The Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare

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Title: Othello

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: April 15, 2006 [EBook #18179]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***




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    Note du transcripteur.

        ===========================================================
        Ce document est tir de:


        OEUVRES COMPLTES DE
        SHAKSPEARE

        TRADUCTION DE
        M. GUIZOT

        NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
        AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
        DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

        Volume 4

        Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
        Le conte d'hiver.--Trolus et Cressida.

        PARIS
        A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
        DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
        35, QUAI DES AUGUSTINS
        1863


        ==========================================================


                             OTHELLO

                               OU

                        LE MORE DE VENISE

                             TRAGDIE




NOTICE SUR OTHELLO


Il y avait jadis  Venise un More trs-vaillant que sa bravoure et
les preuves de prudence et d'habilet qu'il avait donnes  la guerre
avaient rendu cher aux seigneurs de la rpublique... Il advint qu'une
vertueuse dame d'une merveilleuse beaut, nomme Disdmona, sduite, non
par de secrets dsirs, mais par la vertu du More, s'prit de lui, et
que lui  son tour, vaincu par la beaut et les nobles sentiments de
la dame, s'enflamma galement pour elle. L'amour leur fut si favorable
qu'ils s'unirent par le mariage, bien que les parents de la dame fissent
tout ce qui tait en leur pouvoir pour qu'elle prt un autre poux. Tant
qu'ils demeurrent  Venise, ils vcurent ensemble dans un si parfait
accord et un repos si doux que jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai
pas la moindre chose, mais la moindre parole qui ne ft d'amour.
Il arriva que les seigneurs vnitiens changrent la garnison qu'ils
tenaient dans Chypre, et choisirent le More pour capitaine des troupes
qu'ils y envoyaient. Celui-ci, bien que fort content de l'honneur qui
lui tait offert, sentait diminuer sa joie en pensant  la longueur et
 la difficult du voyage... Disdmona, voyant le More troubl, s'en
affligeait, et, n'en devinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant
leur repas:--Cher More, pourquoi, aprs l'honneur que vous avez reu
de la Seigneurie, paraissez-vous si triste?--Ce qui trouble ma joie,
rpondit le More, c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut
que je t'emmne avec moi affronter les prils de la mer, ou que je
te laisse  Venise. Le premier parti m'est douloureux, car toutes les
fatigues que tu auras  prouver, tous les prils qui surviendront me
rempliront de tourment; le second m'est insupportable, car me sparer de
toi, c'est me sparer de ma vie.--Cher mari, que signifient toutes ces
penses qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout
o vous irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais.
Qu'est-ce donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et
bien quip?--Le More charm jeta ses bras autour du cou de sa femme,
et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps, ma
chre, avec un tel amour!--et ils partirent et arrivrent  Chypre aprs
la navigation la plus heureuse.

Le More avait avec lui un enseigne d'une trs-belle figure, mais de
la nature la plus sclrate qu'il y ait jamais eu au monde...e mchant
homme avait aussi amen  Chypre sa femme, qui tait belle et honnte;
et, comme elle tait italienne, elle tait chre  la femme du More,
et elles passaient ensemble la plus grande partie du jour. De la mme
expdition tait un officier fort aim du More; il allait trs-souvent
dans la maison du More, et prenait ses repas avec lui et sa femme. La
dame, qui le savait trs-agrable  son mari, lui donnait beaucoup
de marques de bienveillance, ce dont le More tait trs-satisfait. Le
mchant enseigne ne tenant compte ni de la fidlit qu'il avait jure 
sa femme, ni de l'amiti, ni de la reconnaissance qu'il devait au More,
devint violemment amoureux de Disdmona, et tenta toutes sortes de
moyens pour lui faire connatre et partager son amour...ais elle, qui
n'avait dans sa pense que le More, ne faisait pas plus d'attention
aux dmarches de l'enseigne que s'il ne les et pas faites... Celui-ci
s'imagina qu'elle tait prise de l'officier... L'amour qu'il portait
 la dame se changea en une terrible haine, et il se mit  chercher
comment il pourrait, aprs s'tre dbarrass de l'officier, possder
la dame, ou empcher du moins que le More ne la possdt; et, machinant
dans sa pense mille choses toutes infmes et sclrates, il rsolut
d'accuser Disdmona d'adultre auprs de son mari, et de faire croire 
ce dernier que l'officier tait son complice... Cela tait difficile, et
il fallait une occasion... Peu de temps aprs, l'officier ayant frapp
de son pe un soldat en sentinelle, le More lui ta son emploi.
Disdmona en fut afflige et chercha plusieurs fois  le rconcilier
avec son mari. Le More dit un jour  l'enseigne que sa femme
le tourmentait tellement pour l'officier qu'il finirait par le
reprendre.--Peut-tre, dit le perfide, que Disdmona a ses raisons pour
le voir avec plaisir.--Et pourquoi, reprit le More?--Je ne veux pas
mettre la main entre le mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux
ouverts, vous verrez vous-mme.--Et quelques efforts que ft le More, il
ne voulut pas en dire davantage[1].

[Note 1: _Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi
Cinthio_ part. I, dcad. III, nov. 7, pages 313-321; dition de Venise,
1508.]

Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide
enseigne pour convaincre Othello de l'infidlit de Desdmona. Il n'est
pas, dans la tragdie de Shakspeare, un dtail qui ne se retrouve dans
la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdmona, ce mouchoir prcieux
que le More tenait de sa mre, et qu'il avait donn  sa femme pendant
leurs premires amours; la manire dont l'enseigne s'en empare, et le
fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre; l'insistance du More
auprs de Desdmona pour ravoir ce mouchoir, et le trouble o la jette
sa perte; la conversation artificieuse de l'enseigne avec l'officier, 
laquelle assiste de loin le More, et o il croit entendre tout ce
qu'il craint; le complot du More tromp et du sclrat qui l'abuse
pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne porte par derrire 
celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin tous les faits, considrables
ou non, sur lesquels reposent successivement toutes les scnes de la
pice, ont t fournis au pote par le romancier, qui en avait sans
doute ajout un grand nombre  la tradition historique qu'il avait
recueillie. Le dnoment seul diffre; dans la nouvelle, le More et
l'enseigne assomment ensemble Desdmona pendant la nuit, font crouler
ensuite sur le lit o elle dormait le plafond de la chambre, et disent
qu'elle a t crase par cet accident. On en ignore quelque temps la
vraie cause. Bientt le More prend l'enseigne en aversion, et le renvoie
de son arme. Une autre aventure porte l'enseigne, de retour  Venise, 
accuser le More du meurtre de sa femme. Ramen  Venise, le More est mis
 la question et nie tout; il est banni, et les parents de Desdmona le
font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrter l'enseigne,
et il meurt bris par les tortures. La femme de l'enseigne, dit Giraldi
Cinthio, qui avait tout su, a tout rapport, depuis la mort de son mari,
comme je viens de le raconter.

Il est clair que ce dnoment ne pouvait convenir  la scne; Shakspeare
l'a chang parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a tout
conserv, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis, mais il n'a
rien ajout; il semble n'avoir attach aux faits mmes presque aucune
importance; il les a pris comme ils se sont offerts, sans se donner la
peine d'inventer le moindre ressort, d'altrer le plus petit incident.

Il a tout cr cependant; car, dans ces faits si exactement emprunts 
autrui, il a mis la vie qui n'y tait point. Le rcit de Giraldi Cinthio
est complet; rien de ce qui semble essentiel  l'intrt d'une
narration n'y manque; situations, incidents, dveloppement progressif de
l'vnement principal, cette construction, pour ainsi dire extrieure et
matrielle, d'une aventure pathtique et singulire, s'y rencontre toute
dresse; quelques-unes des conversations ne sont mme pas dpourvues
d'une simplicit nave et touchante. Mais le gnie qui,  cette scne,
fournit des acteurs, qui cre des individus, impose  chacun d'eux
une figure, un caractre, qui fait voir leurs actions, entendre leurs
paroles, pressentir leurs penses, pntrer leur sentiments; cette
puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de
se dployer, de s'accomplir; ce souffle crateur qui, se rpandant
sur le pass, le ressuscite et le remplit en quelque sorte d'une vie
prsente et imprissable; c'est l ce que Shakspeare possdait seul; et
c'est avec quoi, d'une nouvelle oublie, il a fait _Othello_.

Tout subsiste en effet et tout est chang. Ce n'est plus un More,
un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de
la trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdmona, tres rels et
vivants, qui ne ressemblent  aucun autre, qui se prsentent en chair et
en os devant le spectateur, enlacs tous dans les liens d'une situation
commune, emports tous par le mme vnement, mais ayant chacun sa
nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant chacun 
l'effet gnral par des ides, des sentiments, des actes qui lui sont
propres et qui dcoulent de son individualit. Ce n'est point le fait,
ce n'est point la situation qui a domin le pote et o il a cherch
tous ses moyens de saisir et d'mouvoir. La situation lui a paru
possder les conditions d'une grande scne dramatique; le fait l'a
frapp comme un cadre heureux o pouvait venir se placer la vie. Soudain
il a enfant des tres complets en eux-mmes, anims et tragiques
indpendamment de toute situation particulire et de tout fait
dtermin; il les a enfants capables de sentir et de dployer, sous nos
yeux, tout ce que pouvait faire prouver et produire  la nature humaine
l'vnement spcial au sein duquel ils allaient se mouvoir; et il les
a lancs dans cet vnement, bien sr qu' chaque circonstance qui lui
serait fournie par le rcit, il trouverait en eux, tels qu'il les avait
faits, une source fconde d'effets pathtiques et de vrit.

Ainsi cre le pote, et tel est le gnie potique. Les vnements, les
situations mme ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complat 
inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la recherche
d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou moins
touchantes; c'est par la cration de l'homme lui-mme qu'elle se
manifeste; et quand elle cre l'homme, elle le cre complet, arm
de toutes pices, tel qu'il doit tre pour suffire  toutes les
vicissitudes de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la ralit.
Othello est bien autre chose qu'un mari jaloux et aveugl, et que la
jalousie pousse au meurtre; ce n'est l que sa situation pendant la
pice, et son caractre va fort au del de sa situation. Le More brl
du soleil, au sang ardent,  l'imagination vive et brutale, crdule par
la violence de son temprament aussi bien que par celle de sa passion;
le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux et
soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant jamais,
dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, et regrettant
avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout le bonheur de
l'amour; l'homme dont la vie a t dure, agite, pour qui des plaisirs
doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui l'tonne en le
charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la scurit, bien que
son caractre soit plein de gnrosit et de confiance; Othello enfin,
peint non-seulement dans les portions de lui-mme qui sont en rapport
prsent et direct avec la situation accidentelle o il est plac, mais
dans toute l'tendue de sa nature et tel que l'a fait l'ensemble de sa
destine; c'est l ce que Shakspeare nous fait voir. De mme Jago n'est
pas simplement un ennemi irrit et qui veut se venger, ou un sclrat
ordinaire qui veut dtruire un bonheur dont l'aspect l'importune; c'est
un sclrat cynique et raisonneur, qui de l'gosme s'est fait une
philosophie, et du crime une science; qui ne voit dans les hommes que
des instruments ou des obstacles  ses intrts personnels; qui mprise
la vertu comme une absurdit et cependant la hait comme une injure; qui
conserve, dans la conduite la plus servile, toute l'indpendance de sa
pense, et qui, au moment o ses crimes vont lui coter la vie, jouit
encore, avec un orgueil froce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve
de sa supriorit.

Qu'on appelle l'un aprs l'autre tous les personnages de la tragdie,
depuis ses hros jusqu'aux moins considrables, Desdmona, Cassio,
milia, Bianca: on les verra paratre, non sous des apparences vagues,
et avec les seuls traits qui correspondent  leur situation dramatique,
mais avec des formes prcises, compltes, et tout ce qui constitue la
personnalit. Cassio n'est point l simplement pour devenir l'objet
de la jalousie d'Othello, et comme une ncessit du drame, il a son
caractre, ses penchants, ses qualits, ses dfauts; et de l dcoule
naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive. milia n'est
point une suivante employe par le pote comme instrument soit du noeud,
soit de la dcouverte des perfidies qui amnent la catastrophe; elle
est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et  qui cependant elle
obit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en mfie; elle a mme
contract, dans la socit de cet homme, quelque chose de l'immoralit
de son esprit; rien n'est pur dans ses penses ni dans ses paroles;
cependant elle est bonne, attache  sa matresse; elle dteste le
mal et la noirceur. Bianca elle-mme a sa physionomie tout  fait
indpendante du petit rle qu'elle joue dans l'action. Oubliez les
vnements, sortez du drame; tous ces personnages demeureront rels,
anims, distincts; ils sont vivants par eux-mmes, leur existence ne
s'vanouira point avec leur situation. C'est en eux que s'est dploy
le pouvoir crateur du pote, et les faits ne sont, pour lui, que le
thtre sur lequel il leur ordonne de monter.

Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare,
tait devenue _Othello_, de mme, entre les mains de Voltaire, _Othello_
est devenu _Zare_. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements
sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne prouvent rien, si ce
n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. Voltaire aussi tait
un homme de gnie; la meilleure preuve du gnie, c'est l'empire qu'il
exerce sur les hommes: l o s'est manifeste la puissance de saisir,
d'mouvoir, de charmer tout un peuple, ce fait seul rpond  tout;
le gnie est l, quelques reproches qu'on puisse adresser au systme
dramatique ou au pote. Mais il est curieux d'observer l'infinie varit
des moyens par lesquels le gnie se dploie, et combien de formes
diverses peut recevoir de lui le mme fond de situations et de
sentiments.

Ce que Shakspeare a emprunt du romancier italien, ce sont les faits;
sauf le dnoment, il n'en a rpudi, il n'en a invent aucun. Or les
faits sont prcisment ce que Voltaire n'a pas emprunt  Shakspeare.
La contexture entire du drame, les lieux, les incidents, les ressorts,
tout est neuf, tout est de sa cration. Ce qui a frapp Voltaire,
ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son
aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et
ses tragiques rsultats. Toute son imagination s'est porte sur le
dveloppement de cette situation. La fable, invente librement, n'est
dresse que vers ce but; Lusignan, Nresian, le rachat des prisonniers,
tout a pour dessein de placer Zare entre son amant et la foi de son
pre, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion
progressive des sentiments que le pote voulait peindre. Il n'a point
imprim  ses personnages un caractre individuel, complet, indpendant
des circonstances o ils paraissent. Ils ne vivent que par la passion
et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et Zare
n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie propre et
les ft partout reconnatre. Ce ne sont point des individus rels, en
qui se rvlent,  propos d'un des incidents de leur vie, les traits
particuliers de leur nature et l'empreinte de toute leur existence.
Ce sont des tres en quelque sorte gnraux, et par consquent un peu
vagues, en qui se personnifient momentanment l'amour, la jalousie, le
malheur, et qui intressent, moins pour leur propre compte et  cause
d'eux-mmes, que parce qu'ils deviennent ainsi, et pour un jour, les
reprsentants de cette portion des sentiments et des destines possibles
de la nature humaine.

De cette manire de concevoir le sujet, Voltaire a tir des beauts
admirables. Il en est rsult aussi des lacunes et des dfauts graves.
Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui rduit, pour
ainsi dire,  l'amour l'homme tout entier, et rtrcit le champ de la
posie en mme temps qu'elle droge  la vrit. Je ne citerai qu'un
exemple des effets de ce systme; il suffira pour les faire tous
pressentir.

Le snat de Venise vient d'assurer  Othello la tranquille possession
de Desdmona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il s'embarque
pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expdition qui lui est confie: Viens,
dit-il  Desdmona, je n'ai  passer avec toi qu'une heure d'amour, de
plaisir et de tendres soins. Il faut obir  la ncessit.

Ces deux vers ont frapp Voltaire, il les imite; mais en les imitant,
que fait-il dire  Orosmane, aussi heureux et confiant? Prcisment le
contraire de ce que dit Othello:

  Je vais donner une heure aux soins de mon empire
  Et le reste du jour sera tout  Zare.

Ainsi voil Orosmane, ce fier sultan qui, tout  l'heure, parlait de
conqutes et de guerre, s'inquitait du sort des Musulmans et tanait
la _mollesse_ de ses voisins, le voil qui n'est plus ni sultan ni
guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sr Othello
n'est pas moins passionn qu'Orosmane, et sa passion ne sera ni moins
crdule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un instant, tous
les intrts, toutes les penses de sa vie passe et future. L'amour
possde son coeur sans envahir toute son existence. La passion
d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, jamais
rien eu  faire, qui n'a encore connu ni les ncessits ni les travaux
du monde rel. Celle d'Othello se place dans un caractre plus complet,
plus expriment et plus srieux. Je crois cela moins factice et plus
conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu' la vrit positive.
Mais, quoi qu'il en soit, la diffrence des deux systmes se rvle
pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion et la situation
sont tout; c'est l que le pote puise tous ses moyens: dans l'autre, ce
sont les caractres individuels et l'ensemble de la nature humaine qu'il
exploite; une passion, une situation ne sont, pour lui, qu'une occasion
de les mettre en scne avec plus d'nergie et d'intrt.

L'action qui fait le sujet d'_Othello_ doit tre rapporte  l'anne
1570, poque de la principale attaque des Turcs contre l'le de Chypre,
alors au pouvoir des Vnitiens. Quant  la date de la composition mme
de la tragdie, M. Malone la fixe  l'anne 1611. Quelques critiques
doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle mme de Giraldi Cinthio,
et supposent qu'il n'a eu entre les mains qu'une imitation franaise,
publie  Paris en 1584 par Gabriel Chappuys. Mais l'exactitude avec
laquelle Shakspeare s'est conform au rcit italien, jusque dans les
moindres dtails, me porte  croire qu'il a fait usage de quelque
traduction anglaise plus littrale.



                           OTHELLO

                             OU

                      LE MORE DE VENISE

                          TRAGDIE


PERSONNAGES

LE DUC DE VENISE.
BRABANTIO, snateur.
GRATIANO, frre de Brabantio.
LODOVICO, parent de Brabantio.
OTHELLO, le More. CASSIO, lieutenant d'Othello.
JAGO, enseigne d'Othello.
RODERIGO, gentilhomme vnitien.
MONTANO, prdcesseur d'Othello dans le gouvernement de l'le de Chypre.
UN BOUFFON au service d'Othello.
UN HRAUT.
DESDMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello.
MILIA, femme du Jago.
BIANCA, courtisane, matresse de Cassio.
SNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.


La scne, au premier acte, est  Venise; pendant le reste de la pice
elle est dans un port de mer, dans l'le de Chypre.




                           ACTE PREMIER


SCNE I

Venise.--Une rue.

_Entrent_ RODERIGO et JAGO.


RODERIGO.--Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve trs-mauvais que toi,
Jago, qui as dispos de ma bourse comme si les cordons en taient dans
tes mains, tu aies eu connaissance de cela.

JAGO.--Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre. Si jamais j'ai eu
le moindre soupon de cette affaire, hassez-moi.

RODERIGO.--Tu m'avais dit que tu le dtestais.

JAGO.--Mprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands personnages de la
ville, le sollicitant en personne pour qu'il me ft lieutenant, lui ont
souvent t leur chapeau; et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne
vaux pas moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son orgueil et
ses ides, il les a pays de phrases pompeuses, horriblement hrisses
de termes de guerre, et finalement il a conduit mes protecteurs: _Je
vous le proteste,_ leur a-t-il dit, _j'ai dj choisi mon officier_.
Et qui tait-ce? Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio, un
Florentin, un garon prt  se damner pour une belle femme, qui n'a
jamais manoeuvr un escadron sur le champ de bataille, qui ne connat
pas plus qu'une vieille fille la conduite d'une bataille; mais
savant, le livre en main, dans la thorie que nos snateurs en toge
discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans pratique, c'est l
tout son talent militaire. Voil l'homme sur qui est tomb le choix du
More; et moi, que ses yeux ont vu  l'preuve  Rhodes, en Chypre, et
sur d'autres terres chrtiennes et infidles, je me vois rebut et pay
par ces paroles: _Je sais ce que je vous dois; prenez patience, je
m'acquitterai un jour!_ C'est cet autre qui, dans les bons jours, sera
son lieutenant; et moi (Dieu me bnisse!), je reste l'enseigne de sa
moresque seigneurie.

RODERIGO.--Par le ciel! j'aurais mieux aim tre son bourreau.

JAGO--Mais  cela nul remde. Tel est le malheur du service. La
promotion suit la recommandation et la faveur; elle ne se rgle plus
par l'ancienne gradation, lorsque le second tait toujours hritier du
premier. Maintenant, seigneur, jugez vous-mme si j'ai la moindre raison
d'aimer le More.

RODERIGO.--En ce cas, je ne resterais pas  son service.

JAGO.--Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me servir moi-mme
contre lui. Nous ne pouvons tous tre matres, et tous les matres ne
peuvent tre fidlement servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs
soumis, rampants, qui, passionns pour leur propre servitude, usent
leur vie comme l'ne de leur matre, seulement pour la nourriture de la
journe. Quand ils sont vieux on les casse aux gages. Chtiez-moi ces
honntes esclaves. Il en est d'autres qui, revtus des formes et des
apparences du dvouement, tiennent au fond toujours leur coeur  leur
service. Ils ne donnent  leurs seigneurs que des dmonstrations
de zle, prosprent  leurs dpens; et ds qu'ils ont mis une bonne
doublure  leurs habits, ce n'est plus qu' eux-mmes qu'ils rendent
hommage. Ceux-l ont un peu d'me, et je professe d'en tre; car,
seigneur, aussi vrai que vous tes Roderigo, si j'tais le More, je ne
voudrais pas tre Jago. En le servant, je ne sers que moi, et le ciel
m'est tmoin que je ne le fais ni par amour, ni par dvouement, mais,
sous ce masque, pour mon propre intrt. Quand mon action visible et mes
compliments extrieurs tmoigneront au vrai la disposition naturelle et
le dedans de mon me, attendez-vous  me voir bientt porter mon coeur
sur la main, pour le donner  becqueter aux corneilles. Non, je ne suis
pas ce que je suis.

RODERIGO.--Quelle bonne fortune pour ce More aux lvres paisses, s'il
russit de la sorte dans son dessein!

JAGO.--Appelez son pre; veillez-le; faites poursuivre le More,
empoisonnez sa joie; dnoncez-le dans les rues; excitez les parents de
la jeune fille; au sein du paradis o le More repose, tourmentez-le
par des mouches; et quoiqu'il jouisse du bonheur, mlez-y de telles
inquitudes que sa joie en soit trouble et dcolore.

RODERIGO.--Voici la maison de son pre; je vais l'appeler  haute voix.

JAGO.--Appelez avec des accents de crainte et des hurlements de terreur,
comme il arrive quand on dcouvre l'incendie que la ngligence et la
nuit ont laiss se glisser au sein des cits populeuses.

RODERIGO.--Hol, hol, Brabantio! seigneur Brabantio! hol!

JAGO.--veillez-vous: hol, Brabantio! des voleurs! des voleurs! voyez 
votre maison,  votre fille,  vos coffres! au voleur! au voleur!

BRABANTIO, _ la fentre_.--Et quelle est donc la cause de ces
effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?

RODERIGO.--Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?

JAGO.--Vos portes sont-elles bien fermes?

BRABANTIO.--Comment, pourquoi me demandez-vous cela?

JAGO.--Par Dieu, seigneur, vous tes vol: pour votre honneur passez
votre robe: votre coeur est frapp; vous avez perdu la moiti de votre
me: en ce moment,  l'heure mme, un vieux blier noir ravit votre
brebis blanche. Levez-vous, htez-vous, rveillez au son de la cloche
les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette nuit faire de vous un
grand-pre. Debout, vous dis-je.

BRABANTIO.--Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?

RODERIGO.--Vnrable seigneur, reconnaissez-vous ma voix?

BRABANTIO.--Moi, non. Qui tes-vous?

RODERIGO.--Je m'appelle Roderigo.

BRABANTIO.--Tu n'en es que plus mal venu. Dj je t'ai dfendu de rder
autour de ma porte. Je t'ai franchement dclar que ma fille n'est pas
pour toi: et aujourd'hui dans ta folie, encore plein de ton souper,
et chauff de boissons enivrantes, tu viens me braver mchamment et
troubler mon sommeil!

RODERIGO.--Seigneur, seigneur, seigneur...

BRABANTIO.--Mais tu peux tre bien sr que j'ai assez de pouvoir pour te
faire repentir de ceci.

RODERIGO.--Modrez-vous, seigneur.

BRABANTIO.--Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: ma maison n'est
pas une grange isole.

RODERIGO.--Puissant Brabantio, c'est avec une me droite et pure que je
viens  vous...

JAGO.--Parbleu, seigneur, vous tes un de ces hommes qui ne veulent
pas servir Dieu quand c'est Satan qui le leur commande. Parce que nous
venons vous rendre service, vous nous prenez pour des bandits. Vous
voulez donc voir votre fille associe  un cheval de Barbarie[2]? Vous
voulez donc que vos petits-enfants hennissent aprs vous? vous voulez
avoir des coursiers pour cousins et des haquenes pour parents?

[Note 2: _Covered with a Barbary horse._]

BRABANTIO.--Quel impudent misrable es-tu?

JAGO.--Je suis un homme, seigneur, qui viens vous dire qu' l'heure o
je vous parle, dans les bras l'un de l'autre, votre-fille et le More ne
font qu'un[3].

[Note 3: Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: _Your
daughter and the Moor are now making the beast with two backs._]

BRABANTIO.--Tu es un coquin.

JAGO.--Vous tes un snateur!

BRABANTIO.--Tu me rpondras de ton insolence. Je te connais, Roderigo.

RODERIGO.--Seigneur, je consens  rpondre de tout. Mais de grce
coutez-nous; si (comme je crois le voir en partie) c'est selon votre
bon plaisir et de votre aveu que votre belle fille,  cette heure sombre
et bizarre de la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un
coquin aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux grossiers
embrassements d'un More dbauch; si cela vous est connu, et que vous
l'avez permis, alors nous vous avons fait un grand et insolent outrage;
mais si vous ignorez tout cela, mon caractre me garantit que vous nous
repoussez  tort. Ne croyez pas que, dpourvu de tout sentiment
des convenances, je voulusse plaisanter et me jouer ainsi de Votre
Excellence. Votre fille, je le rpte, si vous ne lui en avez pas donn
la permission, a commis une trange faute en attachant ses affections,
sa beaut, son esprit, sa fortune, au sort d'un vagabond, tranger ici
et partout. claircissez-vous sans dlai. Si elle est dans sa chambre ou
dans votre maison, dchanez contre moi la justice de l'tat, pour vous
avoir ainsi abus.

BRABANTIO.--Battez le briquet! Vite! donnez-moi un flambeau! Appelez
tous mes gens! Cette aventure ressemble assez  mon songe: la crainte de
sa vrit oppresse dj mon coeur. De la lumire! de la lumire!

(Brabantio se retire de la fentre.)

JAGO, _ Roderigo_.--Adieu, il faut que je vous quitte. Il n'est ni
convenable, ni sain pour ma place, qu'on me produise comme tmoin contre
le More, ce qui arrivera si je reste. Je sais ce qui en est; quoique
ceci lui puisse causer quelque chec, le snat ne peut avec sret le
renvoyer. Il s'est engag avec tant de succs dans la guerre de Chypre
maintenant en train, que, pour leur salut, les snateurs n'ont pas un
autre homme de sa force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je
le hasse comme je hais les peines de l'enfer, la ncessit du moment me
contraint  arborer l'tendard du zle, et  en donner des signes; des
signes, sur mon me, rien de plus. Pour tre sr de le trouver, dirigez
vers le Sagittaire[4] la recherche du vieillard; j'y serai avec le More.
Adieu.

[Note 4: _C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise._]

(Jago sort.)

(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des torches.)

BRABANTIO.--Mon malheur n'est que trop vrai! Elle est partie; et ce qui
me reste d'une vie dshonore ne sera plus qu'amertume. Roderigo,
o l'as-tu vue?--O malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?--Qui
voudrait tre pre?--Comment as-tu su que c'tait elle?--Oh! tu m'as
tromp au del de toute ide.--Et que vous a-t-elle dit?--Allumez encore
des flambeaux. veillez tous mes parents.--Sont-ils maris, croyez-vous?

RODERIGO.--En vrit, je crois qu'ils le sont.

BRABANTIO.--O ciel!--Comment est-elle sortie?--O trahison de mon
sang!--Pres, ne vous fiez plus au coeur de vos filles d'aprs la
conduite que vous leur voyez tenir.--Mais n'est-il pas des charmes par
lesquels on peut corrompre la virginit et les penchants de la jeunesse?
Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles choses?

RODERIGO.--Oui, en vrit, seigneur, je l'ai lu.

BRABANTIO.--Appelez mon frre.--Oh! que je voudrais vous l'avoir
donne!--Que les uns prennent un chemin, et les autres un
autre.--Savez-vous o nous pourrons la surprendre avec le More?

RODERIGO.--J'espre pouvoir le dcouvrir, si vous voulez emmener une
bonne escorte et venir avec moi.

BRABANTIO.--Ah! je vous prie, conduisez-nous. A chaque maison je veux
appeler: je puis demander du monde presque partout: Prenez vos armes,
courons: rassemblez quelques officiers chargs du service de nuit.
Allons! marchons.--Honnte Roderigo, je vous rcompenserai de votre
peine.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une autre rue.

Les mmes. _Entrent_ OTHELLO, JAGO et des SERVITEURS.


JAGO.--Quoique dans le mtier de la guerre j'aie tu des hommes,
cependant je tiens qu'il est de l'essence de la conscience de ne pas
commettre un meurtre prmdit: je manque quelquefois de mchancet
quand j'en aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai t tent de le piquer
sous les ctes.

OTHELLO.--La chose vaut mieux comme elle est.

JAGO.--Soit. Cependant il a tant bavard, il a vomi tant de propos
rvoltants, injurieux  votre honneur, qu'avec le peu de vertu que je
possde, j'ai eu bien de la peine  me contenir. Mais, dites-moi, je
vous prie, seigneur, tes-vous solidement mari? Songez-y bien, le
_magnifique_[5] est trs-aim; et sa voix, quand il le veut, a deux fois
autant de puissance que celle du duc: il va vous forcer au divorce, ou
il fera peser sur vous autant d'embarras et de chagrins que pourra lui
en fournir la loi, soutenue de tout son crdit.

[Note 5: _Magnifiques_ tait le terme d'honneur en usage pour les
seigneurs vnitiens.]

OTHELLO.--Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services que j'ai rendus
 la Seigneurie parleront plus haut que ses plaintes. On ne sait pas
encore, et je le publierai si je vois qu'il y ait de l'honneur  s'en
vanter, que je tire la vie et l'tre d'anctres assis sur un trne, et
mes mrites peuvent rpondre, la tte haute,  la haute fortune que j'ai
conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la charmante Desdmona,
je ne voudrais pas pour tous les trsors de la mer, enfermer ni gner
ma destine jusqu'ici libre et sans liens.--Mais vois, que sont ces
lumires qui viennent l-bas?

(Entrent Cassio  distance et quelques officiers avec des flambeaux.)

JAGO.--C'est le pre irrit avec ses amis. Vous feriez mieux de rentrer.

OTHELLO.--Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon caractre, mon titre,
et ma conscience sans reproche me montreront tel que je suis.--Est-ce
bien eux?

JAGO.--Par Janus, je pense que non.

OTHELLO.--Les serviteurs du duc et mon lieutenant!--Que la nuit rpande
ses faveurs sur vous, amis! quelles nouvelles?

CASSIO.--Gnral, le duc vous salue, et il rclame votre prsence dans
son palais en hte, en toute hte,  l'instant mme.

OTHELLO.--Savez-vous pourquoi?

CASSIO.--Quelques nouvelles de Chypre, autant que je puis conjecturer;
une affaire de quelque importance. Cette nuit mme les galres ont
dpch jusqu' douze messagers de suite sur les talons l'un de l'autre.
Dj nombre de conseillers sont levs, et rassembls chez le duc. On
vous a demand plusieurs fois avec empressement; et, voyant qu'on ne
vous trouvait point  votre demeure, le snat a envoy trois bandes
diffrentes pour vous chercher de tous cts.

OTHELLO.--Il est bon que ce soit vous qui m'ayez rencontr. Je n'ai
qu'un mot  dire, ici dans la maison, et je vais avec vous.

(Othello sort.)

CASSIO.--Enseigne, que fait-il ici?

JAGO.--Sur ma foi, il a abord cette nuit une prise de grande valeur; si
elle est dclare lgitime, il a jet l'ancre pour toujours.

CASSIO.--Je ne comprends pas.

JAGO.--Il est mari.

CASSIO.--A qui?

JAGO.--Mari ... Allons, gnral, partons-nous?

(Othello rentre.)

OTHELLO.--Venez, amis.

CASSIO.--Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.

(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec des
flambeaux et des armes.)

JAGO.--C'est Brabantio! gnral, faites attention: il vient avec de
mauvais desseins.

OTHELLO.--Hol! n'avancez pas plus loin.

RODERIGO.--Seigneur, c'est le More!

BRABANTIO, _avec furie_.--Tombez sur lui, le brigand!

(Les deux partis mettent l'pe  la main.)

JAGO.--A vous, Roderigo: allons, vous et moi.

OTHELLO.--Rentrez vos brillantes pes, la rose de la nuit pourrait les
ternir. Mon seigneur, vous commanderez mieux ici avec vos annes qu'avec
vos armes.

BRABANTIO.--O toi, infme ravisseur, o as-tu recl ma fille? Damn que
tu es, tu l'as suborne par tes malfices; car je m'en rapporte  tous
les tres raisonnables: si elle n'tait lie par des chanes magiques,
une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle
ddaignait les amants riches et lgants de notre nation, et-elle os,
au risque de la rise publique, quitter la maison paternelle pour fuir
dans le sein basan d'un tre tel que toi, fait pour effrayer, non pour
plaire? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu
as ensorcel sa tendre jeunesse par des drogues ou des minraux qui
affaiblissent l'intelligence?--Je veux que cela soit examin. La chose
est probable; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t'arrte
comme trompant le monde, comme exerant un art proscrit et non
autoris.--Mettez la main sur lui; s'il rsiste, emparez-vous de lui au
pril de sa vie.

OTHELLO.--Retenez vos mains, vous qui me suivez, et les autres aussi.
Si mon devoir tait de combattre, je l'aurais su connatre sans que
personne m'en ft la leon. (_A Brabantio._) O voulez-vous que je me
rende pour rpondre  votre accusation?

BRABANTIO.--En prison, jusqu' ce que le temps prescrit par la loi, et
les formes du tribunal t'appellent pour te dfendre.

OTHELLO.--Et, si j'obis, comment satisferai-je aux ordres du duc dont
les messagers sont ici,  ct de moi, rclamant ma prsence auprs de
lui pour une grande affaire d'tat?

UN OFFICIER.--Rien n'est plus vrai, digne seigneur; le duc est au
conseil, et, je suis sr qu'on a envoy chercher Votre Excellence.

BRABANTIO.--Comment! le duc au conseil?  cette heure de la nuit? Qu'il
y soit conduit  l'instant. Ma cause n'est point d'un intrt frivole.
Le duc mme, et tous mes frres du snat ne peuvent s'empcher de
ressentir cet affront comme s'il leur tait personnel. Si de tels
attentats avaient un libre cours, des esclaves et des paens seraient
bientt nos matres.

(Ils sortent.)


SCNE III

(Salle du conseil.)

_Le_ DUC _et les_ SNATEURS _assis autour d'une table, des_ OFFICIERS _
distance_.


LE DUC.--Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui les confirme.

PREMIER SNATEUR.--En effet, ils s'accordent peu: mes lettres disent
cent sept galres.

LE DUC.--Et les miennes cent quarante.

SECOND SNATEUR.--Et les miennes deux cents: cependant quoiqu'elles
varient sur le nombre, comme il arrive lorsque le rapport est fond sur
des conjectures, toutes cependant confirment la nouvelle d'une flotte
turque se portant sur Chypre!

LE DUC.--Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; les erreurs ne
me rassurent pas tellement que le fond du rcit ne me paraisse fait pour
causer une juste crainte.

UN MATELOT, _au dedans_.--Hol, hol! des nouvelles des nouvelles.

(Entre un officier avec un matelot.)

L'OFFICIER.--Un messager de la flotte.

LE DUC.--Encore! Qu'y a-t-il?

LE MATELOT.--L'escadre turque s'avance sur Rhodes: j'ai ordre du
seigneur Angelo de venir l'annoncer au snat.

LE DUC.--Que pensez-vous de ce changement?

PREMIER SNATEUR.--Cela ne peut soutenir le moindre examen de la raison.
C'est un pige dress pour nous donner le change. Quand on considre
l'importance de Chypre pour le Turc, et si nous rflchissons seulement
que cette le, qui intresse beaucoup plus le Turc que Rhodes, peut
d'ailleurs tre plus aisment emporte, car elle n'est pas dans un aussi
bon tat de dfense, mais manque de toutes les ressources dont Rhodes
est munie; si nous songeons  tout cela, nous ne pouvons croire le
Turc assez malhabile pour laisser derrire lui la place qui lui importe
d'abord, et ngliger une tentative facile et profitable, pour courir
aprs un danger sans profit.

LE DUC.--Non, il est certain que le Turc n'en veut point  Rhodes.

UN OFFICIER.--Voici d'autres nouvelles.

(Entre un autre messager.)

LE MESSAGER.--Les Ottomans, magnifiques seigneurs, gouvernant sur l'le
de Rhodes, ont reu l un renfort qui vient de se joindre  leur flotte.

PREMIER SNATEUR.--Oui, c'est ce que je pensais.--De quelle force,
suivant votre estimation?

LE MESSAGER.--De trente voiles; et soudain virant de bord, ils
retournent sur leurs pas et portent franchement leur entreprise sur
Chypre. Le seigneur Montano, votre fidle et brave commandant, avec
l'assurance de sa foi, vous envoie cet avis, et vous prie de l'en
croire.

LE DUC.--Nous voil donc certains que c'est Chypre qu'ils menacent. Marc
Lucchese n'est-il pas  Venise?

PREMIER SNATEUR.--Il est actuellement  Florence.

LE DUC--crivez-lui en notre nom, dites-lui de se hter au plus vite.
Dpchez-vous.

PREMIER SNATEUR.--Voici Brabantio et le vaillant More.

(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)

LE DUC.--Brave Othello, nous avons besoin de vous  l'instant, contre
le Turc, cet ennemi commun. _(A Brabantio_.) Je ne vous voyais pas,
seigneur, soyez le bienvenu: vos conseils et votre secours nous
manquaient cette nuit.

BRABANTIO.--Moi, j'avais bien besoin des vtres. Que Votre Grandeur me
pardonne; ce n'est point ma place ni aucun avis de l'affaire qui vous
rassemble, qui m'ont fait sortir de mon lit: l'intrt public n'a
plus de prise sur mon me. Ma douleur personnelle est d'une nature
si dmesure et si violente, qu'elle engloutit et absorbe tout autre
chagrin, sans cesser d'tre toujours la mme.

LE DUC.--Quoi donc? et de quoi s'agit-il?

BRABANTIO.--Ma fille!  ma fille!

SECOND SNATEUR.--Quoi! morte?

BRABANTIO.--Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est sduite, corrompue
par des sortilges et des philtres achets  des charlatans. Car une
nature qui n'est ni aveugle, ni incomplte, ni dnue de sens, ne
pourrait s'garer de la sorte si les piges de la magie...

LE DUC.--Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres criminelles,
ait priv votre fille de sa raison, et vous de votre fille, vous lirez
vous-mme le livre sanglant des lois; vous interprterez  votre gr son
texte svre; oui, le coupable ft-il notre propre fils.

BRABANTIO.--Je remercie humblement Votre Grandeur: voil l'homme, ce
More, que vos ordres exprs ont,  ce qu'il parat, mand devant vous
pour les affaires de l'tat.

LE DUC ET LES SNATEURS.--Nous en sommes dsols.

LE DUC, _ Othello_.--Qu'avez-vous  rpondre pour votre dfense?

BRABANTIO.--Rien; sinon que le fait est vrai.

OTHELLO.--Trs-puissants, trs-graves et respectables seigneurs, mes
nobles et gnreux matres;--que j'aie enlev la fille de ce vieillard,
cela est vrai; il est vrai que je l'ai pouse: voil mon offense sans
voile et dans sa nudit; elle va jusque-l et pas au del. Je suis rude
dans mon langage et peu dou du talent des douces paroles de paix; car
depuis que ces bras ont atteint l'ge de sept ans,  l'exception des
neuf lunes dernires, ils ont trouv dans les champs couverts de tentes
leur plus chers exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers,
grand'chose qui n'ait rapport  des faits de bataille et de guerre; en
parlant pour moi-mme j'embellirai donc peu ma cause. Cependant, avec
la permission de votre bienveillante patience, je vous ferai un rcit
simple et sans ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai par
quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante (car c'est l ce
dont je suis accus), j'ai gagn le coeur de sa fille.

BRABANTIO.--Une fille si timide, d'un caractre si calme et si doux
qu'au moindre mouvement, elle rougissait d'elle-mme! Elle! en dpit
de sa nature, de son ge, de son pays, de son rang, de tout enfin,
se prendre d'amour pour ce qu'elle craignait de regarder!--Il faut un
jugement fauss ou estropi pour croire que la perfection ait pu errer
ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut absolument recourir,
pour l'expliquer, aux pratiques d'un art infernal. J'affirme donc encore
que c'est par la force de mlanges qui agissent sur le sang, ou de
quelque boisson prpare  cet effet, que ce More a triomph d'elle.

LE DUC.--L'affirmer n'est pas le prouver: il faut des tmoins plus
certains et plus clairs que ces lgers soupons et ces faibles
vraisemblances fondes sur des apparences frivoles, que vous fournissez
contre lui.

PREMIER SNATEUR.--Mais, vous, Othello, parlez, avez-vous par des moyens
iniques et violents soumis et empoisonn les affections de cette
jeune fille? ou l'avez-vous gagne par la prire, et par ces questions
permises que le coeur adresse au coeur?

OTHELLO.--Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, je vous en
conjure, et laissez-la parler elle-mme de moi devant son pre. Si vous
me trouvez coupable dans son rcit, non-seulement tez-moi la confiance
et le grade que je tiens de vous; mais que votre sentence tombe sur ma
vie mme.

LE DUC.--Qu'on fasse venir Desdmona.

(Quelques officiers sortent.)

OTHELLO.--Enseigne, conduisez-les: vous connaissez bien le lieu. (_Jago
s'incline et part._) Et en attendant qu'elle arrive, aussi sincrement
que je confesse au ciel toutes les fautes de ma vie, je vais exposer 
vos respectables oreilles comment j'ai fait des progrs dans l'amour de
cette belle dame, et elle dans le mien.

LE DUC.--Parlez, Othello.

OTHELLO.--Son pre m'aimait; il m'invitait souvent: toujours il
me questionnait sur l'histoire de ma vie, anne par anne, sur les
batailles, les siges o je me suis trouv, les hasards que j'ai courus.
Je repassais ma vie entire, depuis les jours de mon enfance jusqu'au
moment o il me demandait de parler. Je parlais de beaucoup d'aventures
dsastreuses, d'accidents mouvants de terre et de mer; de prils
imminents o, sur la brche meurtrire, je n'chappais  la mort que de
l'paisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais t pris par l'insolent
ennemi et vendu en esclavage; comment je fus rachet de mes fers, et ce
qui se passa dans le cours de mes voyages, la profondeur des cavernes,
et l'aridit des dserts, et les rudes carrires, et les rochers et les
montagnes dont la tte touche aux cieux: on m'avait invit  parler;
telle fut la marche de mon rcit. Je parlais encore des cannibales qui
se mangent les uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont
la tte est place au-dessous de leurs paules. Desdmona avait un got
trs-vif pour toutes ces histoires; mais sans cesse les affaires de
la maison rappelaient ailleurs; et toujours, ds qu'elle avait pu les
expdier  la hte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dvorait
mes discours. M'en tant aperu, je saisis un jour une heure favorable,
et trouvai le moyen de l'amener  me faire du fond de son coeur la
prire de lui raconter tout mon plerinage, dont elle avait bien
entendu quelques fragments, mais jamais de suite et avec attention.
J'y consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je rappelais
quelqu'un des coups dsastreux qu'avait essuys ma jeunesse. Mon rcit
achev, elle me donna, pour ma peine, un torrent de soupirs; elle
s'cria: Qu'en vrit tout cela tait trange! mais bien trange! que
c'tait digne de piti; profondment digne de piti!--Elle et voulu ne
l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait que le ciel et fait
d'elle un pareil homme.--Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un
ami qui l'aimt, je n'avais qu' lui apprendre  raconter mon histoire,
et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, je parlai: elle
m'aima pour les dangers que j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en
avait piti. Voil toute la magie dont j'ai us.--La voil qui vient.
Qu'elle en rende elle-mme tmoignage.

(Entrent Desdmona, Jago et des serviteurs.)

LE DUC.--Je crois que ce rcit gagnerait aussi le coeur de ma fille.
Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se peut cette mauvaise affaire.
Avec leurs armes brises, les hommes se dfendent encore mieux qu'avec
leurs seules mains.

BRABANTIO.--Je vous en prie, coutez-la parler: si elle avoue qu'elle
a t de moiti dans cet amour, que la ruine tombe sur ma tte si
mes reproches tombent sur l'homme.--Approchez, belle madame.
Distinguez-vous, dans cette illustre assemble, celui  qui vous devez
le plus d'obissance?

DESDMONA.--Mon noble pre, j'aperois ici un devoir partag: je tiens
 vous par la vie et l'ducation que j'ai reues de vous. Toutes deux
m'enseignent  vous rvrer. Vous tes le seigneur de mon devoir:
jusqu'ici je n'ai t que votre fille: mais voil mon mari; et autant ma
mre vous a montr de dvouement, en vous prfrant  son pre, autant
je dclare que j'en puis et dois tmoigner au More, mon seigneur.

BRABANTIO.--Dieu soit avec vous! J'ai fini. (_Au duc._) Passons s'il
vous plat, seigneur, aux affaires d'tat. J'eusse mieux fait d'adopter
un enfant que de lui donner la vie; More; approche: je te donne ici de
tout mon coeur, ce que (si tu ne l'avais dj) je voudrais de tout mon
coeur te refuser. Grce  vous, mon trsor, je suis ravi de n'avoir pas
d'autres enfants. Ta fuite m'et appris  les tenir en tyran dans des
chanes de fer. J'ai fini, seigneur.

LE DUC.--Laissez-moi parler comme vous, et exprimer un avis qui pourra
servir de marche, ou de degr  ces amants pour retrouver votre faveur.
Quand on a puis les remdes, et qu'on a prouv ce coup fatal que
suspendait encore l'esprance, tous les chagrins sont finis. Dplorer un
malheur fini et pass, c'est le sr moyen d'attirer un malheur nouveau.
Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on djoue les
rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L'homme qu'on a vol
et qui sourit vole lui-mme quelque chose au voleur; mais celui qui
s'puise en regrets inutiles se vole lui-mme.

BRABANTIO.--Ainsi laissons le Turc nous enlever Chypre; nous ne l'aurons
pas perdue tant que nous pourrons sourire. Celui-l supporte bien
les avis, qui n'a rien  leur demander que les consolations qu'il en
recueille; mais celui qui, pour payer le chagrin, est oblig d'emprunter
 la pauvre patience, supporte  la fois et le chagrin et l'avis. Ces
maximes qui s'appliquent des deux cts, pleines de sucre ou de fiel,
sont quivoques; les mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ou dire
que ce ft par l'oreille qu'on et atteint le coeur bris. Je vous en
conjure humblement, passons aux affaires de l'tat.

LE DUC.--Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte formidable.
Othello, vous connaissez mieux que personne les ressources de la place.
Nous y avons, il est vrai, un officier d'une capacit reconnue; mais
l'opinion, matresse souveraine des vnements, croit, en vous donnant
son suffrage, assurer le succs. Il vous faut donc laisser obscurcir
l'clat de votre nouveau bonheur par cette expdition pnible et
hasardeuse.

OTHELLO.--Graves snateurs, ce tyran de l'homme, l'habitude, a chang
pour moi la couche de fer et de cailloux des camps en un lit de duvet.
Je ressens cette ardeur vive et naturelle qu'veillent en moi les
pnibles travaux: j'entreprends cette guerre contre les Ottomans, et,
m'inclinant avec respect devant vous, je demande un tat convenable pour
ma femme, le traitement et le rang dus  ma place, en un mot, un sort et
une situation qui rpondent  sa naissance.

LE DUC.--Si cela vous convient, elle habitera chez son pre.

BRABANTIO.--Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.

OTHELLO.--Ni moi.

DESDMONA.--Ni moi: je ne voudrais pas demeurer dans la maison de mon
pre, pour exciter en lui mille penses pnibles en tant toujours sous
ses yeux. Gnreux duc, prtez  mes raisons une oreille propice, et
que votre suffrage m'accorde un privilge pour venir en aide  mon
ignorance.

LE DUC.--Que dsirez-vous, Desdmona?

DESDMONA.--Que j'aie assez aim le More pour vivre avec lui, c'est
ce que peuvent proclamer dans le monde la violence que j'ai faite aux
rgles ordinaires, et la faon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon
coeur a t dompt par les rares qualits de mon seigneur. C'est dans
l'me d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est  sa gloire,  ses
belliqueuses vertus que j'ai dvou mon me et ma destine. Ainsi, chers
seigneurs, si, tandis qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un
papillon de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aim me sont ravis,
et j'aurai un pesant ennui  supporter durant son absence. Laissez-moi
partir avec lui.

OTHELLO.--Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, que sa volont
s'accomplisse librement. Je ne le demande point pour complaire 
l'ardeur de mes dsirs, ni pour assouvir les premiers transports d'une
passion nouvelle par une satisfaction personnelle; mais pour me
montrer bon et propice  ses voeux. Et que le ciel loigne de vos
mes gnreuses la pense que, parce que je l'aurai prs de moi, je
ngligerai vos grandes et srieuses affaires! Non, si les jeux lgers de
l'amour ail plongent dans une molle inertie mes facults de pense et
d'action, si mes plaisirs gtent mes travaux et leur font tort, que vos
mnagres fassent de mon casque un vil polon, et que tous les affronts
les plus honteux s'lvent ensemble contre ma renomme!

LE DUC.--Qu'il en soit comme vous le dciderez entre vous; qu'elle reste
ou qu'elle vous suive. Le danger presse, que votre clrit y rponde.
Il faut partir cette nuit.

DESDMONA.--Cette nuit, seigneur?

LE DUC.--Cette nuit.

OTHELLO.--De tout mon coeur.

LE DUC.--A neuf heures du matin nous nous retrouverons ici. Othello,
laissez un officier auprs de nous; il vous portera votre commission,
ainsi que tout ce qui pourra intresser votre poste ou vos affaires.

OTHELLO.--Je laisserai mon enseigne, s'il plat  Votre Seigneurie;
c'est un homme d'honneur et de confiance; je remets ma femme  sa
conduite, ainsi que tout ce que Vos Excellences jugeront  propos de
m'adresser.

LE DUC.--Qu'il en soit ainsi.--Je vous salue tous. (_A Brabantio._) Et
vous, noble seigneur, s'il est vrai que la vertu ne manque jamais de
beaut, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir.

PREMIER SNATEUR.--Adieu, brave More. Traitez bien Desdmona.

BRABANTIO.--Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur elle; elle a
tromp son pre, et pourra te tromper.

OTHELLO.--Ma vie sur sa foi! (_Le duc sort avec les snateurs._) Honnte
Jago, il faut que je te laisse ma Desdmona. Donne-lui, je te prie,
ta femme pour compagne; et choisis pour les amener le temps le plus
favorable.--Viens, Desdmona, je n'ai  passer avec toi qu'une heure
pour l'amour, les affaires et les ordres  donner. Il faut obir  la
ncessit.

(Ils sortent.)

RODERIGO.--Jago?

JAGO.--Que dites-vous, noble coeur?

RODERIGO.--Devines-tu ce que je mdite?

JAGO.--Mais, de gagner votre lit et de dormir.

RODERIGO.--Je veux  l'instant me noyer.

JAGO.--Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai plus aprs; et
pourquoi, homme insens?

RODERIGO.--C'est folie de vivre quand la vie est un tourment: et quand
la mort est notre seul mdecin, alors nous avons une ordonnance pour
mourir.

JAGO.--O lche! depuis quatre fois sept ans j'ai promen ma vue sur ce
monde; et, depuis que j'ai su discerner un bienfait d'une injure, je
n'ai pas encore trouv d'homme qui st bien s'aimer lui-mme. Plutt que
de dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille[6], je changerais
ma qualit d'homme contre celle de singe.

[Note 6: _A guinea-hen_; littralement, _une poule de Guine_.
C'tait une expression usite du temps de Shakspeare, pour dsigner une
fille publique.]

RODERIGO.--Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une honte que d'tre
pris de la sorte; mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de m'en
corriger.

JAGO.--La vertu! baliverne: c'est de nous-mmes qu'il dpend d'tre tels
ou tels. Notre corps est le jardin, notre volont le jardinier qui le
cultive. Que nous y semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym,
des plantes varies ou d'une seule espce; que nous le rendions strile
par notre oisivet, ou que notre industrie le fconde, c'est en nous que
rside la puissance de donner au sol ses fruits, et de changer  notre
gr. Si la balance de la vie n'avait pas le poids de la raison  opposer
au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants
nous porteraient aux plus absurdes inconsquences; mais nous avons
la raison pour calmer la fureur des sens, mousser l'aiguillon de nos
dsirs, et dompter nos passions effrnes; d'o je conclus que ce que
vous appelez amour est une bouture ou un rejeton.

RODERIGO.--Cela ne peut tre.

JAGO.--C'est uniquement un bouillonnement du sang que permet la volont.
Allons, soyez homme. Vous noyer! Noyez les chats et les petits chiens
aveugles. J'ai fait profession d'tre votre ami; et je proteste que je
suis attach  votre mrite par des cbles solides. Jamais je n'aurais
pu vous tre plus utile qu' prsent. Mettez de l'argent dans votre
bourse; suivez ces guerres; dguisez votre bonne grce sous une barbe
emprunte. Je le rpte, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est
impossible que la passion de Desdmona pour le More dure longtemps;...
mettez de l'argent dans votre bourse;... ni la sienne pour elle. Le
dbut en fut violent: vous verrez cela finir par une rupture aussi
brusque.--Mettez seulement de l'argent dans votre bourse... Ces
Mores sont changeants dans leurs volonts... Remplissez votre bourse
d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui aussi dlicieuse que
les sauterelles, bientt lui semblera aussi amre que la coloquinte...
Elle doit changer, car elle est jeune; ds qu'elle sera rassasie des
caresses du More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer;
elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre bourse. Si vous voulez
absolument vous damner, faites-le d'une manire plus agrable qu'en vous
noyant... Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement
et un voeu fragile, contract entre un barbare vagabond et une ruse
Vnitienne, ne sont pas plus forts que mon esprit et toute la bande de
l'enfer, vous la possderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit
de la noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre s'il
le faut, en satisfaisant vos dsirs, plutt que de vous noyer en vous
passant d'elle.

RODERIGO.--Promets-tu de servir fidlement mes esprances, si je consens
 en attendre le succs?

JAGO.--Comptez sur moi.--Allez, amassez de l'argent.--Je vous l'ai dit
souvent, et vous le redis encore, je hais le More. Ma cause me tient
au coeur; la vtre n'est pas moins fonde. Unissons-nous dans notre
vengeance contre lui. Si vous pouvez le dshonorer, vous vous procurez
un plaisir, et  moi un divertissement. Il y a dans le sein du temps
plus d'un vnement dont il accouchera. En avant, allez, procurez-vous
de l'argent: nous en parlerons plus au long demain. Adieu.

RODERIGO.--O nous retrouverons-nous demain matin?

JAGO.--A mon logement.

RODERIGO.--Je serai avec vous de bonne heure.

JAGO.--Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?

RODERIGO.--Quoi?

JAGO.--Ne songez plus  vous noyer. Entendez-vous?

RODERIGO.--J'ai chang de pense. Je vais vendre toutes mes terres.

JAGO.--Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. (_Roderigo
sort._)--C'est ainsi que je fais ma bourse de la dupe qui m'coute:
et ne serait-ce pas profaner l'habilet que j'ai acquise, que d'aller
perdre le temps avec un pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je
hais le More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il a rempli
mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un simple soupon de ce
genre, j'agirai comme si j'en tais sr. Il m'estime; mes desseins
n'en auront que plus d'effet sur lui.--Cassio est l'homme qu'il me
faut.--Voyons maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor 
mon dsir.--Double adresse.--Mais comment? comment?--Voyons. Au bout de
quelque temps tromper l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est
trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, une fracheur, qui
prtent aux soupons. Il est fait pour rendre les femmes infidles. Le
More est d'un naturel franc et ouvert, prt  croire les hommes honntes
ds qu'ils le paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi
aisment que les nes.--Je le tiens.--Le voil conu... L'enfer et la
nuit feront clore  la lumire ce fruit monstrueux.

(Il sort.)

FIN DU PREMIER ACTE.




                          ACTE DEUXIME


SCNE I

Un port de mer dans l'le de Chypre.--Une plate-forme.

_Entrent_ MONTANO et DEUX OFFICIERS.


MONTANO.--De la pointe du cap que dcouvrez-vous en mer?

PREMIER OFFICIER.--Rien du tout, tant les vagues sont fortes! Entre la
mer et le ciel je ne puis reconnatre une voile.

MONTANO.--Il me semble que le vent a souffl bien fort sur terre; jamais
plus fougueux ouragan n'branla nos remparts. S'il s'est ainsi dchan
sur les eaux, quels flancs de chne pourraient garder leur emboture,
quand des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous de
ceci?

SECOND OFFICIER.--La dispersion de la flotte ottomane. Avancez seulement
sur le rivage cumant: les flots grondants semblent frapper les nuages;
les lames chasses par le vent, souleves en masses normes, semblent
jeter leurs eaux sur l'ourse brlante, et teindre les toiles qui
gardent le ple immobile. Je n'ai point encore vu de semblable tourmente
sur la mer en furie.

MONTANO.--Si la flotte turque n'a pas gagn l'abri de quelque rade, ils
sont noys: il est impossible de supporter ceci au large.

(Entre un troisime officier.)

TROISIME OFFICIER-.--Des nouvelles, seigneurs! Nos campagnes sont
finies: la tempte effrne a tellement accabl les Turcs, que leurs
projets en sont arrts. Un noble vaisseau de Venise a vu la dtresse et
le terrible naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.

MONTANO.--Quoi! dites-vous vrai?

TROISIME OFFICIER.--Le navire est dj sous le mle, un btiment de
Vrone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello, le vaillant More, est dj
 terre; le More lui-mme est en mer, muni d'une commission expresse
pour commander en Chypre.

MONTANO.--J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.

TROISIME OFFICIER.--Mais ce mme Cassio, en exprimant sa joie du
dsastre des Turcs, parat cependant triste, et prie pour le salut du
More; car ils ont t spars par cette horrible et violente tempte.

MONTANO.--Plaise au ciel qu'il soit en sret! J'ai servi sous lui, et
l'homme commande en vrai soldat. Allons sur la plage pour voir le navire
qui vient d'aborder, et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'
ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos regards en
une seule et mme tendue.

PREMIER OFFICIER.--Allons, car  chaque minute on attend de nouvelles
arrives.

(Entre Cassio.)

CASSIO.--Grces au vaillant officier de cette le belliqueuse qui rend
ainsi justice au More! Oh! que le ciel prenne sa dfense contre les
lments, car je l'ai perdu sur une dangereuse mer!

MONTANO.--Monte-t-il un bon vaisseau?

CASSIO.--Sa barque est solidement ponte; son pilote est habile, et
d'une exprience consomme. Aussi l'esprance n'est pas morte dans mon
coeur; elle s'enhardit  l'ide des ressources.

DES VOIX, _dans le lointain_.--Une voile! une voile! une voile!

(Entre un quatrime officier.)

CASSIO.--Quel est ce bruit?

UN OFFICIER.--La ville est dserte: des ranges de peuple debout sur le
bord de la mer crient: _une voile!_

CASSIO.--Mes esprances lui font prendre la forme du gouverneur. (Le
canon tire.)

L'OFFICIER.--On tire la salve d'honneur. Ce sont nos amis du moins.

CASSIO.--Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre qui est arriv.

L'OFFICIER.--J'y cours.

(Il sort.)

MONTANO.--Dites-moi, cher lieutenant, votre gnral est-il mari?

CASSIO.--Trs-heureusement... Il a conquis une jeune fille au-dessus
de toute description et des rcits de la renomme, chef-d'oeuvre que ne
sauraient peindre les plus habiles pinceaux, et qui dpasse tout ce que
la cration a de plus parfait. (_L'officier rentre._) Eh bien! qui a
pris terre?

L'OFFICIER.--Un officier nomm Jago, l'enseigne du gnral.

CASSIO.--Il a fait une heureuse et rapide traverse! Ainsi les temptes
elles-mmes, les mers en courroux, et les vents mugissants, et les
tranchants cueils, et les sables amoncels, tratres cachs sous les
eaux pour arrter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si
elles taient sensibles  la beaut, oublient leur nature malfaisante,
et laissent passer en sret la divine Desdmona.

MONTANO.--Qui est-elle?

CASSIO.--Celle dont je vous parlais; le gnral de notre grand gnral
qui l'a remise  la conduite du hardi Jago. Son arrive ici devance nos
penses; en sept jours de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle
sa voile de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau apporte
la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les vifs transports de
l'amour dans les bras de Desdmona, allumer notre courage teint, et
rpandre la confiance dans Chypre. (_Entrent Desdmona, milia, Jago,
Roderigo et des serviteurs._)--Oh! voyez! le trsor du vaisseau est
descendu  terre! Habitants de Chypre, flchissez le genou devant elle.
Salut  toi, noble dame; que la faveur des cieux te prcde, te suive,
t'environne de toutes parts!

DESDMONA.--Je vous remercie, brave Cassio; quelles nouvelles
pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?

CASSIO.--Il n'est pas encore arriv; tout ce que je sais, c'est qu'il
est bien et sera bientt ici.

DESDMONA.--Oh!... Je crains pourtant... Comment avez-vous t spars?

CASSIO.--C'est ce grand combat des cieux et des mers qui nous a
spars.--Mais coutons; une voile!

DES VOIX _au loin_.--Une voile! une voile!

(On entend des coups de canon.)

UN OFFICIER.--Ils saluent la citadelle. C'est sans doute encore un ami.

CASSIO.--Allez aux nouvelles.--Cher enseigne, vous tes le bienvenu. (_A
milia._) Et vous aussi, madame.--Bon Jago, ne vous offensez point de ma
hardiesse; c'est mon ducation qui me donne cette courtoisie tmraire.

JAGO.--Si elle tait pour vous aussi prodigue de ses lvres qu'elle
l'est souvent pour moi de sa langue, vous en auriez bientt assez.

DESDMONA.--Hlas! elle ne parle jamais.

JAGO.--Beaucoup trop, sur mon me. Je l'prouve toujours, quand j'ai
envie de dormir. Devant vous, madame, je l'avoue, elle retient sa langue
au fond de son coeur, et ne querelle que dans ses penses.

MILIA.--Vous avez peu de raisons de parler ainsi.

JAGO.--Allez, allez, vous tes muettes comme des peintures hors de chez
vous, et bruyantes comme des cloches dans vos chambres; de vrais chats
sauvages dans la maison, des saintes quand vous injuriez; des dmons
quand on vous offense; vous perdez  vous divertir le temps que vous
devriez  vos affaires, et vous n'tes des femmes de mnage que dans vos
lits.

DESDMONA.--Fi! calomniateur!

JAGO.--Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que vous vous levez
pour jouer, et que vous vous couchez pour travailler.

MILIA.--Je ne vous chargerai pas d'crire mon loge.

JAGO.--Non, ne m'en chargez pas.

DESDMONA.--Que dirais-tu de moi si tu avais  me louer?

JAGO.--Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si je ne puis
critiquer.

DESDMONA.--Allons, essaye. A-t-on couru vers le port?

JAGO.--Oui, madame.

DESDMONA.--Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce que je suis en
m'efforant de paratre autrement.--Voyons, comment ferais-tu mon loge?

JAGO.--J'y songe, mais ma pense tient  ma tte comme la glu 
la laine; il faut, pour l'en faire sortir, arracher le cerveau et
tout.--Cependant ma muse est en travail, et voici de quoi elle accouche:

  Sa femme est belle et spirituelle.
  La beaut est faite pour qu'on en jouisse,
  Et l'esprit sert  faire jouir de la beaut.

DESDMONA.--Bel loge!--Et si elle est noire et spirituelle?

JAGO.

  Si elle est noire et spirituelle,
  Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur.

DESDMONA.--C'est pis encore.

MILIA.--Mais si elle est belle et sotte?

JAGO.

  Celle qui est belle n'est jamais sotte;
  Car sa sottise mme l'aide  avoir un enfant.

DESDMONA.--Ce sont de vieux propos bons pour faire rire les fous dans
un cabaret. Et quel misrable loge as-tu  donner  celle qui est laide
et sotte?

JAGO.

  Il n'y en a point de si laide et de si sotte
  Qui ne fasse tous les malins tours que font celles
  Qui sont spirituelles et jolies.

DESDMONA.--Oh! quelle lourde ignorance! tu loues le mieux celle qui
le mrite le moins. Mais quel loge rserves-tu  la femme vraiment
mritante qui, par l'autorit de sa vertu, obtient de force les hommages
de la malice mme?

JAGO.

  Celle qui a toujours t belle et jamais vaine,
  Qui a su parler et n'a jamais cri;
  Qui n'a jamais manqu d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises;
  Qui s'est refus ses fantaisies, en disant:--Maintenant je pourrais;--
  Celle qui, tant courrouce et matresse de se venger,
  A ordonn  l'offense de demeurer et  la colre de s'enfuir;
  Celle qui n'a jamais t assez fragile dans sa sagesse
  Pour changer la tte d'un brochet contre la queue d'un saumon[7];
  Celle qui a pu penser et ne pas dcouvrir sa pense;
  Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrire,
  Celle-l est un phnix, si jamais il y a eu un phnix.

[Note 7: Proverbe du temps qui signifie changer ce qui est
excellent pour ce qui ne le vaut pas.]

DESDMONA.--Et  quoi est-elle bonne?

JAGO.

  A allaiter des idiots et  inscrire le compte de la petite bire.

DESDMONA.--Oh! la sotte et ridicule conclusion! milia, n'apprends rien
de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en dites-vous, Cassio? N'est-ce pas
un censeur bien hardi et bien libre?

CASSIO.--Il parle grossirement, madame: vous l'aimerez mieux comme
soldat que comme bel esprit.

(Desdmona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la main et
s'loigne avec elle.)

JAGO.--Il lui prend la main.--Ah! bon, parle-lui  l'oreille.--Oui,
avec ce rseau si frle, je prendrai ce grand papillon de
Cassio.--Souris-lui; bon, va.--C'est avec ta galanterie mme que je
t'attraperai.--Tu parles bien: c'est cela.--Si pour ces fadaises tu te
vois dpouill de ta lieutenance, mieux et valu baiser moins souvent
tes trois doigts;--voil que tu recommences  te donner les airs d'un
aimable galant.--A merveille[8]! beau baiser, superbe rvrence!--Rien
de mieux.--Comment, encore! tes doigts presss sur tes lvres?--Je
voudrais, tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!--(_Une
trompette se fait entendre._)--Ah! le More; je reconnais sa trompette.

[Note 8: En regardant de loin Desdmona et Cassio qui causent, Jago
voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que Desdmona lui
fait la rvrence.]

CASSIO.--C'est lui-mme.

DESDMONA.--Courons au-devant de lui; allons le recevoir.

CASSIO.--Regardez, le voici qui s'avance.

(Entre Othello avec sa suite.)

OTHELLO.--O ma belle guerrire!

DESDMONA.--Mon cher Othello!

OTHELLO.--Je suis aussi surpris que charm de vous trouver ici arrive
avant moi! O joie de mon me! Si chaque tempte doit tre suivie de
pareils calmes, que les vents se dchanent jusqu' rveiller la mort;
que la barque labourant les mers s'lve sur des montagnes de vagues
aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite aussi bas que l'enfer!
Ah! c'est maintenant qu'il faudrait mourir pour comble de bonheur; car
mon me est pleine d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable
ne pourra m'tre accord dans le cours inconnu de ma destine.

DESDMONA.--Que le ciel ne le permette pas! mais plutt puissent notre
amour et nos joies aller toujours croissant avec le nombre de nos jours!

OTHELLO.--Exaucez son voeu, puissances clestes! Je ne saurais assez
parler de mon bonheur: il m'touffe. C'est trop de joie! Ah! que ce
baiser, et cet autre encore... (_Il l'embrasse_) soient toute la dispute
que jamais nos coeurs lvent entre nous!

JAGO, _ part_.--Oh! vous voil  l'unisson: mais sur mon honneur je
relcherai les cordes qui font cette musique.

OTHELLO.--Venez, allons  la citadelle: j'ai des nouvelles, amis, nos
guerres sont termines: les Turcs sont engloutis. Comment se portent nos
vieilles connaissances de l'le?--Mon amour, vous tes bien accueillie
en Chypre: j'ai trouv beaucoup d'affection parmi eux. O ma chre, je
parle  tort et  travers, je suis fou de joie. Bon Jago, je te prie;
va au port, et fais dbarquer mon bagage: amne avec toi le pilote 
la citadelle; c'est un brave marin, et son mrite a droit  nos gards.
Viens, Desdmona, encore une fois sois la bienvenue  Chypre!

(Othello et Desdmona sortent avec leur suite.)

JAGO.--Viens me retrouver au port; viens.--On dit que les hommes
pusillanimes, quand ils sont amoureux, ont plus de courage qu'ils n'en
ont reu de la nature. Si donc tu as du coeur, coute-moi. Le lieutenant
veille cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prvenir que
Desdmona est dcidment prise de lui.

RODERIGO.--De lui? cela n'est pas possible.

JAGO.--Mets ainsi le doigt sur tes lvres, et laisse ton me
s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a d'abord aim le More;
et pourquoi? pour ses forfanteries, et les mensonges bizarres qu'il lui
dbitait. L'aimera-t-elle toujours pour ce bavardage? garde-toi de le
penser. Il faut  ses yeux quelque chose qui nourrisse son amour; et
quel plaisir trouvera-t-elle  regarder le diable?--Quand la jouissance
a refroidi le sang, pour l'enflammer de nouveau et redonner  la
satit de nouveaux dsirs, il faut de l'agrment dans la figure, de
la sympathie d'ge, de gots, de beaut, toutes choses qui manquent au
More. Faute de ces convenances ncessaires, sa dlicatesse va sentir
qu'elle a t abuse; bientt son coeur commencera  se soulever, elle
se dgotera du More, et le dtestera: la nature elle-mme saura
bien l'instruire, et la pousser  quelque nouveau choix. Maintenant,
Roderigo, cela convenu (et c'est une consquence naturelle, et qui n'est
pas force), quel homme est plac aussi prs de cette bonne fortune que
Cassio? C'est un drle trs-bavard; sa conscience ne va pas plus
loin qu' lui faire prendre des formes dcentes et convenables, pour
satisfaire plus srement ses dsirs cachs et ses penchants drgls.
Non, nul n'est mieux plac que lui: le drle est adroit et souple,
habile  saisir l'occasion: il sait feindre et revtir les apparences
de toutes les qualits qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique:
d'ailleurs le drle est beau, jeune; il a tout ce que cherchent la folie
et les esprits sans exprience. C'est un fourbe accompli, dangereux
comme la peste, et dj la femme a appris  le connatre.

RODERIGO.--Je ne puis croire ce que vous dites; elle est du naturel le
plus vertueux.

JAGO.--Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de raisin. Si elle
avait t si vertueuse, elle n'et jamais aim le More. Pure grimace!
Ne l'avez-vous pas vue jouer avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas
remarqu?

RODERIGO.--Oui, je l'ai vu; mais c'tait une pure politesse.

JAGO.--Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est le prlude
mystrieux de toute l'histoire des volupts et des penses
impures. Leurs lvres s'approchaient de si prs que leurs haleines
s'embrassaient: penses honteuses, Roderigo! quand ces avances mutuelles
ouvrent ainsi la voie, les actions dcisives suivent de prs, comme un
dnoment infaillible. Allons donc...--Mais seigneur, laissez-moi
vous diriger. Je vous ai amen de Venise; veillez cette nuit; voici la
consigne que je vous impose: Cassio ne vous connat point; je ne serai
pas loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en
prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa discipline, ou sur tout
autre prtexte qu'il vous plaira: le moment vous le fournira mieux que
moi.

RODERIGO.--Soit.

JAGO.--Il est violent et prompt  la colre; peut-tre vous
frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il vous frappe; car,
sous ce prtexte, j'exciterai dans l'le une meute si forte que, pour
l'apaiser, il faudra que Cassio tombe. Par l, aid des moyens que
j'aurai alors pour vous servir, vous vous verrez plus tt au terme de
vos dsirs; et les obstacles seront tous carts: sans quoi nul espoir
de succs pour nous.

RODERIGO.--Je le ferai, si j'en trouve une occasion favorable.

JAGO.--Je vous le garantis. Venez dans un moment me rejoindre  la
citadelle. Je suis charg de transporter ses quipages  terre. Adieu.

RODERIGO.--Adieu.

(Roderigo sort.)

JAGO, _seul_.--Que Cassio l'aime, je le crois sans peine: qu'elle aime
Cassio, cela est naturel et trs-vraisemblable. Le More, quoique je ne
le puisse souffrir, est d'une nature constante, aimante et noble; j'ose
rpondre qu'il sera pour Desdmona un mari tendre.--Et moi je l'aime,
non pas prcisment par amour du plaisir, quoique peut-tre j'aie 
rpondre d'un pch aussi grave; mais j'y suis conduit en partie par
le besoin de nourrir ma vengeance, car je souponne que ce More
lascif s'est gliss dans ma couche. Cette pense, comme une substance
empoisonne, me ronge le coeur: et rien ne peut, rien ne pourra
satisfaire mon me, que je ne lui aie rendu la pareille, femme pour
femme, ou si j'choue de ce ct, que je n'aie plong le More dans une
jalousie si terrible, qu'elle soit incurable  la raison. Or, pour y
russir, si ce pauvre traqueur amen de Venise, et que j'emploie 
cause de l'ardeur qu'il met  chasser, demeure ferme o je l'ai mis, je
tiendrai notre Michel Cassio  la gorge, je le noircirai auprs du More
sans mnagement;--oui; car je crains que Cassio n'ait eu envie aussi de
mon bonnet de nuit.--Je veux amener le More  me chrir,  me remercier,
 me rcompenser d'avoir si bien fait de lui un ne, et d'avoir troubl
la paix de son me jusqu' la frnsie:--Tout est ici; (_Ridant son
front_) mais confus encore. La fourberie ne se laisse jamais voir en
face qu'au moment d'agir.

(Il sort.)


SCNE II

(Une rue.)

_Entre_ UN HRAUT _tenant une proclamation; le peuple le suit_.


LE HRAUT.--C'est le bon plaisir d'Othello, notre vaillant et noble
gnral, que, sur les nouvelles certaines du naufrage complet de
l'escadre ottomane, ce triomphe soit clbr par tous les habitants:
que les uns forment des danses, que d'autres allument des feux de joie;
enfin que chacun se livre au genre de divertissement qui lui plaira;
car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se clbrent aussi les noces
d'Othello. Voil ce qu'il est de son bon plaisir de faire proclamer.
Tous les lieux publics sont ouverts, et pleine libert de se livrer aux
ftes depuis cette cinquime heure du soir, jusqu' ce que la cloche
sonne onze heures. Que le ciel bnisse l'le de Chypre et notre illustre
gnral Othello!

(Il sort.)


SCNE III

Une salle du chteau.

_Entrent_ OTHELLO, DESDMONA, CASSIO _et leur suite_.


OTHELLO, _ Cassio_.--Bon Michel, veillez  la garde cette nuit: dans ce
poste honorable, montrons nous-mmes l'exemple de la discipline, et non
l'oubli de nos devoirs dans les plaisirs.

CASSIO.--Jago a dj reu ses instructions; mais cependant je verrai 
tout de mes yeux.

OTHELLO.--Jago est trs-fidle. Ami, bonne nuit: demain,  l'heure de
votre rveil, j'aurai  vous parler.--Venez, ma bien-aime; le march
conclu, il faut en goter les fruits: ce bonheur est encore  venir
entre vous et moi. (_A Cassio et  d'autres officiers._) Bonne nuit.

(Othello et Desdmona sortent avec leur suite.)

(Entre Jago.)

CASSIO.--Vous arrivez  propos, Jago; voici l'heure de nous rendre au
poste de garde.

JAGO.--Pas encore; il n'est pas dix heures, lieutenant. Notre gnral
nous congdie de bonne heure pour l'amour de sa Desdmona. Gardons-nous
bien de le blmer; il n'a pas encore pass avec elle la joyeuse nuit des
noces, et c'est un gibier digne de Jupiter.

CASSIO.--C'est une dame accomplie.

JAGO.--Et, j'en rponds, une femme friande de plaisir.

CASSIO.--C'est  vrai dire une crature bien dlicate et bien frache.

JAGO.--Quel oeil elle a! Il semble qu'il appelle les dsirs.

CASSIO.--Ses regards sont tendres et cependant bien modestes.

JAGO.--Et ds qu'elle parle, n'est-ce pas comme la trompette de l'amour?

CASSIO.--En vrit, elle est la perfection!

JAGO.--Eh bien! que le bonheur soit entre leurs draps!--Allons,
lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout prs il y a une paire de
braves garons de Chypre, prts  boire  la sant du noir Othello.

CASSIO.--Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre et malheureuse tte
pour le vin... Je voudrais que la courtoisie pt inventer quelque autre
manire de s'gayer ensemble.

JAGO.--Oh! ce sont nos amis: seulement un verre; aprs, je boirai pour
vous.

CASSIO.--J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroitement mitig, et
voyez  mes yeux l'impression qu'il m'a dj faite. Je suis malheureux
de cette infirmit, et n'ose pas imposer quelque chose de plus  ma
faiblesse.

JAGO.--Allons, monsieur, c'est une nuit de rjouissance; nos amis vous
invitent.

CASSIO.--O sont-ils?

JAGO.--A cette porte. De grce, faites-les entrer.

CASSIO.--J'y consens, mais cela me dplat.

(Cassio sort.)

JAGO.--Si je puis le dterminer  verser encore un verre de vin sur
celui qu'il a dj bu, il deviendra plus colre et plus querelleux
que le chien de ma jeune matresse.--D'une autre part, mon imbcile
Roderigo, dont l'amour a presque mis la tte  l'envers, a bu ce soir 
la sant de Desdmona de profondes rasades, et il doit veiller. Enfin,
grce aux coupes dbordantes, j'ai bien excit trois braves Cypriotes,
caractres bouillants et fiers, qui, sans cesse en arrt sur le point
d'honneur, vrais enfants de cette le guerrire, sont toujours prts
 se quereller comme le feu et l'eau; et ceux-l sont de garde aussi.
Maintenant, au milieu de ce troupeau d'ivrognes, il faut, moi, que je
porte notre Cassio  quelque imprudence qui fasse clat dans l'le. Mais
ils viennent. Pourvu que l'effet rponde  ce que je rve, ma barque
cingle rapidement avec vent et mare.

(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.)

CASSIO.--Par le ciel, ils m'ont dj vers  pleins bords.

MONTANO.--Ah! bien peu. Foi de soldat, pas plus d'une pinte.

JAGO.--Du vin, hol!

(Il chante.)

  Et que la cloche sonne, sonne,
  Et que la cloche sonne, sonne;
  Un soldat est un homme;
  Sa vie n'est qu'un moment:
  Eh bien! alors, que le soldat boive.

Allons du vin, garon.

CASSIO.--Par le ciel! voil une chanson impayable.

JAGO.--Je l'ai apprise en Angleterre o, certes, ils sont puissants
quand il faut boire. Votre Danois, votre Allemand, votre Hollandais au
gros ventre... hol du vin!--ne sont rien auprs d'un Anglais.

CASSIO.--Quoi! votre Anglais est donc bien habile  boire?

JAGO.--Comment! votre Danois est dj ivre-mort que mon Anglais boit
encore sans se gner; il n'a pas besoin de se mettre en nage pour jeter
bas votre Allemand; et votre Hollandais est dj prt  rendre gorge
qu'il fait encore remplir la bouteille.

CASSIO.--A la sant de notre gnral!

MONTANO.--J'en suis, lieutenant et je vous fais raison.

JAGO, _chantant_.

  Le roi tienne tait un digne seigneur;
  Ses culottes ne lui cotaient qu'une couronne:
  Il les trouvait de douze sous trop chres,
  Et il appelait le tailleur un drle.

  C'tait un homme de grand renom,
  Et tu n'es que de bas tage;
  C'est l'orgueil qui renverse les pays,
  Prends donc sur toi ton vieux manteau[9].

Ho! du vin!

[Note 9: Les couplets sont tirs d'une vieille ballade populaire du
temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitul: _Relicks
of ancient poetry_, 3 vol. in-12.]

CASSIO.--Comment, cette chanson-ci est encore meilleure que la premire!

JAGO.--Voulez-vous que je la rpte?

CASSIO.--Non, je tiens pour indigne de son poste quiconque fait de
pareilles choses, eh bien! le ciel est au-dessus de tout, et il y a des
mes qui ne seront pas sauves.

JAGO.--C'est une vrit, lieutenant.

CASSIO.--Quant  moi, sans offenser mon gnral, ni aucun de mes chefs,
j'espre bien tre sauv.

JAGO.--Et moi aussi, lieutenant.

CASSIO.--Soit, mais avec votre permission, pas avant moi. Le lieutenant
doit tre sauv avant l'enseigne; n'en parlons plus: allons  nos
affaires. Que Dieu pardonne nos fautes, messieurs, songeons  nos
affaires.--Messieurs, n'allez pas croire que je sois ivre; c'est l mon
enseigne, voici ma main droite, et voil ma main gauche. Je ne suis pas
ivre, je puis bien marcher et bien parler.

TOUS.--Parfaitement bien.

CASSIO.--C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas que je sois ivre.
(Il sort.)

MONTANO.--Allons, camarades, allons  l'esplanade. Allons placer la
garde.

(Les Cypriotes sortent.)

JAGO.--Vous voyez cet officier qui est sorti le premier; c'est un soldat
capable de marcher  ct de Csar, et de commander une arme; mais
aussi voyez son vice; c'est l'quinoxe de sa vertu, l'un est aussi
long que l'autre; cela fait piti pour lui. Je crains que la confiance
qu'Othello place en lui, quelque jour, dans un accs de cette maladie,
ne mette cette le en dsordre.

MONTANO.--Mais est-il souvent ainsi?

JAGO.--C'est toujours le prlude de son sommeil. Il verra tout veill
l'aiguille faire deux fois le tour du cadran, si son lit n'est berc par
l'ivresse.

MONTANO.--Il serait bon d'en avertir le gnral. Peut-tre ne s'en
aperoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il dans Cassio que les
vertus qui le frappent, et ferme-t-il les yeux sur ses dfauts. N'est-il
pas vrai?

(Entre Roderigo.)

JAGO, _ voix basse_.--Quoi, Roderigo, ici! je vous en prie, suivez le
lieutenant; allez.

(Roderigo sort.)

MONTANO.--Et c'est une vraie piti que le noble More hasarde une place
aussi importante que celle de son second aux mains d'un homme sujet 
cette faiblesse invtre. Ce serait une bonne action d'en informer le
More.

JAGO.--Moi! je ne le ferais pas pour cette belle le. J'aime infiniment
Cassio, et je ferais beaucoup pour le gurir de ce vice.--Mais,
coutons; quel bruit!

(On entend des cris: Au secours, au secours!)

(Cassio rentre l'pe  la main, poursuivant Roderigo.)

CASSIO.--Impudent! lche!

MONTANO.--Qu'y a-t-il, lieutenant?

CASSIO.--Un drle me remontrer mon devoir! je veux le rosser, jusqu' ce
qu'il puisse tenir dans une bouteille d'osier.

RODERIGO.--Me rosser?

CASSIO.--Tu bavardes, misrable!

(Il frappe Roderigo.)

MONTANO.--Y pensez-vous, cher lieutenant? de grce, retenez-vous.

CASSIO.--Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser le museau.

MONTANO.--Allons, allons; vous tes ivre.

CASSIO.--Ivre?

(Cassio l'attaque.--Ils se battent.)

JAGO, _bas  Roderigo_.--Sortez donc, je vous dis, sortez, et criez 
l'meute. _(Roderigo sort.) (A Cassio.) Quoi_, cher lieutenant!--Hlas,
messieurs!--Au secours, hol!--Lieutenant!--Montano!--Camarades, au
secours!--Voil une belle garde en vrit!--(_La cloche du beffroi
se fait entendre._) Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La ville va
prendre l'alarme. A la volont de Dieu, lieutenant, arrtez! vous allez
vous couvrir de honte  jamais.

(Entre Othello avec sa suite.)

OTHELLO.--Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?

MONTANO.--Mon sang coule: je suis bless  mort. Qu'il meure.

OTHELLO.--Sur votre vie, arrtez.

JAGO.--Arrtez! arrtez! lieutenant,--seigneur
Montano,--lieutenant,--officiers:--avez-vous perdu tout sentiment de
votre devoir, et du lieu o vous tes? Arrtez, le gnral vous parle.
Arrtez, arrtez, au nom de l'honneur!

OTHELLO.--Eh! quoi donc? Comment! d'o vient tout ceci? Sommes-nous
devenus Turcs pour exercer sur nous-mmes les fureurs que le ciel a
interdites aux Ottomans? Par pudeur chrtienne, finissez cette barbare
querelle: le premier qui fera un pas pour assouvir sa rage ne fait pas
grand cas de sa vie, car il mourra au premier mouvement. Qu'on fasse
taire cette terrible cloche, elle pouvante l'le et trouble son repos.
Quel est le sujet de ceci, messieurs?--Honnte Jago, qui semblez mort
de douleur, parlez. Qui a commenc ceci? Au nom de votre amiti, je
l'exige.

JAGO.--Je n'en sais rien. Ils taient tous amis, au quartier, il n'y
a qu'un instant, et en aussi bons rapports que le mari et la marie
lorsqu'on les dshabille pour les mettre au lit; et puis, tout 
l'heure, comme si quelque toile les et soudain privs de leur raison,
voil les pes nues, et dans un sanglant combat pointes contre le
coeur l'un de l'autre. Je ne puis dire l'origine de cette folle rixe, et
je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse ces jambes qui m'ont
conduit ici pour en tre le tmoin.

OTHELLO.--Comment avez-vous pu, Michel, vous oublier  ce point?

CASSIO.--Excusez-moi, de grce; je ne puis parler.

OTHELLO.--Digne Montano, vous avez toujours t doux. Le monde a
remarqu la gravit, le calme de votre jeunesse; et votre nom sort avec
loge de la bouche des plus svres. Quel motif vous porte  souiller
ainsi votre rputation,  perdre la haute estime o vous tes pour
mriter le nom de querelleur de nuit? Rpondez-moi.

MONTANO.--Noble Othello, je suis dangereusement bless. Pendant que je
m'abstiendrai de parler, ce qui me fait un peu souffrir pour le moment,
votre officier Jago peut vous instruire de tout ce que je sais de
l'affaire. Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de dplac
 moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer soi-mme, et un pch
de se dfendre, quand la violence fond sur nous.

OTHELLO.--Par le ciel! mon sang commence enfin  l'emporter sur le frein
de ma raison, et l'indignation qui obscurcit mon bon jugement menace de
me gouverner seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lve ce bras,
le meilleur d'entre vous disparatra sous ma colre. Faites-moi savoir
comment a commenc ce honteux dsordre; qui l'a mis en train; et celui
qui en sera prouv l'auteur, ft-il mon frre jumeau n en mme temps
que moi, sera perdu sans retour.--Quoi, dans une ville de guerre, encore
mue, tandis que le coeur du peuple palpite encore de terreur, engager
ainsi une querelle domestique, au milieu de la nuit, au corps de garde
et de sret! Cela est monstrueux.--Jago, qui a commenc?

MONTANO.--Si par quelque partialit ou quelque communaut d'emplois, tu
dis plus ou moins que la vrit, tu n'es pas un soldat.

JAGO.--Ne me pressez pas de si prs. J'aimerais mieux voir ma langue
coupe dans ma bouche, que de m'en servir pour nuire  Michel Cassio:
mais je me persuade que la vrit ne peut lui faire tort. Voici le fait,
gnral: Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble; tout 
coup est entr un homme criant au secours; Cassio le suivait l'pe nue,
prt  le frapper. Ce gentilhomme, seigneur, va au-devant de Cassio,
et le prie de s'arrter: et moi je poursuis le fuyard qui poussait des
cris; craignant, comme il est arriv, que ses clameurs ne jetassent
l'effroi dans la ville. Lui, plus leste  la course, chappe  mon
dessein: je revenais en grande hte, entendant de loin le choc et le
cliquetis des pes, et Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne
lui avais jamais entendu faire jusqu' ce soir. Ds que je suis rentr,
car tout ce mouvement a t court, je les ai trouvs pied contre pied, 
l'attaque et  la dfense, comme ils taient encore quand vous les avez
vous-mme spars. Voil tout ce que je peux vous rapporter: mais les
hommes sont hommes; les plus sages s'oublient quelquefois. Quoique
Cassio ait fait  celui-ci quelque lgre injure, comme il peut arriver
 tout homme en fureur de frapper son meilleur ami, il faut srement
que Cassio, je le crois, et reu de celui qui fuyait quelque trange
indignit que sa patience n'a pu supporter.

OTHELLO.--Je vois bien, Jago, que ton honntet et ton amiti veulent
adoucir l'affaire pour rendre la part de Cassio plus lgre. Cassio, je
t'aime; mais tu ne seras plus mon officier. (_Entre Desdmona avec sa
suite._)--Voyez si ma bien-aime n'a pas t rveille.--Je ferai de toi
un exemple.

DESDMONA.--Que s'est-il donc pass, mon ami?

OTHELLO.--Tout est fini maintenant, ma chre. Venez vous
coucher. Montano, quant  vos blessures, je serai moi-mme votre
chirurgien.--Emmenez-le d'ici.--Jago, faites une ronde exacte dans
la ville, et calmez ceux que ce sot tumulte a effrays. Rentrons,
Desdmona; c'est la vie des soldats de voir leur doux sommeil troubl
par la discorde.

(Ils sortent.)

JAGO, _ Cassio_.--Quoi, lieutenant, tes-vous bless?

CASSIO.--Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie.

JAGO.--Que le ciel nous en prserve!

CASSIO.--Ma rputation, ma rputation, ma rputation! Ah! j'ai perdu ma
rputation! j'ai perdu la portion immortelle de moi-mme; celle qui me
reste est grossire et brutale. Ma rputation, Jago, ma rputation!

JAGO.--Foi d'honnte homme, j'ai cru que vous aviez reu quelque
blessure dans le corps; c'est l qu'une plaie est sensible, bien plus
que dans la rputation: la rputation est une vaine et fausse imposture,
acquise souvent sans mrite, et perdue sans qu'on l'ait mrit: mais
vous n'avez rien perdu de votre rputation,  moins que votre esprit
ne rve cette perte.--Allons, homme, quoi donc? il y a des moyens de
ramener le gnral: vous tes simplement rform par Son Honneur; c'est
une peine de discipline, non d'inimiti; comme on battrait un chien qui
ne peut faire aucun mal, pour effrayer un lion terrible. Implorez-le, et
il revient  vous.

CASSIO.--J'implorerais le mpris, plutt que de tromper un si digne
commandant, en lui offrant encore un officier si imprudent, si lger, si
ivrogne.--Ivre, et parlant comme un perroquet, et querellant, et faisant
le rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.--O toi,
invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de nom qui te fasse
reconnatre, je veux t'appeler dmon.

JAGO.--Quel est celui que vous poursuiviez l'pe  la main? que vous
avait-il fait?

CASSIO.--Je n'en sais rien.

JAGO.--Est-il possible?

CASSIO.--Je me rappelle une foule de choses, mais rien distinctement:
une querelle, oui; mais le sujet, non. Oh! comment les hommes
peuvent-ils introduire un ennemi dans leur bouche pour leur drober leur
raison! Se peut-il que ce soit avec joie, volupt, dlices, transport,
que nous nous transformions nous-mmes en brutes?

JAGO.--Eh bien! voil que vous tes assez bien  prsent; comment
tes-vous revenu  vous?

CASSIO.--Il a plu au dmon de l'ivresse de cder la place au dmon de la
colre. Ainsi une faiblesse m'en dcouvre une autre pour me forcer  me
mpriser franchement moi-mme.

JAGO.--Allons, vous tes un moraliste trop svre. Dans ce moment, dans
ce lieu, et dans les circonstances actuelles o se trouve l'le, je
voudrais de toute mon me que cela ne ft pas arriv; mais puisque
ce qui est fait est fait, ne songez qu' le rparer pour votre propre
avantage.

CASSIO.--- J'irai lui redemander ma place; il me dira que je suis un
ivrogne. Euss-je autant de bouches que l'hydre, une telle rponse les
fermerait toutes. tre maintenant un homme sens, l'instant d'aprs un
frntique et tout de suite aprs une brute!--Oui, chaque verre donn 
l'intemprance est maudit, et il y a dedans un dmon.

JAGO.--Allons, allons: le bon vin est une bonne et douce crature si on
en use bien. N'en dites pas tant de mal: et, cher lieutenant, j'espre
que vous croyez que je vous aime.

CASSIO.--Je l'ai bien prouv, monsieur.--Moi ivre!

JAGO.--Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez l'tre quelquefois.
Je vous dirai ce que vous devez faire: la femme de notre gnral est
notre gnral aujourd'hui; je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est
dvou tout entier  la contemplation,  l'adoration de ses talents et
de ses grces. Confessez-vous librement  elle; importunez-la; elle vous
aidera  rentrer dans votre emploi. Elle est d'un naturel si affable,
si doux, si obligeant, qu'elle croirait manquer de bont, si elle ne
faisait beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la de renouer ce
noeud d'amiti, rompu entre vous et son poux, et je parie ma fortune
contre le moindre gage qui en vaille la peine, que votre amiti en
deviendra plus forte que jamais.

CASSIO.--Le conseil que vous me donnez l est bon.

JAGO.--Il est donn, je vous proteste, dans la sincrit de mon amiti
et de mon honnte zle.

CASSIO.--Je le crois sans peine. Ainsi ds demain matin, de bonne heure,
j'irai prier la vertueuse Desdmona de solliciter pour moi. Je dsespre
de ma fortune, si ce coup en arrte le cours.

JAGO.--Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut que j'aille faire la
ronde.

CASSIO.--Bonne nuit, honnte Jago.

(Cassio sort.)

JAGO, _seul_.--Eh bien! qui dira maintenant que je joue le rle d'un
fourbe, aprs un conseil gratuit honnte, et dans ma pense, le seul
moyen de flchir le More? Car rien de plus ais que d'engager Desdmona
 couter une honorable requte, elle y est toujours dispose; elle est
d'une nature aussi librale que les libres lments. Et qu'est-ce pour
elle que de gagner le More? Fallt-il renoncer  son baptme, abjurer
tous les signes, tous les symboles de sa rdemption, son me est
tellement enchane dans cet amour qu'elle peut faire, dfaire,
gouverner comme il lui plat, tant son caprice rgne en dieu sur la
faible volont du More. Suis-je donc un fourbe, quand je mets Cassio sur
la route facile qui le mne droit au succs? Divinit d'enfer! quand les
dmons veulent insinuer aux hommes leurs oeuvres les plus noires, ils
les suggrent d'abord sous une forme cleste, comme je fais maintenant.
Car tandis que cet honnte idiot pressera Desdmona de rparer sa
disgrce, et qu'elle plaidera pour lui avec chaleur auprs du More, moi
je glisserai dans l'oreille de celui-ci le soupon empoisonn qu'elle
rappelle cet homme par volupt; et plus elle fera d'efforts pour le
rtablir, plus elle perdra de son crdit sur Othello. Ainsi, je
ternirai sa vertu; et sa bont mme ourdira le filet qui les enveloppera
tous.--Qu'y a-t-il, Roderigo?

(Entre Roderigo.)

RODERIGO.--Me voil courant, non comme le chien qui suit sa proie, mais
comme celui qui remplit vainement l'air de ses cris. Mon argent est
presque tout dpens; j'ai t cette nuit cruellement ross, et je crois
que l'issue de tout ceci sera d'avoir acquis de l'exprience pour
ma peine.--Je retournerai  Venise sans argent et avec un peu plus
d'esprit.

JAGO.--Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de patience! Quelle
blessure fut jamais gurie autrement que par degrs? Nous oprons, vous
le savez, avec notre seul esprit, et sans aucune magie; et l'esprit
compte sur le temps qui trane tout en longueur. Tout ne va-t-il pas
bien? Cassio t'a frapp; et toi, au prix de ce lger coup, tu as perdu
Cassio: quoique le soleil fasse crotre mille choses  la fois, les
plantes qui fleurissent les premires doivent porter les premiers
fruits; prends un peu patience.--Par la messe, il est jour. Le plaisir
et l'action abrgent les heures. Retire-toi; va  ton logis; sors,
te dis-je. Tu en sauras plus tard davantage--Encore une fois, sors.
(_Roderigo sort._) Il reste deux choses  faire: d'abord que ma
femme agisse auprs de sa matresse en faveur de Cassio; je cours l'y
pousser;--et moi, pendant ce temps, je tire le More  l'cart; puis au
moment o il pourra trouver Cassio sollicitant sa femme, je le ramne
pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est l ce qu'il faut faire.
N'engourdissons pas ce dessein par la ngligence et les retards.

FIN DU DEUXIME ACTE




                          ACTE TROISIME


SCNE I

Devant le chteau.

_Entrent_ CASSIO et DES MUSICIENS.


CASSIO.--Messieurs, jouez ici; je rcompenserai vos peines:--quelque
chose de court.--Saluez le gnral  son rveil.

(Musique.)

(Entre le bouffon.)

LE BOUFFON.--Comment, messieurs, est-ce que vos instruments ont t 
Naples, pour parler ainsi du nez?

PREMIER MUSICIEN.--Quoi donc, monsieur?

LE BOUFFON.--Je vous en prie, n'est-ce pas l ce qu'on appelle des
instruments  vent?

PREMIER MUSICIEN.--Oui, certes.

LE BOUFFON.--Dans ce cas, certainement il y a une queue  cette
histoire.

PREMIER MUSICIEN.--Quelle histoire, monsieur?

LE BOUFFON.--Je vous dis que plus d'un instrument  vent,  moi bien
connu, a une queue. Mais, mes matres, voici de l'argent pour vous. Le
gnral aime tant la musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en
plus faire.

PREMIER MUSICIEN.--Nous allons cesser.

LE BOUFFON.--Si vous avez de la musique qu'on n'entende pas,  la bonne
heure; car, comme on dit, le gnral ne tient pas beaucoup  entendre la
musique.

PREMIER MUSICIEN.--Nous n'en avons point de cette espce, monsieur.

LE BOUFFON.--En ce cas, mettez vos fltes dans votre sac, car je vous
chasse. Allons, partez; allons.

(Les musiciens s'en vont.)

CASSIO, _au bouffon_.--Entends-tu, mon bon ami?

LE BOUFFON.--Non, je n'entends pas votre bon ami; c'est vous que
j'entends.

CASSIO.--De grce, garde tes calembours. Prends cette petite pice d'or.
Si la dame qui accompagne l'pouse du gnral est leve, dis-lui qu'un
nomm Cassio lui demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce
service?

LE BOUFFON.--Elle est leve, monsieur; si elle veut se rendre ici, je
vais lui dire votre prire.

CASSIO.--Fais-le, mon cher ami. (_Le bouffon sort._)(_Entre Jago._) Ah,
Jago, fort  propos.

JAGO.--Quoi, vous ne vous tes donc pas couch?

CASSIO.--Non. Avant que nous nous soyons spars, le jour commenait 
poindre. J'ai pris la libert, Jago, de faire demander votre femme:
mon objet est de la prier de me procurer quelque accs auprs de la
vertueuse Desdmona.

JAGO.--Je vous l'enverrai  l'instant. Et j'inventerai un moyen
d'carter le More, afin que vous puissiez causer et traiter librement
votre affaire.

(Jago sort.)

CASSIO.--Je vous en remercie humblement. Jamais je n'ai connu de
Florentin plus obligeant et si honnte.

(Entre milia.)

MILIA.--Bonjour, brave lieutenant; je suis fche de votre
chagrin; mais tout sera bientt rpar. Le gnral et sa femme s'en
entretiennent, et elle parle avec chaleur pour vous. Le More rpond que
celui que vous avez bless jouit d'une haute considration dans Chypre,
tient  une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le force 
vous refuser: mais il proteste qu'il vous aime et n'a besoin d'aucune
sollicitation autre que son affection pour vous, pour saisir aux cheveux
la premire occasion de vous remettre en place.

CASSIO.--Nanmoins, je vous en supplie, si vous le jugez  propos, et si
cela se peut, mnagez-moi un moment d'entretien avec Desdmona seule.

MILIA.--Venez donc, entrez: je veux vous mettre  porte de lui ouvrir
librement votre me.

CASSIO.--Que je vous ai d'obligations!

(Ils sortent.)


SCNE II

Une chambre dans le chteau.

_Entrent_ OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS.


OTHELLO.--Jago, remettez ces lettres au pilote, et chargez-le d'offrir
mes hommages au snat; aprs quoi, revenez me joindre aux forts que je
vais visiter.

JAGO.--Bon, mon seigneur, je vais le faire.

OTHELLO, _aux officiers_.--Ces fortifications, messieurs, allons-nous
les voir?

LES OFFICIERS.--Nous voil prts  suivre Votre Seigneurie.

(Ils sortent.)


SCNE III

Devant le chteau.

_Entrent_ DESDMONA, CASSIO ET MILIA.


DESDMONA.--Soyez sr, bon Cassio, que j'emploirai en votre faveur toute
mon loquence.

MILIA.--Faites-le, chre madame. Je sais que ceci afflige mon mari
comme si c'tait sa propre affaire.

DESDMONA.--Oh! c'est un brave homme. N'en doutez point, Cassio; je vous
reverrai, mon seigneur et vous, aussi bons amis qu'auparavant.

CASSIO.--Gnreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel Cassio, il ne sera
jamais autre chose que votre fidle serviteur.

DESDMONA.--Oh! je vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, vous
le connaissez depuis longtemps. Soyez bien sr qu'il ne vous laissera
loign de lui qu'aussi longtemps qu'il y sera forc par une politique
ncessaire.

CASSIO.--Oui; mais, madame, cette politique peut durer si longtemps, se
nourrir d'une suite de prtextes si faibles et si subtils, renatre de
tant de circonstances, que ma place tant remplie et moi absent, mon
gnral oubliera mon zle et mes services.

DESDMONA.--Ne le craignez pas. Ici, devant milia, je vous rponds de
votre place. Soyez certain que lorsqu'une fois je promets de rendre un
service, je m'en acquitte jusqu'au moindre dtail. Mon seigneur n'aura
point de repos; je le tiendrai veill jusqu' ce qu'il s'adoucisse[10];
je lui parlerai jusqu' lui faire perdre patience; son lit deviendra
pour lui une cole, sa table un confessional; je mlerai  tout ce
qu'il fera la requte de Cassio. Allons, un peu de gaiet, Cassio: votre
dfenseur mourra plutt que d'abandonner votre cause.

[Note 10: I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on
apprivoise, et  qui on apprend des tours en les privant du sommeil. Ce
moyen a t employ avec succs pour les chevaux; il l'tait autrefois
pour les faucons et autres oiseaux de chasse.]

(Entrent Othello et Jago,  distance.)

MILIA.--Madame, voil mon seigneur qui vient.

CASSIO.--Madame, je vais prendre cong de vous.

DESDMONA.--Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui parler.

CASSIO.--Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal  l'aise et trs-peu
propre  me servir moi-mme.

DESDMONA.--Bien, faites comme il vous plaira.

(Cassio sort.)

JAGO.--Ah! ah! ceci me dplat.

OTHELLO.--Que dis-tu?

JAGO.--Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...

OTHELLO.--N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme?

JAGO.--Cassio, seigneur? Non srement, je ne puis croire qu'il et voulu
s'enfuir ainsi comme un coupable, en vous voyant arriver.

OTHELLO.--Je crois que c'tait lui.

DESDMONA.--Vous voil de retour, mon seigneur? Je m'entretenais
ici avec un suppliant, un homme qui languit sous le poids de votre
dplaisir.

OTHELLO.--De qui voulez-vous parler?

DESDMONA.--Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon cher seigneur, si
j'ai quelque attrait  vos yeux, quelque pouvoir de vous toucher,
rconciliez-vous tout de suite avec lui; car si ce n'est pas un homme
qui vous aime de bonne foi, qui ne s'est gar que par ignorance et sans
dessein, je ne me connais pas  l'honntet d'un visage. Je t'en prie,
rappelle-le.

OTHELLO.--Est-ce lui qui vient de sortir?

DESDMONA.--Lui-mme, mais si humili, qu'il m'a laiss une partie de
ses chagrins: je souffre avec lui.--Mon cher amour, rappelle-le.

OTHELLO.--Pas encore, douce Desdmona; dans quelque autre moment.

DESDMONA.--Mais sera-ce bientt?

OTHELLO.--Aussitt qu'il se pourra, chre amie,  cause de vous.

DESDMONA.--Sera-ce ce soir au souper?

OTHELLO.--Non, pas ce soir.

DESDMONA.--Demain donc au dner?

OTHELLO.--Je ne dne pas demain au logis; je suis invit par les
officiers  la citadelle.

DESDMONA.--Eh bien! demain soir, ou mardi matin, ou mardi  midi ou
le soir, ou mercredi matin: je t'en prie, fixe le moment, mais qu'il
ne passe pas trois jours.--En vrit, il est repentant, et cependant
sa faute, selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre exige,
dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur les meilleurs
sujets, est une faute qui mrite  peine une rprimande secrte. Quand
reviendra-t-il? Dis-le-moi, Othello. Je me demande avec tonnement dans
mon me ce que vous pourriez demander que je voulusse vous refuser, ou
qui pt me faire hsiter si longtemps sur la rponse. Comment, Michel
Cassio, lui qui venait avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus
d'une fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blme, a pris votre
parti, avoir tant  plaider pour obtenir son rappel! Croyez-moi, je vous
accorderais beaucoup plus...

OTHELLO.--Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne quand il voudra; je
ne veux te rien refuser.

DESDMONA.--Quoi! mais ce n'est point une grce; c'est comme si je vous
conjurais de porter vos gants, de vous nourrir de mets sains, de vous
vtir chaudement, comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui
dt tourner  votre propre avantage. Oh! quand j'aurai  demander une
grce o je voudrai vritablement intresser votre amour, ce sera une
chose de poids, difficile et dangereuse  accorder.

OTHELLO.--Je ne veux rien te refuser: mais  mon tour, je t'en prie,
laisse-moi un moment  moi-mme.

DESDMONA.--Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur.

OTHELLO.--Adieu, ma Desdmona; je te joindrai bientt.

DESDMONA.--milia, venez.--(_A Othello._) Qu'il en soit selon votre
fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise.

(Desdmona sort avec milia.)

OTHELLO.--Adorable crature!--Que l'enfer me saisisse, s'il n'est pas
vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais plus, le chaos reviendrait.

JAGO.--Mon noble seigneur?

OTHELLO.--Que veux-tu, Jago?

JAGO.--Quand vous faisiez la cour  Desdmona, Michel Cassio eut-il
connaissance de vos amours?

OTHELLO.--Oui, du commencement  la fin. Pourquoi me le demandes-tu?

JAGO.--Seulement pour le savoir, rien de plus.

OTHELLO.--Et  quoi donc pensais-tu, Jago?

JAGO.--Je ne croyais pas qu'il la connt.

OTHELLO.--Oh! parfaitement; et il nous a souvent servi d'intermdiaire.

JAGO.--En vrit?

OTHELLO.--En vrit. Oui, en vrit. Vois-tu l quelque chose? Cassio
n'est-il pas honnte?

JAGO.--Honnte, seigneur?

OTHELLO.--Oui, honnte?

JAGO.--Seigneur, autant que je puis savoir...

OTHELLO.--Comment? Que penses-tu?

JAGO.--Ce que je pense? Par le ciel!

OTHELLO.--_Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel_... il rpte mes
paroles, comme si sa pense reclait quelque monstre trop hideux pour
tre montr. Tu veux dire quelque chose? Tout  l'heure,  l'instant
o Cassio quittait ma femme, je t'ai entendu dire: _Ceci me dplat._
Qu'est-ce donc qui te dplaisait? Et encore, quand je t'ai dit qu'il
avait ma confiance pendant tout le temps de mes amours, tu t'es cri:
_En vrit?_ Et je t'ai vu froncer et rapprocher tes sourcils, comme
si tu eusses enferm dans ton cerveau quelque horrible soupon. Si tu
m'aimes, montre-moi ta pense.

JAGO.--Seigneur, vous savez que je vous aime.

OTHELLO.--Je le crois, et c'est parce que je te sais plein d'honneur,
d'attachement pour moi, parce que tu pses tes paroles, avant de les
prononcer, que ces pauses de ta part m'alarment davantage. Dans un
misrable dloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude;
mais dans l'homme sincre ce sont de secrtes dlations qui s'chappent
d'un coeur  qui la vrit fait violence.

JAGO.--Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois honnte.

OTHELLO.--Je le crois comme toi.

JAGO.--Les hommes devraient bien tre ce qu'ils paraissent; ou plt
au ciel du moins que ceux qui ne sont pas ce qu'ils paraissent fussent
enfin forcs de paratre ce qu'ils sont!

OTHELLO.--Oui, certes, les hommes devraient tre ce qu'ils paraissent.

JAGO.--Eh bien! alors je pense que Cassio est un homme d'honneur.

OTHELLO.--Il y a quelque chose de plus dans tout cela; je te prie,
parle-moi comme  toi-mme, comme tu te parles dans ton me; exprime ta
pense la plus sinistre par le plus sinistre des mots.

JAGO.--Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique je sois tenu envers
vous  tous les actes d'obissance, je ne le suis point  ce dont les
esclaves mmes sont affranchis; profrer mes penses!--Quoi! supposez
qu'elles soient basses et fausses; et quel est le palais o n'entrent
pas quelquefois des choses souilles? Quel homme a le coeur assez pur
pour n'y avoir jamais admis quelques soupons tmraires qui viennent y
tenir leur cour, y plaider leur cause et siger  ct de ses opinions
lgitimes?

OTHELLO.--Jago, tu conspires contre ton ami, si, ds que tu le crois
offens, tu refuses  son oreille la confidence de tes penses.

JAGO.--Je vous conjure... doutant plus... que peut-tre je suis injuste
dans mes conjectures;... et c'est, je l'avoue, c'est le malheur de mon
caractre de souponner toujours le mal; souvent ma dfiance voit des
fautes qui n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre garde
 un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne pas vous forger des
inquitudes sur ses observations vagues et peu sres. Il n'est bon ni
pour votre repos, ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur,
mon honntet, ma prudence, que je vous laisse connatre mes penses.

OTHELLO.--Que veux-tu dire?

JAGO.--Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les femmes, le premier
trsor de l'me, c'est une bonne renomme. Qui drobe ma bourse, drobe
une bagatelle: c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut  moi, elle
est  lui, et elle a eu mille autres matres; mais celui qui me vole
ma bonne renomme me vole un bien dont la perte m'appauvrit rellement,
sans l'enrichir lui-mme.

OTHELLO.--Par le ciel! je connatrai tes penses!

JAGO.--Vous ne les pourriez connatre, quand mon coeur serait dans votre
main; vous ne les connatrez pas tandis qu'il est sous ma garde.

OTHELLO.--Ah!

JAGO.--Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est un monstre aux
yeux verdtres qui prpare lui-mme l'aliment dont il se nourrit. Ce
mari tromp vit heureux, qui, certain de son sort, n'aime point son
infidle: mais,  quelles heures d'enfer compte celui qui idoltre, et
qui doute; qui souponne, mais aime avec passion!

OTHELLO.--O malheur!

JAGO.--L'homme pauvre, mais content, est riche et assez riche; mais la
richesse ft-elle infinie, elle est strile comme l'hiver pour celui
qui craint toujours de devenir pauvre. Bont cleste, prserve de la
jalousie les coeurs de tous mes amis!

OTHELLO.--Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse me faire une vie
de jalousie? suivre sans cesse tous les changements de la lune, avec de
nouveaux soupons? Non, tre une fois dans le doute, c'est tre dcid
sans retour. Regarde-moi comme une chvre si jamais, semblable  celui
que tu viens de peindre, j'change les occupations de mon me contre ces
suppositions exagres et lgres. On ne me rendra point jaloux pour me
dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde, parle librement,
chante, joue et danse bien. O rgne la vertu, tous ces plaisirs sont
vertueux. Je ne veux pas mme puiser dans le sentiment de mon peu de
mrite la moindre alarme, le plus lger soupon de son infidlit: elle
avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai avant de douter;
quand je douterai, je chercherai la preuve; et aprs la preuve il ne
reste plus qu'un parti: au diable  l'instant l'amour ou la jalousie.

JAGO.--J'en suis ravi. Je pourrai dsormais vous montrer plus librement
l'amour et le dvouement que je vous porte. Recevez donc de moi cet
avis. Je ne parle point de preuves encore; mais veillez sur votre femme,
observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui ne soit ni
jaloux, ni rassur. Je ne voudrais pas voir votre noble et gnreuse
nature trompe ainsi par sa propre bont: veillez  cela. Je connais
bien les moeurs de notre contre. Nos Vnitiennes laissent voir au ciel
des tours qu'elles n'osent montrer  leurs maris. Leur conscience la
plus scrupuleuse consiste, non  ne pas faire, mais  tenir cach.

OTHELLO.--C'est l ce que tu dis?

JAGO.--Elle a tromp son pre en vous pousant, et quand elle semblait
repousser ou craindre vos regards c'tait alors qu'elle les aimait le
plus.

OTHELLO.--Il est vrai: elle faisait ainsi.

JAGO.--Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune soutenir un rle
pareil, fermer les yeux de son pre aussi serrs que le coeur d'un
chne... Il crut qu'il y avait de la magie.--Mais je suis bien blmable.
Je vous demande humblement pardon de mon trop d'amiti pour vous.

OTHELLO.--Je te suis oblig pour jamais.

JAGO.--Tout ceci je le vois, a un peu troubl vos esprits.

OTHELLO.--Non, pas du tout, pas du tout.

JAGO.--Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous voudrez bien, je
l'espre, considrer que tout ce qui s'est dit part de mon amiti.
Mais, je le vois, vous tes mu.--Je vous en prie, ne donnez pas trop
d'tendue  mes remarques, ni plus de porte que celle d'un simple
soupon.

OTHELLO.--Je n'y veux rien voir de plus.

JAGO.--Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles pourraient conduire 
d'odieuses consquences o ne tendent nullement mes penses. Cassio est
mon digne ami.--Seigneur, je le vois, vous tes mu.

OTHELLO.--Non, trs-peu mu.--Je pense seulement que Desdmona est
vertueuse.

JAGO.--Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous vivre
longtemps pour le croire!

OTHELLO.--Et cependant comment la nature s'cartant de sa propre
tendance?...

JAGO.--Oui, voil le point;--et pour vous parler franchement--ddaigner,
comme elle l'a fait, plusieurs mariages qui lui ont t proposs,
assortis  son rang,  son ge, de la mme patrie, rapports vers
lesquels nous voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait
dmler dans tout cela un caprice bien drgl, des gots dsordonns,
des penchants bien tranges.--Mais excusez-moi, ce n'est pas d'elle
prcisment que je prtends parler; quoique je puisse craindre que son
esprit, reprenant toute la nettet de son jugement, ne vienne  vous
comparer avec les hommes de son pays, et peut-tre  se repentir.

OTHELLO.--Adieu, adieu; si tu en dcouvres davantage, instruis-moi de
tout, charge ta femme d'observer. Laisse-moi, Jago.

JAGO, _faisant quelques pas pour sortir_.--Seigneur, je me retire.

OTHELLO.--Pourquoi me suis-je mari?--Certainement cet honnte homme en
voit et en sait plus, beaucoup plus qu'il ne m'en rvle.

JAGO.--Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur de ne pas sonder
plus avant cette affaire. Laissez-la au temps... Il est sans doute 
propos de rendre  Cassio sa place, car certes il la remplit avec une
grande habilet; cependant, s'il vous plat, seigneur, de le tenir
loign quelque temps, vous en connatrez mieux l'homme et ses
ressources. Remarquez si Desdmona presse son rtablissement avec
beaucoup d'importunit, d'instances: on verra par l bien des choses. En
attendant tenez-moi pour un homme de craintes trop prcipites, comme en
effet j'ai de fortes raisons de le craindre moi-mme; et tenez Desdmona
pour innocente; je vous en conjure.

OTHELLO.--Ne te dfie point de ma conduite.

JAGO.--Je prends encore une fois cong de vous.

(Jago sort.)

OTHELLO, _seul_.--Cet homme est d'une honntet rare! son esprit plein
d'exprience voit toutes les faces des actions des hommes.--Si je la
trouve rebelle  ma voix, quand les liens qui l'attachent  moi seraient
les fibres mmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je
l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au hasard.--Cela est
possible, car je suis noir, et n'ai point ce doux talent de parole que
possdent ces citadins.--D'ailleurs je commence  pencher vers le dclin
des ans.--Cependant pas tout  fait encore.--Oui, elle est perdue, je
suis tromp, et ma seule ressource doit tre de la har. O maldiction
du mariage! que nous puissions nous dire matres de ces frles
cratures, et jamais de leurs dsirs! J'aimerais mieux tre un crapaud,
et vivre des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans ce que
j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le malheur des grandes
mes; elles sont moins bien traites que les hommes vulgaires. C'est
un sort invitable, comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est
destine ds que nous venons  la vie.--Desdmona vient! (_Entrent
Desdmona et milia._)--Si elle est perfide, ah! le ciel se trahit
lui-mme. Je ne veux pas le croire.

DESDMONA.--Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? Le repas est prt, et
les nobles insulaires invits par vous n'attendent que votre prsence.

OTHELLO.--Je suis dans mon tort.

DESDMONA.--Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? ne seriez-vous
pas bien?

OTHELLO.--J'ai une douleur, l, dans le front.

DESDMONA.--Sans doute c'est d'avoir veill.--Cela passera. Laissez-moi
seulement vous serrer bien le front; dans quelques moments le mal sera
dissip.

OTHELLO.--Votre mouchoir est trop petit. (_Il te de son front le
mouchoir qui tombe  terre._) Laissez cela tranquille. Venez, je vais
rentrer avec vous.

DESDMONA.--Je suis bien fche que vous ne soyez pas bien.

(Othello et Desdmona sortent ensemble.)

MILIA.--Je suis bien aise d'avoir trouv ce mouchoir; c'est le premier
souvenir qu'elle ait reu du More. Cent fois mon fantasque poux m'a
press de le drober; mais Othello l'a prie de le garder toujours, et
elle aime tant ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle,
pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et je le
donnerai  Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, non pas moi; je
ne veux que complaire  sa fantaisie.

(Entre Jago.)

JAGO.--Quoi, vous voil! Que faites-vous ici seule?

MILIA.--Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour vous.

JAGO.--Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas rare.

MILIA.--Ha! ha!

JAGO.--Oui, une femme sans cervelle.

MILIA.--Oh! est-ce l tout? Que me donnerez-vous maintenant pour ce
mouchoir?

JAGO.--Quel mouchoir?

MILIA.--Quel mouchoir? Celui que le More a donn  Desdmona dans les
premiers temps, et que tant de fois vous m'avez dit de drober.

JAGO.--Tu le lui as drob?

MILIA.--Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laiss tomber, et moi,
me trouvant heureusement l, je l'ai ramass; regardez, le voil.

JAGO.--Brave femme! Donne-le-moi.

MILIA.--Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicite de
m'en emparer?

JAGO.--Quoi! que vous importe?

(Il lui arrache le mouchoir.)

MILIA.--Si ce n'est pas pour quelque dessein important, rendez-le-moi.
Ma pauvre matresse! elle va devenir folle, quand elle ne le trouvera
plus.

JAGO.--Prenez garde qu'on ne vous souponne. J'en ai besoin. Allez,
laissez-moi.--(_milia sort._) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans
l'appartement de Cassio, afin qu'il l'y trouve lui-mme. Des bagatelles
lgres comme l'air sont aux yeux du jaloux des autorits aussi fortes
que les preuves de la sainte criture. Ceci peut produire quelque effet:
dj le More ressent l'atteinte de mes poisons;--de dangereux soupons
sont au fait des poisons vritables qui d'abord causent  peine quelque
dgot, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment comme une
mine de soufre.--Je le disais bien[11]... (_Entre Othello._) Le voil;
il s'avance. Va, ni l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions
assoupissantes du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu
gotais hier.

[Note 11: En voyant entrer Othello proccup et sombre, Jago se dit
 lui-mme que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie
est vrai: _Je le disais bien_. C'est l'explication de Steevens et la
seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: _I did say
so_.]

OTHELLO.--Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!

JAGO.--Quoi! encore, gnral? ne pensez plus  cela.

OTHELLO.--Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je jure qu'il vaut
mieux tre tromp tout  fait que d'en avoir seulement quelque soupon.

JAGO.--Comment, seigneur?

OTHELLO.--Quel sentiment avais-je des heures de plaisir qu'elle
drobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je dormais bien la nuit
suivante; j'avais l'esprit libre et l'humeur gaie; je n'ai point trouv
les baisers de Cassio sur ses lvres. Quand celui qu'on a vol ne
s'aperoit point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est comme
s'il n'avait rien perdu.

JAGO.--Je suis fch de vous entendre parler ainsi.

OTHELLO.--Quand toute l'arme, soldats et pionniers, aurait got
la douceur de ses charmes, si je n'en avais rien su, j'aurais t
heureux.--Et maintenant, adieu pour jamais le repos de mon me; adieu,
contentement! Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes
guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu pour toujours!
Adieu, le coursier hennissant, et la trompette clatante, et le fifre
qui frappe l'oreille, et le tambour qui anime le courage, et la royale
bannire, et tout l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'clat de la
glorieuse guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches
terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; adieu!
adieu! La tche d'Othello est finie.

JAGO.--Est-il possible, seigneur?

OTHELLO.--Misrable, compte qu'il faut que tu me prouves que ma
bien-aime est une prostitue: comptes-y bien: donne-m'en la preuve
oculaire. (_Il le saisit  la gorge._) Ou par la valeur de mon me
immortelle, il et mieux valu pour toi natre un chien, que d'avoir 
rpondre  ma colre, maintenant que tu l'as veille.

JAGO.--En tes-vous l?

OTHELLO.--Fais-le-moi voir;--ou du moins prouve-le de manire que ta
preuve ne laisse ni place ni prise au moindre doute[12]; ou malheur  ta
vie!

[Note 12:

  _That the probation bear no hinge nor loop_
  _To hang a doubt on_.

Littralement: Que _la preuve n'ait ni crochet ni noeud o se puisse
suspendre un doute_.]

JAGO.--Mon noble seigneur...

OTHELLO.--Si tu la calomnies, et que tu me mettes  la torture, renonce
 prier le ciel, touffe tout remords, entasse horreurs sur horreurs,
fais des actions qui pouvantent la terre et fassent pleurer le ciel; tu
ne peux rien ajouter  ce que tu as dj fait; tu ne peux rien faire qui
consomme plus srement ta damnation.

JAGO.--O grce! que le ciel me dfende. tes-vous un homme? avez-vous
une me et votre raison? Dieu soit avec vous! Reprenez mon emploi.--O
malheureux insens, qui as vcu pour faire de ta droiture un vice! 
monde pervers! Prends-y garde,  monde; prends-y garde; il est dangereux
d'tre honnte et sincre. Je vous remercie de cette leon; j'en
profiterai, et dsormais je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amiti
suscite un pareil outrage.

(Jago veut sortir.)

OTHELLO.--Non, demeure.--Tu devrais tre honnte!

JAGO.--Je devrais tre sage: car la probit est une insense qui
travaille pour des ingrats.

OTHELLO.--Par l'univers, je crois que ma femme est vertueuse, et je
crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu es honnte, et je crois que
tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve.--Son image, qui tait pour
moi aussi pure que les traits de Diane, est maintenant noire et hideuse
comme mon propre visage. S'il est des lacets, des poignards, des
poisons, des flammes, des vapeurs suffocantes, je ne le souffrirai
pas... Que je voudrais tre satisfait!..

JAGO.--Je vois, seigneur, que la passion vous dvore: je me repens de
l'avoir allume en vous. Vous voudriez vous satisfaire?

OTHELLO.--Je le voudrais?--Oui, je le veux.

JAGO.--Et vous le pouvez: mais de quelle manire? comment voulez-vous
tre satisfait, seigneur? Voudriez-vous tre le tmoin... et la voir, la
bouche bante, dans les bras d'un autre[13]?

OTHELLO.--Mort et damnation! oh!

JAGO.--Ce serait, je crois, une grave difficult, que de les amener 
vous offrir cet aspect. Que le diable les emporte, si jamais d'autres
yeux que les leurs les voient dans les bras l'un de l'autre[14]. Quoi
donc? Comment? que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous
est impossible de voir cela, quand ils seraient aussi honts que les
chvres, aussi ardents que les singes, aussi ptris d'orgueil que
les loups, et aussi imprudents qu'on peut l'tre dans l'ivresse. Mais
cependant, si des indices et de fortes probabilits, qui vous mneront
tout droit  la porte de la vrit, suffisent  vous satisfaire, vous
pouvez tre satisfait.

[Note 13: _Behold her_ topp'd.]

[Note 14: _Bolster_.]

OTHELLO.--Donne-moi une preuve vivante qu'elle est dloyale.

JAGO.--Je n'aime pas ce rle; mais puisque, entran par mon zle et
ma sotte franchise, je me suis avanc si loin dans cette affaire,
je poursuivrai. La nuit dernire j'tais couch prs de Cassio, et
tourment d'une violente douleur de dents, je ne pouvais dormir.--Il
est des hommes dont l'me est si abandonne que dans leur sommeil ils
rvlent leurs affaires. Cassio est de cette espce. Dans son sommeil je
l'entendis qui murmurait: _Chre Desdmona, soyons circonspects, cachons
nos amours!_ Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il
s'criait, _ douce crature_! et puis il m'embrassait avec ardeur comme
s'il et voulu arracher des baisers qui croissaient sur mes lvres,
et il soupirait, et s'criait: _ maudite destine, qui t'a donne au
More_![15]

[Note 15: Voici le texte qu'il tait impossible de traduire
exactement:

  _And then, sir, would he gripe and wring my hand,
  Cry:--o sweet creature!--And then kiss me hard,
  As if he pluck'd up kisses by the roots
  That grew upon my lips; then lay'd his leg
  Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then
  Cri'd: cursed fate gave thee to the Moor!_]

OTHELLO.--O monstrueux, monstrueux!

JAGO.--Ce n'tait qu'un songe.

OTHELLO.--Mais ce songe rvle l'action qui l'a prcd. C'est une
violente prsomption, quoique ce ne soit qu'un songe.

JAGO.--Et ceci peut aider  ajouter aux autres preuves qui tmoignent
faiblement.

OTHELLO.--Je la mettrai en pices.

JAGO.--Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien vu; il se peut
encore qu'elle soit innocente.--Dites-moi seulement, n'avez-vous jamais
vu un mouchoir parsem de fraises dans les mains de votre femme?

OTHELLO.--Je lui en ai donn un pareil; ce fut mon premier prsent.

JAGO.--Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil mouchoir, qui
j'en suis sr tait celui de votre femme, que j'ai vu aujourd'hui Cassio
essuyer sa barbe.

OTHELLO.--Si c'est celui-l!...

JAGO.--Si c'est celui-l, ou tout autre qui soit  elle, cela, joint aux
autres preuves, dpose contre elle.

OTHELLO.--Oh! que le misrable n'a-t-il quarante mille vies? Une seule
est trop faible, trop chtive pour ma vengeance! Je vois maintenant que
c'est vrai.--Regarde-moi, Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; il
est parti.--Lve-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur!
Amour, cde  la tyrannique haine ta couronne et le trne de mon coeur!
soulve-toi,  mon sein, car tu es gonfl du venin de l'aspic.

JAGO.--Je vous en prie, contenez-vous.

OTHELLO.--Oh! du sang! Jago, du sang!

JAGO.--Patience, vous dis-je; vous changerez peut-tre d'ide.

OTHELLO.--Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont les courants glacs
et le cours uniforme ne subissent jamais l'action du reflux, et se
prcipitent sans relche vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi
mes sanglantes penses, dans la violence de leur cours, ne reviendront
jamais en arrire, ne reflueront pas vers l'humble amour; il faut
qu'elles aillent s'abmer dans une vaste et profonde vengeance. Oui,
par cette vote immuable du ciel (_il se met  genoux_), j'engage ici ma
parole avec le respect d  un voeu sacr.

JAGO.--Ne vous levez pas encore. (_Il se met aussi  genoux._) Soyez
tmoins, vous flambeaux toujours brlants sur nos ttes, vous lments
qui nous enfermez de toutes parts, soyez tmoins qu'ici Jago dvoue
son esprit, son bras et son coeur au service d'Othello outrag. Qu'il
commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, l'obissance
m'affranchira de tout repentir.

OTHELLO.--J'accepte ton dvouement, non avec de vains remerciements,
mais avec une sincre reconnaissance; je vais  l'instant te mettre 
l'preuve: que dans ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit
plus.

JAGO.--Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est fait.--Mais laissez-la
vivre.

OTHELLO.--Qu'elle soit damne, l'infme tratresse! oh! qu'elle soit
damne! Viens, suis-moi; je veux sortir et me pourvoir de quelque prompt
instrument de mort pour ce charmant dmon. De ce moment, tu es mon
lieutenant.

JAGO.--Je suis  vous pour jamais.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Toujours dans le chteau.

_Entrent_ DESDMONA et MILIA _suivies du_ BOUFFON.


DESDMONA.--Savez-vous, drle, o est cach le lieutenant Cassio?

LE BOUFFON.--Je ne puis dire qu'il soit cach quelque part[16].

[Note 16: Dans l'impossibilit de rendre avec exactitude tous les
calembours du bouffon, on a tch de suppler par des quivalents; il
joue sans cesse sur les mots _to lie_, tre couch, tre dans quelque
endroit, et _to lie_, mentir. Ce jeu de mots est trs-frquent dans
Shakspeare.]

DESDMONA.--Quoi donc?

LE BOUFFON.--C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un soldat se cache,
c'est le frapper.

DESDMONA.--Allons-donc, o loge-t-il?

LE BOUFFON.--Vous dire o il loge, ce serait vous dire par o je mens.

DESDMONA.--Que veut dire tout cela?

LE BOUFFON.--Je ne sais o il loge; et pour moi, supposer un logement et
vous dire: Il loge ici ou l, ce serait mentir par ma gorge.

DESDMONA.--Pouvez-vous aller le chercher et vous informer du lieu o il
est?

LE BOUFFON.--Je questionnerai tout le monde sur lui, et par mes
questions, je dicterai les rponses.

DESDMONA.--Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui que j'ai
touch mon seigneur en sa faveur, et que j'espre que tout ira bien.

LE BOUFFON.--Ceci est  la porte de l'esprit d'un homme, et je vais
l'entreprendre.

DESDMONA.--O puis-je avoir perdu ce mouchoir, milia?

MILIA.--Je ne sais, madame.

DESDMONA.--Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de
crusades: et si mon noble More n'avait pas une belle me o n'entrent
point les bassesses de tant de jalouses cratures, il y en aurait assez
pour lui donner de mauvaises penses.

MILIA.--Il n'est donc pas jaloux?

DESDMONA.--Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel il est n a
purg son sang de toutes ces humeurs.

MILIA.--Regardez, le voil qui vient.

DESDMONA.--Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappel Cassio. (_Entre
Othello._) Eh bien! seigneur, comment allez-vous?

OTHELLO.--Bien, ma bonne dame. (_A part._) Oh! qu'il est difficile de
dissimuler!--Comment vous portez-vous, Desdmona?

DESDMONA.--Bien, mon bon seigneur.

OTHELLO--Donnez-moi votre main. Cette main est moite, madame.

DESDMONA.--Elle n'a encore prouv ni les atteintes de l'ge, ni celles
du chagrin.

OTHELLO.--Ceci dnote une grande fcondit et un coeur facile.--Chaude,
chaude et moite!--Cette main dit qu'il vous faut de la retraite, moins
de libert, des jenes, des prires, des mortifications, de pieux
exercices; car il y a ici un jeune et ardent dmon, qui souvent se
rvolte: voil une bonne main, une main bien franche!

DESDMONA.--Oh! vous pouvez bien le dire avec vrit, car ce fut cette
main qui donna mon coeur.

OTHELLO.--Une main librale! Jadis le coeur donnait la main; maintenant,
dans notre blason moderne, c'est la main qu'on donne et non plus le
coeur.

DESDMONA.--Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons  votre
promesse.

OTHELLO.--Quelle promesse, ma belle?

DESDMONA.--J'ai envoy dire  Cassio de venir vous parler.

OTHELLO.--J'ai un rhume opinitre qui m'importune: prtez-moi votre
mouchoir.

DESDMONA.--Le voil, seigneur.

OTHELLO.--Celui que je vous ai donn.

DESDMONA.--Je ne l'ai pas sur moi.

OTHELLO.--Non?

DESDMONA.--Non, en vrit, seigneur.

OTHELLO.--Vous avez tort. C'est une gyptienne qui avait donn ce
mouchoir  ma mre! et c'tait une magicienne qui savait presque lire
dans les penses. Elle lui promit que, tant qu'elle le conserverait, il
la rendrait toujours aimable et soumettrait compltement mon pre  son
amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon
pre ne la verraient plus qu'avec dgot, et chercheraient ailleurs de
nouveaux caprices. En mourant elle me le donna, et me recommanda, quand
ma destine me ferait pouser une femme, de le lui donner aussi. Je
l'ai fait, et prenez-en bien soin. Conservez-le prcieusement comme la
prunelle de votre oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que
n'galerait aucun autre.

DESDMONA.--Est-il possible?

OTHELLO.--Cela est vrai.--Il y a une vertu magique dans le tissu de
ce mouchoir.--Une prtresse, qui deux cents fois avait vu le soleil
parcourir le cercle de l'anne, en ourdit la trame dans ses fureurs
prophtiques; les vers qui ont fourni la soie taient consacrs; et
il fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens tiraient des
coeurs de jeunes filles.

DESDMONA.--En vrit, cela est-il vrai?

OTHELLO.--Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien garde.

DESDMONA.--Ah! plt au ciel que je ne l'eusse jamais vu!

OTHELLO.--Ah! pourquoi?

DESDMONA.--Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque et emport?

OTHELLO.--Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? parlez, ne
l'avez-vous plus?

DESDMONA.--Le ciel nous bnisse!

OTHELLO.--Que dites-vous?

DESDMONA.--Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il le serait?

OTHELLO.--Ah!

DESDMONA.--Je vous dis qu'il n'est pas perdu.

OTHELLO.--Allez le chercher, je veux le voir.

DESDMONA.--Oui, monsieur, je le pourrais; mais en ce moment, je ne
veux pas. C'est une ruse de votre part, pour me faire perdre de vue ma
demande. Je vous en prie, que Cassio rentre en grce.

OTHELLO.--Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...

DESDMONA.--Allons, cdez, vous ne retrouverez jamais un officier plus
capable.

OTHELLO.--Le mouchoir!

DESDMONA.--De grce, parlez-moi de Cassio.

OTHELLO.--Le mouchoir!

DESDMONA.--Un homme qui toute sa vie a fond l'espoir de sa fortune sur
votre amiti, qui partagea tous vos dangers.

OTHELLO.--Le mouchoir!

DESDMONA.--En vrit, vous mritez mes reproches.

OTHELLO.--Allez-vous-en! (Il sort.)

MILIA.--Cet homme n'est-il pas jaloux?

DESDMONA.--Je n'avais encore rien vu de semblable! Srement il y a
quelque charme dans ce mouchoir. Je suis bien malheureuse de l'avoir
perdu!

MILIA.--Ce n'est pas une anne ou deux qui nous montrent le coeur d'un
homme: d'abord ils sont comme affams, et nous sommes leur proie; ils
nous dvorent avec avidit; puis, quand ils sont rassasis, ils nous
repoussent.--Voyez! C'est Cassio et mon mari.

(Entrent Jago et Cassio.)

JAGO, _ Cassio_.--Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle qui peut
l'obtenir. (_Apercevant Desdmona._) Et voyez, le bonheur! Allez,
pressez-la.

DESDMONA.--Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau sujet vous amne?

CASSIO.--Madame, toujours mon ancienne prire. Je vous en conjure, que
par vos gnreux secours je revienne  la vie et reprenne ma place dans
l'amiti de celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je ne
voudrais pas essuyer tant de dlais. Si mon offense est mortelle; si mes
chagrins actuels, ni mes services passs, ni ceux que je me propose pour
l'avenir ne peuvent racheter son amiti, en tre instruit est du moins
une grce qui m'est due. Alors, je me revtirai d'une satisfaction
force, j'irai me jeter dans quelque autre route  la merci de la
fortune.

DESDMONA.--Hlas! trop honnte Cassio, mes sollicitations ne sont pas
maintenant  l'unisson de son me. Mon seigneur n'est plus mon seigneur!
Et je ne le reconnatrais pas si ses traits taient aussi changs que
son humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient propices,
comme il est vrai que j'ai parl pour vous de mon mieux, et que je suis
reste en butte  son dplaisir pour m'tre explique librement! Il
vous faut patienter quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je
tenterai pour vous plus que je n'oserais pour moi-mme. Que cela vous
suffise.

JAGO.--Mon seigneur est-il en colre?

MILIA.--Il vient de sortir, et certes dans une trange agitation.

JAGO.--Peut-il tre en colre? J'ai vu le canon faire voler en l'air les
files de ses soldats, et, comme le diable lui-mme, venir emporter son
frre jusque dans ses bras... Et il serait en colre! Il faut quelque
chose de bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit tre bien
grave, s'il est en colre.

DESDMONA.--Je t'en prie, vas-y.--(_Jago sort._) Srement quelque
nouvelle importante arrive de Venise, ou quelque complot tram
sourdement dans Chypre, et dont il aura dcouvert le secret, aura
troubl la paix de son me; et dans de tels cas l'humeur des hommes
s'en prend  de petites choses, bien que ce soient les grandes qui les
occupent: voil comme nous sommes; que nous ayons mal  un doigt, le
sentiment de la douleur se rpand dans tous nos autres membres qui se
portent bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne sont pas
des dieux. Nous ne devons pas toujours nous attendre, de leur part, 
ces soins qui conviennent au jour des noces. Gronde-moi, milia; juge
injuste que j'tais, je l'accusais dans mon me de duret, mais je
reconnais maintenant que le tmoin tait suborn, et qu'il tait
faussement accus.

MILIA.--Je prie le ciel que ce soit, comme vous le croyez, quelque
affaire d'tat, et non aucune ide, aucun soupon de jalousie, qui
l'aigrisse contre vous.

DESDMONA.--Hlas! le malheureux jour!--Jamais je ne lui en donnai
sujet.

MILIA.--Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de cette rponse:
ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque raison; mais ils sont
toujours jaloux, parce qu'ils sont jaloux. La jalousie est un monstre
qui s'engendre lui-mme, et qui nat de lui-mme.

DESDMONA.--Que le ciel carte ce monstre du coeur d'Othello!

MILIA.--Amen, madame!

DESDMONA.--Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous par ici. Si
je le trouve dispos, je lui rappellerai votre demande, et je ferai tout
ce que je pourrai pour en obtenir le succs.

CASSIO.--Je remercie humblement Votre Seigneurie.

(Desdmona et milia sortent.)

(Entre Bianca.)

BIANCA.--Ah! Dieu vous garde, cher Cassio!

CASSIO.--Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous? Comment vous
portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur, ma douce amie, j'allais de ce
pas chez vous.

BIANCA.--Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment! me fuir une semaine
entire, sept jours et sept nuits, huit fois vingt heures! Et les heures
de l'absence des amants sont cent fois plus lentes que les heures du
cadran. Oh! triste calcul!

CASSIO.--Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai t oppress de penses
accablantes; mais avec moins d'interruptions j'effacerai le souvenir
de cette longue suite d'absences. Chre Bianca (_il tire de sa poche le
mouchoir de Desdmona et le lui prsente_), copiez-moi ce dessin.

BIANCA.--Oh! Cassio, d'o vient ceci? C'est le don de quelque nouvelle
amie? Ah! je devine la cause d'une absence que j'ai trop sentie. En
tes-vous l? Bien, bien!

CASSIO.--Allez, femme, rejetez vos vils soupons dans la gueule du
diable o vous les avez pris. Vous tes jalouse, maintenant? Vous croyez
que ceci vient de quelque matresse, que c'est un souvenir? Non, en
bonne foi, Bianca.

BIANCA.--Eh bien!  qui appartient-il?

CASSIO.--Je n'en sais rien encore, ma chre. Je l'ai trouv dans ma
chambre; le travail m'en plat fort: avant qu'on le redemande, comme
cela arrivera probablement, je voudrais en avoir le dessin: prenez-le,
copiez-le, et laissez-moi pour le moment.

BIANCA.--Vous laisser, et pourquoi?

CASSIO.--J'attends ici le gnral, et je n'ai pas envie, car ce ne
serait pas une recommandation pour moi, qu'il me trouve accost d'une
femme.

BIANCA.--Et pourquoi, s'il vous plat?

CASSIO.--Ce n'est pas que je ne vous aime.

BIANCA.--Non, non, vous ne m'aimez point: je vous prie, du moins
reconduisez-moi quelques pas; et dites si je vous verrai de bonne heure
ce soir?

CASSIO.--Je ne puis vous accompagner bien loin, car c'est ici mme que
j'attends; mais je vous verrai de bonne heure.

BIANCA.--C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie aux circonstances.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                           ACTE QUATRIME


SCNE I

Devant le chteau.

_Entrent_ OTHELLO et JAGO


JAGO.--Voulez-vous vous arrter  cette pense?

OTHELLO.--A cette pense, Jago.

JAGO.--Quoi, donner en secret un baiser!

OTHELLO.--Un baiser que rien ne lgitime!

JAGO.--Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la nuit[17], une heure ou
deux, sans aucun mauvais dessein!

[Note 17:

  _Or to be naked with her friend abed
  An hour or more, not meaning any harm!_

  OTH.--_Naked abed, Jago, and not mean harm_!]

OTHELLO.--S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais dessein! C'est vouloir
user d'hypocrisie avec le diable. Ceux qui, avec des intentions pures,
s'exposent ainsi, tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.

JAGO.--S'ils s'en tiennent l, c'est une faute lgre: mais si je donne
 ma femme un mouchoir...

OTHELLO.--Eh bien?

JAGO.--Eh bien! alors il est  elle, seigneur; et ds qu'il est  elle,
elle est libre, je pense, de le donner  qui il lui plat.

OTHELLO.--Son honneur lui appartient de mme: peut-elle aussi le donner?

JAGO.--L'honneur est un tre invisible. Bien des femmes qui ne l'ont
plus l'ont encore  nos yeux: mais pour le mouchoir...

OTHELLO.--Par le ciel, je l'aurais oubli volontiers.--Tu dis?--Oh!
cette ide revient dans ma mmoire, comme sur la maison infeste revient
le corbeau, prsage de malheur.--Il a eu mon mouchoir!

JAGO.--Oui, qu'importe?

OTHELLO.--Cela se gte, maintenant...

JAGO.--Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire outrage, lui
avoir entendu dire...? Car il est de par le monde des misrables qui,
aprs avoir,  force de poursuites importunes, subjugu une matresse,
ou reu d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empcher de
bavarder.

OTHELLO.--A-t-il dit quelque chose?

JAGO.--Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sr, il n'a rien dit qu'il ne
soit prt  nier.

OTHELLO.--Qu'a-t-il dit?

JAGO.--Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait.

OTHELLO.--Quoi, quoi?

JAGO.--t reu...

OTHELLO.--O?

JAGO.--Dans son lit.

OTHELLO.--Avec elle?

JAGO.--Avec elle, auprs d'elle.--Tout ce que vous voudrez.

OTHELLO.--Reu dans son lit!--Avec elle!--Auprs d'elle!--Dans
son lit!--O cela est horrible!--Le mouchoir!--Des aveux!--Le
mouchoir!--Qu'il avoue et qu'il soit pendu pour son forfait.--Non,
d'abord pendu, et il avouera aprs...--J'en frissonne.--Non, la nature
ne serait point ainsi saisie et possde par une passion souveraine,
sans un motif rel[18].--Non, ce ne sont point des paroles qui me
bouleversent de la sorte!--Ses yeux!--Ses joues!--Ses lvres!--Est-il
possible?--Avoue.--Le mouchoir!--O dmon!

(Il tombe sans connaissance.)

[Note 18: _Nature would not vest herself in such shadowing passion
without some instruction_ Les commentateurs ont tourment de mille
faons le passage dont le sens tel que nous l'avons donn est
parfaitement clair et d'accord avec les mots qui prcdent comme avec
toute la situation.]

JAGO.--Oprez, mes poisons, oprez. Voil comment se laissent prendre
les fous crdules, et comment, malgr leur innocence, de chastes et
vertueuses dames subissent les reproches.--Hol, seigneur! mon seigneur!
Othello! (_Entre Cassio._) Ah! Cassio, quelle nouvelle!

CASSIO.--Qu'est-il donc arriv?

JAGO.--Mon seigneur vient de tomber dans une attaque d'pilepsie; c'est
la seconde; il en eut une hier.

CASSIO.--Frottons-lui les tempes.

JAGO.--Non, laissez; il faut que cet engourdissement lthargique ait
son libre cours, autrement vous le verrez cumer et passer bientt 
une sauvage frnsie.--Regardez, il s'agite: retirez-vous pour quelque
temps; il va reprendre ses sens: ds qu'il m'aura quitt, j'ai  vous
parler d'une affaire importante. _(Cassio sort.)_ Eh bien! gnral,
comment vous trouvez-vous? ne vous tes-vous pas bless  la tte!

OTHELLO.--Te moques-tu de moi?

JAGO.--Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais que vous
supportassiez votre sort en homme.

OTHELLO.--Un homme qui porte des cornes n'est plus qu'une brute, un
monstre.

JAGO.--Il y a donc bien des brutes et des monstres dans une grande
ville?

OTHELLO.--L'a-t-il avou?

JAGO.--Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez qu'un mme sort attelle
avec vous tout homme qui a subi le joug du mariage. Il y a,  l'heure
qu'il est, des millions de maris qui la nuit dorment dans des lits o
d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir qu' eux
seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est tre le jouet de l'enfer,
et subir les suprmes moqueries du dmon, que d'embrasser une prostitue
et de reposer avec scurit prs d'elle, en la croyant chaste.--Non,
que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai aussi ce qu'elle
doit devenir  son tour.

OTHELLO.--Oh! tu as raison! cela est certain.

JAGO.--Restez un moment  l'cart, et prtez l'oreille avec patience.
Tandis que vous tiez ici, il y a un moment, fou de votre malheur
(passion indigne d'un homme tel que vous), Cassio est arriv; je l'ai
congdi en donnant  votre vanouissement une cause naturelle; mais je
lui ai dit de revenir bientt me parler, et il l'a promis. Cachez-vous
dans cet enfoncement, et de l observez les airs moqueurs, les ddains,
les sourires insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de son
visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure, o, comment,
combien de fois, depuis quelle poque et quand il a t et doit tre
encore reu par votre femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la
patience, seigneur, ou je dirai que vous n'tes aprs tout que colre et
que vous n'avez rien d'un homme.

OTHELLO.--Entends-tu, Jago? je serai bien prudent dans ma patience; mais
aussi, entends-tu? bien sanguinaire.

JAGO.--Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez venir le temps pour
tout. Voulez-vous vous retirer? (_Othello s'loigne et se cache._)
Maintenant je veux questionner Cassio sur Bianca. C'est une aventurire
qui, en vendant ses caresses, s'achte du pain et des vtements. Cette
crature est passionne pour Cassio; car c'est le flau des filles de
tromper cent hommes, pour tre trompes par un seul. Quand on
parle d'elle  Cassio, il ne peut s'empcher d'clater de rire.--Il
vient.--Ds qu'il va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle
jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les airs
libres du pauvre Cassio. (_Entre Cassio._) Eh bien! lieutenant, comment
tes-vous maintenant?

CASSIO.--D'autant plus mal, que vous me donnez un titre dont la
privation me tue.

JAGO, _levant la voix_.--Cultivez bien Desdmona et vous tes sr du
succs. (_Baissant le ton._) Oh! si cette grce dpendait de Bianca,
comme vos dsirs seraient bientt satisfaits!

CASSIO.--Ah! bonne petite me!

OTHELLO, _ part_.--Voyez comme il sourit dj.

JAGO, _ voix haute_.--Je n'ai jamais vu femme si passionne pour un
homme.

CASSIO.--Oh! la pauvre crature, je crois en effet qu'elle m'aime.

OTHELLO, _ part_.--Oui, il le nie faiblement, et sourit.

JAGO.--M'entendez-vous, Cassio?

OTHELLO,  _part_.--Maintenant il le presse de tout raconter. Va;
poursuis: bien dit, bien dit.

JAGO.--Elle fait courir le bruit que vous comptez l'pouser: en
avez-vous l'intention?

CASSIO.--Ha! ha! ha!

OTHELLO, _ part_.--Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu?

CASSIO.--Moi l'pouser? Qui? une fille! Aie, je t'en prie, un peu
meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois pas si mauvais got. Ha!
ha! ha!

OTHELLO, _ part_.--Oui, oui, ils rient ceux qui remportent la victoire.

JAGO.--En vrit, le bruit court que vous l'pouserez.

CASSIO.--De grce, parle vrai.

JAGO.--Je suis un drle si je mens.

OTHELLO, _ part_.--As-tu fait mon compte? Bien, bien.

CASSIO.--C'est un propos de cette crature: elle s'est, dans son amour
et sa vanterie, persuade que je l'pouserais; mais je ne lui ai rien
promis.

OTHELLO,  _part_.--Jago me fait signe: sans doute Cassio commence
l'histoire.

CASSIO.--Elle tait ici, il n'y a qu'un moment; elle me poursuit
partout. L'autre jour j'tais sur le bord de la mer, causant avec
quelques Vnitiens; tout  coup arrive la folle, et elle se jette ainsi
 mon cou...

(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)

OTHELLO, _ part_.--S'criant, _ mon cher Cassio_! c'est ce que son
geste exprime, je le vois.

CASSIO.--Et elle se pend  mon cou, et s'y balance, et pleure, et me
tire, et me pousse. Ha! ha! ha!

OTHELLO,  _part_.--Il raconte maintenant comment elle l'a entran dans
ma chambre. Oh! je vois maintenant ton nez, mais non le chien auquel je
le jetterai.

CASSIO.--Il faut que j'vite sa rencontre.

JAGO.--Devant moi! Tenez, la voil qui vient.

(Entre Bianca.)

CASSIO.--Ardente comme une chatte sauvage!--Mais celle-ci est
parfume.--(_A Bianca._) Que me voulez-vous en me poursuivant de la
sorte?

BIANCA.--Que le diable et sa femme vous poursuivent! Que me vouliez-vous
vous-mme, avec ce mouchoir que vous m'avez remis tantt? J'tais une
grande dupe de le prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin?
Oui, sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez trouv dans
votre chambre, sans savoir qui peut l'y avoir laiss. C'est un don de
quelque pronnelle, et il faut que j'en copie le dessin! (_Elle lui
jette le mouchoir._) Tenez, rendez-le  votre belle. O que vous l'ayez
pris, je n'en copierai pas un point.

CASSIO.--Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi donc?

OTHELLO, _ part_.--Par le ciel, voil srement mon mouchoir!

BIANCA.--Si vous voulez venir souper ce soir, vous en tes le matre;
sinon, venez quand il vous plaira.

(Elle sort.)

JAGO.--Suivez-la, suivez-la.

CASSIO.--Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder dans la rue.

JAGO.--Soupez-vous chez elle?

CASSIO.--Oui, c'est mon projet.

JAGO.--Peut-tre pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment besoin de
causer avec vous.

CASSIO.--Venez-y, je vous prie: voulez-vous?

JAGO.--N'en dites pas plus, partez.

(Cassio sort.)

(Othello s'avance.)

OTHELLO.--Comment le tuerai-je, Jago?

JAGO.--Avez-vous remarqu comme il s'applaudissait de son infme action?

OTHELLO.--O Jago!

JAGO.--Et le mouchoir, l'avez-vous vu?

OTHELLO.--tait-ce le mien?

JAGO.--Le vtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il fait de cette
femme insense, votre femme! Elle lui a donn ce mouchoir, et il l'a
donn  sa matresse!

OTHELLO.--Je voudrais que son supplice pt durer neuf ans.--Une femme
accomplie! une femme si belle! une femme si douce!

JAGO.--Allons, il faut oublier tout cela.

OTHELLO.--Oui; qu'elle meure, qu'elle prisse, qu'elle soit damne cette
nuit; elle ne vivra point.--Non, mon coeur est chang en pierre, je le
frappe et cela me fait mal  la main.--Oh! l'univers n'avait pas une
plus douce crature.--Elle tait digne de partager la couche d'un
empereur, et de lui imposer ses lois.

JAGO.--Eh! ce n'est pas l votre objet.

OTHELLO.--Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce qu'elle est en
effet.--Si habile avec son aiguille!--Une musicienne admirable!--Oh!
elle adoucirait en chantant la frocit d'un ours.--D'un esprit si
lev, d'une imagination si fconde!

JAGO.--Elle n'en est que plus coupable.

OTHELLO.--Oh! mille, mille fois plus!--Et puis, de si bonne naissance!

JAGO.--Oui, trop bonne!

OTHELLO.--Oui, cela est certain: mais vois, Jago, quelle piti!--Oh!
Jago! quelle piti, Jago!

JAGO.--Si vous tes si pris mme de sa perfidie, donnez-lui pleine
licence de vous outrager; car si l'injure ne vous touche point, elle
n'offense personne.

OTHELLO.--Je veux la mettre en pices.--Me dshonorer!

JAGO.--Oh! cela est infme de sa part.

OTHELLO.--Avec mon officier!

JAGO.--Cela est plus infme encore.

OTHELLO.--Procure-moi du poison, Jago, pour cette nuit; je ne veux point
entrer en explication avec elle, de peur que ses grces et sa beaut ne
dsarment encore mon me.--Cette nuit, Jago.

JAGO.--Ne vous servez pas de poison: tranglez-la plutt dans son lit;
dans ce lit mme qu'elle a souill.

OTHELLO.--Bon, bon! cette justice me plat.--Excellente ide.

JAGO.--Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge de lui: vers
minuit vous en saurez davantage.

(Une trompette se fait entendre au dehors.)

OTHELLO.--Excellente ide. Qu'annonce cette trompette?

JAGO.--Srement quelque nouvelle de Venise. Ah! c'est Lodovico envoy
par le duc: et voyez, votre femme l'accompagne.

(Entrent Lodovico, Desdmona et leur suite.)

LODOVICO.--Salut, brave gnral.

OTHELLO.--De tout mon coeur, seigneur.

LODOVICO.--Le duc et le snat de Venise vous saluent.

(Il remet une dpche  Othello.)

OTHELLO.--Je baise cet crit, interprte de leur bon plaisir.

(Othello ouvre et lit la dpche.)

DESDMONA.--Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico?

JAGO.--Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le bienvenu en Chypre.

LODOVICO.--Je vous remercie; comment se porte le lieutenant Cassio?

JAGO.--Il vit, seigneur.

DESDMONA.--Mon cousin, il est survenu entre lui et mon seigneur une
msintelligence fcheuse: mais vous saurez tout arranger.

OTHELLO, _ demi-voix._--En tes-vous bien sre?

DESDMONA.--Mon seigneur?

OTHELLO, _continuant de lire_.--Ne manquez pas de vous y conformer! Si
vous voulez...

LODOVICO, _ Desdmona_.--Il ne s'adressait  personne; c'est de la
lettre qu'il est occup.--Est-ce qu'il y a de la division entre le
gnral et Cassio?

DESDMONA.--Une division tout  fait malheureuse; je ferais beaucoup
pour les rconcilier,  cause de l'amiti que je porte  Cassio.

OTHELLO, _d'une voix touffe_.--Feux et soufre!

DESDMONA.--Seigneur?

OTHELLO.--Avez-vous votre bon sens?

DESDMONA.--Quoi, est-il en colre?

LODOVICO.--Il se peut que la lettre lui cause cette motion; car
le snat, je crois, le rappelle  Venise, et donne  Cassio son
gouvernement.

DESDMONA.--En vrit, j'en suis bien aise.

OTHELLO.--En vrit?

DESDMONA.--Mon seigneur?

OTHELLO.--Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.

DESDMONA.--Pourquoi, cher Othello?

OTHELLO.--Dmon!

(Il la frappe.)

DESDMONA.--Je n'ai pas mrit ceci.

LODOVICO.--Seigneur, on ne croirait pas cela  Venise, quand je jurerais
que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup trop. Consolez-la, elle
pleure.

OTHELLO.--Oh! dmon, dmon! Si les pleurs d'une femme pouvaient
fconder la terre, chaque larme qu'elle laisse tomber deviendrait un
crocodile.--(_A Desdmona._) Hors de ma vue!

DESDMONA.--Je ne veux pas rester, puisque je vous offense.

(Elle fait quelques pas pour sortir.)

LODOVICO.--En vrit, voil une femme bien soumise. Je vous en conjure,
seigneur, rappelez-la.

OTHELLO.--Madame?

DESDMONA.--Mon seigneur?

OTHELLO, _ Lodovico_.--Que lui voulez-vous?

LODOVICO.--Qui! moi, seigneur?

OTHELLO.--Oui, vous; vous avez dsir que je la fisse revenir: seigneur,
elle peut revenir et s'en aller, et revenir encore: et elle peut
pleurer, seigneur, pleurer; et elle est soumise, comme vous dites,
soumise, oh! trs-soumise.--(A _Desdmona_.) Continuez, pleurez,
pleurez. (A _Lodovico_.) Quant  cette lettre, seigneur...--(_A
Desdmona._) Oh! passion bien joue!--(A _lui-mme._) On me rappelle
 Venise.--(A _Desdmona_.) Sortez; je vous enverrai chercher tout 
l'heure.--(A _Lodovico_.) Seigneur, j'obis aux ordres; et je vais
me rendre  Venise.--(A _Desdmona_.) Hors d'ici, sortez! (_Desdmona
sort._) Cassio prendra ma place: et ( _Lodovico_) seigneur, je vous
invite  souper chez moi ce soir. Vous tes le bienvenu  Chypre.--(_En
s'en allant._) Chvres et guenons[19]!!

(Il sort.)

[Note 19: Othello se rappelle ici les perfides comparaisons de Jago,
lorsqu'il cherche pour la premire fois  exciter la jalousie du More.]

LODOVICO.--Est-ce l ce noble More que tout notre snat regarde comme
suffisant  tout et pour tout?--Est-ce l ce grand caractre que la
passion ne peut branler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni
aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre?

JAGO.--Il est bien chang.

LODOVICO.--Sa tte est-elle saine? son cerveau n'est-il pas drang?

JAGO.--Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de dire ce que je
pense de lui, ce qu'il pourrait tre...--S'il n'est pas tout ce qu'il
pourrait tre, je prie le ciel qu'il le soit.

LODOVICO.--Comment! frapper sa femme!

JAGO.--En effet cela n'tait pas trop bien; et cependant je voudrais
tre sr que ce coup-l sera le plus violent.

LODOVICO.--Est-ce son habitude? ou les lettres du snat lui
auraient-elles allum le sang, et l'ont-elles jet pour la premire fois
dans cet emportement?

JAGO.--Hlas! hlas! il ne serait pas honnte  moi de dire ce que j'ai
vu et su. Vous l'observerez, et ses propres dmarches le feront assez
connatre pour me dispenser de parler. Suivez-le seulement, et voyez
comment il agit.

LODOVICO.--Je suis fch de m'tre tromp sur son compte.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une chambre dans le chteau.

_Entrent_ OTHELLO, MILIA.


OTHELLO.--Vous n'avez donc rien vu?

MILIA.--Ni rien entendu, ni jamais rien souponn.

OTHELLO.--Mais vous les avez vus elle et Cassio ensemble.

MILIA.--Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant j'entendais
chaque syllabe qui tait prononce entre eux.

OTHELLO.--Quoi! ils ne se sont jamais parl bas?

MILIA.--Jamais, mon seigneur.

OTHELLO.--Ils ne vous ont jamais renvoye?

MILIA.--Jamais.

OTHELLO.--Pour aller lui chercher son ventail, ses gants, son masque,
ou quoi que ce soit?

MILIA.--Jamais, mon seigneur.

OTHELLO.--Cela est trange.

MILIA.--J'ose vous rpondre, seigneur, qu'elle est fidle: j'y engage
mon me. Si vous pensez autre chose, bannissez cette pense, elle abuse
votre coeur. Si quelque misrable vous a mis des soupons en tte, que
le ciel lui envoie pour salaire la maldiction du serpent; car si elle
n'est pas vertueuse, chaste et sincre, il n'y a point de mari heureux;
la plus pure des femmes est impure comme la calomnie.

OTHELLO.--Dites-lui de venir, allez. (_milia sort._) Elle en dit
assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui n'en peut dire
davantage.--L'autre est une adroite coquine qui tient enferms sous le
verrou et la clef d'infmes secrets, et cependant elle se met  genoux,
et elle prie!... Je le lui ai vu faire.

(Entre Desdmona avec milia.)

DESDMONA.--Mon seigneur, que voulez-vous de moi?

OTHELLO.--Je vous prie, ma poule, venez ici.

DESDMONA.--O vous plat-il?

OTHELLO.--Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi en face.

DESDMONA.--Quelle horrible fantaisie vous saisit?

OTHELLO, _ milia_.--Les femmes de votre mtier, madame, laissent les
amants tte--tte et ferment la porte; puis elles toussent ou
crient _hem! hem!_ si quelqu'un survient. A votre office,  votre
office.--Allons, dpchez-vous. (milia sort.)

DESDMONA _tombe  genoux_.--Je vous le demande  genoux, mon seigneur,
que signifie votre discours? J'entends votre fureur dans vos paroles,
mais je ne comprends pas vos paroles.

OTHELLO.--Qu'es-tu?

DESDMONA.--Votre femme, monseigneur, votre fidle et loyale femme.

OTHELLO.--Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme tu ressembles aux
tres clestes, que les dmons eux-mmes n'osent s'emparer de toi.
Damne-toi donc par un double crime; jure que tu m'es fidle.

DESDMONA.--Le ciel sait que cela est vrai!

OTHELLO.--Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.

DESDMONA.--Envers qui, mon seigneur? avec qui? Comment suis-je perfide?

OTHELLO.--Ah! Desdmona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!

DESDMONA.--Hlas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous? Suis-je la cause
de ces larmes, mon seigneur? Si vous souponnez mon pre d'tre l'auteur
de votre rappel, n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez
perdu, moi aussi je l'ai perdu.

OTHELLO.--S'il avait plu au ciel de m'prouver par le malheur, s'il
avait fait pleuvoir sur ma tte nue tous les maux et toutes les
humiliations, s'il m'avait plong jusqu'au cou dans la pauvret, s'il
avait livr aux fers moi et mes plus belles esprances, j'aurais trouv
dans quelque coin de mon me un reste de patience: mais, hlas! faire
de moi un objet en butte au mpris qui dirigera vers moi son
doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela mme, j'aurais pu le
supporter.--Oui, oui, je l'aurais pu.--Mais l'asile o j'avais enferm
tous les trsors de mon coeur, l o je dois vivre ou perdre la vie,
la source o je puise mon existence, qui autrement se tarit, en tre
chass, ou ne la garder que comme une citerne o d'impurs crapauds
viennent s'unir!--Toi-mme,  patience, jeune chrubin aux lvres de
rose, voil de quoi dcolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre
que l'enfer!

DESDMONA.--J'espre que mon noble seigneur me tient pour vertueuse.

OTHELLO.--Oui, comme les mouches d't, dans les boucheries, qui
s'animent en battant des ailes[20].--O toi, fleur des bois qui es si
belle et exhales un parfum si doux que tu enivres les sens!...--Je
voudrais que tu ne fusses jamais ne!

[Note 20:

  _O ay; as summer flies are in the shambles_,
  _That quicken even with blowing_.

Littralement: Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches d't
qui s'accouplent en tendant leurs ailes.]

DESDMONA.--Hlas! quel crime ai-je commis, sans le savoir?

OTHELLO.--Ce beau visage, ce livre admirable tait-il donc fait pour
crire dessus _prostitue_?--Ce que tu as, ce que tu as commis?--O fille
publique, si je disais ce que tu as fait, un feu ardent embraserait mes
joues et toute pudeur serait rduite en cendres[21]! Ce que tu as commis?
le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les yeux; le souffle lascif
du vent qui baise tout ce qu'il rencontre se tait dans le sein de la
terre, pour ne pas l'entendre. Ce que tu as commis? Indigne effronte!

[Note 21:

  _I should make very forges of my cheeks_
  _That would to cinders burn up modesty_.

Littralement: _Je ferais, de mes joues, des forges qui rduiraient en
cendres la pudeur elle-mme._]

DESDMONA.--Au nom du ciel, vous me faites injure.

OTHELLO.--N'tes-vous pas une prostitue?

DESDMONA.--Non, comme il est vrai que je suis chrtienne. Si me
conserver  mon poux pure de tout attouchement illgitime, c'est n'tre
pas une impudique; non, je ne suis pas une...

OTHELLO.--Quoi! tu n'es pas une prostitue?

DESDMONA.--Non, sur mon salut.

OTHELLO.--Est-il possible?

DESDMONA.--Oh! Dieu, aie piti de nous!

OTHELLO.--En ce cas je vous demande grce. Je vous prenais pour
cette ruse courtisane de Venise qui a pous Othello. (_Rentre
milia._)--Vous, madame, qui remplissez l'office oppos  celui de saint
Pierre, et qui ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous
avons fini.--Voil de l'argent pour votre peine: je vous prie, tournez
la clef et gardez-nous le secret.

(Il sort.)

MILIA.--Hlas! que rve donc cet homme? comment tes-vous, madame? ma
chre matresse, comment tes-vous?

DESDMONA.--A moiti endormie, je crois.

MILIA.--Chre matresse, qu'est-il arriv  mon seigneur?

DESDMONA.--A qui?

MILIA.--H!  mon seigneur, madame.

DESDMONA.--Qui est ton seigneur?

MILIA.--Celui qui est aussi le vtre, chre matresse.

DESDMONA.--Je n'en ai point: ne me parle pas, milia. Je ne puis pas
pleurer, et je ne pourrais te rpondre que par mes larmes.--Je t'en
prie, place ce soir sur mon lit les draps du jour de mes noces;--ne
l'oublie pas; et va cherches ton mari.

MILIA.--Dieu! quel changement!

(Elle sort.)

DESDMONA.--Il tait juste que je fusse ainsi traite. Oui, bien
juste.--Comment me suis-je conduite pour qu'il ait pu concevoir sur moi
le moindre soupon du plus grand des crimes?

(Rentrent Jago et milia.)

JAGO.--Quel est votre bon plaisir, madame? comment vous trouvez-vous?

DESDMONA.--Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent de jeunes
enfants s'y prennent avec douceur et en leur imposant des tches
lgres. Il aurait d me gronder ainsi; car en vrit je suis une enfant
quand on me gronde.

JAGO.--Qu'y a-t-il donc, madame?

MILIA.--Hlas! Jago, mon seigneur l'a traite d'infme; il l'a accable
de tant de mpris et d'outrages qu'un coeur fidle ne peut le supporter.

DESDMONA.--Suis-je ce qu'il m'a nomme, Jago?

JAGO.--Quel nom, belle dame?

DESDMONA.--Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait donn.

MILIA.--Il l'a appele prostitue. Un mendiant dans son ivresse n'et
pas vomi de semblables injures sur la compagne de sa misre.

JAGO.--Pourquoi s'est-il emport de la sorte?

DESDMONA.--Je n'en sais rien: je suis certaine que je ne suis pas ce
qu'il dit.

JAGO.--Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hlas! funeste jour!

MILIA.--A-t-elle renonc  tant de nobles alliances,  son pre et 
son pays, et  ses amis, pour s'entendre appeler prostitue? Cela ne
ferait-il pas pleurer?

DESDMONA.--C'est ma misrable destine.

JAGO.--Que le ciel le punisse de son emportement! D'o lui vient cette
fantaisie?

DESDMONA.--Ah! Dieu le sait.

MILIA.--Je veux tre pendue si ce n'est pas quelque infatigable coquin,
quelque drle actif et adroit, quelque esclave perfide et flagorneur,
qui, pour surprendre quelque emploi, aura forg cette calomnie: je veux
tre pendue, si cela n'est pas!

JAGO.--Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme semblable.

DESDMONA.--S'il y en a un, que le ciel lui pardonne!

MILIA.--Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer dvore ses
os!--Pourquoi l'appellerait-il prostitue? Qui lui fait la cour? en quel
lieu? dans quel temps? de quelle manire? avec quelle apparence? Le
More est tromp par quelque indigne misrable, quelque grossier
coquin, quelque mchant fourbe. O ciel! que ne dmasques-tu de pareils
sclrats? Que ne mets-tu  la main de chaque honnte homme un fouet
pour flageller le drle tout nu, d'un bout du monde  l'autre, depuis
l'orient jusqu'au couchant!

JAGO.--Parlez plus bas.

MILIA.--O fi! fi! de cet homme. C'tait aussi quelque compagnon de
cette trempe qui vous mit l'esprit sens dessus dessous, quand vous me
souponntes d'une intrigue avec le More.

JAGO.--Allez, vous tes une cervele.

DESDMONA.--O bon Jago, que ferai-je pour ramener le coeur de mon mari?
Bon ami, va le trouver; par cette lumire du ciel, j'ignore comment j'ai
pu le perdre. Je tombe ici  genoux; si jamais ma volont eut quelque
tort envers son amour, en pense, en parole ou en action; si jamais mes
yeux, mes oreilles, aucun de mes sens, ont pu se complaire en quelque
autre objet que lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je
l'ai toujours aim, et que je l'aimerai toujours tendrement quand il
me rejetterait loin de lui dans la misre par un divorce... que toute
consolation m'abandonne! La duret peut beaucoup, et sa duret peut
dtruire ma vie, mais jamais altrer mon amour. Je ne peux pas dire
prostitue:--ce mot me fait horreur maintenant que je le prononce; mais
tous les vains trsors du monde ne me feraient pas commettre l'action
qui pourrait mriter ce titre.

JAGO.--Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un moment d'humeur. Les
affaires d'tat l'irritent, et c'est vous qu'il gronde.

DESDMONA.--S'il n'y avait pas d'autre cause...

JAGO.--Ce n'est que cela, je le garantis. (_Des trompettes._) coutez:
ces trompettes annoncent le souper. Les grands messagers de Venise vous
attendent. Entrez et ne pleurez plus; tout ira bien. (_Sortent Desdmona
et milia._)(_Entre Roderigo._) Eh bien! Roderigo?

RODERIGO.--Je ne trouve pas que tu agisses franchement avec moi.

JAGO.--Quelle preuve du contraire?

RODERIGO.--Chaque jour tu me trompes par quelque nouvelle ruse, et  ce
qu'il me semble, tu m'loignes de toutes les occasions, bien plutt que
tu ne me procures quelque esprance. Je ne veux pas le supporter plus
longtemps; et mme je ne suis pas encore dcid  digrer en silence ce
que j'ai dj follement souffert.

JAGO.--Voulez-vous m'couter, Roderigo?

RODERIGO.--Bah! je n'ai que trop cout. Vos paroles et vos actions ne
sont pas cousines.

JAGO.--Vous m'accusez trs-injustement.

RODERIGO.--De rien qui ne soit vrai. Je me suis dpouill de toutes
mes ressources. Les bijoux que vous avez reus de moi pour les offrir
 Desdmona auraient  demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit
qu'elle les avait accepts; et en retour vous m'avez apport l'espoir
et la consolation d'gards prochains et d'un payement assur; mais je ne
vois rien.

JAGO.--Bon, poursuivez, fort bien.

RODERIGO.--_Fort bien, poursuivez_: je ne puis poursuivre, voyez-vous,
et cela n'est pas fort bien; au contraire, je dis qu'il y a ici de la
fraude, et je commence  croire que je suis dupe.

JAGO.--Fort bien.

RODERIGO.--Je vous rpte que ce n'est pas fort bien.--Je veux me faire
connatre  Desdmona. Si elle me rend mes bijoux, j'abandonnerai ma
poursuite, et je me repentirai de mes recherches illgitimes. Sinon,
soyez sr que j'aurai raison de vous.

JAGO.--Vous avez tout dit?

RODERIGO.--Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien rsolu
d'excuter.

JAGO.--Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang dans les veines,
et je commence  prendre de toi meilleure opinion que par le pass.
Donne-moi ta main, Roderigo; tu as conu contre moi de trs-justes
soupons; cependant je te jure que j'ai agi trs-sincrement dans ton
intrt.

RODERIGO.--Il n'y a pas paru.

JAGO.--Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne sont point dnus
de raison et de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce
que je suis maintenant plus dispos que jamais  y croire, je veux dire
de la rsolution, du courage et de la valeur, montre-le cette nuit;
et si la nuit suivante tu ne possdes pas Desdmona, fais-moi sortir
tratreusement de ce monde, et dresse des embches contre ma vie.

RODERIGO.--Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque lueur, quelque
apparence de raison?

JAGO.--Seigneur, il est arriv des ordres exprs de Venise pour mettre
Cassio  la place d'Othello.

RODERIGO.--Est-il vrai? Othello et Desdmona vont donc retourner 
Venise?

JAGO.--Non, non; il va en Mauritanie, et emmne avec lui la belle
Desdmona,  moins que son sjour ici ne soit prolong par quelque
accident; et pour cela, il n'est point de plus sr moyen que d'carter
ce Cassio.

RODERIGO.--Que voulez-vous dire?--L'carter?

JAGO.--Quoi! en le mettant hors d'tat de succder  Othello, en lui
faisant sauter la cervelle.

RODERIGO.--Et c'est l ce que vous voulez que je fasse?

JAGO.--Oui, si vous osez vous rendre service et justice vous-mme.
Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise vie, et je dois aller l'y
trouver. Il ne sait rien encore de sa brillante fortune. Si vous voulez
l'pier au sortir de l (et je m'arrangerai pour que ce soit entre
minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce qu'il vous
plaira. Je serai  deux pas prt  vous seconder; il tombera entre nous
deux. Venez, ne restez pas bahi du projet; mais suivez-moi. Je vous
prouverai si bien la ncessit de sa mort, que vous vous sentirez oblig
de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure de souper, et la
nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.

RODERIGO.--Je veux bien savoir auparavant la raison de tout ceci.

JAGO.--Vous serez satisfait.

(Ils sortent.)


SCNE III

Un appartement dans le chteau.

_Entrent_ OTHELLO, LODOVICO, DESDMONA, MILIA _et leur suite_.


LODOVICO.--Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas plus loin.

OTHELLO.--Excusez-moi, la promenade me fera du bien.

LODOVICO.--Madame, bonne nuit; je remercie humblement Votre Seigneurie.

DESDMONA.--Votre Honneur est le bienvenu.

OTHELLO.--Vous plat-il de venir, seigneur? _(A voix basse.)_ Oh!
Desdmona!

DESDMONA.--Mon seigneur?

OTHELLO.--Allez  l'instant vous mettre au lit, je reviens tout 
l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y manquez pas.

DESDMONA.--Je le ferai, mon seigneur.

(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)

MILIA.--Comment cela va-t-il  prsent? Il a l'air plus doux que
tantt.

DESDMONA.--Il dit qu'il va revenir tout  l'heure. Il m'a ordonn de me
mettre au lit, et de te renvoyer.

MILIA.--De me renvoyer?

DESDMONA.--C'est son ordre. Ainsi, bonne milia, donne-moi mes
vtements de nuit, et adieu. Il ne faut pas lui dplaire maintenant.

MILIA.--Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!

DESDMONA.--Oh! moi, non. Mon amour le chrit tellement que mme son
humeur bourrue, ses ddains, ses brusqueries (je t'en prie, dlace-moi)
ont de la grce et du charme pour moi.

MILIA.--J'ai mis au lit les draps que vous m'avez demands.

DESDMONA.--O mon pre, que nos coeurs sont insenss!--(_A milia._) Si
je meurs avant toi, ensevelis-moi, je t'en prie, dans un de ces draps.

MILIA.--Allons, allons, comme vous bavardez.

DESDMONA.--Ma mre avait auprs d'elle une jeune fille, elle s'appelait
Barbara. Elle tait amoureuse, et celui qu'elle aimait devint fou
et l'abandonna. Elle avait une chanson du saule: c'tait une vieille
chanson, mais qui exprimait sa destine, et elle mourut en la chantant.
Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: j'ai bien de
la peine  m'empcher de laisser tomber de ct ma tte, et de chanter
la chanson comme la pauvre Barbara.--Je t'en prie, dpche-toi.

MILIA.--Irai-je chercher votre robe de nuit?

DESDMONA.--Non, dtache cela.--Ce Lodovico est un homme agrable.

MILIA.--Un trs-bel homme.

DESDMONA.--Et il parle bien.

MILIA.--J'ai connu  Venise une dame qui aurait fait pieds nus le
plerinage de la Palestine, seulement pour toucher  ses lvres.

DESDMONA.

  La pauvre enfant tait assise, en soupirant, auprs d'un sycomore.
      Chantez tous le saule vert.
    Sa main sur son coeur, sa tte sur ses genoux;
      Chantez le saule, le saule, le saule.
  Le frais ruisseau coulait prs d'elle, et rptait en murmurant ses
          gmissements;
      Chantez le saule, le saule, le saule.
  Ses larmes amres coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;

(A milia.)

Laisse ceci l:

  Chantez le saule, le saule, le saule,

(A milia.) Je t'en prie, dpche-toi; il va rentrer.

  Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.
  Que personne le blme; j'approuve ses ddains:

Non; ce n'est pas l ce qui suit.--coute; qui frappe?

MILIA.--C'est le vent.

DESDMONA.

  J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?
    Chantez le saule, le saule, le saule.

--Si je fais la cour  plus de femmes, plus d'hommes vous feront la
cour[22].

(A milia.)

Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela prsage-t-il des pleurs?

[Note 22: Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans
les _Relicks of ancient Poetry_. Le saule tait alors, en Angleterre,
l'arbre de l'amour malheureux.]

MILIA.--Ce n'est ni ici ni l.

DESDMONA--Je l'avais ou dire ainsi. Oh! ces hommes, ces
hommes!--Dis-moi, milia:--crois-tu en conscience qu'il y ait des femmes
qui trompent si indignement leurs maris?

MILIA.--Il y en a; cela n'est pas douteux.

DESDMONA.--Voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier?

MILIA.--Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?

DESDMONA.--Non, par cette lumire du ciel.

MILIA.--Ni moi non plus, par cette lumire du ciel. Je le ferais tout
aussi bien dans l'obscurit.

DESDMONA.--Mais, voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde
entier?

MILIA.--Le monde est bien grand; c'est un grand prix pour une petite
faute!

DESDMONA.--Non, en vrit, je pense que tu ne le voudrais pas.

MILIA.--En vrit, je crois le contraire, et que je voudrais le dfaire
aprs l'avoir fait. Certes, je ne ferais pas une pareille chose pour
un anneau d'alliance, une pice de linon, des robes, des jupons, des
chapeaux, ni pour une mdiocre rcompense; mais pour le monde entier...
Et qui refuserait d'tre infidle  son mari pour le faire roi? A ce
prix je risquerais le purgatoire.

DESDMONA.--Que je sois maudite si je voudrais commettre un pareil crime
pour le monde entier!

MILIA.--Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le monde, et si vous aviez
le monde pour votre peine, votre crime serait dans votre monde, et vous
en feriez sur-le-champ une vertu.

DESDMONA.--Et moi je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes.

MILIA.--Il y en a par douzaines, et encore autant par-dessus le march
qu'il en tiendrait dans ce monde entier qui serait le prix de leur
faute: mais je pense que la faute en est aux maris si les femmes
succombent; voyez-vous, ils ngligent leurs devoirs, et versent nos
trsors dans le sein des trangres, ou ils clatent en accs d'une
insupportable jalousie, et nous accablent de contraintes, ou ils nous
battent et diminuent pour nous faire enrager ce que nous avions 
dpenser; eh bien! alors nous avons de la rancune, et en dpit de notre
douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les maris sachent que
leurs femmes sont sensibles comme eux; elles voient, elles sentent,
elles ont un palais qui sait distinguer ce qui est doux et ce qui est
amer comme les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour
d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? je le
crois encore; est-ce la lgret qui les entrane? c'est aussi cela. Et
nous, donc, n'avons-nous pas des passions, et le got du plaisir et
de la lgret comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; sinon
qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont leurs torts envers
nous qui les amnent.

DESDMONA.--Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m'inspire l'habitude de
ne pas apprendre le mal par le mal, et de me corriger au contraire par
la vue du mal!

(Elles sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                           ACTE CINQUIME


SCNE I

Une rue.

_Entrent_ JAGO et RODERIGO.


JAGO.--L, mets-toi derrire cette borne.--Dans l'instant il va venir.
Tiens ta bonne pe nue, et plonge-la dans son sein: ferme, ferme,
ne crains rien; je serai  ct de toi. Ceci nous sauve ou nous perd:
songes-y et affermis-toi dans ta rsolution.

RODERIGO.--Tiens-toi prs de moi: je peux manquer mon coup.

JAGO.--Ici, sous ta main.--Sois ferme et tire ton pe.

(Il se retire  peu de distance.)

RODERIGO.--Je ne me sens pas trs-port  cette action. Cependant il
m'a donn des motifs dterminants.--Aprs tout, ce n'est qu'un homme
mort.--Allons, mon pe, sors du fourreau.--Il mourra.

(Il va  son poste.)

JAGO.--J'ai frott ce jeune bouton presque jusqu' le rendre sensible,
et le voil qui s'irrite. Maintenant qu'il tue Cassio, que Cassio le
tue, ou qu'ils se tuent tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon
profit.--Si Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous les
bijoux que je lui ai escamots sous le nom de prsents pour Desdmona.
Il ne faut pas que cela soit. Si Cassio survit, il y a dans sa vie un
clat de tous les jours qui me rend hideux.--D'ailleurs le More peut me
dvoiler  lui: je vois l un grand pril pour moi.--Non, il faut qu'il
meure.--Mais chut! je l'entends qui vient.

(Entre Cassio.)

RODERIGO.--Je reconnais sa dmarche. C'est lui. (_Il s'lance et fond
sur Cassio._) Misrable, tu meurs.

CASSIO.--Ce coup en effet m'et t fatal, si mon armure n'tait
meilleure que tu ne croyais. Je veux prouver la tienne.

(Il tire son pe et blesse Roderigo.)

RODERIGO.--Oh! je suis mort.

(Jago s'lance de sa place, frappe Cassio par derrire  la jambe, et
s'en va.)

CASSIO.--Je suis estropi pour toujours. Oh! du secours! au meurtre! au
meurtre!

(Il tombe.)

OTHELLO, _dans l'loignement_.--La voix de Cassio!--Jago tient sa
parole.

RODERIGO.--O misrable que je suis!

OTHELLO.--Oui, c'est cela mme.

CASSIO.--Oh! du secours! un chirurgien! de la lumire!

OTHELLO.--C'est lui.--O brave Jago, homme juste et honnte qui ressens
si gnreusement l'injure de ton ami, tu m'enseignes mon devoir.--Femme,
votre amant est couch mort et votre destin arrive  grands
pas.--Prostitue, j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes et tes
yeux, tout est effac. Ton lit, ce lit souill par l'impudicit, va tre
tach du sang de l'impudique.

(Il s'loigne.)

(Entrent Lodovico et Gratiano,  distance.)

CASSIO.--Oh! comment! point de garde, pas un seul passant? au meurtre!
au meurtre!

GRATIANO.--C'est quelque accident sinistre; ces cris sont terribles.

CASSIO.--Oh! du secours!

LODOVICO.--coutez!

RODERIGO.--O perfide sclrat!

LODOVICO.--Deux ou trois gmissements! la nuit est noire; ces cris
pourraient tre feints.--Croyez qu'il n'est pas sr d'avancer vers ces
cris sans plus de monde.

RODERIGO.--Personne ne vient. Alors je vais mourir en perdant tout mon
sang.

(Entre Jago un flambeau  la main.)

LODOVICO.--coutons.

GRATIANO.--Voici quelqu'un qui vient en chemise, avec un flambeau et des
armes.

JAGO.--Qui est l? Quel est ce bruit? On crie au meurtre?

LODOVICO.--Nous ne savons pas.

JAGO.--N'avez-vous pas entendu un cri?

CASSIO.--Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!

JAGO.--Qu'est-il arriv?

GRATIANO.--C'est l'enseigne d'Othello,  ce qu'il me semble.

LODOVICO.--Lui-mme en effet, un brave soldat.

JAGO.--Qui tes-vous, vous qui criez si piteusement?

CASSIO.--Jago!--Oh! je suis perdu, assassin par des tratres. Donne-moi
quelque secours.

JAGO, _accourant_.--Hlas! vous, lieutenant? Quels sont les misrables
qui ont fait ceci?

CASSIO.--Il y en a un, je crois,  quelques pas, et qui est hors d'tat
de s'enfuir.

JAGO.--O lches assassins! (_ Lodovico et Gratiano._) Qui tes-vous l?
approchez, et venez  notre aide.

RODERIGO.--Oh! secourez-moi.

CASSIO.--C'est l'un d'entre eux.

JAGO.--Excrable meurtrier! O sclrat!

(Il perce Roderigo.)

RODERIGO.--O infernal Jago! Chien inhumain! oh! oh! oh!

JAGO, _levant la voix_.--gorger les gens dans l'obscurit! o sont
ces bandits sanguinaires? Quel silence dans cette ville! Au meurtre! au
meurtre!--(_Se tournant vers Lodovico._) Qui pouvez-vous tre? tes-vous
des bons ou des mchants?

LODOVICO.--Comme nous agirons, jugez-nous.

JAGO.--Seigneur Lodovico?

LODOVICO.--Lui-mme.

JAGO.--Je vous demande pardon, seigneur.--Voici Cassio bless par des
bandits.

GRATIANO.--Cassio?

JAGO, _ Cassio_.--Comment cela va-t-il, frre?

CASSIO.--Ma jambe est en deux.

JAGO.--Le ciel nous en prserve!--Messieurs, de la lumire, je vais
bander sa plaie avec ma chemise.

(Entre Bianca.)

BIANCA.--Quoi? qu'est-il donc arriv? Qui est-ce qui criait?

JAGO.--Qui est-ce qui criait?

BIANCA.--O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, Cassio, Cassio!

JAGO.--O impudente coquine!--Cassio, pourriez-vous souponner quels sont
ceux qui vous ont ainsi mutil?

CASSIO.--Non.

GRATIANO.--Je suis dsol de vous trouver en cet tat. J'ai t vous
chercher chez vous.

JAGO.--Prtez-moi une jarretire. Bon.--Oh! si nous avions une chaise
pour l'emporter doucement d'ici!

BIANCA.--Hlas! il s'vanouit. O Cassio, Cassio, Cassio!

JAGO.--Nobles seigneurs, vous tous, je souponne cette malheureuse
d'tre de compagnie dans cet attentat. Un peu de patience, cher
Cassio.--Venez, venez; prtez-moi une lumire. (_Il va  Roderigo._)
Voyons, connaissons-nous ce visage, ou non?--Comment, mon ami, mon
cher compatriote, Roderigo!--Non...--Oui, c'est lui-mme,  ciel! c'est
Roderigo.

GRATIANO.--Quoi! Roderigo de Venise?

JAGO.--Lui-mme: le connaissiez-vous?

GRATIANO.--Si je le connaissais? oui.

JAGO.--Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. Ces sanglants
accidents doivent excuser la ngligence de mes manires envers vous.

GRATIANO.--Je suis bien aise de vous voir.

JAGO.--Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? oh! une chaise, une
chaise!

GRATIANO, _avec tonnement_.--Roderigo!

JAGO.--C'est lui, c'est lui.--Ah! bonne nouvelle! voil la chaise.--Que
quelque bonne me l'emporte soigneusement. Je cours chercher le
chirurgien du gnral. (_A Bianca._) Pour vous, madame, ne prenez pas
tant de peines. Celui qui est tendu l, Cassio, tait mon intime ami.
(_A Cassio._) Quelle querelle y avait-il donc entre vous deux?

CASSIO.--Nulle au monde, et je ne connais pas cet homme.

JAGO, _ Bianca_.--Pourquoi tes-vous si ple? (_Aux porteurs du
brancard._) Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps  l'air. (_On
emporte Cassio et Roderigo._) Vous, dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi
tes-vous si ple, madame?--Remarquez-vous l'garement de ses yeux?--Ah!
si vous avez _le_ regard fixe, nous en saurons davantage tout 
l'heure.--Regardez-la bien, je vous prie; observez-la: voyez-vous,
messieurs? quand les langues seraient muettes, le crime parlerait
encore.

(Entre milia.)

MILIA.--Hlas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon mari?

JAGO.--Cassio vient d'tre attaqu dans l'obscurit par Roderigo et
des drles qui se sont sauvs. Il est presque assassin et Roderigo est
mort.

MILIA.--Hlas! brave homme! Hlas! bon Cassio!

JAGO.--Voil ce qu'on gagne  aller chez des cratures.--milia, je t'en
prie, va savoir de Cassio o il a soup ce soir.--(_Regardant Bianca._)
Quoi, vous frmissez  cette question?

BIANCA.--C'est chez moi qu'il a soup, mais je ne frmis point de le
dire.

JAGO.--Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.

MILIA.--Fi donc! fi donc, coquine!

BIANCA.--Je ne suis pas une coquine. Je mne une vie aussi honnte que
vous qui m'insultez.

MILIA.--Que moi? pouah! fi donc!

JAGO.--Gnreux et nobles seigneurs, allons voir panser le pauvre
Cassio.--Venez, madame, vous avez d'autres histoires  nous
conter.--milia, cours  la citadelle, va dire  mon seigneur et  sa
femme ce qui vient d'arriver. (_Aux autres._) Voulez-vous venir, je vous
prie? (_A part._) Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.

(Ils sortent.)


SCNE II

Une chambre  coucher.--Un flambeau allum.

DESDMONA _endormie dans son lit. Entre_ OTHELLO.


OTHELLO.--C'est la cause, c'est la cause,  mon me! ne permettez pas
que je la dise devant vous, chastes toiles! c'est la cause! cependant
je ne veux pas verser son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein
plus blanc que la neige, plus uni que l'albtre des tombeaux. (_Il
pose  terre son pe._) Pourtant il faut qu'elle meure, autrement
elle trahira encore d'autres hommes. teignons ce flambeau et ensuite
teignons le flambeau de sa vie[23].--Si je t'teins, toi, serviteur
enflamm, je puis ressusciter ta flamme, si je venais  me
repentir.--Mais que j'teigne une fois ta flamme, toi le plus
merveilleux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais o
se retrouverait le feu de Promthe qui pourrait rallumer ta
lumire.--Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire
refleurir; il faut qu'elle se fane.--Je veux sentir encore la rose sur
sa tige. (_Il l'embrasse._) O haleine embaume qui persuaderait presque
 la justice de briser son glaive!--Encore un baiser; encore un! sois
telle que tu es l quand tu seras morte, et je veux te tuer et je
t'aimerai aprs.--Encore un, voici le dernier.--Jamais baiser si doux
ne fut si fatal.--Il faut que je pleure; mais ce sont de cruelles
larmes!--C'est le courroux du ciel, il frappe ce qu'il aime.--Elle
s'veille.

[Note 23:_Put out the light and then put out the light_:

Ce passage a beaucoup occup les commentateurs: son sens le plus
naturel est celui que nous avons adopt; Othello applique successivement
l'expression _put out the light, teindre la lumire_, au flambeau
allum qu'il teint, et au flambeau de la vie de Desdmona, rien n'est
plus commun dans Shakspeare que ce double emploi du mme mot appliqu,
dans le mme vers,  deux objets diffrents. Warburton avait chang le
sens, en changeant la ponctuation.

  Put _out the light, and then_.--_Put out the light_!

teignons ce flambeau et alors...--teindre ce flambeau? Si je
t'teins, toi, serviteur enflamm, je puis ressusciter la flamme, etc.
etc.

Ce changement ne me parat nullement ncessaire; un jeu de mots, ou ce
qui y ressemble, est souvent le texte original le plus vraisemblable.]

DESDMONA.--Qui est l? Othello?

OTHELLO.--Oui, Desdmona.

DESDMONA.--Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?

OTHELLO.--Avez-vous fait votre prire ce soir, Desdmona?

DESDMONA.--Oui, mon seigneur.

OTHELLO.--Si vous vous souvenez dans votre me de quelque crime pour
lequel vous ne soyez pas encore assure de la grce du ciel, implorez-la
sur-le-champ.

DESDMONA.--Hlas! mon seigneur, que voulez-vous dire?

OTHELLO.--Allons, faites ce que je dis, et soyez prompte; je vais me
promener en attendant;--je ne voudrais pas tuer votre me avant qu'elle
se ft prpare;--non, le ciel m'en prserve! je ne voudrais pas tuer
ton me.

DESDMONA.--Vous parlez de tuer?

OTHELLO.--Oui, j'en parle.

DESDMONA.--Que le ciel ait donc piti de moi!

OTHELLO.--Amen, de tout mon coeur.

DESDMONA.--Si vous parlez ainsi, j'espre que vous ne me tuerez pas.

OTHELLO.--Hum!

DESDMONA.--Et cependant je vous crains; car vous tes fatal quand vos
yeux roulent ainsi. Pourquoi je craindrais, je n'en sais rien, car je ne
me connais pas de crime; et pourtant je sens que je crains.

OTHELLO.--Pense  tes pchs.

DESDMONA.--C'est l'amour que je vous porte.

OTHELLO.--Oui, c'est pour cela que tu meurs.

DESDMONA.--C'est une mort bien contre nature, que d'tre tue pour
aimer. Hlas! pourquoi mordez-vous ainsi votre lvre infrieure?
Quelque violente passion branle tout votre corps: ce sont des prsages
sinistres; cependant j'espre que ce n'est pas moi qu'ils menacent.

OTHELLO.--Paix, tiens-toi tranquille.

DESDMONA.--Je le fais. Qu'est-ce?

OTHELLO.--Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donn, tu l'as
donn  Cassio.

DESDMONA.--Non, sur ma vie et mon me: envoyez-le chercher, et
demandez-lui.

OTHELLO.--Ma chre me, prends garde, prends garde au parjure; tu es sur
ton lit de mort.

DESDMONA.--Mais non pas pour y mourir encore.

OTHELLO.--Si, tout  l'heure: ainsi, confesse sincrement ton crime: en
vain nierais-tu chaque article avec serment, tu n'carterais point, tu
n'toufferais point la terrible pense qui me fait gmir. Tu vas mourir.

DESDMONA.--Dieu du ciel, ayez piti de moi!

OTHELLO.--Je dis amen.

DESDMONA.--Et vous aussi, ayez piti de moi!--Je ne vous ai jamais
offens de ma vie: jamais je n'aimai Cassio que de cette bienveillance
gnrale dont le ciel me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais
aucun gage.

OTHELLO.--Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses mains:  femme
parjure! tu changes mon coeur en pierre, et tu m'obligeras  appeler
ce que je vais faire un meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un
sacrifice. J'ai vu le mouchoir.

DESDMONA.--Il l'a donc trouv; je ne le lui ai jamais donn: faites-le
venir ici, qu'il dclare la vrit.

OTHELLO.--Il l'a dclare.

DESDMONA.--Quoi, mon seigneur?

OTHELLO.--Qu'il t'avait... possde.

DESDMONA.--Quoi! illgitimement?

OTHELLO.--Oui.

DESDMONA.--Il ne le dira pas.

OTHELLO.--Non, sa bouche est ferme; l'honnte Jago y a mis ordre.

DESDMONA.--Ma crainte m'explique tout.--Quoi! il est mort?

OTHELLO.--Quand tous les cheveux de sa tte auraient t autant de vies,
ma terrible vengeance avait de quoi les dtruire toutes.

DESDMONA.--Hlas! il est trahi, et moi perdue!

OTHELLO.--Quoi! prostitue, tu le pleures sous mes yeux!

DESDMONA.--Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne me tuez pas.

OTHELLO.--A bas, infme!

DESDMONA.--Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit.

OTHELLO.--Ah! si vous rsistez...

DESDMONA.--Seulement une demi-heure.

OTHELLO.--Le parti pris, point de dlai.

DESDMONA.--Mais seulement pendant que je dis une prire!

OTHELLO.--Il est trop tard.

(Il l'touffe.)

MILIA, _du dehors_.--Mon seigneur, mon seigneur! de grce, mon
seigneur, mon seigneur!

OTHELLO.--Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte, pas encore tout 
fait morte... Moi qui suis cruel, je suis cependant misricordieux... Je
ne veux pas te laisser languir dans ta souffrance... Non, non.

MILIA, _en dehors_.--Mon seigneur, mon seigneur!

OTHELLO.--Qui est l?

MILIA.--Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire un seul mot.

OTHELLO.--Oui, c'est milia... Tout  l'heure... Elle est morte... Elle
vient sans doute me parler de la mort de Cassio; le bruit a t grand...
Ah! elle ne remue plus. Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle?
Ferai-je bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce
qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra srement parler  ma
femme... ma femme! ma femme! Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!...
O pense insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il
devrait y avoir  prsent une clipse totale de lune et de soleil, et
que le globe pouvant devrait s'entr'ouvrir dans un tel bouleversement.

MILIA, _toujours en dehors._--Je vous conjure, que je puisse vous
parler, mon bon seigneur.

OTHELLO.--Je t'avais oublie; ah! entre, milia... Doucement... Tout 
l'heure... Tirons ces rideaux. O es-tu? (_Il ouvre la porte._) Que me
veux-tu maintenant?

(Entre milia.)

MILIA.--Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux vient d'tre commis
l-bas.

OTHELLO.--Quoi! tout  l'heure?

MILIA.--A l'heure mme, mon seigneur.

OTHELLO.--C'est l'influence de la lune elle-mme; elle s'approche de la
terre plus que de coutume et rend les hommes fous.

MILIA.--Cassio, mon seigneur, a tu un jeune Vnitien nomm Roderigo.

OTHELLO.--Roderigo tu!--Et Cassio tu?

MILIA.--Non, Cassio n'est pas tu.

OTHELLO.--Cassio n'est pas tu? Le meurtre n'est plus d'accord, et la
douce vengeance devient dure.

DESDMONA.--Oh! injustement, injustement massacre!

MILIA.--Hlas! quel est ce cri?

OTHELLO.--Quoi! quel cri?

MILIA.--Hlas! bon Dieu! c'tait la voix de ma matresse. Du secours!
du secours! oh! parlez-moi, madame, douce Desdmona! O ma chre
matresse, parlez.

DESDMONA.--Je meurs innocente.

MILIA.--Oh! qui a fait cela?

DESDMONA.--Personne, moi-mme.--Adieu. Recommande-moi  mon cher
seigneur. Oh! adieu!

(Elle expire.)

OTHELLO.--Quoi! comment a-t-elle pu tre assassine?

MILIA.--Hlas! qui le sait?

OTHELLO.--Vous l'avez entendue le dire elle-mme; ce n'est pas moi.

MILIA.--Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vrit.

OTHELLO.--Eh bien! elle est partie, comme une menteuse, pour les flammes
de l'enfer. C'est moi qui l'ai tue.

MILIA.--Oh! elle n'en est que plus un ange et vous un plus noir dmon.

OTHELLO.--Elle tournait au vice; c'tait une prostitue.

MILIA.--Tu la calomnies; tu es un dmon.

OTHELLO.--Elle tait perfide, comme l'onde.

MILIA.--Tu es effrn comme le feu d'oser dire qu'elle tait perfide!
Oh! elle tait d'une candeur cleste.

OTHELLO.--Cassio l'avait dshonore: demande  ton mari. Oh! je serais
damn dans le gouffre le plus profond de l'enfer, si je m'tais port,
sans de justes motifs,  cette dernire extrmit. Ton mari savait tout.

MILIA.--Mon mari?

OTHELLO.--Ton mari.

MILIA.--Qu'elle tait infidle au mariage?

OTHELLO.--Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait t fidle, le ciel et-il
cr pour moi un autre univers d'une seule et parfaite chrysolithe, je
ne l'aurais pas change pour cet univers.

MILIA.--Mon mari?

OTHELLO.--Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier. C'est un homme
d'honneur; il abhorre l'opprobre qui s'attache aux actions infmes.

MILIA.--Mon mari!

OTHELLO.--A quoi bon ces rptitions, femme? Ton mari, te dis-je.

MILIA.--O ma matresse! la sclratesse s'est cruellement moque de
l'amour. Mon mari dire qu'elle tait infidle!

OTHELLO.--Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu ce mot? Mon ami, ton
mari, l'honnte, l'honnte Jago.

MILIA.--S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir d'un demi-grain
par jour! Il ment  sa conscience. Elle tait trop prise de son indigne
choix.

OTHELLO.--Ah!

MILIA.--Faites du pis que vous pourrez. Cette action que vous avez
faite n'est pas plus digne du ciel que vous n'tiez digne d'elle.

OTHELLO.--Tais-toi, tu feras bien.

MILIA.--Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moiti de la force que
j'ai pour l'endurer. O dupe!  insens! stupide comme la fange! Tu as
commis l une action!...--Je ne m'inquite pas de ton pe. Je te ferai
connatre, duss-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours! hol!
du secours!... Le More a tu ma matresse! Au meurtre! au meurtre!

(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)

MONTANO.--Quoi donc? que s'est-il pass, gnral?

MILIA.--Oh! vous voil donc, Jago! Il faut que votre conduite ait t
belle, pour que les meurtriers vous chargent de leurs assassinats.

GRATIANO.--De quoi s'agit-il?

MILIA, _ Jago_.--Dmens ce misrable, si tu es un homme. Il dit que tu
as dit que sa femme tait infidle: je sais que tu ne l'as pas dit, car
tu n'es pas assez sclrat. Parle, car mon coeur est plein.

JAGO.--Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien dit qu'il
n'ait lui-mme trouv juste et vrai.

MILIA.--Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle tait infidle?

JAGO.--Je l'ai dit.

MILIA.--Vous avez dit un mensonge, un odieux, un infernal mensonge,
sur mon me, un mensonge, un mensonge atroce. Elle infidle avec Cassio!
Avez-vous dit avec Cassio?

JAGO.--Avec Cassio, femme;--allez, rprimez votre langue.

MILIA.--Je ne veux pas rprimer ma langue! Je suis tenue de parler; ma
matresse est l assassine dans son lit.

TOUS.--Oh! le ciel nous en prserve!

MILIA.--Et ce sont vos rapports qui ont amen le meurtre.

OTHELLO.--Allons, n'ayez pas l'air gar, messieurs; c'est la vrit.

GRATIANO.--C'est une trange vrit!

MONTANO.--O action monstrueuse!

MILIA.--Sclratesse! sclratesse! sclratesse!--J'y songe, j'y
songe.--Je dmle tout.--O sclratesse! J'en ai eu la pense alors...
Je me tuerai de douleur.--O sclratesse! sclratesse!

JAGO.--Quoi! tes-vous folle? Je vous ordonne de vous rendre au logis.

MILIA.--Dignes seigneurs, que j'aie la libert de parler. Il convient
que je lui obisse, mais non pas en ce moment.--Peut-tre, Jago, ne
rentrerai-je jamais au logis.

OTHELLO, _se prcipitant sur le lit_.--Oh! oh! oh!

MILIA.--Oui, couche-toi et rugis; car tu as tu la plus douce, la plus
innocente femme qui jamais ait lev les yeux vers le ciel.

OTHELLO.--Oh! elle tait coupable. _(A Gratiano_.) Je vous reconnaissais
 peine, mon oncle.--Voil votre nice; elle est morte: oui, ces mains
viennent en effet d'arrter le souffle de sa vie. Je sais que cette
action parat horrible et hideuse.

GRATIANO.--Pauvre Desdmona! je suis bien aise que ton pre soit mort.
Ton mariage lui a t mortel et le chagrin seul a tranch le fil us de
ses jours. S'il vivait encore, cette vue le plongerait dans l'garement
du dsespoir: oui, il maudirait son ange tutlaire, et tomberait dans la
rprobation du ciel.

OTHELLO.--Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle s'est abandonne
mille fois  Cassio; Cassio l'a avou et elle a rcompens ses
transports d'amour avec le premier signe, le premier gage d'amour que
je lui eusse donn; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'tait un
mouchoir, un ancien prsent que ma mre avait reu de mon pre.

MILIA.--O ciel! O puissances clestes!

JAGO.--Allons, taisez-vous.

MILIA.--La vrit veut sortir, elle veut sortir.--Que je me taise!
monsieur, non, non, je parlerai, libre comme l'air. Quand le ciel, les
hommes, les dmons, quand tous devraient crier ensemble honte sur moi,
je parlerai.

JAGO.--Prenez garde... Allez-vous-en chez vous.

MILIA.--Je ne veux pas.

(Jago essaye de frapper sa femme de son pe.)

GRATIANO.--Fi! tirer votre pe contre une femme!

MILIA.--O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu parles, je le trouvai
par hasard et le donnai  mon mari; car souvent, par des instances
plus srieuses que ne mritait en effet cette bagatelle, il m'avait
sollicite de m'en emparer.

JAGO.--Infme coquine!

MILIA.--Elle l'a donn  Cassio! non, hlas! c'est moi qui l'ai trouv,
et je l'ai donn  mon mari.

JAGO.--Malheureuse, tu mens.

MILIA.--Par le ciel! je ne mens point, je ne mens point, seigneurs.--O
meurtrier imbcile! qu'avait  faire un pareil fou d'une si bonne femme?

(Jago blesse milia et s'enfuit.)

OTHELLO.--N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles qui servent au
tonnerre? (_Il tombe  la renverse._) O sclrat inou!

GRATIANO.--Sa femme tombe; srement il a tu sa femme.

MILIA.--Oui, oui, oh! couchez-moi  ct de ma matresse.

GRATIANO.--Il s'est enfui, mais sa femme est frappe  mort!

MONTANO.--C'est un sclrat, bien videmment. Prenez cette pe que je
viens d'arracher au More. Gardez la porte au dehors: ne le laissez
pas sortir, tuez-le plutt; je cours aprs ce monstre, car c'est un
misrable damn.

(Sortent Montano et Gratiano.)

OTHELLO.--Je ne suis mme plus brave! le premier petit gringalet
m'enlve mon pe. Mais pourquoi l'honneur survivrait-il  la vertu? Que
tout prisse  la fois.

MILIA.--Que prsageait ta chanson,  ma matresse! coute, peux-tu
m'entendre encore! je veux faire comme le cygne et mourir en chantant:
_Le saule, le saule, le saule!_--More, elle tait chaste, elle t'aimait,
cruel More! Que mon me entre en paradis, comme il est vrai que je dis
la vrit; en disant ce que je pense, je meurs, je meurs.

(Elle expire.)

OTHELLO.--J'ai dans cette chambre une autre pe; c'est une pe
d'Espagne, de la trempe de l'bre[24].--Ah! la voici.--Mon oncle, il faut
que je sorte.

[Note 24: Les armes trempes dans les eaux de l'bre avaient une
rputation particulire.]

GRATIANO, _en dehors_.--Si tu le tentes, il t'en cotera cher: tu n'as
point d'armes, il faut que tu te soumettes de force.

OTHELLO.--Regarde-moi donc, et me parle; ou, dsarm comme je suis, je
vais fondre sur toi.

(Rentre Gratiano.)

GRATIANO.--Que veux-tu?

OTHELLO.--Vois! j'ai une pe. Jamais arme plus sre ne reposa sur la
cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps o avec ce faible bras et cette
bonne pe je me suis fait jour  travers des obstacles vingt fois plus
puissants que celui que tu m'opposes. Mais,  vaine bravade! qui peut
surmonter sa destine? Il n'en est plus de mme. Ne crains point quoique
tu me voies arm: je suis au terme du voyage: me voil au but, voil
l'cueil o finit ma dernire course. Tu recules troubl? Va, c'est une
crainte perdue. Avance seulement un roseau contre le sein d'Othello
et il va fuir. O irait Othello maintenant?... (_Il se tourne vers
Desdmona._) Voyons, quelle mine as-tu maintenant?--Malheureuse enfant,
ne sous une toile fatale! ple comme ta chemise! Quand nous nous
rencontrerons au jour du jugement, ton regard prcipitera mon me des
cieux, et soudain les dmons s'en saisiront.--Froide, froide, ma fille!
comme ta vertu.--O maudit! maudit sclrat!--Prenez vos fouets,
dmons! frappez! loignez-moi de la contemplation de cet objet cleste!
lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rtissez-moi dans le
soufre, baignez-moi dans les abmes o roulent des torrents de feu.--O
Desdmona! Desdmona! Morte! morte! oh! oh!

(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte bless, Montano, Jago
prisonnier, et des officiers.)

LODOVICO.--O est ce forcen et malheureux homme?

OTHELLO.--Voici celui qui fut Othello. Me voici.

LODOVICO.--O est cette vipre? Faites avancer ce sclrat.

OTHELLO.--Je regarde ses pieds.--Mais c'est une fable. Si tu es un
dmon, je ne puis te tuer.

(Il blesse Jago.)

LODOVICO.--Arrachez-lui son pe.

JAGO.--Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas mort.

OTHELLO.--Je n'en suis pas fch non plus: je dsire que tu vives; car,
 mon sens, c'est un bonheur de mourir.

LODOVICO.--O toi, Othello, jadis si bon et maintenant tomb dans les
piges d'un esclave maudit, que te dira-t-on?

OTHELLO.--Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je suis un honorable
assassin, car je n'ai rien fait par haine, mais tout par honneur.

LODOVICO.--Ce misrable vient d'avouer une partie de ses perfidies.
Est-il vrai que vous ayez conspir avec lui la mort de Cassio?

OTHELLO.--Oui.

CASSIO.--Cher gnral, je ne vous en ai jamais donn sujet.

OTHELLO.--Je le crois, et je vous demande pardon.--Voulez-vous, je vous
prie, demander  ce demi-dmon pourquoi il m'a ainsi envelopp corps et
me dans ses piges?

JAGO.--Ne me demandez rien: vous savez ce que vous savez;  partir de ce
moment je ne dirai plus un mot.

LODOVICO.--Quoi! pas mme pour prier?

GRATIANO.--Les tortures te desserreront les lvres.

OTHELLO.--Bien, vous ferez bien.

LODOVICO.--Je prsume, Othello, que vous comprendrez ce qui est arriv;
je crois que vous ne le savez pas encore. Voici une lettre trouve dans
la poche de Roderigo, et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo
se chargeait de l'assassinat de Cassio.

OTHELLO.--Tratre!

CASSIO.--Complot barbare! Action de paen!

LODOVICO.--La seconde est une lettre de reproches, trouve aussi dans
la poche de Roderigo. Il parat qu'il avait dessein de l'envoyer 
cet infernal sclrat, mais que Jago survint dans l'intervalle et le
satisfit.

OTHELLO.--O le pernicieux sclrat!--Cassio, comment tiez-vous venu en
possession de ce mouchoir qui appartenait  ma femme?

CASSIO.--Je le trouvai dans ma chambre; et il vient d'avouer lui-mme
tout  l'heure qu'il l'y avait laiss exprs pour un projet qui a russi
au gr de ses dsirs.

OTHELLO.--O insens! insens! insens!

CASSIO.--Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des reproches  Jago
de l'avoir excit  m'insulter pendant que j'tais de garde, ce qui
a caus ma disgrce; et lui-mme, qui avait longtemps paru mort, il a
parl tout  l'heure: Jago l'avait apost, et Jago l'a poignard.

LODOVICO, _ Othello_.--Il vous faut quitter ce lieu et nous suivre;
voire pouvoir et votre emploi vous sont ts, et Cassio commande en
Chypre. Quant  cet esclave, si par quelque torture raffine on peut le
tourmenter et le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous
(_ Othello_), vous resterez prisonnier jusqu' ce que le genre de votre
crime soit connu du snat de Venise. Allons, qu'on l'emmne.

OTHELLO.--Doucement: encore un mot ou deux avant que vous partiez. J'ai
rendu  l'tat quelques services; on le sait, n'en parlons plus. Je
vous en prie, dans vos lettres, quand vous rendrez compte de ces faits
dplorables, parlez de moi comme je suis, sans rien attnuer, sans rien
aggraver par malignit. Alors vous parlerez d'un homme qui a trop
aim, mais qui ne sut pas aimer sagement; d'un homme qui ne devint
pas aisment jaloux, mais qui, une fois excit, fut pouss jusqu'aux
derniers excs; d'un homme dont la main, comme celle du Juif pervers[25],
a dtruit une perle plus prcieuse que toute sa race, d'un homme dont
les yeux vaincus, quoique peu accoutums  fondre en eau, rpandent
des larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie rpandent leurs
parfums.--Parlez de moi ainsi--et dites encore qu'un jour, dans Alep,
un Turc insolent, portant le turban, frappait un Vnitien et insultait
l'tat, je saisis  la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.

(Il se perce de son pe.)

[Note 25: Allusion  Hrode et  Marianne.]

LODOVICO.--O sanglante catastrophe!

GRATIANO.--Tout ce que nous avons dit ne peut plus s'accomplir.

OTHELLO, _s'approchant du lit en chancelant_.--Je t'ai donn un baiser
avant de te tuer.--En me tuant, je ne puis m'empcher d'aller mourir sur
tes lvres.

(Il meurt en embrassant Desdmona.)

CASSIO.--Voil ce que je craignais.--Mais je croyais qu'il n'avait point
d'arme, car il avait le coeur grand.

LODOVICO, _ Jago_.--Chien de Sparte, plus impitoyable que la douleur,
la faim ou la mer, contemple le tragique fardeau dont ce lit est
charg. Voil ton ouvrage. Ce spectacle empoisonne la vue.--Qu'on le
cache.--Gratiano, gardez la maison et prenez possession des biens du
More; ils vous reviennent en hritage. (_A Cassio._) C'est  vous,
seigneur gouverneur, qu'appartient le chtiment de cet infernal tratre:
choisissez le temps, le lieu, les tortures: oh! redoublez les tortures.
Moi je m'embarque  l'instant, et je vais d'un coeur dsol raconter au
snat cette dsolante aventure.

FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.










End of the Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***

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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

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