vous portiez aux nues la
clmence, la gnrosit, celle de qui vous en attendiez une nouvelle
preuve, venait de livrer son ennemie  la vengeance du gouvernement?...
venait de mriter tous les noms dont on l'accable, venait...? mais non,
vous dis-je. Ma confiance dans sa loyaut, dans son honneur, me dfend
de vous croire: c'est un prestige, c'est un pige, un hasard, un de
ces faits inexplicables qui ont amen tant de fois la condamnation d'un
innocent; mais Ellnore est pure de toute action vile, j'en rponds sur
ma vie.

Aprs une sortie si vive, madame Talma, dj extnue par la maladie de
poitrine qui menaait sa vie, s'tait renverse haletante sur le dos de
son fauteuil, tandis qu'Adolphe lui serrait, lui baisait les mains, avec
tout le feu d'une reconnaissance passionne.

Madame Baguerval, dsespre de l'tat o elle voyait sa vieille amie,
et se reprochant de l'avoir provoqu, niait sans raison tout ce qu'elle
avait affirm; elle donnait pour preuve de son erreur, des prtextes
plus absurdes les uns que les autres.

Chnier, absorb sous le poids des soupons qu'il cherchait vainement 
combattre, gardait un silence accusateur. Bien que l'heure du dner
ft prte  sonner, personne ne pensait  quitter madame Talma, avant
qu'elle ne ft un peu plus calme.

--Je n'en croirai que vous, dit-elle d'une voix faible en se tournant
vers Adolphe; allez demander  madame de Seldorf d'o viennent tous ces
mchants bruits, et comment il faut s'y prendre pour en dmontrer la
fausset. Elle connat par elle-mme, par tout ce que lui attire son
esprit minent, jusqu'o peut aller le gnie de l'envie; elle nous
clairera. Elle sait par M. de Talleyrand tout ce qui se passe; quand
vous l'aurez vue, vous reviendrez me rassurer, car il y a dans tout ceci
quelque chose de diabolique qui me rendrait folle.

--Voil quelqu'un qui sort probablement de chez elle, dit Adolphe en
montrant le citoyen Riouffe qui venait dner avec la matresse de la
maison. C'est l'homme le plus au courant des nouvelles du jour.

--Je le crois bien, dit madame Baguerval; quand il n'y en a pas, il en
fait.

--Le tout pour vous amuser, mesdames, dit Riouffe; mais aujourd'hui je
n'ai pas besoin d'avoir recours  mon imagination. Grce aux vnements,
nous avons de quoi bavarder. Les Tuileries sont en rumeur. On devait y
donner un grand concert, un bal; madame Bonaparte avait dj command
ses robes, ses guirlandes, plusieurs de ses invitations taient dj
parties, mais Fouch a tout fait dcommander, sous prtexte que les
chefs de la conspiration dont il effraie le premier consul n'tant pas
tous en sa puissance, il pourrait se glisser quelque assassin parmi les
danseurs ou autres _incroyables_, et qu'il fallait remettre le bal au
jour o il tiendrait tous les fils et les agents du complot, ce qui ne
causera pas un long retard, car il vient de faire, dit-on, la capture la
plus importante, celle qui doit le remettre sur la voie; la confidente,
l'me de la conspiration enfin, la duchesse de Montvreux vient d'tre
conduite  la Conciergerie!

--Ah! mon Dieu! s'cria madame Talma; et comment cela? demanda-t-elle
avec anxit.

--Au moment o, redoutant une trahison, elle sortait de sa cachette pour
se rendre dans une autre.

--Elle se trouve mal! s'cria madame Baguerval.

Alors, chacun s'empressa de secourir madame Talma, except Adolphe, qui
sortit sans profrer une parole.




                                XXIV


Pendant que la nouvelle de la capture de madame de Montvreux jetait
la consternation dans le salon de madame Talma, on ne s'occupait, chez
Ellnore, que des moyens d'assurer l'vasion de la duchesse. Rosalie ne
s'tait pas rsigne facilement  obir  l'ordre qui la sparait de
son cher petit Frdric, et  croire qu'elle tait moins indispensable 
l'enfant qu' la mre. Mais Ellnore s'tant fait un prtexte de l'tat
de souffrance o la mettaient tant d'agitations pnibles, avait si
souvent rpt qu'elle ne pouvait se passer des soins de Rosalie, qu'il
avait fallu cder et disposer mme Frdric  recevoir sans mauvaise
humeur les caresses de la femme de chambre qui devait lui servir de
bonne pendant le voyage.

Toutes les dispositions taient prises, les malles fermes. Ellnore
serrait son enfant dans ses bras en retenant ses larmes, de peur qu'il
ne devint un long adieu dans ce tendre embrassement, lorsque M. de
Savernon arriva l'air abattu, le regard morne, et se fiant  son visage
dcolor pour prparer madame Mansley  la triste nouvelle qu'il lui
apportait.

A peine l'et-elle aperu qu'elle s'cria:

--douard est condamn?

--Pas encore; mais il n'en est pas moins dans une situation fort
prilleuse. Grce  vos amis rpublicains et  ce ministre dfroqu qui
est alli  la plupart des migrs qu'on perscute, nous avions l'espoir
de voir la prison d'douard se changer en maison de sant, et une fois
sous la surveillance d'un mdecin et de quelques vieilles gardes, il
aurait facilement obtenu sa libert, soit en la demandant, soit en la
prenant; mais voil qu'un nouvel obstacle vient renverser toutes nos
esprances et compliquer son affaire de la faon la plus inquitante.

--Qu'est-il arriv?... Ah! ne me laissez pas dans cette anxit, dit
Ellnore en tremblant.

--Fouch a saisi une lettre de la duchesse de Montvreux  ce Demerville
qui est un des complices d'Arna.

--Qu'importe, si la duchesse est sur la route de Coblentz.

--Oui, mais elle n'y est pas. Persuade du succs de son entreprise,
elle a voulu en tre tmoin; elle est parvenue, je ne sais comment,
jusqu' Paris, s'y est tenue cache plusieurs jours, mais pas assez
secrtement pour chapper  l'oeil de la police, et l'on vient de la
conduire  la Conciergerie.

--O malheur! s'cria Ellnore stupfie par cette nouvelle...
Maintenant... que faire? ajouta-t-elle en rpondant  sa pense.

--Il faut partir  la place de votre soeur, reprit M. de Savernon.
J'accours pour vous supplier de ne pas attendre ici les recherches,
les vexations qu'on croira devoir faire subir  la personne qui a donn
asile au fils de la duchesse. Vous savez ce que cette sparation doit me
coter de peine, eh bien, je vous supplie  genoux de m'en affliger. Il
y va de votre libert, de la mienne, car je ne pourrais de sang-froid
vous voir en butte  la colre de ces misrables, et Dieu sait ce qui
arriverait alors.

--Soyez tranquille, dit Ellnore en reprenant sur elle l'empire qui ne
l'abandonnait jamais dans le danger. Je n'ai point conspir; la
police est trop bien instruite pour ne pas savoir qu'en recueillant un
malheureux proscrit, je ne lui ai pas fait subir d'interrogatoire; que
j'ignore ce qu'il venait faire ici; que je suis innocente de tout ce
qu'on reproche  madame de Montvreux, et que l'inimiti rgnante entre
nous deux est un sr garant de cette vrit.

Puis cdant  sa pense intime qui la portait  excuter le plan trac
par le vicomte de Sgur, en dpit de l'vnement qui devait le rendre
inutile, elle insista pour presser le dpart de sa soeur, en lui
recommandant de ne pas paratre surprise, si la nouvelle bonne de
Frdric ne se trouvait pas au rendez-vous; de partir seule avec
l'enfant, et d'crire  la premire poste ces simples mots:

Envoyez-moi Rosalie.

--Mais pourquoi ne pas profiter du seul moyen que le ciel vous envoie
d'chapper  la vengeance de cet atroce gouvernement qui vous croit de
concert avec ses ennemis? dit M. de Savernon.

--Fi donc! j'aurais l'air de fuir.

--Et qui donc n'a pas fui devant leur guillotine?

--C'est alors que madame de Montvreux aurait le droit de me croire
assez lche pour l'avoir dnonce.

--La vrit sera toujours l pour vous justifier; l'essentiel est de
vous conserver libre pour pouvoir la dire et la faire triompher. Songez
donc qu'une fois en prison, on ne vous laissera ni parler ni crire;
qu'on vous inventera autant de chefs d'accusation qu'il en faudra pour
vous faire condamner. Et vous croyez que je resterai l, tranquille
spectateur de votre supplice? Non; c'est par piti pour moi que je vous
supplie de partir...

En parlant ainsi, M. de Savernon pressait les mains d'Ellnore et les
mouillait de ses larmes.

--Eh bien!... oui... dit-elle, avec le regard fixe et la voix brise
d'une personne qui, aprs avoir rflchi, prend une dtermination
importante. Rosalie, donnez-moi votre capote noire et votre vieux chle
de laine  carreaux.

--Emportez de l'argent, dit M. de Savernon, aussi inquiet de
l'insouciance qu'Ellnore montrait  les quitter qu'il avait t afflig
de sa rsistance  partir.

--De l'argent, rpta Ellnore, j'ai tout prvu, ma soeur en a pour nous
deux.

--Merci de votre condescendance  suivre mes conseils.

Puis, voyant que madame Mansley ne l'coutait pas et se disposait 
monter en voiture:

--Mais dites-moi donc adieu! ajouta-t-il.

--Non,  revoir, rpondit-elle en souriant affectueusement.




                                 XXV


La voiture qui conduisait madame Mansley  Paris s'arrta rue du Mail,
au caf des diligences. Ellnore, prpare  n'y pas trouver madame de
Montvreux, esprait que le vicomte de Sgur y serait venu pour dire 
madame Gardner la triste raison qui empchait la duchesse de partir avec
elle. Mais elle regarda vainement de tous cts dans la rue avant de
descendre de voiture, et pendant qu'elle donnait lentement au cocher les
paquets qu'il devait aller faire inscrire au bureau, elle n'aperut pas
l'ami de la duchesse, alors elle pensa qu'ayant perdu tout espoir de la
sauver, il avait cru inutile de se compromettre en venant l o elle ne
pouvait se rendre. Une ide plus cruelle encore vint assaillir Ellnore.

--A force de l'entendre affirmer, se dit-elle, il me croit la cause du
malheur de son amie! Ah! si de tels soupons entrent dans l'esprit des
gens qui me connaissent, qui m'aiment, comment jamais les dtruire chez
ceux dont l'indiffrence accueille tous les mchants bruits! Mais il
ne s'agit pas de moi en cette occasion. J'ai voulu me convaincre par
moi-mme de l'inutilit de notre ruse pour assurer la fuite de la
duchesse. J'emporte dans mon coeur la satisfaction d'avoir fait tout ce
qui dpendait de ma volont, de mon zle pour la dlivrer. Que le monde
en juge  son gr; qu'il se montre aussi dur, aussi injuste qu'il l'a
toujours t pour moi; je le dfie d'attenter au calme divin que je
conserve au milieu de la tempte. Oui, je suis fire de mon dvouement,
car il tait sincre et mritait une meilleure rcompense.

--On va bientt partir, citoyens et citoyennes, dit le conducteur en
s'avanant  la porte du caf; allons! en route.

Ellnore, tire tout  coup de ses rflexions par cette voix sonore, se
retire derrire le volet de la porte pour laisser passer les voyageurs
qui se rendent  la diligence qui les attend dans la cour; elle
s'apprte  prendre son rang, lorsqu'elle verra sortir sa soeur avec
Frdric: car elle veut le mettre elle-mme en voiture pour lui faire
mieux accroire qu'elle va le rejoindre, puis elle se promet de revenir
chez elle y attendre les vnements avec toute la scurit qui nat
d'une bonne conscience; mais au moment o elle va s'emparer de la main
de Frdric, elle s'aperoit qu'une autre femme la tient.

Cette femme, dont le capuchon gris et noir cache le haut du visage,
marche les yeux baisss  la suite de madame Gardner; elle tient le
bout d'un bton de sucre d'orge dont Frdric savoure dj une partie.
Ellnore les suit des yeux en se tenant cache derrire le volet de peur
d'tre vue.

Arrivs tous trois prs de la diligence, Ellnore voit cette femme
prendre Frdric dans ses bras, et le baiser au front avec tout
le respect qu'aurait mis une vraie bonne  caresser l'enfant de sa
matresse. Elle reste immobile, ptrifie par la surprise; son coeur bat
de joie; il n'y rgne plus ni crainte, ni ressentiment, ni haine, il
est tout entier aux volupts de la clmence, au dlire de la
gnrosit. Cette femme qui couvre l'enfant d'Ellnore des baisers de la
reconnaissance, cette femme qu'elle arrache au danger le plus imminent,
c'est la duchesse de Montvreux; c'est bien elle; les yeux d'Ellnore
l'ont parfaitement reconnue. Et quelle autre lui causerait de telles
motions? Mais qui a pu faire rpandre le bruit de son arrestation?

La diligence tait partie, et madame Mansley, absorbe dans ses
suppositions, ne pensait pas  quitter sa place; mais un conducteur
tant venu lui demander par quelle voiture elle partait, cela lui donna
l'ide d'aller rejoindre la sienne, qu'elle avait laisse  quelque
distance du bureau des diligences.

Au moment o elle allait franchir son marche-pied, elle aperut le
vicomte de Sgur install dans la voiture; son chapeau sur les yeux et
un doigt sur sa bouche pour recommander  Ellnore de ne pas paratre
tonne de le trouver l.

Elle attendit que la portire fut referme, et que les chevaux fussent
lancs pour lui demander l'explication du bruit qui s'tait rpandu.

--Avant tout, s'cria le vicomte en pressant la main d'Ellnore,
laissez-moi vous bnir comme notre bon ange. Non, jamais crature plus
noble, plus parfaite, n'est sortie des mains de Dieu!

--Mais comment se fait-il? rpta Ellnore, voulant chapper aux
louanges qu'elle mritait, comment la duchesse a-t-elle pu se
soustraire?...

--Une autre s'est fait arrter  sa place.

--Vous voyez bien que je ne suis pas la seule.

--Ah! celle-l n'a pas grand mrite  se dvouer, elle est sre de ne
pas rester longtemps en prison. C'est la fille de ce coquin de R...
La duchesse l'a rencontre autrefois aux eaux de Bagnres. Elle a
eu occasion de lui rendre un important service. Cette femme s'en est
souvenue; avertie par son pre, qui est l'ami intime de Fouch, que l'on
avait dcouvert l'asile de la duchesse de Montvreux, et que pour viter
tout scandale dans le quartier, on l'arrterait  la tombe de la nuit,
elle s'est transporte aussitt chez la duchesse, a revtu sa robe, l'a
aide  mettre son costume de bonne, et s'est amuse  copier tous
les airs, toutes les attitudes qui pouvaient la faire prendre pour la
duchesse;  peine la toilette et la leon taient acheves, que la
garde est arrive, la duchesse est entre avec son accoutrement dans
l'antichambre avec les domestiques de la maison. L'agent de police
et ses alguazils ont pass devant elle pour aller s'emparer de madame
Cardouin, qu'ils ont conduite avec tous les gards dus  son rang, 
la Conciergerie. Aprs nous tre assurs que cette expdition s'tait
accomplie sans nulle difficult, nous n'avons plus pens qu' profiter
de votre offre gnreuse, et le ciel a daign nous protger.

--Vous avez compt qu'il m'inspirerait, sans doute, car le bruit de la
prise de la duchesse m'avait dcourage?

--Vous tiez sre que je ne vous aurais pas laiss faire cette dmarche
vaine; mais, comme dans tout ceci le moindre billet imprudent est puni
de mort, je m'en suis fi  votre intelligence. Nous en serons tous
deux rcompenss, j'espre. Madame Cardouin a promis de jouer son
rle d'infortune duchesse jusqu'au moment o la vraie aura pass la
frontire. Seulement, il nous faut aussi garder nos airs chagrins, ce
qui ne sera pas difficile tant que votre soeur ne vous aura point crit
de Londres.

--Si vous tes srs des gens chez qui tait la duchesse, il n'y a rien
 craindre, je rponds de ma soeur. Elle ignore le nom de la personne
qu'elle sauve; j'espre que vous avez gard de mme mon secret envers la
duchesse.

--Je vous en donne ma parole; mais rien ne m'a plus cot, je vous
le jure. J'ai t vingt fois prt  lui dire: Cette inconnue que vous
bnissez, cette providence sur terre  qui vous allez devoir la libert,
la vie, c'est la charmante Ellnore... c'est celle pour qui vous avez
t si cruelle...

--Arrtez! dit Ellnore imprieusement; ne gtez pas mon bonheur prsent
par d'amers souvenirs; laissez-moi croire que je m'acquitte et non que
je me venge.

--Vous tes adorable! s'cria le vicomte, et si j'avais seulement vingt
annes de moins, je serais fou de vous, et d'une si douce folie, que
vous seriez force d'en avoir piti.

--Ce n'est pas de cela dont il s'agit, dit en souriant madame Mansley:
quelle raison vais-je donner  M. de Savernon, quand il saura que je ne
suis pas partie?

--Croyez-moi, dites-lui la vrit; aussi bien il la devinerait, et alors
vous perdriez tous vos droits  sa discrtion. Je connais bien quelqu'un
qui pourra aussi vous souponner, car il vous croit capable de tout en
ce genre; mais je me garderai bien de le nommer; car vous vous hassez
si cordialement tous deux, qu'il n'est pas ncessaire de vous exciter
l'un contre l'autre. Je n'en parle que pour n'tre point accus de
bavardage, s'il se rpandait certain bruit; mais comme ce bruit pourrait
vous compromettre, je compte sur la prudence des gens que vous dtestez.

Ellnore rougit  ces mots et les laissa sans rponse. Heureusement la
voiture s'arrta, et l'embarras de revenir chez elle aprs avoir dit
adieu  tout le monde, l'aida  en cacher un autre.




                                XXVI


On trouve gnralement plus de plaisir  mdire qu' louer; l'un n'exige
qu'un peu de malice dans l'esprit, l'autre vont de la chaleur d'me:
cela explique pourquoi le secret des bonnes actions est toujours bien
gard.

Malgr la nouvelle qu'on eut bientt de l'arrive de la duchesse de
Montvreux  Londres, il n'en resta pas moins tabli dans l'opinion de
tout le monde qu'elle avait t dnonce par Ellnore, et l'honneur de
son vasion fut tout entier pour la femme qui s'tait laiss mener en
prison  sa place. L'erreur une fois reconnue, le citoyen R...
rclama sa fille; on la lui rendit, et on lui pardonna la fraude en
considration des anciens services rpublicains de son pre,  la
condition qu'il la punirait de son dvouement pour les aristocrates. On
la nomma l'ange protecteur des pauvres migrs, et madame Mansley fut
l'objet de nouveaux mpris aussi injustes que ceux dont on l'accablait
depuis qu'elle tait malheureuse.

M. de Rheinfeld,  qui sa connaissance du noble caractre d'Ellnore
et quelques indices avaient fait souponner la vrit, voulut s'en
convaincre, et employa  cet effet un moyen contre lequel les sots sont
en garde, car ils sont mfiants d'ordinaire, mais dont les gens d'esprit
sont toujours dupes. Il alla dire  madame Talma:

--Eh bien, votre amie n'a donc pu rsister aux sductions de l'hrosme:
elle n'a pas craint de s'exposer  la colre du plus cruel de nos
ministres; et cela pour retirer des griffes de la police, pour sauver
de la prison et de l'chafaud peut-tre, une femme  laquelle elle doit
tous les chagrins de sa vie?

--Qui vous l'a dit?

--Que vous importe? Je le sais.

--C'est ce bavard de vicomte qui, dans sa joie de voir madame de
Montvreux  l'abri des gentillesses de Fouch, n'aura pu se taire sur
la gnrosit d'Ellnore; car vous saurez que ce complot d'Arna et
compagnie n'aurait jamais pris la moindre consistance sans la protection
toute paternelle que lui a accorde le ministre de la police; il sait
qu'on ne reste en place auprs des ambitieux qu'en servant  leur
lvation et  leur sret; il a secrtement encourag quelques ennemis
de Bonaparte  conspirer contre sa vie, et a gliss parmi les conjurs
un de ses agents qui le tenait au courant de toutes les dmarches;
celui-ci, aprs avoir dtermin les conspirateurs  prendre jour pour
assassiner le gnral, quand il serait dans sa loge  l'Opra, est all
les dnoncer  Fouch, qui s'est fait un mrite auprs de Bonaparte de
tenir tous les fils du complot et de pouvoir arrter les chefs au
moment mme de l'excution. Mais avant d'en venir  ce brillant coup de
thtre, Fouch a profit de l'occasion pour adoucir la haine dont le
premier consul honore les jacobins, et la reporter sur les royalistes;
il en a compromis plusieurs dans cette conspiration de fantaisie, et
cela pour le dgoter de signer chaque jour la radiation de quelque
migr. Siys qui sort d'ici, ajouta madame Talma, est dans
l'admiration de la manire dont Fouch vient de reconqurir la confiance
du gnral rgnant. Se rendre indispensable au matre qui vous dteste,
n'est-ce pas faire preuve d'une grande habilet?

--Sans doute; mais comme ce zle habile peut aller jusqu' crer des
assassins, dit Adolphe, et faire tomber leur tte, je m'en tiendrai  la
terreur qu'il m'inspire.

Cet entretien fut interrompu par l'arrive de Maillat-Garat; il venait
de chez madame de Montesson, o il avait eu une scne trs-vive avec
un ami du duc de Montvreux  propos de madame Mansley et de la part
odieuse qu'on lui donnait dans le pril o s'tait trouve la duchesse.

--Vous m'en voyez encore tout mu, dit-il; mais les expressions de ce
monsieur taient si injurieuses pour la pauvre femme, si blessantes mme
pour ses amis, qu'il n'y avait pas moyen de les couter de sang-froid.

--Et comment nommez-vous cet acharn calomniateur? demanda Adolphe avec
un sourire amer et les lvres tremblantes de colre.

--Ah! je serai plus gnreux qu'il ne le mrite, je ne le nommerai pas.

--Voil une discrtion bien inutile; vous n'tiez pas seuls, et les
nombreux habitus du salon de madame de Montesson ne garderont pas le
secret de cette scne: aprs le plaisir de dire du mal vient celui de le
rpter.

--N'importe, j'ai dj le remords de vous en avoir parl, car c'est
faire trop d'honneur aux mchants bavards que de s'indigner contre leur
mdisance; il serait plus simple et plus sage de la mpriser. Mais le
succs qu'elle obtient fait perdre patience; il n'est pas une personne,
l prsente, qui ait dout un instant de l'infamie prte  madame
Mansley. C'tait, disait chacun, une vengeance toute naturelle de
la part de cette sorte de femme; une espiglerie rvolutionnaire
trs-excusable dans la Ninon de Siys, de Chnier et autres... et cent
propos de cette espce difficiles  supporter, lorsqu'on connat, comme
vous et moi, le noble caractre de madame Mansley.

--Et pourquoi le souffrir, dit vivement M. de Rheinfeld, pourquoi la
socit n'en ferait-elle pas justice? C'est avec cette belle tolrance
qu'on a fait de la calomnie la reine du monde civilis.

--Ne voulez-vous pas qu'on s'rige en dfenseur de l'innocence, comme
du temps de la chevalerie? On se moquerait bien trop aujourd'hui d'un
redresseur de torts.

--Voil comme, en France, le ridicule tue les plus nobles vertus, les
meilleures institutions, reprit madame Talma. Je n'ai jamais pardonn
 Cervantes d'avoir fait don Quichotte ridicule; il comptait sans
doute sur le srieux de l'esprit espagnol pour admirer la loyaut,
la sensibilit, le courage de son hros  travers sa folie comique;
autrement il serait inexcusable d'avoir fait rire aux dpens des plus
rares vertus humaines: l'amour du prochain, l'abngation de soi-mme, le
dvouement au malheur.

--Eh! pensez-vous donc, reprit Adolphe, qu'il y ait moins de ridicule
 s'riger en brigand de salon, volant  l'un sa rputation, tuant le
bonheur de l'autre, et frappant au hasard sur tout ce qu'on envie,
sur tout ce qu'on rvre? Non, cette manie, qui dcle encore plus de
mdiocrit que de malignit, serait bafoue comme une vertu, si elle
n'tait l'expression des vrais sentiments de ces mchants timides qui
jouissent avec reconnaissance du mal qu'ils n'osent faire, des calomnies
qu'ils n'osent dire.

--C'est juste. La socit est toujours complice des crimes qu'elle
condamne; mais comment l'en affranchir?

--En les punissant. La tolrance n'est bonne qu'en matire de religion;
mais, applique aux vices, elle devient, leur seconde mre, et nous
sommes tous responsables des infamies que notre indiffrence encourage.

En finissant ces mots, M. de Rheinfeld se leva et sortit brusquement
pour chapper au tort de laisser entrevoir le ressentiment qu'il
ne pouvait dominer et la secrte joie qu'y mlaient ses projets de
vengeance.

A force de persvrance, de ruse, de questions, il parvint  savoir les
noms de toutes les personnes qui se trouvaient chez madame de Montesson,
le jour o Garat le jeune prit parti pour madame Mansley contre un de
ces orateurs de salon qui mdisent pour amuser, comme les coquettes
minaudent pour plaire. Il apprit avec plaisir que ce beau parleur,
tenant par son nom et ses opinions  la haute aristocratie, se
permettait souvent de petites pigrammes sur les dfenseurs de la
libert: cela pouvait lui offrir une occasion toute naturelle de
demander raison au ci-devant comte de B... de son mchant bavardage,
sans qu'on pt souponner la vritable cause de l'humeur vindicative
d'Adolphe.

Dans cette esprance, il attendit qu'un vnement politique mit en verve
celui dont il faisait surveiller l'loquence critique; la crainte de
compromettre Ellnore en la vengeant le rendit patient. C'tait encore
s'occuper d'elle, et, malgr sa promesse  madame Talma, malgr le
serment qu'il s'tait fait  lui-mme de rester fidle  un amour
teint, d'touffer un amour naissant, il n'obtenait rien sur sa pense,
elle tait toute  Ellnore; toute  l'ide de la perdre volontairement,
de sacrifier le bonheur d'en tre aim aux intrts de sa passion. Il ne
pouvait ni s'y consacrer entirement, ni s'en dtacher.

C'est  tort qu'on accuse l'amour de l'emporter sur tous les autres
sentiments. Cela peut tre vrai sous d'autres climats que le ntre; mais
en France nous voyons tous les jours des amours trs-sincres sacrifis
 des vanits trompeuses,  des considrations d'orgueil, de cupidit.
Jadis ces sortes de sacrifices taient commands par des tyrans de
famille et accomplis par de jeunes victimes, qui pleuraient de bonne foi
sur le malheur d'immoler l'objet aim  un mari opulent et titr, ou 
une femme laide et noble hritire, sans se douter qu'il viendrait un
jour o les jeunes personnes, libres dans leur choix, donneraient la
prfrence au vieux duc qui ne peut leur plaire, sur le jeune cousin
qu'elles se dfendent d'aimer; o l'homme le plus amoureux s'ordonnerait
de renoncer  la vie de son coeur pour vivre tout entier de cette vie
factice dont l'unique but est de se faire croire plus heureux qu'on
ne l'est, le plus grand plaisir d'humilier ses amis, et la seule
consolation de se voir envi. Eh bien, l'exprience nous montre  chaque
instant de nouveaux exemples de ces auto-da-f d'amour.

Le pire est que ce genre de supplice n'inspire aucune piti.

On sut bientt par un ancien chef de bataillon destitu, nomm
Harrel, que ni les migrs ni les chouans n'taient pour rien dans la
conspiration d'Arna. Cette dcouverte rendit le gouvernement moins
svre et moins surveillant envers le parti royaliste, prvention
ngligente qui faillit coter la vie au premier consul.

Ellnore, dgote du monde par tout ce qu'elle en supportait
d'injustices, s'tait constamment refuse  venir passer l'hiver 
Paris; mais, vaincue par les instances de la marquise de C..., elle
avait consenti  prendre une loge avec elle pour entendre le fameux
oratorio de Haydn, qui devait tre excut par les premiers talents.

Cette loge de l'avant-scne se trouvait tre presque en face de celle du
premier consul, aux premires, entre les deux colonnes. On l'attendait
pour donner le signal du premier accord, lorsqu'il entra dans sa loge
d'un air serein, mais les lvres blanches, le regard troubl, enfin dans
l'attitude d'un homme qui veut paratre calme en dpit d'une motion
terrible; madame Bonaparte, assise prs de lui portait  chaque minute
son mouchoir  ses yeux. Les aides de camp Lannes, Berthier, Le Brun
et Lauriston sortaient de la loge successivement, et revenaient dire
quelques mots  l'oreille de Bonaparte, qui les coutait sans donner le
moindre signe qui pt faire deviner l'impression qu'il en recevait.

On avait entendu une forte explosion un moment avant l'arrive du
premier consul, qu'on avait gnralement suppose tre un coup de canon
tir en l'honneur du vainqueur de l'Italie; mais la nouvelle de la
machine infernale s'tant aussitt rpandue parmi les spectateurs, ils
se mirent  discourir sur l'atroce tentative,  laquelle le premier
consul venait d'chapper par miracle, et l'excution du chef-d'oeuvre
d'Haydn, s'accomplit sans que personne y prit garde.

C'tait  qui accuserait son ennemi de cette machination infernale. Les
victimes, soustraites par hasard aux massacres de la Terreur, croyaient
reconnatre dans la frocit qui avait dcid la chute de tout un
quartier, pour atteindre un seul homme, cette rage rpublicaine, qui ne
pardonnait  aucune supriorit passe ou prsente.

Les amis de la libert, ceux que les crimes dont elle avait t le
prtexte n'en avaient pas dgots, accusaient hautement le parti
venden de cet affreux complot, et soutenaient que les instigateurs
de la guerre civile en France taient seuls capables d'avoir voulu
renverser  tout prix l'homme qui devait bientt les soumettre.

Le peuple criait sur le Carrousel: Mort aux Anglais! mort aux ennemis
de la Rpublique! Sclrat de Pitt! voil bien ton ouvrage!

La salle de l'Opra offrait un spectacle tout particulier: le drame n'y
tait plus sur le thtre, mais dans les loges. La parure clatante des
femmes qui les remplissaient contrastait d'une trange manire avec la
pleur et l'abattement de leur visage; celles dont les maris attachs
 la fortune de Bonaparte venaient de braver  sa suite un danger si
imminent, ne pouvaient calmer leur effroi; car le hasard providentiel
qui venait de sauver le vainqueur de l'Italie et de la Rvolution, le
protgerait-il toujours? Et ne pouvait-on pas tout craindre d'ennemis
assez lches pour accomplir dans l'ombre de tels attentats?

Les migrs rentrs,  qui les nouvelles mesures du gouvernement
inspiraient assez de confiance pour se donner quelque plaisir, se
reprochaient vivement d'tre venus  cette fte musicale, car le temps
o l'imprudence de se montrer tait punie de mort, pouvait revenir. Le
crime d'un parti pouvait raviver ceux d'un autre; et c'est en proie 
ces tristes rflexions, que l'ex-duc de L..., le ci-devant marquis de
N..., s'efforaient de paratre couter avec dlices l'_Oratorio_ de
Haydn.

On sut bientt, par le rcit des aides de camp du gnral en chef, que
celui-ci n'hsitait pas  mettre sur le compte des septembriseurs
le nouveau massacre dont il devait tre la premire victime; mais
le ministre de la police, tout en approuvant cette opinion, ne la
partageait pas, et ses ordres taient donns pour poursuivre de
prfrence les agents du parti qu'il souponnait. Il dsirait tant les
trouver coupables d'un crime qui dpassait tous ceux de la Rvolution!

Parmi les bruits absurdes qu'enfantent toujours les grands vnements,
il courut celui d'une farce politique et sanglante, imagine par les
sides du Mahomet corse pour le rendre plus intressant, et motiver
la cration d'une garde prtorienne  laquelle on donnait dj le nom
d'impriale.

Rien dans le caractre de Bonaparte n'autorisait un soupon si
calomniateur. Son ambition ddaignait toute ruse. L'habitude de
commander nos armes avec succs lui avait appris combien, dans notre
pays, il est difficile d'arriver  la puissance en passant par la
gloire. Il savait que les rvolutions qui bouleversent les empires
ne changent rien  la nature des nations, et que les Franais ne
s'amuseraient pas longtemps  jouer  la rpublique; qu'il fallait
des dangers  leur bravoure, des loisirs  leur esprit, du luxe 
leur vanit, et une cour  leur lgant servage. Loin de hter par
nul incident l'instant de monter sur le trne, il redoutait plutt
l'empressement des soldats qui l'y portaient que la rsistance des
publicistes qui lui dfendaient d'y prtendre.

Un de ces loquents publicistes venait d'entrer dans la loge de madame
de Seldorf, et tous les regards se portrent sur lui. On esprait
deviner,  son attitude,  ses gestes plus ou moins anims, ce
qu'il fallait penser des chefs de la conspiration et du parti que le
gouvernement allait tirer de ce crime incomplet. Mais M. de Rheinfeld,
mettant toute question politique de ct, dplorait franchement la mort
de tant de personnes innocentes, et demandait, avec toute l'nergie
de l'indignation, que les monstres, de quelque parti qu'ils fussent,
auxquels Satan avait inspir ce chef-d'oeuvre infernal, tombassent
frapps par la vengeance nationale. L'esprit de justice est si rare
l o toutes les passions sont en jeu, que chacun se trompait sur la
vritable cause de la colre qui semblait animer M. de Rheinfeld et que
partageait madame de Seldorf. Au reste, l'injustice tait rciproque.
Pendant que M. de Savernon faisait remarquer  Ellnore les diffrentes
impressions produites par l'vnement du jour et reprochait  la baronne
de Seldorf de ne pas assez dissimuler le plaisir qu'elle savourait en
contemplant la pleur de celui qui ne craignait rien au monde, pas mme
les bons mots d'une femme d'esprit, M. de Rheinfeld, les yeux fixs sur
la loge de madame Mansley, disait en montrant M. de Savernon:

--Ces migrs sont toujours les mmes; la Rvolution ne leur a rien
appris, ni rien fait oublier;  la moindre apparence de dsordre, ils se
flattent de reconqurir tout ce qu'ils ont perdu par leur faute, comme
si la France n'attendait que la mort de celui qui fait sa gloire pour
se remettre sous leur joug et les prier de vouloir bien relever la
Bastille! Avec leurs sourires malins, leurs pigrammes musques sur
cette machine infernale, ils vont s'attirer la rancune de Fouch, et
l'on sait ce qu'elle vaut. Il est, dit-on, confus d'avoir laiss passer
ce baril de poudre entre les jambes de la police: et malheur  ceux qui
auront aid  lui jouer ce mauvais tour.

--Vous donnez l-dedans, vous? disait de l'autre ct de la salle un de
ces incrdules qui voient dans tous les vnements autre chose que ce
qui s'y trouve. Vous vous tonnez qu'on chappe par un miracle au danger
qu'on n'a point couru? Vous vous imaginez qu'il existe des conjurs
assez btes pour mettre le feu trop tard  l'instrument de leur
triomphe, lorsqu'il y avait bien moins d'inconvnient  le mettre trop
tt? Vous croyez bonnement qu'un projet dont l'excution exigeait de
nombreuses confidences, des dmarches suspectes, a pu chapper  la
surveillance des agents qui ont dcouvert la conspiration d'Arna,  ces
limiers si adroits, si srs de leurs moyens, qu'ayant suppli le premier
consul de s'y fier, ils ont arrt les assassins au moment o ils
allaient frapper. Ah! ce ne sont pas ces gaillards-l qu'on dupe, et
vous verrez bientt que les purs rpublicains seront les seuls dindons
de l'affaire.

--Il n'y a plus de mnagements  garder contre ces monstres de jacobins,
s'criaient les jeunes militaires en se rencontrant dans les corridors.
Il faut tomber  coups de sabre sur ces _pkins_ sanguinaires, ces
bavards de tribune, qui tueraient, au nom de la libert, tout ce qui
porte une pe, sous prtexte que nous sommes tous gaux, les lches
comme les braves, les mchants comme les bons; mais, grce au ciel,
ajoutaient-ils en portant la main sur la poigne de leurs sabres,
l'arme est l pour les faire taire et les assommer au besoin.

Ainsi se passa cette soire consacre  toutes les richesses de
l'harmonie, et voue, par le fait,  toutes les discordances des
opinions les plus contraires,  toutes les amertumes de l'esprit de
parti, aux soupons alarmants,  la crainte du retour de l'anarchie, ou
du rtablissement d'un pouvoir absolu; enfin,  des agitations si vives,
 des intrts si grands, si gnraux, que les intrts personnels
disparaissaient sous l'agitation gnrale, comme la lueur d'une lampe
dans l'embrasement d'une ville.

En effet, au milieu de tant de ruines, on aurait rougi de penser  sa
fortune;  la vue de tant de crimes, d'actions gnreuses, de tant de
morts sublimes, de traits hroques, on se trouvait sans importance; le
malheur commun sauvait de l'gosme; l'effroi du pass remplissait le
prsent, et le sort de la France tant de fois compromis, occupait toutes
les imaginations. Depuis la jeune fille, dont le frre se battait aux
frontires, jusqu'au vieillard qui bravait la fureur du peuple pour
sauver un proscrit, pour ramener parmi nous l'ordre et la justice,
chacun se consacrait avec joie  une opinion,  un devoir,  une
affection; la vie tait si incertaine qu'on n'y tenait que pour la
ddier. Ce temps-l pourrait paratre fabuleux aujourd'hui, o le calcul
est le dieu du jour, et la patrie une vieille pagode relgue avec les
divinits qui ne servent plus. Mais heureusement _le Moniteur_ est l
pour constater l'poque de ces nobles duperies et de ce culte national.

L'amour seul rsistait  la fivre politique qui consumait alors tous
les esprits; il s'augmentait mme des prils communs et du
dvouement qui le faisaient natre. Sans l'emporter sur le fanatisme
rvolutionnaire, il s'y mlait; il tait rare qu'il ne s'en trouvt
pas un peu au fond des discussions qui y paraissaient tre le plus
trangres, et qu'on ne chercht point  faire tourner l'vnement du
jour au profit de sa passion. Par exemple, M. de Rheinfeld, tout en
dclamant de la meilleure foi du monde contre cette machine infernale
qui venait de tuer sept personnes et d'en blesser un bien plus grand
nombre, se rjouissait involontairement de l'occasion que ce dsastre
allait lui offrir de s'en prendre  M. de B.  propos des pigrammes
sanglantes que lui inspirerait sans doute la nouvelle invention mise sur
le compte des _patriotes_; car dj l'opinion du premier consul avait
transpir, et encourageait les amis du pouvoir pass ou futur  injurier
le parti rpublicain.

On savait qu'en rentrant aux Tuileries, o une foule de fonctionnaires
remplissaient les salons, le gnral s'tait cri d'une voix forte:

--Voil l'oeuvre des jacobins; ce sont les jacobins qui ont voulu
m'assassiner!... Il n'y a l-dedans ni nobles, ni prtres, ni
chouans!... Je sais  quoi m'en tenir; on ne me fera pas prendre le
change.

Puis il ajouta, en regardant Fouch:

--Ce sont des septembriseurs, des sclrats couverts de boue qui sont en
rvolte ouverte, en conspiration permanente, en bataillon carr contre
tous les gouvernements qui se sont succd. Il n'y a pas trois mois que
vous avez vu Cerracchi, Arna, Topino, Lebrun, Demerville, tenter de
m'assassiner; eh bien, c'est la mme clique. Ce sont les buveurs de sang
de septembre, les assassins de Versailles, les brigands du 31 mars, les
conspirateurs de prairial, les auteurs de tous les crimes commis contre
les gouvernements. Il faut purger la France de cette lie dgotante;
point de piti pour de tels sclrats!...

Le ministre contre qui cette sortie fulminante tait particulirement
dirige, l'avait supporte avec toute la patience d'un homme qui espre
prendre bientt sa revanche, d'un homme trop habile pour chercher 
s'excuser d'un tort inexcusable, mais dont on ne saurait le punir;
car de lui seul dpend la dcouverte des coupables, et, partant, le
chtiment de leur crime.




                                XXVII


Le chevalier de Panat, ami intime du ministre de la marine, tait avec
lui aux Tuileries, lors de cette scne; il jugea  la rsignation de
Fouch, au sang-froid avec lequel il rpondait, par l'immobilit et
le silence, aux interpellations les plus menaantes, qu'il avait des
convictions contraires  celles de Bonaparte, et que tous ses moyens
de surveillance, et mme de vexations allaient tre dirigs contre les
royalistes, les chouans et les prtres, que le premier consul regardait
comme innocents. Dans cette conviction, le chevalier de Panat retourna 
l'Opra que Bonaparte avait quitt bien avant la fin du concert, et vint
dire  plusieurs de ses amis que leurs opinions rendaient suspects
au ministre de la police, qu'ils eussent  redoubler de prudence. Il
conseilla particulirement  madame Mansley et  M. de Savernon de ne
pas retourner  la campagne, avant que les recherches de Fouch eussent
amen quelque dcouverte sur les vrais auteurs de la machine infernale.
On pouvait s'aviser de fermer les barrires de Paris, sorte de mesure
fort usite dans toutes les crises rvolutionnaires, et il tait
imprudent d'avoir l'air de fuir.

M. de Savernon trouvant l'avis trs-sage, Ellnore se rsigna  le
suivre tant que la prudence l'ordonnerait, et elle resta  Paris.

Ds le lendemain de l'attentat, Fouch, malgr ses convictions, adressa
au premier consul un rapport dans lequel il dsignait cent trente
personnes, qui, de son propre aveu, n'avaient pas t prises le poignard
 la main, mais qui toutes taient galement commises pour tre capables
de l'aiguiser et de le prendre.

Le plus grand tort de ces malheureux tait de rester fidles aux
opinions rpublicaines, que le ministre avait longtemps et trop vivement
professes, et dont il esprait se laver en perscutant ceux qui ne
voulaient point imiter son apostasie politique.

Le snat vota la dportation des soi-disant coupables, et l'horreur
qu'inspiraient  tous les partis les auteurs de la machine infernale
faillit ramener les fureurs de la Rvolution. A leur passage  Nantes,
le peuple se jeta sur les dports avec tant de rage, qu'il fallut faire
intervenir la force arme pour que cette ville, encore teinte du sang de
tant d'innocentes victimes, ne ft pas le thtre de nouveaux massacres.

Mais, en dpit des apparences, des accusations gnrales, de la colre
du premier consul, qui suffisaient au public pour approuver toutes
les mesures prises, afin de dcourager et de punir les inventeurs de
semblables machines, il se trouvait parmi tous ces badauds politiques
quelques esprits clairs, ennemis des actes arbitraires, et que cette
condamnation sans jugement indignait au point de ne pouvoir s'en taire.
M. de Rheinfeld tait du nombre; il voyait dans ce simple arrt des
consuls l'aurore du jour qui rendrait la France  la domination d'un
seul homme; et comme la gloire du gnral, les talents du premier consul
n'avaient pas encore assez prouv ce qu'on pouvait attendre du gnie
de l'empereur, il tait permis de regretter qu'on et inutilement vers
tant de sang pour la libert, et qu'un si grand bouleversement n'et
amen qu'un changement de dynastie.

Adolphe discourait  ce sujet un soir chez madame de Seldorf, lorsqu'on
annona le comte de B... A ce nom dtest, le coeur du tribun s'meut
d'une froce joie; sans interrompre la discussion qui l'anime, il
y entremle de certaines phrases contre les Vendens, dont la
susceptibilit de M. de B... peut s'irriter. Il signale avec loquence
l'injustice de dporter, sur la simple dnonciation d'un faux frre, une
centaine de patriotes chapps  la guillotine, lorsque Paris ouvre tous
les jours ses portes aux chouans qui, las de tuer des Franais, viennent
se reposer des fatigues de la guerre civile au balcon de l'Opra, et se
vanter de leur brigandage dans les salons de l'aristocratie.

--Pourquoi ceux-l, ajoute M. de Rheinfeld en fixant son regard sur M.
de B..., ne seraient-ils pas plutt souponns d'assassinat, d'invention
infernale que les rpublicains?

--Parce que ceux-ci ont fait leurs preuves, monsieur, dit le comte avec
ironie, et que les assassins d'un roi peuvent bien s'abaisser
jusqu'au meurtre d'un consul, ne ft-ce que pour s'entretenir la main.
D'ailleurs, comment douter de la voix qui les accuse? de cette voix qui
sait si bien voter?

--C'est parce qu'elle a vot la mort de Louis XVI, qu'il fallait douter
de ses arrts.

--Oui, s'ils tombaient sur des gens comme il faut; mais, comme ils ne
frappent que ses amis, on peut les laisser faire? il n'y aura pas dans
tout cela un honnte homme  regretter.

--Qu'en savez-vous? reprit Adolphe avec tant d'insolence, que madame de
Seldorf, effraye de la tournure que prenait la conversation, s'empressa
de l'interrompre en questionnant M. de B... sur le trait de paix dont
son ami, le comte de Cobentzel, discutait les articles avec Joseph
Bonaparte  Lunville.

Le sujet tait d'un intrt puissant, et madame de Seldorf, dont
l'esprit savait jeter du piquant et mme de la gaiet sur les questions
les plus graves, esprait voir cder toutes les querelles d'opinions au
plaisir de l'entendre si bien dvelopper ses ides. Elle ignorait qu'il
y et prmditation dans les attaques de M. de Rheinfeld, et que tout
sert de prtexte  la mauvaise humeur d'un homme dcid  se venger d'un
autre.

Cependant les pigrammes prirent de part et d'autre un tour de
plaisanterie qui rassura les personnes prsentes sur l'issue de cette
petite guerre. M. de B... s'amusait  rpter les mots ridicules des
parvenus sur le danger qu'avait couru le hros de vendmiaire et les
phrases emphatiques de bourgeoises qui composaient dj la cour de
madame Bonaparte.

--C'est trange, rpondait Adolphe, en rptant les sottises qui
excitaient le rire gnral, je ne reconnais pas l l'esprit fin et
gracieux de madame de Rmusat, le bon got et la distinction de
madame de Canisy, ni la politesse exquise de l'ancienne duchesse de
la Rochefoucauld, enfin, des femmes de bonne compagnie qui ont de tout
temps form la socit de madame de Beauharnais, et que sa prosprit
n'a pas rendues infidles. Vous citez l le langage de quelques femmes
dont les maris soldats, devenus gnraux  coups de victoire, n'ont pas
eu le loisir de penser  former leur ducation littraire; mais  toutes
les poques on s'est moqu de l'ignorance et de la btise des bavards
de salons; et ceux de l'ancien rgime n'avaient pas une si bonne excuse.
Les balourdises prtentieuses de madame de Marans faisaient la joie
de madame de Svign, les absurdits du marchal de Soubise gayaient
chaque matin le petit lever de Louis XV, et, depuis des sicles,
l'orthographe des gentilshommes est passe en proverbe.

--Il faut en convenir, et sur ce point votre premier consul fait tous
les jours ses preuves de noblesse, reprit le comte en ricanant.

--Lui, dont toutes les actions seront graves, peut se dispenser de les
savoir crire. On doit pardonner  un homme qui en sait beaucoup plus
que les autres d'ignorer ce que tout le monde sait; il faut rserver
vos piquantes moqueries pour ces nobles fainants qui, ne sachant pas se
battre, auraient d apprendre  parler.

M. de B... eut besoin de toute sa prsence d'esprit pour dissimuler
l'impression qu'il recevait de ces derniers mots; mais s'en montrer
bless tait paratre s'en faire l'application, et l'amour-propre, la
dignit le dfendaient galement: il se contenta de redoubler d'amertume
dans ses diatribes contre le _petit caporal_, en se rservant de
demander plus tard  M. de Rheinfeld l'explication du ton singulier et
de l'aigreur qu'il avait apports dans leur discussion.

Madame de Seldorf et ses amis taient d'autant plus surpris de la
chaleur avec laquelle Adolphe dfendait Bonaparte contre la malveillance
de M. de B..., qu'avant l'arrive de celui-ci, M. de Rheinfeld avait
blm hautement l'arrt des consuls qui violait la loi judiciaire,
et faisait prsager la cration des tribunaux spciaux dont Bonaparte
menaait la France; sorte d'institution qui pouvait faire craindre
le retour d'un tribunal rvolutionnaire, et qu'Adolphe s'engageait
 combattre  la tribune de toutes les forces de son loquence. La
modration affecte que mirent les deux discutants dans la suite de la
conversation ne rassura point madame de Seldorf. Les politesses de
la haine et les sourires de la rancune ne trompent plus personne;
lorsqu'Adolphe se leva, au mme moment o M. de B... se disposait 
sortir du salon, madame de Seldorf l'appela pour lui demander tout haut
quel jour il parlerait au tribunat; puis elle ajouta  voix basse:

--J'espre bien qu'il ne sera plus question entre vous et M. de B... de
tout ce que vous vous tes dit rciproquement de ridicule. Songez que
cette querelle sans motif ferait le plus grand tort  tous deux.

--Quelle ide! reprit Adolphe en riant; vous voyez bien que nous nous
quittons les meilleurs amis du monde.

Et il partit sans attendre de rponse.




                               XXVIII


Le lendemain, on ne parlait dans les salons et les cafs de Paris que
du duel qui avait eu lieu le matin entre M. de Rheinfeld et le ci-devant
comte de B... Comme on en ignorait encore la cause, l'issue et les
dtails, chacun les imaginait et les racontait  son gr; les uns en
accusaient la politique, les autres la rivalit toute d'amour-propre,
fonde sur les admirations de M. de B... pour l'esprit de madame
de Seldorf, et quelques propos un peu fats sur la manire dont elle
accueillait ses soins. Garat, le tribun, la marquise de Condorcet et
madame Talma taient les seuls qui fussent dans le secret de cette
affaire. Tous trois avaient la bonne volont de le garder; mais
entrans par l'impatience d'entendre donner  cette querelle les motifs
les plus absurdes, ils n'avaient pu rsister  la petite vanit de
se montrer instruits de la vrit du fait que l'on commentait si
ridiculement; et, sans articuler le nom de madame Mansley, il tait
rsult de leurs rticences, de leurs phrases mystrieuses sur la part
qu'une jolie femme aurait eue dans ce duel, que plusieurs soupons
s'taient ports sur Ellnore, et qu'un de ses amis avait cru prudent de
la prvenir du bruit qui se rpandait.

Mon frre vient de m'apprendre que M. de Rheinfeld s'est battu ce matin
pour venger de mauvais propos tenus sur vous par le comte de B... chez
madame de Seldorf. Si cette nouvelle est fausse, comme je l'espre,
donnez-moi les moyens de la dmentir.

Ce billet du vicomte de Sgur jeta Ellnore dans une affreuse anxit,
et, s'il faut l'avouer, la crainte d'tre compromise de nouveau dans des
vnements et des querelles dont elle tait innocente, ne fut pas celle
qui la domina en ce moment. L'ide du danger que courait Adolphe dans
une semblable affaire, lui dont la vue basse ne lui permettait pas
de rien distinguer  dix pas de distance, lui que ses tudes, ses
occupations pacifiques avaient ncessairement dtourn des exercices
o l'adresse seconde le courage; la certitude qu'avec tant de chances
contraires Adolphe avait d succomber, voil l'unique pense qui
oppresse Ellnore. Incapable de rester inactive dans l'agitation qu'elle
prouve, elle court chez madame de Condorcet, dans l'espoir que les amis
intimes de la marquise tant ceux d'Adolphe, elle doit savoir s'il est
bless ou mort.

Elle arriva au moment mme o madame de Condorcet et Maillat-Garat
tentaient vainement de calmer l'inquitude de madame Talma, qui ne
cessait de rpter, avec l'accent du dsespoir:

--Il est tu, vous dis-je... autrement il m'aurait rassure par un mot,
par un message... Je viens de passer moi-mme chez lui... on m'a dit 
sa porte qu'il n'tait pas rentr de la nuit... Son domestique a couru
inutilement chez toutes les personnes que son matre visite ou reoit
chaque jour, aucune ne sait ce qu'il est devenu depuis hier soir... Ah!
pouvait-il en tre autrement! se battre en aveugle, en insens, en brave
maladroit, contre un homme qui n'a d'autre talent que de bien faire des
armes et que d'envoyer une balle o il veut! Une telle folie devait tre
punie de mort... plus de doute, il est tu.

--Tu! rpta une voix dfaillante.

Et la malheureuse Ellnore, touffe sous le poids d'une motion plus
forte qu'elle, tombe inanime sur le seuil de la porte qu'on venait de
lui ouvrir. En vain on la secourt, on lui fait respirer des sels, le
sang qui s'est port subitement  son coeur en suspend les battements;
ses yeux sont sans regard, ses lvres sans couleur... On la croit
expirante... On donne l'ordre d'aller chercher un mdecin. Madame Talma
se dsole et s'accuse de l'tat o est sa jeune amie, et c'est quand
l'alarme est au comble, quand les domestiques, aussi troubls que
leurs matres, ne sont plus  leur poste et laissent toutes les
portes ouvertes, qu'un homme pntre jusque dans le salon de madame de
Condorcet, et, qu'en dpit du douloureux spectacle qui est l devant les
yeux, un cri de joie s'chappe de toutes les bouches.

--Adolphe... cher Adolphe! Ce nom, rpt vingt fois par les amis qui
le pleuraient, n'a pas la puissance de faire sortir Ellnore de son
anantissement.

--Grand Dieu! s'crie Adolphe en se prcipitant  genoux, et serrant
dans ses mains les mains glaces d'Ellnore; elle se meurt...

--Non, cette voix va la rendre  la vie, dit madame Talma, en voyant ce
beau visage se ranimer. La nouvelle de votre mort l'a plonge dans cet
tat; parlez-lui, qu'elle vous entende... Rparez le mal que je lui ai
fait.

--Se peut-il, dit Adolphe dans une sorte de dlire...

Et, oubliant jusqu' la souffrance d'Ellnore, il l'appelle  grands
cris, la supplie de vivre; lui adresse une foule de mots incohrents
dicts tour  tour par la joie et la terreur, puis voyant la pleur
d'Ellnore disparatre, ses beaux yeux se remplir de larmes, et sa
bouche sourire, il embrasse sa vieille amie, il baise la main de madame
de Condorcet, il serre celle de Maillat avec toute l'effusion d'une vive
amiti, il les remercie tous de leur intrt pour lui et s'excuse de
les avoir tant inquits pour rien. Enfin il exhale en hymne de
reconnaissance, en paroles inutiles les sentiments qui dbordent de son
coeur.

Pendant ce temps, Ellnore, dont l'touffement avait fait place 
un frisson gnral, semblait sortir d'un rve douloureux et ne rien
comprendre  sa souffrance, ni au bonheur de ceux qui l'entouraient;
pourtant ce bonheur la rendait  la vie, elle le sentait, mais sans
vouloir l'expliquer, tant elle avait peur de dcouvrir qu'il n'tait
qu'un prestige. Elle coutait d'un air gar les questions dont on
accablait Adolphe, observait son sang-froid en rpondant que ses amis
avaient t tromps par des bruits absurdes, qu'il n'avait aucun droit 
l'admiration due au vainqueur, ni  la piti due aux vaincus.

--Il ment... dit-elle.

--Qu'importe! interrompit madame Talma, le voil, il n'est ni tu, ni
bless, comme j'en avais le sot pressentiment, il ne mrite plus qu'on
s'occupe de lui; c'est la chre Ellnore qui rclame tous nos soins;
elle n'est pas, grce au ciel, aussi accoutume que nous  voir tuer ses
amis; elle a t saisie de cette fausse nouvelle; mais quelques instants
de repos suffiront pour la rtablir. Je vais la ramener chez elle et
ne la quitterai qu'aprs m'tre assure qu'elle n'a plus de fivre. Le
mdecin en sera pour sa visite.

En parlant ainsi, madame Talma, seconde de la matresse de la maison,
aidait Ellnore  se lever et  marcher vers la porte.

--Je me sens beaucoup mieux, dit-elle, frappe du motif qui engageait
madame Talma  la sortir d'une situation embarrassante; puis s'efforant
de sourire, elle ajouta: Gardez-moi le secret de cette subite
indisposition: on aime tant  me trouver ridicule!

--Je devrais vous demander pardon de votre inquitude, dit Adolphe, en
feignant de s'adresser  tous ceux qui l'coutaient; mais j'en suis trop
heureux pour en avoir le moindre remords.

Ces derniers mots revinrent bien souvent  l'esprit d'Ellnore. Que de
choses ils renfermaient!

En arrivant chez elle, on lui dit que le chevalier de Panat, M. de
Savernon et le comte Charles l'attendaient dans son salon. Alors,
sentant la ncessit de faire bonne contenance, elle prit un air calme;
et certaine que madame Talma ne dirait rien qui pt rvler l'motion
qu'elle venait d'prouver, Ellnore aborda ces messieurs sans montrer
d'embarras.

--Pardon de nous tre ainsi installs chez vous, dit le chevalier, pour
y attendre votre retour; mais nous tenions  savoir ce qu'il fallait
penser de ce duel o l'on vous fait jouer un rle  vous qui n'avez
jamais vu, je crois, M. de B..., et qui rencontrez bien rarement M. de
Rheinfeld.

--Ce prtendu duel, s'empressa de rpondre madame Talma, est un des cent
contes que la police imagine chaque jour pour amuser les Parisiens et
les empcher de voir o on les mne.

--Ah! quant au fait, dit M. de Savernon, on ne saurait le nier, car
le vieux duc de L..., l'un des tmoins de M. de B..., vient de me le
raconter.

--En tes-vous bien sur? demanda madame Talma.

--Comment, si j'en suis sr, je vous affirme que je n'tais ni fou ni
endormi lorsqu' nous a peint sa surprise extrme, en voyant tomber
M. de B... bless  la jambe par M. de Rheinfeld, qui, semblable 
la Nicole du _Bourgeois gentilhomme_, avait tir au hasard, car en
considration de sa mauvaise vue et de certains propos agresseurs, on
lui avait accord l'avantage de tirer le premier, et certes, on ne
se doutait gure qu'il en pt user ni abuser. Mais son bon gnie en a
ordonn autrement, ajouta M. de Savernon en regardant Ellnore, il a t
pargn par miracle, comme le sont d'ordinaire les gens destins  de
grands succs. Et puis il dfendait, dit-on, une si belle cause.

--Quant  cela, personne n'en sait rien, dit le chevalier; et l o la
politique est pour quelque chose, on peut affirmer qu'elle en est le
premier intrt.

--Si,  peine chapps aux poignards des septembriseurs, les honntes
gens se tuent entre eux, il n'y a pas de repos  esprer et le sjour de
Paris ne sera plus supportable, reprit Ellnore: aussi vais-je retourner
ce soir mme  la campagne.

--Quoi, malgr le froid et la neige?

--Qu'importe! je prfre tout  l'ennui d'entendre parler sans cesse
d'vnements dans lesquels je ne suis pour rien, et o la malveillance
me donne toujours un rle ridicule. Lorsque le monde s'acharne  une
personne, elle ne peut l'apaiser qu'en le fuyant.

En vain M. de Savernon tenta de retenir Ellnore  Paris, par la raison
que lui-mme tait contraint d'y rester auprs d'une de ses soeurs
gravement malade. Ellnore persista dans sa rsolution, et le soir mme
elle alla coucher  Eaubonne.

Sa tte et son coeur taient trop proccups des vnements de la
journe pour qu'elle penst  goter quelque repos; aussi, aprs avoir
command  ses gens d'teindre tous les feux de la maison, except celui
de sa chambre, elle leur permit d'aller se coucher, et se mit  rver au
coin de sa chemine.

Elle s'abandonnait depuis une heure au moins  ce plaisir des
malheureux, qui consiste  repasser toutes ses motions de la veille,
 se reprocher de ne pas les avoir assez contraints;  reconnatre ses
imprudences, ses faiblesses,  les juger avec toute la svrit de la
vertu;  se promettre de bonne foi de surmonter, d'teindre le sentiment
dont on se fait un crime, sans s'apercevoir que se jurer sans cesse
de l'oublier, c'est y penser toujours. Elle ressentait ce vague effroi
qu'inspire le silence de la nuit, en plein hiver, dans une habitation
au milieu des champs; l o le bruit du sarment qui ptille, de la bche
qui pleure, de la lampe qui grsille, du pendule qui se balance, fait
seul diversion  ce calme de la tombe. Elle s'alarmait de sa complte
solitude, comme elle se serait alarme de la voir troubler, lorsqu'elle
crut entendre frapper trois petits coups sur l'un des barreaux de ses
persiennes.




                                XXIX


La peur ne se raisonne pas. Cette vrit, passe  l'tat de lieu
commun, explique suffisamment pourquoi elle se manifeste par les effets
les plus contraires. Il n'est pas rare de la voir s'associer  la
pense prsente, et d'en deviner la cause comme par intuition. C'est ce
qu'prouva Ellnore au lger bruit des trois coups frapps  sa fentre.

Sa chambre  coucher, situe prs du salon au rez-de-chausse, donnait
sur un charmant parterre, attenant  un beau jardin. On pouvait sans
peine atteindre aux fentres de son appartement. Aussi soit raison,
soit pressentiment, il ne lui vint pas  l'esprit qu'un voleur et la
politesse de l'avertir de sa prsence par ces trois petits coups, et
comme la terreur se porte ordinairement sur ce qu'on craint le plus au
monde, elle fut subitement saisie de l'ide qu'Adolphe tait l.

Comment y tait-il parvenu? quel motif imprieux l'avait pouss  cette
extravagance? voil ce qu'elle ne se demanda point. Tout  l'effroi de
ce qui pourrait rsulter d'une telle dmarche, elle ne pensa qu' se
faire un droit de ses malheurs pour obtenir d'Adolphe de ne pas chercher
 les accrotre en abusant de l'intrt qu'elle ressentait pour lui.
Tremblante, sans rflexion comme sans certitude, elle entr'ouvrit sa
fentre et dit en respirant  peine:

--C'est vous? n'est-ce pas?

--Ah! je le savais bien, que vous me devineriez, rpondit une voix
facile  reconnatre.

--Par piti, fuyez d'ici.

--Il faut absolument que je vous parle.

--Y pensez-vous,  cette heure?

--Que craignez-vous? Je resterai l.

--Sur la neige  la gele...

--Qu'importe, mais vous saurez...

--Je ne veux rien savoir... Partez! il y va de ma vie... car si l'on
pouvait supposer que...

--Eh! me croyez-vous donc si sot que de risquer de vous dplaire, de
vous compromettre, pour vous parler de moi?--Non, je viens vous supplier
de partir ds demain pour la Belgique, de l vous passerez  Douvres.
Fouch sait la part que vous avez prise  l'vasion de madame de
Montvreux. Elle est souponne par lui de s'entendre avec mademoiselle
de Cic, et celle-ci a tremp, dit-il, dans l'affaire de la machine
infernale. Voil ce que notre ami Duchosal, l'intime de Fouch, vient de
m'affirmer; voil ce qu'il m'a charg de vous apprendre.

A cet avis charitable,  cet acte de dvouement, Ellnore sentit sa
reconnaissance l'emporter sur toutes les considrations d'une pruderie
intempestive.

--Je dois trop  votre bont en ce moment, dit-elle, pour ne pas me fier
 votre honneur.

En finissant ces mots, elle alla ouvrir la porte qui donnait sur le
jardin; Adolphe entra tremblant encore plus d'motion que de froid; mais
un sentiment gnreux lui imposant pour premier devoir de ne pas abuser
des avantages de sa position, il s'effora de paratre trop domin par
l'ide du danger qui menaait Ellnore pour pouvoir s'en distraire mme
par de douces esprances.

--Duchosal m'a dit vous avoir fait obtenir un passe-port, il y a quinze
jours, dont vous n'avez point fait usage?

--Cela est vrai, rpondit Ellnore en adoptant avec empressement le ton
grave, l'air inquiet qui tait  cette visite nocturne ce qu'elle avait
d'inconvenant, et leur sauvait  tous deux l'embarras d'une entrevue si
dangereuse.

--Eh bien, il faut vous servir de ce passe-port, et partir ds demain
pour Anvers avec madame Delmer, qui profite de ce qu'on ngocie la paix,
dont le trait sera bientt sign, pour se rendre  Londres. Il faut y
passer avec elle avant qu'on ait donn l'ordre de vous poursuivre.

--Mais il est sans doute dj expdi cet ordre, et je ferais peut-tre
mieux de l'attendre ici que de me donner un air coupable en fuyant.
D'ailleurs, je n'ai pas peur de la prison.

Et tout en parlant avec une vritable indiffrence de sa sret
personnelle, Ellnore attisait le feu, et faisait signe  M. de
Rheinfeld de s'asseoir sur le fauteuil qui tait  l'autre coin de la
chemine, comme elle et fait si elle l'avait reu en plein jour.
Leurs efforts pour se tromper mutuellement sur le romanesque de leur
situation, pour maintenir leur conversation sur tout autre intrt que
celui qui les animait, donnait  cet entretien un charme inexplicable.

--Vous n'avez pas peur de la prison, rpta Adolphe, cela se comprend,
en voyant ce que vous faites de votre libert; mais M. de Savernon
ne serait pas si rsign, et comme votre arrestation l'entranerait 
quelque folie qui amnerait la sienne, c'est au nom de sa propre sret
que nous vous supplions de penser  la vtre.

Le nom du marquis tait jet l, comme un monceau de glace sur un
brasier. Ellnore en ressentit l'effet et dit avec dignit:

--Vous avez raison, je dois lui viter ce danger, je partirai 
trois heures, je suivrai votre avis, en conservant une ternelle
reconnaissance de la peine... que vous avez bien voulu prendre... de
venir me le donner...  cette heure... et par le temps qu'il... fait.

--Mchante! s'cria Adolphe, est-ce  vous de me punir de tout ce que je
tente pour obir  votre pense, pour vous rassurer contre mon coeur, et
vous viter l'horreur d'un soupon fltrissant pour tous deux?

--Moi? vous croire capable de recourir  la ruse pour arriver jusqu'ici?
d'ajouter par la dmarche la plus compromettante aux injustes mpris
dont on m'accable? Ah! que n'tes-vous aussi perfide, aussi lche; je ne
vous craindrais pas! Mais ma confiance est telle que je ne vous ai pas
mme demand par quel moyen...

--Par le plus simple, interrompit Adolphe; votre jardinier a t plac
chez vous par madame de Condorcet, il est rest longtemps dans la maison
de campagne qu'elle habitait prs de Meulan, il me connat, je lui ai
confi l'avis que je venais vous donner et comme il a vu mourir son
matre pour n'avoir pas reu un semblable avertissement, c'est lui-mme
qui m'a conduit jusqu' cette fentre: il est  quelques pas de l qui
veille  ce que personne ne me surprenne. Soyez donc sans crainte. Eh!
ne sais-je pas que tous les malheurs vous semblent prfrables  celui
d'tre aime par moi, que vous rougiriez moins d'tre accuse d'un crime
que de vous voir souponne de rpondre  mon amour? Et pourtant cet
amour vous trouble, vous meut, vous devinez que s'il rsiste  tout
ce que j'invente pour le tuer, c'est qu'il est immortel, qu'il agit sur
vous en dpit de votre volont, de la mienne, et que ni vous ni moi ne
pouvons rien contre lui.

--Eh bien, s'il est vrai que vous ayez sur ma pense une influence
inexplicable, qu'en dpit de la raison, de la haine, dont je m'armais
contre vous, mon coeur vous soit aveuglment soumis, soyez noble, soyez
gnreux; bornez l votre empire; ne cherchez pas  m'entraner dans une
position plus cruelle encore que la mienne. Vous connaissez mieux qu'un
autre les calomnies, les mpris dont on m'abreuve, vous qui bravez la
mort pour m'en venger. Mais ce que vous ignorez, c'est le besoin que
j'ai de ma propre estime, de la vtre, pour supporter tant d'injustices,
tant d'humiliations. C'est la ncessit o je suis de tout sacrifier au
bonheur de mriter votre dvouement.

--Vous ne sauriez le perdre en l'augmentant.

--Eh bien, j'en attends une nouvelle preuve.

--Ah! commandez, s'crie Adolphe le front brillant d'espoir.

--Ne nous revoyons plus...

--Non, c'est trop exiger de ce coeur tranger  tous les intrts
du monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de
l'isolement auquel il est condamn. Je n'espre rien, je ne demande
rien, je ne veux que vous voir; mais je dois vous voir, s'il faut que
je vive... Ellnore... vous ne rpondez pas? Et pourtant, qu'est-ce que
j'exige? ce que vous accordez  tous les indiffrents. Est-ce le monde
que vous redoutez? ce monde absorb dans ses frivolits solennelles
ne lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas
prudent: il y va de ma vie. Ellnore, rendez-vous  ma prire; il y aura
pour vous quelque charme  tre aime ainsi,  me voir occup de vous
seule, n'existant que pour vous, vous devant toutes les sensations de
bonheur dont je suis encore susceptible, arrach par votre prsence 
l'ennui de la disgrce,  la souffrance, au dsespoir.

Ces paroles, semblables  une douce harmonie, plongeaient Ellnore dans
une rverie ravissante dont elle craignait de sortir.

--Je vous crois, dit-elle, en tendant la main vers Adolphe, mais sans
dtourner les yeux du plafond vers lequel ils taient fixs... Je vous
crois... et me fie  vous... disposez de mon sort... mais par piti,
sauvez-moi de la honte...

--Ah! vous confier ainsi, dit Adolphe en couvrant de baisers la main
d'Ellnore, c'est m'enchaner, c'est m'ordonner d'touffer mes voeux les
plus ardents; mais, votre repos, votre bonheur l'exigent, dites-vous,
que sont mes intrts en comparaison de ceux-l? Seulement mes
sacrifices me donnent des droits  votre soumission. Disposez-vous 
partir au premier rayon du jour; madame Delmer est prvenue, rendez-vous
chez elle; et ds que vous serez toutes deux  l'abri des perquisitions
de Fouch, faites-le savoir; je n'ose en demander plus, ajouta M. de
Rheinfeld en se levant. Adieu.

--Adieu, rpta Ellnore. Ce sentiment que je me reprochais comme un
crime, vous en avez fait un devoir. Merci, Adolphe, merci! Je pourrai
donc penser  vous sans remords et vous crire sans crainte. Ah! bnie
soit la perscution qui me vaut tant de plaisir!

En disant ces mots, Ellnore conduisait Adolphe vers la porte donnant
sur le jardin.

--Vous m'crirez? Vrai? Ah! vous me devez bien cela en rcompense de
ce que vous m'imposez en ce moment. Songez donc que je suis l, prs de
vous, ivre d'amour, protg par la nuit, encourag par votre aveu, et
que la terreur de vous dplaire, de vous affliger, me fait renoncer
volontairement  toutes mes ambitions; qu'enfin, j'aime mieux vous
paratre ridicule qu'goste.

--Ah! ne regrettez pas cette abngation de vous-mme, cette noble
protection accorde  ma faiblesse, sans laquelle vous n'auriez jamais
su, ni moi non plus,  quel point je vous aime.

Peu de moments aprs ces adieux, Ellnore tait sur la route d'Anvers,
en compagnie de madame Delmer, heureuse de rejoindre son fils et
d'chapper par l'absence au dangereux bonheur de voir trop souvent
Adolphe.




                                 XXX


La certitude d'tre aim, loin de calmer les agitations de
l'amour-propre, les ennoblit seulement. On veut justifier la prfrence
dont on est fier; on a recours  la gloire pour consolider sa puissance.
C'est elle qu'on charge de porter son nom jusqu' la personne adore, en
dpit de l'loignement, des obstacles et des projets d'oubli.

Ds qu'Adolphe se vit spar pour longtemps d'Ellnore, il ne pensa qu'
s'illustrer par son talent d'orateur, certain que le discours qui se
ferait applaudir au tribunat serait lu avec intrt  Londres, et lui
vaudrait le suffrage qu'il ambitionnait le plus.

Les tentatives d'assassinat dont on accusait alternativement les
jacobins et les migrs devaient ncessairement amener des projets
de loi tendant  augmenter encore les attributions de la police, et
 fonder une justice arbitraire. On demanda la cration de tribunaux
spciaux; et tous les membres du tribunat connus pour tre galement
ennemis de l'anarchie et du despotisme, prirent parti contre une
institution dont il tait si facile au pouvoir d'abuser. Adolphe se
distingua particulirement dans cette discussion, et y fit preuve d'un
esprit srieux et fin, de cette loquence profonde et scintillante
qui lui ont assur, depuis, une place distingue parmi nos premiers
orateurs.

Cette opposition raisonnable, mais intempestive, eut l'effet d'une
faible digue contre un torrent imptueux, elle en redoubla la force et
la rapidit. Bonaparte, meilleur juge que ces spirituels amants de la
libert, de ce qu'il fallait alors  la France pour contenir tous les
partis prts  s'entr'gorger de nouveau, voulait maintenir entre
ses mains le pouvoir acquis par ses victoires. Il savait qu'aprs un
bouleversement si gnral, la force seule peut ramener l'ordre, et que
le peuple franais obit sans peine  ce qu'il admire. Il tait sr
de le sduire  coups de succs, et il ne pardonnait pas aux esprits
suprieurs choisis par lui-mme pour seconder ses vues politiques,
de s'riger en frondeurs de toutes les mesures que la raison d'tat
l'obligeait  prendre; plus ils montraient de perspicacit  deviner
son but et de talent  dfendre les principes de la Rvolution contre
l'envahissement du pouvoir militaire, plus Bonaparte sentait le besoin
de leur imposer silence.

La rorganisation sociale que rvait le vainqueur de Marengo devenait
impossible sous les attaques incessantes d'un parti dcid  dtruire
jusque dans leurs fondations les difices qu'il voulait relever. Dj sa
politique avait opr des rapprochements inesprs. La liste des migrs
remise en ses mains voyait chaque jour rayer ses plus beaux noms par un
arrt des consuls. L'ex-duc de La Rochefoucauld-Liancourt et l'ex-duc
Matthieu de Montmorency venaient d'tre nomms membres du conseil
d'administration des hospices de Paris. Tout annonait chez Bonaparte
le dsir de se concilier l'ancienne noblesse de France, et Fouch avait
beau lui prouver que la machine infernale tait une invention toute
royaliste, les aveux de Saint-Rgent et de Carbon avaient beau ne
laisser aucun doute sur ce fait, Bonaparte n'en persistait pas moins
dans l'espoir de convertir nos anciens seigneurs  son nouveau culte
politique.

--C'est une cour qu'il leur faut, pensait-il, ce sont des grces, des
honneurs, peu leur importe la main qui les distribue; et je saurai bien
les rendre envieux des places et des faveurs dont je puis disposer. Il
y a tant de moyens de traiter avec la vanit; mais l'orgueil de cette
poigne de rpublicains qui croient de bonne foi que la France veut une
rpublique, voil ce dont il faut triompher  tout prix.

En vain le ministre des relations extrieures et le ministre de la
police combattaient cette opinion; en vain nos plus grands orateurs
s'puisaient en discours nergiques pour retarder le retour du pass,
ils irritaient l'autorit sans la dcourager;  force de dnoncer la
marche ambitieuse du premier consul, ils accoutumaient le peuple 
la lui voir suivre. Ils l'obligeaient surtout  reconnatre que loin
d'abuser de sa puissance, ainsi qu'ils le prtendaient, Bonaparte
l'employait  ramener l'ordre  l'intrieur, tandis que ses armes nous
faisaient respecter de l'Europe entire.

L'opposition eut tort; mais, tout en subissant la loi du plus fort,
elle ne se tint pas pour battue, et les bons mots remplacrent les
beaux discours. Les salons devinrent des forteresses politiques o
l'artillerie de l'esprit faisait feu continuellement sur chaque action
du premier consul. Sa gloire gnait pour en mdire; on imagina de lui
opposer celle du gnral Moreau, et la malveillance, en l'accusant de
jalousie, lui supposa bientt tous les torts d'une rivalit  laquelle
il ne pensait pas.

Quelques rapports de socit tablis depuis longtemps entre madame
Mansley et mademoiselle de Cic avaient motiv les mesures de police
prises contre la premire, par la raison que la seconde tait gravement
compromise dans l'attentat du 5 nivse. La connaissance des dtails
de cette affaire, qu'on prtendait se rattacher  la _conspiration
anglaise_, ayant parfaitement justifi Ellnore d'y avoir pris part,
ses amis s'empressrent de la rappeler  Paris, en lui affirmant que
non-seulement sa libert n'y courait plus aucun danger, mais que dans
les bonnes dispositions de Bonaparte en faveur des migrs rentrs, elle
aurait peut-tre le crdit de faire rendre  la famille de Savernon une
partie des biens qu'elle possdait dans le Bigorre avant la Rvolution.
Ce motif, joint  beaucoup d'autres, aurait d hter le retour
d'Ellnore; mais un sentiment confus l'avertissait des agitations qui
l'attendaient et lui faisait regretter d'avance la vie qu'elle menait
 Londres. Les caresses de son enfant, le bonheur de le voir sans cesse
expliquaient assez sa rpugnance  quitter l'Angleterre; cependant
elle tait de trop bonne foi avec elle-mme pour ne pas s'avouer que la
crainte de revoir Adolphe et le plaisir de recevoir de ses lettres lui
faisaient seuls prolonger son absence.

Pour les consciences timides et les imaginations vives, l'loignement
est quelquefois plus dangereux que la prsence. On croit pouvoir
penser sans crime  celui qu'on est sr de ne pas rencontrer; et
l'impossibilit de rvler son amour par aucune indiscrtion fait qu'on
s'y livre sans remords. Avec quelle joie Ellnore s'enfermait dans sa
chambre pour y dcacheter la lettre qu'elle avait spare de celles qui
lui venaient de France, et qu'elle aurait craint de lire devant tmoins!
Comment peindre le ravissement o la plongeaient ces lettres charmantes!
Combien elles surpassaient encore tout ce qu'on pouvait attendre d'un
esprit aussi distingu; que de grces dans sa coquetterie, de mlancolie
dans sa passion, de bon got dans sa gaiet, de dlicatesse dans sa
flatterie, de naturel dans ses aveux! Ah! quand on avait got de ce
divin poison, on en voulait mourir.

--Ne me rappelez point, rpondait Ellnore  Adolphe; songez  tout ce
que je perdrais en me rapprochant de vous.

Et, confiante dans l'impossibilit prsente de voir abuser de sa
faiblesse, elle la dissimulait fort mal, surtout aprs avoir bien tabli
dans sa pense qu'un sentiment fond sur l'antipathie et travers
par les devoirs, les intrts les plus sacrs, ne pouvait tre que
malheureux.

Les coeurs exalts cherchent  se persuader que l'amour bien exprim est
rarement sincre; erreur d'autant plus dangereuse qu'elle laisse sans
dfense contre la plus grande des sductions. Ellnore en fit bientt
l'exprience; tout lui parut fade en comparaison de l'amour d'Adolphe.
Elle lui pardonna le tort d'tre spirituel, et comme l'absence lui
cachait ce qu'elle n'aimait point en lui, rien ne temprait la vive
admiration que lui inspirait l'loquence passionne d'Adolphe et la
tendre motion  laquelle elle s'abandonnait  l'ide d'en tre si
gracieusement aime.

Avec un semblable sentiment dans l'me, on brave facilement tous les
piges o l'amour-propre se laisse prendre. La rputation qu'avait la
beaut de madame Mansley, la triste clbrit que lui avait attire ses
malheurs, en faisait un objet de curiosit pour les fashionables, et un
objet d'envie pour les lgantes de Londres. C'tait  qui s'adresserait
 ses amis, tels que le colonel Saint-Lger, M. Ham..., lord Seymour,
pour se faire prsenter chez elle. Le fameux Pitt lui-mme, s'tant
retir momentanment des affaires pour viter de mettre sa signature au
bas du trait d'Amiens, venait souvent se dlasser des discussions parmi
les causeurs distingus qui se runissaient chaque soir chez Ellnore.
La prsence de madame Delmer rendait ces runions aussi convenables
qu'agrables; Ellnore les multipliait d'autant plus volontiers, qu'elle
ne se faisait pas d'illusion sur les sacrifices que s'imposait son amie,
pour lui sauver les humiliations qu'on ne lui aurait pas pargnes,
si elle avait tent de la suivre dans le monde, et qu'elle dsirait
la ddommager par les agrments d'une conversation spirituelle, des
plaisirs bruyants de la socit de Londres. Madame Delmer sachant tout
ce qu'on doit attendre de la galanterie qui se fait prude, avait mis de
ct ses lettres de recommandation, dcide  fuir les salons de Londres
o l'on n'aurait pas reu Ellnore. Mais, malgr tous les soins de
madame Delmer  lui cacher le vrai motif de sa rclusion, Ellnore
le devinait et s'en affligeait. D'ailleurs comment aurait-elle pu
l'ignorer? Dans chaque promenade, dans chaque lieu public o elle
accompagnait madame Delmer, qui, en qualit d'trangre, visitait les
curiosits du pays, Ellnore ne rencontrait pas une femme de la haute
socit qu'elle n'en ret une impertinence, ou quelque marque d'un
ddain insultant; sa fiert en souffrait  tel point, que rentre chez
elle, des larmes cuisantes s'chappaient de ses yeux: elle maudissait
de nouveau sa fausse position, et reprochait au ciel d'avoir mis tant
d'honneur, de noblesse dans son me pour la livrer sans cesse  la honte
et au mpris.

Cette paix inespre et dont on prvoyait la prochaine rupture, nos
nouveaux enrichis, nos jolies femmes en profitrent pour voir la grande
ville rivale de Paris et pour y laisser quelques souvenirs de l'lgance
franaise. La belle madame Rcamier y obtint des succs d'autant plus
flatteurs que sa parure n'y entrait pour rien. Coiffe seulement de ses
beaux cheveux, vtue d'une simple robe de crpe blanc, l'clat de
son teint, de ses yeux, la grce de sa taille, le charme attach  sa
personne en faisaient la reine du salon o elle entrait. Les vieilles
Anglaises ne comprenaient pas qu'on pt s'attirer tant d'hommages  si
peu de frais. Les jeunes, forces de convenir de la beaut de madame
Rcamier, niaient son esprit. Elles allaient jusqu' lui prter des mots
d'une navet ridicule, et il a fallu les adorations de tous les gens
les plus spirituels de l'Europe pour dtruire l'effet de cette sotte
calomnie, tant la malveillance adopte facilement les mensonges de
l'envie. Il a fallu que, survivant  sa fortune et  sa jeunesse, madame
Rcamier conservt l'attrait si puissant d'une bont inpuisable, d'un
esprit fin et profond, qui comprend le gnie et lui voue un culte dont
la supriorit est seule capable; il a fallu enfin que son salon devint
l'asile des illustrations qui composaient celui de madame de Stal,
pour que madame Rcamier ft reconnue digne d'hriter des causeurs de sa
spirituelle amie.

Le bruit de Londres, les hommages flatteurs qu'Ellnore et madame Delmer
y recevaient de la part des personnes dont l'amiti est un titre 
l'estime gnrale, ne les rendaient point indiffrentes aux vnements
qui se passaient en France. Plusieurs des amis qu'elles avaient laisss
 Paris s'taient engags  les tenir au courant des grandes choses qui
s'y dcidaient chaque jour et des caquets qu'elles faisaient natre.
Nous ne saurions donner une plus juste ide de la manire diffrente
dont ces vnements taient jugs  cette poque, qu'en copiant ici deux
lettres crites  madame Mansley par deux frres, connus tous deux
par leur esprit et leurs succs  la cour de Marie-Antoinette, que la
Rvolution avait ruins galement, mais dont l'un rvait dj, dans de
nouvelles faveurs, le retour de tout ce qu'il avait perdu tandis que
l'autre ne pensait qu' mourir pauvre et fidle.

Pour expliquer le franc-parler de ces deux lettres, il est urgent
de dire qu'elles avaient t confies  un jeune homme attach 
l'ambassade de France, et qui, ayant l'honneur d'accompagner le gnral
Androssi  Londres, n'tait assujti  aucune perquisition.




                                XXXI

               LE COMTE DE SGUR A MADAME MANSLEY.


Grce au ciel et au puissant rparateur qu'il nous envoie, nous
commenons  respirer; le temps des perscuteurs est pass! Revenez
donc, chre madame, et ne craignez plus d'tre confondue avec les nobles
intrigantes qui se mlent de conspirer. Tout finit par s'claircir.
On le sait, vous n'avez jamais t coupable que de sauver vos
ennemis, sorte de crime trs-rcemment puni de mort, mais que le
snatus-consulte, qui permet aux migrs soumis de rentrer en France,
va mettre au premier rang des vertus modernes. Dj plusieurs de nos
illustres familles ont profit de leur radiation pour venir solliciter
du premier consul la restitution de leurs biens et l'ont obtenue; cela
devrait servir d'exemple  vos rfugis de Londres, et rendre moins
amres les injures qu'ils dictent quotidiennement  ce mchant
Lepelletier, dont _l'Ambigu_[2] est bien le plus mauvais repas qu'on
puisse servir  des abonns.

[Note 2: Journal qui paraissait  Londres.]

On ne s'explique pas ici comment le gouvernement anglais, qui se dit
en paix avec nous, autorise la publication de telles calomnies contre le
ntre. C'est, prtendent-ils, par respect pour leur libert de la presse
qu'ils nous laissent insulter de la sorte; comme si l'_Alien-bill_
ne leur donnait pas un moyen lgal de chasser le pamphltaire et les
assassins qu'il encourage par ses crits. Quoi! le sort des deux plus
grandes nations de l'Europe serait  la disposition d'un journaliste
incendiaire, soudoy par un parti malheureux, que la colre aveugle?
Quoi! le flambeau de la guerre se rallumerait  ce foyer immonde? le
sang de nos braves coulerait pour effacer quelques lignes infamantes
d'un misrable crivain? Non, je ne puis le croire, j'aime mieux penser
que l'tat florissant o se trouve aujourd'hui la France importune
nos voisins, et que, ne pouvant mdire de la gloire du vainqueur de
l'Italie, ils l'attaquent dans sa politique et dans sa vie prive. Le
malheur est qu'il a la faiblesse de s'irriter de ces calomnies. Ah! que
n'a-t-il un peu de la savante indiffrence de son ministre Talleyrand, 
qui je demandais, l'autre soir, comment il tait parvenu  triompher de
ses nombreux ennemis:

--En n'y prenant pas garde, m'a-t-il rpondu.

Le secret de son ternel crdit sous tous les gouvernements est en
entier dans cette rponse.

Le pape vient de le relever de ses voeux. Cela n'est bon qu' les
rappeler; car  son exemple, tout le monde les avait oublis.

Il vient de donner une fte brillante, o rgnait son bon got et un
parfum d'ancien rgime qui ravissaient galement les jacobins convertis
et les aristocrates apostats. J'ai eu le plaisir d'y revoir plusieurs de
nos habitus de Versailles; ils s'y trouvaient comme dans la galerie
de Louis XIV, coudoys par des ambassadeurs de toutes les grandes
puissances, entours de femmes dont plusieurs portaient de beaux noms
et presque toutes de beaux visages; car l'tiquette n'obligeant plus 
inviter tous les vieux laiderons d'une cour, on choisit les plus jolies
citoyennes de la grande ville pour orner un bal. Les migrs rentrants,
encore mus de nos dsastres, ne comprenaient pas ce retour subit
au luxe et  l'lgance franaise. Ah! vraiment, ils en verront bien
d'autres,  en juger par les questions qui m'ont t faites ce soir mme
sur les magnificences de la cour de Russie. Au moindre dtail que j'en
donnais en historien fidle, mon clbre interlocuteur renchrissait
sur mes descriptions en traant le tableau d'une cour bien autrement
magnifique. Comme la supposition avait tout l'air d'un plan arrt, j'en
conclus que nous serions bientt en tat de traiter de pair avec toutes
les ttes couronnes de notre connaissance.

Leurs plnipotentiaires ont paru charms de l'accueil qu'ils recevaient
 cette belle fte. Le premier consul s'y est montr particulirement
gracieux pour lord Wilworth, et comme Bonaparte exerce une grande
sduction quand il veut se donner la peine d'tre aimable, on espre
beaucoup de cette mutuelle coquetterie.

A propos de coquetterie, vous avez bien fait d'tre fort jolie par
le temps qui court, car dans vingt ans, rien ne sera plus commun qu'un
charmant visage, grce  la dcouverte du docteur Jenner, dont on se
moque, comme de toutes les nouveauts utiles, mais qui n'en fait pas
moins chaque jour des miracles. Il est vrai que nous sommes les derniers
de l'Europe  profiter de ce bienfait, et que le peuple ne dit plus:
tu m'ennuies, laisse-moi tranquille, mais _tu me vaccines_. Cela
n'empche pas la maladie prservatrice de faire des progrs. Les savants
s'en rjouissent, les plaisants s'en amusent, tout le monde est content.

Et comment ne le serait-on pas sous ce rgne de gloire et de
prosprit? L'arme est triomphante, le peuple libre, le commerce riche,
les arts florissants, la noblesse en repos, la bourgeoisie en valeur, et
la paix gnrale vient encore mler ses douceurs  ces dons du ciel et
de la volont d'un grand homme. En vrit, il faut tre vou au dmon de
l'opposition pour s'acharner, comme certains de vos amis,  fltrir
les intentions et les moyens qui nous ont conduits  de semblables
rsultats; ils n'ont donc aucun souvenir, ces beaux parleurs pour mdire
ainsi du prsent qui nous rend l'ordre, la gloire et les plaisirs!

Oui, les plaisirs; et ce qui vous tonnera autant que moi, les mmes
que nous avions  Versailles. J'ai t invit dernirement par madame
Bonaparte  un spectacle de la Malmaison. Je n'avais assist  aucune
comdie d'amateurs depuis la reprsentation donne au Petit-Trianon,
en 1786. On y joua _le Barbier de Sville_. La reine faisait Rosine;
le comte d'Artois, Figaro; le comte de Vaudreuil, Almaviva; le prince
Estherazy, Bartholo; la comdie fut suivie du _Tableau parlant_,
opra-comique de Grtry, que lui-mme tait venu faire rpter  la
troupe royale. La reine avait choisi le rle d'Isabelle, madame de la
Rochelambert celui de Colombine, le comte d'Artois jouait fort bien
celui de Landre, et Garat chantait Pierrot d'une manire ravissante;
sa belle voix, son talent et son titre de directeur des concerts de la
reine lui valaient l'honneur de chanter avec elle. La belle comtesse de
Guiche et la comtesse de Polignac faisaient aussi partie de la troupe
de Trianon, et c'est  leur protection que je dus d'tre admis 
ces soires dramatiques qui n'avaient d'ordinaire qu'un public fort
restreint, compos de la famille royale et des personnes attaches  la
maison des princes. Le nom des principaux acteurs ajoutait beaucoup 
l'intrt de la pice. D'ailleurs, on sait toujours bon gr aux grands
seigneurs d'aimer l'esprit, les arts, et aux souverains de les protger.
Qui aurait jamais prvu que ces plaisirs lgants serviraient de
prtexte  la rage populaire? Qui aurait dit, en voyant cette belle
Marie-Antoinette, si spirituelle, si gracieuse dans les scnes avec
Figaro, si naturelle, si piquante dans son charmant dpit avec son vieux
tuteur, que cette femme doue de tous les agrments qui plaisent le
plus aux Franais, que cette belle chevelure dore, que ce cou d'albtre
seraient bientt... mais ne rappelons pas ces horreurs.

Je devais garder de cette reprsentation royale un souvenir
ineffaable. Il me suivit dans la petite salle de la Malmaison, et
lorsque, assis au parterre prs de la loge du premier consul, le rideau
s'est lev et que j'ai vu paratre Bourrienne en Bartholo et l'aimable
Hortense en Rosine, je n'ai pu retenir un cri de surprise dont il m'a
fallu donner l'explication. Cela a amen des comparaisons qui n'ont paru
choquer personne.

Je ne m'attendais pas  voir le mme ouvrage jou par deux cours si
diffrentes. Le talent dramatique d'Eugne Beauharnais et celui de sa
soeur dpassent de beaucoup ceux des amateurs. Cela s'explique par les
leons qu'ils reoivent de Talma et de Michaud  chaque nouvelle pice
que l'on monte. La mise en scne est admirable. Isabey, le fameux
peintre en est charg; il joue, de plus, les comiques  merveille.
Enfin, chacun s'emploie de son mieux  ces reprsentations, ce qui vous
prouve assez combien elles amusent le matre.

On jouait aprs le _Barbier_ les _Projets de Mariage_, d'Alexandre
Duval. En voyant Bonaparte rire de si bon coeur  cette jolie comdie,
on a cru un moment qu'il ferait grce  l'auteur et lverait l'interdit
lanc contre son _douard en cosse_; mais la politique a des rigueurs 
nulle autre pareilles, et l'on ne peut blmer la prudence qui vite les
batailles du parterre, car c'est par le scandale des applications, par
les cris des spectateurs en dlire que la rvolution a commenc, et
qu'elle recommencerait, si on la laissait faire: tout le monde n'est
pas de cet avis,  en juger par mon frre; il crie  la tyrannie, parce
qu'on n'a pas permis  son ami Dup... de parodier, dans son opra de
_l'Antichambre_, le costume, le langage, jusqu'aux gestes habituels
des chefs du gouvernement. Les particuliers se coupaient la gorge,
autrefois, pour de semblables plaisanteries: je ne vois pas pourquoi on
les tolrerait davantage aujourd'hui.

Cette lettre vous sera remise par un homme qui se vante de vous devoir
la vie, et dont la reconnaissance serait sans borne, si vous vouliez
bien le permettre. Il a sagement pens qu'il valait mieux tre l'aide
de camp d'un brave gnral franais, que l'lgant inutile des salons
de nos migrs. Sa famille qui le blme aujourd'hui, en sera fire
dans trois ans; je rponds de son avenir, puisqu'en l'arrachant  ses
assassins, vous lui avez donn le droit de vous aimer. Accueillez-le
charitablement comme porteur de mon bavardage et de toutes les
tendresses de ma vieille amiti.


             LETTRE DU VICOMTE DE SGUR A MADAME DELMER.

Vous vous plaisez donc bien  Londres, chre madame, puisque vous y
restez, lorsque rien ne s'oppose  votre retour ici, que la police veut
bien laisser les honntes gens tranquilles, et reporter ses tendres
soins sur la canaille. Combien je vous envie la possibilit de vivre
ailleurs qu' Paris! Quant  moi, le tumulte, les menaces, la prison, la
guillotine, les massacres, jusqu'aux corves de la garde nationale, rien
n'a pu m'en dgoter. Je l'aime avec tous ses dfauts: son bruit, sa
boue, sa badauderie; c'est pour moi une de ces matresses de mauvaise
compagnie, qu'on n'estime pas et qu'on ne peut quitter. Cependant elle
est aujourd'hui livre  de nouvelles amours qui ne laissent aucune
illusion sur sa fidlit; aprs s'tre prostitue aux bonnets rouges,
elle s'abandonne aux paulettes, en attendant qu'elle revienne aux
traitants et aux courtisans qui gouvernaient sous l'ancien rgime. Ce
sont des adorations, des acclamations sans fin; on dirait que les du
Guesclin, les Cond, les Turenne n'ont jamais exist, qu'il ne s'est pas
gagn une seule bataille avant celle de Marengo, et que les Franais
ne savaient pas porter l'pe avant qu'un petit Corse leur et appris 
s'en servir. Certes, il la manie fort bien, et s'il voulait s'en tenir
l je serais un de ses plus ardents prneurs. Mais il tranche du Csar,
et si on n'y prend garde il ira droit au Nron. Dj il ne marche plus
que suivi de sa _garde prtorienne_, il a ses prfets de palais,
ses officiers de service et une foule d'esclaves volontaires qui
se disputent l'honneur de lui obir; sa femme a des dames pour
l'accompagner, et l'on a eu soin de les choisir parmi celles qui
auraient pu exercer la mme profession chez la feue reine.

Les moeurs de cette nouvelle cour rappellent beaucoup celles des
Romains sous l'Empire. Tout y cde  l'ambition,  l'amour des
plaisirs; on n'y est point arrt par les vieux prjugs, par les vaines
considrations qui entravaient jadis les projets, les dsirs coupables;
on a tout simplifi. Par exemple, un homme en place aime la fille de sa
femme; quoi de plus naturel? Il a besoin d'un hritier, il s'en fait
un. La mre ne peut s'avouer; il faut lui assurer un sort honnte; on la
fait pouser  son frre!

On a quelques rivaux dont la gloire importune: on les fait assassiner
ou juger, ce qui se ressemble beaucoup. Le mari tromp d'avance prend
mal la plaisanterie: on a recours  une matrone charge de faire
les ducations des filles de la nouvelle cour, aprs avoir habill
l'ancienne, pour se procurer une jeune personne en plein rapport, et
capable de perptuer une famille rgnante. L'preuve russit, et tout
fait esprer dans l'avenir une guerre de btards digne de l'hrosme
paternel. On invente des crimes  ses amis; on fait du faste pour nos
parvenus; de la religion pour les dvotes de notre faubourg; de
la philosophie pour les patriotes; de l'tiquette pour les vieux
courtisans; de l'galit en paroles, de l'absolutisme en actions, et
comme tout cela est recouvert d'uniformes brillants, de drapeaux de
toutes les nations, et qu'en France on aime par-dessus tout les sabreurs
heureux, Dieu sait o s'arrtera leur char de victoire?... Il a bien
franchi le mont Saint-Bernard, il ira sans peine des Tuileries au
chteau de Versailles. Tout l'annonce, et je m'attends  voir renatre
les sottises qui ont servi de prtexte aux massacres de la Rvolution.
Oui, croyez-moi, tout va ressusciter, sauf les victimes.

Nous voici dj revenus au _Te Deum_; la desse de la Raison a
laiss faire tant de folies qu'on l'a destitue: aprs avoir essay de
plusieurs cultes de fantaisie, on a reconnu que le bon Dieu tait
encore ce qu'il y avait de plus convenable  adorer, et notre vieille
cathdrale a rouvert ses portes aux fidles.

Toutes nos autorits militaires et civiles jusqu'au ci-devant prtre
qui mne les affaires trangres, jusqu'au ci-devant bndictin qui
invente des conspirations pour se donner le plaisir d'arrter les
conspirateurs, taient convoqus  cet acte solennel dont la paix est
l'occasion et l'ambition le vrai motif. N'est-ce pas ainsi qu'on faisait
dans l'ancien rgime?

Vous pensez bien que ce retour  la religion n'est pas du got de tout
le monde, le gnral Augereau et le gnral Lannes ne se gnent pas pour
fulminer  la houzarde contre ce qu'ils appellent les _capucinades du
grand vainqueur_. Il a fallu un ordre pour les empcher de descendre de
voiture, lorsqu'ils se sont aperus qu'on les conduisait  la messe, et
l'on prtend que l'un d'eux est en pleine disgrce, pour avoir rpondu
au matre qui lui demandait comment il avait trouv la crmonie:

--Trs-belle, mon gnral, il n'y manquait qu'un million d'hommes qui
se sont fait tuer pour dtruire ce que nous rtablissons.

Le Parisien, facile  divertir, s'est fort amus de voir un
cardinal, envoy par le saint-pre, causer familirement avec notre
plnipotentiaire, avec cet abb venden qui, faute de mieux, clbrait
la messe sur un autel compos de cadavres rpublicains. Le peuple
faisait tout haut de grosses plaisanteries sur la belle tenue des
_calotins_, qui, par suite du pillage des glises, taient habills 
neuf. Le retour des oraisons dominicales lui donnait l'espoir de rentrer
bientt dans son ancien calendrier, et de pouvoir clbrer la fte de
Saint-Louis ou de la Sainte-Vierge, au lieu de celle de l'_oignon_ ou
du navet. Mais ce qui donnait beaucoup  penser, c'tait le costume
thtral des hros de la crmonie; ces habits carlates avec des
palmes d'or sur toutes les coutures, ce manteau espagnol, cette ceinture
chevaleresque, ce chapeau  la Henri IV, dont le panache aux trois
couleurs rappelait seul la rpublique, faisaient natre de certaines
ides qui pourraient bien se raliser, en dpit des loquents Brutus du
Tribunat.

L ou rgne la force, l'esprit n'a rien  faire, et chaque jour nous en
donne une nouvelle preuve. Madame de Stal qui croyait,  bon droit, le
sien irrsistible, a t cruellement dtrompe l'autre soir. C'tait au
bal donn par l'ancien vque d'Autun, en rjouissance de la paix et du
triomphe de la sainte glise. La baronne a un fond d'enthousiasme qui
devait ncessairement s'appliquer  la gloire du _Petit Caporal_. Aussi,
aprs l'avoir entrepris de conversation, aprs lui avoir prouv dans un
langage brillant qu'il tait le plus grand homme du monde, a-t-elle cru
pouvoir hasarder une question sur la femme de ces temps modernes qui
excitait le plus l'admiration du hros patriote.

--Celle qui a fait le plus d'enfants, a-t-il rpondu en lui tournant le
dos.

L'auteur de _Delphine_ avait espr mieux, et son enthousiasme s'est
chang subitement en haine, ce qui nous vaut de ravissantes pigrammes
sur ce qui se fait et se dit journellement de ridicule aux Tuileries et
 la Malmaison. Dcidment nos beaux esprits n'y seront plus admis, et
nos auteurs dramatiques n'y seront pas mieux traits que les crivains
et les orateurs.

On vient d'arrter par ordre les reprsentations d'_douard en cosse_.
L'intrt de la pice en a caus la perte, le talent d'Alexandre Duval,
le crdit de mademoiselle Contat, les prires de madame Bonaparte, tout
a chou contre la volont d'un guerrier qui n'a peur de rien, si ce
n'est des explications du parterre franais.

Il arrive encore pis  mon ami Emmanuel Du... On vient de l'exiler
pour le plus innocent des opras-comiques, ayant pour titre
l'_Antichambre_[3], et pour tort, celui de reprsenter plusieurs fripons
de laquais singeant leurs matres d'une manire tellement vraie que
de grands personnages ont cru s'y reconnatre. C'est bien humble,
direz-vous; mais c'est ainsi. Je devrais avoir ma part de cette
disgrce, car je suis coupable de quelques mauvais couplets de ce
pauvre opra, qui ne me semblait pas avoir jamais rien  dmler avec la
politique et la police. Je dois, sans doute, cet excs d'indulgence de
la part du sultan,  mon fils qui se bat dans son arme, et  mon
frre qui se ferait tuer pour lui tre agrable. Je ne partage ni le
dvouement de l'un ni l'aveuglement de l'autre; mais je respecte toutes
les illusions, celles de la gloire comme celles de la vanit.

[Note 3: Il a t donn depuis avec grand succs sous le titre de
_Picaros et Diegos_.]

A propos de vanit, la Harpe continue ses homlies acadmiques. Il
cache son vieux bonnet rouge sous un capuchon monacal, dans l'espoir
de faire oublier ses discours par ses sermons, ses chansons par ses
cantiques, et ses rendez-vous grivois avec la clbre gouvernante par
la pnitence de lire mutuellement leurs ouvrages. Voici un quatrain
improvis en rve,  la dernire sance du lyce rpublicain, par un des
endormis du professeur:

  On disait autrefois proverbialement,
  Pour exprimer l'ennui, biller comme une carpe;
  Mais aujourd'hui l'on dit universellement:
  Biller comme un lyce aux sermons de la Harpe.

Je n'ai pas la prtention de vous donner des nouvelles d'Adolphe de
Rheinfeld. Vous lisez ses discours, ils vous en apprennent assez sur ce
qu'il pense et ce qu'il vaut. Mais ce que vous ne pouvez savoir, c'est
l'immense succs qu'ils obtiennent prs de tout ce qui reste en
France d'esprits suprieurs et de caractres indpendants. Ses ennemis
prtendent que madame de Seldorf est au moins pour moiti dans tout
ce qu'il dit de beau  la tribune. Cette calomnie donne raison  M. de
Talleyrand, qui veut qu'un homme d'esprit n'aime jamais qu'une femme
bte. Il est certain qu'on ne souponnera point madame Gr... de
complicit dans les bons mots qu'il dit.

C'est le jeune Lucien de la Menneraye qui se charge de vous remettre
cette lettre. Sa qualit d'aide de camp, envoy en mission prs de notre
ambassadeur  Londres, lui permet de cacher ce griffonnage sous ses
dpches diplomatiques. C'en est encore un de plus qui passe  l'ennemi.
On comptera bientt les gentilshommes non servants. Je me flicite
d'tre assez vieux pour chapper  cette fivre de gloire, qui, ainsi
que toutes les maladies, nous laissera plus faibles qu'avant. Ils lvent
les paules en m'coutant, ceux  qui je dis cela; ils me traitent de
_ganache_, et pourtant vous verrez, vous qui tes jeune, que la ganache
avait raison.

Ne montrez ces caquets  personne, pas mme  l'aimable Ellnore. Sa
gravit les prendrait mal; elle m'appelle le plus courageux des hommes
frivoles, en imitation de ce bon de L... que madame de Stal appelle le
plus gras des hommes sensibles. J'ai le tort, je l'avoue, de voir les
choses comme les gens sous leur aspect comique; autrement on passerait
sa vie  pleurer. Le fond de tout est si triste, qu'il faut bien rire de
la forme. Mes sentiments n'en sont pas moins vifs et profonds, vous le
savez mieux que personne, vous qui vous moquez si souvent de ma vieille
tendresse.




                               XXXII


Avec quelle joie Lucien de la Menneraye s'tait vu choisi par MM. de
Sgur pour tre leur messager! comme il leur jura dans toute la bonne
foi de son me de se faire tuer plutt que de se laisser prendre leurs
lettres; avec quelle facilit il engagea son honneur, pour affirmer
qu'il les remettrait lui-mme  leur adresse! Et que son coeur battait
lorsqu'il revit Ellnore! Entran par sa reconnaissance, il se
prcipita  ses genoux et couvrit ses mains de baisers, sans tre
intimid par la prsence du prince de P... de madame Delmer et de lord
B... qui le regardaient, en souriant de cette singulire entre.

--Pardon, dit-il, mais toutes mes adorations ne sauraient m'acquitter.
Je lui dois tant!

Et Lucien allait poursuivre le rcit des obligations qu'il avait 
Ellnore, lorsqu'elle s'empressa de l'interrompre, en lui faisant
compliment sur son uniforme et sur la manire dont il le portait.

--Vous l'aviez ordonn, reprit-il, je ne pouvais plus servir que dans la
grande arme; je tcherai d'en tre un des meilleurs officiers. Il est
si facile de se distinguer quand on a pour but de vous plaire, de vous
entendre dire, aprs quelque action d'clat: Je ne me repens pas de lui
avoir sauv la vie.

Il fallut qu'Ellnore et recours  toute son autorit pour empcher
Lucien de continuer sur ce ton. Sans paratre offense des dclarations
naves, des expressions passionnes du jeune aide de camp, elle crut
plus sage et de meilleur got de le traiter comme un enfant.

--Je ne doute pas des prodiges qui doivent natre d'une reconnaissance
si passionne, dit en riant Ellnore; j'y compte mme pour votre gloire
et pour la mienne; mais comme tout le monde ne saurait partager notre
confiance et notre vif intrt sur ce point, je vous engage  n'en pas
ennuyer mes amis. Parlez-leur de cette belle France, si longtemps livre
aux jacobins; dites-leur ce qu'on doit conclure des avis contraires qui
nous parviennent et nous montrent les mmes vnements sous des aspects
si diffrents, qu'il est impossible de dcouvrir le vrai  travers tant
d'admiration ou tant d'ironie.

--Le vrai? rien que cela? reprit gaiement Lucien; vous n'en demandez pas
davantage? Comme si le vrai d'un parti tait celui d'un autre. On passe
sa vie entre tous ces vrais sans savoir celui qu'il faut croire. Mon
grand-pre dit que Bonaparte n'en a pas pour six mois  commander en
France; mon gnral lui assure des sicles de puissance absolue pour
lui et ses descendants. Le vicomte de Cas... l'oracle des migrs
rcalcitrants, leur prdit que le vainqueur de Marengo, sans cesse
expos aux machines infernales des Vendens ou aux poignards des
terroristes, succombera invitablement  de tels ennemis. Aux yeux des
royalistes, c'est un usurpateur;  ceux des rpublicains, un tyran; des
bourgeois, un librateur; des soldats, un dieu arm pour la gloire de
la France. Faites-vous donc une juste opinion sur lui  travers tant
d'arrts contradictoires; mais qu'importe ce qu'on doit penser des gens
et des choses, lorsqu'on n'y peut rien changer. Le mieux est de les
accepter sans chercher  les comprendre; de fixer les regards sur un
seul point afin de n'tre point offusqu par les objets dsagrables
sems  et l dans l'existence rvolutionnaire; que ce soit pour la
royaut, ou pour la libert, il y a toujours du plaisir  se battre pour
un grand gnral.

--C'est fort bien, dit le prince de P...; mais lorsqu'il signe sa paix
avec tout le monde, il ne vous laisse plus que l'honneur de lui faire
votre cour.

--Ah! je ne m'effraie pas de son repos; il aime trop la poudre  canon
pour s'amuser longtemps des douceurs de la paix. Quand j'entends ses
promesses, ses beaux discours sur sa rsolution de maintenir la bonne
intelligence entre l'Europe et nous, il me semble que je fais le serment
de ne plus adorer celle...

--Grce au ciel, les destins de la France ne dpendent pas d'une tte
aussi folle que la vtre, interrompit Ellnore, impatiente de voir
Lucien tout ramener  son ide fixe. Rpondez  nos questions sur ce qui
se passe  Paris sans y mler vos commentaires.

--Est-il vrai que les actrices du Vaudeville profitent des pices en
l'honneur de la paix, pour chanter le rtablissement du culte? demanda
le prince de P...

--Oui, mon prince, _Mimi_ chante avec un sourire gracieux et un
dsintressement tout particulier des couplets dont voici le refrain:

  Notre bonheur est accompli
  Voil le culte rtabli.

On rcite dans tous les lyces des vers sur cette grande restauration.
Les dvots se rjouissent, les philosophes font la grimace; l'un
d'eux prtendait l'autre jour que le cur et le vicaire de sa paroisse
disaient de lui:

  Puisqu'il ne croit qu'en Dieu, c'est sans doute un athe[4].

[Note 4: Raboteau. Les Partis, pice de vers lue au lyce de Paris.]

Les ternels frondeurs disent que le _Petit Caporal_ ne pouvant plus
se livrer aux plaisirs de la guerre, s'amuse  jouer  la chapelle;
ils voient dj l'inquisition rgner dans notre pays et les auto-da-f
remplacer la guillotine. Chacun juge les vnements d'aprs ses
intrts, ses prjugs. Ma mre pleure de joie lorsqu'elle lit mon nom
dans _le Moniteur_  propos d'une victoire; mon grand-pre dit que je
me dshonore en servant l'usurpateur. Je suis accabl tour  tour de
flicitations, d'injures, sans m'enorgueillir ni m'offenser des unes ni
des autres, car ma destine, un mot d'elle en a dispos, ajouta Lucien
en montrant Ellnore. Je n'en ai plus la responsabilit; vivre pour
justifier sa charit, sa protection, consacrer la vie que je lui dois 
lui faire honneur,  lui obir, ...

--Eh bien, taisez-vous, interrompit brusquement Ellnore, ne revenez
pas sans cesse sur une ide qui m'importune, et dont mes amis se moquent
avec raison, ou je ne vous recevrai plus.

--C'est montrer trop de svrit, dit madame Delmer; les sentiments
exprims tout haut ne mritent pas tant de colre.

--Ah! vous croyez que ceux qui dbordent du coeur ne le remplissent pas,
reprit Lucien avec dpit; c'est bien rcompenser ma confiance.

--Je crois que vous tes fort aimable, fort pris, fort imprudent, et
que c'est vous rendre service que de vous engager  mieux dissimuler vos
opinions, vos impressions et vos passions; sans compter que les aveux
 visage dcouvert sont embarrassants pour ceux qui les coutent comme
pour celle qui les reoit, et que c'est risquer de dplaire.

--Ah! merci mille fois de m'clairer sur ce tort; je n'y retomberai
plus, je vous jure! Lui dplaire! grand Dieu! mieux vaudrait mourir!

--Belle conversion, ma foi! dit le prince; allons, rpondez-nous sans
commentaires, autrement votre rondeau sentimental reviendra sans cesse.
Est-il vrai que votre mre, aprs avoir cach et nourri, dans un coin
de votre chteau, le vieux cur de votre village, l'a rinstall dans sa
petite glise,  la grande satisfaction de ses paroissiens?

--Certainement, et ce fut un beau jour que celui o il leur dit de
nouveau la messe; la plupart d'entre eux l'avaient cru guillotin, et
sa rsurrection leur a paru un coup du sort. Cela a t partout de mme:
car si les moines avaient laiss de mauvais souvenirs, les curs
de campagne taient regards comme autant de providences par leurs
ouailles, et leur retour a fait bnir le premier consul.

--Vraiment, il faut bien qu'il s'occupe  quelque chose; il n'en fait
pas moins pour le profane. Les thtres l'intressent encore plus que
l'glise. Il vient, dit-on, d'appeler Pasiello  Paris pour y faire la
musique d'un opra, comme si Chrubini, Mhul et tant d'autres n'taient
pas ici!

--Il sait ce que produit la rivalit.

--C'est sans doute pour dsesprer Houdon qu'il vient de faire venir le
clbre Canova  Saint-Cloud?

--Non; c'est pour faire son buste. Je l'ai vu commencer, et c'est
admirable.

--Fort bien. Il s'lve  lui-mme des statues, reprit le prince avec
ironie.

--Nous lui en viterons la peine.

--Porte-t-on toujours des rsilles? demanda madame Delmer.

--L'amour du grec s'apaise un peu, la tunique fait place  la robe et je
connais de jolies femmes qui reprennent les corsets. Les artistes s'en
plaignent, mais tout le monde ne s'en plaint pas.

--Et les cravates de vos incroyables, sont-elles toujours ridicules?

--Qu'appelez-vous ridicules? N'est-ce pas l'exagration  la mode?
Croyez-vous cet norme chapeau qui vous fait une tte hors de toute
proportion avec votre belle taille, moins trange que ce drap de
mousseline dont nos lgants entourent leurs cols et dont les pointes
aigus menacent tous les yeux?

--Point de commentaires, ils vous sont interdits; parlez-nous de ce qui
fait aujourd'hui le sujet des conversations de Paris, grands vnements
 part, dit Ellnore.

--Ah! vous voulez des caquets! Eh bien, le spirituel, le charmant M. de
M... s'est spar de sa femme.

--De la duchesse de F..., de cette enchanteresse dont la beaut,
l'esprit et la gaiet auraient sduit un saint?

--Oui, mais un aimable mauvais sujet est plus difficile  captiver.

--Je ne suis pas surprise de cette rupture, dit madame Delmer. En
s'enfermant pendant deux grandes annes dans leur amour sans se
permettre la moindre distraction, ils ont puis jusqu' leur dernier
battement de coeur. Que vont-ils faire  prsent de ce tombeau lev
de leurs propres mains  l'unique enfant n de cette courte union, 
ce marbre funraire qui attriste le jardin de notre amie madame de
C... Avec des caractres et des sentiments lgers, on devrait viter
l'pigramme du monument!

--Ils vont se consoler chacun de leur ct, dit le prince; ils ne sont
pas si dupes que de s'ennuyer et se regretter. La socit y gagnera; ils
dpensaient leur esprit entre eux deux, ils le dissiperont avec tout le
monde.

--Et l'ouvrage de notre gentilhomme breton fait-il quelque bruit?

--Il fait fureur. Attaqu par les philosophes, vant par les sages,
dfendu par les femmes, et lu par tout le monde, il a plac subitement
M. de Chateaubriand au sommet de notre littrature. Les acadmiciens lui
reprochent sa posie; les hypocrites, son loquence passionne; les
sots ou les envieux lui font un crime de chacune de ses beauts; ce
qui n'empche pas le vrai public, celui qui fait les rputations, de
l'admirer avec enthousiasme. Pourtant, si j'osais risquer un petit
commentaire, je dirais qu'il est cruel pour des pauvres adorateurs de
se voir tout  coup sacrifis  l'amour extatique inspir par le talent
d'un auteur improvis. Il n'est pas aujourd'hui un mari, pas un amant
qui n'ait raison d'tre jaloux de l'auteur d'_Atala_, et il n'est pas de
gloire que la sienne n'importune.

--Je m'en rjouis, dit Ellnore; car je suis fire de son amiti et de
mon innocente complicit dans ses succs.

--Vous le voyez! reprit Lucien avec impatience, il n'est indiffrent
 aucune jolie femme. Il n'en est pas une qui ne mette avant tous les
plaisirs celui de le lire ou de causer avec lui.

--Je fais bien pis, dit en souriant Ellnore; je lui prpare de nouveaux
triomphes.

--Comment cela?

--En lui rapportant dans mes chiffons les manuscrits qu'il a laisss
ici chez son diteur, et qui doivent complter son grand ouvrage sur
le _Gnie du christianisme_. Nous avons pens qu'on n'irait pas les
chercher l.

--Et si la police les saisit, s'il se trouve parmi tant de pages
chrtiennes quelque chapitre trop royaliste on vous emprisonnera; mais
cette ide vous charme, dit Lucien avec dpit; souffrir pour le pote de
Dieu! quel honneur!

--C'est notre travers  nous autres femmes, d'aimer  nous compromettre
pour le talent perscut.

--Eh bien, l'on vous mnage plus d'un plaisir, reprit M. de la
Menneraye, car on parle de la destitution et mme de l'exil de plusieurs
tribuns rcalcitrants  la tte desquels est M. de Rheinfeld.

A ces mots, Ellnore rougit, et n'entendit plus rien de la conversation
qui s'tablit sur la vaine opposition de nos plus grands orateurs,
sur le pouvoir illimit de Bonaparte, sur cette loquence dnigrante,
souponneuse qui faisait dire  la marquise de Coigny  force de
taquiner ce brave Bonaparte, ils en feront un tyran malgr lui.

Le mme nom qui venait de plonger Ellnore dans une si profonde rverie,
l'en sortit tout  coup.

--Heureusement pour M. de Rheinfeld, reprit Lucien, le voil oblig de
s'absenter de Paris quelque temps et de faire trve  ses discours pour
se consacrer tout entier  consoler l'illustre veuve.

--Quoi! M. de Seldorf?

--Est mort subitement dans une auberge en venant rejoindre sa femme au
chteau de L... C'est un coup de sang qui rend madame de Seldorf libre
et M. de Rheinfeld esclave, car l'obstacle dtruit, il lui faudra subir
plus de bonheur qu'il n'en veut.

--Au fait, cet excellent baron ne les contrariait pas, et j'ai dans
l'ide qu'Adolphe le regrette de tout son coeur, dit madame Delmer. Puis
prenant piti du trouble d'Ellnore, elle congdia les visiteurs sous
un prtexte, et laissa son amie livre sans contrainte  toutes les
rflexions, les suppositions que cette dernire nouvelle devait faire
natre.




                               XXXIII


Une lettre d'Adolphe  madame Delmer arriva  propos pour calmer
l'esprit d'Ellnore. Il avait trouv plus convenable d'instruire la
premire de son prochain dpart pour le chteau de L..., et des soins
que rclamait de son _amiti_ le deuil de madame de Seldorf. En faisant
passer cet avis par un tiers, il avait obi  un de ces scrupules de
conscience si imprieux dans toutes les fausses positions.

Ellnore l'aurait blm d'en agir autrement envers une personne dont
il avait reu tant de preuves d'intrt; et pourtant, l'ide des soins
qu'il donnait  la baronne lui tait si dsagrable, qu'elle cherchait
sincrement  s'en affranchir; mais, que peut la volont d'esprit contre
la faiblesse du coeur?

Ellnore sentit si bien la ncessit de combattre la sienne, mme aprs
s'tre flatte de la gouverner, qu'elle dsirait parfois tre moins
insensible  l'amour de Lucien,  cette passion si franche, que rien
ne dcourageait, et dont le monde devait bientt l'obliger  faire le
sacrifice. La vie retire qu'elle mena pendant tout l'hiver  Londres
fut bientt calomnie; on l'expliqua par le plaisir qu'elle avait de
recevoir tous les jours M. de la Menneraye. C'tait un avantage qu'il
partageait avec plusieurs graves amis de madame Mansley; mais on se
garda bien de parler de ceux-ci. D'ailleurs, n'tait-il pas le plus
aimable, et partant le plus aim! Ces mchants bruits parvinrent aux
oreilles de M. de Savernon; il adressa quelques reproches timides
auxquels Ellnore trouva plus simple de rpondre par son retour en
France.

Le chagrin de se sparer de son enfant lui parut une justification
suffisante: et puis, s'il faut l'avouer, elle prouvait un vritable
soulagement  se voir souponner  faux.

Lorsqu'elle revint  Paris, avec madame Delmer, la paix touchait  sa
fin. Le consulat  vie, l'institution de la Lgion d'honneur, le rappel
des migrs, les prparatifs de guerre occupaient tous les esprits. Les
frondeurs ne tarissaient pas en pigrammes, en bons mots sur les
dcrets de la prtendue rpublique, sur la toute puissance du dictateur.
Insensible  ce que son gnie inventait pour la gloire, pour le bonheur
de la France, ils piaient ses fautes pour les dnoncer, et les exagrer
aux yeux de la nation; ils lui craient des difficults  vaincre
dans ses projets d'amliorations, et le foraient, par leur opposition
constante, harcelante,  redoubler d'autorit pour se dfendre.

--Avant de les poignarder, disait M. Daru, ce sont les Brutus qui font
les Csars.

En effet, la mauvaise humeur du petit nombre de rpublicains chapps
 la guillotine n'a pas peu contribu  changer la toge consulaire en
manteau imprial.

Parmi tant d'difices crouls sous la Rvolution et relevs par
le Consulat, ce qui frappa le plus Ellnore, ce fut la rsurrection
complte de la socit parisienne, avec ses lois, avec ses usages,
ses prjugs et ses ridicules; sauf quelques exceptions en faveur des
parvenus dont la fortune tait un droit  toutes les places et  tous
les salons, on commenait  discuter les titres  la considration,
au plus ou moins d'gards, de dfrence. Les rangs se reprenaient
tacitement. La hirarchie militaire semblait autoriser celle de
l'ancienne noblesse, et le vieux bon ton exerait une action despotique
dans toutes les socits qui visaient  l'lgance.

Chaque salon avait son oracle de l'ancien rgime, son duc de Lauzun.
C'est lui qui, du fond de sa pauvret, dirigeait le luxe des nouveaux
enrichis; qui leur apprenait la simplicit recherche, l'indiffrence
apparente pour tous les grands intrts; la bonne grce dans l'gosme;
la politesse ddaigneuse; enfin, le savoir-vivre, dont l'ignorance
attirait aux puissances du jour tant d'pigrammes offensantes et de
couplets moqueurs.

La prtention au retour des ci-devant usages devait naturellement
ramener les abus de cet ancien code de galanterie si favorable aux
fantaisies, aux aventures amoureuses, et si rigoureux pour les grandes
passions.

La cour de madame Bonaparte, compose primitivement de quatre femmes
trs-estimables, s'augmentait chaque jour par de nouvelles prsentations
qui provoquaient de singuliers dbats sur la conduite des femmes,
ambitieuses de se montrer au cercle des Tuileries. D'abord celles dont
les maris taient utiles au premier consul, soit  l'arme, soit au
conseil, taient reues de droit et malgr tout. On rachetait cet
excs d'indulgence par une svrit souvent injuste, et mme burlesque,
surtout lorsque l'on comparait les inconsquences reproches aux femmes
exclues, avec les torts si graves des femmes admises.

Quand la pruderie, prenant un faux air de vertu, parvient  faire
discuter dans le monde les intrts de la morale, chacun prend leur
parti: il faut tre si pur pour oser parler contre, pour braver les
quolibets mchants en dfendant une pauvre gare, une innocente victime
de la corruption, de la trahison des hommes!

Ellnore ne resta pas longtemps sans s'apercevoir du changement qui
s'tait opr dans la socit pendant son absence; elle avait reu de la
sienne un accueil fort gracieux; mais  travers les dmonstrations les
plus polies, les plus amicales, elle avait devin une sorte d'embarras
dont elle n'osait s'avouer la cause. En effet, ses amies, dont le
dvouement pour elle tait le mme, tourmentes de l'ide de ne pouvoir
faire partager l'estime qu'elles lui portaient aux personnes qui la
jugeaient d'aprs les bruits rpandus sur son compte, cherchaient 
ne pas la mettre en contact avec ses dtracteurs. L'impossibilit de
ramener leur opinion  plus de justice donnait  chaque matresse de
maison o se trouvait Ellnore la crainte trop fonde de voir arriver
quelque parente, ou amie, ou simple connaissance, dont la pruderie
se trahirait par quelques procds humiliants pour madame Mansley. Il
naissait de ce bon sentiment une contrainte visible qui empoisonnait le
charme de toutes ses relations.

Madame Talma seule conservait avec Ellnore ce parler franc, dnu de
toute arrire-pense, qui semblait se continuer comme pour mieux faire
sentir la retenue qui gnait les autres conversations. La position de
madame Talma expliquait cette diffrence. Les femmes de bonne compagnie
qui venaient chez elle avaient d'avance sacrifi les susceptibilits
d'une austrit svre aux charmes d'un esprit ravissant,  l'estime
d'un caractre noble, et souvent  la reconnaissance d'un minent
bienfait. D'ailleurs, l'ge de l'aimable Julie, les hommages que
n'avaient cess de lui rendre toutes les illustrations du sicle, et qui
faisaient de son salon le rendez-vous des clbrits de l'ancien et du
nouveau rgime, justifiaient l'oubli des erreurs de sa jeunesse. Mais
la beaut d'Ellnore tait prsente, on ne pouvait lui faire grce; et
comme on s'avoue rarement les vritables motifs qui portent  traiter
froidement une personne dont on avait accept la situation, sa socit
librale lui reprocha ses relations avec les royalistes, et ceux-ci
allrent jusqu' lui faire un crime de sa reconnaissance envers la
socit rpublicaine  laquelle elle devait sa libert et celle de ses
amis.

Ds que la paix fut rompue, les vnements se succdrent avec rapidit,
et le gouvernement prit une attitude d'autant plus imposante qu'il se
servait de tous les pouvoirs pour assurer le sien. Le clerg se vit tout
 coup en crdit dans la personne de l'vque de Malines et dans
celle du cardinal de Belloy, archevque de Paris. Cette mesure, d'une
politique savante, avait rappel un grand nombre de familles migres.
Le service divin tait rtabli dans toute sa pompe et aux jours fixs
par l'ancien calendrier. Le nouveau avait disparu avec les dcades et le
titre de citoyen, auquel Bonaparte avait substitu celui de _monsieur_
dans sa lettre aux cardinaux, archevques et vques de France. Ce
retour  la dvotion et aux anciens usages, tourn en drision par les
frres d'armes du premier consul, ne s'effectuait qu'avec timidit.
Les prtres eux-mmes, encore terrifis par le souvenir des traitements
barbares qu'ils avaient eu tant de peine  viter, confessaient en
secret leurs pnitents, et dissimulaient par-dessus tout l'influence
qu'ils exeraient toujours dans la plupart des anciennes familles.
Ellnore en eut un exemple frappant.

A mesure que la socit se reconstituait et faisait passer ses
diffrents membres par le scrutin de l'opinion, Ellnore, ayant chaque
jour plus  s'en plaindre, s'en tenait loigne le plus possible, et
prolongeait son sjour  la campagne fort au del de la belle saison.

Un matin, qu'elle s'abandonnait, solitaire,  ses tristes rveries, on
vint lui annoncer la visite de deux soeurs de charit qui, bien que
dans un costume bourgeois, taient munies de toutes les attestations des
chefs de leur ordre, et d'une lettre du cur de Saint-Sulpice. Pensant
qu'il s'agissait de quelques pieuses aumnes, madame Mansley s'empressa
de les faire entrer et de les encourager dans leur mission par l'accueil
le plus affectueux. A peine assise, la plus ge des deux soeurs lui
remit un billet, en lui expliquant comment, n'ayant pas grande confiance
dans les messagers de campagne, M. le cur les avait charges de sa
commission, et du soin d'insister beaucoup prs de madame Mansley, pour
la dterminer  se rendre  sa prire. Ellnore lut:

Madame, une personne qui pense que vous la devinerez, vous prie
instamment de vous rendre demain, mardi soir, pendant le salut, 
Saint-Sulpice. Le bedeau sera  la porte, et vous conduira,  la vue de
cette lettre, dans la petite chapelle o vous tes attendue, pour rendre
le repos  une me que le Seigneur a daign rappeler  lui.

Soyez bnie, etc., etc.

V. M., _cur de Saint-Sulpice_.


Ellnore, ne comprenant pas ce mystre, questionna les soeurs, mais sans
pouvoir en tirer aucun claircissement. Elles ignoraient elles-mmes qui
la rclamait; elles savaient seulement que M. le cur attachant la plus
haute importance  cette dmarche de la part de madame Mansley, leur
avait enjoint de l'obtenir au nom de Dieu.

--Je ne saurais me faire une ide, dit-elle, mes chres soeurs, de ce
que M. le cur de Saint-Sulpice peut attendre d'important d'une humble
pcheresse telle que moi; j'ai peur qu'il n'y ait quelque erreur...
d'adresse.

--Oh! non, madame; voici l'itinraire crit par M. le cur lui-mme, et
que notre cocher de remise a suivi exactement.

--Montrez-le-moi, reprit Ellnore, esprant reconnatre l'criture.
Mais c'tait celle du cur. Enfin, ajouta-t-elle avec embarras, ne
pourriez-vous me donner quelque indice sur l'ge... la... condition de
la personne qui veut me voir?...

Elle n'osait en demander davantage, et c'et t inutile; soit ignorance
ou discrtion, les soeurs ne dirent pas un mot qui pt diriger ses
conjectures; elles la laissrent dans un vague douloureux, car les gens
accoutums  des malheurs qu'ils ne devaient pas prvoir, ne croient
plus aux surprises agrables. Il lui tait dfendu de chercher 
s'clairer par des informations, l'entrevue de la chapelle devant rester
secrte.

C'est un fardeau trs-lourd que celui d'une pense inquitante dont
on ne peut parler. Ellnore attendait ce jour-l quelques personnes 
dner, entre autres madame Delmer,  qui elle aurait voulu confier ses
suppositions, les plus raisonnables du moins; car pour celles o se
trouvait le nom d'Adolphe,  peine osait-elle se les avouer  elle-mme.

Enfin, le moment de se rendre  Saint-Sulpice arriv, Ellnore, vtue
d'une robe noire et son voile baiss, entre dans l'glise. Saisie
d'une motion invincible, elle s'agenouille pour demander  Dieu de
la protger, de la guider surtout dans ce qu'on attend d'elle en
cette circonstance mystrieuse. En se relevant, elle voit le bedeau
s'approcher d'elle.

--Madame n'a-t-elle pas une lettre  me montrer? demande-t-il  voix
basse.

--Ah! je l'oubliais, rpondit Ellnore, et elle suivit le bedeau jusqu'
la grille du choeur; l, il la pria d'attendre un instant, et il entra
dans la chapelle rige  la Vierge, et o se trouve un confessionnal.

Il y a dans l'aspect imposant d'un temple, dans le silence, le
recueillement qui l'habitent, un secours contre toutes les agitations.
Ellnore en ressentit bientt l'effet, et, confiante dans la bont
divine, elle pensa qu'elle n'tait appele dans la maison du Seigneur
que pour une bonne action.

On venait d'entonner les cantiques qui suivent le salut; l'orgue y
mlait ses accords harmonieux. Les cierges nombreux qui clairaient le
centre de l'glise rendaient encore plus obscures les parties restes
dans l'ombre. Le bedeau ouvrit une grille  hauteur d'appui qui
servait de clture  la chapelle, puis il fit signe  madame Mansley de
s'asseoir et retourna vers la porte de l'glise.

Lorsque les yeux d'Ellnore furent accoutums  l'espce de crpuscule
que rpandait sur les objets environnants une lampe spulcrale suspendue
 la vote, elle aperut la taille et le bas de la robe d'une femme
agenouille dans le confessionnal. Le son d'une voix grave, mais
comprime, bourdonnait  travers les chants aigus qui faisaient retentir
l'glise entire. La crainte d'entendre sans le vouloir quelques-uns de
ces mots que profrait cette voix svre, et peut-tre aussi le trouble
qui l'empchait de rester en place, engagrent Ellnore  s'loigner du
confessionnal. A peine se fut-elle leve pour aller de l'autre ct de
l'autel, qu'elle se sentit arrte par deux mains tremblantes, et qu'une
femme se jeta  ses genoux en s'criant:

--Pardon, pardon, mademoiselle; je vous ai fait bien du mal; je m'en
accuse, je m'en repens; aurez-vous la cruaut de me refuser ce pardon,
sans lequel je ne puis obtenir celui du ciel.

--Vous,  mes pieds, madame, se peut-il? disait Ellnore en relevant la
duchesse de Montvreux.

--Oui, la religion le veut, et la reconnaissance aussi, car je viens
d'apprendre  l'instant que ma libert, ma fortune, mon fils, c'est 
vous que je les dois; aussi n'hsit-je pas  m'humilier devant vous.

--C'est inutile, madame, je ne me souviens plus que de vos bonts pour
mon enfance.

--Non, vous voulez en vain m'adoucir la pnitence; M. le cur l'a exig.
C'est  ce prix seulement qu'il m'accordera son absolution, et vous
disposez en ce moment de mon repos dans ce monde et dans l'autre.

Ellnore, dj vivement mue par la prsence inattendue et la dmarche
de la duchesse de Montvreux en cherchait l'explication dans son
discours pieux, et s'tonnait d'une conversion si prompte. Le cur la
voyant hsiter  rpondre, crut qu'elle se refusait  la prire de la
duchesse, et sortit du confessionnal pour venir affirmer le sincre
repentir de madame de Montvreux.

--Je suis garant de ses regrets, de sa pit, ajouta-t-il. Mais, 
votre tour, madame, ne soyez pas sans misricorde. Imitez Dieu dans sa
clmence, pour qu'il vous pardonne aussi. Nous sommes tous pcheurs!

--Ah! madame la duchesse, avez-vous pu douter de mon bonheur  retrouver
votre bienveillance,  quelque prix que ce ft? dit Ellnore en tendant
la main  madame de Montvreux.

--Que le Seigneur vous rcompense pour le poids dont vous allgez ma
conscience, pour l'extinction de ce remords qui me fermait les portes
du ciel; car depuis que la lumire cleste est descendue en moi,
depuis que, punie par les vanits du monde de tous les pchs qu'elles
m'avaient fait commettre, je m'tais consacre  remplir exactement tous
les devoirs de ma religion, vous tiez le seul obstacle  mon salut.
Grce  vous, je mourrai tranquille.

En parlant ainsi, la duchesse portait la main d'Ellnore  ses lvres,
et celle-ci s'efforait de retirer sa main.

--Non, disait la duchesse en la retenant, il faut m'humilier, la
religion l'ordonne.

--Ah! mon Dieu, seriez-vous malade! s'cria Ellnore, sans penser  ce
que cette exclamation pouvait dire.

--Non, reprit la duchesse, frappe de l'effroi qu'inspirait sa
conversion, vous croyez qu'un tel repentir ne peut venir qu'avec la
mort? Dtrompez-vous. J'espre vous prouver longtemps encore que le
bonheur de prier Dieu est le premier de tous, et le rtablissement de
l'glise le premier de nos devoirs. Dieu ne nous a laiss survivre 
tant d'horreurs, d'impits, que pour aider  relever ses autels, que
pour seconder les serviteurs de son culte. Le mrite de le rendre  son
ancienne splendeur peut seul nous absoudre du crime de l'avoir laiss
profaner. Unissez-vous  nous pour accomplir cette oeuvre divine,
revenez  Dieu, Ellnore, renoncez aux vaines joies de ce monde, que
vous avez dj payes par tant de malheurs, et qui vous conduiront
peut-tre au remords,  la dgradation; abjurez tous les amours qui font
souffrir pour le seul qui remplisse l'me d'une ternelle batitude.
Croyez en ma ferveur, soyez toute  Dieu.

--Oui, je vous le jure, je m'y consacrerai tout entire ds que j'en
serai digne, dit Ellnore d'un ton solennel; mais quand il en sera
temps, la divinit, qui lit dans mon coeur, le guidera vers elle. Adieu,
priez pour moi.

Ellnore sortit de l'glise aussi trouble qu'elle y tait entre, mais
par des ides bien diffrentes: pntre d'admiration pour le sentiment
religieux qui avait triomph de l'orgueil de la duchesse de Montvreux,
elle se demandait si ce retour au bien tait d  l'effroi de l'enfer ou
 l'attrait de la vertu? si c'tait l'oeuvre des prtres ou du repentir?
ce qu'elle pouvait esprer en sa faveur d'une conversion si prononce?
Et la rflexion l'amena bientt  conclure que madame de Montvreux, ne
pouvant plus tre coquette venait de se faire dvote, ce qui n'empche
pas toujours de rester fire et prude.




                                XXXIV


La fin de l'hiver tant devenue fort rude, les amis d'Ellnore la
supplirent de revenir  Paris par piti pour le froid qui les gelait en
allant la voir. Elle ne pouvait leur faire un plus grand sacrifice; car
la socit, devenant chaque jour plus svre pour elle, lui inspirait
un vrai dsir de la fuir; et s'il faut l'avouer, la certitude de n'y pas
rencontrer Adolphe dpeuplait  ses yeux les plus agrables salons de
Paris.

Cependant,  peine la sut-on de retour en ville que tous ceux qui la
connaissaient s'empressrent de la visiter, les uns par un vritable
intrt, les autres par pure oisivet.

Le retour de la guerre changeait la position des migrs, rentrs en
grand nombre pendant le peu de temps qu'avait dur la paix. Tant que
tous les gouvernements trangers acceptaient le sien, Bonaparte voyait
la cause des Bourbons sans appui, et les migrs sans moyen de les
remettre sur le trne. L'Angleterre reprenant les armes contre la
France, devait chercher  l'inquiter de toutes manires, et lui crer
des conspirateurs dans tous les partis. La conjuration de Georges
Cadoudal ne laissa aucun doute au premier consul sur le sort que lui
rservaient les royalistes: leurs projets d'assassinat bien prouvs,
il se crut le droit de svir contre de tels ennemis; malheureusement,
tromp par de faux rapports, il enveloppa dans sa vengeance un innocent
dont la mort a t le plus grand chagrin de la vie de Napolon.

Rien ne saurait donner une ide des agitations de la socit de Paris
 cette poque. Le besoin de s'amuser, de profiter des avantages d'un
gouvernement fort, clair, et surtout trs-gnreux pour ceux qui
s'attachaient  lui, avait dj conduit au cercle des Tuileries un
grand nombre des habitus de Versailles; de vieux colonels royaux s'y
trouvaient  ct de nos soldats parvenus, et la grande coquette du
salon de madame Bonaparte aurait pu l'tre de celui de la reine.
Tous ceux qui portaient une paulette regardaient en piti ce
qu'ils appelaient les _pkins_ de la cour consulaire, et les anciens
gentilhommes riaient des manires grotesques de plusieurs de ces
courtisans guerriers. Au milieu de ces contrastes, et comme pour les
faire mieux ressortir, on voyait des groupes de rpublicains pervertis
ou convertis, selon qu'ils taient jugs par le public ou le premier
consul. Ceux-l taient pour la plupart des gens de talent qui auraient
prfr un gouvernement libral  un tat despotique, mais chez qui la
crainte de vivre sans emploi, sans succs, sans fortune, faisait taire
l'opinion. A la tte de cette troupe d'apostats politiques marchaient
quelques terroristes, dont on oubliait les exploits sanguinaires, en
voyant leurs victimes paratre ne pas s'en souvenir. C'tait un conflit
d'ambitions actives, de vanits renaissantes, de haines sourdes, de
camaraderie ostensible, de malveillance et de flatterie envers le
pouvoir qui amenait chaque jour quelque scne piquante. On avait gard
de la Rvolution le got de discuter sur les mesures du gouvernement;
on parlait trs-haut et trs-mal des projets ambitieux de Bonaparte;
sa police ne le lui laissait pas ignorer et se croyant plac entre
la ncessit de svir ou de succomber, il se dcida pour la svrit.
Moreau, compromis dans la conspiration de Georges et de Pichegru, fut
arrt. On ne vit dans celle mesure qu'un acte de rivalit belliqueuse.
Les propos du public  cette occasion devaient exciter la colre du
premier consul. Il eut la faiblesse d'y cder.

Les gens d'esprit qu'il employait, et dont il tait  la fois la terreur
et la dupe, avaient devin ds longtemps le but de ses efforts, et
ne s'inquitaient que de la route  lui faire prendre pour y arriver.
L'important pour eux tait de ne pas tre sacrifis  un trait
quelconque. Connaissant l'tendue du gnie de Napolon et combien il
lui serait facile de se passer d'eux, combien chaque jour ajoutant 
sa gloire, diminuait de leur crdit et relchait les liens que la
Rvolution avait forms entre eux, ils en rvaient d'autres. Ceux de
l'amiti, de la supriorit, de la confraternit tant impossibles,
ils eurent recours  ceux de la complicit. Le plus fin de tous, se
rappelait le mot du duc de L... parlant d'un aimable rou de la vieille
cour:

C'est un ami charmant, je l'aime de tout mon coeur; mais nous ne sommes
vraiment lis que par nos mauvaises actions. Il pensa qu'en effet
c'tait s'assurer  jamais la protection de Bonaparte, que de l'aider
dans une injustice sanglante, dans un de ces coups de parti qui ne
permettent plus de conciliation, et qui attachent pour toujours les
valets qui l'ont conseill au matre qui l'a laiss faire.

M. de Savernon entra un matin chez Ellnore en disant:

--Je vous devais ma rentre en France, la fin d'un exil insupportable,
et je vous rendais grce chaque jour d'un si grand bienfait. Eh bien,
il faut y renoncer. Il n'est plus possible de vivre ici pour tre tmoin
des horreurs qui s'y commettent. _Ce Robespierre  cheval_ en veut
dcidment au trne de Louis XIV, et se propose d'exterminer tous
ceux qui y ont des droits lgitimes. Il vient de faire enlever le duc
d'Enghien, au moment o vivant modestement hors de France,  Altenheim,
il repoussait avec horreur la proposition qui lui avait t faite de
soudoyer un assassin du premier consul; au moment o perdant tout espoir
de voir les Bourbons recouvrer le pouvoir, il se consolait dans l'amour
des malheurs de sa famille.

--Le duc d'Enghien arrt, s'cria Ellnore, et sous quel prtexte?

--Comme complice de Pichegru: mensonge atroce et suffisamment prouv
par la tranquillit du prince  attendre les gendarmes de Bonaparte,
lorsqu'il lui aurait t si facile de s'enfuir  la nouvelle de
l'arrestation de ses soi-disant complices. Mais ce bruit, rpandu pour
contenter la populace, n'abuse personne. Le prince est  Vincennes,
o, pour s'en dbarrasser plus vite, on va le soumettre  un conseil de
guerre. Aprs lui viendront tous ceux qui taient attachs aux Bourbons
par leurs places, leurs intrts, leurs sentiments, et ce sera une
nouvelle terreur, coiffe d'un bonnet de grenadier au lieu d'un bonnet
rouge. Il faut partir pendant qu'on le peut encore, avant que les
fusillades aient remplac la guillotine.

--Ah! mon Dieu! dit en entrant le comte de Sgur, qui peut te donner de
semblables ides?

--Ce qui se passe, et ce qu'on doit attendre d'un homme que la rage
de rgner portera aux plus barbares excs contre tout ce qui lui fera
obstacle. Ce qu'il tente aujourd'hui vous dit assez ce qu'il accomplira
demain. Partons, vous dis-je!

--migrer de nouveau! Mais rappelez-vous donc les ennuis de cette vie
d'exil et tout ce que vous avez risqu pour revoir ce pays que vous
voulez quitter, dit Ellnore.

--Vraiment, je ne le fais pas par caprice; mais je ne saurais me taire
sur les horreurs que je vois, ni chapper  l'espionnage des ilotes
du dictateur; admirez comment il traite les gens qu'il suppose ne pas
l'aimer, car il va tuer ce malheureux prince uniquement pour servir
d'exemple  ceux qui osent discuter ses droits au trne.

--Le tuer! rpta M. de Sgur; ah! je crois que vous allez au del de la
volont du premier consul. Des personnes qui l'approchent de trs-prs
m'ont affirm que l'arrestation du prince, dont l'illgalit frappe tout
le monde, n'a t ordonne que pour faire peur aux migrs rassembls 
Altenheim, et que le mauvais effet de ce coup d'tat ayant dj clair
Bonaparte, il est probable qu'on se bornera  renvoyer le duc d'Enghien
en Allemagne, sous le serment de ne jamais porter les armes contre
la France. Mais voil un homme qui en sait plus que nous l-dessus,
puisqu'il a un ami ministre, ajouta le comte en voyant arriver le
chevalier de Panat.

--Ah! mon ami ministre ne sait rien de ce qui se fait sur terre; il
est bien assez occup vraiment de nos ennemis maritimes, rpond le
chevalier. Mais je viens de rencontrer sur le boulevard un clbre
votant que je ne veux pas vous nommer, et dont la figure enjoue m'a
caus un certain effroi. Ce n'est pas que le pauvre homme ait la moindre
animosit contre le prisonnier de Vincennes; mais quand on a vot la
mort de Louis XVI et qu'on se l'entend souvent reprocher, on n'est pas
fch de voir le hros du jour tomber dans la mme faute dont on vous
fait un crime, et j'ai cru lire la sentence de l'hritier du grand Cond
dans l'air niaisement satisfait de ce ci-devant rpublicain.

--Heureusement, tous ceux qui sont appels  juger le prince n'ont pas
le mme intrt que votre monsieur  justifier son vote par un arrt
infme, dit le comte.

--Tous, non; mais il en est qui peuvent compter double et dont
l'influence est d'autant plus  redouter qu'ils se sont rendus
ncessaires au premier consul. Ce sont des flatteurs haineux toujours
ravis des dfauts et des torts du matre, et partant toujours prts 
les encourager.

--Quoi! vous pensez qu'un homme mont si haut par le seul fait de
sa gloire, irait la ternir volontairement pour le bon plaisir de ses
conseillers et pour leur donner une garantie sanglante de sa religion
rvolutionnaire?

--J'en ai peur, dit le chevalier.

--Et moi j'en suis sr, dit M. de Savernon, c'est pour cela que je
m'expatrie une seconde fois.

Ellnore paraissait si malheureuse de la rsolution de M. de Savernon
que ses amis se runirent pour engager le marquis  attendre l'vnement
avant de prendre un parti. Il tait tellement exaspr, qu'Ellnore
ne mla point ses instances aux leurs, tant elle craignait de le voir
victime de son indignation trop loquente.

--Au fait, reprit-il, autant se faire tuer ici qu'aller mourir d'ennui
et de honte l-bas! Pourquoi ceux qui sont ns comme nous et qui pensent
comme moi, n'iraient-ils pas demander  ce Bonaparte d'pargner un
Bourbon?

Chacun se rcria sur la tmrit et l'inutilit de cette dmarche.

--Eh bien, moi qui le hais, j'en pense mieux que vous, continua M. de
Savernon, car je le crois capable d'tre sensible  une action noble et
courageuse. Qui sait? peut-tre n'attend-il qu'une sollicitation de
la part des migrs qu'il a laisss rentrer, qu'une dmonstration qui
atteste l'innocence du duc d'Enghien pour le mettre en libert. Avec son
million d'hommes arms et prts  tout saccager pour lui plaire, il est
bien assez fort pour nous accorder cette faveur.

--Sans doute; mais ne nous pressons pas de la demander, dit le
chevalier; Cambacrs est, dit-on, de notre avis. On prtend mme
qu'aprs un long plaidoyer dans l'intrt du prince, on lui a rpondu:
Vous tes donc devenu bien avare du sang des Bourbons? Il est sur que
si celui-l plaide pour le duc, il y en aura bien d'autres. Esprons
dans la bont de la cause, et puis aussi dans le caractre du premier
consul; c'est un homme de gnie qui blme avant tout le mal inutile;
d'ailleurs, il dteste trop les jacobins pour vouloir les imiter.

Ce raisonnement parut plausible, et l'on attendit le lendemain avec plus
d'espoir que de crainte; mais quelle stupeur frappa ce lendemain, tout
Paris,  la nouvelle de l'assassinat juridique qui avait eu lieu dans
la nuit! Quelle leon dans le morne silence de cette ville! dans ces
personnes consternes qui s'abordaient en levant les yeux au ciel, se
serraient la main et se sparaient aussitt pour viter de se dnoncer
par la moindre plainte; ordinairement dans les crimes de parti, les
victimes seules font piti; mais dans cette circonstance, les bourreaux
taient si malheureux de leurs succs, si honteux de leur obissance,
qu'ils n'avaient pas la force de dissimuler le poids qui les oppressait;
tout le monde dsirait savoir les dtails de cet horrible drame, et
personne n'osait les demander. L'tonnement, le regret, la terreur,
semblaient avoir teint toutes les voix.

Pour la premire fois, Ellnore ne dplorait pas l'absence d'Adolphe;
car il n'aurait pu taire son indignation, et Dieu sait comment on l'en
aurait puni. Redoutant pour elle et ses amis l'impossibilit de
modrer l'impression qui les dominait, et ce qui pouvait rsulter
d'une indiscrtion, Ellnore avait prtext un grand mal de tte pour
s'enfermer chez elle. Madame Delmer, qui avait aussi de fortes
raisons pour se soustraire  la curiosit des indiffrents, qui sont
trs-souvent sans le savoir les complices des espions, lui fit demander
de la recevoir, avec toute l'insistance qu'on met  rclamer un service
important.

--Par grce, continuez  faire dfendre votre porte, ma chre amie, car
si je vous demande un asile, c'est pour tre sre de ne voir que vous,
dit madame Delmer, dans une agitation qui frappa Ellnore.

--O mon Dieu! auriez-vous commis quelque imprudence? seriez-vous
inquite?

--Non, pas encore, mais je le serais bien certainement, si je m'exposais
 discuter avec les bavards qui assaillent ma maison depuis ce matin;
car je suis hors d'tat de supporter patiemment leurs dclamations
contre celui qu'ils appellent le Tibre moderne, le Corse assassin, le
tyran de la France, et cela quand j'ai la conviction que ce tyran, ce
monstre sanguinaire est,  l'heure qu'il est, le plus malheureux de tous
les hommes qu'il gouverne.

--Je le croirais, car il vient de changer une grande admiration en
haine.

--Et il ne la mrite pas.

--Quoi! vous pourriez l'absoudre de l'excution de cette nuit?

--Et s'il ne l'avait pas voulue? Si, dupe d'un excs de zle, ou plutt
d'un machiavlisme infernal, il tait oblig de subir les consquences
d'un crime qu'il n'a point ordonn?

--Lui si fort, si puissant, aurait permis...

--Oui, qu'on outrepasst ses ordres. En se saisissant de la personne du
prince, il avait voulu effrayer les migrs rassembls  Altenheim,
et les royalistes conspirant  Paris. Entour de complots, son bureau
couvert des preuves crites de la trahison de Moreau, des efforts de
Pichegru pour le faire assassiner et remettre les Bourbons sur le
trne, Bonaparte s'est livr dans son premier mouvement de colre 
des menaces,  des projets de vengeance, que des gens intresss 
sa svrit,  sa cruaut mme, ont affect de prendre au pied de la
lettre, et comme personne ne savait aussi bien qu'eux que le moindre
incident favorable au prince, la moindre dmarche de sa part auprs du
premier consul aurait suffi pour le dsarmer, ils se sont bien gard de
lui faire savoir que le duc d'Enghien avait demand plus d'une fois et
avec instance  le voir. Ils savaient que satisfait dans son orgueil
 la vue d'un Bourbon lui demandant la vie, il la lui accorderait; et
craignant que sa gnrosit n'allt plus loin, ils ont ht le supplice,
pour chapper au danger de la clmence; voil ce que vient de me dire un
homme dont vous connaissez le crdit et qui arrive de la Malmaison,
il tait prsent lorsque le colonel Savary est venu rendre compte au
premier consul de l'excution du prince, de ses dernires paroles et
de la fermet noble avec laquelle il avait subi le feu. Un geste de
surprise aussitt comprim, une expression de colre et de douleur, des
questions brves qui semblaient faites pour se donner le temps de se
remettre; voil les seuls indices qui firent deviner ce qui se passait
dans l'me de Bonaparte.

La porte du cabinet tant mal ferme, on entendait les gmissements de
madame Bonaparte et de sa fille, qui pleuraient dans un cabinet  ct,
et les imprcations de M. de Caulaincourt, qui accusait tout haut les
auteurs de ce complot politique d'avoir voulu le dshonorer et imprimer
 la gloire du premier consul une tache ineffaable. Dans tout ce que
son dsespoir lui inspirait, la pense qu'on avait abus d'un ordre
arrach  la colre et excut avec la vitesse de la foudre, dans la
certitude qu'une heure plus tard il tait rvoqu, revenait sans cesse,
et ces reproches sanglants, ces exclamations imprudentes tait une
justification complte des intentions du premier consul.

--Ah! s'criait M. de Caulaincourt, si je n'tais sr qu'il est en ce
moment l'homme le plus malheureux de tous ceux qu'il commande, je ne
resterais pas une minute de plus  son service.

--Eh bien, il a raison, ma chre, ajouta madame Delmer, car lorsque
Savary et Ral furent partis, M. ***, rest un moment seul avec le
premier consul, l'a vu dans un tat d'autant plus violent, qu'il sentait
la ncessit de le surmonter, et de ne pas laisser souponner qu'au
fate de la puissance, on pt se jouer de lui et le placer entre
l'obligation d'accepter un crime ou une dfaite. Il y va peut-tre de
ce trne auquel il aspire... et le mal tant fait, il se rsigne  en
porter le blme; mais il n'en est pas moins digne de piti. Voil ce
que je ne saurais dire sans m'attirer la colre de tous les gens que je
connais, car l'indignation est au comble. Vous allez en juger, j'entends
la voix de M. de Savernon qui insiste pour vous voir. Je ne veux pas le
priver de ce plaisir, et je vous quitte.

--Non, restez plutt pour m'aider  le calmer, dit Ellnore, 
l'empcher de se perdre par les discours les plus violents.

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte de son cabinet, et M. de Savernon
entra. L'accablement de la douleur temprait chez lui les lans de la
fureur: elle s'exhalait en injures touffes...

--Le monstre! le Tibre! disait-il, le voil qui commence ses vritables
exploits; c'est pour arriver l qu'il passait par la gloire... Et nous
attendrions ici, tranquillement, qu'aprs avoir fusill les chefs, il
gorge les serviteurs? Non, la Rvolution tait moins redoutable. La
folie d'un peuple cde au gnie d'un homme; mais la cruaut d'un homme
s'augmente par le succs; et je vous prdis le retour d'un rgne d'un
Louis XI.

Madame Delmer combattit cette opinion avec douceur et fermet; elle se
permit aussi des prdictions que le temps a ralises, mais que M.
de Savernon accueillit comme autant de rves insenss. Ce qu'il dit
d'injurieux pour le premier consul,  propos du funeste vnement
du jour, tait l'cho de tout Paris. Les jacobins eux-mmes, en se
rjouissant beaucoup de cet acte arbitraire, affectaient d'en mdire, et
reprochaient  ce crime de n'avoir pas pour excuse la libert. Eh bien,
dans cette dsapprobation gnrale, on n'eut pas un instant la crainte
d'une rvolte, tant le pouvoir savait se faire respecter.

La terreur qui rsulta de la mort du duc d'Enghien paralysa subitement
la conversation. Le premier consul lui-mme parla sans interlocuteur
pendant trois jours, soit au conseil, soit  la Malmaison; tous ceux
qui avaient une habitation  la campagne allrent s'y rfugier. Ellnore
sentit l'urgence de fermer pendant quelque temps sa maison  ses
causeurs aristocratiques et politiques, puis tout se rtablit peu 
peu dans l'ordre ordinaire. Bonaparte mit sur sa tte la couronne
de Charlemagne; on le laissa faire. Les ambitions, les intrigues, se
ranimrent comme avant la Rvolution. La nouvelle noblesse reporta sur
les bourgeois toutes les impertinences qu'elle recevait de l'ancienne.
La socit redevint amusante, imposante et exigeante. Quand chacun s'y
crait une place, il tait cruel de n'en pas avoir; aussi ce chagrin
fut-il d'autant plus sensible  Ellnore qu'il tait de ceux dont on ne
se plaint jamais.




                                XXXV


Les grandes agitations rendent la vie pnible, mais ne l'atteignent pas
dans son principe. C'est une pense fixe et douloureuse, un mal sans
espoir dont on ne peut ni ne veut gurir, un secret brlant qui consume
l'existence. Ellnore l'prouva bientt. On la vit dprir au sein
du calme, entoure d'amis dvous, spirituels; au milieu, sinon des
plaisirs, au moins des biens que l'on envie; sa sant s'altra, les
mdecins la dclarrent en proie  une maladie de nerfs, nom qu'ils
donnent  toutes les maladies qu'ils ne comprennent pas. Ils lui
ordonnrent d'aller prendre les eaux de Shisnach. Ces eaux, places dans
un triste hameau, emprisonn par les plus hautes montagnes de la Suisse,
n'attiraient que de vrais malades; et la certitude de ne rencontrer
ni _agrables ni lgantes_, dtermina Ellnore  s'y rendre. M. de
Savernon esprait l'y accompagner; mais elle lui donna de si bonnes
raisons pour lui pargner les mchants propos que l'on ne manquerait
pas de tenir sur sa prsence aux eaux, lorsque sa sant ne pouvait lui
servir de prtexte, qu'elle obtint de lui d'y aller seule, mais  la
condition qu'il viendrait l'y chercher et protger son retour.

Elle partit, presque heureuse de se savoir pour six semaines dlivre
du supplice de penser d'un ct et de parler d'un autre; il lui semblait
que dans le loisir qu'elle allait avoir d'analyser le sentiment qu'elle
inspirait  Adolphe, celui qu'elle prouvait pour lui, elle trouverait
le parti le plus raisonnable  prendre contre sa folie. Comme si, chez
les femmes, la rflexion n'tait pas toujours complice de l'amour.

Pendant qu'Ellnore se perdait en rves enchanteurs et fouillait avec
avidit dans tous les trsors de l'impossible, la fidle Rosalie, assise
prs d'elle au fond de la calche, gardait un silence respectueux, et
s'tonnait de voir sa matresse ne faire nulle attention  tout ce qui
passait sur la route.

Elles avaient dj chang plusieurs fois de chevaux et venaient d'entrer
dans la fort de Senart, lorsque l'essieu de la jolie calche que madame
Mansley avait ramene de Londres, se rompit tout  coup et la voiture
versa compltement. Heureusement c'tait sur le sable des bas cts, et
la chute causa plus de peur que de mal. On tait  peu de distance du
relais; la voiture, lie tant bien que mal avec des cordes par Germain
et le postillon, fut trane au pas  la poste prochaine, tandis que
Rosalie et sa matresse y arrivaient  pied.

L'ouvrier appel pour raccommoder l'essieu et les dgts causs par la
chute de la voiture, demanda deux heures pour la rparer. Il fallut bien
les lui accorder. Mais l'ide de passer tout ce temps dans une mauvaise
chambre d'auberge tant insupportable  Ellnore, elle commanda un dner
pour ses gens, les laissa  la poste pour presser les ouvriers, puis
prenant le livre qu'elle avait dans son sac, elle demanda  une petite
fille qui se promenait, o conduisait l'alle du bois qui bordait le mur
des jardins du l'auberge:

--A la fontaine du Chne, dit l'enfant, et si madame veut ben, je vas la
conduire.

Ellnore ayant accept, la petite marcha devant elle, sans se sparer
de l'norme tartine de pain et de beurre qu'elle dvorait avec grand
apptit.

--Est-ce bien loin d'ici cette fontaine!

--Oh, non, madame; c'est l o nous menons boire les vaches en revenant
du bois. Nous allons y tre tout d'abord.

En effet, aprs avoir suivi l'alle jusqu' un carrefour, elles prirent
un des sentiers qui y aboutissaient et s'enfoncrent dans l'paisseur
d'un taillis dont les hautes branches ombrageaient une source. L,
au pied d'un chne sculaire et riche de son luisant feuillage, tait
couch le tronc d'un arbre mort, qui servait de banc aux bergers et
bergres dont les troupeaux venaient patre l'herbe des forts. Ce lieu
parfaitement solitaire pendant les jours et les heures du travail des
paysans, parut  Ellnore un charmant cabinet de lecture; mais la douce
langueur qui s'empara d'elle en s'y reposant, l'avertit qu'il tait
dangereux d'y rver. Elle ouvrit son livre dans l'espoir d'y trouver
des distractions  sa pense dominante, des consolations  sa peine
sans sujet. C'est une si grande leon que le dsespoir de Ren! que ces
belles paroles, sur les mes dgotes par leur sicle, effrayes par
leur religion, qui restes dans le monde sans se livrer au monde, sont
devenues la proie de mille chimres! Alors, dit l'auteur, on a vu natre
cette coupable mlancolie qui s'engendre au milieu des passions,
lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mmes dans un coeur
solitaire.

Quelle me exalte, quelle imagination due ne se retrouve pas dans
la peinture de ce morne dcouragement. Ellnore, moiti captive par le
malheur d'Amlie, en voulait  Ren de l'avoir compris si tard; moiti
terrifie par les consquences d'un amour coupable, s'appliquait les
reproches du pre Souci, et le profond ddain qu'il avait pour les
douleurs du frre d'Amlie. Ce mpris des chagrins du monde, qui lui
fait dire  Ren: tendez un peu votre regard, et vous serez bientt
convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs
nants...--La solitude est mauvaise  qui n'y vit pas avec Dieu. Elle
redouble les puissances de l'me en mme temps qu'elle leur te tout
sujet pour s'exercer.

O triste vrit! pensa Ellnore. Mais comment se priver volontairement
de l'unique consolation accorde au malheur sans espoir! de ce charme
d'tre seule avec sa pense, d'en faire l'esprance qui manque, le
souvenir qui plat, l'esprit qui sduit, la voix qui trouble! Comment
se refuser le plaisir d'une illusion qui vous rapproche de ce que vous
aimez qui vous le montre heureux de vous revoir! mu de votre motion,
tremblant, n'osant approcher ni vous appeler de peur de vous tuer de
joie.

Et en se parlant ainsi, Ellnore, palpitante, gare passait sa main
sur ses yeux, comme pour se dbarrasser d'un prestige. Vain effort!...
l'image dont elle a peur reste l, immobile. Elle veut se lever pour la
fuir: le tremblement de tous ses membres l'empche de faire un pas. Un
cri expire sur sa bouche glace d'effroi: elle est prte  retomber,
lorsque deux bras viennent  son secours, lorsqu'elle se sent presser
sur le coeur d'Adolphe.

--Ellnore! Ellnore! s'crie-t-il; c'est moi! Ne tremblez pas ainsi.
Vous souriez! vous pleurez!... Oh! que je suis heureux du mal que je
vous fais!

--Je n'ai plus ma raison... Se peut-il!...

--Oui! Le ciel, touch de ce que j'ai souffert loin de vous, a voulu
m'en rapprocher par un miracle.

--Comment?... Qui vous a conduit ici?

--Dieu lui-mme, vous dis-je. Je venais du chteau de L..., on m'arrte
ici prs pour changer de chevaux. Je reconnais Germain sur la porte...
Il m'apprend l'accident qui vous est arriv, l'endroit o vous tes, et
j'accours vous y joindre.

--Parlez!... Oh! oui, parlez!... J'en crois mieux votre voix que mes
yeux.

--C'est ma joie... c'est mon adoration qu'il faut croire! Ah! quel autre
qu'Adolphe sera jamais plus fou du seul bonheur de vous aimer?

Et, dans son transport, Adolphe couvrait de baisers les belles mains
d'Ellnore, qui sans songer  les retirer portait sur lui un regard
inquiet facile  comprendre.

--A quoi bon vous reprocher mon amour, en redouter les tmoignages?
N'avez-vous pas fait et dit tout ce qui devait le tuer s'il tait
mortel! Les ddains, l'injure, l'absence, vous avez tout prodigu pour
le dcourager, l'anantir; eh bien, il n'en est que plus vif, plus
profond, plus tenace; essayez d'autres procds.

Un charmant sourire accompagna ces derniers mots.

--Ce que j'prouve en ce moment vous en dit assez, reprit Ellnore. A
quoi bon me rduire  vous implorer contre ma faiblesse! Ah! si vous
saviez dans quel instant vous m'tes apparu?

--Vous pensiez  moi, peut-tre; vous disiez: je suis son regret, son
espoir, sa vie, et c'est un amour si vrai, si dvou, que j'immole  de
vaines considrations,  un lien sans charme, sans devoir, que rien ne
sanctifie, que je puis oublier sans peine et rompre sans remords. Et
vous vous promettiez d'tre plus raisonnable, plus juste envers moi,
enfin, moins ennemie du bonheur de tous deux.

--Bien au contraire vraiment, j'voquais votre image pour lui demander
de ne plus me poursuivre; je lui adressais tous les serments d'oubli,
les rsolutions courageuses dcides dans la bonne foi de mon me, et
que votre prsence est venue dconcerter. Jugez de ce que cette vision
ralise a d produire sur mon esprit; je n'en puis revenir encore.

--Vous le voyez, le ciel est de mon parti, dit Adolphe enivr
d'esprance; comment ne pas reconnatre sa divine protection dans le
hasard qui m'amne  vos pieds, dans ce concours de circonstances qui
vous livre  mon amour, ici, sous son regard brlant, au milieu de
toutes les richesses de la nature, de toutes les fleurs qu'elle fait
natre, de tous les parfums qui enivrent! Ah! Dieu lui-mme nous a
conduits dans ce lieu enchant pour y recevoir nos serments, pour nous
ordonner d'tre l'un  l'autre. Ellnore! chre Ellnore! en peux-tu
douter?

--- Non, s'crie-t-elle avec l'accent de la terreur, non, le ciel ne
peut m'ordonner cette trahison. J'en mourrai... mais jamais...

--Point de blasphmes, dit Adolphe en posant sa main sur la bouche
d'Ellnore. Tu m'aimes, tu m'appartiens... Eh! pourquoi ma vie te
serait-elle moins chre que le bonheur d'un autre? pourquoi les restes
d'un amour teint, d'un amour que tu n'as jamais partag, auraient-ils
la puissance d'touffer le feu d'une passion que rien n'a pu vaincre?
Est-ce le monde qui t'arrte? Ce monde, absorb dans ses frivolits
solennelles, ne lira pas dans des coeurs tels que les ntres; nous
serons heureux en dpit de lui, de ses jugements, de ses insultes; 
l'abri de mon amour, ses coups ne pourront t'atteindre. Mon culte pour
toi, pour ton noble caractre, lui rvleront tous les dons que le ciel
t'a prodigus, et c'est en passant par mon coeur que tu regagneras ta
place dans son estime.

C'tait connatre la double faiblesse d'Ellnore que d'avoir recours 
ce paradoxe amoureux. Mais Adolphe savait tout ce qu'elle souffrait
du monde, et il cherchait  lui faire illusion sur ce qu'un nouvel
attachement lui attirait de nouveaux mpris.

Ellnore, sous l'influence d'un bonheur si imprvu, porte  croire que
son amour n'offensait pas le ciel, puisque tout se runissait pour le
protger, adopta, malgr tous les efforts de sa raison, les sophismes
passionns dicts  Adolphe par un coeur en dlire.

--Oh! mon Dieu! s'cria-t-elle, comment couter de si douces paroles et
garder sa raison? Comment ne pas rpondre par l'aveu de tout ce que je
souffre pour lui depuis le jour o une seule inflexion de sa voix est
venue  jamais troubler mon existence? Oui, depuis ce jour, je n'entends
plus qu'un son, je ne vois plus qu'une image, je n'ai plus qu'une
pense; tout ce qui n'est pas Adolphe n'existe plus pour moi; chacune de
mes actions a pour but de le fuir ou de lui plaire. Le peu de bien que
je fais, mon courage  secourir le malheur,  supporter l'injustice,
mes faibles vertus, enfin, je ne les dois qu' l'espoir d'en tre loue
devant lui. Il est ma honte, mon orgueil, mon dsespoir, ma joie.

--Ah! s'il est vrai, dit Adolphe en serrant Ellnore sur son soin,
viens... suis-moi... Allons cacher notre bonheur loin de ceux qui
l'empoisonneraient, loin des envieux qui ne sauraient ni le supporter
ni le comprendre; dispose de moi, de mon avenir! Qu'est-ce qu'une vie
entire pour prix d'un tel moment?...

--Grce pour ma faiblesse, dit Ellnore d'une voix touffe, en
s'chappant des bras d'Adolphe. Songez  tout ce que renferment ces
paroles, au ciel qu'elles ouvrent devant moi; et sauvez-nous  tous
deux le tort de soumettre notre destine  un instant de dlire. Cette
fivre, dont je tremble autant que vous, cette flicit enivrante qui
rend tous les obstacles vains, tous les sacrifices possibles, je n'en
veux rien obtenir, rien de ce que la raison ou l'intrt condamne. S'il
est vrai que je sois pour vous ce que vous tes pour moi, ajouta-t-elle
avec dignit, s'il est vrai que votre avenir m'appartienne, que Dieu le
consacre  rparer tous les maux,  effacer toutes les injures d'un
sort injuste, barbare; s'il vous a choisi parmi ses anges pour tre mon
protecteur, ma providence sur la terre, la rflexion, les calculs, rien
ne changera votre vocation. Le serment profr dans l'ivresse ne sera
point dmenti dans le calme. Votre volont sanctifiera vos dsirs, et
je n'aurai pas la crainte de vous voir rougir de mon bonheur. D'ici l,
souffrez que j'attende votre dcision; laissez-moi partir loin de vous.
Je serai  Shisnach dans cinq jours. Faites que j'y reoive le lendemain
une lettre qui presse mon retour ou qui ternise mon absence.

--Madame, madame, la calche est raccommode, criait la petite fille en
accourant vers la fontaine.

--Et les chevaux sont attels, dit Germain qui suivait l'enfant; faut-il
dire au postillon d'attendre madame?

--Non, rpondit vivement Ellnore, je pars  l'instant. Adieu,
ajouta-t-elle d'un ton lger en se tournant vers Adolphe, parlez de moi
 nos amis; empchez-les de m'oublier.

Puis elle s'lana en avant de Germain, mit une pice d'or dans la main
de la petite fille qui l'avait conduite  cette fontaine de Chne, dont
le souvenir devait vivre si longtemps dans son coeur; et les claquements
du fouet des postillons apprirent bientt qu'elle s'tait remise en
route.




                               XXXVI


tourdi par tant de sensations diverses, accabl sous le poids de
sentiments qui se combattaient dans son me, sans qu'il pt ni les
dominer ni les comprendre, Adolphe resta longtemps immobile  la place
o Ellnore l'avait laiss, sans pouvoir s'expliquer comment il avait pu
cder aux prires,  la volont d'une femme dont les aveux l'enivraient;
comment, brlant d'amour, fou du bonheur de se voir, de s'entendre
aimer, quelques mots de cette bouche divine avaient tout  coup chang
son dlire en stupeur, sa joie en crainte; il se reprochait d'avoir
accept les conditions imposes par Ellnore, comme s'il avait peur d'en
profiter. Les scrupules de cette me dlicate et noble avaient veill
les siens. Son attachement pour madame de Seldorf, qu'une passion trop
vive lui faisait oublier, venait de frapper  sa conscience et s'y
tablissait en ami importun; son exaltation n'tant plus soutenue par
la prsence qui la faisait natre, les difficults de la situation lui
apparurent  travers les visions de l'espoir, l'enchantement d'un amour
mutuel. Il raisonnait son bonheur; c'est dj le dcolorer. Cependant
il tait bien dcid  lui tout immoler. Sa probit se refusait 
renier les paroles qui l'enchanaient  Ellnore. Il esprait s'tre
li irrvocablement, seulement il comptait pice  pice ce que lui
coterait une flicit qu'il avait crue impayable. Il serait peut-tre
rest tout le jour absorb dans ses rflexions, si on n'tait venu l'en
tirer en lui rappelant que ses chevaux l'attendaient depuis deux heures.
Alors, s'emparant du livre qu'avait oubli Ellnore, il alla retrouver
sa voiture.

A peine M. de Rheinfeld fut-il arriv  Paris, que tous ses amis vinrent
le complimenter sur son futur mariage, et comme il paraissait fort
surpris d'un tel empressement, madame de Co... lui disait:

--Pourquoi jouer l'tonnement  propos d'un vnement si prvu? En vous
faisant la politesse de mourir, ce pauvre baron de Seldorf vous cdait
naturellement sa femme, et, le deuil pass, vous deviez...

--Remplacer l'homme le plus ennuyeux du monde, interrompit Adolphe
en riant: c'est trs-flatteur, mais cela ne me fait pas l'effet d'un
devoir.

--C'est bien mieux vraiment, dit Lemercier, c'est une ambition, un
brevet de supriorit, un honneur; car si le premier mari d'une femme
lui est ordinairement donn par le calcul ou les convenances, le second
est toujours choisi par elle. La sotte le prend beau, l'avare le prend
riche, la vaine le prend titr, la coquette le prend fat et crdule; la
femme d'esprit seule le veut suprieur, et celui  qui madame de Seldorf
fera le sacrifice de sa libert sera mis par cela mme au rang des
hommes les plus spirituels et les plus aimables.

--On vous sait plus de droits qu'un autre  cet honneur-l, dit madame
de Co... et le monde, ayant l'habitude de regarder comme fait ce qu'il
est convenable de faire, vous flicite d'avance de l'heureux sort qui ne
peut vous chapper.

--C'est par trop de zle, reprit Adolphe; je pensais que les aristarques
de salons, si impitoyables pour les sentiments romanesques, les
intimits suspectes, et mme les plus innocentes, respectaient encore la
grande institution du mariage, et n'en mdisaient qu'aprs la crmonie.
Je vois que rien n'est sacr pour nos moralistes de fantaisie; pourtant,
ils feraient mieux d'amliorer leur destine que d'arranger ou de
dranger celle des autres.

Ces mots, dits schement, ne permirent pas de continuer  plaisanter
Adolphe sur un sujet qu'il prenait tellement au srieux; mais cette
conversation, presqu'aussitt interrompue qu'entame, n'en laissa pas
moins une profonde impression dans son esprit. Il considra sous
tous ses aspects la place que le monde lui assignait. Flatt dans son
amour-propre, son ambition, sa gloire, il se demanda, pour la premire
fois, s'il tait rellement libre de disposer de sa main; si elle
n'appartenait pas  la femme dvoue qui s'tait consacre  lui en
dpit de ses devoirs et du blme de cette socit d'lite, dont les
suffrages, les applaudissements devenaient chaque jour plus ncessaires
 son bonheur; s'il lui tait permis, sans manquer  l'honneur, de
rompre un lien que sa dure commenait  rendre respectable, et cela au
moment mme o ce lien pouvait tre reconnu de Dieu et des hommes?

Si Adolphe avait pu avouer la vritable raison qui donnait tant de poids
 ses scrupules, il se serait pris lui-mme en horreur; mais qui ne
s'est pas trouv dans une de ces situations complexes o la passion,
n'aveuglant qu' moiti sur les inconvnients attachs au succs de
ce qu'on dsire, on accueille sans rsistance les obstacles, les
considrations, les moindres dlicatesses qui peuvent servir de
prtextes au retard, et mme  l'anantissement du projet conu dans
l'ivresse de l'vnement le plus vivement attendu. Avec quel facile
courage on sacrifie alors les intrts de son coeur  ceux de son
orgueil! Avec quelle bonne foi on est dupe des motifs qu'on se donne
pour soumettre sa passion aux lois, aux exigences du code des salons. On
pleure si sincrement le bonheur qu'on se refuse! la femme qu'on immole
 celle qu'on n'aime plus! Comment des regrets si dchirants, une
douleur si amre laisseraient-ils le moindre doute sur la ralit, la
profondeur de l'amour qui les cause? comment souponner d'un vil calcul,
la rsolution qui cote de vraies larmes!

Cependant le tableau de tout ce qu'il lui fallait braver pour s'allier
 une personne fltrie dans l'opinion, obsdait Adolphe en dpit de ses
efforts pour en dtourner sa pense. La voix de l'exprience lui disait
que les lois de la socit sont plus fortes que la volont des hommes;
que les sentiments les plus imprieux se brisent contre la fatalit des
circonstances et qu'on s'obstine en vain  ne consulter que son coeur;
on est condamn tt ou tard  couter la raison. Ainsi, domin tour 
tour par le souvenir de madame de Seldorf, de ce qu'il lui devait, de ce
qu'il en pouvait attendre; par l'amour que lui inspirait Ellnore,
par la joie d'en tre aim, par toutes les agitations du regret et de
l'espoir, Adolphe avait dj compos dix lettres dans sa tte, sans en
avoir crit une seule ligne, tant il avait de peine  fixer ses ides.
Il pensait qu'en retardant sa rponse, quelque vnement viendrait la
rendre plus facile, ou lui donner un moyen de l'luder. C'est ce qui
arriva.

Madame Talma, dj gravement malade, tomba dans un tat dsespr. Ne se
faisant aucune illusion sur son danger, elle s'affligeait de mourir sans
avoir recommand ses enfants  sa meilleure amie; appelant Ellnore
dans tous ses accs de fivre, questionnant sans cesse Adolphe sur la
possibilit du prompt retour de madame Mansley, enfin lui tmoignant 
toute minute ce dsir des mourants auquel nulle volont ne rsiste.

Ce dernier dsir d'une me prte  s'envoler, Adolphe en le
transmettant, ne pouvait y mler un autre sentiment que celui de ses
regrets. Comptant sur le coeur d'Ellnore pour apprcier sa discrtion,
il s'tendit sur les dtails touchants de cette mort prochaine, calme et
rsigne. Je lui ai promis votre retour, crivait-il, certain que cette
esprance la ferait vivre quelques jours de plus. Puissiez-vous revenir
 temps pour lui fermer les yeux, pour nous consoler tous deux en la
pleurant ensemble.

Cette lettre, renfermant une si triste nouvelle, qui pourrait peindre
l'motion d'Ellnore, lorsqu'on la lui remit, sa crainte de l'ouvrir,
son pressentiment  la vue du cachet noir qu'Adolphe y avait mis
comme pour prparer au chagrin qu'elle allait causer. Prfrant les
suppositions les plus pnibles  la ralit qu'Ellnore redoutait, elle
considrait l'adresse de cette lettre et semblait vouloir en deviner le
contenu au plus ou moins de fermet dans la manire dont son nom tait
trac. Plus son hsitation se prolongeait, plus sa respiration devenait
difficile. L'habitude du malheur dispose  le prvoir, et c'est avec le
mme hrosme qu'un brave marche  la mort, qu'Ellnore, prpare par
son imagination  tout ce qui devait la dsesprer, se dcida enfin 
lire la lettre.

--Pauvre amie! s'cria-t-elle, et un torrent de larmes s'chappa de
ses yeux. Ce premier mouvement de sincre douleur accord  l'amiti,
Ellnore chercha parmi les expressions qui dpeignaient si vivement
l'affliction d'Adolphe, un mot, un seul mot qui se rattacht  la
dcision qu'elle attendait. En vain elle cherchait  se convaincre du
scrupule religieux qui empchait Adolphe de lui parler de lui, en mme
temps qu'il lui crivait pour ainsi dire sous la dicte de l'agonie.
Elle approuvait sa retenue; elle reconnaissait dans l'abngation d'un
intrt si puissant, ce respect pour la mort, ce bon got qui se mle,
en France, aux vnements les plus dramatiques. Elle se figurait Adolphe
tout occup des soins que rclamait la mourante, elle lui savait gr de
lui avoir promis son retour. Elle cherchait  voir dans cette manire
de disposer d'elle un commencement d'autorit conjugale. L'engager 
revenir, n'tait-ce pas pour lui jurer plutt qu'il ne pouvait
vivre sans elle? Eh bien, malgr tant d'esprances fondes, tant
de probabilits si rassurantes, ce fut le coeur oppress d'un poids
insurmontable qu'Ellnore quitta la Suisse pour se rendre au dernier
voeu de sa mourante amie.

Son sjour aux eaux avait t marqu par autant d'ennuis que de succs;
plus sa beaut attirait les regards, plus on la citait, plus les femmes
que son loge importunait y mlaient des mots injurieux sur l'clat
de ses aventures, et se promettaient de l'humilier chaque fois qu'elle
tenterait de s'approcher d'elles. Mais Ellnore, ayant dj subi
l'impertinence des prudes galantes, ne s'y exposait plus, et la vie
retire qu'elle menait commenait  dconcerter les projets de sduction
des uns et la mchancet des autres, lorsque son brusque dpart vint
ouvrir un nouveau champ aux conjectures. On rpandit le bruit qu'elle
tait partie pour faire courir aprs elle un des jeunes malades les
plus lgants de la saison,  qui son admiration pour elle et sa qualit
d'hritier d'un beau nom et d'une grande fortune devaient ncessairement
attirer les bonnes grces d'une femme qu'on supposait fort lgre.
Ainsi, dans une fausse position, on ne fait pas un mouvement qui ne
blesse, pas une dmarche qui n'ajoute une prvention de plus  toutes
celles que la calomnie donne et que la crdulit accepte.




                               XXXVII


Se revoir aprs s'tre tout dit, aprs s'tre lis par des aveux plus
que par des serments! Quel moment solennel! et combien cette solennit
s'augmentait encore plus pour Ellnore et Adolphe du spectacle
imposant de la mort s'emparant peu  peu d'une me d'lite, d'un
esprit suprieur; de la mort luttant avec toutes ses terreurs contre
la rsignation d'une douce philosophie. Nul remords, il est vrai,
n'assombrissait ce front ple, ce regard o l'esprit survivait;
c'taient les dernires lueurs d'un flambeau qui avait clair moins de
fautes que de bonnes actions; mais nul espoir consolant, nulle vision
cleste, ne voilaient  ses yeux presque teints la profondeur de la
tombe. Fire de son courage  mourir,  quitter les amis dont les pleurs
inondaient sa couche funbre, heureuse de revoir Ellnore, il semblait
que madame Talma l'et attendue pour rendre le dernier soupir. Il
semblait que, confiante dans la bont de Dieu, elle s'abandonnait, sans
souci de l'ternit, au sort commun  tous les tres. A cette poque,
les prtres,  peine rentrs dans l'exercice de leurs saintes fonctions,
taient en petit nombre  Paris, et peu de familles, encore tremblantes
au souvenir des perscutions dont on accablait nagure les ministres du
culte et ceux qui les protgeaient, osaient les appeler au secours des
agonisants. On mourait sans prires; on ne s'endormait pas au bruit de
la parole divine qui promet le ciel aux bonnes mes, et la joie de se
retrouver un jour  ceux qui ont beaucoup aim. C'tait une sparation
dchirante, un adieu sans retour.

A ce cruel spectacle, Adolphe voit Ellnore plir et chanceler; il
veut l'entraner loin de ce lit de mort; mais au moment o, perdant
connaissance, elle tombe sur le sein d'Adolphe, une main vigoureuse
l'arrache de ses bras.

--On veut donc qu'elle meure l aussi? s'cria M. de Savernon en
transportant Ellnore loin de cette chambre de deuil. Et il n'attend pas
que les secours qu'on prodigue  Ellnore l'aient ranime pour la mettre
en voiture et la ramener chez elle.

Averti par le domestique qu'il envoyait sans cesse chez madame Talma
pour s'informer de ses nouvelles, que madame Mansley s'tait fait
descendre, en arrivant  Paris chez son amie mourante, dans la crainte
de perdre par le moindre retard la consolation de la voir encore et de
lui prouver surtout son ardeur religieuse  satisfaire le dernier voeu
de celle  qui elle devait tant, M. de Savernon, prvoyant l'effet de
la vue de cette agonie sur Ellnore, avait vaincu toutes ses rpugnances
pour venir l'arracher lui-mme aux angoisses d'un pareil moment. Cet
acte d'un zle clair, d'un intrt touchant, rvlait trop les
droits de M. de Savernon  faire du despotisme, lorsqu'il s'agissait de
secourir madame Mansley. Son audace  la protger,  disposer d'elle,
disait assez qu'elle tait son bien et l'on devina  quel point cette
dclaration tacite devait rvolter l'amour et la fiert d'Adolphe.

Ellnore aussi le devinait, et trop loyale pour se conserver un
dvouement qu'elle ne pouvait plus payer d'une affection sans rivale,
elle prit le parti d'avouer  M. de Savernon la passion qu'elle avait
combattue vainement. De violentes scnes suivirent cet aveu; il fallut
toute l'autorit que ses malheurs donnaient  madame Mansley pour
obtenir de M. de Savernon de ne pas aller dfier ou tuer celui qu'il
accusait de lui ravir son trsor sur terre.

--Encore, s'il tait digne de toi ce sot rpublicain, disait-il dans
sa colre; s'il tait  la hauteur du mal qu'il me fait? Si ton bonheur
devait tre le prix de mon dsespoir, je lui pardonnerais; mais ce que
je souffre m'apprend ce qu'il te rserve. Je te vois dj pleurant sa
trahison, pleurant sur ta facilit  croire ses belles paroles,  te
flatter que, prt  recueillir les fruits de sa complaisance pour une
femme qu'il n'aime plus, il te sacrifiera la fortune qu'il en attend,
l'clat que doit jeter sur lui une telle alliance, le parti qu'en
peuvent tirer son esprit, son ambition, sa vanit politique? Malheureuse
insense! quoi, le souvenir de l'infme trahison qui t'a perdue ne
t'claire pas sur celle qui te menace? Comment ne pressens-tu pas
qu'aprs avoir obtenu de toi la rupture qu'il te commande, le nouveau
scandale qui te ferme la porte du peu de maisons qui te reoivent, il se
fera un droit du mpris qu'il t'attire pour s'loigner de toi, pour
te livrer sans appui, sans consolation, au remords d'avoir mrit les
humiliations que la conscience de leur injustice t'avait fait braver
jusqu'ici.

--Arrtez!... c'est trop me punir de mon respect pour votre attachement,
interrompit Ellnore, respirant  peine, effraye par ce terrible
oracle. Pourquoi me faire repentir d'avoir prfr subir la torture
que vous m'infligez en ce moment au vil plaisir de vous tromper,
ajouta-t-elle. Ah! s'il est vrai qu'un aveuglement incurable me pousse
vers l'abme; que le ciel m'ait condamne malgr tout ce qu'il a mis
dans mon coeur de bon, de pur,  souffrir tous les chtiments dus
aux coupables, laissez-moi du moins la lueur d'espoir qui prcde le
supplice, prenez piti de...

--Non... ma douleur ne me le permet pas... je ne pourrais... Mais
je sais ce que votre repos, ce que l'honneur m'ordonnent, je m'y
soumettrai... Adieu... Plus tard... je n'en aurais plus la force.

En achevant ces mots, M. de Savernon sortit prcipitamment. Il laissa
Ellnore aussi malheureuse que lui de la peine qu'elle venait de lui
faire.

Elle avait prvu son emportement, le plaisir qu'il prendrait  injurier
Adolphe,  lui prter tous les torts, tous les crimes dont on accable
le rival heureux, et elle s'tonnait d'prouver la stupeur d'un coup
inattendu. Au lieu du soulagement qu'elle avait espr aprs un aveu
si cruel, au lieu de ce contentement attach  l'accomplissement d'un
devoir pnible, elle s'tonnait d'tre encore sous le poids de la
crainte. En vain l'amour d'Adolphe la rassurait, en vain les chos de
la fontaine du Chne retentissaient  son coeur et lui rappelaient sans
cesse les douces paroles qui l'enchanaient pour la vie  celui qui
l'aimait, une terreur secrte se mlait  tous ses rves.

D'abord, elle expliqua sa profonde tristesse par les regrets que lui
laissait la perte de sa spirituelle amie, par le vif chagrin qu'elle
ressentit en apprenant le brusque dpart de M. de Savernon pour
l'Espagne. Pourtant ce dpart la tranquillisait sur plusieurs points;
mais l'ide que le malheureux s'expatriait pour n'tre pas tmoin de
l'amour qu'elle avait pour un autre, de l'union qui devait en rsulter,
lui causait un attendrissement d'autant plus douloureux qu'il s'y
joignait quelques reproches personnels et un sentiment vague de
l'abandon o cette sparation allait la plonger. Enfin, sa situation
n'tait plus incertaine. Toute dlibration devenait inutile; et, comme
son courage ne l'avait jamais trahie dans aucun de ses revers, Ellnore
prit confiance en sa destine. L'impossibilit d'y rien changer lui
donna la force d'attendre avec calme les vnements qui la fixeraient,
et, ne pouvant plus rien pour son bonheur, elle s'imposa l'esprance.

Pendant ce temps que faisait, que pensait Adolphe? Oserais-je le dire?
Pourra-t-on croire  tant de faiblesse dans un caractre noble, 
tant de petites combinaisons dans un esprit suprieur,  tant
d'inconsquences, d'hsitations dans un coeur passionn? Lui seul peut
donner l'ide de lui-mme.

Il y avait dans ce besoin de me faire aimer, a-t-il crit depuis,
beaucoup de vanit, sans doute, mais il n'y avait pas uniquement de la
vanit; il y en avait peut-tre moins que je ne le croyais moi-mme. Les
sentiments de l'honneur sont confus et mlangs; ils se composent d'une
foule d'impressions varies qui chappent  l'observation, et la
parole toujours trop grossire et trop gnrale peut bien servir  les
dsigner, mais ne sert jamais  les dfinir. Presque toujours pour vivre
en repos avec nous-mmes, nous travestissons en calculs et en systmes
nos impuissances ou nos faiblesses; cela satisfait cette portion de nous
qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.--Quiconque aurait lu
dans mon coeur en l'absence d'Ellnore, m'aurait pris pour un sducteur
froid et peu sensible; quiconque m'et aperu  ses cts et cru
reconnatre en moi un amant novice, interdit et passionn. L'on se
serait galement tromp dans ces deux jugements: il n'y a point d'unit
complte dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout  fait
sincre ni tout  fait de mauvaise foi.

Cette profession explique toutes les contradictions, les innocents
mensonges, les perfidies involontaires dont Adolphe se rendait coupable
par faiblesse, par bont. Oui, par bont; car l'ide d'affliger mme
la femme qu'il avait cess d'aimer, lui tait le courage de lui dire la
vrit, il ne la disait pas davantage  celle qui rgnait sur son coeur.
Lui avouer que son empire servait encore de refuge  une pauvre exile,
c'tait s'exposer  sa colre, peut-tre mme  son abandon; et cet
homme si brave contre tous les coups du sort, contre toutes les fureurs
des hommes, devenait tremblant, lche,  la vue des pleurs d'une femme.

Aprs plusieurs jours consacrs  rendre les derniers devoirs  sa
vieille amie,  surveiller l'accomplissement de ses dernires volonts,
Adolphe mditait sur sa conduite envers Ellnore, et se demandait s'il
pouvait sans crime, s'arracher  un lien devenu respectable; si l'amour
qu'il ressentait pour elle tait de force  braver l'opinion et tant
d'autres obstacles, lorsqu'on lui remit une lettre de madame de Seldorf.

A la nouvelle de la mort de madame Talma, elle devait s'empresser de
l'en consoler par de tendres condolances, et Adolphe ouvrit cette
lettre avec l'insouciance d'un homme qui sait d'avance ce qu'elle
contient. D'abord il s'tonne d'y trouver si peu de lignes, et sa
surprise redouble en lisant:

J'apprends des choses que je ne veux pas croire, et sur lesquelles
vous seul pouvez me rassurer. Aussi me verrez-vous arriver  Paris peu
d'heures aprs cette lettre.

Adolphe lut et relut plus d'une fois ces lignes, sans s'expliquer
comment le secret, qu'il croyait enseveli dans son coeur et dans celui
d'Ellnore, avait pu parvenir jusqu' la personne dont il devait le plus
troubler la vie. Un soupon dfavorable  Ellnore s'leva dans l'esprit
d'Adolphe; il pensa que, dans le triomphe qu'elle se flattait  bon
droit d'avoir remport sur lui, elle avait cd au plaisir de confier
ses sentiments, ses esprances, ses projets,  un ami qui pourrait lui
servir de guide dans ces graves circonstances, et l'aider surtout 
mnager l'amour-propre et la jalousie de M. de Savernon. Il prsuma
que M. de Panat, effray des scnes violentes que devait amener l'aveu
public de l'amour d'Adolphe et d'Ellnore, et de la double rupture qui
devait s'ensuivre, avait cru bien faire en armant contre cet amour
le ressentiment de ceux qu'il dsesprait. Cette supposition, toute
blessante qu'elle ft pour la dignit d'Ellnore, s'tablit dans
l'esprit d'Adolphe; il l'accusa de tout ce que le retour de madame
de Seldorf allait lui faire souffrir, des justes reproches qu'il
lui faudrait endurer, et finit par se dire que s'il succombait 
l'indignation, au dvouement,  l'loquence d'me de madame de Seldorf,
Ellnore n'en devait accuser qu'elle, et qu'en le livrant aux tendres
injures, aux larmes d'une femme qui avait tant fait pour lui, c'tait
mettre son hrosme et son inconstance  une trop grande preuve.




                              XXXVIII


Il n'est pas ncessaire de confier son amour pour l'apprendre  tout
le monde. Les indiffrents le devinent aux efforts qu'on fait pour le
cacher, et les intresss le sentent avant de l'avoir remarqu. De
l vient que chacun en parle  sa guise, sans mnagement comme sans
indiscrtion. Les gens bien appris ont soin de garder le silence sur ces
sortes d'intrts devant les personnes qui peuvent s'en affliger; mais
les trangers, les tourdis que le plaisir du bavardage entrane  mille
inconsquences, sont les colporteurs ordinaires des aventures ou des
conjectures dont la socit s'amuse. C'est par ces derniers que madame
de Seldorf avait appris le futur mariage de M. de Rheinfeld avec une
certaine madame Mansley, qui n'tait, disaient-ils, ni fille, ni femme,
ni veuve, mais qui avait si bien manoeuvr qu'elle avait persuad
 l'homme le plus spirituel de France qu'il fallait passer par le
sacrement pour arriver jusqu' elle.

La malveillance des salons allait si loin contre la pauvre Ellnore,
que la baronne ne souponna pas Adolphe d'une extravagance si gnreuse,
d'un dvouement si impardonnable; mais sachant qu'il y a toujours
quelque chose de vrai dans une nouvelle fausse, et qu'il vaut mieux
combattre l'infidlit de prs que de loin, elle se dcida aussitt 
venir au secours d'Adolphe, s'il tait en pril, ou  s'affranchir de
toute inquitude, s'il tait encore digne d'elle.

L'explication que venait chercher madame de Seldorf ne pouvait s'luder,
et Adolphe, toujours courageux contre l'_invitable_, avait rsolu de
se rendre chez elle aussitt qu'elle arriverait. Prpar  subir les
injures amres d'un amour-propre bless, il se proposait d'y rpondre
avec toute l'humilit et le calme d'un coupable rsolu  persvrer dans
son crime; et d'autant plus ferme dans sa rsolution, qu'elle devait,
pensait-il, n'apporter que bien peu de changement  une liaison devenue
presque fraternelle. Cet attachement fond principalement sur des
rapports d'esprit, aliment par des succs, mais attidi par le manque
d'obstacles, par la scurit attache  l'ide de se savoir ncessaires
l'un  l'autre, avait pris un caractre si raisonnable, qu'il semblait
 l'abri de tous les dpits, de tous les emportements d'une passion
naissante. Adolphe ignorait le lustre dont se pare tout  coup un amour
teint,  l'ide d'une trahison, ou plutt  la seule crainte de voir
passer sous l'empire d'un autre le sujet qu'on n'aime plus. Il devait
l'apprendre de madame de Seldorf.

Pour mieux se convaincre de la facilit de rpondre  tout ce qu'elle
allait lui dire, Adolphe se donne les airs d'une assurance  toute
preuve. Il monte lgrement l'escalier qui conduit  l'appartement de
la baronne, s'informe de ses nouvelles aux gens de la maison, demande si
elle a fait un bon voyage, et tout cela d'un ton  prouver sa joie de
la revoir. Mais cette gaiet feinte s'abat tout  coup  l'aspect de la
pleur de madame de Seldorf, et des traces qu'a laisses sur son
visage la torture d'une crainte invincible, accompagne de rflexions
douloureuses. L'ide de traiter lgrement l'intrt qui produit un tel
ravage, l'abandonne aussitt: il reste interdit. Alors, voulant vaincre
son motion, il prend la main de madame de Seldorf pour la baiser
respectueusement; elle la retire et dit:

--J'ai voulu savoir s'il tait vrai qu'entran par un de ces caprices
qu'on pardonne aux hommes lorsqu'ils ne font de mal qu' nous, vous
tiez au moment de lui sacrifier un attachement qui nous honore tous
deux, que chaque jour rend plus sacr, et que vous ne pouvez rompre sans
remords... Votre silence me rpond assez, ajouta-t-elle d'une voix
mue. Ah! c'est donc vrai! Hlas! tout en le disant je ne le croyais pas
encore.

Et voyant qu'Adolphe cherchait quelques mots consolants  jeter sur sa
douleur:

--Ne tentez pas de me tromper, poursuivit-elle, et ne craignez rien de
mon ressentiment. Votre coeur est libre; en cessant de le captiver,
j'ai perdu tous mes droits sur lui. Avant de vous enchaner  une autre,
peut-tre voulez-vous savoir ce que je souffrirai, si vous me quittez;
je l'ignore: il s'lve quelquefois des mouvements tumultueux dans mon
me qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si
de tels mouvements me rendaient l'existence tout  fait insupportable.
Je sens quelquefois en moi comme une fivre de penses qui fait circuler
mon sang plus vite. Je m'intresse  tout, je parle avec plaisir,
je jouis avec dlices de l'esprit des autres, de l'intrt qu'ils me
tmoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que
l'affectation n'a pas frapps de mort. Mais, serait-il en ma puissance
de vivre quand je ne vous verrai plus! C'est  vous d'en juger, Adolphe;
car vous me connaissez mieux que moi-mme. Je ne suis pas responsable de
ce que je puis prouver; c'est  celui qui enfonce le poignard  savoir
si la blessure qu'il a faite est mortelle. Mais quand elle le serait,
Adolphe, je devrais vous pardonner.

--Moi, vous inspirer de semblables penses, s'cria M. de Rheinfeld;
moi, vous faire tant de mal, non, c'est impossible. Rendez-moi plus de
justice, je ne vaux pas de si nobles regrets. Et d'ailleurs, pourquoi
nous affliger d'une sparation que rien ne commande; ne serai-je
pas toujours votre ami, votre admirateur? les moments passs  vous
applaudir,  vous adorer, s'effaceront-ils jamais de ma mmoire! Ah! ne
m'accusez pas, plaignez-moi plutt de n'avoir pu surmonter...

--Oui, je vous plains, interrompit madame de Seldorf, de vous laisser
sduire par les artifices d'une femme qui ne pouvait plus tromper
personne... d'une femme qui...

--Arrtez, n'insultez pas celle  qui vous devez votre estime, celle que
je vous ai entendue dfendre avec raison contre la calomnie, l'envie et
tous les vils sentiments dont vous tes incapable. Ne vous joignez pas
aux mchants qui la poursuivent, ou je vous fuirai comme eux.

En disant ces mots, Adolphe marcha vers la porte.

--Ah! pas encore, s'cria madame de Seldorf, se repentant d'avoir ranim
le courage d'Adolphe, en froissant chez lui un sentiment gnreux.
Ne m'abandonnez pas sans m'avoir rassure sur votre avenir, sur
votre bonheur! Moi seule, peut-tre, sais  quels succs vous pouviez
prtendre,  quelle rputation vous pouviez atteindre. O trouverez-vous
l'esprit qui vous sortait de votre indiffrence, de votre paresse? la
pense active qui fcondait la vtre, l'ambition qui s'initiait  tous
vos rves, qui vous et aid  les raliser! Ah! je le sens; le jour qui
va nous sparer, nous sera galement funeste! et c'est ce qui rend ma
peine si dchirante; car le ciel m'en est tmoin, si votre gloire, votre
bonheur exigeaient ce cruel sacrifice, je l'accomplirais, sans mme vous
laisser voir ce qu'il me cote; mais tre immole  un sentiment dont
vous rougirez bientt, me sentir brise par une main qui ne vous rendra
jamais les biens que vous mprisez aujourd'hui, vous perdre, lorsque
vous tes l'unique pense de mon coeur, l'inspiration de mon esprit, le
mobile de toutes mes actions! Vous perdre, Adolphe! et dans quel moment
encore?

Il y avait tout un avenir dans cette restriction, car le deuil de la
baronne touchait  sa fin. C'est accompagns d'un torrent de larmes que
ces derniers mots avaient t prononcs. Adolphe, surpris, mu de se
voir tant aim, sans force contre le dsespoir qu'il causait, ne pensait
qu' le calmer par les promesses d'un dvouement sans bornes.

--Vous le voulez, disait-il inspir par la piti, par la gloire
d'inspirer tant d'amour  cette femme suprieure, vous le voulez, eh
bien, soit! je serai perfide, infme, je mriterai pour vous les noms
les plus odieux; mais que vos larmes cessent d'inonder mon coeur;
revenez  vous, revenez  moi!

En parlant ainsi, Adolphe serrait dans ses bras madame de Seldorf,
qui, suffoque par la douleur et par la joie, semblait prte  perdre
connaissance.

Les esprits francs sont les plus crdules. De bonne foi dans leurs
illusions, ils sont les derniers  les reconnatre. Madame de Seldorf,
fire de reconqurir sa puissance sur Adolphe, ne doutait pas qu'il
ne ft capable de sacrifier ses plus grands intrts au dsir de la
conserver, et M. de Rheinfeld trouvait dans sa raison, dans son respect
pour les convenances, pour l'opinion, l'excuse de ses torts et la
consolation de ses regrets, tous deux, ravis de se tromper, ne se
quittrent qu'aprs s'tre jur de se consacrer pour jamais au culte
de leur ancien amour, de ce fantme qui devait s'vanouir au premier
souffle de l'gosme.




                               XXXIX


De retour chez lui, Adolphe, se mfiant de sa faiblesse, voulut s'ter
tout moyen d'y succomber. Soutenu dans sa rsolution par l'impression
qui lui tait reste de la manire avec laquelle M. de Savernon s'tait
empar d'Ellnore, au moment o la douleur de voir mourir son amie
l'avait fait tomber mourante elle-mme dans les bras d'Adolphe, il
crivit  Ellnore comment cet acte imprieux l'avait subitement clair
sur des droits qu'il reconnaissait tre plus sacrs que les siens. Fort
de cette abngation de lui-mme, il fit une peinture de ce qu'elle lui
cotait d'autant plus loquente qu'elle tait vraie; jamais l'image
d'Ellnore ne lui tait apparue plus belle qu'en cet instant o il se
rsignait  la fuir; jamais la pense de l'offenser et de l'affliger ne
l'avait glac de tant de terreur; jamais la joie d'tre aim d'elle ne
l'avait plus enivr; et cependant  travers ses expressions brlantes,
ses protestations d'un amour sincre et passionn, on devinait un parti
pris, un adieu dfinitif, un de ces arrts de la vanit qui condamnent
l'amour aux pleurs  perptuit.

Pendant que M. de Rheinfeld composait cette lettre, et se livrait,
malgr lui, au charme de peindre le sentiment qu'il esprait voir
bientt s'teindre, comme on se plat  faire le portrait de l'ami qu'on
va perdre, Ellnore lui crivait aussi pour lui apprendre seulement, et
sans vouloir s'en faire le moindre mrite, qu'ayant t choque autant
que lui de l'acte d'autorit de M. de Savernon envers elle, et prs du
lit de mort de leur vieille amie, elle avait saisi cette occasion de
rompre sans retour une liaison qu'elle ne pouvait continuer sans se
dgrader.

Avant de vous connatre, crivait-elle, ce lien entre l'amour et
l'amiti n'tait qu'embarrassant; vous le rendriez coupable, et j'ai
trop grand besoin de votre estime pour ne pas aller au-devant de ce
qu'elle me commande. Point de rflexions, d'avis inutiles sur cette
rupture; elle est complte par l'absence de M. de Savernon, et quel
que soit le destin qui m'attend, je suis libre... Vous riez de cette
prtention, et vous avez raison... vous qui jouez avec ma chane.

Ellnore affectait d'attacher peu d'importance  une dtermination qui
lui avait extrmement cot, ne voulant pas qu'Adolphe se crt engag
par ce sacrifice  lui en faire un semblable.

Les deux lettres se croisrent.

Madame Delmer arriva chez Ellnore peu de moments aprs qu'on lui eut
remis la lettre d'Adolphe. Etonne de ne pas la voir se lever pour la
recevoir, madame Delmer s'approche d'elle et jette un cri d'effroi en
s'apercevant qu'Ellnore est inanime, la tte renverse sur le dos de
son fauteuil. A sa pleur,  sa froideur de marbre,  sa respiration
faible, convulsive, on la croirait mourante. Une lettre ouverte est
sur ses genoux; madame Delmer en reconnat l'criture, et l'tat o se
trouve Ellnore lui est expliqu.

--Le malheureux! il la tuera! s'crie-t-elle, et pourtant il l'adore!

A cette exclamation  peine entendue, Ellnore se ranime; ses yeux se
fixent sur madame Delmer comme sur une apparition fantastique. Encore
tourdie du coup qui l'a frappe, elle en a perdu le souvenir. Elle
sourit  son amie, lui tend la main affectueusement, s'apprte  lui
demander comment il se fait qu'elle ne l'a point entendue entrer,
lorsque son mouvement fait tomber la fatale lettre. Alors des sanglots
dchirants s'chappent de la poitrine d'Ellnore. Puis ramassant la
lettre avec rage:

--Lisez, dit-elle; je n'ai plus de secret.

Et madame Delmer, mue des expressions touchantes, des regrets
passionns d'Adolphe, approuvant son respect pour l'attachement
qu'Ellnore ne pouvait rompre sans ingratitude, sans s'exposer  de
nouveaux blmes, ne comprenait rien au dsespoir de son amie. Elle se
plaisait  lui relire les passages les plus loquents, les plus tendres
de cette lettre, en s'tonnant de les voir couts avec cette ironie
amre qu'inspirent la ruse et le mensonge. A ses reproches d'injustice,
Ellnore rpondait:

--Et moi aussi j'ai cru  ses douces paroles; et moi aussi j'ai cru 
son amour,  son dvouement; et lui seul sait ce qu'il a fallu de soins,
de persvrance, pour vaincre la terreur dont le moindre soupon d'tre
aime de lui remplissait mon me, pour m'amener  couter ses aveux, ses
plaintes, ses promesses: enfin pour m'enivrer de son amour au point de
le partager, de lui abandonner le reste de ma vie.

--Mais qui vous empche de le croire toujours prt  l'accepter,  se
consacrer  votre bonheur?

--Quoi! vous ne voyez pas au fond de ce lac argent la fange dont
les exhalaisons donnent la mort! Vous ne dcouvrez pas,  travers
cet talage splendide de gnrosit, ce luxe de sentiments, la misre
profonde de ce coeur dessch! Ne reconnaissez-vous pas dans chacun de
ces mots, disait Ellnore en arrachant la lettre des mains de madame
Delmer, le regret de s'tre trop engag avec moi et l'espoir de se voir
bientt affranchi par ma fiert? Ah! ces expressions qui vous touchent
sont celles d'une piti blessante, atroce.

--Lui, vouloir vous blesser? lui s'tre fait un jeu de vous plaire pour
vous livrer ensuite au dsespoir? Non, Adolphe en est incapable; et quel
motif le porterait  une semblable infamie? Que gagnera-t-il  mettre le
comble  vos malheurs?

--Vous voulez le savoir? demanda Ellnore avec une nergie fbrile; vous
voulez que je dchire le voile qui le cache  tous les yeux? Eh bien,
sachez que cet homme,  qui vous prtez toutes les vertus que son esprit
fait supposer, n'est qu'un philosophe sans caractre, un ambitieux sans
courage, toujours partag entre ses sentiments et ses intrts, tratre
aux uns, fidle aux autres; j'tais dans les premiers, madame de Seldorf
dans les seconds. Voil tout le mystre. Elle lui a fait entrevoir
l'avenir qu'elle peut assurer  sa vanit politique et mondaine, et il
a t bloui. A ce tableau resplendissant, que pouvais-je opposer? Un
amour vrai, un bonheur cach, des plaisirs sans gloire? Il n'appartient
qu'aux mes fortes de se contenter de si peu. La sienne a choisi ce qui
lui convenait, je devais m'y attendre; mais ce que j'aurais eu honte
de prvoir c'est son acharnement  troubler mon repos,  vaincre
une rsistance d'autant plus formidable qu'elle tait appuye sur
de l'antipathie; sa constance  suivre mes pas,  compter tous les
mouvements de mon coeur,  contraindre ma pense  se fixer sur lui;
et tout cela dans la noble intention de m'offrir en holocauste 
sa divinit, de se servir de moi pour arriver  obtenir d'elle la
rcompense due  la peine qu'il prend depuis tant d'annes de feindre
l'amour qu'il n'a pas... Dites, la perfidie, l'ambition, la lchet
peuvent-elles aller plus loin?

--Non, je ne croirais jamais que l'homme le plus dsintress, le plus
dlicat, le plus loyal en amiti, soit un monstre en amour. Ah! s'il
tait ainsi que la colre vous le montre en ce moment, vous ne l'auriez
jamais aim!

--Eh bien, dtrompez-vous; sa sduction est telle, qu'elle agit en
dpit des yeux qui voient, de la raison qui juge, du pressentiment qui
effraye; ses dfauts, ses dsagrments, sur lesquels on comptait
pour maintenir sa haine, se changent en attraits. Il se moque si bien
lui-mme de ses vices, qu'on prend leur dfense contre lui; et sans nul
aveuglement, on passe de la haine  l'amour. Jugez de son pouvoir! Je le
vois tel qu'il est et je l'aime encore!

--Cet excs de faiblesse, il le justifiera.

--Non, tout espoir est perdu, vous dis-je; madame de Seldorf a reconquis
ses droits sur lui; c'est elle qui lui ordonne cet outrage; c'est elle
qui m'en vengera. Il ne me reste plus qu' chercher dans le calme du
mpris le froid qui doit glacer mon coeur.

--Elle a raison, dit une voix mle, qui retentit  travers les sanglots
d'Ellnore; le mpris seul doit payer une telle conduite, et c'est pour
l'affermir dans la rsolution d'touffer son juste ressentiment que je
viens ici, malgr Germain, qui ne voulait pas me laisser entrer.

--Ah! venez m'aider  la rassurer,  justifier Adolphe, s'cria madame
Delmer.

--Je ne puis, rpondit le chevalier de Panat, car personne ne sait mieux
que moi les motifs qui le font agir. Madame de Seldorf ne s'est pas
refus le plaisir de me faire entendre qu'un simple mot d'elle avait
triomph du _caprice_ de M. de Rheinfeld, et j'accourais ici dans
l'espoir d'arriver  temps pour empcher madame Mansley de sacrifier un
attachement srieux  une coquetterie misrable; mais j'apprends que M.
de Savernon est parti au dsespoir, et que l'clat que je redoutais est
invitable. Eh bien, puisque le coup est port, sauvons-la du moins de
la honte de montrer sa blessure; cachons ses pleurs, le monde en rirait,
et nous devons tre les seuls confidents de sa faiblesse.

--Mais quel parti prendre? que faire pour la soustraire  l'influence
satanique d'un homme qui, aprs avoir tout tent pour l'loigner de lui,
va tout faire pour s'en rapprocher?

--Il faut s'emparer d'elle, l'emmener  la campagne avec vous,
dconcerter toutes les tentatives de M. de Rheinfeld pour la voir, lui
parler, lui crire. Il faut qu'elle prenne en horreur l'amant de madame
de Seldorf; il faut la rendre  son fils,  ses amis, enfin, la secourir
contre elle-mme.

Pendant ce conciliabule, Ellnore, anantie sous le poids d'une douleur
fixe, n'entendait rien de ce qu'on dcidait  propos d'elle. Madame
Delmer prit ce silence pour une approbation; elle fit appeler Rosalie,
lui donna l'ordre d'apprter les objets dont sa matresse pourrait
avoir besoin pendant le sjour de quelques semaines  la campagne;
puis, s'adressant  Ellnore avec toute l'autorit de l'amiti, elle lui
persuada qu'il tait de sa dignit de ne pas rester  Paris au moment
o l'on y commentait ses chagrins et leur cause. Le malheur rend docile.
Quand tout devient gal, on obit sans peine.

Ds le lendemain, Ellnore tait tablie au chteau de V...,  trois
lieues de Paris, chez madame Delmer, qui eut fort  faire pour se
dfendre aux yeux du monde, du tort d'avoir recueilli avec bont une
femme dont les aventures faisaient tant de bruit; car la clbrit de
madame de Seldorf donnait beaucoup de retentissement aux moindres scnes
o elle jouait un rle.

Ds qu'Adolphe sut l'effet de sa lettre, et qu'il fut bien convaincu
qu'Ellnore tait  jamais perdue pour lui, il tomba dans un dsespoir
pareil  celui qu'il causait. Dj plusieurs fois pouss par une force
irrsistible, esprant se justifier par l'excs de sa douleur, il
s'tait mis en route pour aller au chteau de V...; puis le souvenir de
madame de Seldorf, des pleurs qu'il lui avait vu rpandre, la terreur
de cette ironie puissante, de cet esprit implacable dont chaque trait
donnait la vie ou la mort  une rputation, l'avaient arrt dans sa
marche. On aurait peine  concevoir l'effroi qu'inspirait cet esprit
transcendant, aussi bon dans le calme que brillant dans ses clairs, si
de plus grands caractres que celui d'Adolphe ne s'en taient alarms au
point de svir despotiquement contre ses pigrammes.

Maudissant la faiblesse qui le rendait tour  tour le plus dvou et le
plus dur des hommes, s'accusant du mal qu'il avait prvu, dsol de
ne pouvoir le rparer, Adolphe demandait  son esprit l'nergie qui
manquait  son coeur. Mais cet esprit dont il aurait pu tre si fier,
lui servait  expliquer sa situation,  analyser ses sentiments, sans
lui fournir aucun moyen d'accorder son ambition et son amour.

L'ide de savoir Ellnore livre aux soins de madame Delmer avait
d'abord calm l'inquitude d'Adolphe, elle devait trouver chez cette
excellente amie tous les secours d'une affection spirituelle; de plus,
il connaissait la bienveillance de madame Delmer pour lui, et il se
flattait qu'elle ferait passer son indulgence dans l'me d'Ellnore.
Il s'abusait; plus la victime s'efforait de porter dignement sa peine,
plus l'espoir d'y succomber la rendait patiente, plus madame Delmer
tait svre pour le bourreau.

Le salon de la marquise de Condorcet tait le seul o Adolphe pt
entendre parler d'Ellnore, car dans tous les autres, on s'empressait
d'interrompre la conversation qui portait sur elle ds qu'il arrivait;
madame de Condorcet n'ayant que du bien  dire d'elle, en laissait
parler librement, et mme elle se plaisait parfois  observer sur le
visage d'Adolphe l'altration qui s'y peignait tout  coup au seul nom
d'Ellnore.

Un soir qu'elle revenait du chteau de V..., o elle avait t dner, il
la surprit au moment o elle disait  ses amis:

--La pauvre femme n'a pas pour trois mois  vivre!

--De qui parlez-vous? s'cria Adolphe sans rflchir  la brusquerie de
sa question.

Madame de Condorcet craignant quelque imprudence de la part de M. de
Rheinfeld, rpondit avec hsitation:

--D'une personne qui m'intresse. Puis elle ajouta vivement: Nous vous
attendions avec impatience pour savoir ce qu'il y a de vrai dans la
prtendue colre du premier consul contre madame de Seldorf. On dit
qu'il ne lui pardonne pas certain mot sur l'_limination_ qui vous a
tous chasss du tribunal, continua-t-elle en s'adressant  Andrieux, 
Daunou et  Maillat-Garat, qui faisaient partie de son petit cercle.

--C'est possible, rpond Adolphe, sans sortir de sa proccupation. On
sait que son gnie n'aime pas l'esprit. Mais revenant aussitt  sa
pense: J'ai eu l'honneur de me prsenter chez vous ce matin; on m'a
dit, madame, que vous tiez  la campagne, chez madame Delmer. Vous ne
l'avez pas... trouve... malade, j'espre?

--Non, vraiment, elle a toujours son beau teint et sa vivacit;
c'est elle qui m'a confirm la nouvelle du dpit consulaire; mais
il s'apaisera  la premire victoire remporte sur les ennemis de la
France. Car il faut rendre justice  madame de Seldorf, si elle a des
mots sanglants contre la tyrannie, elle a de belles paroles pour la
gloire, et celles-ci feront pardonner les autres.

--Cela n'est pas sr, dit Andrieux, la mmoire choisit mal, elle ne
garde que ce qu'il faudrait oublier.

--Oh! la bonne sentence, s'cria Garat, pour des gens qui, ainsi que
nous, savent tes vers par coeur.

Une telle conversation tait impossible  suivre par un esprit bourrel
de remords. Adolphe, ne pouvant contenir les sentiments qui l'agitaient,
se glissa derrire madame de Condorcet et profita d'un moment o
plusieurs personnes discutaient  la fois, pour lui dire d'un ton
suppliant:

--C'est de madame Mansley dont vous parliez, n'est-ce pas?

A ces mots, le visage de madame de Condorcet se couvrit d'un nuage
sombre. Elle leva les yeux au ciel.

Adolphe, comprenant trop bien cette rponse, en resta ptrifi; puis,
retrouvant bientt sa force avec l'esprance de faire mentir cet oracle
funeste, il sortit, s'lana de nouveau sur la route qu'il avait si
souvent prise et quitte, selon que l'amour ou l'intrt guidait ses
pas. Mais cette fois la sensibilit l'emportait. Pouss par l'aiguillon
du remords, par l'image de cette adorable Ellnore mourante,--et
mourante pour lui!--il marcha toute la nuit sans s'en apercevoir, sans
se demander ce qu'il allait faire, si on le laisserait parvenir jusqu'
Ellnore, si elle consentirait  le voir.

Ce ne fut qu'en apercevant  la lueur des toiles, la grille du chteau
de V..., qu'Adolphe s'arrta extnu de fatigue, dvor d'une soif
fivreuse, couvert de poussire, et glac par la peur de voir paratre 
l'une des fentres du chteau le fantme ador qu'il avait eu devant les
yeux pendant toute sa route.




                                 XL


C'tait  cette poque de l'automne o les nuits sont aussi longues que
les jours, o les paysans, n'ayant plus de rcoltes  faire, se lvent
tard, o la campagne, encore verte, est dj triste, o l'on n'entend
plus d'autre bruit que celui des feuilles qui tombent. Adolphe, averti
par ce morne silence que tout le monde reposait encore au chteau,
se rsigna  attendre le rveil du concierge pour tcher de pntrer
jusqu'aux antichambres. L il esprait trouver un domestique ami de
mademoiselle Rosalie qui le conduirait jusqu' elle. Enfin, il lui
semblait impossible que l'tre le plus indiffrent ne ft pas touch de
ce qu'il prouvait et ne se rendt pas  ses prires.

Le temps qu'Adolphe passa sur ce banc de pierre, expos aux brouillards
de la saison,  la rose froide qui baignait ses pieds, loin de calmer
les sentiments qui l'agitaient, ne fit qu'ajouter par la rflexion au
besoin qu'il avait de soulager son me et d'obtenir  tout prix son
pardon. Exalt par l'excs mme de son dvouement, il comptait sur
l'tendue de ses sacrifices pour flchir tous les ressentiments
d'Ellnore et pour changer ses pleurs en joie.

Il tait en pleine confiance sur l'effet de son retour, lorsque le bruit
du premier volet qui s'ouvrit au chteau le fit tressaillir. Peu  peu
les choses et les gens s'animrent. Le concierge balaya le devant de
la porte du petit pavillon qu'il habitait, enchana le gros chien,
qui avait cess d'aboyer contre Adolphe, en le voyant rester presque
immobile en dehors de la cour sur le banc o les pauvres du village
venaient se reposer chaque matin; puis, aprs avoir dcroch de son mur
un trousseau de grosses clefs, le concierge ouvrit les deux battants de
la grille.

--Que faites-vous l? dit-il en apercevant M. de Rheinfeld, dont l'air
abattu, les vtements couverts de poussire, parurent suspects au brave
Simon.

--Je voudrais... parler ... madame Delmer, fit Adolphe d'une voix mal
assure, et en cherchant dans sa poche l'argent qu'il croyait devoir lui
assurer une rponse favorable.

--A cette heure-ci? vous n'y pensez pas, mon cher ami, madame n'est pas
leve, et l'on n'ira certainement pas la rveiller pour vous recevoir.
D'ailleurs, j'ai des ordres positifs pour ne laisser entrer que les
personnes inscrites sur cette liste, et je parie bien que votre nom n'y
est pas.

En parlant ainsi, le concierge dpliait une feuille de papier dont
Adolphe s'empara en disant:

--Justement; vous voyez bien ici le nom de M. de Panat?

--Allons donc! vous voulez rire! Est-ce que vous me croyez assez bte
pour vous confondre avec un monsieur qui a la tte de moins que vous?

--Eh! non, ce n'est pas celui-l, reprit Adolphe avec l'impatience d'un
homme qui n'est pas compris: je m'appelle le comte de Sgur. Voyez si ce
nom est parmi ceux qu'on vous a donns, ajouta-t-il aprs s'tre assur
qu'il tait un des premiers inscrits.

--Ah! c'est diffrent, dit Simon en mettant ses lunettes. Oui, le voil
bien... vous pouvez entrer; mais comme ce n'est pas l'heure des visites,
je vous engage  vous promener dans le parc en attendant le djeuner;
a sera peut-tre un peu long, si madame a pass cette nuit, comme celle
d'hier, auprs d'une malade que nous avons ici.

--Elle est donc bien malade? demanda Adolphe avec anxit.

--Je ne saurais trop vous le dire, parce qu'on ne la voit pas,
et qu'elle ne veut consulter aucun mdecin; mais  en juger par
l'inquitude de Madame, par toute la peine qu'elle se donne pour la
soigner, il faut croire que la pauvre femme est en danger. a vous
chagrine, je le vois bien, ajouta Simon en remarquant la pleur et
le trouble d'Adolphe. Eh bien, tous ceux qui la connaissent en sont
affligs comme vous; elle est si bonne, si gnreuse, cette chre madame
Mansley!

Adolphe, ne pouvant plus contraindre son motion, rcompensa la
confiance du concierge, et alla se rfugier dans les alles les plus
sombres du parc. L'ide qu'il ne reverrait peut-tre plus Ellnore lui
causa un tremblement tel, qu'il fut oblig de s'appuyer sur le tronc
d'un arbre. Un garon jardinier qui passait prs de l, le voyant prt 
tomber, s'approcha pour lui porter secours, et ne le quitta pas qu'il
ne l'et conduit dans un petit chlet qui servait de point de vue au
chteau.

--Merci, dit Adolphe en s'asseyant dans le fond du chlet; c'tait un
tourdissement; je me sens trs-bien maintenant, ne drangez, je
vous prie, personne. Seulement, lorsque madame Delmer sortira de son
appartement, obligez-moi de lui faire savoir par un des gens de la
maison que le comte de Sgur est ici... et qu'il a quelque chose
d'important  lui dire.

Le garon jardinier promit de s'acquitter de la commission, et Adolphe
retomba dans toute l'anxit de l'attente.

Il faut avoir pass par de semblables preuves pour savoir tout ce que
l'inquitude peut faire des plus petites circonstances, des actions
les plus insignifiantes. D'abord Adolphe s'appliqua  deviner quelles
taient les fentres de la chambre d'Ellnore; car si le chlet tait
vu du chteau, on voyait ce dernier en entier du balcon de l'ermitage
suisse. Il remarqua deux persiennes ouvertes, lorsque toutes les autres
taient encore fermes.

--C'est l, pensa-t-il.

Et plusieurs mouvements dans la maison, mme  l'extrieur, le
confirmrent dans cette ide; le garon jardinier, qu'il avait dj vu
s'tant joint  un autre, ratissait, en causant, la terrasse prs
du chteau. Un domestique vint les faire taire et leur dire d'aller
travailler plus loin. Peu de temps aprs, les deux fentres s'ouvrirent
brusquement.

--Ah mon Dieu! elle se trouve mal! s'cria Adolphe.

Et il se prcipitait dj vers le chteau, quand la crainte de l'effet
que pourrait produire son apparition le retint; augmentant son effroi
par la manire dont il interprtait les plus petites circonstances, il
commenait  perdre courage, lorsque madame Delmer lui apparut au bout
d'une alle. Il rentra aussitt dans le chlet, de peur que, fidle  sa
rsolution de ne pas le recevoir, elle ne s'enfuit en l'apercevant.

En effet,  peine a-t-elle franchi la porte du chlet, qu'indigne de la
ruse d'Adolphe, elle veut retourner sur ses pas; mais il la retient, il
invoque sa piti; il la supplie en termes si touchants de le rassurer
sur l'tat d'Ellnore, que madame Delmer, sans se laisser attendrir,
cde  la crainte de quelque extravagance de la part de M. de Rheinfeld.

--Aprs l'avoir mise si prs de la mort, il ne vous manquait plus que de
venir lui porter le dernier coup, dit-elle avec duret; au nom du ciel!
ne dtruisez pas par votre prsence le peu de calme indispensable  sa
rsurrection.

--Ah! le ciel que j'invoque aussi connat le sentiment qui m'amne,
et, plus juste que vous, il m'a laiss parvenir jusqu'ici pour y offrir
toutes les preuves d'un dvouement sans bornes.

--Vous! sacrifier au bonheur d'Ellnore vos intrts, vos opinions, vos
liens? C'est impossible. Vous ne vous appartenez plus, la France rclame
vos talents, madame de Seldorf restera ternellement matresse de votre
esprit; et votre coeur faible, indcis, passionn par accs, mais froid
par nature, ne sera jamais assez fort pour triompher de votre caractre.
Vous pleurez, je le vois, et vos larmes sont sincres; mais vous en
rpandriez bientt de plus amres, si, cdant au sentiment gnreux qui
vous amne, je vous laissais abuser Ellnore sur le sort qui vous attend
tous deux. Non, vous ne pouvez sans crime lui promettre une flicit
qu'il ne dpend pas de vous de lui donner. C'est pour lui avoir laiss
entrevoir cette existence idale que vous l'avez prcipite dans l'tat
o elle est; respectez sa souffrance.

--Mais que puis-je,  mon Dieu! pour la rendre  la vie, pour l'empcher
de me har?

--Il faut accepter sa haine en punition de vos torts, renoncer  lui
adresser une de ces justifications imparfaites qui affaiblissent le
ressentiment sans l'teindre, lui laisser dans sa rancune la force de
vous fuir, dans son mpris un moyen de vous oublier.

--Vous m'en demandez trop, s'cria Adolphe en cachant sa tte dans ses
mains, honteux de montrer la rougeur qui couvrait son front.

--Mon amiti est  ce prix: je dis plus, la sienne, car au jour o elle
recouvrera le repos, elle vous saura gr de le lui avoir rendu par un si
courageux sacrifice.

--Ah! si je dois obir  cet arrt fltrissant, je ne le puis qu'aprs
en avoir reu l'ordre de sa propre bouche, qu'elle me le donne, et je
jure sur l'honneur de le subir, duss-je mourir  la peine.

Alors Adolphe se jeta aux genoux de madame Delmer et l'accabla
d'instances pour obtenir la triste faveur d'tre chass  jamais par
Ellnore elle-mme.

--Eh bien, soit, dit madame Delmer plus entrane que persuade par
toutes les raisons que lui donnait Adolphe; malgr le mal qu'il en peut
rsulter, elle saura que vous tes ici; elle saura quelle intention vous
y a conduit, et si, plus confiante que moi dans vos rsolutions, elle
consent ...

--Oh! ne l'en dtournez pas!

--Je vous promets de lui laisser ignorer ma pense... tant qu'elle ne me
la demandera pas. Mais jurez-moi aussi de vous conformer  sa dcision
telle qu'elle soit; songez que la moindre agitation peut la tuer, et ne
me livrez pas aux remords d'avoir cd  vos prires.

En ce moment un domestique vint avertir madame Delmer que le docteur
tait arriv.

--Je l'ai fait appeler, dit-elle, en dpit de la volont d'Ellnore qui
se refuse  tous les secours de la mdecine, sous prtexte qu'elle n'est
point malade, dit-elle, et cependant nous la voyons dprir de jour
en jour. La pleur de la mort couvre ses beaux traits; elle a tous les
symptmes d'une maladie de coeur, et c'est pour la contraindre  se
laisser soigner que je veux avoir l'avis du docteur Moreau.

--Ah! faites que je le sache aussi, dit Adolphe en pressant la main de
madame Delmer. Vous tenez ma vie, disposez-en comme vous voudrez; je
souscris  tout, mais que je la voie; qu'elle me mprise, mais qu'elle
sache que je l'aime plus que jamais!

Ces derniers mots ne parvinrent pas jusqu' madame Delmer, qui s'tait
empresse d'aller recevoir le docteur, et de prparer Ellnore  sa
visite avant d'oser lui parler de celle d'Adolphe.

Tant de soins, tant de prcautions rclamaient du temps, et pouss par
sa brlante inquitude, Adolphe tait parvenu, sans s'en apercevoir,
jusqu'au bas de la terrasse qui touchait au chteau, esprant  chaque
porte qui s'ouvrait,  chaque personne qui se dirigeait de son ct
qu'on venait lui dire d'entrer. Enfin, le docteur Moreau parut tenant un
billet  la main, et suivi d'un valet de chambre de la maison auquel il
dit de le conduire vers M. de Rheinfeld.

--Le voil qui se promne tout prs d'ici, rpondit le valet de chambre
qui le connaissait depuis longtemps pour l'avoir vu chez sa matresse.

--Oh! ciel, que va-t-il m'apprendre, pensait Adolphe. Et, domin par
l'effroi, il n'osait aller au-devant du docteur; ses lvres tremblaient,
il balbutiait des questions non acheves. Le docteur, devinant celle que
le malheureux avait tant de peine  articuler, imagina d'y rpondre
non pas avec une complte franchise, mais pourtant de manire  laisser
souponner que l'tat de madame Mansley lui paraissait fort alarmant, et
qu'il tait de son devoir de la maintenir dans un calme absolu.

--Voici, ajouta-t-il, ce qu'elle m'a charg de vous remettre.

Adolphe prend vivement le billet que lui offre le docteur, et y lit ce
peu de mots tracs au crayon d'une main mal assure:

_Je ne veux plus vous voir._

Tous les coupables sont susceptibles. Adolphe s'indigna de ce refus,
comme s'il ne l'avait pas mrit, et froissant avec rage le papier dans
ses mains, il dit adieu au docteur; celui-ci le retint.

--J'ai promis  madame Delmer de vous ramener, dit-il; je ne vous quitte
pas. Nous sommes de vrais despotes, nous autres mdecins, quand il
s'agit de nos amis. Allez, j'en ai guri de plus malades que vous.

--Je n'en doute pas, car je me porte fort bien, reprit Adolphe en
affectant une grande libert d'esprit.

--Eh bien, tant mieux, nous causerons. J'ai  vous apprendre une
nouvelle qui vous intresse.

En parlant ainsi, le docteur conduisait Adolphe vers sa voiture. Lorsque
tous deux y furent monts:

--Une nouvelle qui m'intresse! rpta M. de Rheinfeld; il y en a bien
peu qui puisse m'mouvoir en ce moment.

--Celle-l vous contrariera, et les contrarits sont les seules
distractions dans les grandes peines.

--Vous voulez exciter ma curiosit; je n'en ai plus pour rien, tout
m'est gal.

--Mme le malheur de ceux qui vous aiment?

--Personne ne m'aime, rpondit Adolphe avec amertume.

--Plt au ciel!

Cette exclamation retentit au coeur d'Adolphe; il fit un effort sur
lui-mme pour continuer la conversation.

--Eh bien, dit-il, j'attends cette contrarit consolante que vous avez
la bont de me promettre; car je ne saurais la deviner.

--Je le crois bien, vraiment; qui aurait jamais souponn une semblable
petitesse dans un si grand caractre; mais l'humanit est ainsi faite,
c'est un compos de contrastes, de faiblesse et de force, de sublime et
de ridicule. Quand on commande  des armes invincibles,  un pays comme
la France, qu'on a l'Europe  ses pieds, comment s'inquiter des bons
mots d'une femme?

--Qu'entends-je, madame de Seldorf serait...

--Exile, rpondit le docteur. Et tous deux gardrent un morne silence.




                                XLI


L'exil de madame de Seldorf mettait fin  toutes les fluctuations qui
agitaient le coeur d'Adolphe. Aprs l'avoir connue, courtise, aime
pendant sa prosprit, l'abandonner  l'instant du revers tait une
lchet impossible. Ainsi l'honneur est parfois un tyran secourable. Ce
qu'il ordonne nous sauve du remords de choisir. Adolphe se rendit sans
dlai chez madame de Seldorf.

--Eh bien, o passons-nous l'hiver? dit-il en entrant dans le salon de
la baronne.

Des larmes de reconnaissance remplirent aussitt les yeux de madame de
Seldorf; elle serra la main d'Adolphe, et se tournant vers ses amis:

--Comment se plaindre d'une injustice qui vous vaut de telles preuves
d'attachement? Puis, s'adressant  M. de Rheinfeld: nous irons o l'on
peut penser et parler librement, o la flatterie n'est pas un devoir,
o l'esprit n'est pas un crime, o la tyrannie ne se couvre pas d'un
manteau rpublicain pour frapper sur les dfenseurs de la libert, o
les princes innocents ne sont pas jugs par des commissions militaires,
o l'on ne fait pas tomber les ttes qui refusent de s'incliner devant
l'idole du jour.

Les amis de madame de Seldorf s'empressrent de l'interrompre, car en
exhalant ainsi sa juste colre, elle justifiait presque sa disgrce et
donnait un prtexte pour la prolonger.

Elle se dcida  partir pour l'Allemagne, et obtint, de l'officier de
gendarmerie qui ne la quittait pas, de rester vingt-quatre heures
de plus  Paris pour faire les arrangements ncessaires  un si
long voyage. Ce peu d'heures consacres  de tristes adieux parurent
ternelles  M. de Rheinfeld. Il les passa  rcapituler ses torts, 
s'accuser de ses malheurs,  en pressentir de nouveaux, d'invitables;
 maudire son caractre, sa destine:  se livrer  toutes les tortures
d'un amour qu'on s'arrache du coeur; mais l'instant du dvouement
arriv, Adolphe passant tout  coup de l'abattement  l'excs du
courage, fut rejoindre madame de Seldorf qui l'attendait. Esprant
trouver chez lui l'exemple d'une rsignation qu'elle ne pouvait
atteindre,  la vue du visage calme et souriant d'Adolphe, elle reprit
assez de force pour comprimer sa douleur, pour la raisonner mme.

--Oh! mes amis, disait-elle en les embrassant, l'exil, c'est la mort!
les plus grands hommes de l'antiquit et des temps modernes ont succomb
 cette peine. On rencontre plus de braves contre l'chafaud que contre
la perte de la patrie. O retrouverai-je vos bons soins, votre esprit,
cette runion de personnes si distingues et si simples, si savantes
et si rieuses, si amusantes et si dvoues! Et c'est la fantaisie d'un
homme qui me prive de tant de biens! O vous! qui restez pour dfendre
l'indpendance nationale contre le despotisme de la gloire, unissez
vos voix puissantes pour sauver la France, et Bonaparte lui-mme des
vengeances de l'Europe asservie. Montrez-vous l'ennemi des conqutes,
le soutien de nos lois; mais non, n'coutez pas ce conseil dangereux; on
vous exilerait, et je ne veux pas vous faire payer si cher le bonheur de
nous revoir.

Un quart d'heure aprs cet adieu, la voiture de madame de Seldorf
traversait le boulevard prs de la porte Saint-Martin. Plusieurs grosses
charrettes encombraient le passage, et les postillons, impatients de
reprendre leur galop, criaient au cocher d'une calche qui marchait au
pas, de se ranger pour les laisser passer. Le cocher complaisant obit,
et Adolphe ne put retenir un cri douloureux en reconnaissant dans le
fond de cette calche une femme  demi-couche, dont la tte tait
appuye sur l'paule de madame Delmer.

--O mon Dieu! pensa-t-il, est-ce ainsi que je devais la revoir!

Oui, cette femme, c'tait Ellnore. Le docteur Moreau ayant dclar
que le froid de la campagne pouvait augmenter la fivre qui minait la
malade, madame Delmer s'tait charge de la ramener elle-mme  Paris,
en prenant toutes les prcautions qu'exigeait son tat de souffrance.

Dans le calme parfait o son amie cherchait  la maintenir, Ellnore
semblait reprendre  la vie. Ses yeux taient moins ternes, ses joues
plus colores, sa voix plus sonore. Elle tmoignait le dsir de voir son
enfant, et parlait d'envoyer sa soeur  Londres pour le lui ramener. On
devinait,  sa docilit  suivre le rgime qui pouvait la gurir, qu'un
secret espoir soutenait son courage. Hlas! cet espoir, elle le puisait
tout entier dans le souvenir de sa mre, qu'elle avait vue mourir de la
mme maladie dont elle se sentait atteinte. A chaque accs de fivre, 
chaque spasme qu'elle prouvait:

--C'est bien cela, disait-elle, je ne dois pas avoir longtemps 
souffrir; profitons-en pour prouver  ce monde,  la fois si cruel et
si ddaigneux, que je ne mritais pas les humiliations dont il m'a
abreuve, et que je n'tais pas indigne du dvouement et du nom d'un
homme distingu. Oui, j'en ai la certitude, celui-l ne me trompera pas;
j'ai sa parole; chaque mot de son serment est grav dans ma mmoire; il
le tiendra... et d'ailleurs que lui demandai-je? de me rhabiliter dans
l'opinion, de placer ma tombe au rang qui m'tait d, de me venger
par un sacrifice illusoire de l'injure, de la lchet d'un ingrat, des
insultes de la calomnie, des injustices du sort, du fol amour qui me
tue; mais la mort n'est-elle pas l pour m'acquitter de ce bienfait? lui
laissera-t-elle le temps de se reprocher l'excs de sa reconnaissance?
Non, je puis sans scrupule en rclamer cette unique, cette dernire
preuve.

Alors, se tranant vers sa table  crire, elle resta quelque temps 
mditer sur la dtermination qu'elle allait prendre; puis, cdant 
sa conviction,  cette volont suprme des malheureux condamns, elle
crivit cette lettre:

Vous rappelez-vous ces mots: Je pars!... mais non pas sans vous jurer
que, quels que soient ma situation, mes liens, ft-ce dans huit jours
comme dans vingt ans, un signe, un mot de vous, disposera de moi, me
ramnera  vos pieds, pour y obir  vos ordres, y servir vos projets,
et sacrifier, s'il le faut, mon existence  vos moindres caprices.

Eh bien, je vous attends, Lucien, ne tardez pas trop  venir, sinon le
ciel, qui a piti de moi, me dlivrerait avant de vous revoir, et vous
ne pourriez exaucer ma dernire prire.

M. de La Menneraye tait en garnison  Metz lorsque cette lettre lui
parvint. Il sollicita un cong d'un mois pour venir soigner un parent
dangereusement malade. Muni de cette autorisation, il se mit en route,
esprant trouver madame Mansley moins mal qu'elle prtendait l'tre, et
comptant sur ses soins, sur son amour, pour la rendre  la vie.

L'attente de cette arrive maintenait Ellnore dans une agitation
muette que ses amis prirent pour un retour  la sant; elle-mme les
affermissait dans cette erreur par son courage  souffrir et par sa
constance  leur affirmer qu'elle allait tous les jours un peu mieux.
Elle savait que les meilleurs amis du monde ont un intrt facile 
courbaturer, et qu'ils traitent d'imaginaires les maladies dont on ne
meurt pas, ou dont on ne gurit pas tout de suite, et que c'est leur
rendre service que de ne pas les ennuyer du rcit des souffrances contre
lesquelles ils ne peuvent rien.

En effet, ceux qui taient forcs de remarquer le dprissement de
madame Mansley se dbarrassaient d'une bonne partie de la piti qu'ils
en auraient d avoir, en l'attribuant  toute autre cause qu'au chagrin:
c'tait, disait-ils, la suite du mauvais rgime, d'une vie trop recluse,
d'agitations trop multiplies. Quant aux gens du monde, ils en parlaient
avec cette commisration blessante qui sert si bien la bont froce des
mchants.

--Avez-vous rencontr la pauvre madame Mansley dans l'alle des Veuves,
o elle va respirer l'air en voiture ouverte, quand le temps et son
mdecin le permettent? Elle s'est change au point de n'tre plus jolie.

--Vraiment, je n'en suis pas surprise; elle est  moiti folle.
Savez-vous ce qui la met dans cet tat dplorable? La rage de se faire
pouser.

--Oh! la bonne extravagance! Mais il me semble qu'elle s'tait arrange
de manire  pouvoir s'en passer?

--Non; il parat que l'amour ne lui suffit pas. Elle s'tait mis dans
la tte de sduire M. de Rheinfeld au point de l'amener  couvrir de son
nom tous les pchs cachs et connus de la belle Ellnore.

--Comment a-t-elle pu se flatter un instant de distraire Adolphe de
l'envie de se marier, non pas avec elle, mais avec madame de Seldorf?
Ce n'est pas la passion de M. de Rheinfeld, il est vrai, mais c'est son
ide fixe, et les enttements sont bien plus forts que les sentiments.
Madame Mansley aurait d savoir cela, elle qui a dj fait plus d'une
triste exprience sur le coeur humain. C'est bien la peine d'avoir
t la dupe du plus grand rou de France et d'Angleterre, si cela ne
garantit pas des galanteries bourgeoises d'un patriote. En vrit, ce
serait bien sot  elle d'en mourir!

--Aussi n'en fera-t-elle pas la sottise, je vous l'affirme; il ne manque
point de consolations pour de pareils dsespoirs, on n'en meurt gure
que dans les romans. D'ailleurs, n'a-t-elle pas un petit btard qui
l'oblige  braver les injustices des hommes et les tortures de la vie
(style de ces sortes de victimes), et ne faut-il pas qu'elle se rsigne
 subir les douleurs et les joies d'une existence orageuse par pur amour
maternel? Soyez donc tranquille, elle ne manquera pas de prtexte pour
faire encore parler d'elle, et pour vous donner une nouvelle occasion de
plaindre ses malheurs.

--J'aimerais bien mieux l'en consoler, disait un lgant, et faire
renatre sur son beau visage les couleurs et le sourire qui l'animaient
autrefois. Sans vanit, je vaux bien le grand blond qu'elle pleure, et
cela pourrait l'amuser d'en mdire avec moi. D'abord, je lui prdirais
le dsappointement qui le menace; car il va recevoir le mme soufflet
qu'il lui a donn: madame de Seldorf s'est fait un nom trop clbre pour
le quitter, ds qu'elle aura la conviction qu'Adolphe la prfre mme
 celle qu'il aime, et que tous les sacrifices qu'elle attendait de lui
son irrvocablement accomplis, enfin, qu'il est brouill sans retour
avec madame Mansley, elle lui fera entendre, avec toute la dlicatesse
que les gens d'esprit mettent  dire des choses dsagrables, qu'elle
est trs-fire de son affection, trs-reconnaissante du noble dvouement
qui lui fait partager son exil; mais que leur bonheur  tous deux exige
qu'ils restent libres.

--Oh! le charmant compliment, et qu'il l'aura bien mrit. Jamais la
peine du talion n'aura t mieux applique! Adolphe en crvera de dpit.
Je m'en rjouis d'avance pour cette pauvre abandonne. Le bon Dieu lui
doit bien ce petit plaisir, en compensation de tous les chagrins qu'on
lui donne, et de la considration, de la bienveillance qu'on lui refuse.

C'est ainsi que les caquets les plus mdisants prennent un air _bonace_
en passant par la bouche des bavards de bonne compagnie. Sans les
entendre, Ellnore les devinait, et elle ne comprenait pas comment,
accable par tant de peines relles, elle pouvait tre aussi sensible 
de vaines injures,  de sots jugements, dont le repos de sa conscience
et l'estime de ses amis la vengeaient assez.

--Et moi aussi, pensait-elle, j'ai ma part de faiblesse, de lchet!
Puis-je donner d'autres noms  cette terreur du mpris, si injuste qu'il
soit,  cette horrible souffrance qui s'empare de mon tre  la vue
d'un regard ddaigneux, d'une confidence ironique, d'un de ces signes
invents par l'envie insolente, pour humilier le malheur innocent?
Quoi! je ne puis supporter les affronts dont m'abreuve un monde que je
mprise! Dieu sait ce que je ferais pour m'en affranchir, et je m'tonne
de la faiblesse de cet Adolphe qui me sacrifie aux pleurs d'une amie, et
c'est lorsque je succombe aux coups ports par des mains indiffrentes,
que je lui reproche de cder  la piti du dsespoir qu'il cause. Non,
je n'ai pas le droit de le blmer. Puis passant aussitt du besoin
d'absoudre Adolphe,  celui de l'accuser, Ellnore s'criait: Mais
est-ce bien  un sentiment gnreux qu'il a obi en m'assassinant! Ah!
je voudrais en vain me le persuader! C'est la mme crainte de l'opinion,
le mme effroi des jugements, des pigrammes sanglantes de ce monde 
la fois corrompu et svre qui l'a rendu ingrat, parjure. Qu'est-ce donc
que cette puissance occulte dont les arrts prononcs par tant d'tre
frivoles, insenss, pervers, ont force de lois; que cette divinit
dont les faveurs se payent au prix de ce qu'on a de plus cher! Mais ces
faveurs qu'Adolphe a craint de perdre, ces faveurs qu'il m'a prfres,
ne peut-on les reconqurir?

En ce moment, et comme pour rpondre  sa pense, on pronona le nom de
M. Lucien de la Menneraye: c'tait Germain qui l'annonait.




                               XLII


Il est un degr d'affaiblissement o les motions douces font presque
autant de mal que les plus cruelles. Ellnore, quoique trs-confiante
dans la promesse de Lucien, ne s'attendait pas  le voir arriver si tt,
et la surprise, la joie de pouvoir opposer une preuve de dvouement 
un acte d'ingratitude, lui causrent une si vive palpitation qu'elle
s'vanouit.

--C'est donc vrai, s'cria Lucien en courant pour la soutenir. Elle se
meurt! O mon Dieu! rendez-la-moi... Ellnore! Ellnore! ranime-toi! O
mon premier, mon unique amour, vis encore pour tre adore; vis pour ta
vengeance et mon bonheur!

Et Lucien couvrait de baisers brlants les mains ples d'Ellnore; il
esprait dans la ferveur de sa prire, dans l'excs de sa passion, pour
obtenir du ciel de la voir sortir de l'anantissement o elle tait
plonge. Enfin les yeux d'Ellnore s'ouvrirent, un clair de joie y
brilla, le sourire le plus doux vint animer son visage dcolor. Elle
voulut parler, mais une forte oppression l'en empchait. Et Lucien la
suppliant de se calmer, de se taire, ajoutait:

--Je ne veux rien savoir. Vous m'avez appel, j'arrive; quelle que
soit la mission que vous me rservez, je la remplirai, fallt-il aller
frapper votre ennemie au sein de l'enfer, ou acheter votre repos au prix
de tout ce que je possde, de tout ce que j'espre, de cette existence
que vous m'avez conserve pour la remplir tout entire. Oui, rien ne me
cotera pour vous rendre  la paix, au bonheur que vous mritez; je ne
demande pour rcompense que de vous voir renatre. Ah! vivez pour moi;
on n'a pas le droit de dsirer la mort lorsqu'on est passionnment aim.

La visite du docteur Moreau mit fin  cette entrevue. Il trouva le pouls
d'Ellnore fort agit, et ordonna qu'on ne lui laisst voir personne du
reste de la journe.

--A quoi bon, dit-elle, me priver de la prsence d'un ami, j'ai
peut-tre si peu de temps  le voir.

--Allons, point de ces ides-l, reprit le docteur, autrement je renonce
 vous soigner; car lorsqu'un malade ne demande pas mieux que de gurir,
nous avons souvent bien de la peine  le tirer d'affaire; mais quand,
avec sa maladie, il nous faut combattre la mauvaise volont du malade,
nous ne sommes pas assez forts; ainsi, prtez-vous  vivre, quand ce ne
serait que par gard pour ma rputation. Songez donc que je serais perdu
si l'on pouvait m'accuser d'avoir laiss mourir une jeune et belle femme
telle que vous.

M. de la Menneraye se joignit au docteur pour engager Ellnore  se
mettre au lit et  viter toute espce d'motions tant que durerait
son accs de fivre. Il tait si visiblement constern de l'tat de
dprissement o il voyait madame Mansley, que le docteur s'empressa
de lui donner des esprances que lui-mme n'avait pas, craignant
qu'Ellnore devint son danger  l'effroi peint sur le visage de son
jeune ami.

Le lendemain, lorsque Lucien vint savoir des nouvelles de la malade, on
lui dit qu'elle allait beaucoup mieux et qu'elle dsirait le voir.

Il la trouva sur son canap, vtue d'une robe noire, d'un chle de
mme couleur; ses beaux chevaux taient natts comme pour attendre un
chapeau, enfin, sans sa pleur extrme et l'air souffrant qui perait 
travers son attitude calme, on l'aurait crue au moment de sortir.

--Grce  Dieu, je suis en tat aujourd'hui de vous exprimer, cher
Lucien, tout ce que m'inspire de reconnaissance votre...

--Ne parlons pas de cela, interrompit M. de la Menneraye. En me rendant
 vos ordres, je n'ai rien fait que pour moi. Un de nos amis communs,
las de combattre avec sa raison contre ce qu'il appelle ma folie, a fini
par la prendre en piti, et s'est charg de m'instruire de toutes vos
actions, mme des motifs qu'on leur prtait. Il esprait sans doute
plus de cette relation fidle que de ses sermons philosophiques. Il
est certain que tout ce qu'il m'apprenait de vos sentiments pour M. de
Rheinfeld aurait d me gurir; eh bien, le croirez-vous? chaque preuve
de dvouement pour cet homme si spirituel vous embellissait encore 
mes yeux.--Comme elle sait aimer! me disais-je. Quel noble aveuglement
l'entrane! Ah! pourquoi faut-il tant de talent, de clbrit pour
lui plaire? Pourquoi les agitations de l'incertitude, la crainte d'une
trahison, les prvisions d'un malheur humiliant, sont-ils ncessaires 
la vie de son me!  cette fivre qu'on ne peut ni donner, ni teindre,
qui n'ait d'un regard, qui vit d'obstacles, de tourments, d'injures, et
qui, jouet de la fatalit, n'obit qu' elle. Mais cette fatalit qui
soumet aujourd'hui Ellnore  une fascination complte ne peut-elle l'en
affranchir demain? Un rayon du ciel ne peut-il l'clairer, ne peut-il
lui montrer la diffrence d'un amour vrai, dvou,  un amour compos,
bariol par les sentiments les plus contraires, sans force contre un vil
intrt, contre les propos du monde? Oui, ce moment viendra! je le
sens  l'espoir qui me reste. Oh! dites qu'il est venu, ce moment si
passionnment attendu; dites que ma tendresse triomphe de vos regrets,
dites que le ciel me destine  vous faire oublier tout ce que vous avez
souffert, et mme ceux qui vous ont fait souffrir.

--Non, je vous tromperais, rpondit Ellnore; la fascination a cess,
mais la blessure reue dans ce dernier combat saigne encore et ne se
refermera jamais. Il en est une autre plus difficile  avouer, parce
qu'elle ne tient pas au coeur, et qu'on est sans piti pour les plaies
de l'amour-propre. Pourtant Dieu sait les douleurs qu'elles font
endurer, surtout quand l'honneur et la fiert en partagent le supplice.
Je vais mourir, Lucien.

--Non, je ne le veux pas, s'cria-t-il perdu.

--coutez-moi, reprit Ellnore avec une extrme douceur; je sais que
cette vrit vous afflige, mais il faut que vous la sachiez pour me
comprendre, pour excuser la faiblesse, la sottise de ma dmarche en
cet instant. Vous vous tes offert pour me venger de tous les coups, de
toutes les insultes du monde et du sort; eh bien, soyez-le ce vengeur;
que je vous doive une mort assez honorable pour effacer les erreurs, les
calomnies et les humiliations qui ont fltri ma vie. Vous tes libre,
rien ne s'oppose  ce que vous me fassiez la charit d'une douce agonie,
 ce que vous changiez cet horrible moment en fte nuptiale. Vous voulez
me consacrer votre existence entire; je n'en demande qu'une heure: me
la donnerez-vous?

--Ah! vous n'en doutez pas!... s'cria Lucien, en tombant aux pieds
d'Ellnore.

Et il lui rpta tous les serments d'un premier amour, du seul que l'on
croie tre sincrement ternel.

--Ordonnez, disait-il, je me soumets  tout avec joie; mais vous vivrez,
n'est-ce pas?

--Oui, rpondait-elle en souriant tristement, puisque vous l'ordonnez;
mais ne perdons pas de temps; rflchissez au sacrifice que j'ose vous
proposer, et qui, bien que momentan, peut vous effrayer encore; puis,
lorsque vous serez dcid  me refuser ou m'accorder l'honneur de mourir
votre femme, nous aviserons tous deux aux moyens...

--Eh! qu'ai-je besoin de rflchir pour accepter le bien qui comble tous
mes voeux, interrompit Lucien avec l'accent de la passion. Depuis le
moment o je vous ai vu paratre, l, dans cette petite chambre, o
votre bont m'a recueilli, o vos soins m'ont ranim, n'tes-vous
pas l'ange sauveur  qui je dois tout? Et mon amour, ma vie entire,
peuvent-ils suffire  m'acquitter? Ah! disposez de moi comme d'un
esclave que le ciel vous confie. Mon nom, ma fortune, mon honneur, ma
gloire, je remets tout entre vos mains, sr de voir leurs intrts mieux
protgs par vous qu'ils ne le seraient par moi. Ordonnez, faites acte
d'autorit pour que je croie  mon bonheur.

Tant d'amour, de gnrosit, aurait d consoler Ellnore; mais la
comparaison qu'elle en faisait avec l'amour goste dont elle avait 
se plaindre, ajoutait encore  sa peine. Voir chez un autre les vertus
qu'on rvait dans celui qu'on aime, c'est souffrir deux fois de sa
misre.

Press de s'acquitter envers Ellnore par le don de sa main, Lucien
rassembla les papiers ncessaires  cet acte solennel. Orphelin depuis
deux ans, il n'avait aucun consentement  demander  sa famille, et
il crut plus sage de ne pas lui apprendre son mariage, avant que la
conscration et rendu toute rcrimination inutile. S'engageant  servir
de pre  Frdrick, Lucien paraissait si heureux de se consacrer  ses
nouveaux devoirs, qu'il avait dj rempli les premires formalits et
fix le jour de la crmonie, lorsque Ellnore lui dit:

--Non, pas sitt; ma soeur est absente, et je dsire qu'elle soit tmoin
de mon bonheur. Elle m'a vu pleurer si souvent!

--Mais le retour de votre soeur peut se faire attendre, rpondit Lucien;
il faut faire tant de dtours pour venir de Londres en France?

--Non, elle sait pourquoi je l'attends; elle sera ici dans huit jours.

--Eh bien, employez ce temps  vous soigner,  vous rtablir.

--Mais, vous le voyez, reprit Ellnore en montrant ses joues; les
couleurs me reviennent, je ne souffre presque plus.

Et l'oppression qu'elle ne pouvait vaincre dmentait ses paroles. Mais
il fallait plus d'exprience que n'en avait Lucien pour n'tre pas dupe
des efforts, des ruses d'Ellnore pour dissimuler le mal qui la
tuait; plus il faisait de progrs, plus elle affectait d'en tre moins
tourmente. Comment aurait-il reconnu la contraction de la souffrance
dans ce sourire si gracieux? le dsespoir de la gurison dans cette
coquetterie charmante qui prsidait  la parure simple, mais de si bon
got d'une convalescente, et la pense d'un adieu ternel dans cette
aimable causerie, seme de projets pour l'avenir, et d'actions de grces
pour le bonheur prsent?

Le docteur lui-mme s'y trompait, et ne souponnait pas les moyens
dangereux qu'employait madame Mansley pour se donner des forces
factices; il attribuait  la jeunesse de la malade les honneurs d'un
combat qui retardait l'instant fatal; quelquefois mme, ne croyant pas
que le courage d'une femme pt aller si loin, il se flattait d'un
succs impossible; madame Delmer et les amis d'Ellnore partageaient cet
espoir, et disaient:

--L'ingratitude l'assassinait, la reconnaissance la sauve; bnie soit la
main qui nous la rend!

Ils taient dans toutes les joies de cette illusion, lorsque Ellnore
fit demander, un matin, M. de la Menneraye et madame Delmer, bien avant
l'heure o elle les recevait d'ordinaire. Surpris de ce message, ils le
furent bien davantage de l'tat o ils trouvrent Ellnore: son visage
tait livide, ses yeux rouges, ses lvres tremblantes, sa respiration
entrecoupe.

--Venez, dit-elle d'une voix  peine articule; la crise de cette nuit
ne me permet pas d'attendre... le retour... de ma soeur... Je mourrai
sans embrasser mon fils;... mais faites qu'il soit fier de l'inscription
grave sur le tombeau de sa mre... Le notaire, le maire et le
prtre sont prvenus. J'ai pouss la faiblesse jusqu' faire venir un
imprimeur, auquel vous allez dicter vos billets de faire part de notre
mariage en mme temps que les autres. Tenez, j'en ai fait le modle.

Alors, Ellnore lui prsenta un papier o on lisait ces mots:

M. le comte Lucien de la Menneraye a l'honneur de vous faire part de la
perte douloureuse qu'il vient de faire dans madame la comtesse Ellnore
de la Menneraye, dcde le... dcembre 18...

En vain Lucien se refusait  la croire,  lui obir.

--J'ai votre serment, disait-elle, et vous le tiendrez. C'est  ce prix
seulement que je vous devrai une mort douce et glorieuse. Tout est prt
pour cet acte solennel. J'ai encore assez de force, j'espre, pour me
faire porter  la municipalit,  l'glise. Ne perdons pas un instant;
il m'en reste bien peu.

--Que dites-vous l? s'cria le docteur en entrant; vous faire porter
hors de chez vous, avec la fivre? Pensez-vous que je le permette?

Il s'approcha du lit de madame Mansley; il plit tout  coup en ttant
son pouls.

--Il y va du bonheur de mes derniers moments, rpliqua Ellnore d'un ton
suppliant. Cher docteur, ne vous y opposez pas.

--Puisque vous vous obstinez dans cette ide, je ferai ce que vous
exigez, et plutt que de vous rendre chez le maire, dont vous avez
besoin, nous l'engagerons  se rendre ici, malgr que votre tat ne nous
semble pas...

--C'est assez, bon docteur; crivez l'attestation ncessaire pour qu'on
la porte tout de suite.

--Faites mieux, dit Lucien, allez engager le maire de ma part, le
conjurer de satisfaire au dsir de notre chre malade; car je ne saurais
la quitter.

Tout en protestant  madame Mansley que son tat ne motivait pas la
dmarche auprs du maire, sorte de mensonge obligeant que les mdecins
recommencent avec tous les malades  la mort, et qui ne trompe personne,
le docteur sortit aprs avoir ordonn une potion calmante, qu'Ellnore
refusa de prendre. Elle demanda une boisson cordiale.

--Ce sont des forces qu'il me faut pour accomplir ces deux derniers
actes de ma vie, ajouta-t-elle en prenant la main de M. de la Menneraye;
allons, mon ami, faites que j'en trouve dans votre courage. Ne me
pleurez pas, je n'aurais pu faire votre bonheur. Mon misrable coeur,
les prjugs, les injustices du monde ne l'eussent pas permis. En vous
faisant souffrir de votre dvouement, ce monde l'aurait blm, il va le
louer en apprenant qu'il ne vous cote rien. Je mourrai, grce  vous,
rhabilite  ses yeux, venge d'un ingrat qui ne m'a pas crue digne
de porter son nom, et rassure sur le sort de mon fils; car, en vous le
lguant, je lui donne un pre; ma mort seule pouvait m'attirer tant
de bienfaits. Le ciel m'a compris. Partagez sans regret avec moi sa
dernire faveur. Allons, point de tristesse, tchons que cette crmonie
ait un faux air de fte. Je veux, malgr la saison, qu'on m'entoure de
fleurs, qu'on pare mon front mourant de ma plus belle dentelle. Madame
Delmer va venir, c'est elle qui se chargera du soin d'arranger tout ici
pour nous faire illusion. Elle doit amener Dalvimare, qui improvisera
sur sa harpe des chants religieux pendant la conscration du prtre.
Vous le voyez, j'ai pens  tout; il faut me le pardonner, je n'avais
plus d'autre ide.

Ces mots, souvent interrompus par de violents spasmes, furent suivis
d'un vanouissement complet. Lorsque Ellnore en revint, elle se trouva
entre les bras de madame Delmer, et entoure des amis qui devaient lui
servir de tmoins. Elle fit signe de hter la crmonie; son regard
terne, ses lvres livides, sa respiration convulsive, le commandaient
encore plus imprieusement.

On la vit se ranimer graduellement aux accords harmonieux de la harpe,
sur laquelle Dalvimare prludait dans le salon  ct. C'tait un
spectacle difficile  dcrire que celui de la mort, loignant un instant
son cortge funbre pour faire place aux apprts d'une noce; de voir le
contrat de mariage  ct du testament, le bouquet de la marie auprs
du Christ de la mourante; le sourire et les pleurs sur toutes les
figures.

Le maire tant prsent, on venait de terminer l'acte et les paroles
sacramentelles, lorsque le docteur, qui venait d'entendre le bruit d'une
voiture entrant dans la cour, prtendit qu'il manquait un tmoin.

--Je vais le chercher, dit-il en posant sur le lit un flacon d'ther.

Et cinq minutes aprs il rentra, tenant par la main Frdrick, qui
s'lana joyeux vers sa mre. Hlas! cette joie si vive se changea en
cri d'effroi  l'aspect du visage dcolor d'Ellnore. Pourtant elle lui
souriait, lui ouvrait les bras... suffoque par le bonheur de le sentir
sur son coeur! Elle voulait lui parler... lui dire qu'il ne restait
pas seul au monde, que cet affreux moment lui donnait un protecteur, un
pre... Elle n'avait plus de voix.

Rassemblant le reste de ses forces pour runir dans ses mains celle de
Lucien et celle de Frderick, elle paraissait succomber  l'excs d'une
flicit inespre, appelant de ses regards le prtre qui devait
la marier et la bnir. Elle profra le oui sacramentel. Elle reut
l'extrme-onction, puis sa tte retomba lourdement sur l'oreiller.

--O mon Dieu! s'cria l'enfant, effray de la pleur de sa mre, elle
est donc bien malade?...

--Non... mon fils... dit Lucien, elle est morte!




                             CONCLUSION

M. de la Menneraye tait jeune, gnreux, dans toute la ferveur d'un
premier amour. Ses regrets furent sincres. Mais sa famille lui ayant
persuad qu'en laissant mourir Ellnore avec le titre lgitime de
comtesse de la Menneraye, il avait assez fait pour elle, les billets de
faire part ne furent point envoys. Frdrick retourna en Angleterre, o
son ducation et sa fortune lui fournirent une trs-honorable existence.

Adolphe, dont madame de Seldorf ne pouvait point se passer comme
adorateur, ne fut pas accueilli pour poux. Dans son dpit, il pousa
une fille d'une grande maison, plus spirituelle que jeune et jolie.

Les regrets qu'Ellnore laissa dans le souvenir d'Adolphe, le besoin de
parler de son amour, en le flattant, et de celle qu'il avait aime, sans
la faire reconnatre, nous a valu un dlicieux roman, crit par lui, et
bien suprieur  son histoire. Cela est tout simple: l'esprit choisit,
l'amiti raconte.


FIN




________________________________________________________________
CLICHY.--Impr. MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12.




                             OUVRAGES
                           DE SOPHIE GAY
                PARUS DANS LA COLLECTION MICHEL LVY


  Anatole                          1 vol.
  Le comte de Guiche               1 --
  La comtesse d'Egmont             1 --
  La duchesse de Chteauroux       1 --
  Ellnore                         2 --
  Le faux Frre                    1 --
  Laure d'Estelle                  1 --
  Lonie de Montbreuse             1 --
  Les Malheurs d'un amant heureux  1 --
  Un Mariage sous l'Empire         1 --
  Marie de Mancini                 1 --
  Marie-Louise d'Orlans           1 --
  Le Moqueur amoureux              1 --
  Physiologie du ridicule          1 --
  Salons clbres                  1 --
  Souvenirs d'une vieille femme    1 --

  ______________________________________________________________
  CLICHY.--Impr. de M. LOIGNON et Cie, rue du Bac-d'Asnires, 12.






End of the Project Gutenberg EBook of Ellnore, Volume II, by Sophie Gay

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ELLNORE, VOLUME II ***

***** This file should be named 18142-8.txt or 18142-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/1/4/18142/

Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica))


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

