Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome I, by Alexandre Dumas

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Title: Le Collier de la Reine, Tome I

Author: Alexandre Dumas

Release Date: April 18, 2006 [EBook #18199]

Language: French

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Alexandre Dumas

LE COLLIER DE LA REINE

Tome I

(1849--1850)




Table des matires


Avant-propos.
Prologue--I Un vieux gentilhomme et un vieux matre d'htel
Prologue--II La Prouse.
Chapitre I Deux femmes inconnues.
Chapitre II Un intrieur.
Chapitre III Jeanne de La Motte de Valois.
Chapitre IV Blus.
Chapitre V Route de Versailles.
Chapitre VI La consigne.
Chapitre VII L'alcve de la reine.
Chapitre VIII Le petit lever de la reine.
Chapitre IX La pice d'eau des Suisses.
Chapitre X Le tentateur.
Chapitre XI Le Suffren.
Chapitre XII M. de Charny.
Chapitre XIII Les cent louis de la reine.
Chapitre XIV Matre Fingret.
Chapitre XV Le cardinal de Rohan.
Chapitre XVI Mesmer et Saint-Martin.
Chapitre XVII Le baquet.
Chapitre XVIII Mademoiselle Oliva.
Chapitre XIX M. Beausire.
Chapitre XX L'or.
Chapitre XXI La petite maison.
Chapitre XXII Quelques mots sur l'Opra.
Chapitre XXIII Le bal de l'Opra.
Chapitre XXIV Le bal de l'Opra--(suite).
Chapitre XXV Sapho.
Chapitre XXVI L'acadmie de M. de Beausire.
Chapitre XXVII L'ambassadeur.
Chapitre XXVIII MM. Boehmer et Bossange.
Chapitre XXIX  l'ambassade.
Chapitre XXX Le march.
Chapitre XXXI La maison du gazetier.
Chapitre XXXII Comment deux amis deviennent ennemis.
Chapitre XXXIII La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles.
Chapitre XXXIV La tte de la famille de Taverney.
Chapitre XXXV Le quatrain de M. de Provence.
Chapitre XXXVI La princesse de Lamballe.
Chapitre XXXVII Chez la reine.
Chapitre XXXVIII Un alibi
Chapitre XXXIX Monsieur de Crosne.
Chapitre XL La tentatrice.
Chapitre XLI Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours.
Chapitre XLII O l'on commence  voir les visages sous les masques.
Chapitre XLIII O monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien  ce
  qui se passe
Chapitre XLIV Illusions et ralits.
Chapitre XLV O mademoiselle Oliva commence  se demander ce que l'on
  veut faire d'elle
Chapitre XLVI La maison dserte.
Chapitre XLVII Jeanne protectrice.




Avant-propos


Et d'abord,  propos mme du titre que nous venons d'crire, qu'on nous
permette d'avoir une courte explication avec nos lecteurs. Il y a dj
vingt ans que nous causons ensemble, et les quelques lignes qui vont
suivre, au lieu de relcher notre vieille amiti, vont, je l'espre, la
resserrer encore.

Depuis les derniers mots que nous nous sommes dits, une rvolution a
pass entre nous: cette rvolution, je l'avais annonce ds 1832, j'en
avais expos les causes, je l'avais suivie dans sa progression, je
l'avais dcrite jusque dans son accomplissement: il y a plus--j'avais
dit, il y a seize ans, ce que je ferais il y a huit mois.

Qu'on me permette de transcrire ici les dernires lignes de l'pilogue
prophtique qui termine mon livre de _Gaule et France_.

Voil le gouffre o va s'engloutir le gouvernement actuel. Le phare que
nous allumons sur sa route n'clairera que son naufrage; car, voult-il
virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui
l'entrane est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large.
Seulement,  l'heure de perdition, nos souvenirs d'homme l'emportant sur
notre stocisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera: _Meure
la royaut, mais Dieu sauve le roi!_

Cette voix sera la mienne.

Ai-je menti  ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu
 une auguste amiti a-t-elle, au milieu de la chute d'une dynastie,
vibr assez haut pour qu'on l'ait entendue?

La rvolution prvue et annonce par nous ne nous a donc pas pris 
l'improviste. Nous l'avons salue comme une apparition fatalement
attendue; nous ne l'esprions pas meilleure, nous la craignions pire.
Depuis vingt ans que nous fouillons le pass des peuples, nous savons ce
que c'est que les rvolutions.

Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profit, nous n'en
parlerons pas. Tout orage trouble l'eau. Tout tremblement de terre amne
le fond  la surface. Puis, par les lois naturelles de l'quilibre,
chaque molcule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'pure,
et le ciel, momentanment troubl, mire au lac ternel ses toiles d'or.

Nos lecteurs vont donc nous retrouver le mme, aprs le 24 fvrier, que
nous tions auparavant: une ride de plus au front, une cicatrice de plus
au coeur. Voil tout le changement qui s'est opr en nous pendant les
huit terribles mois qui viennent de s'couler.

Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous
craignions, nous ne les craignons plus; ceux que nous mprisions, nous
les mprisons plus que jamais.

Donc, dans notre oeuvre comme en nous, aucun changement; peut-tre dans
notre oeuvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voil
tout.

Nous avons  l'heure qu'il est crit  peu prs quatre cents volumes.
Nous avons fouill bien des sicles, voqu bien des personnages blouis
de se retrouver debout au grand jour de la publicit.

Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si
jamais nous avons fait sacrifice au temps o nous vivions de ses crimes,
de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs,
sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui tait la vrit ou ce que
nous croyions tre la vrit; et, si les morts rclamaient comme les
vivants, de mme que nous n'avons jamais eu  faire une seule
rtractation aux vivants, nous n'aurions pas  faire une seule
rtractation aux morts.

 certains coeurs, tout malheur est sacr, toute chute est respectable;
qu'on tombe de la vie ou du trne, c'est une pit de s'incliner devant
le spulcre ouvert, devant la couronne brise.

Lorsque nous avons crit notre titre au haut de la premire page de
notre livre, ce n'est point, disons-le, un choix libre qui nous a dict
ce titre, c'est que son heure tait arrive, c'est que son tour tait
venu; la chronologie est inflexible; aprs 1774 devait venir 1784; aprs
_Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine_.

Mais que les plus scrupuleuses susceptibilits se rassurent: par cela
mme qu'il peut tout dire aujourd'hui, l'historien sera le censeur du
pote. Rien de hasard sur la femme reine, rien de douteux sur la reine
martyre. Faiblesse de l'humanit, orgueil royal, nous peindrons tout,
c'est vrai; mais comme ces peintres idalistes qui savent prendre le
beau ct de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom
d'Ange, quand dans sa matresse chrie il retrouvait une madone sainte;
entre les pamphlets infmes et la louange exagre, nous suivrons,
triste, impartial et solennel, la ligne rveuse de la posie. Celle dont
le bourreau a montr au peuple la tte ple a bien achet le droit de ne
plus rougir devant la postrit.

                            Alexandre Dumas
                            29 novembre 1848



Prologue--I

Un vieux gentilhomme et un vieux matre d'htel


Vers les premiers jours du mois d'avril 1784,  trois heures un quart 
peu prs de l'aprs-midi, le vieux marchal de Richelieu, notre ancienne
connaissance, aprs s'tre imprgn lui-mme les sourcils d'une teinture
parfume, repoussa de la main le miroir que lui tenait son valet de
chambre, successeur mais non remplaant du fidle Raft; et, secouant la
tte de cet air qui n'appartenait qu' lui:

--Allons, dit-il, me voil bien ainsi.

Et il se leva de son fauteuil, chiquenaudant du doigt, avec un geste
tout juvnile, les atomes de poudre blanche qui avaient vol de sa
perruque sur sa culotte de velours bleu de ciel.

Puis, aprs avoir fait deux ou trois tours dans son cabinet de toilette,
allongeant le cou-de-pied et tendant le jarret:

--Mon matre d'htel! dit-il.

Cinq minutes aprs, le matre d'htel se prsenta en costume de
crmonie.

Le marchal prit un air grave et tel que le comportait la situation.

--Monsieur, dit-il, je suppose que vous m'avez fait un bon dner?

--Mais oui, monseigneur.

--Je vous ai fait remettre la liste de mes convives, n'est-ce pas?

--Et j'en ai fidlement retenu le nombre, monseigneur. Neuf couverts,
n'est-ce point cela?

--Il y a couvert et couvert, monsieur!

--Oui, monseigneur, mais...

Le marchal interrompit le matre d'htel avec un lger mouvement
d'impatience, tempr cependant de majest.

--_Mais_... n'est point une rponse, monsieur; et chaque fois que
j'entends le mot _mais_, et je l'ai entendu bien des fois depuis
quatre-vingt-huit ans, eh bien! monsieur, chaque fois que je l'ai
entendu, ce mot, je suis dsespr de vous le dire, il prcdait une
sottise.

--Monseigneur!...

--D'abord,  quelle heure me faites-vous dner?

--Monseigneur, les bourgeois dnent  deux heures, la robe  trois, la
noblesse  quatre.

--Et moi, monsieur?

--Monseigneur dnera aujourd'hui  cinq heures.

--Oh! oh!  cinq heures!

--Oui, monseigneur, comme le roi.

--Et pourquoi comme le roi?

--Parce que sur la liste que monseigneur m'a fait l'honneur de me
remettre, il y a un nom de roi.

--Point du tout, monsieur, vous vous trompez, parmi mes convives
d'aujourd'hui, il n'y a que de simples gentilshommes.

--Monseigneur veut sans doute plaisanter avec son humble serviteur, et
je le remercie de l'honneur qu'il me fait. Mais M. le comte de Haga, qui
est un des convives de monseigneur...

--Eh bien?

--Eh bien! le comte de Haga est un roi.

--Je ne connais pas de roi qui se nomme ainsi.

--Que monseigneur me pardonne alors, dit le matre d'htel en
s'inclinant, mais j'avais cru, j'avais suppos...

--Votre mandat n'est pas de croire, monsieur! Votre devoir n'est pas de
supposer! Ce que vous avez  faire c'est de lire les ordres que je vous
donne, sans y ajouter aucun commentaire. Quand je veux qu'on sache une
chose, je la dis; quand je ne la dis pas, je veux qu'on l'ignore.

Le matre d'htel s'inclina une seconde fois, et cette fois plus
respectueusement peut-tre que s'il et parl  un roi rgnant.

--Ainsi donc, monsieur, continua le vieux marchal, vous voudrez bien,
puisque je n'ai que des gentilshommes  dner, me faire dner  mon
heure habituelle, c'est--dire  quatre heures.

 cet ordre, le front du matre d'htel s'obscurcit, comme s'il venait
d'entendre prononcer son arrt de mort. Il plit et plia sous le coup.

Puis, se redressant avec le courage du dsespoir:

--Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-il; mais monseigneur ne dnera
qu' cinq heures.

--Pourquoi et comment cela? s'cria le marchal en se redressant.

--Parce qu'il est matriellement impossible que monseigneur dne
auparavant.

--Monsieur, dit le vieux marchal en secouant avec fiert sa tte encore
vive et jeune, voil vingt ans, je crois, que vous tes  mon service?

--Vingt-et-un ans, monseigneur; plus un mois et deux semaines.

--Eh bien, monsieur,  ces vingt-et-un ans, un mois, deux semaines, vous
n'ajouterez pas un jour, pas une heure. Entendez-vous? rpliqua le
vieillard, en pinant ses lvres minces et en fronant son sourcil
peint, ds ce soir vous chercherez un matre. Je n'entends pas que le
mot impossible soit prononc dans ma maison. Ce n'est pas  mon ge que
je veux faire l'apprentissage de ce mot. Je n'ai pas de temps  perdre.

Le matre d'htel s'inclina une troisime fois.

--Ce soir, dit-il, j'aurai pris cong de monseigneur, mais au moins,
jusqu'au dernier moment, mon service aura t fait comme il convient.

Et il fit deux pas  reculons vers la porte.

--Qu'appelez-vous _comme il convient?_ s'cria le marchal. Apprenez,
monsieur, que les choses doivent tre faites ici comme _il me convient_,
voil la convenance. Or, je veux dner  quatre heures, moi, et _il ne
me convient pas_, quand je veux dner  quatre heures, que vous me
fassiez dner  cinq.

--Monsieur le marchal, dit schement le matre d'htel, j'ai servi de
sommelier  M. le prince de Soubise, d'intendant  M. le prince cardinal
Louis de Rohan. Chez le premier, Sa Majest le feu roi de France dnait
une fois l'an; chez le second, Sa Majest l'empereur d'Autriche dnait
une fois le mois. Je sais donc comme on traite les souverains,
monseigneur. Chez M. de Soubise, le roi Louis XV s'appelait vainement le
baron de Gonesse, c'tait toujours un roi; chez le second, c'est--dire
chez M. de Rohan, l'empereur Joseph s'appelait vainement le comte de
Packenstein, c'tait toujours l'empereur. Aujourd'hui, M. le marchal
reoit un convive qui s'appelle vainement le comte de Haga: le comte de
Haga n'en est pas moins le roi de Sude. Je quitterai ce soir l'htel de
Monsieur le marchal, ou M. le comte de Haga y sera trait en roi.

--Et voil justement ce que je me tue  vous dfendre, monsieur
l'entt; le comte de Haga veut l'incognito le plus strict, le plus
opaque. Pardieu! je reconnais bien l vos sottes vanits, messieurs de
la serviette! Ce n'est pas la couronne que vous honorez, c'est vous-mme
que vous glorifiez avec nos cus.

--Je ne suppose pas, dit aigrement le matre d'htel que ce soit
srieusement que monseigneur me parle d'argent.

--Eh non! monsieur, dit le marchal presque humili, non. Argent! qui
diable vous parle argent? Ne dtournez pas la question, je vous prie, et
je vous rpte que je ne veux point qu'il soit question de roi ici.

--Mais, monsieur le marchal, pour qui donc me prenez-vous? Croyez-vous
que j'aille ainsi en aveugle? Mais il ne sera pas un instant question de
roi.

--Alors ne vous obstinez point, et faites-moi dner  quatre heures.

--Non, monsieur le marchal, parce qu' quatre heures, ce que j'attends
ne sera point arriv.

--Qu'attendez-vous? un poisson? comme M. Vatel.

--M. Vatel, M. Vatel, murmura le matre d'htel.

--Eh bien! tes-vous choqu de la comparaison?

--Non; mais pour un malheureux coup d'pe que M. Vatel se donna au
travers du corps, M. Vatel est immortalis!

--Ah, ah! et vous trouvez, monsieur, que votre confrre a pay la gloire
trop bon march?

--Non, monseigneur, mais combien d'autres souffrent plus que lui dans
notre profession, et dvorent des douleurs ou des humiliations cent fois
pires qu'un coup d'pe, et qui cependant ne sont point immortaliss!

--Eh! monsieur, pour tre immortalis, ne savez-vous pas qu'il faut tre
de l'Acadmie, ou tre mort?

--Monseigneur, s'il en est ainsi, mieux vaut tre bien vivant et faire
son service. Je ne mourrai pas, et mon service sera fait comme et t
fait celui de Vatel, si M. le prince de Cond et eu la patience
d'attendre une demi-heure.

--Oh! mais vous me promettez merveilles; c'est adroit.

--Non, monseigneur, aucune merveille.

--Mais qu'attendez-vous donc alors?

--Monseigneur veut que je le lui dise?

--Ma foi! oui, je suis curieux.

--Eh bien, monseigneur, j'attends une bouteille de vin.

--Une bouteille de vin! expliquez-vous, monsieur; la chose commence 
m'intresser.

--Voici de quoi il s'agit, monseigneur. Sa Majest le roi de Sude,
pardon, Son Excellence le comte de Haga, voulais-je dire, ne boit jamais
que du vin de Tokay.

--Eh bien! suis-je assez dpourvu pour n'avoir point de tokay dans ma
cave? il faudrait chasser mon sommelier, dans ce cas.

--Non, monseigneur, vous en avez, au contraire, encore soixante
bouteilles,  peu prs.

--Eh bien, croyez-vous que le comte de Haga boive soixante-et-une
bouteilles de vin  son dner?

--Patience, monseigneur; lorsque M. le comte de Haga vint pour la
premire fois en France, il n'tait que prince royal; alors, il dna
chez le feu roi, qui avait reu douze bouteilles de tokay de Sa Majest
l'empereur d'Autriche. Vous savez que le tokay premier cru est rserv
pour la cave des empereurs, et que les souverains eux-mmes ne boivent
de ce cru qu'autant que Sa Majest l'empereur veut bien leur en envoyer?

--Je le sais.

--Eh bien! monseigneur, de ces douze bouteilles dont le prince royal
gota, et qu'il trouva admirables, de ces douze bouteilles, deux
bouteilles aujourd'hui restent seulement.

--Oh! oh!

--L'une est encore dans les caves du roi Louis XVI.

--Et l'autre?

--Ah! voil, monseigneur, dit le matre d'htel avec un sourire
triomphant, car il sentait qu'aprs la longue lutte qu'il venait de
soutenir, le moment de la victoire approchait pour lui; l'autre, eh
bien! l'autre fut drobe.

--Par qui?

--Par un de mes amis, sommelier du feu roi, qui m'avait de grandes
obligations.

--Ah! ah! Et qui vous la donna.

--Certes, oui, monseigneur, dit le matre d'htel avec orgueil.

--Et qu'en ftes-vous?

--Je la dposai prcieusement dans la cave de mon matre, monseigneur.

--De votre matre? Et quel tait votre matre  cette poque, monsieur?

--Mgr le cardinal prince Louis de Rohan.

--Ah! mon Dieu!  Strasbourg?

-- Saverne.

--Et vous avez envoy chercher cette bouteille pour moi! s'cria le
vieux marchal.

--Pour vous, monseigneur, rpondit le matre d'htel du ton qu'il et
pris pour dire: Ingrat!

Le duc de Richelieu saisit la main du vieux serviteur en s'criant:

--Je vous demande pardon, monsieur, vous tes le roi des matres
d'htel!

--Et vous me chassiez! rpondit celui-ci avec un mouvement intraduisible
de tte et d'paules.

--Moi, je vous paie cette bouteille cent pistoles.

--Et cent pistoles que coteront  Monsieur le marchal les frais du
voyage, cela fera deux cents pistoles. Mais monseigneur avouera que
c'est pour rien.

--J'avouerai tout ce qu'il vous plaira, monsieur; en attendant,  partir
d'aujourd'hui, je double vos honoraires.

--Mais, monseigneur, il ne fallait rien pour cela.

--Et quand donc arrivera votre courrier de cent pistoles?

--Monseigneur jugera si j'ai perdu mon temps: quel jour Monseigneur a-t
il command le dner?

--Mais voici trois jours, je crois.

--Il faut  un courrier qui court  franc trier vingt-quatre heures
pour aller, vingt-quatre pour revenir.

--Il vous restait vingt-quatre heures: prince des matres d'htel, qu'en
avez-vous fait, de ces vingt-quatre heures?

--Hlas, monseigneur, je les ai perdues. L'ide ne m'est venue que le
lendemain du jour o vous m'aviez donn la liste de vos convives.
Maintenant, calculons le temps qu'entranera la ngociation, et vous
verrez, monseigneur, qu'en ne vous demandant que jusqu' cinq heures, je
ne vous demande que le temps strictement ncessaire.

--Comment! la bouteille n'est pas encore ici?

--Non, monseigneur.

--Bon Dieu! monsieur, et si votre collgue de Saverne allait tre aussi
dvou  M. le prince de Rohan que vous l'tes  moi-mme?

--Eh bien! monseigneur?

--S'il allait refuser la bouteille, comme vous l'eussiez refuse
vous-mme?

--Moi, monseigneur?

--Oui, vous ne donneriez pas une pareille bouteille, je suppose, si elle
se trouvait dans ma cave?

--J'en demande bien humblement pardon  monseigneur: si un confrre
ayant un roi  traiter me venait demander votre meilleure bouteille de
vin, je la lui donnerais  l'instant.

--Oh! oh! fit le marchal avec une lgre grimace.

--C'est en aidant que l'on est aid, monseigneur.

--Alors, me voil  peu prs rassur, dit le marchal avec un soupir;
mais nous avons encore une mauvaise chance.

--Laquelle, monseigneur?

--Si la bouteille se casse?

--Oh! monseigneur, il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait jamais cass
une bouteille de vin de deux mille livres.

--J'avais tort, n'en parlons plus; maintenant, votre courrier arrivera 
quelle heure?

-- quatre heures trs prcises.

--Alors, qui nous empche de dner  quatre heures? reprit le marchal,
entt comme une mule de Castille.

--Monseigneur, il faut une heure  mon vin pour le reposer, et encore
grce  un procd dont je suis l'inventeur; sans cela, il me faudrait
trois jours.

Battu cette fois encore, le marchal fit en signe de dfaite un salut 
son matre d'htel.

--D'ailleurs, continua celui-ci, les convives de monseigneur, sachant
qu'ils auront l'honneur de dner avec M. le comte de Haga, n'arriveront
qu' quatre heures et demie.

--En voici bien d'une autre!

--Sans doute, monseigneur; les convives de monseigneur sont, n'est-ce
pas, M. le comte de Launay, Mme la comtesse du Barry, M. de La Prouse,
M. de Favras, M. de Condorcet, M. de Cagliostro et M. de Taverney?

--Eh bien?

--Eh bien! monseigneur, procdons par ordre: M. de Launay vient de la
Bastille; de Paris, par la glace qu'il y a sur les routes, trois heures.

--Oui, mais il partira aussitt le dner des prisonniers, c'est--dire 
midi; je connais cela, moi.

--Pardon, monseigneur; mais depuis que monseigneur a t  la Bastille,
l'heure du dner est change, la Bastille dne  une heure.

--Monsieur, on apprend tous les jours, et je vous remercie. Continuez.

--Mme du Barry vient de Luciennes, une descente perptuelle, par le
verglas.

--Oh! cela ne l'empchera pas d'tre exacte. Depuis qu'elle n'est plus
la favorite que d'un duc, elle ne fait plus la reine qu'avec les barons.
Mais comprenez cela  votre tour, monsieur: je voulais dner de bonne
heure  cause de M. de La Prouse qui part ce soir et qui ne voudra
point s'attarder.

--Monseigneur, M. de La Prouse est chez le roi; il cause gographie,
cosmographie, avec Sa Majest. Le roi ne lchera donc pas de sitt M. de
La Prouse.

--C'est possible...

--C'est sr, monseigneur. Il en sera de mme de M. de Favras, qui est
chez M. le comte de Provence, et qui y cause sans doute de la pice de
M. Caron de Beaumarchais.

--Du _Mariage de Figaro_?

--Oui, monseigneur.

--Savez-vous que vous tes tout  fait lettr, monsieur?

--Dans mes moments perdus, je lis, monseigneur.

--Nous avons M. de Condorcet qui, en sa qualit de gomtre, pourra bien
se piquer de ponctualit.

--Oui; mais il s'enfoncera dans un calcul, et quand il en sortira, il se
trouvera d'une demi-heure en retard. Quant au comte de Cagliostro, comme
ce seigneur est tranger et habite depuis peu de temps Paris, il est
probable qu'il ne connat pas encore parfaitement la vie de Versailles
et qu'il se fera attendre.

--Allons, dit le marchal, vous avez, moins Taverney, nomm tous mes
convives, et cela dans un ordre d'numration digne d'Homre et de mon
pauvre Raft.

Le matre d'htel s'inclina.

--Je n'ai point parl de M. de Taverney, dit-il, parce que M. de
Taverney est un ancien ami qui se conformera aux usages. Je crois,
monseigneur, que voil bien les huit couverts de ce soir, n'est-ce pas?

--Parfaitement. O nous faites-vous dner, monsieur?

--Dans la grande salle  manger, monseigneur.

--Nous y glerons.

--Elle chauffe depuis trois jours, monseigneur, et j'ai rgl
l'atmosphre  dix-huit degrs.

--Fort bien! mais voil la demie qui sonne.

Le marchal jeta un coup d'oeil sur la pendule.

--C'est quatre heures et demie, monsieur.

--Oui, monseigneur, et voil un cheval qui entre dans la cour; c'est ma
bouteille de vin de Tokay.

--Puiss-je tre servi vingt ans encore de la sorte, dit le vieux
marchal en retournant  son miroir, tandis que le matre d'htel
courait  son office.

--Vingt ans! dit une voix rieuse qui interrompit le duc juste au premier
coup d'oeil sur sa glace, vingt ans: mon cher marchal, je vous les
souhaite; mais alors j'en aurai soixante, duc, et je serai bien vieille.

--Vous, comtesse! s'cria le marchal; vous la premire! Mon Dieu! que
vous tes toujours belle et frache!

--Dites que je suis gele, duc.

--Passez, je vous prie, dans le boudoir.

--Oh! un tte--tte, marchal?

-- trois, rpondit une voix casse.

--Taverney! s'cria le marchal. La peste du trouble-fte! dit-il 
l'oreille de la comtesse.

--Fat! murmura Mme du Barry, avec un grand clat de rire.

Et tous trois passrent dans la pice voisine.




Prologue--II

La Prouse


Au mme instant le roulement sourd de plusieurs voitures sur les pavs
ouats de neige avertit le marchal de l'arrive de ses htes et,
bientt aprs, grce  l'exactitude du matre d'htel, neuf convives
prenaient place autour de la table ovale de la salle  manger; neuf
laquais, silencieux comme des ombres, agiles sans prcipitation,
prvenants sans importunit, glissant sur les tapis, passaient entre les
convives sans jamais effleurer leurs bras, sans heurter jamais leurs
fauteuils, fauteuils ensevelis dans une moisson de fourrures, o
plongeaient jusqu'aux jarrets les jambes des convives.

Voil ce que savouraient les htes du marchal, avec la douce chaleur
des poles, le fumet des viandes, le bouquet des vins, et le
bourdonnement des premires causeries aprs le potage.

Pas un bruit au-dehors, les volets avaient des sourdines; pas un bruit
au-dedans, except celui que faisaient les convives: des assiettes qui
changeaient de place sans qu'on les entendt sonner, de l'argenterie qui
passait des buffets sur la table sans une seule vibration, un matre
d'htel dont on ne pouvait pas mme surprendre le susurrement; il
donnait ses ordres avec les yeux.

Aussi, au bout de dix minutes, les convives se sentirent-ils
parfaitement seuls dans cette salle; en effet, des serviteurs aussi
muets, des esclaves aussi impalpables devaient ncessairement tre
sourds.

M. de Richelieu fut le premier qui rompit ce silence solennel qui dura
autant que le potage, en disant  son voisin de droite:

--Monsieur le comte ne boit pas?

Celui auquel s'adressaient ces paroles tait un homme de trente-huit
ans, blond de cheveux, petit de taille, haut d'paules; son oeil, d'un
bleu clair, tait vif parfois, mlancolique souvent: la noblesse tait
crite en traits irrcusables sur son front ouvert et gnreux.

--Je ne bois que de l'eau, marchal, rpondit-il.

--Except chez le roi Louis XV, dit le duc. J'ai eu l'honneur d'y dner
avec Monsieur le comte, et cette fois il a daign boire du vin.

--Vous me rappelez l un excellent souvenir, monsieur le marchal; oui,
en 1771; c'tait du vin de Tokay du cru imprial.

--C'tait le pareil de celui-ci, que mon matre d'htel a l'honneur de
vous verser en ce moment, monsieur le comte, rpondit Richelieu en
s'inclinant.

Le comte de Haga leva le verre  la hauteur de son oeil et le regarda 
la clart des bougies.

Il tincelait dans le verre comme un rubis liquide.

--C'est vrai, dit-il, monsieur le marchal: merci.

Et le comte pronona ce mot _merci_ d'un ton si noble et si gracieux,
que les assistants lectriss se levrent d'un seul mouvement en criant:

--Vive Sa Majest!

--C'est vrai, rpondit le comte de Haga: vive Sa Majest le roi de
France! N'tes-vous pas de mon avis, monsieur de La Prouse?

--Monsieur le comte, rpondit le capitaine avec cet accent  la fois
caressant et respectueux de l'homme habitu  parler aux ttes
couronnes, je quitte le roi il y a une heure, et le roi a t si plein
de bont pour moi, que nul ne criera plus haut: Vive le roi! que je ne
le ferai. Seulement, comme dans une heure environ je courrai la poste
pour gagner la mer, o m'attendent les deux fltes que le roi met  ma
disposition, une fois hors d'ici, je vous demanderai la permission de
crier vive un autre roi que j'aimerais fort  servir, si je n'avais un
si bon matre.

Et, en levant son verre, M. de La Prouse salua humblement le comte de
Haga.

--Cette sant que vous voulez porter, dit Mme du Barry, place  la
gauche du marchal, nous sommes tous prt, monsieur,  y faire raison.
Mais encore faut-il que notre doyen d'ge la porte, comme on dirait au
Parlement.

--Est-ce  toi que le propos s'adresse, Taverney, ou bien  moi? dit le
marchal en riant et en regardant son vieil ami.

--Je ne crois pas, dit un nouveau personnage plac en face du marchal
de Richelieu.

--Qu'est-ce que vous ne croyez pas, monsieur de Cagliostro? dit le comte
de Haga en attachant son regard perant sur l'interlocuteur.

--Je ne crois pas, monsieur le comte, dit Cagliostro en s'inclinant, que
ce soit M. de Richelieu notre doyen d'ge.

--Oh! voil qui va bien, dit le marchal; il parat que c'est toi,
Taverney.

--Allons donc, j'ai huit ans de moins que toi. Je suis de 1704, rpliqua
le vieux seigneur.

--Malhonnte! dit le marchal; il dnonce mes quatre-vingt-huit ans.

--En vrit! monsieur le duc, vous avez quatre-vingt-huit ans? fit M. de
Condorcet.

--Oh! mon Dieu! oui. C'est un calcul facile  faire, et par cela mme
indigne d'un algbriste de votre force, marquis. Je suis de l'autre
sicle, du grand sicle, comme on l'appelle: 1696, voil une date!

--Impossible, dit de Launay.

--Oh! si votre pre tait ici, monsieur le gouverneur de la Bastille, il
ne dirait pas impossible, lui qui m'a eu pour pensionnaire en 1714.

--Le doyen d'ge, ici, je le dclare, dit M. de Favras, c'est le vin que
M. le comte de Haga verse en ce moment dans son verre.

--Un tokay de cent vingt ans; vous avez raison, monsieur de Favras,
rpliqua le comte.  ce tokay l'honneur de porter la sant du roi.

--Un instant, messieurs, dit Cagliostro en levant au-dessus de la table
sa large tte tincelante de vigueur et d'intelligence, je rclame.

--Vous rclamez sur le droit d'anesse du tokay? reprirent en choeur les
convives.

--Assurment, dit le comte avec calme, puisque c'est moi-mme qui l'ai
cachet dans sa bouteille.

--Vous?

--Oui, moi, et cela le jour de la victoire remporte par Montecuculli
sur les Turcs, en 1664.

Un immense clat de rire accueillit ces paroles, que Cagliostro avait
prononces avec une imperturbable gravit.

-- ce compte, monsieur, dit Mme du Barry, vous avez quelque chose comme
cent trente ans, car je vous accorde bien dix ans pour avoir pu mettre
ce bon vin dans sa grosse bouteille.

--J'avais plus de dix ans lorsque j'accomplis cette opration, madame,
puisque le surlendemain j'eus l'honneur d'tre charg par Sa Majest
l'empereur d'Autriche de fliciter Montecuculli, qui, par la victoire du
Saint-Gothard, avait veng la journe d'Especk en Esclavonie, journe o
les mcrants battirent si rudement les impriaux mes amis et mes
compagnons d'armes, en 1536.

--Eh! dit le comte de Haga aussi froidement que le faisait Cagliostro,
Monsieur avait encore  cette poque dix ans au moins, puisqu'il
assistait en personne  cette mmorable bataille.

--Une horrible droute! monsieur le comte, rpondit Cagliostro en
s'inclinant.

--Moins cruelle cependant que la droute de Crcy, dit Condorcet en
souriant.

--C'est vrai, monsieur, dit Cagliostro en souriant, la droute de Crcy
fut une chose terrible en ce que ce fut non seulement une arme, mais la
France qui fut battue. Mais aussi, convenons-en, cette droute ne fut
pas une victoire tout  fait loyale de la part de l'Angleterre. Le roi
douard avait des canons, circonstance parfaitement ignore de Philippe
de Valois, ou plutt circonstance  laquelle Philippe de Valois n'avait
pas voulu croire quoique je l'en eusse prvenu, quoique je lui eusse dit
que de mes yeux j'avais vu ces quatre pices d'artillerie qu'douard
avait achetes des Vnitiens.

--Ah! ah! dit Mme du Barry, ah! vous avez connu Philippe de Valois?

--Madame, j'avais l'honneur d'tre un des cinq seigneurs qui lui firent
escorte en quittant le champ de bataille, rpondit Cagliostro. J'tais
venu en France avec le pauvre vieux roi de Bohme, qui tait aveugle, et
qui se fit tuer au moment o on lui dit que tout tait perdu.

--Oh! mon Dieu! monsieur, dit La Prouse, vous ne sauriez croire combien
je regrette qu'au lieu d'assister  la bataille de Crcy, vous n'ayez
pas assist  celle d'Actium.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Ah! parce que vous eussiez pu me donner des dtails nautiques, qui,
malgr la belle narration de Plutarque, me sont toujours demeurs fort
obscurs.

--Lesquels, monsieur? Je serais heureux si je pouvais vous tre de
quelque utilit.

--Vous y tiez donc?

--Non, monsieur, j'tais alors en gypte. J'avais t charg par la
reine Cloptre de recomposer la bibliothque d'Alexandrie; chose que
j'tais plus qu'un autre  mme de faire, ayant personnellement connu
les meilleurs auteurs de l'Antiquit.

--Et vous avez vu la reine Cloptre, monsieur de Cagliostro? s'cria la
comtesse du Barry.

--Comme je vous vois, madame.

--tait-elle aussi jolie qu'on le dit?

--Madame la comtesse, vous le savez, la beaut est relative. Charmante
reine en gypte, Cloptre n'et pu tre  Paris qu'une adorable
grisette.

--Ne dites pas de mal des grisettes, monsieur le comte.

--Dieu m'en garde!

--Ainsi, Cloptre tait...

--Petite, mince, vive, spirituelle, avec de grands yeux en amande, un
nez grec, des dents de perle, et une main comme la vtre, madame; une
vritable main  tenir le sceptre. Tenez, voici un diamant qu'elle m'a
donn et qui lui venait de son frre Ptolme; elle le portait au pouce.

--Au pouce! s'cria Mme du Barry.

--Oui; c'tait une mode gyptienne, et moi, vous le voyez, je puis 
peine le passer  mon petit doigt.

Et, tirant la bague, il la prsenta  Mme du Barry.

C'tait un magnifique diamant, qui pouvait valoir, tant son eau tait
merveilleuse, tant sa taille tait habile, trente ou quarante mille
francs.

Le diamant fit le tour de la table et revint  Cagliostro, qui le remit
tranquillement  son doigt.

--Ah! je le vois bien, dit-il, vous tes incrdules: incrdulit fatale
que j'ai eue  combattre toute ma vie. Philippe de Valois n'a pas voulu
me croire quand je lui dis d'ouvrir une retraite  douard; Cloptre
n'a pas voulu me croire quand je lui ai dit qu'Antoine serait battu. Les
Troyens n'ont pas voulu me croire quand je leur ai dit  propos du
cheval de bois: Cassandre est inspire, coutez Cassandre.

--Oh! mais c'est merveilleux, dit Mme du Barry en se tordant de rire, et
en vrit je n'ai jamais vu d'homme  la fois aussi srieux et aussi
divertissant que vous.

--Je vous assure, dit Cagliostro en s'inclinant, que Jonathas tait bien
plus divertissant encore que moi. Oh! le charmant compagnon! C'est au
point que lorsqu'il fut tu par Sal, je faillis en devenir fou.

--Savez-vous que si vous continuez, comte, dit le duc de Richelieu, vous
allez rendre fou lui-mme ce pauvre Taverney, qui a tant peur de la mort
qu'il vous regarde avec des yeux tout effars en vous croyant immortel.
Voyons, franchement, l'tes-vous, oui ou non?

--Immortel?

--Immortel.

--Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est que je puis affirmer une
chose.

--Laquelle? demanda Taverney, le plus avide de tous les auditeurs du
comte.

--C'est que j'ai vu toutes les choses et hant tous les personnages que
je vous citais tout  l'heure.

--Vous avez connu Montecuculli?

--Comme je vous connais, monsieur de Favras, et mme plus intimement,
car c'est pour la deuxime ou troisime fois que j'ai l'honneur de vous
voir, tandis que j'ai vcu prs d'un an sous la mme tente que l'habile
stratgiste dont nous parlons.

--Vous avez connu Philippe de Valois?

--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur de Condorcet; mais
lui rentr  Paris, je quittai la France et retournai en Bohme.

--Cloptre?

--Oui, madame la comtesse, Cloptre. Je vous ai dit qu'elle avait les
yeux noirs comme vous les avez, et la gorge presque aussi belle que la
vtre.

--Mais, comte, vous ne savez pas comment j'ai la gorge?

--Vous l'avez pareille  celle de Cassandre, madame, et, pour que rien
ne manque  la ressemblance, elle avait comme vous, ou vous avez comme
elle, un petit signe noir  la hauteur de la sixime cte gauche.

--Oh! mais, comte, pour le coup vous tes sorcier.

--Eh! non, marquise, fit le marchal de Richelieu en riant, c'est moi
qui le lui ai dit.

--Et comment le savez-vous?

Le marchal allongea les lvres.

--Heu! dit-il, c'est un secret de famille.

--C'est bien, c'est bien, fit Mme du Barry. En vrit, marchal, on a
raison de mettre double couche de rouge quand on vient chez vous.

Puis se retournant vers Cagliostro:

--En vrit, monsieur, dit-elle, vous avez donc le secret de rajeunir,
car, g de trois ou quatre mille ans, comme vous l'tes, vous paraissez
quarante ans  peine?

--Oui, madame, j'ai le secret de rajeunir.

--Oh! rajeunissez-moi donc, alors.

--Vous, madame, c'est inutile, et le miracle est fait. On a l'ge que
l'on parat avoir, et vous avez trente ans au plus.

--C'est une galanterie.

--Non, madame, c'est un fait.

--Expliquez-vous.

--C'est bien facile. Vous avez us de mon procd pour vous-mme.

--Comment cela?

--Vous avez pris de mon lixir.

--Moi?

--Vous-mme, comtesse. Oh! vous ne l'avez pas oubli.

--Oh! par exemple!

--Comtesse, vous souvient-il d'une maison de la rue Saint-Claude? vous
souvient-il d'tre venue dans cette maison pour certaine affaire
concernant M. de Sartine? vous souvient-il d'avoir rendu un service 
l'un de mes amis nomm Joseph Balsamo? vous souvient-il que Joseph
Balsamo vous fit prsent d'un flacon d'lixir en vous recommandant d'en
prendre trois gouttes tous les matins? vous souvient-il d'avoir suivi
l'ordonnance jusqu' l'an dernier, poque  laquelle le flacon s'tait
trouv puis? Si vous ne vous souveniez plus de tout cela, comtesse, en
vrit, ce ne serait plus un oubli, ce serait de l'ingratitude.

--Oh! monsieur de Cagliostro, vous me dites l des choses...

--Qui ne sont connues que de vous seule, je le sais bien. Mais o serait
le mrite d'tre sorcier, si l'on ne savait pas les secrets de son
prochain?

--Mais Joseph Balsamo avait donc, comme vous, la recette de cet
admirable lixir?

--Non, madame; mais comme c'tait un de mes meilleurs amis, je lui en
avais donn trois ou quatre flacons.

--Et lui en reste-t-il encore?

--Oh! je n'en sais rien. Depuis trois ans le pauvre Balsamo a disparu.
La dernire fois que je le vis, c'tait en Amrique, sur les rives de
l'Ohio; il partait pour une expdition dans les Montagnes Rocheuses, et,
depuis, j'ai entendu dire qu'il y tait mort.

--Voyons, voyons, comte, s'cria le marchal; trve de galanteries, par
grce! Le secret, comte, le secret!

--Parlez-vous srieusement, monsieur? demanda le comte de Haga.

--Trs srieusement, sire; pardon, je veux dire monsieur le comte.

Et Cagliostro s'inclina de faon  indiquer que l'erreur qu'il venait de
commettre tait tout  fait volontaire.

--Ainsi, dit le marchal, Madame n'est pas assez vieille pour tre
rajeunie?

--Non, en conscience.

--Eh bien! alors, je vais vous prsenter un autre sujet. Voici mon ami
Taverney Qu'en dites-vous? N'a-t-il pas l'air d'tre le contemporain de
Ponce Pilate? Mais peut-tre est-ce tout le contraire, et est-il trop
vieux, lui?

Cagliostro regarda le baron.

--Non pas, dit-il.

--Ah! mon cher comte, s'cria Richelieu, si vous rajeunissez celui-l,
je vous proclame l'lve de Mde.

--Vous le dsirez? demanda Cagliostro en s'adressant de la parole au
matre de la maison, et des yeux  tout l'auditoire.

Chacun fit signe que oui.

--Et vous comme les autres, monsieur de Taverney?

--Moi plus que les autres, morbleu! dit le baron.

--Eh bien! c'est facile, dit Cagliostro.

Et il glissa ses deux doigts dans sa poche et en tira une petite
bouteille octadre.

Puis il prit un verre de cristal encore pur, et y versa quelques gouttes
de la liqueur que contenait la petite bouteille.

Alors, tendant ces quelques gouttes dans un demi-verre de vin de
champagne glac, il passa le breuvage ainsi prpar au baron.

Tous les yeux avaient suivi ses moindres mouvements, toutes les bouches
taient bantes.

Le baron prit le verre, mais, au moment de le porter  ses lvres, il
hsita.

Chacun,  la vue de cette hsitation, se mit  rire si bruyamment, que
Cagliostro s'impatienta.

--Dpchez-vous, baron, dit-il, ou vous allez laisser perdre une liqueur
dont chaque goutte vaut cent louis.

--Diable! fit Richelieu essayant de plaisanter; c'est autre chose que le
vin de Tokay.

--Il faut donc boire? demanda le baron presque tremblant.

--Ou passer le verre  un autre, monsieur, afin que l'lixir profite au
moins  quelqu'un.

--Passe, dit le duc de Richelieu en tendant la main.

Le baron flaira son verre et, dcid sans doute par l'odeur vive et
balsamique, par la belle couleur rose que les quelques gouttes d'lixir
avaient communique au vin de champagne, il avala la liqueur magique.

Au mme instant, il lui sembla qu'un frisson secouait son corps et
faisait refluer vers l'piderme tout le sang vieux et lent qui dormait
dans ses veines, depuis les pieds jusqu'au coeur. Sa peau ride se
tendit, ses yeux flasquement couverts par le voile de leurs paupires
furent dilats sans que la volont y prt part. La prunelle joua vive et
grande, le tremblement de ses mains fit place  un aplomb nerveux; sa
voix s'affermit, et ses genoux, redevenus lastiques comme aux plus
beaux jours de sa jeunesse, se dressrent en mme temps que les reins;
et cela comme si la liqueur, en descendant, avait rgnr tout ce corps
de l'une  l'autre extrmit.

Un cri de surprise, de stupeur, un cri d'admiration surtout retentit
dans l'appartement. Taverney, qui mangeait du bout des gencives, se
sentit affam. Il prit vigoureusement assiette et couteau, se servit
d'un ragot plac  sa gauche, et broya des os de perdrix en disant
qu'il sentait repousser ses dents de vingt ans.

Il mangea, rit, but, et cria de joie pendant une demi-heure; et pendant
cette demi-heure, les autres convives restrent stupfaits en le
regardant; puis, peu  peu, il baissa comme une lampe  laquelle l'huile
vient  manquer. Ce fut d'abord son front, o les anciens plis un
instant disparus se creusrent en rides nouvelles; ses yeux se voilrent
et s'obscurcirent. Il perdit le got, puis son dos se vota. Son apptit
disparut; ses genoux recommencrent a trembler.

--Oh! fit-il en gmissant.

--Eh bien! demandrent tous les convives.

--Eh bien? adieu la jeunesse.

Et il poussa un profond soupir accompagn de deux larmes qui vinrent
humecter sa paupire.

Instinctivement, et  ce triste aspect du vieillard rajeuni d'abord et
redevenu plus vieux ensuite par ce retour de jeunesse, un soupir pareil
 celui qu'avait pouss Taverney sortit de la poitrine de chaque
convive.

--C'est tout simple, messieurs, dit Cagliostro, je n'ai vers au baron
que trente-cinq gouttes de l'lixir de vie, et il n'a rajeuni que de
trente-cinq minutes.

--Oh! encore! encore! comte, murmura le vieillard avec avidit.

--Non, monsieur, car une seconde preuve vous tuerait peut-tre,
rpondit Cagliostro.

De tous les convives, c'tait Mme du Barry qui, connaissant la vertu de
cet lixir, avait suivi le plus curieusement les dtails de cette scne.

 mesure que la jeunesse et la vie gonflaient les artres du vieux
Taverney, l'oeil de la comtesse suivait dans les artres la progression
de la jeunesse et de la vie. Elle riait, elle applaudissait, elle se
rgnrait par la vue.

Quand le succs du breuvage atteignit son apoge, la comtesse faillit se
jeter sur la main de Cagliostro pour lui arracher le flacon de vie.

Mais, en ce moment, comme Taverney vieillissait plus vite qu'il n'avait
rajeuni...

--Hlas! je le vois bien, dit-elle tristement, tout est vanit, tout est
chimre; le secret merveilleux a dur trente-cinq minutes.

--C'est--dire, reprit le comte de Haga, que, pour se donner une
jeunesse de deux ans, il faudrait boire un fleuve.

Chacun se mit  rire.

--Non, dit Condorcet, le calcul est simple:  trente-cinq gouttes pour
trente-cinq minutes, c'est une misre de trois millions cent
cinquante-trois mille six gouttes, si l'on veut rester jeune un an.

--Une inondation, dit La Prouse.

--Et cependant,  votre avis, monsieur, il n'en a pas t ainsi de moi,
puisqu'une petite bouteille, quatre fois grande comme votre flacon, et
que m'avait donne votre ami Joseph Balsamo, a suffi pour arrter chez
moi la marche du temps pendant dix annes.

--Justement, madame, et vous seule touchez du doigt la mystrieuse
ralit. L'homme qui  vieilli et trop vieilli a besoin de cette
quantit pour qu'un effet immdiat et puissant se produise. Mais une
femme de trente ans, comme vous les avez, madame, ou un homme de
quarante ans, comme je les avais quand nous avons commenc  boire
l'lixir de vie, cette femme ou cet homme, pleins de jours et de
jeunesse encore, n'ont besoin que de boire dix gouttes de cette eau 
chaque priode de dcadence, et moyennant ces dix gouttes, celui ou
celle qui les boira enchanera ternellement la jeunesse et la vie au
mme degr de charme et d'nergie.

--Qu'appelez-vous les priodes de la dcadence? demanda le comte de
Haga.

--Les priodes naturelles, monsieur le comte. Dans l'tat de nature, les
forces de l'homme croissent jusqu' trente-cinq ans. Arriv l, il reste
stationnaire jusqu' quarante.  partir de quarante, il commence 
dcrotre, mais presque imperceptiblement jusqu' cinquante. Alors, les
priodes se rapprochent et se prcipitent jusqu'au jour de la mort. En
tat de civilisation, c'est--dire lorsque le corps est us par les
excs, les soucis et les maladies, la croissance s'arrte  trente ans.
La dcroissance commence  trente-cinq. Eh bien! c'est alors, homme de
la nature ou homme des villes, qu'il faut saisir la nature au moment o
elle est stationnaire, afin de s'opposer  son mouvement de
dcroissance, au moment mme o il tentera de s'oprer. Celui qui,
possesseur du secret de cet lixir, comme je le suis, sait combiner
l'attaque de faon  la surprendre et  l'arrter dans son retour sur
elle-mme, celui-l vivra comme je vis, toujours jeune ou du moins assez
jeune pour ce qu'il lui convient de faire en ce monde.

--Eh! mon Dieu! monsieur de Cagliostro, s'cria la comtesse, pourquoi
donc alors, puisque vous tiez le matre de choisir votre ge,
n'avez-vous pas choisi vingt ans au lieu de quarante?

--Parce que, madame la comtesse, dit en souriant Cagliostro, il me
convient d'tre toujours un homme de quarante ans, sain et complet,
plutt qu'un jeune homme incomplet de vingt ans.

--Oh! oh! fit la comtesse.

--Eh! sans doute, madame, continua Cagliostro,  vingt ans on plat aux
femmes de trente;  quarante ans on gouverne les femmes de vingt et les
hommes de soixante.

--Je cde, monsieur, dit la comtesse. D'ailleurs, comment discuter avec
une preuve vivante?

--Alors moi, dit piteusement Taverney, je suis condamn; je m'y suis
pris trop tard.

--M. de Richelieu a t plus habile que vous, dit navement La Prouse
avec sa franchise de marin, et j'ai toujours ou dire que le marchal
avait certaine recette...

--C'est un bruit que les femmes ont rpandu, dit en riant le comte de
Haga.

--Est-ce une raison pour n'y pas croire, duc? demanda Mme du Barry.

Le vieux marchal rougit, lui qui ne rougissait gure.

Et aussitt:

--Ma recette, voulez-vous savoir, messieurs, en quoi elle a consist?

--Oui, certes, nous voulons le savoir.

--Eh bien!  me mnager.

--Oh! oh! fit l'assemble.

--C'est comme cela, fit le marchal.

--Je contesterais la recette, rpondit la comtesse, si je ne venais de
voir l'effet de celle de M. de Cagliostro. Aussi, tenez-vous bien,
monsieur le sorcier, je ne suis pas au bout de mes questions.

--Faites, madame, faites.

--Vous disiez donc que lorsque vous avez fait pour la premire fois
usage de votre lixir de vie, vous aviez quarante ans?

--Oui, madame.

--Et que depuis cette poque, c'est--dire depuis le sige de Troie...

--Un peu auparavant, madame.

--Soit; vous avez conserv quarante ans?

--Vous le voyez.

--Mais alors vous nous prouvez, monsieur, dit Condorcet, plus que votre
thorme ne le comporte...

--Que vous prouv-je, monsieur le marquis?

--Vous nous prouvez non seulement la perptuation de la jeunesse, mais
la conservation de la vie. Car si vous avez quarante ans depuis la
guerre de Troie, c'est que vous n'tes jamais mort.

--C'est vrai, monsieur le marquis, je ne suis jamais mort, je l'avoue
humblement.

--Mais cependant, vous n'tes pas invulnrable comme Achille, et encore,
quand je dis invulnrable comme Achille, Achille n'tait pas
invulnrable, puisque Pris le tua d'une flche dans le talon.

--Non, je ne suis pas invulnrable, et cela  mon grand regret, dit
Cagliostro.

--Alors, vous pouvez tre tu, mourir de mort violente?

--Hlas! oui.

--Comment avez-vous fait pour chapper aux accidents depuis trois mille
cinq cents ans, alors?

--C'est une chance, monsieur le comte; veuillez suivre mon raisonnement.

--Je le suis.

--Nous le suivons.

--Oui! oui! rptrent tous les convives.

Et avec des signes d'intrt non quivoques, chacun s'accouda sur la
table et se mit  couter.

La voix de Cagliostro rompit le silence.

--Quelle est la premire condition de la vie? dit-il en dveloppant par
un geste lgant et facile, deux belles mains blanches charges de
bagues, parmi lesquelles celle de la reine Cloptre brillait comme
l'toile polaire. La sant, n'est-ce pas?

--Oui, certes, rpondirent toutes les voix.

--Et la condition de la sant, c'est...

--Le rgime, dit le comte de Haga.

--Vous avez raison, monsieur le comte, c'est le rgime qui fait la
sant. Eh bien! pourquoi ces gouttes de mon lixir ne
constitueraient-elles pas le meilleur rgime possible?

--Qui le sait?

--Vous, comte.

--Oui, sans doute, mais...

--Mais pas d'autres, fit Mme du Barry.

--Cela, madame, c'est une question que nous traiterons tout  l'heure.
Donc, j'ai toujours suivi le rgime de mes gouttes, et comme elles sont
la ralisation du rve ternel des hommes de tout temps, comme elles
sont ce que les Anciens cherchaient sous le nom d'eau de jeunesse, ce
que les Modernes ont cherch sous le nom d'lixir de vie, j'ai
constamment conserv ma jeunesse; par consquent, ma sant; par
consquent, ma vie. C'est clair.

--Mais cependant tout s'use, comte, le plus beau corps comme les autres.

--Celui de Pris comme celui de Vulcain, dit la comtesse. Vous avez sans
doute connu Pris, monsieur de Cagliostro?

--Parfaitement, madame; c'tait un fort joli garon; mais, en somme, il
ne mrite pas tout  fait ce qu'Homre en dit et ce que les femmes en
pensent. D'abord, il tait roux.

--Roux! oh! fi! l'horreur! dit la comtesse.

--Malheureusement, dit Cagliostro, Hlne n'tait pas de votre avis,
madame. Mais revenons  notre lixir.

--Oui, oui, dirent toutes les voix.

--Vous prtendiez donc, monsieur de Taverney, que tout s'use. Soit. Mais
vous savez aussi que tout se raccommode, tout se rgnre ou se
remplace, comme vous voudrez. Le fameux couteau de saint Hubert, qui a
tant de fois chang de lame et de poigne, en est un exemple; car,
malgr ce double changement, il est rest le couteau de saint Hubert. Le
vin que conservent dans leur cellier les moines d'Heidelberg est
toujours le mme vin, cependant on verse chaque anne dans la tonne
gigantesque une rcolte nouvelle. Aussi le vin des moines d'Heidelberg
est-il toujours clair, vif et savoureux, tandis que le vin cachet par
Opimius et moi dans des amphores de terre n'tait plus, lorsque cent ans
aprs j'essayai d'en boire, qu'une boue paisse, qui peut-tre pouvait
tre mange, mais qui, certes, ne pouvait pas tre bue.

Eh bien! au lieu de suivre l'exemple d'Opimius, j'ai devin celui que
devaient donner les moines d'Heidelberg. J'ai entretenu mon corps en y
versant chaque anne de nouveaux principes chargs d'y rgnrer les
vieux lments Chaque matin un atome jeune et frais a remplac dans mon
sang, dans ma chair, dans mes os, une molcule use, inerte.

J'ai ranim les dtritus par lesquels l'homme vulgaire laisse envahir
insensiblement toute la masse de son tre: j'ai forc tous ces soldats
que Dieu a donns  la nature humaine pour se dfendre contre la
destruction, soldats que le commun des cratures rforme ou laisse se
paralyser dans l'oisivet, je les ai forcs  un travail soutenu que
facilitait, que commandait mme l'introduction d'un stimulant toujours
nouveau; il rsulte de cette tude assidue de la vie, que ma pense, mes
gestes, mes nerfs, mon coeur, mon me, n'ont jamais dsappris leurs
fonctions; et comme tout s'enchane dans ce monde, comme ceux-l
russissent le mieux  une chose qui font toujours cette chose, je me
suis trouv naturellement plus habile que tout autre  viter les
dangers d'une existence de trois mille annes, et cela parce que j'ai
russi  prendre de tout une telle exprience que je prvois les
dsavantages, que je sens les dangers d'une position quelconque. Ainsi
vous ne me ferez pas entrer dans une maison qui risque de s'crouler.
Oh! non, j'ai vu trop de maisons pour ne pas, du premier coup d'oeil,
distinguer les bonnes des mauvaises. Vous ne me ferez pas chasser avec
un maladroit qui manie mal son fusil. Depuis Cphale, qui tua sa femme
Procris, jusqu'au rgent, qui creva l'oeil de M. le Prince, j'ai vu trop
de maladroits; vous ne me ferez pas prendre  la guerre tel ou tel poste
que le premier venu acceptera, attendu que j'aurai calcul en un instant
toutes les lignes droites et toutes les lignes paraboliques qui
aboutissent d'une faon mortelle  ce poste. Vous me direz qu'on ne
prvoit pas une balle perdue. Je vous rpondrai qu'un homme ayant vit
un million de coups de fusil n'est pas excusable de se laisser tuer par
une balle perdue. Ah! ne faites pas de gestes d'incrdulit, car, enfin,
je suis l comme une preuve vivante. Je ne vous dis pas que je suis
immortel; je vous dis seulement que je sais ce que personne ne sait,
c'est--dire viter la mort quand elle vient par accident. Ainsi, par
exemple, pour rien au monde je ne resterais un quart d'heure seul ici
avec M. de Launay, qui pense en ce moment que, s'il me tenait dans un de
ses cabanons de la Bastille, il exprimenterait mon immortalit  l'aide
de la faim. Je ne resterais pas non plus avec M. de Condorcet, car il
pense en ce moment  jeter dans mon verre le contenu de la bague qu'il
porte  l'index de la main gauche, et ce contenu c'est du poison; le
tout sans mchante intention aucune, mais par manire de curiosit
scientifique, pour savoir tout simplement si j'en mourrais.

Les deux personnages que venait de nommer le comte de Cagliostro firent
un mouvement.

--Avouez-le hardiment, monsieur de Launay, nous ne sommes pas une cour
de justice, et d'ailleurs on ne punit pas l'intention! Voyons, avez-vous
pens  ce que je viens de dire? et vous, monsieur de Condorcet,
avez-vous rellement dans cet anneau un poison que vous voudriez me
faire goter, au nom de votre matresse bien-aime la science?

--Ma foi! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j'avoue que vous
avez raison, monsieur le comte, c'tait folie. Mais cette folie m'a
pass par l'esprit juste au moment mme o vous m'accusiez.

--Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay.
J'ai song effectivement que si vous gotiez de ce que j'ai dans ma
bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalit.

Un cri d'admiration partit de la table  l'instant mme.

Cet aveu donnait raison, non pas  l'immortalit, mais  la pntration
du comte de Cagliostro.

--Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que
j'ai devin. Eh bien! il en est de mme de tout ce qui doit arriver.
L'habitude de vivre m'a rvl au premier coup d'oeil le pass et
l'avenir des gens que je vois.

Mon infaillibilit sur ce point est telle, qu'elle s'tend aux animaux,
 la matire inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois  l'air des
chevaux qu'ils s'emporteront,  la mine du cocher qu'il me versera ou
m'accrochera; si je m'embarque sur un navire, je devine que le capitaine
sera un ignorant ou un entt, et que, par consquent, il ne pourra ou
il ne voudra pas faire la manoeuvre ncessaire. J'vite alors le cocher
et le capitaine; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le
hasard, je l'amoindris; au lieu de lui laisser cent chances comme fait
tout le monde, je lui en te quatre-vingt-dix-neuf, et je me dfie de la
centime. Voil  quoi cela me sert d'avoir vcu trois mille ans.

--Alors, dit en riant La Prouse au milieu de l'enthousiasme ou du
dsappointement soulev par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher
prophte, vous devriez bien venir avec moi jusqu'aux embarcations qui
doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signal
service.

Cagliostro ne rpondit rien.

--Monsieur le marchal, continua en riant le navigateur, puisque M. le
comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne
compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi,
monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voil sept heures
qui sonnent, et j'ai promis au roi de monter en chaise  sept heures et
un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n'est pas tent
de venir voir mes deux fltes, qu'il me dise au moins ce qui m'arrivera
de Versailles  Brest. De Brest au ple, je le tiens quitte, c'est mon
affaire. Mais, pardieu! de Versailles  Brest, il me doit une
consultation.

Cagliostro regarda encore une fois La Prouse, et d'un oeil si
mlancolique, avec un air si doux et si triste  la fois, que la plupart
des convives en furent frapps trangement. Mais le navigateur ne
remarqua rien. Il prenait cong des convives; ses valets lui faisaient
endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait
dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au
voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de
lui-mme, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues
nuits d'une route accomplie par une atmosphre glaciale.

La Prouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et
tendit la main au vieux marchal.

--Adieu, mon cher La Prouse, lui dit le duc de Richelieu.

--Non pas, monsieur le duc, au revoir, rpondit La Prouse. Mais, en
vrit, on dirait que je pars pour l'ternit: le tour du monde  faire,
voil tout, quatre ou cinq ans d'absence, pas davantage; il ne faut pas
se dire adieu pour cela.

--Quatre ou cinq ans! s'cria le marchal. Eh! monsieur, pourquoi ne
dites-vous pas quatre ou cinq sicles? Les jours sont des annes  mon
ge. Adieu, vous dis-je.

--Bah! demandez au devin, dit La Prouse en riant: il vous promet vingt
ans encore. N'est-ce pas, monsieur de Cagliostro? Ah! comte, que ne
m'avez-vous parl plus tt de vos divines gouttes?  quelque prix que ce
ft, j'en eusse embarqu une tonne sur l'_Astrolabe_. C'est le nom de
mon btiment, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main,
la plus belle que je sois bien certainement destin  voir d'ici  mon
retour. Au revoir!

Et il partit.

Cagliostro gardait toujours le mme silence de mauvais augure.

On entendit le pas du capitaine sur les degrs sonores du perron, sa
voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux
personnes rassembles pour le voir.

Puis les chevaux secourent leurs ttes charges de grelots, la portire
de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grondrent sur le
pav de la rue.

La Prouse venait de faire le premier pas dans ce voyage mystrieux dont
il ne devait pas revenir.

Chacun coutait.

Lorsqu'on n'entendit plus rien, tous les regards se trouvrent comme par
une force suprieure ramens sur Cagliostro.

Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination
pythique qui fit tressaillir les convives.

Un silence trange dura quelques instants.

Le comte de Haga le rompit le premier.

--Et pourquoi ne lui avez-vous rien rpondu, monsieur?

Cette interrogation tait l'expression de l'anxit gnrale.

Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l'avait tir de sa
contemplation.

--Parce que, dit-il en rpondant au comte, il m'et fallu lui dire un
mensonge ou une duret.

--Comment cela?

--Parce qu'il m'et fallu lui dire: Monsieur de La Prouse, M. le duc
de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir.

--Eh! mais, fit Richelieu plissant, que diable! monsieur Cagliostro,
dites vous donc l de La Prouse?

--Oh! rassurez-vous, monsieur le marchal, reprit vivement Cagliostro,
ce n'est pas pour vous que la prdiction est triste.

--Eh quoi! s'cria Mme du Barry, ce pauvre La Prouse qui vient de me
baiser la main...

--Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais
ceux qu'il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en considrant
attentivement son verre plein d'eau, et dans lequel, par la faon dont
il tait plac, se jouaient des couches lumineuses d'une couleur
d'opale, coupes transversalement par les ombres des objets
environnants.

Un cri d'tonnement sortit de toutes les bouches.

La conversation en tait venue  ce point que chaque minute faisait
grandir l'intrt; on et dit,  l'air grave, solennel et presque
anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la
voix, soit du regard, qu'il s'agissait des prdictions infaillibles d'un
oracle antique.

Au milieu de cette proccupation, M. de Favras, rsumant le sentiment
gnral, se leva, fit un signe, et s'en alla sur la pointe du pied
couter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.

Mais c'tait, nous l'avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le
marchal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l'antichambre
qu'un vieil intendant qui, svre comme une sentinelle  un poste perdu,
dfendait les abords de la salle  manger  l'heure solennelle du
dessert.

Il revint prendre sa place, et s'assit en faisant signe aux convives
qu'ils taient bien seuls.

--En ce cas, dit Mme du Barry, rpondant  l'assurance de M. de Favras
comme si elle et t mise  haute voix, en ce cas, racontez-nous ce
qui attend ce pauvre La Prouse.

Cagliostro secoua la tte.

--Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro! dirent les hommes.

--Oui, nous vous en prions du moins.

--Eh bien, M. de La Prouse part, comme il vous l'a dit, dans
l'intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de
Cook, du pauvre Cook! vous le savez, assassin aux les Sandwich.

--Oui! oui! nous savons, dirent toutes les ttes plutt que toutes les
voix.

--Tout prsage un heureux succs  l'entreprise. C'est un bon marin que
M. de La Prouse; d'ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement trac
son itinraire.

--Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile
gographe; n'est-il pas vrai, monsieur de Condorcet?

--Plus habile gographe qu'il n'est besoin pour un roi, rpondit le
marquis. Les rois ne devraient tout connatre qu' la surface. Alors ils
se laisseraient peut-tre guider par les hommes qui connaissent le fond.

--C'est une leon, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de
Haga.

Condorcet rougit.

--Oh! non, monsieur le comte, dit-il, c'est une simple rflexion, une
gnralit philosophique.

--Donc il part? dit Mme du Barry, empresse  rompre toute conversation
particulire dispose  faire dvier du chemin qu'avait pris la
conversation gnrale.

--Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si press qu'il
vous ait paru, qu'il va partir tout de suite; non, je le vois perdant
beaucoup de temps  Brest.

--C'est dommage, dit Condorcet, c'est l'poque des dparts. Il est mme
dj un peu tard, fvrier ou mars aurait mieux valu.

--Oh! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de
Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il espre.

--On lui a donn bonne compagnie, je suppose? dit Richelieu.

--Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second btiment est un
officier distingu. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave
malheureusement.

--Quoi! malheureusement!

--Eh bien! un an aprs, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit
Cagliostro avec inquitude en consultant son verre. Nul de vous n'est
parent ni alli de M. de Langle?

--Non.

--Nul ne le connat?

--Non.

--Eh bien! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.

Un murmure d'effroi s'chappa de la poitrine des assistants.

--Mais lui... lui... La Prouse? dirent plusieurs voix haletantes.

--Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation
heureuse. On reoit de ses nouvelles. Et puis...

--Et puis?

--Les annes passent.

--Enfin?

--Enfin l'ocan est grand, le ciel est sombre.  et l surgissent des
terres inexplores,  et l des figures hideuses comme les monstres de
l'archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre
les rcifs, emport par le courant; enfin, la tempte, la tempte plus
hospitalire que le rivage, puis des feux sinistres. Oh! La Prouse! La
Prouse! Si tu pouvais m'entendre, je te dirais: Tu pars comme
Christophe Colomb pour dcouvrir un monde, La Prouse, dfie-toi des
les inconnues!

Il se tut.

Un frisson glacial courait dans l'assemble, tandis qu'au-dessus de la
table vibraient encore ses dernires paroles.

--Mais pourquoi ne pas l'avoir averti? s'cria le comte de Haga,
subissant comme les autres l'influence de cet homme extraordinaire qui
remuait tous les coeurs  son caprice.

--Oui, oui, dit Mme du Barry; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le
rattraper? La vie d'un homme comme La Prouse vaut bien le voyage d'un
courrier, mon cher marchal.

Le marchal comprit et se leva  demi pour sonner.

Cagliostro tendit le bras.

Le marchal retomba dans son fauteuil.

--Hlas! continua Cagliostro, tout avis serait inutile: l'homme qui
prvoit la destine ne change pas la destine. M. de La Prouse rirait,
s'il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand
prophtisait Cassandre; mais, tenez, vous riez vous-mme, monsieur le
comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh! ne vous
contraignez pas, monsieur de Favras; je n'ai jamais trouv un auditeur
crdule.

--Oh! nous croyons, s'crirent Mme du Barry et le vieux duc de
Richelieu.

--Je crois, murmura Taverney.

--Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.

--Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu'il s'agit
de La Prouse, mais s'il s'agissait de vous, vous ne croiriez pas?

--Oh!

--J'en suis sr.

--J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait
que M. de Cagliostro et dit  M. de La Prouse: Gardez-vous des les
inconnues. Il s'en ft gard alors. C'tait toujours une chance.

--Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'et-il cru, voyez ce
que cette rvlation avait d'horrible, alors qu'en prsence du danger, 
l'aspect de ces les inconnues qui doivent lui tre fatales, le
malheureux, crdule  ma prophtie, et senti la mort mystrieuse qui le
menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort,
ce sont mille morts qu'il et alors souffertes; car c'est souffrir mille
morts que de marcher dans l'ombre avec le dsespoir  ses cts.
L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la dernire
consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que dj le
couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang
coule. La vie s'teint, l'homme espre encore.

--C'est vrai! dirent  voix basse quelques-uns des assistants.

--Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est
le seul bien rel que Dieu ait fait  l'homme sur la terre.

--Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait
d'entendre dire par un homme comme vous: Dfiez-vous de tel homme ou de
telle chose, je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le
conseiller.

Cagliostro secoua doucement la tte, en accompagnant ce geste d'un
triste sourire.

--En vrit, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi,
et je vous remercierai.

--Vous voudriez que je vous dise,  vous, ce que je n'ai point voulu
dire  M. de La Prouse?

--Oui, je le voudrais.

Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arrtant:

--Oh! non, dit-il, monsieur le comte, non.

--Je vous en supplie.

Cagliostro dtourna la tte.

--Jamais! murmura-t-il.

--Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me
rendre incrdule.

--Mieux vaut l'incrdulit que l'angoisse.

--Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une
chose.

--Laquelle? demanda respectueusement le prophte.

--C'est que, s'il est certains hommes qui, sans inconvnient, peuvent
ignorer leur destine, il en est d'autres qui auraient besoin de
connatre l'avenir, attendu que leur destine importe non seulement 
eux, mais  des millions d'hommes.

--Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.

--Que voulez-vous dire?

--Que Votre Majest commande, dit Cagliostro  voix basse, et j'obirai.

--Je vous commande de me rvler ma destine, monsieur de Cagliostro,
reprit le roi avec une majest pleine de courtoisie.

En mme temps, comme le comte de Haga s'tait laiss traiter en roi et
avait rompu l'incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva,
vint humblement saluer le prince, et lui dit:

--Merci pour l'honneur que le roi de Sude a fait  ma maison, sire; que
Votre Majest veuille prendre la place d'honneur.  partir de ce moment,
elle ne peut plus appartenir qu' vous.

--Restons, restons comme nous sommes, monsieur le marchal, et ne
perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.

--Aux rois on ne dit pas la vrit, sire.

--Bah! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur
le duc; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.

Cagliostro jeta les yeux sur son verre; des globules pareils  ceux qui
traversent le vin de champagne montaient du fond  la surface; l'eau
semblait, attire par son regard puissant, s'agiter sous sa volont.

--Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro; me voil
prt  vous rpondre.

--Dites-moi de quelle mort je mourrai.

--D'un coup de feu, Sire.

Le front de Gustave rayonna.

--Ah! dans une bataille, dit-il, de la mort d'un soldat. Merci, monsieur
de Cagliostro, cent fois merci. Oh! je prvois des batailles, et
Gustave-Adolphe et Charles XII m'ont montr comment l'on mourait
lorsqu'on est roi de Sude.

Cagliostro baissa la tte sans rpondre.

Le comte de Haga frona le sourcil.

--Oh! oh! dit-il, n'est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera
tir?

--Non, Sire.

--Dans une sdition; oui, c'est encore possible.

--Ce n'est point dans une sdition.

--Mais o sera-ce donc?

--Dans un bal, Sire.

Le roi devint rveur.

Cagliostro, qui s'tait lev, se rassit et laissa tomber sa tte dans
ses deux mains o elle s'ensevelit.

Tous plissaient autour de l'auteur de la prophtie et de celui qui en
tait l'objet.

M. de Condorcet s'approcha du verre d'eau dans lequel le devin avait lu
le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva  la hauteur de son
oeil, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu
mystrieux.

On voyait cet oeil intelligent, mais froid, scrutateur, demander au
double cristal solide et liquide la solution d'un problme que sa raison
 lui rduisait  la valeur d'une spculation purement physique.

En effet, le savant supputait la profondeur, les rfractions lumineuses
et les jeux microscopiques de l'eau. Il se demandait, lui qui voulait
une cause  tout, la cause et le prtexte de ce charlatanisme exerc sur
des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un
homme auquel on ne pouvait refuser une porte extraordinaire.

Sans doute il ne trouva point la solution de son problme, car il cessa
d'examiner le verre, le replaa sur la table et, au milieu de la
stupfaction rsultant du pronostic de Cagliostro:

--Eh bien! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre prophte
d'interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je
ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure
n'appartient point  des millions d'hommes.

--Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science,
et votre vie importe non seulement  un peuple, mais  l'humanit.

--Merci, monsieur le comte; mais peut-tre votre avis sur ce point
n'est-il point celui de M. de Cagliostro.

Cagliostro releva la tte, comme fait un coursier sous l'aiguillon.

--Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d'irritabilit nerveuse,
que dans les temps antiques on et attribu  l'influence du dieu qui le
tourmentait. Si fait, vous tes un seigneur puissant dans le royaume de
l'intelligence. Voyons, regardez-moi en face; vous aussi, souhaitez-vous
srieusement que je vous fasse une prdiction?

--Srieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l'honneur! on
ne peut plus srieusement.

--Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la
paupire sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez
dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez...

--Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.

--Jetez-la.

--Enfin, vous avouez que c'est bien facile?

--Alors, jetez-la, vous dis-je.

--Oh! oui, marquis! s'cria Mme du Barry, par grce, jetez ce vilain
poison; jetez-le, ne ft-ce que pour faire mentir un peu ce prophte
malencontreux qui nous afflige tous de ses prophties. Car, enfin, si
vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonn par
celui-l; et comme c'est par celui-l que M. de Cagliostro prtend que
vous le serez, alors, bon gr mal gr, M. de Cagliostro aura menti.

--Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.

--Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; a
fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez  la main
la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons
ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!

--Et deux verres qui se choquent sont bien prs l'un de l'autre, dit
Taverney. Jetez, marquis, jetez.

--C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le
jettera pas.

--Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est
pas parce que j'aide la destine, c'est parce que Cabanis m'a compos ce
poison qui est unique, qui est une substance solidifie par l'effet du
hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-tre; voil
pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez,
monsieur de Cagliostro.

--Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidles pour aider
 l'excution de ses arrts.

--Ainsi, je mourrai empoisonn, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt
pas empoisonn qui veut. C'est une mort admirable que vous me prdisez
l; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis ananti. Ce
n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en
algbre.

--Je ne tiens pas  ce que vous souffriez, monsieur, rpondit froidement
Cagliostro.

Et il fit un signe qui indiquait qu'il dsirait en rester l, avec M. de
Condorcet du moins.

--Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table,
comme pour aller au-devant de Cagliostro, voil un naufrage, un coup de
feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau  la bouche. Est-ce que
vous ne me ferez pas la grce de me prdire,  moi aussi, quelque petit
trpas du mme genre?

--Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commenant  s'animer sous
l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur
ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.

--Mieux! s'cria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager
beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.

--Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.

--La corde... oh! oh! que me dites-vous l?

--Je vous dis que vous serez pendu, rpondit Cagliostro avec une espce
de rage prophtique dont il n'tait plus le matre.

--Pendu! rpta l'assemble; diable!

--Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi;
et s'il veut, par hasard, parler d'un suicide, je le prviens que je
compte me respecter assez jusqu'au dernier moment pour ne pas me servir
d'une corde tant que j'aurai une pe.

--Je ne vous parle pas d'un suicide, monsieur.

--Alors vous parlez d'un supplice.

--Oui.

--Vous tes tranger, monsieur, et, en cette qualit, je vous pardonne.

--Quoi?

--Votre ignorance. En France, on dcapite les gentilshommes.

--Vous rglerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit
Cagliostro, crasant son interlocuteur sous cette brutale rponse.

Il y eut un instant d'hsitation dans l'assemble.

--Savez-vous que je tremble  prsent, dit M. de Launay; mes
prdcesseurs ont si tristement choisi que j'augure mal pour moi si je
fouille au mme sac qu'eux.

--Alors vous tes plus raisonnable qu'eux, et vous ne voulez pas
connatre l'avenir. Vous avez raison; bon ou mauvais, respectons le
secret de Dieu.

--Oh! oh! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j'espre que vous aurez
bien autant de courage que ces messieurs.

--Mais je l'espre aussi, madame, dit le gouverneur en s'inclinant.

Puis se retournant vers Cagliostro:

--Voyons, monsieur, lui dit-il;  mon tour, gratifiez-moi de mon
horoscope, je vous en conjure.

--C'est facile, dit Cagliostro: un coup de hache sur la tte et tout
sera dit.

Un cri d'effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney
supplirent Cagliostro de ne pas aller plus loin; mais la curiosit
fminine l'emporta.

--Mais,  vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry,
l'univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voil huit, et
sur huit, cinq dj sont condamns par vous.

--Oh! vous comprenez bien que c'est un parti pris et que nous en rions,
madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.

--Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit
vrai ou que cela soit faux.

--Oh! j'en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas,
par ma lchet, faire dshonneur  l'assemble. Mais, hlas! je ne suis
qu'une femme, et n'aurai pas mme l'honneur d'tre mise  votre rang
pour un dnouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. Hlas!
ma mort de vieille femme triste et oublie sera la pire de toutes les
morts, n'est-ce pas, monsieur de Cagliostro?

Et en disant ces mots elle hsitait; elle donnait, non seulement par ses
paroles, mais par son air, un prtexte au devin de la rassurer; mais
Cagliostro ne la rassurait pas.

La curiosit fut plus forte que l'inquitude et l'emporta sur elle.

--Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, rpondez-moi donc!

--Comment voulez-vous que je vous rponde, madame, vous ne me
questionnez pas.

La comtesse hsita.

--Mais... dit-elle.

--Voyons, demanda Cagliostro, m'interrogez-vous, oui ou non?

La comtesse fit un effort, et aprs avoir puis du courage dans le
sourire de l'assemble:

--Eh bien! oui, s'cria-t-elle, je me risque; voyons, dites comment
finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.

--Sur l'chafaud, madame, rpondit le funbre prophte.

--Plaisanterie! n'est-ce pas, monsieur? balbutia la comtesse avec un
regard suppliant.

Mais on avait pouss  bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.

--Et pourquoi plaisanterie? demanda-t-il.

--Mais parce que, pour monter sur l'chafaud, il faut avoir tu,
assassin, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilit, je ne
commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n'est-ce pas?

--Eh! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j'ai
prdit.

La comtesse partit d'un clat de rire qu'un habile observateur et
trouv un peu trop strident pour tre naturel.

--Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures
de deuil.

--Oh! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.

--Et pourquoi cela, monsieur?

--Parce que vous irez  l'chafaud dans une charrette.

--Fi! l'horreur! s'cria Mme du Barry. Oh! le vilain homme! Marchal,
une autre fois choisissez des convives d'une autre humeur, ou je ne
reviens pas chez vous.

--Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous
l'avez voulu.

--Moi comme les autres; au moins vous m'accorderez bien le temps, n'est
ce pas, de choisir mon confesseur?

--Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.

--Comment cela?

--Le dernier qui montera  l'chafaud avec un confesseur, ce sera...

--Ce sera? demanda toute l'assemble.

--Ce sera le roi de France.

Et Cagliostro dit ces derniers mots d'une voix sourde et tellement
lugubre, qu'elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et
les glaa jusqu'au fond du coeur.

Alors, il se fit un silence de quelques minutes.

Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses lvres le verre d'eau
dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes prophties; mais  peine
eut-il touch  sa bouche qu'avec un dgot invincible il le repoussa
comme il et fait d'un amer calice.

Tandis qu'il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se
portrent sur Taverney.

--Oh! s'cria celui-ci, qui crut qu'il allait parler, ne me dites pas ce
que je deviendrai; je ne vous le demande pas, moi.

--Eh bien! moi je le demande  sa place, dit Richelieu.

--Vous, monsieur le marchal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous
tes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.

--Le caf, messieurs! dit le vieux marchal, enchant de la prdiction.
Le caf!

Chacun se leva.

Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s'approchant de
Cagliostro:

--Monsieur, dit-il, je ne songe pas  fuir le destin, mais dites-moi de
quoi il faut que je me dfie?

--D'un manchon, sire, rpondit Cagliostro.

M. de Haga s'loigna.

--Et moi? demanda Condorcet.

--D'une omelette.

--Bon, je renonce aux oeufs.

Et il rejoignit le comte.

--Et moi, dit Favras, qu'ai-je  craindre?

--Une lettre.

--Bon, merci.

--Et moi? demanda de Launay.

--La prise de la Bastille.

--Oh! me voil tranquille.

Et il s'loigna en riant.

-- mon tour, monsieur, fit la comtesse toute trouble.

--Vous, belle comtesse, dfiez-vous de la place Louis XV!

--Hlas! rpondit la comtesse, dj un jour je m'y suis gare; j'ai
bien souffert. Ce jour-l, j'avais perdu la tte.

--Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la
retrouverez pas.

Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon prs des autres
convives.

Cagliostro allait y suivre ses compagnons.

--Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi  qui
vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.

--M. de Taverney m'a pri de ne rien dire, et vous, monsieur le
marchal, vous ne m'avez rien demand.

--Oh! et je vous en prie encore, s'cria Taverney les mains jointes.

--Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre gnie, ne
pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?

--Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.

--Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire  Versailles au
lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le
roi a rachete pour lui il y a trois ans?

--Rien de plus simple, monsieur le marchal, rpondit Cagliostro. Voici
dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andre, au roi Louis
XV; mais monsieur n'a pas russi.

--Oh! oh! grogna Taverney.

--Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney,  la
reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.

--Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le
diable m'emporte!

--Oh! oh! fit le marchal, ne parle pas si cavalirement du diable, mon
vieux Taverney.

--Effrayant! effrayant! murmura Taverney.

Et il se retourna pour implorer une dernire fois la discrtion de
Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.

--Allons, Taverney, allons au salon, dit le marchal; on prendrait le
caf sans nous, ou nous prendrions le caf froid, ce qui serait bien
pis.

Et il courut au salon.

Mais le salon tait dsert; pas un des convives n'avait eu le courage de
revoir en face l'auteur des terribles prdictions.

Les bougies brlaient sur les candlabres; le caf fumait dans
l'aiguire; le feu sifflait dans l'tre.

Tout cela inutilement.

--Ma foi! mon vieux camarade, il parat que nous allons prendre notre
caf en tte  tte... Eh bien! o diable es-tu donc pass?

Et Richelieu regarda de tous cts; mais le petit vieillard s'tait
esquiv comme les autres.

--C'est gal, dit le marchal en ricanant comme et fait Voltaire, et en
frottant l'une contre l'autre ses mains sches et blanches toutes
charges de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai
dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas
un incrdule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Hol! mon
valet de chambre, et mes gouttes?

Le valet de chambre entra un flacon  la main, et le marchal et lui
passrent dans la chambre  coucher.

FIN DU PROLOGUE




Chapitre I

Deux femmes inconnues


L'hiver de 1784, ce monstre qui dvora un sixime de la France, nous
n'avons pu, quoiqu'il grondt aux portes, le voir chez M. le duc de
Richelieu, enferms que nous tions dans cette salle  manger si chaude
et si parfume.

Un peu de givre aux vitres, c'est le luxe de la nature ajout au luxe
des hommes. L'hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d'argent
pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutr dans son
carrosse, ou emball dans les ouates et les velours d'un appartement
chauff. Tout frimas est une pompe, toute intemprie un changement de
dcor, que le riche regarde excuter  travers les vitres de ses
fentres, par ce grand et ternel machiniste que l'on appelle Dieu.

En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du
charme aux sombres perspectives des plaines embaumes par l'hiver.

Celui qui sent monter  son cerveau les suaves parfums du dner qui
l'attend peut humer de temps en temps,  travers une fentre
entrouverte, l'pre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges
qui rgnrent ses ides.

Celui, enfin, qui, aprs une journe sans souffrances, quand des
millions de ses concitoyens ont souffert, s'tend sous un dredon, dans
des draps bien fins, dans un lit bien chaud; celui-l, comme cet goste
dont parle Lucrce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est
bien dans le meilleur des mondes possibles.

Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la
nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.

Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel: le ciel sans soleil
et par consquent sans sourire pour le malheureux.

Or,  cette poque o nous sommes arrivs, c'est--dire vers la moiti
du mois d'avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de
faim, gmissaient dans Paris seulement, dans Paris o, sous prtexte que
nulle ville ne renferme plus de riches, rien n'tait prvu pour empcher
les pauvres de prir par le froid et par la misre.

Depuis ces quatre mois, un ciel d'airain chassait les malheureux des
villages dans les villes, comme d'habitude l'hiver chasse les loups des
bois dans le village.

Plus de pain, plus de bois.

Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour
cuire le pain.

Toutes les provisions faites, Paris les avait dvores en un mois; le
prvt des marchands, imprvoyant et incapable, ne savait pas faire
entrer dans Paris, confi  ses soins, deux cent mille cordes de bois
disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.

Il donnait pour excuse: quand il gelait, la gele qui empche les
chevaux de marcher; quand il dgelait, l'insuffisance des charrettes et
des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le
premier frapp des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux
lui chappaient plus facilement, Louis XVI commena par affecter une
somme de deux cent mille livres  la location de chariots et de chevaux,
puis ensuite il mit les uns et les autres en rquisition force.

Cependant, la consommation continuait d'emporter les arrivages. Il
fallait taxer les acheteurs. Nul n'eut le droit d'enlever d'abord du
chantier gnral plus d'une voie de bois, puis plus d'une demi-voie. On
vit alors la queue s'allonger  la porte des chantiers, comme, plus
tard, on devait la voir s'allonger  la porte des boulangers.

Le roi dpensa tout l'argent de sa cassette en aumnes, il leva trois
millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au
soulagement des malheureux, dclarant que toute urgence devait cder et
se taire devant l'urgence du froid et de la famine.

La reine, de son ct, donna cinq cents louis sur ses pargnes. On
convertit en salles d'asile les couvents, les hpitaux, les monuments
publics, et chaque porte cochre s'ouvrit  l'ordre de ses matres, 
l'exemple de celles des chteaux royaux, pour donner accs dans les
cours des htels  des pauvres qui venaient s'accroupir autour d'un
grand feu.

On esprait gagner ainsi les bons dgels!

Mais le ciel tait inflexible! Chaque soir un voile de cuivre rose
s'tendait sur le firmament; l'toile brillait sche et froide comme un
falot de la mort, et la gele nocturne condensait de nouveau, dans un
lac de diamant, la neige ple que le soleil de midi avait un instant
liqufie.

Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main,
chafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un
double rempart pais et humide obstruait la moiti des rues, dj trop
troites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes,
chevaux vacillants et abattus  chaque minute refoulaient sur ces murs
glacs le passant expos au triple danger des chutes, des chocs et des
croulements.

Bientt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques
en furent masques, les passages bouchs, et qu'il fallut renoncer 
enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant
plus.

Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. Dcembre,
janvier, fvrier et mars se passrent ainsi; quelquefois un dgel de
deux ou trois jours changeait en un ocan tout Paris, dpourvu d'gouts
et de pentes.

Certaines rues, dans ces moments-l, ne pouvaient tre traverses qu'
la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noyrent. Les carrosses ne s'y
hasardrent plus, mme au pas; ils se fussent changs en bateaux.

Paris, fidle  son caractre, chansonna la mort par le froid, comme il
avait chansonn la mort par la famine. On alla en procession aux Halles
pour voir les poissardes dbiter leur marchandise, et courir le chaland
avec d'normes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe
retrousse jusqu' la ceinture, le tout en riant, gesticulant et
s'claboussant les unes les autres dans le marcage qu'elles habitaient;
mais comme les dgels taient phmres, comme la glace succdait plus
opaque et plus opinitre, comme les lacs de la veille devenaient un
cristal glissant le lendemain, des traneaux remplaaient les carrosses
et couraient, pousss par des patineurs ou trans par des chevaux
ferrs  pointes, sur les chausses des rues, changes en miroirs unis.
La Seine, gele  une profondeur de plusieurs pieds, tait devenue le
rendez-vous des oisifs qui s'y exeraient  la course, c'est--dire  la
chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et
qui, chauffs par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin,
ds que la fatigue les forait au repos, pour empcher la sueur de geler
sur leurs membres.

On prvoyait le moment o les communications par eau tant interrompues,
o les communications par terre tant devenues impossibles, on prvoyait
le moment o les vivres n'arriveraient plus et o Paris, ce corps
gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres ctacs
qui, ayant dpeupl leurs cantons, demeurent enferms par les glaces
polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures,
s'chapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones
plus tempres, des eaux plus fcondes.

Le roi, dans cette extrmit, assembla son conseil. Il y dcida qu'on
exilerait de Paris, c'est--dire que l'on prierait de retourner dans
leurs provinces les vques, les abbs, les moines trop insoucieux de la
rsidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait
de Paris le sige de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui
prfraient l'Opra et le monde  leurs fauteuils fleurdeliss.

En effet, tous ces gens faisaient grosse dpense de bois dans leurs
riches htels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs
immenses cuisines.

Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on
inviterait  s'enfermer dans leurs chteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant
de police, fit observer au roi que tous ces gens n'tant pas des
coupables, on ne pouvait les forcer  quitter Paris du jour au
lendemain; que par consquent ils mettraient  se retirer une lenteur
rsultant  la fois du mauvais vouloir et de la difficult des chemins,
et qu'ainsi le dgel arriverait avant qu'on et obtenu l'avantage de la
mesure, tandis que tous les inconvnients s'en seraient produits.

Cependant, cette piti du roi qui avait mis ses coffres  sec, cette
misricorde de la reine qui avait puis son pargne, avaient excit la
reconnaissance ingnieuse du peuple, qui consacra par des monuments,
phmres comme le mal et comme le bienfait, la mmoire des charits que
Louis XVI et la reine avaient verses sur les indigents. Comme,
autrefois, les soldats rigeaient des trophes au gnral vainqueur,
avec les armes de l'ennemi dont le gnral les avait dlivrs, les
Parisiens, sur le champ de bataille mme o ils luttaient contre
l'hiver, levrent donc au roi et  la reine des oblisques de neige et
de glace. Chacun y concourut: le manoeuvre donna ses bras, l'ouvrier son
industrie, l'artiste son talent, et les oblisques s'levrent lgants,
hardis et solides,  chaque coin des principales rues, et le pauvre
homme de lettres que le bienfait du souverain avait t chercher dans sa
mansarde apporta l'offrande d'une inscription rdige plus encore par le
coeur que par l'esprit.

 la fin de mars, le dgel tait venu, mais ingal, incomplet, avec des
reprises de gele qui prolongeaient la misre, la douleur et la faim,
dans la population parisienne, en mme temps qu'elles conservaient
debout et solides les monuments de neige.

Jamais la misre n'avait t aussi grande que dans cette dernire
priode; c'est que les intermittences d'un soleil dj tide faisaient
paratre plus dures encore les nuits de gele et de bise: les grandes
couches de glace avaient fondu et s'taient coules dans la Seine
dbordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d'avril, une de ces
recrudescences de froid dont nous avons parl se manifesta; les
oblisques, le long desquels avait dj coul cette sueur qui prsageait
leur mort, les oblisques,  moiti fondus, se solidifirent de nouveau,
informes et amoindris; une belle couche de neige couvrit les boulevards
et les quais, et l'on vit les traneaux reparatre avec leurs chevaux
fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards.
Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient
la terreur des pitons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent
empchs par les murailles de glace, ne pouvaient les viter; enfin qui,
le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.

En peu de jours, Paris se couvrit de blesss et de mourants. Ici, une
jambe brise par une chute faite sur le verglas; l, une poitrine
enfonce par le brancard d'un cabriolet qui, emport dans la rapidit de
sa course, n'avait pu s'arrter sur la glace. Alors, la police commena
de s'occuper  prserver des roues ceux qui avaient chapp au froid, 
la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui
crasaient les pauvres. C'est qu'en ce temps-l, rgne des
aristocraties, il y avait aristocratie mme dans la manire de conduire
les chevaux: un prince du sang se menait  toute bride et sans crier
gare; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d'Opra, au grand
trot; un prsident et un financier, au trot; le petit-matre, dans son
cabriolet, se conduisait lui-mme comme  la chasse, et le jockey,
debout derrire, criait Gare! quand le matre avait accroch ou
renvers un malheureux.

Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait; mais, en somme,
pourvu que le Parisien vt de beaux traneaux au col de cygne courir sur
le boulevard, pourvu qu'il admirt dans leurs pelisses de martre ou
d'hermine les belles dames de la cour, entranes comme des mtores sur
les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dors, les
filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants
chelonns sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de
Paris oubliait l'incurie des gens de police et les brutalits des
cochers, tandis que le pauvre, de son ct, du moins pour un instant,
oubliait sa misre, habitu qu'il tait encore en ce temps-l  tre
patronn par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l'tre.

Or, c'est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit
jours aprs ce dner donn  Versailles par M. de Richelieu, que l'on
vit, par un beau mais froid soleil, entrer  Paris quatre traneaux
lgants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et
l'extrmit des boulevards,  partir des Champs-lyses. Hors Paris, la
glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant
sont rares.  Paris, au contraire, cent mille pas  l'heure dflorent
vite, en le noircissant, le manteau splendide de l'hiver.

Les traneaux, qui avaient gliss  sec sur la route, s'arrtrent
d'abord au boulevard, c'est--dire ds que la boue succda aux neiges.
En effet, le soleil de la journe avait amolli l'atmosphre, et le dgel
momentan commenait; nous disons momentan, car la puret de l'air
promettait pour la nuit cette bise glaciale qui brle en avril les
premires feuilles et les premires fleurs.

Dans le traneau qui marchait en tte se trouvaient deux hommes vtus
d'une houppelande brune en drap, avec un collet double; la seule
diffrence que l'on remarqut entre les deux habits, c'est que l'un
avait des boutons et des brandebourgs d'or, et l'autre des brandebourgs
de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.

Ces deux hommes, trans par un cheval noir dont les naseaux soufflaient
une paisse fume, prcdaient un second traneau, sur lequel ils
jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.

Dans ce second traneau se trouvaient deux femmes si bien enveloppes de
fourrures que nul n'et pu voir leurs visages. On pourrait mme ajouter
qu'il et t difficile de dire  quel sexe appartenaient ces deux
personnages, si on ne les et reconnus femmes  la hauteur de leur
coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.

De l'difice colossal de cette coiffure enchevtre de nattes, de rubans
et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s'chappait, comme
l'hiver s'chappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.

Ces deux dames, assises l'une  ct de l'autre, et tellement
rapproches que leur sige se confondait, s'entretenaient sans faire
attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le
boulevard.

Nous avons oubli de dire qu'aprs un instant d'hsitation elles avaient
repris leur course.

L'une d'elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses
lvres un mouchoir de fine batiste brode, tenait sa tte droite et
ferme, malgr la bise que fendait le traneau dans sa course rapide.
Cinq heures venaient de sonner  l'glise Sainte-Croix-d'Antin, et la
nuit commenait  descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.

En ce moment, les quipages taient parvenus  la Porte Saint-Denis 
peu prs.

La dame du traneau, la mme qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit
un signe aux deux hommes de l'avant-garde qui distancrent le traneau
des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la mme dame se
retourna vers l'arrire-garde, compose de deux autres traneaux
conduits chacun par un cocher sans livre, et les deux cochers,
obissant de leur ct au signe qu'ils venaient de comprendre,
disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils
s'engouffrrent.

De son ct, comme nous l'avons dit, le traneau des deux hommes gagna
sur celui des deux femmes, et finit par disparatre dans les premires
brumes du soir, qui s'paississaient autour de la colossale construction
de la Bastille.

Le second traneau, arriv au boulevard de Mnilmontant, s'arrta; de ce
ct, les promeneurs taient rares, la nuit les avait disperss;
d'ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient
sans falot et sans escorte, depuis que l'hiver avait aiguis les dents
de trois ou quatre mille mendiants suspects, changs tout doucement en
voleurs.

La dame que nous avons dj dsigne  nos lecteurs comme donnant des
ordres toucha du doigt l'paule du cocher qui conduisait le traneau.

Le traneau s'arrta.

--Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le
cabriolet o vous savez?

--Matame brend le gapriolet? demanda le cocher, avec un accent allemand
des mieux prononcs.

--Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont
encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en
traneau. Et puis, j'ai gagn un peu de froid. Vous aussi, n'est-ce pas,
petite? dit la dame s'adressant  sa compagne.

--Oui, madame, rpondit celle-ci.

--Ainsi, vous entendez, Weber? o vous savez, avec le cabriolet.

--Pien, matame.

--Combien de temps vous faut-il?

--Une temi-heure.

--C'est bien; voyez l'heure, petite.

La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l'heure
 sa montre avec assez de difficult, car, nous l'avons dit, la nuit
s'paississait.

--Six heures moins un quart, dit-elle.

--Donc,  sept heures moins un quart, Weber.

Et, en disant ces mots, la dame sauta lgrement hors du traneau, donna
la main  son amie, et commena de s'loigner, tandis que le cocher,
avec des gestes d'un respectueux dsespoir, murmura assez haut pour tre
entendu de sa matresse:

--Imbrutence! ah! mein Gott! quelle imbrutence!

Les deux jeunes femmes se mirent  rire, s'enfermrent dans leurs
pelisses, dont les collets montaient jusqu' la hauteur des oreilles, et
traversrent la contre-alle du boulevard en s'amusant  faire craquer
la neige sous leurs petits pieds, chausss de fines mules fourres.

--Vous qui avez de bons yeux, Andre, fit la dame qui paraissait la plus
ge, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente 
trente-deux ans, essayez donc de lire  cet angle le nom de la rue.

--Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.

--Quelle rue est-ce l, rue du Pont-aux-Choux? Ah! mon Dieu! mais nous
sommes perdues! rue du Pont-aux-Choux! on m'avait dit la deuxime rue 
droite. Mais sentez-vous, Andre, comme il flaire bon le pain chaud?

--Ce n'est pas tonnant, rpondit sa compagne, nous sommes  la porte
d'un boulanger.

--Eh bien! demandons-lui o est la rue Saint-Claude.

Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.

--Oh! n'entrez pas, madame! fit vivement l'autre femme; laissez-moi.

--La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjoue, vous
voulez savoir o est la rue Saint-Claude?

Les deux femmes se retournrent en mme temps, et d'un seul mouvement,
dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuy  la
porte du boulanger, un geindre[1] affubl de sa jaquette, et les jambes
et la poitrine dcouvertes, malgr le froid glacial qu'il faisait.

   [Note 1: Ouvrier boulanger.]

--Oh! un homme nu! s'cria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous
donc en Ocanie?

Et elle fit un pas en arrire et se cacha derrire sa compagne.

--Vous cherchez la rue Saint-Claude? poursuivit le mitron qui ne
comprenait rien au mouvement qu'avait fait la plus jeune des deux dames,
et qui, habitu  son costume, tait loin de lui attribuer la force
centrifuge dont nous venons de voir le rsultat.

--Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, rpondit l'ane des deux femmes,
en comprimant elle-mme une forte envie de rire.

--Oh! ce n'est pas difficile  trouver, et, d'ailleurs, je vais vous y
conduire, reprit le joyeux garon enfarin, qui, joignant le fait  la
parole, se mit  dployer le compas de ses immenses jambes maigres, au
bout desquelles s'emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.

--Non pas! non pas! dit l'ane des deux femmes, qui ne se souciait sans
doute pas d'tre rencontre avec un pareil guide; indiquez-nous la rue,
sans vous dranger, et nous tcherons de suivre votre indication.

--Premire rue  droite, madame, rpondit le guide en se retirant avec
discrtion.

--Merci, dirent ensemble les deux femmes.

Et elles se mirent  courir dans la direction indique, en touffant
leurs rires sous leurs manchons.




Chapitre II

Un intrieur


Ou nous avons trop compt sur la mmoire de notre lecteur, ou nous
pouvons esprer qu'il connat dj cette rue Saint-Claude, qui touche
par l'est au boulevard et par l'ouest  la rue Saint-Louis; en effet, il
a vu plus d'un des personnages qui ont jou ou qui joueront un rle dans
cette histoire la parcourir dans un autre temps, c'est--dire lorsque le
grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son
matre Althotas.

En 1784 comme en 1770, poque  laquelle nous y avons conduit pour la
premire fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude tait une honnte rue,
peu claire, c'est vrai, peu nette, c'est encore vrai; enfin peu
frquente, peu btie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et
sa qualit de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les
trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres
rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres,
oublis sur les tats de la paroisse.

Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du
boulevard, un htel de grande mine, dont la rue Saint-Claude et pu se
glorifier comme d'un btiment aristocratique; mais ce btiment, dont les
hautes fentres eussent, par-dessus le mur de la cour, clair toute la
rue dans un jour de fte avec le simple reflet de ses candlabres et de
ses lustres; ce btiment, disions-nous, tait la plus noire, la plus
muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.

La porte ne s'ouvrait jamais; les fentres, matelasses de coussins de
cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des
volets, une couche de poussire que les physiologistes ou les gologues
eussent accuse de remonter  dix ans.

Quelquefois un passant dsoeuvr, un curieux ou un voisin, s'approchait
de la porte cochre, et au travers de la vaste serrure examinait
l'intrieur de l'htel.

Alors, il ne voyait que touffes d'herbe entre les pavs, moisissures et
mousse sur les dalles. Parfois un norme rat, suzerain de ce domaine
abandonn, traversait tranquillement la cour et s'allait plonger dans
les caves, modestie bien superflue, quand il avait  sa pleine et
entire disposition des salons et des cabinets si commodes, o les chats
ne pouvaient le venir troubler.

Si c'tait un passant ou un curieux, aprs avoir constat vis--vis de
lui-mme la solitude de cet htel, il continuait son chemin; mais si
c'tait un voisin, comme l'intrt qui s'attachait  l'htel tait plus
grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour
qu'un autre voisin vnt prendre place auprs de lui, attir par une
curiosit pareille  la sienne; et alors presque toujours s'tablissait
une conversation dont nous sommes  peu prs certain de rappeler le
fond, sinon les dtails.

--Voisin, disait celui qui ne regardait pas  celui qui regardait, que
voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo?

--Voisin, rpondait celui qui regardait  celui qui ne regardait pas, je
vois le rat.

--Ah! voulez-vous permettre?

Et le second curieux s'installait  son tour au trou de la serrure.

--Le voyez-vous? disait le voisin dpossd au voisin en possession.

--Oui, rpondait celui-ci, je le vois. Ah! monsieur, il a engraiss.

--Vous croyez?

--Oui, j'en suis sr.

--Je crois bien, rien ne le gne.

--Et certainement, quoiqu'on en dise, il doit rester de bons morceaux
dans la maison.

--De bons morceaux, dites-vous?

--Dame! M. de Balsamo a disparu trop tt pour n'avoir pas oubli quelque
chose.

--Eh! voisin, quand une maison est  moiti brle, que voulez-vous
qu'on y oublie?

--Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.

Et, aprs avoir de nouveau regard le rat, on se sparait effray d'en
avoir tant dit sur une matire si mystrieuse et si dlicate. En effet,
depuis l'incendie de cette maison, ou plutt d'une partie de la maison,
Balsamo avait disparu, nulle rparation ne s'tait faite, l'htel avait
t abandonn.

Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses
terrasses couvertes de neige et son toit chancr par les flammes, ce
vieil htel prs duquel nous n'avons pas voulu passer sans nous arrter
devant lui comme devant une vieille connaissance; puis, traversant la
rue pour passer de gauche  droite, regardons, attenante  un petit
jardin ferm par un grand mur, une maison troite et haute, qui s'lve
pareille  une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.

Au fate de cette maison, une chemine se dresse comme un paratonnerre,
et juste au znith de cette chemine, une brillante toile tourbillonne
et scintille.

Le dernier tage de la maison se perdrait inaperu dans l'espace, sans
un rayon de lumire qui rougit deux fentres sur trois qui composent la
faade.

Les autres tages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils
dj? conomisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si chre,
et le bois si rare cette anne? Toujours est-il que les quatre tages ne
donnent pas signe d'existence, tandis que le cinquime non seulement
vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.

Frappons  la porte; montons l'escalier sombre, il finit  ce cinquime
tage o nous avons affaire. Une simple chelle pose contre le mur
conduit  l'tage suprieur.

Un pied-de-biche pend  la porte; un paillasson de natte et une patre
de bois meublent l'escalier.

La premire porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et
nue; c'est celle dont la fentre n'est pas claire. Cette pice sert
d'antichambre et donne dans une seconde dont l'ameublement et les
dtails mritent toute notre attention.

Du carreau au lieu de parquet, des portes grossirement peintes, trois
fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les
coussins ondulent sous les plis d'un amaigrissement produit par l'ge.

Les plis et la flaccidit[2] sont les rides et l'atonie d'un vieux
fauteuil: jeune, il rebondissait et chatoyait; hors d'ge, il suit son
hte au lieu de le repousser; et quand il a t vaincu, c'est--dire
lorsqu'on s'est assis dedans, il crie.

   [Note 2: Le caractre flasque.]

Deux portraits pendus au mur attirent d'abord les regards. Une chandelle
et une lampe, places l'une sur un guridon  trois pieds, l'autre sur
la chemine, combinent leurs feux de manire  faire de ces deux
portraits deux foyers de lumire.

Toquet sur la tte, figure longue et ple, oeil mat, barbe pointue,
fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa
notorit; c'est le visage hroquement ressemblant de Henri III, roi de
France et de Pologne.

Au-dessus se lit une inscription trace en lettres noires sur un cadre
mal dor:

_HENRI DE VALOIS_

L'autre portrait, dor plus rcemment, aussi frais de peinture que
l'autre est surann, reprsente une jeune femme  l'oeil noir, au nez
fin et droit, aux pommettes saillantes,  la bouche circonspecte. Elle
est coiffe, ou plutt crase d'un difice de cheveux et de soieries,
prs duquel le toquet de Henri III prend les proportions d'une
taupinire prs d'une pyramide.

Sous ce portrait se lit galement en lettres noires:

_JEANNE DE VALOIS_

Et si l'on veut, aprs avoir inspect l'tre teint, les pauvres rideaux
de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l'on veut savoir
quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinquime tage,
il n'est besoin que de se tourner vers une petite table de chne sur
laquelle, accoude du bras gauche, une femme simplement vtue rvise
plusieurs lettres cachetes et en contrle les adresses.

Cette jeune femme est l'original du portrait.

 trois pas d'elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse,
une petite vieille suivante, de soixante ans, vtue comme une dugne de
Greuze, attend et regarde.

Jeanne de Valois, disait l'inscription.

Mais alors, si cette dame tait une Valois, comment Henri III, le roi
sybarite, le voluptueux frais, supportait-il, mme en peinture, le
spectacle d'une misre pareille, lorsqu'il s'agissait, non seulement
d'une personne de sa race, mais encore de son nom?

Au reste, la dame du cinquime ne dmentait point, personnellement,
l'origine qu'elle se donnait. Elle avait des mains blanches et dlicates
qu'elle rchauffait, de temps en temps, sous ses bras croiss. Elle
avait un pied petit, fin, allong, chauss d'une pantoufle de velours
encore coquette, et qu'elle essayait de rchauffer aussi en battant le
carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.

Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des
fentres, la suivante secouait tristement les paules et regardait le
foyer sans feu.

Quant  la dame matresse du logis, elle comptait toujours les lettres
et lisait les adresses.

Puis, aprs chaque lecture d'adresse, elle faisait un petit calcul.

--Mme de Misery, murmura-t-elle, premire dame d'atours de Sa Majest.
Il ne faut compter de ce ct que six louis, car on m'a dj donn.

Et elle poussa un soupir.

--Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majest, deux louis. M. d'Ormesson,
une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et
nous tcherons qu'il nous la rende, fit la jeune femme.

Nous avons donc, continua-t-elle du mme ton de psalmodie, huit louis
assurs d'ici  huit jours.

Et elle leva la tte.

--Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle!

La vieille obit et se remit en place, srieuse et attentive.

Cette espce d'inquisition dont elle tait l'objet parut fatiguer la
jeune femme.

--Cherchez donc, ma chre, dit-elle, s'il ne reste pas ici quelque bout
de bougie, et donnez-le-moi. Il m'est odieux de brler de la chandelle.

--Il n'y en a pas, rpondit la vieille.

--Voyez toujours.

--O cela?

--Mais dans l'antichambre.

--Il fait bien froid par l.

--Eh! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.

--Madame se trompe, dit la vieille, opinitre.

--Je l'avais cru, dame Clotilde.

Et, voyant que la vieille rsistait, elle cda, grondant doucement,
comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laiss
prendre sur elles par des infrieurs des droits qui ne devraient pas
leur appartenir.

Puis elle se remit  son calcul.

--Huit louis, sur lesquels j'en dois trois dans le quartier.

Elle prit la plume et crivit:

--Trois louis... Cinq promis  M. de La Motte pour lui faire supporter
le sjour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable! notre mariage ne l'a pas
enrichi; mais patience!

Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir
plac entre les deux portraits.

--Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles  Paris et de Paris
 Versailles. Courses, un louis.

Et elle crivit ce nouveau chiffre  la colonne des dpenses.

--La vie maintenant pour huit jours, un louis.

Elle crivit encore.

--Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons o je
sollicite: quatre louis. Est-ce bien tout? Additionnons.

Mais, au milieu de son addition, elle s'interrompit.

--On sonne, vous dis-je.

--Non, madame, rpondit la vieille, engourdie  sa place. Ce n'est pas
ici; c'est dessous, au quatrime.

--Quatre, six, onze, quatorze louis: six de moins qu'il n'en faut, et
toute une garde-robe  renouveler, et cette vieille brute  payer pour
la congdier.

Puis, tout  coup:

--Mais je vous dis qu'on sonne, malheureuse! s'cria-t-elle en colre.

Et cette fois, il faut l'avouer, l'oreille la plus indocile n'et pu se
refuser  comprendre l'appel extrieur; la sonnette, agite avec
vigueur, frmit dans son angle et vibra si longtemps que le battant
frappa les parois d'une douzaine de chocs.

 ce bruit, et tandis que la vieille, rveille enfin, courait 
l'antichambre, sa matresse, agile comme un cureuil, enlevait les
lettres et les papiers pars sur la table, jetait le tout dans un
tiroir, et, aprs un rapide coup d'oeil lanc sur la chambre pour
s'assurer que tout y tait en ordre, prenait place sur le sofa dans
l'attitude humble et triste d'une personne souffrante, mais rsigne.

Seulement, htons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient.
L'oeil, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui refltait
la porte d'entre, tandis que l'oreille aux aguets se prparait  saisir
le moindre son.

La dugne ouvrit la porte, et l'on entendit murmurer quelques mots dans
l'antichambre.

Alors une voix frache et suave, et cependant empreinte de fermet,
pronona ces paroles:

--Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte?

--Mme la comtesse de La Motte Valois? rpta en nasillant Clotilde.

--C'est cela mme, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle?

--Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.

Pendant ce colloque, dont elle n'avait pas perdu une syllabe, la
prtendue malade, ayant regard dans le miroir, vit qu'une femme
questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences,
appartenait  une classe leve de la socit.

Elle quitta aussitt le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le
meuble d'honneur  l'trangre.

Pendant qu'elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la
visiteuse s'tait retourne sur le palier et avait dit  une autre
personne reste dans l'ombre:

--Vous pouvez entrer, madame, c'est ici.

La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le
chemin de la rue Saint-Claude venaient de pntrer chez la comtesse de
La Motte Valois.

--Qui faut-il que j'annonce  Mme la comtesse? demanda Clotilde en
promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le
visage des deux femmes.

--Annoncez une dame des Bonnes-OEuvres, dit la plus ge.

--De Paris?

--Non; de Versailles.

Clotilde entra chez sa matresse, et les trangres, la suivant, se
trouvrent dans la chambre claire au moment o Jeanne de Valois se
soulevait pniblement de dessus son fauteuil pour saluer trs civilement
ses deux htesses.

Clotilde avana les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses
eussent le choix, et se retira dans l'antichambre avec une sage lenteur,
qui laissait deviner qu'elle suivrait derrire la porte la conversation
qui allait avoir lieu.




Chapitre III

Jeanne de La Motte de Valois


Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put dcemment lever
les yeux, fut de voir  quels visages elle avait affaire.

La plus ge des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de
trente  trente-deux ans; elle tait d'une beaut remarquable, quoiqu'un
air de hauteur rpandu sur tout son visage dt naturellement ter  sa
physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne
en jugea ainsi par le peu qu'elle aperut de la physionomie de la
visiteuse.

En effet, prfrant un des fauteuils au sofa, elle s'tait range loin
du jet de lumire qui s'lanait de la lampe, se reculant dans un coin
de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calche de
taffetas ouate de son mantelet, laquelle, par cette disposition,
projetait une ombre sur son visage.

Mais le port de la tte tait si fier, l'oeil si vif et si naturellement
dilat, que, tout dtail ft-il effac, la visiteuse, par son ensemble,
devait tre reconnue pour tre de belle race, et surtout de noble race.

Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de
quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa relle beaut.

Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui dcouvrait
les tempes et faisait valoir l'ovale parfait du masque; deux grands yeux
bleus calmes jusqu' la srnit, clairvoyants jusqu' la profondeur;
une bouche d'un dessin suave  qui la nature avait donn la franchise,
et  qui l'ducation et l'tiquette avaient donn la discrtion; un nez
qui, pour la forme, n'et rien  envier  celui de la Vnus de Mdicis,
voil ce que saisit le rapide coup d'oeil de Jeanne. Puis, en s'garant
encore  d'autres dtails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune
des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa
compagne, une poitrine plus large et d'un galbe plus riche, enfin une
main aussi potele que celle de l'autre dame tait  la fois nerveuse et
fine.

Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes,
c'est--dire en moins de temps que nous n'en avons mis pour les
consigner ici.

Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement  quelle heureuse
circonstance elle devait la visite de ces dames.

Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l'ane:

--Madame, dit la plus jeune, car vous tes marie, je crois?

--J'ai l'honneur d'tre la femme de M. le comte de La Motte, madame, un
excellent gentilhomme.

--Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames suprieures
d'une fondation de Bonnes-OEuvres. On nous a dit, touchant votre
condition, des choses qui nous ont intresses, et nous avons en
consquence voulu avoir quelques dtails prcis sur vous et sur ce qui
vous concerne.

Jeanne attendit un instant avant de rpondre.

--Mesdames, dit-elle en remarquant la rserve de la seconde visiteuse,
vous voyez l le portrait de Henri III, c'est--dire du frre de mon
aeul, car je suis bien vritablement du sang des Valois, comme on vous
l'a dit sans doute.

Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses htesses avec
une sorte d'humilit orgueilleuse.

--Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l'ane des deux
dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre mre ait t
concierge d'une maison nomme Fontette, sise auprs de Bar-sur-Seine?

Jeanne rougit  ce souvenir, mais aussitt:

--C'est la vrit, madame, rpliqua-t-elle sans se troubler, ma mre
tait la concierge d'une maison nomme Fontette.

--Ah! fit l'interlocutrice.

--Et, comme Marie Jossel, ma mre, tait d'une rare beaut, poursuivit
Jeanne, mon pre devint amoureux d'elle et l'pousa. C'est par mon pre
que je suis de race noble. Madame, mon pre tait un Saint-Rmy de
Valois, descendant direct des Valois qui ont rgn.

--Mais comment tes-vous descendue  ce degr de misre, madame? demanda
la mme dame qui avait dj questionn.

--Hlas! c'est facile  comprendre.

--J'coute.

--Vous n'ignorez pas qu'aprs l'avnement de Henri IV, qui fit passer la
couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille
dchue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais
incontestablement sortis de la souche commune aux quatre frres, qui
tous quatre prirent si fatalement.

Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.

--Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire
ombrage, malgr leur obscurit,  la nouvelle famille royale, changrent
leur nom de Valois en celui de Rmy, emprunt d'une terre, et on les
retrouve,  partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la gnalogie
jusqu' l'avant-dernier Valois, mon aeul, qui, voyant la monarchie
affermie et l'ancienne branche oublie, ne crut pas devoir se priver
plus longtemps d'un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le
nom de Valois, et le trana dans l'ombre et la pauvret, au fond de sa
province, sans que nul,  la cour de France, songet que, hors du
rayonnement du trne, vgtait un descendant des anciens rois de France,
sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortuns.

Jeanne s'interrompit  ces mots.

Elle avait parl simplement et avec une modration qui avait t
remarque.

--Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l'ane des
deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle
qui se disait la descendante des Valois.

--Oh! madame, rpondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne
manquent pas. Mon pre les avait fait faire, et en mourant me les a
laisses toutes,  dfaut d'autre hritage; mais  quoi bon les preuves
d'une inutile vrit ou d'une vrit que nul ne veut reconnatre?

--Votre pre est mort? demanda la plus jeune des deux dames.

--Hlas! oui.

--En province?

--Non, madame.

-- Paris alors?

--Oui.

--Dans cet appartement?

--Non, madame; mon pre, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III,
est mort de misre et de faim.

--Impossible! s'crirent  la fois les deux dames.

--Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre rduit, non
pas sur son lit, ce lit ft-il un grabat! Non, mon pre est mort cte 
cte des plus misrables et des plus souffrants. Mon pre est mort 
l'Htel-Dieu de Paris.

Les deux femmes poussrent un cri de surprise qui ressemblait  un cri
d'effroi.

Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec
lequel elle avait conduit la priode et amen son dnouement, Jeanne
resta immobile, l'oeil baiss, la main inerte.

L'ane des deux dames l'examinait  la fois avec attention et
intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle
 la fois, rien de ce qui caractrise le charlatanisme ou la vulgarit,
elle reprit la parole:

--D'aprs ce que vous me dites, madame, vous avez prouv de bien grands
malheurs, et la mort de M. votre pre, surtout...

--Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de
mon pre ne compte pas au nombre des plus grands.

--Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un
pre? dit la dame en fronant le sourcil avec svrit.

--Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon
pre, en mourant, s'est trouv dlivr de tous les maux qui
l'assigeaient sur cette terre et qui continuent d'assiger sa
malheureuse famille. J'prouve donc, au milieu de la douleur que me
cause sa perte, une certaine joie  songer que mon pre est mort, et que
le descendant des rois n'en est plus rduit  mendier son pain!

--Mendier son pain!

--Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute
de mon pre, ni la mienne.

--Mais Mme votre mre?

--Eh bien! avec la mme franchise que je vous disais tout  l'heure que
je remerciais Dieu d'avoir appel  lui mon pre, je me plains  Dieu
d'avoir laiss vivre ma mre.

Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque  ces tranges
paroles.

--Serait-ce une indiscrtion, madame, que de vous demander un rcit plus
dtaill de vos malheurs? fit l'ane.

--L'indiscrtion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles
du rcit de douleurs qui ne peuvent que vous tre indiffrentes.

--J'coute, madame, rpondit majestueusement l'ane des deux dames, 
qui sa compagne adressa  l'instant mme un coup d'oeil en forme
d'avertissement pour l'inviter  s'observer.

En effet, Mme de La Motte avait t frappe elle-mme de l'accent
imprieux de cette voix, et elle regardait la dame avec tonnement.

--J'coute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentue, si vous
voulez bien me faire la grce de parler.

Et, cdant  un mouvement de malaise inspir par le froid sans doute,
celle qui venait de parler avec un frissonnement d'paules agita son
pied qui se glaait au contact du carreau humide.

La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se
trouvait sous son fauteuil  elle, attention que blma  son tour un
regard de sa compagne.

--Gardez ce tapis pour vous, ma soeur, vous tes plus dlicate que moi.

--Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus
douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient
d'enchrir de six livres encore, ce qui le porte  soixante-dix livres
la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.

--Vous disiez, madame, reprit l'ane des deux visiteuses, que vous
tiez malheureuse d'avoir une mre.

--Oui, je conois, un pareil blasphme demande  tre expliqu, n'est-ce
pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez
dit que vous la dsiriez.

L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tte.

--J'ai dj eu l'honneur de vous dire, madame, que mon pre avait fait
une msalliance.

--Oui, en pousant sa concierge.

--Eh bien! Marie Jossel, ma mre, au lieu d'tre  jamais fire et
reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commena par ruiner mon
pre, ce qui n'tait pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dpens
du peu que possdait son mari, l'avidit de ses exigences. Puis l'ayant
rduit  vendre jusqu' son dernier morceau de terre, elle lui persuada
qu'il devait aller  Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de
son nom. Mon pre fut facile  sduire, peut-tre esprait-il dans la
justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il
possdait.

Moi  part, mon pre avait encore un fils et une fille. Le fils,
malheureux comme moi, vgte dans les derniers rangs de l'arme; la
fille, ma pauvre soeur, fut abandonne, la veille du dpart de mon pre
pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.

Ce voyage puisa le peu d'argent qui nous restait. Mon pre se fatigua
en demandes inutiles et infructueuses.  peine le voyait-on apparatre 
la maison, o, rapportant la misre, il trouvait la misre. En son
absence, ma mre,  qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi.
Elle commena de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je
prfrai peu  peu ne manger que du pain, ou mme ne pas manger du tout,
 m'asseoir  notre pauvre table; mais les prtextes de chtiment ne
manqurent point  ma mre:  la moindre faute, faute qui quelquefois
et fait sourire une autre mre, la mienne me battait; des voisins,
croyant me rendre service, dnoncrent  mon pre les mauvais
traitements dont j'tais l'objet. Mon pre essaya de me dfendre contre
ma mre, mais il ne s'aperut point que, par sa protection, il changeait
mon ennemie d'un moment en martre ternelle. Hlas! je ne pouvais lui
donner un conseil dans mon propre intrt, j'tais trop jeune, trop
enfant. Je ne m'expliquais rien, j'prouvais les effets sans chercher 
deviner les causes. Je connaissais la douleur, voil tout.

Mon pre tomba malade et fut d'abord forc de garder la chambre, puis
le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon pre, sous prtexte
que ma prsence le fatiguait et que je ne savais point rprimer ce
besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la
chambre, j'appartins comme auparavant  ma mre. Elle m'apprit une
phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je
sus par coeur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais
pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit
descendre  la porte de la rue, et de la porte, elle me lana sur le
premier passant de bonne mine, avec ordre de lui dbiter cette phrase,
si je ne voulais pas tre battue jusqu' la mort.

--Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.

--Et quelle tait cette phrase? demanda l'ane.

--Cette phrase, la voici, continua Jeanne: Monsieur, ayez piti d'une
petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.

--Oh! fi donc! s'cria l'ane des deux visiteuses avec un geste de
dgot.

--Et quel effet produisait cette phrase  ceux auxquels elle tait
adresse? demanda la plus jeune.

--Les uns m'coutaient et avaient piti, dit Jeanne. Les autres
s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus
charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand
danger en prononant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans
des oreilles prvenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui
de dsobir  ma mre. Je n'avais qu'une crainte, celle d'tre battue.

--Et qu'arriva-t-il?

--Mon Dieu! madame, ce qu'esprait ma mre; je rapportais un peu
d'argent  la maison, et mon pre vit reculer de quelques jours cette
affreuse perspective qui l'attendait: l'hpital.

Les traits de l'ane des deux jeunes femmes se contractrent, des
larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.

--Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportt  mon pre, ce
hideux mtier me rvolta. Un jour, au lieu de courir aprs les passants
et de les poursuivre de ma phrase accoutume, je m'assis au pied d'une
borne, o je restai une partie de la journe comme anantie. Le soir, je
rentrai les mains vides. Ma mre me battit tant que le lendemain je
tombai malade.

Ce fut alors que mon pre, priv de toute ressource, fut forc de
partir pour l'htel-Dieu, o il mourut.

--Oh! l'horrible histoire! murmurrent les deux dames.

--Mais alors que ftes-vous, votre pre mort? demanda la plus jeune des
deux visiteuses.

--Dieu eut piti de moi. Un mois aprs la mort de mon pauvre pre, ma
mre partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frre et
moi.

--Vous resttes orphelins!

--Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fmes
orphelins que tant que nous emes une mre. La charit publique nous
adopta. Mais comme mendier nous rpugnait, nous ne mendiions que dans la
mesure de nos besoins. Dieu commande  ses cratures de chercher 
vivre.

--Hlas!

--Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un
carrosse qui montait lentement la cte du faubourg Saint-Marcel; quatre
laquais taient derrire; dedans, une femme belle et jeune encore; je
lui tendis la main: elle me questionna; ma rponse et mon nom la
frapprent de surprise, puis d'incrdulit. Je donnai adresse et
renseignements. Ds le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti;
elle nous adopta, mon frre et moi, plaa mon frre dans un rgiment, et
me plaa dans une maison de couture. Nous tions sauvs tous deux de la
faim.

--Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?

--Elle-mme.

--Elle est morte, je crois?

--Oui, et sa mort m'a replonge dans l'abme.

--Mais son mari vit encore; il est riche.

--Son mari, madame, c'est  lui que je dois tous mes malheurs de jeune
fille, comme c'est  ma mre que je dois tous mes malheurs d'enfant.
J'avais grandi, j'avais embelli peut-tre; il s'en aperut; il voulut
mettre un prix  ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites
que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait marie  un
brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, spare que
j'tais de mon mari, plus abandonne aprs sa mort que je ne l'avais t
aprs la mort de mon pre.

Voil mon histoire, madame. J'ai abrg: les souffrances sont toujours
des longueurs qu'il faut pargner aux gens heureux, fussent-ils
bienfaisants, comme vous paraissez l'tre, mesdames.

Un long silence succda  cette dernire priode de l'histoire de Mme de
La Motte.

L'ane des deux dames le rompit la premire.

--Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.

--Mon mari est en garnison  Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la
gendarmerie, et, de son ct, attend des temps meilleurs.

--Mais vous avez sollicit auprs de la cour?

--Sans doute!

--Le nom des Valois, justifi par des titres, a d veiller des
sympathies?

--Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu
veiller, car  aucune de mes demandes je n'ai reu de rponse.

--Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.

--Personne. Partout, tentatives vaines, rpliqua Mme de La Motte.

--Vous ne pouvez mendier, pourtant!

--Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais...

--Mais quoi?

--Mais je puis mourir de faim comme mon pre.

--Vous n'avez point d'enfant?

--Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi,
trouvera de son ct au moins une fin glorieuse  nos misres.

--Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous
fournir les preuves justificatives de votre gnalogie?

Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers
qu'elle prsenta  la dame.

Mais comme elle voulait profiter du moment o cette dame, pour les
examiner, s'approcherait de la lumire et dcouvrirait entirement ses
traits, Jeanne laissa deviner sa manoeuvre par le soin qu'elle mit 
lever la mche de la lampe afin de doubler la clart.

Alors la dame de charit, comme si la lumire blessait ses yeux, tourna
le dos  la lampe et, par consquent  Mme de La Motte.

Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque
pice l'une aprs l'autre.

--Mais, dit-elle, ce sont l des copies d'actes, madame, et je ne vois
aucune pice authentique.

--Les minutes, madame, rpondit Jeanne, sont dposes en lieu sr, et je
les produirais...

--Si une occasion importante se prsentait, n'est-ce pas? dit en
souriant la dame.

--C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me
procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont
tellement prcieux pour moi que...

--Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.

--Oh! madame, s'cria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage
plein de dignit de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour
moi, vous n'tes pas la premire venue.

Et aussitt, ouvrant avec rapidit un autre meuble dans lequel jouait un
tiroir secret, elle en tira les originaux des pices justificatives,
soigneusement enfermes dans un vieux portefeuille armori au blason de
Valois.

La dame les prit, et aprs un examen plein d'intelligence et
d'attention:

--Vous avez raison, dit la dame de charit, ces titres sont parfaitement
en rgle; je vous engage  ne pas manquer de les fournir  qui de droit.

--Et qu'en obtiendrais-je  votre avis, madame?

--Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La
Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-mme.

--Mon mari est le modle de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqu
aux devoirs du service militaire.

--Il suffit, madame, dit la dame de charit en abattant tout  fait la
calche sur son visage.

Mme de La Motte suivait avec anxit chacun de ses mouvements.

Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir
brod qui lui avait servi  cacher son visage quand elle glissait en
traneau le long des boulevards.

Puis au mouchoir succda un petit rouleau d'un pouce de diamtre et de
trois  quatre pouces de longueur.

La dame de charit dposa le rouleau sur le chiffonnier en disant:

--Le bureau des Bonnes-OEuvres m'autorise, madame,  vous offrir ce
lger secours, en attendant mieux.

Mme de La Motte jeta un rapide coup d'oeil sur le rouleau.

Des cus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins
cinquante ou mme cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-tre trois
cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien
court; mais aussi pour cinquante il est bien long.

Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames taient passes
dans la premire pice, o dame Clotilde dormait sur une chaise prs
d'une chandelle dont la mche rouge et fumeuse s'allongeait au milieu
d'une nappe de suif liqufi.

L'odeur cre et nausabonde saisit  la gorge celle des deux dames de
charit qui avait dpos le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta
vivement la main  sa poche et en tira un flacon.

Mais  l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'tait rveille en saisissant
 belles mains le reste de la chandelle. Elle l'levait comme un phare
au-dessus des montes obscures, malgr les protestations des deux
trangres qu'on clairait en les empoisonnant.

--Au revoir, au revoir, madame la comtesse! crirent-elles.

Et elles se prcipitrent dans les escaliers.

--O pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda
Jeanne de Valois.

--Nous vous le ferons savoir, dit l'ane des deux dames en descendant
le plus rapidement possible.

Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des tages
infrieurs.

Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vrifier si ses
observations sur le rouleau taient justes. Mais en traversant la
premire chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui
servait  calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.

Se baisser, ramasser cet objet, courir  la lampe, telle fut la premire
inspiration de la comtesse de La Motte.

C'tait une bote en or, ronde, plate et assez simplement guilloche.

Cette bote renfermait quelques pastilles de chocolat parfum; mais, si
plate qu'elle ft, il tait visible que cette bote avait un double
fond, dont la comtesse fut quelque temps  trouver le secret ressort.

Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.

Aussitt un portrait de femme lui apparut, svre, clatant de beaut
mle et d'imprieuse majest.

Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable  celui d'un
ordre donnaient  la physionomie de ce portrait une tranget tonnante.

Un chiffre compos d'un M et d'un T, entrelacs dans une couronne de
laurier, occupait le dessus de la bote.

Mme de La Motte supposa, grce  la ressemblance de ce portrait avec le
visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'tait un portrait de
mre ou d'aeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de
courir  l'escalier pour rappeler les dames.

La porte de l'alle se refermait.

Puis  la fentre pour les appeler, puisqu'il tait trop tard pour les
rejoindre.

Mais  l'extrmit de la rue Saint-Claude, dbouchant dans la rue Saint
Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aperut.

La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices,
considra encore la bote, en se promettant de la faire passer 
Versailles; puis, saisissant le rouleau laiss sur le chiffonnier:

--Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante cus.

Et le papier ventr roula sur le carreau.

--Des louis, des doubles louis! s'cria la comtesse. Cinquante doubles
louis! deux mille quatre cents livres!

Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame
Clotilde, merveille  l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais
vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.

--Cent louis! rpta Mme de La Motte... Ces dames sont donc bien riches?
Oh! je les retrouverai!...




Chapitre IV

Blus


Mme de La Motte ne s'tait pas trompe en croyant que le cabriolet qui
venait de disparatre emportait les deux dames de charit.

Ces deux dames, en effet, avaient trouv au bas de la maison un
cabriolet, comme on les construisait  cette poque, c'est--dire haut
de roues, caisse lgre, tablier lev, avec une sellette commode pour
le jockey qui se tenait derrire.

Ce cabriolet, attel d'un magnifique cheval irlandais,  courte queue, 
croupe charnue, sous poil bai, avait t amen rue Saint-Claude par ce
mme domestique conducteur du traneau que la dame de charit avait
appel Weber, ainsi que nous l'avons vu plus haut.

Weber tenait le cheval au mors quand les dames arrivrent; il essayait
de modrer l'impatience du fougueux animal, qui battait d'un pied
nerveux la neige durcissant peu  peu depuis le retour de la nuit.

Lorsque les deux dames parurent:

--Matame, dit Weber, j'afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux
et fazile  mener, mais Scibion il s'est tonn un gart hier au zoir; il
ne restait que Plus, et Plus il est diffizile.

--Oh! pour moi, vous le savez, Weber, rpondit l'ane des deux dames,
la chose n'a pas d'importance; j'ai la main nerveuse et je suis habitue
 conduire.

--Je sais que Matame mne fort pien, mais les chemins l'tre pien
mauvais. O fa Matame?

-- Versailles.

--Bar les poulefards, alors?

--Non pas, Weber, il gle, et les boulevards seraient pleins de verglas.
Les rues doivent offrir moins de rsistance, grce aux milliers de
promeneurs qui chauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.

Weber retint le cheval, tandis que les dames montrent lestement dans le
cabriolet; puis il s'lana derrire et avertit qu'il tait mont.

L'ane des deux dames alors, s'adressant  sa compagne:

--Eh bien! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andre?

Et en disant ces mots, elle rendit les rnes au cheval qui partit comme
un clair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.

C'tait le moment o Mme de La Motte ouvrait sa fentre pour rappeler
les deux dames de charit.

--Je pense, madame, rpondit celle des deux femmes que l'on appelait
Andre, je pense que Mme de La Motte est pauvre et trs malheureuse.

--Bien leve, n'est-ce pas?

--Oui, sans doute.

--Tu es froide  son gard, Andre.

--S'il faut que je vous l'avoue, elle a quelque chose de rus dans sa
physionomie qui ne me plat pas.

--Oh! vous tes dfiante, vous, Andre, je le sais; et pour vous plaire,
il faut runir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse intressante
et simple dans son orgueil comme dans son humilit.

--C'est une fortune pour elle, madame, que d'avoir eu le bonheur de
plaire  Votre...

--Gare! s'cria la dame en jetant vivement de ct son cheval qui allait
renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.

--Gare! cria Weber d'une voix de stentor.

Et le cabriolet continua sa course.

Seulement, on entendit les imprcations de l'homme qui avait chapp aux
roues, et plusieurs voix grondant comme un cho lui donnrent 
l'instant mme l'appui d'une clameur on ne peut plus hostile au
cabriolet.

Mais en quelques secondes Blus mit entre sa matresse et les
blasphmateurs tout l'espace qui s'tend de la rue Sainte-Catherine  la
place Baudoyer.

L, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l'habile conductrice se
jeta rsolument dans la rue de la Tixranderie, rue populeuse, troite
et fort peu aristocratique.

Aussi, malgr les _gare_ trs ritrs qu'elle lanait, malgr les
rugissements de Weber, on n'entendait qu'exclamations furieuses des
passants: Oh! le cabriolet!  bas le cabriolet!

Blus passait toujours, et son cocher, malgr la dlicatesse d'une main
d'enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les
mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient
ruisseaux et dpavements.

Cependant, contre toute attente, aucun malheur n'tait arriv: une
lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c'tait un luxe de
prvoyance que la police n'avait point encore impos aux cabriolets de
ce temps-l.

Aucun malheur, disons-nous, n'tait donc arriv, pas une voiture
accroche, par une borne frle, pas un passant touch, c'tait miracle,
et cependant les cris et les menaces se succdaient toujours.

Le cabriolet traversa avec la mme rapidit et le mme bonheur la rue
Saint-Mdric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.

Peut-tre semble-t-il  nos lecteurs qu'en approchant des quartiers
civiliss la haine porte  l'quipage aristocratique deviendrait moins
farouche.

Mais tout au contraire;  peine Blus entrait-il dans la rue de la
Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vocifrations de la
populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs
personnes mme faisaient mine de courir aprs lui pour l'arrter.

Toutefois, Weber ne voulut pas inquiter sa matresse. Il remarquait
combien elle dployait de sang-froid et d'adresse, combien habilement
elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont 
la fois le dsespoir ou le triomphe du cocher de Paris.

Quant  Blus, solide sur ses jarrets d'acier, il n'avait pas mme
gliss une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait prvoir
pour lui les pentes et les accidents du terrain.

On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vocifrait; la dame qui
tenait les rnes s'en aperut et, attribuant cette hostilit  quelque
cause banale comme la rigueur des temps et l'indisposition des esprits,
elle rsolut d'abrger l'preuve.

Elle fit clapper sa langue, et  cette seule invitation Blus
tressaillit et passa du trot retenu au trot allong.

Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de ct.

Les _gare_! _gare_! ne discontinuaient pas.

Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer
devant la rue du Coq-Saint-Honor, en avant de laquelle le plus beau des
oblisques de neige levait assez firement encore son aiguille diminue
par les dgels, comme un bton de sucre d'orge que les enfants
transforment en pointe aigu  force de le sucer.

Cet oblisque tait surmont d'un glorieux panache de rubans un peu
fltris, c'est vrai; rubans qui retenaient un criteau sur lequel
l'crivain public du quartier avait trac en majuscules le quatrain
suivant, qui se balanait entre deux lanternes:

    _Reine dont la beaut surpasse les appas,_
    _Prs d'un roi bienfaisant occupe ici ta place._
    _Si ce frle difice est de neige et de glace,_
    _Nos coeurs pour toi ne le sont pas._

Ce fut l que Blus prouva la premire difficult srieuse. Le monument
qu'on tait en train d'illuminer avait attir bon nombre de curieux: les
curieux faisaient masse, et l'on ne pouvait traverser cette masse au
trot.

Force fut donc de mettre Blus au pas.

Mais on avait vu venir Blus comme la foudre; mais on entendait les cris
qui le poursuivaient, et, bien qu' l'aspect de l'obstacle il se ft
arrt court, la vue du cabriolet parut produire dans la foule le plus
mauvais effet.

Cependant la foule s'ouvrit encore.

Mais aprs l'oblisque venait une autre cause de rassemblement.

Les grilles du Palais-Royal taient ouvertes et dans la cour d'immenses
brasiers chauffaient toute une arme de mendiants,  qui des laquais de
M. le duc d'Orlans distribuaient des soupes dans des cuelles de terre.

Mais les gens qui mangeaient et les gens qui se chauffaient, si nombreux
qu'ils fussent, l'taient encore moins que ceux qui les regardaient se
chauffer et manger.  Paris, c'est une habitude: pour un acteur, quelque
chose qu'il fasse, il y a toujours des spectateurs.

Le cabriolet, aprs avoir surmont le premier obstacle, fut donc forc
de s'arrter au second, comme fait un navire au milieu des brisants.

 l'instant mme, les cris que jusque-l les deux femmes n'avaient
entendus que comme un bruit vague et confus leur arrivrent distincts au
milieu de la cohue.

On criait:

-- bas le cabriolet!  bas les craseurs!

--Est-ce donc  nous que ces cris s'adressent? demanda la dame qui
conduisait  sa compagne.

--En vrit, madame, j'en ai peur, rpondit celle-ci.

--Avons-nous donc cras quelqu'un?

--Personne.

-- bas le cabriolet!  bas les craseurs! criait la foule avec furie.

L'orage se formait, le cheval venait d'tre saisi  la bride, et Blus,
qui gotait peu le contact de ces mains rudes, piaffait et cumait
terriblement.

--Chez le commissaire! chez le commissaire! cria une voix.

Les deux femmes se regardrent au comble de l'tonnement.

Aussitt mille voix de rpter:

--Chez le commissaire! chez le commissaire!

Cependant les ttes curieuses s'avanaient sous la capote du cabriolet.

Les commentaires couraient dans la foule.

--Tiens, ce sont des femmes, dit une voix.

--Oui, des poupes aux Soubises, des matresses au d'Hennin.

--Des filles d'Opra, qui croient avoir le droit d'craser le pauvre
monde parce qu'elles ont dix mille livres par mois pour payer les frais
d'hpital.

Un hourra furieux accueillit cette dernire flagellation. Les deux
femmes prouvrent diversement la commotion. L'une s'enfona tremblante
et ple dans le cabriolet. L'autre avana rsolument la tte, les
sourcils froncs et les lvres serres.

--Oh! madame, s'cria sa compagne en l'attirant en arrire, que
faites-vous?

--Chez le commissaire! chez le commissaire! continuaient de crier les
acharns, et qu'on les connaisse.

--Ah! madame, nous sommes perdues, dit la plus jeune des deux femmes 
l'oreille de sa compagne.

--Courage, Andre, courage, rpondit l'autre.

--Mais on va vous voir, vous reconnatre peut-tre!

--Regardez par le carreau du fond si Weber est toujours derrire le
cabriolet.

--Il essaie de descendre, mais on l'assige; il se dfend. Ah! voici
qu'il vient.

--Weber! Weber! dit la dame en allemand, faites-nous descendre.

Le valet de chambre obit, et, grce  deux chocs d'paule qui
repoussrent les assaillants, il ouvrit le tablier du cabriolet.

Les deux femmes sautrent lgrement  terre.

Pendant ce temps, la foule s'en prenait au cheval et au cabriolet, dont
elle commenait  briser la caisse.

--Mais qu'y a-t-il, au nom du Ciel! continua en allemand la plus ge
des deux dames; y comprenez-vous quelque chose, Weber?

--Ma foi! non, madame, rpondit le serviteur, beaucoup plus  son aise
dans cette langue que dans la langue franaise, et tout en distribuant
 et l de grands coups de pied pour dgager sa matresse.

--Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des btes froces! continua la
dame toujours en allemand. Que me reprochent-ils donc? Voyons.

Au mme instant une voix polie, qui contrastait singulirement avec les
menaces et les injures dont les deux dames taient l'objet, rpondit
dans le pur saxon:

--Ils vous reprochent, madame, de braver l'ordonnance de police qui a
paru dans Paris ce matin, et qui prohibe jusqu'au printemps la
circulation des cabriolets, dj fort dangereux quand le pav est bon,
mais qui devient mortel aux pitons quand il gle et qu'on ne peut
viter les roues.

La dame se retourna pour voir d'o venait cette voix courtoise, au
milieu de toutes ces voix menaantes.

Elle aperut alors un jeune officier qui, pour s'approcher d'elle, avait
d, certes, guerroyer aussi vaillamment que le faisait Weber pour se
maintenir o il tait.

La figure gracieuse et distingue, la taille leve, l'air martial du
jeune homme plurent  la dame, qui s'empressa de rpliquer en allemand:

--Oh! mon Dieu! monsieur, j'ignorais cette ordonnance; je l'ignorais
compltement.

--Vous tes trangre, madame? demanda le jeune officier.

--Oui, monsieur; mais, dites-moi, que dois-je faire? on brise mon
cabriolet.

--Il faut le laisser briser, madame, et vous drober pendant ce
temps-l. Le peuple de Paris est furieux contre les riches qui affichent
le luxe en face de la misre, et en vertu de l'ordonnance rendue ce
matin, on vous conduira chez le commissaire.

--Oh! jamais, s'cria la plus jeune des deux dames, jamais!

--Alors, reprit l'officier en riant, profitez de la troue que je vais
faire dans la foule, et disparaissez.

Ces mots furent dits d'un ton dgag, qui fit comprendre aux trangres
que l'officier avait entendu les commentaires du peuple sur les filles
entretenues par MM. de Soubise et d'Hennin.

Mais ce n'tait pas le moment de pointiller.

--Donnez-nous le bras jusqu' une voiture de place, monsieur, dit
l'ane des deux dames avec une voix pleine d'autorit.

--J'allais faire cabrer votre cheval, et dans le trouble produit
ncessairement par ce mouvement, vous vous seriez enfuies; car, ajouta
le jeune homme, qui ne demandait pas mieux que de dcliner la
responsabilit d'un hasardeux patronage, le peuple se fatigue de nous
entendre parler une langue qu'il ne comprend pas.

--Weber! cria la dame d'une voix forte, fais cabrer Blus pour que toute
cette foule s'effraie et s'carte.

--Et puis, madame...

--Et puis, reste pendant que nous partirons.

--Et s'ils brisent la caisse?

--Qu'ils brisent, que t'importe; sauve Blus si tu peux, et toi surtout;
voil la seule chose que je te recommande.

--Bien, madame, rpondit Weber.

Et, au mme instant, il chatouilla l'irritable irlandais, qui bondit au
milieu de la cour, et renversa les plus passionns, qui s'taient
cramponns  la bride et aux brancards.

Grandes furent en ce moment la terreur et la confusion.

--Votre bras, monsieur, dit alors la dame  l'officier; venez, petite,
ajouta-t elle, en se retournant vers Andre.

--Allons, allons, femme de courage! murmura tout bas l'officier, qui
donna sur-le-champ, et avec une admiration relle, son bras  celle qui
le lui demandait.

En quelques minutes, il avait conduit les deux femmes  la place
voisine, o des fiacres stationnaient en attendant la pratique, les
cochers dormant sur leurs siges, tandis que leurs chevaux, l'oeil 
demi ferm et la tte basse, attendaient la maigre pitance du soir.




Chapitre V

Route de Versailles


Les deux dames se trouvaient hors des atteintes de la foule, mais il
tait  craindre que quelques curieux les ayant suivies ne les fissent
reconnatre, ne renouvelassent une scne pareille  celle qui venait
d'avoir lieu et  laquelle, cette fois, elles chapperaient peut-tre
plus difficilement.

Le jeune officier comprit cette alternative; on le vit bien  l'activit
qu'il dploya en veillant sur son sige le cocher encore plus gel
qu'endormi.

Il faisait si horriblement froid que, contrairement  l'habitude des
cochers qui se piquent d'mulation en se volant les pratiques l'un 
l'autre, aucun des automdons  vingt-quatre sous l'heure ne bougea, pas
mme celui auquel on s'adressait.

L'officier saisit le cocher par le collet de son pauvre surtout, et le
secoua si rudement qu'il le tira de son engourdissement.

--Hol! h! cria le jeune homme  son oreille, voyant qu'il donnait
signe de vie.

--Voil, matre, voil, dit le cocher rvant encore et chancelant sur
son sige comme un homme ivre.

--O allez-vous, mesdames? demanda l'officier, en allemand toujours.

-- Versailles, rpondit l'ane des deux dames en continuant toujours
la mme langue.

-- Versailles! s'cria le cocher, vous avez dit  Versailles?

--Sans doute.

--Ah! bien oui,  Versailles! Quatre lieues et demie par une glace
pareille! Non, non, non.

--On paiera bien, dit l'ane des Allemandes.

--On paiera, rpta en franais l'officier au cocher.

--Et combien paiera-t-on? fit celui-ci du haut de son sige, car il ne
paraissait pas avoir une norme confiance. Ce n'est pas le tout,
voyez-vous, mon officier, d'aller  Versailles: une fois qu'on y est
all, il faut en revenir.

--Un louis, est-ce assez? dit la plus jeune des deux dames  l'officier,
en continuant de germaniser.

--On t'offre un louis, rpta le jeune homme.

--Un louis, c'est bien juste, grommela le cocher, car je risque de
casser les jambes  mes chevaux.

--Drle! s'cria l'officier, tu n'as droit qu' trois livres pour aller
d'ici au chteau de la Muette, qui est  moiti chemin. Tu vois bien
qu' ce calcul-l, en te payant l'aller et le retour, tu n'as droit qu'
douze livres, et, au lieu de douze, tu vas en recevoir vingt-quatre.

--Oh! ne marchandez pas, dit l'ane des deux dames. Deux louis, trois
louis, vingt louis, pourvu qu'il parte  l'instant mme et qu'il marche
sans s'arrter.

--Un louis suffit, madame, rpondit l'officier.

Puis, revenant au cocher:

--Allons, coquin, en bas de ton sige et ouvre la portire, dit-il.

--Je veux tre pay d'abord, dit le cocher.

--Tu veux!

--C'est mon droit.

L'officier fit un mouvement en avant.

--Payons d'avance; payons, dit l'ane des Allemandes.

Et elle fouilla rapidement  sa poche.

--Oh! mon Dieu! dit-elle tout bas  sa compagne, je n'ai pas ma bourse.

--Vraiment?

--Et vous, Andre, avez-vous la vtre?

La jeune femme se fouilla  son tour avec la mme anxit.

--Moi... moi, non plus.

--Voyez dans toutes vos poches.

--Inutile, s'cria la jeune femme avec dpit, car elle voyait l'officier
les suivre de l'oeil pendant ce dbat, et le cocher goguenard ouvrait
dj une large bouche pour sourire en se flicitant de ce qu'il appelait
peut-tre plus bas une heureuse prcaution.

En vain les deux dames cherchrent-elles, ni l'une ni l'autre ne trouva
un sou.

L'officier les vit s'impatienter, rougir et plir; la situation se
compliquait.

Les dames allaient se dcider  donner une chane ou un bijou comme
gage, lorsque l'officier, pour leur pargner tout regret qui et bless
leur dlicatesse, tira de sa bourse un louis qu'il tendit au cocher.

Celui-ci prit le louis, l'examina, le soupesa, tandis que l'une des deux
dames remerciait l'officier; puis il ouvrit sa portire, et la dame
monta, suivie de sa compagne.

--Et maintenant, matre drle, dit le jeune homme au cocher, conduis ces
dames, et rondement, loyalement surtout, entends-tu?

--Oh! vous n'avez pas besoin de me recommander cela, mon officier. Cela
va sans dire.

Pendant ce court colloque, les dames se consultaient.

En effet, elles voyaient avec terreur leur guide, leur protecteur, prt
 les quitter.

--Madame, dit tout bas la plus jeune  sa compagne, il ne faut pas qu'il
s'loigne.

--Pourquoi cela? demandons-lui son nom et son adresse; demain, nous lui
enverrons son louis d'or avec un petit mot de remerciement que vous lui
crirez.

--Non, madame, non, gardons-le, je vous en supplie: si le cocher est de
mauvaise foi, s'il fait des difficults en route... Par un pareil temps,
les chemins sont mauvais,  qui nous adresserions-nous pour demander
secours?

--Oh! nous avons son numro et la lettre de sa rgie.

--Fort bien, madame, et je ne nie pas que, plus tard, vous ne le fassiez
rouer de coups; mais, en attendant, vous n'arriveriez pas cette nuit 
Versailles; et que dira-t-on, grand Dieu!

L'ane des deux dames rflchit.

--C'est vrai, dit-elle.

Mais dj l'officier s'inclinait pour prendre cong.

--Monsieur, monsieur, dit en allemand Andre, un mot, un mot encore,
s'il vous plat.

-- vos ordres, madame, rpliqua l'officier visiblement contrari, mais
conservant dans son air, dans son ton et jusque dans l'accent de sa voix
la plus exquise politesse.

--Monsieur, continua Andre, vous ne pouvez nous refuser une grce aprs
tant de services que vous nous avez dj rendus.

--Parlez.

--Eh bien! nous vous l'avouerons, nous avons peur de ce cocher, qui a si
mal entam la ngociation.

--Vous avez tort de vous alarmer, dit-il; je sais son numro, 107, la
lettre de sa rgie, Z. S'il vous causait quelque contrarit,
adressez-vous  moi.

-- vous! dit en franais Andre qui s'oublia; comment voulez-vous que
nous nous adressions  vous, nous ne savons pas mme votre nom.

Le jeune homme fit un pas en arrire.

--Vous parlez franais, s'cria-t-il stupfait, vous parlez franais, et
vous me condamnez, depuis une demi-heure,  corcher l'allemand! Oh!
vraiment, madame, c'est mal.

--Excusez, monsieur, reprit en franais l'autre dame, qui vint bravement
au secours de sa compagne interdite. Vous voyez bien, monsieur, que,
sans tre trangres peut-tre, nous nous trouvons dpayses dans Paris,
dpayses dans un fiacre surtout. Vous tes assez homme du monde pour
comprendre que nous ne nous trouvons pas dans une position naturelle. Ne
nous obliger qu' moiti, ce serait nous dsobliger. tre moins discret
que vous ne l'avez t jusqu' prsent, ce serait tre indiscret. Nous
vous jugeons bien, monsieur; veuillez ne pas nous juger mal; et, si vous
pouvez nous rendre service, eh bien! faites-le sans rserve, ou
permettez-nous de vous remercier et de chercher un autre appui.

--Madame, rpondit l'officier, frapp du ton  la fois noble et charmant
de l'inconnue, disposez de moi.

--Alors, monsieur, ayez l'obligeance de monter avec nous.

--Dans le fiacre?

--Et de nous accompagner.

--Jusqu' Versailles?

--Oui, monsieur.

L'officier, sans rpliquer, monta dans le fiacre, se plaa sur le devant
et cria au cocher:

--Touche!

Les portires fermes, les mantelets et les fourrures mis en commun, le
fiacre prit la rue Saint-Thomas-du-Louvre, traversa la place du
Carrousel, et se mit  rouler par les quais.

L'officier se blottit dans un coin, en face de l'ane des deux femmes,
sa redingote soigneusement tendue sur ses genoux.

Le silence le plus profond rgnait  l'intrieur.

Le cocher, soit qu'il voult fidlement tenir le march, soit que la
prsence de l'officier le maintnt par une crainte respectueuse dans le
cercle de la loyaut, le cocher fit courir ses maigres rosses avec
persvrance sur le pav glissant des quais et du chemin de la
Confrence.

Cependant, l'haleine des trois voyageurs chauffait insensiblement le
fiacre. Un parfum dlicat paississait l'air et portait au cerveau du
jeune homme des impressions qui, d'instants en instants, devenaient
moins dfavorables  ses compagnes.

Ce sont, pensait-il, des femmes attardes dans quelque rendez-vous, et
les voil qui regagnent Versailles, un peu effrayes, un peu honteuses.

Cependant, comment ces dames, continuait en lui-mme l'officier, si
elles sont femmes de quelque distinction, vont-elles dans un cabriolet,
et surtout le conduisent-elles elles-mmes?

Oh!  cela, il y a une rponse.

Le cabriolet tait trop troit pour trois personnes, et deux femmes
n'iront pas se gner pour mettre un laquais auprs d'elles.

Mais pas d'argent sur l'une ni l'autre! objection fcheuse et qui
mrite qu'on y rflchisse.

Sans doute le laquais avait la bourse. Le cabriolet, qui doit tre en
pices maintenant, tait d'une lgance parfaite, et le cheval... si je
me connais en chevaux, valait cent cinquante louis. Il n'y a que des
femmes riches qui puissent abandonner un pareil cabriolet et un pareil
cheval sans le regretter. L'absence d'argent ne signifie donc absolument
rien.

Oui, mais cette manie de parler une langue trangre quand on est
Franaise.

Bon; mais cela prouve justement une ducation distingue. Il n'est pas
naturel aux aventurires de parler l'allemand avec cette puret toute
germanique, et le franais comme des Parisiennes.

D'ailleurs, il y a une distinction native chez ces femmes.

La supplique de la jeune tait touchante.

La requte de l'ane tait noblement imprieuse.

Puis, vraiment, continuait le jeune homme en rangeant son pe dans le
fiacre, de manire qu'elle n'incommodt pas ses voisines, ne dirait-on
pas qu'il y a danger pour un militaire  passer deux heures en fiacre
avec deux jolies femmes?

Jolies et discrtes, ajouta-t-il, car elles ne parlent pas et attendent
que j'engage la conversation.

De leur ct, sans doute, les deux jeunes femmes songeaient au jeune
officier, comme le jeune officier songeait  elles; car, au moment o il
achevait de formuler cette ide, l'une des deux dames, s'adressant  sa
compagne, lui dit en anglais:

--En vrit, chre amie, ce cocher nous mne comme des morts; jamais
nous n'arriverons  Versailles. Je gage que notre pauvre compagnon
s'ennuie  mourir.

--C'est qu'aussi, rpondit en souriant la plus jeune, notre conversation
n'est pas des plus divertissantes.

--Ne trouvez-vous pas qu'il a l'air d'un homme tout  fait comme il
faut?

--C'est mon avis, madame.

--D'ailleurs, vous avez remarqu qu'il porte l'uniforme de marine?

--Je ne me connais pas beaucoup en uniformes.

--Eh bien! il porte, comme je vous le disais, l'uniforme d'officier de
marine, et tous les officiers de marine sont de bonne maison; au reste,
l'uniforme lui va bien, et il est beau cavalier, n'est-ce pas?

La jeune femme allait rpondre et probablement abonder dans le sens de
son interlocutrice, lorsque l'officier fit un geste qui l'arrta.

--Pardon, mesdames, dit-il en excellent anglais, je crois devoir vous
dire que je parle et comprends l'anglais assez facilement, mais je ne
sais pas l'espagnol, et si vous le savez, et qu'il vous plaise de vous
entretenir dans cette langue, vous serez sres au moins de ne pas tre
comprises.

--Monsieur, rpliqua la dame en riant, nous ne voulions pas dire du mal
de vous, comme vous avez pu vous en apercevoir; aussi ne nous gnons
pas, et ne parlons plus que le franais, si nous avons quelque chose 
nous dire.

--Merci de cette grce, madame; mais, cependant, au cas o ma prsence
vous serait gnante...

--Vous ne pouvez supposer cela, monsieur, puisque c'est nous qui l'avons
demande.

--Exige mme, dit la plus jeune des deux femmes.

--Ne me rendez pas confus, madame, et pardonnez-moi un moment
d'indcision; vous connaissez Paris, n'est-ce pas? Paris est plein de
piges, de dconvenues et de dceptions.

--Ainsi, vous nous avez prises... Voyons, parlez franc.

--Monsieur nous a prises pour des piges; voil tout!

--Oh! mesdames, dit le jeune homme en s'humiliant, je vous jure que rien
de pareil n'est entr dans mon esprit.

--Pardon, qu'y a-t-il? Le fiacre s'arrte.

--Qu'est-il arriv?

--Je vais y voir, mesdames.

--Je crois que nous versons; prenez garde, monsieur!

Et la main de la plus jeune, s'allongeant par un brusque mouvement,
s'arrta sur l'paule du jeune homme, qui dj se prparait  sauter
hors du fiacre.

La pression de cette main le fit frissonner.

Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir; mais dj Andre,
qui avait cd  un premier mouvement de crainte, s'tait rejete au
fond du fiacre.

L'officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher
fort occup  relever un de ses chevaux qui s'emptrait dans le timon et
dans les traits.

On tait un peu en avant du pont de Svres.

Grce  l'aide que l'officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre
cheval fut bientt sur ses jambes.

Le jeune homme rentra dans le fiacre.

Quant au cocher, se flicitant d'avoir une si aimable pratique, il fit
gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d'animer ses
rosses et de se rchauffer lui-mme.

Mais on et dit que par la portire ouverte le froid qui venait d'entrer
avait glac la conversation, et congel cette intimit naissante 
laquelle le jeune homme commenait  trouver un charme dont il ne se
rendait pas raison.

On lui demanda simplement compte de l'accident, il raconta ce qui tait
arriv.

Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio
voyageur.

L'officier, que cette main tide et palpitante avait fort occup, voulut
au moins avoir un pied en change.

Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu'il ft, il ne rencontra
rien, ou plutt, s'il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce
qu'il rencontrait devant lui.

Une fois mme, ayant effleur le pied de l'ane des deux femmes:

--Je vous gne horriblement, n'est-ce pas, monsieur, lui dit cette
dernire avec le plus grand sang-froid, pardon!

Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles, en se flicitant que la nuit
ft assez paisse pour cacher sa rougeur.

Aussi tout fut dit, et l se terminrent ses entreprises.

Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s'il et t dans un
temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.

Mais peu  peu, et malgr lui, une impression trange envahissait toute
sa pense, tout son tre.

Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait
sans les voir; peu  peu s'accoutumant  vivre prs d'elles, il lui
semblait qu'une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la
sienne. Pour tout au monde, il et voulu renouer la conversation
teinte, et maintenant il n'osait, car il craignait les banalits; lui
qui au dpart ddaignait de placer mme un de ces mots les plus simples
de la langue du monde, il s'alarmait de paratre niais ou impertinent
devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder
beaucoup d'honneur en leur faisant l'aumne d'un louis et d'une
politesse.

En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s'expliquent par les
rapports des fluides mis en contact  propos, un magntisme puissant,
man des parfums et de la chaleur juvnile de ces trois corps assembls
par hasard, dominait le jeune homme et lui panouissait la pense en lui
dilatant le coeur.

Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l'espace de quelques
moments les plus relles, les plus suaves, les plus ardentes passions.
Elles ont le charme, parce qu'elles sont phmres; elles ont la force,
parce qu'elles sont contenues.

L'officier ne dit plus un seul mot. Les dames parlrent bas entre elles.

Cependant, comme son oreille tait incessamment ouverte, il saisissait
des mots sans suite, qui cependant prsentaient un sens  son
imagination.

Voici ce qu'il entendit:

--L'heure avance... les portes... le prtexte de la sortie...

Le fiacre s'arrta de nouveau.

Cette fois, ce n'tait ni un cheval tomb, ni une roue brise. Aprs
trois heures de courageux efforts, le brave cocher s'tait rchauff les
bras, c'est--dire qu'il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint
Versailles, dont les longues avenues sombres et dsertes apparaissaient,
sous les lueurs rougetres de quelques lanternes blanchies par le givre,
comme une double procession de spectres noirs et dcharns.

Le jeune homme comprit qu'on tait arriv. Par quelle magie le temps lui
avait-il donc paru si court?

Le cocher se pencha vers la glace de devant.

--Mon matre, dit-il, nous sommes  Versailles.

--O faut-il arrter, mesdames? demanda l'officier.

-- la place d'Armes.

-- la place d'Armes! cria le jeune homme au cocher.

--Il faut aller  la place d'Armes? demanda celui-ci.

--Oui, sans doute, puisqu'on te le dit.

--Il y aura bien un petit pourboire? fit l'Auvergnat en ricanant.

--Va toujours.

Les coups de fouet recommencrent.

Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l'officier. Je vais
passer pour un imbcile, aprs avoir pass pour un impertinent.

--Mesdames, dit-il, non sans hsiter encore, vous voil chez vous.

--Grce  votre gnreux secours.

--Quelle peine nous vous avons donne! dit la plus jeune des deux
femmes.

--Oh! je l'ai plus qu'oublie, madame.

--Et nous, monsieur, nous ne l'oublierons pas. Votre nom, s'il vous
plat, monsieur.

--Mon nom? Oh!

--C'est la seconde fois qu'on vous le demande. Prenez garde!

--Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d'un louis, n'est-ce pas?

--Oh! s'il en est ainsi, madame, dit l'officier un peu piqu, je cde:
je suis le comte de Charny; comme l'a remarqu madame, au reste,
officier dans la marine royale.

--Charny! rpta l'ane des deux dames, du ton qu'elle et mis  dire:
C'est bien, je ne l'oublierai pas.

--Olivier, Olivier de Charny, ajouta l'officier.

--Olivier! murmura la plus jeune des dames.

--Et vous demeurez?

--Htel des Princes, rue de Richelieu.

Le fiacre s'arrta.

L'ane des dames ouvrit elle-mme la portire  sa gauche et d'un bond
agile sauta  terre, tendant la main  sa compagne.

--Mais au moins, s'cria le jeune homme qui s'apprtait  les suivre,
mesdames, acceptez mon bras; vous n'tes pas chez vous, et la place
d'Armes n'est pas un domicile.

--Ne bougez pas, dirent simultanment les deux femmes.

--Comment, que je ne bouge pas!

--Non, restez dans le fiacre.

--Mais marcher seules, mesdames, la nuit, par ce temps, impossible!

--Bon! voil maintenant qu'aprs avoir presque refus de nous obliger,
vous voulez absolument nous obliger trop, dit avec gaiet l'ane des
deux dames.

--Cependant!

--Il n'y a pas de cependant. Soyez jusqu'au bout un galant et loyal
cavalier. Merci, monsieur de Charny, merci du fond du coeur, et comme
vous tes un galant et loyal cavalier, comme je vous le disais tout 
l'heure, nous ne vous demandons pas mme votre parole.

--De quoi ma parole?

--De fermer la portire et de dire au cocher de retourner  Paris; ce
que vous allez faire, n'est-ce pas, sans mme regarder de notre ct?

--Vous avez raison, mesdames, et ma parole serait inutile. Cocher,
retournons, mon ami.

Et le jeune homme glissa un second louis dans la grosse main du cocher.

Le digne Auvergnat frmit de joie.

--Morbleu, dit-il, les chevaux en crveront s'ils veulent!

--Je le crois bien, ils sont pays, murmura l'officier.

Le fiacre roula, et roula vite. Il touffa par le bruit de ses roues un
soupir de jeune homme, soupir voluptueux, car le sybarite s'tait couch
sur les deux coussins, tides encore de la prsence des deux belles
inconnues.

Quant  elles, elles taient restes  la mme place, et ce ne fut que
lorsque le fiacre eut disparu qu'elles se dirigrent vers le chteau.




Chapitre VI

La consigne


Au moment o elles se mettaient en chemin, les bouffes d'un vent rude
apportrent  l'oreille des voyageuses les trois quarts sonnant 
l'horloge de l'glise de Saint-Louis.

--O mon Dieu! onze heures trois quarts, s'crirent ensemble les deux
femmes.

--Voyez, toutes les grilles sont fermes, ajouta la plus jeune.

--Oh! pour cela, je m'en inquite peu, chre Andre; car la grille
ft-elle reste ouverte, nous ne serions certes pas rentres par la cour
d'honneur. Allons, vite, vite, allons-nous-en par les Rservoirs.

Et toutes deux se dirigrent vers la droite du chteau.

Chacun sait, en effet, qu'il y a de ce ct un passage particulier qui
mne aux jardins.

On arriva  ce passage.

--La petite porte est ferme, Andre, dit avec inquitude l'ane des
deux femmes.

--Heurtons, madame.

--Non, appelons. Laurent doit m'attendre, je l'ai prvenu que peut-tre
rentrerais-je tard.

--Eh bien, je vais appeler.

Et Andre s'approcha de la porte.

--Qui va l? dit une voix de l'intrieur, qui n'attendit mme point
qu'on appelt.

--Oh! ce n'est pas la voix de Laurent, dit la jeune femme effraye.

--Non, en effet.

L'autre femme s'approcha  son tour.

--Laurent! murmura-t-elle  travers la porte.

Pas de rponse.

--Laurent! rpta la dame en heurtant.

--Il n'y a pas de Laurent ici, rpliqua rudement la voix.

--Mais, fit Andre avec insistance, que ce soit Laurent ou non, ouvrez
toujours.

--Je n'ouvre pas.

--Mais, mon ami, vous ne savez pas que Laurent a l'habitude de nous
ouvrir.

--Je me moque pas mal de Laurent! j'ai ma consigne.

--Qui tes-vous donc?

--Qui je suis?

--Oui.

--Et vous? dit la voix.

L'interrogation tait un peu brutale, mais il n'y avait pas 
marchander, il fallait rpondre.

--Nous sommes des dames de la suite de Sa Majest. Nous logeons au
chteau, et nous voudrions rentrer chez nous.

--Eh bien! moi, mesdames, je suis un Suisse de la premire compagnie
Salis-Samade, et je ferai tout le contraire de Laurent, je vous
laisserai  la porte.

--Oh! murmurrent les deux femmes, dont l'une serra avec colre les
mains de l'autre.

Puis, faisant un effort sur elle-mme:

--Mon ami, dit-elle, je conois que vous observiez votre consigne, c'est
d'un bon soldat, et je ne veux pas vous y faire manquer. Rendez-moi
seulement, je vous prie, le service de faire prvenir Laurent, qui ne
doit pas tre loign.

--Je ne puis quitter mon poste.

--Envoyez quelqu'un.

--Je n'ai personne.

--Par grce!

--Eh! mordieu! madame, couchez en ville. Ne voil-t-il pas une belle
affaire! Oh! si l'on me fermait la porte de la caserne au nez, je
trouverais bien un gte, moi, allez.

--Grenadier, coutez, dit avec rsolution l'ane des deux dames. Vingt
louis pour vous, si vous ouvrez.

--Et dix ans de fers; merci! Quarante-huit livres par an, ce n'est point
assez.

--Je vous ferai nommer sergent.

--Oui, et celui qui m'a donn ma consigne me fera fusiller; merci!

--Qui donc vous a donn cette consigne?

--Le roi.

--Le roi! rptrent les deux femmes avec pouvante; oh! nous sommes
perdues.

La plus jeune semblait presque folle.

--Voyons, voyons, dit l'ane, y a-t-il d'autres portes?

--Oh! madame, si on a ferm celle-ci, on a ferm les autres.

--Oh! non, c'est un parti pris.

--Et si nous ne trouvons pas Laurent  cette porte, qui est la sienne,
o croyez-vous que nous le trouvions?

--C'est vrai, et tu as raison. Oh! Andre, Andre, voil un horrible
tour du roi. Oh! oh!

Et la dame accentua ses dernires paroles avec un mpris menaant.

Cette porte des Rservoirs tait pratique dans l'paisseur d'une
muraille assez profonde pour faire de cette niche une espce de
vestibule.

Un banc de pierre rgnait des deux cts.

Les dames s'y laissrent tomber, dans un tat d'agitation qui
ressemblait au dsespoir.

On y voyait sous la porte une raie lumineuse; on entendait derrire la
porte le pas du Suisse, qui tantt levait, tantt posait son fusil.

Au-del de ce mince obstacle de chne, le salut; en de, la honte, un
scandale, presque la mort.

--Oh! demain, demain, quand on saura! murmura l'ane des deux femmes.

--Mais vous direz la vrit.

--La croira-t-on?

--Vous avez des preuves.

--Oh! oui, en effet, je serai admise  donner des preuves, s'cria la
dame avec un rire amer.

--Madame, le soldat ne va pas veiller toute la nuit, dit la jeune femme
qui semblait reprendre courage au fur et  mesure que le perdait sa
compagne;  une heure ou l'autre, on le relvera, et son successeur sera
plus complaisant peut-tre. Attendons.

--Oui, mais des patrouilles vont passer une fois minuit sonn; on me
trouvera dehors attendant, me cachant. C'est infme! Tenez, Andre, le
sang me monte au visage et me suffoque.

--Oh! du courage, madame; vous si forte d'habitude, moi si faible tout 
l'heure, et c'est moi qui vous soutiens!

--Il y a un complot l-dessous, Andre, nous en sommes les victimes.
Jamais cela n'est arriv, jamais la porte n'a t ferme; j'en mourrai,
Andre, j'en meurs!

Et elle se renversa en arrire, comme si elle suffoquait effectivement.

Au mme instant, sur ce pav sec et blanc de Versailles, que si peu de
pas foulent aujourd'hui, un pas retentit.

En mme temps, une voix se fit entendre, voix lgre et joyeuse, voix de
jeune homme chantant.

Il chantait une de ces chansons manires qui appartiennent
essentiellement  l'poque que nous essayons de peindre:

    _Pourquoi ne puis-je pas le croire?_
    _Oh! que n'est-ce pas la vrit!_
    _Ce que tous deux, dans l'ombre noire,_
    _Cette nuit nous avons t._

    _Morphe, en fermant ma paupire,_
    _Fit de moi l'acier le plus doux;_
    _D'aimant vous tiez une pierre_
    _Et vous m'entraniez prs de vous!_

--Cette voix! s'crirent en mme temps les deux femmes.

--Je la connais, dit l'ane.

--C'est celle de...

    _Ce dieu, par un beau stratagme,_
    _De cet aimant fit un cho._

continua la voix.

--C'est lui! dit  l'oreille d'Andre, la dame dont l'inquitude s'tait
si nergiquement manifeste; c'est lui, il nous sauvera.

En ce moment, un jeune homme, enseveli dans une grande redingote de
fourrure, pntra dans le petit vestibule, et, sans voir les deux
femmes, heurta la porte en appelant:

--Laurent!

--Mon frre! dit l'ane des deux femmes en touchant l'paule du jeune
homme.

--La reine! s'cria celui-ci en reculant d'un pas et en mettant le
chapeau  la main.

--Chut! Bonsoir, mon frre.

--Bonsoir, madame; bonsoir ma soeur; vous n'tes pas seule.

--Non, je suis avec Mlle Andre de Taverney.

--Ah! fort bien. Bonsoir, mademoiselle.

--Monseigneur, murmura Andre en s'inclinant.

--Vous sortez, mesdames? dit le jeune homme.

--Non pas.

--Vous rentrez, alors?

--Nous le voudrions bien, rentrer.

--Est-ce que vous n'avez pas appel Laurent?

--Si fait.

--Alors?

--Alors, appelez un peu Laurent,  votre tour, et vous allez voir.

--Oui, oui, appelez, monseigneur, et vous verrez.

Le jeune homme, que l'on a sans doute reconnu pour le comte d'Artois,
s'approcha  son tour, et de nouveau:

--Laurent! cria-t-il en frappant  la porte.

--Bon, voil la plaisanterie qui va recommencer, dit la voix du Suisse;
je vous prviens que si vous me tourmentez plus longtemps, je vais
appeler mon officier.

--Qu'est-ce que cela? dit le jeune homme interdit en se retournant vers
la reine.

--Un Suisse que l'on a substitu  Laurent, voil tout.

--Et qui cela?

--Le roi.

--Le roi!

--Dame! lui-mme nous l'a dit tout  l'heure.

--Et avec une consigne?...

--Froce,  ce qu'il parat.

--Diable! capitulons.

--Comment cela?

--Donnons de l'argent  ce drle.

--Je lui en ai offert; il a refus.

--Offrons-lui des galons.

--Je les lui ai offerts.

--Et?...

--Il n'a voulu entendre  rien.

--Il n'y a qu'un moyen, alors.

--Lequel?

--Je vais faire du bruit.

--Vous allez nous compromettre; non, mon cher Charles, je vous en
supplie!

--Je ne vous compromettrai pas le moins du monde.

--Oh!

--Vous allez vous mettre  l'cart, je frapperai comme un sourd, je
crierai comme un aveugle, on finira par m'ouvrir, et vous passerez
derrire moi.

--Essayez.

Le jeune prince se mit de nouveau  appeler Laurent, puis  heurter,
puis  faire un tel vacarme avec la poigne de son pe que le Suisse
furieux lui cria:

--Ah! c'est comme cela. Eh bien! j'appelle mon officier.

--Eh! pardieu! appelle, drle! C'est ce que je demande depuis un quart
d'heure.

Un instant aprs, on entendit des pas de l'autre ct de la porte. La
reine et Andre se placrent derrire le comte d'Artois, toutes prtes 
profiter du passage qui, selon toute probabilit, allait lui tre
ouvert.

On entendit le Suisse expliquer toute la cause de ce bruit.

--Mon lieutenant, dit-il, ce sont des dames avec un homme qui vient de
m'appeler drle. Ils veulent entrer de force.

--Eh bien! qu'y a-t-il d'tonnant  cela que nous dsirions rentrer,
puisque nous sommes du chteau?

--Ce peut tre un dsir naturel, monsieur, mais c'est dfendu, rpliqua
l'officier.

--Dfendu! et par qui donc? morbleu!

--Par le roi.

--Je vous demande pardon; mais le roi ne peut pas vouloir qu'un officier
du chteau couche dehors.

--Monsieur, ce n'est point  moi de scruter les intentions du roi; c'est
 moi de faire ce que le roi m'ordonne, voil tout.

--Voyons, lieutenant, ouvrez un peu la porte, afin que nous causions
autrement qu' travers une planche.

--Monsieur, je vous rpte que ma consigne est de tenir la porte ferme.
Or, si vous tes officier, comme vous le dites, vous devez savoir ce que
c'est qu'une consigne.

--Lieutenant, vous parlez au colonel d'un rgiment.

--Mon colonel, excusez-moi, mais ma consigne est formelle.

--La consigne n'est pas faite pour un prince. Voyons, monsieur, un
prince ne couche pas dehors, et je suis prince.

--Mon prince, vous me mettez au dsespoir, mais il y a un ordre du roi.

--Le roi vous a-t-il ordonn de chasser son frre comme un mendiant ou
un voleur? Je suis le comte d'Artois, monsieur! Mordieu! vous risquez
gros  me faire ainsi geler  la porte.

--Monseigneur le comte d'Artois, dit le lieutenant, Dieu m'est tmoin
que je donnerais tout mon sang pour Votre Altesse Royale; mais le roi
m'a fait l'honneur de me dire  moi-mme, en me confiant la garde de
cette porte, de n'ouvrir  personne, pas mme  lui, le roi, s'il se
prsentait aprs onze heures. Ainsi, monseigneur, je vous demande pardon
en toute humilit; mais je suis un soldat, et quand je verrais  votre
place, derrire cette porte, Sa Majest la reine transie de froid, je
rpondrais  Sa Majest ce que je viens d'avoir la douleur de vous
rpondre.

Cela dit, l'officier murmura un bonsoir des plus respectueux et regagna
lentement son poste.

Quant au soldat, coll au port d'armes contre la cloison mme, il
n'osait plus respirer, et son coeur battait si fort, que le comte
d'Artois, en s'adossant de son ct  la porte, en et senti les
pulsations.

--Nous sommes perdues! dit la reine  son beau-frre en lui prenant la
main.

Celui-ci ne rpliqua rien.

--On sait que vous tes sortie? demanda-t-il.

--Hlas! je l'ignore, dit la reine.

--Peut-tre aussi n'est-ce que contre moi, ma soeur, que le roi a dirig
cette consigne. Le roi sait que je sors la nuit, que je rentre
quelquefois tard. Mme la comtesse d'Artois aura su quelque chose, elle
se sera plainte  Sa Majest: de l cet ordre tyrannique!

--Oh! non, non, mon frre; je vous remercie de tout mon coeur de la
dlicatesse que vous mettez  me rassurer. Mais c'est bien pour moi, ou
plutt contre moi, que la mesure est prise, allez!

--Impossible, ma soeur, le roi a trop d'estime...

--En attendant, je suis  la porte, et demain un scandale affreux
rsultera d'une chose bien innocente. Oh! j'ai un ennemi prs du roi; je
le sais bien.

--Vous avez un ennemi prs du roi, petite soeur; c'est possible. Eh
bien, moi, j'ai une ide.

--Une ide? Voyons vite.

--Une ide qui va rendre votre ennemi plus sot qu'un ne pendu  son
licou.

--Oh! pourvu que vous nous sauviez du ridicule de cette position, voil
tout ce que je vous demande.

--Si je vous sauverai! je l'espre bien. Oh! je ne suis pas plus niais
que lui, quoiqu'il soit plus savant que moi!

--Qui, lui?

--Eh! pardieu! M. le comte de Provence.

--Ah! vous reconnaissez donc comme moi qu'il est mon ennemi?

--Eh! n'est-il pas l'ennemi de tout ce qui est jeune, de tout ce qui est
beau, de tout ce qui peut... ce qu'il ne peut pas, lui!

--Mon frre, vous savez quelque chose sur cette consigne?

--Peut-tre; mais d'abord ne restons pas sous cette porte, il y fait un
froid de loup. Venez avec moi, chre soeur.

--O cela?

--Vous verrez; quelque part o il fera chaud, au moins; venez et en
route je vous dirai ce que je pense  propos de cette fermeture de
porte. Ah! monsieur de Provence, mon cher et indigne frre! Donnez-moi
le bras, ma soeur; prenez mon autre bras, mademoiselle de Taverney, et
tournons  droite.

On se mit en marche.

--Et vous disiez donc que M. de Provence?... fit la reine.

--Eh bien! voil. Ce soir, aprs le souper du roi, il vint au grand
cabinet; le roi avait beaucoup caus dans la journe avec le comte de
Haga, et l'on ne vous avait pas vue.

-- deux heures, je suis partie pour Paris.

--Je le savais bien; le roi, permettez-moi de vous le dire, chre soeur,
le roi ne songeait pas plus  vous qu' Aroun-al-Raschild et  son grand
vizir Giaffar; il causait gographie, je l'coutais, assez impatient,
car j'avais aussi  sortir, moi. Ah! pardon, nous ne sortions
probablement pas pour la mme cause, de sorte que j'ai tort...

--Allez, allez toujours, dites...

--Tournons  gauche.

--Mais o me menez-vous?

-- vingt pas. Prenez garde, il y a un tas de neige. Ah! mademoiselle de
Taverney, si vous quittez mon bras, vous allez tomber, je vous en
prviens. Bref, pour en revenir au roi, il ne songeait qu' la latitude
et  la longitude, lorsque M. de Provence lui dit: Je voudrais bien
cependant prsenter mes hommages  la reine.

--Ah! ah! fit Marie-Antoinette.

--La reine soupe chez elle, rpondit le roi.

--Tiens, je la croyais  Paris, ajouta mon frre.

--Non, elle est chez elle, dit tranquillement le roi.

--J'en sors, et l'on ne m'a point reu, riposta M. de Provence.

Alors je vis le sourcil du roi se froncer. Il nous congdia, mon frre
et moi, et sans doute, nous partis, il s'informa. Louis est jaloux par
boutades, vous le savez; il aura voulu vous voir, on lui aura refus
l'entre, et il se sera dout de quelque chose.

--Prcisment, Mme de Misery en avait l'ordre.

--C'est cela; et pour s'assurer de votre absence, le roi aura donn
cette svre consigne qui nous met dehors.

--Oh! ceci, c'est un trait affreux, avouez-le, comte.

--Je l'avoue; mais nous voici arrivs.

--Cette maison...?

--Vous dplat-elle, ma soeur?

--Oh! je ne dis pas cela; elle me charme, au contraire. Mais vos gens?

--Eh bien!

--S'ils me voient.

--Ma soeur, entrez toujours, et je vous garantis que personne ne vous
verra.

--Pas mme celui qui m'ouvrira la porte? demanda la reine.

--Pas mme celui-l.

--Impossible.

--Nous allons essayer, dit le comte d'Artois en riant.

Et il approcha sa main de la porte.

La reine lui arrta le bras.

--Je vous en supplie, mon frre, prenez garde.

Le prince appuya son autre main sur un panneau sculpt avec lgance.

La porte s'ouvrit.

La reine ne put rprimer un mouvement de crainte.

--Entrez donc, ma soeur, je vous en conjure, dit le prince; vous voyez
bien que jusqu' prsent il n'y a personne.

La reine regarda Mlle de Taverney, puis, comme une personne qui se
risque, elle franchit le seuil avec un de ces gestes si charmants chez
les femmes, et qui veulent dire:  la grce de Dieu!

La porte se referma sans bruit derrire elle.

Alors elle se trouva dans un vestibule de stuc avec des soubassements de
marbre, vestibule d'une mdiocre tendue, mais d'un got parfait; les
dalles taient une mosaque figurant des bouquets de fleurs, tandis que
sur des consoles en marbre cent rosiers bas et touffus faisaient
pleuvoir leurs feuilles parfumes, si rares  cette poque de l'anne,
hors de leurs vases du Japon.

Une douce chaleur, une senteur, plus douce encore, captivaient si bien
les sens, qu' leur arrive dans le vestibule les deux dames oublirent
non seulement une partie de leurs craintes mais encore une partie de
leurs scrupules.

--Maintenant, c'est bien, nous sommes  l'abri, dit la reine, et mme,
s'il faut l'avouer, l'abri est assez commode. Mais ne serait-il pas bon
de vous occuper d'une chose, mon frre?

--De laquelle?

--D'loigner de vous vos serviteurs.

--Oh! rien de plus facile.

Et le prince, saisissant une sonnette place dans la cannelure d'une
colonne, fit rsonner un timbre qui, aprs avoir frapp un seul coup,
vibra mystrieusement dans les profondeurs de l'escalier.

Les deux femmes poussrent un petit cri d'pouvante.

--Est-ce ainsi que vous loignez vos gens, mon frre? demanda la reine;
j'eusse cru, au contraire, que c'tait ainsi que vous les appeliez.

--Si je sonnais une seconde fois, oui, quelqu'un viendrait; mais comme
je n'ai donn qu'un seul coup de sonnette, soyez tranquille, ma soeur,
personne ne viendra.

La reine se mit  rire.

--Allons, vous tes un homme de prcaution, dit-elle.

--Maintenant, chre soeur, continua le prince, vous ne pouvez habiter un
vestibule; prenez la peine de monter un tage.

--Obissons, dit la reine; le gnie de la maison ne me parat pas trop
malveillant.

Et elle monta.

Le prince la prcdait.

On n'entendit les pas d'aucun d'eux sur les tapis d'Aubusson qui
garnissaient les marches de l'escalier.

Arriv le premier, le prince agita une seconde sonnette, dont le bruit
fit de nouveau tressaillir la reine et Mlle de Taverney, qui n'taient
pas prvenues.

Mais leur tonnement redoubla lorsqu'elles virent les portes de cet
tage s'ouvrir seules.

--En vrit, Andre, dit la reine, je commence  trembler; et vous?

--Moi, madame, tant que Votre Majest marchera en avant, je la suivrai
avec confiance.

--Rien, ma soeur, n'est plus simple que ce qui se passe, dit le jeune
prince: la porte qui vous fait face est celle de votre appartement.
Voyez!

Et il indiquait  la reine un charmant rduit dont nous ne saurions
omettre la description.

Une petite antichambre en bois de rose, avec deux tagres de Boule,
plafond de Boucher, parquet de bois de rose, donnait dans un boudoir de
cachemire blanc sem de fleurs brodes  la main par les plus habiles
artistes en broderie.

L'ameublement de ce boudoir tait une tapisserie au petit point de soie,
nuanc avec cet art qui faisait d'un tapis des Gobelins de cette poque
un tableau de matre.

Aprs le boudoir, une belle chambre  coucher bleue tendue de rideaux de
dentelle et de soie de Tours, un lit somptueux dans une alcve obscure,
un feu blouissant dans une chemine de marbre blanc, douze bougies
parfumes brlant dans des candlabres de Clodion, un paravent de laque
azure avec ses chinoiseries d'or, telles taient les merveilles qui
apparurent aux yeux des dames lorsqu'elles entrrent timidement dans cet
lgant rduit.

Nul tre vivant ne se montrait: partout la chaleur, la lumire, sans
qu'on pt en quelque point deviner les causes de tant d'heureux effets.

La reine, qui avait pntr avec rserve dj dans le boudoir, demeura
un instant au seuil de la chambre  coucher.

Le prince s'excusa d'une faon toute civile sur la ncessit qui le
poussait  mettre sa soeur dans une confidence indigne d'elle.

La reine rpondit par un demi-sourire qui exprimait beaucoup plus de
choses que toutes les paroles qu'elle aurait pu prononcer.

--Ma soeur, ajouta alors le comte d'Artois, cet appartement est mon
logis de garon, seul j'y pntre, et j'y pntre toujours seul.

--Presque toujours, dit la reine.

--Non, toujours.

--Ah! fit la reine.

--Au surplus, continua-t-il, il y a dans le boudoir o vous tes un sofa
et une bergre sur lesquels bien des fois, quand la nuit me surprenait,
aprs la chasse, j'ai dormi aussi bien que dans mon lit.

--Je comprends, dit la reine, que Mme la comtesse d'Artois soit parfois
inquite.

--Sans doute, mais avouez, ma soeur, que si Mme la comtesse est inquite
de moi, cette nuit elle aura bien tort.

--Cette nuit, je ne dis pas, mais les autres nuits...

--Ma soeur, quiconque a tort une fois peut avoir tort toujours.

--Abrgeons, dit la reine en s'asseyant sur un fauteuil. Je suis
horriblement lasse; et vous, ma pauvre Andre?

--Oh, moi, je succombe de fatigue, et si Votre Majest le permet...

--En effet, vous plissez, mademoiselle, dit le comte d'Artois.

--Faites, faites, ma chre, dit la reine; asseyez-vous, couchez-vous
mme; M. le comte d'Artois nous abandonne cet appartement, n'est-ce pas,
Charles?

--En toute proprit, madame.

--Un instant, comte, un dernier mot.

--Lequel?

--Si vous partez, comment vous rappellerons-nous?

--Vous n'avez en rien besoin de moi, ma soeur; une fois installe,
disposez de la maison.

--Il y a donc d'autres pices que celles-ci?

--Mais sans doute. Il y a d'abord une salle  manger, que je vous engage
 visiter.

--Avec une table toute servie, sans doute?

--Certainement, et sur laquelle Mlle de Taverney, qui me parat en avoir
grand besoin, trouvera un consomm, une aile de volaille et un doigt de
vin de Xrs, et o vous trouverez, vous, ma soeur, une collection de
ces fruits cuits que vous aimez.

--Et tout cela sans valets?

--Pas le moindre.

--Nous verrons. Mais ensuite?

--Ensuite?

--Oui, pour retourner au chteau?

--Il ne faut pas songer  y rentrer du tout de la nuit, puisque la
consigne est donne. Mais la consigne donne pour la nuit tombe avec le
jour;  six heures les portes s'ouvrent, sortez d'ici  six heures moins
un quart. Vous trouverez dans les armoires des mantes de toutes couleurs
et de toutes formes, si vous dsirez vous dguiser; entrez donc, comme
je vous le dis, au chteau, gagnez votre chambre, couchez-vous, et ne
vous inquitez pas du reste.

--Mais vous?

--Comment, moi?

--Oui, qu'allez-vous faire?

--Je sors de la maison.

--Comment! nous vous chassons, mon pauvre frre?

--Il ne serait pas convenable que j'eusse pass la nuit sous le mme
toit que vous, ma soeur.

--Mais encore il vous faut un gte, et nous vous volons le vtre.

--Bon! il m'en reste trois pareils  celui-ci.

La reine se mit  rire.

--Et il dit que Mme la comtesse d'Artois a tort de s'inquiter; oh! je
la prviendrai, fit-elle avec un charmant geste de menace.

--Alors, moi, je dirai tout au roi, rpliqua le prince sur le mme ton.

--Il a raison, nous sommes sous sa dpendance.

--Tout  fait. C'est humiliant; mais qu'y faire?

--Se soumettre. Ainsi, vous dites donc que pour sortir demain matin sans
rencontrer personne...

--Un seul coup de sonnette,  la colonne en bas.

-- laquelle?  celle de droite ou  celle de gauche?

--Peu importe.

--La porte s'ouvrira?

--Et se fermera.

--Toute seule?

--Toute seule.

--Merci. Bonsoir, mon frre.

--Bonsoir, ma soeur.

Le prince salua, Andre ferma les portes derrire lui. Il disparut.




Chapitre VII

L'alcve de la reine


Le lendemain, ou plutt le matin mme, car notre dernier chapitre a d
se fermer vers les deux heures de la nuit; le matin mme, disons-nous,
le roi Louis XVI, en petit habit violet du matin, sans ordre et sans
poudre, et tel qu'il venait de sortir de son lit enfin, heurta aux
portes de l'antichambre de la reine.

Une femme de service entrebilla cette porte, et reconnaissant le roi:

--Sire!... dit-elle.

--La reine! demanda Louis XVI d'un ton bref.

--Sa Majest dort, sire.

Le roi fit un geste comme pour loigner la femme, mais celle-ci ne
bougea point.

--Eh bien! dit le roi, vous bougerez-vous? Vous voyez bien que je veux
passer.

Le roi avait par moments une promptitude de mouvement que ses ennemis
appelaient de la brutalit.

--La reine repose, sire, objecta timidement la femme de service.

--Je vous ai dit de me livrer passage, rpliqua le roi.

En effet,  ces mots il carta la femme et passa outre.

Arriv  la porte mme de la chambre  coucher, le roi vit Mme de
Misery, premire femme de chambre de la reine, qui lisait la messe dans
son livre d'heures.

Cette dame se leva ds qu'elle aperut le roi.

--Sire, dit-elle  voix basse et avec un profond salut, Sa Majest n'a
pas encore appel.

--Ah! vraiment, fit le roi d'un air railleur.

--Mais, sire, il n'est gure que six heures et demie, je crois, et
jamais Sa Majest ne sonne avant sept heures.

--Et vous tes sre que la reine est dans son lit? Vous tes sre
qu'elle dort?

--Je n'affirmerais pas, sire, que Sa Majest dort; mais je suis sre
qu'elle est dans son lit.

--Elle y est?

--Oui, sire.

Le roi n'y put tenir plus longtemps. Il marcha droit  la porte, tourna
le bouton dor avec une prcipitation bruyante, et entra.

La chambre de la reine tait obscure comme en pleine nuit: volets,
rideaux et stores, hermtiquement ferms, y maintenaient les plus
paisses tnbres.

Une veilleuse, brlant sur un guridon dans l'angle le plus loign de
l'appartement, laissait l'alcve de la reine entirement baigne dans
l'ombre, et les immenses rideaux de soie blanche  fleurs de lis d'or
pendaient  plis ondoyants sur le lit en dsordre.

Le roi marcha d'un pas rapide vers le lit.

--Oh! madame de Misery, s'cria la reine, que vous tes bruyante, voil
que vous m'avez rveille.

Le roi s'arrta, stupfait.

--Ce n'est point Mme de Misery, murmura-t-il.

--Tiens! c'est vous, sire, ajouta Marie-Antoinette en se soulevant.

--Bonjour, madame, articula le roi d'un ton aigre-doux.

--Quel bon vent vous amne, sire? demanda la reine. Madame de Misery!
madame de Misery! ouvrez donc les fentres.

Les femmes entrrent et, selon l'habitude que leur avait fait prendre la
reine, elles ouvrirent  l'instant portes et fentres, pour donner
passage  l'invasion d'air pur que Marie-Antoinette respirait avec
dlices en s'veillant.

--Vous dormez de bon apptit, madame, dit le roi en s'asseyant prs du
lit, aprs avoir promen son regard investigateur.

--Oui, sire, j'ai lu tard, et par consquent, si Votre Majest ne m'et
point rveille, je dormirais encore.

--D'o vient qu'hier vous n'avez pas reu, madame?

--Reu qui? votre frre, M. de Provence? fit la reine avec une prsence
d'esprit qui allait au-devant des soupons du roi.

--Justement oui, mon frre; il a voulu vous saluer, et on l'a laiss
dehors.

--Eh bien?

--En lui disant que vous tiez absente?

--Lui a-t-on dit cela? demanda ngligemment la reine. Madame de Misery!
Madame de Misery?

La premire femme de chambre parut  la porte, tenant sur un plateau
d'or une quantit de lettres adresses  la reine.

--Sa Majest m'appelle? demanda Mme de Misery.

--Oui. Est-ce qu'on a dit hier  M. de Provence que j'tais absente du
chteau?

Mme de Misery, pour ne pas passer devant le roi, tourna autour de lui et
tendit le plateau de lettres  la reine. Elle tenait sous son doigt une
de ces lettres dont la reine reconnut l'criture.

--Rpondez au roi madame de Misery, continua Marie-Antoinette avec la
mme ngligence; dites  Sa Majest ce que l'on a rpondu hier  M. de
Provence lorsqu'il s'est prsent  ma porte. Quant  moi, je ne me le
rappelle plus.

--Sire dit Mme de Misery, tandis que la reine dcachetait la lettre, Mgr
le comte de Provence s'est prsent hier pour offrir ses respects  Sa
Majest, et je lui ai rpondu que Sa Majest ne recevait pas.

--Et par quel ordre?

--Par ordre de la reine.

--Ah! fit le roi.

Pendant ce temps, la reine avait dcachet la lettre et lu ces deux
lignes:

Vous tes revenue hier de Paris et rentre au chteau  huit heures du
soir. Laurent vous a vue.

Puis, toujours avec le mme air de nonchalance, la reine avait dcachet
une demi-douzaine de billets, de lettres et de placets, qui gisaient
pars sur un dredon.

--Eh bien! fit-elle en relevant la tte vers le roi.

--Merci, madame, dit celui-ci  la premire femme de chambre.

Mme de Misery s'loigna.

--Pardon, sire, dit la reine, clairez-moi sur un point.

--Lequel, madame?

--Est-ce que je suis ou ne suis plus libre de voir M. de Provence?

--Oh! parfaitement libre, madame; mais...

--Mais son esprit me fatigue, que voulez-vous? d'ailleurs, il ne m'aime
pas; il est vrai que je le lui rends bien. J'attendais sa mauvaise
visite et me suis mise au lit  huit heures, afin de ne pas recevoir
cette visite. Qu'avez-vous donc, sire?

--Rien, rien.

--On dirait que vous doutez.

--Mais...

--Mais quoi?

--Mais je vous croyais hier  Paris.

-- quelle heure?

-- l'heure  laquelle vous prtendez que vous vous tes couche.

--Sans doute, j'y suis alle  Paris. Eh bien! est-ce que l'on ne
revient pas de Paris?

--Si fait. Le tout dpend de l'heure  laquelle on en revient.

--Ah! ah! vous voulez savoir l'heure juste  laquelle je suis revenue de
Paris, alors?

--Mais, oui.

--Rien de plus facile, sire.

La reine appela:

--Madame de Misery!

La femme de chambre reparut.

--Quelle heure tait-il quand je revins de Paris, hier, madame de
Misery? demanda la reine.

-- peu prs huit heures, Votre Majest.

--Je ne crois pas, dit le roi; vous devez vous tromper, madame de
Misery; informez-vous.

La femme de chambre, droite et impassible, se tourna vers la porte.

--Madame Duval! dit-elle.

--Madame! rpliqua une voix.

-- quelle heure Sa Majest est-elle rentre de Paris hier soir?

--Il pouvait tre huit heures, madame, rpliqua la deuxime femme de
chambre.

--Vous devez vous tromper, madame Duval, dit Mme de Misery.

Mme Duval se pencha vers la fentre de l'antichambre et cria:

--Laurent!

--Qu'est-ce que Laurent? demanda le roi.

--C'est le concierge de la porte par laquelle Sa Majest est rentre
hier, dit Mme de Misery.

--Laurent! cria Mme Duval,  quelle heure Sa Majest la reine est-elle
rentre hier?

--Vers huit heures, rpliqua le concierge du bas de la terrasse.

Le roi baissa la tte.

Mme de Misery congdia Mme Duval, qui congdia Laurent.

Les deux poux demeurrent seuls.

Louis XVI tait honteux et faisait tous ses efforts pour dissimuler
cette honte.

Mais la reine, au lieu de triompher de la victoire qu'elle venait de
remporter, lui dit froidement:

--Eh bien! sire, voyons, que dsirez-vous savoir encore?

--Oh! rien, s'cria le roi en pressant les mains de sa femme, rien!

--Cependant...

--Pardonnez-moi, madame; je ne sais trop ce qui m'tait pass par la
tte. Voyez ma joie; elle est aussi grande que mon repentir. Vous ne
m'en voulez point, n'est-ce pas? Ne boudez plus: foi de gentilhomme!
j'en serais au dsespoir.

La reine retira sa main de celle du roi.

--Eh bien! que faites-vous, madame? demanda Louis.

--Sire, rpondit Marie-Antoinette, une reine de France ne ment pas!

--Eh bien? demanda le roi tonn.

--Eh bien, sire, moi, je viens de mentir.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire que je ne suis pas rentre hier  huit heures du soir!

Le roi recula surpris.

--Je veux dire, continua la reine avec le mme sang-froid, que je suis
rentre ce matin  six heures seulement.

--Madame!

--Et que sans M. le comte d'Artois, qui m'a offert un asile et loge par
piti dans une maison  lui, je restais  la porte comme une mendiante.

--Ah! vous n'tiez pas rentre, dit le roi d'un air sombre; alors,
j'avais donc raison?

--Sire, vous tirez, je vous en demande pardon, de ce que je viens de
dire une solution d'arithmticien, mais non une conclusion de galant
homme.

--En quoi, madame?

--En ceci que, pour vous assurer si je rentrais tt ou tard, vous
n'aviez besoin ni de fermer votre porte, ni de donner vos consignes,
mais seulement de venir me trouver et de me demander:  quelle heure
tes-vous rentre, madame?

--Oh! fit le roi.

--Il ne vous est plus permis de douter, monsieur; vos espions avaient
t tromps ou gagns, vos portes forces ou ouvertes, votre
apprhension combattue, vos soupons dissips. Je vous voyais honteux
d'avoir us de violence envers une femme dans son droit. Je pouvais
continuer  jouir de ma victoire. Mais je trouve vos procds honteux
pour un roi, malsants pour un gentilhomme, et je ne veux pas me refuser
la satisfaction de vous le dire.

Le roi pousseta son jabot en homme qui mdite une rplique.

--Oh! vous avez beau faire, monsieur, dit la reine en secouant la tte,
vous n'arriverez pas  excuser votre conduite envers moi.

--Au contraire, madame, j'y arriverai facilement, rpondit le roi.
Est-ce que, dans le chteau, par exemple, une seule personne se doutait
que vous ne fussiez pas rentre? Eh bien! si chacun vous savait rentre,
personne n'a pu prendre pour vous ma consigne de la fermeture des
portes. Qu'on l'ait attribue aux dissipations de M. le comte d'Artois
ou de tout autre, vous comprenez bien que je ne m'en inquite pas.

--Aprs, sire? interrompit la reine.

--Eh bien! je me rsume, et je dis: si j'ai sauv envers vous les
apparences, madame, j'ai raison, et je vous dis: vous avez tort, vous
qui n'en avez pas fait autant envers moi; et si j'ai voulu tout
simplement vous donner une secrte leon, si la leon vous profite, ce
que je crois, d'aprs l'irritation que vous me tmoignez, eh bien! j'ai
raison encore, et je ne reviens sur rien de ce que j'ai fait.

La reine avait cout la rponse de son auguste poux en se calmant peu
 peu; non pas qu'elle ft moins irrite, mais elle voulait garder
toutes ses forces pour la lutte qui, dans son opinion, au lieu d'tre
termine, commenait  peine.

--Fort bien! dit-elle. Ainsi, vous ne vous excusez pas d'avoir fait
languir  la porte de sa demeure, comme vous eussiez pu faire de la
premire venue, la fille de Marie-Thrse, votre femme, la mre de vos
enfants? Non, c'est  votre avis une plaisanterie toute royale, pleine
de sel attique, dont la moralit d'ailleurs double la valeur. Ainsi, 
vos yeux, ce n'est rien qu'une chose toute naturelle que d'avoir forc
la reine de France  passer la nuit dans la petite maison o le comte
d'Artois reoit les demoiselles de l'Opra et les femmes galantes de
votre cour? Ah! ce n'est rien, non, un roi plane au-dessus de toutes ces
misres, un roi philosophe surtout. Et vous tes philosophe, vous sire!
Notez bien qu'en ceci M. d'Artois a jou le beau rle. Notez qu'il m'a
rendu un service signal. Notez que, pour cette fois, j'ai eu 
remercier le Ciel que mon beau-frre ft un homme dissip, puisque sa
dissipation a servi de manteau  ma honte, puisque ses vices ont
sauvegard mon honneur.

Le roi rougit et se remua bruyamment sur son fauteuil.

--Oh! dit la reine, avec un rire amer, je sais bien que vous tes un roi
moral, sire! Mais avez-vous song  quel rsultat votre morale arrive?
Nul n'a su que je n'tais pas rentre, dites-vous? Et vous-mme m'avez
crue ici! Direz-vous que M. de Provence, votre instigateur, l'a cru,
lui? Direz-vous que M. d'Artois l'a cru? Direz-vous que mes femmes, qui,
par mon ordre, vous ont menti ce matin, l'ont cru? Direz-vous que
Laurent, achet par M. le comte d'Artois et moi, l'a cru? Allez, le roi
a toujours raison, mais parfois la reine peut avoir raison aussi.
Prenons cette habitude, voulez-vous, sire? vous de m'envoyer espions et
gardes suisses, moi d'acheter vos suisses et vos espions, et je vous le
dis, avant un mois, car vous me connaissez et vous savez que je ne me
contiendrai pas, eh bien! avant un mois la majest du trne et la
dignit du mariage, nous additionnerons tout cela ensemble un matin,
comme aujourd'hui, par exemple, et nous verrons ce que cela nous cotera
 tous deux.

Il tait vident que ces paroles avaient fait un grand effet sur celui 
qui elles taient adresses.

--Vous savez, dit le roi d'une voix altre, vous savez que je suis
sincre, et que j'avoue toujours mes torts. Voulez-vous me prouver,
madame, que vous avez raison de partir de Versailles en traneau, avec
des gentilshommes  vous? Folle troupe qui vous compromet dans les
graves circonstances o nous vivons! Voulez-vous me prouver que vous
avez raison de disparatre avec eux dans Paris, comme des masques dans
un bal, et de ne plus reparatre que dans la nuit, scandaleusement tard,
tandis que ma lampe s'est puise au travail et que tout le monde dort?
Vous avez parl de la dignit du mariage, de la majest du trne et de
votre qualit de mre. Est-ce d'une pouse, est-ce d'une reine, est-ce
d'une mre ce que vous avez fait l?

--Je vais vous rpondre en deux mots, monsieur, et, vous le dirai-je
d'avance, je vais rpondre encore plus ddaigneusement que je n'ai fait
jusqu' prsent, car il me semble, en vrit, que certaines parties de
votre accusation ne mritent que mon ddain. J'ai quitt Versailles en
traneau pour arriver plus vite  Paris; je suis sortie avec Mlle de
Taverney, dont, Dieu merci! la rputation est une des plus pures de la
cour, et je suis alle  Paris vrifier de moi-mme que le roi de
France, ce pre de la grande famille, ce roi philosophe, ce soutien
moral de toutes les consciences, lui qui a nourri les pauvres trangers,
rchauff les mendiants et mrit l'amour du peuple par sa bienfaisance;
j'ai voulu vrifier, dis-je, que le roi laissait mourir de faim, croupir
dans l'oubli, expos  toutes les attaques du vice et de la misre,
quelqu'un de sa famille, en tant que roi: un des descendants enfin d'un
des rois qui ont gouvern la France.

--Moi! fit le roi surpris.

--J'ai mont, continua la reine, dans une espce de grenier, et j'ai vu,
sans feu, sans lumire, sans argent, la petite-fille d'un grand prince;
j'ai donn cent louis  cette victime de l'oubli, de la ngligence
royale. Et comme je m'tais attarde, en rflchissant sur le nant de
nos grandeurs, car moi aussi parfois je suis philosophe, comme la gele
tait rude, et que par la gele les chevaux marchent mal, et surtout les
chevaux de fiacre...

--Les chevaux de fiacre! s'cria le roi. Vous tes revenue en fiacre?

--Oui, sire, dans le n 107.

--Oh! oh! murmura le roi en balanant sa jambe droite croise sur la
gauche, ce qui tait chez lui le symptme d'une vive impatience. En
fiacre!

--Oui, et trop heureuse encore d'avoir trouv ce fiacre, rpliqua la
reine.

--Madame! interrompit le roi, vous avez bien agi; vous avez toujours de
nobles aspirations, closes trop lgrement peut-tre; mais la faute en
est  cette chaleur de gnrosit qui vous distingue.

--Merci, sire, rpondit la reine d'un ton railleur.

--Songez bien, continua le roi, que je ne vous ai souponne de rien qui
ne ft parfaitement droit et honnte; la dmarche seule, et
l'aventureuse allure de la reine, m'ont dplu; vous avez fait le bien
comme toujours; mais en faisant le bien aux autres, vous avez trouv le
moyen de vous faire du mal  vous. Voil ce que je vous reproche.
Maintenant, j'ai  rparer quelque oubli, j'ai  veiller au sort d'une
famille de rois. Je suis prt: dnoncez-moi ces infortunes, et mes
bienfaits ne se feront pas attendre.

--Le nom de Valois, sire, est assez illustre, je pense, pour que vous
l'ayez  prsent  la mmoire.

--Ah! s'cria Louis XVI avec un bruyant clat de rire, je sais
maintenant ce qui vous occupe. La petite Valois, n'est-ce pas, une
comtesse de... de... Attendez donc...

--De La Motte.

--Prcisment, de La Motte; son mari est gendarme?

--Oui, sire.

--Et la femme est une intrigante. Oh! ne vous fchez pas, elle remue
ciel et terre; elle accable les ministres; elle harcle mes tantes; elle
m'crase moi-mme de suppliques, de placets, de preuves gnalogiques.

--Eh! sire, cela prouve qu'elle a jusqu'ici rclam inutilement, voil
tout.

--Je ne dis pas non!

--Est-elle ou non Valois?

--Oh! je crois qu'elle l'est!

--Eh bien! une pension. Une pension honorable pour elle, un rgiment
pour son mari, un tat enfin pour des rejetons de souche royale.

--Oh! doucement, doucement, madame. Diable! comme vous y allez. La
petite Valois m'arrachera toujours bien assez de plumes sans que vous
vous mettiez  l'aider; elle a bon bec, la petite Valois, allez!

--Oh! je ne crains pas pour vous, sire; vos plumes tiennent fort.

--Une pension honorable, Dieu merci! Comme vous y allez, madame!
Savez-vous quelle saigne terrible cet hiver a faite  ma cassette? Un
rgiment  ce petit gendarme qui a fait la spculation d'pouser une
Valois! Eh! je n'en ai plus de rgiment  donner, madame, mme  ceux
qui les paient et qui les mritent. Un tat digne des rois dont ils
descendent,  ces mendiants! Allons donc! quand nous autres rois nous
n'avons plus mme un tat digne des riches particuliers! M. le duc
d'Orlans a envoy ses chevaux et ses meutes en Angleterre pour les
faire vendre, et supprim les deux tiers de sa maison. J'ai supprim ma
louveterie, moi. M. de Saint-Germain m'a fait rformer ma maison
militaire. Nous vivons de privations, tous, grands et petits, ma chre.

--Mais cependant, sire, des Valois ne peuvent mourir de faim!

--Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez donn cent louis?

--La belle aumne!

--C'est royal.

--Donnez-en autant, alors.

--Je m'en garderai bien. Ce que vous avez donn suffit pour nous deux.

--Alors, une petite pension.

--Pas du tout; rien de fixe. Ces gens-l vous soutireront assez pour
eux-mmes; ils sont de la famille des rongeurs. Quand j'aurai envie de
donner, eh bien! je donnerai une somme sans prcdents, sans obligations
pour l'avenir. En un mot, je donnerai quand j'aurai trop d'argent. Cette
petite Valois, mais, en vrit, je ne puis vous conter tout ce que je
sais sur elle. Votre bon coeur est pris au pige, ma chre Antoinette.
J'en demande pardon  votre bon coeur.

Et, en disant ces mots, Louis tendit la main  la reine, qui, cdant 
un premier mouvement, l'approcha de ses lvres.

Puis, tout  coup, la repoussant.

--Vous, dit-elle, vous n'tes pas bon pour moi. Je vous en veux!

--Vous m'en voulez, dit le roi, vous! Eh bien! moi... moi...

--Oh! oui, dites que vous ne m'en voulez pas, vous qui me faites fermer
les portes de Versailles; vous qui arrivez  six heures et demie du
matin dans mes antichambres, qui ouvrez ma porte de force, et qui entrez
chez moi en roulant des yeux furibonds.

Le roi se mit  rire.

--Non, dit-il, je ne vous en veux pas.

--Vous ne m'en voulez plus,  la bonne heure!

--Que me donnerez-vous, si je vous prouve que je ne vous en voulais pas,
mme en venant ici?

--Voyons d'abord la preuve de ce que vous dites.

--Oh! c'est bien ais, rpliqua le roi, je l'ai dans ma poche, la
preuve.

--Bah! s'cria la reine avec curiosit en se soulevant sur son sant;
vous avez quelque chose  me donner?

--J'ai  vous donner vos oeufs de Pques.

--Oh! rellement, alors vous tes bien aimable; mais je ne vous croirai,
comprenez-vous bien, que si vous talez la preuve tout de suite. Oh! pas
de subterfuge. Je parie que vous m'allez encore promettre?

Alors, avec un sourire plein de bont, le roi fouilla dans sa poche, en
y mettant cette lenteur qui double la convoitise, cette lenteur qui fait
trpigner d'impatience l'enfant pour son jouet, l'animal pour sa
friandise, la femme pour son cadeau.

Enfin, il finit par tirer de cette poche une bote de maroquin rouge
artistement gaufre et rehausse de dorures.

--Un crin! dit la reine, ah! voyons.

Le roi dposa l'crin sur le lit.

La reine le saisit vivement et l'attira  elle.

 peine eut-elle ouvert la bote, qu'enivre, blouie, elle s'cria:

--Oh! que c'est beau! mon Dieu! que c'est beau!

Le roi sentit comme un frisson de joie qui lui chatouillait le coeur.

--Vous trouvez? dit-il.

La reine ne pouvait rpondre, elle tait haletante.

Alors elle tira de l'crin un collier de diamants si gros, si purs, si
lumineux et si habilement assortis, qu'il lui sembla voir courir sur ses
belles mains un fleuve de phosphore et de flammes.

Le collier ondulait comme les anneaux d'un serpent dont chaque caille
aurait t un clair.

--Oh! c'est magnifique, dit enfin la reine retrouvant la parole,
magnifique, rpta-t-elle avec des yeux qui s'animaient, soit au contact
de ces diamants splendides, soit parce qu'elle songeait que nulle femme
au monde ne pourrait avoir un collier pareil.

--Alors, vous tes contente? dit le roi.

--Enthousiasme, sire. Vous me rendez trop heureuse.

--Vraiment!

--Voyez donc ce premier rang, les diamants sont gros comme des
noisettes.

--En effet.

--Et assortis. On ne les distinguerait pas les uns des autres. Comme la
gradation des grosseurs est habilement mnage! Quelles savantes
proportions entre les diffrences du premier et du second rang, et du
second au troisime! Le joaillier qui a runi ces diamants et fait ce
collier est un artiste.

--Ils sont deux.

--Je parie alors que c'est Boehmer et Bossange.

--Vous avez devin.

--En vrit, il n'y a qu'eux pour oser faire des entreprises pareilles.
Que c'est beau, sire, que c'est beau!

--Madame, madame, dit le roi, vous payez ce collier beaucoup trop cher,
prenez-y garde.

--Oh! s'cria la reine, oh! sire.

Et tout  coup son front radieux s'assombrit, se pencha.

Ce changement dans sa physionomie s'opra si rapide et s'effaa si
rapidement encore, que le roi n'eut pas mme le temps de le remarquer.

--Voyons, dit-il, laissez-moi un plaisir.

--Lequel?

--Celui de mettre ce collier  votre cou.

La reine l'arrta.

--C'est bien cher, n'est-ce pas? dit-elle tristement.

--Ma foi! oui, rpliqua le roi en riant; mais je vous l'ai dit, vous
venez de le payer plus qu'il ne vaut, et ce n'est qu' sa place,
c'est--dire  votre col, qu'il prendra son vritable prix.

Et, en disant ces mots, Louis s'approchait de la reine, tenant de ses
deux mains les deux extrmits du magnifique collier, pour le fixer par
l'agrafe faite elle-mme d'un gros diamant.

--Non, non, dit la reine, pas d'enfantillage. Remettez ce collier dans
votre crin, sire.

Et elle secoua la tte.

--Vous me refusez de le voir le premier sur vous?

-- Dieu ne plaise que je vous refusasse cette joie, sire, si je prenais
le collier; mais...

--Mais... fit le roi surpris.

--Mais ni vous ni personne, sire, ne verra un collier de ce prix  mon
cou.

--Vous ne le porterez pas, madame?

--Jamais!

--Vous me refusez?

--Je refuse de me pendre un million, et peut-tre un million et demi au
cou, car j'estime ce collier quinze cent mille livres, n'est-ce pas?

--Eh! je ne dis pas non, rpliqua le roi.

--Et je refuse de pendre  mon col un million et demi quand les coffres
du roi sont vides, quand le roi est forc de mesurer ses secours et de
dire aux pauvres: Je n'ai plus d'argent, Dieu vous assiste!

--Comment, c'est srieux ce que vous me dites l?

--Tenez, sire, M. de Sartine me disait un jour qu'avec quinze cent mille
livres on pouvait avoir un vaisseau de ligne, et, en vrit, sire, le
roi de France a plus besoin d'un vaisseau de ligne que la reine de
France n'a besoin d'un collier.

--Oh! s'cria le roi, au comble de la joie et les yeux mouills de
larmes, oh! ce que vous venez de faire l est sublime. Merci, merci!...
Antoinette, vous tes une bonne femme.

Et pour couronner dignement sa dmonstration cordiale et bourgeoise, le
bon roi jeta ses deux bras au cou de Marie-Antoinette, et l'embrassa.

--Oh! comme on vous bnira en France, madame, s'cria-t-il, quand on
saura le mot que vous venez de dire.

La reine soupira.

--Il est encore temps, dit le roi avec vivacit. Un soupir de regrets!

--Non, sire, un soupir de soulagement; fermez cet crin et rendez-le aux
joailliers.

--J'avais dj dispos mes termes de paiements; l'argent est prt;
voyons, qu'en ferai-je? Ne soyez pas si dsintresse, madame.

--Non, j'ai bien rflchi. Non, bien dcidment, sire, je ne veux pas de
ce collier; mais je veux autre chose.

--Diable! voil mes seize cents mille livres cornes.

--Seize cents mille livres? Voyez-vous! Eh quoi, c'tait si cher?

--Ma foi! madame, j'ai lch le mot, je ne m'en ddis pas.

--Rassurez-vous; ce que je vous demande cotera moins cher.

--Que me demandez-vous?

--C'est de me laisser aller  Paris encore une fois.

--Oh! mais c'est facile, et pas cher surtout.

--Attendez! attendez!

--Diable!

-- Paris, place Vendme.

--Diable! diable!

--Chez M. Mesmer.

Le roi se gratta l'oreille.

--Enfin, dit-il, vous avez refus une fantaisie de seize cent mille
livres; je puis bien vous passer celle-l. Allez donc chez M. Mesmer;
mais,  mon tour,  une condition.

--Laquelle?

--Vous vous ferez accompagner d'une princesse du sang.

La reine rflchit.

--Voulez-vous Mme de Lamballe? dit-elle.

--Mme de Lamballe, soit.

--C'est dit.

--Je signe.

--Merci.

--Et de ce pas, ajouta le roi, je vais commander mon vaisseau de ligne,
et le baptiser _Le Collier de la Reine_. Vous en serez la marraine,
madame; puis je l'enverrai  La Prouse.

Le roi baisa la main de sa femme, et sortit de l'appartement tout
joyeux.




Chapitre VIII

Le petit lever de la reine


 peine le roi fut-il sorti que la reine se leva et vint  la fentre
respirer l'air vif et glacial du matin.

Le jour s'annonait brillant et plein de ce charme qu'une avance du
printemps donne  certains jours d'avril: aux geles de la nuit
succdait la douce chaleur d'un soleil dj sensible; le vent avait
tourn depuis la veille du nord  l'est.

S'il demeurait dans cette direction, l'hiver, ce terrible hiver de 1784,
tait fini.

Dj, en effet, on voyait  l'horizon rose sourdre cette vapeur
gristre, qui n'est autre chose que l'humidit fuyant devant le soleil.

Dans les parterres, le givre tombait peu  peu des branches, et les
petits oiseaux commenaient  poser librement sur les bourgeons dj
forms leurs griffes dlicates.

La fleur d'avril, la ravenelle, courbe sous la gele, comme ces pauvres
fleurs dont parle Dante, levait sa tte noircissante du sein de la neige
 peine fondue, et sous les feuilles de la violette, feuilles paissies,
dures et larges, le bouton oblong de la fleur mystrieuse lanait les
deux follioles elliptiques qui prcdent l'panouissement et le parfum.

Dans les alles, sur les statues, sur les rampes des grilles, la glace
glissait en diamants rapides; elle n'tait pas encore de l'eau, elle
n'tait dj plus de la glace.

Tout annonait la lutte sourde du printemps contre les frimas, et
prsageait la prochaine dfaite de l'hiver.

--Si nous voulons profiter de la glace, s'cria la reine interrogeant
l'atmosphre, je crois qu'il faut se hter. N'est-ce pas, madame de
Misery? ajouta-t-elle en se retournant, car voil le printemps qui
pousse.

--Votre Majest avait envie depuis longtemps d'aller faire une partie
sur la pice d'eau des Suisses, rpliqua la premire femme de chambre.

--Eh bien! aujourd'hui mme nous ferons cette partie, dit la reine, car
demain peut-tre, serait-il trop tard.

--Alors, pour quelle heure la toilette de Votre Majest?

--Pour tout de suite. Je djeunerai lgrement et je sortirai.

--Sont-ce l les seuls ordres de la reine?

--On s'informera si Mlle de Taverney est leve, et on lui dira que je
dsire la voir.

--Mlle de Taverney est dj dans le boudoir de Sa Majest, rpliqua la
femme de chambre.

--Dj! demanda la reine, qui savait mieux que personne  quelle heure
Andre avait d se coucher.

--Oh! madame, elle attend dj depuis plus de vingt minutes.

--Introduisez-la.

En effet, Andre entra chez la reine au moment o le premier coup de
neuf heures sonnait  l'horloge de la cour de Marbre.

Dj vtue avec soin, comme toute femme de la cour qui n'avait pas le
droit de se montrer en nglig chez sa souveraine, Mlle de Taverney se
prsenta souriante et presque inquite.

La reine souriait aussi, ce qui rassura Andre.

--Allez, ma bonne Misery, dit-elle; envoyez-moi Lonard et mon tailleur.

Puis, ayant suivi des yeux Mme Misery et vu la portire se fermer
derrire elle:

--Rien, dit-elle  Andre; le roi a t charmant, il a ri, il a t
dsarm.

--Mais a-t-il su? demanda Andre.

--Vous comprenez, Andre, que l'on ne ment pas lorsqu'on n'a pas tort et
que l'on est reine de France.

--C'est vrai, madame, rpondit Andre en rougissant.

--Et cependant, ma chre Andre, il parat que nous avons eu un tort.

--Un tort, madame, dit Andre; oh! plus d'un, sans doute?

--C'est possible, mais enfin voil le premier: c'est d'avoir plaint Mme
de La Motte; le roi ne l'aime pas. J'avoue pourtant qu'elle m'a plu, 
moi.

--Oh! Votre Majest est trop bon juge pour que l'on ne s'incline pas
devant ses arrts.

--Voici Lonard, dit Mme de Misery en rentrant.

La reine s'assit devant sa toilette de vermeil, et le clbre coiffeur
commena son office.

La reine avait les plus beaux cheveux du monde, et sa coquetterie
consistait  faire admirer ses cheveux.

Lonard le savait, et au lieu de procder avec rapidit, comme il l'et
fait  l'gard de toute autre femme, il laissait  la reine le temps et
le plaisir de s'admirer elle-mme.

Ce jour-l, Marie-Antoinette tait contente, joyeuse mme: elle tait en
beaut; de son miroir, elle passait  Andre,  qui elle envoyait les
plus affectueux regards.

--Vous n'avez pas t gronde, vous, dit-elle, vous, libre et fire,
vous de qui tout le monde a un peu peur parce que, comme la divine
Minerve, vous tes trop sage.

--Moi, madame, balbutia Andre.

--Oui, vous, vous le rabat-joie de tous les tourneaux de la cour. Oh!
mon Dieu! que vous tes heureuse d'tre fille, Andre, et surtout de
vous trouver heureuse de l'tre.

Andre rougit et essaya un triste sourire.

--C'est un voeu que j'ai fait, dit-elle.

--Et que vous tiendrez, ma belle vestale? demanda la reine.

--Je l'espre.

-- propos, s'cria la reine, je me rappelle...

--Quoi? Votre Majest.

--Que, sans tre marie, vous avez cependant un matre depuis hier.

--Un matre, madame!

--Oui, votre cher frre; comment l'appelez-vous? Philippe, je crois.

--Oui, madame, Philippe.

--Il est arriv?

--Depuis hier, comme Votre Majest me faisait l'honneur de me le dire.

--Et vous ne l'avez pas encore vu? goste que je suis, je vous ai
arrache  lui hier pour vous mener  Paris; en vrit, c'est
impardonnable.

--Oh! madame, dit Andre en souriant, je vous pardonne de grand coeur,
et Philippe aussi.

--Est-ce bien sr?

--J'en rponds.

--Pour vous?

--Pour moi et pour lui.

--Comment est-il?

--Toujours beau et bon, madame.

--Quel ge a-t-il maintenant?

--Trente-deux ans.

--Pauvre Philippe, savez-vous que voil tantt quatorze ans que je le
connais, et que sur les quatorze ans j'ai t neuf ou dix ans sans le
voir.

--Quand Votre Majest voudra bien le recevoir, il sera heureux d'assurer
 Votre Majest que l'absence n'apporte aucune atteinte aux sentiments
de respectueux dvouement qu'il avait vous  la reine.

--Puis-je le voir tout de suite?

--Mais dans un quart d'heure il sera aux pieds de Votre Majest, si
Votre Majest le permet.

--Bien, bien--je le permets--, je le veux mme.

La reine achevait  peine, que quelqu'un de vif, de rapide, de bruyant,
glissa, ou plutt bondit sur le tapis du cabinet de toilette et vint
rflchir son visage rieur et narquois dans la mme glace o
Marie-Antoinette souriait au sien.

--Mon frre d'Artois, dit la reine, ah! en vrit, vous m'avez fait
peur.

--Bonjour  Votre Majest, dit le jeune prince. Comment Votre Majest a
t-elle pass la nuit?

--Trs mal, merci, mon frre.

--Et la matine?

--Trs bien.

--Voil l'essentiel. Tout  l'heure je me suis bien dout que l'preuve
avait t supporte heureusement, car j'ai rencontr le roi qui m'a
dlicieusement souri. Ce que c'est que la confiance!

La reine se mit  rire. Le comte d'Artois, qui n'en savait pas plus, rit
aussi pour un tout autre motif.

--Mais j'y pense, dit-il, tourdi que je suis, je n'ai seulement pas
questionn cette pauvre demoiselle de Taverney sur l'emploi de son
temps.

La reine se mit  regarder dans son miroir, grce aux rflexions duquel
rien de ce qui se passait dans la chambre ne lui chappait.

Lonard venait de terminer son oeuvre, et la reine, dlivre du peignoir
de mousseline des Indes, endossait sa robe du matin.

La porte s'ouvrit.

--Tenez, dit-elle au comte d'Artois, si vous avez quelque chose  savoir
d'Andre, la voici.

Andre entrait en effet au moment mme, tenant par la main un beau
gentilhomme brun de visage, aux yeux noirs profondment empreints de
noblesse et de mlancolie, un vigoureux soldat au front intelligent, au
maintien svre, pareil  l'un de ces beaux portraits de famille comme
les a peints Coypel ou Gainsborough.

Philippe de Taverney tait vtu d'un habit gris fonc finement brod
d'argent, mais ce gris semblait noir, cet argent semblait du fer: la
cravate blanche, le jabot blanc mat tranchaient sur la veste de couleur
sombre, et la poudre de la coiffure rehaussait la mle nergie du teint
et des traits.

Philippe s'avana, une main dans celle de sa soeur, l'autre arrondie
autour de son chapeau.

--Votre Majest, dit Andre en s'inclinant avec respect, voici mon
frre.

Philippe salua gravement et avec lenteur.

Quand il releva la tte, la reine n'avait pas encore cess de regarder
dans son miroir. Il est vrai qu'elle voyait dans son miroir tout aussi
bien que si elle et regard Philippe en face.

--Bonjour, monsieur de Taverney, dit la reine.

Et elle se retourna.

Elle tait belle de cet clat royal qui confondait autour de son trne
les amis de la royaut et les adorateurs de la femme, elle avait la
puissance de la beaut, et qu'on nous pardonne cette inversion de
l'ide, elle avait aussi la beaut de la puissance.

Philippe, en la voyant sourire, en sentant cet oeil limpide, fier et
doux  la fois, s'arrter sur lui, Philippe plit et laissa voir dans
toute sa personne l'motion la plus vive.

--Il parat, monsieur de Taverney, continua la reine, que vous nous
donnez votre premire visite. Merci.

--Votre Majest daigne oublier que c'est  moi de la remercier, rpliqua
Philippe.

--Que d'annes, dit la reine, que de temps pass depuis que nous ne nous
sommes vus; le temps le plus beau de la vie, hlas!

--Pour moi, oui, madame, mais non pour Votre Majest,  qui tous les
jours sont de beaux jours.

--Vous avez donc pris du got  l'Amrique, monsieur de Taverney, que
vous y tes rest alors que tout le monde en revenait?

--Madame, dit Philippe, M. de La Fayette, en quittant le Nouveau-Monde,
avait besoin d'un officier de confiance  qui il pt laisser une part
dans le commandement des auxiliaires. M. de La Fayette m'a en
consquence propos au gnral Washington, qui a bien voulu m'accepter.

--Il parat, dit la reine, que de ce Nouveau-Monde dont vous me parlez
nous reviennent force hros.

--Ce n'est pas pour moi que Votre Majest dit cela, rpondit Philippe en
souriant.

--Pourquoi pas? fit la reine.

Puis, se retournant vers le comte d'Artois:

--Regardez donc, mon frre, la belle mine et l'air martial de M. de
Taverney.

Philippe, se voyant ainsi mis en rapport avec M. le comte d'Artois,
qu'il ne connaissait pas, fit un pas vers lui, sollicitant du prince la
permission de le saluer.

Le comte fit un signe de la main, Philippe s'inclina.

--Un bel officier, s'cria le jeune prince; un noble gentilhomme, dont
je suis heureux de faire la connaissance. Quelles sont vos intentions en
revenant en France?

Philippe regarda sa soeur:

--Monseigneur, dit-il, j'ai l'intrt de ma soeur qui domine le mien; ce
qu'elle voudra que je fasse, je le ferai.

--Mais il y a M. de Taverney le pre, je crois? dit le comte d'Artois.

--Nous avons eu le bonheur de conserver notre pre, oui, monseigneur,
rpliqua Philippe.

--Mais n'importe, interrompit vivement la reine; j'aime mieux Andre
sous la protection de son frre, et son frre sous la vtre, monsieur le
comte. Vous vous chargez donc de M. de Taverney, c'est dit, n'est-ce
pas?

Le comte d'Artois fit un signe d'assentiment.

--Savez-vous, continua la reine, que des liens trs troits nous lient?

--Des liens trs troits, vous, ma soeur? Oh! contez-moi cela, je vous
prie.

--Oui, M. Philippe de Taverney fut le premier Franais qui s'offrit 
mes yeux quand j'arrivai en France et je m'tais promis bien sincrement
de faire le bonheur du premier Franais que je rencontrerais.

Philippe sentit la rougeur monter  son front. Il mordit ses lvres pour
rester impassible.

Andre le regarda et baissa la tte.

Marie-Antoinette surprit un de ces regards que le frre et la soeur
avaient changs; mais comment et-elle devin tout ce qu'un pareil
regard cachait de secrets douloureusement entasss!

Marie-Antoinette ne savait rien des vnements que nous avons raconts
dans la premire partie de cette histoire.

L'apparente tristesse que saisit la reine, elle l'attribua  une autre
cause. Pourquoi, lorsque tant de gens s'taient pris d'amour pour la
dauphine, en 1774, pourquoi M. de Taverney n'aurait-il pas un peu
souffert de cet amour pidmique des Franais pour la fille de
Marie-Thrse?

Rien ne rendrait cette supposition invraisemblable, rien, pas mme
l'inspection passe au miroir de cette beaut de jeune fille devenue
femme et reine.

Marie-Antoinette attribua donc le soupir de Philippe  quelque
confidence de ce genre, faite  la soeur par le frre. Elle sourit au
frre et caressa la soeur de ses plus aimables regards; elle n'avait pas
devin tout  fait, elle ne s'tait pas tout  fait trompe, et dans
cette innocente coquetterie que nul ne voie un crime! La reine fut
toujours femme, elle se glorifiait d'tre aime. Certaines mes ont
cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent: ce ne
sont pas les mes les moins gnreuses en ce monde.

Hlas! il viendra un moment, pauvre reine, o ce sourire qu'on te
reproche envers les gens qui t'aiment, tu l'adresseras en vain aux gens
qui ne t'aiment plus.

Le comte d'Artois s'approcha de Philippe, tandis que la reine consultait
Andre sur une garniture de la robe de chasse.

--Srieusement, dit le comte d'Artois, est-ce un bien grand gnral que
M. de Washington?

--Un grand homme, oui, monseigneur.

--Et quel effet faisaient les Franais l-bas?

--En bien, l'effet que les Anglais faisaient en mal.

--D'accord. Vous tes partisan des ides nouvelles, mon cher monsieur
Philippe de Taverney; mais avez-vous bien rflchi  une chose?

--Laquelle, monseigneur? Je vous avouerai que l-bas, sur l'herbe des
camps, dans les savanes du bord des grands lacs, j'ai eu souvent le
temps de rflchir  bien des choses.

-- celle-ci, par exemple, qu'en faisant la guerre l-bas, ce n'est ni
aux Indiens, ni aux Anglais que vous l'avez faite.

-- qui donc, monseigneur?

-- vous.

--Ah! monseigneur, je ne vous dmentirai pas, la chose est bien
possible.

--Vous avouez...

--J'avoue le malheureux contrecoup d'un vnement qui a sauv la
monarchie.

--Oui, mais un contrecoup peut-tre mortel  ceux qui avaient guri de
l'accident primitif.

--Hlas! monseigneur.

--Voil pourquoi je ne trouve pas aussi heureuses qu'on le prtend les
victoires de M. Washington et du marquis de La Fayette. C'est de
l'gosme, je le veux bien, mais passez-le-moi; ce n'est pas de
l'gosme pour moi seul.

--Oh! monseigneur.

--Et savez-vous pourquoi je vous aiderai de toutes mes forces?

--Monseigneur, quelle que soit la raison, j'en aurai  Votre Altesse
Royale la plus vive reconnaissance.

--C'est que, mon cher monsieur de Taverney, vous n'tes pas un de ceux
que la trompette a hross dans nos carrefours; vous avez fait
bravement votre service, mais vous ne vous tes pas coul sans cesse
dans l'embouchure de la trompette. On ne vous connat pas  Paris, voil
pourquoi je vous aime, sinon... ah! ma foi! monsieur de
Taverney... sinon... je suis goste, voyez-vous.

L-dessus, le prince baisa la main de la reine en riant, salua Andre
d'un air affable et plus respectueux qu'il n'en avait l'habitude avec
les femmes, puis la porte s'ouvrit et il disparut.

La reine alors quitta presque brusquement l'entretien qu'elle avait avec
Andre, se tourna vers Philippe, et lui dit:

--Avez-vous vu votre pre, monsieur?

--Avant de venir ici, oui, madame, je l'ai trouv dans les antichambres;
ma soeur l'avait fait prvenir.

--Pourquoi n'avoir pas t voir votre pre d'abord?

--J'avais envoy chez lui mon valet de chambre, madame, et mon mince
bagage, mais M. de Taverney m'a renvoy ce garon avec l'ordre de me
prsenter d'abord chez le roi ou chez Votre Majest.

--Et vous avez obi?

--Avec bonheur, madame; de cette faon, j'ai pu embrasser ma soeur.

--Il fait un temps superbe! s'cria la reine avec un mouvement de joie.
Madame de Misery, demain la glace sera fondue, il me faut tout de suite
un traneau.

La premire femme de chambre sortit pour faire excuter l'ordre.

--Et mon chocolat ici, ajouta la reine.

--Votre Majest ne djeunera pas, dit Mme de Misery. Ah! dj hier Votre
Majest n'a pas soup.

--C'est ce qui vous trompe, ma bonne Misery, nous avons soup hier,
demandez  Mlle de Taverney.

--Et trs bien, rpliqua Andre.

--Ce qui n'empchera pas que je prenne mon chocolat, ajouta la reine.
Vite, vite, ma bonne Misery, ce beau soleil m'attire: il y aura bien du
monde sur la pice d'eau des Suisses.

--Votre Majest se propose de patiner? dit Philippe.

--Oh! vous allez vous moquer de nous, monsieur l'Amricain, s'cria la
reine, vous qui avez parcouru des lacs immenses, sur lesquels on fait
plus de lieues qu'ici nous ne faisons de pas.

--Madame, rpondit Philippe, ici Votre Majest s'amuse du froid et du
chemin; l-bas on en meurt.

--Ah! voici mon chocolat: Andre, vous en prendrez une tasse.

Andre rougit de plaisir et s'inclina.

--Vous voyez, monsieur de Taverney, je suis toujours la mme,
l'tiquette me fait horreur comme autrefois; vous souvient-il
d'autrefois, monsieur Philippe, tes-vous chang, vous?

Ces mots allrent au coeur du jeune homme; souvent le regret d'une femme
est un coup de poignard pour les intresss.

--Non, madame, rpondit-il d'une voix brve, non, je ne suis pas chang,
de coeur au moins.

--Alors, si vous avez gard le mme coeur, dit la reine avec enjouement,
comme le coeur tait bon, nous vous en remercions  notre manire: une
tasse pour M. de Taverney, madame Misery.

--Oh! madame, s'cria Philippe, tout boulevers, Votre Majest n'y pense
pas, un tel honneur  un pauvre soldat obscur comme moi.

--Un ancien ami, s'cria la reine, voil tout. Ce jour me fait monter au
cerveau tous les parfums de la jeunesse; ce jour me trouve heureuse,
libre, fire, folle!... Ce jour me rappelle mes premiers tours dans mon
Trianon chri, et les escapades que nous faisions, Andre et moi. Mes
roses, mes fraises, mes verveines, les oiseaux que j'essayais 
reconnatre dans mes parterres, tout, jusqu' mes jardiniers chris,
dont les bonnes figures signifiaient toujours une fleur nouvelle, un
fruit savoureux; et M. de Jussieu, et cet original Rousseau, qui est
mort... Ce jour... je vous dis que ce jour... me rend folle! Mais
qu'avez-vous, Andre? vous tes rouge; qu'avez vous, monsieur Philippe?
vous tes ple.

La physionomie de ces deux jeunes gens avait, en effet, support mal
l'preuve de ce souvenir cruel.

Tous deux, aux premiers mots de la reine, rappelrent leur courage.

--Je me suis brl le palais, dit Andre, excusez-moi, madame.

--Et moi, madame, dit Philippe, je ne puis encore me faire  cette ide
que Votre Majest m'honore comme un grand seigneur.

--Allons, allons, interrompit Marie-Antoinette en versant elle-mme le
chocolat dans la tasse de Philippe, vous tes un soldat, avez-vous dit,
et comme tel accoutum au feu: brlez-vous glorieusement avec le
chocolat, je n'ai pas le temps d'attendre.

Et elle se mit  rire. Mais Philippe prit la chose au srieux, comme un
campagnard et pu le faire; seulement, ce que celui-ci et accompli par
embarras, Philippe l'accomplit par hrosme.

La reine ne le perdait pas de vue, son rire redoubla.

--Vous avez un parfait caractre, dit-elle.

Elle se leva...

Dj ses femmes lui avaient donn un charmant chapeau, une mante
d'hermine et des gants.

La toilette d'Andre se fit aussi rapidement.

Philippe remit son chapeau sous son bras et suivit les dames.

--Monsieur de Taverney, je ne veux pas que vous me quittiez, dit la
reine, et je prtends aujourd'hui, par politique, confisquer un
Amricain. Prenez ma droite, monsieur de Taverney.

Taverney obit. Andre passa vers la gauche de la reine.

Quand la reine descendit le grand escalier, quand les tambours battirent
aux champs, quand le clairon des gardes du corps et le froissement des
armes qu'on apprtait montrent dans le palais, pousss par le vent des
vestibules, cette pompe royale, ce respect de tous, ces adorations qui
venaient au coeur de la reine et rencontraient Taverney en chemin, ce
triomphe, disons-nous, frappa de vertige la tte dj embarrasse du
jeune homme.

Une sueur de fivre perla sur son front, ses pas hsitrent.

Sans le tourbillon froid qui le frappa aux yeux et aux lvres, il se ft
certainement vanoui.

C'tait pour ce jeune homme, aprs tant de jours lugubrement uss dans
le chagrin et dans l'exil, un retour trop soudain aux grandes joies de
l'orgueil et du coeur.

Tandis que sur le passage de la reine, tincelante de beaut, se
courbaient les fronts et se dressaient les armes, on et pu voir un
petit vieillard  qui la proccupation faisait oublier l'tiquette.

Il tait rest la tte tendue, l'oeil braqu sur la reine et sur
Taverney, au lieu de baisser sa tte et ses regards.

Lorsque la reine s'loigna, le petit vieillard rompit son rang avec la
haie qui se dmolissait autour de lui, et on le vit courir aussi vite
que le lui permettaient ses petites jambes blches[3] de soixante-dix
ans.

   [Note 3: Molles et faibles.]




Chapitre IX

La pice d'eau des Suisses


Chacun connat ce long carr glauque et moir dans la belle saison,
blanc et rugueux dans l'hiver, qui se nomme encore aujourd'hui la pice
d'eau des Suisses.

Une alle de tilleuls, qui tendent joyeusement au soleil leurs bras
rougissants, borde chaque rive de l'tang; cette alle est peuple de
promeneurs de tous rangs et de tous ges qui vont jouir du spectacle des
traneaux et des patins.

Les toilettes des femmes offrent ce bruyant ple-mle du luxe un peu
gnant de l'ancienne cour, et la dsinvolture un peu capricieuse de la
nouvelle mode.

Les hautes coiffures, les mantes ombrageant de jeunes fronts, les
chapeaux d'toffe en majorit, les manteaux de fourrure et les vastes
falbalas des robes de soie font une bigarrure assez curieuse avec les
habits rouges, les redingotes bleu de ciel, les livres jaunes et les
grandes lvites blanches.

Des valets bleus et rouges fendent toute cette foule, comme des
coquelicots et des bleuets que le vent fait onduler sur les pis ou les
trfles.

Parfois un cri d'admiration part du milieu de l'assemble. C'est que
Saint-Georges, le hardi patineur, vient d'excuter un cercle si parfait,
qu'un gomtre en le mesurant n'y trouverait pas un dfaut sensible.

Tandis que les rives de la pice d'eau sont couvertes d'un tel nombre de
spectateurs qu'ils se rchauffent par le contact et prsentent de loin
l'aspect d'un tapis bariol, au-dessus duquel flotte une vapeur, celle
des haleines que le froid saisit, la pice d'eau elle-mme, devenue un
pais miroir de glace, prsente l'aspect le plus vari et surtout le
plus mouvant.

L, c'est un traneau que trois normes molosses, attels comme aux
trokas russes, font voler sur la glace.

Ces chiens vtus de caparaons de velours armoris la tte coiffe de
plumes flottantes, ressemblent  ces chimriques animaux des diableries
de Callot ou des sorcelleries de Goya.

Leur matre, M. de Lauzun, nonchalamment assis dans le traneau bourr
de peaux de tigre, se penche sur le ct pour respirer librement, ce
qu'il ne russirait probablement pas  faire en suivant le fil du vent.

 et l, quelques traneaux d'une modeste allure cherchent l'isolement.
Une dame masque, sans doute  cause du froid, monte un de ces traneaux
tandis qu'un beau patineur, vtu d'une houppelande de velours 
brandebourgs d'or, se penche sur le dossier pour donner une impulsion
plus rapide au traneau qu'il pousse et dirige en mme temps.

Les paroles entre la dame masque et le patineur  la houppelande de
velours s'changent  la porte du souffle, et nul ne saurait blmer un
rendez-vous secret donn sous la vote des cieux,  la vue de Versailles
tout entier.

Ce qu'ils disent, qu'importe aux autres puisqu'on les voit; qu'importe 
eux qu'on les voie puisqu'on ne les entend pas: il est vident qu'au
milieu de tout ce monde ils vivent d'une vie isole, ils passent dans la
foule comme deux oiseaux voyageurs: o vont-ils?  ce monde inconnu que
toute me cherche, et qu'on appelle le bonheur.

Tout  coup, au milieu de ces sylphes qui glissent bien plus qu'ils ne
marchent, il se fait un grand mouvement il s'lve un grand tumulte.

C'est que la reine vient d'apparatre au bord de la pice d'eau des
Suisses, qu'on l'a reconnue, et qu'on s'apprte  lui cder la place,
quand elle fait de la main signe  chacun de demeurer.

Le cri de Vive la reine! retentit; puis, forts de la permission,
patineurs qui volent et traneaux qu'on pousse forment, comme par un
mouvement lectrique, un grand cercle autour de l'endroit o l'auguste
visiteuse s'est arrte.

L'attention gnrale est fixe sur elle.

Les hommes alors se rapprochent par de savantes manoeuvres, les femmes
s'ajustent avec une respectueuse dcence, enfin chacun trouve moyen de
se mler presque aux groupes de gentilshommes et de grands officiers qui
viennent offrir leurs compliments  la reine.

Parmi les principaux personnages que le public a remarqus, il en est un
fort remarquable qui, au lieu de suivre l'impulsion gnrale et de venir
au-devant de la reine, il en est un qui, au contraire, reconnaissant sa
toilette et son entourage, quitte son traneau et se jette dans une
contre-alle o il disparat avec les personnes de sa suite.

Le comte d'Artois, que l'on remarquait au nombre des plus lgants et
plus lgers patineurs, ne fut pas des derniers  franchir l'espace qui
le sparait de sa belle-soeur, et  venir lui baiser la main.

Puis, en lui baisant la main:

--Voyez-vous, lui dit-il  l'oreille, comme notre frre M. de Provence
vous vite?

Et en disant ces mots, il dsignait du doigt l'altesse royale qui, 
grands pas, marchait dans le taillis plein de givre, pour aller par un
dtour  la recherche de son carrosse.

--Il ne veut pas que je lui fasse des reproches, dit la reine.

--Oh! quant aux reproches qu'il attend, cela me regarde, et ce n'est
point pour cela qu'il vous craint.

--C'est pour sa conscience alors, dit gaiement la reine.

--Pour autre chose encore, ma soeur.

--Pourquoi donc?

--Je vais vous le dire. Il vient d'apprendre que M. de Suffren, le
glorieux vainqueur, doit arriver ce soir, et comme la nouvelle est
importante, il veut vous la laisser ignorer.

La reine vit autour d'elle quelques curieux, dont le respect n'loignait
pas tellement les oreilles qu'ils ne pussent entendre les paroles de son
beau frre.

--Monsieur de Taverney, dit-elle, soyez assez bon pour vous occuper de
mon traneau, je vous prie, et si votre pre est l, embrassez-le, je
vous donne cong pour un quart d'heure.

Le jeune homme s'inclina et traversa la foule pour aller excuter
l'ordre de la reine.

La foule aussi avait compris: elle a parfois des instincts merveilleux;
elle largit le cercle, et la reine et le comte d'Artois se trouvrent
plus  l'aise.

--Mon frre, dit alors la reine, expliquez-moi, je vous prie, ce que mon
frre gagne  ne point me faire part de l'arrive de M. de Suffren.

--Oh! ma soeur, est-il bien possible que vous, femme, reine et ennemie,
vous ne saisissiez pas tout  coup l'intention de ce rus politique? M.
de Suffren arrive, nul ne le sait  la cour. M. de Suffren est le hros
des mers de l'Inde, et, par consquent, a droit  une rception
magnifique  Versailles. Donc, M. de Suffren arrive; le roi ignore son
arrive, le roi le nglige sans le savoir, et, par consquent, sans le
vouloir; vous de mme, ma soeur. Tout au contraire, pendant ce temps, M.
de Provence, qui sait l'arrive de M. de Suffren, lui, M. de Provence
accueille le marin, lui sourit, le caresse, lui fait un quatrain, et, en
se frottant au hros de l'Inde, il devient le hros de la France.

--C'est clair, dit la reine.

--Pardieu! dit le comte.

--Vous n'oubliez qu'un seul point, mon cher gazetier.

--Lequel?

--Comment savez-vous tout ce beau projet de notre cher frre et beau
frre?

--Comment je le sais? Comme je sais tout ce qu'il fait. C'est bien
simple: m'tant aperu que M. de Provence prend  tche de savoir tout
ce que je fais, j'ai pay des gens qui me content tout ce qu'il fait,
lui. Oh! cela pourra m'tre utile, et  vous aussi, ma soeur.

--Merci de votre alliance, mon frre, mais le roi?

--Eh bien! le roi est prvenu.

--Par vous?

--Oh! non pas, par son ministre de la Marine que je lui ai envoy. Tout
cela ne me regarde pas, vous comprenez, moi, je suis trop frivole, trop
dissipateur, trop fou, pour m'occuper de choses de cette importance.

--Et le ministre de la Marine ignorait aussi, lui, l'arrive de M. de
Suffren en France?

--Eh! mon Dieu! ma chre soeur, vous avez connu assez de ministres,
n'est-ce pas, depuis quatorze ans que vous tes ou dauphine ou reine de
France, pour savoir que ces messieurs ignorent toujours la chose
importante. Eh bien! j'ai prvenu le ntre et il est enthousiasm.

--Je le crois bien.

--Vous comprenez, chre soeur, voil un homme qui me sera reconnaissant
toute sa vie, et justement, j'ai besoin de sa reconnaissance.

--Pour quoi faire?

--Pour ngocier un emprunt.

--Oh! s'cria la reine en riant, voil que vous me gtez votre belle
action.

--Ma soeur, dit le comte d'Artois d'un air grave, vous devez avoir
besoin d'argent; foi de fils de France! je mets  votre disposition la
moiti de la somme que je toucherai.

--Oh! mon frre! s'cria Marie-Antoinette, gardez, gardez; Dieu merci!
je n'ai besoin de rien en ce moment.

--Diable! n'attendez pas trop longtemps pour rclamer ma promesse, chre
soeur.

--Pourquoi cela?

--Parce que je pourrais bien, si vous attendiez trop longtemps, n'tre
plus en mesure de la tenir.

--Eh bien! en ce cas, je m'arrangerai aussi, moi, de faon  dcouvrir
quelque secret d'tat.

--Ma soeur, vous prenez froid, dit le prince, vos joues bleuissent, je
vous en prviens.

--Voici M. de Taverney qui revient avec mon traneau.

--Alors, vous n'avez plus besoin de moi, ma soeur?

--Non.

--En ce cas, chassez-moi, je vous prie.

--Pourquoi? vous figurez-vous, par hasard, que vous me gnez en quelque
chose que ce soit?

--Non pas, c'est moi, au contraire, qui ai besoin de ma libert.

--Adieu alors.

--Au revoir, chre soeur.

--Quand?

--Ce soir.

--Qu'y a-t-il donc ce soir?

--Il n'y a pas, mais il y aura.

--Eh bien! qu'y aura-t-il?

--Il y aura grand monde au jeu du roi.

--Pourquoi cela?

--Parce que le ministre amnera ce soir M. de Suffren.

--Trs bien,  ce soir alors.

 ces mots, le jeune prince salua sa soeur avec cette charmante
courtoisie qui lui tait naturelle, et disparut dans la foule.

Taverney pre avait suivi des yeux son fils, tandis qu'il s'loignait de
la reine pour s'occuper du traneau.

Mais bientt son regard vigilant tait revenu  la reine. Cette
conversation anime de Marie-Antoinette avec son beau-frre n'tait pas
sans lui donner quelques inquitudes, car cette conversation coupait en
deux toute la familiarit tmoigne nagure encore  son fils par la
reine.

Aussi se contenta-t-il de faire un geste amical  Philippe quand
celui-ci acheva de terminer les prparatifs indispensables au dpart du
traneau, et le jeune homme ayant voulu, comme le lui prescrivait la
reine, aller embrasser son pre qu'il n'avait pas embrass depuis dix
ans, celui-ci l'loigna de la main en disant:

--Plus tard, plus tard; reviens aprs ton service et nous causerons.

Philippe s'loigna donc, et le baron vit avec joie que M. le comte
d'Artois avait pris cong de la reine.

Celle-ci entra dans le traneau et y fit entrer Andre avec elle, et
comme deux grands heiduques se prsentaient pour pousser le traneau:

--Non pas, non pas, dit la reine, je ne veux point aller de cette faon.
Est-ce que vous ne patinez pas, monsieur de Taverney?

--Pardonnez-moi, madame, rpondit Philippe.

--Donnez des patins  M. le chevalier, ordonna la reine; puis, se
retournant de son ct:

--Je ne sais quoi me dit que vous patinez aussi bien que Saint-Georges,
ajouta-t-elle.

--Mais dj autrefois, dit Andre, Philippe patinait fort lgamment.

--Et maintenant vous ne connaissez plus de rival, n'est-ce pas, monsieur
de Taverney?

--Madame, dit Philippe, puisque Votre Majest a cette confiance en moi,
je vais faire de mon mieux.

En disant ces mots, Philippe s'tait dj arm de patins tranchants et
affils comme des lames.

Il se plaa alors derrire le traneau, lui donna l'impulsion d'une
main, et la course commena.

On vit alors un curieux spectacle.

Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l'lgant multre,
l'homme  la mode, l'homme suprieur dans tous les exercices du corps,
Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer
prs de lui dans la carrire.

Aussi se mit-il aussitt  voltiger autour du traneau de la reine avec
des rvrences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais
courtisan solide sur le parquet de Versailles n'en avait excut de plus
sduisantes; il dcrivait autour du traneau les cercles les plus
rapides et les plus justes, l'enlaant par une suite d'anneaux
merveilleusement souds l'un  l'autre, de sorte que sa courbe nouvelle
prvenait toujours l'arrive du traneau, lequel le laissait derrire;
aprs quoi, d'un coup de patin vigoureux, il regagnait par l'ellipse
tout ce qu'il avait perdu d'avance.

Nul, pas mme avec le regard, ne pouvait suivre cette manoeuvre sans
tre tourdi, bloui, merveill.

Alors Philippe, piqu au jeu, prit un parti plein de tmrit: il lana
le traneau avec une si effrayante rapidit que deux fois Saint-Georges,
au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derrire lui, et
comme la vitesse du traneau faisait pousser  beaucoup de gens des cris
d'effroi qui eussent pu effrayer la reine:

--Si Sa Majest le dsire, dit Philippe, je m'arrterai, ou du moins je
ralentirai la course.

--Oh! non, non, s'cria la reine avec cette ardeur fougueuse qu'elle
mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n'ai pas peur;
plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.

--Oh! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien,
rapportez-vous-en  moi.

Et comme sa robuste main s'affermit de nouveau au triangle du dossier,
le mouvement fut si vigoureux que tout le traneau trembla.

On et dit qu'il venait de le soulever  bras tendu.

Alors, appliquant au traneau sa seconde main, effort qu'il avait
ddaign jusque-l, il entrana la machine comme un jouet dans ses mains
d'acier.

 partir de ce moment, il croisa chacun des cercles de Saint-Georges par
des cercles plus grands encore, de sorte que le traneau se mouvait
comme l'homme le plus souple, tournant et se retournant sur toute sa
longueur, comme s'il se ft agi de ces simples semelles sur lesquelles
Saint-Georges labourait la glace; malgr la masse, malgr le poids,
malgr l'tendue, le traneau de la reine s'tait fait patin, il vivait,
il volait, il tourbillonnait comme un danseur.

Saint-Georges, plus gracieux, plus fin, plus correct dans ses mandres,
commena bientt  s'inquiter. Il patinait dj depuis une heure;
Philippe, en le voyant tout en sueur, en remarquant les efforts de ses
jarrets frmissants, rsolut de l'abattre par la fatigue.

Il changea de marche et abandonnant les cercles qui lui donnaient la
peine de soulever chaque fois le traneau, il lana droit devant lui
l'quipage.

Le traneau partit plus rapide qu'une flche.

Saint-Georges, d'un seul coup de jarret, l'eut bientt rejoint, mais
Philippe avait saisi le moment o la seconde impulsion multiplie l'lan
de la premire, il poussa donc le traneau sur une couche de glace
encore intacte, et ce fut avec tant de raideur qu'il demeura, lui, en
arrire.

Saint-Georges s'lana pour rattraper le traneau, mais alors Philippe,
rassemblant sa force, glissa si finement sur l'extrme courbure du patin
qu'il passa devant Saint-Georges et vint poser ses deux mains sur le
traneau; puis, par un mouvement herculen, il fit faire au traneau
volte-face et le lana de nouveau dans le sens contraire, tandis que
Saint-Georges, emport par son suprme effort, ne pouvant retenir sa
course, et perdant un espace irrcuprable, demeura compltement
distanc.

L'air retentit de telles acclamations que Philippe en rougit de honte.

Mais il fut bien surpris quand la reine, aprs avoir battu elle-mme des
mains, se retourna de son ct et, avec l'accent d'une voluptueuse
oppression, lui dit:

--Oh! monsieur de Taverney,  prsent que la victoire vous est reste,
grce! grce! vous me tueriez.




Chapitre X

Le tentateur


Philippe,  cet ordre, ou plutt  cette prire de la reine, serra ses
muscles d'acier, se cramponna sur ses jarrets, et le traneau s'arrta
court, comme le cheval arabe qui frmit sur ses jarrets dans le sable de
la plaine.

--Oh! maintenant reposez-vous, dit la reine en sortant du traneau toute
vacillante. En vrit, je n'eusse jamais cru qu'il y et un tel
enivrement dans la vitesse, vous avez failli me rendre folle.

Et toute vacillante en effet, elle s'appuya sur le bras de Philippe.

Un frmissement de stupeur, qui courut par toute cette foule dore et
chamarre, l'avertit qu'une fois encore elle venait de commettre une de
ses fautes contre l'tiquette; fautes normes aux yeux de la jalousie et
de la servilit.

Quant  Philippe, tout tourdi de cet excs d'honneur, il tait plus
tremblant et plus honteux que si sa souveraine l'et outrag
publiquement.

Il baissait les yeux, son coeur battait  rompre sa poitrine.

Une singulire motion, celle de sa course sans doute, agitait la reine,
car elle retira immdiatement son bras et prit celui de Mlle de Taverney
en demandant un sige.

On lui apporta un pliant.

--Pardon, monsieur de Taverney, dit-elle  Philippe.

Puis brusquement:

--Mon Dieu! que c'est un grand malheur, ajouta-t-elle, que d'tre
environne sans cesse de curieux et de sots, fit-elle tout bas.

Les gentilshommes ordinaires et les dames d'honneur l'avaient jointe et
dvoraient des yeux Philippe qui, pour cacher sa rougeur, dlaait ses
patins.

Les patins dlacs, Philippe recula pour laisser la place aux
courtisans.

La reine demeura quelques moments pensive, puis relevant la tte:

--Oh! je sens que je me refroidirais  rester ainsi immobile, dit-elle,
encore un tour.

Et elle remonta dans son traneau.

Philippe attendit, mais inutilement, un ordre.

Alors vingt gentilshommes se prsentrent.

--Non, mes heiduques, dit-elle; merci, messieurs.

Puis, lorsque les valets furent  leur poste:

--Doucement, dit-elle, doucement.

Et, fermant les yeux, elle se laissa aller  une rverie intrieure.

Le traneau s'loigna doucement, comme l'avait ordonn la reine, suivi
d'une foule d'avides, de curieux et de jaloux.

Philippe demeura seul, essuyant sur son front les gouttes de sueur.

Il cherchait des yeux Saint-Georges, pour le consoler de sa dfaite par
quelque loyal compliment.

Mais celui-ci avait reu un message du duc d'Orlans, son protecteur, et
avait quitt le champ de bataille.

Philippe, un peu triste, un peu las, presque effray lui-mme de ce qui
venait de se passer, tait rest immobile  sa place, suivant des yeux
le traneau de la reine qui s'loignait, lorsqu'il sentit quelque chose
qui lui effleurait les flancs.

Il se retourna et reconnut son pre.

Le petit vieillard, tout ratatin comme un homme d'Hoffmann, tout
envelopp de fourrures comme un Samoyde, avait heurt son fils avec le
coude pour ne pas sortir ses mains du manchon qu'il portait  son col.

Son oeil, dilat par le froid ou par la joie, parut flamboyant 
Philippe.

--Vous ne m'embrassez pas, mon fils? dit-il.

Et il pronona ces paroles du ton que le pre de l'athlte grec dut
prendre pour remercier son fils de la victoire remporte dans le cirque.

--Mon cher pre, de tout mon coeur, rpliqua Philippe.

Mais on pouvait comprendre qu'il n'y avait aucune harmonie entre
l'accent des paroles et leur signification.

--L, l, et maintenant que vous m'avez embrass, allez, allez vite.

Et il le poussa en avant.

--Mais o donc voulez-vous que j'aille, monsieur? demanda Philippe.

--Mais l-bas, morbleu!

--L-bas?

--Oui, prs de la reine.

--Oh! non, mon pre, non, merci.

--Comment, non! comment, merci! tes-vous fou? Vous ne voulez pas aller
rejoindre la reine?

--Mais non, c'est impossible; vous n'y pensez pas, mon cher pre.

--Comment, impossible! impossible d'aller rejoindre la reine qui vous
attend?

--Qui m'attend, moi?

--Mais oui; oui, la reine qui vous dsire.

--Qui me dsire!

Et Taverney regarda fixement le baron.

--En vrit, mon pre, dit-il froidement, je crois que vous vous
oubliez.

--Il est tonnant! parole d'honneur, dit le vieillard en se redressant
et en frappant du pied. Ah! , Philippe, faites-moi le plaisir de me
dire un peu d'o vous venez.

--Monsieur, dit tristement le chevalier, j'ai peur en vrit de prendre
une certitude.

--Laquelle?

--C'est que vous vous moquez de moi, ou bien...

--Ou bien...

--Pardonnez-moi, mon pre; ou bien... vous devenez fou.

Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si
nergique, que le jeune homme frona le sourcil de douleur.

--coutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L'Amrique est un pays
fort loign de la France, je le sais bien.

--Oui, mon pre, trs loign, rpta Philippe; mais je ne comprends
point ce que vous voulez dire; expliquez-vous donc, je vous prie.

--Un pays o il n'y a ni roi ni reine.

--Ni sujets.

--Trs bien! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce
point ne m'intresse aucunement et m'est fort gal; mais ce qui ne m'est
point gal, ce qui me peine, ce qui m'humilie, c'est que j'ai peur, moi
aussi, d'avoir une certitude.

--Laquelle, mon pre? En tout cas, je pense que nos certitudes diffrent
tout  fait l'une de l'autre.

--La mienne est que vous tes un niais, mon fils, et cela n'est point
permis  un grand gaillard taill comme vous l'tes; voyez, mais voyez
donc l bas!

--Je vois, monsieur.

--Eh bien! la reine se retourne, et c'est pour la troisime fois; oui,
monsieur, la reine s'est retourne trois fois, et tenez, la voil qui se
retourne encore; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le
puritain, monsieur de l'Amrique, oh!

Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses
gencives, le gant de daim gris qui et enferm deux mains comme la
sienne.

--Eh bien! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne
l'est probablement point, que c'est moi que la reine cherche?

--Oh! rpta encore le vieillard en trpignant, il a dit: Quand ce
serait vrai; mais cet homme-l n'est pas de mon sang, cet homme-l
n'est pas un Taverney!

--Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.

Puis, tout bas et les yeux au ciel:

--Faut-il en remercier Dieu? dit-il.

--Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande;
monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.

--Vous avez bonne vue, mon pre, dit schement Philippe.

--Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de modrer son
impatience, voyons, laisse-moi t'expliquer. Il est vrai, tu as tes
raisons, mais enfin, moi, j'ai l'exprience; voyons, mon bon Philippe,
es-tu ou n'es-tu pas un homme?

Philippe haussa lgrement les paules et ne rpondit rien.

Le vieillard, en ce moment, et voyant qu'il attendait vainement une
rponse, se hasarda, plutt par mpris que par besoin,  fixer les yeux
sur son fils, et alors il s'aperut de toute la dignit, de toute
l'impntrable rserve, de toute la volont inexpugnable dont ce visage
tait arm pour le bien, hlas!

Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de
son nez, et d'une voix douce comme celle d'Orphe parlant aux rochers
thessaliens:

--Philippe, mon ami, dit-il, voyons, coute-moi.

--Eh! rpondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre
chose depuis un quart d'heure, mon pre.

Oh! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majest,
monsieur l'Amricain; tu as bien ton ct faible, colosse, laisse-moi te
saisir ce ct avec mes vieilles griffes, et tu vas voir.

Puis, tout haut:

--Tu ne t'es pas aperu d'une chose? dit-il.

--De laquelle?

--D'une chose qui fait honneur  ta navet.

--Voyons, dites, monsieur.

--C'est tout simple, tu arrives d'Amrique, tu es parti dans un moment
o il n'y avait plus qu'un roi et plus de reine, si ce n'est la Du
Barry, majest peu respectable; tu reviens, tu vois une reine et tu te
dis: Respectons-la.

--Sans doute.

--Pauvre enfant! fit le vieillard.

Et il se mit  touffer  la fois, dans son manchon, une toux et un
clat de rire.

--Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je
respecte la royaut, vous un Taverney-Maison-Rouge; vous, un des bons
gentilshommes de France.

--Attends donc, je ne te parle pas de la royaut, moi, je te parle de la
reine.

--Et vous faites une diffrence?

--Pardieu! qu'est-ce que la royaut, mon cher? une couronne; on n'y
touche pas,  cela, peste! Qu'est-ce que la reine? une femme; oh! une
femme, c'est diffrent, on y touche.

--On y touche! s'cria Philippe rougissant  la fois de colre et de
mpris, accompagnant ces paroles d'un geste si superbe, que nulle femme
n'et pu le voir sans l'aimer, nulle reine sans l'adorer.

--Tu n'en crois rien, non; eh bien! demande, reprit le petit vieillard
avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son
sourire, demande  M. de Coigny, demande  M. de Lauzun, demande  M. de
Vaudreuil.

--Silence! silence, mon pre, s'cria Philippe d'une voix sourde, ou
pour ces trois blasphmes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon
pe, c'est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-mme, et sans
piti, et sur l'heure.

Taverney fit un pas  reculons, tourna sur lui-mme comme et fait
Richelieu  trente ans, et secouant son manchon:

--Oh! en vrit, l'animal est stupide, dit-il; le cheval est un ne,
l'aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m'as rjoui; je me
croyais l'anctre, le Cassandre, et voil que je suis Valre, que je
suis Adonis, que je suis Apollon; bonsoir.

Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.

Philippe tait devenu sombre; il arrta le vieillard au demi-tour.

--Vous n'avez point parl srieusement, n'est-ce pas, mon pre? dit-il,
car il est impossible qu'un gentilhomme d'aussi bonne race que vous ait
contribu  accrditer de telles calomnies, semes par les ennemis, non
seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la
royaut.

--Il en doute encore, la double brute! s'cria Taverney.

--Vous m'avez parl comme vous parleriez devant Dieu?

--En vrit.

--Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour?

Le jeune homme avait repris la conversation si ddaigneusement
interrompue par lui; c'tait un succs pour le baron, il se rapprocha.

--Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme,
monsieur mon fils, et que je ne mens pas... toujours.

Ce toujours tait quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.

--Ainsi, dit-il, monsieur, c'est votre opinion que la reine a eu des
amants?

--Belle nouvelle!

--Ceux que vous avez cits?

--Et d'autres... que sais-je? Interroge la ville et la cour. Il faut
revenir d'Amrique pour ignorer ce qu'on dit.

--Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphltaires?

--Oh! oh! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard?

--Non, et c'est l le malheur, c'est que des hommes comme vous rptent
de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs
malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C'est vous,
et les gens de race, qui donnez en les rptant  ces propos une
terrible consistance. Oh! monsieur, par religion, ne rptez plus de
pareilles choses!

--Je les rpte cependant.

--Et pourquoi les rptez-vous? s'cria le jeune homme en frappant du
pied.

--Eh! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le
regardant avec son sourire de dmon, pour te prouver que je n'avais pas
tort de te dire: Philippe, la reine se retourne; Philippe, la reine
cherche; Philippe, la reine dsire; Philippe, cours, cours, la reine
attend!

--Oh! s'cria le jeune homme en cachant sa tte dans ses mains, au nom
du Ciel! taisez-vous, mon pre, vous me rendriez fou.

--En vrit, Philippe, je ne te comprends pas, rpondit le vieillard;
est-ce un crime d'aimer? Cela prouve qu'on a du coeur, et dans les yeux
de cette femme, dans sa voix, dans sa dmarche, ne sent-on pas son
coeur? Elle aime, elle aime, te dis-je; mais tu es un philosophe, un
puritain, un quaker, un homme d'Amrique, tu n'aimes pas, toi; laisse-la
donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la,
mprise-la, repousse-la, Philippe, c'est--dire _Joseph de Taverney_.

Et, sur ces mots accentus avec une ironie sauvage, le petit vieillard,
voyant l'effet qu'il avait produit, se sauva comme le tentateur aprs
avoir donn le premier conseil du crime.

Philippe demeura seul, le coeur gonfl, le cerveau bouillonnant; il ne
songea mme pas que depuis une demi-heure il tait rest clou  la mme
place; que la reine avait fini son tour de promenade, qu'elle revenait,
qu'elle le regardait, et que, du milieu de son cortge, elle cria en
passant:

--Vous devez tre bien repos, monsieur de Taverney, venez donc, il
n'est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous,
messieurs.

Philippe courut  elle, aveugle, tourdi, ivre.

En posant sa main sur le dossier du traneau, il se sentit brler; la
reine tait nonchalamment renverse en arrire, ses doigts avaient
effleur les cheveux de Marie-Antoinette.




Chapitre XI

Le Suffren


Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait t fidlement
gard  Louis XVI et au comte d'Artois.

Nul ne sut  quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.

Le roi avait indiqu son jeu pour le soir.

 sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa
famille.

La reine arriva tenant Madame Royale, qui n'avait que sept ans encore,
par la main.

L'assemble tait nombreuse et brillante.

Pendant les prliminaires de la runion, au moment o chacun prenait
place, le comte d'Artois s'approcha tout doucement de la reine et lui
dit:

--Ma soeur, regardez bien autour de vous.

--Eh bien! dit-elle, je regarde.

--Que voyez-vous?

La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les paisseurs, sonda
les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi
lesquels Andre et son frre:

--Mais, dit-elle, je vois des visages fort agrables, des visages amis
surtout.

--Ne regardez pas qui nous avons, ma soeur, regardez qui nous manque.

--Ah! c'est ma foi vrai! s'cria-t-elle.

Le comte d'Artois se mit  rire.

--Encore absent, reprit la reine. Ah ! le ferai-je toujours fuir
ainsi?

--Non, dit le comte d'Artois; seulement la plaisanterie se prolonge,
Monsieur est all attendre le bailli de Suffren  la barrire.

--Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon frre.

--Vous ne voyez pas pourquoi je ris?

--Sans doute, si Monsieur a t attendre le bailli de Suffren  la
barrire, il a t plus fin que nous, voil tout, puisque le premier il
le verra et, par consquent, le complimentera avant tout le monde.

--Allons donc, chre soeur, rpliqua le jeune prince en riant, vous avez
une bien petite ide de notre diplomatie: Monsieur est all attendre le
bailli  la barrire de Fontainebleau, c'est vrai, mais nous avons,
nous, quelqu'un qui l'attend au relais de Villejuif.

--En vrit?

--En sorte, continua le comte d'Artois, que Monsieur se morfondra seul 
sa barrire, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant
Paris, arrivera directement  Versailles, o nous l'attendons.

--C'est merveilleusement imagin.

--Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma
soeur.

Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de
la plus haute qualit: M. de Cond, M. de Penthivre, M. de La
Trmouille, les princesses.

Le roi s'aperut que M. le comte d'Artois faisait rire la reine, et pour
se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d'oeil des
plus significatifs.

La nouvelle de l'arrive du commandeur de Suffren ne s'tait point
rpandue, comme nous l'avons dit, et cependant on n'avait pu touffer
comme un prsage qui planait au-dessus des esprits.

On sentait quelque chose de cach qui allait apparatre, quelque chose
de nouveau qui allait clore; c'tait un intrt inconnu qui se
rpandait par tout ce monde, o le moindre vnement prend de
l'importance ds que le matre a fronc le sourcil pour dsapprouver ou
pliss la bouche pour sourire.

Le roi, qui avait habitude de jouer un cu de six livres, afin de
modrer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne
s'aperut pas qu'il mettait sur la table tout ce qu'il avait d'or dans
ses poches.

La reine, entirement  son rle, fit de la politique et drouta
l'attention du cercle par l'ardeur factice qu'elle mit  son jeu.

Philippe, admis  la partie et plac en face de sa soeur, absorbait par
tous ses sens  la fois l'impression inoue, stupfiante de cette faveur
qui le rchauffait inopinment.

Les paroles de son pre lui revenaient, quoi qu'il en et,  la mmoire.
Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre
rgnes de favorites, ne savait pas au juste l'histoire des temps et des
moeurs.

Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l'adoration religieuse
n'tait pas un ridicule de plus qu'il avait rapport des pays lointains.

La reine, si potique, si belle, si fraternelle pour lui, n'tait-elle
en somme qu'une coquette terrible, curieuse d'attacher une passion de
plus  ses souvenirs, comme l'entomologiste attache un insecte ou un
papillon de plus sous sa montre, sans s'inquiter de ce que souffre le
pauvre animal dont une pingle traverse le coeur?

Et cependant la reine n'tait pas une femme vulgaire, un caractre
banal. Un regard d'elle signifiait quelque chose, d'elle qui ne laissait
jamais tomber son regard sans en calculer la porte.

Coigny, Vaudreuil, rptait Philippe, ils ont aim la reine et ils en
sont aims. Oh! pourquoi, oh! pourquoi cette calomnie est-elle si
sombre; pourquoi un rayon de lumire ne glisse-t-il pas dans ce profond
abme qu'on appelle un coeur de femme, plus profond encore lorsque c'est
un coeur de reine?

Et lorsque Philippe avait assez ballott ces deux noms dans sa pense,
il regardait  l'extrmit de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil,
qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis cte 
cte, les yeux tourns sur un autre point que celui o se trouvait la
reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.

Et Philippe se disait qu'il tait impossible que ces deux hommes eussent
aim et fussent si calmes, qu'ils eussent t aims et qu'ils fussent si
oublieux. Oh! si la reine l'aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur;
si elle l'oubliait aprs l'avoir aim, il se tuerait de dsespoir.

Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait 
Marie-Antoinette.

Et, toujours rvant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si
imprieuse, ce regard si majestueux; il demandait  toutes les beauts
de cette femme la rvlation du secret de la reine.

Oh! non, calomnies, calomnies! que tous ces bruits vagues qui
commenaient  circuler dans le peuple, et auxquels les intrts, les
haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.

Philippe en tait l de ses rflexions quand sept heures trois quarts
sonnrent  l'horloge de la salle des gardes. Au mme instant, un grand
bruit se fit entendre.

Dans cette salle, des pas retentirent presss et rapides. La crosse des
fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, pntrant par la porte
entrouverte, appela l'attention du roi, qui renversa la tte en arrire
pour mieux entendre, puis fit un signe  la reine.

Celle-ci comprit l'indication et immdiatement leva la sance.

Chaque joueur ramassant ce qu'il avait devant lui attendit, pour prendre
une rsolution, que la reine et laiss deviner la sienne.

La reine passa dans la grande salle de rception.

Le roi y tait arriv devant elle.

Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s'approcha du
roi et lui dit quelques mots  l'oreille.

--Bien, rpondit le roi, allez.

Puis  la reine:

--Tout va bien, ajouta-t-il.

Chacun interrogea son voisin du regard, le tout va bien donnant fort 
penser  tout le monde.

Tout  coup, M. le marchal de Castries entra dans la salle en disant 
haute voix:

--Sa Majest veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de
Toulon?

 ce nom, prononc d'une voix haute, enjoue, triomphante, il se fit
dans l'assemble un tumulte inexprimable.

--Oui, monsieur, rpondit le roi, et avec grand plaisir.

M. de Castries sortit.

Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par o M. de
Castries venait de disparatre.

Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour
faire comprendre l'intrt qu'un roi, qu'une reine, que des princes d'un
sang royal mettaient  jouir les premiers d'un coup d'oeil de Suffren,
peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement franais:
comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.

Depuis la guerre avec l'Angleterre, ou plutt depuis la dernire priode
de combats qui avaient prcd la paix, M. le commandant de Suffren
avait livr sept grandes batailles navales sans subir une dfaite; il
avait pris Trinquemal et Gondelour, assur les possessions franaises,
nettoy la mer, et appris au nabab Hader-Ali que la France tait la
premire puissance de l'Europe. Il avait apport dans l'exercice de la
profession de marin toute la diplomatie d'un ngociateur fin et honnte,
toute la bravoure et toute la tactique d'un soldat, toute l'habilet
d'un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il
s'agissait de l'honneur du pavillon franais, il avait fatigu les
Anglais sur terre et sur mer,  ce point que ces fiers marins n'osrent
jamais achever une victoire commence, ou tenter une attaque sur Suffren
quand le lion montrait les dents.

Puis aprs l'action, pendant laquelle il avait prodigu sa vie avec
l'insouciance du dernier matelot, on l'avait vu humain, gnreux,
compatissant; c'tait le type du vrai marin, un peu oubli depuis
Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de
Suffren.

Nous n'essaierons pas de peindre le bruit et l'enthousiasme que son
arrive  Versailles fit clater parmi les gentilshommes convoqus 
cette runion.

Suffren tait un homme de cinquante-six ans, gros, court,  l'oeil de
feu, au geste noble et facile. Agile malgr son obsit, majestueux
malgr sa souplesse, il portait firement sa coiffure, ou plutt sa
crinire et, comme un homme habitu  se jouer de toutes les
difficults, il avait trouv moyen de se faire habiller et coiffer dans
son carrosse de poste.

Il portait l'habit bleu brod d'or, la veste rouge, la culotte bleue. Il
avait gard le col militaire sur lequel son puissant menton venait
s'arrondir comme le complment oblig de sa tte colossale.

Lorsqu'il tait entr dans la salle des gardes, quelqu'un avait dit un
mot  M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec
impatience, et aussitt celui-ci s'tait cri:

--M. de Suffren, messieurs!

Aussitt les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s'taient aligns
d'eux-mmes comme s'il se ft agi du roi de France, et, le bailli une
fois pass, ils s'taient forms derrire lui en bon ordre, quatre par
quatre, comme pour lui servir de cortge.

Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherch 
l'embrasser.

Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.

--Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du
bonheur de vous embrasser le premier quelqu'un qui en est plus digne que
moi.

Et il conduisit de cette faon M. de Suffren jusqu' Louis XVI.

--M. le bailli! s'cria le roi tout rayonnant.

Et ds qu'il l'aperut:

--Soyez le bienvenu  Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y
apportez tout ce que les hros donnent  leurs contemporains sur la
terre; je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre proprit.
Embrassez-moi, monsieur le bailli.

M. de Suffren avait flchi le genou, le roi le releva et l'embrassa si
cordialement qu'un long frmissement de joie et de triomphe courut par
toute l'assemble.

Sans le respect d au roi, tous les assistants se fussent confondus en
bravos et en cris d'approbation.

Le roi se tourna vers la reine.

--Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemal et de
Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart  moi!

--Monsieur, dit la reine, je n'ai pas d'loges  vous faire. Sachez
seulement que vous n'avez pas tir un coup de canon pour la gloire de la
France sans que mon coeur ait battu d'admiration et de reconnaissance
pour vous.

La reine avait  peine achev que le comte d'Artois, s'approchant avec
son fils, M. le duc d'Angoulme:

--Mon fils, dit-il, vous voyez un hros. Regardez-le bien, la chose est
rare.

--Monseigneur, rpondit le jeune prince  son pre, tout  l'heure
encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais
pas. Je vous remercie de m'avoir montr M. de Suffren.

Au murmure qui se fit autour de lui, l'enfant put comprendre qu'il
venait de dire un mot qui resterait.

Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d'abord 
l'emmener dans son cabinet pour l'entretenir en gographe de ses voyages
et de son expdition.

Mais M. de Suffren fit une respectueuse rsistance.

--Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majest a tant de
bonts pour moi...

--Oh! s'cria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren?

--Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si
grave, que j'ai pens que Votre Majest devait seule tre juge de la
cause.

--Oh! monsieur de Suffren, dit le roi, j'esprais que votre premire
demande serait une faveur et non pas une punition.

--Sire, Votre Majest, j'ai eu l'honneur de le lui dire, sera juge de ce
qu'elle doit faire.

--J'coute.

--Au dernier combat, cet officier dont je parle  Votre Majest montait
le _Svre_.

--Oh! ce btiment qui a amen son pavillon, dit le roi en fronant le
sourcil.

--Sire, le capitaine du _Svre_ avait en effet amen son pavillon,
rpondit M. de Suffren en s'inclinant, et dj Sir Hugues, l'amiral
anglais, envoyait un canot pour amariner la prise; mais le lieutenant du
btiment, qui surveillait les batteries de l'entrepont, s'tant aperu
que le feu cessait, et ayant reu l'ordre de faire taire les canons,
monta sur le pont; il vit alors le pavillon amen et le capitaine prt 
se rendre. J'en demande pardon  Votre Majest, sire, mais  cette vue,
tout ce qu'il avait de sang franais en lui se rvolta. Il prit le
pavillon qui se trouvait  porte de sa main, s'empara d'un marteau et,
tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon
au-dessous de la flamme. C'est par cet vnement, sire, que le _Svre_
fut conserv  Votre Majest.

--Beau trait! fit le roi.

--Brave action! dit la reine.

--Oui, sire, oui, madame; mais grave rbellion contre la discipline.
L'ordre tait donn par le capitaine, le lieutenant devait obir Je vous
demande donc la grce de cet officier, sire, et je vous la demande avec
d'autant plus d'insistance qu'il est mon neveu.

--Votre neveu! s'cria le roi, et vous ne m'en avez point parl!

--Au roi, non, mais j'ai eu l'honneur de faire mon rapport  M. le
ministre de le Marine, en le priant de n'en rien dire  Sa Majest avant
que j'eusse obtenu la grce du coupable.

--Accorde, accorde, s'cria le roi; et je promets d'avance ma
protection  tout indisciplin qui saura venger ainsi l'honneur du
pavillon et du roi de France. Vous eussiez d me prsenter cet officier,
monsieur le bailli.

--Il est ici, rpliqua M. de Suffren, et puisque Votre Majest le
permet...

M. de Suffren se retourna.

--Approchez, monsieur de Charny, dit-il.

La reine tressaillit. Ce nom veillait dans son esprit un souvenir trop
rcent pour tre effac.

Alors un jeune officier se dtacha du groupe form par M. de Suffren et
apparut tout  coup aux yeux du roi.

La reine avait fait un mouvement de son ct pour aller au-devant du
jeune homme, tout enthousiasme qu'elle tait du rcit de sa belle
action.

Mais au nom, mais  la vue du marin que M. de Suffren prsentait au roi,
elle s'arrta, plit et poussa comme un petit murmure.

Mlle de Taverney, elle aussi, plit et regarda avec anxit la reine.

Quant  M. de Charny, sans rien voir, sans rien regarder, sans que son
visage exprimt d'autre motion que le respect, il s'inclina devant le
roi qui lui donna sa main  baiser; puis il rentra modeste et tremblant,
sous les regards avides de l'assemble, dans le cercle d'officiers qui
le flicitaient bruyamment et l'touffaient de caresses.

Il y eut un moment de silence et d'motion, pendant lequel on et pu
voir le roi radieux, la reine souriante et indcise, M. de Charny les
yeux baisss, et Philippe,  qui l'motion de la reine n'avait point
chapp, inquiet et interrogateur.

--Allons, allons, dit enfin le roi, venez, monsieur de Suffren, venez,
que nous causions; je meurs du dsir de vous entendre et de vous prouver
combien j'ai pens  vous.

--Sire, tant de bonts...

--Oh! vous verrez mes cartes, monsieur le bailli; vous verrez chaque
phase de votre expdition prvue ou devine d'avance par ma sollicitude.
Venez, venez.

Puis, aprs avoir fait quelques pas, en entranant M. de Suffren, il se
retourna tout  coup vers la reine:

-- propos, madame, dit-il, je fais construire, comme vous savez, un
vaisseau de cent canons; j'ai chang d'avis sur le nom qu'il doit
porter. Au lieu de l'appeler comme nous avions dit, n'est-ce pas,
madame...

Marie-Antoinette, un peu revenue  elle, saisit au vol la pense du roi.

--Oui, oui, dit-elle, nous l'appellerons le _Suffren_, et j'en serai la
marraine avec M. le bailli.

Des cris, jusque-l contenus, se firent jour avec violence:

--Vive le roi! Vive la reine!

--Et vive le _Suffren_! ajouta le roi avec une exquise dlicatesse--car
nul ne pouvait crier: Vive M. de Suffren! en prsence du roi, tandis
que les plus minutieux observateurs de l'tiquette pouvaient crier:
Vive le vaisseau de Sa Majest!

--Vive le _Suffren_! rpta donc l'assemble avec enthousiasme.

Le roi fit un signe de remerciement de ce que l'on avait si bien compris
sa pense, et emmena le bailli chez lui.




Chapitre XII

M. de Charny


Aussitt que le roi eut disparu, tout ce qu'il y avait dans la salle de
princes et de princesses vint se grouper autour de la reine.

Un signe du bailli de Suffren avait ordonn  son neveu de l'attendre;
et, aprs un salut indiquant l'obissance, il tait rest dans le groupe
o nous l'avons vu.

La reine, qui avait chang avec Andre plusieurs coups d'oeil
significatifs, ne perdait presque plus de vue le jeune homme, et chaque
fois qu'elle le regardait, elle se disait: C'est lui,  n'en pas
douter.

Ce  quoi Mlle de Taverney rpondait par une pantomime qui ne devait
laisser aucun doute  la reine, attendu qu'elle signifiait: Oh! mon
Dieu! oui, madame; c'est lui, c'est bien lui!

Philippe, nous l'avons dj dit, voyait cette proccupation de la reine;
il la voyait et il en sentait sinon la cause, du moins le sens vague.

Jamais celui qui aime ne s'abuse sur l'impression de ceux qu'il aime.

Il devinait donc que la reine venait d'tre frappe par quelque
vnement singulier, mystrieux, inconnu  tout le monde, except  elle
et  Andre.

En effet, la reine avait perdu contenance et cherch un refuge derrire
son ventail, elle qui d'habitude faisait baisser les yeux  tout le
monde.

Tandis que le jeune homme se demandait  quoi aboutirait cette
proccupation de Sa Majest, tandis qu'il cherchait  sonder la
physionomie de MM. de Coigny et de Vaudreuil afin de s'assurer s'ils
n'taient pour rien dans ce mystre, et qu'il les voyait fort
indiffremment occups  entretenir M. de Haga, qui tait venu faire sa
cour  Versailles, un personnage, revtu du majestueux habit de
cardinal, entra suivi d'officiers et de prlats dans le salon o l'on se
trouvait.

La reine reconnut M. Louis de Rohan; elle le vit d'un bout de la salle 
l'autre, et aussitt dtourna la tte sans mme prendre la peine de
dissimuler le froncement de ses sourcils.

Le prlat traversa toute l'assemble sans saluer personne, et vint droit
 la reine, devant laquelle il s'inclina bien plus en homme du monde qui
salue une femme qu'en sujet qui salue une reine.

Puis il adressa un compliment fort galant  Sa Majest, qui dtourna la
tte, murmura deux ou trois mots d'un crmonial glac, et reprit sa
conversation avec Mme de Lamballe et Mme de Polignac.

Le prince Louis ne parut point s'tre aperu du mauvais accueil de la
reine. Il accomplit ses rvrences, se retourna sans prcipitation, et
avec toute la grce d'un parfait homme de cour, s'adressa  Mesdames,
tantes du roi, qu'il entretint longtemps, attendu qu'en vertu du jeu de
bascule en usage  la cour, il obtenait l un accueil aussi bienveillant
que celui de la reine avait t glac.

Le cardinal Louis de Rohan tait un homme dans la force de l'ge, d'une
imposante figure, d'un noble maintien; ses traits respiraient
l'intelligence et la douceur; il avait la bouche fine et circonspecte,
la main admirable; son front, un peu dgarni, accusait l'homme de
plaisir ou l'homme d'tude; et chez le prince de Rohan, il y avait
effectivement de l'un et de l'autre.

C'tait un homme recherch par les femmes qui aimaient la galanterie
sans fadeur et sans bruit. On le citait pour sa magnificence. Il avait
en effet trouv moyen de se croire pauvre avec seize cent mille livres
de revenu.

Le roi l'aimait parce qu'il tait savant; la reine le hassait au
contraire.

Les raisons de cette haine n'ont jamais t bien connues  fond, mais
elles peuvent soutenir deux sortes de commentaires.

D'abord, en sa qualit d'ambassadeur  Vienne, le prince Louis aurait
crit, disait-on, au roi Louis XV, sur Marie-Thrse, des lettres
pleines d'ironie que jamais Marie-Antoinette n'aurait pu pardonner  ce
diplomate.

En outre, et ceci est plus humain et surtout plus vraisemblable,
l'ambassadeur,  propos du mariage de la jeune archiduchesse avec le
dauphin, aurait crit, toujours au roi Louis XV, qui aurait lu tout haut
la lettre  un souper chez Mme Du Barry, aurait crit, disons-nous,
certaines particularits hostiles  l'amour-propre de la jeune femme,
fort maigre  cette poque.

Ces attaques auraient vivement bless Marie-Antoinette, qui ne pouvait
s'en reconnatre publiquement la victime, et se serait jur d'en punir
tt ou tard l'auteur.

Il y avait naturellement l-dessous toute une intrigue politique.

L'ambassade de Vienne avait t retire  M. de Breteuil au bnfice de
M. de Rohan.

M. de Breteuil, trop faible pour lutter ouvertement contre le prince,
avait alors employ ce qu'en diplomatie on appelle l'adresse. Il s'tait
procur les copies, ou mme les originaux des lettres du prlat, alors
ambassadeur, et balanant les services rels rendus par le diplomate
avec la petite hostilit qu'il exerait contre la famille impriale
autrichienne, il avait trouv dans la dauphine un auxiliaire dcid 
perdre un jour M. le prince de Rohan.

Cette haine couvait sourdement  la cour: elle y rendait difficile la
position du cardinal.

Chaque fois qu'il voyait la reine, il subissait ce glacial accueil dont
nous avons essay de donner une ide.

Mais plus grand que le ddain, soit qu'il ft rellement fort, soit
qu'un sentiment irrsistible l'entrant  pardonner tout  son ennemie,
Louis de Rohan ne ngligeait aucune occasion de se rapprocher de
Marie-Antoinette, et les moyens ne lui manquaient pas, le prince Louis
de Rohan tant grand aumnier de la cour.

Jamais il ne s'tait plaint, jamais il n'avait rien avanc  personne.
Un petit cercle d'amis, parmi lesquels on distinguait le baron de
Planta, officier allemand, son confident intime, servait  le consoler
des rebuffades royales quand les dames de la cour, qui en fait de
svrit pour le cardinal ne se modelaient pas toutes sur la reine,
n'avaient point opr cet heureux rsultat.

Le cardinal venait de passer comme une ombre sur le tableau riant qui se
jouait dans l'imagination de la reine. Aussi,  peine se fut-il loign
d'elle, que Marie-Antoinette se rassrnant:

--Savez-vous, dit-elle  Mme la princesse de Lamballe, que le trait de
ce jeune officier, neveu de M. le bailli, est un des plus remarquables
de cette guerre? Comment l'appelle-t-on, dj?

--M. de Charny, je crois, rpondit la princesse.

Puis, se retournant du ct d'Andre pour l'interroger:

--N'est-ce point cela, mademoiselle de Taverney? demanda-t-elle.

--Charny, oui, Votre Altesse, rpondit Andre.

--Il faut, continua la reine, que M. de Charny nous raconte  nous-mme
cet pisode, sans nous faire grce d'un seul dtail. Qu'on le cherche.
Est-il toujours ici?

Un officier se dtacha et s'empressa de sortir pour excuter l'ordre de
la reine.

Au mme instant, comme elle regardait autour d'elle, elle aperut
Philippe, et, impatiente comme toujours:

--Monsieur de Taverney, dit-elle, voyez donc.

Philippe rougit; peut-tre pensait-il qu'il et d prvenir le dsir de
sa souveraine. Il se mit donc  la recherche de ce bienheureux officier
qu'il n'avait pas quitt de l'oeil depuis sa prsentation.

La recherche lui fut donc bien facile.

M. de Charny arriva l'instant d'aprs entre les deux messagers de la
reine.

Le cercle s'largit devant lui; la reine put alors l'examiner avec plus
d'attention qu'il ne lui avait t possible de le faire la veille.

C'tait un jeune homme de vingt-sept  vingt-huit ans,  la taille
droite et mince, aux paules larges,  la jambe parfaite. Sa figure,
fine et douce  la fois, prenait un caractre d'nergie singulire 
chaque fois qu'il dilatait son grand oeil bleu au regard profond.

Il tait, chose tonnante pour un homme arrivant de faire les guerres de
l'Inde, il tait aussi blanc de teint que Philippe tait brun; son col
nerveux, et d'un dessin admirable, se jouait dans une cravate d'une
blancheur moins clatante que celle de sa peau.

Lorsqu'il s'approcha du groupe au centre duquel se tenait la reine, il
n'avait encore en aucune faon manifest qu'il connt soit Mlle de
Taverney, soit la reine elle-mme.

Entour d'officiers qui le questionnaient et auxquels il rpondait
civilement, il semblait avoir oubli qu'il y et un roi auquel il avait
parl, une reine qui l'avait regard.

Cette politesse, cette rserve taient de nature  le faire remarquer
beaucoup plus encore par la reine, si dlicate sur tout ce qui tenait
aux procds.

Ce n'tait pas seulement aux autres que M. de Charny avait raison de
cacher sa surprise  la vue si inattendue de la dame du fiacre. Le
comble de la prud'homie, c'tait de lui laisser, s'il tait possible,
ignorer  elle-mme qu'elle venait d'tre reconnue.

Le regard de Charny, demeur naturel, et charg d'une timidit de bon
got, ne se leva donc point avant que la reine ne lui et adress la
parole.

--Monsieur de Charny, lui dit-elle, ces dames prouvent le dsir, dsir
bien naturel puisque je l'prouve comme elles, ces dames prouvent le
dsir de connatre l'affaire du vaisseau dans tous ses dtails;
contez-nous cela, je vous prie.

--Madame, rpliqua le jeune marin au milieu d'un profond silence, je
supplie Votre Majest, non point par modestie, mais par humanit, de me
dispenser de ce rcit; ce que j'ai fait comme lieutenant du _Svre_,
dix officiers, mes camarades, ont pens  le faire en mme temps que
moi; j'ai excut le premier, voil tout mon mrite. Quant  donner  ce
qui a t fait l'importance d'une narration adresse  Sa Majest, non,
madame, c'est impossible, et votre grand coeur, votre coeur royal,
surtout, le comprendra.

L'ex-commandant du _Svre_ est un brave officier qui, ce jour-l,
avait perdu la tte. Hlas! madame, vous avez d l'entendre dire aux
plus courageux, on n'est pas brave tous les jours. Il lui fallait dix
minutes pour se remettre; notre dtermination de ne pas nous rendre lui
a donn ce rpit, et le courage lui est revenu; ds ce moment, il a t
le plus brave de nous tous; voil pourquoi je conjure Votre Majest de
ne pas exagrer le mrite de mon action, ce serait une occasion
d'craser ce pauvre officier qui pleure tous les jours l'oubli d'une
minute.

--Bien! bien! dit la reine touche et rayonnante de joie, en entendant
le favorable murmure que les gnreuses paroles du jeune officier
avaient soulev autour d'elle; bien! monsieur de Charny, vous tes un
honnte homme, c'est ainsi que je vous connaissais.

 ces mots, l'officier releva la tte, une rougeur toute juvnile
empourprait son visage; ses yeux allaient de la reine  Andre avec une
sorte d'effroi. Il redoutait la vue de cette nature si gnreuse et si
tmraire dans sa gnrosit.

En effet, M. de Charny n'tait pas au bout.

--Car, continua l'intrpide reine, il est bon que vous sachiez tous que
M. de Charny, ce jeune officier, ce dbarqu d'hier, cet inconnu, tait
dj fort connu de nous avant qu'il nous ft prsent ce soir, et mrite
d'tre connu et admir de toutes les femmes.

On vit que la reine allait parler, qu'elle allait raconter une histoire
dans laquelle chacun pouvait glaner, soit un petit scandale, soit un
petit secret. On fit donc cercle, on couta, on s'touffa.

--Figurez-vous, mesdames, dit la reine, que M. de Charny est aussi
indulgent envers les dames qu'il est impitoyable envers les Anglais. On
m'a cont de lui une histoire qui, je vous le dclare d'avance, lui a
fait le plus grand honneur dans mon esprit.

--Oh! madame, balbutia le jeune officier.

On devine que les paroles de la reine, la prsence de celui auquel elles
s'adressaient, ne firent que redoubler la curiosit.

Un frmissement courut dans tout l'auditoire.

Charny, le front couvert de sueur, et donn un an de sa vie pour tre
encore dans l'Inde.

--Voici le fait, poursuivit la reine: Deux dames que je connais taient
attardes, embarrasses dans une foule. Elles couraient un danger rel,
un grand danger. M. de Charny passait en ce moment, par hasard ou plutt
par bonheur; il carta la foule et prit, sans les connatre et quoiqu'il
ft difficile de reconnatre leur rang, il prit les deux dames sous sa
protection, les accompagna fort loin...  dix lieues de Paris, je crois.

--Oh! Votre Majest exagre, dit en riant Charny rassur par le tour
qu'avait pris la narration.

--Voyons, mettons cinq lieues et n'en parlons plus, interrompit le comte
d'Artois, se mlant soudain  la conversation.

--Soit, mon frre, continua la reine; mais ce qu'il y eut de plus beau,
c'est que M. de Charny ne chercha mme pas  savoir le nom des deux
dames auxquelles il avait rendu ce service, c'est qu'il les dposa 
l'endroit qu'elles lui indiqurent, c'est qu'il s'loigna sans retourner
la tte, de sorte qu'elles chapprent de ses mains protectrices sans
avoir t inquites un seul instant.

On se rcria, on admira; Charny fut compliment par vingt femmes  la
fois.

--C'est beau, n'est-ce pas? acheva la reine; un chevalier de la Table
Ronde n'et pas fait mieux.

--C'est superbe! s'cria le choeur.

--Monsieur de Charny, continua la reine, le roi est occup sans doute de
rcompenser M. de Suffren, votre oncle; moi, de mon ct, je voudrais
bien faire quelque chose pour le neveu de ce grand homme.

Elle lui tendit la main.

Et tandis que Charny, ple de joie, y collait ses lvres, Philippe, ple
de douleur, s'ensevelissait dans les amples rideaux du salon.

Andre avait aussi pli, et cependant elle ne pouvait deviner tout ce
que souffrait son frre.

La voix de M. le comte d'Artois rompit cette scne, qui et t si
curieuse pour un observateur.

--Ah! mon frre de Provence, dit-il tout haut, arrivez donc, monsieur,
arrivez donc; vous avez manqu un beau spectacle, la rception de M. de
Suffren. En vrit, c'tait un moment que n'oublieront jamais les coeurs
franais! Comment diable avez-vous manqu cela, vous, mon frre, l'homme
exact par excellence?

Monsieur pina ses lvres, salua distraitement la reine, et rpondit une
banalit.

Puis, tout bas,  M. de Favras, son capitaine des gardes:

--Comment se fait-il qu'il soit  Versailles?

--Eh! monseigneur, rpliqua celui-ci, je me le demande depuis une heure
et ne l'ai point encore compris.




Chapitre XIII

Les cent louis de la reine


Maintenant que nous avons fait faire ou fait renouveler connaissance 
nos lecteurs avec les principaux personnages de cette histoire,
maintenant que nous les avons introduits, et dans la petite maison du
comte d'Artois, et dans le palais de Louis XIV,  Versailles, nous
allons les mener  cette maison de la rue Saint-Claude o la reine de
France est entre incognito, et est monte, avec Andre de Taverney, au
quatrime tage.

Une fois la reine disparue, Mme de La Motte, nous le savons, compta et
recompta joyeusement les cent louis qui venaient de lui choir si
miraculeusement du ciel.

Cinquante beaux doubles louis de quarante-huit livres qui, tals sur la
pauvre table, et rayonnant aux reflets de la lampe, semblaient humilier
par leur prsence aristocratique tout ce qu'il y avait de pauvres choses
dans l'humble galetas.

Aprs le plaisir d'avoir, Mme de La Motte n'en connaissait pas de plus
grand que de faire voir. La possession n'tait rien pour elle si la
possession ne faisait pas natre l'envie.

Il lui rpugnait dj, depuis quelque temps, d'avoir sa femme de chambre
pour confidente de sa misre; elle se hta donc de la prendre pour
confidente de sa fortune.

Alors elle appela dame Clotilde, demeure dans l'antichambre, et
mnageant habilement le jour de la lampe de manire que l'or resplendt
sur la table:

--Clotilde? lui dit-elle.

La femme de mnage fit un pas dans la chambre.

--Venez ici et regardez, ajouta Mme de La Motte.

--Oh! madame... s'cria la vieille en joignant les mains et en
allongeant le cou.

--Vous tiez inquite de vos gages? dit Mme la comtesse.

--Oh! madame, jamais je n'ai dit un mot de cela. Dame! j'ai demand 
Madame la comtesse quand elle pourrait me payer, et c'tait bien
naturel, n'ayant rien reu depuis trois mois.

--Croyez-vous qu'il y ait l de quoi vous payer?

--Jsus! madame, si j'avais ce qu'il y a l, je me trouverais riche pour
toute ma vie.

Mme de La Motte regarda la vieille en haussant les paules avec un
mouvement d'inexprimable ddain.

--C'est heureux, dit-elle, que certaines gens aient souvenir du nom que
je porte, tandis que ceux qui devraient s'en souvenir l'oublient.

--Et  quoi allez-vous employer tout cet argent? demanda dame Clotilde.

-- tout.

--D'abord, moi, madame, ce que je trouverais de plus important,  mon
avis, ce serait de monter ma cuisine, car vous allez donner  dner,
n'est-ce pas, maintenant que vous avez de l'argent?

--Chut! fit Mme de La Motte, on frappe.

--Madame se trompe, dit la vieille, toujours conome de ses pas.

--Mais je vous dis que si.

--Oh! je promets bien  madame...

--Allez voir.

--Je n'ai rien entendu.

--Oui, comme tout  l'heure; tout  l'heure, vous n'aviez rien entendu
non plus: eh bien! si les deux dames taient parties sans entrer?

Cette raison parut convaincre dame Clotilde, qui s'achemina vers la
porte.

--Entendez-vous? s'cria Mme de La Motte.

--Ah! c'est vrai, dit la vieille; j'y vais, j'y vais.

Mme de La Motte se hta de faire glisser les cinquante doubles louis de
la table dans sa main, puis elle les jeta dans un tiroir.

Et elle murmura en repoussant le tiroir:

--Voyons, Providence, encore une centaine de louis.

Et ces mots furent prononcs avec une expression de sceptique avidit
qui et fait sourire Voltaire.

Pendant ce temps, la porte du palier s'ouvrait, et un pas d'homme se
faisait entendre dans la premire pice.

Quelques mots s'changrent entre cet homme et dame Clotilde sans que la
comtesse pt en saisir le sens.

Puis la porte se referma, les pas se perdirent dans l'escalier, et la
vieille rentra une lettre  la main.

--Voil, dit-elle, en donnant la lettre  sa matresse.

La comtesse en examina attentivement l'criture, l'enveloppe et le
cachet, puis, relevant la tte:

--Un domestique? demanda-t-elle.

--Oui, madame.

--Quelle livre?

--Il n'en avait pas.

--C'est donc un grison?

--Oui.

--Je connais ces armes, reprit Mme de La Motte en donnant un nouveau
coup d'oeil au cachet.

Puis, approchant le cachet de la lampe:

--De gueules  neuf macles d'or, dit-elle; qui donc porte de gueules 
neuf macles d'or?

Elle chercha un instant dans ses souvenirs, mais inutilement.

--Voyons toujours la lettre, murmura-t-elle.

Et, l'ayant ouverte avec soin pour n'en point endommager le cachet, elle
lut:

Madame, la personne que vous avez sollicite pourra vous voir demain au
soir, si vous avez pour agrable de lui ouvrir votre porte.

--Et c'est tout?

La comtesse fit un nouvel effort de mmoire.

--J'ai crit  tant de personnes, dit-elle. Voyons un peu,  qui ai-je
crit?...  tout le monde. Est-ce un homme, est-ce une femme qui me
rpond?... L'criture ne dit rien... insignifiante... une vritable
criture de secrtaire... Ce style? style de protecteur... plat et
vieux.

Puis elle rpta:

La personne que vous avez sollicite...

--La phrase a l'intention d'tre humiliante. C'est certainement d'une
femme.

Elle continua:

...viendra demain soir, si vous avez pour agrable de lui ouvrir votre
porte.

--Une femme et dit: Vous attendra demain soir. C'est d'un homme...
Et, cependant, ces dames d'hier, elles sont bien venues, et pourtant
c'tait de grandes dames. Pas de signature... Qui donc porte de gueules
 neuf macles d'or? Oh! s'cria-t-elle, ai-je donc perdu la tte? Les
Rohan, pardieu! Oui, j'ai crit  M. de Gumne et  M. de Rohan; l'un
d'eux me rpond, c'est tout simple... Mais l'cusson n'est pas cartel,
la lettre est du cardinal... Ah! le cardinal de Rohan, ce galant, ce
dameret, cet ambitieux; il viendra voir Mme de La Motte, si Mme de La
Motte lui ouvre sa porte!

Bon! qu'il soit tranquille, la porte lui sera ouverte. Et quand cela?
demain soir.

Elle se mit  rver.

--Une dame de charit qui donne cent louis peut tre reue dans un
galetas; elle peut geler sur mon carreau froid, souffrir sur mes chaises
dures comme le gril de saint Laurent, moins le feu. Mais un prince de
l'glise, un homme de boudoir, un seigneur des coeurs! Non, non, il faut
 la misre que visitera un pareil aumnier, il faut plus de luxe que
n'en ont certains riches.

Puis se retournant vers la femme de mnage qui achevait de prparer son
lit:

-- demain, dame Clotilde, dit-elle, n'oubliez pas de me rveiller de
bonne heure.

L-dessus, pour penser plus  son aise sans doute, la comtesse fit signe
 la vieille de la laisser seule.

Dame Clotilde raviva le feu qu'on avait enterr dans les cendres pour
donner un aspect plus misrable  l'appartement, ferma la porte et se
retira dans l'appentis o elle couchait.

Jeanne de Valois, au lieu de dormir, fit ses plans pendant toute la
nuit. Elle prit des notes au crayon  la lueur de la veilleuse; puis,
sre de la journe du lendemain, elle se laissa, vers trois heures du
matin, engourdir dans un repos dont dame Clotilde, qui n'avait gure
plus dormi qu'elle, vint, fidle  sa recommandation, la tirer au point
du jour.

Vers huit heures, elle avait achev sa toilette, compose d'une robe de
soie lgante et d'une coiffure pleine de got.

Chausse  la fois en grande dame et en jolie femme, la mouche sur la
pommette gauche, la militaire brode au poignet, elle envoya qurir une
espce de brouette  la place o l'on trouvait ce genre de locomotive,
c'est--dire rue du Pont-aux-Choux.

Elle et prfr une chaise  porteurs, mais il et fallu l'aller qurir
trop loin.

La brouette-chaise roulante, attele d'un robuste Auvergnat, reut
l'ordre de dposer Mme la comtesse  la place Royale, o, sous les
arcades du Midi, dans un ancien rez-de-chausse d'un htel abandonn,
logeait matre Fingret, tapissier dcorateur, tenant meubles d'occasion
et autres au plus juste prix pour la vente et la location.

L'Auvergnat brouetta rapidement sa pratique de la rue Saint-Claude  la
place Royale.

Dix minutes aprs sa sortie, la comtesse abordait aux magasins de matre
Fingret, o nous allons la trouver tout  l'heure admirant et
choisissant dans une espce de pandmonium dont nous allons essayer de
faire l'esquisse.

Qu'on se figure des remises d'une longueur de cinquante pieds environ
sur trente de large, avec une hauteur de dix-sept; sur les murs toutes
les tapisseries du rgne de Henri IV et de Louis XIII; aux plafonds,
dissimuls par le nombre des objets suspendus, des lustres  girandoles
du XVIIme sicle heurtant les lzards empaills, les lampes d'glise et
les poissons volants.

Sur le sol entasss tapis et nattes, meubles  colonnes torses,  pieds
quarris, buffets de chne sculpts, consoles Louis XV  pattes dores,
sofas couverts de damas rose ou de velours d'Utrecht, lits de repos,
vastes fauteuils de cuir, comme les aimait Sully, armoires d'bne aux
panneaux en relief et aux baguettes de cuivre, tables de Boule  dessus
d'maux ou de porcelaine, trictracs, toilettes toutes garnies, commodes
aux marqueteries d'instruments ou de fleurs.

Lits en bois de rose ou en chne  estrade ou  baldaquin, rideaux de
toutes formes, de tous dessins, de toutes toffes, s'enchevtrant, se
confondant, se mariant ou se heurtant dans les pnombres de la remise.

Des clavecins, des pinettes, des harpes, des sistres sur un guridon;
le chien de Marlborough empaill, avec des yeux d'mail.

Puis du linge de toute qualit: des robes pendues  ct d'habits de
velours, des poignes d'acier, d'argent, de nacre.

Des flambeaux, des portraits d'anctres, des grisailles, des gravures
encadres, et toutes les imitations de Vernet, alors en vogue, de ce
Vernet  qui la reine disait si gracieusement et si finement:

--Dcidment, monsieur Vernet, il n'y a que vous en France pour faire la
pluie et le beau temps.




Chapitre XIV

Matre Fingret


Voici tout ce qui sduisait les yeux, et par consquent l'imagination
des petites fortunes, dans les magasins de matre Fingret, place Royale.

Toutes marchandises qui n'taient pas neuves, l'enseigne le disait
loyalement, mais qui, runies, se faisaient valoir l'une l'autre et
finissaient par reprsenter un total beaucoup plus considrable que les
marchandeurs les plus ddaigneux ne l'eussent exig.

Mme de La Motte, une fois admise  considrer toutes ces richesses,
s'aperut seulement alors de ce qui lui manquait rue Saint-Claude.

Il lui manquait un salon pour contenir sofa, fauteuils et bergres.

Une salle  manger pour renfermer buffets, tagres et dressoirs.

Un boudoir pour renfermer les rideaux perses, les guridons et les
crans.

Puis, enfin, ce qui lui manquait, et-elle salon, salle  manger et
boudoir, c'tait l'argent pour avoir les meubles  mettre dans ce nouvel
appartement.

Mais avec les tapissiers de Paris, il y a eu des transactions faciles
dans toutes les poques, et nous n'avons jamais entendu dire qu'une
jeune et jolie femme soit morte sur le seuil d'une porte qu'elle n'ait
pas pu se faire ouvrir.

 Paris, ce qu'on n'achte point, on le loue, et ce sont les locataires
en garni qui ont mis en circulation le proverbe: Voir, c'est avoir.

Mme de La Motte, dans l'esprance d'une location possible, aprs avoir
pris des mesures, avisa un certain meuble de soie jaune bouton d'or qui
lui plut au premier coup d'oeil. Elle tait brune.

Mais jamais ce meuble, compos de dix pices, ne tiendrait au quatrime
de la rue Saint-Claude.

Pour tout arranger, il fallait prendre  loyer le troisime tage,
compos d'une antichambre, d'une salle  manger, d'un petit salon et
d'une chambre  coucher.

De telle sorte que l'on recevrait au troisime tage les aumnes des
cardinaux, et au quatrime celles des bureaux de charit, c'est--dire
dans le luxe les aumnes des gens qui font la charit par ostentation,
et dans la misre les offrandes de ces gens  prjugs qui n'aiment
point  donner  ceux qui n'ont pas besoin de recevoir.

La comtesse, ayant ainsi pris son parti, tourna les yeux du ct obscur
de la remise, c'est--dire du ct o les richesses se prsentaient les
plus splendides, ct des cristaux, des dorures et des glaces.

Elle y vit, le bonnet  la main, l'air impatient et le sourire un peu
goguenard, une figure de bourgeois parisien qui faisait tourner une clef
dans les deux index de ses deux mains, souds l'un  l'autre par les
deux ongles.

Ce digne inspecteur des marchandises d'occasion n'tait autre que M.
Fingret,  qui ses commis avaient annonc la visite d'une belle dame
venue en brouette.

On pouvait voir dans la cour les mmes commis vtus court et troit de
bure et de camelot, leurs petits mollets  l'air sous des bas quelque
peu riants. Ils s'occupaient  restaurer, avec les plus vieux meubles,
les moins vieux, ou, pour mieux dire, ventrer sofas, fauteuils et
carreaux antiques, pour en tirer le crin et la plume qui devaient servir
 rembourrer leurs successeurs.

L'un cardait le crin, le mlangeait gnreusement d'toupes et en
bourrait un nouveau meuble.

L'autre lessivait de bons fauteuils.

Un troisime repassait des toffes nettoyes avec des savons
aromatiques.

Et l'on composait de ces vieux ingrdients les meubles d'occasion si
beaux que Mme de La Motte admirait en ce moment.

M. Fingret, s'apercevant que sa pratique pouvait voir les oprations de
ses commis et comprendre moins favorablement l'occasion qu'il n'tait
expdient  ses intrts, ferma une porte vitre donnant sur la cour, de
crainte que la poussire n'aveuglt Madame...

Sur ce Madame... il s'arrta.

C'tait une interrogation.

--Mme la comtesse de La Motte Valois, rpliqua nonchalamment Jeanne.

On vit alors sur ce titre bien sonnant M. Fingret dissoudre ses ongles,
mettre sa clef dans sa poche et se rapprocher.

--Oh! dit-il, il n'y a rien ici de ce qui convient  Madame. J'ai du
neuf, j'ai du beau, j'ai du magnifique. Il ne faudrait pas que Madame la
comtesse se figurt, parce qu'elle est  la place Royale, que la maison
Fingret n'a pas d'aussi beaux meubles que le tapissier du roi. Laissez
tout cela, madame, s'il vous plat, et voyons dans l'autre magasin.

Jeanne rougit.

Tout ce qu'elle avait vu l lui paraissait fort beau, si beau qu'elle
n'esprait pas pouvoir l'acqurir.

Flatte sans aucun doute d'tre si favorablement juge par M. Fingret,
elle ne pouvait s'empcher de craindre qu'il ne la juget trop bien.

Elle maudit son orgueil, et regretta de ne s'tre pas annonce simple
bourgeoise.

Mais de tout mauvais vice un esprit habile se tire avec avantage.

--Pas de neuf, monsieur, dit-elle, je n'en veux pas.

--Madame a sans doute quelques appartements d'amis  meubler.

--Vous l'avez dit, monsieur, un appartement d'ami. Or, vous comprenez
que pour un appartement d'ami...

-- merveille. Que Madame choisisse, rpliqua Fingret, rus comme un
marchand de Paris, lequel ne met pas d'amour-propre  vendre du neuf
plutt que du vieux, s'il peut gagner autant sur l'un que sur l'autre.

--Ce petit meuble bouton d'or, par exemple, demanda la comtesse.

--Oh! mais c'est peu de chose, madame, il n'y a que dix pices.

--La chambre est mdiocre, repartit la comtesse.

--Il est tout neuf, comme peut le voir Madame.

--Neuf... pour de l'occasion.

--Sans doute, fit M. Fingret en riant; mais, enfin, tel qu'il est, il
vaut huit cents livres.

Ce prix fit tressaillir la comtesse; comment avouer que l'hritire des
Valois se contentait d'un meuble d'occasion, mais ne pouvait le payer
huit cents livres?

Elle prit le parti de la mauvaise humeur.

--Mais, s'cria-t-elle, on ne vous parle pas d'acheter, monsieur. O
prenez vous que j'aille acheter ces vieilleries? Il ne s'agit que de
louer, et encore...

Fingret fit la grimace, car, insensiblement, la pratique perdait de sa
valeur. Ce n'tait plus un meuble neuf, ni mme un meuble d'occasion 
vendre, mais une location.

--Vous dsireriez tout ce meuble bouton d'or, dit-il; est-ce pour un an?

--Non, c'est pour un mois. J'ai un provincial  meubler.

--Ce sera cent livres par mois, dit matre Fingret.

--Vous plaisantez, je suppose, monsieur; car  ce compte, au bout de
huit mois, mon meuble serait  moi.

--D'accord, madame la comtesse.

--Eh bien! alors?

--Eh bien! alors, madame, s'il tait  vous, il ne serait plus  moi et,
par consquent, je n'aurais pas  m'occuper de le faire restaurer,
rafrachir: toutes choses qui cotent.

Mme de La Motte rflchit.

Cent livres pour un mois, se dit-elle, c'est beaucoup; mais il faut
raisonner: ou ce sera trop cher dans un mois et alors je rends les
meubles en laissant une grande opinion au tapissier, ou dans un mois je
puis commander un meuble neuf. Je comptais employer cinq  six cents
livres; faisons les choses en grand, dpensons cent cus.

--Je garde, dit-elle tout haut, ce meuble bouton d'or pour un salon,
avec tous les rideaux pareils.

--Oui, madame.

--Et les tapis?

--Les voici.

--Que me donnerez-vous pour une autre chambre?

--Ces banquettes vertes, ce corps d'armoire en chne, cette table 
pieds tordus, des rideaux verts en damas.

--Bien; et pour une chambre  coucher?

--Un lit large et beau, un coucher excellent, une courtepointe de
velours brode rose et argent, rideaux bleus, garniture de chemine un
peu gothique, mais d'une riche dorure.

--Toilette?

--Dont les dentelles sont de Malines. Regardez-les, madame. Commode
d'une marqueterie dlicate, chiffonnier pareil, sofa de tapisserie,
chaises pareilles, feu lgant, qui vient de la chambre  coucher de Mme
de Pompadour,  Choisy.

--Tout cela pour quel prix?

--Un mois?

--Oui.

--Quatre cents livres.

--Voyons, monsieur Fingret, ne me prenez pas pour une grisette, je vous
prie. On n'blouit pas les gens de ma qualit avec des drapeaux.
Voulez-vous rflchir, s'il vous plat, que quatre cents livres par mois
valent quatre mille huit cents livres par an, et que, pour ce prix,
j'aurais un htel tout meubl.

Matre Fingret se gratta l'oreille.

--Vous me dgotez de la place Royale, continua la comtesse.

--J'en serais au dsespoir, madame.

--Prouvez-le. Je ne veux donner que cent cus de tout ce mobilier.

Jeanne pronona ces derniers mots avec une telle autorit que le
marchand songea de nouveau  l'avenir.

--Soit, dit-il, madame.

--Et  une condition, matre Fingret.

--Laquelle, madame?

--C'est que tout sera pos, arrang, dans l'appartement que je vous
indiquerai, d'ici  trois heures de l'aprs-midi.

--Il est dix heures, madame; rflchissez-y, dix heures sonnent.

--Est-ce oui ou non?

--O faut-il aller, madame?

--Rue Saint-Claude, au Marais.

-- deux pas?

--Prcisment.

Le tapissier ouvrit la porte de la cour et se mit  crier:

--Sylvain! Landry! Rmy!

Trois des apprentis accoururent, enchants d'avoir un prtexte pour
interrompre leur ouvrage, un prtexte pour voir la belle dame.

--Les civires, messieurs, les chariots  bras! Rmy, vous allez charger
le meuble bouton d'or. Sylvain, l'antichambre dans le chariot, tandis
que vous, qui tes soigneux, vous aurez la chambre  coucher. Relevons
la note, madame, et, s'il vous plat, je signerai le reu.

--Voici six doubles louis, dit la comtesse, plus un louis simple,
rendez-moi.

--Voici deux cus de six livres, madame.

--Desquels je donnerai l'un  ces messieurs, si la besogne est bien
faite, rpondit la comtesse.

Et, ayant donn son adresse, elle regagna la brouette.

Une heure aprs, le logement du troisime tait lou par elle, et deux
heures ne s'taient pas coules que, dj, le salon, l'antichambre et
la chambre  coucher se meublaient et se tapissaient simultanment.

L'cu de six livres fut gagn par MM. Landry, Rmy et Sylvain,  dix
minutes prs.

Le logement ainsi transform, les vitres nettoyes, les chemines
garnies de feu, Jeanne se mit  sa toilette et savoura le bonheur deux
heures, le bonheur de fouler un bon tapis, autour de soi, la
rpercussion d'une atmosphre chaude sur des murailles ouates, et de
respirer le parfum de quelques girofles qui baignaient avec joie leur
tige dans des vases du Japon, leur tte dans la tide vapeur de
l'appartement.

Matre Fingret n'avait pas oubli les bras dors qui portent les
bougies; aux deux cts des glaces, les lustres  girandoles de verre,
qui, sous le feu des cires, s'irisent de toutes les nuances de
l'arc-en-ciel.

Feu, fleurs, cires, roses parfumes, Jeanne employa tout 
l'embellissement du paradis qu'elle destinait  Son Excellence.

Elle donna mme ses soins  ce que la porte de la chambre  coucher,
coquettement entrouverte, laisst voir un beau feu doux et rouge, aux
reflets duquel reluisaient les pieds des fauteuils, le bois du lit et
les chenets de Mme de Pompadour, ttes de chimres sur lesquelles avait
pos le pied charmant de la marquise.

Cette coquetterie de Jeanne ne se bornait pas l.

Si le feu relevait l'intrieur de cette chambre mystrieuse, si les
parfums dcelaient la femme, la femme dcelait une race, une beaut, un
esprit, un got dignes d'une minence.

Jeanne mit dans sa toilette une recherche dont M. de La Motte, son mari
absent, lui et demand compte. La femme fut digne de l'appartement et
du mobilier lou par matre Fingret.

Aprs un repas qu'elle fit lger, afin d'avoir toute sa prsence
d'esprit et de conserver sa pleur lgante, Jeanne s'ensevelit dans un
grand fauteuil  bergeries, prs de son feu, dans sa chambre  coucher.

Un livre  la main, une mule sur un tabouret, elle attendit, coutant 
la fois les tintements du balancier de la pendule et les bruits
lointains des voitures qui troublaient rarement la tranquillit du
dsert du Marais.

Elle attendit. L'horloge sonna neuf heures, dix et onze heures; personne
ne vint, soit en voiture, soit  pied.

Onze heures! c'est pourtant l'heure des prlats galants qui ont aiguis
leur charit dans un souper du faubourg, et qui, n'ayant que vingt tours
de roue  faire pour entrer rue Saint-Claude, s'applaudissent d'tre
humains, philanthropes et religieux  si bon compte.

Minuit sonna lugubrement aux Filles-du-Calvaire.

Ni prlat ni voiture; les bougies commenaient  plir, quelques-unes
envahissaient en nappes diaphanes leurs patres de cuivre dor.

Le feu, renouvel avec des soupirs, s'tait transform en braise, puis
en cendres. Il faisait une chaleur africaine dans les deux chambres.

La vieille servante, qui s'tait prpare, grommelait en regrettant son
bonnet  rubans prtentieux, dont les noeuds, s'inclinant avec sa tte
quand elle s'endormait devant sa bougie dans l'antichambre, ne se
relevaient pas intacts, soit des baisers de la flamme, soit des outrages
de la cire liquide.

 minuit et demi, Jeanne se leva toute furieuse de son fauteuil, qu'elle
avait plus de cent fois, dans la soire, quitt pour ouvrir la fentre
et plonger son regard dans les profondeurs de la rue.

Le quartier tait calme comme avant la cration du monde.

Elle se fit dshabiller, refusa de souper, congdia la vieille, dont les
questions commenaient  l'importuner.

Et, seule au milieu de ses tentures de soie, sous ses beaux rideaux,
dans son excellent lit, elle ne dormit pas mieux que la veille, car la
veille son insouciance tait plus heureuse: elle naissait de l'espoir.

Cependant,  force de se retourner, de se crisper, de se raidir contre
le mauvais sort, Jeanne trouva une excuse au cardinal.

D'abord celle-ci: qu'il tait cardinal, grand aumnier, qu'il avait
mille affaires inquitantes et, par consquent, plus importantes qu'une
visite rue Saint-Claude.

Puis cette autre excuse: il ne connat pas cette petite comtesse de
Valois, excuse bien consolante pour Jeanne. Oh! certes, elle ne se ft
pas console si M. de Rohan et manqu de parole aprs une premire
visite.

Cette raison que se donnait Jeanne  elle-mme avait besoin d'une
preuve pour paratre tout  fait bonne.

Jeanne n'y tint pas; elle sauta en bas du lit, toute blanche qu'elle
tait dans son peignoir, et alluma les bougies  la veilleuse; elle se
regarda longtemps dans la glace.

Aprs l'examen, elle sourit, souffla les bougies et se recoucha.
L'excuse tait bonne.




Chapitre XV

Le cardinal de Rohan


Le lendemain, Jeanne, sans se dcourager, recommena toilette
d'appartement et toilette de femme.

Le miroir lui avait appris que M. de Rohan viendrait, pour peu qu'il et
entendu parler d'elle.

Sept heures sonnaient donc, et le feu du salon brlait dans tout son
clat, lorsqu'un carrosse roula dans la descente de la rue Saint-Claude.

Jeanne n'avait pas encore eu le temps de se mettre  la fentre et de
s'impatienter.

De ce carrosse descendit un homme envelopp d'une grosse redingote;
puis, la porte de la maison s'tant referme sur cet homme, le carrosse
alla dans une petite rue voisine attendre le retour du matre.

Bientt, la sonnette retentit, et le coeur de Mme de La Motte battit si
fort qu'on et pu l'entendre.

Mais, honteuse de cder  une motion draisonnable, Jeanne commanda le
silence  son coeur, arrangea du mieux qu'il lui fut possible une
broderie sur la table, un air nouveau sur le clavecin, une gazette au
coin de la chemine.

Au bout de quelques secondes, dame Clotilde vint annoncer  Mme la
comtesse:

--La personne qui avait crit avant-hier.

--Faites entrer, rpliqua Jeanne.

Un pas lger, des souliers craquants, un beau personnage vtu de velours
et de soie, portant haut la tte et paraissant grand de dix coudes dans
ce petit appartement, voil ce que vit Jeanne en se levant pour
recevoir.

Elle avait t frappe dsagrablement de l'_incognito_ gard par la
_personne_.

Aussi, se dcidant  prendre tout l'avantage de la femme qui a rflchi:

-- qui ai-je l'honneur de parler? dit-elle avec une rvrence, non pas
de protge, mais de protectrice.

Le prince regarda la porte du salon derrire laquelle la vieille avait
disparu.

--Je suis le cardinal de Rohan, rpliqua-t-il.

Ce  quoi Mme de La Motte, feignant de rougir et de se confondre en
humilits, rpondit par une rvrence comme on en fait aux rois.

Puis elle avana un fauteuil et, au lieu de se placer sur une chaise,
ainsi que l'et voulu l'tiquette, elle se mit dans le grand fauteuil.
Le cardinal, voyant que chacun pouvait prendre ses aises, plaa son
chapeau sur la table, et, regardant en face Jeanne qui le regardait
aussi:

--Il est donc vrai, mademoiselle?... dit-il.

--Madame, interrompit Jeanne.

--Pardon. J'oubliais... Il est donc vrai, madame?

--Mon mari s'appelle le comte de La Motte, monseigneur.

--Parfaitement, parfaitement, gendarme du roi ou de la reine?

--Oui, monseigneur.

--Et vous, madame, dit-il, vous tes ne Valois?

--Valois, oui, monseigneur.

--Grand nom! dit le cardinal en croisant les jambes, nom rare, teint.

Jeanne devina le doute du cardinal.

--teint; non pas, monseigneur, dit-elle, puisque je le porte et que
j'ai un frre baron de Valois.

--Reconnu?

--Il n'est pas besoin qu'il soit reconnu, monseigneur; mon frre peut
tre riche ou pauvre, il ne sera pas moins ce qu'il est n, baron de
Valois.

--Madame, contez-moi un peu cette transmission, je vous prie. Vous
m'intressez; j'aime le blason.

Jeanne conta simplement, nonchalamment, ce que le lecteur sait dj.

Le cardinal coutait et regardait.

Il ne prenait pas la peine de dissimuler ses impressions.  quoi bon? il
ne croyait ni au mrite ni  la qualit de Jeanne; il la voyait jolie,
pauvre; il regardait, c'tait assez.

Jeanne, qui s'apercevait de tout, devina la mauvaise ide du futur
protecteur.

--De sorte, dit M. de Rohan avec insouciance, que vous avez t
rellement malheureuse?

--Je ne me plains pas, monseigneur.

--En effet, on m'avait beaucoup exagr les difficults de votre
position.

Il regarda autour de lui.

--Ce logement est commode, agrablement meubl.

--Pour une grisette, sans doute, rpliqua durement Jeanne, impatiente
d'engager l'action. Oui, monseigneur.

Le cardinal fit un mouvement.

--Quoi! dit-il, vous appelez ce mobilier un mobilier de grisette?

--Je ne crois pas, monseigneur, dit-elle, que vous puissiez l'appeler un
mobilier de princesse.

--Et vous tes princesse, dit-il avec une de ces imperceptibles ironies
que les esprits trs distingus ou les gens de grande race ont seuls le
secret de mler  leur langage sans devenir tout  fait impertinents.

--Je suis ne Valois, monseigneur, comme vous Rohan. Voil tout ce que
je sais, dit-elle.

Et ces mots furent prononcs avec tant de douce majest du malheur qui
se rvolte, majest de la femme qui se sent mconnue, ils furent si
harmonieux et si dignes  la fois, que le prince ne fut pas bless et
que l'homme fut mu.

--Madame, dit-il, j'oubliais que mon premier mot et d tre une excuse.
Je vous avais crit hier que je viendrais ici, mais j'avais affaire 
Versailles, pour la rception de M. de Suffren. J'ai d renoncer au
plaisir de vous visiter.

--Monseigneur me fait encore trop d'honneur d'avoir song  moi
aujourd'hui, et M. le comte de La Motte, mon mari, regrettera bien plus
vivement encore l'exil o le tient la misre, puisque cet exil l'empche
de jouir d'une si illustre prsence.

Ce mot mari appela l'attention du cardinal.

--Vous vivez seule, madame? dit-il.

--Absolument seule, monseigneur.

--C'est beau de la part d'une femme jeune et jolie.

--C'est simple, monseigneur, de la part d'une femme qui serait dplace
en toute autre socit que celle dont sa pauvret l'loigne.

Le cardinal se tut.

--Il parat, reprit-il, que les gnalogistes ne contestent pas votre
gnalogie?

-- quoi cela me sert-il? dit ddaigneusement Jeanne, en relevant par un
geste charmant les petits anneaux friss et poudrs des tempes.

Le cardinal rapprocha son fauteuil, comme pour atteindre au feu avec ses
pieds.

--Madame, dit-il, je voudrais savoir et j'ai voulu savoir  quoi je puis
vous tre utile.

--Mais  rien, monseigneur.

--Comment  rien?

--Votre minence me comble d'honneur, certainement.

--Parlons plus franc.

--Je ne saurais tre plus franche que je ne le suis, monseigneur.

--Vous vous plaigniez tout  l'heure, dit le cardinal en regardant
autour de lui comme pour rappeler  Jeanne ce qu'elle avait dit du
mobilier de la grisette.

--Certes, oui, je me plaignais.

--Eh bien! alors, madame?

--Eh bien! monseigneur, je vois que Votre minence veut me faire
l'aumne, n'est-ce pas?

--Oh! madame!...

--Pas autre chose. L'aumne, je la recevais, mais je ne la recevrai
plus.

--Qu'est-ce  dire?

--Monseigneur, je suis assez humilie depuis quelque temps; il n'est
plus possible pour moi d'y rsister.

--Madame, vous abusez des mots. Dans le malheur on n'est pas
dshonore...

--Mme avec le nom que je porte! Voyons, mendieriez-vous, vous, monsieur
de Rohan?

--Je ne parle pas de moi, dit le cardinal avec un embarras ml de
hauteur.

--Monseigneur, je ne connais que deux faons de demander l'aumne: en
carrosse ou  la porte d'une glise: avec or et velours ou en haillons.
Eh bien! tout  l'heure je n'attendais pas l'honneur de votre visite; je
me croyais oublie.

--Ah! vous saviez donc que c'tait moi qui avais crit? dit le cardinal.

--N'ai-je pas vu vos armes sur le cachet de la lettre que vous m'avez
fait l'honneur de m'crire?

--Cependant, vous avez feint de ne point me reconnatre.

--Parce que vous ne me faisiez pas l'honneur de vous faire annoncer.

--Eh bien! cette fiert me plat, dit vivement le cardinal, en regardant
avec une attention complaisante les yeux anims, la physionomie hautaine
de Jeanne.

--Je disais donc, reprit celle-ci, que j'avais pris avant de vous voir
la rsolution de laisser l ce misrable manteau qui voile ma misre,
qui couvre la nudit de mon nom, et de m'en aller en haillons, comme
toute mendiante chrtienne, implorer mon pain, non pas de l'orgueil,
mais de la charit des passants.

--Vous n'tes pas  bout de ressources, j'espre, madame?

Jeanne ne rpondit pas.

--Vous avez une terre quelconque, ft-elle hypothque; des bijoux de
famille: celui-ci, par exemple?

Il montrait une bote avec laquelle jouaient les doigts blancs et
dlicats de la jeune femme.

--Ceci? dit-elle.

--Une bote originale, sur ma parole. Permettez-vous?

Il la prit.

--Ah! un portrait!

Aussitt, il fit un mouvement de surprise.

--Vous connaissez l'original de ce portrait? demanda Jeanne.

--C'est celui de Marie-Thrse.

--De Marie-Thrse?

--Oui, l'impratrice d'Autriche.

--En vrit! s'cria Jeanne. Vous croyez, monseigneur?

Le cardinal se mit de plus belle  regarder la bote.

--D'o tenez-vous cela? demanda-t-il.

--Mais d'une dame qui est venue avant-hier.

--Chez vous?

--Chez moi.

--D'une dame?...

Et le cardinal regarda la bote avec une nouvelle attention.

--Je me trompe, monseigneur, reprit la comtesse, il y avait deux dames.

--Et l'une de ces deux dames vous a remis la bote que voici?
demanda-t-il avec dfiance.

--Elle ne me l'a pas donne, non.

--Comment est-elle entre vos mains, alors?

--Elle l'a oublie chez moi.

Le cardinal demeura pensif, tellement pensif que la comtesse de Valois
en fut intrigue, et songea qu'il tait  propos qu'elle se tnt sur ses
gardes.

Puis le cardinal leva la tte, et regardant attentivement la comtesse:

--Et comment s'appelle cette dame? Vous me pardonnerez, n'est-ce pas,
dit-il, de vous adresser cette question; j'en suis tout honteux moi-mme
et je me fais l'effet d'un juge.

--En effet, monseigneur, dit Mme de La Motte, la question est trange.

--Indiscrte, peut-tre, mais trange...

--trange, je le rpte Si je connaissais la dame qui a laiss ici cette
bonbonnire...

--Eh bien?

--Eh bien! je la lui eusse dj renvoye. Sans doute elle y tient, et je
ne voudrais pas payer par une inquitude de quarante-huit heures sa
gracieuse visite.

--Ainsi, vous ne la connaissez pas...

--Non, je sais seulement que c'est la dame suprieure d'une maison de
charit...

--De Paris?

--De Versailles...

--De Versailles?... la suprieure d'une maison de charit?...

--Monseigneur, j'accepte des femmes, les femmes n'humilient pas une
femme pauvre en lui portant secours et cette dame, que des avis
charitables avaient claire sur ma position, a mis cent louis sur ma
chemine en me faisant visite.

--Cent louis! dit le cardinal avec surprise.

Puis, voyant qu'il pouvait blesser la susceptibilit de Jeanne--en
effet, Jeanne avait fait un mouvement:

--Pardon, madame, ajouta-t-il, je ne m'tonne pas qu'on vous ait donn
cette somme. Vous mritez au contraire toute la sollicitude des gens
charitables, et votre naissance leur fait une loi de vous tre utile.
C'est seulement le titre de dame de charit qui m'tonne; les dames de
charit font d'habitude des aumnes plus lgres. Pourriez-vous me faire
le portrait de cette dame, comtesse?

--Difficilement, monseigneur, rpliqua Jeanne, pour aiguiser la
curiosit de son interlocuteur.

--Comment, difficilement? puisqu'elle est venue ici.

--Sans doute. Cette dame, qui ne voulait probablement pas tre reconnue,
cachait son visage dans une calche assez ample; en outre, elle tait
enveloppe de fourrures. Cependant...

La comtesse eut l'air de chercher.

--Cependant, rpta le cardinal.

--J'ai cru voir... Je n'affirme pas, monseigneur...

--Qu'avez-vous cru voir?

--Des yeux bleus.

--La bouche?

--Petite, quoique les lvres un peu paisses, la lvre infrieure
surtout.

--De haute ou de moyenne taille?

--De moyenne taille.

--Les mains?

--Parfaites.

--Le col?

--Long et mince.

--La physionomie?

--Svre et noble.

--L'accent?

--Lgrement embarrass. Mais vous connaissez peut-tre cette dame,
monseigneur?

--Comment la connatrais-je, madame la comtesse? demanda vivement le
prlat.

--Mais  la faon dont vous me questionnez, monseigneur, ou mme par la
sympathie que tous les ouvriers de bonnes oeuvres prouvent les uns pour
les autres.

--Non, madame, non, je ne la connais pas.

--Cependant, monseigneur, si vous aviez quelque soupon?...

--Mais  quel propos?

--Inspir par ce portrait, par exemple?

--Ah! rpliqua vivement le cardinal, qui craignait d'en avoir trop
laiss souponner, oui, certes, ce portrait...

--Eh bien! ce portrait, monseigneur?

--Eh bien! ce portrait me fait toujours l'effet d'tre...

--Celui de l'impratrice Marie-Thrse, n'est-ce pas?

--Mais je crois que oui.

--Alors vous pensez?...

--Je pense que vous aurez reu la visite de quelque dame allemande, de
celles, par exemple, qui ont fond une maison de secours...

-- Versailles?

-- Versailles, oui, madame.

Et le cardinal se tut.

Mais on voyait clairement qu'il doutait encore, et que la prsence de
cette bote dans la maison de la comtesse avait renouvel toutes ses
dfiances.

Seulement, ce que Jeanne ne distinguait pas compltement, ce qu'elle
cherchait vainement d'expliquer, c'tait le fond de la pense du prince,
pense visiblement dsavantageuse pour elle, et qui n'allait  rien de
moins qu' la souponner de lui tendre un pige avec des apparences.

En effet, on pouvait avoir su l'intrt que le cardinal prenait aux
affaires de la reine, c'tait un bruit de cour qui tait loin d'tre
demeur mme  l'tat de demi-secret, et nous avons signal tout le soin
que mettaient certains ennemis  entretenir l'animosit entre la reine
et son grand aumnier.

Ce portrait de Marie-Thrse, cette bote dont elle se servait
habituellement et que le cardinal lui avait vue cent fois entre les
mains, comment cela se trouvait-il entre les mains de Jeanne la
mendiante?

La reine tait-elle rellement venue ici elle-mme dans ce pauvre logis?

Si elle tait venue, tait-elle reste inconnue  Jeanne? Pour un motif
quelconque, dissimulait-elle l'honneur qu'elle avait reu?

Le prlat doutait.

Il doutait dj la veille. Le nom de Valois lui avait appris  se tenir
en garde, et voil qu'il ne s'agissait plus d'une femme pauvre, mais
d'une princesse secourue par une reine apportant ses bienfaits en
personne.

Marie-Antoinette tait-elle charitable  ce point?

Tandis que le cardinal doutait ainsi, Jeanne, qui ne le perdait pas de
vue, Jeanne,  qui aucun des sentiments du prince n'chappait, Jeanne
tait au supplice C'est, en effet, un vritable martyre, pour les
consciences charges d'une arrire-pense, que le doute de ceux que l'on
voudrait convaincre avec la vrit pure.

Le silence tait embarrassant pour tous deux; le cardinal le rompit par
une nouvelle interruption.

--Et la dame qui accompagnait votre bienfaitrice, l'avez-vous remarque?
Pouvez-vous me dire quel air elle avait?

--Oh! celle-l, je l'ai bien vue, dit la comtesse; elle est grande et
belle, elle a le visage rsolu, le teint superbe, les formes riches.

--Et l'autre dame ne l'a pas nomme?

--Si fait, une fois, mais par son nom de baptme.

--Et de son nom de baptme elle s'appelle?

--Andre.

--Andre! s'cria le cardinal.

Et il tressaillit.

Ce mouvement n'chappa pas plus que les autres  la comtesse de La
Motte.

Le cardinal savait maintenant  quoi s'en tenir, le nom d'Andre lui
avait enlev tous ses doutes.

En effet, la surveille, on savait que la reine tait venue  Paris avec
Mlle de Taverney. Certaine histoire de retard, de porte ferme, de
querelle conjugale entre le roi et la reine avait couru dans Versailles.

Le cardinal respira.

Il n'y avait ni pige ni complot rue Saint-Claude. Mme de La Motte lui
parut belle et pure comme l'ange de la candeur.

Pourtant il fallait tenter une dernire preuve. Le prince tait
diplomate.

--Comtesse, dit-il, une chose m'tonne par-dessus tout, je l'avouerai.

--Laquelle, monseigneur?

--C'est qu'avec votre nom et vos titres vous ne vous soyez pas adresse
au roi.

--Au roi?

--Oui.

--Mais, monseigneur, je lui ai envoy vingt placets, vingt suppliques,
au roi.

--Sans rsultat?

--Sans rsultat.

--Mais,  dfaut du roi, tous les princes de la maison royale eussent
accueilli vos rclamations. M. le duc d'Orlans, par exemple, est
charitable, et puis il aime  faire souvent ce que ne fait pas le roi.

--J'ai fait solliciter Son Altesse le duc d'Orlans, monseigneur, mais
inutilement.

--Inutilement! Cela m'tonne.

--Que voulez-vous, quand on n'est pas riche ou qu'on n'est pas
recommande, on voit chaque placet s'engloutir dans l'antichambre des
princes.

--Il y a encore Mgr le comte d'Artois. Les gens dissips font parfois de
meilleures actions que les gens charitables.

--Il en a t de Mgr le comte d'Artois comme de Son Altesse le duc
d'Orlans, comme de Sa Majest le roi de France.

--Mais enfin, il y a Mesdames, tantes du roi. Oh! celles-l, comtesse,
ou je me trompe fort, ou elles ont d vous rpondre favorablement.

--Non, monseigneur.

--Oh! je ne puis croire que Mme Elisabeth, soeur du roi, ait eu le coeur
insensible.

--C'est vrai, monseigneur. Son Altesse Royale, sollicite par moi, avait
promis de me recevoir; mais je ne sais vraiment comment cela s'est fait,
aprs avoir reu mon mari, elle n'a plus voulu, quelques instances que
j'aie faites auprs d'elle, daigner donner de ses nouvelles.

--C'est trange, en vrit! dit le cardinal.

Puis, soudain, et comme si cette pense se prsentait seulement  cette
heure en son esprit:

--Mais, mon Dieu! s'cria-t-il, nous oublions...

--Quoi?

--Mais la personne  laquelle vous eussiez d vous adresser d'abord.

--Et  qui euss-je d m'adresser?

-- la dispensatrice des faveurs,  celle qui n'a jamais refus un
secours mrit,  la reine.

-- la reine?

--Oui,  la reine. L'avez-vous vue?

--Jamais, rpondit Jeanne avec une parfaite simplicit.

--Comment, vous n'avez pas prsent de supplique  la reine?

--Jamais.

--Vous n'avez jamais cherch  obtenir de Sa Majest une audience?

--J'ai cherch, mais je n'ai point russi.

--Au moins avez-vous d essayer de vous placer sur son passage, pour
vous faire remarquer, pour vous faire appeler  la cour. C'tait un
moyen.

--Je ne l'ai jamais employ.

--En vrit, madame, vous me dites des choses incroyables.

--Non, en vrit, je n'ai jamais t que deux fois  Versailles, et je
n'y ai vu que deux personnes, M. le docteur Louis, qui avait soign mon
malheureux pre  l'Htel-Dieu, et M. le baron de Taverney,  qui
j'tais recommande.

--Que vous a dit M. de Taverney? Il tait tout  fait en mesure de vous
acheminer vers la reine.

--Il m'a rpondu que j'tais bien maladroite.

--Comment cela?

--De revendiquer comme un titre  la bienveillance du roi une parent
qui devait naturellement contrarier Sa Majest, puisque jamais parent
pauvre ne plat.

--C'est bien le baron goste et brutal, dit le prince.

Puis, rflchissant  cette visite d'Andre chez la comtesse:

Chose bizarre, pensa-t-il, le pre vite la solliciteuse, et la reine
amne la fille chez elle. En vrit, il doit sortir quelque chose de
cette contradiction.

--Foi de gentilhomme! reprit-il tout haut, je suis merveill d'entendre
dire  une solliciteuse,  une femme de la premire noblesse, qu'elle
n'a jamais vu le roi ni la reine.

--Si ce n'est en peinture, dit Jeanne en souriant.

--Eh bien! s'cria le cardinal, convaincu cette fois de l'ignorance et
de la sincrit de la comtesse, je vous mnerai, s'il le faut, moi-mme
 Versailles, et je vous en ferai ouvrir les portes.

--Oh! monseigneur, que de bonts! s'cria la comtesse au comble de la
joie.

Le cardinal se rapprocha d'elle.

--Mais il est impossible, dit-il, qu'avant peu de temps tout le monde ne
s'intresse pas  vous.

--Hlas! monseigneur, dit Jeanne avec un adorable soupir, le croyez-vous
sincrement?

--Oh! j'en suis sr.

--Je crois que vous me flattez, monseigneur.

Et elle le regarda fixement.

En effet, ce changement subit avait droit de surprendre la comtesse,
elle que le cardinal, dix minutes auparavant, traitait avec une lgret
toute princire.

Le regard de Jeanne, dcoch comme par la flche d'un archer, frappa le
cardinal soit dans son coeur soit dans sa sensualit. Il renfermait ou
le feu de l'ambition ou le feu du dsir; mais c'tait du feu.

Monseigneur de Rohan, qui se connaissait en femmes, dut s'avouer en
lui-mme qu'il en avait vu peu d'aussi sduisantes.

Ah! par ma foi! se dit-il avec cette arrire-pense ternelle des gens
de cour levs pour la diplomatie, ah! par ma foi! il serait trop
extraordinaire ou trop heureux que je rencontrasse  la fois et une
honnte femme qui a les dehors d'une ruse, et dans la misre une
protectrice toute-puissante.

--Monseigneur, interrompit la sirne, vous gardez parfois un silence qui
m'inquite; pardonnez-moi de vous le dire.

--En quoi, comtesse? demanda le cardinal.

--En ceci, monseigneur: un homme comme vous ne manque jamais de
politesse qu'avec deux sortes de femmes.

--Oh! mon Dieu! qu'allez-vous me dire, comtesse? Sur ma parole! vous
m'effrayez.

Il lui prit la main.

--Oui, rpondit la comtesse, avec deux sortes de femmes, je l'ai dit et
je le rpte.

--Lesquelles, voyons?

--Des femmes qu'on aime trop, ou des femmes qu'on n'estime pas assez.

--Comtesse, comtesse, vous me faites rougir. J'aurais moi-mme manqu de
politesse envers vous?

--Dame!

--Ne dites point cela, ce serait affreux!

--En effet, monseigneur, car vous ne pouvez m'aimer trop, et je ne vous
ai point, jusqu' prsent du moins, donn le droit de m'estimer trop
peu.

Le cardinal prit la main de Jeanne.

--Oh! comtesse, en vrit, vous me parlez comme si vous tiez fche
contre moi.

--Non, monseigneur, car vous n'avez pas encore mrit ma colre.

--Et je ne la mriterai jamais, madame,  partir de ce jour o j'ai eu
le plaisir de vous voir et de vous connatre.

Oh! mon miroir, mon miroir! pensa Jeanne.

--Et,  partir de ce jour, continua le cardinal, ma sollicitude ne vous
quittera plus.

--Oh! tenez, monseigneur, dit la comtesse qui n'avait pas retir sa main
des mains du cardinal, assez comme cela.

--Que voulez-vous dire?

--Ne me parlez pas de votre protection.

-- Dieu ne plaise que je prononce ce mot protection! Oh! madame, ce
n'est pas vous qu'il humilierait, c'est moi.

--Alors, monsieur le cardinal, admettons une chose qui va me flatter
infiniment...

--Si cela est, madame, admettons cette chose.

--Admettons, monseigneur, que vous avez rendu une visite de politesse 
Mme de La Motte-Valois. Rien de plus.

--Mais rien de moins alors, rpondit le galant cardinal.

Et portant les doigts de Jeanne  ses lvres, il y imprima un assez long
baiser.

La comtesse retira sa main.

--Oh! politesse, dit le cardinal avec un got et un srieux exquis.

Jeanne rendit sa main, sur laquelle cette fois le prlat appuya un
baiser tout respectueux.

--Ah! c'est fort bien ainsi, monseigneur.

Le cardinal s'inclina.

--Savoir, continua la comtesse, que je possderai une part, si faible
qu'elle soit, dans l'esprit si minent et si occup d'un homme tel que
vous, voil, je vous jure, de quoi me consoler un an.

--Un an! c'est bien court... Esprons plus, comtesse.

--Eh bien! je ne dis pas non, monsieur le cardinal, rpondit-elle en
souriant.

_Monsieur le cardinal_ tout court tait une familiarit dont, pour la
seconde fois, se rendait coupable Mme de La Motte. Le prlat, irritable
dans son orgueil, aurait pu s'en tonner; mais les choses en taient 
ce point, que non seulement il ne s'en tonna pas, mais encore qu'il en
fut satisfait comme d'une faveur.

--Ah! de la confiance, s'cria-t-il en se rapprochant encore. Tant
mieux, tant mieux.

--J'ai confiance, oui, monseigneur, parce que je sens dans Votre
minence...

--Vous disiez monsieur tout  l'heure, comtesse.

--Il faut me pardonner, monseigneur; je ne connais pas la cour. Je dis
donc que j'ai confiance, parce que vous tes capable de comprendre un
esprit comme le mien, aventureux, brave, et un coeur tout pur. Malgr
les preuves de la pauvret, malgr les combats que m'ont livrs de vils
ennemis, Votre minence saura prendre en moi, c'est--dire en ma
conversation, ce qu'il y a de digne d'elle. Votre minence saura me
tmoigner de l'indulgence pour le reste.

--Nous voil donc amis, madame. C'est sign, jur?

--Je le veux bien.

Le cardinal se leva et s'avana vers Mme de La Motte; mais, comme il
avait les bras un peu trop ouverts pour un simple serment... lgre et
souple, la comtesse vita le cercle.

--Amiti  trois! dit-elle avec un inimitable accent de raillerie et
d'innocence.

--Comment, amiti  trois? demanda le cardinal.

--Sans doute; est-ce qu'il n'y a pas, de par le monde, un pauvre
gendarme, un exil, qu'on appelle le comte de La Motte?

--Oh! comtesse, quelle dplorable mmoire vous possdez!

--Mais il faut bien que je vous parle de lui, puisque vous ne m'en
parlez pas, vous.

--Savez-vous pourquoi je ne vous parle pas de lui, comtesse?

--Dites un peu.

--C'est qu'il parlera toujours bien assez lui-mme; les maris ne
s'oublient jamais, croyez-moi bien.

--Et s'il parle de lui?

--Alors on parlera de vous, alors on parlera de nous.

--Comment cela?

--On dira, par exemple, que M. le comte de La Motte a trouv bon, ou
trouv mauvais, que M. le cardinal de Rohan vnt trois, quatre ou cinq
fois la semaine visiter Mme de La Motte, rue Saint-Claude.

--Ah! mais vous m'en direz tant, monsieur le cardinal! Trois, quatre ou
cinq fois la semaine?

--O serait l'amiti alors, comtesse? J'ai dit cinq fois; je me
trompais. C'est six ou sept qu'il faut dire, sans compter les jours
bissextiles.

Jeanne se mit  rire.

Le cardinal remarqua qu'elle faisait pour la premire fois honneur  ses
plaisanteries, et il en fut encore flatt.

--Empcherez-vous qu'on ne parle? dit-elle; vous savez bien que c'est
chose impossible.

--Oui, rpliqua-t-il.

--Et comment?

--Oh! une chose toute simple;  tort ou  raison, le peuple de Paris me
connat.

--Oh! certes, et  raison, monseigneur.

--Mais vous, il a le malheur de ne pas vous connatre.

--Eh bien!

--Dplaons la question.

--Dplacez-la, c'est--dire...

--Comme vous voudrez... Si, par exemple...

--Achevez.

--Si vous sortiez au lieu de me faire sortir?

--Que j'aille dans votre htel, moi, monseigneur?

--Vous iriez bien chez un ministre.

--Un ministre n'est pas un homme, monseigneur.

--Vous tes adorable. Eh bien! il ne s'agit pas de mon htel, j'ai une
maison.

--Une petite maison, tranchons le mot.

--Non pas, une maison  vous.

--Ah! fit la comtesse, une maison  moi! Et o cela? Je ne me
connaissais pas cette maison.

Le cardinal, qui s'tait rassis, se leva.

--Demain,  dix heures du matin, vous en recevrez l'adresse.

La comtesse rougit, le cardinal lui prit galamment la main.

Et cette fois le baiser fut respectueux, tendre et hardi tout ensemble.

Tous deux se salurent alors avec ce reste de crmonie souriante qui
indique une prochaine intimit.

--clairez  monseigneur, cria la comtesse.

La vieille parut et claira.

Le prlat sortit.

Eh! mais, pensa Jeanne, voil un grand pas fait dans le monde, ce me
semble.

Allons, allons, pensa le cardinal, en montant dans son carrosse, j'ai
fait une double affaire. Cette femme a trop d'esprit pour ne pas prendre
la reine comme elle m'a pris.




Chapitre XVI

Mesmer et Saint-Martin


Il fut un temps o Paris, libre d'affaires, Paris, plein de loisirs, se
passionnait tout entier pour des questions qui, de nos jours, sont le
monopole des riches, qu'on appelle les inutiles, et des savants, qu'on
appelle les paresseux.

En 1784, c'est--dire  l'poque o nous sommes arrivs, la question 
la mode, celle qui surnageait au-dessus de toutes, qui flottait dans
l'air, qui s'arrtait  toutes les ttes un peu leves, comme font les
vapeurs aux montagnes, c'tait le mesmrisme, science mystrieuse, mal
dfinie par ses inventeurs, qui, n'prouvant pas le besoin de
dmocratiser une dcouverte ds sa naissance, avaient laiss prendre 
celle-l un nom d'homme, c'est--dire un titre aristocratique, au lieu
d'un de ces noms de science tirs du grec  l'aide desquels la pudibonde
modestie des savants modernes vulgarise aujourd'hui tout lment
scientifique.

En effet,  quoi bon, en 1784, dmocratiser une science? Le peuple qui,
depuis plus d'un sicle et demi, n'avait pas t consult par ceux qui
le gouvernaient, comptait-il pour quelque chose dans l'tat? Non: le
peuple, c'tait la terre fconde qui rapportait, c'tait la riche
moisson que l'on fauchait; mais le matre de la terre, c'tait le roi;
mais les moissonneurs, c'tait la noblesse.

Aujourd'hui, tout est chang: la France ressemble  un sablier
sculaire; pendant neuf cents ans, il a marqu l'heure de la royaut; la
droite puissante du Seigneur l'a retourn: pendant des sicles, il va
marquer l're du peuple.

En 1784, c'tait donc une recommandation qu'un nom d'homme. Aujourd'hui,
au contraire, le succs serait un nom de choses.

Mais abandonnons _aujourd'hui_ pour jeter les yeux sur _hier_. Au compte
de l'ternit, qu'est-ce que cette distance d'un demi-sicle? pas mme
celle qui existe entre la veille et le lendemain.

Le docteur Mesmer tait donc  Paris, comme Marie-Antoinette nous l'a
appris elle-mme en demandant au roi la permission de lui faire une
visite. Qu'on nous permette donc de dire quelques mots du docteur
Mesmer, dont le nom, retenu aujourd'hui d'un petit nombre d'adeptes,
tait,  cette poque que nous essayons de peindre, dans toutes les
bouches.

Le docteur Mesmer avait, vers 1777, apport d'Allemagne, ce pays des
rves brumeux, une science toute gonfle de nuages et d'clairs.  la
lueur de ces clairs, les savants ne voyaient que les nuages qui
faisaient, au-dessus de leur tte, une vote sombre; le vulgaire ne
voyait que des clairs.

Mesmer avait dbut en Allemagne par une thse sur l'influence des
plantes. Il avait essay d'tablir que les corps clestes, en vertu de
cette force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent une
influence sur les corps anims, et particulirement sur le systme
nerveux, par l'intermdiaire d'un fluide subtil qui remplit tout
l'univers. Mais cette premire thorie tait bien abstraite. Il fallait,
pour la comprendre tre initi  la science des Galile et des Newton.
C'tait un mlange de grandes varits astronomiques avec les rveries
astrologiques qui ne pouvait, nous ne disons pas se populariser, mais
s'aristocratiser: car il et fallu pour cela que le corps de la noblesse
ft converti en socit savante. Mesmer abandonna donc ce premier
systme pour se jeter dans celui des aimants.

Les aimants,  cette poque, taient fort tudis; leurs facults
sympathiques ou antipathiques faisaient vivre les minraux d'une vie 
peu prs pareille  la vie humaine, en leur prtant les deux grandes
passions de la vie humaine: l'amour et la haine. En consquence, on
attribuait aux aimants des vertus surprenantes pour la gurison des
maladies. Mesmer joignit donc l'action des aimants  son premier
systme, et essaya de voir ce qu'il pourrait tirer de cette adjonction.

Malheureusement pour Mesmer, il trouva, en arrivant  Vienne, un rival
tabli. Ce rival, qui se nommait Hell, prtendit que Mesmer lui avait
drob ses procds. Ce que voyant, Mesmer, en homme d'imagination qu'il
tait, dclara qu'il abandonnerait les aimants comme inutiles, et qu'il
ne gurirait plus par le magntisme minral, mais par le magntisme
animal.

Ce mot, prononc comme un mot nouveau, ne dsignait pas cependant une
dcouverte nouvelle; le magntisme, connu des Anciens, employ dans les
initiations gyptiennes et dans le pythisme grec, s'tait conserv dans
le Moyen Age  l'tat de tradition; quelques lambeaux de cette science,
recueillis, avaient fait les sorciers des XIIIe, XIVe et XVe
sicles. Beaucoup furent brls qui confessrent, au milieu des flammes,
la religion trange dont ils taient les martyrs.

Urbain Grandier n'tait rien autre chose qu'un magntiseur.

Mesmer avait entendu parler des miracles de cette science.

Joseph Balsamo, le hros d'un de nos livres, avait laiss trace de son
passage en Allemagne, et surtout  Strasbourg. Mesmer se mit en qute de
cette science parse et voltigeante comme ces feux follets qui courent
la nuit au-dessus des tangs; il en fit une thorie complte, un systme
uniforme auquel il donna le nom de mesmrisme.

Mesmer, arriv  ce point, communiqua son systme  l'Acadmie des
sciences  Paris,  la Socit royale de Londres, et  l'Acadmie de
Berlin; les deux premires ne lui rpondirent mme pas, la troisime dit
qu'il tait un fou.

Mesmer se rappela ce philosophe grec qui niait le mouvement, et que son
antagoniste confondit en marchant. Il vint en France, prit, aux mains du
docteur Stoerck et de l'oculiste Wenzel, une jeune fille de dix-sept ans
atteinte d'une maladie de foie et d'une goutte sereine, et, aprs trois
mois de traitement, la malade tait gurie, l'aveugle voyait clair.

Cette cure avait convaincu nombre de gens, et, entre autres, un mdecin
nomm Deslon: d'ennemi, il devint aptre.

 partir de ce moment, la rputation de Mesmer avait t grandissant;
l'Acadmie s'tait dclare contre le novateur, la cour se dclara pour
lui; des ngociations furent ouvertes par le ministre pour engager
Mesmer  enrichir l'humanit par la publication de sa doctrine. Le
docteur fit son prix. On marchanda, M. de Breteuil lui offrit, au nom du
roi, une rente viagre de vingt mille livres et un traitement de dix
mille livres pour former trois personnes, indiques par le gouvernement,
 la pratique de ses procds. Mais Mesmer, indign de la parcimonie
royale, refusa et partit pour les eaux de Spa, avec quelques-uns de ses
malades.

Une catastrophe inattendue menaait Mesmer. Deslon, son lve, Deslon,
possesseur du fameux secret que Mesmer avait refus de vendre pour
trente mille livres par an; Deslon ouvrit chez lui un traitement public
par la mthode mesmrienne.

Mesmer apprit cette douloureuse nouvelle; il cria au vol,  la fraude;
il pensa devenir fou. Alors, un de ses malades, M. de Bergasse, eut
l'heureuse ide de mettre la science de l'illustre professeur en
commandite; il fut form un comit de cent personnes au capital de trois
cent quarante mille livres,  la condition qu'il rvlerait la doctrine
aux actionnaires. Mesmer s'engagea  cette rvlation, toucha le capital
et revint  Paris.

L'heure tait propice. Il y a des instants dans l'ge des peuples, ceux
qui touchent aux poques de transformation, o la nation tout entire
s'arrte comme devant un obstacle inconnu, hsite et sent l'abme au
bord duquel elle est arrive, et qu'elle devine sans le voir.

La France tait dans un de ces moments-l; elle prsentait l'aspect
d'une socit calme, dont l'esprit tait agit; on tait en quelque
sorte engourdi dans un bonheur factice, dont on entrevoyait la fin,
comme, en arrivant  la lisire d'une fort, on devine la plaine par les
interstices des arbres. Ce calme, qui n'avait rien de constant, rien de
rel, fatiguait; on cherchait partout des motions, et les nouveauts,
quelles qu'elles fussent, taient bien reues. On tait devenu trop
frivole pour s'occuper, comme autrefois, des graves questions du
gouvernement et du molinisme; mais on se querellait  propos de musique,
on prenait parti pour Gluck ou pour Piccini, on se passionnait pour
l'_Encyclopdie_, on s'enflammait pour les mmoires de Beaumarchais.

L'apparition d'un opra nouveau proccupait plus les imaginations que le
trait de paix avec l'Angleterre et la reconnaissance de la Rpublique
des tats-Unis. C'tait enfin une de ces priodes o les esprits, amens
par les philosophes vers le vrai, c'est--dire vers le dsenchantement,
se lassent de cette limpidit du possible qui laisse voir le fond de
toute chose, et, par un pas en avant, essaie de franchir les bornes du
monde rel pour entrer dans le monde des rves et des fictions.

En effet, s'il est prouv que les vrits bien claires, bien lucides,
sont les seules qui se popularisent promptement, il n'en est pas moins
prouv que les mystres sont une attraction toute-puissante pour les
peuples.

Le peuple de France tait donc entran, attir d'une faon irrsistible
par ce mystre trange du fluide mesmrien, qui, selon les adeptes,
rendait la sant aux malades, donnait l'esprit aux fous et la folie aux
sages.

Partout, on s'inquitait de Mesmer. Qu'avait-il fait? sur qui avait-il
opr ses divins miracles?  quel grand seigneur avait-il rendu la vue
ou la force?  quelle dame fatigue de la veille et du jeu avait-il
assoupli les nerfs?  quelle jeune fille avait-il fait prvoir l'avenir
dans une crise magntique?

L'avenir! ce grand mot de tous les temps, ce grand intrt de tous les
esprits, solution de tous les problmes. En effet, qu'tait le prsent?

Une royaut sans rayons, une noblesse sans autorit, un pays sans
commerce, un peuple sans droits, une socit sans confiance.

Depuis la famille royale, inquite et isole sur son trne, jusqu' la
famille plbienne affame dans son taudis--misre, honte et peur
partout.

Oublier les autres pour ne songer qu' soi, puiser  des sources
nouvelles, tranges, inconnues, l'assurance d'une vie plus longue et
d'une sant inaltrable pendant ce prolongement d'existence, arracher
quelque chose au ciel avare, n'tait-ce pas l l'objet d'une aspiration
facile  comprendre vers cet inconnu dont Mesmer dvoilait un repli?

Voltaire tait mort, et il n'y avait plus en France un seul clat de
rire, except le rire de Beaumarchais, plus amer encore que celui du
matre. Rousseau tait mort: il n'y avait plus en France de philosophie
religieuse. Rousseau voulait bien soutenir Dieu; mais depuis que
Rousseau n'tait plus, personne n'osait s'y risquer, de peur d'tre
cras sous le poids.

La guerre avait t autrefois une grave occupation pour les Franais.
Les rois entretenaient  leur compte l'hrosme national; maintenant, la
seule guerre franaise tait une guerre amricaine, et encore le roi n'y
tait-il personnellement pour rien. En effet, ne se battait-on pas pour
cette chose inconnue que les Amricains appellent indpendance, mot que
les Franais traduisent par une abstraction: la libert?

Encore, cette guerre lointaine, cette guerre, non seulement d'un autre
peuple, mais encore d'un autre monde venait de finir.

Tout bien considr, ne valait-il pas mieux s'occuper de Mesmer, ce
mdecin allemand qui, pour la deuxime fois depuis six ans, passionnait
la France, que de lord Cornwallis ou de M. Washington, qui taient si
loin qu'il tait probable qu'on ne les verrait jamais ni l'un ni
l'autre!

Tandis que Mesmer tait l: on pouvait le voir, le toucher, et, ce qui
tait l'ambition suprme des trois quarts de Paris, tre touch par lui.

Ainsi, cet homme qui,  son arrive  Paris, n'avait t soutenu par
personne, pas mme par la reine sa compatriote, qui cependant soutenait
si volontiers les gens de son pays; cet homme qui, sans le docteur
Deslon, qui l'avait trahi depuis, ft demeur dans l'obscurit, cet
homme rgnait vritablement sur l'opinion publique, laissant bien loin
derrire lui le roi, dont on n'avait jamais parl, M. de La Fayette,
dont on ne parlait pas encore, et M. de Necker, dont on ne parlait plus.

Et, comme si ce sicle avait pris  tche de donner  chaque esprit son
aptitude,  chaque coeur selon sa sympathie,  chaque corps selon ses
besoins, en face de Mesmer, l'homme du matrialisme, s'levait
Saint-Martin, l'homme du spiritualisme, dont la doctrine venait consoler
toutes les mes que blessait le positivisme du docteur allemand.

Qu'on se figure l'athe avec une religion plus douce que la religion
elle-mme; qu'on se figure un rpublicain plein de politesse et de
regards pour les rois; un gentilhomme des classes privilgies,
affectueux, tendre, amoureux du peuple; qu'on se reprsente la triple
attaque de cet homme, dou de l'loquence la plus logique, la plus
sduisante contre les cultes de la terre, qu'il appelle insenss, par la
seule raison qu'ils sont divins!

Qu'on se figure enfin picure poudr  blanc, en habit brod, en veste 
paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges;
picure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit
pas, mais branlant les gouvernements qu'il traite comme les cultes,
parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font
qu'aboutir au malheur de l'humanit, agissant contre la loi sociale
qu'il infirme avec ce seul mot: elle punit semblablement des fautes
dissemblables, elle punit l'effet sans apprcier la cause.

Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s'intitule le philosophe
inconnu, runt, pour fixer les hommes dans un cercle d'ides
diffrentes, tout ce que l'imagination peut ajouter de charmes aux
promesses d'un paradis moral, et qu'au lieu de dire: les hommes sont
gaux, ce qui est une absurdit, il invente cette formule qui semble
chappe  la bouche mme qui la nie:

    _Les tres intelligents sont tous rois!_

Et puis, rendez-vous compte d'une pareille morale tombant tout  coup au
milieu d'une socit sans esprances, sans guides; d'une socit,
archipel sem d'ides c'est--dire d'cueils. Rappelez-vous qu' cette
poque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir,
d'honneurs et de plaisirs; enfin, que les rois laissent pencher la
couronne sur laquelle, pour la premire fois, le peuple, debout et perdu
dans l'ombre, attache un regard  la fois curieux et menaant,
trouvera-t-on tonnant qu'elle ft des proslytes, cette doctrine qui
disait aux mes: Choisissez parmi vous l'me suprieure, mais
suprieure par l'amour, par la charit, par la volont puissante de bien
aimer, de bien rendre heureux; puis, quand cette me, faite homme, se
sera rvle, courbez-vous, humiliez-vous, anantissez-vous toutes, mes
infrieures, afin de laisser l'espace  la dictature de cette me, qui
a pour mission de vous rhabiliter dans votre principe essentiel,
c'est--dire dans l'galit des souffrances, au sein de l'ingalit
force des aptitudes et des fonctionnements.

Ajoutez  cela que le philosophe inconnu s'entourait de mystres; qu'il
adoptait l'ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des
parasites, la grande thorie sociale qui pouvait devenir la politique du
monde.

--coutez-moi, disait-il, mes fidles, coeurs croyants, coutez-moi et
tchez de me comprendre, ou plutt ne m'coutez que si vous avez intrt
et curiosit  me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne
livrerai pas mes secrets  quiconque n'arrachera point le voile.

Je dis les choses que je ne veux point paratre dire, voil pourquoi je
paratrai souvent dire autre chose que ce que je dis.

Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien rellement autour de son
oeuvre les dfenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses ides,
mystrieux cnacle dont nul ne perait l'obscure et religieuse
mysticit.

Ainsi travaillaient  la glorification de l'me et de la matire, tout
en rvant l'anantissement de Dieu et l'anantissement de la religion du
Christ, ces deux hommes qui avaient divis en deux camps et en deux
besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de
France.

Ainsi se groupaient autour du baquet de Mesmer, d'o jaillissait le
bien-tre, toute la vie de sensualit, tout le matrialisme lgant de
cette nation dgnre, tandis qu'autour du livre _Des erreurs et de la
vrit_ se runissaient les mes pieuses, charitables, aimantes,
altres de la ralisation aprs avoir savour des chimres.

Que si, au-dessous de ces sphres privilgies, les ides divergeaient
ou se troublaient; que si les bruits s'en chappant se transformaient en
tonnerres, comme les lueurs s'taient transformes en clairs, on
comprendra l'tat d'bauche dans lequel demeurait la socit subalterne,
c'est--dire la bourgeoisie et le peuple, ce que plus tard on appela le
tiers, lequel devinait seulement que l'on s'occupait de lui, et qui dans
son impatience et sa rsignation brlait du dsir de voler le feu sacr,
comme Promthe, d'en animer un monde qui serait le sien et dans lequel
il ferait ses affaires lui mme.

Les conspirations  l'tat de conversations, les associations  l'tat
de cercles, les partis sociaux  l'tat de quadrilles, c'est--dire la
guerre civile et l'anarchie, voil ce qui apparaissait sous tout cela au
penseur, lequel ne voyait pas encore la seconde vie de cette socit.

Hlas! aujourd'hui que les voiles ont t dchirs, aujourd'hui que les
peuples Promthes ont dix fois t renverss par le feu qu'ils ont
drob eux-mmes, dites-nous ce que pouvait voir le penseur dans la fin
de cet trange XVIIIe sicle, sinon la dcomposition d'un monde, sinon
quelque chose de pareil  ce qui se passait aprs la mort de Csar et
avant l'avnement d'Auguste.

Auguste fut l'homme qui spara le monde paen du monde chrtien, comme
Napolon est l'homme qui spara le monde fodal du monde dmocratique.

Peut-tre venons-nous de jeter et de conduire nos lecteurs aprs nous
dans une digression qui a d leur paratre un peu longue; mais en vrit
il et t difficile de toucher  cette poque sans effleurer de la
plume ces graves questions qui en sont la chair et la vie.

Maintenant l'effort est fait: effort d'un enfant qui gratterait avec son
ongle la rouille d'une statue antique, pour lire sous cette rouille une
inscription aux trois quarts efface.

Rentrons dans l'apparence. En continuant de nous occuper de la ralit,
nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l'historien.




Chapitre XVII

Le baquet


La peinture que nous avons essay de tracer dans le prcdent chapitre,
et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s'occupait en
ce moment, peut lgitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement
inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures opres
publiquement par Mesmer.

Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosit, du moins
l'apprciation des nouveauts qui faisaient bruit dans sa bonne ville de
Paris, avait-il permis  la reine,  la condition, on se le rappelle,
que l'auguste visiteuse serait accompagne d'une princesse, le roi
avait-il permis  la reine d'aller voir une fois  son tour ce que tout
le monde avait vu.

C'tait  deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait
rendue  Mme de La Motte.

Le temps tait adouci; le dgel tait arriv. Une arme de balayeurs,
heureux et fiers d'en finir avec l'hiver, repoussait aux gouts, avec
l'ardeur de soldats qui ouvrent une tranche, les dernires neiges,
toutes souilles et fondant en ruisseaux noirs.

Le ciel, bleu et limpide, s'illuminait des premires toiles, quand Mme
de La Motte, vtue en femme lgante, offrant toutes les apparences de
la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le
plus neuf possible, et s'arrta sur la place Vendme, en face d'une
maison d'aspect grandiose et dont les hautes fentres taient
splendidement claires sur toute la faade.

Cette maison tait celle du docteur Mesmer.

Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d'quipages ou chaises
stationnaient devant cette maison; enfin, outre ces quipages et ces
chaises, deux ou trois cents curieux pitinaient dans la boue, et
attendaient la sortie des malades guris ou l'entre des malades 
gurir.

Ceux-ci, presque tous riches et titrs, arrivaient dans leurs voitures
armories, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces
colis de nouvelle espce, renferms dans des pelisses de fourrures ou
dans des mantes de satin, n'taient pas une mince consolation pour ces
malheureux affams et demi-nus, qui guettaient  la porte cette preuve
vidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur
arbre gnalogique.

Quand un de ces malades au teint ple, aux membres languissants, avait
disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants,
et il tait bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui
voyait se presser  la porte des bals et sous les portiques des thtres
toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui tait son plaisir 
elle, ne reconnt pas, soit tel duc paralys d'un bras ou d'une jambe,
soit tel marchal de camp dont les pieds refusaient le service, moins 
cause des fatigues de la marche militaire que de l'engourdissement des
haltes faites chez les dames de l'Opra ou de la Comdie italienne.

Il va sans dire que les investigations de la foule ne s'arrtaient pas
aux hommes seulement.

Cette femme aussi, qu'on avait vue passer dans les bras de ses
heiduques, la tte pendante, l'oeil atone, comme les dames romaines que
portaient leurs Thessaliens aprs le repas, cette dame, sujette aux
douleurs nerveuses, ou dbilite par des excs et des veilles, et qui
n'avait pu tre gurie ou ressuscite par ces comdiens  la mode ou ces
anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux rcits,
venait demander au baquet de Mesmer ce qu'elle avait vainement cherch
ailleurs.

Et qu'on ne croie pas que nous exagrions ici  plaisir l'avilissement
des moeurs. Il faut bien l'avouer,  cette poque, il y avait assaut
entre les dames de la cour et les demoiselles du thtre. Celles-ci
prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-l
volaient aux demoiselles du thtre leurs camarades et leurs cousins 
la mode de Bretagne.

Quelques-unes de ces dames taient tout aussi connues que les hommes, et
leurs noms circulaient dans la foule d'une faon tout aussi bruyante,
mais beaucoup, et sans doute ce n'taient point celles dont le nom et
produit le moindre esclandre, beaucoup chappaient ce soir-l du moins
au bruit et  la publicit, en venant chez Mesmer le visage couvert d'un
masque de satin.

C'est que ce jour-l, qui marquait la moiti du carme, il y avait bal
masqu  l'Opra, et que ces dames ne comptaient quitter la place
Vendme que pour passer immdiatement au Palais-Royal.

C'est au milieu de cette foule rpandue en plaintes, en ironie, en
admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa
droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d'autres traces
de son passage que cette phrase rpte sur son chemin: Ah! celle-ci ne
doit pas tre bien malade.

Mais qu'on ne s'y trompe point, cette phrase n'impliquait point absence
de commentaires.

Car si Mme de La Motte n'tait point malade, que venait-elle faire chez
Mesmer?

Si la foule et, comme nous, t au courant des vnements que nous
venons de raconter, elle et trouv que rien n'tait plus simple que
cette vrit.

En effet, Mme de La Motte avait beaucoup rflchi  son entretien avec
M. le cardinal de Rohan, et surtout  l'attention toute particulire
dont le cardinal avait honor cette bote au portrait, oublie ou plutt
perdue chez elle.

Et comme dans le nom de la propritaire de cette bote  portrait gisait
toute la rvlation de la soudaine gracieuset du cardinal, Mme de La
Motte avait avis  deux moyens de savoir ce nom.

D'abord elle avait eu recours au plus simple.

Elle tait alle  Versailles pour s'informer du bureau de charit des
dames allemandes.

L, comme on le pense bien, elle n'avait recueilli aucun renseignement.

Les dames allemandes qui habitaient Versailles taient en grand nombre,
 cause de la sympathie ouverte que la reine prouvait pour ses
compatriotes; on en comptait cent cinquante ou deux cents.

Seulement toutes taient fort charitables, mais aucune n'avait eu l'ide
de mettre une enseigne sur le bureau de charit.

Jeanne avait donc demand inutilement des renseignements sur les deux
dames qui taient venues la visiter; elle avait dit inutilement que
l'une d'elles s'appelait Andre. On ne connaissait dans Versailles
aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.

Les recherches n'avaient donc, de ce ct, amen aucun rsultat.

Demander directement  M. de Rohan le nom qu'il souponnait, c'tait
d'abord lui laisser voir qu'on avait des ides sur lui; c'tait ensuite
se retirer le plaisir et le mrite d'une dcouverte faite malgr tout le
monde et en dehors de toutes les possibilits.

Or, puisqu'il y avait eu mystre dans la dmarche de ces dames chez
Jeanne, mystre dans les tonnements et les rticences de M. de Rohan,
c'est avec mystre qu'il fallait arriver  savoir le mot de tant
d'nigmes.

Il y avait d'ailleurs un attrait puissant dans le caractre de Jeanne
pour cette lutte avec l'inconnu.

Elle avait entendu dire qu' Paris, depuis quelque temps, un homme, un
illumin, un faiseur de miracles avait trouv le moyen d'expulser du
corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ
chassait les dmons du corps des possds.

Elle savait que non seulement cet homme gurissait les maux physiques,
mais qu'il arrachait de l'me le secret douloureux qui la minait. On
avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volont tenace de ses
clients s'amollir et se transformer en une docilit d'esclave.

Ainsi, dans le sommeil qui succdait aux douleurs, aprs que le savant
mdecin avait calm l'organisation la plus irrite en la plongeant dans
un oubli complet, l'me charme du repos qu'elle devait  l'enchanteur
se mettait  l'entire disposition de ce nouveau matre. Il en dirigeait
ds lors toutes les oprations; il en dirigeait ds lors tous les fils;
aussi chaque pense de cette me reconnaissante lui apparaissait
transmise par un langage qui avait sur le langage humain l'avantage ou
le dsavantage de ne jamais mentir.

Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre
de celui qui momentanment la dominait, cette me courait le monde, se
mlait aux autres mes, les sondait sans relche, les fouillait
impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui
fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s'y croyant en
sret, elle finissait par faire sortir ce secret du coeur o il tait
enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux
pieds du matre. Image assez fidle du faucon ou de l'pervier bien
dress, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier
son matre, le hron, la perdrix ou l'alouette dsigns  sa froce
servilit.

De l, rvlation d'une quantit de secrets merveilleux.

Mme de Duras avait retrouv de la sorte un enfant vol en nourrice; Mme
de Chanton un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle et
donn tous les enfants de la terre; et M. de Vaudreuil une boucle de
cheveux pour laquelle il et donn la moiti de sa fortune.

Ces aveux avaient t faits par des _voyants_ ou des _voyantes_,  la
suite des oprations magntiques du docteur Mesmer.

Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l'illustre docteur,
les secrets les plus propres  exercer cette facult de divination
surnaturelle; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant  une
sance, rencontrer ce phnix de ses curieuses recherches, et dcouvrir,
par son moyen, la propritaire de la bote qui faisait pour le moment
l'objet de ses plus ardentes proccupations.

Voil pourquoi elle se rendait en si grande hte dans la salle o les
malades se runissaient.

Cette salle, nous en demandons pardon  nos lecteurs, va demander une
description toute particulire.

Nous l'aborderons franchement.

L'appartement se divisait en deux salles principales.

Lorsqu'on avait travers les antichambres et exhib les passeports
ncessaires aux huissiers de service, on tait admis dans un salon dont
les fentres, hermtiquement fermes, interceptaient le jour et l'air
dans le jour, le bruit et l'air pendant la nuit.

Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu'une
clart affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve
ferme par un couvercle.

Cette cuve n'avait rien d'lgant dans la forme. Elle n'tait pas orne;
nulle draperie ne dissimulait la nudit de ses flancs de mtal.

C'tait cette cuve que l'on appelait le baquet de Mesmer.

Quelle vertu renfermait ce baquet? Rien de plus simple  expliquer.

Il tait presque entirement rempli d'eau charge de principes
sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour
en saturer  leur tour les bouteilles ranges mthodiquement au fond du
baquet dans des positions inverses.

Il y avait ainsi croisement des courants mystrieux  l'influence
desquels les malades devaient leur gurison.

Au couvercle tait soud un anneau de fer soutenant une longue corde,
dont nous allons connatre la destination en jetant un coup d'oeil sur
les malades.

Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout  l'heure dans l'htel, se
tenaient, ples et languissants, assis sur des fauteuils rangs autour
de la cuve.

Hommes et femmes entremls, indiffrents, srieux ou inquiets,
attendaient le rsultat de l'preuve.

Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attache au couvercle
du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle
sorte que tous, lis par la mme chane, perussent en mme temps les
effets de l'lectricit contenue dans le baquet.

Puis, afin de n'interrompre aucunement l'action des fluides animaux
transmis et modifis  chaque nature, les malades avaient soin, sur la
recommandation du docteur, de se toucher l'un l'autre, soit du coude,
soit de l'paule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur
envoyait simultanment  tous les corps sa chaleur et sa rgnration
puissantes.

Certes, c'tait un curieux spectacle que celui de cette crmonie
mdicale, et l'on ne s'tonnera pas qu'il excitt la curiosit
parisienne  un si haut degr.

Vingt ou trente malades rangs autour de cette cuve; un valet muet comme
les assistants et les enlaant d'une corde comme Laocoon et ses fils,
des replis de leurs serpents; puis cet homme lui-mme se retirant d'un
pas furtif, aprs avoir dsign aux malades les tringles de fer qui,
s'embotant  certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs
plus immdiatement locaux  l'action salutaire du fluide mesmrien.

Et d'abord, ds que la sance tait ouverte, une certaine chaleur douce
et pntrante commenait  circuler dans le salon; elle amollissait les
fibres un peu tendues des malades; elle montait, par degrs, du parquet
au plafond et bientt se chargeait de parfums dlicats, sous la vapeur
desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.

Alors on voyait les malades s'abandonner  l'impression toute
voluptueuse de cette atmosphre, lorsque soudain une musique suave et
vibrante, excute par des instruments et des musiciens invisibles, se
perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette
chaleur.

Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette
musique frappait les nerfs avec une puissance irrsistible. On et dit
un de ces bruits mystrieux et inconnus de la nature qui tonnent et
charment les animaux eux-mmes, une plainte du vent dans les spirales
sonores des rochers.

Bientt, aux sons de l'harmonica se joignaient des voix harmonieuses,
groupes comme une masse de fleurs dont bientt les notes parpilles
comme des feuilles allaient sur la tte des assistants.

Sur tous les visages que la surprise avait anims d'abord, se peignait
peu  peu la satisfaction matrielle, caresse par tous ses endroits
sensibles. L'me cdait; elle sortait de ce refuge o elle se cache
quand les maux du corps l'assigent, et se rpandant libre et joyeuse
dans toute l'organisation, elle domptait la matire et se transformait.

C'tait le moment o chacun des malades avait pris dans ses doigts une
tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette
tringle sur sa poitrine, son coeur ou sa tte, sige plus spcial de la
maladie.

Qu'on se figure alors la batitude remplaant sur tous les visages la
souffrance et l'anxit, qu'on se reprsente l'assoupissement goste de
ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoup de soupirs, qui
pse sur toute cette assemble, et l'on aura l'ide la plus exacte
possible de la scne que nous venons d'esquisser  deux tiers de sicle
du jour o elle avait lieu.

Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.

Et d'abord les acteurs se divisaient en deux classes:

Les uns, malades, peu soucieux de ce qu'on appelle le respect humain,
limite fort vnre des gens de condition mdiocre, mais toujours
franchie par les trs grands ou les trs petits; les uns, disons-nous,
vritables acteurs, n'taient venus dans ce salon que pour tre guris,
et ils essayaient de tout leur coeur d'arriver  ce but.

Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d'aucune
maladie, avaient pntr dans la maison de Mesmer comme on entre dans un
thtre, soit qu'ils eussent voulu se rendre compte de l'effet prouv
quand on entourait le baquet enchant, soit que, simples spectateurs,
ils eussent voulu simplement tudier ce nouveau systme physique, et ne
s'occupassent que de regarder les malades et mme ceux qui partageaient
la cure en se portant bien.

Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, lis  sa doctrine par
la reconnaissance peut-tre, on distinguait une jeune femme d'une belle
taille, d'une belle figure, d'une mise une peu extravagante, qui,
soumise  l'action du fluide et s'appliquant  elle-mme avec la tringle
les plus fortes doses sur la tte et sur l'pigastre, commenait 
rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses
mains frissonnaient sous ces premires titillations nerveuses qui
indiquent l'envahissement du fluide magntique.

Lorsque sa tte se renversait en arrire sur le dossier du fauteuil, les
assistants pouvaient regarder tout  leur aise ce front ple, ces lvres
convulsives, et ce beau cou marbr peu  peu par le flux et le reflux
plus rapide du sang.

Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec tonnement les
yeux fixs sur cette jeune femme, deux ou trois ttes, s'inclinant l'une
vers l'autre, se communiquaient une ide trange sans doute qui
redoublait l'attention rciproque de ces curieux.

Au nombre de ces curieux tait Mme de La Motte, qui, sans crainte d'tre
reconnue, ou s'inquitant peu de l'tre, tenait  la main le masque de
satin qu'elle avait pos sur son visage pour traverser la foule.

Au reste, par la faon dont elle s'tait place, elle chappait  peu
prs  tous les regards.

Elle se tenait prs de la porte, adosse  un pilastre, voile par une
draperie, et de l elle voyait tout sans tre vue.

Mais, parmi tout ce qu'elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus
digne d'attention tait sans doute la figure de cette jeune femme
lectrise par le fluide mesmrien.

En effet, cette figure l'avait tellement frappe, que depuis plusieurs
minutes elle restait  sa place, fixe par une irrsistible avidit de
voir et de savoir.

--Oh! murmurait-elle sans dtacher les yeux de la belle malade, c'est 
n'en pas douter la dame de charit qui est venue chez moi l'autre soir,
et qui est la cause singulire de tout l'intrt que m'a tmoign Mgr de
Rohan.

Et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, dsireuse du hasard qui
faisait pour elle ce que ses recherches n'avaient pu faire, elle
s'approcha.

Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa
bouche, et battit faiblement l'air avec ses deux mains.

Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n'taient pas tout  fait
ces mains fines et effiles, ces mains d'une blancheur de cire que Mme
de La Motte avait admires chez elles quelques jours auparavant.

La contagion de la crise fut lectrique chez la plupart des malades, le
cerveau s'tait satur de bruits et de parfums. Toute l'irritation
nerveuse tait sollicite. Bientt, hommes et femmes, entrans par
l'exemple de leur jeune compagne, se mirent  pousser des soupirs, des
murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et ttes, entrrent
franchement et irrsistiblement dans cet accs auquel le matre avait
donn le nom de crise.

En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l'y et vu
entrer, sans que personne pt dire comment il y tait entr.

Sortait-il de la cuve comme Phoebus? Apollon des eaux, tait-il la
vapeur embaume et harmonieuse de la salle qui se condensait? Toujours
est-il qu'il se trouva l subitement, et que son habit lilas, doux et
frais  l'oeil, sa belle figure ple, intelligente et sereine, ne
dmentirent pas le caractre un peu divin de cette apparition.

Il tenait  la main une longue baguette, appuye ou plutt trempe pour
ainsi dire au fameux baquet.

Il fit un signe: les portes s'ouvrirent, vingt robustes valets
accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades,
qui commenaient  perdre l'quilibre sur leurs fauteuils, ils les
transportrent en moins d'une minute dans la salle voisine.

Au moment o s'accomplissait cette opration, devenue intressante par
le paroxysme de batitude furieuse auquel s'abandonnait la jeune
convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s'tait avance avec les curieux
jusqu' cette nouvelle salle destine aux malades, entendit un homme
s'crier:

--Mais c'est elle, c'est bien elle!

Mme de La Motte se prparait  demander  cet homme:

--Qui, elle?

Tout  coup, deux dames entrrent au fond de la premire salle, appuyes
l'une sur l'autre et suivies,  une certaine distance, d'un homme qui
avait tout l'extrieur d'un valet de confiance, bien qu'il ft dguis
sous un habit bourgeois.

La tournure de ces deux femmes, de l'une d'elles surtout, frappa si bien
la comtesse, qu'elle fit un pas vers elles.

En ce moment un grand cri, parti de la salle et chapp aux lvres de la
convulsionnaire, entrana tout le monde de son ct.

Aussitt l'homme qui avait dj dit: C'est elle! et qui se trouvait
prs de Mme de La Motte, s'cria d'une voix sourde et mystrieuse:

--Mais, messieurs, regardez donc, c'est la reine.

 ce mot, Jeanne tressaillit.

--La reine! s'crirent  la fois plusieurs voix effrayes et surprises.

--La reine chez Mesmer!

--La reine dans une crise! rptrent d'autres voix.

--Oh! disait l'un, c'est impossible.

--Regardez, rpondit l'inconnu avec tranquillit; connaissez-vous la
reine, oui ou non?

--En effet, murmurrent la plupart des assistants, la ressemblance est
incroyable.

Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant
de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l'Opra. Elle pouvait donc
questionner sans risque.

--Monsieur, demanda-t-elle  l'homme aux exclamations, lequel tait un
corps volumineux, un visage plein et color avec des yeux tincelants et
singulirement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?

--Oh! madame, c'est  n'en pas douter, rpondit celui-ci.

--Et o cela?

--Mais cette jeune femme que vous apercevez l-bas, sur des coussins
violets, dans une crise si ardente qu'elle ne peut modrer ses
transports, c'est la reine.

--Mais sur quoi fondez-vous votre ide, monsieur, que la reine est cette
femme?

--Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine,
rpliqua imperturbablement le personnage accusateur.

Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la
nouvelle dans les groupes.

Jeanne se dtourna du spectacle presque rvoltant que donnait
l'pileptique. Mais  peine eut-elle fait quelques pas vers la porte,
qu'elle se trouva presque face  face avec les deux dames qui, en
attendant qu'elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non
sans un vif intrt, le baquet, les tringles et le couvercle.

 peine Jeanne et-elle vu le visage de la plus ge des deux dames,
qu'elle poussa un cri  son tour.

--Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.

Jeanne arracha vivement son masque.

--Me reconnaissez-vous? dit-elle.

La dame fit et presque aussitt rprima un mouvement.

--Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.

--Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.

Les deux dames,  cette interpellation, se serrrent l'une contre
l'autre avec effroi.

Jeanne tira de sa poche la bote au portrait.

--Vous avez oubli cela chez moi, dit-elle.

--Mais quand cela serait, madame, demanda l'ane, pourquoi tant
d'motion?

--Je suis mue du danger que court ici Votre Majest.

--Expliquez-vous.

--Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.

Et elle tendit son loup  la reine, qui hsitait, se croyant
suffisamment cache sous sa coiffe.

--De grce! pas un instant  perdre, continua Jeanne.

--Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme  la reine.

La reine mit machinalement le masque sur son visage.

--Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.

Et elle entrana les deux femmes si vivement, qu'elles ne s'arrtrent
qu' la porte de la rue, o elles se trouvrent au bout de quelques
secondes.

--Mais enfin, dit la reine en respirant.

--Votre Majest n'a t vue de personne?

--Je ne crois pas.

--Tant mieux.

--Mais enfin, m'expliquerez-vous...

--Que, pour le moment, Votre Majest en croie sa fidle servante quand
celle-ci vient de lui dire qu'elle court le plus grand danger.

--Encore, ce danger, quel est-il?

--J'aurai l'honneur de tout dire  Sa Majest, si elle daigne un jour
m'accorder une heure d'audience. Mais la chose est longue; Sa Majest
peut tre connue, remarque.

Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:

--Oh! madame, dit-elle  la princesse de Lamballe, joignez-vous  moi,
je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majest parte, et parte 
l'instant mme.

La princesse fit un geste suppliant.

--Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.

Puis, se retournant vers Mme de La Motte.

--Vous m'avez demand une audience? dit-elle.

--J'aspire  l'honneur de donner  Votre Majest l'explication de ma
conduite.

--Eh bien! rapportez-moi cette bote et demandez le concierge Laurent;
il sera prvenu.

Et, se retournant vers la rue:

--_Kommen Sie da_, _Weber_[4]! cria-t-elle en allemand.

   [Note 4: Venez ici, Weber.]

Un carrosse s'approcha avec rapidit; les deux princesses s'y
lancrent.

Mme de La Motte resta sur la porte jusqu' ce qu'elle l'et perdu de
vue.

--Oh! dit-elle tout bas, j'ai bien fait de faire ce que j'ai fait; mais
pour la suite... rflchissons.




Chapitre XVIII

Mademoiselle Oliva


Pendant ce temps, l'homme qui avait signal la prtendue reine aux
regards des assistants frappait sur l'paule d'un des spectateurs 
l'oeil avide,  l'habit rp.

--Pour vous qui tes journaliste, dit-il, le beau sujet d'article!

--Comment cela?

--En voulez-vous le sommaire?

--Volontiers.

--Le voici: Du danger qu'il y a de natre sujet d'un pays dont le roi
est gouvern par la reine, laquelle reine aime les crises.

Le gazetier se mit  rire.

--Et la Bastille? dit-il.

--Allons donc! Est-ce qu'il n'y a pas les anagrammes,  l'aide
desquelles on vite tous les censeurs royaux? Je vous demande un peu si
jamais un censeur vous interdira de raconter l'histoire du prince Silou
et de la princesse Etteniotna, souveraine de Narfec? Hein! qu'en
dites-vous?

--Oh! oui, s'cria le gazetier enflamm, l'ide est admirable.

--Et je vous prie de croire qu'un chapitre intitul: _Les crises de la
princesse Etteniotna chez le fakir Remsem_ obtiendrait un joli succs
dans les salons.

--Je le crois comme vous.

--Allez donc, et rdigez-nous cela de votre meilleure encre.

Le gazetier serra la main de l'inconnu.

--Vous enverrai-je quelques numros? dit-il; je le ferai avec bien du
plaisir, s'il vous plat de me dire votre nom.

--Certes, oui! L'ide me ravit, et excute par vous, elle gagnera cent
pour cent.  combien tirez-vous ordinairement vos petits pamphlets?

--Deux mille.

--Rendez-moi donc un service?

--Volontiers.

--Prenez ces cinquante louis et faites tirer  six mille.

--Comment! monsieur; oh! mais vous me comblez... Que je sache au moins
le nom d'un si gnreux protecteur des lettres.

--Je vous le dirai en faisant prendre chez vous un millier d'exemplaires
 deux livres la pice, dans huit jours, n'est-ce pas?

--J'y travaillerai jour et nuit, monsieur.

--Et que ce soit divertissant.

-- faire rire aux larmes tout Paris, except une personne.

--Qui pleurera jusqu'au sang, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur, que vous avez d'esprit!

--Vous tes bien bon.  propos, datez la publication de Londres.

--Comme toujours.

--Monsieur, je suis bien votre serviteur.

Et le gros inconnu congdia le folliculaire, lequel, ses cinquante louis
en poche, s'enfuit lger comme un oiseau de mauvais augure.

L'inconnu demeur seul, ou plutt sans compagnon, regarda encore, dans
la salle des crises, la jeune femme dont l'extase avait fait place  une
prostration absolue, et dont une femme de chambre affecte au service
des dames en travail de crise abaissait chastement les jupes un peu
indiscrtes.

Il remarqua dans cette dlicate beaut des traits fins et voluptueux, la
grce noble de ce sommeil abandonn; puis, revenant sur ses pas:

Dcidment, dit-il, la ressemblance est effrayante. Dieu, qui l'a
faite, avait ses desseins; il a condamn d'avance celle de l-bas,  qui
celle-ci ressemble.

Au moment o il achevait de formuler cette pense menaante, la jeune
femme se souleva lentement du milieu des coussins, et, s'aidant du bras
d'un voisin rveill dj de l'extase, elle s'occupa de remettre un peu
d'ordre dans sa toilette fort compromise.

Elle rougit un peu de voir l'attention que les assistants lui donnaient,
rpondit avec une politesse coquette aux questions graves et avenantes 
la fois de Mesmer; puis, tirant ses bras ronds et ses jolies jambes
comme une chatte qui sort du sommeil, elle traversa les trois salons,
rcoltant, sans en perdre un seul, tous les regards, soit railleurs,
soit convoiteurs, soit effars, que lui envoyaient les assistants.

Mais ce qui la surprit au point de la faire sourire, c'est qu'en passant
devant un groupe chuchotant dans un coin du salon, elle essuya, au lieu
d'oeillades mutines et de propos galants, une borde de rvrences si
respectueuses que nul courtisan franais n'en et trouv de plus
guindes et de plus svres pour saluer sa reine.

Et rellement ce groupe stupfait et rvrencieux avait t compos  la
hte par cet inconnu infatigable qui, cach derrire eux, leur disait 
demi voix:

--N'importe, messieurs, n'importe, ce n'est pas moins la reine de
France; saluons, saluons bas.

La petite personne, objet de tant de respect, franchit avec une sorte
d'inquitude le dernier vestibule et arriva dans la cour.

L ses yeux fatigus cherchrent un fiacre ou une chaise  porteurs:
elle ne trouva ni l'un ni l'autre; seulement, au bout d'une minute
d'indcision  peu prs, lorsqu'elle posait dj son pied mignon sur le
pav, un grand laquais s'approcha d'elle.

--La voiture de madame! dit-il.

--Mais, rpliqua la jeune femme, je n'ai pas de voiture.

--Madame est venue dans un fiacre?

--Oui.

--De la rue Dauphine?

--Oui.

--Je vais ramener madame chez elle.

--Soit, ramenez-moi, dit la petite personne d'un air fort dlibr, sans
avoir conserv plus d'une minute l'espce d'inquitude que l'imprvu de
cette position et cause  toute autre femme.

Le laquais fit un signe auquel rpondit aussitt un carrosse de bonne
apparence, qui vint recevoir la dame au pristyle.

Le laquais releva le marchepied, cria au cocher:

--Rue Dauphine!

Les chevaux partirent avec rapidit; arrivs au Pont-Neuf, la petite
dame, qui gotait fort cette faon d'aller, comme dit La Fontaine,
regrettait de ne pas loger au Jardin des Plantes.

La voiture s'arrta. Le marchepied s'abaissa; dj le laquais bien
appris tendait la main pour recevoir le passe-partout  l'aide duquel
rentraient chez eux les habitants des trente mille maisons de Paris qui
n'taient pas des htels et qui n'avaient ni concierge ni suisse.

Ce laquais ouvrit donc la porte pour mnager les doigts de la petite
dame; puis, au moment o celle-ci pntrait dans l'alle sombre, il
salua et referma la porte.

Le carrosse se remit  rouler et disparut.

--En vrit! s'cria la jeune femme, voil une agrable aventure. C'est
bien galant de la part de M. de Mesmer. Oh! que je suis fatigue. Il
aura prvu cela. C'est un bien grand mdecin.

En disant ces mots, elle tait arrive au deuxime tage de la maison,
sur un palier command par deux portes.

Aussitt qu'elle eut frapp, une vieille lui ouvrit.

--Oh! bonsoir, mre; le souper est-il prt?

--Oui, et mme il refroidit.

--Est-il l, _lui_?

--Non, pas encore; mais le monsieur y est.

--Quel monsieur?

--Celui auquel vous avez besoin de parler ce soir.

--Moi!

--Oui, vous.

Ce colloque avait lieu dans une espce de petite antichambre vitre, qui
sparait le palier d'une grande chambre donnant sur la rue.

Au travers du vitrage, on voyait distinctement la lampe qui clairait
cette chambre, dont l'aspect tait, sinon satisfaisant, du moins
supportable.

De vieux rideaux, d'une soie jaune, que le temps avait veins et
blanchis par places, quelques chaises de velours d'Utrecht vert  ctes,
et un grand chiffonnier  douze tiroirs, en marqueterie, un vieux sofa
jaune, telles taient les magnificences de l'appartement.

Elle ne reconnut pas cet homme, mais nos lecteurs le reconnatront bien;
c'tait celui qui avait ameut les curieux sur le passage de la
prtendue reine, l'homme aux cinquante louis donns pour le pamphlet.

Un cartel meublait la chemine, flanqu de deux potiches bleu-Japon
visiblement fles.

La jeune femme ouvrit brusquement la porte vitre et vint jusqu'au sofa,
sur lequel elle vit assis fort tranquillement un homme d'une bonne mine,
gras plutt que maigre, qui jouait d'une fort belle main blanche avec un
trs riche jabot de dentelle.

La jeune femme n'eut pas le temps de commencer l'entretien.

Ce singulier personnage fit une espce de salut, moiti mouvement,
moiti inclination, et attachant sur son htesse un regard brillant et
plein de bienveillance:

--Je sais, dit-il, ce que vous allez me demander; mais je vous rpondrai
mieux en vous questionnant moi-mme. Vous tes Mlle Oliva?

--Oui, monsieur.

--Charmante femme trs nerveuse et trs prise du systme de M. Mesmer.

--J'arrive de chez lui.

--Fort bien! cela ne vous explique pas,  ce que me disent vos beaux
yeux, pourquoi vous me trouvez sur votre sofa, et voil ce que vous
dsirez plus particulirement connatre?

--Vous avez devin juste, monsieur.

--Voulez-vous me faire la grce de vous asseoir; si vous restiez debout,
je serais forc de me lever aussi; alors nous ne causerions plus
commodment.

--Vous pouvez vous flatter d'avoir des manires fort extraordinaires,
rpliqua la jeune femme que nous appellerons dsormais Mlle Oliva,
puisqu'elle daignait rpondre  ce nom.

--Mademoiselle, je vous ai vue tout  l'heure chez M. Mesmer; je vous ai
trouve telle que je vous souhaitais.

--Monsieur!

--Oh! ne vous alarmez pas, mademoiselle; je ne vous dis pas que je vous
ai trouve charmante; non, cela vous ferait l'effet d'une dclaration
d'amour, et telle n'est pas mon intention. Ne vous reculez pas, je vous
prie, vous allez me forcer de crier comme un sourd.

--Que voulez-vous, alors? fit navement Oliva.

--Je sais, continua l'inconnu, que vous tes habitue  vous entendre
dire que vous tes belle; moi, je le pense; d'ailleurs, j'ai autre chose
 vous proposer.

--Monsieur, en vrit, vous me parlez sur un ton...

--Ne vous effarouchez donc pas avant de m'avoir entendu... Est-ce qu'il
y a quelqu'un de cach, ici?

--Personne n'est cach, monsieur, mais enfin...

--Alors, si personne n'est cach, ne nous gnons pas pour parier... Que
diriez-vous d'une petite association entre nous?

--Une association... Vous voyez bien...

--Voil encore que vous confondez. Je ne vous dis pas liaison, je vous
dis association. Je ne vous dis pas amour, je vous dis affaires.

--Quelle sorte d'affaires? demanda Oliva, dont la curiosit se
trahissait par un vritable bahissement.

--Qu'est-ce que vous faites toute la journe?

--Mais...

--Ne craignez point; je ne suis point pour vous blmer; dites-moi ce
qu'il vous plaira.

--Je ne fais rien, ou du moins je fais le moins possible.

--Vous tes paresseuse.

--Oh!

--Trs bien.

--Ah! vous dites trs bien.

--Sans doute. Qu'est-ce que cela me fait,  moi, que vous soyez
paresseuse? Aimez-vous  vous promener?

--Beaucoup.

-- courir les spectacles, les bals?

--Toujours.

-- bien vivre?

--Surtout.

--Si je vous donnais vingt-cinq louis par mois, me refuseriez-vous?

--Monsieur!

--Ma chre demoiselle Oliva, voil que vous recommencez  douter. Il
tait pourtant convenu que vous ne vous effaroucheriez pas. J'ai dit
vingt cinq louis comme j'aurais dit cinquante.

--J'aimerais mieux cinquante que vingt-cinq; mais ce que j'aime encore
mieux que cinquante, c'est le droit de choisir mon amant.

--Morbleu! je vous ai dj dit que je ne voulais pas tre votre amant.
Tenez-vous donc l'esprit en repos.

--Alors, morbleu! aussi, que voulez-vous que je fasse pour gagner vos
cinquante louis?

--Avons-nous dit cinquante?

--Oui.

--Soit, cinquante. Vous me recevrez chez vous, vous ferez le meilleur
visage possible, vous me donnerez le bras quand je le dsirerai, vous
m'attendrez o je vous dirai de m'attendre.

--Mais j'ai un amant, monsieur.

--Eh bien! aprs?

--Comment, aprs?

--Oui... chassez-le, pardieu!

--Oh! l'on ne chasse pas Beausire comme on veut.

--Voulez-vous que je vous y aide?

--Non, je l'aime.

--Oh!

--Un peu.

--C'est prcisment trop.

--C'est comme cela.

--Alors, passe pour le Beausire.

--Vous tes commode, monsieur.

-- charge de revanche; les conditions vous vont-elles?

--Elles me vont si vous me les avez dites au complet.

--coutez donc, ma chre, j'ai dit tout ce que j'ai  dire pour le
moment.

--Parole d'honneur?

--Parole d'honneur! Mais, cependant, vous comprenez une chose...

--Laquelle?

--C'est que si, par hasard, j'avais besoin que vous fussiez rellement
ma matresse...

--Ah! voyez-vous. On n'a jamais besoin de cela, monsieur.

--Mais de le paratre.

--Oh! pour cela, passe encore.

--Eh bien! c'est dit.

--Tope.

--Voici le premier mois d'avance.

Il lui tendit un rouleau de cinquante louis, sans mme effleurer le bout
de ses doigts. Et, comme elle hsitait, il le lui glissa dans la poche
de sa robe, sans mme frler de la main cette hanche si ronde et si
mobile que les fins gourmets de l'Espagne ne l'eussent pas ddaigne
comme lui.

 peine l'or avait-il touch le fond de la poche, que deux coups secs,
frapps  la porte de la rue, firent bondir Oliva vers la fentre.

--Bon Dieu! s'cria-t-elle, sauvez-vous vite, c'est lui.

--Lui. Qui?

--Beausire... mon amant... Remuez-vous donc, monsieur.

--Ah! ma foi! tant pis!

--Comment, tant pis! Mais il va vous mettre en pices.

--Bah!

--Entendez-vous comme il frappe; il va enfoncer la porte.

--Faites-lui ouvrir. Que diable! aussi, pourquoi ne lui donnez-vous pas
de passe-partout?

Et l'inconnu s'tendit sur le sofa en disant tout bas:

--Il faut que je voie ce drle et que je le juge.

Les coups continuaient, ils s'entrecoupaient d'affreux jurons qui
montaient bien plus haut que le deuxime tage.

--Allez, mre, allez ouvrir, dit Oliva toute furieuse. Et quant  vous,
monsieur, tant pis s'il vous arrive un malheur.

--Comme vous dites, tant pis! rpliqua l'impassible inconnu sans bouger
du sofa.

Oliva coutait, palpitante, sur le palier.




Chapitre XIX

M. Beausire


Oliva se jeta au-devant d'un homme furieux qui, les deux mains tendues,
le visage ple, les habits en dsordre, faisait invasion dans
l'appartement en poussant de rauques imprcations.

--Beausire! voyons! Beausire, dit-elle d'une voix qui n'tait pas assez
pouvante pour faire tort au courage de cette femme.

--Lchez-moi! cria le nouveau venu en se dbarrassant avec brutalit des
treintes d'Oliva.

Et il se mit  continuer sur un ton progressif:

--Ah! c'est parce qu'il y avait ici un homme qu'on ne m'ouvrait pas la
porte! Ah! ah!

L'inconnu, nous le savons, tait demeur sur le sofa dans une attitude
calme et immobile, que M. Beausire dut prendre peur de l'indcision ou
mme de l'effroi.

Il arriva en face de l'homme avec des grincements de dents de mauvais
augure.

--Je suppose que vous me rpondrez, monsieur?

--Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, mon cher monsieur
Beausire? rpliqua l'inconnu.

--Que faites-vous ici? et d'abord qui tes-vous?

--Je suis un homme trs tranquille  qui vous faites des yeux
effrayants, et puis je causais avec madame en tout bien tout honneur.

--Mais oui, certainement, murmura Oliva, en tout bien tout honneur.

--Tchez de vous taire, vous, vocifra Beausire.

--L, l! dit l'inconnu, ne rudoyez pas ainsi madame qui est
parfaitement innocente; et si vous avez de la mauvaise humeur...

--Oui, j'en ai.

--Il aura perdu au jeu, dit  demi-voix Oliva.

--Je suis dpouill, mort de tous les diables! hurla Beausire.

--Et vous ne seriez pas fch de dpouiller un peu quelqu'un, dit en
riant l'inconnu; cela se conoit, cher monsieur Beausire.

--Trve de mauvaises plaisanteries, vous! et faites-moi le plaisir de
dguerpir d'ici.

--Oh! monsieur Beausire, de l'indulgence!

--Mort de tous les diables de l'enfer! levez-vous et partez, ou je brise
le sofa et tout ce qu'il y a dessus.

--Vous ne m'aviez pas dit, mademoiselle, que M. Beausire avait de ces
lunes rousses. Tudieu! quelle frocit!

Beausire, exaspr, fit un grand mouvement de comdie, et, pour tirer
l'pe, dcrivit avec ses bras et la lame un cercle d'au moins dix pieds
de circonfrence.

--Encore un coup, dit-il, levez-vous, ou sinon je vous cloue sur le
dossier.

--En vrit, on n'est pas plus dsagrable, rpondit l'inconnu en
faisant doucement, et de sa seule main gauche, sortir du fourreau la
petite pe qu'il avait mise en verrou, derrire lui, sur le sofa.

Oliva poussa des cris perants.

--Ah! mademoiselle, mademoiselle, taisez-vous, dit l'homme tranquille
qui avait enfin l'pe au poing sans s'tre lev de son sige;
taisez-vous, car il arrivera deux choses: la premire, c'est que vous
tourdirez M. Beausire et qu'il se fera embrocher; la seconde, c'est que
le guet montera, vous frappera, et vous mnera droit  Saint-Lazare.

Oliva remplaa les cris par une pantomime des plus expressives.

Ce spectacle tait curieux. D'un ct, M. Beausire dbraill, avin,
tremblant de rage, bourrait de coups droits sans porte, sans tactique,
 un adversaire impntrable.

De l'autre, un homme assis sur le sofa, une main le long du genou,
l'autre arme, parant avec agilit, sans secousses, et riant de faon 
pouvanter Saint-Georges lui-mme.

L'pe de Beausire n'avait pu, un seul instant, garder la ligne,
ballotte qu'elle tait toujours par les parades de l'adversaire.

Beausire commenait  se fatiguer,  souffler, mais la colre avait fait
place  une terreur involontaire; il rflchissait que si cette pe
complaisante voulait s'allonger, se fendre dans un dgagement, c'en
tait fait de lui, Beausire. L'incertitude le prit, il rompit et ne
donna plus que sur le faible de l'pe de l'adversaire. Celui-ci le prit
vigoureusement en tierce, lui enleva l'pe de la main, et la fit voler
comme une plume.

L'pe fila par la chambre, traversa une vitre de la fentre et disparut
au dehors.

Beausire ne savait plus quelle contenance garder.

--Eh! monsieur Beausire, dit l'inconnu, prenez donc garde, si votre pe
tombe par la pointe, et qu'il passe quelqu'un dessous, voil un homme
mort!

Beausire, rappel  lui, courut  la porte et se prcipita par les
montes pour rattraper son arme et prvenir un malheur qui l'et
brouill avec la police.

Pendant ce temps, Oliva saisit la main du vainqueur et lui dit:

--Oh! monsieur, vous tes trs brave; mais M. Beausire est tratre, et
puis vous me compromettrez en restant; lorsque vous serez parti,
certainement il me battra.

--Je reste alors.

--Non, non, par grce; quand il me bat, je le bats aussi, et je suis
toujours la plus forte; mais c'est parce que je n'ai rien  mnager.
Retirez-vous, je vous prie.

--Faites donc bien attention  une chose, ma toute belle; c'est que si
je pars, je le trouverai en bas ou me guettant dans l'escalier; on se
rebattra; sur un escalier on ne pare pas toujours double contre de
quarte, double contre de tierce et demi-cercle, comme sur un canap.

--Alors?

--Alors, je tuerai matre Beausire ou il me tuera.

--Grand Dieu! c'est vrai; nous aurions un bel esclandre dans la maison.

--C'est  viter; donc, je reste.

--Pour l'amour du Ciel! sortez: vous monterez  l'tage suprieur
jusqu' ce qu'il soit rentr. Lui, croyant vous retrouver ici, ne
cherchera nulle part. Une fois qu'il aura mis le pied dans
l'appartement, vous m'entendrez fermer la porte  double tour. C'est moi
qui aurai emprisonn mon homme et mis la clef dans ma poche. Prenez
alors votre retraite pendant que je me battrai courageusement pour
occuper le temps.

--Vous tes une charmante fille; au revoir.

--Au revoir! quand cela?

--Cette nuit, s'il vous plat.

--Comment! cette nuit! tes-vous fou?

--Pardi! oui, cette nuit. Est-ce qu'il n'y a pas bal  l'Opra, ce soir?

--Songez donc qu'il est dj minuit.

--Je le sais bien, mais que m'importe?

--Il faut des dominos.

--Beausire en ira chercher, si vous avez su le battre.

--Vous avez raison, dit Oliva en riant.

--Et voil dix louis pour les costumes, dit l'inconnu en riant aussi.

--Adieu! adieu! Merci!

Et elle le poussa vers le palier.

--Bon! il referme la porte d'en bas, dit l'inconnu.

--Ce n'est qu'un pne et un verrou  l'intrieur. Adieu! Il monte.

--Mais si par hasard vous tiez battue, vous, comment me le ferez-vous
dire?

Elle rflchit.

--Vous devez avoir des valets? dit-elle.

--Oui, j'en mettrai un sous vos fentres.

--Trs bien, et il regardera en l'air jusqu' ce qu'il lui tombe un
petit billet sur le nez.

--Soit. Adieu.

L'inconnu monta aux tages suprieurs. Rien n'tait plus facile,
l'escalier tait sombre, et Oliva, en interpellant  haute voix
Beausire, couvrait le bruit des pas de son nouveau complice.

--Arriverez-vous, enrag! criait-elle  Beausire, qui ne remontait pas
sans faire de srieuses rflexions sur la supriorit morale et physique
de cet intrus, si insolemment emmnag dans le domicile d'autrui.

Il parvint cependant  l'tage o l'attendait Oliva. Il avait l'pe au
fourreau, il ruminait un discours.

Oliva le prit par les paules, le poussa dans l'antichambre, et referma
la porte  double tour comme elle l'avait promis.

L'inconnu, en se retirant, put entendre le commencement d'une lutte dans
laquelle brillaient par leur son clatant, comme des cuivres dans
l'orchestre, ces sortes de horions qui s'appellent vulgairement et par
onomatope des claques.

Aux claques se mlaient des cris et des reproches. La voix de Beausire
tonnait, celle d'Oliva tonnait. Qu'on nous passe ce mauvais jeu de
mots, car il rend au complet notre ide.

En effet, disait l'inconnu en s'loignant, on n'et jamais pu croire
que cette femme, si stupfie tout  l'heure par l'arrive du matre,
possdt une pareille facult de rsistance.

L'inconnu ne perdit pas de temps  suivre la fin de la scne.

Il y a trop de chaleur au dbut, dit-il, pour que le dnouement soit
loign.

Il tourna l'angle de la petite rue d'Anjou-Dauphine, dans laquelle il
trouva son carrosse qui l'attendait, et qui s'tait remis  reculons
dans cette ruelle.

Il dit un mot  un de ses gens, qui se dtacha, vint prendre position en
face des fentres d'Oliva, et se blottit dans l'ombre paisse d'une
petite arcade surplombant l'alle d'une maison antique.

Ainsi plac, l'homme, qui voyait les fentres claires, put juger par
la mobilit des silhouettes de tout ce qui se passait dans l'intrieur.

Ces images, d'abord trs agites, finirent par se calmer un peu. Enfin,
il n'en resta plus qu'une.




Chapitre XX

L'or


Voici ce qui s'tait pass derrire ces rideaux:

D'abord, Beausire avait t surpris de voir fermer cette porte au
verrou.

Ensuite surpris d'entendre crier si haut Mlle Oliva.

Enfin, plus surpris encore d'entrer dans la chambre et de n'y plus
trouver son farouche rival.

Perquisitions, menaces, appel, puisque l'homme se cachait, c'est qu'il
avait peur; s'il avait peur, c'est que Beausire triomphait.

Oliva le fora de cesser ses recherches et de rpondre  ses
interrogations.

Beausire, un peu rudoy, prit le haut ton  son tour.

Oliva, qui savait ne plus tre coupable, puisque le corps du dlit avait
disparu, _Quia corpus delicti aberat_, comme dit le texte; Oliva cria si
haut que, pour la faire taire, Beausire lui appliqua la main sur la
bouche, ou voulut la lui appliquer.

Mais il se trompa; Oliva comprit autrement le geste tout persuasif et
conciliateur de Beausire.  cette main rapide qui se dirigeait vers son
visage, elle opposa une main aussi adroite, aussi lgre que l'tait
nagure l'pe de l'inconnu.

Cette main para quarte et tierce subitement et se porta en avant, 
fond, et frappa sur la joue de Beausire.

Beausire riposta par une flanconade de la main droite un coup qui
abattit les deux mains d'Oliva, et lui fit rougir la joue gauche avec un
bruit scandaleux.

C'tait le passage de la conversation qu'avait saisi l'inconnu au moment
de son dpart.

Une explication commence de la sorte amne vite, disons-nous, un
dnouement; toutefois, un dnouement, si bon qu'il soit  prsenter, a
besoin, pour tre dramatique, d'une foule de prparations.

Oliva rpondit au soufflet de Beausire par un projectile lourd et
dangereux: une cruche de faence; Beausire riposta au projectile par le
moulinet d'une canne, qui brisa plusieurs tasses, corna une bougie et
finit par rencontrer l'paule de la jeune femme.

Celle-ci, furieuse, bondit sur Beausire et l'treignit au gosier. Force
fut au malheureux Beausire de saisir ce qu'il put trouver de la
menaante Oliva.

Il dchira une robe. Oliva, sensible  cet affront et  cette perte,
lcha prise et envoya Beausire rouler au milieu de la chambre. Il se
releva cumant.

Mais comme la valeur d'un ennemi se mesure sur la dfense, et que la
dfense se fait toujours respecter, mme du vainqueur, Beausire, qui
avait conu beaucoup de respect pour Oliva, reprit la conversation
verbale o il l'avait laisse.

--Vous tes, dit-il, une mchante crature; vous me ruinez.

--C'est vous qui me ruinez, dit Oliva.

--Oh! je la ruine. Elle n'a rien.

--Dites que je n'ai plus rien. Dites que vous avez vendu et mang, bu ou
jou tout ce que j'avais.

--Et vous osez me reprocher ma pauvret.

--Pourquoi tes-vous pauvre? C'est un vice.

--Je vous corrigerai de tous les vtres d'un seul coup.

--En me battant?

Et Oliva brandit une pincette fort lourde dont l'aspect fit reculer
Beausire.

--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de prendre des amants.

--Et vous, comment appelez-vous toutes ces misrables qui s'asseyent 
vos cts dans les tripots o vous passez vos jours et vos nuits?

--Je joue pour vivre.

--Et vous y russissez joliment; nous mourons de faim; charmante
industrie, ma foi!

--Et vous, avec la vtre, vous tes force de pleurer quand on vous
dchire une robe, parce que vous n'avez pas le moyen d'en acheter une
autre. Belle industrie, pardieu!

--Meilleure que la vtre! s'cria Oliva furieuse, et en voici la preuve!

Et elle saisit dans sa poche une poigne d'or qu'elle jeta tout au
travers de la chambre.

Les louis se mirent  rouler sur leurs disques et  trembler sur leurs
faces, les uns se cachant sous les meubles, les autres continuant leurs
volutions sonores jusque sous les portes. Les autres enfin,
s'arrtaient  plat, fatigus, et faisant reluire leurs effigies comme
des paillettes de feu.

Lorsque Beausire entendit cette pluie mtallique tinter sur le bois des
meubles et sur le carreau de la chambre, il fut saisi comme d'un
vertige, nous devrions plutt dire comme d'un remords.

--Des louis, des doubles louis! s'cria-t-il atterr.

Oliva tenait dans sa main une autre poigne de ce mtal. Elle le lana
dans le visage et les mains ouvertes de Beausire, qui en fut aveugl.

--Oh! oh! fit-il encore. Est-elle riche, cette Oliva!

--Voil ce que me rapporte mon industrie, rpliqua cyniquement la
crature en repoussant  la fois d'un grand coup de sa mule, et l'or qui
jonchait le plancher, et Beausire qui s'agenouillait pour ramasser l'or.

--Seize, dix-sept, dix-huit, disait Beausire pantelant de joie.

--Misrable, grommela Oliva.

--Dix-neuf, vingt et un, vingt-deux.

--Lche.

--Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-six.

--Infme.

Soit qu'il et entendu, soit qu'il et rougi sans entendre, Beausire se
releva.

--Ainsi, dit-il, d'un ton si srieux que rien ne pouvait en galer le
comique, ainsi, mademoiselle, vous faisiez des conomies en me privant
du ncessaire?

Oliva, confondue, ne trouva rien  rpondre.

--Ainsi, continua le drle, vous me laissez courir avec des bas fans,
avec un chapeau roux, avec des doublures scies et ventres, tandis que
vous gardez des louis dans votre cassette. D'o viennent ces louis? de
la vente que je fis de mes hardes en associant ma triste destine  la
vtre.

--Coquin! murmura tout bas Oliva.

Et elle lui lana un regard plein de mpris. Il ne s'en effaroucha pas.

--Je vous pardonne, dit-il, non pas votre avarice, mais votre conomie.

--Et vous vouliez me tuer tout  l'heure!

--J'avais raison tout  l'heure, j'aurais tort  prsent.

--Pourquoi, s'il vous plat?

--Parce qu' prsent, vous tes une vraie mnagre, vous rapportez au
mnage.

--Je vous dis que vous tes un misrable.

--Ma petite Oliva!

--Et que vous allez me rendre cet or.

--Oh! ma chrie!

--Vous allez me le rendre, sinon je vous passe votre pe au travers du
corps.

--Oliva!

--C'est oui ou non?

--C'est non, Oliva; je ne consentirai jamais que tu me traverses le
corps.

--Ne remuez pas, ou vous tre travers. L'argent.

--Donne-le-moi.

--Ah! lche! ah! crature avilie! vous mendiez, vous sollicitez les
bienfaits de ma mauvaise conduite! Ah! voil ce qu'on appelle un homme!
je vous ai toujours mpriss, tous mpriss, entendez-vous? plus encore
celui qui donne que celui qui reoit.

--Celui qui donne, repartit gravement Beausire, peut donner, il est
heureux. Moi aussi, je vous ai donn, Nicole.

--Je ne veux pas qu'on m'appelle Nicole.

--Pardon, Oliva. Je disais donc que je vous avais donn lorsque je
pouvais.

--Belles largesses! des boucles d'argent, six louis d'or, deux robes de
soie, trois mouchoirs brods.

--C'est beaucoup pour un soldat.

--Taisez-vous; ces boucles, vous les aviez voles  quelque autre pour
me les offrir; ces louis d'or, on vous les avait prts, vous ne les
avez jamais rendus; les robes de soie...

--Oliva! Oliva!

--Rendez-moi mon argent.

--Que veux-tu en retour?

--Le double.

--Eh bien! soit, dit le coquin avec gravit. Je vais aller jouer rue de
Bussy; je te rapporte, non pas le double, mais le quintuple.

Il fit deux pas vers la porte. Elle le saisit par la basque de son habit
trop mr.

--Allons, bien! fit-il, l'habit est dchir.

--Tant mieux, vous en aurez un neuf.

--Six louis! Oliva, six louis. Heureusement que, rue de Bussy, les
banquiers et les pontes ne sont pas rigoureux sur l'article de la
toilette.

Oliva saisit tranquillement l'autre basque de l'habit et l'arracha.
Beausire devint furieux.

--Mort de tous les diables! s'cria-t-il, tu vas te faire tuer.
Voil-t-il pas que la drlesse me dshabille. Je ne puis plus sortir
d'ici, moi.

--Au contraire, vous allez sortir tout de suite.

--Ce serait curieux, sans habit.

--Vous mettrez la redingote d'hiver.

--Troue, rapice!

--Vous ne la mettrez pas, si cela vous plat mieux, mais vous sortirez.

--Jamais.

Oliva prit dans sa poche ce qui lui restait d'or, une quarantaine de
louis environ, et les fit sauter entre ses deux mains rassembles.

Beausire faillit devenir fou; il s'agenouilla encore une fois.

--Ordonne, dit-il, ordonne.

--Vous allez courir au Capucin-Magique, rue de Seine, on y vend des
dominos pour le bal masqu.

--Eh bien?

--Vous m'en achterez un complet, masque et bas pareils.

--Bon.

--Pour vous, un noir; pour moi, un blanc de satin.

--Oui.

--Et je ne vous donne que vingt minutes pour cela.

--Nous allons au bal?

--Au bal.

--Et tu me conduis au boulevard souper?

--Certes; mais  une condition.

--Laquelle?

--Si vous tes obissant.

--Oh! toujours, toujours.

--Allons donc, montrez votre zle.

--Je cours.

--Comment, vous n'tes pas encore parti?

--Mais la dpense...

--Vous avez vingt-cinq louis.

--Comment, j'ai vingt-cinq louis! Et o prenez-vous cela?

--Mais ceux que vous avez ramasss.

--Oliva, Oliva, ce n'est pas bien.

--Que voulez-vous dire?

--Oliva, vous me les aviez donns.

--Je ne dis pas que vous ne les aurez pas; mais si je vous les donnais 
prsent, vous ne reviendriez pas. Allez donc, et revenez vite.

--Elle a, pardieu! raison, dit le coquin un peu confus. C'tait mon
intention de ne pas revenir.

--Vingt-cinq minutes, entendez-vous? cria-t-elle.

--J'obis.

C'est  ce moment que le valet plac en embuscade dans la niche situe
en face des fentres vit un des deux interlocuteurs disparatre.

C'tait M. Beausire, lequel sortit avec un habit sans basque, derrire
lequel l'pe se balanait insolemment, tandis que la chemise
boursouflait sous la veste comme au temps de Louis XIII.

Tandis que le vaurien gagnait du ct de la rue de Seine, Oliva crivit
rapidement sur un papier ces mots, qui rsumaient tout l'pisode:

La paix est signe, le partage est fait, le bal adopt.  deux heures,
nous serons  l'Opra. J'aurai un domino blanc, et sur l'paule gauche
un ruban de soie bleue.

Oliva roula le papier autour d'un dbris de la cruche de faence,
aventura la tte par la fentre, et jeta le billet dans la rue.

Le valet fondit sur sa proie, la ramassa et s'enfuit.

Il est  peu prs certain que M. Beausire ne resta pas plus de trente
minutes  revenir, suivi de deux garons tailleurs qui apportaient, au
prix de dix-huit louis, deux dominos d'un got exquis, comme on les
faisait au Capucin-Magique, chez le bon faiseur, fournisseur de Sa
Majest la reine et des dames d'honneur.




Chapitre XXI

La petite maison


Nous avons laiss Mme de La Motte sur la porte de l'htel, suivant des
yeux la voiture de la reine, qui disparaissait rapidement.

Quand sa forme cessa d'tre visible, quand son roulement cessa d'tre
distinct, Jeanne remonta  son tour dans sa remise, et rentra chez elle
pour prendre un domino et un autre masque, et pour voir en mme temps si
rien de nouveau ne s'tait pass  son domicile.

Mme de La Motte s'tait promis, pour cette bienheureuse nuit, un
rafrachissement  toutes les motions du jour. Elle avait rsolu, une
fois, en femme forte qu'elle tait, de faire le garon, comme on dit
vulgairement ou expressivement, et de s'en aller en consquence respirer
toute seule les dlices de l'imprvu.

Mais un contretemps l'attendait au premier pas qu'elle faisait dans
cette route si sduisante pour les imaginations vives et longtemps
contenues.

En effet, un grison l'attendait chez le concierge.

Ce grison appartenait  M. le prince de Rohan, et tait porteur, de la
part de Son minence, d'un billet conu en ces termes:

Madame la comtesse,

Vous n'avez pas oubli sans doute que nous avons des affaires  rgler
ensemble. Peut-tre avez-vous la mmoire brve; moi je n'oublie jamais
ce qui m'a plu.

J'ai l'honneur de vous attendre l o le porteur vous conduira, si vous
le voulez bien.

La lettre tait signe de la croix pastorale.

Mme de La Motte, d'abord contrarie de ce contretemps, rflchit un
instant et prit son parti avec cette rapidit de dcision qui la
caractrisait.

--Montez avec mon cocher, dit-elle au grison, ou donnez-lui l'adresse.

Le grison monta avec le cocher, Mme de La Motte dans la voiture.

Dix minutes suffirent pour mener la comtesse  l'entre du faubourg
Saint-Antoine, dans un renfoncement nouvellement aplani, o de grands
arbres, vieux comme le faubourg lui-mme, cachaient  tous les yeux une
de ces jolies maisons bties sous Louis XV, avec le got extrieur du
XVIme sicle et le confort incomparable du XVIIIme.

--Oh! oh! une petite maison, murmura la comtesse: c'est bien naturel de
la part d'un grand prince, mais bien humiliant pour une Valois. Enfin!

Ce mot, dont la rsignation a fait un soupir ou l'impatience une
exclamation, dcelait tout ce qui sommeillait de dvorante ambition et
de folle convoitise dans son esprit.

Mais elle n'eut pas plutt dpass le seuil de l'htel que sa rsolution
tait prise.

On la mena de chambre en chambre, c'est--dire de surprises en
surprises, jusqu' une petite salle  manger du got le plus exquis.

Elle y trouva le cardinal seul et l'attendant.

Son minence feuilletait des brochures qui ressemblaient fort  une
collection de ces pamphlets qui pleuvaient par milliers  cette poque,
quand le vent venait d'Angleterre ou de la Hollande.

 sa vue, il se leva.

--Ah! vous voici; merci, madame la comtesse, dit-il.

Et il s'approcha pour lui baiser la main.

La comtesse recula d'un air ddaigneux et bless.

--Quoi donc! fit le cardinal, et qu'avez-vous, madame?

--Vous n'tes pas accoutum, n'est-ce pas, monseigneur,  voir une
pareille figure aux femmes  qui Votre minence fait l'honneur de les
appeler ici?

--Oh! madame la comtesse.

--Nous sommes dans votre petite maison, n'est-ce pas, monseigneur? dit
la comtesse en jetant autour d'elle un regard ddaigneux.

--Mais, madame...

--J'esprais, monseigneur, que Votre minence daignerait se rappeler
dans quelle condition je suis ne. J'esprais que Votre minence
daignerait se souvenir que si Dieu m'a faite pauvre, il m'a laiss au
moins l'orgueil de mon rang.

--Allons, allons, comtesse, je vous avais prise pour une femme d'esprit,
dit le cardinal.

--Vous appelez femme d'esprit,  ce qu'il parat, monseigneur, toute
femme indiffrente, qui rit  tout, mme au dshonneur;  ces femmes,
j'en demande pardon  Votre minence, j'ai pris l'habitude, moi, de
donner un autre nom.

--Non pas, comtesse, vous vous trompez: j'appelle femme d'esprit toute
femme qui coute quand on lui parle ou qui ne parle pas avant d'avoir
cout.

--J'coute, voyons.

--J'avais  vous entretenir d'objets srieux.

--Et vous m'avez fait venir pour cela dans une salle  manger?

--Mais, oui; eussiez-vous mieux aim que je vous attendisse dans un
boudoir, comtesse?

--La distinction est dlicate.

--Je le crois ainsi, comtesse.

--Ainsi, il ne s'agit que de souper avec monseigneur?

--Pas autre chose.

--Que Votre minence soit persuade que je ressens cet honneur comme je
le dois.

--Vous raillez, comtesse?

--Non, je ris.

--Vous riez?

--Oui. Aimez-vous mieux que je me fche? Ah! vous tes d'humeur
difficile, monseigneur,  ce qu'il parat.

--Oh! vous tes charmante quand vous riez, et je ne demanderais rien de
mieux que de vous voir rire toujours. Mais vous ne riez pas en ce
moment. Oh! non, non; il y a de la colre derrire ces belles lvres qui
montrent les dents.

--Pas le moins du monde, monseigneur, et la salle  manger me rassure.

-- la bonne heure!

--Et j'espre que vous y souperez bien.

--Comment, que j'y souperai bien. Et vous?

--Moi, je n'ai pas faim.

--Comment, madame, vous me refusez  souper?

--Plat-il?

--Vous me chassez?

--Je ne vous comprends pas, monseigneur.

--coutez, chre comtesse.

--J'coute.

--Si vous tiez moins courrouce, je vous dirais que vous avez beau
faire, vous ne pouvez pas vous empcher d'tre charmante; mais, comme 
chaque compliment je crains d'tre congdi, je m'abstiens.

--Vous craignez d'tre congdi! En vrit, monseigneur, j'en demande
pardon  Votre minence, mais vous devenez inintelligible.

--C'est pourtant limpide, ce qui se passe.

--Excusez mon blouissement, monseigneur.

--Eh bien! l'autre jour, vous m'avez reu avec beaucoup de gne; vous
trouviez que vous tiez loge d'une faon peu convenable pour une
personne de votre rang et de votre nom. Cela m'a forc d'abrger ma
visite; cela, en outre, vous a rendue un peu froide avec moi. J'ai pens
alors que vous remettre dans votre milieu, dans vos conditions de vivre,
c'tait rendre l'air  l'oiseau que le physicien place sous la machine
pneumatique.

--Et alors? demanda la comtesse avec anxit, car elle commenait 
comprendre.

--Alors, belle comtesse, pour que vous puissiez me recevoir avec
franchise, pour que, de mon ct, je puisse venir vous visiter sans me
compromettre, ou vous compromettre vous-mme...

Le cardinal regardait fixement la comtesse.

--Eh bien? demanda celle-ci.

--Eh bien! j'ai espr que vous daigneriez accepter cette troite
maison. Vous comprenez, comtesse, je ne dis pas petite maison.

--Accepter, moi? Vous me donnez cette maison, monseigneur? s'cria la
comtesse dont le coeur battait  la fois d'orgueil et d'avidit.

--Bien peu de chose, comtesse, trop peu; mais si je vous donnais plus,
vous n'eussiez point accept.

--Oh! ni plus ni moins, monseigneur, dit la comtesse.

--Vous dites, madame?

--Je dis qu'il est impossible que j'accepte un pareil don.

--Impossible! Et pourquoi?

--Mais parce que c'est impossible, tout simplement.

--Oh! ne prononcez pas ce mot-l prs de moi, comtesse.

--Pourquoi?

--Parce que je ne veux pas y croire prs de vous.

--Monseigneur!...

--Madame, la maison vous appartient, les clefs sont l, sur un plat de
vermeil. Je vous traite comme un triomphateur. Voyez-vous encore une
humiliation dans cela?

--Non, mais...

--Voyons, acceptez.

--Monseigneur, je vous l'ai dit.

--Comment, madame, vous crivez aux ministres pour solliciter une
pension; vous acceptez cent louis de deux dames inconnues, vous!

--Oh! monseigneur, c'est bien diffrent. Qui reoit...

--Qui reoit oblige, comtesse, dit noblement le prince. Voyez, je vous
ai attendue dans votre salle  manger; je n'ai pas mme vu le boudoir,
ni les salons, ni les chambres: seulement, je suppose qu'il y a tout
cela.

--Oh! monseigneur, pardon; car vous me forcez d'avouer qu'il n'existe
pas d'homme plus dlicat que vous.

Et la comtesse, si longtemps contenue, rougit de plaisir en songeant
qu'elle allait pouvoir dire: ma maison.

Puis voyant tout  coup qu'elle se laissait entraner,  un geste que
fit le prince:

--Monseigneur, dit-elle en reculant d'un pas, je prie Votre minence de
me donner  souper.

Le cardinal ta un manteau dont il ne s'tait pas encore dbarrass,
approcha un sige pour la comtesse et, vtu d'un habit de ville qui lui
seyait  merveille, il commena son office de matre d'htel.

Le souper se trouva servi en un moment.

Tandis que les laquais pntraient dans l'antichambre, Jeanne avait
replac un loup sur son visage.

--C'est moi qui devrais me masquer, dit le cardinal, car vous tes chez
vous; car vous tes au milieu de vos gens; car c'est moi qui suis
l'tranger.

Jeanne se mit  rire, mais n'en garda pas moins son masque. Et, malgr
le plaisir et la surprise qui l'touffaient, elle fit honneur au repas.

Le cardinal, nous l'avons dj dit en plusieurs occasions, tait un
homme d'un grand coeur et d'un rel esprit.

La longue habitude des cours les plus civilises de l'Europe, des cours
gouvernes par des reines, l'habitude des femmes qui,  cette poque,
compliquaient, mais souvent aussi rsolvaient toutes les questions de
politique; cette exprience, pour ainsi dire transmise par la voie du
sang, et multiplie par une tude personnelle; toutes ces qualits, si
rares aujourd'hui, dj rares alors, faisaient du prince un homme
extrmement difficile  pntrer pour les diplomates ses rivaux et pour
les femmes ses matresses.

C'est que sa bonne faon et sa haute courtoisie taient une cuirasse que
rien ne pouvait entamer.

Aussi le cardinal se croyait-il bien suprieur  Jeanne. Cette
provinciale, bouffie de prtentions, et qui, sous son faux orgueil,
n'avait pu lui cacher son avidit, lui paraissait une facile conqute,
dsirable sans doute  cause de sa beaut, de son esprit, de je ne sais
quoi de provocant qui sduit beaucoup plus les hommes blass que les
hommes nafs. Peut-tre, cette fois, le cardinal, plus difficile 
pntrer qu'il n'tait pntrant lui-mme, se trompait-il; mais le fait
est que Jeanne, belle qu'elle tait, ne lui inspirait aucune dfiance.

Ce fut la perte de cet homme suprieur. Il ne se fit pas seulement moins
fort qu'il n'tait, il se fit pygme; de Marie-Thrse  Jeanne de La
Motte, la diffrence tait trop grande pour qu'un Rohan de cette trempe
se donnt la peine de lutter.

Aussi une fois la lutte engage, Jeanne, qui sentait son infriorit
apparente, se garda-t-elle de laisser voir sa supriorit relle; elle
joua toujours la provinciale coquette, elle fit la femmelette pour se
conserver un adversaire confiant dans sa force et, par consquent,
faible dans ses attaques.

Le cardinal, qui avait surpris chez elle tous les mouvements qu'elle
n'avait pu rprimer, la crut donc enivre du prsent qu'il venait de lui
faire; elle l'tait effectivement, car le prsent tait non seulement
au-dessus de ses esprances, mais mme de ses prtentions.

Seulement, il oubliait que c'tait lui qui tait au-dessous de
l'ambition et de l'orgueil d'une femme telle que Jeanne.

Ce qui dissipa d'ailleurs l'enivrement chez elle, c'est la succession de
dsirs nouveaux immdiatement substitus aux anciens.

--Allons, dit le cardinal, en versant  la comtesse un verre de vin de
Chypre dans une petite coupe de cristal toile d'or; allons, puisque
vous avez sign votre contrat avec moi, ne me boudez plus, comtesse.

--Vous bouder, oh! non.

--Vous me recevrez donc quelquefois ici sans trop de rpugnance?

--Jamais je ne serai assez ingrate pour oublier que vous tes ici chez
vous, monseigneur.

--Chez moi? folie!

--Non, non, chez vous, bien chez vous.

--Ah! si vous me contrariez, prenez garde!

--Eh bien! qu'arrivera-t-il?

--Je vais vous imposer d'autres conditions.

--Ah! prenez garde  votre tour.

-- quoi?

-- tout.

--Dites.

--Je suis chez moi.

--Et...

--Et si je trouve vos conditions draisonnables, j'appelle mes gens.

Le cardinal se mit  rire.

--Eh bien! vous voyez? dit-elle.

--Je ne vois rien du tout, fit le cardinal.

--Si fait, vous voyez bien que vous vous moquiez de moi!

--Comment cela?

--Vous riez!...

--C'est le moment, ce me semble.

--Oui, c'est le moment, car vous savez bien que si j'appelais mes gens,
ils ne viendraient pas.

--Oh! si fait! le diable m'emporte!

--Fi! monseigneur.

--Qu'ai-je donc fait?

--Vous avez jur, monseigneur.

--Je ne suis plus cardinal ici, comtesse; je suis chez vous,
c'est--dire en bonne fortune.

Et il se mit encore  rire.

Allons, dit la comtesse en elle-mme, dcidment, c'est un excellent
homme.

-- propos, fit tout  coup le cardinal, comme si une pense bien
loigne de son esprit venait d'y rentrer par hasard, que me disiez-vous
l'autre jour de ces deux dames de charit, de ces deux Allemandes?

--De ces deux dames au portrait? fit Jeanne qui, ayant vu la reine,
arrivait  la parade et se tenait prte  la riposte.

--Oui, de ces dames au portrait.

--Monseigneur, fit Mme de La Motte en regardant le cardinal, vous les
connaissez aussi bien et mme mieux que moi, je parie.

--Moi? oh! comtesse, vous me faites tort. N'avez-vous point paru dsirer
savoir qui elles sont?

--Sans doute; et c'est bien naturel de dsirer connatre ses
bienfaitrices, ce me semble.

--Eh bien! si je savais qui elles sont, vous le sauriez dj, vous.

--Monsieur le cardinal, ces dames, vous les connaissez, vous dis-je.

--Non.

--Encore un non, et je vous appelle menteur.

--Oh! et moi je me venge de l'insulte.

--Comment, s'il vous plat?

--En vous embrassant.

--Monsieur l'ambassadeur prs la cour de Vienne! monsieur le grand ami
de l'impratrice Marie-Thrse! il me semble,  moins qu'il ne soit
gure ressemblant, que vous auriez d reconnatre le portrait de votre
amie.

--Quoi! vraiment, comtesse, c'tait le portrait de Marie-Thrse!

--Oh! faites donc l'ignorant, monsieur le diplomate!

--Eh bien! voyons, quand cela serait, quand j'aurais reconnu
l'impratrice Marie-Thrse, o cela nous mnerait-il?

--Qu'ayant reconnu le portrait de Marie-Thrse, vous devez bien avoir
quelque soupon des femmes  qui un pareil portrait appartient.

--Mais pourquoi voulez-vous que je sache cela? dit le cardinal, assez
inquiet.

--Dame! parce qu'il n'est pas trs ordinaire de voir un portrait de
mre--car, remarquez bien que ce portrait est portrait de mre et non
d'impratrice--en d'autres mains qu'entre les mains...

--Achevez.

--Qu'entre les mains d'une fille...

--La reine! s'cria Louis de Rohan avec une vrit d'intonation qui dupa
Jeanne. La reine! Sa Majest serait venue chez vous!

--Eh! quoi, vous n'aviez pas devin que c'tait elle, monsieur?

--Mon Dieu! non, dit le cardinal d'un ton parfaitement simple; non, il
est d'habitude, en Hongrie, que les portraits des princes rgnants
passent de famille en famille. Ainsi, moi qui vous parle, par exemple,
je ne suis ni fils, ni fille, ni mme parent de Marie-Thrse, eh bien!
j'ai un portrait d'elle sur moi.

--Sur vous, monseigneur?

--Tenez, dit froidement le cardinal.

Et il tira de sa poche une tabatire qu'il montra  Jeanne, confondue.

--Vous voyez bien, ajouta-t-il, que si j'ai ce portrait, moi qui, comme
je vous le disais, n'ai pas l'honneur d'tre de la famille impriale, un
autre que moi peut bien l'avoir oubli chez vous, sans tre pour cela de
l'auguste maison d'Autriche.

Jeanne se tut. Elle avait tous les instincts de la diplomatie; mais la
pratique lui manquait encore.

--Ainsi,  votre avis, continua le prince Louis, c'est la reine Marie
Antoinette qui est alle vous rendre visite?

--La reine avec une autre dame.

--Mme de Polignac?

--Je ne sais.

--Mme de Lamballe?

--Une jeune femme fort belle et fort srieuse.

--Mlle de Taverney peut-tre?

--C'est possible; je ne la connais pas.

--Alors, si Sa Majest vous est venue rendre visite, vous voil sre de
la protection de la reine. C'est un grand pas pour votre fortune.

--Je le crois, monseigneur.

--Sa Majest, pardonnez-moi cette question, a-t-elle t gnreuse
envers vous?

--Mais elle m'a donn une centaine de louis, je crois.

--Oh! Sa Majest n'est pas riche, surtout dans ce moment-ci.

--C'est ce qui double ma reconnaissance.

--Et vous a-t-elle tmoign quelque intrt particulier?

--Un assez vif.

--Alors tout va bien, dit le prlat pensif et oubliant la protge pour
penser  la protectrice; il ne vous reste donc plus  faire qu'une seule
chose.

--Laquelle?

--Pntrer  Versailles.

La comtesse sourit.

--Ah! ne nous le dissimulons pas, comtesse, l est la vritable
difficult.

La comtesse sourit une seconde fois, mais d'une faon plus significative
que la premire.

Le cardinal sourit  son tour.

--En vrit, vous autres provinciales, dit-il, vous ne doutez jamais de
rien. Parce que vous avez vu Versailles avec des grilles qui s'ouvrent
et des escaliers qu'on monte, vous vous figurez que tout le monde ouvre
ces grilles et monte ces escaliers. Avez-vous vu tous les monstres
d'airain, de marbre ou de plomb qui garnissent le parc et les terrasses
de Versailles, comtesse?

--Mais oui, monseigneur.

--Hippogriffes, chimres, gorgones, goules et autres btes malfaisantes,
il y en a des centaines; eh bien! figurez-vous dix fois plus de
mchantes btes vivantes entre les princes et leurs bienfaits que vous
n'avez vu de monstres fabriqus entre les fleurs du jardin et les
passants.

--Votre minence m'aiderait bien  passer dans les rangs de ces monstres
s'ils me fermaient le passage.

--J'essaierai, mais j'aurai bien du mal. Et d'abord si vous prononciez
mon nom, si vous dcouvriez votre talisman, au bout de deux visites, il
vous serait devenu inutile.

--Heureusement, dit la comtesse, je suis garde de ce ct par la
protection immdiate de la reine, et si je pntre  Versailles, j'y
entrerai avec la bonne clef.

--Quelle clef, comtesse?

--Ah! monsieur le cardinal, c'est mon secret... Non, je me trompe, si
c'tait mon secret, je vous le dirais, car je ne veux rien avoir de
cach pour mon plus aimable protecteur.

--Il y a un mais, comtesse?

--Hlas! oui, monseigneur, il y a un mais; mais comme ce n'est pas mon
secret, je le garde. Qu'il vous suffise de savoir...

--Quoi donc?

--Que demain j'irai  Versailles; que je serai reue, et, j'ai tout lieu
de l'esprer, bien reue, monseigneur.

Le cardinal regarda la jeune femme, dont l'aplomb lui paraissait une
consquence un peu directe des premires vapeurs du souper.

--Comtesse, dit-il en riant, nous verrons si vous entrez.

--Vous pousseriez la curiosit jusqu' me faire suivre?

--Exactement.

--Je ne m'en ddis pas.

--Ds demain, dfiez-vous, comtesse, je dclare votre honneur intress
 entrer  Versailles.

--Dans les petits appartements, oui, monseigneur.

--Je vous assure, comtesse, que vous tes pour moi une nigme vivante.

--Un de ces petits monstres qui habitent le parc de Versailles?

--Oh! vous me croyez homme de got, n'est-ce pas?

--Oui, certes, monseigneur.

--Eh bien! comme me voici  vos genoux, comme je prends et baise votre
main, vous ne pourrez plus croire que je place mes lvres sur une griffe
ou ma main sur une queue de poisson  cailles.

--Je vous supplie, monseigneur, de vous souvenir, dit froidement Jeanne,
que je ne suis ni une grisette, ni une fille d'Opra; c'est--dire que
je suis tout  moi, quand je ne suis pas  mon mari, et que, me sentant
l'gale de tout homme en ce royaume, je prendrai librement et
spontanment, le jour o cela me plaira, l'homme qui aura su me plaire.
Ainsi, monseigneur, respectez-moi un peu, vous respecterez ainsi la
noblesse  laquelle nous appartenons tous les deux.

Le cardinal se releva.

--Allons, dit-il, vous voulez que je vous aime srieusement.

--Je ne dis pas cela, monsieur le cardinal; mais je veux, moi, vous
aimer. Croyez-moi, quand le moment sera venu, s'il vient, vous le
devinerez facilement. Je vous le ferai savoir au cas o vous ne vous en
apercevriez pas, car je me sens assez jeune, assez passable, pour ne pas
redouter de faire des avances. Un honnte homme ne me repoussera pas.

--Comtesse, dit le cardinal, je vous assure que s'il ne dpend que de
moi, vous m'aimerez.

--Nous verrons.

--Vous avez dj de l'amiti pour moi, n'est-il pas vrai?

--Plus.

--Vraiment? Nous serions alors  moiti chemin.

--N'arpentons pas la route avec la toise, marchons.

--Comtesse, vous tes une femme que j'adorerais...

Et il soupira.

--Que j'adorerais... dit-elle surprise, si?...

--Si vous le permettiez, se hta de rpondre le cardinal.

--Monseigneur, je vous le permettrai peut-tre quand la fortune m'aura
souri assez longtemps pour que vous vous dispensiez de tomber  mes
genoux si vite et de me baiser les mains si prmaturment.

--Comment?

--Oui, quand je serai au-dessus de vos bienfaits, vous ne souponnerez
plus que je recherche vos visites par un intrt quelconque; alors vos
vues sur moi s'ennobliront, j'y gagnerai, monseigneur, et vous n'y
perdrez pas.

Elle se leva encore, car elle s'tait rassise pour mieux dbiter sa
morale.

--Alors, dit le cardinal, vous m'enfermez dans des impossibilits.

--Comment cela?

--Vous m'empchez de vous faire ma cour.

--Pas le moins du monde. Est-ce qu'il n'y a, pour faire la cour  une
femme, que le moyen de la gnuflexion et la prestidigitation?

--Commenons vivement, comtesse. Que voulez-vous me permettre?

--Tout ce qui est compatible avec mes gots et mes devoirs.

--Oh! oh! vous prenez l les deux plus vagues terrains qu'il y ait au
monde.

--Vous avez eu tort de m'interrompre, monseigneur, j'allais y ajouter un
troisime.

--Lequel? bon Dieu!

--Celui de mes caprices.

--Je suis perdu.

--Vous reculez?

Le cardinal subissait en ce moment beaucoup moins la direction de sa
pense intrieure que le charme de cette provocante enchanteresse.

--Non, dit-il, je ne reculerai pas.

--Ni devant mes devoirs?

--Ni devant vos gots et vos caprices.

--La preuve?

--Parlez.

--Je veux aller ce soir au bal de l'Opra.

--Cela vous regarde, comtesse, vous tes libre comme l'air, et je ne
vois pas en quoi vous seriez empche d'aller au bal de l'Opra.

--Un moment; vous ne voyez que la moiti de mon dsir; l'autre, c'est
que, vous aussi, vous veniez  l'Opra.

--Moi!  l'Opra... Oh! comtesse!

Et le cardinal fit un mouvement qui, tout simple pour un particulier
ordinaire, tait un bond prodigieux pour un Rohan de cette qualit.

--Voil dj comme vous cherchez  me plaire? dit la comtesse.

--Un cardinal ne va pas au bal de l'Opra, comtesse; c'est comme si, 
vous, je vous proposais d'entrer dans... une tabagie.

--Un cardinal ne danse pas non plus, n'est-ce pas?...

--Oh!... non.

--Eh bien! pourquoi donc ai-je lu que M. le cardinal de Richelieu avait
dans une sarabande?

--Devant Anne d'Autriche, oui... laissa chapper le prince.

--Devant une reine, c'est vrai, rpta Jeanne en le regardant fixement.
Eh bien! vous feriez peut-tre cela pour une reine...

Le prince ne put s'empcher de rougir, tout habile, tout fort qu'il
tait.

Soit que la maligne crature et piti de son embarras, soit qu'il lui
ft expdient de ne pas prolonger cette gne, elle se hta d'ajouter:

--Comment ne me blesserais-je pas, moi,  qui vous faites tant de
protestations, de voir que vous m'estimez moins qu'une reine, lorsqu'il
s'agit d'tre cach sous un domino et sous un masque, lorsqu'il s'agit
de faire dans mon esprit, avec une complaisance que je ne saurais
reconnatre, un de ces pas de gant que votre fameuse toise de tout 
l'heure ne mesurerait jamais?

Le cardinal, heureux d'en tre quitte  si bon march, heureux surtout
de cette perptuelle victoire que l'adresse de Jeanne lui laissait
remporter  chaque tourderie, se jeta sur la main de la comtesse en la
serrant.

--Pour vous, dit-il, tout, mme l'impossible.

--Merci, monseigneur, l'homme qui vient de faire ce sacrifice pour moi
est un ami bien prcieux; je vous dispense de la corve, maintenant que
vous l'avez accepte.

--Non pas, non pas, celui-l seul peut rclamer le salaire qui vient
d'accomplir sa tche. Comtesse, je vous suis; mais en domino.

--Nous allons passer dans la rue Saint-Denis, qui avoisine l'Opra;
j'entrerai masque dans un magasin: j'y achterai pour vous domino et
masque; vous vous vtirez dans le carrosse.

--Comtesse, c'est une partie charmante, savez-vous?

--Oh! monseigneur, vous tes pour moi d'une bont qui me couvre de
confusion... Mais, j'y pense, peut-tre,  l'htel de Rohan, Votre
Excellence aurait-elle trouv un domino plus  son got que celui dont
nous allons faire emplette.

--Voil une malice impardonnable, comtesse. Si je vais au bal de
l'Opra, croyez bien une chose...

--Laquelle, monseigneur?

--C'est que je serai aussi surpris de m'y voir que vous le ftes, vous,
de souper en tte  tte avec un autre homme que votre mari.

Jeanne sentit qu'elle n'avait rien  rpondre; elle remercia.

Un carrosse sans armoiries vint  la petite porte de la maison recevoir
les deux fugitifs, et prit au grand trot le chemin des boulevards.




Chapitre XXII

Quelques mots sur l'Opra


L'Opra, ce temple du plaisir  Paris, avait brl en 1781, au mois de
juin.

Vingt personnes avaient pri sous les dcombres, et comme, depuis
dix-huit ans, c'tait la deuxime fois que ce malheur arrivait,
l'emplacement habituel de l'Opra, c'est--dire le Palais-Royal, avait
paru fatal aux joies parisiennes; une ordonnance du roi avait transfr
ce sjour dans un autre quartier moins central.

Ce fut toujours pour les voisins une grande proccupation que cette
ville de toile et de bois blanc, de cartons et de peintures. L'Opra
sain et sauf enflammait les coeurs des financiers et des gens de
qualit, dplaait les rangs et les fortunes. L'Opra en combustion
pouvait dtruire un quartier, la ville tout entire. Il ne s'agissait
que d'un coup de vent.

L'emplacement choisi fut la Porte Saint-Martin. Le roi, pein de voir
que sa bonne ville de Paris allait manquer d'Opra pendant bien
longtemps, devint triste comme il le devenait chaque fois que les
arrivages de grains ne se faisaient point, ou que le pain dpassait sept
sols les quatre livres.

Il fallait voir toute la vieille noblesse et toute la jeune robe, toute
l'pe et toute la finance dsorientes par ce vide de l'aprs-dner; il
fallait voir errer sur les promenades les divinits sans asile, depuis
l'espalier jusqu' la premire chanteuse.

Pour consoler le roi et mme un peu la reine, on fit voir  Leurs
Majests un architecte, M. Lenoir, qui promettait monts et merveilles.

Ce galant homme avait des plans nouveaux, un systme de circulation si
parfait, que, mme en cas d'incendie, nul ne pourrait tre touff dans
les corridors. Il ouvrait huit portes aux fuyards, sans compter un
premier tage  cinq larges fentres, si basses que les plus poltrons
pourraient sauter sur le boulevard sans rien craindre que des entorses.

M. Lenoir donnait, pour remplacer la belle salle de Moreau et les
peintures de Durameaux, un btiment de quatre-vingt-seize pieds de
faade sur le boulevard; une faade orne de huit cariatides adosses
aux piliers, pour former trois portes d'entre; huit colonnes posant sur
le soubassement; de plus, un bas-relief au-dessus des chapiteaux, un
balcon  trois croises ornes d'archivoltes.

La scne aurait trente-six pieds d'ouverture, le thtre, soixante-douze
pieds de profondeur et quatre-vingt-quatre pieds dans sa largeur, d'un
mur  l'autre.

Il y aurait des foyers orns de glaces, d'une dcoration simple, mais
noble.

Dans toute la largeur de la salle, sous l'orchestre, M. Lenoir
mnagerait un espace de douze pieds pour contenir un immense rservoir
et deux corps de pompes au service desquelles seraient affects vingt
Gardes franaises.

Enfin, pour combler la mesure, l'architecte demandait soixante-quinze
jours et soixante-quinze nuits pour livrer la salle au public, pas une
heure de plus ou de moins.

Ce dernier article parut tre une gasconnade; on rit beaucoup d'abord,
mais le roi fit son calcul avec M. Lenoir, et accorda tout.

M. Lenoir se mit  l'oeuvre et tint sa promesse. La salle fut acheve
dans le dlai convenu.

Mais alors le public, qui n'est jamais satisfait ou rassur, se mit 
rflchir que la salle tait en charpentes, que c'tait le seul moyen de
construire vite, mais que la clrit tait une condition d'infirmit,
que, par consquent, l'Opra nouveau n'tait pas solide Ce thtre,
aprs lequel on avait tant soupir, que les curieux avaient si bien
regard s'lever poutre  poutre, ce monument que tout Paris tait venu
voir grandir chaque soir, en y fixant d'avance sa place, nul n'y voulut
entrer lorsqu'il fut achev. Les plus hardis, les fous, retinrent leurs
billets pour la premire reprsentation _d'Adle de Ponthieu_, musique
de Piccini, mais, en mme temps, ils firent leur testament.

Ce que voyant, l'architecte dsol eut recours au roi, qui lui donna une
ide.

--Ce qu'il y a de poltrons en France, dit Sa Majest, ce sont les gens
qui paient; ceux-l veulent bien vous donner dix mille livres de rente
et se faire touffer dans la presse, mais ils ne veulent pas risquer
d'tre touffs sous des plafonds croulants. Laissez-moi ces gens-l, et
invitez les braves qui ne paient pas. La reine m'a donn un dauphin; la
ville nage dans la joie. Faites annoncer qu'en rjouissance de la
naissance de mon fils, l'Opra ouvrira un spectacle gratuit; et si deux
mille cinq cents personnes entasses, c'est--dire une moyenne de trois
cent mille livres, ne vous suffisent pas pour prouver la solidit,
priez tous ces lurons de se trmousser un peu; vous savez, monsieur
Lenoir, que le poids se quintuple quand il tombe de quatre pouces. Vos
deux mille cinq cents braves pseront quinze cent mille si vous les
faites danser; donnez donc un bal aprs le spectacle.

--Sire, merci, dit l'architecte.

--Mais auparavant, rflchissez, ce sera lourd.

--Sire, je suis sr de mon fait, et j'irai  ce bal.

--Moi, rpliqua le roi, je vous promets d'assister  la deuxime
reprsentation.

L'architecte suivit le conseil du roi. On joua _Adle de Ponthieu_
devant trois mille plbiens, qui applaudirent plus que des rois.

Ces plbiens voulurent bien danser aprs le spectacle et se divertir
considrablement. Ils dcuplrent leur poids au lieu de le quintupler.

Rien ne bougea dans la salle.

S'il y avait eu quelque malheur  craindre, c'et t aux
reprsentations suivantes, car les nobles peureux encombrrent la salle,
cette salle dans laquelle allaient se rendre, pour le bal, trois ans
aprs son ouverture, M. le cardinal de Rohan et Mme de La Motte.

Tel tait le prambule que nous devions  nos lecteurs; maintenant,
retrouvons nos personnages.




Chapitre XXIII

Le bal de l'Opra


Le bal tait dans son plus grand clat lorsque le cardinal Louis de
Rohan et Mme de La Motte s'y glissrent furtivement, le prlat du moins,
parmi des milliers de dominos et de masques de toute espce.

Ils furent bientt envelopps dans la foule, o ils disparurent comme
disparaissent dans les grands tourbillons ces petits remous un moment
remarqus par les promeneurs de la rive, puis entrans et effacs par
le courant.

Deux dominos cte  cte, autant qu'il est possible de se tenir cte 
cte dans un pareil ple-mle, essayaient, en combinant leurs forces, de
rsister  l'envahissement; mais, voyant qu'ils n'y pouvaient parvenir,
ils prirent le parti de se rfugier sous la loge de la reine, o la
foule tait moins intense, et o d'ailleurs la muraille leur offrait un
point d'appui.

Domino noir et domino blanc, l'un grand, l'autre de moyenne taille; l'un
homme, et l'autre femme; l'un agitant les bras, l'autre tournant et
retournant la tte.

Ces deux dominos se livraient videmment  un colloque des plus anims.
coutons.

--Je vous dis, Oliva, que vous attendez quelqu'un, rptait le plus
grand; votre col n'est plus un col, c'est le rapport d'une girouette qui
ne tourne pas seulement  tout vent, mais  tout venant.

--Eh bien! aprs?

--Comment! aprs?

--Oui, qu'y a-t-il d'tonnant  ce que ma tte tourne? Est-ce que je ne
suis pas ici pour cela?

--Oui, mais si vous la faites tourner aux autres...

--Eh bien! monsieur, pourquoi donc vient-on  l'Opra?

--Pour mille motifs.

--Oh! oui, les hommes, mais les femmes n'y viennent que pour un seul.

--Lequel?

--Celui que vous avez dit, pour faire tourner autant de ttes que
possible. Vous m'avez amene au bal de l'Opra; j'y suis, rsignez-vous.

--Mademoiselle Oliva!

--Oh! ne faites pas votre grosse voix. Vous savez que votre grosse voix
ne me fait pas peur, et surtout privez-vous de m'appeler par mon nom.
Vous savez que rien n'est de plus mauvais got que d'appeler les gens
par leur nom au bal de l'Opra.

Le domino noir fit un geste de colre, qui fut interrompu tout net par
l'arrive d'un domino bleu, assez gros, assez grand, et d'une belle
tournure.

--L, l, monsieur, dit le nouveau venu, laissez donc Madame s'amuser
tout  son aise. Que diable! ce n'est pas tous les jours la mi-carme,
et  toutes les mi-carmes on ne vient point au bal de l'Opra.

--Mlez-vous de ce qui vous regarde, repartit brutalement le domino
noir.

--Eh! monsieur, fit le domino bleu, rappelez-vous donc une fois pour
toutes qu'un peu de courtoisie ne gte jamais rien.

--Je ne vous connais pas, rpondit le domino noir, pourquoi diable me
gnerais-je avec vous?

--Vous ne me connaissez pas, soit; mais...

--Mais, quoi?

--Mais moi, je vous connais, monsieur de Beausire.

 son nom prononc, lui qui prononait si facilement le nom des autres,
le domino noir frmit, sensation qui fut visible aux oscillations
rptes de son capuchon soyeux.

--Oh! n'ayez pas peur, monsieur de Beausire, reprit le masque, je ne
suis pas ce que vous pensez.

--Eh! pardieu! qu'est-ce que je pense? Est-ce que vous, qui devinez les
noms, vous ne vous contenteriez pas de cela et auriez la prtention de
deviner aussi les penses?

--Pourquoi pas?

--Alors, devinez donc un peu ce que je pense. Je n'ai jamais vu de
sorcier, et il me fera, en vrit, plaisir d'en rencontrer un.

--Oh! ce que vous demandez de moi n'est pas assez difficile pour me
mriter un titre que vous paraissez octroyer bien facilement.

--Dites toujours.

--Non, trouvez autre chose.

--Cela me suffira. Devinez.

--Vous le voulez?

--Oui.

--Eh bien! vous m'avez pris pour un agent de M. de Crosne.

--De M. de Crosne?

--Eh! oui, vous ne connaissez que cela, pardieu! de M. de Crosne, le
lieutenant de police.

--Monsieur...

--Tout beau, cher monsieur Beausire; en vrit, on dirait que vous
cherchez une pe  votre ct.

--Certainement que je la cherche.

--Tudieu! quelle belliqueuse nature. Mais remettez-vous, cher monsieur
Beausire, vous avez laiss votre pe chez vous, et vous avez bien fait.
Parlons d'autre chose. Voulez-vous, s'il vous plat, me laisser le bras
de madame?...

--Le bras de madame?

--Oui, de madame. Cela se fait, ce me semble, au bal de l'Opra, ou bien
arriverais-je des Grandes-Indes?

--Sans doute, monsieur, cela se fait quand cela convient au cavalier.

--Il suffit quelquefois, cher monsieur Beausire, que cela convienne  la
dame.

--Est-ce pour longtemps que vous demandez ce bras?

--Ah! cher monsieur Beausire, vous tes trop curieux: peut-tre pour dix
minutes, peut-tre pour une heure, peut-tre pour toute la nuit.

--Allons donc, monsieur, vous vous moquez de moi.

--Cher monsieur, rpondez oui ou non. Oui ou non, voulez-vous me donner
le bras de madame?

--Non.

--Allons, allons, ne faites pas le mchant.

--Pourquoi cela?

--Parce que, puisque vous avez un masque, il est inutile d'en prendre
deux.

--Mon Dieu! monsieur.

--Allons, bien, voil que vous vous fchez, vous qui tiez si doux tout
 l'heure.

--O cela?

--Rue Dauphine.

--Rue Dauphine! exclama Beausire, stupfait.

Oliva clata de rire.

--Taisez-vous! madame, lui grina le domino noir.

Puis, se tournant vers le domino bleu:

--Je ne comprends rien  ce que vous dites, monsieur. Intriguez-moi
honntement, si cela vous est possible.

--Mais, cher monsieur, il me semble que rien n'est plus honnte que la
vrit; n'est-ce pas, mademoiselle Oliva?

--Eh mais! fit celle-ci, vous me connaissez donc aussi, moi?

--Monsieur ne vous a-t-il pas nomme tout haut par votre nom, tout 
l'heure?

--Et la vrit, dit Beausire, revenant  la conversation, la vrit,
c'est...

--C'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, car il y a une heure
vous vouliez la tuer; c'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, vous
vous tes arrt devant le son d'une vingtaine de louis.

--Assez, monsieur.

--Soit; donnez-moi le bras de madame, alors, puisque vous en avez assez.

--Oh! je vois bien, murmura Beausire, que Madame et vous...

--Eh bien! Madame et moi?

--Vous vous entendez.

--Je vous jure que non.

--Oh! peut-on dire! s'cria Oliva.

--Et d'ailleurs... ajouta le domino bleu.

--Comment, d'ailleurs?

--Oui, quand nous nous entendrions, ce ne serait que pour votre bien.

--Pour mon bien?

--Sans doute.

--Quand on avance une chose, on la prouve, dit cavalirement Beausire.

--Volontiers.

--Ah! je serais curieux...

--Je prouverai donc, continua le domino bleu, que votre prsence ici
vous est aussi nuisible que votre absence vous serait profitable.

-- moi?

--Oui,  vous.

--En quoi, je vous prie?

--Nous sommes membre d'une certaine acadmie, n'est-ce pas?

--Moi?

--Oh! ne vous fchez point, cher monsieur de Beausire, je ne parle pas
de l'Acadmie franaise.

--Acadmie... acadmie... grommela le chevalier d'Oliva.

--Rue du Pot-de-Fer, un tage au-dessous du rez-de-chausse, est-ce bien
cela, cher monsieur de Beausire?

--Chut!

--Bah!

--Oui, chut! Oh! l'homme dsagrable que vous faites, monsieur.

--On ne dit pas cela.

--Pourquoi?

--Parbleu! parce que vous n'en pouvez croire un mot. Revenons donc 
cette acadmie.

--Eh bien?

Le domino bleu tira sa montre, une belle montre enrichie de brillants,
sur laquelle se fixrent comme deux lentilles enflammes les deux
prunelles de Beausire.

--Eh bien! rpta ce dernier.

--Eh bien! dans un quart d'heure,  votre acadmie de la rue du
Pot-de-Fer, cher monsieur de Beausire, on va discuter un petit projet
tendant  donner un bnfice de deux millions aux douze vrais associs,
dont vous tes un, monsieur de Beausire.

--Et dont vous tes un autre, si toutefois...

--Achevez.

--Si toutefois vous n'tes pas un mouchard.

--En vrit, je vous croyais un homme d'esprit, monsieur de Beausire,
mais je vois avec douleur que vous n'tes qu'un sot; si j'tais de la
police, je vous aurais dj pris et repris vingt fois pour des affaires
moins honorables que cette spculation de deux millions que l'on va
discuter  l'acadmie dans quelques minutes.

Beausire rflchit un moment.

--Au diable! si vous n'avez pas raison, dit-il.

Puis, se ravisant:

--Ah! monsieur, dit-il, vous m'envoyez rue du Pot-de-Fer!

--Je vous envoie rue du Pot-de-Fer.

--Je sais bien pourquoi.

--Dites!

--Pour m'y faire pincer. Mais pas si fou.

--Encore une sottise.

--Monsieur!

--Sans doute, si j'ai le pouvoir de faire ce que vous dites, si j'ai le
pouvoir plus grand encore de deviner ce qui se trame  votre acadmie,
pourquoi viens-je vous demander la permission d'entretenir madame? Non.
Je vous ferais, en ce cas, arrter tout de suite, et nous serions
dbarrasss de vous, madame et moi; mais, au contraire, tout par la
douceur et la persuasion, cher monsieur de Beausire, c'est ma devise.

--Voyons, s'cria tout  coup Beausire en quittant le bras d'Oliva,
c'est vous qui tiez sur le sofa de Madame il y a deux heures? Hein!
Rpondez.

--Quel sofa? demanda le domino bleu,  qui Oliva pina lgrement le
bout du petit doigt; je ne connais, moi, en fait de sofa, que celui de
M. Crbillon fils.

--Au fait, cela m'est bien gal, reprit Beausire, vos raisons sont
bonnes, voil tout ce qu'il me faut. Je dis bonnes, c'est excellentes
qu'il faudrait dire. Prenez donc le bras de madame, et si vous avez
conduit un galant homme  mal, rougissez!

Le domino bleu se mit  rire  cette pithte de galant homme dont se
gratifiait si libralement Beausire; puis, lui frappant sur l'paule:

--Dormez tranquille, lui dit-il; en vous envoyant l-bas, je vous fais
cadeau d'une part de cent mille livres au moins; car si vous n'alliez
pas  l'acadmie ce soir, selon l'habitude de vos associs, vous seriez
mis hors de partage, tandis qu'en y allant...

--Eh bien! soit, au petit bonheur, murmura Beausire.

Et, saluant avec une pirouette, il disparut.

Le domino bleu prit possession du bras de Mlle Oliva, devenu vacant par
la disparition de Beausire.

--Maintenant,  nous deux, dit celle-ci. Je vous ai laiss intriguer
tout  votre aise ce pauvre Beausire, mais je vous prviens que je serai
plus difficile  dmonter, moi qui vous connais. Ainsi, comme il s'agit
de continuer, trouvez-moi de jolies choses, ou sinon...

--Je ne connais pas de plus jolies choses au monde que votre histoire,
chre mademoiselle Nicole, dit le domino bleu en serrant agrablement le
bras rond de la petite femme, qui poussa un cri touff  ce nom que le
masque venait de lui glisser dans l'oreille.

Mais elle se remit aussitt, en personne habitue  ne point se laisser
prendre par surprise.

--Oh! mon Dieu! qu'est-ce que ce nom-l? demanda-t-elle. Nicole!...
Est-ce de moi qu'il s'agit? Voulez-vous, par hasard, me dsigner par ce
nom? En ce cas, vous faites naufrage en sortant du port, vous chouez au
premier rocher. Je ne m'appelle pas Nicole.

--Maintenant, je sais, oui; maintenant, vous vous appelez Oliva. Nicole
sentait par trop la province. Il y a deux femmes en vous, je le sais
bien: Oliva et Nicole. Nous parlerons tout  l'heure d'Oliva, parlons
d'abord de Nicole. Avez-vous oubli le temps o vous rpondiez  ce nom?
Je n'en crois rien. Ah! ma chre enfant, lorsqu'on a port un nom tant
jeune fille, c'est toujours celui-l que l'on garde, sinon au-dehors, du
moins au fond de son coeur, quel que soit l'autre nom qu'on a t forc
de prendre pour faire oublier le premier. Pauvre Oliva! Heureuse Nicole!

En ce moment, un flot de masques vint heurter comme une lame d'orage les
deux promeneurs enlacs, et Nicole ou Oliva fut force, presque malgr
elle, de serrer son compagnon de plus prs encore qu'elle ne le faisait.

--Voyez, lui dit-il, voyez toute cette foule bigarre; voyez tous ces
groupes qui se pressent, sous les coqueluchons l'un de l'autre, pour
dvorer les mots de galanterie ou d'amour qu'ils changent; voyez ces
groupes qui se font et se dfont, les uns avec des rires, les autres
avec des reproches. Tous ces gens-l ont peut-tre autant de noms que
vous, et il y en a beaucoup que j'tonnerais en leur disant des noms
dont ils se souviennent, et qu'ils croient qu'on a oublis.

--Vous avez dit: Pauvre Oliva!...

--Oui.

--Vous ne me croyez donc pas heureuse?

--Il serait difficile que vous fussiez heureuse avec un homme comme
Beausire.

Oliva poussa un soupir.

--Aussi ne le suis-je point! dit-elle.

--Vous l'aimez, cependant?

--Oh! raisonnablement.

--Si vous ne l'aimez pas, quittez-le.

--Non.

--Pourquoi cela?

--Parce que je ne l'aurais pas plutt quitt que je le regretterais.

--Vous le regretteriez?

--J'en ai peur.

--Et que regretteriez-vous donc dans un ivrogne, dans un joueur, dans un
homme qui vous bat, dans un escroc qui sera un jour rou en Grve?

--Peut-tre ne comprendrez-vous point ce que je vais vous dire.

--Dites toujours.

--Je regretterais le bruit qu'il fait autour de moi.

--J'aurais d le deviner. Voil ce que c'est que d'avoir pass sa
jeunesse avec des gens silencieux.

--Vous connaissez ma jeunesse?

--Parfaitement.

--Ah! mon cher monsieur, dit Oliva en riant et en secouant la tte d'un
air de dfi.

--Vous doutez?

--Oh! je ne doute pas, je suis sre.

--Nous allons donc causer de votre jeunesse, mademoiselle Nicole.

--Causons; mais je vous prviens que je ne vous donnerai pas la
rplique.

--Oh! je n'en ai pas besoin.

--J'attends.

--Je ne vous prendrai point  l'enfance, temps qui ne compte pas dans la
vie, je vous prendrai  la pubert, au moment o vous vous apertes que
Dieu avait mis en vous un coeur pour aimer.

--Pour aimer qui?

--Pour aimer Gilbert.

 ce mot,  ce nom, un frisson courut par toutes les veines de la jeune
femme, et le domino bleu la sentit frmissante  son bras.

--Oh! dit-elle, comment savez-vous, mon Dieu?

Et elle s'arrta tout  coup, dardant  travers son masque, et avec une
motion indfinissable, ses yeux sur le domino bleu.

Le domino bleu resta muet. Oliva, ou plutt Nicole, poussa un soupir.

--Ah! monsieur, dit-elle sans chercher  lutter plus longtemps, vous
venez de prononcer un nom pour moi bien fertile en souvenirs. Vous
connaissez donc ce Gilbert?

--Oui, puisque je vous en parle.

--Hlas!

--Un charmant garon, sur ma foi! Vous l'aimiez?

--Il tait beau. Non... ce n'est pas cela... mais je le trouvais beau,
moi. Il tait plein d'esprit; il tait mon gal par la naissance... Mais
non, cette fois surtout, je me trompe. gal, non, jamais. Tant que
Gilbert le voudra, aucune femme ne sera son gale.

--Mme...

--Mme qui?

--Mme Mlle de Ta...

--Oh! je sais ce que vous voulez dire, interrompit Nicole; oh! vous tes
bien instruit, monsieur, je le vois; oui, il aimait plus haut que la
pauvre Nicole.

--Je m'arrte, vous voyez.

--Oui, oui, vous savez des secrets bien terribles, monsieur, dit Oliva
en tressaillant; maintenant...

Elle regarda l'inconnu comme si elle et pu lire  travers son masque.

--Maintenant, qu'est-il devenu?

--Mais je crois que vous pourriez le dire mieux que personne.

--Pourquoi? grand Dieu!

--Parce que, s'il vous a suivie de Taverney  Paris, vous l'avez suivi,
vous, de Paris  Trianon.

--Oui, c'est vrai, mais il y a dix ans de cela; aussi n'est-ce pas de ce
temps que je vous parle. Je vous parle des dix ans qui se sont couls
depuis que je me suis enfuie et qu'il a disparu. Mon Dieu! il se passe
tant de choses en dix ans!

Le domino bleu garda le silence.

--Je vous en prie, insista Nicole, presque suppliante, dites-moi ce
qu'est devenu Gilbert? Vous vous taisez, vous dtournez la tte.
Peut-tre ce souvenir vous blesse-t-il, vous attriste-t-il?

Le domino bleu avait, en effet, non pas dtourn, mais inclin la tte,
comme si le poids de ses souvenirs et t trop lourd.

--Quand Gilbert aimait Mlle de Taverney... dit Oliva.

--Plus bas les noms, dit le domino bleu. N'avez-vous point remarqu que
je ne les prononce point moi-mme?

--Quand il tait si amoureux, continua Oliva avec un soupir, que chaque
arbre de Trianon savait son amour.

--Eh bien! vous ne l'aimiez plus, vous?

--Moi, au contraire, plus que jamais; et ce fut cet amour qui me perdit.
Je suis belle, je suis fire, et quand je veux, je suis insolente. Je
mettrais ma tte sur un billot pour la faire abattre, plutt que de
laisser dire que j'ai courb la tte.

--Vous avez du coeur, Nicole.

--Oui, j'en ai eu... dans ce temps-l, dit la jeune fille en soupirant.

--La conversation vous attriste?

--Non, au contraire, cela me fait du bien de remonter vers ma jeunesse.
Il en est de la vie comme des rivires, la rivire la plus trouble a
une source pure. Continuez, et ne faites pas attention  un pauvre
soupir perdu qui sort de ma poitrine.

--Oh! fit le domino bleu avec un doux balancement qui trahissait un
sourire clos sous le masque: de vous, de Gilbert et d'une autre
personne, je sais, ma pauvre enfant, tout ce que vous pouvez savoir
vous-mme.

--Alors, s'cria Oliva, dites-moi pourquoi Gilbert s'est enfui de
Trianon; et si vous me le dites...

--Vous serez convaincue? Eh bien! je ne vous le dirai pas, et vous serez
bien mieux convaincue encore.

--Comment cela?

--En me demandant pourquoi Gilbert a quitt Trianon, ce n'est pas une
vrit que vous voulez constater dans ma rponse, c'est une chose que
vous ne savez pas et que vous dsirez apprendre.

--C'est vrai.

Tout  coup, elle tressaillit plus vivement qu'elle n'avait fait encore,
et lui saisissant les mains de ses deux mains crispes:

--Mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!

--Eh bien! quoi?

Nicole parut se remettre  carter l'ide qui l'avait amene  cette
dmonstration.

--Rien.

--Si fait, vous vouliez me demander quelque chose.

--Oui, dites-moi tout franc ce qu'est devenu Gilbert?

--N'avez-vous pas entendu dire qu'il tait mort?

--Oui, mais...

--Eh bien! il est mort.

--Mort? fit Nicole d'un air de doute.

Puis, avec une secousse soudaine qui ressemblait  la premire:

--De grce, monsieur, dit-elle, un service?

--Deux, dix, tant que vous en voudrez, ma chre Nicole.

--Je vous ai vu chez moi, il y a deux heures, n'est-ce pas, car c'est
bien vous?

--Sans doute.

--Il y a deux heures, vous ne cherchiez pas  vous cacher de moi.

--Pas du tout; je cherchais au contraire  me faire bien voir.

--Oh! folle, folle que je suis! moi qui vous ai tant regard. Folle,
folle, stupide! femme, rien que femme! comme disait Gilbert.

--Eh bien! l, laissez vos beaux cheveux. pargnez-vous.

--Non. Je veux me punir de vous avoir regard sans vous avoir vu.

--Je ne vous comprends pas.

--Savez-vous ce que je vous demande?

--Demandez.

--tez votre masque.

--Ici? impossible.

--Oh! ce n'est pas la crainte d'tre vu par d'autres regards que les
miens qui vous en empche; car l, derrire cette colonne, dans l'ombre
de la galerie, personne ne vous verrait que moi.

--Quelle chose m'empche donc alors?

--Vous avez peur que je ne vous reconnaisse.

--Moi?

--Et que je m'crie: C'est vous, c'est Gilbert!

--Ah! vous avez bien dit: Folle! folle!

--tez votre masque.

--Eh bien, soit; mais  une condition...

--Elle est accorde d'avance.

--C'est que si je veux  mon tour que vous tiez votre masque...

--Je l'terai. Si je ne l'te pas, vous me l'arracherez.

Le domino bleu ne se fit pas prier plus longtemps; il gagna l'endroit
obscur que la jeune femme lui avait indiqu, et arriv l, dtachant son
masque, il se posa devant Oliva qui le dvora du regard pendant une
minute.

--Hlas! non, dit-elle en battant le sol du pied et en grattant la paume
de ses mains avec ses ongles. Hlas! non, ce n'est pas Gilbert.

--Qui suis-je?

--Que m'importe! du moment que vous n'tes pas lui.

--Et si c'et t Gilbert? demanda l'inconnu en rattachant son masque.

--Si c'et t Gilbert! s'cria la jeune fille avec passion.

--Oui.

--S'il m'et dit: Nicole, Nicole, souviens-toi
de Taverney-Maison-Rouge. Oh! alors!

--Alors?

--Il n'y avait plus de Beausire au monde, voyez-vous.

--Je vous ai dit, ma chre enfant, que Gilbert tait mort.

--Eh bien! peut-tre cela vaut-il mieux, soupira Oliva.

--Oui, Gilbert ne vous aurait pas aime, toute belle que vous tes.

--Voulez-vous dire que Gilbert me mprisait?

--Non, il vous craignait plutt.

--C'est possible. J'avais de lui en moi, et il se connaissait si bien
que je lui faisais peur.

--Donc, vous l'avez dit, mieux vaut qu'il soit mort.

--Pourquoi rpter mes paroles? Dans votre bouche, elles me blessent.
Pourquoi vaut-il mieux qu'il soit mort, dites?

--Parce qu'aujourd'hui, ma chre Oliva--vous voyez, j'abandonne
Nicole--parce qu'aujourd'hui, ma chre Oliva, vous avez en perspective
tout un avenir heureux, riche, clatant!

--Croyez-vous?

--Oui, si vous tes bien dcide  tout faire pour arriver au but que je
vous promets.

--Oh! soyez tranquille.

--Seulement, il ne faut plus soupirer comme vous soupiriez tout 
l'heure.

--Soit. Je soupirais pour Gilbert; et comme il n'y avait pas deux
Gilbert au monde, puisque Gilbert est mort, je ne soupirerai plus.

--Gilbert tait jeune; il avait les dfauts et les qualits de la
jeunesse. Aujourd'hui...

--Gilbert n'est pas plus vieux aujourd'hui qu'il y a dix ans.

--Non, sans doute, puisque Gilbert est mort.

--Vous voyez bien, il est mort; les Gilbert ne vieillissent pas, ils
meurent.

--Oh! s'cria l'inconnu,  jeunesse!  courage!  beaut! semences
ternelles d'amour, d'hrosme et de dvouement, celui-l qui vous perd,
perd vritablement la vie. La jeunesse c'est le paradis, c'est le ciel,
c'est tout. Ce que Dieu nous donne ensuite, ce n'est que la triste
compensation de la jeunesse. Plus il donne aux hommes, une fois la
jeunesse perdue, plus il a cru devoir les indemniser. Mais rien ne
remplace, grand Dieu! les trsors que cette jeunesse prodiguait 
l'homme.

--Gilbert et pens ce que vous dites si bien, fit Oliva; mais assez sur
ce sujet.

--Oui, parlons de vous.

--Parlons de ce que vous voudrez.

--Pourquoi avez-vous fui avec Beausire?

--Parce que je voulais quitter Trianon, et qu'il me fallait fuir avec
quelqu'un. Il m'tait impossible de demeurer plus longtemps pour Gilbert
un pis aller, un reste ddaign.

--Dix ans de fidlit par orgueil, dit le domino bleu; oh! que vous avez
pay cher cette vanit!

Oliva se mit  rire.

--Oh! je sais bien de quoi vous riez, dit gravement l'inconnu. Vous riez
de ce qu'un homme qui prtend tout savoir vous accuse d'avoir t dix
ans fidle, quand vous ne vous doutiez pas vous tre rendue coupable
d'un pareil ridicule. Oh! mon Dieu! s'il est question de fidlit
matrielle, pauvre jeune femme, je sais  quoi m'en tenir l-dessus.
Oui, je sais que vous avez t en Portugal avec Beausire, que vous y
tes reste deux ans, que, de l, vous tes passe dans l'Inde, sans
Beausire, avec un capitaine de frgate, qui vous cacha dans sa cabine,
et vous oublia  Chandernagor, en terre ferme, au moment o il revint en
Europe. Je sais que vous avez eu deux millions de roupies  dpenser
dans la maison d'un nabab, qui vous enfermait sous trois grilles. Je
sais que vous avez fui en sautant par-dessus ces grilles sur les paules
d'un esclave. Je sais enfin que, riche, car vous aviez emport deux
bracelets de perles fines, deux diamants et trois gros rubis, vous
revntes en France,  Brest, o, sur le port, votre mauvais gnie vous
fit, au dbarquer, retrouver Beausire, lequel faillit s'vanouir en vous
reconnaissant vous-mme, toute bronze et amaigrie que vous reveniez en
France, pauvre exile!

--Oh! fit Nicole, qui tes-vous donc, mon Dieu! pour savoir toutes ces
choses?

--Je sais enfin que Beausire vous emmena, vous prouva qu'il vous aimait,
vendit vos pierreries, et vous rduisit  la misre... Je sais que vous
l'aimez, que vous le dites, du moins, et que, comme l'amour est la
source de tout bien, vous devez tre la plus heureuse femme qui soit au
monde.

Oliva baissa la tte, appuya son front sur sa main, et  travers les
doigts de cette main, on vit rouler deux larmes, perles liquides, plus
prcieuses peut-tre que celles de ses bracelets, et que, cependant,
personne, hlas! n'et voulu acheter  Beausire.

--Et cette femme si fire, cette femme si heureuse, dit-elle, vous
l'avez acquise ce soir pour une cinquantaine de louis.

--Oh! c'est trop peu, madame, je le sais bien, dit l'inconnu avec cette
grce exquise et cette courtoisie parfaite qui n'abandonnent jamais
l'homme comme il faut, parlt-il  la plus infime des courtisanes.

--Oh! c'est beaucoup trop cher, monsieur, au contraire; et cela m'a
trangement surprise, je vous le jure, qu'une femme comme moi valt
encore cinquante louis.

--Vous valez bien plus que cela, et je vous le prouverai. Oh! ne me
rpondez rien, car vous ne me comprenez pas; et puis, ajouta l'inconnu
en se penchant de ct...

--Et puis?

--Et puis, en ce moment, j'ai besoin de toute mon attention.

--Alors je dois me taire.

--Non, tout au contraire, parlez-moi.

--De quoi?

--Oh! de ce que vous voudrez, mon Dieu! Dites-moi les choses les plus
oiseuses de la terre, peu m'importe, pourvu que nous ayons l'air
occups.

--Soit; mais vous tes un homme singulier.

--Donnez-moi le bras et marchons.

Et ils marchrent dans les groupes, elle cambrant sa fine taille et
donnant  sa tte, lgante mme sous le capuce,  son col, flexible
mme sous le domino, des mouvements que tout connaisseur regardait avec
envie; car, au bal de l'Opra, en ce temps de galantes prouesses, le
passant suivait de l'oeil une marche de femme aussi curieusement
qu'aujourd'hui quelques amateurs suivent le train d'un beau cheval.

Oliva, au bout de quelques minutes, hasarda une question.

--Silence! dit l'inconnu, ou plutt parlez, si vous voulez, tant que
vous voudrez; mais ne me forcez pas  rpondre. Seulement, tout en
parlant, dguisez votre voix, tenez la tte droite, et grattez-vous le
col avec votre ventail.

Elle obit.

En ce moment, nos deux promeneurs passaient contre un groupe tout
parfum, au centre duquel un homme d'une taille lgante, d'une tournure
svelte et libre, parlait  trois compagnons, qui paraissaient l'couter
respectueusement.

--Qui donc est ce jeune homme? demanda Oliva. Oh! le charmant domino
gris perle.

--C'est M. le comte d'Artois, rpondit l'inconnu, mais ne parlez plus,
par grce!




Chapitre XXIV

Le bal de l'Opra--(suite)


Au moment o Oliva, toute stupfaite du grand nom que venait de profrer
son domino bleu, se rangeait pour mieux voir et se tenait droite,
suivant la recommandation plusieurs fois rpte, deux autres dominos,
se dbarrassant d'un groupe bavard et bruyant, se rfugirent prs du
pourtour,  un endroit o les banquettes manquaient.

Il y avait l une sorte d'lot dsert, que mordaient par intervalles les
groupes de promeneurs refouls du centre  la circonfrence.

--Adossez-vous sur ce pilier, comtesse, dit tout bas une voix qui fit
impression sur le domino bleu.

Et presque au mme instant, un grand domino orange, dont les allures
hardies rvlaient l'homme utile plutt que le courtisan agrable,
fendit la foule et vint dire au domino bleu:

--C'est lui.

--Bien, rpliqua celui-ci.

Et du geste, il congdia le domino jaune.

--coutez-moi, fit-il alors  l'oreille d'Oliva, ma bonne petite amie,
nous allons commencer  nous rjouir un peu.

--Je le veux bien, car vous m'avez deux fois attriste, la premire en
m'tant Beausire, qui me fait rire toujours, la seconde en me parlant de
Gilbert, qui me fit tant de fois pleurer.

--Je serai pour vous et Gilbert et Beausire, dit gravement le domino
bleu.

--Oh! soupira Nicole.

--Je ne vous demande pas de m'aimer, comprenez cela; je vous demande de
recevoir la vie telle que je vous la ferai, c'est--dire
l'accomplissement de toutes vos fantaisies, pourvu que de temps en temps
vous souscriviez au miennes. Or, en voici une que j'ai.

--Laquelle?

--Le domino noir que vous voyez, c'est un Allemand de mes amis.

--Ah!

--Un perfide qui m'a refus de venir au bal sous prtexte d'une
migraine.

--Et  qui, vous aussi, avez dit que vous n'iriez point.

--Prcisment.

--Il a une femme avec lui?

--Oui.

--Qui?

--Je ne la connais pas. Nous allons nous rapprocher, n'est-ce pas? Nous
feindrons que vous tes une Allemande; vous n'ouvrirez pas la bouche, de
peur qu'il reconnaisse  votre accent que vous tes une Parisienne pure.

--Trs bien. Et vous l'intriguerez?

--Oh! je vous en rponds. Tenez, commencez  me le dsigner du bout de
votre ventail.

--Comme cela?

--Oui, trs bien; et parlez-moi  l'oreille.

Oliva obit avec une docilit et une intelligence qui charmrent son
compagnon.

Le domino noir, objet de cette dmonstration, tournait le dos  la
salle; il causait avec la dame, sa compagne. Celle-ci, dont les yeux
tincelaient sous le masque, aperut le geste d'Oliva.

--Tenez, dit-elle tout bas, monseigneur, il y a l deux masques qui
s'occupent de nous.

--Oh! ne craignez rien, comtesse; impossible qu'on nous reconnaisse.
Laissez-moi, puisque nous voil en chemin de perdition, laissez-moi vous
rpter que jamais taille ne fut enchanteresse comme la vtre, jamais
regard aussi brlant; permettez-moi de vous dire...

--Tout ce qu'on dit sous le masque.

--Non, comtesse; tout ce qu'on dit sous...

--N'achevez pas, vous vous damneriez... Et puis, danger plus grand, nos
espions entendraient.

--Deux espions! s'cria le cardinal mu.

--Oui, les voil qui se dcident; ils s'approchent.

--Dguisez bien votre voix, comtesse, si l'on vous fait parler.

--Et vous, la vtre, monseigneur.

Oliva et son domino bleu s'approchaient en effet.

Celui-ci, s'adressant au cardinal:

--Masque, dit-il.

Et il se pencha  l'oreille d'Oliva qui lui fit un signe affirmatif.

--Que veux-tu? demanda le cardinal en dguisant sa voix.

--Cette dame qui m'accompagne, rpondit le domino bleu, me charge de
t'adresser plusieurs questions.

--Fais vite, dit M. de Rohan.

--Et qu'elles soient bien indiscrtes, ajouta, d'une voix flte, Mme de
La Motte.

--Si indiscrtes, rpliqua le domino bleu, que tu ne les entendras pas,
curieuse.

Et il se pencha encore  l'oreille d'Oliva qui joua le mme jeu.

Alors l'inconnu, dans un allemand irrprochable, adressa au cardinal
cette question:

--Monseigneur, est-ce que vous tes amoureux de la femme qui vous
accompagne?

Le cardinal tressaillit.

--N'avez-vous pas dit monseigneur? rpondit-il.

--Oui, monseigneur.

--Vous vous trompez, alors, et je ne suis pas celui que vous croyez.

--Oh! que si fait, monsieur le cardinal; ne niez point, c'est inutile;
quand bien mme moi je ne vous reconnatrais pas, la dame  laquelle je
sers de cavalier me charge de vous dire qu'elle vous reconnat 
merveille.

Il se pencha vers Oliva et lui dit tout bas.

--Faites signe que oui. Faites ce signe chaque fois que je vous serrerai
le bras.

Elle fit ce signe.

--Vous m'tonnez, rpondit le cardinal tout dsorient; quelle est cette
dame qui vous accompagne?

--Oh! monseigneur, je croyais que vous l'aviez dj reconnue. Elle vous
a bien devin. Il est vrai que la jalousie...

--Madame est jalouse de moi! s'cria le cardinal.

--Nous ne disons pas cela, fit l'inconnu avec une sorte de hauteur.

--Que vous dit-on l? demanda vivement Mme de La Motte, que ce dialogue
allemand, c'est--dire inintelligible pour elle, contrariait au suprme
degr.

--Rien, rien.

Mme de La Motte frappa du pied avec impatience.

--Madame, dit alors le cardinal  Oliva, un mot de vous, je vous en
prie, et je promets de vous deviner avec ce seul mot.

M. de Rohan avait parl allemand; Oliva ne comprit pas un mot et se
pencha vers le domino bleu.

--Je vous en conjure, s'cria celui-ci, madame, ne parlez pas.

Ce mystre piqua la curiosit du cardinal. Il ajouta:

--Quoi! un seul mot allemand! cela compromettrait bien peu madame.

Le domino bleu, qui feignait d'avoir pris les ordres d'Oliva, rpliqua
aussitt:

--Monsieur le cardinal, voici les propres paroles de Madame: Celui dont
la pense ne veille pas toujours, celui dont l'imagination ne remplace
pas perptuellement la prsence de l'objet aim, celui-l n'aime pas; il
aurait tort de le dire.

Le cardinal parut frapp du sens de ces paroles. Toute son attitude
exprima au plus haut degr la surprise, le respect, l'exaltation du
dvouement, puis ses bras retombrent.

--C'est impossible, murmura-t-il en franais.

--Quoi donc impossible? s'cria Mme de La Motte, qui venait de saisir
avidement ces seuls mots chapps dans toute la conversation.

--Rien, madame, rien.

--Monseigneur, en vrit, je crois que vous me faites jouer un triste
rle, dit-elle avec dpit.

Et elle quitta le bras du cardinal. Celui-ci non seulement ne le reprit
pas, mais il parut ne pas l'avoir remarqu, tant fut grand son
empressement auprs de la dame allemande.

--Madame, dit-il  cette dernire, toujours raide et immobile derrire
son rempart de satin, ces paroles que votre compagnon m'a dites en votre
nom... ce sont des vers allemands que j'ai lus dans une maison connue de
vous, peut-tre?

L'inconnu serra le bras d'Oliva.

--Oui, fit-elle de la tte.

Le cardinal frissonna.

--Cette maison, dit-il en hsitant, ne s'appelle-t-elle pas Schoenbrunn?

--Oui, fit Oliva.

--Ils furent crits sur une table de merisier avec un poinon d'or par
une main auguste?

--Oui, fit Oliva.

Le cardinal s'arrta. Une sorte de rvolution venait de s'oprer en lui.
Il chancela et tendit la main pour chercher un point d'appui. Mme de La
Motte guettait  deux pas le rsultat de cette scne trange.

Le bras du cardinal se posa sur celui du domino bleu.

--Et, dit-il, en voici la suite... Mais celui-l qui voit partout
l'objet aim, qui le devine  une fleur,  un parfum, sous des voiles
impntrables, celui-l peut se taire, sa voix est dans son coeur, il
suffit qu'un autre coeur l'entende pour qu'il soit heureux.

--Ah! , mais on parle allemand, par ici! dit tout  coup une voix
jeune et frache partie d'un groupe qui avait rejoint le cardinal.
Voyons donc un peu cela; vous comprenez l'allemand, vous, marchal?

--Non, monseigneur.

--Mais vous, Charny?

--Oh! oui, Votre Altesse.

--M. le comte d'Artois! dit Oliva en se serrant contre le domino bleu,
car les quatre masques venaient de la serrer un peu cavalirement.

 ce moment, l'orchestre clatait en fanfares bruyantes, et la poudre du
parquet, la poudre des coiffures montaient en nuages iriss
jusqu'au-dessus des lustres enflamms qui doraient ce brouillard d'ambre
et de rose.

Dans le mouvement que firent les masques, le domino bleu se sentit
heurt.

--Prenez garde! messieurs, dit-il d'un ton d'autorit.

--Monsieur, rpliqua le prince toujours masqu, vous voyez bien qu'on
nous pousse. Excusez-nous, mesdames.

--Partons, partons, monsieur le cardinal, dit tout bas Mme de La Motte.

Aussitt le capuchon d'Oliva fut froiss, tir en arrire par une main
invisible, son masque dnou tomba; ses traits apparurent une seconde
dans la pnombre de l'entablement form par la premire galerie
au-dessus du parterre.

Le domino bleu poussa un cri d'inquitude affecte; Oliva, un cri
d'pouvante.

Trois ou quatre cris de surprise rpondirent  cette double exclamation.

Le cardinal faillit s'vanouir. S'il ft tomb  ce moment, il ft tomb
 genoux. Mme de La Motte le soutint.

Un flot de masques, emports par le courant, venait de sparer le comte
d'Artois du cardinal et de Mme de La Motte.

Le domino bleu, qui, rapide comme l'clair venait de rabaisser le
capuchon d'Oliva et de rattacher le masque, s'approcha du cardinal en
lui serrant la main.

--Voil, monsieur, lui dit-il, un malheur irrparable; vous voyez que
l'honneur de cette dame est  votre merci.

--Oh! monsieur, monsieur... murmura le prince Louis en s'inclinant.

Et il passa sur son front ruisselant de sueur un mouchoir qui tremblait
dans sa main.

--Partons vite, dit le domino bleu  Oliva.

Et ils disparurent.

Je sais  prsent ce que le cardinal croyait tre impossible, se dit
Mme de La Motte; il a pris cette femme pour la reine, et voil l'effet
que produit sur lui cette ressemblance. Bien! encore une observation 
conserver.

--Voulez-vous que nous quittions le bal, comtesse? dit M. de Rohan d'une
voix affaiblie.

--Comme il vous plaira, monseigneur, rpondit tranquillement Jeanne.

--Je n'y vois pas grand intrt, n'est-ce pas?

--Oh! non, je n'y en vois plus.

Et ils se frayrent pniblement un chemin  travers les causeurs. Le
cardinal, qui tait de haute taille, regardait partout s'il retrouvait
la vision disparue.

Mais, ds lors, dominos bleus, rouges, jaunes, verts et gris
tourbillonnrent  ses yeux dans la vapeur lumineuse, en confondant
leurs nuances comme les couleurs du prisme. Tout fut bleu de loin pour
le pauvre seigneur; rien ne le fut de prs.

Il regagna dans cet tat le carrosse qui l'attendait, lui et sa
compagne.

Ce carrosse roulait depuis cinq minutes, que le prlat n'avait pas
encore adress la parole  Jeanne.




Chapitre XXV

Sapho


Madame de La Motte, qui ne s'oubliait pas, elle, tira le prlat de la
rverie.

--O me conduit cette voiture? dit-elle.

--Comtesse, s'cria le cardinal, ne craignez rien: vous tes partie de
votre maison, eh bien! le carrosse vous y ramne.

--Ma maison!... du faubourg?

--Oui, comtesse... Une bien petite maison pour contenir tant de charmes.

En disant ces mots, le prince saisit une des mains de Jeanne et
l'chauffa d'un baiser galant.

Le carrosse s'arrta devant la petite maison o tant de charmes allaient
essayer de tenir.

Jeanne sauta lgrement en bas de la voiture; le cardinal se prparait 
l'imiter.

--Ce n'est pas la peine, monseigneur, lui dit tout bas ce dmon femelle.

--Comment, comtesse, ce n'est pas la peine de passer quelques heures
avec vous?

--Et dormir, monseigneur? dit Jeanne.

--Je crois bien que vous trouverez plusieurs chambres  coucher chez
vous, comtesse.

--Pour moi, oui; mais pour vous...

--Pour moi, non?

--Pas encore, dit-elle d'un air si gracieux et si provocant que le refus
valait une promesse.

--Adieu donc, rpliqua le cardinal, si vivement piqu au jeu qu'il
oublia un moment toute la scne du bal.

--Au revoir, monseigneur.

--Au fait, je l'aime mieux ainsi, dit-il en partant.

Jeanne entra seule dans sa maison nouvelle.

Six laquais, dont le sommeil avait t interrompu par le marteau du
coureur, s'alignrent dans le vestibule.

Jeanne les regarda tous avec cet air de supriorit calme que la fortune
ne donne pas  tous les riches.

--Et les femmes de chambre? dit-elle.

L'un des valets s'avana respectueusement.

--Deux femmes attendent madame dans la chambre, dit-il.

--Appelez-les.

Le valet obit. Deux femmes entrrent quelques minutes aprs.

--O couchez-vous d'ordinaire? leur demanda Jeanne.

--Mais... nous n'avons pas encore d'habitude, rpliqua la plus ge;
nous coucherons o il plaira  madame.

--Les clefs des appartements?

--Les voici, madame.

--Bien, pour cette nuit, vous coucherez hors de la maison.

Les femmes regardrent leur matresse avec surprise.

--Vous avez un gte dehors?

--Sans doute, madame, mais il est un peu tard; toutefois, si madame veut
tre seule...

--Ces messieurs vous accompagneront, ajouta la comtesse en congdiant
les six valets, plus satisfaits encore que les femmes de chambre.

--Et... quand reviendrons-nous? dit l'un d'eux avec timidit.

--Demain  midi.

Les six valets et les deux femmes se regardrent un instant; puis, tenus
en chec par l'oeil imprieux de Jeanne, ils se dirigrent vers la
porte.

Jeanne les reconduisit, les mit dehors, et avant de fermer la porte:

--Reste-t-il encore quelqu'un dans la maison? dit-elle.

--Mon Dieu! non, madame, il ne restera personne. C'est impossible que
madame demeure ainsi abandonne; au moins faut-il qu'une femme veille
dans les communs, dans les offices, n'importe o, mais qu'elle veille.

--Je n'ai besoin de personne.

--Il peut survenir le feu, madame peut se trouver mal.

--Bonne nuit, allez tous.

Elle tira sa bourse:

--Et voil pour que vous trenniez mon service, dit-elle.

Un murmure joyeux, un remerciement de valets de bonne compagnie, fut la
seule rponse, le dernier mot des valets. Tous disparurent en saluant
jusqu' terre.

Jeanne les couta de l'autre ct de la porte: ils se rptaient l'un 
l'autre que le sort venait de leur donner une fantasque matresse.

Lorsque le bruit des voix et le bruit des pas se furent amortis dans le
lointain, Jeanne poussa les verrous et dit d'un air triomphant:

--Seule! je suis seule ici chez moi!

Elle alluma un flambeau  trois branches aux bougies qui brlaient dans
le vestibule, et ferma galement les verrous de la porte massive de
cette antichambre.

Alors commena une scne muette et singulire qui et bien vivement
intress l'un de ces spectateurs nocturnes que les fictions du pote
ont fait planer au-dessus des villes et des palais.

Jeanne visitait ses tats; elle admirait, pice  pice, toute cette
maison dont le moindre dtail acqurait  ses yeux une immense valeur
depuis que l'gosme du propritaire avait remplac la curiosit du
passant.

Le rez-de-chausse, tout calfeutr, tout bois, renfermait la salle de
bains, les offices, les salles  manger, trois salons et deux cabinets
de rception.

Le mobilier de ces vastes chambres n'tait pas riche comme celui de la
Guimard, ou coquet comme celui des amies de M. de Soubise, mais il
sentait son luxe de grand seigneur; il n'tait pas neuf. La maison et
moins plu  Jeanne si elle et t meuble de la veille exprs pour
elle.

Toutes ces richesses antiques, ddaignes par les dames  la mode, ces
merveilleux meubles d'bne sculpt, ces lustres  girandoles de
cristal, dont les branchages dors lanaient du sein des bougies roses
des lis brillants; ces horloges gothiques, chefs-d'oeuvre de ciselure et
d'mail; ces paravents brods de figures chinoises, ces normes potiches
du Japon, gonfles de fleurs rares; ces dessus de porte en grisaille ou
en couleurs de Boucher ou de Watteau, jetaient la nouvelle propritaire
dans d'indicibles extases.

Ici, sur une chemine, deux tritons dors soulevaient des gerbes de
corail, aux branches desquelles s'accrochaient comme des fruits toutes
les fantaisies de la joaillerie de l'poque. Plus loin, sur une console
de bois dor  dessus de marbre blanc, un norme lphant de cladon,
aux oreilles charges de pendeloques de saphir, supportait une tour
pleine de parfums et de flacons.

Des livres de femme dors et enlumins brillaient sur des tagres de
bois de rose  coins d'arabesques d'or.

Un meuble tout entier de fines tapisseries des Gobelins, chef-d'oeuvre
de patience qui avait cot cent mille livres  la manufacture mme,
remplissait un petit salon gris et or, dont chaque panneau tait une
toile oblongue peinte par Vernet ou par Greuze. Le cabinet de travail
tait rempli des meilleurs portraits de Chardin, des plus fines terres
cuites de Clodion.

Tout tmoignait, non pas de l'empressement qu'un riche parvenu met 
satisfaire sa fantaisie ou celle de sa matresse, mais du long, du
patient travail de ces riches sculaires qui entassent sur les trsors
de leurs pres des trsors pour leurs enfants.

Jeanne examina d'abord l'ensemble, elle dnombra les pices; puis elle
se rendit compte des dtails.

Et comme son domino la gnait, et comme son corps de baleine la serrait,
elle entra dans sa chambre  coucher, se dshabilla rapidement et
revtit un peignoir de soie ouate, charmant habit que nos mres, peu
scrupuleuses quand il s'agissait de nommer les choses utiles, avaient
dsign par une appellation que nous ne pouvons plus crire.

Frissonnante, demi-nue dans le satin qui caressait son sein et sa
taille, sa jambe fine et nerveuse cambre dans les plis de sa robe
courte, elle montait hardiment les degrs, sa lumire  la main.

Familiarise avec la solitude, sre de n'avoir plus  redouter le regard
mme d'un valet, elle bondissait de chambre en chambre, laissant flotter
au gr du vent qui sifflait sous les portes son fin peignoir de batiste
relev dix fois en dix minutes sur son genou charmant.

Et quand pour ouvrir une armoire elle levait le bras, quand la robe
s'cartant laissait voir la blanche rotondit de l'paule jusqu' la
naissance du bras, que dorait un rutilant reflet de lumire familier aux
pinceaux de Rubens, alors les esprits invisibles, cachs sous les
tentures, abrits derrire les panneaux peints, devaient se rjouir
d'avoir en leur possession cette charmante htesse qui croyait les
possder.

Une fois, aprs toutes ses courses, puise, haletante, sa bougie aux
trois quarts consume, elle rentra dans la chambre  coucher, tendue de
satin bleu brod de larges fleurs toutes chimriques.

Elle avait tout vu, tout compt, tout caress du regard et du toucher;
il ne lui restait plus  admirer qu'elle-mme.

Elle posa la bougie sur un guridon de Svres  galerie d'or; et, tout 
coup, ses yeux s'arrtrent sur un Endymion de marbre, dlicate et
voluptueuse figure de Bouchardon, qui se renversait ivre d'amour sur un
socle de porphyre rouge-brun.

Jeanne alla fermer la porte et les portires de sa chambre, tira les
rideaux pais, revint en face de la statue, et dvora des regards ce bel
amant de Phoeb qui lui donnait le dernier baiser en remontant vers le
ciel.

Le feu rouge, rduit en braise, chauffait cette chambre, o tout
vivait, except le plaisir.

Jeanne sentit ses pieds s'enfoncer doucement dans la haute laine si
moelleuse du tapis; ses jambes vacillaient et pliaient sous elle, une
langueur qui n'tait pas la fatigue, ou le sommeil, pressait son sein et
ses paupires avec la dlicatesse d'un toucher d'amant, tandis qu'un feu
qui n'tait pas la chaleur de l'tre montait de ses pieds  son corps
et, en montant, tordait dans ses veines toute l'lectricit vivante qui,
chez la bte, s'appelle le plaisir, chez l'homme, l'amour.

En ce moment de sensations tranges, Jeanne s'aperut elle-mme dans un
trumeau plac derrire l'Endymion. Sa robe avait gliss de ses paules
sur le tapis. La batiste si fine avait, entrane par le satin plus
lourd, descendu jusqu' la moiti des bras blancs et arrondis.

Deux yeux noirs, doux de mollesse, brillants de dsir, les deux yeux de
Jeanne frapprent Jeanne au plus profond du coeur; elle se trouva belle,
elle se sentit jeune et ardente; elle s'avoua que dans tout ce qui
l'entourait, rien, pas mme Phoeb, n'tait aussi digne d'tre aim.
Elle s'approcha du marbre pour voir si l'Endymion s'animait, et si pour
la mortelle il ddaignerait la desse.

Ce transport l'enivra; elle pencha la tte sur son paule avec des
frmissements inconnus, appuya ses lvres sur sa chair palpitante, et
comme elle n'avait pas cess de plonger son regard,  elle, dans les
yeux qui l'appelaient dans la glace, tout  coup ses yeux s'alanguirent,
sa tte roula sur sa poitrine avec un soupir et Jeanne alla tomber
endormie, inanime, sur le lit, dont les rideaux s'inclinrent au-dessus
d'elle.

La bougie lana un dernier jet de flamme du sein d'une nappe de cire
liquide, puis exhala son dernier parfum avec sa dernire clart.




Chapitre XXVI

L'acadmie de M. de Beausire


Beausire avait pris  la lettre le conseil du domino bleu; il s'tait
rendu  ce qu'on appelait son acadmie.

Le digne ami d'Oliva, affriand par le chiffre norme de deux millions,
redoutait bien plus encore la sorte d'exclusion que ses collgues
avaient faite de lui dans la soire en ne lui donnant pas communication
d'un plan aussi avantageux.

Il savait qu'entre gens d'acadmie on ne se pique pas toujours de
scrupules, et c'tait pour lui une raison de se hter, les absents ayant
toujours tort quand ils sont absents par hasard, et bien plus tort
encore lorsqu'on profite de leur absence.

Beausire s'tait fait, parmi les associs de l'acadmie, une rputation
d'homme terrible. Cela n'tait pas tonnant ni difficile. Beausire avait
t exempt; il avait port l'uniforme; il savait mettre une main sur la
hanche, l'autre sur la garde de l'pe. Il avait l'habitude, au moindre
mot, d'enfoncer son chapeau sur ses yeux: toutes faons qui, pour des
gens mdiocrement braves, paraissaient assez effrayantes, surtout si ces
gens ont  redouter l'clat d'un duel et les curiosits de la justice.

Beausire comptait donc se venger du ddain qu'on avait profess pour
lui, en faisant quelque peur aux confrres du tripot de la rue du
Pot-de-Fer.

De la porte Saint-Martin  l'glise Saint-Sulpice, il y a loin; mais
Beausire tait riche; il se jeta dans un fiacre et promit cinquante sols
au cocher, c'est--dire une gratification d'une livre; la course
nocturne valant d'aprs le tarif de cette poque ce qu'elle vaut
aujourd'hui pendant le jour.

Les chevaux partirent rapidement. Beausire se donna un petit air
furibond et,  dfaut du chapeau qu'il n'avait pas, puisqu'il portait un
domino,  dfaut de l'pe, il se composa une mine assez hargneuse pour
donner de l'inquitude  tout passant attard.

Son entre dans l'acadmie produisit une certaine sensation.

Il y avait l, dans le premier salon, un beau salon tout gris avec un
lustre et force tables de jeu, il y avait, disons-nous, une vingtaine de
joueurs qui buvaient de la bire et du sirop, en souriant du bout des
dents  sept ou huit femmes affreusement fardes qui regardaient les
cartes.

On jouait le pharaon  la principale table; les enjeux taient maigres,
l'animation en proportion des enjeux.

 l'arrive du domino, qui froissait son coqueluchon en se cambrant dans
les plis de la robe, quelques femmes se mirent  ricaner, moiti
raillerie, moiti agacerie. M. Beausire tait un belltre, et les dames
ne le maltraitaient pas.

Cependant il s'avana comme s'il n'avait rien entendu, rien vu, et une
fois prs de la table, il attendit en silence une rplique  sa mauvaise
humeur.

Un des joueurs, espce de vieux financier quivoque dont la figure ne
manquait pas de bonhomie, fut la premire voix qui dcida Beausire.

--Corbleu! chevalier, dit ce brave homme, vous arrivez du bal avec une
figure renverse.

--C'est vrai, dirent les dames.

--Eh! cher chevalier, demanda un autre joueur, le domino vous
blesse-t-il  la tte?

--Ce n'est pas le domino qui me blesse, rpondit Beausire avec duret.

--L, l, fit le banquier qui venait de racler une douzaine de louis, M.
le chevalier de Beausire nous a fait une infidlit: ne voyez-vous pas
qu'il a t au bal de l'Opra, qu'aux environs de l'Opra il a trouv
quelque bonne mise  faire, et qu'il a perdu?

Chacun rit ou s'apitoya, suivant son caractre; les femmes eurent
compassion.

--Il n'est pas vrai de dire que j'aie fait des infidlits  mes amis,
rpliqua Beausire; j'en suis incapable des infidlits, moi! C'est bon
pour certaines gens de ma connaissance de faire des infidlits  leurs
amis.

Et, pour donner plus de poids  sa parole, il eut recours au geste,
c'est--dire qu'il voulut enfoncer son chapeau sur sa tte.
Malheureusement, il n'aplatit qu'un morceau de soie qui lui donna une
largeur ridicule, ce qui fit qu'au lieu d'un effet srieux, il ne
produisit qu'un effet comique.

--Que voulez-vous dire, cher chevalier? demandrent deux ou trois de ses
associs.

--Je sais ce que je veux dire, rpondit Beausire.

--Mais cela ne nous suffit pas,  nous, fit observer le vieillard de
belle humeur.

--Cela ne vous regarde pas, vous, monsieur le financier, repartit
maladroitement Beausire.

Un coup d'oeil assez expressif du banquier avertit Beausire que sa
phrase avait t dplace. En effet, il ne fallait pas oprer de
dmarcation dans cette audience entre ceux qui payaient et ceux qui
empochaient l'argent.

Beausire le comprit, mais il tait lanc; les faux braves s'arrtent
plus difficilement que les braves prouvs.

--Je croyais avoir des amis ici, dit-il.

--Mais... oui, rpondirent plusieurs voix.

--Eh bien! je me suis tromp.

--En quoi?

--En ceci: que beaucoup de choses se font sans moi.

Nouveau signe du banquier, nouvelles protestations de ceux des associs
qui taient prsents.

--Il suffit que je sache, dit Beausire, et les faux amis seront punis.

Il chercha la poigne de l'pe, mais ne trouva que son gousset, lequel
tait plein de louis et rendit un son rvlateur.

--Oh! oh! s'crirent deux dames, M. de Beausire est en bonne
disposition ce soir.

--Mais, oui, rpondit sournoisement le banquier; il me parat que s'il a
perdu, il n'a pas perdu tout, et que, s'il a fait infidlit aux
lgitimes, ce n'est pas une infidlit sans retour. Voyons, pontez, cher
chevalier.

--Merci! dit schement Beausire, puisque chacun garde ce qu'il a, je
garde aussi.

--Que diable veux-tu dire? lui glissa  l'oreille un des joueurs.

--Nous nous expliquerons tout  l'heure.

--Jouez donc, dit le banquier.

--Un simple louis, dit une dame en caressant l'paule de Beausire pour
se rapprocher le plus possible du gousset.

--Je ne joue que des millions, dit Beausire avec audace, et, vraiment,
je ne conois pas qu'on joue ici de misrables louis. Des millions!
Allons, messieurs du Pot-de-Fer, puisqu'il s'agit de millions sans qu'on
s'en doute,  bas les enjeux d'un louis! Des millions, millionnaires!

Beausire en tait  ce moment d'exaltation qui pousse l'homme au-del
des bornes du sens commun. Une ivresse plus dangereuse que celle du vin
l'animait. Tout  coup, il reut par derrire, dans les jambes, un coup
assez violent pour s'interrompre soudain.

Il se retourna et vit  ses cts une grande figure olivtre, raide et
troue, aux deux yeux noirs lumineux comme des charbons ardents.

Au geste de colre que fit Beausire, ce personnage trange rpondit par
un salut crmonieux accompagn d'un regard long comme une rapire.

--Le Portugais! dit Beausire stupfait de cette salutation d'un homme
qui venait de lui appliquer une bourrade.

--Le Portugais! rptrent les dames qui abandonnrent Beausire pour
aller papillonner autour de l'tranger.

Ce Portugais tait, en ralit, l'enfant chri de ces dames, auxquelles,
sous prtexte qu'il ne parlait pas franais, il apportait constamment
des friandises, quelquefois enveloppes dans des billets de caisse de
cinquante  soixante livres.

Beausire connaissait ce Portugais pour un des associs. Le Portugais
perdait toujours avec les habitus du tripot. Il fixait ses mises  une
centaine de louis par semaine, et rgulirement les habitus lui
emportaient ses cent louis.

C'tait l'amorceur de la socit. Tandis qu'il se laissait dpouiller de
cent plumes dores, les autres confrres dpouillaient les joueurs
allchs.

Aussi le Portugais tait-il considr par les associs comme l'homme
utile; par les habitus, comme l'homme agrable. Beausire avait pour lui
cette considration tacite qui s'attache toujours  l'inconnu--quand
mme la dfiance y entrerait pour quelque chose.

Beausire, ayant donc reu le petit coup de pied que le Portugais lui
venait d'appliquer dans les mollets, attendit, se tut, et s'assit.

Le Portugais prit place au jeu, mit vingt louis sur la table, et en
vingt coups, qui durrent un quart d'heure  se dbattre, il fut
dbarrass de ses vingt louis par six pontes affams qui oublirent un
moment les coups de griffes du banquier et des autres compres.

L'horloge sonna trois heures du matin, Beausire achevait un verre de
bire.

Deux laquais entrrent, le banquier fit tomber son argent dans le double
fond de la table, car les statuts de l'association taient si empreints
de confiance envers les membres que jamais l'on ne remettait  l'un
d'eux le maniement complet des fonds de la socit.

L'argent tombait donc  la fin de la sance, par un petit guichet, dans
le double fond de la table, et il tait ajout en post-scriptum  cet
article des statuts que jamais le banquier n'aurait de manches longues,
comme aussi il ne pourrait jamais porter d'argent sur lui.

Ce qui signifiait qu'on lui interdisait de faire passer une vingtaine de
louis dans ses manches, et que l'assemble se rservait le droit de le
fouiller pour lui enlever l'or qu'il aurait su faire couler dans ses
poches.

Les laquais, disons-nous, apportrent aux membres du cercle les
houppelandes, les mantes et les pes: plusieurs des joueurs heureux
donnrent le bras aux dames; les malheureux se guindrent dans une
chaise  porteurs, encore de mode en ces quartiers paisibles, et la nuit
se fit dans le salon de jeu.

Beausire, aussi, avait paru s'envelopper dans son domino comme pour
faire un voyage ternel; mais il ne passa pas le premier tage, et, la
porte s'tant referme, tandis que les fiacres, les chaises et les
pitons disparaissaient, il rentra dans le salon o douze des associs
venaient de rentrer aussi.

--Nous allons nous expliquer, dit Beausire, enfin.

--Rallumez votre quinquet et ne parlez pas si haut, lui dit froidement
et en bon franais le Portugais, qui de son ct allumait une bougie
place sur la table.

Beausire grommela quelques mots auxquels personne ne fit attention; le
Portugais s'assit  la place du banquier; on examina si les volets, les
rideaux et les portes taient soigneusement ferms; on s'assit
doucement, les coudes sur le tapis, avec une curiosit dvorante.

--J'ai une communication  faire, dit le Portugais; heureusement suis-je
arriv  temps, car M. de Beausire est dmang, ce soir, par une
intemprance de langue...

Beausire voulut s'crier.

--Allons! paix! fit le Portugais; pas de paroles perdues. Vous avez
prononc des mots qui sont plus qu'imprudents. Vous avez eu connaissance
de mon ide, c'est bien. Vous tes homme d'esprit, vous pouvez l'avoir
devine; mais il me semble que jamais l'amour-propre ne doit primer
l'intrt.

--Je ne comprends pas, dit Beausire.

--Nous ne comprenons pas, dit la respectable assemble.

--Si fait. M. de Beausire a voulu prouver que le premier il avait trouv
l'affaire.

--Quelle affaire? dirent les intresss.

--L'affaire des deux millions! s'cria Beausire avec emphase.

--Deux millions! firent les associs.

--Et d'abord, se hta de dire le Portugais, vous exagrez; il est
impossible que l'affaire aille l. Je vais le prouver  l'instant.

--Nul ne sait ici ce que vous voulez dire, s'exclama le banquier.

--Oui, mais nous n'en sommes pas moins tout oreilles, ajouta un autre.

--Parlez le premier, dit Beausire.

--Je le veux bien.

Et le Portugais se versa un immense verre de sirop d'orgeat, qu'il but
tranquillement sans rien changer  ses allures d'homme glac.

--Sachez, dit-il--je ne parle pas pour M. de Beausire--que le collier ne
vaut pas plus de quinze cent mille livres.

--Ah! s'il s'agit d'un collier, dit Beausire.

--Oui, monsieur, n'est-ce pas l votre affaire?

--Peut-tre.

--Il va faire le discret aprs avoir fait l'indiscret.

Et le Portugais haussa les paules.

--Je vous vois  regret prendre un ton qui me dplat, dit Beausire,
avec l'accent d'un coq qui monte sur ses perons.

--_Mira! mira!_[5] dit le Portugais froid comme un marbre, vous direz
aprs ce que vous direz, je dis avant ce que j'ai  dire, et le temps
presse, car vous devez savoir que l'ambassadeur arrive dans huit jours
au plus tard.

   [Note 5: Attendez voir.]

Cela se complique, pensa l'assemble palpitante d'intrt: le collier,
les quinze cent mille livres, un ambassadeur... qu'est-ce cela?

--En deux mots, voici, fit le Portugais. MM. Boehmer et Bossange ont
fait offrir  la reine un collier de diamants qui vaut quinze cent mille
livres. La reine a refus. Les joailliers ne savent qu'en faire et le
cachent. Ils sont bien embarrasss, car ce collier ne peut tre achet
que par une fortune royale; eh bien! j'ai trouv la personne royale qui
achtera ce collier et le fera sortir du coffre-fort de MM. Boehmer et
Bossange.

--C'est?... dirent les associs.

--C'est ma gracieuse souveraine, la reine de Portugal.

Et le Portugais se rengorgea.

--Nous comprenons moins que jamais, dirent les associs.

Moi, je ne comprends plus du tout, pensa Beausire.

--Expliquez-vous nettement, cher monsieur Manol, dit-il, car les
dissentiments particuliers doivent cder devant l'intrt public. Vous
tes le pre de l'ide, je le reconnais franchement. Je renonce  tout
droit de paternit; mais, pour l'amour de Dieu! soyez clair.

-- la bonne heure, fit Manol, en avalant une deuxime jatte d'orgeat.
Je vais rendre cette question limpide.

--Nous sommes dj certains qu'il existe un collier de quinze cent mille
livres, dit le banquier. Voil un point important.

--Et ce collier est dans le coffre de MM. Boehmer et Bossange. Voil le
second point, dit Beausire.

--Mais don Manol a dit que Sa Majest la reine du Portugal achetait le
collier. Voil qui nous droute.

--Rien de plus clair pourtant, dit le Portugais. Il ne s'agit que de
faire attention  mes paroles. L'ambassade est vacante. Il y a intrim;
l'ambassadeur nouveau, M. de Souza, n'arrive que dans huit jours au plus
tt.

--Bon! dit Beausire.

--En huit jours, qui empche que cet ambassadeur press de voir Paris
n'arrive et ne s'installe?

Les assistants s'entre-regardrent bouche bante.

--Comprenez donc, fit vivement Beausire; don Manol veut vous dire qu'il
peut arriver un ambassadeur vrai ou faux.

--Prcisment, ajouta le Portugais. Si l'ambassadeur qui se prsentera
avait envie du collier pour Sa Majest la reine de Portugal, n'en a-t-il
pas le droit?

--Pardieu! firent les assistants.

--Et alors il traite avec MM. Boehmer et Bossange. Voil tout.

--Absolument tout.

--Seulement, il faut payer quand on a trait, fit observer le banquier
du pharaon.

--Ah! dame! oui, rpliqua le Portugais.

--MM. Boehmer et Bossange ne laisseront pas aller le collier dans les
mains d'un ambassadeur, ft-ce un vrai Souza, sans avoir de bonnes
garanties.

--Oh! j'ai bien pens  une garantie, objecta le futur ambassadeur.

--Laquelle?

--L'ambassade, avons-nous dit, est dserte?

--Oui.

--Il n'y reste plus qu'un chancelier, brave homme de Franais, qui parle
la langue portugaise aussi mal qu'homme du monde, et qui est enchant
quand les Portugais lui parlent franais, parce qu'il ne souffre pas;
quand les Franais lui parlent portugais, parce qu'il brille.

--Eh bien? fit Beausire.

--Eh bien! messieurs, nous nous prsenterons  ce brave homme avec tous
les dehors de la lgation nouvelle.

--Les dehors sont bons, dit Beausire, mais les papiers valent mieux.

--On aura les papiers, rpliqua laconiquement don Manol.

--Il serait inutile de contester que don Manol soit un homme prcieux,
dit Beausire.

--Les dehors et les papiers ayant convaincu le chancelier de l'identit
de la lgation, nous nous installons  l'ambassade.

--Oh! oh! c'est fort, interrompit Beausire.

--C'est forc, continua le Portugais.

--C'est tout simple, affirmrent les autres associs.

--Mais le chancelier? objecta Beausire.

--Nous l'avons dit: convaincu.

--Si par hasard il devenait moins crdule, dix minutes avant qu'il
doutt, on le congdierait. Je pense qu'un ambassadeur a le droit de
changer son chancelier?

--videmment.

--Donc, nous sommes matres de l'ambassade, et notre premire opration,
c'est d'aller rendre visite  messieurs Boehmer et Bossange.

--Non, non pas, dit vivement Beausire, vous me paraissez ignorer un
point capital que je sais pertinemment, moi qui ai vcu dans les cours.
C'est qu'une opration comme vous dites ne se fait pas par un
ambassadeur sans que, pralablement  toute dmarche, il ait t reu en
audience solennelle, et l, ma foi! il y a un danger. Le fameux
Riza-Bey, qui fut admis devant Louis XIV en qualit d'ambassadeur du
shah de Perse, et qui eut l'aplomb d'offrir  Sa Majest Trs Chrtienne
pour trente francs de turquoises, Riza-Bey, dis-je, tait trs fort sur
la langue persane, et du diable s'il y avait en France des savants
capables de lui prouver qu'il ne venait pas d'Ispahan. Mais nous serions
reconnus tout de suite. On nous dirait  l'instant mme que nous parlons
le portugais en pur gaulois, et pour le cadeau de protestation, on nous
enverrait  la Bastille. Prenons garde.

--Votre imagination vous entrane trop loin, cher collgue, dit le
Portugais; nous ne nous jetterons pas au-devant de tous ces dangers,
nous resterons chacun dans notre htel.

--Alors, monsieur Boehmer ne nous croira pas aussi Portugais, aussi
ambassadeur qu'il serait besoin.

--Monsieur Boehmer comprendra que nous venions en France avec la mission
toute simple d'acheter le collier, l'ambassadeur ayant t chang
pendant que nous tions en chemin. L'ordre seul de venir le remplacer
nous a t remis. Cet ordre, eh bien! on le montrera s'il le faut 
monsieur Bossange, puisqu'on l'aura bien montr  monsieur le chancelier
de l'ambassade; seulement, c'est aux ministres du roi qu'il faut tcher
de ne pas le montrer, cet ordre, car les ministres sont curieux, ils
sont dfiants, ils nous tracasseraient sur une foule de petits dtails.

--Oh! oui, s'cria l'assemble, ne nous mettons pas en rapport avec le
ministre.

--Et si messieurs Boehmer et Bossange demandaient...

--Quoi? fit don Manol.

--Un acompte, dit Beausire.

--Cela compliquerait l'affaire, fit le Portugais, embarrass.

--Car enfin, poursuivit Beausire, il est d'usage qu'un ambassadeur
arrive avec des lettres de crdit, sinon avec de l'argent frais.

--C'est juste, dirent les associs.

--L'affaire manquerait l, continua Beausire.

--Vous trouvez toujours, dit Manol avec une aigreur glaciale, des
moyens pour faire manquer l'affaire. Vous n'en trouvez pas pour la faire
russir.

--C'est prcisment parce que j'en veux trouver que je soulve des
difficults, rpliqua Beausire. Et tenez, tenez, je les trouve.

Toutes les ttes se rapprochrent dans un mme cercle.

--Dans toute chancellerie, il y a une caisse.

--Oui, une caisse et un crdit.

--Ne parlons pas du crdit, reprit Beausire, car rien n'est si cher  se
procurer. Pour avoir du crdit, il nous faudrait des chevaux, des
quipages, des valets, des meubles, un attirail, qui sont la base de
tout crdit possible. Parlons de la caisse. Que pensez-vous de celle de
votre ambassade?

--J'ai toujours regard ma souveraine, Sa Majest Trs Fidle, comme une
magnifique reine. Elle doit avoir bien fait les choses.

--C'est ce que nous verrons; et puis admettons qu'il n'y ait rien dans
la caisse.

--C'est possible, firent en souriant les associs.

--Alors, plus d'embarras, car aussitt, nous, ambassadeurs, nous
demandons  messieurs Boehmer et Bossange quel est leur correspondant 
Lisbonne, et nous leur signons, nous leur estampillons, nous leur
scellons des lettres de change sur ce correspondant pour la somme
demande.

--Ah! voil qui est bien, dit don Manol majestueusement, proccup de
l'invention, je n'avais pas descendu aux dtails.

--Qui sont exquis, dit le banquier du pharaon en passant sa langue sur
ses lvres.

--Maintenant, avisons  nous partager les rles, dit Beausire. Je vois
don Manol dans l'ambassadeur.

--Oh! certes, oui, fit en choeur l'assemble.

--Et je vois monsieur de Beausire dans mon secrtaire-interprte, ajouta
don Manol.

--Comment cela? reprit Beausire un peu inquiet.

--Il ne faut pas que je parle un mot de franais, moi qui suis monsieur
de Souza; car je le connais, ce seigneur, et s'il parle, ce qui est
rare, c'est tout au plus le portugais, sa langue naturelle. Vous, au
contraire, monsieur de Beausire, qui avez voyag, qui avez une grande
habitude des transactions parisiennes, qui parlez agrablement le
portugais...

--Mal, dit Beausire.

--Assez pour qu'on ne vous croie pas Parisien.

--C'est vrai... Mais...

--Et puis, ajouta don Manol en attachant son regard noir sur Beausire,
aux plus utiles agents les plus gros bnfices.

--Assurment, dirent les associs.

--C'est convenu, je suis secrtaire-interprte.

--Parlons-en tout de suite, interrompit le banquier; comment
divisera-t-on l'affaire?

--Tout simplement, dit don Manol, nous sommes douze.

--Oui, douze, dirent les associs en se comptant.

--Par douzimes, alors, ajouta don Manol, avec cette rserve toutefois
que certains parmi nous auront une part et demie; moi, par exemple,
comme pre de l'ide et ambassadeur; monsieur de Beausire parce qu'il
avait flair le coup et parl millions en arrivant ici.

Beausire fit un signe d'adhsion.

--Et enfin, dit le Portugais, une part et demi aussi  celui qui vendra
les diamants.

--Oh! s'crirent tout d'une voix les associs, rien  celui-l, rien
qu'une demi-part.

--Pourquoi donc? fit don Manol, surpris; celui-l me semble risquer
beaucoup.

--Oui, dit le banquier, mais il aura les pots-de-vin, les primes, les
remises, qui lui constitueront un lopin distingu.

Chacun de rire: ces honntes gens se comprenaient  merveille.

--Voil donc qui est arrang, dit Beausire,  demain les dtails, il est
tard.

Il pensait  Oliva reste seule au bal avec ce domino bleu vers lequel,
malgr sa facilit  donner des louis d'or, l'amant de Nicole ne se
sentait pas port par une confiance aveugle.

--Non, non, tout de suite, finissons, dirent les associs. Quels sont
ces dtails?

--Une chaise de voyage aux armes de Souza, dit Beausire.

--Ce sera trop long  peindre, fit don Manol, et  scher surtout.

--Un autre moyen alors, s'cria Beausire La chaise de monsieur
l'ambassadeur se sera brise en chemin, et il aura t contraint de
prendre celle de son secrtaire.

--Vous avez donc une chaise, vous? demanda le Portugais.

--J'ai la premire venue.

--Mais vos armes?

--Les premires venues.

--Oh! cela simplifie tout. Beaucoup de poussire, d'claboussures sur
les panneaux, beaucoup sur le derrire de la chaise,  l'endroit o sont
les armoiries, et le chancelier n'y verra que de la poussire et des
claboussures.

--Mais le reste de l'ambassade? demanda le banquier.

--Nous autres, nous arriverons le soir, c'est plus commode pour un
dbut, et vous, vous arriverez le lendemain quand nous aurons dj
prpar les voies.

--Trs bien.

-- tout ambassadeur, outre son secrtaire, il faut un valet de chambre,
dit don Manol, fonction dlicate!

--Monsieur le commandeur, dit le banquier en s'adressant  l'un des
aigrefins, vous prenez le rle de valet de chambre.

Le commandeur s'inclina.

--Et des fonds pour des achats? dit don Manol. Moi, je suis  sec.

--Moi, j'ai de l'argent, dit Beausire, mais il est  ma matresse.

--Qu'y a-t-il en caisse? demandrent les associs.

--Vos clefs, messieurs, dit le banquier.

Chacun des associs tira une petite clef qui ouvrait un verrou sur
douze, par lesquels se fermait le double fond de la fameuse table, en
sorte que, dans cette honnte socit, nul ne pouvait visiter la caisse
sans la permission de ses onze collgues.

Il fut procd  la vrification.

--Cent quatre-vingt-dix-huit louis au-dessus du fonds de rserve, dit le
banquier qui avait t surveill.

--Donnez-les  M. de Beausire et  moi, ce n'est pas trop? demanda
Manol.

--Donnez-en les deux tiers, laissez le tiers au reste de l'ambassade,
dit Beausire avec une gnrosit qui concilia tous les suffrages.

De cette faon, don Manol et Beausire reurent cent trente-deux louis
d'or, et soixante-six restrent aux autres.

On se spara, les rendez-vous tant pris pour le lendemain. Beausire se
hta de rouler son domino sous son bras et de courir rue Dauphine, o il
esprait retrouver Mlle Oliva en possession de tout ce qu'elle avait de
vertus anciennes et de nouveaux louis d'or.




Chapitre XXVII

L'ambassadeur


Le lendemain, vers le soir, une chaise de voyage arrivait par la
barrire d'Enfer, assez poudreuse, assez clabousse pour que nul ne pt
distinguer les armoiries.

Les quatre chevaux qui la menaient brlaient le pav; les postillons,
comme on dit, allaient un train de prince.

La chaise s'arrta devant un htel d'assez belle apparence, dans la rue
de la Jussienne.

Sur la porte mme de cet htel, deux hommes attendaient; l'un, d'une
mise assez recherche pour annoncer la crmonie; l'autre, dans une
sorte de livre banale comme en ont eu de tout temps les officiers
publics des diffrentes administrations parisiennes.

Autrement dit, ce dernier ressemblait  un suisse en costume d'apparat.

La chaise pntra dans l'htel, dont les portes furent aussitt fermes
au nez de plusieurs curieux.

L'homme aux habits de crmonie s'approcha trs respectueusement de la
portire et, d'une voix un peu chevrotante, il entama une harangue en
langue portugaise.

--Qui tes-vous? rpondit de l'intrieur une voix brusque, en portugais
galement, seulement cette voix parlait un excellent portugais.

--Le chancelier indigne de l'ambassade, Excellence.

--Fort bien. Comme vous parlez mal notre langue, mon cher chancelier.
Voyons, o descend-on?

--Par ici, monseigneur, par ici.

--Triste rception, dit le seigneur don Manol, qui faisait le gros dos
en s'appuyant sur son valet de chambre et sur son secrtaire.

--Votre Excellence daignera me pardonner, dit le chancelier dans son
mauvais langage; ce n'est qu' deux heures aujourd'hui qu'est descendu 
l'ambassade le courrier de Son Excellence pour annoncer votre arrive.
J'tais absent, monseigneur, absent pour les affaires de la lgation.
Aussitt mon retour, j'ai trouv la lettre de Votre Excellence. Je n'ai
eu que le temps de faire ouvrir les appartements; on les claire.

--Bon, bon.

--Ah! ce m'est une vive joie de voir l'illustre personne de notre nouvel
ambassadeur.

--Chut! ne divulguons rien jusqu' ce que des ordres nouveaux soient
venus de Lisbonne. Veuillez seulement, monsieur, me faire conduire  ma
chambre  coucher, je tombe de fatigue. Vous vous entendrez avec mon
secrtaire, il vous transmettra mes ordres.

Le chancelier s'inclina respectueusement devant Beausire, qui rendit un
salut affectueux et dit d'un air courtoisement ironique:

--Parlez franais, cher monsieur, cela vous mettra plus  l'aise, et moi
aussi.

--Oui, oui, murmura le chancelier, je serai plus  l'aise, car je vous
avouerai, monsieur le secrtaire, que ma prononciation...

--Je le vois bien, rpliqua Beausire avec aplomb.

--Je profiterai de cette occasion, monsieur le secrtaire, puisque je
trouve en vous un homme si aimable, se hta de dire le chancelier avec
effusion, je profiterai, dis-je, de l'occasion, pour vous demander si
vous croyez que M. de Souza ne m'en voudra pas d'corcher ainsi le
portugais?

--Pas du tout, pas du tout, si vous parlez le franais purement.

--Moi! dit le chancelier joyeusement, moi! un Parisien de la rue Saint
Honor!

--Eh bien! c'est  ravir, dit Beausire. Comment vous nomme-t-on?
Ducorneau, je crois?

--Ducorneau, oui, monsieur le secrtaire; nom assez heureux, car il a
une terminaison espagnole, si l'on veut. Monsieur le secrtaire savait
mon nom; c'est bien flatteur pour moi.

--Oui, vous tes bien not l-bas; si bien not, que cette bonne
rputation nous a empchs d'amener un chancelier de Lisbonne.

--Oh! que de reconnaissance, monsieur le secrtaire, et quelle heureuse
chance pour moi que la nomination de M. de Souza.

--Mais M. l'ambassadeur sonne, je crois.

--Courons.

On courut en effet. M. l'ambassadeur, grce au zle de son valet de
chambre, venait de se dshabiller. Il avait revtu une magnifique robe
de chambre. Un barbier, appel  la hte, l'accommodait. Quelques boites
et ncessaires de voyage, assez riches en apparence, garnissaient les
tables et les consoles.

Un grand feu flambait dans la chemine.

--Entrez, entrez, monsieur le chancelier, dit l'ambassadeur qui venait
de s'ensevelir dans un immense fauteuil  coussins, tout en travers du
feu.

--Monsieur l'ambassadeur se fchera-t-il si je lui rponds en franais?
dit le chancelier tout bas  Beausire.

--Non, non, allez toujours.

Ducorneau fit son compliment en franais.

--Eh! mais c'est fort commode; vous parlez admirablement le franais,
monsieur du Corno.

Il me prend pour un Portugais, pensa le chancelier ivre de joie.

Et il serra la main de Beausire.

--! dit Manol, pourra-t-on souper?

--Certes, oui, Votre Excellence. Oui, le Palais-Royal est  deux pas
d'ici, et je connais un traiteur excellent qui apportera un bon souper
pour Votre Excellence.

--Comme si c'tait pour vous, monsieur du Corno.

--Oui, monseigneur... et moi, si Son Excellence le permettait, je
prendrais la permission d'offrir quelques bouteilles d'un vin du pays,
comme Votre Excellence n'en aura trouv qu' Porto mme.

--Eh! notre chancelier a donc bonne cave? dit Beausire gaillardement.

--C'est mon seul luxe, rpliqua humblement le brave homme, dont, pour la
premire fois, aux bougies, Beausire et don Manol purent remarquer les
yeux vifs, les grosses joues rondes et le nez fleuri.

--Faites comme il vous plaira, monsieur du Corno, dit l'ambassadeur;
apportez-nous de votre vin, et venez souper avec nous.

--Un pareil honneur...

--Sans tiquette, aujourd'hui je suis encore un voyageur, je ne serai
l'ambassadeur que demain. Et puis nous parlerons affaires.

--Oh! mais monseigneur permettra que je donne un coup d'oeil  ma
toilette.

--Vous tes superbe, dit Beausire.

--Toilette de rception, non de gala, dit Ducorneau.

--Demeurez comme vous tes, monsieur le chancelier, et donnez  nos
prparatifs le temps que vous donneriez  prendre l'habit de gala.

Ducorneau ravi quitta l'ambassadeur et se mit  courir pour gagner dix
minutes  l'apptit de Son Excellence.

Pendant ce temps, les trois coquins, enferms dans la chambre  coucher,
passaient en revue le mobilier et les actes de leur nouveau pouvoir.

--Couche-t-il  l'htel, ce chancelier? dit don Manol.

--Non pas: le drle a une bonne cave et doit avoir quelque part une
jolie femme ou une grisette. C'est un vieux garon.

--Le suisse?

--Il faudra bien s'en dbarrasser.

--Je m'en charge.

--Les autres valets de l'htel?

--Valets de louage que nos associs remplaceront demain.

--Que dit la cuisine? que dit l'office?

--Morts! morts! L'ancien ambassadeur ne paraissait jamais  l'htel. Il
avait sa maison en ville.

--Que dit la caisse?

--Pour la caisse, il faut consulter le chancelier: c'est dlicat.

--Je m'en charge, dit Beausire: nous sommes dj les meilleurs amis du
monde.

--Chut! le voici.

En effet, Ducorneau revenait essouffl. Il avait prvenu le traiteur de
la rue des Bons-Enfants, pris dans son cabinet six bouteilles d'une mine
respectable, et sa figure rjouie annonait toutes les bonnes
dispositions que ces soleils, la nature et la diplomatie, savent
combiner pour dorer ce que les cyniques appellent la faade humaine.

--Votre Excellence, dit-il, ne descendra pas dans la salle  manger?

--Non pas, non pas, nous mangerons dans la chambre, entre nous, prs du
feu.

--Monseigneur me ravit de joie. Voici le vin.

--Des topazes! dit Beausire en levant un des flacons  la hauteur d'une
bougie.

--Asseyez-vous, monsieur le chancelier, pendant que mon valet de chambre
dressera le couvert.

Ducorneau s'assit.

--Quel jour sont arrives les dernires dpches? dit l'ambassadeur.

--La veille du dpart de votre... du prdcesseur de Votre Excellence.

--Bien. La lgation est en bon tat?

--Oh! oui, monseigneur.

--Pas de mauvaises affaires d'argent?

--Pas que je sache.

--Pas de dettes... Oh! dites... S'il y en avait, nous commencerions par
payer. Mon prdcesseur est un galant gentilhomme pour qui je me porte
garant solidaire.

--Dieu merci! monseigneur n'en aura pas besoin; les crdits ont t
ordonnancs il y a trois semaines, et le lendemain mme du dpart de
l'ex-ambassadeur, cent mille livres arrivaient ici.

--Cent mille livres! s'crirent  la fois Beausire et don Manol,
effars de joie.

--En or, dit le chancelier.

--En or, rptrent l'ambassadeur, le secrtaire, et jusqu'au valet de
chambre.

--De sorte, dit Beausire, en avalant son motion, que la caisse
renferme...

--Cent mille trois cent vingt-huit livres, monsieur le secrtaire.

--C'est peu, dit froidement don Manol; mais Sa Majest heureusement a
mis des fonds  notre disposition. Je vous l'avais bien dit, mon cher,
ajouta t-il en s'adressant  Beausire, que nous manquerions  Paris.

--Hormis ce point que Votre Excellence avait pris ses prcautions,
rpliqua respectueusement Beausire.

 partir de cette communication importante du chancelier, l'hilarit de
l'ambassade ne fit que s'accrotre.

Un bon souper, compos d'un saumon, d'crevisses normes, de viandes
noires et de crmes, n'augmenta pas mdiocrement cette verve des
seigneurs portugais.

Ducorneau, mis  l'aise, mangea comme dix grands d'Espagne, et montra 
ses suprieurs comme quoi un Parisien de la rue Saint-Honor traitait
les vins de Porto et de Xrs en vins de Brie et de Tonnerre.

M. Ducorneau bnissait encore le Ciel de lui avoir envoy un ambassadeur
qui prfrait la langue franaise  la langue portugaise, et les vins
portugais aux vins de France; il nageait dans cette dlicieuse batitude
que fait au cerveau l'estomac satisfait et reconnaissant, lorsque M. de
Souza l'interpellant lui demanda de s'aller coucher.

Ducorneau se leva, et dans une rvrence pineuse qui accrocha autant de
meubles qu'une branche d'glantier accroche de feuilles dans un taillis,
le chancelier gagna la porte de la rue.

Beausire et don Manol n'avaient pas assez ft le vin de l'ambassade
pour succomber sur-le-champ au sommeil.

D'ailleurs, il fallait que le valet de chambre soupt  son tour aprs
ses matres, opration que le _commandeur_ accomplit minutieusement,
d'aprs les prcdents tracs par M. l'ambassadeur et son secrtaire.

Tout le plan du lendemain se trouva dress. Les trois associs
poussrent une reconnaissance dans l'htel, aprs s'tre assurs que le
suisse dormait.




Chapitre XXVIII

MM. Boehmer et Bossange


Le lendemain, grce  l'activit de Ducorneau  jeun, l'ambassade tait
sortie de sa lthargie. Bureaux, cartons, critoire, air d'apparat,
chevaux piaffant dans la cour, indiquaient la vie l o la veille encore
on sentait l'atonie et la mort.

Le bruit se rpandit vite, dans le quartier, qu'un grand personnage,
charg d'affaires, tait arriv de Portugal pendant la nuit.

Ce bruit, qui devait donner du crdit  nos trois fripons, tait pour
eux une source de frayeurs toujours renaissantes.

En effet, la police de M. de Crosne et celle de M. de Breteuil avaient
de larges oreilles qu'elles se garderaient bien de clore en pareille
occurrence; elles avaient des yeux d'Argus que certainement elles ne
fermeraient pas lorsqu'il s'agirait de MM. les diplomates du Portugal.

Mais don Manol fit observer  Beausire qu'avec de l'audace on
empcherait les recherches de la police d'tre soupons avant huit
jours; les soupons d'tre certitudes avant quinze jours; que, par
consquent, avant dix jours, moyen terme, rien ne gnerait les allures
de l'association, laquelle association, pour bien agir, devait avoir
termin ses oprations avant six jours.

L'aurore venait de poindre quand deux chaises de louage amenrent dans
l'htel la cargaison des neuf drles destins  composer le personnel de
l'ambassade.

Ils furent installs bien vite, ou, pour mieux dire, couchs par
Beausire. On en mit un  la caisse, l'autre aux archives, un troisime
remplaa le suisse, auquel Ducorneau lui-mme donna son cong, sous
prtexte qu'il ne savait pas le portugais. L'htel se trouva donc peupl
par cette garnison, qui devait en dfendre les abords  tout profane.

La police est profane au plus haut degr pour ceux qui ont des secrets
politiques ou autres.

Vers midi, don Manol dit Souza, s'tant habill galamment, monta dans
un carrosse fort propre que Beausire avait lou cinq cents livres par
mois, en payant quinze jours d'avance.

Il partit pour la maison de MM. Boehmer et Bossange, en compagnie de son
secrtaire et de son valet de chambre.

Le chancelier reut l'ordre d'expdier sous son couvert, et comme
d'habitude, en l'absence des ambassadeurs, toutes les affaires relatives
aux passeports, indemnits et secours, avec attention toutefois de ne
donner des espces ou de solder des comptes qu'avec l'agrment de M. le
secrtaire.

Ces messieurs voulaient garder intacte la somme de cent mille livres,
pivot fondamental de toute l'opration.

On apprit  M. l'ambassadeur que les joailliers de la couronne
demeuraient sur le quai de l'cole, o ils firent leur entre vers une
heure de releve.

Le valet de chambre frappa modestement  la porte du joaillier, qui
tait ferme par de fortes serrures et garnie de gros clous  large
tte, comme une porte de prison.

L'art avait dispos ces clous de manire  former des dessins plus ou
moins agrables. Il tait constat seulement que jamais vrille, scie ou
lime n'eut pu mordre un morceau du bois sans se rompre une dent sur un
morceau de fer.

Un guichet treilliss s'ouvrit, et une voix demanda au valet de chambre
ce qu'il dsirait savoir.

--M. l'ambassadeur de Portugal veut parler  MM. Boehmer et Bossange,
rpondit le valet.

Une figure apparut bien vite au premier tage, puis un pas prcipit se
fit entendre dans l'escalier. La porte s'ouvrit.

Don Manol descendit de voiture avec une noble lenteur.

M. Beausire tait descendu le premier pour offrir son bras  Son
Excellence.

L'homme qui s'avanait avec tant d'empressement au-devant des deux
Portugais tait M. Boehmer lui-mme qui, en entendant s'arrter la
voiture, avait regard par ses vitres, entendu le mot ambassadeur, et
s'tait lanc pour ne pas faire attendre Son Excellence.

Le joaillier se confondit en excuses pendant que don Manol montait
l'escalier.

M. Beausire remarqua que, derrire eux, une vieille servante, vigoureuse
et bien dcouple, fermait verrous, serrures, dont il y avait un grand
luxe  la porte de la rue.

M. Beausire ayant paru faire ces observations avec une certaine
recherche, M. Boehmer lui dit:

--Monsieur, pardonnez; nous sommes si fort exposs dans notre
malheureuse profession, que nos habitudes renferment toutes une
prcaution quelconque.

Don Manol tait demeur impassible; Boehmer le vit et lui ritra 
lui-mme la phrase qui avait obtenu de Beausire un sourire agrable.
Mais l'ambassadeur n'ayant pas plus sourcill  la seconde fois qu' la
premire:

--Pardonnez-moi, monsieur l'ambassadeur, dit encore Boehmer
dcontenanc.

--Son Excellence ne parle pas franais, dit Beausire, et ne peut vous
entendre, monsieur; mais je vais lui transmettre vos excuses,  moins,
se hta-t-il de dire, que vous-mme, monsieur, ne parliez le portugais.

--Non, monsieur, non.

--Je parlerai donc pour vous.

Et Beausire baragouina quelques mots portugais  don Manol, qui
rpondit dans la mme langue.

--Son Excellence M. le comte de Souza, ambassadeur de Sa Majest Trs
Fidle, accepte gracieusement vos excuses, monsieur, et me charge de
vous demander s'il est vrai que vous avez encore en votre possession un
beau collier de diamants?

Boehmer leva la tte et regarda Beausire en homme qui sait toiser son
monde.

Beausire soutint le choc en habile diplomate.

--Un collier de diamants, dit lentement Boehmer, un fort beau collier?

--Celui que vous avez offert  la reine de France, ajouta Beausire, et
dont Sa Majest Trs Fidle a entendu parler.

--Monsieur, dit Boehmer, est un officier de M. l'ambassadeur?

--Son secrtaire particulier, monsieur.

Don Manol s'tait assis en grand seigneur; il regardait les peintures
des panneaux d'une assez belle pice qui donnait sur le quai.

Un beau soleil clairait alors la Seine, et les premiers peupliers
montraient leurs pousses d'un vert tendre au-dessus des eaux, grosses
encore et jaunies par le dgel.

Don Manol passa de l'examen des peintures  celui du paysage.

--Monsieur, dit Beausire, il me semble que vous n'avez pas entendu un
mot de ce que je vous ai dit.

--Comment cela, monsieur? rpondit Boehmer, un peu tourdi du ton vif du
personnage.

--C'est que je vois Son Excellence qui s'impatiente, monsieur le
joaillier.

--Monsieur, pardon, dit Boehmer tout rouge, je ne dois pas montrer le
collier sans tre assist de mon associ, monsieur Bossange.

--Eh bien! monsieur, faites venir votre associ.

Don Manol se rapprocha et, de son air glacial qui comportait une
certaine majest, il commena en portugais une allocution qui fit
plusieurs fois courber sous le respect la tte de Beausire. Aprs quoi
il tourna le dos et reprit sa contemplation aux vitres.

--Son Excellence me dit, monsieur, qu'il y a dj dix minutes qu'elle
attend, et qu'elle n'a pas l'habitude d'attendre nulle part, pas mme
chez les rois.

Boehmer s'inclina, prit un cordon de sonnette et l'agita.

Une minute aprs, une autre figure entra dans la chambre. C'tait M.
Bossange, l'associ.

Boehmer le mit au fait avec deux mots. Bossange donna son coup d'oeil
aux deux Portugais, et finit par demander  Boehmer sa clef pour ouvrir
le coffre-fort.

Il me parat que les honntes gens, pensa Beausire, prennent autant de
prcautions les uns contre les autres que les voleurs.

Dix minutes aprs, M. Bossange revint, portant un crin dans sa main
gauche; sa main droite tait cache sous son habit. Beausire y vit
distinctement le relief de deux pistolets.

--Nous pouvons avoir bonne mine, dit don Manol gravement en portugais;
mais ces marchands nous prennent plutt pour des filous que pour des
ambassadeurs.

Et, en prononant ces mots, il regarda bien les joailliers pour saisir
sur leurs visages la moindre motion dans le cas o ils comprendraient
le portugais.

Rien ne parut, rien qu'un collier de diamants si merveilleusement beau
que l'clat blouissait.

On mit avec confiance cet crin dans les mains de don Manol, qui
soudain avec colre:

--Monsieur, dit-il  son secrtaire, dites  ces drles qu'ils abusent
de la permission qu'a un marchand d'tre stupide. Ils me montrent du
strass quand je leur demande des diamants. Dites-leur que je me
plaindrai au ministre de France, et qu'au nom de ma reine, je ferai
jeter  la Bastille les impertinents qui mystifient un ambassadeur de
Portugal.

Disant ces mots, il fit voler, d'un revers de main, l'crin sur le
comptoir. Beausire n'eut pas besoin de traduire toutes les paroles, la
pantomime avait suffi.

Boehmer et Bossange se confondirent en excuses et dirent qu'en France on
montrait des modles de diamants, des semblants de parure, le tout pour
satisfaire les honntes gens, mais pour ne pas allcher ou tenter les
voleurs.

M. de Souza fit un geste nergique et marcha vers la porte aux yeux des
marchands inquiets.

--Son Excellence me charge de vous dire, poursuivit Beausire, qu'il est
fcheux que des gens qui portent le titre de joailliers de la couronne
de France en soient  distinguer un ambassadeur d'avec un gredin, et Son
Excellence se retire  son htel.

MM. Boehmer et Bossange se firent un signe, et s'inclinrent en
protestant de nouveau de tout leur respect.

M. de Souza leur faillit marcher sur les pieds et sortit.

Les marchands se regardrent, dcidment inquiets et courbs jusqu'
terre.

Beausire suivit firement son matre.

La vieille ouvrit les serrures de la porte.

-- l'htel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria Beausire au valet
de chambre.

-- l'htel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria le valet au
cocher.

Boehmer entendit au travers du guichet.

--Affaire manque! grommela le valet.

--Affaire faite, dit Beausire; dans une heure, ces croquants seront chez
nous.

Le carrosse roula comme s'il et t enlev par huit chevaux.




Chapitre XXIX

 l'ambassade


En rentrant  l'htel de l'ambassade, ces messieurs trouvrent Ducorneau
qui dnait tranquillement dans son bureau.

Beausire le pria de monter chez l'ambassadeur, et lui tint ce langage:

--Vous comprenez, cher chancelier, qu'un homme tel que M. de Souza n'est
pas un ambassadeur ordinaire.

--Je m'en suis aperu, dit le chancelier.

--Son Excellence, poursuivit Beausire, veut occuper une place distingue
 Paris, parmi les riches et les gens de got, c'est vous dire que le
sjour de ce vilain htel, rue de la Jussienne, n'est pas supportable
pour lui; en consquence, il s'agirait de trouver une autre rsidence
particulire pour M. de Souza.

--Cela compliquera les relations diplomatiques, dit le chancelier; nous
aurons  courir beaucoup pour les signatures.

--Eh! Son Excellence vous donnera un carrosse, cher monsieur Ducorneau,
rpondit Beausire.

Ducorneau faillit s'vanouir de joie.

--Un carrosse  moi! s'cria-t-il.

--Il est fcheux que vous n'en ayez pas l'habitude, continua Beausire;
un chancelier d'ambassade un peu digne doit avoir son carrosse; mais
nous parlerons de ce dtail en temps et lieu. Pour le moment, rendons
compte  M. l'ambassadeur de l'tat des affaires trangres. La caisse,
o est-elle?

--L-haut, monsieur, dans l'appartement mme de M. l'ambassadeur.

--Si loin de vous?

--Mesure de sret, monsieur; les voleurs ont plus de mal  pntrer au
premier qu'au rez-de-chausse.

--Des voleurs, fit ddaigneusement Beausire, pour une si petite somme.

--Cent mille livres! fit Ducorneau. Peste! on voit bien que M. de Souza
est riche. Il n'y a pas cent mille livres dans toutes les caisses
d'ambassade.

--Voulez-vous que nous vrifiions? dit Beausire; j'ai hte de me rendre
 mes affaires.

-- l'instant, monsieur,  l'instant, dit Ducorneau en quittant le
rez-de-chausse.

Vrification faite, les cent mille livres apparurent en belles espces,
moiti or et moiti argent.

Ducorneau offrit sa clef, que Beausire regarda quelque temps, pour en
admirer les ingnieuses guillochures et les trfles compliqus.

Il en avait habilement pris l'empreinte avec de la cire.

Puis il la rendit au chancelier en lui disant:

--Monsieur Ducorneau, elle est mieux dans vos mains que dans les
miennes; passons chez M. l'ambassadeur.

On trouva don Manol en tte  tte avec le chocolat national. Il
semblait fort occup d'un papier couvert de chiffres.  la vue de son
chancelier:

--Connaissez-vous le chiffre de l'ancienne correspondance? demanda-t-il.

--Non, Votre Excellence.

--Eh bien! je veux que dsormais vous soyez initi, monsieur, vous me
dbarrasserez, de cette faon, d'une foule de dtails ennuyeux. 
propos, la caisse? demanda-t-il  Beausire.

--En parfait tat, comme tout ce qui est du ressort de M. Ducorneau,
rpliqua Beausire.

--Les cent mille livres?

--Liquides, monsieur.

--Bien; asseyez-vous, monsieur Ducorneau, vous allez me donner un
renseignement.

--Aux ordres de Votre Excellence, dit le chancelier radieux.

--Voil le fait: affaire d'tat, monsieur Ducorneau.

--Oh! j'coute, monseigneur.

Et le digne chancelier approcha son sige.

--Affaire grave, dans laquelle j'ai besoin de vos lumires.
Connaissez-vous des joailliers un peu honntes,  Paris?

--Il y a MM. Boehmer et Bossange, joailliers de la couronne, dit le
chancelier.

--Prcisment, ce sont eux que je ne veux point employer, dit don
Manol; je les quitte pour ne jamais les revoir.

--Ils ont eu le malheur de mcontenter Votre Excellence?

--Gravement, monsieur Corno, gravement.

--Oh! si je pouvais tre un peu moins rserv, si j'osais...

--Osez.

--Je demanderais en quoi ces gens, qui ont de la rputation dans leur
mtier...

--Ce sont de vritables juifs, monsieur Corno, et leurs mauvais procds
leur font perdre comme un million ou deux.

--Oh! s'cria Ducorneau avidement.

--J'tais envoy par Sa Majest Trs Fidle pour ngocier l'achat d'un
collier de diamants.

--Oui, oui, le fameux collier, qui avait t command par le feu roi
pour Mme Du Barry; je sais, je sais.

--Vous tes un homme prcieux; vous savez tout. Eh bien! j'allais
acheter ce collier; mais, puisque les choses vont ainsi, je ne
l'achterai pas.

--Faut-il que je fasse une dmarche?

--Monsieur Corno!

--Diplomatique, monseigneur, trs diplomatique.

--Ce serait bon si vous connaissiez ces gens l.

--Bossange est mon petit-cousin  la mode de Bretagne.

Don Manol et Beausire se regardrent.

Il se fit un silence. Les deux Portugais aiguisaient leurs rflexions.

Tout  coup un des valets ouvrit la porte et annona:

--MM. Boehmer et Bossange!

Don Manol se leva soudain et, d'une voix irrite:

--Renvoyez ces gens-l! s'cria-t-il.

Le valet fit un pas pour obir.

--Non, chassez-les vous-mme, monsieur le secrtaire, reprit
l'ambassadeur.

--Au nom du Ciel! fit Ducorneau suppliant, laissez-moi excuter l'ordre
de monseigneur; je l'adoucirai, puisque je ne puis l'luder.

--Faites, si vous voulez, dit ngligemment don Manol.

Beausire se rapprocha de lui au moment o Ducorneau sortait avec
prcipitation.

--Ah ! mais cette affaire est destine  manquer? dit don Manol.

--Non pas, Ducorneau va la raccommoder.

--Il l'embrouillera, malheureux! Nous avons parl portugais seulement
chez les joailliers; vous avez dit que je n'entendais pas un mot de
franais. Ducorneau va tout gter.

--J'y cours.

--Vous montrer, c'est peut-tre dangereux, Beausire.

--Vous allez voir que non; laissez-moi plein pouvoir.

--Pardieu!

Beausire partit.

Ducorneau avait trouv en bas Boehmer et Bossange, dont la contenance,
depuis leur entre  l'ambassade, tait toute modifie dans le sens de
la politesse, sinon dans celui de la confiance.

Ils comptaient peu sur la vue d'un visage de connaissance, et se
faufilaient avec raideur dans les premiers cabinets.

En apercevant Ducorneau, Bossange poussa un cri de joyeuse surprise.

--Vous ici! dit-il.

Et il s'approcha pour l'embrasser.

--Ah! ah! vous tes bien aimable, dit Ducorneau, vous me reconnaissez
ici, mon cousin le richard. Est-ce parce que je suis  une ambassade?

--Ma foi! oui, dit Bossange, si nous avons t spars un peu,
pardonnez-le-moi, et rendez-moi un service.

--Je venais pour cela.

--Oh! merci. Vous tes donc attach  l'ambassade?

--Mais oui.

--Un renseignement.

--Lequel, et sur quoi?

--Sur l'ambassade mme.

--J'en suis le chancelier.

--Oh!  merveille. Nous voulons parler  l'ambassadeur.

--Je viens de sa part.

--De sa part! pour nous dire?...

--Qu'il vous prie de sortir bien vite de son htel, et bien vite,
messieurs.

Les deux joailliers se regardrent penauds.

--Parce que, dit Ducorneau avec importance, vous avez t maladroits et
malhonntes,  ce qu'il parat.

--coutez-nous donc.

--C'est inutile, dit tout  coup la voix de Beausire, qui apparut fier
et froid au seuil de la chambre. Monsieur Ducorneau, Son Excellence vous
a dit de congdier ces messieurs. Congdiez-les.

--Monsieur le secrtaire...

--Obissez, dit Beausire avec ddain. Faites!

Et il passa.

Le chancelier prit son parent par l'paule droite, l'associ du parent
par l'paule gauche, et les poussa doucement dehors.

--Voil, dit-il, c'est une affaire manque.

--Que ces trangers sont donc susceptibles, mon Dieu! murmura Boehmer,
qui tait un Allemand.

--Quand on s'appelle Souza et qu'on a neuf cent mille livres de revenu,
mon cher cousin, dit le chancelier, on a le droit d'tre ce qu'on veut.

--Ah! soupira Bossange, je vous ai bien dit, Boehmer, que vous tes trop
raide en affaires.

--Eh! rpliqua l'entt Allemand, si nous n'avons pas son argent, il
n'aura pas notre collier.

On approchait de la porte de la rue.

Ducorneau se mit  rire.

--Savez-vous bien ce que c'est qu'un Portugais? dit-il ddaigneusement;
savez-vous ce que c'est qu'un ambassadeur, bourgeois que vous tes? Non.
Eh bien! je vais vous le dire. Un ambassadeur favori d'une reine, M.
Potemkine, achetait tous les ans, au 1er janvier, pour la reine, un
panier de cerises qui cotait cent mille cus, mille livres la cerise;
c'est joli, n'est-ce pas? Eh bien! M. de Souza achtera les mines du
Brsil pour trouver dans les filons un diamant gros comme tous les
vtres. Cela lui cotera vingt annes de son revenu, vingt millions;
mais que lui importe, il n'a pas d'enfants. Voil.

Et il leur fermait la porte, quand Bossange, se ravisant:

--Raccommodez cela, dit-il, et vous aurez...

--Ici, l'on est incorruptible, rpliqua Ducorneau.

Et il ferma la porte.

Le soir mme, l'ambassadeur reut la lettre suivante:

Monseigneur,

Un homme qui attend vos ordres et dsire vous prsenter les
respectueuses excuses de vos humbles serviteurs est  la porte de votre
htel; sur un signe de Votre Excellence, il dposera dans les mains d'un
de vos gens le collier qui avait eu le bonheur d'attirer votre
attention.

Daignez recevoir, monseigneur, l'assurance du profond respect, etc.,
etc.

Boehmer et Bossange.

--Eh bien! mais, dit don Manol en lisant cette ptre, le collier est 
nous.

--Non pas, non pas, dit Beausire; il ne sera  nous que quand nous
l'aurons achet; achetons-le!

--Comment?

--Votre Excellence ne sait pas le franais, c'est convenu; et, tout
d'abord, dbarrassons-nous de M. le chancelier.

--Comment?

--De la faon la plus simple: il s'agit de lui donner une mission
diplomatique importante; je m'en charge.

--Vous avez tort, dit Manol, il sera ici notre caution.

--Il dira que vous parlez franais comme M. Bossange et moi.

--Il ne le dira pas; je l'en prierai.

--Soit, qu'il reste. Faites entrer l'homme aux diamants.

L'homme fut introduit; c'tait Boehmer en personne, Boehmer, qui fit les
plus profondes gentillesses et les excuses les plus soumises.

Aprs quoi il offrit ses diamants, et fit mine de les laisser pour tre
examins.

Don Manol le retint.

--Assez d'preuves comme cela, dit Beausire; vous tes un marchand
dfiant; vous devez tre honnte. Asseyons-nous ici et causons, puisque
M. l'ambassadeur vous pardonne.

--Ouf! que l'on a du mal  vendre! soupira Boehmer.

Que de mal on se donne pour voler! pensa Beausire.




Chapitre XXX

Le march


Alors, M. l'ambassadeur consentit  examiner le collier en dtail.

M. Boehmer en montra curieusement chaque pice, et en fit ressortir
chaque beaut.

--Sur l'ensemble de ces pierres, dit Beausire,  qui don Manol venait
de parler en portugais, M. l'ambassadeur ne voit rien  dire; l'ensemble
est satisfaisant.

Quant aux diamants en eux-mmes, ce n'est pas la mme chose; Son
Excellence en a compt dix un peu piqus, un peu tachs.

--Oh! fit Boehmer.

--Son Excellence, interrompit Beausire, se connat mieux que vous en
diamants; les nobles portugais jouent avec les diamants, au Brsil,
comme ici les enfants avec du verre.

Don Manol, en effet, posa le doigt sur plusieurs diamants l'un aprs
l'autre, et fit remarquer avec une admirable perspicacit les dfauts
imperceptibles que peut-tre un connaisseur n'et pas relevs dans les
diamants.

--Tel qu'il est cependant, ce collier, dit Boehmer un peu surpris de
voir un si grand seigneur aussi fin joaillier, tel qu'il est, ce collier
est la plus belle runion de diamants qu'il y ait en ce moment dans
toute l'Europe.

--C'est vrai, rpliqua don Manol.

Et sur un signe Beausire ajouta:

--Eh bien! monsieur Boehmer, voici le fait: Sa Majest la reine de
Portugal a entendu parler du collier; elle a charg Son Excellence de
ngocier l'affaire aprs avoir vu les diamants. Les diamants conviennent
 Son Excellence; combien voulez vous vendre ce collier?

--Seize cent mille livres, dit Boehmer.

Beausire rpta le chiffre  son ambassadeur.

--C'est cent mille livres trop cher, rpliqua don Manol.

--Monseigneur, dit le joaillier, on ne peut valuer les bnfices au
juste sur un objet de cette importance; il a fallu, pour composer une
parure de ce mrite, des recherches et des voyages qui effraieraient si
on les connaissait comme moi.

--Cent mille livres trop cher, repartit le tenace Portugais.

--Et pour que monseigneur vous dise cela, dit Beausire, il faut que ce
soit chez lui une conviction, car Son Excellence ne marchande jamais.

Boehmer parut un peu branl. Rien ne rassure les marchands souponneux
comme un acheteur qui marchande.

--Je ne saurais, dit-il aprs un moment d'hsitation, souscrire une
diminution qui fait la diffrence du gain ou de la perte entre mon
associ et moi.

Don Manol couta la traduction de Beausire et se leva.

Beausire ferma l'crin et le remit  Boehmer.

--J'en parlerai toujours  M. Bossange, dit ce dernier. Votre Excellence
y consent-elle?

--Qu'est-ce  dire? demanda Beausire.

--Je veux dire que M. l'ambassadeur semble avoir offert quinze cent
mille livres du collier.

--Oui.

--Son Excellence maintient-elle son prix?

--Son Excellence ne recule jamais devant ce qu'elle a dit, rpliqua
portugaisement Beausire; mais Son Excellence ne recule pas toujours
devant l'ennui de marchander ou d'tre marchand.

--Monsieur le secrtaire, ne concevez-vous pas que je doive causer avec
mon associ?

--Oh! parfaitement, monsieur Boehmer.

--Parfaitement, rpondit en portugais don Manol,  qui la phrase de
Boehmer tait parvenue, mais  moi aussi une solution prompte est
ncessaire.

--Eh bien! monseigneur, si mon associ accepte la diminution, moi
j'accepte d'avance.

--Bien.

--Le prix est donc ds  prsent de quinze cent mille livres.

--Soit.

--Il ne reste plus, dit Boehmer, sauf toutefois la ratification de M.
Bossange...

--Toujours, oui.

--Il ne reste plus que le mode du paiement.

--Vous n'aurez pas  cet gard la moindre difficult, dit Beausire.
Comment voulez-vous tre pay?

--Mais, dit Boehmer en riant, si le comptant est possible...

--Qu'appelez-vous le comptant? dit Beausire froidement.

--Oh! je sais bien que nul n'a un million et demi en espces  donner!
s'cria Boehmer en soupirant.

--Et d'ailleurs, vous en seriez embarrass vous-mme, monsieur Boehmer.

--Cependant, monsieur le secrtaire, je ne consentirai jamais  me
passer d'argent comptant.

--C'est trop juste.

Et il se tourna vers don Manol.

--Combien Votre Excellence donnerait-elle comptant  M. Boehmer?

--Cent mille livres, dit le Portugais.

--Cent mille livres, dit Beausire  Boehmer, en signant le march.

--Mais le reste? dit Boehmer.

--Le temps qu'il faut  une traite de monseigneur pour aller de Paris 
Lisbonne,  moins que vous ne prfriez attendre l'avertissement envoy
de Lisbonne  Paris.

--Oh! fit Boehmer, nous avons un correspondant  Lisbonne; en lui
crivant...

--C'est cela, dit Beausire en riant ironiquement, crivez-lui;
demandez-lui si M. de Souza est solvable, et si Sa Majest la reine est
bonne pour quatorze cent mille livres.

--Monsieur... dit Boehmer confus.

--Acceptez-vous, ou bien prfrez-vous d'autres conditions?

--Celles que Monsieur le secrtaire a bien voulu me poser en premier
lieu me paraissent acceptables. Y aurait-il des termes aux paiements?

--Il y aurait trois termes, monsieur Boehmer, chacun de cinq cent mille
livres, et ce serait pour vous l'affaire d'un voyage intressant.

--D'un voyage  Lisbonne?

--Pourquoi pas?... Toucher un million et demi en trois mois, cela
vaut-il qu'on se drange?

--Oh! sans doute, mais...

--D'ailleurs, vous voyagerez aux frais de l'ambassade, et moi ou M. le
chancelier, nous vous accompagnerons.

--Je porterai les diamants?

--Sans nul doute,  moins que vous ne prfriez envoyer d'ici les
traites, et laisser les diamants aller seuls en Portugal.

--Je ne sais... je... crois... que... le voyage serait utile, et que...

--C'est aussi mon avis, dit Beausire. On signerait ici. Vous recevriez
vos cent mille livres comptant, vous signeriez la vente, et vous
porteriez vos diamants  Sa Majest.

--Quel est votre correspondant?

--MM. Nunez Balboa frres.

Don Manol leva la tte.

--Ce sont mes banquiers, dit-il en souriant.

--Ce sont les banquiers de Son Excellence, dit Beausire en souriant
aussi.

Boehmer parut radieux; son aspect n'avait pas conserv un nuage; il
s'inclina comme pour remercier et prendre cong.

Soudain une rflexion le ramena.

--Qu'y a-t-il? demanda Beausire inquiet.

--C'est parole donne? fit Boehmer.

--Oui, donne.

--Sauf...

--Sauf la ratification de M. Bossange, nous l'avons dit.

--Sauf un autre cas, ajouta Boehmer.

--Ah! ah!

--Monsieur, cela est tout dlicat, et l'honneur du nom portugais est un
sentiment trop puissant pour que Son Excellence ne comprenne pas ma
pense.

--Que de dtours! Au fait!

--Voici le fait. Le collier a t offert  Sa Majest la reine de
France.

--Qui l'a refus. Aprs?

--Nous ne pouvons, monsieur, laisser sortir de France  tout jamais ce
collier sans en prvenir la reine, et le respect, la loyaut mme
exigent que nous donnions la prfrence  Sa Majest la reine.

--C'est juste, dit don Manol avec dignit. Je voudrais qu'un marchand
portugais tnt le mme langage que M. Boehmer.

--Je suis bien heureux et bien fier de l'assentiment que Son Excellence
a daign m'accorder. Voil donc les deux cas prvus: ratification des
conditions par Bossange, deuxime et dfinitif refus de Sa Majest la
reine de France. Je vous demande pour cela trois jours.

--De notre ct, dit Beausire, cent mille livres comptant, trois traites
de cinq cent mille livres mises dans vos mains. La bote de diamants
remise  M. le chancelier de l'ambassade ou  moi dispos  vous
accompagner  Lisbonne, chez MM. Nunez Balboa frres. Paiement intgral
en trois mois. Frais de voyage nuls.

--Oui, monseigneur, oui, monsieur, dit Boehmer en faisant la rvrence.

--Ah! dit don Manol en portugais.

--Quoi donc? fit Boehmer inquiet  son tour et revenant.

--Pour pingles, dit l'ambassadeur, une bague de mille pistoles pour mon
secrtaire, ou pour mon chancelier, pour votre compagnon, enfin,
monsieur le joaillier.

--C'est trop juste, monseigneur, murmura Boehmer, et j'avais dj fait
cette dpense dans mon esprit.

Don Manol congdia le joaillier avec un geste de grand seigneur.

Les deux associs demeurrent seuls.

--Veuillez m'expliquer, dit don Manol avec une certaine animation 
Beausire, quelle diable d'ide vous avez eue de ne pas faire remettre
ici les diamants? Un voyage en Portugal! tes-vous fou? Ne pouvait-on
donner  ces bijoutiers leur argent et prendre leurs diamants en
change?

--Vous prenez trop au srieux votre rle d'ambassadeur, rpliqua
Beausire. Vous n'tes pas encore tout  fait M. de Souza pour M.
Boehmer.

--Allons donc! Et-il trait s'il et eu des soupons?

--Tant qu'il vous plaira. Il n'et pas trait, c'est possible; mais tout
homme qui possde quinze cent mille livres se croit au-dessus de tous
les rois et de tous les ambassadeurs du monde. Tout homme qui troque
quinze cent mille livres contre des morceaux de papier veut savoir si
ces papiers valent quelque chose.

--Allons, vous allez en Portugal! Vous qui ne savez pas le portugais...
Je vous dis que vous tes fou.

--Point du tout. Vous irez vous-mme.

--Oh! non pas, s'cria don Manol; retourner en Portugal, moi, j'ai de
trop fameuses raisons. Non! non!

--Je vous dclare que Boehmer n'et jamais donn ses diamants contre
papiers.

--Papiers signs Souza!

--Quand je dis qu'il se prend pour un Souza! s'cria Beausire en
frappant dans ses mains.

--J'aime mieux entendre dire que l'affaire est manque, rpta don
Manol.

--Pas le moins du monde. Venez ici, monsieur le commandeur, dit Beausire
au valet de chambre, qui apparaissait sur le seuil. Vous savez de quoi
il s'agit, n'est-ce pas?

--Oui.

--Vous m'coutiez?

--Certes.

--Trs bien. tes-vous d'avis que j'ai fait une sottise?

--Je suis d'avis que vous avez cent mille fois raison.

--Dites pourquoi?

--Le voici. M. Boehmer n'aurait jamais cess de faire surveiller l'htel
de l'ambassade et l'ambassadeur.

--Eh bien? dit don Manol.

--Eh bien! ayant son argent  la main, son argent  ses cts, M.
Boehmer ne conservera aucun soupon, il partira tranquillement pour le
Portugal.

--Nous n'irons pas jusque-l, monsieur l'ambassadeur, dit le valet de
chambre; n'est-ce pas, monsieur le chevalier de Beausire?

--Allons donc! voil un garon d'esprit, dit l'amant d'Oliva.

--Dites, dites votre plan, rpondit don Manol assez froid.

-- cinquante lieues de Paris, dit Beausire, ce garon d'esprit, avec un
masque sur le visage, viendra montrer un ou deux pistolets  notre
postillon; il vous volera nos traites, nos diamants, rouera de coups M.
Boehmer, et le tour sera fait.

--Je ne comprenais pas cela, dit le valet de chambre. Je voyais M.
Beausire et M. Boehmer s'embarquant  Bayonne pour le Portugal.

--Trs bien!

--M. Boehmer, comme tous les Allemands, aime la mer et se promne sur le
pont. Un jour de roulis, il se penche et tombe. L'crin est cens tomber
avec lui, voil. Pourquoi la mer ne garderait-elle pas quinze cent mille
livres de diamants, elle qui a bien gard les galions des Indes?

--Ah! oui, je comprends, dit le Portugais.

--C'est heureux, grommela Beausire.

--Seulement, reprit don Manol, pour avoir subtilis les diamants on est
mis  la Bastille, pour avoir fait regarder la mer  M. le joaillier on
est pendu.

--Pour avoir vol les diamants, on est pris, dit le commandeur; pour
avoir noy cet homme, on ne peut tre souponn une minute.

--Nous verrons d'ailleurs quand nous en serons l, rpliqua Beausire.
Maintenant  nos rles. Faisons aller l'ambassade comme des Portugais
modles, afin qu'on dise de nous: S'ils n'taient pas de vrais
ambassadeurs, ils en avaient la mine. C'est toujours flatteur.
Attendons les trois jours.




Chapitre XXXI

La maison du gazetier


C'tait le lendemain du jour o les Portugais avaient fait affaire avec
Boehmer, et trois jours aprs le bal de l'Opra, auquel nous avons vu
assister quelques-uns des principaux personnages de cette histoire.

Dans la rue Montorgueil, au fond d'une cour ferme par une grille,
s'levait une petite maison longue et mince, dfendue du bruit de la rue
par des contrevents qui rappelaient la vie de province.

Au fond de cette cour, le rez-de-chausse, qu'il fallait aller chercher
en sondant les diffrents gus de deux ou trois trous punais, offrait
une espce de boutique  demi ouverte  ceux qui avaient franchi
l'obstacle de la grille et l'espace de la cour.

C'tait la maison d'un journaliste assez renomm, d'un gazetier, comme
on disait alors. Le rdacteur habitait le premier tage. Le
rez-de-chausse servait  empiler les livraisons de la gazette,
tiquetes par numros. Les deux autres tages appartenaient  des gens
tranquilles, qui payaient bon march le dsagrment d'assister plusieurs
fois l'an  des scnes bruyantes faites au gazetier par des agents de
police, des particuliers offenss, ou des acteurs traits comme des
ilotes.

Ces jours-l, les locataires de la maison de la _Grille_, on l'appelait
ainsi dans le quartier, fermaient leurs croises sur le devant, afin de
mieux entendre les abois du gazetier, qui, poursuivi, se rfugiait
ordinairement dans la rue des Vieux-Augustins, par une sortie de
plain-pied avec sa chambre.

Une porte drobe s'ouvrait, se refermait; le bruit cessait, l'homme
menac avait disparu; les assaillants se trouvaient seuls en face de
quatre fusiliers des gardes-franaises, qu'une vieille servante tait
alle vite requrir au poste de la Halle.

Il arrivait bien de  et de l que les assaillants, ne trouvant
personne sur qui dcharger leur colre, s'en prenaient aux paperasses
mouilles du rez-de-chausse, et lacraient, trpignaient ou brlaient,
si par malheur il y avait du feu dans les environs, une certaine
quantit des papiers coupables.

Mais qu'est-ce qu'un morceau de gazette pour une vengeance qui demandait
des morceaux de peau du gazetier?

 ces scnes prs, la tranquillit de la maison de la Grille tait
proverbiale.

M. Rteau sortait le matin, faisait sa ronde sur les quais, les places
et les boulevards. Il trouvait les ridicules, les vices, les annotait,
les crayonnait au vif, et les couchait tout portraiturs dans son plus
prochain numro.

Le journal tait hebdomadaire.

C'est--dire que, pendant quatre jours, le sieur Rteau chassait
l'article, le faisait imprimer pendant les trois autres jours, et menait
du bon temps le jour de la publication du numro.

La feuille venait de paratre le jour dont nous parlons, soixante-douze
heures aprs le bal de l'Opra, o Mlle Oliva avait pris tant de plaisir
au bras du domino bleu.

M. Rteau, en se levant  huit heures, reut de sa vieille servante le
numro du jour, encore humide et puant sous sa robe gris-rouge.

Il s'empressa de lire ce numro avec le soin qu'un tendre pre met 
passer en revue les qualits ou les dfauts de son fils chri.

Puis quand il eut fini:

--Aldegonde, dit-il  la vieille, voil un joli numro; l'as-tu lu?

--Pas encore; ma soupe n'est pas finie, dit la vieille.

--Je suis content de ce numro, dit le gazetier en levant sur son
maigre lit ses bras encore plus maigres.

--Oui, rpliqua Aldegonde; mais savez-vous ce qu'on en dit 
l'imprimerie?

--Que dit-on?

--On dit que certainement vous n'chapperez pas cette fois  la
Bastille.

Rteau se mit sur son sant, et d'une voix calme:

--Aldegonde, Aldegonde, dit-il, fais-moi une bonne soupe et ne te mle
pas de littrature.

--Oh! toujours le mme, rpliqua la vieille; tmraire comme un moineau
franc.

--Je t'achterai des boucles avec le numro d'aujourd'hui, fit le
gazetier, roul dans son drap d'une blancheur quivoque. Est-on venu
dj acheter beaucoup d'exemplaires?

--Pas encore, et mes boucles ne seront pas bien reluisantes, si cela
continue. Vous rappelez-vous le bon numro contre M. de Broglie? Il
n'tait pas dix heures qu'on avait dj vendu cent numros.

--Et j'avais pass trois fois rue des Vieux-Augustins, dit Rteau;
chaque bruit me donnait la fivre; ces militaires sont brutaux.

--J'en conclus, poursuivit Aldegonde tenace, que ce numro d'aujourd'hui
ne vaudra pas celui de M. de Broglie.

--Soit, dit Rteau; mais je n'aurai pas tant  courir, et je mangerai
tranquillement ma soupe. Sais-tu pourquoi, Aldegonde?

--Ma foi non, monsieur.

--C'est qu'au lieu d'attaquer un homme, j'attaque un corps; au lieu
d'attaquer un militaire, j'attaque une reine.

--La reine! Dieu soit lou, murmura la vieille; alors ne craignez rien;
si vous attaquez la reine, vous serez port en triomphe, et nous allons
vendre des numros, et j'aurai mes boucles.

--On sonne, dit Rteau, rentr dans son lit.

La vieille courut vite  la boutique pour recevoir la visite.

Un moment aprs, elle remontait enlumine, triomphante.

--Mille exemplaires, disait-elle, mille d'un coup; voil une commande.

-- quel nom? dit vivement Rteau.

--Je ne sais.

--Il faut le savoir; cours vite.

--Oh! nous avons le temps; ce n'est pas peu de chose que de compter, de
ficeler et de charger mille numros.

--Cours vite, te dis-je, et demande au valet... Est-ce un valet?

--C'est un commissionnaire, un Auvergnat avec ses crochets.

--Bon! questionne, demande-lui o il va porter ces numros.

Aldegonde fit diligence; ses grosses jambes firent gmir l'escalier de
bois criard, et sa voix, qui interrogeait, ne cessa de rsonner 
travers les planches. Le commissionnaire rpliqua qu'il portait ces
numros rue Neuve Saint-Gilles, au Marais, chez le comte de Cagliostro.

Le gazetier fit un bond de joie qui faillit dfoncer sa couchette. Il se
leva, vint lui-mme activer la livraison confie aux soins d'un seul
commis, sorte d'ombre famlique plus diaphane que les feuilles
imprimes. Les mille exemplaires furent chargs sur les crochets de
l'Auvergnat, lequel disparut par la grille, courb sous le poids.

Le sieur Rteau se disposait  noter pour le prochain numro le succs
de celui-ci, et  consacrer quelques lignes au gnreux seigneur qui
voulait bien prendre mille numros d'un pamphlet prtendu politique. M.
Rteau, disons-nous, se flicitait d'avoir fait une si heureuse
connaissance, lorsqu'un nouveau coup de sonnette retentit dans la cour.

--Encore mille exemplaires, fit Aldegonde allche par ce premier
succs. Ah! monsieur, ce n'est pas tonnant; ds qu'il s'agit de
l'Autrichienne tout le monde va faire chorus.

--Silence! silence! Aldegonde; ne parle pas si haut. L'Autrichienne,
c'est une injure qui me vaudrait la Bastille, que tu m'as prdite.

--Eh bien! quoi, dit aigrement la vieille, est-elle, oui ou non,
l'Autrichienne?

--C'est un mot que nous autres journalistes nous mettons en circulation,
mais qu'il ne faut pas prodiguer.

Nouveau coup de sonnette.

--Va voir, Aldegonde, je ne crois pas que ce soit pour acheter des
numros.

--Qui vous fait croire cela? dit la vieille en descendant.

--Je ne sais; il me semble que je vois un homme de figure lugubre  la
grille.

Aldegonde descendait toujours pour ouvrir.

M. Rteau regardait, lui, avec une attention que l'on comprendra depuis
que nous avons fait la description du personnage et de son officine.

Aldegonde ouvrit, en effet,  un homme vtu simplement, qui s'informa si
l'on trouverait chez lui le rdacteur de la gazette.

--Qu'avez-vous  lui dire? demanda Aldegonde, un peu dfiante.

Et elle entrebillait  peine la porte, prte  la repousser  la
premire apparence de danger.

L'homme fit sonner des cus dans sa poche.

Ce son mtallique dilata le coeur de la vieille.

--Je viens, dit-il, payer les mille exemplaires de la _Gazette
_d'aujourd'hui, qu'on est venu prendre au nom de M. le comte de
Cagliostro.

--Ah! si c'est ainsi, entrez.

L'homme franchit la grille; mais il ne l'avait pas referme, que
derrire lui un autre visiteur, jeune, grand et de belle mine, retint
cette grille en disant:

--Pardon, monsieur.

Et sans demander autrement la permission, il se glissa derrire le
payeur envoy par le comte de Cagliostro.

Aldegonde, tout entire au gain, fascine par le son des cus, arrivait
au matre.

--Allons, allons, dit-elle, tout va bien, voici les cinq cents livres du
monsieur aux mille exemplaires.

--Recevons-les noblement, dit Rteau en parodiant Larive dans sa plus
rcente cration.

Et il se drapa dans une robe de chambre assez belle, qu'il tenait de la
munificence ou plutt de la terreur de Mme Dugazon,  laquelle, depuis
son aventure avec l'cuyer Astley, le gazetier soutirait bon nombre de
cadeaux en tous genres.

Le payeur du comte de Cagliostro se prsenta, tala un petit sac d'cus
de six livres, en compta jusqu' cent qu'il empila en douze tas.

Rteau comptait scrupuleusement et regardait si les pices n'taient pas
rognes.

Enfin, ayant trouv son compte, il remercia, donna quittance, et
congdia, par un sourire agrable, le payeur, auquel il demanda
malicieusement des nouvelles de M. le comte de Cagliostro.

L'homme aux cus remercia, comme d'un compliment tout naturel, et se
retira.

--Dites  M. le comte que je l'attends  son premier souhait, dit-il, et
ajoutez qu'il soit tranquille; je sais garder un secret.

--C'est inutile, rpliqua le payeur, M. le comte de Cagliostro est
indpendant, il ne croit pas au magntisme; il veut que l'on rie de M.
Mesmer, et propage l'aventure du baquet pour ses menus plaisirs.

--Bien, murmura une voix sur le seuil de la porte, nous tcherons que
l'on rie aussi aux dpens de M. le comte de Cagliostro.

Et M. Rteau vit apparatre dans sa chambre un personnage qui lui parut
bien autrement lugubre que le premier.

C'tait, comme nous l'avons dit, un homme jeune et vigoureux; mais
Rteau ne partagea point l'opinion que nous avons mise sur sa bonne
mine.

Il lui trouva l'oeil menaant et la tournure menaante.

En effet, il avait la main gauche sur le pommeau d'une pe, et la main
droite sur la pomme d'une canne.

--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda Rteau avec une
sorte de tremblement qui lui prenait  chaque occasion un peu difficile.

Il en rsulte que, comme les occasions difficiles n'taient pas rares,
Rteau tremblait souvent.

--Monsieur Rteau? demanda l'inconnu.

--C'est moi.

--Qui se dit de Villette?

--C'est moi, monsieur.

--Gazetier?

--C'est bien moi toujours.

--Auteur de l'article que voici? dit froidement l'inconnu en tirant de
sa poche un numro frais encore de la gazette du jour.

--J'en suis effectivement, non pas l'auteur, dit Rteau, mais le
publicateur.

--Trs bien; cela revient exactement au mme; car si vous n'avez pas eu
le courage d'crire l'article, vous avez eu la lchet de le laisser
paratre. Je dis lchet, rpta l'inconnu froidement, parce qu'tant
gentilhomme, je tiens  mesurer mes termes, mme dans ce bouge. Mais il
ne faut pas prendre ce que je dis  la lettre, car ce que je dis
n'exprime pas ma pense. Si j'exprimais ma pense, je dirais: Celui qui
a crit l'article est un infme! Celui qui l'a publi est un misrable!

--Monsieur! dit Rteau, devenant fort ple.

--Ah! dame! voil une mauvaise affaire, c'est vrai, continua le jeune
homme, s'animant au fur et  mesure qu'il parlait. Mais coutez donc,
monsieur le folliculaire, chaque chose  son tour; tout  l'heure, vous
avez reu les cus, maintenant vous allez recevoir les coups de bton.

--Oh! s'cria Rteau, nous allons voir.

--Et qu'allons-nous voir? fit d'un ton bref et tout militaire le jeune
homme, qui, en prononant ces mots, s'avana vers son adversaire.

Mais celui-ci n'en tait pas  la premire affaire de ce genre; il
connaissait les dtours de sa propre maison; il n'eut qu' se retourner
pour trouver une porte, la franchir, en repousser le battant, s'en
servir comme d'un bouclier, et gagner de l une chambre adjacente qui
aboutissait  la fameuse porte de dgagement donnant sur la rue des
Vieux-Augustins.

Une fois l, il tait en sret: il y trouvait une autre petite grille
qu'en un tour de clef--et la clef tait toujours prte--il ouvrait en se
sauvant  toutes jambes.

Mais ce jour-l tait un jour nfaste pour ce pauvre gazetier; car au
moment o il mettait la main sur cette clef, il aperut par la
claire-voie un autre homme qui, grandi sans doute par l'agitation du
sang, lui parut un Hercule, et qui, immobile, menaant, semblait
attendre comme jadis le dragon d'Hesprus attendait les mangeurs de
pommes d'or.

Rteau et bien voulu revenir sur ses pas, mais le jeune homme  la
canne, celui qui le premier s'tait prsent  ses yeux, avait enfonc
la porte d'un coup de pied, l'avait suivi, et maintenant qu'il tait
arrt par la vue de cette autre sentinelle, arme aussi d'une pe et
d'une canne, il n'avait qu'une main  tendre pour le saisir.

Rteau se trouvait pris entre deux feux, ou plutt entre deux cannes,
dans une espce de petite cour obscure, perdue, sourde, situe entre les
dernires chambres de l'appartement et la bienheureuse grille qui
donnait sur la rue des Vieux-Augustins, c'est--dire, si le passage et
t libre, sur le salut et la libert.

--Monsieur, laissez-moi passer, je vous prie, dit Rteau au jeune homme
qui gardait la grille.

--Monsieur, s'cria le jeune homme qui poursuivait Rteau, monsieur,
arrtez ce misrable.

--Soyez tranquille, monsieur de Charny, il ne passera pas, dit le jeune
homme de la grille.

--Monsieur de Taverney, vous! s'cria Charny, car c'tait lui en effet
qui s'tait prsent le premier chez Rteau  la suite du payeur, et par
la rue Montorgueil.

Tous deux, en lisant la gazette, le matin, avaient eu la mme ide,
parce qu'ils avaient dans le coeur le mme sentiment, et, sans se le
communiquer le moins du monde l'un  l'autre, ils avaient mis cette ide
 excution.

C'tait de se rendre chez le gazetier, de lui demander satisfaction, et
de le btonner s'il ne la leur donnait pas.

Seulement chacun d'eux, en apercevant l'autre, prouva un mouvement de
mauvaise humeur; chacun devinait un rival dans l'homme qui avait prouv
la mme sensation que lui.

Aussi ce fut avec un accent assez maussade que M. de Charny pronona ces
quatre mots:

--Monsieur de Taverney, vous!

--Moi-mme, rpondit Philippe avec le mme accent dans la voix, en
faisant de son ct un mouvement vers le gazetier suppliant, qui passait
ses deux bras par la grille; moi-mme; mais il parat que je suis arriv
trop tard. Eh bien! je ne ferai qu'assister  la fte,  moins que vous
n'ayez la bont de m'ouvrir la porte.

--La fte, murmura le gazetier pouvant, la fte, que dites-vous donc
l? Allez-vous m'gorger, messieurs?

--Oh! dit Charny, le mot est fort. Non, monsieur, nous ne vous
gorgerons pas, mais nous vous interrogerons d'abord, ensuite nous
verrons. Vous permettez que j'en use  ma guise avec cet homme, n'est-ce
pas, monsieur de Taverney?

--Assurment, monsieur, rpondit Philippe, vous avez le pas, tant
arriv le premier.

--, collez-vous au mur, et ne bougez, dit Charny, en remerciant du
geste Taverney. Vous avouez donc, mon cher monsieur, avoir crit et
publi contre la reine le conte badin, vous l'appelez ainsi, qui a paru
ce matin dans votre gazette?

--Monsieur, ce n'est pas contre la reine.

--Ah! bon, il ne manquait plus que cela.

--Ah! vous tes bien patient, monsieur, dit Philippe rageant de l'autre
ct de la grille.

--Soyez tranquille, rpondit Charny; le drle ne perdra pas pour
attendre.

--Oui, murmura Philippe; mais c'est que, moi aussi, j'attends.

Charny ne rpondit pas,  Taverney du moins.

Mais se retournant vers le malheureux Rteau:

--_Etteniotna_, c'est Antoinette retourne... Oh! ne mentez pas,
monsieur... Ce serait si plat et si vil, qu'au lieu de vous battre ou de
vous tuer proprement, je vous corcherais tout vif. Rpondez donc, et
catgoriquement. Je vous demandais si vous tiez le seul auteur de ce
pamphlet?

--Je ne suis pas un dlateur, rpliqua Rteau en se redressant.

--Trs bien! cela veut dire qu'il y a un complice; d'abord, cet homme
qui vous a fait acheter mille exemplaires de cette diatribe, le comte de
Cagliostro, comme vous disiez tout  l'heure, soit! Le comte paiera pour
lui, lorsque vous aurez pay pour vous.

--Monsieur, monsieur, je ne l'accuse pas, hurla le gazetier, redoutant
de se trouver pris entre les deux colres de ces deux hommes, sans
compter celle de Philippe qui plissait de l'autre ct de la grille.

--Mais, continua Charny, comme je vous tiens le premier, vous paierez le
premier.

Et il leva sa canne.

--Monsieur, si j'avais une pe, hurla le gazetier.

Charny baissa sa canne.

--Monsieur Philippe, dit-il, prtez votre pe  ce coquin, je vous
prie.

--Oh! point de cela, je ne prte point une pe honnte  ce drle;
voici ma canne, si vous n'avez point assez de la vtre. Mais je ne puis
consciencieusement faire autre chose pour lui et pour vous.

--Corbleu! une canne, dit Rteau exaspr; savez-vous, monsieur, que je
suis gentilhomme?

--Alors, prtez-moi votre pe,  moi, dit Charny en jetant la sienne
aux pieds du gazetier, j'en serai quitte pour ne plus toucher 
celle-ci.

Et il jeta la sienne aux pieds de Rteau plissant.

Philippe n'avait plus d'objection  faire. Il tira son pe du fourreau
et la passa  travers la grille  Charny.

Charny la prit en saluant.

--Ah! tu es gentilhomme, dit-il en se retournant du ct de Rteau, tu
es gentilhomme et tu cris sur la reine de France de pareilles
infamies!... Eh bien! ramasse cette pe et prouve que tu es
gentilhomme.

Mais Rteau ne bougea point; on et dit qu'il avait aussi peur de l'pe
qui tait  ses pieds que de la canne qui, un instant, avait t
au-dessus de sa tte.

--Mordieu! dit Philippe exaspr, ouvrez-moi donc cette grille.

--Pardon, monsieur, dit Charny, mais, vous en tes convenu, cet homme
est  moi d'abord.

--Alors, htez-vous d'en finir, car j'ai, moi, hte de commencer.

--Je devais puiser tous les moyens avant d'en arriver  ce moyen
extrme, dit Charny, car je trouve que les coups de canne cotent
presque autant  donner qu' recevoir; mais puisque bien dcidment
monsieur prfre les coups de canne aux coups d'pe, soit, il sera
servi  sa guise.

 peine ces mots taient-ils achevs, qu'un cri pouss par Rteau
annona que Charny venait de joindre l'effet aux paroles. Cinq ou six
coups vigoureusement appliqus, dont chacun tira un cri quivalent  la
douleur qu'il produisit, suivirent le premier.

Ces cris attirrent la vieille Aldegonde; mais Charny s'inquita aussi
peu de ses cris qu'il s'tait inquit de ceux de son matre.

Pendant ce temps, Philippe, plac comme Adam de l'autre ct du paradis,
se rongeait les doigts, faisant le mange de l'ours qui sent la chair
frache en avant de ses barreaux.

Enfin Charny s'arrta, las d'avoir battu, et Rteau se prosterna, las
d'tre ross.

--L! dit Philippe, avez-vous fini, monsieur?

--Oui, dit Charny.

--Eh bien! maintenant, rendez-moi mon pe qui vous a t inutile, et
ouvrez-moi, je vous prie.

--Monsieur! monsieur! implora Rteau qui voyait un dfenseur dans
l'homme qui avait termin ses comptes avec lui.

--Vous comprenez que je ne puis laisser Monsieur  la porte, dit Charny;
je vais donc lui ouvrir.

--Oh! c'est un meurtre! cria Rteau; voyons, tuez-moi tout de suite d'un
coup d'pe, et que ce soit fini.

--Oh! maintenant, dit Charny, rassurez-vous, je crois que monsieur ne
vous touchera mme pas.

--Et vous avez raison, dit avec un souverain mpris Philippe qui venait
d'entrer. Je n'ai garde. Vous avez t rou, c'est bien, et, comme dit
l'axiome lgal: _Non bis in idem_. Mais il reste des numros de
l'dition, et ces numros, il est important de les dtruire.

--Ah! trs bien! dit Charny; voyez-vous que mieux vaut tre deux qu'un
seul; j'eusse peut-tre oubli cela; mais par quel hasard tiez-vous
donc  cette porte, monsieur de Taverney?

--Voici, dit Philippe. Je me suis fait instruire dans le quartier des
moeurs de ce coquin. J'ai appris qu'il avait l'habitude de fuir quand on
lui serrait le bouton. Alors je me suis enquis de ses moyens de fuite,
et j'ai pens qu'en me prsentant par la porte drobe au lieu de me
prsenter par la porte ordinaire, et qu'en refermant cette porte
derrire moi, je prendrais mon renard dans son terrier. La mme ide de
vengeance vous tait venue: seulement, plus press que moi, vous avez
pris des informations moins compltes; vous tes entr par la porte de
tout le monde, et il allait vous chapper, quand heureusement vous
m'avez trouv l.

--Et je m'en rjouis! Venez, monsieur de Taverney... Ce drle va nous
conduire  sa presse.

--Mais ma presse n'est pas ici, dit Rteau.

--Mensonge! s'cria Charny menaant.

--Non, non, s'cria Philippe, vous voyez bien qu'il a raison, les
caractres sont dj distribus: il n'y a plus que l'dition. Or,
l'dition doit tre entire, sauf les mille vendus  M. de Cagliostro.

--Alors, il va dchirer cette dition devant nous.

--Il va la brler, c'est plus sr.

Et Philippe, approuvant ce mode de satisfaction, poussa Rteau et le
dirigea vers la boutique.




Chapitre XXXII

Comment deux amis deviennent ennemis


Cependant Aldegonde, ayant entendu crier son matre et ayant trouv la
porte ferme, tait alle chercher la garde.

Mais, avant qu'elle ft de retour, Philippe et Charny avaient eu le
temps d'allumer un feu brillant avec les premiers numros de la gazette,
puis d'y jeter lacres successivement les autres feuilles, qui
s'embrasaient  mesure qu'elles touchaient le rayon de la flamme.

Les deux excuteurs en taient aux derniers numros, lorsque la garde
parut derrire Aldegonde,  l'extrmit de la cour, et en mme temps que
la garde cent polissons et autant de commres.

Les premiers fusils frappaient la dalle du vestibule quand le dernier
numro de la gazette commenait  flamber.

Heureusement Philippe et Charny connaissaient le chemin que leur avait
imprudemment montr Rteau; ils prirent donc le couloir secret,
fermrent les verrous, franchirent la grille de la rue des
Vieux-Augustins, fermrent la grille  double tour, et en jetrent la
clef dans le premier gout qui se trouva l.

Pendant ce temps-l, Rteau, devenu libre, criait  l'aide, au meurtre,
 l'assassinat, et Aldegonde qui voyait les vitres s'enflammer aux
reflets du papier brlant, criait au feu.

Les fusiliers arrivrent; mais comme ils trouvrent les deux jeunes gens
partis et le feu teint, ils ne jugrent pas  propos de pousser plus
loin les recherches; ils laissrent Rteau se bassiner le dos avec de
l'eau-de-vie camphre et retournrent au corps de garde.

Mais la foule, toujours plus curieuse que la garde, sjourna jusqu'
prs de midi dans la cour de M. Rteau, esprant toujours que la scne
du matin se renouvellerait.

Aldegonde, dans son dsespoir, blasphma le nom de Marie-Antoinette en
l'appelant l'Autrichienne, et bnit celui de M. Cagliostro, en
l'appelant le protecteur des lettres.

Lorsque Taverney et Charny se trouvrent dans la rue des
Vieux-Augustins:

--Monsieur, dit Charny, maintenant que notre excution est finie,
puis-je esprer que j'aurai le bonheur de vous tre bon  quelque chose?

--Mille grces, monsieur, j'allais vous faire la mme question.

--Merci; j'tais venu pour affaires particulires qui vont me tenir 
Paris probablement une partie de la journe.

--Et moi aussi, monsieur.

--Permettez donc que je prenne cong de vous, et que je me flicite de
l'honneur et du bonheur que j'ai eu de vous rencontrer.

--Permettez-moi de vous faire le mme compliment, et d'y ajouter tout
mon dsir que l'affaire pour laquelle vous tes venu se termine selon
vos souhaits.

Et les deux hommes se salurent avec un sourire et une courtoisie 
travers lesquels il tait facile de voir que, dans toutes les paroles
qu'ils venaient d'changer, les lvres seules avaient t en jeu.

En se quittant, tous deux se tournrent le dos, Philippe remontant vers
les boulevards, Charny descendant du ct de la rivire.

Tous deux se retournrent deux ou trois fois jusqu' ce qu'ils se
fussent perdus de vue. Et alors Charny, qui, ainsi que nous l'avons dit,
tait remont du ct de la rivire, prit la rue Beaurepaire, puis,
aprs la rue Beaurepaire, la rue du Renard, puis la rue du
Grand-Hurleur, la rue Jean-Robert, la rue des Gravilliers, la rue
Pastourelle, les rues d'Anjou, du Perche, Culture Sainte-Catherine, de
Saint-Anastase et Saint-Louis.

Arriv l, il descendit la rue Saint-Louis et s'avana vers la rue
Neuve-Saint-Gilles.

Mais  mesure qu'il approchait, son oeil se fixait sur un jeune homme
qui, de son ct, remontait la rue Saint-Louis, et qu'il croyait
reconnatre. Deux ou trois fois il s'arrta, doutant; mais bientt le
doute disparut. Celui qui remontait tait Philippe.

Philippe qui, de son ct, avait pris la rue Mauconseil, la rue aux
Ours, la rue du Grenier-Saint-Lazare, la rue Michel-le-Comte, la rue des
Vieilles-Audriettes, la rue de l'Homme-Arm, la rue des Rosiers, tait
pass devant l'htel de Lamoignon, et enfin avait dbouch sur la rue
Saint-Louis,  l'angle de la rue de l'gout Sainte Catherine.

Les deux jeunes gens se trouvrent ensemble  l'entre de la rue Neuve
Saint-Gilles.

Tous deux s'arrtrent et se regardrent avec des yeux qui, cette fois,
ne prenaient point la peine de cacher leur pense.

Chacun d'eux avait encore eu, cette fois, la mme pense; c'tait de
venir demander raison au comte de Cagliostro.

Arrivs l, ni l'un ni l'autre ne pouvait douter du projet de celui en
face duquel il se trouvait de nouveau.

--Monsieur de Charny, dit Philippe, je vous ai laiss le vendeur, vous
pourriez bien me laisser l'acheteur. Je vous ai laiss donner les coups
de canne, laissez-moi donner les coups d'pe.

--Monsieur, rpondit Charny, vous m'avez fait cette galanterie, je
crois, parce que j'tais arriv le premier, et point pour autre chose.

--Oui; mais ici, dit Taverney, j'arrive en mme temps que vous, et, je
vous le dis tout d'abord: ici je ne vous ferai point de concession.

--Et qui vous dit que je vous en demande, monsieur; je dfendrai mon
droit, voil tout.

--Et selon vous, votre droit, monsieur de Charny?...

--Est de faire brler  M. de Cagliostro les mille exemplaires qu'il a
achets  ce misrable.

--Vous vous rappellerez, monsieur, que c'est moi qui, le premier, ai eu
l'ide de les faire brler rue Montorgueil.

--Eh bien! soit, vous les avez fait brler rue Montorgueil, je les ferai
dchirer, moi, rue Neuve-Saint-Gilles.

--Monsieur, je suis dsespr de vous dire que, trs srieusement, je
dsire avoir affaire le premier au comte de Cagliostro.

--Tout ce que je puis faire pour vous, monsieur, c'est de m'en remettre
au sort; je jetterai un louis en l'air, celui de nous deux qui gagnera
aura la priorit.

--Merci, monsieur; mais, en gnral, j'ai peu de chance, et peut-tre
serais je assez malheureux pour perdre.

Et Philippe fit un pas en avant.

Charny l'arrta.

--Monsieur, lui dit-il, un mot, et je crois que nous allons nous
entendre.

Philippe se retourna vivement. Il y avait dans la voix de Charny un
accent de menace qui lui plaisait.

--Ah! dit-il, soit.

--Si, pour aller demander satisfaction  M. de Cagliostro, nous passions
par le bois de Boulogne, ce serait le plus long, je le sais bien; mais
je crois que cela terminerait notre diffrend. L'un de nous deux
resterait probablement en route, et celui qui reviendrait n'aurait de
compte  rendre  personne.

--En vrit, monsieur, dit Philippe, vous allez au-devant de ma pense;
oui, voil en effet qui concilie tout. Voulez-vous me dire o nous nous
retrouverons?

--Mais, si ma socit ne vous est pas trop insupportable, monsieur...

--Comment donc?

--Nous pourrions ne pas nous quitter. J'ai donn ordre  ma voiture de
venir m'attendre place Royale, et comme vous savez, c'est  deux pas
d'ici.

--Alors, vous voudrez bien m'y donner une place.

--Comment donc, avec le plus grand plaisir.

Et les deux jeunes gens, qui s'taient sentis rivaux au premier coup
d'oeil, devenus ennemis  la premire occasion, se mirent  allonger le
pas pour gagner la place Royale. Au coin de la rue du Pas-de-la-Mule,
ils aperurent le carrosse de Charny.

Celui-ci, sans se donner la peine d'aller plus loin, fit un signe au
valet de pied. Le carrosse s'approcha. Charny invita Philippe  y
prendre sa place. Et le carrosse partit dans la direction des
Champs-lyses.

Avant de monter en voiture, Charny avait crit deux mots sur ses
tablettes, et fait porter ces mots par son valet de pied  son htel de
Paris.

Les chevaux de M. de Charny taient excellents; en moins d'une
demi-heure ils furent au bois de Boulogne.

Charny arrta son cocher quand il eut trouv dans le bois un endroit
convenable.

Le temps tait beau, l'air un peu vif, mais dj le soleil humait avec
force le premier parfum des violettes et des jeunes pousses de sureaux
aux bords des chemins et sous la lisire du bois.

Sur les feuilles jaunies de l'anne prcdente, l'herbe montait
orgueilleusement pare de ses graines  panaches mouvants, les
ravenelles d'or laissaient tomber leurs ttes parfumes le long des
vieux murs.

--Il fait un beau temps pour la promenade, n'est-ce pas, monsieur de
Taverney? dit Charny.

--Beau temps, oui, monsieur.

Et tous deux descendaient.

--Partez, Dauphin, dit Charny  son cocher.

--Monsieur, dit Taverney, peut-tre avez-vous tort de renvoyer votre
carrosse, l'un de nous pourrait bien en avoir besoin pour s'en
retourner.

--Avant tout, monsieur, le secret, dit Charny, le secret sur toute cette
affaire; confie  un laquais, elle risque d'tre demain le sujet des
conversations de tout Paris.

--Ce sera comme il vous plaira, monsieur; mais le drle qui nous a
amens sait certainement dj de quoi il s'agit. Ces espces de gens
connaissent trop les faons des gentilshommes pour ne pas se douter que,
lorsqu'ils se font conduire au bois de Boulogne, de Vincennes ou de
Satory, au train dont il nous a mens, ce n'est point pour y faire une
simple promenade. Ainsi, je le rpte, votre cocher sait dj  quoi
s'en tenir. Maintenant, j'admets qu'il ne le sache pas. Il me verra ou
vous verra bless, tu peut-tre, et ce sera bien assez pour qu'il
comprenne, quoiqu'un peu tard. Ne vaut-il pas mieux le garder pour
emmener celui de nous qui ne pourra pas revenir, que de rester, vous, ou
de me laisser, moi, dans l'embarras de la solitude?

--C'est vous qui avez raison, monsieur, rpliqua Charny.

Alors, se retournant vers le cocher:

--Dauphin, dit-il, arrtez, vous attendrez ici.

Dauphin s'tait dout qu'on le rappellerait; il n'avait pas press ses
chevaux, et, par consquent, n'avait point dpass la porte de la voix.

Dauphin s'arrta donc; et comme, ainsi que l'avait prvu Philippe, il se
doutait de ce qui allait se passer, il s'accommoda sur son sige de
faon  voir,  travers les arbres encore dgarnis de feuilles, la scne
dont son matre lui paraissait devoir tre un des acteurs.

Cependant, peu  peu, Philippe et Charny gagnrent dans le bois; au bout
de cinq minutes, ils taient perdus, ou  peu prs, dans la demi-teinte
bleutre qui en estompait les horizons.

Philippe, qui marchait le premier, rencontra une place sche, dure sous
le pied; elle prsentait un carr long merveilleusement appropri 
l'objet qui amenait les deux jeunes gens.

--Sauf votre avis, monsieur de Charny, dit Philippe, il me semble que
voil un bon endroit.

--Excellent, monsieur, rpliqua Charny, en tant son habit.

Philippe ta son habit  son tour, jeta son chapeau  terre, et dgaina.

--Monsieur, dit Charny dont l'pe tait encore au fourreau,  tout
autre qu' vous, je dirais: Chevalier, un mot, sinon d'excuse, du moins
de douceur, et nous voil bons amis... mais,  vous, mais  un brave
qui vient d'Amrique, c'est--dire d'un pays o l'on se bat si bien, je
ne puis...

--Et moi,  tout autre rpliqua Philippe, je dirais: Monsieur, j'ai
peut-tre eu vis--vis de vous l'apparence d'un tort; mais  vous, mais
 ce brave matin qui l'autre soir encore faisait l'admiration de toute
la cour par un fait d'armes si glorieux;  vous, monsieur de Charny, je
ne puis rien dire, sinon: Monsieur le comte, faites-moi l'honneur de
vous mettre en garde.

Le comte salua et tira l'pe  son tour.

--Monsieur, dit Charny, je crois que nous ne touchons ni l'un ni l'autre
 la vritable cause de la querelle.

--Je ne vous comprends pas, comte, rpliqua Philippe.

--Oh! vous me comprenez, au contraire, monsieur, et parfaitement mme;
et, comme vous venez d'un pays o l'on ne sait pas mentir, vous avez
rougi en me disant que vous ne me compreniez pas.

--En garde! rpta Philippe.

Les fers se croisrent.

Aux premires passes, Philippe s'aperut qu'il avait sur son adversaire
une supriorit marque. Seulement, cette assurance, au lieu de lui
donner une ardeur nouvelle, sembla le refroidir compltement.

Cette supriorit, laissant  Philippe tout son sang-froid, il en
rsulta que son jeu devint bientt aussi calme que s'il et t dans une
salle d'armes, et, au lieu d'une pe, et tenu un fleuret  la main.

Mais Philippe se contentait de parer, et le combat durait depuis plus
d'une minute qu'il n'avait pas encore port un seul coup.

--Vous me mnagez, monsieur, dit Charny; puis-je vous demander  quel
propos?

Et masquant une feinte rapide, il se fendit  fond sur Philippe.

Mais Philippe enveloppa l'pe de son adversaire dans un contre encore
plus rapide que la feinte, et le coup se trouva par.

Quoique la parade de Taverney et cart l'pe de Charny de la ligne,
Taverney ne riposta point.

Charny fit une reprise que Philippe carta encore une fois, mais par une
simple parade; Charny fut forc de se relever rapidement.

Charny tait plus jeune, plus ardent surtout; il avait honte, en sentant
bouillir son sang, du calme de son adversaire; il voulut le forcer 
sortir de ce calme.

--Je vous disais, monsieur, que nous n'avions touch ni l'un ni l'autre
 la vritable cause du duel.

Philippe ne rpondit pas.

--La vritable cause, je vais vous la dire: vous m'avez cherch
querelle, car la querelle vient de vous; vous m'avez cherch querelle
par jalousie.

Philippe resta muet.

--Voyons, dit Charny, s'animant en raison inverse du sang-froid de
Philippe, quel jeu jouez-vous, monsieur de Taverney? Votre intention
est-elle de me fatiguer la main? Ce serait un calcul indigne de vous.
Morbleu! tuez-moi, si vous pouvez, mais au moins tuez-moi en pleine
dfense.

Philippe secoua la tte.

--Oui, monsieur, dit-il, le reproche que vous me faites est mrit; je
vous ai cherch querelle, et j'ai eu tort.

--Il ne s'agit plus de cela, maintenant, monsieur; vous avez l'pe  la
main, servez-vous de votre pe pour autre chose que pour parer, ou, si
vous ne m'attaquez pas mieux, dfendez-vous moins.

--Monsieur, reprit Philippe, j'ai l'honneur de vous dire une seconde
fois que j'ai eu tort et que je me repens.

Mais Charny avait le sang trop enflamm pour comprendre la gnrosit de
son adversaire; il la prit  offense.

--Ah! dit-il, je comprends; vous voulez faire de la magnanimit
vis--vis de moi. C'est cela, n'est-ce pas, chevalier? Ce soir ou demain
vous comptez dire  quelques belles dames que vous m'avez amen sur le
terrain, et que l vous m'avez donn la vie.

--Monsieur le comte, dit Philippe, en vrit je crains que vous ne
deveniez fou.

--Vous vouliez tuer M. de Cagliostro pour plaire  la reine, n'est-ce
pas, et, pour plaire plus srement encore  la reine, moi aussi vous
voulez me tuer, mais par le ridicule?

--Ah! voil un mot de trop, s'cria Philippe en fronant le sourcil; et
ce mot me prouve que votre coeur n'est pas si gnreux que je le
croyais.

--Eh bien! percez donc ce coeur! dit Charny en se dcouvrant juste au
moment o Philippe passait un dgagement rapide et se fendait.

L'pe glissa le long des ctes et ouvrit un sillon sanglant sous la
chemise de toile fine.

--Enfin, dit Charny, joyeux, je suis donc bless! Maintenant, si je vous
tue, j'aurai le beau rle.

--Allons, dcidment, dit Philippe, vous tes tout  fait fou, monsieur;
vous ne me tuerez pas, et vous aurez un rle tout vulgaire; car vous
serez bless sans cause et sans profit, nul ne sachant pourquoi nous
nous sommes battus.

Charny poussa un coup droit si rapide que cette fois ce fut 
grand-peine que Philippe arriva  temps  la parade; mais, en arrivant 
la parade, il lia l'pe, et d'un vigoureux coup de fouet la fit sauter
 dix pas de son adversaire.

Aussitt il s'lana sur l'pe qu'il brisa d'un coup de talon.

--Monsieur de Charny, dit-il, vous n'aviez pas  me prouver que vous
tes brave: vous me dtestez donc bien que vous avez mis cet acharnement
 vous battre contre moi?

Charny ne rpondit pas; il plissait visiblement.

Philippe le regarda pendant quelques secondes pour provoquer de sa part
un aveu ou une dngation.

--Allons, monsieur le comte, dit-il, le sort en est jet, nous sommes
ennemis.

Charny chancela. Philippe s'lana pour le soutenir; mais le comte
repoussa sa main.

--Merci, dit-il, j'espre aller jusqu' ma voiture.

--Prenez au moins ce mouchoir pour tancher le sang.

--Volontiers.

Et il prit le mouchoir.

--Et mon bras, monsieur; au moindre obstacle que vous rencontrerez,
chancelant comme vous tes, vous tomberez et votre chute vous sera une
douleur inutile.

--L'pe n'a travers que les chairs, dit Charny. Je ne sens rien dans
la poitrine.

--Tant mieux, monsieur.

--Et j'espre tre bientt guri.

--Tant mieux encore, monsieur. Mais si vous htez de vos veux cette
gurison pour recommencer ce combat, je vous prviens que vous
retrouverez difficilement en moi un adversaire.

Charny essaya de rpondre, mais les paroles moururent sur ses lvres; il
chancela, et Philippe n'eut que le temps de le retenir entre ses bras.

Alors il le souleva comme il et fait d'un enfant, et le porta  moiti
vanoui jusqu' sa voiture.

Il est vrai que Dauphin, ayant  travers les arbres vu ce qui se
passait, abrgea le chemin en venant au-devant de son matre.

On dposa Charny dans la voiture; il remercia Philippe d'un signe de
tte.

--Allez au pas, cocher, dit Philippe.

--Mais vous, monsieur? murmura le bless.

--Oh! ne vous inquitez pas de moi.

Et saluant  son tour, il referma la portire.

Philippe regarda le carrosse s'loigner lentement; puis le carrosse
ayant disparu au dtour d'une alle, il prit lui-mme la route qui
devait le ramener  Paris par le chemin le plus court.

Puis, se retournant une dernire fois, et apercevant le carrosse qui, au
lieu de revenir comme lui vers Paris, tournait du ct de Versailles et
se perdait dans les arbres, il pronona ces trois mots, mots
profondment arrachs de son coeur aprs une profonde mditation:

--Elle le plaindra!




Chapitre XXXIII

La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles


 la porte du garde, Philippe trouva un carrosse de louage et sauta
dedans.

--Rue Neuve-Saint-Gilles, dit-il au cocher, et vivement.

Un homme qui vient de se battre et qui a conserv un air vainqueur, un
homme vigoureux dont la taille annonce la noblesse, un homme vtu en
bourgeois et dont la tournure dnonce un militaire, c'tait plus qu'il
n'en fallait pour stimuler le brave homme, dont le fouet, s'il n'tait
pas comme le trident de Neptune le sceptre du monde, n'en tait pas
moins pour Philippe un sceptre trs important.

L'automdon  vingt-quatre sous dvora donc l'espace et apporta Philippe
tout frmissant rue Saint-Gilles,  l'htel du comte de Cagliostro.

L'htel tait d'une grande simplicit extrieure, d'une grande majest
de lignes, comme la plupart des btiments levs sous Louis XIV, aprs
les concetti de marbre ou de brique entasss par le rgne de Louis XIII
sur la Renaissance.

Un vaste carrosse, attel de deux bons chevaux, se balanait sur ses
moelleux ressorts, dans une vaste cour d'honneur.

Le cocher, sur son sige, dormait dans sa vaste houppelande fourre de
renard; deux valets, dont l'un portait un couteau de chasse, arpentaient
silencieusement le perron.

 part ces personnages agissants, nul symptme d'existence
n'apparaissait dans l'htel.

Le fiacre de Philippe ayant reu l'ordre d'entrer, tout fiacre qu'il
tait, hla le suisse, qui fit aussitt crier les gonds de la porte
massive.

Philippe sauta  terre, s'lana vers le perron, et s'adressant aux deux
valets  la fois:

--M. le comte de Cagliostro? dit-il.

--M. le comte va sortir, rpondit un des valets.

--Alors, raison de plus pour que je me hte, dit Philippe, car j'ai
besoin de lui parler avant qu'il sorte. Annoncez le chevalier Philippe
de Taverney.

Et il suivit le laquais d'un pas si press qu'il arriva en mme temps
que lui au salon.

--Le chevalier Philippe de Taverney! rpta aprs le valet une voix mle
et douce  la fois. Faites entrer.

Philippe entra sous l'influence d'une certaine motion que cette voix si
calme avait fait natre en lui.

--Excusez-moi, monsieur, dit le chevalier en saluant un homme de grande
taille, d'une vigueur et d'une fracheur peu communes, et qui n'tait
autre que le personnage qui nous est dj successivement apparu  la
table du marchal de Richelieu, au baquet de Mesmer, dans la chambre de
Mlle Oliva et au bal de l'Opra.

--Vous excuser, monsieur! Et de quoi? rpondit-il.

--Mais de ce que je vais vous empcher de sortir.

--Il et fallu vous excuser si vous tiez venu plus tard, chevalier.

--Pourquoi cela?

--Parce que je vous attendais.

Philippe frona le sourcil.

--Comment, vous m'attendiez?

--Oui, j'avais t prvenu de votre visite.

--De ma visite,  moi, vous tiez prvenu?

--Mais oui, depuis deux heures. Il doit y avoir une heure ou deux,
n'est-ce pas, que vous vouliez venir ici, lorsqu'un accident indpendant
de votre volont vous a forc de retarder l'excution de ce projet?

Philippe serra les poings; il sentait que cet homme prenait une trange
influence sur lui.

Mais lui, sans s'apercevoir le moins du monde des mouvements nerveux qui
agitaient Philippe:

--Asseyez-vous donc, monsieur de Taverney, dit-il, je vous en prie.

Et il avana  Philippe un fauteuil plac devant la chemine.

--Ce fauteuil avait t mis l pour vous, ajouta-t-il.

--Trve de plaisanteries, monsieur le comte, rpliqua Philippe d'une
voix qu'il essayait de rendre aussi calme que celle de son hte, mais de
laquelle cependant il ne pouvait faire disparatre un lger tremblement.

--Je ne plaisante pas, monsieur; je vous attendais, vous dis-je.

--Allons, trve de charlatanisme, monsieur; si vous tes devin, je ne
suis pas venu pour mettre  l'preuve votre science divinatoire; si vous
tes devin, tant mieux pour vous, car vous savez dj ce que je viens
vous dire, et vous pouvez  l'avance vous mettre  l'abri.

-- l'abri... reprit le comte avec un singulier sourire, et  l'abri de
quoi, s'il vous plat?

--Devinez, puisque vous tes devin.

--Soit. Pour vous faire plaisir, je vais vous pargner la peine de
m'exposer le motif de votre visite: vous venez me chercher une querelle.

--Vous savez cela?

--Sans doute.

--Alors vous savez  quel propos? s'cria Philippe.

-- propos de la reine.  prsent, monsieur,  votre tour. Continuez, je
vous coute.

Et ces derniers mots furent prononcs, non plus avec l'accent courtois
de l'hte, mais avec le ton sec et froid de l'adversaire.

--Vous avez raison, monsieur, dit Philippe, et j'aime mieux cela.

--La chose tombe  merveille, alors.

--Monsieur, il existe un certain pamphlet...

--Il y a beaucoup de pamphlets, monsieur.

--Publi par un certain gazetier...

--Il y a beaucoup de gazetiers.

--Attendez; ce pamphlet... nous nous occuperons du gazetier plus tard.

--Permettez-moi de vous dire, monsieur, interrompit Cagliostro avec un
sourire, que vous vous en tes dj occup.

--C'est bien; je disais donc qu'il y avait un certain pamphlet dirig
contre la reine.

Cagliostro fit un signe de tte.

--Vous le connaissez, ce pamphlet?

--Oui, monsieur.

--Vous en avez mme achet mille exemplaires.

--Je ne le nie pas.

--Ces mille exemplaires, fort heureusement, ne sont pas parvenus entre
vos mains?

--Qui vous fait penser cela, monsieur? dit Cagliostro.

--C'est que j'ai rencontr le commissionnaire qui emportait le ballot,
c'est que je l'ai pay, c'est que je l'ai dirig chez moi, o mon
domestique, prvenu d'avance, a d le recevoir.

--Pourquoi ne faites-vous pas vous-mme vos affaires jusqu'au bout?

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'elles seraient mieux faites.

--Je n'ai point fait mes affaires jusqu'au bout, parce que, tandis que
mon domestique tait occup de soustraire  votre singulire bibliomanie
ces mille exemplaires, moi je dtruisais le reste de l'dition.

--Ainsi, vous tes sr que les mille exemplaires qui m'taient destins
sont chez vous.

--J'en suis sr.

--Vous vous trompez, monsieur.

--Comment cela, dit Taverney, avec un serrement de coeur, et pourquoi
n'y seraient-ils pas?

--Mais, parce qu'ils sont ici, dit tranquillement le comte en s'adossant
 la chemine.

Philippe fit un geste menaant.

--Ah! vous croyez, dit le comte, aussi flegmatique que Nestor, vous
croyez que moi, un devin, comme vous dites, je me laisserai jouer ainsi?
Vous avez cru avoir une ide en soudoyant le commissionnaire, n'est-ce
pas? Eh bien! j'ai un intendant, moi; mon intendant a eu aussi une ide.
Je le paie pour cela, il a devin; c'est tout naturel que l'intendant
d'un devin devine, il a devin que vous viendriez chez le gazetier, que
vous rencontreriez le commissionnaire, que vous soudoieriez le
commissionnaire; il l'a donc suivi, il l'a menac de lui faire rendre
l'or que vous lui aviez donn: l'homme a eu peur, et au lieu de
continuer son chemin vers votre htel, il a suivi mon intendant ici.
Vous en doutez?

--J'en doute.

--_Vide pedes, vide manus_[6]! a dit Jsus  saint Thomas. Je vous
dirai,  vous, monsieur de Taverney: voyez l'armoire, et palpez les
brochures.

   [Note 6: Vois mes pieds, vois mes mains.]

Et, en disant ces mots, il ouvrit un meuble de chne admirablement
sculpt; et, dans le casier principal, il montra au chevalier plissant
les mille exemplaires de la brochure encore imprgns de cette odeur
moisie du papier humide.

Philippe s'approcha du comte. Celui-ci ne bougea point, quoique
l'attitude du chevalier ft des plus menaantes.

--Monsieur, dit Philippe, vous me paraissez tre un homme courageux; je
vous somme de me rendre raison l'pe  la main.

--Raison de quoi? demanda Cagliostro.

--De l'insulte faite  la reine, insulte dont vous vous rendez complice
en dtenant ne ft-ce qu'un exemplaire de cette feuille.

--Monsieur, dit Cagliostro sans changer de posture, vous tes, en
vrit, dans une erreur qui me fait peine. J'aime les nouveauts, les
bruits scandaleux, les choses phmres. Je collectionne, afin de me
souvenir plus tard de mille choses que j'oublierais sans cette
prcaution. J'ai achet cette gazette; en quoi voyez-vous que j'aie
insult quelqu'un en l'achetant?

--Vous m'avez insult, moi!

--Vous?

--Oui, moi! moi, monsieur! comprenez-vous?

--Non, je ne comprends pas, sur l'honneur.

--Mais, comment mettez-vous, je vous le demande, une pareille insistance
 acheter une si hideuse brochure?

--Je vous l'ai dit, la manie des collections.

--Quand on est homme d'honneur, monsieur, on ne collectionne pas des
infamies.

--Vous m'excuserez, monsieur; mais je ne suis pas de votre avis sur la
qualification de cette brochure: c'est un pamphlet peut-tre, mais ce
n'est pas une infamie.

--Vous avouerez, au moins, que c'est un mensonge?

--Vous vous trompez encore, monsieur, car Sa Majest la reine a t au
baquet de Mesmer.

--C'est faux, monsieur.

--Vous voulez dire que j'en ai menti?

--Je ne veux pas le dire, je le dis.

--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je vous rpondrai par un seul mot: je
l'ai vue.

--Vous l'avez vue?

--Comme je vous vois, monsieur.

Philippe regarda son interlocuteur en face. Il voulut lutter avec son
regard si franc, si noble, si beau, contre le regard lumineux de
Cagliostro; mais cette lutte finit par le fatiguer, il dtourna la vue
en s'criant:

--Eh bien! je n'en persiste pas moins  dire que vous mentez.

Cagliostro haussa les paules, comme il et fait  l'insulte d'un fou.

--Ne m'entendez-vous pas? dit sourdement Philippe.

--Au contraire, monsieur, je n'ai pas perdu une parole de ce que vous
dites.

--Eh bien! ne savez-vous pas ce que vaut un dmenti?

--Si, monsieur, rpondit Cagliostro; il y a mme un proverbe en France
qui dit qu'un dmenti vaut un soufflet.

--Eh bien! je m'tonne d'une chose.

--De laquelle?

--C'est de n'avoir pas encore vu votre main se lever sur mon visage,
puisque vous tes gentilhomme, puisque vous connaissez le proverbe
franais.

--Avant de me faire gentilhomme et de m'apprendre le proverbe franais,
Dieu m'a fait homme et m'a dit d'aimer mon semblable.

--Ainsi, monsieur, vous me refusez satisfaction l'pe  la main?

--Je ne paie que ce que je dois.

--Alors, vous me donnerez satisfaction d'une autre manire!

--Comment cela?

--Je ne vous traiterai pas plus mal qu'un homme de noblesse n'en doit
traiter un autre; seulement, j'exigerai que vous brliez en ma prsence
tous les exemplaires qui sont dans l'armoire.

--Et moi, je vous refuserai.

--Rflchissez.

--C'est rflchi.

--Vous allez m'exposer  prendre avec vous le parti que j'ai pris avec
le gazetier.

--Ah! des coups de canne, dit Cagliostro en riant et sans remuer plus
que n'et fait une statue.

--Ni plus ni moins, monsieur; oh! vous n'appellerez pas vos gens.

--Moi? allons donc; et pourquoi appellerais-je mes gens? Cela ne les
regarde pas; je ferai bien mes affaires moi-mme. Je suis plus fort que
vous. Vous doutez? Je vous le jure. Ainsi, rflchissez  votre tour.
Vous allez vous approcher de moi avec votre canne? Je vous prendrai par
le cou et par l'chine, et je vous jetterai  dix pas de moi, et cela,
entendez-vous bien, autant de fois que vous essaierez de revenir sur
moi.

--Jeu de lord anglais, c'est--dire jeu de crocheteur. Eh bien! soit,
monsieur l'Hercule, j'accepte.

Et Philippe, ivre de fureur, se jeta sur Cagliostro, qui tout  coup
raidit ses bras comme deux crampons d'acier, saisit le chevalier  la
gorge et  la ceinture, et le lana tout tourdi sur une pile de
coussins pais qui garnissait un sofa dans l'angle du salon.

Puis, aprs ce tour de force prodigieux, il se remit devant la chemine,
dans la mme posture, et comme si rien ne s'tait pass.

Philippe s'tait relev, ple et cumant, mais la raction d'un froid
raisonnement vint soudain lui rendre ses facults morales.

Il se redressa, ajusta son habit et ses manchettes, puis d'une voix
sinistre:

--Vous tes en effet fort comme quatre hommes, monsieur, dit le
chevalier; mais vous avez la logique moins nerveuse que le poignet. En
me traitant comme vous venez de le faire, vous avez oubli que vaincu,
humili,  jamais votre ennemi, je venais d'acqurir le droit de vous
dire: L'pe  la main, comte, ou je vous tue.

Cagliostro ne bougea point.

--L'pe  la main, vous dis-je, ou vous tes mort, continua Philippe.

--Vous n'tes pas encore assez prs de moi, monsieur, pour que je vous
traite comme la premire fois, rpliqua le comte, et je ne m'exposerai
pas  tre bless par vous, tu mme, comme ce pauvre Gilbert.

--Gilbert? s'cria Philippe chancelant, quel nom avez-vous prononc
l?...

--Heureusement que vous n'avez pas un fusil, cette fois, mais une pe.

--Monsieur, s'cria Philippe, vous avez prononc un nom...

--Oui, n'est-ce pas? qui a veill un terrible cho dans vos souvenirs.

--Monsieur!

--Un nom que vous croyiez n'entendre jamais; car vous tiez seul avec le
pauvre enfant dans cette grotte des Aores, n'est-ce pas, quand vous
l'avez assassin?

--Oh! reprit Philippe, dfendez-vous! dfendez-vous!

--Si vous saviez, dit Cagliostro en regardant Philippe, si vous saviez
comme il serait facile de vous faire tomber l'pe des mains.

--Avec votre pe?

--Oui, d'abord avec mon pe, si je voulais.

--Mais voyons... voyons donc!...

--Oh! je ne m'y hasarderai pas; j'ai un moyen plus sr.

--L'pe  la main! pour la dernire fois, ou vous tes mort, s'cria
Philippe en bondissant vers le comte.

--Mais celui-ci, menac cette fois par la pointe de l'pe distante de
trois pouces  peine de sa poitrine, prit dans sa poche un petit flacon
qu'il dboucha, et en jeta le contenu au visage de Philippe.

 peine la liqueur eut-elle touch le chevalier, que celui-ci chancela,
laissa chapper son pe, tourna sur lui-mme et, tombant sur les
genoux, comme si ses jambes eussent perdu la force de le soutenir,
pendant quelques secondes perdit absolument l'usage de ses sens.

Cagliostro l'empcha de tomber  terre tout  fait, le soutint, lui
remit son pe au fourreau, l'assit sur un fauteuil, attendit que sa
raison ft parfaitement revenue, et alors:

--Ce n'est plus  votre ge, chevalier, qu'on fait des folies, dit-il;
cessez donc d'tre fou comme un enfant, et coutez-moi.

Philippe se secoua, se raidit, chassa la terreur qui envahissait son
cerveau, et murmura:

--Oh! monsieur, monsieur; est-ce donc l ce que vous appelez des armes
de gentilhomme?

Cagliostro haussa les paules.

--Vous rptez toujours la mme phrase, dit-il. Quand nous autres, gens
de noblesse, nous avons ouvert largement notre bouche pour laisser
passer le mot: gentilhomme, tout est dit. Qu'appelez-vous une arme de
gentilhomme, voyons? Est-ce votre pe, qui vous a si mal servi contre
moi? Est-ce votre fusil, qui vous a si bien servi contre Gilbert? Qui
fait les hommes suprieurs, chevalier? Croyez-vous que ce soit ce mot
sonore: gentilhomme? Non. C'est la raison d'abord, la force ensuite, la
science enfin. Eh bien! j'ai us de tout cela vis--vis de vous; avec ma
raison, j'ai brav vos injures, croyant vous amener  m'couter; avec ma
force, j'ai brav votre force; avec ma science, j'ai teint  la fois
vos forces physiques et morales; il me reste maintenant  vous prouver
que vous avez commis deux fautes en venant ici la menace  la bouche.
Voulez-vous me faire l'honneur de m'couter?

--Vous m'avez ananti, dit Philippe, je ne puis faire un mouvement; vous
vous tes rendu matre de mes muscles, de ma pense, et puis vous venez
me demander de vous couter quand je ne puis faire autrement?

Alors Cagliostro prit un petit flacon d'or que tenait sur la chemine un
Esculape de bronze.

--Respirez ce flacon, chevalier, dit-il avec une douceur pleine de
noblesse.

Philippe obit; les vapeurs qui obscurcissaient son cerveau se
dissiprent, et il lui semblait que le soleil, descendant dans les
parois de son crne, en illuminait toutes les ides.

--Oh! je renais! dit-il.

--Et vous vous sentez bien, c'est--dire libre et fort?

--Oui.

--Avec la mmoire du pass?

--Oh! oui.

--Et comme j'ai affaire  un homme de coeur, qui a de l'esprit, cette
mmoire qui vous revient me donne tout avantage dans ce qui s'est pass
entre nous.

--Non, dit Philippe, car j'agissais en vertu d'un principe sacr.

--Que faisiez-vous donc?

--Je dfendais la monarchie.

--Vous, vous dfendiez la monarchie?

--Oui, moi.

--Vous, un homme qui est all en Amrique dfendre la rpublique! Eh!
mon Dieu! soyez donc franc, ou ce n'est pas la rpublique que vous
dfendiez l bas, ou ce n'est pas la monarchie que vous dfendez ici.

Philippe baissa les yeux; un immense sanglot faillit lui briser le
coeur.

--Aimez, continua Cagliostro, aimez ceux qui vous ddaignent; aimez ceux
qui vous oublient; aimez ceux qui vous trompent: c'est le propre des
grandes mes d'tre trahies dans leurs grandes affections; c'est la loi
de Jsus de rendre le bien pour le mal. Vous tes chrtien, monsieur de
Taverney?

--Monsieur! s'cria Philippe effray de voir Cagliostro lire ainsi dans
le prsent et dans le pass, pas un mot de plus; car si je ne dfendais
pas la royaut, je dfendais la reine, c'est--dire une femme
respectable, innocente; respectable encore quand elle ne le serait plus,
car c'est une loi divine que de dfendre les faibles.

--Les faibles! une reine, vous appelez cela un tre faible? Celle devant
qui vingt-huit millions d'tre vivants et pensants plient le genou et la
tte, allons donc!

--Monsieur, on la calomnie.

--Qu'en savez-vous?

--Je veux le croire.

--Vous pensez que c'est votre droit?

--Sans doute.

--Eh bien! mon droit,  moi, est de croire le contraire.

--Vous agissez comme un mauvais gnie.

--Qui vous l'a dit? s'cria Cagliostro, dont l'oeil tincela tout  coup
et inonda Philippe de sueur. D'o vous vient cette tmrit de penser
que vous avez raison, que moi j'ai tort? D'o vous vient cette audace de
prfrer votre principe au mien? Vous dfendez la royaut, vous; eh
bien! si je dfendais l'humanit, moi? Vous dites: Rendez  Csar ce
qui appartient  Csar; je vous dis: Rendez  Dieu ce qui appartient 
Dieu. Rpublicain de l'Amrique! chevalier de l'ordre de Cincinnatus!
je vous rappelle  l'amour des hommes,  l'amour de l'galit. Vous
marchez sur les peuples pour baiser les mains des reines, vous; moi, je
foule aux pieds les reines pour lever les peuples d'un degr. Je ne
vous trouble pas dans vos adorations, ne me troublez pas dans mon
travail. Je vous laisse le grand jour, le soleil des cieux et le soleil
des cours; laissez-moi l'ombre et la solitude. Vous comprenez la force
de mon langage, n'est-ce pas, comme vous avez compris tout  l'heure la
force de mon individualit? Vous me disiez: Meurs, toi qui as offens
l'objet de mon culte; je vous dis, moi: Vis, toi qui combats mes
adorations; et si je vous dis cela, c'est que je me sens tellement fort
avec mon principe, que ni vous, ni les vtres, quelques efforts que vous
fassiez, ne retarderez ma marche un seul instant.

--Monsieur, vous m'pouvantez, dit Philippe. Le premier peut-tre dans
ce pays j'entrevois, grce  vous, le fond d'un abme o court la
royaut.

--Soyez prudent, alors, si vous avez vu le prcipice.

--Vous qui me dites cela, rpliqua Philippe, mu du ton paternel avec
lequel Cagliostro lui avait parl; vous qui me rvlez des secrets si
terribles; vous manquez encore de gnrosit, car vous savez bien que je
me jetterai dans le gouffre avant d'y voir tomber ceux que je dfends.

--Eh bien! donc, je vous aurai prvenu, et, comme le prfet de Tibre,
je me laverai les mains, monsieur de Taverney.

--Eh bien! moi, moi! s'cria Philippe en courant  Cagliostro avec une
ardeur fbrile, moi qui ne suis qu'un homme faible et infrieur  vous,
j'userai envers vous des armes du faible, je vous aborderai l'oeil
humide, la voix tremblante, les mains jointes; je vous supplierai de
m'accorder pour cette fois, du moins, la grce de ceux que vous
poursuivez. Je vous demanderai pour moi, pour moi, entendez-vous, pour
moi qui ne puis, je ne sais pourquoi, m'habituer  voir en vous un
ennemi, je vous attendrirai, je vous convaincrai, j'obtiendrai enfin que
vous ne laissiez pas derrire moi le remords d'avoir vu la perte de
cette pauvre reine et de ne l'avoir pas conjure. Enfin, monsieur,
j'obtiendrai, n'est-ce pas, que vous dtruisiez ce pamphlet qui fera
pleurer une femme; je l'obtiendrai de vous, ou, sur mon honneur, sur cet
amour fatal que vous connaissez si bien, avec cette pe impuissante
contre vous, je me percerai le coeur  vos pieds.

--Ah! murmura Cagliostro en regardant Philippe avec des yeux pleins
d'une loquente douleur; ah! que ne sont-ils tous comme vous tes, je
serais  eux, et ils ne priraient pas!

--Monsieur, monsieur, je vous en prie, rpondez  ma demande, supplia
Philippe.

--Comptez, dit Cagliostro aprs un silence, comptez si les mille
exemplaires sont bien l, et brlez-les vous-mme jusqu'au dernier.

Philippe sentit que son coeur montait  ses lvres; il courut 
l'armoire, en tira les brochures, les jeta au feu et serrant avec
effusion la main de Cagliostro:

--Adieu, adieu, monsieur, dit-il, cent fois merci de ce que vous avez
fait pour moi.

Et il partit.

--Je devais au frre, dit Cagliostro en le voyant s'loigner, cette
compensation pour ce qu'a endur la soeur.

Puis, haussant la voix:

--Mes chevaux!




Chapitre XXXIV

La tte de la famille de Taverney


Pendant que ces choses se passaient rue Neuve-Saint-Gilles, M. de
Taverney le pre se promenait dans son jardin, suivi de deux laquais qui
roulaient un fauteuil.

Il y avait  Versailles, il y a peut-tre encore aujourd'hui, de ces
vieux htels avec des jardins franais qui, par une imitation servile
des gots et des ides du matre, rappelaient en petit le Versailles de
Le Ntre et de Mansard.

Plusieurs courtisans, M. de la Feuillade en dut tre le modle,
s'taient fait construire en raccourci une orangerie souterraine, une
pice d'eau des Suisses et des bains d'Apollon.

Il y avait aussi la cour d'honneur et les Trianons, le tout sur une
chelle au cinq centime: chaque bassin tait reprsent par un seau
d'eau.

M. de Taverney en avait fait autant depuis que Sa Majest Louis XV avait
adopt les Trianons. La maison de Versailles avait eu ses Trianons, ses
vergers et ses parterres. Depuis que Sa Majest Louis XVI avait eu ses
ateliers de serrurerie et ses tours, Monsieur de Taverney avait sa forge
et ses copeaux. Depuis que Marie-Antoinette avait dessin des jardins
anglais, des rivires artificielles, des prairies et des chlets, M. de
Taverney avait fait dans un coin de son jardin un petit Trianon pour des
poupes et une rivire pour des canetons.

Cependant, au moment o nous le prenons, il humait le soleil dans la
seule alle du grand sicle qui lui restt: alle de tilleuls aux longs
filets rouges comme du fil de fer sortant du feu. Il marchait  petits
pas, les mains dans son manchon, et toutes les cinq minutes le fauteuil
roul par les valets s'approchait pour lui offrir le repos aprs
l'exercice.

Il savourait ce repos et clignotait au grand soleil, lorsque de la
maison un portier accourut en criant:

--Monsieur le chevalier!

--Mon fils! dit le vieillard avec une joie orgueilleuse.

Puis, se retournant et apercevant Philippe qui suivait le portier:

--Mon cher chevalier, dit-il.

Et, du geste, il congdia le laquais.

--Viens, Philippe, viens, continua le baron, tu arrives  propos, j'ai
l'esprit plein de joyeuses ides. Eh! quelle mine tu fais... Tu boudes.

--Moi, monsieur, non.

--Tu sais dj le rsultat de l'affaire.

--De quelle affaire?

Le vieillard se retourna, comme pour voir si on l'coutait.

--Vous pouvez parler, monsieur, nul n'coute, dit le chevalier.

--Je te parle de l'affaire du bal.

--Je comprends encore moins.

--Du bal de l'Opra.

Philippe rougit, le malin vieillard s'en aperut.

--Imprudent, dit-il, tu fais comme les mauvais marins; ds qu'ils ont le
vent favorable, ils enflent toutes les voiles. Allons, assieds-toi l,
sur ce banc, et coute ma morale, j'ai du bon.

--Monsieur, enfin...

--Enfin, il y a que tu abuses, que tu tranches, et que toi, si timide
autrefois, si dlicat, si rserv, eh bien!  prsent, tu la compromets.

Philippe se leva.

--De qui voulez-vous parler, monsieur?

--D'elle pardieu! d'elle.

--Qui, elle?

--Ah! tu crois que j'ignore ton escapade, votre escapade  tous deux au
bal de l'Opra: c'est joli!

--Monsieur, je vous proteste...

--Allons, ne te fche pas; ce que je t'en dis, c'est pour ton bien; tu
n'as aucune prcaution, tu seras pris, que diable! On t'a vu avec elle
au bal, on te verra une autre fois autre part.

--On m'a vu?

--Pardieu! avais-tu, oui ou non, un domino bleu?

Taverney allait s'crier qu'il n'avait pas de domino bleu, et que l'on
se trompait, qu'il n'avait point t au bal, qu'il ne savait pas de quel
bal son pre lui voulait parler; mais il rpugne  certains coeurs de se
dfendre en des circonstances dlicates; ceux-l seuls se dfendent
nergiquement qui savent qu'on les aime, et qu'en se dfendant ils
rendent service  l'ami qui les accusait.

Mais  quoi bon, pensa Philippe, donner des explications  mon pre?
D'ailleurs je veux tout savoir.

Il baissa la tte comme un coupable qui avoue.

--Tu vois bien, reprit le vieillard triomphant, tu as t reconnu, j'en
tais sr. En effet, M. de Richelieu, qui t'aime beaucoup, et qui tait
 ce bal malgr ses quatre-vingt-quatre ans, M. de Richelieu a cherch
qui pouvait tre le domino bleu  qui la reine donnait le bras, et il
n'a trouv que toi  souponner; car il a vu tous les autres, et tu sais
s'il s'y connat, M. le marchal.

--Que l'on m'ait souponn, dit froidement Philippe, je le conois; mais
qu'on ait reconnu la reine, voil qui est plus extraordinaire.

--Avec cela que c'tait difficile de la reconnatre, puisqu'elle s'est
dmasque. Oh! cela, vois-tu, dpasse toute imagination. Une audace
pareille! Il faut que cette femme-l soit folle de toi.

Philippe rougit. Aller plus loin, en soutenant la conversation, lui
tait devenu impossible.

--Si ce n'est pas de l'audace, continua Taverney, ce ne peut tre que du
hasard trs fcheux. Prends-y garde, chevalier, il y a des jaloux, et
des jaloux  craindre. C'est un poste envi que celui de favori d'une
reine, quand la reine est le vrai roi.

Et Taverney le pre huma longuement une prise de tabac.

--Tu me pardonneras ma morale, n'est-ce pas, chevalier? Pardonne-la-moi,
mon cher Je t'ai de la reconnaissance, et je voudrais empcher que le
souffle du hasard, puisque hasard il y a, ne vnt dmolir l'chafaudage
que tu as si habilement lev.

Philippe se leva en sueur, les poings crisps. Il s'apprtait  partir
pour rompre le discours, avec la joie que l'on met  rompre les
vertbres d'un serpent; mais un sentiment l'arrta, un sentiment de
curiosit douloureuse, un de ces dsirs furieux de savoir le mal,
aiguillon impitoyable qui laboure les coeurs pleins d'amour.

--Je te disais donc qu'on nous porte envie, reprit le vieillard; c'est
tout simple. Cependant, nous n'avons pas atteint le fate o tu nous
fais monter.  toi la gloire d'avoir fait jaillir le nom des Taverney
au-dessus de leur humble source. Seulement, sois prudent, sinon nous
n'arriverons pas, et tes desseins avorteront en route. Ce serait
dommage, en vrit, nous allons bien.

Philippe se retourna pour cacher le dgot profond, le mpris sanglant
qui donnaient  ses traits, en ce moment, une expression dont le
vieillard se ft tonn, effray peut-tre.

--Dans quelque temps, tu demanderas une grande charge, dit le vieillard
qui s'animait. Tu me feras donner une lieutenance de roi quelque part,
pas trop loin de Paris; tu feras ensuite riger en pairie
Taverney-Maison-Rouge; tu me feras comprendre dans la premire promotion
de l'ordre. Tu pourras tre duc, pair, et lieutenant-gnral. Dans deux
ans, je vivrai encore; tu me feras donner...

--Assez! assez! gronda Philippe.

--Oh! si tu te tiens pour satisfait, je ne le suis pas. Tu as toute une
vie, toi; moi, j'ai  peine quelques mois. Il faut que ces mois me
paient le pass triste et mdiocre. Du reste, je n'ai pas  me plaindre.
Dieu m'avait donn deux enfants. C'est beaucoup pour un homme sans
fortune; mais si ma fille est reste inutile  notre maison, toi tu
rpares. Tu es l'architecte du temple. Je vois en toi le grand Taverney,
le hros. Tu m'inspires du respect, et c'est quelque chose, vois-tu. Il
est vrai que ta conduite avec la cour est admirable. Oh! je n'ai rien vu
encore de plus adroit.

--Quoi donc? fit le jeune homme inquiet de se voir approuv par ce
serpent.

--Ta ligne de conduite est superbe. Tu ne montres pas de jalousie. Tu
laisses le champ libre  tout le monde en apparence, et tu te maintiens
en ralit. C'est fort, mais c'est de l'observation.

--Je ne comprends pas, dit Philippe de plus en plus piqu.

--Pas de modestie, vois-tu, c'est mot pour mot la conduite de M.
Potemkine, qui a tonn tout le monde par sa fortune. Il a vu que
Catherine aimait la vanit dans ses amours; que si on la laissait libre,
elle voltigerait de fleur en fleur, revenant  la plus fconde et  la
plus belle; que si on la poursuivait, elle s'envolerait hors de toute
porte. Il a pris son parti. C'est lui qui a rendu plus agrables 
l'impratrice les favoris nouveaux qu'elle distinguait; c'est lui qui,
en les faisant valoir par un ct, rservait habilement leur ct
vulnrable; c'est lui qui fatiguait la souveraine avec les caprices de
passage, au lieu de la blaser sur ses propres agrments  lui Potemkine.
En prparant le rgne phmre de ces favoris qu'on nomma ironiquement
les Douze Csars, Potemkine rendait son rgne  lui ternel,
indestructible.

--Mais voil des infamies incomprhensibles, murmurait le pauvre
Philippe, en regardant son pre avec stupfaction.

Le vieillard continua imperturbablement.

--Selon le systme de Potemkine, tu aurais pourtant un lger tort. Il
n'abandonnait pas trop la surveillance, et toi tu te relches. Je sais
bien que la politique franaise n'est pas la politique russe.

 ces mots prononcs avec une affectation de finesse qui et dtraqu
les plus rudes ttes diplomatiques, Philippe, qui crut son pre en
dlire, ne rpondit que par un haussement d'paules peu respectueux.

--Oui, oui, interrompit le vieillard, tu crois que je ne t'ai pas
devin? Tu vas voir.

--Voyons, monsieur.

Taverney se croisa les bras.

--Me diras-tu, fit-il, que tu n'lves pas ton successeur  la
brochette?

--Mon successeur? dit Philippe en plissant.

--Me diras-tu que tu ne sais pas tout ce qu'il y a de fixit dans les
ides amoureuses de la reine, alors qu'elle est possde, et que, dans
la prvision d'un changement de sa part, tu ne veux pas tre
compltement sacrifi, vinc, ce qui arrive toujours avec la reine, car
elle ne peut aimer le prsent et souffrir le pass?

--Vous parlez hbreu, monsieur le baron.

Le vieillard se mit  rire encore de ce rire strident et funbre qui
faisait tressaillir Philippe comme l'appel d'un mauvais gnie.

--Tu me feras accroire que ta tactique n'est pas de mnager M. de
Charny.

--Charny?

--Oui, ton futur successeur. L'homme qui peut, quand il rgnera, te
faire exiler, comme tu peux faire exiler MM. de Coigny, de Vaudreuil et
autres.

Le sang monta violemment aux tempes de Philippe.

--Assez, cria-t-il encore une fois; assez, monsieur; je me fais honte,
en vrit, d'avoir cout si longtemps! Celui qui dit que la reine de
France est une Messaline, celui-l, monsieur, est un criminel
calomniateur.

--Bien! trs bien! s'cria le vieillard, tu as raison, c'est ton rle;
mais je t'assure que personne ne peut nous entendre.

--Oh!

--Et quant  Charny, tu vois que je t'ai pntr. Tout habile qu'est ton
plan, deviner, vois-tu, c'est dans le sang des Taverney. Continue,
Philippe, continue. Flatte, adoucis, console le Charny, aide-le  passer
doucement et sans aigreur de l'tat d'herbe  l'tat de fleur, et sois
assur que c'est un gentilhomme qui, plus tard, dans sa faveur, te
revaudra ce que tu auras fait pour lui.

Et, aprs ces mots, M. de Taverney, tout fier de son exhibition de
perspicacit, fit un petit bond capricieux qui rappelait le jeune homme,
et le jeune homme insolent de prosprit.

Philippe le saisit par la manche et l'arrta furieux.

--C'est comme cela, dit-il; eh bien! monsieur, votre logique est
admirable.

--J'ai devin, n'est-ce pas, et tu m'en veux? Bah! tu me pardonneras en
faveur de l'attention. J'aime Charny, d'ailleurs, et suis bien aise que
tu en agisses de la sorte avec lui.

--Votre M. de Charny,  cette heure, est si bien mon favori, mon mignon,
mon oiseau lev  la brochette, qu'en effet je lui ai pass tout 
l'heure un pied de cette lame  travers les ctes.

Et Philippe montra son pe  son pre.

--Hein! fit Taverney effarouch  la vue de ces yeux flamboyants,  la
nouvelle de cette belliqueuse sortie; ne dis-tu pas que tu t'es battu
avec M. de Charny?

--Et que je l'ai embroch! Oui.

--Grand Dieu!

--Voil ma faon de soigner, d'adoucir et de mnager mes successeurs,
ajouta Philippe; maintenant que vous la connaissez, appliquez votre
thorie  ma pratique.

Et il fit un mouvement dsespr pour s'enfuir.

Le vieillard se cramponna  son bras.

--Philippe! Philippe! dis-moi que tu plaisantais.

--Appelez cela une plaisanterie si vous voulez, mais c'est fait.

Le vieillard leva les yeux au ciel, marmotta quelques mots sans suite,
et, quittant son fils, courut jusqu' son antichambre.

--Vite! vite! cria-t-il, un homme  cheval, qu'on coure s'informer de M.
de Charny qui a t bless; qu'on prenne de ses nouvelles, et qu'on
n'oublie pas de lui dire qu'on vient de ma part! Ce tratre Philippe,
fit-il en rentrant, n'est-il pas le frre de sa soeur! Et moi qui le
croyais corrig! Oh! il n'y avait qu'une tte dans ma famille... la
mienne.




Chapitre XXXV

Le quatrain de M. de Provence


Tandis que tous ces vnements se passaient  Paris et  Versailles, le
roi, tranquille comme  son ordinaire, depuis qu'il savait ses flottes
victorieuses et l'hiver vaincu, se proposait dans son cabinet, au milieu
des cartes et des mappemondes, des petits plans mcaniques, et songeait
 tracer de nouveaux sillons sur les mers aux vaisseaux de La Prouse.

Un coup lgrement frapp  la porte le tira de ses rveries tout
chauffes par un bon goter qu'il venait de prendre.

En ce moment, une voix se fit entendre.

--Puis-je pntrer, mon frre, dit-elle.

M. le comte de Provence, le malvenu! grommela le roi en poussant un
livre d'astronomie ouvert aux plus grandes figures.

--Entrez, dit-il.

Un personnage gros, court et rouge,  l'oeil vif, entra d'un pas trop
respectueux pour un frre, trop familier pour un sujet.

--Vous ne m'attendiez pas, mon frre? dit-il.

--Non, ma foi!

--Je vous drange?

--Non; mais auriez-vous quelque chose  me dire d'intressant?

--Un bruit si drle, si grotesque...

--Ah! ah! une mdisance.

--Ma foi! oui, mon frre.

--Qui vous a diverti?

--Oh!  cause de l'tranget.

--Quelque mchancet contre moi.

--Dieu m'est tmoin que je ne rirais pas, s'il en tait ainsi.

--C'est contre la reine, alors.

--Sire, figurez-vous qu'on m'a dit srieusement, mais l, trs
srieusement... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...

--Mon frre, depuis que mon prcepteur m'a fait admirer cette prcaution
oratoire, comme modle du genre, dans Mme de Svign, je ne l'admire
plus... Au fait.

--Eh bien! mon frre, dit le comte de Provence un peu refroidi par cet
accueil brutal, on dit que la reine a dcouch l'autre jour. Ah! ah! ah!

Et il s'effora de rire.

--Ce serait bien triste si cela tait vrai, dit le roi avec gravit.

--Mais cela n'est pas vrai, n'est-ce pas, mon frre?

--Non.

--Il n'est pas vrai, non plus, que l'on ait vu la reine attendre  la
porte des Rservoirs?

--Non.

--Le jour, vous savez, o vous ordonntes de fermer la porte  onze
heures?

--Je ne sais pas.

--Eh bien! figurez-vous, mon frre, que le bruit prtend...

--Qu'est-ce que cela, le bruit? O est-ce? Qui est-ce?

--Voil un trait profond, mon frre, trs profond. En effet, qui est le
bruit? Eh bien! cet tre insaisissable, incomprhensible, qu'on appelle
le bruit, prtend qu'on avait vu la reine avec M. le comte d'Artois,
bras dessus bras dessous,  minuit et demi, ce jour-l.

--O?

--Allant  une maison que M. d'Artois possde, l, derrire les curies.
Est ce que Votre Majest n'a pas ou parler de cette normit?

--Si fait, bien, mon frre; j'en ai entendu parler, il le faut bien.

--Comment, sire?

--Oui, est-ce que vous n'avez pas fait quelque chose pour que j'en
entende parler?

--Moi?

--Vous.

--Quoi donc, sire, qu'ai-je fait?

--Un quatrain, par exemple, qui a t imprim dans le _Mercure_.

--Un quatrain! fit le comte plus rouge qu' son entre.

--On vous sait favori des Muses.

--Pas au point de...

--De faire un quatrain qui finit par ce vers:

_Hlne n'en dit rien au bon roi Mnlas._

--Moi, sire!...

--Ne niez pas, voici l'autographe du quatrain; votre criture... hein!
Je me connais mal en posie, mais en criture, oh! comme un expert...

--Sire, une folie en amne une autre.

--Monsieur de Provence, je vous assure qu'il n'y a eu folie que de votre
part, et je m'tonne qu'un philosophe ait commis cette folie; gardons
cette qualification  votre quatrain.

--Sire, Votre Majest est dure pour moi.

--La peine du talion, mon frre. Au lieu de faire votre quatrain, vous
auriez pu vous informer de ce qu'avait fait la reine; je l'ai fait, moi;
et au lieu du quatrain contre elle, contre moi, par consquent, vous
eussiez crit quelque madrigal pour votre belle-soeur. Aprs cela,
direz-vous, ce n'est pas un sujet qui inspire; mais j'aime mieux une
mauvaise ptre qu'une bonne satire. Horace disait cela aussi, Horace,
votre pote.

--Sire, vous m'accablez.

--N'eussiez-vous pas t sr de l'innocence de la reine, comme je le
suis, rpta le roi avec fermet, vous eussiez bien fait de relire votre
Horace. N'est-ce pas lui qui a dit ces belles paroles? Pardon, j'corche
le latin:

    _Rectius hoc est:_
    _Hoc faciens vivum melius, sic dulcis amicis occuram._

Cela est mieux; si je le fais, je serai plus honnte; si je le fais, je
serai bon pour mes amis.

Vous traduiriez plus lgamment, vous mon frre, mais je crois que c'est
l le sens.

Et le bon roi, aprs cette leon donne en pre plutt qu'en frre,
attendit que le coupable comment une justification.

Le comte mdita quelque temps sa rponse, moins comme un homme
embarrass que comme un orateur en qute de dlicatesses.

--Sire, dit-il, tout svre qu'est l'arrt de Votre Majest, j'ai un
moyen d'excuse et un espoir de pardon.

--Dites, mon frre.

--Vous m'accusez de m'tre tromp, n'est-ce pas, et non d'avoir eu
mauvaise intention?

--D'accord.

--S'il en est ainsi, Votre Majest, qui sait que n'est pas homme celui
qui ne se trompe pas, Votre Majest admettra bien que je ne me sois pas
tromp pour quelque chose?

--Je n'accuserai jamais votre esprit, qui est grand et suprieur, mon
frre.

--Eh bien! sire, comment ne me serais-je pas tromp  entendre tout ce
qui se dbite? Nous autres princes, nous vivons dans l'air de la
calomnie, nous en sommes imprgns. Je ne dis pas que j'ai cru, je dis
que l'on m'a dit.

-- la bonne heure! puisqu'il en est ainsi; mais...

--Le quatrain? Oh! les potes sont des tres bizarres; et puis, ne
vaut-il pas mieux rpondre par une douce critique qui peut tre un
avertissement que par un sourcil fronc? Des attitudes menaantes mises
en vers n'offensent pas, sire; ce n'est pas comme les pamphlets, au
sujet desquels on est fort  demander coercition  Votre Majest; des
pamphlets comme celui que je viens vous montrer moi-mme.

--Un pamphlet!

--Oui, sire; il me faut absolument un ordre d'embastillement contre le
misrable auteur de cette turpitude.

Le roi se leva brusquement.

--Voyons! dit-il.

--Je ne sais si je dois, sire...

--Certainement, vous devez; il n'y a rien  mnager dans cette
circonstance. Avez-vous ce pamphlet?

--Oui, sire.

--Donnez.

Et le comte de Provence tira de sa poche un exemplaire de l'_Histoire
d'Etteniotna,_ preuve fatale que le bton de Charny, que l'pe de
Philippe, que le brasier de Cagliostro avaient laiss passer dans la
circulation.

Le roi jeta les yeux avec la rapidit d'un homme habitu  lire les
passages intressants d'un livre ou d'une gazette.

--Infamie! dit-il, infamie!

--Vous voyez, sire, qu'on prtend que ma soeur a t au baquet de
Mesmer.

--Eh bien! oui, elle y a t!

--Elle y a t! s'cria le comte de Provence.

--Autorise par moi.

--Oh! sire.

--Et ce n'est pas de sa prsence chez Mesmer que je tire induction
contre sa sagesse, puisque j'avais permis qu'elle allt place Vendme.

--Votre Majest n'avait pas permis que la reine s'approcht du baquet
pour exprimenter par elle-mme...

Le roi frappa du pied. Le comte venait de prononcer ces paroles
prcisment au moment o les yeux de Louis XVI parcouraient le passage
le plus insultant pour Marie-Antoinette, l'histoire de sa prtendue
crise, de ses contorsions, de son voluptueux dsordre, de tout ce qui,
enfin, avait signal chez Mesmer le passage de Mlle Oliva.

--Impossible, impossible, dit le roi devenu ple. Oh! la police doit
savoir  quoi s'en tenir l-dessus!

Il sonna.

--M. de Crosne, dit-il, qu'on m'aille chercher M. de Crosne.

--Sire, c'est aujourd'hui jour de rapport hebdomadaire et M. de Crosne
attend dans l'OEil-de-Boeuf.

--Qu'il entre.

--Permettez-moi, mon frre, dit le comte de Provence d'un ton hypocrite.

Et il fit mine de sortir.

--Restez, lui dit Louis XVI. Si la reine est coupable, eh bien!
monsieur, vous tes de la famille, vous pouvez le savoir; si elle est
innocente, vous devez le savoir aussi, vous qui l'avez souponne.

M. de Crosne entra.

Ce magistrat, voyant M. de Provence avec le roi, commena par prsenter
ses respectueux hommages aux deux plus grands du royaume; puis,
s'adressant au roi:

--Le rapport est prt, sire, dit-il.

--Avant tout, monsieur, fit Louis XVI, expliquez-nous comment il s'est
publi  Paris un pamphlet aussi indigne contre la reine?

--_Etteniotna?_ dit M. de Crosne.

--Oui.

--Eh bien! sire, c'est un gazetier nomm Rteau.

--Oui. Vous savez son nom, et vous ne l'avez, ou empch de publier, ou
arrt aprs la publication!

--Sire, rien n'tait plus facile que de l'arrter; je vais mme montrer
 Votre Majest l'ordre d'crou tout prpar dans mon portefeuille.

--Alors, pourquoi l'arrestation n'est-elle pas opre?

M. de Crosne se tourna du ct de M. de Provence.

--Je prends cong de Votre Majest, dit celui-ci plus lentement.

--Non, non, rpliqua le roi; je vous ai dit de rester; eh bien! restez.

Le comte s'inclina.

--Parlez, monsieur de Crosne; parlez ouvertement, sans rserve; parlez
vite et net.

--Eh bien! voici, rpliqua le lieutenant de police: je n'ai pas fait
arrter le gazetier Rteau, parce qu'il fallait de toute ncessit que
j'eusse, avant cette dmarche, une explication avec Votre Majest.

--Je la sollicite.

--Peut-tre, sire, vaut-il mieux donner  ce gazetier un sac d'argent et
l'envoyer se faire pendre ailleurs, trs loin.

--Pourquoi?

--Parce que, sire, quand ces misrables disent un mensonge, le public 
qui on le prouve est fort aise de les voir fouetter, essoriller, pendre
mme. Mais quand, par malheur, ils mettent la main sur une vrit...

--Une vrit?

M. de Crosne s'inclina.

--Oui. Je sais. La reine a t en effet au baquet de Mesmer. Elle y a
t, c'est un malheur, comme vous dites; mais je le lui avais permis.

--Oh! sire, murmura M. de Crosne.

Cette exclamation du sujet respectueux frappa le roi encore plus qu'elle
n'avait fait sortant de la bouche du parent jaloux.

--La reine n'est pas perdue pour cela, dit-il, je suppose?

--Non, sire, mais compromise.

--Monsieur de Crosne, que vous a dit votre police, voyons?

--Sire, beaucoup de choses qui, sauf le respect que je dois  Votre
Majest, sauf l'adoration toute respectueuse que je professe pour la
reine, sont d'accord avec quelques allgations du pamphlet.

--D'accord, dites-vous?

--Voici comment: une reine de France qui va dans un costume de femme
ordinaire, au milieu de ce monde quivoque attir par ces bizarreries
magntiques de Mesmer, et qui va seule...

--Seule! s'cria le roi.

--Oui, sire.

--Vous vous trompez, monsieur de Crosne.

--Je ne crois pas, sire.

--Vous avez de mauvais rapports.

--Tellement exacts, sire, que je puis vous donner le dtail de la
toilette de Sa Majest, l'ensemble de sa personne, ses pas, ses gestes,
ses cris.

--Ses cris!

Le roi plit et froissa la brochure.

--Ses soupirs mmes ont t nots par mes agents, ajouta timidement M.
de Crosne.

--Ses soupirs! La reine se serait oublie  ce point!... La reine aurait
fait si bon march de mon honneur de roi, de son honneur de femme!

--C'est impossible, dit le comte de Provence; ce serait plus qu'un
scandale, et Sa Majest en est incapable.

Cette phrase tait un surcrot d'accusation plutt qu'une excuse. Le roi
le sentit; tout en lui se rvoltait.

--Monsieur, dit-il au lieutenant de police, vous maintenez ce que vous
avez dit?

--Hlas, jusqu'au dernier mot, sire.

--Je vous dois  vous, mon frre, dit Louis XVI en passant son mouchoir
sur son front mouill de sueur, je vous dois une preuve de ce que j'ai
avanc. L'honneur de la reine est celui de toute ma maison. Je ne le
risque jamais. J'ai permis  la reine d'aller au baquet de Mesmer; mais
je lui avais enjoint de mener avec elle une personne sre,
irrprochable, sainte mme.

--Ah! dit M. de Crosne, s'il en et t ainsi...

--Oui, dit le comte de Provence, si une femme comme Mme de Lamballe, par
exemple...

--Prcisment, mon frre, c'est Mme la princesse de Lamballe que j'avais
dsigne  la reine.

--Malheureusement, sire, la princesse n'a pas t emmene.

--Eh bien! ajouta le roi frmissant, si la dsobissance a t telle, je
dois svir et je svirai.

Un norme soupir lui ferma les lvres aprs lui avoir dchir le coeur.

--Seulement, dit-il plus bas, un doute me reste: ce doute, vous ne le
partagez pas, c'est naturel; vous n'tes pas le roi, l'poux, l'ami de
celle qu'on accuse... Ce doute, je veux l'claircir.

Il sonna; l'officier de service parut.

--Qu'on voie, dit le roi, si Mme la princesse de Lamballe n'est pas chez
la reine, ou dans son appartement  elle-mme.

--Sire, Mme de Lamballe se promne dans le petit jardin avec Sa Majest
la reine et une autre dame.

--Priez Mme la princesse de monter ici sur-le-champ.

L'officier partit.

--Maintenant, messieurs, encore dix minutes; je ne saurais prendre un
parti jusque-l.

Et Louis XVI, contre son habitude, frona le sourcil et lana sur les
deux tmoins de sa profonde douleur un regard presque menaant.

Les deux tmoins gardrent le silence. M. de Crosne avait une tristesse
relle, M. de Provence avait une affectation de tristesse qui se ft
communique au dieu Momus en personne.

Un lger bruit de soie derrire les portes avertit le roi que la
princesse de Lamballe approchait.




Chapitre XXXVI

La princesse de Lamballe


La princesse de Lamballe entra, belle et calme, le front dcouvert, les
boucles parses de sa haute coiffure rejetes firement hors des tempes,
ses sourcils noirs et fins comme deux traits de spia, son oeil bleu,
limpide, dilat, plein de nacre, son nez droit et pur, ses lvres
chastes et voluptueuses  la fois: toute cette beaut, sur un corps
d'une beaut sans rivale, charmait et imposait.

La princesse apportait avec elle, autour d'elle, ce parfum de vertu, de
grce, d'immatrialit, que La Vallire rpandit avant sa faveur et
depuis sa disgrce.

Quand le roi la vit venir, souriante et modeste, il se sentit pntr de
douleur.

Hlas! pensa-t-il, ce qui sortira de cette bouche sera une condamnation
sans appel.

--Asseyez-vous, dit-il, princesse, en la saluant profondment.

M. de Provence s'approcha pour lui baiser la main.

Le roi se recueillit.

--Que souhaite de moi Votre Majest? dit la princesse avec la voix d'un
ange.

--Un renseignement, madame; un renseignement prcis, ma cousine.

--J'attends, sire.

--Quel jour tes-vous alle, en compagnie de la reine,  Paris? Cherchez
bien.

M. de Crosne et le comte de Provence se regardrent surpris.

--Vous comprenez, messieurs, dit le roi; vous ne doutez pas, vous, je
doute encore, moi; par consquent j'interroge comme un homme qui doute.

--Mercredi, sire, rpliqua la princesse.

--Vous me pardonnez, continua Louis XVI; mais, ma cousine, je dsire
savoir la vrit.

--Vous la connatrez en questionnant, sire, dit simplement Mme de
Lamballe.

--Qu'alltes-vous faire  Paris, ma cousine?

--J'allai chez M. Mesmer, place Vendme, sire.

Les deux tmoins tressaillirent, le roi rougit d'motion.

--Seule? dit-il.

--Non, sire, avec Sa Majest la reine.

--Avec la reine? vous dites avec la reine! s'cria Louis XVI en lui
prenant la main avidement.

--Oui, sire.

M. de Provence et M. de Crosne se rapprochrent, stupfaits.

--Votre Majest avait autoris la reine, dit Mme de Lamballe; du moins,
Sa Majest me l'a dit.

--Et Sa Majest avait raison, ma cousine... Maintenant... Il me semble
que je respire, car Mme de Lamballe ne ment jamais.

--Jamais, sire, dit doucement la princesse.

--Oh! jamais, s'cria M. de Crosne avec la conviction la plus
respectueuse. Mais alors, sire, permettez-moi...

--Oh! oui, je vous permets, monsieur de Crosne; questionnez, cherchez,
je place ma chre princesse sur la sellette, je vous la livre.

Mme de Lamballe sourit.

--Je suis prte, dit-elle; mais, sire, la torture est abolie.

--Oui, je l'ai abolie pour les autres, fit le roi avec un sourire, mais
on ne l'a pas abolie pour moi.

--Madame, dit le lieutenant de police, ayez la bont de dire au roi ce
que vous ftes avec Sa Majest chez M. Mesmer, et d'abord comment Sa
Majest tait-elle mise?

--Sa Majest portait une robe de taffetas gris perle, une mante de
mousseline brode, un manchon d'hermine, un chapeau de velours rose, 
grands rubans noirs.

C'tait un signalement tout oppos  celui donn pour Oliva.

M. de Crosne manifesta une vive surprise, le comte de Provence se mordit
les lvres.

Le roi se frotta les mains.

--Et qu'a fait la reine en entrant? dit-il.

--Sire, vous avez raison de dire en entrant, car,  peine tions-nous
entres...

--Ensemble?

--Oui, sire, ensemble; et  peine tions-nous entres dans le premier
salon, o nul n'avait pu nous remarquer, tant tait grande l'attention
donne aux mystres magntiques, qu'une femme s'approcha de Sa Majest,
lui offrit un masque, la suppliant de ne pas pousser plus avant.

--Et vous vous arrttes? dit vivement le comte de Provence.

--Oui, monsieur.

--Et vous n'avez pas franchi le seuil du premier salon? demanda M. de
Crosne.

--Non, monsieur.

--Et vous n'avez pas quitt le bras de la reine? fit le roi avec un
reste d'anxit.

--Pas une seconde; le bras de Sa Majest n'a pas cess de s'appuyer sur
le mien.

--Eh bien! s'cria tout  coup le roi, qu'en pensez-vous, monsieur de
Crosne? Mon frre, qu'en dites-vous?

--C'est extraordinaire, c'est surnaturel, dit Monsieur en affectant une
gaiet qui dcelait, mieux que n'et fait le doute, tout son dpit de la
contradiction.

--Il n'y a rien de surnaturel l-dedans, se hta de rpondre M. de
Crosne,  qui la joie bien naturelle du roi donnait une sorte de
remords; ce que Mme la princesse a dit ne peut tre que la vrit.

--Il en rsulte?... dit M. de Provence.

--Il en rsulte, monseigneur, que mes agents se sont tromps.

--Parlez-vous bien srieusement? demanda le comte de Provence avec le
mme tressaillement nerveux.

--Tout  fait, monseigneur, mes agents se sont tromps; Sa Majest a
fait ce que vient de dire Mme de Lamballe, et pas autre chose. Quant au
gazetier, si je suis convaincu par les paroles minemment vraies de Mme
la princesse, je crois que ce maraud doit l'tre aussi: je vais envoyer
l'ordre de l'crouer sur-le-champ.

Mme de Lamballe tournait et retournait la tte, avec la placidit de
l'innocence qui s'informe sans plus de curiosit que de crainte.

--Un moment, dit le roi, un moment; il sera toujours temps de faire
pendre ce gazetier. Vous avez parl d'une femme qui aurait arrt la
reine  l'entre du salon: princesse, dites-nous quelle tait cette
femme.

--Sa Majest parat la connatre, sire; je dirai mme, toujours parce
que je ne mens pas, que Sa Majest la connat, je le sais.

--C'est que, voyez-vous, cousine, il faut que je parle  cette femme,
c'est indispensable. L est toute la vrit; l seulement est la clef du
mystre.

--C'est mon avis, dit M. de Crosne, vers qui le roi s'tait retourn.

Commrage... murmura le comte de Provence. Voil une femme qui me fait
l'effet du dieu des dnouements.

--Ma cousine, dit-il tout haut, la reine vous a avou qu'elle
connaissait cette femme?

--Sa Majest ne m'a pas avou, monseigneur, elle m'a racont.

--Oui, oui, pardon.

--Mon frre veut vous dire, interrompit le roi, que si la reine connat
cette femme, vous savez aussi son nom.

--C'est Mme de La Motte-Valois.

--Cette intrigante! s'cria le roi avec dpit.

--Cette mendiante! dit le comte. Diable! diable! elle sera difficile 
interroger; elle est fine.

--Nous serons aussi fins qu'elle, dit M. de Crosne. Et d'ailleurs, il
n'y a pas de finesse, depuis la dclaration de Mme de Lamballe. Ainsi,
au premier mot du roi...

--Non, non, fit Louis XVI avec dcouragement, je suis las de voir cette
mauvaise socit autour de la reine. La reine est si bonne, que le
prtexte de la misre lui amne tout ce qu'il y a de gens quivoques
dans la noblesse infime du royaume.

--Mme de La Motte est rellement Valois, dit Mme de Lamballe.

--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, ma cousine, je ne veux pas qu'elle
mette les pieds ici. J'aime mieux me priver de cette joie immense que
m'et faite l'entire absolution de la reine; oui, j'aime mieux renoncer
 cette joie, que de voir en face cette crature.

--Et pourtant vous la verrez, s'cria la reine, ple de colre, en
ouvrant la porte du cabinet et en se montrant, belle de noblesse et
d'indignation, aux yeux blouis du comte de Provence, qui salua
gauchement derrire le battant de la porte repli sur lui. Oui, sire,
continua la reine, il ne s'agit pas de dire: J'aime  voir ou je crains
de voir cette crature; cette crature est un tmoin  qui
l'intelligence de mes accusateurs...

Elle regarda son beau-frre.

--Et la franchise de mes juges...

Elle se tourna vers le roi et M. de Crosne.

-- qui enfin sa propre conscience, si dnature qu'elle soit,
arracherait un cri de vrit. Moi, l'accuse, je demande qu'on entende
cette femme, et on l'entendra.

--Madame, se hta de dire le roi, vous entendez bien qu'on n'enverra pas
chercher Mme de La Motte pour lui faire l'honneur de dposer pour ou
contre vous. Je ne mets pas votre honneur dans une balance en parallle
avec la vracit de cette femme.

--On n'enverra pas chercher Mme de La Motte, sire, car elle est ici.

--Ici! s'cria le roi, en se retournant comme s'il et march sur un
reptile, ici!

--Sire, j'avais, comme vous le savez, rendu visite  une femme
malheureuse qui porte un nom illustre. Ce jour, vous savez, o l'on a
dit tant de choses...

Et elle regarda fixement par-dessus l'paule le comte de Provence, qui
et voulu tre  cent pieds sous terre, mais dont le visage large et
panoui grimaait une expression d'acquiescement.

--Eh bien? fit Louis XVI.

--Eh bien! sire, ce jour-l, j'oubliai chez Mme de La Motte un portrait,
une bote. Elle me la rapporte aujourd'hui; elle est l.

--Non, non... Eh bien! je suis convaincu, dit le roi; j'aime mieux cela.

--Oh! moi, je ne suis pas satisfaite, dit la reine; je vais
l'introduire. D'ailleurs, pourquoi cette rpugnance? Qu'a-t-elle fait?
Qu'est-elle donc? Si je ne le sais pas, instruisez-moi. Voyons, monsieur
de Crosne, vous qui savez tout, dites...

--Je ne sais rien qui soit dfavorable  cette dame, rpondit le
magistrat.

--Bien vrai?

--Assurment. Elle est pauvre, voil tout; un peu ambitieuse, peut-tre.

--L'ambition, c'est la voix du sang. Si vous n'avez que cela contre
elle, le roi peut bien l'admettre  donner tmoignage.

--Je ne sais, rpliqua Louis XVI, mais j'ai des pressentiments, moi, des
instincts; je sens que cette femme sera pour un malheur, pour un
dsagrment dans ma vie... c'est bien assez.

--Oh! sire, de la superstition! Cours la chercher, dit la reine  la
princesse de Lamballe.

Cinq minutes aprs, Jeanne, toute modeste, toute honteuse, mais
distingue dans son attitude comme dans sa mise, pntrait pas  pas
dans le cabinet du roi.

Louis XVI, inexpugnable dans son antipathie, avait tourn le dos  la
porte. Les deux coudes sur son bureau, la tte dans ses mains, il
semblait tre un tranger au milieu des assistants.

Le comte de Provence dardait sur Jeanne des regards tellement gnants
par leur inquisition, que si la modestie de Jeanne et t relle, cette
femme et t paralyse, pas un mot ne ft sorti de sa bouche.

Mais il fallait bien autre chose pour troubler la cervelle de Jeanne.

Ni roi, ni empereur avec leurs sceptres, ni pape avec sa tiare, ni
puissances clestes, ni puissances des tnbres n'eussent agi sur cet
esprit de fer, avec la crainte ou la vnration.

--Madame, lui dit la reine, en la menant derrire le roi, veuillez dire,
je vous prie, ce que vous avez fait le jour de ma visite chez M. Mesmer;
veuillez le dire de point en point.

Jeanne se tut.

--Pas de rticences, pas de mnagements. Rien que la vrit, la forme de
votre ide vous apparaissant en relief, telle qu'elle est dans votre
mmoire.

Et la reine s'assit dans un fauteuil, pour ne pas influencer le tmoin
par son regard.

Quel rle pour Jeanne! pour elle dont la perspicacit avait devin que
sa souveraine avait besoin d'elle, pour elle qui sentait que
Marie-Antoinette tait souponne  faux et qu'on pouvait la justifier
sans s'carter du vrai!

Tout autre et cd, ayant cette conviction, au plaisir d'innocenter la
reine par l'exagration des preuves.

Jeanne tait une nature si dlie, si fine, si forte, qu'elle se
renferma dans la pure expression du fait.

--Sire, dit-elle, j'tais alle chez M. Mesmer par curiosit, comme tout
Paris y va. Le spectacle m'a paru un peu grossier. Je m'en retournais,
quand soudain, sur le seuil de la porte d'entre, j'aperus Sa Majest,
que j'avais eu l'honneur de voir l'avant-veille sans la connatre. Sa
Majest dont la gnrosit m'avait rvl le rang. Quand je vis ses
traits augustes, qui jamais ne s'effaceront de ma mmoire, il me sembla
que la prsence de Sa Majest la reine tait peut-tre dplace en cet
endroit, o beaucoup de souffrances et de gurisons ridicules
s'talaient en spectacle. Je demande humblement pardon  Sa Majest
d'avoir os penser si librement sur sa conduite, mais ce fut un clair,
un instinct de femme; j'en demande pardon  genoux, si j'ai outrepass
la ligne de respect que je dois aux moindres mouvements de Sa Majest.

Elle s'arrta l, feignant l'motion, baissant la tte, arrivant, par un
art inou,  la suffocation qui prcde les larmes.

M. de Crosne y fut pris. Mme de Lamballe se sentit entrane vers le
coeur de cette femme, qui paraissait tre  la fois dlicate, timide,
spirituelle et bonne.

M. de Provence fut tourdi.

La reine remercia Jeanne par un regard, que le regard de celle-ci
sollicitait ou plutt guettait sournoisement.

--Eh bien! dit la reine, vous avez entendu, sire?

Le roi ne remua pas.

--Je n'avais pas besoin, dit-il, du tmoignage de madame.

--On m'a dit de parler, objecta timidement Jeanne, et j'ai d obir.

--Assez! dit brutalement Louis XVI; quand la reine dit une chose, elle
n'a pas besoin de tmoins pour contrler son dire. Quand la reine a mon
approbation, elle n'a rien  chercher auprs de personne; et elle a mon
approbation.

Il se leva en achevant ces mots, qui crasrent M. de Provence.

La reine ne se fit point faute d'y ajouter un sourire ddaigneux.

Le roi tourna le dos  son frre, vint baiser la main de
Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe.

Il congdia cette dernire en lui demandant pardon de l'avoir drange
_pour rien_, ajouta-t-il.

Il n'adressa ni un mot, ni un regard  Mme de La Motte; mais comme il
tait forc de passer devant elle pour regagner son fauteuil, et qu'il
craignait d'offenser la reine en manquant de politesse en sa prsence
pour une femme qu'elle recevait, il se contraignit  faire  Jeanne un
petit salut auquel elle rpondit sans prcipitation par une profonde
rvrence, capable de faire valoir toute sa bonne grce.

Mme de Lamballe sortit du cabinet la premire, puis Mme de La Motte, que
la reine poussait devant elle; enfin la reine, qui changea un dernier
regard presque caressant avec le roi.

Et puis on entendit dans le corridor les trois voix de femmes qui
s'loignaient en chuchotant.

--Mon frre, dit alors Louis XVI au comte de Provence, je ne vous
retiens plus. J'ai le travail de la semaine  terminer avec M. le
lieutenant de police. Je vous remercie d'avoir accord votre attention 
cette pleine, entire et clatante justification de votre soeur. Il est
ais de voir que vous en tes aussi rjoui que moi, et ce n'est pas peu
dire.  nous deux, monsieur de Crosne. Asseyez-vous l, je vous prie.

Le comte de Provence salua, toujours souriant, et sortit du cabinet,
quand il n'entendit plus les dames, et qu'il se jugea hors de porte
d'un malicieux regard ou d'un mot amer.




Chapitre XXXVII

Chez la reine


La reine, sortie du cabinet de Louis XVI, sonda toute la profondeur du
danger qu'elle avait couru.

Elle sut apprcier ce que Jeanne avait mis de dlicatesse et de rserve
dans sa dposition improvise, comme aussi le tact vraiment remarquable
avec lequel, aprs le succs, elle restait dans l'ombre.

En effet, Jeanne, qui venait, par un bonheur inou, d'tre initie du
premier coup  ces secrets d'intimit que les courtisans les plus
habiles chassent dix ans sans les atteindre, et partant sre dsormais
d'tre pour beaucoup dans une journe importante de la reine, n'en
prenait pas avantage par un de ces riens que la susceptibilit
orgueilleuse des grands sait deviner sur le visage des infrieurs.

Aussi la reine, au lieu d'accepter la proposition que lui fit Jeanne de
lui prsenter ses respects et de partir, la retint-elle par un sourire
aimable en disant:

--Il est vraiment heureux, comtesse, que vous m'ayez empche d'entrer
chez Mesmer avec la princesse de Lamballe; car, voyez la noirceur: on
m'a vue, soit  la porte, soit  l'antichambre, et l'on a pris texte de
l pour dire que j'avais t dans ce qu'ils appellent la salle aux
crises. N'est-ce pas cela?

--La salle aux crises, oui, madame.

--Mais, dit la princesse de Lamballe, comment se fait-il que, si les
assistants ont su que la reine tait l, les agents de M. de Crosne s'y
soient tromps? L est le mystre, selon moi; les agents du lieutenant
de police affirment en effet que la reine a t dans la salle aux
crises.

--C'est vrai, dit la reine pensive. Et il n'y a nul intrt de la part
de M. de Crosne, qui est un honnte homme et qui m'aime; mais des agents
peuvent avoir t soudoys, chre Lamballe. J'ai des ennemis, vous le
voyez. Il faut que ce bruit ait repos sur quelque chose. Dites-nous
donc le dtail, madame la comtesse. D'abord, l'infme brochure me
reprsente enivre, fascine, magntise de telle sorte que j'aurais
perdu toute dignit de femme. Qu'y a-t-il de vraisemblable l-dedans? Y
a-t-il eu, ce jour-l, une femme?...

Jeanne rougit. Le secret se prsentait encore  elle, le secret dont un
seul mot pouvait dtruire sa funeste influence sur la destine de la
reine.

Ce secret, Jeanne, en le rvlant, perdait l'occasion d'tre utile,
indispensable mme  Sa Majest. Cette situation ruinait son avenir;
elle se tint rserve comme la premire fois.

--Madame, dit-elle, il y avait, en effet, une femme trs agite qui
s'est beaucoup affiche par ses contorsions et son dlire. Mais il me
semble...

--Il vous semble, dit vivement la reine, que cette femme tait quelque
femme de thtre, ou ce qu'on appelle une fille du monde, et non pas la
reine de France, n'est-ce pas?

--Certes, non, madame.

--Comtesse, vous avez trs bien rpondu au roi; et maintenant, c'est 
moi de parler pour vous. Voyons, o en tes-vous de vos affaires?  quel
moment comptez-vous faire reconnatre vos droits? Mais n'y a-t-il pas
quelqu'un, princesse?...

Mme de Misery entra.

--Votre Majest veut-elle recevoir Mlle de Taverney? demanda la femme de
chambre.

--Elle! assurment. Oh! la crmonieuse! jamais elle ne manquerait 
l'tiquette. Andre! Andre! venez donc.

--Votre Majest est trop bonne pour moi, dit celle-ci en saluant avec
grce.

Et elle aperut Jeanne qui, reconnaissant la seconde dame allemande du
bureau de secours, venait d'appeler  son aide une rougeur et une
modestie de commande.

La princesse de Lamballe profita du renfort survenu  la reine pour
retourner  Sceaux, chez le duc de Penthivre.

Andre prit place  ct de Marie-Antoinette, ses yeux calmes et
scrutateurs fixs sur Mme de La Motte.

--Eh bien! Andre, dit la reine, voil cette dame que nous allmes voir
le dernier jour de la gele.

--J'ai reconnu madame, rpliqua Andre en s'inclinant.

Jeanne, dj orgueilleuse, se hta de chercher sur les traits d'Andre
un symptme de jalousie. Elle ne vit rien qu'une parfaite indiffrence.

Andre, avec les mmes passions que la reine, Andre, femme et
suprieure  toutes les femmes en bont, en esprit, en gnrosit, si
elle et t heureuse, Andre se renfermait dans son impntrable
dissimulation que toute la cour prenait pour la fire pudeur de Diane
virginale.

--Savez-vous, lui dit la reine, ce qu'on a dit sur moi au roi?

--On a d dire tout ce qu'il a de plus mauvais, rpliqua Andre,
prcisment parce qu'on ne saurait dire assez ce qu'il y a de bon.

--Voil, dit Jeanne simplement, la plus belle phrase que j'aie entendue.
Je la dis belle, parce qu'elle rend, sans en rien ter, le sentiment qui
est celui de toute ma vie, et que mon faible esprit n'aurait jamais su
formuler ces paroles.

--Je vous conterai cela, Andre.

--Oh! je le sais, dit celle-ci; M. le comte de Provence l'a racont tout
 l'heure; une amie  moi l'a entendu.

--C'est un heureux moyen, dit la reine avec colre, de propager le
mensonge aprs avoir rendu hommage  la vrit. Laissons cela. J'en
tais avec la comtesse  l'expos de sa situation. Qui vous protge,
comtesse?

--Vous, madame, dit hardiment Jeanne; vous qui me permettez de venir
vous baiser la main.

--Elle a du coeur, dit Marie-Antoinette  Andre, et j'aime ses lans.

Andre ne rpondit rien.

--Madame, continua Jeanne, peu de personnes m'ont os protger quand
j'tais dans la gne et dans l'obscurit; mais  prsent qu'on m'aura
vue une fois  Versailles, tout le monde va se disputer le droit d'tre
agrable  la reine, je veux dire  une personne que Sa Majest a daign
honorer d'un regard.

--Eh quoi! dit la reine en s'asseyant, nul n'a t assez brave ou assez
corrompu pour vous protger pour vous-mme?

--J'ai eu d'abord Mme de Boulainvilliers, rpondit Jeanne, une femme
brave; puis M. de Boulainvilliers, un protecteur corrompu... Mais depuis
mon mariage, personne, oh! personne! dit-elle avec une syncope des plus
habiles. Oh! pardon, j'oubliais un galant homme, prince gnreux...

--Un prince! comtesse; qui donc?

--M. le cardinal de Rohan.

La reine fit un mouvement brusque vers Jeanne.

--Mon ennemi! dit-elle en souriant.

--Ennemi de Votre Majest, lui! le cardinal! s'cria Jeanne. Oh! madame.

--On dirait que cela vous tonne, comtesse, qu'une reine ait un ennemi.
Comme on voit que vous n'avez pas vcu  la cour!

--Mais, madame, le cardinal est en adoration devant Votre Majest, du
moins je croyais le savoir; et, si je ne me suis pas trompe, son
respect pour l'auguste pouse du roi gale son dvouement.

--Oh! je vous crois, comtesse, reprit Marie-Antoinette en se livrant 
sa gaiet habituelle, je vous crois en partie. Oui, c'est cela, le
cardinal est en adoration.

Et elle se tourna, en disant ces mots, vers Andre de Taverney avec un
franc clat de rire.

--Eh bien! comtesse, oui, M. le cardinal est en adoration. Voil
pourquoi il est mon ennemi.

Jeanne de La Motte affecta la surprise d'une provinciale.

--Ah! vous tes la protge de M. le prince archevque Louis de Rohan,
continua la reine. Contez-nous donc cela, comtesse.

--C'est bien simple, madame. Son Excellence, par les procds les plus
magnanimes, les plus dlicats, la gnrosit la plus ingnieuse, m'a
secourue.

--Trs bien. Le prince Louis est prodigue, on ne peut lui refuser cela.
Est-ce que vous ne pensez pas, Andre, que M. le cardinal pourra bien
ressentir aussi quelque adoration pour cette jolie comtesse? Hein!
comtesse, voyons, dites-nous!

Et Marie-Antoinette recommena ses joyeux clats de rire francs et
heureux, que Mlle de Taverney, toujours srieuse, n'encourageait
cependant pas.

Il n'est pas possible que toute cette gaiet bruyante ne soit pas une
gaiet factice, pensa Jeanne. Voyons.

--Madame, dit-elle d'un air grave et avec un accent pntr, j'ai
l'honneur d'affirmer  Votre Majest que M. de Rohan...

--C'est bien, c'est bien, fit la reine en interrompant la comtesse.
Puisque vous tes si zle pour lui... puisque vous tes son amie...

--Oh! madame, dit Jeanne avec une dlicieuse expression de pudeur et de
respect.

--Bien, chre petite; bien, reprit la reine avec un doux sourire; mais
demandez-lui donc un peu ce qu'il a fait des cheveux qu'il m'a fait
voler par un certain coiffeur,  qui cette factie  cot cher, car je
l'ai chass.

--Votre Majest me surprend, dit Jeanne. Quoi! M. de Rohan aurait fait
cela?

--Eh! oui... l'adoration, toujours l'adoration. Aprs m'avoir excre 
Vienne, aprs avoir tout employ, tout essay pour rompre le mariage
projet entre le roi et moi, il s'est un jour aperu que j'tais femme
et que j'tais sa reine; qu'il avait, lui, grand diplomate, fait une
cole; qu'il aurait toujours maille  partir avec moi. Il a eu peur
alors pour son avenir, ce cher prince. Il a fait comme tous les gens de
sa profession, qui caressent le plus ceux dont ils ont le plus peur; et,
comme il me savait jeune, comme il me croyait sotte et vaine, il a
tourn au Cladon! Aprs les soupirs, les airs de langueur, il s'est
jet, comme vous dites, dans l'adoration. Il m'adore, n'est ce pas,
Andre?

--Madame! fit celle-ci en s'inclinant.

--Oui... Andre aussi ne veut pas se compromettre; mais moi, je me
risque; il faut au moins que la royaut soit bonne  quelque chose.
Comtesse, je sais, et vous savez que le cardinal m'adore. C'est chose
convenue; dites-lui que je ne lui en veux pas.

Ces mots, qui contenaient une ironie amre, touchrent profondment le
coeur gangren de Jeanne de La Motte.

Si elle et t noble, pure et loyale, elle n'y et vu que ce suprme
ddain de la femme au coeur sublime, que le mpris complet d'une me
suprieure pour les intrigues subalternes qui s'agitent au-dessous
d'elle. Ce genre de femmes, ces anges si rares ne dfendent jamais leur
rputation contre les embches qui leur sont dresses sur la terre.

Ils ne veulent pas mme souponner cette fange  laquelle ils se
souillent, cette glu dans laquelle ils laissent les plus brillantes
plumes de leurs ailes dores.

Jeanne, nature vulgaire et corrompue, vit un grand dpit chez la reine
dans la manifestation de cette colre contre la conduite de M. le
cardinal de Rohan. Elle se souvint des rumeurs de la cour; rumeurs aux
syllabes scandaleuses, qui avaient couru de l'OEil-de-Boeuf du chteau
au fond des faubourgs de Paris, et qui avaient trouv tant d'cho.

Le cardinal, aimant les femmes pour leur sexe, avait dit  Louis XV,
qui, lui aussi, aimait les femmes de cette faon, que la dauphine
n'tait qu'une femme incomplte. On sait les phrases singulires de
Louis XV, au moment du mariage de son petit-fils, et ses questions 
certain ambassadeur naf.

Jeanne, femme complte s'il en fut, Jeanne, femme de la tte aux pieds,
Jeanne, vaine d'un seul de ses cheveux qui la distinguaient, Jeanne, qui
sentait le besoin de plaire et de vaincre par tous ses avantages, ne
pouvait pas comprendre qu'une femme penst autrement qu'elle sur ces
matires dlicates.

Il y a dpit chez Sa Majest, se dit-elle. Or, s'il y a dpit, il doit
y avoir autre chose.

Alors, rflchissant que le choc engendre la lumire, elle se mit 
dfendre M. de Rohan avec tout l'esprit et toute la curiosit dont la
nature, en bonne mre, l'avait doue si largement.

La reine coutait.

Elle coute, se dit Jeanne.

Et la comtesse, trompe par sa nature mauvaise, n'apercevait mme point
que la reine coutait par gnrosit--parce qu' la cour il est d'usage
que jamais nul ne dise du bien de ceux dont le matre pense du mal.

Cette infraction toute nouvelle aux traditions, cette drogation aux
habitudes du chteau rendaient la reine contente et presque heureuse.

Marie-Antoinette voyait un coeur l o Dieu n'avait plac qu'une ponge
aride et altre.

La conversation continuait sur le pied de cette intimit bienveillante
de la part de la reine. Jeanne tait sur les pines; sa contenance tait
embarrasse; elle ne voyait plus la possibilit de sortir sans tre
congdie, elle qui tout  l'heure encore avait le rle si beau de
l'trangre qui demande un cong; mais soudain une voix jeune, enjoue,
bruyante, retentit dans le cabinet voisin.

--Le comte d'Artois! dit la reine.

Andre se leva sur-le-champ. Jeanne se disposa au dpart; mais le prince
avait pntr si subitement dans la pice o se tenait la reine, que la
sortie devenait presque impossible. Cependant Mme de La Motte fit ce
qu'on appelle au thtre dessiner une sortie.

Le prince s'arrta en voyant cette jolie personne et la salua.

--Mme la comtesse de La Motte, dit la reine en prsentant Jeanne au
prince.

--Ah! ah! fit le comte d'Artois. Que je ne vous chasse pas, madame la
comtesse.

La reine fit un signe  Andre, qui retint Jeanne.

Ce signe voulait dire: J'avais quelque largesse  faire  Mme de La
Motte; je n'ai pas eu le temps; remettons  plus tard.

--Vous voil donc revenu de la chasse au loup, dit la reine en donnant
la main  son frre, d'aprs la mode anglaise, qui dj reprenait
faveur.

--Oui, ma soeur, et j'ai fait bonne chasse, car j'en ai tu sept, et
c'est norme, rpondit le prince.

--Tu vous-mme?

--Je n'en suis pas bien sr, dit-il en riant, mais on me l'a dit. En
attendant, ma soeur, savez-vous que j'ai gagn sept cents livres?

--Bah! et comment?

--Vous saurez que l'on paie cent livres pour chaque tte de ces
horribles animaux. C'est cher, mais j'en donnerais bien de bon coeur
deux cents par tte de gazetier. Et vous, ma soeur?

--Ah! dit la reine, vous savez dj l'histoire?

--M. de Provence me l'a conte.

--Et de trois, reprit Marie-Antoinette; Monsieur est un conteur
intrpide, infatigable. Contez-nous donc un peu comment il vous a confi
cela.

--De faon  vous faire paratre plus blanche que l'hermine, plus
blanche que Vnus Aphrodite. Il y a bien encore un autre nom qui finit
en _ne_; les savants pourraient vous le dire. Mon frre de Provence,
par exemple.

--Il n'en est pas moins vrai qu'il vous a cont l'aventure?

--Du gazetier! oui, ma soeur. Mais Votre Majest en est sortie  son
honneur. On pourrait mme dire, si on faisait un calembour, comme M. de
Bivre en fait chaque journe: L'affaire du baquet est lave.

--Oh! l'affreux jeu de mots.

--Ma soeur, ne maltraitez pas un paladin qui venait mettre  votre
disposition sa lance et son bras. Heureusement vous n'avez besoin de
personne. Ah! chre soeur, en avez-vous du vrai bonheur, vous!

--Vous appelez cela du bonheur! L'entendez-vous, Andre?

Jeanne se mit  rire. Le comte, qui ne cessait de la regarder, lui
donnait courage. On parlait  Andre, Jeanne rpondait.

--C'est du bonheur, rpta le comte d'Artois; car, enfin, il se pouvait
fort bien, ma trs chre soeur, 1 que Mme de Lamballe n'et pas t
avec vous.

--Y fuss-je alle seule?

--2 que Mme de La Motte ne se ft pas rencontre l pour vous empcher
d'entrer.

--Ah! vous savez que Mme la comtesse tait l?

--Ma soeur, quand M. le comte de Provence raconte, il raconte tout. Il
se pouvait enfin que Mme de La Motte ne se ft pas trouve  Versailles
tout  point pour porter tmoignage. Vous allez, sans aucun doute, me
dire que la vertu et l'innocence sont comme la violette, qui n'a pas
besoin d'tre vue pour tre reconnue; mais la violette, ma soeur, on en
fait des bouquets quand on la voit et on la jette quand on l'a respire.
Voil ma morale.

--Elle est belle!

--Je la prends comme je la trouve, et je vous ai prouv que vous aviez
eu du bonheur.

--Mal prouv.

--Faut-il le prouver mieux?

--Ce ne sera pas superflu.

--Eh bien! vous tes injuste d'accuser la fortune, dit le comte en
pirouettant pour venir tomber sur un sofa  ct de la reine, car enfin,
sauve de la fameuse escapade du cabriolet...

--Une, dit la reine en comptant sur ses doigts.

--Sauve du baquet...

--Soit, je la compte. Deux. Aprs?

--Et sauve de l'affaire du bal, lui dit-il  l'oreille.

--Quel bal?

--Le bal de l'Opra.

--Plat-il?

--Je dis le bal de l'Opra, ma soeur.

--Je ne vous comprends pas.

Il se mit  rire.

--Quel sot je fais d'avoir t vous parler d'un secret.

--Un secret! En vrit, mon frre, on voit que vous parlez du bal de
l'Opra, car je suis tant intrigue.

Ces mots: bal, Opra, venaient de frapper l'oreille de Jeanne. Elle
redoubla d'attention.

--Motus! dit le prince.

--Pas du tout, pas du tout! Expliquons-nous, riposta la reine. Vous
parliez d'une affaire d'Opra; qu'est-ce que cela?

--J'implore votre piti, ma soeur...

--J'insiste, comte, pour savoir.

--Et moi, ma soeur, pour me taire.

--Voulez-vous me dsobliger?

--Nullement. J'en ai assez dit pour que vous compreniez, je suppose.

--Vous n'avez rien dit du tout.

--Oh! petite soeur, c'est vous qui m'intriguez... Voyons... de bonne
foi?

--Parole d'honneur, je ne plaisante pas.

--Voulez-vous que je parle?

--Sur-le-champ.

--Autre part qu'ici, dit-il en montrant Jeanne et Andre.

--Ici! ici! Jamais il n'y a trop de monde pour une explication.

--Gare  vous, ma soeur!

--Je risque.

--Vous n'tiez pas au dernier bal de l'Opra?

--Moi! s'cria la reine, moi, au bal de l'Opra!

--Chut! de grce.

--Oh! non, crions cela, mon frre... Moi, dites-vous, j'tais au bal de
l'Opra?

--Certes, oui, vous y tiez.

--Vous m'avez vue, peut-tre? fit-elle avec ironie, mais en plaisantant
jusque-l.

--Je vous y ai vue.

--Moi! moi!

--Vous! vous!

--C'est fort.

--C'est ce que je me suis dit.

--Pourquoi ne dites-vous pas que vous m'avez parl? Ce serait plus
drle.

--Ma foi! j'allais vous parler, quand un flot de masques nous a spars.

--Vous tes fou!

--J'tais sr que vous me diriez cela. J'aurais d ne pas m'y exposer,
c'est ma faute.

La reine se leva tout  coup, fit quelques pas dans la chambre avec
agitation.

Le comte la regardait d'un air tonn.

Andre frissonnait de crainte et d'inquitude.

Jeanne s'enfonait les ongles dans la chair pour garder bonne
contenance.

La reine s'arrta.

--Mon ami, dit-elle au jeune prince, ne plaisantons pas; j'ai un si
mauvais caractre, que, vous voyez, je perds dj patience; avouez-moi
vite que vous avez voulu vous divertir  mes dpens, et je serai trs
heureuse.

--Je vous avouerai cela si vous le voulez, ma soeur.

--Soyez srieux, Charles.

--Comme un poisson, ma soeur.

--Par grce, dites-moi, vous avez forg ce conte, n'est-ce pas?

Il regarda, en clignant, les dames; puis:

--Oui, j'ai forg, dit-il, veuillez m'excusez.

--Vous ne m'avez pas comprise, mon frre, rpta la reine avec
vhmence. Oui ou non, devant ces dames, retirez-vous ce que vous avez
dit? Ne mentez pas; ne me mnagez pas.

Andre et Jeanne s'clipsrent derrire la tenture des Gobelins.

--Eh bien! soeur, dit le prince  voix basse, quand elles n'y furent
plus, j'ai dit la vrit; que ne m'avertissiez-vous plus tt?

--Vous m'avez vue au bal de l'Opra?

--Comme je vous vois, et vous m'avez vu aussi.

La reine poussa un cri, rappela Jeanne et Andre, courut les chercher de
l'autre ct de la tapisserie, les ramena chacune par une main, les
entranant rapidement toutes deux.

--Mesdames, M. le comte d'Artois affirme, dit-elle, qu'il m'a vue 
l'Opra.

--Oh! murmura Andre.

--Il n'est plus temps de reculer, continua la reine, prouvez, prouvez...

--Voici, dit le prince. J'tais avec le marchal de Richelieu, avec M.
de Calonne, avec... ma foi! avec du monde. Votre masque est tomb.

--Mon masque!

--J'allais vous dire: C'est plus que tmraire, ma soeur; mais vous
avez disparu, entrane par le cavalier qui vous donnait le bras.

--Le cavalier! Oh! mon Dieu! mais vous me rendez folle.

--Un domino bleu, fit le prince.

La reine passa sa main sur son front.

--Quel jour cela? dit-elle.

--Samedi, la veille de mon dpart pour la chasse. Vous dormiez encore,
le matin, quand je suis parti, sans quoi je vous eusse dit ce que je
viens de dire.

--Mon Dieu! mon Dieu!  quelle heure m'avez-vous vue?

--Il pouvait tre de deux  trois heures.

--Dcidment, je suis folle ou vous tes fou.

--Je vous rpte que c'est moi... je me serai tromp... cependant...

--Cependant...

--Ne vous faites pas tant de mal... On n'en a rien su... Un moment
j'avais cru que vous tiez avec le roi; mais le personnage parlait
allemand, et le roi ne sait que l'anglais.

--Allemand... un Allemand. Oh! j'ai une preuve, mon frre. Samedi,
j'tais couche  onze heures.

Le comte salua comme un homme incrdule, en souriant.

La reine sonna.

--Mme de Misery va vous le dire, dit-elle.

Le comte se mit  rire.

--Que n'appelez-vous aussi Laurent, le suisse des Rservoirs; il portera
aussi tmoignage. C'est moi qui ai fondu ce canon, petite soeur, ne le
tirez pas sur moi.

--Oh! fit la reine avec rage; oh! ne pas tre crue!

--Je vous croirais si vous vous mettiez moins en colre; mais le moyen!
Si je vous dis oui, d'autres diront, aprs tre venus, non.

--D'autres? Quels autres?

--Pardieu! ceux qui ont vu comme moi.

--Ah! voil qui est curieux, par exemple! Il y a des gens qui m'ont vue.
Eh bien! montrez-les-moi.

--Tout de suite... Philippe de Taverney est-il l?

--Mon frre! dit Andre.

--Il y tait, mademoiselle, rpondit le prince; voulez-vous qu'on
l'interroge, ma soeur?

--Je le demande instamment.

--Mon Dieu! murmura Andre.

--Quoi! fit la reine.

--Mon frre appel en tmoignage.

--Oui, oui, je le veux.

Et la reine appela: on courut, on alla chercher Philippe jusque chez son
pre, qu'il venait de quitter aprs la scne que nous avons dcrite.

Philippe, matre du champ de bataille aprs son duel avec Charny,
Philippe, qui venait de rendre un service  la reine, marchait
joyeusement vers le chteau de Versailles.

On le trouva en chemin. On lui communiqua l'ordre de la reine. Il
accourut.

Marie-Antoinette s'lana  sa rencontre et, se plaant en face de lui:

--Voyons, monsieur, dit-elle, tes-vous capable de dire la vrit?

--Oui, madame, et incapable de mentir, rpliqua-t-il.

--Alors, dites... dites franchement si... si vous m'avez vue dans un
endroit public depuis huit jours?

--Oui, madame, rpondit Philippe.

Les coeurs battaient dans l'appartement, on et pu les entendre.

--O m'avez-vous vue? fit la reine d'une voix terrible.

Philippe se tut.

--Oh! ne mnagez rien, monsieur; mon frre, que voil, dit bien m'avoir
vue au bal de l'Opra, lui: et vous, o m'avez-vous vue?

--Comme monseigneur le comte d'Artois, au bal de l'Opra, madame.

La reine tomba foudroye sur le sofa.

Puis, se relevant avec la rapidit d'une panthre blesse:

--Ce n'est pas possible, dit-elle, puisque je n'y tais pas. Prenez
garde, monsieur de Taverney, je m'aperois que vous prenez ici des airs
de puritain; c'tait bon en Amrique, avec M. de Lafayette, mais 
Versailles, nous sommes Franais, et polis, et simples.

--Votre Majest accable M. de Taverney, dit Andre, ple de colre et
d'indignation. S'il dit avoir vu, c'est qu'il a vu.

--Vous aussi, fit Marie-Antoinette; vous aussi! Il ne manque vraiment
plus qu'une chose, c'est que vous m'ayez vue. Par Dieu! si j'ai des amis
qui me dfendent, j'ai des ennemis qui m'assassinent. Un seul tmoin ne
fait pas un tmoignage, messieurs.

--Vous me faites souvenir, dit le comte d'Artois, qu' ce moment o je
vous voyais et o je m'aperus que le domino bleu n'tait pas le roi, je
crus que c'tait le neveu de M. de Suffren. Comment l'appelez-vous, ce
brave officier qui a fait cet exploit du pavillon? Vous l'avez si bien
reu l'autre jour, que je l'ai cru votre chevalier d'honneur.

La reine rougit; Andre devint pale comme la mort. Toutes deux se
regardrent et frmirent de se voir ainsi.

Philippe, lui, devint livide.

--M. de Charny? murmura-t-il.

--Charny, c'est cela, continua le comte d'Artois. N'est-il pas vrai,
monsieur Philippe, que la tournure de ce domino bleu avait quelque
analogie avec celle de M. de Charny?

--Je n'ai pas remarqu, monseigneur, dit Philippe en suffoquant.

--Mais, poursuivit M. le comte d'Artois, je m'aperus bien vite que je
m'tais tromp, car M. de Charny s'offrit soudain  mes yeux. Il tait
l, prs de M. de Richelieu, en face de vous, ma soeur, au moment o
votre masque est tomb.

--Et il m'a vue? s'cria la reine hors de toute prudence.

-- moins qu'il ne soit aveugle, dit le prince.

La reine fit un geste dsespr, agita de nouveau la sonnette.

--Que faites-vous? dit le prince.

--Je veux interroger aussi M. de Charny, boire le calice jusqu' la fin.

--Je ne crois pas que M. de Charny soit  Versailles, murmura Philippe.

--Pourquoi?

--On m'a dit, je crois, qu'il tait... indispos.

--Oh! la chose est assez grave pour qu'il vienne, monsieur. Moi aussi je
suis indispose, pourtant j'irais au bout du monde, pieds nus, pour
prouver...

Philippe, le coeur dchir, s'approcha d'Andre qui regardait par la
fentre qui donnait sur les parterres.

--Qu'y a-t-il? fit la reine en s'avanant vers elle.

--Rien, rien... on disait M. de Charny malade, et je le vois.

--Vous le voyez? s'cria Philippe en courant  son tour.

--Oui, c'est lui.

La reine, oubliant tout, ouvrit la fentre elle-mme avec une vigueur
extraordinaire, et appela de sa voix:

--Monsieur de Charny!

Celui-ci tourna la tte, et, tout effar d'tonnement, se dirigea vers
le chteau.




Chapitre XXXVIII

Un alibi


Monsieur de Charny entra, un peu ple, mais droit et sans souffrance
apparente.

 l'aspect de cette compagnie illustre, il prit le maintien respectueux
et raide de l'homme du monde et du soldat.

--Prenez garde, ma soeur, dit le comte d'Artois bas  la reine; il me
semble que vous interrogez beaucoup de monde.

--Mon frre, j'interrogerai le monde entier, jusqu' ce que je parvienne
 rencontrer quelqu'un qui me dise que vous vous tes tromp.

Pendant ce temps, Charny avait vu Philippe, et l'avait salu
courtoisement.

--Vous tes un bourreau de votre sant, dit tout bas Philippe  son
adversaire. Sortir bless! mais, en vrit, vous voulez mourir.

--On ne meurt pas de s'tre gratign  un buisson du bois de Boulogne,
rpliqua Charny, heureux de rendre  son ennemi une piqre morale plus
douloureuse que la blessure de l'pe.

La reine se rapprocha et mit fin  ce colloque, qui avait t plutt un
double _a parte_ qu'un dialogue.

--Monsieur de Charny, dit-elle, vous tiez, disent ces messieurs, au bal
de l'Opra?

--Oui, Votre Majest, rpondit Charny en s'inclinant.

--Dites-nous ce que vous y avez vu.

--Votre Majest demande-t-elle ce que j'y ai vu, ou qui j'y ai vu?

--Prcisment... qui vous y avez vu, et pas de discrtion, monsieur de
Charny, pas de rticence complaisante.

--Il faut tout dire, madame?

Les joues de la reine reprirent cette pleur qui dix fois depuis le
matin avait remplac une rougeur fbrile.

--Pour commencer, d'aprs la hirarchie, d'aprs la loi de mon respect,
rpliqua Charny.

--Bien, vous m'avez vue?

--Oui, Votre Majest, au moment o le masque de la reine est tomb, par
malheur.

Marie-Antoinette froissa dans ses mains nerveuses la dentelle de son
fichu.

--Monsieur, dit-elle d'une voix dans laquelle un observateur plus
intelligent et devin des sanglots prts  s'exhaler, regardez-moi
bien, tes-vous bien sr?

--Madame, les traits de Votre Majest sont gravs dans les coeurs de
tous ses sujets. Avoir vu Votre Majest une fois, c'est la voir
toujours.

Philippe regarda Andre, Andre plongea ses regards dans ceux de
Philippe. Ces deux douleurs, ces deux jalousies firent une douloureuse
alliance.

--Monsieur, rpta la reine en se rapprochant de Charny, je vous assure
que je n'ai pas t au bal de l'Opra.

--Oh! madame, s'cria le jeune homme en courbant profondment son front
vers la terre, Votre Majest n'a-t-elle pas le droit d'aller o bon lui
semble? et, ft-ce en enfer, ds que Votre Majest y a mis le pied,
l'enfer est purifi.

--Je ne vous demande pas d'excuser ma dmarche, fit la reine; je vous
prie de croire que je ne l'ai pas faite.

--Je croirai tout ce que Votre Majest m'ordonnera de croire, rpondit
Charny, mu jusqu'au fond du coeur de cette insistance de la reine, de
cette humilit affectueuse d'une femme si fire.

--Ma soeur! ma soeur! c'est trop, murmura le comte d'Artois  l'oreille
de Marie-Antoinette.

Car cette scne avait glac tous les assistants; les uns par la douleur
de leur amour ou de leur amour-propre bless; les autres par l'motion
qu'inspire toujours une femme accuse qui se dfend avec courage contre
des preuves accablantes.

--On le croit! on le croit! s'cria la reine perdue de colre; et,
dcourage, elle tomba sur un fauteuil, essuyant du bout de son doigt, 
la drobe, la trace d'une larme que l'orgueil brlait au bord de sa
paupire. Tout  coup elle se releva.

--Ma soeur! ma soeur! pardonnez-moi, dit tendrement le comte d'Artois,
vous tes entoure d'amis dvous; ce secret dont vous vous effrayez
outre mesure, nous le connaissons seuls, et de nos coeurs o il est
renferm, nul ne le tirera qu'avec notre vie.

--Le secret! le secret! s'cria la reine, oh! je n'en veux pas.

--Ma soeur!

--Pas de secret. Une preuve.

--Madame, dit Andre, on vient.

--Madame, dit Philippe d'une voix lente, le roi.

--Le roi, dit un huissier dans l'antichambre.

--Le roi! tant mieux. Oh! le roi est mon seul ami; le roi, lui, ne me
jugerait pas coupable, mme quand il croirait m'avoir vue en faute: le
roi est le bienvenu.

Le roi entra. Son regard contrastait avec tout ce dsordre et tout ce
bouleversement des figures autour de la reine.

--Sire! s'cria celle-ci, vous venez  propos. Sire, encore une
calomnie; encore une insulte  combattre.

--Qu'y a-t-il? dit Louis XVI en s'avanant.

--Monsieur, un bruit, un bruit infme. Il va se propager. Aidez-moi;
aidez-moi, sire, car cette fois ce ne sont plus des ennemis qui
m'accusent: ce sont mes amis.

--Vos amis?

--Ces messieurs; mon frre, pardon! monsieur le comte d'Artois, monsieur
de Taverney, monsieur de Charny, assurent, m'assurent  moi, qu'ils
m'ont vue au bal de l'Opra.

--Au bal de l'Opra! s'cria le roi en fronant le sourcil.

--Oui, sire.

Un silence terrible pesa sur cette assemble.

Madame de La Motte vit la sombre inquitude du roi. Elle vit la pleur
mortelle de la reine; d'un mot, d'un seul mot, elle pouvait faire cesser
une peine aussi lamentable; elle pouvait d'un mot anantir toutes les
accusations du pass, sauver la reine pour l'avenir.

Mais son coeur ne l'y porta point; son intrt l'en carta. Elle se dit
qu'il n'tait plus temps; que dj, pour le baquet, elle avait menti, et
qu'en rtractant sa parole, en laissant voir qu'elle avait menti une
fois, en montrant  la reine qu'elle l'avait laisse aux prises avec la
premire accusation, la nouvelle favorite se ruinait du premier coup,
tranchait en herbe le profit de sa faveur future; elle se tut.

Alors le roi rpta d'un air plein d'angoisses:

--Au bal de l'Opra? Qui a parl de cela? Monsieur le comte de Provence
le sait-il?

--Mais ce n'est pas vrai, s'cria la reine, avec l'accent d'une
innocence dsespre. Ce n'est pas vrai; monsieur le comte d'Artois se
trompe, monsieur de Taverney se trompe. Vous vous trompez, monsieur de
Charny. Enfin, on peut se tromper.

Tous s'inclinrent.

--Voyons! s'cria la reine, qu'on fasse venir mes gens, tout le monde,
qu'on interroge! C'tait samedi ce bal, n'est-ce pas?

--Oui, ma soeur.

--Eh bien! qu'ai-je fait samedi? Qu'on me le dise, car en vrit je
deviens folle, et si cela continue, je croirai moi-mme que je suis
alle  cet infme bal de l'Opra; mais si j'y tais alle, messieurs,
je le dirais.

Tout  coup le roi s'approcha, l'oeil dilat, le front riant, les mains
tendues.

--Samedi, dit-il, samedi, n'est-ce pas, messieurs?

--Oui, sire.

--Eh bien! mais, continua-t il, de plus en plus calme, de plus en plus
joyeux, ce n'est pas  d'autres qu' votre femme de chambre, Marie,
qu'il faut demander cela. Elle se rappellera peut-tre  quelle heure je
suis entr chez vous ce jour-l; c'tait, je crois, vers onze heures du
soir.

--Ah! s'cria la reine tout enivre de joie, oui, sire.

Elle se jeta dans ses bras; puis, tout  coup rouge et confuse de se
voir regarde, elle cacha son visage dans la poitrine du roi, qui
baisait tendrement ses beaux cheveux.

--Eh bien! dit le comte d'Artois hbt de surprise et de joie tout
ensemble, j'achterai des lunettes; mais, vive Dieu! je ne donnerais pas
cette scne pour un million; n'est-ce pas, messieurs?

Philippe tait adoss au lambris, ple comme la mort. Charny, froid et
impassible, venait d'essuyer son front couvert de sueur.

--Voil pourquoi, messieurs, dit le roi appuyant avec bonheur sur
l'effet qu'il avait produit, voil pourquoi il est impossible que la
reine ait t cette nuit-l au bal de l'Opra. Croyez-le si bon vous
semble; la reine, j'en suis sr, se contente d'tre crue par moi.

--Eh bien! ajouta le comte d'Artois, monsieur de Provence en pensera ce
qu'il voudra, mais je dfie sa femme de prouver de la mme faon un
alibi, le jour o on l'accusera d'avoir pass la nuit dehors.

--Mon frre!

--Sire, je vous baise les mains.

--Charles, je pars avec vous, dit le roi, aprs un dernier baiser donn
 la reine.

Philippe n'avait pas remu.

--Monsieur de Taverney, fit la reine svrement, est-ce que vous
n'accompagnez pas monsieur le comte d'Artois?

Philippe se redressa soudain. Le sang afflua  ses tempes et  ses yeux.
Il faillit s'vanouir.  peine eut-il la force de saluer, de regarder
Andre, de jeter un regard terrible  Charny, et de refouler
l'expression de sa douleur insense.

Il sortit.

La reine garda prs d'elle Andre et monsieur de Charny.

Cette situation d'Andre, place entre son frre et la reine, entre son
amiti et sa jalousie, nous n'aurions pu l'esquisser sans ralentir la
marche de la scne dramatique dans laquelle le roi arriva comme un
heureux dnouement.

Cependant, rien ne mritait plus notre attention que cette souffrance de
la jeune fille: elle sentait que Philippe et donn sa vie pour empcher
le tte--tte de la reine et de Charny, et elle s'avouait qu'elle-mme
et senti son coeur se briser si, pour suivre et consoler Philippe comme
elle devait le faire, elle et laiss Charny seul librement avec madame
de La Motte et la reine, c'est--dire plus librement que seul. Elle le
devinait  l'air  la fois modeste et familier de Jeanne.

Ce qu'elle ressentait, comment se l'expliquer?

tait-ce de l'amour? Oh! l'amour, se ft-elle dit, ne germe pas, ne
grandit pas avec cette rapidit dans la froide atmosphre des sentiments
de cour. L'amour, cette plante rare, se plat  fleurir dans les coeurs
gnreux, purs, intacts. Il ne va pas pousser ses racines dans un coeur
profan par des souvenirs, dans un sol glac par des larmes qui s'y
concentrent depuis des annes. Non, ce n'tait pas l'amour que
mademoiselle de Taverney ressentait pour monsieur de Charny. Elle
repoussait avec force une pareille ide, parce qu'elle s'tait jur de
n'aimer jamais rien en ce monde.

Mais alors pourquoi avait-elle tant souffert quand Charny avait adress
 la reine quelques mots de respect et de dvouement? Certes, c'tait
bien l de la jalousie.

Oui, Andre s'avouait qu'elle tait jalouse, non pas de l'amour qu'un
homme pouvait sentir pour une autre femme que pour elle, mais jalouse de
la femme qui pouvait inspirer, accueillir, autoriser cet amour.

Elle regardait passer autour d'elle avec mlancolie tous les beaux
amoureux de la cour nouvelle. Ces gens vaillants et pleins d'ardeur qui
ne la comprenaient point, et s'loignaient aprs lui avoir offert
quelques hommages, les uns parce que sa froideur n'tait pas de la
philosophie, les autres parce que cette froideur tait un trange
contraste avec les vieilles lgrets dans lesquelles Andre avait d
prendre naissance.

Et puis, les hommes, soit qu'ils cherchent le plaisir, soit qu'ils
rvent  l'amour, se dfient de la froideur d'une femme de vingt-cinq
ans, qui est belle, qui est riche, qui est la favorite d'une reine, et
qui passe seule, glace, silencieuse et ple, dans un chemin o la
suprme joie et le suprme bonheur sont de faire un souverain bruit.

Ce n'est pas un attrait que d'tre un problme vivant; Andre s'en tait
bien aperue: elle avait vu les yeux se dtourner peu  peu de sa
beaut, les esprits se dfier de son esprit ou le nier. Elle vit mme
plus: cet abandon devint une habitude chez les anciens, un instinct chez
les nouveaux; il n'tait pas plus d'usage d'aborder mademoiselle de
Taverney et de lui parler, qu'il n'tait consacr d'aborder Latone ou
Diane  Versailles, dans leur froide ceinture d'eau noircie. Quiconque
avait salu mademoiselle de Taverney, fait sa pirouette et souri  une
autre femme avait accompli son devoir.

Toutes ces nuances n'chapprent point  l'oeil subtil de la jeune
fille. Elle, dont le coeur avait prouv tous les chagrins sans
connatre un seul plaisir; elle, qui sentait l'ge s'avancer avec un
cortge de ples ennuis et de noirs souvenirs; elle invoquait tout bas
celui qui punit plus que celui qui pardonne, et, dans ses insomnies
douloureuses, passant en revue les dlices offertes en pture aux
heureux amants de Versailles, elle soupirait avec une amertume mortelle.

Et moi! mon Dieu! Et moi!

Lorsqu'elle trouva Charny, le soir du grand froid, lorsqu'elle vit les
yeux du jeune homme s'arrter curieusement sur elle et l'envelopper peu
 peu d'un rseau sympathique, elle ne reconnut plus cette rserve
trange que tmoignaient devant elle tous ses courtisans. Pour cet
homme, elle tait une femme. Il avait rveill en elle la jeunesse et
avait galvanis la mort; il avait fait rougir le marbre de Diane et de
Latone.

Aussi mademoiselle de Taverney s'attacha-t-elle subitement  ce
rgnrateur qui venait de lui faire sentir sa vitalit. Aussi fut-elle
heureuse de regarder ce jeune homme, pour qui elle n'tait pas un
problme. Aussi fut-elle malheureuse de penser qu'une autre femme allait
couper les ailes  sa fantaisie azure, confisquer son rve  peine
sorti par la porte d'or.

On nous pardonnera d'avoir expliqu ainsi comment Andre ne suivit pas
Philippe hors du cabinet de la reine, bien qu'elle et souffert l'injure
adresse  son frre, bien que ce frre ft pour elle une idoltrie, une
religion, presque un amour.

Mademoiselle de Taverney, qui ne voulait pas que la reine restt en tte
 tte avec Charny, ne songea plus  prendre sa part de la conversation,
aprs le renvoi de son frre.

Elle s'assit au coin de la chemine, le dos presque tourn au groupe que
formait la reine assise, Charny debout et demi inclin, madame de La
Motte droite dans l'embrasure de la fentre, o sa fausse timidit
cherchait un asile, sa curiosit relle une observation favorable.

La reine demeura quelques minutes silencieuse; elle ne savait comment
renouer une nouvelle conversation  cette explication si dlicate qui
venait d'avoir lieu.

Charny paraissait souffrant, et son attitude ne dplaisait pas  la
reine.

Enfin, Marie-Antoinette rompit le silence, et rpondant en mme temps 
sa propre pense et  celle des autres:

--Cela prouve, fit-elle tout  coup, que nous ne manquons pas d'ennemis.
Croirait-on qu'il se passe d'aussi misrables choses  la cour de
France, monsieur? le croirait-on?

Charny ne rpliqua pas.

--Sur vos vaisseaux, continua la reine, quel bonheur de vivre en plein
ciel, en pleine mer! On nous parle  nous, citadins, de la colre, de la
mchancet des flots. Ah! monsieur, monsieur, regardez-vous! Est-ce que
les lames de l'Ocan, les plus furieuses lames, n'ont pas jet sur vous
l'cume de leur colre? Est-ce que leurs assauts ne vous ont pas
renvers quelquefois sur le pont du navire, souvent, n'est-ce pas? Eh
bien! regardez-vous, vous tes sain, vous tes jeune, vous tes honor.

--Madame!

--Est-ce que les Anglais, continua la reine qui s'animait par degrs, ne
vous ont pas envoy aussi leurs colres de flamme et de mitraille,
colres dangereuses pour la vie, n'est-ce pas? Mais que vous importe, 
vous? Vous tes sauf, vous tes fort; et  cause de cette colre des
ennemis que vous avez vaincus, le roi vous a flicit, caress, le
peuple sait votre nom et l'aime.

--Eh bien! madame? murmura Charny, qui voyait avec crainte cette fivre
exalter insensiblement les nerfs de Marie-Antoinette.

-- quoi j'en veux arriver? dit-elle, le voici: bnis soient les ennemis
qui lancent sur nous la flamme, le fer, l'onde cumante; bnis soient
les ennemis qui ne menacent que de la mort!

--Mon Dieu! madame, rpliqua Charny, il n'y a pas d'ennemis pour Votre
Majest--il n'y en a pas plus que de serpents pour l'aigle. Tout ce qui
rampe en bas attach au sol ne gne pas ceux qui planent dans les
nuages.

--Monsieur, se hta de rpondre la reine, vous tes je le sais, revenu
sain et sauf de la bataille; sorti sain et sauf de la tempte, vous en
tes sorti triomphant et aim; tandis que ceux dont un ennemi, comme
nous en avons nous autres, salit la renomme avec sa bave de calomnie,
ceux-l ne courent aucun risque de la vie, c'est vrai, mais ils
vieillissent aprs chaque tempte; ils s'habituent  courber le front,
dans la crainte de rencontrer, ainsi que j'ai fait aujourd'hui, la
double injure des amis et des ennemis fondue en une seule attaque. Et
puis, monsieur, si vous saviez combien il est dur d'tre ha!

Andre attendit avec anxit la rponse du jeune homme; elle tremblait
qu'il ne rpliqut par la consolation affectueuse que semblait
solliciter la reine.

Mais Charny, tout au contraire, essuya son front avec son mouchoir,
chercha un point d'appui sur le dossier d'un fauteuil et plit.

La reine, le regardant:

--Ne fait-il pas trop chaud, ici? dit-elle.

Madame de La Motte ouvrit la fentre avec sa petite main, qui secoua
l'espagnolette comme et fait le poing vigoureux d'un homme. Charny but
l'air avec dlices.

--Monsieur est accoutum au vent de la mer, il touffera dans les
boudoirs de Versailles.

--Ce n'est point cela, madame, rpondit Charny, mais j'ai un service 
deux heures, et  moins que Sa Majest ne m'ordonne de rester...

--Non pas, monsieur, dit la reine; nous savons ce que c'est qu'une
consigne, n'est-ce pas, Andre?

Puis se retournant vers Charny, et avec un ton lgrement piqu:

--Vous tes libre, monsieur, dit-elle.

Et elle congdia le jeune officier du geste.

Charny salua en homme qui se hte et disparut derrire la tapisserie.

Au bout de quelques secondes, on entendit dans l'antichambre comme une
plainte, et comme le bruit que font plusieurs personnes en se pressant.

La reine se trouvait prs de la porte, soit par hasard, soit qu'elle et
voulu suivre des yeux Charny, dont la retraite prcipite lui avait paru
extraordinaire.

Elle leva la tapisserie, poussa un faible cri et parut prte 
s'lancer.

Mais Andre, qui ne l'avait pas perdue de vue, se trouva entre elle et
la porte.

--Oh! madame! fit-elle.

La reine regarda fixement Andre, qui soutint fermement ce regard.

Madame de La Motte allongea la tte.

Entre la reine et Andr tait un lger intervalle, et par cet
intervalle, elle put voir monsieur de Charny vanoui, auquel les
serviteurs et les gardes portaient secours.

La reine, voyant le mouvement de madame de La Motte, referma vivement la
porte.

Mais trop tard; madame de La Motte avait vu.

Marie-Antoinette, le sourcil fronc, la dmarche pensive, alla se
rasseoir dans son fauteuil; elle tait en proie  cette proccupation
sombre qui suit toute motion violente. On n'et pas dit qu'elle se
doutt qu'on vct autour d'elle.

Andre, de son ct, quoique reste debout et appuye  un mur, ne
semblait pas moins distraite que la reine.

Il se fit un moment de silence.

--Voil quelque chose de bizarre, dit tout haut et tout  coup la reine,
dont la parole fit tressaillir ses deux compagnes surprises, tant cette
parole tait inattendue: monsieur de Charny me parat douter encore...

Douter de quoi, madame? demanda Andre.

--Mais de mon sjour au chteau la nuit de ce bal.

--Oh! madame.

--N'est-ce pas, comtesse, n'est-ce pas que j'ai raison, dit la reine, et
que monsieur de Charny doute encore?

--Malgr la parole du roi? Oh! c'est impossible, madame, fit Andre.

--On peut penser que le roi est venu par amour-propre  mon secours. Oh!
il ne croit pas! non, il ne croit pas! c'est facile  voir.

Andre se mordit les lvres.

--Mon frre n'est point si incrdule que monsieur de Charny, dit-elle;
il paraissait bien convaincu, lui.

--Oh! ce serait mal, continua la reine, qui n'avait point cout la
rponse d'Andre. Et, dans ce cas-l, ce jeune homme n'aurait point le
coeur droit et pur comme je le pensais.

Puis frappant dans ses mains avec colre:

--Mais au bout du compte, s'cria-t-elle, s'il a vu, pourquoi
croirait-il? Monsieur le comte d'Artois aussi a vu, monsieur Philippe
aussi a vu, il le dit du moins; tout le monde avait vu, et il a fallu la
parole du roi pour qu'on croie ou plutt pour qu'on fasse semblant de
croire. Oh! il y a quelque chose sous tout cela, quelque chose que je
dois claircir, puisque nul n'y songe. N'est-ce pas, Andre, qu'il faut
que je cherche et dcouvre la raison de tout ceci?

--Votre Majest a raison, dit Andre, et je suis sre que madame de La
Motte est de mon avis, et qu'elle pense que Votre Majest doit chercher
jusqu' ce qu'elle trouve. N'est-ce pas, madame?

Madame de La Motte, prise au dpourvu, tressaillit et ne rpondit pas.

--Car enfin, continua la reine, on dit m'avoir vue chez Mesmer.

--Votre Majest y tait, se hta de dire madame de La Motte avec un
sourire.

--Soit, rpondit la reine, mais je n'y ai point fait ce que dit le
pamphlet. Et puis, on m'a vue  l'Opra, et l je n'y tais point.

Elle rflchit; puis tout  coup et vivement:

--Oh! s'cria-t-elle, je tiens la vrit.

--La vrit? balbutia la comtesse.

--Oh! tant mieux! dit Andre.

--Qu'on fasse venir monsieur de Crosne, interrompit joyeusement la reine
 madame de Misery qui entra.




Chapitre XXXIX

Monsieur de Crosne


Monsieur de Crosne, qui tait un homme fort poli, se trouvait on ne peut
plus embarrass depuis l'explication du roi et de la reine.

Ce n'est pas une mdiocre difficult que la parfaite connaissance de
tous les secrets d'une femme, surtout quand cette femme est la reine, et
qu'on a mission de prendre les intrts d'une couronne et le soin d'une
renomme.

Monsieur de Crosne sentit qu'il allait porter tout le poids d'une colre
de femme et d'une indignation de reine; mais il s'tait courageusement
retranch dans son devoir, et son urbanit bien connue devait lui servir
de cuirasse pour amortir les premiers coups.

Il entra paisiblement, le sourire sur les lvres.

La reine, elle, ne souriait pas.

--Voyons, monsieur de Crosne, dit-elle,  notre tour de nous expliquer.

--Je suis aux ordres de Votre Majest.

--Vous devez savoir la cause de tout ce qui m'arrive, monsieur le
lieutenant de police!

Monsieur de Crosne regarda autour de lui d'un air un peu effar.

--Ne vous inquitez pas, poursuivit la reine: vous connaissez
parfaitement ces deux dames: vous connaissez tout le monde, vous.

-- peu prs, dit le magistrat; je connais les personnes, je connais les
effets, mais je ne connais pas la cause de ce dont parle Votre Majest.

--J'aurai donc le dplaisir de vous l'apprendre, rpliqua la reine,
dpite de cette tranquillit du lieutenant de police. Il est bien
vident que je pourrais vous donner mon secret, comme on donne ses
secrets,  voix basse ou  l'cart; mais j'en suis venue, monsieur, 
toujours rechercher le grand jour et la pleine voix. Eh bien! j'attribue
les effets, vous nommez cela ainsi, les effets dont je me plains  la
mauvaise conduite d'une personne qui me ressemble, et qui se donne en
spectacle partout o vous croyez me voir, vous, monsieur, ou vos agents.

--Une ressemblance! s'cria monsieur de Crosne, trop occup de soutenir
l'attaque de la reine pour remarquer le trouble passager de Jeanne et
l'exclamation d'Andre.

--Est-ce que vous trouveriez cette supposition impossible, monsieur le
lieutenant de police? Est-ce que vous aimeriez mieux croire que je me
trompe ou que je vous trompe?

--Madame, je ne dis pas cela; mais, quelle que soit la ressemblance
entre toute femme et Votre Majest, il y a une telle diffrence que nul
regard exerc ne pourra s'y tromper.

--On peut s'y tromper, monsieur, puisque l'on s'y trompe.

--Et j'en fournirais un exemple  Votre Majest, fit Andre.

--Ah!...

--Lorsque nous habitions Taverney-Maison-Rouge, avec mon pre, nous
avions une fille de service qui, par une trange bizarrerie...

--Me ressemblait!

--Oh! Votre Majest, c'tait  s'y mprendre.

--Et cette fille, qu'est-elle devenue?

--Nous ne savions pas encore  quel point l'esprit de Sa Majest est
gnreux, lev, suprieur; mon pre craignit que cette ressemblance
dplt  la reine, et, quand nous tions  Trianon, nous cachions cette
fille aux yeux de toute la cour.

--Vous voyez bien, monsieur de Crosne. Ah! ah! cela vous intresse.

--Beaucoup, madame.

--Ensuite, ma chre Andre.

--Eh bien! madame, cette fille qui tait un esprit remuant, ambitieux,
s'ennuya d'tre ainsi squestre; elle fit une mauvaise connaissance,
sans doute, et un soir,  mon coucher, je fus surprise de ne la plus
voir. On la chercha. Rien. Elle avait disparu.

--Elle vous avait bien un peu vol quelque chose, ma Sosie?

--Non, madame, je ne possdais rien.

Jeanne avait cout ce colloque avec une attention facile  comprendre.

--Ainsi, vous ne saviez pas tout cela, monsieur de Crosne? demanda la
reine.

--Non, madame.

--Ainsi, il existe une femme dont la ressemblance avec moi est
frappante, et vous ne le savez pas! Ainsi, un vnement de cette
importance se produit dans le royaume et y cause de graves dsordres, et
vous n'tes pas le premier instruit de cet vnement? Allons, avouons
le, monsieur: la police est bien mal faite?

--Mais, rpondit le magistrat, je vous assure que non, madame. Libre au
vulgaire d'lever les fonctions du lieutenant de police jusqu' la
hauteur des fonctions d'un Dieu; mais Votre Majest, qui sige bien
au-dessus de moi dans cet Olympe terrestre, sait bien que les magistrats
du roi ne sont que des hommes. Je ne commande pas aux vnements, moi;
il y en a de si tranges, que l'intelligence humaine suffit  peine 
les comprendre.

--Monsieur, quand un homme a reu tous les pouvoirs possibles pour
pntrer jusque dans les penses de ses semblables; quand avec des
agents il paie des espions, quand avec des espions il peut noter
jusqu'aux gestes que je fais devant mon miroir, si cet homme n'est pas
le matre des vnements...

--Madame, quand Votre Majest a pass la nuit hors de son appartement,
je l'ai su. Ma police tait-elle bien faite? Oui, n'est-ce pas? Ce
jour-l Votre Majest tait alle chez madame, que voici, rue
Saint-Claude, au Marais. Cela ne me regarde pas. Lorsque vous avez paru
au baquet de Mesmer avec madame de Lamballe, vous y tes bien alle, je
crois; ma police a t bien faite, puisque les agents vous ont vue.
Quand vous tes alle  l'Opra...

La reine dressa vivement la tte.

--Laissez-moi dire, madame. Je dis vous, comme monsieur le comte
d'Artois a dit vous. Si le beau-frre se mprend aux traits de sa soeur,
 plus forte raison se mprendra un agent qui touche un petit cu par
jour. L'agent vous a cru voir, il l'a dit. Ma police tait encore bien
faite ce jour-l. Direz-vous aussi, madame, que mes agents n'ont pas
bien suivi cette affaire du gazetier Rteau, si bien trill par
monsieur de Charny?

--Par monsieur de Charny! s'crirent  la fois Andre et la reine.

--L'vnement n'est pas vieux, madame, et les coups de canne sont encore
chauds sur les paules du gazetier. Voil une de ces aventures qui
faisaient le triomphe de monsieur de Sartine, mon prdcesseur, alors
qu'il les contait si spirituellement au feu roi ou  la favorite.

--Monsieur de Charny s'est commis avec ce misrable?

--Je ne l'ai su que par ma police, si calomnie, madame, et vous
m'avouerez qu'il a fallu quelque intelligence  cette police pour
dcouvrir le duel qui a suivi cette affaire.

--Un duel de monsieur de Charny! monsieur de Charny s'est battu! s'cria
la reine.

--Avec le gazetier? dit ardemment Andre.

--Oh! non, mesdames; le gazetier tant battu n'aurait pas donn 
monsieur de Charny le coup d'pe qui l'a fait se trouver mal dans votre
antichambre.

--Bless! il est bless! s'cria la reine. Bless! mais quand cela? mais
comment? Vous vous trompez monsieur de Crosne.

--Oh! madame, Votre Majest me trouve assez souvent en dfaut pour
m'accorder cette fois que je n'y suis pas.

--Tout  l'heure il tait ici.

--Je le sais bien.

--Oh! mais, dit Andre, j'ai bien vu, moi, qu'il souffrait.

Et ces mots, elle les pronona de telle faon que la reine en dcouvrit
l'hostilit, et se retourna vivement.

Le regard de la reine fut une riposte qu'Andre soutint avec nergie.

--Que dites-vous? fit Marie-Antoinette; vous avez remarqu que monsieur
de Charny souffrait, et vous ne l'avez pas dit!

Andre ne rpondit pas. Jeanne voulut venir au secours de la favorite,
dont il fallait se faire une amie.

--Moi aussi, reprit-elle, j'ai cru m'apercevoir que monsieur de Charny
se soutenait difficilement pendant tout le temps que Sa Majest lui
faisait l'honneur de lui parler.

--Difficilement, oui, dit la fire Andre, qui ne remercia pas mme la
comtesse avec un regard.

Monsieur de Crosne, lui qu'on interrogeait, savourait  l'aise ses
observations sur les trois femmes, dont pas une, Jeanne excepte, ne se
doutait qu'elle posait devant un lieutenant de police.

Enfin la reine reprit:

--Monsieur, avec qui et pourquoi monsieur de Charny s'est-il battu?

Pendant ce temps, Andre put reprendre contenance.

--Avec un gentilhomme qui... Mais, mon Dieu! madame, c'est bien inutile
 prsent... Les deux adversaires sont en fort bonne intelligence 
l'heure qu'il est, puisque tout prsentement ils causaient ensemble
devant Votre Majest.

--Devant moi... ici?

--Ici mme... d'o le vainqueur est sorti le premier, voil vingt
minutes peut-tre.

--Monsieur de Taverney! s'cria la reine avec un clair de rage dans les
yeux.

--Mon frre! murmura Andre, qui se reprocha d'avoir t assez goste
pour ne pas tout comprendre.

--Je crois, dit monsieur de Crosne, que c'est en effet avec monsieur
Philippe de Taverney que monsieur de Charny s'est battu.

La reine frappa violemment ses mains l'une contre l'autre, ce qui tait
l'indice de sa plus chaude colre.

--C'est inconvenant... inconvenant, dit-elle... Quoi!... les moeurs
d'Amrique apportes  Versailles... Oh! non, je ne m'en accommoderai
pas, moi.

Andre baissa la tte, monsieur de Crosne galement.

--Ainsi, parce qu'on a couru avec monsieur La Fayette et Washington--la
reine affecta de prononcer ce nom  la franaise-, ainsi l'on
transformera ma cour en une lice du seizime sicle; non, encore une
fois, non. Andre, vous deviez savoir que votre frre s'est battu.

--Je l'apprends, madame, rpondit-elle.

--Pourquoi s'est-il battu?

--Nous aurions pu le demander  monsieur de Charny, qui s'est battu avec
lui, fit Andre ple et les yeux brillants.

--Je ne demande pas, rpondit arrogamment la reine, ce qu'a fait
monsieur de Charny, mais bien ce qu'a fait monsieur Philippe de
Taverney.

--Si mon frre s'est battu, dit la jeune fille en laissant tomber une 
une ses paroles, ce ne peut tre contre le service de Votre Majest.

--Est-ce  dire que monsieur de Charny ne se battait pas pour mon
service, mademoiselle?

--J'ai l'honneur de faire observer  Votre Majest, rpondit Andre, du
mme ton, que je ne parle  la reine que de mon frre, et non d'un
autre.

Marie-Antoinette se tint calme, et, pour en venir l, il lui fallut
toute la force dont elle tait capable.

Elle se leva, fit un tour dans la chambre, feignit de se regarder au
miroir, prit un volume dans un casier de laque, en parcourut sept  huit
lignes, puis le jeta.

--Merci, monsieur de Crosne, dit-elle au magistrat, vous m'avez
convaincue. J'avais la tte un peu bouleverse par tous ces rapports,
par toutes ces suppositions. Oui, la police est trs bien faite,
monsieur; mais, je vous en prie, songez  cette ressemblance dont je
vous ai parl, n'est-ce pas, monsieur. Adieu.

Elle lui tendit sa main avec une grce suprme, et il partit doublement
heureux et renseign au dcuple.

Andre sentit la nuance de ce mot: adieu; elle fit une rvrence longue
et solennelle.

La reine lui dit adieu ngligemment, mais sans rancune apparente.

Jeanne s'inclina comme devant un autel sacr; elle se prparait 
prendre cong.

Madame de Misery entra.

--Madame, dit-elle  la reine, Votre Majest n'a-t-elle pas donn heure
 messieurs Boehmer et Bossange?

--Ah! c'est vrai, ma bonne Misery; c'est vrai. Qu'ils entrent. Restez
encore, madame de La Motte, je veux que le roi fasse une paix plus
complte avec vous.

La reine, en disant ces mots, guettait dans une glace l'expression du
visage d'Andre, qui gagnait lentement la porte du vaste cabinet.

Elle voulait peut-tre piquer sa jalousie en favorisant ainsi la
nouvelle venue.

Andre disparut sous les pans de la tapisserie; elle n'avait ni
sourcill ni tressailli.

--Acier! acier! s'cria la reine en soupirant. Oui, acier, que ces
Taverney, mais or aussi.

Ah! messieurs les joailliers, bonjour. Que m'apportez-vous de nouveau?
Vous savez bien que je n'ai pas d'argent.




Chapitre XL

La tentatrice


Madame de La Motte avait repris son poste;  l'cart comme une femme
modeste, debout et attentive comme une femme  qui l'on a permis de
rester et d'couter.

Messieurs Boehmer et Bossange, en habits de crmonie, se prsentrent 
l'audience de la souveraine. Ils multiplirent leurs saluts jusqu'au
fauteuil de Marie-Antoinette.

--Des joailliers, dit-elle soudain, ne viennent ici que pour parler
joyaux. Vous tombez mal, messieurs.

Monsieur Boehmer prit la parole: c'tait l'orateur de l'association.

--Madame, rpliqua-t-il, nous ne venons point offrir des marchandises 
Votre Majest, nous craindrions d'tre indiscrets.

--Oh! fit la reine, qui se repentait dj d'avoir tmoign trop de
courage, voir des joyaux, ce n'est pas en acheter.

--Sans doute, madame, continua Boehmer en cherchant le fil de sa phrase;
mais nous venons pour accomplir un devoir, et cela nous a enhardis.

--Un devoir... fit la reine avec tonnement.

--Il s'agit encore de ce beau collier de diamants que Votre Majest n'a
pas daign prendre.

--Ah! bien... le collier... Nous y voil revenus! s'cria
Marie-Antoinette en riant.

Boehmer demeura srieux.

--Le fait est qu'il tait beau, monsieur Boehmer, poursuivit la reine.

--Si beau, madame, dit Bossange timidement, que Votre Majest seule
tait digne de le porter.

--Ce qui me console, fit Marie-Antoinette avec un lger soupir qui
n'chappa point  madame de La Motte, ce qui me console, c'est qu'il
cotait... un million et demi, n'est-ce pas, monsieur Boehmer?

--Oui, Votre Majest.

--Et que, continua la reine, en cet aimable temps o nous vivons, quand
les coeurs des peuples se sont refroidis comme le soleil de Dieu, il
n'est plus de souverain qui puisse acheter un collier de diamants quinze
cent mille livres.

--Quinze cent mille livres! rpta comme un cho fidle madame de La
Motte.

--En sorte que, messieurs, ce que je n'ai pu, ce que je n'ai pas d
acheter, personne ne l'aura... Vous me rpondrez que les morceaux en
sont bons. C'est vrai; mais je n'envierai  personne deux ou trois
diamants; j'en pourrais envier soixante.

La reine se frotta les mains avec une sorte de satisfaction dans
laquelle entrait pour quelque chose le dsir de narguer un peu messieurs
Boehmer et Bossange.

--Voil justement en quoi Votre Majest fait erreur, dit Boehmer, et
voil aussi de quelle nature est le devoir que nous venions accomplir
auprs d'elle: le collier est vendu.

--Vendu! s'cria la reine en se retournant.

--Vendu! dit madame de La Motte,  qui le mouvement de sa protectrice
inspira de l'inquitude pour sa prtendue abngation.

-- qui donc? reprit la reine.

--Ah! madame, ceci est un secret d'tat.

--Un secret d'tat! Bon, nous en pouvons rire, s'exclama joyeusement
Marie-Antoinette. Ce qu'on ne dit pas, souvent, c'est qu'on ne pourrait
le dire, n'est-ce pas, Boehmer?

--Madame.

--Oh! les secrets d'tat; mais cela nous est familier  nous autres.
Prenez garde, Boehmer, si vous ne me donnez pas le vtre, je vous le
ferai voler par un employ de monsieur de Crosne.

Et elle se mit  rire de bon coeur, manifestant sans voile son opinion
sur le prtendu secret qui empchait Boehmer et Bossange de rvler le
nom des acqureurs du collier.

--Avec Votre Majest, dit gravement Boehmer, on ne se comporte pas comme
avec d'autres clients; nous sommes venus dire  Votre Majest que le
collier tait vendu, parce qu'il est vendu, et nous avons d taire le
nom de l'acqureur, parce qu'en effet l'acquisition s'est faite
secrtement,  la suite du voyage d'un ambassadeur envoy incognito.

La reine,  ce mot ambassadeur, fut prise d'un nouvel accs d'hilarit.
Elle se tourna vers madame de La Motte en lui disant:

--Ce qu'il y a d'admirable dans Boehmer, c'est qu'il est capable de
croire ce qu'il vient de me dire. Voyons, Boehmer, seulement le pays
d'o vient cet ambassadeur?... Non, c'est trop, fit-elle en riant... la
premire lettre de son nom? voil tout...

Et lance dans le rire, elle ne s'arrta plus.

--C'est monsieur l'ambassadeur de Portugal, dit Boehmer en baissant la
voix, comme pour sauver au moins son secret des oreilles de madame de La
Motte.

 cette articulation si positive, si nette, la reine s'arrta tout 
coup.

--Un ambassadeur de Portugal! dit-elle; il n'y en a pas ici, Boehmer.

--Il en est venu un exprs, madame.

--Chez vous... incognito?

--Oui, madame.

--Qui donc?

--Monsieur de Souza.

La reine ne rpliqua pas. Elle balana un moment sa tte; puis, en femme
qui a pris son parti:

--Eh bien! dit-elle, tant mieux pour Sa Majest la reine de Portugal;
les diamants sont beaux. N'en parlons plus.

--Madame, au contraire; Votre Majest daignera me permettre d'en
parler... Nous permettre, dit Boehmer en regardant son associ.

Bossange salua.

--Les connaissez-vous, ces diamants, comtesse? s'cria la reine avec un
regard  l'adresse de Jeanne.

--Non, madame.

--De beaux diamants!... C'est dommage que ces messieurs ne les aient
point apports.

--Les voici, fit Bossange avec empressement.

Et il tira du fond de son chapeau, qu'il portait sous son bras, la
petite bote plate qui renfermait cette parure.

--Voyez, voyez, comtesse, vous tes femme, cela vous amusera, dit la
reine.

Et elle s'carta un peu du guridon de Svres sur lequel Boehmer venait
d'taler avec art le collier, de faon que le jour, en frappant les
pierres, en ft jaillir les feux d'un plus grand nombre de facettes.

Jeanne poussa un cri d'admiration. Et de fait, rien n'tait plus beau;
on et dit une langue de feux, tantt verts et rouges, tantt blancs
comme la lumire elle-mme. Boehmer faisait osciller l'crin et
ruisseler les merveilles de ces flammes liquides.

--Admirable! admirable! s'cria Jeanne en proie au dlire d'une
admiration enthousiaste.

--Quinze cent mille livres qui tiendraient dans le creux de la main,
rpliqua la reine avec l'affectation d'un flegme philosophique que
monsieur Rousseau de Genve et dploy en pareille circonstance.

Mais Jeanne vit autre chose dans ce ddain que le ddain lui-mme, car
elle ne perdit pas l'espoir de convaincre la reine, et aprs un long
examen:

--Monsieur le joaillier avait raison, dit-elle; il n'y a au monde qu'une
reine digne de porter ce collier, c'est Votre Majest.

--Cependant, Ma Majest ne le portera pas, rpliqua Marie-Antoinette.

--Nous n'avons pas d le laisser sortir de France, madame, sans venir
dposer aux pieds de Votre Majest tous nos regrets. C'est un joyau que
toute l'Europe connat maintenant et qu'on se dispute. Que telle ou
telle souveraine s'en pare au refus de la reine de France, notre orgueil
national le permettra, quand vous, madame, vous aurez encore une fois,
dfinitivement, irrvocablement refus.

--Mon refus a t prononc, rpondit la reine. Il a t public. On m'a
trop loue pour que je m'en repente.

--Oh! madame, dit Boehmer, si le peuple a trouv beau que Votre Majest
prfrt un vaisseau  un collier, la noblesse, qui est franaise aussi,
n'aurait pas trouv surprenant que la reine de France achett un collier
aprs avoir achet un vaisseau.

--Ne parlons plus de cela, fit Marie-Antoinette en jetant un dernier
regard  l'crin.

Jeanne soupira, pour aider le soupir de la reine.

--Ah! vous soupirez, vous, comtesse. Si vous tiez  ma place, vous
feriez comme moi.

--Je ne sais pas, murmura Jeanne.

--Avez-vous bien regard? se hta de dire la reine.

--Je regarderais toujours, madame.

--Laissez cette curieuse, messieurs; elle admire. Cela n'te rien aux
diamants; ils valent toujours quinze cent mille livres, malheureusement.

Ce mot-l sembla une occasion favorable  la comtesse.

La reine regrettait, donc elle avait eu envie. Elle avait eu envie, donc
elle devait dsirer encore, n'ayant pas t satisfaite. Telle tait la
logique de Jeanne, il faut le croire, puisqu'elle ajouta:

--Quinze cent mille livres, madame, qui,  votre col, feraient mourir de
jalousie toutes les femmes, fussent-elles Cloptre, fussent-elles
Vnus.

Et, saisissant dans l'crin le royal collier, elle l'agrafa si
habilement, si prestidigieusement sur la peau satine de
Marie-Antoinette, que celle-ci se trouva en un clin d'oeil inonde de
phosphore et de chatoyantes couleurs.

--Oh! Votre Majest est sublime ainsi, dit Jeanne.

Marie-Antoinette s'approcha vivement d'un miroir: elle blouissait.

Son col fin et souple autant que celui de Jeanne Gray, ce col mignon
comme le tube d'un lis, destin comme la fleur de Virgile  tomber sous
le fer, s'levait gracieusement avec ses boucles dores et frises du
sein de ce flot lumineux.

Jeanne avait os dcouvrir les paules de la reine, en sorte que les
derniers rangs du collier tombaient sur sa poitrine de nacre. La reine
tait radieuse, la femme tait superbe. Amants ou sujets, tout se ft
prostern.

Marie-Antoinette s'oublia jusqu' s'admirer ainsi. Puis, saisie de
crainte, elle voulut arracher le collier de ses paules.

--Assez, dit-elle, assez!

--Il a touch Votre Majest, s'cria Boehmer, il ne peut plus convenir 
personne.

--Impossible, rpliqua fermement la reine. Messieurs, j'ai un peu jou
avec ces diamants, mais prolonger le jeu, ce serait une faute.

--Votre Majest a tout le temps ncessaire pour s'accoutumer  cette
ide, glissa Boehmer  la reine; demain nous reviendrons.

--Payer tard, c'est toujours payer. Et puis, pourquoi payer tard? Vous
tes presss. On vous paie sans doute plus avantageusement.

--Oui, Votre Majest, comptant, riposta le marchand redevenu marchand.

--Prenez! prenez! s'cria la reine; dans l'crin les diamants. Vite!
vite!

--Votre Majest oublie peut-tre qu'un pareil joyau, c'est de l'argent,
et que dans cent ans le collier vaudra toujours ce qu'il vaut
aujourd'hui.

--Donnez-moi quinze cent mille livres, comtesse, rpliqua en souriant
forcment la reine, et nous verrons.

--Si je les avais, s'cria celle-ci; oh...

Elle se tut. Les longues phrases ne valent pas toujours une heureuse
rticence.

Boehmer et Bossange eurent beau mettre un quart d'heure  serrer, 
cadenasser leurs diamants, la reine ne bougea plus.

On voyait  son air affect,  son silence, que l'impression avait t
vive, la lutte pnible.

Selon son habitude, dans les moments de dpit, elle allongea les mains
vers un livre, dont elle feuilleta quelques pages sans lire.

Les joailliers prirent cong en disant:

--Votre Majest a refus?

--Oui... et oui, soupira la reine, qui, cette fois, soupira pour tout le
monde.

Ils sortirent.

Jeanne vit que le pied de Marie-Antoinette s'agitait au-dessus du
coussin de velours dans lequel son empreinte tait marque encore.

Elle souffre, pensa la comtesse immobile.

Tout  coup la reine se leva, fit un tour dans sa chambre, et s'arrtant
devant Jeanne dont le regard la fascinait:

--Comtesse, dit-elle d'une voix brve, il parat que le roi ne viendra
pas. Notre petite supplique est remise  une prochaine audience.

Jeanne salua respectueusement et se recula jusqu' la porte.

--Mais je penserai  vous, ajouta la reine avec bont.

Jeanne appuya ses lvres sur sa main, comme si elle y dposait son
coeur, et sortit, laissant Marie-Antoinette toute possde de chagrins
et de vertiges.

Les chagrins de l'impuissance, les vertiges du dsir, se dit Jeanne. Et
elle est la reine! Oh! non! elle est femme!

La comtesse disparut.




Chapitre XLI

Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours


Jeanne aussi tait femme, et sans tre reine.

Il en rsulta qu' peine dans sa voiture, Jeanne compara ce beau palais
de Versailles, ce riche et splendide ameublement,  son quatrime tage
de la rue Saint-Claude, ces laquais magnifiques  sa vieille servante.

Mais presque aussitt l'humble mansarde et la vieille servante
s'enfuirent dans l'ombre du pass, comme une de ces visions qui,
n'existant plus, n'ont jamais exist, et Jeanne vit sa petite maison du
faubourg Saint-Antoine si distingue, si gracieuse, si confortable,
comme on dirait de nos jours, avec ses laquais moins brods que ceux de
Versailles, mais aussi respectueux, aussi obissants.

Cette maison et ces laquais, c'tait son Versailles  elle; elle y tait
non moins reine que Marie-Antoinette, et ses dsirs forms, pourvu
qu'elle st les borner, non pas au ncessaire, mais au raisonnable,
taient aussi bien et aussi vite excuts que si elle et tenu le
sceptre.

Ce fut donc avec le front panoui et le sourire sur les lvres que
Jeanne rentra chez elle. Il tait de bonne heure encore; elle prit du
papier, une plume et de l'encre, crivit quelques lignes, les
introduisit dans une enveloppe fine et parfume, traa l'adresse et
sonna.

 peine la dernire vibration de la sonnette avait-elle retenti que la
porte s'ouvrait et qu'un laquais, debout, attendait sur le seuil.

--J'avais raison, murmura Jeanne, la reine n'est pas mieux servie.

Puis tendant la main:

--Cette lettre  monseigneur le cardinal de Rohan, dit-elle.

Le laquais s'avana, prit le billet, et sortit sans dire un mot, avec
cette obissance muette des valets de bonne maison.

La comtesse tomba dans une profonde rverie, rverie qui n'tait pas
nouvelle, mais qui faisait suite  celle de la route.

Cinq minutes ne s'taient pas coules qu'on gratta  la porte.

--Entrez, dit madame de La Motte.

Le mme laquais reparut.

--Eh bien! demanda madame de La Motte avec un lger mouvement
d'impatience en voyant que son ordre n'tait point excut.

--Au moment o je sortais pour excuter les ordres de madame la
comtesse, dit le laquais, monseigneur frappait  la porte. Je lui ai dit
que j'allais  son htel. Il a pris la lettre de madame la comtesse, l'a
lue, a saut en bas de sa voiture, et est entr en disant: C'est bien;
annoncez-moi.

--Aprs?

--Monseigneur est l; il attend qu'il plaise  madame de le faire
entrer.

Un lger sourire passa sur les lvres de la comtesse. Au bout de deux
secondes:

--Faites entrer, dit-elle enfin, avec un accent de satisfaction marque.

Ces deux secondes avaient-elles pour but de faire attendre dans son
antichambre un prince de l'glise, ou bien taient-elles ncessaires 
madame de La Motte pour achever son plan?

Le prince parut sur le seuil.

En rentrant chez elle, en envoyant chercher le cardinal, en prouvant
une si grande joie de ce que le cardinal tait l, Jeanne avait donc un
plan?

Oui, car la fantaisie de la reine, pareille  un de ces feux-follets qui
clairent toute une valle aux sombres accidents, cette fantaisie de
reine et surtout de femme venait d'ouvrir aux regards de l'intrigante
comtesse tous les secrets replis d'une me trop hautaine d'ailleurs,
pour prendre de grandes prcautions  les cacher.

La route est longue, de Versailles  Paris, et quand on la fait cte 
cte avec le dmon de la cupidit, il a le temps de vous souffler 
l'oreille les plus hardis calculs.

Jeanne se sentait ivre de ce chiffre de quinze cent mille livres,
panoui en diamants sur le satin blanc de l'crin de messieurs Boehmer
et Bossange.

Quinze cent mille livres! n'tait-ce pas, en effet, une fortune de
prince, et surtout pour la pauvre mendiante qui, il y a un mois encore,
tendait la main  l'aumne des grands?

Certes, il y avait plus loin de la Jeanne de Valois de la rue
Saint-Claude  la Jeanne de Valois du faubourg Saint-Antoine, qu'il n'y
en avait de la Jeanne de Valois du faubourg Saint--- Antoine  la Jeanne
de Valois matresse du collier.

Elle avait donc dj franchi plus de la moiti du chemin qui menait  la
fortune.

Et cette fortune que Jeanne convoitait, ce n'tait pas une illusion
comme l'est le mot d'un contrat, comme l'est une possession
territoriale, toutes choses premires, sans doute, mais auxquelles a
besoin de s'adjoindre l'intelligence de l'esprit ou des yeux.

Non, ce collier, c'tait bien autre chose qu'un contrat ou une terre: ce
collier, c'tait la fortune visible; aussi tait-il l, toujours l,
brlant et fascinateur; et puisque la reine le dsirait, Jeanne de
Valois pouvait bien y rver; puisque la reine savait s'en priver, madame
de La Motte pouvait bien y borner son ambition.

Aussi mille ides vagues, ces fantmes tranges aux contours nuageux que
le pote Aristophane disait s'assimiler aux hommes dans leurs moments de
passion, mille envies, mille rages de possder prirent pour Jeanne,
pendant cette route de Paris  Versailles, la forme de loups, de renards
et de serpents ails.

Le cardinal, qui devait raliser ses rves, les interrompit en rpondant
par sa prsence inattendue au dsir que madame de La Motte avait de le
voir.

Lui aussi avait ses rves, lui aussi avait son ambition, qu'il cachait
sous un masque d'empressement, sous un semblant d'amour.

--Ah! chre Jeanne, dit-il, c'est vous. Vous m'tes devenue, en vrit,
si ncessaire, que toute ma journe s'est assombrie de l'ide que vous
tiez loin de moi. tes-vous venue en bonne sant de Versailles au
moins?

--Mais comme vous voyez, monseigneur.

--Et contente?

--Enchante.

--La reine vous a donc reue?

--Aussitt mon arrive, j'ai t introduite auprs d'elle.

--Vous avez du bonheur. Gageons,  votre air triomphant, que la reine
vous a parl?

--J'ai pass trois heures  peu prs dans le cabinet de Sa Majest.

Le cardinal tressaillit, et peu s'en fallut qu'il ne rptt aprs
Jeanne, avec l'accent de la dclamation:

--Trois heures!

Mais il se contint.

--Vous tes rellement, dit-il, une enchanteresse, et nul ne saurait
vous rsister.

--Oh! oh! vous exagrez, mon prince.

--Non, en vrit, et vous tes reste, dites-vous, trois heures avec la
reine?

Jeanne fit un signe de tte affirmatif.

--Trois heures! rpta le cardinal en souriant; que de choses une femme
d'esprit comme vous peut dire en trois heures.

--Oh! je vous rponds, monseigneur, que je n'ai pas perdu mon temps.

--Je parie que pendant ces trois heures, hasarda le cardinal, vous
n'avez pas pens  moi une seule minute?

--Ingrat!

--Vraiment! s'cria le cardinal.

--J'ai fait plus que penser  vous.

--Qu'avez-vous fait?

--J'ai parl de vous.

--Parl de moi, et  qui? demanda le prlat, dont le coeur commenait 
battre, avec une voix dont toute sa puissance sur lui-mme ne pouvait
dissimuler l'motion.

-- qui, sinon  la reine?

En disant ces mots si prcieux pour le cardinal, Jeanne eut l'art de ne
point regarder le prince en face, comme si elle se ft peu inquite de
l'effet qu'ils devaient produire.

Monsieur de Rohan palpitait.

--Ah! dit-il, voyons, chre comtesse, racontez-moi cela. En vrit, je
m'intresse tant  ce qui vous arrive, que je ne veux pas que vous me
fassiez grce du plus petit dtail.

Jeanne sourit; elle savait ce qui intressait le cardinal tout aussi
bien que lui-mme.

Mais comme ce rcit mticuleux tait arrt d'avance dans son esprit,
comme elle l'et fait d'elle-mme si le cardinal ne l'et point prie de
le faire, elle commena doucement, se faisant tirer chaque syllabe;
racontant toute l'entrevue, toute la conversation; produisant  chaque
mot la preuve que, par un de ces hasards heureux qui font la fortune des
courtisans, elle tait tombe  Versailles dans une de ces circonstances
singulires qui font en un jour d'une trangre une amie presque
indispensable. En effet, en un jour, Jeanne de La Motte avait t
initie  tous les malheurs de la reine,  toutes les impuissances de la
royaut.

Monsieur de Rohan ne paraissait retenir du rcit que ce que la reine
avait dit pour Jeanne.

Jeanne, dans son rcit, n'appuyait que sur ce que la reine avait dit
pour monsieur de Rohan.

Le rcit venait d'tre achev  peine que le mme laquais entra,
annonant que le souper tait servi.

Jeanne invita le cardinal d'un coup d'oeil. Le cardinal accepta d'un
signe.

Il donna le bras  la matresse de la maison, qui s'tait si vite
habitue  en faire les honneurs, et passa dans la salle  manger.

Quand le souper fut achev, quand le prlat eut bu  longs traits
l'espoir et l'amour dans les rcits vingt fois repris, vingt fois
interrompus de l'enchanteresse, force lui fut de compter enfin avec
cette femme qui tenait les coeurs des puissances dans sa main.

Car il remarquait, avec une surprise qui tenait de l'pouvante, qu'au
lieu de se faire valoir comme toute femme que l'on recherche et dont on
a besoin, elle allait au-devant des voeux de son interlocuteur avec une
bonne grce bien diffrente de cette fiert lonine du dernier souper,
pris  la mme place et dans la mme maison.

Jeanne, cette fois, faisait les honneurs de chez elle en femme non
seulement matresse d'elle-mme, mais encore matresse des autres. Nul
embarras dans son regard, nulle rserve dans sa voix. N'avait-elle pas,
pour prendre ces hautes leons d'aristocratie, frquent tout le jour la
fleur de la noblesse franaise; une reine sans rivale ne l'avait-elle
pas appele ma chre comtesse?

Aussi le cardinal, soumis  cette supriorit, en homme suprieur
lui-mme, ne tenta-t-il point d'y rsister.

--Comtesse, dit-il en lui prenant la main, il y a deux femmes en vous.

--Comment cela? demanda la comtesse.

--Celle d'hier, et celle d'aujourd'hui.

--Et laquelle prfre Votre minence?

--Je ne sais. Seulement, celle de ce soir est une Armide, une Circ,
quelque chose d'irrsistible.

--Et  qui vous n'essaierez pas de rsister, j'espre, monseigneur, tout
prince que vous tes.

Le prince se laissa glisser de son sige et tomba aux genoux de madame
de La Motte.

--Vous demandez l'aumne? dit-elle.

--Et j'attends que vous me la fassiez.

--Jour de largesse, rpondit Jeanne; la comtesse de Valois a pris rang,
elle est une femme de la cour; avant peu elle comptera parmi les femmes
les plus fires de Versailles. Elle peut donc ouvrir sa main et la
tendre  qui bon lui semble.

--Ft-ce  un prince? dit monsieur de Rohan.

--Ft-ce  un cardinal, rpondit Jeanne.

Le cardinal appuya un long et brlant baiser sur cette jolie main
mutine; puis, ayant consult des yeux le regard et le sourire de la
comtesse, il se leva. Et, passant dans l'antichambre, dit deux mots 
son coureur.

Deux minutes aprs, on entendit le bruit de la voiture qui s'loignait.

La comtesse releva la tte.

--Ma foi! comtesse, dit le cardinal, j'ai brl mes vaisseaux.

--Et il n'y a pas grand mrite  cela, rpondit la comtesse, puisque
vous tes au port.




Chapitre XLII

O l'on commence  voir les visages sous les masques


Les longues causeries sont le privilge heureux des gens qui n'ont plus
rien  se dire. Aprs le bonheur de se taire ou de dsirer, par
interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans
phrases.

Deux heures aprs le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en
taient au point o nous disons. La comtesse avait cd, le cardinal
avait vaincu, et cependant le cardinal, c'tait l'esclave; la comtesse,
c'tait le triomphateur.

Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se
trompent dans un baiser.

Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait tre
tromp.

Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimit tait ncessaire. Chacun
avait donc atteint son but.

Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son
impatience. Il se contenta de faire un petit dtour, et ramenant la
conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la
nouvelle favorite de la reine:

--Elle est gnreuse, dit-il, et rien ne lui cote pour les gens qu'elle
aime. Elle a le rare esprit de donner un peu  beaucoup de monde, et de
donner beaucoup  peu d'amis.

--Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.

--Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire.
Jamais ministre, except Turgot peut-tre, n'a eu le courage de refuser
 la reine ce qu'elle demandait.

--Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous
ne la faites, pauvre reine, ou plutt pauvre femme!

--Comment cela?

--Est-on riche quand on est oblige de s'imposer des privations?

--Des privations! contez-moi cela, chre Jeanne.

--Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de
moins.

--Dites, je vous coute.

--Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a
endurs.

--Deux supplices! Lesquels, voyons?

--Savez-vous ce que c'est qu'un dsir de femme, mon cher prince?

--Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.

--Eh bien! la reine a un dsir qu'elle ne peut satisfaire.

--De qui?

--Non, de quoi.

--Soit, de quoi?

--D'un collier de diamants.

--Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de
Boehmer et Bossange?

--Prcisment.

--Oh! la vieille histoire, comtesse.

--Vieille ou neuve, n'est-ce pas un vritable dsespoir pour une reine,
dites, que de ne pouvoir possder ce qu'a failli possder une simple
favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne
Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.

--Eh bien! chre comtesse, voil ce qui vous trompe, la reine a pu avoir
cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refuss.

--Oh!

--Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refuss
de la main du roi.

Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.

Jeanne couta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:

--Eh bien! dit-elle, aprs?

--Comment, aprs?

--Oui, qu'est-ce que cela prouve?

--Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.

Jeanne haussa les paules.

--Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez
les rois, et vous vous laissez prendre  une pareille rponse?

--Dame! je constate un refus.

--Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu
besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.

--Bon! dit le cardinal, voil comme vous croyez aux vertus royales,
vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas tait un croyant, prs de vous.

--Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.

--Laquelle?

--C'est que la reine n'a pas eu plutt refus le collier, qu'elle a t
prise d'une envie folle de l'avoir.

--Vous vous forgez ces ides-l, ma chre, et d'abord, croyez bien  une
chose, c'est qu' travers tous ses dfauts, la reine a une qualit
immense.

--Laquelle?

--Elle est dsintresse! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les
pierres. Elle pse les minraux  leur valeur; pour elle une fleur au
corset vaut un diamant  l'oreille.

--Je ne dis pas non. Seulement,  cette heure, je soutiens qu'elle a
envie de se mettre plusieurs diamants au cou.

--Oh! comtesse, prouvez.

--Rien ne sera plus facile; tantt j'ai vu le collier.

--Vous?

--Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touch.

--O cela?

-- Versailles, toujours.

-- Versailles?

--Oui, o les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine
une dernire fois.

--Et c'est beau.

--C'est merveilleux.

--Alors, vous qui tes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense  ce
collier.

--Je comprends qu'on en perde l'apptit et le sommeil.

--Hlas! que n'ai-je un vaisseau  donner au roi!

--Un vaisseau?

--Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous
pourriez manger et dormir tranquille.

--Vous riez?

--Non, je vous jure.

--Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous tonnera fort.

--Dites.

--Ce collier, je n'en voudrais pas!

--Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.

--Hlas! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voil
pourquoi elle le dsire.

--Mais je vous rpte que le roi le lui offrait.

Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.

--Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces
prsents-l quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de
les accepter.

Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.

--Je ne comprends pas trop, dit-il.

--Tant mieux; brisons l. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous
ne pouvons pas l'avoir?

--Oh! si j'tais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais
bien de l'accepter.

--Eh bien! sans tre le roi, forcez la reine  le prendre, et vous
verrez si elle est aussi fche que vous croyez de cette violence.

Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.

--Vrai, dit-il, vous tes sre de ne pas vous tromper; la reine a ce
dsir?

--Dvorant. coutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou
n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fch d'tre
ministre?

--Mais il est trs possible que j'aie dit cela, comtesse.

--Eh bien! gageons, mon cher prince...

--Quoi?

--Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de faon que ce
collier ft sur sa toilette dans huit jours.

--Oh! comtesse.

--Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?

--Oh! jamais.

--D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que
vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce
serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour
rien et qui vous est d. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du
bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a blouie au soleil, et me
voil rptant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une
rude preuve qu'une journe de faveur pour une petite provinciale! Ces
rayons-l, il faut tre aigle comme vous pour les regarder en face.

Le cardinal devint rveur.

--Allons, voyons, dit Jeanne, voil que vous me jugez si mal, voil que
vous me trouvez si vulgaire et si misrable, que vous ne daignez plus
mme me parler.

--Ah! par exemple!

--La reine juge par moi, c'est moi.

--Comtesse!

--Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle dsirait les diamants parce qu'elle
a soupir en les voyant; je l'ai cru parce qu' sa place je les eusse
dsirs; excusez ma faiblesse.

--Vous tes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance
incroyable, la faiblesse du coeur, comme vous dites, et la force de
l'esprit: vous tes si peu femme en de certains moments, que je m'en
effraie. Vous l'tes si adorablement dans d'autres, que j'en bnis le
ciel et que je vous en bnis.

Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.

--Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-l, dit-il.

--Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hameon a mordu
dans les chairs.

Mais tout en disant: Ne parlons plus de cela, le cardinal reprit:

--Et vous croyez que c'est Boehmer qui est revenu  la charge? dit-il.

--Avec Bossange, oui, rpondit innocemment madame de La Motte.

--Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait;
Bossange, n'est-ce pas son associ?

--Oui, un grand sec.

--C'est cela.

--Qui demeure?...

--Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de
l'cole, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du
Pont-Neuf.

--Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-l au-dessus d'une
porte en passant dans mon carrosse.

Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.

Jeanne avait raison, et l'hameon tait entr au plus profond de la
proie.

Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg
Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez Boehmer.

Il comptait garder l'incognito, mais Boehmer et Bossange taient les
joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il pronona, ils
l'appelrent monseigneur.

--Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me
reconnaissez, tchez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.

--Monseigneur peut tre tranquille. Nous attendons les ordres de
monseigneur.

--Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montr
 la reine.

--En vrit, nous sommes au dsespoir, mais monseigneur vient trop tard.

--Comment cela?

--Il est vendu.

--C'est impossible, puisque hier vous avez t l'offrir de nouveau  Sa
Majest.

--Qui l'a refus de nouveau, monseigneur, voil pourquoi l'ancien march
subsiste.

--Et avec qui ce march a-t-il t conclu? demanda le cardinal.

--C'est un secret, monseigneur.

--Trop de secrets, monsieur Boehmer.

Et le cardinal se leva.

--Mais, monseigneur.

--Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la
couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces
belles pierreries; vous prfrez le Portugal,  votre aise, monsieur
Boehmer.

--Monseigneur sait tout! s'cria le joaillier.

--Eh bien! que voyez-vous d'tonnant  cela?

--Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut tre que par la reine.

--Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la
supposition, qui flattait son amour-propre.

--Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.

--Expliquez-vous, je ne comprends pas.

--Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute libert?

--Parlez.

--Eh bien! la reine a envie de notre collier.

--Vous le croyez?

--Nous en sommes srs.

--Ah! et pourquoi ne l'achte-t-elle pas alors?

--Mais parce qu'elle a refus au roi, et que revenir sur cette dcision
qui a valu tant d'loges  Sa Majest, ce serait montrer du caprice.

--La reine est au-dessus de ce que l'on dit.

--Oui, quand c'est le peuple, ou mme quand ce sont des courtisans qui
disent; mais quand c'est le roi qui parle...

--Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier  la reine?

--Sans doute; mais il s'est empress de remercier la reine quand la
reine a refus.

--Voyons, que conclut M. Boehmer?

--Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paratre l'acheter.

--Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit
point de cela.

--C'est fcheux, monseigneur, car c'et t la seule raison dcisive
pour nous de manquer de parole  monsieur l'ambassadeur de Portugal.

Le cardinal rflchit.

Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur
est toujours suprieure... D'abord, le diplomate ngocie presque
toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa
griffe l'objet qui excite la curiosit: le lui acheter, le lui payer
cher, c'est presque le dpouiller.

Monsieur de Rohan, voyant qu'il tait au pouvoir de cet homme:

--Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de
votre collier.

--Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les marchs quand
il s'agit de donner la prfrence  la reine.

--Combien vendez-vous ce collier?

--Quinze cent mille livres.

--Comment organisez-vous le paiement?

--Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier
moi-mme  Lisbonne, o l'on me payait  vue.

--Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur Boehmer;
un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.

--Cent mille livres.

--On peut les trouver. Pour le reste?

--Votre minence voudrait du temps? dit Boehmer. Avec la garantie de
Votre minence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une
perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette
importance, les chiffres grossissent d'eux-mmes sans raison. Les
intrts de quinze cent mille livres font, au denier cinq,
soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les
marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.

--Ce serait cent cinquante mille livres,  votre compte?

--Mais, oui, monseigneur.

--Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur
Boehmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui
resteront en trois chances compltant une anne. Est-ce dit?

--Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres  ce march.

--Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez  toucher demain quinze cent
mille livres, vous seriez embarrass: un joaillier n'achte pas une
terre de ce prix-l.

--Nous sommes deux, monseigneur, mon associ et moi.

--Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus  l'aise de
toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'anne, c'est--dire deux
cent cinquante mille livres chacun.

--Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh!
s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous
inquiter ni du paiement, ni du placement  la rentre des fonds.

-- qui donc appartiennent-ils alors?

--Mais,  dix cranciers peut-tre: nous avons achet ces pierres en
dtail. Nous les devons l'une  Hambourg, l'autre  Naples; une 
Buenos-Ayres, deux  Moscou. Nos cranciers attendent la vente du
collier pour tre rembourss. Le bnfice que nous ferons fait notre
seule proprit; mais, hlas! monseigneur, depuis que ce malheureux
collier est en vente, c'est--dire depuis deux ans, nous perdons dj
deux cent mille livres d'intrt. Jugez si nous sommes en bnfice.

Monsieur de Rohan interrompit Boehmer.

--Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.

--C'est vrai, monseigneur, le voici.

Et Boehmer, aprs toutes les prcautions d'usage, exhiba le prcieux
joyau.

--Superbe! s'cria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui
avaient d s'imprimer sur le col de la reine.

Quand il eut fini et que ses doigts eurent  satit cherch sur les
pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui tre demeures
adhrentes:

--March conclu? dit-il.

--Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais  l'ambassade pour me
ddire.

--Je ne croyais pas qu'il y et d'ambassadeur du Portugal  Paris en ce
moment?

--En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il
est venu incognito.

--Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.

--Oui, monseigneur.

--Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!

Et il redoubla d'hilarit.

Monsieur Boehmer crut devoir s'associer  la gaiet de son client. On
s'gaya longtemps sur cet crin, aux dpens du Portugal.

Monsieur de Rohan allait partir.

Boehmer l'arrta.

--Monseigneur veut-il me dire comment se rglera l'affaire?
demanda-t-il.

--Mais tout naturellement.

--L'intendant de monseigneur?

--Non pas; personne except moi; vous n'aurez affaire qu' moi.

--Et quand?

--Ds demain.

--Les cent mille livres?

--Je les apporterai ici demain.

--Oui, monseigneur. Et les effets?

--Je les souscrirai ici demain.

--C'est au mieux, monseigneur.

--Et puisque vous tes un homme de secret, monsieur Boehmer,
souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus
importants.

--Monseigneur, je le sens, et je mriterai votre confiance, ainsi que
celle de Sa Majest la reine, ajouta-t-il finement.

Monsieur de Rohan rougit et sortit troubl, mais heureux comme tout
homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.

Le lendemain de ce jour, monsieur Boehmer se dirigea d'un air compos
vers l'ambassade de Portugal.

Au moment o il allait frapper  la porte, monsieur Beausire, premier
secrtaire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau,
premier chancelier, et don Manol y Souza, l'ambassadeur, expliquait un
nouveau plan de campagne  son associ, le valet de chambre.

Depuis la dernire visite de monsieur Boehmer  la rue de la Jussienne,
l'htel avait subi beaucoup de transformations.

Tout le personnel dbarqu, comme nous l'avons vu, dans les deux
voitures de poste, s'tait cas selon les exigences du besoin, et dans
les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel
ambassadeur.

Il faut dire que les associs, en se partageant les rles qu'ils
remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion
de surveiller eux-mmes leurs intrts, ce qui donne toujours un peu de
courage dans les plus pnibles besognes.

Monsieur Ducorneau, enchant de l'intelligence de tous ces valets,
admirait en mme temps que l'ambassadeur se ft assez peu souci du
prjug national pour prendre une maison entirement franaise, depuis
le premier secrtaire jusqu'au troisime valet de chambre.

Aussi ce fut  ce propos qu'en tablissant les chiffres avec monsieur de
Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'loges
pour le chef de l'ambassade.

--Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais
encrots qui s'en tiennent  la vie du quatorzime sicle, comme vous
en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes
voyageurs, riches  millions, qui seraient rois quelque part si l'envie
leur en prenait.

--Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.

--Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain
nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?

--Oh! mais voil des doctrines philosophiques, monsieur le secrtaire,
dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas  voir sortir ces maximes
galitaires de la bouche d'un diplomate.

--Nous faisons exception, rpondit Beausire un peu contrari de son
anachronisme; sans tre un voltairien ou un Armnien  la faon de
Rousseau, on connat son monde philosophique, on connat les thories
naturelles de l'ingalit des conditions et des forces.

--Savez-vous, s'cria le chancelier avec lan, qu'il est heureux que le
Portugal soit un petit tat!

--Eh! pourquoi?

--Parce que, avec de tels hommes  son sommet, il s'agrandirait vite,
monsieur.

--Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la
politique philosophique. C'est spcieux, mais peu applicable. Maintenant
brisons l. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse,
dites-vous?

--Oui, monsieur le secrtaire, cent huit mille livres.

--Et pas de dettes?

--Pas un denier.

--C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.

--Le voici.  quand la prsentation, monsieur le secrtaire? Je vous
dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosit, de commentaires
inpuisables, je dirai presque d'inquitudes.

--Ah! ah!

--Oui, l'on voit de temps en temps rder autour de l'htel des gens qui
voudraient que la porte ft en verre.

--Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?

--Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur tant secrte,
vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en pntrer les motifs.

--J'ai pens comme vous, dit Beausire assez inquiet.

--Tenez, monsieur le secrtaire, fit Ducorneau en menant Beausire au
grillage d'une fentre qui s'ouvrait sur le pan coup d'un pavillon de
l'htel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?

--Oui, je le vois.

--Comme il regarde, hein?

--En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?

--Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-tre.

--C'est probable.

--Entre nous soit dit, monsieur le secrtaire, monsieur de Crosne n'est
pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu
monsieur de Sartine?

--Non, monsieur, non!

--Oh! celui-l vous et dix fois dj devins. Il est vrai que vous
prenez des prcautions...

La sonnette retentit.

--Monsieur l'ambassadeur appelle, dit prcipitamment Beausire, que la
conversation commenait  gner.

Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de
cette porte deux associs qui, l'un la plume  l'oreille et l'autre le
balai  la main, l'un service de quatrime ordre, l'autre valet de pied,
trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne ft-ce
que par le sens de l'oue.

Beausire jugea qu'il tait suspect, et se promit de redoubler de
vigilance.

Il monta donc chez l'ambassadeur, aprs avoir, dans l'ombre, serr la
main de ses deux amis et co-intresss.




Chapitre XLIII

O monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien  ce qui se passe


Don Manol y Souza tait moins jaune que de coutume, c'est--dire qu'il
tait plus rouge. Il venait d'avoir avec monsieur le commandeur valet de
chambre une explication pnible.

Cette explication n'tait pas encore termine.

Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s'arrachaient les dernires
plumes.

--Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d'accord.

--En quoi? dit le secrtaire, qui prit des airs d'arbitre, aprs avoir
chang un coup d'oeil avec l'ambassadeur, son alli naturel.

--Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur Boehmer doit venir
aujourd'hui conclure l'affaire du collier.

--Je le sais.

--Et qu'on doit lui compter les cent mille livres.

--Je le sais encore.

--Ces cent mille livres sont la proprit de l'association, n'est-ce
pas?

--Qui en doute?

--Ah! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se
retournant vers don Manol.

--Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience
avec la main.

--Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent
mille livres sont aux associs.

--Voil tout; je n'en demande pas davantage.

--Eh bien, alors, la caisse qui les renferme ne doit pas tre situe
dans le seul bureau de l'ambassade qui soit contigu  la chambre de
monsieur l'ambassadeur.

--Pourquoi cela? dit Beausire.

--Et monsieur l'ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner
 chacun une clef de cette caisse.

--Non pas, dit le Portugais.

--Vos raisons?

--Ah! oui, vos raisons? demanda Beausire.

--On se dfie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe frache,
pourquoi ne me dfierais-je pas des autres? Il me semble que si je puis
tre accus de voler l'association, je puis suspecter l'association de
me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.

--D'accord, dit le valet de chambre; mais justement pour cela, nous
avons des droits gaux.

--Alors, mon cher monsieur, si vous voulez faire ici de l'galit, vous
eussiez d dcider que nous ferions chacun  notre tour le rle de
l'ambassadeur. C'et t moins vraisemblable peut-tre aux yeux du
public, mais les associs eussent t rassurs. C'est tout, n'est-ce
pas?

--Et d'abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous
n'agissez pas en bon confrre; est-ce que le seigneur don Manol n'a pas
un privilge incontestable, celui de l'invention?

--Ah! oui... dit l'ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec
moi.

--Oh! rpliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train,
on ne fait plus attention aux privilges.

--D'accord, mais on continue de faire attention aux procds, dit
Beausire.

--Je ne viens pas seul faire cette rclamation, murmura le commandeur un
peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi.

--Et ils ont tort, rpliqua le Portugais.

--Ils ont tort, dit Beausire.

Le commandeur releva la tte.

--J'ai eu tort moi-mme, dit-il dpit, de prendre l'avis de monsieur de
Beausire. Le secrtaire ne pouvait manquer de s'entendre avec
l'ambassadeur.

--Monsieur le commandeur, rpliqua Beausire avec un flegme tonnant,
vous tes un coquin  qui je couperais les oreilles, si vous aviez
encore des oreilles; mais on vous les a rognes trop de fois.

--Plat-il? fit le commandeur en se redressant.

--Nous sommes l trs tranquillement dans le cabinet de monsieur
l'ambassadeur, et nous pourrions traiter l'affaire en famille. Or, vous
venez de m'insulter en disant que je m'entends avec don Manol.

--Et vous m'avez insult aussi, dit froidement le Portugais venant en
aide  Beausire.

--Il s'agit d'en rendre raison, monsieur le commandeur.

--Oh! je ne suis pas un fier--bras, moi, s'cria le valet de chambre.

--Je le vois bien, rpliqua Beausire; en consquence, vous serez ross,
commandeur.

--Au secours! cria celui-ci, dj saisi par l'amant de mademoiselle
Oliva, et presque trangl par le Portugais.

Mais au moment o les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette
d'en bas avertit qu'une visite entrait.

--Lchons-le, dit don Manol.

--Et qu'il fasse son office, dit Beausire.

--Les camarades sauront cela, rpliqua le commandeur en se rajustant.

--Oh! dites, dites-leur ce que vous voudrez; nous savons ce que nous
leur rpondrons.

--Monsieur Boehmer! cria d'en bas le suisse.

--Eh! voil qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un
lger soufflet sur la nuque de son adversaire.

--Nous n'aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les
cent mille livres vont disparatre avec monsieur Boehmer. , faites le
beau, monsieur le valet de chambre!

Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour
introduire convenablement le joaillier de la couronne.

Dans l'intervalle de son dpart  l'entre de Boehmer, Beausire et le
Portugais avaient chang un second coup d'oeil tout aussi significatif
que le premier.

Boehmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance
humble et dconfite,  laquelle les fins observateurs de l'ambassade ne
durent pas se tromper.

Tandis qu'ils prenaient les siges offerts par Beausire, celui-ci
continuait son investigation, et guettait l'oeil de don Manol pour
entretenir la correspondance.

Manol gardait son air digne et officiel.

Boehmer, l'homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance
difficile.

Il expliqua que des raisons politiques d'une haute importance
l'empchaient de donner suite  la ngociation commence.

Manol se rcria.

Beausire fit un hum!

Monsieur Boehmer s'embarrassa de plus en plus.

Don Manol lui fit observer que le march tait conclu, que l'argent de
l'acompte tait prt.

Boehmer persista.

L'ambassadeur, toujours par l'entremise de Beausire, rpondit que son
gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du
march; que le rompre, c'tait exposer Sa Majest portugaise  un
quasi-affront.

Monsieur Boehmer objecta qu'il avait pes toutes les consquences de ces
rflexions, mais que revenir  ses premires ides lui tait devenu
impossible.

Beausire ne se dcidait pas  accepter la rupture: il dclara tout net 
Boehmer que se ddire tait d'un mauvais ngociant, d'un homme sans
parole.

Bossange prit alors la parole pour dfendre le commerce incrimin dans
sa personne et celle de son associ.

Mais il ne fut pas loquent.

Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot:

--Vous avez trouv un enchrisseur?

Les joailliers, qui n'taient pas extrmement forts en politique, et qui
avaient de la diplomatie en gnral et des diplomates portugais en
particulier une ide excessivement haute, rougirent, se croyant
pntrs.

Beausire vit qu'il avait frapp juste; et comme il lui importait de
finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il
feignit de consulter en portugais son ambassadeur.

--Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un bnfice;
rien de plus naturel; cela prouve que les diamants sont d'un beau prix.
Eh bien! Sa Majest portugaise ne veut pas d'un bon march qui nuirait 
des ngociants honntes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres?

Boehmer fit un signe ngatif.

--Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, dcid,
sans se compromettre,  offrir un million de plus pour gagner sa part
des quinze cent mille livres.

Les joailliers, blouis, demeurrent un moment gns; puis, s'tant
consults:

--Non, monsieur le secrtaire, dirent-ils  Beausire, ne prenez pas la
peine de nous tenter; le march est fini, une volont plus puissante que
la ntre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous
comprenez sans doute; excusez-nous, ce n'est pas nous qui refusons, ne
nous en veuillez donc point; c'est de quelqu'un plus grand que nous,
plus grand que vous, que nat l'opposition.

Beausire et Manol ne trouvrent rien  rpondre. Bien au contraire, ils
firent une sorte de compliment aux joailliers et tchrent de se montrer
indiffrents.

Ils s'y appliqurent si activement, qu'ils ne virent pas dans
l'antichambre monsieur le commandeur, valet de chambre, occup  couter
aux portes, pour savoir comment se traitait l'affaire dont on voulait
l'exclure.

Ce digne associ fut maladroit cependant, car en s'inclinant sur la
porte, il glissa et tomba dans le panneau qui rsonna.

Beausire s'lana vers l'antichambre et trouva le malheureux tout
effar.

--Que fais-tu ici, malheureux? s'cria Beausire.

--Monsieur, rpondit le commandeur, j'apportais le courrier de ce matin.

--Bien! fit Beausire; allez.

Et, prenant ces dpches, il renvoya le commandeur.

Ces dpches taient toute la correspondance de la chancellerie: lettres
de Portugal ou d'Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui
faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant
toujours par les mains de Beausire ou de don Manol avant d'aller  la
chancellerie, avaient dj fourni aux deux chefs d'utiles renseignements
sur les affaires de l'ambassade.

Au mot dpches que les joailliers entendirent, ils se levrent
soulags, comme des gens qui viennent de recevoir leur cong, aprs une
audience embarrassante.

On les laissa partir, et le valet de chambre reut l'ordre de les
accompagner jusque dans la cour.

 peine et-il quitt l'escalier que don Manol et Beausire, s'envoyant
de ces regards qui entament vite une action, se rapprochrent.

--Eh bien! dit don Manol, l'affaire est manque.

--Net, dit Beausire.

--Sur cent mille livres, vol mdiocre, nous avons chacun 8 400 livres.

--Ce n'est pas la peine, rpliqua Beausire.

--N'est-ce pas? Tandis que l, dans la caisse...

Il montrait la caisse si vivement convoite par le commandeur.

--L, dans la caisse, il y a cent huit mille livres.

--Cinquante-quatre mille chacun.

--Eh bien! c'est dit, rpliqua don Manol. Partageons.

--Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter  prsent qu'il sait
l'affaire manque.

--Je vais chercher un moyen, dit don Manol d'un air singulier.

--Et moi j'en ai trouv un, dit Beausire.

--Lequel?

--Le voici. Le commandeur va rentrer?

--Oui.

--Il va demander sa part et celle des associs?

--Oui.

--Nous allons avoir toute la maison sur les bras?

--Oui.

--Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi
faire.

--Il me semble que je devine, dit don Manol; allez au-devant de lui.

--J'allais vous dire d'y aller vous-mme.

Ni l'un ni l'autre ne voulait laisser son _ami_ seul avec la caisse.
C'est un rare bijou que la confiance.

Don Manol rpondit que sa qualit d'ambassadeur l'empchait de faire
cette dmarche.

--Vous n'tes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire; enfin
n'importe.

--Vous y allez?

--Non; je l'appelle par la fentre.

En effet, Beausire hla par la fentre monsieur le commandeur, qui dj
se prparait  entamer une conversation avec le suisse.

Le commandeur, se voyant appeler, monta.

Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle o tait la
caisse.

Beausire, s'adressant  lui d'un air souriant:

--Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse.

--Moi?

--Oui: vous lui contiez que l'affaire avec Boehmer avait manqu.

--Ma foi! non.

--Vous mentez.

--Je vous jure que non!

-- la bonne heure; car si vous aviez parl, vous auriez fait une bien
grande sottise et perdu une bien belle somme d'argent.

--Comment cela? s'cria le commandeur surpris; quelle somme d'argent?

--Vous n'tes pas sans comprendre qu' nous trois seuls nous savons le
secret.

--C'est vrai.

--Et qu' nous trois, par consquent, nous avons les cent huit mille
livres, puisque tous croient que Boehmer et Bossange ont emport la
somme.

--Morbleu! s'cria le commandeur saisi de joie, c'est vrai.

--Trente-trois mille trois cent trente-trois livres six sols chacun, dit
Manol.

--Plus! plus! s'cria le commandeur; il y a une fraction de huit mille
livres.

--C'est vrai, dit Beausire; vous acceptez?

--Si j'accepte! fit le valet de chambre en se frottant les mains, je le
crois bien.  la bonne heure, voil parler.

--Voil parler comme un coquin! dit Beausire d'une voix tonnante; quand
je vous disais que vous n'tiez qu'un fripon. Allons, don Manol, vous
qui tes robuste, saisissez-moi ce drle, et livrons-le pour ce qu'il
est  nos associs.

--Grce! grce! cria le malheureux, j'ai voulu plaisanter.

--Allons! allons! continua Beausire, dans la chambre noire jusqu' plus
ample justice.

--Grce! cria encore le commandeur.

--Prenez garde, dit Beausire  don Manol, qui serrait le perfide
commandeur; prenez garde que monsieur Ducorneau n'entende!

--Si vous ne me lchez pas, dit le commandeur, je vous dnoncerai tous!

--Et moi, je t'tranglerai! dit don Manol d'une voix pleine de colre
en poussant le valet de chambre vers un cabinet de toilette voisin.

--Renvoyez monsieur Ducorneau, fit-il  l'oreille de Beausire.

Celui-ci ne se le fit pas rpter. Il passa rapidement dans la chambre
contigu  celle de l'ambassadeur, tandis que ce dernier enfermait le
commandeur dans la sourde paisseur de ce cachot.

Une minute se passa, Beausire ne revenait pas.

Don Manol eut une ide; il se sentait seul, la caisse tait  dix pas;
pour l'ouvrir, pour y prendre les cent huit mille livres en billets,
pour s'lancer par une fentre et dguerpir  travers le jardin avec la
proie, tout voleur bien organis n'avait besoin que de deux minutes.

Don Manol calcula que Beausire, pour le renvoi de Ducorneau et son
retour  la chambre, perdrait cinq minutes au moins.

Il s'lana vers la porte de la chambre o tait la caisse. Cette porte
se trouva ferme au verrou. Don Manol tait robuste, adroit; il et
ouvert la porte d'une ville avec une clef de montre.

--Beausire s'est dfi de moi, pensa-t-il, parce que j'ai seul la clef;
il a mis le verrou; c'est juste.

Avec son pe, il fit sauter le verrou.

Il arriva sur la caisse et poussa un cri terrible. La caisse ouvrait une
bouche large et dmeuble. Rien dans ses profondeurs bantes!

Beausire, qui avait une seconde clef, tait entr par l'autre porte et
avait rafl la somme.

Don Manol courut comme un insens jusqu' la loge du suisse, qu'il
trouva chantant.

Beausire avait cinq minutes d'avance.

Quand le Portugais, par ses cris et ses dolances, eut mis tout l'htel
au fait de l'aventure; quand, pour s'appuyer d'un tmoignage, il eut
remis le commandeur en libert, il ne trouva que des incrdules et des
furieux.

On l'accusa d'avoir ourdi ce complot avec Beausire, lequel courait
devant lui en gardant la moiti du vol.

Plus de masques, plus de mystres, l'honnte monsieur Ducorneau ne
comprenait plus avec quelles gens il se trouvait li.

Il faillit s'vanouir quand il vit ces diplomates se prparer  pendre
sous un hangar don Manol, qui n'en pouvait mais!...

--Pendre monsieur de Souza! criait le chancelier, mais c'est un crime de
lse-majest; prenez garde!

On prit le parti de le jeter dans une cave: il criait trop fort.

C'est  ce moment que trois coups frapps solennellement  la porte
firent tressaillir les associs.

Le silence se rtablit parmi eux.

Les trois coups se rptrent.

Puis une voix aigu cria en portugais:

--Ouvrez! au nom de monsieur l'ambassadeur de Portugal!

--L'ambassadeur! murmurrent tous les coquins en s'parpillant dans tout
l'htel, et pendant quelques minutes ce fut par les jardins, par les
murs du voisinage, par les toits, un sauve-qui-peut, un ple-mle
dsordonn.

L'ambassadeur vritable, qui venait effectivement d'arriver, ne put
rentrer chez lui qu'avec des archers de la police, qui enfoncrent la
porte en prsence d'une foule immense, attire par ce spectacle curieux.

Puis on fit main-basse partout, et l'on arrta monsieur Ducorneau, qui
fut conduit au Chtelet, o il coucha.

C'est ainsi que se termina l'aventure de la fausse ambassade de
Portugal.




Chapitre XLIV

Illusions et ralits


Si le suisse de l'ambassade et pu courir aprs Beausire, comme le lui
commandait don Manol, avouons qu'il et eu fort  faire.

Beausire,  peine hors de l'antre, avait gagn au petit galop la rue
Coquillire, et au grand galop la rue Saint-Honor.

Toujours se dfiant d'tre poursuivi, il avait crois ses traces en
courant des bordes dans les rues sans alignement et sans raison qui
ceignent notre halle aux bls; au bout de quelques minutes, il tait 
peu prs sr que nul n'avait pu le suivre; il tait sr aussi d'une
chose, c'est que ses forces taient puises, et qu'un bon cheval de
chasse n'et pu en faire davantage.

Beausire s'assit sur un sac de bl, dans la rue de Viarmes, qui tourne
autour de la halle, et l feignit de considrer avec la plus vive
attention la colonne de Mdicis, que Bachaumont avait achete pour
l'arracher au marteau des dmolisseurs et en faire prsent  l'htel de
ville.

Le fait est que monsieur de Beausire ne regardait ni la colonne de
monsieur Philibert Delorme, ni le cadran solaire dont monsieur de Pingr
l'avait dcore. Il tirait pniblement du fond de ses poumons une
respiration stridente et rauque comme celle d'un soufflet de forge
fatigu.

Pendant plusieurs instants il ne put russir  complter la masse d'air
qu'il lui fallait dgorger de son larynx pour rtablir l'quilibre entre
la suffocation et la plthore.

Enfin il y parvint, et ce fut avec un soupir qui et t entendu par les
habitants de la rue de Viarmes s'ils n'eussent t occups  vendre ou 
peser leurs grains.

Ah! pensa Beausire, voil donc mon rve ralis, j'ai une fortune. Et
il respira encore.

Je vais donc pouvoir devenir un parfait honnte homme; il me semble
dj que j'engraisse.

Et de fait, s'il n'engraissait pas, il enflait.

Je vais, continua-t-il en son monologue silencieux, faire d'Oliva une
femme aussi honnte que je serai moi-mme honnte homme. Elle est belle,
elle est nave dans ses gots.

Le malheureux!

Elle ne hara pas une vie retire en province, dans une belle mtairie
que nous appellerons notre terre,  proximit d'une petite ville o nous
serons facilement pris pour des seigneurs.

Nicole est bonne; elle n'a que deux dfauts: la paresse et l'orgueil.

Pas davantage! pauvre Beausire! deux pchs mortels! Et avec ces
dfauts que je satisferai, moi l'quivoque Beausire, je me serai fait
une femme accomplie.

Il n'alla pas plus loin; la respiration lui tait revenue.

Il s'essuya le front, s'assura que les cent mille livres taient encore
dans sa poche, et, plus libre de son corps comme de son esprit, il
voulut rflchir.

On ne le chercherait pas rue de Viarmes, mais on le chercherait.
Messieurs de l'ambassade n'taient pas gens  perdre de gaiet de coeur
leur part de butin.

On se diviserait donc en plusieurs bandes, et l'on commencerait par
aller explorer le domicile du voleur.

L tait toute la difficult. Dans ce domicile logeait Oliva. On la
prviendrait, on la maltraiterait peut-tre; que sait-on? On pousserait
la cruaut jusqu' se faire d'elle un otage.

Pourquoi ces gueux-l ne sauraient-ils pas que mademoiselle Oliva tait
la passion de Beausire, et pourquoi, le sachant, ne spculeraient-ils
pas sur cette passion?

Beausire faillit devenir fou sur la lisire de ces deux mortels dangers.

L'amour l'emporta.

Il ne voulut pas que nul toucht  l'objet de son amour. Il courut comme
un trait  la maison de la rue Dauphine.

Il avait, d'ailleurs, une confiance illimite dans la rapidit de sa
marche; ses ennemis, si agiles qu'ils fussent, ne pouvaient l'avoir
prvenu.

D'ailleurs, il se jeta dans un fiacre au cocher duquel il montra un cu
de six livres, en lui disant: Au Pont-Neuf.

Les chevaux ne coururent pas, ils s'envolrent.

Le soir venait.

Beausire se fit conduire au terre-plein du pont, derrire la statue
d'Henri IV. On y abordait dans ce temps en voiture; c'tait un lieu de
rendez-vous assez trivial, mais usit.

Puis, hasardant sa tte par une portire, il plongea ses regards dans la
rue Dauphine.

Beausire n'tait pas sans quelque habitude des gens de police: il avait
pass dix ans  tcher de les reconnatre pour les viter en temps et
lieu.

Il remarqua sur la descente du pont, du ct de la rue Dauphine, deux
hommes espacs qui tendaient leurs cols vers cette rue pour y considrer
un spectacle quelconque.

Ces hommes taient des espions. Voir des espions sur le Pont-Neuf, ce
n'tait pas rare, puisque le proverbe dit  cette poque que pour voir
en tout temps un prlat, une fille de joie et un cheval blanc, il n'est
rien tel que de passer sur le Pont-Neuf.

Or, les chevaux blancs, les habits de prtres et les filles de joie ont
toujours t des points de mire pour les hommes de police.

Beausire ne fut que contrari, que gn; il se fit tout bossu, tout
clopinant, pour dguiser sa dmarche, et coupant la foule, il gagna la
rue Dauphine.

Nulle trace de ce qu'il redoutait pour lui. Il apercevait dj la maison
aux fentres de laquelle se montrait souvent la belle Oliva, son toile.

Les fentres taient fermes; sans doute elle reposait sur le sofa ou
lisait quelque mauvais livre, ou croquait quelque friandise.

Soudain Beausire crut voir un hoqueton de soldat du guet dans l'alle en
face.

Bien plus, il en vit un paratre  la croise du petit salon.

La sueur le reprit; sueur froide, celle-l est malsaine. Il n'y avait
pas  reculer: il s'agissait de passer devant la maison.

Beausire eut ce courage; il passa et regarda la maison.

Quel spectacle!

Une alle gorge de fantassins de la garde de Paris, au milieu desquels
on voyait un commissaire du Chtelet tout en noir.

Ces gens... le rapide coup d'oeil de Beausire les vit troubls, effars,
dsappoints. On a ou l'on n'a pas l'habitude de lire sur les visages
des gens de la police; quand on l'a comme l'avait Beausire, on n'a pas
besoin de s'y prendre  deux fois pour deviner que ces messieurs ont
manqu leur coup.

Beausire se dit que monsieur de Crosne, prvenu sans doute n'importe
comment ou par qui, avait voulu faire prendre Beausire et n'avait trouv
qu'Oliva. _Inde iroe_[7].

   [Note 7: De l, les colres.]

De l le dsappointement. Certes, si Beausire se ft trouv dans des
circonstances ordinaires, s'il n'et eu cent mille livres dans sa poche,
il se ft jet au milieu des alguazils, en criant comme Nisus: Me
voici! me voici! C'est moi qui ai fait tout!

Mais l'ide que ces gens-l palperaient les cent mille livres, en
feraient des gorges chaudes toute leur vie, l'ide que le coup de main
si audacieux et si subtil tent par lui, Beausire, ne profiterait qu'aux
agents du lieutenant de police, cette ide triompha de tous ses
scrupules, disons-le, et touffa tous ses chagrins d'amour.

Logique... se dit-il: je me fais prendre... Je fais prendre les cent
mille livres. Je ne sers pas Oliva... Je me ruine... Je lui prouve que
je l'aime comme un insens... Mais je mrite qu'elle me dise: "Vous tes
une brute; il fallait m'aimer moins et me sauver."

Dcidment, jouons des jambes et mettons en sret l'argent, qui est la
source de tout: libert, bonheur, philosophie.

Cela dit, Beausire appuya les billets de caisse sur son coeur et se
reprit  courir vers le Luxembourg, car il n'allait plus que par
instinct depuis une heure, et cent fois ayant t chercher Oliva au
jardin du Luxembourg, il laissait ses jambes le porter l.

Pour un homme aussi entt de logique, c'tait un pauvre raisonnement.

En effet, les archers, qui savent les habitudes des voleurs, comme
Beausire savait les habitudes des archers, eussent t naturellement
chercher Beausire au Luxembourg.

Mais le ciel ou le diable avait dcid que monsieur de Crosne ne ferait
rien avec Beausire cette fois.

 peine l'amant de Nicole tournait-il la rue Saint-Germain-des-Prs,
qu'il faillit tre renvers par un beau carrosse dont les chevaux
couraient firement vers la rue Dauphine.

Beausire n'eut que le temps, grce  cette lgret parisienne inconnue
au reste des Europens, d'esquiver le timon. Il est vrai qu'il n'esquiva
pas le juron et le coup de fouet du cocher; mais un propritaire de cent
mille livres ne s'arrte pas aux misres d'un pareil point d'honneur,
surtout quand il a les compagnies de l'toile et les gardes de Paris 
ses trousses.

Beausire se jeta donc de ct; mais en se cambrant, il vit dans ce
carrosse Oliva et un fort bel homme qui causaient avec vivacit.

Il jeta un petit cri qui ne fit qu'animer davantage les chevaux. Il et
bien suivi la voiture, mais cette voiture s'en allait rue Dauphine, la
seule rue de Paris o Beausire ne voulait point passer en ce moment.

Et puis, quelle apparence que ce ft Oliva qui occupt ce
carrosse--fantmes, visions, absurdits-, c'tait voir, non pas trouble,
mais double, c'tait voir Oliva quand mme.

Il y avait encore ce raisonnement  se faire, c'est qu'Oliva n'tait pas
dans ce carrosse, puisque les archers l'arrtaient chez elle rue
Dauphine.

Le pauvre Beausire, aux abois, moralement et physiquement, se jeta dans
la rue des Fosss-Monsieur-le-Prince, gagna le Luxembourg, traversa le
quartier dj dsert, et parvint hors barrire  se rfugier dans un
petit cabinet dont l'htesse avait pour lui toutes sortes d'gards.

Il s'installa dans ce bouge, cacha ses billets sous un carreau de la
chambre, appuya sur ce carreau le pied de son lit, et se coucha, suant
et pestant, mais entremlant ses blasphmes de remerciements  Mercure,
ses nauses fivreuses d'une infusion de vin sucr avec de la cannelle,
breuvage tout  fait propre  ranimer la transpiration  la peau et la
confiance au coeur.

Il tait sr que la police ne le trouverait plus. Il tait sr que nul
ne le dpouillerait de son argent.

Il tait sr que Nicole, ft-elle arrte, n'tait coupable d'aucun
crime, et que le temps se passait des ternelles rclusions sans motif.

Il tait sr enfin que les cent mille livres lui serviraient mme 
arracher de la prison, si on la retenait, Oliva, sa compagne
insparable.

Restaient les compagnons de l'ambassade; avec eux le compte tait plus
difficile  rgler.

Mais Beausire avait prvu les chicanes. Il les laissait tous en France,
et partait pour la Suisse, pays libre et moral, aussitt que
mademoiselle Oliva se serait trouve libre.

Rien de tout ce que mditait Beausire, en buvant son vin chaud, ne
succda selon ses prvisions: c'tait crit.

L'homme a presque toujours le tort de se figurer qu'il voit les choses
quand il ne les voit pas; il a plus tort encore de se figurer qu'il ne
les a pas vues quand rellement il les a vues.

Nous allons commenter cette glose au lecteur.




Chapitre XLV

O mademoiselle Oliva commence  se demander ce que l'on veut faire
d'elle


Si monsieur Beausire et bien voulu s'en rapporter  ses yeux qui
taient excellents, au lieu de faire travailler son esprit que tout
aveuglait alors, monsieur de Beausire se ft pargn beaucoup de
chagrins et de dceptions.

En effet, c'tait bien mademoiselle Oliva qu'il avait vue dans le
carrosse, aux cts d'un homme qu'il n'avait pas reconnu en ne le
regardant qu'une fois, et qu'il et reconnu en le regardant deux fois;
Oliva, qui le matin avait t comme d'habitude faire sa promenade dans
le jardin du Luxembourg, et qui, au lieu de rentrer  deux heures pour
dner, avait rencontr, accost, questionn cet trange ami qu'elle
s'tait fait le jour du bal de l'Opra.

En effet, au moment o elle payait sa chaise pour revenir, et souriait
au cafetier du jardin dont elle tait la pratique assidue, Cagliostro,
dbouchant d'une alle, tait accouru vers elle et lui avait pris le
bras.

Elle poussa un petit cri.

--O allez-vous? dit-il.

--Mais, rue Dauphine, chez nous.

--Voil qui va servir  souhait les gens qui vous y attendent, repartit
le seigneur inconnu.

--Des gens... qui m'attendent... comment cela? Mais personne ne
m'attend.

--Oh! si fait; une douzaine de visiteurs  peu prs.

--Une douzaine de visiteurs! s'cria Oliva en riant; pourquoi pas un
rgiment tout de suite?

--Ma foi, c'et t possible d'envoyer un rgiment rue Dauphine qu'il y
serait.

--Vous m'tonnez!

--Je vous tonnerai bien plus encore si je vous laisse aller rue
Dauphine.

--Parce que?

--Parce que vous y serez arrte, ma chre.

--Arrte, moi?

--Assurment; ces douze messieurs qui vous attendent sont des archers
expdis par monsieur de Crosne.

Oliva frissonna: certaines gens ont toujours peur de certaines choses.

Nanmoins, se raidissant aprs une inspection de conscience un peu plus
approfondie:

--Je n'ai rien fait, dit-elle. Pourquoi m'arrterait-on?

--Pourquoi arrte-t-on une femme? Pour des intrigues, pour des
niaiseries.

--Je n'ai point d'intrigues.

--Vous en avez peut-tre bien eu?

--Oh! je ne dis pas.

--Bref, on a tort sans doute de vous arrter; mais on cherche  vous
arrter, c'est le fait. Allons-nous toujours rue Dauphine?

Oliva s'arrta ple et trouble.

--Vous jouez avec moi comme un chat avec une pauvre souris, dit-elle.
Voyons; si vous savez quelque chose, dites-le moi. N'est-ce pas 
Beausire qu'on en veut?

Et elle arrtait sur Cagliostro un regard suppliant.

--Peut-tre bien. Je le souponnerais d'avoir la conscience moins nette
que vous.

--Pauvre garon!

--Plaignez-le, mais s'il est pris, ne l'imitez pas en vous laissant
prendre  votre tour.

--Mais quel intrt avez-vous  me protger? Quel intrt avez-vous 
vous occuper de moi? Tenez, fit-elle hardiment, ce n'est pas naturel
qu'un homme tel que vous...

--N'achevez pas, vous diriez une sottise; et les moments sont prcieux,
parce que les agents de monsieur de Crosne ne vous voyant pas rentrer,
seraient capables de venir vous chercher ici.

--Ici! on sait que je suis ici?

--La belle affaire de le savoir; je le sais bien, moi! Je continue.
Comme je m'intresse  votre personne et vous veux du bien, le reste ne
vous regarde pas. Vite, gagnons la rue d'Enfer. Mon carrosse vous y
attend. Ah! vous doutez encore?

--Oui.

--Eh bien! nous allons faire une chose assez imprudente, mais qui vous
convaincra une fois pour toutes, j'espre. Nous allons passer devant
votre maison dans mon carrosse, et quand vous aurez vu ces messieurs de
la police d'assez loin pour n'tre pas prise, et d'assez prs pour juger
de leur disposition, eh bien! alors vous estimerez mes bonnes intentions
ce qu'elles valent.

En disant ces mots, il avait conduit Oliva jusqu' la grille de la rue
d'Enfer. Le carrosse s'tait rapproch, avait reu le couple et conduit
Cagliostro et Oliva dans la rue Dauphine,  l'endroit o Beausire les
avait aperus tous deux.

Certes, s'il et cri  ce moment, s'il et suivi la voiture, Oliva et
out fait pour se rapprocher de lui, pour le sauver, poursuivi, ou se
sauver avec lui, libre.

Mais Cagliostro vit ce malheureux, dtourna l'attention d'Oliva en lui
montrant la foule qui dj s'attroupait par curiosit autour du guet.

Du moment o Oliva eut distingu les soldats de la police et sa maison
envahie, elle se jeta dans les bras de son protecteur avec un dsespoir
qui et attendri tout autre homme que cet homme de fer.

Lui se contenta de serrer la main de la jeune femme et de la cacher
elle-mme en abaissant le store.

--Sauvez-moi! sauvez-moi! rptait pendant ce temps la pauvre fille.

--Je vous le promets, dit-il.

--Mais puisque vous dites que ces hommes de police savent tout, ils me
trouveront toujours.

--Non pas, non pas;  l'endroit o vous serez, nul ne vous dcouvrira;
car si l'on vient vous prendre chez vous, on ne viendra pas vous prendre
chez moi.

--Oh! fit-elle avec effroi, chez vous... nous allons chez vous?

--Vous tes folle, rpliqua-t-il; on dirait que vous ne vous souvenez
plus de ce dont nous sommes convenus. Je ne suis pas votre amant, ma
belle, et ne veux pas l'tre.

--Alors, c'est la prison que vous m'offrez?

--Si vous prfrez l'hpital, vous tes libre.

--Allons, rpliqua-t-elle pouvante, je me livre  vous; faites de moi
ce que vous voudrez.

Il la conduisit rue Neuve-Saint-Gilles, dans cette maison o nous
l'avons vu recevoir Philippe de Taverney.

Quand il l'eut installe loin du domestique et de toute surveillance,
dans un petit appartement, au deuxime tage:

--Il importe que vous soyez plus heureuse que vous n'allez tre ici.

--Heureuse! Comment cela? fit-elle, le coeur gros. Heureuse, sans
libert, sans la promenade! C'est si triste ici. Pas mme de jardin.
J'en mourrai.

Et elle jetait un coup d'oeil vague et dsespr sur l'extrieur.

--Vous avez raison, dit-il, je veux que vous ne manquiez de rien; vous
seriez mal ici, et d'ailleurs mes gens finiraient par vous voir et vous
gner.

--Ou par me vendre, ajouta-t-elle.

--Quant  cela, ne craignez rien, mes gens ne vendent que ce que je leur
achte, ma chre enfant; mais pour que vous ayez toute la tranquillit
dsirable, je vais m'occuper de vous procurer une autre demeure.

Oliva se montra un peu console par ces promesses. D'ailleurs le sjour
de son nouvel appartement lui plut. Elle y trouva l'aisance et des
livres amusants.

Son protecteur la quitta en lui disant:

--Je ne veux point vous prendre par la famine, chre enfant. Si vous
voulez me voir, sonnez-moi, j'arriverai tout de suite, si je me trouve
chez moi, ou sitt mon retour, si je suis sorti.

Il lui baisa la main et la quitta.

--Ah! cria-t-elle, faites-moi surtout avoir des nouvelles de Beausire.

--Avant tout, lui rpondit le comte.

Et il l'enferma dans sa chambre.

Puis, en descendant l'escalier, rveur:

--Ce sera, dit-il, une profanation que de la loger dans cette maison de
la rue Saint-Claude. Mais il faut que nul ne la voie, et dans cette
maison nul ne la verra. S'il faut, au contraire, qu'une seule personne
l'aperoive, cette personne l'apercevra dans cette seule maison de la
rue Saint-Claude. Allons, encore ce sacrifice. teignons cette dernire
tincelle du flambeau qui brla autrefois.

Le comte prit un large surtout, chercha des clefs dans son secrtaire,
en choisit plusieurs, qu'il regarda d'un air attendri, et sortit seul 
pied de son htel, en remontant la rue Saint-Louis du Marais.




Chapitre XLVI

La maison dserte


Monsieur de Cagliostro arriva seul  cette ancienne maison de la rue
Saint-Claude, que nos lecteurs ne doivent pas avoir tout  fait oublie.
La nuit tombait comme il s'arrtait en face de la porte, et l'on
n'apercevait plus que quelques rares passants sur la chausse du
boulevard.

Les pas d'un cheval retentissant dans la rue Saint-Louis, une fentre
qui se fermait avec un bruit de vieilles ferrures, le grincement des
barres de la massive porte cochre aprs le retour du matre de l'htel
voisin, voici les seuls mouvements de ce quartier  l'heure o nous
parlons.

Un chien aboyait, ou plutt hurlait, dans le petit enclos du couvent, et
une bouffe de vent attidi roulait jusque dans la rue Saint-Claude les
trois quarts mlancoliques de l'heure sonnant  Saint-Paul.

C'tait neuf heures moins un quart.

Le comte arriva, comme nous avons dit, en face de la porte cochre, tira
de dessous sa houppelande une grosse clef, broya pour la faire entrer
dans la serrure une foule de dbris qui s'y taient rfugis, pousss
par les vents depuis plusieurs annes.

La paille sche, dont un ftu s'tait introduit dans l'ogivique entre
de la serrure; la petite graine, qui courait vers le midi pour devenir
une ravenelle ou une mauve, et qui un jour se trouva emprisonne dans ce
sombre rservoir; l'clat de pierre envol du btiment voisin; les
mouches casernes depuis dix ans dans cet hpital de fer, et dont les
cadavres avaient fini par combler la profondeur; tout cela cria et se
moulut en poussire sous la pression de la clef.

Une fois que la clef eut accompli ses volutions dans la serrure, il ne
s'agit plus que d'ouvrir la porte.

Mais le temps avait fait son oeuvre. Le bois s'tait gonfl dans les
jointures, la rouille avait mordu dans les gonds. L'herbe avait pouss
dans tous les interstices du pav, verdissant le bas de la porte de ses
humides manations; partout une espce de mastic pareil aux
constructions des hirondelles calfeutrait chaque interstice, et les
vigoureuses vgtations des madrpores terrestres, superposant leurs
arcades, avaient masqu le bois sous la chair vivace de leurs
cotyldons.

Cagliostro sentit la rsistance; il appuya le poing, puis le coude, puis
l'paule, et enfona toutes ces barricades qui cdrent l'une aprs
l'autre avec un craquement de mauvaise humeur.

Quand cette porte s'ouvrit, toute la cour apparut dsole, moussue comme
un cimetire, aux yeux de Cagliostro.

Il referma la porte derrire lui, et ses pas s'imprimrent dans le
chiendent rtif et dru qui avait envahi l'aire des pavs eux-mmes.

Nul ne l'avait vu entrer, nul ne le voyait dans l'enceinte de ces murs
normes. Il put s'arrter un moment et rentrer peu  peu dans sa vie
passe comme il venait de rentrer dans sa maison.

L'une tait dsole et vide, l'autre ruine et dserte.

Le perron, de douze marches, n'avait plus que trois degrs entiers.

Les autres, mins par le travail de l'eau des pluies, par le jeu des
paritaires et des pavots envahisseurs, avaient d'abord chancel puis
roul loin de leurs attaches. En tombant, les pierres s'taient brises,
l'herbe avait mont sur les ruines et plant firement, comme les
tendards de la dvastation, ses panaches au-dessus d'elles.

Cagliostro monta le perron tremblant sous ses pieds, et  l'aide d'une
seconde clef, pntra dans l'antichambre immense.

L seulement il alluma une lanterne dont il avait pris soin de se munir;
mais si soigneusement qu'il et allum la bougie, l'haleine sinistre de
la maison l'teignit du premier coup.

Le souffle de la mort ragissait violemment contre la vie; l'obscurit
tuait la lumire.

Cagliostro ralluma sa lanterne et continua son chemin.

Dans la salle  manger, les dressoirs moisis dans leurs angles avaient
presque perdu la forme premire, les dalles visqueuses n'en retenaient
plus le pied. Toutes les portes intrieures taient ouvertes, laissant
la pense pntrer librement avec la vue dans ces profondeurs funbres
o elles avaient dj laiss passer la mort.

Le comte sentit comme un frisson hrisser sa chair, car,  l'extrmit
du salon, l o jadis commenait l'escalier, un bruit s'tait fait
entendre.

Ce bruit, autrefois, annonait une chre prsence, ce bruit veillait
dans tous les sens du matre de cette maison la vie, l'espoir, le
bonheur. Ce bruit, qui ne reprsentait rien  l'heure prsente,
rappelait tout dans le pass.

Cagliostro, le sourcil fronc, la respiration lente, la main froide, se
dirigea vers la statue d'Harpocrate, prs de laquelle jouait le ressort
de l'ancienne porte de communication, lien mystrieux, insaisissable,
qui unissait la maison connue  la maison secrte.

Le ressort fonctionna sans peine, quoique les boiseries vermoulues
tremblassent  l'entour. Mais  peine le comte eut-il pos le pied sur
l'escalier secret, que ce bruit trange recommena de se faire entendre.
Cagliostro tendit sa main avec sa lanterne pour en dcouvrir la cause:
il ne vit qu'une grosse couleuvre qui descendait lentement l'escalier et
fouettait de sa queue chaque marche sonore.

Le reptile attacha tranquillement son oeil noir sur Cagliostro, puis se
glissa dans le premier trou de la boiserie et disparut.

Sans doute c'tait le gnie de la solitude.

Le comte poursuivit sa marche.

Partout dans cette ascension l'accompagnait un souvenir, ou, pour mieux
dire, une ombre; et lorsque sur les parois la lumire dessinait une
silhouette mobile, le comte tressaillait, pensant que son ombre  lui
tait une ombre trangre ressuscite pour faire, elle aussi, la visite
du mystrieux sjour.

Ainsi marchant, ainsi rvant, il arriva jusqu' la plaque de cette
chemine qui servait de passage entre la chambre des armes de Balsamo et
la retraite parfume de Lorenza Feliciani.

Les murs taient nus, les chambres vides. Dans le foyer encore bant
gisait un amas norme de cendres, parmi lesquelles scintillaient
quelques petits lingots d'or et d'argent.

Cette cendre fine, blanche et parfume, c'tait le mobilier de Lorenza
que Balsamo avait brl jusqu' la dernire parcelle; c'taient les
armoires d'caille, le clavecin et la corbeille de bois de rose, le beau
lit diapr de porcelaines de Svres, dont on retrouvait la poussire
micace pareille  celle de la poudre de marbre; c'taient les moulures
et les ornements de mtal fondus au grand feu hermtique; c'taient les
rideaux et les tapis de brocard de soie; c'taient les botes d'alos et
de santal dont l'odeur pntrante s'exhalant par les chemines, lors de
l'incendie, avait parfum toute la zone de Paris sur laquelle avait
pass la fume; en sorte que durant deux jours les passants avaient lev
la tte pour respirer ces armes tranges mls  notre air parisien; en
sorte que le courtaud du quartier des Halles et la grisette du quartier
Saint-Honor avaient vcu enivrs de ces armes violents et enflamms
que la brise enlve aux rampes du Liban et aux plaines de la Syrie.

Ces parfums, disons-nous, la chambre dserte et froide les gardait
encore. Cagliostro se baissa, prit une pince de cendres, la respira
longtemps avec une passion sauvage.

--Ainsi puiss-je, murmura-t-il, absorber un reste de cette me qui,
autrefois, se communiquait  cette poussire.

Puis il revit les barreaux de fer, la tristesse de la cour voisine, et
par l'escalier, les hautes dchirures que l'incendie avait faites 
cette maison intrieure, dont il avait dvor l'tage suprieur.

Spectacle sinistre et beau! La chambre d'Althotas avait disparu; il ne
restait des murs que sept  huit crnelures sur lesquelles le feu avait
promen ses langues qui dvorent et noircissent.

Pour quiconque et ignor l'histoire douloureuse de Balsamo et de
Lorenza, il tait impossible de ne pas dplorer cette ruine. Tout dans
cette maison respirait la grandeur abaisse, la splendeur teinte, le
bonheur perdu.

Cagliostro s'imprgna donc de ces rves. L'homme descendit des hauteurs
de sa philosophie pour se reptrir dans ce peu d'humanit tendre qu'on
appelle les sentiments du coeur, et qui ne sont pas du raisonnement.

Aprs avoir voqu les doux fantmes de la solitude et fait la part du
ciel, il croyait en tre quitte avec la faiblesse humaine, lorsque ses
yeux s'arrtrent sur un objet encore brillant parmi tout ce dsastre et
toutes ces misres.

Il se baissa et vit dans la rainure du parquet,  moiti ensevelie sous
la poussire, une petite flche d'argent qui semblait rcemment tombe
des cheveux d'une femme.

C'tait une de ces pingles italiennes comme les dames de ce temps
aimaient  en choisir pour retenir les anneaux de la chevelure, devenue
trop lourde quand elle tait poudre.

Le philosophe, le savant, le prophte, le contempteur de l'humanit,
celui qui voulait que le ciel lui-mme comptt avec lui, cet homme qui
avait refoul tant de douleurs chez lui et tir tant de gouttes de sang
du coeur des autres, Cagliostro l'athe, le charlatan, le sceptique
rieur, ramassa cette pingle, l'approcha de ses lvres, et, bien sr
qu'on ne pouvait le voir, il laissa une larme monter jusqu' ses yeux en
murmurant:

--Lorenza!

Et puis ce fut tout. Il y avait du dmon dans cet homme.

Il cherchait la lutte, et, pour son propre bonheur, l'entretenait en
lui.

Aprs avoir bais ardemment cette relique sacre, il ouvrit la fentre,
passa son bras  travers les barreaux et lana le frle morceau de mtal
dans l'enclos du couvent voisin, dans les branches, dans l'air, dans la
poussire, on ne sait o.

Il se punissait ainsi d'avoir fait usage de son coeur.

Adieu! dit-il  l'insensible objet qui se perdait peut-tre pour
jamais. Adieu, souvenir qui m'tait envoy pour m'attendrir, pour
m'amoindrir sans doute. Dsormais, je ne penserai plus qu' la terre.

Oui, cette maison va tre profane. Que dis-je? elle l'est dj! J'ai
rouvert les portes, j'ai apport la lumire aux murailles, j'ai vu
l'intrieur du tombeau, j'ai fouill la cendre de la mort.

Profane est donc la maison! Qu'elle le soit tout  fait et pour un
bien quelconque!

Une femme encore traversera cette cour, une femme appuiera ses pieds
sur l'escalier, une femme chantera peut-tre sous cette vote o vibre
encore le dernier soupir de Lorenza!

Soit. Mais toutes ces profanations auront lieu dans un but, dans le but
de servir ma cause. Si Dieu y perd, Satan ne fera qu'y gagner.

Il posa sa lanterne sur l'escalier.

--Toute cette cage d'escalier, dit-il, tombera. Toute cette maison
intrieure tombera aussi. Le mystre s'envolera, l'htel restera
cachette et cessera d'tre sanctuaire.

Il crivit  la hte sur ses tablettes les lignes suivantes:

 monsieur Lenoir, mon architecte:

Nettoyer cour et vestibule; restaurer remises et curies; dmolir le
pavillon intrieur; rduire l'htel  deux tages: huit jours.

--Maintenant, dit-il, voyons si l'on aperoit bien d'ici la fentre de
la petite comtesse.

Il s'approcha d'une fentre situe au second tage de l'htel.

On embrassait de l toute la faade oppose de la rue Saint-Claude
par-dessus la porte cochre.

En face,  soixante pieds au plus, on voyait le logement occup par
Jeanne de La Motte.

--C'est infaillible, les deux femmes se verront, dit Cagliostro. Bien.

Il reprit sa lanterne et descendit l'escalier.

Une grande heure aprs, il tait rentr chez lui et envoyait son devis 
l'architecte.

Il faut dire que ds le lendemain cinquante ouvriers avaient envahi
l'htel, que le marteau, la scie et les pics rsonnaient partout, que
l'herbe amasse en gros tas commenait  fumer dans un coin de la cour,
et que le soir,  sa rentre, le passant, fidle  son inspection
quotidienne, vit un gros rat pendu par une patte au bas d'un cerceau
dans la cour, au milieu d'un cercle de manoeuvres, maons, qui
raillaient sa moustache grisonnante et son embonpoint vnrable.

Le silencieux habitant de l'htel avait t mur dans son trou par la
chute d'une pierre de taille.  demi mort quand la grue releva cette
pierre, il fut saisi par la queue et sacrifi aux divertissements des
jeunes Auvergnats gcheurs de pltre; soit honte, soit asphyxie, il en
mourut.

Le passant lui fit cette oraison funbre:

--En voil un qui avait t heureux dix ans!

    _Sic transit gloria mundi_[8]

   [Note 8: Ainsi passe la gloire du monde.]

La maison en huit jours fut restaure comme Cagliostro l'avait command
 l'architecte.




Chapitre XLVII

Jeanne protectrice


Monsieur le cardinal de Rohan reut, deux jours aprs sa visite 
Boehmer, un billet ainsi conu:

Son minence, monsieur le cardinal de Rohan, sait sans doute o il
soupera ce soir.

--De la petite comtesse, dit-il en flairant le papier. J'irai.

Voici  quel propos madame de La Motte demandait cette entrevue au
cardinal.

Des cinq laquais mis  son service par Son minence, elle en avait
distingu un, cheveux noirs, yeux bruns, le teint fleuri du sanguin ml
 la solide carnation du bilieux. C'taient, pour l'observatrice, tous
les symptmes d'une organisation active, intelligente et opinitre.

Elle fit venir cet homme, et, en un quart d'heure, elle obtint de sa
docilit, de sa perspicacit, tout ce qu'elle en voulait tirer.

Cet homme suivit le cardinal et rapporta qu'il avait vu Son minence
aller deux fois en deux jours chez messieurs Boehmer et Bossange.

Jeanne en savait assez. Un homme tel que monsieur de Rohan ne marchande
pas. D'habiles marchands comme Boehmer ne laissent pas aller l'acheteur.
Le collier devait tre vendu.

Vendu par Boehmer.

Achet par monsieur de Rohan! et ce dernier n'en aurait pas sonn un mot
 sa confidente,  sa matresse!

Le symptme tait grave. Jeanne plissa son front, pina ses lvres
fines, et adressa au cardinal le billet que nous avons lu.

Monsieur de Rohan vint le soir. Il s'tait fait prcder d'un panier de
Tokay et de quelques rarets, absolument comme s'il allait souper chez
la Guimard ou chez mademoiselle Dangeville.

La nuance n'chappa pas plus  Jeanne que tant d'autres ne lui avaient
chapp; elle affecta de ne rien faire servir de ce qu'avait envoy le
cardinal; puis, ouvrant avec lui la conversation avec une certaine
tendresse, lorsqu'ils furent seuls:

--En vrit, monseigneur, dit-elle, une chose m'afflige
considrablement.

--Oh! laquelle, comtesse? fit monsieur de Rohan avec cette affectation
de contrarit qui n'est pas toujours signe que l'on est contrari
vritablement.

--Eh bien! monseigneur, la cause de ma contrarit, c'est de voir, non
pas que vous ne m'aimez plus, vous ne m'avez jamais aime...

--Oh! comtesse, que dites-vous l!

--Ne vous excusez pas, monseigneur, ce serait du temps perdu.

--Pour moi, dit galamment le cardinal.

--Non, pour moi, rpondit nettement madame de La Motte. D'ailleurs...

--Oh! comtesse, fit le cardinal.

--Ne vous dsolez pas, monseigneur, cela m'est parfaitement indiffrent.

--Que je vous aime ou que je ne vous aime pas?

--Oui.

--Et pourquoi cela vous est-il indiffrent?

--Mais parce que je ne vous aime pas, moi.

--Comtesse, savez-vous que ce n'est point obligeant ce que vous me
faites l'honneur de me dire l.

--En effet, il est vrai que nous ne dbutons point par des douceurs;
c'est un fait, constatons le.

--Quel fait?

--Que je ne vous ai jamais plus aim, monseigneur, que vous ne m'avez
aime vous-mme.

--Oh! quant  moi, il ne faut pas dire cela, s'cria le prince avec un
accent de presque vrit. J'ai eu pour vous beaucoup d'affection,
comtesse. Ne me logez donc pas  la mme enseigne que vous.

--Voyons, monseigneur, estimons-nous assez l'un et l'autre pour nous
dire la vrit.

--Et la vrit, quelle est-elle?

--Il y a entre nous un lien bien autrement fort que l'amour.

--Lequel?

--L'intrt.

--L'intrt? Fi! comtesse.

--Monseigneur, je vous dirai, comme le paysan normand disait de la
potence  son fils: si tu en es dgot, n'en dgote pas les autres.
Fi! de l'intrt, monseigneur. Comme vous y allez!

--Eh bien! donc, voyons, comtesse: supposons que nous soyons intresss,
en quoi puis-je servir vos intrts et vous les miens?

--D'abord, monseigneur, et avant toute chose, il me prend envie de vous
faire une querelle.

--Faites, comtesse.

--Vous avez manqu de confiance envers moi, c'est--dire d'estime.

--Moi! Et quand cela, je vous prie?

--Quand? Nierez-vous qu'aprs m'avoir tir habilement de l'esprit des
dtails que je mourais d'envie de vous donner...

--Sur quoi, comtesse?

--Sur le got de certaine grande dame pour certaine chose; vous vous
tes mis en mesure de satisfaire ce got sans m'en parler.

--Tirer des dtails, deviner le got de certaine dame pour certaine
chose, satisfaire ce got! Comtesse, en vrit vous tes une nigme, un
sphinx. Ah! j'avais bien vu la tte et le cou de la femme, mais je
n'avais pas encore vu les griffes du lion. Il parat que vous allez me
les montrer, soit.

--Eh! non, je ne vous montrerai rien du tout, monseigneur, attendu que
vous n'avez plus envie de rien voir. Je vous donnerai purement et
simplement le mot de l'nigme: les dtails, c'est ce qui s'tait pass 
Versailles; le got de certaine dame, c'est la reine; et la satisfaction
donne  ce got de la reine, c'est l'achat que vous avez fait hier 
messieurs Boehmer et Bossange de leur fameux collier.

--Comtesse! murmura le cardinal, tout vacillant et tout ple.

Jeanne attacha sur lui son plus clair regard.

--Voyons, dit-elle, pourquoi me regarder ainsi d'un air tout effar,
est-ce que vous n'avez point hier pass march avec les joailliers du
quai de l'cole?

Un Rohan ne ment pas, mme avec une femme. Le cardinal se tut.

Et comme il allait rougir, sorte de dplaisir qu'un homme ne pardonne
jamais  la femme qui le cause, Jeanne se hta de lui prendre la main.

--Pardon, mon prince, dit-elle, j'ai hte de vous dire en quoi vous vous
trompiez sur moi. Vous m'avez crue sotte et mchante?

--Oh! oh! comtesse.

--Enfin...

--Pas un mot de plus; laissez-moi parler  mon tour. Je vous persuaderai
peut-tre, car, ds aujourd'hui, je vois clairement  qui j'ai affaire.
Je m'attendais  trouver en vous une jolie femme, une femme d'esprit,
une matresse charmante, vous tes mieux que cela. coutez.

Jeanne se rapprocha du cardinal, laissant sa main dans ses mains.

--Vous avez bien voulu tre ma matresse, mon amie, sans m'aimer. Vous
me l'avez dit vous-mme, poursuivit monsieur de Rohan.

--Et je vous le redis encore, fit madame de La Motte.

--Vous avez un but, alors?

--Assurment.

--Le but, comtesse?

--Vous avez besoin que je vous l'explique?

--Non, je le touche du doigt. Vous voulez faire ma fortune. N'est-il pas
sr qu'une fois ma fortune faite, mon premier soin sera d'assurer la
vtre? Est-ce bien cela, et me suis-je tromp?

--Vous ne vous tes pas tromp, monseigneur, et c'est bien cela.
Seulement, croyez-moi sans phrases, ce but-l je ne l'ai pas poursuivi
au milieu des antipathies et des rpugnances, la route a t agrable.

--Vous tes une aimable femme, comtesse, et c'est tout plaisir que de
causer affaires avec vous. Je disais donc que vous avez devin juste.
Vous savez que j'ai quelque part un respectueux attachement?

--Je l'ai vu au bal de l'Opra, mon prince.

--Cet attachement ne sera jamais partag. Oh! Dieu me garde de le
croire!

--Eh! fit la comtesse, une femme n'est pas toujours reine, et vous valez
bien, que je sache, monsieur le cardinal Mazarin.

--C'tait un fort bel homme aussi, dit en riant monsieur de Rohan.

--Et un excellent premier ministre, repartit Jeanne avec le plus grand
calme.

--Comtesse, avec vous c'est peine perdue de penser, c'est vingt fois
surabondant de dire. Vous pensez et vous parlez pour vos amis. Oui, je
tends  devenir premier ministre. Tout m'y pousse: la naissance,
l'habitude des affaires, certaine bienveillance que me tmoignent les
cours trangres, beaucoup de sympathie qui m'est accorde par le peuple
franais.

--Tout enfin, dit Jeanne, except une chose.

--Except une rpugnance, voulez-vous dire?

--Oui, de la reine; et cette rpugnance, c'est le vritable obstacle. Ce
qu'elle aime, la reine, il faut toujours que le roi finisse par l'aimer;
ce qu'elle hait, il le dteste d'avance.

--Et elle me hait?

--Oh!

--Soyons francs. Je ne crois pas qu'il nous soit permis de rester en si
beau chemin, comtesse.

--Eh bien! monseigneur, la reine ne vous aime pas.

--Alors, je suis perdu! Il n'y a pas de collier qui tienne.

--Voil en quoi vous pouvez vous tromper, prince.

--Le collier est achet!

--Au moins la reine verra-t-elle que si elle ne vous aime pas, vous
l'aimez, vous.

--Oh! comtesse!

--Vous savez, monseigneur, que nous sommes convenus d'appeler les choses
par leur nom.

--Soit. Vous dites donc que vous ne dsesprez pas de me voir un jour
premier ministre?

--J'en suis sre.

--Je m'en voudrais de ne pas vous demander quelles sont vos ambitions.

--Je vous les dirai, prince, quand vous serez en tat de les satisfaire.

--C'est parler, cela, je vous attends  ce jour.

--Merci; maintenant, soupons.

Le cardinal prit la main de Jeanne, et la serra comme Jeanne avait tant
dsir que sa main ft serre quelques jours avant. Mais ce temps tait
pass.

Elle retira sa main.

--Eh bien! comtesse?

--Soupons, vous dis-je, monseigneur.

--Mais je n'ai plus faim.

--Alors, causons.

--Mais je n'ai plus rien  dire.

--Alors, quittons-nous.

--Voil, dit-il, ce que vous appelez notre alliance. Vous me congdiez?

--Pour tre vraiment l'un  l'autre, dit-elle, monseigneur, soyons tout
 fait l'un et l'autre  nous-mmes.

--Vous avez raison, comtesse; pardon de m'tre encore tromp cette fois
sur votre compte. Oh! je vous jure bien que ce sera la dernire.

Il lui reprit la main et la baisa si respectueusement, qu'il ne vit pas
le sourire narquois, diabolique, de la comtesse, au moment o ces mots
avaient retenti: Ce sera la dernire fois que je me tromperai sur votre
compte.

Jeanne se leva, reconduisit le prince jusqu' l'antichambre. L, il
s'arrta, et tout bas:

--La suite, comtesse?

--C'est tout simple.

--Que ferai-je?

--Rien. Attendez-moi.

--Et vous irez?

-- Versailles.

--Quand?

--Demain.

--Et j'aurai rponse?

--Tout de suite.

--Allons, ma protectrice, je m'abandonne  vous.

--Laissez-moi faire.

Elle rentra sur ce mot chez elle, se mit au lit, et considrant
vaguement le bel Endymion de marbre qui attendait Diane:

--Dcidment, la libert vaut mieux, murmura-t-elle.

FIN DU TOME I.






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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

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     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

